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-The Project Gutenberg eBook of Lui, by Louise Colet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Lui
- Roman contemporain
-
-Author: Louise Colet
-
-Release Date: March 15, 2021 [eBook #64821]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously
- made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUI ***
-
-BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
-
-
-
-
-LUI
-
-ROMAN CONTEMPORAIN
-
-
-
-PAR
-
-
-
-LOUISE COLET
-
-
-
-
-NOUVELLE ÉDITION
-
-
-
-
-PARIS
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
-
-RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
-A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
-1880
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés.
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-CHAPITRE I
-CHAPITRE II
-CHAPITRE III
-CHAPITRE IV
-CHAPITRE V
-CHAPITRE VI
-CHAPITRE VII
-CHAPITRE VIII
-CHAPITRE IX
-CHAPITRE X
-CHAPITRE XI
-CHAPITRE XII
-CHAPITRE XIII
-CHAPITRE XIV
-CHAPITRE XV
-CHAPITRE XVI
-CHAPITRE XVII
-CHAPITRE XVIII
-CHAPITRE XIX
-CHAPITRE XX
-CHAPITRE XXI
-CHAPITRE XXII
-CHAPITRE XXIII
-CHAPITRE XXIV
-CHAPITRE XXV
-CHAPITRE XXVI
-CHAPITRE XVII
-CHAPITRE XVIII
-
-
-
-
-LUI
-
-
-
-
-I
-
-
---Vous qui écrivez, me disait un soir la marquise Stéphanie de Rostan,
-un de ces rares et nets esprits du dix-huitième siècle qui semble
-avoir sauté à pieds joints sur les années écoulées jusqu'à notre
-époque indécise où les intelligences cherchent leur route, les
-consciences leur morale, et les écrivains leur style; vous qui
-écrivez, gardez-vous du pathos en amour et ne dissertez pas de ce
-sentiment naturel et simple, de cet attrait puissant et bien
-caractérisé qui attire et confond les êtres, avec le langage de la
-métaphysique et du mysticisme. Si les héroïnes des romans modernes
-sont si ennuyeuses et à mon avis si immorales, c'est qu'à propos
-d'amour elles parlent de Dieu ou de maternité, et obscurcissent par des
-idées tout à fait à part cette belle flamme de la jeunesse qui ne
-réchauffe plus aucun cœur et ne colore plus aucun récit. Depuis la
-Julie de Rousseau et l'Elvire de Lamartine, toutes les femmes ont plus
-ou moins prêché à propos d'amour tantôt la philosophie, tantôt la
-religion, tantôt le socialisme; si bien que l'amour s'est trouvé
-étouffé par ces aspirations sublimes ou prétentieuses qui ne sont
-guère de sa compétence qu'accidentellement.
-
---Pour que je vous comprenne mieux, répondis-je, faites-moi donc,
-marquise, une définition de ce que vous entendez par l'amour.
-
---Définir l'amour! y pensez-vous? Si je l'essayais, je tomberais dans
-le ridicule de celles que je critique. Je ne définirai donc pas
-l'amour; mais je l'ai senti par le cœur, par l'esprit et par les sens
-d'une façon très-complète, et je vous assure qu'il ne ressemble
-guère aux descriptions qu'on en écrit et aux aveux hypocrites de bien
-des femmes; très-peu osent être franches sur ce sujet; elles
-craindraient de passer pour impudiques, et je crois, pardonnez-moi mon
-orgueil, qu'il n'appartient qu'aux plus honnêtes de dire en cette
-question la vérité: L'amour n'est pas une déchéance, l'amour n'est
-pas un remords et un deuil; il peut amener tout cela, par l'angoisse
-d'une rupture, mais au moment où il est ressenti et partagé, il est
-l'épanouissement de l'être, la joie et la moralisation du cœur.
-
---Vous ne regrettez donc pas d'avoir aimé, lui dis-je, malgré la
-douleur et le vide où vous a laissé l'amour?
-
---Moi, répliqua-t-elle avec feu, je voudrais pouvoir aimer encore, si
-une passion nouvelle et entière devait anéantir les vestiges de la
-passion éteinte; mais comme cela est impossible et que nous n'avons pas
-la faculté du rajeunissement et de l'oubli, je me contente de savourer
-le souvenir de ce que j'ai ressenti; car, ne voulant que des
-satisfactions complètes, je repousserais toujours l'à peu près en
-amour; mais je ne suis pas assez glacée et mystique à quarante ans
-pour me repentir des heures lumineuses de la jeunesse. Ce sont encore
-les meilleures malgré le trouble, les larmes, et, comme vous l'avez
-bien dit, le vide qu'elles ont laissés après elles. Est-ce que le
-navigateur poussé par le sort dans les glaces du Groenland ne se
-souvient pas avec délice de quelque belle plage tiède et fleurie de
-Cuba ou des Antilles?
-
---Oh! marquise, m'écriai-je, vous devriez bien me conter votre histoire
-ou plutôt vos sensations.
-
---Il me serait douloureux de parler de moi, reprit-elle; j'ai recouvré
-une sérénité que je ne veux plus perdre, et vous ne voudriez pas,
-vous qui m'aimez, faire jaillir des étincelles de la cendre refroidie,
-ou des larmes du roc poli sur lequel je marche tranquille? mais je vous
-parlerai de _lui_, de cet ami célèbre que vous avez connu, dont le
-monde s'occupe, sur lequel on dit et on écrit tant de choses
-mensongères; et en vous racontant comment nous nous sommes rencontrés,
-comment il m'a aimée, comment je lui suis restée attachée après sa
-mort, vous trouverez dans le récit de notre amitié ce qu'il entendait
-par l'amour, lui, le grand poëte, et ce que moi-même je lui en disais
-avec une franchise qu'un lien plus intime eût peut-être enchaînée,
-mais que notre sympathie intelligente et fraternelle laissait
-s'épancher sans entraves.
-
-C'était dans le jardin de son joli hôtel de la rue de Bourgogne que la
-marquise de Rostan me parlait ainsi, par une belle soirée de mai: nous
-étions assises au bord de la vasque de marbre blanc qui forme le centre
-du jardin; un arbre de Judée qui commençait à fleurir étendait ses
-rameaux d'un rouge tendre sur nos têtes, le ciel était d'une
-limpidité calme, et l'air si doux qu'il nous apaisait comme un philtre
-bienfaisant. La taille encore svelte de la marquise, son cou blanc et
-flexible et sa belle tête expressive couronnée d'une abondante
-chevelure d'un blond doré, jaillissaient, pour ainsi dire, au-dessus
-des plis nombreux d'une robe violette à deux jupes; la finesse et les
-flots du tissu soyeux l'enveloppaient avec grâce; son buste était
-appuyé et cambré contre le dossier d'un fauteuil en fer creux, tandis
-que ses deux petites mains croisées soutenaient son genou ployé. Dans
-cette attitude de la Sapho de Pradier, ses larges manches pendantes
-laissaient à découvert jusqu'au coude deux bras d'un modelé parfait
-et d'une blancheur éblouissante; l'haleine chaude de cette magnifique
-soirée de printemps colorait ses joues d'un rose nacré; je la
-contemplais avec ravissement et je me disais:--On devrait encore
-l'adorer.
-
-Elle sembla deviner ma pensée, car elle s'écria tout à coup:
-
---Mieux vaut ne pas être aimée que de l'être mal ou de l'être à
-demi; pour une âme ardente l'hésitation et l'inquiétude sont pires
-que le désespoir. Je dois à la tranquillité que j'ai acquise
-l'adoration de la nature et le bien-être que me donne ce beau soir.
-
-Ne parlons plus de moi, parlons de lui: c'est par une journée semblable
-qu'il mourut, il y a deux ans; je n'aime pas qu'on touche si vite à la
-chère poussière des morts, et j'aurais voulu qu'on laissât la sienne
-reposer encore quelques années; mais il est des cendres glorieuses qui
-se soulèvent d'elles-mêmes; leur éclat attire les regards
-investigateurs; l'envie s'attaque aux spectres comme aux vivants, et
-parfois l'amour irrité les outrage; c'est alors que l'amitié leur doit
-la vérité, cette justice éternelle.
-
-
-
-
-II
-
-
-Avant de vous dire comment je le connus et comment nous nous liâmes,
-laissez-moi vous raconter comment je le vis passer tourbillonnant dans
-une valse, en 1836. L'apparition rapide du jeune homme de génie qui
-glissa un jour devant moi, en balançant avec grâce sa tête blonde,
-m'est toujours restée comme un de ces tableaux dont le souvenir dessine
-nettement tous les contours. C'était à l'Arsenal, dans ce salon que
-l'esprit et la poésie emplissaient chaque dimanche soir. Les femmes en
-ce temps-là, celles du plus grand monde, aimaient et recherchaient
-encore les écrivains de génie; il n'était pas permis, comme
-aujourd'hui, de n'avoir rien lu, rien admiré, rien senti de grand et de
-beau, rien aimé d'illustre! On eût rougi d'enfermer sa vie dans
-l'incommensurable ampleur d'une robe, et de forcer une jolie tête
-couverte de diamants à l'incessant et abrutissant calcul d'un luxe
-ruineux; on avait alors des toilettes moins riches, mais plus de
-sentiments dans le cœur et plus d'idées dans le cerveau; on faisait
-des coquetteries et des avances aux gens d'esprit et aux littérateurs.
-Des princes et des princesses donnaient l'exemple.
-
-C'était donc une faveur, même pour une jeune marquise, d'être reçue
-aux dimanches intimes de l'Arsenal. Nos grands poëtes y disaient leurs
-vers; nos compositeurs célèbres y faisaient entendre leur musique;
-puis pour finir la soirée, les jeunes femmes et les jeunes filles
-dansaient au piano.
-
-J'étais mariée à peine depuis deux mois quand j'allai, pour la
-première fois, à l'Arsenal. Mon mari, bizarre et jaloux, me
-contraignait à ne paraître dans le monde qu'avec des robes montantes
-et les bras cachés sous des manches longues. J'obéissais,
-très-indifférente alors à tout ce qui ne tenait pas aux choses du
-cœur et de l'esprit. Je portais ce soir-là une robe de velours noir
-qui m'emprisonnait jusqu'au cou; mes cheveux, frisés à l'anglaise,
-retombaient en longues boucles abondantes de chaque côté de mes
-épaules enfermées. Des traînées de liserons blancs entouraient le
-chignon et flottaient par derrière. Cette coiffure aurait pu être
-gracieuse, se dégageant sur le nu; mais, amoncelée sur le velours noir
-du corsage, elle n'était qu'étrange. Quand j'entrai dans le salon de
-l'Arsenal les lectures et la musique étaient finies; une jeune fille au
-piano jouait le prélude d'une valse. On me regarda beaucoup car,
-excepté pour le maître de la maison qui avait connu mon père,
-j'étais pour tous ceux qui étaient là une étrangère. Un jeune
-homme, que plusieurs femmes complimentaient, s'avança tout à coup vers
-moi et m'invita à valser.
-
-Je lui répondis que je ne valsais jamais.
-
-Il me salua, tourna les talons et je le vis, une minute après, passer
-en valsant devant moi; il tenait enlacée une jeune femme brune, la muse
-aimée de ce salon.
-
---Pourquoi donc avez-vous refusé de valser avec Albert de Lincel? me
-dit le maître de la maison.
-
---Quoi, c'était lui! lui! m'écriai-je; lui que je désirais tant
-connaître!
-
---Lui-même! il valse en ce moment avec ma fille.
-
-Je me mis à considérer le valseur: il était svelte et de taille
-moyenne, habillé avec un soin extrême et même un peu de recherche; il
-portait un habit vert bronze à boutons de métal; sur son gilet de soie
-brune flottait une chaîne d'or; deux boutons d'onyx fermaient sur sa
-poitrine les plis de batiste de sa chemise. Son étroite cravate de
-satin noir, serrée au cou comme un carcan de jais, faisait ressortir le
-ton mat de son teint; ses gants blancs dessinaient d'une façon
-irréprochable la délicatesse de ses mains; mais c'était surtout dans
-l'arrangement de ses beaux cheveux blonds qu'un soin particulier se
-révélait. À l'exemple de lord Byron, il avait su donner une grâce
-pleine de noblesse à cette couronne naturelle d'un front inspiré; des
-boucles nombreuses ondulaient sur les tempes et descendaient en grappes
-vers la nuque: je fus frappée, à mesure que le cercle rapide décrit
-par la valse le ramenait sous la lumière du lustre, des teintes
-diverses de cette chevelure pour ainsi dire diaprée. Les premiers
-anneaux qui caressaient le front étaient d'un blond doré, ceux qui
-suivaient avaient la nuance de l'ambre, et ceux plus abondants qui se
-pressaient sur le sommet de la tête se graduaient du blond au brun. Je
-le retrouvai plus tard avec ces beaux cheveux d'un effet si rare et
-qu'il garda inaltérés jusqu'à sa mort. À l'inverse des hommes blonds
-qui ont souvent des favoris rouges, les siens étaient châtains et ses
-yeux presque noirs, ce qui donnait à sa physionomie plus de vigueur et
-plus de feu; il avait le nez parfaitement grec et sa bouche, fraîche
-alors, montrait en souriant des dents blanches. L'ensemble de ses traits
-frappait par une distinction aristocratique qu'illuminait l'éclat des
-yeux et qu'agrandissait la courbe idéale du front. C'était le génie
-primant les signes de race. Tandis qu'il valsait, sa tête renversée en
-arrière se montrait à moi dans toute sa beauté. Par deux fois les
-temps d'arrêt de la valse le placèrent à quelques pas de la chaise
-où j'étais assise; la première fois, il me regarda et je l'entendis
-qui disait à sa valseuse:
-
---Cette dame blonde, qui est si scrupuleusement emmitouflée dans son
-velours noir, est sans doute une anglaise, une quakeresse peut-être?
-
---Vous vous trompez étrangement, lui répondit la jeune femme.
-
-La seconde fois, sa valseuse lui dit en me désignant:
-
---Je vous assure que c'est une, fille du soleil, et comment vous
-étonnez-vous qu'elle soit blonde, vous qui avez vécu à Venise, et vu
-en chair et en os les femmes du Titien.
-
-Il la regarda presque tristement.
-
-Elle reprit:--Il est vrai qu'en ce temps-là vous n'aviez d'yeux et
-d'attrait que pour les cheveux noirs!
-
---Comme aujourd'hui, répliqua-t-il en souriant galamment à sa brune
-valseuse. Mais il me sembla qu'un nuage avait passé sur son front.
-
-La valse finie, il prit son chapeau et sortit du salon.
-
-
-
-
-III
-
-
-Bien des années s'étaient écoulées depuis cette soirée à
-l'Arsenal; j'avais perdu mon mari et un procès désastreux m'enleva
-momentanément toute ma fortune; cet hôtel où j'étais née, où mon
-grand-père et ma mère avaient vécu, fut mis en vente et, en attendant
-qu'il trouvât un acquéreur, il fut loué tout meublé à une riche
-famille; me confiant dans un pressentiment qui ne m'a point trompée et
-qui me disait que cet hôtel redeviendrait un jour ma propriété, je ne
-voulus pas le quitter; je fis louer, pour m'y installer, un petit
-appartement disposé au quatrième auquel on arrivait par un escalier de
-service. Des cinq pièces qui le composaient, deux avaient servi
-autrefois de cabinet d'étude et de laboratoire à mon grand-père, qui
-y avait fait, avec le grand Lavoisier, des expériences de chimie. Les
-fenêtres de mon humble logement s'ouvraient sur ce jardin où j'avais
-joué enfant; levez la tête et vous les verrez là-haut souriantes sous
-les toits. La cime des arbres qui nous abritent les effleurent de leurs
-branches.
-
-Je m'entourai là de quelques chères reliques, de quelques meubles et
-de quelques portraits de famille qui avaient échappé à l'inventaire;
-je gardai pour me servir une ancienne fille de cuisine, bonne et vieille
-paysanne, nommée Marguerite, que j'avais fait venir autrefois de
-Picardie et qui m'était dévouée.
-
-Il ne me restait que deux mille francs de rente; c'était presque la
-misère après la fortune que j'avais eue, mais je possédais deux
-opulences et deux splendeurs qui planaient et rayonnaient sur toutes les
-gènes mesquines et vulgaires, comme un beau soleil sur des landes.
-J'avais un magnifique enfant, un fils de sept ans, répandant le rire et
-le mouvement autour de moi, et j'avais dans le cœur un profond amour,
-aveugle comme l'espérance et fortifiant comme la foi. J'attendais tout
-de cet amour, et j'y croyais comme les dévots croient en Dieu! Jugez
-quelle énergie j'y puisais pour vivre dans ce que le monde appelait la
-pauvreté et quelle indifférence je ressentais pour tout ce qui
-n'était pas ce bonheur ou mes joies de mère. Cependant l'homme que
-j'aimais était un sorte de mythe pour mes amis; on ne le voyait chez
-moi qu'à de rares intervalles; il vivait au loin, à la campagne,
-travaillant en fanatique de l'art à un grand livre, disait-il; j'étais
-la confidente de ce génie inconnu; chaque jour ses lettres m'arrivaient
-et, tous les deux mois, quand une partie de sa tâche était accomplie,
-je redevenais sa récompense adorée, sa volupté radieuse, la
-frénésie passagère de son cœur, qui, chose étrange, s'ouvrait et se
-refermait à volonté à ces sensations puissantes.
-
-J'avais été abreuvée de tant de mécomptes durant les années mornes
-de mon mariage; je m'étais trouvée, jusqu'à trente ans, dans un
-isolement si triste, qu'au début cet amour me prit tout entière, et me
-parut la fête de la vie si vainement attendue.
-
-Je sortais de la nuit; cette flamme m'éblouit et m'aveugla; elle
-m'avait lui d'abord comme un bonheur défendu dans mes jours
-enchaînés; libre, je m'y précipitai comme vers le foyer de toute
-chaleur et de toute lumière. L'enchaînement de ce récit me force à
-toucher à cette image qui est devenue cendres, et à lui rendre un
-corps. Je le ferai discrètement, car s'il est sinistre d'évoquer les
-morts de la tombe, il l'est plus encore d'évoquer les morts de la vie.
-
-Je trouvai dans cet amour une atmosphère d'exaltation immatérielle qui
-ne me faisait plus goûter que les joies qui en découlaient: recevoir
-tous les jours ses lettres à mon réveil, lui écrire chaque soir,
-tourner dans le cercle de ses idées, m'y enfermer et m'y plonger à me
-donner le vertige, telle était ma vie.
-
-Il semblait si indifférent, pour les autres et pour lui-même, à tout
-ce qui n'était pas l'abstraction de l'art et du beau, qu'il en
-acquérait une sorte de grandeur prestigieuse à la distance où nous
-vivions l'un de l'autre. Comment se serait-il aperçu de ma mauvaise
-fortune, lui qui n'attachait de prix qu'aux choses idéales?
-
-Cependant il est, pour les illuminés et les extatiques de l'amour, des
-heures positives, où la terre et ses nécessités les étreignent.
-J'étais rappelée à la réalité par mon fils, par ce cher enfant qui
-formait la moitié naturelle et vraie de ma vie. Pour lui donner une
-nourriture meilleure, des habits plus élégants et toutes les gâteries
-maternelles, je songeai à faire quelques travaux qui pourraient ajouter
-chaque mois une petite somme à nos ressources si restreintes. J'avais
-reçu de ma mère une éducation sérieuse, et progressivement mon
-goût, très-vif pour la lecture, me fit acquérir une instruction
-étendue. Mon grand-père, après les agitations d'une vie politique qui
-avait traversé la révolution, trouvait un plaisir de vieillard à
-m'apprendre, enfant, un peu de latin et quelques vers grecs; il me
-rappelait, en souriant, que les femmes de la cour de François Ier et
-celles de la cour de Louis XIV étaient restées, sans pédantisme,
-belles et attrayantes tout en connaissant, à l'égal des hommes, les
-langues de Sophocle et de Virgile.
-
-Plus tard, j'appris facilement l'italien et l'anglais. Combien je me
-félicitai, quand le temps de ma pauvreté arriva, de pouvoir trouver
-dans les choses de l'esprit une ressource inespérée.
-
-Vers cette époque, les romans étrangers étaient recherchés du
-public; j'en traduisis deux; un éditeur les accepta et m'en donna six
-cents francs. Ce fut une des plus grandes et des plus fières joies de
-ma vie, que celle que j'éprouvai en sentant ces billets de banque
-frissonner dans ma main. Ce jour-là, je louai une calèche pour
-conduire mon fils au bois de Boulogne, comme je l'y conduisais dans ma
-voiture quand sa nourrice, assise devant moi, le tenait enveloppé dans
-ses langes brodés.
-
-Le soir de ce jour mémorable, je réunis quelques amis qui m'étaient
-restés attachés; parmi eux se trouvaient trois de nos grands poëtes
-et plusieurs écrivains célèbres. Je leur dis, en riant, que j'étais
-un peu des leurs, que la mauvaise fortune me forçait d'écrire, et que,
-encouragée par le résultat de mes premières traductions, je leur
-demanderais désormais leur appui auprès des éditeurs. Ils me
-répondirent tour à tour, ce qui était vrai, que, par un malheureux
-hasard, ils étaient brouillés avec le libraire en vogue qui publiait
-les romans étrangers.
-
---Mais, j'y pense, ajouta tout à coup René Delmart, un des trois
-poëtes, nous avons des amis qui ont fait la fortune de Frémont,
-l'autocrate de la librairie, et qui peuvent beaucoup sur sa lourde
-cervelle; ils seront, marquise, très-empressés de parler à cet
-éditeur pour vous.
-
---Toujours bon, dis-je à René, que j'aimais depuis dix ans comme un
-frère. Eh bien! voyons, à qui allez-vous me recommander?
-
---Je verrai demain Albert de Lincel, et je suis certain qu'il se mettra
-à votre disposition.
-
---Albert de Lincel! m'écriai-je, me souvenant que je ne l'avais jamais
-revu depuis la soirée de l'Arsenal.
-
---Albert de Lincel! répétèrent à l'unisson de l'étonnement tous les
-assistants.
-
---Y songez-vous, ajouta Albert de Germiny, le poëte philosophique, ce
-fou d'Albert de Lincel va devenir amoureux de la marquise et nous
-supplanter dans son cœur, nous qui n'obtenons que son amitié.
-
---En vérité, repris-je en riant, vous pourriez bien prophétiser
-juste; Albert de Lincel est une des plus vives préoccupations de mon
-esprit; il a glissé un soir devant moi comme un fantôme: il y a de
-cela plus de douze ans; depuis ce soir-là, je ne l'ai point revu; mais
-j'ai lu, et je sais par cœur tout ce qu'il a écrit. Et regardez là,
-dans le petit nombre de mes livres préférés, j'ai les siens, et
-chaque jour je les ouvre, attirée et ravie par cette inspiration si
-vive, par ce style net et précis, qui sait être éloquent sans être
-diffus, et chaleureux sans être ampoulé. Albert de Lincel me semble
-sans prédécesseur parmi les écrivains français. Sa verve et son
-_humour_, comme les jets de flamme d'un soleil d'été, se dégagent de
-la brume; sa passion a des traits soudains, inattendus et superbes, que
-j'appellerais volontiers olympiens, tels que des flèches sacrées
-décochées par les dieux sur les mortels. On croirait entendre la
-vibration de l'arc de Diane chasseresse, car sur sa grandeur courent
-l'élégance et la légèreté. Albert de Lincel, comme tous les esprits
-originaux et tranchés, a fait et fera de détestables imitateurs: on
-prend si aisément la familiarité pour l'ironie, et le cynisme pour la
-passion inquiète. J'en reviens à l'auteur; convaincue de la vérité
-de ce mot immortel de Buffon: _Le style, c'est l'homme_, je suis bien
-sûre qu'Albert de Lincel porte en lui la séduction de ses écrits;
-mais, Dieu merci, je me sens désormais invulnérable: le vertige
-n'atteint pas les gens heureux, et, je vous l'ai dit, mes amis, j'ai le
-bonheur.
-
---N'eussiez-vous pas le bonheur, ou tout au moins son rêve auquel vous
-croyez, me dit en souriant mon vieil ami Duverger, le poëte
-patriotique, je crois Albert de Lincel sans danger pour vous; sa vie
-d'aventures en a fait depuis quinze ans l'ombre de lui-même; ce n'est
-plus le beau valseur que vous vîtes passer un soir; c'est un corps
-dévasté, qui ne peut plus inspirer l'amour; c'est un esprit malade et
-fantasque qui se manque sans cesse de parole à lui-même et qui, dans
-un élan bienveillant, vous promettrait de parier pour vous à son
-éditeur Frémont, et l'oublierait une heure après. Je croirais plus
-sûr de vous faire recommander par ce vieux pédant de Duchemin, un
-homme grave, une intelligence d'élite, comme disent les journaux du
-gouvernement, un ancien grand maître de l'Université! C'est le patron
-officiel de Frémont, et il peut tout sur lui.
-
---Mais un si important personnage ne se dérangera point pour moi.
-
---Écrivez-lui, marquise, répliqua le vieux Duverger avec malice, et je
-suis certain qu'il accourra; il passe pour très-galant encore.
-
---Galant avec son enveloppe et son pédantisme. Oh! cher poëte
-narquois, repris-je, vous raillez toujours!
-
---Eh! eh! ma chère enfant, vous oubliez en me parlant ainsi que je suis
-fort laid, ce qui ne m'a pas empêché d'avoir un cœur. Et Duverger me
-jeta un de ces regards mélancoliques qui donnaient parfois une navrante
-expression à sa face réjouie.
-
---Je suis de l'avis de Duverger, reprit Albert de Germiny; écrivez au
-docte Duchemin; c'est une de ses vanités et de ses glorioles de se
-croire le protecteur des lettres, et il tiendra à honneur de vous le
-prouver, tandis qu'Albert de Lincel affecterait peut-être un dédain
-qui vous blesserait.
-
---Vous êtes dans l'erreur, dit René Delmart, qui nous avait écoutés
-en silence, Albert est resté bon et cordial; et, se tournant vers moi,
-il ajouta: Je vous réponds de lui, marquise.
-
---Il vous fait donc l'honneur de vous voir encore, quoique vous soyez
-poëte, mon cher René, poursuivit de Germiny.
-
---Je vais chez lui quand je le sais malade et triste, et il me reçoit
-toujours comme un ami.
-
---Eh! pourquoi donc nous a-t-il fui, reprit de Germiny, nous tous qui
-l'aimions comme un jeune frère glorieux à qui nous décernions sans
-jalousie toutes les palmes? N'avons-nous pas été, dès qu'il est
-apparu, ses bons et loyaux compagnons? N'avons-nous pas acclamé son
-génie avec une ardeur cordiale? N'a-t-il pas été l'enfant gâté de
-notre admiration sincère? Eh bien! il nous a quittés tout à coup
-comme s'il rougissait d'être l'un des nôtres; il a affecté à
-l'endroit des poëtes contemporains une sorte de dédain aristocratique
-que Byron n'a jamais eu pour Wordsworth et Shelley.
-
---Vous vous trompez, s'écria l'excellent René, il a rendu un hommage
-public à Lamartine, et quand il parle du grand lyrique exilé, il le
-proclame notre maître à tous pour la science du vers.
-
---Ce qui n'empêche pas, répliqua Duverger avec un rire sardonique,
-qu'il nous préfère de riches banquiers et quelques Anglais
-débauchés, débris du fameux club du Régent. Comment peut-il faire
-son camarade de cet Albert Nattier, qui, pour dernier exploit de sa vie
-tapageuse, vient de raser traîtreusement, après une nuit d'amour, les
-beaux cheveux de sa maîtresse endormie qu'il soupçonnait
-d'infidélité! Comment peut-il traiter en amis ce lord Rilburn et son
-frère lord Melbourg, dont les débauches ont épouvanté Londres, et
-qui promènent aujourd'hui leurs millions et leur hâtive décrépitude
-dans les rues de Paris?--Je le plains, continua Duverger, mais je pense
-comme Germiny qu'il eût mieux fait de rester l'un des nôtres.
-
---Oh! si vous le jugez en politiques et en moralistes, il est perdu,
-répliqua le bon René. Mais, pour Dieu! faites appel un moment à vos
-entraînements de jeunesse et à vos fantaisies de poëtes, et vous
-serez plus justes envers lui! Souvenez-vous surtout de son organisation
-mobile; il essaye de toutes les saveurs, de toutes les émotions; il se
-figure y trouver une poésie nouvelle et inconnue, et je n'oserais dire
-qu'il n'ait su tirer souvent de ses débordements mêmes des cris de
-douleur et d'amour plus navrants et plus sublimes, et partant qui en
-enseignent plus aux âmes que toute la morale d'œuvres honnêtes faites
-à froid. Vous vous étonnez qu'il accepte parfois pour compagnons de
-plaisir de riches oisifs mal famés! Mais leur fortune est pour lui un
-tréteau où il les voit se pavaner, et leurs orgies un spectacle qu'il
-se donne: il y puise des images fantastiques, poignantes, hardies, et
-que le premier il a introduites dans la littérature française; de ces
-fêtes nocturnes de la débauche, comme des noirs couloirs creusés dans
-une mine, il retire des pierreries éclatantes; il est le spectateur
-plus que le complice de ces turpitudes des riches; si son corps
-s'abandonne parfois, son esprit veille à son insu; il domine cette
-ivresse factice, la revomit, la stigmatise et en tire en définitive des
-tableaux de maître! Gardez-vous de croire que ces hommes, que vous
-appelez ses compagnons de plaisir, le possèdent: le génie d'Albert est
-de ceux qui échappent à toute influence; il a été longtemps l'ami
-d'un jeune prince: qui donc de nous a jamais pensé qu'il était un
-courtisan? Comment en vouloir à sa nature enthousiaste et charmante?
-Son inspiration de poëte plane toujours au-dessus de ses folies de
-jeune homme; elle les ennoblit, les dépouille pour ainsi dire de leur
-fange et les change en rayons; on dirait ces jets de feu qui s'élèvent
-tout à coup sur un marais!
-
---Vous êtes un brave ami, s'écria Germiny, et c'est plaisir, René,
-que d'être défendu et loué par vous; mais enfin vous conviendrez
-qu'un poëte est chose sacrée, et que c'est pitié de voir Albert
-accepter pour amphitryons ces riches parvenus et ces grands seigneurs
-avinés.
-
---D'autant plus qu'il n'y a plus de grands seigneurs, pas plus en
-Angleterre qu'en France, répliqua Duverger, et que ceux qui s'affublent
-aujourd'hui de ce titre, ne ressemblent guère à ceux qui le portaient
-autrefois. Parbleu! milords et messieurs, leur dirais-je, si vous singez
-leurs dehors, tâchez aussi d'avoir l'esprit d'un Bolingbroke, d'un
-Horace Walpole, d'un Grammont, d'un François Ier, d'un Henri IV ou d'un
-maréchal de Richelieu! on ne peut être un poétique débauché qu'à
-ce prix!
-
---Nous voilà bien loin, mes maîtres, dis-je en riant, du point de
-départ de notre entretien; voyons, mon cher René, vous qui êtes l'ami
-d'Albert de Lincel et qui connaissez aussi le savant Duchemin, à qui
-des deux dois-je me recommander?
-
---Écrivez d'abord à ce cuistre de Duchemin, répliqua René; je pense,
-comme Duverger, qu'il en sera flatté et viendra vous donner le
-spectacle de sa personne. Mais, si vous n'êtes pas contente de lui, je
-réponds d'Albert.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Aussitôt que mes amis m'eurent quittée, j'écrivis quelques lignes à
-Duchemin pour lui demander sa protection auprès du libraire Frémont;
-je le fis sans peine: on se préoccupe peu de l'amour-propre quand on a
-l'amour. La joie que je cachais au cœur répandait sur toutes mes
-actions quelque chose de facile et d'heureux. C'était comme ces gais
-refrains qui charment le travailleur.
-
-Après ce court billet, j'adressai, ainsi que je le faisais chaque soir,
-ma confession du jour à celui que j'aimais. Chateaubriand a dit: «Si
-je croyais le bonheur quelque part, je le chercherais dans l'habitude!»
-Je trouvai à lui écrire ainsi toutes mes pensées un bonheur profond
-et une sorte de moralisation inexpugnable. Je n'aurais rien voulu
-commettre d'indigne dans la journée; car le soir, plutôt que de lui
-mentir et de lui confier ma défaillance, la plume me serait tombée des
-mains. Ce fut là le temps le plus pur et le plus fier de ma vie, celui
-où mon esprit embrassa le plus les rayonnements du beau et du bien.
-
-Aussitôt que ma lettre était close, j'allais soulever les rideaux
-blancs du petit lit où dormait mon fils; je posais sur son front riant
-un long baiser et j'essayais de dormir à mon tour. Ce soir-là, je
-restai longtemps éveillée, pensant involontairement à tout ce que mes
-amis m'avaient dit d'Albert de Lincel. Je savais gré à René Delmart
-de l'avoir défendu; j'avais pour René autant d'estime que d'amitié,
-et je me disais que sa parole, qui était toujours vraie, n'avait pu
-mentir au sujet d'Albert.
-
-René est un des plus nobles et des plus rares esprits de notre temps,
-et si sa gloire littéraire n'est pas montée à l'égal de son talent,
-cela vient de la beauté même de son caractère, qui puise son
-originalité dans une honnêteté absolue et dans une insouciance de
-demi-dieu pour tout ce qui facilite la renommée des écrivains. Il
-brilla tout à coup, sous la Restauration, au milieu de la pléiade des
-grands poëtes lyriques. Après, un voyage en Italie, il publia une
-imitation de l'_Enfer_, où il sut faire passer dans ses vers inspirés
-toute la précision et toute la grandeur de la poésie dantesque. Il fit
-aussi une suite de tableaux, compositions achevées, sur les mœurs, les
-paysages et les œuvres d'art de l'Italie. Une maladie nerveuse ferma
-son cœur et ses lèvres durant quelque temps; ses amis proclamèrent
-que son cerveau était atteint: comme si les facultés ne pouvaient se
-reposer ou s'exercer dans des rêves muets! Il revint bientôt à la vie
-réelle, mais avec un cerveau plus vaste et plus fort. Il dut à cette
-interruption du commerce des hommes le superbe mépris de tout ce qui
-aiguillonne leur vanité et leur ambition; il est le seul parmi les
-contemporains qui n'ait jamais songé à une croix, à une place, aux
-articles des journaux et aux louanges des salons. Duverger a eu de ces
-dédains-là, mais il a courtisé la popularité. René n'a jamais
-flatté personne, pas même ses amis: il les aime et les sert.
-
-Heureuse, je le voyais deux fois par mois; quand le chagrin me terrassa
-et que la mort faillit me prendre, il fut le seul qui vint chaque jour
-me consoler et me distraire par cette verve ironique, mais grandiose, du
-vrai sage qui fait contribuer l'infini à la guérison de nos misères
-bornées. Il ne raillait jamais la douleur; mais il raillait ceux qui la
-causent, depuis les persécuteurs des nations jusqu'aux oppresseurs des
-femmes. Il avait le génie d'amoindrir et de vulgariser les êtres
-méchants; il les dépouillait ainsi de leur puissance et de leur
-prestige, et, les faisant apparaître dans leur laideur et leur
-infériorité à leurs victimes, il inspirait à celles-ci l'étonnement
-de les avoir aimés ou de les avoir craints.
-
-Je songeais donc que puisque ce fier et généreux cœur avait défendu
-Albert, il restait à coup sûr à celui-ci beaucoup de sa grandeur et
-de sa sensibilité premières; je sentis s'accroître le désir
-très-vif que j'avais toujours eu de le connaître, et, pour en faire
-naître l'occasion, je souhaitai presque que Duchemin me refusât son
-appui.
-
-Mais le lendemain, dans l'après-midi, je reçus de l'important
-personnage une réponse, du tour le plus galant, où il me disait qu'il
-mettait à mes pieds son faible crédit, et qu'il s'empresserait de
-venir le soir même, à l'issue du dîner, prendre mes ordres pour les
-exécuter.
-
-Je me souviens qu'il faisait ce jour-là un froid très-vif, dont une
-pluie noire augmentait encore l'intensité. Frileuse comme une créole,
-j'avais un feu énorme dans le cabinet où je travaillais, entourée de
-mes livres et de mes chers souvenirs.
-
-Duchemin arriva beaucoup plus tard qu'il l'avait annoncé; si bien que
-mon fils, qui s'était endormi sur mes genoux, venait d'être emporté
-dans son lit par Marguerite, quand le savant parut. Il me trouva donc
-seule auprès de ce feu flamboyant, la tête éclairée par une lampe à
-globe d'opale.
-
-Je n'ai jamais vu saluer aussi bas que saluait la taille torse du
-pédant; c'étaient des inflexions dégingandées, où le dos et la
-tête luttaient de mouvement à qui mieux mieux; son front, blême et
-luisant comme un crâne, et couronné ou plutôt hérissé de cheveux
-ras et grisonnants, se couvrait de rides mouvantes quand sa bouche
-essayait de sourire. Les flatteurs de Duchemin, les jeunes cuistres
-qu'il a formés et les journalistes gagés, ont répété jusqu'à
-satiété qu'il avait l'esprit, le sourire et le regard de Voltaire.
-Pour ce qui est de l'esprit, les écrits même de l'important personnage
-se chargent de réfuter cette monstrueuse hyperbole; quant à son
-sourire, il m'a toujours paru une grimace, que ses petits yeux perçants
-et louches accompagnent de leur clignotement. Le sourire ironique et
-mordant, le regard ouvert et profond de l'amant de Mme du Châtelet,
-étaient d'une autre trempe.
-
-Je voulus me lever pour recevoir Duchemin; il s'y opposa en se courbant
-vers moi comme un cerceau, et, en saisissant ma main qu'il baisa:
-
---À vos pieds, madame la marquise, à vos pieds, répétait-il avec
-l'accent de l'oraison.
-
-Je me reculai et l'engageai à s'asseoir, et, après l'avoir remercié
-de son empressement à répondre à mon appel, je lui exposai, d'un ton
-froid et rapide, en quoi il pouvait me servir.
-
---Oh! pauvre femme! s'écria-t-il avec componction, vous songez donc au
-triste métier des lettres? Quoi! vous voulez écrire et tacher d'encre
-cette jolie main qui sollicite les baisers? vous voulez aller sur nos
-brisées? Oh! croyez-moi, l'amour vaut mieux que la gloire!
-
-Tandis qu'il me débitait ces banalités, je le toisai avec un
-ricanement qui le déconcerta.
-
---Je croyais, monsieur, m'être mieux expliquée en vous écrivant, lui
-dis-je; je n'ai pas la prétention de faire de la littérature, mais
-seulement des traductions d'anglais, d'allemand et d'italien. Quant à
-la gloire, je n'y prétends pas plus qu'au talent. C'est la nécessité
-qui me décide à ce travail.
-
---Oh! bel ange! répliqua-t-il du ton d'un chantre qui entonne un
-cantique, et en saisissant ma main et palpant mon bras à travers ma
-manche large, la nécessité! quel vilain mot prononcez-vous là! Vous
-que j'ai vue si brillante et si fêtée dans tous nos salons, est-ce
-possible que vous soyez exposée à la nécessité?
-
---Ne me plaignez pas, repartis-je en riant, et en me dégageant de sa
-patte crasseuse et velue, je n'ai jamais été plus heureuse.
-
---Oh! ce n'est pas vous que je plains, héroïque femme, poursuivit-il
-avec le même accent pieux, mais ces prétendus grands poëtes qui vous
-entourent, qui se disent vos amis, qui ont peut-être le bonheur d'être
-mieux que cela (à ces mots son œil louche pétilla), et,
-poursuivit-il, qui n'ont jamais trouvé le moyen de vous aider dans les
-peines de la vie. Sans me donner le temps de répondre, jugeant à
-l'expression de mon visage que sa pitié familière me déplaisait, il
-se mit à me parler avec un dédain superbe de tous les grands poëtes
-contemporains. Les pédants et les critiques n'aiment pas les poëtes;
-ils s'imaginent qu'ils sont leurs supérieurs; ils ne les comprennent
-réellement jamais, mais ils en font l'éloge lorsque la postérité les
-a couronnés; ils les analysent pour les décomposer; ils ne sont
-pourtant quelque chose que par eux; ils s'approprient leurs beautés et
-font passer leur souffle créateur dans leur critique stérile. Sans le
-génie des poëtes, leur esprit serait à néant; leur verve jaillit de
-l'envie.
-
-Après des généralités jalouses et haineuses, Duchemin concentra ses
-coups contre les trois ou quatre poëtes qu'il savait être de mes amis;
-il s'acharna surtout contre Albert de Germiny, dont la longue jeunesse
-et la bonne mine irritaient sa laideur.
-
---Oh! celui-là, me dit-il, est bien heureux, car il passe pour vous
-plaire; comment donc, lui qui a de la fortune, vous laisse-t-il en proie
-à la _nécessité_, et il appuya sur ce mot que j'avais prononcé.
-
---Encore! m'écriai-je avec colère, est-ce que vous pensez, monsieur,
-que je demande l'aumône à mes amis?
-
---Ne comprenez-vous pas que ce sont eux seulement que j'accuse,
-reprit-il en faisant un mouvement pour ressaisir de nouveau ma main que
-je lui retirai. Si jamais j'avais le bonheur d'être aimé, ou seulement
-souffert par vous, vous disposeriez de ma fortune et de ma vie; et le
-vieux fou, en prononçant ces mots, se précipita à mes pieds; il
-saisit les plis flottants de ma robe entre ses deux genoux comme dans un
-étau, et, prenant dans la poche intérieure de son habit un
-portefeuille crasseux, il l'ouvrit et en tira à demi plusieurs billets
-de banque; laissez-donc faire à un ami, me dit-il, en les tendant vers
-moi et aimez un peu celui qui sent tant de flamme pour vous!
-
-Il avait les allures d'un Tartuffe grotesque; un moment, je crus que
-l'hilarité l'emporterait en moi sur le mépris; mais mon indignation
-fut la plus forte; du revers de ma main gauche je souffletai le
-portefeuille qui alla tomber au bord du feu, et de l'autre je poussai si
-rudement le vieux cuistre vacillant sur ses genoux, qu'il roula à la
-renverse sur le tapis. Son premier soin ne fut pas de se relever, mais
-d'étendre précipitamment sa main osseuse vers le portefeuille béant
-qui touchait aux cendres chaudes et qui pouvait s'enflammer. J'avoue que
-j'aurais été ravie de voir flamber ces insolents billets de banque.
-
-Je n'invente rien dans la scène que je raconte.
-
-Il n'y a que les vieillards de soixante-six ans pour avoir de ces
-façons-là; les pédants surtout; sitôt qu'ils flairent un
-tête-à-tête avec une femme du monde, ils mettent à la hâte une
-cravate blanche sur une chemise sale, leurs cheveux gras s'appuient sur
-le col de leur habit fripé; leurs mains sont à demi lavées, et ils
-osent s'agenouiller, ainsi faits, aux pieds d'une femme élégante, si
-cette femme n'est pas défendue par un entourage qui leur impose ou par
-la fortune; la pauvreté les provoque et les pousse à la tentation et
-à la profanation; comme ils n'ont jamais touché dans leur laideur
-qu'à de pauvres filles vendues, ils se figurent qu'avec une bourse
-pleine ils auront raison de toutes les répulsions des sens et de toutes
-les fiertés de l'âme; quelle joie on éprouve à les bafouer!
-
-Quand Duchemin eut ressaisi son portefeuille et se fut remis sur ses
-pieds, je le poussai vers la porte et je la refermai sur lui.
-
-Il ne me pardonna jamais cette scène-là; il devint mon ennemi et
-empêcha son libraire Frémont de publier aucune de mes traductions.
-
-À peine était-il sorti, que je fus prise d'un fou rire; toute sa
-personne se représentait devant moi dans son attitude bouffonne. Je
-riais si fort que ma vieille servante vint me dire que j'allais
-réveiller mon fils. J'avais dans ce temps de ces bonnes gaietés-là;
-et je les racontais de même que mes tristesses, et tout ce que je
-voyais et tout ce que j'éprouvais à ce Léonce, que j'aimais tant. Son
-nom vient de m'échapper; il était nécessaire à la clarté de ce
-récit; mais je ne le prononce jamais qu'avec une douloureuse
-hésitation; en montant de ma gorge à mes lèvres il y fait toujours
-passer une saveur profondément amère.
-
-Je lui écrivis sur l'heure la scène étrange qui venait de se passer;
-il avait vu autrefois Duchemin dans une tournée en province qu'avait
-faite le grand homme, et je me figurai sa surprise moqueuse en se le
-représentant à mes pieds m'offrant son amour et son argent! Cependant
-quand j'en arrivai, dans le récit que j'écrivais à Léonce, à ce
-dernier trait de cynique espérance, je ne pus me défendre de quelques
-réflexions poignantes sur le sort des femmes, de manière que ma lettre
-qui avait commencé gaiement finissait sur un ton sombre et amer. Mes
-réflexions étaient générales, mais un cœur bien tendre et bien
-épris y eût puisé des élans d'amour et de dévouement.
-
-Dans la réponse que me fit Léonce, je ne trouvai, et ce fut avec un
-peu de surprise, qu'une énumération curieuse et très-érudite de tous
-les vieillards débauchés et lascifs que les poëtes ont raillés
-depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il citait les vieillards
-d'Aristophane, ceux de Plaute et de Térence, ceux de Shakespeare et de
-Molière; il empruntait même au théâtre chinois une scène qui met en
-évidence les amoureuses perplexités d'une barbe grise. Sa lettre
-était ingénieuse et amusante; je n'y vis qu'une nouvelle preuve de son
-intelligence qui me fascinait; plus tard, mes yeux se dessillèrent et
-cet esprit où il n'y avait pas d'âme m'apparut sans grandeur. Les
-cœurs qui aiment ont la cataracte; ils n'y voient plus.
-
-Lorsque René Delmart revint chez moi et que je lui racontai ma scène
-avec Duchemin, il la prit au sérieux, tout en raillant le
-pédant:--Chère, chère marquise, me dit-il en me serrant
-affectueusement les mains, voulez-vous que je donne une leçon à cet
-homme-là?
-
---Bah! m'écriai-je, ce serait lui prêter trop d'importance.
-
---Il est vrai, répondit-il, car il est bien connu qu'il agit de même
-envers toutes les femmes.
-
---Si son amour est une monomanie, repris-je en riant, il mérite le
-respect comme la dévotion, comme le fanatisme.
-
---C'est possible, répliqua-t-il, mais Duchemin est méchant, il vous
-nuira.
-
---Hâtons-nous, repartis-je, pour le contre-miner de nous adresser à
-Albert de Lincel.
-
---Malheureusement il est malade, me dit René, il garde le coin du feu
-et ne pourra venir chez vous avant quelques jours.
-
---Et pourquoi n'irions-nous pas chez lui mon bon René?
-
---En effet, c'est ce qu'il y aurait de plus simple; il en sera touché,
-et nous l'aurons peut-être arraché, ne serait-ce qu'une heure, aux
-inquiétudes de son génie.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le lendemain, dans l'après-midi, René vint me chercher en voiture pour
-me conduire chez Albert de Lincel; il habitait près de la place
-Vendôme le premier étage de la maison où il devait mourir. Nous
-traversâmes une petite antichambre lambrissée de panneaux en bois de
-chêne, sur lesquels se détachait un tableau de l'école vénitienne.
-C'était une Vénus, de grandeur naturelle, couchée nue dans les plis
-d'une draperie de pourpre. Cette figure, fort belle, était tellement en
-relief qu'elle vous frappait en passant comme une réalité.
-
-Nous trouvâmes Albert dans un petit salon qui lui servait de cabinet de
-travail; des rayons en chêne couverts de livres s'étendaient sur toute
-la paroi du fond; deux portraits au crayon, celui de Mlle Rachel et
-celui de Mme Malibran, étaient placés parallèlement. De grands
-fauteuils, un piano, un bureau en palissandre, et une pendule couronnée
-d'un bronze d'après l'antique, complétaient l'ameublement. Albert se
-tenait à moitié étendu sur une causeuse en cuir violet; il se leva
-précipitamment, ou plutôt automatiquement, en nous voyant entrer comme
-si un ressort l'eût redressé. Je le considérai avec une tristesse
-visible qui m'empêcha d'abord de lui parler. Quel changement s'était
-fait en lui depuis le soir où je l'avais vu à l'Arsenal! Son corps
-amaigri avait peut-être plus de distinction encore, et la pâleur
-mortelle de sa tête en augmentait l'expression idéale; mais quels
-ravages, mon Dieu! les pommettes, luisantes et blêmes, étaient en
-saillie; les yeux caves brillaient d'un feu étrange; ses lèvres
-étaient presque blanches; son sourire contraint laissait voir des dents
-altérées. Oh! ce n'était plus le frais et gai sourire de la jeunesse
-où l'amour pétillé! l'amertume de l'âme semblait être remontée
-jusqu'à la bouche et l'avoir brûlée d'un corrosif. Son front seul
-était resté pur, harmonieux et sans rides; sa chevelure jeune et
-frisée l'ombrageait mollement. René l'avait averti la veille au soir
-de notre visite. Il s'était vêtu avec ce soin extrême qui était dans
-ses habitudes: une redingote noire d'un drap très-fin serrait sa taille
-cambrée.
-
-Tandis que je l'examinais avec émotion, René lui expliquait ce que je
-désirais de lui.
-
---Oh! de tout mon cœur, dit-il, j'écrirai ce soir même à Frémont de
-passer chez moi.
-
-Je le remerciai en ajoutant qu'il était bien indiscret à une inconnue
-de venir l'importuner.
-
---Oh! me dit-il, vous n'étiez pas une inconnue pour moi; je vous
-connaissais beaucoup par mon ami René et je suis fort heureux de vous
-connaître tout à fait, car vous êtes très-bonne à voir; et il
-arrêta longtemps sur moi ses grands yeux profonds.
-
---Et cependant, lui dis-je tout en baissant mes regards sous la fixité
-des siens, vous ne m'avez pas reconnue?
-
---Reconnue? répéta-t-il d'un ton interrogatif.
-
---Mais oui, nous nous sommes déjà vus un dimanche soir, à l'Arsenal,
-il y a de cela bien des années, et vous me prîtes ce soir-là pour une
-quakeresse!
-
---Quoi! c'était vous! oh! oui, c'était vous avec de longues boucles
-flottantes sur un corsage de velours noir! Vous voyez bien que je n'ai
-rien oublié, vous refusâtes de valser avec moi et vous eûtes tort,
-marquise, car, vrai, nous aurions pu nous aimer!
-
---Comme vous y allez, dit René! Vous serez donc toujours le même,
-Albert? Vous ne pourrez jamais voir une femme sans lui parler d'amour?
-
---Et de quoi voulez-vous donc qu'on leur parle, reprit Albert en riant,
-madame ne m'a pas l'air d'un _bas bleu_, et je suppose que le socialisme
-et la métaphysique à fortes doses ne seraient pas de son goût.
-
---Eh! qui vous fait penser que l'amour en soit, répliqua René!
-
---Ce que vous dites là sent l'amoureux et le jaloux d'une lieue,
-répondit Albert en riant plus fort.
-
---Je n'ai que des amis, repartis-je.
-
---Ce qui implique, reprit Albert, un amour secret. Êtes-vous heureuse?
-
---Plus que je ne l'ai jamais été.
-
---Ah! fit-il, vous dites cela avec une flamme dans les yeux qui vous
-rend fort belle.
-
---Je ne veux pas vous prendre en traître, repris-je pour le détourner
-de ce langage, je suis aussi un peu bas-bleu. Non-seulement j'ai traduit
-un roman anglais, mais j'y ai ajouté une courte préface sur l'auteur
-inconnu en France.
-
---Oh! voyons, me dit-il: _le style c'est la femme!_
-
-Et prenant le livre où était écrite une ligne d'admiration pour lui,
-Albert parcourut la notice que j'avais faite.
-
---Bien! murmurait-il à mesure qu'il lisait, c'est d'un style naturel et
-concis, et avec de l'élégance et parfois un éclair de sensibilité.
-Vous devez avoir un esprit droit et décidé, un cœur bon et franc.
-
---Vous en jugerez plus tard, répondis-je, car j'espère que nous nous
-reverrons.
-
---Plus tôt que vous ne pensez et que vous ne désirez peut-être,
-répliqua-t-il en me prenant la main.
-
-Nous allions nous retirer, lorsqu'on annonça la mère d'Albert de
-Lincel.
-
-C'était une grande femme, svelte encore, au visage fier et
-aristocratique; son fils lui ressemblait beaucoup, mais avec quelque
-chose de plus intellectuel et de plus exquis dans les traits. Albert
-embrassa sa mère et ses joues se colorèrent de plaisir en la voyant.
-Il avait pour tous ses parents une affection très-vive. Au milieu de sa
-vie de chagrin et d'orages il avait gardé le culte de la famille; il
-parlait toujours de sa mère avec respect et émotion!--C'est une
-remarque de tous les siècles qu'il n'est que les êtres méchants ou
-médiocres qui n'aiment pas leurs mères. Ceux qui ont la flamme du
-cœur ou de l'esprit sentent qu'ils l'ont puisée dans le sein qui les a
-portés.
-
-Albert me présenta sa mère et me nomma à elle. Nous échangeâmes
-quelques paroles du monde; puis, je me levai pour partir. Albert serra
-la main de René, et prenant la mienne qu'il baisa, il me dit: Au
-revoir!
-
-
-
-
-VI
-
-
-J'écrivis le soir même à Léonce ma visite à Albert de Lincel; il me
-répondit vite et avec une sorte d'ardeur curieuse: Il serait charmé,
-me disait-il, de connaître par moi un des êtres qui l'avait le plus
-intéressé dans sa vie. Il me demandait sur Albert tous les détails
-imaginables et m'engageait à le voir le plus souvent possible. Je fus
-ainsi disposée tout naturellement à accepter sans scrupule et sans
-inquiétude la sympathie d'Albert; je l'avais trouvé enjoué et
-cordial; j'aimais les allures simples de son génie qui ne s'était pas
-offert à moi avec cette pompe solennelle à laquelle tous les hommes
-célèbres se croient plus ou moins tenus dans une première entrevue.
-
-Le lendemain de ma visite à Albert, il faisait un de ces jours d'hiver
-radieux si rares à Paris; le ciel était d'un bleu vif, les moineaux
-voletaient au soleil sur la cime dépouillée des arbres, et
-s'aventuraient parfois jusqu'à la balustrade de la haute fenêtre où
-j'étais accoudée. Je faisais comme les moineaux, je humais l'air
-vivifiant et tiède de ce jour d'Italie, et je regardais courir, dans
-les mêmes allées où nous sommes maintenant assises, mon fils qui
-jouait à la balle. Le portier, qui nous avait en affection, lui ouvrait
-chaque jour le jardin qui m'avait appartenu autrefois.
-
-Je regardais mon enfant s'ébattre joyeux; il me saluait par de petits
-cris, et lorsque mes yeux se détournaient de lui, il m'obligeait en
-m'appelant à le regarder encore. J'avais devant moi les toitures et les
-clochers d'une partie du faubourg Saint-Germain; les bruits des voitures
-et les voix de la rue montaient jusqu'à ma fenêtre. Ce spectacle et
-ces rumeurs m'empêchèrent d'entendre le coup de sonnette qui retentit
-à ma porte; tout à coup, je sentis une main tirer à mon côté les
-plis de ma robe; c'était ma vieille servante qui me disait avec sa
-grosse mine toujours réjouie:
-
---Madame, voilà un monsieur!
-
-Je tournai la tête et je me trouvai en face d'Albert de Lincel.
-
-Il était plus pâle que la veille et si essoufflé qu'il semblait
-défaillir; je lui pris la main et je l'obligeai à s'asseoir; il tomba
-comme anéanti sur un fauteuil.
-
---Vous voyez, me dit-il, que je n'ai pas tardé à vous rendre votre
-visite.
-
---Oh! que vous êtes bon, répondis-je, d'être venu si vite et d'être
-monté si haut.
-
---Il est vrai que c'est un peu haut, marquise, mais c'est bien à vous
-de ne pas avoir quitté votre hôtel et d'avoir eu le courage de vous y
-loger sous les toits. Je vois en ceci un présage de bon augure; un jour
-vous redeviendrez, comme autrefois, propriétaire de l'hôtel entier.
-
---Les poëtes sont prophètes, lui dis-je en riant; ce que vous dites
-là me portera bonheur et je gagnerai mon procès. En attendant,
-regardez quelle belle vue; et je le conduisis vers la fenêtre, puis me
-retournant vers l'intérieur de mon petit salon, j'ajoutai: J'ai
-d'ailleurs ici, autour de moi, mes plus chères reliques, et je ne
-regrette rien de mon grand appartement du premier étage.
-
-Il se mit alors à considérer avec intérêt trois portraits, qui
-séparaient les rayons de bibliothèque dont les murs étaient couverts.
-C'était le portrait de ma mère: un grand dessin à la gouache dont les
-demi-teintes rendaient à merveille la douceur et la distinction des
-traits. C'était ensuite le portrait de mon grand-père, figure
-sévère, presque sombre, dont la bouche, large et serrée, avait une
-expression d'amertume, tandis que les yeux éclatants et le front calme
-donnaient au haut du visage une extrême sérénité. Cette peinture au
-dessin pur et sobre de couleurs rappelait la manière de David; la
-chevelure, disposée en ailes de pigeons, était poudrée à frimas;
-l'habit bleu barbeau, coupe de la République, avait deux vastes revers
-en pointes, de même que le gilet blanc à la Robespierre; entre ces
-revers, se groupait le nœud bouffant de la cravate de mousseline qui
-s'enroulait en plis profonds autour du cou.
-
-Tout l'ajustement contrastait avec la pâleur et l'expression grave de
-la tête.
-
-Le troisième portrait, magnifique miniature de Petitot, représentait
-un chevalier de Malte, mon grand-oncle; la tête, jeune et superbe,
-était couverte de la longue et abondante perruque de la fin du règne
-de Louis XIV, le cou reposait dans une cravate blanche à plis
-majestueux; la cuirasse était en bel acier bruni rehaussé d'or et
-d'émail bleu; un manteau de pourpre flottait sur l'épaule gauche.
-
-Après avoir regardé attentivement ces trois portraits, Albert
-feuilleta quelques-uns de mes livres; il fut frappé par une édition
-des œuvres de Volney, et par un volume de Condorcet, que ces auteurs
-avaient donnés à mon grand-père. En voyant leur signature, il me dit:
-
---Savez-vous, marquise, que nous sommes un peu du même monde; mon père
-aussi a été lié avec ces hommes célèbres que Bonaparte appelait des
-idéologues; bien souvent mon père m'a parlé de ses amis les grands
-philosophes, comme il disait, et à sa mort j'ai retrouvé de leurs
-lettres dans ses papiers.
-
-Tandis que nous causions ainsi, sa voix était si altérée et son
-oppression si forte, que je lui dis tout à coup:
-
---En vérité, je suis bien peu hospitalière de ne pas vous avoir
-offert un verre d'eau sucrée après votre ascension de mes quatre
-étages.
-
-Et prenant un verre à semis d'étoiles d'or, dont je me servais
-habituellement, je le lui tendis plein d'eau et de sucre.
-
-Il se mit à rire comme un enfant.
-
---Eh! quoi! marquise, pensez-vous me rendre des forces avec ce fade
-breuvage?
-
---Voulez-vous, lui dis-je, y mettre un peu de fleurs d'oranger?
-
---De mieux en mieux, dit-il en riant plus fort.
-
---Oh! j'y pense, repris-je, j'ai d'excellent chocolat d'Espagne, il sera
-bientôt fait; permettez-moi de vous en offrir. Je n'ose vous proposer
-du thé ou du café, c'est trop irritant.
-
---Ne cherchez pas tant, marquise, et faites-moi apporter simplement un
-verre de vin généreux.
-
-Née et élevée dans le Midi, je n'avais jamais, comme presque toutes
-les femmes des pays chauds, approché une goutte de vin de mes lèvres.
-J'avais mis mon fils au même régime, et, depuis ma ruine, je n'avais
-plus de cave.
-
-Je dis tout cela à Albert, ajoutant que ma servante seule buvait du vin
-dans la maison.
-
---Eh bien! reprit-il gaiement, j'accepte ce vin de cuisine, et,
-croyez-moi, marquise, faites-en boire aussi à votre fils si vous ne
-voulez pas qu'il devienne lymphatique et mièvre.
-
-Je sonnai Marguerite, qui apporta aussitôt une grosse bouteille noire
-et un verre. Albert la vida à moitié et, à mesure qu'il buvait, son
-teint se colorait et ses yeux se remplissaient d'une vie nouvelle.
-
---Ah! me dit-il en touchant la bouteille, ceci et ces bons rayons de
-soleil qui s'allongent jusqu'à moi par votre fenêtre, me rendent
-vigueur et joie. Maintenant, marquise, je pourrai marcher, causer et
-même écrire longtemps.
-
---Le vin vous fait donc du bien, repris-je toujours étonnée.
-
---On m'a calomnié sur l'abus prétendu que j'en fais, répliqua-t-il;
-mais si jamais, marquise, vous étiez mourante ou désespérée, vous
-verriez quelle force y trouve le corps; quels enchantements et quel
-oubli l'esprit peut y puiser.
-
---Horreur! lui dis-je en riant, jamais je ne souillerai mes lèvres à
-cette liqueur aux parfums âcres. Parlez-moi de l'arôme du citron et de
-l'orange! Je me souviens encore que lorsque les larges pieds des
-vignerons foulaient la vendange au château de mon père, je fuyais
-épouvantée de la senteur des cuves, et que j'allais bien loin
-m'asseoir sur quelque hauteur pour respirer le vent du ciel.
-
---Avec vos cheveux que le soleil empourpre et doré en ce moment vous
-eussiez pourtant fait une fort belle Érigone, reprit-il galamment.
-Croyez-moi, votre dédain pour le breuvage que tous les peuples ont
-appelé divin, a quelque chose d'affecté et de maniéré qui n'est pas
-digne de vous.
-
---Mais je n'affecte rien, je vous jure; c'est en moi un instinct de
-répulsion, et le jour où cette répugnance cesserait, je vous promets
-d'essayer de boire avec vous.
-
---Oh! reprit-il, quelle bonne femme vous êtes! N'est-ce pas, vous ne
-croirez pas ce qu'on vous dira de moi: que je m'abrutis, que je me jette
-tête baissée dans cet oubli de l'ivresse? Non, non, je vois sciemment
-ce que je fais et ce que je veux quand parfois je m'abandonne. Chère
-marquise, si jamais votre cœur est déchiré, ne regardez pas un homme
-du peuple ivre, chantant et riant dans sa misère, cela vous donnerait
-le vertige et l'envie de l'imiter.
-
---C'est un expédient aveugle et matériel, lui dis-je; ne peut-on
-s'étourdir par l'amour, par le dévouement, par le patriotisme, par la
-gloire?
-
---J'ai essayé de tout, et l'oubli seul est là, répliqua-t-il en
-frappant la bouteille du revers de ses doigts blancs et effilés; mais
-je ne m'enivre que lorsque je souffre trop et que le désir impérieux
-d'oublier la vie me fait envier la mort.
-
-Tout ce qu'il me disait à propos de ce bienfait de l'ivresse dont on
-l'accusait d'avoir pris l'habitude me causait une sorte de malaise; je
-ne comprenais pas même la force réelle que le vin prêtait à sa
-santé défaillante et qui insensiblement en avait fait pour lui une
-nécessité. Plus tard, quand ma poitrine malade courba et affaiblit mon
-corps, autrefois si robuste, quand le souffle manqua à ma marche, l'air
-à ma respiration, l'étreinte à mes mains maigres et amollies,
-j'approchai par contrainte de mes lèvres ce breuvage qu'elles avaient
-repoussé si longtemps; insensiblement il me ranima, et, s'il avait
-vécu encore, lui, mon grand et bien-aimé poëte, je lui aurais
-demandé de célébrer en mon honneur les coteaux du Médoc, comme
-Anacréon avait chanté les vins de Crète et de Chio.
-
---Vous aimez la poésie, marquise, et je voudrais, continua Albert, pour
-vous faire apprécier celle qu'il y a dans le vin, vous citer tous les
-beaux vers par lesquels les grands poëtes de l'antiquité, et les vrais
-poëtes modernes l'ont célébré; croyez-bien que tous l'ont aimé, car
-on ne parle en poésie que de ce qu'on aime. Mais je deviens pédant et
-j'oublie de vous dire que j'ai vu Frémont ce matin, ou plutôt,
-j'hésite à vous le dire, car je n'ai pas une bonne nouvelle à vous
-donner.
-
---Je devine; votre éditeur refuse mes traductions.
-
---Il les a refusées d'un ton qui m'a fait soupçonner un parti pris et
-qui pourrait bien me brouiller avec lui, répliqua Albert.
-
---Je vois en ceci une vengeance de Duchemin, lui dis-je, il vous a
-prévenu auprès de Frémont et l'a mal disposé pour moi. Ce n'est donc
-pas à votre libraire que j'en veux, mais à cet affreux satyre.
-
---Du reste, marquise, je vous trouverai un autre éditeur.
-
---Merci, répondis-je en lui tendant la main, mais laissez-moi goûter
-votre première visite sans vous fatiguer de cette affaire.
-
-En ce moment une petite main gratta à la porte de mon cabinet et la
-poussa doucement; c'était mon fils qui ne me voyant plus à la fenêtre
-s'était ennuyé de son jeu et revenait vers moi. Les enfants veulent
-toujours avoir un compagnon ou un spectateur dans leurs amusements;
-c'est le prélude de la sympathie et de la vanité humaines.
-
---Oh! je pensais bien que tu avais une visite, me dit mon fils en
-m'embrassant; mais je ne connais pas ce monsieur, ajouta-t-il en
-regardant Albert.
-
---Voulez-vous me connaître et m'aimer un peu, lui dit Albert en
-l'attirant vers lui.
-
---Oui, vous me plaisez beaucoup.
-
---Vous êtes privilégié, dis-je à Albert, car ce terrible enfant
-n'aime guère ceux de vos confrères qui sont mes amis.
-
---J'aime René, parce qu'il est bon pour toi et qu'il me caresse, me
-répondit l'enfant, mais les autres ne parlent jamais que d'eux et me
-renvoient quand ils sont là.
-
---Et moi pourquoi m'aimez-vous? lui dit Albert.
-
---Parce que votre figure est si triste et si pâle que vous me rappelez
-mon père quand il allait mourir.
-
-Et, en prononçant ces mots l'enfant s'assit sur les genoux d'Albert et
-l'embrassa.
-
---Puisque vous m'aimez un peu, demandez donc à votre maman qu'elle ne
-nous refuse pas à vous et à moi un grand plaisir.
-
---Et lequel? reprit mon fils.
-
---Voyez cette belle carte, répliqua Albert, en tirant de sa poche un
-carré de carton rose, elle nous ouvrira toutes les serres et toutes les
-galeries de la ménagerie du Jardin des Plantes. J'ai une voiture en bas
-et si votre maman veut bien y monter avec nous, avant un quart d'heure
-nous serons arrivés.
-
---Oh! ma petite mère, ne refuse pas, dit l'enfant on m'entourant de ses
-bras; quel bonheur de voir tous ces animaux féroces qui font peur!
-
---Et, par ce beau soleil, tous les beaux oiseaux au plumage étincelant,
-ajouta Albert.
-
---Oh! oh! partons, partons vite, s'écria l'enfant en frappant des
-pieds.
-
---Ne le privez pas de cette grande joie, me dit Albert avec un bon
-sourire.
-
---Je le veux, je le veux; dis oui, répétait l'enfant en me tirant par
-ma jupe.
-
---Il faut bien obéir, répliquai-je en riant, mais convenez, M. de
-Lincel, que nous allons un peu vite sur le chemin de l'amitié.
-
---Oh! j'aimerais bien mieux que ce fût sur un autre chemin, dit Albert
-en baisant ma main; je me sens disposé, marquise, à devenir amoureux
-de vous.
-
---En ce cas là, je ne sors pas, répliquai-je, car vous m'effrayez.
-
-Et je fis mine de dénouer le chapeau que je venais de mettre.
-
---Je le veux! je le veux! répétait l'enfant.
-
---Voyez ce beau soleil qui nous sollicite, ajouta Albert, allons,
-marquise, partons vite; j'écris, vous écrivez aussi, voilà notre
-confraternité établie.
-
-En disant ces mots, il ouvrit la porte et nous sortîmes; mon fils nous
-précédait joyeux. Albert s'appuyait, pour descendre l'escalier, sur
-l'épaule robuste de l'enfant et sur sa blonde tête frisée. Je les
-suivais, marchant derrière Albert, et le considérant avec tristesse.
-
-Nous montâmes en voiture, Albert s'assit à côté de moi, et l'enfant
-devant nous; le soleil se répercutait en plein sur les vitres et
-répandait une chaleur de serre.
-
---Que je suis bien, me disait Albert, il y a longtemps que je n'avais
-éprouvé un tel apaisement de toute douleur. On m'a calomnié,
-marquise, en me prêtant des passions sans frein; je vous assure qu'il
-m'en aurait fallu bien peu pour être heureux; ainsi, en ce moment, je
-ne désire rien: ce jour radieux qui me réchauffe, ce bel enfant qui me
-regarde, et vous si charmante à voir et si bonne à entendre, me
-semblez le souverain bien.
-
---Je suis toute joyeuse de ce que vous me dites là, répondis-je avec
-amitié; vous pourrez donc revenir à une vie naturelle et douce, car ce
-qui vous semble en ce moment le bonheur est facile à trouver.
-
---Et pourquoi ne pas me dire simplement que je l'ai trouvé?
-
---Je ne vous comprends pas bien, répliquai-je en retirant ma main qu'il
-voulait prendre.
-
---Tenez, marquise, fit-il avec une sorte de colère, vous êtes coquette
-comme toutes les autres, et moi je suis un fou incurable de ne pouvoir
-me trouver auprès d'une femme quelconque sans que mon vieux cœur
-broyé ne s'agite.
-
-Sa bouche, en prononçant ces paroles, eut une expression d'amertume et
-de dédain, et il avait laissé, tomber le mot quelconque avec un accent
-qui me blessa.
-
-L'enfant nous dit de sa voix perlée:
-
---Allez-vous donc vous fâcher si vite ensemble! Vous feriez mieux de
-regarder comme l'église est belle, là, sur l'eau, tout près de nous.
-
-La voiture avait marché le long des quais, elle venait de dépasser
-Notre-Dame dont la grande nef aux arêtes puissantes si finement
-sculptées se détachait sur l'azur du ciel comme un grand navire sur
-une mer bleue.
-
---Votre fils sera peut-être un artiste, me dit Albert, il vient d'être
-frappé d'une chose vraiment belle que nous ne songions pas à regarder.
-
-En parlant ainsi il fit arrêter la voiture, baissa la vitre de gauche
-et me dit:
-
---Voyez!
-
-Sa tête se pencha a la portière à côté de la mienne; nous
-contemplâmes quelques instants le vaisseau majestueux de la cathédrale
-qui semblait suspendu dans l'air; les arbres de l'espèce de square, qui
-remplace aujourd'hui l'ancien archevêché saccagé, étendaient leurs
-branches dépouillées autour du clocheton gothique.
-
-Ce lieu est charmant le soir, en été, me dit Albert, quand les arbres
-sont verts et qu'on remonte le cours de la Seine, couché dans un
-bateau; on pense alors à la Esméralda fuyant le sac de Notre-Dame, et
-voyant la grandeur et la beauté de l'église sombre à la lueur des
-étoiles:
-
---Quelles pages que cette description du poëte! Oh! c'est un sublime
-peintre que Victor, sans compter qu'il est notre plus grand lyrique!
-
-C'était une des qualités attrayantes d'Albert que cette justice qu'il
-rendait au génie.
-
-Tandis que nous admirions l'église si bien groupée derrière nous,
-l'enfant s'était agenouillé sur la banquette, avait baissé la glace
-de devant, et tirant l'habit du cocher il lui criait:
-
---Marchez! marchez! nous arriverons trop tard pour voir les animaux.
-
-La voiture se remit en route et nous nous trouvâmes en quelques
-secondes à la porte du jardin des Plantes.
-
-Une foule d'enfants la franchissaient avec leurs mères ou leurs bonnes,
-leurs pères ou leurs précepteurs; la plupart s'arrêtaient d'abord
-devant les petites boutiques de gâteaux, d'oranges, de sucre d'orge et
-de liqueurs adossées de chaque côté de la grille extérieure; les
-marchandes attiraient les enfants en leur criant:
-
---Venez vous fournir, mes petits messieurs et mes belles demoiselles!
-
-Albert dit à mon fils:
-
---Il faut faire aussi notre provision de brioches pour les ours, les
-girafes et les éléphants.
-
-Et il se mit à remplir les poches et le chapeau de l'enfant de
-pâtisseries et de bonbons.
-
---Vous pouvez y goûter d'abord mon petit ours bien léché.
-
-Et, comme pour engager mon fils, Albert se fit servir un verre
-d'absinthe qu'il avala.
-
---Oh! poëte! cela se peut-il? m'écriai-je.
-
---Marquise, reprit-il gaiement, je me donne des jambes pour vous
-accompagner dans les galeries, dans les allées et dans les serres, et
-vous m'eussiez montré un bon cœur et un esprit sans préjugé en n'y
-prenant pas garde.
-
---Mais c'est que je sens que cela vous fait mal.
-
---Les fumeurs d'opium que l'on sèvre trop vite, meurent tout à coup,
-répliqua-t-il.
-
-Tandis qu'il parlait, un peu de sang rose affluait vers ses joues et en
-colorait l'effrayante pâleur; ses yeux étaient vifs, l'air pur du jour
-animait tout son visage, et la brise des grands arbres agitait sur son
-front inspiré ses boucles blondes; en ce moment il était encore
-très-beau et sa jeunesse semblait revenue.
-
---Je me suis souvent promené ici avec Cuvier, reprit-il, je vous
-montrerai bientôt son habitation. Son traité de la formation du globe
-m'a fait rêver d'un poème où auraient figuré des personnages d'avant
-notre race. Vous sentez quelle fantaisie on pourrait répandre sur des
-êtres et sur un temps qui n'ont pas d'historiens!
-
---Oh! je vous en supplie, écrivez ce poème, lui dis-je, voilà si
-longtemps que vous n'avez rien fait.
-
---Écrire encore! et à quoi bon? dit-il avec un éclat de rire.
-
---Mais ce serait une noble distraction.
-
---Oh! tenez, j'aime mieux l'amusement que se donne en cet instant votre
-fils en jetant des gâteaux aux ours.
-
-Et, s'avançant près de l'enfant, il prit dans son chapeau un gâteau
-qu'il lança par morceaux aux lourdes bêtes pantelantes.
-
-Après avoir régalé les ours, mon fils voulut faire visite aux singes;
-mais il me vit une si grande répulsion pour les gambades impures et
-pour les grimaces humaines de ces animaux, qu'il dit tout à coup à
-Albert qui riait de mon malaise:
-
---Éloignons-nous puisque maman a peur.
-
-Il prenait mon dégoût pour de l'effroi.
-
---Allons voir des bêtes plus nobles et vraiment bêtes, dis-je à
-Albert, malgré moi les singes me font l'effet d'une ébauche informe de
-l'homme.
-
-Nous passâmes dans le bâtiment circulaire où s'abritent les rennes,
-les antilopes, les girafes et les éléphants. Albert était tout joyeux
-et redevenait enfant lui-même en voyant la joie de mon fils, tandis
-qu'un énorme éléphant enlevait avec sa trompe les gâteaux que lui
-tendait sa petite main; puis vint le tour des girafes qui abaissaient
-jusqu'à l'enfant leur long cou flexible et onduleux, le sollicitaient
-d'un regard de leurs grands yeux si doux, et lui tiraient leur langue
-noire pour recevoir leur part du festin. Un des gardiens plaça mon fils
-sur un magnifique renne, à l'allure élégante et rapide, qui
-s'élança aussitôt autour de l'énorme pilier servant d'appui à
-l'édifice. L'enfant riait aux éclats, le gardien le tenait d'un bras
-ferme fixé à l'animal et le suivait au pas de course. Le jeu était
-sans danger, je rejoignis Albert qui m'appelait pour me montrer une
-svelte et belle antilope dont les yeux semblaient nous regarder.
-
---Voyez, me dit Albert, comme elle s'occupe de nous! ne dirait-on pas
-qu'elle pense et qu'elle nous parle à sa manière avec ses ondulations
-de tête. Que ses yeux sont vifs et pénétrants! Je trouve, marquise,
-qu'ils ressemblent aux vôtres.
-
---Mais ils sont noirs, répliquai-je.
-
---Et les vôtres sont d'un bleu sombre, ce qui produit dans le regard la
-même expression.
-
-Il se mit alors à caresser l'antilope, à la baiser au front et sur le
-cou et il lui disait, tandis que la jolie bête le considérait de ses
-yeux grands ouverts:
-
---Tu caches peut-être l'âme d'une femme; je n'oublierai jamais ma
-belle, de quelle façon tu m'as regardé!
-
-Le gardien avait fait descendre mon fils de sa monture et nous avait
-prévenus que c'était l'heure du repas des animaux féroces. Nous nous
-rendîmes dans la longue galerie où étaient enfermés les tigres, les
-lions et les panthères, dont les rugissements terribles se faisaient
-entendre au dehors; une odeur âcre et fauve remplissait cette galerie
-très-chaude. On se sentait pris à la gorge et comme étouffé en y
-pénétrant. La pâleur d'Albert s'empourpra subitement, et ses yeux
-brillèrent d'un feu étrange. Cet air lourd et malsain lui portait à
-la tête, et lui causait une sorte de vertige. D'abord je n'y prit pas
-garde, occupée à éloigner mon fils des barreaux de fer, et à
-contempler la magnifique posture de deux tigres, allongés et
-tranquilles, qui, tout à coup, s'élancèrent d'un bond furieux sur les
-tronçons de viandes saignantes qu'on venait de leur jeter. Albert nous
-suivait à distance et sans me parler. Il semblait ne rien voir et ne
-rien entendre. On l'eût dit absorbé par une vision intérieure.
-
-Je m'étais arrêtée devant la cage d'un colossal lion du Sahara,
-arrivé depuis peu de nos colonies africaines. La superbe bête,
-reposait majestueusement, la tête appuyée sur ses deux pattes de
-devant, dont les ongles recourbés se dissimulaient sous de longs poils
-roux. Ses yeux ronds nous regardaient sans méchanceté, il se leva
-lentement et comme pour nous faire fête; il secoua contre les barreaux
-sa vaste crinière dorée, elle était si soyeuse et si brillante
-qu'elle attirait involontairement le toucher. Quelques touffes passaient
-en dehors et, oubliant mes recommandations à mon fils, d'un mouvement
-machinal j'y portai la main. Le lion poussa un rugissement formidable;
-l'enfant cria plein de terreur et Albert qui s'était précipité vers
-moi, saisit ma main dégantée dans les siennes, la porta à ses lèvres
-et la couvrit de baisers frénétiques.
-
---Malheureuse! me dit-il avec une exaltation effrayante, vous voulez
-donc mourir! vous voulez donc que je vous voie là, sanglante, en
-lambeaux, la tête ouverte, les cheveux détachés du crâne et n'étant
-plus qu'une chose sans forme et sans beauté, comme les corps dissous
-dans un cimetière!
-
-En parlant ainsi, il m'avait saisie dans ses bras, et malgré sa
-faiblesse il m'emportait, en courant, hors de la galerie; mon fils nous
-suivait en criant toujours. Les gardiens nous regardaient étonnés et
-pensaient que j'étais évanouie. Arrivés dans une salle voisine où
-étaient enfermés des animaux moins redoutables, je me dégageai des
-bras d'Albert, et je m'assis sur un banc; mon fils se précipita sur mes
-genoux, et suspendu à mon cou, il m'embrassait en pleurant.
-
---Vois donc, je n'ai aucun mal, lui dis-je; puis, me tournant vers
-Albert, dont l'angoisse était visible:--Mais qu'avez-vous donc, mon
-Dieu! vous m'avez effrayée plus que le lion.
-
-Il me regardait sans parler et avec une fixité qui me troublait. Tout
-à coup, il saisit brusquement mon fils par l'épaule et le détacha de
-moi.
-
---Sortons, me dit-il, et prenant mon bras sous le sien, il ajouta: vous
-voyez bien que ces caresses me font mal.
-
-Je feignis de ne pas l'entendre.
-
-L'enfant lui dit:
-
---Vous êtes méchant et je ne vous aimerai plus.
-
-Mais bientôt nous nous trouvâmes dans l'allée des vastes volières:
-les tourterelles, les perroquets, les pintades, les hérons, lissaient
-au soleil leurs plumes lustrées; les paons, en faisant la roue,
-jetaient dans l'air des glapissements d'orgueil satisfait; les perruches
-qui jasaient semblaient leur répondre en se moquant. Les autruches
-secouaient leurs longues ailes en éventail, la lumière vive filtrait
-à travers les rameaux dépouillés des arbres, et projetait sur le
-sable des ombres dentelées. Insensiblement la sérénité riante du
-jour nous ressaisit tous les trois et effaça le souvenir de ce qui
-venait de se passer.
-
---Réconcilions-nous, dit Albert à mon fils, en lui donnant la main, je
-vais vous conduire sous le _cèdre_ manger du _plaisir_.
-
-Nous fîmes une halte sous l'arbre centenaire, que Jussieu a planté et
-que Linnée a touché de ses mains, mais bientôt le babil des bonnes
-d'enfants, les rumeurs des marmots et les cris de la marchande de
-_plaisirs_ fatiguèrent Albert et irritèrent ses nerfs.
-
---Allons nous asseoir dans les serres, me dit-il, nous y serons seuls,
-car l'entrée est interdite au public.
-
-Je ne voulus pas refuser, j'aurais eu l'air de craindre et par le fait
-je ne craignais rien; j'avais pour sauvegarde l'amour, l'amour éloigné
-mais toujours présent.
-
-Nous entrâmes dans la grande serre carrée toute remplie de plantes et
-de fleurs des tropiques. J'éprouvais un bien-être infini à respirer
-cette atmosphère tiède et embaumée. Nous nous assîmes vis-à-vis du
-bassin limpide d'où surgissait, telle qu'une naïade, une statue de
-marbre blanc; ses pieds étaient caressés par les nymphéas en fleurs
-flottant à la surface de l'eau, tandis que sa tête se déployait à
-l'abri des bananiers aux larges feuilles et des magnolias fleuris.
-
---Que c'est beau, disait mon fils, ravi de cet aspect des plantes
-inconnues tout nouveau pour lui. Que cela sent bon! je dormirais bien
-sur cette mousse chaude comme dans mon lit, ajouta-t-il, en s'étendant
-au bord du bassin; mais j'ai faim et j'ai donné tous mes gâteaux aux
-animaux.
-
-Albert alla parler à l'homme qui nous avait ouvert la porte de la
-serre, et je l'entendis qui lui disait:
-
---Prenez ma voiture, vous irez plus vite.
-
-Il revint s'asseoir auprès de moi, tandis que mon fils étendu sur
-l'herbe, d'abord silencieux et en repos, finit par s'endormir.
-
---N'êtes-vous pas fatigué, dis-je à Albert, dont la pâleur avait
-reparu.
-
---Question maternelle ou fraternelle, répliqua-t-il d'un ton railleur,
-soyez donc un peu moins bonne et un peu plus tendre, marquise.
-
---La bonté et la tendresse ne s'excluent pas, lui dis-je, voyez plutôt
-dans l'amour d'une mère.
-
---Oh! nous y voilà; nous retombons encore dans le même ordre d'idées,
-la maternité et la fraternité, c'est le jargon actuel des femmes du
-monde; cela leur sert de coquetterie décente quand elles ne veulent pas
-comprendre ou qu'elles n'aiment plus.
-
---Dans cette hypothèse ce jargon m'est inutile, et partant étranger,
-lui dis-je, car notre connaissance est de trop fraîche date pour que
-j'aie encore songé à la resserrer ou à la dénouer.
-
---C'est franc, du moins et j'aime mieux ceci qu'un détour. Ainsi donc,
-si vous ne me revoyiez jamais, ce serait sans regret?
-
---Non certes, lui dis-je, car vous n'êtes pas de ceux qu'on oublie.
-
---Merci, répliqua-t-il, en me serrant la main; ceci me suffit pour le
-moment, parlons d'autre chose pour ne pas gâter ces mots-là. Plus je
-vous regarde, ajouta-t-il, plus je vous trouve les yeux de l'antilope;
-si je le pouvais, j'emporterais cette charmante bête chez moi; elle
-remplacerait mon chien qui jappe et que je n'aime plus. Serait-elle
-gracieuse là couchée près de votre fils et le caressant comme vous le
-caressiez tout à l'heure quand vous m'avez inspiré un mouvement
-féroce. J'avais eu pour vous peur du lion, et une minute après
-j'aurais voulu être moi-même le lion; vous emporter dans mes griffes
-et vous dévorer.
-
---Sont-ce ces arbres et ces lianes formant autour de nous une espèce de
-jungle qui vous inspirent ces idées carnassières, lui dis-je en riant;
-tâchons d'être sérieux, et dites-moi plutôt les noms de toutes ces
-plantes.
-
---Me prenez-vous pour un professeur du jardin des Plantes,
-répliqua-t-il d'un ton railleur. M. de Humboldt avec qui je suis venu
-ici il y a un an, m'a bien dit les noms en _us_ de tous ces arbustes
-enchevêtrés; mais c'est tout au plus si j'en ai retenu deux ou trois;
-j'ai mieux aimé me pénétrer de la saveur des dissertations
-ingénieuses, si neuves et si pleines d'images du savant inspiré. Ce
-qu'il y a de merveilleux dans ces grands génies allemands, c'est
-l'étendue et la diversité de leurs aptitudes; ils participent de
-l'âme universelle et parfois on dirait qu'ils l'absorbent en eux; c'est
-ainsi que le poëte Gœthe s'assimile la science et la revêt de son
-génie, tandis que le savant Humboldt emprunte à la poésie une
-grandeur dont il pare son savoir.
-
---En France, nous restons parqués dans nos facultés distinctes; un
-savant est un pédant; un poëte est un ignorant ou à peu près, nos
-musiciens et nos peintres sont illettrés. L'Allemagne semble avoir
-hérité de l'intelligence synthétique de la Grèce qui voulait que le
-génie embrassât toutes les connaissances de l'humanité. M. de
-Humboldt est un de ces esprits dont la manifestation se produit sur tous
-les sujets, avec cette facilité divine qui caractérisait les
-demi-dieux de l'antiquité. Je n'oublierai de ma vie tout ce qu'il a
-répandu d'éloquence et de verve devant moi à cette même place où
-nous sommes assis. Ne l'avez-vous jamais entendu, marquise?
-
---Je l'ai rencontré, répliquai-je, dans le salon du peintre Gérard,
-de cet homme à l'esprit incisif dont la causerie valait mieux que les
-tableaux; M. de Humboldt me prit un soir en amitié et écrivit pour moi
-sur une large page de vélin, un passage inédit de son _Cosmos_ auquel
-il ajouta une aimable dédicace; c'est aussi chez Gérard, poursuivis-je,
-que j'ai connu Balzac. L'aimez-vous et qu'en pensez-vous?
-
---Oh! celui-là, reprit-il, était d'une grande force; son génie était
-bien caractérisé par sa puissante et lourde encolure de taureau; ses
-créations sont parfois abondantes et plantureuses à s'étouffer
-elles-mêmes. On voudrait les dégager en les élaguant çà et là,
-mais peut-être les gâterait-on, comme si on essayait de tailler
-symétriquement ces arbres entremêlés qui nous prêtent leur ombre. Le
-beau, radieux et toujours noble, suivant l'acception antique, ne
-convient guère, je crois, qu'à la poésie; la prose a des allures plus
-émancipées et plus familières; elle se mêle à tout et se permet
-tout; c'est là l'échec du goût qui est le raffinement suprême du
-génie: Le goût de Balzac ne me semble pas toujours très-pur; pas plus
-que ses caractères, et surtout ceux de ses femmes du grand monde ne me
-paraissent toujours vrais. Il outre la nature et il la boursoufle
-quelquefois. L'océan profond a des écumes visqueuses; les métaux en
-fusion produisent des scories.
-
-Tandis que nous causions de la sorte l'homme qu'Albert avait envoyé, je
-ne sais où, revint dans la serre tenant un plateau d'argent sur lequel
-étaient des glaces, des fruits confits, des gâteaux et un flacon de
-rhum.
-
-Mon fils s'éveilla au cliquetis du plateau qui passait devant lui et il
-accourut vers nous alléché et ravi par ces friandises; je remerciai
-Albert de son attention et je l'engageai à goûter aux sorbets et aux
-fruits.
-
---Manger est une fatigue qui m'est souvent insupportable, me
-répondit-il; quand j'ai dîné la veille, je ne suis jamais sûr de
-déjeuner le lendemain; laissez-moi donc me soutenir à ma guise et sans
-vous inquiéter de mon régime; en parlant ainsi il but deux petits
-verres de rhum. Je n'osai rien lui dire, mais je redoutai que sa tête
-ne s'enflammât de nouveau.
-
---L'air de la serre me fatigue, repris-je en me levant, regagnons l'air
-froid et vivifiant du jardin.
-
---Nous étions pourtant bien ici, répliqua Albert.
-
---Oh! pour cela, oui, ajouta mon fils, et cette fois c'est maman qui a
-tort; elle vous empêche de boire et moi de manger.
-
-Je les pris tous deux par la main et les entraînant vers la porte je
-leur dis: vous êtes deux enfants! Nous traversâmes rapidement le
-jardin, mon fils se remit à courir devant nous; je m'appuyai à peine
-sur le bras d'Albert qui chancelait presque; il ne me parlait pas et
-retombait dans son humeur sombre; cependant quand nous fûmes remontés
-en voiture sa gaieté lui revint tout à coup; il me proposa de
-traverser le pont d'Austerlitz, de faire le tour de l'Arsenal, vide
-aujourd'hui de ses hôtes poétiques d'autrefois, puis de rentrer chez
-moi par les boulevards, la rue Royale et le pont de la Chambre, ou ce
-qui serait bien mieux, ajouta-t-il, d'aller dîner dans quelque cabaret
-des Champs-Élysées.
-
---Voyons, marquise, il le faut, je le veux, cela nous amusera,
-poursuivit-il avec cette insistance capricieuse et juvénile qui était
-un des charmes de sa nature.
-
---Oh! pour cela non, répliquai-je, je refuse, je m'insurge, et si vous
-voulez dîner absolument avec moi, ce sera chez moi que vous dînerez.
-
---J'accepte, me dit-il, mais à condition qu'une autre fois je serai
-l'amphitryon.
-
---Que dirait notre ami René, s'il nous voyait ainsi passer toute une
-journée ensemble?
-
---Ma foi, j'y pense, reprit Albert, si nous allions le chercher ce bon
-René dans sa retraite d'Auteuil pour dîner avec nous?
-
---Y songez-vous! De la sorte, vous pourriez me conduire jusqu'à
-Versailles; oh! comme vous y allez, poëte!
-
---Je vais comme l'inspiration et l'instinct, je suis mon cœur qui me
-pousse. Avez-vous donc, marquise, quelque amoureux qui vous attende ce
-soir pour vouloir rentrer si vite?
-
---Vous voyez bien que non, puisque je vous engage à dîner.
-
---Ainsi donc, vrai, vous êtes libre?
-
---Libre comme le travail et la pauvreté.
-
---Ce qui signifie d'ordinaire l'esclavage, répliqua-t-il.
-
---Non, repartis-je, le monde ne s'occupe guère que des riches et des
-oisifs, et laisse aux autres leurs coudées franches dans la tristesse
-et la solitude.
-
---Oh! si vous étiez tout à fait libre, répétait-il, que ce serait
-bon! mais bah, vous me trompez!
-
-Je ne savais plus que lui répondre et nous nous mîmes à jouer assez
-gaiement sur les mots jusque chez moi. Parvenue au bas de mon escalier,
-je le montai précipitamment pour ordonner à ma vieille Marguerite
-d'aller chercher un poulet et du vin de Bordeaux. Albert et mon fils me
-suivaient plus lentement; quand ils arrivèrent je m'étais déjà
-débarrassée de mon chapeau et de mon châle, j'avais noué un tablier
-blanc autour de ma taille et je me disposais à aider au dîner.
-
---Allez vous reposer dans mon cabinet, dis-je à Albert, feuilletez les
-livres et les albums, et, si vous voulez être bien aimable, faites-moi
-un de ces dessins à la plume que vous faites si bien, le croquis du
-beau lion du Sahara qui vous a tant effrayé!
-
---Jamais, répliqua Albert; vous êtes comme les autres; vous voulez que
-je note mes angoisses pour les constater froidement; je reste ici avec
-vous et je vais vous aider à faire la cuisine.
-
-Cette idée me fit rire.
-
---Oh! vous croyez que je ne m'y entends pas; voyons, qu'ordonnez-vous,
-quel mets allez-vous préparer?
-
---Un plat sucré, lui dis-je, des poires meringuées, et, puisque vous
-le voulez absolument, vous allez battre des blancs d'œufs.
-
---C'est cela, me voilà prêt.
-
-Il s'était emparé d'une serviette et l'avait liée gaiement sur les
-basques de son habit noir.
-
---Que je vous donne du moins un vase élégant et digne de vous, ô
-poëte. Je lui tendis une écuelle en vrai Sèvres, qui avait appartenu
-à ma mère, et une fourchette en ivoire, et le voilà fouettant auprès
-de la fenêtre les blancs d'œufs qui, bientôt, montèrent en neige
-sous les coups de sa main nerveuse. Il fallut aussi occuper l'enfant: je
-pris sur une étagère quelques belles poires et les lui donnai à
-peler; en un instant mon plat sucré fut dressé, et, quand Marguerite
-arriva, elle n'avait plus qu'à le mettre sur le feu.
-
-Albert et mon fils m'aidèrent ensuite à disposer le couvert.
-
---Tout ceci me rappelle ma vie d'étudiant, dit Albert; depuis longtemps
-je ne m'étais senti si heureux, et moi, qui ne mange plus, il me semble
-avoir ce soir une faim dévorante.
-
-Cependant quand nous nous mimes à table, il mangea à peine un peu de
-blanc de poulet, et goûta, par courtoisie, du bout des lèvres, à mes
-poires meringuées; à ma grande surprise il ne but que de l'eau rougie.
-Me voyant en peine de sa santé, il redoubla de gaieté et d'esprit pour
-me convaincre qu'il se portait à merveille. Après le dîner, il se mit
-à jouer avec mon fils comme un écolier. Cependant l'enfant, fatigué
-de sa journée passée en plein air, commença à s'endormir vers dix
-heures, et Marguerite l'emporta; je restai seule avec Albert, éprouvant
-moi-même un peu de lassitude. J'étais assise immobile sur un grand
-fauteuil, Albert, placé en face de moi, au coin du feu, roulait dans
-ses doigts une cigarette que je lui avais permis de fumer.
-
-Nous ne nous parlions pas, et insensiblement j'oubliai presque qu'il
-était là; une autre image prenait sa place et se dressait jeune,
-souriante et aimée, vis-à-vis de moi; machinalement, je me courbai
-vers la table où j'écrivais chaque soir; je pris une plume et je
-touchai un cahier de papier à lettre; c'était l'heure où j'écrivais
-à Léonce, et l'habitude de mon cœur était si impérieuse, que, même
-au théâtre ou dans le monde, où je n'allais plus que rarement,
-lorsque l'heure de ma lettre quotidienne arrivait, je sentais une vive
-contrariété de ne pouvoir l'écrire.
-
---Vous avez affaire et je vous gêne, me dit Albert, qui s'était
-aperçu de la rêverie où j'étais tombée et qui suivait du regard
-tous mes mouvements.
-
-Sa voix me fit tressaillir et me rappela sa présence. Je rougis si
-visiblement qu'Albert reprit comme s'il m'avait devinée:
-
---Vous pensez à un absent.
-
---Je suis un peu lasse de cette bonne journée, lui dis-je, sans lui
-répondre directement.
-
---Ce qui m'avertit que je dois me retirer, répliqua-t-il sans se lever.
-Oh! marquise, vous ne savez pas où vous m'envoyez!
-
---Mais dormir tranquillement, j'espère.
-
---Tranquillement! vous me répondez comme une coquette, car, à votre
-âge on n'est plus naïve; si vous voulez que je sois tranquille
-laissez-moi là encore deux ou trois heures; qu'est-ce que cela vous
-fait?
-
-Il était si pâle et si défait que je n'eus pas le courage de le
-contrarier; puis, malgré ma préoccupation secrète, j'éprouvais un
-grand charme dans sa compagnie.
-
---Si cela vous paraît bon, lui dis-je, restez encore.
-
-Il me prit la main et la garda dans les siennes, en me disant merci!
-
-Nous étions éclairés par une lampe aux lueurs pâles, recouverte d'un
-abat-jour rose; la lune, dans son plein, était suspendue en face de ma
-fenêtre et projetait son éclat à travers les vitres; aucun bruit du
-dehors ne montait jusqu'à nous. Un grand feu flambait dans la
-cheminée; c'était un mélange de chaleur et de clarté douces, qui
-inspiraient comme une mollesse et une rêverie involontaires; il tenait
-toujours ma main et demeurait tellement immobile que, sans ses yeux
-grands ouverts, j'aurais pu croire qu'il dormait. Je n'osais faire un
-mouvement dans la crainte d'attirer sur ses lèvres quelque parole trop
-vive. J'éprouvais un grand malaise du silence que nous gardions tous
-deux, et cependant je ne savais plus comment le rompre. Enfin, je me
-décidai à lui dire que j'espérais qu'il me reviendrait, un soir où
-j'aurais Duverger, Albert de Germiny et René.
-
---Oui! répondit-il, si vous me permettez de revenir tous les autres
-soirs quand vous serez seule? Sinon, non.--Et il secouait ma main en me
-répétant: Voyez-vous, je ne veux plus souffrir!
-
---Quelle âme tourmentée avez-vous donc, lui dis-je, pour me parler
-ainsi le second jour où vous me voyez? J'avais cru être avec vous
-cordiale et simple, je n'ajouterai pas fraternelle puisque le mot vous
-déplaît.
-
---Et la chose encore plus, répliqua-t-il.
-
-Il s'assit sur le tapis de foyer à mes pieds, et continuant à tenir ma
-main il poursuivit:
-
---Si vous me laissiez là oublier les heures, la tête appuyée sur vos
-genoux sans vous parler, sans vous demander rien de plus, mais certain
-que je pourrai tout vous demander un jour, que je suis le préféré,
-l'_attendu_, qu'avant moi vous n'aviez que des amis, que la place était
-vide et que je puis la remplir; que vous m'aimerez enfin, quoique je ne
-sois plus que l'ombre de moi-même et que le passé m'ait submergé.
-
-Je me levai tout à coup et, par ce mouvement, je repoussai sa tête et
-ses mains.
-
---Vous altérez trop vite, repris-je, la douce joie que j'ai goûtée à
-vous connaître; vous troublez l'amitié, vous voulez dans mon cœur une
-place à part, vous l'avez dans mon admiration cette place choisie et
-presque exclusive, et cela vous explique le charme qui suspend mon
-esprit au vôtre, mais pour l'autre attrait, celui qui foudroie,
-entraîne et confond, je...
-
---N'achevez pas, marquise, je comprends; cet attrait-là vous l'avez
-pour un autre. Mais comment donc n'est-il pas là? Et comment y suis-je,
-moi! Ah! je devine, il est peut-être dans votre chambre attendant
-tranquillement que je vous aie donné le spectacle de mon esprit.
-
-En me disant ces mots d'une voix mordante, il alluma une cigarette, prit
-son chapeau et, me saluant presque cérémonieusement, il se disposa à
-sortir.
-
---J'ignore, lui dis-je, quelle interprétation vous donnerez à ce que
-je vais faire, mais suivez-moi; et prenant un bougeoir, je le conduisis
-dans ma chambre où mon fils dormait.
-
---Voilà qui veille sur moi et qui m'attend, ajoutai-je en lui montrant
-le petit lit de l'enfant.
-
---Eh bien! alors, aimez-moi et sauvez-moi de la vie que je mène,
-s'écria-t-il en s'emparant de mon bras qu'il étreignait; il en est
-peut-être encore temps, vous me guérirez!
-
---Restons-en sur ce mot là, lui dis-je, oui, je veux vous guérir, vous
-voir, vous entendre, raffermir votre âme, mais n'ayez plus de ces
-élans auxquels je ne peux répondre et qui nous sépareraient, ce qui
-pour moi serait une douleur.
-
---Suis-je bête, dit-il en ricanant et en s'éloignant de moi; vous
-n'êtes pourtant point taillée comme une femme mystique, et si l'amant
-n'est pas dans la chambre il est à coup sûr dans le cabinet de
-toilette.
-
-D'un geste, je lui montrai la porte en lui disant:
-
---Bonsoir, M. de Lincel.
-
---Bonne nuit, marquise; je vais me divertir un peu à mon tour; souper
-et voir quelque belle femme qui ne me fera pas de métaphysique.
-
-Je ne trouvai pas un mot à lui répondre; des paroles de morale
-m'eussent paru froides et superflues; un démenti m'aurait semblé
-hypocrite; il avait deviné que j'en aimais un autre; éloigné ou
-présent, cet autre existait et m'avait tout entière. Je marchai donc
-silencieuse, derrière lui, l'éclairant jusqu'à la porte de sortie.
-Là, je lui tendis la main:
-
---Non, me dit-il en la repoussant, car avant une heure ce seront des
-mains banales qui m'enlaceront.
-
-Il descendit l'escalier précipitamment et en chantant un refrain
-moqueur. Je l'entendis fermer la porte cochère avec fracas.
-
-Je restai quelques instants comme pétrifiée; mais que pourrais-je donc
-faire pour lui? me demandai-je.--Bien, me répondit la voix d'une
-inflexible logique, puisque tu ne l'aimes pas d'amour. Il court en ce
-moment au cabaret, puis ailleurs, et, pour le sauver, il faudrait lui
-ouvrir les bras, et lui dire: Reste ici, tu seras mieux.
-
-Quand je me retrouvai assise dans mon cabinet, prenant la plume pour
-écrire à Léonce, sa belle et chère image agrandie par la solitude
-dans laquelle il vivait, chassa bien vite de son regard calme l'image
-agitée d'Albert. Il n'avait pas, lui, de ces inquiétude, et de ces
-transports d'enfant, l'amour l'éclairait sans le brûler; c'était la
-lampe de son travail nocturne; la récompense de sa tâche accomplie.
-Oh! voilà le véritable amour, me disais-je: fort, radieux, certain de
-lui-même, et persistant sans altération, à distance de l'être aimé!
-
-C'est ainsi que dans l'excès de mon amour, je blasphémai l'amour
-même: l'amour exigeant, fantasque, anxieux, emporté, tel qu'Albert
-l'avait ressenti dans sa jeunesse, et dont l'écho se réveillait en
-lui. Est-ce que l'amour véritable peut être tranquille, résigné,
-exempt de désir? Impétueux seulement dans certains jours de l'année
-et relégué le reste du temps dans une case du cerveau? Ô pauvre
-Albert, dans ta folie apparente c'est toi qui aimais, toi qui étais
-l'inspiré de la vie! L'autre, là-bas, loin de moi, dans son orgueil
-laborieux et l'analyse éternelle de lui-même, il n'aimait point;
-l'amour n'était pour lui qu'une dissertation, qu'une lettre morte!
-
-
-
-
-VII
-
-
-J'avais passé une partie de la nuit à écrire à Léonce le récit de
-cette étrange journée.--Il me répondit bien vite que je m'effrayais
-trop de l'exaltation et de l'inquiétude d'une âme malade; guérir ce
-grand esprit tourmenté, si cela était encore possible, serait une
-tâche assez belle pour m'y consacrer. Malgré l'amour immense qu'il
-avait pour moi, il ne se reconnaissait pas le droit de s'interposer
-entre les désirs d'Albert et mon entraînement vers lui si jamais je
-venais à l'aimer. Le bonheur d'un homme de la valeur d'Albert imposait
-tous les sacrifices, mais ajoutait-il, il ne pensait pas que ce bonheur
-fût encore possible; il croyait son être en ruine et son génie
-écroulé comme ces merveilleux monuments de l'antiquité qui ne nous
-frappent plus que par leurs vestiges.
-
-Ce passage de la lettre de Léonce me causa une profonde tristesse; à
-quoi bon exprimer de pareilles idées à une femme aimée? il est vrai
-qu'en finissant il ne me parlait plus que de sa tendresse; il me disait
-que j'étais sa vie, sa conscience; le prix adoré de son travail; il
-songeait à notre prochaine réunion avec transport. La dernière partie
-de sa lettre effaça l'impression du début et je ne trouvai plus dans
-ce qu'il m'avait dit sur Albert qu'un culte exagéré mais généreux
-pour son génie; si ce n'était pas tout à fait là le langage d'un
-amant, c'était celui d'un esprit philosophique et vraiment grand.
-
-Cette lettre de Léonce m'était parvenue dans la soirée du lendemain
-de la promenade au jardin des Plantes. J'avais craint dans la journée
-de voir revenir Albert et le soir quand l'heure possible de sa visite
-fut dépassée, j'éprouvai une sorte d'allégement de ce qu'il n'avait
-pas paru. Je lus, je fis quelques pages de traduction, j'écrivis de
-nouveau à Léonce; je repris l'habitude de mon amour. Ma nuit fut aussi
-calme que la dernière avait été agitée. À mon réveil Marguerite me
-remit un petit paquet renfermant un livre. C'était un ouvrage d'Albert
-accompagné du billet suivant:
-
-
-«Chère Marquise,
-
-«Beauzonet a relié ce livre et l'a rendu moins indigne d'être ouvert
-par vos belles mains. Permettez-vous à l'auteur d'aller vous revoir
-avec René? il fait un temps de printemps glacial et je me dis qu'on
-serait très-bien au coin de votre feu!
-
-
-»Recevez, chère marquise, mes affectueux hommages.»
-
-
-Je ne me décidai pas à lui répondre et à le remercier avant d'avoir
-consulté Léonce; mais le soir comme je me disposais à écrire à
-celui-ci on sonna à ma porte et ma vieille Marguerite introduisit
-Albert.
-
---Vous ne vous doutez pas d'où je viens? me dit-il, ne m'en veuillez
-pas si j'arrive seul; j'ai passé cinq à six heures à la recherche de
-René; il avait pris la clef des champs. Je me suis déterminé à
-dîner dans un cabaret d'Auteuil, pour l'attendre et pour venir chez
-vous avec lui; mais j'ai fini par perdre patience et me voilà.
-Recevez-moi, marquise, comme si notre ami m'avait accompagné.
-
---Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et je compte sur l'influence du
-bon René pour vous inspirer un peu de l'amitié qu'il a pour moi.
-J'ajoutai:
-
---Vous voyez, j'ai là votre beau livre près de moi, combien il m'a
-fait plaisir!
-
---J'ai offert le pareil à ma sœur, reprit-il, et c'est en le lui
-envoyant ce matin que j'ai pensé à vous.
-
-Tout ce qu'il me dit ce soir-là semblait tendre à effacer l'impression
-pénible qu'avait pu me laisser son ardeur inquiète. Ses manières
-furent exquises; mais je remarquai avec chagrin sa faiblesse et sa
-pâleur toujours croissantes; ses yeux mêmes, qui, les jours
-précédents, éclairaient son visage d'un rayon de vie, paraissaient
-désormais éteints. Il se courbait vers la flamme du foyer comme s'il
-eût voulu s'y ranimer.
-
---On prétend, me dit-il, que c'est un signe de mort prochaine que le
-retour obstiné de notre esprit aux souvenirs de l'enfance; je ne sais
-si le présage s'accomplira pour moi, mais il est certain que depuis
-quelque temps, ma pensée revient sans cesse sur les tableaux de famille
-et sur les scènes de collège qui ont autrefois ému mon cœur. Je
-revois mes camarades de classe; nos jeux, nos études se raniment pour
-moi; je revois surtout ceux qui sont morts; quelques-uns à la guerre,
-quelques-uns en duel, plusieurs de consomption. Entre tous m'apparait
-comme le plus aimable, le plus intelligent et le plus regretté, ce
-jeune prince qui fut mon ami et que la destinée a terrassé tout à
-coup. Que d'heures charmantes nous passâmes ensemble dans les cours
-mornes et nues du collège! On nous avait surnommés les inséparables.
-Durant les heures des classes quand nous ne pouvions pas nous parler,
-nous trouvions encore le moyen de nous écrire nos pensées et nos
-projets pour les jours de sortie. Souvent il me venait en aide pour des
-versions de grec, et à mon tour je lui rendais le même service pour
-des compositions de vers français. Voyez, chère marquise, quelle
-franche et entière camaraderie se révèle dans ces petits billets
-signés par le fils d'un roi!
-
-En me parlant ainsi, il tira de sa poche une large enveloppe contenant
-un grand nombre d'étroites bandes de papier-écolier qui, primitivement
-repliées en minces carrés, avaient passé de main en main sous les
-tables d'études; les élèves transmettaient de la sorte, d'un bout de
-la salle à l'autre, les courtes missives du prince au poëte.
-
-Je lus avec attendrissement quelques-uns de ces petits papiers jaunis
-par le temps; ils sont restés dans mon souvenir.
-
-
-«Si ta maman le permet, écrivait le prince, viens dimanche prochain à
-Neuilly, nous nous divertirons bien, nous irons en bateau et nous ferons
-une collation avec mes sœurs.»
-
-
-Sur une autre bande de papier je lus:
-
-
-«Dis-moi donc si ce vers est juste, je crois que j'ai fait un hiatus;
-je ne serai jamais qu'un mauvais versificateur!»
-
-
-Sur un autre il y avait:
-
-
-«Je suis désespéré: me voilà en retenue pour huit jours; pas de
-goûter à Neuilly possible. Maman n'a pu obtenir mon pardon de mon
-père; hélas Son Altesse est inflexible. Encore si toi et les autres
-amis pouviez y aller sans moi!»
-
-
-Puis sur un autre:
-
-
-«J'aurais bien envie de m'échapper: ma foi si je n'étais pas un aussi
-important personnage je tenterais l'aventure. Mais où irais-je? il me
-vient une idée: veux-tu me recevoir chez ta mère? nous nous amuserons
-sans sortir.»
-
-
-Pendant que je lisais Albert murmurait:
-
---Quelle attrayante et quelle gracieuse nature il avait! quelle
-fatalité que sa mort! quelle dérision de toute belle espérance! il a
-emporté dans sa tombe une partie de mon énergie et de ma volonté; lui
-vivant je me serais cru tenu dans la vie à quelque chose de plus ferme
-et de plus glorieux. Peu de temps après sa mort sa pauvre femme qui
-savait notre amitié m'a envoyé son portrait que vous avez pu voir chez
-moi!
-
---Oh! merci! lui dis-je, de ranimer pour moi ces émotions touchantes.
-Voilà des billets qui valent bien des lettres d'amour!
-
---Oh! répliqua-t-il, avec un accent de reproche, c'est vous qui venez
-de prononcer le mot flamboyant que je voulais m'interdire. Vous êtes la
-lampe insensible et moi le moucheron inquiet qui court s'y brûler.
-
---Vous êtes, répondis-je, un cœur de poëte qui m'est bien cher et
-qui m'attire.
-
---Oui, comme le cœur de René, moins peut-être? comme celui de Germiny
-ou de Duverger; me voilà au nombre de vos amis; c'est très-consolant
-pour ma vanité, très-insuffisant pour mes rêves.
-
---Vous me sembliez tranquille tantôt, presque heureux.
-
---Oh! certainement, je n'ai pas bu et j'ai à peine mangé depuis deux
-jours, je suis très-calme.
-
-Je cherchais en vain une parole à lui répondre, je regardais son pâle
-et doux visage qui avait en ce moment une navrante expression. Deux
-larmes s'échappèrent involontairement de mes yeux, il les vit rouler
-sur mes joues.
-
---Ah! je voudrais les boire, me dit-il, merci chère marquise, et
-pardon!--Je deviens bête, poursuivit-il, comme une médiocre élégie,
-et vous allez me prendre en dédain; c'est bien la peine de vous faire
-visite si je n'ai pas l'esprit de vous distraire un peu; allons, il ne
-sera pas dit qu'Albert de Lincel a donné le spleen à la marquise de
-Rostan. Laissez-moi vous conter quelques anecdotes qui me reviennent
-pêle-mêle:
-
-Parmi mes souvenirs d'adolescent, il en est un qui me fait toujours
-rire. Lorsque je commençai à barbouiller du papier (triste exercice
-qui nous fait ressasser sans trêve nos joies et nos peines, les
-flétrir et nous y appesantir au point que nous gâtons les réalités
-par les rêves), je lisais en famille ma prose et mes vers. Mon père,
-qui était un classique, un esprit philosophique très-net que
-n'obstruaient jamais les brumes de la métaphysique moderne, se
-demandait où j'avais pris cette raillerie tourmentée qui jetait des
-cris d'angoisse à travers les sarcasmes, et cette légèreté où
-perçaient des pointes douloureuses comme celles d'un cilice. Mon style
-le déroutait autant que mes idées; ce n'étaient pas le vers pur et
-sec et la phrase limpide et calme des écrivains français des deux
-derniers siècles; c'était un mélange, disait-on, de l'humour anglaise
-et des boutades de Mathurin Régnier. J'avais eu un grand-oncle maternel
-qui avait écrit des essais en prose et en vers sans songer à la
-publicité, sans se préoccuper de la renommée. Mon père, en sa
-qualité de classique, avait une sorte de dédain pour ces pages
-inédites qui étaient, disait-il, des boutades incorrectes. Je les
-avais découvertes dans une vieille armoire et les avais lues avec un
-vif attrait. J'y avais trouvé une originalité et une verve ennemies du
-banal qui charmaient mon esprit; je m'imprégnais de ce génie inconnu
-et m'en assimilais l'allure libre et fougueuse. Ainsi que cela arrive
-lorsqu'on écrit très-jeune, tout en croyant être moi-même, j'étais
-un peu le reflet de cet esprit primesautier. Un soir où je faisais une
-lecture à mes parents assemblés, mon père se promenait à grands pas
-dans la chambre, montrant de temps en temps sa surprise et son humeur de
-ce qu'il appelait une littérature toute nouvelle pour lui. Je reniais
-les maîtres, s'écriait-il; où donc allais-je puiser mon style et mes
-idées? de qui donc étais-je sorti? tout à coup s'arrêtant devant ma
-mère, qui m'écoutait en souriant, il lui dit avec une colère comique:
-«Madame, de qui donc sort cet enfant? il ne me ressemble en rien: c'est
-le bâtard de son grand-oncle!»
-
-Ma mère partit d'un éclat de rire auquel nous fîmes tous écho, mon
-père le premier, quoiqu'il répétât en gesticulant: «Mauvaise
-souche! mauvaise école!»
-
-À mesure qu'Albert parlait, son visage se ranimait, ses yeux
-pétillaient; j'admirais la flexibilité de ce charmant génie.
-
-Il poursuivit:
-
---Vous vous êtes étonnée l'autre jour de mon habileté à battre des
-blancs d'œufs! Apprenez, marquise, que durant huit jours de ma vie, je
-me suis fait cuisinier.
-
---Je devine, cuisinier par amour.
-
---Voilà encore que vous prononcez le mot cabalistique, reprit-il, mais
-cette fois-ci je continue sans m'y arrêter: Au temps où je
-fréquentais le quartier latin, avant d'avoir connu tout à fait l'amour
-(triste connaissance), j'avais essayé de l'amour sous toutes les formes
-du caprice. Je rencontrai un soir au bal de la Chaumière une grisette
-ravissante, ne riez pas; le type des grisettes est perdu aujourd'hui,
-elles sont toutes devenues des lorettes. Ma grisette était une sorte de
-Diana Vernon plébéienne, effarouchée comme une mésange et
-très-fière de sa gentillesse elle était patronnée par un grand
-gaillard d'élève en médecine dont la gaucherie et l'air bête
-contrastaient avec la grâce piquante de la jolie enfant.
-
---Comment diable pouvez-vous l'aimer, lui dis-je en dansant, tandis que
-le galant nous suivait de ses yeux farouches, comment ne m'acceptez-vous
-pas tout de suite pour remplaçant de ce grotesque amoureux?
-
---Sans doute, vous êtes bien mieux que lui, répliqua-t-elle, en me
-toisant avec ses grands yeux étonnés, ce qui ne me flatta guère dans
-ma prétention de cavalier bien tourné, mais, ajouta-t-elle avec un ton
-sérieux, il a des _qualités_.
-
-Je lui répondis par un de ces mots grossiers qu'on se permet avec les
-grisettes; elle n'eût pas l'air de me comprendre.
-
---Oh! si vous saviez, poursuivit-elle, comme il tient notre ménage! il
-m'aide à faire mon lit, à balayer, à repasser mon linge et il fait à
-lui seul la cuisine, ajouta-t-elle d'un ton admiratif; ce qui me permet
-de garder mes mains blanches, de me reposer et de dîner avec plaisir.
-
---Si ce n'est que cela, lui dis-je, je vous promets d'être un excellent
-cuisinier.
-
---Vous plaisantez, reprit-elle, vous êtes un dandy, un beau, un noble,
-qui n'avez jamais touché à une carotte ni fait un pot-au-feu.
-
---Non, repartis-je, mais j'excelle dans quelques plats recherchés, que
-j'ai vu faire dans la cuisine de mon père, et si jamais vous y goûtez;
-vous m'en direz des nouvelles.
-
-Quelques jours après, lorsque j'eus triomphé de ses indécisions, je
-me piquai au jeu et je lui tins parole: durant huit jours je lui servis
-tour à tour des fricassées de poulet, des filets de sole, des
-côtelettes à la Soubise, des omelettes au rhum, et une foule d'autres
-plats qui la ravissaient par leur diversité. Elle préparait les
-matières premières en mettant des gants; j'allumais les fourneaux,
-j'opérais le mélange des ingrédients, beurre, lard, etc., et je
-faisais sauter les casseroles. Je ne jurerais pas, marquise, que mes
-sauces fussent toujours orthodoxes; je devais confondre souvent une
-recette avec une autre, comme lorsqu'on pratique d'après le souvenir
-d'une théorie; mais ma grisette n'y regardait pas de si près, et
-lorsque nous nous mettions à table elle me disait, en savourant les
-mets que je lui servais:
-
---Ma foi, vous aviez raison, vous êtes plus fort que lui; il ne savait
-faire que les biftecks aux pommes et les rognons au vin bleu.
-
-Je riais de bon cœur, tandis qu'elle parlait
-
---Que vous êtes aimable et cordial ce soir; dis-je à Albert, allons,
-contez-moi encore une de vos jolies histoires que vous contez si bien.
-
---J'aurais dû faire de même le premier jour et ne pas vous ennuyer des
-boutades de mon cœur, reprit-il, mais je vais à l'aventure suivant mon
-instinct et comme le diable me pousse.
-
-Il disait vrai et c'est ce qui faisait son charme indéfinissable; il
-n'avait pas le travers des écrivains et des poëtes qui posent presque
-toujours; il vivait à sa fantaisie; sans projet de fortune, sans
-poursuite systématique de la célébrité; ses sentiments et ses
-paroles étaient, comme sa vie, imprévus et poétiques. Il avait bien
-toutes les qualités de l'amoureux: une imagination toujours en haleine;
-une insouciance d'enfant du positif et du temps qui fuit; la raillerie
-de la gloire, l'indifférence de l'opinion et un oubli absolu de tout ce
-qui n'était pas le désir du moment, l'attrait de son cœur. Il
-poursuivit:
-
---Si je n'avais été arrêté par une émotion involontaire, peut-être
-aurais-je procédé avec vous (et j'avouerai que j'y ai un moment
-songé), suivant la méthode de mon ami le prince X., ce bel étranger,
-qui chantait mieux que tous les ténors de nos théâtres, et qui avait
-le corps et la tête d'une statue antique.
-
---Je l'ai connu, répondis-je, et sa façon d'agir auprès des femmes
-m'intéresse moins que vos histoires; pourquoi cette digression?
-
---Parce que je ne saurais être didactique et monotone comme un discours
-académique, et que si vous ne me laissez pas la bride sur le cou, je ne
-parle plus.
-
---Allons, dites tout ce qui vous plaira.
-
---Je suis bien tenté d'user de la permission et de vous dire
-très-nettement que je vous aime. Le prince X. n'y aurait pas manqué et
-il aurait joint l'action aux paroles.
-
---Sauf à être jeté à la porte; repartis-je.
-
---Il prétend, au contraire, que toutes les portes se refermaient sur
-lui, tendrement et mystérieusement. Il avait l'habitude de dire qu'avec
-toutes les femmes, et surtout les élégiaques, il fallait toujours
-procéder par le contraire de l'élégie; je crois qu'il avait surpris
-ce secret-là à sa femme, qui aurait pu lui en remontrer en fait
-d'expérimentation audacieuse, avant qu'elle n'eût écrit des ouvrages
-sur le dogme et qu'elle n'allât se distraire en Asie avec des Arabes.
-En voilà une, poursuivit-il, qui a bien été créée pour faire donner
-un amant à tous les diables. J'ai été huit jours entre ses pattes de
-velours et j'en garde encore les traces dans mon imagination, je ne
-dirai pas au cœur, la griffe n'a pas pénétré si avant.
-
---À la bonne heure, voici une histoire qui point; je suis tout
-oreilles, lui dis-je.
-
---J'étais allé la voir à Versailles où elle avait loué près du
-parc un fort bel hôtel. J'avais le cœur vide; la beauté trop maigre
-de la princesse me plaisait médiocrement; mais ses grands yeux
-extatiques et ses provocations, interrompues brusquement par quelque
-dissertation sur l'autre monde, me piquaient au jeu. Nous nous
-promenions un soir dans le parc; elle me demanda de lui dire des vers
-d'amour; et les vers dits, je voulus les mettre en action. Elle
-m'échappa, et courut légère et véloce à travers les allées et les
-labyrinthes; je la poursuivis, mais au détour d'un quinconce le pied me
-tourna; je voulus me lever et courir encore, impossible: j'avais une
-entorse. Je me traînai vers un banc en gémissant; elle m'entendit et
-revint à moi. Elle fut tout à coup affectueuse, caressante, presque
-passionnée, et semblait disposée à m'accorder ce qu'elle m'avait si
-fièrement refusé quelques minutes avant. C'est qu'elle me voyait sous
-sa dépendance et qu'elle est de ces femmes qui veulent avant tout
-sentir qu'un homme leur est soumis, soit par une infériorité morale,
-soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance dont
-elles ont surpris le secret. L'idée de pouvoir faire d'une âme ou d'un
-corps à peu près ce qu'elles veulent les ravit. Après m'avoir,
-accablé de tendresses auxquelles la très-vive douleur de mon pied me
-rendait presque insensible, elle m'aida à m'étendre sur le gazon, et
-courut chez elle prévenir ses domestiques; deux laquais arrivèrent
-tenant un grand fauteuil sur lequel on me transporta à l'hôtel de la
-princesse. Elle avait fait disposer une chambre pour moi qui s'ouvrait
-sur le jardin à côté du grand salon du rez-de-chaussée. On me mit au
-lit, le médecin vint visiter ma jambe et me prescrivit l'immobilité
-pendant plusieurs jours. Je me soumis facilement à son ordonnance, car
-il m'était impossible de remuer le pied sans une horrible douleur.
-
-J'étais donc devenu l'hôte forcé et la chose de la princesse;
-j'étais comme ces taureaux cloués sur le flanc dans l'arène et qu'un
-toréador peut impunément aiguillonner et harceler du bout de sa lance.
-Elle pouvait me torturer à l'aise; prendre son temps, son heure;
-s'éloigner, revenir, et jouer sur mes nerfs comme sur un clavier; je
-vous assure qu'elle n'y manqua pas.--Si un lièvre n'a pas autre chose
-à faire qu'à dormir dans un gîte, un galant homme retenu dans un lit
-par une blessure chez une femme à la mode n'a d'autre distraction que
-d'en devenir amoureux. Dans mon oisiveté, je me figurais aimer la
-princesse beaucoup plus que je ne l'aimais réellement, et quand elle
-s'approchait de mon lit pour m'offrir un sorbet ou ranger mes
-couvertures je me sentais tout en flamme. En ce temps-là, elle, avait
-une cour nombreuse, et pour favoris deux hommes fort dissemblables: un
-personnage politique, grand, digne et froid, et un petit pianiste, joli
-garçon, sémillant, sûr de lui-même, et qu'on eût dit l'épagneul de
-la princesse. Tous deux étaient tour à tour et fort assidûment
-auprès d'elle, et moi, le _patito_ du moment, je me voyais condamné
-par mon entorse à la regarder se promener dans le jardin avec le
-diplomate, y disparaître et se perdre dans les allées obscures; ou
-bien, je l'entendais dans le salon roucouler des duos avec le pianiste.
-Quand je lui faisais quelque jaloux reproche, elle s'intéressait aux
-affaires de l'Europe, me disait-elle, et voulait se perfectionner dans
-le chant. Mais comment pouvais-je penser qu'elle me préférât de tels
-hommes, à moi son cher, son jeune, son beau poëte! et elle avait, en
-parlant ainsi, des câlineries si tendres que j'étais disposé à la
-croire, tant je désirais qu'elle dît vrai. Pourtant, ne vous figurez
-pas, marquise, que cette femme m'ait jamais causé le moindre
-attendrissement, c'était plutôt une sorte d'irritation qui me poussait
-vers elle; cela tenait des mauvais désirs.
-
-Un matin où elle m'avait provoqué plus que de coutume, en partageant
-mon déjeuner servi auprès de mon lit, elle m'arracha tout à coup sa
-main, que je la priais de laisser dans la mienne, et voulut me quitter
-sous prétexte de sa leçon de chant. J'entendais en effet le pianiste
-préluder au piano. Je l'aurais envoyé à tous les diables, mais
-j'étais rivé à la patience et je dus voir disparaître la princesse
-qui riait et s'enfuyait en me narguant; elle ne ferma pas même la porte
-de ma chambre, et la portière seule du salon retomba derrière elle;
-elle savait bien que cette barrière suffisait. Ne rien voir c'était
-l'essentiel. Qu'importe d'ailleurs ce que je pouvais soupçonner,
-puisqu'il m'était interdit de m'en assurer, sous peine de retarder d'un
-mois ma guérison. Elle compta trop sur ma prudence: je ne sais quelles
-vapeurs de colère me montèrent au cerveau, en les entendant jeter dans
-l'air des notes brûlantes et passionnées; je rejetai comme un fou ma
-couverture, je défis le bandage de ma jambe blessée, et me voilà
-franchissant à cloche-pied la distance qui séparait mon lit de la
-porte du salon; je soulevai le rideau en tapisserie et j'apparus comme
-un spectre aux deux chanteurs. En ce moment, la princesse appuyait ses
-lèvres sur la joue du pianiste, qui la regardait dans une pose de
-vignette anglaise, tout en répétant très-correctement le refrain
-d'amour de leur duo. La princesse eut un mouvement d'épouvante en
-m'apercevant, ma présence la frappait dans son orgueil, mais elle se
-redressa tout à coup en éclatant de rire, et me dit:
-
---Je vous savais là, je vous avais vu, je voulais vous éprouver!
-
---Eh bien! princesse, l'épreuve est faite, répondis-je sur le même
-ton, j'ai assez de votre hospitalité et je m'ennuie chez vous. Toute
-cette musique m'empêche de dormir; que monsieur, qui me semble un peu
-le maître de la maison, veuille sonner un domestique, qu'on m'habille,
-qu'on me mette en voiture et qu'on me conduise à Paris.
-
-Le pianiste se mordait les lèvres, mais il fut contraint d'obéir à un
-homme blessé, en chemise, et que la souffrance contraignait à se
-laisser tomber sur un canapé. La princesse fit les plus aimables mais
-les plus vaines instances pour me retenir. Je donnai à ses gens
-d'énormes étrennes comme pour payer la dépense que j'avais faite chez
-elle. Quand sa berline qui me conduisait partit, elle me cria avec un
-accent de certitude accompagné d'un sourire:
-
---Vous me reviendrez!
-
-Il y a de cela dix ans, jamais je n'ai songé à la revoir.
-
---C'est donc une manie de ces femmes à effet, dis-je à Albert que la
-passion des pianistes? à l'exemple de la princesse, la comtesse de
-Vernoult s'est éprise d'un de ces héros de clavier; et, pour agrandir
-sa passion par le bruit, ne pouvant l'agrandir par l'objet, elle a
-enlevé _l'inspiré! le Dieu de l'art_, comme elle disait. Elle a rivé
-la vanité de son jeune amant à son orgueil de femme amoureuse sur le
-retour. Il est encore une troisième femme, plus célèbre et plus
-intelligente que les deux autres, qui pourtant a voulu traîner en
-laisse un de ces virtuoses sans cerveau. Les instrumentistes sont à
-l'écrivain et à l'artiste créateur, ce qu'un jeu d'orgue passager est
-aux voix éternelles de la mer.
-
---Eh! pourquoi donc ne la nommez-vous pas, cette troisième femme,
-puisque vous avez nommé les deux autres? me dit Albert en se levant et
-en me regardant fixement. Vous croyez donc que son spectre me fait mal
-et que son nom m'épouvante?
-
---Je ne sais, répondis-je, mais je regrette l'allusion qui vient de
-m'échapper.
-
---Vous avez tort, répliqua-t-il, il faudra bien que nous en parlions
-tôt ou tard de cette Antonia Back, dont l'image s'interpose peut-être
-entre vous et moi. La voyez-vous? la connaissez-vous? l'aimez-vous?
-Allons, marquise, répondez-moi sincèrement et sans crainte de me
-blesser.
-
---Je la connais à peine, voilà bien des années que je ne l'ai vue;
-j'admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa
-bonté dont plusieurs m'ont parlé.
-
---Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux qui ne l'aiment
-pas, comme elle apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas
-du métier. En amour il lui manque la sensibilité, dans l'art la
-condensation. Quand l'avez-vous vue? Que vous a-t-elle dit? contez-moi
-donc ce que vous savez d'elle, poursuivit-il avec une ardente
-curiosité. Je vous en parlerai moi-même quelque jour.
-
---Je la rencontrai pour la première fois, deux ans après la soirée
-où je vous vis à l'Arsenal: son nom qui, depuis 1830, remplissait les
-journaux, m'était arrivé flamboyant et sonore, au loin dans le
-château de ma mère, où je vivais avant mon mariage. Vous ne sauriez
-croire combien on se passionnait en province, à propos de cette
-renommée retentissante. À chaque ouvrage nouveau que publiait Antonia
-Back, c'était autour de moi une polémique irritée qui dégénérait
-parfois en querelle. Le plus grand nombre disait un mal affreux de
-l'auteur, mais quelques esprits éclairés, et de ce nombre ma mère,
-intelligence supérieure, tolérante, philosophique, admirait Antonia et
-la défendait comme on défend ce qu'on aime. Cette sympathie de ma
-mère avait passé en moi, et je fus très-impatiente de voir Antonia
-quand mon mariage me fixa à Paris.
-
-Vous avez peut-être connu le baron Albert, le railleur et sceptique
-médecin de Louis XVIII, qui m'a conté sur le vieux roi une foule de
-piquantes anecdotes dont je vous amuserai un jour? Je rencontrais
-souvent chez lui une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, dont la
-beauté avait été célébré et qui au grand scandale des siens, avait
-épousé un fort bel Italien, son dernier amour; elle lui avait fait
-obtenir un titre, puis un emploi dans la diplomatie.
-
-Un peu éloignée de son monde, surtout des femmes, par ce mariage, la
-vieille marquise avait cherché à former un salon où les artistes et
-les littérateurs se mêlaient à d'anciens ministres de Charles X, et
-à quelques ambassadeurs étrangers. L'ex-marquise s'était liée avec
-les femmes artistes les plus célèbres d'alors; elle avait attiré la
-sœur de la Malibran, miss Smithson[1], Mme Dorval, et au moment où je
-la connus elle appelait Antonia Back ma sœur! les amis d'Antonia
-étaient devenus les siens, elle ne pensait et n'agissait plus que
-d'après l'inspiration de celle qu'elle nommait: la _grande sibylle_ de
-la France.
-
-Sachant combien je désirais connaître Antonia, la vieille marquise
-m'invita à une soirée où elle devait se trouver. Antonia, qui était
-la curiosité de cette réunion, arriva fort tard; pour tromper
-l'impatience des assistants, on fit en attendant un peu de musique.
-J'avais à cette époque une assez belle voix de contralto négligemment
-cultivée, mais dont l'expression plaisait dans certains chants. La
-vieille marquise me demanda de chanter; je refusai, elle insista et me
-dit: «Quand elle sera là vous chanterez pour elle!» Presque aussitôt,
-Antonia entra s'appuyant sur le bras du gros philosophe Ledoux, qu'elle
-appelait son Jean-Jacques Rousseau; elle était suivie du jeune Horace
-que dans son admiration fantasmagorique, elle avait surnommé son jeune
-Shakespeare. Horace était un assez beau cavalier, son regard vif et
-hardi semblait redoubler d'intensité en s'échappant de l'œil unique
-dont s'éclairait son mâle visage. Il était l'auteur d'un drame
-échevelé, récemment joué avec succès sur un théâtre des
-boulevards, ce qui lui avait valu le surnom hyperbolique que lui donnait
-sérieusement Antonia.
-
-Ce qui m'a toujours choqué dans cette femme de génie, c'est l'absence
-presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle
-finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu'elle commence
-toujours par exalter outre mesure ses amis! C'est ainsi que du nébuleux
-et chimérique Ledoux elle a voulu faire un Platon, d'un avocat à
-l'éloquence bornée un Mirabeau, et qu'elle a juché imprudemment
-au-dessus de Michel-Ange un de nos peintres modernes.
-
-Lorsque Antonia entra dans le salon de la vieille marquise, tout le
-monde se leva pour la saluer et presque pour l'acclamer. J'étais
-très-émue en la regardant et je ne pus d'abord l'examiner de
-sang-froid. Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté
-et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber
-comme une flamme intérieure, tout son visage s'en éclairait. Ses
-épais cheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et
-coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux; le
-reste de son visage me parut assez disgracieux; le nez était trop fort,
-les joues pendantes; la bouche laissait voir des dents longues, le cou
-était prématurément rayé. Depuis quelque temps elle avait renoncé
-à ses habits d'homme; elle portait ce soir-là une robe de soie grise
-fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille
-pas assez mince, toute d'une pièce avec les épaules et les hanches. Je
-crois que les vêtements d'homme l'avait déformée. Sa main dégantée
-était d'une forme accomplie, elle l'agitait comme un sceptre naturel et
-la tendait à ceux des assistants qui étaient de ses amis. La vieille
-marquise me présenta à Antonia et insista devant elle pour me décider
-à chanter.
-
-J'avais fait sans prétention un chant sur la mort de Léopold Robert;
-encouragée et soutenue par un regard d'Antonia je me décidai à le
-dire. Ma voix tremblait et mon émotion fut si forte qu'au dernier
-couplet je m'évanouis presque. Antonia vint à moi, et me dit en me
-considérant:
-
---Madame, vous avez des épaules et des bras de statue grecque.
-
-Ces paroles, prononcées à brûle-pourpoint, avaient quelque chose
-d'étrange; on eût dit qu'en faisant un compliment à la femme elle
-voulait dédaigner l'artiste; mais comme je n'avais aucune prétention
-à la célébrité, je n'en fus pas blessée et je lui exprimai avec
-effusion mon enthousiasme pour son génie.
-
---Vous en rabattrez quelque jour, me dit-elle, et elle tourna les
-talons.
-
-Le trouble que j'avais éprouvé en chantant me causa un malaise subit;
-ma tête était en feu et mes tempes comme serrées dans un cercle de
-fer. Je fus contrainte d'aller respirer dans un boudoir attenant au
-grand salon et qui était suivi d'un salon plus petit où la vieille
-marquise recevait ordinairement ses visites. L'amie de Byron, la belle
-comtesse G..., qui assistait à cette soirée, m'accompagna: je la
-connaissais depuis plusieurs années et lui devais, sur le noble poëte
-dont elle fut aimée, des détails qui le firent revivre pour moi dans
-sa véritable grandeur. Jugé par le sentiment, Byron n'était plus cet
-être bizarre et altier grimaçant sous la plume des biographes et des
-journalistes; il était bon, généreux et fier; pour dernière
-manifestation de son génie, il faisait avec simplicité l'abandon de sa
-fortune et de sa vie à la liberté.
-
-L'aimable et poétique comtesse m'avait fait étendre à demi sur un
-canapé du boudoir, et, se tenant debout près de moi, sa tête courbée
-au-dessus de la mienne, elle faisait courir par bouffées rapides et
-régulières son haleine rafraîchissante sur mon front brûlant. Le
-souffle froid et pur qui glissait entre ses dents perlées me
-pénétrait par tous les pores du cerveau d'une sorte de magnétisme
-bienfaisant. En quelques minutes, je me sentis soulagée.
-
-Tandis que je me reposais dans le boudoir, Antonia passa escortée de
-son Jean-Jacques Rousseau et de son Shakespeare; la vieille marquise la
-suivait; Antonia lui disait:
-
---Ma chère amie, je m'ennuie profondément au milieu de tout votre
-monde empesé qui me regarde comme une bête curieuse; laissez-moi donc
-aller respirer l'air et fumer un peu dans votre petit salon.
-
---Voulez-vous qu'on vous y serve des glaces et du thé? répondit la
-marquise.
-
---J'aimerais mieux manger des huîtres répliqua Antonia, c'est une
-fantaisie qui me prend.
-
---Moi aussi, je me sens grand faim, ajouta le philosophe.
-
---Et moi, dit à son tour le jeune auteur dramatique, je leur tiendrai
-volontiers compagnie.
-
-Bientôt je les entendis souper dans le petit salon; ils fumaient en
-mangeant; la porte du boudoir restait entr'ouverte, et insensiblement la
-fumée des cigares, mêlée à l'odeur des mets, y pénétra et le
-remplit. Sentant ma migraine revenir, je me décidai à partir.
-
-Je ne revis Antonia que huit ans plus tard; la vieille marquise habitait
-dans un square un fort bel appartement. Antonia s'était logée auprès
-d'elle. Un jour que j'arrivais chez la marquise, elle se disposait à
-faire visite à sa célèbre amie. Elle m'engagea à la suivre,
-m'assurant qu'Antonia serait charmée de me revoir. Nous trouvâmes la
-grande sibylle encore au lit, dans une vaste chambre où étaient épars
-des vêtements d'homme et de femme; ses enfants jouaient sur le tapis:
-le pâle pianiste, qui était son amour du moment, était étendu sur
-une causeuse. Il semblait exténué. Il avait beaucoup toussé toute la
-nuit, nous dit-elle, et elle n'avait pu dormir. Tout en nous parlant,
-elle fumait des cigarettes qu'elle tirait d'une petite blague
-algérienne posée sur la table de nuit. Elle ne s'interrompait que pour
-offrir de la tisane au musicien qu'elle tutoyait.
-
-Ce laisser-aller, devant ses enfants, me choqua profondément; il ne
-faut pas dérouter la pureté et l'ignorance de l'enfance par cette
-familiarité des passions de l'âge mûr.
-
-Depuis ce jour je n'ai jamais revu Antonia.
-
-Pendant que j'avais parlé, Albert était resté debout, adossé à la
-cheminée, immobile et muet; on eût dit une statue du souvenir; son
-attention semblait moins me suivre dans mon récit que se replier sur
-elle-même, évoquant sans doute les scènes du passé: son regard ne
-s'était pas levé une fois sur moi.
-
-Mon silence seul parut lui rappeler que j'étais là. Il me prit la
-main:
-
---L'Antonia d'autrefois n'était pas la même que celle que vous avez
-connue, me dit-il, elle était bien belle et avait le charme étrange
-qui provoque et fascine.
-
---Vous l'avez profondément aimée, lui répondis-je.
-
---Oui; anxieusement. Mais n'en parlons plus; c'est assez; il est des
-fantômes qu'il ne faut pas ranimer le soir, car ils s'obstinent autour
-du chevet, et sans le vouloir, marquise, vous m'avez préparé une de
-ces nuits qui sont l'explication de mes jours. Quand mes visions se
-lèvent menaçantes, il faut bien que je les chasse par l'ivresse et par
-la débauche.
-
---Oh! chassez-les plutôt par mon amitié, lui dis-je en le forçant à
-s'asseoir près de moi, mais il resta inerte et distrait, et ce soir-là
-c'est lui qui voulut partir.
-
-
-[Note 1: La célèbre tragédienne anglaise, première femme de
-Berlioz.]
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Deux jours se passèrent sans qu'Albert reparût; j'allais envoyer
-savoir de ses nouvelles lorsqu'à ma grande surprise il arriva un matin
-chez moi vers midi: j'étais encore en robe de chambre et je déjeunais
-avec mon fils.
-
---Je viens vous voir trop matin, me dit-il, mais je n'ai pu résister
-aux sollicitations de ce brillant soleil qui inonde Paris. Il m'a
-poussé dehors à une heure où je ne sors guère, je suis monté en
-voiture et me voilà, marquise, prêt à vous enlever, vous et votre
-fils, pour une longue promenade.
-
-L'enfant l'embrassa en le remerciant.
-
---Mais avez-vous déjeuné? lui dis-je.
-
---Non, répliqua-t-il, et je vais déjeuner à l'instant avec vous si
-vous consentez après à me suivre.
-
---Je ne m'engage pas aveuglément, où donc irons-nous?
-
---À Saint-Germain; vous savez que je vous dois un dîner; vous m'avez
-promis de l'accepter et une femme aussi nette et aussi tranchée que
-vous dans ses sentiments et ses décisions n'a qu'une parole.
-
---Ne pourrions-nous aller nous promener puis revenir dîner ici? je
-l'aimerais mieux.
-
---Mais c'est justement le soir que la forêt de Saint-Germain est belle
-à parcourir, repartit Albert; je vous raconterai une chasse
-fantastique. Voyons, marquise, si vous refusez, vous allez me donner de
-la fatuité; je penserai que vous avez peur de moi.
-
---Ne lui fais pas de la peine, me dit mon fils en se suspendant à mon
-cou, il est si bon.
-
-Comment les refuser? dans l'isolement où je vivais j'éprouvais parfois
-le désir impérieux d'un peu d'expansion, d'une promenade, d'une
-visite, d'une participation au mouvement extérieur qui m'arrachât à
-moi-même et à l'absorption de mon amour. Albert s'offrait à moi comme
-un frère aimable, un compagnon intelligent dont l'esprit me ravissait;
-j'étais à la fois trop charmée par son génie et trop sûre de mon
-cœur pour affecter avec lui une réserve formaliste. Quand il n'était
-pas irrité par l'ivresse ou par le souvenir de ses chagrins, il
-joignait la bonté et la grâce d'un cœur de poëte aux manières
-accomplies d'un homme du monde.
-
---Eh bien! je consens, lui dis-je.
-
---Croyez-moi, marquise, ne vous donnez pas l'ennui de vous mettre en
-toilette: jetez une mante de taffetas noir sur votre robe de chambre;
-posez un chapeau quelconque sur vos cheveux relevés à l'aventure et
-partons.
-
---Oui, dépêche-toi, reprit mon fils, pendant que tu te prépareras je
-vais faire déjeuner Albert.
-
-Je les quittai en souriant; quand je revins, au bout de quelques
-minutes, Albert avait mangé deux œufs frais et bu une tasse de café
-noir; il était moins pâle que de coutume; ses yeux profonds et clairs
-avaient dépouillé le nuage des jours précédents. Je vis avec joie
-qu'il descendait l'escalier avec moins de peine.
-
-Nous trouvâmes devant ma porte une calèche attelée de deux chevaux,
-je me récriai sur ce luxe inutile pour nous rendre au chemin de fer.
-
-Albert me dit:
-
---Cette voiture doit nous conduire jusqu'à Saint-Germain; jamais je ne
-monterai avec vous dans un wagon banal où la flânerie et la causerie
-sont interdites.
-
---Il a toujours raison, dit l'enfant; nous sommes bien mieux seuls et
-chez nous dans cette bonne voiture.
-
-Nous traversâmes rapidement Paris et bientôt nous nous trouvâmes dans
-les champs où le printemps commençait à germer; les arbres avaient
-des bourgeons et les blés étaient tout verdoyants; des troupes de
-moineaux s'ébattaient des branches aux sillons avec des bruits d'ailes
-et des petits cris joyeux; le soleil éclairait au loin tous les
-accidents de terrain. Dans le ciel bleu pas un point gris; sur la route
-unie pas une pierre, pas une flaque d'eau. La calèche volait au galop
-de deux bons chevaux qu'excitait un cocher fringant: nous respirions un
-air vivifiant et salubre qui ravissait notre odorat de Parisiens
-casaniers.
-
-Mon fils s'amusait à tous les tableaux mouvants de la route; les
-paysages, les passants, les fermes, les chiens aboyant après notre
-voiture; les coqs qui jetaient leur chant clair en gonflant leur crête
-rouge, étaient pour lui autant de sujets d'exclamation et de plaisir.
-Nous le laissions à sa joie et restions immobiles, Albert et moi, dans
-le fond de la calèche.
-
-Albert savait répandre dans sa conversation la merveilleuse variété
-qu'on trouve dans ses écrits; d'une pensée profonde et saisissante qui
-ouvrait les horizons de l'infini, il passait tout à coup à un
-trait caustique et acéré, rapide comme un de ces javelots antiques
-dont Homère a décrit la précision; puis c'étaient des idées
-mélancoliques et sombres qui noyaient le cœur dans une brume anglaise
-subitement éclairée par les rayons d'une gaieté d'enfant naïve et
-folle, raillant, par son entrain la pesanteur de la tristesse et de
-l'expérience:
-
---Sentons, rions, goûtons les heures, s'écriait-il alors; à quoi bon
-les assombrir en nous ressouvenant!
-
-Avec une intelligence de la trempe de celle d'Albert l'ennui était
-impossible. Même dans ses jours de trouble et de délire il pouvait
-contrister le cœur, il ne lassait jamais l'esprit.
-
-La route de Paris à Saint-Germain faite en sa compagnie me parut si
-courte et si animée que, lorsque je l'ai parcourue depuis en chemin de
-fer, elle m'a toujours semblé lente et monotone.
-
-La voiture franchit, en allant au pas, la vaste terrasse du château
-d'où l'on découvre ce superbe panorama trop souvent décrit et
-admiré, mais dont la beauté est toujours nouvelle au regard. Nous
-entrâmes sans nous arrêter dans les avenues de la forêt, et nous
-parcourûmes en tous sens les plus vieilles allées. Les grands arbres
-où frissonnaient à peine quelques feuilles naissantes, laissaient
-tomber à travers leurs rameaux la lumière pure du jour. La voiture
-roulait sans bruit sur le sable; c'était un mouvement doux et régulier
-qui berçait; je ne sais si Albert en sentit l'influence mais il devint
-tout à coup silencieux. Je jugeai que ses pensées étaient sereines,
-car son visage restait calme.
-
---Allez-vous donc vous endormir? lui dis-je. Pourquoi ne parlez-vous
-plus?
-
---En ce moment, répliqua-t-il, je voyais défiler devant moi une chasse
-pompeuse de Louis XIV: le jeune roi à la mine hautaine passait entouré
-des grands seigneurs de sa cour; les trompes sonnaient, les piqueurs et
-les meutes s'élançaient au loin, les dames de la maison de la reine en
-habits de gala suivaient dans des voitures découvertes; entre toutes
-m'apparaissait Louise de la Vallière en robe gris pâle relevée par
-des nœuds de perles comme dans son portrait de la galerie de
-Versailles; ses longs cheveux blonds flottaient à l'air et ruisselaient
-en grappes sur ses joues empourprées par la chaleur. Tenez, nous voici
-dans un carrefour où la chasse royale fit une halte. Voulez-vous que
-nous nous y reposions aussi?
-
---Oh! oui, s'écria mon fils, descendons de voiture, je veux voir ce
-qu'il y a de suspendu à ce grand arbre, courir un peu dans le bois et
-goûter, si c'est possible, car j'ai grand faim.
-
-Il dit cela avec cette naïveté indiscrète de l'enfance qui n'admet
-pas une entrave à ses désirs.
-
---Voici d'abord de quoi repaître votre faim, lui dit Albert en tirant
-d'une poche de la voiture des bonbons et des fruits.
-
---Vous êtes donc un magicien? répliqua l'enfant.
-
---Point; mais je vous traite comme Louis XIV traitait Mlle de la
-Vallière et je veux satisfaire à chacun de vos souhaits.
-
-Nous étions descendus de voiture et, tout en croquant des pralines et
-des poires, mon fils s'amusait à regarder les ex-voto et la petite
-chapelle suspendus au tronc du grand chêne; bientôt il prit ses ébats
-dans les sentiers voisins.
-
-Albert et moi nous nous assîmes sur le gazon et nous nous pénétrâmes
-de la chaleur bienfaisante du jour.
-
---C'est donc ici, reprit Albert, que la chasse s'arrêta. Mlle de la
-Vallière, haletante d'émotion, suivait de son œil bleu si tendre le
-regard du roi; l'accablement d'une journée d'août et l'amour dont son
-cœur débordait l'enveloppaient de langueur et doublaient son charme:
-elle s'assit, comme épuisée, au pied d'un de ces arbres. Le roi
-s'approcha d'elle et lui dit avec un sourire aimable:
-
-«--Que souhaitez-vous?
-
-»--Oh? sire, fit-elle avec une grâce enfantine, un sorbet serait en ce
-moment une royale volupté.»
-
-Le roi donna un ordre, deux piqueurs partirent à franc étrier et
-rapportèrent bientôt du château de Saint-Germain des sorbets et des
-sirops à la glace.
-
-J'ai cru voir tantôt, là, à la même place où vous êtes, marquise,
-Louise de la Vallière tenant, dans sa main effilée, une petite coupe
-de cristal remplie d'une glace à la fraise, ses lèvres purpurines
-humaient avec délices la neige rose et ses yeux disaient au roi: Merci!
-
-Eh! bien, chère marquise, savez-vous que ce sorbet savouré de la sorte
-a causé plus tard la mort de l'aimable pécheresse.
-
---Et comment cela? lui dis-je.
-
---Quand elle fut devenue sœur Louise de la Miséricorde, Mlle de la
-Vallière, qui portait un cilice et faisait pénitence de son amour, se
-souvint tout à coup en traversant le cloître par une journée
-brûlante, de la sensation ineffable de ce sorbet qu'elle avait pris par
-un jour pareil dans la forêt de Saint-Germain. Elle se demanda comment
-elle pourrait expier cette sensualité, et s'agenouillant sur une tombe,
-elle fit vœu de ne plus approcher de ses lèvres une goutte d'eau
-fraîche; elle subit héroïquement l'épreuve et la mort s'ensuivit
-rapidement. Qui ne serait touché de ce dernier trait de la vie de cette
-grande amoureuse qui devint une sainte? Plus tard, quand les siècles
-auront passé sur ce souvenir, il se transformera, n'en doutez pas, en
-pieuse et touchante légende.
-
-Lorsque Albert eût fini son récit, je me levai, je pris son bras et
-nous nous élançâmes dans les allées à la poursuite de mon fils.
-
---Remontons en voiture, me dit Albert, quand nous eûmes rejoint
-l'enfant, et profitons des dernières heures du jour pour parcourir
-quelques carrefours lointains de la forêt.
-
-Nous fûmes bientôt emportés dans des allées plus sombres, où, en
-été, quand les grands arbres avaient leurs feuilles, le jour ne devait
-pas pénétrer; ces allées s'entre-croisaient sur des escarpements
-sauvages coupés par des ravins.
-
---Il faudra que nous venions revoir ces gorges au temps où les ronces
-et les lianes s'y entrelacent, reprit Albert; en attendant nous les
-traverserons de nouveau ce soir, et vous verrez l'étrange effet de ces
-grands squelettes d'arbres à la clarté de la lune.
-
-La nuit commençait à tomber lorsque nous arrivâmes à la maison d'un
-garde-chasse qui tenait un cabaret. Nous dinâmes rapidement et
-gaiement; Albert but une bouteille de vin et fit boire mon fils, ce qui
-plongea presque instantanément l'enfant dans un lourd sommeil. Je le
-déposai dans la voiture sur la banquette de devant et il ne se
-réveilla qu'à Paris. Jamais plus belle nuit ne s'était levée dans ce
-ciel parisien si souvent brumeux; on pouvait compter dans l'éther les
-constellations; les milliers d'étoiles de la voie lactée faisaient
-cortège à une pleine lune d'une limpidité radieuse.
-
-Tandis que les astres nous éclairaient d'en haut, les grandes lanternes
-de la voiture qu'Albert avait fait allumer, projetaient sur la route des
-zones de lumière.
-
---C'est par une nuit de septembre aussi pure, me dit Albert, que j'ai
-suivi dans cette forêt une grande chasse aux flambeaux, conduite par le
-prince qui fut mon ami; il y avait convié tous ses compagnons d'enfance
-et de jeunesse; ceux qui l'avaient aimé au collège et ceux qui
-l'avaient accompagné à la guerre. Nous étions là une trentaine en
-habits de chasse et montant des chevaux arabes que le prince nous avait
-fait distribuer; la partie de la forêt que nous devions parcourir
-était illuminée et les piqueurs nous précédaient en portant des
-torches; les lointaines avenues s'éclairaient d'une façon fantastique
-et les arbres centenaires prenaient sous ces lueurs inusitées des
-postures formidables; on eût dit d'une forêt enchantée.
-
-L'air retentissait de fanfares joyeuses coupées par intervalles de
-chœurs du _Freyschütz_ et de _Robert le Diable_; les échos
-prolongeaient indéfiniment ces mélodies; cette musique nocturne
-participait de l'immensité de la forêt et de celle du ciel étoilé.
-Tout à coup on lança deux cerfs qui venaient de bondir dans un taillis
-et dont les ramures se découpèrent sur le fond de lumière où ils
-glissaient en courant de toute la vélocité de leurs jambes fines; les
-yeux effarés des nobles bêtes, brillaient comme des escarboucles et
-nous regardaient de côté avec l'expression tendre qu'ont des yeux de
-femmes; les cors de chasse sonnaient plus fort et nos chevaux couraient
-plus vite; bientôt les deux cerfs furent traqués dans un carrefour
-formé par des arbres gigantesques et que nous entourâmes comme une place
-forte, le fusil en joue et nos couteaux de chasse luisant à la
-ceinture: on sonna l'hallali et les deux victimes furent immolées. Je
-me souviens que le grand œil d'un des cerfs mourants s'arrêta sur moi,
-j'en vis jaillir des larmes et j'eus comme un tressaillement
-sympathique. Ce regard de la pauvre bête me rappela celui d'une jeune
-femme que j'avais vue mourir; les hommes qui portaient des torches
-entourèrent l'enceinte où les deux cerfs étaient tombés sur le
-flanc: on eût dit des varlets du moyen âge, précédant des chevaliers
-armés. Le grand veneur procéda au dépècement des pauvres bêtes
-chaudes encore; la curée se fit sur l'heure, on lâcha les chiens
-irrités par la course et l'attente sur ces lambeaux de chair sanglante.
-Cent langues rouges et acérées se tendirent comme des dards, et
-happèrent des fragments de vertèbres et d'intestins; les piqueurs les
-excitaient de leurs cris; les fanfares de leurs clameurs, et les
-fluctuations des torches sur la forêt sombre, faisaient ressembler
-cette meute affamée à une meute infernale. Quand elle eut humé
-jusqu'à la dernière goutte de sang, on donna le signal du départ et
-nous reprîmes notre course effrénée à travers les magiques avenues;
-bientôt nous débouchâmes sur la terrasse illuminée où la musique
-militaire de plusieurs régiments nous salua au passage. Nous étions
-comme emportés à travers la double magie des sons et des lumières;
-nous arrivâmes à la porte du château, là nous mîmes pied à terre
-et après quelques minutes nous fûmes introduits dans une ancienne
-salle d'armes où une vaste table somptueuse était dressée. Le souper
-fut gai à nous faire croire à une éternelle jeunesse; nos voix
-bruyantes ébranlèrent jusqu'à l'aube les murs du vieux château.
-
-Tandis qu'Albert parlait, je me demandais si réellement il avait
-assisté à cette chasse nocturne ou si c'était une vision de son
-esprit; ce doute m'est toujours resté: mais qu'importe que ce fût là
-un souvenir ou un rêve, je l'écoutais charmée, tandis que la voiture
-nous ramenait rapidement vers Paris.
-
-L'enfant dormait devant nous d'un calme sommeil et Albert semblait
-emprunter à cette pureté et à la douceur de la nuit un apaisement
-complet. Plus de mots amers, plus de soubresauts de passion; on eût dit
-que l'âme du poëte flottait sereine à travers la nature tranquille.
-
-Quand nous arrivâmes à ma porte, Albert baisa mon front en murmurant:
-À demain.
-
-Comment lui dire: Ne venez pas? Comment renoncer a l'espérance de
-relever ce génie et de le voir planer encore!
-
-
-
-
-IX
-
-
-J'avais connu Albert de Lincel à la fin de l'hiver, le printemps était
-venu vite avec de beaux jours à son début, comme il arrive souvent à
-Paris.
-
-Les femmes surtout sentent l'influence de ce changement rapide des
-saisons; passer des glaces de l'hiver à une température tiède, sentir
-en soi la sève des arbres et des plantes qui poussent et qui
-fleurissent, c'est, près d'un être aimé, un épanouissement plein
-d'orgueil et d'ivresse; mais dans la solitude cette surabondance de
-l'être se transforme en souffrance et en tortures. Que faire du trop
-plein de son cœur? à quoi bon les rougeurs subites qui colorent les
-joues, et la flamme plus vive qui jaillit du regard? à quoi bon se
-sentir plus forts et plus beaux si l'amour manque à l'énergie et à la
-beauté?
-
-Léonce m'avait promis d'arriver au printemps, et voilà m'écrivait-il,
-que la première partie de son grand livre à finir l'enchaînerait
-encore durant un mois dans la solitude. Je devais le plaindre me
-disait-il; mais une abstraction puissante était comme la religion,
-comme le martyre, il s'y devait tout entier; puis l'âpre labeur
-accompli, de même que le dévot a pour récompense le paradis, il
-savourerait avec bien plus d'intensité la joie immense de l'amour.
-
-Ces lettres me causaient une douloureuse irritation; cette quiétude
-réelle ou feinte me semblait une cruauté, j'y voyais parfois la
-négation de l'amour; mais alors mon désespoir était si grand que je
-me rattachai, pour croire encore, aux paroles tendres et parfois
-passionnées qui me dérobaient le froid et inébranlable parti pris de
-ce cœur de fer. Il répondait à mes cris de douleur par des cris de
-passion; il souffrait plus que moi, me disait-il, mais la souffrance
-était une grandeur: il se plaisait à se comparer aux pères du
-désert, brûlants de désirs et immolant au dieu jaloux du Thabor leur
-chair et leur cœur. Pour lui, le dieu jaloux c'était l'art qu'on ne
-peut posséder et s'assimiler qu'en se vouant tout à lui dans la
-solitude.
-
-J'étais brisée par son obstination et je renonçais parfois à lui
-exprimer mes angoisses, mais alors mes lettres respiraient un tel
-abattement qu'il s'en effrayait; il me conseillait de me distraire, de
-voir souvent mes amis, et d'attirer de plus en plus Albert qu'il fallait
-guérir à tout prix.
-
-Que de fois j'ai pleuré en lisant ces lettres stoïques! que de fois
-quand minuit sonnait et que je n'entendais autour de moi que la
-respiration du sommeil de mon fils et le frissonnement de la cime des
-arbres du jardin qu'agitait le souffle de la nuit, tandis que debout
-devant mon miroir, je dénouais mes cheveux avant de les emprisonner
-pour dormir, que de fois je me sentis prise du désir immodéré de le
-voir! j'aurais voulu m'enfuir vers lui, le surprendre dans son travail
-nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: Ne nous
-séparons plus! la vieillesse viendra vite, puis la mort! pourquoi
-passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où
-l'âme et le corps sont en fête? Oh! ne pas dépenser sa jeunesse quand
-on aime, c'est être l'avare qui languit de faim auprès d'un trésor ou
-le malade qui, sachant un secret qui peut le sauver, préfère mourir.
-
-Tandis que celui à qui j'avais donné ma vie me laissait en proie à
-toutes les anxiétés de l'amour, Albert, qui trouvait près de moi une
-sorte de distraction calme, prenait insensiblement l'habitude de me voir
-chaque jour. Tantôt ses visites m'étaient douces et tantôt elles
-m'irritaient; j'avais le cœur obsédé par mon tourment secret.
-
-Eh! que m'importait cet homme que je ne pouvais aimer? Ce n'était pas
-lui que j'attendais, c'était la jeunesse, la beauté, la force! l'être
-que n'avait pas effacé la banalité des passions et qui, par sa dureté
-altière, exerçait sur moi un ascendant irrésistible; Albert, maladif
-et frêle, reste brisé et flétri de l'amour, m'intéressait comme un
-frère et me touchait comme un enfant; mais le complément de mon être,
-mais mon dominateur, il ne l'était pas, et peut-être dans le passé
-même, ne l'aurait-il jamais été! Il y avait dans nos natures trop de
-fibres sensitives analogues, trop de parités d'idées et d'imagination.
-Les semblables restent frères, mais l'union tourmentée des amants
-exige les contraires.
