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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Lui - Roman contemporain - -Author: Louise Colet - -Release Date: March 15, 2021 [eBook #64821] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously - made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUI *** - -BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE - - - - -LUI - -ROMAN CONTEMPORAIN - - - -PAR - - - -LOUISE COLET - - - - -NOUVELLE ÉDITION - - - - -PARIS -CALMANN LÉVY, ÉDITEUR -ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - -RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 -A LA LIBRAIRIE NOUVELLE - -1880 - - -Droits de reproduction et de traduction réservés. - - -TABLE DES MATIÈRES -CHAPITRE I -CHAPITRE II -CHAPITRE III -CHAPITRE IV -CHAPITRE V -CHAPITRE VI -CHAPITRE VII -CHAPITRE VIII -CHAPITRE IX -CHAPITRE X -CHAPITRE XI -CHAPITRE XII -CHAPITRE XIII -CHAPITRE XIV -CHAPITRE XV -CHAPITRE XVI -CHAPITRE XVII -CHAPITRE XVIII -CHAPITRE XIX -CHAPITRE XX -CHAPITRE XXI -CHAPITRE XXII -CHAPITRE XXIII -CHAPITRE XXIV -CHAPITRE XXV -CHAPITRE XXVI -CHAPITRE XVII -CHAPITRE XVIII - - - - -LUI - - - - -I - - ---Vous qui écrivez, me disait un soir la marquise Stéphanie de Rostan, -un de ces rares et nets esprits du dix-huitième siècle qui semble -avoir sauté à pieds joints sur les années écoulées jusqu'à notre -époque indécise où les intelligences cherchent leur route, les -consciences leur morale, et les écrivains leur style; vous qui -écrivez, gardez-vous du pathos en amour et ne dissertez pas de ce -sentiment naturel et simple, de cet attrait puissant et bien -caractérisé qui attire et confond les êtres, avec le langage de la -métaphysique et du mysticisme. Si les héroïnes des romans modernes -sont si ennuyeuses et à mon avis si immorales, c'est qu'à propos -d'amour elles parlent de Dieu ou de maternité, et obscurcissent par des -idées tout à fait à part cette belle flamme de la jeunesse qui ne -réchauffe plus aucun cœur et ne colore plus aucun récit. Depuis la -Julie de Rousseau et l'Elvire de Lamartine, toutes les femmes ont plus -ou moins prêché à propos d'amour tantôt la philosophie, tantôt la -religion, tantôt le socialisme; si bien que l'amour s'est trouvé -étouffé par ces aspirations sublimes ou prétentieuses qui ne sont -guère de sa compétence qu'accidentellement. - ---Pour que je vous comprenne mieux, répondis-je, faites-moi donc, -marquise, une définition de ce que vous entendez par l'amour. - ---Définir l'amour! y pensez-vous? Si je l'essayais, je tomberais dans -le ridicule de celles que je critique. Je ne définirai donc pas -l'amour; mais je l'ai senti par le cœur, par l'esprit et par les sens -d'une façon très-complète, et je vous assure qu'il ne ressemble -guère aux descriptions qu'on en écrit et aux aveux hypocrites de bien -des femmes; très-peu osent être franches sur ce sujet; elles -craindraient de passer pour impudiques, et je crois, pardonnez-moi mon -orgueil, qu'il n'appartient qu'aux plus honnêtes de dire en cette -question la vérité: L'amour n'est pas une déchéance, l'amour n'est -pas un remords et un deuil; il peut amener tout cela, par l'angoisse -d'une rupture, mais au moment où il est ressenti et partagé, il est -l'épanouissement de l'être, la joie et la moralisation du cœur. - ---Vous ne regrettez donc pas d'avoir aimé, lui dis-je, malgré la -douleur et le vide où vous a laissé l'amour? - ---Moi, répliqua-t-elle avec feu, je voudrais pouvoir aimer encore, si -une passion nouvelle et entière devait anéantir les vestiges de la -passion éteinte; mais comme cela est impossible et que nous n'avons pas -la faculté du rajeunissement et de l'oubli, je me contente de savourer -le souvenir de ce que j'ai ressenti; car, ne voulant que des -satisfactions complètes, je repousserais toujours l'à peu près en -amour; mais je ne suis pas assez glacée et mystique à quarante ans -pour me repentir des heures lumineuses de la jeunesse. Ce sont encore -les meilleures malgré le trouble, les larmes, et, comme vous l'avez -bien dit, le vide qu'elles ont laissés après elles. Est-ce que le -navigateur poussé par le sort dans les glaces du Groenland ne se -souvient pas avec délice de quelque belle plage tiède et fleurie de -Cuba ou des Antilles? - ---Oh! marquise, m'écriai-je, vous devriez bien me conter votre histoire -ou plutôt vos sensations. - ---Il me serait douloureux de parler de moi, reprit-elle; j'ai recouvré -une sérénité que je ne veux plus perdre, et vous ne voudriez pas, -vous qui m'aimez, faire jaillir des étincelles de la cendre refroidie, -ou des larmes du roc poli sur lequel je marche tranquille? mais je vous -parlerai de _lui_, de cet ami célèbre que vous avez connu, dont le -monde s'occupe, sur lequel on dit et on écrit tant de choses -mensongères; et en vous racontant comment nous nous sommes rencontrés, -comment il m'a aimée, comment je lui suis restée attachée après sa -mort, vous trouverez dans le récit de notre amitié ce qu'il entendait -par l'amour, lui, le grand poëte, et ce que moi-même je lui en disais -avec une franchise qu'un lien plus intime eût peut-être enchaînée, -mais que notre sympathie intelligente et fraternelle laissait -s'épancher sans entraves. - -C'était dans le jardin de son joli hôtel de la rue de Bourgogne que la -marquise de Rostan me parlait ainsi, par une belle soirée de mai: nous -étions assises au bord de la vasque de marbre blanc qui forme le centre -du jardin; un arbre de Judée qui commençait à fleurir étendait ses -rameaux d'un rouge tendre sur nos têtes, le ciel était d'une -limpidité calme, et l'air si doux qu'il nous apaisait comme un philtre -bienfaisant. La taille encore svelte de la marquise, son cou blanc et -flexible et sa belle tête expressive couronnée d'une abondante -chevelure d'un blond doré, jaillissaient, pour ainsi dire, au-dessus -des plis nombreux d'une robe violette à deux jupes; la finesse et les -flots du tissu soyeux l'enveloppaient avec grâce; son buste était -appuyé et cambré contre le dossier d'un fauteuil en fer creux, tandis -que ses deux petites mains croisées soutenaient son genou ployé. Dans -cette attitude de la Sapho de Pradier, ses larges manches pendantes -laissaient à découvert jusqu'au coude deux bras d'un modelé parfait -et d'une blancheur éblouissante; l'haleine chaude de cette magnifique -soirée de printemps colorait ses joues d'un rose nacré; je la -contemplais avec ravissement et je me disais:--On devrait encore -l'adorer. - -Elle sembla deviner ma pensée, car elle s'écria tout à coup: - ---Mieux vaut ne pas être aimée que de l'être mal ou de l'être à -demi; pour une âme ardente l'hésitation et l'inquiétude sont pires -que le désespoir. Je dois à la tranquillité que j'ai acquise -l'adoration de la nature et le bien-être que me donne ce beau soir. - -Ne parlons plus de moi, parlons de lui: c'est par une journée semblable -qu'il mourut, il y a deux ans; je n'aime pas qu'on touche si vite à la -chère poussière des morts, et j'aurais voulu qu'on laissât la sienne -reposer encore quelques années; mais il est des cendres glorieuses qui -se soulèvent d'elles-mêmes; leur éclat attire les regards -investigateurs; l'envie s'attaque aux spectres comme aux vivants, et -parfois l'amour irrité les outrage; c'est alors que l'amitié leur doit -la vérité, cette justice éternelle. - - - - -II - - -Avant de vous dire comment je le connus et comment nous nous liâmes, -laissez-moi vous raconter comment je le vis passer tourbillonnant dans -une valse, en 1836. L'apparition rapide du jeune homme de génie qui -glissa un jour devant moi, en balançant avec grâce sa tête blonde, -m'est toujours restée comme un de ces tableaux dont le souvenir dessine -nettement tous les contours. C'était à l'Arsenal, dans ce salon que -l'esprit et la poésie emplissaient chaque dimanche soir. Les femmes en -ce temps-là, celles du plus grand monde, aimaient et recherchaient -encore les écrivains de génie; il n'était pas permis, comme -aujourd'hui, de n'avoir rien lu, rien admiré, rien senti de grand et de -beau, rien aimé d'illustre! On eût rougi d'enfermer sa vie dans -l'incommensurable ampleur d'une robe, et de forcer une jolie tête -couverte de diamants à l'incessant et abrutissant calcul d'un luxe -ruineux; on avait alors des toilettes moins riches, mais plus de -sentiments dans le cœur et plus d'idées dans le cerveau; on faisait -des coquetteries et des avances aux gens d'esprit et aux littérateurs. -Des princes et des princesses donnaient l'exemple. - -C'était donc une faveur, même pour une jeune marquise, d'être reçue -aux dimanches intimes de l'Arsenal. Nos grands poëtes y disaient leurs -vers; nos compositeurs célèbres y faisaient entendre leur musique; -puis pour finir la soirée, les jeunes femmes et les jeunes filles -dansaient au piano. - -J'étais mariée à peine depuis deux mois quand j'allai, pour la -première fois, à l'Arsenal. Mon mari, bizarre et jaloux, me -contraignait à ne paraître dans le monde qu'avec des robes montantes -et les bras cachés sous des manches longues. J'obéissais, -très-indifférente alors à tout ce qui ne tenait pas aux choses du -cœur et de l'esprit. Je portais ce soir-là une robe de velours noir -qui m'emprisonnait jusqu'au cou; mes cheveux, frisés à l'anglaise, -retombaient en longues boucles abondantes de chaque côté de mes -épaules enfermées. Des traînées de liserons blancs entouraient le -chignon et flottaient par derrière. Cette coiffure aurait pu être -gracieuse, se dégageant sur le nu; mais, amoncelée sur le velours noir -du corsage, elle n'était qu'étrange. Quand j'entrai dans le salon de -l'Arsenal les lectures et la musique étaient finies; une jeune fille au -piano jouait le prélude d'une valse. On me regarda beaucoup car, -excepté pour le maître de la maison qui avait connu mon père, -j'étais pour tous ceux qui étaient là une étrangère. Un jeune -homme, que plusieurs femmes complimentaient, s'avança tout à coup vers -moi et m'invita à valser. - -Je lui répondis que je ne valsais jamais. - -Il me salua, tourna les talons et je le vis, une minute après, passer -en valsant devant moi; il tenait enlacée une jeune femme brune, la muse -aimée de ce salon. - ---Pourquoi donc avez-vous refusé de valser avec Albert de Lincel? me -dit le maître de la maison. - ---Quoi, c'était lui! lui! m'écriai-je; lui que je désirais tant -connaître! - ---Lui-même! il valse en ce moment avec ma fille. - -Je me mis à considérer le valseur: il était svelte et de taille -moyenne, habillé avec un soin extrême et même un peu de recherche; il -portait un habit vert bronze à boutons de métal; sur son gilet de soie -brune flottait une chaîne d'or; deux boutons d'onyx fermaient sur sa -poitrine les plis de batiste de sa chemise. Son étroite cravate de -satin noir, serrée au cou comme un carcan de jais, faisait ressortir le -ton mat de son teint; ses gants blancs dessinaient d'une façon -irréprochable la délicatesse de ses mains; mais c'était surtout dans -l'arrangement de ses beaux cheveux blonds qu'un soin particulier se -révélait. À l'exemple de lord Byron, il avait su donner une grâce -pleine de noblesse à cette couronne naturelle d'un front inspiré; des -boucles nombreuses ondulaient sur les tempes et descendaient en grappes -vers la nuque: je fus frappée, à mesure que le cercle rapide décrit -par la valse le ramenait sous la lumière du lustre, des teintes -diverses de cette chevelure pour ainsi dire diaprée. Les premiers -anneaux qui caressaient le front étaient d'un blond doré, ceux qui -suivaient avaient la nuance de l'ambre, et ceux plus abondants qui se -pressaient sur le sommet de la tête se graduaient du blond au brun. Je -le retrouvai plus tard avec ces beaux cheveux d'un effet si rare et -qu'il garda inaltérés jusqu'à sa mort. À l'inverse des hommes blonds -qui ont souvent des favoris rouges, les siens étaient châtains et ses -yeux presque noirs, ce qui donnait à sa physionomie plus de vigueur et -plus de feu; il avait le nez parfaitement grec et sa bouche, fraîche -alors, montrait en souriant des dents blanches. L'ensemble de ses traits -frappait par une distinction aristocratique qu'illuminait l'éclat des -yeux et qu'agrandissait la courbe idéale du front. C'était le génie -primant les signes de race. Tandis qu'il valsait, sa tête renversée en -arrière se montrait à moi dans toute sa beauté. Par deux fois les -temps d'arrêt de la valse le placèrent à quelques pas de la chaise -où j'étais assise; la première fois, il me regarda et je l'entendis -qui disait à sa valseuse: - ---Cette dame blonde, qui est si scrupuleusement emmitouflée dans son -velours noir, est sans doute une anglaise, une quakeresse peut-être? - ---Vous vous trompez étrangement, lui répondit la jeune femme. - -La seconde fois, sa valseuse lui dit en me désignant: - ---Je vous assure que c'est une, fille du soleil, et comment vous -étonnez-vous qu'elle soit blonde, vous qui avez vécu à Venise, et vu -en chair et en os les femmes du Titien. - -Il la regarda presque tristement. - -Elle reprit:--Il est vrai qu'en ce temps-là vous n'aviez d'yeux et -d'attrait que pour les cheveux noirs! - ---Comme aujourd'hui, répliqua-t-il en souriant galamment à sa brune -valseuse. Mais il me sembla qu'un nuage avait passé sur son front. - -La valse finie, il prit son chapeau et sortit du salon. - - - - -III - - -Bien des années s'étaient écoulées depuis cette soirée à -l'Arsenal; j'avais perdu mon mari et un procès désastreux m'enleva -momentanément toute ma fortune; cet hôtel où j'étais née, où mon -grand-père et ma mère avaient vécu, fut mis en vente et, en attendant -qu'il trouvât un acquéreur, il fut loué tout meublé à une riche -famille; me confiant dans un pressentiment qui ne m'a point trompée et -qui me disait que cet hôtel redeviendrait un jour ma propriété, je ne -voulus pas le quitter; je fis louer, pour m'y installer, un petit -appartement disposé au quatrième auquel on arrivait par un escalier de -service. Des cinq pièces qui le composaient, deux avaient servi -autrefois de cabinet d'étude et de laboratoire à mon grand-père, qui -y avait fait, avec le grand Lavoisier, des expériences de chimie. Les -fenêtres de mon humble logement s'ouvraient sur ce jardin où j'avais -joué enfant; levez la tête et vous les verrez là-haut souriantes sous -les toits. La cime des arbres qui nous abritent les effleurent de leurs -branches. - -Je m'entourai là de quelques chères reliques, de quelques meubles et -de quelques portraits de famille qui avaient échappé à l'inventaire; -je gardai pour me servir une ancienne fille de cuisine, bonne et vieille -paysanne, nommée Marguerite, que j'avais fait venir autrefois de -Picardie et qui m'était dévouée. - -Il ne me restait que deux mille francs de rente; c'était presque la -misère après la fortune que j'avais eue, mais je possédais deux -opulences et deux splendeurs qui planaient et rayonnaient sur toutes les -gènes mesquines et vulgaires, comme un beau soleil sur des landes. -J'avais un magnifique enfant, un fils de sept ans, répandant le rire et -le mouvement autour de moi, et j'avais dans le cœur un profond amour, -aveugle comme l'espérance et fortifiant comme la foi. J'attendais tout -de cet amour, et j'y croyais comme les dévots croient en Dieu! Jugez -quelle énergie j'y puisais pour vivre dans ce que le monde appelait la -pauvreté et quelle indifférence je ressentais pour tout ce qui -n'était pas ce bonheur ou mes joies de mère. Cependant l'homme que -j'aimais était un sorte de mythe pour mes amis; on ne le voyait chez -moi qu'à de rares intervalles; il vivait au loin, à la campagne, -travaillant en fanatique de l'art à un grand livre, disait-il; j'étais -la confidente de ce génie inconnu; chaque jour ses lettres m'arrivaient -et, tous les deux mois, quand une partie de sa tâche était accomplie, -je redevenais sa récompense adorée, sa volupté radieuse, la -frénésie passagère de son cœur, qui, chose étrange, s'ouvrait et se -refermait à volonté à ces sensations puissantes. - -J'avais été abreuvée de tant de mécomptes durant les années mornes -de mon mariage; je m'étais trouvée, jusqu'à trente ans, dans un -isolement si triste, qu'au début cet amour me prit tout entière, et me -parut la fête de la vie si vainement attendue. - -Je sortais de la nuit; cette flamme m'éblouit et m'aveugla; elle -m'avait lui d'abord comme un bonheur défendu dans mes jours -enchaînés; libre, je m'y précipitai comme vers le foyer de toute -chaleur et de toute lumière. L'enchaînement de ce récit me force à -toucher à cette image qui est devenue cendres, et à lui rendre un -corps. Je le ferai discrètement, car s'il est sinistre d'évoquer les -morts de la tombe, il l'est plus encore d'évoquer les morts de la vie. - -Je trouvai dans cet amour une atmosphère d'exaltation immatérielle qui -ne me faisait plus goûter que les joies qui en découlaient: recevoir -tous les jours ses lettres à mon réveil, lui écrire chaque soir, -tourner dans le cercle de ses idées, m'y enfermer et m'y plonger à me -donner le vertige, telle était ma vie. - -Il semblait si indifférent, pour les autres et pour lui-même, à tout -ce qui n'était pas l'abstraction de l'art et du beau, qu'il en -acquérait une sorte de grandeur prestigieuse à la distance où nous -vivions l'un de l'autre. Comment se serait-il aperçu de ma mauvaise -fortune, lui qui n'attachait de prix qu'aux choses idéales? - -Cependant il est, pour les illuminés et les extatiques de l'amour, des -heures positives, où la terre et ses nécessités les étreignent. -J'étais rappelée à la réalité par mon fils, par ce cher enfant qui -formait la moitié naturelle et vraie de ma vie. Pour lui donner une -nourriture meilleure, des habits plus élégants et toutes les gâteries -maternelles, je songeai à faire quelques travaux qui pourraient ajouter -chaque mois une petite somme à nos ressources si restreintes. J'avais -reçu de ma mère une éducation sérieuse, et progressivement mon -goût, très-vif pour la lecture, me fit acquérir une instruction -étendue. Mon grand-père, après les agitations d'une vie politique qui -avait traversé la révolution, trouvait un plaisir de vieillard à -m'apprendre, enfant, un peu de latin et quelques vers grecs; il me -rappelait, en souriant, que les femmes de la cour de François Ier et -celles de la cour de Louis XIV étaient restées, sans pédantisme, -belles et attrayantes tout en connaissant, à l'égal des hommes, les -langues de Sophocle et de Virgile. - -Plus tard, j'appris facilement l'italien et l'anglais. Combien je me -félicitai, quand le temps de ma pauvreté arriva, de pouvoir trouver -dans les choses de l'esprit une ressource inespérée. - -Vers cette époque, les romans étrangers étaient recherchés du -public; j'en traduisis deux; un éditeur les accepta et m'en donna six -cents francs. Ce fut une des plus grandes et des plus fières joies de -ma vie, que celle que j'éprouvai en sentant ces billets de banque -frissonner dans ma main. Ce jour-là, je louai une calèche pour -conduire mon fils au bois de Boulogne, comme je l'y conduisais dans ma -voiture quand sa nourrice, assise devant moi, le tenait enveloppé dans -ses langes brodés. - -Le soir de ce jour mémorable, je réunis quelques amis qui m'étaient -restés attachés; parmi eux se trouvaient trois de nos grands poëtes -et plusieurs écrivains célèbres. Je leur dis, en riant, que j'étais -un peu des leurs, que la mauvaise fortune me forçait d'écrire, et que, -encouragée par le résultat de mes premières traductions, je leur -demanderais désormais leur appui auprès des éditeurs. Ils me -répondirent tour à tour, ce qui était vrai, que, par un malheureux -hasard, ils étaient brouillés avec le libraire en vogue qui publiait -les romans étrangers. - ---Mais, j'y pense, ajouta tout à coup René Delmart, un des trois -poëtes, nous avons des amis qui ont fait la fortune de Frémont, -l'autocrate de la librairie, et qui peuvent beaucoup sur sa lourde -cervelle; ils seront, marquise, très-empressés de parler à cet -éditeur pour vous. - ---Toujours bon, dis-je à René, que j'aimais depuis dix ans comme un -frère. Eh bien! voyons, à qui allez-vous me recommander? - ---Je verrai demain Albert de Lincel, et je suis certain qu'il se mettra -à votre disposition. - ---Albert de Lincel! m'écriai-je, me souvenant que je ne l'avais jamais -revu depuis la soirée de l'Arsenal. - ---Albert de Lincel! répétèrent à l'unisson de l'étonnement tous les -assistants. - ---Y songez-vous, ajouta Albert de Germiny, le poëte philosophique, ce -fou d'Albert de Lincel va devenir amoureux de la marquise et nous -supplanter dans son cœur, nous qui n'obtenons que son amitié. - ---En vérité, repris-je en riant, vous pourriez bien prophétiser -juste; Albert de Lincel est une des plus vives préoccupations de mon -esprit; il a glissé un soir devant moi comme un fantôme: il y a de -cela plus de douze ans; depuis ce soir-là, je ne l'ai point revu; mais -j'ai lu, et je sais par cœur tout ce qu'il a écrit. Et regardez là, -dans le petit nombre de mes livres préférés, j'ai les siens, et -chaque jour je les ouvre, attirée et ravie par cette inspiration si -vive, par ce style net et précis, qui sait être éloquent sans être -diffus, et chaleureux sans être ampoulé. Albert de Lincel me semble -sans prédécesseur parmi les écrivains français. Sa verve et son -_humour_, comme les jets de flamme d'un soleil d'été, se dégagent de -la brume; sa passion a des traits soudains, inattendus et superbes, que -j'appellerais volontiers olympiens, tels que des flèches sacrées -décochées par les dieux sur les mortels. On croirait entendre la -vibration de l'arc de Diane chasseresse, car sur sa grandeur courent -l'élégance et la légèreté. Albert de Lincel, comme tous les esprits -originaux et tranchés, a fait et fera de détestables imitateurs: on -prend si aisément la familiarité pour l'ironie, et le cynisme pour la -passion inquiète. J'en reviens à l'auteur; convaincue de la vérité -de ce mot immortel de Buffon: _Le style, c'est l'homme_, je suis bien -sûre qu'Albert de Lincel porte en lui la séduction de ses écrits; -mais, Dieu merci, je me sens désormais invulnérable: le vertige -n'atteint pas les gens heureux, et, je vous l'ai dit, mes amis, j'ai le -bonheur. - ---N'eussiez-vous pas le bonheur, ou tout au moins son rêve auquel vous -croyez, me dit en souriant mon vieil ami Duverger, le poëte -patriotique, je crois Albert de Lincel sans danger pour vous; sa vie -d'aventures en a fait depuis quinze ans l'ombre de lui-même; ce n'est -plus le beau valseur que vous vîtes passer un soir; c'est un corps -dévasté, qui ne peut plus inspirer l'amour; c'est un esprit malade et -fantasque qui se manque sans cesse de parole à lui-même et qui, dans -un élan bienveillant, vous promettrait de parier pour vous à son -éditeur Frémont, et l'oublierait une heure après. Je croirais plus -sûr de vous faire recommander par ce vieux pédant de Duchemin, un -homme grave, une intelligence d'élite, comme disent les journaux du -gouvernement, un ancien grand maître de l'Université! C'est le patron -officiel de Frémont, et il peut tout sur lui. - ---Mais un si important personnage ne se dérangera point pour moi. - ---Écrivez-lui, marquise, répliqua le vieux Duverger avec malice, et je -suis certain qu'il accourra; il passe pour très-galant encore. - ---Galant avec son enveloppe et son pédantisme. Oh! cher poëte -narquois, repris-je, vous raillez toujours! - ---Eh! eh! ma chère enfant, vous oubliez en me parlant ainsi que je suis -fort laid, ce qui ne m'a pas empêché d'avoir un cœur. Et Duverger me -jeta un de ces regards mélancoliques qui donnaient parfois une navrante -expression à sa face réjouie. - ---Je suis de l'avis de Duverger, reprit Albert de Germiny; écrivez au -docte Duchemin; c'est une de ses vanités et de ses glorioles de se -croire le protecteur des lettres, et il tiendra à honneur de vous le -prouver, tandis qu'Albert de Lincel affecterait peut-être un dédain -qui vous blesserait. - ---Vous êtes dans l'erreur, dit René Delmart, qui nous avait écoutés -en silence, Albert est resté bon et cordial; et, se tournant vers moi, -il ajouta: Je vous réponds de lui, marquise. - ---Il vous fait donc l'honneur de vous voir encore, quoique vous soyez -poëte, mon cher René, poursuivit de Germiny. - ---Je vais chez lui quand je le sais malade et triste, et il me reçoit -toujours comme un ami. - ---Eh! pourquoi donc nous a-t-il fui, reprit de Germiny, nous tous qui -l'aimions comme un jeune frère glorieux à qui nous décernions sans -jalousie toutes les palmes? N'avons-nous pas été, dès qu'il est -apparu, ses bons et loyaux compagnons? N'avons-nous pas acclamé son -génie avec une ardeur cordiale? N'a-t-il pas été l'enfant gâté de -notre admiration sincère? Eh bien! il nous a quittés tout à coup -comme s'il rougissait d'être l'un des nôtres; il a affecté à -l'endroit des poëtes contemporains une sorte de dédain aristocratique -que Byron n'a jamais eu pour Wordsworth et Shelley. - ---Vous vous trompez, s'écria l'excellent René, il a rendu un hommage -public à Lamartine, et quand il parle du grand lyrique exilé, il le -proclame notre maître à tous pour la science du vers. - ---Ce qui n'empêche pas, répliqua Duverger avec un rire sardonique, -qu'il nous préfère de riches banquiers et quelques Anglais -débauchés, débris du fameux club du Régent. Comment peut-il faire -son camarade de cet Albert Nattier, qui, pour dernier exploit de sa vie -tapageuse, vient de raser traîtreusement, après une nuit d'amour, les -beaux cheveux de sa maîtresse endormie qu'il soupçonnait -d'infidélité! Comment peut-il traiter en amis ce lord Rilburn et son -frère lord Melbourg, dont les débauches ont épouvanté Londres, et -qui promènent aujourd'hui leurs millions et leur hâtive décrépitude -dans les rues de Paris?--Je le plains, continua Duverger, mais je pense -comme Germiny qu'il eût mieux fait de rester l'un des nôtres. - ---Oh! si vous le jugez en politiques et en moralistes, il est perdu, -répliqua le bon René. Mais, pour Dieu! faites appel un moment à vos -entraînements de jeunesse et à vos fantaisies de poëtes, et vous -serez plus justes envers lui! Souvenez-vous surtout de son organisation -mobile; il essaye de toutes les saveurs, de toutes les émotions; il se -figure y trouver une poésie nouvelle et inconnue, et je n'oserais dire -qu'il n'ait su tirer souvent de ses débordements mêmes des cris de -douleur et d'amour plus navrants et plus sublimes, et partant qui en -enseignent plus aux âmes que toute la morale d'œuvres honnêtes faites -à froid. Vous vous étonnez qu'il accepte parfois pour compagnons de -plaisir de riches oisifs mal famés! Mais leur fortune est pour lui un -tréteau où il les voit se pavaner, et leurs orgies un spectacle qu'il -se donne: il y puise des images fantastiques, poignantes, hardies, et -que le premier il a introduites dans la littérature française; de ces -fêtes nocturnes de la débauche, comme des noirs couloirs creusés dans -une mine, il retire des pierreries éclatantes; il est le spectateur -plus que le complice de ces turpitudes des riches; si son corps -s'abandonne parfois, son esprit veille à son insu; il domine cette -ivresse factice, la revomit, la stigmatise et en tire en définitive des -tableaux de maître! Gardez-vous de croire que ces hommes, que vous -appelez ses compagnons de plaisir, le possèdent: le génie d'Albert est -de ceux qui échappent à toute influence; il a été longtemps l'ami -d'un jeune prince: qui donc de nous a jamais pensé qu'il était un -courtisan? Comment en vouloir à sa nature enthousiaste et charmante? -Son inspiration de poëte plane toujours au-dessus de ses folies de -jeune homme; elle les ennoblit, les dépouille pour ainsi dire de leur -fange et les change en rayons; on dirait ces jets de feu qui s'élèvent -tout à coup sur un marais! - ---Vous êtes un brave ami, s'écria Germiny, et c'est plaisir, René, -que d'être défendu et loué par vous; mais enfin vous conviendrez -qu'un poëte est chose sacrée, et que c'est pitié de voir Albert -accepter pour amphitryons ces riches parvenus et ces grands seigneurs -avinés. - ---D'autant plus qu'il n'y a plus de grands seigneurs, pas plus en -Angleterre qu'en France, répliqua Duverger, et que ceux qui s'affublent -aujourd'hui de ce titre, ne ressemblent guère à ceux qui le portaient -autrefois. Parbleu! milords et messieurs, leur dirais-je, si vous singez -leurs dehors, tâchez aussi d'avoir l'esprit d'un Bolingbroke, d'un -Horace Walpole, d'un Grammont, d'un François Ier, d'un Henri IV ou d'un -maréchal de Richelieu! on ne peut être un poétique débauché qu'à -ce prix! - ---Nous voilà bien loin, mes maîtres, dis-je en riant, du point de -départ de notre entretien; voyons, mon cher René, vous qui êtes l'ami -d'Albert de Lincel et qui connaissez aussi le savant Duchemin, à qui -des deux dois-je me recommander? - ---Écrivez d'abord à ce cuistre de Duchemin, répliqua René; je pense, -comme Duverger, qu'il en sera flatté et viendra vous donner le -spectacle de sa personne. Mais, si vous n'êtes pas contente de lui, je -réponds d'Albert. - - - - -IV - - -Aussitôt que mes amis m'eurent quittée, j'écrivis quelques lignes à -Duchemin pour lui demander sa protection auprès du libraire Frémont; -je le fis sans peine: on se préoccupe peu de l'amour-propre quand on a -l'amour. La joie que je cachais au cœur répandait sur toutes mes -actions quelque chose de facile et d'heureux. C'était comme ces gais -refrains qui charment le travailleur. - -Après ce court billet, j'adressai, ainsi que je le faisais chaque soir, -ma confession du jour à celui que j'aimais. Chateaubriand a dit: «Si -je croyais le bonheur quelque part, je le chercherais dans l'habitude!» -Je trouvai à lui écrire ainsi toutes mes pensées un bonheur profond -et une sorte de moralisation inexpugnable. Je n'aurais rien voulu -commettre d'indigne dans la journée; car le soir, plutôt que de lui -mentir et de lui confier ma défaillance, la plume me serait tombée des -mains. Ce fut là le temps le plus pur et le plus fier de ma vie, celui -où mon esprit embrassa le plus les rayonnements du beau et du bien. - -Aussitôt que ma lettre était close, j'allais soulever les rideaux -blancs du petit lit où dormait mon fils; je posais sur son front riant -un long baiser et j'essayais de dormir à mon tour. Ce soir-là, je -restai longtemps éveillée, pensant involontairement à tout ce que mes -amis m'avaient dit d'Albert de Lincel. Je savais gré à René Delmart -de l'avoir défendu; j'avais pour René autant d'estime que d'amitié, -et je me disais que sa parole, qui était toujours vraie, n'avait pu -mentir au sujet d'Albert. - -René est un des plus nobles et des plus rares esprits de notre temps, -et si sa gloire littéraire n'est pas montée à l'égal de son talent, -cela vient de la beauté même de son caractère, qui puise son -originalité dans une honnêteté absolue et dans une insouciance de -demi-dieu pour tout ce qui facilite la renommée des écrivains. Il -brilla tout à coup, sous la Restauration, au milieu de la pléiade des -grands poëtes lyriques. Après, un voyage en Italie, il publia une -imitation de l'_Enfer_, où il sut faire passer dans ses vers inspirés -toute la précision et toute la grandeur de la poésie dantesque. Il fit -aussi une suite de tableaux, compositions achevées, sur les mœurs, les -paysages et les œuvres d'art de l'Italie. Une maladie nerveuse ferma -son cœur et ses lèvres durant quelque temps; ses amis proclamèrent -que son cerveau était atteint: comme si les facultés ne pouvaient se -reposer ou s'exercer dans des rêves muets! Il revint bientôt à la vie -réelle, mais avec un cerveau plus vaste et plus fort. Il dut à cette -interruption du commerce des hommes le superbe mépris de tout ce qui -aiguillonne leur vanité et leur ambition; il est le seul parmi les -contemporains qui n'ait jamais songé à une croix, à une place, aux -articles des journaux et aux louanges des salons. Duverger a eu de ces -dédains-là, mais il a courtisé la popularité. René n'a jamais -flatté personne, pas même ses amis: il les aime et les sert. - -Heureuse, je le voyais deux fois par mois; quand le chagrin me terrassa -et que la mort faillit me prendre, il fut le seul qui vint chaque jour -me consoler et me distraire par cette verve ironique, mais grandiose, du -vrai sage qui fait contribuer l'infini à la guérison de nos misères -bornées. Il ne raillait jamais la douleur; mais il raillait ceux qui la -causent, depuis les persécuteurs des nations jusqu'aux oppresseurs des -femmes. Il avait le génie d'amoindrir et de vulgariser les êtres -méchants; il les dépouillait ainsi de leur puissance et de leur -prestige, et, les faisant apparaître dans leur laideur et leur -infériorité à leurs victimes, il inspirait à celles-ci l'étonnement -de les avoir aimés ou de les avoir craints. - -Je songeais donc que puisque ce fier et généreux cœur avait défendu -Albert, il restait à coup sûr à celui-ci beaucoup de sa grandeur et -de sa sensibilité premières; je sentis s'accroître le désir -très-vif que j'avais toujours eu de le connaître, et, pour en faire -naître l'occasion, je souhaitai presque que Duchemin me refusât son -appui. - -Mais le lendemain, dans l'après-midi, je reçus de l'important -personnage une réponse, du tour le plus galant, où il me disait qu'il -mettait à mes pieds son faible crédit, et qu'il s'empresserait de -venir le soir même, à l'issue du dîner, prendre mes ordres pour les -exécuter. - -Je me souviens qu'il faisait ce jour-là un froid très-vif, dont une -pluie noire augmentait encore l'intensité. Frileuse comme une créole, -j'avais un feu énorme dans le cabinet où je travaillais, entourée de -mes livres et de mes chers souvenirs. - -Duchemin arriva beaucoup plus tard qu'il l'avait annoncé; si bien que -mon fils, qui s'était endormi sur mes genoux, venait d'être emporté -dans son lit par Marguerite, quand le savant parut. Il me trouva donc -seule auprès de ce feu flamboyant, la tête éclairée par une lampe à -globe d'opale. - -Je n'ai jamais vu saluer aussi bas que saluait la taille torse du -pédant; c'étaient des inflexions dégingandées, où le dos et la -tête luttaient de mouvement à qui mieux mieux; son front, blême et -luisant comme un crâne, et couronné ou plutôt hérissé de cheveux -ras et grisonnants, se couvrait de rides mouvantes quand sa bouche -essayait de sourire. Les flatteurs de Duchemin, les jeunes cuistres -qu'il a formés et les journalistes gagés, ont répété jusqu'à -satiété qu'il avait l'esprit, le sourire et le regard de Voltaire. -Pour ce qui est de l'esprit, les écrits même de l'important personnage -se chargent de réfuter cette monstrueuse hyperbole; quant à son -sourire, il m'a toujours paru une grimace, que ses petits yeux perçants -et louches accompagnent de leur clignotement. Le sourire ironique et -mordant, le regard ouvert et profond de l'amant de Mme du Châtelet, -étaient d'une autre trempe. - -Je voulus me lever pour recevoir Duchemin; il s'y opposa en se courbant -vers moi comme un cerceau, et, en saisissant ma main qu'il baisa: - ---À vos pieds, madame la marquise, à vos pieds, répétait-il avec -l'accent de l'oraison. - -Je me reculai et l'engageai à s'asseoir, et, après l'avoir remercié -de son empressement à répondre à mon appel, je lui exposai, d'un ton -froid et rapide, en quoi il pouvait me servir. - ---Oh! pauvre femme! s'écria-t-il avec componction, vous songez donc au -triste métier des lettres? Quoi! vous voulez écrire et tacher d'encre -cette jolie main qui sollicite les baisers? vous voulez aller sur nos -brisées? Oh! croyez-moi, l'amour vaut mieux que la gloire! - -Tandis qu'il me débitait ces banalités, je le toisai avec un -ricanement qui le déconcerta. - ---Je croyais, monsieur, m'être mieux expliquée en vous écrivant, lui -dis-je; je n'ai pas la prétention de faire de la littérature, mais -seulement des traductions d'anglais, d'allemand et d'italien. Quant à -la gloire, je n'y prétends pas plus qu'au talent. C'est la nécessité -qui me décide à ce travail. - ---Oh! bel ange! répliqua-t-il du ton d'un chantre qui entonne un -cantique, et en saisissant ma main et palpant mon bras à travers ma -manche large, la nécessité! quel vilain mot prononcez-vous là! Vous -que j'ai vue si brillante et si fêtée dans tous nos salons, est-ce -possible que vous soyez exposée à la nécessité? - ---Ne me plaignez pas, repartis-je en riant, et en me dégageant de sa -patte crasseuse et velue, je n'ai jamais été plus heureuse. - ---Oh! ce n'est pas vous que je plains, héroïque femme, poursuivit-il -avec le même accent pieux, mais ces prétendus grands poëtes qui vous -entourent, qui se disent vos amis, qui ont peut-être le bonheur d'être -mieux que cela (à ces mots son œil louche pétilla), et, -poursuivit-il, qui n'ont jamais trouvé le moyen de vous aider dans les -peines de la vie. Sans me donner le temps de répondre, jugeant à -l'expression de mon visage que sa pitié familière me déplaisait, il -se mit à me parler avec un dédain superbe de tous les grands poëtes -contemporains. Les pédants et les critiques n'aiment pas les poëtes; -ils s'imaginent qu'ils sont leurs supérieurs; ils ne les comprennent -réellement jamais, mais ils en font l'éloge lorsque la postérité les -a couronnés; ils les analysent pour les décomposer; ils ne sont -pourtant quelque chose que par eux; ils s'approprient leurs beautés et -font passer leur souffle créateur dans leur critique stérile. Sans le -génie des poëtes, leur esprit serait à néant; leur verve jaillit de -l'envie. - -Après des généralités jalouses et haineuses, Duchemin concentra ses -coups contre les trois ou quatre poëtes qu'il savait être de mes amis; -il s'acharna surtout contre Albert de Germiny, dont la longue jeunesse -et la bonne mine irritaient sa laideur. - ---Oh! celui-là, me dit-il, est bien heureux, car il passe pour vous -plaire; comment donc, lui qui a de la fortune, vous laisse-t-il en proie -à la _nécessité_, et il appuya sur ce mot que j'avais prononcé. - ---Encore! m'écriai-je avec colère, est-ce que vous pensez, monsieur, -que je demande l'aumône à mes amis? - ---Ne comprenez-vous pas que ce sont eux seulement que j'accuse, -reprit-il en faisant un mouvement pour ressaisir de nouveau ma main que -je lui retirai. Si jamais j'avais le bonheur d'être aimé, ou seulement -souffert par vous, vous disposeriez de ma fortune et de ma vie; et le -vieux fou, en prononçant ces mots, se précipita à mes pieds; il -saisit les plis flottants de ma robe entre ses deux genoux comme dans un -étau, et, prenant dans la poche intérieure de son habit un -portefeuille crasseux, il l'ouvrit et en tira à demi plusieurs billets -de banque; laissez-donc faire à un ami, me dit-il, en les tendant vers -moi et aimez un peu celui qui sent tant de flamme pour vous! - -Il avait les allures d'un Tartuffe grotesque; un moment, je crus que -l'hilarité l'emporterait en moi sur le mépris; mais mon indignation -fut la plus forte; du revers de ma main gauche je souffletai le -portefeuille qui alla tomber au bord du feu, et de l'autre je poussai si -rudement le vieux cuistre vacillant sur ses genoux, qu'il roula à la -renverse sur le tapis. Son premier soin ne fut pas de se relever, mais -d'étendre précipitamment sa main osseuse vers le portefeuille béant -qui touchait aux cendres chaudes et qui pouvait s'enflammer. J'avoue que -j'aurais été ravie de voir flamber ces insolents billets de banque. - -Je n'invente rien dans la scène que je raconte. - -Il n'y a que les vieillards de soixante-six ans pour avoir de ces -façons-là; les pédants surtout; sitôt qu'ils flairent un -tête-à-tête avec une femme du monde, ils mettent à la hâte une -cravate blanche sur une chemise sale, leurs cheveux gras s'appuient sur -le col de leur habit fripé; leurs mains sont à demi lavées, et ils -osent s'agenouiller, ainsi faits, aux pieds d'une femme élégante, si -cette femme n'est pas défendue par un entourage qui leur impose ou par -la fortune; la pauvreté les provoque et les pousse à la tentation et -à la profanation; comme ils n'ont jamais touché dans leur laideur -qu'à de pauvres filles vendues, ils se figurent qu'avec une bourse -pleine ils auront raison de toutes les répulsions des sens et de toutes -les fiertés de l'âme; quelle joie on éprouve à les bafouer! - -Quand Duchemin eut ressaisi son portefeuille et se fut remis sur ses -pieds, je le poussai vers la porte et je la refermai sur lui. - -Il ne me pardonna jamais cette scène-là; il devint mon ennemi et -empêcha son libraire Frémont de publier aucune de mes traductions. - -À peine était-il sorti, que je fus prise d'un fou rire; toute sa -personne se représentait devant moi dans son attitude bouffonne. Je -riais si fort que ma vieille servante vint me dire que j'allais -réveiller mon fils. J'avais dans ce temps de ces bonnes gaietés-là; -et je les racontais de même que mes tristesses, et tout ce que je -voyais et tout ce que j'éprouvais à ce Léonce, que j'aimais tant. Son -nom vient de m'échapper; il était nécessaire à la clarté de ce -récit; mais je ne le prononce jamais qu'avec une douloureuse -hésitation; en montant de ma gorge à mes lèvres il y fait toujours -passer une saveur profondément amère. - -Je lui écrivis sur l'heure la scène étrange qui venait de se passer; -il avait vu autrefois Duchemin dans une tournée en province qu'avait -faite le grand homme, et je me figurai sa surprise moqueuse en se le -représentant à mes pieds m'offrant son amour et son argent! Cependant -quand j'en arrivai, dans le récit que j'écrivais à Léonce, à ce -dernier trait de cynique espérance, je ne pus me défendre de quelques -réflexions poignantes sur le sort des femmes, de manière que ma lettre -qui avait commencé gaiement finissait sur un ton sombre et amer. Mes -réflexions étaient générales, mais un cœur bien tendre et bien -épris y eût puisé des élans d'amour et de dévouement. - -Dans la réponse que me fit Léonce, je ne trouvai, et ce fut avec un -peu de surprise, qu'une énumération curieuse et très-érudite de tous -les vieillards débauchés et lascifs que les poëtes ont raillés -depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il citait les vieillards -d'Aristophane, ceux de Plaute et de Térence, ceux de Shakespeare et de -Molière; il empruntait même au théâtre chinois une scène qui met en -évidence les amoureuses perplexités d'une barbe grise. Sa lettre -était ingénieuse et amusante; je n'y vis qu'une nouvelle preuve de son -intelligence qui me fascinait; plus tard, mes yeux se dessillèrent et -cet esprit où il n'y avait pas d'âme m'apparut sans grandeur. Les -cœurs qui aiment ont la cataracte; ils n'y voient plus. - -Lorsque René Delmart revint chez moi et que je lui racontai ma scène -avec Duchemin, il la prit au sérieux, tout en raillant le -pédant:--Chère, chère marquise, me dit-il en me serrant -affectueusement les mains, voulez-vous que je donne une leçon à cet -homme-là? - ---Bah! m'écriai-je, ce serait lui prêter trop d'importance. - ---Il est vrai, répondit-il, car il est bien connu qu'il agit de même -envers toutes les femmes. - ---Si son amour est une monomanie, repris-je en riant, il mérite le -respect comme la dévotion, comme le fanatisme. - ---C'est possible, répliqua-t-il, mais Duchemin est méchant, il vous -nuira. - ---Hâtons-nous, repartis-je, pour le contre-miner de nous adresser à -Albert de Lincel. - ---Malheureusement il est malade, me dit René, il garde le coin du feu -et ne pourra venir chez vous avant quelques jours. - ---Et pourquoi n'irions-nous pas chez lui mon bon René? - ---En effet, c'est ce qu'il y aurait de plus simple; il en sera touché, -et nous l'aurons peut-être arraché, ne serait-ce qu'une heure, aux -inquiétudes de son génie. - - - - -V - - -Le lendemain, dans l'après-midi, René vint me chercher en voiture pour -me conduire chez Albert de Lincel; il habitait près de la place -Vendôme le premier étage de la maison où il devait mourir. Nous -traversâmes une petite antichambre lambrissée de panneaux en bois de -chêne, sur lesquels se détachait un tableau de l'école vénitienne. -C'était une Vénus, de grandeur naturelle, couchée nue dans les plis -d'une draperie de pourpre. Cette figure, fort belle, était tellement en -relief qu'elle vous frappait en passant comme une réalité. - -Nous trouvâmes Albert dans un petit salon qui lui servait de cabinet de -travail; des rayons en chêne couverts de livres s'étendaient sur toute -la paroi du fond; deux portraits au crayon, celui de Mlle Rachel et -celui de Mme Malibran, étaient placés parallèlement. De grands -fauteuils, un piano, un bureau en palissandre, et une pendule couronnée -d'un bronze d'après l'antique, complétaient l'ameublement. Albert se -tenait à moitié étendu sur une causeuse en cuir violet; il se leva -précipitamment, ou plutôt automatiquement, en nous voyant entrer comme -si un ressort l'eût redressé. Je le considérai avec une tristesse -visible qui m'empêcha d'abord de lui parler. Quel changement s'était -fait en lui depuis le soir où je l'avais vu à l'Arsenal! Son corps -amaigri avait peut-être plus de distinction encore, et la pâleur -mortelle de sa tête en augmentait l'expression idéale; mais quels -ravages, mon Dieu! les pommettes, luisantes et blêmes, étaient en -saillie; les yeux caves brillaient d'un feu étrange; ses lèvres -étaient presque blanches; son sourire contraint laissait voir des dents -altérées. Oh! ce n'était plus le frais et gai sourire de la jeunesse -où l'amour pétillé! l'amertume de l'âme semblait être remontée -jusqu'à la bouche et l'avoir brûlée d'un corrosif. Son front seul -était resté pur, harmonieux et sans rides; sa chevelure jeune et -frisée l'ombrageait mollement. René l'avait averti la veille au soir -de notre visite. Il s'était vêtu avec ce soin extrême qui était dans -ses habitudes: une redingote noire d'un drap très-fin serrait sa taille -cambrée. - -Tandis que je l'examinais avec émotion, René lui expliquait ce que je -désirais de lui. - ---Oh! de tout mon cœur, dit-il, j'écrirai ce soir même à Frémont de -passer chez moi. - -Je le remerciai en ajoutant qu'il était bien indiscret à une inconnue -de venir l'importuner. - ---Oh! me dit-il, vous n'étiez pas une inconnue pour moi; je vous -connaissais beaucoup par mon ami René et je suis fort heureux de vous -connaître tout à fait, car vous êtes très-bonne à voir; et il -arrêta longtemps sur moi ses grands yeux profonds. - ---Et cependant, lui dis-je tout en baissant mes regards sous la fixité -des siens, vous ne m'avez pas reconnue? - ---Reconnue? répéta-t-il d'un ton interrogatif. - ---Mais oui, nous nous sommes déjà vus un dimanche soir, à l'Arsenal, -il y a de cela bien des années, et vous me prîtes ce soir-là pour une -quakeresse! - ---Quoi! c'était vous! oh! oui, c'était vous avec de longues boucles -flottantes sur un corsage de velours noir! Vous voyez bien que je n'ai -rien oublié, vous refusâtes de valser avec moi et vous eûtes tort, -marquise, car, vrai, nous aurions pu nous aimer! - ---Comme vous y allez, dit René! Vous serez donc toujours le même, -Albert? Vous ne pourrez jamais voir une femme sans lui parler d'amour? - ---Et de quoi voulez-vous donc qu'on leur parle, reprit Albert en riant, -madame ne m'a pas l'air d'un _bas bleu_, et je suppose que le socialisme -et la métaphysique à fortes doses ne seraient pas de son goût. - ---Eh! qui vous fait penser que l'amour en soit, répliqua René! - ---Ce que vous dites là sent l'amoureux et le jaloux d'une lieue, -répondit Albert en riant plus fort. - ---Je n'ai que des amis, repartis-je. - ---Ce qui implique, reprit Albert, un amour secret. Êtes-vous heureuse? - ---Plus que je ne l'ai jamais été. - ---Ah! fit-il, vous dites cela avec une flamme dans les yeux qui vous -rend fort belle. - ---Je ne veux pas vous prendre en traître, repris-je pour le détourner -de ce langage, je suis aussi un peu bas-bleu. Non-seulement j'ai traduit -un roman anglais, mais j'y ai ajouté une courte préface sur l'auteur -inconnu en France. - ---Oh! voyons, me dit-il: _le style c'est la femme!_ - -Et prenant le livre où était écrite une ligne d'admiration pour lui, -Albert parcourut la notice que j'avais faite. - ---Bien! murmurait-il à mesure qu'il lisait, c'est d'un style naturel et -concis, et avec de l'élégance et parfois un éclair de sensibilité. -Vous devez avoir un esprit droit et décidé, un cœur bon et franc. - ---Vous en jugerez plus tard, répondis-je, car j'espère que nous nous -reverrons. - ---Plus tôt que vous ne pensez et que vous ne désirez peut-être, -répliqua-t-il en me prenant la main. - -Nous allions nous retirer, lorsqu'on annonça la mère d'Albert de -Lincel. - -C'était une grande femme, svelte encore, au visage fier et -aristocratique; son fils lui ressemblait beaucoup, mais avec quelque -chose de plus intellectuel et de plus exquis dans les traits. Albert -embrassa sa mère et ses joues se colorèrent de plaisir en la voyant. -Il avait pour tous ses parents une affection très-vive. Au milieu de sa -vie de chagrin et d'orages il avait gardé le culte de la famille; il -parlait toujours de sa mère avec respect et émotion!--C'est une -remarque de tous les siècles qu'il n'est que les êtres méchants ou -médiocres qui n'aiment pas leurs mères. Ceux qui ont la flamme du -cœur ou de l'esprit sentent qu'ils l'ont puisée dans le sein qui les a -portés. - -Albert me présenta sa mère et me nomma à elle. Nous échangeâmes -quelques paroles du monde; puis, je me levai pour partir. Albert serra -la main de René, et prenant la mienne qu'il baisa, il me dit: Au -revoir! - - - - -VI - - -J'écrivis le soir même à Léonce ma visite à Albert de Lincel; il me -répondit vite et avec une sorte d'ardeur curieuse: Il serait charmé, -me disait-il, de connaître par moi un des êtres qui l'avait le plus -intéressé dans sa vie. Il me demandait sur Albert tous les détails -imaginables et m'engageait à le voir le plus souvent possible. Je fus -ainsi disposée tout naturellement à accepter sans scrupule et sans -inquiétude la sympathie d'Albert; je l'avais trouvé enjoué et -cordial; j'aimais les allures simples de son génie qui ne s'était pas -offert à moi avec cette pompe solennelle à laquelle tous les hommes -célèbres se croient plus ou moins tenus dans une première entrevue. - -Le lendemain de ma visite à Albert, il faisait un de ces jours d'hiver -radieux si rares à Paris; le ciel était d'un bleu vif, les moineaux -voletaient au soleil sur la cime dépouillée des arbres, et -s'aventuraient parfois jusqu'à la balustrade de la haute fenêtre où -j'étais accoudée. Je faisais comme les moineaux, je humais l'air -vivifiant et tiède de ce jour d'Italie, et je regardais courir, dans -les mêmes allées où nous sommes maintenant assises, mon fils qui -jouait à la balle. Le portier, qui nous avait en affection, lui ouvrait -chaque jour le jardin qui m'avait appartenu autrefois. - -Je regardais mon enfant s'ébattre joyeux; il me saluait par de petits -cris, et lorsque mes yeux se détournaient de lui, il m'obligeait en -m'appelant à le regarder encore. J'avais devant moi les toitures et les -clochers d'une partie du faubourg Saint-Germain; les bruits des voitures -et les voix de la rue montaient jusqu'à ma fenêtre. Ce spectacle et -ces rumeurs m'empêchèrent d'entendre le coup de sonnette qui retentit -à ma porte; tout à coup, je sentis une main tirer à mon côté les -plis de ma robe; c'était ma vieille servante qui me disait avec sa -grosse mine toujours réjouie: - ---Madame, voilà un monsieur! - -Je tournai la tête et je me trouvai en face d'Albert de Lincel. - -Il était plus pâle que la veille et si essoufflé qu'il semblait -défaillir; je lui pris la main et je l'obligeai à s'asseoir; il tomba -comme anéanti sur un fauteuil. - ---Vous voyez, me dit-il, que je n'ai pas tardé à vous rendre votre -visite. - ---Oh! que vous êtes bon, répondis-je, d'être venu si vite et d'être -monté si haut. - ---Il est vrai que c'est un peu haut, marquise, mais c'est bien à vous -de ne pas avoir quitté votre hôtel et d'avoir eu le courage de vous y -loger sous les toits. Je vois en ceci un présage de bon augure; un jour -vous redeviendrez, comme autrefois, propriétaire de l'hôtel entier. - ---Les poëtes sont prophètes, lui dis-je en riant; ce que vous dites -là me portera bonheur et je gagnerai mon procès. En attendant, -regardez quelle belle vue; et je le conduisis vers la fenêtre, puis me -retournant vers l'intérieur de mon petit salon, j'ajoutai: J'ai -d'ailleurs ici, autour de moi, mes plus chères reliques, et je ne -regrette rien de mon grand appartement du premier étage. - -Il se mit alors à considérer avec intérêt trois portraits, qui -séparaient les rayons de bibliothèque dont les murs étaient couverts. -C'était le portrait de ma mère: un grand dessin à la gouache dont les -demi-teintes rendaient à merveille la douceur et la distinction des -traits. C'était ensuite le portrait de mon grand-père, figure -sévère, presque sombre, dont la bouche, large et serrée, avait une -expression d'amertume, tandis que les yeux éclatants et le front calme -donnaient au haut du visage une extrême sérénité. Cette peinture au -dessin pur et sobre de couleurs rappelait la manière de David; la -chevelure, disposée en ailes de pigeons, était poudrée à frimas; -l'habit bleu barbeau, coupe de la République, avait deux vastes revers -en pointes, de même que le gilet blanc à la Robespierre; entre ces -revers, se groupait le nœud bouffant de la cravate de mousseline qui -s'enroulait en plis profonds autour du cou. - -Tout l'ajustement contrastait avec la pâleur et l'expression grave de -la tête. - -Le troisième portrait, magnifique miniature de Petitot, représentait -un chevalier de Malte, mon grand-oncle; la tête, jeune et superbe, -était couverte de la longue et abondante perruque de la fin du règne -de Louis XIV, le cou reposait dans une cravate blanche à plis -majestueux; la cuirasse était en bel acier bruni rehaussé d'or et -d'émail bleu; un manteau de pourpre flottait sur l'épaule gauche. - -Après avoir regardé attentivement ces trois portraits, Albert -feuilleta quelques-uns de mes livres; il fut frappé par une édition -des œuvres de Volney, et par un volume de Condorcet, que ces auteurs -avaient donnés à mon grand-père. En voyant leur signature, il me dit: - ---Savez-vous, marquise, que nous sommes un peu du même monde; mon père -aussi a été lié avec ces hommes célèbres que Bonaparte appelait des -idéologues; bien souvent mon père m'a parlé de ses amis les grands -philosophes, comme il disait, et à sa mort j'ai retrouvé de leurs -lettres dans ses papiers. - -Tandis que nous causions ainsi, sa voix était si altérée et son -oppression si forte, que je lui dis tout à coup: - ---En vérité, je suis bien peu hospitalière de ne pas vous avoir -offert un verre d'eau sucrée après votre ascension de mes quatre -étages. - -Et prenant un verre à semis d'étoiles d'or, dont je me servais -habituellement, je le lui tendis plein d'eau et de sucre. - -Il se mit à rire comme un enfant. - ---Eh! quoi! marquise, pensez-vous me rendre des forces avec ce fade -breuvage? - ---Voulez-vous, lui dis-je, y mettre un peu de fleurs d'oranger? - ---De mieux en mieux, dit-il en riant plus fort. - ---Oh! j'y pense, repris-je, j'ai d'excellent chocolat d'Espagne, il sera -bientôt fait; permettez-moi de vous en offrir. Je n'ose vous proposer -du thé ou du café, c'est trop irritant. - ---Ne cherchez pas tant, marquise, et faites-moi apporter simplement un -verre de vin généreux. - -Née et élevée dans le Midi, je n'avais jamais, comme presque toutes -les femmes des pays chauds, approché une goutte de vin de mes lèvres. -J'avais mis mon fils au même régime, et, depuis ma ruine, je n'avais -plus de cave. - -Je dis tout cela à Albert, ajoutant que ma servante seule buvait du vin -dans la maison. - ---Eh bien! reprit-il gaiement, j'accepte ce vin de cuisine, et, -croyez-moi, marquise, faites-en boire aussi à votre fils si vous ne -voulez pas qu'il devienne lymphatique et mièvre. - -Je sonnai Marguerite, qui apporta aussitôt une grosse bouteille noire -et un verre. Albert la vida à moitié et, à mesure qu'il buvait, son -teint se colorait et ses yeux se remplissaient d'une vie nouvelle. - ---Ah! me dit-il en touchant la bouteille, ceci et ces bons rayons de -soleil qui s'allongent jusqu'à moi par votre fenêtre, me rendent -vigueur et joie. Maintenant, marquise, je pourrai marcher, causer et -même écrire longtemps. - ---Le vin vous fait donc du bien, repris-je toujours étonnée. - ---On m'a calomnié sur l'abus prétendu que j'en fais, répliqua-t-il; -mais si jamais, marquise, vous étiez mourante ou désespérée, vous -verriez quelle force y trouve le corps; quels enchantements et quel -oubli l'esprit peut y puiser. - ---Horreur! lui dis-je en riant, jamais je ne souillerai mes lèvres à -cette liqueur aux parfums âcres. Parlez-moi de l'arôme du citron et de -l'orange! Je me souviens encore que lorsque les larges pieds des -vignerons foulaient la vendange au château de mon père, je fuyais -épouvantée de la senteur des cuves, et que j'allais bien loin -m'asseoir sur quelque hauteur pour respirer le vent du ciel. - ---Avec vos cheveux que le soleil empourpre et doré en ce moment vous -eussiez pourtant fait une fort belle Érigone, reprit-il galamment. -Croyez-moi, votre dédain pour le breuvage que tous les peuples ont -appelé divin, a quelque chose d'affecté et de maniéré qui n'est pas -digne de vous. - ---Mais je n'affecte rien, je vous jure; c'est en moi un instinct de -répulsion, et le jour où cette répugnance cesserait, je vous promets -d'essayer de boire avec vous. - ---Oh! reprit-il, quelle bonne femme vous êtes! N'est-ce pas, vous ne -croirez pas ce qu'on vous dira de moi: que je m'abrutis, que je me jette -tête baissée dans cet oubli de l'ivresse? Non, non, je vois sciemment -ce que je fais et ce que je veux quand parfois je m'abandonne. Chère -marquise, si jamais votre cœur est déchiré, ne regardez pas un homme -du peuple ivre, chantant et riant dans sa misère, cela vous donnerait -le vertige et l'envie de l'imiter. - ---C'est un expédient aveugle et matériel, lui dis-je; ne peut-on -s'étourdir par l'amour, par le dévouement, par le patriotisme, par la -gloire? - ---J'ai essayé de tout, et l'oubli seul est là, répliqua-t-il en -frappant la bouteille du revers de ses doigts blancs et effilés; mais -je ne m'enivre que lorsque je souffre trop et que le désir impérieux -d'oublier la vie me fait envier la mort. - -Tout ce qu'il me disait à propos de ce bienfait de l'ivresse dont on -l'accusait d'avoir pris l'habitude me causait une sorte de malaise; je -ne comprenais pas même la force réelle que le vin prêtait à sa -santé défaillante et qui insensiblement en avait fait pour lui une -nécessité. Plus tard, quand ma poitrine malade courba et affaiblit mon -corps, autrefois si robuste, quand le souffle manqua à ma marche, l'air -à ma respiration, l'étreinte à mes mains maigres et amollies, -j'approchai par contrainte de mes lèvres ce breuvage qu'elles avaient -repoussé si longtemps; insensiblement il me ranima, et, s'il avait -vécu encore, lui, mon grand et bien-aimé poëte, je lui aurais -demandé de célébrer en mon honneur les coteaux du Médoc, comme -Anacréon avait chanté les vins de Crète et de Chio. - ---Vous aimez la poésie, marquise, et je voudrais, continua Albert, pour -vous faire apprécier celle qu'il y a dans le vin, vous citer tous les -beaux vers par lesquels les grands poëtes de l'antiquité, et les vrais -poëtes modernes l'ont célébré; croyez-bien que tous l'ont aimé, car -on ne parle en poésie que de ce qu'on aime. Mais je deviens pédant et -j'oublie de vous dire que j'ai vu Frémont ce matin, ou plutôt, -j'hésite à vous le dire, car je n'ai pas une bonne nouvelle à vous -donner. - ---Je devine; votre éditeur refuse mes traductions. - ---Il les a refusées d'un ton qui m'a fait soupçonner un parti pris et -qui pourrait bien me brouiller avec lui, répliqua Albert. - ---Je vois en ceci une vengeance de Duchemin, lui dis-je, il vous a -prévenu auprès de Frémont et l'a mal disposé pour moi. Ce n'est donc -pas à votre libraire que j'en veux, mais à cet affreux satyre. - ---Du reste, marquise, je vous trouverai un autre éditeur. - ---Merci, répondis-je en lui tendant la main, mais laissez-moi goûter -votre première visite sans vous fatiguer de cette affaire. - -En ce moment une petite main gratta à la porte de mon cabinet et la -poussa doucement; c'était mon fils qui ne me voyant plus à la fenêtre -s'était ennuyé de son jeu et revenait vers moi. Les enfants veulent -toujours avoir un compagnon ou un spectateur dans leurs amusements; -c'est le prélude de la sympathie et de la vanité humaines. - ---Oh! je pensais bien que tu avais une visite, me dit mon fils en -m'embrassant; mais je ne connais pas ce monsieur, ajouta-t-il en -regardant Albert. - ---Voulez-vous me connaître et m'aimer un peu, lui dit Albert en -l'attirant vers lui. - ---Oui, vous me plaisez beaucoup. - ---Vous êtes privilégié, dis-je à Albert, car ce terrible enfant -n'aime guère ceux de vos confrères qui sont mes amis. - ---J'aime René, parce qu'il est bon pour toi et qu'il me caresse, me -répondit l'enfant, mais les autres ne parlent jamais que d'eux et me -renvoient quand ils sont là. - ---Et moi pourquoi m'aimez-vous? lui dit Albert. - ---Parce que votre figure est si triste et si pâle que vous me rappelez -mon père quand il allait mourir. - -Et, en prononçant ces mots l'enfant s'assit sur les genoux d'Albert et -l'embrassa. - ---Puisque vous m'aimez un peu, demandez donc à votre maman qu'elle ne -nous refuse pas à vous et à moi un grand plaisir. - ---Et lequel? reprit mon fils. - ---Voyez cette belle carte, répliqua Albert, en tirant de sa poche un -carré de carton rose, elle nous ouvrira toutes les serres et toutes les -galeries de la ménagerie du Jardin des Plantes. J'ai une voiture en bas -et si votre maman veut bien y monter avec nous, avant un quart d'heure -nous serons arrivés. - ---Oh! ma petite mère, ne refuse pas, dit l'enfant on m'entourant de ses -bras; quel bonheur de voir tous ces animaux féroces qui font peur! - ---Et, par ce beau soleil, tous les beaux oiseaux au plumage étincelant, -ajouta Albert. - ---Oh! oh! partons, partons vite, s'écria l'enfant en frappant des -pieds. - ---Ne le privez pas de cette grande joie, me dit Albert avec un bon -sourire. - ---Je le veux, je le veux; dis oui, répétait l'enfant en me tirant par -ma jupe. - ---Il faut bien obéir, répliquai-je en riant, mais convenez, M. de -Lincel, que nous allons un peu vite sur le chemin de l'amitié. - ---Oh! j'aimerais bien mieux que ce fût sur un autre chemin, dit Albert -en baisant ma main; je me sens disposé, marquise, à devenir amoureux -de vous. - ---En ce cas là, je ne sors pas, répliquai-je, car vous m'effrayez. - -Et je fis mine de dénouer le chapeau que je venais de mettre. - ---Je le veux! je le veux! répétait l'enfant. - ---Voyez ce beau soleil qui nous sollicite, ajouta Albert, allons, -marquise, partons vite; j'écris, vous écrivez aussi, voilà notre -confraternité établie. - -En disant ces mots, il ouvrit la porte et nous sortîmes; mon fils nous -précédait joyeux. Albert s'appuyait, pour descendre l'escalier, sur -l'épaule robuste de l'enfant et sur sa blonde tête frisée. Je les -suivais, marchant derrière Albert, et le considérant avec tristesse. - -Nous montâmes en voiture, Albert s'assit à côté de moi, et l'enfant -devant nous; le soleil se répercutait en plein sur les vitres et -répandait une chaleur de serre. - ---Que je suis bien, me disait Albert, il y a longtemps que je n'avais -éprouvé un tel apaisement de toute douleur. On m'a calomnié, -marquise, en me prêtant des passions sans frein; je vous assure qu'il -m'en aurait fallu bien peu pour être heureux; ainsi, en ce moment, je -ne désire rien: ce jour radieux qui me réchauffe, ce bel enfant qui me -regarde, et vous si charmante à voir et si bonne à entendre, me -semblez le souverain bien. - ---Je suis toute joyeuse de ce que vous me dites là, répondis-je avec -amitié; vous pourrez donc revenir à une vie naturelle et douce, car ce -qui vous semble en ce moment le bonheur est facile à trouver. - ---Et pourquoi ne pas me dire simplement que je l'ai trouvé? - ---Je ne vous comprends pas bien, répliquai-je en retirant ma main qu'il -voulait prendre. - ---Tenez, marquise, fit-il avec une sorte de colère, vous êtes coquette -comme toutes les autres, et moi je suis un fou incurable de ne pouvoir -me trouver auprès d'une femme quelconque sans que mon vieux cœur -broyé ne s'agite. - -Sa bouche, en prononçant ces paroles, eut une expression d'amertume et -de dédain, et il avait laissé, tomber le mot quelconque avec un accent -qui me blessa. - -L'enfant nous dit de sa voix perlée: - ---Allez-vous donc vous fâcher si vite ensemble! Vous feriez mieux de -regarder comme l'église est belle, là, sur l'eau, tout près de nous. - -La voiture avait marché le long des quais, elle venait de dépasser -Notre-Dame dont la grande nef aux arêtes puissantes si finement -sculptées se détachait sur l'azur du ciel comme un grand navire sur -une mer bleue. - ---Votre fils sera peut-être un artiste, me dit Albert, il vient d'être -frappé d'une chose vraiment belle que nous ne songions pas à regarder. - -En parlant ainsi il fit arrêter la voiture, baissa la vitre de gauche -et me dit: - ---Voyez! - -Sa tête se pencha a la portière à côté de la mienne; nous -contemplâmes quelques instants le vaisseau majestueux de la cathédrale -qui semblait suspendu dans l'air; les arbres de l'espèce de square, qui -remplace aujourd'hui l'ancien archevêché saccagé, étendaient leurs -branches dépouillées autour du clocheton gothique. - -Ce lieu est charmant le soir, en été, me dit Albert, quand les arbres -sont verts et qu'on remonte le cours de la Seine, couché dans un -bateau; on pense alors à la Esméralda fuyant le sac de Notre-Dame, et -voyant la grandeur et la beauté de l'église sombre à la lueur des -étoiles: - ---Quelles pages que cette description du poëte! Oh! c'est un sublime -peintre que Victor, sans compter qu'il est notre plus grand lyrique! - -C'était une des qualités attrayantes d'Albert que cette justice qu'il -rendait au génie. - -Tandis que nous admirions l'église si bien groupée derrière nous, -l'enfant s'était agenouillé sur la banquette, avait baissé la glace -de devant, et tirant l'habit du cocher il lui criait: - ---Marchez! marchez! nous arriverons trop tard pour voir les animaux. - -La voiture se remit en route et nous nous trouvâmes en quelques -secondes à la porte du jardin des Plantes. - -Une foule d'enfants la franchissaient avec leurs mères ou leurs bonnes, -leurs pères ou leurs précepteurs; la plupart s'arrêtaient d'abord -devant les petites boutiques de gâteaux, d'oranges, de sucre d'orge et -de liqueurs adossées de chaque côté de la grille extérieure; les -marchandes attiraient les enfants en leur criant: - ---Venez vous fournir, mes petits messieurs et mes belles demoiselles! - -Albert dit à mon fils: - ---Il faut faire aussi notre provision de brioches pour les ours, les -girafes et les éléphants. - -Et il se mit à remplir les poches et le chapeau de l'enfant de -pâtisseries et de bonbons. - ---Vous pouvez y goûter d'abord mon petit ours bien léché. - -Et, comme pour engager mon fils, Albert se fit servir un verre -d'absinthe qu'il avala. - ---Oh! poëte! cela se peut-il? m'écriai-je. - ---Marquise, reprit-il gaiement, je me donne des jambes pour vous -accompagner dans les galeries, dans les allées et dans les serres, et -vous m'eussiez montré un bon cœur et un esprit sans préjugé en n'y -prenant pas garde. - ---Mais c'est que je sens que cela vous fait mal. - ---Les fumeurs d'opium que l'on sèvre trop vite, meurent tout à coup, -répliqua-t-il. - -Tandis qu'il parlait, un peu de sang rose affluait vers ses joues et en -colorait l'effrayante pâleur; ses yeux étaient vifs, l'air pur du jour -animait tout son visage, et la brise des grands arbres agitait sur son -front inspiré ses boucles blondes; en ce moment il était encore -très-beau et sa jeunesse semblait revenue. - ---Je me suis souvent promené ici avec Cuvier, reprit-il, je vous -montrerai bientôt son habitation. Son traité de la formation du globe -m'a fait rêver d'un poème où auraient figuré des personnages d'avant -notre race. Vous sentez quelle fantaisie on pourrait répandre sur des -êtres et sur un temps qui n'ont pas d'historiens! - ---Oh! je vous en supplie, écrivez ce poème, lui dis-je, voilà si -longtemps que vous n'avez rien fait. - ---Écrire encore! et à quoi bon? dit-il avec un éclat de rire. - ---Mais ce serait une noble distraction. - ---Oh! tenez, j'aime mieux l'amusement que se donne en cet instant votre -fils en jetant des gâteaux aux ours. - -Et, s'avançant près de l'enfant, il prit dans son chapeau un gâteau -qu'il lança par morceaux aux lourdes bêtes pantelantes. - -Après avoir régalé les ours, mon fils voulut faire visite aux singes; -mais il me vit une si grande répulsion pour les gambades impures et -pour les grimaces humaines de ces animaux, qu'il dit tout à coup à -Albert qui riait de mon malaise: - ---Éloignons-nous puisque maman a peur. - -Il prenait mon dégoût pour de l'effroi. - ---Allons voir des bêtes plus nobles et vraiment bêtes, dis-je à -Albert, malgré moi les singes me font l'effet d'une ébauche informe de -l'homme. - -Nous passâmes dans le bâtiment circulaire où s'abritent les rennes, -les antilopes, les girafes et les éléphants. Albert était tout joyeux -et redevenait enfant lui-même en voyant la joie de mon fils, tandis -qu'un énorme éléphant enlevait avec sa trompe les gâteaux que lui -tendait sa petite main; puis vint le tour des girafes qui abaissaient -jusqu'à l'enfant leur long cou flexible et onduleux, le sollicitaient -d'un regard de leurs grands yeux si doux, et lui tiraient leur langue -noire pour recevoir leur part du festin. Un des gardiens plaça mon fils -sur un magnifique renne, à l'allure élégante et rapide, qui -s'élança aussitôt autour de l'énorme pilier servant d'appui à -l'édifice. L'enfant riait aux éclats, le gardien le tenait d'un bras -ferme fixé à l'animal et le suivait au pas de course. Le jeu était -sans danger, je rejoignis Albert qui m'appelait pour me montrer une -svelte et belle antilope dont les yeux semblaient nous regarder. - ---Voyez, me dit Albert, comme elle s'occupe de nous! ne dirait-on pas -qu'elle pense et qu'elle nous parle à sa manière avec ses ondulations -de tête. Que ses yeux sont vifs et pénétrants! Je trouve, marquise, -qu'ils ressemblent aux vôtres. - ---Mais ils sont noirs, répliquai-je. - ---Et les vôtres sont d'un bleu sombre, ce qui produit dans le regard la -même expression. - -Il se mit alors à caresser l'antilope, à la baiser au front et sur le -cou et il lui disait, tandis que la jolie bête le considérait de ses -yeux grands ouverts: - ---Tu caches peut-être l'âme d'une femme; je n'oublierai jamais ma -belle, de quelle façon tu m'as regardé! - -Le gardien avait fait descendre mon fils de sa monture et nous avait -prévenus que c'était l'heure du repas des animaux féroces. Nous nous -rendîmes dans la longue galerie où étaient enfermés les tigres, les -lions et les panthères, dont les rugissements terribles se faisaient -entendre au dehors; une odeur âcre et fauve remplissait cette galerie -très-chaude. On se sentait pris à la gorge et comme étouffé en y -pénétrant. La pâleur d'Albert s'empourpra subitement, et ses yeux -brillèrent d'un feu étrange. Cet air lourd et malsain lui portait à -la tête, et lui causait une sorte de vertige. D'abord je n'y prit pas -garde, occupée à éloigner mon fils des barreaux de fer, et à -contempler la magnifique posture de deux tigres, allongés et -tranquilles, qui, tout à coup, s'élancèrent d'un bond furieux sur les -tronçons de viandes saignantes qu'on venait de leur jeter. Albert nous -suivait à distance et sans me parler. Il semblait ne rien voir et ne -rien entendre. On l'eût dit absorbé par une vision intérieure. - -Je m'étais arrêtée devant la cage d'un colossal lion du Sahara, -arrivé depuis peu de nos colonies africaines. La superbe bête, -reposait majestueusement, la tête appuyée sur ses deux pattes de -devant, dont les ongles recourbés se dissimulaient sous de longs poils -roux. Ses yeux ronds nous regardaient sans méchanceté, il se leva -lentement et comme pour nous faire fête; il secoua contre les barreaux -sa vaste crinière dorée, elle était si soyeuse et si brillante -qu'elle attirait involontairement le toucher. Quelques touffes passaient -en dehors et, oubliant mes recommandations à mon fils, d'un mouvement -machinal j'y portai la main. Le lion poussa un rugissement formidable; -l'enfant cria plein de terreur et Albert qui s'était précipité vers -moi, saisit ma main dégantée dans les siennes, la porta à ses lèvres -et la couvrit de baisers frénétiques. - ---Malheureuse! me dit-il avec une exaltation effrayante, vous voulez -donc mourir! vous voulez donc que je vous voie là, sanglante, en -lambeaux, la tête ouverte, les cheveux détachés du crâne et n'étant -plus qu'une chose sans forme et sans beauté, comme les corps dissous -dans un cimetière! - -En parlant ainsi, il m'avait saisie dans ses bras, et malgré sa -faiblesse il m'emportait, en courant, hors de la galerie; mon fils nous -suivait en criant toujours. Les gardiens nous regardaient étonnés et -pensaient que j'étais évanouie. Arrivés dans une salle voisine où -étaient enfermés des animaux moins redoutables, je me dégageai des -bras d'Albert, et je m'assis sur un banc; mon fils se précipita sur mes -genoux, et suspendu à mon cou, il m'embrassait en pleurant. - ---Vois donc, je n'ai aucun mal, lui dis-je; puis, me tournant vers -Albert, dont l'angoisse était visible:--Mais qu'avez-vous donc, mon -Dieu! vous m'avez effrayée plus que le lion. - -Il me regardait sans parler et avec une fixité qui me troublait. Tout -à coup, il saisit brusquement mon fils par l'épaule et le détacha de -moi. - ---Sortons, me dit-il, et prenant mon bras sous le sien, il ajouta: vous -voyez bien que ces caresses me font mal. - -Je feignis de ne pas l'entendre. - -L'enfant lui dit: - ---Vous êtes méchant et je ne vous aimerai plus. - -Mais bientôt nous nous trouvâmes dans l'allée des vastes volières: -les tourterelles, les perroquets, les pintades, les hérons, lissaient -au soleil leurs plumes lustrées; les paons, en faisant la roue, -jetaient dans l'air des glapissements d'orgueil satisfait; les perruches -qui jasaient semblaient leur répondre en se moquant. Les autruches -secouaient leurs longues ailes en éventail, la lumière vive filtrait -à travers les rameaux dépouillés des arbres, et projetait sur le -sable des ombres dentelées. Insensiblement la sérénité riante du -jour nous ressaisit tous les trois et effaça le souvenir de ce qui -venait de se passer. - ---Réconcilions-nous, dit Albert à mon fils, en lui donnant la main, je -vais vous conduire sous le _cèdre_ manger du _plaisir_. - -Nous fîmes une halte sous l'arbre centenaire, que Jussieu a planté et -que Linnée a touché de ses mains, mais bientôt le babil des bonnes -d'enfants, les rumeurs des marmots et les cris de la marchande de -_plaisirs_ fatiguèrent Albert et irritèrent ses nerfs. - ---Allons nous asseoir dans les serres, me dit-il, nous y serons seuls, -car l'entrée est interdite au public. - -Je ne voulus pas refuser, j'aurais eu l'air de craindre et par le fait -je ne craignais rien; j'avais pour sauvegarde l'amour, l'amour éloigné -mais toujours présent. - -Nous entrâmes dans la grande serre carrée toute remplie de plantes et -de fleurs des tropiques. J'éprouvais un bien-être infini à respirer -cette atmosphère tiède et embaumée. Nous nous assîmes vis-à-vis du -bassin limpide d'où surgissait, telle qu'une naïade, une statue de -marbre blanc; ses pieds étaient caressés par les nymphéas en fleurs -flottant à la surface de l'eau, tandis que sa tête se déployait à -l'abri des bananiers aux larges feuilles et des magnolias fleuris. - ---Que c'est beau, disait mon fils, ravi de cet aspect des plantes -inconnues tout nouveau pour lui. Que cela sent bon! je dormirais bien -sur cette mousse chaude comme dans mon lit, ajouta-t-il, en s'étendant -au bord du bassin; mais j'ai faim et j'ai donné tous mes gâteaux aux -animaux. - -Albert alla parler à l'homme qui nous avait ouvert la porte de la -serre, et je l'entendis qui lui disait: - ---Prenez ma voiture, vous irez plus vite. - -Il revint s'asseoir auprès de moi, tandis que mon fils étendu sur -l'herbe, d'abord silencieux et en repos, finit par s'endormir. - ---N'êtes-vous pas fatigué, dis-je à Albert, dont la pâleur avait -reparu. - ---Question maternelle ou fraternelle, répliqua-t-il d'un ton railleur, -soyez donc un peu moins bonne et un peu plus tendre, marquise. - ---La bonté et la tendresse ne s'excluent pas, lui dis-je, voyez plutôt -dans l'amour d'une mère. - ---Oh! nous y voilà; nous retombons encore dans le même ordre d'idées, -la maternité et la fraternité, c'est le jargon actuel des femmes du -monde; cela leur sert de coquetterie décente quand elles ne veulent pas -comprendre ou qu'elles n'aiment plus. - ---Dans cette hypothèse ce jargon m'est inutile, et partant étranger, -lui dis-je, car notre connaissance est de trop fraîche date pour que -j'aie encore songé à la resserrer ou à la dénouer. - ---C'est franc, du moins et j'aime mieux ceci qu'un détour. Ainsi donc, -si vous ne me revoyiez jamais, ce serait sans regret? - ---Non certes, lui dis-je, car vous n'êtes pas de ceux qu'on oublie. - ---Merci, répliqua-t-il, en me serrant la main; ceci me suffit pour le -moment, parlons d'autre chose pour ne pas gâter ces mots-là. Plus je -vous regarde, ajouta-t-il, plus je vous trouve les yeux de l'antilope; -si je le pouvais, j'emporterais cette charmante bête chez moi; elle -remplacerait mon chien qui jappe et que je n'aime plus. Serait-elle -gracieuse là couchée près de votre fils et le caressant comme vous le -caressiez tout à l'heure quand vous m'avez inspiré un mouvement -féroce. J'avais eu pour vous peur du lion, et une minute après -j'aurais voulu être moi-même le lion; vous emporter dans mes griffes -et vous dévorer. - ---Sont-ce ces arbres et ces lianes formant autour de nous une espèce de -jungle qui vous inspirent ces idées carnassières, lui dis-je en riant; -tâchons d'être sérieux, et dites-moi plutôt les noms de toutes ces -plantes. - ---Me prenez-vous pour un professeur du jardin des Plantes, -répliqua-t-il d'un ton railleur. M. de Humboldt avec qui je suis venu -ici il y a un an, m'a bien dit les noms en _us_ de tous ces arbustes -enchevêtrés; mais c'est tout au plus si j'en ai retenu deux ou trois; -j'ai mieux aimé me pénétrer de la saveur des dissertations -ingénieuses, si neuves et si pleines d'images du savant inspiré. Ce -qu'il y a de merveilleux dans ces grands génies allemands, c'est -l'étendue et la diversité de leurs aptitudes; ils participent de -l'âme universelle et parfois on dirait qu'ils l'absorbent en eux; c'est -ainsi que le poëte Gœthe s'assimile la science et la revêt de son -génie, tandis que le savant Humboldt emprunte à la poésie une -grandeur dont il pare son savoir. - ---En France, nous restons parqués dans nos facultés distinctes; un -savant est un pédant; un poëte est un ignorant ou à peu près, nos -musiciens et nos peintres sont illettrés. L'Allemagne semble avoir -hérité de l'intelligence synthétique de la Grèce qui voulait que le -génie embrassât toutes les connaissances de l'humanité. M. de -Humboldt est un de ces esprits dont la manifestation se produit sur tous -les sujets, avec cette facilité divine qui caractérisait les -demi-dieux de l'antiquité. Je n'oublierai de ma vie tout ce qu'il a -répandu d'éloquence et de verve devant moi à cette même place où -nous sommes assis. Ne l'avez-vous jamais entendu, marquise? - ---Je l'ai rencontré, répliquai-je, dans le salon du peintre Gérard, -de cet homme à l'esprit incisif dont la causerie valait mieux que les -tableaux; M. de Humboldt me prit un soir en amitié et écrivit pour moi -sur une large page de vélin, un passage inédit de son _Cosmos_ auquel -il ajouta une aimable dédicace; c'est aussi chez Gérard, poursuivis-je, -que j'ai connu Balzac. L'aimez-vous et qu'en pensez-vous? - ---Oh! celui-là, reprit-il, était d'une grande force; son génie était -bien caractérisé par sa puissante et lourde encolure de taureau; ses -créations sont parfois abondantes et plantureuses à s'étouffer -elles-mêmes. On voudrait les dégager en les élaguant çà et là, -mais peut-être les gâterait-on, comme si on essayait de tailler -symétriquement ces arbres entremêlés qui nous prêtent leur ombre. Le -beau, radieux et toujours noble, suivant l'acception antique, ne -convient guère, je crois, qu'à la poésie; la prose a des allures plus -émancipées et plus familières; elle se mêle à tout et se permet -tout; c'est là l'échec du goût qui est le raffinement suprême du -génie: Le goût de Balzac ne me semble pas toujours très-pur; pas plus -que ses caractères, et surtout ceux de ses femmes du grand monde ne me -paraissent toujours vrais. Il outre la nature et il la boursoufle -quelquefois. L'océan profond a des écumes visqueuses; les métaux en -fusion produisent des scories. - -Tandis que nous causions de la sorte l'homme qu'Albert avait envoyé, je -ne sais où, revint dans la serre tenant un plateau d'argent sur lequel -étaient des glaces, des fruits confits, des gâteaux et un flacon de -rhum. - -Mon fils s'éveilla au cliquetis du plateau qui passait devant lui et il -accourut vers nous alléché et ravi par ces friandises; je remerciai -Albert de son attention et je l'engageai à goûter aux sorbets et aux -fruits. - ---Manger est une fatigue qui m'est souvent insupportable, me -répondit-il; quand j'ai dîné la veille, je ne suis jamais sûr de -déjeuner le lendemain; laissez-moi donc me soutenir à ma guise et sans -vous inquiéter de mon régime; en parlant ainsi il but deux petits -verres de rhum. Je n'osai rien lui dire, mais je redoutai que sa tête -ne s'enflammât de nouveau. - ---L'air de la serre me fatigue, repris-je en me levant, regagnons l'air -froid et vivifiant du jardin. - ---Nous étions pourtant bien ici, répliqua Albert. - ---Oh! pour cela, oui, ajouta mon fils, et cette fois c'est maman qui a -tort; elle vous empêche de boire et moi de manger. - -Je les pris tous deux par la main et les entraînant vers la porte je -leur dis: vous êtes deux enfants! Nous traversâmes rapidement le -jardin, mon fils se remit à courir devant nous; je m'appuyai à peine -sur le bras d'Albert qui chancelait presque; il ne me parlait pas et -retombait dans son humeur sombre; cependant quand nous fûmes remontés -en voiture sa gaieté lui revint tout à coup; il me proposa de -traverser le pont d'Austerlitz, de faire le tour de l'Arsenal, vide -aujourd'hui de ses hôtes poétiques d'autrefois, puis de rentrer chez -moi par les boulevards, la rue Royale et le pont de la Chambre, ou ce -qui serait bien mieux, ajouta-t-il, d'aller dîner dans quelque cabaret -des Champs-Élysées. - ---Voyons, marquise, il le faut, je le veux, cela nous amusera, -poursuivit-il avec cette insistance capricieuse et juvénile qui était -un des charmes de sa nature. - ---Oh! pour cela non, répliquai-je, je refuse, je m'insurge, et si vous -voulez dîner absolument avec moi, ce sera chez moi que vous dînerez. - ---J'accepte, me dit-il, mais à condition qu'une autre fois je serai -l'amphitryon. - ---Que dirait notre ami René, s'il nous voyait ainsi passer toute une -journée ensemble? - ---Ma foi, j'y pense, reprit Albert, si nous allions le chercher ce bon -René dans sa retraite d'Auteuil pour dîner avec nous? - ---Y songez-vous! De la sorte, vous pourriez me conduire jusqu'à -Versailles; oh! comme vous y allez, poëte! - ---Je vais comme l'inspiration et l'instinct, je suis mon cœur qui me -pousse. Avez-vous donc, marquise, quelque amoureux qui vous attende ce -soir pour vouloir rentrer si vite? - ---Vous voyez bien que non, puisque je vous engage à dîner. - ---Ainsi donc, vrai, vous êtes libre? - ---Libre comme le travail et la pauvreté. - ---Ce qui signifie d'ordinaire l'esclavage, répliqua-t-il. - ---Non, repartis-je, le monde ne s'occupe guère que des riches et des -oisifs, et laisse aux autres leurs coudées franches dans la tristesse -et la solitude. - ---Oh! si vous étiez tout à fait libre, répétait-il, que ce serait -bon! mais bah, vous me trompez! - -Je ne savais plus que lui répondre et nous nous mîmes à jouer assez -gaiement sur les mots jusque chez moi. Parvenue au bas de mon escalier, -je le montai précipitamment pour ordonner à ma vieille Marguerite -d'aller chercher un poulet et du vin de Bordeaux. Albert et mon fils me -suivaient plus lentement; quand ils arrivèrent je m'étais déjà -débarrassée de mon chapeau et de mon châle, j'avais noué un tablier -blanc autour de ma taille et je me disposais à aider au dîner. - ---Allez vous reposer dans mon cabinet, dis-je à Albert, feuilletez les -livres et les albums, et, si vous voulez être bien aimable, faites-moi -un de ces dessins à la plume que vous faites si bien, le croquis du -beau lion du Sahara qui vous a tant effrayé! - ---Jamais, répliqua Albert; vous êtes comme les autres; vous voulez que -je note mes angoisses pour les constater froidement; je reste ici avec -vous et je vais vous aider à faire la cuisine. - -Cette idée me fit rire. - ---Oh! vous croyez que je ne m'y entends pas; voyons, qu'ordonnez-vous, -quel mets allez-vous préparer? - ---Un plat sucré, lui dis-je, des poires meringuées, et, puisque vous -le voulez absolument, vous allez battre des blancs d'œufs. - ---C'est cela, me voilà prêt. - -Il s'était emparé d'une serviette et l'avait liée gaiement sur les -basques de son habit noir. - ---Que je vous donne du moins un vase élégant et digne de vous, ô -poëte. Je lui tendis une écuelle en vrai Sèvres, qui avait appartenu -à ma mère, et une fourchette en ivoire, et le voilà fouettant auprès -de la fenêtre les blancs d'œufs qui, bientôt, montèrent en neige -sous les coups de sa main nerveuse. Il fallut aussi occuper l'enfant: je -pris sur une étagère quelques belles poires et les lui donnai à -peler; en un instant mon plat sucré fut dressé, et, quand Marguerite -arriva, elle n'avait plus qu'à le mettre sur le feu. - -Albert et mon fils m'aidèrent ensuite à disposer le couvert. - ---Tout ceci me rappelle ma vie d'étudiant, dit Albert; depuis longtemps -je ne m'étais senti si heureux, et moi, qui ne mange plus, il me semble -avoir ce soir une faim dévorante. - -Cependant quand nous nous mimes à table, il mangea à peine un peu de -blanc de poulet, et goûta, par courtoisie, du bout des lèvres, à mes -poires meringuées; à ma grande surprise il ne but que de l'eau rougie. -Me voyant en peine de sa santé, il redoubla de gaieté et d'esprit pour -me convaincre qu'il se portait à merveille. Après le dîner, il se mit -à jouer avec mon fils comme un écolier. Cependant l'enfant, fatigué -de sa journée passée en plein air, commença à s'endormir vers dix -heures, et Marguerite l'emporta; je restai seule avec Albert, éprouvant -moi-même un peu de lassitude. J'étais assise immobile sur un grand -fauteuil, Albert, placé en face de moi, au coin du feu, roulait dans -ses doigts une cigarette que je lui avais permis de fumer. - -Nous ne nous parlions pas, et insensiblement j'oubliai presque qu'il -était là; une autre image prenait sa place et se dressait jeune, -souriante et aimée, vis-à-vis de moi; machinalement, je me courbai -vers la table où j'écrivais chaque soir; je pris une plume et je -touchai un cahier de papier à lettre; c'était l'heure où j'écrivais -à Léonce, et l'habitude de mon cœur était si impérieuse, que, même -au théâtre ou dans le monde, où je n'allais plus que rarement, -lorsque l'heure de ma lettre quotidienne arrivait, je sentais une vive -contrariété de ne pouvoir l'écrire. - ---Vous avez affaire et je vous gêne, me dit Albert, qui s'était -aperçu de la rêverie où j'étais tombée et qui suivait du regard -tous mes mouvements. - -Sa voix me fit tressaillir et me rappela sa présence. Je rougis si -visiblement qu'Albert reprit comme s'il m'avait devinée: - ---Vous pensez à un absent. - ---Je suis un peu lasse de cette bonne journée, lui dis-je, sans lui -répondre directement. - ---Ce qui m'avertit que je dois me retirer, répliqua-t-il sans se lever. -Oh! marquise, vous ne savez pas où vous m'envoyez! - ---Mais dormir tranquillement, j'espère. - ---Tranquillement! vous me répondez comme une coquette, car, à votre -âge on n'est plus naïve; si vous voulez que je sois tranquille -laissez-moi là encore deux ou trois heures; qu'est-ce que cela vous -fait? - -Il était si pâle et si défait que je n'eus pas le courage de le -contrarier; puis, malgré ma préoccupation secrète, j'éprouvais un -grand charme dans sa compagnie. - ---Si cela vous paraît bon, lui dis-je, restez encore. - -Il me prit la main et la garda dans les siennes, en me disant merci! - -Nous étions éclairés par une lampe aux lueurs pâles, recouverte d'un -abat-jour rose; la lune, dans son plein, était suspendue en face de ma -fenêtre et projetait son éclat à travers les vitres; aucun bruit du -dehors ne montait jusqu'à nous. Un grand feu flambait dans la -cheminée; c'était un mélange de chaleur et de clarté douces, qui -inspiraient comme une mollesse et une rêverie involontaires; il tenait -toujours ma main et demeurait tellement immobile que, sans ses yeux -grands ouverts, j'aurais pu croire qu'il dormait. Je n'osais faire un -mouvement dans la crainte d'attirer sur ses lèvres quelque parole trop -vive. J'éprouvais un grand malaise du silence que nous gardions tous -deux, et cependant je ne savais plus comment le rompre. Enfin, je me -décidai à lui dire que j'espérais qu'il me reviendrait, un soir où -j'aurais Duverger, Albert de Germiny et René. - ---Oui! répondit-il, si vous me permettez de revenir tous les autres -soirs quand vous serez seule? Sinon, non.--Et il secouait ma main en me -répétant: Voyez-vous, je ne veux plus souffrir! - ---Quelle âme tourmentée avez-vous donc, lui dis-je, pour me parler -ainsi le second jour où vous me voyez? J'avais cru être avec vous -cordiale et simple, je n'ajouterai pas fraternelle puisque le mot vous -déplaît. - ---Et la chose encore plus, répliqua-t-il. - -Il s'assit sur le tapis de foyer à mes pieds, et continuant à tenir ma -main il poursuivit: - ---Si vous me laissiez là oublier les heures, la tête appuyée sur vos -genoux sans vous parler, sans vous demander rien de plus, mais certain -que je pourrai tout vous demander un jour, que je suis le préféré, -l'_attendu_, qu'avant moi vous n'aviez que des amis, que la place était -vide et que je puis la remplir; que vous m'aimerez enfin, quoique je ne -sois plus que l'ombre de moi-même et que le passé m'ait submergé. - -Je me levai tout à coup et, par ce mouvement, je repoussai sa tête et -ses mains. - ---Vous altérez trop vite, repris-je, la douce joie que j'ai goûtée à -vous connaître; vous troublez l'amitié, vous voulez dans mon cœur une -place à part, vous l'avez dans mon admiration cette place choisie et -presque exclusive, et cela vous explique le charme qui suspend mon -esprit au vôtre, mais pour l'autre attrait, celui qui foudroie, -entraîne et confond, je... - ---N'achevez pas, marquise, je comprends; cet attrait-là vous l'avez -pour un autre. Mais comment donc n'est-il pas là? Et comment y suis-je, -moi! Ah! je devine, il est peut-être dans votre chambre attendant -tranquillement que je vous aie donné le spectacle de mon esprit. - -En me disant ces mots d'une voix mordante, il alluma une cigarette, prit -son chapeau et, me saluant presque cérémonieusement, il se disposa à -sortir. - ---J'ignore, lui dis-je, quelle interprétation vous donnerez à ce que -je vais faire, mais suivez-moi; et prenant un bougeoir, je le conduisis -dans ma chambre où mon fils dormait. - ---Voilà qui veille sur moi et qui m'attend, ajoutai-je en lui montrant -le petit lit de l'enfant. - ---Eh bien! alors, aimez-moi et sauvez-moi de la vie que je mène, -s'écria-t-il en s'emparant de mon bras qu'il étreignait; il en est -peut-être encore temps, vous me guérirez! - ---Restons-en sur ce mot là, lui dis-je, oui, je veux vous guérir, vous -voir, vous entendre, raffermir votre âme, mais n'ayez plus de ces -élans auxquels je ne peux répondre et qui nous sépareraient, ce qui -pour moi serait une douleur. - ---Suis-je bête, dit-il en ricanant et en s'éloignant de moi; vous -n'êtes pourtant point taillée comme une femme mystique, et si l'amant -n'est pas dans la chambre il est à coup sûr dans le cabinet de -toilette. - -D'un geste, je lui montrai la porte en lui disant: - ---Bonsoir, M. de Lincel. - ---Bonne nuit, marquise; je vais me divertir un peu à mon tour; souper -et voir quelque belle femme qui ne me fera pas de métaphysique. - -Je ne trouvai pas un mot à lui répondre; des paroles de morale -m'eussent paru froides et superflues; un démenti m'aurait semblé -hypocrite; il avait deviné que j'en aimais un autre; éloigné ou -présent, cet autre existait et m'avait tout entière. Je marchai donc -silencieuse, derrière lui, l'éclairant jusqu'à la porte de sortie. -Là, je lui tendis la main: - ---Non, me dit-il en la repoussant, car avant une heure ce seront des -mains banales qui m'enlaceront. - -Il descendit l'escalier précipitamment et en chantant un refrain -moqueur. Je l'entendis fermer la porte cochère avec fracas. - -Je restai quelques instants comme pétrifiée; mais que pourrais-je donc -faire pour lui? me demandai-je.--Bien, me répondit la voix d'une -inflexible logique, puisque tu ne l'aimes pas d'amour. Il court en ce -moment au cabaret, puis ailleurs, et, pour le sauver, il faudrait lui -ouvrir les bras, et lui dire: Reste ici, tu seras mieux. - -Quand je me retrouvai assise dans mon cabinet, prenant la plume pour -écrire à Léonce, sa belle et chère image agrandie par la solitude -dans laquelle il vivait, chassa bien vite de son regard calme l'image -agitée d'Albert. Il n'avait pas, lui, de ces inquiétude, et de ces -transports d'enfant, l'amour l'éclairait sans le brûler; c'était la -lampe de son travail nocturne; la récompense de sa tâche accomplie. -Oh! voilà le véritable amour, me disais-je: fort, radieux, certain de -lui-même, et persistant sans altération, à distance de l'être aimé! - -C'est ainsi que dans l'excès de mon amour, je blasphémai l'amour -même: l'amour exigeant, fantasque, anxieux, emporté, tel qu'Albert -l'avait ressenti dans sa jeunesse, et dont l'écho se réveillait en -lui. Est-ce que l'amour véritable peut être tranquille, résigné, -exempt de désir? Impétueux seulement dans certains jours de l'année -et relégué le reste du temps dans une case du cerveau? Ô pauvre -Albert, dans ta folie apparente c'est toi qui aimais, toi qui étais -l'inspiré de la vie! L'autre, là-bas, loin de moi, dans son orgueil -laborieux et l'analyse éternelle de lui-même, il n'aimait point; -l'amour n'était pour lui qu'une dissertation, qu'une lettre morte! - - - - -VII - - -J'avais passé une partie de la nuit à écrire à Léonce le récit de -cette étrange journée.--Il me répondit bien vite que je m'effrayais -trop de l'exaltation et de l'inquiétude d'une âme malade; guérir ce -grand esprit tourmenté, si cela était encore possible, serait une -tâche assez belle pour m'y consacrer. Malgré l'amour immense qu'il -avait pour moi, il ne se reconnaissait pas le droit de s'interposer -entre les désirs d'Albert et mon entraînement vers lui si jamais je -venais à l'aimer. Le bonheur d'un homme de la valeur d'Albert imposait -tous les sacrifices, mais ajoutait-il, il ne pensait pas que ce bonheur -fût encore possible; il croyait son être en ruine et son génie -écroulé comme ces merveilleux monuments de l'antiquité qui ne nous -frappent plus que par leurs vestiges. - -Ce passage de la lettre de Léonce me causa une profonde tristesse; à -quoi bon exprimer de pareilles idées à une femme aimée? il est vrai -qu'en finissant il ne me parlait plus que de sa tendresse; il me disait -que j'étais sa vie, sa conscience; le prix adoré de son travail; il -songeait à notre prochaine réunion avec transport. La dernière partie -de sa lettre effaça l'impression du début et je ne trouvai plus dans -ce qu'il m'avait dit sur Albert qu'un culte exagéré mais généreux -pour son génie; si ce n'était pas tout à fait là le langage d'un -amant, c'était celui d'un esprit philosophique et vraiment grand. - -Cette lettre de Léonce m'était parvenue dans la soirée du lendemain -de la promenade au jardin des Plantes. J'avais craint dans la journée -de voir revenir Albert et le soir quand l'heure possible de sa visite -fut dépassée, j'éprouvai une sorte d'allégement de ce qu'il n'avait -pas paru. Je lus, je fis quelques pages de traduction, j'écrivis de -nouveau à Léonce; je repris l'habitude de mon amour. Ma nuit fut aussi -calme que la dernière avait été agitée. À mon réveil Marguerite me -remit un petit paquet renfermant un livre. C'était un ouvrage d'Albert -accompagné du billet suivant: - - -«Chère Marquise, - -«Beauzonet a relié ce livre et l'a rendu moins indigne d'être ouvert -par vos belles mains. Permettez-vous à l'auteur d'aller vous revoir -avec René? il fait un temps de printemps glacial et je me dis qu'on -serait très-bien au coin de votre feu! - - -»Recevez, chère marquise, mes affectueux hommages.» - - -Je ne me décidai pas à lui répondre et à le remercier avant d'avoir -consulté Léonce; mais le soir comme je me disposais à écrire à -celui-ci on sonna à ma porte et ma vieille Marguerite introduisit -Albert. - ---Vous ne vous doutez pas d'où je viens? me dit-il, ne m'en veuillez -pas si j'arrive seul; j'ai passé cinq à six heures à la recherche de -René; il avait pris la clef des champs. Je me suis déterminé à -dîner dans un cabaret d'Auteuil, pour l'attendre et pour venir chez -vous avec lui; mais j'ai fini par perdre patience et me voilà. -Recevez-moi, marquise, comme si notre ami m'avait accompagné. - ---Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et je compte sur l'influence du -bon René pour vous inspirer un peu de l'amitié qu'il a pour moi. -J'ajoutai: - ---Vous voyez, j'ai là votre beau livre près de moi, combien il m'a -fait plaisir! - ---J'ai offert le pareil à ma sœur, reprit-il, et c'est en le lui -envoyant ce matin que j'ai pensé à vous. - -Tout ce qu'il me dit ce soir-là semblait tendre à effacer l'impression -pénible qu'avait pu me laisser son ardeur inquiète. Ses manières -furent exquises; mais je remarquai avec chagrin sa faiblesse et sa -pâleur toujours croissantes; ses yeux mêmes, qui, les jours -précédents, éclairaient son visage d'un rayon de vie, paraissaient -désormais éteints. Il se courbait vers la flamme du foyer comme s'il -eût voulu s'y ranimer. - ---On prétend, me dit-il, que c'est un signe de mort prochaine que le -retour obstiné de notre esprit aux souvenirs de l'enfance; je ne sais -si le présage s'accomplira pour moi, mais il est certain que depuis -quelque temps, ma pensée revient sans cesse sur les tableaux de famille -et sur les scènes de collège qui ont autrefois ému mon cœur. Je -revois mes camarades de classe; nos jeux, nos études se raniment pour -moi; je revois surtout ceux qui sont morts; quelques-uns à la guerre, -quelques-uns en duel, plusieurs de consomption. Entre tous m'apparait -comme le plus aimable, le plus intelligent et le plus regretté, ce -jeune prince qui fut mon ami et que la destinée a terrassé tout à -coup. Que d'heures charmantes nous passâmes ensemble dans les cours -mornes et nues du collège! On nous avait surnommés les inséparables. -Durant les heures des classes quand nous ne pouvions pas nous parler, -nous trouvions encore le moyen de nous écrire nos pensées et nos -projets pour les jours de sortie. Souvent il me venait en aide pour des -versions de grec, et à mon tour je lui rendais le même service pour -des compositions de vers français. Voyez, chère marquise, quelle -franche et entière camaraderie se révèle dans ces petits billets -signés par le fils d'un roi! - -En me parlant ainsi, il tira de sa poche une large enveloppe contenant -un grand nombre d'étroites bandes de papier-écolier qui, primitivement -repliées en minces carrés, avaient passé de main en main sous les -tables d'études; les élèves transmettaient de la sorte, d'un bout de -la salle à l'autre, les courtes missives du prince au poëte. - -Je lus avec attendrissement quelques-uns de ces petits papiers jaunis -par le temps; ils sont restés dans mon souvenir. - - -«Si ta maman le permet, écrivait le prince, viens dimanche prochain à -Neuilly, nous nous divertirons bien, nous irons en bateau et nous ferons -une collation avec mes sœurs.» - - -Sur une autre bande de papier je lus: - - -«Dis-moi donc si ce vers est juste, je crois que j'ai fait un hiatus; -je ne serai jamais qu'un mauvais versificateur!» - - -Sur un autre il y avait: - - -«Je suis désespéré: me voilà en retenue pour huit jours; pas de -goûter à Neuilly possible. Maman n'a pu obtenir mon pardon de mon -père; hélas Son Altesse est inflexible. Encore si toi et les autres -amis pouviez y aller sans moi!» - - -Puis sur un autre: - - -«J'aurais bien envie de m'échapper: ma foi si je n'étais pas un aussi -important personnage je tenterais l'aventure. Mais où irais-je? il me -vient une idée: veux-tu me recevoir chez ta mère? nous nous amuserons -sans sortir.» - - -Pendant que je lisais Albert murmurait: - ---Quelle attrayante et quelle gracieuse nature il avait! quelle -fatalité que sa mort! quelle dérision de toute belle espérance! il a -emporté dans sa tombe une partie de mon énergie et de ma volonté; lui -vivant je me serais cru tenu dans la vie à quelque chose de plus ferme -et de plus glorieux. Peu de temps après sa mort sa pauvre femme qui -savait notre amitié m'a envoyé son portrait que vous avez pu voir chez -moi! - ---Oh! merci! lui dis-je, de ranimer pour moi ces émotions touchantes. -Voilà des billets qui valent bien des lettres d'amour! - ---Oh! répliqua-t-il, avec un accent de reproche, c'est vous qui venez -de prononcer le mot flamboyant que je voulais m'interdire. Vous êtes la -lampe insensible et moi le moucheron inquiet qui court s'y brûler. - ---Vous êtes, répondis-je, un cœur de poëte qui m'est bien cher et -qui m'attire. - ---Oui, comme le cœur de René, moins peut-être? comme celui de Germiny -ou de Duverger; me voilà au nombre de vos amis; c'est très-consolant -pour ma vanité, très-insuffisant pour mes rêves. - ---Vous me sembliez tranquille tantôt, presque heureux. - ---Oh! certainement, je n'ai pas bu et j'ai à peine mangé depuis deux -jours, je suis très-calme. - -Je cherchais en vain une parole à lui répondre, je regardais son pâle -et doux visage qui avait en ce moment une navrante expression. Deux -larmes s'échappèrent involontairement de mes yeux, il les vit rouler -sur mes joues. - ---Ah! je voudrais les boire, me dit-il, merci chère marquise, et -pardon!--Je deviens bête, poursuivit-il, comme une médiocre élégie, -et vous allez me prendre en dédain; c'est bien la peine de vous faire -visite si je n'ai pas l'esprit de vous distraire un peu; allons, il ne -sera pas dit qu'Albert de Lincel a donné le spleen à la marquise de -Rostan. Laissez-moi vous conter quelques anecdotes qui me reviennent -pêle-mêle: - -Parmi mes souvenirs d'adolescent, il en est un qui me fait toujours -rire. Lorsque je commençai à barbouiller du papier (triste exercice -qui nous fait ressasser sans trêve nos joies et nos peines, les -flétrir et nous y appesantir au point que nous gâtons les réalités -par les rêves), je lisais en famille ma prose et mes vers. Mon père, -qui était un classique, un esprit philosophique très-net que -n'obstruaient jamais les brumes de la métaphysique moderne, se -demandait où j'avais pris cette raillerie tourmentée qui jetait des -cris d'angoisse à travers les sarcasmes, et cette légèreté où -perçaient des pointes douloureuses comme celles d'un cilice. Mon style -le déroutait autant que mes idées; ce n'étaient pas le vers pur et -sec et la phrase limpide et calme des écrivains français des deux -derniers siècles; c'était un mélange, disait-on, de l'humour anglaise -et des boutades de Mathurin Régnier. J'avais eu un grand-oncle maternel -qui avait écrit des essais en prose et en vers sans songer à la -publicité, sans se préoccuper de la renommée. Mon père, en sa -qualité de classique, avait une sorte de dédain pour ces pages -inédites qui étaient, disait-il, des boutades incorrectes. Je les -avais découvertes dans une vieille armoire et les avais lues avec un -vif attrait. J'y avais trouvé une originalité et une verve ennemies du -banal qui charmaient mon esprit; je m'imprégnais de ce génie inconnu -et m'en assimilais l'allure libre et fougueuse. Ainsi que cela arrive -lorsqu'on écrit très-jeune, tout en croyant être moi-même, j'étais -un peu le reflet de cet esprit primesautier. Un soir où je faisais une -lecture à mes parents assemblés, mon père se promenait à grands pas -dans la chambre, montrant de temps en temps sa surprise et son humeur de -ce qu'il appelait une littérature toute nouvelle pour lui. Je reniais -les maîtres, s'écriait-il; où donc allais-je puiser mon style et mes -idées? de qui donc étais-je sorti? tout à coup s'arrêtant devant ma -mère, qui m'écoutait en souriant, il lui dit avec une colère comique: -«Madame, de qui donc sort cet enfant? il ne me ressemble en rien: c'est -le bâtard de son grand-oncle!» - -Ma mère partit d'un éclat de rire auquel nous fîmes tous écho, mon -père le premier, quoiqu'il répétât en gesticulant: «Mauvaise -souche! mauvaise école!» - -À mesure qu'Albert parlait, son visage se ranimait, ses yeux -pétillaient; j'admirais la flexibilité de ce charmant génie. - -Il poursuivit: - ---Vous vous êtes étonnée l'autre jour de mon habileté à battre des -blancs d'œufs! Apprenez, marquise, que durant huit jours de ma vie, je -me suis fait cuisinier. - ---Je devine, cuisinier par amour. - ---Voilà encore que vous prononcez le mot cabalistique, reprit-il, mais -cette fois-ci je continue sans m'y arrêter: Au temps où je -fréquentais le quartier latin, avant d'avoir connu tout à fait l'amour -(triste connaissance), j'avais essayé de l'amour sous toutes les formes -du caprice. Je rencontrai un soir au bal de la Chaumière une grisette -ravissante, ne riez pas; le type des grisettes est perdu aujourd'hui, -elles sont toutes devenues des lorettes. Ma grisette était une sorte de -Diana Vernon plébéienne, effarouchée comme une mésange et -très-fière de sa gentillesse elle était patronnée par un grand -gaillard d'élève en médecine dont la gaucherie et l'air bête -contrastaient avec la grâce piquante de la jolie enfant. - ---Comment diable pouvez-vous l'aimer, lui dis-je en dansant, tandis que -le galant nous suivait de ses yeux farouches, comment ne m'acceptez-vous -pas tout de suite pour remplaçant de ce grotesque amoureux? - ---Sans doute, vous êtes bien mieux que lui, répliqua-t-elle, en me -toisant avec ses grands yeux étonnés, ce qui ne me flatta guère dans -ma prétention de cavalier bien tourné, mais, ajouta-t-elle avec un ton -sérieux, il a des _qualités_. - -Je lui répondis par un de ces mots grossiers qu'on se permet avec les -grisettes; elle n'eût pas l'air de me comprendre. - ---Oh! si vous saviez, poursuivit-elle, comme il tient notre ménage! il -m'aide à faire mon lit, à balayer, à repasser mon linge et il fait à -lui seul la cuisine, ajouta-t-elle d'un ton admiratif; ce qui me permet -de garder mes mains blanches, de me reposer et de dîner avec plaisir. - ---Si ce n'est que cela, lui dis-je, je vous promets d'être un excellent -cuisinier. - ---Vous plaisantez, reprit-elle, vous êtes un dandy, un beau, un noble, -qui n'avez jamais touché à une carotte ni fait un pot-au-feu. - ---Non, repartis-je, mais j'excelle dans quelques plats recherchés, que -j'ai vu faire dans la cuisine de mon père, et si jamais vous y goûtez; -vous m'en direz des nouvelles. - -Quelques jours après, lorsque j'eus triomphé de ses indécisions, je -me piquai au jeu et je lui tins parole: durant huit jours je lui servis -tour à tour des fricassées de poulet, des filets de sole, des -côtelettes à la Soubise, des omelettes au rhum, et une foule d'autres -plats qui la ravissaient par leur diversité. Elle préparait les -matières premières en mettant des gants; j'allumais les fourneaux, -j'opérais le mélange des ingrédients, beurre, lard, etc., et je -faisais sauter les casseroles. Je ne jurerais pas, marquise, que mes -sauces fussent toujours orthodoxes; je devais confondre souvent une -recette avec une autre, comme lorsqu'on pratique d'après le souvenir -d'une théorie; mais ma grisette n'y regardait pas de si près, et -lorsque nous nous mettions à table elle me disait, en savourant les -mets que je lui servais: - ---Ma foi, vous aviez raison, vous êtes plus fort que lui; il ne savait -faire que les biftecks aux pommes et les rognons au vin bleu. - -Je riais de bon cœur, tandis qu'elle parlait - ---Que vous êtes aimable et cordial ce soir; dis-je à Albert, allons, -contez-moi encore une de vos jolies histoires que vous contez si bien. - ---J'aurais dû faire de même le premier jour et ne pas vous ennuyer des -boutades de mon cœur, reprit-il, mais je vais à l'aventure suivant mon -instinct et comme le diable me pousse. - -Il disait vrai et c'est ce qui faisait son charme indéfinissable; il -n'avait pas le travers des écrivains et des poëtes qui posent presque -toujours; il vivait à sa fantaisie; sans projet de fortune, sans -poursuite systématique de la célébrité; ses sentiments et ses -paroles étaient, comme sa vie, imprévus et poétiques. Il avait bien -toutes les qualités de l'amoureux: une imagination toujours en haleine; -une insouciance d'enfant du positif et du temps qui fuit; la raillerie -de la gloire, l'indifférence de l'opinion et un oubli absolu de tout ce -qui n'était pas le désir du moment, l'attrait de son cœur. Il -poursuivit: - ---Si je n'avais été arrêté par une émotion involontaire, peut-être -aurais-je procédé avec vous (et j'avouerai que j'y ai un moment -songé), suivant la méthode de mon ami le prince X., ce bel étranger, -qui chantait mieux que tous les ténors de nos théâtres, et qui avait -le corps et la tête d'une statue antique. - ---Je l'ai connu, répondis-je, et sa façon d'agir auprès des femmes -m'intéresse moins que vos histoires; pourquoi cette digression? - ---Parce que je ne saurais être didactique et monotone comme un discours -académique, et que si vous ne me laissez pas la bride sur le cou, je ne -parle plus. - ---Allons, dites tout ce qui vous plaira. - ---Je suis bien tenté d'user de la permission et de vous dire -très-nettement que je vous aime. Le prince X. n'y aurait pas manqué et -il aurait joint l'action aux paroles. - ---Sauf à être jeté à la porte; repartis-je. - ---Il prétend, au contraire, que toutes les portes se refermaient sur -lui, tendrement et mystérieusement. Il avait l'habitude de dire qu'avec -toutes les femmes, et surtout les élégiaques, il fallait toujours -procéder par le contraire de l'élégie; je crois qu'il avait surpris -ce secret-là à sa femme, qui aurait pu lui en remontrer en fait -d'expérimentation audacieuse, avant qu'elle n'eût écrit des ouvrages -sur le dogme et qu'elle n'allât se distraire en Asie avec des Arabes. -En voilà une, poursuivit-il, qui a bien été créée pour faire donner -un amant à tous les diables. J'ai été huit jours entre ses pattes de -velours et j'en garde encore les traces dans mon imagination, je ne -dirai pas au cœur, la griffe n'a pas pénétré si avant. - ---À la bonne heure, voici une histoire qui point; je suis tout -oreilles, lui dis-je. - ---J'étais allé la voir à Versailles où elle avait loué près du -parc un fort bel hôtel. J'avais le cœur vide; la beauté trop maigre -de la princesse me plaisait médiocrement; mais ses grands yeux -extatiques et ses provocations, interrompues brusquement par quelque -dissertation sur l'autre monde, me piquaient au jeu. Nous nous -promenions un soir dans le parc; elle me demanda de lui dire des vers -d'amour; et les vers dits, je voulus les mettre en action. Elle -m'échappa, et courut légère et véloce à travers les allées et les -labyrinthes; je la poursuivis, mais au détour d'un quinconce le pied me -tourna; je voulus me lever et courir encore, impossible: j'avais une -entorse. Je me traînai vers un banc en gémissant; elle m'entendit et -revint à moi. Elle fut tout à coup affectueuse, caressante, presque -passionnée, et semblait disposée à m'accorder ce qu'elle m'avait si -fièrement refusé quelques minutes avant. C'est qu'elle me voyait sous -sa dépendance et qu'elle est de ces femmes qui veulent avant tout -sentir qu'un homme leur est soumis, soit par une infériorité morale, -soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance dont -elles ont surpris le secret. L'idée de pouvoir faire d'une âme ou d'un -corps à peu près ce qu'elles veulent les ravit. Après m'avoir, -accablé de tendresses auxquelles la très-vive douleur de mon pied me -rendait presque insensible, elle m'aida à m'étendre sur le gazon, et -courut chez elle prévenir ses domestiques; deux laquais arrivèrent -tenant un grand fauteuil sur lequel on me transporta à l'hôtel de la -princesse. Elle avait fait disposer une chambre pour moi qui s'ouvrait -sur le jardin à côté du grand salon du rez-de-chaussée. On me mit au -lit, le médecin vint visiter ma jambe et me prescrivit l'immobilité -pendant plusieurs jours. Je me soumis facilement à son ordonnance, car -il m'était impossible de remuer le pied sans une horrible douleur. - -J'étais donc devenu l'hôte forcé et la chose de la princesse; -j'étais comme ces taureaux cloués sur le flanc dans l'arène et qu'un -toréador peut impunément aiguillonner et harceler du bout de sa lance. -Elle pouvait me torturer à l'aise; prendre son temps, son heure; -s'éloigner, revenir, et jouer sur mes nerfs comme sur un clavier; je -vous assure qu'elle n'y manqua pas.--Si un lièvre n'a pas autre chose -à faire qu'à dormir dans un gîte, un galant homme retenu dans un lit -par une blessure chez une femme à la mode n'a d'autre distraction que -d'en devenir amoureux. Dans mon oisiveté, je me figurais aimer la -princesse beaucoup plus que je ne l'aimais réellement, et quand elle -s'approchait de mon lit pour m'offrir un sorbet ou ranger mes -couvertures je me sentais tout en flamme. En ce temps-là, elle, avait -une cour nombreuse, et pour favoris deux hommes fort dissemblables: un -personnage politique, grand, digne et froid, et un petit pianiste, joli -garçon, sémillant, sûr de lui-même, et qu'on eût dit l'épagneul de -la princesse. Tous deux étaient tour à tour et fort assidûment -auprès d'elle, et moi, le _patito_ du moment, je me voyais condamné -par mon entorse à la regarder se promener dans le jardin avec le -diplomate, y disparaître et se perdre dans les allées obscures; ou -bien, je l'entendais dans le salon roucouler des duos avec le pianiste. -Quand je lui faisais quelque jaloux reproche, elle s'intéressait aux -affaires de l'Europe, me disait-elle, et voulait se perfectionner dans -le chant. Mais comment pouvais-je penser qu'elle me préférât de tels -hommes, à moi son cher, son jeune, son beau poëte! et elle avait, en -parlant ainsi, des câlineries si tendres que j'étais disposé à la -croire, tant je désirais qu'elle dît vrai. Pourtant, ne vous figurez -pas, marquise, que cette femme m'ait jamais causé le moindre -attendrissement, c'était plutôt une sorte d'irritation qui me poussait -vers elle; cela tenait des mauvais désirs. - -Un matin où elle m'avait provoqué plus que de coutume, en partageant -mon déjeuner servi auprès de mon lit, elle m'arracha tout à coup sa -main, que je la priais de laisser dans la mienne, et voulut me quitter -sous prétexte de sa leçon de chant. J'entendais en effet le pianiste -préluder au piano. Je l'aurais envoyé à tous les diables, mais -j'étais rivé à la patience et je dus voir disparaître la princesse -qui riait et s'enfuyait en me narguant; elle ne ferma pas même la porte -de ma chambre, et la portière seule du salon retomba derrière elle; -elle savait bien que cette barrière suffisait. Ne rien voir c'était -l'essentiel. Qu'importe d'ailleurs ce que je pouvais soupçonner, -puisqu'il m'était interdit de m'en assurer, sous peine de retarder d'un -mois ma guérison. Elle compta trop sur ma prudence: je ne sais quelles -vapeurs de colère me montèrent au cerveau, en les entendant jeter dans -l'air des notes brûlantes et passionnées; je rejetai comme un fou ma -couverture, je défis le bandage de ma jambe blessée, et me voilà -franchissant à cloche-pied la distance qui séparait mon lit de la -porte du salon; je soulevai le rideau en tapisserie et j'apparus comme -un spectre aux deux chanteurs. En ce moment, la princesse appuyait ses -lèvres sur la joue du pianiste, qui la regardait dans une pose de -vignette anglaise, tout en répétant très-correctement le refrain -d'amour de leur duo. La princesse eut un mouvement d'épouvante en -m'apercevant, ma présence la frappait dans son orgueil, mais elle se -redressa tout à coup en éclatant de rire, et me dit: - ---Je vous savais là, je vous avais vu, je voulais vous éprouver! - ---Eh bien! princesse, l'épreuve est faite, répondis-je sur le même -ton, j'ai assez de votre hospitalité et je m'ennuie chez vous. Toute -cette musique m'empêche de dormir; que monsieur, qui me semble un peu -le maître de la maison, veuille sonner un domestique, qu'on m'habille, -qu'on me mette en voiture et qu'on me conduise à Paris. - -Le pianiste se mordait les lèvres, mais il fut contraint d'obéir à un -homme blessé, en chemise, et que la souffrance contraignait à se -laisser tomber sur un canapé. La princesse fit les plus aimables mais -les plus vaines instances pour me retenir. Je donnai à ses gens -d'énormes étrennes comme pour payer la dépense que j'avais faite chez -elle. Quand sa berline qui me conduisait partit, elle me cria avec un -accent de certitude accompagné d'un sourire: - ---Vous me reviendrez! - -Il y a de cela dix ans, jamais je n'ai songé à la revoir. - ---C'est donc une manie de ces femmes à effet, dis-je à Albert que la -passion des pianistes? à l'exemple de la princesse, la comtesse de -Vernoult s'est éprise d'un de ces héros de clavier; et, pour agrandir -sa passion par le bruit, ne pouvant l'agrandir par l'objet, elle a -enlevé _l'inspiré! le Dieu de l'art_, comme elle disait. Elle a rivé -la vanité de son jeune amant à son orgueil de femme amoureuse sur le -retour. Il est encore une troisième femme, plus célèbre et plus -intelligente que les deux autres, qui pourtant a voulu traîner en -laisse un de ces virtuoses sans cerveau. Les instrumentistes sont à -l'écrivain et à l'artiste créateur, ce qu'un jeu d'orgue passager est -aux voix éternelles de la mer. - ---Eh! pourquoi donc ne la nommez-vous pas, cette troisième femme, -puisque vous avez nommé les deux autres? me dit Albert en se levant et -en me regardant fixement. Vous croyez donc que son spectre me fait mal -et que son nom m'épouvante? - ---Je ne sais, répondis-je, mais je regrette l'allusion qui vient de -m'échapper. - ---Vous avez tort, répliqua-t-il, il faudra bien que nous en parlions -tôt ou tard de cette Antonia Back, dont l'image s'interpose peut-être -entre vous et moi. La voyez-vous? la connaissez-vous? l'aimez-vous? -Allons, marquise, répondez-moi sincèrement et sans crainte de me -blesser. - ---Je la connais à peine, voilà bien des années que je ne l'ai vue; -j'admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa -bonté dont plusieurs m'ont parlé. - ---Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux qui ne l'aiment -pas, comme elle apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas -du métier. En amour il lui manque la sensibilité, dans l'art la -condensation. Quand l'avez-vous vue? Que vous a-t-elle dit? contez-moi -donc ce que vous savez d'elle, poursuivit-il avec une ardente -curiosité. Je vous en parlerai moi-même quelque jour. - ---Je la rencontrai pour la première fois, deux ans après la soirée -où je vous vis à l'Arsenal: son nom qui, depuis 1830, remplissait les -journaux, m'était arrivé flamboyant et sonore, au loin dans le -château de ma mère, où je vivais avant mon mariage. Vous ne sauriez -croire combien on se passionnait en province, à propos de cette -renommée retentissante. À chaque ouvrage nouveau que publiait Antonia -Back, c'était autour de moi une polémique irritée qui dégénérait -parfois en querelle. Le plus grand nombre disait un mal affreux de -l'auteur, mais quelques esprits éclairés, et de ce nombre ma mère, -intelligence supérieure, tolérante, philosophique, admirait Antonia et -la défendait comme on défend ce qu'on aime. Cette sympathie de ma -mère avait passé en moi, et je fus très-impatiente de voir Antonia -quand mon mariage me fixa à Paris. - -Vous avez peut-être connu le baron Albert, le railleur et sceptique -médecin de Louis XVIII, qui m'a conté sur le vieux roi une foule de -piquantes anecdotes dont je vous amuserai un jour? Je rencontrais -souvent chez lui une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, dont la -beauté avait été célébré et qui au grand scandale des siens, avait -épousé un fort bel Italien, son dernier amour; elle lui avait fait -obtenir un titre, puis un emploi dans la diplomatie. - -Un peu éloignée de son monde, surtout des femmes, par ce mariage, la -vieille marquise avait cherché à former un salon où les artistes et -les littérateurs se mêlaient à d'anciens ministres de Charles X, et -à quelques ambassadeurs étrangers. L'ex-marquise s'était liée avec -les femmes artistes les plus célèbres d'alors; elle avait attiré la -sœur de la Malibran, miss Smithson[1], Mme Dorval, et au moment où je -la connus elle appelait Antonia Back ma sœur! les amis d'Antonia -étaient devenus les siens, elle ne pensait et n'agissait plus que -d'après l'inspiration de celle qu'elle nommait: la _grande sibylle_ de -la France. - -Sachant combien je désirais connaître Antonia, la vieille marquise -m'invita à une soirée où elle devait se trouver. Antonia, qui était -la curiosité de cette réunion, arriva fort tard; pour tromper -l'impatience des assistants, on fit en attendant un peu de musique. -J'avais à cette époque une assez belle voix de contralto négligemment -cultivée, mais dont l'expression plaisait dans certains chants. La -vieille marquise me demanda de chanter; je refusai, elle insista et me -dit: «Quand elle sera là vous chanterez pour elle!» Presque aussitôt, -Antonia entra s'appuyant sur le bras du gros philosophe Ledoux, qu'elle -appelait son Jean-Jacques Rousseau; elle était suivie du jeune Horace -que dans son admiration fantasmagorique, elle avait surnommé son jeune -Shakespeare. Horace était un assez beau cavalier, son regard vif et -hardi semblait redoubler d'intensité en s'échappant de l'œil unique -dont s'éclairait son mâle visage. Il était l'auteur d'un drame -échevelé, récemment joué avec succès sur un théâtre des -boulevards, ce qui lui avait valu le surnom hyperbolique que lui donnait -sérieusement Antonia. - -Ce qui m'a toujours choqué dans cette femme de génie, c'est l'absence -presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle -finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu'elle commence -toujours par exalter outre mesure ses amis! C'est ainsi que du nébuleux -et chimérique Ledoux elle a voulu faire un Platon, d'un avocat à -l'éloquence bornée un Mirabeau, et qu'elle a juché imprudemment -au-dessus de Michel-Ange un de nos peintres modernes. - -Lorsque Antonia entra dans le salon de la vieille marquise, tout le -monde se leva pour la saluer et presque pour l'acclamer. J'étais -très-émue en la regardant et je ne pus d'abord l'examiner de -sang-froid. Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté -et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber -comme une flamme intérieure, tout son visage s'en éclairait. Ses -épais cheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et -coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux; le -reste de son visage me parut assez disgracieux; le nez était trop fort, -les joues pendantes; la bouche laissait voir des dents longues, le cou -était prématurément rayé. Depuis quelque temps elle avait renoncé -à ses habits d'homme; elle portait ce soir-là une robe de soie grise -fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille -pas assez mince, toute d'une pièce avec les épaules et les hanches. Je -crois que les vêtements d'homme l'avait déformée. Sa main dégantée -était d'une forme accomplie, elle l'agitait comme un sceptre naturel et -la tendait à ceux des assistants qui étaient de ses amis. La vieille -marquise me présenta à Antonia et insista devant elle pour me décider -à chanter. - -J'avais fait sans prétention un chant sur la mort de Léopold Robert; -encouragée et soutenue par un regard d'Antonia je me décidai à le -dire. Ma voix tremblait et mon émotion fut si forte qu'au dernier -couplet je m'évanouis presque. Antonia vint à moi, et me dit en me -considérant: - ---Madame, vous avez des épaules et des bras de statue grecque. - -Ces paroles, prononcées à brûle-pourpoint, avaient quelque chose -d'étrange; on eût dit qu'en faisant un compliment à la femme elle -voulait dédaigner l'artiste; mais comme je n'avais aucune prétention -à la célébrité, je n'en fus pas blessée et je lui exprimai avec -effusion mon enthousiasme pour son génie. - ---Vous en rabattrez quelque jour, me dit-elle, et elle tourna les -talons. - -Le trouble que j'avais éprouvé en chantant me causa un malaise subit; -ma tête était en feu et mes tempes comme serrées dans un cercle de -fer. Je fus contrainte d'aller respirer dans un boudoir attenant au -grand salon et qui était suivi d'un salon plus petit où la vieille -marquise recevait ordinairement ses visites. L'amie de Byron, la belle -comtesse G..., qui assistait à cette soirée, m'accompagna: je la -connaissais depuis plusieurs années et lui devais, sur le noble poëte -dont elle fut aimée, des détails qui le firent revivre pour moi dans -sa véritable grandeur. Jugé par le sentiment, Byron n'était plus cet -être bizarre et altier grimaçant sous la plume des biographes et des -journalistes; il était bon, généreux et fier; pour dernière -manifestation de son génie, il faisait avec simplicité l'abandon de sa -fortune et de sa vie à la liberté. - -L'aimable et poétique comtesse m'avait fait étendre à demi sur un -canapé du boudoir, et, se tenant debout près de moi, sa tête courbée -au-dessus de la mienne, elle faisait courir par bouffées rapides et -régulières son haleine rafraîchissante sur mon front brûlant. Le -souffle froid et pur qui glissait entre ses dents perlées me -pénétrait par tous les pores du cerveau d'une sorte de magnétisme -bienfaisant. En quelques minutes, je me sentis soulagée. - -Tandis que je me reposais dans le boudoir, Antonia passa escortée de -son Jean-Jacques Rousseau et de son Shakespeare; la vieille marquise la -suivait; Antonia lui disait: - ---Ma chère amie, je m'ennuie profondément au milieu de tout votre -monde empesé qui me regarde comme une bête curieuse; laissez-moi donc -aller respirer l'air et fumer un peu dans votre petit salon. - ---Voulez-vous qu'on vous y serve des glaces et du thé? répondit la -marquise. - ---J'aimerais mieux manger des huîtres répliqua Antonia, c'est une -fantaisie qui me prend. - ---Moi aussi, je me sens grand faim, ajouta le philosophe. - ---Et moi, dit à son tour le jeune auteur dramatique, je leur tiendrai -volontiers compagnie. - -Bientôt je les entendis souper dans le petit salon; ils fumaient en -mangeant; la porte du boudoir restait entr'ouverte, et insensiblement la -fumée des cigares, mêlée à l'odeur des mets, y pénétra et le -remplit. Sentant ma migraine revenir, je me décidai à partir. - -Je ne revis Antonia que huit ans plus tard; la vieille marquise habitait -dans un square un fort bel appartement. Antonia s'était logée auprès -d'elle. Un jour que j'arrivais chez la marquise, elle se disposait à -faire visite à sa célèbre amie. Elle m'engagea à la suivre, -m'assurant qu'Antonia serait charmée de me revoir. Nous trouvâmes la -grande sibylle encore au lit, dans une vaste chambre où étaient épars -des vêtements d'homme et de femme; ses enfants jouaient sur le tapis: -le pâle pianiste, qui était son amour du moment, était étendu sur -une causeuse. Il semblait exténué. Il avait beaucoup toussé toute la -nuit, nous dit-elle, et elle n'avait pu dormir. Tout en nous parlant, -elle fumait des cigarettes qu'elle tirait d'une petite blague -algérienne posée sur la table de nuit. Elle ne s'interrompait que pour -offrir de la tisane au musicien qu'elle tutoyait. - -Ce laisser-aller, devant ses enfants, me choqua profondément; il ne -faut pas dérouter la pureté et l'ignorance de l'enfance par cette -familiarité des passions de l'âge mûr. - -Depuis ce jour je n'ai jamais revu Antonia. - -Pendant que j'avais parlé, Albert était resté debout, adossé à la -cheminée, immobile et muet; on eût dit une statue du souvenir; son -attention semblait moins me suivre dans mon récit que se replier sur -elle-même, évoquant sans doute les scènes du passé: son regard ne -s'était pas levé une fois sur moi. - -Mon silence seul parut lui rappeler que j'étais là. Il me prit la -main: - ---L'Antonia d'autrefois n'était pas la même que celle que vous avez -connue, me dit-il, elle était bien belle et avait le charme étrange -qui provoque et fascine. - ---Vous l'avez profondément aimée, lui répondis-je. - ---Oui; anxieusement. Mais n'en parlons plus; c'est assez; il est des -fantômes qu'il ne faut pas ranimer le soir, car ils s'obstinent autour -du chevet, et sans le vouloir, marquise, vous m'avez préparé une de -ces nuits qui sont l'explication de mes jours. Quand mes visions se -lèvent menaçantes, il faut bien que je les chasse par l'ivresse et par -la débauche. - ---Oh! chassez-les plutôt par mon amitié, lui dis-je en le forçant à -s'asseoir près de moi, mais il resta inerte et distrait, et ce soir-là -c'est lui qui voulut partir. - - -[Note 1: La célèbre tragédienne anglaise, première femme de -Berlioz.] - - - - -VIII - - -Deux jours se passèrent sans qu'Albert reparût; j'allais envoyer -savoir de ses nouvelles lorsqu'à ma grande surprise il arriva un matin -chez moi vers midi: j'étais encore en robe de chambre et je déjeunais -avec mon fils. - ---Je viens vous voir trop matin, me dit-il, mais je n'ai pu résister -aux sollicitations de ce brillant soleil qui inonde Paris. Il m'a -poussé dehors à une heure où je ne sors guère, je suis monté en -voiture et me voilà, marquise, prêt à vous enlever, vous et votre -fils, pour une longue promenade. - -L'enfant l'embrassa en le remerciant. - ---Mais avez-vous déjeuné? lui dis-je. - ---Non, répliqua-t-il, et je vais déjeuner à l'instant avec vous si -vous consentez après à me suivre. - ---Je ne m'engage pas aveuglément, où donc irons-nous? - ---À Saint-Germain; vous savez que je vous dois un dîner; vous m'avez -promis de l'accepter et une femme aussi nette et aussi tranchée que -vous dans ses sentiments et ses décisions n'a qu'une parole. - ---Ne pourrions-nous aller nous promener puis revenir dîner ici? je -l'aimerais mieux. - ---Mais c'est justement le soir que la forêt de Saint-Germain est belle -à parcourir, repartit Albert; je vous raconterai une chasse -fantastique. Voyons, marquise, si vous refusez, vous allez me donner de -la fatuité; je penserai que vous avez peur de moi. - ---Ne lui fais pas de la peine, me dit mon fils en se suspendant à mon -cou, il est si bon. - -Comment les refuser? dans l'isolement où je vivais j'éprouvais parfois -le désir impérieux d'un peu d'expansion, d'une promenade, d'une -visite, d'une participation au mouvement extérieur qui m'arrachât à -moi-même et à l'absorption de mon amour. Albert s'offrait à moi comme -un frère aimable, un compagnon intelligent dont l'esprit me ravissait; -j'étais à la fois trop charmée par son génie et trop sûre de mon -cœur pour affecter avec lui une réserve formaliste. Quand il n'était -pas irrité par l'ivresse ou par le souvenir de ses chagrins, il -joignait la bonté et la grâce d'un cœur de poëte aux manières -accomplies d'un homme du monde. - ---Eh bien! je consens, lui dis-je. - ---Croyez-moi, marquise, ne vous donnez pas l'ennui de vous mettre en -toilette: jetez une mante de taffetas noir sur votre robe de chambre; -posez un chapeau quelconque sur vos cheveux relevés à l'aventure et -partons. - ---Oui, dépêche-toi, reprit mon fils, pendant que tu te prépareras je -vais faire déjeuner Albert. - -Je les quittai en souriant; quand je revins, au bout de quelques -minutes, Albert avait mangé deux œufs frais et bu une tasse de café -noir; il était moins pâle que de coutume; ses yeux profonds et clairs -avaient dépouillé le nuage des jours précédents. Je vis avec joie -qu'il descendait l'escalier avec moins de peine. - -Nous trouvâmes devant ma porte une calèche attelée de deux chevaux, -je me récriai sur ce luxe inutile pour nous rendre au chemin de fer. - -Albert me dit: - ---Cette voiture doit nous conduire jusqu'à Saint-Germain; jamais je ne -monterai avec vous dans un wagon banal où la flânerie et la causerie -sont interdites. - ---Il a toujours raison, dit l'enfant; nous sommes bien mieux seuls et -chez nous dans cette bonne voiture. - -Nous traversâmes rapidement Paris et bientôt nous nous trouvâmes dans -les champs où le printemps commençait à germer; les arbres avaient -des bourgeons et les blés étaient tout verdoyants; des troupes de -moineaux s'ébattaient des branches aux sillons avec des bruits d'ailes -et des petits cris joyeux; le soleil éclairait au loin tous les -accidents de terrain. Dans le ciel bleu pas un point gris; sur la route -unie pas une pierre, pas une flaque d'eau. La calèche volait au galop -de deux bons chevaux qu'excitait un cocher fringant: nous respirions un -air vivifiant et salubre qui ravissait notre odorat de Parisiens -casaniers. - -Mon fils s'amusait à tous les tableaux mouvants de la route; les -paysages, les passants, les fermes, les chiens aboyant après notre -voiture; les coqs qui jetaient leur chant clair en gonflant leur crête -rouge, étaient pour lui autant de sujets d'exclamation et de plaisir. -Nous le laissions à sa joie et restions immobiles, Albert et moi, dans -le fond de la calèche. - -Albert savait répandre dans sa conversation la merveilleuse variété -qu'on trouve dans ses écrits; d'une pensée profonde et saisissante qui -ouvrait les horizons de l'infini, il passait tout à coup à un -trait caustique et acéré, rapide comme un de ces javelots antiques -dont Homère a décrit la précision; puis c'étaient des idées -mélancoliques et sombres qui noyaient le cœur dans une brume anglaise -subitement éclairée par les rayons d'une gaieté d'enfant naïve et -folle, raillant, par son entrain la pesanteur de la tristesse et de -l'expérience: - ---Sentons, rions, goûtons les heures, s'écriait-il alors; à quoi bon -les assombrir en nous ressouvenant! - -Avec une intelligence de la trempe de celle d'Albert l'ennui était -impossible. Même dans ses jours de trouble et de délire il pouvait -contrister le cœur, il ne lassait jamais l'esprit. - -La route de Paris à Saint-Germain faite en sa compagnie me parut si -courte et si animée que, lorsque je l'ai parcourue depuis en chemin de -fer, elle m'a toujours semblé lente et monotone. - -La voiture franchit, en allant au pas, la vaste terrasse du château -d'où l'on découvre ce superbe panorama trop souvent décrit et -admiré, mais dont la beauté est toujours nouvelle au regard. Nous -entrâmes sans nous arrêter dans les avenues de la forêt, et nous -parcourûmes en tous sens les plus vieilles allées. Les grands arbres -où frissonnaient à peine quelques feuilles naissantes, laissaient -tomber à travers leurs rameaux la lumière pure du jour. La voiture -roulait sans bruit sur le sable; c'était un mouvement doux et régulier -qui berçait; je ne sais si Albert en sentit l'influence mais il devint -tout à coup silencieux. Je jugeai que ses pensées étaient sereines, -car son visage restait calme. - ---Allez-vous donc vous endormir? lui dis-je. Pourquoi ne parlez-vous -plus? - ---En ce moment, répliqua-t-il, je voyais défiler devant moi une chasse -pompeuse de Louis XIV: le jeune roi à la mine hautaine passait entouré -des grands seigneurs de sa cour; les trompes sonnaient, les piqueurs et -les meutes s'élançaient au loin, les dames de la maison de la reine en -habits de gala suivaient dans des voitures découvertes; entre toutes -m'apparaissait Louise de la Vallière en robe gris pâle relevée par -des nœuds de perles comme dans son portrait de la galerie de -Versailles; ses longs cheveux blonds flottaient à l'air et ruisselaient -en grappes sur ses joues empourprées par la chaleur. Tenez, nous voici -dans un carrefour où la chasse royale fit une halte. Voulez-vous que -nous nous y reposions aussi? - ---Oh! oui, s'écria mon fils, descendons de voiture, je veux voir ce -qu'il y a de suspendu à ce grand arbre, courir un peu dans le bois et -goûter, si c'est possible, car j'ai grand faim. - -Il dit cela avec cette naïveté indiscrète de l'enfance qui n'admet -pas une entrave à ses désirs. - ---Voici d'abord de quoi repaître votre faim, lui dit Albert en tirant -d'une poche de la voiture des bonbons et des fruits. - ---Vous êtes donc un magicien? répliqua l'enfant. - ---Point; mais je vous traite comme Louis XIV traitait Mlle de la -Vallière et je veux satisfaire à chacun de vos souhaits. - -Nous étions descendus de voiture et, tout en croquant des pralines et -des poires, mon fils s'amusait à regarder les ex-voto et la petite -chapelle suspendus au tronc du grand chêne; bientôt il prit ses ébats -dans les sentiers voisins. - -Albert et moi nous nous assîmes sur le gazon et nous nous pénétrâmes -de la chaleur bienfaisante du jour. - ---C'est donc ici, reprit Albert, que la chasse s'arrêta. Mlle de la -Vallière, haletante d'émotion, suivait de son œil bleu si tendre le -regard du roi; l'accablement d'une journée d'août et l'amour dont son -cœur débordait l'enveloppaient de langueur et doublaient son charme: -elle s'assit, comme épuisée, au pied d'un de ces arbres. Le roi -s'approcha d'elle et lui dit avec un sourire aimable: - -«--Que souhaitez-vous? - -»--Oh? sire, fit-elle avec une grâce enfantine, un sorbet serait en ce -moment une royale volupté.» - -Le roi donna un ordre, deux piqueurs partirent à franc étrier et -rapportèrent bientôt du château de Saint-Germain des sorbets et des -sirops à la glace. - -J'ai cru voir tantôt, là, à la même place où vous êtes, marquise, -Louise de la Vallière tenant, dans sa main effilée, une petite coupe -de cristal remplie d'une glace à la fraise, ses lèvres purpurines -humaient avec délices la neige rose et ses yeux disaient au roi: Merci! - -Eh! bien, chère marquise, savez-vous que ce sorbet savouré de la sorte -a causé plus tard la mort de l'aimable pécheresse. - ---Et comment cela? lui dis-je. - ---Quand elle fut devenue sœur Louise de la Miséricorde, Mlle de la -Vallière, qui portait un cilice et faisait pénitence de son amour, se -souvint tout à coup en traversant le cloître par une journée -brûlante, de la sensation ineffable de ce sorbet qu'elle avait pris par -un jour pareil dans la forêt de Saint-Germain. Elle se demanda comment -elle pourrait expier cette sensualité, et s'agenouillant sur une tombe, -elle fit vœu de ne plus approcher de ses lèvres une goutte d'eau -fraîche; elle subit héroïquement l'épreuve et la mort s'ensuivit -rapidement. Qui ne serait touché de ce dernier trait de la vie de cette -grande amoureuse qui devint une sainte? Plus tard, quand les siècles -auront passé sur ce souvenir, il se transformera, n'en doutez pas, en -pieuse et touchante légende. - -Lorsque Albert eût fini son récit, je me levai, je pris son bras et -nous nous élançâmes dans les allées à la poursuite de mon fils. - ---Remontons en voiture, me dit Albert, quand nous eûmes rejoint -l'enfant, et profitons des dernières heures du jour pour parcourir -quelques carrefours lointains de la forêt. - -Nous fûmes bientôt emportés dans des allées plus sombres, où, en -été, quand les grands arbres avaient leurs feuilles, le jour ne devait -pas pénétrer; ces allées s'entre-croisaient sur des escarpements -sauvages coupés par des ravins. - ---Il faudra que nous venions revoir ces gorges au temps où les ronces -et les lianes s'y entrelacent, reprit Albert; en attendant nous les -traverserons de nouveau ce soir, et vous verrez l'étrange effet de ces -grands squelettes d'arbres à la clarté de la lune. - -La nuit commençait à tomber lorsque nous arrivâmes à la maison d'un -garde-chasse qui tenait un cabaret. Nous dinâmes rapidement et -gaiement; Albert but une bouteille de vin et fit boire mon fils, ce qui -plongea presque instantanément l'enfant dans un lourd sommeil. Je le -déposai dans la voiture sur la banquette de devant et il ne se -réveilla qu'à Paris. Jamais plus belle nuit ne s'était levée dans ce -ciel parisien si souvent brumeux; on pouvait compter dans l'éther les -constellations; les milliers d'étoiles de la voie lactée faisaient -cortège à une pleine lune d'une limpidité radieuse. - -Tandis que les astres nous éclairaient d'en haut, les grandes lanternes -de la voiture qu'Albert avait fait allumer, projetaient sur la route des -zones de lumière. - ---C'est par une nuit de septembre aussi pure, me dit Albert, que j'ai -suivi dans cette forêt une grande chasse aux flambeaux, conduite par le -prince qui fut mon ami; il y avait convié tous ses compagnons d'enfance -et de jeunesse; ceux qui l'avaient aimé au collège et ceux qui -l'avaient accompagné à la guerre. Nous étions là une trentaine en -habits de chasse et montant des chevaux arabes que le prince nous avait -fait distribuer; la partie de la forêt que nous devions parcourir -était illuminée et les piqueurs nous précédaient en portant des -torches; les lointaines avenues s'éclairaient d'une façon fantastique -et les arbres centenaires prenaient sous ces lueurs inusitées des -postures formidables; on eût dit d'une forêt enchantée. - -L'air retentissait de fanfares joyeuses coupées par intervalles de -chœurs du _Freyschütz_ et de _Robert le Diable_; les échos -prolongeaient indéfiniment ces mélodies; cette musique nocturne -participait de l'immensité de la forêt et de celle du ciel étoilé. -Tout à coup on lança deux cerfs qui venaient de bondir dans un taillis -et dont les ramures se découpèrent sur le fond de lumière où ils -glissaient en courant de toute la vélocité de leurs jambes fines; les -yeux effarés des nobles bêtes, brillaient comme des escarboucles et -nous regardaient de côté avec l'expression tendre qu'ont des yeux de -femmes; les cors de chasse sonnaient plus fort et nos chevaux couraient -plus vite; bientôt les deux cerfs furent traqués dans un carrefour -formé par des arbres gigantesques et que nous entourâmes comme une place -forte, le fusil en joue et nos couteaux de chasse luisant à la -ceinture: on sonna l'hallali et les deux victimes furent immolées. Je -me souviens que le grand œil d'un des cerfs mourants s'arrêta sur moi, -j'en vis jaillir des larmes et j'eus comme un tressaillement -sympathique. Ce regard de la pauvre bête me rappela celui d'une jeune -femme que j'avais vue mourir; les hommes qui portaient des torches -entourèrent l'enceinte où les deux cerfs étaient tombés sur le -flanc: on eût dit des varlets du moyen âge, précédant des chevaliers -armés. Le grand veneur procéda au dépècement des pauvres bêtes -chaudes encore; la curée se fit sur l'heure, on lâcha les chiens -irrités par la course et l'attente sur ces lambeaux de chair sanglante. -Cent langues rouges et acérées se tendirent comme des dards, et -happèrent des fragments de vertèbres et d'intestins; les piqueurs les -excitaient de leurs cris; les fanfares de leurs clameurs, et les -fluctuations des torches sur la forêt sombre, faisaient ressembler -cette meute affamée à une meute infernale. Quand elle eut humé -jusqu'à la dernière goutte de sang, on donna le signal du départ et -nous reprîmes notre course effrénée à travers les magiques avenues; -bientôt nous débouchâmes sur la terrasse illuminée où la musique -militaire de plusieurs régiments nous salua au passage. Nous étions -comme emportés à travers la double magie des sons et des lumières; -nous arrivâmes à la porte du château, là nous mîmes pied à terre -et après quelques minutes nous fûmes introduits dans une ancienne -salle d'armes où une vaste table somptueuse était dressée. Le souper -fut gai à nous faire croire à une éternelle jeunesse; nos voix -bruyantes ébranlèrent jusqu'à l'aube les murs du vieux château. - -Tandis qu'Albert parlait, je me demandais si réellement il avait -assisté à cette chasse nocturne ou si c'était une vision de son -esprit; ce doute m'est toujours resté: mais qu'importe que ce fût là -un souvenir ou un rêve, je l'écoutais charmée, tandis que la voiture -nous ramenait rapidement vers Paris. - -L'enfant dormait devant nous d'un calme sommeil et Albert semblait -emprunter à cette pureté et à la douceur de la nuit un apaisement -complet. Plus de mots amers, plus de soubresauts de passion; on eût dit -que l'âme du poëte flottait sereine à travers la nature tranquille. - -Quand nous arrivâmes à ma porte, Albert baisa mon front en murmurant: -À demain. - -Comment lui dire: Ne venez pas? Comment renoncer a l'espérance de -relever ce génie et de le voir planer encore! - - - - -IX - - -J'avais connu Albert de Lincel à la fin de l'hiver, le printemps était -venu vite avec de beaux jours à son début, comme il arrive souvent à -Paris. - -Les femmes surtout sentent l'influence de ce changement rapide des -saisons; passer des glaces de l'hiver à une température tiède, sentir -en soi la sève des arbres et des plantes qui poussent et qui -fleurissent, c'est, près d'un être aimé, un épanouissement plein -d'orgueil et d'ivresse; mais dans la solitude cette surabondance de -l'être se transforme en souffrance et en tortures. Que faire du trop -plein de son cœur? à quoi bon les rougeurs subites qui colorent les -joues, et la flamme plus vive qui jaillit du regard? à quoi bon se -sentir plus forts et plus beaux si l'amour manque à l'énergie et à la -beauté? - -Léonce m'avait promis d'arriver au printemps, et voilà m'écrivait-il, -que la première partie de son grand livre à finir l'enchaînerait -encore durant un mois dans la solitude. Je devais le plaindre me -disait-il; mais une abstraction puissante était comme la religion, -comme le martyre, il s'y devait tout entier; puis l'âpre labeur -accompli, de même que le dévot a pour récompense le paradis, il -savourerait avec bien plus d'intensité la joie immense de l'amour. - -Ces lettres me causaient une douloureuse irritation; cette quiétude -réelle ou feinte me semblait une cruauté, j'y voyais parfois la -négation de l'amour; mais alors mon désespoir était si grand que je -me rattachai, pour croire encore, aux paroles tendres et parfois -passionnées qui me dérobaient le froid et inébranlable parti pris de -ce cœur de fer. Il répondait à mes cris de douleur par des cris de -passion; il souffrait plus que moi, me disait-il, mais la souffrance -était une grandeur: il se plaisait à se comparer aux pères du -désert, brûlants de désirs et immolant au dieu jaloux du Thabor leur -chair et leur cœur. Pour lui, le dieu jaloux c'était l'art qu'on ne -peut posséder et s'assimiler qu'en se vouant tout à lui dans la -solitude. - -J'étais brisée par son obstination et je renonçais parfois à lui -exprimer mes angoisses, mais alors mes lettres respiraient un tel -abattement qu'il s'en effrayait; il me conseillait de me distraire, de -voir souvent mes amis, et d'attirer de plus en plus Albert qu'il fallait -guérir à tout prix. - -Que de fois j'ai pleuré en lisant ces lettres stoïques! que de fois -quand minuit sonnait et que je n'entendais autour de moi que la -respiration du sommeil de mon fils et le frissonnement de la cime des -arbres du jardin qu'agitait le souffle de la nuit, tandis que debout -devant mon miroir, je dénouais mes cheveux avant de les emprisonner -pour dormir, que de fois je me sentis prise du désir immodéré de le -voir! j'aurais voulu m'enfuir vers lui, le surprendre dans son travail -nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: Ne nous -séparons plus! la vieillesse viendra vite, puis la mort! pourquoi -passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où -l'âme et le corps sont en fête? Oh! ne pas dépenser sa jeunesse quand -on aime, c'est être l'avare qui languit de faim auprès d'un trésor ou -le malade qui, sachant un secret qui peut le sauver, préfère mourir. - -Tandis que celui à qui j'avais donné ma vie me laissait en proie à -toutes les anxiétés de l'amour, Albert, qui trouvait près de moi une -sorte de distraction calme, prenait insensiblement l'habitude de me voir -chaque jour. Tantôt ses visites m'étaient douces et tantôt elles -m'irritaient; j'avais le cœur obsédé par mon tourment secret. - -Eh! que m'importait cet homme que je ne pouvais aimer? Ce n'était pas -lui que j'attendais, c'était la jeunesse, la beauté, la force! l'être -que n'avait pas effacé la banalité des passions et qui, par sa dureté -altière, exerçait sur moi un ascendant irrésistible; Albert, maladif -et frêle, reste brisé et flétri de l'amour, m'intéressait comme un -frère et me touchait comme un enfant; mais le complément de mon être, -mais mon dominateur, il ne l'était pas, et peut-être dans le passé -même, ne l'aurait-il jamais été! Il y avait dans nos natures trop de -fibres sensitives analogues, trop de parités d'idées et d'imagination. -Les semblables restent frères, mais l'union tourmentée des amants -exige les contraires. - -J'oserai vous faire ici un aveu complet. Parfois, dans le désespoir où -me laissait Léonce, je désirais presque qu'Albert m'inspirât un -attrait plus vif; que mon cœur battît en l'entendant venir et sentît -près de lui un trouble précurseur d'une infidélité. Mais non, -j'étais calme et triste quand il était là; il parvenait toujours à -me distraire par son esprit, mais il ne me dégageait pas de mon -chagrin. Il m'arrivait quelquefois d'être avec lui brusque et fantasque -et, comme il tenait à me voir, il redoublait alors de douceur et -d'expédients d'imagination pour m'amuser quelques heures. - -Mon fils avait pris pour lui une très-vive affection, il lui sautait au -cou lorsqu'il entrait, il me disait parfois: - ---Maman, tu le traites bien durement; il est si pâle et il a l'air si -malade qu'il faut l'aimer! Pour moi, je l'aime bien mieux que ce grand -monsieur brun qui vient ici tous les deux mois et qui ne me regarde -seulement pas. - -Lorsque j'avais appris que l'arrivée de Léonce serait retardée -j'étais tombée dans un tel marasme que, durant plus de huit jours, je -refusai obstinément de sortir. Albert me reprochait ce qu'il appelait -mes méfiances. N'étais-je pas bien sûre à présent qu'il était un -ami? Il venait presque chaque jour passer une heure ou deux avec moi. -Nous faisions des lectures, il me donnait des conseils de style pour mes -traductions, m'apprenait à faire des vers et me suppliait de m'y -essayer. Quand il voulait partir mon fils le retenait; il consentait -alors à dîner avec nous, il mangeait à peine et ne buvait que de -l'eau. Il semblait avoir renoncé à chercher le vertige et l'oubli dans -le vin. - -J'avais le cœur attendri de cette métamorphose et, m'arrachant à -moi-même, je sentais que je devais à ce génie renaissant des paroles -d'affection et d'encouragement. - ---Voyons, lui dis-je un soir, il faut tenter quelque chose de grand; -vous êtes au moment où votre génie, sûr de sa force, peut agir avec -autorité, certain d'être écouté de la jeunesse intelligente comme un -clairon dans la bataille par les soldats. Mettez donc ce beau génie au -service de quelque grande cause, proclamez ces fiers principes qui -furent la foi de votre père et de mon aïeul et ne murez plus votre -intelligence dans la recherche du bonheur et les aspirations du Moi. - -Tandis que je parlais, Albert m'écoutait dans cette pose attentive que -Philippe de Champagne a donnée au beau portrait de La Bruyère[2]: -c'était la même pénétration du regard, la même finesse douce et -railleuse du sourire, la même grandeur sur le front pensif. Cette -ressemblance me frappa et tout à coup un éclair de l'œil profond et -satyrique du poëte me coupa la parole; il me dit alors avec un mélange -de tristesse et d'ironie: - ---Vous venez de me tenir, marquise, un petit discours digne de Mme de -Staël, et cette morale genevoise ne vous messied pas à vous la -petite-fille d'un philosophe. Mais sommes-nous de la trempe de nos -pères et pourrions-nous revêtir leurs convictions comme un habit? -D'ailleurs à quoi nous serviraient-elles? et par qui les ferions-nous -partager? On n'improvise pas plus un public à son intelligence que des -croyants à sa foi; notre temps est aussi insensible au génie du poëte -que le désert l'est à la fatigue du voyageur; un poëte a dit quelque -part, marquise: «Nous ne vivons plus que de débris, comme si la fin du -monde était arrivée, et au lieu d'avoir le désespoir nous n'avons -plus que l'insensibilité; l'amour même est traité aujourd'hui comme -la gloire et la religion: c'est une illusion ancienne; où donc s'est -réfugiée l'âme du monde?» Regardez autour de vous, marquise, vous -chercherez en vain la grandeur! Républicains, monarchistes, prêtres et -philosophes n'ont plus de conviction; ils arborent un drapeau propre à -éblouir, comme la pourpre que le toréador agite dans l'arène; mais ce -drapeau n'est plus gonflé par le souffle des grandes croyances; tous -ces hommes vides de doctrines marchent assoupis poussés seulement par -leurs convoitises mesquines! Est-ce la peine de tenter un effort pour -réveiller et diriger ce troupeau? Je n'ai pas toujours pensé ainsi, -j'ai commencé par espérer et croire! j'ai cru au patriotisme et j'ai -fait un chant guerrier contre l'étranger; j'ai cru à la liberté et -j'ai fait un drame sur un Brutus moderne; j'ai cru à l'amour et j'ai -répandu dans mes vers mes transports et mes blessures: tout cela a -été jeté au vent par l'indifférence de la foule qui n'a goûté que -les sarcasmes de mon esprit. Après être monté sur toutes les hauteurs -j'en suis descendu par dégoût. Que m'importe un public nombreux s'il -est ignare? La dilatation de la lumière est aux dépens de son -intensité. Il poursuivit: «Le règne bourgeois de Louis-Philippe a -fait une nation de bourgeois froids et lourds qui n'entendent plus rien -à la poésie et, comme si l'on redoutait un jour son invasion, partout -on abâtardit la jeunesse: on la repousse des grands emplois publics, on -lui ferme les carrières de l'esprit, on lui interdit les carrières -politiques; les hautes fondions de l'État sont accaparées par des -vieillards semblables à Duchemin, qui cachent l'immoralité et la -sécheresse de cœur sous le pédantisme; on dirait des spectres -préposés à dessécher le cœur et la vie de la France que les élans -et les tentatives de la jeunesse auraient peut-être ranimés! Cherchez -donc où elle est cette jeunesse? Vous la trouverez à la Bourse, chez -les filles ou dans les tabagies! Quant aux hommes de quarante ans qui -comme moi ont senti, cru, aimé et souffert, tous, comme moi, se sont -arrêtés découragés, car ils n'ont plus d'espérance. - -J'étais frappée par la vérité de ces paroles; mais, désirant le -rattacher à quelque illusion glorieuse, je lui répondis: - ---Eh bien! restez artiste, du moins: l'artiste peut s'élever et briller -encore au milieu des ruines d'un peuple mort; c'est la flamme qui domine -le cratère quand tout est cendre à l'entour. Écrivez, si vous ne -pouvez agir; écrivez vos doutes, vos angoisses; écrivez, pour l'art, -vos fantaisies de poëte. Ne laissez pas dire que l'instrument est -brisé comme les convictions. - ---J'essayerai, marquise, me dit-il en souriant et en me baisant la main; -mais remarquez que vous voulez faire de moi un _instrumentiste_. Encore -si vous vouliez m'aimer comme les trois femmes ont aimé leurs -pianistes! - ---Je vous aime mieux, repris-je; je vous aime d'une sincère affection, -qui survivra à la mort. - -Il me jeta un long et profond regard plein d'attendrissement et sortit. - - -[Note 2: Ce beau portrait appartient à M. de Monmerqué.] - - - - -X - - -J'eus le jour suivant la visite de René, qui avait fait une petite -absence de Paris. Il me trouva triste et pâlie; il me surprit à ma -fenêtre aspirant les émanations du printemps qui montaient du jardin -en fleurs. - ---Que c'est beau et bon cette jeune et riante saison qui revient! lui -dis-je; comme on voudrait rompre ses chaînes et partir pour le pays des -rêves! - ---Et pourquoi donc n'allez-vous pas à la campagne? me dit-il; cette vie -de concentration vous fait mal. - ---Vous oubliez ma pauvreté. - ---Mais vous pourriez vous promener un peu, et je sais que depuis -quelques jours vous ne voulez plus sortir. - ---Les tressaillements et la plénitude de la nature me font souffrir; je -suis trop seule, mon bon René. Et, malgré moi, je me pris à lui -parler de Léonce. - -René secoua la tête et me dit: - ---En vérité, cet homme est étrange de sacrifier ainsi les joies -vivantes à je ne sais quelle abstraction! - ---Ce sacrifice a sa grandeur, repris-je, et lorsque nous nous reverrons -notre bonheur s'en ressentira: il sera plus intense et plus complet. - ---Je m'étonne parfois de votre esprit philosophique, répliqua René; -car vous avez une âme crédule faite pour tous les martyres. Léonce -vous a dit que, sa tâche accomplie, il serait tout à vous; et moi j'ai -peur que, son œuvre faite, fût-elle informe et vulgaire, il ne soit -tout à elle. Une passion abstraite, poussée à l'excès, atrophie le -cœur. - -Ces paroles de René jetèrent sur mon amour un vague effroi. - ---Si je n'étais attendu à Versailles par mon frère malade, je vous -forcerais à sortir aujourd'hui même, reprit René; à mon retour, je -viendrai vous chercher, et nous irons respirer l'air des bois avec votre -fils. D'ici là, promenez-vous un peu en compagnie d'Albert; vous lui -faites du bien, il n'est plus le même depuis qu'il vous connaît. Et, -me serrant cordialement la main, René sortit en me répétant: Courage! - -Il faisait une de ces journées chaudes et énervantes qui produisent -sur les organisations méridionales des orages intérieurs: on sent -d'abord comme une grande lourdeur, puis le pouls bat plus vite, puis des -bouffées brûlantes montent au cerveau; l'esprit flotte indécis dans -les bouillonnements du sang, ainsi qu'une liane emportée sur l'écume -d'un torrent; l'âme se déracine; la volonté, la résistance sont -anéanties par les forces formidables de la nature. Froids et faux -moralistes que ceux qui n'ont jamais tenu compte de l'influence de -l'atmosphère, d'un regard qui nous atteint, d'un souffle qui nous -pénètre! - -Frappée par ce mal indicible, je fus oisive jusqu'au soir, rêvant aux -heures d'amour que j'avais goûtées et qui ne revenaient pas. Les -souvenirs enflammés de la passion gâtent tous les autres bonheurs de -la vie. Les pures caresses de mon fils me fatiguaient; j'avais un désir -impossible d'autres étreintes. Après dîner, j'envoyai l'enfant jouer -au jardin, pour être seule avec ma rêverie ardente. - -Je restai inerte sur mon grand fauteuil, sans regarder par la fenêtre -les jeux de mon fils qui m'appelait de temps en temps. Durant deux -heures, il courut et s'ébattit avec quelques petits camarades du -voisinage. Quand il remonta, il était si las qu'il s'endormit -subitement; Marguerite l'emporta dans son lit, et je demeurai seule, la -fenêtre ouverte, enveloppée dans la molle clarté de la lune, aspirant -avec ivresse le parfum des acacias qui s'élevait vers moi. - -Un coup de sonnette me fit tressaillir et m'arracha à mon immobilité -extatique. Je me précipitai vers la porte en m'écriant mentalement: -C'est peut-être Léonce! - -Il est des heures où ces immenses désirs de l'amour devraient être -exaucés par la destinée! - -C'était Albert, radieux, le front inspiré, et qui me parut rajeuni. - ---Je vous ai obéi, me dit-il; j'ai travaillé, j'ai commencé une -œuvre de fantaisie: ce n'est qu'une bluette sur Mme de Pompadour; mais -enfin j'ai fait acte de bonne volonté, et, partant, acte d'homme. Je -vous lirai cela demain; en attendant, je viens vous demander ma -récompense. - ---Parlez, lui dis-je avec une sorte de lassitude et d'indifférence. - ---Allons faire une promenade aux étoiles, reprit-il; voyez, quelle -belle nuit! elle nous convie. - ---Mon fils est couché et je n'aime guère sortir sans lui. - ---Eh! qu'importe, s'écria Albert, impatienté de ma froideur, que cet -enfant ne nous suive pas? Allez-vous faire de votre vertu une question -de murs mitoyens, comme cette bourgeoise héroïne de la dernière -comédie représentée aux Français, quand elle dit à son bonhomme de -procureur de mari, qui offre l'hospitalité à son premier clerc, aimé -secrètement par la dame: - - -Et quoi! vous permettez qu'il couche ici ce soir? - - -Ce qui m'a paru plus indécent, je vous jure, que toutes les crudités -de Molière. - ---Je crois vous avoir prouvé, lui dis-je, que je ne redoutais point de -me trouver seule avec vous. - ---Oh! c'est que de vous à moi il n'y a pas _l'attrait_, comme vous me -l'avez laissé entendre un soir, reprit-il amèrement, sans cela vous -auriez déjà senti la vérité de ces deux vers d'une comédie du vieux -Corneille: - - -Lise, lorsque le ciel nous créa l'un pour l'autre, -Vois-tu, c'est un accord bientôt fait que le nôtre. - - ---Ne faisons plus de dissertations, lui dis-je, partons. - -Nous descendîmes l'escalier sans parler, et je m'assis près de lui -dans le coupé qui venait de le conduire à ma porte. - -Il prit ma main qu'il garda dans les siennes, et me dit: - ---Vous êtes la bonté même. - -Je ne répondais point; après les sensations de la journée, ce contact -de ses doigts frémissants sur les miens me troublait. - ---Quel empire vous exercez sur moi, poursuivit-il, depuis un an je -n'avais pas travaillé; votre voix m'a stimulé, vous m'avez parlé de -la gloire qui n'était plus pour moi qu'un écho mort, et l'écho s'est -réveillé; toute mon âme a vibré dès que vous l'avez voulu; je viens -d'écrire huit heures de suite sans désemparer. Vous voyez bien que -vous pourrez me faire renaître, si vous m'aimez. Quelle belle vie, -marquise! donner ses journées à l'art et ses soirées à l'amour! - ---Je l'écoutais, l'âme navrée; je pensais: Pourquoi Léonce n'a-t-il -pas ces idées-là? Pourquoi ne trouve-t-il pas auprès de moi -l'inspiration et la cherche-t-il dans une solitude cruelle qui nous -sépare? - -Il continua: - ---Oh! chère, chère Stéphanie! (c'était la première fois qu'il -m'appelait par mon nom) si à défaut de l'amour vrai et complet que je -voulais dans ma jeunesse, j'ai cherché l'à peu près de l'amour parmi -les femmes du monde, et son simulacre désespéré auprès des belles -courtisanes, ce qu'on nomme mon inconstance et mon immoralité -pourraient bien être, croyez-moi, l'incessante et douloureuse poursuite -de l'amour! Avec une femme telle que vous, je redeviendrais moi-même; -heureux, confiant et fier; cet abrutissement de l'ivresse qu'on me -reproche et dont j'ai honte parfois, c'est l'aveuglement nécessaire -pour me jeter dans les bras de certaines femmes; une fois _ébloui_, je -les transforme et je ne rougis plus d'elles ni de moi. Croyez-vous que -de sang-froid je pourrais toucher à cette chair sans âme! Voyons -Stéphanie, aimez-moi un peu et laissez-moi pleurer sur votre cœur et -redevenir jeune! - ---Oh! c'est moi qui pleure, lui dis-je, en repoussant ses bras qui -voulaient m'étreindre. - -En ce moment, la voiture qui remontait les Champs-Élysées était -éclairée par la lune; il vit mon visage couvert de larmes. - ---Mon Dieu! qu'avez-vous? me dit-il, en courbant sa tête vers la -mienne. Ses cheveux effleurèrent mes tempes. - -Je me reculai d'un bond, et mon émotion convulsive refoulée toute la -journée éclata en sanglots. - ---Que pensez-vous, que sentez-vous pour moi? me dit-il, de grâce, -parlez-moi! - ---Vous m'avez émue, vous êtes bon et tendre, répliquai-je, mais je -vous en supplie, ne m'interrogez pas et goûtons sans trouble la douceur -de ce beau soir. - -Comme s'il avait craint de perdre un espoir que mes larmes lui avaient -involontairement donné, il fit taire son cœur, et son esprit flexible -et charmant ne parut plus songer qu'à me distraire. Nous étions -arrivés sous une allée du bois de Boulogne, sombre et haute, dont le -long arceau se déroulait devant nous. - ---Mettons pied à terre, me dit-il, l'air vous fera du bien, et nous -causerons en marchant, moins contraints et moins troublés que dans -cette voiture. - -Je lui obéis; j'avais soif de l'air de la nuit, il me semblait qu'il me -délivrerait des obsessions brûlantes du jour. - -Je m'appuyais à peine sur son bras, et nous glissions comme deux ombres -dans l'allée sombre et profonde. Nous arrivâmes dans une espèce de -petite clairière où s'élevait une croix de pierre; c'était un lieu -de rendez-vous célèbre pour les duels. Albert me fit asseoir au pied -de la croix et s'assit à côté de moi; la lumière de la lune tombait -à plein sur son front, et le scintillement des étoiles se jouait sur -la cime mouvante des arbres qui frissonnaient au vent de la nuit. Une -calmante fraîcheur courait sur tout mon être. - ---Qu'on est bien ici, dis-je à Albert, ne songeant qu'à l'apaisement -que je ressentais. - ---Je ne connais pas, répliqua-t-il, de spectacle plus saisissant et -plus beau que celui d'une nuit étoilée; dans le jour, le firmament -paraît désert et vide; mais par une nuit claire le voilà qui se -peuple et s'anime comme l'incommensurable cité de Dieu. On a prétendu -que les découvertes modernes de la science anéantissaient -l'imagination. Je pense, au contraire, que la science en s'agrandissant -a agrandi les voies de la poésie; si la terre parait étroite et -bornée à nos regards, depuis que nous croyons à ces mondes -innombrables qui flottent sur nos têtes, quel champ pour notre âme que -cette évolution sans borne qu'elle accomplit dans l'infini! Mais par -cet infini même, Dieu perd, dit-on, pour nous de sa personnalité et -échappe à ces myriades d'êtres infimes dont il ne saurait s'occuper, -tant ils sont nombreux! Eh! qu'importe la quantité à l'infini? Dieu -embrasse tout d'une étreinte facile, et nous, nous sentons mieux sa -puissance en le pensant le maître de ces milliers de globes innommés -que le possesseur mesquin de notre univers connu et en tous sens -exploré. - -Tandis qu'il parlait, Albert s'était levé, il se tenait debout sur une -des marches du piédestal de la croix, la lueur de ces belles étoiles -qu'il me montrait du geste caressait son front inspiré. Ainsi éclairé -d'en haut, son visage était superbe; sa taille un peu grêle et petite -me semblait toucher le ciel, il prenait à mes yeux les proportions et -le prestige du génie. - ---Parlez, parlez encore, lui disais-je, en le contemplant en extase. - -Mais tout à coup il me regarda d'une façon amère et sarcastique. - ---Vous êtes une prude, une femme de marbre, s'écria-t-il, vous me -faites vibrer comme un instrument au lieu de m'aimer. Et me saisissant -énergiquement dans ses bras, lui si faible, il se mit à courir dans -l'allée sombre, en répétant d'une voix sourde: Il faut m'aimer! il -faut m'aimer! - -Bientôt il me déposa comme épuisé au pied d'un arbre. - ---Oh! n'ayez pas peur de moi, me dit-il avec douceur, voyez, je suis à -vos pieds, moi qui n'ai jamais mis le genou en terre sans y mettre le -cœur. - -Il y avait dans sa soumission quelque chose de si tendre que j'en fus -saisie; il restait là, tremblant devant moi, comme un pauvre enfant, -lui, le grand poëte tourmenté, l'implacable railleur vaincu par la -passion. - -J'eus un moment d'orgueil et d'ivresse. - ---Vrai! vrai, vous m'aimez! lui dis je, en tendant vers lui mon visage -étonné. Je sentis alors ses lèvres courir frénétiques et rapides -sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche! Je lui échappai violemment -et m'élançai au hasard dans les allées. J'atteignis la voiture et m'y -blottis; un instant j'eus la pensée de partir sans l'attendre, mais -toute mon âme se révolta contre cette tentation de dureté que me -suggérait mon aveugle passion pour Léonce. Le laisser là, seul, dans -la nuit, exposé à une longue marche, lui malade, attendri, aimant et -cherchant encore dans la passion la vie qui lui échappait? Il me -faisait donc bien peur pour que j'eusse conçu l'idée de cette -lâcheté? Je l'aimais donc? Hélas! je n'aimais que l'amour, et en ce -moment l'amour c'était lui!... - -Cependant, il se mit à ma poursuite comme un insensé. Quand il m'eut -rejointe, il s'élança dans la voiture, et secouant mes bras avec une -sorte de rage, il me répétait convulsivement: - ---Vous ne voulez donc pas m'aimer? - -La voiture avait repris sa course dans les avenues désertes; un nuage -qui passait sur la lune nous plongea dans l'obscurité. Je ne voyais -plus le visage d'Albert, mais tout à coup je sentis ses larmes qui -tombaient sur mes mains. À son tour il pleurait: j'eus vers lui un -élan de tendresse irrésistible. - ---Oh! ne pleurez pas, lui dis-je, je voudrais vous aimer. - ---Je comprends votre effort et c'est ce qui me navre, répliqua-t-il. -Allez, allez, je sais bien ce qui me manque pour vous attirer et vous le -sentez aussi sans vous l'avouer. Vous n'êtes pas coquette et fausse -vous! Non, vous suivez les aspirations de votre nature forte et vivace. -Oh! cela est certain, il y a dans l'amour des lois physiques et -impérieuses trop négligées par les sociétés modernes, je suis trop -faible, trop grêle et trop vieilli pour vous, belle et robuste; si -avais la même âme dans une stature puissante et le même cerveau sous -un crâne recouvert de cheveux noirs, vous m'aimeriez? je ne suis pour -vous qu'un spectre qui rêve la vie! Oh! vous avez raison, le pâle et -maladif Hamlet ne saurait animer la Vénus de Milo! et en parlant ainsi, -il se rejeta éperdu dans l'angle de la voiture. - -Peut-être disait-il vrai, mais cette appréciation toute matérielle de -l'amour me fit honte sur moi-même. Je sentis une sorte de chaleureux -enthousiasme pour cette fière intelligence désolée et saisissant sa -tête dans mes mains, je posai sur son front mes lèvres brûlantes. En -ce moment j'oubliais ses traits flétris; ce n'était pas le -bouillonnement du sang ni l'élan du désir, c'était l'appel de -l'esprit au génie. Lui crut à un tressaillement et à un transport de -la chair et il me pressa sur son cœur dans une telle ivresse que j'en -perdis comme le sentiment; excepté Léonce, aucun homme ne m'avait -jamais embrassée de la sorte. Prise subitement de vertige, j'eus un -instant la sensation que c'était Léonce qui était là; mais la lune -qui reparut éclaira le visage d'Albert. - ---Oh! vous n'êtes pas lui, m'écriais-je en le repoussant, et c'est -lui! lui seul que j'aime! - -Il ne chercha pas à me ressaisir, il tomba dans un morne silence qui -finit par m'effrayer mais que je n'osai rompre. - -Cependant comme nous approchions de chez moi, il me dit d'une voix calme -qui me surprit: - ---Chère marquise, il est vrai que je ne suis pas le _lui_ idéal que -désirent votre cœur et votre imagination; je ne suis plus même le -_lui_ d'autrefois qui sût aimer et se dévouer; mais je ne suis pas non -plus l'être dégradé et mauvais qu'on vous a dépeint, car maintenant je -l'ai compris, vous m'aimeriez si l'on ne m'avait calomnié près de -vous: vos combats, vos larmes, votre éclair d'amour de tantôt, tout -m'atteste que vous m'aimeriez si vous ne doutiez point de moi! Eh bien! -marquise, vous m'aimerez quand vous m'aurez entendu. - -Il me supplia de le laisser monter, il voulait me raconter le soir même -sa douloureuse histoire. - ---Mais ne voyez-vous pas, m'écriai-je, qu'un autre... - ---Chut! chut! fit-il en m'interrompant, ne dites rien d'irrévocable -avant de m'avoir écouté. À demain donc, puisque vous êtes sans -pitié. - -J'entendis du seuil de la porte la voiture qui l'emmenait. Je me -reprochai ma dureté; j'étais mécontente de moi-même et irritée -contre Léonce; en ce moment Albert me paraissait le meilleur de nous -trois. - -Une lettre de Léonce que je trouvai en rentrant sur ma table changea le -cours de mes pensées; il allait, me disait-il, hâter son arrivée; -avant quinze jours il serait près de moi. Oh! c'était bien lui, lui -seul que j'aimais! et toute la nuit il m'apparut en songe dans sa -beauté, sa jeunesse et sa force. - - - - -XI - - -La journée du lendemain est une de celles de ma vie dont le souvenir -m'est resté le plus vif et le plus présent; je n'en ai oublié aucun -détail. - -Vers midi je m'étais mise courageusement au travail afin de chasser par -cette discipline salutaire tout retour de pensées molles et -d'égarement malsain; Marguerite qui savait l'utilité et le résultat -de mes traductions de romans, avait emmené mon fils à la promenade -pour m'assurer quelques heures de tranquillité; j'espérais qu'Albert, -un peu blessé de la façon dont nous nous étions séparés la veille, -ne viendrait pas ou viendrait tard. Il arriva vers deux heures; j'étais -à peine vêtue d'un peignoir blanc; mes cheveux relevés et massés en -désordre retombaient çà et là sur mon front et sur mon cou en -boucles inégales. À ce négligé et aux feuilles fraîchement écrites -éparses sur ma table, Albert comprit que je ne l'attendais pas et que -je travaillais; je ne l'avais jamais vu si pâle et si défait, ses -traits décomposés m'effrayèrent. - ---Comme vous êtes calme, me dit-il avec un sourire sardonique, et belle -et fraîche! on voit que vous avez dormi du sommeil de la vertu et de -l'indifférence. Moi j'ai passé une nuit de forcené, je ne me croyais -plus tant de jeunesse et de désir dans le cœur; j'ai été tenté de -revenir ici et de vous dire: «Si vous m'aimez, aimez-moi tout de -suite!» Mais j'ai pensé que vous seriez formaliste, que votre porte me -serait fermée et pourtant vous m'avez aimé hier soir un moment! une -minute! quoi qu'il arrive ne l'oubliez jamais.--Si vous disiez non, -marquise, votre conscience vous crierait que vous mentez! - ---Mais, répondis-je pour apaiser son exaltation croissante, je ne renie -rien de mes sentiments pour vous, aucune de mes paroles, aucun des -élans de mon cœur. - ---Oh! c'est bien, reprit-il, je le sais, je le sens, vous finirez par -m'aimer; c'est ce qui m'a retenu, voyez-vous, quand cette nuit j'ai eu -l'idée de toutes les ivresses. En vous quittant hier soir j'étais -tenté d'aller vous oublier dans les bras d'une autre, car vous me -faites souffrir et je ne veux plus souffrir; vous voyez bien que la vie -m'échappe. Mais au lieu de m'abrutir je me suis souvenu de vos lèvres -sur mon front, je les sentais toujours, je les sens encore et je n'ai -point profané ce baiser. C'est une promesse, un lien; c'est un présage -que vous serez à moi!--Quelque chose nous sépare encore, j'ai cherché -longtemps et je crois que j'ai trouvé. Je viens remuer avec vous la -cendre des morts; je viens vous ouvrir mon cœur toujours saignant, je -viens vous raconter mes amours avec Antonia Back. - -Il fit un grand effort pour prononcer ce nom; puis, se levant, il -continua en marchant avec agitation d'un angle à l'autre de mon -cabinet: - ---Vous admirez, vous aimez cette femme, et son image s'interpose entre -nous. Vous pensez que de son côté est la bonté et la grandeur, car -elle a marché dans la vie pratiquant la charité, se faisant des -prosélytes et travaillant avec un patient effort à réhabiliter ses -sentiments par ses doctrines: tandis que moi, brisé et blessé à mort, -poussé à tous les vents par le désespoir, j'ai déserté l'idéal et -accepté pour consolateur la débauche. Aux yeux d'un grand nombre je -représente l'égoïsme dégradé! Rien de généreux ni d'utile ne -dirige plus ma vie: comme si un soldat dont un boulet a coupé les deux -bras pouvait encore tenir ses armes! Quant à elle, elle a saisi d'une -main agile et résolue le drapeau du socialisme, mot sonore et creux qui -laisse une grande élasticité à la morale; elle s'est fait des -partisans parmi les utopistes, dans les écoles et dans la foule; elle -passionne la jeunesse que je ne fais plus que distraire. Même ceux qui -la combattent conviennent que le travail incessant et souvent funeste de -son esprit est une sorte de moralisation de sa vie. Elle aime ces -attestations publiques, cette mise en scène de ce qu'elle nomme ses -croyances humanitaires et sa foi dans le progrès. C'est le jargon -moderne pour exprimer ce qui s'appelait autrefois la perfectibilité. -Ces idées sous une autre forme et dans une juste mesure ne me sont pas -étrangères; je suis de l'avis d'un poëte contemporain qui a dit: «La -perfection n'est pas plus faite pour nous que l'immensité, il faut ne -la chercher en rien, ne la demander à rien; ni à l'amour, ni à la -beauté, ni à la vertu; mais il faut l'aimer pour être vertueux, beau -et heureux autant que l'homme peut l'être.» - -La foule, poursuivit-il, ne se passionne que pour l'exagération et -l'emphase; je n'aspire pas à plaire à ce public banal; je vous ai dit -pour lui mon dédain; je ne suis véritablement connu et aimé que par -quelques amis qui savent ce que j'ai souffert dans la recherche -douloureuse de l'amour, qui est aussi la recherche de l'idéal; où le -vulgaire n'a vu qu'une passion personnelle, vous verrez, j'espère, la -manifestation de mon âme et, partant, de l'âme humaine. Ne croyez pas -que, dans le récit que je vais vous faire, je cherche à amoindrir et -à avilir Antonia comme d'autres le feront peut-être un jour pour me -venger; non, non, je vous parlerai d'elle avec tendresse et justice, -mais avec une inexorable vérité, et, quand vous m'aurez entendu, vous -m'aimerez! - -Malgré la curiosité très-vive que m'inspirait cette histoire, je crus -devoir lui dire loyalement: - ---Mais je vous jure que ce n'est point le souvenir d'Antonia qui est -entre nous, l'obstacle à l'amour vient d'ailleurs. - ---Je sais, je sais, reprit-il, je l'ai deviné, et je vous l'ai déjà -dit: je suis maladif et vieilli, mais quand vous m'aimerez vous n'y -penserez plus; ce sera, comme hier soir, dans les ténèbres, quand mon -âme vous attirait tout entière; d'ailleurs, je redeviendrai si jeune -et si gai en vous aimant que vous finirez par en être séduite. C'est -ainsi que j'étais quand j'aimais Antonia. - -En disant ces mots, il s'assit sur un coussin à mes pieds, et, appuyant -son menton sur la paume de sa main, il allait poursuivre. Je me levai, -et me plaçant en face de lui, je fis un grand effort sur moi-même pour -lui dire: - ---Mais si j'en aime un autre? si... - ---Bah! interrompit-il, c'est impossible! cet autre, je l'aurais -rencontré chez vous et je sais que vous vivez comme une sainte! -Qu'est-ce que ce serait d'ailleurs que cet amant fantastique qu'on ne -voit jamais, qui vous laisse seule dans l'abandon, qui vous livre à -toutes les tentations de l'isolement et ouvre un champ libre aux désirs -de vos amis? Je ne redoute point un spectre! vous êtes une femme -romanesque et vous voudriez, dans votre orgueil, que ce lui idéal, que -cet être imaginaire vous suffit. Mais, hier soir, sur mon cœur, -n'avez-vous pas vu que c'était chimérique! Eh bien! je suis là, moi, -la réalité et non le rêve. Pourquoi me repoussez-vous? Vous avez trop -d'esprit pour persister dans cette lutte! Oh! chère, chère, -confions-nous à la nature et ne subtilisons plus. - -Je me rassis, attendrie par sa persistance aveugle; mais je me sentais -si glacée en face de lui, que je compris bien qu'il ne m'avait point -convaincue. - ---Je vous écoute, lui dis-je, parlez-moi de l'amour de votre jeunesse -dont le monde a tant parlé. - ---Le monde, reprit-il, ne voit jamais que l'apparence des choses: -J'avais vingt-cinq ans, et déjà quelques rapides et heureux succès -littéraires avaient attiré sur moi l'attention du public et celle plus -recherchée de quelques salons qui faisaient à cette époque la -réputation des écrivains. D'ailleurs, le nom de mon père m'ouvrait -tout naturellement cette société exquise, attrayante par ses dehors, -et qui finit par donner, à l'esprit et au cœur, des habitudes -délicates. Les femmes étaient délicieuses dans ce grand monde; -plusieurs me distinguèrent et m'aimèrent comme elles savent aimer, du -bout des lèvres et du bord du cœur. Leur vie facile et élégante est -tellement remplie de choses nouvelles et charmantes qu'un amant n'y -tient guère la place que d'une fantaisie de plus. Moi, je les aimais, -tête baissée, avec toutes les puissances de ma jeunesse et de mon -imagination. Je m'indignais de leur légèreté et du vide de leur âme; -j'étais mal appris et injuste; elles ne pouvaient changer leur nature -en m'aimant. De leur côté ces frivoles amours se dénouaient sans -déchirement; tandis que mon cœur en éprouvait une rage ironique, que -je traduisais par des satires sentimentales sur des duchesses et des -comtesses espagnoles, qui étaient autant de nobles dames françaises. - -À l'exemple de don Juan, «rien ne pouvait alors arrêter -l'impétuosité de mes désirs, je me sentais un cœur à aimer toute la -terre, et, comme Alexandre, je souhaitais qu'il y eût d'autres mondes -pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.» Je recherchai -l'intimité des grisettes, espérant qu'elles auraient plus de cœur et -plus de passion que les femmes du monde; je leur trouvai plus de -naturel, une certaine droiture et souvent une bonté qui -m'attendrissait; mais il y avait entre nous d'autres discordances qui -choquaient toutes mes susceptibilités de gentilhomme et de poëte; -elles me disaient tout à coup de ces vulgarités qui, tantôt me -faisaient éclater de rire, et tantôt m'impatientaient violemment. Leur -esprit était un tel abîme d'ignorance, qu'à part quelques naïvetés -de tendresse je n'y trouvais rien qui valût la peine d'être recueilli; -leur pensée ne répondait jamais à la mienne, excepté dans les -moments où les sens nous rapprochaient; les femmes du monde n'en savent -guère plus, mais elles y suppléent par un jargon qui fait illusion, et -elles cachent ce qui leur manque sous des dehors exquis. - -C'est vers ce temps que je me liai avec Albert Nattier, fort recherché -dans le monde des plaisirs, à cause de sa grande fortune et de son -esprit aimable; il n'était ni littérateur, ni artiste, mais il aimait -les choses de l'esprit et de l'art. La publication de mes premiers -livres l'attira vers moi; il me témoigna une amitié très-vive que -rien n'altéra et qui dure encore. Albert Nattier m'aima comme le luxe -de son esprit. J'étais aussi nécessaire à ce qu'il y avait -d'intellectuel et d'idéal en lui que ses maîtresses et ses chevaux -l'étaient à ses habitudes de dissipation; il m'aimait cordialement -et simplement; pourquoi donc aurais-je repoussé sa sympathie? -On m'a reproché d'avoir préféré son amitié à celle des poëtes -contemporains. Ce qui m'a toujours tenu un peu à distance de ces hommes -de génie, ce n'est certes pas l'envie, et je l'ai prouvé en les louant -dans mes ouvrages et en les applaudissant en public; mais presque tous -les littérateurs, excepté René, visent trop à l'effet: tantôt par -une raideur et une morale de convention; tantôt en voulant être des -hommes politiques, et en dédaignant eux-mêmes les lettres qui les ont -fait grands. Vous savez le cri désespéré que j'ai poussé vers l'un -des plus célèbres? Eh bien! cette lamentation d'une âme saignante -resta sans réponse; ce qui n'empêchera peut-être pas ce grand lyrique -de faire un jour sur ma tombe quelque attendrissante élégie! - -J'aime les esprits simples et humains qui s'émeuvent de nos passions et -de nos douleurs, sans songer à nous enchaîner à leur ambition ou à -leurs systèmes. - -Albert Nattier me plut dès l'abord par son laisser-aller, la franchise -de sa vie et son insouciance de l'opinion. Me voyant dégoûté des -femmes du monde et des grisettes, il m'introduisit dans le monde des -actrices et des courtisanes qui dévoraient sa fortune; je fus un moment -ébloui, car ces sortes de femmes ont vraiment la science du luxe et une -certaine apparence poétique. Elles s'ajustent à ravir, possèdent le -geste et le regard vrais des sentiments qu'elles veulent feindre, et -quand elles ne parlent pas trop, elles sont plus séduisantes que -d'autres pour les sens et pour l'imagination. Malheureusement, même -dans mes liaisons les plus futiles, j'ai toujours voulu pénétrer -jusqu'à l'âme, analyser le fond des êtres. Vous pensez de quel -dégoût je fus bientôt pris pour cette espèce de femmes, qui, presque -toutes, ont auprès d'elles leur mère, dont elles font leur servante ou -leur entremetteuse! Plus tard, quand le désespoir m'a rejeté dans -leurs bras, ce n'a pu être qu'en m'enivrant que j'ai cherché et reçu -leurs caresses. - -Je commençais à me lasser de mes évolutions amoureuses dans les -diverses sphères de la société, lorsqu'un soir je rencontrai Antonia -Back dans une petite réunion d'artistes, où la curiosité de la voir -m'avait attiré. Depuis un an ou deux on parlait beaucoup d'elle, et -chaque ouvrage qu'elle publiait obtenait un succès d'éclat. J'avais -remarqué dans ses livres de très-belles pages qui révélaient un -écrivain, chose rare et presque introuvable parmi les femmes. J'aimais -surtout ses descriptions de la nature; là, elle est vraiment grande et -ne saurait être surpassée; j'admire moins ses héros et ses -héroïnes: leurs caractères sont souvent factices, faussement -philosophiques et prétentieusement tendus dans les sentiments; leurs -paradoxes et leurs raisonnements imperturbables m'irritent, quoiqu'elle -les revête d'éloquence et d'un style toujours limpide dans sa -diffusion même. Telle qu'elle était, cette femme offrait une glorieuse -et curieuse exception, bien faite pour m'attirer. Je savais, d'ailleurs, -que sa façon de vivre était étrange et débarrassée de tout -préjugé; je m'en promettais mille nouveautés. Avant d'aimer avec -notre cœur, nous aimons déjà par l'imagination. J'avais recueilli sur -sa beauté une foule d'opinions contraires: les uns la trouvaient -irrésistiblement belle; pour d'autres elle, n'avait que de très-grands -yeux fort expressifs. Elle portait la plupart du temps, assez -disgracieusement, disait-on, des habits d'homme ou des costumes -fantasques. Le jour où je la vis pour la première fois, elle était en -toilette de femme un peu à la turque, car sur sa robe flottait une -veste brodée d'or. Sa taille mignonne se jouait sous ce vêtement large -et avait des ondulations pleines de grâce: sa main, dont la beauté -parfaite vous a frappée, s'échappait blanche et effilée du cercle -d'or d'un bracelet égyptien; elle me la tendit quand je m'approchai -d'elle, et je la pressai un moment avec surprise, tant elle me parut -petite. Je n'analysai point son visage; il avait alors un doux velouté -de jeunesse, l'éclat de ses yeux magnifiques et l'ombre de ses épais -cheveux noirs lui donnaient quelque chose de si pénétrant et de si -inspiré, que j'en eus le sang et l'âme bouleversés. Elle parlait peu -et juste; son front et son regard semblaient renfermer l'infini. - -Elle parut heureuse de mon attention, et se mit à causer à part avec -moi; elle n'aimait pas beaucoup, me dit-elle, mes vers légers et -satiriques, mais elle augurait de mon talent de très-grandes choses. -Ses premières paroles furent des conseils; elle se plut toujours à -prêcher un peu; c'était la pente naturelle de son esprit qui finit par -en contracter quelque lourdeur. Ce qui la charmait en moi, -ajouta-t-elle, c'étaient mes manières polies d'homme bien né. - -Elle vivait entourée à cette époque de quelques amis dont l'un, -assurait-on, était un peu son amant; tous étaient des hommes de -quelque valeur et d'assez bons écrivains, mais complètement vulgaires -de figure, de langage et de maintien; ils affectaient avec elle une -familiarité qu'elle encourageait dans ses heures de laisser-aller et -d'ennui, mais qui la révoltait parfois dans sa fierté et sa -distinction natives. Elle avait eu pour aïeule une femme aux nobles -manières, et elle savait prendre à volonté les allures du meilleur -monde; puis la politesse d'un homme lui paraissait toujours une -déférence de cœur qui la touchait dans la vie tout à fait libre -qu'elle menait. - -En nous quittant, elle m'engagea à aller la voir. J'y courus dès le -lendemain; je sentais déjà que je l'aimais. Au bout de trois jours, -nous étions l'un à l'autre. Jamais, jamais, je n'avais goûté l'amour -si beau, si ardent, si entier. Je me sentais une exaltation, un délire, -une joie d'enfant, une mollesse d'âme presque maternelle, mêlée d'une -force de lion. J'avais des élans généreux et superbes, j'étreignais -dans mes bras la création, j'étais vingt fois plus poëte qu'avant de -la connaître; sans doute cet amour immense reposait en moi; elle n'en -avait été que l'éclosion: c'était ma jeunesse qui débordait, mais -le choc venait d'elle. Avant elle, aucune femme ne m'avait produit cet -éblouissement et cette ivresse. Je lui dois d'avoir connu l'amour -autrement qu'en rêve, et je l'en bénis. Je l'en bénis encore à -travers le temps, je l'en bénis malgré les angoisses qui suivirent! -Qu'importe que l'amour se soit évanoui; en a-t-il moins été? Est-ce -que tout ne meurt pas, et nos sentiments et nous-mêmes? Est-ce que les -baisers et les serments échangés par tous les êtres des générations -qui nous ont précédés n'ont pas été dispersés? Nous passons, nous -passons, et le temps nous emporte. Mais dans le lointain perdu où notre -âme se noie, sitôt qu'elle ressaisit l'étincelle de l'amour, elle s'y -réchauffe et s'y éclaire. Prêts à mourir, nous remuons encore cette -cendre brûlante; c'est le suaire où nous voulons dormir, nous sentons -qu'il contient tout ce qui fut notre vie. - -Il continua: - ---En aimant Antonia, je me sentais fier d'aimer. Elle était belle, et -elle avait un esprit qui valait le mien. On croit de bon goût, dans -notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pots de -bière, et au sortir des filles de joie, de médire et de se railler des -femmes intelligentes. Byron a appelé _bas-bleus_ quelques Anglaises -pédantes; le mot a passé en France et a servi aux mauvais plaisants -des petits journaux. Moi-même je me suis moqué de quelques médiocres -femmes auteurs. Mais sitôt qu'une femme est douée d'un génie naturel, -c'est-à-dire involontaire et sacré, que ce génie se révèle par des -œuvres ou seulement par la parole, ainsi que cela arrive chez la -plupart des femmes d'esprit qui meurent en emportant leur secret, ce -génie attire le poëte comme une parenté. Avec ces femmes seules, on -goûte la double et complète volupté de l'âme et des sens. - -C'est surtout après l'expérience des femmes du monde, des grisettes et -des courtisanes, qu'on s'enivre de ces nobles amours où l'esprit -participe; on se sent planer, et même dans les bras l'un de l'autre on -ne touche pas la terre; on mêle aux larmes et au rire de la volupté -des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les -aspirations de l'infini. Cela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes -a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu: le cœur -s'y consume, mais le génie en jaillit. - -Vittoria Colonna a fait Michel-Ange; Mme d'Houdetot, Jean-Jacques; Mme -du Châtelet, Voltaire; Mme de Staël, Benjamin Constant: je cite au -hasard. Un poëte a dit, et c'est là l'expression sérieuse de mon -cœur: «Il n'y a pas un peuple sur la terre qui n'ait considéré la -femme ou comme la compagne et la consolation de l'homme, ou comme -l'instrument sacré de sa vie, et, sous ces deux formes, qui ne l'ait -adorée.» - -Donc, il est très-vrai que les femmes supérieures nous attirent -malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort. Le nier serait une -fausseté puérile ou un aveu d'infériorité. Mais avec de telles -femmes les luttes inévitables en amour se multiplient; elles naissent -de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant -les sensations et les aspirations peuvent être très-diverses. En -pareille union, les joies sont extrêmes, mais les déchirements le sont -aussi. Les ayant élues au-dessus des autres, nous demandons à ces -femmes l'impossible: l'idéal de l'amour. À leur tour, elles nous -pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque -conflit s'engage, notre orgueil brutal d'homme habitué à la domination -s'indigne de leur hardiesse. Dans les transports de l'amour, la parité -était admise, exaltée, proclamée avec bonheur; car la valeur de la -femme doublait la puissance de l'homme. Dans toute autre occasion, elle -est niée, outragée, et parfois rejetée comme une entrave à notre -liberté. Il nous en coûte d'avoir à compter avec leur intelligence. -Les femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est -du ressort de l'esprit; elles n'appliquent leur pénétration et leurs -finesses natives qu'à nous enchaîner ou à nous tromper sans nous -contredire et avec une passivité d'esclave. - -Dieu m'est témoin qu'avec Antonia je ne commençai point la lutte: -j'aimais ses facultés merveilleuses, sans songer à la diriger ni à la -combattre, lors même qu'elle me heurtait par ses idées. Je hais le -métier de pédagogue; peu capable de me conduire moi-même, je me crois -inhabile à conseiller personne. Ceux que j'aime me plaisent tels quels; -je ne me flatte pas d'être un plus grand maître que la nature: elle -nous fait comme elle l'entend; à peine si nous pouvons nous-mêmes nous -transformer lentement par la réflexion et par la douleur. - -Antonia eut dès le premier jour la prétention de me modifier. J'avais -quatre à cinq ans de moins qu'elle, ce qui, joint à ses penchants de -protection et de prédication, lui inspirait des manières maternelles -qui me gâtaient l'amour. Dans ses moments de plus vive tendresse, elle -m'appelait: «Mon enfant.» Ce mot glaçait mes transports ou -m'arrachait des paroles moqueuses qui la fâchaient. Alors elle -allongeait sa lèvre supérieure, prenait son air le plus grave et -commençait quelque discours de morale. Elle me disait qu'il fallait -l'écouter; que son âge, son expérience des passions et ses -méditations dans la solitude lui donnaient une juste autorité sur moi. -Je sortais, ajoutait-elle, d'un monde où on se jouait de tout, où on -aurait voulu continuer l'ancien régime sans tenir compte de notre -glorieuse révolution et de l'ère nouvelle qu'elle avait ouverte. Mes -écrits témoignaient assez de la légèreté de mes doctrines. Il -était temps de songer à être utile à la cause de l'avenir, comme -elle l'essayait elle-même; elle m'aimerait doublement si je la suivais -dans cette voie, où les plus grands esprits contemporains -l'encourageaient. Elle me citait alors quelques-uns de ses amis, -écrivains nébuleux et médiocres, qu'elle traitait de sublimes -philosophes! Je bâillais légèrement en l'écoutant; mais, sitôt que -je la regardais, la flamme de ses yeux m'allait au cœur; je la -soulevais dans mes bras, je la couvrais de baisers, en lui disant: -«Aimons-nous! cela vaut mieux que tes longs discours; ou, si tu veux -parler, parle-moi de la nature, décris-moi quelque beau paysage; alors -tu es vraiment inspirée, plus belle et au-dessus des autres; mais ta -philosophie m'ennuie; je la connais; c'est pour moi une vieillerie que -ne peut rajeunir l'emphase de tes amis: les encyclopédistes en ont -rebattu les oreilles de mon père; eux, du moins, étaient des esprits -originaux.» - -Quand je lui parlais de la sorte, elle tombait dans un froid silence. Si -nous restions seuls, je finissais par rompre la glace à force de -gaieté, de caresses et des plus douces câlineries que me suggéraient -ma jeunesse et mon amour. Mais si un de ses doctes amis survenait -pendant nos discussions métaphysiques, elle le prenait à témoin de -l'infériorité de mon âme et du devoir qu'elle s'imposait de me -convertir. Alors j'allumais mon cigare et je sortais pour échapper à -ce fastidieux colloque. Elle m'aimait pourtant à cause de ma jeunesse -et des transports qu'elle m'inspirait; mais je ne crois pas lui avoir -jamais fait ressentir la suprême ivresse que je lui devais. Elle était -curieuse des choses des sens, plus qu'ardente et lascive; ce qui souvent -me la faisait trouver impudique dans sa froideur même. L'emportement de -ma passion l'effrayait comme une force dont elle n'avait pas le secret, -et très-souvent aussi elle me semblait déroutée par mon tempérament -de poëte. En ce temps, chère marquise, ce tempérament de mon esprit, -que les chagrins et la maladie ont assoupi, était de toutes les heures: -il se traduisait diversement, mais il ne m'abandonnait jamais; il -éclatait dans la volupté, dans la causerie, dans le travail; j'étais -toujours le même homme, c'est-à-dire le poëte, l'être sensitif et -incandescent, vibrant et s'enflammant sans cesse. - -Antonia, au contraire, n'était intelligente et passionnée que par -intermittences: elle déposait son exaltation avec sa plume; elle -devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des -raisonnements à perte de vue sur ce qu'elle appelait la dignité -humaine. C'était un être tout d'une pièce, à qui je sentais que ma -nature complexe échappait, et qui devait presque me dédaigner en -secret. Plus tard, quand je lui ai vu louer avec une apparence de bonne -foi deux ineptes poëtes ouvriers, je me suis demandé si même le -côté littéraire de mes ouvrages avait été compris par elle. - -Mais, je vous le répète, ces dissemblances de nos esprits, qui dès -les premiers jours se produisirent entre nous, n'atténuèrent en rien -mon ardent amour pour elle, et ce n'était que lorsqu'un de ses ennuyeux -amis se trouvait en tiers dans nos discussions que j'avais quelque -mouvement d'humeur contre elle. Un jour où elle se montra froide et -formaliste comme une nonne, il m'échappa de lui dire: - ---On voit bien, ma chère, que vous avez passé votre enfance dans un -couvent, vous en conservez des airs de béguine que tout votre esprit et -toutes vos escapades auront de la peine à vous faire perdre. - -Le plus adulateur de ses amis répliqua que j'avais le langage d'un -libertin, et que je ne comprendrais jamais la grandeur du sacrifice et -de l'amour d'Antonia. J'aurais voulu jeter cet homme par la fenêtre, et -les autres aussi, car les camarades d'Antonia, comme elle appelait ces -messieurs, irritaient mon bonheur par leur vulgarité. Je souffrais de -les voir interrompre selon leur bon plaisir, nos belles heures de -solitude. - -Antonia me reprochait mes agitations sans trêve et ce qu'elle appelait -la fièvre de mon amour; je lui dû un jour: - ---Quittons Paris, où l'on s'occupe trop de nous; déjà on parle de -notre liaison, bientôt tout le monde la connaîtra, et les petits -journaux en feront le récit pour divertir les oisifs; ne livrons pas nos -cœurs en pâture aux badauds. La campagne est pleine d'attraits et les -grands bois sont superbes par ces jours d'automne, partons; choisis -toi-même la solitude où nous irons nous cacher. - -Elle me répondit avec une franche cordialité, en m'embrassant, que -j'avais là une heureuse idée et qu'il fallait la mettre en pratique -des le lendemain. - -Élevée à la campagne, elle a toujours eu l'amour des champs, elle s'y -identifie, s'en inspire et en devient plus grande et meilleure. - -Il fut décidé que nous irions sans tarder nous établir à -Fontainebleau. Nous fîmes rapidement nos préparatifs, et, sans -prévenir personne, nous nous échappâmes de Paris comme deux joyeux -écoliers. - -Une voiture de louage nous conduisit jusqu'à rentrât de la forêt; -nous nous arrêtâmes devant la maison d'un garde-chasse, où nous -louâmes une chambre très-propre dont de grands arbres ombrageaient la -fenêtre. L'air vivifiant, la bonne odeur des bois, les aspects variés -des masses de feuillages aux tons divers, nous ravissaient au réveil. -Antonia, alerte et vive, aidait la femme du garde-chasse à préparer -notre déjeuner; puis nous partions pour nos excursions à travers la -forêt. Chaque jour c'était une exploration nouvelle de quelque partie -inconnue de cette immense étendue d'arbres séculaires. Antonia avait -repris, pour faire plus commodément ces longues promenades, un habit -d'homme sans prétention; elle portait une blouse de laine bleue serrée -à la taille par une ceinture en cuir noir. Jamais je ne la vis plus -belle que dans ce simple costume; parfois, quand la marche empourprait -ses joues veloutées, que son grand œil noir si intelligent s'arrêtait -ravi sur un aspect du paysage et que ses cheveux bouclés s'agitaient -autour de sa tête comme des ailes d'oiseau, je me précipitais vers -elle, je l'arrêtais par une de ses boucles soyeuses que je pressais de -mes lèvres et que je serrais entre mes dents; puis l'attirant ainsi -vers moi, je la forçais à tomber dans mes bras. - -Ô lits de bruyères embaumées, rayons filtrant à travers les -branches, chants d'oiseaux, bruits des vents légers qui faisiez -frissonner les feuilles! Rumeurs lointaines des chasseurs et des -bûcherons! Étoiles qui le soir nous surpreniez dans les -anfractuosités des rocs recouverts de mousse, lune claire et souriante -qui me montriez sa beauté, vous savez si je l'ai aimée! - -Nous étions tellement charmés de nos découvertes toujours nouvelles -dans ces grands bois qui paraissaient nous appartenir, que nous -résolûmes d'y pénétrer plus avant, d'y passer une journée entière -et toute une nuit, couchés sur un lit de feuillage. Nous partîmes un -matin par une température très-chaude, nous portions suspendus en -bandoulière de petits havre-sacs renfermant des provisions. Jamais -Antonia n'avait été si gaie; elle bondissait comme un chevreuil à -travers les sentiers difficiles; j'avais peine à la suivre dans son -élan; tantôt elle jetait les sons de sa belle voix perlée aux échos -qui les répercutaient à l'infini; tantôt elle entonnait un chant -rustique de son pays. Puis elle butinait toutes les plantes et toutes -les fleurs sauvages qu'elle rencontrait; elle m'en disait les -propriétés et les noms; elle avait fait à la campagne des études -pratiques de botanique et connaissait à fond l'ingénieuse science de -Linnée et de Jussieu, qu'elle poétisait par l'expression; je la -regardais et l'écoutais ravi; elle était redevenue aimante, simple, -bonne, vraiment grande, elle s'harmonisait avec l'immense nature. Nous -fîmes une halte près d'une source qui surgissait au pied d'un rocher. -Nous nous assîmes sur l'herbe fine pour prendre notre repas du matin; -je la servais et j'allais lui puiser à boire dans le creux de mes -mains. Le déjeuner fini, j'exigeai qu'elle fît une heure de sieste et -reposât ses jolis petits pieds qui couraient si bien. Pour la bercer, -je la pressai longtemps silencieusement sur mon cœur; elle finit par -s'endormir, et je la regardai en extase, soutenant sa tête sur mon -genou ployé. J'étais aussi un peu las de notre longue marche, mais -trop agité par mon bonheur pour que le sommeil pût me gagner. Je -suivais la palpitation de ses longs cils noirs sur ses joues colorées, -le mouvement de son sein, et son sourire errant dans un songe; je me -disais: «C'est mon image encore qu'elle caresse à son insu!» Quand -elle s'éveilla, elle m'entoura de ses bras, en me remerciant du soin -que j'avais pris d'elle. Nous nous remîmes à marcher, nous racontant -des histoires de notre enfance. Nous nous interrompions souvent pour -regarder la majesté de la forêt dont les aspects variaient à chaque -instant. Vers le soir, nous arrivâmes au milieu d'un amas de rocs -géants et bouleversés qui était le but de notre excursion. C'était -quelque chose de grandiose et de sinistre à la fois que ces énormes -blocs recouverts de mousses et de végétations, et qui semblaient avoir -été disjoints par quelque lointain tremblement de terre. Des plantes -robustes avaient poussé dans leurs flancs déchirés; de grands chênes -montaient de leurs entrailles; parfois un filet d'eau souriait et -gazouillait autour de leur base formidable; c'étaient des contrastes de -force et de grâce inouïs; je disais à Antonia: - ---C'est comme ta personne où le génie et la beauté s'unissent. - -Je voulus gravir jusqu'au sommet d'un des rocs le plus haut, et je lui -criai de me suivre: mais elle, qui jusqu'alors s'était montrée -infatigable, me supplia de la laisser en bas sur un tas de feuilles -mortes où elle s'était assise. Ses forces défaillaient, me -disait-elle, elle m'attendrait là sur ces feuilles qui formeraient un -doux lit pour la nuit. Je la plaisantais sur sa fatigue, et je montais -toujours en lui répétant: «Suis-moi! suis-moi! il faut que tu voies -ce que je vois, l'horizon est splendide! Viens! viens, est-ce qu'on sent -la lassitude quand on aime!» - -Le crépuscule disparaissait et faisait place à la nuit; quelques -étoiles se levaient, et le disque de la lune se dessinait pâle sur -l'étendue des cimes vertes; devant moi les dernières bandes de pourpre -du soleil couchant s'étendaient en lignes enflammées; elles -projetaient sur ma tête des lueurs d'incendie. Antonia m'a dit, plus -tard, que je semblais marcher à travers le feu et que mes cheveux -blonds rayonnaient comme la chevelure d'une comète. - ---Accours donc! je le veux, je t'attends! lui criais-je toujours -transporté par le spectacle qui s'agrandissait sous mes yeux, à mesure -que je montais. En tous sens, partout, jusqu'au plus lointain horizon -s'étendait la forêt verte diaprée de teintes jaunes et rouges, -paraissant aussi vaste que le ciel qui la recouvrait. J'étais parvenu -au point culminant du roc et j'y avais trouvé une cavité ovale, -espèce de demi-grotte formant comme une alcôve tapissée de mousse -noire.--J'ai un gîte pour la nuit, criais-je à Antonia, rejoins-moi, -je t'en supplie! et je m'assis immobile au bord de cet enfoncement, la -regardant venir. Elle s'était levée comme à contre-cœur et -gravissait lentement le roc ardu que j'avais franchi si vite: parfois, -elle s'arrêtait, regardait autour d'elle, faisait encore quelques pas, -puis s'asseyait comme épuisée. Ma voix la stimulait, j'aurais voulu la -soulever d'un souffle jusqu'à moi, et, cependant, je n'allais pas vers -elle pour l'aider; je me disais; «Si je la rejoins, elle me forcera à -descendre et ne voudra plus monter.» Il me semblait que nous serions si -bien, si loin du monde à cette place que je venais de découvrir, que -j'étais moins occupé de sa fatigue que du ravissement que je voulais -lui faire partager. En se traînant, peu à peu, elle arriva sur -l'avant-dernier plateau. Alors, je me courbai, je tendis mes deux bras -à ses petites mains et je la hissai jusqu'à moi. Je l'étreignis sur -ma poitrine, et la soutenant la tête renversée, la face au ciel et ses -beaux yeux tendus vers le firmament, je lui dis: - ---Regarde, quelle tranquillité! quelle solitude! quel silence! quel -oubli délicieux de tout ce qui n'est pas nous! - -Pas un souffle d'air ne troublait ce calme imposant, pas une rumeur ne -se faisait entendre; la terre en s'endormant paraissait s'immobiliser. -La nuit devenait plus noire et les étoiles plus vives; Antonia était -très-pâle et frissonnait dans mes bras. - ---Je suis bien lasse, me dit-elle, et il me semble que j'ai froid. - ---Je vais te coucher dans notre abri, répondis-je, je te couvrirai de -mes habits et en te reposant tu regarderas la double étendue du ciel et -de la forêt. - -Je la portai doucement, comme une mère fait d'un enfant endormi, dans -la cavité tapissée de mousse sombre. Mais, à peine y fut-elle -étendue, qu'elle s'écria: - ---Oh! j'ai peur ici, on dirait que tu me mets dans une bière recouverte -d'un drap noir! - ---Peur! répliquai-je, peur! quand je t'étreins sur mon cœur et que je -t'aime, tu aurais donc peur de mourir avec moi? Eh bien, si Dieu -m'écoutait, moi, je voudrais, vois-tu, que cette nuit fût pour nous la -dernière; là, près de toi, finir la vie, m'endormir radieux, jeune, -satisfait, aimant et aimé avant que l'âge n'ait glacé notre âme, -avant que la lassitude ou l'infidélité n'ait flétri notre bel amour, -avant que le monde ne nous ait séparés. Oh! dis, chère âme, veux-tu -que ce jour soit notre dernier jour? précipitons-nous de ce roc, cœur -contre cœur, et si étroitement enlacés qu'on ne pourra nous séparer -dans la tombe? - -En parlant ainsi, fou d'amour et altéré d'infini, je l'inondais de -caresses et de larmes; je la soulevai dans mes bras et la pressai d'une -si forte étreinte, tout en marchant vers le bord du roc, qu'elle poussa -un cri aigu plein d'effroi; elle se débattit dans mes bras, me -repoussant des pieds et des mains avec frénésie et une sorte de haine. -Elle parvint à se dégager. - ---Je ne veux pas mourir! me dit-elle, et, sans écouter mes -supplications, elle se laissa glisser jusqu'au pied du roc; je me -précipitai sur ses traces, et, quand je l'eus atteinte, je -m'agenouillai devant elle, et lui demandai pardon de la terreur que lui -avait causé mon amour. - -Amour si grand et si vrai, qu'un instant j'avais songé à le perpétuer -par la mort! - ---Ces extravagances sont criminelles, me dit-elle assez durement, et -l'amour tel que vous l'entendez est une absorption et un égoïsme que -Dieu doit punir. Nous vivons ici comme des enfants pervers, sans frein, -sans croyance, nous repaissant de nos sensations et oubliant l'humanité -qui souffre; oubliant même le travail qui est notre devoir et notre -moralisation; dès demain je veux changer ce genre de vie et revenir à -la raison. - ---Oh! froide, froide femme, m'écriai-je, tu es donc semblable à toutes -les autres femmes, quand elles n'aiment pas ou qu'elles n'aiment plus? -Elles tiennent toutes le même langage; toutes se parent de cette -apparence morale: c'est toujours l'immolation des passions à la vertu; -elles nous flagellent sans pitié avec une abstraction ou un dévouement -sacré et nous avons l'air impie en leur résistant. Je me souviens -qu'une jeune comtesse rompit avec moi sous prétexte que je n'allais pas -à l'église et qu'elle ne pouvait garder pour amant un homme qui ne -croyait pas au même Dieu qu'elle! Une autre, le jour où son mari fut -nommé pair de France, me déclara qu'elle n'oserait plus donner au -monde, dans, cette haute région, le scandale de notre amour! Une -troisième, qui avait abandonné ses enfants pour se jeter dans mes -bras, se sentit un beau matin prise de remords et me quitta pour... un -autre amant; une quatrième trouva que mes assiduités pouvaient nuire -au mariage d'une jeune sœur dont elle était jalouse! - ---Assez, assez, s'écria Antonia en m'interrompant avec colère, -n'allez-vous pas faire passer devant moi le défilé de vos amours, et -croyez-vous que j'ignore quel assemblage de femmes vous avez aimé? - ---J'ai aimé du moins, repartis-je, et vous, dont je ne suis pas le -premier amant, qu'avez-vous donc ressenti, puisque la passion vous -épouvante? Quel était l'instinct de tourmenteur qui vous poussait dans -vos curiosités malsaines? - -Tandis que je parlais, elle s'était mise à marcher d'un pas rapide, et -cherchait à découvrir à travers la forêt la route que nous avions -prise en venant; je la suivais machinalement; ma force était brisée, -mon cœur n'avait plus de ressort. - -Quand je fus auprès d'elle: - ---Chère Antonia, lui dis-je, en la forçant de s'appuyer sur mon bras, -cessons cette vaine querelle; nous sommes partis ce matin si joyeux et -si épris! Suffit-il donc de quelques heures pour changer le bonheur en -amertume, nos ravissements en récriminations et nos caresses en -injures? Non, non, ce n'est pas nous qui avons parlé, c'est quelque -esprit malfaisant de la forêt dont nous avons troublé la solitude; -arrête-toi, tu n'en peux plus; vois comme nous serons bien là sous ces -grands arbres qui forment un arceau sombre, je vais réunir des mousses -et des feuilles pour t'en faire un lit. - -Je voulus l'embrasser et l'entrainer à la place que je lui désignais; -elle me résista et me dit avec une fermeté douce: - ---Je ne veux pas dormir ici, j'y aurais peur! - ---Peur de quoi? m'écriai-je, peur de moi qui mourrais mille fois pour -te défendre et te garder! Oh! c'est qu'alors tu ne m'aimes plus! - ---Revenez donc à vous, Albert, reprit-elle avec le même ton calme; -est-ce que je vous quitte? Est-ce que nous ne regagnons pas ensemble la -maison pour nous y reposer? Pourquoi m'en vouloir si ce bois -incommensurable, si le ciel qui s'assombrit et le vent qui commence à -rugir dans les branches, comme des voix de bêtes fauves, me causent un -peu de terreur? Après tout, je suis une femme, ajouta-t-elle, comme -laissant échapper l'aveu d'une faiblesse feinte, et, se pressant contre -moi, elle ajouta: - ---Allons, allons, marchons plus vite et nous serons bientôt dans notre -bon gîte. - ---Nous avons pour trois heures de marche, répliquai-je; la nuit devient -tout à fait noire, plus d'étoiles, plus de lune, comment nous diriger? -Vois ces gros nuages qui roulent là-bas, on dirait qu'un orage va -éclater. - ---Eh! ce sera beau, reprit-elle, plus tard nous le décrirons dans un -livre! - ---Tu n'as donc plus peur, lui dis-je, alors restons ici: voilà -justement la cabane abandonnée d'un bûcheron qui nous servira d'abri. - ---Non, je veux dormir dans mon lit et travailler dès demain, je te l'ai -dit. - ---Oh! oui, repris-je ironiquement, travailler à heures fixes et -réglées comme la couturière et le laboureur qui font le même nombre -de points et de sillons par jour! Oh! ma pauvre Antonia, tu oublies que -nous autres poëtes nous sommes un peu le lis de l'Écriture: nous -filons et tissons notre trame quand il nous plaît, nous travaillons -sous l'œil de Dieu et non attelés à quelque mécanique humaine! -Regarde donc ce grand frêne dont les branches touchent le ciel: est-ce -qu'il a poussé régulièrement taillé et dirigé par la main des -hommes? Non; il s'est répandu de lui-même et a monté librement dans -l'espace. Sa sublime végétation n'a eu pour auxiliaire que les -étoiles et le soleil! Soyons libres comme cet arbre, sentons et aimons; -nos œuvres un jour en seront plus belles. - -Elle semblait ne pas m'entendre et marchait toujours en m'entraînant en -avant. - -Cependant de grosses gouttes de pluie tombaient avec un bruit de grêle -sur l'épaisseur des feuilles. Quelques coups de tonnerre lointain se -faisaient entendre, l'orage menaçait d'éclater et de nous inonder. - ---Allons donc plus vite, me répétait Antonia comme une sentinelle -avancée qui donne un mot d'ordre. - ---Le jour se levait, un jour blafard et gris, quand nous atteignîmes la -maison du garde-chasse. Quel retour, mon Dieu! Nous avions nos -chaussures déchirées, nos pieds et nos mains en sang, nos habits -tachés de boue et ruisselants d'eau. On eût dit d'un convoi de soldats -blessés qui le matin seraient partis pleins d'entrain pour combattre et -triompher! - -On nous fit un grand feu flambant, Antonia harassée de fatigue se mit -au lit et s'endormit d'un long somme. - -Moi je la regardais dormir en frissonnant: mes dents claquaient et mon -cerveau était en flammes. Durant cette insomnie de la fièvre je -repassais à travers la forêt, je revoyais la cabane du bûcheron où -elle n'avait pas voulu s'arrêter, et je me disais: «Cette nuit aurait -pu être si belle et si douce pourtant!» - -Et dire que lorsqu'elle a parlé de cette nuit à ses amis, elle a -prétendu que j'avais été fou pendant plusieurs heures; fou à la -faire trembler pour sa vie! Ô pauvres âmes de poëtes avides de -l'infini dans l'amour, vous ne serez donc jamais comprises? - -Après huit heures de sommeil, Antonia s'éveilla. Elle fut épouvantée -de ma pâleur et de la contraction de mes traits. Me voyant assis au -bord du lit, elle s'écria: - ---Tu n'as donc pas dormi? - ---Non, lui dis-je, je t'ai regardée; tu étais bien belle et bien -calme, cela m'a reposé de te voir ainsi. - ---Mais tu as la fièvre, reprit-elle, en serrant mes mains brûlantes -dans les siennes, il faut rester couché; je vais te guérir. Quelle -inerte égoïste je suis d'avoir pu dormir tandis que tu souffrais! - -Elle se leva à la hâte, m'enveloppa de couvertures chaudes, me fit de -la tisane et me prodigua mille soins, avec sa tendresse tranquille et -silencieuse. Elle fut pour moi, ce qu'elle était naturellement pour -tous, une excellente femme d'un dévouement et d'une bonté -inépuisables; mais la sensibilité ardente, cette inspiration spéciale -et exquise qui devine les blessures cachées; la sensibilité qui est au -cœur ce que le génie est à l'esprit, je doute qu'elle l'ait jamais -comprise. - -Je finis par m'endormir sous le magnétisme de son doux et calme regard. -Ma fièvre cessa la nuit suivante, et deux jours après j'étais sur -pied. - -Tout en me soignant, Antonia avait refait le paquet de notre mince -bagage, payé notre hôte et tout disposé pour notre départ. - ---Nous retournons à Paris dans une heure, me dit-elle en riant, tandis -que je m'habillais. - ---Eh! quoi, si vite? N'étions-nous pas bien dans cette chère retraite. -Qu'as-tu donc? Je devine, tu veux me quitter! Et je l'enlaçai dans mes -bras comme pour la retenir et l'enchaîner. - ---Tu seras donc toujours enfant et soupçonneux, me dit-elle. Nous -partons, parce qu'une absolue solitude nous est mauvaise à tous deux, -mais je ne te quitte pas. - ---J'entends; nous retournons à Paris retrouver tes amis qui m'ennuient -et le monde qui nous espionne. - ---Non, reprit-elle, si tu veux nous voyagerons, nous irons en Italie, -nous serons seuls aussi, mais nous aurons pour compagnons et pour -escorte les monuments, les vestiges des grandes civilisations, tout ce -qui enflamme l'esprit, vivifie le talent et arrache le cœur aux -brouillards de la solitude et aux subtilités de la passion. Ici nous -ressemblions un peu trop à deux condamnés de l'amour mis en prison -cellulaire dans une forêt. - -Sans m'arrêter à ces dernières paroles, je l'embrassai avec -ravissement; elle ne me quittait pas, et nous visiterions ensemble cette -terre d'Italie qui est restée la patrie idéale des artistes et des -poëtes! - - - - -XII - - -Quand j'annonçai ce voyage à ma famille et à mes amis, je rencontrai -une opposition très-vive; ma famille s'en affligea et mes amis me -raillèrent de l'empire absolu qu'Antonia, disaient-ils, prenait sur -moi. Rien de funeste à une liaison sérieuse d'amour comme les -compagnons des amours faciles; ils analysent la femme aimée, la jugent -impitoyablement, lui en veulent des heures où elles nous dérobent à -leur camaraderie, cherchent à nous prouver qu'elle n'est ni plus belle -ni meilleure que des femmes bien moins exigeantes qu'elle, et qu'il est -absurde de devenir invisible et d'oublier ses amis pour un amour qui -tôt ou tard doit finir. Si alors pour leur prouver que notre maîtresse -est supérieure à toutes les femmes, et que bien loin de nous éloigner -d'eux elle s'empressera de les traiter en frères; si, dis-je, nous les -admettons dans notre intimité, nous courons inévitablement deux -périls: ou bien nos amis chercheront à plaire à celle que nous -aimons, ou bien ils tenteront de nous détacher d'elle en nous parlant -légèrement de sa beauté et de son esprit et en amoindrissant l'idole -par leur indifférence même. - -J'avais à peine revu une ou deux fois Albert Nattier depuis ma liaison -avec Antonia; quand je lui appris que nous partions ensemble pour -l'Italie, il se récria comme les autres. - ---Vous n'avez pu, me dit-il, vivre tranquilles plus d'une semaine à -Fontainebleau, que sera-ce donc pendant un long voyage, où les haltes -dans les auberges, la fatigue de la route, les paysages, les monuments, -les tableaux, la beauté des femmes italiennes, tout sera sujet de -conteste entre vos deux âmes d'artistes? Du reste, ajouta Albert -Nattier, avec une naïveté qui me fit rire, nous courons risque de nous -rencontrer en Italie, car dans huit jours je pars aussi pour Naples en -compagnie d'une femme que j'aime un peu plus qu'aucune de celles que -j'aie rencontrées jusqu'ici, sans pour cela me flatter d'avoir une -grande passion pour elle. - ---Eh! répliquai-je ironiquement, avec cette femme la perspective de -l'ennui et des tracasseries d'un long tête-à-tête ne t'épouvante -pas? - ---Non, reprit-il, car c'est une cantatrice habituée à de pareilles -aventures et que je puis quitter au premier relai si elle ne m'amuse -point. - ---Et moi? repartis-je... - ---Mais toi, tu peux en effet, si cela te convient, en faire autant avec -Antonia. - -À cette supposition d'Albert Nattier mes joues s'empourprèrent et mon -cœur battit à rompre ma poitrine, j'aurais volontiers cherché -querelle à mon ami pour cette idée injurieuse que je pourrais traiter -de la sorte Antonia; quant à l'hypothèse d'une rupture elle me -bouleversait tellement que je fus près de m'évanouir. - ---Oh! comme je l'aimais! - -Malgré tous, heureux et charmés, peu soucieux du reste du monde, nous -partîmes un soir en chaise de poste. Quand nous eûmes franchi la -barrière de Paris j'embrassai ardemment Antonia, en lui disant: - ---Enfin, te voilà toute à moi! Quel voyage enchanteur nous allons -faire sans témoins, vraiment libres, confondus l'un à l'autre et nous -enivrant des délices de la vie dans ce pays du soleil, de la poésie et -de l'amour! Ce sera comme un renouvellement de notre tendresse! Vois-tu -cette claire étoile qui se lève en face de nous? c'est l'espoir de -notre bel avenir. - -En parlant ainsi, je riais, j'enlaçais sa petite main dans la mienne; -je chantai quelque refrain joyeux, et je stimulai le postillon en lui -criant: «Plus vite! plus vite!» - -On fait bien de fêter l'espérance: elle est la plus belle part du -bonheur. Sitôt qu'elle se transforme en réalité, elle perd de son -charme et de son infini et nous heurte toujours par quelque côté. - -Nous arrivâmes sans fatigue à Marseille, prenant gaiement les -incidents de la route et y trouvant sans cesse pâture à notre -curiosité et à notre enjouement. Nous louâmes la plus belle cabine -d'un bateau qui partait pour Gênes, et nous voilà lancés sur la -Méditerranée! La première heure de traversée fut un éblouissement. -Assis l'un près de l'autre sur le pont, nous regardions l'immensité -des flots bleus, arrondis comme d'énormes turquoises où le soleil -radieux plongeait des lames d'or. Quelques vaisseaux à voiles couraient -çà et là vers la grande mer ou regagnaient te port. Insensiblement -les vagues grossirent, je sentis un malaise subit, et le ciel et l'eau -se confondirent devant mes yeux troublés; je ne voyais plus qu'une -masse écrasante qui semblait peser sur ma poitrine: l'admiration était -vaincue par le mal de mer. Antonia, plus forte que moi, résista à la -funeste influence; elle me fit étendre sous une tente où l'air -circulait et qui me dérobait la lumière trop brûlante et trop vive. -Durant tout le voyage, elle eut pour moi les attentions les plus -intelligentes et les plus tendres, et je lui dus d'échapper à -l'espèce d'abrutissement que cause cette fade souffrance. Je rougissais -un peu d'être plus faible qu'elle; mais j'étais heureux de l'appui -qu'elle me prêtait. - -Aussitôt que nous vîmes la terre et que Gênes nous montra en -amphithéâtre ses palais de marbre, mon abattement disparut. J'avalai -deux verres de vin d'Espagne; je pus me tenir debout sur le pont, et je -me ravivai à la brise qui soufflait plus forte. Nous débarquâmes au -milieu d'une population toujours en fête et qui semblait s'enivrer de -son soleil, de ses fleurs et de sa langue harmonieuse. - -Une fois sur le port, je passai le bras d'Antonia sous le mien, et, le -serrant fortement, je lui dis: - ---À moi, ma belle, de te protéger à mon tour, de te guider et de te -soigner; je prétends, madame, vous faire les honneurs de l'Italie. - -Nous logeâmes dans un des plus beaux hôtels. - -Après avoir fait une toilette élégante et dîné de grand appétit, -je dis à Antonia que sa voiture l'attendait. J'avais fait louer une -berline, antique et solennel équipage, où nous nous assîmes fort à -l'aise; les domestiques de l'auberge, en nous voyant partir, firent -l'éloge de la bonne mine des _giovani sposi francesi_. - -Nous nous fîmes conduire à la promenade de l'_Aquazola_. C'était à -la fin de septembre; mais la soirée était plus chaude que les soirées -d'août de Paris. - -L'Acquazola est une esplanade charmante d'où l'œil embrasse une -échancrure de la mer, les montagnes, les vallées, toute une campagne -riante, embaumée et couverte de fleurs, de maisons blanches, vertes et -rouges, à balcons, à jalousies et à façades peintes à fresques. -C'est dans ce cadre, parmi les arbustes, les plantes odorantes et le -long des allées ombreuses, que les femmes de Gênes se montrent, par -les soirs d'été, dans une toilette vraiment fantastique. La mode -parisienne s'est tyranniquement imposée au monde entier: elle a envahi -la Turquie, la Perse, et gagne déjà la Chine. À Gênes, elle domine -pendant l'hiver; mais sitôt que les beaux jours arrivent, les femmes -rejettent le mantelet et le chapeau parisiens; elles le remplacent par -le _pezzotto_. Le _pezzotto_ est une longue écharpe de mousseline -blanche, empesée et transparente. Sous ce voile, la femme génoise, -naturellement belle, paraît plus belle encore. Le _pezzotto_ permet aux -coiffures toutes les bizarreries et toutes les fantaisies imaginables: -ce sont des enroulements capricieux pleins de grâce; les cheveux noirs -sont nattés en espèces de corbeilles de formes variées, d'où -s'échappe le _pezzotto_; il descend et se déploie sur les épaules, -ondule sur les bras, et forme des plis d'une ampleur et d'une harmonie -que la statuaire grecque n'aurait pas dédaignés. Ce voile national est -porté par toutes les femmes, sans distinction de rang ni d'âge. Les -mères et les jeunes filles, les patriciennes, les bourgeoises et les -paysannes, se montrent également sous le _pezzotto_, la taille -dessinée à travers sa blancheur et le visage élancé et libre; elles -le revêtent surtout les jours de fête pour aller à l'église et à la -promenade. - -Nous fûmes ravis, Antonia et moi, de l'aspect de toutes ces femmes -glissant suavement comme des ombres blanches sous les arbres sombres. -Nous avions mis pied à terre, et nous parcourions, appuyés sur le bras -l'un de l'autre, les beaux ombrages de l'Acquazola. Les marchandes de -fleurs passaient en riant et nous jetaient leurs gros bouquets de -tubéreuses, de cassies, de roses et d'œillets aux senteurs les plus -vives. J'en couvris les genoux d'Antonia. Nous nous étions assis sur un -banc abrité près de la pièce d'eau dont les jets rafraîchissants -s'élançaient dans l'air. Les plateaux circulaient chargés de sorbets -et de fruits confits. La brise de la mer agitait sur nos têtes les -branches flexibles. C'était un dimanche: la musique militaire jouait -des symphonies où nous retrouvions les airs les plus beaux des grands -maîtres italiens. Tout était enchantement autour de nous et dans nos -cœurs. Ô soirs ineffables et nuits caressantes de Gènes ne -pouvez-vous revenir? - -Tout est motif de fête à l'amour heureux; on se croit un corps -immortel durant cette phase ardente de la vie, on participe des dieux. -Après de courtes nuits, plus remplies de bonheur que de sommeil, nous -allions chaque matin visiter quelque jardin célèbre, puis nous -sortions dans la campagne. Nous admirions la beauté de la lumière et -l'effet magique qu'elle produisait sur les crêtes des montagnes; elle -les faisait parfois ressembler à des masses d'opales irisées. Pendant -la chaleur du jour, nous errions dans les grands palais de marbre, -contemplant avec ravissement les peintures et les statues des -vestibules, des salons et des galeries. Quel luxe grandiose dans ces -décorations! Je disais à Antonia: - ---Si j'étais riche, je te donnerais un de ces magnifiques palais; j'y -réunirais une troupe de musiciens choisis, qui, cachés dans une -chambre éloignée, te feraient entendre, quand tu travailles, des -harmonies inspiratrices; je voudrais, à chacune de tes œuvres -accomplie, que l'encens du monde montât vers toi; je convoquerais dans -des fêtes sans pareilles tout ce qui comprend l'art, le pratique et -l'applaudit; je te montrerais alors aux yeux éblouis de ces disciples -du beau, toi la reine de mon cœur, en robe de velours traînante -couverte d'hermine et de chaînes d'or, les saluant de ta tête -inspirée, et portant au-dessus de ton front quelque énorme joyau de -l'Orient moins éclatant que tes yeux. - -Quand je parlais ainsi, Antonia m'entourait de ses bras et me disait -avec une simplicité tendre: - ---Mon pauvre Albert, tu me places trop haut: je ne suis qu'une -vulgarisatrice de l'art et des sentiments; c'est toi qui es le génie. - -Parfois, il me semblait qu'elle disait vrai, et qu'elle n'arrivait qu'à -une pénétration lente et réfléchie du beau, tandis que j'en avais -l'intuition ou que j'en ressentais le choc soudain. Lorsque nous -regardions ensemble quelque tableau de maître, les qualités dominantes -lui échappaient d'abord; elle en faisait ensuite une analyse -raisonnée, un peu vague et parfois paradoxale. Moi, je ne disais rien -ou ne disais qu'un mot; mais je crois qu'il exprimait juste la pensée -et le sentiment de l'artiste et l'effet que son œuvre devait produire. -Quand nous allions le soir à l'Opéra, la musique que nous entendions -éveillait aussi en nous des impressions divergentes. Les cris de -passions vraies et caractérisées ne la frappaient pas; elle était -surtout émue par les morceaux d'ensemble religieux et par les chœurs -exprimant des sentiments collectifs; on eût dit qu'il lui fallait un -assemblage d'âmes pour remuer la sienne. Dans ses ouvrages, ce que -j'indique ici se constate plus clairement. C'est une intelligence -flottante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dilate à -l'infini en charité, en amour, en utopie; mais à qui le sens -individuel et passionné échappe. - -C'est surtout dans notre amour que se trahissait plus évidemment la -dissemblance de nos deux natures. Même aux heures les plus complètes -de félicité, je ne la sentais jamais tout entière à moi; elle ne -semblait point jalouse de ma possession, comme je l'étais de la sienne; -ses émotions étaient générales, rarement circonstanciées et -concentrées en moi. Je me disais: «Tout autre lui plairait autant, je -ne suis point indispensable à son cœur comme je sens qu'elle l'est au -mien.» - -C'était un être de prédilection mais qui semblait avoir été créé -au souffle du panthéisme de Spinoza, tandis que moi j'étais bien -l'incarnation d'un esprit absolu, une personnalité humaine reflet de la -personnalité d'un dieu distinct. - -Quand ces réflexions me frappaient d'un éclair où tourbillonnaient -dans mon cerveau lassé, je n'en tirais point alors de déduction -critique contre elle; je doutais plutôt de moi-même, je pensais: -«Elle est plus grande, plus juste et plus forte que toi. Les -personnalités superbes ont les sensations plus intenses et le génie -plus énergique; mais elles écrasent toujours quelqu'un autour d'elles, -et tu pourrais bien n'être qu'un enfant tyrannique et cruel pénétrant -moins largement qu'Antonia les mystères de l'humanité. Elle est bonne, -attentive, compatissante pour tout ce qui souffre. Comme cette Charité -de Rubens, qui semble presser sur son giron robuste et contre ses seins -innombrables les délaissés du monde entier, elle voudrait tarir d'une -aspiration toutes les misères et toutes les larmes. Sa mansuétude et -sa tendresse ont des expansions sublimes. Qu'importe à cet immense -amour ton amour borné et exclusif? Concentre sur elle l'ardent foyer de -ton cœur, mais laisse-la répandre sur tout son rayonnement -bienfaisant.» - -Ainsi parlait ma conscience ou plutôt ma prévention pour elle, et -cette justice théorique m'était facile. Mais à chaque minute, dans la -vie pratique, mon raisonnement était détruit par ma sensation; presque -jamais nous n'exprimions elle et moi, par la même parole, une pensée -qui aurait dû être identique. - -J'ai dit nos émotions diverses dans les choses de l'art; elles -différaient encore plus dans nos actions de chaque jour. - -Lorsque nous rencontrions un pauvre, notre premier mouvement à tous -deux était de porter la main à notre poche, et de lui faire l'aumône; -parfois, suivant l'aspect et le degré de la misère, il m'arrivait de -sentir mes yeux se mouiller; je n'étais donc pas dur et sans -entrailles; mais Antonia, elle, répandait son émotion en explosion -dogmatique qui se traduisait par la censure de la richesse et la -nécessité absolue d'en finir avec l'inégalité humaine. Je -l'écoutais d'abord avec intérêt, puis avec distraction, et enfin avec -une lassitude qu'elle devinait et qui la blessait. Elle me traitait -d'esprit puéril, et gâtait, par une querelle, les impressions -nouvelles qui auraient pu succéder à l'impression produite par la -rencontre de ce pauvre. - -Tout ce qu'il y avait de vif et d'inspiré en moi criait alors et se -révoltait sous la pression de cette pesanteur d'esprit, et comme un -lézard emprisonné sous une cloche pneumatique la brise et s'échappe -pour frétiller au soleil, je me mettais à courir dans la campagne ou -dans les rues, accomplissant quelque acte d'écolier pour ressaisir la -liberté de penser à ma guise. - - - - -XIII - - -Un peu las de Gênes, nous en partîmes au commencement d'octobre; nous -nous arrêtâmes à Livourne, et nous fîmes un détour pour visiter -Pise; Pise avec sa tour penchée et son dôme qui rappelle -Sainte-Sophie, donne l'idée d'une ville orientale, a dit Byron. Nous -passâmes huit jours à Florence, puis nous traversâmes les Apennins -pour nous rendre à Ferrare. Je ne vous ferai point la description de -toutes ces villes: nous y vécûmes comme à Gênes, tantôt ravis, -tantôt étonnés l'un de l'autre, mais heureux pourtant. J'aimais sa -douce et sérieuse compagnie, et je sentais qu'elle m'était désormais -indispensable. Nos bourses mises en commun se vidèrent promptement à -travers ces attrayantes pérégrinations. Antonia, à qui j'avais donné -la direction absolue de nos dépenses, m'avertit qu'il était temps de -songer à planter notre tente et à nous mettre au travail. J'avais -recueilli à Gênes, à Florence et à Pise, des souvenirs et des notes -dont il me tardait de me servir. Tout en voyageant, j'avais ébauché le -plan de plusieurs ouvrages; je me croyais disposé à les écrire. La -conception rapide d'un sujet nous fait illusion sur l'inspiration -soutenue nécessaire pour le mettre à jour. Quel abîme pourtant entre -la première pensée d'un livre et son éclosion! - -Je répondis à Antonia que je brûlais comme elle du désir de -travailler, et qu'il ne nous restait plus qu'à choisir le lieu où nous -irions nous établir. - -Venise nous parut une ville de recueillement et de silence faite exprès -pour l'écrivain et le poëte, leur offrant l'inspiration des grands -souvenirs et le délassement vivifiant des promenades sur mer. Byron y -avait écrit ses plus beaux poëmes; il me semblait qu'au bord des -lagunes le souffle de l'immortel poëte passerait en moi. - -Nous louâmes, dans un vieux palais près du Grand Canal, trois chambres -dont la plus grande, qui nous servait de salon et de cabinet de travail, -donnait sur les lagunes, tandis que les autres où nous couchions et qui -communiquaient ensemble, avaient jour sur un de ces étroits impasses -assez malpropres si communs à Venise. Antonia, qui savait être à -volonté une excellente ménagère, fit disposer confortablement notre -logis un peu délabré; on posa des tapis, on mit aux portes et aux -fenêtres d'épais rideaux, et on parvint à empêcher les larges -cheminées de fumer. Tandis qu'on préparait notre nid où nous avions -projeté de passer l'hiver nous parcourions Venise: le quai des -Esclavons, la Piazzetta, Saint-Marc, le palais ducal, la prison des -Plombs, tous les monuments mille fois décrits; nous faisions chaque -matin, des excursions sur mer; un jour, nous allâmes à l'île des -Arméniens; nous visitâmes le couvent et sa célèbre bibliothèque. Je -fus frappé de l'aisance avec laquelle un jeune religieux, à peu près -de ma taille, portait sa robe de bure à larges plis, nouée à la -ceinture par une corde. Je le priai de m'en faire une semblable, -et aussitôt qu'on me l'apporta, elle me servit de robe de chambre. -Antonia prétendit que j'étais charmant dans ce costume de moine, et -moi, à mon tour, je la trouvai bien plus belle, depuis qu'elle -revêtait chaque matin une robe de velours noir à la _dogaressa_ que -j'avais fait copier pour elle d'après le portrait d'une illustre -Vénitienne. Quand nous sortions en ville, nous reprenions nos simples -habits à la française, afin que rien d'étrange n'attirât sur nous -l'attention. Seulement, chaque fois que je la conduisais à l'Opéra, -j'exigeais qu'Antonia mît des fleurs ou des bijoux dans ses magnifiques -cheveux. Sa beauté fut remarquée; on sut qui nous étions, et le -consul français, pour qui j'avais des lettres et dont le père avait -connu le mien, vint un jour nous faire visite et nous proposa ses -services pour tout le temps que nous resterions à Venise. - -Antonia déclina noblement et poliment ses offres aimables. Nous avions -à travailler, lui dit-elle. Nos premiers jours d'installation avaient -pu être donnés aux plaisirs et à la visite des monuments, mais, -désormais, notre curiosité étant satisfaite, nous ne sortirions plus -que bien rarement. - ---Vous avez tort de fuir le monde qui vous recherche, répliqua le -consul; vous auriez trouvé dans la société vénitienne des -distractions attrayantes et des études curieuses à faire. - -Antonia ne répondit rien, et se renferma aussitôt dans une froideur -presque désobligeante qui me força à redoubler d'amabilité auprès -de notre visiteur. Quand il sortit, je le remerciai de sa cordialité; -j'ajoutai que j'irais bientôt le voir, et que je serais heureux de me -trouver dans sa compagnie et dans celle de quelques nobles Vénitiens -dont il venait de me parler. - -Sitôt que nous nous retrouvâmes seuls, Antonia éclata en reproches, -m'accusant de légèreté et de projets de dissipations. À présent que -notre logement était arrangé, l'heure était venue, me dit-elle, de -nous mettre en retraite et de travailler. L'argent allait nous manquer, -et nous devions nous faire un point d'honneur de ne jamais avoir recours -à la bourse d'un ami. - -Tout ce qu'elle me disait était parfaitement raisonnable, mais je -trouvais la forme de son langage un peu didactique. Comme je l'en -plaisantais, elle me quitta avec humeur, alla s'enfermer dans sa -chambre, et ne reparut plus qu'à l'heure du souper. - -Je l'appelai en vain plusieurs fois, la priant de revenir près de moi; -elle me répondit qu'elle travaillait et me pria de la laisser en paix. - -J'essayai vainement de faire comme elle et d'écrire quelques pages d'un -de ces livres flottant en germe dans ma pensée. Je n'ai jamais pu -travailler qu'à mes heures et non par commandement et d'après une -règle prescrite par moi-même ou par autrui. Je ne trouvai pas une -seule phrase, et, irrité de mon impuissance, du parti pris d'Antonia, -je sortis pour aller flâner sur la place Saint-Marc. Je m'assis devant -un café, fumant, prenant des sorbets et buvant du curaçao. Je goûtai -là deux heures délectables à regarder les mouvants tableaux des -passants et des groupes. C'était un spectacle nouveau et varié qui -réjouissait mes yeux accoutumés à l'uniformité et à la monotonie de -la population parisienne, dont le costume n'a rien de pittoresque et -dont le type est dépourvu, avouons-le, de cette beauté et de cette -force des races du Midi; sur la place Saint-Marc, toutes ces races -privilégiées du soleil semblaient avoir leurs représentants. À -côté des beaux Italiens indigènes, c'étaient des Levantins aux longs -yeux veloutés et aux pantalons larges; puis des Illyriens à l'allure -barbare et libre; des Maltais à l'air narquois; des Portugais -présomptueux, et se drapant dans leur dénoûement comme au temps où ils -possédaient un monde; des Espagnols mélancoliques, mais dont les yeux -pénétrants et fiers projetaient la vie sur leur morne visage. Tous ces -hommes passaient et repassaient, les uns vêtus avec luxe, fumant des -pipes à tuyaux d'ambre et se promenant sans rien faire, d'autres -habillés d'oripeaux; des Turcs et des Arabes, étalaient en plein vent -de petites boutiques où scintillaient des verroteries, où brûlaient -des pastilles du sérail et où se groupaient des pyramides de dattes et -de pistaches. Le plus grand nombre était des hommes du peuple en -guenille, transportant des marchandises, faisant des commissions, ou se -couchant au soleil. Parmi ces derniers circulaient quelques nègres -courbés sous leurs lourds fardeaux. Les femmes qui traversaient la -place offraient la même diversité de types et de costumes: ici, une -noble Vénitienne en toilette française glissait sous les galeries -escortée d'un laquais; de belles Grecques enveloppées d'un voile -entraient dans un magasin de riches tissus. Quelques paysannes du Tyrol, -dans leur costume pittoresque, regardaient ébahies la façade de -Saint-Marc. Une baladine aux traits flétris, fière de son sarrau -pailleté, étendait à terre un tapis troué et commençait en jouant -des castagnettes une danse rapide; une autre pauvre fille, en robe -couleur safran, coiffée d'une espèce de turban vert, l'accompagnait du -tambour; celle-ci était jaune comme une orange et nous sollicitait de -ses grands yeux veloutés aux longs cils noirs. C'était à coup sûr -une épave jetée à Venise par quelque vaisseau marocain; elle -stimulait du geste et de la voix un tout petit Africain à la mine de -vaurien qui tendait son fez crasseux aux oisifs des cafés. Tout près -une pauvre enfant, à peine nubile, faisait danser des singes; une -autre, souriante comme un chérubin, chantait une barcarolle en -s'accompagnant avec grâce sur la viole d'amour. - -Je suivais avec intérêt chaque détail de ce fantasque ensemble de la -place Saint-Marc. Je serais volontiers resté là une partie de la nuit; -car c'est surtout vers le soir, que ce point de Venise se peuple, -s'anime et devient le théâtre des plaisirs de la ville entière. -J'entendis sonner huit heures et je me souvins qu'Antonia m'attendait -pour souper. Je regagnai le logis un peu confus comme un écolier qui -craint d'être grondé. - -Je trouvai Antonia radieuse, elle se disposait à se mettre à table, et -me demanda ironiquement si j'avais travaillé? Je lui avouai ma -flânerie. - -Mon esprit s'était peuplé d'images, j'avais senti et observé; tout -cela se retrouverait un jour dans mes vers et ma prose, mais en somme je -n'avais pas écrit trois lignes, tandis qu'Antonia avait rempli vingt -pages de son écriture, ferme et serrée. Elle mangea de grand appétit, -et je la regardai sans parler. - -Quand je voulus l'embrasser au dessert, elle me dit qu'elle allait fumer -une heure à la fenêtre, puis qu'elle se remettrait au travail. - ---Il vaudrait beaucoup mieux, répliquai-je, aller nous promener en -gondole ou respirer l'air sur la Piazzetta. - ---Va, si tu veux, me dit-elle, mais pour moi, je me suis promise sur -l'honneur de ne prendre aucune distraction avant d'avoir envoyé un -manuscrit à mon libraire. - -Ce langage de femme à homme m'humiliait un peu, il me semblait qu'elle -usurpait ma place. - -Je m'accoudai près d'elle à la fenêtre d'où l'on embrassait une -partie du Grand Canal et la rive des Esclavons, et tout en fumant les -cigarettes qu'elle me tendait sans rien dire je passais mes doigts dans -ses cheveux fins; elle restait impassible regardant défiler les noires -gondoles. - ---Il serait pourtant bien bon, lui dis-je, d'être couché dans une de -ces gondoles et de gagner la grande lagune. Nous reviendrons vite si tu -veux, mais, je t'en supplie, sortons quelques instants. - ---Ne me trouble pas, répondit-elle, la fumée du tabac et le mouvement -de ces barques qui passent reposent ma pensée et tantôt, comme un bon -cheval qui a mangé l'avoine, elle galopera sur le papier. - -Ceci dit, ses grands yeux, se perdirent dans l'espace et elle parut -oublier que j'étais là. - -N'en pouvant tirer ni une parole ni un regard, je pris mon chapeau et je -sortis. Je me dirigeai machinalement au théâtre de la Fénice, -j'entrai et me tins debout près d'une colonne; le consul qui nous avait -fait visite le matin, m'ayant aperçu, vint me chercher et m'emmena dans -sa loge; j'y trouvai deux jeunes Vénitiens, l'un fort riche, l'autre -très-beau, qui avaient pour maîtresses, le premier la danseuse en -vogue, le second la _prima donna_ applaudie. Ils me proposèrent de -m'introduire dans les coulisses, et de faire visite à ces dames; je les -suivis, le consul nous accompagna, disant qu'il veillerait sur moi, dont -il répondait auprès d'Antonia. - -Je le priai tout bas de se taire et de ne pas jeter ainsi le nom de -celle que j'aimais: rien qu'en l'entendant, ce nom si cher, j'avais -senti comme un remords et je fus prêt à quitter ces messieurs. Une -fausse honte m'en empêcha, puis un peu de curiosité m'attirait. Nous -trouvâmes le premier sujet du ballet et le premier sujet du chant, dans -un élégant petit salon, qui servait de loge à la danseuse. Celle-ci -se tenait ployée sur un divan de velours noir, dans une pose coquette -et câline qu'elle avait dû étudier longtemps devant son miroir. Elle -avait la jambe droite levée jusqu'à la hauteur de sa hanche gauche, -sur laquelle son pied mignon reposait; elle était à peine voilée -d'une tunique en gaze rose parsemée d'étoiles d'argent, et qui -laissait à découvert ses bras, ses épaules et son sein un peu maigre; -le cou me parut d'un modelé parfait, et la tête, très-petite, était -jolie et provoquante. Elle portait au milieu du front un croissant -formé par d'énormes diamants qui projetait une irradiation sur ses -noirs cheveux; elle tendit la main au riche Vénitien, qui me présenta -à elle, et je devins aussitôt l'objet de toutes ses agaceries. La -_prima donna_ était plus grave: elle était vêtue d'une sorte de -péplum blanc bordé de pourpre et fixé à ses épaules larges et -puissantes par des agrafes de rubis. Sous ces plis de draperie grecque -se dessinait la poitrine bombée dont on devinait la beauté. Le cou -superbe montait droit comme un fût de colonne; le visage avait la -régularité et l'expression pensive de celui de la Polymnie. Elle me -tendit cordialement la main et me dit qu'elle aimait les poëtes. La -danseuse, voulant renchérir sur son amabilité, m'engagea aussitôt à -souper chez son amant à l'issue du spectacle. Elle m'appela _caro -amico_, et s'écria en riant qu'un refus équivaudrait pour elle à un -affront. - -Je résistai sous prétexte d'une migraine et je quittai en peu -brusquement cette attrayante compagnie. La danseuse me cria: _A -revederla._ Le consul me fit promettre de l'accompagner bientôt chez la -cantatrice, qui voulait mettre en musique une de mes chansons. - -Je sortis du théâtre tout ahuri et me demandant pourquoi j'étais -seul, pourquoi Antonia n'était pas là à me sourire, à m'aimer et à -m'ôter toute envie et toute possibilité même de regarder une autre -femme? car où elle était je ne voyais qu'elle. Je me jetai triste dans -une gondole et me fis conduire au large pendant deux heures. Quand je -rentrai il était plus de minuit, Antonia veillait encore, le rayon de -sa lampe passait à travers la fente de la porte qui séparait sa -chambre de la mienne, et qu'elle avait fermée à clef. Je fis du bruit -en heurtant plusieurs meubles, pensant qu'elle me parlerait. Elle ne dit -mot. Exaspéré, je me décidai à l'appeler. - ---Que me veux-tu? répondit-elle d'une voix douce. - ---Pourquoi cette porte fermée? ouvre-moi! - ---Non, non, fit-elle en riant, tu me dérangerais et je veux travailler -encore trois heures. - -Voyant l'inutilité de ma prière, je me mis au lit espérant dormir, -mais je fus pris d'une agitation fébrile qui chassait le sommeil et ne -me laissait que des rêves. Le petit filet de lumière qui perçait à -travers la porte venait vers moi direct et aigu; tantôt il me semblait -que c'était un sourire ironique qui me narguait, et tantôt une lame -fine qui tailladait çà et là ma chair. Ce rayon malfaisant piquait -mes yeux qu'il empêchait de se fermer et brûlait mon front comme un -bandeau de feu. - -Enfin, vers trois heures, la lampe d'Antonia s'éteignit et le rayon -fascinateur disparut. - -J'entendis Antonia se coucher. - ---Ouvre donc cette porte, lui dis-je. - ---Dors! répondit-elle; moi je vais dormir pour reprendre ma tâche -demain. - -Je ne lui parlai plus; je mordis de rage mes couvertures, et sentant que -je ne pourrais vaincre l'insomnie, je me décidai à me lever pour -essayer d'écrire, j'y réussis. Mon cerveau surexcité était en cet -instant propre à la création, qui pour moi fut toujours une douleur, -une sorte d'explosion d'amertume et d'amour. J'entendais le souffle -régulier d'Antonia qui s'était vite endormie, je l'entendis ainsi -jusqu'au grand jour, pendant que ma pensée enflammée se précipitait -comme un ouragan sur le papier. Je finis par tomber de lassitude dans un -lourd sommeil, la tête renversée sur mon fauteuil. Antonia m'y surprit -en entrant dans ma chambre pour m'avertir que le déjeuner était servi; -elle comprit que j'avais travaillé; elle en fut sans doute touchée, -car je me trouvai enlacé dans ses bras, et elle me dit: - ---Tu as donc passé la nuit à écrire? Oh! c'est plus que je ne puis -faire moi-même! - -Elle me força à me coucher et fit servir le déjeuner auprès de mon -lit. Le repas fut assez gai. La voyant de bonne humeur, je lui demandai -instamment de renoncer à ses idées de retraite absolue et de -m'accompagner le jour même dans quelque promenade. - -Elle me répondit qu'elle ne revenait jamais sur une résolution prise; -que la distraire de son travail ce serait l'exposer à l'impossibilité -de le finir, et que je savais bien l'impérieuse nécessité qui -l'obligeait d'aller vite. - ---Imite-moi, me dit-elle, et après nous aurons nos jours de vacance. - ---Tu le sais bien, repartis-je, je ne puis travailler que par -intervalles; que deviendrai-je dans cette solitude où tu me laisses -souffrir? - ---Es-tu malade? me dit-elle, en ce cas je ne te quitte pas, je vais me -mettre à coudre à ton chevet. - ---Je n'ai que faire d'une sœur de charité, répliquai-je irrité. - ---Bien; puisque ce n'est qu'une inquiétude oisive je te dis adieu -jusqu'au souper. - -Et sans voir mes bras qui se tendaient vers elle, elle s'enferma de -nouveau sous clef. - -Le déjeuner m'avait ranimé, une heure de sieste acheva de me remettre; -je me levai, et tout en faisant ma toilette avec soin, je fredonnais -quelques vers de la barcarolle que je devais porter à la _prima donna_. -J'ouvris ma fenêtre; le ciel était éclatant et le temps d'une douceur -tiède. Nous étions à la fin de novembre, je pensai qu'à la même -heure une atmosphère grise et froide enveloppait Paris, et qu'une brume -plus noire encore pesait sur Londres. Je me dis que la jeunesse de -là-bas avait bien raison d'avoir le spleen, mais que sous le ciel bleu -de Venise, c'était une duperie. Secouant les vaines mélancolies, ainsi -qu'on jette un vêtement qui accable, je sortis en faisant siffler ma -canne. Comme je traversais le couloir, je vis la porte de la chambre -d'Antonia entr'ouverte; elle me cria sans lever la tête et sans quitter -la plume: - ---Divertis-toi bien. - -Je répondis: - ---Tant que je pourrai! - -Les mots prononcés par elle provoquèrent ma réponse à laquelle je -n'attachai aucun sens de défi. J'étais ravivé, gai de la gaieté de -ce beau jour, content d'avoir travaillé; je réfléchissais que ce -serait folie de nous tourmenter l'un l'autre, qu'Antonia était une -noble femme, et que son effort courageux de travail révélait toute sa -fierté; il m'était impossible de l'imiter en tous points, mais je -travaillerais aussi à mes heures, en rentrant et après avoir fait -pénétrer en moi l'air du dehors et l'inspiration de ma fantaisie. - -Avant de monter en gondole pour me rendre chez le consul, je voulus -traverser la place Saint-Marc. J'y retrouvai devant le café où je -m'étais assis la veille, la petite saltimbanque du Maroc qui jouait du -tambour; comme le jour précédent, elle était vêtue de ses guenilles -vertes et jaunes qui faisaient pitié à voir. Se souvenant sans doute -que je lui avais donné quelques monnaies, aussitôt qu'elle m'aperçut -elle arrêta sur moi ses yeux pensifs et tristes qui avaient -l'expression de ceux d'Antonia dans ses moments de tendresse. Ces yeux -dont j'aimais le regard me suivirent avec tant de fixité qu'ils -finirent par exercer sur moi une espèce de fascination. Quoique la -pauvre fille fût assez laide, son teint cuivré, ses dents blanches et -son admirable regard profond et doux en faisaient un être qui n'avait -rien de vulgaire. - -Je la considérais en me préoccupant de sa destinée, et ce mystérieux -attrait aurait pu me retenir jusqu'à la nuit, si une de mes -connaissances de la veille n'avait traversé la place. C'était le beau -Vénitien amant de la _prima donna_. - -Il me demanda si je voulais monter dans sa gondole et le suivre chez sa -maîtresse? Je lui répondis que mon dessein était justement d'y aller, -mais qu'avant je comptais faire visite au consul français. - ---Eh bien, répliqua-t-il, passons ensemble chez Sa Seigneurie, puis -nous nous rendrons chez la _diva_. - -Je le suivis, et quand nous fûmes à demi-couchés sur les coussins de -la gondole, je le complimentai sur la beauté de sa maîtresse. - ---Stella est aussi bonne que belle, me répondit-il simplement, je l'ai -aimée en l'entendant chanter et elle en me regardant. Elle m'a dit plus -tard, dans son langage imagé, que cela devait être, puisque nous -portions notre âme sur notre visage. Elle m'a préféré, quoique je -sois presque sans fortune, à des princes qui lui offraient des -millions. «Tout ce qui est enviable ne s'achète pas, me dit-elle -souvent; l'amour, le génie, la beauté sont des dons divins que les -plus riches ne peuvent acquérir.» - ---On lit ces fières pensées sur le fier visage de Stella, répondis-je -au Vénitien. - ---Rien de ce qui tient à l'art ne lui est étranger, reprit-il, elle -compose de la musique, fait des vers italiens et dessine de mémoire les -lieux et les êtres qui l'ont frappée. - ---Vous l'aimez bien? - ---Si entièrement que je l'épouserai le jour où un vieil oncle me fera -son héritier; en attendant je suis forcé de la laisser au théâtre. - ---Il me semble, repris-je, que la première danseuse diffère -complètement de votre belle amie? - ---La danseuse Zéphira, répliqua-t-il, n'a ni cervelle ni cœur; mais -elle est fort méchante et gouverne l'_impresario_, tout en menant par -le bout du nez ce pauvre comte Luigi. Ma chère Stella la ménage pour -s'éviter des tracasseries au théâtre. - -En devisant de la sorte, nous arrivâmes au consulat français. Le -consul était sorti; la gondole se remit en marche à travers le dédale -des canaux et nous déposa bientôt devant le palais qu'habitait la -_prima donna_. - -Nous trouvâmes Stella au piano, repassant un rôle qu'elle devait jouer -pour la première fois le lendemain; en apercevant son amant, même -avant de me saluer, elle lui sauta au cou avec ce laisser-aller de cœur -des Italiennes qui m'a toujours ému; puisse tournant vers moi, elle me -tendit la main, en me disant: - ---Oh! c'est très-bien, signor d'être venu me voir! Et mes couplets? -ajouta-t-elle aussitôt, j'y compte, je me sens en verve de bonne -musique. - ---Ces couplets sont là, lui dis-je, en touchant mon front; et, -demandant une plume et du papier, j'écrivis aussitôt une de mes -chansons espagnoles. - -La _prima donna_ parlait fort bien français, et tout en parcourant mes -vers, elle les fredonnait sur un motif encore indécis. - ---J'y suis! dit-elle tout à coup. _Amico caro_, emmène le seigneur -français dans la galerie fumer un cigare; buvez du café, et revenez -dans une heure; le chant sera fait. - -Nous lui obéîmes, et, comme nous nous éloignions, j'entendis sa voix -puissante qui faisait éclater mes vers dans une mélodie qu'elle -improvisait. - ---Écoutons-la sans qu'elle nous voie, dis-je à son amant. - -L'air qu'elle avait trouvé, et qu'elle modifiait sans cesse en le -répétant, était vraiment inspiré: il agrandissait mes vers et -prêtait aux mots un sens plus idéal. Chaque fois que j'entends de la -belle musique, il me semble que la poésie est à côté froide et -incolore comme la raison l'est à la passion. - -À mesure que Stella chantait, son amant me disait tout bas: - ---N'est-ce pas, qu'elle a de l'âme? - -Je pensais à Antonia, et j'aurais voulu qu'elle partageât le plaisir -que nous donnait cette belle voix. - -Nous fûmes bientôt rejoints par la cantatrice. Elle avait trouvé son -air, me dit-elle, et était toute disposée à me le faire entendre; -mais, ajouta-t-elle, avec une grâce affectueuse: - ---Si vous étiez bien aimable, signor, vous resteriez à souper avec -nous; ce soir, je serai plus en voix, et notre chant vous paraîtra -meilleur. - -Son amant insista pour me retenir. - ---C'est impossible, lui répondis-je, je suis attendu. - ---Oh! je comprends, _una amica_, reprit l'aimable femme. Eh bien, allons -la chercher: j'aime ceux qui aiment. - -Son idée me parut heureuse; je pensai qu'Antonia serait émue à la vue -de ce beau et jeune couple qui s'adorait, et qu'elle consentirait à -venir passer la soirée avec nous. Nous montâmes en gondole. Arrivés -devant la maison que nous habitions, je n'osai introduire mes nouveaux -amis auprès d'Antonia avant de l'avoir prévenue. Je les priai de -m'attendre. - -Je trouvai Antonia à table. - ---Je croyais que tu ne viendrais pas souper, me dit-elle. - ---Je viens t'enlever, répliquai-je en riant et en l'embrassant pour -rompre la glace; et je lui racontai rapidement de quoi il s'agissait. - -Elle me répondit, avec un étonnement superbe, que je divaguais; -qu'elle n'irait pas de la sorte courir les aventures. Amusez-vous, -ajouta-t-elle; moi j'accomplis un devoir et je reste. - -Elle me parut en ce moment sentencieuse et dure comme un pédagogue qui -gourmande un enfant caressant. - ---Reste donc, repartis-je, et je tournai les talons. - -Je dus mentir à la _prima dona_, et lui dire que j'avais trouvé mon -amie souffrante. Alors elle s'offrit pour la soigner et m'engagea à ne -pas la quitter. - -Je répliquai qu'Antonia reposait, et que quelques heures de solitude -lui seraient bonnes. - ---En ce cas, vous soupez avec nous? me dit Stella. - ---Oui, j'aurai cet honneur, répondis-je, et je me rassis dans la -gondole, qui reprit sa course. À l'angle d'un canal, elle se croisa -avec celle de la danseuse Zéphira, qui, nous ayant aperçus, fit un -bond vers nous, et s'écria: - ---J'en étais sûre: voilà le _signor Francese_ qui fait la cour à -Stella! - ---Venez à mon secours, Zéphira, répliqua gaiement l'amant de la -cantatrice, sans cela je suis perdu; et, la voyant prête à sauter dans -notre gondole, il lui tendit galamment la main. - ---Et où allez-vous comme cela? reprit la danseuse. - ---Souper chez moi, répliqua Stella. - ---J'en suis, dit Zéphira; Luigi m'ennuie, il est laid et jaloux; cela -m'amusera de le laisser se morfondre à m'attendre. Je ne danse pas ce -soir, _signor Francese_, et après le souper je pourrai vous promener au -clair de lune; car il serait inhumain à vous et à moi de troubler le -tête-à-tête de Stella et de son adoré. - -La compagnie de la danseuse me gâtait un peu celle de mes nouveaux -amis. Involontairement, j'étais triste de l'obstination d'Antonia. Dans -cette disposition d'esprit, la coquetterie de cette fille évaporée -m'irrita les nerfs comme un vin aigre. Je m'étendis au fond de la -gondole, et, sous prétexte que j'avais certainement la migraine et -qu'il fallait me soulager, Zéphira vint s'asseoir auprès de moi; elle -agita vivement sur mon front et mes cheveux son éventail à paillettes. -Sa beauté était piquante et ne manquait pas de grâce. Comment me -fâcher et lui dire qu'elle me déplaisait? J'eus la pensée de m'en -aller. Stella, me devinant, me dit en anglais, langue absolument -inintelligible pour la danseuse: - ---Je vous en prie, ménagez-la à cause de moi; car elle serait capable -de me faire siffler demain soir. - ---Que vous dit-elle là? fit la danseuse d'un air rogue. - ---Que je suis amoureux de vous et que le comte Luigi me tuera. - -Elle me sourit alors gracieusement, et continua à m'éventer tout en -allongeant ses doigts dans mes cheveux. Je lui débitai quelques -galanteries, et, une fois lancé dans cette fiction, je dus jouer mon -rôle d'adorateur. - -Le souper fut fort gai; Zéphira vida un grand flacon de vin d'Espagne -et me força à lui tenir tête. - -Quand nous passâmes au salon et que Stella se mit au piano pour me -faire entendre notre barcarolle, Zéphira, un peu chancelante, -s'affaissa sur une ottomane et s'y endormit presque aussitôt. - -Nos bravos et nos battements de mains, à chaque couplet de la _prima -donna_, ne troublèrent pas son lourd sommeil; si bien que je pus -m'esquiver seul, malgré le serment qu'elle m'avait arraché, en -choquant nos verres, de la reconduire chez elle à minuit. - - - - -XIV - - -L'air frais de la nuit dissipa instantanément les vapeurs brûlantes -que le souper, le vin, les provocations de la danseuse et le chant -passionné de Stella avaient fait courir dans mon cerveau; je me sentis -tout à coup morne, désolé, et comme frappé d'abandon dans cette -grande ville étrangère. - -À la lueur vacillante des lanternes de ses gondoles, Venise noire et -silencieuse flottait devant moi. On eût dit un immense cercueil -éclairé par des cierges. Il me semblait que c'était mon cœur qu'on -ensevelissait, et que jamais il ne renaîtrait plus à la vie et à -l'amour. Je me pris à pleurer sur moi-même, comme on pleure sur un -être qu'on aime et qui vient de mourir; pourquoi ce deuil -avant-coureur? pourquoi ce présage? - -J'eus honte de ma faiblesse, et faisant un effort énergique pour -ressaisir le bonheur que je sentais m'échapper, je résolus de briser -à l'heure même la glace du cœur d'Antonia, et de me jeter avec -passion dans ses bras. - ---Après tout, me dis-je, je porte en moi ma destinée; sachons aimer -vaillamment! Je la convaincrai et l'enchaînerai à moi. Pourquoi cette -terreur d'un malheur que je puis conjurer à force d'amour? Me quitter! -m'oublier! le pourrait-elle? En qui donc retrouverait-elle jamais ce -qu'elle perdrait en me perdant? Cet orgueil de l'amour prouve son excès -même, et il renferme en soi la vérité; car bien peu d'êtres ici-bas -brûlent de cette flamme qui consume la vie. Elle est aussi rare que -celle du génie. - -Je rentrai sans bruit et me glissai sans lumière jusqu'à la porte de -la chambre d'Antonia, qui donnait sur le couloir, et près de laquelle -reposait la tête de son lit. Cette porte était fermée; j'y collai mon -oreille; j'entendis qu'elle dormait, et je n'osai l'éveiller. Je me -rendis à la cuisine où la femme qui nous servait m'attendait en -ronflant, la tête renversée sur une table; elle se souleva à ma voix. - ---Madame est-elle malade? lui demandai-je. - ---Non, monsieur, mais elle est bien fatiguée; madame a écrit tout le -jour. À minuit, elle s'est mise au lit n'en pouvant plus; il serait -charitable à monsieur de la laisser dormir. - -Je ne répondis rien à cette femme, mais par le même sentiment qui -fait qu'une mère craint de troubler le sommeil de son enfant, j'entrai -sans bruit dans ma chambre, je me déshabillai, revêtis ma robe de -moine, et me mis au travail. Tandis que j'écrivais, des larmes -montaient de mon cœur à mes yeux, et roulaient par intervalle sur le -papier; je pourrais vous montrer encore les pages où elles ont coulé. -Je ne quittai la plume qu'au jour; je dormis d'un sommeil agité et -fiévreux; vers midi, je fus éveillé par la voix d'Antonia qui se -penchait près de mon lit: je me dressai vivement, je l'étreignis avec -passion comme pour l'enlever à son indifférence et la ressaisir à -jamais. - ---Assez de souffrance! assez d'oubli! lui dis-je. Oh! froide et folle -que tu es! tu ne songes donc pas que le seul bonheur c'est l'amour!