-
-J'oserai vous faire ici un aveu complet. Parfois, dans le désespoir où
-me laissait Léonce, je désirais presque qu'Albert m'inspirât un
-attrait plus vif; que mon cœur battît en l'entendant venir et sentît
-près de lui un trouble précurseur d'une infidélité. Mais non,
-j'étais calme et triste quand il était là; il parvenait toujours à
-me distraire par son esprit, mais il ne me dégageait pas de mon
-chagrin. Il m'arrivait quelquefois d'être avec lui brusque et fantasque
-et, comme il tenait à me voir, il redoublait alors de douceur et
-d'expédients d'imagination pour m'amuser quelques heures.
-
-Mon fils avait pris pour lui une très-vive affection, il lui sautait au
-cou lorsqu'il entrait, il me disait parfois:
-
---Maman, tu le traites bien durement; il est si pâle et il a l'air si
-malade qu'il faut l'aimer! Pour moi, je l'aime bien mieux que ce grand
-monsieur brun qui vient ici tous les deux mois et qui ne me regarde
-seulement pas.
-
-Lorsque j'avais appris que l'arrivée de Léonce serait retardée
-j'étais tombée dans un tel marasme que, durant plus de huit jours, je
-refusai obstinément de sortir. Albert me reprochait ce qu'il appelait
-mes méfiances. N'étais-je pas bien sûre à présent qu'il était un
-ami? Il venait presque chaque jour passer une heure ou deux avec moi.
-Nous faisions des lectures, il me donnait des conseils de style pour mes
-traductions, m'apprenait à faire des vers et me suppliait de m'y
-essayer. Quand il voulait partir mon fils le retenait; il consentait
-alors à dîner avec nous, il mangeait à peine et ne buvait que de
-l'eau. Il semblait avoir renoncé à chercher le vertige et l'oubli dans
-le vin.
-
-J'avais le cœur attendri de cette métamorphose et, m'arrachant à
-moi-même, je sentais que je devais à ce génie renaissant des paroles
-d'affection et d'encouragement.
-
---Voyons, lui dis-je un soir, il faut tenter quelque chose de grand;
-vous êtes au moment où votre génie, sûr de sa force, peut agir avec
-autorité, certain d'être écouté de la jeunesse intelligente comme un
-clairon dans la bataille par les soldats. Mettez donc ce beau génie au
-service de quelque grande cause, proclamez ces fiers principes qui
-furent la foi de votre père et de mon aïeul et ne murez plus votre
-intelligence dans la recherche du bonheur et les aspirations du Moi.
-
-Tandis que je parlais, Albert m'écoutait dans cette pose attentive que
-Philippe de Champagne a donnée au beau portrait de La Bruyère[2]:
-c'était la même pénétration du regard, la même finesse douce et
-railleuse du sourire, la même grandeur sur le front pensif. Cette
-ressemblance me frappa et tout à coup un éclair de l'œil profond et
-satyrique du poëte me coupa la parole; il me dit alors avec un mélange
-de tristesse et d'ironie:
-
---Vous venez de me tenir, marquise, un petit discours digne de Mme de
-Staël, et cette morale genevoise ne vous messied pas à vous la
-petite-fille d'un philosophe. Mais sommes-nous de la trempe de nos
-pères et pourrions-nous revêtir leurs convictions comme un habit?
-D'ailleurs à quoi nous serviraient-elles? et par qui les ferions-nous
-partager? On n'improvise pas plus un public à son intelligence que des
-croyants à sa foi; notre temps est aussi insensible au génie du poëte
-que le désert l'est à la fatigue du voyageur; un poëte a dit quelque
-part, marquise: «Nous ne vivons plus que de débris, comme si la fin du
-monde était arrivée, et au lieu d'avoir le désespoir nous n'avons
-plus que l'insensibilité; l'amour même est traité aujourd'hui comme
-la gloire et la religion: c'est une illusion ancienne; où donc s'est
-réfugiée l'âme du monde?» Regardez autour de vous, marquise, vous
-chercherez en vain la grandeur! Républicains, monarchistes, prêtres et
-philosophes n'ont plus de conviction; ils arborent un drapeau propre à
-éblouir, comme la pourpre que le toréador agite dans l'arène; mais ce
-drapeau n'est plus gonflé par le souffle des grandes croyances; tous
-ces hommes vides de doctrines marchent assoupis poussés seulement par
-leurs convoitises mesquines! Est-ce la peine de tenter un effort pour
-réveiller et diriger ce troupeau? Je n'ai pas toujours pensé ainsi,
-j'ai commencé par espérer et croire! j'ai cru au patriotisme et j'ai
-fait un chant guerrier contre l'étranger; j'ai cru à la liberté et
-j'ai fait un drame sur un Brutus moderne; j'ai cru à l'amour et j'ai
-répandu dans mes vers mes transports et mes blessures: tout cela a
-été jeté au vent par l'indifférence de la foule qui n'a goûté que
-les sarcasmes de mon esprit. Après être monté sur toutes les hauteurs
-j'en suis descendu par dégoût. Que m'importe un public nombreux s'il
-est ignare? La dilatation de la lumière est aux dépens de son
-intensité. Il poursuivit: «Le règne bourgeois de Louis-Philippe a
-fait une nation de bourgeois froids et lourds qui n'entendent plus rien
-à la poésie et, comme si l'on redoutait un jour son invasion, partout
-on abâtardit la jeunesse: on la repousse des grands emplois publics, on
-lui ferme les carrières de l'esprit, on lui interdit les carrières
-politiques; les hautes fondions de l'État sont accaparées par des
-vieillards semblables à Duchemin, qui cachent l'immoralité et la
-sécheresse de cœur sous le pédantisme; on dirait des spectres
-préposés à dessécher le cœur et la vie de la France que les élans
-et les tentatives de la jeunesse auraient peut-être ranimés! Cherchez
-donc où elle est cette jeunesse? Vous la trouverez à la Bourse, chez
-les filles ou dans les tabagies! Quant aux hommes de quarante ans qui
-comme moi ont senti, cru, aimé et souffert, tous, comme moi, se sont
-arrêtés découragés, car ils n'ont plus d'espérance.
-
-J'étais frappée par la vérité de ces paroles; mais, désirant le
-rattacher à quelque illusion glorieuse, je lui répondis:
-
---Eh bien! restez artiste, du moins: l'artiste peut s'élever et briller
-encore au milieu des ruines d'un peuple mort; c'est la flamme qui domine
-le cratère quand tout est cendre à l'entour. Écrivez, si vous ne
-pouvez agir; écrivez vos doutes, vos angoisses; écrivez, pour l'art,
-vos fantaisies de poëte. Ne laissez pas dire que l'instrument est
-brisé comme les convictions.
-
---J'essayerai, marquise, me dit-il en souriant et en me baisant la main;
-mais remarquez que vous voulez faire de moi un _instrumentiste_. Encore
-si vous vouliez m'aimer comme les trois femmes ont aimé leurs
-pianistes!
-
---Je vous aime mieux, repris-je; je vous aime d'une sincère affection,
-qui survivra à la mort.
-
-Il me jeta un long et profond regard plein d'attendrissement et sortit.
-
-
-[Note 2: Ce beau portrait appartient à M. de Monmerqué.]
-
-
-
-
-X
-
-
-J'eus le jour suivant la visite de René, qui avait fait une petite
-absence de Paris. Il me trouva triste et pâlie; il me surprit à ma
-fenêtre aspirant les émanations du printemps qui montaient du jardin
-en fleurs.
-
---Que c'est beau et bon cette jeune et riante saison qui revient! lui
-dis-je; comme on voudrait rompre ses chaînes et partir pour le pays des
-rêves!
-
---Et pourquoi donc n'allez-vous pas à la campagne? me dit-il; cette vie
-de concentration vous fait mal.
-
---Vous oubliez ma pauvreté.
-
---Mais vous pourriez vous promener un peu, et je sais que depuis
-quelques jours vous ne voulez plus sortir.
-
---Les tressaillements et la plénitude de la nature me font souffrir; je
-suis trop seule, mon bon René. Et, malgré moi, je me pris à lui
-parler de Léonce.
-
-René secoua la tête et me dit:
-
---En vérité, cet homme est étrange de sacrifier ainsi les joies
-vivantes à je ne sais quelle abstraction!
-
---Ce sacrifice a sa grandeur, repris-je, et lorsque nous nous reverrons
-notre bonheur s'en ressentira: il sera plus intense et plus complet.
-
---Je m'étonne parfois de votre esprit philosophique, répliqua René;
-car vous avez une âme crédule faite pour tous les martyres. Léonce
-vous a dit que, sa tâche accomplie, il serait tout à vous; et moi j'ai
-peur que, son œuvre faite, fût-elle informe et vulgaire, il ne soit
-tout à elle. Une passion abstraite, poussée à l'excès, atrophie le
-cœur.
-
-Ces paroles de René jetèrent sur mon amour un vague effroi.
-
---Si je n'étais attendu à Versailles par mon frère malade, je vous
-forcerais à sortir aujourd'hui même, reprit René; à mon retour, je
-viendrai vous chercher, et nous irons respirer l'air des bois avec votre
-fils. D'ici là, promenez-vous un peu en compagnie d'Albert; vous lui
-faites du bien, il n'est plus le même depuis qu'il vous connaît. Et,
-me serrant cordialement la main, René sortit en me répétant: Courage!
-
-Il faisait une de ces journées chaudes et énervantes qui produisent
-sur les organisations méridionales des orages intérieurs: on sent
-d'abord comme une grande lourdeur, puis le pouls bat plus vite, puis des
-bouffées brûlantes montent au cerveau; l'esprit flotte indécis dans
-les bouillonnements du sang, ainsi qu'une liane emportée sur l'écume
-d'un torrent; l'âme se déracine; la volonté, la résistance sont
-anéanties par les forces formidables de la nature. Froids et faux
-moralistes que ceux qui n'ont jamais tenu compte de l'influence de
-l'atmosphère, d'un regard qui nous atteint, d'un souffle qui nous
-pénètre!
-
-Frappée par ce mal indicible, je fus oisive jusqu'au soir, rêvant aux
-heures d'amour que j'avais goûtées et qui ne revenaient pas. Les
-souvenirs enflammés de la passion gâtent tous les autres bonheurs de
-la vie. Les pures caresses de mon fils me fatiguaient; j'avais un désir
-impossible d'autres étreintes. Après dîner, j'envoyai l'enfant jouer
-au jardin, pour être seule avec ma rêverie ardente.
-
-Je restai inerte sur mon grand fauteuil, sans regarder par la fenêtre
-les jeux de mon fils qui m'appelait de temps en temps. Durant deux
-heures, il courut et s'ébattit avec quelques petits camarades du
-voisinage. Quand il remonta, il était si las qu'il s'endormit
-subitement; Marguerite l'emporta dans son lit, et je demeurai seule, la
-fenêtre ouverte, enveloppée dans la molle clarté de la lune, aspirant
-avec ivresse le parfum des acacias qui s'élevait vers moi.
-
-Un coup de sonnette me fit tressaillir et m'arracha à mon immobilité
-extatique. Je me précipitai vers la porte en m'écriant mentalement:
-C'est peut-être Léonce!
-
-Il est des heures où ces immenses désirs de l'amour devraient être
-exaucés par la destinée!
-
-C'était Albert, radieux, le front inspiré, et qui me parut rajeuni.
-
---Je vous ai obéi, me dit-il; j'ai travaillé, j'ai commencé une
-œuvre de fantaisie: ce n'est qu'une bluette sur Mme de Pompadour; mais
-enfin j'ai fait acte de bonne volonté, et, partant, acte d'homme. Je
-vous lirai cela demain; en attendant, je viens vous demander ma
-récompense.
-
---Parlez, lui dis-je avec une sorte de lassitude et d'indifférence.
-
---Allons faire une promenade aux étoiles, reprit-il; voyez, quelle
-belle nuit! elle nous convie.
-
---Mon fils est couché et je n'aime guère sortir sans lui.
-
---Eh! qu'importe, s'écria Albert, impatienté de ma froideur, que cet
-enfant ne nous suive pas? Allez-vous faire de votre vertu une question
-de murs mitoyens, comme cette bourgeoise héroïne de la dernière
-comédie représentée aux Français, quand elle dit à son bonhomme de
-procureur de mari, qui offre l'hospitalité à son premier clerc, aimé
-secrètement par la dame:
-
-
-Et quoi! vous permettez qu'il couche ici ce soir?
-
-
-Ce qui m'a paru plus indécent, je vous jure, que toutes les crudités
-de Molière.
-
---Je crois vous avoir prouvé, lui dis-je, que je ne redoutais point de
-me trouver seule avec vous.
-
---Oh! c'est que de vous à moi il n'y a pas _l'attrait_, comme vous me
-l'avez laissé entendre un soir, reprit-il amèrement, sans cela vous
-auriez déjà senti la vérité de ces deux vers d'une comédie du vieux
-Corneille:
-
-
-Lise, lorsque le ciel nous créa l'un pour l'autre,
-Vois-tu, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.
-
-
---Ne faisons plus de dissertations, lui dis-je, partons.
-
-Nous descendîmes l'escalier sans parler, et je m'assis près de lui
-dans le coupé qui venait de le conduire à ma porte.
-
-Il prit ma main qu'il garda dans les siennes, et me dit:
-
---Vous êtes la bonté même.
-
-Je ne répondais point; après les sensations de la journée, ce contact
-de ses doigts frémissants sur les miens me troublait.
-
---Quel empire vous exercez sur moi, poursuivit-il, depuis un an je
-n'avais pas travaillé; votre voix m'a stimulé, vous m'avez parlé de
-la gloire qui n'était plus pour moi qu'un écho mort, et l'écho s'est
-réveillé; toute mon âme a vibré dès que vous l'avez voulu; je viens
-d'écrire huit heures de suite sans désemparer. Vous voyez bien que
-vous pourrez me faire renaître, si vous m'aimez. Quelle belle vie,
-marquise! donner ses journées à l'art et ses soirées à l'amour!
-
---Je l'écoutais, l'âme navrée; je pensais: Pourquoi Léonce n'a-t-il
-pas ces idées-là? Pourquoi ne trouve-t-il pas auprès de moi
-l'inspiration et la cherche-t-il dans une solitude cruelle qui nous
-sépare?
-
-Il continua:
-
---Oh! chère, chère Stéphanie! (c'était la première fois qu'il
-m'appelait par mon nom) si à défaut de l'amour vrai et complet que je
-voulais dans ma jeunesse, j'ai cherché l'à peu près de l'amour parmi
-les femmes du monde, et son simulacre désespéré auprès des belles
-courtisanes, ce qu'on nomme mon inconstance et mon immoralité
-pourraient bien être, croyez-moi, l'incessante et douloureuse poursuite
-de l'amour! Avec une femme telle que vous, je redeviendrais moi-même;
-heureux, confiant et fier; cet abrutissement de l'ivresse qu'on me
-reproche et dont j'ai honte parfois, c'est l'aveuglement nécessaire
-pour me jeter dans les bras de certaines femmes; une fois _ébloui_, je
-les transforme et je ne rougis plus d'elles ni de moi. Croyez-vous que
-de sang-froid je pourrais toucher à cette chair sans âme! Voyons
-Stéphanie, aimez-moi un peu et laissez-moi pleurer sur votre cœur et
-redevenir jeune!
-
---Oh! c'est moi qui pleure, lui dis-je, en repoussant ses bras qui
-voulaient m'étreindre.
-
-En ce moment, la voiture qui remontait les Champs-Élysées était
-éclairée par la lune; il vit mon visage couvert de larmes.
-
---Mon Dieu! qu'avez-vous? me dit-il, en courbant sa tête vers la
-mienne. Ses cheveux effleurèrent mes tempes.
-
-Je me reculai d'un bond, et mon émotion convulsive refoulée toute la
-journée éclata en sanglots.
-
---Que pensez-vous, que sentez-vous pour moi? me dit-il, de grâce,
-parlez-moi!
-
---Vous m'avez émue, vous êtes bon et tendre, répliquai-je, mais je
-vous en supplie, ne m'interrogez pas et goûtons sans trouble la douceur
-de ce beau soir.
-
-Comme s'il avait craint de perdre un espoir que mes larmes lui avaient
-involontairement donné, il fit taire son cœur, et son esprit flexible
-et charmant ne parut plus songer qu'à me distraire. Nous étions
-arrivés sous une allée du bois de Boulogne, sombre et haute, dont le
-long arceau se déroulait devant nous.
-
---Mettons pied à terre, me dit-il, l'air vous fera du bien, et nous
-causerons en marchant, moins contraints et moins troublés que dans
-cette voiture.
-
-Je lui obéis; j'avais soif de l'air de la nuit, il me semblait qu'il me
-délivrerait des obsessions brûlantes du jour.
-
-Je m'appuyais à peine sur son bras, et nous glissions comme deux ombres
-dans l'allée sombre et profonde. Nous arrivâmes dans une espèce de
-petite clairière où s'élevait une croix de pierre; c'était un lieu
-de rendez-vous célèbre pour les duels. Albert me fit asseoir au pied
-de la croix et s'assit à côté de moi; la lumière de la lune tombait
-à plein sur son front, et le scintillement des étoiles se jouait sur
-la cime mouvante des arbres qui frissonnaient au vent de la nuit. Une
-calmante fraîcheur courait sur tout mon être.
-
---Qu'on est bien ici, dis-je à Albert, ne songeant qu'à l'apaisement
-que je ressentais.
-
---Je ne connais pas, répliqua-t-il, de spectacle plus saisissant et
-plus beau que celui d'une nuit étoilée; dans le jour, le firmament
-paraît désert et vide; mais par une nuit claire le voilà qui se
-peuple et s'anime comme l'incommensurable cité de Dieu. On a prétendu
-que les découvertes modernes de la science anéantissaient
-l'imagination. Je pense, au contraire, que la science en s'agrandissant
-a agrandi les voies de la poésie; si la terre parait étroite et
-bornée à nos regards, depuis que nous croyons à ces mondes
-innombrables qui flottent sur nos têtes, quel champ pour notre âme que
-cette évolution sans borne qu'elle accomplit dans l'infini! Mais par
-cet infini même, Dieu perd, dit-on, pour nous de sa personnalité et
-échappe à ces myriades d'êtres infimes dont il ne saurait s'occuper,
-tant ils sont nombreux! Eh! qu'importe la quantité à l'infini? Dieu
-embrasse tout d'une étreinte facile, et nous, nous sentons mieux sa
-puissance en le pensant le maître de ces milliers de globes innommés
-que le possesseur mesquin de notre univers connu et en tous sens
-exploré.
-
-Tandis qu'il parlait, Albert s'était levé, il se tenait debout sur une
-des marches du piédestal de la croix, la lueur de ces belles étoiles
-qu'il me montrait du geste caressait son front inspiré. Ainsi éclairé
-d'en haut, son visage était superbe; sa taille un peu grêle et petite
-me semblait toucher le ciel, il prenait à mes yeux les proportions et
-le prestige du génie.
-
---Parlez, parlez encore, lui disais-je, en le contemplant en extase.
-
-Mais tout à coup il me regarda d'une façon amère et sarcastique.
-
---Vous êtes une prude, une femme de marbre, s'écria-t-il, vous me
-faites vibrer comme un instrument au lieu de m'aimer. Et me saisissant
-énergiquement dans ses bras, lui si faible, il se mit à courir dans
-l'allée sombre, en répétant d'une voix sourde: Il faut m'aimer! il
-faut m'aimer!
-
-Bientôt il me déposa comme épuisé au pied d'un arbre.
-
---Oh! n'ayez pas peur de moi, me dit-il avec douceur, voyez, je suis à
-vos pieds, moi qui n'ai jamais mis le genou en terre sans y mettre le
-cœur.
-
-Il y avait dans sa soumission quelque chose de si tendre que j'en fus
-saisie; il restait là, tremblant devant moi, comme un pauvre enfant,
-lui, le grand poëte tourmenté, l'implacable railleur vaincu par la
-passion.
-
-J'eus un moment d'orgueil et d'ivresse.
-
---Vrai! vrai, vous m'aimez! lui dis je, en tendant vers lui mon visage
-étonné. Je sentis alors ses lèvres courir frénétiques et rapides
-sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche! Je lui échappai violemment
-et m'élançai au hasard dans les allées. J'atteignis la voiture et m'y
-blottis; un instant j'eus la pensée de partir sans l'attendre, mais
-toute mon âme se révolta contre cette tentation de dureté que me
-suggérait mon aveugle passion pour Léonce. Le laisser là, seul, dans
-la nuit, exposé à une longue marche, lui malade, attendri, aimant et
-cherchant encore dans la passion la vie qui lui échappait? Il me
-faisait donc bien peur pour que j'eusse conçu l'idée de cette
-lâcheté? Je l'aimais donc? Hélas! je n'aimais que l'amour, et en ce
-moment l'amour c'était lui!...
-
-Cependant, il se mit à ma poursuite comme un insensé. Quand il m'eut
-rejointe, il s'élança dans la voiture, et secouant mes bras avec une
-sorte de rage, il me répétait convulsivement:
-
---Vous ne voulez donc pas m'aimer?
-
-La voiture avait repris sa course dans les avenues désertes; un nuage
-qui passait sur la lune nous plongea dans l'obscurité. Je ne voyais
-plus le visage d'Albert, mais tout à coup je sentis ses larmes qui
-tombaient sur mes mains. À son tour il pleurait: j'eus vers lui un
-élan de tendresse irrésistible.
-
---Oh! ne pleurez pas, lui dis-je, je voudrais vous aimer.
-
---Je comprends votre effort et c'est ce qui me navre, répliqua-t-il.
-Allez, allez, je sais bien ce qui me manque pour vous attirer et vous le
-sentez aussi sans vous l'avouer. Vous n'êtes pas coquette et fausse
-vous! Non, vous suivez les aspirations de votre nature forte et vivace.
-Oh! cela est certain, il y a dans l'amour des lois physiques et
-impérieuses trop négligées par les sociétés modernes, je suis trop
-faible, trop grêle et trop vieilli pour vous, belle et robuste; si
-avais la même âme dans une stature puissante et le même cerveau sous
-un crâne recouvert de cheveux noirs, vous m'aimeriez? je ne suis pour
-vous qu'un spectre qui rêve la vie! Oh! vous avez raison, le pâle et
-maladif Hamlet ne saurait animer la Vénus de Milo! et en parlant ainsi,
-il se rejeta éperdu dans l'angle de la voiture.
-
-Peut-être disait-il vrai, mais cette appréciation toute matérielle de
-l'amour me fit honte sur moi-même. Je sentis une sorte de chaleureux
-enthousiasme pour cette fière intelligence désolée et saisissant sa
-tête dans mes mains, je posai sur son front mes lèvres brûlantes. En
-ce moment j'oubliais ses traits flétris; ce n'était pas le
-bouillonnement du sang ni l'élan du désir, c'était l'appel de
-l'esprit au génie. Lui crut à un tressaillement et à un transport de
-la chair et il me pressa sur son cœur dans une telle ivresse que j'en
-perdis comme le sentiment; excepté Léonce, aucun homme ne m'avait
-jamais embrassée de la sorte. Prise subitement de vertige, j'eus un
-instant la sensation que c'était Léonce qui était là; mais la lune
-qui reparut éclaira le visage d'Albert.
-
---Oh! vous n'êtes pas lui, m'écriais-je en le repoussant, et c'est
-lui! lui seul que j'aime!
-
-Il ne chercha pas à me ressaisir, il tomba dans un morne silence qui
-finit par m'effrayer mais que je n'osai rompre.
-
-Cependant comme nous approchions de chez moi, il me dit d'une voix calme
-qui me surprit:
-
---Chère marquise, il est vrai que je ne suis pas le _lui_ idéal que
-désirent votre cœur et votre imagination; je ne suis plus même le
-_lui_ d'autrefois qui sût aimer et se dévouer; mais je ne suis pas non
-plus l'être dégradé et mauvais qu'on vous a dépeint, car maintenant je
-l'ai compris, vous m'aimeriez si l'on ne m'avait calomnié près de
-vous: vos combats, vos larmes, votre éclair d'amour de tantôt, tout
-m'atteste que vous m'aimeriez si vous ne doutiez point de moi! Eh bien!
-marquise, vous m'aimerez quand vous m'aurez entendu.
-
-Il me supplia de le laisser monter, il voulait me raconter le soir même
-sa douloureuse histoire.
-
---Mais ne voyez-vous pas, m'écriai-je, qu'un autre...
-
---Chut! chut! fit-il en m'interrompant, ne dites rien d'irrévocable
-avant de m'avoir écouté. À demain donc, puisque vous êtes sans
-pitié.
-
-J'entendis du seuil de la porte la voiture qui l'emmenait. Je me
-reprochai ma dureté; j'étais mécontente de moi-même et irritée
-contre Léonce; en ce moment Albert me paraissait le meilleur de nous
-trois.
-
-Une lettre de Léonce que je trouvai en rentrant sur ma table changea le
-cours de mes pensées; il allait, me disait-il, hâter son arrivée;
-avant quinze jours il serait près de moi. Oh! c'était bien lui, lui
-seul que j'aimais! et toute la nuit il m'apparut en songe dans sa
-beauté, sa jeunesse et sa force.
-
-
-
-
-XI
-
-
-La journée du lendemain est une de celles de ma vie dont le souvenir
-m'est resté le plus vif et le plus présent; je n'en ai oublié aucun
-détail.
-
-Vers midi je m'étais mise courageusement au travail afin de chasser par
-cette discipline salutaire tout retour de pensées molles et
-d'égarement malsain; Marguerite qui savait l'utilité et le résultat
-de mes traductions de romans, avait emmené mon fils à la promenade
-pour m'assurer quelques heures de tranquillité; j'espérais qu'Albert,
-un peu blessé de la façon dont nous nous étions séparés la veille,
-ne viendrait pas ou viendrait tard. Il arriva vers deux heures; j'étais
-à peine vêtue d'un peignoir blanc; mes cheveux relevés et massés en
-désordre retombaient çà et là sur mon front et sur mon cou en
-boucles inégales. À ce négligé et aux feuilles fraîchement écrites
-éparses sur ma table, Albert comprit que je ne l'attendais pas et que
-je travaillais; je ne l'avais jamais vu si pâle et si défait, ses
-traits décomposés m'effrayèrent.
-
---Comme vous êtes calme, me dit-il avec un sourire sardonique, et belle
-et fraîche! on voit que vous avez dormi du sommeil de la vertu et de
-l'indifférence. Moi j'ai passé une nuit de forcené, je ne me croyais
-plus tant de jeunesse et de désir dans le cœur; j'ai été tenté de
-revenir ici et de vous dire: «Si vous m'aimez, aimez-moi tout de
-suite!» Mais j'ai pensé que vous seriez formaliste, que votre porte me
-serait fermée et pourtant vous m'avez aimé hier soir un moment! une
-minute! quoi qu'il arrive ne l'oubliez jamais.--Si vous disiez non,
-marquise, votre conscience vous crierait que vous mentez!
-
---Mais, répondis-je pour apaiser son exaltation croissante, je ne renie
-rien de mes sentiments pour vous, aucune de mes paroles, aucun des
-élans de mon cœur.
-
---Oh! c'est bien, reprit-il, je le sais, je le sens, vous finirez par
-m'aimer; c'est ce qui m'a retenu, voyez-vous, quand cette nuit j'ai eu
-l'idée de toutes les ivresses. En vous quittant hier soir j'étais
-tenté d'aller vous oublier dans les bras d'une autre, car vous me
-faites souffrir et je ne veux plus souffrir; vous voyez bien que la vie
-m'échappe. Mais au lieu de m'abrutir je me suis souvenu de vos lèvres
-sur mon front, je les sentais toujours, je les sens encore et je n'ai
-point profané ce baiser. C'est une promesse, un lien; c'est un présage
-que vous serez à moi!--Quelque chose nous sépare encore, j'ai cherché
-longtemps et je crois que j'ai trouvé. Je viens remuer avec vous la
-cendre des morts; je viens vous ouvrir mon cœur toujours saignant, je
-viens vous raconter mes amours avec Antonia Back.
-
-Il fit un grand effort pour prononcer ce nom; puis, se levant, il
-continua en marchant avec agitation d'un angle à l'autre de mon
-cabinet:
-
---Vous admirez, vous aimez cette femme, et son image s'interpose entre
-nous. Vous pensez que de son côté est la bonté et la grandeur, car
-elle a marché dans la vie pratiquant la charité, se faisant des
-prosélytes et travaillant avec un patient effort à réhabiliter ses
-sentiments par ses doctrines: tandis que moi, brisé et blessé à mort,
-poussé à tous les vents par le désespoir, j'ai déserté l'idéal et
-accepté pour consolateur la débauche. Aux yeux d'un grand nombre je
-représente l'égoïsme dégradé! Rien de généreux ni d'utile ne
-dirige plus ma vie: comme si un soldat dont un boulet a coupé les deux
-bras pouvait encore tenir ses armes! Quant à elle, elle a saisi d'une
-main agile et résolue le drapeau du socialisme, mot sonore et creux qui
-laisse une grande élasticité à la morale; elle s'est fait des
-partisans parmi les utopistes, dans les écoles et dans la foule; elle
-passionne la jeunesse que je ne fais plus que distraire. Même ceux qui
-la combattent conviennent que le travail incessant et souvent funeste de
-son esprit est une sorte de moralisation de sa vie. Elle aime ces
-attestations publiques, cette mise en scène de ce qu'elle nomme ses
-croyances humanitaires et sa foi dans le progrès. C'est le jargon
-moderne pour exprimer ce qui s'appelait autrefois la perfectibilité.
-Ces idées sous une autre forme et dans une juste mesure ne me sont pas
-étrangères; je suis de l'avis d'un poëte contemporain qui a dit: «La
-perfection n'est pas plus faite pour nous que l'immensité, il faut ne
-la chercher en rien, ne la demander à rien; ni à l'amour, ni à la
-beauté, ni à la vertu; mais il faut l'aimer pour être vertueux, beau
-et heureux autant que l'homme peut l'être.»
-
-La foule, poursuivit-il, ne se passionne que pour l'exagération et
-l'emphase; je n'aspire pas à plaire à ce public banal; je vous ai dit
-pour lui mon dédain; je ne suis véritablement connu et aimé que par
-quelques amis qui savent ce que j'ai souffert dans la recherche
-douloureuse de l'amour, qui est aussi la recherche de l'idéal; où le
-vulgaire n'a vu qu'une passion personnelle, vous verrez, j'espère, la
-manifestation de mon âme et, partant, de l'âme humaine. Ne croyez pas
-que, dans le récit que je vais vous faire, je cherche à amoindrir et
-à avilir Antonia comme d'autres le feront peut-être un jour pour me
-venger; non, non, je vous parlerai d'elle avec tendresse et justice,
-mais avec une inexorable vérité, et, quand vous m'aurez entendu, vous
-m'aimerez!
-
-Malgré la curiosité très-vive que m'inspirait cette histoire, je crus
-devoir lui dire loyalement:
-
---Mais je vous jure que ce n'est point le souvenir d'Antonia qui est
-entre nous, l'obstacle à l'amour vient d'ailleurs.
-
---Je sais, je sais, reprit-il, je l'ai deviné, et je vous l'ai déjà
-dit: je suis maladif et vieilli, mais quand vous m'aimerez vous n'y
-penserez plus; ce sera, comme hier soir, dans les ténèbres, quand mon
-âme vous attirait tout entière; d'ailleurs, je redeviendrai si jeune
-et si gai en vous aimant que vous finirez par en être séduite. C'est
-ainsi que j'étais quand j'aimais Antonia.
-
-En disant ces mots, il s'assit sur un coussin à mes pieds, et, appuyant
-son menton sur la paume de sa main, il allait poursuivre. Je me levai,
-et me plaçant en face de lui, je fis un grand effort sur moi-même pour
-lui dire:
-
---Mais si j'en aime un autre? si...
-
---Bah! interrompit-il, c'est impossible! cet autre, je l'aurais
-rencontré chez vous et je sais que vous vivez comme une sainte!
-Qu'est-ce que ce serait d'ailleurs que cet amant fantastique qu'on ne
-voit jamais, qui vous laisse seule dans l'abandon, qui vous livre à
-toutes les tentations de l'isolement et ouvre un champ libre aux désirs
-de vos amis? Je ne redoute point un spectre! vous êtes une femme
-romanesque et vous voudriez, dans votre orgueil, que ce lui idéal, que
-cet être imaginaire vous suffit. Mais, hier soir, sur mon cœur,
-n'avez-vous pas vu que c'était chimérique! Eh bien! je suis là, moi,
-la réalité et non le rêve. Pourquoi me repoussez-vous? Vous avez trop
-d'esprit pour persister dans cette lutte! Oh! chère, chère,
-confions-nous à la nature et ne subtilisons plus.
-
-Je me rassis, attendrie par sa persistance aveugle; mais je me sentais
-si glacée en face de lui, que je compris bien qu'il ne m'avait point
-convaincue.
-
---Je vous écoute, lui dis-je, parlez-moi de l'amour de votre jeunesse
-dont le monde a tant parlé.
-
---Le monde, reprit-il, ne voit jamais que l'apparence des choses:
-J'avais vingt-cinq ans, et déjà quelques rapides et heureux succès
-littéraires avaient attiré sur moi l'attention du public et celle plus
-recherchée de quelques salons qui faisaient à cette époque la
-réputation des écrivains. D'ailleurs, le nom de mon père m'ouvrait
-tout naturellement cette société exquise, attrayante par ses dehors,
-et qui finit par donner, à l'esprit et au cœur, des habitudes
-délicates. Les femmes étaient délicieuses dans ce grand monde;
-plusieurs me distinguèrent et m'aimèrent comme elles savent aimer, du
-bout des lèvres et du bord du cœur. Leur vie facile et élégante est
-tellement remplie de choses nouvelles et charmantes qu'un amant n'y
-tient guère la place que d'une fantaisie de plus. Moi, je les aimais,
-tête baissée, avec toutes les puissances de ma jeunesse et de mon
-imagination. Je m'indignais de leur légèreté et du vide de leur âme;
-j'étais mal appris et injuste; elles ne pouvaient changer leur nature
-en m'aimant. De leur côté ces frivoles amours se dénouaient sans
-déchirement; tandis que mon cœur en éprouvait une rage ironique, que
-je traduisais par des satires sentimentales sur des duchesses et des
-comtesses espagnoles, qui étaient autant de nobles dames françaises.
-
-À l'exemple de don Juan, «rien ne pouvait alors arrêter
-l'impétuosité de mes désirs, je me sentais un cœur à aimer toute la
-terre, et, comme Alexandre, je souhaitais qu'il y eût d'autres mondes
-pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.» Je recherchai
-l'intimité des grisettes, espérant qu'elles auraient plus de cœur et
-plus de passion que les femmes du monde; je leur trouvai plus de
-naturel, une certaine droiture et souvent une bonté qui
-m'attendrissait; mais il y avait entre nous d'autres discordances qui
-choquaient toutes mes susceptibilités de gentilhomme et de poëte;
-elles me disaient tout à coup de ces vulgarités qui, tantôt me
-faisaient éclater de rire, et tantôt m'impatientaient violemment. Leur
-esprit était un tel abîme d'ignorance, qu'à part quelques naïvetés
-de tendresse je n'y trouvais rien qui valût la peine d'être recueilli;
-leur pensée ne répondait jamais à la mienne, excepté dans les
-moments où les sens nous rapprochaient; les femmes du monde n'en savent
-guère plus, mais elles y suppléent par un jargon qui fait illusion, et
-elles cachent ce qui leur manque sous des dehors exquis.
-
-C'est vers ce temps que je me liai avec Albert Nattier, fort recherché
-dans le monde des plaisirs, à cause de sa grande fortune et de son
-esprit aimable; il n'était ni littérateur, ni artiste, mais il aimait
-les choses de l'esprit et de l'art. La publication de mes premiers
-livres l'attira vers moi; il me témoigna une amitié très-vive que
-rien n'altéra et qui dure encore. Albert Nattier m'aima comme le luxe
-de son esprit. J'étais aussi nécessaire à ce qu'il y avait
-d'intellectuel et d'idéal en lui que ses maîtresses et ses chevaux
-l'étaient à ses habitudes de dissipation; il m'aimait cordialement
-et simplement; pourquoi donc aurais-je repoussé sa sympathie?
-On m'a reproché d'avoir préféré son amitié à celle des poëtes
-contemporains. Ce qui m'a toujours tenu un peu à distance de ces hommes
-de génie, ce n'est certes pas l'envie, et je l'ai prouvé en les louant
-dans mes ouvrages et en les applaudissant en public; mais presque tous
-les littérateurs, excepté René, visent trop à l'effet: tantôt par
-une raideur et une morale de convention; tantôt en voulant être des
-hommes politiques, et en dédaignant eux-mêmes les lettres qui les ont
-fait grands. Vous savez le cri désespéré que j'ai poussé vers l'un
-des plus célèbres? Eh bien! cette lamentation d'une âme saignante
-resta sans réponse; ce qui n'empêchera peut-être pas ce grand lyrique
-de faire un jour sur ma tombe quelque attendrissante élégie!
-
-J'aime les esprits simples et humains qui s'émeuvent de nos passions et
-de nos douleurs, sans songer à nous enchaîner à leur ambition ou à
-leurs systèmes.
-
-Albert Nattier me plut dès l'abord par son laisser-aller, la franchise
-de sa vie et son insouciance de l'opinion. Me voyant dégoûté des
-femmes du monde et des grisettes, il m'introduisit dans le monde des
-actrices et des courtisanes qui dévoraient sa fortune; je fus un moment
-ébloui, car ces sortes de femmes ont vraiment la science du luxe et une
-certaine apparence poétique. Elles s'ajustent à ravir, possèdent le
-geste et le regard vrais des sentiments qu'elles veulent feindre, et
-quand elles ne parlent pas trop, elles sont plus séduisantes que
-d'autres pour les sens et pour l'imagination. Malheureusement, même
-dans mes liaisons les plus futiles, j'ai toujours voulu pénétrer
-jusqu'à l'âme, analyser le fond des êtres. Vous pensez de quel
-dégoût je fus bientôt pris pour cette espèce de femmes, qui, presque
-toutes, ont auprès d'elles leur mère, dont elles font leur servante ou
-leur entremetteuse! Plus tard, quand le désespoir m'a rejeté dans
-leurs bras, ce n'a pu être qu'en m'enivrant que j'ai cherché et reçu
-leurs caresses.
-
-Je commençais à me lasser de mes évolutions amoureuses dans les
-diverses sphères de la société, lorsqu'un soir je rencontrai Antonia
-Back dans une petite réunion d'artistes, où la curiosité de la voir
-m'avait attiré. Depuis un an ou deux on parlait beaucoup d'elle, et
-chaque ouvrage qu'elle publiait obtenait un succès d'éclat. J'avais
-remarqué dans ses livres de très-belles pages qui révélaient un
-écrivain, chose rare et presque introuvable parmi les femmes. J'aimais
-surtout ses descriptions de la nature; là, elle est vraiment grande et
-ne saurait être surpassée; j'admire moins ses héros et ses
-héroïnes: leurs caractères sont souvent factices, faussement
-philosophiques et prétentieusement tendus dans les sentiments; leurs
-paradoxes et leurs raisonnements imperturbables m'irritent, quoiqu'elle
-les revête d'éloquence et d'un style toujours limpide dans sa
-diffusion même. Telle qu'elle était, cette femme offrait une glorieuse
-et curieuse exception, bien faite pour m'attirer. Je savais, d'ailleurs,
-que sa façon de vivre était étrange et débarrassée de tout
-préjugé; je m'en promettais mille nouveautés. Avant d'aimer avec
-notre cœur, nous aimons déjà par l'imagination. J'avais recueilli sur
-sa beauté une foule d'opinions contraires: les uns la trouvaient
-irrésistiblement belle; pour d'autres elle, n'avait que de très-grands
-yeux fort expressifs. Elle portait la plupart du temps, assez
-disgracieusement, disait-on, des habits d'homme ou des costumes
-fantasques. Le jour où je la vis pour la première fois, elle était en
-toilette de femme un peu à la turque, car sur sa robe flottait une
-veste brodée d'or. Sa taille mignonne se jouait sous ce vêtement large
-et avait des ondulations pleines de grâce: sa main, dont la beauté
-parfaite vous a frappée, s'échappait blanche et effilée du cercle
-d'or d'un bracelet égyptien; elle me la tendit quand je m'approchai
-d'elle, et je la pressai un moment avec surprise, tant elle me parut
-petite. Je n'analysai point son visage; il avait alors un doux velouté
-de jeunesse, l'éclat de ses yeux magnifiques et l'ombre de ses épais
-cheveux noirs lui donnaient quelque chose de si pénétrant et de si
-inspiré, que j'en eus le sang et l'âme bouleversés. Elle parlait peu
-et juste; son front et son regard semblaient renfermer l'infini.
-
-Elle parut heureuse de mon attention, et se mit à causer à part avec
-moi; elle n'aimait pas beaucoup, me dit-elle, mes vers légers et
-satiriques, mais elle augurait de mon talent de très-grandes choses.
-Ses premières paroles furent des conseils; elle se plut toujours à
-prêcher un peu; c'était la pente naturelle de son esprit qui finit par
-en contracter quelque lourdeur. Ce qui la charmait en moi,
-ajouta-t-elle, c'étaient mes manières polies d'homme bien né.
-
-Elle vivait entourée à cette époque de quelques amis dont l'un,
-assurait-on, était un peu son amant; tous étaient des hommes de
-quelque valeur et d'assez bons écrivains, mais complètement vulgaires
-de figure, de langage et de maintien; ils affectaient avec elle une
-familiarité qu'elle encourageait dans ses heures de laisser-aller et
-d'ennui, mais qui la révoltait parfois dans sa fierté et sa
-distinction natives. Elle avait eu pour aïeule une femme aux nobles
-manières, et elle savait prendre à volonté les allures du meilleur
-monde; puis la politesse d'un homme lui paraissait toujours une
-déférence de cœur qui la touchait dans la vie tout à fait libre
-qu'elle menait.
-
-En nous quittant, elle m'engagea à aller la voir. J'y courus dès le
-lendemain; je sentais déjà que je l'aimais. Au bout de trois jours,
-nous étions l'un à l'autre. Jamais, jamais, je n'avais goûté l'amour
-si beau, si ardent, si entier. Je me sentais une exaltation, un délire,
-une joie d'enfant, une mollesse d'âme presque maternelle, mêlée d'une
-force de lion. J'avais des élans généreux et superbes, j'étreignais
-dans mes bras la création, j'étais vingt fois plus poëte qu'avant de
-la connaître; sans doute cet amour immense reposait en moi; elle n'en
-avait été que l'éclosion: c'était ma jeunesse qui débordait, mais
-le choc venait d'elle. Avant elle, aucune femme ne m'avait produit cet
-éblouissement et cette ivresse. Je lui dois d'avoir connu l'amour
-autrement qu'en rêve, et je l'en bénis. Je l'en bénis encore à
-travers le temps, je l'en bénis malgré les angoisses qui suivirent!
-Qu'importe que l'amour se soit évanoui; en a-t-il moins été? Est-ce
-que tout ne meurt pas, et nos sentiments et nous-mêmes? Est-ce que les
-baisers et les serments échangés par tous les êtres des générations
-qui nous ont précédés n'ont pas été dispersés? Nous passons, nous
-passons, et le temps nous emporte. Mais dans le lointain perdu où notre
-âme se noie, sitôt qu'elle ressaisit l'étincelle de l'amour, elle s'y
-réchauffe et s'y éclaire. Prêts à mourir, nous remuons encore cette
-cendre brûlante; c'est le suaire où nous voulons dormir, nous sentons
-qu'il contient tout ce qui fut notre vie.
-
-Il continua:
-
---En aimant Antonia, je me sentais fier d'aimer. Elle était belle, et
-elle avait un esprit qui valait le mien. On croit de bon goût, dans
-notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pots de
-bière, et au sortir des filles de joie, de médire et de se railler des
-femmes intelligentes. Byron a appelé _bas-bleus_ quelques Anglaises
-pédantes; le mot a passé en France et a servi aux mauvais plaisants
-des petits journaux. Moi-même je me suis moqué de quelques médiocres
-femmes auteurs. Mais sitôt qu'une femme est douée d'un génie naturel,
-c'est-à-dire involontaire et sacré, que ce génie se révèle par des
-œuvres ou seulement par la parole, ainsi que cela arrive chez la
-plupart des femmes d'esprit qui meurent en emportant leur secret, ce
-génie attire le poëte comme une parenté. Avec ces femmes seules, on
-goûte la double et complète volupté de l'âme et des sens.
-
-C'est surtout après l'expérience des femmes du monde, des grisettes et
-des courtisanes, qu'on s'enivre de ces nobles amours où l'esprit
-participe; on se sent planer, et même dans les bras l'un de l'autre on
-ne touche pas la terre; on mêle aux larmes et au rire de la volupté
-des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les
-aspirations de l'infini. Cela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes
-a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu: le cœur
-s'y consume, mais le génie en jaillit.
-
-Vittoria Colonna a fait Michel-Ange; Mme d'Houdetot, Jean-Jacques; Mme
-du Châtelet, Voltaire; Mme de Staël, Benjamin Constant: je cite au
-hasard. Un poëte a dit, et c'est là l'expression sérieuse de mon
-cœur: «Il n'y a pas un peuple sur la terre qui n'ait considéré la
-femme ou comme la compagne et la consolation de l'homme, ou comme
-l'instrument sacré de sa vie, et, sous ces deux formes, qui ne l'ait
-adorée.»
-
-Donc, il est très-vrai que les femmes supérieures nous attirent
-malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort. Le nier serait une
-fausseté puérile ou un aveu d'infériorité. Mais avec de telles
-femmes les luttes inévitables en amour se multiplient; elles naissent
-de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant
-les sensations et les aspirations peuvent être très-diverses. En
-pareille union, les joies sont extrêmes, mais les déchirements le sont
-aussi. Les ayant élues au-dessus des autres, nous demandons à ces
-femmes l'impossible: l'idéal de l'amour. À leur tour, elles nous
-pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque
-conflit s'engage, notre orgueil brutal d'homme habitué à la domination
-s'indigne de leur hardiesse. Dans les transports de l'amour, la parité
-était admise, exaltée, proclamée avec bonheur; car la valeur de la
-femme doublait la puissance de l'homme. Dans toute autre occasion, elle
-est niée, outragée, et parfois rejetée comme une entrave à notre
-liberté. Il nous en coûte d'avoir à compter avec leur intelligence.
-Les femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est
-du ressort de l'esprit; elles n'appliquent leur pénétration et leurs
-finesses natives qu'à nous enchaîner ou à nous tromper sans nous
-contredire et avec une passivité d'esclave.
-
-Dieu m'est témoin qu'avec Antonia je ne commençai point la lutte:
-j'aimais ses facultés merveilleuses, sans songer à la diriger ni à la
-combattre, lors même qu'elle me heurtait par ses idées. Je hais le
-métier de pédagogue; peu capable de me conduire moi-même, je me crois
-inhabile à conseiller personne. Ceux que j'aime me plaisent tels quels;
-je ne me flatte pas d'être un plus grand maître que la nature: elle
-nous fait comme elle l'entend; à peine si nous pouvons nous-mêmes nous
-transformer lentement par la réflexion et par la douleur.
-
-Antonia eut dès le premier jour la prétention de me modifier. J'avais
-quatre à cinq ans de moins qu'elle, ce qui, joint à ses penchants de
-protection et de prédication, lui inspirait des manières maternelles
-qui me gâtaient l'amour. Dans ses moments de plus vive tendresse, elle
-m'appelait: «Mon enfant.» Ce mot glaçait mes transports ou
-m'arrachait des paroles moqueuses qui la fâchaient. Alors elle
-allongeait sa lèvre supérieure, prenait son air le plus grave et
-commençait quelque discours de morale. Elle me disait qu'il fallait
-l'écouter; que son âge, son expérience des passions et ses
-méditations dans la solitude lui donnaient une juste autorité sur moi.
-Je sortais, ajoutait-elle, d'un monde où on se jouait de tout, où on
-aurait voulu continuer l'ancien régime sans tenir compte de notre
-glorieuse révolution et de l'ère nouvelle qu'elle avait ouverte. Mes
-écrits témoignaient assez de la légèreté de mes doctrines. Il
-était temps de songer à être utile à la cause de l'avenir, comme
-elle l'essayait elle-même; elle m'aimerait doublement si je la suivais
-dans cette voie, où les plus grands esprits contemporains
-l'encourageaient. Elle me citait alors quelques-uns de ses amis,
-écrivains nébuleux et médiocres, qu'elle traitait de sublimes
-philosophes! Je bâillais légèrement en l'écoutant; mais, sitôt que
-je la regardais, la flamme de ses yeux m'allait au cœur; je la
-soulevais dans mes bras, je la couvrais de baisers, en lui disant:
-«Aimons-nous! cela vaut mieux que tes longs discours; ou, si tu veux
-parler, parle-moi de la nature, décris-moi quelque beau paysage; alors
-tu es vraiment inspirée, plus belle et au-dessus des autres; mais ta
-philosophie m'ennuie; je la connais; c'est pour moi une vieillerie que
-ne peut rajeunir l'emphase de tes amis: les encyclopédistes en ont
-rebattu les oreilles de mon père; eux, du moins, étaient des esprits
-originaux.»
-
-Quand je lui parlais de la sorte, elle tombait dans un froid silence. Si
-nous restions seuls, je finissais par rompre la glace à force de
-gaieté, de caresses et des plus douces câlineries que me suggéraient
-ma jeunesse et mon amour. Mais si un de ses doctes amis survenait
-pendant nos discussions métaphysiques, elle le prenait à témoin de
-l'infériorité de mon âme et du devoir qu'elle s'imposait de me
-convertir. Alors j'allumais mon cigare et je sortais pour échapper à
-ce fastidieux colloque. Elle m'aimait pourtant à cause de ma jeunesse
-et des transports qu'elle m'inspirait; mais je ne crois pas lui avoir
-jamais fait ressentir la suprême ivresse que je lui devais. Elle était
-curieuse des choses des sens, plus qu'ardente et lascive; ce qui souvent
-me la faisait trouver impudique dans sa froideur même. L'emportement de
-ma passion l'effrayait comme une force dont elle n'avait pas le secret,
-et très-souvent aussi elle me semblait déroutée par mon tempérament
-de poëte. En ce temps, chère marquise, ce tempérament de mon esprit,
-que les chagrins et la maladie ont assoupi, était de toutes les heures:
-il se traduisait diversement, mais il ne m'abandonnait jamais; il
-éclatait dans la volupté, dans la causerie, dans le travail; j'étais
-toujours le même homme, c'est-à-dire le poëte, l'être sensitif et
-incandescent, vibrant et s'enflammant sans cesse.
-
-Antonia, au contraire, n'était intelligente et passionnée que par
-intermittences: elle déposait son exaltation avec sa plume; elle
-devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des
-raisonnements à perte de vue sur ce qu'elle appelait la dignité
-humaine. C'était un être tout d'une pièce, à qui je sentais que ma
-nature complexe échappait, et qui devait presque me dédaigner en
-secret. Plus tard, quand je lui ai vu louer avec une apparence de bonne
-foi deux ineptes poëtes ouvriers, je me suis demandé si même le
-côté littéraire de mes ouvrages avait été compris par elle.
-
-Mais, je vous le répète, ces dissemblances de nos esprits, qui dès
-les premiers jours se produisirent entre nous, n'atténuèrent en rien
-mon ardent amour pour elle, et ce n'était que lorsqu'un de ses ennuyeux
-amis se trouvait en tiers dans nos discussions que j'avais quelque
-mouvement d'humeur contre elle. Un jour où elle se montra froide et
-formaliste comme une nonne, il m'échappa de lui dire:
-
---On voit bien, ma chère, que vous avez passé votre enfance dans un
-couvent, vous en conservez des airs de béguine que tout votre esprit et
-toutes vos escapades auront de la peine à vous faire perdre.
-
-Le plus adulateur de ses amis répliqua que j'avais le langage d'un
-libertin, et que je ne comprendrais jamais la grandeur du sacrifice et
-de l'amour d'Antonia. J'aurais voulu jeter cet homme par la fenêtre, et
-les autres aussi, car les camarades d'Antonia, comme elle appelait ces
-messieurs, irritaient mon bonheur par leur vulgarité. Je souffrais de
-les voir interrompre selon leur bon plaisir, nos belles heures de
-solitude.
-
-Antonia me reprochait mes agitations sans trêve et ce qu'elle appelait
-la fièvre de mon amour; je lui dû un jour:
-
---Quittons Paris, où l'on s'occupe trop de nous; déjà on parle de
-notre liaison, bientôt tout le monde la connaîtra, et les petits
-journaux en feront le récit pour divertir les oisifs; ne livrons pas nos
-cœurs en pâture aux badauds. La campagne est pleine d'attraits et les
-grands bois sont superbes par ces jours d'automne, partons; choisis
-toi-même la solitude où nous irons nous cacher.
-
-Elle me répondit avec une franche cordialité, en m'embrassant, que
-j'avais là une heureuse idée et qu'il fallait la mettre en pratique
-des le lendemain.
-
-Élevée à la campagne, elle a toujours eu l'amour des champs, elle s'y
-identifie, s'en inspire et en devient plus grande et meilleure.
-
-Il fut décidé que nous irions sans tarder nous établir à
-Fontainebleau. Nous fîmes rapidement nos préparatifs, et, sans
-prévenir personne, nous nous échappâmes de Paris comme deux joyeux
-écoliers.
-
-Une voiture de louage nous conduisit jusqu'à rentrât de la forêt;
-nous nous arrêtâmes devant la maison d'un garde-chasse, où nous
-louâmes une chambre très-propre dont de grands arbres ombrageaient la
-fenêtre. L'air vivifiant, la bonne odeur des bois, les aspects variés
-des masses de feuillages aux tons divers, nous ravissaient au réveil.
-Antonia, alerte et vive, aidait la femme du garde-chasse à préparer
-notre déjeuner; puis nous partions pour nos excursions à travers la
-forêt. Chaque jour c'était une exploration nouvelle de quelque partie
-inconnue de cette immense étendue d'arbres séculaires. Antonia avait
-repris, pour faire plus commodément ces longues promenades, un habit
-d'homme sans prétention; elle portait une blouse de laine bleue serrée
-à la taille par une ceinture en cuir noir. Jamais je ne la vis plus
-belle que dans ce simple costume; parfois, quand la marche empourprait
-ses joues veloutées, que son grand œil noir si intelligent s'arrêtait
-ravi sur un aspect du paysage et que ses cheveux bouclés s'agitaient
-autour de sa tête comme des ailes d'oiseau, je me précipitais vers
-elle, je l'arrêtais par une de ses boucles soyeuses que je pressais de
-mes lèvres et que je serrais entre mes dents; puis l'attirant ainsi
-vers moi, je la forçais à tomber dans mes bras.
-
-Ô lits de bruyères embaumées, rayons filtrant à travers les
-branches, chants d'oiseaux, bruits des vents légers qui faisiez
-frissonner les feuilles! Rumeurs lointaines des chasseurs et des
-bûcherons! Étoiles qui le soir nous surpreniez dans les
-anfractuosités des rocs recouverts de mousse, lune claire et souriante
-qui me montriez sa beauté, vous savez si je l'ai aimée!
-
-Nous étions tellement charmés de nos découvertes toujours nouvelles
-dans ces grands bois qui paraissaient nous appartenir, que nous
-résolûmes d'y pénétrer plus avant, d'y passer une journée entière
-et toute une nuit, couchés sur un lit de feuillage. Nous partîmes un
-matin par une température très-chaude, nous portions suspendus en
-bandoulière de petits havre-sacs renfermant des provisions. Jamais
-Antonia n'avait été si gaie; elle bondissait comme un chevreuil à
-travers les sentiers difficiles; j'avais peine à la suivre dans son
-élan; tantôt elle jetait les sons de sa belle voix perlée aux échos
-qui les répercutaient à l'infini; tantôt elle entonnait un chant
-rustique de son pays. Puis elle butinait toutes les plantes et toutes
-les fleurs sauvages qu'elle rencontrait; elle m'en disait les
-propriétés et les noms; elle avait fait à la campagne des études
-pratiques de botanique et connaissait à fond l'ingénieuse science de
-Linnée et de Jussieu, qu'elle poétisait par l'expression; je la
-regardais et l'écoutais ravi; elle était redevenue aimante, simple,
-bonne, vraiment grande, elle s'harmonisait avec l'immense nature. Nous
-fîmes une halte près d'une source qui surgissait au pied d'un rocher.
-Nous nous assîmes sur l'herbe fine pour prendre notre repas du matin;
-je la servais et j'allais lui puiser à boire dans le creux de mes
-mains. Le déjeuner fini, j'exigeai qu'elle fît une heure de sieste et
-reposât ses jolis petits pieds qui couraient si bien. Pour la bercer,
-je la pressai longtemps silencieusement sur mon cœur; elle finit par
-s'endormir, et je la regardai en extase, soutenant sa tête sur mon
-genou ployé. J'étais aussi un peu las de notre longue marche, mais
-trop agité par mon bonheur pour que le sommeil pût me gagner. Je
-suivais la palpitation de ses longs cils noirs sur ses joues colorées,
-le mouvement de son sein, et son sourire errant dans un songe; je me
-disais: «C'est mon image encore qu'elle caresse à son insu!» Quand
-elle s'éveilla, elle m'entoura de ses bras, en me remerciant du soin
-que j'avais pris d'elle. Nous nous remîmes à marcher, nous racontant
-des histoires de notre enfance. Nous nous interrompions souvent pour
-regarder la majesté de la forêt dont les aspects variaient à chaque
-instant. Vers le soir, nous arrivâmes au milieu d'un amas de rocs
-géants et bouleversés qui était le but de notre excursion. C'était
-quelque chose de grandiose et de sinistre à la fois que ces énormes
-blocs recouverts de mousses et de végétations, et qui semblaient avoir
-été disjoints par quelque lointain tremblement de terre. Des plantes
-robustes avaient poussé dans leurs flancs déchirés; de grands chênes
-montaient de leurs entrailles; parfois un filet d'eau souriait et
-gazouillait autour de leur base formidable; c'étaient des contrastes de
-force et de grâce inouïs; je disais à Antonia:
-
---C'est comme ta personne où le génie et la beauté s'unissent.
-
-Je voulus gravir jusqu'au sommet d'un des rocs le plus haut, et je lui
-criai de me suivre: mais elle, qui jusqu'alors s'était montrée
-infatigable, me supplia de la laisser en bas sur un tas de feuilles
-mortes où elle s'était assise. Ses forces défaillaient, me
-disait-elle, elle m'attendrait là sur ces feuilles qui formeraient un
-doux lit pour la nuit. Je la plaisantais sur sa fatigue, et je montais
-toujours en lui répétant: «Suis-moi! suis-moi! il faut que tu voies
-ce que je vois, l'horizon est splendide! Viens! viens, est-ce qu'on sent
-la lassitude quand on aime!»
-
-Le crépuscule disparaissait et faisait place à la nuit; quelques
-étoiles se levaient, et le disque de la lune se dessinait pâle sur
-l'étendue des cimes vertes; devant moi les dernières bandes de pourpre
-du soleil couchant s'étendaient en lignes enflammées; elles
-projetaient sur ma tête des lueurs d'incendie. Antonia m'a dit, plus
-tard, que je semblais marcher à travers le feu et que mes cheveux
-blonds rayonnaient comme la chevelure d'une comète.
-
---Accours donc! je le veux, je t'attends! lui criais-je toujours
-transporté par le spectacle qui s'agrandissait sous mes yeux, à mesure
-que je montais. En tous sens, partout, jusqu'au plus lointain horizon
-s'étendait la forêt verte diaprée de teintes jaunes et rouges,
-paraissant aussi vaste que le ciel qui la recouvrait. J'étais parvenu
-au point culminant du roc et j'y avais trouvé une cavité ovale,
-espèce de demi-grotte formant comme une alcôve tapissée de mousse
-noire.--J'ai un gîte pour la nuit, criais-je à Antonia, rejoins-moi,
-je t'en supplie! et je m'assis immobile au bord de cet enfoncement, la
-regardant venir. Elle s'était levée comme à contre-cœur et
-gravissait lentement le roc ardu que j'avais franchi si vite: parfois,
-elle s'arrêtait, regardait autour d'elle, faisait encore quelques pas,
-puis s'asseyait comme épuisée. Ma voix la stimulait, j'aurais voulu la
-soulever d'un souffle jusqu'à moi, et, cependant, je n'allais pas vers
-elle pour l'aider; je me disais; «Si je la rejoins, elle me forcera à
-descendre et ne voudra plus monter.» Il me semblait que nous serions si
-bien, si loin du monde à cette place que je venais de découvrir, que
-j'étais moins occupé de sa fatigue que du ravissement que je voulais
-lui faire partager. En se traînant, peu à peu, elle arriva sur
-l'avant-dernier plateau. Alors, je me courbai, je tendis mes deux bras
-à ses petites mains et je la hissai jusqu'à moi. Je l'étreignis sur
-ma poitrine, et la soutenant la tête renversée, la face au ciel et ses
-beaux yeux tendus vers le firmament, je lui dis:
-
---Regarde, quelle tranquillité! quelle solitude! quel silence! quel
-oubli délicieux de tout ce qui n'est pas nous!
-
-Pas un souffle d'air ne troublait ce calme imposant, pas une rumeur ne
-se faisait entendre; la terre en s'endormant paraissait s'immobiliser.
-La nuit devenait plus noire et les étoiles plus vives; Antonia était
-très-pâle et frissonnait dans mes bras.
-
---Je suis bien lasse, me dit-elle, et il me semble que j'ai froid.
-
---Je vais te coucher dans notre abri, répondis-je, je te couvrirai de
-mes habits et en te reposant tu regarderas la double étendue du ciel et
-de la forêt.
-
-Je la portai doucement, comme une mère fait d'un enfant endormi, dans
-la cavité tapissée de mousse sombre. Mais, à peine y fut-elle
-étendue, qu'elle s'écria:
-
---Oh! j'ai peur ici, on dirait que tu me mets dans une bière recouverte
-d'un drap noir!
-
---Peur! répliquai-je, peur! quand je t'étreins sur mon cœur et que je
-t'aime, tu aurais donc peur de mourir avec moi? Eh bien, si Dieu
-m'écoutait, moi, je voudrais, vois-tu, que cette nuit fût pour nous la
-dernière; là, près de toi, finir la vie, m'endormir radieux, jeune,
-satisfait, aimant et aimé avant que l'âge n'ait glacé notre âme,
-avant que la lassitude ou l'infidélité n'ait flétri notre bel amour,
-avant que le monde ne nous ait séparés. Oh! dis, chère âme, veux-tu
-que ce jour soit notre dernier jour? précipitons-nous de ce roc, cœur
-contre cœur, et si étroitement enlacés qu'on ne pourra nous séparer
-dans la tombe?
-
-En parlant ainsi, fou d'amour et altéré d'infini, je l'inondais de
-caresses et de larmes; je la soulevai dans mes bras et la pressai d'une
-si forte étreinte, tout en marchant vers le bord du roc, qu'elle poussa
-un cri aigu plein d'effroi; elle se débattit dans mes bras, me
-repoussant des pieds et des mains avec frénésie et une sorte de haine.
-Elle parvint à se dégager.
-
---Je ne veux pas mourir! me dit-elle, et, sans écouter mes
-supplications, elle se laissa glisser jusqu'au pied du roc; je me
-précipitai sur ses traces, et, quand je l'eus atteinte, je
-m'agenouillai devant elle, et lui demandai pardon de la terreur que lui
-avait causé mon amour.
-
-Amour si grand et si vrai, qu'un instant j'avais songé à le perpétuer
-par la mort!
-
---Ces extravagances sont criminelles, me dit-elle assez durement, et
-l'amour tel que vous l'entendez est une absorption et un égoïsme que
-Dieu doit punir. Nous vivons ici comme des enfants pervers, sans frein,
-sans croyance, nous repaissant de nos sensations et oubliant l'humanité
-qui souffre; oubliant même le travail qui est notre devoir et notre
-moralisation; dès demain je veux changer ce genre de vie et revenir à
-la raison.
-
---Oh! froide, froide femme, m'écriai-je, tu es donc semblable à toutes
-les autres femmes, quand elles n'aiment pas ou qu'elles n'aiment plus?
-Elles tiennent toutes le même langage; toutes se parent de cette
-apparence morale: c'est toujours l'immolation des passions à la vertu;
-elles nous flagellent sans pitié avec une abstraction ou un dévouement
-sacré et nous avons l'air impie en leur résistant. Je me souviens
-qu'une jeune comtesse rompit avec moi sous prétexte que je n'allais pas
-à l'église et qu'elle ne pouvait garder pour amant un homme qui ne
-croyait pas au même Dieu qu'elle! Une autre, le jour où son mari fut
-nommé pair de France, me déclara qu'elle n'oserait plus donner au
-monde, dans, cette haute région, le scandale de notre amour! Une
-troisième, qui avait abandonné ses enfants pour se jeter dans mes
-bras, se sentit un beau matin prise de remords et me quitta pour... un
-autre amant; une quatrième trouva que mes assiduités pouvaient nuire
-au mariage d'une jeune sœur dont elle était jalouse!
-
---Assez, assez, s'écria Antonia en m'interrompant avec colère,
-n'allez-vous pas faire passer devant moi le défilé de vos amours, et
-croyez-vous que j'ignore quel assemblage de femmes vous avez aimé?
-
---J'ai aimé du moins, repartis-je, et vous, dont je ne suis pas le
-premier amant, qu'avez-vous donc ressenti, puisque la passion vous
-épouvante? Quel était l'instinct de tourmenteur qui vous poussait dans
-vos curiosités malsaines?
-
-Tandis que je parlais, elle s'était mise à marcher d'un pas rapide, et
-cherchait à découvrir à travers la forêt la route que nous avions
-prise en venant; je la suivais machinalement; ma force était brisée,
-mon cœur n'avait plus de ressort.
-
-Quand je fus auprès d'elle:
-
---Chère Antonia, lui dis-je, en la forçant de s'appuyer sur mon bras,
-cessons cette vaine querelle; nous sommes partis ce matin si joyeux et
-si épris! Suffit-il donc de quelques heures pour changer le bonheur en
-amertume, nos ravissements en récriminations et nos caresses en
-injures? Non, non, ce n'est pas nous qui avons parlé, c'est quelque
-esprit malfaisant de la forêt dont nous avons troublé la solitude;
-arrête-toi, tu n'en peux plus; vois comme nous serons bien là sous ces
-grands arbres qui forment un arceau sombre, je vais réunir des mousses
-et des feuilles pour t'en faire un lit.
-
-Je voulus l'embrasser et l'entrainer à la place que je lui désignais;
-elle me résista et me dit avec une fermeté douce:
-
---Je ne veux pas dormir ici, j'y aurais peur!
-
---Peur de quoi? m'écriai-je, peur de moi qui mourrais mille fois pour
-te défendre et te garder! Oh! c'est qu'alors tu ne m'aimes plus!
-
---Revenez donc à vous, Albert, reprit-elle avec le même ton calme;
-est-ce que je vous quitte? Est-ce que nous ne regagnons pas ensemble la
-maison pour nous y reposer? Pourquoi m'en vouloir si ce bois
-incommensurable, si le ciel qui s'assombrit et le vent qui commence à
-rugir dans les branches, comme des voix de bêtes fauves, me causent un
-peu de terreur? Après tout, je suis une femme, ajouta-t-elle, comme
-laissant échapper l'aveu d'une faiblesse feinte, et, se pressant contre
-moi, elle ajouta:
-
---Allons, allons, marchons plus vite et nous serons bientôt dans notre
-bon gîte.
-
---Nous avons pour trois heures de marche, répliquai-je; la nuit devient
-tout à fait noire, plus d'étoiles, plus de lune, comment nous diriger?
-Vois ces gros nuages qui roulent là-bas, on dirait qu'un orage va
-éclater.
-
---Eh! ce sera beau, reprit-elle, plus tard nous le décrirons dans un
-livre!
-
---Tu n'as donc plus peur, lui dis-je, alors restons ici: voilà
-justement la cabane abandonnée d'un bûcheron qui nous servira d'abri.
-
---Non, je veux dormir dans mon lit et travailler dès demain, je te l'ai
-dit.
-
---Oh! oui, repris-je ironiquement, travailler à heures fixes et
-réglées comme la couturière et le laboureur qui font le même nombre
-de points et de sillons par jour! Oh! ma pauvre Antonia, tu oublies que
-nous autres poëtes nous sommes un peu le lis de l'Écriture: nous
-filons et tissons notre trame quand il nous plaît, nous travaillons
-sous l'œil de Dieu et non attelés à quelque mécanique humaine!
-Regarde donc ce grand frêne dont les branches touchent le ciel: est-ce
-qu'il a poussé régulièrement taillé et dirigé par la main des
-hommes? Non; il s'est répandu de lui-même et a monté librement dans
-l'espace. Sa sublime végétation n'a eu pour auxiliaire que les
-étoiles et le soleil! Soyons libres comme cet arbre, sentons et aimons;
-nos œuvres un jour en seront plus belles.
-
-Elle semblait ne pas m'entendre et marchait toujours en m'entraînant en
-avant.
-
-Cependant de grosses gouttes de pluie tombaient avec un bruit de grêle
-sur l'épaisseur des feuilles. Quelques coups de tonnerre lointain se
-faisaient entendre, l'orage menaçait d'éclater et de nous inonder.
-
---Allons donc plus vite, me répétait Antonia comme une sentinelle
-avancée qui donne un mot d'ordre.
-
---Le jour se levait, un jour blafard et gris, quand nous atteignîmes la
-maison du garde-chasse. Quel retour, mon Dieu! Nous avions nos
-chaussures déchirées, nos pieds et nos mains en sang, nos habits
-tachés de boue et ruisselants d'eau. On eût dit d'un convoi de soldats
-blessés qui le matin seraient partis pleins d'entrain pour combattre et
-triompher!
-
-On nous fit un grand feu flambant, Antonia harassée de fatigue se mit
-au lit et s'endormit d'un long somme.
-
-Moi je la regardais dormir en frissonnant: mes dents claquaient et mon
-cerveau était en flammes. Durant cette insomnie de la fièvre je
-repassais à travers la forêt, je revoyais la cabane du bûcheron où
-elle n'avait pas voulu s'arrêter, et je me disais: «Cette nuit aurait
-pu être si belle et si douce pourtant!»
-
-Et dire que lorsqu'elle a parlé de cette nuit à ses amis, elle a
-prétendu que j'avais été fou pendant plusieurs heures; fou à la
-faire trembler pour sa vie! Ô pauvres âmes de poëtes avides de
-l'infini dans l'amour, vous ne serez donc jamais comprises?
-
-Après huit heures de sommeil, Antonia s'éveilla. Elle fut épouvantée
-de ma pâleur et de la contraction de mes traits. Me voyant assis au
-bord du lit, elle s'écria:
-
---Tu n'as donc pas dormi?
-
---Non, lui dis-je, je t'ai regardée; tu étais bien belle et bien
-calme, cela m'a reposé de te voir ainsi.
-
---Mais tu as la fièvre, reprit-elle, en serrant mes mains brûlantes
-dans les siennes, il faut rester couché; je vais te guérir. Quelle
-inerte égoïste je suis d'avoir pu dormir tandis que tu souffrais!
-
-Elle se leva à la hâte, m'enveloppa de couvertures chaudes, me fit de
-la tisane et me prodigua mille soins, avec sa tendresse tranquille et
-silencieuse. Elle fut pour moi, ce qu'elle était naturellement pour
-tous, une excellente femme d'un dévouement et d'une bonté
-inépuisables; mais la sensibilité ardente, cette inspiration spéciale
-et exquise qui devine les blessures cachées; la sensibilité qui est au
-cœur ce que le génie est à l'esprit, je doute qu'elle l'ait jamais
-comprise.
-
-Je finis par m'endormir sous le magnétisme de son doux et calme regard.
-Ma fièvre cessa la nuit suivante, et deux jours après j'étais sur
-pied.
-
-Tout en me soignant, Antonia avait refait le paquet de notre mince
-bagage, payé notre hôte et tout disposé pour notre départ.
-
---Nous retournons à Paris dans une heure, me dit-elle en riant, tandis
-que je m'habillais.
-
---Eh! quoi, si vite? N'étions-nous pas bien dans cette chère retraite.
-Qu'as-tu donc? Je devine, tu veux me quitter! Et je l'enlaçai dans mes
-bras comme pour la retenir et l'enchaîner.
-
---Tu seras donc toujours enfant et soupçonneux, me dit-elle. Nous
-partons, parce qu'une absolue solitude nous est mauvaise à tous deux,
-mais je ne te quitte pas.
-
---J'entends; nous retournons à Paris retrouver tes amis qui m'ennuient
-et le monde qui nous espionne.
-
---Non, reprit-elle, si tu veux nous voyagerons, nous irons en Italie,
-nous serons seuls aussi, mais nous aurons pour compagnons et pour
-escorte les monuments, les vestiges des grandes civilisations, tout ce
-qui enflamme l'esprit, vivifie le talent et arrache le cœur aux
-brouillards de la solitude et aux subtilités de la passion. Ici nous
-ressemblions un peu trop à deux condamnés de l'amour mis en prison
-cellulaire dans une forêt.
-
-Sans m'arrêter à ces dernières paroles, je l'embrassai avec
-ravissement; elle ne me quittait pas, et nous visiterions ensemble cette
-terre d'Italie qui est restée la patrie idéale des artistes et des
-poëtes!
-
-
-
-
-XII
-
-
-Quand j'annonçai ce voyage à ma famille et à mes amis, je rencontrai
-une opposition très-vive; ma famille s'en affligea et mes amis me
-raillèrent de l'empire absolu qu'Antonia, disaient-ils, prenait sur
-moi. Rien de funeste à une liaison sérieuse d'amour comme les
-compagnons des amours faciles; ils analysent la femme aimée, la jugent
-impitoyablement, lui en veulent des heures où elles nous dérobent à
-leur camaraderie, cherchent à nous prouver qu'elle n'est ni plus belle
-ni meilleure que des femmes bien moins exigeantes qu'elle, et qu'il est
-absurde de devenir invisible et d'oublier ses amis pour un amour qui
-tôt ou tard doit finir. Si alors pour leur prouver que notre maîtresse
-est supérieure à toutes les femmes, et que bien loin de nous éloigner
-d'eux elle s'empressera de les traiter en frères; si, dis-je, nous les
-admettons dans notre intimité, nous courons inévitablement deux
-périls: ou bien nos amis chercheront à plaire à celle que nous
-aimons, ou bien ils tenteront de nous détacher d'elle en nous parlant
-légèrement de sa beauté et de son esprit et en amoindrissant l'idole
-par leur indifférence même.
-
-J'avais à peine revu une ou deux fois Albert Nattier depuis ma liaison
-avec Antonia; quand je lui appris que nous partions ensemble pour
-l'Italie, il se récria comme les autres.
-
---Vous n'avez pu, me dit-il, vivre tranquilles plus d'une semaine à
-Fontainebleau, que sera-ce donc pendant un long voyage, où les haltes
-dans les auberges, la fatigue de la route, les paysages, les monuments,
-les tableaux, la beauté des femmes italiennes, tout sera sujet de
-conteste entre vos deux âmes d'artistes? Du reste, ajouta Albert
-Nattier, avec une naïveté qui me fit rire, nous courons risque de nous
-rencontrer en Italie, car dans huit jours je pars aussi pour Naples en
-compagnie d'une femme que j'aime un peu plus qu'aucune de celles que
-j'aie rencontrées jusqu'ici, sans pour cela me flatter d'avoir une
-grande passion pour elle.
-
---Eh! répliquai-je ironiquement, avec cette femme la perspective de
-l'ennui et des tracasseries d'un long tête-à-tête ne t'épouvante
-pas?
-
---Non, reprit-il, car c'est une cantatrice habituée à de pareilles
-aventures et que je puis quitter au premier relai si elle ne m'amuse
-point.
-
---Et moi? repartis-je...
-
---Mais toi, tu peux en effet, si cela te convient, en faire autant avec
-Antonia.
-
-À cette supposition d'Albert Nattier mes joues s'empourprèrent et mon
-cœur battit à rompre ma poitrine, j'aurais volontiers cherché
-querelle à mon ami pour cette idée injurieuse que je pourrais traiter
-de la sorte Antonia; quant à l'hypothèse d'une rupture elle me
-bouleversait tellement que je fus près de m'évanouir.
-
---Oh! comme je l'aimais!
-
-Malgré tous, heureux et charmés, peu soucieux du reste du monde, nous
-partîmes un soir en chaise de poste. Quand nous eûmes franchi la
-barrière de Paris j'embrassai ardemment Antonia, en lui disant:
-
---Enfin, te voilà toute à moi! Quel voyage enchanteur nous allons
-faire sans témoins, vraiment libres, confondus l'un à l'autre et nous
-enivrant des délices de la vie dans ce pays du soleil, de la poésie et
-de l'amour! Ce sera comme un renouvellement de notre tendresse! Vois-tu
-cette claire étoile qui se lève en face de nous? c'est l'espoir de
-notre bel avenir.
-
-En parlant ainsi, je riais, j'enlaçais sa petite main dans la mienne;
-je chantai quelque refrain joyeux, et je stimulai le postillon en lui
-criant: «Plus vite! plus vite!»
-
-On fait bien de fêter l'espérance: elle est la plus belle part du
-bonheur. Sitôt qu'elle se transforme en réalité, elle perd de son
-charme et de son infini et nous heurte toujours par quelque côté.
-
-Nous arrivâmes sans fatigue à Marseille, prenant gaiement les
-incidents de la route et y trouvant sans cesse pâture à notre
-curiosité et à notre enjouement. Nous louâmes la plus belle cabine
-d'un bateau qui partait pour Gênes, et nous voilà lancés sur la
-Méditerranée! La première heure de traversée fut un éblouissement.
-Assis l'un près de l'autre sur le pont, nous regardions l'immensité
-des flots bleus, arrondis comme d'énormes turquoises où le soleil
-radieux plongeait des lames d'or. Quelques vaisseaux à voiles couraient
-çà et là vers la grande mer ou regagnaient te port. Insensiblement
-les vagues grossirent, je sentis un malaise subit, et le ciel et l'eau
-se confondirent devant mes yeux troublés; je ne voyais plus qu'une
-masse écrasante qui semblait peser sur ma poitrine: l'admiration était
-vaincue par le mal de mer. Antonia, plus forte que moi, résista à la
-funeste influence; elle me fit étendre sous une tente où l'air
-circulait et qui me dérobait la lumière trop brûlante et trop vive.
-Durant tout le voyage, elle eut pour moi les attentions les plus
-intelligentes et les plus tendres, et je lui dus d'échapper à
-l'espèce d'abrutissement que cause cette fade souffrance. Je rougissais
-un peu d'être plus faible qu'elle; mais j'étais heureux de l'appui
-qu'elle me prêtait.
-
-Aussitôt que nous vîmes la terre et que Gênes nous montra en
-amphithéâtre ses palais de marbre, mon abattement disparut. J'avalai
-deux verres de vin d'Espagne; je pus me tenir debout sur le pont, et je
-me ravivai à la brise qui soufflait plus forte. Nous débarquâmes au
-milieu d'une population toujours en fête et qui semblait s'enivrer de
-son soleil, de ses fleurs et de sa langue harmonieuse.
-
-Une fois sur le port, je passai le bras d'Antonia sous le mien, et, le
-serrant fortement, je lui dis:
-
---À moi, ma belle, de te protéger à mon tour, de te guider et de te
-soigner; je prétends, madame, vous faire les honneurs de l'Italie.
-
-Nous logeâmes dans un des plus beaux hôtels.
-
-Après avoir fait une toilette élégante et dîné de grand appétit,
-je dis à Antonia que sa voiture l'attendait. J'avais fait louer une
-berline, antique et solennel équipage, où nous nous assîmes fort à
-l'aise; les domestiques de l'auberge, en nous voyant partir, firent
-l'éloge de la bonne mine des _giovani sposi francesi_.
-
-Nous nous fîmes conduire à la promenade de l'_Aquazola_. C'était à
-la fin de septembre; mais la soirée était plus chaude que les soirées
-d'août de Paris.
-
-L'Acquazola est une esplanade charmante d'où l'œil embrasse une
-échancrure de la mer, les montagnes, les vallées, toute une campagne
-riante, embaumée et couverte de fleurs, de maisons blanches, vertes et
-rouges, à balcons, à jalousies et à façades peintes à fresques.
-C'est dans ce cadre, parmi les arbustes, les plantes odorantes et le
-long des allées ombreuses, que les femmes de Gênes se montrent, par
-les soirs d'été, dans une toilette vraiment fantastique. La mode
-parisienne s'est tyranniquement imposée au monde entier: elle a envahi
-la Turquie, la Perse, et gagne déjà la Chine. À Gênes, elle domine
-pendant l'hiver; mais sitôt que les beaux jours arrivent, les femmes
-rejettent le mantelet et le chapeau parisiens; elles le remplacent par
-le _pezzotto_. Le _pezzotto_ est une longue écharpe de mousseline
-blanche, empesée et transparente. Sous ce voile, la femme génoise,
-naturellement belle, paraît plus belle encore. Le _pezzotto_ permet aux
-coiffures toutes les bizarreries et toutes les fantaisies imaginables:
-ce sont des enroulements capricieux pleins de grâce; les cheveux noirs
-sont nattés en espèces de corbeilles de formes variées, d'où
-s'échappe le _pezzotto_; il descend et se déploie sur les épaules,
-ondule sur les bras, et forme des plis d'une ampleur et d'une harmonie
-que la statuaire grecque n'aurait pas dédaignés. Ce voile national est
-porté par toutes les femmes, sans distinction de rang ni d'âge. Les
-mères et les jeunes filles, les patriciennes, les bourgeoises et les
-paysannes, se montrent également sous le _pezzotto_, la taille
-dessinée à travers sa blancheur et le visage élancé et libre; elles
-le revêtent surtout les jours de fête pour aller à l'église et à la
-promenade.
-
-Nous fûmes ravis, Antonia et moi, de l'aspect de toutes ces femmes
-glissant suavement comme des ombres blanches sous les arbres sombres.
-Nous avions mis pied à terre, et nous parcourions, appuyés sur le bras
-l'un de l'autre, les beaux ombrages de l'Acquazola. Les marchandes de
-fleurs passaient en riant et nous jetaient leurs gros bouquets de
-tubéreuses, de cassies, de roses et d'œillets aux senteurs les plus
-vives. J'en couvris les genoux d'Antonia. Nous nous étions assis sur un
-banc abrité près de la pièce d'eau dont les jets rafraîchissants
-s'élançaient dans l'air. Les plateaux circulaient chargés de sorbets
-et de fruits confits. La brise de la mer agitait sur nos têtes les
-branches flexibles. C'était un dimanche: la musique militaire jouait
-des symphonies où nous retrouvions les airs les plus beaux des grands
-maîtres italiens. Tout était enchantement autour de nous et dans nos
-cœurs. Ô soirs ineffables et nuits caressantes de Gènes ne
-pouvez-vous revenir?
-
-Tout est motif de fête à l'amour heureux; on se croit un corps
-immortel durant cette phase ardente de la vie, on participe des dieux.
-Après de courtes nuits, plus remplies de bonheur que de sommeil, nous
-allions chaque matin visiter quelque jardin célèbre, puis nous
-sortions dans la campagne. Nous admirions la beauté de la lumière et
-l'effet magique qu'elle produisait sur les crêtes des montagnes; elle
-les faisait parfois ressembler à des masses d'opales irisées. Pendant
-la chaleur du jour, nous errions dans les grands palais de marbre,
-contemplant avec ravissement les peintures et les statues des
-vestibules, des salons et des galeries. Quel luxe grandiose dans ces
-décorations! Je disais à Antonia:
-
---Si j'étais riche, je te donnerais un de ces magnifiques palais; j'y
-réunirais une troupe de musiciens choisis, qui, cachés dans une
-chambre éloignée, te feraient entendre, quand tu travailles, des
-harmonies inspiratrices; je voudrais, à chacune de tes œuvres
-accomplie, que l'encens du monde montât vers toi; je convoquerais dans
-des fêtes sans pareilles tout ce qui comprend l'art, le pratique et
-l'applaudit; je te montrerais alors aux yeux éblouis de ces disciples
-du beau, toi la reine de mon cœur, en robe de velours traînante
-couverte d'hermine et de chaînes d'or, les saluant de ta tête
-inspirée, et portant au-dessus de ton front quelque énorme joyau de
-l'Orient moins éclatant que tes yeux.
-
-Quand je parlais ainsi, Antonia m'entourait de ses bras et me disait
-avec une simplicité tendre:
-
---Mon pauvre Albert, tu me places trop haut: je ne suis qu'une
-vulgarisatrice de l'art et des sentiments; c'est toi qui es le génie.
-
-Parfois, il me semblait qu'elle disait vrai, et qu'elle n'arrivait qu'à
-une pénétration lente et réfléchie du beau, tandis que j'en avais
-l'intuition ou que j'en ressentais le choc soudain. Lorsque nous
-regardions ensemble quelque tableau de maître, les qualités dominantes
-lui échappaient d'abord; elle en faisait ensuite une analyse
-raisonnée, un peu vague et parfois paradoxale. Moi, je ne disais rien
-ou ne disais qu'un mot; mais je crois qu'il exprimait juste la pensée
-et le sentiment de l'artiste et l'effet que son œuvre devait produire.
-Quand nous allions le soir à l'Opéra, la musique que nous entendions
-éveillait aussi en nous des impressions divergentes. Les cris de
-passions vraies et caractérisées ne la frappaient pas; elle était
-surtout émue par les morceaux d'ensemble religieux et par les chœurs
-exprimant des sentiments collectifs; on eût dit qu'il lui fallait un
-assemblage d'âmes pour remuer la sienne. Dans ses ouvrages, ce que
-j'indique ici se constate plus clairement. C'est une intelligence
-flottante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dilate à
-l'infini en charité, en amour, en utopie; mais à qui le sens
-individuel et passionné échappe.
-
-C'est surtout dans notre amour que se trahissait plus évidemment la
-dissemblance de nos deux natures. Même aux heures les plus complètes
-de félicité, je ne la sentais jamais tout entière à moi; elle ne
-semblait point jalouse de ma possession, comme je l'étais de la sienne;
-ses émotions étaient générales, rarement circonstanciées et
-concentrées en moi. Je me disais: «Tout autre lui plairait autant, je
-ne suis point indispensable à son cœur comme je sens qu'elle l'est au
-mien.»
-
-C'était un être de prédilection mais qui semblait avoir été créé
-au souffle du panthéisme de Spinoza, tandis que moi j'étais bien
-l'incarnation d'un esprit absolu, une personnalité humaine reflet de la
-personnalité d'un dieu distinct.
-
-Quand ces réflexions me frappaient d'un éclair où tourbillonnaient
-dans mon cerveau lassé, je n'en tirais point alors de déduction
-critique contre elle; je doutais plutôt de moi-même, je pensais:
-«Elle est plus grande, plus juste et plus forte que toi. Les
-personnalités superbes ont les sensations plus intenses et le génie
-plus énergique; mais elles écrasent toujours quelqu'un autour d'elles,
-et tu pourrais bien n'être qu'un enfant tyrannique et cruel pénétrant
-moins largement qu'Antonia les mystères de l'humanité. Elle est bonne,
-attentive, compatissante pour tout ce qui souffre. Comme cette Charité
-de Rubens, qui semble presser sur son giron robuste et contre ses seins
-innombrables les délaissés du monde entier, elle voudrait tarir d'une
-aspiration toutes les misères et toutes les larmes. Sa mansuétude et
-sa tendresse ont des expansions sublimes. Qu'importe à cet immense
-amour ton amour borné et exclusif? Concentre sur elle l'ardent foyer de
-ton cœur, mais laisse-la répandre sur tout son rayonnement
-bienfaisant.»
-
-Ainsi parlait ma conscience ou plutôt ma prévention pour elle, et
-cette justice théorique m'était facile. Mais à chaque minute, dans la
-vie pratique, mon raisonnement était détruit par ma sensation; presque
-jamais nous n'exprimions elle et moi, par la même parole, une pensée
-qui aurait dû être identique.
-
-J'ai dit nos émotions diverses dans les choses de l'art; elles
-différaient encore plus dans nos actions de chaque jour.
-
-Lorsque nous rencontrions un pauvre, notre premier mouvement à tous
-deux était de porter la main à notre poche, et de lui faire l'aumône;
-parfois, suivant l'aspect et le degré de la misère, il m'arrivait de
-sentir mes yeux se mouiller; je n'étais donc pas dur et sans
-entrailles; mais Antonia, elle, répandait son émotion en explosion
-dogmatique qui se traduisait par la censure de la richesse et la
-nécessité absolue d'en finir avec l'inégalité humaine. Je
-l'écoutais d'abord avec intérêt, puis avec distraction, et enfin avec
-une lassitude qu'elle devinait et qui la blessait. Elle me traitait
-d'esprit puéril, et gâtait, par une querelle, les impressions
-nouvelles qui auraient pu succéder à l'impression produite par la
-rencontre de ce pauvre.
-
-Tout ce qu'il y avait de vif et d'inspiré en moi criait alors et se
-révoltait sous la pression de cette pesanteur d'esprit, et comme un
-lézard emprisonné sous une cloche pneumatique la brise et s'échappe
-pour frétiller au soleil, je me mettais à courir dans la campagne ou
-dans les rues, accomplissant quelque acte d'écolier pour ressaisir la
-liberté de penser à ma guise.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Un peu las de Gênes, nous en partîmes au commencement d'octobre; nous
-nous arrêtâmes à Livourne, et nous fîmes un détour pour visiter
-Pise; Pise avec sa tour penchée et son dôme qui rappelle
-Sainte-Sophie, donne l'idée d'une ville orientale, a dit Byron. Nous
-passâmes huit jours à Florence, puis nous traversâmes les Apennins
-pour nous rendre à Ferrare. Je ne vous ferai point la description de
-toutes ces villes: nous y vécûmes comme à Gênes, tantôt ravis,
-tantôt étonnés l'un de l'autre, mais heureux pourtant. J'aimais sa
-douce et sérieuse compagnie, et je sentais qu'elle m'était désormais
-indispensable. Nos bourses mises en commun se vidèrent promptement à
-travers ces attrayantes pérégrinations. Antonia, à qui j'avais donné
-la direction absolue de nos dépenses, m'avertit qu'il était temps de
-songer à planter notre tente et à nous mettre au travail. J'avais
-recueilli à Gênes, à Florence et à Pise, des souvenirs et des notes
-dont il me tardait de me servir. Tout en voyageant, j'avais ébauché le
-plan de plusieurs ouvrages; je me croyais disposé à les écrire. La
-conception rapide d'un sujet nous fait illusion sur l'inspiration
-soutenue nécessaire pour le mettre à jour. Quel abîme pourtant entre
-la première pensée d'un livre et son éclosion!
-
-Je répondis à Antonia que je brûlais comme elle du désir de
-travailler, et qu'il ne nous restait plus qu'à choisir le lieu où nous
-irions nous établir.
-
-Venise nous parut une ville de recueillement et de silence faite exprès
-pour l'écrivain et le poëte, leur offrant l'inspiration des grands
-souvenirs et le délassement vivifiant des promenades sur mer. Byron y
-avait écrit ses plus beaux poëmes; il me semblait qu'au bord des
-lagunes le souffle de l'immortel poëte passerait en moi.
-
-Nous louâmes, dans un vieux palais près du Grand Canal, trois chambres
-dont la plus grande, qui nous servait de salon et de cabinet de travail,
-donnait sur les lagunes, tandis que les autres où nous couchions et qui
-communiquaient ensemble, avaient jour sur un de ces étroits impasses
-assez malpropres si communs à Venise. Antonia, qui savait être à
-volonté une excellente ménagère, fit disposer confortablement notre
-logis un peu délabré; on posa des tapis, on mit aux portes et aux
-fenêtres d'épais rideaux, et on parvint à empêcher les larges
-cheminées de fumer. Tandis qu'on préparait notre nid où nous avions
-projeté de passer l'hiver nous parcourions Venise: le quai des
-Esclavons, la Piazzetta, Saint-Marc, le palais ducal, la prison des
-Plombs, tous les monuments mille fois décrits; nous faisions chaque
-matin, des excursions sur mer; un jour, nous allâmes à l'île des
-Arméniens; nous visitâmes le couvent et sa célèbre bibliothèque. Je
-fus frappé de l'aisance avec laquelle un jeune religieux, à peu près
-de ma taille, portait sa robe de bure à larges plis, nouée à la
-ceinture par une corde. Je le priai de m'en faire une semblable,
-et aussitôt qu'on me l'apporta, elle me servit de robe de chambre.
-Antonia prétendit que j'étais charmant dans ce costume de moine, et
-moi, à mon tour, je la trouvai bien plus belle, depuis qu'elle
-revêtait chaque matin une robe de velours noir à la _dogaressa_ que
-j'avais fait copier pour elle d'après le portrait d'une illustre
-Vénitienne. Quand nous sortions en ville, nous reprenions nos simples
-habits à la française, afin que rien d'étrange n'attirât sur nous
-l'attention. Seulement, chaque fois que je la conduisais à l'Opéra,
-j'exigeais qu'Antonia mît des fleurs ou des bijoux dans ses magnifiques
-cheveux. Sa beauté fut remarquée; on sut qui nous étions, et le
-consul français, pour qui j'avais des lettres et dont le père avait
-connu le mien, vint un jour nous faire visite et nous proposa ses
-services pour tout le temps que nous resterions à Venise.
-
-Antonia déclina noblement et poliment ses offres aimables. Nous avions
-à travailler, lui dit-elle. Nos premiers jours d'installation avaient
-pu être donnés aux plaisirs et à la visite des monuments, mais,
-désormais, notre curiosité étant satisfaite, nous ne sortirions plus
-que bien rarement.
-
---Vous avez tort de fuir le monde qui vous recherche, répliqua le
-consul; vous auriez trouvé dans la société vénitienne des
-distractions attrayantes et des études curieuses à faire.
-
-Antonia ne répondit rien, et se renferma aussitôt dans une froideur
-presque désobligeante qui me força à redoubler d'amabilité auprès
-de notre visiteur. Quand il sortit, je le remerciai de sa cordialité;
-j'ajoutai que j'irais bientôt le voir, et que je serais heureux de me
-trouver dans sa compagnie et dans celle de quelques nobles Vénitiens
-dont il venait de me parler.
-
-Sitôt que nous nous retrouvâmes seuls, Antonia éclata en reproches,
-m'accusant de légèreté et de projets de dissipations. À présent que
-notre logement était arrangé, l'heure était venue, me dit-elle, de
-nous mettre en retraite et de travailler. L'argent allait nous manquer,
-et nous devions nous faire un point d'honneur de ne jamais avoir recours
-à la bourse d'un ami.
-
-Tout ce qu'elle me disait était parfaitement raisonnable, mais je
-trouvais la forme de son langage un peu didactique. Comme je l'en
-plaisantais, elle me quitta avec humeur, alla s'enfermer dans sa
-chambre, et ne reparut plus qu'à l'heure du souper.
-
-Je l'appelai en vain plusieurs fois, la priant de revenir près de moi;
-elle me répondit qu'elle travaillait et me pria de la laisser en paix.
-
-J'essayai vainement de faire comme elle et d'écrire quelques pages d'un
-de ces livres flottant en germe dans ma pensée. Je n'ai jamais pu
-travailler qu'à mes heures et non par commandement et d'après une
-règle prescrite par moi-même ou par autrui. Je ne trouvai pas une
-seule phrase, et, irrité de mon impuissance, du parti pris d'Antonia,
-je sortis pour aller flâner sur la place Saint-Marc. Je m'assis devant
-un café, fumant, prenant des sorbets et buvant du curaçao. Je goûtai
-là deux heures délectables à regarder les mouvants tableaux des
-passants et des groupes. C'était un spectacle nouveau et varié qui
-réjouissait mes yeux accoutumés à l'uniformité et à la monotonie de
-la population parisienne, dont le costume n'a rien de pittoresque et
-dont le type est dépourvu, avouons-le, de cette beauté et de cette
-force des races du Midi; sur la place Saint-Marc, toutes ces races
-privilégiées du soleil semblaient avoir leurs représentants. À
-côté des beaux Italiens indigènes, c'étaient des Levantins aux longs
-yeux veloutés et aux pantalons larges; puis des Illyriens à l'allure
-barbare et libre; des Maltais à l'air narquois; des Portugais
-présomptueux, et se drapant dans leur dénoûement comme au temps où ils
-possédaient un monde; des Espagnols mélancoliques, mais dont les yeux
-pénétrants et fiers projetaient la vie sur leur morne visage. Tous ces
-hommes passaient et repassaient, les uns vêtus avec luxe, fumant des
-pipes à tuyaux d'ambre et se promenant sans rien faire, d'autres
-habillés d'oripeaux; des Turcs et des Arabes, étalaient en plein vent
-de petites boutiques où scintillaient des verroteries, où brûlaient
-des pastilles du sérail et où se groupaient des pyramides de dattes et
-de pistaches. Le plus grand nombre était des hommes du peuple en
-guenille, transportant des marchandises, faisant des commissions, ou se
-couchant au soleil. Parmi ces derniers circulaient quelques nègres
-courbés sous leurs lourds fardeaux. Les femmes qui traversaient la
-place offraient la même diversité de types et de costumes: ici, une
-noble Vénitienne en toilette française glissait sous les galeries
-escortée d'un laquais; de belles Grecques enveloppées d'un voile
-entraient dans un magasin de riches tissus. Quelques paysannes du Tyrol,
-dans leur costume pittoresque, regardaient ébahies la façade de
-Saint-Marc. Une baladine aux traits flétris, fière de son sarrau
-pailleté, étendait à terre un tapis troué et commençait en jouant
-des castagnettes une danse rapide; une autre pauvre fille, en robe
-couleur safran, coiffée d'une espèce de turban vert, l'accompagnait du
-tambour; celle-ci était jaune comme une orange et nous sollicitait de
-ses grands yeux veloutés aux longs cils noirs. C'était à coup sûr
-une épave jetée à Venise par quelque vaisseau marocain; elle
-stimulait du geste et de la voix un tout petit Africain à la mine de
-vaurien qui tendait son fez crasseux aux oisifs des cafés. Tout près
-une pauvre enfant, à peine nubile, faisait danser des singes; une
-autre, souriante comme un chérubin, chantait une barcarolle en
-s'accompagnant avec grâce sur la viole d'amour.
-
-Je suivais avec intérêt chaque détail de ce fantasque ensemble de la
-place Saint-Marc. Je serais volontiers resté là une partie de la nuit;
-car c'est surtout vers le soir, que ce point de Venise se peuple,
-s'anime et devient le théâtre des plaisirs de la ville entière.
-J'entendis sonner huit heures et je me souvins qu'Antonia m'attendait
-pour souper. Je regagnai le logis un peu confus comme un écolier qui
-craint d'être grondé.
-
-Je trouvai Antonia radieuse, elle se disposait à se mettre à table, et
-me demanda ironiquement si j'avais travaillé? Je lui avouai ma
-flânerie.
-
-Mon esprit s'était peuplé d'images, j'avais senti et observé; tout
-cela se retrouverait un jour dans mes vers et ma prose, mais en somme je
-n'avais pas écrit trois lignes, tandis qu'Antonia avait rempli vingt
-pages de son écriture, ferme et serrée. Elle mangea de grand appétit,
-et je la regardai sans parler.
-
-Quand je voulus l'embrasser au dessert, elle me dit qu'elle allait fumer
-une heure à la fenêtre, puis qu'elle se remettrait au travail.
-
---Il vaudrait beaucoup mieux, répliquai-je, aller nous promener en
-gondole ou respirer l'air sur la Piazzetta.
-
---Va, si tu veux, me dit-elle, mais pour moi, je me suis promise sur
-l'honneur de ne prendre aucune distraction avant d'avoir envoyé un
-manuscrit à mon libraire.
-
-Ce langage de femme à homme m'humiliait un peu, il me semblait qu'elle
-usurpait ma place.
-
-Je m'accoudai près d'elle à la fenêtre d'où l'on embrassait une
-partie du Grand Canal et la rive des Esclavons, et tout en fumant les
-cigarettes qu'elle me tendait sans rien dire je passais mes doigts dans
-ses cheveux fins; elle restait impassible regardant défiler les noires
-gondoles.
-
---Il serait pourtant bien bon, lui dis-je, d'être couché dans une de
-ces gondoles et de gagner la grande lagune. Nous reviendrons vite si tu
-veux, mais, je t'en supplie, sortons quelques instants.
-
---Ne me trouble pas, répondit-elle, la fumée du tabac et le mouvement
-de ces barques qui passent reposent ma pensée et tantôt, comme un bon
-cheval qui a mangé l'avoine, elle galopera sur le papier.
-
-Ceci dit, ses grands yeux, se perdirent dans l'espace et elle parut
-oublier que j'étais là.
-
-N'en pouvant tirer ni une parole ni un regard, je pris mon chapeau et je
-sortis. Je me dirigeai machinalement au théâtre de la Fénice,
-j'entrai et me tins debout près d'une colonne; le consul qui nous avait
-fait visite le matin, m'ayant aperçu, vint me chercher et m'emmena dans
-sa loge; j'y trouvai deux jeunes Vénitiens, l'un fort riche, l'autre
-très-beau, qui avaient pour maîtresses, le premier la danseuse en
-vogue, le second la _prima donna_ applaudie. Ils me proposèrent de
-m'introduire dans les coulisses, et de faire visite à ces dames; je les
-suivis, le consul nous accompagna, disant qu'il veillerait sur moi, dont
-il répondait auprès d'Antonia.
-
-Je le priai tout bas de se taire et de ne pas jeter ainsi le nom de
-celle que j'aimais: rien qu'en l'entendant, ce nom si cher, j'avais
-senti comme un remords et je fus prêt à quitter ces messieurs. Une
-fausse honte m'en empêcha, puis un peu de curiosité m'attirait. Nous
-trouvâmes le premier sujet du ballet et le premier sujet du chant, dans
-un élégant petit salon, qui servait de loge à la danseuse. Celle-ci
-se tenait ployée sur un divan de velours noir, dans une pose coquette
-et câline qu'elle avait dû étudier longtemps devant son miroir. Elle
-avait la jambe droite levée jusqu'à la hauteur de sa hanche gauche,
-sur laquelle son pied mignon reposait; elle était à peine voilée
-d'une tunique en gaze rose parsemée d'étoiles d'argent, et qui
-laissait à découvert ses bras, ses épaules et son sein un peu maigre;
-le cou me parut d'un modelé parfait, et la tête, très-petite, était
-jolie et provoquante. Elle portait au milieu du front un croissant
-formé par d'énormes diamants qui projetait une irradiation sur ses
-noirs cheveux; elle tendit la main au riche Vénitien, qui me présenta
-à elle, et je devins aussitôt l'objet de toutes ses agaceries. La
-_prima donna_ était plus grave: elle était vêtue d'une sorte de
-péplum blanc bordé de pourpre et fixé à ses épaules larges et
-puissantes par des agrafes de rubis. Sous ces plis de draperie grecque
-se dessinait la poitrine bombée dont on devinait la beauté. Le cou
-superbe montait droit comme un fût de colonne; le visage avait la
-régularité et l'expression pensive de celui de la Polymnie. Elle me
-tendit cordialement la main et me dit qu'elle aimait les poëtes. La
-danseuse, voulant renchérir sur son amabilité, m'engagea aussitôt à
-souper chez son amant à l'issue du spectacle. Elle m'appela _caro
-amico_, et s'écria en riant qu'un refus équivaudrait pour elle à un
-affront.
-
-Je résistai sous prétexte d'une migraine et je quittai en peu
-brusquement cette attrayante compagnie. La danseuse me cria: _A
-revederla._ Le consul me fit promettre de l'accompagner bientôt chez la
-cantatrice, qui voulait mettre en musique une de mes chansons.
-
-Je sortis du théâtre tout ahuri et me demandant pourquoi j'étais
-seul, pourquoi Antonia n'était pas là à me sourire, à m'aimer et à
-m'ôter toute envie et toute possibilité même de regarder une autre
-femme? car où elle était je ne voyais qu'elle. Je me jetai triste dans
-une gondole et me fis conduire au large pendant deux heures. Quand je
-rentrai il était plus de minuit, Antonia veillait encore, le rayon de
-sa lampe passait à travers la fente de la porte qui séparait sa
-chambre de la mienne, et qu'elle avait fermée à clef. Je fis du bruit
-en heurtant plusieurs meubles, pensant qu'elle me parlerait. Elle ne dit
-mot. Exaspéré, je me décidai à l'appeler.
-
---Que me veux-tu? répondit-elle d'une voix douce.
-
---Pourquoi cette porte fermée? ouvre-moi!
-
---Non, non, fit-elle en riant, tu me dérangerais et je veux travailler
-encore trois heures.
-
-Voyant l'inutilité de ma prière, je me mis au lit espérant dormir,
-mais je fus pris d'une agitation fébrile qui chassait le sommeil et ne
-me laissait que des rêves. Le petit filet de lumière qui perçait à
-travers la porte venait vers moi direct et aigu; tantôt il me semblait
-que c'était un sourire ironique qui me narguait, et tantôt une lame
-fine qui tailladait çà et là ma chair. Ce rayon malfaisant piquait
-mes yeux qu'il empêchait de se fermer et brûlait mon front comme un
-bandeau de feu.
-
-Enfin, vers trois heures, la lampe d'Antonia s'éteignit et le rayon
-fascinateur disparut.
-
-J'entendis Antonia se coucher.
-
---Ouvre donc cette porte, lui dis-je.
-
---Dors! répondit-elle; moi je vais dormir pour reprendre ma tâche
-demain.
-
-Je ne lui parlai plus; je mordis de rage mes couvertures, et sentant que
-je ne pourrais vaincre l'insomnie, je me décidai à me lever pour
-essayer d'écrire, j'y réussis. Mon cerveau surexcité était en cet
-instant propre à la création, qui pour moi fut toujours une douleur,
-une sorte d'explosion d'amertume et d'amour. J'entendais le souffle
-régulier d'Antonia qui s'était vite endormie, je l'entendis ainsi
-jusqu'au grand jour, pendant que ma pensée enflammée se précipitait
-comme un ouragan sur le papier. Je finis par tomber de lassitude dans un
-lourd sommeil, la tête renversée sur mon fauteuil. Antonia m'y surprit
-en entrant dans ma chambre pour m'avertir que le déjeuner était servi;
-elle comprit que j'avais travaillé; elle en fut sans doute touchée,
-car je me trouvai enlacé dans ses bras, et elle me dit:
-
---Tu as donc passé la nuit à écrire? Oh! c'est plus que je ne puis
-faire moi-même!
-
-Elle me força à me coucher et fit servir le déjeuner auprès de mon
-lit. Le repas fut assez gai. La voyant de bonne humeur, je lui demandai
-instamment de renoncer à ses idées de retraite absolue et de
-m'accompagner le jour même dans quelque promenade.
-
-Elle me répondit qu'elle ne revenait jamais sur une résolution prise;
-que la distraire de son travail ce serait l'exposer à l'impossibilité
-de le finir, et que je savais bien l'impérieuse nécessité qui
-l'obligeait d'aller vite.
-
---Imite-moi, me dit-elle, et après nous aurons nos jours de vacance.
-
---Tu le sais bien, repartis-je, je ne puis travailler que par
-intervalles; que deviendrai-je dans cette solitude où tu me laisses
-souffrir?
-
---Es-tu malade? me dit-elle, en ce cas je ne te quitte pas, je vais me
-mettre à coudre à ton chevet.
-
---Je n'ai que faire d'une sœur de charité, répliquai-je irrité.
-
---Bien; puisque ce n'est qu'une inquiétude oisive je te dis adieu
-jusqu'au souper.
-
-Et sans voir mes bras qui se tendaient vers elle, elle s'enferma de
-nouveau sous clef.
-
-Le déjeuner m'avait ranimé, une heure de sieste acheva de me remettre;
-je me levai, et tout en faisant ma toilette avec soin, je fredonnais
-quelques vers de la barcarolle que je devais porter à la _prima donna_.
-J'ouvris ma fenêtre; le ciel était éclatant et le temps d'une douceur
-tiède. Nous étions à la fin de novembre, je pensai qu'à la même
-heure une atmosphère grise et froide enveloppait Paris, et qu'une brume
-plus noire encore pesait sur Londres. Je me dis que la jeunesse de
-là-bas avait bien raison d'avoir le spleen, mais que sous le ciel bleu
-de Venise, c'était une duperie. Secouant les vaines mélancolies, ainsi
-qu'on jette un vêtement qui accable, je sortis en faisant siffler ma
-canne. Comme je traversais le couloir, je vis la porte de la chambre
-d'Antonia entr'ouverte; elle me cria sans lever la tête et sans quitter
-la plume:
-
---Divertis-toi bien.
-
-Je répondis:
-
---Tant que je pourrai!
-
-Les mots prononcés par elle provoquèrent ma réponse à laquelle je
-n'attachai aucun sens de défi. J'étais ravivé, gai de la gaieté de
-ce beau jour, content d'avoir travaillé; je réfléchissais que ce
-serait folie de nous tourmenter l'un l'autre, qu'Antonia était une
-noble femme, et que son effort courageux de travail révélait toute sa
-fierté; il m'était impossible de l'imiter en tous points, mais je
-travaillerais aussi à mes heures, en rentrant et après avoir fait
-pénétrer en moi l'air du dehors et l'inspiration de ma fantaisie.
-
-Avant de monter en gondole pour me rendre chez le consul, je voulus
-traverser la place Saint-Marc. J'y retrouvai devant le café où je
-m'étais assis la veille, la petite saltimbanque du Maroc qui jouait du
-tambour; comme le jour précédent, elle était vêtue de ses guenilles
-vertes et jaunes qui faisaient pitié à voir. Se souvenant sans doute
-que je lui avais donné quelques monnaies, aussitôt qu'elle m'aperçut
-elle arrêta sur moi ses yeux pensifs et tristes qui avaient
-l'expression de ceux d'Antonia dans ses moments de tendresse. Ces yeux
-dont j'aimais le regard me suivirent avec tant de fixité qu'ils
-finirent par exercer sur moi une espèce de fascination. Quoique la
-pauvre fille fût assez laide, son teint cuivré, ses dents blanches et
-son admirable regard profond et doux en faisaient un être qui n'avait
-rien de vulgaire.
-
-Je la considérais en me préoccupant de sa destinée, et ce mystérieux
-attrait aurait pu me retenir jusqu'à la nuit, si une de mes
-connaissances de la veille n'avait traversé la place. C'était le beau
-Vénitien amant de la _prima donna_.
-
-Il me demanda si je voulais monter dans sa gondole et le suivre chez sa
-maîtresse? Je lui répondis que mon dessein était justement d'y aller,
-mais qu'avant je comptais faire visite au consul français.
-
---Eh bien, répliqua-t-il, passons ensemble chez Sa Seigneurie, puis
-nous nous rendrons chez la _diva_.
-
-Je le suivis, et quand nous fûmes à demi-couchés sur les coussins de
-la gondole, je le complimentai sur la beauté de sa maîtresse.
-
---Stella est aussi bonne que belle, me répondit-il simplement, je l'ai
-aimée en l'entendant chanter et elle en me regardant. Elle m'a dit plus
-tard, dans son langage imagé, que cela devait être, puisque nous
-portions notre âme sur notre visage. Elle m'a préféré, quoique je
-sois presque sans fortune, à des princes qui lui offraient des
-millions. «Tout ce qui est enviable ne s'achète pas, me dit-elle
-souvent; l'amour, le génie, la beauté sont des dons divins que les
-plus riches ne peuvent acquérir.»
-
---On lit ces fières pensées sur le fier visage de Stella, répondis-je
-au Vénitien.
-
---Rien de ce qui tient à l'art ne lui est étranger, reprit-il, elle
-compose de la musique, fait des vers italiens et dessine de mémoire les
-lieux et les êtres qui l'ont frappée.
-
---Vous l'aimez bien?
-
---Si entièrement que je l'épouserai le jour où un vieil oncle me fera
-son héritier; en attendant je suis forcé de la laisser au théâtre.
-
---Il me semble, repris-je, que la première danseuse diffère
-complètement de votre belle amie?
-
---La danseuse Zéphira, répliqua-t-il, n'a ni cervelle ni cœur; mais
-elle est fort méchante et gouverne l'_impresario_, tout en menant par
-le bout du nez ce pauvre comte Luigi. Ma chère Stella la ménage pour
-s'éviter des tracasseries au théâtre.
-
-En devisant de la sorte, nous arrivâmes au consulat français. Le
-consul était sorti; la gondole se remit en marche à travers le dédale
-des canaux et nous déposa bientôt devant le palais qu'habitait la
-_prima donna_.
-
-Nous trouvâmes Stella au piano, repassant un rôle qu'elle devait jouer
-pour la première fois le lendemain; en apercevant son amant, même
-avant de me saluer, elle lui sauta au cou avec ce laisser-aller de cœur
-des Italiennes qui m'a toujours ému; puisse tournant vers moi, elle me
-tendit la main, en me disant:
-
---Oh! c'est très-bien, signor d'être venu me voir! Et mes couplets?
-ajouta-t-elle aussitôt, j'y compte, je me sens en verve de bonne
-musique.
-
---Ces couplets sont là, lui dis-je, en touchant mon front; et,
-demandant une plume et du papier, j'écrivis aussitôt une de mes
-chansons espagnoles.
-
-La _prima donna_ parlait fort bien français, et tout en parcourant mes
-vers, elle les fredonnait sur un motif encore indécis.
-
---J'y suis! dit-elle tout à coup. _Amico caro_, emmène le seigneur
-français dans la galerie fumer un cigare; buvez du café, et revenez
-dans une heure; le chant sera fait.
-
-Nous lui obéîmes, et, comme nous nous éloignions, j'entendis sa voix
-puissante qui faisait éclater mes vers dans une mélodie qu'elle
-improvisait.
-
---Écoutons-la sans qu'elle nous voie, dis-je à son amant.
-
-L'air qu'elle avait trouvé, et qu'elle modifiait sans cesse en le
-répétant, était vraiment inspiré: il agrandissait mes vers et
-prêtait aux mots un sens plus idéal. Chaque fois que j'entends de la
-belle musique, il me semble que la poésie est à côté froide et
-incolore comme la raison l'est à la passion.
-
-À mesure que Stella chantait, son amant me disait tout bas:
-
---N'est-ce pas, qu'elle a de l'âme?
-
-Je pensais à Antonia, et j'aurais voulu qu'elle partageât le plaisir
-que nous donnait cette belle voix.
-
-Nous fûmes bientôt rejoints par la cantatrice. Elle avait trouvé son
-air, me dit-elle, et était toute disposée à me le faire entendre;
-mais, ajouta-t-elle, avec une grâce affectueuse:
-
---Si vous étiez bien aimable, signor, vous resteriez à souper avec
-nous; ce soir, je serai plus en voix, et notre chant vous paraîtra
-meilleur.
-
-Son amant insista pour me retenir.
-
---C'est impossible, lui répondis-je, je suis attendu.
-
---Oh! je comprends, _una amica_, reprit l'aimable femme. Eh bien, allons
-la chercher: j'aime ceux qui aiment.
-
-Son idée me parut heureuse; je pensai qu'Antonia serait émue à la vue
-de ce beau et jeune couple qui s'adorait, et qu'elle consentirait à
-venir passer la soirée avec nous. Nous montâmes en gondole. Arrivés
-devant la maison que nous habitions, je n'osai introduire mes nouveaux
-amis auprès d'Antonia avant de l'avoir prévenue. Je les priai de
-m'attendre.
-
-Je trouvai Antonia à table.
-
---Je croyais que tu ne viendrais pas souper, me dit-elle.
-
---Je viens t'enlever, répliquai-je en riant et en l'embrassant pour
-rompre la glace; et je lui racontai rapidement de quoi il s'agissait.
-
-Elle me répondit, avec un étonnement superbe, que je divaguais;
-qu'elle n'irait pas de la sorte courir les aventures. Amusez-vous,
-ajouta-t-elle; moi j'accomplis un devoir et je reste.
-
-Elle me parut en ce moment sentencieuse et dure comme un pédagogue qui
-gourmande un enfant caressant.
-
---Reste donc, repartis-je, et je tournai les talons.
-
-Je dus mentir à la _prima dona_, et lui dire que j'avais trouvé mon
-amie souffrante. Alors elle s'offrit pour la soigner et m'engagea à ne
-pas la quitter.
-
-Je répliquai qu'Antonia reposait, et que quelques heures de solitude
-lui seraient bonnes.
-
---En ce cas, vous soupez avec nous? me dit Stella.
-
---Oui, j'aurai cet honneur, répondis-je, et je me rassis dans la
-gondole, qui reprit sa course. À l'angle d'un canal, elle se croisa
-avec celle de la danseuse Zéphira, qui, nous ayant aperçus, fit un
-bond vers nous, et s'écria:
-
---J'en étais sûre: voilà le _signor Francese_ qui fait la cour à
-Stella!
-
---Venez à mon secours, Zéphira, répliqua gaiement l'amant de la
-cantatrice, sans cela je suis perdu; et, la voyant prête à sauter dans
-notre gondole, il lui tendit galamment la main.
-
---Et où allez-vous comme cela? reprit la danseuse.
-
---Souper chez moi, répliqua Stella.
-
---J'en suis, dit Zéphira; Luigi m'ennuie, il est laid et jaloux; cela
-m'amusera de le laisser se morfondre à m'attendre. Je ne danse pas ce
-soir, _signor Francese_, et après le souper je pourrai vous promener au
-clair de lune; car il serait inhumain à vous et à moi de troubler le
-tête-à-tête de Stella et de son adoré.
-
-La compagnie de la danseuse me gâtait un peu celle de mes nouveaux
-amis. Involontairement, j'étais triste de l'obstination d'Antonia. Dans
-cette disposition d'esprit, la coquetterie de cette fille évaporée
-m'irrita les nerfs comme un vin aigre. Je m'étendis au fond de la
-gondole, et, sous prétexte que j'avais certainement la migraine et
-qu'il fallait me soulager, Zéphira vint s'asseoir auprès de moi; elle
-agita vivement sur mon front et mes cheveux son éventail à paillettes.
-Sa beauté était piquante et ne manquait pas de grâce. Comment me
-fâcher et lui dire qu'elle me déplaisait? J'eus la pensée de m'en
-aller. Stella, me devinant, me dit en anglais, langue absolument
-inintelligible pour la danseuse:
-
---Je vous en prie, ménagez-la à cause de moi; car elle serait capable
-de me faire siffler demain soir.
-
---Que vous dit-elle là? fit la danseuse d'un air rogue.
-
---Que je suis amoureux de vous et que le comte Luigi me tuera.
-
-Elle me sourit alors gracieusement, et continua à m'éventer tout en
-allongeant ses doigts dans mes cheveux. Je lui débitai quelques
-galanteries, et, une fois lancé dans cette fiction, je dus jouer mon
-rôle d'adorateur.
-
-Le souper fut fort gai; Zéphira vida un grand flacon de vin d'Espagne
-et me força à lui tenir tête.
-
-Quand nous passâmes au salon et que Stella se mit au piano pour me
-faire entendre notre barcarolle, Zéphira, un peu chancelante,
-s'affaissa sur une ottomane et s'y endormit presque aussitôt.
-
-Nos bravos et nos battements de mains, à chaque couplet de la _prima
-donna_, ne troublèrent pas son lourd sommeil; si bien que je pus
-m'esquiver seul, malgré le serment qu'elle m'avait arraché, en
-choquant nos verres, de la reconduire chez elle à minuit.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-L'air frais de la nuit dissipa instantanément les vapeurs brûlantes
-que le souper, le vin, les provocations de la danseuse et le chant
-passionné de Stella avaient fait courir dans mon cerveau; je me sentis
-tout à coup morne, désolé, et comme frappé d'abandon dans cette
-grande ville étrangère.
-
-À la lueur vacillante des lanternes de ses gondoles, Venise noire et
-silencieuse flottait devant moi. On eût dit un immense cercueil
-éclairé par des cierges. Il me semblait que c'était mon cœur qu'on
-ensevelissait, et que jamais il ne renaîtrait plus à la vie et à
-l'amour. Je me pris à pleurer sur moi-même, comme on pleure sur un
-être qu'on aime et qui vient de mourir; pourquoi ce deuil
-avant-coureur? pourquoi ce présage?
-
-J'eus honte de ma faiblesse, et faisant un effort énergique pour
-ressaisir le bonheur que je sentais m'échapper, je résolus de briser
-à l'heure même la glace du cœur d'Antonia, et de me jeter avec
-passion dans ses bras.
-
---Après tout, me dis-je, je porte en moi ma destinée; sachons aimer
-vaillamment! Je la convaincrai et l'enchaînerai à moi. Pourquoi cette
-terreur d'un malheur que je puis conjurer à force d'amour? Me quitter!
-m'oublier! le pourrait-elle? En qui donc retrouverait-elle jamais ce
-qu'elle perdrait en me perdant? Cet orgueil de l'amour prouve son excès
-même, et il renferme en soi la vérité; car bien peu d'êtres ici-bas
-brûlent de cette flamme qui consume la vie. Elle est aussi rare que
-celle du génie.
-
-Je rentrai sans bruit et me glissai sans lumière jusqu'à la porte de
-la chambre d'Antonia, qui donnait sur le couloir, et près de laquelle
-reposait la tête de son lit. Cette porte était fermée; j'y collai mon
-oreille; j'entendis qu'elle dormait, et je n'osai l'éveiller. Je me
-rendis à la cuisine où la femme qui nous servait m'attendait en
-ronflant, la tête renversée sur une table; elle se souleva à ma voix.
-
---Madame est-elle malade? lui demandai-je.
-
---Non, monsieur, mais elle est bien fatiguée; madame a écrit tout le
-jour. À minuit, elle s'est mise au lit n'en pouvant plus; il serait
-charitable à monsieur de la laisser dormir.
-
-Je ne répondis rien à cette femme, mais par le même sentiment qui
-fait qu'une mère craint de troubler le sommeil de son enfant, j'entrai
-sans bruit dans ma chambre, je me déshabillai, revêtis ma robe de
-moine, et me mis au travail. Tandis que j'écrivais, des larmes
-montaient de mon cœur à mes yeux, et roulaient par intervalle sur le
-papier; je pourrais vous montrer encore les pages où elles ont coulé.
-Je ne quittai la plume qu'au jour; je dormis d'un sommeil agité et
-fiévreux; vers midi, je fus éveillé par la voix d'Antonia qui se
-penchait près de mon lit: je me dressai vivement, je l'étreignis avec
-passion comme pour l'enlever à son indifférence et la ressaisir à
-jamais.
-
---Assez de souffrance! assez d'oubli! lui dis-je. Oh! froide et folle
-que tu es! tu ne songes donc pas que le seul bonheur c'est l'amour!--Je
-la couvris de baisers et la serrai si fort, qu'elle poussa de petits
-cris en prétendant que je lui faisais mal; puis elle se mit à rire
-sèchement sans repousser mes caresses, mais sans me les rendre. Elle me
-regardait avec ses grands yeux scrutateurs qui n'avaient rien de tendre.
-
---Qu'as-tu donc à te moquer de moi et à me considérer de la sorte,
-lui dis-je en me dégageant.
-
---J'ai que tu n'es qu'un enfant, et que tu ne comprendras jamais l'amour
-sérieux.
-
---De grâce, repartis-je irrité, pas de dissertation sur la façon
-d'aimer; tout ce que je sais, c'est que je t'aime. Que faut-il faire
-pour te le prouver?
-
---À quoi bon te le dire, tu ne le feras pas!
-
---Dis toujours.
-
---Il faut, reprit-elle, ne pas courir les cafés et les théâtres; il
-faut accepter une règle et une discipline,--rester ici quand je
-travaille,--travailler toi-même, et attendre, pour nous permettre
-l'amour et ses distractions, d'avoir accompli notre double tâche.
-
---Ce que tu dis là serait possible, répliquai-je, si le ciel nous
-avait créés toi et moi tout à fait semblables; mais nous différons
-de nature et d'aspirations; ce qui t'enflamme m'éteint, ce qui te fait
-planer me jette à terre. Le cheval qui galope a-t-il le droit d'en
-vouloir à l'oiseau qui vole, parce qu'il se meut par un mode
-différent? Pourquoi veux-tu me contraindre et m'humilier? Pourvu que
-j'agisse, c'est-à-dire que je produise à mes heures et selon mes
-facultés, que t'importe? Laissons-nous notre liberté; d'ailleurs si tu
-pouvais me mettre à ton pas, je ne serais qu'un écolier ou un esclave,
-et alors tu me dédaignerais et ne m'aimerais plus!
-
---J'aimerais un honnête homme qui ne croirait pas amoindrir son génie
-en faisant vite une œuvre utile qui contribuerait à remplir notre
-bourse.
-
---Sois tranquille, j'arriverai à ce résultat; mais je te l'ai déjà
-dit, je ne puis chaque jour, à heure fixe, faire un égal morceau de
-prose et de vers comme un tisserand fait sa toile.
-
---Non, répliqua-t-elle en ricanant, il faut au poëte gentilhomme, pour
-l'inspirer, les prodigalités et les distractions futiles.
-
-Sur ces mots, elle me quitta comme un prédicateur sort de chaire après
-une sentence.
-
-J'avoue que je l'aurais envoyée à tous les diables; elle commençait
-à me faire sentir le joug du logis. Le mauvais côté des associations
-intimes et coutumières de l'amour, c'est d'engendrer bientôt tous les
-soucis et toutes les chaînes du mariage. Il faut voir sa maîtresse
-chez elle, à ses heures, et n'apparaître soi-même à ses yeux aimés
-qu'en fête et en santé et lorsque son cœur et ses lèvres nous
-désirent. Ne voulant pas m'exposer à un nouveau sermon d'Antonia qui
-aurait amené une querelle plus vive, je la laissai déjeuner seule et
-j'allai me faire servir dans un restaurant de la place Saint-Marc, une
-friture et du chocolat. Je n'avais plus dans ma poche que deux louis;
-j'en changeai un pour payer mon déjeuner et acheter des cigares. Tandis
-que je fumais sous les arcades, j'aperçus la petite Africaine des jours
-précédents; elle n'accompagnait pas sur le tambour la danseuse à jupe
-pailletée; l'instrument silencieux était placé à côté d'elle,
-pendant qu'assise au soleil, à peine vêtue d'une pauvre robe
-d'indienne brune, elle raccommodait sa tunique jaune à clinquants d'or.
-C'était pitié de voir la loque qui la couvrait tristement, et
-l'oripeau qu'elle reprisait avec soin et qui devait faire sa parure. Je
-m'arrêtai à la regarder, et quoique je fusse posé obliquement et
-presque derrière elle sous un arceau, quelque chose parut l'avertir que
-j'étais là. Elle tourna la tête, arrêta ses yeux sur moi, et ne les
-en détacha plus. J'allais m'éloigner pour échapper à cette étrange
-créature, quand tout à coup il me sembla que son regard renfermait une
-prière: j'envoyai la main à ma poche, j'en tirai mon unique louis en
-lui disant en italien:
-
---Pour t'acheter une robe.
-
---_Si, signor, e grazie_, répliqua-t-elle, et elle joignit ses deux
-petites mains brunes les élevant vers moi en signe de bénédiction.
-
-Je m'éloignai rapidement pour fuir sa reconnaissance, et j'entrai au
-palais ducal: j'y allais presque tous les jours admirer les tableaux et
-les plafonds des grands peintres de l'école vénitienne. À force de
-les considérer, j'en arrivai à rendre la vie aux personnages
-allégoriques, à ceux de l'histoire, et aux belles figures de femmes
-qui ont vécu, aimé, et semblent vivre et aimer encore, car l'art les a
-préservées de la mort. Les dieux de la fable, les héros et surtout
-ces femmes souriantes d'immortalité, ouvraient à mon imagination les
-champs sans limites de la fantaisie. Tantôt c'était une posture
-guerrière qui ranimait tout à coup devant moi la mêlée homérique
-d'une bataille antique; tantôt un détail de costume, un pli de
-vêtement, qui faisaient errer ma pensée des robes de brocard des
-patriciennes aux péplums des jeunes Grecques qui suivaient les
-Panathénées.
-
-Ce jour-là je m'oubliai longtemps dans cette compagnie de tous les
-âges et de toutes les civilisations. Vers la nuit, je me souvins que
-j'avais promis de me rendre au théâtre, pour entendre Stella dans son
-nouveau rôle. Je songeai aussi que je devais souper sans rentrer au
-logis. Quant à Antonia je ne voulais pas y penser, mais je sentais son
-souvenir au fond de mon cœur, comme un poids naturel et douloureux. Je
-soupai rapidement dans le même restaurant où j'avais déjeuné le
-matin, et comme en sortant je retraversais la place Saint-Marc
-éclairée par des réverbères, je vis dans un point lumineux la fille
-au tambour, vêtue d'une tunique rouge à paillettes d'argent; dans ses
-noirs cheveux nattés riaient et sautillaient des grelots de corail.
-Elle était presque belle dans ce costume qui la rendait fière et
-hardie; au lieu d'accompagner la baladine de la veille c'était elle qui
-dansait avec agilité et élégance; elle avait saisi les castagnettes
-qui claquaient en cadence dans ses doigts. Tout à coup elle me vit, et
-laissant là sa danse et les spectateurs en suspens, elle s'approcha
-vers moi en secouant sa belle robe et en criant qu'elle me la devait.
-
-Je lui répondis qu'elle dansait à ravir. Une pensée me vint
-subitement:
-
---Voudriez-vous être engagée au théâtre? lui dis-je.
-
---_Jesu Maria!_ fit-elle, comme en extase à cette idée.
-
---Cela vous ferait donc bien plaisir?
-
---Oh! oui, serais-je la dernière des figurantes, répliqua-t-elle,
-j'aurais du moins mon pain assuré et de quoi me faire respecter.
-
-La fin de sa phrase me fit rire.
-
---Vous croyez donc, lui dis-je, qu'on respecte beaucoup ces dames?
-
---C'est chez moi qu'on me respecterait, reprit-elle; le maître me
-traite mal et ne m'épouse pas plus que mes camarades, quoiqu'il me
-l'ait promis. Mais si je gagnais seulement deux ou trois sequins par
-mois au théâtre, il m'épouserait et je mettrais bien vite hors de
-chez lui toutes les autres. Elle me conta alors comment, ainsi que cinq
-ou six petites danseuses ou saltimbanques de la _Piazzetta_ et de la
-place Saint-Marc, elle composait une sorte de harem à un robuste
-marchand algérien qui vendait des pastilles du sérail:
-
---Mais je suis sa première femme, me dit-elle avec orgueil, il m'a
-amenée de là-bas, tandis que les autres il les a ramassées sur le
-pavé de Venise.
-
---Et lui êtes-vous fidèle? repris-je en riant.
-
---Oui, quand la misère et la rage ne sont pas les plus fortes, _ma_,
-signor, le théâtre! le théâtre! et je deviendrai une brave femme
-tranquille qui aimera bien ses enfants.
-
-J'ai toujours remarqué que la femme la plus tombée aspirait à sa
-réhabilitation.
-
-Je la quittai en lui promettant de m'occuper d'elle. J'achetai avec mon
-dernier écu un gros bouquet et je me rendis à l'opéra. J'avais ma
-place dans la loge du consul; j'y étais à peine que, l'amant de la
-_prima donna_ entra et vint à moi tout ému.
-
---Ah! monsieur, me dit-il, la fureur de Zéphira ne connaît plus de
-bornes; elle prétend que Stella a mêlé un philtre au vin qu'elle lui
-a fait boire hier en soupant, que ce philtre l'a rendue sotte et brute
-et vous a éloigné d'elle; elle se vengera, dit-elle, et je redoute
-qu'à l'heure qu'il est, elle ne monte une cabale contre ma chère
-Stella. Je vous en prie, avant que la toile ne se lève, allez dans la
-loge de Zéphira essayer de l'apaiser. Offrez-lui même ce bouquet
-destiné, je le devine, à mon amie. Vous lui éviterez des coups de
-sifflets que toutes les fleurs de Venise ne pourraient étouffer.
-
-J'obéis au jeune Vénitien et décidé à jouer un rôle, j'entrai
-gaiement dans la loge de Zéphira. Elle devint pourpre en m'apercevant,
-et pour éloigner le seigneur Luigi, son amant, elle lui ordonna d'aller
-lui quérir des oranges confites. Aussitôt que nous fûmes seuls, elle
-me demanda impétueusement pourquoi je l'avais abandonnée la veille.
-
---Vous dormiez si bien et avec tant de grâce, signorina, que vous
-m'avez semblé en ce moment une divinité de l'Olympe, je me suis senti
-indigne de vous, moi simple mortel, et je me suis retiré
-respectueusement en tremblant pour attendre vos ordres.
-
-Je savais que le langage élogieux et un peu amphigourique plaisait
-toujours aux courtisanes.
-
-Zéphira minauda.
-
---Mais, me dit-elle ensuite avec une sorte de finesse, vous voilà
-pourtant sans que je vous aie appelé.
-
---Voulez-vous que je sorte, répondis-je d'un air soumis.
-
---Non, car je vous attendais. Et elle ajouta plus bas: Je vous
-désirais. Ce beau bouquet que vous avez là, ajouta-t-elle, est sans
-doute pour Stella?
-
---Vous voyez bien que non, puisque je l'apporte ici.
-
-Elle s'en saisit et le baisa follement en s'écriant:
-
---Oh! les beaux myrtes!
-
-Je n'avais pas remarqué que ce bouquet se composait de myrtes et
-d'œillets blancs. Le comte Luigi rentra, tandis que Zéphira me disait:
-
---Trouvez-vous pendant l'entr'acte dans les coulisses, à la loge de
-Stella.
-
---J'espère que vous allez l'applaudir et la traiter en bonne camarade,
-répliquai-je tout haut.
-
---Oh! soyez tranquille, je lui réserve une pluie de bouquets, mais je
-garde celui-ci, ajouta-t-elle à voix basse.
-
-Je la quittai sous prétexte que le consul m'attendait.
-
---À tantôt, me dit-elle comme je sortais.
-
---Oui, après le triomphe de Stella, répondis-je.
-
-Dès le premier acte, le succès de la _prima donna_ fut immense, on lui
-fît des ovations à l'italienne, sonnets et couronnes pleuvaient sur sa
-tête. Zéphira tint parole, elle acclama Stella, lui battit des mains
-et lui jeta des fleurs. À chaque entr'acte, elle alla la féliciter et
-l'embrasser dans sa loge. Elle m'y trouva, ce qui la rendit encore plus
-expansive et plus tendre pour sa camarade. Elle voulait le soir même,
-improviser une fête chez le comte Luigi pour célébrer la réussite de
-Stella.
-
-Et comme elle insistait auprès de son amie pour me décider à venir à
-cette fête:
-
---Toi seul tu peux entraîner le signor Francese, repartit la _prima
-donna_ en riant.
-
-Je répondis que je ne disconvenais pas de cet empire; mais qu'un vieux
-parent malade m'attendait, et qu'avant quelques jours je ne serais pas
-libre.
-
-À ces mots, Zéphira s'élança vers moi, et je crus qu'elle allait me
-griffer de ses jolis doigts. Elle s'écria qu'elle comprenait bien que
-tout ce que je disais était un prétexte et que je ne voulais ni
-l'aimer ni la voir.
-
-Je répliquai galamment que mon unique désir était de passer ma vie
-auprès d'elle, et que, pour nous lier, dès ce soir j'allais lui
-demander un service. Je lui parlai alors de la petite danseuse du Maroc
-et de son ambition théâtrale. Comme je l'assurai que l'Africaine
-n'était pas belle, elle me promit de la recommander le soir même à
-l'_impresario_ qui devait la reconduire dans sa gondole.
-
---Je n'y mets qu'une condition, ajouta-t-elle, c'est que vous viendrez
-dans trois jours à la fête que je donnerai.
-
---Non, dans huit jours, répliquai-je; car l'oncle que je soigne est
-fort malade. Dans huit jours il sera guéri, vous aurez fait débuter la
-pauvre danseuse et je serai tout à vous, belle Zéphira.
-
-Elle trépignait d'une jambe tout en balançant l'autre horizontalement.
-Je serrai le bout de son pied, chaussé de satin nacarat, puis, sans
-vouloir rien entendre, je m'aventurai dans le dédale des coulisses.
-
-Je trouvai sous le péristyle du théâtre le consul de France. Il
-m'attendait, me dit-il; il offrait le soir même un _media-noche_ à
-quelques Vénitiens et à quelques étrangers de distinction; leur
-compagnie me plairait et tous seraient heureux de me connaître. Il n'y
-aura pas de femmes, ajouta-t-il; ainsi vous pouvez venir sans déplaire
-à votre belle amie.
-
-Je suivis le consul. Aussi bien, pensai-je, à quoi bon rentrer au logis
-avant le jour, puisque je trouverai la porte d'Antonia close?
-
-Une vingtaine d'hommes étaient déjà réunis dans le salon du consul
-quand nous y arrivâmes. Quelques-uns étaient assis à des tables de
-jeux; d'autres, debout, causaient, en groupes, musique ou politique,
-plusieurs fumaient, accoudés aux balcons des fenêtres ouvertes. Le
-consul me présenta à ses amis. Nous échangeâmes quelques paroles
-cordiales, puis je me plaçai machinalement devant une table de jeu,
-cédant à l'instinct qui me poussait à m'étourdir. Comme je mêlais
-les cartes, je me souvins qu'il ne me restait pas un franc dans la
-poche: il n'était plus temps de me lever. J'appelai le consul et lui
-dis:
-
---Vous m'avez tantôt enlevé du théâtre sans me permettre de rentrer
-chez moi, et je m'aperçois que je n'ai pas ma bourse.
-
-Il me remit cinquante louis.
-
-Je ne suis joueur que par occasion, c'est-à-dire qu'il faut que le jeu
-vienne à moi et que je ne vais jamais au jeu; mais si je rencontre par
-hasard, comme ce soir-là, une table et des cartes, un partenaire riche
-et passionné, calme en apparence, gagnant sans ivresse, et sachant
-perdre sans sourciller, cela m'aiguillonne: alors je joue comme je
-travaille, avec la fièvre, nerveusement et dans une sorte de volupté
-âpre. Ce soir-là, l'absorption du jeu me parut délicieuse; elle me
-fît oublier jusqu'à Antonia: je jouais d'ailleurs avec une persistance
-de chance heureuse et de coups habiles qui semblaient tenir de la magie.
-Vers deux heures du matin, quand un domestique du consul vint avertir
-Leurs Seigneuries qu'elles étaient servies, j'avais gagné cent louis
-au noble Vénitien qui me faisait vis-à-vis. Je lui dis que je serais
-prêt à lui donner sa revanche en sortant de table. Il me répondit
-gaiement qu'après le vin de Chypre nous ne songerions plus qu'à
-dormir; mais que si je voulais bien lui faire l'honneur de visiter un
-soir sa galerie de tableaux, il m'offrirait de recommencer la partie.
-
-Nous étions à peu près trente hommes assis autour d'une table
-splendidement servie. Quoiqu'il n'y eût pas de femmes, on commença par
-parler d'elles. L'amour s'introduit partout où une fête se donne:
-quand il n'est pas en action, on se le raconte. Quelques jeunes gens
-firent le récit des dernières aventures galantes qu'ils avaient
-recueillies. Mais deux peintres et un poëte qui étaient là
-élevèrent bientôt la conversation jusqu'à l'art, cet amour idéal
-des grandes âmes. L'un d'eux s'écria: «L'art est d'ailleurs pour nous
-une question de patriotisme: que serait l'Italie moderne sans la
-poésie, la peinture et la musique? Notre gloire à nous c'est la
-Renaissance et les génies épars qui n'ont cessé d'en perpétuer
-l'écho jusqu'à nos jours. Si l'Italie vit encore et garde son nom dans
-le monde, elle ne le doit point à la nation, mais à quelques grands
-hommes qu'elle produit comme pour protester contre son néant.»
-
---L'art nous énerve en berçant notre orgueil d'une gloire apparente,
-s'écria amèrement un noble Vénitien, ami du comte Confalonieri. Notre
-histoire aussi et le rôle qu'a joué Rome dans l'antiquité nous
-montent au cerveau. C'est une ivresse décevante d'où sort l'inertie.
-Malheur aux peuples qui ne vivent que du souvenir de leur grandeur
-passée! ils perdent bientôt la vie active des nations et se
-décomposent dans l'oubli. «Il vaudrait mieux,--c'est Byron qui l'a dit
-en pleurant sur Venise,--que le sang des hommes coulât par torrents que
-de rester stagnant dans nos veines tel qu'un fleuve emprisonné dans des
-canaux. Plutôt que de ressembler à un malade qui fait trois pas,
-chancelle et tombe, il vaudrait mieux reposer, avec les Grecs
-aujourd'hui libres, dans le glorieux tombeau des Thermopyles, ou du
-moins fuir sur l'Océan, être dignes de nos ancêtres et donner à
-l'Amérique un homme libre de plus.»
-
---C'est trop vite désespérer de notre avenir, s'écria un jeune
-carbonaro échappé à la proscription. J'ai tâté en secret le pouls
-à l'Italie, et je vous assure qu'elle vit. Elle n'est point semblable
-à la Grèce, que Byron compare à une faible jeune fille morte. Non,
-l'Italie se lèvera dans sa force comme une de ces belles guerrières de
-la _Jérusalem délivrée_. Mais il faut que la France la regarde en
-sœur et non en ennemie.
-
-Et, se tournant vers moi, il ajouta:
-
---Vous, monsieur, qui êtes l'ami du jeune prince appelé à gouverner
-la France, pensez-vous qu'il soit intelligent, généreux et libéral
-autant qu'on nous l'a dit?
-
---Je vous suis garant, répondis-je en élevant la voix, que rien de ce
-qui est noble ne lui est étranger, et que rien de ce qui est grand ne
-le sera à son règne. Je vous demande, messieurs, de lui porter un
-toast et d'y associer la France et l'Italie. Dès demain je lui écrirai
-votre sympathie.
-
-Le consul leva le premier son verre, et nous bûmes tous à ce prince
-aimé qui devait vivre si peu.
-
-Malgré la vivacité d'une causerie qui changeait à chaque instant
-d'objet, les vins mêlés, la saveur des mets et les heures dérobées
-au sommeil, dont nous sentions l'influence, commençaient à nous
-engourdir. La conversation devint moins générale, et bientôt chacun
-ne parla plus qu'à son voisin de table. J'avais à ma gauche un aimable
-érudit de cinquante ans, qui avait la plus belle bibliothèque de
-Venise: des documents inédits et les chroniques les plus rares sur
-l'histoire publique et privée des hommes célèbres de Venise s'y
-trouvaient réunis.
-
---En les parcourant, me disait mon interlocuteur, vous verrez revivre
-nos doges, nos magistrats, nos généraux, nos artistes, nos aventuriers
-et nos courtisanes.
-
-Je lui répondis que je profiterais au premier jour de son offre
-attrayante.
-
-Quoique les rideaux de brocard des fenêtres eussent été
-hermétiquement fermés, chaque fois que les laquais de service
-ouvraient les portes une large raie de lumière se projetait sur nous;
-elle venait d'une terrasse où le jour naissant éclatait. Bientôt
-quelques rayons de soleil se glissèrent à travers cette ligne opaque
-et blanche. Plusieurs convives dirent, avec un léger bâillement, qu'il
-était temps de se retirer. Nous nous levâmes tous et nous regagnâmes,
-un peu chancelants, les gondoles qui nous attendaient.
-
-Quand je rentrai dans ma chambre, j'avoue que je ne songeai qu'à
-dormir, sans me préoccuper d'Antonia. Mais je vis avec surprise que la
-porte de communication entre nos deux chambres était ouverte. Je me
-précipitai, plein d'effroi, dans la chambre d'Antonia, craignant
-qu'elle ne fût malade ou sortie, partie peut-être?
-
-Je la trouvai tranquillement assise devant la table, où elle écrivait;
-elle venait de se lever et recommençait à travailler. Son teint était
-reposé, ses noirs cheveux à peine liés, s'échappaient en boucles sur
-ses tempes, ses yeux brillaient de toute la flamme de l'inspiration ou
-peut-être d'une colère concentrée. Sa robe de chambre, dénouée,
-laissait à nu ses bras, son cou et une partie de ses épaules. Elle me
-parut si belle et si digne dans cette attitude du travail et de la
-solitude que, poussé par un invincible attrait, je m'agenouillai près
-d'elle et l'embrassai. Elle me laissa faire, mais sans me rendre mes
-caresses: elle me regardait tristement et avec froideur.
-
---J'avais pensé, en trouvant la porte ouverte, que la paix était
-faite, lui dis-je, et voilà que je te trouve comme un bloc de glace.
-
---J'ai ouvert cette porte, reprit-elle, pour vous donner un conseil; vos
-traits sont altérés, vous êtes d'une pâleur effrayante et vous ne
-résisterez pas à cette vie de dissipations, et peut-être de
-débauches; puis vous devez manquer d'argent. Je me demande qui est-ce
-qui vous héberge et vous nourrit quand vous passez les jours et les
-nuits loin d'ici. De deux choses l'une: ou vous vous endettez, et c'est
-une folie indigne d'un pauvre artiste; ou les autres payant pour vous,
-et c'est alors une humiliation indigne d'un gentilhomme. Je vous en
-conjure, Albert, renoncez à ce genre de vie, je ne dirai point par
-amour pour moi, car votre conduite me prouve que vous ne m'aimez pas,
-mais par respect pour la dignité humaine. Si je cesse d'être votre
-maîtresse, je resterai toujours votre mère, Albert, et j'ai dû vous
-parler comme je parlerais à mon fils.
-
---Grand merci, lui dis-je en éclatant de rire, je vous ai écoutée
-sans vous interrompre, et si vous voulez bien à votre tour m'accorder
-cinq minutes d'attention, vous pourrez juger que dans votre petit
-discours maternel, très-peu tendre et encore moins charitable, vous
-m'avez fort gratuitement accusé d'indélicatesse, de dissipation et
-même de débauche. Je lui fis alors le récit circonstancié et
-véridique de l'emploi de ma journée et de ma nuit.
-
---Si vous aviez consenti à m'accompagner, poursuivis-je, vous n'auriez
-pas tout à fait perdu votre temps, en voyant et en entendant la belle
-_prima donna_. Elle aurait pu vous fournir, pour un de vos romans, un
-type de femme artiste, simple, grande et aimante. Cette figure serait
-très-sympathique, je vous assure, pourvu que vous n'eussiez pas la
-prétention de l'embellir en ajoutant à ses qualités naturelles des
-aspirations humanitaires! Je prononçai ces deux mots en ouvrant
-démesurément la bouche, ce qui produisit un bâillement involontaire.
-
---Allez donc dormir, s'écria Antonia dépitée.
-
---Je n'ai plus que deux phrases à vous dire, repris-je, puis j'irai
-faire un long somme. Ma nuit passée chez le consul, en compagnie de
-nobles Vénitiens, m'a plus éclairé sur Venise et son histoire que
-bien des lectures solitaires. La vieille comparaison est toujours vraie,
-ma chère, le poëte est comme l'abeille, il butine sans effort et en se
-jouant les sucs dont il compose son miel. J'ai donc enrichi mon esprit,
-comme vous auriez pu enrichir le votre durant ces heures en apparence si
-oisives; et pour dernier argument en faveur de la manière raisonnable
-dont je mène la vie, voici cent louis qu'un bienfaisant hasard m'a fait
-gagner cette nuit très-prestement et très à propos à un opulent
-Vénitien; prenez-en la moitié pour remplir votre bourse, que vous me
-reprochez si souvent de laisser vide,--et en parlant ainsi, j'alignai
-cinquante louis sur une des feuilles du manuscrit d'Antonia; elle secoua
-la page avec colère et fit jaillir les pièces d'or sur le parquet.
-
---Il ne vous manque plus que de devenir joueur; avant peu vous
-partagerez vos nuits entre les tripots et cette petite saltimbanque
-africaine.
-
---Elle a ton regard Antonia, et c'est pourquoi elle me plaît,
-répondis-je du seuil de la porte qui séparait nos deux chambres.
-Allons, ma chère, viens me bercer dans tes bras ou trêve de tes
-sermons qui tombent sans fruit sur un homme endormi.
-
---Que Dieu vous sauve, moi j'y renonce, répliqua-t-elle sous forme de
-péroraison.
-
-Jugeant à cette intervention de Dieu (dont les écrivains romantiques
-abusent par trop, soit dit en passant), qu'elle ne m'accorderait pas le
-plus petit baiser; je fermai la porte et me mis au lit.
-
-Mon sommeil fut long et réparateur. Antonia qui à la réflexion
-redevenait toujours une bonne et cordiale femme, rendit la maison
-silencieuse afin qu'aucun bruit subit ne m'éveillât.
-
-Je ne me levai qu'à une heure et je fus charmé de voir qu'elle m'avait
-attendu pour déjeuner dans notre salon qui donnait sur le quai des
-Esclavons.
-
-Je ne la regardais pas même, craignant d'être troublé par sa beauté
-toujours nouvelle pour moi, et, afin d'éviter tout orage et de ne plus
-irriter son humeur, je lui racontai d'un ton libre d'intéressantes
-particularités sur Venise que m'avaient apprises les hôtes du consul;
-elle parut m'écouter avec intérêt et lorsqu'elle me vit prêt à
-sortir, elle me dit:
-
---Reviendras-tu souper ce soir?
-
---Oui, répondis-je, si après tu consens à te promener un peu au loin;
-nous irons à Saint-Nicolas du Lido.
-
---Encore! répliqua-t-elle avec impatience, tu ne peux donc pas attendre
-que je sois délivrée du poids de mon cerveau.
-
---J'attendrai tant qu'il te plaira, repris-je' en affectant une
-indifférence par laquelle j'espérais faire naître sa jalousie et
-réveiller son amour.
-
-Mais non, elle reprit sa pose impassible en me regardant partir et comme
-je montais en gondole, je la vis à la fenêtre fumant avec
-tranquillité.
-
-Je me trouvais bête et décontenancé; je me demandai à quoi me
-servaient mon imagination et ma jeunesse si elles étaient sans pouvoir
-sur la volonté de cette femme obstinée. Je me promis bien, du moins de
-ne plus donner à son paisible orgueil le spectacle de mon agitation, et
-je me jurai de renfermer mes angoisses sous la double dignité du calme
-et du silence. Mais quand le cœur en arrive à cette contrainte que
-devient l'amour?
-
-Tout entier à mes sensations personnelles, je n'avais pas songé à
-traverser la place Saint-Marc pour remettre à la pauvre danseuse ma
-carte sur laquelle j'avais écrit l'adresse de Zéphira. Je me reprochai
-mon oubli et revins sur mes pas; je trouvai la brune enfant à sa place
-accoutumée, vêtue comme la veille, de sa robe neuve et coiffée plus
-coquettement encore; elle avait piqué dans ses épais cheveux noirs de
-gros œillets rouges parfumés.
-
---Préviens la danseuse Zéphira, lui dis-je en lui remettant cette
-carte, que je ne la reverrai que le jour de tes débuts à la Fénice;
-d'ici là, comme elle le sait, je reste auprès d'un parent malade.
-
---Et moi, signor, ne vous reverrai-je pas? répondit l'Africaine en me
-regardant étrangement.
-
---Toi pas plus qu'elle, fis-je avec humeur comme pour me débarrasser de
-ces deux obsédantes figures de femmes.
-
---S'il en est ainsi, _caro signor_, laissez-moi vous accompagner un peu
-dans votre gondole, à présent que je suis propre et pimpante, grâce
-à votre générosité. J'ai quelque chose à vous dire.
-
---Et moi je ne veux pas t'entendre, répliquai-je et je disparus sous
-les arcades, en lui lançant brutalement un louis à la face. Comme je
-tournais la tête, à l'un des angles de la place, je l'aperçus qui
-pleurait.
-
-Je me mis à maudire toutes les femmes, leur influence fantasque,
-harcelante et incessamment incompatible avec le repos de l'homme; en
-pensant ainsi je rejoignis ma gondole, je m'y étendis tout de mon long
-et j'ordonnai aux gondoliers de me conduire au large et de faire le tour
-du fort Saint-Andrea; les vagues me berçaient mollement, la tente close
-et noire de la gondole m'enfermait comme les rideaux d'un lit; ces
-mêmes figures de femmes, dédaignées tantôt, repassaient gracieuses
-devant moi, je leur tendais mes bras énervés de n'étreindre que le
-vide, et si, à ce moment, à défaut d'Antonia, la petite saltimbanque
-ou même Zéphira se fussent offertes à mes désirs, je ne sais ce que
-serait devenue la fidélité de mon amour. Une secousse des vagues
-m'arracha au vertige de ce rêve. Je tirai brusquement les stores de la
-gondole; le grand jour et le vent de la mer y pénétrèrent à la fois.
-Nous étions arrivés au rivage méridional du Lido; l'étendue des
-vagues bleues de l'Adriatique se déroulait devant moi. J'aspirais de
-toute la force de mes poumons l'air vivifiant qui soufflait du large. Je
-descendis à terre; voulant faire seul le tour de ces rives
-sablonneuses, j'ordonnai à mes deux gondoliers d'aller m'attendre vers
-le bord opposé.
-
-Je marchais à l'aventure; j'enfonçais parfois jusqu'à la cheville, et
-je songeais à Byron essayant de diriger un cheval fougueux sur ce sol
-mouvant; je revoyais le grand poëte anglais avec son front inspiré
-couronné de cheveux soyeux et bouclés; ses yeux où son génie
-éclatait, sa bouche sérieuse et charmante comme celle d'une belle
-jeune fille qui aime et qui rêve; son cou sculptural qu'une cravate
-large laissait presque toujours à nu. Cette tête superbe empreinte de
-la beauté idéale et que j'avais revue vivante dans l'admirable buste
-de Thorwaldsen[3], semblait me suivre du regard durant ma promenade
-solitaire. Je songeais à son long ennui qu'une mort glorieuse abrégea;
-il m'apparaissait toujours fatigué de vivre et incertain de l'amour. Je
-m'appuyai sur ce compagnon invisible et je lui disais: Console-toi; le
-mal qui t'a frappé m'a atteint, et je ne trouve plus ni en moi ni hors
-de moi, de quoi apaiser mon âme!--Antonia m'aimerait-elle au gré de
-mes désirs infinis, je sentirais encore un tourment sans cause. L'ombre
-de Byron me répondit: C'est ton cœur de poëte qui gémit en toi. La
-connaissance de tout ce qui fût, la vue des passions et des misères
-humaines, la perception de l'infini dont il ne peut pénétrer le
-mystère, le sentiment du beau dont la possession lui échappe,
-l'éblouissement de la gloire dont il mesure le néant, en voilà assez
-pour composer l'écrasant fardeau qui incessamment broie son âme. Tu
-souffres, ô mon frère! du mal de la pensée, et ce mal est incurable;
-regarde ce vaisseau qui glisse sur la mer calme; il file vers l'Orient
-et va saluer en passant ma Grèce bien-aimée. Les matelots qui le
-conduisent étaient tristes tantôt à l'heure des adieux; on a même vu
-des larmes rouler sur leurs bruns visages; mais les voilà en mer: le
-soleil brille, une brise favorable enfle leurs voiles; la traversée
-sera bonne et rapide, pourquoi s'affliger? Entends-tu résonner sur les
-vagues leurs refrains joyeux? Ils chantent comme ils pleuraient ce
-matin, ils s'abandonnent naïfs à l'animalité de leurs sensations.
-Mais essaye, toi en qui l'esprit domine, de monter comme passager sur ce
-navire; les deux auront beau te sourire, et les flots te bercer,
-toujours, toujours, tu ressentiras le reflet de tes propres douleurs,
-répercutées à l'infini par les douleurs immémoriales de la terre;
-souviens-toi de ces mots de Leibnitz: «L'âme du poëte est le miroir
-du monde.» Vis donc sans te plaindre et sans espérer guérir.
-
-La voix mourut en moi ou autour de moi; car je n'oserais jurer qu'elle
-ne m'eût pas réellement parlé.
-
-J'entrai dans le cimetière des juifs, et je m'assis à l'ombre de
-quelques arbustes. En considérant ces tombes, que l'intolérance de la
-vieille Venise avait parquées hors de ses murs, je pensais au mépris
-et à la proscription qui frappèrent si longtemps, même dans la mort,
-cette grande race juive. Belle, tenace, intelligente, à travers tant de
-siècles de persécutions, elle s'est maintenue distincte et forte; sa
-patience héréditaire a triomphé des obstacles et des humiliations;
-aujourd'hui ses fils règnent à l'égal des chrétiens: plusieurs par
-le génie des lettres et des arts, un plus grand nombre par l'industrie,
-cette puissance nouvelle des temps modernes. Leurs richesses les fait
-asseoir à côté des rois et les associe à la destinée des peuples.
-Qui donc oserait se détourner d'eux! Où sont désormais les Shylocks
-persécutés et persécuteurs? que deviennent nos haines et nos
-injustices? où vont nos croyances? Les convictions et les certitudes
-des nations et des individus dévient, se décomposent et disparaissent
-à travers le cours troublé de l'histoire. Ceux qui ignorent végètent
-en paix; ceux qui savent et qui embrassent d'un regard ce passé
-anéanti, s'épouvantent. Ils voient bien que ce qui a été n'est plus,
-et ils se demandent ce qui sera. Que reste-t-il des symboles et des
-passions des âges détruits? Un sentiment individuel, l'amour! que
-beaucoup même commencent à nier. On raille déjà l'amour comme on a
-raillé la foi et la royauté avant de les détruire: le sarcasme est
-l'arme qui découronne avant le glaive qui décapite.
-
-Tandis qu'assis dans le cimetière des juifs j'étais assailli par ces
-pensées, j'avais devant moi la mer tranquille où glissaient quelques
-barques; je tournais le dos à Venise, sur laquelle le soleil qui
-déclinait allait répandre en se couchant des pourpres d'incendie.
-J'entendais mes deux gondoliers qui, profitant du repos que je leur
-laissais, avaient entonné une barcarolle: leur voix, agrandie par
-l'espace, montait en intonations superbes.
-
-Un peu las de ma promenade à travers les sables, je me dirigeai vers un
-cabaret du Lido, célèbre par son vin de Samos. L'hôte, qui
-commençait à grisonner, me dit que lord Byron s'était souvent assis
-à la table où je me plaçai sous une tonnelle:
-
---J'étais jeune alors, ajouta-t-il, et chaque jour je suivais à la
-course le cheval de Sa Seigneurie; puis, quand je voyais bête et
-cavalier n'en pouvant plus, j'offrais à milord de venir se reposer chez
-moi. Parfois milord dînait ici. Ne voudriez-vous pas, _signor
-Francese_, en faire autant?
-
-Le moyen de résister à un homme qui se recommandait à moi d'un aussi
-grand nom? Ma course au bord de la mer m'avait affamé; la tranquillité
-du lieu me tentait. Je me fis servir sous la tonnelle une dorade qu'on
-venait de pêcher, une _polenta_ et du fameux vin de Samos. Je ne suis
-pas certain d'avoir bu réellement du vin grec, mais rien que le nom me
-charmait. J'aime ces noms euphoniques de la langue d'Homère; ils
-abondent à Venise: on dirait que les flots et la brise de la mer du
-Pyrée les ont roulés jusqu'à l'Adriatique.
-
-Ce vin généreux, la solitude de la plage et la fraîcheur du soir me
-plongèrent dans un bien-être qui m'apaisa. Quand je remontai en
-gondole pour regagner Venise, je n'étais pas le même homme que le
-matin. J'avais ouvert les stores de la barque pour contempler devant moi
-la poétique cité qui se détachait sur le fond rouge du soleil
-couchant: les coupoles de Saint-Marc s'élançaient dans le ciel
-lumineux. Je débarquai en face du pont des Soupirs, et je restai là
-jusqu'à la nuit, regardant autour de moi et répétant en anglais la
-première strophe du quatrième chant de _Childe Harold_.
-
-«Me voici à Venise près du pont des Soupirs. De chaque côté
-j'aperçois un palais et une prison. Je crois voir sortir la ville du
-milieu des vagues comme si la baguette d'un magicien l'eût élevée
-tout à coup. Des milliers d'années étendent leurs ailes sombres
-autour de moi, et une gloire mourante étend ses lueurs sur ces temps
-éloignés où tant de contrées soumises à Venise admiraient ses
-monuments de marbre, son lion redoutable et où la reine de l'Adriatique
-dictait ses lois aux îles nombreuses qui formaient son empire.
-
-»Elle semble la Cibèle des mers, couronnée dans le lointain d'un
-diadème de tours! etc.»
-
-Doublement absorbé par Venise, que baignaient des flots de lumière et
-par les vers du grand poëte, qui me berçaient harmonieusement, je
-n'entendis pas marcher près de moi. Tout à coup une robe m'effleura;
-je tournai la tête et j'aperçus la petite danseuse du Maroc. Mes yeux
-durent exprimer la colère; car la pauvre fille frissonna et me dit
-humblement en joignant les mains:
-
---Pardon! pardon! signor; mais c'est la signora Zéphira qui m'envoie
-vers vous.
-
---Eh! que me veut-elle? répliquai-je impatienté.
-
---Elle m'a dit, quand je lui ai remis votre carte, que si vous n'alliez
-pas chez elle aujourd'hui même, elle ne me ferait pas débuter. Elle
-prétend qu'il faut que vous me choisissiez un nom de théâtre; car mon
-nom arabe est trop long et trop difficile à retenir.
-
---Eh bien, répondis-je, va dire à Mlle Zéphira que tu t'appelles Mlle
-Négra[5]: ce nom convient à ton visage. Et, en disant ces mots, je la
-quittai; je traversai la cour du palais ducal, puis la place Saint-Marc,
-pleine de promeneurs.
-
-Autant la nature et la solitude m'apaisent et font remonter l'âme en
-moi, autant la foule, le mouvement joyeux ou affairé d'une ville, la
-vue des couples riants m'agi lent, aiguillonnent mon sang et
-m'entraînent au plaisir. Alors je ne suis plus poëte; je suis une
-chair qui frémit et désire et veut sa part de la vie universelle.
-
-Bien décidé pourtant à rester sous la calme influence de ma promenade
-au Lido, je parcourus la place sans rien regarder, et je rentrai
-aussitôt pour me mettre au travail.
-
-Je vis Antonia accoudée à la fenêtre du salon. Je me rendis dans ma
-chambre sans chercher à lui parler, et je m'assis devant la table où
-j'écrivais; j'aperçus sur les feuilles éparses une large enveloppe
-qui portait le sceau du consulat; le cachet en était brisé, et je ne
-m'en étonnai pas en lisant sur l'adresse: _Très-pressée._ Antonia
-avait pu penser que c'étaient des lettres de France qui nous
-arrivaient. Je trouvai dans cette enveloppe le billet suivant du consul:
-
-«Cette folle de Zéphira, qui ne sait pas votre adresse, m'envoie coup
-sur coup deux lettres pour vous, je n'aurais point consenti à servir
-d'intermédiaire à sa correspondance si elle ne m'assurait qu'il s'agit
-d'une bonne action que vous devez faire ensemble.»
-
-Je lus avec humeur les deux billets de la danseuse qui n'avaient point
-été ouverts; dans le premier, daté du matin, elle me disait:
-
-«Cette petite coureuse est moins laide que vous ne le prétendiez, et
-je vous soupçonne de la protéger _con amore_; n'importe, je tiendrai
-ma parole puisque vous m'aimez, _carissimo_. Venez vite chez moi, où je
-suis seule sous prétexte de faire la sieste; il faut que nous
-baptisions ensemble d'un nom chrétien cette petite moricaude.»
-
-Le second billet, écrit il n'y avait pas deux heures, renfermait ces
-mots:
-
-«Si vous ne venez pas ce soir même vous promener dans ma gondole, je
-renvoie votre _ragazze_ danser sur la place Saint-Marc et sur la
-Piazzetta; je veux bien être complaisante pour vous, mais il ne faut
-pas que vous soyez un ingrat.»
-
-Je lui répondis aussitôt:
-
-«Un Français ne se laisse pas conduire en laisse comme un Italien, je
-vous ai dit que je vous verrais le soir des débuts de Mlle Négra. Le
-lendemain je me rendrai à la fête que vous devez donner chez le comte
-Luigi. D'ici là je resterai à distance votre très-humble serviteur.»
-
-Après avoir écrit ce billet, que je posai sans le cacheter près de
-ceux de Zéphira, je me mis à relire les pages que j'avais faites
-l'avant-veille; tout à coup la porte de la chambre d'Antonia s'ouvrit
-et je vis celle que j'aimais par-dessus tout me sourire d'un air
-narquois.
-
---Je n'ai décacheté cette lettre du consul, me dit-elle, que parce que
-j'ai pensé qu'elle renfermait des nouvelles importantes de France. Mais
-vous avez vu que ma curiosité s'était arrêtée là; je ne veux rien
-savoir de vos amours avec ces drôlesses.
-
---Et moi je veux que vous les connaissiez, repartis-je, en poussant
-devant elle les deux billets de la danseuse et ma réponse.
-
-Entraînée sans doute par un peu de curiosité, elle les lut, et me
-dit:
-
---Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? À vos heures vous vous occupez de
-Mlle Zéphira, et quant à Mlle Négra, vous avez pour elle un tendre
-penchant.
-
---Comme il vous plaira, répliquai-je, bien résolu de ne plus entrer en
-lutte.
-
-Lorsqu'elle me vit reprendre la plume et continuer à écrire, elle
-s'approcha de moi:
-
---Voyons, mon cher Albert, ne voulez-vous pas permettre que je vous
-parle comme une sœur?
-
---Hier vous étiez ma mère, répondis-je, aujourd'hui vous êtes ma
-sœur.
-
---Je suis toujours une femme qui vous aime, ajouta-t-elle, en posant ses
-lèvres sur mon front; patientez encore quelques jours et vous me
-retrouverez tout à vous.
-
---Ô femme irritante et impudiquement mystique, m'écriai-je, tu
-n'entends rien à l'amour! Je voulus essayer de la presser sur mon
-cœur; mais elle se dégagea, et sans souci du mal qu'elle me faisait
-elle s'enferma dans sa chambre.
-
-Je travaillai toute la nuit, domptant ma tristesse et mes désirs.
-
-
-[Note 3: Une femme qui a été à Byron ce que Béatrix fut à Dante et
-Vittoria Colonna à Michel-Ange, c'est-à-dire l'inspiration et l'amour,
-nous écrivait, il y a trois ans, pendant que nous étions à Londres:
-«Cherchez à Sydenham le buste que Thorwaldsen a fait du plus beau de
-tous les hommes; Thorwaldsen était un artiste de génie, et quoique la
-beauté de lord Byron fût d'un ordre si élevé que ni le pinceau, ni
-le ciseau n'aient jamais pu la saisir, car, par l'expression de son
-grand génie et de sa belle âme, cette beauté devenait presque
-surnaturelle; toutefois, ce sculpteur éminent l'a interprétée mieux
-que tout autre, et a pu faire passer dans son marbre quelque rayon de
-cette ravissante beauté. Quant à un autre buste fait par Bertolini, ne
-le regardez même pas: c'est une honte pour l'artiste, homme de talent
-mais sans idéal. Vous savez ce que dit Shakespeare dans _Hamlet_:
-
-
-». . . . He was to this
-»Hyperion--to a satyr.»
-
-
-Le même cœur qui avait dicté ces lignes s'émut lorsque M. Trelawney
-publia récemment à Londres un livre sur lord Byron, où il prétend
-qu'ayant voulu revoir Byron mort et s'étant trouvé un moment seul dans
-sa chambre, il souleva le drap qui le cachait et découvrit: «Qu'il
-avait le buste d'Apollon, sur les jambes tordues du satyre.»
-
-_La Revue des Deux-Mondes_ et _la Presse_ parlèrent de ce livre, et
-c'est à cette occasion que celle qui avait connu lord Byron dans
-l'éclat de sa gloire, de sa jeunesse et de sa beauté, nous écrivit la
-lettre suivante, énergique et convaincante réfutation de l'invention
-fantastique de M. Trelawney:
-
-«... Que dire? quels mots employer pour exprimer ce qu'on éprouve
-lorsqu'on lit des choses semblables, et surtout lorsqu'on voit la bonne
-foi et l'élévation d'âme accepter à regret,--mais accepter pourtant
-de pareils mensonges?--Jamais, croyez-le bien, Dieu n'a prodigué et
-réuni sur une de ses créatures, un ensemble de dons comme sur lord
-Byron. Mais, hélas, jamais aussi les hommes ne se sont plus acharnés
-à disputer un à un ses dons; ne pouvant pas monter jusqu'à lui, ils
-ont lâché de le faire descendre jusqu'à eux. Ils ne l'ont épargné
-que là où il était absolument inattaquable. Ne pouvant pas lui
-refuser son grand génie, obligés de reconnaître sa supériorité
-intellectuelle, ils se sont attaqués à son être moral. Forcés
-d'avouer que sa beauté était presque divine, ils ont inventé des
-fables pour faire croire qu'il y avait dans sa personne des défauts
-mystérieux qui le mettaient au-dessous de l'humanité, ils ont trouvé
-dans ce bel exercice de leur esprit inventeur un aliment à leur
-vanité, et souvent à leur cupidité. Heureusement que ceux qui peuvent
-confondre ces turpitudes sont encore vivants, et ne manqueront pas de
-rétablir la vérité des faits.
-
-»Je connaissais l'absurde invention de M. Trelawney, qui, craignant
-peut-être d'être oublié, a voulu se rappeler une fois encore au monde
-par un odieux mensonge sur lord Byron, mensonge qui serait ridicule s'il
-n'était pas révoltant. J'étais en Angleterre lorsque ce bel ouvrage a
-paru, et je puis dire qu'il a indigné au plus haut degré le publie. La
-renommée parfaitement méritée de M. Trelawney, proclame que pendant
-toute sa vie (qui n'a été qu'un tissu d'extravagances, pour parler
-avec charité), _Jamais il n'a pu dire une vérité_.
-
-»Lord Byron, dont M. Trelawney n'a jamais été un ami, mais une simple
-connaissance de ses derniers jours en Italie, et qui l'avait invité à
-le rejoindre en Grèce parce que dans les circonstances de
-l'insurrection de la Grèce il pouvait être de quelque utilité, se
-moquait souvent de lui, sachant qu'il voulait réaliser en sa personne
-le type imaginaire de son Corsaire.--Cependant, disait lord Byron,
-Conrad faisait une chose de plus et une de moins que Trelawney,--il se
-lavait les mains et ne disait point de mensonges.
-
-»À bord du vaisseau qui l'emmenait en Grèce, il s'est souvent moqué
-des mensonges de Trelawney, et, après sa mort, ces plaisanteries ont
-été publiées. De là l'hostilité de Trelawney, qui a attendu la mort
-de Fletcher[4] pour satisfaire sa vengeance.
-
-«Mais il y a trop de raisons et trop de témoins contre lui pour qu'il
-puisse prouver son odieux mensonge. Si lord Byron fût né si mal
-conformé des jambes, comment aurait-on pu l'ignorer jusqu'à sa mort?
-Quoique ange pour ses perfections, il n'était cependant pas tombé du
-ciel homme fait et habillé, ni arrivé inconnu des pays inconnus. Il
-avait eu des nourrices, des bonnes qui ont été interrogées; qui ont
-dit tout ce qu'elles savaient de lui, et elles ont toujours déclaré
-que l'enfant n'avait qu'_un de ses pieds_ mal conformé par une chute,
-un accident qui lui était arrivé après sa naissance. Il avait été
-traité par des médecins à _Nottingham_, à _Londres_, à _Dulwich_ et
-toujours pour la seule fin de rétablir la forme de son pied et enfin
-après les soins du docteur Glenine, il était arrivé à se rétablir
-assez pour pouvoir se servir de chaussures ordinaires. L'enfant, tout
-joyeux, annonce l'heureux événement à sa bonne par une lettre qui a
-été conservée comme un témoignage de son bon cœur. Et, outre cela,
-n'a-t-il pas été au collège à Aberdeen, à Oulwich, à Harrow,
-jusqu'à son départ pour Cambridge? Est-ce là, avec les enfants de son
-âge et de tout âge, vivant avec eux, menant en tout la vie des autres
-écoliers, qu'il aurait pu cacher son défaut avec des habillements
-extraordinaires? Et ses compagnons d'étude dont la plupart sont encore
-vivants, pourquoi se seraient-ils tus sur ces défauts physiques de leur
-camarade, qui font tant d'impression sur l'enfance? Auraient-ils attendu
-les révélations lâches si elles étaient vraies, odieuses étant
-fausses de M. Trelawney, pour dire que lord Byron avait non-seulement un
-pied défectueux par suite d'un accident, mais les jambes monstrueuses
-de naissance? Et s'il avait eu cette difformité, est-il possible qu'il
-eût pu se distinguer parmi ses camarades et être supérieur aux autres
-pour tous les exercices d'adresse comme il l'était, et que plus tard il
-se fût encore distingué dans tous les exercices du corps, sans jamais
-trahir qu'un simple défaut de conformation dans un pied à peine
-sensible et ne lui étant ni grâce ni agilité? N'a-t-il pas toujours
-monté à cheval avec une remarquable élégance? Ne nageait-il pas
-mieux qu'aucun nageur de son temps? Ne jouait-il pas avec aisance à
-tous les jeux de dextérité?--On devrait encore ajouter, a-t-il donc
-toujours aimé platoniquement? N'a-t-il pas été marié? Et dans toutes
-ces différentes circonstances pouvait-il cacher des difformités
-pareilles à celles que lui prête M. Trelawney? Ajoutons encore aux
-preuves matérielles que son corps a été embaumé par les docteurs
-_Millingen, Bruno, Meyer_ et que ces messieurs ont parlé de la
-_parfaite_ conformation de lord Byron, à l'exception d'un pied.
-
-»Il existe un charmant portrait de lord Byron enfant, peint par Finden,
-qui le représente debout et jouant de l'arc, et ses jambes dans ce
-portrait sont jolies et élégantes comme toute sa personne. Mais je ne
-finirais pas si je voulais énumérer toutes les preuves du mensonge de
-M. Trelawney. Quant à la mélancolie de lord Byron, elle a été pour
-le moins bien exagérée. Lord Byron était habituellement serein et gai
-dans les dernières années de sa vie. Lorsqu'il a souffert de quelques
-instants de mélancolie, ce n'était certes pas à cause d'une
-imperfection de son corps, pour la beauté duquel, comme pour toutes les
-autres qualités, qui faisaient de lui un être si privilégié, il ne
-pouvait que remercier le ciel, mais cette mélancolie provenait de son
-tempérament poétique, si sensible et si aimant; de la perte d'amis et
-de personnes aimées; de la perte aussi de quelques illusions de
-jeunesse, et plus tard de l'ingratitude, de la calomnie, de toutes les
-basses et hypocrites passions conjurées contre lui pour le punir de sa
-supériorité. On peut l'attribuer aussi à ce poids des grands
-problèmes de notre existence, qui pèse sur les grandes âmes plus que
-sur les esprits ordinaires.
-
-»Mais dans les dernières années de sa vie, lorsqu'un esprit de
-philosophie et des tendances plus religieuses qu'on ne croit, et qu'il
-ne s'avouait pas encore à lui-même eurent agi sur lui, son âme devint
-de plus en plus sereine, et tout le monde qui la vu alors s'accorde à
-dire qu'il était habituellement gai, enjoué, charmant.»]
-
-[Note 4: Valet de chambre de lord Byron, qui ne l'a jamais
-quitté.]
-
-[Note 5: Noire.]
-
-
-
-
-XV
-
-
-Les jours suivants s'écoulèrent sans trouble et sans événement; je
-voyais à peine Antonia, et je mettais mon orgueil à lui paraître riant
-et dégagé. Je passai mon temps à errer dans Venise. Chaque matin je
-partais avant ou après déjeuner, suivant l'heure où je m'éveillais.
-Tantôt je visitais un monument, tantôt je me faisais conduire en
-pleine mer, tantôt je m'enfermais dans un musée ou dans la
-bibliothèque du riche Vénitien que j'avais rencontré chez le consul.
-Souvent je dînais ou je soupais au restaurant; j'évitais de manger
-avec Antonia, car dans ces heures ordinairement si intimes d'un repas
-pris ensemble, sa froideur ou sa raillerie m'exaspéraient; je fuyais
-aussi la vue des autres femmes; je regardais à peine les belles
-Vénitiennes penchées à leurs balcons où, à travers leurs jalousies,
-leurs regards appellent les regards. Je ne voulais pas être infidèle
-à mon amour, même par une tentation passagère.
-
-Je tenais mon esprit toujours en haleine: j'imaginais en marchant des
-plans d'ouvrages, je combinais des effets dramatiques, je façonnais
-quelques vers, et lorsque qu'à minuit je rentrais, je me mettais à
-écrire jusqu'à ce que la fatigue me brisât. Alors je me jetais sur
-mon lit, parfois tout habillé. Quand je me levais j'étais harassé; je
-secouais mon malaise et mon cœur, et je recommençais à travers Venise
-mes courses vagabondes.
-
-Un jour c'était Saint-Marc qui m'attirait; je m'arrêtais d'abord
-devant son portique pour considérer les fameux chevaux de bronze que la
-victoire conduisit à Paris, et dont mon père m'avait si souvent
-parlé comme d'un des trophées de nos gloires. La vue de ces chevaux me
-suffisait pour ranimer tout l'Empire. Je revoyais Napoléon comme un
-héros antique tenant par la crinière ces coursiers grecs. À mesure
-que je pénétrais dans la basilique, la figure d'un autre empereur du
-moyen âge se dressait devant moi; les marbres, les mosaïques, l'or et
-les pierreries des autels resplendissaient à la lueur des cierges; le
-pape Alexandre, recouvert comme un Dieu d'un dais éblouissant, assis
-sur le seuil de l'église, entouré de ses cardinaux, des patriarches
-d'Aquilée, des archevêques et des évêques de Lombardie, tous
-revêtus de la pourpre et des robes pontificales, attendaient Frédéric
-Barberousse, que six galères vénitiennes avaient amené de Chioggia au
-Lido. Le doge, entouré d'un splendide cortège, escorta l'empereur, ils
-débarquèrent ensemble au quai de la Piazzetta et se rendirent devant
-Saint-Marc. Là, dit la chronique latine: «Barberousse, humiliant sa
-grandeur, dépouilla son manteau impérial et se prosterna aux pieds du
-pape, celui-ci, ému, releva l'empereur, l'embrassa, le bénit, et
-aussitôt toute l'assistance entonna le psaume: _Nous te saluons, ô
-Seigneur!_ Alors, Frédéric Barberousse prit le pape Alexandre par la
-main et le conduisit dans l'église.»
-
-Cependant, tandis que le pape disait la messe, l'empereur ôta une
-seconde fois son manteau impérial, et tenant une baguette, il officia
-comme _porte-verge_ à la tête des laïques du chœur. Après
-l'évangile, le pape prêcha et l'empereur s'assit au pied de la chaire;
-on chanta ensuite le Credo. Barberousse fit son oblation, puis baisa la
-mule d'Alexandre: quand la messe fut terminée, l'empereur conduisit de
-nouveau le pape par la main jusqu'à son cheval blanc, il lui tint
-l'étrier et dirigea le cheval par la bride vers le bord de la lagune.
-
-À cette époque, la papauté représentait l'intelligence et la
-liberté; un vieillard infirme et sans armes domptait un potentat
-puissant et redouté; la force s'inclinait devant l'esprit. Aujourd'hui
-nous allons à l'aventure, n'ayant plus rien à vénérer ni à croire.
-
-Un autre jour, c'était l'arsenal que je parcourais, ranimant ces armes
-au repos et ces forces enchaînées de la gloire évanouie de Venise.
-Par les beaux soirs, j'aimais à monter au haut du campanile qui relie
-la place Saint-Marc à la Piazzetta. J'avais devant moi la colonne de
-marbre où se tient juché le lion ailé et sur une colonne parallèle
-le saint protecteur de Venise, la ville se déroulait à mes pieds
-entourée d'une ceinture de flots calmes qui commençaient à
-s'assombrir. Là, encore, les vers de Byron me revenaient et je les
-répétais comme pour fixer dans ma mémoire le tableau mouvant.
-
-«La lune paraît[6], la nuit n'a pas encore commencé son règne
-silencieux, les derniers rayons du soleil lui disputent le ciel; une mer
-de lumière se répand sur les cimes bleuâtres des monts du Frioul. Le
-firmament est pur et n'a pas un nuage; on le dirait composé d'une suite
-de zones lumineuses; on croirait qu'il va se fondre en un vaste
-arc-en-ciel du côté de l'occident où le jour qui finit se réunit à
-l'éternité; du côté opposé le pâle croissant de la lune flotte
-dans une atmosphère bleue, comme une île aérienne habitée par des
-esprits.
-
-»La lune accompagnée d'une seule étoile occupe la moitié du ciel,
-tandis que les flots de clartés que jettent les derniers rayons du
-soleil se suspendent aux sommets des Alpes Rhétiques; il semble que le
-jour et la nuit refusent de céder l'un à l'autre jusqu'à ce que la
-nature les y force.... Ces lueurs diverses donnent à la Brenta la
-teinte empourprée d'une jeune rose qui se réfléchirait dans un
-ruisseau. Ainsi le ciel se réfléchit dans le fleuve tranquille et lui
-fait partager son éclat.
-
-»Les feux mourants du soleil et la lumière blanche de la lune
-déploient toutes les variétés de leurs reflets magiques; mais déjà
-la scène change; une ombre plus épaisse jette son manteau sur les
-montagnes, le jour qui cède meurt comme le dauphin blessé à qui
-chaque phase de son agonie prête une couleur nouvelle de plus en plus
-éclatante jusqu'à ce qu'il expire... C'en est fait; partout
-s'étendent les voiles gris de la nuit.»
-
-Ainsi je vivais, me plongeant dans toutes les ivresses de l'imagination
-et de la poésie.
-
-Antonia, que ma tranquillité apparente dépitait peut-être, continuait
-impassiblement son travail.
-
-La danseuse Zéphira semblait s'être soumise à ma volonté et ne
-m'importunait plus de son souvenir. J'avais vaincu mes désirs et mes
-inquiétudes par l'excès même de l'agitation; vous connaissez cet
-aphorisme: «La sagesse est un travail; pour être seulement raisonnable
-il faut se donner beaucoup de mal; tandis que pour faire des sottises il
-n'y a qu'à se laisser aller.»
-
-
-[Note 6: _Childe Harold_, quatrième chant.]
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Un matin, comme je déjeunais avec Antonia, on m'annonça la visite de
-l'amant de la _prima donna_; je m'empressai de le recevoir et je priai
-Antonia d'assister à notre entrevue: il se plaignit de mon oubli; sa
-chère Stella s'étonnait de ne pas me voir, mais elle comprenait que je
-ne pouvais quitter la signora, ajouta-t-il en se tournant vers Antonia;
-et si son amie avait osé, elle serait venue elle-même nous inviter
-tous les deux d'aller entendre chez elle un peu de musique.
-
-Antonia répondit avec bonne grâce qu'elle serait très-empressée dans
-quelques jours de faire la connaissance de la grande cantatrice dont
-tout Venise parlait; mais pour le moment elle ne pouvait perdre une
-minute.
-
-L'amant de Stella, s'adressant alors à moi, m'apprit que le soir même,
-la pauvre danseuse à qui j'avais fait l'aumône débutait à la
-Fénice.--Elle était venue supplier humblement Stella de me déterminer
-à aller au théâtre.
-
---J'irai, répliquai-je.
-
-Antonia me lança un regard sardonique.
-
---Ce n'est pas tout, reprit le Vénitien, Zéphira qui s'est montrée
-fort bonne créature à l'égard de votre protégée, donne, à l'issue
-du spectacle, une fête de nuit dans le palais du comte Luigi; elle
-espère que vous y assisterez; tout ce qu'il y a dans la ville de jeunes
-et riches oisifs sera là. Quant aux femmes, je ne vous promets pas des
-patriciennes ni des _vertus_: je dois même avouer que celles que vous
-rencontrerez me semblent une compagnie peu digne de ma chère Stella,
-mais des convenances de théâtre la forcent, vous le savez, à ménager
-Zéphira; d'ailleurs on sera en masque et, on pourra, garder
-_l'incognito_. De sorte, poursuivit-il en s'adressant à Antonia, que si
-madame était tentée de vous accompagner, elle verrait, sans être
-connue, une de ces anciennes fêtes de Venise si rares désormais dans
-notre ville en deuil.
-
-Je fus de l'avis de notre visiteur, et je pressai Antonia d'accepter
-cette distraction.
-
-Le Vénitien ajouta, en riant, que par sa chère présence elle me
-garantirait de toute tentation.
-
-Antonia repartit qu'elle me laissait parfaitement libre de me divertir
-avec ces dames; qu'elle ne comprenait pas l'amour esclave; qu'un
-sentiment aussi grand ne devait avoir sa force que dans la moralité de
-l'âme.
-
-En prononçant cette docte maxime, elle se leva, salua l'amant de Stella
-et disparut.
-
---Elle est fort belle, me dit le Vénitien, mais elle a des yeux
-terribles.
-
-Résolu à m'étourdir et à oublier cette femme impliable, je demandai
-à l'aimable jeune homme quel déguisement il comptait mettre pour cette
-fête?
-
---Stella m'a fait faire, répondit-il, un costume de noble vénitien du
-seizième siècle; et vous, quel habit choisirez-vous?
-
---Un habit de chevalier de Malte.
-
---Fort bien; c'est d'un bon augure, car vous tiendrez le vœu que cet
-habit impose, répliqua le Vénitien en riant.
-
-Nous sortîmes ensemble; nous passâmes d'abord chez un costumier, puis
-nous nous rendîmes chez la _prima donna_ où je résolus de passer la
-fin de la journée à me laisser bercer par la musique et par la
-mansuétude que répandait autour d'eux l'amour de ces deux êtres
-heureux.
-
-À peine étions-nous arrivés, qu'une voix aiguë appelant Stella nous
-annonça la visite de Zéphira. Je n'eus que le temps de me cacher
-derrière un rideau de porte en tapisserie.
-
---Eh bien! viendra-t-il au théâtre? viendra-t-il à ma fête? s'écria
-la danseuse du fond de la galerie.
-
---Oui, _bellissima_, répondit la prima donna, il l'a promis à
-_l'amico_.
-
---Tiendra-t-il parole, ce fier invisible? répliqua Zéphira.
-
---Sans aucun doute, dit le Vénitien, puisque nous sortons ensemble de
-chez le costumier.
-
---Ah! bravissimo! répondit la danseuse; mais il fallait l'amener ici.
-
---Non, repartit Stella avec finesse, il faut qu'il te voie dans tout ton
-éclat. Tu t'agites trop depuis quelques jours; tu pâlis et maigris:
-suis un conseil d'amie, va te baigner et faire la sieste jusqu'à ce
-soir; les roses de ton teint reviendront et tu seras irrésistible.
-
---Suis-je donc si laide? fit la danseuse en minaudant et en se plaçant
-devant une glace; tu as raison, j'ai l'air d'un spectre, et mieux vaut
-que le signor Francese ne me voie pas ainsi.
-
-Je la regardai en soulevant un peu le rideau qui me cachait à l'autre
-bout de la galerie; elle me parut pâle et flétrie, et sa mante de
-taffetas noir, en s'entr'ouvrant, me laissa voir sa maigreur.
-
---Tu es une amie sincère, dit-elle à Stella en l'embrassant; adieu, je
-vais dormir jusqu'à la nuit.
-
-Quelques minutes après, nous entendions le bruit des rames de la
-gondole qui l'emportait.
-
---Nous voilà libres, s'écria la _prima donna_ en se mettant au piano;
-et, tandis que son amant et moi fumions des cigarettes, elle nous chanta
-tour à tour les airs les plus dramatiques de ses rôles, puis quelques
-piquantes barcarolles vénitiennes. Elle fut lasse de chanter avant que
-nous fussions las de l'entendre.
-
-Sur son ordre, un domestique plaça devant elle une grande corbeille
-d'osier pleine des plus belles fleurs. La galerie en fut embaumée.
-Stella, de sa main d'artiste, groupa en bouquets et tressa en couronne
-les roses, les œillets, les jasmins d'Espagne, les myrtes et les fleurs
-de grenades.
-
-Je devinais son dessein et je souriais de sa bonté.
-
---Vous voulez donc rendre cette enfant folle de joie? lui dis-je.
-
---Songez, répliqua-t-elle, que ce sera peut-être l'unique fête de sa
-vie. Demain on peut la siffler; il faut donc que ses amis lui donnent un
-grand bonheur ce soir, dont le souvenir la soutiendra plus tard.
-
-Quand elle eut fini son travail embaumé, Stella nous quitta quelques
-minutes pour faire sa toilette. Elle portait presque toujours des robes
-flottantes qui seyaient à ravir à sa taille de statue grecque. Ce
-jour-là, elle mit une robe de mousseline des Indes, assujettie aux
-épaules par des camées antiques. Trois cercles d'or resserraient vers
-la nuque, comme des bandelettes, les tresses et les boucles de ses
-cheveux noirs. Son amant la regardait radieux; et moi, calme mais
-charmé en face de cette belle créature si parfaite, je me disais:
-
---C'est une muse qui s'ignore, une intelligence qui se manifeste sans
-orgueil; inspirée et superbe avec tranquillité.
-
-La gondole qui nous conduisit au théâtre emporta la cargaison de
-fleurs destinée à la petite Africaine.
-
-Nous trouvâmes Zéphira déjà installée dans la loge de la _prima
-donna_. Elle était si éblouissante de joyaux, qu'elle rayonnait à
-l'égal des lustres qui éclairaient la salle à _giorno_. Sa poitrine
-et sa gorge, un peu maigres, se dissimulaient sous un large collier
-byzantin en diamants, émeraudes et rubis; sur sa tête c'était toute
-une résille des mêmes pierreries, où se jouaient gracieusement ses
-cheveux; sa tunique de gaze d'argent, parsemée de renoncules rouges,
-était le point de mire de tous les spectateurs; le fard aidant, sa
-piquante beauté était ce soir-là fort attrayante.
-
-Stella la complimenta sur sa toilette.
-
---Et vous, vous ne me dites rien, fit-elle en me tendant la main et en
-secouant la mienne en cadence.
-
---On ne parle pas aux astres ni aux déesses, répondis-je, on reste
-ébloui, anéanti; c'est ce qui arrive aux Hindous dans leurs pagodes,
-lorsqu'on découvre à leurs yeux les images en or et en pierreries des
-incarnations de leurs dieux.
-
---Je vois bien, reprit-elle, que vous vous moquez de moi et que vous me
-trouvez trop parée; soyez tranquille, cette nuit, pour la fête,
-j'aurai un tout autre costume.
-
-L'orchestre préluda; l'air du carnaval de Venise se fit entendre et
-bientôt l'attention de la salle entière se détourna de Zéphira pour
-se porter sur la scène. La toile s'était levée; le théâtre
-représentait une cour moresque aux galeries en arcades, avec des
-vasques de marbre blanc où tombaient sur l'eau les fleurs des orangers
-et où se miraient les lauriers-roses. Le directeur de la Fénice en
-_impresario_ consommé, avait fait composer un ballet pour les débuts
-de Mlle Négra, une perle enfouie dans les impasses de Venise et
-découverte un beau jour par un poëte français qui l'avait mise en
-lumière. C'était en ces termes que les journaux de la ville et les
-affiches du théâtre annonçaient depuis huit jours la petite
-Africaine, m'associant à sa gloire présumée, mais sans me nommer,
-grâce au ciel.
-
-Le ballet destiné à servir de cadre à la grâce de Négra n'avait pas
-coûté de grands frais d'imagination à son auteur. C'était toujours
-la vieille histoire d'un pacha blasé, voulant repeupler son harem et
-faisant défiler une à une devant lui les femmes qu'un marchand
-d'esclaves lui amenait. Quand la toile se leva, le gros pacha était
-assis sur des coussins, fumant sa longue pipe d'ambre et regardant à
-travers la fumée du tabac embaumé les beautés qui se trémoussaient
-pour lui plaire. Il fit une moue dédaigneuse aux quatre premières
-danseuses, qui se balancèrent, s'arrondirent et pirouettèrent en le
-regardant. Mais tout à coup Négra parut, elle glissa devant le pacha
-sans s'arrêter et comme épouvantée de sa corpulence. Ce fut elle qui,
-d'un geste de mépris, eut l'air de lui dire: Je m'appartiens! Cette
-pantomime, qui n'était pourtant pas dans l'esprit du ballet, fut
-accueillie par de vifs applaudissements. Il est vrai que Négra était
-d'une beauté si étrange, si nouvelle, qu'elle s'emparait des sens
-comme par magie. C'était comme ces vins rares du midi, rayons liquides
-du soleil, qui montent à la tête dès le premier coup. Je n'avais pas
-pressenti que la petite danseuse des rues pût jamais m'apparaître
-ainsi. Elle était vêtue d'une première tunique rouge brodée de
-pierreries sur laquelle retombait une seconde tunique plus courte, fauve
-et tigrée d'or, dont le corsage adhérait à sa taille fine. Ses seins
-se soulevaient à demi, agitant trois rangs de sequins qui bordaient sa
-robe; ses petits bras d'un modelé parfait avaient autour des poignets
-deux serpents d'or aux yeux de rubis. Je n'ai jamais vu de mains plus
-mignonnes, aux doigts plus minces et mieux ciselés. Son cou avait des
-ondulations de cou de flamant; sa peau brune empruntait à l'éclat du
-lustre la teinte du plumage de cet oiseau et aussi le ton empourpré et
-poli des beaux coquillages roses; c'était surtout ses jambes nues,
-ceintes de cercles d'or et éclairées par la lumière de la rampe, qui
-faisaient songer à cette double comparaison. Mais on oubliait presque
-la morbidezza du corps en regardant la tête expressive où rayonnaient
-ses yeux flamboyants; ses cheveux noirs rejetés en arrière étaient
-constellés de sultanis d'or reliés sur le front par une grosse opale.
-Elle dansa et parut se transfigurer dans un pas précipité et fougueux
-qui força la musique de l'orchestre à accélérer ses mesures: sa
-tête alors lança des éclairs; les yeux, les dents, les narines
-mouvantes, semblaient s'irradier autour d'elle; tout était en harmonie
-dans sa danse; la flamme du regard courait dans sa taille frémissante,
-dans ses pieds qui vibraient sur l'orteil, dans ses bras tendus vers la
-volupté. Sa danse donnait le vertige, c'était quelque chose de non
-appris, d'inspiré par le sang.
-
-Comme tous les spectateurs, je subissais la contagion de passion qui se
-dégageait d'elle. Il est vrai qu'elle m'enveloppait de son regard,
-m'appelait du sourire et semblait m'étreindre à travers l'espace. Dès
-son entrée en scène, ses yeux s'arrêtèrent sur moi et ne me
-quittèrent plus; je me sentais attiré, emporté dans ses bras, pressé
-contre son cœur; j'étais à coup sûr le maître de cette femme, le
-sultan préféré qu'elle voulait fasciner; elle savait me vaincre à
-force de volonté et d'amour; je ne m'appartenais plus et je
-tourbillonnais avec elle, _enlaçant, enlacé_, suivant l'expression de
-Gœthe.
-
-Les danses les plus brûlantes auraient paru glacées auprès de cette
-danse africaine. Ce n'était pas la lascivité, mais l'ardeur; au lieu
-des tressaillements du plaisir et de la gaieté, c'était la frénésie
-indomptée et sombre, l'ivresse qui tue. Cette danse incandescente
-était à la danse italienne et espagnole ce qu'est Didon à une matrone
-romaine et Othello à Gonzalve de Cordoue. On devinait une de ces filles
-du Sahara, qui prouvent leur amour en faisant éteindre des charbons
-ardents sur leur chair. À chaque mouvement, à chaque geste se
-détachait d'elle un fluide ambiant qui remplissait la salle; les
-spectateurs semblaient possédés de l'ardent démon qui frémissait
-dans ce jeune corps; c'étaient des cris, des transports, des baisers
-lancés dans l'air, des mots hardis qu'on ne se dit que tout bas. Les
-fleurs tombaient en pluie aux pieds de Négra qui, sans rien voir,
-continuait à danser son rêve, si je puis m'exprimer ainsi; tout à
-coup partageant l'ivresse commune, je fis comme la foule, je l'acclamai
-par son nom, je m'emparai des couronnes et des bouquets préparés par
-Stella et les lui lançai un à un; le premier bouquet frappa contre son
-cœur; elle l'y étreignit, le baisa et, par un mouvement plein de
-grâce, y reposa sa joue comme un enfant qui s'endort sur un oreiller.
-Ce geste fut applaudi par toute la salle; les fleurs amoncelées autour
-d'elle l'ensevelissaient comme un poétique linceul. D'abord elle les
-écarta avec ses petits pieds, en dansant toujours; mais insensiblement,
-comme prise de lassitude ou cédant à quelque extase de volupté, elle
-réunit en cadence, et en décrivant des pas aériens, tous ces bouquets
-épars, s'en fit un lit et s'y étendit avec grâce, la tête tournée
-vers moi. La toile tomba sur ce tableau.
-
-Dans le libretto, elle devait se coucher ainsi aux pieds du pacha, mais
-ce comparse oublié s'était endormi en réalité sur ses coussins.
-
-Les admirateurs passionnés, que la danse de Négra venait de lui
-susciter, accoururent dans les coulisses pour la féliciter; je m'y
-rendis suivi de Stella, de son amant et de Zéphira, dont la rage
-étranglait la voix; elle me poignardait de ses yeux aigus, et parfois
-soir poing serré se levait pour me menacer.
-
-Nous trouvâmes Négra à moitié évanouie dans un fauteuil; le gros
-marchand arabe, dont elle m'avait parlé, lui faisait de l'air avec un
-éventail en plumes de paon, tout en répétant à l'_impresario_:
-
---Signor, ma fortune est faite.
-
-Il se recula servilement en nous voyant entrer;
-
-Négra, soit qu'elle m'eût pressenti, soit qu'elle m'eût aperçu,
-revint aussitôt à la vie; elle se précipita à mes pieds, s'empara de
-mes mains et les baisa en répétant devant tous:
-
---Voilà mon bienfaiteur!
-
---Mais, pauvre fille, lui dis-je, je n'ai rien fait pour toi; et voyant
-que la fureur de Zéphira allait éclater, j'eus la pensée d'ajouter en
-la désignant: C'est madame qu'il faut remercier.
-
-Alors, avec une câlinerie charmante, elle s'inclina devant la danseuse
-détrônée, et lui exprima sa reconnaissance en termes si vifs et si
-doux, que Zéphira, vaincue, fut contrainte à la bonté. À tantôt,
-dit-elle à Négra, je t'attends à ma fête, et prenant mon bras, elle
-m'entraîna loin de ces yeux profonds qui me poursuivaient.
-
-Stella et son amant marchaient près de nous et songeaient à me
-délivrer. Ils me rappelèrent qu'il était temps d'aller revêtir mon
-déguisement, et ils emmenèrent Zéphira dans leur gondole.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Le comte Luigi, l'amant en titre de Zéphira, habitait un des plus beaux
-palais donnant sur le Grand Canal. Vers une heure du matin, toutes les
-fenêtres de cette demeure patricienne brillèrent d'une clarté vive
-qui fit ressortir dans l'ombre les sculptures de sa façade. Des laquais
-en livrée, tenant des torches et des flambeaux, s'échelonnaient en
-deux rangs, depuis le seuil de la porte jusqu'au haut de l'escalier. Les
-flots paisibles et noirs de la lagune réfléchissaient et doublaient ce
-palais lumineux. Mais bientôt le va-et-vient des gondoles, qui
-amenaient les invités, troubla ce miroir tranquille, et ce fut durant
-une heure un mouvement, un bruit de rames et de voix rappelant les
-fêtes de la Venise des anciens jours. On voyait s'engouffrer dans
-l'escalier, qui se dessinait comme une échelle de feu, une cohue
-soyeuse, dont on ne distinguait que les têtes couvertes de plumes, de
-fleurs, de pierreries ou de coiffures étranges; tous les visages
-portaient des masques identiques en velours noir; toutes les tailles se
-confondaient sous l'ampleur des dominos qui cachaient les riches
-costumes historiques ou de fantaisie. À mesure que la foule parvint
-dans les salons et les galeries, plusieurs des conviés rejetèrent
-comme inutile le domino qui les enveloppait, et soulevèrent leur masque
-pour se faire reconnaître; les femmes surtout se plaisaient à montrer
-leurs splendides ou gracieux costumes, et ce fut bientôt un coup d'œil
-magique que celui de ce palais monumental, fourmillant des habits de
-tous les temps. Les figures des fresques des grands maîtres semblaient
-attentives; on eût dit qu'elles regardaient passer la fête. C'était
-un défilé de juifs couverts de dalmatiques; des Grecs et des Turcs
-resplendissants de broderies et de cachemires; puis venaient d'anciens
-Romains, des bohémiens, des Hindous, des chevaliers du moyen âge,
-armés de toutes pièces, des marquis poudrés et des marquises
-Pompadour, des Mexicaines en tuniques de plumes, des déesses de
-l'Olympe, des Tyroliennes, des arlequins, des _pulcinelle_; tous les
-costumes permis revêtus à l'envi dans leur innombrable diversité. Je
-dis _permis_, car la police autrichienne défendait expressément de
-porter aucun déguisement religieux. Aussi fûmes-nous très-surpris de
-voir le comte Luigi, qui avait quitté son masque pour nous recevoir,
-couvert d'une robe de camaldule.
-
---Ce travestissement pourrait bien vous coûter quinze jours de prison,
-lui dit le consul français venu un moment pour voir la fête.
-
---C'est une fantaisie de cette folle de Zéphira, répliqua le comte,
-elle prétend qu'elle a obtenu la permission de la police et que nous ne
-courons aucun risque; tenez la voilà qui vient à nous, habillée en
-religieuse.
-
-En effet, la danseuse s'approchait vêtue d'une robe d'abbesse; un
-chapelet en perles noires de Venise serrait ce vêtement large autour de
-sa taille fine; une grande croix en bois de rose à christ d'or et une
-tête de mort en émail noir et diamants se jouaient sur sa hanche
-gauche. Son voile en crêpe blanc était fixé en plis carrés et
-réguliers sur sa tête par une couronne de roses blanches. L'éclat de
-ses yeux semblait plus vif sous le bandeau monacal, et sa mine
-évaporée formait un provoquant contraste avec cet habit pudique.
-
-L'amant de Stella qui se trouvait dans le groupe dont je faisais partie,
-ainsi que le consul, nous dit à voix basse à tous deux:
-
---Zéphira porte un autre déguisement sous sa robe de religieuse
-qu'elle n'a choisie, j'en suis sûr, que pour déterminer Luigi à
-mettre une robe de moine. Elle médite de lui jouer quelque vilain tour.
-
---J'y veillerai, répliqua le consul, et je vous promets bien que si le
-comte Luigi est puni pour son travestissement, Zéphira le suivra en
-prison.
-
-Je ne sais si la dame s'aperçut que nous parlions d'elle, mais elle
-accourut vers nous riante et folâtre, et enlaçant son bras au mien,
-elle me dit:
-
---Parcourons la fête.
-
-Je me laissai conduire dans le premier salon où les danses
-commençaient à se former aux sons des orchestres invisibles répandus
-dans tout le palais. Bientôt elle voulut m'entraîner dans une petite
-galerie déserte éclairée de lueurs douteuses.
-
---_Carissimo_, me dit-elle, venez voir l'effet de la serre illuminée
-sur un canal sombre.
-
---Pas encore, lui dis-je, après souper peut-être.
-
-J'aperçus, comme nous parlions de la sorte, vers le milieu du passage
-où nous étions, une femme masquée debout devant une glace de Venise.
-Je fus d'autant plus frappé de cette apparition qu'elle semblait tout
-à coup animer devant moi la _Vénus couronnée_ de Paris Bordone, un
-des tableaux que j'avais le plus admiré à Venise. Plus j'approchais,
-et plus je reconnaissais dans tous ses détails le costume dont
-l'élève du Titien a revêtu sa Vénus, qui n'est comme on sait que le
-portrait d'une grande dame Vénitienne: «les cheveux, noués sur le
-front et entremêlés de perles, tombaient sur les bras et sur les
-épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles, fixé au
-milieu de la poitrine par un fermoir d'or, suivait et dessinait les
-parfaits contours du sein nu. La robe en taffetas changeant bleue et
-rose était relevée sur le genou par une agrafe de rubis, laissant à
-découvert une jambe polie comme le marbre. Les bras étaient entourés
-de riches bracelets et les pieds chaussés de mules écarlates lacées
-d'or.»
-
-Tel était ce costume si bien décrit par un poëte contemporain. Je me
-demandai quelle pouvait être cette femme qui paraissait avoir choisi
-pour me plaire l'habillement de cette Vénus de Bordone, que j'avais si
-souvent regardée avec amour. Cependant elle restait immobile, son
-visage masqué tourné de mon côté. Tout à coup s'apercevant que
-Zéphira me suivait, elle se mit à courir et disparut dans le fond de
-l'étroite galerie. Je me précipitai sur ses pas, mais je ne pus
-l'atteindre. J'arrivai en la poursuivant en vain dans un salon où un
-jeune marquis milanais, déguisé en _Ludovic Sforce_, était seul à
-une table de jeu; il me proposa d'être son partenaire et je m'assis
-machinalement pour prendre haleine. Je jouai d'abord avec distraction,
-j'étais préoccupé de cette figure de femme qui venait de
-m'apparaître; qui donc était-elle? Négra? c'était impossible;
-comment cette inculte et pauvre Africaine aurait-elle songé à ce
-costume historique? puis cette femme m'avait paru plus grande que la
-danseuse dont l'image me poursuivait depuis son triomphe de la Fénice.
-Elle avait jeté dans mes sens une fièvre inusitée et, je dois
-l'avouer, un désir tenace de la revoir. Insensiblement le jeu calma
-l'agitation de mon sang ou plutôt en changea l'objet. Je jouais avec un
-bonheur persistant qui irritait le marquis milanais et le poussait à
-doubler son enjeu; je me sentais aiguillonné par la soif du gain,
-passion qui m'était inconnue et dont je me croyais incapable. L'or
-s'amoncelait près de moi, mais comme je commençais une partie
-nouvelle, un frémissement de robe me fit lever la tête, et je vis
-au-dessus de l'épaule de mon partenaire la Vénus de Paris Bordone;
-elle se tenait immobile, me regardant de ses yeux brillants à travers
-le masque; je me mis à la considérer et je ne jouai plus qu'avec
-distraction. À la cambrure souple de la taille, je me disais: C'est
-Négra; cependant les épaules, le cou et les bras étaient d'un blanc
-de lis et Négra était brune et cuivrée; elle me semblait aussi bien
-moins grande; il est vrai qu'en me penchant un peu, je découvris que
-mon apparition portait de hauts talons à ses mules. En examinant la
-chevelure, je m'aperçus que les boucles flottantes étaient les unes
-blondes et les autres noires. Je remarquai le même mélange dans les
-petits anneaux qui se jouaient sur la nuque. Quel art n'avait-il pas
-fallu pour amalgamer ainsi ces deux chevelures où s'égarait mon
-examen!
-
-Ma curiosité redoublait par ce mystère même. J'avais perdu cette
-partie; une femme masquée vint frapper sur l'épaule du Milanais et lui
-parler à l'oreille; il lui répondit:
-
---Je vous suis.
-
-Je pus donc me lever sans inconvenance; d'une main, je ramassai sur la
-table l'or qui m'appartenait, et de l'autre, je saisis le bras de ma
-Vénus. Je la sentis frémir et vibrer pour ainsi dire comme une corde
-de harpe; j'avais remis mon masque. En ce moment, l'orchestre d'une
-salle voisine fit entendre une valse précipitée qui devint bientôt
-frénétique sous l'élan des danseurs; j'enlaçai la femme tremblante
-qui s'abandonnait à moi, et je l'emportai dans le tourbillon.
-
---Qui es-tu? murmurai-je, dans le vol de notre course effarée.
-
---Seigneur, je suis votre esclave.
-
---Oh! c'est donc toi.
-
-J'avais reconnu la voix de Négra.
-
---Mais comment as-tu deviné, pauvre fille, que ce costume de Vénus me
-plairait?
-
---Un jour, seigneur, j'ai osé vous suivre et je vous ai surpris en
-extase devant le tableau de la Vénus. Depuis ce jour, j'ai pensé: Je
-veux ressembler à cette femme.
-
---Et cette blancheur de ton teint, et ce mélange de ta chevelure?...
-
---Ma mère a été servante au sérail de Constantinople, et m'a appris
-tous les secrets de la beauté des sultanes.
-
-Tandis que nous échangions ces paroles presque lèvres contre lèvres,
-je la sentais tourner dans mes bras comme si un souffle nous emportait;
-elle m'entraînait invinciblement dans les cercles décrits par
-l'agilité nerveuse de ses petits pieds.
-
-Peu à peu elle m'avait fait sortir du salon de danse; l'orchestre plus
-lointain nous guidait toujours; nous nous trouvions dans une galerie
-moins éclairée et presque déserte. Je ne me rendais pas compte de ce
-changement de lieu; il me semblait que c'étaient mes yeux qui se
-troublaient, et que mon sang, affluant vers mes oreilles, m'empêchait
-d'entendre la musique; je ne m'appartenais plus; à mon tour, je
-tremblais et je frissonnais dans les bras de Négra. Elle me fit asseoir
-sur un divan.
-
-Tout à coup je me sentis prendre la main; je regardai devant moi, et je
-vis dans sa robe de camaldule le comte Luigi démasqué, qui me dit en
-riant:
-
---Voulez-vous, beau chevalier de Malte, donner le bras à madame, et
-passer dans la galerie où le souper est servi.
-
---De tout mon cœur, répondis-je, et je suivis le comte en tenant à
-mon bras la pauvre Négra éperdue de bonheur.
-
-À la porte de la galerie où nous conduisait le comte Luigi, nous
-trouvâmes Zéphira; elle avait quitté son masque et rejeté son voile
-de nonne; une couronne de bacchante, en pampre et raisin d'or, avait
-remplacé la couronne de roses blanches. Sa robe flottante, en
-s'entr'ouvrant, laissait voir un fantastique costume d'Érigone qui se
-composait d'une courte tunique en peau de tigre serrée aux flancs par
-une haute ceinture d'or damasquiné; la gorge nue était voilée d'un
-bizarre et volumineux collier composé de petits thyrses d'or.
-
-En m'apercevant avec Négra, elle bondit vers moi:
-
---Oh! vous l'avez donc suivie et retrouvée, cette dame mystérieuse,
-s'écria-t-elle; puis saisissant le bras de Négra, elle ajouta:
-
---Apprenez, ma charmante, qu'on ne s'assied point à table sans quitter
-son masque, et déjà sa main touchait le visage de la tremblante
-Africaine.
-
---Arrière! dis-je à Zéphira avec colère.
-
-Mais l'humble Négra, s'inclinant devant celle qu'elle appelait sa
-maîtresse, quitta son masque et lui dit d'une voix douce:
-
---C'est moi, madame, votre servante soumise.
-
---C'est elle! c'est elle! répéta-t-on aussitôt de toutes parts; c'est
-la grande danseuse de la Fénice!
-
-Plusieurs des invités l'avaient reconnue, et se mirent à l'applaudir
-comme au théâtre. Négra, confuse, n'osait approcher; elle restait
-courbée devant Zéphira. Le comte Luigi, soit pour donner une leçon à
-sa maîtresse, soit qu'il cédât à un caprice qui lui traversait le
-cœur, tendit galamment la main à la pauvre Africaine, et la fit placer
-à table à sa droite, en m'engageant à m'asseoir près d'elle de
-l'autre côté. Pour conjurer l'orage que je voyais courir dans les yeux
-de Zéphira, je lui avais audacieusement offert mon bras.
-
---Je ne vous quitte plus, me dit-elle en enfonçant ses ongles dans ma
-main dégantée, et si vous regardez cette femme, je vous poignarde.
-
-J'éclatai de rire et m'assis sur la chaise que me désignait le comte
-Luigi. Zéphira se plaça près de moi, et c'est ainsi que je soupai
-entre les deux danseuses. D'un côté la flamme souterraine d'un volcan,
-de l'autre le jet pétillant et criard d'un feu d'artifice. Zéphira
-remplissait mon verre sans désemparer, et me provoquait de son pied
-qu'elle enlaçait au mien sous la table. Négra m'enveloppait du rayon
-de ses yeux profonds, pleins de tristesse et d'amour, indifférente aux
-galanteries du signor Luigi.
-
-Les orchestres du bal continuaient à jouer des symphonies; les vins
-pétillaient dans les cristaux, les mets fumaient dans les plats
-d'argent, les fleurs vertigineuses et les fruits parfumés répandaient
-leurs arômes dans les corbeilles ciselées des surtouts. La galerie
-retentissait d'une longue rumeur de propos joyeux, de mots provoquants,
-et de paroles d'amour prononcées dans cette suave langue italienne,
-«doux idiome bâtard du latin, a dit Byron, qui coule des lèvres
-d'une femme comme des baisers, et résonne comme si on l'écrivait sur
-du satin; dans les syllabes de cette langue semble courir l'haleine de
-l'heureux climat du midi[7].»
-
-Qui donc eût résisté à l'atmosphère énervante qui nous
-enveloppait? Nous étions tous, hommes et femmes, ivres ou enivrés; les
-nymphes et les faunes peints sur le plafond dans des postures lascives
-semblaient se mouvoir pour venir à nous.
-
-Au dessert, Zéphira fit donner le signal à tous les orchestres qui
-jouèrent à la fois une valse étourdissante.
-
---À moi, me dit-elle d'une voix impérieuse et m'enlaçant
-étroitement, elle m'entraîna dans la danse véloce; elle avait tout à
-fait rejeté sa robe de nonne; je me sentais pressé contre sa gorge nue
-et contre la peau de tigre de sa tunique qui parfois bondissait jusqu'à
-mon visage. Mon cerveau était en délire, je ne savais plus si c'était
-Zéphira ou Négra qui m'emportait; les mille tournoiements de la valse
-nous avaient conduits jusqu'à une serre qu'éclairait à peine une
-lumière voilée; éperdus, haletants, nous allâmes nous affaisser sur
-une ottomane qu'abritaient des arbustes en fleurs.
-
---Pas ici, me dit Zéphira, mais dans un boudoir mystérieux, où
-personne ne nous suivra; et, prenant ma main, elle me conduisit vers une
-porte s'ouvrant sur un escalier qui menait à une terrasse. La bouffée
-d'air froid qui monta vers nous dissipa mon ivresse; je reconnus
-Zéphira.
-
---Mais le comte Luigi est le maître de céans, lui dis-je, il connaît
-tous les détours du palais, il peut nous découvrir.
-
-Elle me répondit en éclatant de rire:
-
---Le comte Luigi est, à l'heure qu'il est, conduit en prison pour avoir
-revêtu dans un bal un habit de moine. Nous aurons donc, _carissimo_,
-quinze jours de liberté et de plaisir; et elle s'efforçait de me faire
-descendre.
-
-Je fus pris de je ne sais quel dégoût invincible, je la poussai sur
-les marches de l'escalier, et je rejetai sur elle la porte qui se
-refermait du côté de la serre. Je tournai la clef à double tour sans
-souci de ses cris qui se perdirent dans le bruit de l'orchestre. Comme
-je passais de la serre dans un cabinet moresque, représentant une des
-chambres de l'Alhambra, je vis là debout sur un grand coussin rond qui
-lui servait de piédestal ma Vénus de Paris Bordone, qui me tendait
-amoureusement ses bras.
-
---Viens! viens! me disait-elle; ses yeux magnétiques m'attiraient, son
-souffle courait sur mon visage. Merci, murmura-t-elle plus bas, de
-l'avoir quittée; viens! viens! c'est moi qui te veux! Je me sentis
-presser sur son cœur qui battait comme une vague; elle m'étreignit
-avec tous les emportements de la passion; c'était sa danse devenue
-amour. Je n'eus pas conscience de la réalité, et je fus heureux dans
-un rêve.
-
-La chambre où nous étions était obscure, une seule lampe suspendue y
-jetait sa lueur. Comme je lui rendais ses caresses, une raie soudaine de
-lumière se projeta sur nous et éclaira son visage. Elle ouvrit ses
-grands yeux; je poussai un cri; son regard venait de me rappeler celui
-d'Antonia. Au même instant, un domino noir qui tenait un flambeau passa
-près de nous, en riant sardoniquement. Était-ce Zéphira? Non, non, la
-voix de la danseuse n'avait point ce timbre grave; cette voix, je crus
-la reconnaître, elle m'apportait comme un écho de celle d'Antonia!
-
-Je m'arrachai des bras de l'Africaine, je la repoussai avec rage, je
-détachai violemment ses mains qui se cramponnaient à mes habits, et
-lui jetant tout l'or que j'avais dans mes poches, je lui criai:
-
---Va-t'en de Venise et que je ne te revoie jamais!
-
-Cependant, le domino fuyait dans une galerie voisine; je me mis à sa
-poursuite, mais sans pouvoir l'atteindre; je le vis descendre le grand
-escalier du palais et monter dans une gondole qui disparut bientôt à
-mes yeux.
-
-Stella et son amant qui quittaient la fête m'aperçurent en ce moment.
-
---Où courez-vous de la sorte, tête nue et sans domino, me dit la
-_prima donna_, entrez dans notre gondole et nous vous reconduirons.
-
-Quand je lus assis près d'eux à l'abri des stores fermés, je courbai
-ma tête sur mes genoux et me pris à pleurer.
-
---Qu'avez-vous? s'écria Stella effrayée.
-
-Je saisis sa main, et la joignant à celle de son amant:
-
---Vous qui vous aimez, leur dis-je, ne vous quittez jamais! ne vous
-faites pas souffrir l'un l'autre; mieux vaut la mort.
-
-Ils n'osèrent me questionner, et dans leur bonté ils restèrent
-silencieux devant mon chagrin.
-
-Cependant l'aube naissante projetait des lignes blanches à travers la
-noire teinture de la gondole.
-
-Je dis tout à coup à mes amis:
-
---Où voulez-vous me conduire?
-
---Mais, chez vous, si vous le désirez, repartit le Vénitien.
-
---Non, non, pas encore, plus tard, donnez-moi pour quelques heures asile
-dans votre maison.
-
---De grand cœur, répliqua Stella, vous souffrez, votre pâleur
-effrayerait votre amie! Venez d'abord vous reposer chez nous.
-
-Leur maison était située sur le quai des Esclavons, près du palais
-qu'habita Pétrarque; quand nous y arrivâmes, le jour commençait à se
-lever, mais Venise dormait encore. Mes amis me conduisirent dans une
-chambre et me supplièrent de me coucher. Je le leur promis; mais, à
-peine seul, j'allai m'accouder au balcon de la fenêtre ouverte. J'y
-restai longtemps immobile, anéanti, regardant les brouillards se jouer
-sur la lagune déserte et couvrir d'un rideau les palais silencieux je
-pensais à ce réveil de Venise si fidèlement décrit par un de nos
-grands poëtes. «Le vent ridait à peine l'eau; quelques voiles
-paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à l'ancienne reine
-des mers les provisions de la journée. Seul au sommet de la ville
-endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du
-crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses
-ailes dorées.
-
-»Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l'angelus à
-grand bruit; les pigeons, comme au temps de la république, avertis par
-le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un
-merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tire-d'aile, la rive
-des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu'on y
-répand régulièrement pour eux à cette heure. Les brouillards
-s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques pêcheurs secouèrent
-leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques. L'un d'eux
-entonna, d'une voix claire et pure, un couplet d'un air national. Du
-fond d'un bâtiment de commerce une voix de basse leur répondit; une
-autre, plus éloignée, se joignit au refrain du second couplet;
-bientôt le chœur fut organisé: chacun faisait sa partie tout en
-travaillant et une belle chanson nationale salua la clarté du jour.»
-
-La fraîcheur du matin apaisait la fièvre de mon sang. Le bruit
-prolongé des cloches, le mouvement croissant de la ville et le chant
-des travailleurs m'arrachèrent à l'obsession d'une nuit de délire:
-j'en secouai le souvenir comme celui d'un songe impossible.
-
-Et moi aussi j'avais ma tâche à accomplir: le travail m'attendait;
-Antonia me donnait l'exemple du courage et du renoncement; pourquoi ne
-l'avais-je pas imitée? Elle avait raison: la règle est salutaire; la
-discipline est indispensable à l'homme, toujours _ondoyant et divers_,
-suivant l'expression de Montaigne.
-
-Me sentant dans l'esprit une vigueur nouvelle, résolu de tout réparer
-et de reconquérir celle que j'aimais, je me hâtai de quitter la maison
-de mes amis; je leur laissai quelques lignes au crayon, les priant de ne
-pas chercher à me revoir avant huit jours.
-
-J'avais soif d'une réclusion absolue avec Antonia; autant j'avais
-poursuivi l'agitation, autant je souhaitais maintenant le repos auprès
-d'elle.
-
-Je rentrai furtivement. Quoiqu'il fît grand jour, Antonia dormait
-encore. Elle resta couchée beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Moi,
-je ne tentai pas même de reposer. J'écrivis tout d'un trait l'acte le
-plus ému d'un de mes drames italiens. Je ne quittai la plume que
-lorsque je crus ouïr un léger bruit dans la chambre d'Antonia. Alors
-j'écoutai et j'attendis plein d'anxiété. Je compris qu'elle
-s'habillait. Je devinais ses gestes, ses mouvements, à travers la
-cloison; enfin la porte de sa chambre, qui donnait sur le couloir,
-s'ouvrit, et je l'entendis donner quelques ordres à la servante. Je
-crus qu'elle allait entrer chez moi. Ses pas se rapprochèrent; mais,
-comme si une irrésolution l'eût arrêtée, elle me cria sans
-paraître:
-
---Albert, viens donc déjeuner.
-
---Je travaille, répondis-je, espérant qu'elle entrerait.
-
-Elle ne répliqua rien: j'attendis encore quelques instants, et tout à
-coup elle poussa la porte de communication et m'apparut souriante.
-
---Comme j'ai dormi longtemps ce matin! me dit-elle; désormais c'est moi
-qui suis la paresseuse et toi le travailleur.
-
---Je suis la folie et toi la sagesse, répondis-je; tu vas d'un pas
-ferme et régulier; moi je cours, je chancelle et je tombe, et je
-finirai par m'engloutir.
-
---Est-ce une tirade de ton drame que tu me récites là?
-répliqua-t-elle; mon pauvre Albert! quitte la plume et allons
-déjeuner, car tes fatigues de la nuit ont dû t'épuiser.
-
-Je n'osais la regarder en face; elle ne me questionnait pas, mais je
-pensais qu'elle me devinait. Son calme apparent me faisait songer à ces
-terrains minés qui renferment des abîmes; je me figurais qu'elle
-souffrait et me méprisait peut-être, et que sa douceur pouvait bien
-cacher quelque vengeance.
-
---Te voilà sombre comme un remords ou comme un cachot des _Puits_, me
-dit-elle; allons, Albert, un peu de gaieté, demain mon manuscrit part
-pour la France et nous recommencerons à vivre.
-
---Oh! combien je vais t'aimer! lui dis-je en lui tendant convulsivement
-les bras.
-
-Elle me regarda avec étonnement: ses yeux me firent l'effet de deux
-lames froides qui m'auraient traversé le cœur, et, comme si c'était
-le sang qui s'en échappait mes larmes inondèrent mon visage.
-
---Qu'as-tu donc à pleurer? me dit-elle; il faut absolument que tu
-ailles dormir, car tes nerfs sont malades.
-
-Je la regardai avec amour: je la trouvai belle, fraîche et sereine;
-j'aurais voulu qu'elle me berçât sur son cœur.
-
-Elle reprit son ton d'affection maternelle, m'empêcha de boire du
-café, me reconduisit dans ma chambre, ferma les rideaux de la fenêtre
-et m'obligea de me mettre au lit. Je me laissai faire comme un enfant;
-mes larmes m'avaient calmé et je tombais de lassitude. Quand elle vit
-mes yeux s'appesantir, elle s'éloigna sur la pointe des pieds. Je
-dormis bientôt d'un lourd sommeil plein de cauchemars; je ne
-m'éveillai qu'à la nuit. J'appelai; Antonia ne me répondit pas. La
-servante vint m'avertir que madame était sortie pour se promener; elle
-n'avait pas voulu m'éveiller. Je sentis d'abord comme une grande
-terreur: m'aurait-elle quitté? serait-elle partie? Je courus dans sa
-chambre et je fus rassuré en y trouvant tout ce qui lui appartenait:
-son manuscrit, dont elle venait d'écrire les dernières pages, était
-ouvert sur sa table; une lettre à son éditeur était placée à
-côté.
-
-Une autre idée me vint. Elle aussi, pensais-je, a voulu se distraire,
-et je fus pris d'une jalousie subite. Je me disposais à m'habiller, à
-sortir, à courir après elle, quand je l'entendis monter l'escalier en
-chantant.
-
---Je viens de faire l'écolier en vacances, me dit-elle; j'étais avide
-de liberté, d'air, d'excursion en pleine mer, et comme tu dormais je
-suis allée seule.
-
---Ne veux-tu pas que nous ressortions ensemble? lui dis-je.
-
---Oh! de grand cœur, fit-elle avec enjouement; maintenant que me voilà
-débarrassée de mon fardeau, je suis femme à te lasser par mes
-fantaisies.
-
---Eh bien! que désires-tu?
-
---Allons souper au Lido.
-
---Oui, allons! j'y sais un cabaret dont l'hôtelier a connu Byron.
-
-Nous montâmes en gondole, et, quoique la nuit fût froide et sombre,
-nous accomplîmes notre dessein. Nous trouvâmes le cabaretier endormi,
-l'espoir du gain le fit se lever en hâte. Il nous servit du jambon, une
-omelette et de son fameux vin de Samos. Nous soupâmes gaiement comme
-aux premiers temps de nos amours; je songeai à notre chambre chez le
-garde-chasse de Fontainebleau, à nos meilleures heures de Gênes, à
-nos premiers jours d'arrivée à Venise. La mer battait la plage, le
-vent soufflait à travers la fenêtre disjointe de la chambre enfumée
-où nous nous abritions.
-
---Si nous couchions ici, lui dis-je.
-
---Non, répliqua-t-elle, mieux vaut errer au large dans notre gondole.
-
-Quelques instants après, nous étions bercés par les vagues comme dans
-un hamac; les vitres et les volets de la gondole était hermétiquement
-clos; Antonia s'étendit sur les coussins de cette alcôve flottante, je
-m'agenouillai près d'elle et je baisai ses mains et son front.
-
---Comme te voilà humble, ô mon orgueilleux poëte, me dit-elle en
-riant. Est-ce que je te fais peur? Est-ce que tu as désappris l'amour?
-
-Je la couvris des plus tendres caresses auxquelles mes pleurs se
-mêlaient. Enfin je la retrouvais! Enfin, elle était encore à moi!
-elle effaçait ma déchéance! elle me réconciliait avec le bonheur,
-avec la vie. Elle me parut plus aimante et plus passionnée
-qu'autrefois; quelque chose de poignant et d'intense s'échappait
-d'elle.
-
-Ce furent durant huit jours des renouvellements de jeunesse et de
-passion que je ne me croyais plus capable de ressentir et que je ne lui
-croyais plus le pouvoir de m'inspirer. Nous nous éloignions chaque
-matin de Venise; nous visitions les îles voisines ou bien nous allions
-errer dans les campagnes que baigne la Brenta.
-
-Nous cherchions sans cesse un nouveau cadre à notre félicité
-retrouvée; il nous semblait que l'aspect des lieux inconnus ravivait
-nos sentiments et les rendait plus recueillis et plus tendres.
-
-Parfois, elle me disait en riant et dans les moments de suprême
-volupté.
-
---Je crois bien que tu m'as été infidèle? Mais que m'importe! Tu es
-jeune, beau, inspiré et je t'aime.
-
-Quand elle parlait ainsi, j'étais prêt à la briser dans mes bras et
-à m'écrier:
-
---Non, tu ne m'aimes pas; tu es froide de nature et passionnée à tes
-heures sans te soucier de ce que tu m'as fait souffrir. Mais je la
-regardais: son calme et beau visage me désarmait et je me disais: Elle
-est généreuse et grande; elle vaut mieux que toi. Alors j'étais
-tenté de me jeter à ses pieds et de tout lui avouer; au premier mot
-elle m'arrêtait.
-
---Tais-toi, tais-toi, je ne veux rien savoir, me disait-elle, ou plutôt
-je sais tout. Tu es trop faible pour t'abstenir, trop faible pour
-attendre, trop faible pour aimer.
-
-Qu'elle eût mieux fait d'être jalouse, emportée, d'éclater en
-reproches comme une femme italienne ou grecque! Nous nous serions
-querellés, puis réconciliés, puis aimés plus passionnément; mais
-ses paroles sentencieuses, sa prétendue supériorité en amour, me
-rappelaient involontairement à toute heure combien nous différions.
-
-
-[Note 7: Lord Byron, _Beppo._]
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Ces alternatives de joie et de peine, de passion et de travail, de
-veilles excessives et de courses immodérées, de désirs contenus et de
-transports subits; cette vie sans calme et sans bonheur certain
-m'abattit rapidement. Je sentais mes forces décroître et mon cerveau
-vaciller. Il me semblait que ma jeunesse m'échappait et que mon
-intelligence allait mourir.
-
-Un jour, par un chaud soleil d'automne, comme nous parcourions l'île de
-Torcello, mes jambes défaillirent; un frisson courut dans tous mes
-membres et je dus pour me ranimer me coucher sur la plage et me couvrir
-du sable tiède que soulevait le sirocco.
-
-Mes tempes battaient avec force; je sentais sur mes yeux clignotants un
-cercle de feu; mes cheveux, que le vent agitait me semblaient d'un poids
-énorme; mes pieds et mes jambes enfoncés dans les monticules de sable
-chaud, étaient froids comme si la glace les eût recouverts. Tout mon
-sang refluait à la tête; mes joues devenaient de plus en plus
-pourpres, et, vaincu par une fièvre ardente, je fus contraint d'avouer
-à Antonia que je souffrais. Elle me fit porter dans la gondole,
-m'étendit sur les coussins des banquettes et soutint jusqu'à Venise ma
-tête sur son bras ployé.
-
---Ma pauvre Antonia, lui dis-je, je crois que tes instincts de sœur de
-charité vont trouver à s'exercer; je suis bien malade et si je n'en
-meurs pas je serai pour toi un long souci.
-
---Quelle funèbre idée, répliqua-t-elle, mourir! y penses-tu! à
-présent que nous pouvions passer de si beaux jours à nous aimer!
-
-La voix de mon cœur lui criait: «Il fallait penser plus tôt à cette
-tendresse tardive! ton bras, qui me soutient défaillant, il fallait
-l'étendre pour me préserver.»
-
-Mais tout reproche expirait sur mes lèvres, je la remerciais de ses
-soins et je m'y abandonnais.
-
-La traversée redoubla ma fièvre, et quand nous arrivâmes, Antonia
-s'effraya en voyant que je ne pouvais plus me tenir debout. Elle me mit
-au lit puis se hâta d'écrire au consul de France pour lui demander un
-médecin. Le consul accourut.
-
-Ce n'est qu'un peu de fatigue, me dit-il; l'irritant sirocco, maudit par
-Byron, me causa, il y a un an, le même malaise; une saignée me
-soulagea, mais je ne voulus pas qu'elle fût faite par le médecin en
-renom à Venise. C'est un vieillard qui a la main tremblante et qui un
-jour a presque coupé l'artère à une belle comtesse. Je m'adressai à
-un jeune docteur nouvellement arrivé de Padoue. Sa main est sûre, il
-n'a pas de grandes prétentions à la science; il ne discute jamais,
-comme les vieux _dottissimi_, mais, ce qui vaut mieux, il pratique avec
-assez de bonheur. Je suis certain qu'avant trois jours il vous tirera
-d'affaire.
-
-Antonia remercia le consul avec effusion et le pria de se hâter de nous
-envoyer le médecin.
-
---Comment va Stella, dis-je au consul prêt à sortir. Veuillez
-m'excuser auprès d'elle et de son ami, vous voyez que désormais je
-suis forcément impoli.
-
---Ils viendront vous voir et vous distrairont, quand vous irez mieux,
-par le récit de plusieurs aventures.
-
---Et lesquelles, dites-les-moi vite en deux mots.
-
---Zéphira est en prison, elle y tient compagnie au comte Luigi.
-
---Quoi, répliquai-je, tous deux punis pour ces robes de moine et de
-nonne?
-
---L'autorité autrichienne n'entend pas raillerie à ce sujet, répondit
-le consul. Mais une autre aventure, dont tout le monde parle, c'est le
-départ de la petite Négra, le lendemain même de son triomphe à la
-Fénice.
-
-Je tressaillis malgré moi.
-
---Et sait-on pourquoi? murmurai-je.
-
---On se perd en conjectures; elle a rompu son engagement et forcé le
-gros Arabe qui l'aimait à quitter Venise.
-
-Antonia se mit à rire et reconduisit le consul qui sortait.
-
-L'obéissance aveugle de l'Africaine à ma volonté aurait dû me
-toucher; mais quand l'amour, suivant l'expression de Champfort, n'a
-été que le contact de deux épidermes, il ne laisse qu'une trace
-passagère; parfois même qu'un souvenir irritant qui nous humilie. Le
-contraire se produit lorsque l'âme est en jeu; alors ce lien de l'amour
-devient si fort et nous tient tellement de toutes parts qu'il ne se
-brise qu'avec la vie.
-
-Ma fièvre augmentait si vite que lorsque le docteur arriva, je n'avais
-plus la perception de ce qui se passait autour de moi. Un délire encore
-muet faisait tourbillonner dans ma tête mille images confuses. Je
-croyais voir la pauvre Négra pleurant sur le pont d'un navire: ses
-larmes coulaient avec tant d'abondance que bientôt elles la couvrirent
-tout entière, comme auraient fait des vagues; puis je la voyais ainsi
-submergée, se confondre à la mer et s'y engloutir.
-
-Le jeune docteur me fit adroitement une saignée qui dégagea
-instantanément mon cerveau et me rendit à moi-même; j'ouvris les yeux
-et je vis celui qu'Antonia remerciait et qu'elle appelait mon sauveur;
-c'était un grand jeune homme, d'une beauté parfaite quoique assez
-commune en Italie, où suivant la pittoresque expression d'Alfieri: _la
-plante homme pousse plus belle et plus robuste que sur aucune autre
-terre._ Il faut avoir vu les lazzaroni de Naples couchés au soleil, ou
-les matelots de Venise liant des cordages aux vergues des vaisseaux,
-pour comprendre la beauté native de cette race favorisée.
-
-Même en haillons:
-
-
-Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
-
-
-Le jeune docteur était grand, d'une taille bien prise et vigoureuse qui
-trahissait son élégance sous une redingote mal faite. Sa tête aux
-traits réguliers était couronnée d'épais cheveux bruns soyeux et
-bouclés; son front était bas comme celui de l'Apollon, ses beaux yeux
-noirs lançaient une flamme toujours égale; le nez aquilin avait des
-narines mouvantes; sa bouche était souriante et charnue, et ses dents
-blanches embellissaient son sourire. C'était comme la personnification
-de la santé, de l'enjouement et de l'insouciance de la vie. Il me tâta
-le pouls de sa main un peu forte. Antonia l'interrogeait d'un regard
-anxieux.
-
---La fièvre persiste, dit-il en hochant la tête, la nuit peut être
-mauvaise, ne le quittez pas.
-
-Il prescrivit je ne sais quelle potion, puis sortit en promettant de
-revenir le lendemain matin.
-
-Antonia s'assit au pied de mon lit, je la voyais pâle dans sa robe de
-chambre de velours noir; de temps en temps elle se levait et me faisait
-boire en me soutenant la tête. Bientôt il me sembla que tout tournait
-autour de moi et que la veilleuse s'éteignait; un cercle de feu serrait
-de nouveau mon crâne; je ne voyais plus; je n'entendais plus et je
-finis par ne plus comprendre où je me trouvais. J'eus toute la nuit un
-délire effrayant que suivit une fièvre sans trêve. Je n'avais plus
-conscience de moi-même et je fus durant huit jours en danger de mort.
-
-C'est par une froide matinée, sombre comme nos plus tristes jours
-d'automne parisien, que je recouvrai la sensation de la vie. J'entendis
-siffler le vent dans les corridors du vieux palais que nous habitions,
-et il me semblait que les vagues lointaines de l'Adriatique battaient
-les murs avec furie et montaient jusqu'à ma fenêtre; c'était l'effet
-de la rafale qui s'engouffrait bruyamment dans le Grand Canal.
-
-Quand j'ouvris les yeux, je vis Antonia au pied de mon lit assise sur un
-fauteuil; elle cousait un gilet de flanelle qui m'était destiné: je
-suivais le mouvement de ses mains charmantes et de ses yeux qui ne se
-levaient pas sur moi; il y avait dans sa physionomie quelque chose de si
-pensif et de si absorbé qu'on devinait que son âme était ailleurs.
-
-Je fis un grand effort pour parler et je parvins à lui dire:
-
---Oh! chère bien-aimée, je ne souffre plus.
-
-Elle se leva, me fit avaler quelques cuillerées d'un cordial, puis
-posant ses doigts sur mes lèvres, elle m'interdit de parler. Je voulus
-faire un mouvement pour me soulever et l'embrasser, mais je retombai
-sans force sur mes oreillers. Pourquoi ne se courba-t-elle pas vers moi?
-
-En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et un jeune homme entra.
-Je reconnus le docteur qui m'avait saigné; deux changements s'étaient
-opérés en lui: sa mise était plus recherchée et l'expression de son
-visage me parut plus sérieuse. Je percevais tout cela avec lucidité,
-quoique pour ainsi dire matériellement, car ma pensée était encore
-indécise et sans réflexion comme celle d'un enfant.
-
-Antonia me dit:
-
---Voilà le docteur Tiberio Piacentini qui vous a sauvé.
-
-Ce nom terrible de Tibère me fit sourire, car on lisait sur les traits
-du docteur la douceur et l'aménité.
-
-Il me tâta le pouls, déclara que j'étais en voie de convalescence,
-mais qu'il ne fallait pas faire d'imprudence.
-
---Vous entendez, me dit Antonia, en me recommandant de nouveau le
-silence.
-
-Le docteur s'assit en face d'elle, lui remit quelques livres et quelques
-journaux, puis il lui apprit les nouvelles de Venise: on parlait
-beaucoup d'un chanteur célèbre qui venait de débuter à la Fénice et
-qui attirait la foule.
-
---J'irai l'entendre quand notre malade ira mieux, répondit Antonia.
-
---Dès aujourd'hui vous pourriez aller respirer l'air en gondole,
-répliqua le docteur, voilà dix jours que vous passez sans dormir.
-
---Dix jours, murmurai-je, oh! ma pauvre amie, que de mal je vous ai
-donné.
-
---Ne parlez pas! me dirent-ils tous les deux à la fois.
-
---Qu'elle pense à elle! qu'elle se repose! ajoutai-je avec tristesse,
-en m'apercevant qu'elle avait pâli et maigri.
-
---Voulez-vous venir, lui dit le docteur, vous ferez un tour sur le Grand
-Canal.
-
---Non, reprit-elle, un autre jour, quand il pourra se lever.
-
-Le docteur partit, en disant:
-
---À ce soir.
-
-Antonia le reconduisit, et je les entendis causer quelques instants dans
-le couloir; elle se rassit en rentrant près de mon lit et reprit son
-ouvrage.
-
-Je la considérai d'un regard attendri, puis je m'assoupis et finis par
-m'endormir jusqu'à la nuit.
-
-À mon réveil, la servante me fit boire un peu de bouillon; je lui
-demandai où était Antonia.
-
---Madame se peigne et change de vêtements, me dit-elle, elle va venir.
-
-Elle reparut quelques moments après; ses beaux cheveux noirs étaient
-lissés sur son front inspiré; elle portait une robe en damas violet à
-corsage collant; elle me sembla rajeunie et charmante.
-
---Vas-tu sortir? lui dis-je.
-
---Non, pas avant quelques jours, répliqua-t-elle.
-
---Comment te remercier et te bénir?
-
---En guérissant, me répondit-elle avec un bon sourire.
-
-Puis me faisant signe de reposer, elle se plaça auprès d'une lampe
-voilée par un abat-jour vert et ouvrit un livre. Je fermais à demi les
-yeux, mais je ne perdais pas un de ses mouvements. Ses doigts ne
-tournaient pas les feuillets et je compris qu'elle ne lisait point; à
-quoi rêvait-elle? Ma faiblesse était encore trop grande pour me
-permettre aucun effort de parole ou de gestes, mais mes sensations
-s'éveillaient et mes idées commençaient à s'enchaîner.
-
-Elle restait toujours pensive tenant son livre ouvert. Tout à coup elle
-tressaillit et se leva; elle s'approcha d'abord de mon lit, mais comme
-j'étais immobile et les yeux fermés elle s'imagina que je dormais. Ma
-respiration pénible et encore sifflante dans ma poitrine ajoutait à
-cette apparence de sommeil. J'entendis marcher dans le couloir; elle
-alla vers la porte, l'ouvrit et introduisit le docteur.
-
---Parlons bas, dit-elle, il dort.
-
---C'est d'un bon augure répondit le docteur, il est sauvé.
-
-Ils s'assirent alors tous les deux auprès de la table où était la
-lampe et ils se mirent à regarder des livres d'estampes; ils en prirent
-un plus grand que les autres qu'ils feuilletèrent ensemble: quand leurs
-doigts s'allongeaient sous la page, je m'imaginais qu'ils se touchaient
-et parfois je croyais voir une pression fugitive. Comme ils ne prenaient
-pas garde à moi je tenais les yeux grands ouverts et je les dévorais
-tous deux de mon attention.
-
-Antonia me tournait le dos; je ne l'apercevais qu'en profil; mais
-j'avais en face le beau visage de Tiberio sur lequel semblait se jouer
-comme une flamme intérieure; un moment il arrêta sur elle ses yeux
-brillants et pleins de tendresse.
-
---_Carissima_, lui dit-il bien bas, il faut absolument vous ménager,
-puisqu'il dort avec tant de calme, venez dormir aussi.
-
-On connaît la pénétration de l'ouïe des malades, je ne perdais pas
-un seul de leur murmure.
-
---Je veux bien, dit-elle d'une voix presque insaisissable.
-
-Mon lit faisait face un peu obliquement à la cheminée surmontée d'une
-grande glace de Venise penchée en avant et où se reflétait la porte
-de la chambre d'Antonia; depuis que j'étais malade cette porte restait
-toujours ouverte. On en avait même enlevé les battants pour m'éviter
-le bruit des gonds et de la serrure.
-
-Antonia se leva la première: elle alluma doucement une veilleuse
-placée sous ma cheminée; elle prit ensuite la lampe couverte de
-l'abat-jour vert et se dirigea vers sa chambre. Tiberio la suivit:
-
-Je ne sais quel soupçon me traversa l'esprit comme un glaive, mais par
-un élan de cette volonté énergique qui fait qu'un homme frappé à
-mort dans une bataille peut rester debout quelques secondes avant de
-tomber, je me roidis, moi inerte et incapable tantôt de lever un bras,
-je saisis d'une main convulsive le bois de mon lit et je me dressai sur
-mes pieds chancelants. Ils m'apparurent alors réfléchis par la glace
-inclinée. Ils étaient encore sur le seuil de la porte mais un peu
-enfoncés dans l'autre chambre; Antonia tenait toujours la lampe d'une
-de ses mains, Tiberio s'empara de l'autre; ils étaient tous deux
-livides à la lueur de la clarté verte, leurs visages se penchèrent
-l'un vers l'autre et je vis leurs lèvres se toucher. Je poussai un cri
-d'épouvante et je retombai sur mon lit comme un corps mort.
-
-Antonia accourut seule.
-
---Mais qu'est-ce donc? me dit-elle avec cette impassibilité qui a fait
-la force et l'invulnérabilité de sa nature. Et comme je frissonnais
-convulsivement agitant mes couvertures et mordant mon drap, elle crut ou
-feignit de croire qu'un accès de délire me reprenait; elle appela la
-servante:
-
---Allez vite, lui cria-t-elle, et tâchez de rappeler le docteur.
-
-Ma voix s'étranglait dans ma gorge, je ne pouvais prononcer un seul mot
-et je retombai bientôt dans un tel anéantissement que c'est à peine
-si je compris la servante quand elle revint lui dire qu'elle n'avait pu
-se faire entendre du docteur qui était déjà remonté en gondole. Lui
-sans doute avait deviné la signification de mon cri et n'avait pas
-été tenté de se montrer à moi.
-
-Cependant Antonia relevait ma tête sur les oreillers, remettait mes
-bras sous la couverture et passait sa main légère sur mon front
-brûlant. La servante lui offrit de veiller près de moi pour la
-remplacer, elle refusa.
-
---Je souffrais trop, dit-elle, pour qu'elle pût me quitter un seul
-instant. Elle resta courbée auprès de mon lit jusqu'à ce que voyant
-mon souffle plus régulier et plus calme elle s'imagina de nouveau que
-je m'endormais. Elle s'assit alors sur le fauteuil où bientôt je la
-vis reposer la tête renversée. Son visage avait dans le sommeil une
-expression de force et de sérénité qui me faisait douter de ce que
-j'avais vu. L'abandon n'est pas à ce point dévoué; la trahison n'est
-pas à ce point radieuse.
-
-Pauvre cerveau malade, n'avais-je pas rêvé? pouvais-je avoir la
-certitude de ce que j'éprouvais, quand je n'avais pas la certitude de
-moi-même? Ce doute affreux et humiliant m'inspira une volonté
-vigoureuse qui domina mon abattement et en triompha; je résolus de
-renaître, de revivre, de n'être plus un enfant ni un fou qu'on pouvait
-contraindre et tromper; j'exerçai dès lors sur moi-même une sorte
-d'empire raisonné; je m'imposai un régime dont je ne voulus pas
-démordre. Je me prescrivis de dormir et je dormis. Au réveil je
-demandai impérieusement à manger; Antonia voulait attendre pour me
-satisfaire l'arrivée du docteur, mais elle dut m'obéir. Mes idées se
-raffermissaient par degré; je commençais à me rendre compte de ma
-situation. M'étant trouvé seul un moment avec la servante, je lui
-ordonnai de m'apporter un petit miroir qui me servait à faire ma barbe.
-Je m'y regardai et je tressaillis d'effroi; c'était mon spectre qui
-m'apparaissait. La mort m'avait touché de si près qu'elle m'avait
-laissé son empreinte. Malgré ma force ou plutôt ma volonté
-renaissante, l'effort que je fis pour me lever fut impuissant, mais du
-moins j'avais la faculté de voir et de penser. Le souvenir me revenait
-comme remonte peu à peu à la surface un objet longtemps englouti. Je
-songeai à la France, à ma famille que j'avais laissée dans l'angoisse
-et qui devait se mourir d'inquiétude de mon long silence. Je songeai à
-mes amis qui attendaient surpris et railleurs l'apparition d'un de mes
-ouvrages. Qu'était devenu mon esprit? créerais-je plus jamais un
-livre, une page? Je me sentais triste et humilié comme une femme
-stérile. Qu'était-il resté de moi, mon Dieu! dans cette crise de
-l'amour qui m'avait pris corps et âme?
-
-J'en revins à aimer et à désirer mon pays, mes parents, la gloire,
-tout ce qui m'avait paru inutile à ma vie quelques mois auparavant. Ces
-idées renaissantes me causaient une agitation extrême; je voulais tout
-ressaisir et tout m'échappait encore. Si je l'avais pu j'aurais quitté
-à l'instant Venise en emmenant Antonia, car la possibilité de jamais
-m'en séparer ne se présentait pas à mon cœur; elle était attentive,
-douce, glacée, impénétrable; je me torturais l'esprit à deviner le
-secret de ce sphinx qui glissait autour de moi comme un supplice vivant.
-Elle me soignait ainsi qu'une mère, supportait mes irritations, ne
-répondait rien à mes colères subites; mais jamais une caresse ni un
-mot qui fondit nos cœurs ne lui échappait. Comment la reconquérir?
-
-Tiberio était revenu; sans doute elle lui avait persuadé que je ne
-soupçonnais rien, car ses manières simples et amicales envers moi ne
-trahissaient aucun embarras. Il me soignait avec un zèle toujours
-égal. Cette tranquillité bienveillante me déroutait. La scène du
-baiser sans cesse présente à ma pensée, pouvait bien n'être qu'un
-effet de mon délire, et d'ailleurs si elle était vraie qu'y
-pouvais-je? hélas! il était jeune, plein de vie et d'une beauté
-irrésistible qui contrastait avec mon être chétif et flétri. Sa
-calme bonté devait plaire à Antonia, après les agitations de notre
-amour. Lasse du cœur tourmenté d'un poëte, elle essayait de cette
-nature placide; puis sans doute elle était vindicative et m'en voulait
-d'avoir blessé son orgueil? Avait-elle ignoré mon attrait fugitif pour
-Négra? N'était-ce pas elle qui, sous le domino, un flambeau à la
-main, nous avait surpris dans le cabinet moresque? Elle se croyait le
-droit, et peut-être l'avait-elle, de se ressaisir d'elle-même et d'en
-disposer. En la retrouvant après la fête du comte Luigi; j'avais
-animé ce marbre, je lui avais donné toutes les ivresses de la chair.
-
-La vibration durait encore lorsque la vie m'échappa tout à coup.
-Tiberio, lui, était apparu dans sa beauté, sa nouveauté et sa
-jeunesse, comment m'étonner qu'il eût été aimé?--Ils s'aimaient
-donc! et une sorte de certitude s'emparait de mon cœur et le serrait
-comme un écrou.
-
-Il y aura toujours entre deux êtres qui vivent dans l'intimité un
-horrible doute, même dans l'enivrante et suprême étreinte; c'est
-qu'aucun des deux ne peut voir à nu la pensée mystérieuse de l'autre.
-De là le divorce secret dans l'union apparente.
-
-Je passais mes jours et mes nuits à analyser et à décomposer Antonia.
-Je l'épiais dans toutes ses actions; quand Tiberio était là, je
-feignais toujours de dormir ou d'être distrait, pour découvrir quelque
-indice. Mais ce fut en vain; je ne surpris plus rien qui pût me
-convaincre.
-
-Un jour Antonia m'annonça l'arrivée d'un de mes amis de France.
-
---Qu'il vienne! m'écriai-je, comme en tendant les bras à la patrie. Je
-vis entrer Albert Nattier; je poussai une exclamation de bonheur,
-c'était ma jeunesse insoucieuse qui m'apparaissait.
-
-Ma propre émotion m'empêcha de m'apercevoir de la sienne, qui fut
-douloureuse mais contenue; il refoula quelques larmes en voyant la
-maigreur et la lividité de mon visage. Malgré sa vie de dissipation,
-Albert Nattier avait un excellent cœur.
-
---Tu as donc été bien mal, mon pauvre ami, me dit-il en me serrant la
-main; mais enfin te voilà hors de danger.
-
---Oui, sauvé par elle, répliquai-je en lui présentant Antonia.
-
-Antonia répondit que le docteur seul m'avait guéri par l'habileté et
-la prudence de ses prescriptions. Tiberio, qui venait d'entrer, dit à
-son tour avec simplicité, que la nature, secondée par l'affection
-d'Antonia, avait tout fait.
-
-Antonia fit alors un éloge excessif du savoir de Tiberio. Celui-ci,
-embarrassé, se mit à parler à Albert Nattier de Venise, et lui offrit
-d'être son cicérone.
-
-Mon ami accepta avec empressement, disant qu'il serait enchanté de se
-trouver dans la compagnie d'un homme à qui je devais la vie, et dont il
-se regardait désormais comme l'obligé.
-
-J'engageai Antonia à les accompagner, mais elle refusa, ajoutant avec
-bonté qu'elle préférait rester avec moi. Sitôt que nous fûmes
-seuls, je la remerciai tendrement, et je voulus l'embrasser; elle se
-recula en me disant.
-
---Ne vous agitez donc pas, Albert; et, prenant un ouvrage de broderie,
-elle alla s'asseoir près de la fenêtre.
-
-Je la considérais avec désespoir; il était bien évident qu'elle ne
-m'aimait plus.
-
-Lorsque Albert Nattier rentra de sa promenade avec le docteur, je lui
-trouvai le visage bouleversé; il profita d'un moment où nous étions
-seuls pour me supplier de rentrer de suite en France, soit en partant le
-lendemain avec lui si je m'en sentais la force, soit en le rejoignant
-dans quelques jours à Milan, d'où nous gagnerions ensemble le mont
-Cenis.
-
-Je m'étonnai de son insistance.
-
---Mais Antonia? lui dis-je.
-
---Songe à ta famille, répliqua-t-il; toute agitation t'empêchera de
-guérir; l'atmosphère de Venise ne te vaut rien, il te faut l'air
-natal. Il consulta Tiberio qui survint en ce moment; celui-ci fut de son
-avis, mais un départ immédiat lui sembla impossible; j'étais encore
-trop faible pour supporter les fatigues de la route.
-
-Albert Nattier partit le lendemain; nous pleurâmes en nous séparant,
-ce qui nous surprit un peu, car la raillerie et une sorte de scepticisme
-contenait ordinairement notre amitié. Il me semblait, en le quittant,
-que je ne le reverrais jamais, que la mort allait me frapper dans cette
-ville étrangère, loin de tous ceux dont il venait de ranimer en moi le
-souvenir. Hélas! c'est mon cœur qui devait mourir; c'est sa cendre que
-Venise a gardée.
-
-Les jours suivants, je pus me lever. On me porta, sur un large fauteuil,
-près de la fenêtre de notre salon qui s'ouvrait sur le Grand Canal.
-Tout mouvement m'était encore interdit; je ressemblais à une vieillard
-paralytique. Je regardais tristement à travers les vitres les gondoles
-noires défiler. On eût dit autant de tombes flottantes; le ciel était
-gris, le froid de l'hiver se faisait sentir, j'étais transi comme un
-moribond. Je demandai qu'on fît un grand feu dans ma chambre et je ne
-voulus plus quitter le coin de ma cheminée. J'avais mille fantaisies de
-convalescent; j'exigeai des mets français difficiles à préparer, des
-vins rares qui me ranimaient, des fleurs qui plaisaient à ma vue, des
-fourrures qui me réchauffaient; Antonia satisfaisait à tous mes
-caprices avec la sollicitude d'une mère. Intelligente et active malgré
-le temps que lui prenaient les soins qu'elle me donnait, elle trouvait
-encore le loisir d'écrire, de se parer et de sortir chaque jour.
-Tantôt elle partait seule, tantôt avec Tiberio à qui elle demandait
-devant moi de l'accompagner pour faire une promenade. Quand ils
-s'éloignaient ensemble avec cette apparence de bonne foi qui rassurait
-mon cœur, je souffrais moins que lorsque je la voyais me quitter
-furtivement sous quelque prétexte d'emplette ou d'étude. Alors je me
-disais: À coup sûr il l'attend! elle va le rejoindre, je suis
-indignement trompé, et je ne peux m'assurer de leur trahison!
-
-Que de fois, sitôt qu'elle avait disparu, j'essayai de me lever de mon
-fauteuil, de marcher dans ma chambre, puis de m'élancer sur ses pas.
-Mais mes jambes fléchissaient, et mon extrême faiblesse me donnait le
-vertige; je me rasseyais alors, plein de rage et maudissant la vie qui
-ne revenait pas. Dans cet état d'impuissance, mon tourment redoublait
-d'intensité. Lorsqu'elle rentrait, riante et fraîche, j'étais
-brusque, parfois injurieux ou tellement taciturne, qu'elle ne pouvait
-m'arracher une parole.
-
-Depuis une semaine elle avait cessé de veiller la nuit près de mon
-lit, et sitôt que j'étais couché, elle allait elle-même se reposer
-et dormir. Pauvre femme, elle avait passé quinze nuits à mon chevet,
-comme une sœur de charité héroïque! Je sentais bien que j'étais
-ingrat envers sa bonté; mais pouvais-je être reconnaissant en voyant
-que son amour m'échappait? Quand je n'entendais plus de bruit dans sa
-chambre et que sa lumière s'éteignait, je me figurais qu'elle était
-sortie; je me levais alors avec précaution et me glissais jusqu'à son
-lit: tantôt je la trouvais endormie, tantôt se soulevant à mon
-approche, elle me disait:
-
---Qu'as-tu donc? si tu souffres, il fallait m'appeler.
-
-J'étais honteux de mon espionnage; mais l'amour a de ces crises
-désespérées qui ravalent le cœur et lui font perdre toute dignité.
-
-Comme je me plaignais toujours du froid, elle me dit un jour qu'elle
-allait faire remettre les battants de la porte qui communiquait entre
-nos deux chambres.
-
---Non, répliquai-je, un rideau suffira, je ne veux pas m'exposer à me
-trouver mal la nuit sans que tu l'entendes!
-
-Elle céda, mais avec un sourire qui me fit comprendre qu'elle avait
-deviné ma méfiance.
-
-Toutes ces inquiétudes retardaient ma guérison et mes forces
-revenaient lentement. Je désirais ardemment partir et séparer Antonia
-de Tiberio. Venise et tout ce qui s'y rattachait m'était devenu odieux.
-J'avais refusé de recevoir l'amant de Stella, et chaque fois que le
-consul venait s'informer de mes nouvelles, je défendais qu'on le
-laissât entrer; je ne voulais être un objet de pitié pour personne,
-et je me sentais si changé et si malheureux, que je comprenais bien
-qu'on n'aurait pu me revoir sans me plaindre.
-
-Un matin, le calme Tiberio s'étant trouvé seul avec moi, je lui
-déclarai que j'étais résolu à retourner en France. Il tressaillit
-légèrement et me répondit que je pourrais partir sans danger. Antonia
-survint, je lui fis part de l'opinion du docteur, et lui déclarai que
-nous partirions les jours suivants:
-
---Cela ne se peut, repartit-elle en rougissant; à mon tour j'ai
-commencé des études sur Venise que je veux terminer, et un mois de
-séjour ici m'est encore nécessaire.
-
---Eh bien! ma chère, répondis-je, vous finirez ces études de
-souvenir, car je suis parfaitement décidé à partir à la fin de la
-semaine.
-
---Nous verrons bien, répliqua-t-elle en riant d'une façon singulière,
-et elle me quitta pour aller travailler.
-
-À l'heure du souper elle reparut, et je fus très-surpris de la voir en
-toilette de soirée. Elle avait une robe en satin noir brodée de jais,
-et sur la tête une mantille espagnole en dentelle, fixée aux cheveux
-par une branche de roses rouges.
-
---Où comptez-vous donc aller si parée? lui dis-je.
-
---À l'Opéra, répliqua-t-elle, entendre ce fameux ténor dont tout
-Venise parle.
-
---Sans doute avec le beau Tiberio, repris-je, ne me contenant plus.
-
---Vous vous trompez, fit-elle dédaigneusement, je pensais tout
-bonnement aller en compagnie de la maîtresse de la maison.
-
-Pourquoi ne fit-elle pas alors acte de volonté libre et franche?
-
---Vous n'irez pas, lui dis-je, me doutant qu'elle mentait.
-
---Vous êtes absurde et tyrannique, s'écria-t-elle, il ne vous manquait
-plus que de vous faire mon geôlier pour me récompenser de mes soins;
-je cède, ne voulant pas de querelle, mais je vous déclare que je me
-crois parfaitement maîtresse de suivre ma fantaisie.
-
---Essayez! lui répondis-je, de plus en plus irrité.
-
-Elle se tut et prit un livre; je la regardai, furieux d'abord, puis
-calmé peu à peu et séduit par le charme de toute sa personne;
-j'aurais voulu l'attirer à moi, la caresser et la presser sur mon
-cœur, comme au temps où elle m'appartenait.
-
-Le docteur entra pour me faire sa visite du soir. Antonia le salua de la
-tête sans lui parler. Il s'approcha de moi et me tâta le pouls, comme
-pour se donner une contenance.
-
---Vous êtes glacé, me dit-il.
-
---Oui, j'ai grand froid! et, en effet, mes dents claquaient comme dans
-un accès de fièvre.
-
-Antonia posa son livre et se leva.
-
---Voulez-vous m'éclairer, docteur, dit-elle, j'irai chercher du bois,
-notre servante est sortie.
-
---Non, répliquai-je, j'ai assez de feu, restez, je vous prie, je trouve
-cette chambre brûlante.
-
-J'avais compris qu'elle voulait avertir Tiberio qu'elle ne pourrait se
-rendre au théâtre, et je résolus de les empêcher de se parler en
-secret. Mordu par une poignante jalousie, j'étais bien décidé à ce
-qu'ils ne se revissent jamais seuls.
-
-Elle se rassit en levant les épaules; Tiberio, décontenancé, nous
-quitta bientôt.
-
-À peine fut-il parti, qu'elle se retira dans sa chambre, en fermant sur
-elle l'épais rideau qui remplaçait la porte.
-
-Je l'entendis se mettre au lit, je me couchai moi-même, mais je ne pus
-dormir. Après une heure d'insomnie silencieuse, je crus comprendre
-qu'elle écrivait. Je me levai sans bruit et j'apparus devant elle.
-
---Que fais-tu? lui dis-je.
-
---Je travaille, fit-elle.
-
---Tu n'as pas de cahier sur ton lit, répondis-je, et si tu as écrit,
-c'était une lettre que tu viens de cacher.
-
-J'avais cru entendre le froissement d'une feuille de papier sous son
-drap.
-
---Va-t'en, méchant fou, répliqua-t-elle irritée, et elle souffla sa
-bougie.
-
-Je regagnai mon lit chancelant et désolé. Je rougissais de moi-même,
-je rougissais d'elle; mon Dieu! qu'avions-nous fait de l'amour!
-
-J'essayai en vain de me calmer et de m'endormir; j'étouffais mes pleurs
-sous mes couvertures, je sentais une angoisse indéfinissable. Que lui
-dire? comment lui arracher la vérité?
-
-Comme elle n'entendait plus que ma respiration oppressée, elle
-s'imagina sans doute que je m'étais rendormi. Je vis un léger filet de
-lumière filtrer à travers le rideau, et je crus ouïr le grincement
-d'une plume qui court sur le papier.
-
-Cette fois-ci je me précipitai.
-
-Elle n'eut que le temps de froisser sa lettre et de la mettre dans sa
-bouche en y portant son mouchoir. Je restai surpris et incertain comme
-devant le tour d'un escamoteur.
-
---Je veux voir ce papier, lui dis-je impérieusement, sans bien savoir
-où elle l'avait mis.
-
-Elle ne me répondit pas, s'élança de son lit et s'approchant d'une
-cuvette où était encore l'eau de sa toilette du soir, elle feignit
-d'être prise d'un vomissement.
-
-Je n'invente pas, ceci est le procès-verbal exact de ce qui s'est
-passé.
-
-Elle ouvrit ensuite d'une main rapide la fenêtre qui donnait sur
-l'impasse et jeta le contenu de la cuvette.
-
-Je savais bien que c'était sa lettre froissée qu'elle me dérobait de
-la sorte; mais que lui dire? En face de tant d'audace et de
-dissimulation, il fallait des preuves; à quoi m'auraient servi les
-paroles?
-
-Je me retirai muet et décomposé comme un spectre, et jusqu'à l'aube
-je restai immobile dans mon fauteuil. À la première lueur du jour, je
-m'enveloppai de ma robe de chambre, et me glissant dans le couloir je
-descendis dans l'impasse.
-
-Il faisait encore très-obscur dans l'étroite et basse ruelle; à peine
-si je distinguais çà et là sur le pavé noirâtre comme des taches
-blanches, je me courbai et je ramassai vivement des morceaux de papier
-froissés; tandis que j'étais dans cette attitude, ma tête se heurta
-contre quelque chose de vivant, remuant dans les ténèbres. C'était
-Antonia qui, poussée par la même pensée que moi, avait quitté son
-lit, voulant me dérober ce que je venais chercher; mais il était trop
-tard. Je tenais dans ma main crispée le papier accusateur.
-
-Je n'avais encore rien lu, mais sa présence même me donnait la
-certitude de sa trahison.
-
---À genoux, lui dis-je avec violence, la saisissant par le bras,
-demande-moi grâce à genoux! je veux te tuer! je veux en finir avec ta
-duplicité.
-
-J'étais si désespéré que j'oubliais combien j'étais ridicule, elle
-se dressa sous ma main frémissante et me dit:
-
---De quel droit me parlez-vous ainsi, vous qui m'avez préféré toutes
-les impures _ragazze_ de Venise?
-
---Eh! tu sais bien que tu mens, m'écriai-je, et que si tu l'avais voulu
-jamais le souffle d'une autre femme ne m'aurait effleuré.
-
-Elle continua faisant semblant de ne pas m'entendre:
-
---Moi, du moins, j'ai pu aimer Tiberio sans honte, il est beau comme
-l'idéal et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie.
-
---Tu avoues donc que tu l'aimes, lui dis-je d'une voix étranglée par
-le désespoir.
-
---Oui, je l'aime, s'écria-t-elle sans hésiter, mais d'un amour si pur
-que je puis en parler à la face du ciel. Vous autres, hommes grossiers,
-vous n'entendrez jamais rien à nos entraînements et à retenues. Le
-mystère en est trop divin pour que vous le pénétriez.
-
-En me tenant ce mystique langage, elle rentrait dans la maison; je la
-suivais plein de colère et d'hésitation; d'accusateur, j'étais devenu
-accusé.
-
-Cependant, à peine dans ma chambre, j'avais allumé une bougie et je
-lus le fragment de lettre que je serrais dans ma main.
-
-Elle s'était assise en face de moi et croisait les bras dans l'attitude
-du calme et du dédain.
-
-Je parvins à déchiffrer ce qui suit: «Ne m'attends pas ce soir, mon
-cher Tiberio, ce méchant fou m'empêche de sortir, mais demain je te
-rejoindrai au...» Le reste des mots était lacéré ou manquait.
-
---Mais convenez donc, m'écriai-je que vous appartenez à cet homme, ce
-tutoiement le prouve assez.
-
---Belle preuve, vraiment! fit-elle avec ironie, vous oubliez mes
-habitudes de camaraderie; est-ce qu'à Paris je ne tutoyais pas tous mes
-amis devant vous? Et d'ailleurs, qui me forcerait à mentir? ne suis-je
-pas libre de mes actions et dégagée envers vous? Irritée hier soir
-par vos tyrannies, j'ai écrit cette lettre au seul être qui m'aime
-dans cette ville étrangère. Voilà mon crime.
-
---Mais tu es à lui, m'écriais-je, je le sais, j'en suis sûr, un soir
-j'ai vu ses lèvres sur les tiennes.
-
---Je vous ai dit que je l'aimais, répliqua-t-elle; mais par pitié pour
-vous, j'ai lutté, j'ai résisté...
-
---Je ne veux pas de ta pitié, répondis-je; dès aujourd'hui je pars et
-te laisse à ton nouvel amour.
-
-Il me semblait en prononçant ces mots que les murs de ma chambre
-vacillaient autour de moi; je m'affaissai sur mon fauteuil et mes larmes
-coulèrent silencieusement sur mes joues, comme si elles avaient été
-le sang de la blessure qu'elle me faisait.
-
-Je ne lui parlais plus, je ne la voyais plus, tout disparaissait autour
-de moi; je ne sentais que ma douleur inguérissable. Il se passa alors
-quelque chose d'inouï: elle s'agenouilla devant moi, attira ma tête
-sur son sein et but les pleurs que je répandais.
-
---Tu souffres, cher Albert, me dit-elle avec douceur, eh bien! dis un
-mot, et je te sacrifie l'attrait que j'éprouve pour Tiberio.
-
-Je la repoussa.
-
---Je ne veux pas de sacrifice, je ne veux plus de toi, lui dis-je, en
-mentant à l'amour, car je l'aimais encore de toute la puissance de mon
-être.
-
-Elle s'était levée:
-
---Tu as tort de me parler de la sorte, poursuivit-elle d'une voix
-caressante; j'aurai la raison et la tendresse que tu n'as plus. Je
-comprends maintenant qu'il faut nous séparer et soumettre nos cœurs à
-la terrible épreuve de l'absence: nous nous retrouverons un jour plus
-affectueux et moins exigeants.
-
---Que veux-tu dire, répliquai-je, parle sans phrases?
-
---Je crois qu'il est bon que tu partes; ta famille t'attend; l'air de la
-France t'est nécessaire; nos cœurs se sont aigris l'un l'autre dans un
-perpétuel contact. Peut-être ce que j'éprouve pour Tiberio n'est
-qu'une illusion. Quand tu ne seras plus là, peut-être c'est toi que
-j'aimerai; alors tu me reverras, non plus troublée et incertaine, mais
-ravie comme au premier jour où tu m'aimas; oui, cher Albert, quelque
-chose me le dit, je te reviendrai, mais laisse-moi mon libre arbitre,
-quittons-nous pour mieux nous réunir un jour.
-
-Je la laissai parler sans l'interrompre; dans tout ce qu'elle me disait,
-je sentais le mensonge se heurter contre la vérité.
-
---Eh bien! que décides-tu, fit-elle après un assez long silence qui
-l'embarrassait.
-
---Je partirai ce soir même.
-
-Le peu de force qui m'était revenu succomba dans cette crise suprême.
-Je m'affaissai sur mon lit et je fus repris par la fièvre.
-
-Antonia ne me quitta pas et recommença ses soins de mère. Vers le
-soir, me sentant mieux, je lui dis que j'étais déterminé à quitter
-Venise le lendemain. Elle me conjura de retarder d'un jour mon départ;
-j'étais trop faible, objecta-t-elle pour me mettre en route; elle
-exigeait cette dernière preuve d'affection; elle m'accompagnerait
-jusqu'à Padoue et ne me quitterait que rassurée sur ma santé.
-
-Je l'écoutais stupéfait. Quel mélange inexplicable de sollicitude et
-de cruauté! Peut-on être à ce point ange secourable et bourreau? Il
-n'y a que les femmes capables de cette dualité.
-
-Je ne combattis plus son désir; je n'avais plus qu'une volonté
-arrêtée, celle de m'éloigner et d'échapper au tourment incessant de
-cet être inexplicable.
-
-Il fut convenu que je partirais le surlendemain. Elle m'épargna
-l'angoisse et l'humiliation de revoir Tiberio; je lui en sus gré.
-Durant ces deux jours d'attente, elle ne s'occupa que de moi; elle me
-prodiguait ces empressements excessifs qu'on prodigue durant leur agonie
-à ceux qui vont mourir. C'est elle-même qui fit ma malle; elle la
-remplit de mille gâteries maternelles. Je me souviens qu'en arrivant en
-France j'y trouvai des bijoux charmants qu'elle avait achetés pour moi;
-elle mit dans ma bourse la moitié de l'argent que lui avait envoyé son
-éditeur, me fit faire un manteau bien chaud et m'accabla de
-recommandations dévouées sur ce que je devais faire en route. Lorsque
-l'heure de partir arriva, elle s'embarqua avec moi.
-
---Tu vois bien que je ne te quitte point, disait-elle; il faut que ces
-lagunes, que nous avons saluées ensemble à l'arrivée, nous voient
-réunis au départ.
-
-Tandis qu'elle parlait, je regardai fuir Venise, couverte d'un voile de
-brume, lugubre et triste comme une ville du Nord. Ce n'était plus la
-cité riante qui nous était apparue, couronnée de soleil, quelques
-mois auparavant; on eût dit qu'émue et sombre, elle prenait le deuil
-du poëte.
-
-Antonia me conduisit jusqu'à Padoue; là, nous nous séparâmes. Je
-n'avais plus le courage ni de pleurer ni de me plaindre.
-
-Elle me dit d'une voix ferme et avec un accent qui me parut sincère:
-
---Je t'écrirai la vérité: si je succombe, nous ne nous reverrons
-jamais; si je me garde à toi, avant un mois je te rejoindrai.
-
-Je ne l'écoutais plus: déjà la séparation était accomplie, et mon
-cœur s'était brisé à jamais.
-
-Ce qu'Antonia avait de plus beau, c'était le regard: ceux qui ont été
-caressés ou maudits par ces yeux tour à tour si tendres et si
-terribles, y penseront jusque dans la mort.
-
-Je me souviens qu'en passant le mont Cenis, à l'aspect des Alpes dans
-leur calme éternel, je m'écriai: «Quel spectacle pourra donc me faire
-oublier et ôter de devant moi ces yeux que je vois toujours?» J'avais
-à mes pieds l'abîme, l'avalanche au-dessus; un aigle noir planait sur
-la cime des bois immobiles. J'avançais pensif, apercevant sans cesse,
-comme deux flammes qui me devançaient, ces yeux maîtres de mon cœur.
-Ainsi, dans le moyen âge, la superstition croyait voir des feux
-inextinguibles précéder la marche des damnés. Les sombres sapins
-semblaient me faire cortège: les uns étaient debout comme des
-fantômes; les autres couchés comme des cadavres. En passant sous leur
-ombre, je me souvenais du mot dit par Byron dans le même lieu: «Ces
-arbres ont un air de cimetière qui b me fait songer à mes amis.» Ô
-Byron! quand tu traversais ce désert immense et que les rameaux morts
-de ces troncs foudroyés craquaient sous tes pieds, ton cœur, j'en suis
-sûr, entendait leur silence! Ils en savent peut-être plus que nous,
-ces vieux êtres muets attachés à la terre.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-À mon arrivée à Paris, on eût pu me comparer à un de ces impétueux
-soldats qui, partis gaiement pour la guerre pleins d'ardeur et
-d'espérance, en reviennent obscurs, mutilés, le front balafré et le
-cœur dégoûté des promesses de la gloire. J'étais si changé, que ma
-famille et mes amis laissèrent échapper un cri d'épouvante en me
-revoyant; bien plus grande encore eût été la compassion, si l'on
-avait pénétré le ravage effrayant de la blessure de l'âme. À quoi
-allais-je me rattacher? De quel sentiment pourrais-je vivre? J'ai
-toujours peu tenu à la gloire, puisqu'elle ne peut nous donner l'amour.
-C'est une vérité devenue banale qu'elle nous suscite des envieux et
-des détracteurs, et détourne de nous les cœurs qu'elle devrait
-attirer. La puissance de l'esprit, par cela même qu'elle est
-incontestable et illimitée, paraît une tyrannie à ceux qui sont
-forcés de la reconnaître. Nous avons beau être naturellement tendres
-et dévoués et nous faire humbles, on nous sent superbes, éclairés,
-scrutateurs; nous effrayons et l'on nous condamne à l'ostracisme de
-l'isolement.
-
-Antonia elle-même qui devait cependant, par affinité, être partiale
-envers les poëtes, ces éternels proscrits du monde, ne m'avait-elle
-pas dit à propos de Tiberio ce mot cruel: «Il a la bonté qui vaut
-mieux que le génie!»
-
-À ceux qui n'ont aucune supériorité visible, on prête volontiers des
-trésors cachés, tandis qu'on refuse jusqu'aux qualités communes aux
-êtres exceptionnels doués de dons plus rares. La passivité est une
-sorte de culte et de soumission qui flatte les cœurs médiocres, tandis
-que tout empire s'exerçant, même sans le vouloir, effarouche leur
-orgueil inquiet.
-
-Dans l'abandon où me jetait Antonia, je subissais cette navrante
-humiliation de la destinée et du malheur qui fait souhaiter aux âmes
-d'élite le sort des âmes inférieures. Hélas! c'est là ce qui nous
-rattache au monde par ses petits côtés et amène nos chutes. Nous
-doutons de nous-mêmes en nous voyant dédaignés et ne pouvant faire
-planer ceux qui nous entourent, nous coupons nos ailes pour marcher dans
-leurs ornières.
-
-Vis seul où soumets-toi bestialement à la compagnie de la plèbe
-humaine! Telle est la sentence définitive que tout poëte qui accepte
-la vie se prononce à lui-même.
-
-Avant de s'étonner qu'une âme élevée s'altère, il faudrait savoir
-de quels coups elle a été frappée et meurtrie, et ce qu'elle a
-souffert par sa grandeur même.
-
---Prends-moi donc, dis-je à la vie qui me revenait, et fais-moi ton
-esclave, puisque je n'ai pu te soumettre à mes fières aspirations.
-
-Je n'eus donc pas la force de vivre seul face à face avec le spectre de
-mon amour; c'est ce qui précipita ma déchéance.
-
-Ceux à qui j'étais cher, même ceux qui me portaient l'affection la
-plus grave et la plus sainte, me conseillèrent le mouvement du monde et
-des plaisirs pour raffermir ma santé et mes facultés défaillantes.
-
-Je me replongeai dans toutes ces passions factices qui m'avaient si vite
-dégoûté avant mon amour pour Antonia; que me paraîtraient-elles donc
-désormais après que j'avais passé par une ivresse sincère? Elles
-n'étaient plus que l'aiguillon qui me faisait à toute heure sentir ma
-blessure.
-
-J'avais retrouvé Albert Nattier à Paris; il fut radieux de me revoir.
-
---Enfin, te voilà libre! s'écria-t-il gaiement.
-
---Libre et seul, répliquai-je.
-
---Et c'est de quoi je te félicite: ne la regrette jamais.
-
---Est-ce qu'on est le maître de déposer sa douleur et de changer de
-sentiments comme on change d'habits? lui dis-je; je m'étais fait à
-l'aimer.
-
---Tu es trop fier et trop frondeur pour rester le jouet d'une illusion,
-reprit-il.
-
---Mais, répliquai-je, elle était encore la meilleure et la plus grande
-des femmes; ceci était bien une réalité; si je n'ai pas su garder son
-amour, c'est ma faute; j'aurais dû la disputer à ce bellâtre de
-Tiberio; un stupide orgueil m'en a empêché. Que puis-je lui reprocher?
-Elle a été avec moi tendre et sincère.
-
-À ce dernier mot, Albert Nattier éclata de rire.
-
---Tu deviens pleurnicheur comme une élégie de Lamartine,
-s'écria-t-il, et tu me fais l'effet d'un mari trompé qui s'attendrit
-en racontant ses malheurs. Allons, allons, appelle l'ironie à ton aide,
-c'est le meilleur baume à jeter sur ces blessures-là.
-
---Que fait-elle à cette heure? murmurai-je sans l'écouter.
-
---Et, parbleu, elle se divertit avec Tiberio, et lorsqu'elle en sera
-lasse, elle le quittera comme elle t'a quitté.
-
---Non, elle lutte encore, et me reviendra peut-être sans avoir
-succombé.--Je me souviens que je prononçai ces mots sur la place de la
-Concorde; c'était le soir, nous marchions lentement, et en cet instant
-un réverbère éclairait le visage d'Albert; j'y lus un sourire
-sardonique qui me navra.
-
---Que sais-tu donc sur elle, lui dis-je, en lui secouant le bras.
-
---Je sais que si tu la revois jamais je ne te reverrai plus, moi qui
-t'aime, car je ne veux pas que tu sois berné comme un Géronte, toi
-jeune, élégant, célèbre, et qui en définitive as le droit de
-quitter et non d'être quitté.
-
-Il avait en amour les maximes du monde qui s'inquiète peu de la passion
-tyrannique et se préoccupe avant tout que la vanité soit sauvegardée.
-En me parlant ainsi il fit une pirouette et voulant se dérober à
-toutes mes questions, il s'élança dans un cabriolet qui passait.
-
-Le lendemain j'allai chez lui pour lui demander une explication; on
-m'apprit qu'il était parti pour l'Angleterre où il devait rester trois
-mois.
-
-Je n'avais pas le courage de chercher à m'étourdir par le travail,
-mais le bon René, qui était dès lors mon ami, vint me voir sitôt
-qu'il apprit mon retour et m'engagea à publier ce que j'avais écrit en
-Italie; je lui lus un drame, un petit roman et quelques poésies.
-
---Voilà de quoi faire la fortune de Frémont, me dit-il avec cette
-confraternité cordiale que je n'ai trouvée qu'en lui, et, le jour
-même, il alla monter la tête à mon éditeur sur les trésors que
-j'avais en portefeuille. Affriandé par les éloges que me prodiguait
-René, Frémont vint me faire des offres brillantes; je les acceptai
-bien vite, j'avais hâte de renvoyer à Antonia plus que je ne lui
-devais. L'argent que nous prête une femme m'a toujours semblé un
-outrage. Je ne lui écrivis point, j'attendais qu'elle commençât:
-enfin sa première lettre arriva, longue, étudiée, ainsi que je le
-sentis plus tard. C'étaient des phrases ingénieuses, éloquentes et
-travaillées comme dans les belles pages de ses romans.
-
-Elle me peignait sa tristesse après mon départ, elle avait voulu
-revoir tous les lieux que nous avions vus ensemble; seule, enveloppée
-dans une mante noire et portant pour ainsi dire le deuil de notre amour;
-Tiberio avait vainement insisté pour l'accompagner durant ces
-promenades commémoratives, elle s'y était refusée, elle aurait craint
-de profaner mon souvenir par une sensation nouvelle, car elle devait
-bien me l'avouer, son attrait pour Tiberio persistait. Soumis comme un
-fils, tendre comme un jeune frère, il lui donnait des heures d'une
-sérénité et d'une quiétude d'autant plus chères qu'elles n'étaient
-jamais troublées par les exigences de l'amour et l'emportement de la
-passion. Ils en étaient encore à la pureté de la tendresse et à
-l'idéal du désir.
-
-Je reçus vingt lettres écrites dans ce pathos élégant qui trahissait
-la plume exercée du romancier.
-
-Enfin, sa dernière lettre déroulait la péripétie de son
-entraînement, de ce qu'elle appelait sa _chute_; elle s'était donnée
-à Tiberio mais elle était à moi aussi, car, dans ses bras, elle me
-voyait encore. J'étais le mort adoré qui toujours vivait et s'agitait
-en elle et qu'elle voulait retrouver dans l'éternité. Je me souviens
-que ces paroles cherchées, ambitieuses et mystiques pour exprimer le
-fait simple, naturel mais brutal et terrible de l'infidélité, me
-firent horreur. C'était comme un poignard enjolivé de fleurs, comme
-une strangulation faite avec un lacet d'or et de soie. Je lacérai cette
-lettre avec désespoir et je n'y répondis que ces mots: «Je vous sais
-gré de votre franchise, mais vous pouvez vous dire que vous avez tué
-ma jeunesse.»
-
-Mes nouveaux ouvrages avaient paru; j'avais laissé faire à mon
-éditeur comme je laissais faire à l'imprévu pour tout ce qui me
-concernait. Le matin je me levai, sans désir, sans but, décidé à
-m'abandonner à toutes les sensations fugitives qui se présenteraient.
-Quand le cœur ne porte pas en lui sa ferme direction, amour, ambition,
-devoir ou religion; il n'est plus qu'une chose flottante.
-
-Je passai les jours dans des flâneries bêtes ou dans des distractions
-folles et coûteuses. J'errais sur les boulevards avec des habits de
-dandy, je montais à cheval, je dînais dans les cafés les plus en
-renom, et chaque soir j'allais dans le monde.
-
-Le succès de mes livres, joint au bruit qu'avait fait ma liaison avec
-Antonia, me rendirent, pendant quelque temps un des objets de la
-curiosité parisienne; les salons du grand monde et ceux de la
-littérature me recherchaient comme une étrangeté qu'on est flatté de
-montrer à ses invités. C'est à cette époque, chère marquise, que je
-vous rencontrai, un dimanche soir à l'Arsenal; je fus frappé par votre
-air de jeunesse et par l'expression franche de vos traits. Oh! pourquoi
-ne nous sommes-nous pas aimés alors! je pouvais encore être sauvé et
-redevenir un être énergique que vous auriez dirigé.
-
-Vous ne fûtes pour moi que le mirage d'un instant. J'allais, durant ces
-jours troublés, à chaque lueur qui m'apparaissait; mais trop perdu
-dans un aveugle scepticisme pour chercher obstinément la vraie lumière
-et m'y retremper, je ne songeai pas à voir votre âme; je n'étais pas
-guéri de mon amour.
-
-Dans de tels déchirements, il faudrait pouvoir fuir dans un désert et
-y cacher sa blessure; elle finirait, peut-être par se fermer. Mais le
-monde la heurte et la rouvre sans cesse. On rencontre des gens qui nous
-rappellent le temps heureux; des amis qui nous plaignent ou nous
-raillent en nous répétant: «Nous l'avions bien prévu!» des femmes
-coquettes qui nous provoquent du regard ou de la voix et nous parlent de
-notre amour trahi en se jouant; il n'est pas jusqu'aux choses inanimées
-qui ne soient poignantes et cruelles. Nous étions ensemble la dernière
-fois que j'ai regardé ce monument, traversé ce jardin, ou entendu
-cette musique! Pourquoi n'est-elle plus là celle qui doublait mes
-émotions?
-
-Un soir où j'avais erré longtemps sur les quais, en sortant d'un bal
-à l'ambassade d'Espagne, me rappelant à la même place mes promenades
-nocturnes avec Antonia, je trouvai en rentrant chez moi une lettre de
-mon éditeur qui m'engageait à dîner pour le lendemain; il devait
-avoir, me disait-il, une piquante réunion de célébrités en tous
-genres parmi lesquelles je rencontrerais à coup sûr une curiosité
-inattendue.
-
-Je fis peu d'attention à cette lettre, laissant à mon caprice du
-lendemain le soin d'accepter ou de refuser l'invitation.
-
-À mon réveil j'eus la visite de René, qui venait ainsi quelquefois me
-surprendre le matin pour me dire des vers ou me demander de lui en lire.
-
---Dînez-vous ce soir avec moi chez Frémont? lui dis-je.
-
---Non, répliqua-t-il, et vous devriez ne pas y aller; il ne faut pas
-trop gâter ces _impresario_ de notre esprit qui finissent par se croire
-nos collaborateurs.
-
---Je le lui permets pour ce qui me concerne, repartis-je en riant, et
-comme il me fait espérer pour ce soir quelque distraction j'accepte son
-dîner.
-
---Il vous prépare une surprise qui sera peut-être une douleur, reprit
-René, et voilà pourquoi je vous engage à refuser.
-
---Expliquez-vous, René.
-
---Eh bien, Antonia est de retour, et Frémont trouve plaisant
-de vous faire dîner ensemble.
-
---Elle est ici! depuis quand? L'avez-vous vue? où habite-t-elle?
-
---Elle habite la même maison où vous l'avez connue; elle est arrivée
-il y a trois jours avec Tiberio, et je les ai rencontrés hier dans le
-jardin des Tuileries.
-
-Chaque parole de la réponse de René me faisait l'effet des pointes de
-fer d'une discipline.
-
-Elle l'aimait donc bien pour l'amener ainsi en triomphateur, dans la
-ville où je vivais!
-
---Je n'irai pas chez Frémont, dis-je simplement à René; puis je
-m'efforçai de cacher mon agitation en lui récitant de fort belles
-strophes de Leopardi que je venais de lire.
-
-Lorsque je fus seul, je m'abandonnai à la vérité de mon émotion:
-elle tenait de la rage et de la honte. L'idée de les revoir ensemble
-m'épouvantait; pour éviter même la possibilité et l'humiliation
-d'une rencontre, je résolus de m'enfermer chez moi et de travailler. Je
-mis dès le jour même ce projet à exécution, et le lendemain matin
-j'avais déjà écrit plusieurs pages d'un roman sur l'Italie, quand je
-vis paraître Frémont.
-
---Vous arrivez à propos, mon cher éditeur, lui dis-je; car je vous
-taille de la copie.
-
---J'en suis enchanté, répliqua-t-il, et je vous pardonne si c'est
-l'inspiration qui vous a empêché hier de venir dîner chez moi.
-
---Je n'aime pas certaine surprise, répondis-je sèchement, et je vous
-prierai à l'avenir de ne plus projeter de me donner en spectacle à nos
-amis.
-
---Ma plaisanterie était sans fiel; je vous croyais guéri, reprit le
-madré Frémont avec cette espèce de brusquerie cordiale et franche
-qu'affecte envers les auteurs ce paysan du Danube des libraires.
-
---Je suis guéri depuis longtemps des épidémies de l'enfance,
-répliquai-je avec ironie, ce qui ne me fera pas toutefois rechercher la
-vue de la rougeole et de la coqueluche.
-
---Pauvre Antonia! vous la comparez à une maladie. Elle était pourtant
-fort séduisante hier soir, et elle a fait feu de toute la flamme de ses
-yeux et de son esprit pour nous faire supporter son Italien.
-
---Eh bien? lui dis-je avec une certaine curiosité.
-
---Son beau docteur a fait un fiasco complet, reprit Frémont; il est
-superbe, je n'en disconviens pas; mais il ne faut pas dépayser ces
-beautés indigènes: celle de Tiberio est presque choquante dans notre
-monde parisien; c'est comme si on transplantait les arènes de Vérone
-au milieu des boulevards. La gaucherie de Tiberio lui fait perdre son
-prestige. C'est un bel amoureux dans la solitude, mais qui fera rougir
-Antonia devant ses amis.
-
---À qui donc l'aviez-vous réuni? lui dis-je.
-
---À Dormois, à Sainte-Rive, à Labaumée et au pianiste Hess,
-qu'Antonia voulait connaître; car la passion de la marquise de Vernoult
-pour ce bel Allemand double en ce moment sa célébrité. Dormois, qui
-met dans sa conversation l'esprit et la chaleur qu'on trouve dans ses
-tableaux, a entrepris l'Italien sur Michel-Ange, Titien et Tintoret;
-Tiberio s'est montré d'une telle ignorance, qu'Antonia en était
-déconcertée. À son tour, Sainte-Rive a voulu le faire causer poésie
-et il a haussé les épaules en l'entendant avouer qu'il préférait
-Métastase à Dante. Hess lui a fait une moue dédaigneuse à propos de
-plusieurs sottises qu'il a dites sur la musique. Antonia, pour venir en
-aide au pauvre garçon et le relever à nos yeux, a prétendu qu'il
-était très-fort en archéologie, et qu'elle était d'avis qu'il
-fallait être spécial et ne pas permettre à son intelligence une
-diffusion qui l'affaiblissait. En prononçant ce docte axiome elle
-ignorait que Labaumée, qui l'écoutait, était un très-profond
-archéologue, cachant son savoir sous son atticisme littéraire.
-Aussitôt il s'est mis à embarrasser Tiberio en lui adressant une foule
-de questions sur les antiquités romaines et étrusques. Le malheureux,
-traqué de tous côtés par la vivacité et l'ironie de l'esprit
-français, s'en est pourtant tiré, je dois l'avouer, à son honneur,
-par une sortie pleine de candeur.
-
---Messieurs, a-t-il dit à mes convives avec une dignité noble et une
-simplicité touchante, vous avez tort de rire de moi; je ne suis pas un
-savant et je ne me donne pas pour tel; je ne suis ici que comme
-_l'amico, il servitor, il cavalière de la carissima e illustrissima
-signora_, et, à ce titre, vous devez me traiter avec courtoisie comme
-tout ce qui tient à elle. En parlant ainsi, il s'inclina devant Antonia
-en signe de servage, et lui tendit la main pour lui demander protection.
-Mais elle ne le regarda pas même, et se mit à fumer et à parler tout
-bas avec le pianiste. Puis tout à coup elle s'informa en riant pourquoi
-vous n'étiez pas venu, ce qui fit tressaillir l'infortuné docteur;
-elle aurait été ravie, disait-elle, de vous complimenter sur vos
-nouveaux succès.
-
-Sainte-Rive fit alors un éloge enthousiaste de votre talent, et le
-sardonique Dormois saisit l'occasion pour dire tout bas à Antonia:
-
---Comment avez-vous pu lui préférer cet Antinoüs? Même au physique,
-Albert lui est bien supérieur; car il a la distinction, la seule vraie
-beauté des peuples civilisés.
-
---Vous savez bien, a répondu gaiement Antonia, que vos contradicteurs
-vous ont toujours reproché de ne pas vous entendre en esthétique.
-
-Antonia nous a quittés, presque à l'issue du dîner, sous prétexte
-d'une visite à recevoir, et il a été visible pour tous qu'elle était
-humiliée du peu de succès de son Italien. Je regarde donc Tiberio
-comme condamné _in petto_ et son renvoi tacitement décidé. Ce n'est
-plus qu'une affaire de temps. Vous savez qu'Antonia va vite dans ces
-sortes d'expéditions, et qu'elle les accomplit sans broncher.
-
-Je laissais parler Frémont sans l'interrompre. Je souffrais de ce qu'il
-disait sur celle que j'avais tant aimée; mais il exerçait une sorte de
-justice distributive que je n'étais pas en droit de lui interdire.
-
-Comme je ne répondis rien à son récit, il changea de conversation et
-me parla de ce que j'écrivais.
-
-Lorsqu'il fut sorti, je couvris mon visage de mes mains, et je les
-sentis mouillées de larmes brûlantes.
-
-En bravant à ce point le scandale, Antonia voulait faire acte
-d'indépendance féminine; elle pensait que la beauté de Tiberio et sa
-simplicité, qui n'était pas sans grandeur, intéresseraient à sa
-nouvelle passion les amis qu'elle avait laissés en France. Si j'avais
-assisté au dîner donné par Frémont, peut-être aurait-on trouvé bon
-de fêter l'Italien à mes dépens; mais moi absent, on jugea de
-meilleur goût de me le sacrifier.
-
-Ce que Frémont avait prévu arriva: Antonia se prit tout à coup pour
-ce bel amant de ce dégoût subit que l'intelligence communique aux
-sens. Elle en vint à le trouver vulgaire et laid; ce fut là le signe
-le plus évident de sa lassitude, car la beauté de Tiberio avait été
-l'attrait réel de l'empire fugitif qu'il avait exercé sur elle.
-
-Sitôt qu'il cessa de lui plaire, elle n'eut plus aucun souci de cet
-être passif et doux. Frémont vint me faire visite et me conta que, la
-veille, Tiberio avait reçu son congé.
-
---L'exécution a été nette et brève, ajouta-t-il; dans ces
-occasions-là Antonia tient d'Élisabeth d'Angleterre et de Catherine la
-Grande. Elle m'avait écrit pour me demander mille francs d'à-compte
-sur son nouveau roman, et me priait de les lui porter hier en allant
-déjeuner avec elle. J'arrivai à l'heure indiquée; je la trouvai en
-compagnie du pauvre Tiberio qui, triste et défait, me tendit la main et
-me conjura d'intercéder pour lui.
-
---La _carissima donna_ voulait l'éloigner sous prétexte qu'il vivait
-oisif à Paris, qu'il avait sa carrière à faire et qu'elle se
-reprocherait toute sa vie d'y avoir été un obstacle. Mais à quoi
-songeait-elle donc là? poursuivit-il; qu'importe que j'exerce ou non
-mon métier de docteur à Venise; je ne veux vivre que pour elle; je
-suis un vermisseau qu'elle peut écraser. Oh! _bellissima_, vous savez
-bien que mon esclavage m'est plus cher que la terre natale, ajouta-t-il
-en s'adressant à Antonia.
-
-Elle jeta une bouffée de fumée de sa cigarette au plafond, et
-répliqua d'un ton grave:
-
---Mon cher enfant, l'art m'impose des sacrifices; vous êtes pour moi
-une distraction incompatible avec le travail de l'esprit. Je me dois au
-public, je me dois à ma célébrité, et il faut nous séparer pour que
-j'accomplisse la mission de mon intelligence. Je ne vous quitte que pour
-l'idéal, ainsi ne soyez pas triste, mon beau Vénitien.
-
---_Casta donna!_ s'écria le candide Tiberio, vaincu par l'euphonie de
-ce langage éthéré, _ô musa nobilissima_, je vous obéirai, mais j'en
-mourrai.
-
---Bah! répondit Antonia en riant; je vous promets d'aller vous revoir
-l'automne prochain à Venise.
-
---_Grazie, diva clementissima!_ s'écria l'Italien en lui baisant les
-mains.
-
---Allons déjeuner, répliqua Antonia, et soyons gais pour chasser tout
-mauvais présage.
-
-Nous mangeâmes tous les trois d'assez bon appétit, mais au dessert,
-Tiberio se prit à pleurer.
-
---Du courage, mon brave, lui dit Antonia, c'est l'heure du départ;
-brusquons les adieux, et ne songeons qu'à la réunion promise. Alors,
-prenant dans sa poche le billet de mille francs que je lui avais remis,
-elle le glissa dans le gousset de Tiberio. Le _patito_ était si ému,
-qu'il se laissa faire, et que je ne pus comprendre s'il manquait
-vraiment de dignité. Après tout, que pouvait-il, le pauvre diable?
-Elle l'avait enlevé à Venise, elle avait brisé sa carrière; il
-était sans fortune et n'avait peut-être pas de quoi s'en retourner,
-triste et seul, dans son pays si joyeusement abandonné pour elle.
-
-Tandis que Frémont parlait je pensais: Voilà le troisième amant dont
-elle déchire le cœur; quand donc s'arrêtera-t-elle?
-
-Frémont poursuivit:
-
---Tout en poussant l'Italien vers la porte, elle lui tendit son front à
-baiser.
-
---Oh! _crudelissima!_ lui dit-il en se permettant une caresse plus
-intime.
-
-Je lui saisis le bras pour les séparer; j'étais chargé de le conduire
-à la diligence. Antonia referma sa porte sur nous, et quelques minutes
-après, le héros d'un des épisodes de sa vie roulait sur la route
-d'Italie.
-
---Eh bien! dis-je, voulant affecter d'être indifférent, qui va-t-elle
-aimer à présent?
-
---On parle du pianiste Hess, répliqua Frémont qui me quitta sur ce
-mot.
-
-Pauvre Tiberio, pensai-je, aussitôt que je fus seul; lui aussi,
-quoiqu'il ne soit pas poëte, va traîner son deuil sur les lagunes de
-Venise qui m'ont vu pleurer! Mais tout à coup j'éclatai de rire, comme
-si l'ombre moqueuse d'Albert Nattier m'était apparue. En vérité, me
-disait une voix ironique, c'est bien à toi de le plaindre!
-
-Puis je songeai: Elle va donc aimer ce pianiste allemand? Les dernières
-paroles de Frémont me revenaient.
-
---Mais qu'elle aime le diable! m'écriai-je en me promenant dans ma
-chambre plein de rage contre mon propre tourment. Il est des heures où
-l'on voudrait s'arracher le cœur et le souvenir. Hélas! on n'a pas ce
-pouvoir sur la part immortelle de soi-même.
-
-Ce que je redoutais le plus, c'était de me trouver subitement face à
-face avec elle, soit dans la rue, soit au théâtre. Rien d'horrible
-comme ces rencontres fortuites où passe près de nous, comme un
-inconnu, l'être que nous avons le plus aimé. Cette tête indifférente
-a pourtant reposé sur notre sein! Cette bouche froide et muette nous a
-pourtant prodigué ses caresses et ses paroles d'amour! Je sentais que
-si elle m'était ainsi tout à coup apparue, ou je serais tombé
-inanimé devant elle, ou bien je lui aurais tendu les bras et l'aurais
-emportée je ne sais où pour l'aimer encore.
-
-Afin de l'éviter et de repousser son image irritante, je travaillais
-tout le jour, et chaque soir j'allais dans les salons où j'étais
-certain de ne pas la rencontrer. Mais quand j'écrivais, un spectre qui
-avait ses yeux se tenait toujours debout vis-à-vis de moi; et dans le
-monde, lorsque je parlais tendrement à une femme, ce que je disais me
-semblait un écho affaibli et discordant de ce que je lui avais dit tant
-de fois. Bientôt, voulant me distraire violemment, je retournai chez
-les courtisanes que m'avaient fait connaître Albert Nattier, et
-j'essayai de la débauche sans scrupule.
-
-Ma santé, qui était revenue, augmentait encore la véhémence de mon
-chagrin. À quoi donc me servaient les forces de ma jeunesse? Parfois
-désespéré de ces nuits honteuses où se consumait mon énergie,
-j'aurais voulu faire quelque action héroïque, me vouer à quelque
-cause glorieuse et mourir comme Byron. Mais l'Europe était en paix, et
-les idées qui font les nobles guerres ne fermentaient plus dans les
-cœurs.
-
-Un matin, je lus dans un journal que le prince qui avait été au
-collège mon compagnon d'étude, allait se battre en Afrique à la tête
-de nos soldats. Je me présentai chez lui; il me reçut, comme il le
-faisait toujours, avec une cordiale amitié.
-
---Monseigneur, lui dis-je, je viens vous demander une grâce.
-
---Pour vous, cher Albert? Ce sera la première, et elle est d'avance
-accordée.
-
---Je veux faire la campagne d'Afrique avec vous.
-
---Comme historiographe?
-
---Non, comme soldat...
-
-Son beau visage exprima la plus joviale gaieté.
-
---Oh! je devine, dit-il, un désespoir amoureux?
-
---Qu'importe, monseigneur, consentez-vous, répliquai-je sérieusement.
-
---Non, je retire ma promesse, je refuse. La France, mon cher Albert, a
-des milliers de braves soldats, mais elle n'a pas trois poëtes comme
-vous, ajouta-t-il en m'embrassant; je vous garde donc à la gloire
-poétique de la France, qui m'est aussi précieuse que sa gloire
-militaire.
-
-Ceux qui l'ont connu savent avec quelle grâce il disait ces mots-là.
-
-Quinze jours s'étaient écoulés depuis le renvoi de Tiberio à Venise,
-lorsqu'un soir, comme je me disposais à sortir, j'eus la visite de
-Sainte-Rive; il venait de dîner dans mon voisinage et il avait voulu me
-complimenter sur mon dernier livre:
-
---Savez-vous qui m'a accompagné jusqu'à votre porte, dit-il?
-
---Qui donc?
-
---Antonia que j'ai trouvée flânant sur le quai.
-
---Eh quoi! j'aurais pu aussi la rencontrer? répliquai-je
-involontairement.
-
---Sans doute, et elle en eût été heureuse, car elle m'a arrêté pour
-me parler de vous, pour me demander ce que vous faisiez et qui vous
-aimiez en ce moment? J'ai bien compris à cette inquisition de l'amour
-que vous l'occupiez encore.
-
---Elle ne veut donc pas même me laisser vivre et respirer en paix l'air
-du soir? Que vient-elle faire autour de ma maison? Plutôt que de
-m'exposer à la rencontrer je me condamnerais à ne plus sortir.
-
---Voilà la preuve évidente que vous l'aimez encore, répondit
-Sainte-Rive, et, comme de son côté elle ne peut pas se passer de vous,
-vous finirez par vous réconcilier.
-
---Vous savez bien que c'est impossible, et d'ailleurs elle ne le désire
-pas plus que moi.
-
---Ce qui veut dire qu'elle y songe, mon cher Albert! Pour qui donc
-a-t-elle chassé Tiberio? Pour qui donc ferme-t-elle sa porte depuis
-huit jours au pianiste allemand, si ce n'est pour vous? Pour vous dont
-elle veut obtenir paix et pardon.
-
---Je crois reconnaître là une de ses phrases, repartis-je, vous
-a-t-elle fait part de ses sentiments?
-
---Eh! parbleu, à moi comme à tous nos amis; elle vous aime et ne veut
-plus aimer que vous.
-
---Je ne vous croyais pas si candide, mon cher Sainte-Rive, repris-je en
-affectant de sourire; vous savez bien que, si elle a renvoyé Tiberio,
-c'est qu'à ce dîner chez Frémont elle s'est trouvée humiliée d'un
-pareil amant, et vous n'ignorez pas que si elle ferme sa porte au
-pianiste Hess c'est que celui-ci lui préfère une marquise blonde.
-
---Vous êtes méchant et subtil, répliqua Sainte-Rive, et je vous
-trouve bien dupe, puisqu'une femme de l'esprit et du charme d'Antonia
-revient à vous de la repousser, avec des transes de saint Antoine
-devant le démon, car vous êtes tenté, mon cher, et, sans votre
-orgueil, vous lui crieriez: Accours!
-
---Obligez-moi de ne plus me parler d'elle, dis-je un peu sèchement et
-prenant mes gants et mon chapeau, je lui fis comprendre que je voulais
-sortir.
-
-Cette nuit-là je me livrai à toutes les ivresses forcenées; je
-parvins à tuer son souvenir. La nuit suivante je recommençai, et ainsi
-de suite durant plusieurs jours; si bien que je devins une chair inerte;
-je ne travaillais plus et bientôt je me sentis pris de la fièvre et
-m'imaginai que mon mal de Venise allait revenir.
-
-Frémont, à qui j'avais promis les dernières pages d'un livre,
-n'entendant plus parler de moi, arriva un matin, et me surprit dans ce
-bel état d'abrutissement dont il devina la cause.
-
---Vous n'êtes pas pardonnable, me dit-il, vous tuez votre génie pour
-échapper à l'obsession d'un souvenir; croyez-moi, mieux vaut tuer
-votre passion en la profanant.
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Qu'Antonia vous aime toujours, et que vous feriez mieux de la
-reprendre que de mener la vie que vous menez. Je vous parle brutalement
-et sans phrases, comme un ami.
-
---Vous me parlez comme l'indifférence, lui dis-je, car vous me
-conseillez la pire des douleurs: celle du mépris que j'aurais pour
-moi-même en renouant avec elle. Il ne peut plus exister entre nous
-qu'un amour malsain et troublé. Mieux vaut la haine, la haine active,
-vivace, inspiratrice. Raccommoder une belle passion brisée est aussi
-maladroit, aussi impossible que de remettre un bras à une statue
-antique.
-
-Frémont n'insista pas, mais Sainte-Rive me sachant malade vint me
-revoir et me dit:
-
---Antonia est très-touchante en parlant de vous; elle s'accuse et se
-donne tous les torts; elle, si superbe, pleure souvent en nous disant
-qu'elle ne pourra vivre si vous ne lui pardonnez pas.
-
---Je n'aime point, répliquai-je, cette mise en scène de la douleur; si
-le cri de son âme est sincère, c'est en secret et vers moi seul
-qu'elle devrait le jeter.
-
---Mais elle vous redoute, elle a peur de vos dédains!
-
---Et moi j'ai peur d'elle! ne m'en parlez donc plus, m'écriais-je
-irrité.
-
-Ma colère même prouvait que je n'étais pas guéri.
-
-Je ne sais si Sainte-Rive rapporta mes paroles à Antonia, mais deux
-jours après, vers minuit, comme je reposais sur un grand fauteuil, le
-cordon de ma sonnette s'agita faiblement. Qui donc venait à cette
-heure? J'avais envoyé mon domestique se coucher, je me précipitai pour
-ouvrir, frappé par l'idée soudaine qu'un événement grave allait
-m'arriver: peut-être ma mère était-elle malade? Peut-être
-accourait-on m'annoncer qu'Antonia s'était tuée? J'en étais à cette
-dernière pensée lorsque, en ouvrant la porte, je vis devant moi
-Antonia enveloppée d'une mante noire. Je reculai en chancelant, et je
-laissai tomber la bougie que je tenais à la main. Elle se jeta sur mon
-cœur dans les ténèbres et m'enlaça d'une étreinte si forte que
-toute résistance eût été inutile; d'ailleurs je ne songeais pas à
-résister; je sentais ses larmes mouiller mon visage, sa chevelure
-embaumée me pénétrait de son parfum suave et connu; elle joignait ses
-mains autour de mon cou et me demandait pardon. Je la retrouvai à ma
-merci, elle qui, si souvent, m'avait repoussé par ses froids dédains;
-elle était humble et passionnée aujourd'hui comme une femme d'Orient
-qui apaise par des caresses son maître irrité. Son souffle courait sur
-moi tel qu'une flamme électrique et elle me disait:
-
---Souviens-toi! nous avons été heureux, nous pouvons l'être encore!
-
-Comment me dégager d'elle? comment repousser le bonheur que j'avais si
-souvent regretté? Il est vrai que ce bonheur était désormais
-perverti, navrant, dépouillé de tout prestige; mais la partie
-grossière des sens s'en contentait; jamais, au temps radieux de mon
-culte pour elle, je n'avais ressenti de tressaillements plus vifs et
-plus énergiques; je lui rendis ses baisers furieux, mais sans mentir à
-son âme:
-
---Ne me demande pas pardon pour tes impuretés, lui dis-je, car je suis
-encore plus impur que toi! je te donne les restes de la débauche; tu
-retrouves un cœur flétri que la douleur a corrompu; blessé par toi,
-il te fera souffrir de sa blessure; désormais notre amour, amer comme
-la haine, ne sera plus qu'un défi des sens à la conscience; tu deviens
-courtisane en te jetant dans mes bras, et je ne suis plus qu'un
-débauché sans cœur en te rendant tes embrassements!
-
---Qu'importe, me dit-elle en délire, et elle souscrivit à cette
-ivresse souillée. Tous les souvenirs sacrés de notre amour si beau se
-confondirent alors aux âcres sensations d'une passion dégradée.
-
-Ô mystère impénétrable de l'union des êtres! malgré les paroles
-cruelles que je venais de prononcer, je sentis se fondre dans ses bras
-tout ce qu'il y avait de ressentiment dans mon cœur. Je redevins tendre
-et affectueux, et mes yeux mouillés de larmes la regardaient avec
-reconnaissance.
-
-Elle me devina:
-
---Vois-tu que j'ai bien fait de venir, me dit-elle.
-
---Oh! oui, murmurai-je en cachant ma tête dans son sein, je t'aime
-toujours.
-
-Le lendemain, j'avais repris chez elle ma place d'autrefois. Les
-premiers jours furent presque du bonheur: retranchés du monde,
-j'oubliais tout ce qui n'était pas elle, et en elle je ne voyais et ne
-retrouvais que ce qui m'avait rendu heureux. Sa nature douce et calme
-refaisait la paix dans mon cœur, son intelligence en toutes choses me
-charmait; quelle autre femme aurait pu me parler comme elle, avec la
-certitude du génie et l'enthousiasme de l'amour, des créations de mon
-esprit? Je lui lisais ce que j'avais fait de nouveau, et dans ses
-éloges et ses critiques je trouvais une supériorité qui
-enorgueillissait mon amour. Qui donc m'aurait compris aussi bien
-qu'elle? Qui donc eût senti à ce point le poëte dans l'amant? Malgré
-quelques dissidences, n'était-elle pas, après tout, la seule femme
-avec qui je pusse vivre de la double vie du corps et de l'âme?
-
-Mais les orages devaient renaître, apportés par tous les souffles du
-dehors, qui ne pouvaient manquer d'arriver jusqu'à nous.
-
-Notre réconciliation fit grand bruit; ma famille s'en désespéra,
-prévoyant pour moi de nouveaux chagrins; mes amis en plaisantèrent, et
-le monde me traita de lâche et de fou.
-
-Je bravai les conseils et l'opinion, comme cela arrive presque toujours
-en pareille situation.
-
-Ma passion avait été la plus forte; je devais donc la glorifier ou du
-moins faire croire à tous que je n'en rougissais pas. Je reparus avec
-Antonia dans les promenades et aux théâtres; elle s'y montrait souvent
-en habit d'homme, ce qui attirait sur nous tous les regards; elle
-affectait le plus grand dédain pour ce qu'elle appelait les préjugés,
-et m'entraînait à l'imiter. Nous menions une vie débraillée
-d'artistes qu'on a appelée plus tard la vie de bohème. En sortant du
-spectacle, parfois quelques personnes venaient chez nous souper et
-fumer, plutôt ses amis que les miens; non que les miens fussent des
-sages, mais ils avaient, même dans l'intimité, une raideur
-aristocratique fort ennuyeuse selon Antonia. Il est vrai que devant elle
-ils se souvenaient de son talent, qui leur imposait et contenait le
-laisser-aller de leur esprit; ils avaient gardé en ceci la tradition
-des manières courtoises qui, sous l'ancien régime, aurait toujours
-empêché qu'on traitât Mme de Sévigné, eût-elle eu des amants,
-comme on traitait une danseuse. Les amis d'Antonia se gênaient moins,
-ils la tutoyaient, elle leur en avait donné l'exemple, et moi,
-rattaché à elle par le côté grossier de la passion, je les laissais
-faire, peu soucieux de sa dignité. Je me sentis d'abord dans une
-atmosphère malsaine, mais je finis par me faire à cet air corrompu.
-Ironique, méprisant, je la traitais comme une maîtresse vulgaire;
-l'idole était volontairement descendue de son piédestal, et je me
-raillais moi-même si j'étais tenté de l'y replacer. J'avais avec elle
-des manières tantôt dures, tantôt moqueuses, où se trahissait le
-bouleversement de mon âme. Lorsqu'elle me les reprochait avec douceur
-et simplicité, j'étais attendri, mais sitôt qu'elle le prenait sur le
-ton de la prédication et de l'emphase, j'éclatais en plaisanteries
-injurieuses; elle eût pu me rappeler par une larme ou par une parole
-émue à ce qui restait encore de grand dans mon âme, et alors je
-serais tombé à ses pieds. Mais elle employait dans ces sortes de
-luttes un langage tellement en contradiction avec tous les actes de sa
-vie que j'en étais révolté.
-
-Un soir je rentrai vers minuit, après l'avoir laissée, m'attendre
-toute la journée. J'étais allé à travers la campagne déposer le
-fardeau que je traînais sans trêve; je m'étais baigné dans la Seine,
-près de Bougival, puis roulé sur l'herbe, puis endormi sous les arbres
-par une chaude soirée d'août. Quand j'arrivai, elle éclata en
-reproches, me dit qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait jamais
-m'arracher à la dissipation et à la débauche, et que son sacrifice
-avait été en pure perte.
-
---Quel sacrifice? m'écriai-je; est-ce par hasard le renvoi de Tiberio?
-
---Celui-là et tant d'autres, poursuivit-elle avec une sorte d'audace
-naïve qui m'exaspéra. Je vous ai été dévouée jusqu'aux dernières
-limites de l'abnégation, jusqu'à l'immolation de tous mes fiers
-instincts, jusqu'à l'avilissement de ma chaste nature.
-
-J'éclatai de rire.
-
-Elle continua:
-
---Votre incrédulité impie ne saurait m'atteindre; Dieu le sait! c'est
-pour vous sauver de l'abîme que j'ai surmonté mon dégoût des choses
-des sens. Je ne me suis rejetée dans vos bras que pour vous arracher à
-des bras souillés; et maintenant vous me raillez de ma chute, et vous
-me traitez comme ces femmes dont j'ai voulu vous séparer: vous oubliez
-que j'ai été pour vous une sœur, une mère...
-
---Assez! lui dis-je à ces mots qui éveillaient l'écho d'un langage
-semblable qu'elle m'avait tenu autrefois au moment même où elle me
-quittait pour Tiberio,--assez d'hypocrisie! repartis-je avec une colère
-croissante; il ne faut pas être une Mme de Warens puritaine, il ne faut
-pas mettre Jean-Jacques adolescent dans son lit et protester après que
-c'était pour son plus grand bien et par pure abnégation! Convenez donc
-que vous y trouviez aussi quelque plaisir!
-
-Je n'aime pas les exclamations mystiques de Mme de Krudner, quand elle
-s'écrie dans le ravissement de ses spasmes d'amour: «Mon Dieu,
-pardonnez-moi d'être heureuse à ce point!» Dieu et le remords n'ont
-que faire en ceci. Je trouve plus vrai le cri d'amour des belles
-Romaines, qui en pareils moments disaient en grec: ZΩH KAI ΨΥXH.
-
-Convenez donc, ma chère, que si vous n'aviez que du dégoût pour les
-choses des sens, vous n'étiez pas forcée d'y goûter. Lorsqu'on a
-donné au monde ce que le monde appelle le scandale de l'amour, il faut
-au moins avoir la franchise de sa passion. Sur ce point, les femmes du
-dix-huitième siècle valaient mieux que vous: elles n'alambiquaient pas
-l'amour dans la métaphysique.
-
-Pendant que je parlais, le visage toujours si calme d'Antonia exprimait
-une fureur douloureuse qui se trahissait par la rougeur de ses joues et
-l'éclair de ses regards. Mais tout à coup ses traits se détendirent;
-elle pâlit, et sa tête se renversa en arrière et demeura immobile.
-
-Quand j'eus fini, elle me dit d'une voix tranquille:
-
---Vous êtes la punition de mon orgueil; cela devait être.
-
-Je vis deux longues larmes couler de ses yeux, et je me fis horreur. Ce
-que je lui avais dit, tout autre aurait pu le lui dire, mais moi je
-devais me taire.
-
-Après ces scènes cruelles, j'essayais pourtant de l'aimer encore,
-d'être heureux et de la lier à moi. J'évoquais le passé, j'en
-faisais remonter de chères images; j'en formais autour d'elle comme une
-ronde fantastique où je m'emprisonnais. Mais à côté des souvenirs
-riants s'en dressaient d'autres insultants, tyranniques, et qui me
-murmuraient de ces mots irréparables que la mort ne doit pas effacer:
-toujours je voyais à ses côtés, comme son ombre, le fantôme railleur
-de l'Infidélité.
-
-Nous ne travaillions plus durant ces jours orageux. Mais sous le règne
-si paisible et si court du doux Tiberio, elle avait écrit un roman qui
-venait de paraître et qui excita bientôt la plus vive polémique dans
-les journaux: les uns proclamaient ce livre une œuvre philosophique où
-se résumaient les souffrances et les aspirations de l'époque; d'autres
-n'y voyaient qu'une élucubration ambitieuse et vide, où toute
-vraisemblance et toute morale étaient violées dans un style tour à
-tour charmant et emphatique. Un journaliste avait trouvé piquant de
-reconnaître l'auteur sous l'héroïne, et se permit de diriger contre
-Antonia des attaques tellement violentes que je me sentis offensé. Je
-pouvais bien, dans la poignante colère de mon amour, me permettre
-parfois de la pénétrer et de la juger; mais j'interdisais aux autres
-toute insulte contre une femme qui m'appartenait et qui se montrait en
-public à mon bras.
-
-Je venais de lire l'article injurieux, et je me disposais à sortir pour
-aller en demander raison à l'auteur, lorsque je vis entrer dans ma
-chambre Albert Nattier.
-
---Je te croyais encore en Angleterre? lui dis-je en l'embrassant, tout
-joyeux de la surprise qu'il me causait.
-
---J'arrive comme le _Deus ex machina._
-
---Tu dis plus vrai que tu ne penses, répliquai-je; tu arrives à point
-pour un dénoûement; car demain je me bats en duel et tu seras mon
-témoin.
-
---Nous verrons, nous verrons, répliqua-t-il en riant; mais viens
-d'abord déjeuner avec moi au café Anglais.
-
---J'y consens, quoique je sois attendu: je vais écrire pour _la_
-prévenir.
-
---De qui parles-tu donc? fît-il en jouant l'étonnement.
-
---Mais tu le sais bien, poursuivis-je, nous nous sommes réconciliés.
-
---On me l'avait dit, reprit-il; pourtant je n'y croyais pas: et c'est
-pour elle que tu te bats?
-
-Je fis un signe qui disait oui, tout en écrivant quelques lignes à
-Antonia. Albert Nattier me considérait; son visage avait une expression
-sérieuse que je ne lui avais jamais vue. Nous descendîmes l'escalier
-sans rien dire et nous montâmes dans sa voiture, qui nous conduisit au
-café Anglais. Durant le trajet, il affecta de ne me parler que des
-plaisirs de Londres; il me raconta quelques aventures dont il avait
-été le héros. La conversation continua sur ce sujet jusqu'à la fin
-du déjeuner. Mais sitôt que le garçon fut sorti et que nous eûmes
-allumé nos cigares, il me dit en se plaçant debout en face de moi:
-
---Ainsi donc, Albert, ce duel est bien arrêté: tu vas te battre pour
-cette femme?
-
---Ma décision est irrévocable, répondis-je; mon père même, si
-j'avais le bonheur de l'avoir encore, ne m'y ferait pas renoncer.
-
---Eh bien, en ce cas, j'aurai plus de pouvoir que ton père,
-répliqua—t—il; car je te jure bien que ce duel n'aura pas lieu.
-
---Tu deviens fou, lui dis-je avec impatience.
-
---Non, reprit-il; mais je vais commettre une mauvaise action, si tu ne
-me donnes pas à l'instant ta parole que tu ne te battras point.
-
---Ce que tu me demandes là est impossible.
-
---Eh bien, en ce cas, je parlerai, poursuivit-il en devenant
-très-pâle.
-
-Je fus pris d'un frisson et j'eus comme la révélation subite de
-quelque chose de terrible; il semblait hésiter.
-
---Mais, parle donc, lui dis-je en lui secouant le bras.
-
---Tu sais, reprit-il, que Tiberio a été l'amant d'Antonia.
-
---Oui, puisqu'elle me l'a dit elle-même et que je te l'ai raconté; en
-quoi cela peut-il me permettre de manquer à l'honneur, et j'ajouterai
-de manquer à Antonia qui n'a que moi pour la défendre? Après tout,
-elle vaut mieux que les autres femmes, car elle a été franche et
-grande dans son aveu et dévouée pour moi à l'égal d'une mère durant
-ma longue maladie à Venise.
-
---Oh! oui, répliqua-t-il avec un accent étrange, cette maladie sera la
-page saillante de sa vie!
-
---Mais, que veux-tu dire, murmurai-je d'une voix étranglée, parle
-vite, finissons-en!
-
---Je dis que pendant que tu te mourais, elle se donnait en riant à
-Tiberio.
-
---Tu mens! m'écriais-je, en faisant un geste de réprobation.
-
-Il resta muet devant ma douleur; il eut peur, m'a-t-il dit plus tard, de
-la décomposition rapide de mon visage.
-
-À mon tour je l'interrogeai:
-
---Qu'en sais-tu? qui te l'a dit? Je ne te croirai que sur des preuves!
-
-Il continua:
-
---Le pauvre Tiberio, confus de la reconnaissance que je lui exprimais
-pour les soins qu'il t'avait donnés, m'a tout avoué pendant notre
-promenade à travers Venise!
-
---Oh! voilà donc pourquoi, balbutiai-je, tu étais si bouleversé en
-rentrant ce jour-là!... Je me souviens! Je me souviens!
-
-Je n'en pus dire davantage, je laissai tomber mon visage dans mes mains,
-comme pour me dérober à la honte qui m'envahissait.
-
---C'est-elle, poursuivit-il implacablement, qui a entraîné Tiberio,
-car lui croyait à la fidélité qu'on doit aux mourants, et je l'ai vu
-saisi d'une terreur superstitieuse en songeant à ce sinistre hymen,
-accompli presque en face d'un lit mortuaire; il l'aimait...
-
---Tais-toi! tais-toi! lui dis-je, je ne veux plus t'entendre;
-conduis-moi où tu voudras. Et je saisis son bras comme un appui.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Albert Nattier me garda quelques jours dans sa maison, il ne chercha ni
-à me distraire, ni à me conseiller, ni à me guider; il me laissa
-cette absolue liberté de pensée et d'action qui est le meilleur
-régime pour rendre à l'âme quelque ressort. Car, de deux choses
-l'une, ou le coup qui nous a frappé nous tuera, et alors rien n'y peut,
-ou, si nous devons vivre, la solitude et la réflexion nous y
-déterminent plus efficacement que des consolations incomplètes et
-banales.