--Je -la couvris de baisers et la serrai si fort, qu'elle poussa de petits -cris en prétendant que je lui faisais mal; puis elle se mit à rire -sèchement sans repousser mes caresses, mais sans me les rendre. Elle me -regardait avec ses grands yeux scrutateurs qui n'avaient rien de tendre. - ---Qu'as-tu donc à te moquer de moi et à me considérer de la sorte, -lui dis-je en me dégageant. - ---J'ai que tu n'es qu'un enfant, et que tu ne comprendras jamais l'amour -sérieux. - ---De grâce, repartis-je irrité, pas de dissertation sur la façon -d'aimer; tout ce que je sais, c'est que je t'aime. Que faut-il faire -pour te le prouver? - ---À quoi bon te le dire, tu ne le feras pas! - ---Dis toujours. - ---Il faut, reprit-elle, ne pas courir les cafés et les théâtres; il -faut accepter une règle et une discipline,--rester ici quand je -travaille,--travailler toi-même, et attendre, pour nous permettre -l'amour et ses distractions, d'avoir accompli notre double tâche. - ---Ce que tu dis là serait possible, répliquai-je, si le ciel nous -avait créés toi et moi tout à fait semblables; mais nous différons -de nature et d'aspirations; ce qui t'enflamme m'éteint, ce qui te fait -planer me jette à terre. Le cheval qui galope a-t-il le droit d'en -vouloir à l'oiseau qui vole, parce qu'il se meut par un mode -différent? Pourquoi veux-tu me contraindre et m'humilier? Pourvu que -j'agisse, c'est-à-dire que je produise à mes heures et selon mes -facultés, que t'importe? Laissons-nous notre liberté; d'ailleurs si tu -pouvais me mettre à ton pas, je ne serais qu'un écolier ou un esclave, -et alors tu me dédaignerais et ne m'aimerais plus! - ---J'aimerais un honnête homme qui ne croirait pas amoindrir son génie -en faisant vite une œuvre utile qui contribuerait à remplir notre -bourse. - ---Sois tranquille, j'arriverai à ce résultat; mais je te l'ai déjà -dit, je ne puis chaque jour, à heure fixe, faire un égal morceau de -prose et de vers comme un tisserand fait sa toile. - ---Non, répliqua-t-elle en ricanant, il faut au poëte gentilhomme, pour -l'inspirer, les prodigalités et les distractions futiles. - -Sur ces mots, elle me quitta comme un prédicateur sort de chaire après -une sentence. - -J'avoue que je l'aurais envoyée à tous les diables; elle commençait -à me faire sentir le joug du logis. Le mauvais côté des associations -intimes et coutumières de l'amour, c'est d'engendrer bientôt tous les -soucis et toutes les chaînes du mariage. Il faut voir sa maîtresse -chez elle, à ses heures, et n'apparaître soi-même à ses yeux aimés -qu'en fête et en santé et lorsque son cœur et ses lèvres nous -désirent. Ne voulant pas m'exposer à un nouveau sermon d'Antonia qui -aurait amené une querelle plus vive, je la laissai déjeuner seule et -j'allai me faire servir dans un restaurant de la place Saint-Marc, une -friture et du chocolat. Je n'avais plus dans ma poche que deux louis; -j'en changeai un pour payer mon déjeuner et acheter des cigares. Tandis -que je fumais sous les arcades, j'aperçus la petite Africaine des jours -précédents; elle n'accompagnait pas sur le tambour la danseuse à jupe -pailletée; l'instrument silencieux était placé à côté d'elle, -pendant qu'assise au soleil, à peine vêtue d'une pauvre robe -d'indienne brune, elle raccommodait sa tunique jaune à clinquants d'or. -C'était pitié de voir la loque qui la couvrait tristement, et -l'oripeau qu'elle reprisait avec soin et qui devait faire sa parure. Je -m'arrêtai à la regarder, et quoique je fusse posé obliquement et -presque derrière elle sous un arceau, quelque chose parut l'avertir que -j'étais là. Elle tourna la tête, arrêta ses yeux sur moi, et ne les -en détacha plus. J'allais m'éloigner pour échapper à cette étrange -créature, quand tout à coup il me sembla que son regard renfermait une -prière: j'envoyai la main à ma poche, j'en tirai mon unique louis en -lui disant en italien: - ---Pour t'acheter une robe. - ---_Si, signor, e grazie_, répliqua-t-elle, et elle joignit ses deux -petites mains brunes les élevant vers moi en signe de bénédiction. - -Je m'éloignai rapidement pour fuir sa reconnaissance, et j'entrai au -palais ducal: j'y allais presque tous les jours admirer les tableaux et -les plafonds des grands peintres de l'école vénitienne. À force de -les considérer, j'en arrivai à rendre la vie aux personnages -allégoriques, à ceux de l'histoire, et aux belles figures de femmes -qui ont vécu, aimé, et semblent vivre et aimer encore, car l'art les a -préservées de la mort. Les dieux de la fable, les héros et surtout -ces femmes souriantes d'immortalité, ouvraient à mon imagination les -champs sans limites de la fantaisie. Tantôt c'était une posture -guerrière qui ranimait tout à coup devant moi la mêlée homérique -d'une bataille antique; tantôt un détail de costume, un pli de -vêtement, qui faisaient errer ma pensée des robes de brocard des -patriciennes aux péplums des jeunes Grecques qui suivaient les -Panathénées. - -Ce jour-là je m'oubliai longtemps dans cette compagnie de tous les -âges et de toutes les civilisations. Vers la nuit, je me souvins que -j'avais promis de me rendre au théâtre, pour entendre Stella dans son -nouveau rôle. Je songeai aussi que je devais souper sans rentrer au -logis. Quant à Antonia je ne voulais pas y penser, mais je sentais son -souvenir au fond de mon cœur, comme un poids naturel et douloureux. Je -soupai rapidement dans le même restaurant où j'avais déjeuné le -matin, et comme en sortant je retraversais la place Saint-Marc -éclairée par des réverbères, je vis dans un point lumineux la fille -au tambour, vêtue d'une tunique rouge à paillettes d'argent; dans ses -noirs cheveux nattés riaient et sautillaient des grelots de corail. -Elle était presque belle dans ce costume qui la rendait fière et -hardie; au lieu d'accompagner la baladine de la veille c'était elle qui -dansait avec agilité et élégance; elle avait saisi les castagnettes -qui claquaient en cadence dans ses doigts. Tout à coup elle me vit, et -laissant là sa danse et les spectateurs en suspens, elle s'approcha -vers moi en secouant sa belle robe et en criant qu'elle me la devait. - -Je lui répondis qu'elle dansait à ravir. Une pensée me vint -subitement: - ---Voudriez-vous être engagée au théâtre? lui dis-je. - ---_Jesu Maria!_ fit-elle, comme en extase à cette idée. - ---Cela vous ferait donc bien plaisir? - ---Oh! oui, serais-je la dernière des figurantes, répliqua-t-elle, -j'aurais du moins mon pain assuré et de quoi me faire respecter. - -La fin de sa phrase me fit rire. - ---Vous croyez donc, lui dis-je, qu'on respecte beaucoup ces dames? - ---C'est chez moi qu'on me respecterait, reprit-elle; le maître me -traite mal et ne m'épouse pas plus que mes camarades, quoiqu'il me -l'ait promis. Mais si je gagnais seulement deux ou trois sequins par -mois au théâtre, il m'épouserait et je mettrais bien vite hors de -chez lui toutes les autres. Elle me conta alors comment, ainsi que cinq -ou six petites danseuses ou saltimbanques de la _Piazzetta_ et de la -place Saint-Marc, elle composait une sorte de harem à un robuste -marchand algérien qui vendait des pastilles du sérail: - ---Mais je suis sa première femme, me dit-elle avec orgueil, il m'a -amenée de là-bas, tandis que les autres il les a ramassées sur le -pavé de Venise. - ---Et lui êtes-vous fidèle? repris-je en riant. - ---Oui, quand la misère et la rage ne sont pas les plus fortes, _ma_, -signor, le théâtre! le théâtre! et je deviendrai une brave femme -tranquille qui aimera bien ses enfants. - -J'ai toujours remarqué que la femme la plus tombée aspirait à sa -réhabilitation. - -Je la quittai en lui promettant de m'occuper d'elle. J'achetai avec mon -dernier écu un gros bouquet et je me rendis à l'opéra. J'avais ma -place dans la loge du consul; j'y étais à peine que, l'amant de la -_prima donna_ entra et vint à moi tout ému. - ---Ah! monsieur, me dit-il, la fureur de Zéphira ne connaît plus de -bornes; elle prétend que Stella a mêlé un philtre au vin qu'elle lui -a fait boire hier en soupant, que ce philtre l'a rendue sotte et brute -et vous a éloigné d'elle; elle se vengera, dit-elle, et je redoute -qu'à l'heure qu'il est, elle ne monte une cabale contre ma chère -Stella. Je vous en prie, avant que la toile ne se lève, allez dans la -loge de Zéphira essayer de l'apaiser. Offrez-lui même ce bouquet -destiné, je le devine, à mon amie. Vous lui éviterez des coups de -sifflets que toutes les fleurs de Venise ne pourraient étouffer. - -J'obéis au jeune Vénitien et décidé à jouer un rôle, j'entrai -gaiement dans la loge de Zéphira. Elle devint pourpre en m'apercevant, -et pour éloigner le seigneur Luigi, son amant, elle lui ordonna d'aller -lui quérir des oranges confites. Aussitôt que nous fûmes seuls, elle -me demanda impétueusement pourquoi je l'avais abandonnée la veille. - ---Vous dormiez si bien et avec tant de grâce, signorina, que vous -m'avez semblé en ce moment une divinité de l'Olympe, je me suis senti -indigne de vous, moi simple mortel, et je me suis retiré -respectueusement en tremblant pour attendre vos ordres. - -Je savais que le langage élogieux et un peu amphigourique plaisait -toujours aux courtisanes. - -Zéphira minauda. - ---Mais, me dit-elle ensuite avec une sorte de finesse, vous voilà -pourtant sans que je vous aie appelé. - ---Voulez-vous que je sorte, répondis-je d'un air soumis. - ---Non, car je vous attendais. Et elle ajouta plus bas: Je vous -désirais. Ce beau bouquet que vous avez là, ajouta-t-elle, est sans -doute pour Stella? - ---Vous voyez bien que non, puisque je l'apporte ici. - -Elle s'en saisit et le baisa follement en s'écriant: - ---Oh! les beaux myrtes! - -Je n'avais pas remarqué que ce bouquet se composait de myrtes et -d'œillets blancs. Le comte Luigi rentra, tandis que Zéphira me disait: - ---Trouvez-vous pendant l'entr'acte dans les coulisses, à la loge de -Stella. - ---J'espère que vous allez l'applaudir et la traiter en bonne camarade, -répliquai-je tout haut. - ---Oh! soyez tranquille, je lui réserve une pluie de bouquets, mais je -garde celui-ci, ajouta-t-elle à voix basse. - -Je la quittai sous prétexte que le consul m'attendait. - ---À tantôt, me dit-elle comme je sortais. - ---Oui, après le triomphe de Stella, répondis-je. - -Dès le premier acte, le succès de la _prima donna_ fut immense, on lui -fît des ovations à l'italienne, sonnets et couronnes pleuvaient sur sa -tête. Zéphira tint parole, elle acclama Stella, lui battit des mains -et lui jeta des fleurs. À chaque entr'acte, elle alla la féliciter et -l'embrasser dans sa loge. Elle m'y trouva, ce qui la rendit encore plus -expansive et plus tendre pour sa camarade. Elle voulait le soir même, -improviser une fête chez le comte Luigi pour célébrer la réussite de -Stella. - -Et comme elle insistait auprès de son amie pour me décider à venir à -cette fête: - ---Toi seul tu peux entraîner le signor Francese, repartit la _prima -donna_ en riant. - -Je répondis que je ne disconvenais pas de cet empire; mais qu'un vieux -parent malade m'attendait, et qu'avant quelques jours je ne serais pas -libre. - -À ces mots, Zéphira s'élança vers moi, et je crus qu'elle allait me -griffer de ses jolis doigts. Elle s'écria qu'elle comprenait bien que -tout ce que je disais était un prétexte et que je ne voulais ni -l'aimer ni la voir. - -Je répliquai galamment que mon unique désir était de passer ma vie -auprès d'elle, et que, pour nous lier, dès ce soir j'allais lui -demander un service. Je lui parlai alors de la petite danseuse du Maroc -et de son ambition théâtrale. Comme je l'assurai que l'Africaine -n'était pas belle, elle me promit de la recommander le soir même à -l'_impresario_ qui devait la reconduire dans sa gondole. - ---Je n'y mets qu'une condition, ajouta-t-elle, c'est que vous viendrez -dans trois jours à la fête que je donnerai. - ---Non, dans huit jours, répliquai-je; car l'oncle que je soigne est -fort malade. Dans huit jours il sera guéri, vous aurez fait débuter la -pauvre danseuse et je serai tout à vous, belle Zéphira. - -Elle trépignait d'une jambe tout en balançant l'autre horizontalement. -Je serrai le bout de son pied, chaussé de satin nacarat, puis, sans -vouloir rien entendre, je m'aventurai dans le dédale des coulisses. - -Je trouvai sous le péristyle du théâtre le consul de France. Il -m'attendait, me dit-il; il offrait le soir même un _media-noche_ à -quelques Vénitiens et à quelques étrangers de distinction; leur -compagnie me plairait et tous seraient heureux de me connaître. Il n'y -aura pas de femmes, ajouta-t-il; ainsi vous pouvez venir sans déplaire -à votre belle amie. - -Je suivis le consul. Aussi bien, pensai-je, à quoi bon rentrer au logis -avant le jour, puisque je trouverai la porte d'Antonia close? - -Une vingtaine d'hommes étaient déjà réunis dans le salon du consul -quand nous y arrivâmes. Quelques-uns étaient assis à des tables de -jeux; d'autres, debout, causaient, en groupes, musique ou politique, -plusieurs fumaient, accoudés aux balcons des fenêtres ouvertes. Le -consul me présenta à ses amis. Nous échangeâmes quelques paroles -cordiales, puis je me plaçai machinalement devant une table de jeu, -cédant à l'instinct qui me poussait à m'étourdir. Comme je mêlais -les cartes, je me souvins qu'il ne me restait pas un franc dans la -poche: il n'était plus temps de me lever. J'appelai le consul et lui -dis: - ---Vous m'avez tantôt enlevé du théâtre sans me permettre de rentrer -chez moi, et je m'aperçois que je n'ai pas ma bourse. - -Il me remit cinquante louis. - -Je ne suis joueur que par occasion, c'est-à-dire qu'il faut que le jeu -vienne à moi et que je ne vais jamais au jeu; mais si je rencontre par -hasard, comme ce soir-là, une table et des cartes, un partenaire riche -et passionné, calme en apparence, gagnant sans ivresse, et sachant -perdre sans sourciller, cela m'aiguillonne: alors je joue comme je -travaille, avec la fièvre, nerveusement et dans une sorte de volupté -âpre. Ce soir-là, l'absorption du jeu me parut délicieuse; elle me -fît oublier jusqu'à Antonia: je jouais d'ailleurs avec une persistance -de chance heureuse et de coups habiles qui semblaient tenir de la magie. -Vers deux heures du matin, quand un domestique du consul vint avertir -Leurs Seigneuries qu'elles étaient servies, j'avais gagné cent louis -au noble Vénitien qui me faisait vis-à-vis. Je lui dis que je serais -prêt à lui donner sa revanche en sortant de table. Il me répondit -gaiement qu'après le vin de Chypre nous ne songerions plus qu'à -dormir; mais que si je voulais bien lui faire l'honneur de visiter un -soir sa galerie de tableaux, il m'offrirait de recommencer la partie. - -Nous étions à peu près trente hommes assis autour d'une table -splendidement servie. Quoiqu'il n'y eût pas de femmes, on commença par -parler d'elles. L'amour s'introduit partout où une fête se donne: -quand il n'est pas en action, on se le raconte. Quelques jeunes gens -firent le récit des dernières aventures galantes qu'ils avaient -recueillies. Mais deux peintres et un poëte qui étaient là -élevèrent bientôt la conversation jusqu'à l'art, cet amour idéal -des grandes âmes. L'un d'eux s'écria: «L'art est d'ailleurs pour nous -une question de patriotisme: que serait l'Italie moderne sans la -poésie, la peinture et la musique? Notre gloire à nous c'est la -Renaissance et les génies épars qui n'ont cessé d'en perpétuer -l'écho jusqu'à nos jours. Si l'Italie vit encore et garde son nom dans -le monde, elle ne le doit point à la nation, mais à quelques grands -hommes qu'elle produit comme pour protester contre son néant.» - ---L'art nous énerve en berçant notre orgueil d'une gloire apparente, -s'écria amèrement un noble Vénitien, ami du comte Confalonieri. Notre -histoire aussi et le rôle qu'a joué Rome dans l'antiquité nous -montent au cerveau. C'est une ivresse décevante d'où sort l'inertie. -Malheur aux peuples qui ne vivent que du souvenir de leur grandeur -passée! ils perdent bientôt la vie active des nations et se -décomposent dans l'oubli. «Il vaudrait mieux,--c'est Byron qui l'a dit -en pleurant sur Venise,--que le sang des hommes coulât par torrents que -de rester stagnant dans nos veines tel qu'un fleuve emprisonné dans des -canaux. Plutôt que de ressembler à un malade qui fait trois pas, -chancelle et tombe, il vaudrait mieux reposer, avec les Grecs -aujourd'hui libres, dans le glorieux tombeau des Thermopyles, ou du -moins fuir sur l'Océan, être dignes de nos ancêtres et donner à -l'Amérique un homme libre de plus.» - ---C'est trop vite désespérer de notre avenir, s'écria un jeune -carbonaro échappé à la proscription. J'ai tâté en secret le pouls -à l'Italie, et je vous assure qu'elle vit. Elle n'est point semblable -à la Grèce, que Byron compare à une faible jeune fille morte. Non, -l'Italie se lèvera dans sa force comme une de ces belles guerrières de -la _Jérusalem délivrée_. Mais il faut que la France la regarde en -sœur et non en ennemie. - -Et, se tournant vers moi, il ajouta: - ---Vous, monsieur, qui êtes l'ami du jeune prince appelé à gouverner -la France, pensez-vous qu'il soit intelligent, généreux et libéral -autant qu'on nous l'a dit? - ---Je vous suis garant, répondis-je en élevant la voix, que rien de ce -qui est noble ne lui est étranger, et que rien de ce qui est grand ne -le sera à son règne. Je vous demande, messieurs, de lui porter un -toast et d'y associer la France et l'Italie. Dès demain je lui écrirai -votre sympathie. - -Le consul leva le premier son verre, et nous bûmes tous à ce prince -aimé qui devait vivre si peu. - -Malgré la vivacité d'une causerie qui changeait à chaque instant -d'objet, les vins mêlés, la saveur des mets et les heures dérobées -au sommeil, dont nous sentions l'influence, commençaient à nous -engourdir. La conversation devint moins générale, et bientôt chacun -ne parla plus qu'à son voisin de table. J'avais à ma gauche un aimable -érudit de cinquante ans, qui avait la plus belle bibliothèque de -Venise: des documents inédits et les chroniques les plus rares sur -l'histoire publique et privée des hommes célèbres de Venise s'y -trouvaient réunis. - ---En les parcourant, me disait mon interlocuteur, vous verrez revivre -nos doges, nos magistrats, nos généraux, nos artistes, nos aventuriers -et nos courtisanes. - -Je lui répondis que je profiterais au premier jour de son offre -attrayante. - -Quoique les rideaux de brocard des fenêtres eussent été -hermétiquement fermés, chaque fois que les laquais de service -ouvraient les portes une large raie de lumière se projetait sur nous; -elle venait d'une terrasse où le jour naissant éclatait. Bientôt -quelques rayons de soleil se glissèrent à travers cette ligne opaque -et blanche. Plusieurs convives dirent, avec un léger bâillement, qu'il -était temps de se retirer. Nous nous levâmes tous et nous regagnâmes, -un peu chancelants, les gondoles qui nous attendaient. - -Quand je rentrai dans ma chambre, j'avoue que je ne songeai qu'à -dormir, sans me préoccuper d'Antonia. Mais je vis avec surprise que la -porte de communication entre nos deux chambres était ouverte. Je me -précipitai, plein d'effroi, dans la chambre d'Antonia, craignant -qu'elle ne fût malade ou sortie, partie peut-être? - -Je la trouvai tranquillement assise devant la table, où elle écrivait; -elle venait de se lever et recommençait à travailler. Son teint était -reposé, ses noirs cheveux à peine liés, s'échappaient en boucles sur -ses tempes, ses yeux brillaient de toute la flamme de l'inspiration ou -peut-être d'une colère concentrée. Sa robe de chambre, dénouée, -laissait à nu ses bras, son cou et une partie de ses épaules. Elle me -parut si belle et si digne dans cette attitude du travail et de la -solitude que, poussé par un invincible attrait, je m'agenouillai près -d'elle et l'embrassai. Elle me laissa faire, mais sans me rendre mes -caresses: elle me regardait tristement et avec froideur. - ---J'avais pensé, en trouvant la porte ouverte, que la paix était -faite, lui dis-je, et voilà que je te trouve comme un bloc de glace. - ---J'ai ouvert cette porte, reprit-elle, pour vous donner un conseil; vos -traits sont altérés, vous êtes d'une pâleur effrayante et vous ne -résisterez pas à cette vie de dissipations, et peut-être de -débauches; puis vous devez manquer d'argent. Je me demande qui est-ce -qui vous héberge et vous nourrit quand vous passez les jours et les -nuits loin d'ici. De deux choses l'une: ou vous vous endettez, et c'est -une folie indigne d'un pauvre artiste; ou les autres payant pour vous, -et c'est alors une humiliation indigne d'un gentilhomme. Je vous en -conjure, Albert, renoncez à ce genre de vie, je ne dirai point par -amour pour moi, car votre conduite me prouve que vous ne m'aimez pas, -mais par respect pour la dignité humaine. Si je cesse d'être votre -maîtresse, je resterai toujours votre mère, Albert, et j'ai dû vous -parler comme je parlerais à mon fils. - ---Grand merci, lui dis-je en éclatant de rire, je vous ai écoutée -sans vous interrompre, et si vous voulez bien à votre tour m'accorder -cinq minutes d'attention, vous pourrez juger que dans votre petit -discours maternel, très-peu tendre et encore moins charitable, vous -m'avez fort gratuitement accusé d'indélicatesse, de dissipation et -même de débauche. Je lui fis alors le récit circonstancié et -véridique de l'emploi de ma journée et de ma nuit. - ---Si vous aviez consenti à m'accompagner, poursuivis-je, vous n'auriez -pas tout à fait perdu votre temps, en voyant et en entendant la belle -_prima donna_. Elle aurait pu vous fournir, pour un de vos romans, un -type de femme artiste, simple, grande et aimante. Cette figure serait -très-sympathique, je vous assure, pourvu que vous n'eussiez pas la -prétention de l'embellir en ajoutant à ses qualités naturelles des -aspirations humanitaires! Je prononçai ces deux mots en ouvrant -démesurément la bouche, ce qui produisit un bâillement involontaire. - ---Allez donc dormir, s'écria Antonia dépitée. - ---Je n'ai plus que deux phrases à vous dire, repris-je, puis j'irai -faire un long somme. Ma nuit passée chez le consul, en compagnie de -nobles Vénitiens, m'a plus éclairé sur Venise et son histoire que -bien des lectures solitaires. La vieille comparaison est toujours vraie, -ma chère, le poëte est comme l'abeille, il butine sans effort et en se -jouant les sucs dont il compose son miel. J'ai donc enrichi mon esprit, -comme vous auriez pu enrichir le votre durant ces heures en apparence si -oisives; et pour dernier argument en faveur de la manière raisonnable -dont je mène la vie, voici cent louis qu'un bienfaisant hasard m'a fait -gagner cette nuit très-prestement et très à propos à un opulent -Vénitien; prenez-en la moitié pour remplir votre bourse, que vous me -reprochez si souvent de laisser vide,--et en parlant ainsi, j'alignai -cinquante louis sur une des feuilles du manuscrit d'Antonia; elle secoua -la page avec colère et fit jaillir les pièces d'or sur le parquet. - ---Il ne vous manque plus que de devenir joueur; avant peu vous -partagerez vos nuits entre les tripots et cette petite saltimbanque -africaine. - ---Elle a ton regard Antonia, et c'est pourquoi elle me plaît, -répondis-je du seuil de la porte qui séparait nos deux chambres. -Allons, ma chère, viens me bercer dans tes bras ou trêve de tes -sermons qui tombent sans fruit sur un homme endormi. - ---Que Dieu vous sauve, moi j'y renonce, répliqua-t-elle sous forme de -péroraison. - -Jugeant à cette intervention de Dieu (dont les écrivains romantiques -abusent par trop, soit dit en passant), qu'elle ne m'accorderait pas le -plus petit baiser; je fermai la porte et me mis au lit. - -Mon sommeil fut long et réparateur. Antonia qui à la réflexion -redevenait toujours une bonne et cordiale femme, rendit la maison -silencieuse afin qu'aucun bruit subit ne m'éveillât. - -Je ne me levai qu'à une heure et je fus charmé de voir qu'elle m'avait -attendu pour déjeuner dans notre salon qui donnait sur le quai des -Esclavons. - -Je ne la regardais pas même, craignant d'être troublé par sa beauté -toujours nouvelle pour moi, et, afin d'éviter tout orage et de ne plus -irriter son humeur, je lui racontai d'un ton libre d'intéressantes -particularités sur Venise que m'avaient apprises les hôtes du consul; -elle parut m'écouter avec intérêt et lorsqu'elle me vit prêt à -sortir, elle me dit: - ---Reviendras-tu souper ce soir? - ---Oui, répondis-je, si après tu consens à te promener un peu au loin; -nous irons à Saint-Nicolas du Lido. - ---Encore! répliqua-t-elle avec impatience, tu ne peux donc pas attendre -que je sois délivrée du poids de mon cerveau. - ---J'attendrai tant qu'il te plaira, repris-je' en affectant une -indifférence par laquelle j'espérais faire naître sa jalousie et -réveiller son amour. - -Mais non, elle reprit sa pose impassible en me regardant partir et comme -je montais en gondole, je la vis à la fenêtre fumant avec -tranquillité. - -Je me trouvais bête et décontenancé; je me demandai à quoi me -servaient mon imagination et ma jeunesse si elles étaient sans pouvoir -sur la volonté de cette femme obstinée. Je me promis bien, du moins de -ne plus donner à son paisible orgueil le spectacle de mon agitation, et -je me jurai de renfermer mes angoisses sous la double dignité du calme -et du silence. Mais quand le cœur en arrive à cette contrainte que -devient l'amour? - -Tout entier à mes sensations personnelles, je n'avais pas songé à -traverser la place Saint-Marc pour remettre à la pauvre danseuse ma -carte sur laquelle j'avais écrit l'adresse de Zéphira. Je me reprochai -mon oubli et revins sur mes pas; je trouvai la brune enfant à sa place -accoutumée, vêtue comme la veille, de sa robe neuve et coiffée plus -coquettement encore; elle avait piqué dans ses épais cheveux noirs de -gros œillets rouges parfumés. - ---Préviens la danseuse Zéphira, lui dis-je en lui remettant cette -carte, que je ne la reverrai que le jour de tes débuts à la Fénice; -d'ici là, comme elle le sait, je reste auprès d'un parent malade. - ---Et moi, signor, ne vous reverrai-je pas? répondit l'Africaine en me -regardant étrangement. - ---Toi pas plus qu'elle, fis-je avec humeur comme pour me débarrasser de -ces deux obsédantes figures de femmes. - ---S'il en est ainsi, _caro signor_, laissez-moi vous accompagner un peu -dans votre gondole, à présent que je suis propre et pimpante, grâce -à votre générosité. J'ai quelque chose à vous dire. - ---Et moi je ne veux pas t'entendre, répliquai-je et je disparus sous -les arcades, en lui lançant brutalement un louis à la face. Comme je -tournais la tête, à l'un des angles de la place, je l'aperçus qui -pleurait. - -Je me mis à maudire toutes les femmes, leur influence fantasque, -harcelante et incessamment incompatible avec le repos de l'homme; en -pensant ainsi je rejoignis ma gondole, je m'y étendis tout de mon long -et j'ordonnai aux gondoliers de me conduire au large et de faire le tour -du fort Saint-Andrea; les vagues me berçaient mollement, la tente close -et noire de la gondole m'enfermait comme les rideaux d'un lit; ces -mêmes figures de femmes, dédaignées tantôt, repassaient gracieuses -devant moi, je leur tendais mes bras énervés de n'étreindre que le -vide, et si, à ce moment, à défaut d'Antonia, la petite saltimbanque -ou même Zéphira se fussent offertes à mes désirs, je ne sais ce que -serait devenue la fidélité de mon amour. Une secousse des vagues -m'arracha au vertige de ce rêve. Je tirai brusquement les stores de la -gondole; le grand jour et le vent de la mer y pénétrèrent à la fois. -Nous étions arrivés au rivage méridional du Lido; l'étendue des -vagues bleues de l'Adriatique se déroulait devant moi. J'aspirais de -toute la force de mes poumons l'air vivifiant qui soufflait du large. Je -descendis à terre; voulant faire seul le tour de ces rives -sablonneuses, j'ordonnai à mes deux gondoliers d'aller m'attendre vers -le bord opposé. - -Je marchais à l'aventure; j'enfonçais parfois jusqu'à la cheville, et -je songeais à Byron essayant de diriger un cheval fougueux sur ce sol -mouvant; je revoyais le grand poëte anglais avec son front inspiré -couronné de cheveux soyeux et bouclés; ses yeux où son génie -éclatait, sa bouche sérieuse et charmante comme celle d'une belle -jeune fille qui aime et qui rêve; son cou sculptural qu'une cravate -large laissait presque toujours à nu. Cette tête superbe empreinte de -la beauté idéale et que j'avais revue vivante dans l'admirable buste -de Thorwaldsen[3], semblait me suivre du regard durant ma promenade -solitaire. Je songeais à son long ennui qu'une mort glorieuse abrégea; -il m'apparaissait toujours fatigué de vivre et incertain de l'amour. Je -m'appuyai sur ce compagnon invisible et je lui disais: Console-toi; le -mal qui t'a frappé m'a atteint, et je ne trouve plus ni en moi ni hors -de moi, de quoi apaiser mon âme!--Antonia m'aimerait-elle au gré de -mes désirs infinis, je sentirais encore un tourment sans cause. L'ombre -de Byron me répondit: C'est ton cœur de poëte qui gémit en toi. La -connaissance de tout ce qui fût, la vue des passions et des misères -humaines, la perception de l'infini dont il ne peut pénétrer le -mystère, le sentiment du beau dont la possession lui échappe, -l'éblouissement de la gloire dont il mesure le néant, en voilà assez -pour composer l'écrasant fardeau qui incessamment broie son âme. Tu -souffres, ô mon frère! du mal de la pensée, et ce mal est incurable; -regarde ce vaisseau qui glisse sur la mer calme; il file vers l'Orient -et va saluer en passant ma Grèce bien-aimée. Les matelots qui le -conduisent étaient tristes tantôt à l'heure des adieux; on a même vu -des larmes rouler sur leurs bruns visages; mais les voilà en mer: le -soleil brille, une brise favorable enfle leurs voiles; la traversée -sera bonne et rapide, pourquoi s'affliger? Entends-tu résonner sur les -vagues leurs refrains joyeux? Ils chantent comme ils pleuraient ce -matin, ils s'abandonnent naïfs à l'animalité de leurs sensations. -Mais essaye, toi en qui l'esprit domine, de monter comme passager sur ce -navire; les deux auront beau te sourire, et les flots te bercer, -toujours, toujours, tu ressentiras le reflet de tes propres douleurs, -répercutées à l'infini par les douleurs immémoriales de la terre; -souviens-toi de ces mots de Leibnitz: «L'âme du poëte est le miroir -du monde.» Vis donc sans te plaindre et sans espérer guérir. - -La voix mourut en moi ou autour de moi; car je n'oserais jurer qu'elle -ne m'eût pas réellement parlé. - -J'entrai dans le cimetière des juifs, et je m'assis à l'ombre de -quelques arbustes. En considérant ces tombes, que l'intolérance de la -vieille Venise avait parquées hors de ses murs, je pensais au mépris -et à la proscription qui frappèrent si longtemps, même dans la mort, -cette grande race juive. Belle, tenace, intelligente, à travers tant de -siècles de persécutions, elle s'est maintenue distincte et forte; sa -patience héréditaire a triomphé des obstacles et des humiliations; -aujourd'hui ses fils règnent à l'égal des chrétiens: plusieurs par -le génie des lettres et des arts, un plus grand nombre par l'industrie, -cette puissance nouvelle des temps modernes. Leurs richesses les fait -asseoir à côté des rois et les associe à la destinée des peuples. -Qui donc oserait se détourner d'eux! Où sont désormais les Shylocks -persécutés et persécuteurs? que deviennent nos haines et nos -injustices? où vont nos croyances? Les convictions et les certitudes -des nations et des individus dévient, se décomposent et disparaissent -à travers le cours troublé de l'histoire. Ceux qui ignorent végètent -en paix; ceux qui savent et qui embrassent d'un regard ce passé -anéanti, s'épouvantent. Ils voient bien que ce qui a été n'est plus, -et ils se demandent ce qui sera. Que reste-t-il des symboles et des -passions des âges détruits? Un sentiment individuel, l'amour! que -beaucoup même commencent à nier. On raille déjà l'amour comme on a -raillé la foi et la royauté avant de les détruire: le sarcasme est -l'arme qui découronne avant le glaive qui décapite. - -Tandis qu'assis dans le cimetière des juifs j'étais assailli par ces -pensées, j'avais devant moi la mer tranquille où glissaient quelques -barques; je tournais le dos à Venise, sur laquelle le soleil qui -déclinait allait répandre en se couchant des pourpres d'incendie. -J'entendais mes deux gondoliers qui, profitant du repos que je leur -laissais, avaient entonné une barcarolle: leur voix, agrandie par -l'espace, montait en intonations superbes. - -Un peu las de ma promenade à travers les sables, je me dirigeai vers un -cabaret du Lido, célèbre par son vin de Samos. L'hôte, qui -commençait à grisonner, me dit que lord Byron s'était souvent assis -à la table où je me plaçai sous une tonnelle: - ---J'étais jeune alors, ajouta-t-il, et chaque jour je suivais à la -course le cheval de Sa Seigneurie; puis, quand je voyais bête et -cavalier n'en pouvant plus, j'offrais à milord de venir se reposer chez -moi. Parfois milord dînait ici. Ne voudriez-vous pas, _signor -Francese_, en faire autant? - -Le moyen de résister à un homme qui se recommandait à moi d'un aussi -grand nom? Ma course au bord de la mer m'avait affamé; la tranquillité -du lieu me tentait. Je me fis servir sous la tonnelle une dorade qu'on -venait de pêcher, une _polenta_ et du fameux vin de Samos. Je ne suis -pas certain d'avoir bu réellement du vin grec, mais rien que le nom me -charmait. J'aime ces noms euphoniques de la langue d'Homère; ils -abondent à Venise: on dirait que les flots et la brise de la mer du -Pyrée les ont roulés jusqu'à l'Adriatique. - -Ce vin généreux, la solitude de la plage et la fraîcheur du soir me -plongèrent dans un bien-être qui m'apaisa. Quand je remontai en -gondole pour regagner Venise, je n'étais pas le même homme que le -matin. J'avais ouvert les stores de la barque pour contempler devant moi -la poétique cité qui se détachait sur le fond rouge du soleil -couchant: les coupoles de Saint-Marc s'élançaient dans le ciel -lumineux. Je débarquai en face du pont des Soupirs, et je restai là -jusqu'à la nuit, regardant autour de moi et répétant en anglais la -première strophe du quatrième chant de _Childe Harold_. - -«Me voici à Venise près du pont des Soupirs. De chaque côté -j'aperçois un palais et une prison. Je crois voir sortir la ville du -milieu des vagues comme si la baguette d'un magicien l'eût élevée -tout à coup. Des milliers d'années étendent leurs ailes sombres -autour de moi, et une gloire mourante étend ses lueurs sur ces temps -éloignés où tant de contrées soumises à Venise admiraient ses -monuments de marbre, son lion redoutable et où la reine de l'Adriatique -dictait ses lois aux îles nombreuses qui formaient son empire. - -»Elle semble la Cibèle des mers, couronnée dans le lointain d'un -diadème de tours! etc.» - -Doublement absorbé par Venise, que baignaient des flots de lumière et -par les vers du grand poëte, qui me berçaient harmonieusement, je -n'entendis pas marcher près de moi. Tout à coup une robe m'effleura; -je tournai la tête et j'aperçus la petite danseuse du Maroc. Mes yeux -durent exprimer la colère; car la pauvre fille frissonna et me dit -humblement en joignant les mains: - ---Pardon! pardon! signor; mais c'est la signora Zéphira qui m'envoie -vers vous. - ---Eh! que me veut-elle? répliquai-je impatienté. - ---Elle m'a dit, quand je lui ai remis votre carte, que si vous n'alliez -pas chez elle aujourd'hui même, elle ne me ferait pas débuter. Elle -prétend qu'il faut que vous me choisissiez un nom de théâtre; car mon -nom arabe est trop long et trop difficile à retenir. - ---Eh bien, répondis-je, va dire à Mlle Zéphira que tu t'appelles Mlle -Négra[5]: ce nom convient à ton visage. Et, en disant ces mots, je la -quittai; je traversai la cour du palais ducal, puis la place Saint-Marc, -pleine de promeneurs. - -Autant la nature et la solitude m'apaisent et font remonter l'âme en -moi, autant la foule, le mouvement joyeux ou affairé d'une ville, la -vue des couples riants m'agi lent, aiguillonnent mon sang et -m'entraînent au plaisir. Alors je ne suis plus poëte; je suis une -chair qui frémit et désire et veut sa part de la vie universelle. - -Bien décidé pourtant à rester sous la calme influence de ma promenade -au Lido, je parcourus la place sans rien regarder, et je rentrai -aussitôt pour me mettre au travail. - -Je vis Antonia accoudée à la fenêtre du salon. Je me rendis dans ma -chambre sans chercher à lui parler, et je m'assis devant la table où -j'écrivais; j'aperçus sur les feuilles éparses une large enveloppe -qui portait le sceau du consulat; le cachet en était brisé, et je ne -m'en étonnai pas en lisant sur l'adresse: _Très-pressée._ Antonia -avait pu penser que c'étaient des lettres de France qui nous -arrivaient. Je trouvai dans cette enveloppe le billet suivant du consul: - -«Cette folle de Zéphira, qui ne sait pas votre adresse, m'envoie coup -sur coup deux lettres pour vous, je n'aurais point consenti à servir -d'intermédiaire à sa correspondance si elle ne m'assurait qu'il s'agit -d'une bonne action que vous devez faire ensemble.» - -Je lus avec humeur les deux billets de la danseuse qui n'avaient point -été ouverts; dans le premier, daté du matin, elle me disait: - -«Cette petite coureuse est moins laide que vous ne le prétendiez, et -je vous soupçonne de la protéger _con amore_; n'importe, je tiendrai -ma parole puisque vous m'aimez, _carissimo_. Venez vite chez moi, où je -suis seule sous prétexte de faire la sieste; il faut que nous -baptisions ensemble d'un nom chrétien cette petite moricaude.» - -Le second billet, écrit il n'y avait pas deux heures, renfermait ces -mots: - -«Si vous ne venez pas ce soir même vous promener dans ma gondole, je -renvoie votre _ragazze_ danser sur la place Saint-Marc et sur la -Piazzetta; je veux bien être complaisante pour vous, mais il ne faut -pas que vous soyez un ingrat.» - -Je lui répondis aussitôt: - -«Un Français ne se laisse pas conduire en laisse comme un Italien, je -vous ai dit que je vous verrais le soir des débuts de Mlle Négra. Le -lendemain je me rendrai à la fête que vous devez donner chez le comte -Luigi. D'ici là je resterai à distance votre très-humble serviteur.» - -Après avoir écrit ce billet, que je posai sans le cacheter près de -ceux de Zéphira, je me mis à relire les pages que j'avais faites -l'avant-veille; tout à coup la porte de la chambre d'Antonia s'ouvrit -et je vis celle que j'aimais par-dessus tout me sourire d'un air -narquois. - ---Je n'ai décacheté cette lettre du consul, me dit-elle, que parce que -j'ai pensé qu'elle renfermait des nouvelles importantes de France. Mais -vous avez vu que ma curiosité s'était arrêtée là; je ne veux rien -savoir de vos amours avec ces drôlesses. - ---Et moi je veux que vous les connaissiez, repartis-je, en poussant -devant elle les deux billets de la danseuse et ma réponse. - -Entraînée sans doute par un peu de curiosité, elle les lut, et me -dit: - ---Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? À vos heures vous vous occupez de -Mlle Zéphira, et quant à Mlle Négra, vous avez pour elle un tendre -penchant. - ---Comme il vous plaira, répliquai-je, bien résolu de ne plus entrer en -lutte. - -Lorsqu'elle me vit reprendre la plume et continuer à écrire, elle -s'approcha de moi: - ---Voyons, mon cher Albert, ne voulez-vous pas permettre que je vous -parle comme une sœur? - ---Hier vous étiez ma mère, répondis-je, aujourd'hui vous êtes ma -sœur. - ---Je suis toujours une femme qui vous aime, ajouta-t-elle, en posant ses -lèvres sur mon front; patientez encore quelques jours et vous me -retrouverez tout à vous. - ---Ô femme irritante et impudiquement mystique, m'écriai-je, tu -n'entends rien à l'amour! Je voulus essayer de la presser sur mon -cœur; mais elle se dégagea, et sans souci du mal qu'elle me faisait -elle s'enferma dans sa chambre. - -Je travaillai toute la nuit, domptant ma tristesse et mes désirs. - - -[Note 3: Une femme qui a été à Byron ce que Béatrix fut à Dante et -Vittoria Colonna à Michel-Ange, c'est-à-dire l'inspiration et l'amour, -nous écrivait, il y a trois ans, pendant que nous étions à Londres: -«Cherchez à Sydenham le buste que Thorwaldsen a fait du plus beau de -tous les hommes; Thorwaldsen était un artiste de génie, et quoique la -beauté de lord Byron fût d'un ordre si élevé que ni le pinceau, ni -le ciseau n'aient jamais pu la saisir, car, par l'expression de son -grand génie et de sa belle âme, cette beauté devenait presque -surnaturelle; toutefois, ce sculpteur éminent l'a interprétée mieux -que tout autre, et a pu faire passer dans son marbre quelque rayon de -cette ravissante beauté. Quant à un autre buste fait par Bertolini, ne -le regardez même pas: c'est une honte pour l'artiste, homme de talent -mais sans idéal. Vous savez ce que dit Shakespeare dans _Hamlet_: - - -». . . . He was to this -»Hyperion--to a satyr.» - - -Le même cœur qui avait dicté ces lignes s'émut lorsque M. Trelawney -publia récemment à Londres un livre sur lord Byron, où il prétend -qu'ayant voulu revoir Byron mort et s'étant trouvé un moment seul dans -sa chambre, il souleva le drap qui le cachait et découvrit: «Qu'il -avait le buste d'Apollon, sur les jambes tordues du satyre.» - -_La Revue des Deux-Mondes_ et _la Presse_ parlèrent de ce livre, et -c'est à cette occasion que celle qui avait connu lord Byron dans -l'éclat de sa gloire, de sa jeunesse et de sa beauté, nous écrivit la -lettre suivante, énergique et convaincante réfutation de l'invention -fantastique de M. Trelawney: - -«... Que dire? quels mots employer pour exprimer ce qu'on éprouve -lorsqu'on lit des choses semblables, et surtout lorsqu'on voit la bonne -foi et l'élévation d'âme accepter à regret,--mais accepter pourtant -de pareils mensonges?--Jamais, croyez-le bien, Dieu n'a prodigué et -réuni sur une de ses créatures, un ensemble de dons comme sur lord -Byron. Mais, hélas, jamais aussi les hommes ne se sont plus acharnés -à disputer un à un ses dons; ne pouvant pas monter jusqu'à lui, ils -ont lâché de le faire descendre jusqu'à eux. Ils ne l'ont épargné -que là où il était absolument inattaquable. Ne pouvant pas lui -refuser son grand génie, obligés de reconnaître sa supériorité -intellectuelle, ils se sont attaqués à son être moral. Forcés -d'avouer que sa beauté était presque divine, ils ont inventé des -fables pour faire croire qu'il y avait dans sa personne des défauts -mystérieux qui le mettaient au-dessous de l'humanité, ils ont trouvé -dans ce bel exercice de leur esprit inventeur un aliment à leur -vanité, et souvent à leur cupidité. Heureusement que ceux qui peuvent -confondre ces turpitudes sont encore vivants, et ne manqueront pas de -rétablir la vérité des faits. - -»Je connaissais l'absurde invention de M. Trelawney, qui, craignant -peut-être d'être oublié, a voulu se rappeler une fois encore au monde -par un odieux mensonge sur lord Byron, mensonge qui serait ridicule s'il -n'était pas révoltant. J'étais en Angleterre lorsque ce bel ouvrage a -paru, et je puis dire qu'il a indigné au plus haut degré le publie. La -renommée parfaitement méritée de M. Trelawney, proclame que pendant -toute sa vie (qui n'a été qu'un tissu d'extravagances, pour parler -avec charité), _Jamais il n'a pu dire une vérité_. - -»Lord Byron, dont M. Trelawney n'a jamais été un ami, mais une simple -connaissance de ses derniers jours en Italie, et qui l'avait invité à -le rejoindre en Grèce parce que dans les circonstances de -l'insurrection de la Grèce il pouvait être de quelque utilité, se -moquait souvent de lui, sachant qu'il voulait réaliser en sa personne -le type imaginaire de son Corsaire.--Cependant, disait lord Byron, -Conrad faisait une chose de plus et une de moins que Trelawney,--il se -lavait les mains et ne disait point de mensonges. - -»À bord du vaisseau qui l'emmenait en Grèce, il s'est souvent moqué -des mensonges de Trelawney, et, après sa mort, ces plaisanteries ont -été publiées. De là l'hostilité de Trelawney, qui a attendu la mort -de Fletcher[4] pour satisfaire sa vengeance. - -«Mais il y a trop de raisons et trop de témoins contre lui pour qu'il -puisse prouver son odieux mensonge. Si lord Byron fût né si mal -conformé des jambes, comment aurait-on pu l'ignorer jusqu'à sa mort? -Quoique ange pour ses perfections, il n'était cependant pas tombé du -ciel homme fait et habillé, ni arrivé inconnu des pays inconnus. Il -avait eu des nourrices, des bonnes qui ont été interrogées; qui ont -dit tout ce qu'elles savaient de lui, et elles ont toujours déclaré -que l'enfant n'avait qu'_un de ses pieds_ mal conformé par une chute, -un accident qui lui était arrivé après sa naissance. Il avait été -traité par des médecins à _Nottingham_, à _Londres_, à _Dulwich_ et -toujours pour la seule fin de rétablir la forme de son pied et enfin -après les soins du docteur Glenine, il était arrivé à se rétablir -assez pour pouvoir se servir de chaussures ordinaires. L'enfant, tout -joyeux, annonce l'heureux événement à sa bonne par une lettre qui a -été conservée comme un témoignage de son bon cœur. Et, outre cela, -n'a-t-il pas été au collège à Aberdeen, à Oulwich, à Harrow, -jusqu'à son départ pour Cambridge? Est-ce là, avec les enfants de son -âge et de tout âge, vivant avec eux, menant en tout la vie des autres -écoliers, qu'il aurait pu cacher son défaut avec des habillements -extraordinaires? Et ses compagnons d'étude dont la plupart sont encore -vivants, pourquoi se seraient-ils tus sur ces défauts physiques de leur -camarade, qui font tant d'impression sur l'enfance? Auraient-ils attendu -les révélations lâches si elles étaient vraies, odieuses étant -fausses de M. Trelawney, pour dire que lord Byron avait non-seulement un -pied défectueux par suite d'un accident, mais les jambes monstrueuses -de naissance? Et s'il avait eu cette difformité, est-il possible qu'il -eût pu se distinguer parmi ses camarades et être supérieur aux autres -pour tous les exercices d'adresse comme il l'était, et que plus tard il -se fût encore distingué dans tous les exercices du corps, sans jamais -trahir qu'un simple défaut de conformation dans un pied à peine -sensible et ne lui étant ni grâce ni agilité? N'a-t-il pas toujours -monté à cheval avec une remarquable élégance? Ne nageait-il pas -mieux qu'aucun nageur de son temps? Ne jouait-il pas avec aisance à -tous les jeux de dextérité?--On devrait encore ajouter, a-t-il donc -toujours aimé platoniquement? N'a-t-il pas été marié? Et dans toutes -ces différentes circonstances pouvait-il cacher des difformités -pareilles à celles que lui prête M. Trelawney? Ajoutons encore aux -preuves matérielles que son corps a été embaumé par les docteurs -_Millingen, Bruno, Meyer_ et que ces messieurs ont parlé de la -_parfaite_ conformation de lord Byron, à l'exception d'un pied. - -»Il existe un charmant portrait de lord Byron enfant, peint par Finden, -qui le représente debout et jouant de l'arc, et ses jambes dans ce -portrait sont jolies et élégantes comme toute sa personne. Mais je ne -finirais pas si je voulais énumérer toutes les preuves du mensonge de -M. Trelawney. Quant à la mélancolie de lord Byron, elle a été pour -le moins bien exagérée. Lord Byron était habituellement serein et gai -dans les dernières années de sa vie. Lorsqu'il a souffert de quelques -instants de mélancolie, ce n'était certes pas à cause d'une -imperfection de son corps, pour la beauté duquel, comme pour toutes les -autres qualités, qui faisaient de lui un être si privilégié, il ne -pouvait que remercier le ciel, mais cette mélancolie provenait de son -tempérament poétique, si sensible et si aimant; de la perte d'amis et -de personnes aimées; de la perte aussi de quelques illusions de -jeunesse, et plus tard de l'ingratitude, de la calomnie, de toutes les -basses et hypocrites passions conjurées contre lui pour le punir de sa -supériorité. On peut l'attribuer aussi à ce poids des grands -problèmes de notre existence, qui pèse sur les grandes âmes plus que -sur les esprits ordinaires. - -»Mais dans les dernières années de sa vie, lorsqu'un esprit de -philosophie et des tendances plus religieuses qu'on ne croit, et qu'il -ne s'avouait pas encore à lui-même eurent agi sur lui, son âme devint -de plus en plus sereine, et tout le monde qui la vu alors s'accorde à -dire qu'il était habituellement gai, enjoué, charmant.»] - -[Note 4: Valet de chambre de lord Byron, qui ne l'a jamais -quitté.] - -[Note 5: Noire.] - - - - -XV - - -Les jours suivants s'écoulèrent sans trouble et sans événement; je -voyais à peine Antonia, et je mettais mon orgueil à lui paraître riant -et dégagé. Je passai mon temps à errer dans Venise. Chaque matin je -partais avant ou après déjeuner, suivant l'heure où je m'éveillais. -Tantôt je visitais un monument, tantôt je me faisais conduire en -pleine mer, tantôt je m'enfermais dans un musée ou dans la -bibliothèque du riche Vénitien que j'avais rencontré chez le consul. -Souvent je dînais ou je soupais au restaurant; j'évitais de manger -avec Antonia, car dans ces heures ordinairement si intimes d'un repas -pris ensemble, sa froideur ou sa raillerie m'exaspéraient; je fuyais -aussi la vue des autres femmes; je regardais à peine les belles -Vénitiennes penchées à leurs balcons où, à travers leurs jalousies, -leurs regards appellent les regards. Je ne voulais pas être infidèle -à mon amour, même par une tentation passagère. - -Je tenais mon esprit toujours en haleine: j'imaginais en marchant des -plans d'ouvrages, je combinais des effets dramatiques, je façonnais -quelques vers, et lorsque qu'à minuit je rentrais, je me mettais à -écrire jusqu'à ce que la fatigue me brisât. Alors je me jetais sur -mon lit, parfois tout habillé. Quand je me levais j'étais harassé; je -secouais mon malaise et mon cœur, et je recommençais à travers Venise -mes courses vagabondes. - -Un jour c'était Saint-Marc qui m'attirait; je m'arrêtais d'abord -devant son portique pour considérer les fameux chevaux de bronze que la -victoire conduisit à Paris, et dont mon père m'avait si souvent -parlé comme d'un des trophées de nos gloires. La vue de ces chevaux me -suffisait pour ranimer tout l'Empire. Je revoyais Napoléon comme un -héros antique tenant par la crinière ces coursiers grecs. À mesure -que je pénétrais dans la basilique, la figure d'un autre empereur du -moyen âge se dressait devant moi; les marbres, les mosaïques, l'or et -les pierreries des autels resplendissaient à la lueur des cierges; le -pape Alexandre, recouvert comme un Dieu d'un dais éblouissant, assis -sur le seuil de l'église, entouré de ses cardinaux, des patriarches -d'Aquilée, des archevêques et des évêques de Lombardie, tous -revêtus de la pourpre et des robes pontificales, attendaient Frédéric -Barberousse, que six galères vénitiennes avaient amené de Chioggia au -Lido. Le doge, entouré d'un splendide cortège, escorta l'empereur, ils -débarquèrent ensemble au quai de la Piazzetta et se rendirent devant -Saint-Marc. Là, dit la chronique latine: «Barberousse, humiliant sa -grandeur, dépouilla son manteau impérial et se prosterna aux pieds du -pape, celui-ci, ému, releva l'empereur, l'embrassa, le bénit, et -aussitôt toute l'assistance entonna le psaume: _Nous te saluons, ô -Seigneur!_ Alors, Frédéric Barberousse prit le pape Alexandre par la -main et le conduisit dans l'église.» - -Cependant, tandis que le pape disait la messe, l'empereur ôta une -seconde fois son manteau impérial, et tenant une baguette, il officia -comme _porte-verge_ à la tête des laïques du chœur. Après -l'évangile, le pape prêcha et l'empereur s'assit au pied de la chaire; -on chanta ensuite le Credo. Barberousse fit son oblation, puis baisa la -mule d'Alexandre: quand la messe fut terminée, l'empereur conduisit de -nouveau le pape par la main jusqu'à son cheval blanc, il lui tint -l'étrier et dirigea le cheval par la bride vers le bord de la lagune. - -À cette époque, la papauté représentait l'intelligence et la -liberté; un vieillard infirme et sans armes domptait un potentat -puissant et redouté; la force s'inclinait devant l'esprit. Aujourd'hui -nous allons à l'aventure, n'ayant plus rien à vénérer ni à croire. - -Un autre jour, c'était l'arsenal que je parcourais, ranimant ces armes -au repos et ces forces enchaînées de la gloire évanouie de Venise. -Par les beaux soirs, j'aimais à monter au haut du campanile qui relie -la place Saint-Marc à la Piazzetta. J'avais devant moi la colonne de -marbre où se tient juché le lion ailé et sur une colonne parallèle -le saint protecteur de Venise, la ville se déroulait à mes pieds -entourée d'une ceinture de flots calmes qui commençaient à -s'assombrir. Là, encore, les vers de Byron me revenaient et je les -répétais comme pour fixer dans ma mémoire le tableau mouvant. - -«La lune paraît[6], la nuit n'a pas encore commencé son règne -silencieux, les derniers rayons du soleil lui disputent le ciel; une mer -de lumière se répand sur les cimes bleuâtres des monts du Frioul. Le -firmament est pur et n'a pas un nuage; on le dirait composé d'une suite -de zones lumineuses; on croirait qu'il va se fondre en un vaste -arc-en-ciel du côté de l'occident où le jour qui finit se réunit à -l'éternité; du côté opposé le pâle croissant de la lune flotte -dans une atmosphère bleue, comme une île aérienne habitée par des -esprits. - -»La lune accompagnée d'une seule étoile occupe la moitié du ciel, -tandis que les flots de clartés que jettent les derniers rayons du -soleil se suspendent aux sommets des Alpes Rhétiques; il semble que le -jour et la nuit refusent de céder l'un à l'autre jusqu'à ce que la -nature les y force.... Ces lueurs diverses donnent à la Brenta la -teinte empourprée d'une jeune rose qui se réfléchirait dans un -ruisseau. Ainsi le ciel se réfléchit dans le fleuve tranquille et lui -fait partager son éclat. - -»Les feux mourants du soleil et la lumière blanche de la lune -déploient toutes les variétés de leurs reflets magiques; mais déjà -la scène change; une ombre plus épaisse jette son manteau sur les -montagnes, le jour qui cède meurt comme le dauphin blessé à qui -chaque phase de son agonie prête une couleur nouvelle de plus en plus -éclatante jusqu'à ce qu'il expire... C'en est fait; partout -s'étendent les voiles gris de la nuit.» - -Ainsi je vivais, me plongeant dans toutes les ivresses de l'imagination -et de la poésie. - -Antonia, que ma tranquillité apparente dépitait peut-être, continuait -impassiblement son travail. - -La danseuse Zéphira semblait s'être soumise à ma volonté et ne -m'importunait plus de son souvenir. J'avais vaincu mes désirs et mes -inquiétudes par l'excès même de l'agitation; vous connaissez cet -aphorisme: «La sagesse est un travail; pour être seulement raisonnable -il faut se donner beaucoup de mal; tandis que pour faire des sottises il -n'y a qu'à se laisser aller.» - - -[Note 6: _Childe Harold_, quatrième chant.] - - - - -XVI - - -Un matin, comme je déjeunais avec Antonia, on m'annonça la visite de -l'amant de la _prima donna_; je m'empressai de le recevoir et je priai -Antonia d'assister à notre entrevue: il se plaignit de mon oubli; sa -chère Stella s'étonnait de ne pas me voir, mais elle comprenait que je -ne pouvais quitter la signora, ajouta-t-il en se tournant vers Antonia; -et si son amie avait osé, elle serait venue elle-même nous inviter -tous les deux d'aller entendre chez elle un peu de musique. - -Antonia répondit avec bonne grâce qu'elle serait très-empressée dans -quelques jours de faire la connaissance de la grande cantatrice dont -tout Venise parlait; mais pour le moment elle ne pouvait perdre une -minute. - -L'amant de Stella, s'adressant alors à moi, m'apprit que le soir même, -la pauvre danseuse à qui j'avais fait l'aumône débutait à la -Fénice.--Elle était venue supplier humblement Stella de me déterminer -à aller au théâtre. - ---J'irai, répliquai-je. - -Antonia me lança un regard sardonique. - ---Ce n'est pas tout, reprit le Vénitien, Zéphira qui s'est montrée -fort bonne créature à l'égard de votre protégée, donne, à l'issue -du spectacle, une fête de nuit dans le palais du comte Luigi; elle -espère que vous y assisterez; tout ce qu'il y a dans la ville de jeunes -et riches oisifs sera là. Quant aux femmes, je ne vous promets pas des -patriciennes ni des _vertus_: je dois même avouer que celles que vous -rencontrerez me semblent une compagnie peu digne de ma chère Stella, -mais des convenances de théâtre la forcent, vous le savez, à ménager -Zéphira; d'ailleurs on sera en masque et, on pourra, garder -_l'incognito_. De sorte, poursuivit-il en s'adressant à Antonia, que si -madame était tentée de vous accompagner, elle verrait, sans être -connue, une de ces anciennes fêtes de Venise si rares désormais dans -notre ville en deuil. - -Je fus de l'avis de notre visiteur, et je pressai Antonia d'accepter -cette distraction. - -Le Vénitien ajouta, en riant, que par sa chère présence elle me -garantirait de toute tentation. - -Antonia repartit qu'elle me laissait parfaitement libre de me divertir -avec ces dames; qu'elle ne comprenait pas l'amour esclave; qu'un -sentiment aussi grand ne devait avoir sa force que dans la moralité de -l'âme. - -En prononçant cette docte maxime, elle se leva, salua l'amant de Stella -et disparut. - ---Elle est fort belle, me dit le Vénitien, mais elle a des yeux -terribles. - -Résolu à m'étourdir et à oublier cette femme impliable, je demandai -à l'aimable jeune homme quel déguisement il comptait mettre pour cette -fête? - ---Stella m'a fait faire, répondit-il, un costume de noble vénitien du -seizième siècle; et vous, quel habit choisirez-vous? - ---Un habit de chevalier de Malte. - ---Fort bien; c'est d'un bon augure, car vous tiendrez le vœu que cet -habit impose, répliqua le Vénitien en riant. - -Nous sortîmes ensemble; nous passâmes d'abord chez un costumier, puis -nous nous rendîmes chez la _prima donna_ où je résolus de passer la -fin de la journée à me laisser bercer par la musique et par la -mansuétude que répandait autour d'eux l'amour de ces deux êtres -heureux. - -À peine étions-nous arrivés, qu'une voix aiguë appelant Stella nous -annonça la visite de Zéphira. Je n'eus que le temps de me cacher -derrière un rideau de porte en tapisserie. - ---Eh bien! viendra-t-il au théâtre? viendra-t-il à ma fête? s'écria -la danseuse du fond de la galerie. - ---Oui, _bellissima_, répondit la prima donna, il l'a promis à -_l'amico_. - ---Tiendra-t-il parole, ce fier invisible? répliqua Zéphira. - ---Sans aucun doute, dit le Vénitien, puisque nous sortons ensemble de -chez le costumier. - ---Ah! bravissimo! répondit la danseuse; mais il fallait l'amener ici. - ---Non, repartit Stella avec finesse, il faut qu'il te voie dans tout ton -éclat. Tu t'agites trop depuis quelques jours; tu pâlis et maigris: -suis un conseil d'amie, va te baigner et faire la sieste jusqu'à ce -soir; les roses de ton teint reviendront et tu seras irrésistible. - ---Suis-je donc si laide? fit la danseuse en minaudant et en se plaçant -devant une glace; tu as raison, j'ai l'air d'un spectre, et mieux vaut -que le signor Francese ne me voie pas ainsi. - -Je la regardai en soulevant un peu le rideau qui me cachait à l'autre -bout de la galerie; elle me parut pâle et flétrie, et sa mante de -taffetas noir, en s'entr'ouvrant, me laissa voir sa maigreur. - ---Tu es une amie sincère, dit-elle à Stella en l'embrassant; adieu, je -vais dormir jusqu'à la nuit. - -Quelques minutes après, nous entendions le bruit des rames de la -gondole qui l'emportait. - ---Nous voilà libres, s'écria la _prima donna_ en se mettant au piano; -et, tandis que son amant et moi fumions des cigarettes, elle nous chanta -tour à tour les airs les plus dramatiques de ses rôles, puis quelques -piquantes barcarolles vénitiennes. Elle fut lasse de chanter avant que -nous fussions las de l'entendre. - -Sur son ordre, un domestique plaça devant elle une grande corbeille -d'osier pleine des plus belles fleurs. La galerie en fut embaumée. -Stella, de sa main d'artiste, groupa en bouquets et tressa en couronne -les roses, les œillets, les jasmins d'Espagne, les myrtes et les fleurs -de grenades. - -Je devinais son dessein et je souriais de sa bonté. - ---Vous voulez donc rendre cette enfant folle de joie? lui dis-je. - ---Songez, répliqua-t-elle, que ce sera peut-être l'unique fête de sa -vie. Demain on peut la siffler; il faut donc que ses amis lui donnent un -grand bonheur ce soir, dont le souvenir la soutiendra plus tard. - -Quand elle eut fini son travail embaumé, Stella nous quitta quelques -minutes pour faire sa toilette. Elle portait presque toujours des robes -flottantes qui seyaient à ravir à sa taille de statue grecque. Ce -jour-là, elle mit une robe de mousseline des Indes, assujettie aux -épaules par des camées antiques. Trois cercles d'or resserraient vers -la nuque, comme des bandelettes, les tresses et les boucles de ses -cheveux noirs. Son amant la regardait radieux; et moi, calme mais -charmé en face de cette belle créature si parfaite, je me disais: - ---C'est une muse qui s'ignore, une intelligence qui se manifeste sans -orgueil; inspirée et superbe avec tranquillité. - -La gondole qui nous conduisit au théâtre emporta la cargaison de -fleurs destinée à la petite Africaine. - -Nous trouvâmes Zéphira déjà installée dans la loge de la _prima -donna_. Elle était si éblouissante de joyaux, qu'elle rayonnait à -l'égal des lustres qui éclairaient la salle à _giorno_. Sa poitrine -et sa gorge, un peu maigres, se dissimulaient sous un large collier -byzantin en diamants, émeraudes et rubis; sur sa tête c'était toute -une résille des mêmes pierreries, où se jouaient gracieusement ses -cheveux; sa tunique de gaze d'argent, parsemée de renoncules rouges, -était le point de mire de tous les spectateurs; le fard aidant, sa -piquante beauté était ce soir-là fort attrayante. - -Stella la complimenta sur sa toilette. - ---Et vous, vous ne me dites rien, fit-elle en me tendant la main et en -secouant la mienne en cadence. - ---On ne parle pas aux astres ni aux déesses, répondis-je, on reste -ébloui, anéanti; c'est ce qui arrive aux Hindous dans leurs pagodes, -lorsqu'on découvre à leurs yeux les images en or et en pierreries des -incarnations de leurs dieux. - ---Je vois bien, reprit-elle, que vous vous moquez de moi et que vous me -trouvez trop parée; soyez tranquille, cette nuit, pour la fête, -j'aurai un tout autre costume. - -L'orchestre préluda; l'air du carnaval de Venise se fit entendre et -bientôt l'attention de la salle entière se détourna de Zéphira pour -se porter sur la scène. La toile s'était levée; le théâtre -représentait une cour moresque aux galeries en arcades, avec des -vasques de marbre blanc où tombaient sur l'eau les fleurs des orangers -et où se miraient les lauriers-roses. Le directeur de la Fénice en -_impresario_ consommé, avait fait composer un ballet pour les débuts -de Mlle Négra, une perle enfouie dans les impasses de Venise et -découverte un beau jour par un poëte français qui l'avait mise en -lumière. C'était en ces termes que les journaux de la ville et les -affiches du théâtre annonçaient depuis huit jours la petite -Africaine, m'associant à sa gloire présumée, mais sans me nommer, -grâce au ciel. - -Le ballet destiné à servir de cadre à la grâce de Négra n'avait pas -coûté de grands frais d'imagination à son auteur. C'était toujours -la vieille histoire d'un pacha blasé, voulant repeupler son harem et -faisant défiler une à une devant lui les femmes qu'un marchand -d'esclaves lui amenait. Quand la toile se leva, le gros pacha était -assis sur des coussins, fumant sa longue pipe d'ambre et regardant à -travers la fumée du tabac embaumé les beautés qui se trémoussaient -pour lui plaire. Il fit une moue dédaigneuse aux quatre premières -danseuses, qui se balancèrent, s'arrondirent et pirouettèrent en le -regardant. Mais tout à coup Négra parut, elle glissa devant le pacha -sans s'arrêter et comme épouvantée de sa corpulence. Ce fut elle qui, -d'un geste de mépris, eut l'air de lui dire: Je m'appartiens! Cette -pantomime, qui n'était pourtant pas dans l'esprit du ballet, fut -accueillie par de vifs applaudissements. Il est vrai que Négra était -d'une beauté si étrange, si nouvelle, qu'elle s'emparait des sens -comme par magie. C'était comme ces vins rares du midi, rayons liquides -du soleil, qui montent à la tête dès le premier coup. Je n'avais pas -pressenti que la petite danseuse des rues pût jamais m'apparaître -ainsi. Elle était vêtue d'une première tunique rouge brodée de -pierreries sur laquelle retombait une seconde tunique plus courte, fauve -et tigrée d'or, dont le corsage adhérait à sa taille fine. Ses seins -se soulevaient à demi, agitant trois rangs de sequins qui bordaient sa -robe; ses petits bras d'un modelé parfait avaient autour des poignets -deux serpents d'or aux yeux de rubis. Je n'ai jamais vu de mains plus -mignonnes, aux doigts plus minces et mieux ciselés. Son cou avait des -ondulations de cou de flamant; sa peau brune empruntait à l'éclat du -lustre la teinte du plumage de cet oiseau et aussi le ton empourpré et -poli des beaux coquillages roses; c'était surtout ses jambes nues, -ceintes de cercles d'or et éclairées par la lumière de la rampe, qui -faisaient songer à cette double comparaison. Mais on oubliait presque -la morbidezza du corps en regardant la tête expressive où rayonnaient -ses yeux flamboyants; ses cheveux noirs rejetés en arrière étaient -constellés de sultanis d'or reliés sur le front par une grosse opale. -Elle dansa et parut se transfigurer dans un pas précipité et fougueux -qui força la musique de l'orchestre à accélérer ses mesures: sa -tête alors lança des éclairs; les yeux, les dents, les narines -mouvantes, semblaient s'irradier autour d'elle; tout était en harmonie -dans sa danse; la flamme du regard courait dans sa taille frémissante, -dans ses pieds qui vibraient sur l'orteil, dans ses bras tendus vers la -volupté. Sa danse donnait le vertige, c'était quelque chose de non -appris, d'inspiré par le sang. - -Comme tous les spectateurs, je subissais la contagion de passion qui se -dégageait d'elle. Il est vrai qu'elle m'enveloppait de son regard, -m'appelait du sourire et semblait m'étreindre à travers l'espace. Dès -son entrée en scène, ses yeux s'arrêtèrent sur moi et ne me -quittèrent plus; je me sentais attiré, emporté dans ses bras, pressé -contre son cœur; j'étais à coup sûr le maître de cette femme, le -sultan préféré qu'elle voulait fasciner; elle savait me vaincre à -force de volonté et d'amour; je ne m'appartenais plus et je -tourbillonnais avec elle, _enlaçant, enlacé_, suivant l'expression de -Gœthe. - -Les danses les plus brûlantes auraient paru glacées auprès de cette -danse africaine. Ce n'était pas la lascivité, mais l'ardeur; au lieu -des tressaillements du plaisir et de la gaieté, c'était la frénésie -indomptée et sombre, l'ivresse qui tue. Cette danse incandescente -était à la danse italienne et espagnole ce qu'est Didon à une matrone -romaine et Othello à Gonzalve de Cordoue. On devinait une de ces filles -du Sahara, qui prouvent leur amour en faisant éteindre des charbons -ardents sur leur chair. À chaque mouvement, à chaque geste se -détachait d'elle un fluide ambiant qui remplissait la salle; les -spectateurs semblaient possédés de l'ardent démon qui frémissait -dans ce jeune corps; c'étaient des cris, des transports, des baisers -lancés dans l'air, des mots hardis qu'on ne se dit que tout bas. Les -fleurs tombaient en pluie aux pieds de Négra qui, sans rien voir, -continuait à danser son rêve, si je puis m'exprimer ainsi; tout à -coup partageant l'ivresse commune, je fis comme la foule, je l'acclamai -par son nom, je m'emparai des couronnes et des bouquets préparés par -Stella et les lui lançai un à un; le premier bouquet frappa contre son -cœur; elle l'y étreignit, le baisa et, par un mouvement plein de -grâce, y reposa sa joue comme un enfant qui s'endort sur un oreiller. -Ce geste fut applaudi par toute la salle; les fleurs amoncelées autour -d'elle l'ensevelissaient comme un poétique linceul. D'abord elle les -écarta avec ses petits pieds, en dansant toujours; mais insensiblement, -comme prise de lassitude ou cédant à quelque extase de volupté, elle -réunit en cadence, et en décrivant des pas aériens, tous ces bouquets -épars, s'en fit un lit et s'y étendit avec grâce, la tête tournée -vers moi. La toile tomba sur ce tableau. - -Dans le libretto, elle devait se coucher ainsi aux pieds du pacha, mais -ce comparse oublié s'était endormi en réalité sur ses coussins. - -Les admirateurs passionnés, que la danse de Négra venait de lui -susciter, accoururent dans les coulisses pour la féliciter; je m'y -rendis suivi de Stella, de son amant et de Zéphira, dont la rage -étranglait la voix; elle me poignardait de ses yeux aigus, et parfois -soir poing serré se levait pour me menacer. - -Nous trouvâmes Négra à moitié évanouie dans un fauteuil; le gros -marchand arabe, dont elle m'avait parlé, lui faisait de l'air avec un -éventail en plumes de paon, tout en répétant à l'_impresario_: - ---Signor, ma fortune est faite. - -Il se recula servilement en nous voyant entrer; - -Négra, soit qu'elle m'eût pressenti, soit qu'elle m'eût aperçu, -revint aussitôt à la vie; elle se précipita à mes pieds, s'empara de -mes mains et les baisa en répétant devant tous: - ---Voilà mon bienfaiteur! - ---Mais, pauvre fille, lui dis-je, je n'ai rien fait pour toi; et voyant -que la fureur de Zéphira allait éclater, j'eus la pensée d'ajouter en -la désignant: C'est madame qu'il faut remercier. - -Alors, avec une câlinerie charmante, elle s'inclina devant la danseuse -détrônée, et lui exprima sa reconnaissance en termes si vifs et si -doux, que Zéphira, vaincue, fut contrainte à la bonté. À tantôt, -dit-elle à Négra, je t'attends à ma fête, et prenant mon bras, elle -m'entraîna loin de ces yeux profonds qui me poursuivaient. - -Stella et son amant marchaient près de nous et songeaient à me -délivrer. Ils me rappelèrent qu'il était temps d'aller revêtir mon -déguisement, et ils emmenèrent Zéphira dans leur gondole. - - - - -XVII - - -Le comte Luigi, l'amant en titre de Zéphira, habitait un des plus beaux -palais donnant sur le Grand Canal. Vers une heure du matin, toutes les -fenêtres de cette demeure patricienne brillèrent d'une clarté vive -qui fit ressortir dans l'ombre les sculptures de sa façade. Des laquais -en livrée, tenant des torches et des flambeaux, s'échelonnaient en -deux rangs, depuis le seuil de la porte jusqu'au haut de l'escalier. Les -flots paisibles et noirs de la lagune réfléchissaient et doublaient ce -palais lumineux. Mais bientôt le va-et-vient des gondoles, qui -amenaient les invités, troubla ce miroir tranquille, et ce fut durant -une heure un mouvement, un bruit de rames et de voix rappelant les -fêtes de la Venise des anciens jours. On voyait s'engouffrer dans -l'escalier, qui se dessinait comme une échelle de feu, une cohue -soyeuse, dont on ne distinguait que les têtes couvertes de plumes, de -fleurs, de pierreries ou de coiffures étranges; tous les visages -portaient des masques identiques en velours noir; toutes les tailles se -confondaient sous l'ampleur des dominos qui cachaient les riches -costumes historiques ou de fantaisie. À mesure que la foule parvint -dans les salons et les galeries, plusieurs des conviés rejetèrent -comme inutile le domino qui les enveloppait, et soulevèrent leur masque -pour se faire reconnaître; les femmes surtout se plaisaient à montrer -leurs splendides ou gracieux costumes, et ce fut bientôt un coup d'œil -magique que celui de ce palais monumental, fourmillant des habits de -tous les temps. Les figures des fresques des grands maîtres semblaient -attentives; on eût dit qu'elles regardaient passer la fête. C'était -un défilé de juifs couverts de dalmatiques; des Grecs et des Turcs -resplendissants de broderies et de cachemires; puis venaient d'anciens -Romains, des bohémiens, des Hindous, des chevaliers du moyen âge, -armés de toutes pièces, des marquis poudrés et des marquises -Pompadour, des Mexicaines en tuniques de plumes, des déesses de -l'Olympe, des Tyroliennes, des arlequins, des _pulcinelle_; tous les -costumes permis revêtus à l'envi dans leur innombrable diversité. Je -dis _permis_, car la police autrichienne défendait expressément de -porter aucun déguisement religieux. Aussi fûmes-nous très-surpris de -voir le comte Luigi, qui avait quitté son masque pour nous recevoir, -couvert d'une robe de camaldule. - ---Ce travestissement pourrait bien vous coûter quinze jours de prison, -lui dit le consul français venu un moment pour voir la fête. - ---C'est une fantaisie de cette folle de Zéphira, répliqua le comte, -elle prétend qu'elle a obtenu la permission de la police et que nous ne -courons aucun risque; tenez la voilà qui vient à nous, habillée en -religieuse. - -En effet, la danseuse s'approchait vêtue d'une robe d'abbesse; un -chapelet en perles noires de Venise serrait ce vêtement large autour de -sa taille fine; une grande croix en bois de rose à christ d'or et une -tête de mort en émail noir et diamants se jouaient sur sa hanche -gauche. Son voile en crêpe blanc était fixé en plis carrés et -réguliers sur sa tête par une couronne de roses blanches. L'éclat de -ses yeux semblait plus vif sous le bandeau monacal, et sa mine -évaporée formait un provoquant contraste avec cet habit pudique. - -L'amant de Stella qui se trouvait dans le groupe dont je faisais partie, -ainsi que le consul, nous dit à voix basse à tous deux: - ---Zéphira porte un autre déguisement sous sa robe de religieuse -qu'elle n'a choisie, j'en suis sûr, que pour déterminer Luigi à -mettre une robe de moine. Elle médite de lui jouer quelque vilain tour. - ---J'y veillerai, répliqua le consul, et je vous promets bien que si le -comte Luigi est puni pour son travestissement, Zéphira le suivra en -prison. - -Je ne sais si la dame s'aperçut que nous parlions d'elle, mais elle -accourut vers nous riante et folâtre, et enlaçant son bras au mien, -elle me dit: - ---Parcourons la fête. - -Je me laissai conduire dans le premier salon où les danses -commençaient à se former aux sons des orchestres invisibles répandus -dans tout le palais. Bientôt elle voulut m'entraîner dans une petite -galerie déserte éclairée de lueurs douteuses. - ---_Carissimo_, me dit-elle, venez voir l'effet de la serre illuminée -sur un canal sombre. - ---Pas encore, lui dis-je, après souper peut-être. - -J'aperçus, comme nous parlions de la sorte, vers le milieu du passage -où nous étions, une femme masquée debout devant une glace de Venise. -Je fus d'autant plus frappé de cette apparition qu'elle semblait tout -à coup animer devant moi la _Vénus couronnée_ de Paris Bordone, un -des tableaux que j'avais le plus admiré à Venise. Plus j'approchais, -et plus je reconnaissais dans tous ses détails le costume dont -l'élève du Titien a revêtu sa Vénus, qui n'est comme on sait que le -portrait d'une grande dame Vénitienne: «les cheveux, noués sur le -front et entremêlés de perles, tombaient sur les bras et sur les -épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles, fixé au -milieu de la poitrine par un fermoir d'or, suivait et dessinait les -parfaits contours du sein nu. La robe en taffetas changeant bleue et -rose était relevée sur le genou par une agrafe de rubis, laissant à -découvert une jambe polie comme le marbre. Les bras étaient entourés -de riches bracelets et les pieds chaussés de mules écarlates lacées -d'or.» - -Tel était ce costume si bien décrit par un poëte contemporain. Je me -demandai quelle pouvait être cette femme qui paraissait avoir choisi -pour me plaire l'habillement de cette Vénus de Bordone, que j'avais si -souvent regardée avec amour. Cependant elle restait immobile, son -visage masqué tourné de mon côté. Tout à coup s'apercevant que -Zéphira me suivait, elle se mit à courir et disparut dans le fond de -l'étroite galerie. Je me précipitai sur ses pas, mais je ne pus -l'atteindre. J'arrivai en la poursuivant en vain dans un salon où un -jeune marquis milanais, déguisé en _Ludovic Sforce_, était seul à -une table de jeu; il me proposa d'être son partenaire et je m'assis -machinalement pour prendre haleine. Je jouai d'abord avec distraction, -j'étais préoccupé de cette figure de femme qui venait de -m'apparaître; qui donc était-elle? Négra? c'était impossible; -comment cette inculte et pauvre Africaine aurait-elle songé à ce -costume historique? puis cette femme m'avait paru plus grande que la -danseuse dont l'image me poursuivait depuis son triomphe de la Fénice. -Elle avait jeté dans mes sens une fièvre inusitée et, je dois -l'avouer, un désir tenace de la revoir. Insensiblement le jeu calma -l'agitation de mon sang ou plutôt en changea l'objet. Je jouais avec un -bonheur persistant qui irritait le marquis milanais et le poussait à -doubler son enjeu; je me sentais aiguillonné par la soif du gain, -passion qui m'était inconnue et dont je me croyais incapable. L'or -s'amoncelait près de moi, mais comme je commençais une partie -nouvelle, un frémissement de robe me fit lever la tête, et je vis -au-dessus de l'épaule de mon partenaire la Vénus de Paris Bordone; -elle se tenait immobile, me regardant de ses yeux brillants à travers -le masque; je me mis à la considérer et je ne jouai plus qu'avec -distraction. À la cambrure souple de la taille, je me disais: C'est -Négra; cependant les épaules, le cou et les bras étaient d'un blanc -de lis et Négra était brune et cuivrée; elle me semblait aussi bien -moins grande; il est vrai qu'en me penchant un peu, je découvris que -mon apparition portait de hauts talons à ses mules. En examinant la -chevelure, je m'aperçus que les boucles flottantes étaient les unes -blondes et les autres noires. Je remarquai le même mélange dans les -petits anneaux qui se jouaient sur la nuque. Quel art n'avait-il pas -fallu pour amalgamer ainsi ces deux chevelures où s'égarait mon -examen! - -Ma curiosité redoublait par ce mystère même. J'avais perdu cette -partie; une femme masquée vint frapper sur l'épaule du Milanais et lui -parler à l'oreille; il lui répondit: - ---Je vous suis. - -Je pus donc me lever sans inconvenance; d'une main, je ramassai sur la -table l'or qui m'appartenait, et de l'autre, je saisis le bras de ma -Vénus. Je la sentis frémir et vibrer pour ainsi dire comme une corde -de harpe; j'avais remis mon masque. En ce moment, l'orchestre d'une -salle voisine fit entendre une valse précipitée qui devint bientôt -frénétique sous l'élan des danseurs; j'enlaçai la femme tremblante -qui s'abandonnait à moi, et je l'emportai dans le tourbillon. - ---Qui es-tu? murmurai-je, dans le vol de notre course effarée. - ---Seigneur, je suis votre esclave. - ---Oh! c'est donc toi. - -J'avais reconnu la voix de Négra. - ---Mais comment as-tu deviné, pauvre fille, que ce costume de Vénus me -plairait? - ---Un jour, seigneur, j'ai osé vous suivre et je vous ai surpris en -extase devant le tableau de la Vénus. Depuis ce jour, j'ai pensé: Je -veux ressembler à cette femme. - ---Et cette blancheur de ton teint, et ce mélange de ta chevelure?... - ---Ma mère a été servante au sérail de Constantinople, et m'a appris -tous les secrets de la beauté des sultanes. - -Tandis que nous échangions ces paroles presque lèvres contre lèvres, -je la sentais tourner dans mes bras comme si un souffle nous emportait; -elle m'entraînait invinciblement dans les cercles décrits par -l'agilité nerveuse de ses petits pieds. - -Peu à peu elle m'avait fait sortir du salon de danse; l'orchestre plus -lointain nous guidait toujours; nous nous trouvions dans une galerie -moins éclairée et presque déserte. Je ne me rendais pas compte de ce -changement de lieu; il me semblait que c'étaient mes yeux qui se -troublaient, et que mon sang, affluant vers mes oreilles, m'empêchait -d'entendre la musique; je ne m'appartenais plus; à mon tour, je -tremblais et je frissonnais dans les bras de Négra. Elle me fit asseoir -sur un divan. - -Tout à coup je me sentis prendre la main; je regardai devant moi, et je -vis dans sa robe de camaldule le comte Luigi démasqué, qui me dit en -riant: - ---Voulez-vous, beau chevalier de Malte, donner le bras à madame, et -passer dans la galerie où le souper est servi. - ---De tout mon cœur, répondis-je, et je suivis le comte en tenant à -mon bras la pauvre Négra éperdue de bonheur. - -À la porte de la galerie où nous conduisait le comte Luigi, nous -trouvâmes Zéphira; elle avait quitté son masque et rejeté son voile -de nonne; une couronne de bacchante, en pampre et raisin d'or, avait -remplacé la couronne de roses blanches. Sa robe flottante, en -s'entr'ouvrant, laissait voir un fantastique costume d'Érigone qui se -composait d'une courte tunique en peau de tigre serrée aux flancs par -une haute ceinture d'or damasquiné; la gorge nue était voilée d'un -bizarre et volumineux collier composé de petits thyrses d'or. - -En m'apercevant avec Négra, elle bondit vers moi: - ---Oh! vous l'avez donc suivie et retrouvée, cette dame mystérieuse, -s'écria-t-elle; puis saisissant le bras de Négra, elle ajouta: - ---Apprenez, ma charmante, qu'on ne s'assied point à table sans quitter -son masque, et déjà sa main touchait le visage de la tremblante -Africaine. - ---Arrière! dis-je à Zéphira avec colère. - -Mais l'humble Négra, s'inclinant devant celle qu'elle appelait sa -maîtresse, quitta son masque et lui dit d'une voix douce: - ---C'est moi, madame, votre servante soumise. - ---C'est elle! c'est elle! répéta-t-on aussitôt de toutes parts; c'est -la grande danseuse de la Fénice! - -Plusieurs des invités l'avaient reconnue, et se mirent à l'applaudir -comme au théâtre. Négra, confuse, n'osait approcher; elle restait -courbée devant Zéphira. Le comte Luigi, soit pour donner une leçon à -sa maîtresse, soit qu'il cédât à un caprice qui lui traversait le -cœur, tendit galamment la main à la pauvre Africaine, et la fit placer -à table à sa droite, en m'engageant à m'asseoir près d'elle de -l'autre côté. Pour conjurer l'orage que je voyais courir dans les yeux -de Zéphira, je lui avais audacieusement offert mon bras. - ---Je ne vous quitte plus, me dit-elle en enfonçant ses ongles dans ma -main dégantée, et si vous regardez cette femme, je vous poignarde. - -J'éclatai de rire et m'assis sur la chaise que me désignait le comte -Luigi. Zéphira se plaça près de moi, et c'est ainsi que je soupai -entre les deux danseuses. D'un côté la flamme souterraine d'un volcan, -de l'autre le jet pétillant et criard d'un feu d'artifice. Zéphira -remplissait mon verre sans désemparer, et me provoquait de son pied -qu'elle enlaçait au mien sous la table. Négra m'enveloppait du rayon -de ses yeux profonds, pleins de tristesse et d'amour, indifférente aux -galanteries du signor Luigi. - -Les orchestres du bal continuaient à jouer des symphonies; les vins -pétillaient dans les cristaux, les mets fumaient dans les plats -d'argent, les fleurs vertigineuses et les fruits parfumés répandaient -leurs arômes dans les corbeilles ciselées des surtouts. La galerie -retentissait d'une longue rumeur de propos joyeux, de mots provoquants, -et de paroles d'amour prononcées dans cette suave langue italienne, -«doux idiome bâtard du latin, a dit Byron, qui coule des lèvres -d'une femme comme des baisers, et résonne comme si on l'écrivait sur -du satin; dans les syllabes de cette langue semble courir l'haleine de -l'heureux climat du midi[7].» - -Qui donc eût résisté à l'atmosphère énervante qui nous -enveloppait? Nous étions tous, hommes et femmes, ivres ou enivrés; les -nymphes et les faunes peints sur le plafond dans des postures lascives -semblaient se mouvoir pour venir à nous. - -Au dessert, Zéphira fit donner le signal à tous les orchestres qui -jouèrent à la fois une valse étourdissante. - ---À moi, me dit-elle d'une voix impérieuse et m'enlaçant -étroitement, elle m'entraîna dans la danse véloce; elle avait tout à -fait rejeté sa robe de nonne; je me sentais pressé contre sa gorge nue -et contre la peau de tigre de sa tunique qui parfois bondissait jusqu'à -mon visage. Mon cerveau était en délire, je ne savais plus si c'était -Zéphira ou Négra qui m'emportait; les mille tournoiements de la valse -nous avaient conduits jusqu'à une serre qu'éclairait à peine une -lumière voilée; éperdus, haletants, nous allâmes nous affaisser sur -une ottomane qu'abritaient des arbustes en fleurs. - ---Pas ici, me dit Zéphira, mais dans un boudoir mystérieux, où -personne ne nous suivra; et, prenant ma main, elle me conduisit vers une -porte s'ouvrant sur un escalier qui menait à une terrasse. La bouffée -d'air froid qui monta vers nous dissipa mon ivresse; je reconnus -Zéphira. - ---Mais le comte Luigi est le maître de céans, lui dis-je, il connaît -tous les détours du palais, il peut nous découvrir. - -Elle me répondit en éclatant de rire: - ---Le comte Luigi est, à l'heure qu'il est, conduit en prison pour avoir -revêtu dans un bal un habit de moine. Nous aurons donc, _carissimo_, -quinze jours de liberté et de plaisir; et elle s'efforçait de me faire -descendre. - -Je fus pris de je ne sais quel dégoût invincible, je la poussai sur -les marches de l'escalier, et je rejetai sur elle la porte qui se -refermait du côté de la serre. Je tournai la clef à double tour sans -souci de ses cris qui se perdirent dans le bruit de l'orchestre. Comme -je passais de la serre dans un cabinet moresque, représentant une des -chambres de l'Alhambra, je vis là debout sur un grand coussin rond qui -lui servait de piédestal ma Vénus de Paris Bordone, qui me tendait -amoureusement ses bras. - ---Viens! viens! me disait-elle; ses yeux magnétiques m'attiraient, son -souffle courait sur mon visage. Merci, murmura-t-elle plus bas, de -l'avoir quittée; viens! viens! c'est moi qui te veux! Je me sentis -presser sur son cœur qui battait comme une vague; elle m'étreignit -avec tous les emportements de la passion; c'était sa danse devenue -amour. Je n'eus pas conscience de la réalité, et je fus heureux dans -un rêve. - -La chambre où nous étions était obscure, une seule lampe suspendue y -jetait sa lueur. Comme je lui rendais ses caresses, une raie soudaine de -lumière se projeta sur nous et éclaira son visage. Elle ouvrit ses -grands yeux; je poussai un cri; son regard venait de me rappeler celui -d'Antonia. Au même instant, un domino noir qui tenait un flambeau passa -près de nous, en riant sardoniquement. Était-ce Zéphira? Non, non, la -voix de la danseuse n'avait point ce timbre grave; cette voix, je crus -la reconnaître, elle m'apportait comme un écho de celle d'Antonia! - -Je m'arrachai des bras de l'Africaine, je la repoussai avec rage, je -détachai violemment ses mains qui se cramponnaient à mes habits, et -lui jetant tout l'or que j'avais dans mes poches, je lui criai: - ---Va-t'en de Venise et que je ne te revoie jamais! - -Cependant, le domino fuyait dans une galerie voisine; je me mis à sa -poursuite, mais sans pouvoir l'atteindre; je le vis descendre le grand -escalier du palais et monter dans une gondole qui disparut bientôt à -mes yeux. - -Stella et son amant qui quittaient la fête m'aperçurent en ce moment. - ---Où courez-vous de la sorte, tête nue et sans domino, me dit la -_prima donna_, entrez dans notre gondole et nous vous reconduirons. - -Quand je lus assis près d'eux à l'abri des stores fermés, je courbai -ma tête sur mes genoux et me pris à pleurer. - ---Qu'avez-vous? s'écria Stella effrayée. - -Je saisis sa main, et la joignant à celle de son amant: - ---Vous qui vous aimez, leur dis-je, ne vous quittez jamais! ne vous -faites pas souffrir l'un l'autre; mieux vaut la mort. - -Ils n'osèrent me questionner, et dans leur bonté ils restèrent -silencieux devant mon chagrin. - -Cependant l'aube naissante projetait des lignes blanches à travers la -noire teinture de la gondole. - -Je dis tout à coup à mes amis: - ---Où voulez-vous me conduire? - ---Mais, chez vous, si vous le désirez, repartit le Vénitien. - ---Non, non, pas encore, plus tard, donnez-moi pour quelques heures asile -dans votre maison. - ---De grand cœur, répliqua Stella, vous souffrez, votre pâleur -effrayerait votre amie! Venez d'abord vous reposer chez nous. - -Leur maison était située sur le quai des Esclavons, près du palais -qu'habita Pétrarque; quand nous y arrivâmes, le jour commençait à se -lever, mais Venise dormait encore. Mes amis me conduisirent dans une -chambre et me supplièrent de me coucher. Je le leur promis; mais, à -peine seul, j'allai m'accouder au balcon de la fenêtre ouverte. J'y -restai longtemps immobile, anéanti, regardant les brouillards se jouer -sur la lagune déserte et couvrir d'un rideau les palais silencieux je -pensais à ce réveil de Venise si fidèlement décrit par un de nos -grands poëtes. «Le vent ridait à peine l'eau; quelques voiles -paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à l'ancienne reine -des mers les provisions de la journée. Seul au sommet de la ville -endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du -crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses -ailes dorées. - -»Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l'angelus à -grand bruit; les pigeons, comme au temps de la république, avertis par -le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un -merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tire-d'aile, la rive -des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu'on y -répand régulièrement pour eux à cette heure. Les brouillards -s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques pêcheurs secouèrent -leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques. L'un d'eux -entonna, d'une voix claire et pure, un couplet d'un air national. Du -fond d'un bâtiment de commerce une voix de basse leur répondit; une -autre, plus éloignée, se joignit au refrain du second couplet; -bientôt le chœur fut organisé: chacun faisait sa partie tout en -travaillant et une belle chanson nationale salua la clarté du jour.» - -La fraîcheur du matin apaisait la fièvre de mon sang. Le bruit -prolongé des cloches, le mouvement croissant de la ville et le chant -des travailleurs m'arrachèrent à l'obsession d'une nuit de délire: -j'en secouai le souvenir comme celui d'un songe impossible. - -Et moi aussi j'avais ma tâche à accomplir: le travail m'attendait; -Antonia me donnait l'exemple du courage et du renoncement; pourquoi ne -l'avais-je pas imitée? Elle avait raison: la règle est salutaire; la -discipline est indispensable à l'homme, toujours _ondoyant et divers_, -suivant l'expression de Montaigne. - -Me sentant dans l'esprit une vigueur nouvelle, résolu de tout réparer -et de reconquérir celle que j'aimais, je me hâtai de quitter la maison -de mes amis; je leur laissai quelques lignes au crayon, les priant de ne -pas chercher à me revoir avant huit jours. - -J'avais soif d'une réclusion absolue avec Antonia; autant j'avais -poursuivi l'agitation, autant je souhaitais maintenant le repos auprès -d'elle. - -Je rentrai furtivement. Quoiqu'il fît grand jour, Antonia dormait -encore. Elle resta couchée beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Moi, -je ne tentai pas même de reposer. J'écrivis tout d'un trait l'acte le -plus ému d'un de mes drames italiens. Je ne quittai la plume que -lorsque je crus ouïr un léger bruit dans la chambre d'Antonia. Alors -j'écoutai et j'attendis plein d'anxiété. Je compris qu'elle -s'habillait. Je devinais ses gestes, ses mouvements, à travers la -cloison; enfin la porte de sa chambre, qui donnait sur le couloir, -s'ouvrit, et je l'entendis donner quelques ordres à la servante. Je -crus qu'elle allait entrer chez moi. Ses pas se rapprochèrent; mais, -comme si une irrésolution l'eût arrêtée, elle me cria sans -paraître: - ---Albert, viens donc déjeuner. - ---Je travaille, répondis-je, espérant qu'elle entrerait. - -Elle ne répliqua rien: j'attendis encore quelques instants, et tout à -coup elle poussa la porte de communication et m'apparut souriante. - ---Comme j'ai dormi longtemps ce matin! me dit-elle; désormais c'est moi -qui suis la paresseuse et toi le travailleur. - ---Je suis la folie et toi la sagesse, répondis-je; tu vas d'un pas -ferme et régulier; moi je cours, je chancelle et je tombe, et je -finirai par m'engloutir. - ---Est-ce une tirade de ton drame que tu me récites là? -répliqua-t-elle; mon pauvre Albert! quitte la plume et allons -déjeuner, car tes fatigues de la nuit ont dû t'épuiser. - -Je n'osais la regarder en face; elle ne me questionnait pas, mais je -pensais qu'elle me devinait. Son calme apparent me faisait songer à ces -terrains minés qui renferment des abîmes; je me figurais qu'elle -souffrait et me méprisait peut-être, et que sa douceur pouvait bien -cacher quelque vengeance. - ---Te voilà sombre comme un remords ou comme un cachot des _Puits_, me -dit-elle; allons, Albert, un peu de gaieté, demain mon manuscrit part -pour la France et nous recommencerons à vivre. - ---Oh! combien je vais t'aimer! lui dis-je en lui tendant convulsivement -les bras. - -Elle me regarda avec étonnement: ses yeux me firent l'effet de deux -lames froides qui m'auraient traversé le cœur, et, comme si c'était -le sang qui s'en échappait mes larmes inondèrent mon visage. - ---Qu'as-tu donc à pleurer? me dit-elle; il faut absolument que tu -ailles dormir, car tes nerfs sont malades. - -Je la regardai avec amour: je la trouvai belle, fraîche et sereine; -j'aurais voulu qu'elle me berçât sur son cœur. - -Elle reprit son ton d'affection maternelle, m'empêcha de boire du -café, me reconduisit dans ma chambre, ferma les rideaux de la fenêtre -et m'obligea de me mettre au lit. Je me laissai faire comme un enfant; -mes larmes m'avaient calmé et je tombais de lassitude. Quand elle vit -mes yeux s'appesantir, elle s'éloigna sur la pointe des pieds. Je -dormis bientôt d'un lourd sommeil plein de cauchemars; je ne -m'éveillai qu'à la nuit. J'appelai; Antonia ne me répondit pas. La -servante vint m'avertir que madame était sortie pour se promener; elle -n'avait pas voulu m'éveiller. Je sentis d'abord comme une grande -terreur: m'aurait-elle quitté? serait-elle partie? Je courus dans sa -chambre et je fus rassuré en y trouvant tout ce qui lui appartenait: -son manuscrit, dont elle venait d'écrire les dernières pages, était -ouvert sur sa table; une lettre à son éditeur était placée à -côté. - -Une autre idée me vint. Elle aussi, pensais-je, a voulu se distraire, -et je fus pris d'une jalousie subite. Je me disposais à m'habiller, à -sortir, à courir après elle, quand je l'entendis monter l'escalier en -chantant. - ---Je viens de faire l'écolier en vacances, me dit-elle; j'étais avide -de liberté, d'air, d'excursion en pleine mer, et comme tu dormais je -suis allée seule. - ---Ne veux-tu pas que nous ressortions ensemble? lui dis-je. - ---Oh! de grand cœur, fit-elle avec enjouement; maintenant que me voilà -débarrassée de mon fardeau, je suis femme à te lasser par mes -fantaisies. - ---Eh bien! que désires-tu? - ---Allons souper au Lido. - ---Oui, allons! j'y sais un cabaret dont l'hôtelier a connu Byron. - -Nous montâmes en gondole, et, quoique la nuit fût froide et sombre, -nous accomplîmes notre dessein. Nous trouvâmes le cabaretier endormi, -l'espoir du gain le fit se lever en hâte. Il nous servit du jambon, une -omelette et de son fameux vin de Samos. Nous soupâmes gaiement comme -aux premiers temps de nos amours; je songeai à notre chambre chez le -garde-chasse de Fontainebleau, à nos meilleures heures de Gênes, à -nos premiers jours d'arrivée à Venise. La mer battait la plage, le -vent soufflait à travers la fenêtre disjointe de la chambre enfumée -où nous nous abritions. - ---Si nous couchions ici, lui dis-je. - ---Non, répliqua-t-elle, mieux vaut errer au large dans notre gondole. - -Quelques instants après, nous étions bercés par les vagues comme dans -un hamac; les vitres et les volets de la gondole était hermétiquement -clos; Antonia s'étendit sur les coussins de cette alcôve flottante, je -m'agenouillai près d'elle et je baisai ses mains et son front. - ---Comme te voilà humble, ô mon orgueilleux poëte, me dit-elle en -riant. Est-ce que je te fais peur? Est-ce que tu as désappris l'amour? - -Je la couvris des plus tendres caresses auxquelles mes pleurs se -mêlaient. Enfin je la retrouvais! Enfin, elle était encore à moi! -elle effaçait ma déchéance! elle me réconciliait avec le bonheur, -avec la vie. Elle me parut plus aimante et plus passionnée -qu'autrefois; quelque chose de poignant et d'intense s'échappait -d'elle. - -Ce furent durant huit jours des renouvellements de jeunesse et de -passion que je ne me croyais plus capable de ressentir et que je ne lui -croyais plus le pouvoir de m'inspirer. Nous nous éloignions chaque -matin de Venise; nous visitions les îles voisines ou bien nous allions -errer dans les campagnes que baigne la Brenta. - -Nous cherchions sans cesse un nouveau cadre à notre félicité -retrouvée; il nous semblait que l'aspect des lieux inconnus ravivait -nos sentiments et les rendait plus recueillis et plus tendres. - -Parfois, elle me disait en riant et dans les moments de suprême -volupté. - ---Je crois bien que tu m'as été infidèle? Mais que m'importe! Tu es -jeune, beau, inspiré et je t'aime. - -Quand elle parlait ainsi, j'étais prêt à la briser dans mes bras et -à m'écrier: - ---Non, tu ne m'aimes pas; tu es froide de nature et passionnée à tes -heures sans te soucier de ce que tu m'as fait souffrir. Mais je la -regardais: son calme et beau visage me désarmait et je me disais: Elle -est généreuse et grande; elle vaut mieux que toi. Alors j'étais -tenté de me jeter à ses pieds et de tout lui avouer; au premier mot -elle m'arrêtait. - ---Tais-toi, tais-toi, je ne veux rien savoir, me disait-elle, ou plutôt -je sais tout. Tu es trop faible pour t'abstenir, trop faible pour -attendre, trop faible pour aimer. - -Qu'elle eût mieux fait d'être jalouse, emportée, d'éclater en -reproches comme une femme italienne ou grecque! Nous nous serions -querellés, puis réconciliés, puis aimés plus passionnément; mais -ses paroles sentencieuses, sa prétendue supériorité en amour, me -rappelaient involontairement à toute heure combien nous différions. - - -[Note 7: Lord Byron, _Beppo._] - - - - -XVIII - - -Ces alternatives de joie et de peine, de passion et de travail, de -veilles excessives et de courses immodérées, de désirs contenus et de -transports subits; cette vie sans calme et sans bonheur certain -m'abattit rapidement. Je sentais mes forces décroître et mon cerveau -vaciller. Il me semblait que ma jeunesse m'échappait et que mon -intelligence allait mourir. - -Un jour, par un chaud soleil d'automne, comme nous parcourions l'île de -Torcello, mes jambes défaillirent; un frisson courut dans tous mes -membres et je dus pour me ranimer me coucher sur la plage et me couvrir -du sable tiède que soulevait le sirocco. - -Mes tempes battaient avec force; je sentais sur mes yeux clignotants un -cercle de feu; mes cheveux, que le vent agitait me semblaient d'un poids -énorme; mes pieds et mes jambes enfoncés dans les monticules de sable -chaud, étaient froids comme si la glace les eût recouverts. Tout mon -sang refluait à la tête; mes joues devenaient de plus en plus -pourpres, et, vaincu par une fièvre ardente, je fus contraint d'avouer -à Antonia que je souffrais. Elle me fit porter dans la gondole, -m'étendit sur les coussins des banquettes et soutint jusqu'à Venise ma -tête sur son bras ployé. - ---Ma pauvre Antonia, lui dis-je, je crois que tes instincts de sœur de -charité vont trouver à s'exercer; je suis bien malade et si je n'en -meurs pas je serai pour toi un long souci. - ---Quelle funèbre idée, répliqua-t-elle, mourir! y penses-tu! à -présent que nous pouvions passer de si beaux jours à nous aimer! - -La voix de mon cœur lui criait: «Il fallait penser plus tôt à cette -tendresse tardive! ton bras, qui me soutient défaillant, il fallait -l'étendre pour me préserver.» - -Mais tout reproche expirait sur mes lèvres, je la remerciais de ses -soins et je m'y abandonnais. - -La traversée redoubla ma fièvre, et quand nous arrivâmes, Antonia -s'effraya en voyant que je ne pouvais plus me tenir debout. Elle me mit -au lit puis se hâta d'écrire au consul de France pour lui demander un -médecin. Le consul accourut. - -Ce n'est qu'un peu de fatigue, me dit-il; l'irritant sirocco, maudit par -Byron, me causa, il y a un an, le même malaise; une saignée me -soulagea, mais je ne voulus pas qu'elle fût faite par le médecin en -renom à Venise. C'est un vieillard qui a la main tremblante et qui un -jour a presque coupé l'artère à une belle comtesse. Je m'adressai à -un jeune docteur nouvellement arrivé de Padoue. Sa main est sûre, il -n'a pas de grandes prétentions à la science; il ne discute jamais, -comme les vieux _dottissimi_, mais, ce qui vaut mieux, il pratique avec -assez de bonheur. Je suis certain qu'avant trois jours il vous tirera -d'affaire. - -Antonia remercia le consul avec effusion et le pria de se hâter de nous -envoyer le médecin. - ---Comment va Stella, dis-je au consul prêt à sortir. Veuillez -m'excuser auprès d'elle et de son ami, vous voyez que désormais je -suis forcément impoli. - ---Ils viendront vous voir et vous distrairont, quand vous irez mieux, -par le récit de plusieurs aventures. - ---Et lesquelles, dites-les-moi vite en deux mots. - ---Zéphira est en prison, elle y tient compagnie au comte Luigi. - ---Quoi, répliquai-je, tous deux punis pour ces robes de moine et de -nonne? - ---L'autorité autrichienne n'entend pas raillerie à ce sujet, répondit -le consul. Mais une autre aventure, dont tout le monde parle, c'est le -départ de la petite Négra, le lendemain même de son triomphe à la -Fénice. - -Je tressaillis malgré moi. - ---Et sait-on pourquoi? murmurai-je. - ---On se perd en conjectures; elle a rompu son engagement et forcé le -gros Arabe qui l'aimait à quitter Venise. - -Antonia se mit à rire et reconduisit le consul qui sortait. - -L'obéissance aveugle de l'Africaine à ma volonté aurait dû me -toucher; mais quand l'amour, suivant l'expression de Champfort, n'a -été que le contact de deux épidermes, il ne laisse qu'une trace -passagère; parfois même qu'un souvenir irritant qui nous humilie. Le -contraire se produit lorsque l'âme est en jeu; alors ce lien de l'amour -devient si fort et nous tient tellement de toutes parts qu'il ne se -brise qu'avec la vie. - -Ma fièvre augmentait si vite que lorsque le docteur arriva, je n'avais -plus la perception de ce qui se passait autour de moi. Un délire encore -muet faisait tourbillonner dans ma tête mille images confuses. Je -croyais voir la pauvre Négra pleurant sur le pont d'un navire: ses -larmes coulaient avec tant d'abondance que bientôt elles la couvrirent -tout entière, comme auraient fait des vagues; puis je la voyais ainsi -submergée, se confondre à la mer et s'y engloutir. - -Le jeune docteur me fit adroitement une saignée qui dégagea -instantanément mon cerveau et me rendit à moi-même; j'ouvris les yeux -et je vis celui qu'Antonia remerciait et qu'elle appelait mon sauveur; -c'était un grand jeune homme, d'une beauté parfaite quoique assez -commune en Italie, où suivant la pittoresque expression d'Alfieri: _la -plante homme pousse plus belle et plus robuste que sur aucune autre -terre._ Il faut avoir vu les lazzaroni de Naples couchés au soleil, ou -les matelots de Venise liant des cordages aux vergues des vaisseaux, -pour comprendre la beauté native de cette race favorisée. - -Même en haillons: - - -Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux. - - -Le jeune docteur était grand, d'une taille bien prise et vigoureuse qui -trahissait son élégance sous une redingote mal faite. Sa tête aux -traits réguliers était couronnée d'épais cheveux bruns soyeux et -bouclés; son front était bas comme celui de l'Apollon, ses beaux yeux -noirs lançaient une flamme toujours égale; le nez aquilin avait des -narines mouvantes; sa bouche était souriante et charnue, et ses dents -blanches embellissaient son sourire. C'était comme la personnification -de la santé, de l'enjouement et de l'insouciance de la vie. Il me tâta -le pouls de sa main un peu forte. Antonia l'interrogeait d'un regard -anxieux. - ---La fièvre persiste, dit-il en hochant la tête, la nuit peut être -mauvaise, ne le quittez pas. - -Il prescrivit je ne sais quelle potion, puis sortit en promettant de -revenir le lendemain matin. - -Antonia s'assit au pied de mon lit, je la voyais pâle dans sa robe de -chambre de velours noir; de temps en temps elle se levait et me faisait -boire en me soutenant la tête. Bientôt il me sembla que tout tournait -autour de moi et que la veilleuse s'éteignait; un cercle de feu serrait -de nouveau mon crâne; je ne voyais plus; je n'entendais plus et je -finis par ne plus comprendre où je me trouvais. J'eus toute la nuit un -délire effrayant que suivit une fièvre sans trêve. Je n'avais plus -conscience de moi-même et je fus durant huit jours en danger de mort. - -C'est par une froide matinée, sombre comme nos plus tristes jours -d'automne parisien, que je recouvrai la sensation de la vie. J'entendis -siffler le vent dans les corridors du vieux palais que nous habitions, -et il me semblait que les vagues lointaines de l'Adriatique battaient -les murs avec furie et montaient jusqu'à ma fenêtre; c'était l'effet -de la rafale qui s'engouffrait bruyamment dans le Grand Canal. - -Quand j'ouvris les yeux, je vis Antonia au pied de mon lit assise sur un -fauteuil; elle cousait un gilet de flanelle qui m'était destiné: je -suivais le mouvement de ses mains charmantes et de ses yeux qui ne se -levaient pas sur moi; il y avait dans sa physionomie quelque chose de si -pensif et de si absorbé qu'on devinait que son âme était ailleurs. - -Je fis un grand effort pour parler et je parvins à lui dire: - ---Oh! chère bien-aimée, je ne souffre plus. - -Elle se leva, me fit avaler quelques cuillerées d'un cordial, puis -posant ses doigts sur mes lèvres, elle m'interdit de parler. Je voulus -faire un mouvement pour me soulever et l'embrasser, mais je retombai -sans force sur mes oreillers. Pourquoi ne se courba-t-elle pas vers moi? - -En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et un jeune homme entra. -Je reconnus le docteur qui m'avait saigné; deux changements s'étaient -opérés en lui: sa mise était plus recherchée et l'expression de son -visage me parut plus sérieuse. Je percevais tout cela avec lucidité, -quoique pour ainsi dire matériellement, car ma pensée était encore -indécise et sans réflexion comme celle d'un enfant. - -Antonia me dit: - ---Voilà le docteur Tiberio Piacentini qui vous a sauvé. - -Ce nom terrible de Tibère me fit sourire, car on lisait sur les traits -du docteur la douceur et l'aménité. - -Il me tâta le pouls, déclara que j'étais en voie de convalescence, -mais qu'il ne fallait pas faire d'imprudence. - ---Vous entendez, me dit Antonia, en me recommandant de nouveau le -silence. - -Le docteur s'assit en face d'elle, lui remit quelques livres et quelques -journaux, puis il lui apprit les nouvelles de Venise: on parlait -beaucoup d'un chanteur célèbre qui venait de débuter à la Fénice et -qui attirait la foule. - ---J'irai l'entendre quand notre malade ira mieux, répondit Antonia. - ---Dès aujourd'hui vous pourriez aller respirer l'air en gondole, -répliqua le docteur, voilà dix jours que vous passez sans dormir. - ---Dix jours, murmurai-je, oh! ma pauvre amie, que de mal je vous ai -donné. - ---Ne parlez pas! me dirent-ils tous les deux à la fois. - ---Qu'elle pense à elle! qu'elle se repose! ajoutai-je avec tristesse, -en m'apercevant qu'elle avait pâli et maigri. - ---Voulez-vous venir, lui dit le docteur, vous ferez un tour sur le Grand -Canal. - ---Non, reprit-elle, un autre jour, quand il pourra se lever. - -Le docteur partit, en disant: - ---À ce soir. - -Antonia le reconduisit, et je les entendis causer quelques instants dans -le couloir; elle se rassit en rentrant près de mon lit et reprit son -ouvrage. - -Je la considérai d'un regard attendri, puis je m'assoupis et finis par -m'endormir jusqu'à la nuit. - -À mon réveil, la servante me fit boire un peu de bouillon; je lui -demandai où était Antonia. - ---Madame se peigne et change de vêtements, me dit-elle, elle va venir. - -Elle reparut quelques moments après; ses beaux cheveux noirs étaient -lissés sur son front inspiré; elle portait une robe en damas violet à -corsage collant; elle me sembla rajeunie et charmante. - ---Vas-tu sortir? lui dis-je. - ---Non, pas avant quelques jours, répliqua-t-elle. - ---Comment te remercier et te bénir? - ---En guérissant, me répondit-elle avec un bon sourire. - -Puis me faisant signe de reposer, elle se plaça auprès d'une lampe -voilée par un abat-jour vert et ouvrit un livre. Je fermais à demi les -yeux, mais je ne perdais pas un de ses mouvements. Ses doigts ne -tournaient pas les feuillets et je compris qu'elle ne lisait point; à -quoi rêvait-elle? Ma faiblesse était encore trop grande pour me -permettre aucun effort de parole ou de gestes, mais mes sensations -s'éveillaient et mes idées commençaient à s'enchaîner. - -Elle restait toujours pensive tenant son livre ouvert. Tout à coup elle -tressaillit et se leva; elle s'approcha d'abord de mon lit, mais comme -j'étais immobile et les yeux fermés elle s'imagina que je dormais. Ma -respiration pénible et encore sifflante dans ma poitrine ajoutait à -cette apparence de sommeil. J'entendis marcher dans le couloir; elle -alla vers la porte, l'ouvrit et introduisit le docteur. - ---Parlons bas, dit-elle, il dort. - ---C'est d'un bon augure répondit le docteur, il est sauvé. - -Ils s'assirent alors tous les deux auprès de la table où était la -lampe et ils se mirent à regarder des livres d'estampes; ils en prirent -un plus grand que les autres qu'ils feuilletèrent ensemble: quand leurs -doigts s'allongeaient sous la page, je m'imaginais qu'ils se touchaient -et parfois je croyais voir une pression fugitive. Comme ils ne prenaient -pas garde à moi je tenais les yeux grands ouverts et je les dévorais -tous deux de mon attention. - -Antonia me tournait le dos; je ne l'apercevais qu'en profil; mais -j'avais en face le beau visage de Tiberio sur lequel semblait se jouer -comme une flamme intérieure; un moment il arrêta sur elle ses yeux -brillants et pleins de tendresse. - ---_Carissima_, lui dit-il bien bas, il faut absolument vous ménager, -puisqu'il dort avec tant de calme, venez dormir aussi. - -On connaît la pénétration de l'ouïe des malades, je ne perdais pas -un seul de leur murmure. - ---Je veux bien, dit-elle d'une voix presque insaisissable. - -Mon lit faisait face un peu obliquement à la cheminée surmontée d'une -grande glace de Venise penchée en avant et où se reflétait la porte -de la chambre d'Antonia; depuis que j'étais malade cette porte restait -toujours ouverte. On en avait même enlevé les battants pour m'éviter -le bruit des gonds et de la serrure. - -Antonia se leva la première: elle alluma doucement une veilleuse -placée sous ma cheminée; elle prit ensuite la lampe couverte de -l'abat-jour vert et se dirigea vers sa chambre. Tiberio la suivit: - -Je ne sais quel soupçon me traversa l'esprit comme un glaive, mais par -un élan de cette volonté énergique qui fait qu'un homme frappé à -mort dans une bataille peut rester debout quelques secondes avant de -tomber, je me roidis, moi inerte et incapable tantôt de lever un bras, -je saisis d'une main convulsive le bois de mon lit et je me dressai sur -mes pieds chancelants. Ils m'apparurent alors réfléchis par la glace -inclinée. Ils étaient encore sur le seuil de la porte mais un peu -enfoncés dans l'autre chambre; Antonia tenait toujours la lampe d'une -de ses mains, Tiberio s'empara de l'autre; ils étaient tous deux -livides à la lueur de la clarté verte, leurs visages se penchèrent -l'un vers l'autre et je vis leurs lèvres se toucher. Je poussai un cri -d'épouvante et je retombai sur mon lit comme un corps mort. - -Antonia accourut seule. - ---Mais qu'est-ce donc? me dit-elle avec cette impassibilité qui a fait -la force et l'invulnérabilité de sa nature. Et comme je frissonnais -convulsivement agitant mes couvertures et mordant mon drap, elle crut ou -feignit de croire qu'un accès de délire me reprenait; elle appela la -servante: - ---Allez vite, lui cria-t-elle, et tâchez de rappeler le docteur. - -Ma voix s'étranglait dans ma gorge, je ne pouvais prononcer un seul mot -et je retombai bientôt dans un tel anéantissement que c'est à peine -si je compris la servante quand elle revint lui dire qu'elle n'avait pu -se faire entendre du docteur qui était déjà remonté en gondole. Lui -sans doute avait deviné la signification de mon cri et n'avait pas -été tenté de se montrer à moi. - -Cependant Antonia relevait ma tête sur les oreillers, remettait mes -bras sous la couverture et passait sa main légère sur mon front -brûlant. La servante lui offrit de veiller près de moi pour la -remplacer, elle refusa. - ---Je souffrais trop, dit-elle, pour qu'elle pût me quitter un seul -instant. Elle resta courbée auprès de mon lit jusqu'à ce que voyant -mon souffle plus régulier et plus calme elle s'imagina de nouveau que -je m'endormais. Elle s'assit alors sur le fauteuil où bientôt je la -vis reposer la tête renversée. Son visage avait dans le sommeil une -expression de force et de sérénité qui me faisait douter de ce que -j'avais vu. L'abandon n'est pas à ce point dévoué; la trahison n'est -pas à ce point radieuse. - -Pauvre cerveau malade, n'avais-je pas rêvé? pouvais-je avoir la -certitude de ce que j'éprouvais, quand je n'avais pas la certitude de -moi-même? Ce doute affreux et humiliant m'inspira une volonté -vigoureuse qui domina mon abattement et en triompha; je résolus de -renaître, de revivre, de n'être plus un enfant ni un fou qu'on pouvait -contraindre et tromper; j'exerçai dès lors sur moi-même une sorte -d'empire raisonné; je m'imposai un régime dont je ne voulus pas -démordre. Je me prescrivis de dormir et je dormis. Au réveil je -demandai impérieusement à manger; Antonia voulait attendre pour me -satisfaire l'arrivée du docteur, mais elle dut m'obéir. Mes idées se -raffermissaient par degré; je commençais à me rendre compte de ma -situation. M'étant trouvé seul un moment avec la servante, je lui -ordonnai de m'apporter un petit miroir qui me servait à faire ma barbe. -Je m'y regardai et je tressaillis d'effroi; c'était mon spectre qui -m'apparaissait. La mort m'avait touché de si près qu'elle m'avait -laissé son empreinte. Malgré ma force ou plutôt ma volonté -renaissante, l'effort que je fis pour me lever fut impuissant, mais du -moins j'avais la faculté de voir et de penser. Le souvenir me revenait -comme remonte peu à peu à la surface un objet longtemps englouti. Je -songeai à la France, à ma famille que j'avais laissée dans l'angoisse -et qui devait se mourir d'inquiétude de mon long silence. Je songeai à -mes amis qui attendaient surpris et railleurs l'apparition d'un de mes -ouvrages. Qu'était devenu mon esprit? créerais-je plus jamais un -livre, une page? Je me sentais triste et humilié comme une femme -stérile. Qu'était-il resté de moi, mon Dieu! dans cette crise de -l'amour qui m'avait pris corps et âme? - -J'en revins à aimer et à désirer mon pays, mes parents, la gloire, -tout ce qui m'avait paru inutile à ma vie quelques mois auparavant. Ces -idées renaissantes me causaient une agitation extrême; je voulais tout -ressaisir et tout m'échappait encore. Si je l'avais pu j'aurais quitté -à l'instant Venise en emmenant Antonia, car la possibilité de jamais -m'en séparer ne se présentait pas à mon cœur; elle était attentive, -douce, glacée, impénétrable; je me torturais l'esprit à deviner le -secret de ce sphinx qui glissait autour de moi comme un supplice vivant. -Elle me soignait ainsi qu'une mère, supportait mes irritations, ne -répondait rien à mes colères subites; mais jamais une caresse ni un -mot qui fondit nos cœurs ne lui échappait. Comment la reconquérir? - -Tiberio était revenu; sans doute elle lui avait persuadé que je ne -soupçonnais rien, car ses manières simples et amicales envers moi ne -trahissaient aucun embarras. Il me soignait avec un zèle toujours -égal. Cette tranquillité bienveillante me déroutait. La scène du -baiser sans cesse présente à ma pensée, pouvait bien n'être qu'un -effet de mon délire, et d'ailleurs si elle était vraie qu'y -pouvais-je? hélas! il était jeune, plein de vie et d'une beauté -irrésistible qui contrastait avec mon être chétif et flétri. Sa -calme bonté devait plaire à Antonia, après les agitations de notre -amour. Lasse du cœur tourmenté d'un poëte, elle essayait de cette -nature placide; puis sans doute elle était vindicative et m'en voulait -d'avoir blessé son orgueil? Avait-elle ignoré mon attrait fugitif pour -Négra? N'était-ce pas elle qui, sous le domino, un flambeau à la -main, nous avait surpris dans le cabinet moresque? Elle se croyait le -droit, et peut-être l'avait-elle, de se ressaisir d'elle-même et d'en -disposer. En la retrouvant après la fête du comte Luigi; j'avais -animé ce marbre, je lui avais donné toutes les ivresses de la chair. - -La vibration durait encore lorsque la vie m'échappa tout à coup. -Tiberio, lui, était apparu dans sa beauté, sa nouveauté et sa -jeunesse, comment m'étonner qu'il eût été aimé?