-
-Il évita aussi de me parler d'Antonia d'une façon méprisante, et moi,
-bien résolu à me séparer d'elle à jamais, je cessai de l'accuser et
-en apparence d'en être occupé. À peine si nous faisions quelques
-allusions à elle quand, devant lui, on me remettait ses lettres.
-
-Dès le premier jour de ma disparition inattendue, Antonia m'avait
-écrit trois fois pour m'exprimer son anxiété, sa surprise, son
-chagrin; elle recommença les jours suivants, et je dois dire que ses
-premières lettres ne trahissaient qu'une affection inquiète; mais
-comme je gardais un silence obstiné, elle finit par éclater en
-reproches et m'accuser en termes offensants de ne me séparer d'elle que
-parce que j'avais peur de la défendre contre ceux qui l'insultaient. Je
-dus pâlir en recevant cette lettre, car Albert Nattier, qui était
-présent, me dit involontairement:
-
---Qu'as-tu donc?
-
---Tiens, lis, répliquai-je en lui tendant la lettre, et réponds-lui
-pour moi.
-
---Tu m'y autorises?
-
---Je t'en prie. J'ai eu cette dernière faiblesse; j'ai voulu l'entendre
-encore une fois dans ses lettres, maintenant je sens que tout est bien
-fini; il faut qu'elle le sache par toi; tu seras entre nous comme un de
-ces murs rugueux et froids qui séparent les prisonniers dans les
-geôles.
-
-Tandis que je parlais, il écrivit d'une main rapide le billet suivant:
-
-
-«J'ai empêché Albert de se battre pour vous, parce qu'un jour où il
-se mourait, à Venise, vous vous êtes donnée à Tiberio; je l'ai su
-par Tiberio lui-même!
-
-»Albert ne veut plus vous voir et ne répondra jamais à vos lettres.»
-
-
---C'est bien, lui dis-je, son orgueil ne me pardonnera pas et voilà ma
-solitude assurée.
-
---Que vas-tu faire pour te distraire? me dit mon ami.
-
---J'essayerai d'abord des voyages et plus tard du travail.
-
---Ce sera mieux, reprit-il, que les plaisirs stupides où j'ai voulu te
-plonger; je commence moi-même à m'en dégoûter, et j'ai envie
-d'entrer dans la politique pour m'étourdir.
-
---Dis pour t'engourdir, répliquai-je en riant.
-
-L'idée de voir Albert Nattier député ou conseiller d'État me causa
-une subite hilarité; je lui dis à ce propos les plus folles
-bouffonneries, et nous nous séparâmes vers le soir assez gaiement.
-
-Comme je rentrais chez moi, j'aperçus en face de la maison que
-j'habitais, un fiacre aux stores baissés qui stationnait sur le quai;
-je pensai: «Voilà quelque femme du monde qui attend son amant.» Dans
-toute autre disposition d'esprit, j'aurais à coup sûr ouvert ma
-fenêtre et observé le fiacre mystérieux. Mais à peine entré dans
-mon logis désert, le spectre de la solitude me saisit à la gorge; je
-m'approchai de la table de travail où étaient les feuilles éparses
-d'un livre interrompu depuis bien des jours; il y avait encore là,
-près de mon écritoire, dans un vase chinois, un bouquet de fleurs
-desséchées que m'avait donné Antonia, et en m'asseyant je poussai du
-pied un coussin en tapisserie fait par elle; son portrait, placé dans
-un angle de ma chambre, me regardait de ses grands yeux interrogateurs,
-et il semblait me dire: Tu as beau faire, je serai toujours où tu
-seras!--J'éprouvai ce qu'on ressent à l'heure où le corps d'un mort
-chéri vient d'être enlevé pour le cimetière; on contemple avec
-angoisses les vestiges qui restent de lui; on frissonne en y touchant,
-comme si l'on touchait au cadavre même; on ferme les yeux pour ne plus
-rien voir, mais les yeux se remplissent de larmes, et à travers ces
-larmes on revoit encore l'être qui n'est plus.
-
-J'étais en proie à ces pensées funèbres, lorsque mon domestique, qui
-était allé chercher de la lumière me dit en rentrant dans ma chambre
-qu'une dame demandait à me parler. Je souris, car je ne sais par quel
-revirement de mon esprit je m'imaginai tout à coup que ce pourrait bien
-être la jolie comtesse de Nerval! Elle m'avait recherché et fait les
-doux yeux dans plusieurs bals; à coup sûr c'était elle qui venait
-d'épier mon retour dans le fiacre immobile.
-
-Je me levais pour aller à sa rencontre, lorsque je vis paraître
-Antonia: elle se prosterna à mes pieds dans l'attitude de la Madeleine;
-elle représentait d'autant mieux cette sainte devenue classique, que
-ses deux mains tendues tenaient une tête de mort.
-
---Parbleu! lui dis-je avec humeur, quelle étrange figure faites-vous
-là et que prétendez-vous avec cette scène théâtrale?
-
-Son visage était livide, et ses yeux paraissaient creux et profonds
-comme les orbites vides du crâne qu'elle me présentait. Elle ne me
-parlait pas, mais elle se rapprochait de moi en marchant sur ses genoux,
-et bientôt elle me toucha avec sa sinistre offrande. J'eus un mouvement
-d'horreur qui fit rouler à mes pieds la tête de mort. Aussitôt j'en
-vis jaillir une épaisse chevelure noire, comme si ce débris de la
-tombe avait gardé cette parure de la vie. Je regardai Antonia, et je
-m'aperçus que son front pâle était dépouillé de ses beaux cheveux.
-
---Quel acte de démence! m'écriai-je.
-
---Je ne suis qu'une indigne pécheresse qui n'espère plus ton amour, me
-dit-elle, et j'ai voulu te sacrifier ce qui te plaisait le plus en moi
-lorsque tu m'aimais.
-
---Allez-vous, continuai-je brutalement, mettre en action les héroïnes
-de vos livres? vous vêtir de blanc comme une abbesse et vous enfermer
-dans quelque cloître d'Italie[8]?
-
---Oh! murmura-t-elle, tu es-bien dur de railler ainsi mon repentir.
-
---Je n'aime pas, poursuivis-je, ces comédies religieuses, et je crois
-que le remords n'a que faire de ces parades. Demain, quand vous voudrez
-plaire encore, vous regretterez d'un regret vraiment sincère ces
-cheveux qui vous allaient fort bien.
-
-Et la relevant d'une main résolue, je la conduisis à la porte. Je la
-sentais frémir sous cette pression convulsive.
-
---C'est votre dernier mot? me dit-elle prête à sortir.
-
---Oui, le dernier dans cette vie; car plutôt que de te revoir je me
-brûlerais la cervelle.
-
-Ma porte se referma sur elle; je l'entendis descendre l'escalier, puis
-m'étant approché de ma fenêtre, je la vis monter dans le fiacre qui
-stationnait sur le quai.
-
---Elle n'en mourra pas, pensais-je; la douleur qui tue ne procède pas
-de la sorte.
-
-Je repoussai du pied la tête de mort; mais ces cheveux lustrés et
-d'où des étincelles semblaient jaillir, ces beaux cheveux si longtemps
-caressés et qui gardaient encore un parfum émanant d'elle, je les
-réunis dans mes mains tremblantes, et j'y plongeai avec frénésie mon
-front brûlant. Ce fut là la suprême étreinte et le dernier
-embrassement qu'elle reçut de moi.
-
-Hélas! en me séparant de sa vie je ne me séparai pas de son ombre;
-dans les jours qui suivirent il me fut impossible de dormir, et comme
-l'a si bien dit un de nos poëtes: «Il me semblait toujours que sa
-tête reposait à côté de la mienne sur mon oreiller; je ne pouvais
-plus l'aimer ni en aimer une autre, ni me passer d'aimer; l'amour était
-à jamais empoisonné dans mon cœur; mais j'étais trop jeune pour y
-renoncer, et j'y revenais toujours. Je me disais: Si la passion
-m'abandonne, je vais donc mourir? Si j'essayais de la solitude, elle me
-ramenait à la nature, et la nature me poussait à l'amour.
-Corromps-toi, corromps-toi, me criaient les voix de la foule, et tu ne
-souffriras plus! Bientôt la débauche devint ma compagne et jeta sur la
-plaie de mon cœur ses poisons corrosifs.»
-
-Je ne créais plus que des chants de désespoir rapides et d'une
-inspiration soutenue par une tension douloureuse de mon âme; mais pour
-des œuvres de plus longue haleine, la patience et l'énergie
-indispensables au génie me manquaient. Ce qu'il y avait eu
-primitivement de rectitude et de force dans mon talent semblait s'être
-échappé avec le sang de ma blessure; l'énervement des nuits d'orgie
-acheva de m'appauvrir. Le monde m'a traité en enfant gâté; il a
-salué mes œuvres par une admiration presque unanime. Mais je sens
-bien, moi, que je n'ai pu donner la mesure de ce que j'étais; on a
-connu le côté vif, gracieux, railleur et passionné de mon talent,
-mais le côté vigoureux et calme, on n'en a eu que des pressentiments.
-Çà et là seulement, dans ce que j'ai écrit, on retrouve la griffe du
-lion qui, couché sur le flanc par une main mystérieuse, doit mourir
-sans révéler sa puissance.
-
-Ce que devenait son cœur, à elle, je ne cherchais pas à le savoir;
-elle était consolée et paisible, me disait-on, et je sentais bien
-qu'on disait vrai. Les déchirements d'une rupture éternelle ne
-pouvaient dévaster sa vie comme ils firent de la mienne: elle en avait
-abandonné d'autres avant moi; maïs elle, elle avait été mon premier
-et mon seul grand amour.
-
-À travers le temps qui fuyait, à travers les ténèbres qui
-enveloppaient presque une moitié de mes jours, elle restait à jamais
-au fond de mon âme; lorsqu'on la nommait devant moi, je tressaillais;
-si on l'attaquait, j'étais prêt à la défendre. Les éloges qu'on
-accordait à son génie faisaient parfois resplendir mon front
-d'orgueil. Elle semblait avoir renoncé aux conceptions fausses et
-outrées, et produisait chaque année des œuvres plus rares; j'en
-étais heureux, et suivais son progrès avec la sollicitude que sent un
-père pour l'intelligence de son fils. C'est ainsi que peu à peu mon
-ressentiment s'était endormi pour ne plus laisser en moi que la
-mansuétude du souvenir; je revoyais les jours heureux remonter sur les
-jours sombres et les éclairer de leurs rayons. Plein de clémence, je
-me disais: Est-ce sa faute si elle ne m'a pas mieux aimé? Dans notre
-civilisation raffinée, l'amour complet est impossible entre deux êtres
-également intelligents, mais d'une organisation différente et
-possédant chacun les facultés de se combattre. Il faudrait pour que
-ces deux êtres s'entendissent toujours et restassent unis d'un amour
-inaltérable, qu'une éducation semblable les eût formés enfants, que
-les mêmes croyances, les mêmes habitudes de l'âme, et jusqu'aux
-façons extérieures fussent en eux identiques. C'est là ce qu'a bien
-compris Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu'il a voulu peindre l'idéal de
-l'amour. Il a choisi deux enfants, nés, croirait-on, d'un souffle
-pareil, animés par leurs mères d'un seul esprit, poussant, pour ainsi
-dire, sur une tige unique, et grandissant sous l'influence de la même
-atmosphère. Mais nous, rejetons tourmentés d'une société orageuse et
-corrompue, marâtre de ses enfants divisés, et plus cruelle dans ses
-phases de fureur que l'état sauvage, de quel droit nous étonner,
-après tant de discordes publiques et d'exécutions sanglantes, du
-divorce incessant des cœurs et de l'impossibilité des liens intimes?
-L'amour est frappé d'incompatibilité comme la politique. Les individus
-participent des masses; toutes les idées ont été déclassées,
-conspuées, jetées au vent. Comment se pourrait-il qu'elles pussent
-rentrer dans nos cerveaux dans l'ordre d'autrefois, et qu'elles en
-sortissent de nouveau avec la signification ancienne? Le bouleversement
-s'est fait dans les mœurs autant que dans les lois, le souffle de la
-révolution a atteint jusqu'à l'amour.
-
-Avais-je bien le droit d'en vouloir à Antonia de ses préjugés ou de
-ses instincts de race et de l'empreinte indélébile d'une éducation
-monastique? N'avais-je pas aussi mes penchants irréfrénables, qui
-entraînèrent en rugissant, comme une trombe qui passe, ce qu'il y
-avait de meilleur en moi?
-
-Un jour, Albert Nattier survint comme j'étais absorbé par ces
-réflexions que me suggérait sans cesse le souvenir ineffaçable
-d'Antonia, et qui la justifiait, selon moi. Je fis part de ces idées à
-mon sceptique ami:
-
---Fort bien, répliqua-t-il d'une voix mordante; vous autres poëtes
-rêveurs, vous vous livrez à de si subtiles et de si ondoyantes
-définitions sur les choses les mieux caractérisées, que vous finissez
-par en perdre le sens net et précis: mais ton cœur blessé est, j'en
-suis certain, meilleur logicien que ton esprit, et comme ce cœur saigne
-encore, je doute qu'il accorde à Antonia l'absolution de sa trahison à
-Venise, et surtout de son indigne et romanesque tromperie, si
-hypocritement déroulée dans les lettres qui suivirent. Parmi les
-raffinements de ton indulgente argumentation, as-tu trouvé, mon cher,
-l'explication de ce mensonge inutile?
-
---Elle est bien simple, répondis-je: Antonia en se donnant à Tiberio
-avait cédé à la nature, et elle ne me cacha la vérité à Venise que
-pour épargner ma douleur. Je devine aujourd'hui sa bonté craintive où
-je n'ai vu autrefois que sa duplicité orgueilleuse. C'est moi qu'elle a
-eu peur de blesser; ce n'est pas elle qu'elle a redouté d'humilier!
-
-Albert Nattier repartit:
-
---Tu pourrais avoir raison si tout dans la vie et dans les écrits
-d'Antonia ne donnait pas un démenti formel à cette interprétation.
-Réfléchis et juge: elle enveloppe toujours d'un superbe orgueil les
-faiblesses de ses héroïnes. L'amour naïf lui semble une souillure ou
-une infériorité. Croyant ainsi se grandir, elle se drape dans la
-chasteté, et dérobe sous les plis d'un vêtement biblique ses péchés
-mignons. Elle a eu pour Tiberio une fantaisie que Mme de l'Épinay se
-fût peut-être permise, mais dont à coup sûr elle eût fait l'aveu en
-riant, acceptant pour sa punition une épigramme ou une représaille de
-Grimm. Mais elle, Antonia, craignant d'être déchue, se hausse
-aussitôt sur les nuages. Du haut du ciel, où elle se perd, elle
-t'accuse après t'avoir frappé; elle s'efforce enfin de te prouver
-qu'elle t'est restée fidèle en te trompant, et te fait le récit d'une
-gaudriole italienne dans le langage éthéré d'Ossian. Ce que je te dis
-là tu l'as constaté dans ses lettres comme le public le constate dans
-ses romans; ses héroïnes prêchent toujours des sublimités
-irréalisables et en contradiction avec leur situation même. _Ô santa
-semplicità!_ comme disent les Italiens, qu'êtes-vous donc devenue dans
-son âme? Si elle peint un jour les mœurs rustiques, sois sûr qu'elle
-fera parler philosophie à ses paysannes; et ce qui m'exaspère, c'est
-qu'elle se croit naturelle.
-
---Elle l'est en effet, repris-je, et voilà ce qui l'absout; car ce
-qu'elle a de faux dans le caractère et le talent, n'est pas le
-résultat d'un parti pris, mais de son admiration sincère pour le beau
-conventionnel, qui lui semble le vrai beau.
-
---Mais comment toi, répliqua-t-il, esprit si décidé et si clair,
-avant que les brouillards de cet amour n'eussent noyé ton cœur, ne lui
-as-tu pas montré la simple et véritable grandeur du génie?
-
---C'est qu'elle se croyait la plus forte, et qu'elle s'est toujours
-retranchée, quand nous discutions, dans son infaillibilité morale. Oh!
-si j'avais pu l'assouplir, non par orgueil, mais par tendresse, c'est à
-mon cœur que je l'aurais courbée, c'est à mon amour que je l'aurais
-soumise!
-
---N'est-ce pas assez parler d'elle? fit Albert Nattier avec un signe
-d'impatience; voilà plusieurs années que tu ne m'en avait rien dit et
-je te savais gré de cette fermeté de silence. Je te trouve aujourd'hui
-d'une loquacité sombre et vaporeuse: si je te laisse seul, tu feras
-quelque maussade élégie bien plaintive; viens plutôt avec moi dîner
-à la campagne, où j'attends quelques joyeux amis.
-
-Je le suivis comme je suivais depuis longtemps toute distraction facile
-que le hasard m'envoyait.
-
-Albert Nattier avait une pittoresque habitation dans les environs de
-Fontainebleau; elle touchait à la lisière de la forêt. Mais, j'avoue
-ma faiblesse, jusqu'à ce jour je n'avais pu me déterminer à retourner
-sous ces grands arbres et à revoir ces défilés sauvages et
-magnifiques si souvent parcourus avec elle. L'idée d'y pénétrer me
-remplissait de la même terreur qu'aurait ressenti un enfant contraint
-d'entrer seul dans un bois sombre rempli de brigands et de bêtes
-fauves; il me semblait que toutes mes passions et tous mes souvenirs
-allaient se déchaîner et me mordre au cœur dans ces lieux où j'avais
-été heureux. Ce jour-là, je ne sais pourquoi j'eus plus de courage.
-
-Les hôtes qu'attendait Albert Nattier n'étaient pas encore venus quand
-nous arrivâmes; je lui proposai de monter à cheval et de nous
-aventurer dans la forêt.
-
---J'en serai charmé, répliqua-t-il un peu surpris de ma fermeté
-nouvelle.
-
-Nous passâmes par un carrefour peu touffu; mais bientôt, soit
-instinct, soit volonté, je dirigeai notre excursion du côté le plus
-noir de la forêt qui m'attirait toujours avec elle. Quoique le jour
-fût superbe, la lumière pénétrait à peine à travers les rameaux
-des vieux arbres. C'étaient autour de nous une solitude et un silence
-absolus qui tempéraient la chaleur de l'atmosphère: où le mouvement
-et le bruit ne se produisent pas, on sent le repos descendre. Nos
-chevaux avançaient lentement, et bientôt nous fûmes forcés d'aller
-à pieds pour nous enfoncer dans les taillis enchevêtrés et dans les
-anfractuosités des grands rocs. Je marchais sans fatigue et sans
-tristesse; mais Albert Nattier, qui redoutait pour moi l'évocation d'un
-fantôme, jugea prudent d'en détourner mon esprit en me racontant les
-plus folles aventures de sa vie. Je l'écoutais en souriant, et de temps
-en temps je lui ripostais par un mot vif et gai qui lui donnait le
-change sur ce qui se passait dans mon cœur. À mesure que nous
-avancions et que je reconnaissais la source, la clairière et l'énorme
-roche tapissée de mousse noire, quelque chose de doux et de tendre
-s'emparait de moi; je n'éprouvais aucun des déchirements dont j'avais
-eu peur: c'était une résurrection bienfaisante et tranquille des
-belles scènes de l'amour et de la jeunesse. Cet apaisement qui se
-faisait pour ainsi dire à mon insu me pénétrait de sérénité et
-amenait le sourire sur mes lèvres. Cette sensation toute intérieure ne
-m'inspirait pas un mot qui la trahit; je continuai à répondre gaiement
-aux plaisanteries d'Albert Nattier.
-
-Lorsque nous parvînmes au sommet du roc, à l'endroit même où j'avais
-soulevé Antonia et l'avais étreinte sur mon cœur pour l'emporter dans
-l'éternité, j'eus sur le visage un rayonnement plus vif;
-involontairement je tendis les bras à l'ombre du passé comme à un ami
-inespéré qui me revenait.
-
-En retournant à la maison ce fut la même gaieté apparente et le même
-travail secret de mon cœur. Je croyais souffrir et j'avais été
-heureux.
-
-Deux ans plus tard j'écrivis sur ce souvenir les stances dont on a tant
-parlé et que vous préférez, m'avez-vous dit souvent dans votre
-partiale amitié, au _Lac_ de Lamartine.
-
-Ce que cette femme a fait de moi vous le savez maintenant, ce que je
-suis resté après tant de chagrins et d'essais infructueux de
-déplorables consolations, vous le voyez, chère marquise, l'être est
-dévasté mais le cœur vibre encore comme dans un monument en ruine un
-écho tressaille et répand la vie. Depuis que je vous ai rencontrée,
-chère Stéphanie, les pulsations de ma jeunesse se sont réveillées;
-je sens de nouveau le bien, le beau, l'amour! Laissez-moi renaître,
-laissez-moi vous aimer! et en parlant ainsi, Albert éperdu et épuisé
-par l'émotion de son long récit appuya sa tête sur mes genoux et
-couvrit mes mains de caresses convulsives. Je ne le repoussai pas;
-j'étais trop véritablement attendrie pour m'effaroucher; je ne sais
-quoi de chaste et de rayonnant planait sur le grand poëte. Je sentais
-en lui un frère à consoler, et mes larmes involontaires tombaient sur
-ses mains et répondaient à ses caresses.
-
---Oh! vous voyez bien que je vous aime, murmura-t-il, et que vous
-pourrez faire de moi un autre homme.
-
---Ce que vous aimez, Albert, lui dis-je, c'est l'amour! c'est votre
-souvenir! c'est elle! c'est Antonia! car lorsqu'on a aimé de la sorte
-on n'aime qu'une fois.
-
---Non, non, reprit-il d'une voix impérieuse, écoutez-moi bien. J'ai
-encore deux choses à vous dire, deux choses que j'oubliais et qui vous
-convaincront.
-
-Je n'avais jamais revu Antonia depuis tant d'années, le hasard
-bienfaisant m'avait servi; jamais il ne la fit trouver sur mes pas. Je
-l'apercevais toujours à travers mes souvenirs, jeune, irrésistible
-dans son impassibilité terrible et dans la puissance formidable qu'elle
-avait exercée sur moi. Mais il y a de cela un an, un soir au foyer des
-acteurs du Théâtre-Français, j'avais la tête levée pour mieux voir
-un portrait de Mlle Clairon; j'entendis venir à moi et m'appeler par
-mon nom; j'abaissai mon regard, et je vis une femme d'une tournure et
-d'une mise vulgaires, à l'éclat des yeux seuls, je reconnus Antonia.
-Son teint s'était altéré, ses joues et tous ses traits avaient
-l'affaissement de la vieillesse; elle fumait une cigarette qui finissait
-en ce moment; elle en tenait une autre au bout de ses doigts; comme je
-fumais aussi elle me dit en riant:
-
---Albert donne-moi du feu.
-
-Je m'inclinai sans répondre et lui tendis mon cigare; puis je sortis du
-foyer.
-
-Mon cœur seul avait tressailli, d'étonnement peut-être; mes sens
-étaient restés froids, répulsifs mêmes; ce n'était pas Antonia que
-j'avais revue, pas même son ombre, c'était sa caricature! Si son
-désir ranimé l'avait poussée vers moi, mes bras ne se seraient pas
-ouverts; si elle m'avait crié: «Je t'aime toujours!» je lui aurais
-répondu avec certitude: «Je suis guéri!»
-
-Oh! qu'il n'en aurait pas été ainsi si nous avions traversé la vie en
-nous aimant, vieilli ensemble, partagé nos labeurs, nos joies et nos
-peines; alors la vieillesse et la décrépitude se produisent
-insensiblement; les beaux souvenirs de l'heureuse jeunesse les dérobent
-et l'éclat des sentiments inaltérés les effacent! Mais quand on est
-devenu ennemis par l'amour, quand la séparation violente a produit
-l'antagonisme, l'œil de la matière est implacable, il procède
-froidement dans sa dissection comme le scalpel sur le cadavre.
-
-Vous voyez donc bien que je ne l'aime plus; le charme et l'attrait sont
-détruits; j'en parle comme d'une chose morte; si je me suis complu dans
-les détails de ce récit, si j'ai tenté de vous faire pénétrer les
-mystères infinis d'une psychologie désespérée, c'est pour vous et
-non pour elle; pour vous dont je veux être aimé, pour vous à qui je
-viens de révéler comme à Dieu même toutes les contradictions de mon
-cœur: misères et grandeurs, tendresse et haine!
-
-D'autres ont su par moi cette désolante histoire, mais ils n'en ont
-aperçu que le squelette; pour vous seule je l'ai ranimée; vous avez
-revu le drame en action, suivi ses événements, compris ses douleurs,
-compté ses sanglots; à vous seule enfin j'ai montré la vérité
-entière de ma vie; quelle plus grande preuve d'amour pouvais-je vous
-donner? Quelle communion plus intime pouvait unir nos deux âmes?
-
-Voilà ce qu'il me restait à vous dire et maintenant je suis soulagé.
-
-Après avoir prononcé ces derniers mots sa tête retomba comme
-accablée par la fatigue et je sentis ses lèvres muettes boire mes
-pleurs qui coulaient toujours sur ses mains croisées.
-
-Je fus prise pour lui d'une immense pitié; oubliant mes craintes des
-autres jours qui m'auraient semblé puériles devant sa douleur, je
-voulus le garder jusqu'au soir. J'en fis mon hôte pour l'apaiser.
-
-Ayant entendu rentrer mon fils avec Marguerite, je dis à Albert:
-
---Contenons nos larmes, elles effrayeraient cet enfant.
-
-Il m'obéit, se détacha de mes genoux où ses mains s'appuyaient
-encore, et prenant mon fils dans ses bras, il se mit à le caresser.
-Nous restâmes ainsi jusqu'à minuit, comme en famille, et même lorsque
-l'enfant ne fut plus là, Albert ne prononça pas un mot qui eût pu me
-troubler et m'éveiller de mon songe fraternel. Mais avant de partir il
-me pressa vivement sur son cœur en me disant:
-
---À demain, chère Stéphanie; maintenant que nous nous aimons, la vie
-sera belle!
-
-Ces derniers mots me rappelèrent à moi-même, à l'aveu complet que je
-lui devais aussi et durant mon sommeil agité par le choc de tant
-d'émotions, je crus entendre la voix de Léonce qui me criait: «Vas-tu
-donc l'aimer?»
-
-
-[Note 8: Dans presque tous les romans écrits à cette époque
-l'amour des héroïnes se dénouait dans un cloître.]
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Je ne m'endormis qu'au jour, et à l'heure habituelle du lever de mon
-fils, je fus éveillée de mon court et pénible sommeil par Marguerite
-qui entra dans ma chambre. Je secouai mon malaise et je me mis aussitôt
-à écrire à Léonce, ne voulant pas attendre le soir pour lui faire le
-récit de la confidence d'Albert. C'est ainsi que du vivant même du
-grand poëte, cédant à l'entraînement d'un amour aveugle, j'avais
-déposé le secret de cette douloureuse histoire dans un autre cœur.
-Mais ce cœur ne contient plus désormais que des cendres sèches, plus
-froides que la poussière des cercueils; je ne l'appellerai donc pas en
-témoignage de la vérité. Pour tous ceux qui ont vécu de la double
-vie du cœur et de l'esprit, cette vérité palpite assez dans
-l'ensemble et dans les détails de ce que je viens de dire.
-
-Si ce récit était une fiction destinée à devenir un livre,
-peut-être serait-il dans les règles de ce qu'on appelle l'art de n'y
-rien ajouter; mais, selon moi, l'intérêt vivant l'emporte sur
-l'intérêt imaginaire, et l'attrait imprévu d'une action réelle sur
-l'effet combiné d'une composition habile; puis rien n'est petit de ce
-qui touche un être vraiment grand; rien n'est indifférent de ce que
-renferme une existence qui fut chère; je vous dirai donc les dernières
-émotions d'Albert, mêlées aux événements de ma propre vie.
-
-J'avais écrit sans contrainte et sans embarras à Léonce, car certain
-comme il l'était d'avoir tout mon amour, ce que je lui disais de
-l'entraînement qu'Albert ressentait pour moi pouvait bien lui causer
-quelque trouble, jamais d'effroi ni de douleur.
-
-J'attendais avec calme sa réponse, tandis que j'étais émue et partant
-préoccupée de ce que je pourrais dire à Albert. Comment l'arracher à
-son exaltation de la veille par l'aveu explicite de mon amour pour
-Léonce! Cet amour, il avait refusé d'y croire, comment insister sur sa
-réalité et faire pénétrer dans ce cœur blessé et aimant la
-cruauté de la conviction: le repousser comme amant, c'était le perdre
-comme ami, c'était renoncer à jamais à cette fraternité de cœur, à
-cette camaraderie de l'esprit qui m'étaient si douces; je savais bien
-qu'il ne voudrait pas de mon amitié. Du jour où l'amour nous frappe
-les autres sentiments disparaissent pour ainsi dire consumés; c'est
-l'étincelle qui détermine l'incendie; et pourtant je sentais qu'il
-serait lâche à moi d'hésiter. Me taire, c'était tromper Albert,
-c'était tromper Léonce; laisser l'espérance à l'un, c'était enlever
-à l'autre la sécurité.
-
-J'étais en proie à cette inextricable anxiété lorsqu'un coup de
-sonnette retentit: ce ne pouvait être qu'Albert. Je me sentis
-défaillir; mais j'éprouvai un allégement subit en apercevant son
-domestique; il m'apprit que son maître était souffrant et ne pourrait
-venir chez moi ni dans la journée ni le soir.
-
---Il est donc sérieusement malade, lui dis-je, qu'il ne m'a pas écrit?
-S'il en est ainsi, je vais aller le voir!
-
-Le domestique m'en dissuada en m'apprenant que durant ces crises
-nerveuses, qu'il ressentait une ou deux fois par mois, son maître
-désirait rester dans une solitude absolue;--il se tient immobile et
-sans parler, ajouta-t-il, il prend ce qu'il appelle: son bain de silence
-et de repos, et au bout de vingt-quatre heures il est guéri.
-
---Dites-lui toujours que s'il désire me voir, j'accourrai, répétai-je
-au domestique comme il s'éloignait.
-
-À peine fus-je seule que je compris que mes paroles rapportées à
-Albert le feraient croire à mon amour.
-
-Je passai le reste du jour dans une indicible agitation; je ne savais à
-quel dessein m'arrêter et quelle forme donner à mon aveu! Écrire à
-Albert ma passion pour Léonce, c'était lui adresser une sorte de
-congé en le frappant froidement; car la parole écrite a toujours
-quelque chose de dur et d'irrémissible, tandis que celle qui s'échappe
-de la voix, quelle qu'en soit la douloureuse signification, s'émeut de
-l'émotion même de celui qui l'écoute; je me décidai donc à attendre
-la visite d'Albert et à m'abandonner à l'imprévu.
-
-Le lendemain, dans la matinée, je reçus la réponse de Léonce.
-
---Jamais roman, me disait-il, ne l'avait intéressé comme l'histoire
-des amours d'Antonia et d'Albert; cet homme avait mis dans sa passion
-une grandeur, une intensité et une durée qui en faisait une chose
-vraiment belle; mais il était douteux qu'après tant de douleurs et
-d'essais réitérés de consolations délétères, puisées dans la
-débauche, il pût aimer encore comme il avait aimé. Ce second amour
-qu'il m'offrait ne serait qu'une pâle et grimaçante contrefaçon du
-premier; je méritais mieux que ces restes d'un cœur flétri et d'un
-génie qui sommeillait; Albert était célèbre et lui était obscur,
-mais lui du moins me donnait son âme entière où aucune image
-n'obscurcissait la mienne. Je serais toujours pour lui la femme unique,
-l'inspiration de sa solitude, la chaîne aimée de sa jeunesse, la douce
-lumière qui planerait sur son déclin; semblable à cette première
-femme de Mahomet qui fit la destinée du prophète et qu'il aima
-jusqu'aux derniers jours, vieille et blanchie, la préférant aux jeunes
-et fraîches épouses qui n'eurent jamais son cœur.
-
-Il était trop fier, poursuivait-il, pour rien ajouter, mais il
-attendait la décision de mon amour avec une impatience qui troublait
-son travail et sa solitude; il me suppliait en finissant de continuer à
-lui parler d'Albert sans restriction; c'était, me disait-il, pour son
-esprit une étude vivante dont rien n'égalait l'intérêt, et, en
-satisfaisant sa curiosité, je lui donnais une véritable preuve
-d'amour!
-
-Je froissai convulsivement cette lettre où je ne trouvais pas un cri
-parti du cœur. Oh! mon Dieu, pensais-je, comment n'est-il pas venu?
-comment n'a-t-il pas eu cet élan de l'amour? comment peut-il me laisser
-seule dans l'état de détresse où se trouve mon âme? La dernière
-phrase de sa lettre me fit l'effet d'un scalpel qui aurait pénétré
-dans une chair vive; il voulait tout savoir sur ce qui concernait
-Albert; ce noble génie était devenu un objet d'analyse pour cet esprit
-solitaire et froid. Non! non! pensais-je, je ne continuerai plus cette
-dissection d'un grand cœur blessé; cela ressemblerait à une trahison;
-je m'arrêterai; dès le premier jour j'aurais dû refuser de lui donner
-Albert en spectacle! et cependant pouvais-je agir autrement? lui cacher
-quelque chose de ma vie, c'était ne l'aimer qu'à demi et partant ne
-pas l'aimer, car suivant la profonde parole de l'Imitation: Qui n'a pas
-un amour sans limites, n'aime point.
-
-Lui, l'avait-il bien pour moi cet amour? hélas! je ne le voyais pas
-dans cette lettre. Mais d'autres lettres avaient été plus tendres,
-elles avaient épanoui mon cœur et l'avaient satisfait; ce n'était pas
-un rêve, j'étais aimée! J'en avais eu la conviction dans ses bras et
-j'en retrouvais la certitude dans ses lettres. Un désir violent et
-soudain de les relire s'empara de moi. J'en tirai plusieurs au hasard
-d'une cassette où je les renfermais; et à mesure que les expressions
-de cette tendresse calme, mais toujours égale, me pénétraient, je
-sentais revenir en moi la sérénité; il m'aime! répétais-je avec de
-douces larmes, et dans cette confiance je puisais la force de tout dire
-à Albert; j'étais prête à confesser mon amour comme les premiers
-chrétiens confessaient leur foi.
-
-En ce moment j'entendis la voix d'Albert. Marguerite l'avait rencontré
-dans l'escalier et allait l'introduire dans mon cabinet. Mon premier
-mouvement fut de cacher les lettres de Léonce; tout à coup il me vint
-une autre idée et je laissai les lettres éparses sur ma table.
-
-Albert entra; il était un peu pâle, mais sa mise très-recherchée lui
-donnait une apparence de santé.
-
---Vous vouliez donc venir chez moi, me dit-il en m'embrassant; cette
-bonne pensée que vous m'avez envoyée m'a guéri et c'est moi qui viens
-vous voir et vous remercier.--Mais, chère, êtes-vous malade?
-ajouta-t-il en me regardant, vous voilà blanche et glacée comme un
-beau marbre. Vous avez encore des larmes dans les yeux, pourquoi
-pleurez-vous? je veux le savoir!
-
---Eh bien! oui, m'écriais-je, vous saurez tout. Albert, écoutez-moi
-sans colère et ne me retirez pas votre amitié; plusieurs fois déjà
-j'ai voulu parler et vous n'avez pas voulu m'entendre; Albert je ne puis
-tous aimer d'amour, car j'en aime un autre qui m'aime et dont rien ne
-saurait me séparer!
-
-Il chancela et devint tellement livide que j'eus peur du mal que j'avais
-lait.
-
---Oh! murmura-t-il lentement: vous ne valez pas mieux qu'_elle_, vous
-aussi en retour de mon amour vous me faites souffrir!
-
---Est-ce ma faute, lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes, si
-avant de vous connaître mon cœur s'était donné? Allez-vous donc m'en
-vouloir de la vérité, comme vous en avez voulu à Antonia de son
-mensonge? fallait-il vous tromper?...
-
---Oui, plutôt que de m'arracher à ce rêve qui allait me faire
-revivre! Adieu donc, ajouta-t-il, je n'en veux pas savoir davantage.
-
---Vous êtes dur, lui dis-je, et vous répondez bien mal à ma loyauté;
-fallait-il vous traiter comme un enfant qui ne souffre pas qu'on
-s'interpose entre son désir et l'impossible? Oh! cher, cher Albert, si
-la confiance d'une âme forte et sincère vous épouvante, pourquoi vous
-étonner qu'Antonia vous ait menti? Sans doute elle avait compris dans
-la profondeur de son génie que l'homme nous refusera toujours la
-liberté de l'amour et la dignité de la franchise.
-
---Taisez-vous, taisez-vous! s'écria-t-il avec emportement, je me soucie
-bien de ce que vous me dites, j'aime mieux regarder votre pâleur et
-votre abattement qui, du moins, me font croire que vous souffrez du mal
-que vous me faites.
-
---Oh! oui, repris-je en l'embrassant comme j'aurais embrassé mon fils,
-je souffre d'ajouter à vos chagrins, moi qui voudrais tant les changer
-en bonheur.
-
---Vous avez la persuasion de la bonté, répliqua-t-il, et vous me
-faites comprendre ma folie. Il est vrai, je ne puis empêcher que vous
-en aimiez un autre, mais ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais fait
-à coup sûr si j'étais plus jeune et plus beau, c'est de prendre sa
-place;--voyons, voyons, cela n'était-il pas possible; cet amant n'est
-pas un mari; il n'est pas même un amoureux bien vif, puisqu'il vous
-laisse ainsi dans toutes les langueurs de l'attente?
-
-Il avait pris tout à coup un ton dégagé en prononçant ces paroles;
-il souriait comme à une convoitise.
-
---Le voulez-vous, chère amie? essayons un peu de nous aimer, et après
-vous me préférerez peut-être à ce terrible absent!
-
---Non! m'écriai-je blessée et raffermie par ce changement de langage;
-lui seul me plaît et lui seul m'attire.
-
---Ah! je comprends, fit-il en se regardant dans la glace, je vous fais
-l'effet qu'Antonia a produit sur moi à notre dernière rencontre; mais
-s'il en est ainsi, pourquoi ne me fuyez-vous pas? pourquoi
-m'attirez-vous au contraire et pourquoi pleurez-vous sur moi?
-
---C'est qu'il est dans votre génie quelque chose d'éternellement jeune
-et beau qui, en dehors de l'amour, exerce une séduction puissante et un
-attrait idéal.--Je ne voudrais pas le trahir lui, mais je ne voudrais
-pas vous perdre, vous mon poëte bien aimé. Vous tenez mon âme
-tremblante dans vos mains; ne le sentez-vous pas?
-
---Vous êtes une bonne créature, me dit-il, et je veux oublier mes
-désirs égoïstes pour vous entendre: voyons, qui aimez-vous? est-il au
-moins digne de son bonheur, celui-là?
-
---Mes paroles vous le feraient mal connaître, lui dis-je; j'ai toutes
-les préventions et tout l'aveuglement de l'amour; mais lisez ces
-lettres, et soyez pour moi un cœur juste qui reçoit la confidence d'un
-ami.
-
-Il se maîtrisa et prit au hasard une lettre, déterminé sans doute
-aussi par un peu de curiosité.
-
-Je l'observais douloureusement pendant qu'il lisait; la tête tendue
-vers lui, je cherchais à pénétrer dans ses yeux, dans le sourire ou
-la contraction de ses lèvres et dans les plis fugitifs de son front,
-les impressions successives qu'il éprouvait. Il lut une vingtaine de
-lettres sans s'interrompre, et sans me parler; mais je voyais sur son
-visage comme dans un miroir tous les mouvements de son âme: c'était
-tour à tour l'impatience que lui causait une familiarité trop vive; le
-dédain du génie pour des dissertations fastidieuses sur l'art et sur
-la gloire mêlées intempestivement à l'amour; une pitié moqueuse pour
-la monstrueuse personnalité de Léonce s'accroissant sans cesse dans la
-solitude comme les pyramides du désert grossissent toujours sous les
-couches de sable stérile qui les recouvrent et les étreignent.
-C'était parfois quelque chose d'amer et de méprisant, trahi par
-l'ironie acérée du regard qui semblait flageller comme avec une
-lanière certains vices de race que révélaient les lettres de Léonce.
-Il avait tout lu et pas une fois je n'avais surpris un signe
-d'attendrissement involontaire sur la vérité de cet amour qui prenait
-ma vie.
-
---Eh! bien, lui dis-je, éperdue et l'interrogeant, voyant qu'il ne me
-parlait pas!
-
---Chère Stéphanie, répliqua-t-il, en me considérant avec tristesse,
-vous êtes aimée par le cerveau de cet homme et non par son cœur.
-
---Ne me dites pas du mal de lui, m'écriai-je, vous seriez suspect.
-
---N'allez-vous pas me soupçonner d'être jaloux de ce Léonce,
-reprit-il en levant la tête avec fierté! Non, je suis rassuré, car je
-vaux mieux que lui, mieux que lui par la sincérité de mes émotions;
-il y a dans mon vieux cœur flétri plus de chaleur et plus d'élan que
-dans ce cœur froid et inerte de trente ans! Je suis rassuré, vous
-dis-je, et je ne suis plus jaloux parce que j'ai la certitude que vous
-m'aimerez un jour et que vous ne l'aimerez plus! il y a entre vous deux
-trop de dissemblances; trop de sentiments qui se heurtent et se
-froissent en voulant se confondre, pour que vous ne soyez pas tôt ou
-tard ennemis; et alors, vivant ou mort, vous m'aimerez! mort! ce sera un
-bonheur à me faire tressaillir dans ma bière de vous sentir toute à
-moi!
-
---Albert, lui dis-je en le suppliant, vous avez une part de mon cœur,
-mais soyez clément, ne tuez pas mon pauvre amour qui depuis dix ans me
-fait vivre; depuis dix ans bien d'autres que vous se sont brisés contre
-sa force et ont reculé devant sa fermeté; c'est un roc inaccessible
-sur lequel je ne permets pas qu'on piétine. Vous pouvez me tourmenter
-par vos doutes et m'affliger par vos présages, mais je sens en moi la
-volonté d'aimer toujours et la certitude d'être aimée. Cet amour que
-vous ne trouvez pas dans ces lettres, il y frémit, il y brûle pour moi
-à chaque ligne; vous avez l'œil froid de la défiance, et la défiance
-rend athée. Moi je me confie, je crois et je sens le dieu caché!
-
-En parlant ainsi, je saisis dans mes mains les lettres ouvertes comme
-pour les prendre en témoignage.
-
---Si je les commente devant vous, reprit Albert, vous direz que je suis
-cruel; l'heure n'est pas venue de vous faire entendre la vérité.
-
---Je ne redoute rien, répondis-je, car rien n'entamera mon amour.
-
---Eh bien! soit, vous m'entendrez; la lutte est ouverte entre cet homme
-et moi, et je ne saurais être déloyal en le combattant avec les armes
-qu'il me fournit; il ne m'est pas seulement odieux parce que je vous
-aime, mais parce que je le sens aussi l'antagoniste de mon esprit et de
-tous mes instincts; voyez, ajouta-t-il en s'emparant d'une lettre et en
-la parcourant; ceci, c'est l'apologie de la solitude que vous fait
-durant quatre pages ce jeune homme si brûlant d'amour: vous êtes sa
-vie, dit-il, et il se sépare volontairement de vous pour se retrancher
-dans un labeur acharné; il supprime les affections de son cœur dans
-l'espoir d'être inspiré; c'est absolument comme si l'on supprimait
-l'huile d'une lampe pour qu'elle brûlât mieux. Rappelez-vous la vie de
-tous les grands hommes: ils n'ont conquis leur génie qu'à force
-d'amour! Que veulent donc ces petits Origènes de l'art pour l'art qui
-s'imaginent qu'en se mutilant ils deviendront féconds!
-
-Ici je trouve, continua-t-il en prenant une autre lettre, qu'il prétend
-nous surpasser tous par la correction du style! Naïf orgueil! comme si
-écrire était un travail de symétrie, de marqueterie et de polissure:
-Si l'idée ne fait pas palpiter le mot, que m'importe! Si les plis
-réguliers de la draperie frissonnent sur un mannequin, serai-je ému?
-et Albert se prit à rire de ce rire moqueur qu'une fraîche jeune fille
-jette à la beauté factice d'une coquette fardée.
-
-Il poursuivit:
-
---Cet homme travaille depuis quatre ans à un long roman dont il vous
-parle sans trêve; chaque jour il y ajoute une page péniblement
-élaborée, et là où les inspirés ressentent la puissance des
-voluptés de l'esprit, il vous avoue qu'il n'éprouve, lui, que les
-affres de l'art? C'est le pédagogue qui, à l'heure de la création, se
-sent engourdi comme un bloc, tandis que le premier écolier venu lui en
-remontrerait à la manière de Chérubin! Je connais un autre pédant du
-genre de votre Léonce, qui s'est cloîtré pendant deux ans pour imiter
-un de mes poëmes, le plus vif d'allure et le moins didactique; il y a
-de nos jours des procédés lents, certains, mathématiques, pour ces
-calques de la littérature romantique, comme il y en avait autrefois
-pour contrefaire la littérature classique; c'est ainsi par exemple que
-Campistron singeait Racine. Un sculpteur de mes amis, qui fait plus de
-bons mots que de bonnes statues, a appelé plaisamment mon patient
-imitateur _un pion romantique_. Soyez certaine que le livre de votre
-amant, dont il est en mal d'enfant depuis quarante-huit mois, sera une
-lourde et flagrante compilation de Balzac!
-
---Se donne-t-on le génie? m'écriai-je, n'est pas qui veut un esprit
-créateur! mais c'est un effort de l'intelligence qui a sa grandeur que
-de poursuivre incessamment le beau et de s'en approcher. Vous ne pouvez
-nier qu'à défaut de génie cette volonté puissante ne soit en lui? ce
-n'est pas sa faute s'il n'est pas plus grand!
-
---Eh! qui songerait à l'humilier, répliqua Albert, s'il n'étalait pas
-lui-même un monstrueux orgueil. Dans les lettres que vous me faites
-lire, il plane toujours comme un condor, qui, dans sa lourdeur,
-s'imagine être supérieur à l'aigle! Avec quelle superbe il juge tous
-les contemporains! Il veut bien faire une exception en faveur de
-Chateaubriand, de Victor et de moi; ce qui m'importe peu, chère
-marquise; mais quel dédain ne prodigue-t-il pas à de grands écrivains
-qu'il n'égalera jamais; à Sainte-Rive, par exemple; de quel ton il
-méprise sans le comprendre son beau roman psychologique sur l'amour, un
-des livres les plus forts de l'époque; ce qui n'empêchera probablement
-pas ce farouche orgueilleux, s'il publie un jour son œuvre, d'aller
-mendier à Sainte-Rive quelques mots d'éloge.
-
-En parlant ainsi, Albert froissait la lettre où Léonce se moquait du
-fameux critique.
-
---Mais ceci n'implique en rien son cœur et importe peu à mon amour,
-lui dis-je, en protestant toujours.
-
---Vous avez donc la prétention de dédoubler un être? reprit Albert
-d'un accent railleur; non, non, la nature est plus logique que votre
-amour: tout se coordonne et se complète dans une organisation; le cœur
-de votre Léonce est le corollaire évident et palpable de son cerveau,
-ce cœur est un organe indéfiniment dilaté, mais insensible, une
-gibbosité vide où tout entre et d'où rien ne sort, comme dans la
-bosse d'Arlequin, ajouta-t-il en riant plus fort.
-
---Oh! ce n'est pas par ces bouffonneries que vous ébranlerez l'idole,
-lui dis-je.
-
---En effet, répliqua-t-il avec une amère ironie, ce monsieur-là
-mérite bien qu'on le prenne au sérieux. Eh bien, soit, j'y consens et
-vous allez voir, ma chère, comme il y gagnera!--En prononçant ces
-mots, il saisit deux lettres qu'il avait placées à l'écart.--Deux
-preuves, deux attestations qu'il se donne à lui-même de la tendresse
-et de la générosité de son cœur, poursuivit Albert; un jour, vous
-passiez ensemble près de la statue de Corneille, il vous parle en
-pédant de ce simple grand homme, et vous, dans l'effusion touchante de
-votre amour, vous répondez: «J'aime mieux être aimée par toi, que
-d'avoir la gloire de Corneille!» Oh! si Antonia m'avait dit un mot
-semblable à propos de Michel-Ange ou de Dante quand nous étions en
-Italie, je l'aurais remerciée et bénie en la serrant plus
-passionnément dans mes bras; mais lui, qu'en éprouve-t-il? Il vous
-rappelle, en vous écrivant, votre ineffable exclamation: il la censure,
-il la souligne; cette parole d'amour, ose-t-il dire, vous a
-involontairement diminuée à ses yeux, car il ne comprendra jamais
-qu'on place le sentiment au-dessus de la gloire. Oh! marquise, les
-êtres vraiment inspirés et qui ont écrit des choses sublimes n'ont
-pas dit à froid de ces sublimités-là! Cette avidité âpre et glacée
-de la gloire ne saurait envahir un cœur heureux par l'amour! En lisant
-les maximes qu'il vous débite sur l'art et la renommée, on dirait des
-aphorismes pompeusement prononcés par quelque bourgeois lettré!
-
---Bourgeois, lui bourgeois! interrompis-je avec cette naïveté que
-l'amour vrai garde toujours, même quand l'âge de la naïveté est
-passé; on voit bien que vous ne le connaissez pas? Personne plus que
-lui ne se moque du troupeau des _Philistins_, comme disait votre ami
-Henri Heine pour désigner les bourgeois.
-
---Oui, répliqua Albert, comme les nobles parvenus se moquent de la
-roture, mais en sentant où le bât les blesse.
-
-Ceci n'est après tout, poursuivit-il, qu'un peu de faconde, c'est la
-voix lointaine du dieu qui veut vous éblouir; on dirait une incarnation
-de Brama gourmandant un croyant esclave. Mais voici un post-scriptum où
-gît tout son cœur; il a voulu confirmer l'opinion vulgaire que c'est
-dans cette dernière partie d'une lettre que la pensée se trahit. Oh!
-ici je puis dire comme Pilate: _Ecce homo!_ mais ce n'est pas moi qui
-suis le couard!...
-
---Assez! assez! m'écriai-je, qu'avez-vous donc découvert de si
-monstrueux? Venons au fait!
-
---Oh! c'est mieux qu'une trahison, continua-t-il en agitant une lettre,
-mieux qu'une couardise, c'est l'insensibilité du marbre en face d'un
-cœur qui n'ose crier mais qui saigne en secret. Marquise, le dernier de
-vos amis eût imaginé en pareille circonstance une délicatesse
-ingénieuse, Duchemin lui-même en aurait eu la pensée, oui, ceci me
-grandit Duchemin! car, dans sa convoitise, Duchemin cesse d'être avare,
-et l'autre, dans sa sentimentalité, reste un Harpagon!
-
---Je ne vous comprends pas, que voulez-vous dire? Je ne permets à
-personne de l'insulter, m'écriai-je tremblante de colère et
-d'émotion.
-
---Mais c'est lui qui s'est flétri de sa propre main, reprit Albert,
-écoutez-moi, pauvre chère âme, et jugez! Je vois, je devine qu'il y a
-quelque temps, dans la gêne où vous mit votre procès et pour
-combattre la pauvreté, que vous receviez vaillante avec un sourire,
-vous avez songé à vendre ce grand et bel album où tous les génies
-contemporains ont déposé un hommage. Chateaubriand ouvre le cortège
-suivi de Victor, de Rossini, de Meyerbeer, de Manzoni; c'est là qu'est
-l'éloquente page d'Humboldt dont vous m'avez parlé! Ce livre, fait
-pour vous, vous était bien cher, vous y teniez par toutes les
-délicatesses du cœur et de l'esprit, mais vous y teniez moins qu'à
-votre fierté native; donc, un jour de détresse, vous l'envoyez en
-Angleterre au libraire de la reine, vous attendez anxieuse que quelque
-lord millionnaire acquière pour un peu d'or ce joyau du génie. Vous
-avez pleuré en vous en séparant, mais comment faire! le vendre est
-pourtant un bonheur, car votre dignité est bien au-dessus de ce
-trésor. Ainsi vous pensiez et vous attendiez chaque jour l'heureuse
-nouvelle! elle ne venait pas! Eh bien! je lis ici, dit-il en agitant une
-lettre, que cet homme allant en Angleterre, vous l'aviez chargé de voir
-le libraire de la reine et de vous dire si l'album était vendu: combien
-un mensonge eût été facile! Le mensonge de l'affection, le mensonge
-délicat et inspiré, qui nous permet d'obliger mystérieusement un ami
-par un subterfuge. Cet homme est riche, il voyage, il n'épargne rien
-pour ce qui peut coucher sur des roses sa personnalité; il vous a
-écrit mainte fois, dans des élans de générosité fantastique, qu'il
-souffre de la gêne où vous vivez, et qu'il voudrait être un magicien
-pour vous faire habiter un palais de marbre blanc avec des ciselures
-d'or; il savait bien le néant d'un pareil souhait; mais quand il devine
-votre extrême détresse il ne songe pas à vous dire, à vous, son
-unique amour, à vous dont il sait la fierté: «L'album est vendu!...»
-Vous l'auriez cru, et si un doute vous était venu, il vous aurait
-attendrie; et lui, il devenait ainsi le possesseur heureux d'une chose
-qui vous avait appartenue et où tous les génies contemporains ont
-empreint leur trace. Un parfum d'amour, d'intelligence et de courtoisie
-se fût échappé de cette action secrète et cela l'eût embaumé dans
-sa solitude!
-
-Ah! ah! poursuivit Albert, en ricanant avec amertume, il se soucie bien
-de cela celui que vous me préférez! il s'agit bien vraiment de la
-nouvelle que vous attendez anxieusement de Londres! il ne vous parle que
-des études de mœurs qu'il y fait; puis, en finissant sa lettre, il se
-souvient tout à coup de ce qui vous concerne et, sous forme d'une
-dernière observation critique sur les Anglais, il jette négligemment
-ces mots dans un post-scriptum: «À propos, l'album n'est pas vendu;
-c'était illusoire d'imaginer que dans ce tas de lords et de marchands
-qui n'ont pas compris Byron, il se trouverait un acquéreur pour ces
-pages de génie.» C'est tout, mais convenez, marquise, que ces phrases
-sont lumineuses, et qu'elles éclairent cet homme d'un jour flamboyant!
-Oh! tenez, poursuivit-il en jetant avec mépris la lettre qu'il tenait
-encore, mieux vaudrait pour l'honneur de cet homme vous avoir battue
-dans une heure de jalousie et de colère, que ce tour de bourgeois
-madré et de Normand imperturbable! Comment le sang des aïeux que votre
-mère vous a transmis et auquel l'esprit de votre grand-père, le
-conventionnel, a mêlé la force et la sincérité, comment ce sang
-généreux et fier n'a-t-il pas bouillonné dans vos veines devant la
-bassesse de votre amant?
-
-Tandis qu'Albert parlait, j'éprouvais un genre d'angoisse qu'une femme,
-qu'une mère peut seule comprendre. C'était quelque chose d'analogue
-aux transes de l'avortement quand ce poids mort, qu'hier encore nous
-sentions tressaillir, se détache de nos entrailles vivantes; tous les
-instincts maternels se révoltent, on voudrait garder et porter toujours
-le cher et déchirant fardeau, mais c'en est fait, il nous échappe en
-nous torturant.
-
-Ainsi, sous la parole acérée d'Albert, il me semblait sentir se
-dissoudre et tomber mon amour.
-
-J'étais plongée dans un morne silence; Albert me regarda, et voyant
-que mes pleurs inondaient mon visage, il me dit:
-
---Qu'ai-je fait? oh! si vous pouviez m'aimer je vous consolerais, mais
-n'étant pas aimé je viens d'être pour vous, je le sens, un instrument
-de torture!
-
-Il couvrit sa tête de ses mains et nous restâmes quelques instants
-sans parler.
-
-Je pleurais toujours, regardant avec égarement ces lettres profanées
-d'où Albert venait de tirer des présages de malheur.
-
-Il se leva tout à coup et me dit en prenant ma main:
-
---Ne prolongeons pas ce supplice! Adieu donc, puisque vous ne pouvez
-m'aimer! Ce matin je voulais réédifier ma vie; vous venez d'y porter
-de nouveau la sape et la hache; et maintenant vogue la galère
-démantelée! nous ne pouvons plus rien l'un pour l'autre.
-
-Il allait sortir.
-
---Oh! non, lui dis-je en joignant les mains comme en prière, je vous en
-conjure, restons amis. Ne m'en voulez pas de l'aimer, il a été le seul
-grand amour de ma vie comme fut pour vous Antonia. Ne me punissez pas
-d'avoir été sincère; ne m'abandonnez pas dans mon chagrin, ne me
-laissez pas seule avec le doute affreux que je ne suis pas aimée!
-
---Puisque ce n'est point par moi que vous voulez l'être,
-répliqua-t-il, que me demandez-vous? Nous voir pour nous faire souffrir
-à chaque heure serait insensé et funèbre; quittons-nous sur un songe
-qui fut beau, je ne vous verrai plus, mais je garderai votre souvenir
-tant que mon cœur battra.
-
---Non, non, m'écriai-je, je ne veux pas vous perdre; promettez-moi que
-vous reviendrez.
-
---Je ne reviendrai qu'à votre appel, car je vais retomber dans une
-fange où les étoiles ne se reflètent pas.
-
-Il sortit, et en entendant ma porte retomber sur lui avec un bruit sec,
-il me sembla qu'une barrière infranchissable nous séparait désormais.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Je n'écrivis pas à Léonce pendant plusieurs jours, il s'en étonna et
-s'en émut; mes lettres étaient une des plus vives distractions de sa
-solitude: elles lui étaient devenues indispensables; moins pour l'amour
-qu'elles contenaient, je l'ai bien compris plus tard, que pour le
-courant parisien qu'elles portaient jusqu'à lui. J'étais la gazette
-quotidienne qui lui apprenait les nouvelles littéraires et celles du
-monde. Depuis que je connaissais Albert, ces lettres de chaque jour
-l'intéressaient plus encore; mon silence subit le troubla; il sortit de
-sa quiétude. Il me suppliait, avec des paroles qui me parurent vraiment
-tendres, de finir ce tourment qui l'empêchait de travailler et de
-vivre; si je souffrais, si quelque événement agitait ma vie, je
-n'avais qu'à le lui dire, avant trois jours il serait près de moi.
-
-Eh! pourquoi donc n'accourt-il pas? pensais-je, était-ce toujours à
-moi de le désirer, de l'appeler et de l'attendre?
-
-Pourtant dans la disposition d'esprit où j'étais, le voir m'eût été
-douloureux; il fallait avant qu'un peu de calme et de confiance se
-fussent refaits dans mon cœur. Ses lettres y contribuèrent; elles
-devenaient de plus en plus douces; on eût dit que devinant l'orage qui
-grondait en moi, il voulait l'apaiser par des mots suaves. Je lui
-répondis sans amertume, mais sans lui parler de notre prochaine
-réunion, que j'avais si passionnément désirée. Pour la première
-fois, je lui fis presque un mensonge. Je motivai mon silence sur un
-travail impérieux que j'avais dû finir, et je suspendis ses questions
-au sujet d'Albert, en lui disant que je ne le voyais plus et le croyais
-absent.
-
-En effet, Albert n'avait pas reparu. Les jours s'écoulaient; je
-l'espérais chaque matin, et chaque soir je me disais: C'est donc fini,
-il ne reviendra plus. Dans mon inquiétude, j'avais plusieurs fois
-envoyé Marguerite demander de ses nouvelles; son portier avait toujours
-répondu qu'on ne pouvait le voir, il passait les nuits dehors et les
-jours il s'enfermait pour dormir. Son absence remplissait mon cœur
-d'une préoccupation très-vive. J'entendais autour de moi comme l'écho
-de ce qu'il m'avait dit de charmant et de passionné, et je vivais pour
-ainsi dire dans cette vibration de son esprit et de son amour. Il
-manquait à ma solitude, il manquait aussi à mon fils, qui s'était
-pris à l'aimer de plus en plus, et qui me répétait sans cesse:
-
---Pourquoi donc Albert ne revient-il pas?
-
-Il faisait un mois de juillet pluvieux et sombre aussi triste que
-novembre. Je passais les heures à regarder, frissonnante, la pluie qui
-ruisselait à travers les vitres et tombait avec un bruit monotone sur
-les feuilles des arbres; les agitations fougueuses ressenties durant les
-beaux jours s'étaient apaisées; je n'étais plus atteinte par les
-effluves périlleuses d'une atmosphère en feu qui, en passant dans
-l'air que nous respirons, nous pénètrent et nous brûlent. Je
-subissais comme l'anticipation d'une vieillesse soudaine, où le calme
-se fait dans le sang et dans le cœur, et n'y laisse plus qu'une
-sympathie placide pour ceux qui furent orageusement aimés. J'éprouvais
-une mélancolie heureuse, dégagée d'indignation contre Léonce et sans
-effroi de l'amour d'Albert. Je pensais à cette heure où la mort nous
-emporterait tous les trois dans la cité mystérieuse qui confond les
-âmes; je me disais: Malheur à ceux qui s'étant aimés dans la vie, ne
-pourront s'aimer dans la mort. Alors il me venait des idées si
-clémentes, que j'aurais voulu donner un baiser de paix, un baiser de
-l'âme, à tous ceux qui me furent chers ici-bas. Comme j'étais
-plongée, un matin, dans une de ces rêveries bienfaisantes et que je
-regardais la pluie qui tombait toujours, mon fils vint me tirer par ma
-robe en me disant:
-
---Maman, allons voir Albert; il m'est apparu cette nuit en rêve; il
-était tout pâle étendu sur son lit; il m'a tendu les bras en
-m'appelant par mon nom.
-
---Nous irons, mon enfant, répondis-je, mais je voudrais bien que le
-soleil se montrât dans le ciel.
-
---Non, reprit l'enfant, car alors il serait à la promenade, et par ce
-mauvais temps nous le trouveront chez lui.
-
-Nous partîmes vers deux heures; la pluie avait cessé, mais de gros
-nuages couraient encore dans le ciel gris.
-
---Hâtons-nous, me disait l'enfant, nous ferons une niche à l'orage et
-nous arriverons avant qu'il n'éclate et nous mouille.
-
-Nous traversâmes d'un pas rapide la place de la Concorde et le jardin
-des Tuileries. Quand nous fûmes dans la rue Castiglione, nous vîmes
-sous les arcades un commissionnaire chargé d'une hotte pleine de
-fleurs.
-
---Ce serait gentil, me dit mon fils, de donner à Albert un joli pot de
-camélias comme ceux que porte cet homme; s'il est malade, cela lui fera
-plaisir à regarder.
-
---Je veux bien, répliquai-je; c'est justement jour de marché aux
-fleurs à la Madeleine; as-tu le courage d'aller jusque-là?
-
---Oh! j'irais bien plus loin pour donner une joie à Albert,
-repartit-il.
-
-Arrivés au milieu des massifs d'arbustes et de bouquets qui embaumaient
-l'air, je dis à mon fils:
-
---Choisis ce qui te plaira pour notre ami.
-
-Il arrêta son désir sur un beau camélia à pétales rosées. Un petit
-commissionnaire hissa sur son épaule le pot que nous venions d'acheter,
-et nous nous remîmes en marche vers la maison d'Albert.
-
-Comme nous approchions de sa porte, mon fils me dit:
-
---Crois-moi, passons sans rien demander au portier, il pourrait nous
-répondre qu'il n'y est pas, tandis que là-haut nous verrons bien. En
-parlant ainsi, il saisit le pot des mains du petit commissionnaire, et
-nous nous glissâmes dans l'escalier. Je tremblais un peu en montant les
-marches, mais la présence de mon enfant me soutenait.
-
-Il posa le camélia sur le seuil de la porte, puis ce fut lui qui sonna
-d'une main assurée.
-
-Le domestique, qui nous reconnut, nous accueillit d'un air joyeux.
-
---Allez prévenir M. Albert, lui dit l'enfant, que quelqu'un qui l'aime
-bien vient le voir.
-
-Ce ne fut pas le domestique qui revint pour nous introduire, ce fut
-Albert; il accourut en nous criant: Comment! c'est vous! puis, se
-courbant, il embrassa si passionnément mon fils, que je compris que ses
-baisers s'adressaient à moi.
-
---Oh! chère Stéphanie, me dit-il, vous êtes donc restée pour moi un
-bon camarade? Que c'est charmant ce que vous faites là! Entrez, entrez;
-si j'avais pu prévoir votre venue, c'est moi qui aurais rempli de
-fleurs mon logis pour vous recevoir. Il s'empara de l'arbuste; il pressa
-contre ses joues amaigries et contre son front brûlant les frais
-camélias; puis, se retournant vers l'enfant, il l'embrassa encore. Il
-était vêtu d'une robe de chambre en laine blanche où flottait son
-corps frêle; son cou, sans cravate, en sortait décharné, et ses
-pommettes saillissaient à travers sa pâleur.
-
---Vous avez été malade, lui dis-je.
-
---Oui, vingt-quatre heures seulement, mais la crise est passée; elle
-était inévitable, ajouta-t-il, après ce que j'ai fait pour vous
-oublier. Mais vous arrivez dans un de mes meilleurs moments; je n'ai
-plus assez de force pour commettre des folies, et je vais assez bien
-pour goûter la douceur de vous voir. Puisque vous avez eu l'aimable
-idée de me faire visite, poursuivit-il en riant, il faut, marquise, que
-vous parcouriez tout mon appartement. J'ai là, à côté, une charmante
-tête de femme que je salue tristement chaque matin à mon réveil, et
-qui me regarde avec un sourire presque caressant, mais des yeux si fiers
-qu'ils font baisser les miens.
-
-En disant ces mots, il poussa une large porte vitrée s'ouvrant du salon
-dans sa chambre, et j'aperçus, au pied de son lit, un petit portrait au
-crayon qu'il m'avait un jour demandé en feuilletant un album.
-
-Mon fils qui nous suivait, dit:
-
---Voilà maman! C'est bien preuve que vous nous aimez. Pourquoi donc ne
-venez-vous plus nous voir?
-
---Vous êtes trop curieux, mon petit ami, et ce n'est pas moi qui vous
-le dirai.
-
---Voyons, ne faites plus le méchant, reprit l'enfant, et venez
-aujourd'hui même vous promener et dîner avec nous.
-
---Votre mère ne le voudra pas, répliqua Albert.
-
-Je lui tendis la main en lui disant:
-
---Vous savez bien le contraire.
-
---Allons, allons, dit-il, la vie a encore de bonnes heures: je serais
-bien bête de ne pas les prendre au vol.
-
-Il nous reconduisit dans le salon, puis rentra dans sa chambre et
-s'habilla à la hâte.
-
-Dix minutes après, nous étions en voiture dans les Champs-Élysées si
-souvent parcourus ensemble. Mais ce n'était plus par une nuit brûlante
-et silencieuse, c'était à l'heure où les promeneurs à cheval ou en
-calèches se rendaient en foule au bois; le ciel s'était éclairci et
-à travers les nuages blancs souriait une lumière calmante.
-
-Mon fils assis sur les genoux d'Albert lui faisait mille questions,
-l'obligeant à regarder tout ce qui l'intéressait et ne lui laissant
-guère la possibilité de s'occuper de moi.
-
-Je les considérais tous les deux sans parler et en ce moment Albert me
-semblait être pour moi un frère bien-aimé qui caressait l'enfant de
-sa sœur; je n'éprouvais plus aucun trouble; j'étais toute à la joie
-bienfaisante de l'avoir retrouvé.
-
---Où voulez-vous aller, mon petit despote? dit-il à mon fils.
-
---À l'hippodrome, répondit l'enfant sans hésiter.
-
-La joie de mon fils fut grande, en voyant les scènes d'équitation et
-de voltige qui se succédèrent. Albert qui, avec une flexibilité
-d'esprit inimaginable, savait passer des idées les plus sublimes et les
-plus navrantes à toutes les fantaisies riantes et juvéniles, partagea
-la gaieté de mon fils; on eût dit deux camarades de collège un jour
-de vacances.
-
-J'étais bien aise de l'espèce d'isolement tranquille où me laissait
-le babil de mon fils mêlé à la verve d'Albert; ils jasaient à qui
-mieux mieux. Je goûtais là une de ces heures qui détendent l'âme et
-lui font déposer un moment le poids des passions et des douleurs.
-
-Quand nous redescendîmes l'avenue des Champs-Élysées pour nous rendre
-chez moi, les promeneurs y affluaient de plus belle. Nous aperçûmes
-dans la voiture d'un ambassadeur Duchemin qui se pavanait; il eut un
-sourire de chat-tigre en me voyant avec Albert.
-
---Je ne pardonne pas à ce grotesque et cynique personnage le méchant
-tour qu'il vous a joué au sujet de Frémont, me dit Albert.
-
-Et aussitôt, comme pour lui décocher une flèche, il improvisa contre
-le pédant quatre petits vers d'une bouffonnerie mordante: c'était sur
-un rythme sautillant et vif; on eût dit des légers coups de la patte
-aérienne du Trilby de Charles Nodier.
-
---Nous semblons prédestinés aujourd'hui à la rencontre des méchants
-et des sots, me dit Albert; tenez, voilà maintenant Sansonnet et Daunis
-qui passent ensemble dans ce coupé: le premier, pendant qu'il était
-pair de France, a essayé ardemment, mais en vain, de me brouiller avec
-le prince qui fut mon ami; il ne me pardonnait pas d'avoir dit à un
-plat journaliste qui le comparait à La Fontaine, qu'il n'était pas
-même le singe de Florian. Le second, Daunis, m'a empêché d'être
-joué sur un théâtre dont il était directeur, parce que, il y a dix
-ans, je ne consentis pas à lui laisser faire un drame en cinq actes sur
-une de mes petites comédies. Sans vanité, convenez, marquise, que
-c'eût été un pavé écrasant une fleur. Vous voyez qu'ils ont bien
-mérité tous deux d'avoir aussi leur quatrain, ajouta Albert, et
-aussitôt une épigramme vive et folle bondit comme une éclaboussure
-sur le coupé qui emportait Sansonnet et Daunis.
-
-J'étais ravie de ces traits d'esprit si concis et si nets qu'Albert
-trouvait en se jouant.
-
---Voyons, chère marquise, essayez donc un peu à votre tour, me dit-il,
-je vous ai appris à tourner des vers français, vous m'avez promis de
-vous y exercer, voilà l'occasion ou jamais.
-
---Et contre qui donc voulez-vous que je m'escrime? répliquai-je.
-
---Mais contre moi-même, reprit-il en riant, il y a des jours où je
-prête fort à l'ironie et je vous permets de me mordre à belles dents,
-c'est-à-dire avec les vôtres.
-
-On eût dit qu'un jet de son pétillant esprit avait passé tout à coup
-en moi, car je fis sans hésiter très-rapidement quatre petits vers de
-la même mesure que ceux qu'il venait d'improviser.
-
-C'était une plaisanterie assez piquante sur le décousu de sa vie; il
-rit beaucoup d'un trait final tout à fait grotesque et que j'avais
-trouvé je ne sais comment.
-
-À son tour il me riposta par le même nombre de vers dans lesquels il
-me raillait en mots très-crus d'être trop idéale, de sorte que sa
-pensée et ses expressions formaient un contraste bouffon; je ressaisis
-le ricochet de l'épigramme et le dirigeai contre une actrice qui
-passait en ce moment dans l'équipage d'un prince russe.
-
-Albert repartit à son tour; il lança quatre vers satiriques contre un
-critique joufflu qui, impuissant à créer, s'essouffle à détruire.
-Puis quatre autres contre le vieux romancier Sidonville qu'il aperçut
-en tilbury. Voilà un fat de soixante-quatre ans qui se croit toujours
-adorable, s'écria Albert, Il a dit chez une de mes cousines un mot de
-comédie inimitable: voyant un jour la fille de cette cousine, une belle
-enfant de quatorze ans, un peu triste il se pencha vers la mère et
-murmura mystérieusement: N'est-ce pas moi qui la rendrais rêveuse?
-
-Nous continuâmes pendant le dîner et durant une partie de la soirée
-ce jeu rimé qui nous divertissait fort; toute la littérature y passa;
-Victor et René eux-mêmes ne furent pas épargnés par nos sarcasmes
-inoffensifs.
-
-Lorsque nous nous séparâmes, Albert me dit gaiement:
-
---Savez-vous, marquise, que je regrette que vous n'ayez pas le teint un
-peu plus brun et que vous ne soyez pas un peu plus maigre; vous eussiez
-revêtu des habits d'homme, qui m'auraient fait illusion, et alors nous
-serions restés toute la vie de très-bons amis.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Je n'analysai pas l'impression que m'avait laissée cette entrevue avec
-Albert, ce que je sentais, c'est que j'étais moins triste, plus
-légère de cœur, mieux disposée à travailler et à vivre.
-
-Nous ne nous étions pas dit: Au revoir, en nous quittant, mais
-j'espérais qu'il reviendrait et qu'en évitant certaines émotions nous
-finirions par nous accoutumer tous les deux à une riante fraternité.
-
-Quant à ce qui touchait à Léonce, je sentais s'affaiblir
-l'interprétation terrible qu'Albert avait donnée à ses lettres;
-pourtant je n'avais pas osé les relire, redoutant d'y trouver moi-même
-une cruelle confirmation. Mais celles que je recevais chaque jour de lui
-étaient désormais si tendres, que ma confiance ébranlée se
-raffermissait peu à peu.
-
-Albert m'écrivit un matin pour me proposer d'aller avec lui au
-Théâtre-Français voir jouer l'_Œdipe_ de Voltaire! Il se promettait,
-me disait-il de passer une très-réjouissante soirée en entendant
-défiler d'un pas traînard tous ces alexandrins essoufflés; il
-ajoutait qu'il offrirait une place, si j'y consentais, à un vieux
-monsieur de notre connaissance.
-
-C'était un ancien beau de l'empire qui prenait au sérieux les
-tragédies de Voltaire, parlait avec respect du _Sylla_ de M. de Jouy et
-ne mettait pas en doute la sublimité du _Léonidas_ de M. Pichat.
-
-J'acceptai la proposition d'Albert, et vers l'heure du spectacle il vint
-me chercher en voiture. Le temps était redevenu brûlant, et la soirée
-me parut tellement étouffante que je me mis une robe de mousseline
-blanche, pour pouvoir supporter la double lourdeur de l'atmosphère et
-de la tragédie. Mes épaules et mon sein se détachaient à travers le
-clair tissu, et mes bras étaient presque à découvert. Je portais un
-chapeau de paille de riz très-léger, orné d'une tige de magnolias
-roses. Albert me complimenta de l'élégance de ma toilette, et bientôt
-son regard s'arrêta avec une fixité gênante sur le corsage de ma
-robe.
-
-J'essayai de distraire son attention en lui parlant de l'acteur qui
-allait jouer Œdipe.
-
---Quel courage, lui dis-je, il faut à un comédien pour débiter un
-pareil rôle!
-
---Encore si Jocaste avait vos bras, me répondit-il en se rapprochant de
-moi.
-
---Mais vous froissez ma robe, répliquai-je, et je tiens à ce que votre
-vieil ami me trouve charmante.
-
---Ne prenez donc pas ce ton de coquette du monde, vous comprenez bien,
-reprit-il, que vous me troublez.
-
-La voiture arrivait en ce moment à la porte du théâtre, et je fus
-délivrée de l'inquiétude de ce qui pourrait suivre.
-
-La toile venait de se lever quand nous entrâmes dans la loge où nous
-attendait le vieil amateur de tragédies; il nous fit un: Chut!
-impératif, en appuyant l'index sur sa lèvre supérieure.
-
---Chutez plutôt la pièce, dit Albert en éclatant de rire; et, au
-grand scandale de tous les admirateurs de la poésie de Voltaire qui
-étaient là, il se mit à parodier chaque vers d'une manière si
-plaisante, qu'à mon tour je me sentis prise d'une gaieté folle. Le
-vieil amateur indigné nous menaça de nous quitter si nous ne
-respections pas le génie! à l'entour de nous montaient aussi les
-murmures menaçants de quelques têtes blanchies dont nous effarouchions
-l'enthousiasme. Et dire que les mêmes hommes enflammés d'un si beau
-zèle pour cette mauvaise tragédie, auraient renié les écrits
-philosophiques de Voltaire, exorcisé _Candide_, son chef-d'œuvre, et
-trouvé fastidieuse son admirable correspondance! ô bêtise humaine!...
-
-À chaque entr'acte, Albert sortait quelques minutes de la loge, et je
-m'apercevais avec surprise que la pâleur habituelle de ses joues avait
-fait place à une rougeur de plus en plus vive. Un moment, s'étant
-penché vers le théâtre, il appuya sa main dégantée sur mon épaule
-presque nue; sa main me brûla:
-
---Souffrez-vous? lui demandai-je.
-
---Moi! quelle idée, je ne me suis jamais mieux porté; et il se mit à
-me raconter tout bas les plus drôles d'anecdotes sur l'actrice qui
-représentait Jocaste. Sa parole abondante, ses gestes et tous ses
-mouvements me semblaient être le résultat d'une surexcitation nerveuse
-qui m'effrayait un peu.
-
-Cependant la symétrique tragédie s'était déroulée avec emphase
-jusqu'au dernier acte; les bravos des vieux amateurs retentissaient, et
-le nôtre proclama l'excès de son ravissement en donnant le signal du
-rappel de l'acteur qui représentait Œdipe!
-
-Albert saisit cet instant pour le saluer lestement; puis il prit avec
-une sorte de brusquerie mon bras sous le sien, en me disant: «Sortons
-vite.» Nous trouvâmes près du théâtre le coupé qui nous attendait;
-mais à peine y fus-je assise, à côté d'Albert, que son aspect
-étrange me rendit toute tremblante. Ses yeux brillaient comme des
-escarboucles sur son visage empourpré, il saisit mes bras, sans me
-parler, avec ses mains amaigries, qui m'enchaînèrent comme deux
-menottes de fer.
-
---Albert! cher Albert! qu'avez-vous? murmurai-je en sentant ma terreur
-grandir.
-
---J'ai, répondit-il d'une voix sourde et sinistre, que c'est assez de
-tourments; vous n'avez mis cette robe que pour me tenter; et aussitôt
-me heurtant de sa tête, il essaya de déchirer avec ses dents la
-mousseline qui me couvrait.
-
---Par pitié, lui dis-je, laissez-moi, vous me faites peur!
-
---Eh bien! ayez peur, qu'importe; j'ai assez souffert, je ne veux plus
-souffrir. Il ne fallait pas vous vêtir comme celles qui nous provoquent
-et qui ont plus d'honnêteté et de bonté dans leur laisser-aller que
-vous dans vos réticences; allons, allons, ma belle, le lion a rugi, il
-faut vous soumettre!
-
-Je me demandais s'il devenait fou ou s'il était en état d'ivresse.
-
---Albert! m'écriais-je impérieusement, je vous jure que si vous ne
-revenez pas à vous, je m'élance à l'instant de la voiture, au risque
-de me tuer.
-
---Ah! ah! dit-il avec un ricanement de défi, vous n'en auriez pas le
-courage, et d'ailleurs je vous tiens liée à moi.
-
-Je fis un effort surhumain, et je parvins à me dégager de ses mains
-crispées.
-
-En ce moment, la voiture roulait avec une rapidité effrayante sur la
-place du Carrousel; je ne songeai pas même au danger, j'ouvris
-violemment la portière, et suivant l'élan de mon sang du midi, de ce
-sang grec et latin qui fait des héros, des martyrs et des fous, je me
-précipitai. Je fus jetée à vingt pieds de distance sur le tas de
-débris des maisons alors en démolition de l'impasse du Doyenné. Si la
-tête avait porté à terre, j'étais morte; mais je tombai sur les deux
-genoux, et comme la pluie des jours précédents avait amolli ces
-plâtras, je ne me fis que quelques écorchures. Cependant je ressentis
-intérieurement une commotion si vive, que je crus d'abord que j'allais
-mourir sans revoir mon pauvre enfant; à cette pensée se mêla le
-souvenir de Léonce, et mes bras défaillants se tendirent pour leur
-dire adieu.
-
-Je me traînai péniblement dans les décombres, et j'arrivai jusqu'à un
-mur au pied duquel étaient de grosses poutres; je m'y couchai comme sur
-un lit, et le visage tourné vers le firmament, je respirai à pleins
-poumons l'air frais de la nuit qui me ranima.
-
-J'entendais se rapprocher des bruits de pas et je tressaillis en
-reconnaissant la voix d'Albert; il m'appelait par mon nom, et me
-suppliait de lui répondre si j'étais là. Je retins mon haleine,
-l'idée de le revoir en ce moment me bouleversait; le mur contre lequel
-j'étais adossée me cachait à ses regards; il en fit le tour mais sans
-m'apercevoir.
-
-Il me chercha en vain, et je l'entendis dire:
-
---Ô mon Dieu! serait-elle morte comme le pauvre prince que j'ai tant
-aimé!
-
-N'espérant pas me retrouver, il se dirigea vers la voiture qui
-l'attendait de l'autre côté de la place.
-
-Certaine alors qu'il ne pouvait ni me voir ni me suivre, je franchis le
-guichet du Louvre et je m'élançai comme un trait sur le pont des Arts;
-je courus ainsi tout le long des quais, et ceux qui m'auraient vue dans
-ma robe blanche, à cette heure de la nuit, auraient pu croire que
-c'était une ombre qui passait.
-
-J'arrivai chez moi sans reprendre haleine, et l'énergie même de ma
-course me prouva que je n'avais rien de brisé dans mon corps endolori.
-
-Je trouvai la pauvre Marguerite éperdue d'effroi; que m'était-il donc
-arrivé? s'écria-t-elle; Albert, dans une agitation qui faisait peur,
-était venu me demander il n'y avait que quelques minutes; ne m'ayant
-pas trouvée, il était reparti sans vouloir entendre aucune
-question.--Elle est morte! elle est morte, répétait-il; je vais la
-chercher encore.
-
-Je rassurai Marguerite et lui donnai l'ordre inexorable de ne pas
-laisser arriver Albert jusqu'à moi; s'il revenait elle lui dirait que
-je dormais et que j'avais défendu qu'il entrât. Je courus alors
-m'enfermer dans ma chambre et je me jetai à genoux devant le petit lit
-de mon fils; je demandai pardon à Dieu d'avoir oublié un instant ce
-cher et unique trésor, et je jurai qu'il serait désormais l'influence
-qui dominerait ma vie.
-
-Je le contemplai avec un amour profond: sa tête expressive était
-renversée dans les flots de ses cheveux bouclés; il dormait si bien,
-que je craignis de le réveiller en l'embrassant, mais mes regards
-étaient autant de caresses passionnées. Je restai là, absorbée et
-pleurant, à l'idée que j'aurais pu ne pas le revoir; enfin, je me
-levai après avoir posé mes lèvres sur le bout de ses deux petits
-pieds nus qui se jouaient entre son drap et sa couverture.
-
-J'allais me mettre au lit lorsque j'entendis la voix d'Albert qui
-insistait pour me parler; mais tout à coup il parut céder à
-Marguerite et je n'entendis plus que ses pas qui s'éloignaient.
-
-Marguerite me dit le lendemain qu'il lui avait fait pitié; il était
-pâle comme un trépassé, il pleurait et avait voulu lui donner tout
-l'argent qu'il avait sur lui pour obtenir de me voir.
-
-N'ayant pu m'endormir, j'écrivis à Léonce pendant la nuit; je ne lui
-cachai rien de cette effrayante aventure, l'assurant, ce qui était vrai
-en ce moment, que son amour calme et doux me paraissait le bonheur
-devant un tel excès de passion délirante.
-
-J'attendis sa réponse avec impatience, ou plutôt je l'attendais
-lui-même, il n'arriva pas; mais dans la lettre que je reçus de lui ses
-transes de me perdre se trahissaient par des paroles émues; je ne
-devais pas revoir Albert, me disait-il, car je pourrais être touchée
-de son repentir, et il ne méritait plus mon pardon après l'acte de
-démence qui avait failli me coûter la vie. «Oh! garde-moi, garde-moi,
-me disait-il en finissant, je vaux mieux que lui!»
-
-Je lus d'abord cette lettre avec joie, mais en réfléchissant je fus
-indignée: c'est lui qui aurait dû être là près de moi, et non ce
-froid papier; était-ce bien l'heure de parfaire quelques froides pages
-de roman quand les tressaillements du drame vivant de son cœur auraient
-dû le prendre tout entier.
-
-Albert, lui! s'efforçait du moins de réparer un moment de folie par
-une douleur touchante et sans trêve: il était venu trois fois dans la
-journée, et comme je refusais toujours de le voir il m'écrivit le
-lendemain matin une lettre de supplications; il ne craignait pas, le
-grand poëte, de perdre son temps en courses vaines, de s'abandonner
-tout entier à un soin absorbant et de dérober par là une page à la
-postérité! Il sentait instinctivement que les palpitations du cœur
-font le génie et que ce n'est pas d'un arbre mort qu'on peut tirer de
-la sève; Quoique bien malade déjà, il montait deux fois par jour,
-sans se décourager et sans se plaindre, le rude escalier qui
-aboutissait à mon quatrième étage. Oh! grand cœur tourmenté,
-comment t'en vouloir! M'aurais-tu tuée, je sens qu'en mourant je
-t'aurais pardonné. J'étais bien tentée de le revoir, je l'avoue, mais
-il me semblait que la résolution que j'avais prise importait à la
-dignité et à la sécurité de ma vie. Ce n'était pas à moi que je
-songeais, c'était à mon enfant si cher et aussi un peu à Léonce.
-
-Un jour où Albert était arrivé triste et souffrant et qu'il insistait
-en vain comme à l'ordinaire pour me parler, mon fils l'entendit: il
-courut vers lui malgré ma défense.
-
---Si maman ne vous aime plus, lui dit-il, moi je vous aime et je vais
-aller me promener avec vous.
-
---Oh! oui, venez, répondit Albert, il faudra bien alors qu'elle se
-montre si elle veut vous reprendre à moi.
-
-Je sonnai Marguerite et lui dis de me ramener mon fils; il vint en
-trépignant; pour la première fois de sa vie il me résistait; je n'ai
-jamais vu une sympathie plus forte que celle qui entraînait cet enfant
-vers Albert. Pour le calmer il fallut lui promettre que je recevrais son
-ami dans quelques jours. Il retourna vers lui tout joyeux lui porter
-cette bonne nouvelle, et je l'entendis rire en répétant à Albert:
-
---J'ai fait obéir maman!
-
-Le lendemain, en m'éveillant, je reçus d'Albert ce charmant billet:
-
-
-«Ne faites pas durer plus longtemps mon supplice, chère marquise, et
-puisque, grâce à Dieu, vous n'avez aucun mal, pardonnez-moi ma faute
-involontaire. Je n'ai jamais fait à froid une méchante action;
-consentez à me recevoir aujourd'hui même; j'ai composé un sonnet pour
-vous; je suis comme Oronte, je veux vous le lire; un mot qui m'appelle
-et j'accours!»
-
-
-Je n'osai me décider à lui répondre: «Venez!» mais je trouvai un
-_mezzo termine_ entre le cœur qui adhère et la raison qui s'oppose; je
-lui fis dire par son domestique que je ne sortirais pas de la journée.
-
-Quand-il arriva vers le soir j'étais seule; il prit mes deux mains sans
-me parler, et les pressant quelques instants dans les siennes il me
-regarda profondément.
-
---Vrai! vrai! me dit-il enfin, vous ne souffrez pas, vous n'avez pas de
-trace qui puisse vous rappeler ma démence?
-
---Chut! lui répondis-je en souriant, n'en parlons jamais!
-
---Mais l'oublierez-vous, ce sinistre instant? et en me demandant de me
-taire, est-ce bien un pardon entier que vous m'accordez?
-
---En doutez-vous? En moi il n'est rien de caché; j'aime ou je hais
-ouvertement; en laissant ma main dans la vôtre, c'est un pacte de
-réconciliation que je signe avec vous pour la vie.
-
---Comment ne pas vous aimer, reprit-il, mais en vous aimant je suis
-capable encore de quelque folie. Qui donc me maintiendra dans la limite
-impossible d'une tendresse tranquille?
-
---Moi, lui dis-je, en ne m'abandonnant plus, cher Albert, à la douce
-tentation de vous suivre à la promenade, de vous faire visite et
-d'accepter d'attrayantes distractions qui peuvent finir par des
-catastrophes.
-
---Oh! je le savais bien, s'écria-t-il, vous allez me fuir en me
-pardonnant; est-ce là votre bonté?
-
---Vous me comprenez mal, vous viendrez chez moi: vous avez vu si mon
-fils vous aime, et moi... je ne saurais me passer de vous voir sans une
-grande tristesse. Voyons, cher poëte, dites-moi le sonnet dont vous
-m'avez parlé.
-
---Le voilà, me dit-il, en me tendant un papier; mais vous le lire, à
-quoi bon? ce qu'il exprime vous ne voulez pas l'entendre. C'est donc une
-résolution bien arrêtée, poursuivit-il, je ne vous verrai plus qu'ici
-devant votre fils ou devant des indifférents.
-
---C'est un vœu que j'ai fait en me retrouvant vivante auprès de mon
-enfant endormi.
-
-Il parut réfléchir.
-
---Il serait impie de vous combattre, reprit-il, vous êtes un brave
-cœur; mais avant que mon rêve ne meure à jamais, prêtez-vous à mes
-dernières faiblesses; vous savez, lorsqu'un ami part pour un long
-voyage, aux heures qui précèdent l'absence, on l'écoute, on le choie,
-on lui obéit avec bonheur.
-
---Pourquoi ce rapprochement? nous n'allons pas nous quitter! vous
-reviendrez, nous nous reverrons! n'est-ce pas? lui dis-je en éprouvant
-à mon tour une sorte d'effroi.
-
---Allons, chère marquise, pas d'équivoque; que la franchise de l'adieu
-rayonne du moins sur le souvenir. Nous nous reverrons, mais en amis,
-jamais plus en amants qui espèrent.
-
---C'est vrai, il le faut, vous le sentez bien vous-même, murmurai-je.
-
---Oh! ne me faites pas juge de votre décision! Vous vous y êtes
-arrêtée sans songer à moi! Si votre cœur avait été vide d'un autre
-amour, une voix s'y serait élevée pour me plaindre! cette voix s'est
-tue! Je n'espère rien, rien que la seconde place; celle dont on ne veut
-pas quand on aime; la place qui humilie, la place qui rend forcené si
-elle ne rend ridicule, la place qui attire les quolibets sur un mari...
-
---Mais jamais sur un frère ni sur un ami, interrompis-je vivement.
-
-Il resta silencieux quelques minutes, puis il reprit d'un ton plus
-calme:
-
---Vous avez raison, par votre sincérité loyale vous avez tué mon
-ressentiment, et quand je penserai à vous, ce sera toujours avec
-douceur. Je suis résigné à ce que vous voulez; mais, à votre tour,
-contentez donc sans peur les désirs d'enfant d'un cœur malade; vous
-savez, votre fils vous dit souvent: «Promets-moi quelque chose que je
-ne veux pas te dire;» et vous promettez, confiante dans sa candeur.--Eh
-bien, soyez confiante aussi dans mon respect.
-
-Je lui tendis la main:
-
---Parlez, cher Albert, je suis prête à faire ce que vous souhaitez.
-
---Je veux, répliqua-t-il, revoir ce soir même, avec vous, pour la
-dernière fois, cette allée du bois où vous m'avez aimé une minute!
-Je veux, qu'en rentrant cette nuit, vous lisiez mes vers et que vous y
-répondiez dans cette même langue immortelle que je vous ai enseignée;
-je veux enfin que vous m'apportiez, par un jour sombre, ces vers que
-vous aurez faits pour moi. Vous vous asseoirez sur mon fauteuil, si je
-n'y suis pas, et en rentrant je retrouverai votre ombre; car vous ne
-savez pas, ajouta-t-il d'un ton convaincu, j'ai des visions!
-
-Ses yeux hagards et sa pâleur livide, tandis qu'il parlait ainsi,
-auraient pu faire croire aux fantômes! il avait quelque chose de
-fantastique et d'indéfinissable.
-
---Eh bien, partons-nous? reprit-il d'un ton presque gai et en prenant
-son chapeau.
-
-J'avais promis, et je n'osais revenir sur ma parole, mais j'éprouvai
-une terreur involontaire à l'idée de me retrouver seule avec lui en
-voiture.
-
-Je me déterminai sans réfléchir plus longtemps. C'était par une
-soirée orageuse qui précipitait la nuit; le ciel n'avait pas une
-étoile et le vent, qui hurlait comme un vent d'automne, tordait les
-hautes branches des arbres et en faisait tourbillonner les feuilles.
-
-Aussitôt que nous fûmes en voiture, il me dit d'une voix calme,
-très-nette, et sans changement d'inflexions:
-
---Je revois toujours ceux que j'ai aimés, soit que la mort, soit que
-l'absence m'en sépare; ils reviennent obstinément dans ma solitude où
-je ne suis jamais seul. En disant ces mots il ne me regardait pas; il
-semblait regarder dans l'espace; son visage avait l'expression de celui
-d'un somnambule. Voilà bien des années que j'ai des visions et que
-j'entends des voix. Comment en douterais-je quand tous mes sens me
-l'affirment? Que de fois, quand la nuit tombe, j'ai vu et j'ai entendu
-le jeune prince qui me fut cher et un autre de mes amis frappé en duel
-devant moi! Mais ce sont surtout les femmes qui ont ému mon cœur ou
-que j'ai pressées dans mes bras qui m'apparaissent et m'appellent;
-elles ne me causent aucun effroi, mais une sensation singulière et
-comme inconnue à ceux qui vivent. Il me semble, aux heures où cette
-communication s'opère, que mon esprit se détache de mon corps pour
-répondre à la voix des esprits qui me parlent. Ce ne sont pas toujours
-les morts qui viennent ainsi me dire: Souviens-toi! parfois les vivants,
-les absents éloignés et ceux qui sont près, mais qu'on délaisse,
-frappent aussi à mon cœur où ils eurent autrefois leur place; leur
-souffle en passant fait tomber l'oubli qui les couvrait; ils se
-raniment, ils se dressent en moi comme des spectres se dresseraient tout
-à coup des tombeaux dont on aurait levé la pierre; je les revois dans
-leur jeunesse et leur beauté; la décomposition ne les a pas atteints;
-ils ne s'altèrent, ne se transforment et ne m'épouvantent que si,
-m'élançant à leur poursuite, je m'obstine à la recherche de leur
-destinée mystérieuse.
-
-Je me souviens qu'une année je rencontrai sur la plage de la Bretagne,
-à des bains de mer alors peu fréquentés, une jeune Anglaise de seize
-ans; elle était si mince et si chancelante que, lorsque les grands
-vents de l'Océan se levaient tout à coup et la surprenaient sur les
-galets, elle se ployait comme un saule; son pâle visage sous l'effort
-qu'elle faisait alors pour marcher se couvrait d'une rougeur mouvante;
-ses cheveux violemment soulevés battaient son corps frêle comme des
-ailes qui se déploient. L'ouragan semblait vouloir l'emporter au ciel!
-Un jour où je l'avais suivie sur les dunes et qu'elle paraissait
-frémir et prête à se briser sous l'orage qui grondait, je m'approchai
-d'elle, et, sans lui parler, je tendis mon bras à sa défaillance. Sa
-main saisit la mienne, et elle me dit sans embarras comme un enfant que
-rien n'étonne, pas même la mort dont il ignore la terreur:
-
---Je marche, voyez! je me ploie et me redresse sans souffrance, et je
-vivrai deux ans encore! deux ans, c'est beaucoup, pourquoi s'affliger.
-
---Je ne vous comprends pas, murmurai-je bien bas, m'imaginant qu'une
-parole trop vibrante la ferait tomber.
-
---Ma mère est morte et je mourrai; le docteur l'a dit hier soir à ma
-tante, j'étais cachée et je l'ai entendu; mais il m'a promis deux ans
-encore et je veux les passer à voyager, à voir toute la terre et à
-chanter toujours.
-
-En parlant ainsi sa bouche souriait, mais ses yeux semblaient pleurer;
-je me demandai si elle était folle ou si dans sa gaieté enfantine elle
-voulait m'effrayer.
-
---Ainsi, vous chantez toujours, lui dis-je, ne sachant que lui répondre
-et sur quoi l'interroger.
-
---Toujours, reprit-elle avec son inaltérable sourire confiant et pur;
-vous viendrez ce soir chez ma tante, vous m'entendrez; et comme nous
-nous étions un peu éloignés de la plage et que le vent soufflait
-moins fort, elle se mit à courir légère jusqu'au rocher où on
-l'attendait. À mesure qu'elle disparaissait, elle jetait dans l'air
-quelques notes claires et perlées qui semblaient sortir d'une voix
-céleste.
-
-J'allai chez elle le soir même; quand j'arrivai, elle chantait au
-piano; l'instrument se fondait avec la voix ou plutôt la laissait
-planer et vibrait à peine. Pendant un mois je l'entendis ainsi chaque
-soir et je me pris à l'adorer en l'écoutant; par une intuition qui
-tenait du prodige, cette âme d'enfant versait dans son chant les
-passions dont elle ignorait le nom même; il sortait d'elle des flammes
-qui ne la brûlaient pas, et des cris sublimes dont l'écho restait muet
-dans son cœur naïf. C'était comme la puissance des sibylles antiques
-qu'un dieu possédait à leur insu.
-
-Un soir elle me dit gaiement:--Nous partons demain pour Palerme, mais
-dans deux ans, à l'automne, quand je devrai mourir, vous me reverrez,
-je serai à Paris à l'hôtel Meurice, ne l'oubliez pas. Au lieu d'un
-tombeau de marbre blanc, je veux un beau chant de vous pour m'ensevelir;
-je resplendirai à jamais dans vos vers et je serai bien joyeuse!
-
-Comme elle s'aperçut que mes yeux se remplissaient de larmes, elle me
-dit avec son éternel sourire:
-
---Ne me plaignez pas; je vous assure que je mourrai en chantant; et
-faisant courir ses doigts fluets sur une harpe qui était là; elle
-entonna le _Requiem_ de Mozart.
-
-J'écoutais sans oser la regarder, craignant de la voir m'apparaître
-morte. Je sortis éperdu avant qu'elle n'eût fini de chanter, convaincu
-qu'elle allait s'envoler dans la dernière vibration de l'hymne
-funèbre.
-
-Deux ans s'écoulèrent; je l'avais oubliée dans les dissipations d'une
-vie sans frein; un soir, j'étais au Vaudeville, je riais des
-bouffonneries d'Odry, quand tout à coup je sentis sur ma main droite
-dégantée (la même main qui un jour sur la plage avait touché la
-sienne) un souffle glacé et rapide courir par trois fois; c'était
-comme un avertissement pour me rendre attentif; aussitôt une voix me
-dit bien bas à l'oreille:--Pourquoi donc m'oubliez-vous?--La frêle
-figure souriante de la jeune fille qui chantait toujours se dressa
-devant moi; elle marchait en tournant la tête, elle ployait à demi son
-cou et, d'un petit geste, elle m'appelait sur ses pas. Je sortis du
-théâtre en la suivant et j'allai de rue en rue sur ses traces; nous
-arrivâmes dans la rue de Rivoli; nous glissions le long de la grille du
-jardin; le vent d'automne soufflait et poussait les feuilles des arbres
-sous nos pas; nous entrâmes sous une large porte aux battants grands
-ouverts; il en sortait en ce moment un équipage dans lequel était
-assis un célèbre médecin que je reconnus; je suivais toujours l'ombre
-impalpable; elle monta au premier étage, franchit une antichambre et un
-salon, souleva une portière en étoffe sombre et s'évanouit aussitôt.
-Je me trouvai seul dans une chambre à peine éclairée; j'entendais une
-voix qui sanglotait près d'un lit tout blanc dans l'ombre de l'alcôve.
-Elle était là, la jeune fille, étendue et roidie, les mains jointes,
-morte et gardant encore son sourire qui lui survivait; sa vieille tante,
-agenouillée, pleurait la tête cachée sur le lit mortuaire; elle
-m'entendit, et se soulevant sans surprise:
-
---Oh! c'est vous, fit-elle, je vous attendais; elle vient d'expirer en
-disant:
-
---Le voici! le voici qui arrive!
-
-Albert se tut quelques moments, puis il reprit:
-
---Ne vous lassez pas, chère Stéphanie, j'ai encore d'autres visions à
-vous raconter. Un soir, j'étais au bal à l'ambassade d'Autriche; une
-princesse russe valsait devant moi: ses cheveux crêpés à reflets
-d'or, son torse de bacchante et sa gorge mouvante, qui s'agitait dans
-une robe très-ouverte, me rappelèrent tout à coup une pauvre fille
-des rues qui m'avait tenté un soir. Je suivis un moment la dame du
-regard dans le tourbillon de la valse, mais bientôt je n'y pensai plus
-et je passai dans un autre salon. J'étais là à considérer un énorme
-massif de fleurs d'où jaillissait en gerbes un jet d'eau, quand je
-sentis sur ma main des gouttes perlées tomber en cadence; je me
-reculai, mais les gouttes m'atteignirent encore, régulières et
-obstinées, et frappant une sorte de mesure qui semblait battue sur ma
-main par une main invisible. Je regardai mes gants qui se mouillaient
-et, par un étrange effet de lumière, les gouttes d'eau me semblèrent
-avoir une teinte sanguinolente; plus je les regardais et plus elles
-s'empourpraient. Je fus distrait de cette chose inouïe par une voix
-lointaine que moi seul entendais, mais qui arrivait distincte à mon
-oreille:
-
---Je veux un tombeau! répétait la voix, je veux un tombeau! j'ai été
-touchée et souillée par assez de chair et d'ossements durant ma vie,
-je veux être seule sous la terre! je veux un tombeau! te dis-je, je
-veux un tombeau!
-
-La voix qui me parlait ainsi venait d'une femme qui ressemblait à la
-princesse russe; mais, au lieu d'être en toilette de grande dame, elle
-s'approchait de moi et se suspendait à mon bras couverte d'un mantelet
-noir fané et d'un chapeau rose à fleurs de forme évaporée; je
-reconnaissais la prostituée des rues et j'en avais honte dans cette
-fête. Mais elle s'acharnait à moi et me répétait sans trêve:
-
---Je veux un tombeau! je veux un tombeau!
-
-Obsédé de cette vision persistante, je quittai le bal et je rentrai
-chez moi; la voix ne se lassa pas; dans la voiture qui me ramenait, dans
-mon lit, dans mes songes, elle répéta toute la nuit: Je veux un
-tombeau! je veux un tombeau!
-
-Je me levai au jour, brisé et ayant sur le visage un masque
-d'épouvante comme si j'avais dormi dans un cimetière; je sortis,
-espérant échapper à ma vision et me raffermir dans la vie et le
-mouvement du dehors.
-
-Il faisait un froid très-vif, je marchais à grands pas le long des
-quais; me sentant ranimé par la course, j'allais, j'allais toujours;
-j'arrivai devant la grille du Jardin des Plantes; j'eus la volonté d'y
-entrer, mais je ne sais quelle volonté plus forte m'en détourna et me
-suggéra tout à coup la pensée d'aller voir un de mes anciens
-camarades de collège interne à la Salpêtrière. J'entrai dans le
-vaste hôpital à l'aspect riant; les vieilles femmes et les folles
-dormaient encore et n'attristaient pas de leur décrépitude et de leur
-misère ces larges cours plantées d'arbres. Je me fis conduire au
-logement de l'interne, je le trouvai occupé à son travail quotidien de
-dissection.
-
---Tu arrives à propos, poëte, me dit-il en riant; j'ai reçu hier soir
-un des plus beaux sujets de femme qu'ait jamais touché mon scalpel;
-tiens, vois plutôt: et en parlant ainsi, il me conduisit près d'un
-corps mutilé qu'il venait de fendre vers le flanc. La tête et les bras
-manquaient, mais la beauté de la gorge et du torse me firent pousser un
-cri d'effroi! Je n'avais vu que deux femmes avec ces formes-là; ce ne
-pouvait être la princesse russe, c'était donc la pauvre fille des
-rues!
-
---As-tu la tête de cette femme? dis-je à l'interne.
-
---Oui, là dans ce panier.
-
-Je me baissai; la tête aux yeux ouverts me regardait menaçante; les
-flots des cheveux dorés débordaient du panier!
-
---Tu crains d'y toucher, me dit l'interne en souriant, et il souleva
-indifférent la tête livide par la chevelure!
-
-C'était elle! Mon Dieu, c'était elle! C'était bien cette bouche
-aujourd'hui crispée qui m'avait un soir appelé souriante et m'avait
-caressé!
-
-Voilà donc où je la retrouvai, cette épave de notre barbarie et de
-notre luxure! Ce sont là de ces rencontres qui font comprendre à
-l'homme l'horreur de la légèreté qu'il met dans la débauche.
-
-Mais je vous effraye, chère marquise, et vous allez rêver cette nuit
-de têtes coupées.
-
-Tandis qu'Albert parlait, la voiture roulait dans l'avenue de Neuilly,
-et s'approchait de la porte Maillot, il reprit:
-
---Voici une vision moins sinistre; c'était le jour des Rois, je dînais
-en famille, les convives étaient gais et la table copieusement servie.
-Comme je portais à la bouche un morceau d'un excellent faisan qu'Albert
-Nattier nous avait envoyé de Fontainebleau, je sentis au bras droit une
-secousse qui fit tomber ma fourchette, c'était comme si quelqu'un en
-passant m'eût poussé brusquement, et pourtant personne ne m'avait
-touché; au même instant, j'entendis une voix distincte et plaintive
-qui me disait à l'oreille:
-
---J'ai faim! j'ai grand faim!
-
-Cette voix m'était connue et me fit tressaillir. Il me semblait voir
-debout derrière ma chaise une petite femme amaigrie qui répétait
-toujours:
-
---J'ai faim! j'ai grand faim!
-
-C'était l'ombre flétrie d'une riante et fraîche grisette que j'avais
-aimée autrefois durant quelques jours, et dont j'ai écrit le portrait
-en vers et en prose. J'ignorais depuis plusieurs années ce qu'elle
-était devenue; sans doute, pensais-je, elle est morte, et je tombai
-dans un rêve qui me fit entièrement oublier que j'étais à table
-célébrant une fête de famille. Une de mes parentes placée à côté
-de moi me reprocha en riant ma distraction: je tressaillis comme si
-j'étais sorti d'un rêve, et j'essayai de manger; mais la fourchette
-tomba de nouveau de ma main enlevée par une force électrique, et la
-voix murmura plus lugubre:
-
---J'ai faim! j'ai bien faim!
-
-Je me levai de table sous prétexte d'un malaise subit, et je passai
-dans ma chambre en demandant qu'on m'y laissât reposer seul quelques
-heures. L'ombre et la voix me suivirent, et, ne pouvant me débarrasser
-de leur obsession, je me décidai à sortir pour me mettre à la
-recherche de ma pauvre grisette qui poussait vers moi ce cri de
-détresse; je montai en voiture et j'allai la demander dans la maison
-où je l'avais connue; elle n'y demeurait plus; mais après plusieurs
-indications de portiers et de commères, je finis par découvrir son
-nouveau logement. Tandis que je la cherchais ainsi dans tout le quartier
-latin, l'ombre et la voix m'accompagnaient toujours; impatient et
-troublé, je disais au cocher de précipiter sa course vers le quai de
-l'École, où ma petite ouvrière habitait; mais tout à coup l'ombre me
-quitta et la voix se tut. Ce phénomène m'annonçait un changement de
-situation dans la destinée de ma grisette. Quand j'arrivai sur le quai
-de l'École, je me mis à considérer une maison haute, noire et
-délabrée; je marchais dans l'obscurité; il était plus de dix heures
-du soir, et ce quartier était alors fort mal éclairé; la seule maison
-qui rayonnait un peu dans ces ténèbres avait au rez-de-chaussée une
-boutique de rôtisseur, dont la cheminée flamboyante projetait sur la
-rue des lueurs de forge; poulets, dindons et poissons frits s'étalaient
-en monceaux sur la devanture. Ce voisinage était comme un défi
-permanent à la faim de ma pauvre grisette.
-
---Que de fois, me dis-je, elle a dû envier en passant ces mets
-hyperboliques; que de fois leur odeur nauséabonde a dû lui paraître
-délectable!
-
-J'entrai dans la boutique et j'ordonnai au rôtisseur d'envoyer sa plus
-belle volaille, une friture de goujons, du bon vin et du pain chez Mlle
-Suzette.
-
---Je sais, me répondit-il, à gauche, à deux maisons d'ici, au
-cinquième, la porte au fond du couloir.
-
-Cette réponse me rassura; il était évident que ma grisette ne se
-mourait pas tous les jours de faim, puisque le rôtisseur la connaissait
-si bien. Je montai d'un pas plus content le raide et sombre escalier qui
-conduisait à la mansarde de la pauvre fille, et, en approchant,
-j'entendis sa voix qui répétait le refrain d'une chanson joyeuse
-qu'elle chantait déjà au temps où je la connaissais. Cette fois-ci,
-me dis-je, l'ombre qui m'est apparue n'est pas celle d'une morte, et
-sans y frapper, je poussai gaiement la porte entr'ouverte.
-
---C'est donc déjà vous, me dit une voix fraîche et gazouillante;
-entrez, entrez, je vais être prête.
-
-Je vis la grisette debout, le cou et le visage tendus vers un petit
-miroir, elle était vêtue d'un déguisement de _pierrette_ et mettait
-en ce moment du rouge et des mouches sur ses joues.
-
-Auprès de son pauvre lit, un vrai grabat, était une petite table sur
-laquelle s'étalaient encore des restes de poulet et de pommes de terre
-frites.
-
-J'entrai en éclatant de rire; la grisette tourna la tête et me
-reconnut.
-
---Quoi! c'est vous, monsieur Albert? dit-elle, et elle me sauta au cou
-en ajoutant:--Quelle bonne idée! Si vous le voulez, nous irons ensemble
-au bal de l'Opéra; ce serait bien plus agréable que d'y aller avec
-l'autre, que je ne connaissais pas il y a seulement une heure.
-
---Que me contez-vous donc là? répliquai-je.
-
---Oh! tenez! j'aurais dû deviner que vous viendriez, reprit-elle,
-j'avais pensé à vous toute la journée... Car, vous ne savez pas?...
-Je vais vous dire cela tout de suite, à présent que je suis gaie et
-pimpante, cela vous fera moins de peine à entendre:--J'ai bien pâti,
-et je mourais presque de faim depuis une semaine; j'allais en vain
-demander chaque jour un peu de couture à faire à une confectionneuse,
-qui toujours me répondait qu'il y avait chômage. Enfin, tantôt, vers
-la nuit, je rentrais chez moi, découragée, me soutenant à peine; je
-n'avais bu qu'un peu d'eau dans la journée. Je songeais à vous
-écrire, puis à me faire mourir par le charbon, quand tout à coup je
-me suis aperçue qu'un monsieur me suivait; je ne sais pas s'il était
-beau ou laid; il m'a dit que je lui plaisais. Je lui ai répondu qu'il
-voulait rire.--Point! a-t-il répliqué; veux-tu venir au bal de
-l'Opéra avec moi?--Dans ma robe déchirée, et en mourant de faim?
-ai-je repris tristement.--Oh! si ce n'est que cela, voilà vingt francs,
-ma petite, cours te restaurer; je vais t'envoyer un joli déguisement de
-_pierrette_, et dans une heure je serai chez toi.
-
-«Que lui répondre? Ma foi! ça valait mieux que la mort, j'ai
-accepté, je lui ai donné mon adresse, et j'ai commandé en passant un
-bon souper au rôtisseur. À votre service, monsieur Albert, ce poulet
-est fort tendre; j'en avais à peine mangé la moitié, que mon joli
-costume est arrivé; je l'ai mis de suite, gaiement et en remerciant le
-bon Dieu! N'est-ce pas qu'il me va bien? et que je suis encore jolie
-comme autrefois, quoiqu'un peu maigre? Voyons, décidez-vous? Prenez la
-place de mon galant inconnu, que je n'aime pas du tout, et allons au
-bal!
-
---Non, ma petite Suzette, lui répondis-je, il faut être avant tout
-loyale, et ne pas tromper l'espoir de cet amoureux, quel qu'il soit.
-Voilà quelques louis qui te serviront à te mieux loger et à te
-vêtir. Une voix m'avait dit que tu étais dans la peine, et je suis
-venu.
-
-Elle m'embrassa, les larmes aux yeux.
-
---Allons, mon petit pinson, pas de tristesse, lui dis-je, reprends ton
-refrain et laisse-moi partir.
-
---Reviendrez-vous au moins? fit-elle.
-
---Peut-être, répliquai-je, et je sortis.
-
-En traversant le couloir, je me heurtai contre le rôtisseur qui
-apportait triomphalement à Suzette le substantiel souper que j'avais
-commandé.
-
---Oh! vous êtes un bon cœur! dis-je à Albert quand il eut fini ce
-dernier récit où s'alliait avec tant de naturel l'attendrissement et
-la gaieté.
-
-En ce moment, nous nous trouvions dans la même allée où un soir
-Albert m'avait pressée sur son cœur.
-
---Chère Stéphanie, reprit-il, c'est vous qui avez été ma dernière
-vision. Quand je vous ai cherchée en vain dans les décombres de la
-place du Carrousel, j'ai cru voir votre ombre, ou plutôt je l'ai vue,
-c'est certain, qui se dressait derrière moi; elle me suivait en me
-disant: «Tu m'as tuée! tu m'as tuée!» Durant deux nuits vous m'êtes
-apparue morte; vous étiez plus belle encore et comme transfigurée. Et
-vous m'aimiez malgré mon crime; car la mort vous faisait lire dans les
-profondeurs de mon cœur, et, par un miracle, hélas! qui ne s'est point
-accompli, vous n'aimiez plus l'autre. C'était lui! ce n'était plus
-moi, qui allait se perdant et s'abrutissant dans des hontes
-mystérieuses. Mais il n'en rapportait pas cette tristesse et cette
-pâleur mortelles, signes d'une grandeur déchue qui souffre de sa
-déchéance; il vivait, lui, dans cette fange, robuste, le teint vif,
-satisfait et glorieux! Il faisait des filles de joie des déesses, afin
-de continuer à se croire un dieu! Et vous, chère Stéphanie, morte et
-charmante dans votre blancheur de sainte, vous m'entouriez tendrement de
-vos bras en me disant:--C'est toi que j'aime! Emporte-moi, je n'ai plus
-peur de ton amour! Dans la mort, les âmes se reconnaissent; la tienne a
-été créée pour moi!
-
-Voilà la vision que j'ai eue sur vous: je sais bien qu'elle va se
-dissoudre, mais elle flottera pour moi dans l'infini où rien ne se
-perd; je l'y retrouverai un jour, c'est sûr, et alors je serai heureux!
-
-Il avait cessé de parler; ses yeux se fermaient comme pour ne plus me
-voir, et il ne prenait pas la main que je lui tendais; il s'égarait
-encore dans son rêve. Tout à coup un cahot de la voiture le fit
-tressaillir; il ouvrit les yeux et reconnut où nous étions: nous
-venions d'arriver près de la croix de pierre où il m'avait un soir
-parlé des étoiles et des mondes semés dans le firmament! Il
-m'embrassa en silence avec une sorte de solennité attendrie, comme on
-donne un dernier baiser à un agonisant qu'on aime:
-
---Oh! merci, chère bien-aimée, me dit-il, de cette dernière
-condescendance! Jamais, jamais vous ne me verrez plus redoutable,
-tyrannique et mauvais: dès ce jour c'est la main d'un frère loyal que
-je mets dans la vôtre.
-
-Je pris cette main et je la pressai longtemps immobile, tandis que nous
-regagnions rapidement Paris en gardant un silence ému.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Nous nous étions séparés sans nous parler, mais avec une tendresse
-intérieure qui semblait s'accroître et grandir en se contenant.
-Désormais il avait pris dans mon cœur une place à part, une place à
-lui. Quelquefois même, il me semblait que c'était la première; il
-devenait pour moi la chaleur et la lumière, tandis que Léonce
-s'effaçait dans l'ombre opaque et glacée de la solitude qu'il me
-préférait.
-
-Ce soir-là, en rentrant, je trouvai sur la table de mon cabinet les
-vers d'Albert et une lettre de Léonce. Je lus d'abord les vers
-d'Albert; je fus attendrie par cette poésie suave et molle où il
-faisait revivre le souvenir de notre promenade au jardin des Plantes:
-
-
-Sous ces arbres chéris, oh j'allais à mon tour
-Pour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine,
-Sous ces arbres charmants, où votre fraîche haleine
-Disputait au printemps tons les parfums du jour;
-
-Des enfants étaient là qui jouaient à l'entour;
-Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine;
-Et si de mon chagrin vous êtes incertaine,
-Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.
-
-Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente?
-Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné!
-Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante?
-
-Ô lion! tu le sais, toi, mon noble enchaîné;
-Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmante
-Se baissa doucement sur ton front incliné.
-
-
-La lettre de Léonce ne renfermait qu'une ligne qui me frappa; il
-m'annonçait que dans huit jours il serait à Paris. Cette espérance ne
-me causa qu'une joie troublée; la paix et la certitude de ce long amour
-commençaient à disparaître.
-
-Je ne lui répondis pas le soir même.
-
-Mais, relisant le sonnet d'Albert, je me souvins de ma promesse, et,
-comme un écho de ces vers, je fis pour lui les vers suivants:
-
-
-Veillant et travaillant, ô mon noble poëte!
-Lorsque tu seras triste et que mon souvenir,
-Ainsi qu'un ami vrai, viendra t'entretenir,
-En l'écoutant, ému, tu pencheras la tête.
-
-Tu me verras courant à toi, te faisant fête;
-Avec mon bel enfant qui semblait te bénir,
-Le logis, la servante, en t'entendant venir,
-Tout riait, tout chantait de me voir satisfaite.
-
-On t'aimait; l'humble toit, les cœurs t'étaient ouverts;
-C'était peu pour ta gloire et peu pour ta fortune,
-Mais la sincérité n'est pas chose commune.
-
-Souviens-t-en, quand viendra la douleur importune;
-Moi, je pense au beau soir où rayonnait la lune,
-Quand tu m'as dit «Je t'aime,» et je relis tes vers.
-
-
-Je l'attendis en vain pendant trois jours; je sus par René qu'il se
-disposait à faire un voyage. Je voulais le revoir encore une fois; car
-je sentais bien que Léonce en arrivant allait reprendre son empire: on
-ne brise pas en un jour des chaînes longtemps portées; il en est de
-l'amour comme du despotisme: il s'impose souvent par ses exigences
-mêmes au cœur confiant de la femme, comme la tyrannie s'impose par sa
-hardiesse à un peuple aveugle; mais l'heure de la clairvoyance se fait
-tôt ou tard, et alors le divorce éclate entre le trompeur et le
-trompé. Pour moi, cette heure de lumière devait briller, mais hélas!
-en me foudroyant.
-
-J'avais promis à Albert de lui porter moi-même mes vers; je savais
-qu'il sortait chaque soir, et qu'en arrivant chez lui vers neuf heures,
-je trouverais son logis vide, mais encore tout imprégné de sa
-présence. Quel bonheur ineffable de m'asseoir dans son petit salon, de
-feuilleter ses livres, d'écrire mon nom à son bureau pour lui dire:
-«Je suis venue!» et pour qu'en rentrant il me retrouvât là en
-esprit, comme je l'y avais trouvé lui-même. En me représentant une
-sensation si vive et si pure, je ne résistai pas au désir de la
-goûter. Je sortis seule; le temps était froid: c'était l'automne et
-ses premières rigueurs.
-
-Je sonnai sans hésitation à la porte d'Albert, sachant qu'il était
-absent et que je n'éprouverais pas le trouble de le voir.
-
-Je dis à son domestique que je désirais lui écrire; il me fit entrer.
-
---Monsieur part à l'instant et tout est encore en désordre ici,
-ajouta-t-il.
-
-En effet, je vis les habits qu'Albert venait de quitter, épars sur une
-causeuse, près du feu, dans le petit salon. La flamme du foyer
-pétillait; une lampe éclairait la glace de la cheminée, et une autre,
-avec un abat-jour, projetait une lueur voilée sur le bureau. Des pages
-écrites par Albert, des lettres ouvertes et quelques feuilles de papier
-blanc étaient là pêle-mêle. La plume dont il s'était servi
-plongeait encore dans l'écritoire; je m'en saisis, et j'aurais voulu la
-voler cette plume qui avait écrit des choses si grandes et si rares!
-Peut-être me communiquerait-elle quelque étincelle de son génie?
-pensais-je en la tournant au bout de mes doigts; et, m'asseyant sur son
-fauteuil, je me mis à rêver.
-
-Je pris d'abord une enveloppe blanche dans laquelle j'enfermai le sonnet
-que j'avais fait la veille; puis, comme si la demeure du poëte eût
-gardé son souffle créateur, je sentis les vers suivants monter de mon
-cœur à mon cerveau, et je les écrivis rapidement:
-
-
-VISITE A UN ABSENT
-
-Il fait froid, ton foyer s'allume,
-Tu t'habilles, tu vas sortir;
-Tu pars, et j'accours me blottir
-Dans ton fauteuil. Je prends ta plume.
-
-Je n'écrirai pas un volume:
-Mais un seul mot pour t'avertir
-Que cet amour qui te consume,
-Pour toi, je voudrais le sentir.
-
-Mais ce mot, pourras-tu le lire?
-Ma main, en tremblant, l'a tracé,
-Et mes pleurs l'ont presque effacé.
-
-Oh! ce mot, pourquoi le récrire?
-Ô ton âme comme à tes yeux
-Une larme parlera mieux.
-
-
-Je ne relus point ces vers, et je me hâtai de les mettre auprès des
-autres dans l'enveloppe. Si je les avais relus chez Albert, peut-être
-ne les lui aurais-je pas laissés; il y a toujours dans la langue de la
-poésie quelque chose d'exalté qui outre-passe ce que nous voulions
-dire; cela vient de la rime, qui oblige parfois à des mots plus
-tendres; cela vient aussi du tutoiement.
-
-Je rentrai chez moi transie et frissonnante; tout mon sang avait reflué
-vers mon cœur.
-
-Mon fils fut frappé de ma pâleur; mon émotion avait été plus forte
-que je ne me l'avouais.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Je compris à la joie d'Albert l'imprudence que j'avais faite; il arriva
-chez moi le lendemain, et me dit, radieux:
-
---Oh! chère Stéphanie, quels vers charmants!
-
---Ne les louez pas trop, lui dis-je en souriant, et n'allez pas faire ce
-que font les pères en parlant de leurs enfants difformes. Sans vous,
-Albert, je n'aurais jamais fait un vers de ma vie; ils procèdent donc
-de vous, mes deux pauvres sonnets, mais ils n'en sont pas dignes.
-
---Laissez-moi être heureux du moins du sentiment qu'ils révèlent et
-qui vient bien de vous!
-
---Je savais par René que vous alliez partir, et j'ai voulu,
-répliquai-je, vous faire ainsi un adieu un peu tendre.
-
---Je veux croire qu'il était senti, poursuivit-il; un poëte a dit
-quelque part:
-
-
-L'adieu fait aimer le retour.
-
-
-Oh! comme je vais revenir joyeux de mon court voyage!
-
---Mais où allez-vous donc? repris-je.
-
---Présider à l'érection de deux statues. C'est une idée bouffonne
-qui a passé par la tête ou plutôt par les cent têtes d'un corps
-savant, de m'envoyer, moi, le caprice et l'ironie en personne, prononcer
-des discours et entendre des congratulations officielles. Il est vrai
-qu'on m'a adjoint Amelot, à qui je laisserai toute la partie grave ou
-plutôt comique de la cérémonie.
-
-Ce qu'il y a pour moi de sérieux dans tout ceci, c'est l'honneur public
-qu'on va rendre à Bernardin de Saint-Pierre en plaçant sa statue en
-face de cet Océan tourmenté qu'il a si admirablement décrit. Vous
-savez, marquise, que je n'ai pas l'orgueil de mes œuvres, mais j'ai
-l'orgueil de mes aspirations; elles ont toujours tendu au beau et à
-l'idéal dans l'art et m'ont fait goûter avec délices les créations
-du génie. C'est ainsi que tout enfant je me suis passionné pour
-l'idylle exquise de _Paul et Virginie_. Mon culte pour l'auteur
-m'imposait de ne pas refuser la mission dont on m'a chargé quoiqu'elle
-répugne à toutes mes habitudes. Quant à l'autre statue elle sera
-inaugurée par Amelot, par le successeur naturel du talent négatif de
-celui à qui l'on décerne un hommage égal à l'hommage qu'a mérité
-le génie. Je vois d'ici les regards étonnés que se jetteront
-éternellement sur le rivage solitaire de la mer la figure du vrai
-poëte et celle du rimailleur qu'on a proclamé le représentant de la
-_Poésie bourgeoise_; association criante de deux mots qui se repoussent
-et qui équivaudraient è dire: _l'Idéal matériel!_ Mais ce bon Amelot
-n'entend pas raillerie sur la gloire d'un de ses pères en métromanie,
-et il est bien le représentant le plus convaincu de cette littérature
-puérile, solennelle et banale du bon sens qui prétend faire une école
-renouvelée, non pas des Grecs, lui dis-je un jour, mais des Pradon.
-
---Vous allez vous combattre et peut-être vous battre en route,
-répondis-je à Albert.
-
---Non, non, rassurez-vous, me dit-il, la poésie est chose trop haute
-pour que je consente jamais à en disserter avec Amelot. C'est un bon
-vivant et un fin gourmet avec qui je n'ai jamais parlé que cuisine.
-Mais, marquise, en venant chez vous je faisais un projet délicieux.
-
---Lequel? cher Albert.
-
---Vous partiez avec nous sous prétexte d'assister à la fête
-d'inauguration des deux statues et en réalité pour vous trouver
-quelques jours seule avec moi sur cette belle plage de l'Océan où nous
-nous aimerions si bien.
-
---Ne me tentez pas dans ma solitude et ma pauvreté, lui dis-je;
-jusqu'au jour où mon procès sera gagné, j'ai fait vœu de vivre en
-recluse.
-
---Oh! si vous m'aimiez un peu tendrement, ce vœu ne tiendrait pas
-contre le vœu de mon cœur. Mais je vous parle comme une romance de
-Dorat; décidez donc bien vite, tyrannique marquise, ce que vous voulez
-faire de moi. Si je pars sans vous je vais m'ennuyer, si je reste, et
-j'en suis bien tenté, m'aimerez-vous?
-
---Partez, lui dis-je gaiement, nous verrons plus tard.
-
---Vous êtes un sphinx impénétrable, j'emporte du moins vos sonnets et
-je les interrogerai.
-
---Reviendrez-vous vite? lui dis-je.
-
---Oui certes, si je pars, et j'accourrai vous surprendre au retour;
-ainsi, veillez sur vous!
-
-Il s'éloigna, la figure riante, et je restai dans le doute s'il allait
-vraiment quitter Paris.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-J'attendis deux jours, puis j'envoyai Marguerite chez lui. On lui
-répondit qu'il était parti et qu'il serait absent au moins une
-semaine.
-
-Comme si Léonce eût deviné l'attrayante proposition d'une promenade
-au bord de la mer qu'Albert m'avait faite, il m'écrivit qu'il
-devançait son arrivée et il m'offrait d'aller visiter ensemble les
-beaux châteaux de la Renaissance au bord de la Loire, les vestiges de
-Chantilly et cette ombreuse solitude de Rosny, où une princesse a
-passé les seuls jours tranquilles et riants de sa vie.
-
-Je fus toute bouleversée par cette idée; elle me séduisait et
-m'attirait comme une tentation de bonheur et aussi de délassement.
-Depuis longtemps toute distraction était retranchée de la vie austère
-que je menais; quelques jours de voyage et de liberté insoucieuse
-avaient pour moi le même attrait qu'un premier bal pour une jeune
-fille; goûter cette halte dans ma vie de labeur avec celui que j'avais
-tant aimé, que j'aimais encore et qui m'aimait enfin, puisqu'il avait
-conçu ce doux projet; oh! c'était une fête de l'âme bien difficile
-à refuser! Je n'éprouvais pas avec Léonce la même hésitation
-qu'avec Albert. J'avais appartenu à Léonce, je lui appartenais encore,
-et malgré quelques doutes et quelques déchirements, mon amour n'était
-point brisé. Il suffisait d'une espérance, d'une illusion pour le
-réédifier dans mon cœur.
-
-À mesure que l'heure qui devait me réunir à Léonce approchait,
-quelque chose d'enflammé et de vertigineux s'emparait de tout mon
-être.
-
-Les libertins prétendent que la possession détache; mais pour ceux qui
-se sont aimés par l'âme, le contraire se produit; l'union des sens qui
-n'a été que la confirmation de l'union morale, semble les lier
-éternellement. C'est ce qui fait la pureté et la beauté du mariage,
-lorsqu'il consacre l'amour vrai.
-
-Comment oublier les délices, et j'oserai même dire les familiarités
-intimes? Est-ce que l'enfant est impudique, parce qu'il se souvient avec
-bonheur de s'être endormi sur le sein de sa nourrice?
-
-À quoi sert-il qu'une morale artificielle essaye, comme la fausse mère
-de Salomon, de partager en deux l'être humain? l'âme et le corps se
-complètent l'un l'autre, et il est certain qu'ils répercutent tour à
-tour leurs émotions diverses; car de même que le souvenir d'une
-trahison ou d'un chagrin remplit les yeux de larmes, que celui d'une
-joie épanouit le sourire, et que celui d'une noble action fait rayonner
-le front; de même l'image, soudain rappelée d'une chute périlleuse ou
-des angoisses de l'enfantement, attriste et terrifie l'esprit; tandis
-que l'image riante d'une caresse délectable ou du tressaillement de la
-volupté le ranime et l'égaye, et lui communique pour ainsi dire le
-contrecoup enivrant de ce que le corps seul semblait avoir ressenti!
-
-Ne séparons donc pas ce que la nature et Dieu ont si étroitement
-confondu. Les casuistes qui ont fait de la chasteté absolue une vertu,
-ne sont arrivés qu'à produire des apparences menteuses dans une
-société hypocrite. Il serait temps d'oser glorifier l'harmonie sacrée
-de l'indivisible lien des émotions de l'âme et du corps!
-
-J'avais compris tout cela d'instinct avant de m'en convaincre par la
-réflexion. Un amour sincère et complet en apprend plus sur ce sujet
-que tous les raisonnements philosophiques.
-
-Rien qu'à la pensée de revoir Léonce, je sentis le réveil de
-tout ce que je lui avais dû de félicité; c'était une évocation
-involontaire; une influence, pour ainsi dire, magnétique; son approche
-me dominait; il était loin encore et déjà son souffle m'entourait et
-courait autour de moi.
-
-Cependant je ne lui avais point écrit le ravissement que j'éprouvais
-de ce projet de voyage; je ne savais pas même si je m'y déciderai à;
-mais j'en savourais longuement le désir; il était devenu le rêve de
-mes nuits et la rêverie de mes jours. Si bien qu'un matin des vers qui
-exprimaient tous les détails de ce songe d'amour et de liberté
-s'échappèrent tout à coup de mon cœur. Ainsi un oiseau jette un
-chant en s'ébattant à l'air et au soleil:
-
-
-LES RÉSIDENCES ROYALES.
-
-Avec leurs longues avenues,
-Leurs silencieuses statues
-Se mirant dans les bassins ronds,
-Leurs grands parcs ombreux et profonds,
-Leurs serres de fleurs des tropiques
-Et leurs fossés aux ponts rustiques,
-Ils sont pour nous, ces vieux palais,
-Ils sont pour nous: habitons-les!
-
-Bras enlacés, âmes rêveuses,
-Promenons nos heures heureuses
-Sous les tonnelles des jardins,
-Dans les bois où passent les daims;
-Traversons les courants d'eau vive
-Sur l'esquif qui dort à la rive.
-Ils sont pour nous, ces vieux palais.
-Ils sont pour nous: habitons-les!
-
-Allons voir, dans les vastes salles,
-Les portraits aux cadres ovales,
-Morts radieux toujours vivants,
-Grandes dames aux seins mouvants,
-Cavaliers aux tailles cambrées,
-Exhalant des senteurs ambrées.
-Ils sont pour nous, ces vieux palais,
-Ils sont pour nous: habitons-les!
-
-Sur le banc des orangeries,
-Dans l'étable des métairies
-Où les reines buvaient du lait,
-Dans le kiosque et le chalet,
-Aux terrasses des galeries,
-Allons asseoir nos causeries.
-Ils sont pour nous, ces vieux palais,
-Ils sont pour nous: habitons-les!
-
-Sous le fronton de jaspe rose,
-Où l'amour sourit et repose,
-Cherchons le bain mystérieux,
-Le bain antique aimé des dieux:
-Diane et ses nymphes surprises
-Courent sur le marbre des frises.
-Ils sont pour nous, ces vieux palais,
-Ils sont pour nous: habitons-les!
-
-Lisons dans les forêts discrètes
-Les gais conteurs et les poëtes:
-Le murmure des rameaux verts
-S'harmonie à celui des vers,
-Et les amoureuses paroles
-S'épanchent en notes plus molles.
-Ils sont pour nous, ces vieux palais,
-Ils sont pour nous: habitons-les!
-
-Dans les ravins aux pentes douces,
-Sur les pervenches, sur les mousses,
-Doux lit où se voile le jour,
-À la lèvre monte l'amour;
-L'ombre enivre, l'air a des flammes,
-En une âme Dieu fond deux âmes.
-Ils sont pour nous, ces vieux palais,
-Ils sont pour nous: habitons-les!
-
-L'horizon déroule à la rue
-Le lac à la calme étendue,
-Où par couples harmonieux
-Les cygnes fendent les flots bleus;
-Plages, collines et vallées
-Sous nos regards sont étalées.
-Ils sont pour nous, ces vieux palais.
-Ils sont pour nous: habitons-les!
-
-Chantilly dort sous ses grands chênes,
-Rosny, Chambord, n'ont plus de reines
-Leurs maîtres, ce sont les amants
-Savourant leurs enchantements;
-Où les royautés disparaissent,
-Les riantes amours renaissent.
-Ils sont pour nous, ces vieux palais,
-Ils sont pour nous: habitons-les!
-
-
-Je n'oserais pas dire que quelque chose de l'âme et du souvenir
-d'Albert n'eût pénétré dans ce chant! Sans lui l'aurais-je fait?
-Non; car sans lui je n'aurais jamais connu cette langue des vers que son
-génie m'avait enseignée. Léonce l'ignorait, et je doute même que sa
-nature, dépourvue d'inspiration et de flexibilité, fût propre à en
-pénétrer les délicatesses raffinées et l'exquise sensibilité.
-
-Ces strophes faites, je les répétais sans cesse, et je les fredonnais
-même sur un vieil air qui me revenait.
-
-Enfin, je reçus un soir une lettre de Léonce, qui m'annonçait son
-arrivée pour le lendemain. J'envoyai mon fils chez un de ses oncles qui
-demeurait à la campagne près de Paris. L'enfant partit joyeux. Toute
-distraction nouvelle le charmait. Je savais qu'il n'aimait pas Léonce,
-et j'eus souffert de troubler son cœur naïf et d'y voir poindre une
-idée de lutte.
-
-Le lendemain arriva; dès le matin j'ornai de fleurs mon pauvre logis,
-je me parai des couleurs que Léonce aimait, et je mis tout en fête
-comme chaque fois qu'il devait venir.
-
-Je l'attendais à l'heure du dîner. J'éprouvais une telle agitation
-que je ne pouvais rien faire; les heures me paraissaient tantôt trop
-lentes et tantôt trop accélérées. Je prenais un livre, et j'essayais
-de lire sans y parvenir. Je relus seulement mes vers, où respirait
-comme un sentiment avant-coureur du bonheur; puis je les rejetai sur la
-table où je me tenais accoudée. Je regardais la pendule; je me disais:
-«Bientôt il sera là!» et malgré moi l'image d'Albert se mêlait à
-la sienne. «Il s'assiéra, pensais-je, sur ce fauteuil où Albert s'est
-assis, sur ce coussin où il a pleuré, où il m'a dit son amour.» Et
-cela me paraissait sacrilège et impie. Je pâlissais et frissonnais au
-moindre bruit; il me semblait que j'allais être surprise, condamnée
-par quelqu'un qui avait des droits sur ma vie. Il me venait l'idée de
-m'enfuir, comme si un redoutable péril ou une grande douleur m'eût
-menacée. Puis je souriais de cette terreur puérile; je songeais au
-bonheur qui allait renaître, je le recomposais dans toute sa splendeur
-et je repoussais le fantôme qui venait l'assombrir.
-
-Cinq heures sonnèrent à ma pendule, je me dis: «Dans une heure il
-sera près de moi.» Je me regardai dans la glace et fus heureuse
-d'être en beauté. Un coup de sonnette retentit; je pensai: «C'est
-lui! il a voulu me surprendre en arrivant une heure plus tôt.»
-
-J'étais accourue et je me trouvais là lorsque. Marguerite ouvrit la
-porte; je laissai échapper un cri de surprise, presque d'effroi: ce fut
-Albert qui m'apparut!
-
-Il crut sans doute que j'avais poussé un cri de joie, car son visage ne
-perdit rien de son expression heureuse. Il paraissait moins souffrant,
-son teint était animé et ses beaux yeux lançaient des flammes; il
-tenait d'une main une petite cage dorée où était renfermé un joli
-couple de ces perruches mignonnes qu'on appelle des _inséparables_, et
-dans l'autre main il avait une seconde cage à treillis d'argent dans
-laquelle voltigeaient deux colibris.
-
---Où donc est votre cher enfant? me dit-il, qu'il me débarrasse bien
-vite de ces oiseaux qui l'amuseront, et que j'aie les mains libres pour
-presser la vôtre et vous embrasser.
-
---Ce cher petit a voulu aller à la campagne, répondis-je en
-rougissant.
-
---Mais vous-même, reprit-il? vous allez donc sortir que vous voilà si
-parée?
-
---Oui, balbutiai-je, je dîne en ville.
-
-Tout en prononçant ces mots nous traversions la salle à manger. Il
-posa sur le buffet les deux cages charmantes où les oiseaux des
-tropiques s'ébattaient, et me tendant aussitôt les bras, il me dit:
-
---Je n'y tenais plus, chère âme; il m'a fallu revenir pour vous voir
-et pour vous entendre.--Allons, parlez-moi! qu'avez-vous fait pendant
-mon absence? Pourquoi sortez-vous et ne me gardez-vous pas tout
-aujourd'hui comme je m'y attendais?
-
-Il baisait mes mains et mon front et ne pouvait détacher ses regards de
-moi.
-
---Je ne vous ai jamais vu un visage si expressif et où éclatât tant
-d'âme, poursuivit-il, lorsque nous nous fûmes assis dans mon cabinet.
-Est-ce mon retour qui vous rend si belle? Ne m'avez-vous pas oublié,
-m'aimez-vous un peu? Et il se plaça dans une pose câline à mes pieds
-sur le coussin où si souvent il s'était assis.
-
-Je restais interdite et muette. Comment avoir la dureté de le
-détromper? Comment lui dire qui j'attendais? Il fallait donc me
-résoudre à mentir!
-
---Pourquoi donc ne me parlez-vous pas, chère Stéphanie, reprit-il en
-me considérant toujours avec bonté.
-
---Je suis encore toute émue, lui dis-je, de cette douce surprise et
-bien désolée, croyez-le, de ne pouvoir fêter votre retour; mais on
-m'attend, c'est un dîner de famille, il faut que je sorte, à demain,
-cher Albert.
-
-Je prononçai ces mots rapidement et d'une voix saccadée: l'aiguille de
-la pendule marchait toujours et je frissonnais pour ainsi dire de son
-mouvement; Léonce allait arriver.
-
---Chez quels rentiers du Marais dînez-vous donc, repartit Albert en
-riant, pour partir à cinq heures un quart de chez vous? Ne me quittez
-pas si tôt et causons un peu, ou je vais m'imaginer que vous me
-trompez. Est-ce bien vrai, poursuivit-il tendrement que vous vous êtes
-fait si belle pour de vieux parents? Non, je veux que ce soit pour moi;
-allons, soyez bonne comme vous l'avez été déjà, écrivez pour vous
-dégager et laissez-moi finir cette journée avec vous. Vous ne vous
-ennuierez pas, je vous le jure: Amelot m'a fourni de quoi vous divertir!
-Dès que nous avons été en wagon, le massif Amelot m'a dit: «Je me
-sens en verve; mon esprit monte, il court, il court...--Eh bien! mon
-cher, ai-je répliqué, laissez-le courir; je ne me charge pas de
-l'attraper.» Et tenez, marquise; j'ai envie de commencer de suite le
-récit de nos aventures et de vous tenir enchaînée par la curiosité
-comme le sultan des _Mille et une Nuits_. J'ai aussi des vers à vous
-lire, car j'en ai _rêvé_ pour vous sur le bord de la mer; et vous,
-chère, n'avez-vous pas fait pour moi encore un de ces sonnets que vous
-faites si bien?
-
-En parlant ainsi, sa main touchait aux papiers qui étaient sur la
-table; il aperçut mes strophes sur les _Résidences royales_ et s'en
-empara.
-
-Je voulus l'empêcher de les lire, mais il les serra fortement dans sa
-main en s'écriant gaiement:
-
---Oh! par exemple, est-ce que l'écolier ose déjà se soustraire au
-maître, et mépriser ses critiques?
-
-Je ne tentai plus aucun effort pour rien conjurer. Je ne savais que
-répondre et que faire; je n'osais pas même le regarder pendant qu'il
-lisait.
-
---J'aime ces vers, me dit-il vivement quand il eut achevé de les
-parcourir, je suis fier que vous ayez pu les faire; mais, Stéphanie,
-sont-ils bien pour moi?
-
---Sans vous je ne les aurais jamais faits, répondis-je en tremblant et
-honteuse de ce subterfuge jésuitique.
-
---Sont-ils pour moi? sont-ils pour moi? répéta-t-il d'un air de doute.
-Oh! Stéphanie, si ces vers sont pour un autre, savez-vous que vous
-êtes comme l'enfant qui assassine son père avec les armes dont
-celui-ci l'a appris à se servir!--Vous ne voudriez point me tromper,
-vous qui n'avez jamais menti; voyons, parlez, pour qui sont ces vers?
-
-Je me levai, pâle et égarée comme si j'avais commis un crime, et
-saisissant sa main, je lui dis:
-
---Cher Albert, ne m'interrogez pas jusqu'à demain; demain j'aurai la
-certitude de ce que veut mon cœur et je vous le dirai, mais aujourd'hui
-il faut que je vous quitte, que je parte à l'instant même, adieu.
-
-Il ne me répondit pas une parole; ses yeux s'étaient arrêtés sur les
-gros bouquets de fleurs qui embaumaient la cheminée, et il les
-regardait en souriant d'un air ironique. Il me salua sans prendre ma
-main; puis il partit. Je l'accompagnai en lui disant: «À demain!»
-
-Quand nous traversâmes la salle à manger, par une de ces fatalités
-des petites choses qui heurtent et blessent presque toujours nos
-sentiments et nos douleurs, Marguerite commençait à mettre le couvert
-et venait de déposer sur le buffet une tarte aux cerises entre les deux
-jolies cages d'oiseaux d'Amérique. Albert avait tout vu, et il comprit
-que j'attendais quelqu'un à dîner.
-
---Adieu donc! me dit-il sur le seuil de la porte extérieure.
-
-Je n'osais plus lui répondre: «À demain!»
-
-Une voiture venait de s'arrêter devant la maison. Un homme se
-précipita dans la cour. Presque aussitôt j'entendis des pas dans
-l'escalier; et, pendant qu'Albert commençait à descendre, j'aperçus,
-en penchant ma tête au bord de la rampe, Léonce qui montait!
-
-Je me reculai, épouvantée de cette rencontre; je rentrai
-précipitamment en poussant la porte sur moi, et je m'élançai vers une
-fenêtre qui s'ouvrait sur la cour pour voir passer Albert encore une
-fois.
-
-Je n'oublierai jamais quel regard sombre et navré il jeta de mon côté
-en levant la tête. Je ne sais s'il m'avait aperçue, mais un sourire
-amer passa sur ses lèvres. Je fus tentée de le rappeler: ma voix
-était comme étranglée; un sanglot me montait du cœur.
-
-En ce moment Léonce sonna, et je m'enfuis dans ma chambre pour y cacher
-mes larmes.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Plus de deux ans avaient passé sur ce jour, dont le souvenir m'était
-resté ineffaçable. Ce que je souffris pendant ce temps je ne le dirai
-jamais. Je veux jeter sur ces deux années un voile noir comme celui qui
-couvrait, à Venise, dans les familles patriciennes, les portraits des
-condamnés à mort.
-
-De cet amour qui avait pris toute mon âme comme par surprise et par
-sortilège, de cet amour auquel j'avais sacrifié Albert, il ne restait
-rien. On eût dit que, frappé par le présage fatidique d'Albert, cet
-amour s'était décomposé jour par jour.
-
-J'avais vu l'orgueilleux et superbe solitaire renier une à une toutes
-ses doctrines sur l'art et sur l'amour, et faire de ses opinions une
-monnaie aux convoitises les moins fières.
-
-Quand la conscience ne dirige plus nos actes, que l'intérêt et la
-vanité deviennent les seuls mobiles de l'esprit, toute notion d'honneur
-et d'idéal disparaît. Il n'y a plus alors dans la vie d'autre retenue
-que la prudence qui sauvegarde du châtiment de la loi. De là les
-traîtres ignorés, les voluptueux cruels qui cachent des instincts
-d'assassin sous un sourire, et les faiseurs d'affaires humaines, prêts
-à tous les crimes, et se décorant en public du titre d'hommes
-politiques.
-
-En voyant ainsi déchoir celui que j'avais placé si haut, je reçus
-comme le contre-coup de sa chute; un mal inexplicable s'empara de moi;
-on me vit dépérir dans ma force; et bientôt je compris à la
-tristesse de mes amis et à l'incertitude des médecins que j'étais
-perdue.
-
-Albert n'avait jamais cherché à me revoir et je n'avais pas osé le
-rappeler. Quelquefois il rencontrait mon fils à la promenade; il
-l'arrêtait pour lui recommander de ne pas l'oublier et, sans lui parler
-de moi, l'embrassait tendrement.
-
-Je savais par René qu'il se mourait et cherchait de plus en plus
-l'oubli de ses peines dans des distractions corrosives et fatales.
-J'éprouvais un désir invincible de le revoir, de lui parler et de
-sentir encore une fois sa main dans la mienne.
-
-Un jour d'avril, le ciel était bleu, la température presque tiède, je
-montai en voiture pour me rendre au jardin des Tuileries; j'allai
-m'asseoir sur la terrasse du bord de l'eau, et sentant que l'air m'avait
-ranimée, je voulus essayer de revenir à pied chez moi; comme je
-traversais lentement le pont de la place de la Concorde, j'aperçus
-Albert debout contre le parapet de droite; appuyé sur la balustrade, il
-regardait un bateau qui descendait la Seine du côté de Saint-Cloud. Il
-ne me vit pas venir et je le touchai presque avant qu'il ne m'eût
-aperçue. J'écartai le voile qui cachait mon visage et j'appliquai ma
-main sur la sienne; il leva la tête et me regarda, sans paraître
-d'abord me reconnaître; ses yeux étaient ternes et ses lèvres si
-blanches qu'on eût pu se demander s'il vivait.
-
---Oh! c'est vous, me dit-il en tressaillant et se ressouvenant; comme
-vous voilà! C'est donc vrai ce qu'on m'avait dit, que vous étiez bien
-mal!
-
-Je serrai sa main sans lui répondre; nous marchâmes péniblement l'un
-à côté de l'autre jusqu'au bout du pont; là, il s'arrêta.
-
---Albert, lui dis-je en tremblant, ne viendrez-vous pas jusque chez moi!
-oh! je vous en prie, venez.
-
---À quoi bon, me répondit-il, j'achève de vivre et vous commencez à
-mourir; nous nous attristerions en nous regardant sans pouvoir rien dire
-pour nous consoler. Oh! ma pauvre marquise, il n'est plus temps
-maintenant de nous aimer!
-
---Albert, l'amour est indépendant du temps et de la vie, vous me l'avez
-dit un jour et maintenant je l'éprouve et j'y crois.
-
---Pas de réflexion ni de regret, reprit-il en s'efforçant de rire,
-gardons le courage de _partir_, il appuya sur ce mot, puis, tournant sur
-le pont, il me dit:
-
---Adieu, chère, le premier de nous qui guérira ira voir l'autre.
-
-Je voulus le retenir encore en prenant sa main, mais elle retomba.
-
-Nous nous quittâmes comme deux ombres qui se rencontrent un moment,
-s'évanouissent et ne doivent plus se revoir.
-
-Je fis quelques pas chancelante et indécise; puis je m'arrêtai, et
-m'appuyant contre la grille du palais Bourbon, je vis à travers mes
-larmes, Albert qui se dirigeait lentement vers l'autre bout du pont.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-C'est par une belle nuit de mai qu'il mourut, quand tout commençait à
-revivre; il s'éteignit en dormant, sans agonie.
-
-Lorsque je reçus la sinistre nouvelle, je gardais le lit depuis huit
-jours; je fis un effort pour me lever, je voulais le revoir avant qu'on
-ne l'ensevelît et poser mes lèvres sur son front glacé; je fus prise
-d'un accès de toux si déchirant et si long que je m'évanouis; je dus
-me recoucher et pleurer loin de lui.
-
-J'envoyai Marguerite et mon fils à son enterrement, et pour la
-première fois je me décidai à faire comprendre à mon enfant ce que
-c'était que la mort. Il m'écouta, attentif et recueilli, puis il me
-dit d'une voix grave.
-
---Mon père nous a quitté, Albert vient de partir et toi tu veux aussi
-me laisser, car je vois bien que tu es malade et pâle comme eux, et que
-je resterai seul.
-
---Oh! non, cher enfant! m'écriai-je en l'enfermant dans mes bras
-amaigris, je veux vivre pour toi!
-
---Tu as dis «Je veux!» reprit-il avec un sourire angélique, ne vas
-pas faire avec la mort comme tu fais souvent avec moi, quand je
-m'obstine et que tu me cèdes.
-
---Non, non, lui dis-je en l'embrassant plus fort, je n'obéirai qu'à
-toi.
-
-L'enfant et Marguerite revinrent du convoi d'Albert tristes et
-étonnés.
-
---Il n'y avait dans l'église, me dit mon fils, que quelques amis et
-quelques femmes en deuil qui pleuraient.
-
-Il s'était mis à l'écart, dans une chapelle, avec Marguerite, et il
-avait fait sa prière pour Albert. En sortant de l'église il avait vu
-défiler le cortège. Plusieurs personnes qui passaient exprimèrent
-leur surprise qu'on ne rendit pas à Albert les grands honneurs qui lui
-étaient dus et que les princes d'aujourd'hui n'eussent pas envoyé leur
-voiture pour l'accompagner.
-
---Moi, poursuivit l'enfant, j'étais tout désolé de le voir s'en aller
-presque seul, comme un pauvre, au cimetière; guéris vite, chère
-mère, afin que nous allions lui porter de belles fleurs sur sa tombe!
-
-Hélas! je ne guérissais pas et mon pauvre enfant s'épouvantait
-tellement en me voyant dépérir que je me décidai à le mettre au
-collège pour le séparer de ma souffrance et de ma douleur; mais il
-languissait loin de moi, se refusait à jouer et n'était attentif qu'à
-l'étude. Quand le temps des vacances approcha, je me souviens que le
-jour où on devait me l'amener, je fis un effort violent pour me tenir
-debout; je bus un peu de vin en pensant à Albert, et je me traînai
-jusqu'au jardin. À la même place où nous sommes, je m'assis sur un
-grand fauteuil; ma tête pâlie s'appuyait sur des coussins et,
-frissonnante, je me réchauffais au brûlant soleil d'août.
-
-Il n'y avait que trois mois qu'Albert était mort; encore quelques mois,
-pensais-je, et je le rejoindrai. Quant à l'autre, je n'y voulais point
-penser. Mais toujours cet amour en ruine pesait sur mon âme et
-l'étouffait, pour ainsi dire, sous ses débris; j'avais été broyée
-par un bras de pierre inerte, brutal et insoucieux de mon agonie. Les
-lourds colosses égyptiens que le temps finit par déraciner dans les
-ruines de Thèbes n'ont pas conscience en s'affaissant du Nubien qui
-s'était assis à leur ombre.
-
-Mon fils arriva vers midi; j'avais mis pour lui sur une table, placée
-près de moi, une jolie montre et un album, où j'avais fait dessiner le
-portrait d'Albert et écrire les fragments les plus beaux et les plus
-purs de ses œuvres. L'enfant courut vers moi, tenant dans ses bras les
-couronnes et les livres qu'il avait reçus en prix. Je l'attirai sur mes
-genoux et l'embrassai longtemps sans parler; je ne pouvais retenir mes
-larmes. Pour qu'il ne les vît pas, je posai sur sa tête les couronnes,
-et je les enfonçai en souriant, jusqu'à ses yeux. Puis lui donnant la
-montre et l'album, je lui dis:
-
---Regarde donc si cela te plaît?
-
-Il rejeta avec impatience ses couronnes et mes présents, et se
-suspendant à mon cou, il me dit avec une explosion de douleur:
-
---Ce n'est pas tout cela que je veux.
-
---Et que veux-tu donc, cher enfant?
-
---Je veux que tu vives pour moi, que tu redeviennes belle, et forte
-comme tu l'étais, il y a trois ans, quand j'étais petit. Maintenant je
-comprends tout, ajouta-t-il avec un regard terrible, où la fierté
-inflexible de l'adolescence se révélait; j'ai deviné celui qui t'a
-tuée, et si tu meurs, vois-tu, eh bien! je le tuerai un jour!
-
---Tais-toi, tais-toi, m'écriai-je, en l'étreignant sur mon cœur.
-
-J'eus honte de ma douleur, et je rougis de mon amour devant mon fils.
-
-L'amour est une grande et sainte chose lorsqu'il complète la vie, mais
-s'il nous conduit à l'anéantissement de nous-même, il nous dégrade.
-
-Je levai la tête devant le regard superbe de mon noble enfant, et je
-lui dis avec résolution:
-
---Sois tranquille! je guérirai. Ne gâtons pas ce beau jour par des
-larmes! Regarde ce portrait d'Albert.
-
-Il ouvrit l'album et posa ses lèvres sur le front du poëte qu'il a
-toujours appelé son ami.
-
-J'ai vécu pour mon fils; et à mesure que la blessure de mon lâche et
-aveugle amour s'est fermée, l'image d'Albert a rayonné dans mon cœur;
-je l'ai revu jeune, beau, passionné, et je l'ai aimé dans la mort.
-
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-
-/* Transcriber's notes */
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- </head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Lui, by Louise Colet</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<table style='min-width:0; padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'>
- <tr><td>Title:</td><td>Lui</td></tr>
- <tr><td></td><td>Roman contemporain</td></tr>
-</table>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Louise Colet</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 15, 2021 [eBook #64821]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUI ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/lui_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4>BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE</h4>
-
-
-
-
-<h2>LUI</h2>
-
-<h4>ROMAN CONTEMPORAIN</h4>
-
-
-
-<h4>PAR</h4>
-
-
-
-<h3>LOUISE COLET</h3>
-
-
-
-
-<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4>
-
-
-
-
-<h4>PARIS</h4>
-<h5>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br />
-ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h5>
-
-<h5>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br />
-A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h5>
-
-<h5>1880</h5>
-
-
-<h5>Droits de reproduction et de traduction réservés.</h5>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
-<p>CHAPITRE <a href="#I">I</a><br />
-CHAPITRE <a href="#II">II</a><br />
-CHAPITRE <a href="#III">III</a><br />
-CHAPITRE <a href="#IV">IV</a><br />
-CHAPITRE <a href="#V">V</a><br />
-CHAPITRE <a href="#VI">VI</a><br />
-CHAPITRE <a href="#VII">VII</a><br />
-CHAPITRE <a href="#VIII">VIII</a><br />
-CHAPITRE <a href="#IX">IX</a><br />
-CHAPITRE <a href="#X">X</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XI">XI</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XII">XII</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XIII">XIII</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XIV">XIV</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XV">XV</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XVI">XVI</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XVII">XVII</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XVIII">XVIII</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XIX">XIX</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XX">XX</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XXI">XXI</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XXII">XXII</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XXIII">XXIII</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XXIV">XXIV</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XXV">XXV</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XXVI">XXVI</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XXVII">XXVII</a><br />
-CHAPITRE <a href="#XXVIII">XXVIII</a></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4>LUI</h4>
-
-<p><br /></p>
-
-<h4><a id="I">I</a></h4>
-
-<p>
-&mdash;Vous qui écrivez, me disait un soir la marquise Stéphanie de Rostan,
-un de ces rares et nets esprits du dix-huitième siècle qui semble
-avoir sauté à pieds joints sur les années écoulées jusqu'à notre
-époque indécise où les intelligences cherchent leur route, les
-consciences leur morale, et les écrivains leur style; vous qui
-écrivez, gardez-vous du pathos en amour et ne dissertez pas de ce
-sentiment naturel et simple, de cet attrait puissant et bien
-caractérisé qui attire et confond les êtres, avec le langage de la
-métaphysique et du mysticisme. Si les héroïnes des romans modernes
-sont si ennuyeuses et à mon avis si immorales, c'est qu'à propos
-d'amour elles parlent de Dieu ou de maternité, et obscurcissent par des
-idées tout à fait à part cette belle flamme de la jeunesse qui ne
-réchauffe plus aucun cœur et ne colore plus aucun récit. Depuis la
-Julie de Rousseau et l'Elvire de Lamartine, toutes les femmes ont plus
-ou moins prêché à propos d'amour tantôt la philosophie, tantôt la
-religion, tantôt le socialisme; si bien que l'amour s'est trouvé
-étouffé par ces aspirations sublimes ou prétentieuses qui ne sont
-guère de sa compétence qu'accidentellement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour que je vous comprenne mieux, répondis-je, faites-moi donc,
-marquise, une définition de ce que vous entendez par l'amour.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Définir l'amour! y pensez-vous? Si je l'essayais, je tomberais dans
-le ridicule de celles que je critique. Je ne définirai donc pas
-l'amour; mais je l'ai senti par le cœur, par l'esprit et par les sens
-d'une façon très-complète, et je vous assure qu'il ne ressemble
-guère aux descriptions qu'on en écrit et aux aveux hypocrites de bien
-des femmes; très-peu osent être franches sur ce sujet; elles
-craindraient de passer pour impudiques, et je crois, pardonnez-moi mon
-orgueil, qu'il n'appartient qu'aux plus honnêtes de dire en cette
-question la vérité: L'amour n'est pas une déchéance, l'amour n'est
-pas un remords et un deuil; il peut amener tout cela, par l'angoisse
-d'une rupture, mais au moment où il est ressenti et partagé, il est
-l'épanouissement de l'être, la joie et la moralisation du cœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous ne regrettez donc pas d'avoir aimé, lui dis-je, malgré la
-douleur et le vide où vous a laissé l'amour?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, répliqua-t-elle avec feu, je voudrais pouvoir aimer encore, si
-une passion nouvelle et entière devait anéantir les vestiges de la
-passion éteinte; mais comme cela est impossible et que nous n'avons pas
-la faculté du rajeunissement et de l'oubli, je me contente de savourer
-le souvenir de ce que j'ai ressenti; car, ne voulant que des
-satisfactions complètes, je repousserais toujours l'à peu près en
-amour; mais je ne suis pas assez glacée et mystique à quarante ans
-pour me repentir des heures lumineuses de la jeunesse. Ce sont encore
-les meilleures malgré le trouble, les larmes, et, comme vous l'avez
-bien dit, le vide qu'elles ont laissés après elles. Est-ce que le
-navigateur poussé par le sort dans les glaces du Groenland ne se
-souvient pas avec délice de quelque belle plage tiède et fleurie de
-Cuba ou des Antilles?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! marquise, m'écriai-je, vous devriez bien me conter votre
-histoire ou plutôt vos sensations.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il me serait douloureux de parler de moi, reprit-elle; j'ai recouvré
-une sérénité que je ne veux plus perdre, et vous ne voudriez pas,
-vous qui m'aimez, faire jaillir des étincelles de la cendre refroidie,
-ou des larmes du roc poli sur lequel je marche tranquille? mais je vous
-parlerai de <i>lui</i>, de cet ami célèbre que vous avez connu, dont le
-monde s'occupe, sur lequel on dit et on écrit tant de choses
-mensongères; et en vous racontant comment nous nous sommes rencontrés,
-comment il m'a aimée, comment je lui suis restée attachée après sa
-mort, vous trouverez dans le récit de notre amitié ce qu'il entendait
-par l'amour, lui, le grand poëte, et ce que moi-même je lui en disais
-avec une franchise qu'un lien plus intime eût peut-être enchaînée,
-mais que notre sympathie intelligente et fraternelle laissait
-s'épancher sans entraves.