--Ils s'aimaient -donc! et une sorte de certitude s'emparait de mon cœur et le serrait -comme un écrou. - -Il y aura toujours entre deux êtres qui vivent dans l'intimité un -horrible doute, même dans l'enivrante et suprême étreinte; c'est -qu'aucun des deux ne peut voir à nu la pensée mystérieuse de l'autre. -De là le divorce secret dans l'union apparente. - -Je passais mes jours et mes nuits à analyser et à décomposer Antonia. -Je l'épiais dans toutes ses actions; quand Tiberio était là, je -feignais toujours de dormir ou d'être distrait, pour découvrir quelque -indice. Mais ce fut en vain; je ne surpris plus rien qui pût me -convaincre. - -Un jour Antonia m'annonça l'arrivée d'un de mes amis de France. - ---Qu'il vienne! m'écriai-je, comme en tendant les bras à la patrie. Je -vis entrer Albert Nattier; je poussai une exclamation de bonheur, -c'était ma jeunesse insoucieuse qui m'apparaissait. - -Ma propre émotion m'empêcha de m'apercevoir de la sienne, qui fut -douloureuse mais contenue; il refoula quelques larmes en voyant la -maigreur et la lividité de mon visage. Malgré sa vie de dissipation, -Albert Nattier avait un excellent cœur. - ---Tu as donc été bien mal, mon pauvre ami, me dit-il en me serrant la -main; mais enfin te voilà hors de danger. - ---Oui, sauvé par elle, répliquai-je en lui présentant Antonia. - -Antonia répondit que le docteur seul m'avait guéri par l'habileté et -la prudence de ses prescriptions. Tiberio, qui venait d'entrer, dit à -son tour avec simplicité, que la nature, secondée par l'affection -d'Antonia, avait tout fait. - -Antonia fit alors un éloge excessif du savoir de Tiberio. Celui-ci, -embarrassé, se mit à parler à Albert Nattier de Venise, et lui offrit -d'être son cicérone. - -Mon ami accepta avec empressement, disant qu'il serait enchanté de se -trouver dans la compagnie d'un homme à qui je devais la vie, et dont il -se regardait désormais comme l'obligé. - -J'engageai Antonia à les accompagner, mais elle refusa, ajoutant avec -bonté qu'elle préférait rester avec moi. Sitôt que nous fûmes -seuls, je la remerciai tendrement, et je voulus l'embrasser; elle se -recula en me disant. - ---Ne vous agitez donc pas, Albert; et, prenant un ouvrage de broderie, -elle alla s'asseoir près de la fenêtre. - -Je la considérais avec désespoir; il était bien évident qu'elle ne -m'aimait plus. - -Lorsque Albert Nattier rentra de sa promenade avec le docteur, je lui -trouvai le visage bouleversé; il profita d'un moment où nous étions -seuls pour me supplier de rentrer de suite en France, soit en partant le -lendemain avec lui si je m'en sentais la force, soit en le rejoignant -dans quelques jours à Milan, d'où nous gagnerions ensemble le mont -Cenis. - -Je m'étonnai de son insistance. - ---Mais Antonia? lui dis-je. - ---Songe à ta famille, répliqua-t-il; toute agitation t'empêchera de -guérir; l'atmosphère de Venise ne te vaut rien, il te faut l'air -natal. Il consulta Tiberio qui survint en ce moment; celui-ci fut de son -avis, mais un départ immédiat lui sembla impossible; j'étais encore -trop faible pour supporter les fatigues de la route. - -Albert Nattier partit le lendemain; nous pleurâmes en nous séparant, -ce qui nous surprit un peu, car la raillerie et une sorte de scepticisme -contenait ordinairement notre amitié. Il me semblait, en le quittant, -que je ne le reverrais jamais, que la mort allait me frapper dans cette -ville étrangère, loin de tous ceux dont il venait de ranimer en moi le -souvenir. Hélas! c'est mon cœur qui devait mourir; c'est sa cendre que -Venise a gardée. - -Les jours suivants, je pus me lever. On me porta, sur un large fauteuil, -près de la fenêtre de notre salon qui s'ouvrait sur le Grand Canal. -Tout mouvement m'était encore interdit; je ressemblais à une vieillard -paralytique. Je regardais tristement à travers les vitres les gondoles -noires défiler. On eût dit autant de tombes flottantes; le ciel était -gris, le froid de l'hiver se faisait sentir, j'étais transi comme un -moribond. Je demandai qu'on fît un grand feu dans ma chambre et je ne -voulus plus quitter le coin de ma cheminée. J'avais mille fantaisies de -convalescent; j'exigeai des mets français difficiles à préparer, des -vins rares qui me ranimaient, des fleurs qui plaisaient à ma vue, des -fourrures qui me réchauffaient; Antonia satisfaisait à tous mes -caprices avec la sollicitude d'une mère. Intelligente et active malgré -le temps que lui prenaient les soins qu'elle me donnait, elle trouvait -encore le loisir d'écrire, de se parer et de sortir chaque jour. -Tantôt elle partait seule, tantôt avec Tiberio à qui elle demandait -devant moi de l'accompagner pour faire une promenade. Quand ils -s'éloignaient ensemble avec cette apparence de bonne foi qui rassurait -mon cœur, je souffrais moins que lorsque je la voyais me quitter -furtivement sous quelque prétexte d'emplette ou d'étude. Alors je me -disais: À coup sûr il l'attend! elle va le rejoindre, je suis -indignement trompé, et je ne peux m'assurer de leur trahison! - -Que de fois, sitôt qu'elle avait disparu, j'essayai de me lever de mon -fauteuil, de marcher dans ma chambre, puis de m'élancer sur ses pas. -Mais mes jambes fléchissaient, et mon extrême faiblesse me donnait le -vertige; je me rasseyais alors, plein de rage et maudissant la vie qui -ne revenait pas. Dans cet état d'impuissance, mon tourment redoublait -d'intensité. Lorsqu'elle rentrait, riante et fraîche, j'étais -brusque, parfois injurieux ou tellement taciturne, qu'elle ne pouvait -m'arracher une parole. - -Depuis une semaine elle avait cessé de veiller la nuit près de mon -lit, et sitôt que j'étais couché, elle allait elle-même se reposer -et dormir. Pauvre femme, elle avait passé quinze nuits à mon chevet, -comme une sœur de charité héroïque! Je sentais bien que j'étais -ingrat envers sa bonté; mais pouvais-je être reconnaissant en voyant -que son amour m'échappait? Quand je n'entendais plus de bruit dans sa -chambre et que sa lumière s'éteignait, je me figurais qu'elle était -sortie; je me levais alors avec précaution et me glissais jusqu'à son -lit: tantôt je la trouvais endormie, tantôt se soulevant à mon -approche, elle me disait: - ---Qu'as-tu donc? si tu souffres, il fallait m'appeler. - -J'étais honteux de mon espionnage; mais l'amour a de ces crises -désespérées qui ravalent le cœur et lui font perdre toute dignité. - -Comme je me plaignais toujours du froid, elle me dit un jour qu'elle -allait faire remettre les battants de la porte qui communiquait entre -nos deux chambres. - ---Non, répliquai-je, un rideau suffira, je ne veux pas m'exposer à me -trouver mal la nuit sans que tu l'entendes! - -Elle céda, mais avec un sourire qui me fit comprendre qu'elle avait -deviné ma méfiance. - -Toutes ces inquiétudes retardaient ma guérison et mes forces -revenaient lentement. Je désirais ardemment partir et séparer Antonia -de Tiberio. Venise et tout ce qui s'y rattachait m'était devenu odieux. -J'avais refusé de recevoir l'amant de Stella, et chaque fois que le -consul venait s'informer de mes nouvelles, je défendais qu'on le -laissât entrer; je ne voulais être un objet de pitié pour personne, -et je me sentais si changé et si malheureux, que je comprenais bien -qu'on n'aurait pu me revoir sans me plaindre. - -Un matin, le calme Tiberio s'étant trouvé seul avec moi, je lui -déclarai que j'étais résolu à retourner en France. Il tressaillit -légèrement et me répondit que je pourrais partir sans danger. Antonia -survint, je lui fis part de l'opinion du docteur, et lui déclarai que -nous partirions les jours suivants: - ---Cela ne se peut, repartit-elle en rougissant; à mon tour j'ai -commencé des études sur Venise que je veux terminer, et un mois de -séjour ici m'est encore nécessaire. - ---Eh bien! ma chère, répondis-je, vous finirez ces études de -souvenir, car je suis parfaitement décidé à partir à la fin de la -semaine. - ---Nous verrons bien, répliqua-t-elle en riant d'une façon singulière, -et elle me quitta pour aller travailler. - -À l'heure du souper elle reparut, et je fus très-surpris de la voir en -toilette de soirée. Elle avait une robe en satin noir brodée de jais, -et sur la tête une mantille espagnole en dentelle, fixée aux cheveux -par une branche de roses rouges. - ---Où comptez-vous donc aller si parée? lui dis-je. - ---À l'Opéra, répliqua-t-elle, entendre ce fameux ténor dont tout -Venise parle. - ---Sans doute avec le beau Tiberio, repris-je, ne me contenant plus. - ---Vous vous trompez, fit-elle dédaigneusement, je pensais tout -bonnement aller en compagnie de la maîtresse de la maison. - -Pourquoi ne fit-elle pas alors acte de volonté libre et franche? - ---Vous n'irez pas, lui dis-je, me doutant qu'elle mentait. - ---Vous êtes absurde et tyrannique, s'écria-t-elle, il ne vous manquait -plus que de vous faire mon geôlier pour me récompenser de mes soins; -je cède, ne voulant pas de querelle, mais je vous déclare que je me -crois parfaitement maîtresse de suivre ma fantaisie. - ---Essayez! lui répondis-je, de plus en plus irrité. - -Elle se tut et prit un livre; je la regardai, furieux d'abord, puis -calmé peu à peu et séduit par le charme de toute sa personne; -j'aurais voulu l'attirer à moi, la caresser et la presser sur mon -cœur, comme au temps où elle m'appartenait. - -Le docteur entra pour me faire sa visite du soir. Antonia le salua de la -tête sans lui parler. Il s'approcha de moi et me tâta le pouls, comme -pour se donner une contenance. - ---Vous êtes glacé, me dit-il. - ---Oui, j'ai grand froid! et, en effet, mes dents claquaient comme dans -un accès de fièvre. - -Antonia posa son livre et se leva. - ---Voulez-vous m'éclairer, docteur, dit-elle, j'irai chercher du bois, -notre servante est sortie. - ---Non, répliquai-je, j'ai assez de feu, restez, je vous prie, je trouve -cette chambre brûlante. - -J'avais compris qu'elle voulait avertir Tiberio qu'elle ne pourrait se -rendre au théâtre, et je résolus de les empêcher de se parler en -secret. Mordu par une poignante jalousie, j'étais bien décidé à ce -qu'ils ne se revissent jamais seuls. - -Elle se rassit en levant les épaules; Tiberio, décontenancé, nous -quitta bientôt. - -À peine fut-il parti, qu'elle se retira dans sa chambre, en fermant sur -elle l'épais rideau qui remplaçait la porte. - -Je l'entendis se mettre au lit, je me couchai moi-même, mais je ne pus -dormir. Après une heure d'insomnie silencieuse, je crus comprendre -qu'elle écrivait. Je me levai sans bruit et j'apparus devant elle. - ---Que fais-tu? lui dis-je. - ---Je travaille, fit-elle. - ---Tu n'as pas de cahier sur ton lit, répondis-je, et si tu as écrit, -c'était une lettre que tu viens de cacher. - -J'avais cru entendre le froissement d'une feuille de papier sous son -drap. - ---Va-t'en, méchant fou, répliqua-t-elle irritée, et elle souffla sa -bougie. - -Je regagnai mon lit chancelant et désolé. Je rougissais de moi-même, -je rougissais d'elle; mon Dieu! qu'avions-nous fait de l'amour! - -J'essayai en vain de me calmer et de m'endormir; j'étouffais mes pleurs -sous mes couvertures, je sentais une angoisse indéfinissable. Que lui -dire? comment lui arracher la vérité? - -Comme elle n'entendait plus que ma respiration oppressée, elle -s'imagina sans doute que je m'étais rendormi. Je vis un léger filet de -lumière filtrer à travers le rideau, et je crus ouïr le grincement -d'une plume qui court sur le papier. - -Cette fois-ci je me précipitai. - -Elle n'eut que le temps de froisser sa lettre et de la mettre dans sa -bouche en y portant son mouchoir. Je restai surpris et incertain comme -devant le tour d'un escamoteur. - ---Je veux voir ce papier, lui dis-je impérieusement, sans bien savoir -où elle l'avait mis. - -Elle ne me répondit pas, s'élança de son lit et s'approchant d'une -cuvette où était encore l'eau de sa toilette du soir, elle feignit -d'être prise d'un vomissement. - -Je n'invente pas, ceci est le procès-verbal exact de ce qui s'est -passé. - -Elle ouvrit ensuite d'une main rapide la fenêtre qui donnait sur -l'impasse et jeta le contenu de la cuvette. - -Je savais bien que c'était sa lettre froissée qu'elle me dérobait de -la sorte; mais que lui dire? En face de tant d'audace et de -dissimulation, il fallait des preuves; à quoi m'auraient servi les -paroles? - -Je me retirai muet et décomposé comme un spectre, et jusqu'à l'aube -je restai immobile dans mon fauteuil. À la première lueur du jour, je -m'enveloppai de ma robe de chambre, et me glissant dans le couloir je -descendis dans l'impasse. - -Il faisait encore très-obscur dans l'étroite et basse ruelle; à peine -si je distinguais çà et là sur le pavé noirâtre comme des taches -blanches, je me courbai et je ramassai vivement des morceaux de papier -froissés; tandis que j'étais dans cette attitude, ma tête se heurta -contre quelque chose de vivant, remuant dans les ténèbres. C'était -Antonia qui, poussée par la même pensée que moi, avait quitté son -lit, voulant me dérober ce que je venais chercher; mais il était trop -tard. Je tenais dans ma main crispée le papier accusateur. - -Je n'avais encore rien lu, mais sa présence même me donnait la -certitude de sa trahison. - ---À genoux, lui dis-je avec violence, la saisissant par le bras, -demande-moi grâce à genoux! je veux te tuer! je veux en finir avec ta -duplicité. - -J'étais si désespéré que j'oubliais combien j'étais ridicule, elle -se dressa sous ma main frémissante et me dit: - ---De quel droit me parlez-vous ainsi, vous qui m'avez préféré toutes -les impures _ragazze_ de Venise? - ---Eh! tu sais bien que tu mens, m'écriai-je, et que si tu l'avais voulu -jamais le souffle d'une autre femme ne m'aurait effleuré. - -Elle continua faisant semblant de ne pas m'entendre: - ---Moi, du moins, j'ai pu aimer Tiberio sans honte, il est beau comme -l'idéal et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie. - ---Tu avoues donc que tu l'aimes, lui dis-je d'une voix étranglée par -le désespoir. - ---Oui, je l'aime, s'écria-t-elle sans hésiter, mais d'un amour si pur -que je puis en parler à la face du ciel. Vous autres, hommes grossiers, -vous n'entendrez jamais rien à nos entraînements et à retenues. Le -mystère en est trop divin pour que vous le pénétriez. - -En me tenant ce mystique langage, elle rentrait dans la maison; je la -suivais plein de colère et d'hésitation; d'accusateur, j'étais devenu -accusé. - -Cependant, à peine dans ma chambre, j'avais allumé une bougie et je -lus le fragment de lettre que je serrais dans ma main. - -Elle s'était assise en face de moi et croisait les bras dans l'attitude -du calme et du dédain. - -Je parvins à déchiffrer ce qui suit: «Ne m'attends pas ce soir, mon -cher Tiberio, ce méchant fou m'empêche de sortir, mais demain je te -rejoindrai au...» Le reste des mots était lacéré ou manquait. - ---Mais convenez donc, m'écriai-je que vous appartenez à cet homme, ce -tutoiement le prouve assez. - ---Belle preuve, vraiment! fit-elle avec ironie, vous oubliez mes -habitudes de camaraderie; est-ce qu'à Paris je ne tutoyais pas tous mes -amis devant vous? Et d'ailleurs, qui me forcerait à mentir? ne suis-je -pas libre de mes actions et dégagée envers vous? Irritée hier soir -par vos tyrannies, j'ai écrit cette lettre au seul être qui m'aime -dans cette ville étrangère. Voilà mon crime. - ---Mais tu es à lui, m'écriais-je, je le sais, j'en suis sûr, un soir -j'ai vu ses lèvres sur les tiennes. - ---Je vous ai dit que je l'aimais, répliqua-t-elle; mais par pitié pour -vous, j'ai lutté, j'ai résisté... - ---Je ne veux pas de ta pitié, répondis-je; dès aujourd'hui je pars et -te laisse à ton nouvel amour. - -Il me semblait en prononçant ces mots que les murs de ma chambre -vacillaient autour de moi; je m'affaissai sur mon fauteuil et mes larmes -coulèrent silencieusement sur mes joues, comme si elles avaient été -le sang de la blessure qu'elle me faisait. - -Je ne lui parlais plus, je ne la voyais plus, tout disparaissait autour -de moi; je ne sentais que ma douleur inguérissable. Il se passa alors -quelque chose d'inouï: elle s'agenouilla devant moi, attira ma tête -sur son sein et but les pleurs que je répandais. - ---Tu souffres, cher Albert, me dit-elle avec douceur, eh bien! dis un -mot, et je te sacrifie l'attrait que j'éprouve pour Tiberio. - -Je la repoussa. - ---Je ne veux pas de sacrifice, je ne veux plus de toi, lui dis-je, en -mentant à l'amour, car je l'aimais encore de toute la puissance de mon -être. - -Elle s'était levée: - ---Tu as tort de me parler de la sorte, poursuivit-elle d'une voix -caressante; j'aurai la raison et la tendresse que tu n'as plus. Je -comprends maintenant qu'il faut nous séparer et soumettre nos cœurs à -la terrible épreuve de l'absence: nous nous retrouverons un jour plus -affectueux et moins exigeants. - ---Que veux-tu dire, répliquai-je, parle sans phrases? - ---Je crois qu'il est bon que tu partes; ta famille t'attend; l'air de la -France t'est nécessaire; nos cœurs se sont aigris l'un l'autre dans un -perpétuel contact. Peut-être ce que j'éprouve pour Tiberio n'est -qu'une illusion. Quand tu ne seras plus là, peut-être c'est toi que -j'aimerai; alors tu me reverras, non plus troublée et incertaine, mais -ravie comme au premier jour où tu m'aimas; oui, cher Albert, quelque -chose me le dit, je te reviendrai, mais laisse-moi mon libre arbitre, -quittons-nous pour mieux nous réunir un jour. - -Je la laissai parler sans l'interrompre; dans tout ce qu'elle me disait, -je sentais le mensonge se heurter contre la vérité. - ---Eh bien! que décides-tu, fit-elle après un assez long silence qui -l'embarrassait. - ---Je partirai ce soir même. - -Le peu de force qui m'était revenu succomba dans cette crise suprême. -Je m'affaissai sur mon lit et je fus repris par la fièvre. - -Antonia ne me quitta pas et recommença ses soins de mère. Vers le -soir, me sentant mieux, je lui dis que j'étais déterminé à quitter -Venise le lendemain. Elle me conjura de retarder d'un jour mon départ; -j'étais trop faible, objecta-t-elle pour me mettre en route; elle -exigeait cette dernière preuve d'affection; elle m'accompagnerait -jusqu'à Padoue et ne me quitterait que rassurée sur ma santé. - -Je l'écoutais stupéfait. Quel mélange inexplicable de sollicitude et -de cruauté! Peut-on être à ce point ange secourable et bourreau? Il -n'y a que les femmes capables de cette dualité. - -Je ne combattis plus son désir; je n'avais plus qu'une volonté -arrêtée, celle de m'éloigner et d'échapper au tourment incessant de -cet être inexplicable. - -Il fut convenu que je partirais le surlendemain. Elle m'épargna -l'angoisse et l'humiliation de revoir Tiberio; je lui en sus gré. -Durant ces deux jours d'attente, elle ne s'occupa que de moi; elle me -prodiguait ces empressements excessifs qu'on prodigue durant leur agonie -à ceux qui vont mourir. C'est elle-même qui fit ma malle; elle la -remplit de mille gâteries maternelles. Je me souviens qu'en arrivant en -France j'y trouvai des bijoux charmants qu'elle avait achetés pour moi; -elle mit dans ma bourse la moitié de l'argent que lui avait envoyé son -éditeur, me fit faire un manteau bien chaud et m'accabla de -recommandations dévouées sur ce que je devais faire en route. Lorsque -l'heure de partir arriva, elle s'embarqua avec moi. - ---Tu vois bien que je ne te quitte point, disait-elle; il faut que ces -lagunes, que nous avons saluées ensemble à l'arrivée, nous voient -réunis au départ. - -Tandis qu'elle parlait, je regardai fuir Venise, couverte d'un voile de -brume, lugubre et triste comme une ville du Nord. Ce n'était plus la -cité riante qui nous était apparue, couronnée de soleil, quelques -mois auparavant; on eût dit qu'émue et sombre, elle prenait le deuil -du poëte. - -Antonia me conduisit jusqu'à Padoue; là, nous nous séparâmes. Je -n'avais plus le courage ni de pleurer ni de me plaindre. - -Elle me dit d'une voix ferme et avec un accent qui me parut sincère: - ---Je t'écrirai la vérité: si je succombe, nous ne nous reverrons -jamais; si je me garde à toi, avant un mois je te rejoindrai. - -Je ne l'écoutais plus: déjà la séparation était accomplie, et mon -cœur s'était brisé à jamais. - -Ce qu'Antonia avait de plus beau, c'était le regard: ceux qui ont été -caressés ou maudits par ces yeux tour à tour si tendres et si -terribles, y penseront jusque dans la mort. - -Je me souviens qu'en passant le mont Cenis, à l'aspect des Alpes dans -leur calme éternel, je m'écriai: «Quel spectacle pourra donc me faire -oublier et ôter de devant moi ces yeux que je vois toujours?» J'avais -à mes pieds l'abîme, l'avalanche au-dessus; un aigle noir planait sur -la cime des bois immobiles. J'avançais pensif, apercevant sans cesse, -comme deux flammes qui me devançaient, ces yeux maîtres de mon cœur. -Ainsi, dans le moyen âge, la superstition croyait voir des feux -inextinguibles précéder la marche des damnés. Les sombres sapins -semblaient me faire cortège: les uns étaient debout comme des -fantômes; les autres couchés comme des cadavres. En passant sous leur -ombre, je me souvenais du mot dit par Byron dans le même lieu: «Ces -arbres ont un air de cimetière qui b me fait songer à mes amis.» Ô -Byron! quand tu traversais ce désert immense et que les rameaux morts -de ces troncs foudroyés craquaient sous tes pieds, ton cœur, j'en suis -sûr, entendait leur silence! Ils en savent peut-être plus que nous, -ces vieux êtres muets attachés à la terre. - - - - -XIX - - -À mon arrivée à Paris, on eût pu me comparer à un de ces impétueux -soldats qui, partis gaiement pour la guerre pleins d'ardeur et -d'espérance, en reviennent obscurs, mutilés, le front balafré et le -cœur dégoûté des promesses de la gloire. J'étais si changé, que ma -famille et mes amis laissèrent échapper un cri d'épouvante en me -revoyant; bien plus grande encore eût été la compassion, si l'on -avait pénétré le ravage effrayant de la blessure de l'âme. À quoi -allais-je me rattacher? De quel sentiment pourrais-je vivre? J'ai -toujours peu tenu à la gloire, puisqu'elle ne peut nous donner l'amour. -C'est une vérité devenue banale qu'elle nous suscite des envieux et -des détracteurs, et détourne de nous les cœurs qu'elle devrait -attirer. La puissance de l'esprit, par cela même qu'elle est -incontestable et illimitée, paraît une tyrannie à ceux qui sont -forcés de la reconnaître. Nous avons beau être naturellement tendres -et dévoués et nous faire humbles, on nous sent superbes, éclairés, -scrutateurs; nous effrayons et l'on nous condamne à l'ostracisme de -l'isolement. - -Antonia elle-même qui devait cependant, par affinité, être partiale -envers les poëtes, ces éternels proscrits du monde, ne m'avait-elle -pas dit à propos de Tiberio ce mot cruel: «Il a la bonté qui vaut -mieux que le génie!» - -À ceux qui n'ont aucune supériorité visible, on prête volontiers des -trésors cachés, tandis qu'on refuse jusqu'aux qualités communes aux -êtres exceptionnels doués de dons plus rares. La passivité est une -sorte de culte et de soumission qui flatte les cœurs médiocres, tandis -que tout empire s'exerçant, même sans le vouloir, effarouche leur -orgueil inquiet. - -Dans l'abandon où me jetait Antonia, je subissais cette navrante -humiliation de la destinée et du malheur qui fait souhaiter aux âmes -d'élite le sort des âmes inférieures. Hélas! c'est là ce qui nous -rattache au monde par ses petits côtés et amène nos chutes. Nous -doutons de nous-mêmes en nous voyant dédaignés et ne pouvant faire -planer ceux qui nous entourent, nous coupons nos ailes pour marcher dans -leurs ornières. - -Vis seul où soumets-toi bestialement à la compagnie de la plèbe -humaine! Telle est la sentence définitive que tout poëte qui accepte -la vie se prononce à lui-même. - -Avant de s'étonner qu'une âme élevée s'altère, il faudrait savoir -de quels coups elle a été frappée et meurtrie, et ce qu'elle a -souffert par sa grandeur même. - ---Prends-moi donc, dis-je à la vie qui me revenait, et fais-moi ton -esclave, puisque je n'ai pu te soumettre à mes fières aspirations. - -Je n'eus donc pas la force de vivre seul face à face avec le spectre de -mon amour; c'est ce qui précipita ma déchéance. - -Ceux à qui j'étais cher, même ceux qui me portaient l'affection la -plus grave et la plus sainte, me conseillèrent le mouvement du monde et -des plaisirs pour raffermir ma santé et mes facultés défaillantes. - -Je me replongeai dans toutes ces passions factices qui m'avaient si vite -dégoûté avant mon amour pour Antonia; que me paraîtraient-elles donc -désormais après que j'avais passé par une ivresse sincère? Elles -n'étaient plus que l'aiguillon qui me faisait à toute heure sentir ma -blessure. - -J'avais retrouvé Albert Nattier à Paris; il fut radieux de me revoir. - ---Enfin, te voilà libre! s'écria-t-il gaiement. - ---Libre et seul, répliquai-je. - ---Et c'est de quoi je te félicite: ne la regrette jamais. - ---Est-ce qu'on est le maître de déposer sa douleur et de changer de -sentiments comme on change d'habits? lui dis-je; je m'étais fait à -l'aimer. - ---Tu es trop fier et trop frondeur pour rester le jouet d'une illusion, -reprit-il. - ---Mais, répliquai-je, elle était encore la meilleure et la plus grande -des femmes; ceci était bien une réalité; si je n'ai pas su garder son -amour, c'est ma faute; j'aurais dû la disputer à ce bellâtre de -Tiberio; un stupide orgueil m'en a empêché. Que puis-je lui reprocher? -Elle a été avec moi tendre et sincère. - -À ce dernier mot, Albert Nattier éclata de rire. - ---Tu deviens pleurnicheur comme une élégie de Lamartine, -s'écria-t-il, et tu me fais l'effet d'un mari trompé qui s'attendrit -en racontant ses malheurs. Allons, allons, appelle l'ironie à ton aide, -c'est le meilleur baume à jeter sur ces blessures-là. - ---Que fait-elle à cette heure? murmurai-je sans l'écouter. - ---Et, parbleu, elle se divertit avec Tiberio, et lorsqu'elle en sera -lasse, elle le quittera comme elle t'a quitté. - ---Non, elle lutte encore, et me reviendra peut-être sans avoir -succombé.--Je me souviens que je prononçai ces mots sur la place de la -Concorde; c'était le soir, nous marchions lentement, et en cet instant -un réverbère éclairait le visage d'Albert; j'y lus un sourire -sardonique qui me navra. - ---Que sais-tu donc sur elle, lui dis-je, en lui secouant le bras. - ---Je sais que si tu la revois jamais je ne te reverrai plus, moi qui -t'aime, car je ne veux pas que tu sois berné comme un Géronte, toi -jeune, élégant, célèbre, et qui en définitive as le droit de -quitter et non d'être quitté. - -Il avait en amour les maximes du monde qui s'inquiète peu de la passion -tyrannique et se préoccupe avant tout que la vanité soit sauvegardée. -En me parlant ainsi il fit une pirouette et voulant se dérober à -toutes mes questions, il s'élança dans un cabriolet qui passait. - -Le lendemain j'allai chez lui pour lui demander une explication; on -m'apprit qu'il était parti pour l'Angleterre où il devait rester trois -mois. - -Je n'avais pas le courage de chercher à m'étourdir par le travail, -mais le bon René, qui était dès lors mon ami, vint me voir sitôt -qu'il apprit mon retour et m'engagea à publier ce que j'avais écrit en -Italie; je lui lus un drame, un petit roman et quelques poésies. - ---Voilà de quoi faire la fortune de Frémont, me dit-il avec cette -confraternité cordiale que je n'ai trouvée qu'en lui, et, le jour -même, il alla monter la tête à mon éditeur sur les trésors que -j'avais en portefeuille. Affriandé par les éloges que me prodiguait -René, Frémont vint me faire des offres brillantes; je les acceptai -bien vite, j'avais hâte de renvoyer à Antonia plus que je ne lui -devais. L'argent que nous prête une femme m'a toujours semblé un -outrage. Je ne lui écrivis point, j'attendais qu'elle commençât: -enfin sa première lettre arriva, longue, étudiée, ainsi que je le -sentis plus tard. C'étaient des phrases ingénieuses, éloquentes et -travaillées comme dans les belles pages de ses romans. - -Elle me peignait sa tristesse après mon départ, elle avait voulu -revoir tous les lieux que nous avions vus ensemble; seule, enveloppée -dans une mante noire et portant pour ainsi dire le deuil de notre amour; -Tiberio avait vainement insisté pour l'accompagner durant ces -promenades commémoratives, elle s'y était refusée, elle aurait craint -de profaner mon souvenir par une sensation nouvelle, car elle devait -bien me l'avouer, son attrait pour Tiberio persistait. Soumis comme un -fils, tendre comme un jeune frère, il lui donnait des heures d'une -sérénité et d'une quiétude d'autant plus chères qu'elles n'étaient -jamais troublées par les exigences de l'amour et l'emportement de la -passion. Ils en étaient encore à la pureté de la tendresse et à -l'idéal du désir. - -Je reçus vingt lettres écrites dans ce pathos élégant qui trahissait -la plume exercée du romancier. - -Enfin, sa dernière lettre déroulait la péripétie de son -entraînement, de ce qu'elle appelait sa _chute_; elle s'était donnée -à Tiberio mais elle était à moi aussi, car, dans ses bras, elle me -voyait encore. J'étais le mort adoré qui toujours vivait et s'agitait -en elle et qu'elle voulait retrouver dans l'éternité. Je me souviens -que ces paroles cherchées, ambitieuses et mystiques pour exprimer le -fait simple, naturel mais brutal et terrible de l'infidélité, me -firent horreur. C'était comme un poignard enjolivé de fleurs, comme -une strangulation faite avec un lacet d'or et de soie. Je lacérai cette -lettre avec désespoir et je n'y répondis que ces mots: «Je vous sais -gré de votre franchise, mais vous pouvez vous dire que vous avez tué -ma jeunesse.» - -Mes nouveaux ouvrages avaient paru; j'avais laissé faire à mon -éditeur comme je laissais faire à l'imprévu pour tout ce qui me -concernait. Le matin je me levai, sans désir, sans but, décidé à -m'abandonner à toutes les sensations fugitives qui se présenteraient. -Quand le cœur ne porte pas en lui sa ferme direction, amour, ambition, -devoir ou religion; il n'est plus qu'une chose flottante. - -Je passai les jours dans des flâneries bêtes ou dans des distractions -folles et coûteuses. J'errais sur les boulevards avec des habits de -dandy, je montais à cheval, je dînais dans les cafés les plus en -renom, et chaque soir j'allais dans le monde. - -Le succès de mes livres, joint au bruit qu'avait fait ma liaison avec -Antonia, me rendirent, pendant quelque temps un des objets de la -curiosité parisienne; les salons du grand monde et ceux de la -littérature me recherchaient comme une étrangeté qu'on est flatté de -montrer à ses invités. C'est à cette époque, chère marquise, que je -vous rencontrai, un dimanche soir à l'Arsenal; je fus frappé par votre -air de jeunesse et par l'expression franche de vos traits. Oh! pourquoi -ne nous sommes-nous pas aimés alors! je pouvais encore être sauvé et -redevenir un être énergique que vous auriez dirigé. - -Vous ne fûtes pour moi que le mirage d'un instant. J'allais, durant ces -jours troublés, à chaque lueur qui m'apparaissait; mais trop perdu -dans un aveugle scepticisme pour chercher obstinément la vraie lumière -et m'y retremper, je ne songeai pas à voir votre âme; je n'étais pas -guéri de mon amour. - -Dans de tels déchirements, il faudrait pouvoir fuir dans un désert et -y cacher sa blessure; elle finirait, peut-être par se fermer. Mais le -monde la heurte et la rouvre sans cesse. On rencontre des gens qui nous -rappellent le temps heureux; des amis qui nous plaignent ou nous -raillent en nous répétant: «Nous l'avions bien prévu!» des femmes -coquettes qui nous provoquent du regard ou de la voix et nous parlent de -notre amour trahi en se jouant; il n'est pas jusqu'aux choses inanimées -qui ne soient poignantes et cruelles. Nous étions ensemble la dernière -fois que j'ai regardé ce monument, traversé ce jardin, ou entendu -cette musique! Pourquoi n'est-elle plus là celle qui doublait mes -émotions? - -Un soir où j'avais erré longtemps sur les quais, en sortant d'un bal -à l'ambassade d'Espagne, me rappelant à la même place mes promenades -nocturnes avec Antonia, je trouvai en rentrant chez moi une lettre de -mon éditeur qui m'engageait à dîner pour le lendemain; il devait -avoir, me disait-il, une piquante réunion de célébrités en tous -genres parmi lesquelles je rencontrerais à coup sûr une curiosité -inattendue. - -Je fis peu d'attention à cette lettre, laissant à mon caprice du -lendemain le soin d'accepter ou de refuser l'invitation. - -À mon réveil j'eus la visite de René, qui venait ainsi quelquefois me -surprendre le matin pour me dire des vers ou me demander de lui en lire. - ---Dînez-vous ce soir avec moi chez Frémont? lui dis-je. - ---Non, répliqua-t-il, et vous devriez ne pas y aller; il ne faut pas -trop gâter ces _impresario_ de notre esprit qui finissent par se croire -nos collaborateurs. - ---Je le lui permets pour ce qui me concerne, repartis-je en riant, et -comme il me fait espérer pour ce soir quelque distraction j'accepte son -dîner. - ---Il vous prépare une surprise qui sera peut-être une douleur, reprit -René, et voilà pourquoi je vous engage à refuser. - ---Expliquez-vous, René. - ---Eh bien, Antonia est de retour, et Frémont trouve plaisant -de vous faire dîner ensemble. - ---Elle est ici! depuis quand? L'avez-vous vue? où habite-t-elle? - ---Elle habite la même maison où vous l'avez connue; elle est arrivée -il y a trois jours avec Tiberio, et je les ai rencontrés hier dans le -jardin des Tuileries. - -Chaque parole de la réponse de René me faisait l'effet des pointes de -fer d'une discipline. - -Elle l'aimait donc bien pour l'amener ainsi en triomphateur, dans la -ville où je vivais! - ---Je n'irai pas chez Frémont, dis-je simplement à René; puis je -m'efforçai de cacher mon agitation en lui récitant de fort belles -strophes de Leopardi que je venais de lire. - -Lorsque je fus seul, je m'abandonnai à la vérité de mon émotion: -elle tenait de la rage et de la honte. L'idée de les revoir ensemble -m'épouvantait; pour éviter même la possibilité et l'humiliation -d'une rencontre, je résolus de m'enfermer chez moi et de travailler. Je -mis dès le jour même ce projet à exécution, et le lendemain matin -j'avais déjà écrit plusieurs pages d'un roman sur l'Italie, quand je -vis paraître Frémont. - ---Vous arrivez à propos, mon cher éditeur, lui dis-je; car je vous -taille de la copie. - ---J'en suis enchanté, répliqua-t-il, et je vous pardonne si c'est -l'inspiration qui vous a empêché hier de venir dîner chez moi. - ---Je n'aime pas certaine surprise, répondis-je sèchement, et je vous -prierai à l'avenir de ne plus projeter de me donner en spectacle à nos -amis. - ---Ma plaisanterie était sans fiel; je vous croyais guéri, reprit le -madré Frémont avec cette espèce de brusquerie cordiale et franche -qu'affecte envers les auteurs ce paysan du Danube des libraires. - ---Je suis guéri depuis longtemps des épidémies de l'enfance, -répliquai-je avec ironie, ce qui ne me fera pas toutefois rechercher la -vue de la rougeole et de la coqueluche. - ---Pauvre Antonia! vous la comparez à une maladie. Elle était pourtant -fort séduisante hier soir, et elle a fait feu de toute la flamme de ses -yeux et de son esprit pour nous faire supporter son Italien. - ---Eh bien? lui dis-je avec une certaine curiosité. - ---Son beau docteur a fait un fiasco complet, reprit Frémont; il est -superbe, je n'en disconviens pas; mais il ne faut pas dépayser ces -beautés indigènes: celle de Tiberio est presque choquante dans notre -monde parisien; c'est comme si on transplantait les arènes de Vérone -au milieu des boulevards. La gaucherie de Tiberio lui fait perdre son -prestige. C'est un bel amoureux dans la solitude, mais qui fera rougir -Antonia devant ses amis. - ---À qui donc l'aviez-vous réuni? lui dis-je. - ---À Dormois, à Sainte-Rive, à Labaumée et au pianiste Hess, -qu'Antonia voulait connaître; car la passion de la marquise de Vernoult -pour ce bel Allemand double en ce moment sa célébrité. Dormois, qui -met dans sa conversation l'esprit et la chaleur qu'on trouve dans ses -tableaux, a entrepris l'Italien sur Michel-Ange, Titien et Tintoret; -Tiberio s'est montré d'une telle ignorance, qu'Antonia en était -déconcertée. À son tour, Sainte-Rive a voulu le faire causer poésie -et il a haussé les épaules en l'entendant avouer qu'il préférait -Métastase à Dante. Hess lui a fait une moue dédaigneuse à propos de -plusieurs sottises qu'il a dites sur la musique. Antonia, pour venir en -aide au pauvre garçon et le relever à nos yeux, a prétendu qu'il -était très-fort en archéologie, et qu'elle était d'avis qu'il -fallait être spécial et ne pas permettre à son intelligence une -diffusion qui l'affaiblissait. En prononçant ce docte axiome elle -ignorait que Labaumée, qui l'écoutait, était un très-profond -archéologue, cachant son savoir sous son atticisme littéraire. -Aussitôt il s'est mis à embarrasser Tiberio en lui adressant une foule -de questions sur les antiquités romaines et étrusques. Le malheureux, -traqué de tous côtés par la vivacité et l'ironie de l'esprit -français, s'en est pourtant tiré, je dois l'avouer, à son honneur, -par une sortie pleine de candeur. - ---Messieurs, a-t-il dit à mes convives avec une dignité noble et une -simplicité touchante, vous avez tort de rire de moi; je ne suis pas un -savant et je ne me donne pas pour tel; je ne suis ici que comme -_l'amico, il servitor, il cavalière de la carissima e illustrissima -signora_, et, à ce titre, vous devez me traiter avec courtoisie comme -tout ce qui tient à elle. En parlant ainsi, il s'inclina devant Antonia -en signe de servage, et lui tendit la main pour lui demander protection. -Mais elle ne le regarda pas même, et se mit à fumer et à parler tout -bas avec le pianiste. Puis tout à coup elle s'informa en riant pourquoi -vous n'étiez pas venu, ce qui fit tressaillir l'infortuné docteur; -elle aurait été ravie, disait-elle, de vous complimenter sur vos -nouveaux succès. - -Sainte-Rive fit alors un éloge enthousiaste de votre talent, et le -sardonique Dormois saisit l'occasion pour dire tout bas à Antonia: - ---Comment avez-vous pu lui préférer cet Antinoüs? Même au physique, -Albert lui est bien supérieur; car il a la distinction, la seule vraie -beauté des peuples civilisés. - ---Vous savez bien, a répondu gaiement Antonia, que vos contradicteurs -vous ont toujours reproché de ne pas vous entendre en esthétique. - -Antonia nous a quittés, presque à l'issue du dîner, sous prétexte -d'une visite à recevoir, et il a été visible pour tous qu'elle était -humiliée du peu de succès de son Italien. Je regarde donc Tiberio -comme condamné _in petto_ et son renvoi tacitement décidé. Ce n'est -plus qu'une affaire de temps. Vous savez qu'Antonia va vite dans ces -sortes d'expéditions, et qu'elle les accomplit sans broncher. - -Je laissais parler Frémont sans l'interrompre. Je souffrais de ce qu'il -disait sur celle que j'avais tant aimée; mais il exerçait une sorte de -justice distributive que je n'étais pas en droit de lui interdire. - -Comme je ne répondis rien à son récit, il changea de conversation et -me parla de ce que j'écrivais. - -Lorsqu'il fut sorti, je couvris mon visage de mes mains, et je les -sentis mouillées de larmes brûlantes. - -En bravant à ce point le scandale, Antonia voulait faire acte -d'indépendance féminine; elle pensait que la beauté de Tiberio et sa -simplicité, qui n'était pas sans grandeur, intéresseraient à sa -nouvelle passion les amis qu'elle avait laissés en France. Si j'avais -assisté au dîner donné par Frémont, peut-être aurait-on trouvé bon -de fêter l'Italien à mes dépens; mais moi absent, on jugea de -meilleur goût de me le sacrifier. - -Ce que Frémont avait prévu arriva: Antonia se prit tout à coup pour -ce bel amant de ce dégoût subit que l'intelligence communique aux -sens. Elle en vint à le trouver vulgaire et laid; ce fut là le signe -le plus évident de sa lassitude, car la beauté de Tiberio avait été -l'attrait réel de l'empire fugitif qu'il avait exercé sur elle. - -Sitôt qu'il cessa de lui plaire, elle n'eut plus aucun souci de cet -être passif et doux. Frémont vint me faire visite et me conta que, la -veille, Tiberio avait reçu son congé. - ---L'exécution a été nette et brève, ajouta-t-il; dans ces -occasions-là Antonia tient d'Élisabeth d'Angleterre et de Catherine la -Grande. Elle m'avait écrit pour me demander mille francs d'à-compte -sur son nouveau roman, et me priait de les lui porter hier en allant -déjeuner avec elle. J'arrivai à l'heure indiquée; je la trouvai en -compagnie du pauvre Tiberio qui, triste et défait, me tendit la main et -me conjura d'intercéder pour lui. - ---La _carissima donna_ voulait l'éloigner sous prétexte qu'il vivait -oisif à Paris, qu'il avait sa carrière à faire et qu'elle se -reprocherait toute sa vie d'y avoir été un obstacle. Mais à quoi -songeait-elle donc là? poursuivit-il; qu'importe que j'exerce ou non -mon métier de docteur à Venise; je ne veux vivre que pour elle; je -suis un vermisseau qu'elle peut écraser. Oh! _bellissima_, vous savez -bien que mon esclavage m'est plus cher que la terre natale, ajouta-t-il -en s'adressant à Antonia. - -Elle jeta une bouffée de fumée de sa cigarette au plafond, et -répliqua d'un ton grave: - ---Mon cher enfant, l'art m'impose des sacrifices; vous êtes pour moi -une distraction incompatible avec le travail de l'esprit. Je me dois au -public, je me dois à ma célébrité, et il faut nous séparer pour que -j'accomplisse la mission de mon intelligence. Je ne vous quitte que pour -l'idéal, ainsi ne soyez pas triste, mon beau Vénitien. - ---_Casta donna!_ s'écria le candide Tiberio, vaincu par l'euphonie de -ce langage éthéré, _ô musa nobilissima_, je vous obéirai, mais j'en -mourrai. - ---Bah! répondit Antonia en riant; je vous promets d'aller vous revoir -l'automne prochain à Venise. - ---_Grazie, diva clementissima!_ s'écria l'Italien en lui baisant les -mains. - ---Allons déjeuner, répliqua Antonia, et soyons gais pour chasser tout -mauvais présage. - -Nous mangeâmes tous les trois d'assez bon appétit, mais au dessert, -Tiberio se prit à pleurer. - ---Du courage, mon brave, lui dit Antonia, c'est l'heure du départ; -brusquons les adieux, et ne songeons qu'à la réunion promise. Alors, -prenant dans sa poche le billet de mille francs que je lui avais remis, -elle le glissa dans le gousset de Tiberio. Le _patito_ était si ému, -qu'il se laissa faire, et que je ne pus comprendre s'il manquait -vraiment de dignité. Après tout, que pouvait-il, le pauvre diable? -Elle l'avait enlevé à Venise, elle avait brisé sa carrière; il -était sans fortune et n'avait peut-être pas de quoi s'en retourner, -triste et seul, dans son pays si joyeusement abandonné pour elle. - -Tandis que Frémont parlait je pensais: Voilà le troisième amant dont -elle déchire le cœur; quand donc s'arrêtera-t-elle? - -Frémont poursuivit: - ---Tout en poussant l'Italien vers la porte, elle lui tendit son front à -baiser. - ---Oh! _crudelissima!_ lui dit-il en se permettant une caresse plus -intime. - -Je lui saisis le bras pour les séparer; j'étais chargé de le conduire -à la diligence. Antonia referma sa porte sur nous, et quelques minutes -après, le héros d'un des épisodes de sa vie roulait sur la route -d'Italie. - ---Eh bien! dis-je, voulant affecter d'être indifférent, qui va-t-elle -aimer à présent? - ---On parle du pianiste Hess, répliqua Frémont qui me quitta sur ce -mot. - -Pauvre Tiberio, pensai-je, aussitôt que je fus seul; lui aussi, -quoiqu'il ne soit pas poëte, va traîner son deuil sur les lagunes de -Venise qui m'ont vu pleurer! Mais tout à coup j'éclatai de rire, comme -si l'ombre moqueuse d'Albert Nattier m'était apparue. En vérité, me -disait une voix ironique, c'est bien à toi de le plaindre! - -Puis je songeai: Elle va donc aimer ce pianiste allemand? Les dernières -paroles de Frémont me revenaient. - ---Mais qu'elle aime le diable! m'écriai-je en me promenant dans ma -chambre plein de rage contre mon propre tourment. Il est des heures où -l'on voudrait s'arracher le cœur et le souvenir. Hélas! on n'a pas ce -pouvoir sur la part immortelle de soi-même. - -Ce que je redoutais le plus, c'était de me trouver subitement face à -face avec elle, soit dans la rue, soit au théâtre. Rien d'horrible -comme ces rencontres fortuites où passe près de nous, comme un -inconnu, l'être que nous avons le plus aimé. Cette tête indifférente -a pourtant reposé sur notre sein! Cette bouche froide et muette nous a -pourtant prodigué ses caresses et ses paroles d'amour! Je sentais que -si elle m'était ainsi tout à coup apparue, ou je serais tombé -inanimé devant elle, ou bien je lui aurais tendu les bras et l'aurais -emportée je ne sais où pour l'aimer encore. - -Afin de l'éviter et de repousser son image irritante, je travaillais -tout le jour, et chaque soir j'allais dans les salons où j'étais -certain de ne pas la rencontrer. Mais quand j'écrivais, un spectre qui -avait ses yeux se tenait toujours debout vis-à-vis de moi; et dans le -monde, lorsque je parlais tendrement à une femme, ce que je disais me -semblait un écho affaibli et discordant de ce que je lui avais dit tant -de fois. Bientôt, voulant me distraire violemment, je retournai chez -les courtisanes que m'avaient fait connaître Albert Nattier, et -j'essayai de la débauche sans scrupule. - -Ma santé, qui était revenue, augmentait encore la véhémence de mon -chagrin. À quoi donc me servaient les forces de ma jeunesse? Parfois -désespéré de ces nuits honteuses où se consumait mon énergie, -j'aurais voulu faire quelque action héroïque, me vouer à quelque -cause glorieuse et mourir comme Byron. Mais l'Europe était en paix, et -les idées qui font les nobles guerres ne fermentaient plus dans les -cœurs. - -Un matin, je lus dans un journal que le prince qui avait été au -collège mon compagnon d'étude, allait se battre en Afrique à la tête -de nos soldats. Je me présentai chez lui; il me reçut, comme il le -faisait toujours, avec une cordiale amitié. - ---Monseigneur, lui dis-je, je viens vous demander une grâce. - ---Pour vous, cher Albert? Ce sera la première, et elle est d'avance -accordée. - ---Je veux faire la campagne d'Afrique avec vous. - ---Comme historiographe? - ---Non, comme soldat... - -Son beau visage exprima la plus joviale gaieté. - ---Oh! je devine, dit-il, un désespoir amoureux? - ---Qu'importe, monseigneur, consentez-vous, répliquai-je sérieusement. - ---Non, je retire ma promesse, je refuse. La France, mon cher Albert, a -des milliers de braves soldats, mais elle n'a pas trois poëtes comme -vous, ajouta-t-il en m'embrassant; je vous garde donc à la gloire -poétique de la France, qui m'est aussi précieuse que sa gloire -militaire. - -Ceux qui l'ont connu savent avec quelle grâce il disait ces mots-là. - -Quinze jours s'étaient écoulés depuis le renvoi de Tiberio à Venise, -lorsqu'un soir, comme je me disposais à sortir, j'eus la visite de -Sainte-Rive; il venait de dîner dans mon voisinage et il avait voulu me -complimenter sur mon dernier livre: - ---Savez-vous qui m'a accompagné jusqu'à votre porte, dit-il? - ---Qui donc? - ---Antonia que j'ai trouvée flânant sur le quai. - ---Eh quoi! j'aurais pu aussi la rencontrer? répliquai-je -involontairement. - ---Sans doute, et elle en eût été heureuse, car elle m'a arrêté pour -me parler de vous, pour me demander ce que vous faisiez et qui vous -aimiez en ce moment? J'ai bien compris à cette inquisition de l'amour -que vous l'occupiez encore. - ---Elle ne veut donc pas même me laisser vivre et respirer en paix l'air -du soir? Que vient-elle faire autour de ma maison? Plutôt que de -m'exposer à la rencontrer je me condamnerais à ne plus sortir. - ---Voilà la preuve évidente que vous l'aimez encore, répondit -Sainte-Rive, et, comme de son côté elle ne peut pas se passer de vous, -vous finirez par vous réconcilier. - ---Vous savez bien que c'est impossible, et d'ailleurs elle ne le désire -pas plus que moi. - ---Ce qui veut dire qu'elle y songe, mon cher Albert! Pour qui donc -a-t-elle chassé Tiberio? Pour qui donc ferme-t-elle sa porte depuis -huit jours au pianiste allemand, si ce n'est pour vous? Pour vous dont -elle veut obtenir paix et pardon. - ---Je crois reconnaître là une de ses phrases, repartis-je, vous -a-t-elle fait part de ses sentiments? - ---Eh! parbleu, à moi comme à tous nos amis; elle vous aime et ne veut -plus aimer que vous. - ---Je ne vous croyais pas si candide, mon cher Sainte-Rive, repris-je en -affectant de sourire; vous savez bien que, si elle a renvoyé Tiberio, -c'est qu'à ce dîner chez Frémont elle s'est trouvée humiliée d'un -pareil amant, et vous n'ignorez pas que si elle ferme sa porte au -pianiste Hess c'est que celui-ci lui préfère une marquise blonde. - ---Vous êtes méchant et subtil, répliqua Sainte-Rive, et je vous -trouve bien dupe, puisqu'une femme de l'esprit et du charme d'Antonia -revient à vous de la repousser, avec des transes de saint Antoine -devant le démon, car vous êtes tenté, mon cher, et, sans votre -orgueil, vous lui crieriez: Accours! - ---Obligez-moi de ne plus me parler d'elle, dis-je un peu sèchement et -prenant mes gants et mon chapeau, je lui fis comprendre que je voulais -sortir. - -Cette nuit-là je me livrai à toutes les ivresses forcenées; je -parvins à tuer son souvenir. La nuit suivante je recommençai, et ainsi -de suite durant plusieurs jours; si bien que je devins une chair inerte; -je ne travaillais plus et bientôt je me sentis pris de la fièvre et -m'imaginai que mon mal de Venise allait revenir. - -Frémont, à qui j'avais promis les dernières pages d'un livre, -n'entendant plus parler de moi, arriva un matin, et me surprit dans ce -bel état d'abrutissement dont il devina la cause. - ---Vous n'êtes pas pardonnable, me dit-il, vous tuez votre génie pour -échapper à l'obsession d'un souvenir; croyez-moi, mieux vaut tuer -votre passion en la profanant. - ---Que voulez-vous dire? - ---Qu'Antonia vous aime toujours, et que vous feriez mieux de la -reprendre que de mener la vie que vous menez. Je vous parle brutalement -et sans phrases, comme un ami. - ---Vous me parlez comme l'indifférence, lui dis-je, car vous me -conseillez la pire des douleurs: celle du mépris que j'aurais pour -moi-même en renouant avec elle. Il ne peut plus exister entre nous -qu'un amour malsain et troublé. Mieux vaut la haine, la haine active, -vivace, inspiratrice. Raccommoder une belle passion brisée est aussi -maladroit, aussi impossible que de remettre un bras à une statue -antique. - -Frémont n'insista pas, mais Sainte-Rive me sachant malade vint me -revoir et me dit: - ---Antonia est très-touchante en parlant de vous; elle s'accuse et se -donne tous les torts; elle, si superbe, pleure souvent en nous disant -qu'elle ne pourra vivre si vous ne lui pardonnez pas. - ---Je n'aime point, répliquai-je, cette mise en scène de la douleur; si -le cri de son âme est sincère, c'est en secret et vers moi seul -qu'elle devrait le jeter. - ---Mais elle vous redoute, elle a peur de vos dédains! - ---Et moi j'ai peur d'elle! ne m'en parlez donc plus, m'écriais-je -irrité. - -Ma colère même prouvait que je n'étais pas guéri. - -Je ne sais si Sainte-Rive rapporta mes paroles à Antonia, mais deux -jours après, vers minuit, comme je reposais sur un grand fauteuil, le -cordon de ma sonnette s'agita faiblement. Qui donc venait à cette -heure? J'avais envoyé mon domestique se coucher, je me précipitai pour -ouvrir, frappé par l'idée soudaine qu'un événement grave allait -m'arriver: peut-être ma mère était-elle malade? Peut-être -accourait-on m'annoncer qu'Antonia s'était tuée? J'en étais à cette -dernière pensée lorsque, en ouvrant la porte, je vis devant moi -Antonia enveloppée d'une mante noire. Je reculai en chancelant, et je -laissai tomber la bougie que je tenais à la main. Elle se jeta sur mon -cœur dans les ténèbres et m'enlaça d'une étreinte si forte que -toute résistance eût été inutile; d'ailleurs je ne songeais pas à -résister; je sentais ses larmes mouiller mon visage, sa chevelure -embaumée me pénétrait de son parfum suave et connu; elle joignait ses -mains autour de mon cou et me demandait pardon. Je la retrouvai à ma -merci, elle qui, si souvent, m'avait repoussé par ses froids dédains; -elle était humble et passionnée aujourd'hui comme une femme d'Orient -qui apaise par des caresses son maître irrité. Son souffle courait sur -moi tel qu'une flamme électrique et elle me disait: - ---Souviens-toi! nous avons été heureux, nous pouvons l'être encore! - -Comment me dégager d'elle? comment repousser le bonheur que j'avais si -souvent regretté? Il est vrai que ce bonheur était désormais -perverti, navrant, dépouillé de tout prestige; mais la partie -grossière des sens s'en contentait; jamais, au temps radieux de mon -culte pour elle, je n'avais ressenti de tressaillements plus vifs et -plus énergiques; je lui rendis ses baisers furieux, mais sans mentir à -son âme: - ---Ne me demande pas pardon pour tes impuretés, lui dis-je, car je suis -encore plus impur que toi! je te donne les restes de la débauche; tu -retrouves un cœur flétri que la douleur a corrompu; blessé par toi, -il te fera souffrir de sa blessure; désormais notre amour, amer comme -la haine, ne sera plus qu'un défi des sens à la conscience; tu deviens -courtisane en te jetant dans mes bras, et je ne suis plus qu'un -débauché sans cœur en te rendant tes embrassements! - ---Qu'importe, me dit-elle en délire, et elle souscrivit à cette -ivresse souillée. Tous les souvenirs sacrés de notre amour si beau se -confondirent alors aux âcres sensations d'une passion dégradée. - -Ô mystère impénétrable de l'union des êtres! malgré les paroles -cruelles que je venais de prononcer, je sentis se fondre dans ses bras -tout ce qu'il y avait de ressentiment dans mon cœur. Je redevins tendre -et affectueux, et mes yeux mouillés de larmes la regardaient avec -reconnaissance. - -Elle me devina: - ---Vois-tu que j'ai bien fait de venir, me dit-elle. - ---Oh! oui, murmurai-je en cachant ma tête dans son sein, je t'aime -toujours. - -Le lendemain, j'avais repris chez elle ma place d'autrefois. Les -premiers jours furent presque du bonheur: retranchés du monde, -j'oubliais tout ce qui n'était pas elle, et en elle je ne voyais et ne -retrouvais que ce qui m'avait rendu heureux. Sa nature douce et calme -refaisait la paix dans mon cœur, son intelligence en toutes choses me -charmait; quelle autre femme aurait pu me parler comme elle, avec la -certitude du génie et l'enthousiasme de l'amour, des créations de mon -esprit? Je lui lisais ce que j'avais fait de nouveau, et dans ses -éloges et ses critiques je trouvais une supériorité qui -enorgueillissait mon amour. Qui donc m'aurait compris aussi bien -qu'elle? Qui donc eût senti à ce point le poëte dans l'amant? Malgré -quelques dissidences, n'était-elle pas, après tout, la seule femme -avec qui je pusse vivre de la double vie du corps et de l'âme? - -Mais les orages devaient renaître, apportés par tous les souffles du -dehors, qui ne pouvaient manquer d'arriver jusqu'à nous. - -Notre réconciliation fit grand bruit; ma famille s'en désespéra, -prévoyant pour moi de nouveaux chagrins; mes amis en plaisantèrent, et -le monde me traita de lâche et de fou. - -Je bravai les conseils et l'opinion, comme cela arrive presque toujours -en pareille situation. - -Ma passion avait été la plus forte; je devais donc la glorifier ou du -moins faire croire à tous que je n'en rougissais pas. Je reparus avec -Antonia dans les promenades et aux théâtres; elle s'y montrait souvent -en habit d'homme, ce qui attirait sur nous tous les regards; elle -affectait le plus grand dédain pour ce qu'elle appelait les préjugés, -et m'entraînait à l'imiter. Nous menions une vie débraillée -d'artistes qu'on a appelée plus tard la vie de bohème. En sortant du -spectacle, parfois quelques personnes venaient chez nous souper et -fumer, plutôt ses amis que les miens; non que les miens fussent des -sages, mais ils avaient, même dans l'intimité, une raideur -aristocratique fort ennuyeuse selon Antonia. Il est vrai que devant elle -ils se souvenaient de son talent, qui leur imposait et contenait le -laisser-aller de leur esprit; ils avaient gardé en ceci la tradition -des manières courtoises qui, sous l'ancien régime, aurait toujours -empêché qu'on traitât Mme de Sévigné, eût-elle eu des amants, -comme on traitait une danseuse. Les amis d'Antonia se gênaient moins, -ils la tutoyaient, elle leur en avait donné l'exemple, et moi, -rattaché à elle par le côté grossier de la passion, je les laissais -faire, peu soucieux de sa dignité. Je me sentis d'abord dans une -atmosphère malsaine, mais je finis par me faire à cet air corrompu. -Ironique, méprisant, je la traitais comme une maîtresse vulgaire; -l'idole était volontairement descendue de son piédestal, et je me -raillais moi-même si j'étais tenté de l'y replacer. J'avais avec elle -des manières tantôt dures, tantôt moqueuses, où se trahissait le -bouleversement de mon âme. Lorsqu'elle me les reprochait avec douceur -et simplicité, j'étais attendri, mais sitôt qu'elle le prenait sur le -ton de la prédication et de l'emphase, j'éclatais en plaisanteries -injurieuses; elle eût pu me rappeler par une larme ou par une parole -émue à ce qui restait encore de grand dans mon âme, et alors je -serais tombé à ses pieds. Mais elle employait dans ces sortes de -luttes un langage tellement en contradiction avec tous les actes de sa -vie que j'en étais révolté. - -Un soir je rentrai vers minuit, après l'avoir laissée, m'attendre -toute la journée. J'étais allé à travers la campagne déposer le -fardeau que je traînais sans trêve; je m'étais baigné dans la Seine, -près de Bougival, puis roulé sur l'herbe, puis endormi sous les arbres -par une chaude soirée d'août. Quand j'arrivai, elle éclata en -reproches, me dit qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait jamais -m'arracher à la dissipation et à la débauche, et que son sacrifice -avait été en pure perte. - ---Quel sacrifice? m'écriai-je; est-ce par hasard le renvoi de Tiberio? - ---Celui-là et tant d'autres, poursuivit-elle avec une sorte d'audace -naïve qui m'exaspéra. Je vous ai été dévouée jusqu'aux dernières -limites de l'abnégation, jusqu'à l'immolation de tous mes fiers -instincts, jusqu'à l'avilissement de ma chaste nature. - -J'éclatai de rire. - -Elle continua: - ---Votre incrédulité impie ne saurait m'atteindre; Dieu le sait! c'est -pour vous sauver de l'abîme que j'ai surmonté mon dégoût des choses -des sens. Je ne me suis rejetée dans vos bras que pour vous arracher à -des bras souillés; et maintenant vous me raillez de ma chute, et vous -me traitez comme ces femmes dont j'ai voulu vous séparer: vous oubliez -que j'ai été pour vous une sœur, une mère... - ---Assez! lui dis-je à ces mots qui éveillaient l'écho d'un langage -semblable qu'elle m'avait tenu autrefois au moment même où elle me -quittait pour Tiberio,--assez d'hypocrisie! repartis-je avec une colère -croissante; il ne faut pas être une Mme de Warens puritaine, il ne faut -pas mettre Jean-Jacques adolescent dans son lit et protester après que -c'était pour son plus grand bien et par pure abnégation! Convenez donc -que vous y trouviez aussi quelque plaisir! - -Je n'aime pas les exclamations mystiques de Mme de Krudner, quand elle -s'écrie dans le ravissement de ses spasmes d'amour: «Mon Dieu, -pardonnez-moi d'être heureuse à ce point!» Dieu et le remords n'ont -que faire en ceci. Je trouve plus vrai le cri d'amour des belles -Romaines, qui en pareils moments disaient en grec: ZΩH KAI ΨΥXH. - -Convenez donc, ma chère, que si vous n'aviez que du dégoût pour les -choses des sens, vous n'étiez pas forcée d'y goûter. Lorsqu'on a -donné au monde ce que le monde appelle le scandale de l'amour, il faut -au moins avoir la franchise de sa passion. Sur ce point, les femmes du -dix-huitième siècle valaient mieux que vous: elles n'alambiquaient pas -l'amour dans la métaphysique. - -Pendant que je parlais, le visage toujours si calme d'Antonia exprimait -une fureur douloureuse qui se trahissait par la rougeur de ses joues et -l'éclair de ses regards. Mais tout à coup ses traits se détendirent; -elle pâlit, et sa tête se renversa en arrière et demeura immobile. - -Quand j'eus fini, elle me dit d'une voix tranquille: - ---Vous êtes la punition de mon orgueil; cela devait être. - -Je vis deux longues larmes couler de ses yeux, et je me fis horreur. Ce -que je lui avais dit, tout autre aurait pu le lui dire, mais moi je -devais me taire. - -Après ces scènes cruelles, j'essayais pourtant de l'aimer encore, -d'être heureux et de la lier à moi. J'évoquais le passé, j'en -faisais remonter de chères images; j'en formais autour d'elle comme une -ronde fantastique où je m'emprisonnais. Mais à côté des souvenirs -riants s'en dressaient d'autres insultants, tyranniques, et qui me -murmuraient de ces mots irréparables que la mort ne doit pas effacer: -toujours je voyais à ses côtés, comme son ombre, le fantôme railleur -de l'Infidélité. - -Nous ne travaillions plus durant ces jours orageux. Mais sous le règne -si paisible et si court du doux Tiberio, elle avait écrit un roman qui -venait de paraître et qui excita bientôt la plus vive polémique dans -les journaux: les uns proclamaient ce livre une œuvre philosophique où -se résumaient les souffrances et les aspirations de l'époque; d'autres -n'y voyaient qu'une élucubration ambitieuse et vide, où toute -vraisemblance et toute morale étaient violées dans un style tour à -tour charmant et emphatique. Un journaliste avait trouvé piquant de -reconnaître l'auteur sous l'héroïne, et se permit de diriger contre -Antonia des attaques tellement violentes que je me sentis offensé. Je -pouvais bien, dans la poignante colère de mon amour, me permettre -parfois de la pénétrer et de la juger; mais j'interdisais aux autres -toute insulte contre une femme qui m'appartenait et qui se montrait en -public à mon bras. - -Je venais de lire l'article injurieux, et je me disposais à sortir pour -aller en demander raison à l'auteur, lorsque je vis entrer dans ma -chambre Albert Nattier. - ---Je te croyais encore en Angleterre? lui dis-je en l'embrassant, tout -joyeux de la surprise qu'il me causait. - ---J'arrive comme le _Deus ex machina._ - ---Tu dis plus vrai que tu ne penses, répliquai-je; tu arrives à point -pour un dénoûement; car demain je me bats en duel et tu seras mon -témoin. - ---Nous verrons, nous verrons, répliqua-t-il en riant; mais viens -d'abord déjeuner avec moi au café Anglais. - ---J'y consens, quoique je sois attendu: je vais écrire pour _la_ -prévenir. - ---De qui parles-tu donc? fît-il en jouant l'étonnement. - ---Mais tu le sais bien, poursuivis-je, nous nous sommes réconciliés. - ---On me l'avait dit, reprit-il; pourtant je n'y croyais pas: et c'est -pour elle que tu te bats? - -Je fis un signe qui disait oui, tout en écrivant quelques lignes à -Antonia. Albert Nattier me considérait; son visage avait une expression -sérieuse que je ne lui avais jamais vue. Nous descendîmes l'escalier -sans rien dire et nous montâmes dans sa voiture, qui nous conduisit au -café Anglais. Durant le trajet, il affecta de ne me parler que des -plaisirs de Londres; il me raconta quelques aventures dont il avait -été le héros. La conversation continua sur ce sujet jusqu'à la fin -du déjeuner. Mais sitôt que le garçon fut sorti et que nous eûmes -allumé nos cigares, il me dit en se plaçant debout en face de moi: - ---Ainsi donc, Albert, ce duel est bien arrêté: tu vas te battre pour -cette femme? - ---Ma décision est irrévocable, répondis-je; mon père même, si -j'avais le bonheur de l'avoir encore, ne m'y ferait pas renoncer. - ---Eh bien, en ce cas, j'aurai plus de pouvoir que ton père, -répliqua—t—il; car je te jure bien que ce duel n'aura pas lieu. - ---Tu deviens fou, lui dis-je avec impatience. - ---Non, reprit-il; mais je vais commettre une mauvaise action, si tu ne -me donnes pas à l'instant ta parole que tu ne te battras point. - ---Ce que tu me demandes là est impossible. - ---Eh bien, en ce cas, je parlerai, poursuivit-il en devenant -très-pâle. - -Je fus pris d'un frisson et j'eus comme la révélation subite de -quelque chose de terrible; il semblait hésiter. - ---Mais, parle donc, lui dis-je en lui secouant le bras. - ---Tu sais, reprit-il, que Tiberio a été l'amant d'Antonia. - ---Oui, puisqu'elle me l'a dit elle-même et que je te l'ai raconté; en -quoi cela peut-il me permettre de manquer à l'honneur, et j'ajouterai -de manquer à Antonia qui n'a que moi pour la défendre? Après tout, -elle vaut mieux que les autres femmes, car elle a été franche et -grande dans son aveu et dévouée pour moi à l'égal d'une mère durant -ma longue maladie à Venise. - ---Oh! oui, répliqua-t-il avec un accent étrange, cette maladie sera la -page saillante de sa vie! - ---Mais, que veux-tu dire, murmurai-je d'une voix étranglée, parle -vite, finissons-en! - ---Je dis que pendant que tu te mourais, elle se donnait en riant à -Tiberio. - ---Tu mens! m'écriais-je, en faisant un geste de réprobation. - -Il resta muet devant ma douleur; il eut peur, m'a-t-il dit plus tard, de -la décomposition rapide de mon visage. - -À mon tour je l'interrogeai: - ---Qu'en sais-tu? qui te l'a dit? Je ne te croirai que sur des preuves! - -Il continua: - ---Le pauvre Tiberio, confus de la reconnaissance que je lui exprimais -pour les soins qu'il t'avait donnés, m'a tout avoué pendant notre -promenade à travers Venise! - ---Oh! voilà donc pourquoi, balbutiai-je, tu étais si bouleversé en -rentrant ce jour-là!... Je me souviens! Je me souviens! - -Je n'en pus dire davantage, je laissai tomber mon visage dans mes mains, -comme pour me dérober à la honte qui m'envahissait. - ---C'est-elle, poursuivit-il implacablement, qui a entraîné Tiberio, -car lui croyait à la fidélité qu'on doit aux mourants, et je l'ai vu -saisi d'une terreur superstitieuse en songeant à ce sinistre hymen, -accompli presque en face d'un lit mortuaire; il l'aimait... - ---Tais-toi! tais-toi! lui dis-je, je ne veux plus t'entendre; -conduis-moi où tu voudras. Et je saisis son bras comme un appui. - - - - -XX - - -Albert Nattier me garda quelques jours dans sa maison, il ne chercha ni -à me distraire, ni à me conseiller, ni à me guider; il me laissa -cette absolue liberté de pensée et d'action qui est le meilleur -régime pour rendre à l'âme quelque ressort. Car, de deux choses -l'une, ou le coup qui nous a frappé nous tuera, et alors rien n'y peut, -ou, si nous devons vivre, la solitude et la réflexion nous y -déterminent plus efficacement que des consolations incomplètes et -banales. - -Il évita aussi de me parler d'Antonia d'une façon méprisante, et moi, -bien résolu à me séparer d'elle à jamais, je cessai de l'accuser et -en apparence d'en être occupé. À peine si nous faisions quelques -allusions à elle quand, devant lui, on me remettait ses lettres. - -Dès le premier jour de ma disparition inattendue, Antonia m'avait -écrit trois fois pour m'exprimer son anxiété, sa surprise, son -chagrin; elle recommença les jours suivants, et je dois dire que ses -premières lettres ne trahissaient qu'une affection inquiète; mais -comme je gardais un silence obstiné, elle finit par éclater en -reproches et m'accuser en termes offensants de ne me séparer d'elle que -parce que j'avais peur de la défendre contre ceux qui l'insultaient. Je -dus pâlir en recevant cette lettre, car Albert Nattier, qui était -présent, me dit involontairement: - ---Qu'as-tu donc? - ---Tiens, lis, répliquai-je en lui tendant la lettre, et réponds-lui -pour moi. - ---Tu m'y autorises? - ---Je t'en prie. J'ai eu cette dernière faiblesse; j'ai voulu l'entendre -encore une fois dans ses lettres, maintenant je sens que tout est bien -fini; il faut qu'elle le sache par toi; tu seras entre nous comme un de -ces murs rugueux et froids qui séparent les prisonniers dans les -geôles. - -Tandis que je parlais, il écrivit d'une main rapide le billet suivant: - - -«J'ai empêché Albert de se battre pour vous, parce qu'un jour où il -se mourait, à Venise, vous vous êtes donnée à Tiberio; je l'ai su -par Tiberio lui-même! - -»Albert ne veut plus vous voir et ne répondra jamais à vos lettres.» - - ---C'est bien, lui dis-je, son orgueil ne me pardonnera pas et voilà ma -solitude assurée. - ---Que vas-tu faire pour te distraire? me dit mon ami. - ---J'essayerai d'abord des voyages et plus tard du travail. - ---Ce sera mieux, reprit-il, que les plaisirs stupides où j'ai voulu te -plonger; je commence moi-même à m'en dégoûter, et j'ai envie -d'entrer dans la politique pour m'étourdir. - ---Dis pour t'engourdir, répliquai-je en riant. - -L'idée de voir Albert Nattier député ou conseiller d'État me causa -une subite hilarité; je lui dis à ce propos les plus folles -bouffonneries, et nous nous séparâmes vers le soir assez gaiement. - -Comme je rentrais chez moi, j'aperçus en face de la maison que -j'habitais, un fiacre aux stores baissés qui stationnait sur le quai; -je pensai: «Voilà quelque femme du monde qui attend son amant.» Dans -toute autre disposition d'esprit, j'aurais à coup sûr ouvert ma -fenêtre et observé le fiacre mystérieux. Mais à peine entré dans -mon logis désert, le spectre de la solitude me saisit à la gorge; je -m'approchai de la table de travail où étaient les feuilles éparses -d'un livre interrompu depuis bien des jours; il y avait encore là, -près de mon écritoire, dans un vase chinois, un bouquet de fleurs -desséchées que m'avait donné Antonia, et en m'asseyant je poussai du -pied un coussin en tapisserie fait par elle; son portrait, placé dans -un angle de ma chambre, me regardait de ses grands yeux interrogateurs, -et il semblait me dire: Tu as beau faire, je serai toujours où tu -seras!--J'éprouvai ce qu'on ressent à l'heure où le corps d'un mort -chéri vient d'être enlevé pour le cimetière; on contemple avec -angoisses les vestiges qui restent de lui; on frissonne en y touchant, -comme si l'on touchait au cadavre même; on ferme les yeux pour ne plus -rien voir, mais les yeux se remplissent de larmes, et à travers ces -larmes on revoit encore l'être qui n'est plus. - -J'étais en proie à ces pensées funèbres, lorsque mon domestique, qui -était allé chercher de la lumière me dit en rentrant dans ma chambre -qu'une dame demandait à me parler. Je souris, car je ne sais par quel -revirement de mon esprit je m'imaginai tout à coup que ce pourrait bien -être la jolie comtesse de Nerval! Elle m'avait recherché et fait les -doux yeux dans plusieurs bals; à coup sûr c'était elle qui venait -d'épier mon retour dans le fiacre immobile. - -Je me levais pour aller à sa rencontre, lorsque je vis paraître -Antonia: elle se prosterna à mes pieds dans l'attitude de la Madeleine; -elle représentait d'autant mieux cette sainte devenue classique, que -ses deux mains tendues tenaient une tête de mort. - ---Parbleu! lui dis-je avec humeur, quelle étrange figure faites-vous -là et que prétendez-vous avec cette scène théâtrale? - -Son visage était livide, et ses yeux paraissaient creux et profonds -comme les orbites vides du crâne qu'elle me présentait. Elle ne me -parlait pas, mais elle se rapprochait de moi en marchant sur ses genoux, -et bientôt elle me toucha avec sa sinistre offrande. J'eus un mouvement -d'horreur qui fit rouler à mes pieds la tête de mort. Aussitôt j'en -vis jaillir une épaisse chevelure noire, comme si ce débris de la -tombe avait gardé cette parure de la vie. Je regardai Antonia, et je -m'aperçus que son front pâle était dépouillé de ses beaux cheveux. - ---Quel acte de démence! m'écriai-je. - ---Je ne suis qu'une indigne pécheresse qui n'espère plus ton amour, me -dit-elle, et j'ai voulu te sacrifier ce qui te plaisait le plus en moi -lorsque tu m'aimais. - ---Allez-vous, continuai-je brutalement, mettre en action les héroïnes -de vos livres? vous vêtir de blanc comme une abbesse et vous enfermer -dans quelque cloître d'Italie[8]? - ---Oh! murmura-t-elle, tu es-bien dur de railler ainsi mon repentir. - ---Je n'aime pas, poursuivis-je, ces comédies religieuses, et je crois -que le remords n'a que faire de ces parades. Demain, quand vous voudrez -plaire encore, vous regretterez d'un regret vraiment sincère ces -cheveux qui vous allaient fort bien. - -Et la relevant d'une main résolue, je la conduisis à la porte. Je la -sentais frémir sous cette pression convulsive. - ---C'est votre dernier mot? me dit-elle prête à sortir. - ---Oui, le dernier dans cette vie; car plutôt que de te revoir je me -brûlerais la cervelle. - -Ma porte se referma sur elle; je l'entendis descendre l'escalier, puis -m'étant approché de ma fenêtre, je la vis monter dans le fiacre qui -stationnait sur le quai. - ---Elle n'en mourra pas, pensais-je; la douleur qui tue ne procède pas -de la sorte. - -Je repoussai du pied la tête de mort; mais ces cheveux lustrés et -d'où des étincelles semblaient jaillir, ces beaux cheveux si longtemps -caressés et qui gardaient encore un parfum émanant d'elle, je les -réunis dans mes mains tremblantes, et j'y plongeai avec frénésie mon -front brûlant. Ce fut là la suprême étreinte et le dernier -embrassement qu'elle reçut de moi. - -Hélas! en me séparant de sa vie je ne me séparai pas de son ombre; -dans les jours qui suivirent il me fut impossible de dormir, et comme -l'a si bien dit un de nos poëtes: «Il me semblait toujours que sa -tête reposait à côté de la mienne sur mon oreiller; je ne pouvais -plus l'aimer ni en aimer une autre, ni me passer d'aimer; l'amour était -à jamais empoisonné dans mon cœur; mais j'étais trop jeune pour y -renoncer, et j'y revenais toujours. Je me disais: Si la passion -m'abandonne, je vais donc mourir? Si j'essayais de la solitude, elle me -ramenait à la nature, et la nature me poussait à l'amour. -Corromps-toi, corromps-toi, me criaient les voix de la foule, et tu ne -souffriras plus! Bientôt la débauche devint ma compagne et jeta sur la -plaie de mon cœur ses poisons corrosifs.» - -Je ne créais plus que des chants de désespoir rapides et d'une -inspiration soutenue par une tension douloureuse de mon âme; mais pour -des œuvres de plus longue haleine, la patience et l'énergie -indispensables au génie me manquaient. Ce qu'il y avait eu -primitivement de rectitude et de force dans mon talent semblait s'être -échappé avec le sang de ma blessure; l'énervement des nuits d'orgie -acheva de m'appauvrir. Le monde m'a traité en enfant gâté; il a -salué mes œuvres par une admiration presque unanime. Mais je sens -bien, moi, que je n'ai pu donner la mesure de ce que j'étais; on a -connu le côté vif, gracieux, railleur et passionné de mon talent, -mais le côté vigoureux et calme, on n'en a eu que des pressentiments. -Çà et là seulement, dans ce que j'ai écrit, on retrouve la griffe du -lion qui, couché sur le flanc par une main mystérieuse, doit mourir -sans révéler sa puissance. - -Ce que devenait son cœur, à elle, je ne cherchais pas à le savoir; -elle était consolée et paisible, me disait-on, et je sentais bien -qu'on disait vrai. Les déchirements d'une rupture éternelle ne -pouvaient dévaster sa vie comme ils firent de la mienne: elle en avait -abandonné d'autres avant moi; maïs elle, elle avait été mon premier -et mon seul grand amour. - -À travers le temps qui fuyait, à travers les ténèbres qui -enveloppaient presque une moitié de mes jours, elle restait à jamais -au fond de mon âme; lorsqu'on la nommait devant moi, je tressaillais; -si on l'attaquait, j'étais prêt à la défendre. Les éloges qu'on -accordait à son génie faisaient parfois resplendir mon front -d'orgueil. Elle semblait avoir renoncé aux conceptions fausses et -outrées, et produisait chaque année des œuvres plus rares; j'en -étais heureux, et suivais son progrès avec la sollicitude que sent un -père pour l'intelligence de son fils. C'est ainsi que peu à peu mon -ressentiment s'était endormi pour ne plus laisser en moi que la -mansuétude du souvenir; je revoyais les jours heureux remonter sur les -jours sombres et les éclairer de leurs rayons. Plein de clémence, je -me disais: Est-ce sa faute si elle ne m'a pas mieux aimé? Dans notre -civilisation raffinée, l'amour complet est impossible entre deux êtres -également intelligents, mais d'une organisation différente et -possédant chacun les facultés de se combattre. Il faudrait pour que -ces deux êtres s'entendissent toujours et restassent unis d'un amour -inaltérable, qu'une éducation semblable les eût formés enfants, que -les mêmes croyances, les mêmes habitudes de l'âme, et jusqu'aux -façons extérieures fussent en eux identiques. C'est là ce qu'a bien -compris Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu'il a voulu peindre l'idéal de -l'amour. Il a choisi deux enfants, nés, croirait-on, d'un souffle -pareil, animés par leurs mères d'un seul esprit, poussant, pour ainsi -dire, sur une tige unique, et grandissant sous l'influence de la même -atmosphère. Mais nous, rejetons tourmentés d'une société orageuse et -corrompue, marâtre de ses enfants divisés, et plus cruelle dans ses -phases de fureur que l'état sauvage, de quel droit nous étonner, -après tant de discordes publiques et d'exécutions sanglantes, du -divorce incessant des cœurs et de l'impossibilité des liens intimes? -L'amour est frappé d'incompatibilité comme la politique. Les individus -participent des masses; toutes les idées ont été déclassées, -conspuées, jetées au vent. Comment se pourrait-il qu'elles pussent -rentrer dans nos cerveaux dans l'ordre d'autrefois, et qu'elles en -sortissent de nouveau avec la signification ancienne? Le bouleversement -s'est fait dans les mœurs autant que dans les lois, le souffle de la -révolution a atteint jusqu'à l'amour. - -Avais-je bien le droit d'en vouloir à Antonia de ses préjugés ou de -ses instincts de race et de l'empreinte indélébile d'une éducation -monastique? N'avais-je pas aussi mes penchants irréfrénables, qui -entraînèrent en rugissant, comme une trombe qui passe, ce qu'il y -avait de meilleur en moi? - -Un jour, Albert Nattier survint comme j'étais absorbé par ces -réflexions que me suggérait sans cesse le souvenir ineffaçable -d'Antonia, et qui la justifiait, selon moi. Je fis part de ces idées à -mon sceptique ami: - ---Fort bien, répliqua-t-il d'une voix mordante; vous autres poëtes -rêveurs, vous vous livrez à de si subtiles et de si ondoyantes -définitions sur les choses les mieux caractérisées, que vous finissez -par en perdre le sens net et précis: mais ton cœur blessé est, j'en -suis certain, meilleur logicien que ton esprit, et comme ce cœur saigne -encore, je doute qu'il accorde à Antonia l'absolution de sa trahison à -Venise, et surtout de son indigne et romanesque tromperie, si -hypocritement déroulée dans les lettres qui suivirent. Parmi les -raffinements de ton indulgente argumentation, as-tu trouvé, mon cher, -l'explication de ce mensonge inutile? - ---Elle est bien simple, répondis-je: Antonia en se donnant à Tiberio -avait cédé à la nature, et elle ne me cacha la vérité à Venise que -pour épargner ma douleur. Je devine aujourd'hui sa bonté craintive où -je n'ai vu autrefois que sa duplicité orgueilleuse. C'est moi qu'elle a -eu peur de blesser; ce n'est pas elle qu'elle a redouté d'humilier! - -Albert Nattier repartit: - ---Tu pourrais avoir raison si tout dans la vie et dans les écrits -d'Antonia ne donnait pas un démenti formel à cette interprétation. -Réfléchis et juge: elle enveloppe toujours d'un superbe orgueil les -faiblesses de ses héroïnes. L'amour naïf lui semble une souillure ou -une infériorité. Croyant ainsi se grandir, elle se drape dans la -chasteté, et dérobe sous les plis d'un vêtement biblique ses péchés -mignons. Elle a eu pour Tiberio une fantaisie que Mme de l'Épinay se -fût peut-être permise, mais dont à coup sûr elle eût fait l'aveu en -riant, acceptant pour sa punition une épigramme ou une représaille de -Grimm. Mais elle, Antonia, craignant d'être déchue, se hausse -aussitôt sur les nuages. Du haut du ciel, où elle se perd, elle -t'accuse après t'avoir frappé; elle s'efforce enfin de te prouver -qu'elle t'est restée fidèle en te trompant, et te fait le récit d'une -gaudriole italienne dans le langage éthéré d'Ossian. Ce que je te dis -là tu l'as constaté dans ses lettres comme le public le constate dans -ses romans; ses héroïnes prêchent toujours des sublimités -irréalisables et en contradiction avec leur situation même. _Ô santa -semplicità!_ comme disent les Italiens, qu'êtes-vous donc devenue dans -son âme? Si elle peint un jour les mœurs rustiques, sois sûr qu'elle -fera parler philosophie à ses paysannes; et ce qui m'exaspère, c'est -qu'elle se croit naturelle. - ---Elle l'est en effet, repris-je, et voilà ce qui l'absout; car ce -qu'elle a de faux dans le caractère et le talent, n'est pas le -résultat d'un parti pris, mais de son admiration sincère pour le beau -conventionnel, qui lui semble le vrai beau. - ---Mais comment toi, répliqua-t-il, esprit si décidé et si clair, -avant que les brouillards de cet amour n'eussent noyé ton cœur, ne lui -as-tu pas montré la simple et véritable grandeur du génie? - ---C'est qu'elle se croyait la plus forte, et qu'elle s'est toujours -retranchée, quand nous discutions, dans son infaillibilité morale. Oh! -si j'avais pu l'assouplir, non par orgueil, mais par tendresse, c'est à -mon cœur que je l'aurais courbée, c'est à mon amour que je l'aurais -soumise! - ---N'est-ce pas assez parler d'elle? fit Albert Nattier avec un signe -d'impatience; voilà plusieurs années que tu ne m'en avait rien dit et -je te savais gré de cette fermeté de silence. Je te trouve aujourd'hui -d'une loquacité sombre et vaporeuse: si je te laisse seul, tu feras -quelque maussade élégie bien plaintive; viens plutôt avec moi dîner -à la campagne, où j'attends quelques joyeux amis. - -Je le suivis comme je suivais depuis longtemps toute distraction facile -que le hasard m'envoyait. - -Albert Nattier avait une pittoresque habitation dans les environs de -Fontainebleau; elle touchait à la lisière de la forêt. Mais, j'avoue -ma faiblesse, jusqu'à ce jour je n'avais pu me déterminer à retourner -sous ces grands arbres et à revoir ces défilés sauvages et -magnifiques si souvent parcourus avec elle. L'idée d'y pénétrer me -remplissait de la même terreur qu'aurait ressenti un enfant contraint -d'entrer seul dans un bois sombre rempli de brigands et de bêtes -fauves; il me semblait que toutes mes passions et tous mes souvenirs -allaient se déchaîner et me mordre au cœur dans ces lieux où j'avais -été heureux. Ce jour-là, je ne sais pourquoi j'eus plus de courage. - -Les hôtes qu'attendait Albert Nattier n'étaient pas encore venus quand -nous arrivâmes; je lui proposai de monter à cheval et de nous -aventurer dans la forêt. - ---J'en serai charmé, répliqua-t-il un peu surpris de ma fermeté -nouvelle. - -Nous passâmes par un carrefour peu touffu; mais bientôt, soit -instinct, soit volonté, je dirigeai notre excursion du côté le plus -noir de la forêt qui m'attirait toujours avec elle. Quoique le jour -fût superbe, la lumière pénétrait à peine à travers les rameaux -des vieux arbres. C'étaient autour de nous une solitude et un silence -absolus qui tempéraient la chaleur de l'atmosphère: où le mouvement -et le bruit ne se produisent pas, on sent le repos descendre. Nos -chevaux avançaient lentement, et bientôt nous fûmes forcés d'aller -à pieds pour nous enfoncer dans les taillis enchevêtrés et dans les -anfractuosités des grands rocs. Je marchais sans fatigue et sans -tristesse; mais Albert Nattier, qui redoutait pour moi l'évocation d'un -fantôme, jugea prudent d'en détourner mon esprit en me racontant les -plus folles aventures de sa vie. Je l'écoutais en souriant, et de temps -en temps je lui ripostais par un mot vif et gai qui lui donnait le -change sur ce qui se passait dans mon cœur. À mesure que nous -avancions et que je reconnaissais la source, la clairière et l'énorme -roche tapissée de mousse noire, quelque chose de doux et de tendre -s'emparait de moi; je n'éprouvais aucun des déchirements dont j'avais -eu peur: c'était une résurrection bienfaisante et tranquille des -belles scènes de l'amour et de la jeunesse. Cet apaisement qui se -faisait pour ainsi dire à mon insu me pénétrait de sérénité et -amenait le sourire sur mes lèvres. Cette sensation toute intérieure ne -m'inspirait pas un mot qui la trahit; je continuai à répondre gaiement -aux plaisanteries d'Albert Nattier. - -Lorsque nous parvînmes au sommet du roc, à l'endroit même où j'avais -soulevé Antonia et l'avais étreinte sur mon cœur pour l'emporter dans -l'éternité, j'eus sur le visage un rayonnement plus vif; -involontairement je tendis les bras à l'ombre du passé comme à un ami -inespéré qui me revenait. - -En retournant à la maison ce fut la même gaieté apparente et le même -travail secret de mon cœur. Je croyais souffrir et j'avais été -heureux. - -Deux ans plus tard j'écrivis sur ce souvenir les stances dont on a tant -parlé et que vous préférez, m'avez-vous dit souvent dans votre -partiale amitié, au _Lac_ de Lamartine. - -Ce que cette femme a fait de moi vous le savez maintenant, ce que je -suis resté après tant de chagrins et d'essais infructueux de -déplorables consolations, vous le voyez, chère marquise, l'être est -dévasté mais le cœur vibre encore comme dans un monument en ruine un -écho tressaille et répand la vie. Depuis que je vous ai rencontrée, -chère Stéphanie, les pulsations de ma jeunesse se sont réveillées; -je sens de nouveau le bien, le beau, l'amour! Laissez-moi renaître, -laissez-moi vous aimer! et en parlant ainsi, Albert éperdu et épuisé -par l'émotion de son long récit appuya sa tête sur mes genoux et -couvrit mes mains de caresses convulsives. Je ne le repoussai pas; -j'étais trop véritablement attendrie pour m'effaroucher; je ne sais -quoi de chaste et de rayonnant planait sur le grand poëte. Je sentais -en lui un frère à consoler, et mes larmes involontaires tombaient sur -ses mains et répondaient à ses caresses. - ---Oh! vous voyez bien que je vous aime, murmura-t-il, et que vous -pourrez faire de moi un autre homme. - ---Ce que vous aimez, Albert, lui dis-je, c'est l'amour! c'est votre -souvenir! c'est elle! c'est Antonia! car lorsqu'on a aimé de la sorte -on n'aime qu'une fois. - ---Non, non, reprit-il d'une voix impérieuse, écoutez-moi bien. J'ai -encore deux choses à vous dire, deux choses que j'oubliais et qui vous -convaincront. - -Je n'avais jamais revu Antonia depuis tant d'années, le hasard -bienfaisant m'avait servi; jamais il ne la fit trouver sur mes pas. Je -l'apercevais toujours à travers mes souvenirs, jeune, irrésistible -dans son impassibilité terrible et dans la puissance formidable qu'elle -avait exercée sur moi. Mais il y a de cela un an, un soir au foyer des -acteurs du Théâtre-Français, j'avais la tête levée pour mieux voir -un portrait de Mlle Clairon; j'entendis venir à moi et m'appeler par -mon nom; j'abaissai mon regard, et je vis une femme d'une tournure et -d'une mise vulgaires, à l'éclat des yeux seuls, je reconnus Antonia. -Son teint s'était altéré, ses joues et tous ses traits avaient -l'affaissement de la vieillesse; elle fumait une cigarette qui finissait -en ce moment; elle en tenait une autre au bout de ses doigts; comme je -fumais aussi elle me dit en riant: - ---Albert donne-moi du feu. - -Je m'inclinai sans répondre et lui tendis mon cigare; puis je sortis du -foyer. - -Mon cœur seul avait tressailli, d'étonnement peut-être; mes sens -étaient restés froids, répulsifs mêmes; ce n'était pas Antonia que -j'avais revue, pas même son ombre, c'était sa caricature! Si son -désir ranimé l'avait poussée vers moi, mes bras ne se seraient pas -ouverts; si elle m'avait crié: «Je t'aime toujours!» je lui aurais -répondu avec certitude: «Je suis guéri!» - -Oh! qu'il n'en aurait pas été ainsi si nous avions traversé la vie en -nous aimant, vieilli ensemble, partagé nos labeurs, nos joies et nos -peines; alors la vieillesse et la décrépitude se produisent -insensiblement; les beaux souvenirs de l'heureuse jeunesse les dérobent -et l'éclat des sentiments inaltérés les effacent! Mais quand on est -devenu ennemis par l'amour, quand la séparation violente a produit -l'antagonisme, l'œil de la matière est implacable, il procède -froidement dans sa dissection comme le scalpel sur le cadavre. - -Vous voyez donc bien que je ne l'aime plus; le charme et l'attrait sont -détruits; j'en parle comme d'une chose morte; si je me suis complu dans -les détails de ce récit, si j'ai tenté de vous faire pénétrer les -mystères infinis d'une psychologie désespérée, c'est pour vous et -non pour elle; pour vous dont je veux être aimé, pour vous à qui je -viens de révéler comme à Dieu même toutes les contradictions de mon -cœur: misères et grandeurs, tendresse et haine! - -D'autres ont su par moi cette désolante histoire, mais ils n'en ont -aperçu que le squelette; pour vous seule je l'ai ranimée; vous avez -revu le drame en action, suivi ses événements, compris ses douleurs, -compté ses sanglots; à vous seule enfin j'ai montré la vérité -entière de ma vie; quelle plus grande preuve d'amour pouvais-je vous -donner? Quelle communion plus intime pouvait unir nos deux âmes? - -Voilà ce qu'il me restait à vous dire et maintenant je suis soulagé. - -Après avoir prononcé ces derniers mots sa tête retomba comme -accablée par la fatigue et je sentis ses lèvres muettes boire mes -pleurs qui coulaient toujours sur ses mains croisées. - -Je fus prise pour lui d'une immense pitié; oubliant mes craintes des -autres jours qui m'auraient semblé puériles devant sa douleur, je -voulus le garder jusqu'au soir. J'en fis mon hôte pour l'apaiser. - -Ayant entendu rentrer mon fils avec Marguerite, je dis à Albert: - ---Contenons nos larmes, elles effrayeraient cet enfant. - -Il m'obéit, se détacha de mes genoux où ses mains s'appuyaient -encore, et prenant mon fils dans ses bras, il se mit à le caresser. -Nous restâmes ainsi jusqu'à minuit, comme en famille, et même lorsque -l'enfant ne fut plus là, Albert ne prononça pas un mot qui eût pu me -troubler et m'éveiller de mon songe fraternel. Mais avant de partir il -me pressa vivement sur son cœur en me disant: - ---À demain, chère Stéphanie; maintenant que nous nous aimons, la vie -sera belle! - -Ces derniers mots me rappelèrent à moi-même, à l'aveu complet que je -lui devais aussi et durant mon sommeil agité par le choc de tant -d'émotions, je crus entendre la voix de Léonce qui me criait: «Vas-tu -donc l'aimer?» - - -[Note 8: Dans presque tous les romans écrits à cette époque -l'amour des héroïnes se dénouait dans un cloître.] - - - - -XXI - - -Je ne m'endormis qu'au jour, et à l'heure habituelle du lever de mon -fils, je fus éveillée de mon court et pénible sommeil par Marguerite -qui entra dans ma chambre. Je secouai mon malaise et je me mis aussitôt -à écrire à Léonce, ne voulant pas attendre le soir pour lui faire le -récit de la confidence d'Albert. C'est ainsi que du vivant même du -grand poëte, cédant à l'entraînement d'un amour aveugle, j'avais -déposé le secret de cette douloureuse histoire dans un autre cœur. -Mais ce cœur ne contient plus désormais que des cendres sèches, plus -froides que la poussière des cercueils; je ne l'appellerai donc pas en -témoignage de la vérité. Pour tous ceux qui ont vécu de la double -vie du cœur et de l'esprit, cette vérité palpite assez dans -l'ensemble et dans les détails de ce que je viens de dire. - -Si ce récit était une fiction destinée à devenir un livre, -peut-être serait-il dans les règles de ce qu'on appelle l'art de n'y -rien ajouter; mais, selon moi, l'intérêt vivant l'emporte sur -l'intérêt imaginaire, et l'attrait imprévu d'une action réelle sur -l'effet combiné d'une composition habile; puis rien n'est petit de ce -qui touche un être vraiment grand; rien n'est indifférent de ce que -renferme une existence qui fut chère; je vous dirai donc les dernières -émotions d'Albert, mêlées aux événements de ma propre vie. - -J'avais écrit sans contrainte et sans embarras à Léonce, car certain -comme il l'était d'avoir tout mon amour, ce que je lui disais de -l'entraînement qu'Albert ressentait pour moi pouvait bien lui causer -quelque trouble, jamais d'effroi ni de douleur. - -J'attendais avec calme sa réponse, tandis que j'étais émue et partant -préoccupée de ce que je pourrais dire à Albert. Comment l'arracher à -son exaltation de la veille par l'aveu explicite de mon amour pour -Léonce! Cet amour, il avait refusé d'y croire, comment insister sur sa -réalité et faire pénétrer dans ce cœur blessé et aimant la -cruauté de la conviction: le repousser comme amant, c'était le perdre -comme ami, c'était renoncer à jamais à cette fraternité de cœur, à -cette camaraderie de l'esprit qui m'étaient si douces; je savais bien -qu'il ne voudrait pas de mon amitié. Du jour où l'amour nous frappe -les autres sentiments disparaissent pour ainsi dire consumés; c'est -l'étincelle qui détermine l'incendie; et pourtant je sentais qu'il -serait lâche à moi d'hésiter. Me taire, c'était tromper Albert, -c'était tromper Léonce; laisser l'espérance à l'un, c'était enlever -à l'autre la sécurité. - -J'étais en proie à cette inextricable anxiété lorsqu'un coup de -sonnette retentit: ce ne pouvait être qu'Albert. Je me sentis -défaillir; mais j'éprouvai un allégement subit en apercevant son -domestique; il m'apprit que son maître était souffrant et ne pourrait -venir chez moi ni dans la journée ni le soir. - ---Il est donc sérieusement malade, lui dis-je, qu'il ne m'a pas écrit? -S'il en est ainsi, je vais aller le voir! - -Le domestique m'en dissuada en m'apprenant que durant ces crises -nerveuses, qu'il ressentait une ou deux fois par mois, son maître -désirait rester dans une solitude absolue;--il se tient immobile et -sans parler, ajouta-t-il, il prend ce qu'il appelle: son bain de silence -et de repos, et au bout de vingt-quatre heures il est guéri. - ---Dites-lui toujours que s'il désire me voir, j'accourrai, répétai-je -au domestique comme il s'éloignait. - -À peine fus-je seule que je compris que mes paroles rapportées à -Albert le feraient croire à mon amour. - -Je passai le reste du jour dans une indicible agitation; je ne savais à -quel dessein m'arrêter et quelle forme donner à mon aveu! Écrire à -Albert ma passion pour Léonce, c'était lui adresser une sorte de -congé en le frappant froidement; car la parole écrite a toujours -quelque chose de dur et d'irrémissible, tandis que celle qui s'échappe -de la voix, quelle qu'en soit la douloureuse signification, s'émeut de -l'émotion même de celui qui l'écoute; je me décidai donc à attendre -la visite d'Albert et à m'abandonner à l'imprévu. - -Le lendemain, dans la matinée, je reçus la réponse de Léonce. - ---Jamais roman, me disait-il, ne l'avait intéressé comme l'histoire -des amours d'Antonia et d'Albert; cet homme avait mis dans sa passion -une grandeur, une intensité et une durée qui en faisait une chose -vraiment belle; mais il était douteux qu'après tant de douleurs et -d'essais réitérés de consolations délétères, puisées dans la -débauche, il pût aimer encore comme il avait aimé. Ce second amour -qu'il m'offrait ne serait qu'une pâle et grimaçante contrefaçon du -premier; je méritais mieux que ces restes d'un cœur flétri et d'un -génie qui sommeillait; Albert était célèbre et lui était obscur, -mais lui du moins me donnait son âme entière où aucune image -n'obscurcissait la mienne. Je serais toujours pour lui la femme unique, -l'inspiration de sa solitude, la chaîne aimée de sa jeunesse, la douce -lumière qui planerait sur son déclin; semblable à cette première -femme de Mahomet qui fit la destinée du prophète et qu'il aima -jusqu'aux derniers jours, vieille et blanchie, la préférant aux jeunes -et fraîches épouses qui n'eurent jamais son cœur. - -Il était trop fier, poursuivait-il, pour rien ajouter, mais il -attendait la décision de mon amour avec une impatience qui troublait -son travail et sa solitude; il me suppliait en finissant de continuer à -lui parler d'Albert sans restriction; c'était, me disait-il, pour son -esprit une étude vivante dont rien n'égalait l'intérêt, et, en -satisfaisant sa curiosité, je lui donnais une véritable preuve -d'amour! - -Je froissai convulsivement cette lettre où je ne trouvais pas un cri -parti du cœur. Oh! mon Dieu, pensais-je, comment n'est-il pas venu? -comment n'a-t-il pas eu cet élan de l'amour? comment peut-il me laisser -seule dans l'état de détresse où se trouve mon âme? La dernière -phrase de sa lettre me fit l'effet d'un scalpel qui aurait pénétré -dans une chair vive; il voulait tout savoir sur ce qui concernait -Albert; ce noble génie était devenu un objet d'analyse pour cet esprit -solitaire et froid. Non! non! pensais-je, je ne continuerai plus cette -dissection d'un grand cœur blessé; cela ressemblerait à une trahison; -je m'arrêterai; dès le premier jour j'aurais dû refuser de lui donner -Albert en spectacle! et cependant pouvais-je agir autrement? lui cacher -quelque chose de ma vie, c'était ne l'aimer qu'à demi et partant ne -pas l'aimer, car suivant la profonde parole de l'Imitation: Qui n'a pas -un amour sans limites, n'aime point. - -Lui, l'avait-il bien pour moi cet amour? hélas! je ne le voyais pas -dans cette lettre. Mais d'autres lettres avaient été plus tendres, -elles avaient épanoui mon cœur et l'avaient satisfait; ce n'était pas -un rêve, j'étais aimée! J'en avais eu la conviction dans ses bras et -j'en retrouvais la certitude dans ses lettres. Un désir violent et -soudain de les relire s'empara de moi. J'en tirai plusieurs au hasard -d'une cassette où je les renfermais; et à mesure que les expressions -de cette tendresse calme, mais toujours égale, me pénétraient, je -sentais revenir en moi la sérénité; il m'aime! répétais-je avec de -douces larmes, et dans cette confiance je puisais la force de tout dire -à Albert; j'étais prête à confesser mon amour comme les premiers -chrétiens confessaient leur foi. - -En ce moment j'entendis la voix d'Albert. Marguerite l'avait rencontré -dans l'escalier et allait l'introduire dans mon cabinet. Mon premier -mouvement fut de cacher les lettres de Léonce; tout à coup il me vint -une autre idée et je laissai les lettres éparses sur ma table. - -Albert entra; il était un peu pâle, mais sa mise très-recherchée lui -donnait une apparence de santé. - ---Vous vouliez donc venir chez moi, me dit-il en m'embrassant; cette -bonne pensée que vous m'avez envoyée m'a guéri et c'est moi qui viens -vous voir et vous remercier.--Mais, chère, êtes-vous malade? -ajouta-t-il en me regardant, vous voilà blanche et glacée comme un -beau marbre. Vous avez encore des larmes dans les yeux, pourquoi -pleurez-vous? je veux le savoir! - ---Eh bien! oui, m'écriais-je, vous saurez tout. Albert, écoutez-moi -sans colère et ne me retirez pas votre amitié; plusieurs fois déjà -j'ai voulu parler et vous n'avez pas voulu m'entendre; Albert je ne puis -tous aimer d'amour, car j'en aime un autre qui m'aime et dont rien ne -saurait me séparer! - -Il chancela et devint tellement livide que j'eus peur du mal que j'avais -lait. - ---Oh! murmura-t-il lentement: vous ne valez pas mieux qu'_elle_, vous -aussi en retour de mon amour vous me faites souffrir! - ---Est-ce ma faute, lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes, si -avant de vous connaître mon cœur s'était donné? Allez-vous donc m'en -vouloir de la vérité, comme vous en avez voulu à Antonia de son -mensonge? fallait-il vous tromper?... - ---Oui, plutôt que de m'arracher à ce rêve qui allait me faire -revivre! Adieu donc, ajouta-t-il, je n'en veux pas savoir davantage. - ---Vous êtes dur, lui dis-je, et vous répondez bien mal à ma loyauté; -fallait-il vous traiter comme un enfant qui ne souffre pas qu'on -s'interpose entre son désir et l'impossible? Oh! cher, cher Albert, si -la confiance d'une âme forte et sincère vous épouvante, pourquoi vous -étonner qu'Antonia vous ait menti? Sans doute elle avait compris dans -la profondeur de son génie que l'homme nous refusera toujours la -liberté de l'amour et la dignité de la franchise. - ---Taisez-vous, taisez-vous! s'écria-t-il avec emportement, je me soucie -bien de ce que vous me dites, j'aime mieux regarder votre pâleur et -votre abattement qui, du moins, me font croire que vous souffrez du mal -que vous me faites. - ---Oh! oui, repris-je en l'embrassant comme j'aurais embrassé mon fils, -je souffre d'ajouter à vos chagrins, moi qui voudrais tant les changer -en bonheur. - ---Vous avez la persuasion de la bonté, répliqua-t-il, et vous me -faites comprendre ma folie. Il est vrai, je ne puis empêcher que vous -en aimiez un autre, mais ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais fait -à coup sûr si j'étais plus jeune et plus beau, c'est de prendre sa -place;--voyons, voyons, cela n'était-il pas possible; cet amant n'est -pas un mari; il n'est pas même un amoureux bien vif, puisqu'il vous -laisse ainsi dans toutes les langueurs de l'attente? - -Il avait pris tout à coup un ton dégagé en prononçant ces paroles; -il souriait comme à une convoitise. - ---Le voulez-vous, chère amie? essayons un peu de nous aimer, et après -vous me préférerez peut-être à ce terrible absent! - ---Non! m'écriai-je blessée et raffermie par ce changement de langage; -lui seul me plaît et lui seul m'attire. - ---Ah! je comprends, fit-il en se regardant dans la glace, je vous fais -l'effet qu'Antonia a produit sur moi à notre dernière rencontre; mais -s'il en est ainsi, pourquoi ne me fuyez-vous pas? pourquoi -m'attirez-vous au contraire et pourquoi pleurez-vous sur moi? - ---C'est qu'il est dans votre génie quelque chose d'éternellement jeune -et beau qui, en dehors de l'amour, exerce une séduction puissante et un -attrait idéal.--Je ne voudrais pas le trahir lui, mais je ne voudrais -pas vous perdre, vous mon poëte bien aimé. Vous tenez mon âme -tremblante dans vos mains; ne le sentez-vous pas? - ---Vous êtes une bonne créature, me dit-il, et je veux oublier mes -désirs égoïstes pour vous entendre: voyons, qui aimez-vous? est-il au -moins digne de son bonheur, celui-là? - ---Mes paroles vous le feraient mal connaître, lui dis-je; j'ai toutes -les préventions et tout l'aveuglement de l'amour; mais lisez ces -lettres, et soyez pour moi un cœur juste qui reçoit la confidence d'un -ami. - -Il se maîtrisa et prit au hasard une lettre, déterminé sans doute -aussi par un peu de curiosité. - -Je l'observais douloureusement pendant qu'il lisait; la tête tendue -vers lui, je cherchais à pénétrer dans ses yeux, dans le sourire ou -la contraction de ses lèvres et dans les plis fugitifs de son front, -les impressions successives qu'il éprouvait. Il lut une vingtaine de -lettres sans s'interrompre, et sans me parler; mais je voyais sur son -visage comme dans un miroir tous les mouvements de son âme: c'était -tour à tour l'impatience que lui causait une familiarité trop vive; le -dédain du génie pour des dissertations fastidieuses sur l'art et sur -la gloire mêlées intempestivement à l'amour; une pitié moqueuse pour -la monstrueuse personnalité de Léonce s'accroissant sans cesse dans la -solitude comme les pyramides du désert grossissent toujours sous les -couches de sable stérile qui les recouvrent et les étreignent. -C'était parfois quelque chose d'amer et de méprisant, trahi par -l'ironie acérée du regard qui semblait flageller comme avec une -lanière certains vices de race que révélaient les lettres de Léonce. -Il avait tout lu et pas une fois je n'avais surpris un signe -d'attendrissement involontaire sur la vérité de cet amour qui prenait -ma vie. - ---Eh! bien, lui dis-je, éperdue et l'interrogeant, voyant qu'il ne me -parlait pas! - ---Chère Stéphanie, répliqua-t-il, en me considérant avec tristesse, -vous êtes aimée par le cerveau de cet homme et non par son cœur. - ---Ne me dites pas du mal de lui, m'écriai-je, vous seriez suspect. - ---N'allez-vous pas me soupçonner d'être jaloux de ce Léonce, -reprit-il en levant la tête avec fierté! Non, je suis rassuré, car je -vaux mieux que lui, mieux que lui par la sincérité de mes émotions; -il y a dans mon vieux cœur flétri plus de chaleur et plus d'élan que -dans ce cœur froid et inerte de trente ans! Je suis rassuré, vous -dis-je, et je ne suis plus jaloux parce que j'ai la certitude que vous -m'aimerez un jour et que vous ne l'aimerez plus! il y a entre vous deux -trop de dissemblances; trop de sentiments qui se heurtent et se -froissent en voulant se confondre, pour que vous ne soyez pas tôt ou -tard ennemis; et alors, vivant ou mort, vous m'aimerez! mort! ce sera un -bonheur à me faire tressaillir dans ma bière de vous sentir toute à -moi! - ---Albert, lui dis-je en le suppliant, vous avez une part de mon cœur, -mais soyez clément, ne tuez pas mon pauvre amour qui depuis dix ans me -fait vivre; depuis dix ans bien d'autres que vous se sont brisés contre -sa force et ont reculé devant sa fermeté; c'est un roc inaccessible -sur lequel je ne permets pas qu'on piétine. Vous pouvez me tourmenter -par vos doutes et m'affliger par vos présages, mais je sens en moi la -volonté d'aimer toujours et la certitude d'être aimée. Cet amour que -vous ne trouvez pas dans ces lettres, il y frémit, il y brûle pour moi -à chaque ligne; vous avez l'œil froid de la défiance, et la défiance -rend athée. Moi je me confie, je crois et je sens le dieu caché! - -En parlant ainsi, je saisis dans mes mains les lettres ouvertes comme -pour les prendre en témoignage. - ---Si je les commente devant vous, reprit Albert, vous direz que je suis -cruel; l'heure n'est pas venue de vous faire entendre la vérité. - ---Je ne redoute rien, répondis-je, car rien n'entamera mon amour. - ---Eh bien! soit, vous m'entendrez; la lutte est ouverte entre cet homme -et moi, et je ne saurais être déloyal en le combattant avec les armes -qu'il me fournit; il ne m'est pas seulement odieux parce que je vous -aime, mais parce que je le sens aussi l'antagoniste de mon esprit et de -tous mes instincts; voyez, ajouta-t-il en s'emparant d'une lettre et en -la parcourant; ceci, c'est l'apologie de la solitude que vous fait -durant quatre pages ce jeune homme si brûlant d'amour: vous êtes sa -vie, dit-il, et il se sépare volontairement de vous pour se retrancher -dans un labeur acharné; il supprime les affections de son cœur dans -l'espoir d'être inspiré; c'est absolument comme si l'on supprimait -l'huile d'une lampe pour qu'elle brûlât mieux. Rappelez-vous la vie de -tous les grands hommes: ils n'ont conquis leur génie qu'à force -d'amour! Que veulent donc ces petits Origènes de l'art pour l'art qui -s'imaginent qu'en se mutilant ils deviendront féconds! - -Ici je trouve, continua-t-il en prenant une autre lettre, qu'il prétend -nous surpasser tous par la correction du style! Naïf orgueil! comme si -écrire était un travail de symétrie, de marqueterie et de polissure: -Si l'idée ne fait pas palpiter le mot, que m'importe! Si les plis -réguliers de la draperie frissonnent sur un mannequin, serai-je ému? -et Albert se prit à rire de ce rire moqueur qu'une fraîche jeune fille -jette à la beauté factice d'une coquette fardée. - -Il poursuivit: - ---Cet homme travaille depuis quatre ans à un long roman dont il vous -parle sans trêve; chaque jour il y ajoute une page péniblement -élaborée, et là où les inspirés ressentent la puissance des -voluptés de l'esprit, il vous avoue qu'il n'éprouve, lui, que les -affres de l'art? C'est le pédagogue qui, à l'heure de la création, se -sent engourdi comme un bloc, tandis que le premier écolier venu lui en -remontrerait à la manière de Chérubin! Je connais un autre pédant du -genre de votre Léonce, qui s'est cloîtré pendant deux ans pour imiter -un de mes poëmes, le plus vif d'allure et le moins didactique; il y a -de nos jours des procédés lents, certains, mathématiques, pour ces -calques de la littérature romantique, comme il y en avait autrefois -pour contrefaire la littérature classique; c'est ainsi par exemple que -Campistron singeait Racine. Un sculpteur de mes amis, qui fait plus de -bons mots que de bonnes statues, a appelé plaisamment mon patient -imitateur _un pion romantique_. Soyez certaine que le livre de votre -amant, dont il est en mal d'enfant depuis quarante-huit mois, sera une -lourde et flagrante compilation de Balzac! - ---Se donne-t-on le génie? m'écriai-je, n'est pas qui veut un esprit -créateur! mais c'est un effort de l'intelligence qui a sa grandeur que -de poursuivre incessamment le beau et de s'en approcher. Vous ne pouvez -nier qu'à défaut de génie cette volonté puissante ne soit en lui? ce -n'est pas sa faute s'il n'est pas plus grand! - ---Eh! qui songerait à l'humilier, répliqua Albert, s'il n'étalait pas -lui-même un monstrueux orgueil. Dans les lettres que vous me faites -lire, il plane toujours comme un condor, qui, dans sa lourdeur, -s'imagine être supérieur à l'aigle! Avec quelle superbe il juge tous -les contemporains! Il veut bien faire une exception en faveur de -Chateaubriand, de Victor et de moi; ce qui m'importe peu, chère -marquise; mais quel dédain ne prodigue-t-il pas à de grands écrivains -qu'il n'égalera jamais; à Sainte-Rive, par exemple; de quel ton il -méprise sans le comprendre son beau roman psychologique sur l'amour, un -des livres les plus forts de l'époque; ce qui n'empêchera probablement -pas ce farouche orgueilleux, s'il publie un jour son œuvre, d'aller -mendier à Sainte-Rive quelques mots d'éloge. - -En parlant ainsi, Albert froissait la lettre où Léonce se moquait du -fameux critique. - ---Mais ceci n'implique en rien son cœur et importe peu à mon amour, -lui dis-je, en protestant toujours. - ---Vous avez donc la prétention de dédoubler un être? reprit Albert -d'un accent railleur; non, non, la nature est plus logique que votre -amour: tout se coordonne et se complète dans une organisation; le cœur -de votre Léonce est le corollaire évident et palpable de son cerveau, -ce cœur est un organe indéfiniment dilaté, mais insensible, une -gibbosité vide où tout entre et d'où rien ne sort, comme dans la -bosse d'Arlequin, ajouta-t-il en riant plus fort. - ---Oh! ce n'est pas par ces bouffonneries que vous ébranlerez l'idole, -lui dis-je. - ---En effet, répliqua-t-il avec une amère ironie, ce monsieur-là -mérite bien qu'on le prenne au sérieux. Eh bien, soit, j'y consens et -vous allez voir, ma chère, comme il y gagnera!--En prononçant ces -mots, il saisit deux lettres qu'il avait placées à l'écart.--Deux -preuves, deux attestations qu'il se donne à lui-même de la tendresse -et de la générosité de son cœur, poursuivit Albert; un jour, vous -passiez ensemble près de la statue de Corneille, il vous parle en -pédant de ce simple grand homme, et vous, dans l'effusion touchante de -votre amour, vous répondez: «J'aime mieux être aimée par toi, que -d'avoir la gloire de Corneille!» Oh! si Antonia m'avait dit un mot -semblable à propos de Michel-Ange ou de Dante quand nous étions en -Italie, je l'aurais remerciée et bénie en la serrant plus -passionnément dans mes bras; mais lui, qu'en éprouve-t-il? Il vous -rappelle, en vous écrivant, votre ineffable exclamation: il la censure, -il la souligne; cette parole d'amour, ose-t-il dire, vous a -involontairement diminuée à ses yeux, car il ne comprendra jamais -qu'on place le sentiment au-dessus de la gloire. Oh! marquise, les -êtres vraiment inspirés et qui ont écrit des choses sublimes n'ont -pas dit à froid de ces sublimités-là! Cette avidité âpre et glacée -de la gloire ne saurait envahir un cœur heureux par l'amour! En lisant -les maximes qu'il vous débite sur l'art et la renommée, on dirait des -aphorismes pompeusement prononcés par quelque bourgeois lettré! - ---Bourgeois, lui bourgeois! interrompis-je avec cette naïveté que -l'amour vrai garde toujours, même quand l'âge de la naïveté est -passé; on voit bien que vous ne le connaissez pas? Personne plus que -lui ne se moque du troupeau des _Philistins_, comme disait votre ami -Henri Heine pour désigner les bourgeois. - ---Oui, répliqua Albert, comme les nobles parvenus se moquent de la -roture, mais en sentant où le bât les blesse. - -Ceci n'est après tout, poursuivit-il, qu'un peu de faconde, c'est la -voix lointaine du dieu qui veut vous éblouir; on dirait une incarnation -de Brama gourmandant un croyant esclave. Mais voici un post-scriptum où -gît tout son cœur; il a voulu confirmer l'opinion vulgaire que c'est -dans cette dernière partie d'une lettre que la pensée se trahit. Oh! -ici je puis dire comme Pilate: _Ecce homo!_ mais ce n'est pas moi qui -suis le couard!... - ---Assez! assez! m'écriai-je, qu'avez-vous donc découvert de si -monstrueux? Venons au fait! - ---Oh! c'est mieux qu'une trahison, continua-t-il en agitant une lettre, -mieux qu'une couardise, c'est l'insensibilité du marbre en face d'un -cœur qui n'ose crier mais qui saigne en secret. Marquise, le dernier de -vos amis eût imaginé en pareille circonstance une délicatesse -ingénieuse, Duchemin lui-même en aurait eu la pensée, oui, ceci me -grandit Duchemin! car, dans sa convoitise, Duchemin cesse d'être avare, -et l'autre, dans sa sentimentalité, reste un Harpagon! - ---Je ne vous comprends pas, que voulez-vous dire? Je ne permets à -personne de l'insulter, m'écriai-je tremblante de colère et -d'émotion. - ---Mais c'est lui qui s'est flétri de sa propre main, reprit Albert, -écoutez-moi, pauvre chère âme, et jugez! Je vois, je devine qu'il y a -quelque temps, dans la gêne où vous mit votre procès et pour -combattre la pauvreté, que vous receviez vaillante avec un sourire, -vous avez songé à vendre ce grand et bel album où tous les génies -contemporains ont déposé un hommage. Chateaubriand ouvre le cortège -suivi de Victor, de Rossini, de Meyerbeer, de Manzoni; c'est là qu'est -l'éloquente page d'Humboldt dont vous m'avez parlé! Ce livre, fait -pour vous, vous était bien cher, vous y teniez par toutes les -délicatesses du cœur et de l'esprit, mais vous y teniez moins qu'à -votre fierté native; donc, un jour de détresse, vous l'envoyez en -Angleterre au libraire de la reine, vous attendez anxieuse que quelque -lord millionnaire acquière pour un peu d'or ce joyau du génie. Vous -avez pleuré en vous en séparant, mais comment faire! le vendre est -pourtant un bonheur, car votre dignité est bien au-dessus de ce -trésor. Ainsi vous pensiez et vous attendiez chaque jour l'heureuse -nouvelle! elle ne venait pas! Eh bien! je lis ici, dit-il en agitant une -lettre, que cet homme allant en Angleterre, vous l'aviez chargé de voir -le libraire de la reine et de vous dire si l'album était vendu: combien -un mensonge eût été facile! Le mensonge de l'affection, le mensonge -délicat et inspiré, qui nous permet d'obliger mystérieusement un ami -par un subterfuge. Cet homme est riche, il voyage, il n'épargne rien -pour ce qui peut coucher sur des roses sa personnalité; il vous a -écrit mainte fois, dans des élans de générosité fantastique, qu'il -souffre de la gêne où vous vivez, et qu'il voudrait être un magicien -pour vous faire habiter un palais de marbre blanc avec des ciselures -d'or; il savait bien le néant d'un pareil souhait; mais quand il devine -votre extrême détresse il ne songe pas à vous dire, à vous, son -unique amour, à vous dont il sait la fierté: «L'album est vendu!...» -Vous l'auriez cru, et si un doute vous était venu, il vous aurait -attendrie; et lui, il devenait ainsi le possesseur heureux d'une chose -qui vous avait appartenue et où tous les génies contemporains ont -empreint leur trace. Un parfum d'amour, d'intelligence et de courtoisie -se fût échappé de cette action secrète et cela l'eût embaumé dans -sa solitude! - -Ah! ah! poursuivit Albert, en ricanant avec amertume, il se soucie bien -de cela celui que vous me préférez! il s'agit bien vraiment de la -nouvelle que vous attendez anxieusement de Londres! il ne vous parle que -des études de mœurs qu'il y fait; puis, en finissant sa lettre, il se -souvient tout à coup de ce qui vous concerne et, sous forme d'une -dernière observation critique sur les Anglais, il jette négligemment -ces mots dans un post-scriptum: «À propos, l'album n'est pas vendu; -c'était illusoire d'imaginer que dans ce tas de lords et de marchands -qui n'ont pas compris Byron, il se trouverait un acquéreur pour ces -pages de génie.» C'est tout, mais convenez, marquise, que ces phrases -sont lumineuses, et qu'elles éclairent cet homme d'un jour flamboyant! -Oh! tenez, poursuivit-il en jetant avec mépris la lettre qu'il tenait -encore, mieux vaudrait pour l'honneur de cet homme vous avoir battue -dans une heure de jalousie et de colère, que ce tour de bourgeois -madré et de Normand imperturbable! Comment le sang des aïeux que votre -mère vous a transmis et auquel l'esprit de votre grand-père, le -conventionnel, a mêlé la force et la sincérité, comment ce sang -généreux et fier n'a-t-il pas bouillonné dans vos veines devant la -bassesse de votre amant? - -Tandis qu'Albert parlait, j'éprouvais un genre d'angoisse qu'une femme, -qu'une mère peut seule comprendre. C'était quelque chose d'analogue -aux transes de l'avortement quand ce poids mort, qu'hier encore nous -sentions tressaillir, se détache de nos entrailles vivantes; tous les -instincts maternels se révoltent, on voudrait garder et porter toujours -le cher et déchirant fardeau, mais c'en est fait, il nous échappe en -nous torturant. - -Ainsi, sous la parole acérée d'Albert, il me semblait sentir se -dissoudre et tomber mon amour. - -J'étais plongée dans un morne silence; Albert me regarda, et voyant -que mes pleurs inondaient mon visage, il me dit: - ---Qu'ai-je fait? oh! si vous pouviez m'aimer je vous consolerais, mais -n'étant pas aimé je viens d'être pour vous, je le sens, un instrument -de torture! - -Il couvrit sa tête de ses mains et nous restâmes quelques instants -sans parler. - -Je pleurais toujours, regardant avec égarement ces lettres profanées -d'où Albert venait de tirer des présages de malheur. - -Il se leva tout à coup et me dit en prenant ma main: - ---Ne prolongeons pas ce supplice! Adieu donc, puisque vous ne pouvez -m'aimer! Ce matin je voulais réédifier ma vie; vous venez d'y porter -de nouveau la sape et la hache; et maintenant vogue la galère -démantelée! nous ne pouvons plus rien l'un pour l'autre. - -Il allait sortir. - ---Oh! non, lui dis-je en joignant les mains comme en prière, je vous en -conjure, restons amis. Ne m'en voulez pas de l'aimer, il a été le seul -grand amour de ma vie comme fut pour vous Antonia. Ne me punissez pas -d'avoir été sincère; ne m'abandonnez pas dans mon chagrin, ne me -laissez pas seule avec le doute affreux que je ne suis pas aimée! - ---Puisque ce n'est point par moi que vous voulez l'être, -répliqua-t-il, que me demandez-vous? Nous voir pour nous faire souffrir -à chaque heure serait insensé et funèbre; quittons-nous sur un songe -qui fut beau, je ne vous verrai plus, mais je garderai votre souvenir -tant que mon cœur battra. - ---Non, non, m'écriai-je, je ne veux pas vous perdre; promettez-moi que -vous reviendrez. - ---Je ne reviendrai qu'à votre appel, car je vais retomber dans une -fange où les étoiles ne se reflètent pas. - -Il sortit, et en entendant ma porte retomber sur lui avec un bruit sec, -il me sembla qu'une barrière infranchissable nous séparait désormais. - - - - -XXII - - -Je n'écrivis pas à Léonce pendant plusieurs jours, il s'en étonna et -s'en émut; mes lettres étaient une des plus vives distractions de sa -solitude: elles lui étaient devenues indispensables; moins pour l'amour -qu'elles contenaient, je l'ai bien compris plus tard, que pour le -courant parisien qu'elles portaient jusqu'à lui. J'étais la gazette -quotidienne qui lui apprenait les nouvelles littéraires et celles du -monde. Depuis que je connaissais Albert, ces lettres de chaque jour -l'intéressaient plus encore; mon silence subit le troubla; il sortit de -sa quiétude. Il me suppliait, avec des paroles qui me parurent vraiment -tendres, de finir ce tourment qui l'empêchait de travailler et de -vivre; si je souffrais, si quelque événement agitait ma vie, je -n'avais qu'à le lui dire, avant trois jours il serait près de moi. - -Eh! pourquoi donc n'accourt-il pas? pensais-je, était-ce toujours à -moi de le désirer, de l'appeler et de l'attendre? - -Pourtant dans la disposition d'esprit où j'étais, le voir m'eût été -douloureux; il fallait avant qu'un peu de calme et de confiance se -fussent refaits dans mon cœur. Ses lettres y contribuèrent; elles -devenaient de plus en plus douces; on eût dit que devinant l'orage qui -grondait en moi, il voulait l'apaiser par des mots suaves. Je lui -répondis sans amertume, mais sans lui parler de notre prochaine -réunion, que j'avais si passionnément désirée. Pour la première -fois, je lui fis presque un mensonge. Je motivai mon silence sur un -travail impérieux que j'avais dû finir, et je suspendis ses questions -au sujet d'Albert, en lui disant que je ne le voyais plus et le croyais -absent. - -En effet, Albert n'avait pas reparu. Les jours s'écoulaient; je -l'espérais chaque matin, et chaque soir je me disais: C'est donc fini, -il ne reviendra plus. Dans mon inquiétude, j'avais plusieurs fois -envoyé Marguerite demander de ses nouvelles; son portier avait toujours -répondu qu'on ne pouvait le voir, il passait les nuits dehors et les -jours il s'enfermait pour dormir. Son absence remplissait mon cœur -d'une préoccupation très-vive. J'entendais autour de moi comme l'écho -de ce qu'il m'avait dit de charmant et de passionné, et je vivais pour -ainsi dire dans cette vibration de son esprit et de son amour. Il -manquait à ma solitude, il manquait aussi à mon fils, qui s'était -pris à l'aimer de plus en plus, et qui me répétait sans cesse: - ---Pourquoi donc Albert ne revient-il pas? - -Il faisait un mois de juillet pluvieux et sombre aussi triste que -novembre. Je passais les heures à regarder, frissonnante, la pluie qui -ruisselait à travers les vitres et tombait avec un bruit monotone sur -les feuilles des arbres; les agitations fougueuses ressenties durant les -beaux jours s'étaient apaisées; je n'étais plus atteinte par les -effluves périlleuses d'une atmosphère en feu qui, en passant dans -l'air que nous respirons, nous pénètrent et nous brûlent. Je -subissais comme l'anticipation d'une vieillesse soudaine, où le calme -se fait dans le sang et dans le cœur, et n'y laisse plus qu'une -sympathie placide pour ceux qui furent orageusement aimés. J'éprouvais -une mélancolie heureuse, dégagée d'indignation contre Léonce et sans -effroi de l'amour d'Albert. Je pensais à cette heure où la mort nous -emporterait tous les trois dans la cité mystérieuse qui confond les -âmes; je me disais: Malheur à ceux qui s'étant aimés dans la vie, ne -pourront s'aimer dans la mort. Alors il me venait des idées si -clémentes, que j'aurais voulu donner un baiser de paix, un baiser de -l'âme, à tous ceux qui me furent chers ici-bas. Comme j'étais -plongée, un matin, dans une de ces rêveries bienfaisantes et que je -regardais la pluie qui tombait toujours, mon fils vint me tirer par ma -robe en me disant: - ---Maman, allons voir Albert; il m'est apparu cette nuit en rêve; il -était tout pâle étendu sur son lit; il m'a tendu les bras en -m'appelant par mon nom. - ---Nous irons, mon enfant, répondis-je, mais je voudrais bien que le -soleil se montrât dans le ciel. - ---Non, reprit l'enfant, car alors il serait à la promenade, et par ce -mauvais temps nous le trouveront chez lui. - -Nous partîmes vers deux heures; la pluie avait cessé, mais de gros -nuages couraient encore dans le ciel gris. - ---Hâtons-nous, me disait l'enfant, nous ferons une niche à l'orage et -nous arriverons avant qu'il n'éclate et nous mouille. - -Nous traversâmes d'un pas rapide la place de la Concorde et le jardin -des Tuileries. Quand nous fûmes dans la rue Castiglione, nous vîmes -sous les arcades un commissionnaire chargé d'une hotte pleine de -fleurs. - ---Ce serait gentil, me dit mon fils, de donner à Albert un joli pot de -camélias comme ceux que porte cet homme; s'il est malade, cela lui fera -plaisir à regarder. - ---Je veux bien, répliquai-je; c'est justement jour de marché aux -fleurs à la Madeleine; as-tu le courage d'aller jusque-là? - ---Oh! j'irais bien plus loin pour donner une joie à Albert, -repartit-il. - -Arrivés au milieu des massifs d'arbustes et de bouquets qui embaumaient -l'air, je dis à mon fils: - ---Choisis ce qui te plaira pour notre ami. - -Il arrêta son désir sur un beau camélia à pétales rosées. Un petit -commissionnaire hissa sur son épaule le pot que nous venions d'acheter, -et nous nous remîmes en marche vers la maison d'Albert. - -Comme nous approchions de sa porte, mon fils me dit: - ---Crois-moi, passons sans rien demander au portier, il pourrait nous -répondre qu'il n'y est pas, tandis que là-haut nous verrons bien. En -parlant ainsi, il saisit le pot des mains du petit commissionnaire, et -nous nous glissâmes dans l'escalier. Je tremblais un peu en montant les -marches, mais la présence de mon enfant me soutenait. - -Il posa le camélia sur le seuil de la porte, puis ce fut lui qui sonna -d'une main assurée. - -Le domestique, qui nous reconnut, nous accueillit d'un air joyeux. - ---Allez prévenir M. Albert, lui dit l'enfant, que quelqu'un qui l'aime -bien vient le voir. - -Ce ne fut pas le domestique qui revint pour nous introduire, ce fut -Albert; il accourut en nous criant: Comment! c'est vous! puis, se -courbant, il embrassa si passionnément mon fils, que je compris que ses -baisers s'adressaient à moi. - ---Oh! chère Stéphanie, me dit-il, vous êtes donc restée pour moi un -bon camarade? Que c'est charmant ce que vous faites là! Entrez, entrez; -si j'avais pu prévoir votre venue, c'est moi qui aurais rempli de -fleurs mon logis pour vous recevoir. Il s'empara de l'arbuste; il pressa -contre ses joues amaigries et contre son front brûlant les frais -camélias; puis, se retournant vers l'enfant, il l'embrassa encore. Il -était vêtu d'une robe de chambre en laine blanche où flottait son -corps frêle; son cou, sans cravate, en sortait décharné, et ses -pommettes saillissaient à travers sa pâleur. - ---Vous avez été malade, lui dis-je. - ---Oui, vingt-quatre heures seulement, mais la crise est passée; elle -était inévitable, ajouta-t-il, après ce que j'ai fait pour vous -oublier. Mais vous arrivez dans un de mes meilleurs moments; je n'ai -plus assez de force pour commettre des folies, et je vais assez bien -pour goûter la douceur de vous voir. Puisque vous avez eu l'aimable -idée de me faire visite, poursuivit-il en riant, il faut, marquise, que -vous parcouriez tout mon appartement. J'ai là, à côté, une charmante -tête de femme que je salue tristement chaque matin à mon réveil, et -qui me regarde avec un sourire presque caressant, mais des yeux si fiers -qu'ils font baisser les miens. - -En disant ces mots, il poussa une large porte vitrée s'ouvrant du salon -dans sa chambre, et j'aperçus, au pied de son lit, un petit portrait au -crayon qu'il m'avait un jour demandé en feuilletant un album. - -Mon fils qui nous suivait, dit: - ---Voilà maman! C'est bien preuve que vous nous aimez. Pourquoi donc ne -venez-vous plus nous voir? - ---Vous êtes trop curieux, mon petit ami, et ce n'est pas moi qui vous -le dirai. - ---Voyons, ne faites plus le méchant, reprit l'enfant, et venez -aujourd'hui même vous promener et dîner avec nous. - ---Votre mère ne le voudra pas, répliqua Albert. - -Je lui tendis la main en lui disant: - ---Vous savez bien le contraire. - ---Allons, allons, dit-il, la vie a encore de bonnes heures: je serais -bien bête de ne pas les prendre au vol. - -Il nous reconduisit dans le salon, puis rentra dans sa chambre et -s'habilla à la hâte. - -Dix minutes après, nous étions en voiture dans les Champs-Élysées si -souvent parcourus ensemble. Mais ce n'était plus par une nuit brûlante -et silencieuse, c'était à l'heure où les promeneurs à cheval ou en -calèches se rendaient en foule au bois; le ciel s'était éclairci et -à travers les nuages blancs souriait une lumière calmante. - -Mon fils assis sur les genoux d'Albert lui faisait mille questions, -l'obligeant à regarder tout ce qui l'intéressait et ne lui laissant -guère la possibilité de s'occuper de moi. - -Je les considérais tous les deux sans parler et en ce moment Albert me -semblait être pour moi un frère bien-aimé qui caressait l'enfant de -sa sœur; je n'éprouvais plus aucun trouble; j'étais toute à la joie -bienfaisante de l'avoir retrouvé. - ---Où voulez-vous aller, mon petit despote? dit-il à mon fils. - ---À l'hippodrome, répondit l'enfant sans hésiter. - -La joie de mon fils fut grande, en voyant les scènes d'équitation et -de voltige qui se succédèrent. Albert qui, avec une flexibilité -d'esprit inimaginable, savait passer des idées les plus sublimes et les -plus navrantes à toutes les fantaisies riantes et juvéniles, partagea -la gaieté de mon fils; on eût dit deux camarades de collège un jour -de vacances. - -J'étais bien aise de l'espèce d'isolement tranquille où me laissait -le babil de mon fils mêlé à la verve d'Albert; ils jasaient à qui -mieux mieux. Je goûtais là une de ces heures qui détendent l'âme et -lui font déposer un moment le poids des passions et des douleurs. - -Quand nous redescendîmes l'avenue des Champs-Élysées pour nous rendre -chez moi, les promeneurs y affluaient de plus belle. Nous aperçûmes -dans la voiture d'un ambassadeur Duchemin qui se pavanait; il eut un -sourire de chat-tigre en me voyant avec Albert. - ---Je ne pardonne pas à ce grotesque et cynique personnage le méchant -tour qu'il vous a joué au sujet de Frémont, me dit Albert. - -Et aussitôt, comme pour lui décocher une flèche, il improvisa contre -le pédant quatre petits vers d'une bouffonnerie mordante: c'était sur -un rythme sautillant et vif; on eût dit des légers coups de la patte -aérienne du Trilby de Charles Nodier. - ---Nous semblons prédestinés aujourd'hui à la rencontre des méchants -et des sots, me dit Albert; tenez, voilà maintenant Sansonnet et Daunis -qui passent ensemble dans ce coupé: le premier, pendant qu'il était -pair de France, a essayé ardemment, mais en vain, de me brouiller avec -le prince qui fut mon ami; il ne me pardonnait pas d'avoir dit à un -plat journaliste qui le comparait à La Fontaine, qu'il n'était pas -même le singe de Florian. Le second, Daunis, m'a empêché d'être -joué sur un théâtre dont il était directeur, parce que, il y a dix -ans, je ne consentis pas à lui laisser faire un drame en cinq actes sur -une de mes petites comédies. Sans vanité, convenez, marquise, que -c'eût été un pavé écrasant une fleur. Vous voyez qu'ils ont bien -mérité tous deux d'avoir aussi leur quatrain, ajouta Albert, et -aussitôt une épigramme vive et folle bondit comme une éclaboussure -sur le coupé qui emportait Sansonnet et Daunis. - -J'étais ravie de ces traits d'esprit si concis et si nets qu'Albert -trouvait en se jouant. - ---Voyons, chère marquise, essayez donc un peu à votre tour, me dit-il, -je vous ai appris à tourner des vers français, vous m'avez promis de -vous y exercer, voilà l'occasion ou jamais. - ---Et contre qui donc voulez-vous que je m'escrime? répliquai-je. - ---Mais contre moi-même, reprit-il en riant, il y a des jours où je -prête fort à l'ironie et je vous permets de me mordre à belles dents, -c'est-à-dire avec les vôtres. - -On eût dit qu'un jet de son pétillant esprit avait passé tout à coup -en moi, car je fis sans hésiter très-rapidement quatre petits vers de -la même mesure que ceux qu'il venait d'improviser. - -C'était une plaisanterie assez piquante sur le décousu de sa vie; il -rit beaucoup d'un trait final tout à fait grotesque et que j'avais -trouvé je ne sais comment. - -À son tour il me riposta par le même nombre de vers dans lesquels il -me raillait en mots très-crus d'être trop idéale, de sorte que sa -pensée et ses expressions formaient un contraste bouffon; je ressaisis -le ricochet de l'épigramme et le dirigeai contre une actrice qui -passait en ce moment dans l'équipage d'un prince russe. - -Albert repartit à son tour; il lança quatre vers satiriques contre un -critique joufflu qui, impuissant à créer, s'essouffle à détruire. -Puis quatre autres contre le vieux romancier Sidonville qu'il aperçut -en tilbury. Voilà un fat de soixante-quatre ans qui se croit toujours -adorable, s'écria Albert, Il a dit chez une de mes cousines un mot de -comédie inimitable: voyant un jour la fille de cette cousine, une belle -enfant de quatorze ans, un peu triste il se pencha vers la mère et -murmura mystérieusement: N'est-ce pas moi qui la rendrais rêveuse? - -Nous continuâmes pendant le dîner et durant une partie de la soirée -ce jeu rimé qui nous divertissait fort; toute la littérature y passa; -Victor et René eux-mêmes ne furent pas épargnés par nos sarcasmes -inoffensifs. - -Lorsque nous nous séparâmes, Albert me dit gaiement: - ---Savez-vous, marquise, que je regrette que vous n'ayez pas le teint un -peu plus brun et que vous ne soyez pas un peu plus maigre; vous eussiez -revêtu des habits d'homme, qui m'auraient fait illusion, et alors nous -serions restés toute la vie de très-bons amis. - - - - -XXIII - - -Je n'analysai pas l'impression que m'avait laissée cette entrevue avec -Albert, ce que je sentais, c'est que j'étais moins triste, plus -légère de cœur, mieux disposée à travailler et à vivre. - -Nous ne nous étions pas dit: Au revoir, en nous quittant, mais -j'espérais qu'il reviendrait et qu'en évitant certaines émotions nous -finirions par nous accoutumer tous les deux à une riante fraternité. - -Quant à ce qui touchait à Léonce, je sentais s'affaiblir -l'interprétation terrible qu'Albert avait donnée à ses lettres; -pourtant je n'avais pas osé les relire, redoutant d'y trouver moi-même -une cruelle confirmation. Mais celles que je recevais chaque jour de lui -étaient désormais si tendres, que ma confiance ébranlée se -raffermissait peu à peu. - -Albert m'écrivit un matin pour me proposer d'aller avec lui au -Théâtre-Français voir jouer l'_Œdipe_ de Voltaire! Il se promettait, -me disait-il de passer une très-réjouissante soirée en entendant -défiler d'un pas traînard tous ces alexandrins essoufflés; il -ajoutait qu'il offrirait une place, si j'y consentais, à un vieux -monsieur de notre connaissance. - -C'était un ancien beau de l'empire qui prenait au sérieux les -tragédies de Voltaire, parlait avec respect du _Sylla_ de M. de Jouy et -ne mettait pas en doute la sublimité du _Léonidas_ de M. Pichat. - -J'acceptai la proposition d'Albert, et vers l'heure du spectacle il vint -me chercher en voiture. Le temps était redevenu brûlant, et la soirée -me parut tellement étouffante que je me mis une robe de mousseline -blanche, pour pouvoir supporter la double lourdeur de l'atmosphère et -de la tragédie. Mes épaules et mon sein se détachaient à travers le -clair tissu, et mes bras étaient presque à découvert. Je portais un -chapeau de paille de riz très-léger, orné d'une tige de magnolias -roses. Albert me complimenta de l'élégance de ma toilette, et bientôt -son regard s'arrêta avec une fixité gênante sur le corsage de ma -robe. - -J'essayai de distraire son attention en lui parlant de l'acteur qui -allait jouer Œdipe. - ---Quel courage, lui dis-je, il faut à un comédien pour débiter un -pareil rôle! - ---Encore si Jocaste avait vos bras, me répondit-il en se rapprochant de -moi. - ---Mais vous froissez ma robe, répliquai-je, et je tiens à ce que votre -vieil ami me trouve charmante. - ---Ne prenez donc pas ce ton de coquette du monde, vous comprenez bien, -reprit-il, que vous me troublez. - -La voiture arrivait en ce moment à la porte du théâtre, et je fus -délivrée de l'inquiétude de ce qui pourrait suivre. - -La toile venait de se lever quand nous entrâmes dans la loge où nous -attendait le vieil amateur de tragédies; il nous fit un: Chut! -impératif, en appuyant l'index sur sa lèvre supérieure. - ---Chutez plutôt la pièce, dit Albert en éclatant de rire; et, au -grand scandale de tous les admirateurs de la poésie de Voltaire qui -étaient là, il se mit à parodier chaque vers d'une manière si -plaisante, qu'à mon tour je me sentis prise d'une gaieté folle. Le -vieil amateur indigné nous menaça de nous quitter si nous ne -respections pas le génie! à l'entour de nous montaient aussi les -murmures menaçants de quelques têtes blanchies dont nous effarouchions -l'enthousiasme. Et dire que les mêmes hommes enflammés d'un si beau -zèle pour cette mauvaise tragédie, auraient renié les écrits -philosophiques de Voltaire, exorcisé _Candide_, son chef-d'œuvre, et -trouvé fastidieuse son admirable correspondance! ô bêtise humaine!... - -À chaque entr'acte, Albert sortait quelques minutes de la loge, et je -m'apercevais avec surprise que la pâleur habituelle de ses joues avait -fait place à une rougeur de plus en plus vive. Un moment, s'étant -penché vers le théâtre, il appuya sa main dégantée sur mon épaule -presque nue; sa main me brûla: - ---Souffrez-vous? lui demandai-je. - ---Moi! quelle idée, je ne me suis jamais mieux porté; et il se mit à -me raconter tout bas les plus drôles d'anecdotes sur l'actrice qui -représentait Jocaste. Sa parole abondante, ses gestes et tous ses -mouvements me semblaient être le résultat d'une surexcitation nerveuse -qui m'effrayait un peu. - -Cependant la symétrique tragédie s'était déroulée avec emphase -jusqu'au dernier acte; les bravos des vieux amateurs retentissaient, et -le nôtre proclama l'excès de son ravissement en donnant le signal du -rappel de l'acteur qui représentait Œdipe! - -Albert saisit cet instant pour le saluer lestement; puis il prit avec -une sorte de brusquerie mon bras sous le sien, en me disant: «Sortons -vite.» Nous trouvâmes près du théâtre le coupé qui nous attendait; -mais à peine y fus-je assise, à côté d'Albert, que son aspect -étrange me rendit toute tremblante. Ses yeux brillaient comme des -escarboucles sur son visage empourpré, il saisit mes bras, sans me -parler, avec ses mains amaigries, qui m'enchaînèrent comme deux -menottes de fer. - ---Albert! cher Albert! qu'avez-vous? murmurai-je en sentant ma terreur -grandir. - ---J'ai, répondit-il d'une voix sourde et sinistre, que c'est assez de -tourments; vous n'avez mis cette robe que pour me tenter; et aussitôt -me heurtant de sa tête, il essaya de déchirer avec ses dents la -mousseline qui me couvrait. - ---Par pitié, lui dis-je, laissez-moi, vous me faites peur! - ---Eh bien! ayez peur, qu'importe; j'ai assez souffert, je ne veux plus -souffrir. Il ne fallait pas vous vêtir comme celles qui nous provoquent -et qui ont plus d'honnêteté et de bonté dans leur laisser-aller que -vous dans vos réticences; allons, allons, ma belle, le lion a rugi, il -faut vous soumettre! - -Je me demandais s'il devenait fou ou s'il était en état d'ivresse. - ---Albert! m'écriais-je impérieusement, je vous jure que si vous ne -revenez pas à vous, je m'élance à l'instant de la voiture, au risque -de me tuer. - ---Ah! ah! dit-il avec un ricanement de défi, vous n'en auriez pas le -courage, et d'ailleurs je vous tiens liée à moi. - -Je fis un effort surhumain, et je parvins à me dégager de ses mains -crispées. - -En ce moment, la voiture roulait avec une rapidité effrayante sur la -place du Carrousel; je ne songeai pas même au danger, j'ouvris -violemment la portière, et suivant l'élan de mon sang du midi, de ce -sang grec et latin qui fait des héros, des martyrs et des fous, je me -précipitai. Je fus jetée à vingt pieds de distance sur le tas de -débris des maisons alors en démolition de l'impasse du Doyenné. Si la -tête avait porté à terre, j'étais morte; mais je tombai sur les deux -genoux, et comme la pluie des jours précédents avait amolli ces -plâtras, je ne me fis que quelques écorchures. Cependant je ressentis -intérieurement une commotion si vive, que je crus d'abord que j'allais -mourir sans revoir mon pauvre enfant; à cette pensée se mêla le -souvenir de Léonce, et mes bras défaillants se tendirent pour leur -dire adieu. - -Je me traînai péniblement dans les décombres, et j'arrivai jusqu'à un -mur au pied duquel étaient de grosses poutres; je m'y couchai comme sur -un lit, et le visage tourné vers le firmament, je respirai à pleins -poumons l'air frais de la nuit qui me ranima. - -J'entendais se rapprocher des bruits de pas et je tressaillis en -reconnaissant la voix d'Albert; il m'appelait par mon nom, et me -suppliait de lui répondre si j'étais là. Je retins mon haleine, -l'idée de le revoir en ce moment me bouleversait; le mur contre lequel -j'étais adossée me cachait à ses regards; il en fit le tour mais sans -m'apercevoir. - -Il me chercha en vain, et je l'entendis dire: - ---Ô mon Dieu! serait-elle morte comme le pauvre prince que j'ai tant -aimé! - -N'espérant pas me retrouver, il se dirigea vers la voiture qui -l'attendait de l'autre côté de la place. - -Certaine alors qu'il ne pouvait ni me voir ni me suivre, je franchis le -guichet du Louvre et je m'élançai comme un trait sur le pont des Arts; -je courus ainsi tout le long des quais, et ceux qui m'auraient vue dans -ma robe blanche, à cette heure de la nuit, auraient pu croire que -c'était une ombre qui passait. - -J'arrivai chez moi sans reprendre haleine, et l'énergie même de ma -course me prouva que je n'avais rien de brisé dans mon corps endolori. - -Je trouvai la pauvre Marguerite éperdue d'effroi; que m'était-il donc -arrivé? s'écria-t-elle; Albert, dans une agitation qui faisait peur, -était venu me demander il n'y avait que quelques minutes; ne m'ayant -pas trouvée, il était reparti sans vouloir entendre aucune -question.--Elle est morte! elle est morte, répétait-il; je vais la -chercher encore. - -Je rassurai Marguerite et lui donnai l'ordre inexorable de ne pas -laisser arriver Albert jusqu'à moi; s'il revenait elle lui dirait que -je dormais et que j'avais défendu qu'il entrât. Je courus alors -m'enfermer dans ma chambre et je me jetai à genoux devant le petit lit -de mon fils; je demandai pardon à Dieu d'avoir oublié un instant ce -cher et unique trésor, et je jurai qu'il serait désormais l'influence -qui dominerait ma vie. - -Je le contemplai avec un amour profond: sa tête expressive était -renversée dans les flots de ses cheveux bouclés; il dormait si bien, -que je craignis de le réveiller en l'embrassant, mais mes regards -étaient autant de caresses passionnées. Je restai là, absorbée et -pleurant, à l'idée que j'aurais pu ne pas le revoir; enfin, je me -levai après avoir posé mes lèvres sur le bout de ses deux petits -pieds nus qui se jouaient entre son drap et sa couverture. - -J'allais me mettre au lit lorsque j'entendis la voix d'Albert qui -insistait pour me parler; mais tout à coup il parut céder à -Marguerite et je n'entendis plus que ses pas qui s'éloignaient. - -Marguerite me dit le lendemain qu'il lui avait fait pitié; il était -pâle comme un trépassé, il pleurait et avait voulu lui donner tout -l'argent qu'il avait sur lui pour obtenir de me voir. - -N'ayant pu m'endormir, j'écrivis à Léonce pendant la nuit; je ne lui -cachai rien de cette effrayante aventure, l'assurant, ce qui était vrai -en ce moment, que son amour calme et doux me paraissait le bonheur -devant un tel excès de passion délirante. - -J'attendis sa réponse avec impatience, ou plutôt je l'attendais -lui-même, il n'arriva pas; mais dans la lettre que je reçus de lui ses -transes de me perdre se trahissaient par des paroles émues; je ne -devais pas revoir Albert, me disait-il, car je pourrais être touchée -de son repentir, et il ne méritait plus mon pardon après l'acte de -démence qui avait failli me coûter la vie. «Oh! garde-moi, garde-moi, -me disait-il en finissant, je vaux mieux que lui!» - -Je lus d'abord cette lettre avec joie, mais en réfléchissant je fus -indignée: c'est lui qui aurait dû être là près de moi, et non ce -froid papier; était-ce bien l'heure de parfaire quelques froides pages -de roman quand les tressaillements du drame vivant de son cœur auraient -dû le prendre tout entier. - -Albert, lui! s'efforçait du moins de réparer un moment de folie par -une douleur touchante et sans trêve: il était venu trois fois dans la -journée, et comme je refusais toujours de le voir il m'écrivit le -lendemain matin une lettre de supplications; il ne craignait pas, le -grand poëte, de perdre son temps en courses vaines, de s'abandonner -tout entier à un soin absorbant et de dérober par là une page à la -postérité! Il sentait instinctivement que les palpitations du cœur -font le génie et que ce n'est pas d'un arbre mort qu'on peut tirer de -la sève; Quoique bien malade déjà, il montait deux fois par jour, -sans se décourager et sans se plaindre, le rude escalier qui -aboutissait à mon quatrième étage. Oh! grand cœur tourmenté, -comment t'en vouloir! M'aurais-tu tuée, je sens qu'en mourant je -t'aurais pardonné. J'étais bien tentée de le revoir, je l'avoue, mais -il me semblait que la résolution que j'avais prise importait à la -dignité et à la sécurité de ma vie. Ce n'était pas à moi que je -songeais, c'était à mon enfant si cher et aussi un peu à Léonce. - -Un jour où Albert était arrivé triste et souffrant et qu'il insistait -en vain comme à l'ordinaire pour me parler, mon fils l'entendit: il -courut vers lui malgré ma défense. - ---Si maman ne vous aime plus, lui dit-il, moi je vous aime et je vais -aller me promener avec vous. - ---Oh! oui, venez, répondit Albert, il faudra bien alors qu'elle se -montre si elle veut vous reprendre à moi. - -Je sonnai Marguerite et lui dis de me ramener mon fils; il vint en -trépignant; pour la première fois de sa vie il me résistait; je n'ai -jamais vu une sympathie plus forte que celle qui entraînait cet enfant -vers Albert. Pour le calmer il fallut lui promettre que je recevrais son -ami dans quelques jours. Il retourna vers lui tout joyeux lui porter -cette bonne nouvelle, et je l'entendis rire en répétant à Albert: - ---J'ai fait obéir maman! - -Le lendemain, en m'éveillant, je reçus d'Albert ce charmant billet: - - -«Ne faites pas durer plus longtemps mon supplice, chère marquise, et -puisque, grâce à Dieu, vous n'avez aucun mal, pardonnez-moi ma faute -involontaire. Je n'ai jamais fait à froid une méchante action; -consentez à me recevoir aujourd'hui même; j'ai composé un sonnet pour -vous; je suis comme Oronte, je veux vous le lire; un mot qui m'appelle -et j'accours!» - - -Je n'osai me décider à lui répondre: «Venez!» mais je trouvai un -_mezzo termine_ entre le cœur qui adhère et la raison qui s'oppose; je -lui fis dire par son domestique que je ne sortirais pas de la journée. - -Quand-il arriva vers le soir j'étais seule; il prit mes deux mains sans -me parler, et les pressant quelques instants dans les siennes il me -regarda profondément. - ---Vrai! vrai! me dit-il enfin, vous ne souffrez pas, vous n'avez pas de -trace qui puisse vous rappeler ma démence? - ---Chut! lui répondis-je en souriant, n'en parlons jamais! - ---Mais l'oublierez-vous, ce sinistre instant? et en me demandant de me -taire, est-ce bien un pardon entier que vous m'accordez? - ---En doutez-vous? En moi il n'est rien de caché; j'aime ou je hais -ouvertement; en laissant ma main dans la vôtre, c'est un pacte de -réconciliation que je signe avec vous pour la vie. - ---Comment ne pas vous aimer, reprit-il, mais en vous aimant je suis -capable encore de quelque folie. Qui donc me maintiendra dans la limite -impossible d'une tendresse tranquille? - ---Moi, lui dis-je, en ne m'abandonnant plus, cher Albert, à la douce -tentation de vous suivre à la promenade, de vous faire visite et -d'accepter d'attrayantes distractions qui peuvent finir par des -catastrophes. - ---Oh! je le savais bien, s'écria-t-il, vous allez me fuir en me -pardonnant; est-ce là votre bonté? - ---Vous me comprenez mal, vous viendrez chez moi: vous avez vu si mon -fils vous aime, et moi... je ne saurais me passer de vous voir sans une -grande tristesse. Voyons, cher poëte, dites-moi le sonnet dont vous -m'avez parlé. - ---Le voilà, me dit-il, en me tendant un papier; mais vous le lire, à -quoi bon? ce qu'il exprime vous ne voulez pas l'entendre. C'est donc une -résolution bien arrêtée, poursuivit-il, je ne vous verrai plus qu'ici -devant votre fils ou devant des indifférents. - ---C'est un vœu que j'ai fait en me retrouvant vivante auprès de mon -enfant endormi. - -Il parut réfléchir. - ---Il serait impie de vous combattre, reprit-il, vous êtes un brave -cœur; mais avant que mon rêve ne meure à jamais, prêtez-vous à mes -dernières faiblesses; vous savez, lorsqu'un ami part pour un long -voyage, aux heures qui précèdent l'absence, on l'écoute, on le choie, -on lui obéit avec bonheur. - ---Pourquoi ce rapprochement? nous n'allons pas nous quitter! vous -reviendrez, nous nous reverrons! n'est-ce pas? lui dis-je en éprouvant -à mon tour une sorte d'effroi. - ---Allons, chère marquise, pas d'équivoque; que la franchise de l'adieu -rayonne du moins sur le souvenir. Nous nous reverrons, mais en amis, -jamais plus en amants qui espèrent. - ---C'est vrai, il le faut, vous le sentez bien vous-même, murmurai-je. - ---Oh! ne me faites pas juge de votre décision! Vous vous y êtes -arrêtée sans songer à moi! Si votre cœur avait été vide d'un autre -amour, une voix s'y serait élevée pour me plaindre! cette voix s'est -tue! Je n'espère rien, rien que la seconde place; celle dont on ne veut -pas quand on aime; la place qui humilie, la place qui rend forcené si -elle ne rend ridicule, la place qui attire les quolibets sur un mari... - ---Mais jamais sur un frère ni sur un ami, interrompis-je vivement. - -Il resta silencieux quelques minutes, puis il reprit d'un ton plus -calme: - ---Vous avez raison, par votre sincérité loyale vous avez tué mon -ressentiment, et quand je penserai à vous, ce sera toujours avec -douceur. Je suis résigné à ce que vous voulez; mais, à votre tour, -contentez donc sans peur les désirs d'enfant d'un cœur malade; vous -savez, votre fils vous dit souvent: «Promets-moi quelque chose que je -ne veux pas te dire;» et vous promettez, confiante dans sa candeur.--Eh -bien, soyez confiante aussi dans mon respect. - -Je lui tendis la main: - ---Parlez, cher Albert, je suis prête à faire ce que vous souhaitez. - ---Je veux, répliqua-t-il, revoir ce soir même, avec vous, pour la -dernière fois, cette allée du bois où vous m'avez aimé une minute! -Je veux, qu'en rentrant cette nuit, vous lisiez mes vers et que vous y -répondiez dans cette même langue immortelle que je vous ai enseignée; -je veux enfin que vous m'apportiez, par un jour sombre, ces vers que -vous aurez faits pour moi. Vous vous asseoirez sur mon fauteuil, si je -n'y suis pas, et en rentrant je retrouverai votre ombre; car vous ne -savez pas, ajouta-t-il d'un ton convaincu, j'ai des visions! - -Ses yeux hagards et sa pâleur livide, tandis qu'il parlait ainsi, -auraient pu faire croire aux fantômes! il avait quelque chose de -fantastique et d'indéfinissable. - ---Eh bien, partons-nous? reprit-il d'un ton presque gai et en prenant -son chapeau. - -J'avais promis, et je n'osais revenir sur ma parole, mais j'éprouvai -une terreur involontaire à l'idée de me retrouver seule avec lui en -voiture. - -Je me déterminai sans réfléchir plus longtemps. C'était par une -soirée orageuse qui précipitait la nuit; le ciel n'avait pas une -étoile et le vent, qui hurlait comme un vent d'automne, tordait les -hautes branches des arbres et en faisait tourbillonner les feuilles. - -Aussitôt que nous fûmes en voiture, il me dit d'une voix calme, -très-nette, et sans changement d'inflexions: - ---Je revois toujours ceux que j'ai aimés, soit que la mort, soit que -l'absence m'en sépare; ils reviennent obstinément dans ma solitude où -je ne suis jamais seul. En disant ces mots il ne me regardait pas; il -semblait regarder dans l'espace; son visage avait l'expression de celui -d'un somnambule. Voilà bien des années que j'ai des visions et que -j'entends des voix. Comment en douterais-je quand tous mes sens me -l'affirment? Que de fois, quand la nuit tombe, j'ai vu et j'ai entendu -le jeune prince qui me fut cher et un autre de mes amis frappé en duel -devant moi! Mais ce sont surtout les femmes qui ont ému mon cœur ou -que j'ai pressées dans mes bras qui m'apparaissent et m'appellent; -elles ne me causent aucun effroi, mais une sensation singulière et -comme inconnue à ceux qui vivent. Il me semble, aux heures où cette -communication s'opère, que mon esprit se détache de mon corps pour -répondre à la voix des esprits qui me parlent. Ce ne sont pas toujours -les morts qui viennent ainsi me dire: Souviens-toi! parfois les vivants, -les absents éloignés et ceux qui sont près, mais qu'on délaisse, -frappent aussi à mon cœur où ils eurent autrefois leur place; leur -souffle en passant fait tomber l'oubli qui les couvrait; ils se -raniment, ils se dressent en moi comme des spectres se dresseraient tout -à coup des tombeaux dont on aurait levé la pierre; je les revois dans -leur jeunesse et leur beauté; la décomposition ne les a pas atteints; -ils ne s'altèrent, ne se transforment et ne m'épouvantent que si, -m'élançant à leur poursuite, je m'obstine à la recherche de leur -destinée mystérieuse. - -Je me souviens qu'une année je rencontrai sur la plage de la Bretagne, -à des bains de mer alors peu fréquentés, une jeune Anglaise de seize -ans; elle était si mince et si chancelante que, lorsque les grands -vents de l'Océan se levaient tout à coup et la surprenaient sur les -galets, elle se ployait comme un saule; son pâle visage sous l'effort -qu'elle faisait alors pour marcher se couvrait d'une rougeur mouvante; -ses cheveux violemment soulevés battaient son corps frêle comme des -ailes qui se déploient. L'ouragan semblait vouloir l'emporter au ciel! -Un jour où je l'avais suivie sur les dunes et qu'elle paraissait -frémir et prête à se briser sous l'orage qui grondait, je m'approchai -d'elle, et, sans lui parler, je tendis mon bras à sa défaillance. Sa -main saisit la mienne, et elle me dit sans embarras comme un enfant que -rien n'étonne, pas même la mort dont il ignore la terreur: - ---Je marche, voyez! je me ploie et me redresse sans souffrance, et je -vivrai deux ans encore! deux ans, c'est beaucoup, pourquoi s'affliger. - ---Je ne vous comprends pas, murmurai-je bien bas, m'imaginant qu'une -parole trop vibrante la ferait tomber. - ---Ma mère est morte et je mourrai; le docteur l'a dit hier soir à ma -tante, j'étais cachée et je l'ai entendu; mais il m'a promis deux ans -encore et je veux les passer à voyager, à voir toute la terre et à -chanter toujours. - -En parlant ainsi sa bouche souriait, mais ses yeux semblaient pleurer; -je me demandai si elle était folle ou si dans sa gaieté enfantine elle -voulait m'effrayer. - ---Ainsi, vous chantez toujours, lui dis-je, ne sachant que lui répondre -et sur quoi l'interroger. - ---Toujours, reprit-elle avec son inaltérable sourire confiant et pur; -vous viendrez ce soir chez ma tante, vous m'entendrez; et comme nous -nous étions un peu éloignés de la plage et que le vent soufflait -moins fort, elle se mit à courir légère jusqu'au rocher où on -l'attendait. À mesure qu'elle disparaissait, elle jetait dans l'air -quelques notes claires et perlées qui semblaient sortir d'une voix -céleste. - -J'allai chez elle le soir même; quand j'arrivai, elle chantait au -piano; l'instrument se fondait avec la voix ou plutôt la laissait -planer et vibrait à peine. Pendant un mois je l'entendis ainsi chaque -soir et je me pris à l'adorer en l'écoutant; par une intuition qui -tenait du prodige, cette âme d'enfant versait dans son chant les -passions dont elle ignorait le nom même; il sortait d'elle des flammes -qui ne la brûlaient pas, et des cris sublimes dont l'écho restait muet -dans son cœur naïf. C'était comme la puissance des sibylles antiques -qu'un dieu possédait à leur insu. - -Un soir elle me dit gaiement:--Nous partons demain pour Palerme, mais -dans deux ans, à l'automne, quand je devrai mourir, vous me reverrez, -je serai à Paris à l'hôtel Meurice, ne l'oubliez pas. Au lieu d'un -tombeau de marbre blanc, je veux un beau chant de vous pour m'ensevelir; -je resplendirai à jamais dans vos vers et je serai bien joyeuse! - -Comme elle s'aperçut que mes yeux se remplissaient de larmes, elle me -dit avec son éternel sourire: - ---Ne me plaignez pas; je vous assure que je mourrai en chantant; et -faisant courir ses doigts fluets sur une harpe qui était là; elle -entonna le _Requiem_ de Mozart. - -J'écoutais sans oser la regarder, craignant de la voir m'apparaître -morte. Je sortis éperdu avant qu'elle n'eût fini de chanter, convaincu -qu'elle allait s'envoler dans la dernière vibration de l'hymne -funèbre. - -Deux ans s'écoulèrent; je l'avais oubliée dans les dissipations d'une -vie sans frein; un soir, j'étais au Vaudeville, je riais des -bouffonneries d'Odry, quand tout à coup je sentis sur ma main droite -dégantée (la même main qui un jour sur la plage avait touché la -sienne) un souffle glacé et rapide courir par trois fois; c'était -comme un avertissement pour me rendre attentif; aussitôt une voix me -dit bien bas à l'oreille:--Pourquoi donc m'oubliez-vous?--La frêle -figure souriante de la jeune fille qui chantait toujours se dressa -devant moi; elle marchait en tournant la tête, elle ployait à demi son -cou et, d'un petit geste, elle m'appelait sur ses pas. Je sortis du -théâtre en la suivant et j'allai de rue en rue sur ses traces; nous -arrivâmes dans la rue de Rivoli; nous glissions le long de la grille du -jardin; le vent d'automne soufflait et poussait les feuilles des arbres -sous nos pas; nous entrâmes sous une large porte aux battants grands -ouverts; il en sortait en ce moment un équipage dans lequel était -assis un célèbre médecin que je reconnus; je suivais toujours l'ombre -impalpable; elle monta au premier étage, franchit une antichambre et un -salon, souleva une portière en étoffe sombre et s'évanouit aussitôt. -Je me trouvai seul dans une chambre à peine éclairée; j'entendais une -voix qui sanglotait près d'un lit tout blanc dans l'ombre de l'alcôve. -Elle était là, la jeune fille, étendue et roidie, les mains jointes, -morte et gardant encore son sourire qui lui survivait; sa vieille tante, -agenouillée, pleurait la tête cachée sur le lit mortuaire; elle -m'entendit, et se soulevant sans surprise: - ---Oh! c'est vous, fit-elle, je vous attendais; elle vient d'expirer en -disant: - ---Le voici! le voici qui arrive! - -Albert se tut quelques moments, puis il reprit: - ---Ne vous lassez pas, chère Stéphanie, j'ai encore d'autres visions à -vous raconter. Un soir, j'étais au bal à l'ambassade d'Autriche; une -princesse russe valsait devant moi: ses cheveux crêpés à reflets -d'or, son torse de bacchante et sa gorge mouvante, qui s'agitait dans -une robe très-ouverte, me rappelèrent tout à coup une pauvre fille -des rues qui m'avait tenté un soir. Je suivis un moment la dame du -regard dans le tourbillon de la valse, mais bientôt je n'y pensai plus -et je passai dans un autre salon. J'étais là à considérer un énorme -massif de fleurs d'où jaillissait en gerbes un jet d'eau, quand je -sentis sur ma main des gouttes perlées tomber en cadence; je me -reculai, mais les gouttes m'atteignirent encore, régulières et -obstinées, et frappant une sorte de mesure qui semblait battue sur ma -main par une main invisible. Je regardai mes gants qui se mouillaient -et, par un étrange effet de lumière, les gouttes d'eau me semblèrent -avoir une teinte sanguinolente; plus je les regardais et plus elles -s'empourpraient. Je fus distrait de cette chose inouïe par une voix -lointaine que moi seul entendais, mais qui arrivait distincte à mon -oreille: - ---Je veux un tombeau! répétait la voix, je veux un tombeau! j'ai été -touchée et souillée par assez de chair et d'ossements durant ma vie, -je veux être seule sous la terre! je veux un tombeau! te dis-je, je -veux un tombeau! - -La voix qui me parlait ainsi venait d'une femme qui ressemblait à la -princesse russe; mais, au lieu d'être en toilette de grande dame, elle -s'approchait de moi et se suspendait à mon bras couverte d'un mantelet -noir fané et d'un chapeau rose à fleurs de forme évaporée; je -reconnaissais la prostituée des rues et j'en avais honte dans cette -fête. Mais elle s'acharnait à moi et me répétait sans trêve: - ---Je veux un tombeau! je veux un tombeau! - -Obsédé de cette vision persistante, je quittai le bal et je rentrai -chez moi; la voix ne se lassa pas; dans la voiture qui me ramenait, dans -mon lit, dans mes songes, elle répéta toute la nuit: Je veux un -tombeau! je veux un tombeau! - -Je me levai au jour, brisé et ayant sur le visage un masque -d'épouvante comme si j'avais dormi dans un cimetière; je sortis, -espérant échapper à ma vision et me raffermir dans la vie et le -mouvement du dehors. - -Il faisait un froid très-vif, je marchais à grands pas le long des -quais; me sentant ranimé par la course, j'allais, j'allais toujours; -j'arrivai devant la grille du Jardin des Plantes; j'eus la volonté d'y -entrer, mais je ne sais quelle volonté plus forte m'en détourna et me -suggéra tout à coup la pensée d'aller voir un de mes anciens -camarades de collège interne à la Salpêtrière. J'entrai dans le -vaste hôpital à l'aspect riant; les vieilles femmes et les folles -dormaient encore et n'attristaient pas de leur décrépitude et de leur -misère ces larges cours plantées d'arbres. Je me fis conduire au -logement de l'interne, je le trouvai occupé à son travail quotidien de -dissection. - ---Tu arrives à propos, poëte, me dit-il en riant; j'ai reçu hier soir -un des plus beaux sujets de femme qu'ait jamais touché mon scalpel; -tiens, vois plutôt: et en parlant ainsi, il me conduisit près d'un -corps mutilé qu'il venait de fendre vers le flanc. La tête et les bras -manquaient, mais la beauté de la gorge et du torse me firent pousser un -cri d'effroi! Je n'avais vu que deux femmes avec ces formes-là; ce ne -pouvait être la princesse russe, c'était donc la pauvre fille des -rues! - ---As-tu la tête de cette femme? dis-je à l'interne. - ---Oui, là dans ce panier. - -Je me baissai; la tête aux yeux ouverts me regardait menaçante; les -flots des cheveux dorés débordaient du panier! - ---Tu crains d'y toucher, me dit l'interne en souriant, et il souleva -indifférent la tête livide par la chevelure! - -C'était elle! Mon Dieu, c'était elle! C'était bien cette bouche -aujourd'hui crispée qui m'avait un soir appelé souriante et m'avait -caressé! - -Voilà donc où je la retrouvai, cette épave de notre barbarie et de -notre luxure! Ce sont là de ces rencontres qui font comprendre à -l'homme l'horreur de la légèreté qu'il met dans la débauche. - -Mais je vous effraye, chère marquise, et vous allez rêver cette nuit -de têtes coupées. - -Tandis qu'Albert parlait, la voiture roulait dans l'avenue de Neuilly, -et s'approchait de la porte Maillot, il reprit: - ---Voici une vision moins sinistre; c'était le jour des Rois, je dînais -en famille, les convives étaient gais et la table copieusement servie. -Comme je portais à la bouche un morceau d'un excellent faisan qu'Albert -Nattier nous avait envoyé de Fontainebleau, je sentis au bras droit une -secousse qui fit tomber ma fourchette, c'était comme si quelqu'un en -passant m'eût poussé brusquement, et pourtant personne ne m'avait -touché; au même instant, j'entendis une voix distincte et plaintive -qui me disait à l'oreille: - ---J'ai faim! j'ai grand faim! - -Cette voix m'était connue et me fit tressaillir. Il me semblait voir -debout derrière ma chaise une petite femme amaigrie qui répétait -toujours: - ---J'ai faim! j'ai grand faim! - -C'était l'ombre flétrie d'une riante et fraîche grisette que j'avais -aimée autrefois durant quelques jours, et dont j'ai écrit le portrait -en vers et en prose. J'ignorais depuis plusieurs années ce qu'elle -était devenue; sans doute, pensais-je, elle est morte, et je tombai -dans un rêve qui me fit entièrement oublier que j'étais à table -célébrant une fête de famille. Une de mes parentes placée à côté -de moi me reprocha en riant ma distraction: je tressaillis comme si -j'étais sorti d'un rêve, et j'essayai de manger; mais la fourchette -tomba de nouveau de ma main enlevée par une force électrique, et la -voix murmura plus lugubre: - ---J'ai faim! j'ai bien faim! - -Je me levai de table sous prétexte d'un malaise subit, et je passai -dans ma chambre en demandant qu'on m'y laissât reposer seul quelques -heures. L'ombre et la voix me suivirent, et, ne pouvant me débarrasser -de leur obsession, je me décidai à sortir pour me mettre à la -recherche de ma pauvre grisette qui poussait vers moi ce cri de -détresse; je montai en voiture et j'allai la demander dans la maison -où je l'avais connue; elle n'y demeurait plus; mais après plusieurs -indications de portiers et de commères, je finis par découvrir son -nouveau logement. Tandis que je la cherchais ainsi dans tout le quartier -latin, l'ombre et la voix m'accompagnaient toujours; impatient et -troublé, je disais au cocher de précipiter sa course vers le quai de -l'École, où ma petite ouvrière habitait; mais tout à coup l'ombre me -quitta et la voix se tut. Ce phénomène m'annonçait un changement de -situation dans la destinée de ma grisette. Quand j'arrivai sur le quai -de l'École, je me mis à considérer une maison haute, noire et -délabrée; je marchais dans l'obscurité; il était plus de dix heures -du soir, et ce quartier était alors fort mal éclairé; la seule maison -qui rayonnait un peu dans ces ténèbres avait au rez-de-chaussée une -boutique de rôtisseur, dont la cheminée flamboyante projetait sur la -rue des lueurs de forge; poulets, dindons et poissons frits s'étalaient -en monceaux sur la devanture. Ce voisinage était comme un défi -permanent à la faim de ma pauvre grisette. - ---Que de fois, me dis-je, elle a dû envier en passant ces mets -hyperboliques; que de fois leur odeur nauséabonde a dû lui paraître -délectable! - -J'entrai dans la boutique et j'ordonnai au rôtisseur d'envoyer sa plus -belle volaille, une friture de goujons, du bon vin et du pain chez Mlle -Suzette. - ---Je sais, me répondit-il, à gauche, à deux maisons d'ici, au -cinquième, la porte au fond du couloir. - -Cette réponse me rassura; il était évident que ma grisette ne se -mourait pas tous les jours de faim, puisque le rôtisseur la connaissait -si bien. Je montai d'un pas plus content le raide et sombre escalier qui -conduisait à la mansarde de la pauvre fille, et, en approchant, -j'entendis sa voix qui répétait le refrain d'une chanson joyeuse -qu'elle chantait déjà au temps où je la connaissais. Cette fois-ci, -me dis-je, l'ombre qui m'est apparue n'est pas celle d'une morte, et -sans y frapper, je poussai gaiement la porte entr'ouverte. - ---C'est donc déjà vous, me dit une voix fraîche et gazouillante; -entrez, entrez, je vais être prête. - -Je vis la grisette debout, le cou et le visage tendus vers un petit -miroir, elle était vêtue d'un déguisement de _pierrette_ et mettait -en ce moment du rouge et des mouches sur ses joues. - -Auprès de son pauvre lit, un vrai grabat, était une petite table sur -laquelle s'étalaient encore des restes de poulet et de pommes de terre -frites. - -J'entrai en éclatant de rire; la grisette tourna la tête et me -reconnut. - ---Quoi! c'est vous, monsieur Albert? dit-elle, et elle me sauta au cou -en ajoutant:--Quelle bonne idée! Si vous le voulez, nous irons ensemble -au bal de l'Opéra; ce serait bien plus agréable que d'y aller avec -l'autre, que je ne connaissais pas il y a seulement une heure. - ---Que me contez-vous donc là? répliquai-je. - ---Oh! tenez! j'aurais dû deviner que vous viendriez, reprit-elle, -j'avais pensé à vous toute la journée... Car, vous ne savez pas?... -Je vais vous dire cela tout de suite, à présent que je suis gaie et -pimpante, cela vous fera moins de peine à entendre:--J'ai bien pâti, -et je mourais presque de faim depuis une semaine; j'allais en vain -demander chaque jour un peu de couture à faire à une confectionneuse, -qui toujours me répondait qu'il y avait chômage. Enfin, tantôt, vers -la nuit, je rentrais chez moi, découragée, me soutenant à peine; je -n'avais bu qu'un peu d'eau dans la journée. Je songeais à vous -écrire, puis à me faire mourir par le charbon, quand tout à coup je -me suis aperçue qu'un monsieur me suivait; je ne sais pas s'il était -beau ou laid; il m'a dit que je lui plaisais. Je lui ai répondu qu'il -voulait rire.--Point! a-t-il répliqué; veux-tu venir au bal de -l'Opéra avec moi?--Dans ma robe déchirée, et en mourant de faim? -ai-je repris tristement.--Oh! si ce n'est que cela, voilà vingt francs, -ma petite, cours te restaurer; je vais t'envoyer un joli déguisement de -_pierrette_, et dans une heure je serai chez toi. - -«Que lui répondre? Ma foi! ça valait mieux que la mort, j'ai -accepté, je lui ai donné mon adresse, et j'ai commandé en passant un -bon souper au rôtisseur. À votre service, monsieur Albert, ce poulet -est fort tendre; j'en avais à peine mangé la moitié, que mon joli -costume est arrivé; je l'ai mis de suite, gaiement et en remerciant le -bon Dieu! N'est-ce pas qu'il me va bien? et que je suis encore jolie -comme autrefois, quoiqu'un peu maigre? Voyons, décidez-vous? Prenez la -place de mon galant inconnu, que je n'aime pas du tout, et allons au -bal! - ---Non, ma petite Suzette, lui répondis-je, il faut être avant tout -loyale, et ne pas tromper l'espoir de cet amoureux, quel qu'il soit. -Voilà quelques louis qui te serviront à te mieux loger et à te -vêtir. Une voix m'avait dit que tu étais dans la peine, et je suis -venu. - -Elle m'embrassa, les larmes aux yeux. - ---Allons, mon petit pinson, pas de tristesse, lui dis-je, reprends ton -refrain et laisse-moi partir. - ---Reviendrez-vous au moins? fit-elle. - ---Peut-être, répliquai-je, et je sortis. - -En traversant le couloir, je me heurtai contre le rôtisseur qui -apportait triomphalement à Suzette le substantiel souper que j'avais -commandé. - ---Oh! vous êtes un bon cœur! dis-je à Albert quand il eut fini ce -dernier récit où s'alliait avec tant de naturel l'attendrissement et -la gaieté. - -En ce moment, nous nous trouvions dans la même allée où un soir -Albert m'avait pressée sur son cœur. - ---Chère Stéphanie, reprit-il, c'est vous qui avez été ma dernière -vision. Quand je vous ai cherchée en vain dans les décombres de la -place du Carrousel, j'ai cru voir votre ombre, ou plutôt je l'ai vue, -c'est certain, qui se dressait derrière moi; elle me suivait en me -disant: «Tu m'as tuée! tu m'as tuée!» Durant deux nuits vous m'êtes -apparue morte; vous étiez plus belle encore et comme transfigurée. Et -vous m'aimiez malgré mon crime; car la mort vous faisait lire dans les -profondeurs de mon cœur, et, par un miracle, hélas! qui ne s'est point -accompli, vous n'aimiez plus l'autre. C'était lui! ce n'était plus -moi, qui allait se perdant et s'abrutissant dans des hontes -mystérieuses. Mais il n'en rapportait pas cette tristesse et cette -pâleur mortelles, signes d'une grandeur déchue qui souffre de sa -déchéance; il vivait, lui, dans cette fange, robuste, le teint vif, -satisfait et glorieux! Il faisait des filles de joie des déesses, afin -de continuer à se croire un dieu! Et vous, chère Stéphanie, morte et -charmante dans votre blancheur de sainte, vous m'entouriez tendrement de -vos bras en me disant:--C'est toi que j'aime! Emporte-moi, je n'ai plus -peur de ton amour! Dans la mort, les âmes se reconnaissent; la tienne a -été créée pour moi! - -Voilà la vision que j'ai eue sur vous: je sais bien qu'elle va se -dissoudre, mais elle flottera pour moi dans l'infini où rien ne se -perd; je l'y retrouverai un jour, c'est sûr, et alors je serai heureux! - -Il avait cessé de parler; ses yeux se fermaient comme pour ne plus me -voir, et il ne prenait pas la main que je lui tendais; il s'égarait -encore dans son rêve. Tout à coup un cahot de la voiture le fit -tressaillir; il ouvrit les yeux et reconnut où nous étions: nous -venions d'arriver près de la croix de pierre où il m'avait un soir -parlé des étoiles et des mondes semés dans le firmament! Il -m'embrassa en silence avec une sorte de solennité attendrie, comme on -donne un dernier baiser à un agonisant qu'on aime: - ---Oh! merci, chère bien-aimée, me dit-il, de cette dernière -condescendance! Jamais, jamais vous ne me verrez plus redoutable, -tyrannique et mauvais: dès ce jour c'est la main d'un frère loyal que -je mets dans la vôtre. - -Je pris cette main et je la pressai longtemps immobile, tandis que nous -regagnions rapidement Paris en gardant un silence ému. - - - - -XXIV - - -Nous nous étions séparés sans nous parler, mais avec une tendresse -intérieure qui semblait s'accroître et grandir en se contenant. -Désormais il avait pris dans mon cœur une place à part, une place à -lui. Quelquefois même, il me semblait que c'était la première; il -devenait pour moi la chaleur et la lumière, tandis que Léonce -s'effaçait dans l'ombre opaque et glacée de la solitude qu'il me -préférait. - -Ce soir-là, en rentrant, je trouvai sur la table de mon cabinet les -vers d'Albert et une lettre de Léonce. Je lus d'abord les vers -d'Albert; je fus attendrie par cette poésie suave et molle où il -faisait revivre le souvenir de notre promenade au jardin des Plantes: - - -Sous ces arbres chéris, oh j'allais à mon tour -Pour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine, -Sous ces arbres charmants, où votre fraîche haleine -Disputait au printemps tons les parfums du jour; - -Des enfants étaient là qui jouaient à l'entour; -Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine; -Et si de mon chagrin vous êtes incertaine, -Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour. - -Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente? -Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné! -Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante? - -Ô lion! tu le sais, toi, mon noble enchaîné; -Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmante -Se baissa doucement sur ton front incliné. - - -La lettre de Léonce ne renfermait qu'une ligne qui me frappa; il -m'annonçait que dans huit jours il serait à Paris. Cette espérance ne -me causa qu'une joie troublée; la paix et la certitude de ce long amour -commençaient à disparaître. - -Je ne lui répondis pas le soir même. - -Mais, relisant le sonnet d'Albert, je me souvins de ma promesse, et, -comme un écho de ces vers, je fis pour lui les vers suivants: - - -Veillant et travaillant, ô mon noble poëte! -Lorsque tu seras triste et que mon souvenir, -Ainsi qu'un ami vrai, viendra t'entretenir, -En l'écoutant, ému, tu pencheras la tête. - -Tu me verras courant à toi, te faisant fête; -Avec mon bel enfant qui semblait te bénir, -Le logis, la servante, en t'entendant venir, -Tout riait, tout chantait de me voir satisfaite. - -On t'aimait; l'humble toit, les cœurs t'étaient ouverts; -C'était peu pour ta gloire et peu pour ta fortune, -Mais la sincérité n'est pas chose commune. - -Souviens-t-en, quand viendra la douleur importune; -Moi, je pense au beau soir où rayonnait la lune, -Quand tu m'as dit «Je t'aime,» et je relis tes vers. - - -Je l'attendis en vain pendant trois jours; je sus par René qu'il se -disposait à faire un voyage. Je voulais le revoir encore une fois; car -je sentais bien que Léonce en arrivant allait reprendre son empire: on -ne brise pas en un jour des chaînes longtemps portées; il en est de -l'amour comme du despotisme: il s'impose souvent par ses exigences -mêmes au cœur confiant de la femme, comme la tyrannie s'impose par sa -hardiesse à un peuple aveugle; mais l'heure de la clairvoyance se fait -tôt ou tard, et alors le divorce éclate entre le trompeur et le -trompé. Pour moi, cette heure de lumière devait briller, mais hélas! -en me foudroyant. - -J'avais promis à Albert de lui porter moi-même mes vers; je savais -qu'il sortait chaque soir, et qu'en arrivant chez lui vers neuf heures, -je trouverais son logis vide, mais encore tout imprégné de sa -présence. Quel bonheur ineffable de m'asseoir dans son petit salon, de -feuilleter ses livres, d'écrire mon nom à son bureau pour lui dire: -«Je suis venue!» et pour qu'en rentrant il me retrouvât là en -esprit, comme je l'y avais trouvé lui-même. En me représentant une -sensation si vive et si pure, je ne résistai pas au désir de la -goûter. Je sortis seule; le temps était froid: c'était l'automne et -ses premières rigueurs. - -Je sonnai sans hésitation à la porte d'Albert, sachant qu'il était -absent et que je n'éprouverais pas le trouble de le voir. - -Je dis à son domestique que je désirais lui écrire; il me fit entrer. - ---Monsieur part à l'instant et tout est encore en désordre ici, -ajouta-t-il. - -En effet, je vis les habits qu'Albert venait de quitter, épars sur une -causeuse, près du feu, dans le petit salon. La flamme du foyer -pétillait; une lampe éclairait la glace de la cheminée, et une autre, -avec un abat-jour, projetait une lueur voilée sur le bureau. Des pages -écrites par Albert, des lettres ouvertes et quelques feuilles de papier -blanc étaient là pêle-mêle. La plume dont il s'était servi -plongeait encore dans l'écritoire; je m'en saisis, et j'aurais voulu la -voler cette plume qui avait écrit des choses si grandes et si rares! -Peut-être me communiquerait-elle quelque étincelle de son génie? -pensais-je en la tournant au bout de mes doigts; et, m'asseyant sur son -fauteuil, je me mis à rêver. - -Je pris d'abord une enveloppe blanche dans laquelle j'enfermai le sonnet -que j'avais fait la veille; puis, comme si la demeure du poëte eût -gardé son souffle créateur, je sentis les vers suivants monter de mon -cœur à mon cerveau, et je les écrivis rapidement: - - -VISITE A UN ABSENT - -Il fait froid, ton foyer s'allume, -Tu t'habilles, tu vas sortir; -Tu pars, et j'accours me blottir -Dans ton fauteuil. Je prends ta plume. - -Je n'écrirai pas un volume: -Mais un seul mot pour t'avertir -Que cet amour qui te consume, -Pour toi, je voudrais le sentir. - -Mais ce mot, pourras-tu le lire? -Ma main, en tremblant, l'a tracé, -Et mes pleurs l'ont presque effacé. - -Oh! ce mot, pourquoi le récrire? -Ô ton âme comme à tes yeux -Une larme parlera mieux. - - -Je ne relus point ces vers, et je me hâtai de les mettre auprès des -autres dans l'enveloppe. Si je les avais relus chez Albert, peut-être -ne les lui aurais-je pas laissés; il y a toujours dans la langue de la -poésie quelque chose d'exalté qui outre-passe ce que nous voulions -dire; cela vient de la rime, qui oblige parfois à des mots plus -tendres; cela vient aussi du tutoiement. - -Je rentrai chez moi transie et frissonnante; tout mon sang avait reflué -vers mon cœur. - -Mon fils fut frappé de ma pâleur; mon émotion avait été plus forte -que je ne me l'avouais. - - - - -XXV - - -Je compris à la joie d'Albert l'imprudence que j'avais faite; il arriva -chez moi le lendemain, et me dit, radieux: - ---Oh! chère Stéphanie, quels vers charmants! - ---Ne les louez pas trop, lui dis-je en souriant, et n'allez pas faire ce -que font les pères en parlant de leurs enfants difformes. Sans vous, -Albert, je n'aurais jamais fait un vers de ma vie; ils procèdent donc -de vous, mes deux pauvres sonnets, mais ils n'en sont pas dignes. - ---Laissez-moi être heureux du moins du sentiment qu'ils révèlent et -qui vient bien de vous! - ---Je savais par René que vous alliez partir, et j'ai voulu, -répliquai-je, vous faire ainsi un adieu un peu tendre. - ---Je veux croire qu'il était senti, poursuivit-il; un poëte a dit -quelque part: - - -L'adieu fait aimer le retour. - - -Oh! comme je vais revenir joyeux de mon court voyage! - ---Mais où allez-vous donc? repris-je. - ---Présider à l'érection de deux statues. C'est une idée bouffonne -qui a passé par la tête ou plutôt par les cent têtes d'un corps -savant, de m'envoyer, moi, le caprice et l'ironie en personne, prononcer -des discours et entendre des congratulations officielles. Il est vrai -qu'on m'a adjoint Amelot, à qui je laisserai toute la partie grave ou -plutôt comique de la cérémonie. - -Ce qu'il y a pour moi de sérieux dans tout ceci, c'est l'honneur public -qu'on va rendre à Bernardin de Saint-Pierre en plaçant sa statue en -face de cet Océan tourmenté qu'il a si admirablement décrit. Vous -savez, marquise, que je n'ai pas l'orgueil de mes œuvres, mais j'ai -l'orgueil de mes aspirations; elles ont toujours tendu au beau et à -l'idéal dans l'art et m'ont fait goûter avec délices les créations -du génie. C'est ainsi que tout enfant je me suis passionné pour -l'idylle exquise de _Paul et Virginie_. Mon culte pour l'auteur -m'imposait de ne pas refuser la mission dont on m'a chargé quoiqu'elle -répugne à toutes mes habitudes. Quant à l'autre statue elle sera -inaugurée par Amelot, par le successeur naturel du talent négatif de -celui à qui l'on décerne un hommage égal à l'hommage qu'a mérité -le génie. Je vois d'ici les regards étonnés que se jetteront -éternellement sur le rivage solitaire de la mer la figure du vrai -poëte et celle du rimailleur qu'on a proclamé le représentant de la -_Poésie bourgeoise_; association criante de deux mots qui se repoussent -et qui équivaudraient è dire: _l'Idéal matériel!_ Mais ce bon Amelot -n'entend pas raillerie sur la gloire d'un de ses pères en métromanie, -et il est bien le représentant le plus convaincu de cette littérature -puérile, solennelle et banale du bon sens qui prétend faire une école -renouvelée, non pas des Grecs, lui dis-je un jour, mais des Pradon. - ---Vous allez vous combattre et peut-être vous battre en route, -répondis-je à Albert. - ---Non, non, rassurez-vous, me dit-il, la poésie est chose trop haute -pour que je consente jamais à en disserter avec Amelot. C'est un bon -vivant et un fin gourmet avec qui je n'ai jamais parlé que cuisine. -Mais, marquise, en venant chez vous je faisais un projet délicieux. - ---Lequel? cher Albert. - ---Vous partiez avec nous sous prétexte d'assister à la fête -d'inauguration des deux statues et en réalité pour vous trouver -quelques jours seule avec moi sur cette belle plage de l'Océan où nous -nous aimerions si bien. - ---Ne me tentez pas dans ma solitude et ma pauvreté, lui dis-je; -jusqu'au jour où mon procès sera gagné, j'ai fait vœu de vivre en -recluse. - ---Oh! si vous m'aimiez un peu tendrement, ce vœu ne tiendrait pas -contre le vœu de mon cœur. Mais je vous parle comme une romance de -Dorat; décidez donc bien vite, tyrannique marquise, ce que vous voulez -faire de moi. Si je pars sans vous je vais m'ennuyer, si je reste, et -j'en suis bien tenté, m'aimerez-vous? - ---Partez, lui dis-je gaiement, nous verrons plus tard. - ---Vous êtes un sphinx impénétrable, j'emporte du moins vos sonnets et -je les interrogerai. - ---Reviendrez-vous vite? lui dis-je. - ---Oui certes, si je pars, et j'accourrai vous surprendre au retour; -ainsi, veillez sur vous! - -Il s'éloigna, la figure riante, et je restai dans le doute s'il allait -vraiment quitter Paris. - - - - -XXVI - - -J'attendis deux jours, puis j'envoyai Marguerite chez lui. On lui -répondit qu'il était parti et qu'il serait absent au moins une -semaine. - -Comme si Léonce eût deviné l'attrayante proposition d'une promenade -au bord de la mer qu'Albert m'avait faite, il m'écrivit qu'il -devançait son arrivée et il m'offrait d'aller visiter ensemble les -beaux châteaux de la Renaissance au bord de la Loire, les vestiges de -Chantilly et cette ombreuse solitude de Rosny, où une princesse a -passé les seuls jours tranquilles et riants de sa vie. - -Je fus toute bouleversée par cette idée; elle me séduisait et -m'attirait comme une tentation de bonheur et aussi de délassement. -Depuis longtemps toute distraction était retranchée de la vie austère -que je menais; quelques jours de voyage et de liberté insoucieuse -avaient pour moi le même attrait qu'un premier bal pour une jeune -fille; goûter cette halte dans ma vie de labeur avec celui que j'avais -tant aimé, que j'aimais encore et qui m'aimait enfin, puisqu'il avait -conçu ce doux projet; oh! c'était une fête de l'âme bien difficile -à refuser! Je n'éprouvais pas avec Léonce la même hésitation -qu'avec Albert. J'avais appartenu à Léonce, je lui appartenais encore, -et malgré quelques doutes et quelques déchirements, mon amour n'était -point brisé. Il suffisait d'une espérance, d'une illusion pour le -réédifier dans mon cœur. - -À mesure que l'heure qui devait me réunir à Léonce approchait, -quelque chose d'enflammé et de vertigineux s'emparait de tout mon -être. - -Les libertins prétendent que la possession détache; mais pour ceux qui -se sont aimés par l'âme, le contraire se produit; l'union des sens qui -n'a été que la confirmation de l'union morale, semble les lier -éternellement. C'est ce qui fait la pureté et la beauté du mariage, -lorsqu'il consacre l'amour vrai. - -Comment oublier les délices, et j'oserai même dire les familiarités -intimes? Est-ce que l'enfant est impudique, parce qu'il se souvient avec -bonheur de s'être endormi sur le sein de sa nourrice? - -À quoi sert-il qu'une morale artificielle essaye, comme la fausse mère -de Salomon, de partager en deux l'être humain? l'âme et le corps se -complètent l'un l'autre, et il est certain qu'ils répercutent tour à -tour leurs émotions diverses; car de même que le souvenir d'une -trahison ou d'un chagrin remplit les yeux de larmes, que celui d'une -joie épanouit le sourire, et que celui d'une noble action fait rayonner -le front; de même l'image, soudain rappelée d'une chute périlleuse ou -des angoisses de l'enfantement, attriste et terrifie l'esprit; tandis -que l'image riante d'une caresse délectable ou du tressaillement de la -volupté le ranime et l'égaye, et lui communique pour ainsi dire le -contrecoup enivrant de ce que le corps seul semblait avoir ressenti! - -Ne séparons donc pas ce que la nature et Dieu ont si étroitement -confondu. Les casuistes qui ont fait de la chasteté absolue une vertu, -ne sont arrivés qu'à produire des apparences menteuses dans une -société hypocrite. Il serait temps d'oser glorifier l'harmonie sacrée -de l'indivisible lien des émotions de l'âme et du corps! - -J'avais compris tout cela d'instinct avant de m'en convaincre par la -réflexion. Un amour sincère et complet en apprend plus sur ce sujet -que tous les raisonnements philosophiques. - -Rien qu'à la pensée de revoir Léonce, je sentis le réveil de -tout ce que je lui avais dû de félicité; c'était une évocation -involontaire; une influence, pour ainsi dire, magnétique; son approche -me dominait; il était loin encore et déjà son souffle m'entourait et -courait autour de moi. - -Cependant je ne lui avais point écrit le ravissement que j'éprouvais -de ce projet de voyage; je ne savais pas même si je m'y déciderai à; -mais j'en savourais longuement le désir; il était devenu le rêve de -mes nuits et la rêverie de mes jours. Si bien qu'un matin des vers qui -exprimaient tous les détails de ce songe d'amour et de liberté -s'échappèrent tout à coup de mon cœur. Ainsi un oiseau jette un -chant en s'ébattant à l'air et au soleil: - - -LES RÉSIDENCES ROYALES. - -Avec leurs longues avenues, -Leurs silencieuses statues -Se mirant dans les bassins ronds, -Leurs grands parcs ombreux et profonds, -Leurs serres de fleurs des tropiques -Et leurs fossés aux ponts rustiques, -Ils sont pour nous, ces vieux palais, -Ils sont pour nous: habitons-les! - -Bras enlacés, âmes rêveuses, -Promenons nos heures heureuses -Sous les tonnelles des jardins, -Dans les bois où passent les daims; -Traversons les courants d'eau vive -Sur l'esquif qui dort à la rive. -Ils sont pour nous, ces vieux palais. -Ils sont pour nous: habitons-les! - -Allons voir, dans les vastes salles, -Les portraits aux cadres ovales, -Morts radieux toujours vivants, -Grandes dames aux seins mouvants, -Cavaliers aux tailles cambrées, -Exhalant des senteurs ambrées. -Ils sont pour nous, ces vieux palais, -Ils sont pour nous: habitons-les! - -Sur le banc des orangeries, -Dans l'étable des métairies -Où les reines buvaient du lait, -Dans le kiosque et le chalet, -Aux terrasses des galeries, -Allons asseoir nos causeries. -Ils sont pour nous, ces vieux palais, -Ils sont pour nous: habitons-les! - -Sous le fronton de jaspe rose, -Où l'amour sourit et repose, -Cherchons le bain mystérieux, -Le bain antique aimé des dieux: -Diane et ses nymphes surprises -Courent sur le marbre des frises. -Ils sont pour nous, ces vieux palais, -Ils sont pour nous: habitons-les! - -Lisons dans les forêts discrètes -Les gais conteurs et les poëtes: -Le murmure des rameaux verts -S'harmonie à celui des vers, -Et les amoureuses paroles -S'épanchent en notes plus molles. -Ils sont pour nous, ces vieux palais, -Ils sont pour nous: habitons-les! - -Dans les ravins aux pentes douces, -Sur les pervenches, sur les mousses, -Doux lit où se voile le jour, -À la lèvre monte l'amour; -L'ombre enivre, l'air a des flammes, -En une âme Dieu fond deux âmes. -Ils sont pour nous, ces vieux palais, -Ils sont pour nous: habitons-les! - -L'horizon déroule à la rue -Le lac à la calme étendue, -Où par couples harmonieux -Les cygnes fendent les flots bleus; -Plages, collines et vallées -Sous nos regards sont étalées. -Ils sont pour nous, ces vieux palais. -Ils sont pour nous: habitons-les! - -Chantilly dort sous ses grands chênes, -Rosny, Chambord, n'ont plus de reines -Leurs maîtres, ce sont les amants -Savourant leurs enchantements; -Où les royautés disparaissent, -Les riantes amours renaissent. -Ils sont pour nous, ces vieux palais, -Ils sont pour nous: habitons-les! - - -Je n'oserais pas dire que quelque chose de l'âme et du souvenir -d'Albert n'eût pénétré dans ce chant! Sans lui l'aurais-je fait? -Non; car sans lui je n'aurais jamais connu cette langue des vers que son -génie m'avait enseignée. Léonce l'ignorait, et je doute même que sa -nature, dépourvue d'inspiration et de flexibilité, fût propre à en -pénétrer les délicatesses raffinées et l'exquise sensibilité. - -Ces strophes faites, je les répétais sans cesse, et je les fredonnais -même sur un vieil air qui me revenait. - -Enfin, je reçus un soir une lettre de Léonce, qui m'annonçait son -arrivée pour le lendemain. J'envoyai mon fils chez un de ses oncles qui -demeurait à la campagne près de Paris. L'enfant partit joyeux. Toute -distraction nouvelle le charmait. Je savais qu'il n'aimait pas Léonce, -et j'eus souffert de troubler son cœur naïf et d'y voir poindre une -idée de lutte. - -Le lendemain arriva; dès le matin j'ornai de fleurs mon pauvre logis, -je me parai des couleurs que Léonce aimait, et je mis tout en fête -comme chaque fois qu'il devait venir. - -Je l'attendais à l'heure du dîner. J'éprouvais une telle agitation -que je ne pouvais rien faire; les heures me paraissaient tantôt trop -lentes et tantôt trop accélérées. Je prenais un livre, et j'essayais -de lire sans y parvenir. Je relus seulement mes vers, où respirait -comme un sentiment avant-coureur du bonheur; puis je les rejetai sur la -table où je me tenais accoudée. Je regardais la pendule; je me disais: -«Bientôt il sera là!» et malgré moi l'image d'Albert se mêlait à -la sienne. «Il s'assiéra, pensais-je, sur ce fauteuil où Albert s'est -assis, sur ce coussin où il a pleuré, où il m'a dit son amour.» Et -cela me paraissait sacrilège et impie. Je pâlissais et frissonnais au -moindre bruit; il me semblait que j'allais être surprise, condamnée -par quelqu'un qui avait des droits sur ma vie. Il me venait l'idée de -m'enfuir, comme si un redoutable péril ou une grande douleur m'eût -menacée. Puis je souriais de cette terreur puérile; je songeais au -bonheur qui allait renaître, je le recomposais dans toute sa splendeur -et je repoussais le fantôme qui venait l'assombrir. - -Cinq heures sonnèrent à ma pendule, je me dis: «Dans une heure il -sera près de moi.» Je me regardai dans la glace et fus heureuse -d'être en beauté. Un coup de sonnette retentit; je pensai: «C'est -lui! il a voulu me surprendre en arrivant une heure plus tôt.» - -J'étais accourue et je me trouvais là lorsque. Marguerite ouvrit la -porte; je laissai échapper un cri de surprise, presque d'effroi: ce fut -Albert qui m'apparut! - -Il crut sans doute que j'avais poussé un cri de joie, car son visage ne -perdit rien de son expression heureuse. Il paraissait moins souffrant, -son teint était animé et ses beaux yeux lançaient des flammes; il -tenait d'une main une petite cage dorée où était renfermé un joli -couple de ces perruches mignonnes qu'on appelle des _inséparables_, et -dans l'autre main il avait une seconde cage à treillis d'argent dans -laquelle voltigeaient deux colibris. - ---Où donc est votre cher enfant? me dit-il, qu'il me débarrasse bien -vite de ces oiseaux qui l'amuseront, et que j'aie les mains libres pour -presser la vôtre et vous embrasser. - ---Ce cher petit a voulu aller à la campagne, répondis-je en -rougissant. - ---Mais vous-même, reprit-il? vous allez donc sortir que vous voilà si -parée? - ---Oui, balbutiai-je, je dîne en ville. - -Tout en prononçant ces mots nous traversions la salle à manger. Il -posa sur le buffet les deux cages charmantes où les oiseaux des -tropiques s'ébattaient, et me tendant aussitôt les bras, il me dit: - ---Je n'y tenais plus, chère âme; il m'a fallu revenir pour vous voir -et pour vous entendre.--Allons, parlez-moi! qu'avez-vous fait pendant -mon absence? Pourquoi sortez-vous et ne me gardez-vous pas tout -aujourd'hui comme je m'y attendais? - -Il baisait mes mains et mon front et ne pouvait détacher ses regards de -moi. - ---Je ne vous ai jamais vu un visage si expressif et où éclatât tant -d'âme, poursuivit-il, lorsque nous nous fûmes assis dans mon cabinet. -Est-ce mon retour qui vous rend si belle? Ne m'avez-vous pas oublié, -m'aimez-vous un peu? Et il se plaça dans une pose câline à mes pieds -sur le coussin où si souvent il s'était assis. - -Je restais interdite et muette. Comment avoir la dureté de le -détromper? Comment lui dire qui j'attendais? Il fallait donc me -résoudre à mentir! - ---Pourquoi donc ne me parlez-vous pas, chère Stéphanie, reprit-il en -me considérant toujours avec bonté. - ---Je suis encore toute émue, lui dis-je, de cette douce surprise et -bien désolée, croyez-le, de ne pouvoir fêter votre retour; mais on -m'attend, c'est un dîner de famille, il faut que je sorte, à demain, -cher Albert. - -Je prononçai ces mots rapidement et d'une voix saccadée: l'aiguille de -la pendule marchait toujours et je frissonnais pour ainsi dire de son -mouvement; Léonce allait arriver. - ---Chez quels rentiers du Marais dînez-vous donc, repartit Albert en -riant, pour partir à cinq heures un quart de chez vous? Ne me quittez -pas si tôt et causons un peu, ou je vais m'imaginer que vous me -trompez. Est-ce bien vrai, poursuivit-il tendrement que vous vous êtes -fait si belle pour de vieux parents? Non, je veux que ce soit pour moi; -allons, soyez bonne comme vous l'avez été déjà, écrivez pour vous -dégager et laissez-moi finir cette journée avec vous. Vous ne vous -ennuierez pas, je vous le jure: Amelot m'a fourni de quoi vous divertir! -Dès que nous avons été en wagon, le massif Amelot m'a dit: «Je me -sens en verve; mon esprit monte, il court, il court...--Eh bien! mon -cher, ai-je répliqué, laissez-le courir; je ne me charge pas de -l'attraper.» Et tenez, marquise; j'ai envie de commencer de suite le -récit de nos aventures et de vous tenir enchaînée par la curiosité -comme le sultan des _Mille et une Nuits_. J'ai aussi des vers à vous -lire, car j'en ai _rêvé_ pour vous sur le bord de la mer; et vous, -chère, n'avez-vous pas fait pour moi encore un de ces sonnets que vous -faites si bien? - -En parlant ainsi, sa main touchait aux papiers qui étaient sur la -table; il aperçut mes strophes sur les _Résidences royales_ et s'en -empara. - -Je voulus l'empêcher de les lire, mais il les serra fortement dans sa -main en s'écriant gaiement: - ---Oh! par exemple, est-ce que l'écolier ose déjà se soustraire au -maître, et mépriser ses critiques? - -Je ne tentai plus aucun effort pour rien conjurer. Je ne savais que -répondre et que faire; je n'osais pas même le regarder pendant qu'il -lisait. - ---J'aime ces vers, me dit-il vivement quand il eut achevé de les -parcourir, je suis fier que vous ayez pu les faire; mais, Stéphanie, -sont-ils bien pour moi? - ---Sans vous je ne les aurais jamais faits, répondis-je en tremblant et -honteuse de ce subterfuge jésuitique. - ---Sont-ils pour moi? sont-ils pour moi? répéta-t-il d'un air de doute. -Oh! Stéphanie, si ces vers sont pour un autre, savez-vous que vous -êtes comme l'enfant qui assassine son père avec les armes dont -celui-ci l'a appris à se servir!--Vous ne voudriez point me tromper, -vous qui n'avez jamais menti; voyons, parlez, pour qui sont ces vers? - -Je me levai, pâle et égarée comme si j'avais commis un crime, et -saisissant sa main, je lui dis: - ---Cher Albert, ne m'interrogez pas jusqu'à demain; demain j'aurai la -certitude de ce que veut mon cœur et je vous le dirai, mais aujourd'hui -il faut que je vous quitte, que je parte à l'instant même, adieu. - -Il ne me répondit pas une parole; ses yeux s'étaient arrêtés sur les -gros bouquets de fleurs qui embaumaient la cheminée, et il les -regardait en souriant d'un air ironique. Il me salua sans prendre ma -main; puis il partit. Je l'accompagnai en lui disant: «À demain!» - -Quand nous traversâmes la salle à manger, par une de ces fatalités -des petites choses qui heurtent et blessent presque toujours nos -sentiments et nos douleurs, Marguerite commençait à mettre le couvert -et venait de déposer sur le buffet une tarte aux cerises entre les deux -jolies cages d'oiseaux d'Amérique. Albert avait tout vu, et il comprit -que j'attendais quelqu'un à dîner. - ---Adieu donc! me dit-il sur le seuil de la porte extérieure. - -Je n'osais plus lui répondre: «À demain!» - -Une voiture venait de s'arrêter devant la maison. Un homme se -précipita dans la cour. Presque aussitôt j'entendis des pas dans -l'escalier; et, pendant qu'Albert commençait à descendre, j'aperçus, -en penchant ma tête au bord de la rampe, Léonce qui montait! - -Je me reculai, épouvantée de cette rencontre; je rentrai -précipitamment en poussant la porte sur moi, et je m'élançai vers une -fenêtre qui s'ouvrait sur la cour pour voir passer Albert encore une -fois. - -Je n'oublierai jamais quel regard sombre et navré il jeta de mon côté -en levant la tête. Je ne sais s'il m'avait aperçue, mais un sourire -amer passa sur ses lèvres. Je fus tentée de le rappeler: ma voix -était comme étranglée; un sanglot me montait du cœur. - -En ce moment Léonce sonna, et je m'enfuis dans ma chambre pour y cacher -mes larmes. - - - - -XXVII - - -Plus de deux ans avaient passé sur ce jour, dont le souvenir m'était -resté ineffaçable. Ce que je souffris pendant ce temps je ne le dirai -jamais. Je veux jeter sur ces deux années un voile noir comme celui qui -couvrait, à Venise, dans les familles patriciennes, les portraits des -condamnés à mort. - -De cet amour qui avait pris toute mon âme comme par surprise et par -sortilège, de cet amour auquel j'avais sacrifié Albert, il ne restait -rien. On eût dit que, frappé par le présage fatidique d'Albert, cet -amour s'était décomposé jour par jour. - -J'avais vu l'orgueilleux et superbe solitaire renier une à une toutes -ses doctrines sur l'art et sur l'amour, et faire de ses opinions une -monnaie aux convoitises les moins fières. - -Quand la conscience ne dirige plus nos actes, que l'intérêt et la -vanité deviennent les seuls mobiles de l'esprit, toute notion d'honneur -et d'idéal disparaît. Il n'y a plus alors dans la vie d'autre retenue -que la prudence qui sauvegarde du châtiment de la loi. De là les -traîtres ignorés, les voluptueux cruels qui cachent des instincts -d'assassin sous un sourire, et les faiseurs d'affaires humaines, prêts -à tous les crimes, et se décorant en public du titre d'hommes -politiques. - -En voyant ainsi déchoir celui que j'avais placé si haut, je reçus -comme le contre-coup de sa chute; un mal inexplicable s'empara de moi; -on me vit dépérir dans ma force; et bientôt je compris à la -tristesse de mes amis et à l'incertitude des médecins que j'étais -perdue. - -Albert n'avait jamais cherché à me revoir et je n'avais pas osé le -rappeler. Quelquefois il rencontrait mon fils à la promenade; il -l'arrêtait pour lui recommander de ne pas l'oublier et, sans lui parler -de moi, l'embrassait tendrement. - -Je savais par René qu'il se mourait et cherchait de plus en plus -l'oubli de ses peines dans des distractions corrosives et fatales. -J'éprouvais un désir invincible de le revoir, de lui parler et de -sentir encore une fois sa main dans la mienne. - -Un jour d'avril, le ciel était bleu, la température presque tiède, je -montai en voiture pour me rendre au jardin des Tuileries; j'allai -m'asseoir sur la terrasse du bord de l'eau, et sentant que l'air m'avait -ranimée, je voulus essayer de revenir à pied chez moi; comme je -traversais lentement le pont de la place de la Concorde, j'aperçus -Albert debout contre le parapet de droite; appuyé sur la balustrade, il -regardait un bateau qui descendait la Seine du côté de Saint-Cloud. Il -ne me vit pas venir et je le touchai presque avant qu'il ne m'eût -aperçue. J'écartai le voile qui cachait mon visage et j'appliquai ma -main sur la sienne; il leva la tête et me regarda, sans paraître -d'abord me reconnaître; ses yeux étaient ternes et ses lèvres si -blanches qu'on eût pu se demander s'il vivait. - ---Oh! c'est vous, me dit-il en tressaillant et se ressouvenant; comme -vous voilà! C'est donc vrai ce qu'on m'avait dit, que vous étiez bien -mal! - -Je serrai sa main sans lui répondre; nous marchâmes péniblement l'un -à côté de l'autre jusqu'au bout du pont; là, il s'arrêta. - ---Albert, lui dis-je en tremblant, ne viendrez-vous pas jusque chez moi! -oh! je vous en prie, venez. - ---À quoi bon, me répondit-il, j'achève de vivre et vous commencez à -mourir; nous nous attristerions en nous regardant sans pouvoir rien dire -pour nous consoler. Oh! ma pauvre marquise, il n'est plus temps -maintenant de nous aimer! - ---Albert, l'amour est indépendant du temps et de la vie, vous me l'avez -dit un jour et maintenant je l'éprouve et j'y crois. - ---Pas de réflexion ni de regret, reprit-il en s'efforçant de rire, -gardons le courage de _partir_, il appuya sur ce mot, puis, tournant sur -le pont, il me dit: - ---Adieu, chère, le premier de nous qui guérira ira voir l'autre. - -Je voulus le retenir encore en prenant sa main, mais elle retomba. - -Nous nous quittâmes comme deux ombres qui se rencontrent un moment, -s'évanouissent et ne doivent plus se revoir. - -Je fis quelques pas chancelante et indécise; puis je m'arrêtai, et -m'appuyant contre la grille du palais Bourbon, je vis à travers mes -larmes, Albert qui se dirigeait lentement vers l'autre bout du pont. - - - - -XXVIII - - -C'est par une belle nuit de mai qu'il mourut, quand tout commençait à -revivre; il s'éteignit en dormant, sans agonie. - -Lorsque je reçus la sinistre nouvelle, je gardais le lit depuis huit -jours; je fis un effort pour me lever, je voulais le revoir avant qu'on -ne l'ensevelît et poser mes lèvres sur son front glacé; je fus prise -d'un accès de toux si déchirant et si long que je m'évanouis; je dus -me recoucher et pleurer loin de lui. - -J'envoyai Marguerite et mon fils à son enterrement, et pour la -première fois je me décidai à faire comprendre à mon enfant ce que -c'était que la mort. Il m'écouta, attentif et recueilli, puis il me -dit d'une voix grave. - ---Mon père nous a quitté, Albert vient de partir et toi tu veux aussi -me laisser, car je vois bien que tu es malade et pâle comme eux, et que -je resterai seul. - ---Oh! non, cher enfant! m'écriai-je en l'enfermant dans mes bras -amaigris, je veux vivre pour toi! - ---Tu as dis «Je veux!» reprit-il avec un sourire angélique, ne vas -pas faire avec la mort comme tu fais souvent avec moi, quand je -m'obstine et que tu me cèdes. - ---Non, non, lui dis-je en l'embrassant plus fort, je n'obéirai qu'à -toi. - -L'enfant et Marguerite revinrent du convoi d'Albert tristes et -étonnés. - ---Il n'y avait dans l'église, me dit mon fils, que quelques amis et -quelques femmes en deuil qui pleuraient. - -Il s'était mis à l'écart, dans une chapelle, avec Marguerite, et il -avait fait sa prière pour Albert. En sortant de l'église il avait vu -défiler le cortège. Plusieurs personnes qui passaient exprimèrent -leur surprise qu'on ne rendit pas à Albert les grands honneurs qui lui -étaient dus et que les princes d'aujourd'hui n'eussent pas envoyé leur -voiture pour l'accompagner. - ---Moi, poursuivit l'enfant, j'étais tout désolé de le voir s'en aller -presque seul, comme un pauvre, au cimetière; guéris vite, chère -mère, afin que nous allions lui porter de belles fleurs sur sa tombe! - -Hélas! je ne guérissais pas et mon pauvre enfant s'épouvantait -tellement en me voyant dépérir que je me décidai à le mettre au -collège pour le séparer de ma souffrance et de ma douleur; mais il -languissait loin de moi, se refusait à jouer et n'était attentif qu'à -l'étude. Quand le temps des vacances approcha, je me souviens que le -jour où on devait me l'amener, je fis un effort violent pour me tenir -debout; je bus un peu de vin en pensant à Albert, et je me traînai -jusqu'au jardin. À la même place où nous sommes, je m'assis sur un -grand fauteuil; ma tête pâlie s'appuyait sur des coussins et, -frissonnante, je me réchauffais au brûlant soleil d'août. - -Il n'y avait que trois mois qu'Albert était mort; encore quelques mois, -pensais-je, et je le rejoindrai. Quant à l'autre, je n'y voulais point -penser. Mais toujours cet amour en ruine pesait sur mon âme et -l'étouffait, pour ainsi dire, sous ses débris; j'avais été broyée -par un bras de pierre inerte, brutal et insoucieux de mon agonie. Les -lourds colosses égyptiens que le temps finit par déraciner dans les -ruines de Thèbes n'ont pas conscience en s'affaissant du Nubien qui -s'était assis à leur ombre. - -Mon fils arriva vers midi; j'avais mis pour lui sur une table, placée -près de moi, une jolie montre et un album, où j'avais fait dessiner le -portrait d'Albert et écrire les fragments les plus beaux et les plus -purs de ses œuvres. L'enfant courut vers moi, tenant dans ses bras les -couronnes et les livres qu'il avait reçus en prix. Je l'attirai sur mes -genoux et l'embrassai longtemps sans parler; je ne pouvais retenir mes -larmes. Pour qu'il ne les vît pas, je posai sur sa tête les couronnes, -et je les enfonçai en souriant, jusqu'à ses yeux. Puis lui donnant la -montre et l'album, je lui dis: - ---Regarde donc si cela te plaît? - -Il rejeta avec impatience ses couronnes et mes présents, et se -suspendant à mon cou, il me dit avec une explosion de douleur: - ---Ce n'est pas tout cela que je veux. - ---Et que veux-tu donc, cher enfant? - ---Je veux que tu vives pour moi, que tu redeviennes belle, et forte -comme tu l'étais, il y a trois ans, quand j'étais petit. Maintenant je -comprends tout, ajouta-t-il avec un regard terrible, où la fierté -inflexible de l'adolescence se révélait; j'ai deviné celui qui t'a -tuée, et si tu meurs, vois-tu, eh bien! je le tuerai un jour! - ---Tais-toi, tais-toi, m'écriai-je, en l'étreignant sur mon cœur. - -J'eus honte de ma douleur, et je rougis de mon amour devant mon fils. - -L'amour est une grande et sainte chose lorsqu'il complète la vie, mais -s'il nous conduit à l'anéantissement de nous-même, il nous dégrade. - -Je levai la tête devant le regard superbe de mon noble enfant, et je -lui dis avec résolution: - ---Sois tranquille! je guérirai. Ne gâtons pas ce beau jour par des -larmes! Regarde ce portrait d'Albert. - -Il ouvrit l'album et posa ses lèvres sur le front du poëte qu'il a -toujours appelé son ami. - -J'ai vécu pour mon fils; et à mesure que la blessure de mon lâche et -aveugle amour s'est fermée, l'image d'Albert a rayonné dans mon cœur; -je l'ai revu jeune, beau, passionné, et je l'ai aimé dans la mort. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUI *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<table style='min-width:0; padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'> - <tr><td>Title:</td><td>Lui</td></tr> - <tr><td></td><td>Roman contemporain</td></tr> -</table> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Louise Colet</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 15, 2021 [eBook #64821]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUI ***</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/lui_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<hr class="r5" /> - -<h4>BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE</h4> - - - - -<h2>LUI</h2> - -<h4>ROMAN CONTEMPORAIN</h4> - - - -<h4>PAR</h4> - - - -<h3>LOUISE COLET</h3> - - - - -<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4> - - - - -<h4>PARIS</h4> -<h5>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br /> -ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h5> - -<h5>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br /> -A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h5> - -<h5>1880</h5> - - -<h5>Droits de reproduction et de traduction réservés.</h5> - -<hr class="r5" /> - -<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> -<p>CHAPITRE <a href="#I">I</a><br /> -CHAPITRE <a href="#II">II</a><br /> -CHAPITRE <a href="#III">III</a><br /> -CHAPITRE <a href="#IV">IV</a><br /> -CHAPITRE <a href="#V">V</a><br /> -CHAPITRE <a href="#VI">VI</a><br /> -CHAPITRE <a href="#VII">VII</a><br /> -CHAPITRE <a href="#VIII">VIII</a><br /> -CHAPITRE <a href="#IX">IX</a><br /> -CHAPITRE <a href="#X">X</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XI">XI</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XII">XII</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XIII">XIII</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XIV">XIV</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XV">XV</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XVI">XVI</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XVII">XVII</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XVIII">XVIII</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XIX">XIX</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XX">XX</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XXI">XXI</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XXII">XXII</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XXIII">XXIII</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XXIV">XXIV</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XXV">XXV</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XXVI">XXVI</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XXVII">XXVII</a><br /> -CHAPITRE <a href="#XXVIII">XXVIII</a></p> - -<hr class="r5" /> - - -<h4>LUI</h4> - -<p><br /></p> - -<h4><a id="I">I</a></h4> - -<p> -—Vous qui écrivez, me disait un soir la marquise Stéphanie de Rostan, -un de ces rares et nets esprits du dix-huitième siècle qui semble -avoir sauté à pieds joints sur les années écoulées jusqu'à notre -époque indécise où les intelligences cherchent leur route, les -consciences leur morale, et les écrivains leur style; vous qui -écrivez, gardez-vous du pathos en amour et ne dissertez pas de ce -sentiment naturel et simple, de cet attrait puissant et bien -caractérisé qui attire et confond les êtres, avec le langage de la -métaphysique et du mysticisme. Si les héroïnes des romans modernes -sont si ennuyeuses et à mon avis si immorales, c'est qu'à propos -d'amour elles parlent de Dieu ou de maternité, et obscurcissent par des -idées tout à fait à part cette belle flamme de la jeunesse qui ne -réchauffe plus aucun cœur et ne colore plus aucun récit. Depuis la -Julie de Rousseau et l'Elvire de Lamartine, toutes les femmes ont plus -ou moins prêché à propos d'amour tantôt la philosophie, tantôt la -religion, tantôt le socialisme; si bien que l'amour s'est trouvé -étouffé par ces aspirations sublimes ou prétentieuses qui ne sont -guère de sa compétence qu'accidentellement. -</p> - -<p> -—Pour que je vous comprenne mieux, répondis-je, faites-moi donc, -marquise, une définition de ce que vous entendez par l'amour. -</p> - -<p> -—Définir l'amour! y pensez-vous? Si je l'essayais, je tomberais dans -le ridicule de celles que je critique. Je ne définirai donc pas -l'amour; mais je l'ai senti par le cœur, par l'esprit et par les sens -d'une façon très-complète, et je vous assure qu'il ne ressemble -guère aux descriptions qu'on en écrit et aux aveux hypocrites de bien -des femmes; très-peu osent être franches sur ce sujet; elles -craindraient de passer pour impudiques, et je crois, pardonnez-moi mon -orgueil, qu'il n'appartient qu'aux plus honnêtes de dire en cette -question la vérité: L'amour n'est pas une déchéance, l'amour n'est -pas un remords et un deuil; il peut amener tout cela, par l'angoisse -d'une rupture, mais au moment où il est ressenti et partagé, il est -l'épanouissement de l'être, la joie et la moralisation du cœur. -</p> - -<p> -—Vous ne regrettez donc pas d'avoir aimé, lui dis-je, malgré la -douleur et le vide où vous a laissé l'amour? -</p> - -<p> -—Moi, répliqua-t-elle avec feu, je voudrais pouvoir aimer encore, si -une passion nouvelle et entière devait anéantir les vestiges de la -passion éteinte; mais comme cela est impossible et que nous n'avons pas -la faculté du rajeunissement et de l'oubli, je me contente de savourer -le souvenir de ce que j'ai ressenti; car, ne voulant que des -satisfactions complètes, je repousserais toujours l'à peu près en -amour; mais je ne suis pas assez glacée et mystique à quarante ans -pour me repentir des heures lumineuses de la jeunesse. Ce sont encore -les meilleures malgré le trouble, les larmes, et, comme vous l'avez -bien dit, le vide qu'elles ont laissés après elles. Est-ce que le -navigateur poussé par le sort dans les glaces du Groenland ne se -souvient pas avec délice de quelque belle plage tiède et fleurie de -Cuba ou des Antilles? -</p> - -<p> -—Oh! marquise, m'écriai-je, vous devriez bien me conter votre -histoire ou plutôt vos sensations. -</p> - -<p> -—Il me serait douloureux de parler de moi, reprit-elle; j'ai recouvré -une sérénité que je ne veux plus perdre, et vous ne voudriez pas, -vous qui m'aimez, faire jaillir des étincelles de la cendre refroidie, -ou des larmes du roc poli sur lequel je marche tranquille? mais je vous -parlerai de <i>lui</i>, de cet ami célèbre que vous avez connu, dont le -monde s'occupe, sur lequel on dit et on écrit tant de choses -mensongères; et en vous racontant comment nous nous sommes rencontrés, -comment il m'a aimée, comment je lui suis restée attachée après sa -mort, vous trouverez dans le récit de notre amitié ce qu'il entendait -par l'amour, lui, le grand poëte, et ce que moi-même je lui en disais -avec une franchise qu'un lien plus intime eût peut-être enchaînée, -mais que notre sympathie intelligente et fraternelle laissait -s'épancher sans entraves. -</p> - -<p> -C'était dans le jardin de son joli hôtel de la rue de Bourgogne que la -marquise de Rostan me parlait ainsi, par une belle soirée de mai: nous -étions assises au bord de la vasque de marbre blanc qui forme le centre -du jardin; un arbre de Judée qui commençait à fleurir étendait ses -rameaux d'un rouge tendre sur nos têtes, le ciel était d'une -limpidité calme, et l'air si doux qu'il nous apaisait comme un philtre -bienfaisant. La taille encore svelte de la marquise, son cou blanc et -flexible et sa belle tête expressive couronnée d'une abondante -chevelure d'un blond doré, jaillissaient, pour ainsi dire, au-dessus -des plis nombreux d'une robe violette à deux jupes; la finesse et les -flots du tissu soyeux l'enveloppaient avec grâce; son buste était -appuyé et cambré contre le dossier d'un fauteuil en fer creux, tandis -que ses deux petites mains croisées soutenaient son genou ployé. Dans -cette attitude de la Sapho de Pradier, ses larges manches pendantes -laissaient à découvert jusqu'au coude deux bras d'un modelé parfait -et d'une blancheur éblouissante; l'haleine chaude de cette magnifique -soirée de printemps colorait ses joues d'un rose nacré; je la -contemplais avec ravissement et je me disais:—On devrait encore -l'adorer. -</p> - -<p> -Elle sembla deviner ma pensée, car elle s'écria tout à coup: -</p> - -<p> -—Mieux vaut ne pas être aimée que de l'être mal ou de l'être à -demi; pour une âme ardente l'hésitation et l'inquiétude sont pires -que le désespoir. Je dois à la tranquillité que j'ai acquise -l'adoration de la nature et le bien-être que me donne ce beau soir. -</p> - -<p> -Ne parlons plus de moi, parlons de lui: c'est par une journée semblable -qu'il mourut, il y a deux ans; je n'aime pas qu'on touche si vite à la -chère poussière des morts, et j'aurais voulu qu'on laissât la sienne -reposer encore quelques années; mais il est des cendres glorieuses qui -se soulèvent d'elles-mêmes; leur éclat attire les regards -investigateurs; l'envie s'attaque aux spectres comme aux vivants, et -parfois l'amour irrité les outrage; c'est alors que l'amitié leur doit -la vérité, cette justice éternelle. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="II">II</a></h4> - -<p> -Avant de vous dire comment je le connus et comment nous nous liâmes, -laissez-moi vous raconter comment je le vis passer tourbillonnant dans -une valse, en 1836. L'apparition rapide du jeune homme de génie qui -glissa un jour devant moi, en balançant avec grâce sa tête blonde, -m'est toujours restée comme un de ces tableaux dont le souvenir dessine -nettement tous les contours. C'était à l'Arsenal, dans ce salon que -l'esprit et la poésie emplissaient chaque dimanche soir. Les femmes en -ce temps-là, celles du plus grand monde, aimaient et recherchaient -encore les écrivains de génie; il n'était pas permis, comme -aujourd'hui, de n'avoir rien lu, rien admiré, rien senti de grand et de -beau, rien aimé d'illustre! On eût rougi d'enfermer sa vie dans -l'incommensurable ampleur d'une robe, et de forcer une jolie tête -couverte de diamants à l'incessant et abrutissant calcul d'un luxe -ruineux; on avait alors des toilettes moins riches, mais plus de -sentiments dans le cœur et plus d'idées dans le cerveau; on faisait -des coquetteries et des avances aux gens d'esprit et aux littérateurs. -Des princes et des princesses donnaient l'exemple. -</p> - -<p> -C'était donc une faveur, même pour une jeune marquise, d'être reçue -aux dimanches intimes de l'Arsenal. Nos grands poëtes y disaient leurs -vers; nos compositeurs célèbres y faisaient entendre leur musique; -puis pour finir la soirée, les jeunes femmes et les jeunes filles -dansaient au piano. -</p> - -<p> -J'étais mariée à peine depuis deux mois quand j'allai, pour la -première fois, à l'Arsenal. Mon mari, bizarre et jaloux, me -contraignait à ne paraître dans le monde qu'avec des robes montantes -et les bras cachés sous des manches longues. J'obéissais, -très-indifférente alors à tout ce qui ne tenait pas aux choses du -cœur et de l'esprit. Je portais ce soir-là une robe de velours noir -qui m'emprisonnait jusqu'au cou; mes cheveux, frisés à l'anglaise, -retombaient en longues boucles abondantes de chaque côté de mes -épaules enfermées. Des traînées de liserons blancs entouraient le -chignon et flottaient par derrière. Cette coiffure aurait pu être -gracieuse, se dégageant sur le nu; mais, amoncelée sur le velours noir -du corsage, elle n'était qu'étrange. Quand j'entrai dans le salon de -l'Arsenal les lectures et la musique étaient finies; une jeune fille au -piano jouait le prélude d'une valse. On me regarda beaucoup car, -excepté pour le maître de la maison qui avait connu mon père, -j'étais pour tous ceux qui étaient là une étrangère. Un jeune -homme, que plusieurs femmes complimentaient, s'avança tout à coup vers -moi et m'invita à valser. -</p> - -<p> -Je lui répondis que je ne valsais jamais. -</p> - -<p> -Il me salua, tourna les talons et je le vis, une minute après, passer -en valsant devant moi; il tenait enlacée une jeune femme brune, la muse -aimée de ce salon. -</p> - -<p> -—Pourquoi donc avez-vous refusé de valser avec Albert de Lincel? me -dit le maître de la maison. -</p> - -<p> -—Quoi, c'était lui! lui! m'écriai-je; lui que je désirais tant -connaître! -</p> - -<p> -—Lui-même! il valse en ce moment avec ma fille. -</p> - -<p> -Je me mis à considérer le valseur: il était svelte et de taille -moyenne, habillé avec un soin extrême et même un peu de recherche; il -portait un habit vert bronze à boutons de métal; sur son gilet de soie -brune flottait une chaîne d'or; deux boutons d'onyx fermaient sur sa -poitrine les plis de batiste de sa chemise. Son étroite cravate de -satin noir, serrée au cou comme un carcan de jais, faisait ressortir le -ton mat de son teint; ses gants blancs dessinaient d'une façon -irréprochable la délicatesse de ses mains; mais c'était surtout dans -l'arrangement de ses beaux cheveux blonds qu'un soin particulier se -révélait. À l'exemple de lord Byron, il avait su donner une grâce -pleine de noblesse à cette couronne naturelle d'un front inspiré; des -boucles nombreuses ondulaient sur les tempes et descendaient en grappes -vers la nuque: je fus frappée, à mesure que le cercle rapide décrit -par la valse le ramenait sous la lumière du lustre, des teintes -diverses de cette chevelure pour ainsi dire diaprée. Les premiers -anneaux qui caressaient le front étaient d'un blond doré, ceux qui -suivaient avaient la nuance de l'ambre, et ceux plus abondants qui se -pressaient sur le sommet de la tête se graduaient du blond au brun. Je -le retrouvai plus tard avec ces beaux cheveux d'un effet si rare et -qu'il garda inaltérés jusqu'à sa mort. À l'inverse des hommes blonds -qui ont souvent des favoris rouges, les siens étaient châtains et ses -yeux presque noirs, ce qui donnait à sa physionomie plus de vigueur et -plus de feu; il avait le nez parfaitement grec et sa bouche, fraîche -alors, montrait en souriant des dents blanches. L'ensemble de ses traits -frappait par une distinction aristocratique qu'illuminait l'éclat des -yeux et qu'agrandissait la courbe idéale du front. C'était le génie -primant les signes de race. Tandis qu'il valsait, sa tête renversée en -arrière se montrait à moi dans toute sa beauté. Par deux fois les -temps d'arrêt de la valse le placèrent à quelques pas de la chaise -où j'étais assise; la première fois, il me regarda et je l'entendis -qui disait à sa valseuse: -</p> - -<p> -—Cette dame blonde, qui est si scrupuleusement emmitouflée dans son -velours noir, est sans doute une anglaise, une quakeresse peut-être? -</p> - -<p> -—Vous vous trompez étrangement, lui répondit la jeune femme. -</p> - -<p> -La seconde fois, sa valseuse lui dit en me désignant: -</p> - -<p> -—Je vous assure que c'est une, fille du soleil, et comment vous -étonnez-vous qu'elle soit blonde, vous qui avez vécu à Venise, et vu -en chair et en os les femmes du Titien. -</p> - -<p> -Il la regarda presque tristement. -</p> - -<p> -Elle reprit:—Il est vrai qu'en ce temps-là vous n'aviez d'yeux et -d'attrait que pour les cheveux noirs! -</p> - -<p> -—Comme aujourd'hui, répliqua-t-il en souriant galamment à sa brune -valseuse. Mais il me sembla qu'un nuage avait passé sur son front. -</p> - -<p> -La valse finie, il prit son chapeau et sortit du salon. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="III">III</a></h4> - -<p> -Bien des années s'étaient écoulées depuis cette soirée à -l'Arsenal; j'avais perdu mon mari et un procès désastreux m'enleva -momentanément toute ma fortune; cet hôtel où j'étais née, où mon -grand-père et ma mère avaient vécu, fut mis en vente et, en attendant -qu'il trouvât un acquéreur, il fut loué tout meublé à une riche -famille; me confiant dans un pressentiment qui ne m'a point trompée et -qui me disait que cet hôtel redeviendrait un jour ma propriété, je ne -voulus pas le quitter; je fis louer, pour m'y installer, un petit -appartement disposé au quatrième auquel on arrivait par un escalier de -service. Des cinq pièces qui le composaient, deux avaient servi -autrefois de cabinet d'étude et de laboratoire à mon grand-père, qui -y avait fait, avec le grand Lavoisier, des expériences de chimie. Les -fenêtres de mon humble logement s'ouvraient sur ce jardin où j'avais -joué enfant; levez la tête et vous les verrez là-haut souriantes sous -les toits. La cime des arbres qui nous abritent les effleurent de leurs -branches. -</p> - -<p> -Je m'entourai là de quelques chères reliques, de quelques meubles et -de quelques portraits de famille qui avaient échappé à l'inventaire; -je gardai pour me servir une ancienne fille de cuisine, bonne et vieille -paysanne, nommée Marguerite, que j'avais fait venir autrefois de -Picardie et qui m'était dévouée. -</p> - -<p> -Il ne me restait que deux mille francs de rente; c'était presque la -misère après la fortune que j'avais eue, mais je possédais deux -opulences et deux splendeurs qui planaient et rayonnaient sur toutes les -gènes mesquines et vulgaires, comme un beau soleil sur des landes. -J'avais un magnifique enfant, un fils de sept ans, répandant le rire et -le mouvement autour de moi, et j'avais dans le cœur un profond amour, -aveugle comme l'espérance et fortifiant comme la foi. J'attendais tout -de cet amour, et j'y croyais comme les dévots croient en Dieu! Jugez -quelle énergie j'y puisais pour vivre dans ce que le monde appelait la -pauvreté et quelle indifférence je ressentais pour tout ce qui -n'était pas ce bonheur ou mes joies de mère. Cependant l'homme que -j'aimais était un sorte de mythe pour mes amis; on ne le voyait chez -moi qu'à de rares intervalles; il vivait au loin, à la campagne, -travaillant en fanatique de l'art à un grand livre, disait-il; j'étais -la confidente de ce génie inconnu; chaque jour ses lettres m'arrivaient -et, tous les deux mois, quand une partie de sa tâche était accomplie, -je redevenais sa récompense adorée, sa volupté radieuse, la -frénésie passagère de son cœur, qui, chose étrange, s'ouvrait et se -refermait à volonté à ces sensations puissantes. -</p> - -<p> -J'avais été abreuvée de tant de mécomptes durant les années mornes -de mon mariage; je m'étais trouvée, jusqu'à trente ans, dans un -isolement si triste, qu'au début cet amour me prit tout entière, et me -parut la fête de la vie si vainement attendue. -</p> - -<p> -Je sortais de la nuit; cette flamme m'éblouit et m'aveugla; elle -m'avait lui d'abord comme un bonheur défendu dans mes jours -enchaînés; libre, je m'y précipitai comme vers le foyer de toute -chaleur et de toute lumière. L'enchaînement de ce récit me force à -toucher à cette image qui est devenue cendres, et à lui rendre un -corps. Je le ferai discrètement, car s'il est sinistre d'évoquer les -morts de la tombe, il l'est plus encore d'évoquer les morts de la vie. -</p> - -<p> -Je trouvai dans cet amour une atmosphère d'exaltation immatérielle qui -ne me faisait plus goûter que les joies qui en découlaient: recevoir -tous les jours ses lettres à mon réveil, lui écrire chaque soir, -tourner dans le cercle de ses idées, m'y enfermer et m'y plonger à me -donner le vertige, telle était ma vie. -</p> - -<p> -Il semblait si indifférent, pour les autres et pour lui-même, à tout -ce qui n'était pas l'abstraction de l'art et du beau, qu'il en -acquérait une sorte de grandeur prestigieuse à la distance où nous -vivions l'un de l'autre. Comment se serait-il aperçu de ma mauvaise -fortune, lui qui n'attachait de prix qu'aux choses idéales? -</p> - -<p> -Cependant il est, pour les illuminés et les extatiques de l'amour, des -heures positives, où la terre et ses nécessités les étreignent. -J'étais rappelée à la réalité par mon fils, par ce cher enfant qui -formait la moitié naturelle et vraie de ma vie. Pour lui donner une -nourriture meilleure, des habits plus élégants et toutes les gâteries -maternelles, je songeai à faire quelques travaux qui pourraient ajouter -chaque mois une petite somme à nos ressources si restreintes. J'avais -reçu de ma mère une éducation sérieuse, et progressivement mon -goût, très-vif pour la lecture, me fit acquérir une instruction -étendue. Mon grand-père, après les agitations d'une vie politique qui -avait traversé la révolution, trouvait un plaisir de vieillard à -m'apprendre, enfant, un peu de latin et quelques vers grecs; il me -rappelait, en souriant, que les femmes de la cour de François -I<sup>er</sup> et celles de la cour de Louis XIV étaient restées, sans -pédantisme, belles et attrayantes tout en connaissant, à l'égal des hommes, -les langues de Sophocle et de Virgile. -</p> - -<p> -Plus tard, j'appris facilement l'italien et l'anglais. Combien je me -félicitai, quand le temps de ma pauvreté arriva, de pouvoir trouver -dans les choses de l'esprit une ressource inespérée. -</p> - -<p> -Vers cette époque, les romans étrangers étaient recherchés du -public; j'en traduisis deux; un éditeur les accepta et m'en donna six -cents francs. Ce fut une des plus grandes et des plus fières joies de -ma vie, que celle que j'éprouvai en sentant ces billets de banque -frissonner dans ma main. Ce jour-là, je louai une calèche pour -conduire mon fils au bois de Boulogne, comme je l'y conduisais dans ma -voiture quand sa nourrice, assise devant moi, le tenait enveloppé dans -ses langes brodés. -</p> - -<p> -Le soir de ce jour mémorable, je réunis quelques amis qui m'étaient -restés attachés; parmi eux se trouvaient trois de nos grands poëtes -et plusieurs écrivains célèbres. Je leur dis, en riant, que j'étais -un peu des leurs, que la mauvaise fortune me forçait d'écrire, et que, -encouragée par le résultat de mes premières traductions, je leur -demanderais désormais leur appui auprès des éditeurs. Ils me -répondirent tour à tour, ce qui était vrai, que, par un malheureux -hasard, ils étaient brouillés avec le libraire en vogue qui publiait -les romans étrangers. -</p> - -<p> -—Mais, j'y pense, ajouta tout à coup René Delmart, un des trois -poëtes, nous avons des amis qui ont fait la fortune de Frémont, -l'autocrate de la librairie, et qui peuvent beaucoup sur sa lourde -cervelle; ils seront, marquise, très-empressés de parler à cet -éditeur pour vous. -</p> - -<p> -—Toujours bon, dis-je à René, que j'aimais depuis dix ans comme un -frère. Eh bien! voyons, à qui allez-vous me recommander? -</p> - -<p> -—Je verrai demain Albert de Lincel, et je suis certain qu'il se -mettra à votre disposition. -</p> - -<p> -—Albert de Lincel! m'écriai-je, me souvenant que je ne l'avais jamais -revu depuis la soirée de l'Arsenal. -</p> - -<p> -—Albert de Lincel! répétèrent à l'unisson de l'étonnement tous les -assistants. -</p> - -<p> -—Y songez-vous, ajouta Albert de Germiny, le poëte philosophique, ce -fou d'Albert de Lincel va devenir amoureux de la marquise et nous -supplanter dans son cœur, nous qui n'obtenons que son amitié. -</p> - -<p> -—En vérité, repris-je en riant, vous pourriez bien prophétiser -juste; Albert de Lincel est une des plus vives préoccupations de mon -esprit; il a glissé un soir devant moi comme un fantôme: il y a de -cela plus de douze ans; depuis ce soir-là, je ne l'ai point revu; mais -j'ai lu, et je sais par cœur tout ce qu'il a écrit. Et regardez là, -dans le petit nombre de mes livres préférés, j'ai les siens, et -chaque jour je les ouvre, attirée et ravie par cette inspiration si -vive, par ce style net et précis, qui sait être éloquent sans être -diffus, et chaleureux sans être ampoulé. Albert de Lincel me semble -sans prédécesseur parmi les écrivains français. Sa verve et son -<i>humour</i>, comme les jets de flamme d'un soleil d'été, se dégagent de -la brume; sa passion a des traits soudains, inattendus et superbes, que -j'appellerais volontiers olympiens, tels que des flèches sacrées -décochées par les dieux sur les mortels. On croirait entendre la -vibration de l'arc de Diane chasseresse, car sur sa grandeur courent -l'élégance et la légèreté. Albert de Lincel, comme tous les esprits -originaux et tranchés, a fait et fera de détestables imitateurs: on -prend si aisément la familiarité pour l'ironie, et le cynisme pour la -passion inquiète. J'en reviens à l'auteur; convaincue de la vérité -de ce mot immortel de Buffon: <i>Le style, c'est l'homme</i>, je suis bien -sûre qu'Albert de Lincel porte en lui la séduction de ses écrits; -mais, Dieu merci, je me sens désormais invulnérable: le vertige -n'atteint pas les gens heureux, et, je vous l'ai dit, mes amis, j'ai le -bonheur. -</p> - -<p> -—N'eussiez-vous pas le bonheur, ou tout au moins son rêve auquel vous -croyez, me dit en souriant mon vieil ami Duverger, le poëte -patriotique, je crois Albert de Lincel sans danger pour vous; sa vie -d'aventures en a fait depuis quinze ans l'ombre de lui-même; ce n'est -plus le beau valseur que vous vîtes passer un soir; c'est un corps -dévasté, qui ne peut plus inspirer l'amour; c'est un esprit malade et -fantasque qui se manque sans cesse de parole à lui-même et qui, dans -un élan bienveillant, vous promettrait de parier pour vous à son -éditeur Frémont, et l'oublierait une heure après. Je croirais plus -sûr de vous faire recommander par ce vieux pédant de Duchemin, un -homme grave, une intelligence d'élite, comme disent les journaux du -gouvernement, un ancien grand maître de l'Université! C'est le patron -officiel de Frémont, et il peut tout sur lui. -</p> - -<p> -—Mais un si important personnage ne se dérangera point pour moi. -</p> - -<p> -—Écrivez-lui, marquise, répliqua le vieux Duverger avec malice, et je -suis certain qu'il accourra; il passe pour très-galant encore. -</p> - -<p> -—Galant avec son enveloppe et son pédantisme. Oh! cher poëte -narquois, repris-je, vous raillez toujours! -</p> - -<p> -—Eh! eh! ma chère enfant, vous oubliez en me parlant ainsi que je -suis fort laid, ce qui ne m'a pas empêché d'avoir un cœur. Et Duverger me -jeta un de ces regards mélancoliques qui donnaient parfois une navrante -expression à sa face réjouie. -</p> - -<p> -—Je suis de l'avis de Duverger, reprit Albert de Germiny; écrivez au -docte Duchemin; c'est une de ses vanités et de ses glorioles de se -croire le protecteur des lettres, et il tiendra à honneur de vous le -prouver, tandis qu'Albert de Lincel affecterait peut-être un dédain -qui vous blesserait. -</p> - -<p> -—Vous êtes dans l'erreur, dit René Delmart, qui nous avait écoutés -en silence, Albert est resté bon et cordial; et, se tournant vers moi, -il ajouta: Je vous réponds de lui, marquise. -</p> - -<p> -—Il vous fait donc l'honneur de vous voir encore, quoique vous soyez -poëte, mon cher René, poursuivit de Germiny. -</p> - -<p> -—Je vais chez lui quand je le sais malade et triste, et il me reçoit -toujours comme un ami. -</p> - -<p> -—Eh! pourquoi donc nous a-t-il fui, reprit de Germiny, nous tous qui -l'aimions comme un jeune frère glorieux à qui nous décernions sans -jalousie toutes les palmes? N'avons-nous pas été, dès qu'il est -apparu, ses bons et loyaux compagnons? N'avons-nous pas acclamé son -génie avec une ardeur cordiale? N'a-t-il pas été l'enfant gâté de -notre admiration sincère? Eh bien! il nous a quittés tout à coup -comme s'il rougissait d'être l'un des nôtres; il a affecté à -l'endroit des poëtes contemporains une sorte de dédain aristocratique -que Byron n'a jamais eu pour Wordsworth et Shelley. -</p> - -<p> -—Vous vous trompez, s'écria l'excellent René, il a rendu un hommage -public à Lamartine, et quand il parle du grand lyrique exilé, il le -proclame notre maître à tous pour la science du vers. -</p> - -<p> -—Ce qui n'empêche pas, répliqua Duverger avec un rire sardonique, -qu'il nous préfère de riches banquiers et quelques Anglais -débauchés, débris du fameux club du Régent. Comment peut-il faire -son camarade de cet Albert Nattier, qui, pour dernier exploit de sa vie -tapageuse, vient de raser traîtreusement, après une nuit d'amour, les -beaux cheveux de sa maîtresse endormie qu'il soupçonnait -d'infidélité! Comment peut-il traiter en amis ce lord Rilburn et son -frère lord Melbourg, dont les débauches ont épouvanté Londres, et -qui promènent aujourd'hui leurs millions et leur hâtive décrépitude -dans les rues de Paris?—Je le plains, continua Duverger, mais je -pense comme Germiny qu'il eût mieux fait de rester l'un des nôtres. -</p> - -<p> -—Oh! si vous le jugez en politiques et en moralistes, il est perdu, -répliqua le bon René. Mais, pour Dieu! faites appel un moment à vos -entraînements de jeunesse et à vos fantaisies de poëtes, et vous -serez plus justes envers lui! Souvenez-vous surtout de son organisation -mobile; il essaye de toutes les saveurs, de toutes les émotions; il se -figure y trouver une poésie nouvelle et inconnue, et je n'oserais dire -qu'il n'ait su tirer souvent de ses débordements mêmes des cris de -douleur et d'amour plus navrants et plus sublimes, et partant qui en -enseignent plus aux âmes que toute la morale d'œuvres honnêtes faites -à froid. Vous vous étonnez qu'il accepte parfois pour compagnons de -plaisir de riches oisifs mal famés! Mais leur fortune est pour lui un -tréteau où il les voit se pavaner, et leurs orgies un spectacle qu'il -se donne: il y puise des images fantastiques, poignantes, hardies, et -que le premier il a introduites dans la littérature française; de ces -fêtes nocturnes de la débauche, comme des noirs couloirs creusés dans -une mine, il retire des pierreries éclatantes; il est le spectateur -plus que le complice de ces turpitudes des riches; si son corps -s'abandonne parfois, son esprit veille à son insu; il domine cette -ivresse factice, la revomit, la stigmatise et en tire en définitive des -tableaux de maître! Gardez-vous de croire que ces hommes, que vous -appelez ses compagnons de plaisir, le possèdent: le génie d'Albert est -de ceux qui échappent à toute influence; il a été longtemps l'ami -d'un jeune prince: qui donc de nous a jamais pensé qu'il était un -courtisan? Comment en vouloir à sa nature enthousiaste et charmante? -Son inspiration de poëte plane toujours au-dessus de ses folies de -jeune homme; elle les ennoblit, les dépouille pour ainsi dire de leur -fange et les change en rayons; on dirait ces jets de feu qui s'élèvent -tout à coup sur un marais! -</p> - -<p> -—Vous êtes un brave ami, s'écria Germiny, et c'est plaisir, René, -que d'être défendu et loué par vous; mais enfin vous conviendrez -qu'un poëte est chose sacrée, et que c'est pitié de voir Albert -accepter pour amphitryons ces riches parvenus et ces grands seigneurs -avinés. -</p> - -<p> -—D'autant plus qu'il n'y a plus de grands seigneurs, pas plus en -Angleterre qu'en France, répliqua Duverger, et que ceux qui s'affublent -aujourd'hui de ce titre, ne ressemblent guère à ceux qui le portaient -autrefois. Parbleu! milords et messieurs, leur dirais-je, si vous singez -leurs dehors, tâchez aussi d'avoir l'esprit d'un Bolingbroke, d'un -Horace Walpole, d'un Grammont, d'un François I<sup>er</sup>, d'un Henri IV -ou d'un maréchal de Richelieu! on ne peut être un poétique débauché qu'à -ce prix! -</p> - -<p> -—Nous voilà bien loin, mes maîtres, dis-je en riant, du point de -départ de notre entretien; voyons, mon cher René, vous qui êtes l'ami -d'Albert de Lincel et qui connaissez aussi le savant Duchemin, à qui -des deux dois-je me recommander? -</p> - -<p> -—Écrivez d'abord à ce cuistre de Duchemin, répliqua René; je pense, -comme Duverger, qu'il en sera flatté et viendra vous donner le -spectacle de sa personne. Mais, si vous n'êtes pas contente de lui, je -réponds d'Albert. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="IV">IV</a></h4> - -<p> -Aussitôt que mes amis m'eurent quittée, j'écrivis quelques lignes à -Duchemin pour lui demander sa protection auprès du libraire Frémont; -je le fis sans peine: on se préoccupe peu de l'amour-propre quand on a -l'amour. La joie que je cachais au cœur répandait sur toutes mes -actions quelque chose de facile et d'heureux. C'était comme ces gais -refrains qui charment le travailleur. -</p> - -<p> -Après ce court billet, j'adressai, ainsi que je le faisais chaque soir, -ma confession du jour à celui que j'aimais. Chateaubriand a dit: «Si -je croyais le bonheur quelque part, je le chercherais dans l'habitude!» -Je trouvai à lui écrire ainsi toutes mes pensées un bonheur profond -et une sorte de moralisation inexpugnable. Je n'aurais rien voulu -commettre d'indigne dans la journée; car le soir, plutôt que de lui -mentir et de lui confier ma défaillance, la plume me serait tombée des -mains. Ce fut là le temps le plus pur et le plus fier de ma vie, celui -où mon esprit embrassa le plus les rayonnements du beau et du bien. -</p> - -<p> -Aussitôt que ma lettre était close, j'allais soulever les rideaux -blancs du petit lit où dormait mon fils; je posais sur son front riant -un long baiser et j'essayais de dormir à mon tour. Ce soir-là, je -restai longtemps éveillée, pensant involontairement à tout ce que mes -amis m'avaient dit d'Albert de Lincel. Je savais gré à René Delmart -de l'avoir défendu; j'avais pour René autant d'estime que d'amitié, -et je me disais que sa parole, qui était toujours vraie, n'avait pu -mentir au sujet d'Albert. -</p> - -<p> -René est un des plus nobles et des plus rares esprits de notre temps, -et si sa gloire littéraire n'est pas montée à l'égal de son talent, -cela vient de la beauté même de son caractère, qui puise son -originalité dans une honnêteté absolue et dans une insouciance de -demi-dieu pour tout ce qui facilite la renommée des écrivains. Il -brilla tout à coup, sous la Restauration, au milieu de la pléiade des -grands poëtes lyriques. Après, un voyage en Italie, il publia une -imitation de l'<i>Enfer</i>, où il sut faire passer dans ses vers inspirés -toute la précision et toute la grandeur de la poésie dantesque. Il fit -aussi une suite de tableaux, compositions achevées, sur les mœurs, les -paysages et les œuvres d'art de l'Italie. Une maladie nerveuse ferma -son cœur et ses lèvres durant quelque temps; ses amis proclamèrent -que son cerveau était atteint: comme si les facultés ne pouvaient se -reposer ou s'exercer dans des rêves muets! Il revint bientôt à la vie -réelle, mais avec un cerveau plus vaste et plus fort. Il dut à cette -interruption du commerce des hommes le superbe mépris de tout ce qui -aiguillonne leur vanité et leur ambition; il est le seul parmi les -contemporains qui n'ait jamais songé à une croix, à une place, aux -articles des journaux et aux louanges des salons. Duverger a eu de ces -dédains-là, mais il a courtisé la popularité. René n'a jamais -flatté personne, pas même ses amis: il les aime et les sert. -</p> - -<p> -Heureuse, je le voyais deux fois par mois; quand le chagrin me terrassa -et que la mort faillit me prendre, il fut le seul qui vint chaque jour -me consoler et me distraire par cette verve ironique, mais grandiose, du -vrai sage qui fait contribuer l'infini à la guérison de nos misères -bornées. Il ne raillait jamais la douleur; mais il raillait ceux qui la -causent, depuis les persécuteurs des nations jusqu'aux oppresseurs des -femmes. Il avait le génie d'amoindrir et de vulgariser les êtres -méchants; il les dépouillait ainsi de leur puissance et de leur -prestige, et, les faisant apparaître dans leur laideur et leur -infériorité à leurs victimes, il inspirait à celles-ci l'étonnement -de les avoir aimés ou de les avoir craints. -</p> - -<p> -Je songeais donc que puisque ce fier et généreux cœur avait défendu -Albert, il restait à coup sûr à celui-ci beaucoup de sa grandeur et -de sa sensibilité premières; je sentis s'accroître le désir -très-vif que j'avais toujours eu de le connaître, et, pour en faire -naître l'occasion, je souhaitai presque que Duchemin me refusât son -appui. -</p> - -<p> -Mais le lendemain, dans l'après-midi, je reçus de l'important -personnage une réponse, du tour le plus galant, où il me disait qu'il -mettait à mes pieds son faible crédit, et qu'il s'empresserait de -venir le soir même, à l'issue du dîner, prendre mes ordres pour les -exécuter. -</p> - -<p> -Je me souviens qu'il faisait ce jour-là un froid très-vif, dont une -pluie noire augmentait encore l'intensité. Frileuse comme une créole, -j'avais un feu énorme dans le cabinet où je travaillais, entourée de -mes livres et de mes chers souvenirs. -</p> - -<p> -Duchemin arriva beaucoup plus tard qu'il l'avait annoncé; si bien que -mon fils, qui s'était endormi sur mes genoux, venait d'être emporté -dans son lit par Marguerite, quand le savant parut. Il me trouva donc -seule auprès de ce feu flamboyant, la tête éclairée par une lampe à -globe d'opale. -</p> - -<p> -Je n'ai jamais vu saluer aussi bas que saluait la taille torse du -pédant; c'étaient des inflexions dégingandées, où le dos et la -tête luttaient de mouvement à qui mieux mieux; son front, blême et -luisant comme un crâne, et couronné ou plutôt hérissé de cheveux -ras et grisonnants, se couvrait de rides mouvantes quand sa bouche -essayait de sourire. Les flatteurs de Duchemin, les jeunes cuistres -qu'il a formés et les journalistes gagés, ont répété jusqu'à -satiété qu'il avait l'esprit, le sourire et le regard de Voltaire. -Pour ce qui est de l'esprit, les écrits même de l'important personnage -se chargent de réfuter cette monstrueuse hyperbole; quant à son -sourire, il m'a toujours paru une grimace, que ses petits yeux perçants -et louches accompagnent de leur clignotement. Le sourire ironique et -mordant, le regard ouvert et profond de l'amant de M<sup>me</sup> du -Châtelet, étaient d'une autre trempe. -</p> - -<p> -Je voulus me lever pour recevoir Duchemin; il s'y opposa en se courbant -vers moi comme un cerceau, et, en saisissant ma main qu'il baisa: -</p> - -<p> -—À vos pieds, madame la marquise, à vos pieds, répétait-il avec -l'accent de l'oraison. -</p> - -<p> -Je me reculai et l'engageai à s'asseoir, et, après l'avoir remercié -de son empressement à répondre à mon appel, je lui exposai, d'un ton -froid et rapide, en quoi il pouvait me servir. -</p> - -<p> -—Oh! pauvre femme! s'écria-t-il avec componction, vous songez donc au -triste métier des lettres? Quoi! vous voulez écrire et tacher d'encre -cette jolie main qui sollicite les baisers? vous voulez aller sur nos -brisées? Oh! croyez-moi, l'amour vaut mieux que la gloire! -</p> - -<p> -Tandis qu'il me débitait ces banalités, je le toisai avec un -ricanement qui le déconcerta. -</p> - -<p> -—Je croyais, monsieur, m'être mieux expliquée en vous écrivant, lui -dis-je; je n'ai pas la prétention de faire de la littérature, mais -seulement des traductions d'anglais, d'allemand et d'italien. Quant à -la gloire, je n'y prétends pas plus qu'au talent. C'est la nécessité -qui me décide à ce travail. -</p> - -<p> -—Oh! bel ange! répliqua-t-il du ton d'un chantre qui entonne un -cantique, et en saisissant ma main et palpant mon bras à travers ma -manche large, la nécessité! quel vilain mot prononcez-vous là! Vous -que j'ai vue si brillante et si fêtée dans tous nos salons, est-ce -possible que vous soyez exposée à la nécessité? -</p> - -<p> -—Ne me plaignez pas, repartis-je en riant, et en me dégageant de sa -patte crasseuse et velue, je n'ai jamais été plus heureuse. -</p> - -<p> -—Oh! ce n'est pas vous que je plains, héroïque femme, poursuivit-il -avec le même accent pieux, mais ces prétendus grands poëtes qui vous -entourent, qui se disent vos amis, qui ont peut-être le bonheur d'être -mieux que cela (à ces mots son œil louche pétilla), et, -poursuivit-il, qui n'ont jamais trouvé le moyen de vous aider dans les -peines de la vie. Sans me donner le temps de répondre, jugeant à -l'expression de mon visage que sa pitié familière me déplaisait, il -se mit à me parler avec un dédain superbe de tous les grands poëtes -contemporains. Les pédants et les critiques n'aiment pas les poëtes; -ils s'imaginent qu'ils sont leurs supérieurs; ils ne les comprennent -réellement jamais, mais ils en font l'éloge lorsque la postérité les -a couronnés; ils les analysent pour les décomposer; ils ne sont -pourtant quelque chose que par eux; ils s'approprient leurs beautés et -font passer leur souffle créateur dans leur critique stérile. Sans le -génie des poëtes, leur esprit serait à néant; leur verve jaillit de -l'envie. -</p> - -<p> -Après des généralités jalouses et haineuses, Duchemin concentra ses -coups contre les trois ou quatre poëtes qu'il savait être de mes amis; -il s'acharna surtout contre Albert de Germiny, dont la longue jeunesse -et la bonne mine irritaient sa laideur. -</p> - -<p> -—Oh! celui-là, me dit-il, est bien heureux, car il passe pour vous -plaire; comment donc, lui qui a de la fortune, vous laisse-t-il en proie -à la <i>nécessité</i>, et il appuya sur ce mot que j'avais prononcé. -</p> - -<p> -—Encore! m'écriai-je avec colère, est-ce que vous pensez, monsieur, -que je demande l'aumône à mes amis? -</p> - -<p> -—Ne comprenez-vous pas que ce sont eux seulement que j'accuse, -reprit-il en faisant un mouvement pour ressaisir de nouveau ma main que -je lui retirai. Si jamais j'avais le bonheur d'être aimé, ou seulement -souffert par vous, vous disposeriez de ma fortune et de ma vie; et le -vieux fou, en prononçant ces mots, se précipita à mes pieds; il -saisit les plis flottants de ma robe entre ses deux genoux comme dans un -étau, et, prenant dans la poche intérieure de son habit un -portefeuille crasseux, il l'ouvrit et en tira à demi plusieurs billets -de banque; laissez-donc faire à un ami, me dit-il, en les tendant vers -moi et aimez un peu celui qui sent tant de flamme pour vous! -</p> - -<p> -Il avait les allures d'un Tartuffe grotesque; un moment, je crus que -l'hilarité l'emporterait en moi sur le mépris; mais mon indignation -fut la plus forte; du revers de ma main gauche je souffletai le -portefeuille qui alla tomber au bord du feu, et de l'autre je poussai si -rudement le vieux cuistre vacillant sur ses genoux, qu'il roula à la -renverse sur le tapis. Son premier soin ne fut pas de se relever, mais -d'étendre précipitamment sa main osseuse vers le portefeuille béant -qui touchait aux cendres chaudes et qui pouvait s'enflammer. J'avoue que -j'aurais été ravie de voir flamber ces insolents billets de banque. -</p> - -<p> -Je n'invente rien dans la scène que je raconte. -</p> - -<p> -Il n'y a que les vieillards de soixante-six ans pour avoir de ces -façons-là; les pédants surtout; sitôt qu'ils flairent un -tête-à-tête avec une femme du monde, ils mettent à la hâte une -cravate blanche sur une chemise sale, leurs cheveux gras s'appuient sur -le col de leur habit fripé; leurs mains sont à demi lavées, et ils -osent s'agenouiller, ainsi faits, aux pieds d'une femme élégante, si -cette femme n'est pas défendue par un entourage qui leur impose ou par -la fortune; la pauvreté les provoque et les pousse à la tentation et -à la profanation; comme ils n'ont jamais touché dans leur laideur -qu'à de pauvres filles vendues, ils se figurent qu'avec une bourse -pleine ils auront raison de toutes les répulsions des sens et de toutes -les fiertés de l'âme; quelle joie on éprouve à les bafouer! -</p> - -<p> -Quand Duchemin eut ressaisi son portefeuille et se fut remis sur ses -pieds, je le poussai vers la porte et je la refermai sur lui. -</p> - -<p> -Il ne me pardonna jamais cette scène-là; il devint mon ennemi et -empêcha son libraire Frémont de publier aucune de mes traductions. -</p> - -<p> -À peine était-il sorti, que je fus prise d'un fou rire; toute sa -personne se représentait devant moi dans son attitude bouffonne. Je -riais si fort que ma vieille servante vint me dire que j'allais -réveiller mon fils. J'avais dans ce temps de ces bonnes gaietés-là; -et je les racontais de même que mes tristesses, et tout ce que je -voyais et tout ce que j'éprouvais à ce Léonce, que j'aimais tant. Son -nom vient de m'échapper; il était nécessaire à la clarté de ce -récit; mais je ne le prononce jamais qu'avec une douloureuse -hésitation; en montant de ma gorge à mes lèvres il y fait toujours -passer une saveur profondément amère. -</p> - -<p> -Je lui écrivis sur l'heure la scène étrange qui venait de se passer; -il avait vu autrefois Duchemin dans une tournée en province qu'avait -faite le grand homme, et je me figurai sa surprise moqueuse en se le -représentant à mes pieds m'offrant son amour et son argent! Cependant -quand j'en arrivai, dans le récit que j'écrivais à Léonce, à ce -dernier trait de cynique espérance, je ne pus me défendre de quelques -réflexions poignantes sur le sort des femmes, de manière que ma lettre -qui avait commencé gaiement finissait sur un ton sombre et amer. Mes -réflexions étaient générales, mais un cœur bien tendre et bien -épris y eût puisé des élans d'amour et de dévouement. -</p> - -<p> -Dans la réponse que me fit Léonce, je ne trouvai, et ce fut avec un -peu de surprise, qu'une énumération curieuse et très-érudite de tous -les vieillards débauchés et lascifs que les poëtes ont raillés -depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il citait les vieillards -d'Aristophane, ceux de Plaute et de Térence, ceux de Shakespeare et de -Molière; il empruntait même au théâtre chinois une scène qui met en -évidence les amoureuses perplexités d'une barbe grise. Sa lettre -était ingénieuse et amusante; je n'y vis qu'une nouvelle preuve de son -intelligence qui me fascinait; plus tard, mes yeux se dessillèrent et -cet esprit où il n'y avait pas d'âme m'apparut sans grandeur. Les -cœurs qui aiment ont la cataracte; ils n'y voient plus. -</p> - -<p> -Lorsque René Delmart revint chez moi et que je lui racontai ma scène -avec Duchemin, il la prit au sérieux, tout en raillant le -pédant:—Chère, chère marquise, me dit-il en me serrant -affectueusement les mains, voulez-vous que je donne une leçon à cet -homme-là? -</p> - -<p> -—Bah! m'écriai-je, ce serait lui prêter trop d'importance. -</p> - -<p> -—Il est vrai, répondit-il, car il est bien connu qu'il agit de même -envers toutes les femmes. -</p> - -<p> -—Si son amour est une monomanie, repris-je en riant, il mérite le -respect comme la dévotion, comme le fanatisme. -</p> - -<p> -—C'est possible, répliqua-t-il, mais Duchemin est méchant, il vous -nuira. -</p> - -<p> -—Hâtons-nous, repartis-je, pour le contre-miner de nous adresser à -Albert de Lincel. -</p> - -<p> -—Malheureusement il est malade, me dit René, il garde le coin du feu -et ne pourra venir chez vous avant quelques jours. -</p> - -<p> -—Et pourquoi n'irions-nous pas chez lui mon bon René? -</p> - -<p> -—En effet, c'est ce qu'il y aurait de plus simple; il en sera touché, -et nous l'aurons peut-être arraché, ne serait-ce qu'une heure, aux -inquiétudes de son génie. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="V">V</a></h4> - -<p> -Le lendemain, dans l'après-midi, René vint me chercher en voiture pour -me conduire chez Albert de Lincel; il habitait près de la place -Vendôme le premier étage de la maison où il devait mourir. Nous -traversâmes une petite antichambre lambrissée de panneaux en bois de -chêne, sur lesquels se détachait un tableau de l'école vénitienne. -C'était une Vénus, de grandeur naturelle, couchée nue dans les plis -d'une draperie de pourpre. Cette figure, fort belle, était tellement en -relief qu'elle vous frappait en passant comme une réalité. -</p> - -<p> -Nous trouvâmes Albert dans un petit salon qui lui servait de cabinet de -travail; des rayons en chêne couverts de livres s'étendaient sur toute la -paroi du fond; deux portraits au crayon, celui de M<sup>lle</sup> Rachel et -celui de M<sup>me</sup> Malibran, étaient placés parallèlement. De grands -fauteuils, un piano, un bureau en palissandre, et une pendule couronnée -d'un bronze d'après l'antique, complétaient l'ameublement. Albert se -tenait à moitié étendu sur une causeuse en cuir violet; il se leva -précipitamment, ou plutôt automatiquement, en nous voyant entrer comme -si un ressort l'eût redressé. Je le considérai avec une tristesse -visible qui m'empêcha d'abord de lui parler. Quel changement s'était -fait en lui depuis le soir où je l'avais vu à l'Arsenal! Son corps -amaigri avait peut-être plus de distinction encore, et la pâleur -mortelle de sa tête en augmentait l'expression idéale; mais quels -ravages, mon Dieu! les pommettes, luisantes et blêmes, étaient en -saillie; les yeux caves brillaient d'un feu étrange; ses lèvres -étaient presque blanches; son sourire contraint laissait voir des dents -altérées. Oh! ce n'était plus le frais et gai sourire de la jeunesse -où l'amour pétillé! l'amertume de l'âme semblait être remontée -jusqu'à la bouche et l'avoir brûlée d'un corrosif. Son front seul -était resté pur, harmonieux et sans rides; sa chevelure jeune et -frisée l'ombrageait mollement. René l'avait averti la veille au soir -de notre visite. Il s'était vêtu avec ce soin extrême qui était dans -ses habitudes: une redingote noire d'un drap très-fin serrait sa taille -cambrée. -</p> - -<p> -Tandis que je l'examinais avec émotion, René lui expliquait ce que je -désirais de lui. -</p> - -<p> -—Oh! de tout mon cœur, dit-il, j'écrirai ce soir même à Frémont de -passer chez moi. -</p> - -<p> -Je le remerciai en ajoutant qu'il était bien indiscret à une inconnue -de venir l'importuner. -</p> - -<p> -—Oh! me dit-il, vous n'étiez pas une inconnue pour moi; je vous -connaissais beaucoup par mon ami René et je suis fort heureux de vous -connaître tout à fait, car vous êtes très-bonne à voir; et il -arrêta longtemps sur moi ses grands yeux profonds. -</p> - -<p> -—Et cependant, lui dis-je tout en baissant mes regards sous la fixité -des siens, vous ne m'avez pas reconnue? -</p> - -<p> -—Reconnue? répéta-t-il d'un ton interrogatif. -</p> - -<p> -—Mais oui, nous nous sommes déjà vus un dimanche soir, à l'Arsenal, -il y a de cela bien des années, et vous me prîtes ce soir-là pour une -quakeresse! -</p> - -<p> -—Quoi! c'était vous! oh! oui, c'était vous avec de longues boucles -flottantes sur un corsage de velours noir! Vous voyez bien que je n'ai -rien oublié, vous refusâtes de valser avec moi et vous eûtes tort, -marquise, car, vrai, nous aurions pu nous aimer! -</p> - -<p> -—Comme vous y allez, dit René! Vous serez donc toujours le même, -Albert? Vous ne pourrez jamais voir une femme sans lui parler d'amour? -</p> - -<p> -—Et de quoi voulez-vous donc qu'on leur parle, reprit Albert en -riant, madame ne m'a pas l'air d'un <i>bas bleu</i>, et je suppose que le -socialisme et la métaphysique à fortes doses ne seraient pas de son goût. -</p> - -<p> -—Eh! qui vous fait penser que l'amour en soit, répliqua René! -</p> - -<p> -—Ce que vous dites là sent l'amoureux et le jaloux d'une lieue, -répondit Albert en riant plus fort. -</p> - -<p> -—Je n'ai que des amis, repartis-je. -</p> - -<p> -—Ce qui implique, reprit Albert, un amour secret. Êtes-vous heureuse? -</p> - -<p> -—Plus que je ne l'ai jamais été. -</p> - -<p> -—Ah! fit-il, vous dites cela avec une flamme dans les yeux qui vous -rend fort belle. -</p> - -<p> -—Je ne veux pas vous prendre en traître, repris-je pour le détourner -de ce langage, je suis aussi un peu bas-bleu. Non-seulement j'ai traduit -un roman anglais, mais j'y ai ajouté une courte préface sur l'auteur -inconnu en France. -</p> - -<p> -—Oh! voyons, me dit-il: <i>le style c'est la femme!