-</p>
-
-<p>
-C'était dans le jardin de son joli hôtel de la rue de Bourgogne que la
-marquise de Rostan me parlait ainsi, par une belle soirée de mai: nous
-étions assises au bord de la vasque de marbre blanc qui forme le centre
-du jardin; un arbre de Judée qui commençait à fleurir étendait ses
-rameaux d'un rouge tendre sur nos têtes, le ciel était d'une
-limpidité calme, et l'air si doux qu'il nous apaisait comme un philtre
-bienfaisant. La taille encore svelte de la marquise, son cou blanc et
-flexible et sa belle tête expressive couronnée d'une abondante
-chevelure d'un blond doré, jaillissaient, pour ainsi dire, au-dessus
-des plis nombreux d'une robe violette à deux jupes; la finesse et les
-flots du tissu soyeux l'enveloppaient avec grâce; son buste était
-appuyé et cambré contre le dossier d'un fauteuil en fer creux, tandis
-que ses deux petites mains croisées soutenaient son genou ployé. Dans
-cette attitude de la Sapho de Pradier, ses larges manches pendantes
-laissaient à découvert jusqu'au coude deux bras d'un modelé parfait
-et d'une blancheur éblouissante; l'haleine chaude de cette magnifique
-soirée de printemps colorait ses joues d'un rose nacré; je la
-contemplais avec ravissement et je me disais:&mdash;On devrait encore
-l'adorer.
-</p>
-
-<p>
-Elle sembla deviner ma pensée, car elle s'écria tout à coup:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mieux vaut ne pas être aimée que de l'être mal ou de l'être à
-demi; pour une âme ardente l'hésitation et l'inquiétude sont pires
-que le désespoir. Je dois à la tranquillité que j'ai acquise
-l'adoration de la nature et le bien-être que me donne ce beau soir.
-</p>
-
-<p>
-Ne parlons plus de moi, parlons de lui: c'est par une journée semblable
-qu'il mourut, il y a deux ans; je n'aime pas qu'on touche si vite à la
-chère poussière des morts, et j'aurais voulu qu'on laissât la sienne
-reposer encore quelques années; mais il est des cendres glorieuses qui
-se soulèvent d'elles-mêmes; leur éclat attire les regards
-investigateurs; l'envie s'attaque aux spectres comme aux vivants, et
-parfois l'amour irrité les outrage; c'est alors que l'amitié leur doit
-la vérité, cette justice éternelle.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="II">II</a></h4>
-
-<p>
-Avant de vous dire comment je le connus et comment nous nous liâmes,
-laissez-moi vous raconter comment je le vis passer tourbillonnant dans
-une valse, en 1836. L'apparition rapide du jeune homme de génie qui
-glissa un jour devant moi, en balançant avec grâce sa tête blonde,
-m'est toujours restée comme un de ces tableaux dont le souvenir dessine
-nettement tous les contours. C'était à l'Arsenal, dans ce salon que
-l'esprit et la poésie emplissaient chaque dimanche soir. Les femmes en
-ce temps-là, celles du plus grand monde, aimaient et recherchaient
-encore les écrivains de génie; il n'était pas permis, comme
-aujourd'hui, de n'avoir rien lu, rien admiré, rien senti de grand et de
-beau, rien aimé d'illustre! On eût rougi d'enfermer sa vie dans
-l'incommensurable ampleur d'une robe, et de forcer une jolie tête
-couverte de diamants à l'incessant et abrutissant calcul d'un luxe
-ruineux; on avait alors des toilettes moins riches, mais plus de
-sentiments dans le cœur et plus d'idées dans le cerveau; on faisait
-des coquetteries et des avances aux gens d'esprit et aux littérateurs.
-Des princes et des princesses donnaient l'exemple.
-</p>
-
-<p>
-C'était donc une faveur, même pour une jeune marquise, d'être reçue
-aux dimanches intimes de l'Arsenal. Nos grands poëtes y disaient leurs
-vers; nos compositeurs célèbres y faisaient entendre leur musique;
-puis pour finir la soirée, les jeunes femmes et les jeunes filles
-dansaient au piano.
-</p>
-
-<p>
-J'étais mariée à peine depuis deux mois quand j'allai, pour la
-première fois, à l'Arsenal. Mon mari, bizarre et jaloux, me
-contraignait à ne paraître dans le monde qu'avec des robes montantes
-et les bras cachés sous des manches longues. J'obéissais,
-très-indifférente alors à tout ce qui ne tenait pas aux choses du
-cœur et de l'esprit. Je portais ce soir-là une robe de velours noir
-qui m'emprisonnait jusqu'au cou; mes cheveux, frisés à l'anglaise,
-retombaient en longues boucles abondantes de chaque côté de mes
-épaules enfermées. Des traînées de liserons blancs entouraient le
-chignon et flottaient par derrière. Cette coiffure aurait pu être
-gracieuse, se dégageant sur le nu; mais, amoncelée sur le velours noir
-du corsage, elle n'était qu'étrange. Quand j'entrai dans le salon de
-l'Arsenal les lectures et la musique étaient finies; une jeune fille au
-piano jouait le prélude d'une valse. On me regarda beaucoup car,
-excepté pour le maître de la maison qui avait connu mon père,
-j'étais pour tous ceux qui étaient là une étrangère. Un jeune
-homme, que plusieurs femmes complimentaient, s'avança tout à coup vers
-moi et m'invita à valser.
-</p>
-
-<p>
-Je lui répondis que je ne valsais jamais.
-</p>
-
-<p>
-Il me salua, tourna les talons et je le vis, une minute après, passer
-en valsant devant moi; il tenait enlacée une jeune femme brune, la muse
-aimée de ce salon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi donc avez-vous refusé de valser avec Albert de Lincel? me
-dit le maître de la maison.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi, c'était lui! lui! m'écriai-je; lui que je désirais tant
-connaître!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Lui-même! il valse en ce moment avec ma fille.
-</p>
-
-<p>
-Je me mis à considérer le valseur: il était svelte et de taille
-moyenne, habillé avec un soin extrême et même un peu de recherche; il
-portait un habit vert bronze à boutons de métal; sur son gilet de soie
-brune flottait une chaîne d'or; deux boutons d'onyx fermaient sur sa
-poitrine les plis de batiste de sa chemise. Son étroite cravate de
-satin noir, serrée au cou comme un carcan de jais, faisait ressortir le
-ton mat de son teint; ses gants blancs dessinaient d'une façon
-irréprochable la délicatesse de ses mains; mais c'était surtout dans
-l'arrangement de ses beaux cheveux blonds qu'un soin particulier se
-révélait. À l'exemple de lord Byron, il avait su donner une grâce
-pleine de noblesse à cette couronne naturelle d'un front inspiré; des
-boucles nombreuses ondulaient sur les tempes et descendaient en grappes
-vers la nuque: je fus frappée, à mesure que le cercle rapide décrit
-par la valse le ramenait sous la lumière du lustre, des teintes
-diverses de cette chevelure pour ainsi dire diaprée. Les premiers
-anneaux qui caressaient le front étaient d'un blond doré, ceux qui
-suivaient avaient la nuance de l'ambre, et ceux plus abondants qui se
-pressaient sur le sommet de la tête se graduaient du blond au brun. Je
-le retrouvai plus tard avec ces beaux cheveux d'un effet si rare et
-qu'il garda inaltérés jusqu'à sa mort. À l'inverse des hommes blonds
-qui ont souvent des favoris rouges, les siens étaient châtains et ses
-yeux presque noirs, ce qui donnait à sa physionomie plus de vigueur et
-plus de feu; il avait le nez parfaitement grec et sa bouche, fraîche
-alors, montrait en souriant des dents blanches. L'ensemble de ses traits
-frappait par une distinction aristocratique qu'illuminait l'éclat des
-yeux et qu'agrandissait la courbe idéale du front. C'était le génie
-primant les signes de race. Tandis qu'il valsait, sa tête renversée en
-arrière se montrait à moi dans toute sa beauté. Par deux fois les
-temps d'arrêt de la valse le placèrent à quelques pas de la chaise
-où j'étais assise; la première fois, il me regarda et je l'entendis
-qui disait à sa valseuse:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cette dame blonde, qui est si scrupuleusement emmitouflée dans son
-velours noir, est sans doute une anglaise, une quakeresse peut-être?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous trompez étrangement, lui répondit la jeune femme.
-</p>
-
-<p>
-La seconde fois, sa valseuse lui dit en me désignant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous assure que c'est une, fille du soleil, et comment vous
-étonnez-vous qu'elle soit blonde, vous qui avez vécu à Venise, et vu
-en chair et en os les femmes du Titien.
-</p>
-
-<p>
-Il la regarda presque tristement.
-</p>
-
-<p>
-Elle reprit:&mdash;Il est vrai qu'en ce temps-là vous n'aviez d'yeux et
-d'attrait que pour les cheveux noirs!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comme aujourd'hui, répliqua-t-il en souriant galamment à sa brune
-valseuse. Mais il me sembla qu'un nuage avait passé sur son front.
-</p>
-
-<p>
-La valse finie, il prit son chapeau et sortit du salon.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="III">III</a></h4>
-
-<p>
-Bien des années s'étaient écoulées depuis cette soirée à
-l'Arsenal; j'avais perdu mon mari et un procès désastreux m'enleva
-momentanément toute ma fortune; cet hôtel où j'étais née, où mon
-grand-père et ma mère avaient vécu, fut mis en vente et, en attendant
-qu'il trouvât un acquéreur, il fut loué tout meublé à une riche
-famille; me confiant dans un pressentiment qui ne m'a point trompée et
-qui me disait que cet hôtel redeviendrait un jour ma propriété, je ne
-voulus pas le quitter; je fis louer, pour m'y installer, un petit
-appartement disposé au quatrième auquel on arrivait par un escalier de
-service. Des cinq pièces qui le composaient, deux avaient servi
-autrefois de cabinet d'étude et de laboratoire à mon grand-père, qui
-y avait fait, avec le grand Lavoisier, des expériences de chimie. Les
-fenêtres de mon humble logement s'ouvraient sur ce jardin où j'avais
-joué enfant; levez la tête et vous les verrez là-haut souriantes sous
-les toits. La cime des arbres qui nous abritent les effleurent de leurs
-branches.
-</p>
-
-<p>
-Je m'entourai là de quelques chères reliques, de quelques meubles et
-de quelques portraits de famille qui avaient échappé à l'inventaire;
-je gardai pour me servir une ancienne fille de cuisine, bonne et vieille
-paysanne, nommée Marguerite, que j'avais fait venir autrefois de
-Picardie et qui m'était dévouée.
-</p>
-
-<p>
-Il ne me restait que deux mille francs de rente; c'était presque la
-misère après la fortune que j'avais eue, mais je possédais deux
-opulences et deux splendeurs qui planaient et rayonnaient sur toutes les
-gènes mesquines et vulgaires, comme un beau soleil sur des landes.
-J'avais un magnifique enfant, un fils de sept ans, répandant le rire et
-le mouvement autour de moi, et j'avais dans le cœur un profond amour,
-aveugle comme l'espérance et fortifiant comme la foi. J'attendais tout
-de cet amour, et j'y croyais comme les dévots croient en Dieu! Jugez
-quelle énergie j'y puisais pour vivre dans ce que le monde appelait la
-pauvreté et quelle indifférence je ressentais pour tout ce qui
-n'était pas ce bonheur ou mes joies de mère. Cependant l'homme que
-j'aimais était un sorte de mythe pour mes amis; on ne le voyait chez
-moi qu'à de rares intervalles; il vivait au loin, à la campagne,
-travaillant en fanatique de l'art à un grand livre, disait-il; j'étais
-la confidente de ce génie inconnu; chaque jour ses lettres m'arrivaient
-et, tous les deux mois, quand une partie de sa tâche était accomplie,
-je redevenais sa récompense adorée, sa volupté radieuse, la
-frénésie passagère de son cœur, qui, chose étrange, s'ouvrait et se
-refermait à volonté à ces sensations puissantes.
-</p>
-
-<p>
-J'avais été abreuvée de tant de mécomptes durant les années mornes
-de mon mariage; je m'étais trouvée, jusqu'à trente ans, dans un
-isolement si triste, qu'au début cet amour me prit tout entière, et me
-parut la fête de la vie si vainement attendue.
-</p>
-
-<p>
-Je sortais de la nuit; cette flamme m'éblouit et m'aveugla; elle
-m'avait lui d'abord comme un bonheur défendu dans mes jours
-enchaînés; libre, je m'y précipitai comme vers le foyer de toute
-chaleur et de toute lumière. L'enchaînement de ce récit me force à
-toucher à cette image qui est devenue cendres, et à lui rendre un
-corps. Je le ferai discrètement, car s'il est sinistre d'évoquer les
-morts de la tombe, il l'est plus encore d'évoquer les morts de la vie.
-</p>
-
-<p>
-Je trouvai dans cet amour une atmosphère d'exaltation immatérielle qui
-ne me faisait plus goûter que les joies qui en découlaient: recevoir
-tous les jours ses lettres à mon réveil, lui écrire chaque soir,
-tourner dans le cercle de ses idées, m'y enfermer et m'y plonger à me
-donner le vertige, telle était ma vie.
-</p>
-
-<p>
-Il semblait si indifférent, pour les autres et pour lui-même, à tout
-ce qui n'était pas l'abstraction de l'art et du beau, qu'il en
-acquérait une sorte de grandeur prestigieuse à la distance où nous
-vivions l'un de l'autre. Comment se serait-il aperçu de ma mauvaise
-fortune, lui qui n'attachait de prix qu'aux choses idéales?
-</p>
-
-<p>
-Cependant il est, pour les illuminés et les extatiques de l'amour, des
-heures positives, où la terre et ses nécessités les étreignent.
-J'étais rappelée à la réalité par mon fils, par ce cher enfant qui
-formait la moitié naturelle et vraie de ma vie. Pour lui donner une
-nourriture meilleure, des habits plus élégants et toutes les gâteries
-maternelles, je songeai à faire quelques travaux qui pourraient ajouter
-chaque mois une petite somme à nos ressources si restreintes. J'avais
-reçu de ma mère une éducation sérieuse, et progressivement mon
-goût, très-vif pour la lecture, me fit acquérir une instruction
-étendue. Mon grand-père, après les agitations d'une vie politique qui
-avait traversé la révolution, trouvait un plaisir de vieillard à
-m'apprendre, enfant, un peu de latin et quelques vers grecs; il me
-rappelait, en souriant, que les femmes de la cour de François
-I<sup>er</sup> et celles de la cour de Louis XIV étaient restées, sans
-pédantisme, belles et attrayantes tout en connaissant, à l'égal des hommes,
-les langues de Sophocle et de Virgile.
-</p>
-
-<p>
-Plus tard, j'appris facilement l'italien et l'anglais. Combien je me
-félicitai, quand le temps de ma pauvreté arriva, de pouvoir trouver
-dans les choses de l'esprit une ressource inespérée.
-</p>
-
-<p>
-Vers cette époque, les romans étrangers étaient recherchés du
-public; j'en traduisis deux; un éditeur les accepta et m'en donna six
-cents francs. Ce fut une des plus grandes et des plus fières joies de
-ma vie, que celle que j'éprouvai en sentant ces billets de banque
-frissonner dans ma main. Ce jour-là, je louai une calèche pour
-conduire mon fils au bois de Boulogne, comme je l'y conduisais dans ma
-voiture quand sa nourrice, assise devant moi, le tenait enveloppé dans
-ses langes brodés.
-</p>
-
-<p>
-Le soir de ce jour mémorable, je réunis quelques amis qui m'étaient
-restés attachés; parmi eux se trouvaient trois de nos grands poëtes
-et plusieurs écrivains célèbres. Je leur dis, en riant, que j'étais
-un peu des leurs, que la mauvaise fortune me forçait d'écrire, et que,
-encouragée par le résultat de mes premières traductions, je leur
-demanderais désormais leur appui auprès des éditeurs. Ils me
-répondirent tour à tour, ce qui était vrai, que, par un malheureux
-hasard, ils étaient brouillés avec le libraire en vogue qui publiait
-les romans étrangers.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, j'y pense, ajouta tout à coup René Delmart, un des trois
-poëtes, nous avons des amis qui ont fait la fortune de Frémont,
-l'autocrate de la librairie, et qui peuvent beaucoup sur sa lourde
-cervelle; ils seront, marquise, très-empressés de parler à cet
-éditeur pour vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Toujours bon, dis-je à René, que j'aimais depuis dix ans comme un
-frère. Eh bien! voyons, à qui allez-vous me recommander?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je verrai demain Albert de Lincel, et je suis certain qu'il se
-mettra à votre disposition.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Albert de Lincel! m'écriai-je, me souvenant que je ne l'avais jamais
-revu depuis la soirée de l'Arsenal.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Albert de Lincel! répétèrent à l'unisson de l'étonnement tous les
-assistants.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Y songez-vous, ajouta Albert de Germiny, le poëte philosophique, ce
-fou d'Albert de Lincel va devenir amoureux de la marquise et nous
-supplanter dans son cœur, nous qui n'obtenons que son amitié.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En vérité, repris-je en riant, vous pourriez bien prophétiser
-juste; Albert de Lincel est une des plus vives préoccupations de mon
-esprit; il a glissé un soir devant moi comme un fantôme: il y a de
-cela plus de douze ans; depuis ce soir-là, je ne l'ai point revu; mais
-j'ai lu, et je sais par cœur tout ce qu'il a écrit. Et regardez là,
-dans le petit nombre de mes livres préférés, j'ai les siens, et
-chaque jour je les ouvre, attirée et ravie par cette inspiration si
-vive, par ce style net et précis, qui sait être éloquent sans être
-diffus, et chaleureux sans être ampoulé. Albert de Lincel me semble
-sans prédécesseur parmi les écrivains français. Sa verve et son
-<i>humour</i>, comme les jets de flamme d'un soleil d'été, se dégagent de
-la brume; sa passion a des traits soudains, inattendus et superbes, que
-j'appellerais volontiers olympiens, tels que des flèches sacrées
-décochées par les dieux sur les mortels. On croirait entendre la
-vibration de l'arc de Diane chasseresse, car sur sa grandeur courent
-l'élégance et la légèreté. Albert de Lincel, comme tous les esprits
-originaux et tranchés, a fait et fera de détestables imitateurs: on
-prend si aisément la familiarité pour l'ironie, et le cynisme pour la
-passion inquiète. J'en reviens à l'auteur; convaincue de la vérité
-de ce mot immortel de Buffon: <i>Le style, c'est l'homme</i>, je suis bien
-sûre qu'Albert de Lincel porte en lui la séduction de ses écrits;
-mais, Dieu merci, je me sens désormais invulnérable: le vertige
-n'atteint pas les gens heureux, et, je vous l'ai dit, mes amis, j'ai le
-bonheur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N'eussiez-vous pas le bonheur, ou tout au moins son rêve auquel vous
-croyez, me dit en souriant mon vieil ami Duverger, le poëte
-patriotique, je crois Albert de Lincel sans danger pour vous; sa vie
-d'aventures en a fait depuis quinze ans l'ombre de lui-même; ce n'est
-plus le beau valseur que vous vîtes passer un soir; c'est un corps
-dévasté, qui ne peut plus inspirer l'amour; c'est un esprit malade et
-fantasque qui se manque sans cesse de parole à lui-même et qui, dans
-un élan bienveillant, vous promettrait de parier pour vous à son
-éditeur Frémont, et l'oublierait une heure après. Je croirais plus
-sûr de vous faire recommander par ce vieux pédant de Duchemin, un
-homme grave, une intelligence d'élite, comme disent les journaux du
-gouvernement, un ancien grand maître de l'Université! C'est le patron
-officiel de Frémont, et il peut tout sur lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais un si important personnage ne se dérangera point pour moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écrivez-lui, marquise, répliqua le vieux Duverger avec malice, et je
-suis certain qu'il accourra; il passe pour très-galant encore.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Galant avec son enveloppe et son pédantisme. Oh! cher poëte
-narquois, repris-je, vous raillez toujours!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! eh! ma chère enfant, vous oubliez en me parlant ainsi que je
-suis fort laid, ce qui ne m'a pas empêché d'avoir un cœur. Et Duverger me
-jeta un de ces regards mélancoliques qui donnaient parfois une navrante
-expression à sa face réjouie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis de l'avis de Duverger, reprit Albert de Germiny; écrivez au
-docte Duchemin; c'est une de ses vanités et de ses glorioles de se
-croire le protecteur des lettres, et il tiendra à honneur de vous le
-prouver, tandis qu'Albert de Lincel affecterait peut-être un dédain
-qui vous blesserait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes dans l'erreur, dit René Delmart, qui nous avait écoutés
-en silence, Albert est resté bon et cordial; et, se tournant vers moi,
-il ajouta: Je vous réponds de lui, marquise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il vous fait donc l'honneur de vous voir encore, quoique vous soyez
-poëte, mon cher René, poursuivit de Germiny.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vais chez lui quand je le sais malade et triste, et il me reçoit
-toujours comme un ami.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! pourquoi donc nous a-t-il fui, reprit de Germiny, nous tous qui
-l'aimions comme un jeune frère glorieux à qui nous décernions sans
-jalousie toutes les palmes? N'avons-nous pas été, dès qu'il est
-apparu, ses bons et loyaux compagnons? N'avons-nous pas acclamé son
-génie avec une ardeur cordiale? N'a-t-il pas été l'enfant gâté de
-notre admiration sincère? Eh bien! il nous a quittés tout à coup
-comme s'il rougissait d'être l'un des nôtres; il a affecté à
-l'endroit des poëtes contemporains une sorte de dédain aristocratique
-que Byron n'a jamais eu pour Wordsworth et Shelley.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous trompez, s'écria l'excellent René, il a rendu un hommage
-public à Lamartine, et quand il parle du grand lyrique exilé, il le
-proclame notre maître à tous pour la science du vers.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce qui n'empêche pas, répliqua Duverger avec un rire sardonique,
-qu'il nous préfère de riches banquiers et quelques Anglais
-débauchés, débris du fameux club du Régent. Comment peut-il faire
-son camarade de cet Albert Nattier, qui, pour dernier exploit de sa vie
-tapageuse, vient de raser traîtreusement, après une nuit d'amour, les
-beaux cheveux de sa maîtresse endormie qu'il soupçonnait
-d'infidélité! Comment peut-il traiter en amis ce lord Rilburn et son
-frère lord Melbourg, dont les débauches ont épouvanté Londres, et
-qui promènent aujourd'hui leurs millions et leur hâtive décrépitude
-dans les rues de Paris?&mdash;Je le plains, continua Duverger, mais je
-pense comme Germiny qu'il eût mieux fait de rester l'un des nôtres.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! si vous le jugez en politiques et en moralistes, il est perdu,
-répliqua le bon René. Mais, pour Dieu! faites appel un moment à vos
-entraînements de jeunesse et à vos fantaisies de poëtes, et vous
-serez plus justes envers lui! Souvenez-vous surtout de son organisation
-mobile; il essaye de toutes les saveurs, de toutes les émotions; il se
-figure y trouver une poésie nouvelle et inconnue, et je n'oserais dire
-qu'il n'ait su tirer souvent de ses débordements mêmes des cris de
-douleur et d'amour plus navrants et plus sublimes, et partant qui en
-enseignent plus aux âmes que toute la morale d'œuvres honnêtes faites
-à froid. Vous vous étonnez qu'il accepte parfois pour compagnons de
-plaisir de riches oisifs mal famés! Mais leur fortune est pour lui un
-tréteau où il les voit se pavaner, et leurs orgies un spectacle qu'il
-se donne: il y puise des images fantastiques, poignantes, hardies, et
-que le premier il a introduites dans la littérature française; de ces
-fêtes nocturnes de la débauche, comme des noirs couloirs creusés dans
-une mine, il retire des pierreries éclatantes; il est le spectateur
-plus que le complice de ces turpitudes des riches; si son corps
-s'abandonne parfois, son esprit veille à son insu; il domine cette
-ivresse factice, la revomit, la stigmatise et en tire en définitive des
-tableaux de maître! Gardez-vous de croire que ces hommes, que vous
-appelez ses compagnons de plaisir, le possèdent: le génie d'Albert est
-de ceux qui échappent à toute influence; il a été longtemps l'ami
-d'un jeune prince: qui donc de nous a jamais pensé qu'il était un
-courtisan? Comment en vouloir à sa nature enthousiaste et charmante?
-Son inspiration de poëte plane toujours au-dessus de ses folies de
-jeune homme; elle les ennoblit, les dépouille pour ainsi dire de leur
-fange et les change en rayons; on dirait ces jets de feu qui s'élèvent
-tout à coup sur un marais!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes un brave ami, s'écria Germiny, et c'est plaisir, René,
-que d'être défendu et loué par vous; mais enfin vous conviendrez
-qu'un poëte est chose sacrée, et que c'est pitié de voir Albert
-accepter pour amphitryons ces riches parvenus et ces grands seigneurs
-avinés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;D'autant plus qu'il n'y a plus de grands seigneurs, pas plus en
-Angleterre qu'en France, répliqua Duverger, et que ceux qui s'affublent
-aujourd'hui de ce titre, ne ressemblent guère à ceux qui le portaient
-autrefois. Parbleu! milords et messieurs, leur dirais-je, si vous singez
-leurs dehors, tâchez aussi d'avoir l'esprit d'un Bolingbroke, d'un
-Horace Walpole, d'un Grammont, d'un François I<sup>er</sup>, d'un Henri IV
-ou d'un maréchal de Richelieu! on ne peut être un poétique débauché qu'à
-ce prix!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous voilà bien loin, mes maîtres, dis-je en riant, du point de
-départ de notre entretien; voyons, mon cher René, vous qui êtes l'ami
-d'Albert de Lincel et qui connaissez aussi le savant Duchemin, à qui
-des deux dois-je me recommander?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écrivez d'abord à ce cuistre de Duchemin, répliqua René; je pense,
-comme Duverger, qu'il en sera flatté et viendra vous donner le
-spectacle de sa personne. Mais, si vous n'êtes pas contente de lui, je
-réponds d'Albert.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="IV">IV</a></h4>
-
-<p>
-Aussitôt que mes amis m'eurent quittée, j'écrivis quelques lignes à
-Duchemin pour lui demander sa protection auprès du libraire Frémont;
-je le fis sans peine: on se préoccupe peu de l'amour-propre quand on a
-l'amour. La joie que je cachais au cœur répandait sur toutes mes
-actions quelque chose de facile et d'heureux. C'était comme ces gais
-refrains qui charment le travailleur.
-</p>
-
-<p>
-Après ce court billet, j'adressai, ainsi que je le faisais chaque soir,
-ma confession du jour à celui que j'aimais. Chateaubriand a dit: «Si
-je croyais le bonheur quelque part, je le chercherais dans l'habitude!»
-Je trouvai à lui écrire ainsi toutes mes pensées un bonheur profond
-et une sorte de moralisation inexpugnable. Je n'aurais rien voulu
-commettre d'indigne dans la journée; car le soir, plutôt que de lui
-mentir et de lui confier ma défaillance, la plume me serait tombée des
-mains. Ce fut là le temps le plus pur et le plus fier de ma vie, celui
-où mon esprit embrassa le plus les rayonnements du beau et du bien.
-</p>
-
-<p>
-Aussitôt que ma lettre était close, j'allais soulever les rideaux
-blancs du petit lit où dormait mon fils; je posais sur son front riant
-un long baiser et j'essayais de dormir à mon tour. Ce soir-là, je
-restai longtemps éveillée, pensant involontairement à tout ce que mes
-amis m'avaient dit d'Albert de Lincel. Je savais gré à René Delmart
-de l'avoir défendu; j'avais pour René autant d'estime que d'amitié,
-et je me disais que sa parole, qui était toujours vraie, n'avait pu
-mentir au sujet d'Albert.
-</p>
-
-<p>
-René est un des plus nobles et des plus rares esprits de notre temps,
-et si sa gloire littéraire n'est pas montée à l'égal de son talent,
-cela vient de la beauté même de son caractère, qui puise son
-originalité dans une honnêteté absolue et dans une insouciance de
-demi-dieu pour tout ce qui facilite la renommée des écrivains. Il
-brilla tout à coup, sous la Restauration, au milieu de la pléiade des
-grands poëtes lyriques. Après, un voyage en Italie, il publia une
-imitation de l'<i>Enfer</i>, où il sut faire passer dans ses vers inspirés
-toute la précision et toute la grandeur de la poésie dantesque. Il fit
-aussi une suite de tableaux, compositions achevées, sur les mœurs, les
-paysages et les œuvres d'art de l'Italie. Une maladie nerveuse ferma
-son cœur et ses lèvres durant quelque temps; ses amis proclamèrent
-que son cerveau était atteint: comme si les facultés ne pouvaient se
-reposer ou s'exercer dans des rêves muets! Il revint bientôt à la vie
-réelle, mais avec un cerveau plus vaste et plus fort. Il dut à cette
-interruption du commerce des hommes le superbe mépris de tout ce qui
-aiguillonne leur vanité et leur ambition; il est le seul parmi les
-contemporains qui n'ait jamais songé à une croix, à une place, aux
-articles des journaux et aux louanges des salons. Duverger a eu de ces
-dédains-là, mais il a courtisé la popularité. René n'a jamais
-flatté personne, pas même ses amis: il les aime et les sert.
-</p>
-
-<p>
-Heureuse, je le voyais deux fois par mois; quand le chagrin me terrassa
-et que la mort faillit me prendre, il fut le seul qui vint chaque jour
-me consoler et me distraire par cette verve ironique, mais grandiose, du
-vrai sage qui fait contribuer l'infini à la guérison de nos misères
-bornées. Il ne raillait jamais la douleur; mais il raillait ceux qui la
-causent, depuis les persécuteurs des nations jusqu'aux oppresseurs des
-femmes. Il avait le génie d'amoindrir et de vulgariser les êtres
-méchants; il les dépouillait ainsi de leur puissance et de leur
-prestige, et, les faisant apparaître dans leur laideur et leur
-infériorité à leurs victimes, il inspirait à celles-ci l'étonnement
-de les avoir aimés ou de les avoir craints.
-</p>
-
-<p>
-Je songeais donc que puisque ce fier et généreux cœur avait défendu
-Albert, il restait à coup sûr à celui-ci beaucoup de sa grandeur et
-de sa sensibilité premières; je sentis s'accroître le désir
-très-vif que j'avais toujours eu de le connaître, et, pour en faire
-naître l'occasion, je souhaitai presque que Duchemin me refusât son
-appui.
-</p>
-
-<p>
-Mais le lendemain, dans l'après-midi, je reçus de l'important
-personnage une réponse, du tour le plus galant, où il me disait qu'il
-mettait à mes pieds son faible crédit, et qu'il s'empresserait de
-venir le soir même, à l'issue du dîner, prendre mes ordres pour les
-exécuter.
-</p>
-
-<p>
-Je me souviens qu'il faisait ce jour-là un froid très-vif, dont une
-pluie noire augmentait encore l'intensité. Frileuse comme une créole,
-j'avais un feu énorme dans le cabinet où je travaillais, entourée de
-mes livres et de mes chers souvenirs.
-</p>
-
-<p>
-Duchemin arriva beaucoup plus tard qu'il l'avait annoncé; si bien que
-mon fils, qui s'était endormi sur mes genoux, venait d'être emporté
-dans son lit par Marguerite, quand le savant parut. Il me trouva donc
-seule auprès de ce feu flamboyant, la tête éclairée par une lampe à
-globe d'opale.
-</p>
-
-<p>
-Je n'ai jamais vu saluer aussi bas que saluait la taille torse du
-pédant; c'étaient des inflexions dégingandées, où le dos et la
-tête luttaient de mouvement à qui mieux mieux; son front, blême et
-luisant comme un crâne, et couronné ou plutôt hérissé de cheveux
-ras et grisonnants, se couvrait de rides mouvantes quand sa bouche
-essayait de sourire. Les flatteurs de Duchemin, les jeunes cuistres
-qu'il a formés et les journalistes gagés, ont répété jusqu'à
-satiété qu'il avait l'esprit, le sourire et le regard de Voltaire.
-Pour ce qui est de l'esprit, les écrits même de l'important personnage
-se chargent de réfuter cette monstrueuse hyperbole; quant à son
-sourire, il m'a toujours paru une grimace, que ses petits yeux perçants
-et louches accompagnent de leur clignotement. Le sourire ironique et
-mordant, le regard ouvert et profond de l'amant de M<sup>me</sup> du
-Châtelet, étaient d'une autre trempe.
-</p>
-
-<p>
-Je voulus me lever pour recevoir Duchemin; il s'y opposa en se courbant
-vers moi comme un cerceau, et, en saisissant ma main qu'il baisa:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À vos pieds, madame la marquise, à vos pieds, répétait-il avec
-l'accent de l'oraison.
-</p>
-
-<p>
-Je me reculai et l'engageai à s'asseoir, et, après l'avoir remercié
-de son empressement à répondre à mon appel, je lui exposai, d'un ton
-froid et rapide, en quoi il pouvait me servir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! pauvre femme! s'écria-t-il avec componction, vous songez donc au
-triste métier des lettres? Quoi! vous voulez écrire et tacher d'encre
-cette jolie main qui sollicite les baisers? vous voulez aller sur nos
-brisées? Oh! croyez-moi, l'amour vaut mieux que la gloire!
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'il me débitait ces banalités, je le toisai avec un
-ricanement qui le déconcerta.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je croyais, monsieur, m'être mieux expliquée en vous écrivant, lui
-dis-je; je n'ai pas la prétention de faire de la littérature, mais
-seulement des traductions d'anglais, d'allemand et d'italien. Quant à
-la gloire, je n'y prétends pas plus qu'au talent. C'est la nécessité
-qui me décide à ce travail.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! bel ange! répliqua-t-il du ton d'un chantre qui entonne un
-cantique, et en saisissant ma main et palpant mon bras à travers ma
-manche large, la nécessité! quel vilain mot prononcez-vous là! Vous
-que j'ai vue si brillante et si fêtée dans tous nos salons, est-ce
-possible que vous soyez exposée à la nécessité?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne me plaignez pas, repartis-je en riant, et en me dégageant de sa
-patte crasseuse et velue, je n'ai jamais été plus heureuse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! ce n'est pas vous que je plains, héroïque femme, poursuivit-il
-avec le même accent pieux, mais ces prétendus grands poëtes qui vous
-entourent, qui se disent vos amis, qui ont peut-être le bonheur d'être
-mieux que cela (à ces mots son œil louche pétilla), et,
-poursuivit-il, qui n'ont jamais trouvé le moyen de vous aider dans les
-peines de la vie. Sans me donner le temps de répondre, jugeant à
-l'expression de mon visage que sa pitié familière me déplaisait, il
-se mit à me parler avec un dédain superbe de tous les grands poëtes
-contemporains. Les pédants et les critiques n'aiment pas les poëtes;
-ils s'imaginent qu'ils sont leurs supérieurs; ils ne les comprennent
-réellement jamais, mais ils en font l'éloge lorsque la postérité les
-a couronnés; ils les analysent pour les décomposer; ils ne sont
-pourtant quelque chose que par eux; ils s'approprient leurs beautés et
-font passer leur souffle créateur dans leur critique stérile. Sans le
-génie des poëtes, leur esprit serait à néant; leur verve jaillit de
-l'envie.
-</p>
-
-<p>
-Après des généralités jalouses et haineuses, Duchemin concentra ses
-coups contre les trois ou quatre poëtes qu'il savait être de mes amis;
-il s'acharna surtout contre Albert de Germiny, dont la longue jeunesse
-et la bonne mine irritaient sa laideur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! celui-là, me dit-il, est bien heureux, car il passe pour vous
-plaire; comment donc, lui qui a de la fortune, vous laisse-t-il en proie
-à la <i>nécessité</i>, et il appuya sur ce mot que j'avais prononcé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Encore! m'écriai-je avec colère, est-ce que vous pensez, monsieur,
-que je demande l'aumône à mes amis?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne comprenez-vous pas que ce sont eux seulement que j'accuse,
-reprit-il en faisant un mouvement pour ressaisir de nouveau ma main que
-je lui retirai. Si jamais j'avais le bonheur d'être aimé, ou seulement
-souffert par vous, vous disposeriez de ma fortune et de ma vie; et le
-vieux fou, en prononçant ces mots, se précipita à mes pieds; il
-saisit les plis flottants de ma robe entre ses deux genoux comme dans un
-étau, et, prenant dans la poche intérieure de son habit un
-portefeuille crasseux, il l'ouvrit et en tira à demi plusieurs billets
-de banque; laissez-donc faire à un ami, me dit-il, en les tendant vers
-moi et aimez un peu celui qui sent tant de flamme pour vous!
-</p>
-
-<p>
-Il avait les allures d'un Tartuffe grotesque; un moment, je crus que
-l'hilarité l'emporterait en moi sur le mépris; mais mon indignation
-fut la plus forte; du revers de ma main gauche je souffletai le
-portefeuille qui alla tomber au bord du feu, et de l'autre je poussai si
-rudement le vieux cuistre vacillant sur ses genoux, qu'il roula à la
-renverse sur le tapis. Son premier soin ne fut pas de se relever, mais
-d'étendre précipitamment sa main osseuse vers le portefeuille béant
-qui touchait aux cendres chaudes et qui pouvait s'enflammer. J'avoue que
-j'aurais été ravie de voir flamber ces insolents billets de banque.
-</p>
-
-<p>
-Je n'invente rien dans la scène que je raconte.
-</p>
-
-<p>
-Il n'y a que les vieillards de soixante-six ans pour avoir de ces
-façons-là; les pédants surtout; sitôt qu'ils flairent un
-tête-à-tête avec une femme du monde, ils mettent à la hâte une
-cravate blanche sur une chemise sale, leurs cheveux gras s'appuient sur
-le col de leur habit fripé; leurs mains sont à demi lavées, et ils
-osent s'agenouiller, ainsi faits, aux pieds d'une femme élégante, si
-cette femme n'est pas défendue par un entourage qui leur impose ou par
-la fortune; la pauvreté les provoque et les pousse à la tentation et
-à la profanation; comme ils n'ont jamais touché dans leur laideur
-qu'à de pauvres filles vendues, ils se figurent qu'avec une bourse
-pleine ils auront raison de toutes les répulsions des sens et de toutes
-les fiertés de l'âme; quelle joie on éprouve à les bafouer!
-</p>
-
-<p>
-Quand Duchemin eut ressaisi son portefeuille et se fut remis sur ses
-pieds, je le poussai vers la porte et je la refermai sur lui.
-</p>
-
-<p>
-Il ne me pardonna jamais cette scène-là; il devint mon ennemi et
-empêcha son libraire Frémont de publier aucune de mes traductions.
-</p>
-
-<p>
-À peine était-il sorti, que je fus prise d'un fou rire; toute sa
-personne se représentait devant moi dans son attitude bouffonne. Je
-riais si fort que ma vieille servante vint me dire que j'allais
-réveiller mon fils. J'avais dans ce temps de ces bonnes gaietés-là;
-et je les racontais de même que mes tristesses, et tout ce que je
-voyais et tout ce que j'éprouvais à ce Léonce, que j'aimais tant. Son
-nom vient de m'échapper; il était nécessaire à la clarté de ce
-récit; mais je ne le prononce jamais qu'avec une douloureuse
-hésitation; en montant de ma gorge à mes lèvres il y fait toujours
-passer une saveur profondément amère.
-</p>
-
-<p>
-Je lui écrivis sur l'heure la scène étrange qui venait de se passer;
-il avait vu autrefois Duchemin dans une tournée en province qu'avait
-faite le grand homme, et je me figurai sa surprise moqueuse en se le
-représentant à mes pieds m'offrant son amour et son argent! Cependant
-quand j'en arrivai, dans le récit que j'écrivais à Léonce, à ce
-dernier trait de cynique espérance, je ne pus me défendre de quelques
-réflexions poignantes sur le sort des femmes, de manière que ma lettre
-qui avait commencé gaiement finissait sur un ton sombre et amer. Mes
-réflexions étaient générales, mais un cœur bien tendre et bien
-épris y eût puisé des élans d'amour et de dévouement.
-</p>
-
-<p>
-Dans la réponse que me fit Léonce, je ne trouvai, et ce fut avec un
-peu de surprise, qu'une énumération curieuse et très-érudite de tous
-les vieillards débauchés et lascifs que les poëtes ont raillés
-depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il citait les vieillards
-d'Aristophane, ceux de Plaute et de Térence, ceux de Shakespeare et de
-Molière; il empruntait même au théâtre chinois une scène qui met en
-évidence les amoureuses perplexités d'une barbe grise. Sa lettre
-était ingénieuse et amusante; je n'y vis qu'une nouvelle preuve de son
-intelligence qui me fascinait; plus tard, mes yeux se dessillèrent et
-cet esprit où il n'y avait pas d'âme m'apparut sans grandeur. Les
-cœurs qui aiment ont la cataracte; ils n'y voient plus.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque René Delmart revint chez moi et que je lui racontai ma scène
-avec Duchemin, il la prit au sérieux, tout en raillant le
-pédant:&mdash;Chère, chère marquise, me dit-il en me serrant
-affectueusement les mains, voulez-vous que je donne une leçon à cet
-homme-là?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bah! m'écriai-je, ce serait lui prêter trop d'importance.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est vrai, répondit-il, car il est bien connu qu'il agit de même
-envers toutes les femmes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si son amour est une monomanie, repris-je en riant, il mérite le
-respect comme la dévotion, comme le fanatisme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est possible, répliqua-t-il, mais Duchemin est méchant, il vous
-nuira.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hâtons-nous, repartis-je, pour le contre-miner de nous adresser à
-Albert de Lincel.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Malheureusement il est malade, me dit René, il garde le coin du feu
-et ne pourra venir chez vous avant quelques jours.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et pourquoi n'irions-nous pas chez lui mon bon René?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En effet, c'est ce qu'il y aurait de plus simple; il en sera touché,
-et nous l'aurons peut-être arraché, ne serait-ce qu'une heure, aux
-inquiétudes de son génie.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="V">V</a></h4>
-
-<p>
-Le lendemain, dans l'après-midi, René vint me chercher en voiture pour
-me conduire chez Albert de Lincel; il habitait près de la place
-Vendôme le premier étage de la maison où il devait mourir. Nous
-traversâmes une petite antichambre lambrissée de panneaux en bois de
-chêne, sur lesquels se détachait un tableau de l'école vénitienne.
-C'était une Vénus, de grandeur naturelle, couchée nue dans les plis
-d'une draperie de pourpre. Cette figure, fort belle, était tellement en
-relief qu'elle vous frappait en passant comme une réalité.
-</p>
-
-<p>
-Nous trouvâmes Albert dans un petit salon qui lui servait de cabinet de
-travail; des rayons en chêne couverts de livres s'étendaient sur toute la
-paroi du fond; deux portraits au crayon, celui de M<sup>lle</sup> Rachel et
-celui de M<sup>me</sup> Malibran, étaient placés parallèlement. De grands
-fauteuils, un piano, un bureau en palissandre, et une pendule couronnée
-d'un bronze d'après l'antique, complétaient l'ameublement. Albert se
-tenait à moitié étendu sur une causeuse en cuir violet; il se leva
-précipitamment, ou plutôt automatiquement, en nous voyant entrer comme
-si un ressort l'eût redressé. Je le considérai avec une tristesse
-visible qui m'empêcha d'abord de lui parler. Quel changement s'était
-fait en lui depuis le soir où je l'avais vu à l'Arsenal! Son corps
-amaigri avait peut-être plus de distinction encore, et la pâleur
-mortelle de sa tête en augmentait l'expression idéale; mais quels
-ravages, mon Dieu! les pommettes, luisantes et blêmes, étaient en
-saillie; les yeux caves brillaient d'un feu étrange; ses lèvres
-étaient presque blanches; son sourire contraint laissait voir des dents
-altérées. Oh! ce n'était plus le frais et gai sourire de la jeunesse
-où l'amour pétillé! l'amertume de l'âme semblait être remontée
-jusqu'à la bouche et l'avoir brûlée d'un corrosif. Son front seul
-était resté pur, harmonieux et sans rides; sa chevelure jeune et
-frisée l'ombrageait mollement. René l'avait averti la veille au soir
-de notre visite. Il s'était vêtu avec ce soin extrême qui était dans
-ses habitudes: une redingote noire d'un drap très-fin serrait sa taille
-cambrée.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que je l'examinais avec émotion, René lui expliquait ce que je
-désirais de lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! de tout mon cœur, dit-il, j'écrirai ce soir même à Frémont de
-passer chez moi.
-</p>
-
-<p>
-Je le remerciai en ajoutant qu'il était bien indiscret à une inconnue
-de venir l'importuner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! me dit-il, vous n'étiez pas une inconnue pour moi; je vous
-connaissais beaucoup par mon ami René et je suis fort heureux de vous
-connaître tout à fait, car vous êtes très-bonne à voir; et il
-arrêta longtemps sur moi ses grands yeux profonds.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et cependant, lui dis-je tout en baissant mes regards sous la fixité
-des siens, vous ne m'avez pas reconnue?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Reconnue? répéta-t-il d'un ton interrogatif.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais oui, nous nous sommes déjà vus un dimanche soir, à l'Arsenal,
-il y a de cela bien des années, et vous me prîtes ce soir-là pour une
-quakeresse!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi! c'était vous! oh! oui, c'était vous avec de longues boucles
-flottantes sur un corsage de velours noir! Vous voyez bien que je n'ai
-rien oublié, vous refusâtes de valser avec moi et vous eûtes tort,
-marquise, car, vrai, nous aurions pu nous aimer!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comme vous y allez, dit René! Vous serez donc toujours le même,
-Albert? Vous ne pourrez jamais voir une femme sans lui parler d'amour?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et de quoi voulez-vous donc qu'on leur parle, reprit Albert en
-riant, madame ne m'a pas l'air d'un <i>bas bleu</i>, et je suppose que le
-socialisme et la métaphysique à fortes doses ne seraient pas de son goût.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! qui vous fait penser que l'amour en soit, répliqua René!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce que vous dites là sent l'amoureux et le jaloux d'une lieue,
-répondit Albert en riant plus fort.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'ai que des amis, repartis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce qui implique, reprit Albert, un amour secret. Êtes-vous heureuse?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Plus que je ne l'ai jamais été.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! fit-il, vous dites cela avec une flamme dans les yeux qui vous
-rend fort belle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne veux pas vous prendre en traître, repris-je pour le détourner
-de ce langage, je suis aussi un peu bas-bleu. Non-seulement j'ai traduit
-un roman anglais, mais j'y ai ajouté une courte préface sur l'auteur
-inconnu en France.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! voyons, me dit-il: <i>le style c'est la femme!</i>
-</p>
-
-<p>
-Et prenant le livre où était écrite une ligne d'admiration pour lui,
-Albert parcourut la notice que j'avais faite.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bien! murmurait-il à mesure qu'il lisait, c'est d'un style naturel
-et concis, et avec de l'élégance et parfois un éclair de sensibilité.
-Vous devez avoir un esprit droit et décidé, un cœur bon et franc.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous en jugerez plus tard, répondis-je, car j'espère que nous nous
-reverrons.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Plus tôt que vous ne pensez et que vous ne désirez peut-être,
-répliqua-t-il en me prenant la main.
-</p>
-
-<p>
-Nous allions nous retirer, lorsqu'on annonça la mère d'Albert de
-Lincel.
-</p>
-
-<p>
-C'était une grande femme, svelte encore, au visage fier et
-aristocratique; son fils lui ressemblait beaucoup, mais avec quelque
-chose de plus intellectuel et de plus exquis dans les traits. Albert
-embrassa sa mère et ses joues se colorèrent de plaisir en la voyant.
-Il avait pour tous ses parents une affection très-vive. Au milieu de sa
-vie de chagrin et d'orages il avait gardé le culte de la famille; il
-parlait toujours de sa mère avec respect et émotion!&mdash;C'est une
-remarque de tous les siècles qu'il n'est que les êtres méchants ou
-médiocres qui n'aiment pas leurs mères. Ceux qui ont la flamme du
-cœur ou de l'esprit sentent qu'ils l'ont puisée dans le sein qui les a
-portés.
-</p>
-
-<p>
-Albert me présenta sa mère et me nomma à elle. Nous échangeâmes
-quelques paroles du monde; puis, je me levai pour partir. Albert serra
-la main de René, et prenant la mienne qu'il baisa, il me dit: Au
-revoir!
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VI">VI</a></h4>
-
-<p>
-J'écrivis le soir même à Léonce ma visite à Albert de Lincel; il me
-répondit vite et avec une sorte d'ardeur curieuse: Il serait charmé,
-me disait-il, de connaître par moi un des êtres qui l'avait le plus
-intéressé dans sa vie. Il me demandait sur Albert tous les détails
-imaginables et m'engageait à le voir le plus souvent possible. Je fus
-ainsi disposée tout naturellement à accepter sans scrupule et sans
-inquiétude la sympathie d'Albert; je l'avais trouvé enjoué et
-cordial; j'aimais les allures simples de son génie qui ne s'était pas
-offert à moi avec cette pompe solennelle à laquelle tous les hommes
-célèbres se croient plus ou moins tenus dans une première entrevue.
-</p>
-
-<p>
-Le lendemain de ma visite à Albert, il faisait un de ces jours d'hiver
-radieux si rares à Paris; le ciel était d'un bleu vif, les moineaux
-voletaient au soleil sur la cime dépouillée des arbres, et
-s'aventuraient parfois jusqu'à la balustrade de la haute fenêtre où
-j'étais accoudée. Je faisais comme les moineaux, je humais l'air
-vivifiant et tiède de ce jour d'Italie, et je regardais courir, dans
-les mêmes allées où nous sommes maintenant assises, mon fils qui
-jouait à la balle. Le portier, qui nous avait en affection, lui ouvrait
-chaque jour le jardin qui m'avait appartenu autrefois.
-</p>
-
-<p>
-Je regardais mon enfant s'ébattre joyeux; il me saluait par de petits
-cris, et lorsque mes yeux se détournaient de lui, il m'obligeait en
-m'appelant à le regarder encore. J'avais devant moi les toitures et les
-clochers d'une partie du faubourg Saint-Germain; les bruits des voitures
-et les voix de la rue montaient jusqu'à ma fenêtre. Ce spectacle et
-ces rumeurs m'empêchèrent d'entendre le coup de sonnette qui retentit
-à ma porte; tout à coup, je sentis une main tirer à mon côté les
-plis de ma robe; c'était ma vieille servante qui me disait avec sa
-grosse mine toujours réjouie:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Madame, voilà un monsieur!
-</p>
-
-<p>
-Je tournai la tête et je me trouvai en face d'Albert de Lincel.
-</p>
-
-<p>
-Il était plus pâle que la veille et si essoufflé qu'il semblait
-défaillir; je lui pris la main et je l'obligeai à s'asseoir; il tomba
-comme anéanti sur un fauteuil.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous voyez, me dit-il, que je n'ai pas tardé à vous rendre votre
-visite.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! que vous êtes bon, répondis-je, d'être venu si vite et d'être
-monté si haut.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est vrai que c'est un peu haut, marquise, mais c'est bien à vous
-de ne pas avoir quitté votre hôtel et d'avoir eu le courage de vous y
-loger sous les toits. Je vois en ceci un présage de bon augure; un jour
-vous redeviendrez, comme autrefois, propriétaire de l'hôtel entier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Les poëtes sont prophètes, lui dis-je en riant; ce que vous dites
-là me portera bonheur et je gagnerai mon procès. En attendant,
-regardez quelle belle vue; et je le conduisis vers la fenêtre, puis me
-retournant vers l'intérieur de mon petit salon, j'ajoutai: J'ai
-d'ailleurs ici, autour de moi, mes plus chères reliques, et je ne
-regrette rien de mon grand appartement du premier étage.
-</p>
-
-<p>
-Il se mit alors à considérer avec intérêt trois portraits, qui
-séparaient les rayons de bibliothèque dont les murs étaient couverts.
-C'était le portrait de ma mère: un grand dessin à la gouache dont les
-demi-teintes rendaient à merveille la douceur et la distinction des
-traits. C'était ensuite le portrait de mon grand-père, figure
-sévère, presque sombre, dont la bouche, large et serrée, avait une
-expression d'amertume, tandis que les yeux éclatants et le front calme
-donnaient au haut du visage une extrême sérénité. Cette peinture au
-dessin pur et sobre de couleurs rappelait la manière de David; la
-chevelure, disposée en ailes de pigeons, était poudrée à frimas;
-l'habit bleu barbeau, coupe de la République, avait deux vastes revers
-en pointes, de même que le gilet blanc à la Robespierre; entre ces
-revers, se groupait le nœud bouffant de la cravate de mousseline qui
-s'enroulait en plis profonds autour du cou.
-</p>
-
-<p>
-Tout l'ajustement contrastait avec la pâleur et l'expression grave de
-la tête.
-</p>
-
-<p>
-Le troisième portrait, magnifique miniature de Petitot, représentait
-un chevalier de Malte, mon grand-oncle; la tête, jeune et superbe,
-était couverte de la longue et abondante perruque de la fin du règne
-de Louis XIV, le cou reposait dans une cravate blanche à plis
-majestueux; la cuirasse était en bel acier bruni rehaussé d'or et
-d'émail bleu; un manteau de pourpre flottait sur l'épaule gauche.
-</p>
-
-<p>
-Après avoir regardé attentivement ces trois portraits, Albert
-feuilleta quelques-uns de mes livres; il fut frappé par une édition
-des œuvres de Volney, et par un volume de Condorcet, que ces auteurs
-avaient donnés à mon grand-père. En voyant leur signature, il me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Savez-vous, marquise, que nous sommes un peu du même monde; mon père
-aussi a été lié avec ces hommes célèbres que Bonaparte appelait des
-idéologues; bien souvent mon père m'a parlé de ses amis les grands
-philosophes, comme il disait, et à sa mort j'ai retrouvé de leurs
-lettres dans ses papiers.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que nous causions ainsi, sa voix était si altérée et son
-oppression si forte, que je lui dis tout à coup:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En vérité, je suis bien peu hospitalière de ne pas vous avoir
-offert un verre d'eau sucrée après votre ascension de mes quatre
-étages.
-</p>
-
-<p>
-Et prenant un verre à semis d'étoiles d'or, dont je me servais
-habituellement, je le lui tendis plein d'eau et de sucre.
-</p>
-
-<p>
-Il se mit à rire comme un enfant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! quoi! marquise, pensez-vous me rendre des forces avec ce fade
-breuvage?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous, lui dis-je, y mettre un peu de fleurs d'oranger?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De mieux en mieux, dit-il en riant plus fort.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! j'y pense, repris-je, j'ai d'excellent chocolat d'Espagne, il
-sera bientôt fait; permettez-moi de vous en offrir. Je n'ose vous proposer
-du thé ou du café, c'est trop irritant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne cherchez pas tant, marquise, et faites-moi apporter simplement un
-verre de vin généreux.
-</p>
-
-<p>
-Née et élevée dans le Midi, je n'avais jamais, comme presque toutes
-les femmes des pays chauds, approché une goutte de vin de mes lèvres.
-J'avais mis mon fils au même régime, et, depuis ma ruine, je n'avais
-plus de cave.
-</p>
-
-<p>
-Je dis tout cela à Albert, ajoutant que ma servante seule buvait du vin
-dans la maison.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! reprit-il gaiement, j'accepte ce vin de cuisine, et,
-croyez-moi, marquise, faites-en boire aussi à votre fils si vous ne
-voulez pas qu'il devienne lymphatique et mièvre.
-</p>
-
-<p>
-Je sonnai Marguerite, qui apporta aussitôt une grosse bouteille noire
-et un verre. Albert la vida à moitié et, à mesure qu'il buvait, son
-teint se colorait et ses yeux se remplissaient d'une vie nouvelle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! me dit-il en touchant la bouteille, ceci et ces bons rayons de
-soleil qui s'allongent jusqu'à moi par votre fenêtre, me rendent
-vigueur et joie. Maintenant, marquise, je pourrai marcher, causer et
-même écrire longtemps.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le vin vous fait donc du bien, repris-je toujours étonnée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On m'a calomnié sur l'abus prétendu que j'en fais, répliqua-t-il;
-mais si jamais, marquise, vous étiez mourante ou désespérée, vous
-verriez quelle force y trouve le corps; quels enchantements et quel
-oubli l'esprit peut y puiser.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Horreur! lui dis-je en riant, jamais je ne souillerai mes lèvres à
-cette liqueur aux parfums âcres. Parlez-moi de l'arôme du citron et de
-l'orange! Je me souviens encore que lorsque les larges pieds des
-vignerons foulaient la vendange au château de mon père, je fuyais
-épouvantée de la senteur des cuves, et que j'allais bien loin
-m'asseoir sur quelque hauteur pour respirer le vent du ciel.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Avec vos cheveux que le soleil empourpre et doré en ce moment vous
-eussiez pourtant fait une fort belle Érigone, reprit-il galamment.
-Croyez-moi, votre dédain pour le breuvage que tous les peuples ont
-appelé divin, a quelque chose d'affecté et de maniéré qui n'est pas
-digne de vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais je n'affecte rien, je vous jure; c'est en moi un instinct de
-répulsion, et le jour où cette répugnance cesserait, je vous promets
-d'essayer de boire avec vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! reprit-il, quelle bonne femme vous êtes! N'est-ce pas, vous ne
-croirez pas ce qu'on vous dira de moi: que je m'abrutis, que je me jette
-tête baissée dans cet oubli de l'ivresse? Non, non, je vois sciemment
-ce que je fais et ce que je veux quand parfois je m'abandonne. Chère
-marquise, si jamais votre cœur est déchiré, ne regardez pas un homme
-du peuple ivre, chantant et riant dans sa misère, cela vous donnerait
-le vertige et l'envie de l'imiter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est un expédient aveugle et matériel, lui dis-je; ne peut-on
-s'étourdir par l'amour, par le dévouement, par le patriotisme, par la
-gloire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai essayé de tout, et l'oubli seul est là, répliqua-t-il en
-frappant la bouteille du revers de ses doigts blancs et effilés; mais
-je ne m'enivre que lorsque je souffre trop et que le désir impérieux
-d'oublier la vie me fait envier la mort.
-</p>
-
-<p>
-Tout ce qu'il me disait à propos de ce bienfait de l'ivresse dont on
-l'accusait d'avoir pris l'habitude me causait une sorte de malaise; je
-ne comprenais pas même la force réelle que le vin prêtait à sa
-santé défaillante et qui insensiblement en avait fait pour lui une
-nécessité. Plus tard, quand ma poitrine malade courba et affaiblit mon
-corps, autrefois si robuste, quand le souffle manqua à ma marche, l'air
-à ma respiration, l'étreinte à mes mains maigres et amollies,
-j'approchai par contrainte de mes lèvres ce breuvage qu'elles avaient
-repoussé si longtemps; insensiblement il me ranima, et, s'il avait
-vécu encore, lui, mon grand et bien-aimé poëte, je lui aurais
-demandé de célébrer en mon honneur les coteaux du Médoc, comme
-Anacréon avait chanté les vins de Crète et de Chio.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous aimez la poésie, marquise, et je voudrais, continua Albert,
-pour vous faire apprécier celle qu'il y a dans le vin, vous citer tous les
-beaux vers par lesquels les grands poëtes de l'antiquité, et les vrais
-poëtes modernes l'ont célébré; croyez-bien que tous l'ont aimé, car
-on ne parle en poésie que de ce qu'on aime. Mais je deviens pédant et
-j'oublie de vous dire que j'ai vu Frémont ce matin, ou plutôt,
-j'hésite à vous le dire, car je n'ai pas une bonne nouvelle à vous
-donner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je devine; votre éditeur refuse mes traductions.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il les a refusées d'un ton qui m'a fait soupçonner un parti pris et
-qui pourrait bien me brouiller avec lui, répliqua Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vois en ceci une vengeance de Duchemin, lui dis-je, il vous a
-prévenu auprès de Frémont et l'a mal disposé pour moi. Ce n'est donc
-pas à votre libraire que j'en veux, mais à cet affreux satyre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Du reste, marquise, je vous trouverai un autre éditeur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Merci, répondis-je en lui tendant la main, mais laissez-moi goûter
-votre première visite sans vous fatiguer de cette affaire.
-</p>
-
-<p>
-En ce moment une petite main gratta à la porte de mon cabinet et la
-poussa doucement; c'était mon fils qui ne me voyant plus à la fenêtre
-s'était ennuyé de son jeu et revenait vers moi. Les enfants veulent
-toujours avoir un compagnon ou un spectateur dans leurs amusements;
-c'est le prélude de la sympathie et de la vanité humaines.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! je pensais bien que tu avais une visite, me dit mon fils en
-m'embrassant; mais je ne connais pas ce monsieur, ajouta-t-il en
-regardant Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous me connaître et m'aimer un peu, lui dit Albert en
-l'attirant vers lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, vous me plaisez beaucoup.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes privilégié, dis-je à Albert, car ce terrible enfant
-n'aime guère ceux de vos confrères qui sont mes amis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'aime René, parce qu'il est bon pour toi et qu'il me caresse, me
-répondit l'enfant, mais les autres ne parlent jamais que d'eux et me
-renvoient quand ils sont là.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et moi pourquoi m'aimez-vous? lui dit Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parce que votre figure est si triste et si pâle que vous me rappelez
-mon père quand il allait mourir.
-</p>
-
-<p>
-Et, en prononçant ces mots l'enfant s'assit sur les genoux d'Albert et
-l'embrassa.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Puisque vous m'aimez un peu, demandez donc à votre maman qu'elle ne
-nous refuse pas à vous et à moi un grand plaisir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et lequel? reprit mon fils.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voyez cette belle carte, répliqua Albert, en tirant de sa poche un
-carré de carton rose, elle nous ouvrira toutes les serres et toutes les
-galeries de la ménagerie du Jardin des Plantes. J'ai une voiture en bas
-et si votre maman veut bien y monter avec nous, avant un quart d'heure
-nous serons arrivés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! ma petite mère, ne refuse pas, dit l'enfant on m'entourant de
-ses bras; quel bonheur de voir tous ces animaux féroces qui font peur!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et, par ce beau soleil, tous les beaux oiseaux au plumage
-étincelant, ajouta Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oh! partons, partons vite, s'écria l'enfant en frappant des
-pieds.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne le privez pas de cette grande joie, me dit Albert avec un bon
-sourire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le veux, je le veux; dis oui, répétait l'enfant en me tirant par
-ma jupe.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faut bien obéir, répliquai-je en riant, mais convenez, M. de
-Lincel, que nous allons un peu vite sur le chemin de l'amitié.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! j'aimerais bien mieux que ce fût sur un autre chemin, dit Albert
-en baisant ma main; je me sens disposé, marquise, à devenir amoureux
-de vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En ce cas là, je ne sors pas, répliquai-je, car vous m'effrayez.
-</p>
-
-<p>
-Et je fis mine de dénouer le chapeau que je venais de mettre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le veux! je le veux! répétait l'enfant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voyez ce beau soleil qui nous sollicite, ajouta Albert, allons,
-marquise, partons vite; j'écris, vous écrivez aussi, voilà notre
-confraternité établie.
-</p>
-
-<p>
-En disant ces mots, il ouvrit la porte et nous sortîmes; mon fils nous
-précédait joyeux. Albert s'appuyait, pour descendre l'escalier, sur
-l'épaule robuste de l'enfant et sur sa blonde tête frisée. Je les
-suivais, marchant derrière Albert, et le considérant avec tristesse.
-</p>
-
-<p>
-Nous montâmes en voiture, Albert s'assit à côté de moi, et l'enfant
-devant nous; le soleil se répercutait en plein sur les vitres et
-répandait une chaleur de serre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que je suis bien, me disait Albert, il y a longtemps que je n'avais
-éprouvé un tel apaisement de toute douleur. On m'a calomnié,
-marquise, en me prêtant des passions sans frein; je vous assure qu'il
-m'en aurait fallu bien peu pour être heureux; ainsi, en ce moment, je
-ne désire rien: ce jour radieux qui me réchauffe, ce bel enfant qui me
-regarde, et vous si charmante à voir et si bonne à entendre, me
-semblez le souverain bien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis toute joyeuse de ce que vous me dites là, répondis-je avec
-amitié; vous pourrez donc revenir à une vie naturelle et douce, car ce
-qui vous semble en ce moment le bonheur est facile à trouver.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et pourquoi ne pas me dire simplement que je l'ai trouvé?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous comprends pas bien, répliquai-je en retirant ma main
-qu'il voulait prendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tenez, marquise, fit-il avec une sorte de colère, vous êtes coquette
-comme toutes les autres, et moi je suis un fou incurable de ne pouvoir
-me trouver auprès d'une femme quelconque sans que mon vieux cœur
-broyé ne s'agite.
-</p>
-
-<p>
-Sa bouche, en prononçant ces paroles, eut une expression d'amertume et
-de dédain, et il avait laissé, tomber le mot quelconque avec un accent
-qui me blessa.
-</p>
-
-<p>
-L'enfant nous dit de sa voix perlée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez-vous donc vous fâcher si vite ensemble! Vous feriez mieux de
-regarder comme l'église est belle, là, sur l'eau, tout près de nous.
-</p>
-
-<p>
-La voiture avait marché le long des quais, elle venait de dépasser
-Notre-Dame dont la grande nef aux arêtes puissantes si finement
-sculptées se détachait sur l'azur du ciel comme un grand navire sur
-une mer bleue.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Votre fils sera peut-être un artiste, me dit Albert, il vient d'être
-frappé d'une chose vraiment belle que nous ne songions pas à regarder.
-</p>
-
-<p>
-En parlant ainsi il fit arrêter la voiture, baissa la vitre de gauche
-et me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voyez!
-</p>
-
-<p>
-Sa tête se pencha a la portière à côté de la mienne; nous
-contemplâmes quelques instants le vaisseau majestueux de la cathédrale
-qui semblait suspendu dans l'air; les arbres de l'espèce de square, qui
-remplace aujourd'hui l'ancien archevêché saccagé, étendaient leurs
-branches dépouillées autour du clocheton gothique.
-</p>
-
-<p>
-Ce lieu est charmant le soir, en été, me dit Albert, quand les arbres
-sont verts et qu'on remonte le cours de la Seine, couché dans un
-bateau; on pense alors à la Esméralda fuyant le sac de Notre-Dame, et
-voyant la grandeur et la beauté de l'église sombre à la lueur des
-étoiles:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelles pages que cette description du poëte! Oh! c'est un sublime
-peintre que Victor, sans compter qu'il est notre plus grand lyrique!
-</p>
-
-<p>
-C'était une des qualités attrayantes d'Albert que cette justice qu'il
-rendait au génie.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que nous admirions l'église si bien groupée derrière nous,
-l'enfant s'était agenouillé sur la banquette, avait baissé la glace
-de devant, et tirant l'habit du cocher il lui criait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Marchez! marchez! nous arriverons trop tard pour voir les animaux.
-</p>
-
-<p>
-La voiture se remit en route et nous nous trouvâmes en quelques
-secondes à la porte du jardin des Plantes.
-</p>
-
-<p>
-Une foule d'enfants la franchissaient avec leurs mères ou leurs bonnes,
-leurs pères ou leurs précepteurs; la plupart s'arrêtaient d'abord
-devant les petites boutiques de gâteaux, d'oranges, de sucre d'orge et
-de liqueurs adossées de chaque côté de la grille extérieure; les
-marchandes attiraient les enfants en leur criant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Venez vous fournir, mes petits messieurs et mes belles demoiselles!
-</p>
-
-<p>
-Albert dit à mon fils:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faut faire aussi notre provision de brioches pour les ours, les
-girafes et les éléphants.
-</p>
-
-<p>
-Et il se mit à remplir les poches et le chapeau de l'enfant de
-pâtisseries et de bonbons.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous pouvez y goûter d'abord mon petit ours bien léché.
-</p>
-
-<p>
-Et, comme pour engager mon fils, Albert se fit servir un verre
-d'absinthe qu'il avala.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! poëte! cela se peut-il? m'écriai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Marquise, reprit-il gaiement, je me donne des jambes pour vous
-accompagner dans les galeries, dans les allées et dans les serres, et
-vous m'eussiez montré un bon cœur et un esprit sans préjugé en n'y
-prenant pas garde.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais c'est que je sens que cela vous fait mal.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Les fumeurs d'opium que l'on sèvre trop vite, meurent tout à coup,
-répliqua-t-il.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'il parlait, un peu de sang rose affluait vers ses joues et en
-colorait l'effrayante pâleur; ses yeux étaient vifs, l'air pur du jour
-animait tout son visage, et la brise des grands arbres agitait sur son
-front inspiré ses boucles blondes; en ce moment il était encore
-très-beau et sa jeunesse semblait revenue.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je me suis souvent promené ici avec Cuvier, reprit-il, je vous
-montrerai bientôt son habitation. Son traité de la formation du globe
-m'a fait rêver d'un poème où auraient figuré des personnages d'avant
-notre race. Vous sentez quelle fantaisie on pourrait répandre sur des
-êtres et sur un temps qui n'ont pas d'historiens!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! je vous en supplie, écrivez ce poème, lui dis-je, voilà si
-longtemps que vous n'avez rien fait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écrire encore! et à quoi bon? dit-il avec un éclat de rire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais ce serait une noble distraction.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! tenez, j'aime mieux l'amusement que se donne en cet instant
-votre fils en jetant des gâteaux aux ours.
-</p>
-
-<p>
-Et, s'avançant près de l'enfant, il prit dans son chapeau un gâteau
-qu'il lança par morceaux aux lourdes bêtes pantelantes.
-</p>
-
-<p>
-Après avoir régalé les ours, mon fils voulut faire visite aux singes;
-mais il me vit une si grande répulsion pour les gambades impures et
-pour les grimaces humaines de ces animaux, qu'il dit tout à coup à
-Albert qui riait de mon malaise:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Éloignons-nous puisque maman a peur.
-</p>
-
-<p>
-Il prenait mon dégoût pour de l'effroi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons voir des bêtes plus nobles et vraiment bêtes, dis-je à
-Albert, malgré moi les singes me font l'effet d'une ébauche informe de
-l'homme.
-</p>
-
-<p>
-Nous passâmes dans le bâtiment circulaire où s'abritent les rennes,
-les antilopes, les girafes et les éléphants. Albert était tout joyeux
-et redevenait enfant lui-même en voyant la joie de mon fils, tandis
-qu'un énorme éléphant enlevait avec sa trompe les gâteaux que lui
-tendait sa petite main; puis vint le tour des girafes qui abaissaient
-jusqu'à l'enfant leur long cou flexible et onduleux, le sollicitaient
-d'un regard de leurs grands yeux si doux, et lui tiraient leur langue
-noire pour recevoir leur part du festin. Un des gardiens plaça mon fils
-sur un magnifique renne, à l'allure élégante et rapide, qui
-s'élança aussitôt autour de l'énorme pilier servant d'appui à
-l'édifice. L'enfant riait aux éclats, le gardien le tenait d'un bras
-ferme fixé à l'animal et le suivait au pas de course. Le jeu était
-sans danger, je rejoignis Albert qui m'appelait pour me montrer une
-svelte et belle antilope dont les yeux semblaient nous regarder.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voyez, me dit Albert, comme elle s'occupe de nous! ne dirait-on pas
-qu'elle pense et qu'elle nous parle à sa manière avec ses ondulations
-de tête. Que ses yeux sont vifs et pénétrants! Je trouve, marquise,
-qu'ils ressemblent aux vôtres.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais ils sont noirs, répliquai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et les vôtres sont d'un bleu sombre, ce qui produit dans le regard
-la même expression.
-</p>
-
-<p>
-Il se mit alors à caresser l'antilope, à la baiser au front et sur le
-cou et il lui disait, tandis que la jolie bête le considérait de ses
-yeux grands ouverts:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu caches peut-être l'âme d'une femme; je n'oublierai jamais ma
-belle, de quelle façon tu m'as regardé!
-</p>
-
-<p>
-Le gardien avait fait descendre mon fils de sa monture et nous avait
-prévenus que c'était l'heure du repas des animaux féroces. Nous nous
-rendîmes dans la longue galerie où étaient enfermés les tigres, les
-lions et les panthères, dont les rugissements terribles se faisaient
-entendre au dehors; une odeur âcre et fauve remplissait cette galerie
-très-chaude. On se sentait pris à la gorge et comme étouffé en y
-pénétrant. La pâleur d'Albert s'empourpra subitement, et ses yeux
-brillèrent d'un feu étrange. Cet air lourd et malsain lui portait à
-la tête, et lui causait une sorte de vertige. D'abord je n'y prit pas
-garde, occupée à éloigner mon fils des barreaux de fer, et à
-contempler la magnifique posture de deux tigres, allongés et
-tranquilles, qui, tout à coup, s'élancèrent d'un bond furieux sur les
-tronçons de viandes saignantes qu'on venait de leur jeter. Albert nous
-suivait à distance et sans me parler. Il semblait ne rien voir et ne
-rien entendre. On l'eût dit absorbé par une vision intérieure.
-</p>
-
-<p>
-Je m'étais arrêtée devant la cage d'un colossal lion du Sahara,
-arrivé depuis peu de nos colonies africaines. La superbe bête,
-reposait majestueusement, la tête appuyée sur ses deux pattes de
-devant, dont les ongles recourbés se dissimulaient sous de longs poils
-roux. Ses yeux ronds nous regardaient sans méchanceté, il se leva
-lentement et comme pour nous faire fête; il secoua contre les barreaux
-sa vaste crinière dorée, elle était si soyeuse et si brillante
-qu'elle attirait involontairement le toucher. Quelques touffes passaient
-en dehors et, oubliant mes recommandations à mon fils, d'un mouvement
-machinal j'y portai la main. Le lion poussa un rugissement formidable;
-l'enfant cria plein de terreur et Albert qui s'était précipité vers
-moi, saisit ma main dégantée dans les siennes, la porta à ses lèvres
-et la couvrit de baisers frénétiques.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Malheureuse! me dit-il avec une exaltation effrayante, vous voulez
-donc mourir! vous voulez donc que je vous voie là, sanglante, en
-lambeaux, la tête ouverte, les cheveux détachés du crâne et n'étant
-plus qu'une chose sans forme et sans beauté, comme les corps dissous
-dans un cimetière!
-</p>
-
-<p>
-En parlant ainsi, il m'avait saisie dans ses bras, et malgré sa
-faiblesse il m'emportait, en courant, hors de la galerie; mon fils nous
-suivait en criant toujours. Les gardiens nous regardaient étonnés et
-pensaient que j'étais évanouie. Arrivés dans une salle voisine où
-étaient enfermés des animaux moins redoutables, je me dégageai des
-bras d'Albert, et je m'assis sur un banc; mon fils se précipita sur mes
-genoux, et suspendu à mon cou, il m'embrassait en pleurant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vois donc, je n'ai aucun mal, lui dis-je; puis, me tournant vers
-Albert, dont l'angoisse était visible:&mdash;Mais qu'avez-vous donc, mon
-Dieu! vous m'avez effrayée plus que le lion.
-</p>
-
-<p>
-Il me regardait sans parler et avec une fixité qui me troublait. Tout
-à coup, il saisit brusquement mon fils par l'épaule et le détacha de
-moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sortons, me dit-il, et prenant mon bras sous le sien, il ajouta:
-vous voyez bien que ces caresses me font mal.
-</p>
-
-<p>
-Je feignis de ne pas l'entendre.
-</p>
-
-<p>
-L'enfant lui dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes méchant et je ne vous aimerai plus.
-</p>
-
-<p>
-Mais bientôt nous nous trouvâmes dans l'allée des vastes volières:
-les tourterelles, les perroquets, les pintades, les hérons, lissaient
-au soleil leurs plumes lustrées; les paons, en faisant la roue,
-jetaient dans l'air des glapissements d'orgueil satisfait; les perruches
-qui jasaient semblaient leur répondre en se moquant. Les autruches
-secouaient leurs longues ailes en éventail, la lumière vive filtrait
-à travers les rameaux dépouillés des arbres, et projetait sur le
-sable des ombres dentelées. Insensiblement la sérénité riante du
-jour nous ressaisit tous les trois et effaça le souvenir de ce qui
-venait de se passer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Réconcilions-nous, dit Albert à mon fils, en lui donnant la main, je
-vais vous conduire sous le <i>cèdre</i> manger du <i>plaisir</i>.
-</p>
-
-<p>
-Nous fîmes une halte sous l'arbre centenaire, que Jussieu a planté et
-que Linnée a touché de ses mains, mais bientôt le babil des bonnes
-d'enfants, les rumeurs des marmots et les cris de la marchande de
-<i>plaisirs</i> fatiguèrent Albert et irritèrent ses nerfs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons nous asseoir dans les serres, me dit-il, nous y serons seuls,
-car l'entrée est interdite au public.
-</p>
-
-<p>
-Je ne voulus pas refuser, j'aurais eu l'air de craindre et par le fait
-je ne craignais rien; j'avais pour sauvegarde l'amour, l'amour éloigné
-mais toujours présent.
-</p>
-
-<p>
-Nous entrâmes dans la grande serre carrée toute remplie de plantes et
-de fleurs des tropiques. J'éprouvais un bien-être infini à respirer
-cette atmosphère tiède et embaumée. Nous nous assîmes vis-à-vis du
-bassin limpide d'où surgissait, telle qu'une naïade, une statue de
-marbre blanc; ses pieds étaient caressés par les nymphéas en fleurs
-flottant à la surface de l'eau, tandis que sa tête se déployait à
-l'abri des bananiers aux larges feuilles et des magnolias fleuris.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que c'est beau, disait mon fils, ravi de cet aspect des plantes
-inconnues tout nouveau pour lui. Que cela sent bon! je dormirais bien
-sur cette mousse chaude comme dans mon lit, ajouta-t-il, en s'étendant
-au bord du bassin; mais j'ai faim et j'ai donné tous mes gâteaux aux
-animaux.
-</p>
-
-<p>
-Albert alla parler à l'homme qui nous avait ouvert la porte de la
-serre, et je l'entendis qui lui disait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Prenez ma voiture, vous irez plus vite.
-</p>
-
-<p>
-Il revint s'asseoir auprès de moi, tandis que mon fils étendu sur
-l'herbe, d'abord silencieux et en repos, finit par s'endormir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N'êtes-vous pas fatigué, dis-je à Albert, dont la pâleur avait
-reparu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Question maternelle ou fraternelle, répliqua-t-il d'un ton railleur,
-soyez donc un peu moins bonne et un peu plus tendre, marquise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La bonté et la tendresse ne s'excluent pas, lui dis-je, voyez plutôt
-dans l'amour d'une mère.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! nous y voilà; nous retombons encore dans le même ordre d'idées,
-la maternité et la fraternité, c'est le jargon actuel des femmes du
-monde; cela leur sert de coquetterie décente quand elles ne veulent pas
-comprendre ou qu'elles n'aiment plus.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dans cette hypothèse ce jargon m'est inutile, et partant étranger,
-lui dis-je, car notre connaissance est de trop fraîche date pour que
-j'aie encore songé à la resserrer ou à la dénouer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est franc, du moins et j'aime mieux ceci qu'un détour. Ainsi donc,
-si vous ne me revoyiez jamais, ce serait sans regret?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non certes, lui dis-je, car vous n'êtes pas de ceux qu'on oublie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Merci, répliqua-t-il, en me serrant la main; ceci me suffit pour le
-moment, parlons d'autre chose pour ne pas gâter ces mots-là. Plus je
-vous regarde, ajouta-t-il, plus je vous trouve les yeux de l'antilope;
-si je le pouvais, j'emporterais cette charmante bête chez moi; elle
-remplacerait mon chien qui jappe et que je n'aime plus. Serait-elle
-gracieuse là couchée près de votre fils et le caressant comme vous le
-caressiez tout à l'heure quand vous m'avez inspiré un mouvement
-féroce. J'avais eu pour vous peur du lion, et une minute après
-j'aurais voulu être moi-même le lion; vous emporter dans mes griffes
-et vous dévorer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sont-ce ces arbres et ces lianes formant autour de nous une espèce
-de jungle qui vous inspirent ces idées carnassières, lui dis-je en riant;
-tâchons d'être sérieux, et dites-moi plutôt les noms de toutes ces
-plantes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Me prenez-vous pour un professeur du jardin des Plantes,
-répliqua-t-il d'un ton railleur. M. de Humboldt avec qui je suis venu
-ici il y a un an, m'a bien dit les noms en <i>us</i> de tous ces arbustes
-enchevêtrés; mais c'est tout au plus si j'en ai retenu deux ou trois;
-j'ai mieux aimé me pénétrer de la saveur des dissertations
-ingénieuses, si neuves et si pleines d'images du savant inspiré. Ce
-qu'il y a de merveilleux dans ces grands génies allemands, c'est
-l'étendue et la diversité de leurs aptitudes; ils participent de
-l'âme universelle et parfois on dirait qu'ils l'absorbent en eux; c'est
-ainsi que le poëte Gœthe s'assimile la science et la revêt de son
-génie, tandis que le savant Humboldt emprunte à la poésie une
-grandeur dont il pare son savoir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En France, nous restons parqués dans nos facultés distinctes; un
-savant est un pédant; un poëte est un ignorant ou à peu près, nos
-musiciens et nos peintres sont illettrés. L'Allemagne semble avoir
-hérité de l'intelligence synthétique de la Grèce qui voulait que le
-génie embrassât toutes les connaissances de l'humanité. M. de
-Humboldt est un de ces esprits dont la manifestation se produit sur tous
-les sujets, avec cette facilité divine qui caractérisait les
-demi-dieux de l'antiquité. Je n'oublierai de ma vie tout ce qu'il a
-répandu d'éloquence et de verve devant moi à cette même place où
-nous sommes assis. Ne l'avez-vous jamais entendu, marquise?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je l'ai rencontré, répliquai-je, dans le salon du peintre Gérard,
-de cet homme à l'esprit incisif dont la causerie valait mieux que les
-tableaux; M. de Humboldt me prit un soir en amitié et écrivit pour moi
-sur une large page de vélin, un passage inédit de son <i>Cosmos</i> auquel
-il ajouta une aimable dédicace; c'est aussi chez Gérard, poursuivis-je,
-que j'ai connu Balzac. L'aimez-vous et qu'en pensez-vous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! celui-là, reprit-il, était d'une grande force; son génie était
-bien caractérisé par sa puissante et lourde encolure de taureau; ses
-créations sont parfois abondantes et plantureuses à s'étouffer
-elles-mêmes. On voudrait les dégager en les élaguant çà et là,
-mais peut-être les gâterait-on, comme si on essayait de tailler
-symétriquement ces arbres entremêlés qui nous prêtent leur ombre. Le
-beau, radieux et toujours noble, suivant l'acception antique, ne
-convient guère, je crois, qu'à la poésie; la prose a des allures plus
-émancipées et plus familières; elle se mêle à tout et se permet
-tout; c'est là l'échec du goût qui est le raffinement suprême du
-génie: Le goût de Balzac ne me semble pas toujours très-pur; pas plus
-que ses caractères, et surtout ceux de ses femmes du grand monde ne me
-paraissent toujours vrais. Il outre la nature et il la boursoufle
-quelquefois. L'océan profond a des écumes visqueuses; les métaux en
-fusion produisent des scories.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que nous causions de la sorte l'homme qu'Albert avait envoyé, je
-ne sais où, revint dans la serre tenant un plateau d'argent sur lequel
-étaient des glaces, des fruits confits, des gâteaux et un flacon de
-rhum.
-</p>
-
-<p>
-Mon fils s'éveilla au cliquetis du plateau qui passait devant lui et il
-accourut vers nous alléché et ravi par ces friandises; je remerciai
-Albert de son attention et je l'engageai à goûter aux sorbets et aux
-fruits.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Manger est une fatigue qui m'est souvent insupportable, me
-répondit-il; quand j'ai dîné la veille, je ne suis jamais sûr de
-déjeuner le lendemain; laissez-moi donc me soutenir à ma guise et sans
-vous inquiéter de mon régime; en parlant ainsi il but deux petits
-verres de rhum. Je n'osai rien lui dire, mais je redoutai que sa tête
-ne s'enflammât de nouveau.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L'air de la serre me fatigue, repris-je en me levant, regagnons
-l'air froid et vivifiant du jardin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous étions pourtant bien ici, répliqua Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! pour cela, oui, ajouta mon fils, et cette fois c'est maman qui a
-tort; elle vous empêche de boire et moi de manger.
-</p>
-
-<p>
-Je les pris tous deux par la main et les entraînant vers la porte je
-leur dis: vous êtes deux enfants! Nous traversâmes rapidement le
-jardin, mon fils se remit à courir devant nous; je m'appuyai à peine
-sur le bras d'Albert qui chancelait presque; il ne me parlait pas et
-retombait dans son humeur sombre; cependant quand nous fûmes remontés
-en voiture sa gaieté lui revint tout à coup; il me proposa de
-traverser le pont d'Austerlitz, de faire le tour de l'Arsenal, vide
-aujourd'hui de ses hôtes poétiques d'autrefois, puis de rentrer chez
-moi par les boulevards, la rue Royale et le pont de la Chambre, ou ce
-qui serait bien mieux, ajouta-t-il, d'aller dîner dans quelque cabaret
-des Champs-Élysées.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voyons, marquise, il le faut, je le veux, cela nous amusera,
-poursuivit-il avec cette insistance capricieuse et juvénile qui était
-un des charmes de sa nature.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! pour cela non, répliquai-je, je refuse, je m'insurge, et si vous
-voulez dîner absolument avec moi, ce sera chez moi que vous dînerez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'accepte, me dit-il, mais à condition qu'une autre fois je serai
-l'amphitryon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que dirait notre ami René, s'il nous voyait ainsi passer toute une
-journée ensemble?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma foi, j'y pense, reprit Albert, si nous allions le chercher ce bon
-René dans sa retraite d'Auteuil pour dîner avec nous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Y songez-vous! De la sorte, vous pourriez me conduire jusqu'à
-Versailles; oh! comme vous y allez, poëte!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vais comme l'inspiration et l'instinct, je suis mon cœur qui me
-pousse. Avez-vous donc, marquise, quelque amoureux qui vous attende ce
-soir pour vouloir rentrer si vite?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous voyez bien que non, puisque je vous engage à dîner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ainsi donc, vrai, vous êtes libre?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Libre comme le travail et la pauvreté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce qui signifie d'ordinaire l'esclavage, répliqua-t-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, repartis-je, le monde ne s'occupe guère que des riches et des
-oisifs, et laisse aux autres leurs coudées franches dans la tristesse
-et la solitude.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! si vous étiez tout à fait libre, répétait-il, que ce serait
-bon! mais bah, vous me trompez!
-</p>
-
-<p>
-Je ne savais plus que lui répondre et nous nous mîmes à jouer assez
-gaiement sur les mots jusque chez moi. Parvenue au bas de mon escalier,
-je le montai précipitamment pour ordonner à ma vieille Marguerite
-d'aller chercher un poulet et du vin de Bordeaux. Albert et mon fils me
-suivaient plus lentement; quand ils arrivèrent je m'étais déjà
-débarrassée de mon chapeau et de mon châle, j'avais noué un tablier
-blanc autour de ma taille et je me disposais à aider au dîner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez vous reposer dans mon cabinet, dis-je à Albert, feuilletez les
-livres et les albums, et, si vous voulez être bien aimable, faites-moi
-un de ces dessins à la plume que vous faites si bien, le croquis du
-beau lion du Sahara qui vous a tant effrayé!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jamais, répliqua Albert; vous êtes comme les autres; vous voulez que
-je note mes angoisses pour les constater froidement; je reste ici avec
-vous et je vais vous aider à faire la cuisine.
-</p>
-
-<p>
-Cette idée me fit rire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! vous croyez que je ne m'y entends pas; voyons, qu'ordonnez-vous,
-quel mets allez-vous préparer?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un plat sucré, lui dis-je, des poires meringuées, et, puisque vous
-le voulez absolument, vous allez battre des blancs d'œufs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est cela, me voilà prêt.
-</p>
-
-<p>
-Il s'était emparé d'une serviette et l'avait liée gaiement sur les
-basques de son habit noir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que je vous donne du moins un vase élégant et digne de vous, ô
-poëte. Je lui tendis une écuelle en vrai Sèvres, qui avait appartenu
-à ma mère, et une fourchette en ivoire, et le voilà fouettant auprès
-de la fenêtre les blancs d'œufs qui, bientôt, montèrent en neige
-sous les coups de sa main nerveuse. Il fallut aussi occuper l'enfant: je
-pris sur une étagère quelques belles poires et les lui donnai à
-peler; en un instant mon plat sucré fut dressé, et, quand Marguerite
-arriva, elle n'avait plus qu'à le mettre sur le feu.
-</p>
-
-<p>
-Albert et mon fils m'aidèrent ensuite à disposer le couvert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tout ceci me rappelle ma vie d'étudiant, dit Albert; depuis
-longtemps je ne m'étais senti si heureux, et moi, qui ne mange plus, il me
-semble avoir ce soir une faim dévorante.
-</p>
-
-<p>
-Cependant quand nous nous mimes à table, il mangea à peine un peu de
-blanc de poulet, et goûta, par courtoisie, du bout des lèvres, à mes
-poires meringuées; à ma grande surprise il ne but que de l'eau rougie.
-Me voyant en peine de sa santé, il redoubla de gaieté et d'esprit pour
-me convaincre qu'il se portait à merveille. Après le dîner, il se mit
-à jouer avec mon fils comme un écolier. Cependant l'enfant, fatigué
-de sa journée passée en plein air, commença à s'endormir vers dix
-heures, et Marguerite l'emporta; je restai seule avec Albert, éprouvant
-moi-même un peu de lassitude. J'étais assise immobile sur un grand
-fauteuil, Albert, placé en face de moi, au coin du feu, roulait dans
-ses doigts une cigarette que je lui avais permis de fumer.
-</p>
-
-<p>
-Nous ne nous parlions pas, et insensiblement j'oubliai presque qu'il
-était là; une autre image prenait sa place et se dressait jeune,
-souriante et aimée, vis-à-vis de moi; machinalement, je me courbai
-vers la table où j'écrivais chaque soir; je pris une plume et je
-touchai un cahier de papier à lettre; c'était l'heure où j'écrivais
-à Léonce, et l'habitude de mon cœur était si impérieuse, que, même
-au théâtre ou dans le monde, où je n'allais plus que rarement,
-lorsque l'heure de ma lettre quotidienne arrivait, je sentais une vive
-contrariété de ne pouvoir l'écrire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez affaire et je vous gêne, me dit Albert, qui s'était
-aperçu de la rêverie où j'étais tombée et qui suivait du regard
-tous mes mouvements.
-</p>
-
-<p>
-Sa voix me fit tressaillir et me rappela sa présence. Je rougis si
-visiblement qu'Albert reprit comme s'il m'avait devinée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous pensez à un absent.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis un peu lasse de cette bonne journée, lui dis-je, sans lui
-répondre directement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce qui m'avertit que je dois me retirer, répliqua-t-il sans se
-lever. Oh! marquise, vous ne savez pas où vous m'envoyez!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais dormir tranquillement, j'espère.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tranquillement! vous me répondez comme une coquette, car, à votre
-âge on n'est plus naïve; si vous voulez que je sois tranquille
-laissez-moi là encore deux ou trois heures; qu'est-ce que cela vous
-fait?
-</p>
-
-<p>
-Il était si pâle et si défait que je n'eus pas le courage de le
-contrarier; puis, malgré ma préoccupation secrète, j'éprouvais un
-grand charme dans sa compagnie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si cela vous paraît bon, lui dis-je, restez encore.
-</p>
-
-<p>
-Il me prit la main et la garda dans les siennes, en me disant merci!
-</p>
-
-<p>
-Nous étions éclairés par une lampe aux lueurs pâles, recouverte d'un
-abat-jour rose; la lune, dans son plein, était suspendue en face de ma
-fenêtre et projetait son éclat à travers les vitres; aucun bruit du
-dehors ne montait jusqu'à nous. Un grand feu flambait dans la
-cheminée; c'était un mélange de chaleur et de clarté douces, qui
-inspiraient comme une mollesse et une rêverie involontaires; il tenait
-toujours ma main et demeurait tellement immobile que, sans ses yeux
-grands ouverts, j'aurais pu croire qu'il dormait. Je n'osais faire un
-mouvement dans la crainte d'attirer sur ses lèvres quelque parole trop
-vive. J'éprouvais un grand malaise du silence que nous gardions tous
-deux, et cependant je ne savais plus comment le rompre. Enfin, je me
-décidai à lui dire que j'espérais qu'il me reviendrait, un soir où
-j'aurais Duverger, Albert de Germiny et René.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui! répondit-il, si vous me permettez de revenir tous les autres
-soirs quand vous serez seule? Sinon, non.&mdash;Et il secouait ma main en
-me répétant: Voyez-vous, je ne veux plus souffrir!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelle âme tourmentée avez-vous donc, lui dis-je, pour me parler
-ainsi le second jour où vous me voyez? J'avais cru être avec vous
-cordiale et simple, je n'ajouterai pas fraternelle puisque le mot vous
-déplaît.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et la chose encore plus, répliqua-t-il.
-</p>
-
-<p>
-Il s'assit sur le tapis de foyer à mes pieds, et continuant à tenir ma
-main il poursuivit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous me laissiez là oublier les heures, la tête appuyée sur vos
-genoux sans vous parler, sans vous demander rien de plus, mais certain
-que je pourrai tout vous demander un jour, que je suis le préféré,
-l'<i>attendu</i>, qu'avant moi vous n'aviez que des amis, que la place
-était vide et que je puis la remplir; que vous m'aimerez enfin, quoique je
-ne sois plus que l'ombre de moi-même et que le passé m'ait submergé.
-</p>
-
-<p>
-Je me levai tout à coup et, par ce mouvement, je repoussai sa tête et
-ses mains.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous altérez trop vite, repris-je, la douce joie que j'ai goûtée à
-vous connaître; vous troublez l'amitié, vous voulez dans mon cœur une
-place à part, vous l'avez dans mon admiration cette place choisie et
-presque exclusive, et cela vous explique le charme qui suspend mon
-esprit au vôtre, mais pour l'autre attrait, celui qui foudroie,
-entraîne et confond, je...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N'achevez pas, marquise, je comprends; cet attrait-là vous l'avez
-pour un autre. Mais comment donc n'est-il pas là? Et comment y suis-je,
-moi! Ah! je devine, il est peut-être dans votre chambre attendant
-tranquillement que je vous aie donné le spectacle de mon esprit.
-</p>
-
-<p>
-En me disant ces mots d'une voix mordante, il alluma une cigarette, prit
-son chapeau et, me saluant presque cérémonieusement, il se disposa à
-sortir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ignore, lui dis-je, quelle interprétation vous donnerez à ce que
-je vais faire, mais suivez-moi; et prenant un bougeoir, je le conduisis
-dans ma chambre où mon fils dormait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà qui veille sur moi et qui m'attend, ajoutai-je en lui montrant
-le petit lit de l'enfant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! alors, aimez-moi et sauvez-moi de la vie que je mène,
-s'écria-t-il en s'emparant de mon bras qu'il étreignait; il en est
-peut-être encore temps, vous me guérirez!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Restons-en sur ce mot là, lui dis-je, oui, je veux vous guérir, vous
-voir, vous entendre, raffermir votre âme, mais n'ayez plus de ces
-élans auxquels je ne peux répondre et qui nous sépareraient, ce qui
-pour moi serait une douleur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Suis-je bête, dit-il en ricanant et en s'éloignant de moi; vous
-n'êtes pourtant point taillée comme une femme mystique, et si l'amant
-n'est pas dans la chambre il est à coup sûr dans le cabinet de
-toilette.
-</p>
-
-<p>
-D'un geste, je lui montrai la porte en lui disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bonsoir, M. de Lincel.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bonne nuit, marquise; je vais me divertir un peu à mon tour; souper
-et voir quelque belle femme qui ne me fera pas de métaphysique.
-</p>
-
-<p>
-Je ne trouvai pas un mot à lui répondre; des paroles de morale
-m'eussent paru froides et superflues; un démenti m'aurait semblé
-hypocrite; il avait deviné que j'en aimais un autre; éloigné ou
-présent, cet autre existait et m'avait tout entière. Je marchai donc
-silencieuse, derrière lui, l'éclairant jusqu'à la porte de sortie.
-Là, je lui tendis la main:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, me dit-il en la repoussant, car avant une heure ce seront des
-mains banales qui m'enlaceront.
-</p>
-
-<p>
-Il descendit l'escalier précipitamment et en chantant un refrain
-moqueur. Je l'entendis fermer la porte cochère avec fracas.
-</p>
-
-<p>
-Je restai quelques instants comme pétrifiée; mais que pourrais-je donc
-faire pour lui? me demandai-je.&mdash;Bien, me répondit la voix d'une
-inflexible logique, puisque tu ne l'aimes pas d'amour. Il court en ce
-moment au cabaret, puis ailleurs, et, pour le sauver, il faudrait lui
-ouvrir les bras, et lui dire: Reste ici, tu seras mieux.
-</p>
-
-<p>
-Quand je me retrouvai assise dans mon cabinet, prenant la plume pour
-écrire à Léonce, sa belle et chère image agrandie par la solitude
-dans laquelle il vivait, chassa bien vite de son regard calme l'image
-agitée d'Albert. Il n'avait pas, lui, de ces inquiétude, et de ces
-transports d'enfant, l'amour l'éclairait sans le brûler; c'était la
-lampe de son travail nocturne; la récompense de sa tâche accomplie.
-Oh! voilà le véritable amour, me disais-je: fort, radieux, certain de
-lui-même, et persistant sans altération, à distance de l'être aimé!
-</p>
-
-<p>
-C'est ainsi que dans l'excès de mon amour, je blasphémai l'amour
-même: l'amour exigeant, fantasque, anxieux, emporté, tel qu'Albert
-l'avait ressenti dans sa jeunesse, et dont l'écho se réveillait en
-lui. Est-ce que l'amour véritable peut être tranquille, résigné,
-exempt de désir? Impétueux seulement dans certains jours de l'année
-et relégué le reste du temps dans une case du cerveau? Ô pauvre
-Albert, dans ta folie apparente c'est toi qui aimais, toi qui étais
-l'inspiré de la vie! L'autre, là-bas, loin de moi, dans son orgueil
-laborieux et l'analyse éternelle de lui-même, il n'aimait point;
-l'amour n'était pour lui qu'une dissertation, qu'une lettre morte!
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VII">VII</a></h4>
-
-<p>
-J'avais passé une partie de la nuit à écrire à Léonce le récit de
-cette étrange journée.&mdash;Il me répondit bien vite que je m'effrayais
-trop de l'exaltation et de l'inquiétude d'une âme malade; guérir ce
-grand esprit tourmenté, si cela était encore possible, serait une
-tâche assez belle pour m'y consacrer. Malgré l'amour immense qu'il
-avait pour moi, il ne se reconnaissait pas le droit de s'interposer
-entre les désirs d'Albert et mon entraînement vers lui si jamais je
-venais à l'aimer. Le bonheur d'un homme de la valeur d'Albert imposait
-tous les sacrifices, mais ajoutait-il, il ne pensait pas que ce bonheur
-fût encore possible; il croyait son être en ruine et son génie
-écroulé comme ces merveilleux monuments de l'antiquité qui ne nous
-frappent plus que par leurs vestiges.
-</p>
-
-<p>
-Ce passage de la lettre de Léonce me causa une profonde tristesse; à
-quoi bon exprimer de pareilles idées à une femme aimée? il est vrai
-qu'en finissant il ne me parlait plus que de sa tendresse; il me disait
-que j'étais sa vie, sa conscience; le prix adoré de son travail; il
-songeait à notre prochaine réunion avec transport. La dernière partie
-de sa lettre effaça l'impression du début et je ne trouvai plus dans
-ce qu'il m'avait dit sur Albert qu'un culte exagéré mais généreux
-pour son génie; si ce n'était pas tout à fait là le langage d'un
-amant, c'était celui d'un esprit philosophique et vraiment grand.
-</p>
-
-<p>
-Cette lettre de Léonce m'était parvenue dans la soirée du lendemain
-de la promenade au jardin des Plantes. J'avais craint dans la journée
-de voir revenir Albert et le soir quand l'heure possible de sa visite
-fut dépassée, j'éprouvai une sorte d'allégement de ce qu'il n'avait
-pas paru. Je lus, je fis quelques pages de traduction, j'écrivis de
-nouveau à Léonce; je repris l'habitude de mon amour. Ma nuit fut aussi
-calme que la dernière avait été agitée. À mon réveil Marguerite me
-remit un petit paquet renfermant un livre. C'était un ouvrage d'Albert
-accompagné du billet suivant:
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">«Chère Marquise,</p>
-
-<p>
-«Beauzonet a relié ce livre et l'a rendu moins indigne d'être ouvert
-par vos belles mains. Permettez-vous à l'auteur d'aller vous revoir
-avec René? il fait un temps de printemps glacial et je me dis qu'on
-serait très-bien au coin de votre feu!
-</p>
-
-<p>
-»Recevez, chère marquise, mes affectueux hommages.»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Je ne me décidai pas à lui répondre et à le remercier avant d'avoir
-consulté Léonce; mais le soir comme je me disposais à écrire à
-celui-ci on sonna à ma porte et ma vieille Marguerite introduisit
-Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous ne vous doutez pas d'où je viens? me dit-il, ne m'en veuillez
-pas si j'arrive seul; j'ai passé cinq à six heures à la recherche de
-René; il avait pris la clef des champs. Je me suis déterminé à
-dîner dans un cabaret d'Auteuil, pour l'attendre et pour venir chez
-vous avec lui; mais j'ai fini par perdre patience et me voilà.
-Recevez-moi, marquise, comme si notre ami m'avait accompagné.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et je compte sur l'influence du
-bon René pour vous inspirer un peu de l'amitié qu'il a pour moi.
-J'ajoutai:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous voyez, j'ai là votre beau livre près de moi, combien il m'a
-fait plaisir!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai offert le pareil à ma sœur, reprit-il, et c'est en le lui
-envoyant ce matin que j'ai pensé à vous.
-</p>
-
-<p>
-Tout ce qu'il me dit ce soir-là semblait tendre à effacer l'impression
-pénible qu'avait pu me laisser son ardeur inquiète. Ses manières
-furent exquises; mais je remarquai avec chagrin sa faiblesse et sa
-pâleur toujours croissantes; ses yeux mêmes, qui, les jours
-précédents, éclairaient son visage d'un rayon de vie, paraissaient
-désormais éteints. Il se courbait vers la flamme du foyer comme s'il
-eût voulu s'y ranimer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On prétend, me dit-il, que c'est un signe de mort prochaine que le
-retour obstiné de notre esprit aux souvenirs de l'enfance; je ne sais
-si le présage s'accomplira pour moi, mais il est certain que depuis
-quelque temps, ma pensée revient sans cesse sur les tableaux de famille
-et sur les scènes de collège qui ont autrefois ému mon cœur. Je
-revois mes camarades de classe; nos jeux, nos études se raniment pour
-moi; je revois surtout ceux qui sont morts; quelques-uns à la guerre,
-quelques-uns en duel, plusieurs de consomption. Entre tous m'apparait
-comme le plus aimable, le plus intelligent et le plus regretté, ce
-jeune prince qui fut mon ami et que la destinée a terrassé tout à
-coup. Que d'heures charmantes nous passâmes ensemble dans les cours
-mornes et nues du collège! On nous avait surnommés les inséparables.
-Durant les heures des classes quand nous ne pouvions pas nous parler,
-nous trouvions encore le moyen de nous écrire nos pensées et nos
-projets pour les jours de sortie. Souvent il me venait en aide pour des
-versions de grec, et à mon tour je lui rendais le même service pour
-des compositions de vers français. Voyez, chère marquise, quelle
-franche et entière camaraderie se révèle dans ces petits billets
-signés par le fils d'un roi!
-</p>
-
-<p>
-En me parlant ainsi, il tira de sa poche une large enveloppe contenant
-un grand nombre d'étroites bandes de papier-écolier qui, primitivement
-repliées en minces carrés, avaient passé de main en main sous les
-tables d'études; les élèves transmettaient de la sorte, d'un bout de
-la salle à l'autre, les courtes missives du prince au poëte.
-</p>
-
-<p>
-Je lus avec attendrissement quelques-uns de ces petits papiers jaunis
-par le temps; ils sont restés dans mon souvenir.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-«Si ta maman le permet, écrivait le prince, viens dimanche prochain à
-Neuilly, nous nous divertirons bien, nous irons en bateau et nous ferons
-une collation avec mes sœurs.»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Sur une autre bande de papier je lus:
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-«Dis-moi donc si ce vers est juste, je crois que j'ai fait un hiatus;
-je ne serai jamais qu'un mauvais versificateur!»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Sur un autre il y avait:
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-«Je suis désespéré: me voilà en retenue pour huit jours; pas de
-goûter à Neuilly possible. Maman n'a pu obtenir mon pardon de mon
-père; hélas Son Altesse est inflexible. Encore si toi et les autres
-amis pouviez y aller sans moi!»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Puis sur un autre:
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-«J'aurais bien envie de m'échapper: ma foi si je n'étais pas un aussi
-important personnage je tenterais l'aventure. Mais où irais-je? il me
-vient une idée: veux-tu me recevoir chez ta mère? nous nous amuserons
-sans sortir.»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Pendant que je lisais Albert murmurait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelle attrayante et quelle gracieuse nature il avait! quelle
-fatalité que sa mort! quelle dérision de toute belle espérance! il a
-emporté dans sa tombe une partie de mon énergie et de ma volonté; lui
-vivant je me serais cru tenu dans la vie à quelque chose de plus ferme
-et de plus glorieux. Peu de temps après sa mort sa pauvre femme qui
-savait notre amitié m'a envoyé son portrait que vous avez pu voir chez
-moi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! merci! lui dis-je, de ranimer pour moi ces émotions touchantes.
-Voilà des billets qui valent bien des lettres d'amour!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! répliqua-t-il, avec un accent de reproche, c'est vous qui venez
-de prononcer le mot flamboyant que je voulais m'interdire. Vous êtes la
-lampe insensible et moi le moucheron inquiet qui court s'y brûler.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes, répondis-je, un cœur de poëte qui m'est bien cher et
-qui m'attire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, comme le cœur de René, moins peut-être? comme celui de Germiny
-ou de Duverger; me voilà au nombre de vos amis; c'est très-consolant
-pour ma vanité, très-insuffisant pour mes rêves.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous me sembliez tranquille tantôt, presque heureux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! certainement, je n'ai pas bu et j'ai à peine mangé depuis deux
-jours, je suis très-calme.
-</p>
-
-<p>
-Je cherchais en vain une parole à lui répondre, je regardais son pâle
-et doux visage qui avait en ce moment une navrante expression. Deux
-larmes s'échappèrent involontairement de mes yeux, il les vit rouler
-sur mes joues.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! je voudrais les boire, me dit-il, merci chère marquise, et
-pardon!&mdash;Je deviens bête, poursuivit-il, comme une médiocre élégie,
-et vous allez me prendre en dédain; c'est bien la peine de vous faire
-visite si je n'ai pas l'esprit de vous distraire un peu; allons, il ne
-sera pas dit qu'Albert de Lincel a donné le spleen à la marquise de
-Rostan. Laissez-moi vous conter quelques anecdotes qui me reviennent
-pêle-mêle:
-</p>
-
-<p>
-Parmi mes souvenirs d'adolescent, il en est un qui me fait toujours
-rire. Lorsque je commençai à barbouiller du papier (triste exercice
-qui nous fait ressasser sans trêve nos joies et nos peines, les
-flétrir et nous y appesantir au point que nous gâtons les réalités
-par les rêves), je lisais en famille ma prose et mes vers. Mon père,
-qui était un classique, un esprit philosophique très-net que
-n'obstruaient jamais les brumes de la métaphysique moderne, se
-demandait où j'avais pris cette raillerie tourmentée qui jetait des
-cris d'angoisse à travers les sarcasmes, et cette légèreté où
-perçaient des pointes douloureuses comme celles d'un cilice. Mon style
-le déroutait autant que mes idées; ce n'étaient pas le vers pur et
-sec et la phrase limpide et calme des écrivains français des deux
-derniers siècles; c'était un mélange, disait-on, de l'humour anglaise
-et des boutades de Mathurin Régnier. J'avais eu un grand-oncle maternel
-qui avait écrit des essais en prose et en vers sans songer à la
-publicité, sans se préoccuper de la renommée. Mon père, en sa
-qualité de classique, avait une sorte de dédain pour ces pages
-inédites qui étaient, disait-il, des boutades incorrectes. Je les
-avais découvertes dans une vieille armoire et les avais lues avec un
-vif attrait. J'y avais trouvé une originalité et une verve ennemies du
-banal qui charmaient mon esprit; je m'imprégnais de ce génie inconnu
-et m'en assimilais l'allure libre et fougueuse. Ainsi que cela arrive
-lorsqu'on écrit très-jeune, tout en croyant être moi-même, j'étais
-un peu le reflet de cet esprit primesautier. Un soir où je faisais une
-lecture à mes parents assemblés, mon père se promenait à grands pas
-dans la chambre, montrant de temps en temps sa surprise et son humeur de
-ce qu'il appelait une littérature toute nouvelle pour lui. Je reniais
-les maîtres, s'écriait-il; où donc allais-je puiser mon style et mes
-idées? de qui donc étais-je sorti? tout à coup s'arrêtant devant ma
-mère, qui m'écoutait en souriant, il lui dit avec une colère comique:
-«Madame, de qui donc sort cet enfant? il ne me ressemble en rien: c'est
-le bâtard de son grand-oncle!»
-</p>
-
-<p>
-Ma mère partit d'un éclat de rire auquel nous fîmes tous écho, mon
-père le premier, quoiqu'il répétât en gesticulant: «Mauvaise
-souche! mauvaise école!»
-</p>
-
-<p>
-À mesure qu'Albert parlait, son visage se ranimait, ses yeux
-pétillaient; j'admirais la flexibilité de ce charmant génie.
-</p>
-
-<p>
-Il poursuivit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous êtes étonnée l'autre jour de mon habileté à battre des
-blancs d'œufs! Apprenez, marquise, que durant huit jours de ma vie, je
-me suis fait cuisinier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je devine, cuisinier par amour.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà encore que vous prononcez le mot cabalistique, reprit-il, mais
-cette fois-ci je continue sans m'y arrêter: Au temps où je
-fréquentais le quartier latin, avant d'avoir connu tout à fait l'amour
-(triste connaissance), j'avais essayé de l'amour sous toutes les formes
-du caprice. Je rencontrai un soir au bal de la Chaumière une grisette
-ravissante, ne riez pas; le type des grisettes est perdu aujourd'hui,
-elles sont toutes devenues des lorettes. Ma grisette était une sorte de
-Diana Vernon plébéienne, effarouchée comme une mésange et
-très-fière de sa gentillesse elle était patronnée par un grand
-gaillard d'élève en médecine dont la gaucherie et l'air bête
-contrastaient avec la grâce piquante de la jolie enfant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment diable pouvez-vous l'aimer, lui dis-je en dansant, tandis
-que le galant nous suivait de ses yeux farouches, comment ne
-m'acceptez-vous pas tout de suite pour remplaçant de ce grotesque amoureux?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sans doute, vous êtes bien mieux que lui, répliqua-t-elle, en me
-toisant avec ses grands yeux étonnés, ce qui ne me flatta guère dans
-ma prétention de cavalier bien tourné, mais, ajouta-t-elle avec un ton
-sérieux, il a des <i>qualités</i>.
-</p>
-
-<p>
-Je lui répondis par un de ces mots grossiers qu'on se permet avec les
-grisettes; elle n'eût pas l'air de me comprendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! si vous saviez, poursuivit-elle, comme il tient notre ménage! il
-m'aide à faire mon lit, à balayer, à repasser mon linge et il fait à
-lui seul la cuisine, ajouta-t-elle d'un ton admiratif; ce qui me permet
-de garder mes mains blanches, de me reposer et de dîner avec plaisir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si ce n'est que cela, lui dis-je, je vous promets d'être un
-excellent cuisinier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous plaisantez, reprit-elle, vous êtes un dandy, un beau, un noble,
-qui n'avez jamais touché à une carotte ni fait un pot-au-feu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, repartis-je, mais j'excelle dans quelques plats recherchés, que
-j'ai vu faire dans la cuisine de mon père, et si jamais vous y goûtez;
-vous m'en direz des nouvelles.
-</p>
-
-<p>
-Quelques jours après, lorsque j'eus triomphé de ses indécisions, je
-me piquai au jeu et je lui tins parole: durant huit jours je lui servis
-tour à tour des fricassées de poulet, des filets de sole, des
-côtelettes à la Soubise, des omelettes au rhum, et une foule d'autres
-plats qui la ravissaient par leur diversité. Elle préparait les
-matières premières en mettant des gants; j'allumais les fourneaux,
-j'opérais le mélange des ingrédients, beurre, lard, etc., et je
-faisais sauter les casseroles. Je ne jurerais pas, marquise, que mes
-sauces fussent toujours orthodoxes; je devais confondre souvent une
-recette avec une autre, comme lorsqu'on pratique d'après le souvenir
-d'une théorie; mais ma grisette n'y regardait pas de si près, et
-lorsque nous nous mettions à table elle me disait, en savourant les
-mets que je lui servais:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma foi, vous aviez raison, vous êtes plus fort que lui; il ne savait
-faire que les biftecks aux pommes et les rognons au vin bleu.
-</p>
-
-<p>
-Je riais de bon cœur, tandis qu'elle parlait
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que vous êtes aimable et cordial ce soir; dis-je à Albert, allons,
-contez-moi encore une de vos jolies histoires que vous contez si bien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'aurais dû faire de même le premier jour et ne pas vous ennuyer des
-boutades de mon cœur, reprit-il, mais je vais à l'aventure suivant mon
-instinct et comme le diable me pousse.
-</p>
-
-<p>
-Il disait vrai et c'est ce qui faisait son charme indéfinissable; il
-n'avait pas le travers des écrivains et des poëtes qui posent presque
-toujours; il vivait à sa fantaisie; sans projet de fortune, sans
-poursuite systématique de la célébrité; ses sentiments et ses
-paroles étaient, comme sa vie, imprévus et poétiques. Il avait bien
-toutes les qualités de l'amoureux: une imagination toujours en haleine;
-une insouciance d'enfant du positif et du temps qui fuit; la raillerie
-de la gloire, l'indifférence de l'opinion et un oubli absolu de tout ce
-qui n'était pas le désir du moment, l'attrait de son cœur. Il
-poursuivit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si je n'avais été arrêté par une émotion involontaire, peut-être
-aurais-je procédé avec vous (et j'avouerai que j'y ai un moment
-songé), suivant la méthode de mon ami le prince X., ce bel étranger,
-qui chantait mieux que tous les ténors de nos théâtres, et qui avait
-le corps et la tête d'une statue antique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je l'ai connu, répondis-je, et sa façon d'agir auprès des femmes
-m'intéresse moins que vos histoires; pourquoi cette digression?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parce que je ne saurais être didactique et monotone comme un
-discours académique, et que si vous ne me laissez pas la bride sur le cou,
-je ne parle plus.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons, dites tout ce qui vous plaira.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis bien tenté d'user de la permission et de vous dire
-très-nettement que je vous aime. Le prince X. n'y aurait pas manqué et
-il aurait joint l'action aux paroles.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sauf à être jeté à la porte; repartis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il prétend, au contraire, que toutes les portes se refermaient sur
-lui, tendrement et mystérieusement. Il avait l'habitude de dire qu'avec
-toutes les femmes, et surtout les élégiaques, il fallait toujours
-procéder par le contraire de l'élégie; je crois qu'il avait surpris
-ce secret-là à sa femme, qui aurait pu lui en remontrer en fait
-d'expérimentation audacieuse, avant qu'elle n'eût écrit des ouvrages
-sur le dogme et qu'elle n'allât se distraire en Asie avec des Arabes.
-En voilà une, poursuivit-il, qui a bien été créée pour faire donner
-un amant à tous les diables. J'ai été huit jours entre ses pattes de
-velours et j'en garde encore les traces dans mon imagination, je ne
-dirai pas au cœur, la griffe n'a pas pénétré si avant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À la bonne heure, voici une histoire qui point; je suis tout
-oreilles, lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'étais allé la voir à Versailles où elle avait loué près du
-parc un fort bel hôtel. J'avais le cœur vide; la beauté trop maigre
-de la princesse me plaisait médiocrement; mais ses grands yeux
-extatiques et ses provocations, interrompues brusquement par quelque
-dissertation sur l'autre monde, me piquaient au jeu. Nous nous
-promenions un soir dans le parc; elle me demanda de lui dire des vers
-d'amour; et les vers dits, je voulus les mettre en action. Elle
-m'échappa, et courut légère et véloce à travers les allées et les
-labyrinthes; je la poursuivis, mais au détour d'un quinconce le pied me
-tourna; je voulus me lever et courir encore, impossible: j'avais une
-entorse. Je me traînai vers un banc en gémissant; elle m'entendit et
-revint à moi. Elle fut tout à coup affectueuse, caressante, presque
-passionnée, et semblait disposée à m'accorder ce qu'elle m'avait si
-fièrement refusé quelques minutes avant. C'est qu'elle me voyait sous
-sa dépendance et qu'elle est de ces femmes qui veulent avant tout
-sentir qu'un homme leur est soumis, soit par une infériorité morale,
-soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance dont
-elles ont surpris le secret. L'idée de pouvoir faire d'une âme ou d'un
-corps à peu près ce qu'elles veulent les ravit. Après m'avoir,
-accablé de tendresses auxquelles la très-vive douleur de mon pied me
-rendait presque insensible, elle m'aida à m'étendre sur le gazon, et
-courut chez elle prévenir ses domestiques; deux laquais arrivèrent
-tenant un grand fauteuil sur lequel on me transporta à l'hôtel de la
-princesse. Elle avait fait disposer une chambre pour moi qui s'ouvrait
-sur le jardin à côté du grand salon du rez-de-chaussée. On me mit au
-lit, le médecin vint visiter ma jambe et me prescrivit l'immobilité
-pendant plusieurs jours. Je me soumis facilement à son ordonnance, car
-il m'était impossible de remuer le pied sans une horrible douleur.
-</p>
-
-<p>
-J'étais donc devenu l'hôte forcé et la chose de la princesse;
-j'étais comme ces taureaux cloués sur le flanc dans l'arène et qu'un
-toréador peut impunément aiguillonner et harceler du bout de sa lance.
-Elle pouvait me torturer à l'aise; prendre son temps, son heure;
-s'éloigner, revenir, et jouer sur mes nerfs comme sur un clavier; je
-vous assure qu'elle n'y manqua pas.&mdash;Si un lièvre n'a pas autre chose
-à faire qu'à dormir dans un gîte, un galant homme retenu dans un lit
-par une blessure chez une femme à la mode n'a d'autre distraction que
-d'en devenir amoureux. Dans mon oisiveté, je me figurais aimer la
-princesse beaucoup plus que je ne l'aimais réellement, et quand elle
-s'approchait de mon lit pour m'offrir un sorbet ou ranger mes
-couvertures je me sentais tout en flamme. En ce temps-là, elle, avait
-une cour nombreuse, et pour favoris deux hommes fort dissemblables: un
-personnage politique, grand, digne et froid, et un petit pianiste, joli
-garçon, sémillant, sûr de lui-même, et qu'on eût dit l'épagneul de
-la princesse. Tous deux étaient tour à tour et fort assidûment
-auprès d'elle, et moi, le <i>patito</i> du moment, je me voyais condamné
-par mon entorse à la regarder se promener dans le jardin avec le
-diplomate, y disparaître et se perdre dans les allées obscures; ou
-bien, je l'entendais dans le salon roucouler des duos avec le pianiste.
-Quand je lui faisais quelque jaloux reproche, elle s'intéressait aux
-affaires de l'Europe, me disait-elle, et voulait se perfectionner dans
-le chant. Mais comment pouvais-je penser qu'elle me préférât de tels
-hommes, à moi son cher, son jeune, son beau poëte! et elle avait, en
-parlant ainsi, des câlineries si tendres que j'étais disposé à la
-croire, tant je désirais qu'elle dît vrai. Pourtant, ne vous figurez
-pas, marquise, que cette femme m'ait jamais causé le moindre
-attendrissement, c'était plutôt une sorte d'irritation qui me poussait
-vers elle; cela tenait des mauvais désirs.
-</p>
-
-<p>
-Un matin où elle m'avait provoqué plus que de coutume, en partageant
-mon déjeuner servi auprès de mon lit, elle m'arracha tout à coup sa
-main, que je la priais de laisser dans la mienne, et voulut me quitter
-sous prétexte de sa leçon de chant. J'entendais en effet le pianiste
-préluder au piano. Je l'aurais envoyé à tous les diables, mais
-j'étais rivé à la patience et je dus voir disparaître la princesse
-qui riait et s'enfuyait en me narguant; elle ne ferma pas même la porte
-de ma chambre, et la portière seule du salon retomba derrière elle;
-elle savait bien que cette barrière suffisait. Ne rien voir c'était
-l'essentiel. Qu'importe d'ailleurs ce que je pouvais soupçonner,
-puisqu'il m'était interdit de m'en assurer, sous peine de retarder d'un
-mois ma guérison. Elle compta trop sur ma prudence: je ne sais quelles
-vapeurs de colère me montèrent au cerveau, en les entendant jeter dans
-l'air des notes brûlantes et passionnées; je rejetai comme un fou ma
-couverture, je défis le bandage de ma jambe blessée, et me voilà
-franchissant à cloche-pied la distance qui séparait mon lit de la
-porte du salon; je soulevai le rideau en tapisserie et j'apparus comme
-un spectre aux deux chanteurs. En ce moment, la princesse appuyait ses
-lèvres sur la joue du pianiste, qui la regardait dans une pose de
-vignette anglaise, tout en répétant très-correctement le refrain
-d'amour de leur duo. La princesse eut un mouvement d'épouvante en
-m'apercevant, ma présence la frappait dans son orgueil, mais elle se
-redressa tout à coup en éclatant de rire, et me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous savais là, je vous avais vu, je voulais vous éprouver!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! princesse, l'épreuve est faite, répondis-je sur le même
-ton, j'ai assez de votre hospitalité et je m'ennuie chez vous. Toute
-cette musique m'empêche de dormir; que monsieur, qui me semble un peu
-le maître de la maison, veuille sonner un domestique, qu'on m'habille,
-qu'on me mette en voiture et qu'on me conduise à Paris.
-</p>
-
-<p>
-Le pianiste se mordait les lèvres, mais il fut contraint d'obéir à un
-homme blessé, en chemise, et que la souffrance contraignait à se
-laisser tomber sur un canapé. La princesse fit les plus aimables mais
-les plus vaines instances pour me retenir. Je donnai à ses gens
-d'énormes étrennes comme pour payer la dépense que j'avais faite chez
-elle. Quand sa berline qui me conduisait partit, elle me cria avec un
-accent de certitude accompagné d'un sourire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous me reviendrez!
-</p>
-
-<p>
-Il y a de cela dix ans, jamais je n'ai songé à la revoir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est donc une manie de ces femmes à effet, dis-je à Albert que la
-passion des pianistes? à l'exemple de la princesse, la comtesse de
-Vernoult s'est éprise d'un de ces héros de clavier; et, pour agrandir
-sa passion par le bruit, ne pouvant l'agrandir par l'objet, elle a
-enlevé <i>l'inspiré! le Dieu de l'art</i>, comme elle disait. Elle a rivé
-la vanité de son jeune amant à son orgueil de femme amoureuse sur le
-retour. Il est encore une troisième femme, plus célèbre et plus
-intelligente que les deux autres, qui pourtant a voulu traîner en
-laisse un de ces virtuoses sans cerveau. Les instrumentistes sont à
-l'écrivain et à l'artiste créateur, ce qu'un jeu d'orgue passager est
-aux voix éternelles de la mer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! pourquoi donc ne la nommez-vous pas, cette troisième femme,
-puisque vous avez nommé les deux autres? me dit Albert en se levant et
-en me regardant fixement. Vous croyez donc que son spectre me fait mal
-et que son nom m'épouvante?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne sais, répondis-je, mais je regrette l'allusion qui vient de
-m'échapper.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez tort, répliqua-t-il, il faudra bien que nous en parlions
-tôt ou tard de cette Antonia Back, dont l'image s'interpose peut-être
-entre vous et moi. La voyez-vous? la connaissez-vous? l'aimez-vous?
-Allons, marquise, répondez-moi sincèrement et sans crainte de me
-blesser.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je la connais à peine, voilà bien des années que je ne l'ai vue;
-j'admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa
-bonté dont plusieurs m'ont parlé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux qui ne l'aiment
-pas, comme elle apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas
-du métier. En amour il lui manque la sensibilité, dans l'art la
-condensation. Quand l'avez-vous vue? Que vous a-t-elle dit? contez-moi
-donc ce que vous savez d'elle, poursuivit-il avec une ardente
-curiosité. Je vous en parlerai moi-même quelque jour.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je la rencontrai pour la première fois, deux ans après la soirée
-où je vous vis à l'Arsenal: son nom qui, depuis 1830, remplissait les
-journaux, m'était arrivé flamboyant et sonore, au loin dans le
-château de ma mère, où je vivais avant mon mariage. Vous ne sauriez
-croire combien on se passionnait en province, à propos de cette
-renommée retentissante. À chaque ouvrage nouveau que publiait Antonia
-Back, c'était autour de moi une polémique irritée qui dégénérait
-parfois en querelle. Le plus grand nombre disait un mal affreux de
-l'auteur, mais quelques esprits éclairés, et de ce nombre ma mère,
-intelligence supérieure, tolérante, philosophique, admirait Antonia et
-la défendait comme on défend ce qu'on aime. Cette sympathie de ma
-mère avait passé en moi, et je fus très-impatiente de voir Antonia
-quand mon mariage me fixa à Paris.
-</p>
-
-<p>
-Vous avez peut-être connu le baron Albert, le railleur et sceptique
-médecin de Louis XVIII, qui m'a conté sur le vieux roi une foule de
-piquantes anecdotes dont je vous amuserai un jour? Je rencontrais
-souvent chez lui une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, dont la
-beauté avait été célébré et qui au grand scandale des siens, avait
-épousé un fort bel Italien, son dernier amour; elle lui avait fait
-obtenir un titre, puis un emploi dans la diplomatie.
-</p>
-
-<p>
-Un peu éloignée de son monde, surtout des femmes, par ce mariage, la
-vieille marquise avait cherché à former un salon où les artistes et
-les littérateurs se mêlaient à d'anciens ministres de Charles X, et
-à quelques ambassadeurs étrangers. L'ex-marquise s'était liée avec
-les femmes artistes les plus célèbres d'alors; elle avait attiré la
-sœur de la Malibran, miss Smithson<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, M<sup>me</sup> Dorval, et au moment où je
-la connus elle appelait Antonia Back ma sœur! les amis d'Antonia
-étaient devenus les siens, elle ne pensait et n'agissait plus que
-d'après l'inspiration de celle qu'elle nommait: la <i>grande sibylle</i> de
-la France.
-</p>
-
-<p>
-Sachant combien je désirais connaître Antonia, la vieille marquise
-m'invita à une soirée où elle devait se trouver. Antonia, qui était
-la curiosité de cette réunion, arriva fort tard; pour tromper
-l'impatience des assistants, on fit en attendant un peu de musique.
-J'avais à cette époque une assez belle voix de contralto négligemment
-cultivée, mais dont l'expression plaisait dans certains chants. La
-vieille marquise me demanda de chanter; je refusai, elle insista et me
-dit: «Quand elle sera là vous chanterez pour elle!» Presque aussitôt,
-Antonia entra s'appuyant sur le bras du gros philosophe Ledoux, qu'elle
-appelait son Jean-Jacques Rousseau; elle était suivie du jeune Horace
-que dans son admiration fantasmagorique, elle avait surnommé son jeune
-Shakespeare. Horace était un assez beau cavalier, son regard vif et
-hardi semblait redoubler d'intensité en s'échappant de l'œil unique
-dont s'éclairait son mâle visage. Il était l'auteur d'un drame
-échevelé, récemment joué avec succès sur un théâtre des
-boulevards, ce qui lui avait valu le surnom hyperbolique que lui donnait
-sérieusement Antonia.
-</p>
-
-<p>
-Ce qui m'a toujours choqué dans cette femme de génie, c'est l'absence
-presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle
-finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu'elle commence
-toujours par exalter outre mesure ses amis! C'est ainsi que du nébuleux
-et chimérique Ledoux elle a voulu faire un Platon, d'un avocat à
-l'éloquence bornée un Mirabeau, et qu'elle a juché imprudemment
-au-dessus de Michel-Ange un de nos peintres modernes.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Antonia entra dans le salon de la vieille marquise, tout le
-monde se leva pour la saluer et presque pour l'acclamer. J'étais
-très-émue en la regardant et je ne pus d'abord l'examiner de
-sang-froid. Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté
-et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber
-comme une flamme intérieure, tout son visage s'en éclairait. Ses
-épais cheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et
-coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux; le
-reste de son visage me parut assez disgracieux; le nez était trop fort,
-les joues pendantes; la bouche laissait voir des dents longues, le cou
-était prématurément rayé. Depuis quelque temps elle avait renoncé
-à ses habits d'homme; elle portait ce soir-là une robe de soie grise
-fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille
-pas assez mince, toute d'une pièce avec les épaules et les hanches. Je
-crois que les vêtements d'homme l'avait déformée. Sa main dégantée
-était d'une forme accomplie, elle l'agitait comme un sceptre naturel et
-la tendait à ceux des assistants qui étaient de ses amis. La vieille
-marquise me présenta à Antonia et insista devant elle pour me décider
-à chanter.
-</p>
-
-<p>
-J'avais fait sans prétention un chant sur la mort de Léopold Robert;
-encouragée et soutenue par un regard d'Antonia je me décidai à le
-dire. Ma voix tremblait et mon émotion fut si forte qu'au dernier
-couplet je m'évanouis presque. Antonia vint à moi, et me dit en me
-considérant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Madame, vous avez des épaules et des bras de statue grecque.
-</p>
-
-<p>
-Ces paroles, prononcées à brûle-pourpoint, avaient quelque chose
-d'étrange; on eût dit qu'en faisant un compliment à la femme elle
-voulait dédaigner l'artiste; mais comme je n'avais aucune prétention
-à la célébrité, je n'en fus pas blessée et je lui exprimai avec
-effusion mon enthousiasme pour son génie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous en rabattrez quelque jour, me dit-elle, et elle tourna les
-talons.
-</p>
-
-<p>
-Le trouble que j'avais éprouvé en chantant me causa un malaise subit;
-ma tête était en feu et mes tempes comme serrées dans un cercle de
-fer. Je fus contrainte d'aller respirer dans un boudoir attenant au
-grand salon et qui était suivi d'un salon plus petit où la vieille
-marquise recevait ordinairement ses visites. L'amie de Byron, la belle
-comtesse G..., qui assistait à cette soirée, m'accompagna: je la
-connaissais depuis plusieurs années et lui devais, sur le noble poëte
-dont elle fut aimée, des détails qui le firent revivre pour moi dans
-sa véritable grandeur. Jugé par le sentiment, Byron n'était plus cet
-être bizarre et altier grimaçant sous la plume des biographes et des
-journalistes; il était bon, généreux et fier; pour dernière
-manifestation de son génie, il faisait avec simplicité l'abandon de sa
-fortune et de sa vie à la liberté.
-</p>
-
-<p>
-L'aimable et poétique comtesse m'avait fait étendre à demi sur un
-canapé du boudoir, et, se tenant debout près de moi, sa tête courbée
-au-dessus de la mienne, elle faisait courir par bouffées rapides et
-régulières son haleine rafraîchissante sur mon front brûlant. Le
-souffle froid et pur qui glissait entre ses dents perlées me
-pénétrait par tous les pores du cerveau d'une sorte de magnétisme
-bienfaisant. En quelques minutes, je me sentis soulagée.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que je me reposais dans le boudoir, Antonia passa escortée de
-son Jean-Jacques Rousseau et de son Shakespeare; la vieille marquise la
-suivait; Antonia lui disait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma chère amie, je m'ennuie profondément au milieu de tout votre
-monde empesé qui me regarde comme une bête curieuse; laissez-moi donc
-aller respirer l'air et fumer un peu dans votre petit salon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous qu'on vous y serve des glaces et du thé? répondit la
-marquise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'aimerais mieux manger des huîtres répliqua Antonia, c'est une
-fantaisie qui me prend.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi aussi, je me sens grand faim, ajouta le philosophe.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et moi, dit à son tour le jeune auteur dramatique, je leur tiendrai
-volontiers compagnie.
-</p>
-
-<p>
-Bientôt je les entendis souper dans le petit salon; ils fumaient en
-mangeant; la porte du boudoir restait entr'ouverte, et insensiblement la
-fumée des cigares, mêlée à l'odeur des mets, y pénétra et le
-remplit. Sentant ma migraine revenir, je me décidai à partir.
-</p>
-
-<p>
-Je ne revis Antonia que huit ans plus tard; la vieille marquise habitait
-dans un square un fort bel appartement. Antonia s'était logée auprès
-d'elle. Un jour que j'arrivais chez la marquise, elle se disposait à
-faire visite à sa célèbre amie. Elle m'engagea à la suivre,
-m'assurant qu'Antonia serait charmée de me revoir. Nous trouvâmes la
-grande sibylle encore au lit, dans une vaste chambre où étaient épars
-des vêtements d'homme et de femme; ses enfants jouaient sur le tapis:
-le pâle pianiste, qui était son amour du moment, était étendu sur
-une causeuse. Il semblait exténué. Il avait beaucoup toussé toute la
-nuit, nous dit-elle, et elle n'avait pu dormir. Tout en nous parlant,
-elle fumait des cigarettes qu'elle tirait d'une petite blague
-algérienne posée sur la table de nuit. Elle ne s'interrompait que pour
-offrir de la tisane au musicien qu'elle tutoyait.
-</p>
-
-<p>
-Ce laisser-aller, devant ses enfants, me choqua profondément; il ne
-faut pas dérouter la pureté et l'ignorance de l'enfance par cette
-familiarité des passions de l'âge mûr.
-</p>
-
-<p>
-Depuis ce jour je n'ai jamais revu Antonia.
-</p>
-
-<p>
-Pendant que j'avais parlé, Albert était resté debout, adossé à la
-cheminée, immobile et muet; on eût dit une statue du souvenir; son
-attention semblait moins me suivre dans mon récit que se replier sur
-elle-même, évoquant sans doute les scènes du passé: son regard ne
-s'était pas levé une fois sur moi.
-</p>
-
-<p>
-Mon silence seul parut lui rappeler que j'étais là. Il me prit la
-main:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L'Antonia d'autrefois n'était pas la même que celle que vous avez
-connue, me dit-il, elle était bien belle et avait le charme étrange
-qui provoque et fascine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous l'avez profondément aimée, lui répondis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui; anxieusement. Mais n'en parlons plus; c'est assez; il est des
-fantômes qu'il ne faut pas ranimer le soir, car ils s'obstinent autour
-du chevet, et sans le vouloir, marquise, vous m'avez préparé une de
-ces nuits qui sont l'explication de mes jours. Quand mes visions se
-lèvent menaçantes, il faut bien que je les chasse par l'ivresse et par
-la débauche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! chassez-les plutôt par mon amitié, lui dis-je en le forçant à
-s'asseoir près de moi, mais il resta inerte et distrait, et ce soir-là
-c'est lui qui voulut partir.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>La célèbre tragédienne anglaise, première femme de
-Berlioz.</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VIII">VIII</a></h4>
-
-<p>
-Deux jours se passèrent sans qu'Albert reparût; j'allais envoyer
-savoir de ses nouvelles lorsqu'à ma grande surprise il arriva un matin
-chez moi vers midi: j'étais encore en robe de chambre et je déjeunais
-avec mon fils.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je viens vous voir trop matin, me dit-il, mais je n'ai pu résister
-aux sollicitations de ce brillant soleil qui inonde Paris. Il m'a
-poussé dehors à une heure où je ne sors guère, je suis monté en
-voiture et me voilà, marquise, prêt à vous enlever, vous et votre
-fils, pour une longue promenade.
-</p>
-
-<p>
-L'enfant l'embrassa en le remerciant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais avez-vous déjeuné? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, répliqua-t-il, et je vais déjeuner à l'instant avec vous si
-vous consentez après à me suivre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne m'engage pas aveuglément, où donc irons-nous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À Saint-Germain; vous savez que je vous dois un dîner; vous m'avez
-promis de l'accepter et une femme aussi nette et aussi tranchée que
-vous dans ses sentiments et ses décisions n'a qu'une parole.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne pourrions-nous aller nous promener puis revenir dîner ici? je
-l'aimerais mieux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais c'est justement le soir que la forêt de Saint-Germain est belle
-à parcourir, repartit Albert; je vous raconterai une chasse
-fantastique. Voyons, marquise, si vous refusez, vous allez me donner de
-la fatuité; je penserai que vous avez peur de moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne lui fais pas de la peine, me dit mon fils en se suspendant à mon
-cou, il est si bon.
-</p>
-
-<p>
-Comment les refuser? dans l'isolement où je vivais j'éprouvais parfois
-le désir impérieux d'un peu d'expansion, d'une promenade, d'une
-visite, d'une participation au mouvement extérieur qui m'arrachât à
-moi-même et à l'absorption de mon amour. Albert s'offrait à moi comme
-un frère aimable, un compagnon intelligent dont l'esprit me ravissait;
-j'étais à la fois trop charmée par son génie et trop sûre de mon
-cœur pour affecter avec lui une réserve formaliste. Quand il n'était
-pas irrité par l'ivresse ou par le souvenir de ses chagrins, il
-joignait la bonté et la grâce d'un cœur de poëte aux manières
-accomplies d'un homme du monde.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! je consens, lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Croyez-moi, marquise, ne vous donnez pas l'ennui de vous mettre en
-toilette: jetez une mante de taffetas noir sur votre robe de chambre;
-posez un chapeau quelconque sur vos cheveux relevés à l'aventure et
-partons.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, dépêche-toi, reprit mon fils, pendant que tu te prépareras je
-vais faire déjeuner Albert.
-</p>
-
-<p>
-Je les quittai en souriant; quand je revins, au bout de quelques
-minutes, Albert avait mangé deux œufs frais et bu une tasse de café
-noir; il était moins pâle que de coutume; ses yeux profonds et clairs
-avaient dépouillé le nuage des jours précédents. Je vis avec joie
-qu'il descendait l'escalier avec moins de peine.
-</p>
-
-<p>
-Nous trouvâmes devant ma porte une calèche attelée de deux chevaux,
-je me récriai sur ce luxe inutile pour nous rendre au chemin de fer.
-</p>
-
-<p>
-Albert me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cette voiture doit nous conduire jusqu'à Saint-Germain; jamais je ne
-monterai avec vous dans un wagon banal où la flânerie et la causerie
-sont interdites.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a toujours raison, dit l'enfant; nous sommes bien mieux seuls et
-chez nous dans cette bonne voiture.
-</p>
-
-<p>
-Nous traversâmes rapidement Paris et bientôt nous nous trouvâmes dans
-les champs où le printemps commençait à germer; les arbres avaient
-des bourgeons et les blés étaient tout verdoyants; des troupes de
-moineaux s'ébattaient des branches aux sillons avec des bruits d'ailes
-et des petits cris joyeux; le soleil éclairait au loin tous les
-accidents de terrain. Dans le ciel bleu pas un point gris; sur la route
-unie pas une pierre, pas une flaque d'eau. La calèche volait au galop
-de deux bons chevaux qu'excitait un cocher fringant: nous respirions un
-air vivifiant et salubre qui ravissait notre odorat de Parisiens
-casaniers.
-</p>
-
-<p>
-Mon fils s'amusait à tous les tableaux mouvants de la route; les
-paysages, les passants, les fermes, les chiens aboyant après notre
-voiture; les coqs qui jetaient leur chant clair en gonflant leur crête
-rouge, étaient pour lui autant de sujets d'exclamation et de plaisir.
-Nous le laissions à sa joie et restions immobiles, Albert et moi, dans
-le fond de la calèche.
-</p>
-
-<p>
-Albert savait répandre dans sa conversation la merveilleuse variété
-qu'on trouve dans ses écrits; d'une pensée profonde et saisissante qui
-ouvrait les horizons de l'infini, il passait tout à coup à un
-trait caustique et acéré, rapide comme un de ces javelots antiques
-dont Homère a décrit la précision; puis c'étaient des idées
-mélancoliques et sombres qui noyaient le cœur dans une brume anglaise
-subitement éclairée par les rayons d'une gaieté d'enfant naïve et
-folle, raillant, par son entrain la pesanteur de la tristesse et de
-l'expérience:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sentons, rions, goûtons les heures, s'écriait-il alors; à quoi bon
-les assombrir en nous ressouvenant!
-</p>
-
-<p>
-Avec une intelligence de la trempe de celle d'Albert l'ennui était
-impossible. Même dans ses jours de trouble et de délire il pouvait
-contrister le cœur, il ne lassait jamais l'esprit.
-</p>
-
-<p>
-La route de Paris à Saint-Germain faite en sa compagnie me parut si
-courte et si animée que, lorsque je l'ai parcourue depuis en chemin de
-fer, elle m'a toujours semblé lente et monotone.
-</p>
-
-<p>
-La voiture franchit, en allant au pas, la vaste terrasse du château
-d'où l'on découvre ce superbe panorama trop souvent décrit et
-admiré, mais dont la beauté est toujours nouvelle au regard. Nous
-entrâmes sans nous arrêter dans les avenues de la forêt, et nous
-parcourûmes en tous sens les plus vieilles allées. Les grands arbres
-où frissonnaient à peine quelques feuilles naissantes, laissaient
-tomber à travers leurs rameaux la lumière pure du jour. La voiture
-roulait sans bruit sur le sable; c'était un mouvement doux et régulier
-qui berçait; je ne sais si Albert en sentit l'influence mais il devint
-tout à coup silencieux. Je jugeai que ses pensées étaient sereines,
-car son visage restait calme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez-vous donc vous endormir? lui dis-je. Pourquoi ne parlez-vous
-plus?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En ce moment, répliqua-t-il, je voyais défiler devant moi une chasse
-pompeuse de Louis XIV: le jeune roi à la mine hautaine passait entouré
-des grands seigneurs de sa cour; les trompes sonnaient, les piqueurs et
-les meutes s'élançaient au loin, les dames de la maison de la reine en
-habits de gala suivaient dans des voitures découvertes; entre toutes
-m'apparaissait Louise de la Vallière en robe gris pâle relevée par
-des nœuds de perles comme dans son portrait de la galerie de
-Versailles; ses longs cheveux blonds flottaient à l'air et ruisselaient
-en grappes sur ses joues empourprées par la chaleur. Tenez, nous voici
-dans un carrefour où la chasse royale fit une halte. Voulez-vous que
-nous nous y reposions aussi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, s'écria mon fils, descendons de voiture, je veux voir ce
-qu'il y a de suspendu à ce grand arbre, courir un peu dans le bois et
-goûter, si c'est possible, car j'ai grand faim.
-</p>
-
-<p>
-Il dit cela avec cette naïveté indiscrète de l'enfance qui n'admet
-pas une entrave à ses désirs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voici d'abord de quoi repaître votre faim, lui dit Albert en tirant
-d'une poche de la voiture des bonbons et des fruits.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes donc un magicien? répliqua l'enfant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Point; mais je vous traite comme Louis XIV traitait M<sup>lle</sup>
-de la Vallière et je veux satisfaire à chacun de vos souhaits.
-</p>
-
-<p>
-Nous étions descendus de voiture et, tout en croquant des pralines et
-des poires, mon fils s'amusait à regarder les ex-voto et la petite
-chapelle suspendus au tronc du grand chêne; bientôt il prit ses ébats
-dans les sentiers voisins.
-</p>
-
-<p>
-Albert et moi nous nous assîmes sur le gazon et nous nous pénétrâmes
-de la chaleur bienfaisante du jour.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est donc ici, reprit Albert, que la chasse s'arrêta.
-M<sup>lle</sup> de la Vallière, haletante d'émotion, suivait de son
-œil bleu si tendre le regard du roi; l'accablement d'une journée
-d'août et l'amour dont son cœur débordait l'enveloppaient de langueur
-et doublaient son charme: elle s'assit, comme épuisée, au pied d'un de
-ces arbres. Le roi s'approcha d'elle et lui dit avec un sourire aimable:
-</p>
-
-<p>
-«&mdash;Que souhaitez-vous?
-</p>
-
-<p>
-»&mdash;Oh? sire, fit-elle avec une grâce enfantine, un sorbet serait en ce
-moment une royale volupté.»
-</p>
-
-<p>
-Le roi donna un ordre, deux piqueurs partirent à franc étrier et
-rapportèrent bientôt du château de Saint-Germain des sorbets et des
-sirops à la glace.
-</p>
-
-<p>
-J'ai cru voir tantôt, là, à la même place où vous êtes, marquise,
-Louise de la Vallière tenant, dans sa main effilée, une petite coupe
-de cristal remplie d'une glace à la fraise, ses lèvres purpurines
-humaient avec délices la neige rose et ses yeux disaient au roi: Merci!
-</p>
-
-<p>
-Eh! bien, chère marquise, savez-vous que ce sorbet savouré de la sorte
-a causé plus tard la mort de l'aimable pécheresse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et comment cela? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quand elle fut devenue sœur Louise de la Miséricorde,
-M<sup>lle</sup> de la Vallière, qui portait un cilice et faisait
-pénitence de son amour, se souvint tout à coup en traversant le
-cloître par une journée brûlante, de la sensation ineffable de ce
-sorbet qu'elle avait pris par un jour pareil dans la forêt de
-Saint-Germain. Elle se demanda comment elle pourrait expier cette
-sensualité, et s'agenouillant sur une tombe, elle fit vœu de ne plus
-approcher de ses lèvres une goutte d'eau fraîche; elle subit
-héroïquement l'épreuve et la mort s'ensuivit rapidement. Qui ne
-serait touché de ce dernier trait de la vie de cette grande amoureuse
-qui devint une sainte? Plus tard, quand les siècles auront passé sur
-ce souvenir, il se transformera, n'en doutez pas, en pieuse et touchante
-légende.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Albert eût fini son récit, je me levai, je pris son bras et
-nous nous élançâmes dans les allées à la poursuite de mon fils.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Remontons en voiture, me dit Albert, quand nous eûmes rejoint
-l'enfant, et profitons des dernières heures du jour pour parcourir
-quelques carrefours lointains de la forêt.
-</p>
-
-<p>
-Nous fûmes bientôt emportés dans des allées plus sombres, où, en
-été, quand les grands arbres avaient leurs feuilles, le jour ne devait
-pas pénétrer; ces allées s'entre-croisaient sur des escarpements
-sauvages coupés par des ravins.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faudra que nous venions revoir ces gorges au temps où les ronces
-et les lianes s'y entrelacent, reprit Albert; en attendant nous les
-traverserons de nouveau ce soir, et vous verrez l'étrange effet de ces
-grands squelettes d'arbres à la clarté de la lune.
-</p>
-
-<p>
-La nuit commençait à tomber lorsque nous arrivâmes à la maison d'un
-garde-chasse qui tenait un cabaret. Nous dinâmes rapidement et
-gaiement; Albert but une bouteille de vin et fit boire mon fils, ce qui
-plongea presque instantanément l'enfant dans un lourd sommeil. Je le
-déposai dans la voiture sur la banquette de devant et il ne se
-réveilla qu'à Paris. Jamais plus belle nuit ne s'était levée dans ce
-ciel parisien si souvent brumeux; on pouvait compter dans l'éther les
-constellations; les milliers d'étoiles de la voie lactée faisaient
-cortège à une pleine lune d'une limpidité radieuse.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que les astres nous éclairaient d'en haut, les grandes lanternes
-de la voiture qu'Albert avait fait allumer, projetaient sur la route des
-zones de lumière.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est par une nuit de septembre aussi pure, me dit Albert, que j'ai
-suivi dans cette forêt une grande chasse aux flambeaux, conduite par le
-prince qui fut mon ami; il y avait convié tous ses compagnons d'enfance
-et de jeunesse; ceux qui l'avaient aimé au collège et ceux qui
-l'avaient accompagné à la guerre. Nous étions là une trentaine en
-habits de chasse et montant des chevaux arabes que le prince nous avait
-fait distribuer; la partie de la forêt que nous devions parcourir
-était illuminée et les piqueurs nous précédaient en portant des
-torches; les lointaines avenues s'éclairaient d'une façon fantastique
-et les arbres centenaires prenaient sous ces lueurs inusitées des
-postures formidables; on eût dit d'une forêt enchantée.
-</p>
-
-<p>
-L'air retentissait de fanfares joyeuses coupées par intervalles de
-chœurs du <i>Freyschütz</i> et de <i>Robert le Diable</i>; les échos
-prolongeaient indéfiniment ces mélodies; cette musique nocturne
-participait de l'immensité de la forêt et de celle du ciel étoilé.
-Tout à coup on lança deux cerfs qui venaient de bondir dans un taillis
-et dont les ramures se découpèrent sur le fond de lumière où ils
-glissaient en courant de toute la vélocité de leurs jambes fines; les
-yeux effarés des nobles bêtes, brillaient comme des escarboucles et
-nous regardaient de côté avec l'expression tendre qu'ont des yeux de
-femmes; les cors de chasse sonnaient plus fort et nos chevaux couraient
-plus vite; bientôt les deux cerfs furent traqués dans un carrefour
-formé par des arbres gigantesques et que nous entournâmes comme une place
-forte, le fusil en joue et nos couteaux de chasse luisant à la
-ceinture: on sonna l'hallali et les deux victimes furent immolées. Je
-me souviens que le grand œil d'un des cerfs mourants s'arrêta sur moi,
-j'en vis jaillir des larmes et j'eus comme un tressaillement
-sympathique. Ce regard de la pauvre bête me rappela celui d'une jeune
-femme que j'avais vue mourir; les hommes qui portaient des torches
-entourèrent l'enceinte où les deux cerfs étaient tombés sur le
-flanc: on eût dit des varlets du moyen âge, précédant des chevaliers
-armés. Le grand veneur procéda au dépècement des pauvres bêtes
-chaudes encore; la curée se fit sur l'heure, on lâcha les chiens
-irrités par la course et l'attente sur ces lambeaux de chair sanglante.
-Cent langues rouges et acérées se tendirent comme des dards, et
-happèrent des fragments de vertèbres et d'intestins; les piqueurs les
-excitaient de leurs cris; les fanfares de leurs clameurs, et les
-fluctuations des torches sur la forêt sombre, faisaient ressembler
-cette meute affamée à une meute infernale. Quand elle eut humé
-jusqu'à la dernière goutte de sang, on donna le signal du départ et
-nous reprîmes notre course effrénée à travers les magiques avenues;
-bientôt nous débouchâmes sur la terrasse illuminée où la musique
-militaire de plusieurs régiments nous salua au passage. Nous étions
-comme emportés à travers la double magie des sons et des lumières;
-nous arrivâmes à la porte du château, là nous mîmes pied à terre
-et après quelques minutes nous fûmes introduits dans une ancienne
-salle d'armes où une vaste table somptueuse était dressée. Le souper
-fut gai à nous faire croire à une éternelle jeunesse; nos voix
-bruyantes ébranlèrent jusqu'à l'aube les murs du vieux château.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'Albert parlait, je me demandais si réellement il avait
-assisté à cette chasse nocturne ou si c'était une vision de son
-esprit; ce doute m'est toujours resté: mais qu'importe que ce fût là
-un souvenir ou un rêve, je l'écoutais charmée, tandis que la voiture
-nous ramenait rapidement vers Paris.
-</p>
-
-<p>
-L'enfant dormait devant nous d'un calme sommeil et Albert semblait
-emprunter à cette pureté et à la douceur de la nuit un apaisement
-complet. Plus de mots amers, plus de soubresauts de passion; on eût dit
-que l'âme du poëte flottait sereine à travers la nature tranquille.
-</p>
-
-<p>
-Quand nous arrivâmes à ma porte, Albert baisa mon front en murmurant:
-À demain.
-</p>
-
-<p>
-Comment lui dire: Ne venez pas? Comment renoncer a l'espérance de
-relever ce génie et de le voir planer encore!
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="IX">IX</a></h4>
-
-<p>
-J'avais connu Albert de Lincel à la fin de l'hiver, le printemps était
-venu vite avec de beaux jours à son début, comme il arrive souvent à
-Paris.
-</p>
-
-<p>
-Les femmes surtout sentent l'influence de ce changement rapide des
-saisons; passer des glaces de l'hiver à une température tiède, sentir
-en soi la sève des arbres et des plantes qui poussent et qui
-fleurissent, c'est, près d'un être aimé, un épanouissement plein
-d'orgueil et d'ivresse; mais dans la solitude cette surabondance de
-l'être se transforme en souffrance et en tortures. Que faire du trop
-plein de son cœur? à quoi bon les rougeurs subites qui colorent les
-joues, et la flamme plus vive qui jaillit du regard? à quoi bon se
-sentir plus forts et plus beaux si l'amour manque à l'énergie et à la
-beauté?
-</p>
-
-<p>
-Léonce m'avait promis d'arriver au printemps, et voilà m'écrivait-il,
-que la première partie de son grand livre à finir l'enchaînerait
-encore durant un mois dans la solitude. Je devais le plaindre me
-disait-il; mais une abstraction puissante était comme la religion,
-comme le martyre, il s'y devait tout entier; puis l'âpre labeur
-accompli, de même que le dévot a pour récompense le paradis, il
-savourerait avec bien plus d'intensité la joie immense de l'amour.
-</p>
-
-<p>
-Ces lettres me causaient une douloureuse irritation; cette quiétude
-réelle ou feinte me semblait une cruauté, j'y voyais parfois la
-négation de l'amour; mais alors mon désespoir était si grand que je
-me rattachai, pour croire encore, aux paroles tendres et parfois
-passionnées qui me dérobaient le froid et inébranlable parti pris de
-ce cœur de fer. Il répondait à mes cris de douleur par des cris de
-passion; il souffrait plus que moi, me disait-il, mais la souffrance
-était une grandeur: il se plaisait à se comparer aux pères du
-désert, brûlants de désirs et immolant au dieu jaloux du Thabor leur
-chair et leur cœur. Pour lui, le dieu jaloux c'était l'art qu'on ne
-peut posséder et s'assimiler qu'en se vouant tout à lui dans la
-solitude.
-</p>
-
-<p>
-J'étais brisée par son obstination et je renonçais parfois à lui
-exprimer mes angoisses, mais alors mes lettres respiraient un tel
-abattement qu'il s'en effrayait; il me conseillait de me distraire, de
-voir souvent mes amis, et d'attirer de plus en plus Albert qu'il fallait
-guérir à tout prix.
-</p>
-
-<p>
-Que de fois j'ai pleuré en lisant ces lettres stoïques! que de fois
-quand minuit sonnait et que je n'entendais autour de moi que la
-respiration du sommeil de mon fils et le frissonnement de la cime des
-arbres du jardin qu'agitait le souffle de la nuit, tandis que debout
-devant mon miroir, je dénouais mes cheveux avant de les emprisonner
-pour dormir, que de fois je me sentis prise du désir immodéré de le
-voir! j'aurais voulu m'enfuir vers lui, le surprendre dans son travail
-nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: Ne nous
-séparons plus! la vieillesse viendra vite, puis la mort! pourquoi
-passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où
-l'âme et le corps sont en fête? Oh! ne pas dépenser sa jeunesse quand
-on aime, c'est être l'avare qui languit de faim auprès d'un trésor ou
-le malade qui, sachant un secret qui peut le sauver, préfère mourir.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que celui à qui j'avais donné ma vie me laissait en proie à
-toutes les anxiétés de l'amour, Albert, qui trouvait près de moi une
-sorte de distraction calme, prenait insensiblement l'habitude de me voir
-chaque jour. Tantôt ses visites m'étaient douces et tantôt elles
-m'irritaient; j'avais le cœur obsédé par mon tourment secret.
-</p>
-
-<p>
-Eh! que m'importait cet homme que je ne pouvais aimer? Ce n'était pas
-lui que j'attendais, c'était la jeunesse, la beauté, la force! l'être
-que n'avait pas effacé la banalité des passions et qui, par sa dureté
-altière, exerçait sur moi un ascendant irrésistible; Albert, maladif
-et frêle, reste brisé et flétri de l'amour, m'intéressait comme un
-frère et me touchait comme un enfant; mais le complément de mon être,
-mais mon dominateur, il ne l'était pas, et peut-être dans le passé
-même, ne l'aurait-il jamais été! Il y avait dans nos natures trop de
-fibres sensitives analogues, trop de parités d'idées et d'imagination.
-Les semblables restent frères, mais l'union tourmentée des amants
-exige les contraires.
-</p>
-
-<p>
-J'oserai vous faire ici un aveu complet. Parfois, dans le désespoir où
-me laissait Léonce, je désirais presque qu'Albert m'inspirât un
-attrait plus vif; que mon cœur battît en l'entendant venir et sentît
-près de lui un trouble précurseur d'une infidélité. Mais non,
-j'étais calme et triste quand il était là; il parvenait toujours à
-me distraire par son esprit, mais il ne me dégageait pas de mon
-chagrin. Il m'arrivait quelquefois d'être avec lui brusque et fantasque
-et, comme il tenait à me voir, il redoublait alors de douceur et
-d'expédients d'imagination pour m'amuser quelques heures.
-</p>
-
-<p>
-Mon fils avait pris pour lui une très-vive affection, il lui sautait au
-cou lorsqu'il entrait, il me disait parfois:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maman, tu le traites bien durement; il est si pâle et il a l'air si
-malade qu'il faut l'aimer! Pour moi, je l'aime bien mieux que ce grand
-monsieur brun qui vient ici tous les deux mois et qui ne me regarde
-seulement pas.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque j'avais appris que l'arrivée de Léonce serait retardée
-j'étais tombée dans un tel marasme que, durant plus de huit jours, je
-refusai obstinément de sortir. Albert me reprochait ce qu'il appelait
-mes méfiances. N'étais-je pas bien sûre à présent qu'il était un
-ami? Il venait presque chaque jour passer une heure ou deux avec moi.
-Nous faisions des lectures, il me donnait des conseils de style pour mes
-traductions, m'apprenait à faire des vers et me suppliait de m'y
-essayer. Quand il voulait partir mon fils le retenait; il consentait
-alors à dîner avec nous, il mangeait à peine et ne buvait que de
-l'eau. Il semblait avoir renoncé à chercher le vertige et l'oubli dans
-le vin.
-</p>
-
-<p>
-J'avais le cœur attendri de cette métamorphose et, m'arrachant à
-moi-même, je sentais que je devais à ce génie renaissant des paroles
-d'affection et d'encouragement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voyons, lui dis-je un soir, il faut tenter quelque chose de grand;
-vous êtes au moment où votre génie, sûr de sa force, peut agir avec
-autorité, certain d'être écouté de la jeunesse intelligente comme un
-clairon dans la bataille par les soldats. Mettez donc ce beau génie au
-service de quelque grande cause, proclamez ces fiers principes qui
-furent la foi de votre père et de mon aïeul et ne murez plus votre
-intelligence dans la recherche du bonheur et les aspirations du Moi.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que je parlais, Albert m'écoutait dans cette pose attentive que
-Philippe de Champagne a donnée au beau portrait de La Bruyère<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>:
-c'était la même pénétration du regard, la même finesse douce et
-railleuse du sourire, la même grandeur sur le front pensif. Cette
-ressemblance me frappa et tout à coup un éclair de l'œil profond et
-satyrique du poëte me coupa la parole; il me dit alors avec un mélange
-de tristesse et d'ironie:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous venez de me tenir, marquise, un petit discours digne de
-M<sup>me</sup> de Staël, et cette morale genevoise ne vous messied pas
-à vous la petite-fille d'un philosophe. Mais sommes-nous de la trempe
-de nos pères et pourrions-nous revêtir leurs convictions comme un
-habit? D'ailleurs à quoi nous serviraient-elles? et par qui les
-ferions-nous partager? On n'improvise pas plus un public à son
-intelligence que des croyants à sa foi; notre temps est aussi
-insensible au génie du poëte que le désert l'est à la fatigue du
-voyageur; un poëte a dit quelque part, marquise: «Nous ne vivons plus
-que de débris, comme si la fin du monde était arrivée, et au lieu
-d'avoir le désespoir nous n'avons plus que l'insensibilité; l'amour
-même est traité aujourd'hui comme la gloire et la religion: c'est une
-illusion ancienne; où donc s'est réfugiée l'âme du monde?» Regardez
-autour de vous, marquise, vous chercherez en vain la grandeur!
-Républicains, monarchistes, prêtres et philosophes n'ont plus de
-conviction; ils arborent un drapeau propre à éblouir, comme la pourpre
-que le toréador agite dans l'arène; mais ce drapeau n'est plus gonflé
-par le souffle des grandes croyances; tous ces hommes vides de doctrines
-marchent assoupis poussés seulement par leurs convoitises mesquines!
-Est-ce la peine de tenter un effort pour réveiller et diriger ce
-troupeau? Je n'ai pas toujours pensé ainsi, j'ai commencé par espérer
-et croire! j'ai cru au patriotisme et j'ai fait un chant guerrier contre
-l'étranger; j'ai cru à la liberté et j'ai fait un drame sur un Brutus
-moderne; j'ai cru à l'amour et j'ai répandu dans mes vers mes
-transports et mes blessures: tout cela a été jeté au vent par
-l'indifférence de la foule qui n'a goûté que les sarcasmes de mon
-esprit. Après être monté sur toutes les hauteurs j'en suis descendu
-par dégoût. Que m'importe un public nombreux s'il est ignare? La
-dilatation de la lumière est aux dépens de son intensité. Il
-poursuivit: «Le règne bourgeois de Louis-Philippe a fait une nation de
-bourgeois froids et lourds qui n'entendent plus rien à la poésie et,
-comme si l'on redoutait un jour son invasion, partout on abâtardit la
-jeunesse: on la repousse des grands emplois publics, on lui ferme les
-carrières de l'esprit, on lui interdit les carrières politiques; les
-hautes fondions de l'État sont accaparées par des vieillards
-semblables à Duchemin, qui cachent l'immoralité et la sécheresse de
-cœur sous le pédantisme; on dirait des spectres préposés à
-dessécher le cœur et la vie de la France que les élans et les
-tentatives de la jeunesse auraient peut-être ranimés! Cherchez donc
-où elle est cette jeunesse? Vous la trouverez à la Bourse, chez les
-filles ou dans les tabagies! Quant aux hommes de quarante ans qui comme
-moi ont senti, cru, aimé et souffert, tous, comme moi, se sont
-arrêtés découragés, car ils n'ont plus d'espérance.