</i> -</p> - -<p> -Et prenant le livre où était écrite une ligne d'admiration pour lui, -Albert parcourut la notice que j'avais faite. -</p> - -<p> -—Bien! murmurait-il à mesure qu'il lisait, c'est d'un style naturel -et concis, et avec de l'élégance et parfois un éclair de sensibilité. -Vous devez avoir un esprit droit et décidé, un cœur bon et franc. -</p> - -<p> -—Vous en jugerez plus tard, répondis-je, car j'espère que nous nous -reverrons. -</p> - -<p> -—Plus tôt que vous ne pensez et que vous ne désirez peut-être, -répliqua-t-il en me prenant la main. -</p> - -<p> -Nous allions nous retirer, lorsqu'on annonça la mère d'Albert de -Lincel. -</p> - -<p> -C'était une grande femme, svelte encore, au visage fier et -aristocratique; son fils lui ressemblait beaucoup, mais avec quelque -chose de plus intellectuel et de plus exquis dans les traits. Albert -embrassa sa mère et ses joues se colorèrent de plaisir en la voyant. -Il avait pour tous ses parents une affection très-vive. Au milieu de sa -vie de chagrin et d'orages il avait gardé le culte de la famille; il -parlait toujours de sa mère avec respect et émotion!—C'est une -remarque de tous les siècles qu'il n'est que les êtres méchants ou -médiocres qui n'aiment pas leurs mères. Ceux qui ont la flamme du -cœur ou de l'esprit sentent qu'ils l'ont puisée dans le sein qui les a -portés. -</p> - -<p> -Albert me présenta sa mère et me nomma à elle. Nous échangeâmes -quelques paroles du monde; puis, je me levai pour partir. Albert serra -la main de René, et prenant la mienne qu'il baisa, il me dit: Au -revoir! -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="VI">VI</a></h4> - -<p> -J'écrivis le soir même à Léonce ma visite à Albert de Lincel; il me -répondit vite et avec une sorte d'ardeur curieuse: Il serait charmé, -me disait-il, de connaître par moi un des êtres qui l'avait le plus -intéressé dans sa vie. Il me demandait sur Albert tous les détails -imaginables et m'engageait à le voir le plus souvent possible. Je fus -ainsi disposée tout naturellement à accepter sans scrupule et sans -inquiétude la sympathie d'Albert; je l'avais trouvé enjoué et -cordial; j'aimais les allures simples de son génie qui ne s'était pas -offert à moi avec cette pompe solennelle à laquelle tous les hommes -célèbres se croient plus ou moins tenus dans une première entrevue. -</p> - -<p> -Le lendemain de ma visite à Albert, il faisait un de ces jours d'hiver -radieux si rares à Paris; le ciel était d'un bleu vif, les moineaux -voletaient au soleil sur la cime dépouillée des arbres, et -s'aventuraient parfois jusqu'à la balustrade de la haute fenêtre où -j'étais accoudée. Je faisais comme les moineaux, je humais l'air -vivifiant et tiède de ce jour d'Italie, et je regardais courir, dans -les mêmes allées où nous sommes maintenant assises, mon fils qui -jouait à la balle. Le portier, qui nous avait en affection, lui ouvrait -chaque jour le jardin qui m'avait appartenu autrefois. -</p> - -<p> -Je regardais mon enfant s'ébattre joyeux; il me saluait par de petits -cris, et lorsque mes yeux se détournaient de lui, il m'obligeait en -m'appelant à le regarder encore. J'avais devant moi les toitures et les -clochers d'une partie du faubourg Saint-Germain; les bruits des voitures -et les voix de la rue montaient jusqu'à ma fenêtre. Ce spectacle et -ces rumeurs m'empêchèrent d'entendre le coup de sonnette qui retentit -à ma porte; tout à coup, je sentis une main tirer à mon côté les -plis de ma robe; c'était ma vieille servante qui me disait avec sa -grosse mine toujours réjouie: -</p> - -<p> -—Madame, voilà un monsieur! -</p> - -<p> -Je tournai la tête et je me trouvai en face d'Albert de Lincel. -</p> - -<p> -Il était plus pâle que la veille et si essoufflé qu'il semblait -défaillir; je lui pris la main et je l'obligeai à s'asseoir; il tomba -comme anéanti sur un fauteuil. -</p> - -<p> -—Vous voyez, me dit-il, que je n'ai pas tardé à vous rendre votre -visite. -</p> - -<p> -—Oh! que vous êtes bon, répondis-je, d'être venu si vite et d'être -monté si haut. -</p> - -<p> -—Il est vrai que c'est un peu haut, marquise, mais c'est bien à vous -de ne pas avoir quitté votre hôtel et d'avoir eu le courage de vous y -loger sous les toits. Je vois en ceci un présage de bon augure; un jour -vous redeviendrez, comme autrefois, propriétaire de l'hôtel entier. -</p> - -<p> -—Les poëtes sont prophètes, lui dis-je en riant; ce que vous dites -là me portera bonheur et je gagnerai mon procès. En attendant, -regardez quelle belle vue; et je le conduisis vers la fenêtre, puis me -retournant vers l'intérieur de mon petit salon, j'ajoutai: J'ai -d'ailleurs ici, autour de moi, mes plus chères reliques, et je ne -regrette rien de mon grand appartement du premier étage. -</p> - -<p> -Il se mit alors à considérer avec intérêt trois portraits, qui -séparaient les rayons de bibliothèque dont les murs étaient couverts. -C'était le portrait de ma mère: un grand dessin à la gouache dont les -demi-teintes rendaient à merveille la douceur et la distinction des -traits. C'était ensuite le portrait de mon grand-père, figure -sévère, presque sombre, dont la bouche, large et serrée, avait une -expression d'amertume, tandis que les yeux éclatants et le front calme -donnaient au haut du visage une extrême sérénité. Cette peinture au -dessin pur et sobre de couleurs rappelait la manière de David; la -chevelure, disposée en ailes de pigeons, était poudrée à frimas; -l'habit bleu barbeau, coupe de la République, avait deux vastes revers -en pointes, de même que le gilet blanc à la Robespierre; entre ces -revers, se groupait le nœud bouffant de la cravate de mousseline qui -s'enroulait en plis profonds autour du cou. -</p> - -<p> -Tout l'ajustement contrastait avec la pâleur et l'expression grave de -la tête. -</p> - -<p> -Le troisième portrait, magnifique miniature de Petitot, représentait -un chevalier de Malte, mon grand-oncle; la tête, jeune et superbe, -était couverte de la longue et abondante perruque de la fin du règne -de Louis XIV, le cou reposait dans une cravate blanche à plis -majestueux; la cuirasse était en bel acier bruni rehaussé d'or et -d'émail bleu; un manteau de pourpre flottait sur l'épaule gauche. -</p> - -<p> -Après avoir regardé attentivement ces trois portraits, Albert -feuilleta quelques-uns de mes livres; il fut frappé par une édition -des œuvres de Volney, et par un volume de Condorcet, que ces auteurs -avaient donnés à mon grand-père. En voyant leur signature, il me dit: -</p> - -<p> -—Savez-vous, marquise, que nous sommes un peu du même monde; mon père -aussi a été lié avec ces hommes célèbres que Bonaparte appelait des -idéologues; bien souvent mon père m'a parlé de ses amis les grands -philosophes, comme il disait, et à sa mort j'ai retrouvé de leurs -lettres dans ses papiers. -</p> - -<p> -Tandis que nous causions ainsi, sa voix était si altérée et son -oppression si forte, que je lui dis tout à coup: -</p> - -<p> -—En vérité, je suis bien peu hospitalière de ne pas vous avoir -offert un verre d'eau sucrée après votre ascension de mes quatre -étages. -</p> - -<p> -Et prenant un verre à semis d'étoiles d'or, dont je me servais -habituellement, je le lui tendis plein d'eau et de sucre. -</p> - -<p> -Il se mit à rire comme un enfant. -</p> - -<p> -—Eh! quoi! marquise, pensez-vous me rendre des forces avec ce fade -breuvage? -</p> - -<p> -—Voulez-vous, lui dis-je, y mettre un peu de fleurs d'oranger? -</p> - -<p> -—De mieux en mieux, dit-il en riant plus fort. -</p> - -<p> -—Oh! j'y pense, repris-je, j'ai d'excellent chocolat d'Espagne, il -sera bientôt fait; permettez-moi de vous en offrir. Je n'ose vous proposer -du thé ou du café, c'est trop irritant. -</p> - -<p> -—Ne cherchez pas tant, marquise, et faites-moi apporter simplement un -verre de vin généreux. -</p> - -<p> -Née et élevée dans le Midi, je n'avais jamais, comme presque toutes -les femmes des pays chauds, approché une goutte de vin de mes lèvres. -J'avais mis mon fils au même régime, et, depuis ma ruine, je n'avais -plus de cave. -</p> - -<p> -Je dis tout cela à Albert, ajoutant que ma servante seule buvait du vin -dans la maison. -</p> - -<p> -—Eh bien! reprit-il gaiement, j'accepte ce vin de cuisine, et, -croyez-moi, marquise, faites-en boire aussi à votre fils si vous ne -voulez pas qu'il devienne lymphatique et mièvre. -</p> - -<p> -Je sonnai Marguerite, qui apporta aussitôt une grosse bouteille noire -et un verre. Albert la vida à moitié et, à mesure qu'il buvait, son -teint se colorait et ses yeux se remplissaient d'une vie nouvelle. -</p> - -<p> -—Ah! me dit-il en touchant la bouteille, ceci et ces bons rayons de -soleil qui s'allongent jusqu'à moi par votre fenêtre, me rendent -vigueur et joie. Maintenant, marquise, je pourrai marcher, causer et -même écrire longtemps. -</p> - -<p> -—Le vin vous fait donc du bien, repris-je toujours étonnée. -</p> - -<p> -—On m'a calomnié sur l'abus prétendu que j'en fais, répliqua-t-il; -mais si jamais, marquise, vous étiez mourante ou désespérée, vous -verriez quelle force y trouve le corps; quels enchantements et quel -oubli l'esprit peut y puiser. -</p> - -<p> -—Horreur! lui dis-je en riant, jamais je ne souillerai mes lèvres à -cette liqueur aux parfums âcres. Parlez-moi de l'arôme du citron et de -l'orange! Je me souviens encore que lorsque les larges pieds des -vignerons foulaient la vendange au château de mon père, je fuyais -épouvantée de la senteur des cuves, et que j'allais bien loin -m'asseoir sur quelque hauteur pour respirer le vent du ciel. -</p> - -<p> -—Avec vos cheveux que le soleil empourpre et doré en ce moment vous -eussiez pourtant fait une fort belle Érigone, reprit-il galamment. -Croyez-moi, votre dédain pour le breuvage que tous les peuples ont -appelé divin, a quelque chose d'affecté et de maniéré qui n'est pas -digne de vous. -</p> - -<p> -—Mais je n'affecte rien, je vous jure; c'est en moi un instinct de -répulsion, et le jour où cette répugnance cesserait, je vous promets -d'essayer de boire avec vous. -</p> - -<p> -—Oh! reprit-il, quelle bonne femme vous êtes! N'est-ce pas, vous ne -croirez pas ce qu'on vous dira de moi: que je m'abrutis, que je me jette -tête baissée dans cet oubli de l'ivresse? Non, non, je vois sciemment -ce que je fais et ce que je veux quand parfois je m'abandonne. Chère -marquise, si jamais votre cœur est déchiré, ne regardez pas un homme -du peuple ivre, chantant et riant dans sa misère, cela vous donnerait -le vertige et l'envie de l'imiter. -</p> - -<p> -—C'est un expédient aveugle et matériel, lui dis-je; ne peut-on -s'étourdir par l'amour, par le dévouement, par le patriotisme, par la -gloire? -</p> - -<p> -—J'ai essayé de tout, et l'oubli seul est là, répliqua-t-il en -frappant la bouteille du revers de ses doigts blancs et effilés; mais -je ne m'enivre que lorsque je souffre trop et que le désir impérieux -d'oublier la vie me fait envier la mort. -</p> - -<p> -Tout ce qu'il me disait à propos de ce bienfait de l'ivresse dont on -l'accusait d'avoir pris l'habitude me causait une sorte de malaise; je -ne comprenais pas même la force réelle que le vin prêtait à sa -santé défaillante et qui insensiblement en avait fait pour lui une -nécessité. Plus tard, quand ma poitrine malade courba et affaiblit mon -corps, autrefois si robuste, quand le souffle manqua à ma marche, l'air -à ma respiration, l'étreinte à mes mains maigres et amollies, -j'approchai par contrainte de mes lèvres ce breuvage qu'elles avaient -repoussé si longtemps; insensiblement il me ranima, et, s'il avait -vécu encore, lui, mon grand et bien-aimé poëte, je lui aurais -demandé de célébrer en mon honneur les coteaux du Médoc, comme -Anacréon avait chanté les vins de Crète et de Chio. -</p> - -<p> -—Vous aimez la poésie, marquise, et je voudrais, continua Albert, -pour vous faire apprécier celle qu'il y a dans le vin, vous citer tous les -beaux vers par lesquels les grands poëtes de l'antiquité, et les vrais -poëtes modernes l'ont célébré; croyez-bien que tous l'ont aimé, car -on ne parle en poésie que de ce qu'on aime. Mais je deviens pédant et -j'oublie de vous dire que j'ai vu Frémont ce matin, ou plutôt, -j'hésite à vous le dire, car je n'ai pas une bonne nouvelle à vous -donner. -</p> - -<p> -—Je devine; votre éditeur refuse mes traductions. -</p> - -<p> -—Il les a refusées d'un ton qui m'a fait soupçonner un parti pris et -qui pourrait bien me brouiller avec lui, répliqua Albert. -</p> - -<p> -—Je vois en ceci une vengeance de Duchemin, lui dis-je, il vous a -prévenu auprès de Frémont et l'a mal disposé pour moi. Ce n'est donc -pas à votre libraire que j'en veux, mais à cet affreux satyre. -</p> - -<p> -—Du reste, marquise, je vous trouverai un autre éditeur. -</p> - -<p> -—Merci, répondis-je en lui tendant la main, mais laissez-moi goûter -votre première visite sans vous fatiguer de cette affaire. -</p> - -<p> -En ce moment une petite main gratta à la porte de mon cabinet et la -poussa doucement; c'était mon fils qui ne me voyant plus à la fenêtre -s'était ennuyé de son jeu et revenait vers moi. Les enfants veulent -toujours avoir un compagnon ou un spectateur dans leurs amusements; -c'est le prélude de la sympathie et de la vanité humaines. -</p> - -<p> -—Oh! je pensais bien que tu avais une visite, me dit mon fils en -m'embrassant; mais je ne connais pas ce monsieur, ajouta-t-il en -regardant Albert. -</p> - -<p> -—Voulez-vous me connaître et m'aimer un peu, lui dit Albert en -l'attirant vers lui. -</p> - -<p> -—Oui, vous me plaisez beaucoup. -</p> - -<p> -—Vous êtes privilégié, dis-je à Albert, car ce terrible enfant -n'aime guère ceux de vos confrères qui sont mes amis. -</p> - -<p> -—J'aime René, parce qu'il est bon pour toi et qu'il me caresse, me -répondit l'enfant, mais les autres ne parlent jamais que d'eux et me -renvoient quand ils sont là. -</p> - -<p> -—Et moi pourquoi m'aimez-vous? lui dit Albert. -</p> - -<p> -—Parce que votre figure est si triste et si pâle que vous me rappelez -mon père quand il allait mourir. -</p> - -<p> -Et, en prononçant ces mots l'enfant s'assit sur les genoux d'Albert et -l'embrassa. -</p> - -<p> -—Puisque vous m'aimez un peu, demandez donc à votre maman qu'elle ne -nous refuse pas à vous et à moi un grand plaisir. -</p> - -<p> -—Et lequel? reprit mon fils. -</p> - -<p> -—Voyez cette belle carte, répliqua Albert, en tirant de sa poche un -carré de carton rose, elle nous ouvrira toutes les serres et toutes les -galeries de la ménagerie du Jardin des Plantes. J'ai une voiture en bas -et si votre maman veut bien y monter avec nous, avant un quart d'heure -nous serons arrivés. -</p> - -<p> -—Oh! ma petite mère, ne refuse pas, dit l'enfant on m'entourant de -ses bras; quel bonheur de voir tous ces animaux féroces qui font peur! -</p> - -<p> -—Et, par ce beau soleil, tous les beaux oiseaux au plumage -étincelant, ajouta Albert. -</p> - -<p> -—Oh! oh! partons, partons vite, s'écria l'enfant en frappant des -pieds. -</p> - -<p> -—Ne le privez pas de cette grande joie, me dit Albert avec un bon -sourire. -</p> - -<p> -—Je le veux, je le veux; dis oui, répétait l'enfant en me tirant par -ma jupe. -</p> - -<p> -—Il faut bien obéir, répliquai-je en riant, mais convenez, M. de -Lincel, que nous allons un peu vite sur le chemin de l'amitié. -</p> - -<p> -—Oh! j'aimerais bien mieux que ce fût sur un autre chemin, dit Albert -en baisant ma main; je me sens disposé, marquise, à devenir amoureux -de vous. -</p> - -<p> -—En ce cas là, je ne sors pas, répliquai-je, car vous m'effrayez. -</p> - -<p> -Et je fis mine de dénouer le chapeau que je venais de mettre. -</p> - -<p> -—Je le veux! je le veux! répétait l'enfant. -</p> - -<p> -—Voyez ce beau soleil qui nous sollicite, ajouta Albert, allons, -marquise, partons vite; j'écris, vous écrivez aussi, voilà notre -confraternité établie. -</p> - -<p> -En disant ces mots, il ouvrit la porte et nous sortîmes; mon fils nous -précédait joyeux. Albert s'appuyait, pour descendre l'escalier, sur -l'épaule robuste de l'enfant et sur sa blonde tête frisée. Je les -suivais, marchant derrière Albert, et le considérant avec tristesse. -</p> - -<p> -Nous montâmes en voiture, Albert s'assit à côté de moi, et l'enfant -devant nous; le soleil se répercutait en plein sur les vitres et -répandait une chaleur de serre. -</p> - -<p> -—Que je suis bien, me disait Albert, il y a longtemps que je n'avais -éprouvé un tel apaisement de toute douleur. On m'a calomnié, -marquise, en me prêtant des passions sans frein; je vous assure qu'il -m'en aurait fallu bien peu pour être heureux; ainsi, en ce moment, je -ne désire rien: ce jour radieux qui me réchauffe, ce bel enfant qui me -regarde, et vous si charmante à voir et si bonne à entendre, me -semblez le souverain bien. -</p> - -<p> -—Je suis toute joyeuse de ce que vous me dites là, répondis-je avec -amitié; vous pourrez donc revenir à une vie naturelle et douce, car ce -qui vous semble en ce moment le bonheur est facile à trouver. -</p> - -<p> -—Et pourquoi ne pas me dire simplement que je l'ai trouvé? -</p> - -<p> -—Je ne vous comprends pas bien, répliquai-je en retirant ma main -qu'il voulait prendre. -</p> - -<p> -—Tenez, marquise, fit-il avec une sorte de colère, vous êtes coquette -comme toutes les autres, et moi je suis un fou incurable de ne pouvoir -me trouver auprès d'une femme quelconque sans que mon vieux cœur -broyé ne s'agite. -</p> - -<p> -Sa bouche, en prononçant ces paroles, eut une expression d'amertume et -de dédain, et il avait laissé, tomber le mot quelconque avec un accent -qui me blessa. -</p> - -<p> -L'enfant nous dit de sa voix perlée: -</p> - -<p> -—Allez-vous donc vous fâcher si vite ensemble! Vous feriez mieux de -regarder comme l'église est belle, là, sur l'eau, tout près de nous. -</p> - -<p> -La voiture avait marché le long des quais, elle venait de dépasser -Notre-Dame dont la grande nef aux arêtes puissantes si finement -sculptées se détachait sur l'azur du ciel comme un grand navire sur -une mer bleue. -</p> - -<p> -—Votre fils sera peut-être un artiste, me dit Albert, il vient d'être -frappé d'une chose vraiment belle que nous ne songions pas à regarder. -</p> - -<p> -En parlant ainsi il fit arrêter la voiture, baissa la vitre de gauche -et me dit: -</p> - -<p> -—Voyez! -</p> - -<p> -Sa tête se pencha a la portière à côté de la mienne; nous -contemplâmes quelques instants le vaisseau majestueux de la cathédrale -qui semblait suspendu dans l'air; les arbres de l'espèce de square, qui -remplace aujourd'hui l'ancien archevêché saccagé, étendaient leurs -branches dépouillées autour du clocheton gothique. -</p> - -<p> -Ce lieu est charmant le soir, en été, me dit Albert, quand les arbres -sont verts et qu'on remonte le cours de la Seine, couché dans un -bateau; on pense alors à la Esméralda fuyant le sac de Notre-Dame, et -voyant la grandeur et la beauté de l'église sombre à la lueur des -étoiles: -</p> - -<p> -—Quelles pages que cette description du poëte! Oh! c'est un sublime -peintre que Victor, sans compter qu'il est notre plus grand lyrique! -</p> - -<p> -C'était une des qualités attrayantes d'Albert que cette justice qu'il -rendait au génie. -</p> - -<p> -Tandis que nous admirions l'église si bien groupée derrière nous, -l'enfant s'était agenouillé sur la banquette, avait baissé la glace -de devant, et tirant l'habit du cocher il lui criait: -</p> - -<p> -—Marchez! marchez! nous arriverons trop tard pour voir les animaux. -</p> - -<p> -La voiture se remit en route et nous nous trouvâmes en quelques -secondes à la porte du jardin des Plantes. -</p> - -<p> -Une foule d'enfants la franchissaient avec leurs mères ou leurs bonnes, -leurs pères ou leurs précepteurs; la plupart s'arrêtaient d'abord -devant les petites boutiques de gâteaux, d'oranges, de sucre d'orge et -de liqueurs adossées de chaque côté de la grille extérieure; les -marchandes attiraient les enfants en leur criant: -</p> - -<p> -—Venez vous fournir, mes petits messieurs et mes belles demoiselles! -</p> - -<p> -Albert dit à mon fils: -</p> - -<p> -—Il faut faire aussi notre provision de brioches pour les ours, les -girafes et les éléphants. -</p> - -<p> -Et il se mit à remplir les poches et le chapeau de l'enfant de -pâtisseries et de bonbons. -</p> - -<p> -—Vous pouvez y goûter d'abord mon petit ours bien léché. -</p> - -<p> -Et, comme pour engager mon fils, Albert se fit servir un verre -d'absinthe qu'il avala. -</p> - -<p> -—Oh! poëte! cela se peut-il? m'écriai-je. -</p> - -<p> -—Marquise, reprit-il gaiement, je me donne des jambes pour vous -accompagner dans les galeries, dans les allées et dans les serres, et -vous m'eussiez montré un bon cœur et un esprit sans préjugé en n'y -prenant pas garde. -</p> - -<p> -—Mais c'est que je sens que cela vous fait mal. -</p> - -<p> -—Les fumeurs d'opium que l'on sèvre trop vite, meurent tout à coup, -répliqua-t-il. -</p> - -<p> -Tandis qu'il parlait, un peu de sang rose affluait vers ses joues et en -colorait l'effrayante pâleur; ses yeux étaient vifs, l'air pur du jour -animait tout son visage, et la brise des grands arbres agitait sur son -front inspiré ses boucles blondes; en ce moment il était encore -très-beau et sa jeunesse semblait revenue. -</p> - -<p> -—Je me suis souvent promené ici avec Cuvier, reprit-il, je vous -montrerai bientôt son habitation. Son traité de la formation du globe -m'a fait rêver d'un poème où auraient figuré des personnages d'avant -notre race. Vous sentez quelle fantaisie on pourrait répandre sur des -êtres et sur un temps qui n'ont pas d'historiens! -</p> - -<p> -—Oh! je vous en supplie, écrivez ce poème, lui dis-je, voilà si -longtemps que vous n'avez rien fait. -</p> - -<p> -—Écrire encore! et à quoi bon? dit-il avec un éclat de rire. -</p> - -<p> -—Mais ce serait une noble distraction. -</p> - -<p> -—Oh! tenez, j'aime mieux l'amusement que se donne en cet instant -votre fils en jetant des gâteaux aux ours. -</p> - -<p> -Et, s'avançant près de l'enfant, il prit dans son chapeau un gâteau -qu'il lança par morceaux aux lourdes bêtes pantelantes. -</p> - -<p> -Après avoir régalé les ours, mon fils voulut faire visite aux singes; -mais il me vit une si grande répulsion pour les gambades impures et -pour les grimaces humaines de ces animaux, qu'il dit tout à coup à -Albert qui riait de mon malaise: -</p> - -<p> -—Éloignons-nous puisque maman a peur. -</p> - -<p> -Il prenait mon dégoût pour de l'effroi. -</p> - -<p> -—Allons voir des bêtes plus nobles et vraiment bêtes, dis-je à -Albert, malgré moi les singes me font l'effet d'une ébauche informe de -l'homme. -</p> - -<p> -Nous passâmes dans le bâtiment circulaire où s'abritent les rennes, -les antilopes, les girafes et les éléphants. Albert était tout joyeux -et redevenait enfant lui-même en voyant la joie de mon fils, tandis -qu'un énorme éléphant enlevait avec sa trompe les gâteaux que lui -tendait sa petite main; puis vint le tour des girafes qui abaissaient -jusqu'à l'enfant leur long cou flexible et onduleux, le sollicitaient -d'un regard de leurs grands yeux si doux, et lui tiraient leur langue -noire pour recevoir leur part du festin. Un des gardiens plaça mon fils -sur un magnifique renne, à l'allure élégante et rapide, qui -s'élança aussitôt autour de l'énorme pilier servant d'appui à -l'édifice. L'enfant riait aux éclats, le gardien le tenait d'un bras -ferme fixé à l'animal et le suivait au pas de course. Le jeu était -sans danger, je rejoignis Albert qui m'appelait pour me montrer une -svelte et belle antilope dont les yeux semblaient nous regarder. -</p> - -<p> -—Voyez, me dit Albert, comme elle s'occupe de nous! ne dirait-on pas -qu'elle pense et qu'elle nous parle à sa manière avec ses ondulations -de tête. Que ses yeux sont vifs et pénétrants! Je trouve, marquise, -qu'ils ressemblent aux vôtres. -</p> - -<p> -—Mais ils sont noirs, répliquai-je. -</p> - -<p> -—Et les vôtres sont d'un bleu sombre, ce qui produit dans le regard -la même expression. -</p> - -<p> -Il se mit alors à caresser l'antilope, à la baiser au front et sur le -cou et il lui disait, tandis que la jolie bête le considérait de ses -yeux grands ouverts: -</p> - -<p> -—Tu caches peut-être l'âme d'une femme; je n'oublierai jamais ma -belle, de quelle façon tu m'as regardé! -</p> - -<p> -Le gardien avait fait descendre mon fils de sa monture et nous avait -prévenus que c'était l'heure du repas des animaux féroces. Nous nous -rendîmes dans la longue galerie où étaient enfermés les tigres, les -lions et les panthères, dont les rugissements terribles se faisaient -entendre au dehors; une odeur âcre et fauve remplissait cette galerie -très-chaude. On se sentait pris à la gorge et comme étouffé en y -pénétrant. La pâleur d'Albert s'empourpra subitement, et ses yeux -brillèrent d'un feu étrange. Cet air lourd et malsain lui portait à -la tête, et lui causait une sorte de vertige. D'abord je n'y prit pas -garde, occupée à éloigner mon fils des barreaux de fer, et à -contempler la magnifique posture de deux tigres, allongés et -tranquilles, qui, tout à coup, s'élancèrent d'un bond furieux sur les -tronçons de viandes saignantes qu'on venait de leur jeter. Albert nous -suivait à distance et sans me parler. Il semblait ne rien voir et ne -rien entendre. On l'eût dit absorbé par une vision intérieure. -</p> - -<p> -Je m'étais arrêtée devant la cage d'un colossal lion du Sahara, -arrivé depuis peu de nos colonies africaines. La superbe bête, -reposait majestueusement, la tête appuyée sur ses deux pattes de -devant, dont les ongles recourbés se dissimulaient sous de longs poils -roux. Ses yeux ronds nous regardaient sans méchanceté, il se leva -lentement et comme pour nous faire fête; il secoua contre les barreaux -sa vaste crinière dorée, elle était si soyeuse et si brillante -qu'elle attirait involontairement le toucher. Quelques touffes passaient -en dehors et, oubliant mes recommandations à mon fils, d'un mouvement -machinal j'y portai la main. Le lion poussa un rugissement formidable; -l'enfant cria plein de terreur et Albert qui s'était précipité vers -moi, saisit ma main dégantée dans les siennes, la porta à ses lèvres -et la couvrit de baisers frénétiques. -</p> - -<p> -—Malheureuse! me dit-il avec une exaltation effrayante, vous voulez -donc mourir! vous voulez donc que je vous voie là, sanglante, en -lambeaux, la tête ouverte, les cheveux détachés du crâne et n'étant -plus qu'une chose sans forme et sans beauté, comme les corps dissous -dans un cimetière! -</p> - -<p> -En parlant ainsi, il m'avait saisie dans ses bras, et malgré sa -faiblesse il m'emportait, en courant, hors de la galerie; mon fils nous -suivait en criant toujours. Les gardiens nous regardaient étonnés et -pensaient que j'étais évanouie. Arrivés dans une salle voisine où -étaient enfermés des animaux moins redoutables, je me dégageai des -bras d'Albert, et je m'assis sur un banc; mon fils se précipita sur mes -genoux, et suspendu à mon cou, il m'embrassait en pleurant. -</p> - -<p> -—Vois donc, je n'ai aucun mal, lui dis-je; puis, me tournant vers -Albert, dont l'angoisse était visible:—Mais qu'avez-vous donc, mon -Dieu! vous m'avez effrayée plus que le lion. -</p> - -<p> -Il me regardait sans parler et avec une fixité qui me troublait. Tout -à coup, il saisit brusquement mon fils par l'épaule et le détacha de -moi. -</p> - -<p> -—Sortons, me dit-il, et prenant mon bras sous le sien, il ajouta: -vous voyez bien que ces caresses me font mal. -</p> - -<p> -Je feignis de ne pas l'entendre. -</p> - -<p> -L'enfant lui dit: -</p> - -<p> -—Vous êtes méchant et je ne vous aimerai plus. -</p> - -<p> -Mais bientôt nous nous trouvâmes dans l'allée des vastes volières: -les tourterelles, les perroquets, les pintades, les hérons, lissaient -au soleil leurs plumes lustrées; les paons, en faisant la roue, -jetaient dans l'air des glapissements d'orgueil satisfait; les perruches -qui jasaient semblaient leur répondre en se moquant. Les autruches -secouaient leurs longues ailes en éventail, la lumière vive filtrait -à travers les rameaux dépouillés des arbres, et projetait sur le -sable des ombres dentelées. Insensiblement la sérénité riante du -jour nous ressaisit tous les trois et effaça le souvenir de ce qui -venait de se passer. -</p> - -<p> -—Réconcilions-nous, dit Albert à mon fils, en lui donnant la main, je -vais vous conduire sous le <i>cèdre</i> manger du <i>plaisir</i>. -</p> - -<p> -Nous fîmes une halte sous l'arbre centenaire, que Jussieu a planté et -que Linnée a touché de ses mains, mais bientôt le babil des bonnes -d'enfants, les rumeurs des marmots et les cris de la marchande de -<i>plaisirs</i> fatiguèrent Albert et irritèrent ses nerfs. -</p> - -<p> -—Allons nous asseoir dans les serres, me dit-il, nous y serons seuls, -car l'entrée est interdite au public. -</p> - -<p> -Je ne voulus pas refuser, j'aurais eu l'air de craindre et par le fait -je ne craignais rien; j'avais pour sauvegarde l'amour, l'amour éloigné -mais toujours présent. -</p> - -<p> -Nous entrâmes dans la grande serre carrée toute remplie de plantes et -de fleurs des tropiques. J'éprouvais un bien-être infini à respirer -cette atmosphère tiède et embaumée. Nous nous assîmes vis-à-vis du -bassin limpide d'où surgissait, telle qu'une naïade, une statue de -marbre blanc; ses pieds étaient caressés par les nymphéas en fleurs -flottant à la surface de l'eau, tandis que sa tête se déployait à -l'abri des bananiers aux larges feuilles et des magnolias fleuris. -</p> - -<p> -—Que c'est beau, disait mon fils, ravi de cet aspect des plantes -inconnues tout nouveau pour lui. Que cela sent bon! je dormirais bien -sur cette mousse chaude comme dans mon lit, ajouta-t-il, en s'étendant -au bord du bassin; mais j'ai faim et j'ai donné tous mes gâteaux aux -animaux. -</p> - -<p> -Albert alla parler à l'homme qui nous avait ouvert la porte de la -serre, et je l'entendis qui lui disait: -</p> - -<p> -—Prenez ma voiture, vous irez plus vite. -</p> - -<p> -Il revint s'asseoir auprès de moi, tandis que mon fils étendu sur -l'herbe, d'abord silencieux et en repos, finit par s'endormir. -</p> - -<p> -—N'êtes-vous pas fatigué, dis-je à Albert, dont la pâleur avait -reparu. -</p> - -<p> -—Question maternelle ou fraternelle, répliqua-t-il d'un ton railleur, -soyez donc un peu moins bonne et un peu plus tendre, marquise. -</p> - -<p> -—La bonté et la tendresse ne s'excluent pas, lui dis-je, voyez plutôt -dans l'amour d'une mère. -</p> - -<p> -—Oh! nous y voilà; nous retombons encore dans le même ordre d'idées, -la maternité et la fraternité, c'est le jargon actuel des femmes du -monde; cela leur sert de coquetterie décente quand elles ne veulent pas -comprendre ou qu'elles n'aiment plus. -</p> - -<p> -—Dans cette hypothèse ce jargon m'est inutile, et partant étranger, -lui dis-je, car notre connaissance est de trop fraîche date pour que -j'aie encore songé à la resserrer ou à la dénouer. -</p> - -<p> -—C'est franc, du moins et j'aime mieux ceci qu'un détour. Ainsi donc, -si vous ne me revoyiez jamais, ce serait sans regret? -</p> - -<p> -—Non certes, lui dis-je, car vous n'êtes pas de ceux qu'on oublie. -</p> - -<p> -—Merci, répliqua-t-il, en me serrant la main; ceci me suffit pour le -moment, parlons d'autre chose pour ne pas gâter ces mots-là. Plus je -vous regarde, ajouta-t-il, plus je vous trouve les yeux de l'antilope; -si je le pouvais, j'emporterais cette charmante bête chez moi; elle -remplacerait mon chien qui jappe et que je n'aime plus. Serait-elle -gracieuse là couchée près de votre fils et le caressant comme vous le -caressiez tout à l'heure quand vous m'avez inspiré un mouvement -féroce. J'avais eu pour vous peur du lion, et une minute après -j'aurais voulu être moi-même le lion; vous emporter dans mes griffes -et vous dévorer. -</p> - -<p> -—Sont-ce ces arbres et ces lianes formant autour de nous une espèce -de jungle qui vous inspirent ces idées carnassières, lui dis-je en riant; -tâchons d'être sérieux, et dites-moi plutôt les noms de toutes ces -plantes. -</p> - -<p> -—Me prenez-vous pour un professeur du jardin des Plantes, -répliqua-t-il d'un ton railleur. M. de Humboldt avec qui je suis venu -ici il y a un an, m'a bien dit les noms en <i>us</i> de tous ces arbustes -enchevêtrés; mais c'est tout au plus si j'en ai retenu deux ou trois; -j'ai mieux aimé me pénétrer de la saveur des dissertations -ingénieuses, si neuves et si pleines d'images du savant inspiré. Ce -qu'il y a de merveilleux dans ces grands génies allemands, c'est -l'étendue et la diversité de leurs aptitudes; ils participent de -l'âme universelle et parfois on dirait qu'ils l'absorbent en eux; c'est -ainsi que le poëte Gœthe s'assimile la science et la revêt de son -génie, tandis que le savant Humboldt emprunte à la poésie une -grandeur dont il pare son savoir. -</p> - -<p> -—En France, nous restons parqués dans nos facultés distinctes; un -savant est un pédant; un poëte est un ignorant ou à peu près, nos -musiciens et nos peintres sont illettrés. L'Allemagne semble avoir -hérité de l'intelligence synthétique de la Grèce qui voulait que le -génie embrassât toutes les connaissances de l'humanité. M. de -Humboldt est un de ces esprits dont la manifestation se produit sur tous -les sujets, avec cette facilité divine qui caractérisait les -demi-dieux de l'antiquité. Je n'oublierai de ma vie tout ce qu'il a -répandu d'éloquence et de verve devant moi à cette même place où -nous sommes assis. Ne l'avez-vous jamais entendu, marquise? -</p> - -<p> -—Je l'ai rencontré, répliquai-je, dans le salon du peintre Gérard, -de cet homme à l'esprit incisif dont la causerie valait mieux que les -tableaux; M. de Humboldt me prit un soir en amitié et écrivit pour moi -sur une large page de vélin, un passage inédit de son <i>Cosmos</i> auquel -il ajouta une aimable dédicace; c'est aussi chez Gérard, poursuivis-je, -que j'ai connu Balzac. L'aimez-vous et qu'en pensez-vous? -</p> - -<p> -—Oh! celui-là, reprit-il, était d'une grande force; son génie était -bien caractérisé par sa puissante et lourde encolure de taureau; ses -créations sont parfois abondantes et plantureuses à s'étouffer -elles-mêmes. On voudrait les dégager en les élaguant çà et là, -mais peut-être les gâterait-on, comme si on essayait de tailler -symétriquement ces arbres entremêlés qui nous prêtent leur ombre. Le -beau, radieux et toujours noble, suivant l'acception antique, ne -convient guère, je crois, qu'à la poésie; la prose a des allures plus -émancipées et plus familières; elle se mêle à tout et se permet -tout; c'est là l'échec du goût qui est le raffinement suprême du -génie: Le goût de Balzac ne me semble pas toujours très-pur; pas plus -que ses caractères, et surtout ceux de ses femmes du grand monde ne me -paraissent toujours vrais. Il outre la nature et il la boursoufle -quelquefois. L'océan profond a des écumes visqueuses; les métaux en -fusion produisent des scories. -</p> - -<p> -Tandis que nous causions de la sorte l'homme qu'Albert avait envoyé, je -ne sais où, revint dans la serre tenant un plateau d'argent sur lequel -étaient des glaces, des fruits confits, des gâteaux et un flacon de -rhum. -</p> - -<p> -Mon fils s'éveilla au cliquetis du plateau qui passait devant lui et il -accourut vers nous alléché et ravi par ces friandises; je remerciai -Albert de son attention et je l'engageai à goûter aux sorbets et aux -fruits. -</p> - -<p> -—Manger est une fatigue qui m'est souvent insupportable, me -répondit-il; quand j'ai dîné la veille, je ne suis jamais sûr de -déjeuner le lendemain; laissez-moi donc me soutenir à ma guise et sans -vous inquiéter de mon régime; en parlant ainsi il but deux petits -verres de rhum. Je n'osai rien lui dire, mais je redoutai que sa tête -ne s'enflammât de nouveau. -</p> - -<p> -—L'air de la serre me fatigue, repris-je en me levant, regagnons -l'air froid et vivifiant du jardin. -</p> - -<p> -—Nous étions pourtant bien ici, répliqua Albert. -</p> - -<p> -—Oh! pour cela, oui, ajouta mon fils, et cette fois c'est maman qui a -tort; elle vous empêche de boire et moi de manger. -</p> - -<p> -Je les pris tous deux par la main et les entraînant vers la porte je -leur dis: vous êtes deux enfants! Nous traversâmes rapidement le -jardin, mon fils se remit à courir devant nous; je m'appuyai à peine -sur le bras d'Albert qui chancelait presque; il ne me parlait pas et -retombait dans son humeur sombre; cependant quand nous fûmes remontés -en voiture sa gaieté lui revint tout à coup; il me proposa de -traverser le pont d'Austerlitz, de faire le tour de l'Arsenal, vide -aujourd'hui de ses hôtes poétiques d'autrefois, puis de rentrer chez -moi par les boulevards, la rue Royale et le pont de la Chambre, ou ce -qui serait bien mieux, ajouta-t-il, d'aller dîner dans quelque cabaret -des Champs-Élysées. -</p> - -<p> -—Voyons, marquise, il le faut, je le veux, cela nous amusera, -poursuivit-il avec cette insistance capricieuse et juvénile qui était -un des charmes de sa nature. -</p> - -<p> -—Oh! pour cela non, répliquai-je, je refuse, je m'insurge, et si vous -voulez dîner absolument avec moi, ce sera chez moi que vous dînerez. -</p> - -<p> -—J'accepte, me dit-il, mais à condition qu'une autre fois je serai -l'amphitryon. -</p> - -<p> -—Que dirait notre ami René, s'il nous voyait ainsi passer toute une -journée ensemble? -</p> - -<p> -—Ma foi, j'y pense, reprit Albert, si nous allions le chercher ce bon -René dans sa retraite d'Auteuil pour dîner avec nous? -</p> - -<p> -—Y songez-vous! De la sorte, vous pourriez me conduire jusqu'à -Versailles; oh! comme vous y allez, poëte! -</p> - -<p> -—Je vais comme l'inspiration et l'instinct, je suis mon cœur qui me -pousse. Avez-vous donc, marquise, quelque amoureux qui vous attende ce -soir pour vouloir rentrer si vite? -</p> - -<p> -—Vous voyez bien que non, puisque je vous engage à dîner. -</p> - -<p> -—Ainsi donc, vrai, vous êtes libre? -</p> - -<p> -—Libre comme le travail et la pauvreté. -</p> - -<p> -—Ce qui signifie d'ordinaire l'esclavage, répliqua-t-il. -</p> - -<p> -—Non, repartis-je, le monde ne s'occupe guère que des riches et des -oisifs, et laisse aux autres leurs coudées franches dans la tristesse -et la solitude. -</p> - -<p> -—Oh! si vous étiez tout à fait libre, répétait-il, que ce serait -bon! mais bah, vous me trompez! -</p> - -<p> -Je ne savais plus que lui répondre et nous nous mîmes à jouer assez -gaiement sur les mots jusque chez moi. Parvenue au bas de mon escalier, -je le montai précipitamment pour ordonner à ma vieille Marguerite -d'aller chercher un poulet et du vin de Bordeaux. Albert et mon fils me -suivaient plus lentement; quand ils arrivèrent je m'étais déjà -débarrassée de mon chapeau et de mon châle, j'avais noué un tablier -blanc autour de ma taille et je me disposais à aider au dîner. -</p> - -<p> -—Allez vous reposer dans mon cabinet, dis-je à Albert, feuilletez les -livres et les albums, et, si vous voulez être bien aimable, faites-moi -un de ces dessins à la plume que vous faites si bien, le croquis du -beau lion du Sahara qui vous a tant effrayé! -</p> - -<p> -—Jamais, répliqua Albert; vous êtes comme les autres; vous voulez que -je note mes angoisses pour les constater froidement; je reste ici avec -vous et je vais vous aider à faire la cuisine. -</p> - -<p> -Cette idée me fit rire. -</p> - -<p> -—Oh! vous croyez que je ne m'y entends pas; voyons, qu'ordonnez-vous, -quel mets allez-vous préparer? -</p> - -<p> -—Un plat sucré, lui dis-je, des poires meringuées, et, puisque vous -le voulez absolument, vous allez battre des blancs d'œufs. -</p> - -<p> -—C'est cela, me voilà prêt. -</p> - -<p> -Il s'était emparé d'une serviette et l'avait liée gaiement sur les -basques de son habit noir. -</p> - -<p> -—Que je vous donne du moins un vase élégant et digne de vous, ô -poëte. Je lui tendis une écuelle en vrai Sèvres, qui avait appartenu -à ma mère, et une fourchette en ivoire, et le voilà fouettant auprès -de la fenêtre les blancs d'œufs qui, bientôt, montèrent en neige -sous les coups de sa main nerveuse. Il fallut aussi occuper l'enfant: je -pris sur une étagère quelques belles poires et les lui donnai à -peler; en un instant mon plat sucré fut dressé, et, quand Marguerite -arriva, elle n'avait plus qu'à le mettre sur le feu. -</p> - -<p> -Albert et mon fils m'aidèrent ensuite à disposer le couvert. -</p> - -<p> -—Tout ceci me rappelle ma vie d'étudiant, dit Albert; depuis -longtemps je ne m'étais senti si heureux, et moi, qui ne mange plus, il me -semble avoir ce soir une faim dévorante. -</p> - -<p> -Cependant quand nous nous mimes à table, il mangea à peine un peu de -blanc de poulet, et goûta, par courtoisie, du bout des lèvres, à mes -poires meringuées; à ma grande surprise il ne but que de l'eau rougie. -Me voyant en peine de sa santé, il redoubla de gaieté et d'esprit pour -me convaincre qu'il se portait à merveille. Après le dîner, il se mit -à jouer avec mon fils comme un écolier. Cependant l'enfant, fatigué -de sa journée passée en plein air, commença à s'endormir vers dix -heures, et Marguerite l'emporta; je restai seule avec Albert, éprouvant -moi-même un peu de lassitude. J'étais assise immobile sur un grand -fauteuil, Albert, placé en face de moi, au coin du feu, roulait dans -ses doigts une cigarette que je lui avais permis de fumer. -</p> - -<p> -Nous ne nous parlions pas, et insensiblement j'oubliai presque qu'il -était là; une autre image prenait sa place et se dressait jeune, -souriante et aimée, vis-à-vis de moi; machinalement, je me courbai -vers la table où j'écrivais chaque soir; je pris une plume et je -touchai un cahier de papier à lettre; c'était l'heure où j'écrivais -à Léonce, et l'habitude de mon cœur était si impérieuse, que, même -au théâtre ou dans le monde, où je n'allais plus que rarement, -lorsque l'heure de ma lettre quotidienne arrivait, je sentais une vive -contrariété de ne pouvoir l'écrire. -</p> - -<p> -—Vous avez affaire et je vous gêne, me dit Albert, qui s'était -aperçu de la rêverie où j'étais tombée et qui suivait du regard -tous mes mouvements. -</p> - -<p> -Sa voix me fit tressaillir et me rappela sa présence. Je rougis si -visiblement qu'Albert reprit comme s'il m'avait devinée: -</p> - -<p> -—Vous pensez à un absent. -</p> - -<p> -—Je suis un peu lasse de cette bonne journée, lui dis-je, sans lui -répondre directement. -</p> - -<p> -—Ce qui m'avertit que je dois me retirer, répliqua-t-il sans se -lever. Oh! marquise, vous ne savez pas où vous m'envoyez! -</p> - -<p> -—Mais dormir tranquillement, j'espère. -</p> - -<p> -—Tranquillement! vous me répondez comme une coquette, car, à votre -âge on n'est plus naïve; si vous voulez que je sois tranquille -laissez-moi là encore deux ou trois heures; qu'est-ce que cela vous -fait? -</p> - -<p> -Il était si pâle et si défait que je n'eus pas le courage de le -contrarier; puis, malgré ma préoccupation secrète, j'éprouvais un -grand charme dans sa compagnie. -</p> - -<p> -—Si cela vous paraît bon, lui dis-je, restez encore. -</p> - -<p> -Il me prit la main et la garda dans les siennes, en me disant merci! -</p> - -<p> -Nous étions éclairés par une lampe aux lueurs pâles, recouverte d'un -abat-jour rose; la lune, dans son plein, était suspendue en face de ma -fenêtre et projetait son éclat à travers les vitres; aucun bruit du -dehors ne montait jusqu'à nous. Un grand feu flambait dans la -cheminée; c'était un mélange de chaleur et de clarté douces, qui -inspiraient comme une mollesse et une rêverie involontaires; il tenait -toujours ma main et demeurait tellement immobile que, sans ses yeux -grands ouverts, j'aurais pu croire qu'il dormait. Je n'osais faire un -mouvement dans la crainte d'attirer sur ses lèvres quelque parole trop -vive. J'éprouvais un grand malaise du silence que nous gardions tous -deux, et cependant je ne savais plus comment le rompre. Enfin, je me -décidai à lui dire que j'espérais qu'il me reviendrait, un soir où -j'aurais Duverger, Albert de Germiny et René. -</p> - -<p> -—Oui! répondit-il, si vous me permettez de revenir tous les autres -soirs quand vous serez seule? Sinon, non.—Et il secouait ma main en -me répétant: Voyez-vous, je ne veux plus souffrir! -</p> - -<p> -—Quelle âme tourmentée avez-vous donc, lui dis-je, pour me parler -ainsi le second jour où vous me voyez? J'avais cru être avec vous -cordiale et simple, je n'ajouterai pas fraternelle puisque le mot vous -déplaît. -</p> - -<p> -—Et la chose encore plus, répliqua-t-il. -</p> - -<p> -Il s'assit sur le tapis de foyer à mes pieds, et continuant à tenir ma -main il poursuivit: -</p> - -<p> -—Si vous me laissiez là oublier les heures, la tête appuyée sur vos -genoux sans vous parler, sans vous demander rien de plus, mais certain -que je pourrai tout vous demander un jour, que je suis le préféré, -l'<i>attendu</i>, qu'avant moi vous n'aviez que des amis, que la place -était vide et que je puis la remplir; que vous m'aimerez enfin, quoique je -ne sois plus que l'ombre de moi-même et que le passé m'ait submergé. -</p> - -<p> -Je me levai tout à coup et, par ce mouvement, je repoussai sa tête et -ses mains. -</p> - -<p> -—Vous altérez trop vite, repris-je, la douce joie que j'ai goûtée à -vous connaître; vous troublez l'amitié, vous voulez dans mon cœur une -place à part, vous l'avez dans mon admiration cette place choisie et -presque exclusive, et cela vous explique le charme qui suspend mon -esprit au vôtre, mais pour l'autre attrait, celui qui foudroie, -entraîne et confond, je... -</p> - -<p> -—N'achevez pas, marquise, je comprends; cet attrait-là vous l'avez -pour un autre. Mais comment donc n'est-il pas là? Et comment y suis-je, -moi! Ah! je devine, il est peut-être dans votre chambre attendant -tranquillement que je vous aie donné le spectacle de mon esprit. -</p> - -<p> -En me disant ces mots d'une voix mordante, il alluma une cigarette, prit -son chapeau et, me saluant presque cérémonieusement, il se disposa à -sortir. -</p> - -<p> -—J'ignore, lui dis-je, quelle interprétation vous donnerez à ce que -je vais faire, mais suivez-moi; et prenant un bougeoir, je le conduisis -dans ma chambre où mon fils dormait. -</p> - -<p> -—Voilà qui veille sur moi et qui m'attend, ajoutai-je en lui montrant -le petit lit de l'enfant. -</p> - -<p> -—Eh bien! alors, aimez-moi et sauvez-moi de la vie que je mène, -s'écria-t-il en s'emparant de mon bras qu'il étreignait; il en est -peut-être encore temps, vous me guérirez! -</p> - -<p> -—Restons-en sur ce mot là, lui dis-je, oui, je veux vous guérir, vous -voir, vous entendre, raffermir votre âme, mais n'ayez plus de ces -élans auxquels je ne peux répondre et qui nous sépareraient, ce qui -pour moi serait une douleur. -</p> - -<p> -—Suis-je bête, dit-il en ricanant et en s'éloignant de moi; vous -n'êtes pourtant point taillée comme une femme mystique, et si l'amant -n'est pas dans la chambre il est à coup sûr dans le cabinet de -toilette. -</p> - -<p> -D'un geste, je lui montrai la porte en lui disant: -</p> - -<p> -—Bonsoir, M. de Lincel. -</p> - -<p> -—Bonne nuit, marquise; je vais me divertir un peu à mon tour; souper -et voir quelque belle femme qui ne me fera pas de métaphysique. -</p> - -<p> -Je ne trouvai pas un mot à lui répondre; des paroles de morale -m'eussent paru froides et superflues; un démenti m'aurait semblé -hypocrite; il avait deviné que j'en aimais un autre; éloigné ou -présent, cet autre existait et m'avait tout entière. Je marchai donc -silencieuse, derrière lui, l'éclairant jusqu'à la porte de sortie. -Là, je lui tendis la main: -</p> - -<p> -—Non, me dit-il en la repoussant, car avant une heure ce seront des -mains banales qui m'enlaceront. -</p> - -<p> -Il descendit l'escalier précipitamment et en chantant un refrain -moqueur. Je l'entendis fermer la porte cochère avec fracas. -</p> - -<p> -Je restai quelques instants comme pétrifiée; mais que pourrais-je donc -faire pour lui? me demandai-je.—Bien, me répondit la voix d'une -inflexible logique, puisque tu ne l'aimes pas d'amour. Il court en ce -moment au cabaret, puis ailleurs, et, pour le sauver, il faudrait lui -ouvrir les bras, et lui dire: Reste ici, tu seras mieux. -</p> - -<p> -Quand je me retrouvai assise dans mon cabinet, prenant la plume pour -écrire à Léonce, sa belle et chère image agrandie par la solitude -dans laquelle il vivait, chassa bien vite de son regard calme l'image -agitée d'Albert. Il n'avait pas, lui, de ces inquiétude, et de ces -transports d'enfant, l'amour l'éclairait sans le brûler; c'était la -lampe de son travail nocturne; la récompense de sa tâche accomplie. -Oh! voilà le véritable amour, me disais-je: fort, radieux, certain de -lui-même, et persistant sans altération, à distance de l'être aimé! -</p> - -<p> -C'est ainsi que dans l'excès de mon amour, je blasphémai l'amour -même: l'amour exigeant, fantasque, anxieux, emporté, tel qu'Albert -l'avait ressenti dans sa jeunesse, et dont l'écho se réveillait en -lui. Est-ce que l'amour véritable peut être tranquille, résigné, -exempt de désir? Impétueux seulement dans certains jours de l'année -et relégué le reste du temps dans une case du cerveau? Ô pauvre -Albert, dans ta folie apparente c'est toi qui aimais, toi qui étais -l'inspiré de la vie! L'autre, là-bas, loin de moi, dans son orgueil -laborieux et l'analyse éternelle de lui-même, il n'aimait point; -l'amour n'était pour lui qu'une dissertation, qu'une lettre morte! -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="VII">VII</a></h4> - -<p> -J'avais passé une partie de la nuit à écrire à Léonce le récit de -cette étrange journée.—Il me répondit bien vite que je m'effrayais -trop de l'exaltation et de l'inquiétude d'une âme malade; guérir ce -grand esprit tourmenté, si cela était encore possible, serait une -tâche assez belle pour m'y consacrer. Malgré l'amour immense qu'il -avait pour moi, il ne se reconnaissait pas le droit de s'interposer -entre les désirs d'Albert et mon entraînement vers lui si jamais je -venais à l'aimer. Le bonheur d'un homme de la valeur d'Albert imposait -tous les sacrifices, mais ajoutait-il, il ne pensait pas que ce bonheur -fût encore possible; il croyait son être en ruine et son génie -écroulé comme ces merveilleux monuments de l'antiquité qui ne nous -frappent plus que par leurs vestiges. -</p> - -<p> -Ce passage de la lettre de Léonce me causa une profonde tristesse; à -quoi bon exprimer de pareilles idées à une femme aimée? il est vrai -qu'en finissant il ne me parlait plus que de sa tendresse; il me disait -que j'étais sa vie, sa conscience; le prix adoré de son travail; il -songeait à notre prochaine réunion avec transport. La dernière partie -de sa lettre effaça l'impression du début et je ne trouvai plus dans -ce qu'il m'avait dit sur Albert qu'un culte exagéré mais généreux -pour son génie; si ce n'était pas tout à fait là le langage d'un -amant, c'était celui d'un esprit philosophique et vraiment grand. -</p> - -<p> -Cette lettre de Léonce m'était parvenue dans la soirée du lendemain -de la promenade au jardin des Plantes. J'avais craint dans la journée -de voir revenir Albert et le soir quand l'heure possible de sa visite -fut dépassée, j'éprouvai une sorte d'allégement de ce qu'il n'avait -pas paru. Je lus, je fis quelques pages de traduction, j'écrivis de -nouveau à Léonce; je repris l'habitude de mon amour. Ma nuit fut aussi -calme que la dernière avait été agitée. À mon réveil Marguerite me -remit un petit paquet renfermant un livre. C'était un ouvrage d'Albert -accompagné du billet suivant: -</p> - -<p><br /></p> - -<p style="margin-left: 10%;">«Chère Marquise,</p> - -<p> -«Beauzonet a relié ce livre et l'a rendu moins indigne d'être ouvert -par vos belles mains. Permettez-vous à l'auteur d'aller vous revoir -avec René? il fait un temps de printemps glacial et je me dis qu'on -serait très-bien au coin de votre feu! -</p> - -<p> -»Recevez, chère marquise, mes affectueux hommages.» -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -Je ne me décidai pas à lui répondre et à le remercier avant d'avoir -consulté Léonce; mais le soir comme je me disposais à écrire à -celui-ci on sonna à ma porte et ma vieille Marguerite introduisit -Albert. -</p> - -<p> -—Vous ne vous doutez pas d'où je viens? me dit-il, ne m'en veuillez -pas si j'arrive seul; j'ai passé cinq à six heures à la recherche de -René; il avait pris la clef des champs. Je me suis déterminé à -dîner dans un cabaret d'Auteuil, pour l'attendre et pour venir chez -vous avec lui; mais j'ai fini par perdre patience et me voilà. -Recevez-moi, marquise, comme si notre ami m'avait accompagné. -</p> - -<p> -—Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et je compte sur l'influence du -bon René pour vous inspirer un peu de l'amitié qu'il a pour moi. -J'ajoutai: -</p> - -<p> -—Vous voyez, j'ai là votre beau livre près de moi, combien il m'a -fait plaisir! -</p> - -<p> -—J'ai offert le pareil à ma sœur, reprit-il, et c'est en le lui -envoyant ce matin que j'ai pensé à vous. -</p> - -<p> -Tout ce qu'il me dit ce soir-là semblait tendre à effacer l'impression -pénible qu'avait pu me laisser son ardeur inquiète. Ses manières -furent exquises; mais je remarquai avec chagrin sa faiblesse et sa -pâleur toujours croissantes; ses yeux mêmes, qui, les jours -précédents, éclairaient son visage d'un rayon de vie, paraissaient -désormais éteints. Il se courbait vers la flamme du foyer comme s'il -eût voulu s'y ranimer. -</p> - -<p> -—On prétend, me dit-il, que c'est un signe de mort prochaine que le -retour obstiné de notre esprit aux souvenirs de l'enfance; je ne sais -si le présage s'accomplira pour moi, mais il est certain que depuis -quelque temps, ma pensée revient sans cesse sur les tableaux de famille -et sur les scènes de collège qui ont autrefois ému mon cœur. Je -revois mes camarades de classe; nos jeux, nos études se raniment pour -moi; je revois surtout ceux qui sont morts; quelques-uns à la guerre, -quelques-uns en duel, plusieurs de consomption. Entre tous m'apparait -comme le plus aimable, le plus intelligent et le plus regretté, ce -jeune prince qui fut mon ami et que la destinée a terrassé tout à -coup. Que d'heures charmantes nous passâmes ensemble dans les cours -mornes et nues du collège! On nous avait surnommés les inséparables. -Durant les heures des classes quand nous ne pouvions pas nous parler, -nous trouvions encore le moyen de nous écrire nos pensées et nos -projets pour les jours de sortie. Souvent il me venait en aide pour des -versions de grec, et à mon tour je lui rendais le même service pour -des compositions de vers français. Voyez, chère marquise, quelle -franche et entière camaraderie se révèle dans ces petits billets -signés par le fils d'un roi! -</p> - -<p> -En me parlant ainsi, il tira de sa poche une large enveloppe contenant -un grand nombre d'étroites bandes de papier-écolier qui, primitivement -repliées en minces carrés, avaient passé de main en main sous les -tables d'études; les élèves transmettaient de la sorte, d'un bout de -la salle à l'autre, les courtes missives du prince au poëte. -</p> - -<p> -Je lus avec attendrissement quelques-uns de ces petits papiers jaunis -par le temps; ils sont restés dans mon souvenir. -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -«Si ta maman le permet, écrivait le prince, viens dimanche prochain à -Neuilly, nous nous divertirons bien, nous irons en bateau et nous ferons -une collation avec mes sœurs.» -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -Sur une autre bande de papier je lus: -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -«Dis-moi donc si ce vers est juste, je crois que j'ai fait un hiatus; -je ne serai jamais qu'un mauvais versificateur!» -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -Sur un autre il y avait: -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -«Je suis désespéré: me voilà en retenue pour huit jours; pas de -goûter à Neuilly possible. Maman n'a pu obtenir mon pardon de mon -père; hélas Son Altesse est inflexible. Encore si toi et les autres -amis pouviez y aller sans moi!» -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -Puis sur un autre: -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -«J'aurais bien envie de m'échapper: ma foi si je n'étais pas un aussi -important personnage je tenterais l'aventure. Mais où irais-je? il me -vient une idée: veux-tu me recevoir chez ta mère? nous nous amuserons -sans sortir.» -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -Pendant que je lisais Albert murmurait: -</p> - -<p> -—Quelle attrayante et quelle gracieuse nature il avait! quelle -fatalité que sa mort! quelle dérision de toute belle espérance! il a -emporté dans sa tombe une partie de mon énergie et de ma volonté; lui -vivant je me serais cru tenu dans la vie à quelque chose de plus ferme -et de plus glorieux. Peu de temps après sa mort sa pauvre femme qui -savait notre amitié m'a envoyé son portrait que vous avez pu voir chez -moi! -</p> - -<p> -—Oh! merci! lui dis-je, de ranimer pour moi ces émotions touchantes. -Voilà des billets qui valent bien des lettres d'amour! -</p> - -<p> -—Oh! répliqua-t-il, avec un accent de reproche, c'est vous qui venez -de prononcer le mot flamboyant que je voulais m'interdire. Vous êtes la -lampe insensible et moi le moucheron inquiet qui court s'y brûler. -</p> - -<p> -—Vous êtes, répondis-je, un cœur de poëte qui m'est bien cher et -qui m'attire. -</p> - -<p> -—Oui, comme le cœur de René, moins peut-être? comme celui de Germiny -ou de Duverger; me voilà au nombre de vos amis; c'est très-consolant -pour ma vanité, très-insuffisant pour mes rêves. -</p> - -<p> -—Vous me sembliez tranquille tantôt, presque heureux. -</p> - -<p> -—Oh! certainement, je n'ai pas bu et j'ai à peine mangé depuis deux -jours, je suis très-calme. -</p> - -<p> -Je cherchais en vain une parole à lui répondre, je regardais son pâle -et doux visage qui avait en ce moment une navrante expression. Deux -larmes s'échappèrent involontairement de mes yeux, il les vit rouler -sur mes joues. -</p> - -<p> -—Ah! je voudrais les boire, me dit-il, merci chère marquise, et -pardon!—Je deviens bête, poursuivit-il, comme une médiocre élégie, -et vous allez me prendre en dédain; c'est bien la peine de vous faire -visite si je n'ai pas l'esprit de vous distraire un peu; allons, il ne -sera pas dit qu'Albert de Lincel a donné le spleen à la marquise de -Rostan. Laissez-moi vous conter quelques anecdotes qui me reviennent -pêle-mêle: -</p> - -<p> -Parmi mes souvenirs d'adolescent, il en est un qui me fait toujours -rire. Lorsque je commençai à barbouiller du papier (triste exercice -qui nous fait ressasser sans trêve nos joies et nos peines, les -flétrir et nous y appesantir au point que nous gâtons les réalités -par les rêves), je lisais en famille ma prose et mes vers. Mon père, -qui était un classique, un esprit philosophique très-net que -n'obstruaient jamais les brumes de la métaphysique moderne, se -demandait où j'avais pris cette raillerie tourmentée qui jetait des -cris d'angoisse à travers les sarcasmes, et cette légèreté où -perçaient des pointes douloureuses comme celles d'un cilice. Mon style -le déroutait autant que mes idées; ce n'étaient pas le vers pur et -sec et la phrase limpide et calme des écrivains français des deux -derniers siècles; c'était un mélange, disait-on, de l'humour anglaise -et des boutades de Mathurin Régnier. J'avais eu un grand-oncle maternel -qui avait écrit des essais en prose et en vers sans songer à la -publicité, sans se préoccuper de la renommée. Mon père, en sa -qualité de classique, avait une sorte de dédain pour ces pages -inédites qui étaient, disait-il, des boutades incorrectes. Je les -avais découvertes dans une vieille armoire et les avais lues avec un -vif attrait. J'y avais trouvé une originalité et une verve ennemies du -banal qui charmaient mon esprit; je m'imprégnais de ce génie inconnu -et m'en assimilais l'allure libre et fougueuse. Ainsi que cela arrive -lorsqu'on écrit très-jeune, tout en croyant être moi-même, j'étais -un peu le reflet de cet esprit primesautier. Un soir où je faisais une -lecture à mes parents assemblés, mon père se promenait à grands pas -dans la chambre, montrant de temps en temps sa surprise et son humeur de -ce qu'il appelait une littérature toute nouvelle pour lui. Je reniais -les maîtres, s'écriait-il; où donc allais-je puiser mon style et mes -idées? de qui donc étais-je sorti? tout à coup s'arrêtant devant ma -mère, qui m'écoutait en souriant, il lui dit avec une colère comique: -«Madame, de qui donc sort cet enfant? il ne me ressemble en rien: c'est -le bâtard de son grand-oncle!» -</p> - -<p> -Ma mère partit d'un éclat de rire auquel nous fîmes tous écho, mon -père le premier, quoiqu'il répétât en gesticulant: «Mauvaise -souche! mauvaise école!» -</p> - -<p> -À mesure qu'Albert parlait, son visage se ranimait, ses yeux -pétillaient; j'admirais la flexibilité de ce charmant génie. -</p> - -<p> -Il poursuivit: -</p> - -<p> -—Vous vous êtes étonnée l'autre jour de mon habileté à battre des -blancs d'œufs! Apprenez, marquise, que durant huit jours de ma vie, je -me suis fait cuisinier. -</p> - -<p> -—Je devine, cuisinier par amour. -</p> - -<p> -—Voilà encore que vous prononcez le mot cabalistique, reprit-il, mais -cette fois-ci je continue sans m'y arrêter: Au temps où je -fréquentais le quartier latin, avant d'avoir connu tout à fait l'amour -(triste connaissance), j'avais essayé de l'amour sous toutes les formes -du caprice. Je rencontrai un soir au bal de la Chaumière une grisette -ravissante, ne riez pas; le type des grisettes est perdu aujourd'hui, -elles sont toutes devenues des lorettes. Ma grisette était une sorte de -Diana Vernon plébéienne, effarouchée comme une mésange et -très-fière de sa gentillesse elle était patronnée par un grand -gaillard d'élève en médecine dont la gaucherie et l'air bête -contrastaient avec la grâce piquante de la jolie enfant. -</p> - -<p> -—Comment diable pouvez-vous l'aimer, lui dis-je en dansant, tandis -que le galant nous suivait de ses yeux farouches, comment ne -m'acceptez-vous pas tout de suite pour remplaçant de ce grotesque amoureux? -</p> - -<p> -—Sans doute, vous êtes bien mieux que lui, répliqua-t-elle, en me -toisant avec ses grands yeux étonnés, ce qui ne me flatta guère dans -ma prétention de cavalier bien tourné, mais, ajouta-t-elle avec un ton -sérieux, il a des <i>qualités</i>. -</p> - -<p> -Je lui répondis par un de ces mots grossiers qu'on se permet avec les -grisettes; elle n'eût pas l'air de me comprendre. -</p> - -<p> -—Oh! si vous saviez, poursuivit-elle, comme il tient notre ménage! il -m'aide à faire mon lit, à balayer, à repasser mon linge et il fait à -lui seul la cuisine, ajouta-t-elle d'un ton admiratif; ce qui me permet -de garder mes mains blanches, de me reposer et de dîner avec plaisir. -</p> - -<p> -—Si ce n'est que cela, lui dis-je, je vous promets d'être un -excellent cuisinier. -</p> - -<p> -—Vous plaisantez, reprit-elle, vous êtes un dandy, un beau, un noble, -qui n'avez jamais touché à une carotte ni fait un pot-au-feu. -</p> - -<p> -—Non, repartis-je, mais j'excelle dans quelques plats recherchés, que -j'ai vu faire dans la cuisine de mon père, et si jamais vous y goûtez; -vous m'en direz des nouvelles. -</p> - -<p> -Quelques jours après, lorsque j'eus triomphé de ses indécisions, je -me piquai au jeu et je lui tins parole: durant huit jours je lui servis -tour à tour des fricassées de poulet, des filets de sole, des -côtelettes à la Soubise, des omelettes au rhum, et une foule d'autres -plats qui la ravissaient par leur diversité. Elle préparait les -matières premières en mettant des gants; j'allumais les fourneaux, -j'opérais le mélange des ingrédients, beurre, lard, etc., et je -faisais sauter les casseroles. Je ne jurerais pas, marquise, que mes -sauces fussent toujours orthodoxes; je devais confondre souvent une -recette avec une autre, comme lorsqu'on pratique d'après le souvenir -d'une théorie; mais ma grisette n'y regardait pas de si près, et -lorsque nous nous mettions à table elle me disait, en savourant les -mets que je lui servais: -</p> - -<p> -—Ma foi, vous aviez raison, vous êtes plus fort que lui; il ne savait -faire que les biftecks aux pommes et les rognons au vin bleu. -</p> - -<p> -Je riais de bon cœur, tandis qu'elle parlait -</p> - -<p> -—Que vous êtes aimable et cordial ce soir; dis-je à Albert, allons, -contez-moi encore une de vos jolies histoires que vous contez si bien. -</p> - -<p> -—J'aurais dû faire de même le premier jour et ne pas vous ennuyer des -boutades de mon cœur, reprit-il, mais je vais à l'aventure suivant mon -instinct et comme le diable me pousse. -</p> - -<p> -Il disait vrai et c'est ce qui faisait son charme indéfinissable; il -n'avait pas le travers des écrivains et des poëtes qui posent presque -toujours; il vivait à sa fantaisie; sans projet de fortune, sans -poursuite systématique de la célébrité; ses sentiments et ses -paroles étaient, comme sa vie, imprévus et poétiques. Il avait bien -toutes les qualités de l'amoureux: une imagination toujours en haleine; -une insouciance d'enfant du positif et du temps qui fuit; la raillerie -de la gloire, l'indifférence de l'opinion et un oubli absolu de tout ce -qui n'était pas le désir du moment, l'attrait de son cœur. Il -poursuivit: -</p> - -<p> -—Si je n'avais été arrêté par une émotion involontaire, peut-être -aurais-je procédé avec vous (et j'avouerai que j'y ai un moment -songé), suivant la méthode de mon ami le prince X., ce bel étranger, -qui chantait mieux que tous les ténors de nos théâtres, et qui avait -le corps et la tête d'une statue antique. -</p> - -<p> -—Je l'ai connu, répondis-je, et sa façon d'agir auprès des femmes -m'intéresse moins que vos histoires; pourquoi cette digression? -</p> - -<p> -—Parce que je ne saurais être didactique et monotone comme un -discours académique, et que si vous ne me laissez pas la bride sur le cou, -je ne parle plus. -</p> - -<p> -—Allons, dites tout ce qui vous plaira. -</p> - -<p> -—Je suis bien tenté d'user de la permission et de vous dire -très-nettement que je vous aime. Le prince X. n'y aurait pas manqué et -il aurait joint l'action aux paroles. -</p> - -<p> -—Sauf à être jeté à la porte; repartis-je. -</p> - -<p> -—Il prétend, au contraire, que toutes les portes se refermaient sur -lui, tendrement et mystérieusement. Il avait l'habitude de dire qu'avec -toutes les femmes, et surtout les élégiaques, il fallait toujours -procéder par le contraire de l'élégie; je crois qu'il avait surpris -ce secret-là à sa femme, qui aurait pu lui en remontrer en fait -d'expérimentation audacieuse, avant qu'elle n'eût écrit des ouvrages -sur le dogme et qu'elle n'allât se distraire en Asie avec des Arabes. -En voilà une, poursuivit-il, qui a bien été créée pour faire donner -un amant à tous les diables. J'ai été huit jours entre ses pattes de -velours et j'en garde encore les traces dans mon imagination, je ne -dirai pas au cœur, la griffe n'a pas pénétré si avant. -</p> - -<p> -—À la bonne heure, voici une histoire qui point; je suis tout -oreilles, lui dis-je. -</p> - -<p> -—J'étais allé la voir à Versailles où elle avait loué près du -parc un fort bel hôtel. J'avais le cœur vide; la beauté trop maigre -de la princesse me plaisait médiocrement; mais ses grands yeux -extatiques et ses provocations, interrompues brusquement par quelque -dissertation sur l'autre monde, me piquaient au jeu. Nous nous -promenions un soir dans le parc; elle me demanda de lui dire des vers -d'amour; et les vers dits, je voulus les mettre en action. Elle -m'échappa, et courut légère et véloce à travers les allées et les -labyrinthes; je la poursuivis, mais au détour d'un quinconce le pied me -tourna; je voulus me lever et courir encore, impossible: j'avais une -entorse. Je me traînai vers un banc en gémissant; elle m'entendit et -revint à moi. Elle fut tout à coup affectueuse, caressante, presque -passionnée, et semblait disposée à m'accorder ce qu'elle m'avait si -fièrement refusé quelques minutes avant. C'est qu'elle me voyait sous -sa dépendance et qu'elle est de ces femmes qui veulent avant tout -sentir qu'un homme leur est soumis, soit par une infériorité morale, -soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance dont -elles ont surpris le secret. L'idée de pouvoir faire d'une âme ou d'un -corps à peu près ce qu'elles veulent les ravit. Après m'avoir, -accablé de tendresses auxquelles la très-vive douleur de mon pied me -rendait presque insensible, elle m'aida à m'étendre sur le gazon, et -courut chez elle prévenir ses domestiques; deux laquais arrivèrent -tenant un grand fauteuil sur lequel on me transporta à l'hôtel de la -princesse. Elle avait fait disposer une chambre pour moi qui s'ouvrait -sur le jardin à côté du grand salon du rez-de-chaussée. On me mit au -lit, le médecin vint visiter ma jambe et me prescrivit l'immobilité -pendant plusieurs jours. Je me soumis facilement à son ordonnance, car -il m'était impossible de remuer le pied sans une horrible douleur. -</p> - -<p> -J'étais donc devenu l'hôte forcé et la chose de la princesse; -j'étais comme ces taureaux cloués sur le flanc dans l'arène et qu'un -toréador peut impunément aiguillonner et harceler du bout de sa lance. -Elle pouvait me torturer à l'aise; prendre son temps, son heure; -s'éloigner, revenir, et jouer sur mes nerfs comme sur un clavier; je -vous assure qu'elle n'y manqua pas.—Si un lièvre n'a pas autre chose -à faire qu'à dormir dans un gîte, un galant homme retenu dans un lit -par une blessure chez une femme à la mode n'a d'autre distraction que -d'en devenir amoureux. Dans mon oisiveté, je me figurais aimer la -princesse beaucoup plus que je ne l'aimais réellement, et quand elle -s'approchait de mon lit pour m'offrir un sorbet ou ranger mes -couvertures je me sentais tout en flamme. En ce temps-là, elle, avait -une cour nombreuse, et pour favoris deux hommes fort dissemblables: un -personnage politique, grand, digne et froid, et un petit pianiste, joli -garçon, sémillant, sûr de lui-même, et qu'on eût dit l'épagneul de -la princesse. Tous deux étaient tour à tour et fort assidûment -auprès d'elle, et moi, le <i>patito</i> du moment, je me voyais condamné -par mon entorse à la regarder se promener dans le jardin avec le -diplomate, y disparaître et se perdre dans les allées obscures; ou -bien, je l'entendais dans le salon roucouler des duos avec le pianiste. -Quand je lui faisais quelque jaloux reproche, elle s'intéressait aux -affaires de l'Europe, me disait-elle, et voulait se perfectionner dans -le chant. Mais comment pouvais-je penser qu'elle me préférât de tels -hommes, à moi son cher, son jeune, son beau poëte! et elle avait, en -parlant ainsi, des câlineries si tendres que j'étais disposé à la -croire, tant je désirais qu'elle dît vrai. Pourtant, ne vous figurez -pas, marquise, que cette femme m'ait jamais causé le moindre -attendrissement, c'était plutôt une sorte d'irritation qui me poussait -vers elle; cela tenait des mauvais désirs. -</p> - -<p> -Un matin où elle m'avait provoqué plus que de coutume, en partageant -mon déjeuner servi auprès de mon lit, elle m'arracha tout à coup sa -main, que je la priais de laisser dans la mienne, et voulut me quitter -sous prétexte de sa leçon de chant. J'entendais en effet le pianiste -préluder au piano. Je l'aurais envoyé à tous les diables, mais -j'étais rivé à la patience et je dus voir disparaître la princesse -qui riait et s'enfuyait en me narguant; elle ne ferma pas même la porte -de ma chambre, et la portière seule du salon retomba derrière elle; -elle savait bien que cette barrière suffisait. Ne rien voir c'était -l'essentiel. Qu'importe d'ailleurs ce que je pouvais soupçonner, -puisqu'il m'était interdit de m'en assurer, sous peine de retarder d'un -mois ma guérison. Elle compta trop sur ma prudence: je ne sais quelles -vapeurs de colère me montèrent au cerveau, en les entendant jeter dans -l'air des notes brûlantes et passionnées; je rejetai comme un fou ma -couverture, je défis le bandage de ma jambe blessée, et me voilà -franchissant à cloche-pied la distance qui séparait mon lit de la -porte du salon; je soulevai le rideau en tapisserie et j'apparus comme -un spectre aux deux chanteurs. En ce moment, la princesse appuyait ses -lèvres sur la joue du pianiste, qui la regardait dans une pose de -vignette anglaise, tout en répétant très-correctement le refrain -d'amour de leur duo. La princesse eut un mouvement d'épouvante en -m'apercevant, ma présence la frappait dans son orgueil, mais elle se -redressa tout à coup en éclatant de rire, et me dit: -</p> - -<p> -—Je vous savais là, je vous avais vu, je voulais vous éprouver! -</p> - -<p> -—Eh bien! princesse, l'épreuve est faite, répondis-je sur le même -ton, j'ai assez de votre hospitalité et je m'ennuie chez vous. Toute -cette musique m'empêche de dormir; que monsieur, qui me semble un peu -le maître de la maison, veuille sonner un domestique, qu'on m'habille, -qu'on me mette en voiture et qu'on me conduise à Paris. -</p> - -<p> -Le pianiste se mordait les lèvres, mais il fut contraint d'obéir à un -homme blessé, en chemise, et que la souffrance contraignait à se -laisser tomber sur un canapé. La princesse fit les plus aimables mais -les plus vaines instances pour me retenir. Je donnai à ses gens -d'énormes étrennes comme pour payer la dépense que j'avais faite chez -elle. Quand sa berline qui me conduisait partit, elle me cria avec un -accent de certitude accompagné d'un sourire: -</p> - -<p> -—Vous me reviendrez! -</p> - -<p> -Il y a de cela dix ans, jamais je n'ai songé à la revoir. -</p> - -<p> -—C'est donc une manie de ces femmes à effet, dis-je à Albert que la -passion des pianistes? à l'exemple de la princesse, la comtesse de -Vernoult s'est éprise d'un de ces héros de clavier; et, pour agrandir -sa passion par le bruit, ne pouvant l'agrandir par l'objet, elle a -enlevé <i>l'inspiré! le Dieu de l'art</i>, comme elle disait. Elle a rivé -la vanité de son jeune amant à son orgueil de femme amoureuse sur le -retour. Il est encore une troisième femme, plus célèbre et plus -intelligente que les deux autres, qui pourtant a voulu traîner en -laisse un de ces virtuoses sans cerveau. Les instrumentistes sont à -l'écrivain et à l'artiste créateur, ce qu'un jeu d'orgue passager est -aux voix éternelles de la mer. -</p> - -<p> -—Eh! pourquoi donc ne la nommez-vous pas, cette troisième femme, -puisque vous avez nommé les deux autres? me dit Albert en se levant et -en me regardant fixement. Vous croyez donc que son spectre me fait mal -et que son nom m'épouvante? -</p> - -<p> -—Je ne sais, répondis-je, mais je regrette l'allusion qui vient de -m'échapper. -</p> - -<p> -—Vous avez tort, répliqua-t-il, il faudra bien que nous en parlions -tôt ou tard de cette Antonia Back, dont l'image s'interpose peut-être -entre vous et moi. La voyez-vous? la connaissez-vous? l'aimez-vous? -Allons, marquise, répondez-moi sincèrement et sans crainte de me -blesser. -</p> - -<p> -—Je la connais à peine, voilà bien des années que je ne l'ai vue; -j'admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa -bonté dont plusieurs m'ont parlé. -</p> - -<p> -—Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux qui ne l'aiment -pas, comme elle apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas -du métier. En amour il lui manque la sensibilité, dans l'art la -condensation. Quand l'avez-vous vue? Que vous a-t-elle dit? contez-moi -donc ce que vous savez d'elle, poursuivit-il avec une ardente -curiosité. Je vous en parlerai moi-même quelque jour. -</p> - -<p> -—Je la rencontrai pour la première fois, deux ans après la soirée -où je vous vis à l'Arsenal: son nom qui, depuis 1830, remplissait les -journaux, m'était arrivé flamboyant et sonore, au loin dans le -château de ma mère, où je vivais avant mon mariage. Vous ne sauriez -croire combien on se passionnait en province, à propos de cette -renommée retentissante. À chaque ouvrage nouveau que publiait Antonia -Back, c'était autour de moi une polémique irritée qui dégénérait -parfois en querelle. Le plus grand nombre disait un mal affreux de -l'auteur, mais quelques esprits éclairés, et de ce nombre ma mère, -intelligence supérieure, tolérante, philosophique, admirait Antonia et -la défendait comme on défend ce qu'on aime. Cette sympathie de ma -mère avait passé en moi, et je fus très-impatiente de voir Antonia -quand mon mariage me fixa à Paris. -</p> - -<p> -Vous avez peut-être connu le baron Albert, le railleur et sceptique -médecin de Louis XVIII, qui m'a conté sur le vieux roi une foule de -piquantes anecdotes dont je vous amuserai un jour? Je rencontrais -souvent chez lui une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, dont la -beauté avait été célébré et qui au grand scandale des siens, avait -épousé un fort bel Italien, son dernier amour; elle lui avait fait -obtenir un titre, puis un emploi dans la diplomatie. -</p> - -<p> -Un peu éloignée de son monde, surtout des femmes, par ce mariage, la -vieille marquise avait cherché à former un salon où les artistes et -les littérateurs se mêlaient à d'anciens ministres de Charles X, et -à quelques ambassadeurs étrangers. L'ex-marquise s'était liée avec -les femmes artistes les plus célèbres d'alors; elle avait attiré la -sœur de la Malibran, miss Smithson<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, M<sup>me</sup> Dorval, et au moment où je -la connus elle appelait Antonia Back ma sœur! les amis d'Antonia -étaient devenus les siens, elle ne pensait et n'agissait plus que -d'après l'inspiration de celle qu'elle nommait: la <i>grande sibylle</i> de -la France. -</p> - -<p> -Sachant combien je désirais connaître Antonia, la vieille marquise -m'invita à une soirée où elle devait se trouver. Antonia, qui était -la curiosité de cette réunion, arriva fort tard; pour tromper -l'impatience des assistants, on fit en attendant un peu de musique. -J'avais à cette époque une assez belle voix de contralto négligemment -cultivée, mais dont l'expression plaisait dans certains chants. La -vieille marquise me demanda de chanter; je refusai, elle insista et me -dit: «Quand elle sera là vous chanterez pour elle!» Presque aussitôt, -Antonia entra s'appuyant sur le bras du gros philosophe Ledoux, qu'elle -appelait son Jean-Jacques Rousseau; elle était suivie du jeune Horace -que dans son admiration fantasmagorique, elle avait surnommé son jeune -Shakespeare. Horace était un assez beau cavalier, son regard vif et -hardi semblait redoubler d'intensité en s'échappant de l'œil unique -dont s'éclairait son mâle visage. Il était l'auteur d'un drame -échevelé, récemment joué avec succès sur un théâtre des -boulevards, ce qui lui avait valu le surnom hyperbolique que lui donnait -sérieusement Antonia. -</p> - -<p> -Ce qui m'a toujours choqué dans cette femme de génie, c'est l'absence -presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle -finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu'elle commence -toujours par exalter outre mesure ses amis! C'est ainsi que du nébuleux -et chimérique Ledoux elle a voulu faire un Platon, d'un avocat à -l'éloquence bornée un Mirabeau, et qu'elle a juché imprudemment -au-dessus de Michel-Ange un de nos peintres modernes. -</p> - -<p> -Lorsque Antonia entra dans le salon de la vieille marquise, tout le -monde se leva pour la saluer et presque pour l'acclamer. J'étais -très-émue en la regardant et je ne pus d'abord l'examiner de -sang-froid. Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté -et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber -comme une flamme intérieure, tout son visage s'en éclairait. Ses -épais cheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et -coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux; le -reste de son visage me parut assez disgracieux; le nez était trop fort, -les joues pendantes; la bouche laissait voir des dents longues, le cou -était prématurément rayé. Depuis quelque temps elle avait renoncé -à ses habits d'homme; elle portait ce soir-là une robe de soie grise -fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille -pas assez mince, toute d'une pièce avec les épaules et les hanches. Je -crois que les vêtements d'homme l'avait déformée. Sa main dégantée -était d'une forme accomplie, elle l'agitait comme un sceptre naturel et -la tendait à ceux des assistants qui étaient de ses amis. La vieille -marquise me présenta à Antonia et insista devant elle pour me décider -à chanter. -</p> - -<p> -J'avais fait sans prétention un chant sur la mort de Léopold Robert; -encouragée et soutenue par un regard d'Antonia je me décidai à le -dire. Ma voix tremblait et mon émotion fut si forte qu'au dernier -couplet je m'évanouis presque. Antonia vint à moi, et me dit en me -considérant: -</p> - -<p> -—Madame, vous avez des épaules et des bras de statue grecque. -</p> - -<p> -Ces paroles, prononcées à brûle-pourpoint, avaient quelque chose -d'étrange; on eût dit qu'en faisant un compliment à la femme elle -voulait dédaigner l'artiste; mais comme je n'avais aucune prétention -à la célébrité, je n'en fus pas blessée et je lui exprimai avec -effusion mon enthousiasme pour son génie. -</p> - -<p> -—Vous en rabattrez quelque jour, me dit-elle, et elle tourna les -talons. -</p> - -<p> -Le trouble que j'avais éprouvé en chantant me causa un malaise subit; -ma tête était en feu et mes tempes comme serrées dans un cercle de -fer. Je fus contrainte d'aller respirer dans un boudoir attenant au -grand salon et qui était suivi d'un salon plus petit où la vieille -marquise recevait ordinairement ses visites. L'amie de Byron, la belle -comtesse G..., qui assistait à cette soirée, m'accompagna: je la -connaissais depuis plusieurs années et lui devais, sur le noble poëte -dont elle fut aimée, des détails qui le firent revivre pour moi dans -sa véritable grandeur. Jugé par le sentiment, Byron n'était plus cet -être bizarre et altier grimaçant sous la plume des biographes et des -journalistes; il était bon, généreux et fier; pour dernière -manifestation de son génie, il faisait avec simplicité l'abandon de sa -fortune et de sa vie à la liberté. -</p> - -<p> -L'aimable et poétique comtesse m'avait fait étendre à demi sur un -canapé du boudoir, et, se tenant debout près de moi, sa tête courbée -au-dessus de la mienne, elle faisait courir par bouffées rapides et -régulières son haleine rafraîchissante sur mon front brûlant. Le -souffle froid et pur qui glissait entre ses dents perlées me -pénétrait par tous les pores du cerveau d'une sorte de magnétisme -bienfaisant. En quelques minutes, je me sentis soulagée. -</p> - -<p> -Tandis que je me reposais dans le boudoir, Antonia passa escortée de -son Jean-Jacques Rousseau et de son Shakespeare; la vieille marquise la -suivait; Antonia lui disait: -</p> - -<p> -—Ma chère amie, je m'ennuie profondément au milieu de tout votre -monde empesé qui me regarde comme une bête curieuse; laissez-moi donc -aller respirer l'air et fumer un peu dans votre petit salon. -</p> - -<p> -—Voulez-vous qu'on vous y serve des glaces et du thé? répondit la -marquise. -</p> - -<p> -—J'aimerais mieux manger des huîtres répliqua Antonia, c'est une -fantaisie qui me prend. -</p> - -<p> -—Moi aussi, je me sens grand faim, ajouta le philosophe. -</p> - -<p> -—Et moi, dit à son tour le jeune auteur dramatique, je leur tiendrai -volontiers compagnie. -</p> - -<p> -Bientôt je les entendis souper dans le petit salon; ils fumaient en -mangeant; la porte du boudoir restait entr'ouverte, et insensiblement la -fumée des cigares, mêlée à l'odeur des mets, y pénétra et le -remplit. Sentant ma migraine revenir, je me décidai à partir. -</p> - -<p> -Je ne revis Antonia que huit ans plus tard; la vieille marquise habitait -dans un square un fort bel appartement. Antonia s'était logée auprès -d'elle. Un jour que j'arrivais chez la marquise, elle se disposait à -faire visite à sa célèbre amie. Elle m'engagea à la suivre, -m'assurant qu'Antonia serait charmée de me revoir. Nous trouvâmes la -grande sibylle encore au lit, dans une vaste chambre où étaient épars -des vêtements d'homme et de femme; ses enfants jouaient sur le tapis: -le pâle pianiste, qui était son amour du moment, était étendu sur -une causeuse. Il semblait exténué. Il avait beaucoup toussé toute la -nuit, nous dit-elle, et elle n'avait pu dormir. Tout en nous parlant, -elle fumait des cigarettes qu'elle tirait d'une petite blague -algérienne posée sur la table de nuit. Elle ne s'interrompait que pour -offrir de la tisane au musicien qu'elle tutoyait. -</p> - -<p> -Ce laisser-aller, devant ses enfants, me choqua profondément; il ne -faut pas dérouter la pureté et l'ignorance de l'enfance par cette -familiarité des passions de l'âge mûr. -</p> - -<p> -Depuis ce jour je n'ai jamais revu Antonia. -</p> - -<p> -Pendant que j'avais parlé, Albert était resté debout, adossé à la -cheminée, immobile et muet; on eût dit une statue du souvenir; son -attention semblait moins me suivre dans mon récit que se replier sur -elle-même, évoquant sans doute les scènes du passé: son regard ne -s'était pas levé une fois sur moi. -</p> - -<p> -Mon silence seul parut lui rappeler que j'étais là. Il me prit la -main: -</p> - -<p> -—L'Antonia d'autrefois n'était pas la même que celle que vous avez -connue, me dit-il, elle était bien belle et avait le charme étrange -qui provoque et fascine. -</p> - -<p> -—Vous l'avez profondément aimée, lui répondis-je. -</p> - -<p> -—Oui; anxieusement. Mais n'en parlons plus; c'est assez; il est des -fantômes qu'il ne faut pas ranimer le soir, car ils s'obstinent autour -du chevet, et sans le vouloir, marquise, vous m'avez préparé une de -ces nuits qui sont l'explication de mes jours. Quand mes visions se -lèvent menaçantes, il faut bien que je les chasse par l'ivresse et par -la débauche. -</p> - -<p> -—Oh! chassez-les plutôt par mon amitié, lui dis-je en le forçant à -s'asseoir près de moi, mais il resta inerte et distrait, et ce soir-là -c'est lui qui voulut partir. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>La célèbre tragédienne anglaise, première femme de -Berlioz.</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="VIII">VIII</a></h4> - -<p> -Deux jours se passèrent sans qu'Albert reparût; j'allais envoyer -savoir de ses nouvelles lorsqu'à ma grande surprise il arriva un matin -chez moi vers midi: j'étais encore en robe de chambre et je déjeunais -avec mon fils. -</p> - -<p> -—Je viens vous voir trop matin, me dit-il, mais je n'ai pu résister -aux sollicitations de ce brillant soleil qui inonde Paris. Il m'a -poussé dehors à une heure où je ne sors guère, je suis monté en -voiture et me voilà, marquise, prêt à vous enlever, vous et votre -fils, pour une longue promenade. -</p> - -<p> -L'enfant l'embrassa en le remerciant. -</p> - -<p> -—Mais avez-vous déjeuné? lui dis-je. -</p> - -<p> -—Non, répliqua-t-il, et je vais déjeuner à l'instant avec vous si -vous consentez après à me suivre. -</p> - -<p> -—Je ne m'engage pas aveuglément, où donc irons-nous? -</p> - -<p> -—À Saint-Germain; vous savez que je vous dois un dîner; vous m'avez -promis de l'accepter et une femme aussi nette et aussi tranchée que -vous dans ses sentiments et ses décisions n'a qu'une parole. -</p> - -<p> -—Ne pourrions-nous aller nous promener puis revenir dîner ici? je -l'aimerais mieux. -</p> - -<p> -—Mais c'est justement le soir que la forêt de Saint-Germain est belle -à parcourir, repartit Albert; je vous raconterai une chasse -fantastique. Voyons, marquise, si vous refusez, vous allez me donner de -la fatuité; je penserai que vous avez peur de moi. -</p> - -<p> -—Ne lui fais pas de la peine, me dit mon fils en se suspendant à mon -cou, il est si bon. -</p> - -<p> -Comment les refuser? dans l'isolement où je vivais j'éprouvais parfois -le désir impérieux d'un peu d'expansion, d'une promenade, d'une -visite, d'une participation au mouvement extérieur qui m'arrachât à -moi-même et à l'absorption de mon amour. Albert s'offrait à moi comme -un frère aimable, un compagnon intelligent dont l'esprit me ravissait; -j'étais à la fois trop charmée par son génie et trop sûre de mon -cœur pour affecter avec lui une réserve formaliste. Quand il n'était -pas irrité par l'ivresse ou par le souvenir de ses chagrins, il -joignait la bonté et la grâce d'un cœur de poëte aux manières -accomplies d'un homme du monde. -</p> - -<p> -—Eh bien! je consens, lui dis-je. -</p> - -<p> -—Croyez-moi, marquise, ne vous donnez pas l'ennui de vous mettre en -toilette: jetez une mante de taffetas noir sur votre robe de chambre; -posez un chapeau quelconque sur vos cheveux relevés à l'aventure et -partons. -</p> - -<p> -—Oui, dépêche-toi, reprit mon fils, pendant que tu te prépareras je -vais faire déjeuner Albert. -</p> - -<p> -Je les quittai en souriant; quand je revins, au bout de quelques -minutes, Albert avait mangé deux œufs frais et bu une tasse de café -noir; il était moins pâle que de coutume; ses yeux profonds et clairs -avaient dépouillé le nuage des jours précédents. Je vis avec joie -qu'il descendait l'escalier avec moins de peine. -</p> - -<p> -Nous trouvâmes devant ma porte une calèche attelée de deux chevaux, -je me récriai sur ce luxe inutile pour nous rendre au chemin de fer. -</p> - -<p> -Albert me dit: -</p> - -<p> -—Cette voiture doit nous conduire jusqu'à Saint-Germain; jamais je ne -monterai avec vous dans un wagon banal où la flânerie et la causerie -sont interdites. -</p> - -<p> -—Il a toujours raison, dit l'enfant; nous sommes bien mieux seuls et -chez nous dans cette bonne voiture. -</p> - -<p> -Nous traversâmes rapidement Paris et bientôt nous nous trouvâmes dans -les champs où le printemps commençait à germer; les arbres avaient -des bourgeons et les blés étaient tout verdoyants; des troupes de -moineaux s'ébattaient des branches aux sillons avec des bruits d'ailes -et des petits cris joyeux; le soleil éclairait au loin tous les -accidents de terrain. Dans le ciel bleu pas un point gris; sur la route -unie pas une pierre, pas une flaque d'eau. La calèche volait au galop -de deux bons chevaux qu'excitait un cocher fringant: nous respirions un -air vivifiant et salubre qui ravissait notre odorat de Parisiens -casaniers. -</p> - -<p> -Mon fils s'amusait à tous les tableaux mouvants de la route; les -paysages, les passants, les fermes, les chiens aboyant après notre -voiture; les coqs qui jetaient leur chant clair en gonflant leur crête -rouge, étaient pour lui autant de sujets d'exclamation et de plaisir. -Nous le laissions à sa joie et restions immobiles, Albert et moi, dans -le fond de la calèche. -</p> - -<p> -Albert savait répandre dans sa conversation la merveilleuse variété -qu'on trouve dans ses écrits; d'une pensée profonde et saisissante qui -ouvrait les horizons de l'infini, il passait tout à coup à un -trait caustique et acéré, rapide comme un de ces javelots antiques -dont Homère a décrit la précision; puis c'étaient des idées -mélancoliques et sombres qui noyaient le cœur dans une brume anglaise -subitement éclairée par les rayons d'une gaieté d'enfant naïve et -folle, raillant, par son entrain la pesanteur de la tristesse et de -l'expérience: -</p> - -<p> -—Sentons, rions, goûtons les heures, s'écriait-il alors; à quoi bon -les assombrir en nous ressouvenant! -</p> - -<p> -Avec une intelligence de la trempe de celle d'Albert l'ennui était -impossible. Même dans ses jours de trouble et de délire il pouvait -contrister le cœur, il ne lassait jamais l'esprit. -</p> - -<p> -La route de Paris à Saint-Germain faite en sa compagnie me parut si -courte et si animée que, lorsque je l'ai parcourue depuis en chemin de -fer, elle m'a toujours semblé lente et monotone. -</p> - -<p> -La voiture franchit, en allant au pas, la vaste terrasse du château -d'où l'on découvre ce superbe panorama trop souvent décrit et -admiré, mais dont la beauté est toujours nouvelle au regard. Nous -entrâmes sans nous arrêter dans les avenues de la forêt, et nous -parcourûmes en tous sens les plus vieilles allées. Les grands arbres -où frissonnaient à peine quelques feuilles naissantes, laissaient -tomber à travers leurs rameaux la lumière pure du jour. La voiture -roulait sans bruit sur le sable; c'était un mouvement doux et régulier -qui berçait; je ne sais si Albert en sentit l'influence mais il devint -tout à coup silencieux. Je jugeai que ses pensées étaient sereines, -car son visage restait calme. -</p> - -<p> -—Allez-vous donc vous endormir? lui dis-je. Pourquoi ne parlez-vous -plus? -</p> - -<p> -—En ce moment, répliqua-t-il, je voyais défiler devant moi une chasse -pompeuse de Louis XIV: le jeune roi à la mine hautaine passait entouré -des grands seigneurs de sa cour; les trompes sonnaient, les piqueurs et -les meutes s'élançaient au loin, les dames de la maison de la reine en -habits de gala suivaient dans des voitures découvertes; entre toutes -m'apparaissait Louise de la Vallière en robe gris pâle relevée par -des nœuds de perles comme dans son portrait de la galerie de -Versailles; ses longs cheveux blonds flottaient à l'air et ruisselaient -en grappes sur ses joues empourprées par la chaleur. Tenez, nous voici -dans un carrefour où la chasse royale fit une halte. Voulez-vous que -nous nous y reposions aussi? -</p> - -<p> -—Oh! oui, s'écria mon fils, descendons de voiture, je veux voir ce -qu'il y a de suspendu à ce grand arbre, courir un peu dans le bois et -goûter, si c'est possible, car j'ai grand faim. -</p> - -<p> -Il dit cela avec cette naïveté indiscrète de l'enfance qui n'admet -pas une entrave à ses désirs. -</p> - -<p> -—Voici d'abord de quoi repaître votre faim, lui dit Albert en tirant -d'une poche de la voiture des bonbons et des fruits. -</p> - -<p> -—Vous êtes donc un magicien? répliqua l'enfant. -</p> - -<p> -—Point; mais je vous traite comme Louis XIV traitait M<sup>lle</sup> -de la Vallière et je veux satisfaire à chacun de vos souhaits. -</p> - -<p> -Nous étions descendus de voiture et, tout en croquant des pralines et -des poires, mon fils s'amusait à regarder les ex-voto et la petite -chapelle suspendus au tronc du grand chêne; bientôt il prit ses ébats -dans les sentiers voisins. -</p> - -<p> -Albert et moi nous nous assîmes sur le gazon et nous nous pénétrâmes -de la chaleur bienfaisante du jour. -</p> - -<p> -—C'est donc ici, reprit Albert, que la chasse s'arrêta. -M<sup>lle</sup> de la Vallière, haletante d'émotion, suivait de son -œil bleu si tendre le regard du roi; l'accablement d'une journée -d'août et l'amour dont son cœur débordait l'enveloppaient de langueur -et doublaient son charme: elle s'assit, comme épuisée, au pied d'un de -ces arbres. Le roi s'approcha d'elle et lui dit avec un sourire aimable: -</p> - -<p> -«—Que souhaitez-vous? -</p> - -<p> -»—Oh? sire, fit-elle avec une grâce enfantine, un sorbet serait en ce -moment une royale volupté.» -</p> - -<p> -Le roi donna un ordre, deux piqueurs partirent à franc étrier et -rapportèrent bientôt du château de Saint-Germain des sorbets et des -sirops à la glace. -</p> - -<p> -J'ai cru voir tantôt, là, à la même place où vous êtes, marquise, -Louise de la Vallière tenant, dans sa main effilée, une petite coupe -de cristal remplie d'une glace à la fraise, ses lèvres purpurines -humaient avec délices la neige rose et ses yeux disaient au roi: Merci! -</p> - -<p> -Eh! bien, chère marquise, savez-vous que ce sorbet savouré de la sorte -a causé plus tard la mort de l'aimable pécheresse. -</p> - -<p> -—Et comment cela? lui dis-je. -</p> - -<p> -—Quand elle fut devenue sœur Louise de la Miséricorde, -M<sup>lle</sup> de la Vallière, qui portait un cilice et faisait -pénitence de son amour, se souvint tout à coup en traversant le -cloître par une journée brûlante, de la sensation ineffable de ce -sorbet qu'elle avait pris par un jour pareil dans la forêt de -Saint-Germain. Elle se demanda comment elle pourrait expier cette -sensualité, et s'agenouillant sur une tombe, elle fit vœu de ne plus -approcher de ses lèvres une goutte d'eau fraîche; elle subit -héroïquement l'épreuve et la mort s'ensuivit rapidement. Qui ne -serait touché de ce dernier trait de la vie de cette grande amoureuse -qui devint une sainte? Plus tard, quand les siècles auront passé sur -ce souvenir, il se transformera, n'en doutez pas, en pieuse et touchante -légende. -</p> - -<p> -Lorsque Albert eût fini son récit, je me levai, je pris son bras et -nous nous élançâmes dans les allées à la poursuite de mon fils. -</p> - -<p> -—Remontons en voiture, me dit Albert, quand nous eûmes rejoint -l'enfant, et profitons des dernières heures du jour pour parcourir -quelques carrefours lointains de la forêt. -</p> - -<p> -Nous fûmes bientôt emportés dans des allées plus sombres, où, en -été, quand les grands arbres avaient leurs feuilles, le jour ne devait -pas pénétrer; ces allées s'entre-croisaient sur des escarpements -sauvages coupés par des ravins. -</p> - -<p> -—Il faudra que nous venions revoir ces gorges au temps où les ronces -et les lianes s'y entrelacent, reprit Albert; en attendant nous les -traverserons de nouveau ce soir, et vous verrez l'étrange effet de ces -grands squelettes d'arbres à la clarté de la lune. -</p> - -<p> -La nuit commençait à tomber lorsque nous arrivâmes à la maison d'un -garde-chasse qui tenait un cabaret. Nous dinâmes rapidement et -gaiement; Albert but une bouteille de vin et fit boire mon fils, ce qui -plongea presque instantanément l'enfant dans un lourd sommeil. Je le -déposai dans la voiture sur la banquette de devant et il ne se -réveilla qu'à Paris. Jamais plus belle nuit ne s'était levée dans ce -ciel parisien si souvent brumeux; on pouvait compter dans l'éther les -constellations; les milliers d'étoiles de la voie lactée faisaient -cortège à une pleine lune d'une limpidité radieuse. -</p> - -<p> -Tandis que les astres nous éclairaient d'en haut, les grandes lanternes -de la voiture qu'Albert avait fait allumer, projetaient sur la route des -zones de lumière. -</p> - -<p> -—C'est par une nuit de septembre aussi pure, me dit Albert, que j'ai -suivi dans cette forêt une grande chasse aux flambeaux, conduite par le -prince qui fut mon ami; il y avait convié tous ses compagnons d'enfance -et de jeunesse; ceux qui l'avaient aimé au collège et ceux qui -l'avaient accompagné à la guerre. Nous étions là une trentaine en -habits de chasse et montant des chevaux arabes que le prince nous avait -fait distribuer; la partie de la forêt que nous devions parcourir -était illuminée et les piqueurs nous précédaient en portant des -torches; les lointaines avenues s'éclairaient d'une façon fantastique -et les arbres centenaires prenaient sous ces lueurs inusitées des -postures formidables; on eût dit d'une forêt enchantée. -</p> - -<p> -L'air retentissait de fanfares joyeuses coupées par intervalles de -chœurs du <i>Freyschütz</i> et de <i>Robert le Diable</i>; les échos -prolongeaient indéfiniment ces mélodies; cette musique nocturne -participait de l'immensité de la forêt et de celle du ciel étoilé. -Tout à coup on lança deux cerfs qui venaient de bondir dans un taillis -et dont les ramures se découpèrent sur le fond de lumière où ils -glissaient en courant de toute la vélocité de leurs jambes fines; les -yeux effarés des nobles bêtes, brillaient comme des escarboucles et -nous regardaient de côté avec l'expression tendre qu'ont des yeux de -femmes; les cors de chasse sonnaient plus fort et nos chevaux couraient -plus vite; bientôt les deux cerfs furent traqués dans un carrefour -formé par des arbres gigantesques et que nous entournâmes comme une place -forte, le fusil en joue et nos couteaux de chasse luisant à la -ceinture: on sonna l'hallali et les deux victimes furent immolées. Je -me souviens que le grand œil d'un des cerfs mourants s'arrêta sur moi, -j'en vis jaillir des larmes et j'eus comme un tressaillement -sympathique. Ce regard de la pauvre bête me rappela celui d'une jeune -femme que j'avais vue mourir; les hommes qui portaient des torches -entourèrent l'enceinte où les deux cerfs étaient tombés sur le -flanc: on eût dit des varlets du moyen âge, précédant des chevaliers -armés. Le grand veneur procéda au dépècement des pauvres bêtes -chaudes encore; la curée se fit sur l'heure, on lâcha les chiens -irrités par la course et l'attente sur ces lambeaux de chair sanglante. -Cent langues rouges et acérées se tendirent comme des dards, et -happèrent des fragments de vertèbres et d'intestins; les piqueurs les -excitaient de leurs cris; les fanfares de leurs clameurs, et les -fluctuations des torches sur la forêt sombre, faisaient ressembler -cette meute affamée à une meute infernale. Quand elle eut humé -jusqu'à la dernière goutte de sang, on donna le signal du départ et -nous reprîmes notre course effrénée à travers les magiques avenues; -bientôt nous débouchâmes sur la terrasse illuminée où la musique -militaire de plusieurs régiments nous salua au passage. Nous étions -comme emportés à travers la double magie des sons et des lumières; -nous arrivâmes à la porte du château, là nous mîmes pied à terre -et après quelques minutes nous fûmes introduits dans une ancienne -salle d'armes où une vaste table somptueuse était dressée. Le souper -fut gai à nous faire croire à une éternelle jeunesse; nos voix -bruyantes ébranlèrent jusqu'à l'aube les murs du vieux château. -</p> - -<p> -Tandis qu'Albert parlait, je me demandais si réellement il avait -assisté à cette chasse nocturne ou si c'était une vision de son -esprit; ce doute m'est toujours resté: mais qu'importe que ce fût là -un souvenir ou un rêve, je l'écoutais charmée, tandis que la voiture -nous ramenait rapidement vers Paris. -</p> - -<p> -L'enfant dormait devant nous d'un calme sommeil et Albert semblait -emprunter à cette pureté et à la douceur de la nuit un apaisement -complet. Plus de mots amers, plus de soubresauts de passion; on eût dit -que l'âme du poëte flottait sereine à travers la nature tranquille. -</p> - -<p> -Quand nous arrivâmes à ma porte, Albert baisa mon front en murmurant: -À demain. -</p> - -<p> -Comment lui dire: Ne venez pas? Comment renoncer a l'espérance de -relever ce génie et de le voir planer encore! -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="IX">IX</a></h4> - -<p> -J'avais connu Albert de Lincel à la fin de l'hiver, le printemps était -venu vite avec de beaux jours à son début, comme il arrive souvent à -Paris. -</p> - -<p> -Les femmes surtout sentent l'influence de ce changement rapide des -saisons; passer des glaces de l'hiver à une température tiède, sentir -en soi la sève des arbres et des plantes qui poussent et qui -fleurissent, c'est, près d'un être aimé, un épanouissement plein -d'orgueil et d'ivresse; mais dans la solitude cette surabondance de -l'être se transforme en souffrance et en tortures. Que faire du trop -plein de son cœur? à quoi bon les rougeurs subites qui colorent les -joues, et la flamme plus vive qui jaillit du regard? à quoi bon se -sentir plus forts et plus beaux si l'amour manque à l'énergie et à la -beauté? -</p> - -<p> -Léonce m'avait promis d'arriver au printemps, et voilà m'écrivait-il, -que la première partie de son grand livre à finir l'enchaînerait -encore durant un mois dans la solitude. Je devais le plaindre me -disait-il; mais une abstraction puissante était comme la religion, -comme le martyre, il s'y devait tout entier; puis l'âpre labeur -accompli, de même que le dévot a pour récompense le paradis, il -savourerait avec bien plus d'intensité la joie immense de l'amour. -</p> - -<p> -Ces lettres me causaient une douloureuse irritation; cette quiétude -réelle ou feinte me semblait une cruauté, j'y voyais parfois la -négation de l'amour; mais alors mon désespoir était si grand que je -me rattachai, pour croire encore, aux paroles tendres et parfois -passionnées qui me dérobaient le froid et inébranlable parti pris de -ce cœur de fer. Il répondait à mes cris de douleur par des cris de -passion; il souffrait plus que moi, me disait-il, mais la souffrance -était une grandeur: il se plaisait à se comparer aux pères du -désert, brûlants de désirs et immolant au dieu jaloux du Thabor leur -chair et leur cœur. Pour lui, le dieu jaloux c'était l'art qu'on ne -peut posséder et s'assimiler qu'en se vouant tout à lui dans la -solitude. -</p> - -<p> -J'étais brisée par son obstination et je renonçais parfois à lui -exprimer mes angoisses, mais alors mes lettres respiraient un tel -abattement qu'il s'en effrayait; il me conseillait de me distraire, de -voir souvent mes amis, et d'attirer de plus en plus Albert qu'il fallait -guérir à tout prix. -</p> - -<p> -Que de fois j'ai pleuré en lisant ces lettres stoïques! que de fois -quand minuit sonnait et que je n'entendais autour de moi que la -respiration du sommeil de mon fils et le frissonnement de la cime des -arbres du jardin qu'agitait le souffle de la nuit, tandis que debout -devant mon miroir, je dénouais mes cheveux avant de les emprisonner -pour dormir, que de fois je me sentis prise du désir immodéré de le -voir! j'aurais voulu m'enfuir vers lui, le surprendre dans son travail -nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: Ne nous -séparons plus! la vieillesse viendra vite, puis la mort! pourquoi -passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où -l'âme et le corps sont en fête? Oh! ne pas dépenser sa jeunesse quand -on aime, c'est être l'avare qui languit de faim auprès d'un trésor ou -le malade qui, sachant un secret qui peut le sauver, préfère mourir. -</p> - -<p> -Tandis que celui à qui j'avais donné ma vie me laissait en proie à -toutes les anxiétés de l'amour, Albert, qui trouvait près de moi une -sorte de distraction calme, prenait insensiblement l'habitude de me voir -chaque jour. Tantôt ses visites m'étaient douces et tantôt elles -m'irritaient; j'avais le cœur obsédé par mon tourment secret. -</p> - -<p> -Eh! que m'importait cet homme que je ne pouvais aimer? Ce n'était pas -lui que j'attendais, c'était la jeunesse, la beauté, la force! l'être -que n'avait pas effacé la banalité des passions et qui, par sa dureté -altière, exerçait sur moi un ascendant irrésistible; Albert, maladif -et frêle, reste brisé et flétri de l'amour, m'intéressait comme un -frère et me touchait comme un enfant; mais le complément de mon être, -mais mon dominateur, il ne l'était pas, et peut-être dans le passé -même, ne l'aurait-il jamais été! Il y avait dans nos natures trop de -fibres sensitives analogues, trop de parités d'idées et d'imagination. -Les semblables restent frères, mais l'union tourmentée des amants -exige les contraires. -</p> - -<p> -J'oserai vous faire ici un aveu complet. Parfois, dans le désespoir où -me laissait Léonce, je désirais presque qu'Albert m'inspirât un -attrait plus vif; que mon cœur battît en l'entendant venir et sentît -près de lui un trouble précurseur d'une infidélité. Mais non, -j'étais calme et triste quand il était là; il parvenait toujours à -me distraire par son esprit, mais il ne me dégageait pas de mon -chagrin. Il m'arrivait quelquefois d'être avec lui brusque et fantasque -et, comme il tenait à me voir, il redoublait alors de douceur et -d'expédients d'imagination pour m'amuser quelques heures. -</p> - -<p> -Mon fils avait pris pour lui une très-vive affection, il lui sautait au -cou lorsqu'il entrait, il me disait parfois: -</p> - -<p> -—Maman, tu le traites bien durement; il est si pâle et il a l'air si -malade qu'il faut l'aimer! Pour moi, je l'aime bien mieux que ce grand -monsieur brun qui vient ici tous les deux mois et qui ne me regarde -seulement pas. -</p> - -<p> -Lorsque j'avais appris que l'arrivée de Léonce serait retardée -j'étais tombée dans un tel marasme que, durant plus de huit jours, je -refusai obstinément de sortir. Albert me reprochait ce qu'il appelait -mes méfiances. N'étais-je pas bien sûre à présent qu'il était un -ami? Il venait presque chaque jour passer une heure ou deux avec moi. -Nous faisions des lectures, il me donnait des conseils de style pour mes -traductions, m'apprenait à faire des vers et me suppliait de m'y -essayer. Quand il voulait partir mon fils le retenait; il consentait -alors à dîner avec nous, il mangeait à peine et ne buvait que de -l'eau. Il semblait avoir renoncé à chercher le vertige et l'oubli dans -le vin. -</p> - -<p> -J'avais le cœur attendri de cette métamorphose et, m'arrachant à -moi-même, je sentais que je devais à ce génie renaissant des paroles -d'affection et d'encouragement. -</p> - -<p> -—Voyons, lui dis-je un soir, il faut tenter quelque chose de grand; -vous êtes au moment où votre génie, sûr de sa force, peut agir avec -autorité, certain d'être écouté de la jeunesse intelligente comme un -clairon dans la bataille par les soldats. Mettez donc ce beau génie au -service de quelque grande cause, proclamez ces fiers principes qui -furent la foi de votre père et de mon aïeul et ne murez plus votre -intelligence dans la recherche du bonheur et les aspirations du Moi. -</p> - -<p> -Tandis que je parlais, Albert m'écoutait dans cette pose attentive que -Philippe de Champagne a donnée au beau portrait de La Bruyère<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>: -c'était la même pénétration du regard, la même finesse douce et -railleuse du sourire, la même grandeur sur le front pensif. Cette -ressemblance me frappa et tout à coup un éclair de l'œil profond et -satyrique du poëte me coupa la parole; il me dit alors avec un mélange -de tristesse et d'ironie: -</p> - -<p> -—Vous venez de me tenir, marquise, un petit discours digne de -M<sup>me</sup> de Staël, et cette morale genevoise ne vous messied pas -à vous la petite-fille d'un philosophe. Mais sommes-nous de la trempe -de nos pères et pourrions-nous revêtir leurs convictions comme un -habit? D'ailleurs à quoi nous serviraient-elles? et par qui les -ferions-nous partager? On n'improvise pas plus un public à son -intelligence que des croyants à sa foi; notre temps est aussi -insensible au génie du poëte que le désert l'est à la fatigue du -voyageur; un poëte a dit quelque part, marquise: «Nous ne vivons plus -que de débris, comme si la fin du monde était arrivée, et au lieu -d'avoir le désespoir nous n'avons plus que l'insensibilité; l'amour -même est traité aujourd'hui comme la gloire et la religion: c'est une -illusion ancienne; où donc s'est réfugiée l'âme du monde?» Regardez -autour de vous, marquise, vous chercherez en vain la grandeur! -Républicains, monarchistes, prêtres et philosophes n'ont plus de -conviction; ils arborent un drapeau propre à éblouir, comme la pourpre -que le toréador agite dans l'arène; mais ce drapeau n'est plus gonflé -par le souffle des grandes croyances; tous ces hommes vides de doctrines -marchent assoupis poussés seulement par leurs convoitises mesquines! -Est-ce la peine de tenter un effort pour réveiller et diriger ce -troupeau? Je n'ai pas toujours pensé ainsi, j'ai commencé par espérer -et croire! j'ai cru au patriotisme et j'ai fait un chant guerrier contre -l'étranger; j'ai cru à la liberté et j'ai fait un drame sur un Brutus -moderne; j'ai cru à l'amour et j'ai répandu dans mes vers mes -transports et mes blessures: tout cela a été jeté au vent par -l'indifférence de la foule qui n'a goûté que les sarcasmes de mon -esprit. Après être monté sur toutes les hauteurs j'en suis descendu -par dégoût. Que m'importe un public nombreux s'il est ignare? La -dilatation de la lumière est aux dépens de son intensité. Il -poursuivit: «Le règne bourgeois de Louis-Philippe a fait une nation de -bourgeois froids et lourds qui n'entendent plus rien à la poésie et, -comme si l'on redoutait un jour son invasion, partout on abâtardit la -jeunesse: on la repousse des grands emplois publics, on lui ferme les -carrières de l'esprit, on lui interdit les carrières politiques; les -hautes fondions de l'État sont accaparées par des vieillards -semblables à Duchemin, qui cachent l'immoralité et la sécheresse de -cœur sous le pédantisme; on dirait des spectres préposés à -dessécher le cœur et la vie de la France que les élans et les -tentatives de la jeunesse auraient peut-être ranimés! Cherchez donc -où elle est cette jeunesse? Vous la trouverez à la Bourse, chez les -filles ou dans les tabagies! Quant aux hommes de quarante ans qui comme -moi ont senti, cru, aimé et souffert, tous, comme moi, se sont -arrêtés découragés, car ils n'ont plus d'espérance. -</p> - -<p> -J'étais frappée par la vérité de ces paroles; mais, désirant le -rattacher à quelque illusion glorieuse, je lui répondis: -</p> - -<p> -—Eh bien! restez artiste, du moins: l'artiste peut s'élever et -briller encore au milieu des ruines d'un peuple mort; c'est la flamme qui -domine le cratère quand tout est cendre à l'entour. Écrivez, si vous ne -pouvez agir; écrivez vos doutes, vos angoisses; écrivez, pour l'art, -vos fantaisies de poëte. Ne laissez pas dire que l'instrument est -brisé comme les convictions. -</p> - -<p> -—J'essayerai, marquise, me dit-il en souriant et en me baisant la -main; mais remarquez que vous voulez faire de moi un <i>instrumentiste</i>. -Encore si vous vouliez m'aimer comme les trois femmes ont aimé leurs -pianistes! -</p> - -<p> -—Je vous aime mieux, repris-je; je vous aime d'une sincère affection, -qui survivra à la mort. -</p> - -<p> -Il me jeta un long et profond regard plein d'attendrissement et sortit. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Ce beau portrait appartient à M. de Monmerqué.</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="X">X</a></h4> - -<p> -J'eus le jour suivant la visite de René, qui avait fait une petite -absence de Paris. Il me trouva triste et pâlie; il me surprit à ma -fenêtre aspirant les émanations du printemps qui montaient du jardin -en fleurs. -</p> - -<p> -—Que c'est beau et bon cette jeune et riante saison qui revient! lui -dis-je; comme on voudrait rompre ses chaînes et partir pour le pays des -rêves! -</p> - -<p> -—Et pourquoi donc n'allez-vous pas à la campagne? me dit-il; cette -vie de concentration vous fait mal. -</p> - -<p> -—Vous oubliez ma pauvreté. -</p> - -<p> -—Mais vous pourriez vous promener un peu, et je sais que depuis -quelques jours vous ne voulez plus sortir. -</p> - -<p> -—Les tressaillements et la plénitude de la nature me font souffrir; -je suis trop seule, mon bon René. Et, malgré moi, je me pris à lui -parler de Léonce. -</p> - -<p> -René secoua la tête et me dit: -</p> - -<p> -—En vérité, cet homme est étrange de sacrifier ainsi les joies -vivantes à je ne sais quelle abstraction! -</p> - -<p> -—Ce sacrifice a sa grandeur, repris-je, et lorsque nous nous -reverrons notre bonheur s'en ressentira: il sera plus intense et plus -complet. -</p> - -<p> -—Je m'étonne parfois de votre esprit philosophique, répliqua René; -car vous avez une âme crédule faite pour tous les martyres. Léonce -vous a dit que, sa tâche accomplie, il serait tout à vous; et moi j'ai -peur que, son œuvre faite, fût-elle informe et vulgaire, il ne soit -tout à elle. Une passion abstraite, poussée à l'excès, atrophie le -cœur. -</p> - -<p> -Ces paroles de René jetèrent sur mon amour un vague effroi. -</p> - -<p> -—Si je n'étais attendu à Versailles par mon frère malade, je vous -forcerais à sortir aujourd'hui même, reprit René; à mon retour, je -viendrai vous chercher, et nous irons respirer l'air des bois avec votre -fils. D'ici là, promenez-vous un peu en compagnie d'Albert; vous lui -faites du bien, il n'est plus le même depuis qu'il vous connaît. Et, -me serrant cordialement la main, René sortit en me répétant: Courage! -</p> - -<p> -Il faisait une de ces journées chaudes et énervantes qui produisent -sur les organisations méridionales des orages intérieurs: on sent -d'abord comme une grande lourdeur, puis le pouls bat plus vite, puis des -bouffées brûlantes montent au cerveau; l'esprit flotte indécis dans -les bouillonnements du sang, ainsi qu'une liane emportée sur l'écume -d'un torrent; l'âme se déracine; la volonté, la résistance sont -anéanties par les forces formidables de la nature. Froids et faux -moralistes que ceux qui n'ont jamais tenu compte de l'influence de -l'atmosphère, d'un regard qui nous atteint, d'un souffle qui nous -pénètre! -</p> - -<p> -Frappée par ce mal indicible, je fus oisive jusqu'au soir, rêvant aux -heures d'amour que j'avais goûtées et qui ne revenaient pas. Les -souvenirs enflammés de la passion gâtent tous les autres bonheurs de -la vie. Les pures caresses de mon fils me fatiguaient; j'avais un désir -impossible d'autres étreintes. Après dîner, j'envoyai l'enfant jouer -au jardin, pour être seule avec ma rêverie ardente. -</p> - -<p> -Je restai inerte sur mon grand fauteuil, sans regarder par la fenêtre -les jeux de mon fils qui m'appelait de temps en temps. Durant deux -heures, il courut et s'ébattit avec quelques petits camarades du -voisinage. Quand il remonta, il était si las qu'il s'endormit -subitement; Marguerite l'emporta dans son lit, et je demeurai seule, la -fenêtre ouverte, enveloppée dans la molle clarté de la lune, aspirant -avec ivresse le parfum des acacias qui s'élevait vers moi. -</p> - -<p> -Un coup de sonnette me fit tressaillir et m'arracha à mon immobilité -extatique. Je me précipitai vers la porte en m'écriant mentalement: -C'est peut-être Léonce! -</p> - -<p> -Il est des heures où ces immenses désirs de l'amour devraient être -exaucés par la destinée! -</p> - -<p> -C'était Albert, radieux, le front inspiré, et qui me parut rajeuni. -</p> - -<p> -—Je vous ai obéi, me dit-il; j'ai travaillé, j'ai commencé une -œuvre de fantaisie: ce n'est qu'une bluette sur M<sup>me</sup> de -Pompadour; mais enfin j'ai fait acte de bonne volonté, et, partant, -acte d'homme. Je vous lirai cela demain; en attendant, je viens vous -demander ma récompense. -</p> - -<p> -—Parlez, lui dis-je avec une sorte de lassitude et d'indifférence. -</p> - -<p> -—Allons faire une promenade aux étoiles, reprit-il; voyez, quelle -belle nuit! elle nous convie. -</p> - -<p> -—Mon fils est couché et je n'aime guère sortir sans lui. -</p> - -<p> -—Eh! qu'importe, s'écria Albert, impatienté de ma froideur, que cet -enfant ne nous suive pas? Allez-vous faire de votre vertu une question -de murs mitoyens, comme cette bourgeoise héroïne de la dernière -comédie représentée aux Français, quand elle dit à son bonhomme de -procureur de mari, qui offre l'hospitalité à son premier clerc, aimé -secrètement par la dame: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Et quoi! vous permettez qu'il couche ici ce soir?</span> -</div></div> - -<p> -Ce qui m'a paru plus indécent, je vous jure, que toutes les crudités -de Molière. -</p> - -<p> -—Je crois vous avoir prouvé, lui dis-je, que je ne redoutais point de -me trouver seule avec vous. -</p> - -<p> -—Oh! c'est que de vous à moi il n'y a pas <i>l'attrait</i>, comme -vous me l'avez laissé entendre un soir, reprit-il amèrement, sans cela vous -auriez déjà senti la vérité de ces deux vers d'une comédie du vieux -Corneille: -</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Lise, lorsque le ciel nous créa l'un pour l'autre,</span><br /> -<span class="i0">Vois-tu, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.</span> -</div></div> - -<p> -—Ne faisons plus de dissertations, lui dis-je, partons. -</p> - -<p> -Nous descendîmes l'escalier sans parler, et je m'assis près de lui -dans le coupé qui venait de le conduire à ma porte. -</p> - -<p> -Il prit ma main qu'il garda dans les siennes, et me dit: -</p> - -<p> -—Vous êtes la bonté même. -</p> - -<p> -Je ne répondais point; après les sensations de la journée, ce contact -de ses doigts frémissants sur les miens me troublait. -</p> - -<p> -—Quel empire vous exercez sur moi, poursuivit-il, depuis un an je -n'avais pas travaillé; votre voix m'a stimulé, vous m'avez parlé de -la gloire qui n'était plus pour moi qu'un écho mort, et l'écho s'est -réveillé; toute mon âme a vibré dès que vous l'avez voulu; je viens -d'écrire huit heures de suite sans désemparer. Vous voyez bien que -vous pourrez me faire renaître, si vous m'aimez. Quelle belle vie, -marquise! donner ses journées à l'art et ses soirées à l'amour! -</p> - -<p> -—Je l'écoutais, l'âme navrée; je pensais: Pourquoi Léonce n'a-t-il -pas ces idées-là? Pourquoi ne trouve-t-il pas auprès de moi -l'inspiration et la cherche-t-il dans une solitude cruelle qui nous -sépare? -</p> - -<p> -Il continua: -</p> - -<p> -—Oh! chère, chère Stéphanie! (c'était la première fois qu'il -m'appelait par mon nom) si à défaut de l'amour vrai et complet que je -voulais dans ma jeunesse, j'ai cherché l'à peu près de l'amour parmi -les femmes du monde, et son simulacre désespéré auprès des belles -courtisanes, ce qu'on nomme mon inconstance et mon immoralité -pourraient bien être, croyez-moi, l'incessante et douloureuse poursuite -de l'amour! Avec une femme telle que vous, je redeviendrais moi-même; -heureux, confiant et fier; cet abrutissement de l'ivresse qu'on me -reproche et dont j'ai honte parfois, c'est l'aveuglement nécessaire -pour me jeter dans les bras de certaines femmes; une fois <i>ébloui</i>, je -les transforme et je ne rougis plus d'elles ni de moi. Croyez-vous que -de sang-froid je pourrais toucher à cette chair sans âme! Voyons -Stéphanie, aimez-moi un peu et laissez-moi pleurer sur votre cœur et -redevenir jeune! -</p> - -<p> -—Oh! c'est moi qui pleure, lui dis-je, en repoussant ses bras qui -voulaient m'étreindre. -</p> - -<p> -En ce moment, la voiture qui remontait les Champs-Élysées était -éclairée par la lune; il vit mon visage couvert de larmes. -</p> - -<p> -—Mon Dieu! qu'avez-vous? me dit-il, en courbant sa tête vers la -mienne. Ses cheveux effleurèrent mes tempes. -</p> - -<p> -Je me reculai d'un bond, et mon émotion convulsive refoulée toute la -journée éclata en sanglots. -</p> - -<p> -—Que pensez-vous, que sentez-vous pour moi? me dit-il, de grâce, -parlez-moi! -</p> - -<p> -—Vous m'avez émue, vous êtes bon et tendre, répliquai-je, mais je -vous en supplie, ne m'interrogez pas et goûtons sans trouble la douceur -de ce beau soir. -</p> - -<p> -Comme s'il avait craint de perdre un espoir que mes larmes lui avaient -involontairement donné, il fit taire son cœur, et son esprit flexible -et charmant ne parut plus songer qu'à me distraire. Nous étions -arrivés sous une allée du bois de Boulogne, sombre et haute, dont le -long arceau se déroulait devant nous. -</p> - -<p> -—Mettons pied à terre, me dit-il, l'air vous fera du bien, et nous -causerons en marchant, moins contraints et moins troublés que dans -cette voiture. -</p> - -<p> -Je lui obéis; j'avais soif de l'air de la nuit, il me semblait qu'il me -délivrerait des obsessions brûlantes du jour. -</p> - -<p> -Je m'appuyais à peine sur son bras, et nous glissions comme deux ombres -dans l'allée sombre et profonde. Nous arrivâmes dans une espèce de -petite clairière où s'élevait une croix de pierre; c'était un lieu -de rendez-vous célèbre pour les duels. Albert me fit asseoir au pied -de la croix et s'assit à côté de moi; la lumière de la lune tombait -à plein sur son front, et le scintillement des étoiles se jouait sur -la cime mouvante des arbres qui frissonnaient au vent de la nuit. Une -calmante fraîcheur courait sur tout mon être. -</p> - -<p> -—Qu'on est bien ici, dis-je à Albert, ne songeant qu'à l'apaisement -que je ressentais. -</p> - -<p> -—Je ne connais pas, répliqua-t-il, de spectacle plus saisissant et -plus beau que celui d'une nuit étoilée; dans le jour, le firmament -paraît désert et vide; mais par une nuit claire le voilà qui se -peuple et s'anime comme l'incommensurable cité de Dieu. On a prétendu -que les découvertes modernes de la science anéantissaient -l'imagination. Je pense, au contraire, que la science en s'agrandissant -a agrandi les voies de la poésie; si la terre parait étroite et -bornée à nos regards, depuis que nous croyons à ces mondes -innombrables qui flottent sur nos têtes, quel champ pour notre âme que -cette évolution sans borne qu'elle accomplit dans l'infini! Mais par -cet infini même, Dieu perd, dit-on, pour nous de sa personnalité et -échappe à ces myriades d'êtres infimes dont il ne saurait s'occuper, -tant ils sont nombreux! Eh! qu'importe la quantité à l'infini? Dieu -embrasse tout d'une étreinte facile, et nous, nous sentons mieux sa -puissance en le pensant le maître de ces milliers de globes innommés -que le possesseur mesquin de notre univers connu et en tous sens -exploré. -</p> - -<p> -Tandis qu'il parlait, Albert s'était levé, il se tenait debout sur une -des marches du piédestal de la croix, la lueur de ces belles étoiles -qu'il me montrait du geste caressait son front inspiré. Ainsi éclairé -d'en haut, son visage était superbe; sa taille un peu grêle et petite -me semblait toucher le ciel, il prenait à mes yeux les proportions et -le prestige du génie. -</p> - -<p> -—Parlez, parlez encore, lui disais-je, en le contemplant en extase. -</p> - -<p> -Mais tout à coup il me regarda d'une façon amère et sarcastique. -</p> - -<p> -—Vous êtes une prude, une femme de marbre, s'écria-t-il, vous me -faites vibrer comme un instrument au lieu de m'aimer. Et me saisissant -énergiquement dans ses bras, lui si faible, il se mit à courir dans -l'allée sombre, en répétant d'une voix sourde: Il faut m'aimer! il -faut m'aimer! -</p> - -<p> -Bientôt il me déposa comme épuisé au pied d'un arbre. -</p> - -<p> -—Oh! n'ayez pas peur de moi, me dit-il avec douceur, voyez, je suis à -vos pieds, moi qui n'ai jamais mis le genou en terre sans y mettre le -cœur. -</p> - -<p> -Il y avait dans sa soumission quelque chose de si tendre que j'en fus -saisie; il restait là, tremblant devant moi, comme un pauvre enfant, -lui, le grand poëte tourmenté, l'implacable railleur vaincu par la -passion. -</p> - -<p> -J'eus un moment d'orgueil et d'ivresse. -</p> - -<p> -—Vrai! vrai, vous m'aimez! lui dis je, en tendant vers lui mon visage -étonné. Je sentis alors ses lèvres courir frénétiques et rapides -sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche! Je lui échappai violemment -et m'élançai au hasard dans les allées. J'atteignis la voiture et m'y -blottis; un instant j'eus la pensée de partir sans l'attendre, mais -toute mon âme se révolta contre cette tentation de dureté que me -suggérait mon aveugle passion pour Léonce. Le laisser là, seul, dans -la nuit, exposé à une longue marche, lui malade, attendri, aimant et -cherchant encore dans la passion la vie qui lui échappait? Il me -faisait donc bien peur pour que j'eusse conçu l'idée de cette -lâcheté? Je l'aimais donc? Hélas! je n'aimais que l'amour, et en ce -moment l'amour c'était lui!... -</p> - -<p> -Cependant, il se mit à ma poursuite comme un insensé. Quand il m'eut -rejointe, il s'élança dans la voiture, et secouant mes bras avec une -sorte de rage, il me répétait convulsivement: -</p> - -<p> -—Vous ne voulez donc pas m'aimer? -</p> - -<p> -La voiture avait repris sa course dans les avenues désertes; un nuage -qui passait sur la lune nous plongea dans l'obscurité. Je ne voyais -plus le visage d'Albert, mais tout à coup je sentis ses larmes qui -tombaient sur mes mains. À son tour il pleurait: j'eus vers lui un -élan de tendresse irrésistible. -</p> - -<p> -—Oh! ne pleurez pas, lui dis-je, je voudrais vous aimer. -</p> - -<p> -—Je comprends votre effort et c'est ce qui me navre, répliqua-t-il. -Allez, allez, je sais bien ce qui me manque pour vous attirer et vous le -sentez aussi sans vous l'avouer. Vous n'êtes pas coquette et fausse -vous! Non, vous suivez les aspirations de votre nature forte et vivace. -Oh! cela est certain, il y a dans l'amour des lois physiques et -impérieuses trop négligées par les sociétés modernes, je suis trop -faible, trop grêle et trop vieilli pour vous, belle et robuste; si -avais la même âme dans une stature puissante et le même cerveau sous -un crâne recouvert de cheveux noirs, vous m'aimeriez? je ne suis pour -vous qu'un spectre qui rêve la vie! Oh! vous avez raison, le pâle et -maladif Hamlet ne saurait animer la Vénus de Milo! et en parlant ainsi, -il se rejeta éperdu dans l'angle de la voiture. -</p> - -<p> -Peut-être disait-il vrai, mais cette appréciation toute matérielle de -l'amour me fit honte sur moi-même. Je sentis une sorte de chaleureux -enthousiasme pour cette fière intelligence désolée et saisissant sa -tête dans mes mains, je posai sur son front mes lèvres brûlantes. En -ce moment j'oubliais ses traits flétris; ce n'était pas le -bouillonnement du sang ni l'élan du désir, c'était l'appel de -l'esprit au génie. Lui crut à un tressaillement et à un transport de -la chair et il me pressa sur son cœur dans une telle ivresse que j'en -perdis comme le sentiment; excepté Léonce, aucun homme ne m'avait -jamais embrassée de la sorte. Prise subitement de vertige, j'eus un -instant la sensation que c'était Léonce qui était là; mais la lune -qui reparut éclaira le visage d'Albert. -</p> - -<p> -—Oh! vous n'êtes pas lui, m'écriais-je en le repoussant, et c'est -lui! lui seul que j'aime! -</p> - -<p> -Il ne chercha pas à me ressaisir, il tomba dans un morne silence qui -finit par m'effrayer mais que je n'osai rompre. -</p> - -<p> -Cependant comme nous approchions de chez moi, il me dit d'une voix calme -qui me surprit: -</p> - -<p> -—Chère marquise, il est vrai que je ne suis pas le <i>lui</i> idéal -que désirent votre cœur et votre imagination; je ne suis plus même le -<i>lui</i> d'autrefois qui sût aimer et se dévouer; mais je ne suis pas non -plus l'être dégradé et mauvais qu'on vous a dépeint, car maintenant je -l'ai compris, vous m'aimeriez si l'on ne m'avait calomnié près de -vous: vos combats, vos larmes, votre éclair d'amour de tantôt, tout -m'atteste que vous m'aimeriez si vous ne doutiez point de moi! Eh bien! -marquise, vous m'aimerez quand vous m'aurez entendu. -</p> - -<p> -Il me supplia de le laisser monter, il voulait me raconter le soir même -sa douloureuse histoire. -</p> - -<p> -—Mais ne voyez-vous pas, m'écriai-je, qu'un autre... -</p> - -<p> -—Chut! chut! fit-il en m'interrompant, ne dites rien d'irrévocable -avant de m'avoir écouté. À demain donc, puisque vous êtes sans -pitié. -</p> - -<p> -J'entendis du seuil de la porte la voiture qui l'emmenait. Je me -reprochai ma dureté; j'étais mécontente de moi-même et irritée -contre Léonce; en ce moment Albert me paraissait le meilleur de nous -trois. -</p> - -<p> -Une lettre de Léonce que je trouvai en rentrant sur ma table changea le -cours de mes pensées; il allait, me disait-il, hâter son arrivée; -avant quinze jours il serait près de moi. Oh! c'était bien lui, lui -seul que j'aimais! et toute la nuit il m'apparut en songe dans sa -beauté, sa jeunesse et sa force. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XI">XI</a></h4> - -<p> -La journée du lendemain est une de celles de ma vie dont le souvenir -m'est resté le plus vif et le plus présent; je n'en ai oublié aucun -détail. -</p> - -<p> -Vers midi je m'étais mise courageusement au travail afin de chasser par -cette discipline salutaire tout retour de pensées molles et -d'égarement malsain; Marguerite qui savait l'utilité et le résultat -de mes traductions de romans, avait emmené mon fils à la promenade -pour m'assurer quelques heures de tranquillité; j'espérais qu'Albert, -un peu blessé de la façon dont nous nous étions séparés la veille, -ne viendrait pas ou viendrait tard. Il arriva vers deux heures; j'étais -à peine vêtue d'un peignoir blanc; mes cheveux relevés et massés en -désordre retombaient çà et là sur mon front et sur mon cou en -boucles inégales. À ce négligé et aux feuilles fraîchement écrites -éparses sur ma table, Albert comprit que je ne l'attendais pas et que -je travaillais; je ne l'avais jamais vu si pâle et si défait, ses -traits décomposés m'effrayèrent. -</p> - -<p> -—Comme vous êtes calme, me dit-il avec un sourire sardonique, et -belle et fraîche! on voit que vous avez dormi du sommeil de la vertu et de -l'indifférence. Moi j'ai passé une nuit de forcené, je ne me croyais -plus tant de jeunesse et de désir dans le cœur; j'ai été tenté de -revenir ici et de vous dire: «Si vous m'aimez, aimez-moi tout de -suite!» Mais j'ai pensé que vous seriez formaliste, que votre porte me -serait fermée et pourtant vous m'avez aimé hier soir un moment! une -minute! quoi qu'il arrive ne l'oubliez jamais.—Si vous disiez non, -marquise, votre conscience vous crierait que vous mentez! -</p> - -<p> -—Mais, répondis-je pour apaiser son exaltation croissante, je ne -renie rien de mes sentiments pour vous, aucune de mes paroles, aucun des -élans de mon cœur. -</p> - -<p> -—Oh! c'est bien, reprit-il, je le sais, je le sens, vous finirez par -m'aimer; c'est ce qui m'a retenu, voyez-vous, quand cette nuit j'ai eu -l'idée de toutes les ivresses. En vous quittant hier soir j'étais -tenté d'aller vous oublier dans les bras d'une autre, car vous me -faites souffrir et je ne veux plus souffrir; vous voyez bien que la vie -m'échappe. Mais au lieu de m'abrutir je me suis souvenu de vos lèvres -sur mon front, je les sentais toujours, je les sens encore et je n'ai -point profané ce baiser. C'est une promesse, un lien; c'est un présage -que vous serez à moi!—Quelque chose nous sépare encore, j'ai cherché -longtemps et je crois que j'ai trouvé. Je viens remuer avec vous la -cendre des morts; je viens vous ouvrir mon cœur toujours saignant, je -viens vous raconter mes amours avec Antonia Back. -</p> - -<p> -Il fit un grand effort pour prononcer ce nom; puis, se levant, il -continua en marchant avec agitation d'un angle à l'autre de mon -cabinet: -</p> - -<p> -—Vous admirez, vous aimez cette femme, et son image s'interpose entre -nous. Vous pensez que de son côté est la bonté et la grandeur, car -elle a marché dans la vie pratiquant la charité, se faisant des -prosélytes et travaillant avec un patient effort à réhabiliter ses -sentiments par ses doctrines: tandis que moi, brisé et blessé à mort, -poussé à tous les vents par le désespoir, j'ai déserté l'idéal et -accepté pour consolateur la débauche. Aux yeux d'un grand nombre je -représente l'égoïsme dégradé! Rien de généreux ni d'utile ne -dirige plus ma vie: comme si un soldat dont un boulet a coupé les deux -bras pouvait encore tenir ses armes! Quant à elle, elle a saisi d'une -main agile et résolue le drapeau du socialisme, mot sonore et creux qui -laisse une grande élasticité à la morale; elle s'est fait des -partisans parmi les utopistes, dans les écoles et dans la foule; elle -passionne la jeunesse que je ne fais plus que distraire. Même ceux qui -la combattent conviennent que le travail incessant et souvent funeste de -son esprit est une sorte de moralisation de sa vie. Elle aime ces -attestations publiques, cette mise en scène de ce qu'elle nomme ses -croyances humanitaires et sa foi dans le progrès. C'est le jargon -moderne pour exprimer ce qui s'appelait autrefois la perfectibilité. -Ces idées sous une autre forme et dans une juste mesure ne me sont pas -étrangères; je suis de l'avis d'un poëte contemporain qui a dit: «La -perfection n'est pas plus faite pour nous que l'immensité, il faut ne -la chercher en rien, ne la demander à rien; ni à l'amour, ni à la -beauté, ni à la vertu; mais il faut l'aimer pour être vertueux, beau -et heureux autant que l'homme peut l'être.» -</p> - -<p> -La foule, poursuivit-il, ne se passionne que pour l'exagération et -l'emphase; je n'aspire pas à plaire à ce public banal; je vous ai dit -pour lui mon dédain; je ne suis véritablement connu et aimé que par -quelques amis qui savent ce que j'ai souffert dans la recherche -douloureuse de l'amour, qui est aussi la recherche de l'idéal; où le -vulgaire n'a vu qu'une passion personnelle, vous verrez, j'espère, la -manifestation de mon âme et, partant, de l'âme humaine. Ne croyez pas -que, dans le récit que je vais vous faire, je cherche à amoindrir et -à avilir Antonia comme d'autres le feront peut-être un jour pour me -venger; non, non, je vous parlerai d'elle avec tendresse et justice, -mais avec une inexorable vérité, et, quand vous m'aurez entendu, vous -m'aimerez! -</p> - -<p> -Malgré la curiosité très-vive que m'inspirait cette histoire, je crus -devoir lui dire loyalement: -</p> - -<p> -—Mais je vous jure que ce n'est point le souvenir d'Antonia qui est -entre nous, l'obstacle à l'amour vient d'ailleurs. -</p> - -<p> -—Je sais, je sais, reprit-il, je l'ai deviné, et je vous l'ai déjà -dit: je suis maladif et vieilli, mais quand vous m'aimerez vous n'y -penserez plus; ce sera, comme hier soir, dans les ténèbres, quand mon -âme vous attirait tout entière; d'ailleurs, je redeviendrai si jeune -et si gai en vous aimant que vous finirez par en être séduite. C'est -ainsi que j'étais quand j'aimais Antonia. -</p> - -<p> -En disant ces mots, il s'assit sur un coussin à mes pieds, et, appuyant -son menton sur la paume de sa main, il allait poursuivre. Je me levai, -et me plaçant en face de lui, je fis un grand effort sur moi-même pour -lui dire: -</p> - -<p> -—Mais si j'en aime un autre? si... -</p> - -<p> -—Bah! interrompit-il, c'est impossible! cet autre, je l'aurais -rencontré chez vous et je sais que vous vivez comme une sainte! -Qu'est-ce que ce serait d'ailleurs que cet amant fantastique qu'on ne -voit jamais, qui vous laisse seule dans l'abandon, qui vous livre à -toutes les tentations de l'isolement et ouvre un champ libre aux désirs -de vos amis? Je ne redoute point un spectre! vous êtes une femme -romanesque et vous voudriez, dans votre orgueil, que ce lui idéal, que -cet être imaginaire vous suffit. Mais, hier soir, sur mon cœur, -n'avez-vous pas vu que c'était chimérique! Eh bien! je suis là, moi, -la réalité et non le rêve. Pourquoi me repoussez-vous? Vous avez trop -d'esprit pour persister dans cette lutte! Oh! chère, chère, -confions-nous à la nature et ne subtilisons plus. -</p> - -<p> -Je me rassis, attendrie par sa persistance aveugle; mais je me sentais -si glacée en face de lui, que je compris bien qu'il ne m'avait point -convaincue. -</p> - -<p> -—Je vous écoute, lui dis-je, parlez-moi de l'amour de votre jeunesse -dont le monde a tant parlé. -</p> - -<p> -—Le monde, reprit-il, ne voit jamais que l'apparence des choses: -J'avais vingt-cinq ans, et déjà quelques rapides et heureux succès -littéraires avaient attiré sur moi l'attention du public et celle plus -recherchée de quelques salons qui faisaient à cette époque la -réputation des écrivains. D'ailleurs, le nom de mon père m'ouvrait -tout naturellement cette société exquise, attrayante par ses dehors, -et qui finit par donner, à l'esprit et au cœur, des habitudes -délicates. Les femmes étaient délicieuses dans ce grand monde; -plusieurs me distinguèrent et m'aimèrent comme elles savent aimer, du -bout des lèvres et du bord du cœur. Leur vie facile et élégante est -tellement remplie de choses nouvelles et charmantes qu'un amant n'y -tient guère la place que d'une fantaisie de plus. Moi, je les aimais, -tête baissée, avec toutes les puissances de ma jeunesse et de mon -imagination. Je m'indignais de leur légèreté et du vide de leur âme; -j'étais mal appris et injuste; elles ne pouvaient changer leur nature -en m'aimant. De leur côté ces frivoles amours se dénouaient sans -déchirement; tandis que mon cœur en éprouvait une rage ironique, que -je traduisais par des satires sentimentales sur des duchesses et des -comtesses espagnoles, qui étaient autant de nobles dames françaises. -</p> - -<p> -À l'exemple de don Juan, «rien ne pouvait alors arrêter -l'impétuosité de mes désirs, je me sentais un cœur à aimer toute la -terre, et, comme Alexandre, je souhaitais qu'il y eût d'autres mondes -pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.» Je recherchai -l'intimité des grisettes, espérant qu'elles auraient plus de cœur et -plus de passion que les femmes du monde; je leur trouvai plus de -naturel, une certaine droiture et souvent une bonté qui -m'attendrissait; mais il y avait entre nous d'autres discordances qui -choquaient toutes mes susceptibilités de gentilhomme et de poëte; -elles me disaient tout à coup de ces vulgarités qui, tantôt me -faisaient éclater de rire, et tantôt m'impatientaient violemment. Leur -esprit était un tel abîme d'ignorance, qu'à part quelques naïvetés -de tendresse je n'y trouvais rien qui valût la peine d'être recueilli; -leur pensée ne répondait jamais à la mienne, excepté dans les -moments où les sens nous rapprochaient; les femmes du monde n'en savent -guère plus, mais elles y suppléent par un jargon qui fait illusion, et -elles cachent ce qui leur manque sous des dehors exquis. -</p> - -<p> -C'est vers ce temps que je me liai avec Albert Nattier, fort recherché -dans le monde des plaisirs, à cause de sa grande fortune et de son -esprit aimable; il n'était ni littérateur, ni artiste, mais il aimait -les choses de l'esprit et de l'art. La publication de mes premiers -livres l'attira vers moi; il me témoigna une amitié très-vive que -rien n'altéra et qui dure encore. Albert Nattier m'aima comme le luxe -de son esprit. J'étais aussi nécessaire à ce qu'il y avait -d'intellectuel et d'idéal en lui que ses maîtresses et ses chevaux -l'étaient à ses habitudes de dissipation; il m'aimait cordialement -et simplement; pourquoi donc aurais-je repoussé sa sympathie? -On m'a reproché d'avoir préféré son amitié à celle des poëtes -contemporains. Ce qui m'a toujours tenu un peu à distance de ces hommes -de génie, ce n'est certes pas l'envie, et je l'ai prouvé en les louant -dans mes ouvrages et en les applaudissant en public; mais presque tous -les littérateurs, excepté René, visent trop à l'effet: tantôt par -une raideur et une morale de convention; tantôt en voulant être des -hommes politiques, et en dédaignant eux-mêmes les lettres qui les ont -fait grands. Vous savez le cri désespéré que j'ai poussé vers l'un -des plus célèbres? Eh bien! cette lamentation d'une âme saignante -resta sans réponse; ce qui n'empêchera peut-être pas ce grand lyrique -de faire un jour sur ma tombe quelque attendrissante élégie! -</p> - -<p> -J'aime les esprits simples et humains qui s'émeuvent de nos passions et -de nos douleurs, sans songer à nous enchaîner à leur ambition ou à -leurs systèmes. -</p> - -<p> -Albert Nattier me plut dès l'abord par son laisser-aller, la franchise -de sa vie et son insouciance de l'opinion. Me voyant dégoûté des -femmes du monde et des grisettes, il m'introduisit dans le monde des -actrices et des courtisanes qui dévoraient sa fortune; je fus un moment -ébloui, car ces sortes de femmes ont vraiment la science du luxe et une -certaine apparence poétique. Elles s'ajustent à ravir, possèdent le -geste et le regard vrais des sentiments qu'elles veulent feindre, et -quand elles ne parlent pas trop, elles sont plus séduisantes que -d'autres pour les sens et pour l'imagination. Malheureusement, même -dans mes liaisons les plus futiles, j'ai toujours voulu pénétrer -jusqu'à l'âme, analyser le fond des êtres. Vous pensez de quel -dégoût je fus bientôt pris pour cette espèce de femmes, qui, presque -toutes, ont auprès d'elles leur mère, dont elles font leur servante ou -leur entremetteuse! Plus tard, quand le désespoir m'a rejeté dans -leurs bras, ce n'a pu être qu'en m'enivrant que j'ai cherché et reçu -leurs caresses. -</p> - -<p> -Je commençais à me lasser de mes évolutions amoureuses dans les -diverses sphères de la société, lorsqu'un soir je rencontrai Antonia -Back dans une petite réunion d'artistes, où la curiosité de la voir -m'avait attiré. Depuis un an ou deux on parlait beaucoup d'elle, et -chaque ouvrage qu'elle publiait obtenait un succès d'éclat. J'avais -remarqué dans ses livres de très-belles pages qui révélaient un -écrivain, chose rare et presque introuvable parmi les femmes. J'aimais -surtout ses descriptions de la nature; là, elle est vraiment grande et -ne saurait être surpassée; j'admire moins ses héros et ses -héroïnes: leurs caractères sont souvent factices, faussement -philosophiques et prétentieusement tendus dans les sentiments; leurs -paradoxes et leurs raisonnements imperturbables m'irritent, quoiqu'elle -les revête d'éloquence et d'un style toujours limpide dans sa -diffusion même. Telle qu'elle était, cette femme offrait une glorieuse -et curieuse exception, bien faite pour m'attirer. Je savais, d'ailleurs, -que sa façon de vivre était étrange et débarrassée de tout -préjugé; je m'en promettais mille nouveautés. Avant d'aimer avec -notre cœur, nous aimons déjà par l'imagination. J'avais recueilli sur -sa beauté une foule d'opinions contraires: les uns la trouvaient -irrésistiblement belle; pour d'autres elle, n'avait que de très-grands -yeux fort expressifs. Elle portait la plupart du temps, assez -disgracieusement, disait-on, des habits d'homme ou des costumes -fantasques. Le jour où je la vis pour la première fois, elle était en -toilette de femme un peu à la turque, car sur sa robe flottait une -veste brodée d'or. Sa taille mignonne se jouait sous ce vêtement large -et avait des ondulations pleines de grâce: sa main, dont la beauté -parfaite vous a frappée, s'échappait blanche et effilée du cercle -d'or d'un bracelet égyptien; elle me la tendit quand je m'approchai -d'elle, et je la pressai un moment avec surprise, tant elle me parut -petite. Je n'analysai point son visage; il avait alors un doux velouté -de jeunesse, l'éclat de ses yeux magnifiques et l'ombre de ses épais -cheveux noirs lui donnaient quelque chose de si pénétrant et de si -inspiré, que j'en eus le sang et l'âme bouleversés. Elle parlait peu -et juste; son front et son regard semblaient renfermer l'infini. -</p> - -<p> -Elle parut heureuse de mon attention, et se mit à causer à part avec -moi; elle n'aimait pas beaucoup, me dit-elle, mes vers légers et -satiriques, mais elle augurait de mon talent de très-grandes choses. -Ses premières paroles furent des conseils; elle se plut toujours à -prêcher un peu; c'était la pente naturelle de son esprit qui finit par -en contracter quelque lourdeur. Ce qui la charmait en moi, -ajouta-t-elle, c'étaient mes manières polies d'homme bien né. -</p> - -<p> -Elle vivait entourée à cette époque de quelques amis dont l'un, -assurait-on, était un peu son amant; tous étaient des hommes de -quelque valeur et d'assez bons écrivains, mais complètement vulgaires -de figure, de langage et de maintien; ils affectaient avec elle une -familiarité qu'elle encourageait dans ses heures de laisser-aller et -d'ennui, mais qui la révoltait parfois dans sa fierté et sa -distinction natives. Elle avait eu pour aïeule une femme aux nobles -manières, et elle savait prendre à volonté les allures du meilleur -monde; puis la politesse d'un homme lui paraissait toujours une -déférence de cœur qui la touchait dans la vie tout à fait libre -qu'elle menait. -</p> - -<p> -En nous quittant, elle m'engagea à aller la voir. J'y courus dès le -lendemain; je sentais déjà que je l'aimais. Au bout de trois jours, -nous étions l'un à l'autre. Jamais, jamais, je n'avais goûté l'amour -si beau, si ardent, si entier. Je me sentais une exaltation, un délire, -une joie d'enfant, une mollesse d'âme presque maternelle, mêlée d'une -force de lion. J'avais des élans généreux et superbes, j'étreignais -dans mes bras la création, j'étais vingt fois plus poëte qu'avant de -la connaître; sans doute cet amour immense reposait en moi; elle n'en -avait été que l'éclosion: c'était ma jeunesse qui débordait, mais -le choc venait d'elle. Avant elle, aucune femme ne m'avait produit cet -éblouissement et cette ivresse. Je lui dois d'avoir connu l'amour -autrement qu'en rêve, et je l'en bénis. Je l'en bénis encore à -travers le temps, je l'en bénis malgré les angoisses qui suivirent! -Qu'importe que l'amour se soit évanoui; en a-t-il moins été? Est-ce -que tout ne meurt pas, et nos sentiments et nous-mêmes? Est-ce que les -baisers et les serments échangés par tous les êtres des générations -qui nous ont précédés n'ont pas été dispersés? Nous passons, nous -passons, et le temps nous emporte. Mais dans le lointain perdu où notre -âme se noie, sitôt qu'elle ressaisit l'étincelle de l'amour, elle s'y -réchauffe et s'y éclaire. Prêts à mourir, nous remuons encore cette -cendre brûlante; c'est le suaire où nous voulons dormir, nous sentons -qu'il contient tout ce qui fut notre vie. -</p> - -<p> -Il continua: -</p> - -<p> -—En aimant Antonia, je me sentais fier d'aimer. Elle était belle, et -elle avait un esprit qui valait le mien. On croit de bon goût, dans -notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pots de -bière, et au sortir des filles de joie, de médire et de se railler des -femmes intelligentes. Byron a appelé <i>bas-bleus</i> quelques Anglaises -pédantes; le mot a passé en France et a servi aux mauvais plaisants -des petits journaux. Moi-même je me suis moqué de quelques médiocres -femmes auteurs. Mais sitôt qu'une femme est douée d'un génie naturel, -c'est-à-dire involontaire et sacré, que ce génie se révèle par des -œuvres ou seulement par la parole, ainsi que cela arrive chez la -plupart des femmes d'esprit qui meurent en emportant leur secret, ce -génie attire le poëte comme une parenté. Avec ces femmes seules, on -goûte la double et complète volupté de l'âme et des sens. -</p> - -<p> -C'est surtout après l'expérience des femmes du monde, des grisettes et -des courtisanes, qu'on s'enivre de ces nobles amours où l'esprit -participe; on se sent planer, et même dans les bras l'un de l'autre on -ne touche pas la terre; on mêle aux larmes et au rire de la volupté -des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les -aspirations de l'infini. Cela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes -a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu: le cœur -s'y consume, mais le génie en jaillit. -</p> - -<p> -Vittoria Colonna a fait Michel-Ange; M<sup>me</sup> d'Houdetot, -Jean-Jacques; M<sup>me</sup> du Châtelet, Voltaire; M<sup>me</sup> de -Staël, Benjamin Constant: je cite au hasard. Un poëte a dit, et c'est -là l'expression sérieuse de mon cœur: «Il n'y a pas un peuple sur la -terre qui n'ait considéré la femme ou comme la compagne et la -consolation de l'homme, ou comme l'instrument sacré de sa vie, et, sous -ces deux formes, qui ne l'ait adorée.» -</p> - -<p> -Donc, il est très-vrai que les femmes supérieures nous attirent -malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort. Le nier serait une -fausseté puérile ou un aveu d'infériorité. Mais avec de telles -femmes les luttes inévitables en amour se multiplient; elles naissent -de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant -les sensations et les aspirations peuvent être très-diverses. En -pareille union, les joies sont extrêmes, mais les déchirements le sont -aussi. Les ayant élues au-dessus des autres, nous demandons à ces -femmes l'impossible: l'idéal de l'amour. À leur tour, elles nous -pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque -conflit s'engage, notre orgueil brutal d'homme habitué à la domination -s'indigne de leur hardiesse. Dans les transports de l'amour, la parité -était admise, exaltée, proclamée avec bonheur; car la valeur de la -femme doublait la puissance de l'homme. Dans toute autre occasion, elle -est niée, outragée, et parfois rejetée comme une entrave à notre -liberté. Il nous en coûte d'avoir à compter avec leur intelligence. -Les femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est -du ressort de l'esprit; elles n'appliquent leur pénétration et leurs -finesses natives qu'à nous enchaîner ou à nous tromper sans nous -contredire et avec une passivité d'esclave. -</p> - -<p> -Dieu m'est témoin qu'avec Antonia je ne commençai point la lutte: -j'aimais ses facultés merveilleuses, sans songer à la diriger ni à la -combattre, lors même qu'elle me heurtait par ses idées. Je hais le -métier de pédagogue; peu capable de me conduire moi-même, je me crois -inhabile à conseiller personne. Ceux que j'aime me plaisent tels quels; -je ne me flatte pas d'être un plus grand maître que la nature: elle -nous fait comme elle l'entend; à peine si nous pouvons nous-mêmes nous -transformer lentement par la réflexion et par la douleur. -</p> - -<p> -Antonia eut dès le premier jour la prétention de me modifier. J'avais -quatre à cinq ans de moins qu'elle, ce qui, joint à ses penchants de -protection et de prédication, lui inspirait des manières maternelles -qui me gâtaient l'amour. Dans ses moments de plus vive tendresse, elle -m'appelait: «Mon enfant.» Ce mot glaçait mes transports ou -m'arrachait des paroles moqueuses qui la fâchaient. Alors elle -allongeait sa lèvre supérieure, prenait son air le plus grave et -commençait quelque discours de morale. Elle me disait qu'il fallait -l'écouter; que son âge, son expérience des passions et ses -méditations dans la solitude lui donnaient une juste autorité sur moi. -Je sortais, ajoutait-elle, d'un monde où on se jouait de tout, où on -aurait voulu continuer l'ancien régime sans tenir compte de notre -glorieuse révolution et de l'ère nouvelle qu'elle avait ouverte. Mes -écrits témoignaient assez de la légèreté de mes doctrines. Il -était temps de songer à être utile à la cause de l'avenir, comme -elle l'essayait elle-même; elle m'aimerait doublement si je la suivais -dans cette voie, où les plus grands esprits contemporains -l'encourageaient. Elle me citait alors quelques-uns de ses amis, -écrivains nébuleux et médiocres, qu'elle traitait de sublimes -philosophes! Je bâillais légèrement en l'écoutant; mais, sitôt que -je la regardais, la flamme de ses yeux m'allait au cœur; je la -soulevais dans mes bras, je la couvrais de baisers, en lui disant: -«Aimons-nous! cela vaut mieux que tes longs discours; ou, si tu veux -parler, parle-moi de la nature, décris-moi quelque beau paysage; alors -tu es vraiment inspirée, plus belle et au-dessus des autres; mais ta -philosophie m'ennuie; je la connais; c'est pour moi une vieillerie que -ne peut rajeunir l'emphase de tes amis: les encyclopédistes en ont -rebattu les oreilles de mon père; eux, du moins, étaient des esprits -originaux.» -</p> - -<p> -Quand je lui parlais de la sorte, elle tombait dans un froid silence. Si -nous restions seuls, je finissais par rompre la glace à force de -gaieté, de caresses et des plus douces câlineries que me suggéraient -ma jeunesse et mon amour. Mais si un de ses doctes amis survenait -pendant nos discussions métaphysiques, elle le prenait à témoin de -l'infériorité de mon âme et du devoir qu'elle s'imposait de me -convertir. Alors j'allumais mon cigare et je sortais pour échapper à -ce fastidieux colloque. Elle m'aimait pourtant à cause de ma jeunesse -et des transports qu'elle m'inspirait; mais je ne crois pas lui avoir -jamais fait ressentir la suprême ivresse que je lui devais. Elle était -curieuse des choses des sens, plus qu'ardente et lascive; ce qui souvent -me la faisait trouver impudique dans sa froideur même. L'emportement de -ma passion l'effrayait comme une force dont elle n'avait pas le secret, -et très-souvent aussi elle me semblait déroutée par mon tempérament -de poëte. En ce temps, chère marquise, ce tempérament de mon esprit, -que les chagrins et la maladie ont assoupi, était de toutes les heures: -il se traduisait diversement, mais il ne m'abandonnait jamais; il -éclatait dans la volupté, dans la causerie, dans le travail; j'étais -toujours le même homme, c'est-à-dire le poëte, l'être sensitif et -incandescent, vibrant et s'enflammant sans cesse. -</p> - -<p> -Antonia, au contraire, n'était intelligente et passionnée que par -intermittences: elle déposait son exaltation avec sa plume; elle -devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des -raisonnements à perte de vue sur ce qu'elle appelait la dignité -humaine. C'était un être tout d'une pièce, à qui je sentais que ma -nature complexe échappait, et qui devait presque me dédaigner en -secret. Plus tard, quand je lui ai vu louer avec une apparence de bonne -foi deux ineptes poëtes ouvriers, je me suis demandé si même le -côté littéraire de mes ouvrages avait été compris par elle. -</p> - -<p> -Mais, je vous le répète, ces dissemblances de nos esprits, qui dès -les premiers jours se produisirent entre nous, n'atténuèrent en rien -mon ardent amour pour elle, et ce n'était que lorsqu'un de ses ennuyeux -amis se trouvait en tiers dans nos discussions que j'avais quelque -mouvement d'humeur contre elle. Un jour où elle se montra froide et -formaliste comme une nonne, il m'échappa de lui dire: -</p> - -<p> -—On voit bien, ma chère, que vous avez passé votre enfance dans un -couvent, vous en conservez des airs de béguine que tout votre esprit et -toutes vos escapades auront de la peine à vous faire perdre. -</p> - -<p> -Le plus adulateur de ses amis répliqua que j'avais le langage d'un -libertin, et que je ne comprendrais jamais la grandeur du sacrifice et -de l'amour d'Antonia. J'aurais voulu jeter cet homme par la fenêtre, et -les autres aussi, car les camarades d'Antonia, comme elle appelait ces -messieurs, irritaient mon bonheur par leur vulgarité. Je souffrais de -les voir interrompre selon leur bon plaisir, nos belles heures de -solitude. -</p> - -<p> -Antonia me reprochait mes agitations sans trêve et ce qu'elle appelait -la fièvre de mon amour; je lui dû un jour: -</p> - -<p> -—Quittons Paris, où l'on s'occupe trop de nous; déjà on parle de -notre liaison, bientôt tout le monde la connaîtra, et les petits -journaux en feront le récit pour divertir les oisifs; ne livrons pas nos -cœurs en pâture aux badauds. La campagne est pleine d'attraits et les -grands bois sont superbes par ces jours d'automne, partons; choisis -toi-même la solitude où nous irons nous cacher. -</p> - -<p> -Elle me répondit avec une franche cordialité, en m'embrassant, que -j'avais là une heureuse idée et qu'il fallait la mettre en pratique -des le lendemain. -</p> - -<p> -Élevée à la campagne, elle a toujours eu l'amour des champs, elle s'y -identifie, s'en inspire et en devient plus grande et meilleure. -</p> - -<p> -Il fut décidé que nous irions sans tarder nous établir à -Fontainebleau. Nous fîmes rapidement nos préparatifs, et, sans -prévenir personne, nous nous échappâmes de Paris comme deux joyeux -écoliers. -</p> - -<p> -Une voiture de louage nous conduisit jusqu'à rentrât de la forêt; -nous nous arrêtâmes devant la maison d'un garde-chasse, où nous -louâmes une chambre très-propre dont de grands arbres ombrageaient la -fenêtre. L'air vivifiant, la bonne odeur des bois, les aspects variés -des masses de feuillages aux tons divers, nous ravissaient au réveil. -Antonia, alerte et vive, aidait la femme du garde-chasse à préparer -notre déjeuner; puis nous partions pour nos excursions à travers la -forêt. Chaque jour c'était une exploration nouvelle de quelque partie -inconnue de cette immense étendue d'arbres séculaires. Antonia avait -repris, pour faire plus commodément ces longues promenades, un habit -d'homme sans prétention; elle portait une blouse de laine bleue serrée -à la taille par une ceinture en cuir noir. Jamais je ne la vis plus -belle que dans ce simple costume; parfois, quand la marche empourprait -ses joues veloutées, que son grand œil noir si intelligent s'arrêtait -ravi sur un aspect du paysage et que ses cheveux bouclés s'agitaient -autour de sa tête comme des ailes d'oiseau, je me précipitais vers -elle, je l'arrêtais par une de ses boucles soyeuses que je pressais de -mes lèvres et que je serrais entre mes dents; puis l'attirant ainsi -vers moi, je la forçais à tomber dans mes bras. -</p> - -<p> -Ô lits de bruyères embaumées, rayons filtrant à travers les -branches, chants d'oiseaux, bruits des vents légers qui faisiez -frissonner les feuilles! Rumeurs lointaines des chasseurs et des -bûcherons! Étoiles qui le soir nous surpreniez dans les -anfractuosités des rocs recouverts de mousse, lune claire et souriante -qui me montriez sa beauté, vous savez si je l'ai aimée! -</p> - -<p> -Nous étions tellement charmés de nos découvertes toujours nouvelles -dans ces grands bois qui paraissaient nous appartenir, que nous -résolûmes d'y pénétrer plus avant, d'y passer une journée entière -et toute une nuit, couchés sur un lit de feuillage. Nous partîmes un -matin par une température très-chaude, nous portions suspendus en -bandoulière de petits havre-sacs renfermant des provisions. Jamais -Antonia n'avait été si gaie; elle bondissait comme un chevreuil à -travers les sentiers difficiles; j'avais peine à la suivre dans son -élan; tantôt elle jetait les sons de sa belle voix perlée aux échos -qui les répercutaient à l'infini; tantôt elle entonnait un chant -rustique de son pays. Puis elle butinait toutes les plantes et toutes -les fleurs sauvages qu'elle rencontrait; elle m'en disait les -propriétés et les noms; elle avait fait à la campagne des études -pratiques de botanique et connaissait à fond l'ingénieuse science de -Linnée et de Jussieu, qu'elle poétisait par l'expression; je la -regardais et l'écoutais ravi; elle était redevenue aimante, simple, -bonne, vraiment grande, elle s'harmonisait avec l'immense nature. Nous -fîmes une halte près d'une source qui surgissait au pied d'un rocher. -Nous nous assîmes sur l'herbe fine pour prendre notre repas du matin; -je la servais et j'allais lui puiser à boire dans le creux de mes -mains. Le déjeuner fini, j'exigeai qu'elle fît une heure de sieste et -reposât ses jolis petits pieds qui couraient si bien. Pour la bercer, -je la pressai longtemps silencieusement sur mon cœur; elle finit par -s'endormir, et je la regardai en extase, soutenant sa tête sur mon -genou ployé. J'étais aussi un peu las de notre longue marche, mais -trop agité par mon bonheur pour que le sommeil pût me gagner. Je -suivais la palpitation de ses longs cils noirs sur ses joues colorées, -le mouvement de son sein, et son sourire errant dans un songe; je me -disais: «C'est mon image encore qu'elle caresse à son insu!» Quand -elle s'éveilla, elle m'entoura de ses bras, en me remerciant du soin -que j'avais pris d'elle. Nous nous remîmes à marcher, nous racontant -des histoires de notre enfance. Nous nous interrompions souvent pour -regarder la majesté de la forêt dont les aspects variaient à chaque -instant. Vers le soir, nous arrivâmes au milieu d'un amas de rocs -géants et bouleversés qui était le but de notre excursion. C'était -quelque chose de grandiose et de sinistre à la fois que ces énormes -blocs recouverts de mousses et de végétations, et qui semblaient avoir -été disjoints par quelque lointain tremblement de terre. Des plantes -robustes avaient poussé dans leurs flancs déchirés; de grands chênes -montaient de leurs entrailles; parfois un filet d'eau souriait et -gazouillait autour de leur base formidable; c'étaient des contrastes de -force et de grâce inouïs; je disais à Antonia: -</p> - -<p> -—C'est comme ta personne où le génie et la beauté s'unissent. -</p> - -<p> -Je voulus gravir jusqu'au sommet d'un des rocs le plus haut, et je lui -criai de me suivre: mais elle, qui jusqu'alors s'était montrée -infatigable, me supplia de la laisser en bas sur un tas de feuilles -mortes où elle s'était assise. Ses forces défaillaient, me -disait-elle, elle m'attendrait là sur ces feuilles qui formeraient un -doux lit pour la nuit. Je la plaisantais sur sa fatigue, et je montais -toujours en lui répétant: «Suis-moi! suis-moi! il faut que tu voies -ce que je vois, l'horizon est splendide! Viens! viens, est-ce qu'on sent -la lassitude quand on aime!» -</p> - -<p> -Le crépuscule disparaissait et faisait place à la nuit; quelques -étoiles se levaient, et le disque de la lune se dessinait pâle sur -l'étendue des cimes vertes; devant moi les dernières bandes de pourpre -du soleil couchant s'étendaient en lignes enflammées; elles -projetaient sur ma tête des lueurs d'incendie. Antonia m'a dit, plus -tard, que je semblais marcher à travers le feu et que mes cheveux -blonds rayonnaient comme la chevelure d'une comète. -</p> - -<p> -—Accours donc! je le veux, je t'attends! lui criais-je toujours -transporté par le spectacle qui s'agrandissait sous mes yeux, à mesure -que je montais. En tous sens, partout, jusqu'au plus lointain horizon -s'étendait la forêt verte diaprée de teintes jaunes et rouges, -paraissant aussi vaste que le ciel qui la recouvrait. J'étais parvenu -au point culminant du roc et j'y avais trouvé une cavité ovale, -espèce de demi-grotte formant comme une alcôve tapissée de mousse -noire.—J'ai un gîte pour la nuit, criais-je à Antonia, rejoins-moi, -je t'en supplie! et je m'assis immobile au bord de cet enfoncement, la -regardant venir. Elle s'était levée comme à contre-cœur et -gravissait lentement le roc ardu que j'avais franchi si vite: parfois, -elle s'arrêtait, regardait autour d'elle, faisait encore quelques pas, -puis s'asseyait comme épuisée. Ma voix la stimulait, j'aurais voulu la -soulever d'un souffle jusqu'à moi, et, cependant, je n'allais pas vers -elle pour l'aider; je me disais; «Si je la rejoins, elle me forcera à -descendre et ne voudra plus monter.» Il me semblait que nous serions si -bien, si loin du monde à cette place que je venais de découvrir, que -j'étais moins occupé de sa fatigue que du ravissement que je voulais -lui faire partager. En se traînant, peu à peu, elle arriva sur -l'avant-dernier plateau. Alors, je me courbai, je tendis mes deux bras -à ses petites mains et je la hissai jusqu'à moi. Je l'étreignis sur -ma poitrine, et la soutenant la tête renversée, la face au ciel et ses -beaux yeux tendus vers le firmament, je lui dis: -</p> - -<p> -—Regarde, quelle tranquillité! quelle solitude! quel silence! quel -oubli délicieux de tout ce qui n'est pas nous! -</p> - -<p> -Pas un souffle d'air ne troublait ce calme imposant, pas une rumeur ne -se faisait entendre; la terre en s'endormant paraissait s'immobiliser. -La nuit devenait plus noire et les étoiles plus vives; Antonia était -très-pâle et frissonnait dans mes bras. -</p> - -<p> -—Je suis bien lasse, me dit-elle, et il me semble que j'ai froid. -</p> - -<p> -—Je vais te coucher dans notre abri, répondis-je, je te couvrirai de -mes habits et en te reposant tu regarderas la double étendue du ciel et -de la forêt. -</p> - -<p> -Je la portai doucement, comme une mère fait d'un enfant endormi, dans -la cavité tapissée de mousse sombre. Mais, à peine y fut-elle -étendue, qu'elle s'écria: -</p> - -<p> -—Oh! j'ai peur ici, on dirait que tu me mets dans une bière -recouverte d'un drap noir! -</p> - -<p> -—Peur! répliquai-je, peur! quand je t'étreins sur mon cœur et que je -t'aime, tu aurais donc peur de mourir avec moi? Eh bien, si Dieu -m'écoutait, moi, je voudrais, vois-tu, que cette nuit fût pour nous la -dernière; là, près de toi, finir la vie, m'endormir radieux, jeune, -satisfait, aimant et aimé avant que l'âge n'ait glacé notre âme, -avant que la lassitude ou l'infidélité n'ait flétri notre bel amour, -avant que le monde ne nous ait séparés. Oh! dis, chère âme, veux-tu -que ce jour soit notre dernier jour? précipitons-nous de ce roc, cœur -contre cœur, et si étroitement enlacés qu'on ne pourra nous séparer -dans la tombe? -</p> - -<p> -En parlant ainsi, fou d'amour et altéré d'infini, je l'inondais de -caresses et de larmes; je la soulevai dans mes bras et la pressai d'une -si forte étreinte, tout en marchant vers le bord du roc, qu'elle poussa -un cri aigu plein d'effroi; elle se débattit dans mes bras, me -repoussant des pieds et des mains avec frénésie et une sorte de haine. -Elle parvint à se dégager. -</p> - -<p> -—Je ne veux pas mourir! me dit-elle, et, sans écouter mes -supplications, elle se laissa glisser jusqu'au pied du roc; je me -précipitai sur ses traces, et, quand je l'eus atteinte, je -m'agenouillai devant elle, et lui demandai pardon de la terreur que lui -avait causé mon amour. -</p> - -<p> -Amour si grand et si vrai, qu'un instant j'avais songé à le perpétuer -par la mort! -</p> - -<p> -—Ces extravagances sont criminelles, me dit-elle assez durement, et -l'amour tel que vous l'entendez est une absorption et un égoïsme que -Dieu doit punir. Nous vivons ici comme des enfants pervers, sans frein, -sans croyance, nous repaissant de nos sensations et oubliant l'humanité -qui souffre; oubliant même le travail qui est notre devoir et notre -moralisation; dès demain je veux changer ce genre de vie et revenir à -la raison. -</p> - -<p> -—Oh! froide, froide femme, m'écriai-je, tu es donc semblable à toutes -les autres femmes, quand elles n'aiment pas ou qu'elles n'aiment plus? -Elles tiennent toutes le même langage; toutes se parent de cette -apparence morale: c'est toujours l'immolation des passions à la vertu; -elles nous flagellent sans pitié avec une abstraction ou un dévouement -sacré et nous avons l'air impie en leur résistant. Je me souviens -qu'une jeune comtesse rompit avec moi sous prétexte que je n'allais pas -à l'église et qu'elle ne pouvait garder pour amant un homme qui ne -croyait pas au même Dieu qu'elle! Une autre, le jour où son mari fut -nommé pair de France, me déclara qu'elle n'oserait plus donner au -monde, dans, cette haute région, le scandale de notre amour! Une -troisième, qui avait abandonné ses enfants pour se jeter dans mes -bras, se sentit un beau matin prise de remords et me quitta pour... un -autre amant; une quatrième trouva que mes assiduités pouvaient nuire -au mariage d'une jeune sœur dont elle était jalouse! -</p> - -<p> -—Assez, assez, s'écria Antonia en m'interrompant avec colère, -n'allez-vous pas faire passer devant moi le défilé de vos amours, et -croyez-vous que j'ignore quel assemblage de femmes vous avez aimé? -</p> - -<p> -—J'ai aimé du moins, repartis-je, et vous, dont je ne suis pas le -premier amant, qu'avez-vous donc ressenti, puisque la passion vous -épouvante? Quel était l'instinct de tourmenteur qui vous poussait dans -vos curiosités malsaines? -</p> - -<p> -Tandis que je parlais, elle s'était mise à marcher d'un pas rapide, et -cherchait à découvrir à travers la forêt la route que nous avions -prise en venant; je la suivais machinalement; ma force était brisée, -mon cœur n'avait plus de ressort. -</p> - -<p> -Quand je fus auprès d'elle: -</p> - -<p> -—Chère Antonia, lui dis-je, en la forçant de s'appuyer sur mon bras, -cessons cette vaine querelle; nous sommes partis ce matin si joyeux et -si épris! Suffit-il donc de quelques heures pour changer le bonheur en -amertume, nos ravissements en récriminations et nos caresses en -injures? Non, non, ce n'est pas nous qui avons parlé, c'est quelque -esprit malfaisant de la forêt dont nous avons troublé la solitude; -arrête-toi, tu n'en peux plus; vois comme nous serons bien là sous ces -grands arbres qui forment un arceau sombre, je vais réunir des mousses -et des feuilles pour t'en faire un lit. -</p> - -<p> -Je voulus l'embrasser et l'entrainer à la place que je lui désignais; -elle me résista et me dit avec une fermeté douce: -</p> - -<p> -—Je ne veux pas dormir ici, j'y aurais peur! -</p> - -<p> -—Peur de quoi? m'écriai-je, peur de moi qui mourrais mille fois pour -te défendre et te garder! Oh! c'est qu'alors tu ne m'aimes plus! -</p> - -<p> -—Revenez donc à vous, Albert, reprit-elle avec le même ton calme; -est-ce que je vous quitte? Est-ce que nous ne regagnons pas ensemble la -maison pour nous y reposer? Pourquoi m'en vouloir si ce bois -incommensurable, si le ciel qui s'assombrit et le vent qui commence à -rugir dans les branches, comme des voix de bêtes fauves, me causent un -peu de terreur? Après tout, je suis une femme, ajouta-t-elle, comme -laissant échapper l'aveu d'une faiblesse feinte, et, se pressant contre -moi, elle ajouta: -</p> - -<p> -—Allons, allons, marchons plus vite et nous serons bientôt dans notre -bon gîte. -</p> - -<p> -—Nous avons pour trois heures de marche, répliquai-je; la nuit -devient tout à fait noire, plus d'étoiles, plus de lune, comment nous -diriger? Vois ces gros nuages qui roulent là-bas, on dirait qu'un orage va -éclater. -</p> - -<p> -—Eh! ce sera beau, reprit-elle, plus tard nous le décrirons dans un -livre! -</p> - -<p> -—Tu n'as donc plus peur, lui dis-je, alors restons ici: voilà -justement la cabane abandonnée d'un bûcheron qui nous servira d'abri. -</p> - -<p> -—Non, je veux dormir dans mon lit et travailler dès demain, je te -l'ai dit. -</p> - -<p> -—Oh! oui, repris-je ironiquement, travailler à heures fixes et -réglées comme la couturière et le laboureur qui font le même nombre -de points et de sillons par jour! Oh! ma pauvre Antonia, tu oublies que -nous autres poëtes nous sommes un peu le lis de l'Écriture: nous -filons et tissons notre trame quand il nous plaît, nous travaillons -sous l'œil de Dieu et non attelés à quelque mécanique humaine! -Regarde donc ce grand frêne dont les branches touchent le ciel: est-ce -qu'il a poussé régulièrement taillé et dirigé par la main des -hommes? Non; il s'est répandu de lui-même et a monté librement dans -l'espace. Sa sublime végétation n'a eu pour auxiliaire que les -étoiles et le soleil! Soyons libres comme cet arbre, sentons et aimons; -nos œuvres un jour en seront plus belles. -</p> - -<p> -Elle semblait ne pas m'entendre et marchait toujours en m'entraînant en -avant. -</p> - -<p> -Cependant de grosses gouttes de pluie tombaient avec un bruit de grêle -sur l'épaisseur des feuilles. Quelques coups de tonnerre lointain se -faisaient entendre, l'orage menaçait d'éclater et de nous inonder. -</p> - -<p> -—Allons donc plus vite, me répétait Antonia comme une sentinelle -avancée qui donne un mot d'ordre. -</p> - -<p> -—Le jour se levait, un jour blafard et gris, quand nous atteignîmes -la maison du garde-chasse. Quel retour, mon Dieu! Nous avions nos -chaussures déchirées, nos pieds et nos mains en sang, nos habits -tachés de boue et ruisselants d'eau. On eût dit d'un convoi de soldats -blessés qui le matin seraient partis pleins d'entrain pour combattre et -triompher! -</p> - -<p> -On nous fit un grand feu flambant, Antonia harassée de fatigue se mit -au lit et s'endormit d'un long somme. -</p> - -<p> -Moi je la regardais dormir en frissonnant: mes dents claquaient et mon -cerveau était en flammes. Durant cette insomnie de la fièvre je -repassais à travers la forêt, je revoyais la cabane du bûcheron où -elle n'avait pas voulu s'arrêter, et je me disais: «Cette nuit aurait -pu être si belle et si douce pourtant!» -</p> - -<p> -Et dire que lorsqu'elle a parlé de cette nuit à ses amis, elle a -prétendu que j'avais été fou pendant plusieurs heures; fou à la -faire trembler pour sa vie! Ô pauvres âmes de poëtes avides de -l'infini dans l'amour, vous ne serez donc jamais comprises? -</p> - -<p> -Après huit heures de sommeil, Antonia s'éveilla. Elle fut épouvantée -de ma pâleur et de la contraction de mes traits. Me voyant assis au -bord du lit, elle s'écria: -</p> - -<p> -—Tu n'as donc pas dormi? -</p> - -<p> -—Non, lui dis-je, je t'ai regardée; tu étais bien belle et bien -calme, cela m'a reposé de te voir ainsi. -</p> - -<p> -—Mais tu as la fièvre, reprit-elle, en serrant mes mains brûlantes -dans les siennes, il faut rester couché; je vais te guérir. Quelle -inerte égoïste je suis d'avoir pu dormir tandis que tu souffrais! -</p> - -<p> -Elle se leva à la hâte, m'enveloppa de couvertures chaudes, me fit de -la tisane et me prodigua mille soins, avec sa tendresse tranquille et -silencieuse. Elle fut pour moi, ce qu'elle était naturellement pour -tous, une excellente femme d'un dévouement et d'une bonté -inépuisables; mais la sensibilité ardente, cette inspiration spéciale -et exquise qui devine les blessures cachées; la sensibilité qui est au -cœur ce que le génie est à l'esprit, je doute qu'elle l'ait jamais -comprise. -</p> - -<p> -Je finis par m'endormir sous le magnétisme de son doux et calme regard. -Ma fièvre cessa la nuit suivante, et deux jours après j'étais sur -pied. -</p> - -<p> -Tout en me soignant, Antonia avait refait le paquet de notre mince -bagage, payé notre hôte et tout disposé pour notre départ. -</p> - -<p> -—Nous retournons à Paris dans une heure, me dit-elle en riant, tandis -que je m'habillais. -</p> - -<p> -—Eh! quoi, si vite? N'étions-nous pas bien dans cette chère retraite. -Qu'as-tu donc? Je devine, tu veux me quitter! Et je l'enlaçai dans mes -bras comme pour la retenir et l'enchaîner. -</p> - -<p> -—Tu seras donc toujours enfant et soupçonneux, me dit-elle. Nous -partons, parce qu'une absolue solitude nous est mauvaise à tous deux, -mais je ne te quitte pas. -</p> - -<p> -—J'entends; nous retournons à Paris retrouver tes amis qui m'ennuient -et le monde qui nous espionne. -</p> - -<p> -—Non, reprit-elle, si tu veux nous voyagerons, nous irons en Italie, -nous serons seuls aussi, mais nous aurons pour compagnons et pour -escorte les monuments, les vestiges des grandes civilisations, tout ce -qui enflamme l'esprit, vivifie le talent et arrache le cœur aux -brouillards de la solitude et aux subtilités de la passion. Ici nous -ressemblions un peu trop à deux condamnés de l'amour mis en prison -cellulaire dans une forêt. -</p> - -<p> -Sans m'arrêter à ces dernières paroles, je l'embrassai avec -ravissement; elle ne me quittait pas, et nous visiterions ensemble cette -terre d'Italie qui est restée la patrie idéale des artistes et des -poëtes! -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XII">XII</a></h4> - -<p> -Quand j'annonçai ce voyage à ma famille et à mes amis, je rencontrai -une opposition très-vive; ma famille s'en affligea et mes amis me -raillèrent de l'empire absolu qu'Antonia, disaient-ils, prenait sur -moi. Rien de funeste à une liaison sérieuse d'amour comme les -compagnons des amours faciles; ils analysent la femme aimée, la jugent -impitoyablement, lui en veulent des heures où elles nous dérobent à -leur camaraderie, cherchent à nous prouver qu'elle n'est ni plus belle -ni meilleure que des femmes bien moins exigeantes qu'elle, et qu'il est -absurde de devenir invisible et d'oublier ses amis pour un amour qui -tôt ou tard doit finir. Si alors pour leur prouver que notre maîtresse -est supérieure à toutes les femmes, et que bien loin de nous éloigner -d'eux elle s'empressera de les traiter en frères; si, dis-je, nous les -admettons dans notre intimité, nous courons inévitablement deux -périls: ou bien nos amis chercheront à plaire à celle que nous -aimons, ou bien ils tenteront de nous détacher d'elle en nous parlant -légèrement de sa beauté et de son esprit et en amoindrissant l'idole -par leur indifférence même. -</p> - -<p> -J'avais à peine revu une ou deux fois Albert Nattier depuis ma liaison -avec Antonia; quand je lui appris que nous partions ensemble pour -l'Italie, il se récria comme les autres. -</p> - -<p> -—Vous n'avez pu, me dit-il, vivre tranquilles plus d'une semaine à -Fontainebleau, que sera-ce donc pendant un long voyage, où les haltes -dans les auberges, la fatigue de la route, les paysages, les monuments, -les tableaux, la beauté des femmes italiennes, tout sera sujet de -conteste entre vos deux âmes d'artistes? Du reste, ajouta Albert -Nattier, avec une naïveté qui me fit rire, nous courons risque de nous -rencontrer en Italie, car dans huit jours je pars aussi pour Naples en -compagnie d'une femme que j'aime un peu plus qu'aucune de celles que -j'aie rencontrées jusqu'ici, sans pour cela me flatter d'avoir une -grande passion pour elle. -</p> - -<p> -—Eh! répliquai-je ironiquement, avec cette femme la perspective de -l'ennui et des tracasseries d'un long tête-à-tête ne t'épouvante -pas? -</p> - -<p> -—Non, reprit-il, car c'est une cantatrice habituée à de pareilles -aventures et que je puis quitter au premier relai si elle ne m'amuse -point. -</p> - -<p> -—Et moi? repartis-je... -</p> - -<p> -—Mais toi, tu peux en effet, si cela te convient, en faire autant -avec Antonia. -</p> - -<p> -À cette supposition d'Albert Nattier mes joues s'empourprèrent et mon -cœur battit à rompre ma poitrine, j'aurais volontiers cherché -querelle à mon ami pour cette idée injurieuse que je pourrais traiter -de la sorte Antonia; quant à l'hypothèse d'une rupture elle me -bouleversait tellement que je fus près de m'évanouir. -</p> - -<p> -—Oh! comme je l'aimais! -</p> - -<p> -Malgré tous, heureux et charmés, peu soucieux du reste du monde, nous -partîmes un soir en chaise de poste. Quand nous eûmes franchi la -barrière de Paris j'embrassai ardemment Antonia, en lui disant: -</p> - -<p> -—Enfin, te voilà toute à moi! Quel voyage enchanteur nous allons -faire sans témoins, vraiment libres, confondus l'un à l'autre et nous -enivrant des délices de la vie dans ce pays du soleil, de la poésie et -de l'amour! Ce sera comme un renouvellement de notre tendresse! Vois-tu -cette claire étoile qui se lève en face de nous? c'est l'espoir de -notre bel avenir. -</p> - -<p> -En parlant ainsi, je riais, j'enlaçais sa petite main dans la mienne; -je chantai quelque refrain joyeux, et je stimulai le postillon en lui -criant: «Plus vite! plus vite!» -</p> - -<p> -On fait bien de fêter l'espérance: elle est la plus belle part du -bonheur. Sitôt qu'elle se transforme en réalité, elle perd de son -charme et de son infini et nous heurte toujours par quelque côté. -</p> - -<p> -Nous arrivâmes sans fatigue à Marseille, prenant gaiement les -incidents de la route et y trouvant sans cesse pâture à notre -curiosité et à notre enjouement. Nous louâmes la plus belle cabine -d'un bateau qui partait pour Gênes, et nous voilà lancés sur la -Méditerranée! La première heure de traversée fut un éblouissement. -Assis l'un près de l'autre sur le pont, nous regardions l'immensité -des flots bleus, arrondis comme d'énormes turquoises où le soleil -radieux plongeait des lames d'or. Quelques vaisseaux à voiles couraient -çà et là vers la grande mer ou regagnaient te port. Insensiblement -les vagues grossirent, je sentis un malaise subit, et le ciel et l'eau -se confondirent devant mes yeux troublés; je ne voyais plus qu'une -masse écrasante qui semblait peser sur ma poitrine: l'admiration était -vaincue par le mal de mer. Antonia, plus forte que moi, résista à la -funeste influence; elle me fit étendre sous une tente où l'air -circulait et qui me dérobait la lumière trop brûlante et trop vive. -Durant tout le voyage, elle eut pour moi les attentions les plus -intelligentes et les plus tendres, et je lui dus d'échapper à -l'espèce d'abrutissement que cause cette fade souffrance. Je rougissais -un peu d'être plus faible qu'elle; mais j'étais heureux de l'appui -qu'elle me prêtait. -</p> - -<p> -Aussitôt que nous vîmes la terre et que Gênes nous montra en -amphithéâtre ses palais de marbre, mon abattement disparut. J'avalai -deux verres de vin d'Espagne; je pus me tenir debout sur le pont, et je -me ravivai à la brise qui soufflait plus forte. Nous débarquâmes au -milieu d'une population toujours en fête et qui semblait s'enivrer de -son soleil, de ses fleurs et de sa langue harmonieuse. -</p> - -<p> -Une fois sur le port, je passai le bras d'Antonia sous le mien, et, le -serrant fortement, je lui dis: -</p> - -<p> -—À moi, ma belle, de te protéger à mon tour, de te guider et de te -soigner; je prétends, madame, vous faire les honneurs de l'Italie. -</p> - -<p> -Nous logeâmes dans un des plus beaux hôtels. -</p> - -<p> -Après avoir fait une toilette élégante et dîné de grand appétit, -je dis à Antonia que sa voiture l'attendait. J'avais fait louer une -berline, antique et solennel équipage, où nous nous assîmes fort à -l'aise; les domestiques de l'auberge, en nous voyant partir, firent -l'éloge de la bonne mine des <i>giovani sposi francesi</i>. -</p> - -<p> -Nous nous fîmes conduire à la promenade de l'<i>Aquazola</i>. C'était à -la fin de septembre; mais la soirée était plus chaude que les soirées -d'août de Paris. -</p> - -<p> -L'Acquazola est une esplanade charmante d'où l'œil embrasse une -échancrure de la mer, les montagnes, les vallées, toute une campagne -riante, embaumée et couverte de fleurs, de maisons blanches, vertes et -rouges, à balcons, à jalousies et à façades peintes à fresques. -C'est dans ce cadre, parmi les arbustes, les plantes odorantes et le -long des allées ombreuses, que les femmes de Gênes se montrent, par -les soirs d'été, dans une toilette vraiment fantastique. La mode -parisienne s'est tyranniquement imposée au monde entier: elle a envahi -la Turquie, la Perse, et gagne déjà la Chine. À Gênes, elle domine -pendant l'hiver; mais sitôt que les beaux jours arrivent, les femmes -rejettent le mantelet et le chapeau parisiens; elles le remplacent par -le <i>pezzotto</i>. Le <i>pezzotto</i> est une longue écharpe de mousseline -blanche, empesée et transparente. Sous ce voile, la femme génoise, -naturellement belle, paraît plus belle encore. Le <i>pezzotto</i> permet -aux coiffures toutes les bizarreries et toutes les fantaisies imaginables: -ce sont des enroulements capricieux pleins de grâce; les cheveux noirs -sont nattés en espèces de corbeilles de formes variées, d'où -s'échappe le <i>pezzotto</i>; il descend et se déploie sur les épaules, -ondule sur les bras, et forme des plis d'une ampleur et d'une harmonie -que la statuaire grecque n'aurait pas dédaignés. Ce voile national est -porté par toutes les femmes, sans distinction de rang ni d'âge. Les -mères et les jeunes filles, les patriciennes, les bourgeoises et les -paysannes, se montrent également sous le <i>pezzotto</i>, la taille -dessinée à travers sa blancheur et le visage élancé et libre; elles -le revêtent surtout les jours de fête pour aller à l'église et à la -promenade. -</p> - -<p> -Nous fûmes ravis, Antonia et moi, de l'aspect de toutes ces femmes -glissant suavement comme des ombres blanches sous les arbres sombres. -Nous avions mis pied à terre, et nous parcourions, appuyés sur le bras -l'un de l'autre, les beaux ombrages de l'Acquazola. Les marchandes de -fleurs passaient en riant et nous jetaient leurs gros bouquets de -tubéreuses, de cassies, de roses et d'œillets aux senteurs les plus -vives. J'en couvris les genoux d'Antonia. Nous nous étions assis sur un -banc abrité près de la pièce d'eau dont les jets rafraîchissants -s'élançaient dans l'air. Les plateaux circulaient chargés de sorbets -et de fruits confits. La brise de la mer agitait sur nos têtes les -branches flexibles. C'était un dimanche: la musique militaire jouait -des symphonies où nous retrouvions les airs les plus beaux des grands -maîtres italiens. Tout était enchantement autour de nous et dans nos -cœurs. Ô soirs ineffables et nuits caressantes de Gènes ne -pouvez-vous revenir? -</p> - -<p> -Tout est motif de fête à l'amour heureux; on se croit un corps -immortel durant cette phase ardente de la vie, on participe des dieux. -Après de courtes nuits, plus remplies de bonheur que de sommeil, nous -allions chaque matin visiter quelque jardin célèbre, puis nous -sortions dans la campagne. Nous admirions la beauté de la lumière et -l'effet magique qu'elle produisait sur les crêtes des montagnes; elle -les faisait parfois ressembler à des masses d'opales irisées. Pendant -la chaleur du jour, nous errions dans les grands palais de marbre, -contemplant avec ravissement les peintures et les statues des -vestibules, des salons et des galeries. Quel luxe grandiose dans ces -décorations! Je disais à Antonia: -</p> - -<p> -—Si j'étais riche, je te donnerais un de ces magnifiques palais; j'y -réunirais une troupe de musiciens choisis, qui, cachés dans une -chambre éloignée, te feraient entendre, quand tu travailles, des -harmonies inspiratrices; je voudrais, à chacune de tes œuvres -accomplie, que l'encens du monde montât vers toi; je convoquerais dans -des fêtes sans pareilles tout ce qui comprend l'art, le pratique et -l'applaudit; je te montrerais alors aux yeux éblouis de ces disciples -du beau, toi la reine de mon cœur, en robe de velours traînante -couverte d'hermine et de chaînes d'or, les saluant de ta tête -inspirée, et portant au-dessus de ton front quelque énorme joyau de -l'Orient moins éclatant que tes yeux. -</p> - -<p> -Quand je parlais ainsi, Antonia m'entourait de ses bras et me disait -avec une simplicité tendre: -</p> - -<p> -—Mon pauvre Albert, tu me places trop haut: je ne suis qu'une -vulgarisatrice de l'art et des sentiments; c'est toi qui es le génie. -</p> - -<p> -Parfois, il me semblait qu'elle disait vrai, et qu'elle n'arrivait qu'à -une pénétration lente et réfléchie du beau, tandis que j'en avais -l'intuition ou que j'en ressentais le choc soudain. Lorsque nous -regardions ensemble quelque tableau de maître, les qualités dominantes -lui échappaient d'abord; elle en faisait ensuite une analyse -raisonnée, un peu vague et parfois paradoxale. Moi, je ne disais rien -ou ne disais qu'un mot; mais je crois qu'il exprimait juste la pensée -et le sentiment de l'artiste et l'effet que son œuvre devait produire. -Quand nous allions le soir à l'Opéra, la musique que nous entendions -éveillait aussi en nous des impressions divergentes. Les cris de -passions vraies et caractérisées ne la frappaient pas; elle était -surtout émue par les morceaux d'ensemble religieux et par les chœurs -exprimant des sentiments collectifs; on eût dit qu'il lui fallait un -assemblage d'âmes pour remuer la sienne. Dans ses ouvrages, ce que -j'indique ici se constate plus clairement. C'est une intelligence -flottante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dilate à -l'infini en charité, en amour, en utopie; mais à qui le sens -individuel et passionné échappe. -</p> - -<p> -C'est surtout dans notre amour que se trahissait plus évidemment la -dissemblance de nos deux natures. Même aux heures les plus complètes -de félicité, je ne la sentais jamais tout entière à moi; elle ne -semblait point jalouse de ma possession, comme je l'étais de la sienne; -ses émotions étaient générales, rarement circonstanciées et -concentrées en moi. Je me disais: «Tout autre lui plairait autant, je -ne suis point indispensable à son cœur comme je sens qu'elle l'est au -mien.» -</p> - -<p> -C'était un être de prédilection mais qui semblait avoir été créé -au souffle du panthéisme de Spinoza, tandis que moi j'étais bien -l'incarnation d'un esprit absolu, une personnalité humaine reflet de la -personnalité d'un dieu distinct. -</p> - -<p> -Quand ces réflexions me frappaient d'un éclair où tourbillonnaient -dans mon cerveau lassé, je n'en tirais point alors de déduction -critique contre elle; je doutais plutôt de moi-même, je pensais: -«Elle est plus grande, plus juste et plus forte que toi. Les -personnalités superbes ont les sensations plus intenses et le génie -plus énergique; mais elles écrasent toujours quelqu'un autour d'elles, -et tu pourrais bien n'être qu'un enfant tyrannique et cruel pénétrant -moins largement qu'Antonia les mystères de l'humanité. Elle est bonne, -attentive, compatissante pour tout ce qui souffre. Comme cette Charité -de Rubens, qui semble presser sur son giron robuste et contre ses seins -innombrables les délaissés du monde entier, elle voudrait tarir d'une -aspiration toutes les misères et toutes les larmes. Sa mansuétude et -sa tendresse ont des expansions sublimes. Qu'importe à cet immense -amour ton amour borné et exclusif? Concentre sur elle l'ardent foyer de -ton cœur, mais laisse-la répandre sur tout son rayonnement -bienfaisant.» -</p> - -<p> -Ainsi parlait ma conscience ou plutôt ma prévention pour elle, et -cette justice théorique m'était facile. Mais à chaque minute, dans la -vie pratique, mon raisonnement était détruit par ma sensation; presque -jamais nous n'exprimions elle et moi, par la même parole, une pensée -qui aurait dû être identique. -</p> - -<p> -J'ai dit nos émotions diverses dans les choses de l'art; elles -différaient encore plus dans nos actions de chaque jour. -</p> - -<p> -Lorsque nous rencontrions un pauvre, notre premier mouvement à tous -deux était de porter la main à notre poche, et de lui faire l'aumône; -parfois, suivant l'aspect et le degré de la misère, il m'arrivait de -sentir mes yeux se mouiller; je n'étais donc pas dur et sans -entrailles; mais Antonia, elle, répandait son émotion en explosion -dogmatique qui se traduisait par la censure de la richesse et la -nécessité absolue d'en finir avec l'inégalité humaine. Je -l'écoutais d'abord avec intérêt, puis avec distraction, et enfin avec -une lassitude qu'elle devinait et qui la blessait. Elle me traitait -d'esprit puéril, et gâtait, par une querelle, les impressions -nouvelles qui auraient pu succéder à l'impression produite par la -rencontre de ce pauvre. -</p> - -<p> -Tout ce qu'il y avait de vif et d'inspiré en moi criait alors et se -révoltait sous la pression de cette pesanteur d'esprit, et comme un -lézard emprisonné sous une cloche pneumatique la brise et s'échappe -pour frétiller au soleil, je me mettais à courir dans la campagne ou -dans les rues, accomplissant quelque acte d'écolier pour ressaisir la -liberté de penser à ma guise. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XIII">XIII</a></h4> - -<p> -Un peu las de Gênes, nous en partîmes au commencement d'octobre; nous -nous arrêtâmes à Livourne, et nous fîmes un détour pour visiter -Pise; Pise avec sa tour penchée et son dôme qui rappelle -Sainte-Sophie, donne l'idée d'une ville orientale, a dit Byron. Nous -passâmes huit jours à Florence, puis nous traversâmes les Apennins -pour nous rendre à Ferrare. Je ne vous ferai point la description de -toutes ces villes: nous y vécûmes comme à Gênes, tantôt ravis, -tantôt étonnés l'un de l'autre, mais heureux pourtant. J'aimais sa -douce et sérieuse compagnie, et je sentais qu'elle m'était désormais -indispensable. Nos bourses mises en commun se vidèrent promptement à -travers ces attrayantes pérégrinations. Antonia, à qui j'avais donné -la direction absolue de nos dépenses, m'avertit qu'il était temps de -songer à planter notre tente et à nous mettre au travail. J'avais -recueilli à Gênes, à Florence et à Pise, des souvenirs et des notes -dont il me tardait de me servir. Tout en voyageant, j'avais ébauché le -plan de plusieurs ouvrages; je me croyais disposé à les écrire. La -conception rapide d'un sujet nous fait illusion sur l'inspiration -soutenue nécessaire pour le mettre à jour. Quel abîme pourtant entre -la première pensée d'un livre et son éclosion! -</p> - -<p> -Je répondis à Antonia que je brûlais comme elle du désir de -travailler, et qu'il ne nous restait plus qu'à choisir le lieu où nous -irions nous établir. -</p> - -<p> -Venise nous parut une ville de recueillement et de silence faite exprès -pour l'écrivain et le poëte, leur offrant l'inspiration des grands -souvenirs et le délassement vivifiant des promenades sur mer. Byron y -avait écrit ses plus beaux poëmes; il me semblait qu'au bord des -lagunes le souffle de l'immortel poëte passerait en moi. -</p> - -<p> -Nous louâmes, dans un vieux palais près du Grand Canal, trois chambres -dont la plus grande, qui nous servait de salon et de cabinet de travail, -donnait sur les lagunes, tandis que les autres où nous couchions et qui -communiquaient ensemble, avaient jour sur un de ces étroits impasses -assez malpropres si communs à Venise. Antonia, qui savait être à -volonté une excellente ménagère, fit disposer confortablement notre -logis un peu délabré; on posa des tapis, on mit aux portes et aux -fenêtres d'épais rideaux, et on parvint à empêcher les larges -cheminées de fumer. Tandis qu'on préparait notre nid où nous avions -projeté de passer l'hiver nous parcourions Venise: le quai des -Esclavons, la Piazzetta, Saint-Marc, le palais ducal, la prison des -Plombs, tous les monuments mille fois décrits; nous faisions chaque -matin, des excursions sur mer; un jour, nous allâmes à l'île des -Arméniens; nous visitâmes le couvent et sa célèbre bibliothèque. Je -fus frappé de l'aisance avec laquelle un jeune religieux, à peu près -de ma taille, portait sa robe de bure à larges plis, nouée à la -ceinture par une corde. Je le priai de m'en faire une semblable, -et aussitôt qu'on me l'apporta, elle me servit de robe de chambre. -Antonia prétendit que j'étais charmant dans ce costume de moine, et -moi, à mon tour, je la trouvai bien plus belle, depuis qu'elle -revêtait chaque matin une robe de velours noir à la <i>dogaressa</i> que -j'avais fait copier pour elle d'après le portrait d'une illustre -Vénitienne. Quand nous sortions en ville, nous reprenions nos simples -habits à la française, afin que rien d'étrange n'attirât sur nous -l'attention. Seulement, chaque fois que je la conduisais à l'Opéra, -j'exigeais qu'Antonia mît des fleurs ou des bijoux dans ses magnifiques -cheveux. Sa beauté fut remarquée; on sut qui nous étions, et le -consul français, pour qui j'avais des lettres et dont le père avait -connu le mien, vint un jour nous faire visite et nous proposa ses -services pour tout le temps que nous resterions à Venise. -</p> - -<p> -Antonia déclina noblement et poliment ses offres aimables. Nous avions -à travailler, lui dit-elle. Nos premiers jours d'installation avaient -pu être donnés aux plaisirs et à la visite des monuments, mais, -désormais, notre curiosité étant satisfaite, nous ne sortirions plus -que bien rarement. -</p> - -<p> -—Vous avez tort de fuir le monde qui vous recherche, répliqua le -consul; vous auriez trouvé dans la société vénitienne des -distractions attrayantes et des études curieuses à faire. -</p> - -<p> -Antonia ne répondit rien, et se renferma aussitôt dans une froideur -presque désobligeante qui me força à redoubler d'amabilité auprès -de notre visiteur. Quand il sortit, je le remerciai de sa cordialité; -j'ajoutai que j'irais bientôt le voir, et que je serais heureux de me -trouver dans sa compagnie et dans celle de quelques nobles Vénitiens -dont il venait de me parler. -</p> - -<p> -Sitôt que nous nous retrouvâmes seuls, Antonia éclata en reproches, -m'accusant de légèreté et de projets de dissipations. À présent que -notre logement était arrangé, l'heure était venue, me dit-elle, de -nous mettre en retraite et de travailler. L'argent allait nous manquer, -et nous devions nous faire un point d'honneur de ne jamais avoir recours -à la bourse d'un ami. -</p> - -<p> -Tout ce qu'elle me disait était parfaitement raisonnable, mais je -trouvais la forme de son langage un peu didactique. Comme je l'en -plaisantais, elle me quitta avec humeur, alla s'enfermer dans sa -chambre, et ne reparut plus qu'à l'heure du souper. -</p> - -<p> -Je l'appelai en vain plusieurs fois, la priant de revenir près de moi; -elle me répondit qu'elle travaillait et me pria de la laisser en paix. -</p> - -<p> -J'essayai vainement de faire comme elle et d'écrire quelques pages d'un -de ces livres flottant en germe dans ma pensée. Je n'ai jamais pu -travailler qu'à mes heures et non par commandement et d'après une -règle prescrite par moi-même ou par autrui. Je ne trouvai pas une -seule phrase, et, irrité de mon impuissance, du parti pris d'Antonia, -je sortis pour aller flâner sur la place Saint-Marc. Je m'assis devant -un café, fumant, prenant des sorbets et buvant du curaçao. Je goûtai -là deux heures délectables à regarder les mouvants tableaux des -passants et des groupes. C'était un spectacle nouveau et varié qui -réjouissait mes yeux accoutumés à l'uniformité et à la monotonie de -la population parisienne, dont le costume n'a rien de pittoresque et -dont le type est dépourvu, avouons-le, de cette beauté et de cette -force des races du Midi; sur la place Saint-Marc, toutes ces races -privilégiées du soleil semblaient avoir leurs représentants. À -côté des beaux Italiens indigènes, c'étaient des Levantins aux longs -yeux veloutés et aux pantalons larges; puis des Illyriens à l'allure -barbare et libre; des Maltais à l'air narquois; des Portugais -présomptueux, et se drapant dans leur dénoûement comme au temps où ils -possédaient un monde; des Espagnols mélancoliques, mais dont les yeux -pénétrants et fiers projetaient la vie sur leur morne visage. Tous ces -hommes passaient et repassaient, les uns vêtus avec luxe, fumant des -pipes à tuyaux d'ambre et se promenant sans rien faire, d'autres -habillés d'oripeaux; des Turcs et des Arabes, étalaient en plein vent -de petites boutiques où scintillaient des verroteries, où brûlaient -des pastilles du sérail et où se groupaient des pyramides de dattes et -de pistaches. Le plus grand nombre était des hommes du peuple en -guenille, transportant des marchandises, faisant des commissions, ou se -couchant au soleil. Parmi ces derniers circulaient quelques nègres -courbés sous leurs lourds fardeaux. Les femmes qui traversaient la -place offraient la même diversité de types et de costumes: ici, une -noble Vénitienne en toilette française glissait sous les galeries -escortée d'un laquais; de belles Grecques enveloppées d'un voile -entraient dans un magasin de riches tissus. Quelques paysannes du Tyrol, -dans leur costume pittoresque, regardaient ébahies la façade de -Saint-Marc. Une baladine aux traits flétris, fière de son sarrau -pailleté, étendait à terre un tapis troué et commençait en jouant -des castagnettes une danse rapide; une autre pauvre fille, en robe -couleur safran, coiffée d'une espèce de turban vert, l'accompagnait du -tambour; celle-ci était jaune comme une orange et nous sollicitait de -ses grands yeux veloutés aux longs cils noirs. C'était à coup sûr -une épave jetée à Venise par quelque vaisseau marocain; elle -stimulait du geste et de la voix un tout petit Africain à la mine de -vaurien qui tendait son fez crasseux aux oisifs des cafés. Tout près -une pauvre enfant, à peine nubile, faisait danser des singes; une -autre, souriante comme un chérubin, chantait une barcarolle en -s'accompagnant avec grâce sur la viole d'amour. -</p> - -<p> -Je suivais avec intérêt chaque détail de ce fantasque ensemble de la -place Saint-Marc. Je serais volontiers resté là une partie de la nuit; -car c'est surtout vers le soir, que ce point de Venise se peuple, -s'anime et devient le théâtre des plaisirs de la ville entière. -J'entendis sonner huit heures et je me souvins qu'Antonia m'attendait -pour souper. Je regagnai le logis un peu confus comme un écolier qui -craint d'être grondé. -</p> - -<p> -Je trouvai Antonia radieuse, elle se disposait à se mettre à table, et -me demanda ironiquement si j'avais travaillé? Je lui avouai ma -flânerie. -</p> - -<p> -Mon esprit s'était peuplé d'images, j'avais senti et observé; tout -cela se retrouverait un jour dans mes vers et ma prose, mais en somme je -n'avais pas écrit trois lignes, tandis qu'Antonia avait rempli vingt -pages de son écriture, ferme et serrée. Elle mangea de grand appétit, -et je la regardai sans parler. -</p> - -<p> -Quand je voulus l'embrasser au dessert, elle me dit qu'elle allait fumer -une heure à la fenêtre, puis qu'elle se remettrait au travail. -</p> - -<p> -—Il vaudrait beaucoup mieux, répliquai-je, aller nous promener en -gondole ou respirer l'air sur la Piazzetta. -</p> - -<p> -—Va, si tu veux, me dit-elle, mais pour moi, je me suis promise sur -l'honneur de ne prendre aucune distraction avant d'avoir envoyé un -manuscrit à mon libraire. -</p> - -<p> -Ce langage de femme à homme m'humiliait un peu, il me semblait qu'elle -usurpait ma place. -</p> - -<p> -Je m'accoudai près d'elle à la fenêtre d'où l'on embrassait une -partie du Grand Canal et la rive des Esclavons, et tout en fumant les -cigarettes qu'elle me tendait sans rien dire je passais mes doigts dans -ses cheveux fins; elle restait impassible regardant défiler les noires -gondoles. -</p> - -<p> -—Il serait pourtant bien bon, lui dis-je, d'être couché dans une de -ces gondoles et de gagner la grande lagune. Nous reviendrons vite si tu -veux, mais, je t'en supplie, sortons quelques instants. -</p> - -<p> -—Ne me trouble pas, répondit-elle, la fumée du tabac et le mouvement -de ces barques qui passent reposent ma pensée et tantôt, comme un bon -cheval qui a mangé l'avoine, elle galopera sur le papier. -</p> - -<p> -Ceci dit, ses grands yeux, se perdirent dans l'espace et elle parut -oublier que j'étais là. -</p> - -<p> -N'en pouvant tirer ni une parole ni un regard, je pris mon chapeau et je -sortis. Je me dirigeai machinalement au théâtre de la Fénice, -j'entrai et me tins debout près d'une colonne; le consul qui nous avait -fait visite le matin, m'ayant aperçu, vint me chercher et m'emmena dans -sa loge; j'y trouvai deux jeunes Vénitiens, l'un fort riche, l'autre -très-beau, qui avaient pour maîtresses, le premier la danseuse en -vogue, le second la <i>prima donna</i> applaudie. Ils me proposèrent de -m'introduire dans les coulisses, et de faire visite à ces dames; je les -suivis, le consul nous accompagna, disant qu'il veillerait sur moi, dont -il répondait auprès d'Antonia. -</p> - -<p> -Je le priai tout bas de se taire et de ne pas jeter ainsi le nom de -celle que j'aimais: rien qu'en l'entendant, ce nom si cher, j'avais -senti comme un remords et je fus prêt à quitter ces messieurs. Une -fausse honte m'en empêcha, puis un peu de curiosité m'attirait. Nous -trouvâmes le premier sujet du ballet et le premier sujet du chant, dans -un élégant petit salon, qui servait de loge à la danseuse. Celle-ci -se tenait ployée sur un divan de velours noir, dans une pose coquette -et câline qu'elle avait dû étudier longtemps devant son miroir. Elle -avait la jambe droite levée jusqu'à la hauteur de sa hanche gauche, -sur laquelle son pied mignon reposait; elle était à peine voilée -d'une tunique en gaze rose parsemée d'étoiles d'argent, et qui -laissait à découvert ses bras, ses épaules et son sein un peu maigre; -le cou me parut d'un modelé parfait, et la tête, très-petite, était -jolie et provoquante. Elle portait au milieu du front un croissant -formé par d'énormes diamants qui projetait une irradiation sur ses -noirs cheveux; elle tendit la main au riche Vénitien, qui me présenta -à elle, et je devins aussitôt l'objet de toutes ses agaceries. La -<i>prima donna</i> était plus grave: elle était vêtue d'une sorte de -péplum blanc bordé de pourpre et fixé à ses épaules larges et -puissantes par des agrafes de rubis. Sous ces plis de draperie grecque -se dessinait la poitrine bombée dont on devinait la beauté. Le cou -superbe montait droit comme un fût de colonne; le visage avait la -régularité et l'expression pensive de celui de la Polymnie. Elle me -tendit cordialement la main et me dit qu'elle aimait les poëtes. La -danseuse, voulant renchérir sur son amabilité, m'engagea aussitôt à -souper chez son amant à l'issue du spectacle. Elle m'appela <i>caro -amico</i>, et s'écria en riant qu'un refus équivaudrait pour elle à un -affront. -</p> - -<p> -Je résistai sous prétexte d'une migraine et je quittai en peu -brusquement cette attrayante compagnie. La danseuse me cria: <i>A -revederla.</i> Le consul me fit promettre de l'accompagner bientôt chez la -cantatrice, qui voulait mettre en musique une de mes chansons. -</p> - -<p> -Je sortis du théâtre tout ahuri et me demandant pourquoi j'étais -seul, pourquoi Antonia n'était pas là à me sourire, à m'aimer et à -m'ôter toute envie et toute possibilité même de regarder une autre -femme? car où elle était je ne voyais qu'elle. Je me jetai triste dans -une gondole et me fis conduire au large pendant deux heures. Quand je -rentrai il était plus de minuit, Antonia veillait encore, le rayon de -sa lampe passait à travers la fente de la porte qui séparait sa -chambre de la mienne, et qu'elle avait fermée à clef. Je fis du bruit -en heurtant plusieurs meubles, pensant qu'elle me parlerait. Elle ne dit -mot. Exaspéré, je me décidai à l'appeler. -</p> - -<p> -—Que me veux-tu? répondit-elle d'une voix douce. -</p> - -<p> -—Pourquoi cette porte fermée? ouvre-moi! -</p> - -<p> -—Non, non, fit-elle en riant, tu me dérangerais et je veux travailler -encore trois heures. -</p> - -<p> -Voyant l'inutilité de ma prière, je me mis au lit espérant dormir, -mais je fus pris d'une agitation fébrile qui chassait le sommeil et ne -me laissait que des rêves. Le petit filet de lumière qui perçait à -travers la porte venait vers moi direct et aigu; tantôt il me semblait -que c'était un sourire ironique qui me narguait, et tantôt une lame -fine qui tailladait çà et là ma chair. Ce rayon malfaisant piquait -mes yeux qu'il empêchait de se fermer et brûlait mon front comme un -bandeau de feu. -</p> - -<p> -Enfin, vers trois heures, la lampe d'Antonia s'éteignit et le rayon -fascinateur disparut. -</p> - -<p> -J'entendis Antonia se coucher. -</p> - -<p> -—Ouvre donc cette porte, lui dis-je. -</p> - -<p> -—Dors! répondit-elle; moi je vais dormir pour reprendre ma tâche -demain. -</p> - -<p> -Je ne lui parlai plus; je mordis de rage mes couvertures, et sentant que -je ne pourrais vaincre l'insomnie, je me décidai à me lever pour -essayer d'écrire, j'y réussis. Mon cerveau surexcité était en cet -instant propre à la création, qui pour moi fut toujours une douleur, -une sorte d'explosion d'amertume et d'amour. J'entendais le souffle -régulier d'Antonia qui s'était vite endormie, je l'entendis ainsi -jusqu'au grand jour, pendant que ma pensée enflammée se précipitait -comme un ouragan sur le papier. Je finis par tomber de lassitude dans un -lourd sommeil, la tête renversée sur mon fauteuil. Antonia m'y surprit -en entrant dans ma chambre pour m'avertir que le déjeuner était servi; -elle comprit que j'avais travaillé; elle en fut sans doute touchée, -car je me trouvai enlacé dans ses bras, et elle me dit: -</p> - -<p> -—Tu as donc passé la nuit à écrire? Oh! c'est plus que je ne puis -faire moi-même! -</p> - -<p> -Elle me força à me coucher et fit servir le déjeuner auprès de mon -lit. Le repas fut assez gai. La voyant de bonne humeur, je lui demandai -instamment de renoncer à ses idées de retraite absolue et de -m'accompagner le jour même dans quelque promenade. -</p> - -<p> -Elle me répondit qu'elle ne revenait jamais sur une résolution prise; -que la distraire de son travail ce serait l'exposer à l'impossibilité -de le finir, et que je savais bien l'impérieuse nécessité qui -l'obligeait d'aller vite. -</p> - -<p> -—Imite-moi, me dit-elle, et après nous aurons nos jours de vacance. -</p> - -<p> -—Tu le sais bien, repartis-je, je ne puis travailler que par -intervalles; que deviendrai-je dans cette solitude où tu me laisses -souffrir? -</p> - -<p> -—Es-tu malade? me dit-elle, en ce cas je ne te quitte pas, je vais me -mettre à coudre à ton chevet. -</p> - -<p> -—Je n'ai que faire d'une sœur de charité, répliquai-je irrité. -</p> - -<p> -—Bien; puisque ce n'est qu'une inquiétude oisive je te dis adieu -jusqu'au souper. -</p> - -<p> -Et sans voir mes bras qui se tendaient vers elle, elle s'enferma de -nouveau sous clef. -</p> - -<p> -Le déjeuner m'avait ranimé, une heure de sieste acheva de me remettre; -je me levai, et tout en faisant ma toilette avec soin, je fredonnais -quelques vers de la barcarolle que je devais porter à la <i>prima -donna</i>. J'ouvris ma fenêtre; le ciel était éclatant et le temps d'une -douceur tiède. Nous étions à la fin de novembre, je pensai qu'à la même -heure une atmosphère grise et froide enveloppait Paris, et qu'une brume -plus noire encore pesait sur Londres. Je me dis que la jeunesse de -là-bas avait bien raison d'avoir le spleen, mais que sous le ciel bleu -de Venise, c'était une duperie. Secouant les vaines mélancolies, ainsi -qu'on jette un vêtement qui accable, je sortis en faisant siffler ma -canne. Comme je traversais le couloir, je vis la porte de la chambre -d'Antonia entr'ouverte; elle me cria sans lever la tête et sans quitter -la plume: -</p> - -<p> -—Divertis-toi bien. -</p> - -<p> -Je répondis: -</p> - -<p> -—Tant que je pourrai! -</p> - -<p> -Les mots prononcés par elle provoquèrent ma réponse à laquelle je -n'attachai aucun sens de défi. J'étais ravivé, gai de la gaieté de -ce beau jour, content d'avoir travaillé; je réfléchissais que ce -serait folie de nous tourmenter l'un l'autre, qu'Antonia était une -noble femme, et que son effort courageux de travail révélait toute sa -fierté; il m'était impossible de l'imiter en tous points, mais je -travaillerais aussi à mes heures, en rentrant et après avoir fait -pénétrer en moi l'air du dehors et l'inspiration de ma fantaisie. -</p> - -<p> -Avant de monter en gondole pour me rendre chez le consul, je voulus -traverser la place Saint-Marc. J'y retrouvai devant le café où je -m'étais assis la veille, la petite saltimbanque du Maroc qui jouait du -tambour; comme le jour précédent, elle était vêtue de ses guenilles -vertes et jaunes qui faisaient pitié à voir. Se souvenant sans doute -que je lui avais donné quelques monnaies, aussitôt qu'elle m'aperçut -elle arrêta sur moi ses yeux pensifs et tristes qui avaient -l'expression de ceux d'Antonia dans ses moments de tendresse. Ces yeux -dont j'aimais le regard me suivirent avec tant de fixité qu'ils -finirent par exercer sur moi une espèce de fascination. Quoique la -pauvre fille fût assez laide, son teint cuivré, ses dents blanches et -son admirable regard profond et doux en faisaient un être qui n'avait -rien de vulgaire. -</p> - -<p> -Je la considérais en me préoccupant de sa destinée, et ce mystérieux -attrait aurait pu me retenir jusqu'à la nuit, si une de mes -connaissances de la veille n'avait traversé la place. C'était le beau -Vénitien amant de la <i>prima donna</i>. -</p> - -<p> -Il me demanda si je voulais monter dans sa gondole et le suivre chez sa -maîtresse? Je lui répondis que mon dessein était justement d'y aller, -mais qu'avant je comptais faire visite au consul français. -</p> - -<p> -—Eh bien, répliqua-t-il, passons ensemble chez Sa Seigneurie, puis -nous nous rendrons chez la <i>diva</i>. -</p> - -<p> -Je le suivis, et quand nous fûmes à demi-couchés sur les coussins de -la gondole, je le complimentai sur la beauté de sa maîtresse. -</p> - -<p> -—Stella est aussi bonne que belle, me répondit-il simplement, je l'ai -aimée en l'entendant chanter et elle en me regardant. Elle m'a dit plus -tard, dans son langage imagé, que cela devait être, puisque nous -portions notre âme sur notre visage. Elle m'a préféré, quoique je -sois presque sans fortune, à des princes qui lui offraient des -millions. «Tout ce qui est enviable ne s'achète pas, me dit-elle -souvent; l'amour, le génie, la beauté sont des dons divins que les -plus riches ne peuvent acquérir.» -</p> - -<p> -—On lit ces fières pensées sur le fier visage de Stella, répondis-je -au Vénitien. -</p> - -<p> -—Rien de ce qui tient à l'art ne lui est étranger, reprit-il, elle -compose de la musique, fait des vers italiens et dessine de mémoire les -lieux et les êtres qui l'ont frappée. -</p> - -<p> -—Vous l'aimez bien? -</p> - -<p> -—Si entièrement que je l'épouserai le jour où un vieil oncle me fera -son héritier; en attendant je suis forcé de la laisser au théâtre. -</p> - -<p> -—Il me semble, repris-je, que la première danseuse diffère -complètement de votre belle amie? -</p> - -<p> -—La danseuse Zéphira, répliqua-t-il, n'a ni cervelle ni cœur; mais -elle est fort méchante et gouverne l'<i>impresario</i>, tout en menant par -le bout du nez ce pauvre comte Luigi. Ma chère Stella la ménage pour -s'éviter des tracasseries au théâtre. -</p> - -<p> -En devisant de la sorte, nous arrivâmes au consulat français. Le -consul était sorti; la gondole se remit en marche à travers le dédale -des canaux et nous déposa bientôt devant le palais qu'habitait la -<i>prima donna</i>. -</p> - -<p> -Nous trouvâmes Stella au piano, repassant un rôle qu'elle devait jouer -pour la première fois le lendemain; en apercevant son amant, même -avant de me saluer, elle lui sauta au cou avec ce laisser-aller de cœur -des Italiennes qui m'a toujours ému; puisse tournant vers moi, elle me -tendit la main, en me disant: -</p> - -<p> -—Oh! c'est très-bien, signor d'être venu me voir! Et mes couplets? -ajouta-t-elle aussitôt, j'y compte, je me sens en verve de bonne -musique. -</p> - -<p> -—Ces couplets sont là, lui dis-je, en touchant mon front; et, -demandant une plume et du papier, j'écrivis aussitôt une de mes -chansons espagnoles. -</p> - -<p> -La <i>prima donna</i> parlait fort bien français, et tout en parcourant mes -vers, elle les fredonnait sur un motif encore indécis. -</p> - -<p> -—J'y suis! dit-elle tout à coup. <i>Amico caro</i>, emmène le -seigneur français dans la galerie fumer un cigare; buvez du café, et -revenez dans une heure; le chant sera fait. -</p> - -<p> -Nous lui obéîmes, et, comme nous nous éloignions, j'entendis sa voix -puissante qui faisait éclater mes vers dans une mélodie qu'elle -improvisait. -</p> - -<p> -—Écoutons-la sans qu'elle nous voie, dis-je à son amant. -</p> - -<p> -L'air qu'elle avait trouvé, et qu'elle modifiait sans cesse en le -répétant, était vraiment inspiré: il agrandissait mes vers et -prêtait aux mots un sens plus idéal. Chaque fois que j'entends de la -belle musique, il me semble que la poésie est à côté froide et -incolore comme la raison l'est à la passion. -</p> - -<p> -À mesure que Stella chantait, son amant me disait tout bas: -</p> - -<p> -—N'est-ce pas, qu'elle a de l'âme? -</p> - -<p> -Je pensais à Antonia, et j'aurais voulu qu'elle partageât le plaisir -que nous donnait cette belle voix. -</p> - -<p> -Nous fûmes bientôt rejoints par la cantatrice. Elle avait trouvé son -air, me dit-elle, et était toute disposée à me le faire entendre; -mais, ajouta-t-elle, avec une grâce affectueuse: -</p> - -<p> -—Si vous étiez bien aimable, signor, vous resteriez à souper avec -nous; ce soir, je serai plus en voix, et notre chant vous paraîtra -meilleur. -</p> - -<p> -Son amant insista pour me retenir. -</p> - -<p> -—C'est impossible, lui répondis-je, je suis attendu. -</p> - -<p> -—Oh! je comprends, <i>una amica</i>, reprit l'aimable femme. Eh bien, -allons la chercher: j'aime ceux qui aiment. -</p> - -<p> -Son idée me parut heureuse; je pensai qu'Antonia serait émue à la vue -de ce beau et jeune couple qui s'adorait, et qu'elle consentirait à -venir passer la soirée avec nous. Nous montâmes en gondole. Arrivés -devant la maison que nous habitions, je n'osai introduire mes nouveaux -amis auprès d'Antonia avant de l'avoir prévenue. Je les priai de -m'attendre. -</p> - -<p> -Je trouvai Antonia à table. -</p> - -<p> -—Je croyais que tu ne viendrais pas souper, me dit-elle. -</p> - -<p> -—Je viens t'enlever, répliquai-je en riant et en l'embrassant pour -rompre la glace; et je lui racontai rapidement de quoi il s'agissait. -</p> - -<p> -Elle me répondit, avec un étonnement superbe, que je divaguais; -qu'elle n'irait pas de la sorte courir les aventures. Amusez-vous, -ajouta-t-elle; moi j'accomplis un devoir et je reste. -</p> - -<p> -Elle me parut en ce moment sentencieuse et dure comme un pédagogue qui -gourmande un enfant caressant. -</p> - -<p> -—Reste donc, repartis-je, et je tournai les talons. -</p> - -<p> -Je dus mentir à la <i>prima dona</i>, et lui dire que j'avais trouvé mon -amie souffrante. Alors elle s'offrit pour la soigner et m'engagea à ne -pas la quitter. -</p> - -<p> -Je répliquai qu'Antonia reposait, et que quelques heures de solitude -lui seraient bonnes. -</p> - -<p> -—En ce cas, vous soupez avec nous? me dit Stella. -</p> - -<p> -—Oui, j'aurai cet honneur, répondis-je, et je me rassis dans la -gondole, qui reprit sa course. À l'angle d'un canal, elle se croisa -avec celle de la danseuse Zéphira, qui, nous ayant aperçus, fit un -bond vers nous, et s'écria: -</p> - -<p> -—J'en étais sûre: voilà le <i>signor Francese</i> qui fait la cour à -Stella! -</p> - -<p> -—Venez à mon secours, Zéphira, répliqua gaiement l'amant de la -cantatrice, sans cela je suis perdu; et, la voyant prête à sauter dans -notre gondole, il lui tendit galamment la main. -</p> - -<p> -—Et où allez-vous comme cela? reprit la danseuse. -</p> - -<p> -—Souper chez moi, répliqua Stella. -</p> - -<p> -—J'en suis, dit Zéphira; Luigi m'ennuie, il est laid et jaloux; cela -m'amusera de le laisser se morfondre à m'attendre. Je ne danse pas ce -soir, <i>signor Francese</i>, et après le souper je pourrai vous promener -au clair de lune; car il serait inhumain à vous et à moi de troubler le -tête-à-tête de Stella et de son adoré. -</p> - -<p> -La compagnie de la danseuse me gâtait un peu celle de mes nouveaux -amis. Involontairement, j'étais triste de l'obstination d'Antonia. Dans -cette disposition d'esprit, la coquetterie de cette fille évaporée -m'irrita les nerfs comme un vin aigre. Je m'étendis au fond de la -gondole, et, sous prétexte que j'avais certainement la migraine et -qu'il fallait me soulager, Zéphira vint s'asseoir auprès de moi; elle -agita vivement sur mon front et mes cheveux son éventail à paillettes. -Sa beauté était piquante et ne manquait pas de grâce. Comment me -fâcher et lui dire qu'elle me déplaisait? J'eus la pensée de m'en -aller. Stella, me devinant, me dit en anglais, langue absolument -inintelligible pour la danseuse: -</p> - -<p> -—Je vous en prie, ménagez-la à cause de moi; car elle serait capable -de me faire siffler demain soir. -</p> - -<p> -—Que vous dit-elle là? fit la danseuse d'un air rogue. -</p> - -<p> -—Que je suis amoureux de vous et que le comte Luigi me tuera. -</p> - -<p> -Elle me sourit alors gracieusement, et continua à m'éventer tout en -allongeant ses doigts dans mes cheveux. Je lui débitai quelques -galanteries, et, une fois lancé dans cette fiction, je dus jouer mon -rôle d'adorateur. -</p> - -<p> -Le souper fut fort gai; Zéphira vida un grand flacon de vin d'Espagne -et me força à lui tenir tête. -</p> - -<p> -Quand nous passâmes au salon et que Stella se mit au piano pour me -faire entendre notre barcarolle, Zéphira, un peu chancelante, -s'affaissa sur une ottomane et s'y endormit presque aussitôt. -</p> - -<p> -Nos bravos et nos battements de mains, à chaque couplet de la <i>prima -donna</i>, ne troublèrent pas son lourd sommeil; si bien que je pus -m'esquiver seul, malgré le serment qu'elle m'avait arraché, en -choquant nos verres, de la reconduire chez elle à minuit. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XIV">XIV</a></h4> - -<p> -L'air frais de la nuit dissipa instantanément les vapeurs brûlantes -que le souper, le vin, les provocations de la danseuse et le chant -passionné de Stella avaient fait courir dans mon cerveau; je me sentis -tout à coup morne, désolé, et comme frappé d'abandon dans cette -grande ville étrangère. -</p> - -<p> -À la lueur vacillante des lanternes de ses gondoles, Venise noire et -silencieuse flottait devant moi. On eût dit un immense cercueil -éclairé par des cierges. Il me semblait que c'était mon cœur qu'on -ensevelissait, et que jamais il ne renaîtrait plus à la vie et à -l'amour. Je me pris à pleurer sur moi-même, comme on pleure sur un -être qu'on aime et qui vient de mourir; pourquoi ce deuil -avant-coureur? pourquoi ce présage? -</p> - -<p> -J'eus honte de ma faiblesse, et faisant un effort énergique pour -ressaisir le bonheur que je sentais m'échapper, je résolus de briser -à l'heure même la glace du cœur d'Antonia, et de me jeter avec -passion dans ses bras. -</p> - -<p> -—Après tout, me dis-je, je porte en moi ma destinée; sachons aimer -vaillamment! Je la convaincrai et l'enchaînerai à moi. Pourquoi cette -terreur d'un malheur que je puis conjurer à force d'amour? Me quitter! -m'oublier! le pourrait-elle? En qui donc retrouverait-elle jamais ce -qu'elle perdrait en me perdant? Cet orgueil de l'amour prouve son excès -même, et il renferme en soi la vérité; car bien peu d'êtres ici-bas -brûlent de cette flamme qui consume la vie. Elle est aussi rare que -celle du génie. -</p> - -<p> -Je rentrai sans bruit et me glissai sans lumière jusqu'à la porte de -la chambre d'Antonia, qui donnait sur le couloir, et près de laquelle -reposait la tête de son lit. Cette porte était fermée; j'y collai mon -oreille; j'entendis qu'elle dormait, et je n'osai l'éveiller. Je me -rendis à la cuisine où la femme qui nous servait m'attendait en -ronflant, la tête renversée sur une table; elle se souleva à ma voix. -</p> - -<p> -—Madame est-elle malade? lui demandai-je. -</p> - -<p> -—Non, monsieur, mais elle est bien fatiguée; madame a écrit tout le -jour. À minuit, elle s'est mise au lit n'en pouvant plus; il serait -charitable à monsieur de la laisser dormir. -</p> - -<p> -Je ne répondis rien à cette femme, mais par le même sentiment qui -fait qu'une mère craint de troubler le sommeil de son enfant, j'entrai -sans bruit dans ma chambre, je me déshabillai, revêtis ma robe de -moine, et me mis au travail. Tandis que j'écrivais, des larmes -montaient de mon cœur à mes yeux, et roulaient par intervalle sur le -papier; je pourrais vous montrer encore les pages où elles ont coulé. -Je ne quittai la plume qu'au jour; je dormis d'un sommeil agité et -fiévreux; vers midi, je fus éveillé par la voix d'Antonia qui se -penchait près de mon lit: je me dressai vivement, je l'étreignis avec -passion comme pour l'enlever à son indifférence et la ressaisir à -jamais. -</p> - -<p> -—Assez de souffrance! assez d'oubli! lui dis-je. Oh! froide et -folle que tu es! tu ne songes donc pas que le seul bonheur c'est -l'amour!—Je la couvris de baisers et la serrai si fort, qu'elle -poussa de petits cris en prétendant que je lui faisais mal; puis elle -se mit à rire sèchement sans repousser mes caresses, mais sans me les -rendre. Elle me regardait avec ses grands yeux scrutateurs qui n'avaient -rien de tendre. -</p> - -<p> -—Qu'as-tu donc à te moquer de moi et à me considérer de la sorte, -lui dis-je en me dégageant. -</p> - -<p> -—J'ai que tu n'es qu'un enfant, et que tu ne comprendras jamais -l'amour sérieux. -</p> - -<p> -—De grâce, repartis-je irrité, pas de dissertation sur la façon -d'aimer; tout ce que je sais, c'est que je t'aime. Que faut-il faire -pour te le prouver? -</p> - -<p> -—À quoi bon te le dire, tu ne le feras pas! -</p> - -<p> -—Dis toujours. -</p> - -<p> -—Il faut, reprit-elle, ne pas courir les cafés et les théâtres; il -faut accepter une règle et une discipline,—rester ici quand je -travaille,—travailler toi-même, et attendre, pour nous permettre -l'amour et ses distractions, d'avoir accompli notre double tâche. -</p> - -<p> -—Ce que tu dis là serait possible, répliquai-je, si le ciel nous -avait créés toi et moi tout à fait semblables; mais nous différons -de nature et d'aspirations; ce qui t'enflamme m'éteint, ce qui te fait -planer me jette à terre. Le cheval qui galope a-t-il le droit d'en -vouloir à l'oiseau qui vole, parce qu'il se meut par un mode -différent? Pourquoi veux-tu me contraindre et m'humilier? Pourvu que -j'agisse, c'est-à-dire que je produise à mes heures et selon mes -facultés, que t'importe? Laissons-nous notre liberté; d'ailleurs si tu -pouvais me mettre à ton pas, je ne serais qu'un écolier ou un esclave, -et alors tu me dédaignerais et ne m'aimerais plus! -</p> - -<p> -—J'aimerais un honnête homme qui ne croirait pas amoindrir son génie -en faisant vite une œuvre utile qui contribuerait à remplir notre -bourse. -</p> - -<p> -—Sois tranquille, j'arriverai à ce résultat; mais je te l'ai déjà -dit, je ne puis chaque jour, à heure fixe, faire un égal morceau de -prose et de vers comme un tisserand fait sa toile. -</p> - -<p> -—Non, répliqua-t-elle en ricanant, il faut au poëte gentilhomme, pour -l'inspirer, les prodigalités et les distractions futiles. -</p> - -<p> -Sur ces mots, elle me quitta comme un prédicateur sort de chaire après -une sentence. -</p> - -<p> -J'avoue que je l'aurais envoyée à tous les diables; elle commençait -à me faire sentir le joug du logis. Le mauvais côté des associations -intimes et coutumières de l'amour, c'est d'engendrer bientôt tous les -soucis et toutes les chaînes du mariage. Il faut voir sa maîtresse -chez elle, à ses heures, et n'apparaître soi-même à ses yeux aimés -qu'en fête et en santé et lorsque son cœur et ses lèvres nous -désirent. Ne voulant pas m'exposer à un nouveau sermon d'Antonia qui -aurait amené une querelle plus vive, je la laissai déjeuner seule et -j'allai me faire servir dans un restaurant de la place Saint-Marc, une -friture et du chocolat. Je n'avais plus dans ma poche que deux louis; -j'en changeai un pour payer mon déjeuner et acheter des cigares. Tandis -que je fumais sous les arcades, j'aperçus la petite Africaine des jours -précédents; elle n'accompagnait pas sur le tambour la danseuse à jupe -pailletée; l'instrument silencieux était placé à côté d'elle, -pendant qu'assise au soleil, à peine vêtue d'une pauvre robe -d'indienne brune, elle raccommodait sa tunique jaune à clinquants d'or. -C'était pitié de voir la loque qui la couvrait tristement, et -l'oripeau qu'elle reprisait avec soin et qui devait faire sa parure. Je -m'arrêtai à la regarder, et quoique je fusse posé obliquement et -presque derrière elle sous un arceau, quelque chose parut l'avertir que -j'étais là. Elle tourna la tête, arrêta ses yeux sur moi, et ne les -en détacha plus. J'allais m'éloigner pour échapper à cette étrange -créature, quand tout à coup il me sembla que son regard renfermait une -prière: j'envoyai la main à ma poche, j'en tirai mon unique louis en -lui disant en italien: -</p> - -<p> -—Pour t'acheter une robe. -</p> - -<p> -—<i>Si, signor, e grazie</i>, répliqua-t-elle, et elle joignit ses -deux petites mains brunes les élevant vers moi en signe de bénédiction. -</p> - -<p> -Je m'éloignai rapidement pour fuir sa reconnaissance, et j'entrai au -palais ducal: j'y allais presque tous les jours admirer les tableaux et -les plafonds des grands peintres de l'école vénitienne. À force de -les considérer, j'en arrivai à rendre la vie aux personnages -allégoriques, à ceux de l'histoire, et aux belles figures de femmes -qui ont vécu, aimé, et semblent vivre et aimer encore, car l'art les a -préservées de la mort. Les dieux de la fable, les héros et surtout -ces femmes souriantes d'immortalité, ouvraient à mon imagination les -champs sans limites de la fantaisie. Tantôt c'était une posture -guerrière qui ranimait tout à coup devant moi la mêlée homérique -d'une bataille antique; tantôt un détail de costume, un pli de -vêtement, qui faisaient errer ma pensée des robes de brocard des -patriciennes aux péplums des jeunes Grecques qui suivaient les -Panathénées. -</p> - -<p> -Ce jour-là je m'oubliai longtemps dans cette compagnie de tous les -âges et de toutes les civilisations. Vers la nuit, je me souvins que -j'avais promis de me rendre au théâtre, pour entendre Stella dans son -nouveau rôle. Je songeai aussi que je devais souper sans rentrer au -logis. Quant à Antonia je ne voulais pas y penser, mais je sentais son -souvenir au fond de mon cœur, comme un poids naturel et douloureux. Je -soupai rapidement dans le même restaurant où j'avais déjeuné le -matin, et comme en sortant je retraversais la place Saint-Marc -éclairée par des réverbères, je vis dans un point lumineux la fille -au tambour, vêtue d'une tunique rouge à paillettes d'argent; dans ses -noirs cheveux nattés riaient et sautillaient des grelots de corail. -Elle était presque belle dans ce costume qui la rendait fière et -hardie; au lieu d'accompagner la baladine de la veille c'était elle qui -dansait avec agilité et élégance; elle avait saisi les castagnettes -qui claquaient en cadence dans ses doigts. Tout à coup elle me vit, et -laissant là sa danse et les spectateurs en suspens, elle s'approcha -vers moi en secouant sa belle robe et en criant qu'elle me la devait. -</p> - -<p> -Je lui répondis qu'elle dansait à ravir. Une pensée me vint -subitement: -</p> - -<p> -—Voudriez-vous être engagée au théâtre? lui dis-je. -</p> - -<p> -—<i>Jesu Maria!</i> fit-elle, comme en extase à cette idée. -</p> - -<p> -—Cela vous ferait donc bien plaisir? -</p> - -<p> -—Oh! oui, serais-je la dernière des figurantes, répliqua-t-elle, -j'aurais du moins mon pain assuré et de quoi me faire respecter. -</p> - -<p> -La fin de sa phrase me fit rire. -</p> - -<p> -—Vous croyez donc, lui dis-je, qu'on respecte beaucoup ces dames? -</p> - -<p> -—C'est chez moi qu'on me respecterait, reprit-elle; le maître me -traite mal et ne m'épouse pas plus que mes camarades, quoiqu'il me -l'ait promis. Mais si je gagnais seulement deux ou trois sequins par -mois au théâtre, il m'épouserait et je mettrais bien vite hors de -chez lui toutes les autres. Elle me conta alors comment, ainsi que cinq -ou six petites danseuses ou saltimbanques de la <i>Piazzetta</i> et de la -place Saint-Marc, elle composait une sorte de harem à un robuste -marchand algérien qui vendait des pastilles du sérail: -</p> - -<p> -—Mais je suis sa première femme, me dit-elle avec orgueil, il m'a -amenée de là-bas, tandis que les autres il les a ramassées sur le -pavé de Venise. -</p> - -<p> -—Et lui êtes-vous fidèle? repris-je en riant. -</p> - -<p> -—Oui, quand la misère et la rage ne sont pas les plus fortes, -<i>ma</i>, signor, le théâtre! le théâtre! et je deviendrai une brave femme -tranquille qui aimera bien ses enfants. -</p> - -<p> -J'ai toujours remarqué que la femme la plus tombée aspirait à sa -réhabilitation. -</p> - -<p> -Je la quittai en lui promettant de m'occuper d'elle. J'achetai avec mon -dernier écu un gros bouquet et je me rendis à l'opéra. J'avais ma -place dans la loge du consul; j'y étais à peine que, l'amant de la -<i>prima donna</i> entra et vint à moi tout ému. -</p> - -<p> -—Ah! monsieur, me dit-il, la fureur de Zéphira ne connaît plus de -bornes; elle prétend que Stella a mêlé un philtre au vin qu'elle lui -a fait boire hier en soupant, que ce philtre l'a rendue sotte et brute -et vous a éloigné d'elle; elle se vengera, dit-elle, et je redoute -qu'à l'heure qu'il est, elle ne monte une cabale contre ma chère -Stella. Je vous en prie, avant que la toile ne se lève, allez dans la -loge de Zéphira essayer de l'apaiser. Offrez-lui même ce bouquet -destiné, je le devine, à mon amie. Vous lui éviterez des coups de -sifflets que toutes les fleurs de Venise ne pourraient étouffer. -</p> - -<p> -J'obéis au jeune Vénitien et décidé à jouer un rôle, j'entrai -gaiement dans la loge de Zéphira. Elle devint pourpre en m'apercevant, -et pour éloigner le seigneur Luigi, son amant, elle lui ordonna d'aller -lui quérir des oranges confites. Aussitôt que nous fûmes seuls, elle -me demanda impétueusement pourquoi je l'avais abandonnée la veille. -</p> - -<p> -—Vous dormiez si bien et avec tant de grâce, signorina, que vous -m'avez semblé en ce moment une divinité de l'Olympe, je me suis senti -indigne de vous, moi simple mortel, et je me suis retiré -respectueusement en tremblant pour attendre vos ordres. -</p> - -<p> -Je savais que le langage élogieux et un peu amphigourique plaisait -toujours aux courtisanes. -</p> - -<p> -Zéphira minauda. -</p> - -<p> -—Mais, me dit-elle ensuite avec une sorte de finesse, vous voilà -pourtant sans que je vous aie appelé. -</p> - -<p> -—Voulez-vous que je sorte, répondis-je d'un air soumis. -</p> - -<p> -—Non, car je vous attendais. Et elle ajouta plus bas: Je vous -désirais. Ce beau bouquet que vous avez là, ajouta-t-elle, est sans -doute pour Stella? -</p> - -<p> -—Vous voyez bien que non, puisque je l'apporte ici. -</p> - -<p> -Elle s'en saisit et le baisa follement en s'écriant: -</p> - -<p> -—Oh! les beaux myrtes! -</p> - -<p> -Je n'avais pas remarqué que ce bouquet se composait de myrtes et -d'œillets blancs. Le comte Luigi rentra, tandis que Zéphira me disait: -</p> - -<p> -—Trouvez-vous pendant l'entr'acte dans les coulisses, à la loge de -Stella. -</p> - -<p> -—J'espère que vous allez l'applaudir et la traiter en bonne camarade, -répliquai-je tout haut. -</p> - -<p> -—Oh! soyez tranquille, je lui réserve une pluie de bouquets, mais je -garde celui-ci, ajouta-t-elle à voix basse. -</p> - -<p> -Je la quittai sous prétexte que le consul m'attendait. -</p> - -<p> -—À tantôt, me dit-elle comme je sortais. -</p> - -<p> -—Oui, après le triomphe de Stella, répondis-je. -</p> - -<p> -Dès le premier acte, le succès de la <i>prima donna</i> fut immense, on lui -fît des ovations à l'italienne, sonnets et couronnes pleuvaient sur sa -tête. Zéphira tint parole, elle acclama Stella, lui battit des mains -et lui jeta des fleurs. À chaque entr'acte, elle alla la féliciter et -l'embrasser dans sa loge. Elle m'y trouva, ce qui la rendit encore plus -expansive et plus tendre pour sa camarade. Elle voulait le soir même, -improviser une fête chez le comte Luigi pour célébrer la réussite de -Stella. -</p> - -<p> -Et comme elle insistait auprès de son amie pour me décider à venir à -cette fête: -</p> - -<p> -—Toi seul tu peux entraîner le signor Francese, repartit la <i>prima -donna</i> en riant. -</p> - -<p> -Je répondis que je ne disconvenais pas de cet empire; mais qu'un vieux -parent malade m'attendait, et qu'avant quelques jours je ne serais pas -libre. -</p> - -<p> -À ces mots, Zéphira s'élança vers moi, et je crus qu'elle allait me -griffer de ses jolis doigts. Elle s'écria qu'elle comprenait bien que -tout ce que je disais était un prétexte et que je ne voulais ni -l'aimer ni la voir. -</p> - -<p> -Je répliquai galamment que mon unique désir était de passer ma vie -auprès d'elle, et que, pour nous lier, dès ce soir j'allais lui -demander un service. Je lui parlai alors de la petite danseuse du Maroc -et de son ambition théâtrale. Comme je l'assurai que l'Africaine -n'était pas belle, elle me promit de la recommander le soir même à -l'<i>impresario</i> qui devait la reconduire dans sa gondole. -</p> - -<p> -—Je n'y mets qu'une condition, ajouta-t-elle, c'est que vous viendrez -dans trois jours à la fête que je donnerai. -</p> - -<p> -—Non, dans huit jours, répliquai-je; car l'oncle que je soigne est -fort malade. Dans huit jours il sera guéri, vous aurez fait débuter la -pauvre danseuse et je serai tout à vous, belle Zéphira. -</p> - -<p> -Elle trépignait d'une jambe tout en balançant l'autre horizontalement. -Je serrai le bout de son pied, chaussé de satin nacarat, puis, sans -vouloir rien entendre, je m'aventurai dans le dédale des coulisses. -</p> - -<p> -Je trouvai sous le péristyle du théâtre le consul de France. Il -m'attendait, me dit-il; il offrait le soir même un <i>media-noche</i> à -quelques Vénitiens et à quelques étrangers de distinction; leur -compagnie me plairait et tous seraient heureux de me connaître. Il n'y -aura pas de femmes, ajouta-t-il; ainsi vous pouvez venir sans déplaire -à votre belle amie. -</p> - -<p> -Je suivis le consul. Aussi bien, pensai-je, à quoi bon rentrer au logis -avant le jour, puisque je trouverai la porte d'Antonia close? -</p> - -<p> -Une vingtaine d'hommes étaient déjà réunis dans le salon du consul -quand nous y arrivâmes. Quelques-uns étaient assis à des tables de -jeux; d'autres, debout, causaient, en groupes, musique ou politique, -plusieurs fumaient, accoudés aux balcons des fenêtres ouvertes. Le -consul me présenta à ses amis. Nous échangeâmes quelques paroles -cordiales, puis je me plaçai machinalement devant une table de jeu, -cédant à l'instinct qui me poussait à m'étourdir. Comme je mêlais -les cartes, je me souvins qu'il ne me restait pas un franc dans la -poche: il n'était plus temps de me lever. J'appelai le consul et lui -dis: -</p> - -<p> -—Vous m'avez tantôt enlevé du théâtre sans me permettre de rentrer -chez moi, et je m'aperçois que je n'ai pas ma bourse. -</p> - -<p> -Il me remit cinquante louis. -</p> - -<p> -Je ne suis joueur que par occasion, c'est-à-dire qu'il faut que le jeu -vienne à moi et que je ne vais jamais au jeu; mais si je rencontre par -hasard, comme ce soir-là, une table et des cartes, un partenaire riche -et passionné, calme en apparence, gagnant sans ivresse, et sachant -perdre sans sourciller, cela m'aiguillonne: alors je joue comme je -travaille, avec la fièvre, nerveusement et dans une sorte de volupté -âpre. Ce soir-là, l'absorption du jeu me parut délicieuse; elle me -fît oublier jusqu'à Antonia: je jouais d'ailleurs avec une persistance -de chance heureuse et de coups habiles qui semblaient tenir de la magie. -Vers deux heures du matin, quand un domestique du consul vint avertir -Leurs Seigneuries qu'elles étaient servies, j'avais gagné cent louis -au noble Vénitien qui me faisait vis-à-vis. Je lui dis que je serais -prêt à lui donner sa revanche en sortant de table. Il me répondit -gaiement qu'après le vin de Chypre nous ne songerions plus qu'à -dormir; mais que si je voulais bien lui faire l'honneur de visiter un -soir sa galerie de tableaux, il m'offrirait de recommencer la partie. -</p> - -<p> -Nous étions à peu près trente hommes assis autour d'une table -splendidement servie. Quoiqu'il n'y eût pas de femmes, on commença par -parler d'elles. L'amour s'introduit partout où une fête se donne: -quand il n'est pas en action, on se le raconte. Quelques jeunes gens -firent le récit des dernières aventures galantes qu'ils avaient -recueillies. Mais deux peintres et un poëte qui étaient là -élevèrent bientôt la conversation jusqu'à l'art, cet amour idéal -des grandes âmes. L'un d'eux s'écria: «L'art est d'ailleurs pour nous -une question de patriotisme: que serait l'Italie moderne sans la -poésie, la peinture et la musique? Notre gloire à nous c'est la -Renaissance et les génies épars qui n'ont cessé d'en perpétuer -l'écho jusqu'à nos jours. Si l'Italie vit encore et garde son nom dans -le monde, elle ne le doit point à la nation, mais à quelques grands -hommes qu'elle produit comme pour protester contre son néant.» -</p> - -<p> -—L'art nous énerve en berçant notre orgueil d'une gloire apparente, -s'écria amèrement un noble Vénitien, ami du comte Confalonieri. Notre -histoire aussi et le rôle qu'a joué Rome dans l'antiquité nous -montent au cerveau. C'est une ivresse décevante d'où sort l'inertie. -Malheur aux peuples qui ne vivent que du souvenir de leur grandeur -passée! ils perdent bientôt la vie active des nations et se -décomposent dans l'oubli. «Il vaudrait mieux,—c'est Byron qui l'a dit -en pleurant sur Venise,—que le sang des hommes coulât par torrents -que de rester stagnant dans nos veines tel qu'un fleuve emprisonné dans des -canaux. Plutôt que de ressembler à un malade qui fait trois pas, -chancelle et tombe, il vaudrait mieux reposer, avec les Grecs -aujourd'hui libres, dans le glorieux tombeau des Thermopyles, ou du -moins fuir sur l'Océan, être dignes de nos ancêtres et donner à -l'Amérique un homme libre de plus.» -</p> - -<p> -—C'est trop vite désespérer de notre avenir, s'écria un jeune -carbonaro échappé à la proscription. J'ai tâté en secret le pouls -à l'Italie, et je vous assure qu'elle vit. Elle n'est point semblable -à la Grèce, que Byron compare à une faible jeune fille morte. Non, -l'Italie se lèvera dans sa force comme une de ces belles guerrières de -la <i>Jérusalem délivrée</i>. Mais il faut que la France la regarde en -sœur et non en ennemie. -</p> - -<p> -Et, se tournant vers moi, il ajouta: -</p> - -<p> -—Vous, monsieur, qui êtes l'ami du jeune prince appelé à gouverner -la France, pensez-vous qu'il soit intelligent, généreux et libéral -autant qu'on nous l'a dit? -</p> - -<p> -—Je vous suis garant, répondis-je en élevant la voix, que rien de ce -qui est noble ne lui est étranger, et que rien de ce qui est grand ne -le sera à son règne. Je vous demande, messieurs, de lui porter un -toast et d'y associer la France et l'Italie. Dès demain je lui écrirai -votre sympathie. -</p> - -<p> -Le consul leva le premier son verre, et nous bûmes tous à ce prince -aimé qui devait vivre si peu. -</p> - -<p> -Malgré la vivacité d'une causerie qui changeait à chaque instant -d'objet, les vins mêlés, la saveur des mets et les heures dérobées -au sommeil, dont nous sentions l'influence, commençaient à nous -engourdir. La conversation devint moins générale, et bientôt chacun -ne parla plus qu'à son voisin de table. J'avais à ma gauche un aimable -érudit de cinquante ans, qui avait la plus belle bibliothèque de -Venise: des documents inédits et les chroniques les plus rares sur -l'histoire publique et privée des hommes célèbres de Venise s'y -trouvaient réunis. -</p> - -<p> -—En les parcourant, me disait mon interlocuteur, vous verrez revivre -nos doges, nos magistrats, nos généraux, nos artistes, nos aventuriers -et nos courtisanes. -</p> - -<p> -Je lui répondis que je profiterais au premier jour de son offre -attrayante. -</p> - -<p> -Quoique les rideaux de brocard des fenêtres eussent été -hermétiquement fermés, chaque fois que les laquais de service -ouvraient les portes une large raie de lumière se projetait sur nous; -elle venait d'une terrasse où le jour naissant éclatait. Bientôt -quelques rayons de soleil se glissèrent à travers cette ligne opaque -et blanche. Plusieurs convives dirent, avec un léger bâillement, qu'il -était temps de se retirer. Nous nous levâmes tous et nous regagnâmes, -un peu chancelants, les gondoles qui nous attendaient. -</p> - -<p> -Quand je rentrai dans ma chambre, j'avoue que je ne songeai qu'à -dormir, sans me préoccuper d'Antonia. Mais je vis avec surprise que la -porte de communication entre nos deux chambres était ouverte. Je me -précipitai, plein d'effroi, dans la chambre d'Antonia, craignant -qu'elle ne fût malade ou sortie, partie peut-être? -</p> - -<p> -Je la trouvai tranquillement assise devant la table, où elle écrivait; -elle venait de se lever et recommençait à travailler. Son teint était -reposé, ses noirs cheveux à peine liés, s'échappaient en boucles sur -ses tempes, ses yeux brillaient de toute la flamme de l'inspiration ou -peut-être d'une colère concentrée. Sa robe de chambre, dénouée, -laissait à nu ses bras, son cou et une partie de ses épaules. Elle me -parut si belle et si digne dans cette attitude du travail et de la -solitude que, poussé par un invincible attrait, je m'agenouillai près -d'elle et l'embrassai. Elle me laissa faire, mais sans me rendre mes -caresses: elle me regardait tristement et avec froideur. -</p> - -<p> -—J'avais pensé, en trouvant la porte ouverte, que la paix était -faite, lui dis-je, et voilà que je te trouve comme un bloc de glace. -</p> - -<p> -—J'ai ouvert cette porte, reprit-elle, pour vous donner un conseil; -vos traits sont altérés, vous êtes d'une pâleur effrayante et vous ne -résisterez pas à cette vie de dissipations, et peut-être de -débauches; puis vous devez manquer d'argent. Je me demande qui est-ce -qui vous héberge et vous nourrit quand vous passez les jours et les -nuits loin d'ici. De deux choses l'une: ou vous vous endettez, et c'est -une folie indigne d'un pauvre artiste; ou les autres payant pour vous, -et c'est alors une humiliation indigne d'un gentilhomme. Je vous en -conjure, Albert, renoncez à ce genre de vie, je ne dirai point par -amour pour moi, car votre conduite me prouve que vous ne m'aimez pas, -mais par respect pour la dignité humaine. Si je cesse d'être votre -maîtresse, je resterai toujours votre mère, Albert, et j'ai dû vous -parler comme je parlerais à mon fils. -</p> - -<p> -—Grand merci, lui dis-je en éclatant de rire, je vous ai écoutée -sans vous interrompre, et si vous voulez bien à votre tour m'accorder -cinq minutes d'attention, vous pourrez juger que dans votre petit -discours maternel, très-peu tendre et encore moins charitable, vous -m'avez fort gratuitement accusé d'indélicatesse, de dissipation et -même de débauche. Je lui fis alors le récit circonstancié et -véridique de l'emploi de ma journée et de ma nuit. -</p> - -<p> -—Si vous aviez consenti à m'accompagner, poursuivis-je, vous n'auriez -pas tout à fait perdu votre temps, en voyant et en entendant la belle -<i>prima donna</i>. Elle aurait pu vous fournir, pour un de vos romans, un -type de femme artiste, simple, grande et aimante. Cette figure serait -très-sympathique, je vous assure, pourvu que vous n'eussiez pas la -prétention de l'embellir en ajoutant à ses qualités naturelles des -aspirations humanitaires! Je prononçai ces deux mots en ouvrant -démesurément la bouche, ce qui produisit un bâillement involontaire. -</p> - -<p> -—Allez donc dormir, s'écria Antonia dépitée. -</p> - -<p> -—Je n'ai plus que deux phrases à vous dire, repris-je, puis j'irai -faire un long somme. Ma nuit passée chez le consul, en compagnie de -nobles Vénitiens, m'a plus éclairé sur Venise et son histoire que -bien des lectures solitaires. La vieille comparaison est toujours vraie, -ma chère, le poëte est comme l'abeille, il butine sans effort et en se -jouant les sucs dont il compose son miel. J'ai donc enrichi mon esprit, -comme vous auriez pu enrichir le votre durant ces heures en apparence si -oisives; et pour dernier argument en faveur de la manière raisonnable -dont je mène la vie, voici cent louis qu'un bienfaisant hasard m'a fait -gagner cette nuit très-prestement et très à propos à un opulent -Vénitien; prenez-en la moitié pour remplir votre bourse, que vous me -reprochez si souvent de laisser vide,—et en parlant ainsi, j'alignai -cinquante louis sur une des feuilles du manuscrit d'Antonia; elle secoua -la page avec colère et fit jaillir les pièces d'or sur le parquet. -</p> - -<p> -—Il ne vous manque plus que de devenir joueur; avant peu vous -partagerez vos nuits entre les tripots et cette petite saltimbanque -africaine. -</p> - -<p> -—Elle a ton regard Antonia, et c'est pourquoi elle me plaît, -répondis-je du seuil de la porte qui séparait nos deux chambres. -Allons, ma chère, viens me bercer dans tes bras ou trêve de tes -sermons qui tombent sans fruit sur un homme endormi. -</p> - -<p> -—Que Dieu vous sauve, moi j'y renonce, répliqua-t-elle sous forme de -péroraison. -</p> - -<p> -Jugeant à cette intervention de Dieu (dont les écrivains romantiques -abusent par trop, soit dit en passant), qu'elle ne m'accorderait pas le -plus petit baiser; je fermai la porte et me mis au lit. -</p> - -<p> -Mon sommeil fut long et réparateur. Antonia qui à la réflexion -redevenait toujours une bonne et cordiale femme, rendit la maison -silencieuse afin qu'aucun bruit subit ne m'éveillât. -</p> - -<p> -Je ne me levai qu'à une heure et je fus charmé de voir qu'elle m'avait -attendu pour déjeuner dans notre salon qui donnait sur le quai des -Esclavons. -</p> - -<p> -Je ne la regardais pas même, craignant d'être troublé par sa beauté -toujours nouvelle pour moi, et, afin d'éviter tout orage et de ne plus -irriter son humeur, je lui racontai d'un ton libre d'intéressantes -particularités sur Venise que m'avaient apprises les hôtes du consul; -elle parut m'écouter avec intérêt et lorsqu'elle me vit prêt à -sortir, elle me dit: -</p> - -<p> -—Reviendras-tu souper ce soir? -</p> - -<p> -—Oui, répondis-je, si après tu consens à te promener un peu au loin; -nous irons à Saint-Nicolas du Lido. -</p> - -<p> -—Encore! répliqua-t-elle avec impatience, tu ne peux donc pas -attendre que je sois délivrée du poids de mon cerveau. -</p> - -<p> -—J'attendrai tant qu'il te plaira, repris-je' en affectant une -indifférence par laquelle j'espérais faire naître sa jalousie et -réveiller son amour. -</p> - -<p> -Mais non, elle reprit sa pose impassible en me regardant partir et comme -je montais en gondole, je la vis à la fenêtre fumant avec -tranquillité. -</p> - -<p> -Je me trouvais bête et décontenancé; je me demandai à quoi me -servaient mon imagination et ma jeunesse si elles étaient sans pouvoir -sur la volonté de cette femme obstinée. Je me promis bien, du moins de -ne plus donner à son paisible orgueil le spectacle de mon agitation, et -je me jurai de renfermer mes angoisses sous la double dignité du calme -et du silence. Mais quand le cœur en arrive à cette contrainte que -devient l'amour? -</p> - -<p> -Tout entier à mes sensations personnelles, je n'avais pas songé à -traverser la place Saint-Marc pour remettre à la pauvre danseuse ma -carte sur laquelle j'avais écrit l'adresse de Zéphira. Je me reprochai -mon oubli et revins sur mes pas; je trouvai la brune enfant à sa place -accoutumée, vêtue comme la veille, de sa robe neuve et coiffée plus -coquettement encore; elle avait piqué dans ses épais cheveux noirs de -gros œillets rouges parfumés. -</p> - -<p> -—Préviens la danseuse Zéphira, lui dis-je en lui remettant cette -carte, que je ne la reverrai que le jour de tes débuts à la Fénice; -d'ici là, comme elle le sait, je reste auprès d'un parent malade. -</p> - -<p> -—Et moi, signor, ne vous reverrai-je pas? répondit l'Africaine en me -regardant étrangement. -</p> - -<p> -—Toi pas plus qu'elle, fis-je avec humeur comme pour me débarrasser -de ces deux obsédantes figures de femmes. -</p> - -<p> -—S'il en est ainsi, <i>caro signor</i>, laissez-moi vous accompagner -un peu dans votre gondole, à présent que je suis propre et pimpante, grâce -à votre générosité. J'ai quelque chose à vous dire. -</p> - -<p> -—Et moi je ne veux pas t'entendre, répliquai-je et je disparus sous -les arcades, en lui lançant brutalement un louis à la face. Comme je -tournais la tête, à l'un des angles de la place, je l'aperçus qui -pleurait. -</p> - -<p> -Je me mis à maudire toutes les femmes, leur influence fantasque, -harcelante et incessamment incompatible avec le repos de l'homme; en -pensant ainsi je rejoignis ma gondole, je m'y étendis tout de mon long -et j'ordonnai aux gondoliers de me conduire au large et de faire le tour -du fort Saint-Andrea; les vagues me berçaient mollement, la tente close -et noire de la gondole m'enfermait comme les rideaux d'un lit; ces -mêmes figures de femmes, dédaignées tantôt, repassaient gracieuses -devant moi, je leur tendais mes bras énervés de n'étreindre que le -vide, et si, à ce moment, à défaut d'Antonia, la petite saltimbanque -ou même Zéphira se fussent offertes à mes désirs, je ne sais ce que -serait devenue la fidélité de mon amour. Une secousse des vagues -m'arracha au vertige de ce rêve. Je tirai brusquement les stores de la -gondole; le grand jour et le vent de la mer y pénétrèrent à la fois. -Nous étions arrivés au rivage méridional du Lido; l'étendue des -vagues bleues de l'Adriatique se déroulait devant moi. J'aspirais de -toute la force de mes poumons l'air vivifiant qui soufflait du large. Je -descendis à terre; voulant faire seul le tour de ces rives -sablonneuses, j'ordonnai à mes deux gondoliers d'aller m'attendre vers -le bord opposé. -</p> - -<p> -Je marchais à l'aventure; j'enfonçais parfois jusqu'à la cheville, et -je songeais à Byron essayant de diriger un cheval fougueux sur ce sol -mouvant; je revoyais le grand poëte anglais avec son front inspiré -couronné de cheveux soyeux et bouclés; ses yeux où son génie -éclatait, sa bouche sérieuse et charmante comme celle d'une belle -jeune fille qui aime et qui rêve; son cou sculptural qu'une cravate -large laissait presque toujours à nu. Cette tête superbe empreinte de -la beauté idéale et que j'avais revue vivante dans l'admirable buste -de Thorwaldsen<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, semblait me suivre du regard durant ma promenade -solitaire. Je songeais à son long ennui qu'une mort glorieuse abrégea; -il m'apparaissait toujours fatigué de vivre et incertain de l'amour. Je -m'appuyai sur ce compagnon invisible et je lui disais: Console-toi; le -mal qui t'a frappé m'a atteint, et je ne trouve plus ni en moi ni hors -de moi, de quoi apaiser mon âme!