-</p>
-
-<p>
-J'étais frappée par la vérité de ces paroles; mais, désirant le
-rattacher à quelque illusion glorieuse, je lui répondis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! restez artiste, du moins: l'artiste peut s'élever et
-briller encore au milieu des ruines d'un peuple mort; c'est la flamme qui
-domine le cratère quand tout est cendre à l'entour. Écrivez, si vous ne
-pouvez agir; écrivez vos doutes, vos angoisses; écrivez, pour l'art,
-vos fantaisies de poëte. Ne laissez pas dire que l'instrument est
-brisé comme les convictions.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'essayerai, marquise, me dit-il en souriant et en me baisant la
-main; mais remarquez que vous voulez faire de moi un <i>instrumentiste</i>.
-Encore si vous vouliez m'aimer comme les trois femmes ont aimé leurs
-pianistes!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous aime mieux, repris-je; je vous aime d'une sincère affection,
-qui survivra à la mort.
-</p>
-
-<p>
-Il me jeta un long et profond regard plein d'attendrissement et sortit.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Ce beau portrait appartient à M. de Monmerqué.</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="X">X</a></h4>
-
-<p>
-J'eus le jour suivant la visite de René, qui avait fait une petite
-absence de Paris. Il me trouva triste et pâlie; il me surprit à ma
-fenêtre aspirant les émanations du printemps qui montaient du jardin
-en fleurs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que c'est beau et bon cette jeune et riante saison qui revient! lui
-dis-je; comme on voudrait rompre ses chaînes et partir pour le pays des
-rêves!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et pourquoi donc n'allez-vous pas à la campagne? me dit-il; cette
-vie de concentration vous fait mal.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous oubliez ma pauvreté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais vous pourriez vous promener un peu, et je sais que depuis
-quelques jours vous ne voulez plus sortir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Les tressaillements et la plénitude de la nature me font souffrir;
-je suis trop seule, mon bon René. Et, malgré moi, je me pris à lui
-parler de Léonce.
-</p>
-
-<p>
-René secoua la tête et me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En vérité, cet homme est étrange de sacrifier ainsi les joies
-vivantes à je ne sais quelle abstraction!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce sacrifice a sa grandeur, repris-je, et lorsque nous nous
-reverrons notre bonheur s'en ressentira: il sera plus intense et plus
-complet.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je m'étonne parfois de votre esprit philosophique, répliqua René;
-car vous avez une âme crédule faite pour tous les martyres. Léonce
-vous a dit que, sa tâche accomplie, il serait tout à vous; et moi j'ai
-peur que, son œuvre faite, fût-elle informe et vulgaire, il ne soit
-tout à elle. Une passion abstraite, poussée à l'excès, atrophie le
-cœur.
-</p>
-
-<p>
-Ces paroles de René jetèrent sur mon amour un vague effroi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si je n'étais attendu à Versailles par mon frère malade, je vous
-forcerais à sortir aujourd'hui même, reprit René; à mon retour, je
-viendrai vous chercher, et nous irons respirer l'air des bois avec votre
-fils. D'ici là, promenez-vous un peu en compagnie d'Albert; vous lui
-faites du bien, il n'est plus le même depuis qu'il vous connaît. Et,
-me serrant cordialement la main, René sortit en me répétant: Courage!
-</p>
-
-<p>
-Il faisait une de ces journées chaudes et énervantes qui produisent
-sur les organisations méridionales des orages intérieurs: on sent
-d'abord comme une grande lourdeur, puis le pouls bat plus vite, puis des
-bouffées brûlantes montent au cerveau; l'esprit flotte indécis dans
-les bouillonnements du sang, ainsi qu'une liane emportée sur l'écume
-d'un torrent; l'âme se déracine; la volonté, la résistance sont
-anéanties par les forces formidables de la nature. Froids et faux
-moralistes que ceux qui n'ont jamais tenu compte de l'influence de
-l'atmosphère, d'un regard qui nous atteint, d'un souffle qui nous
-pénètre!
-</p>
-
-<p>
-Frappée par ce mal indicible, je fus oisive jusqu'au soir, rêvant aux
-heures d'amour que j'avais goûtées et qui ne revenaient pas. Les
-souvenirs enflammés de la passion gâtent tous les autres bonheurs de
-la vie. Les pures caresses de mon fils me fatiguaient; j'avais un désir
-impossible d'autres étreintes. Après dîner, j'envoyai l'enfant jouer
-au jardin, pour être seule avec ma rêverie ardente.
-</p>
-
-<p>
-Je restai inerte sur mon grand fauteuil, sans regarder par la fenêtre
-les jeux de mon fils qui m'appelait de temps en temps. Durant deux
-heures, il courut et s'ébattit avec quelques petits camarades du
-voisinage. Quand il remonta, il était si las qu'il s'endormit
-subitement; Marguerite l'emporta dans son lit, et je demeurai seule, la
-fenêtre ouverte, enveloppée dans la molle clarté de la lune, aspirant
-avec ivresse le parfum des acacias qui s'élevait vers moi.
-</p>
-
-<p>
-Un coup de sonnette me fit tressaillir et m'arracha à mon immobilité
-extatique. Je me précipitai vers la porte en m'écriant mentalement:
-C'est peut-être Léonce!
-</p>
-
-<p>
-Il est des heures où ces immenses désirs de l'amour devraient être
-exaucés par la destinée!
-</p>
-
-<p>
-C'était Albert, radieux, le front inspiré, et qui me parut rajeuni.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous ai obéi, me dit-il; j'ai travaillé, j'ai commencé une
-œuvre de fantaisie: ce n'est qu'une bluette sur M<sup>me</sup> de
-Pompadour; mais enfin j'ai fait acte de bonne volonté, et, partant,
-acte d'homme. Je vous lirai cela demain; en attendant, je viens vous
-demander ma récompense.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parlez, lui dis-je avec une sorte de lassitude et d'indifférence.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons faire une promenade aux étoiles, reprit-il; voyez, quelle
-belle nuit! elle nous convie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon fils est couché et je n'aime guère sortir sans lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! qu'importe, s'écria Albert, impatienté de ma froideur, que cet
-enfant ne nous suive pas? Allez-vous faire de votre vertu une question
-de murs mitoyens, comme cette bourgeoise héroïne de la dernière
-comédie représentée aux Français, quand elle dit à son bonhomme de
-procureur de mari, qui offre l'hospitalité à son premier clerc, aimé
-secrètement par la dame:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Et quoi! vous permettez qu'il couche ici ce soir?</span>
-</div></div>
-
-<p>
-Ce qui m'a paru plus indécent, je vous jure, que toutes les crudités
-de Molière.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je crois vous avoir prouvé, lui dis-je, que je ne redoutais point de
-me trouver seule avec vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c'est que de vous à moi il n'y a pas <i>l'attrait</i>, comme
-vous me l'avez laissé entendre un soir, reprit-il amèrement, sans cela vous
-auriez déjà senti la vérité de ces deux vers d'une comédie du vieux
-Corneille:
-</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Lise, lorsque le ciel nous créa l'un pour l'autre,</span><br />
-<span class="i0">Vois-tu, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.</span>
-</div></div>
-
-<p>
-&mdash;Ne faisons plus de dissertations, lui dis-je, partons.
-</p>
-
-<p>
-Nous descendîmes l'escalier sans parler, et je m'assis près de lui
-dans le coupé qui venait de le conduire à ma porte.
-</p>
-
-<p>
-Il prit ma main qu'il garda dans les siennes, et me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes la bonté même.
-</p>
-
-<p>
-Je ne répondais point; après les sensations de la journée, ce contact
-de ses doigts frémissants sur les miens me troublait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quel empire vous exercez sur moi, poursuivit-il, depuis un an je
-n'avais pas travaillé; votre voix m'a stimulé, vous m'avez parlé de
-la gloire qui n'était plus pour moi qu'un écho mort, et l'écho s'est
-réveillé; toute mon âme a vibré dès que vous l'avez voulu; je viens
-d'écrire huit heures de suite sans désemparer. Vous voyez bien que
-vous pourrez me faire renaître, si vous m'aimez. Quelle belle vie,
-marquise! donner ses journées à l'art et ses soirées à l'amour!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je l'écoutais, l'âme navrée; je pensais: Pourquoi Léonce n'a-t-il
-pas ces idées-là? Pourquoi ne trouve-t-il pas auprès de moi
-l'inspiration et la cherche-t-il dans une solitude cruelle qui nous
-sépare?
-</p>
-
-<p>
-Il continua:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! chère, chère Stéphanie! (c'était la première fois qu'il
-m'appelait par mon nom) si à défaut de l'amour vrai et complet que je
-voulais dans ma jeunesse, j'ai cherché l'à peu près de l'amour parmi
-les femmes du monde, et son simulacre désespéré auprès des belles
-courtisanes, ce qu'on nomme mon inconstance et mon immoralité
-pourraient bien être, croyez-moi, l'incessante et douloureuse poursuite
-de l'amour! Avec une femme telle que vous, je redeviendrais moi-même;
-heureux, confiant et fier; cet abrutissement de l'ivresse qu'on me
-reproche et dont j'ai honte parfois, c'est l'aveuglement nécessaire
-pour me jeter dans les bras de certaines femmes; une fois <i>ébloui</i>, je
-les transforme et je ne rougis plus d'elles ni de moi. Croyez-vous que
-de sang-froid je pourrais toucher à cette chair sans âme! Voyons
-Stéphanie, aimez-moi un peu et laissez-moi pleurer sur votre cœur et
-redevenir jeune!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c'est moi qui pleure, lui dis-je, en repoussant ses bras qui
-voulaient m'étreindre.
-</p>
-
-<p>
-En ce moment, la voiture qui remontait les Champs-Élysées était
-éclairée par la lune; il vit mon visage couvert de larmes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon Dieu! qu'avez-vous? me dit-il, en courbant sa tête vers la
-mienne. Ses cheveux effleurèrent mes tempes.
-</p>
-
-<p>
-Je me reculai d'un bond, et mon émotion convulsive refoulée toute la
-journée éclata en sanglots.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que pensez-vous, que sentez-vous pour moi? me dit-il, de grâce,
-parlez-moi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous m'avez émue, vous êtes bon et tendre, répliquai-je, mais je
-vous en supplie, ne m'interrogez pas et goûtons sans trouble la douceur
-de ce beau soir.
-</p>
-
-<p>
-Comme s'il avait craint de perdre un espoir que mes larmes lui avaient
-involontairement donné, il fit taire son cœur, et son esprit flexible
-et charmant ne parut plus songer qu'à me distraire. Nous étions
-arrivés sous une allée du bois de Boulogne, sombre et haute, dont le
-long arceau se déroulait devant nous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mettons pied à terre, me dit-il, l'air vous fera du bien, et nous
-causerons en marchant, moins contraints et moins troublés que dans
-cette voiture.
-</p>
-
-<p>
-Je lui obéis; j'avais soif de l'air de la nuit, il me semblait qu'il me
-délivrerait des obsessions brûlantes du jour.
-</p>
-
-<p>
-Je m'appuyais à peine sur son bras, et nous glissions comme deux ombres
-dans l'allée sombre et profonde. Nous arrivâmes dans une espèce de
-petite clairière où s'élevait une croix de pierre; c'était un lieu
-de rendez-vous célèbre pour les duels. Albert me fit asseoir au pied
-de la croix et s'assit à côté de moi; la lumière de la lune tombait
-à plein sur son front, et le scintillement des étoiles se jouait sur
-la cime mouvante des arbres qui frissonnaient au vent de la nuit. Une
-calmante fraîcheur courait sur tout mon être.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'on est bien ici, dis-je à Albert, ne songeant qu'à l'apaisement
-que je ressentais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne connais pas, répliqua-t-il, de spectacle plus saisissant et
-plus beau que celui d'une nuit étoilée; dans le jour, le firmament
-paraît désert et vide; mais par une nuit claire le voilà qui se
-peuple et s'anime comme l'incommensurable cité de Dieu. On a prétendu
-que les découvertes modernes de la science anéantissaient
-l'imagination. Je pense, au contraire, que la science en s'agrandissant
-a agrandi les voies de la poésie; si la terre parait étroite et
-bornée à nos regards, depuis que nous croyons à ces mondes
-innombrables qui flottent sur nos têtes, quel champ pour notre âme que
-cette évolution sans borne qu'elle accomplit dans l'infini! Mais par
-cet infini même, Dieu perd, dit-on, pour nous de sa personnalité et
-échappe à ces myriades d'êtres infimes dont il ne saurait s'occuper,
-tant ils sont nombreux! Eh! qu'importe la quantité à l'infini? Dieu
-embrasse tout d'une étreinte facile, et nous, nous sentons mieux sa
-puissance en le pensant le maître de ces milliers de globes innommés
-que le possesseur mesquin de notre univers connu et en tous sens
-exploré.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'il parlait, Albert s'était levé, il se tenait debout sur une
-des marches du piédestal de la croix, la lueur de ces belles étoiles
-qu'il me montrait du geste caressait son front inspiré. Ainsi éclairé
-d'en haut, son visage était superbe; sa taille un peu grêle et petite
-me semblait toucher le ciel, il prenait à mes yeux les proportions et
-le prestige du génie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parlez, parlez encore, lui disais-je, en le contemplant en extase.
-</p>
-
-<p>
-Mais tout à coup il me regarda d'une façon amère et sarcastique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes une prude, une femme de marbre, s'écria-t-il, vous me
-faites vibrer comme un instrument au lieu de m'aimer. Et me saisissant
-énergiquement dans ses bras, lui si faible, il se mit à courir dans
-l'allée sombre, en répétant d'une voix sourde: Il faut m'aimer! il
-faut m'aimer!
-</p>
-
-<p>
-Bientôt il me déposa comme épuisé au pied d'un arbre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! n'ayez pas peur de moi, me dit-il avec douceur, voyez, je suis à
-vos pieds, moi qui n'ai jamais mis le genou en terre sans y mettre le
-cœur.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait dans sa soumission quelque chose de si tendre que j'en fus
-saisie; il restait là, tremblant devant moi, comme un pauvre enfant,
-lui, le grand poëte tourmenté, l'implacable railleur vaincu par la
-passion.
-</p>
-
-<p>
-J'eus un moment d'orgueil et d'ivresse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vrai! vrai, vous m'aimez! lui dis je, en tendant vers lui mon visage
-étonné. Je sentis alors ses lèvres courir frénétiques et rapides
-sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche! Je lui échappai violemment
-et m'élançai au hasard dans les allées. J'atteignis la voiture et m'y
-blottis; un instant j'eus la pensée de partir sans l'attendre, mais
-toute mon âme se révolta contre cette tentation de dureté que me
-suggérait mon aveugle passion pour Léonce. Le laisser là, seul, dans
-la nuit, exposé à une longue marche, lui malade, attendri, aimant et
-cherchant encore dans la passion la vie qui lui échappait? Il me
-faisait donc bien peur pour que j'eusse conçu l'idée de cette
-lâcheté? Je l'aimais donc? Hélas! je n'aimais que l'amour, et en ce
-moment l'amour c'était lui!...
-</p>
-
-<p>
-Cependant, il se mit à ma poursuite comme un insensé. Quand il m'eut
-rejointe, il s'élança dans la voiture, et secouant mes bras avec une
-sorte de rage, il me répétait convulsivement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous ne voulez donc pas m'aimer?
-</p>
-
-<p>
-La voiture avait repris sa course dans les avenues désertes; un nuage
-qui passait sur la lune nous plongea dans l'obscurité. Je ne voyais
-plus le visage d'Albert, mais tout à coup je sentis ses larmes qui
-tombaient sur mes mains. À son tour il pleurait: j'eus vers lui un
-élan de tendresse irrésistible.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! ne pleurez pas, lui dis-je, je voudrais vous aimer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je comprends votre effort et c'est ce qui me navre, répliqua-t-il.
-Allez, allez, je sais bien ce qui me manque pour vous attirer et vous le
-sentez aussi sans vous l'avouer. Vous n'êtes pas coquette et fausse
-vous! Non, vous suivez les aspirations de votre nature forte et vivace.
-Oh! cela est certain, il y a dans l'amour des lois physiques et
-impérieuses trop négligées par les sociétés modernes, je suis trop
-faible, trop grêle et trop vieilli pour vous, belle et robuste; si
-avais la même âme dans une stature puissante et le même cerveau sous
-un crâne recouvert de cheveux noirs, vous m'aimeriez? je ne suis pour
-vous qu'un spectre qui rêve la vie! Oh! vous avez raison, le pâle et
-maladif Hamlet ne saurait animer la Vénus de Milo! et en parlant ainsi,
-il se rejeta éperdu dans l'angle de la voiture.
-</p>
-
-<p>
-Peut-être disait-il vrai, mais cette appréciation toute matérielle de
-l'amour me fit honte sur moi-même. Je sentis une sorte de chaleureux
-enthousiasme pour cette fière intelligence désolée et saisissant sa
-tête dans mes mains, je posai sur son front mes lèvres brûlantes. En
-ce moment j'oubliais ses traits flétris; ce n'était pas le
-bouillonnement du sang ni l'élan du désir, c'était l'appel de
-l'esprit au génie. Lui crut à un tressaillement et à un transport de
-la chair et il me pressa sur son cœur dans une telle ivresse que j'en
-perdis comme le sentiment; excepté Léonce, aucun homme ne m'avait
-jamais embrassée de la sorte. Prise subitement de vertige, j'eus un
-instant la sensation que c'était Léonce qui était là; mais la lune
-qui reparut éclaira le visage d'Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! vous n'êtes pas lui, m'écriais-je en le repoussant, et c'est
-lui! lui seul que j'aime!
-</p>
-
-<p>
-Il ne chercha pas à me ressaisir, il tomba dans un morne silence qui
-finit par m'effrayer mais que je n'osai rompre.
-</p>
-
-<p>
-Cependant comme nous approchions de chez moi, il me dit d'une voix calme
-qui me surprit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chère marquise, il est vrai que je ne suis pas le <i>lui</i> idéal
-que désirent votre cœur et votre imagination; je ne suis plus même le
-<i>lui</i> d'autrefois qui sût aimer et se dévouer; mais je ne suis pas non
-plus l'être dégradé et mauvais qu'on vous a dépeint, car maintenant je
-l'ai compris, vous m'aimeriez si l'on ne m'avait calomnié près de
-vous: vos combats, vos larmes, votre éclair d'amour de tantôt, tout
-m'atteste que vous m'aimeriez si vous ne doutiez point de moi! Eh bien!
-marquise, vous m'aimerez quand vous m'aurez entendu.
-</p>
-
-<p>
-Il me supplia de le laisser monter, il voulait me raconter le soir même
-sa douloureuse histoire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais ne voyez-vous pas, m'écriai-je, qu'un autre...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chut! chut! fit-il en m'interrompant, ne dites rien d'irrévocable
-avant de m'avoir écouté. À demain donc, puisque vous êtes sans
-pitié.
-</p>
-
-<p>
-J'entendis du seuil de la porte la voiture qui l'emmenait. Je me
-reprochai ma dureté; j'étais mécontente de moi-même et irritée
-contre Léonce; en ce moment Albert me paraissait le meilleur de nous
-trois.
-</p>
-
-<p>
-Une lettre de Léonce que je trouvai en rentrant sur ma table changea le
-cours de mes pensées; il allait, me disait-il, hâter son arrivée;
-avant quinze jours il serait près de moi. Oh! c'était bien lui, lui
-seul que j'aimais! et toute la nuit il m'apparut en songe dans sa
-beauté, sa jeunesse et sa force.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XI">XI</a></h4>
-
-<p>
-La journée du lendemain est une de celles de ma vie dont le souvenir
-m'est resté le plus vif et le plus présent; je n'en ai oublié aucun
-détail.
-</p>
-
-<p>
-Vers midi je m'étais mise courageusement au travail afin de chasser par
-cette discipline salutaire tout retour de pensées molles et
-d'égarement malsain; Marguerite qui savait l'utilité et le résultat
-de mes traductions de romans, avait emmené mon fils à la promenade
-pour m'assurer quelques heures de tranquillité; j'espérais qu'Albert,
-un peu blessé de la façon dont nous nous étions séparés la veille,
-ne viendrait pas ou viendrait tard. Il arriva vers deux heures; j'étais
-à peine vêtue d'un peignoir blanc; mes cheveux relevés et massés en
-désordre retombaient çà et là sur mon front et sur mon cou en
-boucles inégales. À ce négligé et aux feuilles fraîchement écrites
-éparses sur ma table, Albert comprit que je ne l'attendais pas et que
-je travaillais; je ne l'avais jamais vu si pâle et si défait, ses
-traits décomposés m'effrayèrent.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comme vous êtes calme, me dit-il avec un sourire sardonique, et
-belle et fraîche! on voit que vous avez dormi du sommeil de la vertu et de
-l'indifférence. Moi j'ai passé une nuit de forcené, je ne me croyais
-plus tant de jeunesse et de désir dans le cœur; j'ai été tenté de
-revenir ici et de vous dire: «Si vous m'aimez, aimez-moi tout de
-suite!» Mais j'ai pensé que vous seriez formaliste, que votre porte me
-serait fermée et pourtant vous m'avez aimé hier soir un moment! une
-minute! quoi qu'il arrive ne l'oubliez jamais.&mdash;Si vous disiez non,
-marquise, votre conscience vous crierait que vous mentez!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, répondis-je pour apaiser son exaltation croissante, je ne
-renie rien de mes sentiments pour vous, aucune de mes paroles, aucun des
-élans de mon cœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c'est bien, reprit-il, je le sais, je le sens, vous finirez par
-m'aimer; c'est ce qui m'a retenu, voyez-vous, quand cette nuit j'ai eu
-l'idée de toutes les ivresses. En vous quittant hier soir j'étais
-tenté d'aller vous oublier dans les bras d'une autre, car vous me
-faites souffrir et je ne veux plus souffrir; vous voyez bien que la vie
-m'échappe. Mais au lieu de m'abrutir je me suis souvenu de vos lèvres
-sur mon front, je les sentais toujours, je les sens encore et je n'ai
-point profané ce baiser. C'est une promesse, un lien; c'est un présage
-que vous serez à moi!&mdash;Quelque chose nous sépare encore, j'ai cherché
-longtemps et je crois que j'ai trouvé. Je viens remuer avec vous la
-cendre des morts; je viens vous ouvrir mon cœur toujours saignant, je
-viens vous raconter mes amours avec Antonia Back.
-</p>
-
-<p>
-Il fit un grand effort pour prononcer ce nom; puis, se levant, il
-continua en marchant avec agitation d'un angle à l'autre de mon
-cabinet:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous admirez, vous aimez cette femme, et son image s'interpose entre
-nous. Vous pensez que de son côté est la bonté et la grandeur, car
-elle a marché dans la vie pratiquant la charité, se faisant des
-prosélytes et travaillant avec un patient effort à réhabiliter ses
-sentiments par ses doctrines: tandis que moi, brisé et blessé à mort,
-poussé à tous les vents par le désespoir, j'ai déserté l'idéal et
-accepté pour consolateur la débauche. Aux yeux d'un grand nombre je
-représente l'égoïsme dégradé! Rien de généreux ni d'utile ne
-dirige plus ma vie: comme si un soldat dont un boulet a coupé les deux
-bras pouvait encore tenir ses armes! Quant à elle, elle a saisi d'une
-main agile et résolue le drapeau du socialisme, mot sonore et creux qui
-laisse une grande élasticité à la morale; elle s'est fait des
-partisans parmi les utopistes, dans les écoles et dans la foule; elle
-passionne la jeunesse que je ne fais plus que distraire. Même ceux qui
-la combattent conviennent que le travail incessant et souvent funeste de
-son esprit est une sorte de moralisation de sa vie. Elle aime ces
-attestations publiques, cette mise en scène de ce qu'elle nomme ses
-croyances humanitaires et sa foi dans le progrès. C'est le jargon
-moderne pour exprimer ce qui s'appelait autrefois la perfectibilité.
-Ces idées sous une autre forme et dans une juste mesure ne me sont pas
-étrangères; je suis de l'avis d'un poëte contemporain qui a dit: «La
-perfection n'est pas plus faite pour nous que l'immensité, il faut ne
-la chercher en rien, ne la demander à rien; ni à l'amour, ni à la
-beauté, ni à la vertu; mais il faut l'aimer pour être vertueux, beau
-et heureux autant que l'homme peut l'être.»
-</p>
-
-<p>
-La foule, poursuivit-il, ne se passionne que pour l'exagération et
-l'emphase; je n'aspire pas à plaire à ce public banal; je vous ai dit
-pour lui mon dédain; je ne suis véritablement connu et aimé que par
-quelques amis qui savent ce que j'ai souffert dans la recherche
-douloureuse de l'amour, qui est aussi la recherche de l'idéal; où le
-vulgaire n'a vu qu'une passion personnelle, vous verrez, j'espère, la
-manifestation de mon âme et, partant, de l'âme humaine. Ne croyez pas
-que, dans le récit que je vais vous faire, je cherche à amoindrir et
-à avilir Antonia comme d'autres le feront peut-être un jour pour me
-venger; non, non, je vous parlerai d'elle avec tendresse et justice,
-mais avec une inexorable vérité, et, quand vous m'aurez entendu, vous
-m'aimerez!
-</p>
-
-<p>
-Malgré la curiosité très-vive que m'inspirait cette histoire, je crus
-devoir lui dire loyalement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais je vous jure que ce n'est point le souvenir d'Antonia qui est
-entre nous, l'obstacle à l'amour vient d'ailleurs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je sais, je sais, reprit-il, je l'ai deviné, et je vous l'ai déjà
-dit: je suis maladif et vieilli, mais quand vous m'aimerez vous n'y
-penserez plus; ce sera, comme hier soir, dans les ténèbres, quand mon
-âme vous attirait tout entière; d'ailleurs, je redeviendrai si jeune
-et si gai en vous aimant que vous finirez par en être séduite. C'est
-ainsi que j'étais quand j'aimais Antonia.
-</p>
-
-<p>
-En disant ces mots, il s'assit sur un coussin à mes pieds, et, appuyant
-son menton sur la paume de sa main, il allait poursuivre. Je me levai,
-et me plaçant en face de lui, je fis un grand effort sur moi-même pour
-lui dire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais si j'en aime un autre? si...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bah! interrompit-il, c'est impossible! cet autre, je l'aurais
-rencontré chez vous et je sais que vous vivez comme une sainte!
-Qu'est-ce que ce serait d'ailleurs que cet amant fantastique qu'on ne
-voit jamais, qui vous laisse seule dans l'abandon, qui vous livre à
-toutes les tentations de l'isolement et ouvre un champ libre aux désirs
-de vos amis? Je ne redoute point un spectre! vous êtes une femme
-romanesque et vous voudriez, dans votre orgueil, que ce lui idéal, que
-cet être imaginaire vous suffit. Mais, hier soir, sur mon cœur,
-n'avez-vous pas vu que c'était chimérique! Eh bien! je suis là, moi,
-la réalité et non le rêve. Pourquoi me repoussez-vous? Vous avez trop
-d'esprit pour persister dans cette lutte! Oh! chère, chère,
-confions-nous à la nature et ne subtilisons plus.
-</p>
-
-<p>
-Je me rassis, attendrie par sa persistance aveugle; mais je me sentais
-si glacée en face de lui, que je compris bien qu'il ne m'avait point
-convaincue.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous écoute, lui dis-je, parlez-moi de l'amour de votre jeunesse
-dont le monde a tant parlé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le monde, reprit-il, ne voit jamais que l'apparence des choses:
-J'avais vingt-cinq ans, et déjà quelques rapides et heureux succès
-littéraires avaient attiré sur moi l'attention du public et celle plus
-recherchée de quelques salons qui faisaient à cette époque la
-réputation des écrivains. D'ailleurs, le nom de mon père m'ouvrait
-tout naturellement cette société exquise, attrayante par ses dehors,
-et qui finit par donner, à l'esprit et au cœur, des habitudes
-délicates. Les femmes étaient délicieuses dans ce grand monde;
-plusieurs me distinguèrent et m'aimèrent comme elles savent aimer, du
-bout des lèvres et du bord du cœur. Leur vie facile et élégante est
-tellement remplie de choses nouvelles et charmantes qu'un amant n'y
-tient guère la place que d'une fantaisie de plus. Moi, je les aimais,
-tête baissée, avec toutes les puissances de ma jeunesse et de mon
-imagination. Je m'indignais de leur légèreté et du vide de leur âme;
-j'étais mal appris et injuste; elles ne pouvaient changer leur nature
-en m'aimant. De leur côté ces frivoles amours se dénouaient sans
-déchirement; tandis que mon cœur en éprouvait une rage ironique, que
-je traduisais par des satires sentimentales sur des duchesses et des
-comtesses espagnoles, qui étaient autant de nobles dames françaises.
-</p>
-
-<p>
-À l'exemple de don Juan, «rien ne pouvait alors arrêter
-l'impétuosité de mes désirs, je me sentais un cœur à aimer toute la
-terre, et, comme Alexandre, je souhaitais qu'il y eût d'autres mondes
-pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.» Je recherchai
-l'intimité des grisettes, espérant qu'elles auraient plus de cœur et
-plus de passion que les femmes du monde; je leur trouvai plus de
-naturel, une certaine droiture et souvent une bonté qui
-m'attendrissait; mais il y avait entre nous d'autres discordances qui
-choquaient toutes mes susceptibilités de gentilhomme et de poëte;
-elles me disaient tout à coup de ces vulgarités qui, tantôt me
-faisaient éclater de rire, et tantôt m'impatientaient violemment. Leur
-esprit était un tel abîme d'ignorance, qu'à part quelques naïvetés
-de tendresse je n'y trouvais rien qui valût la peine d'être recueilli;
-leur pensée ne répondait jamais à la mienne, excepté dans les
-moments où les sens nous rapprochaient; les femmes du monde n'en savent
-guère plus, mais elles y suppléent par un jargon qui fait illusion, et
-elles cachent ce qui leur manque sous des dehors exquis.
-</p>
-
-<p>
-C'est vers ce temps que je me liai avec Albert Nattier, fort recherché
-dans le monde des plaisirs, à cause de sa grande fortune et de son
-esprit aimable; il n'était ni littérateur, ni artiste, mais il aimait
-les choses de l'esprit et de l'art. La publication de mes premiers
-livres l'attira vers moi; il me témoigna une amitié très-vive que
-rien n'altéra et qui dure encore. Albert Nattier m'aima comme le luxe
-de son esprit. J'étais aussi nécessaire à ce qu'il y avait
-d'intellectuel et d'idéal en lui que ses maîtresses et ses chevaux
-l'étaient à ses habitudes de dissipation; il m'aimait cordialement
-et simplement; pourquoi donc aurais-je repoussé sa sympathie?
-On m'a reproché d'avoir préféré son amitié à celle des poëtes
-contemporains. Ce qui m'a toujours tenu un peu à distance de ces hommes
-de génie, ce n'est certes pas l'envie, et je l'ai prouvé en les louant
-dans mes ouvrages et en les applaudissant en public; mais presque tous
-les littérateurs, excepté René, visent trop à l'effet: tantôt par
-une raideur et une morale de convention; tantôt en voulant être des
-hommes politiques, et en dédaignant eux-mêmes les lettres qui les ont
-fait grands. Vous savez le cri désespéré que j'ai poussé vers l'un
-des plus célèbres? Eh bien! cette lamentation d'une âme saignante
-resta sans réponse; ce qui n'empêchera peut-être pas ce grand lyrique
-de faire un jour sur ma tombe quelque attendrissante élégie!
-</p>
-
-<p>
-J'aime les esprits simples et humains qui s'émeuvent de nos passions et
-de nos douleurs, sans songer à nous enchaîner à leur ambition ou à
-leurs systèmes.
-</p>
-
-<p>
-Albert Nattier me plut dès l'abord par son laisser-aller, la franchise
-de sa vie et son insouciance de l'opinion. Me voyant dégoûté des
-femmes du monde et des grisettes, il m'introduisit dans le monde des
-actrices et des courtisanes qui dévoraient sa fortune; je fus un moment
-ébloui, car ces sortes de femmes ont vraiment la science du luxe et une
-certaine apparence poétique. Elles s'ajustent à ravir, possèdent le
-geste et le regard vrais des sentiments qu'elles veulent feindre, et
-quand elles ne parlent pas trop, elles sont plus séduisantes que
-d'autres pour les sens et pour l'imagination. Malheureusement, même
-dans mes liaisons les plus futiles, j'ai toujours voulu pénétrer
-jusqu'à l'âme, analyser le fond des êtres. Vous pensez de quel
-dégoût je fus bientôt pris pour cette espèce de femmes, qui, presque
-toutes, ont auprès d'elles leur mère, dont elles font leur servante ou
-leur entremetteuse! Plus tard, quand le désespoir m'a rejeté dans
-leurs bras, ce n'a pu être qu'en m'enivrant que j'ai cherché et reçu
-leurs caresses.
-</p>
-
-<p>
-Je commençais à me lasser de mes évolutions amoureuses dans les
-diverses sphères de la société, lorsqu'un soir je rencontrai Antonia
-Back dans une petite réunion d'artistes, où la curiosité de la voir
-m'avait attiré. Depuis un an ou deux on parlait beaucoup d'elle, et
-chaque ouvrage qu'elle publiait obtenait un succès d'éclat. J'avais
-remarqué dans ses livres de très-belles pages qui révélaient un
-écrivain, chose rare et presque introuvable parmi les femmes. J'aimais
-surtout ses descriptions de la nature; là, elle est vraiment grande et
-ne saurait être surpassée; j'admire moins ses héros et ses
-héroïnes: leurs caractères sont souvent factices, faussement
-philosophiques et prétentieusement tendus dans les sentiments; leurs
-paradoxes et leurs raisonnements imperturbables m'irritent, quoiqu'elle
-les revête d'éloquence et d'un style toujours limpide dans sa
-diffusion même. Telle qu'elle était, cette femme offrait une glorieuse
-et curieuse exception, bien faite pour m'attirer. Je savais, d'ailleurs,
-que sa façon de vivre était étrange et débarrassée de tout
-préjugé; je m'en promettais mille nouveautés. Avant d'aimer avec
-notre cœur, nous aimons déjà par l'imagination. J'avais recueilli sur
-sa beauté une foule d'opinions contraires: les uns la trouvaient
-irrésistiblement belle; pour d'autres elle, n'avait que de très-grands
-yeux fort expressifs. Elle portait la plupart du temps, assez
-disgracieusement, disait-on, des habits d'homme ou des costumes
-fantasques. Le jour où je la vis pour la première fois, elle était en
-toilette de femme un peu à la turque, car sur sa robe flottait une
-veste brodée d'or. Sa taille mignonne se jouait sous ce vêtement large
-et avait des ondulations pleines de grâce: sa main, dont la beauté
-parfaite vous a frappée, s'échappait blanche et effilée du cercle
-d'or d'un bracelet égyptien; elle me la tendit quand je m'approchai
-d'elle, et je la pressai un moment avec surprise, tant elle me parut
-petite. Je n'analysai point son visage; il avait alors un doux velouté
-de jeunesse, l'éclat de ses yeux magnifiques et l'ombre de ses épais
-cheveux noirs lui donnaient quelque chose de si pénétrant et de si
-inspiré, que j'en eus le sang et l'âme bouleversés. Elle parlait peu
-et juste; son front et son regard semblaient renfermer l'infini.
-</p>
-
-<p>
-Elle parut heureuse de mon attention, et se mit à causer à part avec
-moi; elle n'aimait pas beaucoup, me dit-elle, mes vers légers et
-satiriques, mais elle augurait de mon talent de très-grandes choses.
-Ses premières paroles furent des conseils; elle se plut toujours à
-prêcher un peu; c'était la pente naturelle de son esprit qui finit par
-en contracter quelque lourdeur. Ce qui la charmait en moi,
-ajouta-t-elle, c'étaient mes manières polies d'homme bien né.
-</p>
-
-<p>
-Elle vivait entourée à cette époque de quelques amis dont l'un,
-assurait-on, était un peu son amant; tous étaient des hommes de
-quelque valeur et d'assez bons écrivains, mais complètement vulgaires
-de figure, de langage et de maintien; ils affectaient avec elle une
-familiarité qu'elle encourageait dans ses heures de laisser-aller et
-d'ennui, mais qui la révoltait parfois dans sa fierté et sa
-distinction natives. Elle avait eu pour aïeule une femme aux nobles
-manières, et elle savait prendre à volonté les allures du meilleur
-monde; puis la politesse d'un homme lui paraissait toujours une
-déférence de cœur qui la touchait dans la vie tout à fait libre
-qu'elle menait.
-</p>
-
-<p>
-En nous quittant, elle m'engagea à aller la voir. J'y courus dès le
-lendemain; je sentais déjà que je l'aimais. Au bout de trois jours,
-nous étions l'un à l'autre. Jamais, jamais, je n'avais goûté l'amour
-si beau, si ardent, si entier. Je me sentais une exaltation, un délire,
-une joie d'enfant, une mollesse d'âme presque maternelle, mêlée d'une
-force de lion. J'avais des élans généreux et superbes, j'étreignais
-dans mes bras la création, j'étais vingt fois plus poëte qu'avant de
-la connaître; sans doute cet amour immense reposait en moi; elle n'en
-avait été que l'éclosion: c'était ma jeunesse qui débordait, mais
-le choc venait d'elle. Avant elle, aucune femme ne m'avait produit cet
-éblouissement et cette ivresse. Je lui dois d'avoir connu l'amour
-autrement qu'en rêve, et je l'en bénis. Je l'en bénis encore à
-travers le temps, je l'en bénis malgré les angoisses qui suivirent!
-Qu'importe que l'amour se soit évanoui; en a-t-il moins été? Est-ce
-que tout ne meurt pas, et nos sentiments et nous-mêmes? Est-ce que les
-baisers et les serments échangés par tous les êtres des générations
-qui nous ont précédés n'ont pas été dispersés? Nous passons, nous
-passons, et le temps nous emporte. Mais dans le lointain perdu où notre
-âme se noie, sitôt qu'elle ressaisit l'étincelle de l'amour, elle s'y
-réchauffe et s'y éclaire. Prêts à mourir, nous remuons encore cette
-cendre brûlante; c'est le suaire où nous voulons dormir, nous sentons
-qu'il contient tout ce qui fut notre vie.
-</p>
-
-<p>
-Il continua:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En aimant Antonia, je me sentais fier d'aimer. Elle était belle, et
-elle avait un esprit qui valait le mien. On croit de bon goût, dans
-notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pots de
-bière, et au sortir des filles de joie, de médire et de se railler des
-femmes intelligentes. Byron a appelé <i>bas-bleus</i> quelques Anglaises
-pédantes; le mot a passé en France et a servi aux mauvais plaisants
-des petits journaux. Moi-même je me suis moqué de quelques médiocres
-femmes auteurs. Mais sitôt qu'une femme est douée d'un génie naturel,
-c'est-à-dire involontaire et sacré, que ce génie se révèle par des
-œuvres ou seulement par la parole, ainsi que cela arrive chez la
-plupart des femmes d'esprit qui meurent en emportant leur secret, ce
-génie attire le poëte comme une parenté. Avec ces femmes seules, on
-goûte la double et complète volupté de l'âme et des sens.
-</p>
-
-<p>
-C'est surtout après l'expérience des femmes du monde, des grisettes et
-des courtisanes, qu'on s'enivre de ces nobles amours où l'esprit
-participe; on se sent planer, et même dans les bras l'un de l'autre on
-ne touche pas la terre; on mêle aux larmes et au rire de la volupté
-des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les
-aspirations de l'infini. Cela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes
-a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu: le cœur
-s'y consume, mais le génie en jaillit.
-</p>
-
-<p>
-Vittoria Colonna a fait Michel-Ange; M<sup>me</sup> d'Houdetot,
-Jean-Jacques; M<sup>me</sup> du Châtelet, Voltaire; M<sup>me</sup> de
-Staël, Benjamin Constant: je cite au hasard. Un poëte a dit, et c'est
-là l'expression sérieuse de mon cœur: «Il n'y a pas un peuple sur la
-terre qui n'ait considéré la femme ou comme la compagne et la
-consolation de l'homme, ou comme l'instrument sacré de sa vie, et, sous
-ces deux formes, qui ne l'ait adorée.»
-</p>
-
-<p>
-Donc, il est très-vrai que les femmes supérieures nous attirent
-malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort. Le nier serait une
-fausseté puérile ou un aveu d'infériorité. Mais avec de telles
-femmes les luttes inévitables en amour se multiplient; elles naissent
-de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant
-les sensations et les aspirations peuvent être très-diverses. En
-pareille union, les joies sont extrêmes, mais les déchirements le sont
-aussi. Les ayant élues au-dessus des autres, nous demandons à ces
-femmes l'impossible: l'idéal de l'amour. À leur tour, elles nous
-pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque
-conflit s'engage, notre orgueil brutal d'homme habitué à la domination
-s'indigne de leur hardiesse. Dans les transports de l'amour, la parité
-était admise, exaltée, proclamée avec bonheur; car la valeur de la
-femme doublait la puissance de l'homme. Dans toute autre occasion, elle
-est niée, outragée, et parfois rejetée comme une entrave à notre
-liberté. Il nous en coûte d'avoir à compter avec leur intelligence.
-Les femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est
-du ressort de l'esprit; elles n'appliquent leur pénétration et leurs
-finesses natives qu'à nous enchaîner ou à nous tromper sans nous
-contredire et avec une passivité d'esclave.
-</p>
-
-<p>
-Dieu m'est témoin qu'avec Antonia je ne commençai point la lutte:
-j'aimais ses facultés merveilleuses, sans songer à la diriger ni à la
-combattre, lors même qu'elle me heurtait par ses idées. Je hais le
-métier de pédagogue; peu capable de me conduire moi-même, je me crois
-inhabile à conseiller personne. Ceux que j'aime me plaisent tels quels;
-je ne me flatte pas d'être un plus grand maître que la nature: elle
-nous fait comme elle l'entend; à peine si nous pouvons nous-mêmes nous
-transformer lentement par la réflexion et par la douleur.
-</p>
-
-<p>
-Antonia eut dès le premier jour la prétention de me modifier. J'avais
-quatre à cinq ans de moins qu'elle, ce qui, joint à ses penchants de
-protection et de prédication, lui inspirait des manières maternelles
-qui me gâtaient l'amour. Dans ses moments de plus vive tendresse, elle
-m'appelait: «Mon enfant.» Ce mot glaçait mes transports ou
-m'arrachait des paroles moqueuses qui la fâchaient. Alors elle
-allongeait sa lèvre supérieure, prenait son air le plus grave et
-commençait quelque discours de morale. Elle me disait qu'il fallait
-l'écouter; que son âge, son expérience des passions et ses
-méditations dans la solitude lui donnaient une juste autorité sur moi.
-Je sortais, ajoutait-elle, d'un monde où on se jouait de tout, où on
-aurait voulu continuer l'ancien régime sans tenir compte de notre
-glorieuse révolution et de l'ère nouvelle qu'elle avait ouverte. Mes
-écrits témoignaient assez de la légèreté de mes doctrines. Il
-était temps de songer à être utile à la cause de l'avenir, comme
-elle l'essayait elle-même; elle m'aimerait doublement si je la suivais
-dans cette voie, où les plus grands esprits contemporains
-l'encourageaient. Elle me citait alors quelques-uns de ses amis,
-écrivains nébuleux et médiocres, qu'elle traitait de sublimes
-philosophes! Je bâillais légèrement en l'écoutant; mais, sitôt que
-je la regardais, la flamme de ses yeux m'allait au cœur; je la
-soulevais dans mes bras, je la couvrais de baisers, en lui disant:
-«Aimons-nous! cela vaut mieux que tes longs discours; ou, si tu veux
-parler, parle-moi de la nature, décris-moi quelque beau paysage; alors
-tu es vraiment inspirée, plus belle et au-dessus des autres; mais ta
-philosophie m'ennuie; je la connais; c'est pour moi une vieillerie que
-ne peut rajeunir l'emphase de tes amis: les encyclopédistes en ont
-rebattu les oreilles de mon père; eux, du moins, étaient des esprits
-originaux.»
-</p>
-
-<p>
-Quand je lui parlais de la sorte, elle tombait dans un froid silence. Si
-nous restions seuls, je finissais par rompre la glace à force de
-gaieté, de caresses et des plus douces câlineries que me suggéraient
-ma jeunesse et mon amour. Mais si un de ses doctes amis survenait
-pendant nos discussions métaphysiques, elle le prenait à témoin de
-l'infériorité de mon âme et du devoir qu'elle s'imposait de me
-convertir. Alors j'allumais mon cigare et je sortais pour échapper à
-ce fastidieux colloque. Elle m'aimait pourtant à cause de ma jeunesse
-et des transports qu'elle m'inspirait; mais je ne crois pas lui avoir
-jamais fait ressentir la suprême ivresse que je lui devais. Elle était
-curieuse des choses des sens, plus qu'ardente et lascive; ce qui souvent
-me la faisait trouver impudique dans sa froideur même. L'emportement de
-ma passion l'effrayait comme une force dont elle n'avait pas le secret,
-et très-souvent aussi elle me semblait déroutée par mon tempérament
-de poëte. En ce temps, chère marquise, ce tempérament de mon esprit,
-que les chagrins et la maladie ont assoupi, était de toutes les heures:
-il se traduisait diversement, mais il ne m'abandonnait jamais; il
-éclatait dans la volupté, dans la causerie, dans le travail; j'étais
-toujours le même homme, c'est-à-dire le poëte, l'être sensitif et
-incandescent, vibrant et s'enflammant sans cesse.
-</p>
-
-<p>
-Antonia, au contraire, n'était intelligente et passionnée que par
-intermittences: elle déposait son exaltation avec sa plume; elle
-devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des
-raisonnements à perte de vue sur ce qu'elle appelait la dignité
-humaine. C'était un être tout d'une pièce, à qui je sentais que ma
-nature complexe échappait, et qui devait presque me dédaigner en
-secret. Plus tard, quand je lui ai vu louer avec une apparence de bonne
-foi deux ineptes poëtes ouvriers, je me suis demandé si même le
-côté littéraire de mes ouvrages avait été compris par elle.
-</p>
-
-<p>
-Mais, je vous le répète, ces dissemblances de nos esprits, qui dès
-les premiers jours se produisirent entre nous, n'atténuèrent en rien
-mon ardent amour pour elle, et ce n'était que lorsqu'un de ses ennuyeux
-amis se trouvait en tiers dans nos discussions que j'avais quelque
-mouvement d'humeur contre elle. Un jour où elle se montra froide et
-formaliste comme une nonne, il m'échappa de lui dire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On voit bien, ma chère, que vous avez passé votre enfance dans un
-couvent, vous en conservez des airs de béguine que tout votre esprit et
-toutes vos escapades auront de la peine à vous faire perdre.
-</p>
-
-<p>
-Le plus adulateur de ses amis répliqua que j'avais le langage d'un
-libertin, et que je ne comprendrais jamais la grandeur du sacrifice et
-de l'amour d'Antonia. J'aurais voulu jeter cet homme par la fenêtre, et
-les autres aussi, car les camarades d'Antonia, comme elle appelait ces
-messieurs, irritaient mon bonheur par leur vulgarité. Je souffrais de
-les voir interrompre selon leur bon plaisir, nos belles heures de
-solitude.
-</p>
-
-<p>
-Antonia me reprochait mes agitations sans trêve et ce qu'elle appelait
-la fièvre de mon amour; je lui dû un jour:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quittons Paris, où l'on s'occupe trop de nous; déjà on parle de
-notre liaison, bientôt tout le monde la connaîtra, et les petits
-journaux en feront le récit pour divertir les oisifs; ne livrons pas nos
-cœurs en pâture aux badauds. La campagne est pleine d'attraits et les
-grands bois sont superbes par ces jours d'automne, partons; choisis
-toi-même la solitude où nous irons nous cacher.
-</p>
-
-<p>
-Elle me répondit avec une franche cordialité, en m'embrassant, que
-j'avais là une heureuse idée et qu'il fallait la mettre en pratique
-des le lendemain.
-</p>
-
-<p>
-Élevée à la campagne, elle a toujours eu l'amour des champs, elle s'y
-identifie, s'en inspire et en devient plus grande et meilleure.
-</p>
-
-<p>
-Il fut décidé que nous irions sans tarder nous établir à
-Fontainebleau. Nous fîmes rapidement nos préparatifs, et, sans
-prévenir personne, nous nous échappâmes de Paris comme deux joyeux
-écoliers.
-</p>
-
-<p>
-Une voiture de louage nous conduisit jusqu'à rentrât de la forêt;
-nous nous arrêtâmes devant la maison d'un garde-chasse, où nous
-louâmes une chambre très-propre dont de grands arbres ombrageaient la
-fenêtre. L'air vivifiant, la bonne odeur des bois, les aspects variés
-des masses de feuillages aux tons divers, nous ravissaient au réveil.
-Antonia, alerte et vive, aidait la femme du garde-chasse à préparer
-notre déjeuner; puis nous partions pour nos excursions à travers la
-forêt. Chaque jour c'était une exploration nouvelle de quelque partie
-inconnue de cette immense étendue d'arbres séculaires. Antonia avait
-repris, pour faire plus commodément ces longues promenades, un habit
-d'homme sans prétention; elle portait une blouse de laine bleue serrée
-à la taille par une ceinture en cuir noir. Jamais je ne la vis plus
-belle que dans ce simple costume; parfois, quand la marche empourprait
-ses joues veloutées, que son grand œil noir si intelligent s'arrêtait
-ravi sur un aspect du paysage et que ses cheveux bouclés s'agitaient
-autour de sa tête comme des ailes d'oiseau, je me précipitais vers
-elle, je l'arrêtais par une de ses boucles soyeuses que je pressais de
-mes lèvres et que je serrais entre mes dents; puis l'attirant ainsi
-vers moi, je la forçais à tomber dans mes bras.
-</p>
-
-<p>
-Ô lits de bruyères embaumées, rayons filtrant à travers les
-branches, chants d'oiseaux, bruits des vents légers qui faisiez
-frissonner les feuilles! Rumeurs lointaines des chasseurs et des
-bûcherons! Étoiles qui le soir nous surpreniez dans les
-anfractuosités des rocs recouverts de mousse, lune claire et souriante
-qui me montriez sa beauté, vous savez si je l'ai aimée!
-</p>
-
-<p>
-Nous étions tellement charmés de nos découvertes toujours nouvelles
-dans ces grands bois qui paraissaient nous appartenir, que nous
-résolûmes d'y pénétrer plus avant, d'y passer une journée entière
-et toute une nuit, couchés sur un lit de feuillage. Nous partîmes un
-matin par une température très-chaude, nous portions suspendus en
-bandoulière de petits havre-sacs renfermant des provisions. Jamais
-Antonia n'avait été si gaie; elle bondissait comme un chevreuil à
-travers les sentiers difficiles; j'avais peine à la suivre dans son
-élan; tantôt elle jetait les sons de sa belle voix perlée aux échos
-qui les répercutaient à l'infini; tantôt elle entonnait un chant
-rustique de son pays. Puis elle butinait toutes les plantes et toutes
-les fleurs sauvages qu'elle rencontrait; elle m'en disait les
-propriétés et les noms; elle avait fait à la campagne des études
-pratiques de botanique et connaissait à fond l'ingénieuse science de
-Linnée et de Jussieu, qu'elle poétisait par l'expression; je la
-regardais et l'écoutais ravi; elle était redevenue aimante, simple,
-bonne, vraiment grande, elle s'harmonisait avec l'immense nature. Nous
-fîmes une halte près d'une source qui surgissait au pied d'un rocher.
-Nous nous assîmes sur l'herbe fine pour prendre notre repas du matin;
-je la servais et j'allais lui puiser à boire dans le creux de mes
-mains. Le déjeuner fini, j'exigeai qu'elle fît une heure de sieste et
-reposât ses jolis petits pieds qui couraient si bien. Pour la bercer,
-je la pressai longtemps silencieusement sur mon cœur; elle finit par
-s'endormir, et je la regardai en extase, soutenant sa tête sur mon
-genou ployé. J'étais aussi un peu las de notre longue marche, mais
-trop agité par mon bonheur pour que le sommeil pût me gagner. Je
-suivais la palpitation de ses longs cils noirs sur ses joues colorées,
-le mouvement de son sein, et son sourire errant dans un songe; je me
-disais: «C'est mon image encore qu'elle caresse à son insu!» Quand
-elle s'éveilla, elle m'entoura de ses bras, en me remerciant du soin
-que j'avais pris d'elle. Nous nous remîmes à marcher, nous racontant
-des histoires de notre enfance. Nous nous interrompions souvent pour
-regarder la majesté de la forêt dont les aspects variaient à chaque
-instant. Vers le soir, nous arrivâmes au milieu d'un amas de rocs
-géants et bouleversés qui était le but de notre excursion. C'était
-quelque chose de grandiose et de sinistre à la fois que ces énormes
-blocs recouverts de mousses et de végétations, et qui semblaient avoir
-été disjoints par quelque lointain tremblement de terre. Des plantes
-robustes avaient poussé dans leurs flancs déchirés; de grands chênes
-montaient de leurs entrailles; parfois un filet d'eau souriait et
-gazouillait autour de leur base formidable; c'étaient des contrastes de
-force et de grâce inouïs; je disais à Antonia:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est comme ta personne où le génie et la beauté s'unissent.
-</p>
-
-<p>
-Je voulus gravir jusqu'au sommet d'un des rocs le plus haut, et je lui
-criai de me suivre: mais elle, qui jusqu'alors s'était montrée
-infatigable, me supplia de la laisser en bas sur un tas de feuilles
-mortes où elle s'était assise. Ses forces défaillaient, me
-disait-elle, elle m'attendrait là sur ces feuilles qui formeraient un
-doux lit pour la nuit. Je la plaisantais sur sa fatigue, et je montais
-toujours en lui répétant: «Suis-moi! suis-moi! il faut que tu voies
-ce que je vois, l'horizon est splendide! Viens! viens, est-ce qu'on sent
-la lassitude quand on aime!»
-</p>
-
-<p>
-Le crépuscule disparaissait et faisait place à la nuit; quelques
-étoiles se levaient, et le disque de la lune se dessinait pâle sur
-l'étendue des cimes vertes; devant moi les dernières bandes de pourpre
-du soleil couchant s'étendaient en lignes enflammées; elles
-projetaient sur ma tête des lueurs d'incendie. Antonia m'a dit, plus
-tard, que je semblais marcher à travers le feu et que mes cheveux
-blonds rayonnaient comme la chevelure d'une comète.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Accours donc! je le veux, je t'attends! lui criais-je toujours
-transporté par le spectacle qui s'agrandissait sous mes yeux, à mesure
-que je montais. En tous sens, partout, jusqu'au plus lointain horizon
-s'étendait la forêt verte diaprée de teintes jaunes et rouges,
-paraissant aussi vaste que le ciel qui la recouvrait. J'étais parvenu
-au point culminant du roc et j'y avais trouvé une cavité ovale,
-espèce de demi-grotte formant comme une alcôve tapissée de mousse
-noire.&mdash;J'ai un gîte pour la nuit, criais-je à Antonia, rejoins-moi,
-je t'en supplie! et je m'assis immobile au bord de cet enfoncement, la
-regardant venir. Elle s'était levée comme à contre-cœur et
-gravissait lentement le roc ardu que j'avais franchi si vite: parfois,
-elle s'arrêtait, regardait autour d'elle, faisait encore quelques pas,
-puis s'asseyait comme épuisée. Ma voix la stimulait, j'aurais voulu la
-soulever d'un souffle jusqu'à moi, et, cependant, je n'allais pas vers
-elle pour l'aider; je me disais; «Si je la rejoins, elle me forcera à
-descendre et ne voudra plus monter.» Il me semblait que nous serions si
-bien, si loin du monde à cette place que je venais de découvrir, que
-j'étais moins occupé de sa fatigue que du ravissement que je voulais
-lui faire partager. En se traînant, peu à peu, elle arriva sur
-l'avant-dernier plateau. Alors, je me courbai, je tendis mes deux bras
-à ses petites mains et je la hissai jusqu'à moi. Je l'étreignis sur
-ma poitrine, et la soutenant la tête renversée, la face au ciel et ses
-beaux yeux tendus vers le firmament, je lui dis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Regarde, quelle tranquillité! quelle solitude! quel silence! quel
-oubli délicieux de tout ce qui n'est pas nous!
-</p>
-
-<p>
-Pas un souffle d'air ne troublait ce calme imposant, pas une rumeur ne
-se faisait entendre; la terre en s'endormant paraissait s'immobiliser.
-La nuit devenait plus noire et les étoiles plus vives; Antonia était
-très-pâle et frissonnait dans mes bras.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis bien lasse, me dit-elle, et il me semble que j'ai froid.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vais te coucher dans notre abri, répondis-je, je te couvrirai de
-mes habits et en te reposant tu regarderas la double étendue du ciel et
-de la forêt.
-</p>
-
-<p>
-Je la portai doucement, comme une mère fait d'un enfant endormi, dans
-la cavité tapissée de mousse sombre. Mais, à peine y fut-elle
-étendue, qu'elle s'écria:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! j'ai peur ici, on dirait que tu me mets dans une bière
-recouverte d'un drap noir!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Peur! répliquai-je, peur! quand je t'étreins sur mon cœur et que je
-t'aime, tu aurais donc peur de mourir avec moi? Eh bien, si Dieu
-m'écoutait, moi, je voudrais, vois-tu, que cette nuit fût pour nous la
-dernière; là, près de toi, finir la vie, m'endormir radieux, jeune,
-satisfait, aimant et aimé avant que l'âge n'ait glacé notre âme,
-avant que la lassitude ou l'infidélité n'ait flétri notre bel amour,
-avant que le monde ne nous ait séparés. Oh! dis, chère âme, veux-tu
-que ce jour soit notre dernier jour? précipitons-nous de ce roc, cœur
-contre cœur, et si étroitement enlacés qu'on ne pourra nous séparer
-dans la tombe?
-</p>
-
-<p>
-En parlant ainsi, fou d'amour et altéré d'infini, je l'inondais de
-caresses et de larmes; je la soulevai dans mes bras et la pressai d'une
-si forte étreinte, tout en marchant vers le bord du roc, qu'elle poussa
-un cri aigu plein d'effroi; elle se débattit dans mes bras, me
-repoussant des pieds et des mains avec frénésie et une sorte de haine.
-Elle parvint à se dégager.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne veux pas mourir! me dit-elle, et, sans écouter mes
-supplications, elle se laissa glisser jusqu'au pied du roc; je me
-précipitai sur ses traces, et, quand je l'eus atteinte, je
-m'agenouillai devant elle, et lui demandai pardon de la terreur que lui
-avait causé mon amour.
-</p>
-
-<p>
-Amour si grand et si vrai, qu'un instant j'avais songé à le perpétuer
-par la mort!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ces extravagances sont criminelles, me dit-elle assez durement, et
-l'amour tel que vous l'entendez est une absorption et un égoïsme que
-Dieu doit punir. Nous vivons ici comme des enfants pervers, sans frein,
-sans croyance, nous repaissant de nos sensations et oubliant l'humanité
-qui souffre; oubliant même le travail qui est notre devoir et notre
-moralisation; dès demain je veux changer ce genre de vie et revenir à
-la raison.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! froide, froide femme, m'écriai-je, tu es donc semblable à toutes
-les autres femmes, quand elles n'aiment pas ou qu'elles n'aiment plus?
-Elles tiennent toutes le même langage; toutes se parent de cette
-apparence morale: c'est toujours l'immolation des passions à la vertu;
-elles nous flagellent sans pitié avec une abstraction ou un dévouement
-sacré et nous avons l'air impie en leur résistant. Je me souviens
-qu'une jeune comtesse rompit avec moi sous prétexte que je n'allais pas
-à l'église et qu'elle ne pouvait garder pour amant un homme qui ne
-croyait pas au même Dieu qu'elle! Une autre, le jour où son mari fut
-nommé pair de France, me déclara qu'elle n'oserait plus donner au
-monde, dans, cette haute région, le scandale de notre amour! Une
-troisième, qui avait abandonné ses enfants pour se jeter dans mes
-bras, se sentit un beau matin prise de remords et me quitta pour... un
-autre amant; une quatrième trouva que mes assiduités pouvaient nuire
-au mariage d'une jeune sœur dont elle était jalouse!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Assez, assez, s'écria Antonia en m'interrompant avec colère,
-n'allez-vous pas faire passer devant moi le défilé de vos amours, et
-croyez-vous que j'ignore quel assemblage de femmes vous avez aimé?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai aimé du moins, repartis-je, et vous, dont je ne suis pas le
-premier amant, qu'avez-vous donc ressenti, puisque la passion vous
-épouvante? Quel était l'instinct de tourmenteur qui vous poussait dans
-vos curiosités malsaines?
-</p>
-
-<p>
-Tandis que je parlais, elle s'était mise à marcher d'un pas rapide, et
-cherchait à découvrir à travers la forêt la route que nous avions
-prise en venant; je la suivais machinalement; ma force était brisée,
-mon cœur n'avait plus de ressort.
-</p>
-
-<p>
-Quand je fus auprès d'elle:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chère Antonia, lui dis-je, en la forçant de s'appuyer sur mon bras,
-cessons cette vaine querelle; nous sommes partis ce matin si joyeux et
-si épris! Suffit-il donc de quelques heures pour changer le bonheur en
-amertume, nos ravissements en récriminations et nos caresses en
-injures? Non, non, ce n'est pas nous qui avons parlé, c'est quelque
-esprit malfaisant de la forêt dont nous avons troublé la solitude;
-arrête-toi, tu n'en peux plus; vois comme nous serons bien là sous ces
-grands arbres qui forment un arceau sombre, je vais réunir des mousses
-et des feuilles pour t'en faire un lit.
-</p>
-
-<p>
-Je voulus l'embrasser et l'entrainer à la place que je lui désignais;
-elle me résista et me dit avec une fermeté douce:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne veux pas dormir ici, j'y aurais peur!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Peur de quoi? m'écriai-je, peur de moi qui mourrais mille fois pour
-te défendre et te garder! Oh! c'est qu'alors tu ne m'aimes plus!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Revenez donc à vous, Albert, reprit-elle avec le même ton calme;
-est-ce que je vous quitte? Est-ce que nous ne regagnons pas ensemble la
-maison pour nous y reposer? Pourquoi m'en vouloir si ce bois
-incommensurable, si le ciel qui s'assombrit et le vent qui commence à
-rugir dans les branches, comme des voix de bêtes fauves, me causent un
-peu de terreur? Après tout, je suis une femme, ajouta-t-elle, comme
-laissant échapper l'aveu d'une faiblesse feinte, et, se pressant contre
-moi, elle ajouta:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons, allons, marchons plus vite et nous serons bientôt dans notre
-bon gîte.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous avons pour trois heures de marche, répliquai-je; la nuit
-devient tout à fait noire, plus d'étoiles, plus de lune, comment nous
-diriger? Vois ces gros nuages qui roulent là-bas, on dirait qu'un orage va
-éclater.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! ce sera beau, reprit-elle, plus tard nous le décrirons dans un
-livre!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu n'as donc plus peur, lui dis-je, alors restons ici: voilà
-justement la cabane abandonnée d'un bûcheron qui nous servira d'abri.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, je veux dormir dans mon lit et travailler dès demain, je te
-l'ai dit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, repris-je ironiquement, travailler à heures fixes et
-réglées comme la couturière et le laboureur qui font le même nombre
-de points et de sillons par jour! Oh! ma pauvre Antonia, tu oublies que
-nous autres poëtes nous sommes un peu le lis de l'Écriture: nous
-filons et tissons notre trame quand il nous plaît, nous travaillons
-sous l'œil de Dieu et non attelés à quelque mécanique humaine!
-Regarde donc ce grand frêne dont les branches touchent le ciel: est-ce
-qu'il a poussé régulièrement taillé et dirigé par la main des
-hommes? Non; il s'est répandu de lui-même et a monté librement dans
-l'espace. Sa sublime végétation n'a eu pour auxiliaire que les
-étoiles et le soleil! Soyons libres comme cet arbre, sentons et aimons;
-nos œuvres un jour en seront plus belles.
-</p>
-
-<p>
-Elle semblait ne pas m'entendre et marchait toujours en m'entraînant en
-avant.
-</p>
-
-<p>
-Cependant de grosses gouttes de pluie tombaient avec un bruit de grêle
-sur l'épaisseur des feuilles. Quelques coups de tonnerre lointain se
-faisaient entendre, l'orage menaçait d'éclater et de nous inonder.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons donc plus vite, me répétait Antonia comme une sentinelle
-avancée qui donne un mot d'ordre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le jour se levait, un jour blafard et gris, quand nous atteignîmes
-la maison du garde-chasse. Quel retour, mon Dieu! Nous avions nos
-chaussures déchirées, nos pieds et nos mains en sang, nos habits
-tachés de boue et ruisselants d'eau. On eût dit d'un convoi de soldats
-blessés qui le matin seraient partis pleins d'entrain pour combattre et
-triompher!
-</p>
-
-<p>
-On nous fit un grand feu flambant, Antonia harassée de fatigue se mit
-au lit et s'endormit d'un long somme.
-</p>
-
-<p>
-Moi je la regardais dormir en frissonnant: mes dents claquaient et mon
-cerveau était en flammes. Durant cette insomnie de la fièvre je
-repassais à travers la forêt, je revoyais la cabane du bûcheron où
-elle n'avait pas voulu s'arrêter, et je me disais: «Cette nuit aurait
-pu être si belle et si douce pourtant!»
-</p>
-
-<p>
-Et dire que lorsqu'elle a parlé de cette nuit à ses amis, elle a
-prétendu que j'avais été fou pendant plusieurs heures; fou à la
-faire trembler pour sa vie! Ô pauvres âmes de poëtes avides de
-l'infini dans l'amour, vous ne serez donc jamais comprises?
-</p>
-
-<p>
-Après huit heures de sommeil, Antonia s'éveilla. Elle fut épouvantée
-de ma pâleur et de la contraction de mes traits. Me voyant assis au
-bord du lit, elle s'écria:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu n'as donc pas dormi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, lui dis-je, je t'ai regardée; tu étais bien belle et bien
-calme, cela m'a reposé de te voir ainsi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais tu as la fièvre, reprit-elle, en serrant mes mains brûlantes
-dans les siennes, il faut rester couché; je vais te guérir. Quelle
-inerte égoïste je suis d'avoir pu dormir tandis que tu souffrais!
-</p>
-
-<p>
-Elle se leva à la hâte, m'enveloppa de couvertures chaudes, me fit de
-la tisane et me prodigua mille soins, avec sa tendresse tranquille et
-silencieuse. Elle fut pour moi, ce qu'elle était naturellement pour
-tous, une excellente femme d'un dévouement et d'une bonté
-inépuisables; mais la sensibilité ardente, cette inspiration spéciale
-et exquise qui devine les blessures cachées; la sensibilité qui est au
-cœur ce que le génie est à l'esprit, je doute qu'elle l'ait jamais
-comprise.
-</p>
-
-<p>
-Je finis par m'endormir sous le magnétisme de son doux et calme regard.
-Ma fièvre cessa la nuit suivante, et deux jours après j'étais sur
-pied.
-</p>
-
-<p>
-Tout en me soignant, Antonia avait refait le paquet de notre mince
-bagage, payé notre hôte et tout disposé pour notre départ.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous retournons à Paris dans une heure, me dit-elle en riant, tandis
-que je m'habillais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! quoi, si vite? N'étions-nous pas bien dans cette chère retraite.
-Qu'as-tu donc? Je devine, tu veux me quitter! Et je l'enlaçai dans mes
-bras comme pour la retenir et l'enchaîner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu seras donc toujours enfant et soupçonneux, me dit-elle. Nous
-partons, parce qu'une absolue solitude nous est mauvaise à tous deux,
-mais je ne te quitte pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'entends; nous retournons à Paris retrouver tes amis qui m'ennuient
-et le monde qui nous espionne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, reprit-elle, si tu veux nous voyagerons, nous irons en Italie,
-nous serons seuls aussi, mais nous aurons pour compagnons et pour
-escorte les monuments, les vestiges des grandes civilisations, tout ce
-qui enflamme l'esprit, vivifie le talent et arrache le cœur aux
-brouillards de la solitude et aux subtilités de la passion. Ici nous
-ressemblions un peu trop à deux condamnés de l'amour mis en prison
-cellulaire dans une forêt.
-</p>
-
-<p>
-Sans m'arrêter à ces dernières paroles, je l'embrassai avec
-ravissement; elle ne me quittait pas, et nous visiterions ensemble cette
-terre d'Italie qui est restée la patrie idéale des artistes et des
-poëtes!
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XII">XII</a></h4>
-
-<p>
-Quand j'annonçai ce voyage à ma famille et à mes amis, je rencontrai
-une opposition très-vive; ma famille s'en affligea et mes amis me
-raillèrent de l'empire absolu qu'Antonia, disaient-ils, prenait sur
-moi. Rien de funeste à une liaison sérieuse d'amour comme les
-compagnons des amours faciles; ils analysent la femme aimée, la jugent
-impitoyablement, lui en veulent des heures où elles nous dérobent à
-leur camaraderie, cherchent à nous prouver qu'elle n'est ni plus belle
-ni meilleure que des femmes bien moins exigeantes qu'elle, et qu'il est
-absurde de devenir invisible et d'oublier ses amis pour un amour qui
-tôt ou tard doit finir. Si alors pour leur prouver que notre maîtresse
-est supérieure à toutes les femmes, et que bien loin de nous éloigner
-d'eux elle s'empressera de les traiter en frères; si, dis-je, nous les
-admettons dans notre intimité, nous courons inévitablement deux
-périls: ou bien nos amis chercheront à plaire à celle que nous
-aimons, ou bien ils tenteront de nous détacher d'elle en nous parlant
-légèrement de sa beauté et de son esprit et en amoindrissant l'idole
-par leur indifférence même.
-</p>
-
-<p>
-J'avais à peine revu une ou deux fois Albert Nattier depuis ma liaison
-avec Antonia; quand je lui appris que nous partions ensemble pour
-l'Italie, il se récria comme les autres.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous n'avez pu, me dit-il, vivre tranquilles plus d'une semaine à
-Fontainebleau, que sera-ce donc pendant un long voyage, où les haltes
-dans les auberges, la fatigue de la route, les paysages, les monuments,
-les tableaux, la beauté des femmes italiennes, tout sera sujet de
-conteste entre vos deux âmes d'artistes? Du reste, ajouta Albert
-Nattier, avec une naïveté qui me fit rire, nous courons risque de nous
-rencontrer en Italie, car dans huit jours je pars aussi pour Naples en
-compagnie d'une femme que j'aime un peu plus qu'aucune de celles que
-j'aie rencontrées jusqu'ici, sans pour cela me flatter d'avoir une
-grande passion pour elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! répliquai-je ironiquement, avec cette femme la perspective de
-l'ennui et des tracasseries d'un long tête-à-tête ne t'épouvante
-pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, reprit-il, car c'est une cantatrice habituée à de pareilles
-aventures et que je puis quitter au premier relai si elle ne m'amuse
-point.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et moi? repartis-je...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais toi, tu peux en effet, si cela te convient, en faire autant
-avec Antonia.
-</p>
-
-<p>
-À cette supposition d'Albert Nattier mes joues s'empourprèrent et mon
-cœur battit à rompre ma poitrine, j'aurais volontiers cherché
-querelle à mon ami pour cette idée injurieuse que je pourrais traiter
-de la sorte Antonia; quant à l'hypothèse d'une rupture elle me
-bouleversait tellement que je fus près de m'évanouir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! comme je l'aimais!
-</p>
-
-<p>
-Malgré tous, heureux et charmés, peu soucieux du reste du monde, nous
-partîmes un soir en chaise de poste. Quand nous eûmes franchi la
-barrière de Paris j'embrassai ardemment Antonia, en lui disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Enfin, te voilà toute à moi! Quel voyage enchanteur nous allons
-faire sans témoins, vraiment libres, confondus l'un à l'autre et nous
-enivrant des délices de la vie dans ce pays du soleil, de la poésie et
-de l'amour! Ce sera comme un renouvellement de notre tendresse! Vois-tu
-cette claire étoile qui se lève en face de nous? c'est l'espoir de
-notre bel avenir.
-</p>
-
-<p>
-En parlant ainsi, je riais, j'enlaçais sa petite main dans la mienne;
-je chantai quelque refrain joyeux, et je stimulai le postillon en lui
-criant: «Plus vite! plus vite!»
-</p>
-
-<p>
-On fait bien de fêter l'espérance: elle est la plus belle part du
-bonheur. Sitôt qu'elle se transforme en réalité, elle perd de son
-charme et de son infini et nous heurte toujours par quelque côté.
-</p>
-
-<p>
-Nous arrivâmes sans fatigue à Marseille, prenant gaiement les
-incidents de la route et y trouvant sans cesse pâture à notre
-curiosité et à notre enjouement. Nous louâmes la plus belle cabine
-d'un bateau qui partait pour Gênes, et nous voilà lancés sur la
-Méditerranée! La première heure de traversée fut un éblouissement.
-Assis l'un près de l'autre sur le pont, nous regardions l'immensité
-des flots bleus, arrondis comme d'énormes turquoises où le soleil
-radieux plongeait des lames d'or. Quelques vaisseaux à voiles couraient
-çà et là vers la grande mer ou regagnaient te port. Insensiblement
-les vagues grossirent, je sentis un malaise subit, et le ciel et l'eau
-se confondirent devant mes yeux troublés; je ne voyais plus qu'une
-masse écrasante qui semblait peser sur ma poitrine: l'admiration était
-vaincue par le mal de mer. Antonia, plus forte que moi, résista à la
-funeste influence; elle me fit étendre sous une tente où l'air
-circulait et qui me dérobait la lumière trop brûlante et trop vive.
-Durant tout le voyage, elle eut pour moi les attentions les plus
-intelligentes et les plus tendres, et je lui dus d'échapper à
-l'espèce d'abrutissement que cause cette fade souffrance. Je rougissais
-un peu d'être plus faible qu'elle; mais j'étais heureux de l'appui
-qu'elle me prêtait.
-</p>
-
-<p>
-Aussitôt que nous vîmes la terre et que Gênes nous montra en
-amphithéâtre ses palais de marbre, mon abattement disparut. J'avalai
-deux verres de vin d'Espagne; je pus me tenir debout sur le pont, et je
-me ravivai à la brise qui soufflait plus forte. Nous débarquâmes au
-milieu d'une population toujours en fête et qui semblait s'enivrer de
-son soleil, de ses fleurs et de sa langue harmonieuse.
-</p>
-
-<p>
-Une fois sur le port, je passai le bras d'Antonia sous le mien, et, le
-serrant fortement, je lui dis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À moi, ma belle, de te protéger à mon tour, de te guider et de te
-soigner; je prétends, madame, vous faire les honneurs de l'Italie.
-</p>
-
-<p>
-Nous logeâmes dans un des plus beaux hôtels.
-</p>
-
-<p>
-Après avoir fait une toilette élégante et dîné de grand appétit,
-je dis à Antonia que sa voiture l'attendait. J'avais fait louer une
-berline, antique et solennel équipage, où nous nous assîmes fort à
-l'aise; les domestiques de l'auberge, en nous voyant partir, firent
-l'éloge de la bonne mine des <i>giovani sposi francesi</i>.
-</p>
-
-<p>
-Nous nous fîmes conduire à la promenade de l'<i>Aquazola</i>. C'était à
-la fin de septembre; mais la soirée était plus chaude que les soirées
-d'août de Paris.
-</p>
-
-<p>
-L'Acquazola est une esplanade charmante d'où l'œil embrasse une
-échancrure de la mer, les montagnes, les vallées, toute une campagne
-riante, embaumée et couverte de fleurs, de maisons blanches, vertes et
-rouges, à balcons, à jalousies et à façades peintes à fresques.
-C'est dans ce cadre, parmi les arbustes, les plantes odorantes et le
-long des allées ombreuses, que les femmes de Gênes se montrent, par
-les soirs d'été, dans une toilette vraiment fantastique. La mode
-parisienne s'est tyranniquement imposée au monde entier: elle a envahi
-la Turquie, la Perse, et gagne déjà la Chine. À Gênes, elle domine
-pendant l'hiver; mais sitôt que les beaux jours arrivent, les femmes
-rejettent le mantelet et le chapeau parisiens; elles le remplacent par
-le <i>pezzotto</i>. Le <i>pezzotto</i> est une longue écharpe de mousseline
-blanche, empesée et transparente. Sous ce voile, la femme génoise,
-naturellement belle, paraît plus belle encore. Le <i>pezzotto</i> permet
-aux coiffures toutes les bizarreries et toutes les fantaisies imaginables:
-ce sont des enroulements capricieux pleins de grâce; les cheveux noirs
-sont nattés en espèces de corbeilles de formes variées, d'où
-s'échappe le <i>pezzotto</i>; il descend et se déploie sur les épaules,
-ondule sur les bras, et forme des plis d'une ampleur et d'une harmonie
-que la statuaire grecque n'aurait pas dédaignés. Ce voile national est
-porté par toutes les femmes, sans distinction de rang ni d'âge. Les
-mères et les jeunes filles, les patriciennes, les bourgeoises et les
-paysannes, se montrent également sous le <i>pezzotto</i>, la taille
-dessinée à travers sa blancheur et le visage élancé et libre; elles
-le revêtent surtout les jours de fête pour aller à l'église et à la
-promenade.
-</p>
-
-<p>
-Nous fûmes ravis, Antonia et moi, de l'aspect de toutes ces femmes
-glissant suavement comme des ombres blanches sous les arbres sombres.
-Nous avions mis pied à terre, et nous parcourions, appuyés sur le bras
-l'un de l'autre, les beaux ombrages de l'Acquazola. Les marchandes de
-fleurs passaient en riant et nous jetaient leurs gros bouquets de
-tubéreuses, de cassies, de roses et d'œillets aux senteurs les plus
-vives. J'en couvris les genoux d'Antonia. Nous nous étions assis sur un
-banc abrité près de la pièce d'eau dont les jets rafraîchissants
-s'élançaient dans l'air. Les plateaux circulaient chargés de sorbets
-et de fruits confits. La brise de la mer agitait sur nos têtes les
-branches flexibles. C'était un dimanche: la musique militaire jouait
-des symphonies où nous retrouvions les airs les plus beaux des grands
-maîtres italiens. Tout était enchantement autour de nous et dans nos
-cœurs. Ô soirs ineffables et nuits caressantes de Gènes ne
-pouvez-vous revenir?
-</p>
-
-<p>
-Tout est motif de fête à l'amour heureux; on se croit un corps
-immortel durant cette phase ardente de la vie, on participe des dieux.
-Après de courtes nuits, plus remplies de bonheur que de sommeil, nous
-allions chaque matin visiter quelque jardin célèbre, puis nous
-sortions dans la campagne. Nous admirions la beauté de la lumière et
-l'effet magique qu'elle produisait sur les crêtes des montagnes; elle
-les faisait parfois ressembler à des masses d'opales irisées. Pendant
-la chaleur du jour, nous errions dans les grands palais de marbre,
-contemplant avec ravissement les peintures et les statues des
-vestibules, des salons et des galeries. Quel luxe grandiose dans ces
-décorations! Je disais à Antonia:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si j'étais riche, je te donnerais un de ces magnifiques palais; j'y
-réunirais une troupe de musiciens choisis, qui, cachés dans une
-chambre éloignée, te feraient entendre, quand tu travailles, des
-harmonies inspiratrices; je voudrais, à chacune de tes œuvres
-accomplie, que l'encens du monde montât vers toi; je convoquerais dans
-des fêtes sans pareilles tout ce qui comprend l'art, le pratique et
-l'applaudit; je te montrerais alors aux yeux éblouis de ces disciples
-du beau, toi la reine de mon cœur, en robe de velours traînante
-couverte d'hermine et de chaînes d'or, les saluant de ta tête
-inspirée, et portant au-dessus de ton front quelque énorme joyau de
-l'Orient moins éclatant que tes yeux.
-</p>
-
-<p>
-Quand je parlais ainsi, Antonia m'entourait de ses bras et me disait
-avec une simplicité tendre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon pauvre Albert, tu me places trop haut: je ne suis qu'une
-vulgarisatrice de l'art et des sentiments; c'est toi qui es le génie.
-</p>
-
-<p>
-Parfois, il me semblait qu'elle disait vrai, et qu'elle n'arrivait qu'à
-une pénétration lente et réfléchie du beau, tandis que j'en avais
-l'intuition ou que j'en ressentais le choc soudain. Lorsque nous
-regardions ensemble quelque tableau de maître, les qualités dominantes
-lui échappaient d'abord; elle en faisait ensuite une analyse
-raisonnée, un peu vague et parfois paradoxale. Moi, je ne disais rien
-ou ne disais qu'un mot; mais je crois qu'il exprimait juste la pensée
-et le sentiment de l'artiste et l'effet que son œuvre devait produire.
-Quand nous allions le soir à l'Opéra, la musique que nous entendions
-éveillait aussi en nous des impressions divergentes. Les cris de
-passions vraies et caractérisées ne la frappaient pas; elle était
-surtout émue par les morceaux d'ensemble religieux et par les chœurs
-exprimant des sentiments collectifs; on eût dit qu'il lui fallait un
-assemblage d'âmes pour remuer la sienne. Dans ses ouvrages, ce que
-j'indique ici se constate plus clairement. C'est une intelligence
-flottante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dilate à
-l'infini en charité, en amour, en utopie; mais à qui le sens
-individuel et passionné échappe.
-</p>
-
-<p>
-C'est surtout dans notre amour que se trahissait plus évidemment la
-dissemblance de nos deux natures. Même aux heures les plus complètes
-de félicité, je ne la sentais jamais tout entière à moi; elle ne
-semblait point jalouse de ma possession, comme je l'étais de la sienne;
-ses émotions étaient générales, rarement circonstanciées et
-concentrées en moi. Je me disais: «Tout autre lui plairait autant, je
-ne suis point indispensable à son cœur comme je sens qu'elle l'est au
-mien.»
-</p>
-
-<p>
-C'était un être de prédilection mais qui semblait avoir été créé
-au souffle du panthéisme de Spinoza, tandis que moi j'étais bien
-l'incarnation d'un esprit absolu, une personnalité humaine reflet de la
-personnalité d'un dieu distinct.
-</p>
-
-<p>
-Quand ces réflexions me frappaient d'un éclair où tourbillonnaient
-dans mon cerveau lassé, je n'en tirais point alors de déduction
-critique contre elle; je doutais plutôt de moi-même, je pensais:
-«Elle est plus grande, plus juste et plus forte que toi. Les
-personnalités superbes ont les sensations plus intenses et le génie
-plus énergique; mais elles écrasent toujours quelqu'un autour d'elles,
-et tu pourrais bien n'être qu'un enfant tyrannique et cruel pénétrant
-moins largement qu'Antonia les mystères de l'humanité. Elle est bonne,
-attentive, compatissante pour tout ce qui souffre. Comme cette Charité
-de Rubens, qui semble presser sur son giron robuste et contre ses seins
-innombrables les délaissés du monde entier, elle voudrait tarir d'une
-aspiration toutes les misères et toutes les larmes. Sa mansuétude et
-sa tendresse ont des expansions sublimes. Qu'importe à cet immense
-amour ton amour borné et exclusif? Concentre sur elle l'ardent foyer de
-ton cœur, mais laisse-la répandre sur tout son rayonnement
-bienfaisant.»
-</p>
-
-<p>
-Ainsi parlait ma conscience ou plutôt ma prévention pour elle, et
-cette justice théorique m'était facile. Mais à chaque minute, dans la
-vie pratique, mon raisonnement était détruit par ma sensation; presque
-jamais nous n'exprimions elle et moi, par la même parole, une pensée
-qui aurait dû être identique.
-</p>
-
-<p>
-J'ai dit nos émotions diverses dans les choses de l'art; elles
-différaient encore plus dans nos actions de chaque jour.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque nous rencontrions un pauvre, notre premier mouvement à tous
-deux était de porter la main à notre poche, et de lui faire l'aumône;
-parfois, suivant l'aspect et le degré de la misère, il m'arrivait de
-sentir mes yeux se mouiller; je n'étais donc pas dur et sans
-entrailles; mais Antonia, elle, répandait son émotion en explosion
-dogmatique qui se traduisait par la censure de la richesse et la
-nécessité absolue d'en finir avec l'inégalité humaine. Je
-l'écoutais d'abord avec intérêt, puis avec distraction, et enfin avec
-une lassitude qu'elle devinait et qui la blessait. Elle me traitait
-d'esprit puéril, et gâtait, par une querelle, les impressions
-nouvelles qui auraient pu succéder à l'impression produite par la
-rencontre de ce pauvre.
-</p>
-
-<p>
-Tout ce qu'il y avait de vif et d'inspiré en moi criait alors et se
-révoltait sous la pression de cette pesanteur d'esprit, et comme un
-lézard emprisonné sous une cloche pneumatique la brise et s'échappe
-pour frétiller au soleil, je me mettais à courir dans la campagne ou
-dans les rues, accomplissant quelque acte d'écolier pour ressaisir la
-liberté de penser à ma guise.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XIII">XIII</a></h4>
-
-<p>
-Un peu las de Gênes, nous en partîmes au commencement d'octobre; nous
-nous arrêtâmes à Livourne, et nous fîmes un détour pour visiter
-Pise; Pise avec sa tour penchée et son dôme qui rappelle
-Sainte-Sophie, donne l'idée d'une ville orientale, a dit Byron. Nous
-passâmes huit jours à Florence, puis nous traversâmes les Apennins
-pour nous rendre à Ferrare. Je ne vous ferai point la description de
-toutes ces villes: nous y vécûmes comme à Gênes, tantôt ravis,
-tantôt étonnés l'un de l'autre, mais heureux pourtant. J'aimais sa
-douce et sérieuse compagnie, et je sentais qu'elle m'était désormais
-indispensable. Nos bourses mises en commun se vidèrent promptement à
-travers ces attrayantes pérégrinations. Antonia, à qui j'avais donné
-la direction absolue de nos dépenses, m'avertit qu'il était temps de
-songer à planter notre tente et à nous mettre au travail. J'avais
-recueilli à Gênes, à Florence et à Pise, des souvenirs et des notes
-dont il me tardait de me servir. Tout en voyageant, j'avais ébauché le
-plan de plusieurs ouvrages; je me croyais disposé à les écrire. La
-conception rapide d'un sujet nous fait illusion sur l'inspiration
-soutenue nécessaire pour le mettre à jour. Quel abîme pourtant entre
-la première pensée d'un livre et son éclosion!
-</p>
-
-<p>
-Je répondis à Antonia que je brûlais comme elle du désir de
-travailler, et qu'il ne nous restait plus qu'à choisir le lieu où nous
-irions nous établir.
-</p>
-
-<p>
-Venise nous parut une ville de recueillement et de silence faite exprès
-pour l'écrivain et le poëte, leur offrant l'inspiration des grands
-souvenirs et le délassement vivifiant des promenades sur mer. Byron y
-avait écrit ses plus beaux poëmes; il me semblait qu'au bord des
-lagunes le souffle de l'immortel poëte passerait en moi.
-</p>
-
-<p>
-Nous louâmes, dans un vieux palais près du Grand Canal, trois chambres
-dont la plus grande, qui nous servait de salon et de cabinet de travail,
-donnait sur les lagunes, tandis que les autres où nous couchions et qui
-communiquaient ensemble, avaient jour sur un de ces étroits impasses
-assez malpropres si communs à Venise. Antonia, qui savait être à
-volonté une excellente ménagère, fit disposer confortablement notre
-logis un peu délabré; on posa des tapis, on mit aux portes et aux
-fenêtres d'épais rideaux, et on parvint à empêcher les larges
-cheminées de fumer. Tandis qu'on préparait notre nid où nous avions
-projeté de passer l'hiver nous parcourions Venise: le quai des
-Esclavons, la Piazzetta, Saint-Marc, le palais ducal, la prison des
-Plombs, tous les monuments mille fois décrits; nous faisions chaque
-matin, des excursions sur mer; un jour, nous allâmes à l'île des
-Arméniens; nous visitâmes le couvent et sa célèbre bibliothèque. Je
-fus frappé de l'aisance avec laquelle un jeune religieux, à peu près
-de ma taille, portait sa robe de bure à larges plis, nouée à la
-ceinture par une corde. Je le priai de m'en faire une semblable,
-et aussitôt qu'on me l'apporta, elle me servit de robe de chambre.
-Antonia prétendit que j'étais charmant dans ce costume de moine, et
-moi, à mon tour, je la trouvai bien plus belle, depuis qu'elle
-revêtait chaque matin une robe de velours noir à la <i>dogaressa</i> que
-j'avais fait copier pour elle d'après le portrait d'une illustre
-Vénitienne. Quand nous sortions en ville, nous reprenions nos simples
-habits à la française, afin que rien d'étrange n'attirât sur nous
-l'attention. Seulement, chaque fois que je la conduisais à l'Opéra,
-j'exigeais qu'Antonia mît des fleurs ou des bijoux dans ses magnifiques
-cheveux. Sa beauté fut remarquée; on sut qui nous étions, et le
-consul français, pour qui j'avais des lettres et dont le père avait
-connu le mien, vint un jour nous faire visite et nous proposa ses
-services pour tout le temps que nous resterions à Venise.
-</p>
-
-<p>
-Antonia déclina noblement et poliment ses offres aimables. Nous avions
-à travailler, lui dit-elle. Nos premiers jours d'installation avaient
-pu être donnés aux plaisirs et à la visite des monuments, mais,
-désormais, notre curiosité étant satisfaite, nous ne sortirions plus
-que bien rarement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez tort de fuir le monde qui vous recherche, répliqua le
-consul; vous auriez trouvé dans la société vénitienne des
-distractions attrayantes et des études curieuses à faire.
-</p>
-
-<p>
-Antonia ne répondit rien, et se renferma aussitôt dans une froideur
-presque désobligeante qui me força à redoubler d'amabilité auprès
-de notre visiteur. Quand il sortit, je le remerciai de sa cordialité;
-j'ajoutai que j'irais bientôt le voir, et que je serais heureux de me
-trouver dans sa compagnie et dans celle de quelques nobles Vénitiens
-dont il venait de me parler.
-</p>
-
-<p>
-Sitôt que nous nous retrouvâmes seuls, Antonia éclata en reproches,
-m'accusant de légèreté et de projets de dissipations. À présent que
-notre logement était arrangé, l'heure était venue, me dit-elle, de
-nous mettre en retraite et de travailler. L'argent allait nous manquer,
-et nous devions nous faire un point d'honneur de ne jamais avoir recours
-à la bourse d'un ami.
-</p>
-
-<p>
-Tout ce qu'elle me disait était parfaitement raisonnable, mais je
-trouvais la forme de son langage un peu didactique. Comme je l'en
-plaisantais, elle me quitta avec humeur, alla s'enfermer dans sa
-chambre, et ne reparut plus qu'à l'heure du souper.
-</p>
-
-<p>
-Je l'appelai en vain plusieurs fois, la priant de revenir près de moi;
-elle me répondit qu'elle travaillait et me pria de la laisser en paix.
-</p>
-
-<p>
-J'essayai vainement de faire comme elle et d'écrire quelques pages d'un
-de ces livres flottant en germe dans ma pensée. Je n'ai jamais pu
-travailler qu'à mes heures et non par commandement et d'après une
-règle prescrite par moi-même ou par autrui. Je ne trouvai pas une
-seule phrase, et, irrité de mon impuissance, du parti pris d'Antonia,
-je sortis pour aller flâner sur la place Saint-Marc. Je m'assis devant
-un café, fumant, prenant des sorbets et buvant du curaçao. Je goûtai
-là deux heures délectables à regarder les mouvants tableaux des
-passants et des groupes. C'était un spectacle nouveau et varié qui
-réjouissait mes yeux accoutumés à l'uniformité et à la monotonie de
-la population parisienne, dont le costume n'a rien de pittoresque et
-dont le type est dépourvu, avouons-le, de cette beauté et de cette
-force des races du Midi; sur la place Saint-Marc, toutes ces races
-privilégiées du soleil semblaient avoir leurs représentants. À
-côté des beaux Italiens indigènes, c'étaient des Levantins aux longs
-yeux veloutés et aux pantalons larges; puis des Illyriens à l'allure
-barbare et libre; des Maltais à l'air narquois; des Portugais
-présomptueux, et se drapant dans leur dénoûement comme au temps où ils
-possédaient un monde; des Espagnols mélancoliques, mais dont les yeux
-pénétrants et fiers projetaient la vie sur leur morne visage. Tous ces
-hommes passaient et repassaient, les uns vêtus avec luxe, fumant des
-pipes à tuyaux d'ambre et se promenant sans rien faire, d'autres
-habillés d'oripeaux; des Turcs et des Arabes, étalaient en plein vent
-de petites boutiques où scintillaient des verroteries, où brûlaient
-des pastilles du sérail et où se groupaient des pyramides de dattes et
-de pistaches. Le plus grand nombre était des hommes du peuple en
-guenille, transportant des marchandises, faisant des commissions, ou se
-couchant au soleil. Parmi ces derniers circulaient quelques nègres
-courbés sous leurs lourds fardeaux. Les femmes qui traversaient la
-place offraient la même diversité de types et de costumes: ici, une
-noble Vénitienne en toilette française glissait sous les galeries
-escortée d'un laquais; de belles Grecques enveloppées d'un voile
-entraient dans un magasin de riches tissus. Quelques paysannes du Tyrol,
-dans leur costume pittoresque, regardaient ébahies la façade de
-Saint-Marc. Une baladine aux traits flétris, fière de son sarrau
-pailleté, étendait à terre un tapis troué et commençait en jouant
-des castagnettes une danse rapide; une autre pauvre fille, en robe
-couleur safran, coiffée d'une espèce de turban vert, l'accompagnait du
-tambour; celle-ci était jaune comme une orange et nous sollicitait de
-ses grands yeux veloutés aux longs cils noirs. C'était à coup sûr
-une épave jetée à Venise par quelque vaisseau marocain; elle
-stimulait du geste et de la voix un tout petit Africain à la mine de
-vaurien qui tendait son fez crasseux aux oisifs des cafés. Tout près
-une pauvre enfant, à peine nubile, faisait danser des singes; une
-autre, souriante comme un chérubin, chantait une barcarolle en
-s'accompagnant avec grâce sur la viole d'amour.
-</p>
-
-<p>
-Je suivais avec intérêt chaque détail de ce fantasque ensemble de la
-place Saint-Marc. Je serais volontiers resté là une partie de la nuit;
-car c'est surtout vers le soir, que ce point de Venise se peuple,
-s'anime et devient le théâtre des plaisirs de la ville entière.
-J'entendis sonner huit heures et je me souvins qu'Antonia m'attendait
-pour souper. Je regagnai le logis un peu confus comme un écolier qui
-craint d'être grondé.
-</p>
-
-<p>
-Je trouvai Antonia radieuse, elle se disposait à se mettre à table, et
-me demanda ironiquement si j'avais travaillé? Je lui avouai ma
-flânerie.
-</p>
-
-<p>
-Mon esprit s'était peuplé d'images, j'avais senti et observé; tout
-cela se retrouverait un jour dans mes vers et ma prose, mais en somme je
-n'avais pas écrit trois lignes, tandis qu'Antonia avait rempli vingt
-pages de son écriture, ferme et serrée. Elle mangea de grand appétit,
-et je la regardai sans parler.
-</p>
-
-<p>
-Quand je voulus l'embrasser au dessert, elle me dit qu'elle allait fumer
-une heure à la fenêtre, puis qu'elle se remettrait au travail.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il vaudrait beaucoup mieux, répliquai-je, aller nous promener en
-gondole ou respirer l'air sur la Piazzetta.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Va, si tu veux, me dit-elle, mais pour moi, je me suis promise sur
-l'honneur de ne prendre aucune distraction avant d'avoir envoyé un
-manuscrit à mon libraire.
-</p>
-
-<p>
-Ce langage de femme à homme m'humiliait un peu, il me semblait qu'elle
-usurpait ma place.
-</p>
-
-<p>
-Je m'accoudai près d'elle à la fenêtre d'où l'on embrassait une
-partie du Grand Canal et la rive des Esclavons, et tout en fumant les
-cigarettes qu'elle me tendait sans rien dire je passais mes doigts dans
-ses cheveux fins; elle restait impassible regardant défiler les noires
-gondoles.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il serait pourtant bien bon, lui dis-je, d'être couché dans une de
-ces gondoles et de gagner la grande lagune. Nous reviendrons vite si tu
-veux, mais, je t'en supplie, sortons quelques instants.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne me trouble pas, répondit-elle, la fumée du tabac et le mouvement
-de ces barques qui passent reposent ma pensée et tantôt, comme un bon
-cheval qui a mangé l'avoine, elle galopera sur le papier.
-</p>
-
-<p>
-Ceci dit, ses grands yeux, se perdirent dans l'espace et elle parut
-oublier que j'étais là.
-</p>
-
-<p>
-N'en pouvant tirer ni une parole ni un regard, je pris mon chapeau et je
-sortis. Je me dirigeai machinalement au théâtre de la Fénice,
-j'entrai et me tins debout près d'une colonne; le consul qui nous avait
-fait visite le matin, m'ayant aperçu, vint me chercher et m'emmena dans
-sa loge; j'y trouvai deux jeunes Vénitiens, l'un fort riche, l'autre
-très-beau, qui avaient pour maîtresses, le premier la danseuse en
-vogue, le second la <i>prima donna</i> applaudie. Ils me proposèrent de
-m'introduire dans les coulisses, et de faire visite à ces dames; je les
-suivis, le consul nous accompagna, disant qu'il veillerait sur moi, dont
-il répondait auprès d'Antonia.
-</p>
-
-<p>
-Je le priai tout bas de se taire et de ne pas jeter ainsi le nom de
-celle que j'aimais: rien qu'en l'entendant, ce nom si cher, j'avais
-senti comme un remords et je fus prêt à quitter ces messieurs. Une
-fausse honte m'en empêcha, puis un peu de curiosité m'attirait. Nous
-trouvâmes le premier sujet du ballet et le premier sujet du chant, dans
-un élégant petit salon, qui servait de loge à la danseuse. Celle-ci
-se tenait ployée sur un divan de velours noir, dans une pose coquette
-et câline qu'elle avait dû étudier longtemps devant son miroir. Elle
-avait la jambe droite levée jusqu'à la hauteur de sa hanche gauche,
-sur laquelle son pied mignon reposait; elle était à peine voilée
-d'une tunique en gaze rose parsemée d'étoiles d'argent, et qui
-laissait à découvert ses bras, ses épaules et son sein un peu maigre;
-le cou me parut d'un modelé parfait, et la tête, très-petite, était
-jolie et provoquante. Elle portait au milieu du front un croissant
-formé par d'énormes diamants qui projetait une irradiation sur ses
-noirs cheveux; elle tendit la main au riche Vénitien, qui me présenta
-à elle, et je devins aussitôt l'objet de toutes ses agaceries. La
-<i>prima donna</i> était plus grave: elle était vêtue d'une sorte de
-péplum blanc bordé de pourpre et fixé à ses épaules larges et
-puissantes par des agrafes de rubis. Sous ces plis de draperie grecque
-se dessinait la poitrine bombée dont on devinait la beauté. Le cou
-superbe montait droit comme un fût de colonne; le visage avait la
-régularité et l'expression pensive de celui de la Polymnie. Elle me
-tendit cordialement la main et me dit qu'elle aimait les poëtes. La
-danseuse, voulant renchérir sur son amabilité, m'engagea aussitôt à
-souper chez son amant à l'issue du spectacle. Elle m'appela <i>caro
-amico</i>, et s'écria en riant qu'un refus équivaudrait pour elle à un
-affront.
-</p>
-
-<p>
-Je résistai sous prétexte d'une migraine et je quittai en peu
-brusquement cette attrayante compagnie. La danseuse me cria: <i>A
-revederla.</i> Le consul me fit promettre de l'accompagner bientôt chez la
-cantatrice, qui voulait mettre en musique une de mes chansons.
-</p>
-
-<p>
-Je sortis du théâtre tout ahuri et me demandant pourquoi j'étais
-seul, pourquoi Antonia n'était pas là à me sourire, à m'aimer et à
-m'ôter toute envie et toute possibilité même de regarder une autre
-femme? car où elle était je ne voyais qu'elle. Je me jetai triste dans
-une gondole et me fis conduire au large pendant deux heures. Quand je
-rentrai il était plus de minuit, Antonia veillait encore, le rayon de
-sa lampe passait à travers la fente de la porte qui séparait sa
-chambre de la mienne, et qu'elle avait fermée à clef. Je fis du bruit
-en heurtant plusieurs meubles, pensant qu'elle me parlerait. Elle ne dit
-mot. Exaspéré, je me décidai à l'appeler.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que me veux-tu? répondit-elle d'une voix douce.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi cette porte fermée? ouvre-moi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, non, fit-elle en riant, tu me dérangerais et je veux travailler
-encore trois heures.
-</p>
-
-<p>
-Voyant l'inutilité de ma prière, je me mis au lit espérant dormir,
-mais je fus pris d'une agitation fébrile qui chassait le sommeil et ne
-me laissait que des rêves. Le petit filet de lumière qui perçait à
-travers la porte venait vers moi direct et aigu; tantôt il me semblait
-que c'était un sourire ironique qui me narguait, et tantôt une lame
-fine qui tailladait çà et là ma chair. Ce rayon malfaisant piquait
-mes yeux qu'il empêchait de se fermer et brûlait mon front comme un
-bandeau de feu.
-</p>
-
-<p>
-Enfin, vers trois heures, la lampe d'Antonia s'éteignit et le rayon
-fascinateur disparut.
-</p>
-
-<p>
-J'entendis Antonia se coucher.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ouvre donc cette porte, lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dors! répondit-elle; moi je vais dormir pour reprendre ma tâche
-demain.
-</p>
-
-<p>
-Je ne lui parlai plus; je mordis de rage mes couvertures, et sentant que
-je ne pourrais vaincre l'insomnie, je me décidai à me lever pour
-essayer d'écrire, j'y réussis. Mon cerveau surexcité était en cet
-instant propre à la création, qui pour moi fut toujours une douleur,
-une sorte d'explosion d'amertume et d'amour. J'entendais le souffle
-régulier d'Antonia qui s'était vite endormie, je l'entendis ainsi
-jusqu'au grand jour, pendant que ma pensée enflammée se précipitait
-comme un ouragan sur le papier. Je finis par tomber de lassitude dans un
-lourd sommeil, la tête renversée sur mon fauteuil. Antonia m'y surprit
-en entrant dans ma chambre pour m'avertir que le déjeuner était servi;
-elle comprit que j'avais travaillé; elle en fut sans doute touchée,
-car je me trouvai enlacé dans ses bras, et elle me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu as donc passé la nuit à écrire? Oh! c'est plus que je ne puis
-faire moi-même!
-</p>
-
-<p>
-Elle me força à me coucher et fit servir le déjeuner auprès de mon
-lit. Le repas fut assez gai. La voyant de bonne humeur, je lui demandai
-instamment de renoncer à ses idées de retraite absolue et de
-m'accompagner le jour même dans quelque promenade.
-</p>
-
-<p>
-Elle me répondit qu'elle ne revenait jamais sur une résolution prise;
-que la distraire de son travail ce serait l'exposer à l'impossibilité
-de le finir, et que je savais bien l'impérieuse nécessité qui
-l'obligeait d'aller vite.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Imite-moi, me dit-elle, et après nous aurons nos jours de vacance.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu le sais bien, repartis-je, je ne puis travailler que par
-intervalles; que deviendrai-je dans cette solitude où tu me laisses
-souffrir?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Es-tu malade? me dit-elle, en ce cas je ne te quitte pas, je vais me
-mettre à coudre à ton chevet.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'ai que faire d'une sœur de charité, répliquai-je irrité.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bien; puisque ce n'est qu'une inquiétude oisive je te dis adieu
-jusqu'au souper.
-</p>
-
-<p>
-Et sans voir mes bras qui se tendaient vers elle, elle s'enferma de
-nouveau sous clef.
-</p>
-
-<p>
-Le déjeuner m'avait ranimé, une heure de sieste acheva de me remettre;
-je me levai, et tout en faisant ma toilette avec soin, je fredonnais
-quelques vers de la barcarolle que je devais porter à la <i>prima
-donna</i>. J'ouvris ma fenêtre; le ciel était éclatant et le temps d'une
-douceur tiède. Nous étions à la fin de novembre, je pensai qu'à la même
-heure une atmosphère grise et froide enveloppait Paris, et qu'une brume
-plus noire encore pesait sur Londres. Je me dis que la jeunesse de
-là-bas avait bien raison d'avoir le spleen, mais que sous le ciel bleu
-de Venise, c'était une duperie. Secouant les vaines mélancolies, ainsi
-qu'on jette un vêtement qui accable, je sortis en faisant siffler ma
-canne. Comme je traversais le couloir, je vis la porte de la chambre
-d'Antonia entr'ouverte; elle me cria sans lever la tête et sans quitter
-la plume:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Divertis-toi bien.
-</p>
-
-<p>
-Je répondis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tant que je pourrai!
-</p>
-
-<p>
-Les mots prononcés par elle provoquèrent ma réponse à laquelle je
-n'attachai aucun sens de défi. J'étais ravivé, gai de la gaieté de
-ce beau jour, content d'avoir travaillé; je réfléchissais que ce
-serait folie de nous tourmenter l'un l'autre, qu'Antonia était une
-noble femme, et que son effort courageux de travail révélait toute sa
-fierté; il m'était impossible de l'imiter en tous points, mais je
-travaillerais aussi à mes heures, en rentrant et après avoir fait
-pénétrer en moi l'air du dehors et l'inspiration de ma fantaisie.
-</p>
-
-<p>
-Avant de monter en gondole pour me rendre chez le consul, je voulus
-traverser la place Saint-Marc. J'y retrouvai devant le café où je
-m'étais assis la veille, la petite saltimbanque du Maroc qui jouait du
-tambour; comme le jour précédent, elle était vêtue de ses guenilles
-vertes et jaunes qui faisaient pitié à voir. Se souvenant sans doute
-que je lui avais donné quelques monnaies, aussitôt qu'elle m'aperçut
-elle arrêta sur moi ses yeux pensifs et tristes qui avaient
-l'expression de ceux d'Antonia dans ses moments de tendresse. Ces yeux
-dont j'aimais le regard me suivirent avec tant de fixité qu'ils
-finirent par exercer sur moi une espèce de fascination. Quoique la
-pauvre fille fût assez laide, son teint cuivré, ses dents blanches et
-son admirable regard profond et doux en faisaient un être qui n'avait
-rien de vulgaire.
-</p>
-
-<p>
-Je la considérais en me préoccupant de sa destinée, et ce mystérieux
-attrait aurait pu me retenir jusqu'à la nuit, si une de mes
-connaissances de la veille n'avait traversé la place. C'était le beau
-Vénitien amant de la <i>prima donna</i>.
-</p>
-
-<p>
-Il me demanda si je voulais monter dans sa gondole et le suivre chez sa
-maîtresse? Je lui répondis que mon dessein était justement d'y aller,
-mais qu'avant je comptais faire visite au consul français.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, répliqua-t-il, passons ensemble chez Sa Seigneurie, puis
-nous nous rendrons chez la <i>diva</i>.
-</p>
-
-<p>
-Je le suivis, et quand nous fûmes à demi-couchés sur les coussins de
-la gondole, je le complimentai sur la beauté de sa maîtresse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Stella est aussi bonne que belle, me répondit-il simplement, je l'ai
-aimée en l'entendant chanter et elle en me regardant. Elle m'a dit plus
-tard, dans son langage imagé, que cela devait être, puisque nous
-portions notre âme sur notre visage. Elle m'a préféré, quoique je
-sois presque sans fortune, à des princes qui lui offraient des
-millions. «Tout ce qui est enviable ne s'achète pas, me dit-elle
-souvent; l'amour, le génie, la beauté sont des dons divins que les
-plus riches ne peuvent acquérir.»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On lit ces fières pensées sur le fier visage de Stella, répondis-je
-au Vénitien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Rien de ce qui tient à l'art ne lui est étranger, reprit-il, elle
-compose de la musique, fait des vers italiens et dessine de mémoire les
-lieux et les êtres qui l'ont frappée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous l'aimez bien?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si entièrement que je l'épouserai le jour où un vieil oncle me fera
-son héritier; en attendant je suis forcé de la laisser au théâtre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il me semble, repris-je, que la première danseuse diffère
-complètement de votre belle amie?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La danseuse Zéphira, répliqua-t-il, n'a ni cervelle ni cœur; mais
-elle est fort méchante et gouverne l'<i>impresario</i>, tout en menant par
-le bout du nez ce pauvre comte Luigi. Ma chère Stella la ménage pour
-s'éviter des tracasseries au théâtre.
-</p>
-
-<p>
-En devisant de la sorte, nous arrivâmes au consulat français. Le
-consul était sorti; la gondole se remit en marche à travers le dédale
-des canaux et nous déposa bientôt devant le palais qu'habitait la
-<i>prima donna</i>.
-</p>
-
-<p>
-Nous trouvâmes Stella au piano, repassant un rôle qu'elle devait jouer
-pour la première fois le lendemain; en apercevant son amant, même
-avant de me saluer, elle lui sauta au cou avec ce laisser-aller de cœur
-des Italiennes qui m'a toujours ému; puisse tournant vers moi, elle me
-tendit la main, en me disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c'est très-bien, signor d'être venu me voir! Et mes couplets?
-ajouta-t-elle aussitôt, j'y compte, je me sens en verve de bonne
-musique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ces couplets sont là, lui dis-je, en touchant mon front; et,
-demandant une plume et du papier, j'écrivis aussitôt une de mes
-chansons espagnoles.
-</p>
-
-<p>
-La <i>prima donna</i> parlait fort bien français, et tout en parcourant mes
-vers, elle les fredonnait sur un motif encore indécis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'y suis! dit-elle tout à coup. <i>Amico caro</i>, emmène le
-seigneur français dans la galerie fumer un cigare; buvez du café, et
-revenez dans une heure; le chant sera fait.
-</p>
-
-<p>
-Nous lui obéîmes, et, comme nous nous éloignions, j'entendis sa voix
-puissante qui faisait éclater mes vers dans une mélodie qu'elle
-improvisait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écoutons-la sans qu'elle nous voie, dis-je à son amant.
-</p>
-
-<p>
-L'air qu'elle avait trouvé, et qu'elle modifiait sans cesse en le
-répétant, était vraiment inspiré: il agrandissait mes vers et
-prêtait aux mots un sens plus idéal. Chaque fois que j'entends de la
-belle musique, il me semble que la poésie est à côté froide et
-incolore comme la raison l'est à la passion.
-</p>
-
-<p>
-À mesure que Stella chantait, son amant me disait tout bas:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N'est-ce pas, qu'elle a de l'âme?
-</p>
-
-<p>
-Je pensais à Antonia, et j'aurais voulu qu'elle partageât le plaisir
-que nous donnait cette belle voix.
-</p>
-
-<p>
-Nous fûmes bientôt rejoints par la cantatrice. Elle avait trouvé son
-air, me dit-elle, et était toute disposée à me le faire entendre;
-mais, ajouta-t-elle, avec une grâce affectueuse:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous étiez bien aimable, signor, vous resteriez à souper avec
-nous; ce soir, je serai plus en voix, et notre chant vous paraîtra
-meilleur.
-</p>
-
-<p>
-Son amant insista pour me retenir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est impossible, lui répondis-je, je suis attendu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! je comprends, <i>una amica</i>, reprit l'aimable femme. Eh bien,
-allons la chercher: j'aime ceux qui aiment.
-</p>
-
-<p>
-Son idée me parut heureuse; je pensai qu'Antonia serait émue à la vue
-de ce beau et jeune couple qui s'adorait, et qu'elle consentirait à
-venir passer la soirée avec nous. Nous montâmes en gondole. Arrivés
-devant la maison que nous habitions, je n'osai introduire mes nouveaux
-amis auprès d'Antonia avant de l'avoir prévenue. Je les priai de
-m'attendre.
-</p>
-
-<p>
-Je trouvai Antonia à table.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je croyais que tu ne viendrais pas souper, me dit-elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je viens t'enlever, répliquai-je en riant et en l'embrassant pour
-rompre la glace; et je lui racontai rapidement de quoi il s'agissait.
-</p>
-
-<p>
-Elle me répondit, avec un étonnement superbe, que je divaguais;
-qu'elle n'irait pas de la sorte courir les aventures. Amusez-vous,
-ajouta-t-elle; moi j'accomplis un devoir et je reste.
-</p>
-
-<p>
-Elle me parut en ce moment sentencieuse et dure comme un pédagogue qui
-gourmande un enfant caressant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Reste donc, repartis-je, et je tournai les talons.
-</p>
-
-<p>
-Je dus mentir à la <i>prima dona</i>, et lui dire que j'avais trouvé mon
-amie souffrante. Alors elle s'offrit pour la soigner et m'engagea à ne
-pas la quitter.
-</p>
-
-<p>
-Je répliquai qu'Antonia reposait, et que quelques heures de solitude
-lui seraient bonnes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En ce cas, vous soupez avec nous? me dit Stella.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, j'aurai cet honneur, répondis-je, et je me rassis dans la
-gondole, qui reprit sa course. À l'angle d'un canal, elle se croisa
-avec celle de la danseuse Zéphira, qui, nous ayant aperçus, fit un
-bond vers nous, et s'écria:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'en étais sûre: voilà le <i>signor Francese</i> qui fait la cour à
-Stella!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Venez à mon secours, Zéphira, répliqua gaiement l'amant de la
-cantatrice, sans cela je suis perdu; et, la voyant prête à sauter dans
-notre gondole, il lui tendit galamment la main.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et où allez-vous comme cela? reprit la danseuse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Souper chez moi, répliqua Stella.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'en suis, dit Zéphira; Luigi m'ennuie, il est laid et jaloux; cela
-m'amusera de le laisser se morfondre à m'attendre. Je ne danse pas ce
-soir, <i>signor Francese</i>, et après le souper je pourrai vous promener
-au clair de lune; car il serait inhumain à vous et à moi de troubler le
-tête-à-tête de Stella et de son adoré.
-</p>
-
-<p>
-La compagnie de la danseuse me gâtait un peu celle de mes nouveaux
-amis. Involontairement, j'étais triste de l'obstination d'Antonia. Dans
-cette disposition d'esprit, la coquetterie de cette fille évaporée
-m'irrita les nerfs comme un vin aigre. Je m'étendis au fond de la
-gondole, et, sous prétexte que j'avais certainement la migraine et
-qu'il fallait me soulager, Zéphira vint s'asseoir auprès de moi; elle
-agita vivement sur mon front et mes cheveux son éventail à paillettes.
-Sa beauté était piquante et ne manquait pas de grâce. Comment me
-fâcher et lui dire qu'elle me déplaisait? J'eus la pensée de m'en
-aller. Stella, me devinant, me dit en anglais, langue absolument
-inintelligible pour la danseuse:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous en prie, ménagez-la à cause de moi; car elle serait capable
-de me faire siffler demain soir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que vous dit-elle là? fit la danseuse d'un air rogue.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que je suis amoureux de vous et que le comte Luigi me tuera.
-</p>
-
-<p>
-Elle me sourit alors gracieusement, et continua à m'éventer tout en
-allongeant ses doigts dans mes cheveux. Je lui débitai quelques
-galanteries, et, une fois lancé dans cette fiction, je dus jouer mon
-rôle d'adorateur.
-</p>
-
-<p>
-Le souper fut fort gai; Zéphira vida un grand flacon de vin d'Espagne
-et me força à lui tenir tête.
-</p>
-
-<p>
-Quand nous passâmes au salon et que Stella se mit au piano pour me
-faire entendre notre barcarolle, Zéphira, un peu chancelante,
-s'affaissa sur une ottomane et s'y endormit presque aussitôt.
-</p>
-
-<p>
-Nos bravos et nos battements de mains, à chaque couplet de la <i>prima
-donna</i>, ne troublèrent pas son lourd sommeil; si bien que je pus
-m'esquiver seul, malgré le serment qu'elle m'avait arraché, en
-choquant nos verres, de la reconduire chez elle à minuit.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XIV">XIV</a></h4>
-
-<p>
-L'air frais de la nuit dissipa instantanément les vapeurs brûlantes
-que le souper, le vin, les provocations de la danseuse et le chant
-passionné de Stella avaient fait courir dans mon cerveau; je me sentis
-tout à coup morne, désolé, et comme frappé d'abandon dans cette
-grande ville étrangère.
-</p>
-
-<p>
-À la lueur vacillante des lanternes de ses gondoles, Venise noire et
-silencieuse flottait devant moi. On eût dit un immense cercueil
-éclairé par des cierges. Il me semblait que c'était mon cœur qu'on
-ensevelissait, et que jamais il ne renaîtrait plus à la vie et à
-l'amour. Je me pris à pleurer sur moi-même, comme on pleure sur un
-être qu'on aime et qui vient de mourir; pourquoi ce deuil
-avant-coureur? pourquoi ce présage?
-</p>
-
-<p>
-J'eus honte de ma faiblesse, et faisant un effort énergique pour
-ressaisir le bonheur que je sentais m'échapper, je résolus de briser
-à l'heure même la glace du cœur d'Antonia, et de me jeter avec
-passion dans ses bras.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Après tout, me dis-je, je porte en moi ma destinée; sachons aimer
-vaillamment! Je la convaincrai et l'enchaînerai à moi. Pourquoi cette
-terreur d'un malheur que je puis conjurer à force d'amour? Me quitter!
-m'oublier! le pourrait-elle? En qui donc retrouverait-elle jamais ce
-qu'elle perdrait en me perdant? Cet orgueil de l'amour prouve son excès
-même, et il renferme en soi la vérité; car bien peu d'êtres ici-bas
-brûlent de cette flamme qui consume la vie. Elle est aussi rare que
-celle du génie.
-</p>
-
-<p>
-Je rentrai sans bruit et me glissai sans lumière jusqu'à la porte de
-la chambre d'Antonia, qui donnait sur le couloir, et près de laquelle
-reposait la tête de son lit. Cette porte était fermée; j'y collai mon
-oreille; j'entendis qu'elle dormait, et je n'osai l'éveiller. Je me
-rendis à la cuisine où la femme qui nous servait m'attendait en
-ronflant, la tête renversée sur une table; elle se souleva à ma voix.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Madame est-elle malade? lui demandai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, monsieur, mais elle est bien fatiguée; madame a écrit tout le
-jour. À minuit, elle s'est mise au lit n'en pouvant plus; il serait
-charitable à monsieur de la laisser dormir.
-</p>
-
-<p>
-Je ne répondis rien à cette femme, mais par le même sentiment qui
-fait qu'une mère craint de troubler le sommeil de son enfant, j'entrai
-sans bruit dans ma chambre, je me déshabillai, revêtis ma robe de
-moine, et me mis au travail. Tandis que j'écrivais, des larmes
-montaient de mon cœur à mes yeux, et roulaient par intervalle sur le
-papier; je pourrais vous montrer encore les pages où elles ont coulé.
-Je ne quittai la plume qu'au jour; je dormis d'un sommeil agité et
-fiévreux; vers midi, je fus éveillé par la voix d'Antonia qui se
-penchait près de mon lit: je me dressai vivement, je l'étreignis avec
-passion comme pour l'enlever à son indifférence et la ressaisir à
-jamais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Assez de souffrance! assez d'oubli! lui dis-je. Oh! froide et
-folle que tu es! tu ne songes donc pas que le seul bonheur c'est
-l'amour!&mdash;Je la couvris de baisers et la serrai si fort, qu'elle
-poussa de petits cris en prétendant que je lui faisais mal; puis elle
-se mit à rire sèchement sans repousser mes caresses, mais sans me les
-rendre. Elle me regardait avec ses grands yeux scrutateurs qui n'avaient
-rien de tendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'as-tu donc à te moquer de moi et à me considérer de la sorte,
-lui dis-je en me dégageant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai que tu n'es qu'un enfant, et que tu ne comprendras jamais
-l'amour sérieux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De grâce, repartis-je irrité, pas de dissertation sur la façon
-d'aimer; tout ce que je sais, c'est que je t'aime. Que faut-il faire
-pour te le prouver?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À quoi bon te le dire, tu ne le feras pas!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dis toujours.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faut, reprit-elle, ne pas courir les cafés et les théâtres; il
-faut accepter une règle et une discipline,&mdash;rester ici quand je
-travaille,&mdash;travailler toi-même, et attendre, pour nous permettre
-l'amour et ses distractions, d'avoir accompli notre double tâche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce que tu dis là serait possible, répliquai-je, si le ciel nous
-avait créés toi et moi tout à fait semblables; mais nous différons
-de nature et d'aspirations; ce qui t'enflamme m'éteint, ce qui te fait
-planer me jette à terre. Le cheval qui galope a-t-il le droit d'en
-vouloir à l'oiseau qui vole, parce qu'il se meut par un mode
-différent? Pourquoi veux-tu me contraindre et m'humilier? Pourvu que
-j'agisse, c'est-à-dire que je produise à mes heures et selon mes
-facultés, que t'importe? Laissons-nous notre liberté; d'ailleurs si tu
-pouvais me mettre à ton pas, je ne serais qu'un écolier ou un esclave,
-et alors tu me dédaignerais et ne m'aimerais plus!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'aimerais un honnête homme qui ne croirait pas amoindrir son génie
-en faisant vite une œuvre utile qui contribuerait à remplir notre
-bourse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sois tranquille, j'arriverai à ce résultat; mais je te l'ai déjà
-dit, je ne puis chaque jour, à heure fixe, faire un égal morceau de
-prose et de vers comme un tisserand fait sa toile.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, répliqua-t-elle en ricanant, il faut au poëte gentilhomme, pour
-l'inspirer, les prodigalités et les distractions futiles.
-</p>
-
-<p>
-Sur ces mots, elle me quitta comme un prédicateur sort de chaire après
-une sentence.
-</p>
-
-<p>
-J'avoue que je l'aurais envoyée à tous les diables; elle commençait
-à me faire sentir le joug du logis. Le mauvais côté des associations
-intimes et coutumières de l'amour, c'est d'engendrer bientôt tous les
-soucis et toutes les chaînes du mariage. Il faut voir sa maîtresse
-chez elle, à ses heures, et n'apparaître soi-même à ses yeux aimés
-qu'en fête et en santé et lorsque son cœur et ses lèvres nous
-désirent. Ne voulant pas m'exposer à un nouveau sermon d'Antonia qui
-aurait amené une querelle plus vive, je la laissai déjeuner seule et
-j'allai me faire servir dans un restaurant de la place Saint-Marc, une
-friture et du chocolat. Je n'avais plus dans ma poche que deux louis;
-j'en changeai un pour payer mon déjeuner et acheter des cigares. Tandis
-que je fumais sous les arcades, j'aperçus la petite Africaine des jours
-précédents; elle n'accompagnait pas sur le tambour la danseuse à jupe
-pailletée; l'instrument silencieux était placé à côté d'elle,
-pendant qu'assise au soleil, à peine vêtue d'une pauvre robe
-d'indienne brune, elle raccommodait sa tunique jaune à clinquants d'or.
-C'était pitié de voir la loque qui la couvrait tristement, et
-l'oripeau qu'elle reprisait avec soin et qui devait faire sa parure. Je
-m'arrêtai à la regarder, et quoique je fusse posé obliquement et
-presque derrière elle sous un arceau, quelque chose parut l'avertir que
-j'étais là. Elle tourna la tête, arrêta ses yeux sur moi, et ne les
-en détacha plus. J'allais m'éloigner pour échapper à cette étrange
-créature, quand tout à coup il me sembla que son regard renfermait une
-prière: j'envoyai la main à ma poche, j'en tirai mon unique louis en
-lui disant en italien:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour t'acheter une robe.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Si, signor, e grazie</i>, répliqua-t-elle, et elle joignit ses
-deux petites mains brunes les élevant vers moi en signe de bénédiction.
-</p>
-
-<p>
-Je m'éloignai rapidement pour fuir sa reconnaissance, et j'entrai au
-palais ducal: j'y allais presque tous les jours admirer les tableaux et
-les plafonds des grands peintres de l'école vénitienne. À force de
-les considérer, j'en arrivai à rendre la vie aux personnages
-allégoriques, à ceux de l'histoire, et aux belles figures de femmes
-qui ont vécu, aimé, et semblent vivre et aimer encore, car l'art les a
-préservées de la mort. Les dieux de la fable, les héros et surtout
-ces femmes souriantes d'immortalité, ouvraient à mon imagination les
-champs sans limites de la fantaisie. Tantôt c'était une posture
-guerrière qui ranimait tout à coup devant moi la mêlée homérique
-d'une bataille antique; tantôt un détail de costume, un pli de
-vêtement, qui faisaient errer ma pensée des robes de brocard des
-patriciennes aux péplums des jeunes Grecques qui suivaient les
-Panathénées.
-</p>
-
-<p>
-Ce jour-là je m'oubliai longtemps dans cette compagnie de tous les
-âges et de toutes les civilisations. Vers la nuit, je me souvins que
-j'avais promis de me rendre au théâtre, pour entendre Stella dans son
-nouveau rôle. Je songeai aussi que je devais souper sans rentrer au
-logis. Quant à Antonia je ne voulais pas y penser, mais je sentais son
-souvenir au fond de mon cœur, comme un poids naturel et douloureux. Je
-soupai rapidement dans le même restaurant où j'avais déjeuné le
-matin, et comme en sortant je retraversais la place Saint-Marc
-éclairée par des réverbères, je vis dans un point lumineux la fille
-au tambour, vêtue d'une tunique rouge à paillettes d'argent; dans ses
-noirs cheveux nattés riaient et sautillaient des grelots de corail.
-Elle était presque belle dans ce costume qui la rendait fière et
-hardie; au lieu d'accompagner la baladine de la veille c'était elle qui
-dansait avec agilité et élégance; elle avait saisi les castagnettes
-qui claquaient en cadence dans ses doigts. Tout à coup elle me vit, et
-laissant là sa danse et les spectateurs en suspens, elle s'approcha
-vers moi en secouant sa belle robe et en criant qu'elle me la devait.
-</p>
-
-<p>
-Je lui répondis qu'elle dansait à ravir. Une pensée me vint
-subitement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voudriez-vous être engagée au théâtre? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Jesu Maria!</i> fit-elle, comme en extase à cette idée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cela vous ferait donc bien plaisir?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, serais-je la dernière des figurantes, répliqua-t-elle,
-j'aurais du moins mon pain assuré et de quoi me faire respecter.
-</p>
-
-<p>
-La fin de sa phrase me fit rire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous croyez donc, lui dis-je, qu'on respecte beaucoup ces dames?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est chez moi qu'on me respecterait, reprit-elle; le maître me
-traite mal et ne m'épouse pas plus que mes camarades, quoiqu'il me
-l'ait promis. Mais si je gagnais seulement deux ou trois sequins par
-mois au théâtre, il m'épouserait et je mettrais bien vite hors de
-chez lui toutes les autres. Elle me conta alors comment, ainsi que cinq
-ou six petites danseuses ou saltimbanques de la <i>Piazzetta</i> et de la
-place Saint-Marc, elle composait une sorte de harem à un robuste
-marchand algérien qui vendait des pastilles du sérail:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais je suis sa première femme, me dit-elle avec orgueil, il m'a
-amenée de là-bas, tandis que les autres il les a ramassées sur le
-pavé de Venise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et lui êtes-vous fidèle? repris-je en riant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, quand la misère et la rage ne sont pas les plus fortes,
-<i>ma</i>, signor, le théâtre! le théâtre! et je deviendrai une brave femme
-tranquille qui aimera bien ses enfants.
-</p>
-
-<p>
-J'ai toujours remarqué que la femme la plus tombée aspirait à sa
-réhabilitation.
-</p>
-
-<p>
-Je la quittai en lui promettant de m'occuper d'elle. J'achetai avec mon
-dernier écu un gros bouquet et je me rendis à l'opéra. J'avais ma
-place dans la loge du consul; j'y étais à peine que, l'amant de la
-<i>prima donna</i> entra et vint à moi tout ému.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! monsieur, me dit-il, la fureur de Zéphira ne connaît plus de
-bornes; elle prétend que Stella a mêlé un philtre au vin qu'elle lui
-a fait boire hier en soupant, que ce philtre l'a rendue sotte et brute
-et vous a éloigné d'elle; elle se vengera, dit-elle, et je redoute
-qu'à l'heure qu'il est, elle ne monte une cabale contre ma chère
-Stella. Je vous en prie, avant que la toile ne se lève, allez dans la
-loge de Zéphira essayer de l'apaiser. Offrez-lui même ce bouquet
-destiné, je le devine, à mon amie. Vous lui éviterez des coups de
-sifflets que toutes les fleurs de Venise ne pourraient étouffer.
-</p>
-
-<p>
-J'obéis au jeune Vénitien et décidé à jouer un rôle, j'entrai
-gaiement dans la loge de Zéphira. Elle devint pourpre en m'apercevant,
-et pour éloigner le seigneur Luigi, son amant, elle lui ordonna d'aller
-lui quérir des oranges confites. Aussitôt que nous fûmes seuls, elle
-me demanda impétueusement pourquoi je l'avais abandonnée la veille.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous dormiez si bien et avec tant de grâce, signorina, que vous
-m'avez semblé en ce moment une divinité de l'Olympe, je me suis senti
-indigne de vous, moi simple mortel, et je me suis retiré
-respectueusement en tremblant pour attendre vos ordres.
-</p>
-
-<p>
-Je savais que le langage élogieux et un peu amphigourique plaisait
-toujours aux courtisanes.
-</p>
-
-<p>
-Zéphira minauda.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, me dit-elle ensuite avec une sorte de finesse, vous voilà
-pourtant sans que je vous aie appelé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous que je sorte, répondis-je d'un air soumis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, car je vous attendais. Et elle ajouta plus bas: Je vous
-désirais. Ce beau bouquet que vous avez là, ajouta-t-elle, est sans
-doute pour Stella?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous voyez bien que non, puisque je l'apporte ici.
-</p>
-
-<p>
-Elle s'en saisit et le baisa follement en s'écriant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! les beaux myrtes!
-</p>
-
-<p>
-Je n'avais pas remarqué que ce bouquet se composait de myrtes et
-d'œillets blancs. Le comte Luigi rentra, tandis que Zéphira me disait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Trouvez-vous pendant l'entr'acte dans les coulisses, à la loge de
-Stella.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'espère que vous allez l'applaudir et la traiter en bonne camarade,
-répliquai-je tout haut.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! soyez tranquille, je lui réserve une pluie de bouquets, mais je
-garde celui-ci, ajouta-t-elle à voix basse.
-</p>
-
-<p>
-Je la quittai sous prétexte que le consul m'attendait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À tantôt, me dit-elle comme je sortais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, après le triomphe de Stella, répondis-je.
-</p>
-
-<p>
-Dès le premier acte, le succès de la <i>prima donna</i> fut immense, on lui
-fît des ovations à l'italienne, sonnets et couronnes pleuvaient sur sa
-tête. Zéphira tint parole, elle acclama Stella, lui battit des mains
-et lui jeta des fleurs. À chaque entr'acte, elle alla la féliciter et
-l'embrasser dans sa loge. Elle m'y trouva, ce qui la rendit encore plus
-expansive et plus tendre pour sa camarade. Elle voulait le soir même,
-improviser une fête chez le comte Luigi pour célébrer la réussite de
-Stella.
-</p>
-
-<p>
-Et comme elle insistait auprès de son amie pour me décider à venir à
-cette fête:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Toi seul tu peux entraîner le signor Francese, repartit la <i>prima
-donna</i> en riant.
-</p>
-
-<p>
-Je répondis que je ne disconvenais pas de cet empire; mais qu'un vieux
-parent malade m'attendait, et qu'avant quelques jours je ne serais pas
-libre.
-</p>
-
-<p>
-À ces mots, Zéphira s'élança vers moi, et je crus qu'elle allait me
-griffer de ses jolis doigts. Elle s'écria qu'elle comprenait bien que
-tout ce que je disais était un prétexte et que je ne voulais ni
-l'aimer ni la voir.
-</p>
-
-<p>
-Je répliquai galamment que mon unique désir était de passer ma vie
-auprès d'elle, et que, pour nous lier, dès ce soir j'allais lui
-demander un service. Je lui parlai alors de la petite danseuse du Maroc
-et de son ambition théâtrale. Comme je l'assurai que l'Africaine
-n'était pas belle, elle me promit de la recommander le soir même à
-l'<i>impresario</i> qui devait la reconduire dans sa gondole.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'y mets qu'une condition, ajouta-t-elle, c'est que vous viendrez
-dans trois jours à la fête que je donnerai.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, dans huit jours, répliquai-je; car l'oncle que je soigne est
-fort malade. Dans huit jours il sera guéri, vous aurez fait débuter la
-pauvre danseuse et je serai tout à vous, belle Zéphira.
-</p>
-
-<p>
-Elle trépignait d'une jambe tout en balançant l'autre horizontalement.
-Je serrai le bout de son pied, chaussé de satin nacarat, puis, sans
-vouloir rien entendre, je m'aventurai dans le dédale des coulisses.
-</p>
-
-<p>
-Je trouvai sous le péristyle du théâtre le consul de France. Il
-m'attendait, me dit-il; il offrait le soir même un <i>media-noche</i> à
-quelques Vénitiens et à quelques étrangers de distinction; leur
-compagnie me plairait et tous seraient heureux de me connaître. Il n'y
-aura pas de femmes, ajouta-t-il; ainsi vous pouvez venir sans déplaire
-à votre belle amie.
-</p>
-
-<p>
-Je suivis le consul. Aussi bien, pensai-je, à quoi bon rentrer au logis
-avant le jour, puisque je trouverai la porte d'Antonia close?
-</p>
-
-<p>
-Une vingtaine d'hommes étaient déjà réunis dans le salon du consul
-quand nous y arrivâmes. Quelques-uns étaient assis à des tables de
-jeux; d'autres, debout, causaient, en groupes, musique ou politique,
-plusieurs fumaient, accoudés aux balcons des fenêtres ouvertes. Le
-consul me présenta à ses amis. Nous échangeâmes quelques paroles
-cordiales, puis je me plaçai machinalement devant une table de jeu,
-cédant à l'instinct qui me poussait à m'étourdir. Comme je mêlais
-les cartes, je me souvins qu'il ne me restait pas un franc dans la
-poche: il n'était plus temps de me lever. J'appelai le consul et lui
-dis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous m'avez tantôt enlevé du théâtre sans me permettre de rentrer
-chez moi, et je m'aperçois que je n'ai pas ma bourse.
-</p>
-
-<p>
-Il me remit cinquante louis.
-</p>
-
-<p>
-Je ne suis joueur que par occasion, c'est-à-dire qu'il faut que le jeu
-vienne à moi et que je ne vais jamais au jeu; mais si je rencontre par
-hasard, comme ce soir-là, une table et des cartes, un partenaire riche
-et passionné, calme en apparence, gagnant sans ivresse, et sachant
-perdre sans sourciller, cela m'aiguillonne: alors je joue comme je
-travaille, avec la fièvre, nerveusement et dans une sorte de volupté
-âpre. Ce soir-là, l'absorption du jeu me parut délicieuse; elle me
-fît oublier jusqu'à Antonia: je jouais d'ailleurs avec une persistance
-de chance heureuse et de coups habiles qui semblaient tenir de la magie.
-Vers deux heures du matin, quand un domestique du consul vint avertir
-Leurs Seigneuries qu'elles étaient servies, j'avais gagné cent louis
-au noble Vénitien qui me faisait vis-à-vis. Je lui dis que je serais
-prêt à lui donner sa revanche en sortant de table. Il me répondit
-gaiement qu'après le vin de Chypre nous ne songerions plus qu'à
-dormir; mais que si je voulais bien lui faire l'honneur de visiter un
-soir sa galerie de tableaux, il m'offrirait de recommencer la partie.
-</p>
-
-<p>
-Nous étions à peu près trente hommes assis autour d'une table
-splendidement servie. Quoiqu'il n'y eût pas de femmes, on commença par
-parler d'elles. L'amour s'introduit partout où une fête se donne:
-quand il n'est pas en action, on se le raconte. Quelques jeunes gens
-firent le récit des dernières aventures galantes qu'ils avaient
-recueillies. Mais deux peintres et un poëte qui étaient là
-élevèrent bientôt la conversation jusqu'à l'art, cet amour idéal
-des grandes âmes. L'un d'eux s'écria: «L'art est d'ailleurs pour nous
-une question de patriotisme: que serait l'Italie moderne sans la
-poésie, la peinture et la musique? Notre gloire à nous c'est la
-Renaissance et les génies épars qui n'ont cessé d'en perpétuer
-l'écho jusqu'à nos jours. Si l'Italie vit encore et garde son nom dans
-le monde, elle ne le doit point à la nation, mais à quelques grands
-hommes qu'elle produit comme pour protester contre son néant.»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L'art nous énerve en berçant notre orgueil d'une gloire apparente,
-s'écria amèrement un noble Vénitien, ami du comte Confalonieri. Notre
-histoire aussi et le rôle qu'a joué Rome dans l'antiquité nous
-montent au cerveau. C'est une ivresse décevante d'où sort l'inertie.
-Malheur aux peuples qui ne vivent que du souvenir de leur grandeur
-passée! ils perdent bientôt la vie active des nations et se
-décomposent dans l'oubli. «Il vaudrait mieux,&mdash;c'est Byron qui l'a dit
-en pleurant sur Venise,&mdash;que le sang des hommes coulât par torrents
-que de rester stagnant dans nos veines tel qu'un fleuve emprisonné dans des
-canaux. Plutôt que de ressembler à un malade qui fait trois pas,
-chancelle et tombe, il vaudrait mieux reposer, avec les Grecs
-aujourd'hui libres, dans le glorieux tombeau des Thermopyles, ou du
-moins fuir sur l'Océan, être dignes de nos ancêtres et donner à
-l'Amérique un homme libre de plus.»
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est trop vite désespérer de notre avenir, s'écria un jeune
-carbonaro échappé à la proscription. J'ai tâté en secret le pouls
-à l'Italie, et je vous assure qu'elle vit. Elle n'est point semblable
-à la Grèce, que Byron compare à une faible jeune fille morte. Non,
-l'Italie se lèvera dans sa force comme une de ces belles guerrières de
-la <i>Jérusalem délivrée</i>. Mais il faut que la France la regarde en
-sœur et non en ennemie.
-</p>
-
-<p>
-Et, se tournant vers moi, il ajouta:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous, monsieur, qui êtes l'ami du jeune prince appelé à gouverner
-la France, pensez-vous qu'il soit intelligent, généreux et libéral
-autant qu'on nous l'a dit?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous suis garant, répondis-je en élevant la voix, que rien de ce
-qui est noble ne lui est étranger, et que rien de ce qui est grand ne
-le sera à son règne. Je vous demande, messieurs, de lui porter un
-toast et d'y associer la France et l'Italie. Dès demain je lui écrirai
-votre sympathie.
-</p>
-
-<p>
-Le consul leva le premier son verre, et nous bûmes tous à ce prince
-aimé qui devait vivre si peu.
-</p>
-
-<p>
-Malgré la vivacité d'une causerie qui changeait à chaque instant
-d'objet, les vins mêlés, la saveur des mets et les heures dérobées
-au sommeil, dont nous sentions l'influence, commençaient à nous
-engourdir. La conversation devint moins générale, et bientôt chacun
-ne parla plus qu'à son voisin de table. J'avais à ma gauche un aimable
-érudit de cinquante ans, qui avait la plus belle bibliothèque de
-Venise: des documents inédits et les chroniques les plus rares sur
-l'histoire publique et privée des hommes célèbres de Venise s'y
-trouvaient réunis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En les parcourant, me disait mon interlocuteur, vous verrez revivre
-nos doges, nos magistrats, nos généraux, nos artistes, nos aventuriers
-et nos courtisanes.
-</p>
-
-<p>
-Je lui répondis que je profiterais au premier jour de son offre
-attrayante.
-</p>
-
-<p>
-Quoique les rideaux de brocard des fenêtres eussent été
-hermétiquement fermés, chaque fois que les laquais de service
-ouvraient les portes une large raie de lumière se projetait sur nous;
-elle venait d'une terrasse où le jour naissant éclatait. Bientôt
-quelques rayons de soleil se glissèrent à travers cette ligne opaque
-et blanche. Plusieurs convives dirent, avec un léger bâillement, qu'il
-était temps de se retirer. Nous nous levâmes tous et nous regagnâmes,
-un peu chancelants, les gondoles qui nous attendaient.
-</p>
-
-<p>
-Quand je rentrai dans ma chambre, j'avoue que je ne songeai qu'à
-dormir, sans me préoccuper d'Antonia. Mais je vis avec surprise que la
-porte de communication entre nos deux chambres était ouverte. Je me
-précipitai, plein d'effroi, dans la chambre d'Antonia, craignant
-qu'elle ne fût malade ou sortie, partie peut-être?
-</p>
-
-<p>
-Je la trouvai tranquillement assise devant la table, où elle écrivait;
-elle venait de se lever et recommençait à travailler. Son teint était
-reposé, ses noirs cheveux à peine liés, s'échappaient en boucles sur
-ses tempes, ses yeux brillaient de toute la flamme de l'inspiration ou
-peut-être d'une colère concentrée. Sa robe de chambre, dénouée,
-laissait à nu ses bras, son cou et une partie de ses épaules. Elle me
-parut si belle et si digne dans cette attitude du travail et de la
-solitude que, poussé par un invincible attrait, je m'agenouillai près
-d'elle et l'embrassai. Elle me laissa faire, mais sans me rendre mes
-caresses: elle me regardait tristement et avec froideur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'avais pensé, en trouvant la porte ouverte, que la paix était
-faite, lui dis-je, et voilà que je te trouve comme un bloc de glace.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai ouvert cette porte, reprit-elle, pour vous donner un conseil;
-vos traits sont altérés, vous êtes d'une pâleur effrayante et vous ne
-résisterez pas à cette vie de dissipations, et peut-être de
-débauches; puis vous devez manquer d'argent. Je me demande qui est-ce
-qui vous héberge et vous nourrit quand vous passez les jours et les
-nuits loin d'ici. De deux choses l'une: ou vous vous endettez, et c'est
-une folie indigne d'un pauvre artiste; ou les autres payant pour vous,
-et c'est alors une humiliation indigne d'un gentilhomme. Je vous en
-conjure, Albert, renoncez à ce genre de vie, je ne dirai point par
-amour pour moi, car votre conduite me prouve que vous ne m'aimez pas,
-mais par respect pour la dignité humaine. Si je cesse d'être votre
-maîtresse, je resterai toujours votre mère, Albert, et j'ai dû vous
-parler comme je parlerais à mon fils.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Grand merci, lui dis-je en éclatant de rire, je vous ai écoutée
-sans vous interrompre, et si vous voulez bien à votre tour m'accorder
-cinq minutes d'attention, vous pourrez juger que dans votre petit
-discours maternel, très-peu tendre et encore moins charitable, vous
-m'avez fort gratuitement accusé d'indélicatesse, de dissipation et
-même de débauche. Je lui fis alors le récit circonstancié et
-véridique de l'emploi de ma journée et de ma nuit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous aviez consenti à m'accompagner, poursuivis-je, vous n'auriez
-pas tout à fait perdu votre temps, en voyant et en entendant la belle
-<i>prima donna</i>. Elle aurait pu vous fournir, pour un de vos romans, un
-type de femme artiste, simple, grande et aimante. Cette figure serait
-très-sympathique, je vous assure, pourvu que vous n'eussiez pas la
-prétention de l'embellir en ajoutant à ses qualités naturelles des
-aspirations humanitaires! Je prononçai ces deux mots en ouvrant
-démesurément la bouche, ce qui produisit un bâillement involontaire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez donc dormir, s'écria Antonia dépitée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'ai plus que deux phrases à vous dire, repris-je, puis j'irai
-faire un long somme. Ma nuit passée chez le consul, en compagnie de
-nobles Vénitiens, m'a plus éclairé sur Venise et son histoire que
-bien des lectures solitaires. La vieille comparaison est toujours vraie,
-ma chère, le poëte est comme l'abeille, il butine sans effort et en se
-jouant les sucs dont il compose son miel. J'ai donc enrichi mon esprit,
-comme vous auriez pu enrichir le votre durant ces heures en apparence si
-oisives; et pour dernier argument en faveur de la manière raisonnable
-dont je mène la vie, voici cent louis qu'un bienfaisant hasard m'a fait
-gagner cette nuit très-prestement et très à propos à un opulent
-Vénitien; prenez-en la moitié pour remplir votre bourse, que vous me
-reprochez si souvent de laisser vide,&mdash;et en parlant ainsi, j'alignai
-cinquante louis sur une des feuilles du manuscrit d'Antonia; elle secoua
-la page avec colère et fit jaillir les pièces d'or sur le parquet.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il ne vous manque plus que de devenir joueur; avant peu vous
-partagerez vos nuits entre les tripots et cette petite saltimbanque
-africaine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle a ton regard Antonia, et c'est pourquoi elle me plaît,
-répondis-je du seuil de la porte qui séparait nos deux chambres.
-Allons, ma chère, viens me bercer dans tes bras ou trêve de tes
-sermons qui tombent sans fruit sur un homme endormi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que Dieu vous sauve, moi j'y renonce, répliqua-t-elle sous forme de
-péroraison.
-</p>
-
-<p>
-Jugeant à cette intervention de Dieu (dont les écrivains romantiques
-abusent par trop, soit dit en passant), qu'elle ne m'accorderait pas le
-plus petit baiser; je fermai la porte et me mis au lit.
-</p>
-
-<p>
-Mon sommeil fut long et réparateur. Antonia qui à la réflexion
-redevenait toujours une bonne et cordiale femme, rendit la maison
-silencieuse afin qu'aucun bruit subit ne m'éveillât.
-</p>
-
-<p>
-Je ne me levai qu'à une heure et je fus charmé de voir qu'elle m'avait
-attendu pour déjeuner dans notre salon qui donnait sur le quai des
-Esclavons.
-</p>
-
-<p>
-Je ne la regardais pas même, craignant d'être troublé par sa beauté
-toujours nouvelle pour moi, et, afin d'éviter tout orage et de ne plus
-irriter son humeur, je lui racontai d'un ton libre d'intéressantes
-particularités sur Venise que m'avaient apprises les hôtes du consul;
-elle parut m'écouter avec intérêt et lorsqu'elle me vit prêt à
-sortir, elle me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Reviendras-tu souper ce soir?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, répondis-je, si après tu consens à te promener un peu au loin;
-nous irons à Saint-Nicolas du Lido.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Encore! répliqua-t-elle avec impatience, tu ne peux donc pas
-attendre que je sois délivrée du poids de mon cerveau.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'attendrai tant qu'il te plaira, repris-je' en affectant une
-indifférence par laquelle j'espérais faire naître sa jalousie et
-réveiller son amour.
-</p>
-
-<p>
-Mais non, elle reprit sa pose impassible en me regardant partir et comme
-je montais en gondole, je la vis à la fenêtre fumant avec
-tranquillité.
-</p>
-
-<p>
-Je me trouvais bête et décontenancé; je me demandai à quoi me
-servaient mon imagination et ma jeunesse si elles étaient sans pouvoir
-sur la volonté de cette femme obstinée. Je me promis bien, du moins de
-ne plus donner à son paisible orgueil le spectacle de mon agitation, et
-je me jurai de renfermer mes angoisses sous la double dignité du calme
-et du silence. Mais quand le cœur en arrive à cette contrainte que
-devient l'amour?
-</p>
-
-<p>
-Tout entier à mes sensations personnelles, je n'avais pas songé à
-traverser la place Saint-Marc pour remettre à la pauvre danseuse ma
-carte sur laquelle j'avais écrit l'adresse de Zéphira. Je me reprochai
-mon oubli et revins sur mes pas; je trouvai la brune enfant à sa place
-accoutumée, vêtue comme la veille, de sa robe neuve et coiffée plus
-coquettement encore; elle avait piqué dans ses épais cheveux noirs de
-gros œillets rouges parfumés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Préviens la danseuse Zéphira, lui dis-je en lui remettant cette
-carte, que je ne la reverrai que le jour de tes débuts à la Fénice;
-d'ici là, comme elle le sait, je reste auprès d'un parent malade.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et moi, signor, ne vous reverrai-je pas? répondit l'Africaine en me
-regardant étrangement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Toi pas plus qu'elle, fis-je avec humeur comme pour me débarrasser
-de ces deux obsédantes figures de femmes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;S'il en est ainsi, <i>caro signor</i>, laissez-moi vous accompagner
-un peu dans votre gondole, à présent que je suis propre et pimpante, grâce
-à votre générosité. J'ai quelque chose à vous dire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et moi je ne veux pas t'entendre, répliquai-je et je disparus sous
-les arcades, en lui lançant brutalement un louis à la face. Comme je
-tournais la tête, à l'un des angles de la place, je l'aperçus qui
-pleurait.
-</p>
-
-<p>
-Je me mis à maudire toutes les femmes, leur influence fantasque,
-harcelante et incessamment incompatible avec le repos de l'homme; en
-pensant ainsi je rejoignis ma gondole, je m'y étendis tout de mon long
-et j'ordonnai aux gondoliers de me conduire au large et de faire le tour
-du fort Saint-Andrea; les vagues me berçaient mollement, la tente close
-et noire de la gondole m'enfermait comme les rideaux d'un lit; ces
-mêmes figures de femmes, dédaignées tantôt, repassaient gracieuses
-devant moi, je leur tendais mes bras énervés de n'étreindre que le
-vide, et si, à ce moment, à défaut d'Antonia, la petite saltimbanque
-ou même Zéphira se fussent offertes à mes désirs, je ne sais ce que
-serait devenue la fidélité de mon amour. Une secousse des vagues
-m'arracha au vertige de ce rêve. Je tirai brusquement les stores de la
-gondole; le grand jour et le vent de la mer y pénétrèrent à la fois.
-Nous étions arrivés au rivage méridional du Lido; l'étendue des
-vagues bleues de l'Adriatique se déroulait devant moi. J'aspirais de
-toute la force de mes poumons l'air vivifiant qui soufflait du large. Je
-descendis à terre; voulant faire seul le tour de ces rives
-sablonneuses, j'ordonnai à mes deux gondoliers d'aller m'attendre vers
-le bord opposé.
-</p>
-
-<p>
-Je marchais à l'aventure; j'enfonçais parfois jusqu'à la cheville, et
-je songeais à Byron essayant de diriger un cheval fougueux sur ce sol
-mouvant; je revoyais le grand poëte anglais avec son front inspiré
-couronné de cheveux soyeux et bouclés; ses yeux où son génie
-éclatait, sa bouche sérieuse et charmante comme celle d'une belle
-jeune fille qui aime et qui rêve; son cou sculptural qu'une cravate
-large laissait presque toujours à nu. Cette tête superbe empreinte de
-la beauté idéale et que j'avais revue vivante dans l'admirable buste
-de Thorwaldsen<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, semblait me suivre du regard durant ma promenade
-solitaire. Je songeais à son long ennui qu'une mort glorieuse abrégea;
-il m'apparaissait toujours fatigué de vivre et incertain de l'amour. Je
-m'appuyai sur ce compagnon invisible et je lui disais: Console-toi; le
-mal qui t'a frappé m'a atteint, et je ne trouve plus ni en moi ni hors
-de moi, de quoi apaiser mon âme!&mdash;Antonia m'aimerait-elle au gré de
-mes désirs infinis, je sentirais encore un tourment sans cause. L'ombre
-de Byron me répondit: C'est ton cœur de poëte qui gémit en toi. La
-connaissance de tout ce qui fût, la vue des passions et des misères
-humaines, la perception de l'infini dont il ne peut pénétrer le
-mystère, le sentiment du beau dont la possession lui échappe,
-l'éblouissement de la gloire dont il mesure le néant, en voilà assez
-pour composer l'écrasant fardeau qui incessamment broie son âme. Tu
-souffres, ô mon frère! du mal de la pensée, et ce mal est incurable;
-regarde ce vaisseau qui glisse sur la mer calme; il file vers l'Orient
-et va saluer en passant ma Grèce bien-aimée. Les matelots qui le
-conduisent étaient tristes tantôt à l'heure des adieux; on a même vu
-des larmes rouler sur leurs bruns visages; mais les voilà en mer: le
-soleil brille, une brise favorable enfle leurs voiles; la traversée
-sera bonne et rapide, pourquoi s'affliger? Entends-tu résonner sur les
-vagues leurs refrains joyeux? Ils chantent comme ils pleuraient ce
-matin, ils s'abandonnent naïfs à l'animalité de leurs sensations.
-Mais essaye, toi en qui l'esprit domine, de monter comme passager sur ce
-navire; les deux auront beau te sourire, et les flots te bercer,
-toujours, toujours, tu ressentiras le reflet de tes propres douleurs,
-répercutées à l'infini par les douleurs immémoriales de la terre;
-souviens-toi de ces mots de Leibnitz: «L'âme du poëte est le miroir
-du monde.» Vis donc sans te plaindre et sans espérer guérir.
-</p>
-
-<p>
-La voix mourut en moi ou autour de moi; car je n'oserais jurer qu'elle
-ne m'eût pas réellement parlé.
-</p>
-
-<p>
-J'entrai dans le cimetière des juifs, et je m'assis à l'ombre de
-quelques arbustes. En considérant ces tombes, que l'intolérance de la
-vieille Venise avait parquées hors de ses murs, je pensais au mépris
-et à la proscription qui frappèrent si longtemps, même dans la mort,
-cette grande race juive. Belle, tenace, intelligente, à travers tant de
-siècles de persécutions, elle s'est maintenue distincte et forte; sa
-patience héréditaire a triomphé des obstacles et des humiliations;
-aujourd'hui ses fils règnent à l'égal des chrétiens: plusieurs par
-le génie des lettres et des arts, un plus grand nombre par l'industrie,
-cette puissance nouvelle des temps modernes. Leurs richesses les fait
-asseoir à côté des rois et les associe à la destinée des peuples.
-Qui donc oserait se détourner d'eux! Où sont désormais les Shylocks
-persécutés et persécuteurs? que deviennent nos haines et nos
-injustices? où vont nos croyances? Les convictions et les certitudes
-des nations et des individus dévient, se décomposent et disparaissent
-à travers le cours troublé de l'histoire. Ceux qui ignorent végètent
-en paix; ceux qui savent et qui embrassent d'un regard ce passé
-anéanti, s'épouvantent. Ils voient bien que ce qui a été n'est plus,
-et ils se demandent ce qui sera. Que reste-t-il des symboles et des
-passions des âges détruits? Un sentiment individuel, l'amour! que
-beaucoup même commencent à nier. On raille déjà l'amour comme on a
-raillé la foi et la royauté avant de les détruire: le sarcasme est
-l'arme qui découronne avant le glaive qui décapite.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'assis dans le cimetière des juifs j'étais assailli par ces
-pensées, j'avais devant moi la mer tranquille où glissaient quelques
-barques; je tournais le dos à Venise, sur laquelle le soleil qui
-déclinait allait répandre en se couchant des pourpres d'incendie.
-J'entendais mes deux gondoliers qui, profitant du repos que je leur
-laissais, avaient entonné une barcarolle: leur voix, agrandie par
-l'espace, montait en intonations superbes.
-</p>
-
-<p>
-Un peu las de ma promenade à travers les sables, je me dirigeai vers un
-cabaret du Lido, célèbre par son vin de Samos. L'hôte, qui
-commençait à grisonner, me dit que lord Byron s'était souvent assis
-à la table où je me plaçai sous une tonnelle:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'étais jeune alors, ajouta-t-il, et chaque jour je suivais à la
-course le cheval de Sa Seigneurie; puis, quand je voyais bête et
-cavalier n'en pouvant plus, j'offrais à milord de venir se reposer chez
-moi. Parfois milord dînait ici. Ne voudriez-vous pas, <i>signor
-Francese</i>, en faire autant?
-</p>
-
-<p>
-Le moyen de résister à un homme qui se recommandait à moi d'un aussi
-grand nom? Ma course au bord de la mer m'avait affamé; la tranquillité
-du lieu me tentait. Je me fis servir sous la tonnelle une dorade qu'on
-venait de pêcher, une <i>polenta</i> et du fameux vin de Samos. Je ne suis
-pas certain d'avoir bu réellement du vin grec, mais rien que le nom me
-charmait. J'aime ces noms euphoniques de la langue d'Homère; ils
-abondent à Venise: on dirait que les flots et la brise de la mer du
-Pyrée les ont roulés jusqu'à l'Adriatique.
-</p>
-
-<p>
-Ce vin généreux, la solitude de la plage et la fraîcheur du soir me
-plongèrent dans un bien-être qui m'apaisa. Quand je remontai en
-gondole pour regagner Venise, je n'étais pas le même homme que le
-matin. J'avais ouvert les stores de la barque pour contempler devant moi
-la poétique cité qui se détachait sur le fond rouge du soleil
-couchant: les coupoles de Saint-Marc s'élançaient dans le ciel
-lumineux. Je débarquai en face du pont des Soupirs, et je restai là
-jusqu'à la nuit, regardant autour de moi et répétant en anglais la
-première strophe du quatrième chant de <i>Childe Harold</i>.
-</p>
-
-<p>
-«Me voici à Venise près du pont des Soupirs. De chaque côté
-j'aperçois un palais et une prison. Je crois voir sortir la ville du
-milieu des vagues comme si la baguette d'un magicien l'eût élevée
-tout à coup. Des milliers d'années étendent leurs ailes sombres
-autour de moi, et une gloire mourante étend ses lueurs sur ces temps
-éloignés où tant de contrées soumises à Venise admiraient ses
-monuments de marbre, son lion redoutable et où la reine de l'Adriatique
-dictait ses lois aux îles nombreuses qui formaient son empire.
-</p>
-
-<p>
-»Elle semble la Cibèle des mers, couronnée dans le lointain d'un
-diadème de tours! etc.»
-</p>
-
-<p>
-Doublement absorbé par Venise, que baignaient des flots de lumière et
-par les vers du grand poëte, qui me berçaient harmonieusement, je
-n'entendis pas marcher près de moi. Tout à coup une robe m'effleura;
-je tournai la tête et j'aperçus la petite danseuse du Maroc. Mes yeux
-durent exprimer la colère; car la pauvre fille frissonna et me dit
-humblement en joignant les mains:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pardon! pardon! signor; mais c'est la signora Zéphira qui m'envoie
-vers vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! que me veut-elle? répliquai-je impatienté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle m'a dit, quand je lui ai remis votre carte, que si vous
-n'alliez pas chez elle aujourd'hui même, elle ne me ferait pas débuter.
-Elle prétend qu'il faut que vous me choisissiez un nom de théâtre; car mon
-nom arabe est trop long et trop difficile à retenir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, répondis-je, va dire à M<sup>lle</sup> Zéphira
-que tu t'appelles M<sup>lle</sup>
-Négra<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>: ce nom convient
-à ton visage. Et, en disant ces mots, je la quittai; je traversai la cour
-du palais ducal, puis la place Saint-Marc, pleine de promeneurs.
-</p>
-
-<p>
-Autant la nature et la solitude m'apaisent et font remonter l'âme en
-moi, autant la foule, le mouvement joyeux ou affairé d'une ville, la
-vue des couples riants m'agi lent, aiguillonnent mon sang et
-m'entraînent au plaisir. Alors je ne suis plus poëte; je suis une
-chair qui frémit et désire et veut sa part de la vie universelle.
-</p>
-
-<p>
-Bien décidé pourtant à rester sous la calme influence de ma promenade
-au Lido, je parcourus la place sans rien regarder, et je rentrai
-aussitôt pour me mettre au travail.
-</p>
-
-<p>
-Je vis Antonia accoudée à la fenêtre du salon. Je me rendis dans ma
-chambre sans chercher à lui parler, et je m'assis devant la table où
-j'écrivais; j'aperçus sur les feuilles éparses une large enveloppe
-qui portait le sceau du consulat; le cachet en était brisé, et je ne
-m'en étonnai pas en lisant sur l'adresse: <i>Très-pressée.</i> Antonia
-avait pu penser que c'étaient des lettres de France qui nous
-arrivaient. Je trouvai dans cette enveloppe le billet suivant du consul:
-</p>
-
-<p>
-«Cette folle de Zéphira, qui ne sait pas votre adresse, m'envoie coup
-sur coup deux lettres pour vous, je n'aurais point consenti à servir
-d'intermédiaire à sa correspondance si elle ne m'assurait qu'il s'agit
-d'une bonne action que vous devez faire ensemble.»
-</p>
-
-<p>
-Je lus avec humeur les deux billets de la danseuse qui n'avaient point
-été ouverts; dans le premier, daté du matin, elle me disait:
-</p>
-
-<p>
-«Cette petite coureuse est moins laide que vous ne le prétendiez, et
-je vous soupçonne de la protéger <i>con amore</i>; n'importe, je tiendrai
-ma parole puisque vous m'aimez, <i>carissimo</i>. Venez vite chez moi, où
-je suis seule sous prétexte de faire la sieste; il faut que nous
-baptisions ensemble d'un nom chrétien cette petite moricaude.»
-</p>
-
-<p>
-Le second billet, écrit il n'y avait pas deux heures, renfermait ces
-mots:
-</p>
-
-<p>
-«Si vous ne venez pas ce soir même vous promener dans ma gondole, je
-renvoie votre <i>ragazze</i> danser sur la place Saint-Marc et sur la
-Piazzetta; je veux bien être complaisante pour vous, mais il ne faut
-pas que vous soyez un ingrat.»
-</p>
-
-<p>
-Je lui répondis aussitôt:
-</p>
-
-<p>
-«Un Français ne se laisse pas conduire en laisse comme un Italien, je
-vous ai dit que je vous verrais le soir des débuts de M<sup>lle</sup>
-Négra. Le lendemain je me rendrai à la fête que vous devez donner chez le
-comte Luigi. D'ici là je resterai à distance votre très-humble serviteur.»
-</p>
-
-<p>
-Après avoir écrit ce billet, que je posai sans le cacheter près de
-ceux de Zéphira, je me mis à relire les pages que j'avais faites
-l'avant-veille; tout à coup la porte de la chambre d'Antonia s'ouvrit
-et je vis celle que j'aimais par-dessus tout me sourire d'un air
-narquois.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'ai décacheté cette lettre du consul, me dit-elle, que parce que
-j'ai pensé qu'elle renfermait des nouvelles importantes de France. Mais
-vous avez vu que ma curiosité s'était arrêtée là; je ne veux rien
-savoir de vos amours avec ces drôlesses.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et moi je veux que vous les connaissiez, repartis-je, en poussant
-devant elle les deux billets de la danseuse et ma réponse.
-</p>
-
-<p>
-Entraînée sans doute par un peu de curiosité, elle les lut, et me
-dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? À vos heures vous vous occupez
-de M<sup>lle</sup> Zéphira, et quant à M<sup>lle</sup> Négra, vous avez
-pour elle un tendre penchant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comme il vous plaira, répliquai-je, bien résolu de ne plus entrer en
-lutte.
-</p>
-
-<p>
-Lorsqu'elle me vit reprendre la plume et continuer à écrire, elle
-s'approcha de moi:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voyons, mon cher Albert, ne voulez-vous pas permettre que je vous
-parle comme une sœur?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hier vous étiez ma mère, répondis-je, aujourd'hui vous êtes ma
-sœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis toujours une femme qui vous aime, ajouta-t-elle, en posant
-ses lèvres sur mon front; patientez encore quelques jours et vous me
-retrouverez tout à vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ô femme irritante et impudiquement mystique, m'écriai-je, tu
-n'entends rien à l'amour! Je voulus essayer de la presser sur mon
-cœur; mais elle se dégagea, et sans souci du mal qu'elle me faisait
-elle s'enferma dans sa chambre.
-</p>
-
-<p>
-Je travaillai toute la nuit, domptant ma tristesse et mes désirs.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Une femme qui a été à Byron ce que Béatrix fut à Dante et
-Vittoria Colonna à Michel-Ange, c'est-à-dire l'inspiration et l'amour,
-nous écrivait, il y a trois ans, pendant que nous étions à Londres:
-«Cherchez à Sydenham le buste que Thorwaldsen a fait du plus beau de
-tous les hommes; Thorwaldsen était un artiste de génie, et quoique la
-beauté de lord Byron fût d'un ordre si élevé que ni le pinceau, ni
-le ciseau n'aient jamais pu la saisir, car, par l'expression de son
-grand génie et de sa belle âme, cette beauté devenait presque
-surnaturelle; toutefois, ce sculpteur éminent l'a interprétée mieux
-que tout autre, et a pu faire passer dans son marbre quelque rayon de
-cette ravissante beauté. Quant à un autre buste fait par Bertolini, ne
-le regardez même pas: c'est une honte pour l'artiste, homme de talent
-mais sans idéal. Vous savez ce que dit Shakespeare dans <i>Hamlet</i>:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i4">». . . . He was to this</span><br />
-<span class="i4">»Hyperion&mdash;to a satyr.»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>Le même cœur qui avait dicté ces lignes s'émut lorsque M. Trelawney
-publia récemment à Londres un livre sur lord Byron, où il prétend
-qu'ayant voulu revoir Byron mort et s'étant trouvé un moment seul dans
-sa chambre, il souleva le drap qui le cachait et découvrit: «Qu'il
-avait le buste d'Apollon, sur les jambes tordues du satyre.»</p>
-
-<p><i>La Revue des Deux-Mondes</i> et <i>la Presse</i> parlèrent de ce
-livre, et c'est à cette occasion que celle qui avait connu lord Byron dans
-l'éclat de sa gloire, de sa jeunesse et de sa beauté, nous écrivit la
-lettre suivante, énergique et convaincante réfutation de l'invention
-fantastique de M. Trelawney:</p>
-
-<p>«... Que dire? quels mots employer pour exprimer ce qu'on éprouve
-lorsqu'on lit des choses semblables, et surtout lorsqu'on voit la bonne
-foi et l'élévation d'âme accepter à regret,&mdash;mais accepter pourtant
-de pareils mensonges?&mdash;Jamais, croyez-le bien, Dieu n'a prodigué et
-réuni sur une de ses créatures, un ensemble de dons comme sur lord
-Byron. Mais, hélas, jamais aussi les hommes ne se sont plus acharnés
-à disputer un à un ses dons; ne pouvant pas monter jusqu'à lui, ils
-ont lâché de le faire descendre jusqu'à eux. Ils ne l'ont épargné
-que là où il était absolument inattaquable. Ne pouvant pas lui
-refuser son grand génie, obligés de reconnaître sa supériorité
-intellectuelle, ils se sont attaqués à son être moral. Forcés
-d'avouer que sa beauté était presque divine, ils ont inventé des
-fables pour faire croire qu'il y avait dans sa personne des défauts
-mystérieux qui le mettaient au-dessous de l'humanité, ils ont trouvé
-dans ce bel exercice de leur esprit inventeur un aliment à leur
-vanité, et souvent à leur cupidité. Heureusement que ceux qui peuvent
-confondre ces turpitudes sont encore vivants, et ne manqueront pas de
-rétablir la vérité des faits.</p>
-
-<p>»Je connaissais l'absurde invention de M. Trelawney, qui, craignant
-peut-être d'être oublié, a voulu se rappeler une fois encore au monde
-par un odieux mensonge sur lord Byron, mensonge qui serait ridicule s'il
-n'était pas révoltant. J'étais en Angleterre lorsque ce bel ouvrage a
-paru, et je puis dire qu'il a indigné au plus haut degré le publie. La
-renommée parfaitement méritée de M. Trelawney, proclame que pendant
-toute sa vie (qui n'a été qu'un tissu d'extravagances, pour parler
-avec charité), <i>Jamais il n'a pu dire une vérité</i>.</p>
-
-<p>»Lord Byron, dont M. Trelawney n'a jamais été un ami, mais une simple
-connaissance de ses derniers jours en Italie, et qui l'avait invité à
-le rejoindre en Grèce parce que dans les circonstances de
-l'insurrection de la Grèce il pouvait être de quelque utilité, se
-moquait souvent de lui, sachant qu'il voulait réaliser en sa personne
-le type imaginaire de son Corsaire.&mdash;Cependant, disait lord Byron,
-Conrad faisait une chose de plus et une de moins que Trelawney,&mdash;il se
-lavait les mains et ne disait point de mensonges.</p>
-
-<p>»À bord du vaisseau qui l'emmenait en Grèce, il s'est souvent moqué
-des mensonges de Trelawney, et, après sa mort, ces plaisanteries ont
-été publiées. De là l'hostilité de Trelawney, qui a attendu la mort
-de Fletcher<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a> pour satisfaire sa vengeance.</p>
-
-<p>«Mais il y a trop de raisons et trop de témoins contre lui pour qu'il
-puisse prouver son odieux mensonge. Si lord Byron fût né si mal
-conformé des jambes, comment aurait-on pu l'ignorer jusqu'à sa mort?
-Quoique ange pour ses perfections, il n'était cependant pas tombé du
-ciel homme fait et habillé, ni arrivé inconnu des pays inconnus. Il
-avait eu des nourrices, des bonnes qui ont été interrogées; qui ont
-dit tout ce qu'elles savaient de lui, et elles ont toujours déclaré
-que l'enfant n'avait qu'<i>un de ses pieds</i> mal conformé par une chute,
-un accident qui lui était arrivé après sa naissance. Il avait été traité
-par des médecins à <i>Nottingham</i>, à <i>Londres</i>, à <i>Dulwich</i> et
-toujours pour la seule fin de rétablir la forme de son pied et enfin
-après les soins du docteur Glenine, il était arrivé à se rétablir
-assez pour pouvoir se servir de chaussures ordinaires. L'enfant, tout
-joyeux, annonce l'heureux événement à sa bonne par une lettre qui a
-été conservée comme un témoignage de son bon cœur. Et, outre cela,
-n'a-t-il pas été au collège à Aberdeen, à Oulwich, à Harrow,
-jusqu'à son départ pour Cambridge? Est-ce là, avec les enfants de son
-âge et de tout âge, vivant avec eux, menant en tout la vie des autres
-écoliers, qu'il aurait pu cacher son défaut avec des habillements
-extraordinaires? Et ses compagnons d'étude dont la plupart sont encore
-vivants, pourquoi se seraient-ils tus sur ces défauts physiques de leur
-camarade, qui font tant d'impression sur l'enfance? Auraient-ils attendu
-les révélations lâches si elles étaient vraies, odieuses étant
-fausses de M. Trelawney, pour dire que lord Byron avait non-seulement un
-pied défectueux par suite d'un accident, mais les jambes monstrueuses
-de naissance? Et s'il avait eu cette difformité, est-il possible qu'il
-eût pu se distinguer parmi ses camarades et être supérieur aux autres
-pour tous les exercices d'adresse comme il l'était, et que plus tard il
-se fût encore distingué dans tous les exercices du corps, sans jamais
-trahir qu'un simple défaut de conformation dans un pied à peine
-sensible et ne lui étant ni grâce ni agilité? N'a-t-il pas toujours
-monté à cheval avec une remarquable élégance? Ne nageait-il pas
-mieux qu'aucun nageur de son temps? Ne jouait-il pas avec aisance à
-tous les jeux de dextérité?&mdash;On devrait encore ajouter, a-t-il donc
-toujours aimé platoniquement? N'a-t-il pas été marié? Et dans toutes
-ces différentes circonstances pouvait-il cacher des difformités
-pareilles à celles que lui prête M. Trelawney? Ajoutons encore aux
-preuves matérielles que son corps a été embaumé par les docteurs
-<i>Millingen, Bruno, Meyer</i> et que ces messieurs ont parlé de la
-<i>parfaite</i> conformation de lord Byron, à l'exception d'un pied.</p>
-
-<p>»Il existe un charmant portrait de lord Byron enfant, peint par Finden,
-qui le représente debout et jouant de l'arc, et ses jambes dans ce
-portrait sont jolies et élégantes comme toute sa personne. Mais je ne
-finirais pas si je voulais énumérer toutes les preuves du mensonge de
-M. Trelawney. Quant à la mélancolie de lord Byron, elle a été pour
-le moins bien exagérée. Lord Byron était habituellement serein et gai
-dans les dernières années de sa vie. Lorsqu'il a souffert de quelques
-instants de mélancolie, ce n'était certes pas à cause d'une
-imperfection de son corps, pour la beauté duquel, comme pour toutes les
-autres qualités, qui faisaient de lui un être si privilégié, il ne
-pouvait que remercier le ciel, mais cette mélancolie provenait de son
-tempérament poétique, si sensible et si aimant; de la perte d'amis et
-de personnes aimées; de la perte aussi de quelques illusions de
-jeunesse, et plus tard de l'ingratitude, de la calomnie, de toutes les
-basses et hypocrites passions conjurées contre lui pour le punir de sa
-supériorité. On peut l'attribuer aussi à ce poids des grands
-problèmes de notre existence, qui pèse sur les grandes âmes plus que
-sur les esprits ordinaires.</p>
-
-<p>»Mais dans les dernières années de sa vie, lorsqu'un esprit de
-philosophie et des tendances plus religieuses qu'on ne croit, et qu'il
-ne s'avouait pas encore à lui-même eurent agi sur lui, son âme devint
-de plus en plus sereine, et tout le monde qui la vu alors s'accorde à
-dire qu'il était habituellement gai, enjoué, charmant.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Valet de chambre de lord Byron, qui ne l'a jamais
-quitté.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Noire.</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XV">XV</a></h4>
-
-<p>
-Les jours suivants s'écoulèrent sans trouble et sans événement; je
-voyais à peine Antonia, et je mettais mon orgueil à lui paraître riant
-et dégagé. Je passai mon temps à errer dans Venise. Chaque matin je
-partais avant ou après déjeuner, suivant l'heure où je m'éveillais.
-Tantôt je visitais un monument, tantôt je me faisais conduire en
-pleine mer, tantôt je m'enfermais dans un musée ou dans la
-bibliothèque du riche Vénitien que j'avais rencontré chez le consul.
-Souvent je dînais ou je soupais au restaurant; j'évitais de manger
-avec Antonia, car dans ces heures ordinairement si intimes d'un repas
-pris ensemble, sa froideur ou sa raillerie m'exaspéraient; je fuyais
-aussi la vue des autres femmes; je regardais à peine les belles
-Vénitiennes penchées à leurs balcons où, à travers leurs jalousies,
-leurs regards appellent les regards. Je ne voulais pas être infidèle
-à mon amour, même par une tentation passagère.
-</p>
-
-<p>
-Je tenais mon esprit toujours en haleine: j'imaginais en marchant des
-plans d'ouvrages, je combinais des effets dramatiques, je façonnais
-quelques vers, et lorsque qu'à minuit je rentrais, je me mettais à
-écrire jusqu'à ce que la fatigue me brisât. Alors je me jetais sur
-mon lit, parfois tout habillé. Quand je me levais j'étais harassé; je
-secouais mon malaise et mon cœur, et je recommençais à travers Venise
-mes courses vagabondes.
-</p>
-
-<p>
-Un jour c'était Saint-Marc qui m'attirait; je m'arrêtais d'abord
-devant son portique pour considérer les fameux chevaux de bronze que la
-victoire conduisit à Paris, et dont mon père m'avait si souvent
-parlé comme d'un des trophées de nos gloires. La vue de ces chevaux me
-suffisait pour ranimer tout l'Empire. Je revoyais Napoléon comme un
-héros antique tenant par la crinière ces coursiers grecs. À mesure
-que je pénétrais dans la basilique, la figure d'un autre empereur du
-moyen âge se dressait devant moi; les marbres, les mosaïques, l'or et
-les pierreries des autels resplendissaient à la lueur des cierges; le
-pape Alexandre, recouvert comme un Dieu d'un dais éblouissant, assis
-sur le seuil de l'église, entouré de ses cardinaux, des patriarches
-d'Aquilée, des archevêques et des évêques de Lombardie, tous
-revêtus de la pourpre et des robes pontificales, attendaient Frédéric
-Barberousse, que six galères vénitiennes avaient amené de Chioggia au
-Lido. Le doge, entouré d'un splendide cortège, escorta l'empereur, ils
-débarquèrent ensemble au quai de la Piazzetta et se rendirent devant
-Saint-Marc. Là, dit la chronique latine: «Barberousse, humiliant sa
-grandeur, dépouilla son manteau impérial et se prosterna aux pieds du
-pape, celui-ci, ému, releva l'empereur, l'embrassa, le bénit, et
-aussitôt toute l'assistance entonna le psaume: <i>Nous te saluons, ô
-Seigneur!</i> Alors, Frédéric Barberousse prit le pape Alexandre par la
-main et le conduisit dans l'église.»
-</p>
-
-<p>
-Cependant, tandis que le pape disait la messe, l'empereur ôta une
-seconde fois son manteau impérial, et tenant une baguette, il officia
-comme <i>porte-verge</i> à la tête des laïques du chœur. Après
-l'évangile, le pape prêcha et l'empereur s'assit au pied de la chaire;
-on chanta ensuite le Credo. Barberousse fit son oblation, puis baisa la
-mule d'Alexandre: quand la messe fut terminée, l'empereur conduisit de
-nouveau le pape par la main jusqu'à son cheval blanc, il lui tint
-l'étrier et dirigea le cheval par la bride vers le bord de la lagune.
-</p>
-
-<p>
-À cette époque, la papauté représentait l'intelligence et la
-liberté; un vieillard infirme et sans armes domptait un potentat
-puissant et redouté; la force s'inclinait devant l'esprit. Aujourd'hui
-nous allons à l'aventure, n'ayant plus rien à vénérer ni à croire.
-</p>
-
-<p>
-Un autre jour, c'était l'arsenal que je parcourais, ranimant ces armes
-au repos et ces forces enchaînées de la gloire évanouie de Venise.
-Par les beaux soirs, j'aimais à monter au haut du campanile qui relie
-la place Saint-Marc à la Piazzetta. J'avais devant moi la colonne de
-marbre où se tient juché le lion ailé et sur une colonne parallèle
-le saint protecteur de Venise, la ville se déroulait à mes pieds
-entourée d'une ceinture de flots calmes qui commençaient à
-s'assombrir. Là, encore, les vers de Byron me revenaient et je les
-répétais comme pour fixer dans ma mémoire le tableau mouvant.
-</p>
-
-<p>
-«La lune paraît<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>, la nuit n'a pas encore commencé son règne
-silencieux, les derniers rayons du soleil lui disputent le ciel; une mer
-de lumière se répand sur les cimes bleuâtres des monts du Frioul. Le
-firmament est pur et n'a pas un nuage; on le dirait composé d'une suite
-de zones lumineuses; on croirait qu'il va se fondre en un vaste
-arc-en-ciel du côté de l'occident où le jour qui finit se réunit à
-l'éternité; du côté opposé le pâle croissant de la lune flotte
-dans une atmosphère bleue, comme une île aérienne habitée par des
-esprits.
-</p>
-
-<p>
-»La lune accompagnée d'une seule étoile occupe la moitié du ciel,
-tandis que les flots de clartés que jettent les derniers rayons du
-soleil se suspendent aux sommets des Alpes Rhétiques; il semble que le
-jour et la nuit refusent de céder l'un à l'autre jusqu'à ce que la
-nature les y force.... Ces lueurs diverses donnent à la Brenta la
-teinte empourprée d'une jeune rose qui se réfléchirait dans un
-ruisseau. Ainsi le ciel se réfléchit dans le fleuve tranquille et lui
-fait partager son éclat.
-</p>
-
-<p>
-»Les feux mourants du soleil et la lumière blanche de la lune
-déploient toutes les variétés de leurs reflets magiques; mais déjà
-la scène change; une ombre plus épaisse jette son manteau sur les
-montagnes, le jour qui cède meurt comme le dauphin blessé à qui
-chaque phase de son agonie prête une couleur nouvelle de plus en plus
-éclatante jusqu'à ce qu'il expire... C'en est fait; partout
-s'étendent les voiles gris de la nuit.»
-</p>
-
-<p>
-Ainsi je vivais, me plongeant dans toutes les ivresses de l'imagination
-et de la poésie.
-</p>
-
-<p>
-Antonia, que ma tranquillité apparente dépitait peut-être, continuait
-impassiblement son travail.
-</p>
-
-<p>
-La danseuse Zéphira semblait s'être soumise à ma volonté et ne
-m'importunait plus de son souvenir. J'avais vaincu mes désirs et mes
-inquiétudes par l'excès même de l'agitation; vous connaissez cet
-aphorisme: «La sagesse est un travail; pour être seulement raisonnable
-il faut se donner beaucoup de mal; tandis que pour faire des sottises il
-n'y a qu'à se laisser aller.»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a><i>Childe Harold</i>, quatrième chant.</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XVI">XVI</a></h4>
-
-<p>
-Un matin, comme je déjeunais avec Antonia, on m'annonça la visite de
-l'amant de la <i>prima donna</i>; je m'empressai de le recevoir et je priai
-Antonia d'assister à notre entrevue: il se plaignit de mon oubli; sa
-chère Stella s'étonnait de ne pas me voir, mais elle comprenait que je
-ne pouvais quitter la signora, ajouta-t-il en se tournant vers Antonia;
-et si son amie avait osé, elle serait venue elle-même nous inviter
-tous les deux d'aller entendre chez elle un peu de musique.
-</p>
-
-<p>
-Antonia répondit avec bonne grâce qu'elle serait très-empressée dans
-quelques jours de faire la connaissance de la grande cantatrice dont
-tout Venise parlait; mais pour le moment elle ne pouvait perdre une
-minute.
-</p>
-
-<p>
-L'amant de Stella, s'adressant alors à moi, m'apprit que le soir même,
-la pauvre danseuse à qui j'avais fait l'aumône débutait à la
-Fénice.&mdash;Elle était venue supplier humblement Stella de me déterminer
-à aller au théâtre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'irai, répliquai-je.
-</p>
-
-<p>
-Antonia me lança un regard sardonique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n'est pas tout, reprit le Vénitien, Zéphira qui s'est montrée
-fort bonne créature à l'égard de votre protégée, donne, à l'issue
-du spectacle, une fête de nuit dans le palais du comte Luigi; elle
-espère que vous y assisterez; tout ce qu'il y a dans la ville de jeunes
-et riches oisifs sera là. Quant aux femmes, je ne vous promets pas des
-patriciennes ni des <i>vertus</i>: je dois même avouer que celles que vous
-rencontrerez me semblent une compagnie peu digne de ma chère Stella,
-mais des convenances de théâtre la forcent, vous le savez, à ménager
-Zéphira; d'ailleurs on sera en masque et, on pourra, garder
-<i>l'incognito</i>. De sorte, poursuivit-il en s'adressant à Antonia, que
-si madame était tentée de vous accompagner, elle verrait, sans être
-connue, une de ces anciennes fêtes de Venise si rares désormais dans
-notre ville en deuil.
-</p>
-
-<p>
-Je fus de l'avis de notre visiteur, et je pressai Antonia d'accepter
-cette distraction.
-</p>
-
-<p>
-Le Vénitien ajouta, en riant, que par sa chère présence elle me
-garantirait de toute tentation.
-</p>
-
-<p>
-Antonia repartit qu'elle me laissait parfaitement libre de me divertir
-avec ces dames; qu'elle ne comprenait pas l'amour esclave; qu'un
-sentiment aussi grand ne devait avoir sa force que dans la moralité de
-l'âme.
-</p>
-
-<p>
-En prononçant cette docte maxime, elle se leva, salua l'amant de Stella
-et disparut.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle est fort belle, me dit le Vénitien, mais elle a des yeux
-terribles.
-</p>
-
-<p>
-Résolu à m'étourdir et à oublier cette femme impliable, je demandai
-à l'aimable jeune homme quel déguisement il comptait mettre pour cette
-fête?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Stella m'a fait faire, répondit-il, un costume de noble vénitien du
-seizième siècle; et vous, quel habit choisirez-vous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un habit de chevalier de Malte.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Fort bien; c'est d'un bon augure, car vous tiendrez le vœu que cet
-habit impose, répliqua le Vénitien en riant.
-</p>
-
-<p>
-Nous sortîmes ensemble; nous passâmes d'abord chez un costumier, puis
-nous nous rendîmes chez la <i>prima donna</i> où je résolus de passer la
-fin de la journée à me laisser bercer par la musique et par la
-mansuétude que répandait autour d'eux l'amour de ces deux êtres
-heureux.
-</p>
-
-<p>
-À peine étions-nous arrivés, qu'une voix aiguë appelant Stella nous
-annonça la visite de Zéphira. Je n'eus que le temps de me cacher
-derrière un rideau de porte en tapisserie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! viendra-t-il au théâtre? viendra-t-il à ma fête? s'écria
-la danseuse du fond de la galerie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, <i>bellissima</i>, répondit la prima donna, il l'a promis à
-<i>l'amico</i>.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tiendra-t-il parole, ce fier invisible? répliqua Zéphira.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sans aucun doute, dit le Vénitien, puisque nous sortons ensemble de
-chez le costumier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! bravissimo! répondit la danseuse; mais il fallait l'amener ici.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, repartit Stella avec finesse, il faut qu'il te voie dans tout
-ton éclat. Tu t'agites trop depuis quelques jours; tu pâlis et maigris:
-suis un conseil d'amie, va te baigner et faire la sieste jusqu'à ce
-soir; les roses de ton teint reviendront et tu seras irrésistible.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Suis-je donc si laide? fit la danseuse en minaudant et en se plaçant
-devant une glace; tu as raison, j'ai l'air d'un spectre, et mieux vaut
-que le signor Francese ne me voie pas ainsi.
-</p>
-
-<p>
-Je la regardai en soulevant un peu le rideau qui me cachait à l'autre
-bout de la galerie; elle me parut pâle et flétrie, et sa mante de
-taffetas noir, en s'entr'ouvrant, me laissa voir sa maigreur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu es une amie sincère, dit-elle à Stella en l'embrassant; adieu, je
-vais dormir jusqu'à la nuit.
-</p>
-
-<p>
-Quelques minutes après, nous entendions le bruit des rames de la
-gondole qui l'emportait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous voilà libres, s'écria la <i>prima donna</i> en se mettant au
-piano; et, tandis que son amant et moi fumions des cigarettes, elle nous
-chanta tour à tour les airs les plus dramatiques de ses rôles, puis
-quelques piquantes barcarolles vénitiennes. Elle fut lasse de chanter avant
-que nous fussions las de l'entendre.
-</p>
-
-<p>
-Sur son ordre, un domestique plaça devant elle une grande corbeille
-d'osier pleine des plus belles fleurs. La galerie en fut embaumée.
-Stella, de sa main d'artiste, groupa en bouquets et tressa en couronne
-les roses, les œillets, les jasmins d'Espagne, les myrtes et les fleurs
-de grenades.
-</p>
-
-<p>
-Je devinais son dessein et je souriais de sa bonté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous voulez donc rendre cette enfant folle de joie? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Songez, répliqua-t-elle, que ce sera peut-être l'unique fête de sa
-vie. Demain on peut la siffler; il faut donc que ses amis lui donnent un
-grand bonheur ce soir, dont le souvenir la soutiendra plus tard.
-</p>
-
-<p>
-Quand elle eut fini son travail embaumé, Stella nous quitta quelques
-minutes pour faire sa toilette. Elle portait presque toujours des robes
-flottantes qui seyaient à ravir à sa taille de statue grecque. Ce
-jour-là, elle mit une robe de mousseline des Indes, assujettie aux
-épaules par des camées antiques. Trois cercles d'or resserraient vers
-la nuque, comme des bandelettes, les tresses et les boucles de ses
-cheveux noirs. Son amant la regardait radieux; et moi, calme mais
-charmé en face de cette belle créature si parfaite, je me disais:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est une muse qui s'ignore, une intelligence qui se manifeste sans
-orgueil; inspirée et superbe avec tranquillité.
-</p>
-
-<p>
-La gondole qui nous conduisit au théâtre emporta la cargaison de
-fleurs destinée à la petite Africaine.
-</p>
-
-<p>
-Nous trouvâmes Zéphira déjà installée dans la loge de la <i>prima
-donna</i>. Elle était si éblouissante de joyaux, qu'elle rayonnait à
-l'égal des lustres qui éclairaient la salle à <i>giorno</i>. Sa poitrine
-et sa gorge, un peu maigres, se dissimulaient sous un large collier
-byzantin en diamants, émeraudes et rubis; sur sa tête c'était toute
-une résille des mêmes pierreries, où se jouaient gracieusement ses
-cheveux; sa tunique de gaze d'argent, parsemée de renoncules rouges,
-était le point de mire de tous les spectateurs; le fard aidant, sa
-piquante beauté était ce soir-là fort attrayante.
-</p>
-
-<p>
-Stella la complimenta sur sa toilette.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et vous, vous ne me dites rien, fit-elle en me tendant la main et en
-secouant la mienne en cadence.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On ne parle pas aux astres ni aux déesses, répondis-je, on reste
-ébloui, anéanti; c'est ce qui arrive aux Hindous dans leurs pagodes,
-lorsqu'on découvre à leurs yeux les images en or et en pierreries des
-incarnations de leurs dieux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vois bien, reprit-elle, que vous vous moquez de moi et que vous
-me trouvez trop parée; soyez tranquille, cette nuit, pour la fête,
-j'aurai un tout autre costume.
-</p>
-
-<p>
-L'orchestre préluda; l'air du carnaval de Venise se fit entendre et
-bientôt l'attention de la salle entière se détourna de Zéphira pour
-se porter sur la scène. La toile s'était levée; le théâtre
-représentait une cour moresque aux galeries en arcades, avec des
-vasques de marbre blanc où tombaient sur l'eau les fleurs des orangers
-et où se miraient les lauriers-roses. Le directeur de la Fénice en
-<i>impresario</i> consommé, avait fait composer un ballet pour les débuts
-de M<sup>lle</sup> Négra, une perle enfouie dans les impasses de Venise et
-découverte un beau jour par un poëte français qui l'avait mise en
-lumière. C'était en ces termes que les journaux de la ville et les
-affiches du théâtre annonçaient depuis huit jours la petite
-Africaine, m'associant à sa gloire présumée, mais sans me nommer,
-grâce au ciel.
-</p>
-
-<p>
-Le ballet destiné à servir de cadre à la grâce de Négra n'avait pas
-coûté de grands frais d'imagination à son auteur. C'était toujours
-la vieille histoire d'un pacha blasé, voulant repeupler son harem et
-faisant défiler une à une devant lui les femmes qu'un marchand
-d'esclaves lui amenait. Quand la toile se leva, le gros pacha était
-assis sur des coussins, fumant sa longue pipe d'ambre et regardant à
-travers la fumée du tabac embaumé les beautés qui se trémoussaient
-pour lui plaire. Il fit une moue dédaigneuse aux quatre premières
-danseuses, qui se balancèrent, s'arrondirent et pirouettèrent en le
-regardant. Mais tout à coup Négra parut, elle glissa devant le pacha
-sans s'arrêter et comme épouvantée de sa corpulence. Ce fut elle qui,
-d'un geste de mépris, eut l'air de lui dire: Je m'appartiens! Cette
-pantomime, qui n'était pourtant pas dans l'esprit du ballet, fut
-accueillie par de vifs applaudissements. Il est vrai que Négra était
-d'une beauté si étrange, si nouvelle, qu'elle s'emparait des sens
-comme par magie. C'était comme ces vins rares du midi, rayons liquides
-du soleil, qui montent à la tête dès le premier coup. Je n'avais pas
-pressenti que la petite danseuse des rues pût jamais m'apparaître
-ainsi. Elle était vêtue d'une première tunique rouge brodée de
-pierreries sur laquelle retombait une seconde tunique plus courte, fauve
-et tigrée d'or, dont le corsage adhérait à sa taille fine. Ses seins
-se soulevaient à demi, agitant trois rangs de sequins qui bordaient sa
-robe; ses petits bras d'un modelé parfait avaient autour des poignets
-deux serpents d'or aux yeux de rubis. Je n'ai jamais vu de mains plus
-mignonnes, aux doigts plus minces et mieux ciselés. Son cou avait des
-ondulations de cou de flamant; sa peau brune empruntait à l'éclat du
-lustre la teinte du plumage de cet oiseau et aussi le ton empourpré et
-poli des beaux coquillages roses; c'était surtout ses jambes nues,
-ceintes de cercles d'or et éclairées par la lumière de la rampe, qui
-faisaient songer à cette double comparaison. Mais on oubliait presque
-la morbidezza du corps en regardant la tête expressive où rayonnaient
-ses yeux flamboyants; ses cheveux noirs rejetés en arrière étaient
-constellés de sultanis d'or reliés sur le front par une grosse opale.
-Elle dansa et parut se transfigurer dans un pas précipité et fougueux
-qui força la musique de l'orchestre à accélérer ses mesures: sa
-tête alors lança des éclairs; les yeux, les dents, les narines
-mouvantes, semblaient s'irradier autour d'elle; tout était en harmonie
-dans sa danse; la flamme du regard courait dans sa taille frémissante,
-dans ses pieds qui vibraient sur l'orteil, dans ses bras tendus vers la
-volupté. Sa danse donnait le vertige, c'était quelque chose de non
-appris, d'inspiré par le sang.
-</p>
-
-<p>
-Comme tous les spectateurs, je subissais la contagion de passion qui se
-dégageait d'elle. Il est vrai qu'elle m'enveloppait de son regard,
-m'appelait du sourire et semblait m'étreindre à travers l'espace. Dès
-son entrée en scène, ses yeux s'arrêtèrent sur moi et ne me
-quittèrent plus; je me sentais attiré, emporté dans ses bras, pressé
-contre son cœur; j'étais à coup sûr le maître de cette femme, le
-sultan préféré qu'elle voulait fasciner; elle savait me vaincre à
-force de volonté et d'amour; je ne m'appartenais plus et je
-tourbillonnais avec elle, <i>enlaçant, enlacé</i>, suivant l'expression de
-Gœthe.
-</p>
-
-<p>
-Les danses les plus brûlantes auraient paru glacées auprès de cette
-danse africaine. Ce n'était pas la lascivité, mais l'ardeur; au lieu
-des tressaillements du plaisir et de la gaieté, c'était la frénésie
-indomptée et sombre, l'ivresse qui tue. Cette danse incandescente
-était à la danse italienne et espagnole ce qu'est Didon à une matrone
-romaine et Othello à Gonzalve de Cordoue. On devinait une de ces filles
-du Sahara, qui prouvent leur amour en faisant éteindre des charbons
-ardents sur leur chair. À chaque mouvement, à chaque geste se
-détachait d'elle un fluide ambiant qui remplissait la salle; les
-spectateurs semblaient possédés de l'ardent démon qui frémissait
-dans ce jeune corps; c'étaient des cris, des transports, des baisers
-lancés dans l'air, des mots hardis qu'on ne se dit que tout bas. Les
-fleurs tombaient en pluie aux pieds de Négra qui, sans rien voir,
-continuait à danser son rêve, si je puis m'exprimer ainsi; tout à
-coup partageant l'ivresse commune, je fis comme la foule, je l'acclamai
-par son nom, je m'emparai des couronnes et des bouquets préparés par
-Stella et les lui lançai un à un; le premier bouquet frappa contre son
-cœur; elle l'y étreignit, le baisa et, par un mouvement plein de
-grâce, y reposa sa joue comme un enfant qui s'endort sur un oreiller.
-Ce geste fut applaudi par toute la salle; les fleurs amoncelées autour
-d'elle l'ensevelissaient comme un poétique linceul. D'abord elle les
-écarta avec ses petits pieds, en dansant toujours; mais insensiblement,
-comme prise de lassitude ou cédant à quelque extase de volupté, elle
-réunit en cadence, et en décrivant des pas aériens, tous ces bouquets
-épars, s'en fit un lit et s'y étendit avec grâce, la tête tournée
-vers moi. La toile tomba sur ce tableau.
-</p>
-
-<p>
-Dans le libretto, elle devait se coucher ainsi aux pieds du pacha, mais
-ce comparse oublié s'était endormi en réalité sur ses coussins.
-</p>
-
-<p>
-Les admirateurs passionnés, que la danse de Négra venait de lui
-susciter, accoururent dans les coulisses pour la féliciter; je m'y
-rendis suivi de Stella, de son amant et de Zéphira, dont la rage
-étranglait la voix; elle me poignardait de ses yeux aigus, et parfois
-soir poing serré se levait pour me menacer.
-</p>
-
-<p>
-Nous trouvâmes Négra à moitié évanouie dans un fauteuil; le gros
-marchand arabe, dont elle m'avait parlé, lui faisait de l'air avec un
-éventail en plumes de paon, tout en répétant à l'<i>impresario</i>:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Signor, ma fortune est faite.
-</p>
-
-<p>
-Il se recula servilement en nous voyant entrer;
-</p>
-
-<p>
-Négra, soit qu'elle m'eût pressenti, soit qu'elle m'eût aperçu,
-revint aussitôt à la vie; elle se précipita à mes pieds, s'empara de
-mes mains et les baisa en répétant devant tous:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà mon bienfaiteur!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, pauvre fille, lui dis-je, je n'ai rien fait pour toi; et
-voyant que la fureur de Zéphira allait éclater, j'eus la pensée d'ajouter
-en la désignant: C'est madame qu'il faut remercier.
-</p>
-
-<p>
-Alors, avec une câlinerie charmante, elle s'inclina devant la danseuse
-détrônée, et lui exprima sa reconnaissance en termes si vifs et si
-doux, que Zéphira, vaincue, fut contrainte à la bonté. À tantôt,
-dit-elle à Négra, je t'attends à ma fête, et prenant mon bras, elle
-m'entraîna loin de ces yeux profonds qui me poursuivaient.
-</p>
-
-<p>
-Stella et son amant marchaient près de nous et songeaient à me
-délivrer. Ils me rappelèrent qu'il était temps d'aller revêtir mon
-déguisement, et ils emmenèrent Zéphira dans leur gondole.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XVII">XVII</a></h4>
-
-<p>
-Le comte Luigi, l'amant en titre de Zéphira, habitait un des plus beaux
-palais donnant sur le Grand Canal. Vers une heure du matin, toutes les
-fenêtres de cette demeure patricienne brillèrent d'une clarté vive
-qui fit ressortir dans l'ombre les sculptures de sa façade. Des laquais
-en livrée, tenant des torches et des flambeaux, s'échelonnaient en
-deux rangs, depuis le seuil de la porte jusqu'au haut de l'escalier. Les
-flots paisibles et noirs de la lagune réfléchissaient et doublaient ce
-palais lumineux. Mais bientôt le va-et-vient des gondoles, qui
-amenaient les invités, troubla ce miroir tranquille, et ce fut durant
-une heure un mouvement, un bruit de rames et de voix rappelant les
-fêtes de la Venise des anciens jours. On voyait s'engouffrer dans
-l'escalier, qui se dessinait comme une échelle de feu, une cohue
-soyeuse, dont on ne distinguait que les têtes couvertes de plumes, de
-fleurs, de pierreries ou de coiffures étranges; tous les visages
-portaient des masques identiques en velours noir; toutes les tailles se
-confondaient sous l'ampleur des dominos qui cachaient les riches
-costumes historiques ou de fantaisie. À mesure que la foule parvint
-dans les salons et les galeries, plusieurs des conviés rejetèrent
-comme inutile le domino qui les enveloppait, et soulevèrent leur masque
-pour se faire reconnaître; les femmes surtout se plaisaient à montrer
-leurs splendides ou gracieux costumes, et ce fut bientôt un coup d'œil
-magique que celui de ce palais monumental, fourmillant des habits de
-tous les temps. Les figures des fresques des grands maîtres semblaient
-attentives; on eût dit qu'elles regardaient passer la fête. C'était
-un défilé de juifs couverts de dalmatiques; des Grecs et des Turcs
-resplendissants de broderies et de cachemires; puis venaient d'anciens
-Romains, des bohémiens, des Hindous, des chevaliers du moyen âge,
-armés de toutes pièces, des marquis poudrés et des marquises
-Pompadour, des Mexicaines en tuniques de plumes, des déesses de
-l'Olympe, des Tyroliennes, des arlequins, des <i>pulcinelle</i>; tous les
-costumes permis revêtus à l'envi dans leur innombrable diversité. Je
-dis <i>permis</i>, car la police autrichienne défendait expressément de
-porter aucun déguisement religieux. Aussi fûmes-nous très-surpris de
-voir le comte Luigi, qui avait quitté son masque pour nous recevoir,
-couvert d'une robe de camaldule.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce travestissement pourrait bien vous coûter quinze jours de prison,
-lui dit le consul français venu un moment pour voir la fête.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est une fantaisie de cette folle de Zéphira, répliqua le comte,
-elle prétend qu'elle a obtenu la permission de la police et que nous ne
-courons aucun risque; tenez la voilà qui vient à nous, habillée en
-religieuse.
-</p>
-
-<p>
-En effet, la danseuse s'approchait vêtue d'une robe d'abbesse; un
-chapelet en perles noires de Venise serrait ce vêtement large autour de
-sa taille fine; une grande croix en bois de rose à christ d'or et une
-tête de mort en émail noir et diamants se jouaient sur sa hanche
-gauche. Son voile en crêpe blanc était fixé en plis carrés et
-réguliers sur sa tête par une couronne de roses blanches. L'éclat de
-ses yeux semblait plus vif sous le bandeau monacal, et sa mine
-évaporée formait un provoquant contraste avec cet habit pudique.
-</p>
-
-<p>
-L'amant de Stella qui se trouvait dans le groupe dont je faisais partie,
-ainsi que le consul, nous dit à voix basse à tous deux:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Zéphira porte un autre déguisement sous sa robe de religieuse
-qu'elle n'a choisie, j'en suis sûr, que pour déterminer Luigi à
-mettre une robe de moine. Elle médite de lui jouer quelque vilain tour.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'y veillerai, répliqua le consul, et je vous promets bien que si le
-comte Luigi est puni pour son travestissement, Zéphira le suivra en
-prison.
-</p>
-
-<p>
-Je ne sais si la dame s'aperçut que nous parlions d'elle, mais elle
-accourut vers nous riante et folâtre, et enlaçant son bras au mien,
-elle me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parcourons la fête.
-</p>
-
-<p>
-Je me laissai conduire dans le premier salon où les danses
-commençaient à se former aux sons des orchestres invisibles répandus
-dans tout le palais. Bientôt elle voulut m'entraîner dans une petite
-galerie déserte éclairée de lueurs douteuses.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Carissimo</i>, me dit-elle, venez voir l'effet de la serre
-illuminée sur un canal sombre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas encore, lui dis-je, après souper peut-être.
-</p>
-
-<p>
-J'aperçus, comme nous parlions de la sorte, vers le milieu du passage
-où nous étions, une femme masquée debout devant une glace de Venise.
-Je fus d'autant plus frappé de cette apparition qu'elle semblait tout
-à coup animer devant moi la <i>Vénus couronnée</i> de Paris Bordone, un
-des tableaux que j'avais le plus admiré à Venise. Plus j'approchais,
-et plus je reconnaissais dans tous ses détails le costume dont
-l'élève du Titien a revêtu sa Vénus, qui n'est comme on sait que le
-portrait d'une grande dame Vénitienne: «les cheveux, noués sur le
-front et entremêlés de perles, tombaient sur les bras et sur les
-épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles, fixé au
-milieu de la poitrine par un fermoir d'or, suivait et dessinait les
-parfaits contours du sein nu. La robe en taffetas changeant bleue et
-rose était relevée sur le genou par une agrafe de rubis, laissant à
-découvert une jambe polie comme le marbre. Les bras étaient entourés
-de riches bracelets et les pieds chaussés de mules écarlates lacées
-d'or.»
-</p>
-
-<p>
-Tel était ce costume si bien décrit par un poëte contemporain. Je me
-demandai quelle pouvait être cette femme qui paraissait avoir choisi
-pour me plaire l'habillement de cette Vénus de Bordone, que j'avais si
-souvent regardée avec amour. Cependant elle restait immobile, son
-visage masqué tourné de mon côté. Tout à coup s'apercevant que
-Zéphira me suivait, elle se mit à courir et disparut dans le fond de
-l'étroite galerie. Je me précipitai sur ses pas, mais je ne pus
-l'atteindre. J'arrivai en la poursuivant en vain dans un salon où un
-jeune marquis milanais, déguisé en <i>Ludovic Sforce</i>, était seul à
-une table de jeu; il me proposa d'être son partenaire et je m'assis
-machinalement pour prendre haleine. Je jouai d'abord avec distraction,
-j'étais préoccupé de cette figure de femme qui venait de
-m'apparaître; qui donc était-elle? Négra? c'était impossible;
-comment cette inculte et pauvre Africaine aurait-elle songé à ce
-costume historique? puis cette femme m'avait paru plus grande que la
-danseuse dont l'image me poursuivait depuis son triomphe de la Fénice.
-Elle avait jeté dans mes sens une fièvre inusitée et, je dois
-l'avouer, un désir tenace de la revoir. Insensiblement le jeu calma
-l'agitation de mon sang ou plutôt en changea l'objet. Je jouais avec un
-bonheur persistant qui irritait le marquis milanais et le poussait à
-doubler son enjeu; je me sentais aiguillonné par la soif du gain,
-passion qui m'était inconnue et dont je me croyais incapable. L'or
-s'amoncelait près de moi, mais comme je commençais une partie
-nouvelle, un frémissement de robe me fit lever la tête, et je vis
-au-dessus de l'épaule de mon partenaire la Vénus de Paris Bordone;
-elle se tenait immobile, me regardant de ses yeux brillants à travers
-le masque; je me mis à la considérer et je ne jouai plus qu'avec
-distraction. À la cambrure souple de la taille, je me disais: C'est
-Négra; cependant les épaules, le cou et les bras étaient d'un blanc
-de lis et Négra était brune et cuivrée; elle me semblait aussi bien
-moins grande; il est vrai qu'en me penchant un peu, je découvris que
-mon apparition portait de hauts talons à ses mules. En examinant la
-chevelure, je m'aperçus que les boucles flottantes étaient les unes
-blondes et les autres noires. Je remarquai le même mélange dans les
-petits anneaux qui se jouaient sur la nuque. Quel art n'avait-il pas
-fallu pour amalgamer ainsi ces deux chevelures où s'égarait mon
-examen!
-</p>
-
-<p>
-Ma curiosité redoublait par ce mystère même. J'avais perdu cette
-partie; une femme masquée vint frapper sur l'épaule du Milanais et lui
-parler à l'oreille; il lui répondit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous suis.
-</p>
-
-<p>
-Je pus donc me lever sans inconvenance; d'une main, je ramassai sur la
-table l'or qui m'appartenait, et de l'autre, je saisis le bras de ma
-Vénus. Je la sentis frémir et vibrer pour ainsi dire comme une corde
-de harpe; j'avais remis mon masque. En ce moment, l'orchestre d'une
-salle voisine fit entendre une valse précipitée qui devint bientôt
-frénétique sous l'élan des danseurs; j'enlaçai la femme tremblante
-qui s'abandonnait à moi, et je l'emportai dans le tourbillon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui es-tu? murmurai-je, dans le vol de notre course effarée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Seigneur, je suis votre esclave.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c'est donc toi.
-</p>
-
-<p>
-J'avais reconnu la voix de Négra.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais comment as-tu deviné, pauvre fille, que ce costume de Vénus me
-plairait?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un jour, seigneur, j'ai osé vous suivre et je vous ai surpris en
-extase devant le tableau de la Vénus. Depuis ce jour, j'ai pensé: Je
-veux ressembler à cette femme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et cette blancheur de ton teint, et ce mélange de ta chevelure?...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma mère a été servante au sérail de Constantinople, et m'a appris
-tous les secrets de la beauté des sultanes.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que nous échangions ces paroles presque lèvres contre lèvres,
-je la sentais tourner dans mes bras comme si un souffle nous emportait;
-elle m'entraînait invinciblement dans les cercles décrits par
-l'agilité nerveuse de ses petits pieds.
-</p>
-
-<p>
-Peu à peu elle m'avait fait sortir du salon de danse; l'orchestre plus
-lointain nous guidait toujours; nous nous trouvions dans une galerie
-moins éclairée et presque déserte. Je ne me rendais pas compte de ce
-changement de lieu; il me semblait que c'étaient mes yeux qui se
-troublaient, et que mon sang, affluant vers mes oreilles, m'empêchait
-d'entendre la musique; je ne m'appartenais plus; à mon tour, je
-tremblais et je frissonnais dans les bras de Négra. Elle me fit asseoir
-sur un divan.
-</p>
-
-<p>
-Tout à coup je me sentis prendre la main; je regardai devant moi, et je
-vis dans sa robe de camaldule le comte Luigi démasqué, qui me dit en
-riant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous, beau chevalier de Malte, donner le bras à madame, et
-passer dans la galerie où le souper est servi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De tout mon cœur, répondis-je, et je suivis le comte en tenant à
-mon bras la pauvre Négra éperdue de bonheur.
-</p>
-
-<p>
-À la porte de la galerie où nous conduisait le comte Luigi, nous
-trouvâmes Zéphira; elle avait quitté son masque et rejeté son voile
-de nonne; une couronne de bacchante, en pampre et raisin d'or, avait
-remplacé la couronne de roses blanches. Sa robe flottante, en
-s'entr'ouvrant, laissait voir un fantastique costume d'Érigone qui se
-composait d'une courte tunique en peau de tigre serrée aux flancs par
-une haute ceinture d'or damasquiné; la gorge nue était voilée d'un
-bizarre et volumineux collier composé de petits thyrses d'or.
-</p>
-
-<p>
-En m'apercevant avec Négra, elle bondit vers moi:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! vous l'avez donc suivie et retrouvée, cette dame mystérieuse,
-s'écria-t-elle; puis saisissant le bras de Négra, elle ajouta:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Apprenez, ma charmante, qu'on ne s'assied point à table sans quitter
-son masque, et déjà sa main touchait le visage de la tremblante
-Africaine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Arrière! dis-je à Zéphira avec colère.
-</p>
-
-<p>
-Mais l'humble Négra, s'inclinant devant celle qu'elle appelait sa
-maîtresse, quitta son masque et lui dit d'une voix douce:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est moi, madame, votre servante soumise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est elle! c'est elle! répéta-t-on aussitôt de toutes parts; c'est
-la grande danseuse de la Fénice!
-</p>
-
-<p>
-Plusieurs des invités l'avaient reconnue, et se mirent à l'applaudir
-comme au théâtre. Négra, confuse, n'osait approcher; elle restait
-courbée devant Zéphira. Le comte Luigi, soit pour donner une leçon à
-sa maîtresse, soit qu'il cédât à un caprice qui lui traversait le
-cœur, tendit galamment la main à la pauvre Africaine, et la fit placer
-à table à sa droite, en m'engageant à m'asseoir près d'elle de
-l'autre côté. Pour conjurer l'orage que je voyais courir dans les yeux
-de Zéphira, je lui avais audacieusement offert mon bras.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous quitte plus, me dit-elle en enfonçant ses ongles dans ma
-main dégantée, et si vous regardez cette femme, je vous poignarde.
-</p>
-
-<p>
-J'éclatai de rire et m'assis sur la chaise que me désignait le comte
-Luigi. Zéphira se plaça près de moi, et c'est ainsi que je soupai
-entre les deux danseuses. D'un côté la flamme souterraine d'un volcan,
-de l'autre le jet pétillant et criard d'un feu d'artifice. Zéphira
-remplissait mon verre sans désemparer, et me provoquait de son pied
-qu'elle enlaçait au mien sous la table. Négra m'enveloppait du rayon
-de ses yeux profonds, pleins de tristesse et d'amour, indifférente aux
-galanteries du signor Luigi.
-</p>
-
-<p>
-Les orchestres du bal continuaient à jouer des symphonies; les vins
-pétillaient dans les cristaux, les mets fumaient dans les plats
-d'argent, les fleurs vertigineuses et les fruits parfumés répandaient
-leurs arômes dans les corbeilles ciselées des surtouts. La galerie
-retentissait d'une longue rumeur de propos joyeux, de mots provoquants,
-et de paroles d'amour prononcées dans cette suave langue italienne,
-«doux idiome bâtard du latin, a dit Byron, qui coule des lèvres
-d'une femme comme des baisers, et résonne comme si on l'écrivait sur
-du satin; dans les syllabes de cette langue semble courir l'haleine de
-l'heureux climat du midi<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>.»
-</p>
-
-<p>
-Qui donc eût résisté à l'atmosphère énervante qui nous
-enveloppait? Nous étions tous, hommes et femmes, ivres ou enivrés; les
-nymphes et les faunes peints sur le plafond dans des postures lascives
-semblaient se mouvoir pour venir à nous.
-</p>
-
-<p>
-Au dessert, Zéphira fit donner le signal à tous les orchestres qui
-jouèrent à la fois une valse étourdissante.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À moi, me dit-elle d'une voix impérieuse et m'enlaçant
-étroitement, elle m'entraîna dans la danse véloce; elle avait tout à
-fait rejeté sa robe de nonne; je me sentais pressé contre sa gorge nue
-et contre la peau de tigre de sa tunique qui parfois bondissait jusqu'à
-mon visage. Mon cerveau était en délire, je ne savais plus si c'était
-Zéphira ou Négra qui m'emportait; les mille tournoiements de la valse
-nous avaient conduits jusqu'à une serre qu'éclairait à peine une
-lumière voilée; éperdus, haletants, nous allâmes nous affaisser sur
-une ottomane qu'abritaient des arbustes en fleurs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas ici, me dit Zéphira, mais dans un boudoir mystérieux, où
-personne ne nous suivra; et, prenant ma main, elle me conduisit vers une
-porte s'ouvrant sur un escalier qui menait à une terrasse. La bouffée
-d'air froid qui monta vers nous dissipa mon ivresse; je reconnus
-Zéphira.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais le comte Luigi est le maître de céans, lui dis-je, il connaît
-tous les détours du palais, il peut nous découvrir.
-</p>
-
-<p>
-Elle me répondit en éclatant de rire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le comte Luigi est, à l'heure qu'il est, conduit en prison pour
-avoir revêtu dans un bal un habit de moine. Nous aurons donc,
-<i>carissimo</i>, quinze jours de liberté et de plaisir; et elle
-s'efforçait de me faire descendre.
-</p>
-
-<p>
-Je fus pris de je ne sais quel dégoût invincible, je la poussai sur
-les marches de l'escalier, et je rejetai sur elle la porte qui se
-refermait du côté de la serre. Je tournai la clef à double tour sans
-souci de ses cris qui se perdirent dans le bruit de l'orchestre. Comme
-je passais de la serre dans un cabinet moresque, représentant une des
-chambres de l'Alhambra, je vis là debout sur un grand coussin rond qui
-lui servait de piédestal ma Vénus de Psris Bordone, qui me tendait
-amoureusement ses bras.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Viens! viens! me disait-elle; ses yeux magnétiques m'attiraient, son
-souffle courait sur mon visage. Merci, murmura-t-elle plus bas, de
-l'avoir quittée; viens! viens! c'est moi qui te veux! Je me sentis
-presser sur son cœur qui battait comme une vague; elle m'étreignit
-avec tous les emportements de la passion; c'était sa danse devenue
-amour. Je n'eus pas conscience de la réalité, et je fus heureux dans
-un rêve.
-</p>
-
-<p>
-La chambre où nous étions était obscure, une seule lampe suspendue y
-jetait sa lueur. Comme je lui rendais ses caresses, une raie soudaine de
-lumière se projeta sur nous et éclaira son visage. Elle ouvrit ses
-grands yeux; je poussai un cri; son regard venait de me rappeler celui
-d'Antonia. Au même instant, un domino noir qui tenait un flambeau passa
-près de nous, en riant sardoniquement. Était-ce Zephira? Non, non, la
-voix de la danseuse n'avait point ce timbre grave; cette voix, je crus
-la reconnaître, elle m'apportait comme un écho de celle d'Antonia!
-</p>
-
-<p>
-Je m'arrachai des bras de l'Africaine, je la repoussai avec rage, je
-détachai violemment ses mains qui se cramponnaient à mes habits, et
-lui jetant tout l'or que j'avais dans mes poches, je lui criai:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Va-t'en de Venise et que je ne te revoie jamais!
-</p>
-
-<p>
-Cependant, le domino fuyait dans une galerie voisine; je me mis à sa
-poursuite, mais sans pouvoir l'atteindre; je le vis descendre le grand
-escalier du palais et monter dans une gondole qui disparut bientôt à
-mes yeux.
-</p>
-
-<p>
-Stella et son amant qui quittaient la fête m'aperçurent en ce moment.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où courez-vous de la sorte, tête nue et sans domino, me dit la
-<i>prima donna</i>, entrez dans notre gondole et nous vous reconduirons.
-</p>
-
-<p>
-Quand je lus assis près d'eux à l'abri des stores fermés, je courbai
-ma tête sur mes genoux et me pris à pleurer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'avez-vous? s'écria Stella effrayée.
-</p>
-
-<p>
-Je saisis sa main, et la joignant à celle de son amant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous qui vous aimez, leur dis-je, ne vous quittez jamais! ne vous
-faites pas souffrir l'un l'autre; mieux vaut la mort.
-</p>
-
-<p>
-Ils n'osèrent me questionner, et dans leur bonté ils restèrent
-silencieux devant mon chagrin.
-</p>
-
-<p>
-Cependant l'aube naissante projetait des lignes blanches à travers la
-noire teinture de la gondole.
-</p>
-
-<p>
-Je dis tout à coup à mes amis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où voulez-vous me conduire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, chez vous, si vous le désirez, repartit le Vénitien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, non, pas encore, plus tard, donnez-moi pour quelques heures
-asile dans votre maison.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De grand cœur, répliqua Stella, vous souffrez, votre pâleur
-effrayerait votre amie! Venez d'abord vous reposer chez nous.
-</p>
-
-<p>
-Leur maison était située sur le quai des Esclavons, près du palais
-qu'habita Pétrarque; quand nous y arrivâmes, le jour commençait à se
-lever, mais Venise dormait encore. Mes amis me conduisirent dans une
-chambre et me supplièrent de me coucher. Je le leur promis; mais, à
-peine seul, j'allai m'accouder au balcon de la fenêtre ouverte. J'y
-restai longtemps immobile, anéanti, regardant les brouillards se jouer
-sur la lagune déserte et couvrir d'un rideau les palais silencieux je
-pensais à ce réveil de Venise si fidèlement décrit par un de nos
-grands poëtes. «Le vent ridait à peine l'eau; quelques voiles
-paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à l'ancienne reine
-des mers les provisions de la journée. Seul au sommet de la ville
-endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du
-crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses
-ailes dorées.
-</p>
-
-<p>
-»Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l'angelus à
-grand bruit; les pigeons, comme au temps de la république, avertis par
-le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un
-merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tire-d'aile, la rive
-des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu'on y
-répand régulièrement pour eux à cette heure. Les brouillards
-s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques pêcheurs secouèrent
-leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques. L'un d'eux
-entonna, d'une voix claire et pure, un couplet d'un air national. Du
-fond d'un bâtiment de commerce une voix de basse leur répondit; une
-autre, plus éloignée, se joignit au refrain du second couplet;
-bientôt le chœur fut organisé: chacun faisait sa partie tout en
-travaillant et une belle chanson nationale salua la clarté du jour.»
-</p>
-
-<p>
-La fraîcheur du matin apaisait la fièvre de mon sang. Le bruit
-prolongé des cloches, le mouvement croissant de la ville et le chant
-des travailleurs m'arrachèrent à l'obsession d'une nuit de délire:
-j'en secouai le souvenir comme celui d'un songe impossible.
-</p>
-
-<p>
-Et moi aussi j'avais ma tâche à accomplir: le travail m'attendait;
-Antonia me donnait l'exemple du courage et du renoncement; pourquoi ne
-l'avais-je pas imitée? Elle avait raison: la règle est salutaire; la
-discipline est indispensable à l'homme, toujours <i>ondoyant et divers</i>,
-suivant l'expression de Montaigne.
-</p>
-
-<p>
-Me sentant dans l'esprit une vigueur nouvelle, résolu de tout réparer
-et de reconquérir celle que j'aimais, je me hâtai de quitter la maison
-de mes amis; je leur laissai quelques lignes au crayon, les priant de ne
-pas chercher à me revoir avant huit jours.
-</p>
-
-<p>
-J'avais soif d'une réclusion absolue avec Antonia; autant j'avais
-poursuivi l'agitation, autant je souhaitais maintenant le repos auprès
-d'elle.
-</p>
-
-<p>
-Je rentrai furtivement. Quoiqu'il fît grand jour, Antonia dormait
-encore. Elle resta couchée beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Moi,
-je ne tentai pas même de reposer. J'écrivis tout d'un trait l'acte le
-plus ému d'un de mes drames italiens. Je ne quittai la plume que
-lorsque je crus ouïr un léger bruit dans la chambre d'Antonia. Alors
-j'écoutai et j'attendis plein d'anxiété. Je compris qu'elle
-s'habillait. Je devinais ses gestes, ses mouvements, à travers la
-cloison; enfin la porte de sa chambre, qui donnait sur le couloir,
-s'ouvrit, et je l'entendis donner quelques ordres à la servante. Je
-crus qu'elle allait entrer chez moi. Ses pas se rapprochèrent; mais,
-comme si une irrésolution l'eût arrêtée, elle me cria sans
-paraître:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Albert, viens donc déjeuner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je travaille, répondis-je, espérant qu'elle entrerait.
-</p>
-
-<p>
-Elle ne répliqua rien: j'attendis encore quelques instants, et tout à
-coup elle poussa la porte de communication et m'apparut souriante.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comme j'ai dormi longtemps ce matin! me dit-elle; désormais c'est
-moi qui suis la paresseuse et toi le travailleur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis la folie et toi la sagesse, répondis-je; tu vas d'un pas
-ferme et régulier; moi je cours, je chancelle et je tombe, et je
-finirai par m'engloutir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Est-ce une tirade de ton drame que tu me récites là?
-répliqua-t-elle; mon pauvre Albert! quitte la plume et allons
-déjeuner, car tes fatigues de la nuit ont dû t'épuiser.
-</p>
-
-<p>
-Je n'osais la regarder en face; elle ne me questionnait pas, mais je
-pensais qu'elle me devinait. Son calme apparent me faisait songer à ces
-terrains minés qui renferment des abîmes; je me figurais qu'elle
-souffrait et me méprisait peut-être, et que sa douceur pouvait bien
-cacher quelque vengeance.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Te voilà sombre comme un remords ou comme un cachot des
-<i>Puits</i>, me dit-elle; allons, Albert, un peu de gaieté, demain mon
-manuscrit part pour la France et nous recommencerons à vivre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! combien je vais t'aimer! lui dis-je en lui tendant
-convulsivement les bras.
-</p>
-
-<p>
-Elle me regarda avec étonnement: ses yeux me firent l'effet de deux
-lames froides qui m'auraient traversé le cœur, et, comme si c'était
-le sang qui s'en échappait mes larmes inondèrent mon visage.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'as-tu donc à pleurer? me dit-elle; il faut absolument que tu
-ailles dormir, car tes nerfs sont malades.
-</p>
-
-<p>
-Je la regardai avec amour: je la trouvai belle, fraîche et sereine;
-j'aurais voulu qu'elle me berçât sur son cœur.
-</p>
-
-<p>
-Elle reprit son ton d'affection maternelle, m'empêcha de boire du
-café, me reconduisit dans ma chambre, ferma les rideaux de la fenêtre
-et m'obligea de me mettre au lit. Je me laissai faire comme un enfant;
-mes larmes m'avaient calmé et je tombais de lassitude. Quand elle vit
-mes yeux s'appesantir, elle s'éloigna sur la pointe des pieds. Je
-dormis bientôt d'un lourd sommeil plein de cauchemars; je ne
-m'éveillai qu'à la nuit. J'appelai; Antonia ne me répondit pas. La
-servante vint m'avertir que madame était sortie pour se promener; elle
-n'avait pas voulu m'éveiller. Je sentis d'abord comme une grande
-terreur: m'aurait-elle quitté? serait-elle partie? Je courus dans sa
-chambre et je fus rassuré en y trouvant tout ce qui lui appartenait:
-son manuscrit, dont elle venait d'écrire les dernières pages, était
-ouvert sur sa table; une lettre à son éditeur était placée à
-côté.
-</p>
-
-<p>
-Une autre idée me vint. Elle aussi, pensais-je, a voulu se distraire,
-et je fus pris d'une jalousie subite. Je me disposais à m'habiller, à
-sortir, à courir après elle, quand je l'entendis monter l'escalier en
-chantant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je viens de faire l'écolier en vacances, me dit-elle; j'étais avide
-de liberté, d'air, d'excursion en pleine mer, et comme tu dormais je
-suis allée seule.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne veux-tu pas que nous ressortions ensemble? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! de grand cœur, fit-elle avec enjouement; maintenant que me voilà
-débarrassée de mon fardeau, je suis femme à te lasser par mes
-fantaisies.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! que désires-tu?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons souper au Lido.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, allons! j'y sais un cabaret dont l'hôtelier a connu Byron.
-</p>
-
-<p>
-Nous montâmes en gondole, et, quoique la nuit fût froide et sombre,
-nous accomplîmes notre dessein. Nous trouvâmes le cabaretier endormi,
-l'espoir du gain le fit se lever en hâte. Il nous servit du jambon, une
-omelette et de son fameux vin de Samos. Nous soupâmes gaiement comme
-aux premiers temps de nos amours; je songeai à notre chambre chez le
-garde-chasse de Fontainebleau, à nos meilleures heures de Gênes, à
-nos premiers jours d'arrivée à Venise. La mer battait la plage, le
-vent soufflait à travers la fenêtre disjointe de la chambre enfumée
-où nous nous abritions.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si nous couchions ici, lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, répliqua-t-elle, mieux vaut errer au large dans notre gondole.
-</p>
-
-<p>
-Quelques instants après, nous étions bercés par les vagues comme dans
-un hamac; les vitres et les volets de la gondole était hermétiquement
-clos; Antonia s'étendit sur les coussins de cette alcôve flottante, je
-m'agenouillai près d'elle et je baisai ses mains et son front.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comme te voilà humble, ô mon orgueilleux poëte, me dit-elle en
-riant. Est-ce que je te fais peur? Est-ce que tu as désappris l'amour?
-</p>
-
-<p>
-Je la couvris des plus tendres caresses auxquelles mes pleurs se
-mêlaient. Enfin je la retrouvais! Enfin, elle était encore à moi!
-elle effaçait ma déchéance! elle me réconciliait avec le bonheur,
-avec la vie. Elle me parut plus aimante et plus passionnée
-qu'autrefois; quelque chose de poignant et d'intense s'échappait
-d'elle.
-</p>
-
-<p>
-Ce furent durant huit jours des renouvellements de jeunesse et de
-passion que je ne me croyais plus capable de ressentir et que je ne lui
-croyais plus le pouvoir de m'inspirer. Nous nous éloignions chaque
-matin de Venise; nous visitions les îles voisines ou bien nous allions
-errer dans les campagnes que baigne la Brenta.
-</p>
-
-<p>
-Nous cherchions sans cesse un nouveau cadre à notre félicité
-retrouvée; il nous semblait que l'aspect des lieux inconnus ravivait
-nos sentiments et les rendait plus recueillis et plus tendres.
-</p>
-
-<p>
-Parfois, elle me disait en riant et dans les moments de suprême
-volupté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je crois bien que tu m'as été infidèle? Mais que m'importe! Tu es
-jeune, beau, inspiré et je t'aime.
-</p>
-
-<p>
-Quand elle parlait ainsi, j'étais prêt à la briser dans mes bras et
-à m'écrier:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, tu ne m'aimes pas; tu es froide de nature et passionnée à tes
-heures sans te soucier de ce que tu m'as fait souffrir. Mais je la
-regardais: son calme et beau visage me désarmait et je me disais: Elle
-est généreuse et grande; elle vaut mieux que toi. Alors j'étais
-tenté de me jeter à ses pieds et de tout lui avouer; au premier mot
-elle m'arrêtait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tais-toi, tais-toi, je ne veux rien savoir, me disait-elle, ou
-plutôt je sais tout. Tu es trop faible pour t'abstenir, trop faible pour
-attendre, trop faible pour aimer.
-</p>
-
-<p>
-Qu'elle eût mieux fait d'être jalouse, emportée, d'éclater en
-reproches comme une femme italienne ou grecque! Nous nous serions
-querellés, puis réconciliés, puis aimés plus passionnément; mais
-ses paroles sentencieuses, sa prétendue supériorité en amour, me
-rappelaient involontairement à toute heure combien nous différions.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Lord Byron, <i>Beppo.</i></p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XVIII">XVIII</a></h4>
-
-<p>
-Ces alternatives de joie et de peine, de passion et de travail, de
-veilles excessives et de courses immodérées, de désirs contenus et de
-transports subits; cette vie sans calme et sans bonheur certain
-m'abattit rapidement. Je sentais mes forces décroître et mon cerveau
-vaciller. Il me semblait que ma jeunesse m'échappait et que mon
-intelligence allait mourir.
-</p>
-
-<p>
-Un jour, par un chaud soleil d'automne, comme nous parcourions l'île de
-Torcello, mes jambes défaillirent; un frisson courut dans tous mes
-membres et je dus pour me ranimer me coucher sur la plage et me couvrir
-du sable tiède que soulevait le sirocco.
-</p>
-
-<p>
-Mes tempes battaient avec force; je sentais sur mes yeux clignotants un
-cercle de feu; mes cheveux, que le vent agitait me semblaient d'un poids
-énorme; mes pieds et mes jambes enfoncés dans les monticules de sable
-chaud, étaient froids comme si la glace les eût recouverts. Tout mon
-sang refluait à la tête; mes joues devenaient de plus en plus
-pourpres, et, vaincu par une fièvre ardente, je fus contraint d'avouer
-à Antonia que je souffrais. Elle me fit porter dans la gondole,
-m'étendit sur les coussins des banquettes et soutint jusqu'à Venise ma
-tête sur son bras ployé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma pauvre Antonia, lui dis-je, je crois que tes instincts de sœur de
-charité vont trouver à s'exercer; je suis bien malade et si je n'en
-meurs pas je serai pour toi un long souci.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelle funèbre idée, répliqua-t-elle, mourir! y penses-tu! à
-présent que nous pouvions passer de si beaux jours à nous aimer!
-</p>
-
-<p>
-La voix de mon cœur lui criait: «Il fallait penser plus tôt à cette
-tendresse tardive! ton bras, qui me soutient défaillant, il fallait
-l'étendre pour me préserver.»
-</p>
-
-<p>
-Mais tout reproche expirait sur mes lèvres, je la remerciais de ses
-soins et je m'y abandonnais.
-</p>
-
-<p>
-La traversée redoubla ma fièvre, et quand nous arrivâmes, Antonia
-s'effraya en voyant que je ne pouvais plus me tenir debout. Elle me mit
-au lit puis se hâta d'écrire au consul de France pour lui demander un
-médecin. Le consul accourut.
-</p>
-
-<p>
-Ce n'est qu'un peu de fatigue, me dit-il; l'irritant sirocco, maudit par
-Byron, me causa, il y a un an, le même malaise; une saignée me
-soulagea, mais je ne voulus pas qu'elle fût faite par le médecin en
-renom à Venise. C'est un vieillard qui a la main tremblante et qui un
-jour a presque coupé l'artère à une belle comtesse. Je m'adressai à
-un jeune docteur nouvellement arrivé de Padoue. Sa main est sûre, il
-n'a pas de grandes prétentions à la science; il ne discute jamais, comme
-les vieux <i>dottissimi</i>, mais, ce qui vaut mieux, il pratique avec
-assez de bonheur. Je suis certain qu'avant trois jours il vous tirera
-d'affaire.
-</p>
-
-<p>
-Antonia remercia le consul avec effusion et le pria de se hâter de nous
-envoyer le médecin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment va Stella, dis-je au consul prêt à sortir. Veuillez
-m'excuser auprès d'elle et de son ami, vous voyez que désormais je
-suis forcément impoli.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils viendront vous voir et vous distrairont, quand vous irez mieux,
-par le récit de plusieurs aventures.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et lesquelles, dites-les-moi vite en deux mots.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Zéphira est en prison, elle y tient compagnie au comte Luigi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi, répliquai-je, tous deux punis pour ces robes de moine et de
-nonne?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L'autorité autrichienne n'entend pas raillerie à ce sujet, répondit
-le consul. Mais une autre aventure, dont tout le monde parle, c'est le
-départ de la petite Négra, le lendemain même de son triomphe à la
-Fénice.
-</p>
-
-<p>
-Je tressaillis malgré moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et sait-on pourquoi? murmurai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On se perd en conjectures; elle a rompu son engagement et forcé le
-gros Arabe qui l'aimait à quitter Venise.
-</p>
-
-<p>
-Antonia se mit à rire et reconduisit le consul qui sortait.
-</p>
-
-<p>
-L'obéissance aveugle de l'Africaine à ma volonté aurait dû me
-toucher; mais quand l'amour, suivant l'expression de Champfort, n'a
-été que le contact de deux épidermes, il ne laisse qu'une trace
-passagère; parfois même qu'un souvenir irritant qui nous humilie. Le
-contraire se produit lorsque l'âme est en jeu; alors ce lien de l'amour
-devient si fort et nous tient tellement de toutes parts qu'il ne se
-brise qu'avec la vie.
-</p>
-
-<p>
-Ma fièvre augmentait si vite que lorsque le docteur arriva, je n'avais
-plus la perception de ce qui se passait autour de moi. Un délire encore
-muet faisait tourbillonner dans ma tête mille images confuses. Je
-croyais voir la pauvre Négra pleurant sur le pont d'un navire: ses
-larmes coulaient avec tant d'abondance que bientôt elles la couvrirent
-tout entière, comme auraient fait des vagues; puis je la voyais ainsi
-submergée, se confondre à la mer et s'y engloutir.
-</p>
-
-<p>
-Le jeune docteur me fit adroitement une saignée qui dégagea
-instantanément mon cerveau et me rendit à moi-même; j'ouvris les yeux
-et je vis celui qu'Antonia remerciait et qu'elle appelait mon sauveur;
-c'était un grand jeune homme, d'une beauté parfaite quoique assez
-commune en Italie, où suivant la pittoresque expression d'Alfieri: <i>la
-plante homme pousse plus belle et plus robuste que sur aucune autre
-terre.</i> Il faut avoir vu les lazzaroni de Naples couchés au soleil, ou
-les matelots de Venise liant des cordages aux vergues des vaisseaux,
-pour comprendre la beauté native de cette race favorisée.
-</p>
-
-<p>
-Même en haillons:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.</span>
-</div></div>
-
-<p>
-Le jeune docteur était grand, d'une taille bien prise et vigoureuse qui
-trahissait son élégance sous une redingote mal faite. Sa tête aux
-traits réguliers était couronnée d'épais cheveux bruns soyeux et
-bouclés; son front était bas comme celui de l'Apollon, ses beaux yeux
-noirs lançaient une flamme toujours égale; le nez aquilin avait des
-narines mouvantes; sa bouche était souriante et charnue, et ses dents
-blanches embellissaient son sourire. C'était comme la personnification
-de la santé, de l'enjouement et de l'insouciance de la vie. Il me tâta
-le pouls de sa main un peu forte. Antonia l'interrogeait d'un regard
-anxieux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La fièvre persiste, dit-il en hochant la tête, la nuit peut être
-mauvaise, ne le quittez pas.
-</p>
-
-<p>
-Il prescrivit je ne sais quelle potion, puis sortit en promettant de
-revenir le lendemain matin.
-</p>
-
-<p>
-Antonia s'assit au pied de mon lit, je la voyais pâle dans sa robe de
-chambre de velours noir; de temps en temps elle se levait et me faisait
-boire en me soutenant la tête. Bientôt il me sembla que tout tournait
-autour de moi et que la veilleuse s'éteignait; un cercle de feu serrait
-de nouveau mon crâne; je ne voyais plus; je n'entendais plus et je
-finis par ne plus comprendre où je me trouvais. J'eus toute la nuit un
-délire effrayant que suivit une fièvre sans trêve. Je n'avais plus
-conscience de moi-même et je fus durant huit jours en danger de mort.
-</p>
-
-<p>
-C'est par une froide matinée, sombre comme nos plus tristes jours
-d'automne parisien, que je recouvrai la sensation de la vie. J'entendis
-siffler le vent dans les corridors du vieux palais que nous habitions,
-et il me semblait que les vagues lointaines de l'Adriatique battaient
-les murs avec furie et montaient jusqu'à ma fenêtre; c'était l'effet
-de la rafale qui s'engouffrait bruyamment dans le Grand Canal.
-</p>
-
-<p>
-Quand j'ouvris les yeux, je vis Antonia au pied de mon lit assise sur un
-fauteuil; elle cousait un gilet de flanelle qui m'était destiné: je
-suivais le mouvement de ses mains charmantes et de ses yeux qui ne se
-levaient pas sur moi; il y avait dans sa physionomie quelque chose de si
-pensif et de si absorbé qu'on devinait que son âme était ailleurs.
-</p>
-
-<p>
-Je fis un grand effort pour parler et je parvins à lui dire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! chère bien-aimée, je ne souffre plus.
-</p>
-
-<p>
-Elle se leva, me fit avaler quelques cuillerées d'un cordial, puis
-posant ses doigts sur mes lèvres, elle m'interdit de parler. Je voulus
-faire un mouvement pour me soulever et l'embrasser, mais je retombai
-sans force sur mes oreillers. Pourquoi ne se courba-t-elle pas vers moi?
-</p>
-
-<p>
-En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et un jeune homme entra.
-Je reconnus le docteur qui m'avait saigné; deux changements s'étaient
-opérés en lui: sa mise était plus recherchée et l'expression de son
-visage me parut plus sérieuse. Je percevais tout cela avec lucidité,
-quoique pour ainsi dire matériellement, car ma pensée était encore
-indécise et sans réflexion comme celle d'un enfant.
-</p>
-
-<p>
-Antonia me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà le docteur Tiberio Piacentini qui vous a sauvé.
-</p>
-
-<p>
-Ce nom terrible de Tibère me fit sourire, car on lisait sur les traits
-du docteur la douceur et l'aménité.
-</p>
-
-<p>
-Il me tâta le pouls, déclara que j'étais en voie de convalescence,
-mais qu'il ne fallait pas faire d'imprudence.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous entendez, me dit Antonia, en me recommandant de nouveau le
-silence.
-</p>
-
-<p>
-Le docteur s'assit en face d'elle, lui remit quelques livres et quelques
-journaux, puis il lui apprit les nouvelles de Venise: on parlait
-beaucoup d'un chanteur célèbre qui venait de débuter à la Fénice et
-qui attirait la foule.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'irai l'entendre quand notre malade ira mieux, répondit Antonia.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dès aujourd'hui vous pourriez aller respirer l'air en gondole,
-répliqua le docteur, voilà dix jours que vous passez sans dormir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dix jours, murmurai-je, oh! ma pauvre amie, que de mal je vous ai
-donné.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne parlez pas! me dirent-ils tous les deux à la fois.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'elle pense à elle! qu'elle se repose! ajoutai-je avec tristesse,
-en m'apercevant qu'elle avait pâli et maigri.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous venir, lui dit le docteur, vous ferez un tour sur le
-Grand Canal.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, reprit-elle, un autre jour, quand il pourra se lever.
-</p>
-
-<p>
-Le docteur partit, en disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À ce soir.
-</p>
-
-<p>
-Antonia le reconduisit, et je les entendis causer quelques instants dans
-le couloir; elle se rassit en rentrant près de mon lit et reprit son
-ouvrage.
-</p>
-
-<p>
-Je la considérai d'un regard attendri, puis je m'assoupis et finis par
-m'endormir jusqu'à la nuit.
-</p>
-
-<p>
-À mon réveil, la servante me fit boire un peu de bouillon; je lui
-demandai où était Antonia.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Madame se peigne et change de vêtements, me dit-elle, elle va venir.
-</p>
-
-<p>
-Elle reparut quelques moments après; ses beaux cheveux noirs étaient
-lissés sur son front inspiré; elle portait une robe en damas violet à
-corsage collant; elle me sembla rajeunie et charmante.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vas-tu sortir? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, pas avant quelques jours, répliqua-t-elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment te remercier et te bénir?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En guérissant, me répondit-elle avec un bon sourire.
-</p>
-
-<p>
-Puis me faisant signe de reposer, elle se plaça auprès d'une lampe
-voilée par un abat-jour vert et ouvrit un livre. Je fermais à demi les
-yeux, mais je ne perdais pas un de ses mouvements. Ses doigts ne
-tournaient pas les feuillets et je compris qu'elle ne lisait point; à
-quoi rêvait-elle? Ma faiblesse était encore trop grande pour me
-permettre aucun effort de parole ou de gestes, mais mes sensations
-s'éveillaient et mes idées commençaient à s'enchaîner.
-</p>
-
-<p>
-Elle restait toujours pensive tenant son livre ouvert. Tout à coup elle
-tressaillit et se leva; elle s'approcha d'abord de mon lit, mais comme
-j'étais immobile et les yeux fermés elle s'imagina que je dormais. Ma
-respiration pénible et encore sifflante dans ma poitrine ajoutait à
-cette apparence de sommeil. J'entendis marcher dans le couloir; elle
-alla vers la porte, l'ouvrit et introduisit le docteur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parlons bas, dit-elle, il dort.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est d'un bon augure répondit le docteur, il est sauvé.
-</p>
-
-<p>
-Ils s'assirent alors tous les deux auprès de la table où était la
-lampe et ils se mirent à regarder des livres d'estampes; ils en prirent
-un plus grand que les autres qu'ils feuilletèrent ensemble: quand leurs
-doigts s'allongeaient sous la page, je m'imaginais qu'ils se touchaient
-et parfois je croyais voir une pression fugitive. Comme ils ne prenaient
-pas garde à moi je tenais les yeux grands ouverts et je les dévorais
-tous deux de mon attention.
-</p>
-
-<p>
-Antonia me tournait le dos; je ne l'apercevais qu'en profil; mais
-j'avais en face le beau visage de Tiberio sur lequel semblait se jouer
-comme une flamme intérieure; un moment il arrêta sur elle ses yeux
-brillants et pleins de tendresse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Carissima</i>, lui dit-il bien bas, il faut absolument vous
-ménager, puisqu'il dort avec tant de calme, venez dormir aussi.
-</p>
-
-<p>
-On connaît la pénétration de l'ouïe des malades, je ne perdais pas
-un seul de leur murmure.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux bien, dit-elle d'une voix presque insaisissable.
-</p>
-
-<p>
-Mon lit faisait face un peu obliquement à la cheminée surmontée d'une
-grande glace de Venise penchée en avant et où se reflétait la porte
-de la chambre d'Antonia; depuis que j'étais malade cette porte restait
-toujours ouverte. On en avait même enlevé les battants pour m'éviter
-le bruit des gonds et de la serrure.
-</p>
-
-<p>
-Antonia se leva la première: elle alluma doucement une veilleuse
-placée sous ma cheminée; elle prit ensuite la lampe couverte de
-l'abat-jour vert et se dirigea vers sa chambre. Tiberio la suivit:
-</p>
-
-<p>
-Je ne sais quel soupçon me traversa l'esprit comme un glaive, mais par
-un élan de cette volonté énergique qui fait qu'un homme frappé à
-mort dans une bataille peut rester debout quelques secondes avant de
-tomber, je me roidis, moi inerte et incapable tantôt de lever un bras,
-je saisis d'une main convulsive le bois de mon lit et je me dressai sur
-mes pieds chancelants. Ils m'apparurent alors réfléchis par la glace
-inclinée. Ils étaient encore sur le seuil de la porte mais un peu
-enfoncés dans l'autre chambre; Antonia tenait toujours la lampe d'une
-de ses mains, Tiberio s'empara de l'autre; ils étaient tous deux
-livides à la lueur de la clarté verte, leurs visages se penchèrent
-l'un vers l'autre et je vis leurs lèvres se toucher. Je poussai un cri
-d'épouvante et je retombai sur mon lit comme un corps mort.
-</p>
-
-<p>
-Antonia accourut seule.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais qu'est-ce donc? me dit-elle avec cette impassibilité qui a fait
-la force et l'invulnérabilité de sa nature. Et comme je frissonnais
-convulsivement agitant mes couvertures et mordant mon drap, elle crut ou
-feignit de croire qu'un accès de délire me reprenait; elle appela la
-servante:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez vite, lui cria-t-elle, et tâchez de rappeler le docteur.
-</p>
-
-<p>
-Ma voix s'étranglait dans ma gorge, je ne pouvais prononcer un seul mot
-et je retombai bientôt dans un tel anéantissement que c'est à peine
-si je compris la servante quand elle revint lui dire qu'elle n'avait pu
-se faire entendre du docteur qui était déjà remonté en gondole. Lui
-sans doute avait deviné la signification de mon cri et n'avait pas
-été tenté de se montrer à moi.
-</p>
-
-<p>
-Cependant Antonia relevait ma tête sur les oreillers, remettait mes
-bras sous la couverture et passait sa main légère sur mon front
-brûlant. La servante lui offrit de veiller près de moi pour la
-remplacer, elle refusa.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je souffrais trop, dit-elle, pour qu'elle pût me quitter un seul
-instant. Elle resta courbée auprès de mon lit jusqu'à ce que voyant
-mon souffle plus régulier et plus calme elle s'imagina de nouveau que
-je m'endormais. Elle s'assit alors sur le fauteuil où bientôt je la
-vis reposer la tête renversée. Son visage avait dans le sommeil une
-expression de force et de sérénité qui me faisait douter de ce que
-j'avais vu. L'abandon n'est pas à ce point dévoué; la trahison n'est
-pas à ce point radieuse.
-</p>
-
-<p>
-Pauvre cerveau malade, n'avais-je pas rêvé? pouvais-je avoir la
-certitude de ce que j'éprouvais, quand je n'avais pas la certitude de
-moi-même? Ce doute affreux et humiliant m'inspira une volonté
-vigoureuse qui domina mon abattement et en triompha; je résolus de
-renaître, de revivre, de n'être plus un enfant ni un fou qu'on pouvait
-contraindre et tromper; j'exerçai dès lors sur moi-même une sorte
-d'empire raisonné; je m'imposai un régime dont je ne voulus pas
-démordre. Je me prescrivis de dormir et je dormis. Au réveil je
-demandai impérieusement à manger; Antonia voulait attendre pour me
-satisfaire l'arrivée du docteur, mais elle dut m'obéir. Mes idées se
-raffermissaient par degré; je commençais à me rendre compte de ma
-situation. M'étant trouvé seul un moment avec la servante, je lui
-ordonnai de m'apporter un petit miroir qui me servait à faire ma barbe.
-Je m'y regardai et je tressaillis d'effroi; c'était mon spectre qui
-m'apparaissait. La mort m'avait touché de si près qu'elle m'avait
-laissé son empreinte. Malgré ma force ou plutôt ma volonté
-renaissante, l'effort que je fis pour me lever fut impuissant, mais du
-moins j'avais la faculté de voir et de penser. Le souvenir me revenait
-comme remonte peu à peu à la surface un objet longtemps englouti. Je
-songeai à la France, à ma famille que j'avais laissée dans l'angoisse
-et qui devait se mourir d'inquiétude de mon long silence. Je songeai à
-mes amis qui attendaient surpris et railleurs l'apparition d'un de mes
-ouvrages. Qu'était devenu mon esprit? créerais-je plus jamais un
-livre, une page? Je me sentais triste et humilié comme une femme
-stérile. Qu'était-il resté de moi, mon Dieu! dans cette crise de
-l'amour qui m'avait pris corps et âme?
-</p>
-
-<p>
-J'en revins à aimer et à désirer mon pays, mes parents, la gloire,
-tout ce qui m'avait paru inutile à ma vie quelques mois auparavant. Ces
-idées renaissantes me causaient une agitation extrême; je voulais tout
-ressaisir et tout m'échappait encore. Si je l'avais pu j'aurais quitté
-à l'instant Venise en emmenant Antonia, car la possibilité de jamais
-m'en séparer ne se présentait pas à mon cœur; elle était attentive,
-douce, glacée, impénétrable; je me torturais l'esprit à deviner le
-secret de ce sphinx qui glissait autour de moi comme un supplice vivant.
-Elle me soignait ainsi qu'une mère, supportait mes irritations, ne
-répondait rien à mes colères subites; mais jamais une caresse ni un
-mot qui fondit nos cœurs ne lui échappait. Comment la reconquérir?
-</p>
-
-<p>
-Tiberio était revenu; sans doute elle lui avait persuadé que je ne
-soupçonnais rien, car ses manières simples et amicales envers moi ne
-trahissaient aucun embarras. Il me soignait avec un zèle toujours
-égal. Cette tranquillité bienveillante me déroutait. La scène du
-baiser sans cesse présente à ma pensée, pouvait bien n'être qu'un
-effet de mon délire, et d'ailleurs si elle était vraie qu'y
-pouvais-je? hélas! il était jeune, plein de vie et d'une beauté
-irrésistible qui contrastait avec mon être chétif et flétri. Sa
-calme bonté devait plaire à Antonia, après les agitations de notre
-amour. Lasse du cœur tourmenté d'un poëte, elle essayait de cette
-nature placide; puis sans doute elle était vindicative et m'en voulait
-d'avoir blessé son orgueil? Avait-elle ignoré mon attrait fugitif pour
-Négra? N'était-ce pas elle qui, sous le domino, un flambeau à la
-main, nous avait surpris dans le cabinet moresque? Elle se croyait le
-droit, et peut-être l'avait-elle, de se ressaisir d'elle-même et d'en
-disposer. En la retrouvant après la fête du comte Luigi; j'avais
-animé ce marbre, je lui avais donné toutes les ivresses de la chair.
-</p>
-
-<p>
-La vibration durait encore lorsque la vie m'échappa tout à coup.
-Tiberio, lui, était apparu dans sa beauté, sa nouveauté et sa
-jeunesse, comment m'étonner qu'il eût été aimé?&mdash;Ils s'aimaient
-donc! et une sorte de certitude s'emparait de mon cœur et le serrait
-comme un écrou.
-</p>
-
-<p>
-Il y aura toujours entre deux êtres qui vivent dans l'intimité un
-horrible doute, même dans l'enivrante et suprême étreinte; c'est
-qu'aucun des deux ne peut voir à nu la pensée mystérieuse de l'autre.
-De là le divorce secret dans l'union apparente.
-</p>
-
-<p>
-Je passais mes jours et mes nuits à analyser et à décomposer Antonia.
-Je l'épiais dans toutes ses actions; quand Tiberio était là, je
-feignais toujours de dormir ou d'être distrait, pour découvrir quelque
-indice. Mais ce fut en vain; je ne surpris plus rien qui pût me
-convaincre.
-</p>
-
-<p>
-Un jour Antonia m'annonça l'arrivée d'un de mes amis de France.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'il vienne! m'écriai-je, comme en tendant les bras à la patrie. Je
-vis entrer Albert Nattier; je poussai une exclamation de bonheur,
-c'était ma jeunesse insoucieuse qui m'apparaissait.
-</p>
-
-<p>
-Ma propre émotion m'empêcha de m'apercevoir de la sienne, qui fut
-douloureuse mais contenue; il refoula quelques larmes en voyant la
-maigreur et la lividité de mon visage. Malgré sa vie de dissipation,
-Albert Nattier avait un excellent cœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu as donc été bien mal, mon pauvre ami, me dit-il en me serrant la
-main; mais enfin te voilà hors de danger.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, sauvé par elle, répliquai-je en lui présentant Antonia.
-</p>
-
-<p>
-Antonia répondit que le docteur seul m'avait guéri par l'habileté et
-la prudence de ses prescriptions. Tiberio, qui venait d'entrer, dit à
-son tour avec simplicité, que la nature, secondée par l'affection
-d'Antonia, avait tout fait.
-</p>
-
-<p>
-Antonia fit alors un éloge excessif du savoir de Tiberio. Celui-ci,
-embarrassé, se mit à parler à Albert Nattier de Venise, et lui offrit
-d'être son cicérone.
-</p>
-
-<p>
-Mon ami accepta avec empressement, disant qu'il serait enchanté de se
-trouver dans la compagnie d'un homme à qui je devais la vie, et dont il
-se regardait désormais comme l'obligé.
-</p>
-
-<p>
-J'engageai Antonia à les accompagner, mais elle refusa, ajoutant avec
-bonté qu'elle préférait rester avec moi. Sitôt que nous fûmes
-seuls, je la remerciai tendrement, et je voulus l'embrasser; elle se
-recula en me disant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne vous agitez donc pas, Albert; et, prenant un ouvrage de broderie,
-elle alla s'asseoir près de la fenêtre.
-</p>
-
-<p>
-Je la considérais avec désespoir; il était bien évident qu'elle ne
-m'aimait plus.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Albert Nattier rentra de sa promenade avec le docteur, je lui
-trouvai le visage bouleversé; il profita d'un moment où nous étions
-seuls pour me supplier de rentrer de suite en France, soit en partant le
-lendemain avec lui si je m'en sentais la force, soit en le rejoignant
-dans quelques jours à Milan, d'où nous gagnerions ensemble le mont
-Cenis.
-</p>
-
-<p>
-Je m'étonnai de son insistance.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais Antonia? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Songe à ta famille, répliqua-t-il; toute agitation t'empêchera de
-guérir; l'atmosphère de Venise ne te vaut rien, il te faut l'air
-natal. Il consulta Tiberio qui survint en ce moment; celui-ci fut de son
-avis, mais un départ immédiat lui sembla impossible; j'étais encore
-trop faible pour supporter les fatigues de la route.
-</p>
-
-<p>
-Albert Nattier partit le lendemain; nous pleurâmes en nous séparant,
-ce qui nous surprit un peu, car la raillerie et une sorte de scepticisme
-contenait ordinairement notre amitié. Il me semblait, en le quittant,
-que je ne le reverrais jamais, que la mort allait me frapper dans cette
-ville étrangère, loin de tous ceux dont il venait de ranimer en moi le
-souvenir. Hélas! c'est mon cœur qui devait mourir; c'est sa cendre que
-Venise a gardée.
-</p>
-
-<p>
-Les jours suivants, je pus me lever. On me porta, sur un large fauteuil,
-près de la fenêtre de notre salon qui s'ouvrait sur le Grand Canal.
-Tout mouvement m'était encore interdit; je ressemblais à une vieillard
-paralytique. Je regardais tristement à travers les vitres les gondoles
-noires défiler. On eût dit autant de tombes flottantes; le ciel était
-gris, le froid de l'hiver se faisait sentir, j'étais transi comme un
-moribond. Je demandai qu'on fît un grand feu dans ma chambre et je ne
-voulus plus quitter le coin de ma cheminée. J'avais mille fantaisies de
-convalescent; j'exigeai des mets français difficiles à préparer, des
-vins rares qui me ranimaient, des fleurs qui plaisaient à ma vue, des
-fourrures qui me réchauffaient; Antonia satisfaisait à tous mes
-caprices avec la sollicitude d'une mère. Intelligente et active malgré
-le temps que lui prenaient les soins qu'elle me donnait, elle trouvait
-encore le loisir d'écrire, de se parer et de sortir chaque jour.
-Tantôt elle partait seule, tantôt avec Tiberio à qui elle demandait
-devant moi de l'accompagner pour faire une promenade. Quand ils
-s'éloignaient ensemble avec cette apparence de bonne foi qui rassurait
-mon cœur, je souffrais moins que lorsque je la voyais me quitter
-furtivement sous quelque prétexte d'emplette ou d'étude. Alors je me
-disais: À coup sûr il l'attend! elle va le rejoindre, je suis
-indignement trompé, et je ne peux m'assurer de leur trahison!
-</p>
-
-<p>
-Que de fois, sitôt qu'elle avait disparu, j'essayai de me lever de mon
-fauteuil, de marcher dans ma chambre, puis de m'élancer sur ses pas.
-Mais mes jambes fléchissaient, et mon extrême faiblesse me donnait le
-vertige; je me rasseyais alors, plein de rage et maudissant la vie qui
-ne revenait pas. Dans cet état d'impuissance, mon tourment redoublait
-d'intensité. Lorsqu'elle rentrait, riante et fraîche, j'étais
-brusque, parfois injurieux ou tellement taciturne, qu'elle ne pouvait
-m'arracher une parole.
-</p>
-
-<p>
-Depuis une semaine elle avait cessé de veiller la nuit près de mon
-lit, et sitôt que j'étais couché, elle allait elle-même se reposer
-et dormir. Pauvre femme, elle avait passé quinze nuits à mon chevet,
-comme une sœur de charité héroïque! Je sentais bien que j'étais
-ingrat envers sa bonté; mais pouvais-je être reconnaissant en voyant
-que son amour m'échappait? Quand je n'entendais plus de bruit dans sa
-chambre et que sa lumière s'éteignait, je me figurais qu'elle était
-sortie; je me levais alors avec précaution et me glissais jusqu'à son
-lit: tantôt je la trouvais endormie, tantôt se soulevant à mon
-approche, elle me disait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'as-tu donc? si tu souffres, il fallait m'appeler.
-</p>
-
-<p>
-J'étais honteux de mon espionnage; mais l'amour a de ces crises
-désespérées qui ravalent le cœur et lui font perdre toute dignité.
-</p>
-
-<p>
-Comme je me plaignais toujours du froid, elle me dit un jour qu'elle
-allait faire remettre les battants de la porte qui communiquait entre
-nos deux chambres.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, répliquai-je, un rideau suffira, je ne veux pas m'exposer à me
-trouver mal la nuit sans que tu l'entendes!
-</p>
-
-<p>
-Elle céda, mais avec un sourire qui me fit comprendre qu'elle avait
-deviné ma méfiance.
-</p>
-
-<p>
-Toutes ces inquiétudes retardaient ma guérison et mes forces
-revenaient lentement. Je désirais ardemment partir et séparer Antonia
-de Tiberio. Venise et tout ce qui s'y rattachait m'était devenu odieux.
-J'avais refusé de recevoir l'amant de Stella, et chaque fois que le
-consul venait s'informer de mes nouvelles, je défendais qu'on le
-laissât entrer; je ne voulais être un objet de pitié pour personne,
-et je me sentais si changé et si malheureux, que je comprenais bien
-qu'on n'aurait pu me revoir sans me plaindre.
-</p>
-
-<p>
-Un matin, le calme Tiberio s'étant trouvé seul avec moi, je lui
-déclarai que j'étais résolu à retourner en France. Il tressaillit
-légèrement et me répondit que je pourrais partir sans danger. Antonia
-survint, je lui fis part de l'opinion du docteur, et lui déclarai que
-nous partirions les jours suivants:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cela ne se peut, repartit-elle en rougissant; à mon tour j'ai
-commencé des études sur Venise que je veux terminer, et un mois de
-séjour ici m'est encore nécessaire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! ma chère, répondis-je, vous finirez ces études de
-souvenir, car je suis parfaitement décidé à partir à la fin de la
-semaine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous verrons bien, répliqua-t-elle en riant d'une façon singulière,
-et elle me quitta pour aller travailler.
-</p>
-
-<p>
-À l'heure du souper elle reparut, et je fus très-surpris de la voir en
-toilette de soirée. Elle avait une robe en satin noir brodée de jais,
-et sur la tête une mantille espagnole en dentelle, fixée aux cheveux
-par une branche de roses rouges.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où comptez-vous donc aller si parée? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À l'Opéra, répliqua-t-elle, entendre ce fameux ténor dont tout
-Venise parle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sans doute avec le beau Tiberio, repris-je, ne me contenant plus.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous trompez, fit-elle dédaigneusement, je pensais tout
-bonnement aller en compagnie de la maîtresse de la maison.
-</p>
-
-<p>
-Pourquoi ne fit-elle pas alors acte de volonté libre et franche?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous n'irez pas, lui dis-je, me doutant qu'elle mentait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes absurde et tyrannique, s'écria-t-elle, il ne vous manquait
-plus que de vous faire mon geôlier pour me récompenser de mes soins;
-je cède, ne voulant pas de querelle, mais je vous déclare que je me
-crois parfaitement maîtresse de suivre ma fantaisie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Essayez! lui répondis-je, de plus en plus irrité.
-</p>
-
-<p>
-Elle se tut et prit un livre; je la regardai, furieux d'abord, puis
-calmé peu à peu et séduit par le charme de toute sa personne;
-j'aurais voulu l'attirer à moi, la caresser et la presser sur mon
-cœur, comme au temps où elle m'appartenait.
-</p>
-
-<p>
-Le docteur entra pour me faire sa visite du soir. Antonia le salua de la
-tête sans lui parler. Il s'approcha de moi et me tâta le pouls, comme
-pour se donner une contenance.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes glacé, me dit-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, j'ai grand froid! et, en effet, mes dents claquaient comme dans
-un accès de fièvre.
-</p>
-
-<p>
-Antonia posa son livre et se leva.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous m'éclairer, docteur, dit-elle, j'irai chercher du bois,
-notre servante est sortie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, répliquai-je, j'ai assez de feu, restez, je vous prie, je
-trouve cette chambre brûlante.
-</p>
-
-<p>
-J'avais compris qu'elle voulait avertir Tiberio qu'elle ne pourrait se
-rendre au théâtre, et je résolus de les empêcher de se parler en
-secret. Mordu par une poignante jalousie, j'étais bien décidé à ce
-qu'ils ne se revissent jamais seuls.
-</p>
-
-<p>
-Elle se rassit en levant les épaules; Tiberio, décontenancé, nous
-quitta bientôt.
-</p>
-
-<p>
-À peine fut-il parti, qu'elle se retira dans sa chambre, en fermant sur
-elle l'épais rideau qui remplaçait la porte.
-</p>
-
-<p>
-Je l'entendis se mettre au lit, je me couchai moi-même, mais je ne pus
-dormir. Après une heure d'insomnie silencieuse, je crus comprendre
-qu'elle écrivait. Je me levai sans bruit et j'apparus devant elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que fais-tu? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je travaille, fit-elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu n'as pas de cahier sur ton lit, répondis-je, et si tu as écrit,
-c'était une lettre que tu viens de cacher.
-</p>
-
-<p>
-J'avais cru entendre le froissement d'une feuille de papier sous son
-drap.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Va-t'en, méchant fou, répliqua-t-elle irritée, et elle souffla sa
-bougie.
-</p>
-
-<p>
-Je regagnai mon lit chancelant et désolé. Je rougissais de moi-même,
-je rougissais d'elle; mon Dieu! qu'avions-nous fait de l'amour!
-</p>
-
-<p>
-J'essayai en vain de me calmer et de m'endormir; j'étouffais mes pleurs
-sous mes couvertures, je sentais une angoisse indéfinissable. Que lui
-dire? comment lui arracher la vérité?
-</p>
-
-<p>
-Comme elle n'entendait plus que ma respiration oppressée, elle
-s'imagina sans doute que je m'étais rendormi. Je vis un léger filet de
-lumière filtrer à travers le rideau, et je crus ouïr le grincement
-d'une plume qui court sur le papier.
-</p>
-
-<p>
-Cette fois-ci je me précipitai.
-</p>
-
-<p>
-Elle n'eut que le temps de froisser sa lettre et de la mettre dans sa
-bouche en y portant son mouchoir. Je restai surpris et incertain comme
-devant le tour d'un escamoteur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux voir ce papier, lui dis-je impérieusement, sans bien savoir
-où elle l'avait mis.
-</p>
-
-<p>
-Elle ne me répondit pas, s'élança de son lit et s'approchant d'une
-cuvette où était encore l'eau de sa toilette du soir, elle feignit
-d'être prise d'un vomissement.
-</p>
-
-<p>
-Je n'invente pas, ceci est le procès-verbal exact de ce qui s'est
-passé.
-</p>
-
-<p>
-Elle ouvrit ensuite d'une main rapide la fenêtre qui donnait sur
-l'impasse et jeta le contenu de la cuvette.
-</p>
-
-<p>
-Je savais bien que c'était sa lettre froissée qu'elle me dérobait de
-la sorte; mais que lui dire? En face de tant d'audace et de
-dissimulation, il fallait des preuves; à quoi m'auraient servi les
-paroles?
-</p>
-
-<p>
-Je me retirai muet et décomposé comme un spectre, et jusqu'à l'aube
-je restai immobile dans mon fauteuil. À la première lueur du jour, je
-m'enveloppai de ma robe de chambre, et me glissant dans le couloir je
-descendis dans l'impasse.
-
-Il faisait encore très-obscur dans l'étroite et basse ruelle; à peine
-si je distinguais çà et là sur le pavé noirâtre comme des taches
-blanches, je me courbai et je ramassai vivement des morceaux de papier
-froissés; tandis que j'étais dans cette attitude, ma tête se heurta
-contre quelque chose de vivant, remuant dans les ténèbres. C'était
-Antonia qui, poussée par la même pensée que moi, avait quitté son
-lit, voulant me dérober ce que je venais chercher; mais il était trop
-tard. Je tenais dans ma main crispée le papier accusateur.
-</p>
-
-<p>
-Je n'avais encore rien lu, mais sa présence même me donnait la
-certitude de sa trahison.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À genoux, lui dis-je avec violence, la saisissant par le bras,
-demande-moi grâce à genoux! je veux te tuer! je veux en finir avec ta
-duplicité.
-</p>
-
-<p>
-J'étais si désespéré que j'oubliais combien j'étais ridicule, elle
-se dressa sous ma main frémissante et me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De quel droit me parlez-vous ainsi, vous qui m'avez préféré toutes
-les impures <i>ragazze</i> de Venise?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! tu sais bien que tu mens, m'écriai-je, et que si tu l'avais
-voulu jamais le souffle d'une autre femme ne m'aurait effleuré.
-</p>
-
-<p>
-Elle continua faisant semblant de ne pas m'entendre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, du moins, j'ai pu aimer Tiberio sans honte, il est beau comme
-l'idéal et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu avoues donc que tu l'aimes, lui dis-je d'une voix étranglée par
-le désespoir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je l'aime, s'écria-t-elle sans hésiter, mais d'un amour si pur
-que je puis en parler à la face du ciel. Vous autres, hommes grossiers,
-vous n'entendrez jamais rien à nos entraînements et à retenues. Le
-mystère en est trop divin pour que vous le pénétriez.
-</p>
-
-<p>
-En me tenant ce mystique langage, elle rentrait dans la maison; je la
-suivais plein de colère et d'hésitation; d'accusateur, j'étais devenu
-accusé.
-</p>
-
-<p>
-Cependant, à peine dans ma chambre, j'avais allumé une bougie et je
-lus le fragment de lettre que je serrais dans ma main.
-</p>
-
-<p>
-Elle s'était assise en face de moi et croisait les bras dans l'attitude
-du calme et du dédain.
-</p>
-
-<p>
-Je parvins à déchiffrer ce qui suit: «Ne m'attends pas ce soir, mon
-cher Tiberio, ce méchant fou m'empêche de sortir, mais demain je te
-rejoindrai au...» Le reste des mots était lacéré ou manquait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais convenez donc, m'écriai-je que vous appartenez à cet homme, ce
-tutoiement le prouve assez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Belle preuve, vraiment! fit-elle avec ironie, vous oubliez mes
-habitudes de camaraderie; est-ce qu'à Paris je ne tutoyais pas tous mes
-amis devant vous? Et d'ailleurs, qui me forcerait à mentir? ne suis-je
-pas libre de mes actions et dégagée envers vous? Irritée hier soir
-par vos tyrannies, j'ai écrit cette lettre au seul être qui m'aime
-dans cette ville étrangère. Voilà mon crime.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais tu es à lui, m'écriais-je, je le sais, j'en suis sûr, un soir
-j'ai vu ses lèvres sur les tiennes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous ai dit que je l'aimais, répliqua-t-elle; mais par pitié pour
-vous, j'ai lutté, j'ai résisté...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne veux pas de ta pitié, répondis-je; dès aujourd'hui je pars et
-te laisse à ton nouvel amour.
-</p>
-
-<p>
-Il me semblait en prononçant ces mots que les murs de ma chambre
-vacillaient autour de moi; je m'affaissai sur mon fauteuil et mes larmes
-coulèrent silencieusement sur mes joues, comme si elles avaient été
-le sang de la blessure qu'elle me faisait.
-</p>
-
-<p>
-Je ne lui parlais plus, je ne la voyais plus, tout disparaissait autour
-de moi; je ne sentais que ma douleur inguérissable. Il se passa alors
-quelque chose d'inouï: elle s'agenouilla devant moi, attira ma tête
-sur son sein et but les pleurs que je répandais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu souffres, cher Albert, me dit-elle avec douceur, eh bien! dis un
-mot, et je te sacrifie l'attrait que j'éprouve pour Tiberio.
-</p>
-
-<p>
-Je la repoussa.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne veux pas de sacrifice, je ne veux plus de toi, lui dis-je, en
-mentant à l'amour, car je l'aimais encore de toute la puissance de mon
-être.
-</p>
-
-<p>
-Elle s'était levée:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu as tort de me parler de la sorte, poursuivit-elle d'une voix
-caressante; j'aurai la raison et la tendresse que tu n'as plus. Je
-comprends maintenant qu'il faut nous séparer et soumettre nos cœurs à
-la terrible épreuve de l'absence: nous nous retrouverons un jour plus
-affectueux et moins exigeants.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que veux-tu dire, répliquai-je, parle sans phrases?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je crois qu'il est bon que tu partes; ta famille t'attend; l'air de
-la France t'est nécessaire; nos cœurs se sont aigris l'un l'autre dans un
-perpétuel contact. Peut-être ce que j'éprouve pour Tiberio n'est
-qu'une illusion. Quand tu ne seras plus là, peut-être c'est toi que
-j'aimerai; alors tu me reverras, non plus troublée et incertaine, mais
-ravie comme au premier jour où tu m'aimas; oui, cher Albert, quelque
-chose me le dit, je te reviendrai, mais laisse-moi mon libre arbitre,
-quittons-nous pour mieux nous réunir un jour.
-</p>
-
-<p>
-Je la laissai parler sans l'interrompre; dans tout ce qu'elle me disait,
-je sentais le mensonge se heurter contre la vérité.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! que décides-tu, fit-elle après un assez long silence qui
-l'embarrassait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je partirai ce soir même.
-</p>
-
-<p>
-Le peu de force qui m'était revenu succomba dans cette crise suprême.
-Je m'affaissai sur mon lit et je fus repris par la fièvre.
-</p>
-
-<p>
-Antonia ne me quitta pas et recommença ses soins de mère. Vers le
-soir, me sentant mieux, je lui dis que j'étais déterminé à quitter
-Venise le lendemain. Elle me conjura de retarder d'un jour mon départ;
-j'étais trop faible, objecta-t-elle pour me mettre en route; elle
-exigeait cette dernière preuve d'affection; elle m'accompagnerait
-jusqu'à Padoue et ne me quitterait que rassurée sur ma santé.
-</p>
-
-<p>
-Je l'écoutais stupéfait. Quel mélange inexplicable de sollicitude et
-de cruauté! Peut-on être à ce point ange secourable et bourreau? Il
-n'y a que les femmes capables de cette dualité.
-</p>
-
-<p>
-Je ne combattis plus son désir; je n'avais plus qu'une volonté
-arrêtée, celle de m'éloigner et d'échapper au tourment incessant de
-cet être inexplicable.
-</p>
-
-<p>
-Il fut convenu que je partirais le surlendemain. Elle m'épargna
-l'angoisse et l'humiliation de revoir Tiberio; je lui en sus gré.
-Durant ces deux jours d'attente, elle ne s'occupa que de moi; elle me
-prodiguait ces empressements excessifs qu'on prodigue durant leur agonie
-à ceux qui vont mourir. C'est elle-même qui fit ma malle; elle la
-remplit de mille gâteries maternelles. Je me souviens qu'en arrivant en
-France j'y trouvai des bijoux charmants qu'elle avait achetés pour moi;
-elle mit dans ma bourse la moitié de l'argent que lui avait envoyé son
-éditeur, me fit faire un manteau bien chaud et m'accabla de
-recommandations dévouées sur ce que je devais faire en route. Lorsque
-l'heure de partir arriva, elle s'embarqua avec moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu vois bien que je ne te quitte point, disait-elle; il faut que ces
-lagunes, que nous avons saluées ensemble à l'arrivée, nous voient
-réunis au départ.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'elle parlait, je regardai fuir Venise, couverte d'un voile de
-brume, lugubre et triste comme une ville du Nord. Ce n'était plus la
-cité riante qui nous était apparue, couronnée de soleil, quelques
-mois auparavant; on eût dit qu'émue et sombre, elle prenait le deuil
-du poëte.
-</p>
-
-<p>
-Antonia me conduisit jusqu'à Padoue; là, nous nous séparâmes. Je
-n'avais plus le courage ni de pleurer ni de me plaindre.
-</p>
-
-<p>
-Elle me dit d'une voix ferme et avec un accent qui me parut sincère:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je t'écrirai la vérité: si je succombe, nous ne nous reverrons
-jamais; si je me garde à toi, avant un mois je te rejoindrai.
-</p>
-
-<p>
-Je ne l'écoutais plus: déjà la séparation était accomplie, et mon
-cœur s'était brisé à jamais.
-</p>
-
-<p>
-Ce qu'Antonia avait de plus beau, c'était le regard: ceux qui ont été
-caressés ou maudits par ces yeux tour à tour si tendres et si
-terribles, y penseront jusque dans la mort.
-</p>
-
-<p>
-Je me souviens qu'en passant le mont Cenis, à l'aspect des Alpes dans
-leur calme éternel, je m'écriai: «Quel spectacle pourra donc me faire
-oublier et ôter de devant moi ces yeux que je vois toujours?» J'avais
-à mes pieds l'abîme, l'avalanche au-dessus; un aigle noir planait sur
-la cime des bois immobiles. J'avançais pensif, apercevant sans cesse,
-comme deux flammes qui me devançaient, ces yeux maîtres de mon cœur.
-Ainsi, dans le moyen âge, la superstition croyait voir des feux
-inextinguibles précéder la marche des damnés. Les sombres sapins
-semblaient me faire cortège: les uns étaient debout comme des
-fantômes; les autres couchés comme des cadavres. En passant sous leur
-ombre, je me souvenais du mot dit par Byron dans le même lieu: «Ces
-arbres ont un air de cimetière qui b me fait songer à mes amis.» Ô
-Byron! quand tu traversais ce désert immense et que les rameaux morts
-de ces troncs foudroyés craquaient sous tes pieds, ton cœur, j'en suis
-sûr, entendait leur silence! Ils en savent peut-être plus que nous,
-ces vieux êtres muets attachés à la terre.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XIX">XIX</a></h4>
-
-<p>
-À mon arrivée à Paris, on eût pu me comparer à un de ces impétueux
-soldats qui, partis gaiement pour la guerre pleins d'ardeur et
-d'espérance, en reviennent obscurs, mutilés, le front balafré et le
-cœur dégoûté des promesses de la gloire. J'étais si changé, que ma
-famille et mes amis laissèrent échapper un cri d'épouvante en me
-revoyant; bien plus grande encore eût été la compassion, si l'on
-avait pénétré le ravage effrayant de la blessure de l'âme. À quoi
-allais-je me rattacher? De quel sentiment pourrais-je vivre? J'ai
-toujours peu tenu à la gloire, puisqu'elle ne peut nous donner l'amour.
-C'est une vérité devenue banale qu'elle nous suscite des envieux et
-des détracteurs, et détourne de nous les cœurs qu'elle devrait
-attirer. La puissance de l'esprit, par cela même qu'elle est
-incontestable et illimitée, paraît une tyrannie à ceux qui sont
-forcés de la reconnaître. Nous avons beau être naturellement tendres
-et dévoués et nous faire humbles, on nous sent superbes, éclairés,
-scrutateurs; nous effrayons et l'on nous condamne à l'ostracisme de
-l'isolement.
-</p>
-
-<p>
-Antonia elle-même qui devait cependant, par affinité, être partiale
-envers les poëtes, ces éternels proscrits du monde, ne m'avait-elle
-pas dit à propos de Tiberio ce mot cruel: «Il a la bonté qui vaut
-mieux que le génie!»
-</p>
-
-<p>
-À ceux qui n'ont aucune supériorité visible, on prête volontiers des
-trésors cachés, tandis qu'on refuse jusqu'aux qualités communes aux
-êtres exceptionnels doués de dons plus rares. La passivité est une
-sorte de culte et de soumission qui flatte les cœurs médiocres, tandis
-que tout empire s'exerçant, même sans le vouloir, effarouche leur
-orgueil inquiet.
-</p>
-
-<p>
-Dans l'abandon où me jetait Antonia, je subissais cette navrante
-humiliation de la destinée et du malheur qui fait souhaiter aux âmes
-d'élite le sort des âmes inférieures. Hélas! c'est là ce qui nous
-rattache au monde par ses petits côtés et amène nos chutes. Nous
-doutons de nous-mêmes en nous voyant dédaignés et ne pouvant faire
-planer ceux qui nous entourent, nous coupons nos ailes pour marcher dans
-leurs ornières.
-</p>
-
-<p>
-Vis seul où soumets-toi bestialement à la compagnie de la plèbe
-humaine! Telle est la sentence définitive que tout poëte qui accepte
-la vie se prononce à lui-même.
-</p>
-
-<p>
-Avant de s'étonner qu'une âme élevée s'altère, il faudrait savoir
-de quels coups elle a été frappée et meurtrie, et ce qu'elle a
-souffert par sa grandeur même.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Prends-moi donc, dis-je à la vie qui me revenait, et fais-moi ton
-esclave, puisque je n'ai pu te soumettre à mes fières aspirations.
-</p>
-
-<p>
-Je n'eus donc pas la force de vivre seul face à face avec le spectre de
-mon amour; c'est ce qui précipita ma déchéance.
-</p>
-
-<p>
-Ceux à qui j'étais cher, même ceux qui me portaient l'affection la
-plus grave et la plus sainte, me conseillèrent le mouvement du monde et
-des plaisirs pour raffermir ma santé et mes facultés défaillantes.
-</p>
-
-<p>
-Je me replongeai dans toutes ces passions factices qui m'avaient si vite
-dégoûté avant mon amour pour Antonia; que me paraîtraient-elles donc
-désormais après que j'avais passé par une ivresse sincère? Elles
-n'étaient plus que l'aiguillon qui me faisait à toute heure sentir ma
-blessure.
-</p>
-
-<p>
-J'avais retrouvé Albert Nattier à Paris; il fut radieux de me revoir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Enfin, te voilà libre! s'écria-t-il gaiement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Libre et seul, répliquai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et c'est de quoi je te félicite: ne la regrette jamais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Est-ce qu'on est le maître de déposer sa douleur et de changer de
-sentiments comme on change d'habits? lui dis-je; je m'étais fait à
-l'aimer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu es trop fier et trop frondeur pour rester le jouet d'une
-illusion, reprit-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, répliquai-je, elle était encore la meilleure et la plus grande
-des femmes; ceci était bien une réalité; si je n'ai pas su garder son
-amour, c'est ma faute; j'aurais dû la disputer à ce bellâtre de
-Tiberio; un stupide orgueil m'en a empêché. Que puis-je lui reprocher?
-Elle a été avec moi tendre et sincère.
-</p>
-
-<p>
-À ce dernier mot, Albert Nattier éclata de rire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu deviens pleurnicheur comme une élégie de Lamartine,
-s'écria-t-il, et tu me fais l'effet d'un mari trompé qui s'attendrit
-en racontant ses malheurs. Allons, allons, appelle l'ironie à ton aide,
-c'est le meilleur baume à jeter sur ces blessures-là.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que fait-elle à cette heure? murmurai-je sans l'écouter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et, parbleu, elle se divertit avec Tiberio, et lorsqu'elle en sera
-lasse, elle le quittera comme elle t'a quitté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, elle lutte encore, et me reviendra peut-être sans avoir
-succombé.&mdash;Je me souviens que je prononçai ces mots sur la place de la
-Concorde; c'était le soir, nous marchions lentement, et en cet instant
-un réverbère éclairait le visage d'Albert; j'y lus un sourire
-sardonique qui me navra.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que sais-tu donc sur elle, lui dis-je, en lui secouant le bras.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je sais que si tu la revois jamais je ne te reverrai plus, moi qui
-t'aime, car je ne veux pas que tu sois berné comme un Géronte, toi
-jeune, élégant, célèbre, et qui en définitive as le droit de
-quitter et non d'être quitté.
-</p>
-
-<p>
-Il avait en amour les maximes du monde qui s'inquiète peu de la passion
-tyrannique et se préoccupe avant tout que la vanité soit sauvegardée.
-En me parlant ainsi il fit une pirouette et voulant se dérober à
-toutes mes questions, il s'élança dans un cabriolet qui passait.
-</p>
-
-<p>
-Le lendemain j'allai chez lui pour lui demander une explication; on
-m'apprit qu'il était parti pour l'Angleterre où il devait rester trois
-mois.
-</p>
-
-<p>
-Je n'avais pas le courage de chercher à m'étourdir par le travail,
-mais le bon René, qui était dès lors mon ami, vint me voir sitôt
-qu'il apprit mon retour et m'engagea à publier ce que j'avais écrit en
-Italie; je lui lus un drame, un petit roman et quelques poésies.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà de quoi faire la fortune de Frémont, me dit-il avec cette
-confraternité cordiale que je n'ai trouvée qu'en lui, et, le jour
-même, il alla monter la tête à mon éditeur sur les trésors que
-j'avais en portefeuille. Affriandé par les éloges que me prodiguait
-René, Frémont vint me faire des offres brillantes; je les acceptai
-bien vite, j'avais hâte de renvoyer à Antonia plus que je ne lui
-devais. L'argent que nous prête une femme m'a toujours semblé un
-outrage. Je ne lui écrivis point, j'attendais qu'elle commençât:
-enfin sa première lettre arriva, longue, étudiée, ainsi que je le
-sentis plus tard. C'étaient des phrases ingénieuses, éloquentes et
-travaillées comme dans les belles pages de ses romans.
-</p>
-
-<p>
-Elle me peignait sa tristesse après mon départ, elle avait voulu
-revoir tous les lieux que nous avions vus ensemble; seule, enveloppée
-dans une mante noire et portant pour ainsi dire le deuil de notre amour;
-Tiberio avait vainement insisté pour l'accompagner durant ces
-promenades commémoratives, elle s'y était refusée, elle aurait craint
-de profaner mon souvenir par une sensation nouvelle, car elle devait
-bien me l'avouer, son attrait pour Tiberio persistait. Soumis comme un
-fils, tendre comme un jeune frère, il lui donnait des heures d'une
-sérénité et d'une quiétude d'autant plus chères qu'elles n'étaient
-jamais troublées par les exigences de l'amour et l'emportement de la
-passion. Ils en étaient encore à la pureté de la tendresse et à
-l'idéal du désir.
-</p>
-
-<p>
-Je reçus vingt lettres écrites dans ce pathos élégant qui trahissait
-la plume exercée du romancier.
-</p>
-
-<p>
-Enfin, sa dernière lettre déroulait la péripétie de son
-entraînement, de ce qu'elle appelait sa <i>chute</i>; elle s'était donnée
-à Tiberio mais elle était à moi aussi, car, dans ses bras, elle me
-voyait encore. J'étais le mort adoré qui toujours vivait et s'agitait
-en elle et qu'elle voulait retrouver dans l'éternité. Je me souviens
-que ces paroles cherchées, ambitieuses et mystiques pour exprimer le
-fait simple, naturel mais brutal et terrible de l'infidélité, me
-firent horreur. C'était comme un poignard enjolivé de fleurs, comme
-une strangulation faite avec un lacet d'or et de soie. Je lacérai cette
-lettre avec désespoir et je n'y répondis que ces mots: «Je vous sais
-gré de votre franchise, mais vous pouvez vous dire que vous avez tué
-ma jeunesse.»
-</p>
-
-<p>
-Mes nouveaux ouvrages avaient paru; j'avais laissé faire à mon
-éditeur comme je laissais faire à l'imprévu pour tout ce qui me
-concernait. Le matin je me levai, sans désir, sans but, décidé à
-m'abandonner à toutes les sensations fugitives qui se présenteraient.
-Quand le cœur ne porte pas en lui sa ferme direction, amour, ambition,
-devoir ou religion; il n'est plus qu'une chose flottante.
-</p>
-
-<p>
-Je passai les jours dans des flâneries bêtes ou dans des distractions
-folles et coûteuses. J'errais sur les boulevards avec des habits de
-dandy, je montais à cheval, je dînais dans les cafés les plus en
-renom, et chaque soir j'allais dans le monde.
-</p>
-
-<p>
-Le succès de mes livres, joint au bruit qu'avait fait ma liaison avec
-Antonia, me rendirent, pendant quelque temps un des objets de la
-curiosité parisienne; les salons du grand monde et ceux de la
-littérature me recherchaient comme une étrangeté qu'on est flatté de
-montrer à ses invités. C'est à cette époque, chère marquise, que je
-vous rencontrai, un dimanche soir à l'Arsenal; je fus frappé par votre
-air de jeunesse et par l'expression franche de vos traits. Oh! pourquoi
-ne nous sommes-nous pas aimés alors! je pouvais encore être sauvé et
-redevenir un être énergique que vous auriez dirigé.
-</p>
-
-<p>
-Vous ne fûtes pour moi que le mirage d'un instant. J'allais, durant ces
-jours troublés, à chaque lueur qui m'apparaissait; mais trop perdu
-dans un aveugle scepticisme pour chercher obstinément la vraie lumière
-et m'y retremper, je ne songeai pas à voir votre âme; je n'étais pas
-guéri de mon amour.
-</p>
-
-<p>
-Dans de tels déchirements, il faudrait pouvoir fuir dans un désert et
-y cacher sa blessure; elle finirait, peut-être par se fermer. Mais le
-monde la heurte et la rouvre sans cesse. On rencontre des gens qui nous
-rappellent le temps heureux; des amis qui nous plaignent ou nous
-raillent en nous répétant: «Nous l'avions bien prévu!» des femmes
-coquettes qui nous provoquent du regard ou de la voix et nous parlent de
-notre amour trahi en se jouant; il n'est pas jusqu'aux choses inanimées
-qui ne soient poignantes et cruelles. Nous étions ensemble la dernière
-fois que j'ai regardé ce monument, traversé ce jardin, ou entendu
-cette musique! Pourquoi n'est-elle plus là celle qui doublait mes
-émotions?
-</p>
-
-<p>
-Un soir où j'avais erré longtemps sur les quais, en sortant d'un bal
-à l'ambassade d'Espagne, me rappelant à la même place mes promenades
-nocturnes avec Antonia, je trouvai en rentrant chez moi une lettre de
-mon éditeur qui m'engageait à dîner pour le lendemain; il devait
-avoir, me disait-il, une piquante réunion de célébrités en tous
-genres parmi lesquelles je rencontrerais à coup sûr une curiosité
-inattendue.
-</p>
-
-<p>
-Je fis peu d'attention à cette lettre, laissant à mon caprice du
-lendemain le soin d'accepter ou de refuser l'invitation.
-</p>
-
-<p>
-À mon réveil j'eus la visite de René, qui venait ainsi quelquefois me
-surprendre le matin pour me dire des vers ou me demander de lui en lire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dînez-vous ce soir avec moi chez Frémont? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, répliqua-t-il, et vous devriez ne pas y aller; il ne faut pas
-trop gâter ces <i>impresario</i> de notre esprit qui finissent par se
-croire nos collaborateurs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le lui permets pour ce qui me concerne, repartis-je en riant, et
-comme il me fait espérer pour ce soir quelque distraction j'accepte son
-dîner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il vous prépare une surprise qui sera peut-être une douleur, reprit
-René, et voilà pourquoi je vous engage à refuser.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Expliquez-vous, René.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, Antonia est de retour, et Frémont trouve plaisant
-de vous faire dîner ensemble.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle est ici! depuis quand? L'avez-vous vue? où habite-t-elle?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle habite la même maison où vous l'avez connue; elle est arrivée
-il y a trois jours avec Tiberio, et je les ai rencontrés hier dans le
-jardin des Tuileries.
-</p>
-
-<p>
-Chaque parole de la réponse de René me faisait l'effet des pointes de
-fer d'une discipline.
-</p>
-
-<p>
-Elle l'aimait donc bien pour l'amener ainsi en triomphateur, dans la
-ville où je vivais!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'irai pas chez Frémont, dis-je simplement à René; puis je
-m'efforçai de cacher mon agitation en lui récitant de fort belles
-strophes de Leopardi que je venais de lire.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque je fus seul, je m'abandonnai à la vérité de mon émotion:
-elle tenait de la rage et de la honte. L'idée de les revoir ensemble
-m'épouvantait; pour éviter même la possibilité et l'humiliation
-d'une rencontre, je résolus de m'enfermer chez moi et de travailler. Je
-mis dès le jour même ce projet à exécution, et le lendemain matin
-j'avais déjà écrit plusieurs pages d'un roman sur l'Italie, quand je
-vis paraître Frémont.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous arrivez à propos, mon cher éditeur, lui dis-je; car je vous
-taille de la copie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'en suis enchanté, répliqua-t-il, et je vous pardonne si c'est
-l'inspiration qui vous a empêché hier de venir dîner chez moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'aime pas certaine surprise, répondis-je sèchement, et je vous
-prierai à l'avenir de ne plus projeter de me donner en spectacle à nos
-amis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma plaisanterie était sans fiel; je vous croyais guéri, reprit le
-madré Frémont avec cette espèce de brusquerie cordiale et franche
-qu'affecte envers les auteurs ce paysan du Danube des libraires.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis guéri depuis longtemps des épidémies de l'enfance,
-répliquai-je avec ironie, ce qui ne me fera pas toutefois rechercher la
-vue de la rougeole et de la coqueluche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pauvre Antonia! vous la comparez à une maladie. Elle était pourtant
-fort séduisante hier soir, et elle a fait feu de toute la flamme de ses
-yeux et de son esprit pour nous faire supporter son Italien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien? lui dis-je avec une certaine curiosité.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Son beau docteur a fait un fiasco complet, reprit Frémont; il est
-superbe, je n'en disconviens pas; mais il ne faut pas dépayser ces
-beautés indigènes: celle de Tiberio est presque choquante dans notre
-monde parisien; c'est comme si on transplantait les arènes de Vérone
-au milieu des boulevards. La gaucherie de Tiberio lui fait perdre son
-prestige. C'est un bel amoureux dans la solitude, mais qui fera rougir
-Antonia devant ses amis.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À qui donc l'aviez-vous réuni? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À Dormois, à Sainte-Rive, à Labaumée et au pianiste Hess,
-qu'Antonia voulait connaître; car la passion de la marquise de Vernoult
-pour ce bel Allemand double en ce moment sa célébrité. Dormois, qui
-met dans sa conversation l'esprit et la chaleur qu'on trouve dans ses
-tableaux, a entrepris l'Italien sur Michel-Ange, Titien et Tintoret;
-Tiberio s'est montré d'une telle ignorance, qu'Antonia en était
-déconcertée. À son tour, Sainte-Rive a voulu le faire causer poésie
-et il a haussé les épaules en l'entendant avouer qu'il préférait
-Métastase à Dante. Hess lui a fait une moue dédaigneuse à propos de
-plusieurs sottises qu'il a dites sur la musique. Antonia, pour venir en
-aide au pauvre garçon et le relever à nos yeux, a prétendu qu'il
-était très-fort en archéologie, et qu'elle était d'avis qu'il
-fallait être spécial et ne pas permettre à son intelligence une
-diffusion qui l'affaiblissait. En prononçant ce docte axiome elle
-ignorait que Labaumée, qui l'écoutait, était un très-profond
-archéologue, cachant son savoir sous son atticisme littéraire.
-Aussitôt il s'est mis à embarrasser Tiberio en lui adressant une foule
-de questions sur les antiquités romaines et étrusques. Le malheureux,
-traqué de tous côtés par la vivacité et l'ironie de l'esprit
-français, s'en est pourtant tiré, je dois l'avouer, à son honneur,
-par une sortie pleine de candeur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Messieurs, a-t-il dit à mes convives avec une dignité noble et une
-simplicité touchante, vous avez tort de rire de moi; je ne suis pas un
-savant et je ne me donne pas pour tel; je ne suis ici que comme
-<i>l'amico, il servitor, il cavalière de la carissima e illustrissima
-signora</i>, et, à ce titre, vous devez me traiter avec courtoisie comme
-tout ce qui tient à elle. En parlant ainsi, il s'inclina devant Antonia
-en signe de servage, et lui tendit la main pour lui demander protection.
-Mais elle ne le regarda pas même, et se mit à fumer et à parler tout
-bas avec le pianiste. Puis tout à coup elle s'informa en riant pourquoi
-vous n'étiez pas venu, ce qui fit tressaillir l'infortuné docteur;
-elle aurait été ravie, disait-elle, de vous complimenter sur vos
-nouveaux succès.
-</p>
-
-<p>
-Sainte-Rive fit alors un éloge enthousiaste de votre talent, et le
-sardonique Dormois saisit l'occasion pour dire tout bas à Antonia:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment avez-vous pu lui préférer cet Antinoüs? Même au physique,
-Albert lui est bien supérieur; car il a la distinction, la seule vraie
-beauté des peuples civilisés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous savez bien, a répondu gaiement Antonia, que vos contradicteurs
-vous ont toujours reproché de ne pas vous entendre en esthétique.
-</p>
-
-<p>
-Antonia nous a quittés, presque à l'issue du dîner, sous prétexte
-d'une visite à recevoir, et il a été visible pour tous qu'elle était
-humiliée du peu de succès de son Italien. Je regarde donc Tiberio
-comme condamné <i>in petto</i> et son renvoi tacitement décidé. Ce n'est
-plus qu'une affaire de temps. Vous savez qu'Antonia va vite dans ces
-sortes d'expéditions, et qu'elle les accomplit sans broncher.
-</p>
-
-<p>
-Je laissais parler Frémont sans l'interrompre. Je souffrais de ce qu'il
-disait sur celle que j'avais tant aimée; mais il exerçait une sorte de
-justice distributive que je n'étais pas en droit de lui interdire.
-</p>
-
-<p>
-Comme je ne répondis rien à son récit, il changea de conversation et
-me parla de ce que j'écrivais.
-</p>
-
-<p>
-Lorsqu'il fut sorti, je couvris mon visage de mes mains, et je les
-sentis mouillées de larmes brûlantes.
-</p>
-
-<p>
-En bravant à ce point le scandale, Antonia voulait faire acte
-d'indépendance féminine; elle pensait que la beauté de Tiberio et sa
-simplicité, qui n'était pas sans grandeur, intéresseraient à sa
-nouvelle passion les amis qu'elle avait laissés en France. Si j'avais
-assisté au dîner donné par Frémont, peut-être aurait-on trouvé bon
-de fêter l'Italien à mes dépens; mais moi absent, on jugea de
-meilleur goût de me le sacrifier.
-</p>
-
-<p>
-Ce que Frémont avait prévu arriva: Antonia se prit tout à coup pour
-ce bel amant de ce dégoût subit que l'intelligence communique aux
-sens. Elle en vint à le trouver vulgaire et laid; ce fut là le signe
-le plus évident de sa lassitude, car la beauté de Tiberio avait été
-l'attrait réel de l'empire fugitif qu'il avait exercé sur elle.
-</p>
-
-<p>
-Sitôt qu'il cessa de lui plaire, elle n'eut plus aucun souci de cet
-être passif et doux. Frémont vint me faire visite et me conta que, la
-veille, Tiberio avait reçu son congé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L'exécution a été nette et brève, ajouta-t-il; dans ces
-occasions-là Antonia tient d'Élisabeth d'Angleterre et de Catherine la
-Grande. Elle m'avait écrit pour me demander mille francs d'à-compte
-sur son nouveau roman, et me priait de les lui porter hier en allant
-déjeuner avec elle. J'arrivai à l'heure indiquée; je la trouvai en
-compagnie du pauvre Tiberio qui, triste et défait, me tendit la main et
-me conjura d'intercéder pour lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La <i>carissima donna</i> voulait l'éloigner sous prétexte qu'il
-vivait oisif à Paris, qu'il avait sa carrière à faire et qu'elle se
-reprocherait toute sa vie d'y avoir été un obstacle. Mais à quoi
-songeait-elle donc là? poursuivit-il; qu'importe que j'exerce ou non
-mon métier de docteur à Venise; je ne veux vivre que pour elle; je
-suis un vermisseau qu'elle peut écraser. Oh! <i>bellissima</i>, vous savez
-bien que mon esclavage m'est plus cher que la terre natale, ajouta-t-il
-en s'adressant à Antonia.
-</p>
-
-<p>
-Elle jeta une bouffée de fumée de sa cigarette au plafond, et
-répliqua d'un ton grave:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon cher enfant, l'art m'impose des sacrifices; vous êtes pour moi
-une distraction incompatible avec le travail de l'esprit. Je me dois au
-public, je me dois à ma célébrité, et il faut nous séparer pour que
-j'accomplisse la mission de mon intelligence. Je ne vous quitte que pour
-l'idéal, ainsi ne soyez pas triste, mon beau Vénitien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Casta donna!</i> s'écria le candide Tiberio, vaincu par
-l'euphonie de ce langage éthéré, <i>ô musa nobilissima</i>, je vous
-obéirai, mais j'en mourrai.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bah! répondit Antonia en riant; je vous promets d'aller vous revoir
-l'automne prochain à Venise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Grazie, diva clementissima!</i> s'écria l'Italien en lui baisant
-les mains.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons déjeuner, répliqua Antonia, et soyons gais pour chasser tout
-mauvais présage.
-</p>
-
-<p>
-Nous mangeâmes tous les trois d'assez bon appétit, mais au dessert,
-Tiberio se prit à pleurer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Du courage, mon brave, lui dit Antonia, c'est l'heure du départ;
-brusquons les adieux, et ne songeons qu'à la réunion promise. Alors,
-prenant dans sa poche le billet de mille francs que je lui avais remis,
-elle le glissa dans le gousset de Tiberio. Le <i>patito</i> était si ému,
-qu'il se laissa faire, et que je ne pus comprendre s'il manquait
-vraiment de dignité. Après tout, que pouvait-il, le pauvre diable?
-Elle l'avait enlevé à Venise, elle avait brisé sa carrière; il
-était sans fortune et n'avait peut-être pas de quoi s'en retourner,
-triste et seul, dans son pays si joyeusement abandonné pour elle.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que Frémont parlait je pensais: Voilà le troisième amant dont
-elle déchire le cœur; quand donc s'arrêtera-t-elle?
-</p>
-
-<p>
-Frémont poursuivit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tout en poussant l'Italien vers la porte, elle lui tendit son front
-à baiser.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! <i>crudelissima!</i> lui dit-il en se permettant une caresse
-plus intime.
-</p>
-
-<p>
-Je lui saisis le bras pour les séparer; j'étais chargé de le conduire
-à la diligence. Antonia referma sa porte sur nous, et quelques minutes
-après, le héros d'un des épisodes de sa vie roulait sur la route
-d'Italie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! dis-je, voulant affecter d'être indifférent, qui va-t-elle
-aimer à présent?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On parle du pianiste Hess, répliqua Frémont qui me quitta sur ce
-mot.
-</p>
-
-<p>
-Pauvre Tiberio, pensai-je, aussitôt que je fus seul; lui aussi,
-quoiqu'il ne soit pas poëte, va traîner son deuil sur les lagunes de
-Venise qui m'ont vu pleurer! Mais tout à coup j'éclatai de rire, comme
-si l'ombre moqueuse d'Albert Nattier m'était apparue. En vérité, me
-disait une voix ironique, c'est bien à toi de le plaindre!
-</p>
-
-<p>
-Puis je songeai: Elle va donc aimer ce pianiste allemand? Les dernières
-paroles de Frémont me revenaient.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais qu'elle aime le diable! m'écriai-je en me promenant dans ma
-chambre plein de rage contre mon propre tourment. Il est des heures où
-l'on voudrait s'arracher le cœur et le souvenir. Hélas! on n'a pas ce
-pouvoir sur la part immortelle de soi-même.
-</p>
-
-<p>
-Ce que je redoutais le plus, c'était de me trouver subitement face à
-face avec elle, soit dans la rue, soit au théâtre. Rien d'horrible
-comme ces rencontres fortuites où passe près de nous, comme un
-inconnu, l'être que nous avons le plus aimé. Cette tête indifférente
-a pourtant reposé sur notre sein! Cette bouche froide et muette nous a
-pourtant prodigué ses caresses et ses paroles d'amour! Je sentais que
-si elle m'était ainsi tout à coup apparue, ou je serais tombé
-inanimé devant elle, ou bien je lui aurais tendu les bras et l'aurais
-emportée je ne sais où pour l'aimer encore.
-</p>
-
-<p>
-Afin de l'éviter et de repousser son image irritante, je travaillais
-tout le jour, et chaque soir j'allais dans les salons où j'étais
-certain de ne pas la rencontrer. Mais quand j'écrivais, un spectre qui
-avait ses yeux se tenait toujours debout vis-à-vis de moi; et dans le
-monde, lorsque je parlais tendrement à une femme, ce que je disais me
-semblait un écho affaibli et discordant de ce que je lui avais dit tant
-de fois. Bientôt, voulant me distraire violemment, je retournai chez
-les courtisanes que m'avaient fait connaître Albert Nattier, et
-j'essayai de la débauche sans scrupule.
-</p>
-
-<p>
-Ma santé, qui était revenue, augmentait encore la véhémence de mon
-chagrin. À quoi donc me servaient les forces de ma jeunesse? Parfois
-désespéré de ces nuits honteuses où se consumait mon énergie,
-j'aurais voulu faire quelque action héroïque, me vouer à quelque
-cause glorieuse et mourir comme Byron. Mais l'Europe était en paix, et
-les idées qui font les nobles guerres ne fermentaient plus dans les
-cœurs.
-</p>
-
-<p>
-Un matin, je lus dans un journal que le prince qui avait été au
-collège mon compagnon d'étude, allait se battre en Afrique à la tête
-de nos soldats. Je me présentai chez lui; il me reçut, comme il le
-faisait toujours, avec une cordiale amitié.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Monseigneur, lui dis-je, je viens vous demander une grâce.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pour vous, cher Albert? Ce sera la première, et elle est d'avance
-accordée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux faire la campagne d'Afrique avec vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comme historiographe?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, comme soldat...
-</p>
-
-<p>
-Son beau visage exprima la plus joviale gaieté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! je devine, dit-il, un désespoir amoureux?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'importe, monseigneur, consentez-vous, répliquai-je sérieusement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, je retire ma promesse, je refuse. La France, mon cher Albert, a
-des milliers de braves soldats, mais elle n'a pas trois poëtes comme
-vous, ajouta-t-il en m'embrassant; je vous garde donc à la gloire
-poétique de la France, qui m'est aussi précieuse que sa gloire
-militaire.
-</p>
-
-<p>
-Ceux qui l'ont connu savent avec quelle grâce il disait ces mots-là.
-</p>
-
-<p>
-Quinze jours s'étaient écoulés depuis le renvoi de Tiberio à Venise,
-lorsqu'un soir, comme je me disposais à sortir, j'eus la visite de
-Sainte-Rive; il venait de dîner dans mon voisinage et il avait voulu me
-complimenter sur mon dernier livre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Savez-vous qui m'a accompagné jusqu'à votre porte, dit-il?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui donc?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Antonia que j'ai trouvée flânant sur le quai.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh quoi! j'aurais pu aussi la rencontrer? répliquai-je
-involontairement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sans doute, et elle en eût été heureuse, car elle m'a arrêté pour
-me parler de vous, pour me demander ce que vous faisiez et qui vous
-aimiez en ce moment? J'ai bien compris à cette inquisition de l'amour
-que vous l'occupiez encore.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle ne veut donc pas même me laisser vivre et respirer en paix
-l'air du soir? Que vient-elle faire autour de ma maison? Plutôt que de
-m'exposer à la rencontrer je me condamnerais à ne plus sortir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà la preuve évidente que vous l'aimez encore, répondit
-Sainte-Rive, et, comme de son côté elle ne peut pas se passer de vous,
-vous finirez par vous réconcilier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous savez bien que c'est impossible, et d'ailleurs elle ne le
-désire pas plus que moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce qui veut dire qu'elle y songe, mon cher Albert! Pour qui donc
-a-t-elle chassé Tiberio? Pour qui donc ferme-t-elle sa porte depuis
-huit jours au pianiste allemand, si ce n'est pour vous? Pour vous dont
-elle veut obtenir paix et pardon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je crois reconnaître là une de ses phrases, repartis-je, vous
-a-t-elle fait part de ses sentiments?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! parbleu, à moi comme à tous nos amis; elle vous aime et ne veut
-plus aimer que vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous croyais pas si candide, mon cher Sainte-Rive, repris-je
-en affectant de sourire; vous savez bien que, si elle a renvoyé Tiberio,
-c'est qu'à ce dîner chez Frémont elle s'est trouvée humiliée d'un
-pareil amant, et vous n'ignorez pas que si elle ferme sa porte au
-pianiste Hess c'est que celui-ci lui préfère une marquise blonde.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes méchant et subtil, répliqua Sainte-Rive, et je vous
-trouve bien dupe, puisqu'une femme de l'esprit et du charme d'Antonia
-revient à vous de la repousser, avec des transes de saint Antoine
-devant le démon, car vous êtes tenté, mon cher, et, sans votre
-orgueil, vous lui crieriez: Accours!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Obligez-moi de ne plus me parler d'elle, dis-je un peu sèchement et
-prenant mes gants et mon chapeau, je lui fis comprendre que je voulais
-sortir.
-</p>
-
-<p>
-Cette nuit-là je me livrai à toutes les ivresses forcenées; je
-parvins à tuer son souvenir. La nuit suivante je recommençai, et ainsi
-de suite durant plusieurs jours; si bien que je devins une chair inerte;
-je ne travaillais plus et bientôt je me sentis pris de la fièvre et
-m'imaginai que mon mal de Venise allait revenir.
-</p>
-
-<p>
-Frémont, à qui j'avais promis les dernières pages d'un livre,
-n'entendant plus parler de moi, arriva un matin, et me surprit dans ce
-bel état d'abrutissement dont il devina la cause.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous n'êtes pas pardonnable, me dit-il, vous tuez votre génie pour
-échapper à l'obsession d'un souvenir; croyez-moi, mieux vaut tuer
-votre passion en la profanant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que voulez-vous dire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'Antonia vous aime toujours, et que vous feriez mieux de la
-reprendre que de mener la vie que vous menez. Je vous parle brutalement
-et sans phrases, comme un ami.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous me parlez comme l'indifférence, lui dis-je, car vous me
-conseillez la pire des douleurs: celle du mépris que j'aurais pour
-moi-même en renouant avec elle. Il ne peut plus exister entre nous
-qu'un amour malsain et troublé. Mieux vaut la haine, la haine active,
-vivace, inspiratrice. Raccommoder une belle passion brisée est aussi
-maladroit, aussi impossible que de remettre un bras à une statue
-antique.
-</p>
-
-<p>
-Frémont n'insista pas, mais Sainte-Rive me sachant malade vint me
-revoir et me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Antonia est très-touchante en parlant de vous; elle s'accuse et se
-donne tous les torts; elle, si superbe, pleure souvent en nous disant
-qu'elle ne pourra vivre si vous ne lui pardonnez pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'aime point, répliquai-je, cette mise en scène de la douleur; si
-le cri de son âme est sincère, c'est en secret et vers moi seul
-qu'elle devrait le jeter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais elle vous redoute, elle a peur de vos dédains!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et moi j'ai peur d'elle! ne m'en parlez donc plus, m'écriais-je
-irrité.
-</p>
-
-<p>
-Ma colère même prouvait que je n'étais pas guéri.
-</p>
-
-<p>
-Je ne sais si Sainte-Rive rapporta mes paroles à Antonia, mais deux
-jours après, vers minuit, comme je reposais sur un grand fauteuil, le
-cordon de ma sonnette s'agita faiblement. Qui donc venait à cette
-heure? J'avais envoyé mon domestique se coucher, je me précipitai pour
-ouvrir, frappé par l'idée soudaine qu'un événement grave allait
-m'arriver: peut-être ma mère était-elle malade? Peut-être
-accourait-on m'annoncer qu'Antonia s'était tuée? J'en étais à cette
-dernière pensée lorsque, en ouvrant la porte, je vis devant moi
-Antonia enveloppée d'une mante noire. Je reculai en chancelant, et je
-laissai tomber la bougie que je tenais à la main. Elle se jeta sur mon
-cœur dans les ténèbres et m'enlaça d'une étreinte si forte que
-toute résistance eût été inutile; d'ailleurs je ne songeais pas à
-résister; je sentais ses larmes mouiller mon visage, sa chevelure
-embaumée me pénétrait de son parfum suave et connu; elle joignait ses
-mains autour de mon cou et me demandait pardon. Je la retrouvai à ma
-merci, elle qui, si souvent, m'avait repoussé par ses froids dédains;
-elle était humble et passionnée aujourd'hui comme une femme d'Orient
-qui apaise par des caresses son maître irrité. Son souffle courait sur
-moi tel qu'une flamme électrique et elle me disait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Souviens-toi! nous avons été heureux, nous pouvons l'être encore!
-</p>
-
-<p>
-Comment me dégager d'elle? comment repousser le bonheur que j'avais si
-souvent regretté? Il est vrai que ce bonheur était désormais
-perverti, navrant, dépouillé de tout prestige; mais la partie
-grossière des sens s'en contentait; jamais, au temps radieux de mon
-culte pour elle, je n'avais ressenti de tressaillements plus vifs et
-plus énergiques; je lui rendis ses baisers furieux, mais sans mentir à
-son âme:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne me demande pas pardon pour tes impuretés, lui dis-je, car je suis
-encore plus impur que toi! je te donne les restes de la débauche; tu
-retrouves un cœur flétri que la douleur a corrompu; blessé par toi,
-il te fera souffrir de sa blessure; désormais notre amour, amer comme
-la haine, ne sera plus qu'un défi des sens à la conscience; tu deviens
-courtisane en te jetant dans mes bras, et je ne suis plus qu'un
-débauché sans cœur en te rendant tes embrassements!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'importe, me dit-elle en délire, et elle souscrivit à cette
-ivresse souillée. Tous les souvenirs sacrés de notre amour si beau se
-confondirent alors aux âcres sensations d'une passion dégradée.
-</p>
-
-<p>
-Ô mystère impénétrable de l'union des êtres! malgré les paroles
-cruelles que je venais de prononcer, je sentis se fondre dans ses bras
-tout ce qu'il y avait de ressentiment dans mon cœur. Je redevins tendre
-et affectueux, et mes yeux mouillés de larmes la regardaient avec
-reconnaissance.
-</p>
-
-<p>
-Elle me devina:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vois-tu que j'ai bien fait de venir, me dit-elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, murmurai-je en cachant ma tête dans son sein, je t'aime
-toujours.
-</p>
-
-<p>
-Le lendemain, j'avais repris chez elle ma place d'autrefois. Les
-premiers jours furent presque du bonheur: retranchés du monde,
-j'oubliais tout ce qui n'était pas elle, et en elle je ne voyais et ne
-retrouvais que ce qui m'avait rendu heureux. Sa nature douce et calme
-refaisait la paix dans mon cœur, son intelligence en toutes choses me
-charmait; quelle autre femme aurait pu me parler comme elle, avec la
-certitude du génie et l'enthousiasme de l'amour, des créations de mon
-esprit? Je lui lisais ce que j'avais fait de nouveau, et dans ses
-éloges et ses critiques je trouvais une supériorité qui
-enorgueillissait mon amour. Qui donc m'aurait compris aussi bien
-qu'elle? Qui donc eût senti à ce point le poëte dans l'amant? Malgré
-quelques dissidences, n'était-elle pas, après tout, la seule femme
-avec qui je pusse vivre de la double vie du corps et de l'âme?
-</p>
-
-<p>
-Mais les orages devaient renaître, apportés par tous les souffles du
-dehors, qui ne pouvaient manquer d'arriver jusqu'à nous.
-</p>
-
-<p>
-Notre réconciliation fit grand bruit; ma famille s'en désespéra,
-prévoyant pour moi de nouveaux chagrins; mes amis en plaisantèrent, et
-le monde me traita de lâche et de fou.
-</p>
-
-<p>
-Je bravai les conseils et l'opinion, comme cela arrive presque toujours
-en pareille situation.
-</p>
-
-<p>
-Ma passion avait été la plus forte; je devais donc la glorifier ou du
-moins faire croire à tous que je n'en rougissais pas. Je reparus avec
-Antonia dans les promenades et aux théâtres; elle s'y montrait souvent
-en habit d'homme, ce qui attirait sur nous tous les regards; elle
-affectait le plus grand dédain pour ce qu'elle appelait les préjugés,
-et m'entraînait à l'imiter. Nous menions une vie débraillée
-d'artistes qu'on a appelée plus tard la vie de bohème. En sortant du
-spectacle, parfois quelques personnes venaient chez nous souper et
-fumer, plutôt ses amis que les miens; non que les miens fussent des
-sages, mais ils avaient, même dans l'intimité, une raideur
-aristocratique fort ennuyeuse selon Antonia. Il est vrai que devant elle
-ils se souvenaient de son talent, qui leur imposait et contenait le
-laisser-aller de leur esprit; ils avaient gardé en ceci la tradition
-des manières courtoises qui, sous l'ancien régime, aurait toujours
-empêché qu'on traitât M<sup>me</sup> de Sévigné, eût-elle eu des amants,
-comme on traitait une danseuse. Les amis d'Antonia se gênaient moins,
-ils la tutoyaient, elle leur en avait donné l'exemple, et moi,
-rattaché à elle par le côté grossier de la passion, je les laissais
-faire, peu soucieux de sa dignité. Je me sentis d'abord dans une
-atmosphère malsaine, mais je finis par me faire à cet air corrompu.
-Ironique, méprisant, je la traitais comme une maîtresse vulgaire;
-l'idole était volontairement descendue de son piédestal, et je me
-raillais moi-même si j'étais tenté de l'y replacer. J'avais avec elle
-des manières tantôt dures, tantôt moqueuses, où se trahissait le
-bouleversement de mon âme. Lorsqu'elle me les reprochait avec douceur
-et simplicité, j'étais attendri, mais sitôt qu'elle le prenait sur le
-ton de la prédication et de l'emphase, j'éclatais en plaisanteries
-injurieuses; elle eût pu me rappeler par une larme ou par une parole
-émue à ce qui restait encore de grand dans mon âme, et alors je
-serais tombé à ses pieds. Mais elle employait dans ces sortes de
-luttes un langage tellement en contradiction avec tous les actes de sa
-vie que j'en étais révolté.
-</p>
-
-<p>
-Un soir je rentrai vers minuit, après l'avoir laissée, m'attendre
-toute la journée. J'étais allé à travers la campagne déposer le
-fardeau que je traînais sans trêve; je m'étais baigné dans la Seine,
-près de Bougival, puis roulé sur l'herbe, puis endormi sous les arbres
-par une chaude soirée d'août. Quand j'arrivai, elle éclata en
-reproches, me dit qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait jamais
-m'arracher à la dissipation et à la débauche, et que son sacrifice
-avait été en pure perte.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quel sacrifice? m'écriai-je; est-ce par hasard le renvoi de Tiberio?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Celui-là et tant d'autres, poursuivit-elle avec une sorte d'audace
-naïve qui m'exaspéra. Je vous ai été dévouée jusqu'aux dernières
-limites de l'abnégation, jusqu'à l'immolation de tous mes fiers
-instincts, jusqu'à l'avilissement de ma chaste nature.
-</p>
-
-<p>
-J'éclatai de rire.
-</p>
-
-<p>
-Elle continua:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Votre incrédulité impie ne saurait m'atteindre; Dieu le sait! c'est
-pour vous sauver de l'abîme que j'ai surmonté mon dégoût des choses
-des sens. Je ne me suis rejetée dans vos bras que pour vous arracher à
-des bras souillés; et maintenant vous me raillez de ma chute, et vous
-me traitez comme ces femmes dont j'ai voulu vous séparer: vous oubliez
-que j'ai été pour vous une sœur, une mère...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Assez! lui dis-je à ces mots qui éveillaient l'écho d'un
-langage semblable qu'elle m'avait tenu autrefois au moment même où
-elle me quittait pour Tiberio,&mdash;assez d'hypocrisie! repartis-je
-avec une colère croissante; il ne faut pas être une M<sup>me</sup> de
-Warens puritaine, il ne faut pas mettre Jean-Jacques adolescent dans son
-lit et protester après que c'était pour son plus grand bien et par
-pure abnégation! Convenez donc que vous y trouviez aussi quelque
-plaisir!
-</p>
-
-<p>
-Je n'aime pas les exclamations mystiques de M<sup>me</sup> de Krudner,
-quand elle s'écrie dans le ravissement de ses spasmes d'amour: «Mon
-Dieu, pardonnez-moi d'être heureuse à ce point!» Dieu et le remords
-n'ont que faire en ceci. Je trouve plus vrai le cri d'amour des belles
-Romaines, qui en pareils moments disaient en grec: ZΩH KAI ΨΥXH.
-</p>
-
-<p>
-Convenez donc, ma chère, que si vous n'aviez que du dégoût pour les
-choses des sens, vous n'étiez pas forcée d'y goûter. Lorsqu'on a
-donné au monde ce que le monde appelle le scandale de l'amour, il faut
-au moins avoir la franchise de sa passion. Sur ce point, les femmes du
-dix-huitième siècle valaient mieux que vous: elles n'alambiquaient pas
-l'amour dans la métaphysique.
-</p>
-
-<p>
-Pendant que je parlais, le visage toujours si calme d'Antonia exprimait
-une fureur douloureuse qui se trahissait par la rougeur de ses joues et
-l'éclair de ses regards. Mais tout à coup ses traits se détendirent;
-elle pâlit, et sa tête se renversa en arrière et demeura immobile.
-</p>
-
-<p>
-Quand j'eus fini, elle me dit d'une voix tranquille:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes la punition de mon orgueil; cela devait être.
-</p>
-
-<p>
-Je vis deux longues larmes couler de ses yeux, et je me fis horreur. Ce
-que je lui avais dit, tout autre aurait pu le lui dire, mais moi je
-devais me taire.
-</p>
-
-<p>
-Après ces scènes cruelles, j'essayais pourtant de l'aimer encore,
-d'être heureux et de la lier à moi. J'évoquais le passé, j'en
-faisais remonter de chères images; j'en formais autour d'elle comme une
-ronde fantastique où je m'emprisonnais. Mais à côté des souvenirs
-riants s'en dressaient d'autres insultants, tyranniques, et qui me
-murmuraient de ces mots irréparables que la mort ne doit pas effacer:
-toujours je voyais à ses côtés, comme son ombre, le fantôme railleur
-de l'Infidélité.
-</p>
-
-<p>
-Nous ne travaillions plus durant ces jours orageux. Mais sous le règne
-si paisible et si court du doux Tiberio, elle avait écrit un roman qui
-venait de paraître et qui excita bientôt la plus vive polémique dans
-les journaux: les uns proclamaient ce livre une œuvre philosophique où
-se résumaient les souffrances et les aspirations de l'époque; d'autres
-n'y voyaient qu'une élucubration ambitieuse et vide, où toute
-vraisemblance et toute morale étaient violées dans un style tour à
-tour charmant et emphatique. Un journaliste avait trouvé piquant de
-reconnaître l'auteur sous l'héroïne, et se permit de diriger contre
-Antonia des attaques tellement violentes que je me sentis offensé. Je
-pouvais bien, dans la poignante colère de mon amour, me permettre
-parfois de la pénétrer et de la juger; mais j'interdisais aux autres
-toute insulte contre une femme qui m'appartenait et qui se montrait en
-public à mon bras.
-</p>
-
-<p>
-Je venais de lire l'article injurieux, et je me disposais à sortir pour
-aller en demander raison à l'auteur, lorsque je vis entrer dans ma
-chambre Albert Nattier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je te croyais encore en Angleterre? lui dis-je en l'embrassant, tout
-joyeux de la surprise qu'il me causait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'arrive comme le <i>Deus ex machina.</i>
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu dis plus vrai que tu ne penses, répliquai-je; tu arrives à point
-pour un dénoûement; car demain je me bats en duel et tu seras mon
-témoin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous verrons, nous verrons, répliqua-t-il en riant; mais viens
-d'abord déjeuner avec moi au café Anglais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'y consens, quoique je sois attendu: je vais écrire pour <i>la</i>
-prévenir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De qui parles-tu donc? fît-il en jouant l'étonnement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais tu le sais bien, poursuivis-je, nous nous sommes réconciliés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On me l'avait dit, reprit-il; pourtant je n'y croyais pas: et c'est
-pour elle que tu te bats?
-</p>
-
-<p>
-Je fis un signe qui disait oui, tout en écrivant quelques lignes à
-Antonia. Albert Nattier me considérait; son visage avait une expression
-sérieuse que je ne lui avais jamais vue. Nous descendîmes l'escalier
-sans rien dire et nous montâmes dans sa voiture, qui nous conduisit au
-café Anglais. Durant le trajet, il affecta de ne me parler que des
-plaisirs de Londres; il me raconta quelques aventures dont il avait
-été le héros. La conversation continua sur ce sujet jusqu'à la fin
-du déjeuner. Mais sitôt que le garçon fut sorti et que nous eûmes
-allumé nos cigares, il me dit en se plaçant debout en face de moi:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ainsi donc, Albert, ce duel est bien arrêté: tu vas te battre pour
-cette femme?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma décision est irrévocable, répondis-je; mon père même, si
-j'avais le bonheur de l'avoir encore, ne m'y ferait pas renoncer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, en ce cas, j'aurai plus de pouvoir que ton père,
-répliqua-t-il; car je te jure bien que ce duel n'aura pas lieu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu deviens fou, lui dis-je avec impatience.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, reprit-il; mais je vais commettre une mauvaise action, si tu ne
-me donnes pas à l'instant ta parole que tu ne te battras point.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce que tu me demandes là est impossible.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, en ce cas, je parlerai, poursuivit-il en devenant
-très-pâle.
-</p>
-
-<p>
-Je fus pris d'un frisson et j'eus comme la révélation subite de
-quelque chose de terrible; il semblait hésiter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, parle donc, lui dis-je en lui secouant le bras.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu sais, reprit-il, que Tiberio a été l'amant d'Antonia.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, puisqu'elle me l'a dit elle-même et que je te l'ai raconté; en
-quoi cela peut-il me permettre de manquer à l'honneur, et j'ajouterai
-de manquer à Antonia qui n'a que moi pour la défendre? Après tout,
-elle vaut mieux que les autres femmes, car elle a été franche et
-grande dans son aveu et dévouée pour moi à l'égal d'une mère durant
-ma longue maladie à Venise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, répliqua-t-il avec un accent étrange, cette maladie sera la
-page saillante de sa vie!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, que veux-tu dire, murmurai-je d'une voix étranglée, parle
-vite, finissons-en!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je dis que pendant que tu te mourais, elle se donnait en riant à
-Tiberio.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu mens! m'écriais-je, en faisant un geste de réprobation.
-</p>
-
-<p>
-Il resta muet devant ma douleur; il eut peur, m'a-t-il dit plus tard, de
-la décomposition rapide de mon visage.
-</p>
-
-<p>
-À mon tour je l'interrogeai:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'en sais-tu? qui te l'a dit? Je ne te croirai que sur des preuves!
-</p>
-
-<p>
-Il continua:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le pauvre Tiberio, confus de la reconnaissance que je lui exprimais
-pour les soins qu'il t'avait donnés, m'a tout avoué pendant notre
-promenade à travers Venise!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! voilà donc pourquoi, balbutiai-je, tu étais si bouleversé en
-rentrant ce jour-là!... Je me souviens! Je me souviens!
-</p>
-
-<p>
-Je n'en pus dire davantage, je laissai tomber mon visage dans mes mains,
-comme pour me dérober à la honte qui m'envahissait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est-elle, poursuivit-il implacablement, qui a entraîné Tiberio,
-car lui croyait à la fidélité qu'on doit aux mourants, et je l'ai vu
-saisi d'une terreur superstitieuse en songeant à ce sinistre hymen,
-accompli presque en face d'un lit mortuaire; il l'aimait...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tais-toi! tais-toi! lui dis-je, je ne veux plus t'entendre;
-conduis-moi où tu voudras. Et je saisis son bras comme un appui.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XX">XX</a></h4>
-
-<p>
-Albert Nattier me garda quelques jours dans sa maison, il ne chercha ni
-à me distraire, ni à me conseiller, ni à me guider; il me laissa
-cette absolue liberté de pensée et d'action qui est le meilleur
-régime pour rendre à l'âme quelque ressort. Car, de deux choses
-l'une, ou le coup qui nous a frappé nous tuera, et alors rien n'y peut,
-ou, si nous devons vivre, la solitude et la réflexion nous y
-déterminent plus efficacement que des consolations incomplètes et
-banales.
-</p>
-
-<p>
-Il évita aussi de me parler d'Antonia d'une façon méprisante, et moi,
-bien résolu à me séparer d'elle à jamais, je cessai de l'accuser et
-en apparence d'en être occupé. À peine si nous faisions quelques
-allusions à elle quand, devant lui, on me remettait ses lettres.
-</p>
-
-<p>
-Dès le premier jour de ma disparition inattendue, Antonia m'avait
-écrit trois fois pour m'exprimer son anxiété, sa surprise, son
-chagrin; elle recommença les jours suivants, et je dois dire que ses
-premières lettres ne trahissaient qu'une affection inquiète; mais
-comme je gardais un silence obstiné, elle finit par éclater en
-reproches et m'accuser en termes offensants de ne me séparer d'elle que
-parce que j'avais peur de la défendre contre ceux qui l'insultaient. Je
-dus pâlir en recevant cette lettre, car Albert Nattier, qui était
-présent, me dit involontairement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'as-tu donc?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tiens, lis, répliquai-je en lui tendant la lettre, et réponds-lui
-pour moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu m'y autorises?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je t'en prie. J'ai eu cette dernière faiblesse; j'ai voulu
-l'entendre encore une fois dans ses lettres, maintenant je sens que tout
-est bien fini; il faut qu'elle le sache par toi; tu seras entre nous comme
-un de ces murs rugueux et froids qui séparent les prisonniers dans les
-geôles.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que je parlais, il écrivit d'une main rapide le billet suivant:
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-«J'ai empêché Albert de se battre pour vous, parce qu'un jour où il
-se mourait, à Venise, vous vous êtes donnée à Tiberio; je l'ai su
-par Tiberio lui-même!
-</p>
-
-<p>
-»Albert ne veut plus vous voir et ne répondra jamais à vos lettres.»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-&mdash;C'est bien, lui dis-je, son orgueil ne me pardonnera pas et voilà ma
-solitude assurée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que vas-tu faire pour te distraire? me dit mon ami.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'essayerai d'abord des voyages et plus tard du travail.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce sera mieux, reprit-il, que les plaisirs stupides où j'ai voulu te
-plonger; je commence moi-même à m'en dégoûter, et j'ai envie
-d'entrer dans la politique pour m'étourdir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dis pour t'engourdir, répliquai-je en riant.
-</p>
-
-<p>
-L'idée de voir Albert Nattier député ou conseiller d'État me causa
-une subite hilarité; je lui dis à ce propos les plus folles
-bouffonneries, et nous nous séparâmes vers le soir assez gaiement.
-</p>
-
-<p>
-Comme je rentrais chez moi, j'aperçus en face de la maison que
-j'habitais, un fiacre aux stores baissés qui stationnait sur le quai;
-je pensai: «Voilà quelque femme du monde qui attend son amant.» Dans
-toute autre disposition d'esprit, j'aurais à coup sûr ouvert ma
-fenêtre et observé le fiacre mystérieux. Mais à peine entré dans
-mon logis désert, le spectre de la solitude me saisit à la gorge; je
-m'approchai de la table de travail où étaient les feuilles éparses
-d'un livre interrompu depuis bien des jours; il y avait encore là,
-près de mon écritoire, dans un vase chinois, un bouquet de fleurs
-desséchées que m'avait donné Antonia, et en m'asseyant je poussai du
-pied un coussin en tapisserie fait par elle; son portrait, placé dans
-un angle de ma chambre, me regardait de ses grands yeux interrogateurs,
-et il semblait me dire: Tu as beau faire, je serai toujours où tu
-seras!&mdash;J'éprouvai ce qu'on ressent à l'heure où le corps d'un mort
-chéri vient d'être enlevé pour le cimetière; on contemple avec
-angoisses les vestiges qui restent de lui; on frissonne en y touchant,
-comme si l'on touchait au cadavre même; on ferme les yeux pour ne plus
-rien voir, mais les yeux se remplissent de larmes, et à travers ces
-larmes on revoit encore l'être qui n'est plus.
-</p>
-
-<p>
-J'étais en proie à ces pensées funèbres, lorsque mon domestique, qui
-était allé chercher de la lumière me dit en rentrant dans ma chambre
-qu'une dame demandait à me parler. Je souris, car je ne sais par quel
-revirement de mon esprit je m'imaginai tout à coup que ce pourrait bien
-être la jolie comtesse de Nerval! Elle m'avait recherché et fait les
-doux yeux dans plusieurs bals; à coup sûr c'était elle qui venait
-d'épier mon retour dans le fiacre immobile.
-</p>
-
-<p>
-Je me levais pour aller à sa rencontre, lorsque je vis paraître
-Antonia: elle se prosterna à mes pieds dans l'attitude de la Madeleine;
-elle représentait d'autant mieux cette sainte devenue classique, que
-ses deux mains tendues tenaient une tête de mort.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parbleu! lui dis-je avec humeur, quelle étrange figure faites-vous
-là et que prétendez-vous avec cette scène théâtrale?
-</p>
-
-<p>
-Son visage était livide, et ses yeux paraissaient creux et profonds
-comme les orbites vides du crâne qu'elle me présentait. Elle ne me
-parlait pas, mais elle se rapprochait de moi en marchant sur ses genoux,
-et bientôt elle me toucha avec sa sinistre offrande. J'eus un mouvement
-d'horreur qui fit rouler à mes pieds la tête de mort. Aussitôt j'en
-vis jaillir une épaisse chevelure noire, comme si ce débris de la
-tombe avait gardé cette parure de la vie. Je regardai Antonia, et je
-m'aperçus que son front pâle était dépouillé de ses beaux cheveux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quel acte de démence! m'écriai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne suis qu'une indigne pécheresse qui n'espère plus ton amour, me
-dit-elle, et j'ai voulu te sacrifier ce qui te plaisait le plus en moi
-lorsque tu m'aimais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez-vous, continuai-je brutalement, mettre en action les héroïnes
-de vos livres? vous vêtir de blanc comme une abbesse et vous enfermer
-dans quelque cloître d'Italie<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! murmura-t-elle, tu es-bien dur de railler ainsi mon repentir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'aime pas, poursuivis-je, ces comédies religieuses, et je crois
-que le remords n'a que faire de ces parades. Demain, quand vous voudrez
-plaire encore, vous regretterez d'un regret vraiment sincère ces
-cheveux qui vous allaient fort bien.
-</p>
-
-<p>
-Et la relevant d'une main résolue, je la conduisis à la porte. Je la
-sentais frémir sous cette pression convulsive.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est votre dernier mot? me dit-elle prête à sortir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, le dernier dans cette vie; car plutôt que de te revoir je me
-brûlerais la cervelle.
-</p>
-
-<p>
-Ma porte se referma sur elle; je l'entendis descendre l'escalier, puis
-m'étant approché de ma fenêtre, je la vis monter dans le fiacre qui
-stationnait sur le quai.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle n'en mourra pas, pensais-je; la douleur qui tue ne procède pas
-de la sorte.
-</p>
-
-<p>
-Je repoussai du pied la tête de mort; mais ces cheveux lustrés et
-d'où des étincelles semblaient jaillir, ces beaux cheveux si longtemps
-caressés et qui gardaient encore un parfum émanant d'elle, je les
-réunis dans mes mains tremblantes, et j'y plongeai avec frénésie mon
-front brûlant. Ce fut là la suprême étreinte et le dernier
-embrassement qu'elle reçut de moi.
-</p>
-
-<p>
-Hélas! en me séparant de sa vie je ne me séparai pas de son ombre;
-dans les jours qui suivirent il me fut impossible de dormir, et comme
-l'a si bien dit un de nos poëtes: «Il me semblait toujours que sa
-tête reposait à côté de la mienne sur mon oreiller; je ne pouvais
-plus l'aimer ni en aimer une autre, ni me passer d'aimer; l'amour était
-à jamais empoisonné dans mon cœur; mais j'étais trop jeune pour y
-renoncer, et j'y revenais toujours. Je me disais: Si la passion
-m'abandonne, je vais donc mourir? Si j'essayais de la solitude, elle me
-ramenait à la nature, et la nature me poussait à l'amour.
-Corromps-toi, corromps-toi, me criaient les voix de la foule, et tu ne
-souffriras plus! Bientôt la débauche devint ma compagne et jeta sur la
-plaie de mon cœur ses poisons corrosifs.»
-</p>
-
-<p>
-Je ne créais plus que des chants de désespoir rapides et d'une
-inspiration soutenue par une tension douloureuse de mon âme; mais pour
-des œuvres de plus longue haleine, la patience et l'énergie
-indispensables au génie me manquaient. Ce qu'il y avait eu
-primitivement de rectitude et de force dans mon talent semblait s'être
-échappé avec le sang de ma blessure; l'énervement des nuits d'orgie
-acheva de m'appauvrir. Le monde m'a traité en enfant gâté; il a
-salué mes œuvres par une admiration presque unanime. Mais je sens
-bien, moi, que je n'ai pu donner la mesure de ce que j'étais; on a
-connu le côté vif, gracieux, railleur et passionné de mon talent,
-mais le côté vigoureux et calme, on n'en a eu que des pressentiments.
-Çà et là seulement, dans ce que j'ai écrit, on retrouve la griffe du
-lion qui, couché sur le flanc par une main mystérieuse, doit mourir
-sans révéler sa puissance.
-</p>
-
-<p>
-Ce que devenait son cœur, à elle, je ne cherchais pas à le savoir;
-elle était consolée et paisible, me disait-on, et je sentais bien
-qu'on disait vrai. Les déchirements d'une rupture éternelle ne
-pouvaient dévaster sa vie comme ils firent de la mienne: elle en avait
-abandonné d'autres avant moi; maïs elle, elle avait été mon premier
-et mon seul grand amour.
-</p>
-
-<p>
-À travers le temps qui fuyait, à travers les ténèbres qui
-enveloppaient presque une moitié de mes jours, elle restait à jamais
-au fond de mon âme; lorsqu'on la nommait devant moi, je tressaillais;
-si on l'attaquait, j'étais prêt à la défendre. Les éloges qu'on
-accordait à son génie faisaient parfois resplendir mon front
-d'orgueil. Elle semblait avoir renoncé aux conceptions fausses et
-outrées, et produisait chaque année des œuvres plus rares; j'en
-étais heureux, et suivais son progrès avec la sollicitude que sent un
-père pour l'intelligence de son fils. C'est ainsi que peu à peu mon
-ressentiment s'était endormi pour ne plus laisser en moi que la
-mansuétude du souvenir; je revoyais les jours heureux remonter sur les
-jours sombres et les éclairer de leurs rayons. Plein de clémence, je
-me disais: Est-ce sa faute si elle ne m'a pas mieux aimé? Dans notre
-civilisation raffinée, l'amour complet est impossible entre deux êtres
-également intelligents, mais d'une organisation différente et
-possédant chacun les facultés de se combattre. Il faudrait pour que
-ces deux êtres s'entendissent toujours et restassent unis d'un amour
-inaltérable, qu'une éducation semblable les eût formés enfants, que
-les mêmes croyances, les mêmes habitudes de l'âme, et jusqu'aux
-façons extérieures fussent en eux identiques. C'est là ce qu'a bien
-compris Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu'il a voulu peindre l'idéal de
-l'amour. Il a choisi deux enfants, nés, croirait-on, d'un souffle
-pareil, animés par leurs mères d'un seul esprit, poussant, pour ainsi
-dire, sur une tige unique, et grandissant sous l'influence de la même
-atmosphère. Mais nous, rejetons tourmentés d'une société orageuse et
-corrompue, marâtre de ses enfants divisés, et plus cruelle dans ses
-phases de fureur que l'état sauvage, de quel droit nous étonner,
-après tant de discordes publiques et d'exécutions sanglantes, du
-divorce incessant des cœurs et de l'impossibilité des liens intimes?
-L'amour est frappé d'incompatibilité comme la politique. Les individus
-participent des masses; toutes les idées ont été déclassées,
-conspuées, jetées au vent. Comment se pourrait-il qu'elles pussent
-rentrer dans nos cerveaux dans l'ordre d'autrefois, et qu'elles en
-sortissent de nouveau avec la signification ancienne? Le bouleversement
-s'est fait dans les mœurs autant que dans les lois, le souffle de la
-révolution a atteint jusqu'à l'amour.
-</p>
-
-<p>
-Avais-je bien le droit d'en vouloir à Antonia de ses préjugés ou de
-ses instincts de race et de l'empreinte indélébile d'une éducation
-monastique? N'avais-je pas aussi mes penchants irréfrénables, qui
-entraînèrent en rugissant, comme une trombe qui passe, ce qu'il y
-avait de meilleur en moi?
-</p>
-
-<p>
-Un jour, Albert Nattier survint comme j'étais absorbé par ces
-réflexions que me suggérait sans cesse le souvenir ineffaçable
-d'Antonia, et qui la justifiait, selon moi. Je fis part de ces idées à
-mon sceptique ami:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Fort bien, répliqua-t-il d'une voix mordante; vous autres poëtes
-rêveurs, vous vous livrez à de si subtiles et de si ondoyantes
-définitions sur les choses les mieux caractérisées, que vous finissez
-par en perdre le sens net et précis: mais ton cœur blessé est, j'en
-suis certain, meilleur logicien que ton esprit, et comme ce cœur saigne
-encore, je doute qu'il accorde à Antonia l'absolution de sa trahison à
-Venise, et surtout de son indigne et romanesque tromperie, si
-hypocritement déroulée dans les lettres qui suivirent. Parmi les
-raffinements de ton indulgente argumentation, as-tu trouvé, mon cher,
-l'explication de ce mensonge inutile?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle est bien simple, répondis-je: Antonia en se donnant à Tiberio
-avait cédé à la nature, et elle ne me cacha la vérité à Venise que
-pour épargner ma douleur. Je devine aujourd'hui sa bonté craintive où
-je n'ai vu autrefois que sa duplicité orgueilleuse. C'est moi qu'elle a
-eu peur de blesser; ce n'est pas elle qu'elle a redouté d'humilier!
-</p>
-
-<p>
-Albert Nattier repartit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu pourrais avoir raison si tout dans la vie et dans les écrits
-d'Antonia ne donnait pas un démenti formel à cette interprétation.
-Réfléchis et juge: elle enveloppe toujours d'un superbe orgueil les
-faiblesses de ses héroïnes. L'amour naïf lui semble une souillure ou
-une infériorité. Croyant ainsi se grandir, elle se drape dans la
-chasteté, et dérobe sous les plis d'un vêtement biblique ses péchés
-mignons. Elle a eu pour Tiberio une fantaisie que M<sup>me</sup> de
-l'Épinay se fût peut-être permise, mais dont à coup sûr elle eût fait
-l'aveu en riant, acceptant pour sa punition une épigramme ou une
-représaille de Grimm. Mais elle, Antonia, craignant d'être déchue, se
-hausse aussitôt sur les nuages. Du haut du ciel, où elle se perd, elle
-t'accuse après t'avoir frappé; elle s'efforce enfin de te prouver
-qu'elle t'est restée fidèle en te trompant, et te fait le récit d'une
-gaudriole italienne dans le langage éthéré d'Ossian. Ce que je te dis
-là tu l'as constaté dans ses lettres comme le public le constate dans
-ses romans; ses héroïnes prêchent toujours des sublimités
-irréalisables et en contradiction avec leur situation même. <i>Ô santa
-semplicità!</i> comme disent les Italiens, qu'êtes-vous donc devenue dans
-son âme? Si elle peint un jour les mœurs rustiques, sois sûr qu'elle
-fera parler philosophie à ses paysannes; et ce qui m'exaspère, c'est
-qu'elle se croit naturelle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle l'est en effet, repris-je, et voilà ce qui l'absout; car ce
-qu'elle a de faux dans le caractère et le talent, n'est pas le
-résultat d'un parti pris, mais de son admiration sincère pour le beau
-conventionnel, qui lui semble le vrai beau.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais comment toi, répliqua-t-il, esprit si décidé et si clair,
-avant que les brouillards de cet amour n'eussent noyé ton cœur, ne lui
-as-tu pas montré la simple et véritable grandeur du génie?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est qu'elle se croyait la plus forte, et qu'elle s'est toujours
-retranchée, quand nous discutions, dans son infaillibilité morale. Oh!
-si j'avais pu l'assouplir, non par orgueil, mais par tendresse, c'est à
-mon cœur que je l'aurais courbée, c'est à mon amour que je l'aurais
-soumise!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N'est-ce pas assez parler d'elle? fit Albert Nattier avec un signe
-d'impatience; voilà plusieurs années que tu ne m'en avait rien dit et
-je te savais gré de cette fermeté de silence. Je te trouve aujourd'hui
-d'une loquacité sombre et vaporeuse: si je te laisse seul, tu feras
-quelque maussade élégie bien plaintive; viens plutôt avec moi dîner
-à la campagne, où j'attends quelques joyeux amis.
-</p>
-
-<p>
-Je le suivis comme je suivais depuis longtemps toute distraction facile
-que le hasard m'envoyait.
-</p>
-
-<p>
-Albert Nattier avait une pittoresque habitation dans les environs de
-Fontainebleau; elle touchait à la lisière de la forêt. Mais, j'avoue
-ma faiblesse, jusqu'à ce jour je n'avais pu me déterminer à retourner
-sous ces grands arbres et à revoir ces défilés sauvages et
-magnifiques si souvent parcourus avec elle. L'idée d'y pénétrer me
-remplissait de la même terreur qu'aurait ressenti un enfant contraint
-d'entrer seul dans un bois sombre rempli de brigands et de bêtes
-fauves; il me semblait que toutes mes passions et tous mes souvenirs
-allaient se déchaîner et me mordre au cœur dans ces lieux où j'avais
-été heureux. Ce jour-là, je ne sais pourquoi j'eus plus de courage.
-</p>
-
-<p>
-Les hôtes qu'attendait Albert Nattier n'étaient pas encore venus quand
-nous arrivâmes; je lui proposai de monter à cheval et de nous
-aventurer dans la forêt.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'en serai charmé, répliqua-t-il un peu surpris de ma fermeté
-nouvelle.
-</p>
-
-<p>
-Nous passâmes par un carrefour peu touffu; mais bientôt, soit
-instinct, soit volonté, je dirigeai notre excursion du côté le plus
-noir de la forêt qui m'attirait toujours avec elle. Quoique le jour
-fût superbe, la lumière pénétrait à peine à travers les rameaux
-des vieux arbres. C'étaient autour de nous une solitude et un silence
-absolus qui tempéraient la chaleur de l'atmosphère: où le mouvement
-et le bruit ne se produisent pas, on sent le repos descendre. Nos
-chevaux avançaient lentement, et bientôt nous fûmes forcés d'aller
-à pieds pour nous enfoncer dans les taillis enchevêtrés et dans les
-anfractuosités des grands rocs. Je marchais sans fatigue et sans
-tristesse; mais Albert Nattier, qui redoutait pour moi l'évocation d'un
-fantôme, jugea prudent d'en détourner mon esprit en me racontant les
-plus folles aventures de sa vie. Je l'écoutais en souriant, et de temps
-en temps je lui ripostais par un mot vif et gai qui lui donnait le
-change sur ce qui se passait dans mon cœur. À mesure que nous
-avancions et que je reconnaissais la source, la clairière et l'énorme
-roche tapissée de mousse noire, quelque chose de doux et de tendre
-s'emparait de moi; je n'éprouvais aucun des déchirements dont j'avais
-eu peur: c'était une résurrection bienfaisante et tranquille des
-belles scènes de l'amour et de la jeunesse. Cet apaisement qui se
-faisait pour ainsi dire à mon insu me pénétrait de sérénité et
-amenait le sourire sur mes lèvres. Cette sensation toute intérieure ne
-m'inspirait pas un mot qui la trahit; je continuai à répondre gaiement
-aux plaisanteries d'Albert Nattier.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque nous parvînmes au sommet du roc, à l'endroit même où j'avais
-soulevé Antonia et l'avais étreinte sur mon cœur pour l'emporter dans
-l'éternité, j'eus sur le visage un rayonnement plus vif;
-involontairement je tendis les bras à l'ombre du passé comme à un ami
-inespéré qui me revenait.
-</p>
-
-<p>
-En retournant à la maison ce fut la même gaieté apparente et le même
-travail secret de mon cœur. Je croyais souffrir et j'avais été
-heureux.
-</p>
-
-<p>
-Deux ans plus tard j'écrivis sur ce souvenir les stances dont on a tant
-parlé et que vous préférez, m'avez-vous dit souvent dans votre
-partiale amitié, au <i>Lac</i> de Lamartine.
-</p>
-
-<p>
-Ce que cette femme a fait de moi vous le savez maintenant, ce que je
-suis resté après tant de chagrins et d'essais infructueux de
-déplorables consolations, vous le voyez, chère marquise, l'être est
-dévasté mais le cœur vibre encore comme dans un monument en ruine un
-écho tressaille et répand la vie. Depuis que je vous ai rencontrée,
-chère Stéphanie, les pulsations de ma jeunesse se sont réveillées;
-je sens de nouveau le bien, le beau, l'amour! Laissez-moi renaître,
-laissez-moi vous aimer! et en parlant ainsi, Albert éperdu et épuisé
-par l'émotion de son long récit appuya sa tête sur mes genoux et
-couvrit mes mains de caresses convulsives. Je ne le repoussai pas;
-j'étais trop véritablement attendrie pour m'effaroucher; je ne sais
-quoi de chaste et de rayonnant planait sur le grand poëte. Je sentais
-en lui un frère à consoler, et mes larmes involontaires tombaient sur
-ses mains et répondaient à ses caresses.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! vous voyez bien que je vous aime, murmura-t-il, et que vous
-pourrez faire de moi un autre homme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce que vous aimez, Albert, lui dis-je, c'est l'amour! c'est votre
-souvenir! c'est elle! c'est Antonia! car lorsqu'on a aimé de la sorte
-on n'aime qu'une fois.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, non, reprit-il d'une voix impérieuse, écoutez-moi bien. J'ai
-encore deux choses à vous dire, deux choses que j'oubliais et qui vous
-convaincront.
-</p>
-
-<p>
-Je n'avais jamais revu Antonia depuis tant d'années, le hasard
-bienfaisant m'avait servi; jamais il ne la fit trouver sur mes pas. Je
-l'apercevais toujours à travers mes souvenirs, jeune, irrésistible
-dans son impassibilité terrible et dans la puissance formidable qu'elle
-avait exercée sur moi. Mais il y a de cela un an, un soir au foyer des
-acteurs du Théâtre-Français, j'avais la tête levée pour mieux voir un
-portrait de M<sup>lle</sup> Clairon; j'entendis venir à moi et m'appeler
-par mon nom; j'abaissai mon regard, et je vis une femme d'une tournure et
-d'une mise vulgaires, à l'éclat des yeux seuls, je reconnus Antonia.
-Son teint s'était altéré, ses joues et tous ses traits avaient
-l'affaissement de la vieillesse; elle fumait une cigarette qui finissait
-en ce moment; elle en tenait une autre au bout de ses doigts; comme je
-fumais aussi elle me dit en riant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Albert donne-moi du feu.
-</p>
-
-<p>
-Je m'inclinai sans répondre et lui tendis mon cigare; puis je sortis du
-foyer.
-</p>
-
-<p>
-Mon cœur seul avait tressailli, d'étonnement peut-être; mes sens
-étaient restés froids, répulsifs mêmes; ce n'était pas Antonia que
-j'avais revue, pas même son ombre, c'était sa caricature! Si son
-désir ranimé l'avait poussée vers moi, mes bras ne se seraient pas
-ouverts; si elle m'avait crié: «Je t'aime toujours!» je lui aurais
-répondu avec certitude: «Je suis guéri!»
-</p>
-
-<p>
-Oh! qu'il n'en aurait pas été ainsi si nous avions traversé la vie en
-nous aimant, vieilli ensemble, partagé nos labeurs, nos joies et nos
-peines; alors la vieillesse et la décrépitude se produisent
-insensiblement; les beaux souvenirs de l'heureuse jeunesse les dérobent
-et l'éclat des sentiments inaltérés les effacent! Mais quand on est
-devenu ennemis par l'amour, quand la séparation violente a produit
-l'antagonisme, l'œil de la matière est implacable, il procède
-froidement dans sa dissection comme le scalpel sur le cadavre.
-</p>
-
-<p>
-Vous voyez donc bien que je ne l'aime plus; le charme et l'attrait sont
-détruits; j'en parle comme d'une chose morte; si je me suis complu dans
-les détails de ce récit, si j'ai tenté de vous faire pénétrer les
-mystères infinis d'une psychologie désespérée, c'est pour vous et
-non pour elle; pour vous dont je veux être aimé, pour vous à qui je
-viens de révéler comme à Dieu même toutes les contradictions de mon
-cœur: misères et grandeurs, tendresse et haine!
-</p>
-
-<p>
-D'autres ont su par moi cette désolante histoire, mais ils n'en ont
-aperçu que le squelette; pour vous seule je l'ai ranimée; vous avez
-revu le drame en action, suivi ses événements, compris ses douleurs,
-compté ses sanglots; à vous seule enfin j'ai montré la vérité
-entière de ma vie; quelle plus grande preuve d'amour pouvais-je vous
-donner? Quelle communion plus intime pouvait unir nos deux âmes?
-</p>
-
-<p>
-Voilà ce qu'il me restait à vous dire et maintenant je suis soulagé.
-</p>
-
-<p>
-Après avoir prononcé ces derniers mots sa tête retomba comme
-accablée par la fatigue et je sentis ses lèvres muettes boire mes
-pleurs qui coulaient toujours sur ses mains croisées.
-</p>
-
-<p>
-Je fus prise pour lui d'une immense pitié; oubliant mes craintes des
-autres jours qui m'auraient semblé puériles devant sa douleur, je
-voulus le garder jusqu'au soir. J'en fis mon hôte pour l'apaiser.
-</p>
-
-<p>
-Ayant entendu rentrer mon fils avec Marguerite, je dis à Albert:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Contenons nos larmes, elles effrayeraient cet enfant.
-</p>
-
-<p>
-Il m'obéit, se détacha de mes genoux où ses mains s'appuyaient
-encore, et prenant mon fils dans ses bras, il se mit à le caresser.
-Nous restâmes ainsi jusqu'à minuit, comme en famille, et même lorsque
-l'enfant ne fut plus là, Albert ne prononça pas un mot qui eût pu me
-troubler et m'éveiller de mon songe fraternel. Mais avant de partir il
-me pressa vivement sur son cœur en me disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À demain, chère Stéphanie; maintenant que nous nous aimons, la vie
-sera belle!
-</p>
-
-<p>
-Ces derniers mots me rappelèrent à moi-même, à l'aveu complet que je
-lui devais aussi et durant mon sommeil agité par le choc de tant
-d'émotions, je crus entendre la voix de Léonce qui me criait: «Vas-tu
-donc l'aimer?»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Dans presque tous les romans écrits à cette époque
-l'amour des héroïnes se dénouait dans un cloître.</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXI">XXI</a></h4>
-
-<p>
-Je ne m'endormis qu'au jour, et à l'heure habituelle du lever de mon
-fils, je fus éveillée de mon court et pénible sommeil par Marguerite
-qui entra dans ma chambre. Je secouai mon malaise et je me mis aussitôt
-à écrire à Léonce, ne voulant pas attendre le soir pour lui faire le
-récit de la confidence d'Albert. C'est ainsi que du vivant même du
-grand poëte, cédant à l'entraînement d'un amour aveugle, j'avais
-déposé le secret de cette douloureuse histoire dans un autre cœur.
-Mais ce cœur ne contient plus désormais que des cendres sèches, plus
-froides que la poussière des cercueils; je ne l'appellerai donc pas en
-témoignage de la vérité. Pour tous ceux qui ont vécu de la double
-vie du cœur et de l'esprit, cette vérité palpite assez dans
-l'ensemble et dans les détails de ce que je viens de dire.
-</p>
-
-<p>
-Si ce récit était une fiction destinée à devenir un livre,
-peut-être serait-il dans les règles de ce qu'on appelle l'art de n'y
-rien ajouter; mais, selon moi, l'intérêt vivant l'emporte sur
-l'intérêt imaginaire, et l'attrait imprévu d'une action réelle sur
-l'effet combiné d'une composition habile; puis rien n'est petit de ce
-qui touche un être vraiment grand; rien n'est indifférent de ce que
-renferme une existence qui fut chère; je vous dirai donc les dernières
-émotions d'Albert, mêlées aux événements de ma propre vie.
-</p>
-
-<p>
-J'avais écrit sans contrainte et sans embarras à Léonce, car certain
-comme il l'était d'avoir tout mon amour, ce que je lui disais de
-l'entraînement qu'Albert ressentait pour moi pouvait bien lui causer
-quelque trouble, jamais d'effroi ni de douleur.
-</p>
-
-<p>
-J'attendais avec calme sa réponse, tandis que j'étais émue et partant
-préoccupée de ce que je pourrais dire à Albert. Comment l'arracher à
-son exaltation de la veille par l'aveu explicite de mon amour pour
-Léonce! Cet amour, il avait refusé d'y croire, comment insister sur sa
-réalité et faire pénétrer dans ce cœur blessé et aimant la
-cruauté de la conviction: le repousser comme amant, c'était le perdre
-comme ami, c'était renoncer à jamais à cette fraternité de cœur, à
-cette camaraderie de l'esprit qui m'étaient si douces; je savais bien
-qu'il ne voudrait pas de mon amitié. Du jour où l'amour nous frappe
-les autres sentiments disparaissent pour ainsi dire consumés; c'est
-l'étincelle qui détermine l'incendie; et pourtant je sentais qu'il
-serait lâche à moi d'hésiter. Me taire, c'était tromper Albert,
-c'était tromper Léonce; laisser l'espérance à l'un, c'était enlever
-à l'autre la sécurité.
-</p>
-
-<p>
-J'étais en proie à cette inextricable anxiété lorsqu'un coup de
-sonnette retentit: ce ne pouvait être qu'Albert. Je me sentis
-défaillir; mais j'éprouvai un allégement subit en apercevant son
-domestique; il m'apprit que son maître était souffrant et ne pourrait
-venir chez moi ni dans la journée ni le soir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est donc sérieusement malade, lui dis-je, qu'il ne m'a pas écrit?
-S'il en est ainsi, je vais aller le voir!
-</p>
-
-<p>
-Le domestique m'en dissuada en m'apprenant que durant ces crises
-nerveuses, qu'il ressentait une ou deux fois par mois, son maître
-désirait rester dans une solitude absolue;&mdash;il se tient immobile et
-sans parler, ajouta-t-il, il prend ce qu'il appelle: son bain de silence
-et de repos, et au bout de vingt-quatre heures il est guéri.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites-lui toujours que s'il désire me voir, j'accourrai, répétai-je
-au domestique comme il s'éloignait.
-</p>
-
-<p>
-À peine fus-je seule que je compris que mes paroles rapportées à
-Albert le feraient croire à mon amour.
-</p>
-
-<p>
-Je passai le reste du jour dans une indicible agitation; je ne savais à
-quel dessein m'arrêter et quelle forme donner à mon aveu! Écrire à
-Albert ma passion pour Léonce, c'était lui adresser une sorte de
-congé en le frappant froidement; car la parole écrite a toujours
-quelque chose de dur et d'irrémissible, tandis que celle qui s'échappe
-de la voix, quelle qu'en soit la douloureuse signification, s'émeut de
-l'émotion même de celui qui l'écoute; je me décidai donc à attendre
-la visite d'Albert et à m'abandonner à l'imprévu.
-</p>
-
-<p>
-Le lendemain, dans la matinée, je reçus la réponse de Léonce.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jamais roman, me disait-il, ne l'avait intéressé comme l'histoire
-des amours d'Antonia et d'Albert; cet homme avait mis dans sa passion
-une grandeur, une intensité et une durée qui en faisait une chose
-vraiment belle; mais il était douteux qu'après tant de douleurs et
-d'essais réitérés de consolations délétères, puisées dans la
-débauche, il pût aimer encore comme il avait aimé. Ce second amour
-qu'il m'offrait ne serait qu'une pâle et grimaçante contrefaçon du
-premier; je méritais mieux que ces restes d'un cœur flétri et d'un
-génie qui sommeillait; Albert était célèbre et lui était obscur,
-mais lui du moins me donnait son âme entière où aucune image
-n'obscurcissait la mienne. Je serais toujours pour lui la femme unique,
-l'inspiration de sa solitude, la chaîne aimée de sa jeunesse, la douce
-lumière qui planerait sur son déclin; semblable à cette première
-femme de Mahomet qui fit la destinée du prophète et qu'il aima
-jusqu'aux derniers jours, vieille et blanchie, la préférant aux jeunes
-et fraîches épouses qui n'eurent jamais son cœur.
-</p>
-
-<p>
-Il était trop fier, poursuivait-il, pour rien ajouter, mais il
-attendait la décision de mon amour avec une impatience qui troublait
-son travail et sa solitude; il me suppliait en finissant de continuer à
-lui parler d'Albert sans restriction; c'était, me disait-il, pour son
-esprit une étude vivante dont rien n'égalait l'intérêt, et, en
-satisfaisant sa curiosité, je lui donnais une véritable preuve
-d'amour!
-</p>
-
-<p>
-Je froissai convulsivement cette lettre où je ne trouvais pas un cri
-parti du cœur. Oh! mon Dieu, pensais-je, comment n'est-il pas venu?
-comment n'a-t-il pas eu cet élan de l'amour? comment peut-il me laisser
-seule dans l'état de détresse où se trouve mon âme? La dernière
-phrase de sa lettre me fit l'effet d'un scalpel qui aurait pénétré
-dans une chair vive; il voulait tout savoir sur ce qui concernait
-Albert; ce noble génie était devenu un objet d'analyse pour cet esprit
-solitaire et froid. Non! non! pensais-je, je ne continuerai plus cette
-dissection d'un grand cœur blessé; cela ressemblerait à une trahison;
-je m'arrêterai; dès le premier jour j'aurais dû refuser de lui donner
-Albert en spectacle! et cependant pouvais-je agir autrement? lui cacher
-quelque chose de ma vie, c'était ne l'aimer qu'à demi et partant ne
-pas l'aimer, car suivant la profonde parole de l'Imitation: Qui n'a pas
-un amour sans limites, n'aime point.
-</p>
-
-<p>
-Lui, l'avait-il bien pour moi cet amour? hélas! je ne le voyais pas
-dans cette lettre. Mais d'autres lettres avaient été plus tendres,
-elles avaient épanoui mon cœur et l'avaient satisfait; ce n'était pas
-un rêve, j'étais aimée! J'en avais eu la conviction dans ses bras et
-j'en retrouvais la certitude dans ses lettres. Un désir violent et
-soudain de les relire s'empara de moi. J'en tirai plusieurs au hasard
-d'une cassette où je les renfermais; et à mesure que les expressions
-de cette tendresse calme, mais toujours égale, me pénétraient, je
-sentais revenir en moi la sérénité; il m'aime! répétais-je avec de
-douces larmes, et dans cette confiance je puisais la force de tout dire
-à Albert; j'étais prête à confesser mon amour comme les premiers
-chrétiens confessaient leur foi.
-</p>
-
-<p>
-En ce moment j'entendis la voix d'Albert. Marguerite l'avait rencontré
-dans l'escalier et allait l'introduire dans mon cabinet. Mon premier
-mouvement fut de cacher les lettres de Léonce; tout à coup il me vint
-une autre idée et je laissai les lettres éparses sur ma table.
-</p>
-
-<p>
-Albert entra; il était un peu pâle, mais sa mise très-recherchée lui
-donnait une apparence de santé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vouliez donc venir chez moi, me dit-il en m'embrassant; cette
-bonne pensée que vous m'avez envoyée m'a guéri et c'est moi qui viens
-vous voir et vous remercier.&mdash;Mais, chère, êtes-vous malade?
-ajouta-t-il en me regardant, vous voilà blanche et glacée comme un
-beau marbre. Vous avez encore des larmes dans les yeux, pourquoi
-pleurez-vous? je veux le savoir!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! oui, m'écriais-je, vous saurez tout. Albert, écoutez-moi
-sans colère et ne me retirez pas votre amitié; plusieurs fois déjà
-j'ai voulu parler et vous n'avez pas voulu m'entendre; Albert je ne puis
-tous aimer d'amour, car j'en aime un autre qui m'aime et dont rien ne
-saurait me séparer!
-</p>
-
-<p>
-Il chancela et devint tellement livide que j'eus peur du mal que j'avais
-lait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! murmura-t-il lentement: vous ne valez pas mieux qu'<i>elle</i>,
-vous aussi en retour de mon amour vous me faites souffrir!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Est-ce ma faute, lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes,
-si avant de vous connaître mon cœur s'était donné? Allez-vous donc m'en
-vouloir de la vérité, comme vous en avez voulu à Antonia de son
-mensonge? fallait-il vous tromper?...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, plutôt que de m'arracher à ce rêve qui allait me faire
-revivre! Adieu donc, ajouta-t-il, je n'en veux pas savoir davantage.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes dur, lui dis-je, et vous répondez bien mal à ma loyauté;
-fallait-il vous traiter comme un enfant qui ne souffre pas qu'on
-s'interpose entre son désir et l'impossible? Oh! cher, cher Albert, si
-la confiance d'une âme forte et sincère vous épouvante, pourquoi vous
-étonner qu'Antonia vous ait menti? Sans doute elle avait compris dans
-la profondeur de son génie que l'homme nous refusera toujours la
-liberté de l'amour et la dignité de la franchise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Taisez-vous, taisez-vous! s'écria-t-il avec emportement, je me
-soucie bien de ce que vous me dites, j'aime mieux regarder votre pâleur et
-votre abattement qui, du moins, me font croire que vous souffrez du mal
-que vous me faites.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, repris-je en l'embrassant comme j'aurais embrassé mon fils,
-je souffre d'ajouter à vos chagrins, moi qui voudrais tant les changer
-en bonheur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez la persuasion de la bonté, répliqua-t-il, et vous me
-faites comprendre ma folie. Il est vrai, je ne puis empêcher que vous
-en aimiez un autre, mais ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais fait
-à coup sûr si j'étais plus jeune et plus beau, c'est de prendre sa
-place;&mdash;voyons, voyons, cela n'était-il pas possible; cet amant n'est
-pas un mari; il n'est pas même un amoureux bien vif, puisqu'il vous
-laisse ainsi dans toutes les langueurs de l'attente?
-</p>
-
-<p>
-Il avait pris tout à coup un ton dégagé en prononçant ces paroles;
-il souriait comme à une convoitise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le voulez-vous, chère amie? essayons un peu de nous aimer, et après
-vous me préférerez peut-être à ce terrible absent!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non! m'écriai-je blessée et raffermie par ce changement de langage;
-lui seul me plaît et lui seul m'attire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! je comprends, fit-il en se regardant dans la glace, je vous fais
-l'effet qu'Antonia a produit sur moi à notre dernière rencontre; mais
-s'il en est ainsi, pourquoi ne me fuyez-vous pas? pourquoi
-m'attirez-vous au contraire et pourquoi pleurez-vous sur moi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est qu'il est dans votre génie quelque chose d'éternellement jeune
-et beau qui, en dehors de l'amour, exerce une séduction puissante et un
-attrait idéal.&mdash;Je ne voudrais pas le trahir lui, mais je ne voudrais
-pas vous perdre, vous mon poëte bien aimé. Vous tenez mon âme
-tremblante dans vos mains; ne le sentez-vous pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes une bonne créature, me dit-il, et je veux oublier mes
-désirs égoïstes pour vous entendre: voyons, qui aimez-vous? est-il au
-moins digne de son bonheur, celui-là?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mes paroles vous le feraient mal connaître, lui dis-je; j'ai toutes
-les préventions et tout l'aveuglement de l'amour; mais lisez ces
-lettres, et soyez pour moi un cœur juste qui reçoit la confidence d'un
-ami.
-</p>
-
-<p>
-Il se maîtrisa et prit au hasard une lettre, déterminé sans doute
-aussi par un peu de curiosité.
-</p>
-
-<p>
-Je l'observais douloureusement pendant qu'il lisait; la tête tendue
-vers lui, je cherchais à pénétrer dans ses yeux, dans le sourire ou
-la contraction de ses lèvres et dans les plis fugitifs de son front,
-les impressions successives qu'il éprouvait. Il lut une vingtaine de
-lettres sans s'interrompre, et sans me parler; mais je voyais sur son
-visage comme dans un miroir tous les mouvements de son âme: c'était
-tour à tour l'impatience que lui causait une familiarité trop vive; le
-dédain du génie pour des dissertations fastidieuses sur l'art et sur
-la gloire mêlées intempestivement à l'amour; une pitié moqueuse pour
-la monstrueuse personnalité de Léonce s'accroissant sans cesse dans la
-solitude comme les pyramides du désert grossissent toujours sous les
-couches de sable stérile qui les recouvrent et les étreignent.
-C'était parfois quelque chose d'amer et de méprisant, trahi par
-l'ironie acérée du regard qui semblait flageller comme avec une
-lanière certains vices de race que révélaient les lettres de Léonce.
-Il avait tout lu et pas une fois je n'avais surpris un signe
-d'attendrissement involontaire sur la vérité de cet amour qui prenait
-ma vie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! bien, lui dis-je, éperdue et l'interrogeant, voyant qu'il ne me
-parlait pas!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chère Stéphanie, répliqua-t-il, en me considérant avec tristesse,
-vous êtes aimée par le cerveau de cet homme et non par son cœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne me dites pas du mal de lui, m'écriai-je, vous seriez suspect.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N'allez-vous pas me soupçonner d'être jaloux de ce Léonce,
-reprit-il en levant la tête avec fierté! Non, je suis rassuré, car je
-vaux mieux que lui, mieux que lui par la sincérité de mes émotions;
-il y a dans mon vieux cœur flétri plus de chaleur et plus d'élan que
-dans ce cœur froid et inerte de trente ans! Je suis rassuré, vous
-dis-je, et je ne suis plus jaloux parce que j'ai la certitude que vous
-m'aimerez un jour et que vous ne l'aimerez plus! il y a entre vous deux
-trop de dissemblances; trop de sentiments qui se heurtent et se
-froissent en voulant se confondre, pour que vous ne soyez pas tôt ou
-tard ennemis; et alors, vivant ou mort, vous m'aimerez! mort! ce sera un
-bonheur à me faire tressaillir dans ma bière de vous sentir toute à
-moi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Albert, lui dis-je en le suppliant, vous avez une part de mon cœur,
-mais soyez clément, ne tuez pas mon pauvre amour qui depuis dix ans me
-fait vivre; depuis dix ans bien d'autres que vous se sont brisés contre
-sa force et ont reculé devant sa fermeté; c'est un roc inaccessible
-sur lequel je ne permets pas qu'on piétine. Vous pouvez me tourmenter
-par vos doutes et m'affliger par vos présages, mais je sens en moi la
-volonté d'aimer toujours et la certitude d'être aimée. Cet amour que
-vous ne trouvez pas dans ces lettres, il y frémit, il y brûle pour moi
-à chaque ligne; vous avez l'œil froid de la défiance, et la défiance
-rend athée. Moi je me confie, je crois et je sens le dieu caché!
-</p>
-
-<p>
-En parlant ainsi, je saisis dans mes mains les lettres ouvertes comme
-pour les prendre en témoignage.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si je les commente devant vous, reprit Albert, vous direz que je
-suis cruel; l'heure n'est pas venue de vous faire entendre la vérité.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne redoute rien, répondis-je, car rien n'entamera mon amour.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! soit, vous m'entendrez; la lutte est ouverte entre cet
-homme et moi, et je ne saurais être déloyal en le combattant avec les armes
-qu'il me fournit; il ne m'est pas seulement odieux parce que je vous
-aime, mais parce que je le sens aussi l'antagoniste de mon esprit et de
-tous mes instincts; voyez, ajouta-t-il en s'emparant d'une lettre et en
-la parcourant; ceci, c'est l'apologie de la solitude que vous fait
-durant quatre pages ce jeune homme si brûlant d'amour: vous êtes sa
-vie, dit-il, et il se sépare volontairement de vous pour se retrancher
-dans un labeur acharné; il supprime les affections de son cœur dans
-l'espoir d'être inspiré; c'est absolument comme si l'on supprimait
-l'huile d'une lampe pour qu'elle brûlât mieux. Rappelez-vous la vie de
-tous les grands hommes: ils n'ont conquis leur génie qu'à force
-d'amour! Que veulent donc ces petits Origènes de l'art pour l'art qui
-s'imaginent qu'en se mutilant ils deviendront féconds!
-</p>
-
-<p>
-Ici je trouve, continua-t-il en prenant une autre lettre, qu'il prétend
-nous surpasser tous par la correction du style! Naïf orgueil! comme si
-écrire était un travail de symétrie, de marqueterie et de polissure:
-Si l'idée ne fait pas palpiter le mot, que m'importe! Si les plis
-réguliers de la draperie frissonnent sur un mannequin, serai-je ému?
-et Albert se prit à rire de ce rire moqueur qu'une fraîche jeune fille
-jette à la beauté factice d'une coquette fardée.
-</p>
-
-<p>
-Il poursuivit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cet homme travaille depuis quatre ans à un long roman dont il vous
-parle sans trêve; chaque jour il y ajoute une page péniblement
-élaborée, et là où les inspirés ressentent la puissance des
-voluptés de l'esprit, il vous avoue qu'il n'éprouve, lui, que les
-affres de l'art? C'est le pédagogue qui, à l'heure de la création, se
-sent engourdi comme un bloc, tandis que le premier écolier venu lui en
-remontrerait à la manière de Chérubin! Je connais un autre pédant du
-genre de votre Léonce, qui s'est cloîtré pendant deux ans pour imiter
-un de mes poëmes, le plus vif d'allure et le moins didactique; il y a
-de nos jours des procédés lents, certains, mathématiques, pour ces
-calques de la littérature romantique, comme il y en avait autrefois
-pour contrefaire la littérature classique; c'est ainsi par exemple que
-Campistron singeait Racine. Un sculpteur de mes amis, qui fait plus de
-bons mots que de bonnes statues, a appelé plaisamment mon patient
-imitateur <i>un pion romantique</i>. Soyez certaine que le livre de votre
-amant, dont il est en mal d'enfant depuis quarante-huit mois, sera une
-lourde et flagrante compilation de Balzac!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Se donne-t-on le génie? m'écriai-je, n'est pas qui veut un esprit
-créateur! mais c'est un effort de l'intelligence qui a sa grandeur que
-de poursuivre incessamment le beau et de s'en approcher. Vous ne pouvez
-nier qu'à défaut de génie cette volonté puissante ne soit en lui? ce
-n'est pas sa faute s'il n'est pas plus grand!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! qui songerait à l'humilier, répliqua Albert, s'il n'étalait pas
-lui-même un monstrueux orgueil. Dans les lettres que vous me faites
-lire, il plane toujours comme un condor, qui, dans sa lourdeur,
-s'imagine être supérieur à l'aigle! Avec quelle superbe il juge tous
-les contemporains! Il veut bien faire une exception en faveur de
-Chateaubriand, de Victor et de moi; ce qui m'importe peu, chère
-marquise; mais quel dédain ne prodigue-t-il pas à de grands écrivains
-qu'il n'égalera jamais; à Sainte-Rive, par exemple; de quel ton il
-méprise sans le comprendre son beau roman psychologique sur l'amour, un
-des livres les plus forts de l'époque; ce qui n'empêchera probablement
-pas ce farouche orgueilleux, s'il publie un jour son œuvre, d'aller
-mendier à Sainte-Rive quelques mots d'éloge.
-</p>
-
-<p>
-En parlant ainsi, Albert froissait la lettre où Léonce se moquait du
-fameux critique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais ceci n'implique en rien son cœur et importe peu à mon amour,
-lui dis-je, en protestant toujours.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez donc la prétention de dédoubler un être? reprit Albert
-d'un accent railleur; non, non, la nature est plus logique que votre
-amour: tout se coordonne et se complète dans une organisation; le cœur
-de votre Léonce est le corollaire évident et palpable de son cerveau,
-ce cœur est un organe indéfiniment dilaté, mais insensible, une
-gibbosité vide où tout entre et d'où rien ne sort, comme dans la
-bosse d'Arlequin, ajouta-t-il en riant plus fort.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! ce n'est pas par ces bouffonneries que vous ébranlerez l'idole,
-lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En effet, répliqua-t-il avec une amère ironie, ce monsieur-là
-mérite bien qu'on le prenne au sérieux. Eh bien, soit, j'y consens et
-vous allez voir, ma chère, comme il y gagnera!&mdash;En prononçant ces
-mots, il saisit deux lettres qu'il avait placées à l'écart.&mdash;Deux
-preuves, deux attestations qu'il se donne à lui-même de la tendresse
-et de la générosité de son cœur, poursuivit Albert; un jour, vous
-passiez ensemble près de la statue de Corneille, il vous parle en
-pédant de ce simple grand homme, et vous, dans l'effusion touchante de
-votre amour, vous répondez: «J'aime mieux être aimée par toi, que
-d'avoir la gloire de Corneille!» Oh! si Antonia m'avait dit un mot
-semblable à propos de Michel-Ange ou de Dante quand nous étions en
-Italie, je l'aurais remerciée et bénie en la serrant plus
-passionnément dans mes bras; mais lui, qu'en éprouve-t-il? Il vous
-rappelle, en vous écrivant, votre ineffable exclamation: il la censure,
-il la souligne; cette parole d'amour, ose-t-il dire, vous a
-involontairement diminuée à ses yeux, car il ne comprendra jamais
-qu'on place le sentiment au-dessus de la gloire. Oh! marquise, les
-êtres vraiment inspirés et qui ont écrit des choses sublimes n'ont
-pas dit à froid de ces sublimités-là! Cette avidité âpre et glacée
-de la gloire ne saurait envahir un cœur heureux par l'amour! En lisant
-les maximes qu'il vous débite sur l'art et la renommée, on dirait des
-aphorismes pompeusement prononcés par quelque bourgeois lettré!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bourgeois, lui bourgeois! interrompis-je avec cette naïveté que
-l'amour vrai garde toujours, même quand l'âge de la naïveté est
-passé; on voit bien que vous ne le connaissez pas? Personne plus que
-lui ne se moque du troupeau des <i>Philistins</i>, comme disait votre ami
-Henri Heine pour désigner les bourgeois.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, répliqua Albert, comme les nobles parvenus se moquent de la
-roture, mais en sentant où le bât les blesse.
-</p>
-
-<p>
-Ceci n'est après tout, poursuivit-il, qu'un peu de faconde, c'est la
-voix lointaine du dieu qui veut vous éblouir; on dirait une incarnation
-de Brama gourmandant un croyant esclave. Mais voici un post-scriptum où
-gît tout son cœur; il a voulu confirmer l'opinion vulgaire que c'est
-dans cette dernière partie d'une lettre que la pensée se trahit. Oh!
-ici je puis dire comme Pilate: <i>Ecce homo!</i> mais ce n'est pas moi qui
-suis le couard!...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Assez! assez! m'écriai-je, qu'avez-vous donc découvert de si
-monstrueux? Venons au fait!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c'est mieux qu'une trahison, continua-t-il en agitant une
-lettre, mieux qu'une couardise, c'est l'insensibilité du marbre en face
-d'un cœur qui n'ose crier mais qui saigne en secret. Marquise, le dernier
-de vos amis eût imaginé en pareille circonstance une délicatesse
-ingénieuse, Duchemin lui-même en aurait eu la pensée, oui, ceci me
-grandit Duchemin! car, dans sa convoitise, Duchemin cesse d'être avare,
-et l'autre, dans sa sentimentalité, reste un Harpagon!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous comprends pas, que voulez-vous dire? Je ne permets à
-personne de l'insulter, m'écriai-je tremblante de colère et
-d'émotion.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais c'est lui qui s'est flétri de sa propre main, reprit Albert,
-écoutez-moi, pauvre chère âme, et jugez! Je vois, je devine qu'il y a
-quelque temps, dans la gêne où vous mit votre procès et pour
-combattre la pauvreté, que vous receviez vaillante avec un sourire,
-vous avez songé à vendre ce grand et bel album où tous les génies
-contemporains ont déposé un hommage. Chateaubriand ouvre le cortège
-suivi de Victor, de Rossini, de Meyerbeer, de Manzoni; c'est là qu'est
-l'éloquente page d'Humboldt dont vous m'avez parlé! Ce livre, fait
-pour vous, vous était bien cher, vous y teniez par toutes les
-délicatesses du cœur et de l'esprit, mais vous y teniez moins qu'à
-votre fierté native; donc, un jour de détresse, vous l'envoyez en
-Angleterre au libraire de la reine, vous attendez anxieuse que quelque
-lord millionnaire acquière pour un peu d'or ce joyau du génie. Vous
-avez pleuré en vous en séparant, mais comment faire! le vendre est
-pourtant un bonheur, car votre dignité est bien au-dessus de ce
-trésor. Ainsi vous pensiez et vous attendiez chaque jour l'heureuse
-nouvelle! elle ne venait pas! Eh bien! je lis ici, dit-il en agitant une
-lettre, que cet homme allant en Angleterre, vous l'aviez chargé de voir
-le libraire de la reine et de vous dire si l'album était vendu: combien
-un mensonge eût été facile! Le mensonge de l'affection, le mensonge
-délicat et inspiré, qui nous permet d'obliger mystérieusement un ami
-par un subterfuge. Cet homme est riche, il voyage, il n'épargne rien
-pour ce qui peut coucher sur des roses sa personnalité; il vous a
-écrit mainte fois, dans des élans de générosité fantastique, qu'il
-souffre de la gêne où vous vivez, et qu'il voudrait être un magicien
-pour vous faire habiter un palais de marbre blanc avec des ciselures
-d'or; il savait bien le néant d'un pareil souhait; mais quand il devine
-votre extrême détresse il ne songe pas à vous dire, à vous, son
-unique amour, à vous dont il sait la fierté: «L'album est vendu!...»
-Vous l'auriez cru, et si un doute vous était venu, il vous aurait
-attendrie; et lui, il devenait ainsi le possesseur heureux d'une chose
-qui vous avait appartenue et où tous les génies contemporains ont
-empreint leur trace. Un parfum d'amour, d'intelligence et de courtoisie
-se fût échappé de cette action secrète et cela l'eût embaumé dans
-sa solitude!
-</p>
-
-<p>
-Ah! ah! poursuivit Albert, en ricanant avec amertume, il se soucie bien
-de cela celui que vous me préférez! il s'agit bien vraiment de la
-nouvelle que vous attendez anxieusement de Londres! il ne vous parle que
-des études de mœurs qu'il y fait; puis, en finissant sa lettre, il se
-souvient tout à coup de ce qui vous concerne et, sous forme d'une
-dernière observation critique sur les Anglais, il jette négligemment
-ces mots dans un post-scriptum: «À propos, l'album n'est pas vendu;
-c'était illusoire d'imaginer que dans ce tas de lords et de marchands
-qui n'ont pas compris Byron, il se trouverait un acquéreur pour ces
-pages de génie.» C'est tout, mais convenez, marquise, que ces phrases
-sont lumineuses, et qu'elles éclairent cet homme d'un jour flamboyant!
-Oh! tenez, poursuivit-il en jetant avec mépris la lettre qu'il tenait
-encore, mieux vaudrait pour l'honneur de cet homme vous avoir battue
-dans une heure de jalousie et de colère, que ce tour de bourgeois
-madré et de Normand imperturbable! Comment le sang des aïeux que votre
-mère vous a transmis et auquel l'esprit de votre grand-père, le
-conventionnel, a mêlé la force et la sincérité, comment ce sang
-généreux et fier n'a-t-il pas bouillonné dans vos veines devant la
-bassesse de votre amant?
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'Albert parlait, j'éprouvais un genre d'angoisse qu'une femme,
-qu'une mère peut seule comprendre. C'était quelque chose d'analogue
-aux transes de l'avortement quand ce poids mort, qu'hier encore nous
-sentions tressaillir, se détache de nos entrailles vivantes; tous les
-instincts maternels se révoltent, on voudrait garder et porter toujours
-le cher et déchirant fardeau, mais c'en est fait, il nous échappe en
-nous torturant.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi, sous la parole acérée d'Albert, il me semblait sentir se
-dissoudre et tomber mon amour.
-</p>
-
-<p>
-J'étais plongée dans un morne silence; Albert me regarda, et voyant
-que mes pleurs inondaient mon visage, il me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'ai-je fait? oh! si vous pouviez m'aimer je vous consolerais, mais
-n'étant pas aimé je viens d'être pour vous, je le sens, un instrument
-de torture!
-</p>
-
-<p>
-Il couvrit sa tête de ses mains et nous restâmes quelques instants
-sans parler.
-</p>
-
-<p>
-Je pleurais toujours, regardant avec égarement ces lettres profanées
-d'où Albert venait de tirer des présages de malheur.
-</p>
-
-<p>
-Il se leva tout à coup et me dit en prenant ma main:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne prolongeons pas ce supplice! Adieu donc, puisque vous ne pouvez
-m'aimer! Ce matin je voulais réédifier ma vie; vous venez d'y porter
-de nouveau la sape et la hache; et maintenant vogue la galère
-démantelée! nous ne pouvons plus rien l'un pour l'autre.
-</p>
-
-<p>
-Il allait sortir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! non, lui dis-je en joignant les mains comme en prière, je vous
-en conjure, restons amis. Ne m'en voulez pas de l'aimer, il a été le seul
-grand amour de ma vie comme fut pour vous Antonia. Ne me punissez pas
-d'avoir été sincère; ne m'abandonnez pas dans mon chagrin, ne me
-laissez pas seule avec le doute affreux que je ne suis pas aimée!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Puisque ce n'est point par moi que vous voulez l'être,
-répliqua-t-il, que me demandez-vous? Nous voir pour nous faire souffrir
-à chaque heure serait insensé et funèbre; quittons-nous sur un songe
-qui fut beau, je ne vous verrai plus, mais je garderai votre souvenir
-tant que mon cœur battra.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, non, m'écriai-je, je ne veux pas vous perdre; promettez-moi que
-vous reviendrez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne reviendrai qu'à votre appel, car je vais retomber dans une
-fange où les étoiles ne se reflètent pas.
-</p>
-
-<p>
-Il sortit, et en entendant ma porte retomber sur lui avec un bruit sec,
-il me sembla qu'une barrière infranchissable nous séparait désormais.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXII">XXII</a></h4>
-
-<p>
-Je n'écrivis pas à Léonce pendant plusieurs jours, il s'en étonna et
-s'en émut; mes lettres étaient une des plus vives distractions de sa
-solitude: elles lui étaient devenues indispensables; moins pour l'amour
-qu'elles contenaient, je l'ai bien compris plus tard, que pour le
-courant parisien qu'elles portaient jusqu'à lui. J'étais la gazette
-quotidienne qui lui apprenait les nouvelles littéraires et celles du
-monde. Depuis que je connaissais Albert, ces lettres de chaque jour
-l'intéressaient plus encore; mon silence subit le troubla; il sortit de
-sa quiétude. Il me suppliait, avec des paroles qui me parurent vraiment
-tendres, de finir ce tourment qui l'empêchait de travailler et de
-vivre; si je souffrais, si quelque événement agitait ma vie, je
-n'avais qu'à le lui dire, avant trois jours il serait près de moi.
-</p>
-
-<p>
-Eh! pourquoi donc n'accourt-il pas? pensais-je, était-ce toujours à
-moi de le désirer, de l'appeler et de l'attendre?
-</p>
-
-<p>
-Pourtant dans la disposition d'esprit où j'étais, le voir m'eût été
-douloureux; il fallait avant qu'un peu de calme et de confiance se
-fussent refaits dans mon cœur. Ses lettres y contribuèrent; elles
-devenaient de plus en plus douces; on eût dit que devinant l'orage qui
-grondait en moi, il voulait l'apaiser par des mots suaves. Je lui
-répondis sans amertume, mais sans lui parler de notre prochaine
-réunion, que j'avais si passionnément désirée. Pour la première
-fois, je lui fis presque un mensonge. Je motivai mon silence sur un
-travail impérieux que j'avais dû finir, et je suspendis ses questions
-au sujet d'Albert, en lui disant que je ne le voyais plus et le croyais
-absent.
-</p>
-
-<p>
-En effet, Albert n'avait pas reparu. Les jours s'écoulaient; je
-l'espérais chaque matin, et chaque soir je me disais: C'est donc fini,
-il ne reviendra plus. Dans mon inquiétude, j'avais plusieurs fois
-envoyé Marguerite demander de ses nouvelles; son portier avait toujours
-répondu qu'on ne pouvait le voir, il passait les nuits dehors et les
-jours il s'enfermait pour dormir. Son absence remplissait mon cœur
-d'une préoccupation très-vive. J'entendais autour de moi comme l'écho
-de ce qu'il m'avait dit de charmant et de passionné, et je vivais pour
-ainsi dire dans cette vibration de son esprit et de son amour. Il
-manquait à ma solitude, il manquait aussi à mon fils, qui s'était
-pris à l'aimer de plus en plus, et qui me répétait sans cesse:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi donc Albert ne revient-il pas?
-</p>
-
-<p>
-Il faisait un mois de juillet pluvieux et sombre aussi triste que
-novembre. Je passais les heures à regarder, frissonnante, la pluie qui
-ruisselait à travers les vitres et tombait avec un bruit monotone sur
-les feuilles des arbres; les agitations fougueuses ressenties durant les
-beaux jours s'étaient apaisées; je n'étais plus atteinte par les
-effluves périlleuses d'une atmosphère en feu qui, en passant dans
-l'air que nous respirons, nous pénètrent et nous brûlent. Je
-subissais comme l'anticipation d'une vieillesse soudaine, où le calme
-se fait dans le sang et dans le cœur, et n'y laisse plus qu'une
-sympathie placide pour ceux qui furent orageusement aimés. J'éprouvais
-une mélancolie heureuse, dégagée d'indignation contre Léonce et sans
-effroi de l'amour d'Albert. Je pensais à cette heure où la mort nous
-emporterait tous les trois dans la cité mystérieuse qui confond les
-âmes; je me disais: Malheur à ceux qui s'étant aimés dans la vie, ne
-pourront s'aimer dans la mort. Alors il me venait des idées si
-clémentes, que j'aurais voulu donner un baiser de paix, un baiser de
-l'âme, à tous ceux qui me furent chers ici-bas. Comme j'étais
-plongée, un matin, dans une de ces rêveries bienfaisantes et que je
-regardais la pluie qui tombait toujours, mon fils vint me tirer par ma
-robe en me disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maman, allons voir Albert; il m'est apparu cette nuit en rêve; il
-était tout pâle étendu sur son lit; il m'a tendu les bras en
-m'appelant par mon nom.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous irons, mon enfant, répondis-je, mais je voudrais bien que le
-soleil se montrât dans le ciel.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, reprit l'enfant, car alors il serait à la promenade, et par ce
-mauvais temps nous le trouveront chez lui.
-</p>
-
-<p>
-Nous partîmes vers deux heures; la pluie avait cessé, mais de gros
-nuages couraient encore dans le ciel gris.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hâtons-nous, me disait l'enfant, nous ferons une niche à l'orage et
-nous arriverons avant qu'il n'éclate et nous mouille.
-</p>
-
-<p>
-Nous traversâmes d'un pas rapide la place de la Concorde et le jardin
-des Tuileries. Quand nous fûmes dans la rue Castiglione, nous vîmes
-sous les arcades un commissionnaire chargé d'une hotte pleine de
-fleurs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce serait gentil, me dit mon fils, de donner à Albert un joli pot de
-camélias comme ceux que porte cet homme; s'il est malade, cela lui fera
-plaisir à regarder.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux bien, répliquai-je; c'est justement jour de marché aux
-fleurs à la Madeleine; as-tu le courage d'aller jusque-là?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! j'irais bien plus loin pour donner une joie à Albert,
-repartit-il.
-</p>
-
-<p>
-Arrivés au milieu des massifs d'arbustes et de bouquets qui embaumaient
-l'air, je dis à mon fils:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Choisis ce qui te plaira pour notre ami.
-</p>
-
-<p>
-Il arrêta son désir sur un beau camélia à pétales rosées. Un petit
-commissionnaire hissa sur son épaule le pot que nous venions d'acheter,
-et nous nous remîmes en marche vers la maison d'Albert.
-</p>
-
-<p>
-Comme nous approchions de sa porte, mon fils me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Crois-moi, passons sans rien demander au portier, il pourrait nous
-répondre qu'il n'y est pas, tandis que là-haut nous verrons bien. En
-parlant ainsi, il saisit le pot des mains du petit commissionnaire, et
-nous nous glissâmes dans l'escalier. Je tremblais un peu en montant les
-marches, mais la présence de mon enfant me soutenait.
-</p>
-
-<p>
-Il posa le camélia sur le seuil de la porte, puis ce fut lui qui sonna
-d'une main assurée.
-</p>
-
-<p>
-Le domestique, qui nous reconnut, nous accueillit d'un air joyeux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez prévenir M. Albert, lui dit l'enfant, que quelqu'un qui l'aime
-bien vient le voir.
-</p>
-
-<p>
-Ce ne fut pas le domestique qui revint pour nous introduire, ce fut
-Albert; il accourut en nous criant: Comment! c'est vous! puis, se
-courbant, il embrassa si passionnément mon fils, que je compris que ses
-baisers s'adressaient à moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! chère Stéphanie, me dit-il, vous êtes donc restée pour moi un
-bon camarade? Que c'est charmant ce que vous faites là! Entrez, entrez;
-si j'avais pu prévoir votre venue, c'est moi qui aurais rempli de
-fleurs mon logis pour vous recevoir. Il s'empara de l'arbuste; il pressa
-contre ses joues amaigries et contre son front brûlant les frais
-camélias; puis, se retournant vers l'enfant, il l'embrassa encore. Il
-était vêtu d'une robe de chambre en laine blanche où flottait son
-corps frêle; son cou, sans cravate, en sortait décharné, et ses
-pommettes saillissaient à travers sa pâleur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez été malade, lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, vingt-quatre heures seulement, mais la crise est passée; elle
-était inévitable, ajouta-t-il, après ce que j'ai fait pour vous
-oublier. Mais vous arrivez dans un de mes meilleurs moments; je n'ai
-plus assez de force pour commettre des folies, et je vais assez bien
-pour goûter la douceur de vous voir. Puisque vous avez eu l'aimable
-idée de me faire visite, poursuivit-il en riant, il faut, marquise, que
-vous parcouriez tout mon appartement. J'ai là, à côté, une charmante
-tête de femme que je salue tristement chaque matin à mon réveil, et
-qui me regarde avec un sourire presque caressant, mais des yeux si fiers
-qu'ils font baisser les miens.
-</p>
-
-<p>
-En disant ces mots, il poussa une large porte vitrée s'ouvrant du salon
-dans sa chambre, et j'aperçus, au pied de son lit, un petit portrait au
-crayon qu'il m'avait un jour demandé en feuilletant un album.
-</p>
-
-<p>
-Mon fils qui nous suivait, dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà maman! C'est bien preuve que vous nous aimez. Pourquoi donc ne
-venez-vous plus nous voir?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes trop curieux, mon petit ami, et ce n'est pas moi qui vous
-le dirai.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voyons, ne faites plus le méchant, reprit l'enfant, et venez
-aujourd'hui même vous promener et dîner avec nous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Votre mère ne le voudra pas, répliqua Albert.
-</p>
-
-<p>
-Je lui tendis la main en lui disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous savez bien le contraire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons, allons, dit-il, la vie a encore de bonnes heures: je serais
-bien bête de ne pas les prendre au vol.
-</p>
-
-<p>
-Il nous reconduisit dans le salon, puis rentra dans sa chambre et
-s'habilla à la hâte.
-</p>
-
-<p>
-Dix minutes après, nous étions en voiture dans les Champs-Élysées si
-souvent parcourus ensemble. Mais ce n'était plus par une nuit brûlante
-et silencieuse, c'était à l'heure où les promeneurs à cheval ou en
-calèches se rendaient en foule au bois; le ciel s'était éclairci et
-à travers les nuages blancs souriait une lumière calmante.
-</p>
-
-<p>
-Mon fils assis sur les genoux d'Albert lui faisait mille questions,
-l'obligeant à regarder tout ce qui l'intéressait et ne lui laissant
-guère la possibilité de s'occuper de moi.
-</p>
-
-<p>
-Je les considérais tous les deux sans parler et en ce moment Albert me
-semblait être pour moi un frère bien-aimé qui caressait l'enfant de
-sa sœur; je n'éprouvais plus aucun trouble; j'étais toute à la joie
-bienfaisante de l'avoir retrouvé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où voulez-vous aller, mon petit despote? dit-il à mon fils.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À l'hippodrome, répondit l'enfant sans hésiter.
-</p>
-
-<p>
-La joie de mon fils fut grande, en voyant les scènes d'équitation et
-de voltige qui se succédèrent. Albert qui, avec une flexibilité
-d'esprit inimaginable, savait passer des idées les plus sublimes et les
-plus navrantes à toutes les fantaisies riantes et juvéniles, partagea
-la gaieté de mon fils; on eût dit deux camarades de collège un jour
-de vacances.
-</p>
-
-<p>
-J'étais bien aise de l'espèce d'isolement tranquille où me laissait
-le babil de mon fils mêlé à la verve d'Albert; ils jasaient à qui
-mieux mieux. Je goûtais là une de ces heures qui détendent l'âme et
-lui font déposer un moment le poids des passions et des douleurs.
-</p>
-
-<p>
-Quand nous redescendîmes l'avenue des Champs-Élysées pour nous rendre
-chez moi, les promeneurs y affluaient de plus belle. Nous aperçûmes
-dans la voiture d'un ambassadeur Duchemin qui se pavanait; il eut un
-sourire de chat-tigre en me voyant avec Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne pardonne pas à ce grotesque et cynique personnage le méchant
-tour qu'il vous a joué au sujet de Frémont, me dit Albert.
-</p>
-
-<p>
-Et aussitôt, comme pour lui décocher une flèche, il improvisa contre
-le pédant quatre petits vers d'une bouffonnerie mordante: c'était sur
-un rythme sautillant et vif; on eût dit des légers coups de la patte
-aérienne du Trilby de Charles Nodier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous semblons prédestinés aujourd'hui à la rencontre des méchants
-et des sots, me dit Albert; tenez, voilà maintenant Sansonnet et Daunis
-qui passent ensemble dans ce coupé: le premier, pendant qu'il était
-pair de France, a essayé ardemment, mais en vain, de me brouiller avec
-le prince qui fut mon ami; il ne me pardonnait pas d'avoir dit à un
-plat journaliste qui le comparait à La Fontaine, qu'il n'était pas
-même le singe de Florian. Le second, Daunis, m'a empêché d'être
-joué sur un théâtre dont il était directeur, parce que, il y a dix
-ans, je ne consentis pas à lui laisser faire un drame en cinq actes sur
-une de mes petites comédies. Sans vanité, convenez, marquise, que
-c'eût été un pavé écrasant une fleur. Vous voyez qu'ils ont bien
-mérité tous deux d'avoir aussi leur quatrain, ajouta Albert, et
-aussitôt une épigramme vive et folle bondit comme une éclaboussure
-sur le coupé qui emportait Sansonnet et Daunis.
-</p>
-
-<p>
-J'étais ravie de ces traits d'esprit si concis et si nets qu'Albert
-trouvait en se jouant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voyons, chère marquise, essayez donc un peu à votre tour, me dit-il,
-je vous ai appris à tourner des vers français, vous m'avez promis de
-vous y exercer, voilà l'occasion ou jamais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et contre qui donc voulez-vous que je m'escrime? répliquai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais contre moi-même, reprit-il en riant, il y a des jours où je
-prête fort à l'ironie et je vous permets de me mordre à belles dents,
-c'est-à-dire avec les vôtres.
-</p>
-
-<p>
-On eût dit qu'un jet de son pétillant esprit avait passé tout à coup
-en moi, car je fis sans hésiter très-rapidement quatre petits vers de
-la même mesure que ceux qu'il venait d'improviser.
-</p>
-
-<p>
-C'était une plaisanterie assez piquante sur le décousu de sa vie; il
-rit beaucoup d'un trait final tout à fait grotesque et que j'avais
-trouvé je ne sais comment.
-</p>
-
-<p>
-À son tour il me riposta par le même nombre de vers dans lesquels il
-me raillait en mots très-crus d'être trop idéale, de sorte que sa
-pensée et ses expressions formaient un contraste bouffon; je ressaisis
-le ricochet de l'épigramme et le dirigeai contre une actrice qui
-passait en ce moment dans l'équipage d'un prince russe.
-</p>
-
-<p>
-Albert repartit à son tour; il lança quatre vers satiriques contre un
-critique joufflu qui, impuissant à créer, s'essouffle à détruire.
-Puis quatre autres contre le vieux romancier Sidonville qu'il aperçut
-en tilbury. Voilà un fat de soixante-quatre ans qui se croit toujours
-adorable, s'écria Albert, Il a dit chez une de mes cousines un mot de
-comédie inimitable: voyant un jour la fille de cette cousine, une belle
-enfant de quatorze ans, un peu triste il se pencha vers la mère et
-murmura mystérieusement: N'est-ce pas moi qui la rendrais rêveuse?
-</p>
-
-<p>
-Nous continuâmes pendant le dîner et durant une partie de la soirée
-ce jeu rimé qui nous divertissait fort; toute la littérature y passa;
-Victor et René eux-mêmes ne furent pas épargnés par nos sarcasmes
-inoffensifs.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque nous nous séparâmes, Albert me dit gaiement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Savez-vous, marquise, que je regrette que vous n'ayez pas le teint
-un peu plus brun et que vous ne soyez pas un peu plus maigre; vous eussiez
-revêtu des habits d'homme, qui m'auraient fait illusion, et alors nous
-serions restés toute la vie de très-bons amis.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXIII">XXIII</a></h4>
-
-<p>
-Je n'analysai pas l'impression que m'avait laissée cette entrevue avec
-Albert, ce que je sentais, c'est que j'étais moins triste, plus
-légère de cœur, mieux disposée à travailler et à vivre.
-</p>
-
-<p>
-Nous ne nous étions pas dit: Au revoir, en nous quittant, mais
-j'espérais qu'il reviendrait et qu'en évitant certaines émotions nous
-finirions par nous accoutumer tous les deux à une riante fraternité.
-</p>
-
-<p>
-Quant à ce qui touchait à Léonce, je sentais s'affaiblir
-l'interprétation terrible qu'Albert avait donnée à ses lettres;
-pourtant je n'avais pas osé les relire, redoutant d'y trouver moi-même
-une cruelle confirmation. Mais celles que je recevais chaque jour de lui
-étaient désormais si tendres, que ma confiance ébranlée se
-raffermissait peu à peu.
-</p>
-
-<p>
-Albert m'écrivit un matin pour me proposer d'aller avec lui au
-Théâtre-Français voir jouer l'<i>Œdipe</i> de Voltaire! Il se promettait,
-me disait-il de passer une très-réjouissante soirée en entendant
-défiler d'un pas traînard tous ces alexandrins essoufflés; il
-ajoutait qu'il offrirait une place, si j'y consentais, à un vieux
-monsieur de notre connaissance.
-</p>
-
-<p>
-C'était un ancien beau de l'empire qui prenait au sérieux les tragédies
-de Voltaire, parlait avec respect du <i>Sylla</i> de M. de Jouy et
-ne mettait pas en doute la sublimité du <i>Léonidas</i> de M. Pichat.
-</p>
-
-<p>
-J'acceptai la proposition d'Albert, et vers l'heure du spectacle il vint
-me chercher en voiture. Le temps était redevenu brûlant, et la soirée
-me parut tellement étouffante que je me mis une robe de mousseline
-blanche, pour pouvoir supporter la double lourdeur de l'atmosphère et
-de la tragédie. Mes épaules et mon sein se détachaient à travers le
-clair tissu, et mes bras étaient presque à découvert. Je portais un
-chapeau de paille de riz très-léger, orné d'une tige de magnolias
-roses. Albert me complimenta de l'élégance de ma toilette, et bientôt
-son regard s'arrêta avec une fixité gênante sur le corsage de ma
-robe.
-</p>
-
-<p>
-J'essayai de distraire son attention en lui parlant de l'acteur qui
-allait jouer Œdipe.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quel courage, lui dis-je, il faut à un comédien pour débiter un
-pareil rôle!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Encore si Jocaste avait vos bras, me répondit-il en se rapprochant
-de moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais vous froissez ma robe, répliquai-je, et je tiens à ce que votre
-vieil ami me trouve charmante.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne prenez donc pas ce ton de coquette du monde, vous comprenez bien,
-reprit-il, que vous me troublez.
-</p>
-
-<p>
-La voiture arrivait en ce moment à la porte du théâtre, et je fus
-délivrée de l'inquiétude de ce qui pourrait suivre.
-</p>
-
-<p>
-La toile venait de se lever quand nous entrâmes dans la loge où nous
-attendait le vieil amateur de tragédies; il nous fit un: Chut!
-impératif, en appuyant l'index sur sa lèvre supérieure.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chutez plutôt la pièce, dit Albert en éclatant de rire; et, au
-grand scandale de tous les admirateurs de la poésie de Voltaire qui
-étaient là, il se mit à parodier chaque vers d'une manière si
-plaisante, qu'à mon tour je me sentis prise d'une gaieté folle. Le
-vieil amateur indigné nous menaça de nous quitter si nous ne
-respections pas le génie! à l'entour de nous montaient aussi les
-murmures menaçants de quelques têtes blanchies dont nous effarouchions
-l'enthousiasme. Et dire que les mêmes hommes enflammés d'un si beau
-zèle pour cette mauvaise tragédie, auraient renié les écrits
-philosophiques de Voltaire, exorcisé <i>Candide</i>, son chef-d'œuvre, et
-trouvé fastidieuse son admirable correspondance! ô bêtise humaine!...
-</p>
-
-<p>
-À chaque entr'acte, Albert sortait quelques minutes de la loge, et je
-m'apercevais avec surprise que la pâleur habituelle de ses joues avait
-fait place à une rougeur de plus en plus vive. Un moment, s'étant
-penché vers le théâtre, il appuya sa main dégantée sur mon épaule
-presque nue; sa main me brûla:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Souffrez-vous? lui demandai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi! quelle idée, je ne me suis jamais mieux porté; et il se mit à
-me raconter tout bas les plus drôles d'anecdotes sur l'actrice qui
-représentait Jocaste. Sa parole abondante, ses gestes et tous ses
-mouvements me semblaient être le résultat d'une surexcitation nerveuse
-qui m'effrayait un peu.
-</p>
-
-<p>
-Cependant la symétrique tragédie s'était déroulée avec emphase
-jusqu'au dernier acte; les bravos des vieux amateurs retentissaient, et
-le nôtre proclama l'excès de son ravissement en donnant le signal du
-rappel de l'acteur qui représentait Œdipe!
-</p>
-
-<p>
-Albert saisit cet instant pour le saluer lestement; puis il prit avec
-une sorte de brusquerie mon bras sous le sien, en me disant: «Sortons
-vite.» Nous trouvâmes près du théâtre le coupé qui nous attendait;
-mais à peine y fus-je assise, à côté d'Albert, que son aspect
-étrange me rendit toute tremblante. Ses yeux brillaient comme des
-escarboucles sur son visage empourpré, il saisit mes bras, sans me
-parler, avec ses mains amaigries, qui m'enchaînèrent comme deux
-menottes de fer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Albert! cher Albert! qu'avez-vous? murmurai-je en sentant ma terreur
-grandir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai, répondit-il d'une voix sourde et sinistre, que c'est assez de
-tourments; vous n'avez mis cette robe que pour me tenter; et aussitôt
-me heurtant de sa tête, il essaya de déchirer avec ses dents la
-mousseline qui me couvrait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Par pitié, lui dis-je, laissez-moi, vous me faites peur!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien! ayez peur, qu'importe; j'ai assez souffert, je ne veux plus
-souffrir. Il ne fallait pas vous vêtir comme celles qui nous provoquent
-et qui ont plus d'honnêteté et de bonté dans leur laisser-aller que
-vous dans vos réticences; allons, allons, ma belle, le lion a rugi, il
-faut vous soumettre!
-</p>
-
-<p>
-Je me demandais s'il devenait fou ou s'il était en état d'ivresse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Albert! m'écriais-je impérieusement, je vous jure que si vous ne
-revenez pas à vous, je m'élance à l'instant de la voiture, au risque
-de me tuer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! ah! dit-il avec un ricanement de défi, vous n'en auriez pas le
-courage, et d'ailleurs je vous tiens liée à moi.
-</p>
-
-<p>
-Je fis un effort surhumain, et je parvins à me dégager de ses mains
-crispées.
-</p>
-
-<p>
-En ce moment, la voiture roulait avec une rapidité effrayante sur la
-place du Carrousel; je ne songeai pas même au danger, j'ouvris
-violemment la portière, et suivant l'élan de mon sang du midi, de ce
-sang grec et latin qui fait des héros, des martyrs et des fous, je me
-précipitai. Je fus jetée à vingt pieds de distance sur le tas de
-débris des maisons alors en démolition de l'impasse du Doyenné. Si la
-tête avait porté à terre, j'étais morte; mais je tombai sur les deux
-genoux, et comme la pluie des jours précédents avait amolli ces
-plâtras, je ne me fis que quelques écorchures. Cependant je ressentis
-intérieurement une commotion si vive, que je crus d'abord que j'allais
-mourir sans revoir mon pauvre enfant; à cette pensée se mêla le
-souvenir de Léonce, et mes bras défaillants se tendirent pour leur
-dire adieu.
-</p>
-
-<p>
-Je me traînai péniblement dans les décombres, et j'arrivai jusqu'à un
-mur au pied duquel étaient de grosses poutres; je m'y couchai comme sur
-un lit, et le visage tourné vers le firmament, je respirai à pleins
-poumons l'air frais de la nuit qui me ranima.
-</p>
-
-<p>
-J'entendais se rapprocher des bruits de pas et je tressaillis en
-reconnaissant la voix d'Albert; il m'appelait par mon nom, et me
-suppliait de lui répondre si j'étais là. Je retins mon haleine,
-l'idée de le revoir en ce moment me bouleversait; le mur contre lequel
-j'étais adossée me cachait à ses regards; il en fit le tour mais sans
-m'apercevoir.
-</p>
-
-<p>
-Il me chercha en vain, et je l'entendis dire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ô mon Dieu! serait-elle morte comme le pauvre prince que j'ai tant
-aimé!
-</p>
-
-<p>
-N'espérant pas me retrouver, il se dirigea vers la voiture qui
-l'attendait de l'autre côté de la place.
-</p>
-
-<p>
-Certaine alors qu'il ne pouvait ni me voir ni me suivre, je franchis le
-guichet du Louvre et je m'élançai comme un trait sur le pont des Arts;
-je courus ainsi tout le long des quais, et ceux qui m'auraient vue dans
-ma robe blanche, à cette heure de la nuit, auraient pu croire que
-c'était une ombre qui passait.
-</p>
-
-<p>
-J'arrivai chez moi sans reprendre haleine, et l'énergie même de ma
-course me prouva que je n'avais rien de brisé dans mon corps endolori.
-</p>
-
-<p>
-Je trouvai la pauvre Marguerite éperdue d'effroi; que m'était-il donc
-arrivé? s'écria-t-elle; Albert, dans une agitation qui faisait peur,
-était venu me demander il n'y avait que quelques minutes; ne m'ayant
-pas trouvée, il était reparti sans vouloir entendre aucune
-question.&mdash;Elle est morte! elle est morte, répétait-il; je vais la
-chercher encore.
-</p>
-
-<p>
-Je rassurai Marguerite et lui donnai l'ordre inexorable de ne pas
-laisser arriver Albert jusqu'à moi; s'il revenait elle lui dirait que
-je dormais et que j'avais défendu qu'il entrât. Je courus alors
-m'enfermer dans ma chambre et je me jetai à genoux devant le petit lit
-de mon fils; je demandai pardon à Dieu d'avoir oublié un instant ce
-cher et unique trésor, et je jurai qu'il serait désormais l'influence
-qui dominerait ma vie.
-</p>
-
-<p>
-Je le contemplai avec un amour profond: sa tête expressive était
-renversée dans les flots de ses cheveux bouclés; il dormait si bien,
-que je craignis de le réveiller en l'embrassant, mais mes regards
-étaient autant de caresses passionnées. Je restai là, absorbée et
-pleurant, à l'idée que j'aurais pu ne pas le revoir; enfin, je me
-levai après avoir posé mes lèvres sur le bout de ses deux petits
-pieds nus qui se jouaient entre son drap et sa couverture.
-</p>
-
-<p>
-J'allais me mettre au lit lorsque j'entendis la voix d'Albert qui
-insistait pour me parler; mais tout à coup il parut céder à
-Marguerite et je n'entendis plus que ses pas qui s'éloignaient.
-</p>
-
-<p>
-Marguerite me dit le lendemain qu'il lui avait fait pitié; il était
-pâle comme un trépassé, il pleurait et avait voulu lui donner tout
-l'argent qu'il avait sur lui pour obtenir de me voir.
-</p>
-
-<p>
-N'ayant pu m'endormir, j'écrivis à Léonce pendant la nuit; je ne lui
-cachai rien de cette effrayante aventure, l'assurant, ce qui était vrai
-en ce moment, que son amour calme et doux me paraissait le bonheur
-devant un tel excès de passion délirante.
-</p>
-
-<p>
-J'attendis sa réponse avec impatience, ou plutôt je l'attendais
-lui-même, il n'arriva pas; mais dans la lettre que je reçus de lui ses
-transes de me perdre se trahissaient par des paroles émues; je ne
-devais pas revoir Albert, me disait-il, car je pourrais être touchée
-de son repentir, et il ne méritait plus mon pardon après l'acte de
-démence qui avait failli me coûter la vie. «Oh! garde-moi, garde-moi,
-me disait-il en finissant, je vaux mieux que lui!»
-</p>
-
-<p>
-Je lus d'abord cette lettre avec joie, mais en réfléchissant je fus
-indignée: c'est lui qui aurait dû être là près de moi, et non ce
-froid papier; était-ce bien l'heure de parfaire quelques froides pages
-de roman quand les tressaillements du drame vivant de son cœur auraient
-dû le prendre tout entier.
-</p>
-
-<p>
-Albert, lui! s'efforçait du moins de réparer un moment de folie par
-une douleur touchante et sans trêve: il était venu trois fois dans la
-journée, et comme je refusais toujours de le voir il m'écrivit le
-lendemain matin une lettre de supplications; il ne craignait pas, le
-grand poëte, de perdre son temps en courses vaines, de s'abandonner
-tout entier à un soin absorbant et de dérober par là une page à la
-postérité! Il sentait instinctivement que les palpitations du cœur
-font le génie et que ce n'est pas d'un arbre mort qu'on peut tirer de
-la sève; Quoique bien malade déjà, il montait deux fois par jour,
-sans se décourager et sans se plaindre, le rude escalier qui
-aboutissait à mon quatrième étage. Oh! grand cœur tourmenté,
-comment t'en vouloir! M'aurais-tu tuée, je sens qu'en mourant je
-t'aurais pardonné. J'étais bien tentée de le revoir, je l'avoue, mais
-il me semblait que la résolution que j'avais prise importait à la
-dignité et à la sécurité de ma vie. Ce n'était pas à moi que je
-songeais, c'était à mon enfant si cher et aussi un peu à Léonce.
-</p>
-
-<p>
-Un jour où Albert était arrivé triste et souffrant et qu'il insistait
-en vain comme à l'ordinaire pour me parler, mon fils l'entendit: il
-courut vers lui malgré ma défense.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si maman ne vous aime plus, lui dit-il, moi je vous aime et je vais
-aller me promener avec vous.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, venez, répondit Albert, il faudra bien alors qu'elle se
-montre si elle veut vous reprendre à moi.
-</p>
-
-<p>
-Je sonnai Marguerite et lui dis de me ramener mon fils; il vint en
-trépignant; pour la première fois de sa vie il me résistait; je n'ai
-jamais vu une sympathie plus forte que celle qui entraînait cet enfant
-vers Albert. Pour le calmer il fallut lui promettre que je recevrais son
-ami dans quelques jours. Il retourna vers lui tout joyeux lui porter
-cette bonne nouvelle, et je l'entendis rire en répétant à Albert:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai fait obéir maman!
-</p>
-
-<p>
-Le lendemain, en m'éveillant, je reçus d'Albert ce charmant billet:
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-«Ne faites pas durer plus longtemps mon supplice, chère marquise, et
-puisque, grâce à Dieu, vous n'avez aucun mal, pardonnez-moi ma faute
-involontaire. Je n'ai jamais fait à froid une méchante action;
-consentez à me recevoir aujourd'hui même; j'ai composé un sonnet pour
-vous; je suis comme Oronte, je veux vous le lire; un mot qui m'appelle
-et j'accours!»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Je n'osai me décider à lui répondre: «Venez!» mais je trouvai un
-<i>mezzo termine</i> entre le cœur qui adhère et la raison qui s'oppose; je
-lui fis dire par son domestique que je ne sortirais pas de la journée.
-</p>
-
-<p>
-Quand-il arriva vers le soir j'étais seule; il prit mes deux mains sans
-me parler, et les pressant quelques instants dans les siennes il me
-regarda profondément.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vrai! vrai! me dit-il enfin, vous ne souffrez pas, vous n'avez pas
-de trace qui puisse vous rappeler ma démence?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chut! lui répondis-je en souriant, n'en parlons jamais!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais l'oublierez-vous, ce sinistre instant? et en me demandant de me
-taire, est-ce bien un pardon entier que vous m'accordez?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En doutez-vous? En moi il n'est rien de caché; j'aime ou je hais
-ouvertement; en laissant ma main dans la vôtre, c'est un pacte de
-réconciliation que je signe avec vous pour la vie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment ne pas vous aimer, reprit-il, mais en vous aimant je suis
-capable encore de quelque folie. Qui donc me maintiendra dans la limite
-impossible d'une tendresse tranquille?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, lui dis-je, en ne m'abandonnant plus, cher Albert, à la douce
-tentation de vous suivre à la promenade, de vous faire visite et
-d'accepter d'attrayantes distractions qui peuvent finir par des
-catastrophes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! je le savais bien, s'écria-t-il, vous allez me fuir en me
-pardonnant; est-ce là votre bonté?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous me comprenez mal, vous viendrez chez moi: vous avez vu si mon
-fils vous aime, et moi... je ne saurais me passer de vous voir sans une
-grande tristesse. Voyons, cher poëte, dites-moi le sonnet dont vous
-m'avez parlé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le voilà, me dit-il, en me tendant un papier; mais vous le lire, à
-quoi bon? ce qu'il exprime vous ne voulez pas l'entendre. C'est donc une
-résolution bien arrêtée, poursuivit-il, je ne vous verrai plus qu'ici
-devant votre fils ou devant des indifférents.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est un vœu que j'ai fait en me retrouvant vivante auprès de mon
-enfant endormi.
-</p>
-
-<p>
-Il parut réfléchir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il serait impie de vous combattre, reprit-il, vous êtes un brave
-cœur; mais avant que mon rêve ne meure à jamais, prêtez-vous à mes
-dernières faiblesses; vous savez, lorsqu'un ami part pour un long
-voyage, aux heures qui précèdent l'absence, on l'écoute, on le choie,
-on lui obéit avec bonheur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi ce rapprochement? nous n'allons pas nous quitter! vous
-reviendrez, nous nous reverrons! n'est-ce pas? lui dis-je en éprouvant
-à mon tour une sorte d'effroi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons, chère marquise, pas d'équivoque; que la franchise de l'adieu
-rayonne du moins sur le souvenir. Nous nous reverrons, mais en amis,
-jamais plus en amants qui espèrent.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est vrai, il le faut, vous le sentez bien vous-même, murmurai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! ne me faites pas juge de votre décision! Vous vous y êtes
-arrêtée sans songer à moi! Si votre cœur avait été vide d'un autre
-amour, une voix s'y serait élevée pour me plaindre! cette voix s'est
-tue! Je n'espère rien, rien que la seconde place; celle dont on ne veut
-pas quand on aime; la place qui humilie, la place qui rend forcené si
-elle ne rend ridicule, la place qui attire les quolibets sur un mari...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais jamais sur un frère ni sur un ami, interrompis-je vivement.
-</p>
-
-<p>
-Il resta silencieux quelques minutes, puis il reprit d'un ton plus
-calme:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez raison, par votre sincérité loyale vous avez tué mon
-ressentiment, et quand je penserai à vous, ce sera toujours avec
-douceur. Je suis résigné à ce que vous voulez; mais, à votre tour,
-contentez donc sans peur les désirs d'enfant d'un cœur malade; vous
-savez, votre fils vous dit souvent: «Promets-moi quelque chose que je
-ne veux pas te dire;» et vous promettez, confiante dans sa
-candeur.&mdash;Eh bien, soyez confiante aussi dans mon respect.
-</p>
-
-<p>
-Je lui tendis la main:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Parlez, cher Albert, je suis prête à faire ce que vous souhaitez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux, répliqua-t-il, revoir ce soir même, avec vous, pour la
-dernière fois, cette allée du bois où vous m'avez aimé une minute!
-Je veux, qu'en rentrant cette nuit, vous lisiez mes vers et que vous y
-répondiez dans cette même langue immortelle que je vous ai enseignée;
-je veux enfin que vous m'apportiez, par un jour sombre, ces vers que
-vous aurez faits pour moi. Vous vous asseoirez sur mon fauteuil, si je
-n'y suis pas, et en rentrant je retrouverai votre ombre; car vous ne
-savez pas, ajouta-t-il d'un ton convaincu, j'ai des visions!
-</p>
-
-<p>
-Ses yeux hagards et sa pâleur livide, tandis qu'il parlait ainsi,
-auraient pu faire croire aux fantômes! il avait quelque chose de
-fantastique et d'indéfinissable.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, partons-nous? reprit-il d'un ton presque gai et en prenant
-son chapeau.
-</p>
-
-<p>
-J'avais promis, et je n'osais revenir sur ma parole, mais j'éprouvai
-une terreur involontaire à l'idée de me retrouver seule avec lui en
-voiture.
-</p>
-
-<p>
-Je me déterminai sans réfléchir plus longtemps. C'était par une
-soirée orageuse qui précipitait la nuit; le ciel n'avait pas une
-étoile et le vent, qui hurlait comme un vent d'automne, tordait les
-hautes branches des arbres et en faisait tourbillonner les feuilles.
-</p>
-
-<p>
-Aussitôt que nous fûmes en voiture, il me dit d'une voix calme,
-très-nette, et sans changement d'inflexions:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je revois toujours ceux que j'ai aimés, soit que la mort, soit que
-l'absence m'en sépare; ils reviennent obstinément dans ma solitude où
-je ne suis jamais seul. En disant ces mots il ne me regardait pas; il
-semblait regarder dans l'espace; son visage avait l'expression de celui
-d'un somnambule. Voilà bien des années que j'ai des visions et que
-j'entends des voix. Comment en douterais-je quand tous mes sens me
-l'affirment? Que de fois, quand la nuit tombe, j'ai vu et j'ai entendu
-le jeune prince qui me fut cher et un autre de mes amis frappé en duel
-devant moi! Mais ce sont surtout les femmes qui ont ému mon cœur ou
-que j'ai pressées dans mes bras qui m'apparaissent et m'appellent;
-elles ne me causent aucun effroi, mais une sensation singulière et
-comme inconnue à ceux qui vivent. Il me semble, aux heures où cette
-communication s'opère, que mon esprit se détache de mon corps pour
-répondre à la voix des esprits qui me parlent. Ce ne sont pas toujours
-les morts qui viennent ainsi me dire: Souviens-toi! parfois les vivants,
-les absents éloignés et ceux qui sont près, mais qu'on délaisse,
-frappent aussi à mon cœur où ils eurent autrefois leur place; leur
-souffle en passant fait tomber l'oubli qui les couvrait; ils se
-raniment, ils se dressent en moi comme des spectres se dresseraient tout
-à coup des tombeaux dont on aurait levé la pierre; je les revois dans
-leur jeunesse et leur beauté; la décomposition ne les a pas atteints;
-ils ne s'altèrent, ne se transforment et ne m'épouvantent que si,
-m'élançant à leur poursuite, je m'obstine à la recherche de leur
-destinée mystérieuse.
-</p>
-
-<p>
-Je me souviens qu'une année je rencontrai sur la plage de la Bretagne,
-à des bains de mer alors peu fréquentés, une jeune Anglaise de seize
-ans; elle était si mince et si chancelante que, lorsque les grands
-vents de l'Océan se levaient tout à coup et la surprenaient sur les
-galets, elle se ployait comme un saule; son pâle visage sous l'effort
-qu'elle faisait alors pour marcher se couvrait d'une rougeur mouvante;
-ses cheveux violemment soulevés battaient son corps frêle comme des
-ailes qui se déploient. L'ouragan semblait vouloir l'emporter au ciel!
-Un jour où je l'avais suivie sur les dunes et qu'elle paraissait
-frémir et prête à se briser sous l'orage qui grondait, je m'approchai
-d'elle, et, sans lui parler, je tendis mon bras à sa défaillance. Sa
-main saisit la mienne, et elle me dit sans embarras comme un enfant que
-rien n'étonne, pas même la mort dont il ignore la terreur:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je marche, voyez! je me ploie et me redresse sans souffrance, et je
-vivrai deux ans encore! deux ans, c'est beaucoup, pourquoi s'affliger.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous comprends pas, murmurai-je bien bas, m'imaginant qu'une
-parole trop vibrante la ferait tomber.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma mère est morte et je mourrai; le docteur l'a dit hier soir à ma
-tante, j'étais cachée et je l'ai entendu; mais il m'a promis deux ans
-encore et je veux les passer à voyager, à voir toute la terre et à
-chanter toujours.
-</p>
-
-<p>
-En parlant ainsi sa bouche souriait, mais ses yeux semblaient pleurer;
-je me demandai si elle était folle ou si dans sa gaieté enfantine elle
-voulait m'effrayer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ainsi, vous chantez toujours, lui dis-je, ne sachant que lui
-répondre et sur quoi l'interroger.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Toujours, reprit-elle avec son inaltérable sourire confiant et pur;
-vous viendrez ce soir chez ma tante, vous m'entendrez; et comme nous
-nous étions un peu éloignés de la plage et que le vent soufflait
-moins fort, elle se mit à courir légère jusqu'au rocher où on
-l'attendait. À mesure qu'elle disparaissait, elle jetait dans l'air
-quelques notes claires et perlées qui semblaient sortir d'une voix
-céleste.
-</p>
-
-<p>
-J'allai chez elle le soir même; quand j'arrivai, elle chantait au
-piano; l'instrument se fondait avec la voix ou plutôt la laissait
-planer et vibrait à peine. Pendant un mois je l'entendis ainsi chaque
-soir et je me pris à l'adorer en l'écoutant; par une intuition qui
-tenait du prodige, cette âme d'enfant versait dans son chant les
-passions dont elle ignorait le nom même; il sortait d'elle des flammes
-qui ne la brûlaient pas, et des cris sublimes dont l'écho restait muet
-dans son cœur naïf. C'était comme la puissance des sibylles antiques
-qu'un dieu possédait à leur insu.
-</p>
-
-<p>
-Un soir elle me dit gaiement:&mdash;Nous partons demain pour Palerme, mais
-dans deux ans, à l'automne, quand je devrai mourir, vous me reverrez,
-je serai à Paris à l'hôtel Meurice, ne l'oubliez pas. Au lieu d'un
-tombeau de marbre blanc, je veux un beau chant de vous pour m'ensevelir;
-je resplendirai à jamais dans vos vers et je serai bien joyeuse!
-</p>
-
-<p>
-Comme elle s'aperçut que mes yeux se remplissaient de larmes, elle me
-dit avec son éternel sourire:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne me plaignez pas; je vous assure que je mourrai en chantant; et
-faisant courir ses doigts fluets sur une harpe qui était là; elle
-entonna le <i>Requiem</i> de Mozart.
-</p>
-
-<p>
-J'écoutais sans oser la regarder, craignant de la voir m'apparaître
-morte. Je sortis éperdu avant qu'elle n'eût fini de chanter, convaincu
-qu'elle allait s'envoler dans la dernière vibration de l'hymne
-funèbre.
-</p>
-
-<p>
-Deux ans s'écoulèrent; je l'avais oubliée dans les dissipations d'une
-vie sans frein; un soir, j'étais au Vaudeville, je riais des
-bouffonneries d'Odry, quand tout à coup je sentis sur ma main droite
-dégantée (la même main qui un jour sur la plage avait touché la
-sienne) un souffle glacé et rapide courir par trois fois; c'était
-comme un avertissement pour me rendre attentif; aussitôt une voix me dit
-bien bas à l'oreille:&mdash;Pourquoi donc m'oubliez-vous?&mdash;La frêle
-figure souriante de la jeune fille qui chantait toujours se dressa
-devant moi; elle marchait en tournant la tête, elle ployait à demi son
-cou et, d'un petit geste, elle m'appelait sur ses pas. Je sortis du
-théâtre en la suivant et j'allai de rue en rue sur ses traces; nous
-arrivâmes dans la rue de Rivoli; nous glissions le long de la grille du
-jardin; le vent d'automne soufflait et poussait les feuilles des arbres
-sous nos pas; nous entrâmes sous une large porte aux battants grands
-ouverts; il en sortait en ce moment un équipage dans lequel était
-assis un célèbre médecin que je reconnus; je suivais toujours l'ombre
-impalpable; elle monta au premier étage, franchit une antichambre et un
-salon, souleva une portière en étoffe sombre et s'évanouit aussitôt.
-Je me trouvai seul dans une chambre à peine éclairée; j'entendais une
-voix qui sanglotait près d'un lit tout blanc dans l'ombre de l'alcôve.
-Elle était là, la jeune fille, étendue et roidie, les mains jointes,
-morte et gardant encore son sourire qui lui survivait; sa vieille tante,
-agenouillée, pleurait la tête cachée sur le lit mortuaire; elle
-m'entendit, et se soulevant sans surprise:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c'est vous, fit-elle, je vous attendais; elle vient d'expirer en
-disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le voici! le voici qui arrive!
-</p>
-
-<p>
-Albert se tut quelques moments, puis il reprit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne vous lassez pas, chère Stéphanie, j'ai encore d'autres visions à
-vous raconter. Un soir, j'étais au bal à l'ambassade d'Autriche; une
-princesse russe valsait devant moi: ses cheveux crêpés à reflets
-d'or, son torse de bacchante et sa gorge mouvante, qui s'agitait dans
-une robe très-ouverte, me rappelèrent tout à coup une pauvre fille
-des rues qui m'avait tenté un soir. Je suivis un moment la dame du
-regard dans le tourbillon de la valse, mais bientôt je n'y pensai plus
-et je passai dans un autre salon. J'étais là à considérer un énorme
-massif de fleurs d'où jaillissait en gerbes un jet d'eau, quand je
-sentis sur ma main des gouttes perlées tomber en cadence; je me
-reculai, mais les gouttes m'atteignirent encore, régulières et
-obstinées, et frappant une sorte de mesure qui semblait battue sur ma
-main par une main invisible. Je regardai mes gants qui se mouillaient
-et, par un étrange effet de lumière, les gouttes d'eau me semblèrent
-avoir une teinte sanguinolente; plus je les regardais et plus elles
-s'empourpraient. Je fus distrait de cette chose inouïe par une voix
-lointaine que moi seul entendais, mais qui arrivait distincte à mon
-oreille:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux un tombeau! répétait la voix, je veux un tombeau! j'ai été
-touchée et souillée par assez de chair et d'ossements durant ma vie,
-je veux être seule sous la terre! je veux un tombeau! te dis-je, je
-veux un tombeau!
-</p>
-
-<p>
-La voix qui me parlait ainsi venait d'une femme qui ressemblait à la
-princesse russe; mais, au lieu d'être en toilette de grande dame, elle
-s'approchait de moi et se suspendait à mon bras couverte d'un mantelet
-noir fané et d'un chapeau rose à fleurs de forme évaporée; je
-reconnaissais la prostituée des rues et j'en avais honte dans cette
-fête. Mais elle s'acharnait à moi et me répétait sans trêve:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux un tombeau! je veux un tombeau!
-</p>
-
-<p>
-Obsédé de cette vision persistante, je quittai le bal et je rentrai
-chez moi; la voix ne se lassa pas; dans la voiture qui me ramenait, dans
-mon lit, dans mes songes, elle répéta toute la nuit: Je veux un
-tombeau! je veux un tombeau!
-</p>
-
-<p>
-Je me levai au jour, brisé et ayant sur le visage un masque
-d'épouvante comme si j'avais dormi dans un cimetière; je sortis,
-espérant échapper à ma vision et me raffermir dans la vie et le
-mouvement du dehors.
-</p>
-
-<p>
-Il faisait un froid très-vif, je marchais à grands pas le long des
-quais; me sentant ranimé par la course, j'allais, j'allais toujours;
-j'arrivai devant la grille du Jardin des Plantes; j'eus la volonté d'y
-entrer, mais je ne sais quelle volonté plus forte m'en détourna et me
-suggéra tout à coup la pensée d'aller voir un de mes anciens
-camarades de collège interne à la Salpêtrière. J'entrai dans le
-vaste hôpital à l'aspect riant; les vieilles femmes et les folles
-dormaient encore et n'attristaient pas de leur décrépitude et de leur
-misère ces larges cours plantées d'arbres. Je me fis conduire au
-logement de l'interne, je le trouvai occupé à son travail quotidien de
-dissection.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu arrives à propos, poëte, me dit-il en riant; j'ai reçu hier soir
-un des plus beaux sujets de femme qu'ait jamais touché mon scalpel;
-tiens, vois plutôt: et en parlant ainsi, il me conduisit près d'un
-corps mutilé qu'il venait de fendre vers le flanc. La tête et les bras
-manquaient, mais la beauté de la gorge et du torse me firent pousser un
-cri d'effroi! Je n'avais vu que deux femmes avec ces formes-là; ce ne
-pouvait être la princesse russe, c'était donc la pauvre fille des
-rues!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;As-tu la tête de cette femme? dis-je à l'interne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, là dans ce panier.
-</p>
-
-<p>
-Je me baissai; la tête aux yeux ouverts me regardait menaçante; les
-flots des cheveux dorés débordaient du panier!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu crains d'y toucher, me dit l'interne en souriant, et il souleva
-indifférent la tête livide par la chevelure!
-</p>
-
-<p>
-C'était elle! Mon Dieu, c'était elle! C'était bien cette bouche
-aujourd'hui crispée qui m'avait un soir appelé souriante et m'avait
-caressé!
-</p>
-
-<p>
-Voilà donc où je la retrouvai, cette épave de notre barbarie et de
-notre luxure! Ce sont là de ces rencontres qui font comprendre à
-l'homme l'horreur de la légèreté qu'il met dans la débauche.
-</p>
-
-<p>
-Mais je vous effraye, chère marquise, et vous allez rêver cette nuit
-de têtes coupées.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'Albert parlait, la voiture roulait dans l'avenue de Neuilly,
-et s'approchait de la porte Maillot, il reprit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voici une vision moins sinistre; c'était le jour des Rois, je dînais
-en famille, les convives étaient gais et la table copieusement servie.
-Comme je portais à la bouche un morceau d'un excellent faisan qu'Albert
-Nattier nous avait envoyé de Fontainebleau, je sentis au bras droit une
-secousse qui fit tomber ma fourchette, c'était comme si quelqu'un en
-passant m'eût poussé brusquement, et pourtant personne ne m'avait
-touché; au même instant, j'entendis une voix distincte et plaintive
-qui me disait à l'oreille:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai faim! j'ai grand faim!
-</p>
-
-<p>
-Cette voix m'était connue et me fit tressaillir. Il me semblait voir
-debout derrière ma chaise une petite femme amaigrie qui répétait
-toujours:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai faim! j'ai grand faim!
-</p>
-
-<p>
-C'était l'ombre flétrie d'une riante et fraîche grisette que j'avais
-aimée autrefois durant quelques jours, et dont j'ai écrit le portrait
-en vers et en prose. J'ignorais depuis plusieurs années ce qu'elle
-était devenue; sans doute, pensais-je, elle est morte, et je tombai
-dans un rêve qui me fit entièrement oublier que j'étais à table
-célébrant une fête de famille. Une de mes parentes placée à côté
-de moi me reprocha en riant ma distraction: je tressaillis comme si
-j'étais sorti d'un rêve, et j'essayai de manger; mais la fourchette
-tomba de nouveau de ma main enlevée par une force électrique, et la
-voix murmura plus lugubre:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai faim! j'ai bien faim!
-</p>
-
-<p>
-Je me levai de table sous prétexte d'un malaise subit, et je passai
-dans ma chambre en demandant qu'on m'y laissât reposer seul quelques
-heures. L'ombre et la voix me suivirent, et, ne pouvant me débarrasser
-de leur obsession, je me décidai à sortir pour me mettre à la
-recherche de ma pauvre grisette qui poussait vers moi ce cri de
-détresse; je montai en voiture et j'allai la demander dans la maison
-où je l'avais connue; elle n'y demeurait plus; mais après plusieurs
-indications de portiers et de commères, je finis par découvrir son
-nouveau logement. Tandis que je la cherchais ainsi dans tout le quartier
-latin, l'ombre et la voix m'accompagnaient toujours; impatient et
-troublé, je disais au cocher de précipiter sa course vers le quai de
-l'École, où ma petite ouvrière habitait; mais tout à coup l'ombre me
-quitta et la voix se tut. Ce phénomène m'annonçait un changement de
-situation dans la destinée de ma grisette. Quand j'arrivai sur le quai
-de l'École, je me mis à considérer une maison haute, noire et
-délabrée; je marchais dans l'obscurité; il était plus de dix heures
-du soir, et ce quartier était alors fort mal éclairé; la seule maison
-qui rayonnait un peu dans ces ténèbres avait au rez-de-chaussée une
-boutique de rôtisseur, dont la cheminée flamboyante projetait sur la
-rue des lueurs de forge; poulets, dindons et poissons frits s'étalaient
-en monceaux sur la devanture. Ce voisinage était comme un défi
-permanent à la faim de ma pauvre grisette.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que de fois, me dis-je, elle a dû envier en passant ces mets
-hyperboliques; que de fois leur odeur nauséabonde a dû lui paraître
-délectable!
-</p>
-
-<p>
-J'entrai dans la boutique et j'ordonnai au rôtisseur d'envoyer sa plus
-belle volaille, une friture de goujons, du bon vin et du pain chez
-M<sup>lle</sup> Suzette.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je sais, me répondit-il, à gauche, à deux maisons d'ici, au
-cinquième, la porte au fond du couloir.
-</p>
-
-<p>
-Cette réponse me rassura; il était évident que ma grisette ne se
-mourait pas tous les jours de faim, puisque le rôtisseur la connaissait
-si bien. Je montai d'un pas plus content le raide et sombre escalier qui
-conduisait à la mansarde de la pauvre fille, et, en approchant,
-j'entendis sa voix qui répétait le refrain d'une chanson joyeuse
-qu'elle chantait déjà au temps où je la connaissais. Cette fois-ci,
-me dis-je, l'ombre qui m'est apparue n'est pas celle d'une morte, et
-sans y frapper, je poussai gaiement la porte entr'ouverte.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est donc déjà vous, me dit une voix fraîche et gazouillante;
-entrez, entrez, je vais être prête.
-</p>
-
-<p>
-Je vis la grisette debout, le cou et le visage tendus vers un petit
-miroir, elle était vêtue d'un déguisement de <i>pierrette</i> et mettait
-en ce moment du rouge et des mouches sur ses joues.
-</p>
-
-<p>
-Auprès de son pauvre lit, un vrai grabat, était une petite table sur
-laquelle s'étalaient encore des restes de poulet et de pommes de terre
-frites.
-</p>
-
-<p>
-J'entrai en éclatant de rire; la grisette tourna la tête et me
-reconnut.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi! c'est vous, monsieur Albert? dit-elle, et elle me sauta au cou
-en ajoutant:&mdash;Quelle bonne idée! Si vous le voulez, nous irons
-ensemble au bal de l'Opéra; ce serait bien plus agréable que d'y aller avec
-l'autre, que je ne connaissais pas il y a seulement une heure.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que me contez-vous donc là? répliquai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! tenez! j'aurais dû deviner que vous viendriez, reprit-elle,
-j'avais pensé à vous toute la journée... Car, vous ne savez pas?...
-Je vais vous dire cela tout de suite, à présent que je suis gaie et
-pimpante, cela vous fera moins de peine à entendre:&mdash;J'ai bien pâti,
-et je mourais presque de faim depuis une semaine; j'allais en vain
-demander chaque jour un peu de couture à faire à une confectionneuse,
-qui toujours me répondait qu'il y avait chômage. Enfin, tantôt, vers
-la nuit, je rentrais chez moi, découragée, me soutenant à peine; je
-n'avais bu qu'un peu d'eau dans la journée. Je songeais à vous
-écrire, puis à me faire mourir par le charbon, quand tout à coup je
-me suis aperçue qu'un monsieur me suivait; je ne sais pas s'il était
-beau ou laid; il m'a dit que je lui plaisais. Je lui ai répondu qu'il
-voulait rire.&mdash;Point! a-t-il répliqué; veux-tu venir au bal de
-l'Opéra avec moi?&mdash;Dans ma robe déchirée, et en mourant de faim? ai-je
-repris tristement.&mdash;Oh! si ce n'est que cela, voilà vingt francs,
-ma petite, cours te restaurer; je vais t'envoyer un joli déguisement de
-<i>pierrette</i>, et dans une heure je serai chez toi.
-</p>
-
-<p>
-«Que lui répondre? Ma foi! ça valait mieux que la mort, j'ai
-accepté, je lui ai donné mon adresse, et j'ai commandé en passant un
-bon souper au rôtisseur. À votre service, monsieur Albert, ce poulet
-est fort tendre; j'en avais à peine mangé la moitié, que mon joli
-costume est arrivé; je l'ai mis de suite, gaiement et en remerciant le
-bon Dieu! N'est-ce pas qu'il me va bien? et que je suis encore jolie
-comme autrefois, quoiqu'un peu maigre? Voyons, décidez-vous? Prenez la
-place de mon galant inconnu, que je n'aime pas du tout, et allons au
-bal!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, ma petite Suzette, lui répondis-je, il faut être avant tout
-loyale, et ne pas tromper l'espoir de cet amoureux, quel qu'il soit.
-Voilà quelques louis qui te serviront à te mieux loger et à te
-vêtir. Une voix m'avait dit que tu étais dans la peine, et je suis
-venu.
-</p>
-
-<p>
-Elle m'embrassa, les larmes aux yeux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons, mon petit pinson, pas de tristesse, lui dis-je, reprends ton
-refrain et laisse-moi partir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Reviendrez-vous au moins? fit-elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Peut-être, répliquai-je, et je sortis.
-</p>
-
-<p>
-En traversant le couloir, je me heurtai contre le rôtisseur qui
-apportait triomphalement à Suzette le substantiel souper que j'avais
-commandé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! vous êtes un bon cœur! dis-je à Albert quand il eut fini ce
-dernier récit où s'alliait avec tant de naturel l'attendrissement et
-la gaieté.
-</p>
-
-<p>
-En ce moment, nous nous trouvions dans la même allée où un soir
-Albert m'avait pressée sur son cœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chère Stéphanie, reprit-il, c'est vous qui avez été ma dernière
-vision. Quand je vous ai cherchée en vain dans les décombres de la
-place du Carrousel, j'ai cru voir votre ombre, ou plutôt je l'ai vue,
-c'est certain, qui se dressait derrière moi; elle me suivait en me
-disant: «Tu m'as tuée! tu m'as tuée!» Durant deux nuits vous m'êtes
-apparue morte; vous étiez plus belle encore et comme transfigurée. Et
-vous m'aimiez malgré mon crime; car la mort vous faisait lire dans les
-profondeurs de mon cœur, et, par un miracle, hélas! qui ne s'est point
-accompli, vous n'aimiez plus l'autre. C'était lui! ce n'était plus
-moi, qui allait se perdant et s'abrutissant dans des hontes
-mystérieuses. Mais il n'en rapportait pas cette tristesse et cette
-pâleur mortelles, signes d'une grandeur déchue qui souffre de sa
-déchéance; il vivait, lui, dans cette fange, robuste, le teint vif,
-satisfait et glorieux! Il faisait des filles de joie des déesses, afin
-de continuer à se croire un dieu! Et vous, chère Stéphanie, morte et
-charmante dans votre blancheur de sainte, vous m'entouriez tendrement de
-vos bras en me disant:&mdash;C'est toi que j'aime! Emporte-moi, je n'ai
-plus peur de ton amour! Dans la mort, les âmes se reconnaissent; la tienne
-a été créée pour moi!
-</p>
-
-<p>
-Voilà la vision que j'ai eue sur vous: je sais bien qu'elle va se
-dissoudre, mais elle flottera pour moi dans l'infini où rien ne se
-perd; je l'y retrouverai un jour, c'est sûr, et alors je serai heureux!
-</p>
-
-<p>
-Il avait cessé de parler; ses yeux se fermaient comme pour ne plus me
-voir, et il ne prenait pas la main que je lui tendais; il s'égarait
-encore dans son rêve. Tout à coup un cahot de la voiture le fit
-tressaillir; il ouvrit les yeux et reconnut où nous étions: nous
-venions d'arriver près de la croix de pierre où il m'avait un soir
-parlé des étoiles et des mondes semés dans le firmament! Il
-m'embrassa en silence avec une sorte de solennité attendrie, comme on
-donne un dernier baiser à un agonisant qu'on aime:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! merci, chère bien-aimée, me dit-il, de cette dernière
-condescendance! Jamais, jamais vous ne me verrez plus redoutable,
-tyrannique et mauvais: dès ce jour c'est la main d'un frère loyal que
-je mets dans la vôtre.
-</p>
-
-<p>
-Je pris cette main et je la pressai longtemps immobile, tandis que nous
-regagnions rapidement Paris en gardant un silence ému.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXIV">XXIV</a></h4>
-
-<p>
-Nous nous étions séparés sans nous parler, mais avec une tendresse
-intérieure qui semblait s'accroître et grandir en se contenant.
-Désormais il avait pris dans mon cœur une place à part, une place à
-lui. Quelquefois même, il me semblait que c'était la première; il
-devenait pour moi la chaleur et la lumière, tandis que Léonce
-s'effaçait dans l'ombre opaque et glacée de la solitude qu'il me
-préférait.
-</p>
-
-<p>
-Ce soir-là, en rentrant, je trouvai sur la table de mon cabinet les
-vers d'Albert et une lettre de Léonce. Je lus d'abord les vers
-d'Albert; je fus attendrie par cette poésie suave et molle où il
-faisait revivre le souvenir de notre promenade au jardin des Plantes:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Sous ces arbres chéris, oh j'allais à mon tour</span><br />
-<span class="i0">Pour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine,</span><br />
-<span class="i0">Sous ces arbres charmants, où votre fraîche haleine</span><br />
-<span class="i0">Disputait au printemps tons les parfums du jour;</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Des enfants étaient là qui jouaient à l'entour;</span><br />
-<span class="i0">Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine;</span><br />
-<span class="i0">Et si de mon chagrin vous êtes incertaine,</span><br />
-<span class="i0">Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente?</span><br />
-<span class="i0">Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné!</span><br />
-<span class="i0">Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante?</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Ô lion! tu le sais, toi, mon noble enchaîné;</span><br />
-<span class="i0">Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmante</span><br />
-<span class="i0">Se baissa doucement sur ton front incliné.</span>
-</div></div>
-
-<p>
-La lettre de Léonce ne renfermait qu'une ligne qui me frappa; il
-m'annonçait que dans huit jours il serait à Paris. Cette espérance ne
-me causa qu'une joie troublée; la paix et la certitude de ce long amour
-commençaient à disparaître.
-</p>
-
-<p>
-Je ne lui répondis pas le soir même.
-</p>
-
-<p>
-Mais, relisant le sonnet d'Albert, je me souvins de ma promesse, et,
-comme un écho de ces vers, je fis pour lui les vers suivants:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Veillant et travaillant, ô mon noble poëte!</span><br />
-<span class="i0">Lorsque tu seras triste et que mon souvenir,</span><br />
-<span class="i0">Ainsi qu'un ami vrai, viendra t'entretenir,</span><br />
-<span class="i0">En l'écoutant, ému, tu pencheras la tête.</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Tu me verras courant à toi, te faisant fête;</span><br />
-<span class="i0">Avec mon bel enfant qui semblait te bénir,</span><br />
-<span class="i0">Le logis, la servante, en t'entendant venir,</span><br />
-<span class="i0">Tout riait, tout chantait de me voir satisfaite.</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">On t'aimait; l'humble toit, les cœurs t'étaient ouverts;</span><br />
-<span class="i0">C'était peu pour ta gloire et peu pour ta fortune,</span><br />
-<span class="i0">Mais la sincérité n'est pas chose commune.</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Souviens-t-en, quand viendra la douleur importune;</span><br />
-<span class="i0">Moi, je pense au beau soir où rayonnait la lune,</span><br />
-<span class="i0">Quand tu m'as dit «Je t'aime,» et je relis tes vers.</span>
-</div></div>
-
-<p>
-Je l'attendis en vain pendant trois jours; je sus par René qu'il se
-disposait à faire un voyage. Je voulais le revoir encore une fois; car
-je sentais bien que Léonce en arrivant allait reprendre son empire: on
-ne brise pas en un jour des chaînes longtemps portées; il en est de
-l'amour comme du despotisme: il s'impose souvent par ses exigences
-mêmes au cœur confiant de la femme, comme la tyrannie s'impose par sa
-hardiesse à un peuple aveugle; mais l'heure de la clairvoyance se fait
-tôt ou tard, et alors le divorce éclate entre le trompeur et le
-trompé. Pour moi, cette heure de lumière devait briller, mais hélas!
-en me foudroyant.
-</p>
-
-<p>
-J'avais promis à Albert de lui porter moi-même mes vers; je savais
-qu'il sortait chaque soir, et qu'en arrivant chez lui vers neuf heures,
-je trouverais son logis vide, mais encore tout imprégné de sa
-présence. Quel bonheur ineffable de m'asseoir dans son petit salon, de
-feuilleter ses livres, d'écrire mon nom à son bureau pour lui dire:
-«Je suis venue!» et pour qu'en rentrant il me retrouvât là en
-esprit, comme je l'y avais trouvé lui-même. En me représentant une
-sensation si vive et si pure, je ne résistai pas au désir de la
-goûter. Je sortis seule; le temps était froid: c'était l'automne et
-ses premières rigueurs.
-</p>
-
-<p>
-Je sonnai sans hésitation à la porte d'Albert, sachant qu'il était
-absent et que je n'éprouverais pas le trouble de le voir.
-</p>
-
-<p>
-Je dis à son domestique que je désirais lui écrire; il me fit entrer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Monsieur part à l'instant et tout est encore en désordre ici,
-ajouta-t-il.
-</p>
-
-<p>
-En effet, je vis les habits qu'Albert venait de quitter, épars sur une
-causeuse, près du feu, dans le petit salon. La flamme du foyer
-pétillait; une lampe éclairait la glace de la cheminée, et une autre,
-avec un abat-jour, projetait une lueur voilée sur le bureau. Des pages
-écrites par Albert, des lettres ouvertes et quelques feuilles de papier
-blanc étaient là pêle-mêle. La plume dont il s'était servi
-plongeait encore dans l'écritoire; je m'en saisis, et j'aurais voulu la
-voler cette plume qui avait écrit des choses si grandes et si rares!
-Peut-être me communiquerait-elle quelque étincelle de son génie?
-pensais-je en la tournant au bout de mes doigts; et, m'asseyant sur son
-fauteuil, je me mis à rêver.
-</p>
-
-<p>
-Je pris d'abord une enveloppe blanche dans laquelle j'enfermai le sonnet
-que j'avais fait la veille; puis, comme si la demeure du poëte eût
-gardé son souffle créateur, je sentis les vers suivants monter de mon
-cœur à mon cerveau, et je les écrivis rapidement:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i3">VISITE A UN ABSENT</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Il fait froid, ton foyer s'allume,</span><br />
-<span class="i0">Tu t'habilles, tu vas sortir;</span><br />
-<span class="i0">Tu pars, et j'accours me blottir</span><br />
-<span class="i0">Dans ton fauteuil. Je prends ta plume.</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Je n'écrirai pas un volume:</span><br />
-<span class="i0">Mais un seul mot pour t'avertir</span><br />
-<span class="i0">Que cet amour qui te consume,</span><br />
-<span class="i0">Pour toi, je voudrais le sentir.</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Mais ce mot, pourras-tu le lire?</span><br />
-<span class="i0">Ma main, en tremblant, l'a tracé,</span><br />
-<span class="i0">Et mes pleurs l'ont presque effacé.</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Oh! ce mot, pourquoi le récrire?</span><br />
-<span class="i0">Ô ton âme comme à tes yeux</span><br />
-<span class="i0">Une larme parlera mieux.</span>
-</div></div>
-
-<p>
-Je ne relus point ces vers, et je me hâtai de les mettre auprès des
-autres dans l'enveloppe. Si je les avais relus chez Albert, peut-être
-ne les lui aurais-je pas laissés; il y a toujours dans la langue de la
-poésie quelque chose d'exalté qui outre-passe ce que nous voulions
-dire; cela vient de la rime, qui oblige parfois à des mots plus
-tendres; cela vient aussi du tutoiement.
-</p>
-
-<p>
-Je rentrai chez moi transie et frissonnante; tout mon sang avait reflué
-vers mon cœur.
-</p>
-
-<p>
-Mon fils fut frappé de ma pâleur; mon émotion avait été plus forte
-que je ne me l'avouais.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXV">XXV</a></h4>
-
-<p>
-Je compris à la joie d'Albert l'imprudence que j'avais faite; il arriva
-chez moi le lendemain, et me dit, radieux:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! chère Stéphanie, quels vers charmants!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne les louez pas trop, lui dis-je en souriant, et n'allez pas faire
-ce que font les pères en parlant de leurs enfants difformes. Sans vous,
-Albert, je n'aurais jamais fait un vers de ma vie; ils procèdent donc
-de vous, mes deux pauvres sonnets, mais ils n'en sont pas dignes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Laissez-moi être heureux du moins du sentiment qu'ils révèlent et
-qui vient bien de vous!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je savais par René que vous alliez partir, et j'ai voulu,
-répliquai-je, vous faire ainsi un adieu un peu tendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux croire qu'il était senti, poursuivit-il; un poëte a dit
-quelque part:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">L'adieu fait aimer le retour.</span>
-</div></div>
-
-<p>
-Oh! comme je vais revenir joyeux de mon court voyage!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais où allez-vous donc? repris-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Présider à l'érection de deux statues. C'est une idée bouffonne
-qui a passé par la tête ou plutôt par les cent têtes d'un corps
-savant, de m'envoyer, moi, le caprice et l'ironie en personne, prononcer
-des discours et entendre des congratulations officielles. Il est vrai
-qu'on m'a adjoint Amelot, à qui je laisserai toute la partie grave ou
-plutôt comique de la cérémonie.
-</p>
-
-<p>
-Ce qu'il y a pour moi de sérieux dans tout ceci, c'est l'honneur public
-qu'on va rendre à Bernardin de Saint-Pierre en plaçant sa statue en
-face de cet Océan tourmenté qu'il a si admirablement décrit. Vous
-savez, marquise, que je n'ai pas l'orgueil de mes œuvres, mais j'ai
-l'orgueil de mes aspirations; elles ont toujours tendu au beau et à
-l'idéal dans l'art et m'ont fait goûter avec délices les créations
-du génie. C'est ainsi que tout enfant je me suis passionné pour
-l'idylle exquise de <i>Paul et Virginie</i>. Mon culte pour l'auteur
-m'imposait de ne pas refuser la mission dont on m'a chargé quoiqu'elle
-répugne à toutes mes habitudes. Quant à l'autre statue elle sera
-inaugurée par Amelot, par le successeur naturel du talent négatif de
-celui à qui l'on décerne un hommage égal à l'hommage qu'a mérité
-le génie. Je vois d'ici les regards étonnés que se jetteront
-éternellement sur le rivage solitaire de la mer la figure du vrai
-poëte et celle du rimailleur qu'on a proclamé le représentant de la
-<i>Poésie bourgeoise</i>; association criante de deux mots qui se
-repoussent et qui équivaudraient è dire: <i>l'Idéal matériel!</i> Mais ce
-bon Amelot n'entend pas raillerie sur la gloire d'un de ses pères en
-métromanie, et il est bien le représentant le plus convaincu de cette
-littérature puérile, solennelle et banale du bon sens qui prétend faire une
-école renouvelée, non pas des Grecs, lui dis-je un jour, mais des Pradon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous allez vous combattre et peut-être vous battre en route,
-répondis-je à Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, non, rassurez-vous, me dit-il, la poésie est chose trop haute
-pour que je consente jamais à en disserter avec Amelot. C'est un bon
-vivant et un fin gourmet avec qui je n'ai jamais parlé que cuisine.
-Mais, marquise, en venant chez vous je faisais un projet délicieux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Lequel? cher Albert.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous partiez avec nous sous prétexte d'assister à la fête
-d'inauguration des deux statues et en réalité pour vous trouver
-quelques jours seule avec moi sur cette belle plage de l'Océan où nous
-nous aimerions si bien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne me tentez pas dans ma solitude et ma pauvreté, lui dis-je;
-jusqu'au jour où mon procès sera gagné, j'ai fait vœu de vivre en
-recluse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! si vous m'aimiez un peu tendrement, ce vœu ne tiendrait pas
-contre le vœu de mon cœur. Mais je vous parle comme une romance de
-Dorat; décidez donc bien vite, tyrannique marquise, ce que vous voulez
-faire de moi. Si je pars sans vous je vais m'ennuyer, si je reste, et
-j'en suis bien tenté, m'aimerez-vous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Partez, lui dis-je gaiement, nous verrons plus tard.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes un sphinx impénétrable, j'emporte du moins vos sonnets et
-je les interrogerai.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Reviendrez-vous vite? lui dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui certes, si je pars, et j'accourrai vous surprendre au retour;
-ainsi, veillez sur vous!
-</p>
-
-<p>
-Il s'éloigna, la figure riante, et je restai dans le doute s'il allait
-vraiment quitter Paris.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXVI">XXVI</a></h4>
-
-<p>
-J'attendis deux jours, puis j'envoyai Marguerite chez lui. On lui
-répondit qu'il était parti et qu'il serait absent au moins une
-semaine.
-</p>
-
-<p>
-Comme si Léonce eût deviné l'attrayante proposition d'une promenade
-au bord de la mer qu'Albert m'avait faite, il m'écrivit qu'il
-devançait son arrivée et il m'offrait d'aller visiter ensemble les
-beaux châteaux de la Renaissance au bord de la Loire, les vestiges de
-Chantilly et cette ombreuse solitude de Rosny, où une princesse a
-passé les seuls jours tranquilles et riants de sa vie.
-</p>
-
-<p>
-Je fus toute bouleversée par cette idée; elle me séduisait et
-m'attirait comme une tentation de bonheur et aussi de délassement.
-Depuis longtemps toute distraction était retranchée de la vie austère
-que je menais; quelques jours de voyage et de liberté insoucieuse
-avaient pour moi le même attrait qu'un premier bal pour une jeune
-fille; goûter cette halte dans ma vie de labeur avec celui que j'avais
-tant aimé, que j'aimais encore et qui m'aimait enfin, puisqu'il avait
-conçu ce doux projet; oh! c'était une fête de l'âme bien difficile
-à refuser! Je n'éprouvais pas avec Léonce la même hésitation
-qu'avec Albert. J'avais appartenu à Léonce, je lui appartenais encore,
-et malgré quelques doutes et quelques déchirements, mon amour n'était
-point brisé. Il suffisait d'une espérance, d'une illusion pour le
-réédifier dans mon cœur.
-</p>
-
-<p>
-À mesure que l'heure qui devait me réunir à Léonce approchait,
-quelque chose d'enflammé et de vertigineux s'emparait de tout mon
-être.
-</p>
-
-<p>
-Les libertins prétendent que la possession détache; mais pour ceux qui
-se sont aimés par l'âme, le contraire se produit; l'union des sens qui
-n'a été que la confirmation de l'union morale, semble les lier
-éternellement. C'est ce qui fait la pureté et la beauté du mariage,
-lorsqu'il consacre l'amour vrai.
-</p>
-
-<p>
-Comment oublier les délices, et j'oserai même dire les familiarités
-intimes? Est-ce que l'enfant est impudique, parce qu'il se souvient avec
-bonheur de s'être endormi sur le sein de sa nourrice?
-</p>
-
-<p>
-À quoi sert-il qu'une morale artificielle essaye, comme la fausse mère
-de Salomon, de partager en deux l'être humain? l'âme et le corps se
-complètent l'un l'autre, et il est certain qu'ils répercutent tour à
-tour leurs émotions diverses; car de même que le souvenir d'une
-trahison ou d'un chagrin remplit les yeux de larmes, que celui d'une
-joie épanouit le sourire, et que celui d'une noble action fait rayonner
-le front; de même l'image, soudain rappelée d'une chute périlleuse ou
-des angoisses de l'enfantement, attriste et terrifie l'esprit; tandis
-que l'image riante d'une caresse délectable ou du tressaillement de la
-volupté le ranime et l'égaye, et lui communique pour ainsi dire le
-contrecoup enivrant de ce que le corps seul semblait avoir ressenti!
-</p>
-
-<p>
-Ne séparons donc pas ce que la nature et Dieu ont si étroitement
-confondu. Les casuistes qui ont fait de la chasteté absolue une vertu,
-ne sont arrivés qu'à produire des apparences menteuses dans une
-société hypocrite. Il serait temps d'oser glorifier l'harmonie sacrée
-de l'indivisible lien des émotions de l'âme et du corps!
-</p>
-
-<p>
-J'avais compris tout cela d'instinct avant de m'en convaincre par la
-réflexion. Un amour sincère et complet en apprend plus sur ce sujet
-que tous les raisonnements philosophiques.
-</p>
-
-<p>
-Rien qu'à la pensée de revoir Léonce, je sentis le réveil de
-tout ce que je lui avais dû de félicité; c'était une évocation
-involontaire; une influence, pour ainsi dire, magnétique; son approche
-me dominait; il était loin encore et déjà son souffle m'entourait et
-courait autour de moi.
-</p>
-
-<p>
-Cependant je ne lui avais point écrit le ravissement que j'éprouvais
-de ce projet de voyage; je ne savais pas même si je m'y déciderai à;
-mais j'en savourais longuement le désir; il était devenu le rêve de
-mes nuits et la rêverie de mes jours. Si bien qu'un matin des vers qui
-exprimaient tous les détails de ce songe d'amour et de liberté
-s'échappèrent tout à coup de mon cœur. Ainsi un oiseau jette un
-chant en s'ébattant à l'air et au soleil:
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">LES RÉSIDENCES ROYALES.</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Avec leurs longues avenues,</span><br />
-<span class="i0">Leurs silencieuses statues</span><br />
-<span class="i0">Se mirant dans les bassins ronds,</span><br />
-<span class="i0">Leurs grands parcs ombreux et profonds,</span><br />
-<span class="i0">Leurs serres de fleurs des tropiques</span><br />
-<span class="i0">Et leurs fossés aux ponts rustiques,</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Bras enlacés, âmes rêveuses,</span><br />
-<span class="i0">Promenons nos heures heureuses</span><br />
-<span class="i0">Sous les tonnelles des jardins,</span><br />
-<span class="i0">Dans les bois où passent les daims;</span><br />
-<span class="i0">Traversons les courants d'eau vive</span><br />
-<span class="i0">Sur l'esquif qui dort à la rive.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Allons voir, dans les vastes salles,</span><br />
-<span class="i0">Les portraits aux cadres ovales,</span><br />
-<span class="i0">Morts radieux toujours vivants,</span><br />
-<span class="i0">Grandes dames aux seins mouvants,</span><br />
-<span class="i0">Cavaliers aux tailles cambrées,</span><br />
-<span class="i0">Exhalant des senteurs ambrées.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Sur le banc des orangeries,</span><br />
-<span class="i0">Dans l'étable des métairies</span><br />
-<span class="i0">Où les reines buvaient du lait,</span><br />
-<span class="i0">Dans le kiosque et le chalet,</span><br />
-<span class="i0">Aux terrasses des galeries,</span><br />
-<span class="i0">Allons asseoir nos causeries.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Sous le fronton de jaspe rose,</span><br />
-<span class="i0">Où l'amour sourit et repose,</span><br />
-<span class="i0">Cherchons le bain mystérieux,</span><br />
-<span class="i0">Le bain antique aimé des dieux:</span><br />
-<span class="i0">Diane et ses nymphes surprises</span><br />
-<span class="i0">Courent sur le marbre des frises.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Lisons dans les forêts discrètes</span><br />
-<span class="i0">Les gais conteurs et les poëtes:</span><br />
-<span class="i0">Le murmure des rameaux verts</span><br />
-<span class="i0">S'harmonie à celui des vers,</span><br />
-<span class="i0">Et les amoureuses paroles</span><br />
-<span class="i0">S'épanchent en notes plus molles.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Dans les ravins aux pentes douces,</span><br />
-<span class="i0">Sur les pervenches, sur les mousses,</span><br />
-<span class="i0">Doux lit où se voile le jour,</span><br />
-<span class="i0">À la lèvre monte l'amour;</span><br />
-<span class="i0">L'ombre enivre, l'air a des flammes,</span><br />
-<span class="i0">En une âme Dieu fond deux âmes.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">L'horizon déroule à la rue</span><br />
-<span class="i0">Le lac à la calme étendue,</span><br />
-<span class="i0">Où par couples harmonieux</span><br />
-<span class="i0">Les cygnes fendent les flots bleus;</span><br />
-<span class="i0">Plages, collines et vallées</span><br />
-<span class="i0">Sous nos regards sont étalées.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Chantilly dort sous ses grands chênes,</span><br />
-<span class="i0">Rosny, Chambord, n'ont plus de reines</span><br />
-<span class="i0">Leurs maîtres, ce sont les amants</span><br />
-<span class="i0">Savourant leurs enchantements;</span><br />
-<span class="i0">Où les royautés disparaissent,</span><br />
-<span class="i0">Les riantes amours renaissent.</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br />
-<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span>
-</div></div>
-
-<p>
-Je n'oserais pas dire que quelque chose de l'âme et du souvenir
-d'Albert n'eût pénétré dans ce chant! Sans lui l'aurais-je fait?
-Non; car sans lui je n'aurais jamais connu cette langue des vers que son
-génie m'avait enseignée. Léonce l'ignorait, et je doute même que sa
-nature, dépourvue d'inspiration et de flexibilité, fût propre à en
-pénétrer les délicatesses raffinées et l'exquise sensibilité.
-</p>
-
-<p>
-Ces strophes faites, je les répétais sans cesse, et je les fredonnais
-même sur un vieil air qui me revenait.
-</p>
-
-<p>
-Enfin, je reçus un soir une lettre de Léonce, qui m'annonçait son
-arrivée pour le lendemain. J'envoyai mon fils chez un de ses oncles qui
-demeurait à la campagne près de Paris. L'enfant partit joyeux. Toute
-distraction nouvelle le charmait. Je savais qu'il n'aimait pas Léonce,
-et j'eus souffert de troubler son cœur naïf et d'y voir poindre une
-idée de lutte.
-</p>
-
-<p>
-Le lendemain arriva; dès le matin j'ornai de fleurs mon pauvre logis,
-je me parai des couleurs que Léonce aimait, et je mis tout en fête
-comme chaque fois qu'il devait venir.
-</p>
-
-<p>
-Je l'attendais à l'heure du dîner. J'éprouvais une telle agitation
-que je ne pouvais rien faire; les heures me paraissaient tantôt trop
-lentes et tantôt trop accélérées. Je prenais un livre, et j'essayais
-de lire sans y parvenir. Je relus seulement mes vers, où respirait
-comme un sentiment avant-coureur du bonheur; puis je les rejetai sur la
-table où je me tenais accoudée. Je regardais la pendule; je me disais:
-«Bientôt il sera là!» et malgré moi l'image d'Albert se mêlait à
-la sienne. «Il s'assiéra, pensais-je, sur ce fauteuil où Albert s'est
-assis, sur ce coussin où il a pleuré, où il m'a dit son amour.» Et
-cela me paraissait sacrilège et impie. Je pâlissais et frissonnais au
-moindre bruit; il me semblait que j'allais être surprise, condamnée
-par quelqu'un qui avait des droits sur ma vie. Il me venait l'idée de
-m'enfuir, comme si un redoutable péril ou une grande douleur m'eût
-menacée. Puis je souriais de cette terreur puérile; je songeais au
-bonheur qui allait renaître, je le recomposais dans toute sa splendeur
-et je repoussais le fantôme qui venait l'assombrir.
-</p>
-
-<p>
-Cinq heures sonnèrent à ma pendule, je me dis: «Dans une heure il
-sera près de moi.» Je me regardai dans la glace et fus heureuse
-d'être en beauté. Un coup de sonnette retentit; je pensai: «C'est
-lui! il a voulu me surprendre en arrivant une heure plus tôt.»
-</p>
-
-<p>
-J'étais accourue et je me trouvais là lorsque. Marguerite ouvrit la
-porte; je laissai échapper un cri de surprise, presque d'effroi: ce fut
-Albert qui m'apparut!
-</p>
-
-<p>
-Il crut sans doute que j'avais poussé un cri de joie, car son visage ne
-perdit rien de son expression heureuse. Il paraissait moins souffrant,
-son teint était animé et ses beaux yeux lançaient des flammes; il
-tenait d'une main une petite cage dorée où était renfermé un joli
-couple de ces perruches mignonnes qu'on appelle des <i>inséparables</i>, et
-dans l'autre main il avait une seconde cage à treillis d'argent dans
-laquelle voltigeaient deux colibris.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où donc est votre cher enfant? me dit-il, qu'il me débarrasse bien
-vite de ces oiseaux qui l'amuseront, et que j'aie les mains libres pour
-presser la vôtre et vous embrasser.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce cher petit a voulu aller à la campagne, répondis-je en
-rougissant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais vous-même, reprit-il? vous allez donc sortir que vous voilà si
-parée?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, balbutiai-je, je dîne en ville.
-</p>
-
-<p>
-Tout en prononçant ces mots nous traversions la salle à manger. Il
-posa sur le buffet les deux cages charmantes où les oiseaux des
-tropiques s'ébattaient, et me tendant aussitôt les bras, il me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'y tenais plus, chère âme; il m'a fallu revenir pour vous voir
-et pour vous entendre.&mdash;Allons, parlez-moi! qu'avez-vous fait pendant
-mon absence? Pourquoi sortez-vous et ne me gardez-vous pas tout
-aujourd'hui comme je m'y attendais?
-</p>
-
-<p>
-Il baisait mes mains et mon front et ne pouvait détacher ses regards de
-moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne vous ai jamais vu un visage si expressif et où éclatât tant
-d'âme, poursuivit-il, lorsque nous nous fûmes assis dans mon cabinet.
-Est-ce mon retour qui vous rend si belle? Ne m'avez-vous pas oublié,
-m'aimez-vous un peu? Et il se plaça dans une pose câline à mes pieds
-sur le coussin où si souvent il s'était assis.
-</p>
-
-<p>
-Je restais interdite et muette. Comment avoir la dureté de le
-détromper? Comment lui dire qui j'attendais? Il fallait donc me
-résoudre à mentir!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourquoi donc ne me parlez-vous pas, chère Stéphanie, reprit-il en
-me considérant toujours avec bonté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis encore toute émue, lui dis-je, de cette douce surprise et
-bien désolée, croyez-le, de ne pouvoir fêter votre retour; mais on
-m'attend, c'est un dîner de famille, il faut que je sorte, à demain,
-cher Albert.
-</p>
-
-<p>
-Je prononçai ces mots rapidement et d'une voix saccadée: l'aiguille de
-la pendule marchait toujours et je frissonnais pour ainsi dire de son
-mouvement; Léonce allait arriver.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Chez quels rentiers du Marais dînez-vous donc, repartit Albert en
-riant, pour partir à cinq heures un quart de chez vous? Ne me quittez
-pas si tôt et causons un peu, ou je vais m'imaginer que vous me
-trompez. Est-ce bien vrai, poursuivit-il tendrement que vous vous êtes
-fait si belle pour de vieux parents? Non, je veux que ce soit pour moi;
-allons, soyez bonne comme vous l'avez été déjà, écrivez pour vous
-dégager et laissez-moi finir cette journée avec vous. Vous ne vous
-ennuierez pas, je vous le jure: Amelot m'a fourni de quoi vous divertir!
-Dès que nous avons été en wagon, le massif Amelot m'a dit: «Je me
-sens en verve; mon esprit monte, il court, il court...&mdash;Eh bien! mon
-cher, ai-je répliqué, laissez-le courir; je ne me charge pas de
-l'attraper.» Et tenez, marquise; j'ai envie de commencer de suite le
-récit de nos aventures et de vous tenir enchaînée par la curiosité
-comme le sultan des <i>Mille et une Nuits</i>. J'ai aussi des vers à vous
-lire, car j'en ai <i>rêvé</i> pour vous sur le bord de la mer; et vous,
-chère, n'avez-vous pas fait pour moi encore un de ces sonnets que vous
-faites si bien?
-</p>
-
-<p>
-En parlant ainsi, sa main touchait aux papiers qui étaient sur la
-table; il aperçut mes strophes sur les <i>Résidences royales</i> et s'en
-empara.
-</p>
-
-<p>
-Je voulus l'empêcher de les lire, mais il les serra fortement dans sa
-main en s'écriant gaiement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! par exemple, est-ce que l'écolier ose déjà se soustraire au
-maître, et mépriser ses critiques?
-</p>
-
-<p>
-Je ne tentai plus aucun effort pour rien conjurer. Je ne savais que
-répondre et que faire; je n'osais pas même le regarder pendant qu'il
-lisait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'aime ces vers, me dit-il vivement quand il eut achevé de les
-parcourir, je suis fier que vous ayez pu les faire; mais, Stéphanie,
-sont-ils bien pour moi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sans vous je ne les aurais jamais faits, répondis-je en tremblant et
-honteuse de ce subterfuge jésuitique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sont-ils pour moi? sont-ils pour moi? répéta-t-il d'un air de doute.
-Oh! Stéphanie, si ces vers sont pour un autre, savez-vous que vous
-êtes comme l'enfant qui assassine son père avec les armes dont
-celui-ci l'a appris à se servir!&mdash;Vous ne voudriez point me tromper,
-vous qui n'avez jamais menti; voyons, parlez, pour qui sont ces vers?
-</p>
-
-<p>
-Je me levai, pâle et égarée comme si j'avais commis un crime, et
-saisissant sa main, je lui dis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cher Albert, ne m'interrogez pas jusqu'à demain; demain j'aurai la
-certitude de ce que veut mon cœur et je vous le dirai, mais aujourd'hui
-il faut que je vous quitte, que je parte à l'instant même, adieu.
-</p>
-
-<p>
-Il ne me répondit pas une parole; ses yeux s'étaient arrêtés sur les
-gros bouquets de fleurs qui embaumaient la cheminée, et il les
-regardait en souriant d'un air ironique. Il me salua sans prendre ma
-main; puis il partit. Je l'accompagnai en lui disant: «À demain!»
-</p>
-
-<p>
-Quand nous traversâmes la salle à manger, par une de ces fatalités
-des petites choses qui heurtent et blessent presque toujours nos
-sentiments et nos douleurs, Marguerite commençait à mettre le couvert
-et venait de déposer sur le buffet une tarte aux cerises entre les deux
-jolies cages d'oiseaux d'Amérique. Albert avait tout vu, et il comprit
-que j'attendais quelqu'un à dîner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Adieu donc! me dit-il sur le seuil de la porte extérieure.
-</p>
-
-<p>
-Je n'osais plus lui répondre: «À demain!»
-</p>
-
-<p>
-Une voiture venait de s'arrêter devant la maison. Un homme se
-précipita dans la cour. Presque aussitôt j'entendis des pas dans
-l'escalier; et, pendant qu'Albert commençait à descendre, j'aperçus,
-en penchant ma tête au bord de la rampe, Léonce qui montait!
-</p>
-
-<p>
-Je me reculai, épouvantée de cette rencontre; je rentrai
-précipitamment en poussant la porte sur moi, et je m'élançai vers une
-fenêtre qui s'ouvrait sur la cour pour voir passer Albert encore une
-fois.
-</p>
-
-<p>
-Je n'oublierai jamais quel regard sombre et navré il jeta de mon côté
-en levant la tête. Je ne sais s'il m'avait aperçue, mais un sourire
-amer passa sur ses lèvres. Je fus tentée de le rappeler: ma voix
-était comme étranglée; un sanglot me montait du cœur.
-</p>
-
-<p>
-En ce moment Léonce sonna, et je m'enfuis dans ma chambre pour y cacher
-mes larmes.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXVII">XXVII</a></h4>
-
-<p>
-Plus de deux ans avaient passé sur ce jour, dont le souvenir m'était
-resté ineffaçable. Ce que je souffris pendant ce temps je ne le dirai
-jamais. Je veux jeter sur ces deux années un voile noir comme celui qui
-couvrait, à Venise, dans les familles patriciennes, les portraits des
-condamnés à mort.
-</p>
-
-<p>
-De cet amour qui avait pris toute mon âme comme par surprise et par
-sortilège, de cet amour auquel j'avais sacrifié Albert, il ne restait
-rien. On eût dit que, frappé par le présage fatidique d'Albert, cet
-amour s'était décomposé jour par jour.
-</p>
-
-<p>
-J'avais vu l'orgueilleux et superbe solitaire renier une à une toutes
-ses doctrines sur l'art et sur l'amour, et faire de ses opinions une
-monnaie aux convoitises les moins fières.
-</p>
-
-<p>
-Quand la conscience ne dirige plus nos actes, que l'intérêt et la
-vanité deviennent les seuls mobiles de l'esprit, toute notion d'honneur
-et d'idéal disparaît. Il n'y a plus alors dans la vie d'autre retenue
-que la prudence qui sauvegarde du châtiment de la loi. De là les
-traîtres ignorés, les voluptueux cruels qui cachent des instincts
-d'assassin sous un sourire, et les faiseurs d'affaires humaines, prêts
-à tous les crimes, et se décorant en public du titre d'hommes
-politiques.
-</p>
-
-<p>
-En voyant ainsi déchoir celui que j'avais placé si haut, je reçus
-comme le contre-coup de sa chute; un mal inexplicable s'empara de moi;
-on me vit dépérir dans ma force; et bientôt je compris à la
-tristesse de mes amis et à l'incertitude des médecins que j'étais
-perdue.
-</p>
-
-<p>
-Albert n'avait jamais cherché à me revoir et je n'avais pas osé le
-rappeler. Quelquefois il rencontrait mon fils à la promenade; il
-l'arrêtait pour lui recommander de ne pas l'oublier et, sans lui parler
-de moi, l'embrassait tendrement.
-</p>
-
-<p>
-Je savais par René qu'il se mourait et cherchait de plus en plus
-l'oubli de ses peines dans des distractions corrosives et fatales.
-J'éprouvais un désir invincible de le revoir, de lui parler et de
-sentir encore une fois sa main dans la mienne.
-</p>
-
-<p>
-Un jour d'avril, le ciel était bleu, la température presque tiède, je
-montai en voiture pour me rendre au jardin des Tuileries; j'allai
-m'asseoir sur la terrasse du bord de l'eau, et sentant que l'air m'avait
-ranimée, je voulus essayer de revenir à pied chez moi; comme je
-traversais lentement le pont de la place de la Concorde, j'aperçus
-Albert debout contre le parapet de droite; appuyé sur la balustrade, il
-regardait un bateau qui descendait la Seine du côté de Saint-Cloud. Il
-ne me vit pas venir et je le touchai presque avant qu'il ne m'eût
-aperçue. J'écartai le voile qui cachait mon visage et j'appliquai ma
-main sur la sienne; il leva la tête et me regarda, sans paraître
-d'abord me reconnaître; ses yeux étaient ternes et ses lèvres si
-blanches qu'on eût pu se demander s'il vivait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! c'est vous, me dit-il en tressaillant et se ressouvenant; comme
-vous voilà! C'est donc vrai ce qu'on m'avait dit, que vous étiez bien
-mal!
-</p>
-
-<p>
-Je serrai sa main sans lui répondre; nous marchâmes péniblement l'un
-à côté de l'autre jusqu'au bout du pont; là, il s'arrêta.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Albert, lui dis-je en tremblant, ne viendrez-vous pas jusque chez
-moi! oh! je vous en prie, venez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À quoi bon, me répondit-il, j'achève de vivre et vous commencez à
-mourir; nous nous attristerions en nous regardant sans pouvoir rien dire
-pour nous consoler. Oh! ma pauvre marquise, il n'est plus temps
-maintenant de nous aimer!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Albert, l'amour est indépendant du temps et de la vie, vous me
-l'avez dit un jour et maintenant je l'éprouve et j'y crois.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas de réflexion ni de regret, reprit-il en s'efforçant de rire,
-gardons le courage de <i>partir</i>, il appuya sur ce mot, puis, tournant
-sur le pont, il me dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Adieu, chère, le premier de nous qui guérira ira voir l'autre.
-</p>
-
-<p>
-Je voulus le retenir encore en prenant sa main, mais elle retomba.
-</p>
-
-<p>
-Nous nous quittâmes comme deux ombres qui se rencontrent un moment,
-s'évanouissent et ne doivent plus se revoir.
-</p>
-
-<p>
-Je fis quelques pas chancelante et indécise; puis je m'arrêtai, et
-m'appuyant contre la grille du palais Bourbon, je vis à travers mes
-larmes, Albert qui se dirigeait lentement vers l'autre bout du pont.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXVIII">XXVIII</a></h4>
-
-<p>
-C'est par une belle nuit de mai qu'il mourut, quand tout commençait à
-revivre; il s'éteignit en dormant, sans agonie.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque je reçus la sinistre nouvelle, je gardais le lit depuis huit
-jours; je fis un effort pour me lever, je voulais le revoir avant qu'on
-ne l'ensevelît et poser mes lèvres sur son front glacé; je fus prise
-d'un accès de toux si déchirant et si long que je m'évanouis; je dus
-me recoucher et pleurer loin de lui.
-</p>
-
-<p>
-J'envoyai Marguerite et mon fils à son enterrement, et pour la
-première fois je me décidai à faire comprendre à mon enfant ce que
-c'était que la mort. Il m'écouta, attentif et recueilli, puis il me
-dit d'une voix grave.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon père nous a quitté, Albert vient de partir et toi tu veux aussi
-me laisser, car je vois bien que tu es malade et pâle comme eux, et que
-je resterai seul.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! non, cher enfant! m'écriai-je en l'enfermant dans mes bras
-amaigris, je veux vivre pour toi!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu as dis «Je veux!» reprit-il avec un sourire angélique, ne vas
-pas faire avec la mort comme tu fais souvent avec moi, quand je
-m'obstine et que tu me cèdes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, non, lui dis-je en l'embrassant plus fort, je n'obéirai qu'à
-toi.
-</p>
-
-<p>
-L'enfant et Marguerite revinrent du convoi d'Albert tristes et
-étonnés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n'y avait dans l'église, me dit mon fils, que quelques amis et
-quelques femmes en deuil qui pleuraient.
-</p>
-
-<p>
-Il s'était mis à l'écart, dans une chapelle, avec Marguerite, et il
-avait fait sa prière pour Albert. En sortant de l'église il avait vu
-défiler le cortège. Plusieurs personnes qui passaient exprimèrent
-leur surprise qu'on ne rendit pas à Albert les grands honneurs qui lui
-étaient dus et que les princes d'aujourd'hui n'eussent pas envoyé leur
-voiture pour l'accompagner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi, poursuivit l'enfant, j'étais tout désolé de le voir s'en aller
-presque seul, comme un pauvre, au cimetière; guéris vite, chère
-mère, afin que nous allions lui porter de belles fleurs sur sa tombe!
-</p>
-
-<p>
-Hélas! je ne guérissais pas et mon pauvre enfant s'épouvantait
-tellement en me voyant dépérir que je me décidai à le mettre au
-collège pour le séparer de ma souffrance et de ma douleur; mais il
-languissait loin de moi, se refusait à jouer et n'était attentif qu'à
-l'étude. Quand le temps des vacances approcha, je me souviens que le
-jour où on devait me l'amener, je fis un effort violent pour me tenir
-debout; je bus un peu de vin en pensant à Albert, et je me traînai
-jusqu'au jardin. À la même place où nous sommes, je m'assis sur un
-grand fauteuil; ma tête pâlie s'appuyait sur des coussins et,
-frissonnante, je me réchauffais au brûlant soleil d'août.
-</p>
-
-<p>
-Il n'y avait que trois mois qu'Albert était mort; encore quelques mois,
-pensais-je, et je le rejoindrai. Quant à l'autre, je n'y voulais point
-penser. Mais toujours cet amour en ruine pesait sur mon âme et
-l'étouffait, pour ainsi dire, sous ses débris; j'avais été broyée
-par un bras de pierre inerte, brutal et insoucieux de mon agonie. Les
-lourds colosses égyptiens que le temps finit par déraciner dans les
-ruines de Thèbes n'ont pas conscience en s'affaissant du Nubien qui
-s'était assis à leur ombre.
-</p>
-
-<p>
-Mon fils arriva vers midi; j'avais mis pour lui sur une table, placée
-près de moi, une jolie montre et un album, où j'avais fait dessiner le
-portrait d'Albert et écrire les fragments les plus beaux et les plus
-purs de ses œuvres. L'enfant courut vers moi, tenant dans ses bras les
-couronnes et les livres qu'il avait reçus en prix. Je l'attirai sur mes
-genoux et l'embrassai longtemps sans parler; je ne pouvais retenir mes
-larmes. Pour qu'il ne les vît pas, je posai sur sa tête les couronnes,
-et je les enfonçai en souriant, jusqu'à ses yeux. Puis lui donnant la
-montre et l'album, je lui dis:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Regarde donc si cela te plaît?
-</p>
-
-<p>
-Il rejeta avec impatience ses couronnes et mes présents, et se
-suspendant à mon cou, il me dit avec une explosion de douleur:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n'est pas tout cela que je veux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et que veux-tu donc, cher enfant?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux que tu vives pour moi, que tu redeviennes belle, et forte
-comme tu l'étais, il y a trois ans, quand j'étais petit. Maintenant je
-comprends tout, ajouta-t-il avec un regard terrible, où la fierté
-inflexible de l'adolescence se révélait; j'ai deviné celui qui t'a
-tuée, et si tu meurs, vois-tu, eh bien! je le tuerai un jour!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tais-toi, tais-toi, m'écriai-je, en l'étreignant sur mon cœur.
-</p>
-
-<p>
-J'eus honte de ma douleur, et je rougis de mon amour devant mon fils.
-</p>
-
-<p>
-L'amour est une grande et sainte chose lorsqu'il complète la vie, mais
-s'il nous conduit à l'anéantissement de nous-même, il nous dégrade.
-</p>
-
-<p>
-Je levai la tête devant le regard superbe de mon noble enfant, et je
-lui dis avec résolution:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sois tranquille! je guérirai. Ne gâtons pas ce beau jour par des
-larmes! Regarde ce portrait d'Albert.
-</p>
-
-<p>
-Il ouvrit l'album et posa ses lèvres sur le front du poëte qu'il a
-toujours appelé son ami.
-</p>
-
-<p>
-J'ai vécu pour mon fils; et à mesure que la blessure de mon lâche et
-aveugle amour s'est fermée, l'image d'Albert a rayonné dans mon cœur;
-je l'ai revu jeune, beau, passionné, et je l'ai aimé dans la mort.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUI ***</div>
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-</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
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-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
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