—Antonia m'aimerait-elle au gré de -mes désirs infinis, je sentirais encore un tourment sans cause. L'ombre -de Byron me répondit: C'est ton cœur de poëte qui gémit en toi. La -connaissance de tout ce qui fût, la vue des passions et des misères -humaines, la perception de l'infini dont il ne peut pénétrer le -mystère, le sentiment du beau dont la possession lui échappe, -l'éblouissement de la gloire dont il mesure le néant, en voilà assez -pour composer l'écrasant fardeau qui incessamment broie son âme. Tu -souffres, ô mon frère! du mal de la pensée, et ce mal est incurable; -regarde ce vaisseau qui glisse sur la mer calme; il file vers l'Orient -et va saluer en passant ma Grèce bien-aimée. Les matelots qui le -conduisent étaient tristes tantôt à l'heure des adieux; on a même vu -des larmes rouler sur leurs bruns visages; mais les voilà en mer: le -soleil brille, une brise favorable enfle leurs voiles; la traversée -sera bonne et rapide, pourquoi s'affliger? Entends-tu résonner sur les -vagues leurs refrains joyeux? Ils chantent comme ils pleuraient ce -matin, ils s'abandonnent naïfs à l'animalité de leurs sensations. -Mais essaye, toi en qui l'esprit domine, de monter comme passager sur ce -navire; les deux auront beau te sourire, et les flots te bercer, -toujours, toujours, tu ressentiras le reflet de tes propres douleurs, -répercutées à l'infini par les douleurs immémoriales de la terre; -souviens-toi de ces mots de Leibnitz: «L'âme du poëte est le miroir -du monde.» Vis donc sans te plaindre et sans espérer guérir. -</p> - -<p> -La voix mourut en moi ou autour de moi; car je n'oserais jurer qu'elle -ne m'eût pas réellement parlé. -</p> - -<p> -J'entrai dans le cimetière des juifs, et je m'assis à l'ombre de -quelques arbustes. En considérant ces tombes, que l'intolérance de la -vieille Venise avait parquées hors de ses murs, je pensais au mépris -et à la proscription qui frappèrent si longtemps, même dans la mort, -cette grande race juive. Belle, tenace, intelligente, à travers tant de -siècles de persécutions, elle s'est maintenue distincte et forte; sa -patience héréditaire a triomphé des obstacles et des humiliations; -aujourd'hui ses fils règnent à l'égal des chrétiens: plusieurs par -le génie des lettres et des arts, un plus grand nombre par l'industrie, -cette puissance nouvelle des temps modernes. Leurs richesses les fait -asseoir à côté des rois et les associe à la destinée des peuples. -Qui donc oserait se détourner d'eux! Où sont désormais les Shylocks -persécutés et persécuteurs? que deviennent nos haines et nos -injustices? où vont nos croyances? Les convictions et les certitudes -des nations et des individus dévient, se décomposent et disparaissent -à travers le cours troublé de l'histoire. Ceux qui ignorent végètent -en paix; ceux qui savent et qui embrassent d'un regard ce passé -anéanti, s'épouvantent. Ils voient bien que ce qui a été n'est plus, -et ils se demandent ce qui sera. Que reste-t-il des symboles et des -passions des âges détruits? Un sentiment individuel, l'amour! que -beaucoup même commencent à nier. On raille déjà l'amour comme on a -raillé la foi et la royauté avant de les détruire: le sarcasme est -l'arme qui découronne avant le glaive qui décapite. -</p> - -<p> -Tandis qu'assis dans le cimetière des juifs j'étais assailli par ces -pensées, j'avais devant moi la mer tranquille où glissaient quelques -barques; je tournais le dos à Venise, sur laquelle le soleil qui -déclinait allait répandre en se couchant des pourpres d'incendie. -J'entendais mes deux gondoliers qui, profitant du repos que je leur -laissais, avaient entonné une barcarolle: leur voix, agrandie par -l'espace, montait en intonations superbes. -</p> - -<p> -Un peu las de ma promenade à travers les sables, je me dirigeai vers un -cabaret du Lido, célèbre par son vin de Samos. L'hôte, qui -commençait à grisonner, me dit que lord Byron s'était souvent assis -à la table où je me plaçai sous une tonnelle: -</p> - -<p> -—J'étais jeune alors, ajouta-t-il, et chaque jour je suivais à la -course le cheval de Sa Seigneurie; puis, quand je voyais bête et -cavalier n'en pouvant plus, j'offrais à milord de venir se reposer chez -moi. Parfois milord dînait ici. Ne voudriez-vous pas, <i>signor -Francese</i>, en faire autant? -</p> - -<p> -Le moyen de résister à un homme qui se recommandait à moi d'un aussi -grand nom? Ma course au bord de la mer m'avait affamé; la tranquillité -du lieu me tentait. Je me fis servir sous la tonnelle une dorade qu'on -venait de pêcher, une <i>polenta</i> et du fameux vin de Samos. Je ne suis -pas certain d'avoir bu réellement du vin grec, mais rien que le nom me -charmait. J'aime ces noms euphoniques de la langue d'Homère; ils -abondent à Venise: on dirait que les flots et la brise de la mer du -Pyrée les ont roulés jusqu'à l'Adriatique. -</p> - -<p> -Ce vin généreux, la solitude de la plage et la fraîcheur du soir me -plongèrent dans un bien-être qui m'apaisa. Quand je remontai en -gondole pour regagner Venise, je n'étais pas le même homme que le -matin. J'avais ouvert les stores de la barque pour contempler devant moi -la poétique cité qui se détachait sur le fond rouge du soleil -couchant: les coupoles de Saint-Marc s'élançaient dans le ciel -lumineux. Je débarquai en face du pont des Soupirs, et je restai là -jusqu'à la nuit, regardant autour de moi et répétant en anglais la -première strophe du quatrième chant de <i>Childe Harold</i>. -</p> - -<p> -«Me voici à Venise près du pont des Soupirs. De chaque côté -j'aperçois un palais et une prison. Je crois voir sortir la ville du -milieu des vagues comme si la baguette d'un magicien l'eût élevée -tout à coup. Des milliers d'années étendent leurs ailes sombres -autour de moi, et une gloire mourante étend ses lueurs sur ces temps -éloignés où tant de contrées soumises à Venise admiraient ses -monuments de marbre, son lion redoutable et où la reine de l'Adriatique -dictait ses lois aux îles nombreuses qui formaient son empire. -</p> - -<p> -»Elle semble la Cibèle des mers, couronnée dans le lointain d'un -diadème de tours! etc.» -</p> - -<p> -Doublement absorbé par Venise, que baignaient des flots de lumière et -par les vers du grand poëte, qui me berçaient harmonieusement, je -n'entendis pas marcher près de moi. Tout à coup une robe m'effleura; -je tournai la tête et j'aperçus la petite danseuse du Maroc. Mes yeux -durent exprimer la colère; car la pauvre fille frissonna et me dit -humblement en joignant les mains: -</p> - -<p> -—Pardon! pardon! signor; mais c'est la signora Zéphira qui m'envoie -vers vous. -</p> - -<p> -—Eh! que me veut-elle? répliquai-je impatienté. -</p> - -<p> -—Elle m'a dit, quand je lui ai remis votre carte, que si vous -n'alliez pas chez elle aujourd'hui même, elle ne me ferait pas débuter. -Elle prétend qu'il faut que vous me choisissiez un nom de théâtre; car mon -nom arabe est trop long et trop difficile à retenir. -</p> - -<p> -—Eh bien, répondis-je, va dire à M<sup>lle</sup> Zéphira -que tu t'appelles M<sup>lle</sup> -Négra<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>: ce nom convient -à ton visage. Et, en disant ces mots, je la quittai; je traversai la cour -du palais ducal, puis la place Saint-Marc, pleine de promeneurs. -</p> - -<p> -Autant la nature et la solitude m'apaisent et font remonter l'âme en -moi, autant la foule, le mouvement joyeux ou affairé d'une ville, la -vue des couples riants m'agi lent, aiguillonnent mon sang et -m'entraînent au plaisir. Alors je ne suis plus poëte; je suis une -chair qui frémit et désire et veut sa part de la vie universelle. -</p> - -<p> -Bien décidé pourtant à rester sous la calme influence de ma promenade -au Lido, je parcourus la place sans rien regarder, et je rentrai -aussitôt pour me mettre au travail. -</p> - -<p> -Je vis Antonia accoudée à la fenêtre du salon. Je me rendis dans ma -chambre sans chercher à lui parler, et je m'assis devant la table où -j'écrivais; j'aperçus sur les feuilles éparses une large enveloppe -qui portait le sceau du consulat; le cachet en était brisé, et je ne -m'en étonnai pas en lisant sur l'adresse: <i>Très-pressée.</i> Antonia -avait pu penser que c'étaient des lettres de France qui nous -arrivaient. Je trouvai dans cette enveloppe le billet suivant du consul: -</p> - -<p> -«Cette folle de Zéphira, qui ne sait pas votre adresse, m'envoie coup -sur coup deux lettres pour vous, je n'aurais point consenti à servir -d'intermédiaire à sa correspondance si elle ne m'assurait qu'il s'agit -d'une bonne action que vous devez faire ensemble.» -</p> - -<p> -Je lus avec humeur les deux billets de la danseuse qui n'avaient point -été ouverts; dans le premier, daté du matin, elle me disait: -</p> - -<p> -«Cette petite coureuse est moins laide que vous ne le prétendiez, et -je vous soupçonne de la protéger <i>con amore</i>; n'importe, je tiendrai -ma parole puisque vous m'aimez, <i>carissimo</i>. Venez vite chez moi, où -je suis seule sous prétexte de faire la sieste; il faut que nous -baptisions ensemble d'un nom chrétien cette petite moricaude.» -</p> - -<p> -Le second billet, écrit il n'y avait pas deux heures, renfermait ces -mots: -</p> - -<p> -«Si vous ne venez pas ce soir même vous promener dans ma gondole, je -renvoie votre <i>ragazze</i> danser sur la place Saint-Marc et sur la -Piazzetta; je veux bien être complaisante pour vous, mais il ne faut -pas que vous soyez un ingrat.» -</p> - -<p> -Je lui répondis aussitôt: -</p> - -<p> -«Un Français ne se laisse pas conduire en laisse comme un Italien, je -vous ai dit que je vous verrais le soir des débuts de M<sup>lle</sup> -Négra. Le lendemain je me rendrai à la fête que vous devez donner chez le -comte Luigi. D'ici là je resterai à distance votre très-humble serviteur.» -</p> - -<p> -Après avoir écrit ce billet, que je posai sans le cacheter près de -ceux de Zéphira, je me mis à relire les pages que j'avais faites -l'avant-veille; tout à coup la porte de la chambre d'Antonia s'ouvrit -et je vis celle que j'aimais par-dessus tout me sourire d'un air -narquois. -</p> - -<p> -—Je n'ai décacheté cette lettre du consul, me dit-elle, que parce que -j'ai pensé qu'elle renfermait des nouvelles importantes de France. Mais -vous avez vu que ma curiosité s'était arrêtée là; je ne veux rien -savoir de vos amours avec ces drôlesses. -</p> - -<p> -—Et moi je veux que vous les connaissiez, repartis-je, en poussant -devant elle les deux billets de la danseuse et ma réponse. -</p> - -<p> -Entraînée sans doute par un peu de curiosité, elle les lut, et me -dit: -</p> - -<p> -—Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? À vos heures vous vous occupez -de M<sup>lle</sup> Zéphira, et quant à M<sup>lle</sup> Négra, vous avez -pour elle un tendre penchant. -</p> - -<p> -—Comme il vous plaira, répliquai-je, bien résolu de ne plus entrer en -lutte. -</p> - -<p> -Lorsqu'elle me vit reprendre la plume et continuer à écrire, elle -s'approcha de moi: -</p> - -<p> -—Voyons, mon cher Albert, ne voulez-vous pas permettre que je vous -parle comme une sœur? -</p> - -<p> -—Hier vous étiez ma mère, répondis-je, aujourd'hui vous êtes ma -sœur. -</p> - -<p> -—Je suis toujours une femme qui vous aime, ajouta-t-elle, en posant -ses lèvres sur mon front; patientez encore quelques jours et vous me -retrouverez tout à vous. -</p> - -<p> -—Ô femme irritante et impudiquement mystique, m'écriai-je, tu -n'entends rien à l'amour! Je voulus essayer de la presser sur mon -cœur; mais elle se dégagea, et sans souci du mal qu'elle me faisait -elle s'enferma dans sa chambre. -</p> - -<p> -Je travaillai toute la nuit, domptant ma tristesse et mes désirs. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Une femme qui a été à Byron ce que Béatrix fut à Dante et -Vittoria Colonna à Michel-Ange, c'est-à-dire l'inspiration et l'amour, -nous écrivait, il y a trois ans, pendant que nous étions à Londres: -«Cherchez à Sydenham le buste que Thorwaldsen a fait du plus beau de -tous les hommes; Thorwaldsen était un artiste de génie, et quoique la -beauté de lord Byron fût d'un ordre si élevé que ni le pinceau, ni -le ciseau n'aient jamais pu la saisir, car, par l'expression de son -grand génie et de sa belle âme, cette beauté devenait presque -surnaturelle; toutefois, ce sculpteur éminent l'a interprétée mieux -que tout autre, et a pu faire passer dans son marbre quelque rayon de -cette ravissante beauté. Quant à un autre buste fait par Bertolini, ne -le regardez même pas: c'est une honte pour l'artiste, homme de talent -mais sans idéal. Vous savez ce que dit Shakespeare dans <i>Hamlet</i>:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i4">». . . . He was to this</span><br /> -<span class="i4">»Hyperion—to a satyr.»</span> -</div></div> - - -<p>Le même cœur qui avait dicté ces lignes s'émut lorsque M. Trelawney -publia récemment à Londres un livre sur lord Byron, où il prétend -qu'ayant voulu revoir Byron mort et s'étant trouvé un moment seul dans -sa chambre, il souleva le drap qui le cachait et découvrit: «Qu'il -avait le buste d'Apollon, sur les jambes tordues du satyre.»</p> - -<p><i>La Revue des Deux-Mondes</i> et <i>la Presse</i> parlèrent de ce -livre, et c'est à cette occasion que celle qui avait connu lord Byron dans -l'éclat de sa gloire, de sa jeunesse et de sa beauté, nous écrivit la -lettre suivante, énergique et convaincante réfutation de l'invention -fantastique de M. Trelawney:</p> - -<p>«... Que dire? quels mots employer pour exprimer ce qu'on éprouve -lorsqu'on lit des choses semblables, et surtout lorsqu'on voit la bonne -foi et l'élévation d'âme accepter à regret,—mais accepter pourtant -de pareils mensonges?—Jamais, croyez-le bien, Dieu n'a prodigué et -réuni sur une de ses créatures, un ensemble de dons comme sur lord -Byron. Mais, hélas, jamais aussi les hommes ne se sont plus acharnés -à disputer un à un ses dons; ne pouvant pas monter jusqu'à lui, ils -ont lâché de le faire descendre jusqu'à eux. Ils ne l'ont épargné -que là où il était absolument inattaquable. Ne pouvant pas lui -refuser son grand génie, obligés de reconnaître sa supériorité -intellectuelle, ils se sont attaqués à son être moral. Forcés -d'avouer que sa beauté était presque divine, ils ont inventé des -fables pour faire croire qu'il y avait dans sa personne des défauts -mystérieux qui le mettaient au-dessous de l'humanité, ils ont trouvé -dans ce bel exercice de leur esprit inventeur un aliment à leur -vanité, et souvent à leur cupidité. Heureusement que ceux qui peuvent -confondre ces turpitudes sont encore vivants, et ne manqueront pas de -rétablir la vérité des faits.</p> - -<p>»Je connaissais l'absurde invention de M. Trelawney, qui, craignant -peut-être d'être oublié, a voulu se rappeler une fois encore au monde -par un odieux mensonge sur lord Byron, mensonge qui serait ridicule s'il -n'était pas révoltant. J'étais en Angleterre lorsque ce bel ouvrage a -paru, et je puis dire qu'il a indigné au plus haut degré le publie. La -renommée parfaitement méritée de M. Trelawney, proclame que pendant -toute sa vie (qui n'a été qu'un tissu d'extravagances, pour parler -avec charité), <i>Jamais il n'a pu dire une vérité</i>.</p> - -<p>»Lord Byron, dont M. Trelawney n'a jamais été un ami, mais une simple -connaissance de ses derniers jours en Italie, et qui l'avait invité à -le rejoindre en Grèce parce que dans les circonstances de -l'insurrection de la Grèce il pouvait être de quelque utilité, se -moquait souvent de lui, sachant qu'il voulait réaliser en sa personne -le type imaginaire de son Corsaire.—Cependant, disait lord Byron, -Conrad faisait une chose de plus et une de moins que Trelawney,—il se -lavait les mains et ne disait point de mensonges.</p> - -<p>»À bord du vaisseau qui l'emmenait en Grèce, il s'est souvent moqué -des mensonges de Trelawney, et, après sa mort, ces plaisanteries ont -été publiées. De là l'hostilité de Trelawney, qui a attendu la mort -de Fletcher<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a> pour satisfaire sa vengeance.</p> - -<p>«Mais il y a trop de raisons et trop de témoins contre lui pour qu'il -puisse prouver son odieux mensonge. Si lord Byron fût né si mal -conformé des jambes, comment aurait-on pu l'ignorer jusqu'à sa mort? -Quoique ange pour ses perfections, il n'était cependant pas tombé du -ciel homme fait et habillé, ni arrivé inconnu des pays inconnus. Il -avait eu des nourrices, des bonnes qui ont été interrogées; qui ont -dit tout ce qu'elles savaient de lui, et elles ont toujours déclaré -que l'enfant n'avait qu'<i>un de ses pieds</i> mal conformé par une chute, -un accident qui lui était arrivé après sa naissance. Il avait été traité -par des médecins à <i>Nottingham</i>, à <i>Londres</i>, à <i>Dulwich</i> et -toujours pour la seule fin de rétablir la forme de son pied et enfin -après les soins du docteur Glenine, il était arrivé à se rétablir -assez pour pouvoir se servir de chaussures ordinaires. L'enfant, tout -joyeux, annonce l'heureux événement à sa bonne par une lettre qui a -été conservée comme un témoignage de son bon cœur. Et, outre cela, -n'a-t-il pas été au collège à Aberdeen, à Oulwich, à Harrow, -jusqu'à son départ pour Cambridge? Est-ce là, avec les enfants de son -âge et de tout âge, vivant avec eux, menant en tout la vie des autres -écoliers, qu'il aurait pu cacher son défaut avec des habillements -extraordinaires? Et ses compagnons d'étude dont la plupart sont encore -vivants, pourquoi se seraient-ils tus sur ces défauts physiques de leur -camarade, qui font tant d'impression sur l'enfance? Auraient-ils attendu -les révélations lâches si elles étaient vraies, odieuses étant -fausses de M. Trelawney, pour dire que lord Byron avait non-seulement un -pied défectueux par suite d'un accident, mais les jambes monstrueuses -de naissance? Et s'il avait eu cette difformité, est-il possible qu'il -eût pu se distinguer parmi ses camarades et être supérieur aux autres -pour tous les exercices d'adresse comme il l'était, et que plus tard il -se fût encore distingué dans tous les exercices du corps, sans jamais -trahir qu'un simple défaut de conformation dans un pied à peine -sensible et ne lui étant ni grâce ni agilité? N'a-t-il pas toujours -monté à cheval avec une remarquable élégance? Ne nageait-il pas -mieux qu'aucun nageur de son temps? Ne jouait-il pas avec aisance à -tous les jeux de dextérité?—On devrait encore ajouter, a-t-il donc -toujours aimé platoniquement? N'a-t-il pas été marié? Et dans toutes -ces différentes circonstances pouvait-il cacher des difformités -pareilles à celles que lui prête M. Trelawney? Ajoutons encore aux -preuves matérielles que son corps a été embaumé par les docteurs -<i>Millingen, Bruno, Meyer</i> et que ces messieurs ont parlé de la -<i>parfaite</i> conformation de lord Byron, à l'exception d'un pied.</p> - -<p>»Il existe un charmant portrait de lord Byron enfant, peint par Finden, -qui le représente debout et jouant de l'arc, et ses jambes dans ce -portrait sont jolies et élégantes comme toute sa personne. Mais je ne -finirais pas si je voulais énumérer toutes les preuves du mensonge de -M. Trelawney. Quant à la mélancolie de lord Byron, elle a été pour -le moins bien exagérée. Lord Byron était habituellement serein et gai -dans les dernières années de sa vie. Lorsqu'il a souffert de quelques -instants de mélancolie, ce n'était certes pas à cause d'une -imperfection de son corps, pour la beauté duquel, comme pour toutes les -autres qualités, qui faisaient de lui un être si privilégié, il ne -pouvait que remercier le ciel, mais cette mélancolie provenait de son -tempérament poétique, si sensible et si aimant; de la perte d'amis et -de personnes aimées; de la perte aussi de quelques illusions de -jeunesse, et plus tard de l'ingratitude, de la calomnie, de toutes les -basses et hypocrites passions conjurées contre lui pour le punir de sa -supériorité. On peut l'attribuer aussi à ce poids des grands -problèmes de notre existence, qui pèse sur les grandes âmes plus que -sur les esprits ordinaires.</p> - -<p>»Mais dans les dernières années de sa vie, lorsqu'un esprit de -philosophie et des tendances plus religieuses qu'on ne croit, et qu'il -ne s'avouait pas encore à lui-même eurent agi sur lui, son âme devint -de plus en plus sereine, et tout le monde qui la vu alors s'accorde à -dire qu'il était habituellement gai, enjoué, charmant.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Valet de chambre de lord Byron, qui ne l'a jamais -quitté.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Noire.</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XV">XV</a></h4> - -<p> -Les jours suivants s'écoulèrent sans trouble et sans événement; je -voyais à peine Antonia, et je mettais mon orgueil à lui paraître riant -et dégagé. Je passai mon temps à errer dans Venise. Chaque matin je -partais avant ou après déjeuner, suivant l'heure où je m'éveillais. -Tantôt je visitais un monument, tantôt je me faisais conduire en -pleine mer, tantôt je m'enfermais dans un musée ou dans la -bibliothèque du riche Vénitien que j'avais rencontré chez le consul. -Souvent je dînais ou je soupais au restaurant; j'évitais de manger -avec Antonia, car dans ces heures ordinairement si intimes d'un repas -pris ensemble, sa froideur ou sa raillerie m'exaspéraient; je fuyais -aussi la vue des autres femmes; je regardais à peine les belles -Vénitiennes penchées à leurs balcons où, à travers leurs jalousies, -leurs regards appellent les regards. Je ne voulais pas être infidèle -à mon amour, même par une tentation passagère. -</p> - -<p> -Je tenais mon esprit toujours en haleine: j'imaginais en marchant des -plans d'ouvrages, je combinais des effets dramatiques, je façonnais -quelques vers, et lorsque qu'à minuit je rentrais, je me mettais à -écrire jusqu'à ce que la fatigue me brisât. Alors je me jetais sur -mon lit, parfois tout habillé. Quand je me levais j'étais harassé; je -secouais mon malaise et mon cœur, et je recommençais à travers Venise -mes courses vagabondes. -</p> - -<p> -Un jour c'était Saint-Marc qui m'attirait; je m'arrêtais d'abord -devant son portique pour considérer les fameux chevaux de bronze que la -victoire conduisit à Paris, et dont mon père m'avait si souvent -parlé comme d'un des trophées de nos gloires. La vue de ces chevaux me -suffisait pour ranimer tout l'Empire. Je revoyais Napoléon comme un -héros antique tenant par la crinière ces coursiers grecs. À mesure -que je pénétrais dans la basilique, la figure d'un autre empereur du -moyen âge se dressait devant moi; les marbres, les mosaïques, l'or et -les pierreries des autels resplendissaient à la lueur des cierges; le -pape Alexandre, recouvert comme un Dieu d'un dais éblouissant, assis -sur le seuil de l'église, entouré de ses cardinaux, des patriarches -d'Aquilée, des archevêques et des évêques de Lombardie, tous -revêtus de la pourpre et des robes pontificales, attendaient Frédéric -Barberousse, que six galères vénitiennes avaient amené de Chioggia au -Lido. Le doge, entouré d'un splendide cortège, escorta l'empereur, ils -débarquèrent ensemble au quai de la Piazzetta et se rendirent devant -Saint-Marc. Là, dit la chronique latine: «Barberousse, humiliant sa -grandeur, dépouilla son manteau impérial et se prosterna aux pieds du -pape, celui-ci, ému, releva l'empereur, l'embrassa, le bénit, et -aussitôt toute l'assistance entonna le psaume: <i>Nous te saluons, ô -Seigneur!</i> Alors, Frédéric Barberousse prit le pape Alexandre par la -main et le conduisit dans l'église.» -</p> - -<p> -Cependant, tandis que le pape disait la messe, l'empereur ôta une -seconde fois son manteau impérial, et tenant une baguette, il officia -comme <i>porte-verge</i> à la tête des laïques du chœur. Après -l'évangile, le pape prêcha et l'empereur s'assit au pied de la chaire; -on chanta ensuite le Credo. Barberousse fit son oblation, puis baisa la -mule d'Alexandre: quand la messe fut terminée, l'empereur conduisit de -nouveau le pape par la main jusqu'à son cheval blanc, il lui tint -l'étrier et dirigea le cheval par la bride vers le bord de la lagune. -</p> - -<p> -À cette époque, la papauté représentait l'intelligence et la -liberté; un vieillard infirme et sans armes domptait un potentat -puissant et redouté; la force s'inclinait devant l'esprit. Aujourd'hui -nous allons à l'aventure, n'ayant plus rien à vénérer ni à croire. -</p> - -<p> -Un autre jour, c'était l'arsenal que je parcourais, ranimant ces armes -au repos et ces forces enchaînées de la gloire évanouie de Venise. -Par les beaux soirs, j'aimais à monter au haut du campanile qui relie -la place Saint-Marc à la Piazzetta. J'avais devant moi la colonne de -marbre où se tient juché le lion ailé et sur une colonne parallèle -le saint protecteur de Venise, la ville se déroulait à mes pieds -entourée d'une ceinture de flots calmes qui commençaient à -s'assombrir. Là, encore, les vers de Byron me revenaient et je les -répétais comme pour fixer dans ma mémoire le tableau mouvant. -</p> - -<p> -«La lune paraît<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>, la nuit n'a pas encore commencé son règne -silencieux, les derniers rayons du soleil lui disputent le ciel; une mer -de lumière se répand sur les cimes bleuâtres des monts du Frioul. Le -firmament est pur et n'a pas un nuage; on le dirait composé d'une suite -de zones lumineuses; on croirait qu'il va se fondre en un vaste -arc-en-ciel du côté de l'occident où le jour qui finit se réunit à -l'éternité; du côté opposé le pâle croissant de la lune flotte -dans une atmosphère bleue, comme une île aérienne habitée par des -esprits. -</p> - -<p> -»La lune accompagnée d'une seule étoile occupe la moitié du ciel, -tandis que les flots de clartés que jettent les derniers rayons du -soleil se suspendent aux sommets des Alpes Rhétiques; il semble que le -jour et la nuit refusent de céder l'un à l'autre jusqu'à ce que la -nature les y force.... Ces lueurs diverses donnent à la Brenta la -teinte empourprée d'une jeune rose qui se réfléchirait dans un -ruisseau. Ainsi le ciel se réfléchit dans le fleuve tranquille et lui -fait partager son éclat. -</p> - -<p> -»Les feux mourants du soleil et la lumière blanche de la lune -déploient toutes les variétés de leurs reflets magiques; mais déjà -la scène change; une ombre plus épaisse jette son manteau sur les -montagnes, le jour qui cède meurt comme le dauphin blessé à qui -chaque phase de son agonie prête une couleur nouvelle de plus en plus -éclatante jusqu'à ce qu'il expire... C'en est fait; partout -s'étendent les voiles gris de la nuit.» -</p> - -<p> -Ainsi je vivais, me plongeant dans toutes les ivresses de l'imagination -et de la poésie. -</p> - -<p> -Antonia, que ma tranquillité apparente dépitait peut-être, continuait -impassiblement son travail. -</p> - -<p> -La danseuse Zéphira semblait s'être soumise à ma volonté et ne -m'importunait plus de son souvenir. J'avais vaincu mes désirs et mes -inquiétudes par l'excès même de l'agitation; vous connaissez cet -aphorisme: «La sagesse est un travail; pour être seulement raisonnable -il faut se donner beaucoup de mal; tandis que pour faire des sottises il -n'y a qu'à se laisser aller.» -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a><i>Childe Harold</i>, quatrième chant.</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XVI">XVI</a></h4> - -<p> -Un matin, comme je déjeunais avec Antonia, on m'annonça la visite de -l'amant de la <i>prima donna</i>; je m'empressai de le recevoir et je priai -Antonia d'assister à notre entrevue: il se plaignit de mon oubli; sa -chère Stella s'étonnait de ne pas me voir, mais elle comprenait que je -ne pouvais quitter la signora, ajouta-t-il en se tournant vers Antonia; -et si son amie avait osé, elle serait venue elle-même nous inviter -tous les deux d'aller entendre chez elle un peu de musique. -</p> - -<p> -Antonia répondit avec bonne grâce qu'elle serait très-empressée dans -quelques jours de faire la connaissance de la grande cantatrice dont -tout Venise parlait; mais pour le moment elle ne pouvait perdre une -minute. -</p> - -<p> -L'amant de Stella, s'adressant alors à moi, m'apprit que le soir même, -la pauvre danseuse à qui j'avais fait l'aumône débutait à la -Fénice.—Elle était venue supplier humblement Stella de me déterminer -à aller au théâtre. -</p> - -<p> -—J'irai, répliquai-je. -</p> - -<p> -Antonia me lança un regard sardonique. -</p> - -<p> -—Ce n'est pas tout, reprit le Vénitien, Zéphira qui s'est montrée -fort bonne créature à l'égard de votre protégée, donne, à l'issue -du spectacle, une fête de nuit dans le palais du comte Luigi; elle -espère que vous y assisterez; tout ce qu'il y a dans la ville de jeunes -et riches oisifs sera là. Quant aux femmes, je ne vous promets pas des -patriciennes ni des <i>vertus</i>: je dois même avouer que celles que vous -rencontrerez me semblent une compagnie peu digne de ma chère Stella, -mais des convenances de théâtre la forcent, vous le savez, à ménager -Zéphira; d'ailleurs on sera en masque et, on pourra, garder -<i>l'incognito</i>. De sorte, poursuivit-il en s'adressant à Antonia, que -si madame était tentée de vous accompagner, elle verrait, sans être -connue, une de ces anciennes fêtes de Venise si rares désormais dans -notre ville en deuil. -</p> - -<p> -Je fus de l'avis de notre visiteur, et je pressai Antonia d'accepter -cette distraction. -</p> - -<p> -Le Vénitien ajouta, en riant, que par sa chère présence elle me -garantirait de toute tentation. -</p> - -<p> -Antonia repartit qu'elle me laissait parfaitement libre de me divertir -avec ces dames; qu'elle ne comprenait pas l'amour esclave; qu'un -sentiment aussi grand ne devait avoir sa force que dans la moralité de -l'âme. -</p> - -<p> -En prononçant cette docte maxime, elle se leva, salua l'amant de Stella -et disparut. -</p> - -<p> -—Elle est fort belle, me dit le Vénitien, mais elle a des yeux -terribles. -</p> - -<p> -Résolu à m'étourdir et à oublier cette femme impliable, je demandai -à l'aimable jeune homme quel déguisement il comptait mettre pour cette -fête? -</p> - -<p> -—Stella m'a fait faire, répondit-il, un costume de noble vénitien du -seizième siècle; et vous, quel habit choisirez-vous? -</p> - -<p> -—Un habit de chevalier de Malte. -</p> - -<p> -—Fort bien; c'est d'un bon augure, car vous tiendrez le vœu que cet -habit impose, répliqua le Vénitien en riant. -</p> - -<p> -Nous sortîmes ensemble; nous passâmes d'abord chez un costumier, puis -nous nous rendîmes chez la <i>prima donna</i> où je résolus de passer la -fin de la journée à me laisser bercer par la musique et par la -mansuétude que répandait autour d'eux l'amour de ces deux êtres -heureux. -</p> - -<p> -À peine étions-nous arrivés, qu'une voix aiguë appelant Stella nous -annonça la visite de Zéphira. Je n'eus que le temps de me cacher -derrière un rideau de porte en tapisserie. -</p> - -<p> -—Eh bien! viendra-t-il au théâtre? viendra-t-il à ma fête? s'écria -la danseuse du fond de la galerie. -</p> - -<p> -—Oui, <i>bellissima</i>, répondit la prima donna, il l'a promis à -<i>l'amico</i>. -</p> - -<p> -—Tiendra-t-il parole, ce fier invisible? répliqua Zéphira. -</p> - -<p> -—Sans aucun doute, dit le Vénitien, puisque nous sortons ensemble de -chez le costumier. -</p> - -<p> -—Ah! bravissimo! répondit la danseuse; mais il fallait l'amener ici. -</p> - -<p> -—Non, repartit Stella avec finesse, il faut qu'il te voie dans tout -ton éclat. Tu t'agites trop depuis quelques jours; tu pâlis et maigris: -suis un conseil d'amie, va te baigner et faire la sieste jusqu'à ce -soir; les roses de ton teint reviendront et tu seras irrésistible. -</p> - -<p> -—Suis-je donc si laide? fit la danseuse en minaudant et en se plaçant -devant une glace; tu as raison, j'ai l'air d'un spectre, et mieux vaut -que le signor Francese ne me voie pas ainsi. -</p> - -<p> -Je la regardai en soulevant un peu le rideau qui me cachait à l'autre -bout de la galerie; elle me parut pâle et flétrie, et sa mante de -taffetas noir, en s'entr'ouvrant, me laissa voir sa maigreur. -</p> - -<p> -—Tu es une amie sincère, dit-elle à Stella en l'embrassant; adieu, je -vais dormir jusqu'à la nuit. -</p> - -<p> -Quelques minutes après, nous entendions le bruit des rames de la -gondole qui l'emportait. -</p> - -<p> -—Nous voilà libres, s'écria la <i>prima donna</i> en se mettant au -piano; et, tandis que son amant et moi fumions des cigarettes, elle nous -chanta tour à tour les airs les plus dramatiques de ses rôles, puis -quelques piquantes barcarolles vénitiennes. Elle fut lasse de chanter avant -que nous fussions las de l'entendre. -</p> - -<p> -Sur son ordre, un domestique plaça devant elle une grande corbeille -d'osier pleine des plus belles fleurs. La galerie en fut embaumée. -Stella, de sa main d'artiste, groupa en bouquets et tressa en couronne -les roses, les œillets, les jasmins d'Espagne, les myrtes et les fleurs -de grenades. -</p> - -<p> -Je devinais son dessein et je souriais de sa bonté. -</p> - -<p> -—Vous voulez donc rendre cette enfant folle de joie? lui dis-je. -</p> - -<p> -—Songez, répliqua-t-elle, que ce sera peut-être l'unique fête de sa -vie. Demain on peut la siffler; il faut donc que ses amis lui donnent un -grand bonheur ce soir, dont le souvenir la soutiendra plus tard. -</p> - -<p> -Quand elle eut fini son travail embaumé, Stella nous quitta quelques -minutes pour faire sa toilette. Elle portait presque toujours des robes -flottantes qui seyaient à ravir à sa taille de statue grecque. Ce -jour-là, elle mit une robe de mousseline des Indes, assujettie aux -épaules par des camées antiques. Trois cercles d'or resserraient vers -la nuque, comme des bandelettes, les tresses et les boucles de ses -cheveux noirs. Son amant la regardait radieux; et moi, calme mais -charmé en face de cette belle créature si parfaite, je me disais: -</p> - -<p> -—C'est une muse qui s'ignore, une intelligence qui se manifeste sans -orgueil; inspirée et superbe avec tranquillité. -</p> - -<p> -La gondole qui nous conduisit au théâtre emporta la cargaison de -fleurs destinée à la petite Africaine. -</p> - -<p> -Nous trouvâmes Zéphira déjà installée dans la loge de la <i>prima -donna</i>. Elle était si éblouissante de joyaux, qu'elle rayonnait à -l'égal des lustres qui éclairaient la salle à <i>giorno</i>. Sa poitrine -et sa gorge, un peu maigres, se dissimulaient sous un large collier -byzantin en diamants, émeraudes et rubis; sur sa tête c'était toute -une résille des mêmes pierreries, où se jouaient gracieusement ses -cheveux; sa tunique de gaze d'argent, parsemée de renoncules rouges, -était le point de mire de tous les spectateurs; le fard aidant, sa -piquante beauté était ce soir-là fort attrayante. -</p> - -<p> -Stella la complimenta sur sa toilette. -</p> - -<p> -—Et vous, vous ne me dites rien, fit-elle en me tendant la main et en -secouant la mienne en cadence. -</p> - -<p> -—On ne parle pas aux astres ni aux déesses, répondis-je, on reste -ébloui, anéanti; c'est ce qui arrive aux Hindous dans leurs pagodes, -lorsqu'on découvre à leurs yeux les images en or et en pierreries des -incarnations de leurs dieux. -</p> - -<p> -—Je vois bien, reprit-elle, que vous vous moquez de moi et que vous -me trouvez trop parée; soyez tranquille, cette nuit, pour la fête, -j'aurai un tout autre costume. -</p> - -<p> -L'orchestre préluda; l'air du carnaval de Venise se fit entendre et -bientôt l'attention de la salle entière se détourna de Zéphira pour -se porter sur la scène. La toile s'était levée; le théâtre -représentait une cour moresque aux galeries en arcades, avec des -vasques de marbre blanc où tombaient sur l'eau les fleurs des orangers -et où se miraient les lauriers-roses. Le directeur de la Fénice en -<i>impresario</i> consommé, avait fait composer un ballet pour les débuts -de M<sup>lle</sup> Négra, une perle enfouie dans les impasses de Venise et -découverte un beau jour par un poëte français qui l'avait mise en -lumière. C'était en ces termes que les journaux de la ville et les -affiches du théâtre annonçaient depuis huit jours la petite -Africaine, m'associant à sa gloire présumée, mais sans me nommer, -grâce au ciel. -</p> - -<p> -Le ballet destiné à servir de cadre à la grâce de Négra n'avait pas -coûté de grands frais d'imagination à son auteur. C'était toujours -la vieille histoire d'un pacha blasé, voulant repeupler son harem et -faisant défiler une à une devant lui les femmes qu'un marchand -d'esclaves lui amenait. Quand la toile se leva, le gros pacha était -assis sur des coussins, fumant sa longue pipe d'ambre et regardant à -travers la fumée du tabac embaumé les beautés qui se trémoussaient -pour lui plaire. Il fit une moue dédaigneuse aux quatre premières -danseuses, qui se balancèrent, s'arrondirent et pirouettèrent en le -regardant. Mais tout à coup Négra parut, elle glissa devant le pacha -sans s'arrêter et comme épouvantée de sa corpulence. Ce fut elle qui, -d'un geste de mépris, eut l'air de lui dire: Je m'appartiens! Cette -pantomime, qui n'était pourtant pas dans l'esprit du ballet, fut -accueillie par de vifs applaudissements. Il est vrai que Négra était -d'une beauté si étrange, si nouvelle, qu'elle s'emparait des sens -comme par magie. C'était comme ces vins rares du midi, rayons liquides -du soleil, qui montent à la tête dès le premier coup. Je n'avais pas -pressenti que la petite danseuse des rues pût jamais m'apparaître -ainsi. Elle était vêtue d'une première tunique rouge brodée de -pierreries sur laquelle retombait une seconde tunique plus courte, fauve -et tigrée d'or, dont le corsage adhérait à sa taille fine. Ses seins -se soulevaient à demi, agitant trois rangs de sequins qui bordaient sa -robe; ses petits bras d'un modelé parfait avaient autour des poignets -deux serpents d'or aux yeux de rubis. Je n'ai jamais vu de mains plus -mignonnes, aux doigts plus minces et mieux ciselés. Son cou avait des -ondulations de cou de flamant; sa peau brune empruntait à l'éclat du -lustre la teinte du plumage de cet oiseau et aussi le ton empourpré et -poli des beaux coquillages roses; c'était surtout ses jambes nues, -ceintes de cercles d'or et éclairées par la lumière de la rampe, qui -faisaient songer à cette double comparaison. Mais on oubliait presque -la morbidezza du corps en regardant la tête expressive où rayonnaient -ses yeux flamboyants; ses cheveux noirs rejetés en arrière étaient -constellés de sultanis d'or reliés sur le front par une grosse opale. -Elle dansa et parut se transfigurer dans un pas précipité et fougueux -qui força la musique de l'orchestre à accélérer ses mesures: sa -tête alors lança des éclairs; les yeux, les dents, les narines -mouvantes, semblaient s'irradier autour d'elle; tout était en harmonie -dans sa danse; la flamme du regard courait dans sa taille frémissante, -dans ses pieds qui vibraient sur l'orteil, dans ses bras tendus vers la -volupté. Sa danse donnait le vertige, c'était quelque chose de non -appris, d'inspiré par le sang. -</p> - -<p> -Comme tous les spectateurs, je subissais la contagion de passion qui se -dégageait d'elle. Il est vrai qu'elle m'enveloppait de son regard, -m'appelait du sourire et semblait m'étreindre à travers l'espace. Dès -son entrée en scène, ses yeux s'arrêtèrent sur moi et ne me -quittèrent plus; je me sentais attiré, emporté dans ses bras, pressé -contre son cœur; j'étais à coup sûr le maître de cette femme, le -sultan préféré qu'elle voulait fasciner; elle savait me vaincre à -force de volonté et d'amour; je ne m'appartenais plus et je -tourbillonnais avec elle, <i>enlaçant, enlacé</i>, suivant l'expression de -Gœthe. -</p> - -<p> -Les danses les plus brûlantes auraient paru glacées auprès de cette -danse africaine. Ce n'était pas la lascivité, mais l'ardeur; au lieu -des tressaillements du plaisir et de la gaieté, c'était la frénésie -indomptée et sombre, l'ivresse qui tue. Cette danse incandescente -était à la danse italienne et espagnole ce qu'est Didon à une matrone -romaine et Othello à Gonzalve de Cordoue. On devinait une de ces filles -du Sahara, qui prouvent leur amour en faisant éteindre des charbons -ardents sur leur chair. À chaque mouvement, à chaque geste se -détachait d'elle un fluide ambiant qui remplissait la salle; les -spectateurs semblaient possédés de l'ardent démon qui frémissait -dans ce jeune corps; c'étaient des cris, des transports, des baisers -lancés dans l'air, des mots hardis qu'on ne se dit que tout bas. Les -fleurs tombaient en pluie aux pieds de Négra qui, sans rien voir, -continuait à danser son rêve, si je puis m'exprimer ainsi; tout à -coup partageant l'ivresse commune, je fis comme la foule, je l'acclamai -par son nom, je m'emparai des couronnes et des bouquets préparés par -Stella et les lui lançai un à un; le premier bouquet frappa contre son -cœur; elle l'y étreignit, le baisa et, par un mouvement plein de -grâce, y reposa sa joue comme un enfant qui s'endort sur un oreiller. -Ce geste fut applaudi par toute la salle; les fleurs amoncelées autour -d'elle l'ensevelissaient comme un poétique linceul. D'abord elle les -écarta avec ses petits pieds, en dansant toujours; mais insensiblement, -comme prise de lassitude ou cédant à quelque extase de volupté, elle -réunit en cadence, et en décrivant des pas aériens, tous ces bouquets -épars, s'en fit un lit et s'y étendit avec grâce, la tête tournée -vers moi. La toile tomba sur ce tableau. -</p> - -<p> -Dans le libretto, elle devait se coucher ainsi aux pieds du pacha, mais -ce comparse oublié s'était endormi en réalité sur ses coussins. -</p> - -<p> -Les admirateurs passionnés, que la danse de Négra venait de lui -susciter, accoururent dans les coulisses pour la féliciter; je m'y -rendis suivi de Stella, de son amant et de Zéphira, dont la rage -étranglait la voix; elle me poignardait de ses yeux aigus, et parfois -soir poing serré se levait pour me menacer. -</p> - -<p> -Nous trouvâmes Négra à moitié évanouie dans un fauteuil; le gros -marchand arabe, dont elle m'avait parlé, lui faisait de l'air avec un -éventail en plumes de paon, tout en répétant à l'<i>impresario</i>: -</p> - -<p> -—Signor, ma fortune est faite. -</p> - -<p> -Il se recula servilement en nous voyant entrer; -</p> - -<p> -Négra, soit qu'elle m'eût pressenti, soit qu'elle m'eût aperçu, -revint aussitôt à la vie; elle se précipita à mes pieds, s'empara de -mes mains et les baisa en répétant devant tous: -</p> - -<p> -—Voilà mon bienfaiteur! -</p> - -<p> -—Mais, pauvre fille, lui dis-je, je n'ai rien fait pour toi; et -voyant que la fureur de Zéphira allait éclater, j'eus la pensée d'ajouter -en la désignant: C'est madame qu'il faut remercier. -</p> - -<p> -Alors, avec une câlinerie charmante, elle s'inclina devant la danseuse -détrônée, et lui exprima sa reconnaissance en termes si vifs et si -doux, que Zéphira, vaincue, fut contrainte à la bonté. À tantôt, -dit-elle à Négra, je t'attends à ma fête, et prenant mon bras, elle -m'entraîna loin de ces yeux profonds qui me poursuivaient. -</p> - -<p> -Stella et son amant marchaient près de nous et songeaient à me -délivrer. Ils me rappelèrent qu'il était temps d'aller revêtir mon -déguisement, et ils emmenèrent Zéphira dans leur gondole. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XVII">XVII</a></h4> - -<p> -Le comte Luigi, l'amant en titre de Zéphira, habitait un des plus beaux -palais donnant sur le Grand Canal. Vers une heure du matin, toutes les -fenêtres de cette demeure patricienne brillèrent d'une clarté vive -qui fit ressortir dans l'ombre les sculptures de sa façade. Des laquais -en livrée, tenant des torches et des flambeaux, s'échelonnaient en -deux rangs, depuis le seuil de la porte jusqu'au haut de l'escalier. Les -flots paisibles et noirs de la lagune réfléchissaient et doublaient ce -palais lumineux. Mais bientôt le va-et-vient des gondoles, qui -amenaient les invités, troubla ce miroir tranquille, et ce fut durant -une heure un mouvement, un bruit de rames et de voix rappelant les -fêtes de la Venise des anciens jours. On voyait s'engouffrer dans -l'escalier, qui se dessinait comme une échelle de feu, une cohue -soyeuse, dont on ne distinguait que les têtes couvertes de plumes, de -fleurs, de pierreries ou de coiffures étranges; tous les visages -portaient des masques identiques en velours noir; toutes les tailles se -confondaient sous l'ampleur des dominos qui cachaient les riches -costumes historiques ou de fantaisie. À mesure que la foule parvint -dans les salons et les galeries, plusieurs des conviés rejetèrent -comme inutile le domino qui les enveloppait, et soulevèrent leur masque -pour se faire reconnaître; les femmes surtout se plaisaient à montrer -leurs splendides ou gracieux costumes, et ce fut bientôt un coup d'œil -magique que celui de ce palais monumental, fourmillant des habits de -tous les temps. Les figures des fresques des grands maîtres semblaient -attentives; on eût dit qu'elles regardaient passer la fête. C'était -un défilé de juifs couverts de dalmatiques; des Grecs et des Turcs -resplendissants de broderies et de cachemires; puis venaient d'anciens -Romains, des bohémiens, des Hindous, des chevaliers du moyen âge, -armés de toutes pièces, des marquis poudrés et des marquises -Pompadour, des Mexicaines en tuniques de plumes, des déesses de -l'Olympe, des Tyroliennes, des arlequins, des <i>pulcinelle</i>; tous les -costumes permis revêtus à l'envi dans leur innombrable diversité. Je -dis <i>permis</i>, car la police autrichienne défendait expressément de -porter aucun déguisement religieux. Aussi fûmes-nous très-surpris de -voir le comte Luigi, qui avait quitté son masque pour nous recevoir, -couvert d'une robe de camaldule. -</p> - -<p> -—Ce travestissement pourrait bien vous coûter quinze jours de prison, -lui dit le consul français venu un moment pour voir la fête. -</p> - -<p> -—C'est une fantaisie de cette folle de Zéphira, répliqua le comte, -elle prétend qu'elle a obtenu la permission de la police et que nous ne -courons aucun risque; tenez la voilà qui vient à nous, habillée en -religieuse. -</p> - -<p> -En effet, la danseuse s'approchait vêtue d'une robe d'abbesse; un -chapelet en perles noires de Venise serrait ce vêtement large autour de -sa taille fine; une grande croix en bois de rose à christ d'or et une -tête de mort en émail noir et diamants se jouaient sur sa hanche -gauche. Son voile en crêpe blanc était fixé en plis carrés et -réguliers sur sa tête par une couronne de roses blanches. L'éclat de -ses yeux semblait plus vif sous le bandeau monacal, et sa mine -évaporée formait un provoquant contraste avec cet habit pudique. -</p> - -<p> -L'amant de Stella qui se trouvait dans le groupe dont je faisais partie, -ainsi que le consul, nous dit à voix basse à tous deux: -</p> - -<p> -—Zéphira porte un autre déguisement sous sa robe de religieuse -qu'elle n'a choisie, j'en suis sûr, que pour déterminer Luigi à -mettre une robe de moine. Elle médite de lui jouer quelque vilain tour. -</p> - -<p> -—J'y veillerai, répliqua le consul, et je vous promets bien que si le -comte Luigi est puni pour son travestissement, Zéphira le suivra en -prison. -</p> - -<p> -Je ne sais si la dame s'aperçut que nous parlions d'elle, mais elle -accourut vers nous riante et folâtre, et enlaçant son bras au mien, -elle me dit: -</p> - -<p> -—Parcourons la fête. -</p> - -<p> -Je me laissai conduire dans le premier salon où les danses -commençaient à se former aux sons des orchestres invisibles répandus -dans tout le palais. Bientôt elle voulut m'entraîner dans une petite -galerie déserte éclairée de lueurs douteuses. -</p> - -<p> -—<i>Carissimo</i>, me dit-elle, venez voir l'effet de la serre -illuminée sur un canal sombre. -</p> - -<p> -—Pas encore, lui dis-je, après souper peut-être. -</p> - -<p> -J'aperçus, comme nous parlions de la sorte, vers le milieu du passage -où nous étions, une femme masquée debout devant une glace de Venise. -Je fus d'autant plus frappé de cette apparition qu'elle semblait tout -à coup animer devant moi la <i>Vénus couronnée</i> de Paris Bordone, un -des tableaux que j'avais le plus admiré à Venise. Plus j'approchais, -et plus je reconnaissais dans tous ses détails le costume dont -l'élève du Titien a revêtu sa Vénus, qui n'est comme on sait que le -portrait d'une grande dame Vénitienne: «les cheveux, noués sur le -front et entremêlés de perles, tombaient sur les bras et sur les -épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles, fixé au -milieu de la poitrine par un fermoir d'or, suivait et dessinait les -parfaits contours du sein nu. La robe en taffetas changeant bleue et -rose était relevée sur le genou par une agrafe de rubis, laissant à -découvert une jambe polie comme le marbre. Les bras étaient entourés -de riches bracelets et les pieds chaussés de mules écarlates lacées -d'or.» -</p> - -<p> -Tel était ce costume si bien décrit par un poëte contemporain. Je me -demandai quelle pouvait être cette femme qui paraissait avoir choisi -pour me plaire l'habillement de cette Vénus de Bordone, que j'avais si -souvent regardée avec amour. Cependant elle restait immobile, son -visage masqué tourné de mon côté. Tout à coup s'apercevant que -Zéphira me suivait, elle se mit à courir et disparut dans le fond de -l'étroite galerie. Je me précipitai sur ses pas, mais je ne pus -l'atteindre. J'arrivai en la poursuivant en vain dans un salon où un -jeune marquis milanais, déguisé en <i>Ludovic Sforce</i>, était seul à -une table de jeu; il me proposa d'être son partenaire et je m'assis -machinalement pour prendre haleine. Je jouai d'abord avec distraction, -j'étais préoccupé de cette figure de femme qui venait de -m'apparaître; qui donc était-elle? Négra? c'était impossible; -comment cette inculte et pauvre Africaine aurait-elle songé à ce -costume historique? puis cette femme m'avait paru plus grande que la -danseuse dont l'image me poursuivait depuis son triomphe de la Fénice. -Elle avait jeté dans mes sens une fièvre inusitée et, je dois -l'avouer, un désir tenace de la revoir. Insensiblement le jeu calma -l'agitation de mon sang ou plutôt en changea l'objet. Je jouais avec un -bonheur persistant qui irritait le marquis milanais et le poussait à -doubler son enjeu; je me sentais aiguillonné par la soif du gain, -passion qui m'était inconnue et dont je me croyais incapable. L'or -s'amoncelait près de moi, mais comme je commençais une partie -nouvelle, un frémissement de robe me fit lever la tête, et je vis -au-dessus de l'épaule de mon partenaire la Vénus de Paris Bordone; -elle se tenait immobile, me regardant de ses yeux brillants à travers -le masque; je me mis à la considérer et je ne jouai plus qu'avec -distraction. À la cambrure souple de la taille, je me disais: C'est -Négra; cependant les épaules, le cou et les bras étaient d'un blanc -de lis et Négra était brune et cuivrée; elle me semblait aussi bien -moins grande; il est vrai qu'en me penchant un peu, je découvris que -mon apparition portait de hauts talons à ses mules. En examinant la -chevelure, je m'aperçus que les boucles flottantes étaient les unes -blondes et les autres noires. Je remarquai le même mélange dans les -petits anneaux qui se jouaient sur la nuque. Quel art n'avait-il pas -fallu pour amalgamer ainsi ces deux chevelures où s'égarait mon -examen! -</p> - -<p> -Ma curiosité redoublait par ce mystère même. J'avais perdu cette -partie; une femme masquée vint frapper sur l'épaule du Milanais et lui -parler à l'oreille; il lui répondit: -</p> - -<p> -—Je vous suis. -</p> - -<p> -Je pus donc me lever sans inconvenance; d'une main, je ramassai sur la -table l'or qui m'appartenait, et de l'autre, je saisis le bras de ma -Vénus. Je la sentis frémir et vibrer pour ainsi dire comme une corde -de harpe; j'avais remis mon masque. En ce moment, l'orchestre d'une -salle voisine fit entendre une valse précipitée qui devint bientôt -frénétique sous l'élan des danseurs; j'enlaçai la femme tremblante -qui s'abandonnait à moi, et je l'emportai dans le tourbillon. -</p> - -<p> -—Qui es-tu? murmurai-je, dans le vol de notre course effarée. -</p> - -<p> -—Seigneur, je suis votre esclave. -</p> - -<p> -—Oh! c'est donc toi. -</p> - -<p> -J'avais reconnu la voix de Négra. -</p> - -<p> -—Mais comment as-tu deviné, pauvre fille, que ce costume de Vénus me -plairait? -</p> - -<p> -—Un jour, seigneur, j'ai osé vous suivre et je vous ai surpris en -extase devant le tableau de la Vénus. Depuis ce jour, j'ai pensé: Je -veux ressembler à cette femme. -</p> - -<p> -—Et cette blancheur de ton teint, et ce mélange de ta chevelure?... -</p> - -<p> -—Ma mère a été servante au sérail de Constantinople, et m'a appris -tous les secrets de la beauté des sultanes. -</p> - -<p> -Tandis que nous échangions ces paroles presque lèvres contre lèvres, -je la sentais tourner dans mes bras comme si un souffle nous emportait; -elle m'entraînait invinciblement dans les cercles décrits par -l'agilité nerveuse de ses petits pieds. -</p> - -<p> -Peu à peu elle m'avait fait sortir du salon de danse; l'orchestre plus -lointain nous guidait toujours; nous nous trouvions dans une galerie -moins éclairée et presque déserte. Je ne me rendais pas compte de ce -changement de lieu; il me semblait que c'étaient mes yeux qui se -troublaient, et que mon sang, affluant vers mes oreilles, m'empêchait -d'entendre la musique; je ne m'appartenais plus; à mon tour, je -tremblais et je frissonnais dans les bras de Négra. Elle me fit asseoir -sur un divan. -</p> - -<p> -Tout à coup je me sentis prendre la main; je regardai devant moi, et je -vis dans sa robe de camaldule le comte Luigi démasqué, qui me dit en -riant: -</p> - -<p> -—Voulez-vous, beau chevalier de Malte, donner le bras à madame, et -passer dans la galerie où le souper est servi. -</p> - -<p> -—De tout mon cœur, répondis-je, et je suivis le comte en tenant à -mon bras la pauvre Négra éperdue de bonheur. -</p> - -<p> -À la porte de la galerie où nous conduisait le comte Luigi, nous -trouvâmes Zéphira; elle avait quitté son masque et rejeté son voile -de nonne; une couronne de bacchante, en pampre et raisin d'or, avait -remplacé la couronne de roses blanches. Sa robe flottante, en -s'entr'ouvrant, laissait voir un fantastique costume d'Érigone qui se -composait d'une courte tunique en peau de tigre serrée aux flancs par -une haute ceinture d'or damasquiné; la gorge nue était voilée d'un -bizarre et volumineux collier composé de petits thyrses d'or. -</p> - -<p> -En m'apercevant avec Négra, elle bondit vers moi: -</p> - -<p> -—Oh! vous l'avez donc suivie et retrouvée, cette dame mystérieuse, -s'écria-t-elle; puis saisissant le bras de Négra, elle ajouta: -</p> - -<p> -—Apprenez, ma charmante, qu'on ne s'assied point à table sans quitter -son masque, et déjà sa main touchait le visage de la tremblante -Africaine. -</p> - -<p> -—Arrière! dis-je à Zéphira avec colère. -</p> - -<p> -Mais l'humble Négra, s'inclinant devant celle qu'elle appelait sa -maîtresse, quitta son masque et lui dit d'une voix douce: -</p> - -<p> -—C'est moi, madame, votre servante soumise. -</p> - -<p> -—C'est elle! c'est elle! répéta-t-on aussitôt de toutes parts; c'est -la grande danseuse de la Fénice! -</p> - -<p> -Plusieurs des invités l'avaient reconnue, et se mirent à l'applaudir -comme au théâtre. Négra, confuse, n'osait approcher; elle restait -courbée devant Zéphira. Le comte Luigi, soit pour donner une leçon à -sa maîtresse, soit qu'il cédât à un caprice qui lui traversait le -cœur, tendit galamment la main à la pauvre Africaine, et la fit placer -à table à sa droite, en m'engageant à m'asseoir près d'elle de -l'autre côté. Pour conjurer l'orage que je voyais courir dans les yeux -de Zéphira, je lui avais audacieusement offert mon bras. -</p> - -<p> -—Je ne vous quitte plus, me dit-elle en enfonçant ses ongles dans ma -main dégantée, et si vous regardez cette femme, je vous poignarde. -</p> - -<p> -J'éclatai de rire et m'assis sur la chaise que me désignait le comte -Luigi. Zéphira se plaça près de moi, et c'est ainsi que je soupai -entre les deux danseuses. D'un côté la flamme souterraine d'un volcan, -de l'autre le jet pétillant et criard d'un feu d'artifice. Zéphira -remplissait mon verre sans désemparer, et me provoquait de son pied -qu'elle enlaçait au mien sous la table. Négra m'enveloppait du rayon -de ses yeux profonds, pleins de tristesse et d'amour, indifférente aux -galanteries du signor Luigi. -</p> - -<p> -Les orchestres du bal continuaient à jouer des symphonies; les vins -pétillaient dans les cristaux, les mets fumaient dans les plats -d'argent, les fleurs vertigineuses et les fruits parfumés répandaient -leurs arômes dans les corbeilles ciselées des surtouts. La galerie -retentissait d'une longue rumeur de propos joyeux, de mots provoquants, -et de paroles d'amour prononcées dans cette suave langue italienne, -«doux idiome bâtard du latin, a dit Byron, qui coule des lèvres -d'une femme comme des baisers, et résonne comme si on l'écrivait sur -du satin; dans les syllabes de cette langue semble courir l'haleine de -l'heureux climat du midi<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>.» -</p> - -<p> -Qui donc eût résisté à l'atmosphère énervante qui nous -enveloppait? Nous étions tous, hommes et femmes, ivres ou enivrés; les -nymphes et les faunes peints sur le plafond dans des postures lascives -semblaient se mouvoir pour venir à nous. -</p> - -<p> -Au dessert, Zéphira fit donner le signal à tous les orchestres qui -jouèrent à la fois une valse étourdissante. -</p> - -<p> -—À moi, me dit-elle d'une voix impérieuse et m'enlaçant -étroitement, elle m'entraîna dans la danse véloce; elle avait tout à -fait rejeté sa robe de nonne; je me sentais pressé contre sa gorge nue -et contre la peau de tigre de sa tunique qui parfois bondissait jusqu'à -mon visage. Mon cerveau était en délire, je ne savais plus si c'était -Zéphira ou Négra qui m'emportait; les mille tournoiements de la valse -nous avaient conduits jusqu'à une serre qu'éclairait à peine une -lumière voilée; éperdus, haletants, nous allâmes nous affaisser sur -une ottomane qu'abritaient des arbustes en fleurs. -</p> - -<p> -—Pas ici, me dit Zéphira, mais dans un boudoir mystérieux, où -personne ne nous suivra; et, prenant ma main, elle me conduisit vers une -porte s'ouvrant sur un escalier qui menait à une terrasse. La bouffée -d'air froid qui monta vers nous dissipa mon ivresse; je reconnus -Zéphira. -</p> - -<p> -—Mais le comte Luigi est le maître de céans, lui dis-je, il connaît -tous les détours du palais, il peut nous découvrir. -</p> - -<p> -Elle me répondit en éclatant de rire: -</p> - -<p> -—Le comte Luigi est, à l'heure qu'il est, conduit en prison pour -avoir revêtu dans un bal un habit de moine. Nous aurons donc, -<i>carissimo</i>, quinze jours de liberté et de plaisir; et elle -s'efforçait de me faire descendre. -</p> - -<p> -Je fus pris de je ne sais quel dégoût invincible, je la poussai sur -les marches de l'escalier, et je rejetai sur elle la porte qui se -refermait du côté de la serre. Je tournai la clef à double tour sans -souci de ses cris qui se perdirent dans le bruit de l'orchestre. Comme -je passais de la serre dans un cabinet moresque, représentant une des -chambres de l'Alhambra, je vis là debout sur un grand coussin rond qui -lui servait de piédestal ma Vénus de Psris Bordone, qui me tendait -amoureusement ses bras. -</p> - -<p> -—Viens! viens! me disait-elle; ses yeux magnétiques m'attiraient, son -souffle courait sur mon visage. Merci, murmura-t-elle plus bas, de -l'avoir quittée; viens! viens! c'est moi qui te veux! Je me sentis -presser sur son cœur qui battait comme une vague; elle m'étreignit -avec tous les emportements de la passion; c'était sa danse devenue -amour. Je n'eus pas conscience de la réalité, et je fus heureux dans -un rêve. -</p> - -<p> -La chambre où nous étions était obscure, une seule lampe suspendue y -jetait sa lueur. Comme je lui rendais ses caresses, une raie soudaine de -lumière se projeta sur nous et éclaira son visage. Elle ouvrit ses -grands yeux; je poussai un cri; son regard venait de me rappeler celui -d'Antonia. Au même instant, un domino noir qui tenait un flambeau passa -près de nous, en riant sardoniquement. Était-ce Zephira? Non, non, la -voix de la danseuse n'avait point ce timbre grave; cette voix, je crus -la reconnaître, elle m'apportait comme un écho de celle d'Antonia! -</p> - -<p> -Je m'arrachai des bras de l'Africaine, je la repoussai avec rage, je -détachai violemment ses mains qui se cramponnaient à mes habits, et -lui jetant tout l'or que j'avais dans mes poches, je lui criai: -</p> - -<p> -—Va-t'en de Venise et que je ne te revoie jamais! -</p> - -<p> -Cependant, le domino fuyait dans une galerie voisine; je me mis à sa -poursuite, mais sans pouvoir l'atteindre; je le vis descendre le grand -escalier du palais et monter dans une gondole qui disparut bientôt à -mes yeux. -</p> - -<p> -Stella et son amant qui quittaient la fête m'aperçurent en ce moment. -</p> - -<p> -—Où courez-vous de la sorte, tête nue et sans domino, me dit la -<i>prima donna</i>, entrez dans notre gondole et nous vous reconduirons. -</p> - -<p> -Quand je lus assis près d'eux à l'abri des stores fermés, je courbai -ma tête sur mes genoux et me pris à pleurer. -</p> - -<p> -—Qu'avez-vous? s'écria Stella effrayée. -</p> - -<p> -Je saisis sa main, et la joignant à celle de son amant: -</p> - -<p> -—Vous qui vous aimez, leur dis-je, ne vous quittez jamais! ne vous -faites pas souffrir l'un l'autre; mieux vaut la mort. -</p> - -<p> -Ils n'osèrent me questionner, et dans leur bonté ils restèrent -silencieux devant mon chagrin. -</p> - -<p> -Cependant l'aube naissante projetait des lignes blanches à travers la -noire teinture de la gondole. -</p> - -<p> -Je dis tout à coup à mes amis: -</p> - -<p> -—Où voulez-vous me conduire? -</p> - -<p> -—Mais, chez vous, si vous le désirez, repartit le Vénitien. -</p> - -<p> -—Non, non, pas encore, plus tard, donnez-moi pour quelques heures -asile dans votre maison. -</p> - -<p> -—De grand cœur, répliqua Stella, vous souffrez, votre pâleur -effrayerait votre amie! Venez d'abord vous reposer chez nous. -</p> - -<p> -Leur maison était située sur le quai des Esclavons, près du palais -qu'habita Pétrarque; quand nous y arrivâmes, le jour commençait à se -lever, mais Venise dormait encore. Mes amis me conduisirent dans une -chambre et me supplièrent de me coucher. Je le leur promis; mais, à -peine seul, j'allai m'accouder au balcon de la fenêtre ouverte. J'y -restai longtemps immobile, anéanti, regardant les brouillards se jouer -sur la lagune déserte et couvrir d'un rideau les palais silencieux je -pensais à ce réveil de Venise si fidèlement décrit par un de nos -grands poëtes. «Le vent ridait à peine l'eau; quelques voiles -paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à l'ancienne reine -des mers les provisions de la journée. Seul au sommet de la ville -endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du -crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses -ailes dorées. -</p> - -<p> -»Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l'angelus à -grand bruit; les pigeons, comme au temps de la république, avertis par -le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un -merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tire-d'aile, la rive -des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu'on y -répand régulièrement pour eux à cette heure. Les brouillards -s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques pêcheurs secouèrent -leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques. L'un d'eux -entonna, d'une voix claire et pure, un couplet d'un air national. Du -fond d'un bâtiment de commerce une voix de basse leur répondit; une -autre, plus éloignée, se joignit au refrain du second couplet; -bientôt le chœur fut organisé: chacun faisait sa partie tout en -travaillant et une belle chanson nationale salua la clarté du jour.» -</p> - -<p> -La fraîcheur du matin apaisait la fièvre de mon sang. Le bruit -prolongé des cloches, le mouvement croissant de la ville et le chant -des travailleurs m'arrachèrent à l'obsession d'une nuit de délire: -j'en secouai le souvenir comme celui d'un songe impossible. -</p> - -<p> -Et moi aussi j'avais ma tâche à accomplir: le travail m'attendait; -Antonia me donnait l'exemple du courage et du renoncement; pourquoi ne -l'avais-je pas imitée? Elle avait raison: la règle est salutaire; la -discipline est indispensable à l'homme, toujours <i>ondoyant et divers</i>, -suivant l'expression de Montaigne. -</p> - -<p> -Me sentant dans l'esprit une vigueur nouvelle, résolu de tout réparer -et de reconquérir celle que j'aimais, je me hâtai de quitter la maison -de mes amis; je leur laissai quelques lignes au crayon, les priant de ne -pas chercher à me revoir avant huit jours. -</p> - -<p> -J'avais soif d'une réclusion absolue avec Antonia; autant j'avais -poursuivi l'agitation, autant je souhaitais maintenant le repos auprès -d'elle. -</p> - -<p> -Je rentrai furtivement. Quoiqu'il fît grand jour, Antonia dormait -encore. Elle resta couchée beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Moi, -je ne tentai pas même de reposer. J'écrivis tout d'un trait l'acte le -plus ému d'un de mes drames italiens. Je ne quittai la plume que -lorsque je crus ouïr un léger bruit dans la chambre d'Antonia. Alors -j'écoutai et j'attendis plein d'anxiété. Je compris qu'elle -s'habillait. Je devinais ses gestes, ses mouvements, à travers la -cloison; enfin la porte de sa chambre, qui donnait sur le couloir, -s'ouvrit, et je l'entendis donner quelques ordres à la servante. Je -crus qu'elle allait entrer chez moi. Ses pas se rapprochèrent; mais, -comme si une irrésolution l'eût arrêtée, elle me cria sans -paraître: -</p> - -<p> -—Albert, viens donc déjeuner. -</p> - -<p> -—Je travaille, répondis-je, espérant qu'elle entrerait. -</p> - -<p> -Elle ne répliqua rien: j'attendis encore quelques instants, et tout à -coup elle poussa la porte de communication et m'apparut souriante. -</p> - -<p> -—Comme j'ai dormi longtemps ce matin! me dit-elle; désormais c'est -moi qui suis la paresseuse et toi le travailleur. -</p> - -<p> -—Je suis la folie et toi la sagesse, répondis-je; tu vas d'un pas -ferme et régulier; moi je cours, je chancelle et je tombe, et je -finirai par m'engloutir. -</p> - -<p> -—Est-ce une tirade de ton drame que tu me récites là? -répliqua-t-elle; mon pauvre Albert! quitte la plume et allons -déjeuner, car tes fatigues de la nuit ont dû t'épuiser. -</p> - -<p> -Je n'osais la regarder en face; elle ne me questionnait pas, mais je -pensais qu'elle me devinait. Son calme apparent me faisait songer à ces -terrains minés qui renferment des abîmes; je me figurais qu'elle -souffrait et me méprisait peut-être, et que sa douceur pouvait bien -cacher quelque vengeance. -</p> - -<p> -—Te voilà sombre comme un remords ou comme un cachot des -<i>Puits</i>, me dit-elle; allons, Albert, un peu de gaieté, demain mon -manuscrit part pour la France et nous recommencerons à vivre. -</p> - -<p> -—Oh! combien je vais t'aimer! lui dis-je en lui tendant -convulsivement les bras. -</p> - -<p> -Elle me regarda avec étonnement: ses yeux me firent l'effet de deux -lames froides qui m'auraient traversé le cœur, et, comme si c'était -le sang qui s'en échappait mes larmes inondèrent mon visage. -</p> - -<p> -—Qu'as-tu donc à pleurer? me dit-elle; il faut absolument que tu -ailles dormir, car tes nerfs sont malades. -</p> - -<p> -Je la regardai avec amour: je la trouvai belle, fraîche et sereine; -j'aurais voulu qu'elle me berçât sur son cœur. -</p> - -<p> -Elle reprit son ton d'affection maternelle, m'empêcha de boire du -café, me reconduisit dans ma chambre, ferma les rideaux de la fenêtre -et m'obligea de me mettre au lit. Je me laissai faire comme un enfant; -mes larmes m'avaient calmé et je tombais de lassitude. Quand elle vit -mes yeux s'appesantir, elle s'éloigna sur la pointe des pieds. Je -dormis bientôt d'un lourd sommeil plein de cauchemars; je ne -m'éveillai qu'à la nuit. J'appelai; Antonia ne me répondit pas. La -servante vint m'avertir que madame était sortie pour se promener; elle -n'avait pas voulu m'éveiller. Je sentis d'abord comme une grande -terreur: m'aurait-elle quitté? serait-elle partie? Je courus dans sa -chambre et je fus rassuré en y trouvant tout ce qui lui appartenait: -son manuscrit, dont elle venait d'écrire les dernières pages, était -ouvert sur sa table; une lettre à son éditeur était placée à -côté. -</p> - -<p> -Une autre idée me vint. Elle aussi, pensais-je, a voulu se distraire, -et je fus pris d'une jalousie subite. Je me disposais à m'habiller, à -sortir, à courir après elle, quand je l'entendis monter l'escalier en -chantant. -</p> - -<p> -—Je viens de faire l'écolier en vacances, me dit-elle; j'étais avide -de liberté, d'air, d'excursion en pleine mer, et comme tu dormais je -suis allée seule. -</p> - -<p> -—Ne veux-tu pas que nous ressortions ensemble? lui dis-je. -</p> - -<p> -—Oh! de grand cœur, fit-elle avec enjouement; maintenant que me voilà -débarrassée de mon fardeau, je suis femme à te lasser par mes -fantaisies. -</p> - -<p> -—Eh bien! que désires-tu? -</p> - -<p> -—Allons souper au Lido. -</p> - -<p> -—Oui, allons! j'y sais un cabaret dont l'hôtelier a connu Byron. -</p> - -<p> -Nous montâmes en gondole, et, quoique la nuit fût froide et sombre, -nous accomplîmes notre dessein. Nous trouvâmes le cabaretier endormi, -l'espoir du gain le fit se lever en hâte. Il nous servit du jambon, une -omelette et de son fameux vin de Samos. Nous soupâmes gaiement comme -aux premiers temps de nos amours; je songeai à notre chambre chez le -garde-chasse de Fontainebleau, à nos meilleures heures de Gênes, à -nos premiers jours d'arrivée à Venise. La mer battait la plage, le -vent soufflait à travers la fenêtre disjointe de la chambre enfumée -où nous nous abritions. -</p> - -<p> -—Si nous couchions ici, lui dis-je. -</p> - -<p> -—Non, répliqua-t-elle, mieux vaut errer au large dans notre gondole. -</p> - -<p> -Quelques instants après, nous étions bercés par les vagues comme dans -un hamac; les vitres et les volets de la gondole était hermétiquement -clos; Antonia s'étendit sur les coussins de cette alcôve flottante, je -m'agenouillai près d'elle et je baisai ses mains et son front. -</p> - -<p> -—Comme te voilà humble, ô mon orgueilleux poëte, me dit-elle en -riant. Est-ce que je te fais peur? Est-ce que tu as désappris l'amour? -</p> - -<p> -Je la couvris des plus tendres caresses auxquelles mes pleurs se -mêlaient. Enfin je la retrouvais! Enfin, elle était encore à moi! -elle effaçait ma déchéance! elle me réconciliait avec le bonheur, -avec la vie. Elle me parut plus aimante et plus passionnée -qu'autrefois; quelque chose de poignant et d'intense s'échappait -d'elle. -</p> - -<p> -Ce furent durant huit jours des renouvellements de jeunesse et de -passion que je ne me croyais plus capable de ressentir et que je ne lui -croyais plus le pouvoir de m'inspirer. Nous nous éloignions chaque -matin de Venise; nous visitions les îles voisines ou bien nous allions -errer dans les campagnes que baigne la Brenta. -</p> - -<p> -Nous cherchions sans cesse un nouveau cadre à notre félicité -retrouvée; il nous semblait que l'aspect des lieux inconnus ravivait -nos sentiments et les rendait plus recueillis et plus tendres. -</p> - -<p> -Parfois, elle me disait en riant et dans les moments de suprême -volupté. -</p> - -<p> -—Je crois bien que tu m'as été infidèle? Mais que m'importe! Tu es -jeune, beau, inspiré et je t'aime. -</p> - -<p> -Quand elle parlait ainsi, j'étais prêt à la briser dans mes bras et -à m'écrier: -</p> - -<p> -—Non, tu ne m'aimes pas; tu es froide de nature et passionnée à tes -heures sans te soucier de ce que tu m'as fait souffrir. Mais je la -regardais: son calme et beau visage me désarmait et je me disais: Elle -est généreuse et grande; elle vaut mieux que toi. Alors j'étais -tenté de me jeter à ses pieds et de tout lui avouer; au premier mot -elle m'arrêtait. -</p> - -<p> -—Tais-toi, tais-toi, je ne veux rien savoir, me disait-elle, ou -plutôt je sais tout. Tu es trop faible pour t'abstenir, trop faible pour -attendre, trop faible pour aimer. -</p> - -<p> -Qu'elle eût mieux fait d'être jalouse, emportée, d'éclater en -reproches comme une femme italienne ou grecque! Nous nous serions -querellés, puis réconciliés, puis aimés plus passionnément; mais -ses paroles sentencieuses, sa prétendue supériorité en amour, me -rappelaient involontairement à toute heure combien nous différions. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Lord Byron, <i>Beppo.</i></p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XVIII">XVIII</a></h4> - -<p> -Ces alternatives de joie et de peine, de passion et de travail, de -veilles excessives et de courses immodérées, de désirs contenus et de -transports subits; cette vie sans calme et sans bonheur certain -m'abattit rapidement. Je sentais mes forces décroître et mon cerveau -vaciller. Il me semblait que ma jeunesse m'échappait et que mon -intelligence allait mourir. -</p> - -<p> -Un jour, par un chaud soleil d'automne, comme nous parcourions l'île de -Torcello, mes jambes défaillirent; un frisson courut dans tous mes -membres et je dus pour me ranimer me coucher sur la plage et me couvrir -du sable tiède que soulevait le sirocco. -</p> - -<p> -Mes tempes battaient avec force; je sentais sur mes yeux clignotants un -cercle de feu; mes cheveux, que le vent agitait me semblaient d'un poids -énorme; mes pieds et mes jambes enfoncés dans les monticules de sable -chaud, étaient froids comme si la glace les eût recouverts. Tout mon -sang refluait à la tête; mes joues devenaient de plus en plus -pourpres, et, vaincu par une fièvre ardente, je fus contraint d'avouer -à Antonia que je souffrais. Elle me fit porter dans la gondole, -m'étendit sur les coussins des banquettes et soutint jusqu'à Venise ma -tête sur son bras ployé. -</p> - -<p> -—Ma pauvre Antonia, lui dis-je, je crois que tes instincts de sœur de -charité vont trouver à s'exercer; je suis bien malade et si je n'en -meurs pas je serai pour toi un long souci. -</p> - -<p> -—Quelle funèbre idée, répliqua-t-elle, mourir! y penses-tu! à -présent que nous pouvions passer de si beaux jours à nous aimer! -</p> - -<p> -La voix de mon cœur lui criait: «Il fallait penser plus tôt à cette -tendresse tardive! ton bras, qui me soutient défaillant, il fallait -l'étendre pour me préserver.» -</p> - -<p> -Mais tout reproche expirait sur mes lèvres, je la remerciais de ses -soins et je m'y abandonnais. -</p> - -<p> -La traversée redoubla ma fièvre, et quand nous arrivâmes, Antonia -s'effraya en voyant que je ne pouvais plus me tenir debout. Elle me mit -au lit puis se hâta d'écrire au consul de France pour lui demander un -médecin. Le consul accourut. -</p> - -<p> -Ce n'est qu'un peu de fatigue, me dit-il; l'irritant sirocco, maudit par -Byron, me causa, il y a un an, le même malaise; une saignée me -soulagea, mais je ne voulus pas qu'elle fût faite par le médecin en -renom à Venise. C'est un vieillard qui a la main tremblante et qui un -jour a presque coupé l'artère à une belle comtesse. Je m'adressai à -un jeune docteur nouvellement arrivé de Padoue. Sa main est sûre, il -n'a pas de grandes prétentions à la science; il ne discute jamais, comme -les vieux <i>dottissimi</i>, mais, ce qui vaut mieux, il pratique avec -assez de bonheur. Je suis certain qu'avant trois jours il vous tirera -d'affaire. -</p> - -<p> -Antonia remercia le consul avec effusion et le pria de se hâter de nous -envoyer le médecin. -</p> - -<p> -—Comment va Stella, dis-je au consul prêt à sortir. Veuillez -m'excuser auprès d'elle et de son ami, vous voyez que désormais je -suis forcément impoli. -</p> - -<p> -—Ils viendront vous voir et vous distrairont, quand vous irez mieux, -par le récit de plusieurs aventures. -</p> - -<p> -—Et lesquelles, dites-les-moi vite en deux mots. -</p> - -<p> -—Zéphira est en prison, elle y tient compagnie au comte Luigi. -</p> - -<p> -—Quoi, répliquai-je, tous deux punis pour ces robes de moine et de -nonne? -</p> - -<p> -—L'autorité autrichienne n'entend pas raillerie à ce sujet, répondit -le consul. Mais une autre aventure, dont tout le monde parle, c'est le -départ de la petite Négra, le lendemain même de son triomphe à la -Fénice. -</p> - -<p> -Je tressaillis malgré moi. -</p> - -<p> -—Et sait-on pourquoi? murmurai-je. -</p> - -<p> -—On se perd en conjectures; elle a rompu son engagement et forcé le -gros Arabe qui l'aimait à quitter Venise. -</p> - -<p> -Antonia se mit à rire et reconduisit le consul qui sortait. -</p> - -<p> -L'obéissance aveugle de l'Africaine à ma volonté aurait dû me -toucher; mais quand l'amour, suivant l'expression de Champfort, n'a -été que le contact de deux épidermes, il ne laisse qu'une trace -passagère; parfois même qu'un souvenir irritant qui nous humilie. Le -contraire se produit lorsque l'âme est en jeu; alors ce lien de l'amour -devient si fort et nous tient tellement de toutes parts qu'il ne se -brise qu'avec la vie. -</p> - -<p> -Ma fièvre augmentait si vite que lorsque le docteur arriva, je n'avais -plus la perception de ce qui se passait autour de moi. Un délire encore -muet faisait tourbillonner dans ma tête mille images confuses. Je -croyais voir la pauvre Négra pleurant sur le pont d'un navire: ses -larmes coulaient avec tant d'abondance que bientôt elles la couvrirent -tout entière, comme auraient fait des vagues; puis je la voyais ainsi -submergée, se confondre à la mer et s'y engloutir. -</p> - -<p> -Le jeune docteur me fit adroitement une saignée qui dégagea -instantanément mon cerveau et me rendit à moi-même; j'ouvris les yeux -et je vis celui qu'Antonia remerciait et qu'elle appelait mon sauveur; -c'était un grand jeune homme, d'une beauté parfaite quoique assez -commune en Italie, où suivant la pittoresque expression d'Alfieri: <i>la -plante homme pousse plus belle et plus robuste que sur aucune autre -terre.</i> Il faut avoir vu les lazzaroni de Naples couchés au soleil, ou -les matelots de Venise liant des cordages aux vergues des vaisseaux, -pour comprendre la beauté native de cette race favorisée. -</p> - -<p> -Même en haillons: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.</span> -</div></div> - -<p> -Le jeune docteur était grand, d'une taille bien prise et vigoureuse qui -trahissait son élégance sous une redingote mal faite. Sa tête aux -traits réguliers était couronnée d'épais cheveux bruns soyeux et -bouclés; son front était bas comme celui de l'Apollon, ses beaux yeux -noirs lançaient une flamme toujours égale; le nez aquilin avait des -narines mouvantes; sa bouche était souriante et charnue, et ses dents -blanches embellissaient son sourire. C'était comme la personnification -de la santé, de l'enjouement et de l'insouciance de la vie. Il me tâta -le pouls de sa main un peu forte. Antonia l'interrogeait d'un regard -anxieux. -</p> - -<p> -—La fièvre persiste, dit-il en hochant la tête, la nuit peut être -mauvaise, ne le quittez pas. -</p> - -<p> -Il prescrivit je ne sais quelle potion, puis sortit en promettant de -revenir le lendemain matin. -</p> - -<p> -Antonia s'assit au pied de mon lit, je la voyais pâle dans sa robe de -chambre de velours noir; de temps en temps elle se levait et me faisait -boire en me soutenant la tête. Bientôt il me sembla que tout tournait -autour de moi et que la veilleuse s'éteignait; un cercle de feu serrait -de nouveau mon crâne; je ne voyais plus; je n'entendais plus et je -finis par ne plus comprendre où je me trouvais. J'eus toute la nuit un -délire effrayant que suivit une fièvre sans trêve. Je n'avais plus -conscience de moi-même et je fus durant huit jours en danger de mort. -</p> - -<p> -C'est par une froide matinée, sombre comme nos plus tristes jours -d'automne parisien, que je recouvrai la sensation de la vie. J'entendis -siffler le vent dans les corridors du vieux palais que nous habitions, -et il me semblait que les vagues lointaines de l'Adriatique battaient -les murs avec furie et montaient jusqu'à ma fenêtre; c'était l'effet -de la rafale qui s'engouffrait bruyamment dans le Grand Canal. -</p> - -<p> -Quand j'ouvris les yeux, je vis Antonia au pied de mon lit assise sur un -fauteuil; elle cousait un gilet de flanelle qui m'était destiné: je -suivais le mouvement de ses mains charmantes et de ses yeux qui ne se -levaient pas sur moi; il y avait dans sa physionomie quelque chose de si -pensif et de si absorbé qu'on devinait que son âme était ailleurs. -</p> - -<p> -Je fis un grand effort pour parler et je parvins à lui dire: -</p> - -<p> -—Oh! chère bien-aimée, je ne souffre plus. -</p> - -<p> -Elle se leva, me fit avaler quelques cuillerées d'un cordial, puis -posant ses doigts sur mes lèvres, elle m'interdit de parler. Je voulus -faire un mouvement pour me soulever et l'embrasser, mais je retombai -sans force sur mes oreillers. Pourquoi ne se courba-t-elle pas vers moi? -</p> - -<p> -En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et un jeune homme entra. -Je reconnus le docteur qui m'avait saigné; deux changements s'étaient -opérés en lui: sa mise était plus recherchée et l'expression de son -visage me parut plus sérieuse. Je percevais tout cela avec lucidité, -quoique pour ainsi dire matériellement, car ma pensée était encore -indécise et sans réflexion comme celle d'un enfant. -</p> - -<p> -Antonia me dit: -</p> - -<p> -—Voilà le docteur Tiberio Piacentini qui vous a sauvé. -</p> - -<p> -Ce nom terrible de Tibère me fit sourire, car on lisait sur les traits -du docteur la douceur et l'aménité. -</p> - -<p> -Il me tâta le pouls, déclara que j'étais en voie de convalescence, -mais qu'il ne fallait pas faire d'imprudence. -</p> - -<p> -—Vous entendez, me dit Antonia, en me recommandant de nouveau le -silence. -</p> - -<p> -Le docteur s'assit en face d'elle, lui remit quelques livres et quelques -journaux, puis il lui apprit les nouvelles de Venise: on parlait -beaucoup d'un chanteur célèbre qui venait de débuter à la Fénice et -qui attirait la foule. -</p> - -<p> -—J'irai l'entendre quand notre malade ira mieux, répondit Antonia. -</p> - -<p> -—Dès aujourd'hui vous pourriez aller respirer l'air en gondole, -répliqua le docteur, voilà dix jours que vous passez sans dormir. -</p> - -<p> -—Dix jours, murmurai-je, oh! ma pauvre amie, que de mal je vous ai -donné. -</p> - -<p> -—Ne parlez pas! me dirent-ils tous les deux à la fois. -</p> - -<p> -—Qu'elle pense à elle! qu'elle se repose! ajoutai-je avec tristesse, -en m'apercevant qu'elle avait pâli et maigri. -</p> - -<p> -—Voulez-vous venir, lui dit le docteur, vous ferez un tour sur le -Grand Canal. -</p> - -<p> -—Non, reprit-elle, un autre jour, quand il pourra se lever. -</p> - -<p> -Le docteur partit, en disant: -</p> - -<p> -—À ce soir. -</p> - -<p> -Antonia le reconduisit, et je les entendis causer quelques instants dans -le couloir; elle se rassit en rentrant près de mon lit et reprit son -ouvrage. -</p> - -<p> -Je la considérai d'un regard attendri, puis je m'assoupis et finis par -m'endormir jusqu'à la nuit. -</p> - -<p> -À mon réveil, la servante me fit boire un peu de bouillon; je lui -demandai où était Antonia. -</p> - -<p> -—Madame se peigne et change de vêtements, me dit-elle, elle va venir. -</p> - -<p> -Elle reparut quelques moments après; ses beaux cheveux noirs étaient -lissés sur son front inspiré; elle portait une robe en damas violet à -corsage collant; elle me sembla rajeunie et charmante. -</p> - -<p> -—Vas-tu sortir? lui dis-je. -</p> - -<p> -—Non, pas avant quelques jours, répliqua-t-elle. -</p> - -<p> -—Comment te remercier et te bénir? -</p> - -<p> -—En guérissant, me répondit-elle avec un bon sourire. -</p> - -<p> -Puis me faisant signe de reposer, elle se plaça auprès d'une lampe -voilée par un abat-jour vert et ouvrit un livre. Je fermais à demi les -yeux, mais je ne perdais pas un de ses mouvements. Ses doigts ne -tournaient pas les feuillets et je compris qu'elle ne lisait point; à -quoi rêvait-elle? Ma faiblesse était encore trop grande pour me -permettre aucun effort de parole ou de gestes, mais mes sensations -s'éveillaient et mes idées commençaient à s'enchaîner. -</p> - -<p> -Elle restait toujours pensive tenant son livre ouvert. Tout à coup elle -tressaillit et se leva; elle s'approcha d'abord de mon lit, mais comme -j'étais immobile et les yeux fermés elle s'imagina que je dormais. Ma -respiration pénible et encore sifflante dans ma poitrine ajoutait à -cette apparence de sommeil. J'entendis marcher dans le couloir; elle -alla vers la porte, l'ouvrit et introduisit le docteur. -</p> - -<p> -—Parlons bas, dit-elle, il dort. -</p> - -<p> -—C'est d'un bon augure répondit le docteur, il est sauvé. -</p> - -<p> -Ils s'assirent alors tous les deux auprès de la table où était la -lampe et ils se mirent à regarder des livres d'estampes; ils en prirent -un plus grand que les autres qu'ils feuilletèrent ensemble: quand leurs -doigts s'allongeaient sous la page, je m'imaginais qu'ils se touchaient -et parfois je croyais voir une pression fugitive. Comme ils ne prenaient -pas garde à moi je tenais les yeux grands ouverts et je les dévorais -tous deux de mon attention. -</p> - -<p> -Antonia me tournait le dos; je ne l'apercevais qu'en profil; mais -j'avais en face le beau visage de Tiberio sur lequel semblait se jouer -comme une flamme intérieure; un moment il arrêta sur elle ses yeux -brillants et pleins de tendresse. -</p> - -<p> -—<i>Carissima</i>, lui dit-il bien bas, il faut absolument vous -ménager, puisqu'il dort avec tant de calme, venez dormir aussi. -</p> - -<p> -On connaît la pénétration de l'ouïe des malades, je ne perdais pas -un seul de leur murmure. -</p> - -<p> -—Je veux bien, dit-elle d'une voix presque insaisissable. -</p> - -<p> -Mon lit faisait face un peu obliquement à la cheminée surmontée d'une -grande glace de Venise penchée en avant et où se reflétait la porte -de la chambre d'Antonia; depuis que j'étais malade cette porte restait -toujours ouverte. On en avait même enlevé les battants pour m'éviter -le bruit des gonds et de la serrure. -</p> - -<p> -Antonia se leva la première: elle alluma doucement une veilleuse -placée sous ma cheminée; elle prit ensuite la lampe couverte de -l'abat-jour vert et se dirigea vers sa chambre. Tiberio la suivit: -</p> - -<p> -Je ne sais quel soupçon me traversa l'esprit comme un glaive, mais par -un élan de cette volonté énergique qui fait qu'un homme frappé à -mort dans une bataille peut rester debout quelques secondes avant de -tomber, je me roidis, moi inerte et incapable tantôt de lever un bras, -je saisis d'une main convulsive le bois de mon lit et je me dressai sur -mes pieds chancelants. Ils m'apparurent alors réfléchis par la glace -inclinée. Ils étaient encore sur le seuil de la porte mais un peu -enfoncés dans l'autre chambre; Antonia tenait toujours la lampe d'une -de ses mains, Tiberio s'empara de l'autre; ils étaient tous deux -livides à la lueur de la clarté verte, leurs visages se penchèrent -l'un vers l'autre et je vis leurs lèvres se toucher. Je poussai un cri -d'épouvante et je retombai sur mon lit comme un corps mort. -</p> - -<p> -Antonia accourut seule. -</p> - -<p> -—Mais qu'est-ce donc? me dit-elle avec cette impassibilité qui a fait -la force et l'invulnérabilité de sa nature. Et comme je frissonnais -convulsivement agitant mes couvertures et mordant mon drap, elle crut ou -feignit de croire qu'un accès de délire me reprenait; elle appela la -servante: -</p> - -<p> -—Allez vite, lui cria-t-elle, et tâchez de rappeler le docteur. -</p> - -<p> -Ma voix s'étranglait dans ma gorge, je ne pouvais prononcer un seul mot -et je retombai bientôt dans un tel anéantissement que c'est à peine -si je compris la servante quand elle revint lui dire qu'elle n'avait pu -se faire entendre du docteur qui était déjà remonté en gondole. Lui -sans doute avait deviné la signification de mon cri et n'avait pas -été tenté de se montrer à moi. -</p> - -<p> -Cependant Antonia relevait ma tête sur les oreillers, remettait mes -bras sous la couverture et passait sa main légère sur mon front -brûlant. La servante lui offrit de veiller près de moi pour la -remplacer, elle refusa. -</p> - -<p> -—Je souffrais trop, dit-elle, pour qu'elle pût me quitter un seul -instant. Elle resta courbée auprès de mon lit jusqu'à ce que voyant -mon souffle plus régulier et plus calme elle s'imagina de nouveau que -je m'endormais. Elle s'assit alors sur le fauteuil où bientôt je la -vis reposer la tête renversée. Son visage avait dans le sommeil une -expression de force et de sérénité qui me faisait douter de ce que -j'avais vu. L'abandon n'est pas à ce point dévoué; la trahison n'est -pas à ce point radieuse. -</p> - -<p> -Pauvre cerveau malade, n'avais-je pas rêvé? pouvais-je avoir la -certitude de ce que j'éprouvais, quand je n'avais pas la certitude de -moi-même? Ce doute affreux et humiliant m'inspira une volonté -vigoureuse qui domina mon abattement et en triompha; je résolus de -renaître, de revivre, de n'être plus un enfant ni un fou qu'on pouvait -contraindre et tromper; j'exerçai dès lors sur moi-même une sorte -d'empire raisonné; je m'imposai un régime dont je ne voulus pas -démordre. Je me prescrivis de dormir et je dormis. Au réveil je -demandai impérieusement à manger; Antonia voulait attendre pour me -satisfaire l'arrivée du docteur, mais elle dut m'obéir. Mes idées se -raffermissaient par degré; je commençais à me rendre compte de ma -situation. M'étant trouvé seul un moment avec la servante, je lui -ordonnai de m'apporter un petit miroir qui me servait à faire ma barbe. -Je m'y regardai et je tressaillis d'effroi; c'était mon spectre qui -m'apparaissait. La mort m'avait touché de si près qu'elle m'avait -laissé son empreinte. Malgré ma force ou plutôt ma volonté -renaissante, l'effort que je fis pour me lever fut impuissant, mais du -moins j'avais la faculté de voir et de penser. Le souvenir me revenait -comme remonte peu à peu à la surface un objet longtemps englouti. Je -songeai à la France, à ma famille que j'avais laissée dans l'angoisse -et qui devait se mourir d'inquiétude de mon long silence. Je songeai à -mes amis qui attendaient surpris et railleurs l'apparition d'un de mes -ouvrages. Qu'était devenu mon esprit? créerais-je plus jamais un -livre, une page? Je me sentais triste et humilié comme une femme -stérile. Qu'était-il resté de moi, mon Dieu! dans cette crise de -l'amour qui m'avait pris corps et âme? -</p> - -<p> -J'en revins à aimer et à désirer mon pays, mes parents, la gloire, -tout ce qui m'avait paru inutile à ma vie quelques mois auparavant. Ces -idées renaissantes me causaient une agitation extrême; je voulais tout -ressaisir et tout m'échappait encore. Si je l'avais pu j'aurais quitté -à l'instant Venise en emmenant Antonia, car la possibilité de jamais -m'en séparer ne se présentait pas à mon cœur; elle était attentive, -douce, glacée, impénétrable; je me torturais l'esprit à deviner le -secret de ce sphinx qui glissait autour de moi comme un supplice vivant. -Elle me soignait ainsi qu'une mère, supportait mes irritations, ne -répondait rien à mes colères subites; mais jamais une caresse ni un -mot qui fondit nos cœurs ne lui échappait. Comment la reconquérir? -</p> - -<p> -Tiberio était revenu; sans doute elle lui avait persuadé que je ne -soupçonnais rien, car ses manières simples et amicales envers moi ne -trahissaient aucun embarras. Il me soignait avec un zèle toujours -égal. Cette tranquillité bienveillante me déroutait. La scène du -baiser sans cesse présente à ma pensée, pouvait bien n'être qu'un -effet de mon délire, et d'ailleurs si elle était vraie qu'y -pouvais-je? hélas! il était jeune, plein de vie et d'une beauté -irrésistible qui contrastait avec mon être chétif et flétri. Sa -calme bonté devait plaire à Antonia, après les agitations de notre -amour. Lasse du cœur tourmenté d'un poëte, elle essayait de cette -nature placide; puis sans doute elle était vindicative et m'en voulait -d'avoir blessé son orgueil? Avait-elle ignoré mon attrait fugitif pour -Négra? N'était-ce pas elle qui, sous le domino, un flambeau à la -main, nous avait surpris dans le cabinet moresque? Elle se croyait le -droit, et peut-être l'avait-elle, de se ressaisir d'elle-même et d'en -disposer. En la retrouvant après la fête du comte Luigi; j'avais -animé ce marbre, je lui avais donné toutes les ivresses de la chair. -</p> - -<p> -La vibration durait encore lorsque la vie m'échappa tout à coup. -Tiberio, lui, était apparu dans sa beauté, sa nouveauté et sa -jeunesse, comment m'étonner qu'il eût été aimé?—Ils s'aimaient -donc! et une sorte de certitude s'emparait de mon cœur et le serrait -comme un écrou. -</p> - -<p> -Il y aura toujours entre deux êtres qui vivent dans l'intimité un -horrible doute, même dans l'enivrante et suprême étreinte; c'est -qu'aucun des deux ne peut voir à nu la pensée mystérieuse de l'autre. -De là le divorce secret dans l'union apparente. -</p> - -<p> -Je passais mes jours et mes nuits à analyser et à décomposer Antonia. -Je l'épiais dans toutes ses actions; quand Tiberio était là, je -feignais toujours de dormir ou d'être distrait, pour découvrir quelque -indice. Mais ce fut en vain; je ne surpris plus rien qui pût me -convaincre. -</p> - -<p> -Un jour Antonia m'annonça l'arrivée d'un de mes amis de France. -</p> - -<p> -—Qu'il vienne! m'écriai-je, comme en tendant les bras à la patrie. Je -vis entrer Albert Nattier; je poussai une exclamation de bonheur, -c'était ma jeunesse insoucieuse qui m'apparaissait. -</p> - -<p> -Ma propre émotion m'empêcha de m'apercevoir de la sienne, qui fut -douloureuse mais contenue; il refoula quelques larmes en voyant la -maigreur et la lividité de mon visage. Malgré sa vie de dissipation, -Albert Nattier avait un excellent cœur. -</p> - -<p> -—Tu as donc été bien mal, mon pauvre ami, me dit-il en me serrant la -main; mais enfin te voilà hors de danger. -</p> - -<p> -—Oui, sauvé par elle, répliquai-je en lui présentant Antonia. -</p> - -<p> -Antonia répondit que le docteur seul m'avait guéri par l'habileté et -la prudence de ses prescriptions. Tiberio, qui venait d'entrer, dit à -son tour avec simplicité, que la nature, secondée par l'affection -d'Antonia, avait tout fait. -</p> - -<p> -Antonia fit alors un éloge excessif du savoir de Tiberio. Celui-ci, -embarrassé, se mit à parler à Albert Nattier de Venise, et lui offrit -d'être son cicérone. -</p> - -<p> -Mon ami accepta avec empressement, disant qu'il serait enchanté de se -trouver dans la compagnie d'un homme à qui je devais la vie, et dont il -se regardait désormais comme l'obligé. -</p> - -<p> -J'engageai Antonia à les accompagner, mais elle refusa, ajoutant avec -bonté qu'elle préférait rester avec moi. Sitôt que nous fûmes -seuls, je la remerciai tendrement, et je voulus l'embrasser; elle se -recula en me disant. -</p> - -<p> -—Ne vous agitez donc pas, Albert; et, prenant un ouvrage de broderie, -elle alla s'asseoir près de la fenêtre. -</p> - -<p> -Je la considérais avec désespoir; il était bien évident qu'elle ne -m'aimait plus. -</p> - -<p> -Lorsque Albert Nattier rentra de sa promenade avec le docteur, je lui -trouvai le visage bouleversé; il profita d'un moment où nous étions -seuls pour me supplier de rentrer de suite en France, soit en partant le -lendemain avec lui si je m'en sentais la force, soit en le rejoignant -dans quelques jours à Milan, d'où nous gagnerions ensemble le mont -Cenis. -</p> - -<p> -Je m'étonnai de son insistance. -</p> - -<p> -—Mais Antonia? lui dis-je. -</p> - -<p> -—Songe à ta famille, répliqua-t-il; toute agitation t'empêchera de -guérir; l'atmosphère de Venise ne te vaut rien, il te faut l'air -natal. Il consulta Tiberio qui survint en ce moment; celui-ci fut de son -avis, mais un départ immédiat lui sembla impossible; j'étais encore -trop faible pour supporter les fatigues de la route. -</p> - -<p> -Albert Nattier partit le lendemain; nous pleurâmes en nous séparant, -ce qui nous surprit un peu, car la raillerie et une sorte de scepticisme -contenait ordinairement notre amitié. Il me semblait, en le quittant, -que je ne le reverrais jamais, que la mort allait me frapper dans cette -ville étrangère, loin de tous ceux dont il venait de ranimer en moi le -souvenir. Hélas! c'est mon cœur qui devait mourir; c'est sa cendre que -Venise a gardée. -</p> - -<p> -Les jours suivants, je pus me lever. On me porta, sur un large fauteuil, -près de la fenêtre de notre salon qui s'ouvrait sur le Grand Canal. -Tout mouvement m'était encore interdit; je ressemblais à une vieillard -paralytique. Je regardais tristement à travers les vitres les gondoles -noires défiler. On eût dit autant de tombes flottantes; le ciel était -gris, le froid de l'hiver se faisait sentir, j'étais transi comme un -moribond. Je demandai qu'on fît un grand feu dans ma chambre et je ne -voulus plus quitter le coin de ma cheminée. J'avais mille fantaisies de -convalescent; j'exigeai des mets français difficiles à préparer, des -vins rares qui me ranimaient, des fleurs qui plaisaient à ma vue, des -fourrures qui me réchauffaient; Antonia satisfaisait à tous mes -caprices avec la sollicitude d'une mère. Intelligente et active malgré -le temps que lui prenaient les soins qu'elle me donnait, elle trouvait -encore le loisir d'écrire, de se parer et de sortir chaque jour. -Tantôt elle partait seule, tantôt avec Tiberio à qui elle demandait -devant moi de l'accompagner pour faire une promenade. Quand ils -s'éloignaient ensemble avec cette apparence de bonne foi qui rassurait -mon cœur, je souffrais moins que lorsque je la voyais me quitter -furtivement sous quelque prétexte d'emplette ou d'étude. Alors je me -disais: À coup sûr il l'attend! elle va le rejoindre, je suis -indignement trompé, et je ne peux m'assurer de leur trahison! -</p> - -<p> -Que de fois, sitôt qu'elle avait disparu, j'essayai de me lever de mon -fauteuil, de marcher dans ma chambre, puis de m'élancer sur ses pas. -Mais mes jambes fléchissaient, et mon extrême faiblesse me donnait le -vertige; je me rasseyais alors, plein de rage et maudissant la vie qui -ne revenait pas. Dans cet état d'impuissance, mon tourment redoublait -d'intensité. Lorsqu'elle rentrait, riante et fraîche, j'étais -brusque, parfois injurieux ou tellement taciturne, qu'elle ne pouvait -m'arracher une parole. -</p> - -<p> -Depuis une semaine elle avait cessé de veiller la nuit près de mon -lit, et sitôt que j'étais couché, elle allait elle-même se reposer -et dormir. Pauvre femme, elle avait passé quinze nuits à mon chevet, -comme une sœur de charité héroïque! Je sentais bien que j'étais -ingrat envers sa bonté; mais pouvais-je être reconnaissant en voyant -que son amour m'échappait? Quand je n'entendais plus de bruit dans sa -chambre et que sa lumière s'éteignait, je me figurais qu'elle était -sortie; je me levais alors avec précaution et me glissais jusqu'à son -lit: tantôt je la trouvais endormie, tantôt se soulevant à mon -approche, elle me disait: -</p> - -<p> -—Qu'as-tu donc? si tu souffres, il fallait m'appeler. -</p> - -<p> -J'étais honteux de mon espionnage; mais l'amour a de ces crises -désespérées qui ravalent le cœur et lui font perdre toute dignité. -</p> - -<p> -Comme je me plaignais toujours du froid, elle me dit un jour qu'elle -allait faire remettre les battants de la porte qui communiquait entre -nos deux chambres. -</p> - -<p> -—Non, répliquai-je, un rideau suffira, je ne veux pas m'exposer à me -trouver mal la nuit sans que tu l'entendes! -</p> - -<p> -Elle céda, mais avec un sourire qui me fit comprendre qu'elle avait -deviné ma méfiance. -</p> - -<p> -Toutes ces inquiétudes retardaient ma guérison et mes forces -revenaient lentement. Je désirais ardemment partir et séparer Antonia -de Tiberio. Venise et tout ce qui s'y rattachait m'était devenu odieux. -J'avais refusé de recevoir l'amant de Stella, et chaque fois que le -consul venait s'informer de mes nouvelles, je défendais qu'on le -laissât entrer; je ne voulais être un objet de pitié pour personne, -et je me sentais si changé et si malheureux, que je comprenais bien -qu'on n'aurait pu me revoir sans me plaindre. -</p> - -<p> -Un matin, le calme Tiberio s'étant trouvé seul avec moi, je lui -déclarai que j'étais résolu à retourner en France. Il tressaillit -légèrement et me répondit que je pourrais partir sans danger. Antonia -survint, je lui fis part de l'opinion du docteur, et lui déclarai que -nous partirions les jours suivants: -</p> - -<p> -—Cela ne se peut, repartit-elle en rougissant; à mon tour j'ai -commencé des études sur Venise que je veux terminer, et un mois de -séjour ici m'est encore nécessaire. -</p> - -<p> -—Eh bien! ma chère, répondis-je, vous finirez ces études de -souvenir, car je suis parfaitement décidé à partir à la fin de la -semaine. -</p> - -<p> -—Nous verrons bien, répliqua-t-elle en riant d'une façon singulière, -et elle me quitta pour aller travailler. -</p> - -<p> -À l'heure du souper elle reparut, et je fus très-surpris de la voir en -toilette de soirée. Elle avait une robe en satin noir brodée de jais, -et sur la tête une mantille espagnole en dentelle, fixée aux cheveux -par une branche de roses rouges. -</p> - -<p> -—Où comptez-vous donc aller si parée? lui dis-je. -</p> - -<p> -—À l'Opéra, répliqua-t-elle, entendre ce fameux ténor dont tout -Venise parle. -</p> - -<p> -—Sans doute avec le beau Tiberio, repris-je, ne me contenant plus. -</p> - -<p> -—Vous vous trompez, fit-elle dédaigneusement, je pensais tout -bonnement aller en compagnie de la maîtresse de la maison. -</p> - -<p> -Pourquoi ne fit-elle pas alors acte de volonté libre et franche? -</p> - -<p> -—Vous n'irez pas, lui dis-je, me doutant qu'elle mentait. -</p> - -<p> -—Vous êtes absurde et tyrannique, s'écria-t-elle, il ne vous manquait -plus que de vous faire mon geôlier pour me récompenser de mes soins; -je cède, ne voulant pas de querelle, mais je vous déclare que je me -crois parfaitement maîtresse de suivre ma fantaisie. -</p> - -<p> -—Essayez! lui répondis-je, de plus en plus irrité. -</p> - -<p> -Elle se tut et prit un livre; je la regardai, furieux d'abord, puis -calmé peu à peu et séduit par le charme de toute sa personne; -j'aurais voulu l'attirer à moi, la caresser et la presser sur mon -cœur, comme au temps où elle m'appartenait. -</p> - -<p> -Le docteur entra pour me faire sa visite du soir. Antonia le salua de la -tête sans lui parler. Il s'approcha de moi et me tâta le pouls, comme -pour se donner une contenance. -</p> - -<p> -—Vous êtes glacé, me dit-il. -</p> - -<p> -—Oui, j'ai grand froid! et, en effet, mes dents claquaient comme dans -un accès de fièvre. -</p> - -<p> -Antonia posa son livre et se leva. -</p> - -<p> -—Voulez-vous m'éclairer, docteur, dit-elle, j'irai chercher du bois, -notre servante est sortie. -</p> - -<p> -—Non, répliquai-je, j'ai assez de feu, restez, je vous prie, je -trouve cette chambre brûlante. -</p> - -<p> -J'avais compris qu'elle voulait avertir Tiberio qu'elle ne pourrait se -rendre au théâtre, et je résolus de les empêcher de se parler en -secret. Mordu par une poignante jalousie, j'étais bien décidé à ce -qu'ils ne se revissent jamais seuls. -</p> - -<p> -Elle se rassit en levant les épaules; Tiberio, décontenancé, nous -quitta bientôt. -</p> - -<p> -À peine fut-il parti, qu'elle se retira dans sa chambre, en fermant sur -elle l'épais rideau qui remplaçait la porte. -</p> - -<p> -Je l'entendis se mettre au lit, je me couchai moi-même, mais je ne pus -dormir. Après une heure d'insomnie silencieuse, je crus comprendre -qu'elle écrivait. Je me levai sans bruit et j'apparus devant elle. -</p> - -<p> -—Que fais-tu? lui dis-je. -</p> - -<p> -—Je travaille, fit-elle. -</p> - -<p> -—Tu n'as pas de cahier sur ton lit, répondis-je, et si tu as écrit, -c'était une lettre que tu viens de cacher. -</p> - -<p> -J'avais cru entendre le froissement d'une feuille de papier sous son -drap. -</p> - -<p> -—Va-t'en, méchant fou, répliqua-t-elle irritée, et elle souffla sa -bougie. -</p> - -<p> -Je regagnai mon lit chancelant et désolé. Je rougissais de moi-même, -je rougissais d'elle; mon Dieu! qu'avions-nous fait de l'amour! -</p> - -<p> -J'essayai en vain de me calmer et de m'endormir; j'étouffais mes pleurs -sous mes couvertures, je sentais une angoisse indéfinissable. Que lui -dire? comment lui arracher la vérité? -</p> - -<p> -Comme elle n'entendait plus que ma respiration oppressée, elle -s'imagina sans doute que je m'étais rendormi. Je vis un léger filet de -lumière filtrer à travers le rideau, et je crus ouïr le grincement -d'une plume qui court sur le papier. -</p> - -<p> -Cette fois-ci je me précipitai. -</p> - -<p> -Elle n'eut que le temps de froisser sa lettre et de la mettre dans sa -bouche en y portant son mouchoir. Je restai surpris et incertain comme -devant le tour d'un escamoteur. -</p> - -<p> -—Je veux voir ce papier, lui dis-je impérieusement, sans bien savoir -où elle l'avait mis. -</p> - -<p> -Elle ne me répondit pas, s'élança de son lit et s'approchant d'une -cuvette où était encore l'eau de sa toilette du soir, elle feignit -d'être prise d'un vomissement. -</p> - -<p> -Je n'invente pas, ceci est le procès-verbal exact de ce qui s'est -passé. -</p> - -<p> -Elle ouvrit ensuite d'une main rapide la fenêtre qui donnait sur -l'impasse et jeta le contenu de la cuvette. -</p> - -<p> -Je savais bien que c'était sa lettre froissée qu'elle me dérobait de -la sorte; mais que lui dire? En face de tant d'audace et de -dissimulation, il fallait des preuves; à quoi m'auraient servi les -paroles? -</p> - -<p> -Je me retirai muet et décomposé comme un spectre, et jusqu'à l'aube -je restai immobile dans mon fauteuil. À la première lueur du jour, je -m'enveloppai de ma robe de chambre, et me glissant dans le couloir je -descendis dans l'impasse. - -Il faisait encore très-obscur dans l'étroite et basse ruelle; à peine -si je distinguais çà et là sur le pavé noirâtre comme des taches -blanches, je me courbai et je ramassai vivement des morceaux de papier -froissés; tandis que j'étais dans cette attitude, ma tête se heurta -contre quelque chose de vivant, remuant dans les ténèbres. C'était -Antonia qui, poussée par la même pensée que moi, avait quitté son -lit, voulant me dérober ce que je venais chercher; mais il était trop -tard. Je tenais dans ma main crispée le papier accusateur. -</p> - -<p> -Je n'avais encore rien lu, mais sa présence même me donnait la -certitude de sa trahison. -</p> - -<p> -—À genoux, lui dis-je avec violence, la saisissant par le bras, -demande-moi grâce à genoux! je veux te tuer! je veux en finir avec ta -duplicité. -</p> - -<p> -J'étais si désespéré que j'oubliais combien j'étais ridicule, elle -se dressa sous ma main frémissante et me dit: -</p> - -<p> -—De quel droit me parlez-vous ainsi, vous qui m'avez préféré toutes -les impures <i>ragazze</i> de Venise? -</p> - -<p> -—Eh! tu sais bien que tu mens, m'écriai-je, et que si tu l'avais -voulu jamais le souffle d'une autre femme ne m'aurait effleuré. -</p> - -<p> -Elle continua faisant semblant de ne pas m'entendre: -</p> - -<p> -—Moi, du moins, j'ai pu aimer Tiberio sans honte, il est beau comme -l'idéal et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie. -</p> - -<p> -—Tu avoues donc que tu l'aimes, lui dis-je d'une voix étranglée par -le désespoir. -</p> - -<p> -—Oui, je l'aime, s'écria-t-elle sans hésiter, mais d'un amour si pur -que je puis en parler à la face du ciel. Vous autres, hommes grossiers, -vous n'entendrez jamais rien à nos entraînements et à retenues. Le -mystère en est trop divin pour que vous le pénétriez. -</p> - -<p> -En me tenant ce mystique langage, elle rentrait dans la maison; je la -suivais plein de colère et d'hésitation; d'accusateur, j'étais devenu -accusé. -</p> - -<p> -Cependant, à peine dans ma chambre, j'avais allumé une bougie et je -lus le fragment de lettre que je serrais dans ma main. -</p> - -<p> -Elle s'était assise en face de moi et croisait les bras dans l'attitude -du calme et du dédain. -</p> - -<p> -Je parvins à déchiffrer ce qui suit: «Ne m'attends pas ce soir, mon -cher Tiberio, ce méchant fou m'empêche de sortir, mais demain je te -rejoindrai au...» Le reste des mots était lacéré ou manquait. -</p> - -<p> -—Mais convenez donc, m'écriai-je que vous appartenez à cet homme, ce -tutoiement le prouve assez. -</p> - -<p> -—Belle preuve, vraiment! fit-elle avec ironie, vous oubliez mes -habitudes de camaraderie; est-ce qu'à Paris je ne tutoyais pas tous mes -amis devant vous? Et d'ailleurs, qui me forcerait à mentir? ne suis-je -pas libre de mes actions et dégagée envers vous? Irritée hier soir -par vos tyrannies, j'ai écrit cette lettre au seul être qui m'aime -dans cette ville étrangère. Voilà mon crime. -</p> - -<p> -—Mais tu es à lui, m'écriais-je, je le sais, j'en suis sûr, un soir -j'ai vu ses lèvres sur les tiennes. -</p> - -<p> -—Je vous ai dit que je l'aimais, répliqua-t-elle; mais par pitié pour -vous, j'ai lutté, j'ai résisté... -</p> - -<p> -—Je ne veux pas de ta pitié, répondis-je; dès aujourd'hui je pars et -te laisse à ton nouvel amour. -</p> - -<p> -Il me semblait en prononçant ces mots que les murs de ma chambre -vacillaient autour de moi; je m'affaissai sur mon fauteuil et mes larmes -coulèrent silencieusement sur mes joues, comme si elles avaient été -le sang de la blessure qu'elle me faisait. -</p> - -<p> -Je ne lui parlais plus, je ne la voyais plus, tout disparaissait autour -de moi; je ne sentais que ma douleur inguérissable. Il se passa alors -quelque chose d'inouï: elle s'agenouilla devant moi, attira ma tête -sur son sein et but les pleurs que je répandais. -</p> - -<p> -—Tu souffres, cher Albert, me dit-elle avec douceur, eh bien! dis un -mot, et je te sacrifie l'attrait que j'éprouve pour Tiberio. -</p> - -<p> -Je la repoussa. -</p> - -<p> -—Je ne veux pas de sacrifice, je ne veux plus de toi, lui dis-je, en -mentant à l'amour, car je l'aimais encore de toute la puissance de mon -être. -</p> - -<p> -Elle s'était levée: -</p> - -<p> -—Tu as tort de me parler de la sorte, poursuivit-elle d'une voix -caressante; j'aurai la raison et la tendresse que tu n'as plus. Je -comprends maintenant qu'il faut nous séparer et soumettre nos cœurs à -la terrible épreuve de l'absence: nous nous retrouverons un jour plus -affectueux et moins exigeants. -</p> - -<p> -—Que veux-tu dire, répliquai-je, parle sans phrases? -</p> - -<p> -—Je crois qu'il est bon que tu partes; ta famille t'attend; l'air de -la France t'est nécessaire; nos cœurs se sont aigris l'un l'autre dans un -perpétuel contact. Peut-être ce que j'éprouve pour Tiberio n'est -qu'une illusion. Quand tu ne seras plus là, peut-être c'est toi que -j'aimerai; alors tu me reverras, non plus troublée et incertaine, mais -ravie comme au premier jour où tu m'aimas; oui, cher Albert, quelque -chose me le dit, je te reviendrai, mais laisse-moi mon libre arbitre, -quittons-nous pour mieux nous réunir un jour. -</p> - -<p> -Je la laissai parler sans l'interrompre; dans tout ce qu'elle me disait, -je sentais le mensonge se heurter contre la vérité. -</p> - -<p> -—Eh bien! que décides-tu, fit-elle après un assez long silence qui -l'embarrassait. -</p> - -<p> -—Je partirai ce soir même. -</p> - -<p> -Le peu de force qui m'était revenu succomba dans cette crise suprême. -Je m'affaissai sur mon lit et je fus repris par la fièvre. -</p> - -<p> -Antonia ne me quitta pas et recommença ses soins de mère. Vers le -soir, me sentant mieux, je lui dis que j'étais déterminé à quitter -Venise le lendemain. Elle me conjura de retarder d'un jour mon départ; -j'étais trop faible, objecta-t-elle pour me mettre en route; elle -exigeait cette dernière preuve d'affection; elle m'accompagnerait -jusqu'à Padoue et ne me quitterait que rassurée sur ma santé. -</p> - -<p> -Je l'écoutais stupéfait. Quel mélange inexplicable de sollicitude et -de cruauté! Peut-on être à ce point ange secourable et bourreau? Il -n'y a que les femmes capables de cette dualité. -</p> - -<p> -Je ne combattis plus son désir; je n'avais plus qu'une volonté -arrêtée, celle de m'éloigner et d'échapper au tourment incessant de -cet être inexplicable. -</p> - -<p> -Il fut convenu que je partirais le surlendemain. Elle m'épargna -l'angoisse et l'humiliation de revoir Tiberio; je lui en sus gré. -Durant ces deux jours d'attente, elle ne s'occupa que de moi; elle me -prodiguait ces empressements excessifs qu'on prodigue durant leur agonie -à ceux qui vont mourir. C'est elle-même qui fit ma malle; elle la -remplit de mille gâteries maternelles. Je me souviens qu'en arrivant en -France j'y trouvai des bijoux charmants qu'elle avait achetés pour moi; -elle mit dans ma bourse la moitié de l'argent que lui avait envoyé son -éditeur, me fit faire un manteau bien chaud et m'accabla de -recommandations dévouées sur ce que je devais faire en route. Lorsque -l'heure de partir arriva, elle s'embarqua avec moi. -</p> - -<p> -—Tu vois bien que je ne te quitte point, disait-elle; il faut que ces -lagunes, que nous avons saluées ensemble à l'arrivée, nous voient -réunis au départ. -</p> - -<p> -Tandis qu'elle parlait, je regardai fuir Venise, couverte d'un voile de -brume, lugubre et triste comme une ville du Nord. Ce n'était plus la -cité riante qui nous était apparue, couronnée de soleil, quelques -mois auparavant; on eût dit qu'émue et sombre, elle prenait le deuil -du poëte. -</p> - -<p> -Antonia me conduisit jusqu'à Padoue; là, nous nous séparâmes. Je -n'avais plus le courage ni de pleurer ni de me plaindre. -</p> - -<p> -Elle me dit d'une voix ferme et avec un accent qui me parut sincère: -</p> - -<p> -—Je t'écrirai la vérité: si je succombe, nous ne nous reverrons -jamais; si je me garde à toi, avant un mois je te rejoindrai. -</p> - -<p> -Je ne l'écoutais plus: déjà la séparation était accomplie, et mon -cœur s'était brisé à jamais. -</p> - -<p> -Ce qu'Antonia avait de plus beau, c'était le regard: ceux qui ont été -caressés ou maudits par ces yeux tour à tour si tendres et si -terribles, y penseront jusque dans la mort. -</p> - -<p> -Je me souviens qu'en passant le mont Cenis, à l'aspect des Alpes dans -leur calme éternel, je m'écriai: «Quel spectacle pourra donc me faire -oublier et ôter de devant moi ces yeux que je vois toujours?» J'avais -à mes pieds l'abîme, l'avalanche au-dessus; un aigle noir planait sur -la cime des bois immobiles. J'avançais pensif, apercevant sans cesse, -comme deux flammes qui me devançaient, ces yeux maîtres de mon cœur. -Ainsi, dans le moyen âge, la superstition croyait voir des feux -inextinguibles précéder la marche des damnés. Les sombres sapins -semblaient me faire cortège: les uns étaient debout comme des -fantômes; les autres couchés comme des cadavres. En passant sous leur -ombre, je me souvenais du mot dit par Byron dans le même lieu: «Ces -arbres ont un air de cimetière qui b me fait songer à mes amis.» Ô -Byron! quand tu traversais ce désert immense et que les rameaux morts -de ces troncs foudroyés craquaient sous tes pieds, ton cœur, j'en suis -sûr, entendait leur silence! Ils en savent peut-être plus que nous, -ces vieux êtres muets attachés à la terre. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XIX">XIX</a></h4> - -<p> -À mon arrivée à Paris, on eût pu me comparer à un de ces impétueux -soldats qui, partis gaiement pour la guerre pleins d'ardeur et -d'espérance, en reviennent obscurs, mutilés, le front balafré et le -cœur dégoûté des promesses de la gloire. J'étais si changé, que ma -famille et mes amis laissèrent échapper un cri d'épouvante en me -revoyant; bien plus grande encore eût été la compassion, si l'on -avait pénétré le ravage effrayant de la blessure de l'âme. À quoi -allais-je me rattacher? De quel sentiment pourrais-je vivre? J'ai -toujours peu tenu à la gloire, puisqu'elle ne peut nous donner l'amour. -C'est une vérité devenue banale qu'elle nous suscite des envieux et -des détracteurs, et détourne de nous les cœurs qu'elle devrait -attirer. La puissance de l'esprit, par cela même qu'elle est -incontestable et illimitée, paraît une tyrannie à ceux qui sont -forcés de la reconnaître. Nous avons beau être naturellement tendres -et dévoués et nous faire humbles, on nous sent superbes, éclairés, -scrutateurs; nous effrayons et l'on nous condamne à l'ostracisme de -l'isolement. -</p> - -<p> -Antonia elle-même qui devait cependant, par affinité, être partiale -envers les poëtes, ces éternels proscrits du monde, ne m'avait-elle -pas dit à propos de Tiberio ce mot cruel: «Il a la bonté qui vaut -mieux que le génie!» -</p> - -<p> -À ceux qui n'ont aucune supériorité visible, on prête volontiers des -trésors cachés, tandis qu'on refuse jusqu'aux qualités communes aux -êtres exceptionnels doués de dons plus rares. La passivité est une -sorte de culte et de soumission qui flatte les cœurs médiocres, tandis -que tout empire s'exerçant, même sans le vouloir, effarouche leur -orgueil inquiet. -</p> - -<p> -Dans l'abandon où me jetait Antonia, je subissais cette navrante -humiliation de la destinée et du malheur qui fait souhaiter aux âmes -d'élite le sort des âmes inférieures. Hélas! c'est là ce qui nous -rattache au monde par ses petits côtés et amène nos chutes. Nous -doutons de nous-mêmes en nous voyant dédaignés et ne pouvant faire -planer ceux qui nous entourent, nous coupons nos ailes pour marcher dans -leurs ornières. -</p> - -<p> -Vis seul où soumets-toi bestialement à la compagnie de la plèbe -humaine! Telle est la sentence définitive que tout poëte qui accepte -la vie se prononce à lui-même. -</p> - -<p> -Avant de s'étonner qu'une âme élevée s'altère, il faudrait savoir -de quels coups elle a été frappée et meurtrie, et ce qu'elle a -souffert par sa grandeur même. -</p> - -<p> -—Prends-moi donc, dis-je à la vie qui me revenait, et fais-moi ton -esclave, puisque je n'ai pu te soumettre à mes fières aspirations. -</p> - -<p> -Je n'eus donc pas la force de vivre seul face à face avec le spectre de -mon amour; c'est ce qui précipita ma déchéance. -</p> - -<p> -Ceux à qui j'étais cher, même ceux qui me portaient l'affection la -plus grave et la plus sainte, me conseillèrent le mouvement du monde et -des plaisirs pour raffermir ma santé et mes facultés défaillantes. -</p> - -<p> -Je me replongeai dans toutes ces passions factices qui m'avaient si vite -dégoûté avant mon amour pour Antonia; que me paraîtraient-elles donc -désormais après que j'avais passé par une ivresse sincère? Elles -n'étaient plus que l'aiguillon qui me faisait à toute heure sentir ma -blessure. -</p> - -<p> -J'avais retrouvé Albert Nattier à Paris; il fut radieux de me revoir. -</p> - -<p> -—Enfin, te voilà libre! s'écria-t-il gaiement. -</p> - -<p> -—Libre et seul, répliquai-je. -</p> - -<p> -—Et c'est de quoi je te félicite: ne la regrette jamais. -</p> - -<p> -—Est-ce qu'on est le maître de déposer sa douleur et de changer de -sentiments comme on change d'habits? lui dis-je; je m'étais fait à -l'aimer. -</p> - -<p> -—Tu es trop fier et trop frondeur pour rester le jouet d'une -illusion, reprit-il. -</p> - -<p> -—Mais, répliquai-je, elle était encore la meilleure et la plus grande -des femmes; ceci était bien une réalité; si je n'ai pas su garder son -amour, c'est ma faute; j'aurais dû la disputer à ce bellâtre de -Tiberio; un stupide orgueil m'en a empêché. Que puis-je lui reprocher? -Elle a été avec moi tendre et sincère. -</p> - -<p> -À ce dernier mot, Albert Nattier éclata de rire. -</p> - -<p> -—Tu deviens pleurnicheur comme une élégie de Lamartine, -s'écria-t-il, et tu me fais l'effet d'un mari trompé qui s'attendrit -en racontant ses malheurs. Allons, allons, appelle l'ironie à ton aide, -c'est le meilleur baume à jeter sur ces blessures-là. -</p> - -<p> -—Que fait-elle à cette heure? murmurai-je sans l'écouter. -</p> - -<p> -—Et, parbleu, elle se divertit avec Tiberio, et lorsqu'elle en sera -lasse, elle le quittera comme elle t'a quitté. -</p> - -<p> -—Non, elle lutte encore, et me reviendra peut-être sans avoir -succombé.—Je me souviens que je prononçai ces mots sur la place de la -Concorde; c'était le soir, nous marchions lentement, et en cet instant -un réverbère éclairait le visage d'Albert; j'y lus un sourire -sardonique qui me navra. -</p> - -<p> -—Que sais-tu donc sur elle, lui dis-je, en lui secouant le bras. -</p> - -<p> -—Je sais que si tu la revois jamais je ne te reverrai plus, moi qui -t'aime, car je ne veux pas que tu sois berné comme un Géronte, toi -jeune, élégant, célèbre, et qui en définitive as le droit de -quitter et non d'être quitté. -</p> - -<p> -Il avait en amour les maximes du monde qui s'inquiète peu de la passion -tyrannique et se préoccupe avant tout que la vanité soit sauvegardée. -En me parlant ainsi il fit une pirouette et voulant se dérober à -toutes mes questions, il s'élança dans un cabriolet qui passait. -</p> - -<p> -Le lendemain j'allai chez lui pour lui demander une explication; on -m'apprit qu'il était parti pour l'Angleterre où il devait rester trois -mois. -</p> - -<p> -Je n'avais pas le courage de chercher à m'étourdir par le travail, -mais le bon René, qui était dès lors mon ami, vint me voir sitôt -qu'il apprit mon retour et m'engagea à publier ce que j'avais écrit en -Italie; je lui lus un drame, un petit roman et quelques poésies. -</p> - -<p> -—Voilà de quoi faire la fortune de Frémont, me dit-il avec cette -confraternité cordiale que je n'ai trouvée qu'en lui, et, le jour -même, il alla monter la tête à mon éditeur sur les trésors que -j'avais en portefeuille. Affriandé par les éloges que me prodiguait -René, Frémont vint me faire des offres brillantes; je les acceptai -bien vite, j'avais hâte de renvoyer à Antonia plus que je ne lui -devais. L'argent que nous prête une femme m'a toujours semblé un -outrage. Je ne lui écrivis point, j'attendais qu'elle commençât: -enfin sa première lettre arriva, longue, étudiée, ainsi que je le -sentis plus tard. C'étaient des phrases ingénieuses, éloquentes et -travaillées comme dans les belles pages de ses romans. -</p> - -<p> -Elle me peignait sa tristesse après mon départ, elle avait voulu -revoir tous les lieux que nous avions vus ensemble; seule, enveloppée -dans une mante noire et portant pour ainsi dire le deuil de notre amour; -Tiberio avait vainement insisté pour l'accompagner durant ces -promenades commémoratives, elle s'y était refusée, elle aurait craint -de profaner mon souvenir par une sensation nouvelle, car elle devait -bien me l'avouer, son attrait pour Tiberio persistait. Soumis comme un -fils, tendre comme un jeune frère, il lui donnait des heures d'une -sérénité et d'une quiétude d'autant plus chères qu'elles n'étaient -jamais troublées par les exigences de l'amour et l'emportement de la -passion. Ils en étaient encore à la pureté de la tendresse et à -l'idéal du désir. -</p> - -<p> -Je reçus vingt lettres écrites dans ce pathos élégant qui trahissait -la plume exercée du romancier. -</p> - -<p> -Enfin, sa dernière lettre déroulait la péripétie de son -entraînement, de ce qu'elle appelait sa <i>chute</i>; elle s'était donnée -à Tiberio mais elle était à moi aussi, car, dans ses bras, elle me -voyait encore. J'étais le mort adoré qui toujours vivait et s'agitait -en elle et qu'elle voulait retrouver dans l'éternité. Je me souviens -que ces paroles cherchées, ambitieuses et mystiques pour exprimer le -fait simple, naturel mais brutal et terrible de l'infidélité, me -firent horreur. C'était comme un poignard enjolivé de fleurs, comme -une strangulation faite avec un lacet d'or et de soie. Je lacérai cette -lettre avec désespoir et je n'y répondis que ces mots: «Je vous sais -gré de votre franchise, mais vous pouvez vous dire que vous avez tué -ma jeunesse.» -</p> - -<p> -Mes nouveaux ouvrages avaient paru; j'avais laissé faire à mon -éditeur comme je laissais faire à l'imprévu pour tout ce qui me -concernait. Le matin je me levai, sans désir, sans but, décidé à -m'abandonner à toutes les sensations fugitives qui se présenteraient. -Quand le cœur ne porte pas en lui sa ferme direction, amour, ambition, -devoir ou religion; il n'est plus qu'une chose flottante. -</p> - -<p> -Je passai les jours dans des flâneries bêtes ou dans des distractions -folles et coûteuses. J'errais sur les boulevards avec des habits de -dandy, je montais à cheval, je dînais dans les cafés les plus en -renom, et chaque soir j'allais dans le monde. -</p> - -<p> -Le succès de mes livres, joint au bruit qu'avait fait ma liaison avec -Antonia, me rendirent, pendant quelque temps un des objets de la -curiosité parisienne; les salons du grand monde et ceux de la -littérature me recherchaient comme une étrangeté qu'on est flatté de -montrer à ses invités. C'est à cette époque, chère marquise, que je -vous rencontrai, un dimanche soir à l'Arsenal; je fus frappé par votre -air de jeunesse et par l'expression franche de vos traits. Oh! pourquoi -ne nous sommes-nous pas aimés alors! je pouvais encore être sauvé et -redevenir un être énergique que vous auriez dirigé. -</p> - -<p> -Vous ne fûtes pour moi que le mirage d'un instant. J'allais, durant ces -jours troublés, à chaque lueur qui m'apparaissait; mais trop perdu -dans un aveugle scepticisme pour chercher obstinément la vraie lumière -et m'y retremper, je ne songeai pas à voir votre âme; je n'étais pas -guéri de mon amour. -</p> - -<p> -Dans de tels déchirements, il faudrait pouvoir fuir dans un désert et -y cacher sa blessure; elle finirait, peut-être par se fermer. Mais le -monde la heurte et la rouvre sans cesse. On rencontre des gens qui nous -rappellent le temps heureux; des amis qui nous plaignent ou nous -raillent en nous répétant: «Nous l'avions bien prévu!» des femmes -coquettes qui nous provoquent du regard ou de la voix et nous parlent de -notre amour trahi en se jouant; il n'est pas jusqu'aux choses inanimées -qui ne soient poignantes et cruelles. Nous étions ensemble la dernière -fois que j'ai regardé ce monument, traversé ce jardin, ou entendu -cette musique! Pourquoi n'est-elle plus là celle qui doublait mes -émotions? -</p> - -<p> -Un soir où j'avais erré longtemps sur les quais, en sortant d'un bal -à l'ambassade d'Espagne, me rappelant à la même place mes promenades -nocturnes avec Antonia, je trouvai en rentrant chez moi une lettre de -mon éditeur qui m'engageait à dîner pour le lendemain; il devait -avoir, me disait-il, une piquante réunion de célébrités en tous -genres parmi lesquelles je rencontrerais à coup sûr une curiosité -inattendue. -</p> - -<p> -Je fis peu d'attention à cette lettre, laissant à mon caprice du -lendemain le soin d'accepter ou de refuser l'invitation. -</p> - -<p> -À mon réveil j'eus la visite de René, qui venait ainsi quelquefois me -surprendre le matin pour me dire des vers ou me demander de lui en lire. -</p> - -<p> -—Dînez-vous ce soir avec moi chez Frémont? lui dis-je. -</p> - -<p> -—Non, répliqua-t-il, et vous devriez ne pas y aller; il ne faut pas -trop gâter ces <i>impresario</i> de notre esprit qui finissent par se -croire nos collaborateurs. -</p> - -<p> -—Je le lui permets pour ce qui me concerne, repartis-je en riant, et -comme il me fait espérer pour ce soir quelque distraction j'accepte son -dîner. -</p> - -<p> -—Il vous prépare une surprise qui sera peut-être une douleur, reprit -René, et voilà pourquoi je vous engage à refuser. -</p> - -<p> -—Expliquez-vous, René. -</p> - -<p> -—Eh bien, Antonia est de retour, et Frémont trouve plaisant -de vous faire dîner ensemble. -</p> - -<p> -—Elle est ici! depuis quand? L'avez-vous vue? où habite-t-elle? -</p> - -<p> -—Elle habite la même maison où vous l'avez connue; elle est arrivée -il y a trois jours avec Tiberio, et je les ai rencontrés hier dans le -jardin des Tuileries. -</p> - -<p> -Chaque parole de la réponse de René me faisait l'effet des pointes de -fer d'une discipline. -</p> - -<p> -Elle l'aimait donc bien pour l'amener ainsi en triomphateur, dans la -ville où je vivais! -</p> - -<p> -—Je n'irai pas chez Frémont, dis-je simplement à René; puis je -m'efforçai de cacher mon agitation en lui récitant de fort belles -strophes de Leopardi que je venais de lire. -</p> - -<p> -Lorsque je fus seul, je m'abandonnai à la vérité de mon émotion: -elle tenait de la rage et de la honte. L'idée de les revoir ensemble -m'épouvantait; pour éviter même la possibilité et l'humiliation -d'une rencontre, je résolus de m'enfermer chez moi et de travailler. Je -mis dès le jour même ce projet à exécution, et le lendemain matin -j'avais déjà écrit plusieurs pages d'un roman sur l'Italie, quand je -vis paraître Frémont. -</p> - -<p> -—Vous arrivez à propos, mon cher éditeur, lui dis-je; car je vous -taille de la copie. -</p> - -<p> -—J'en suis enchanté, répliqua-t-il, et je vous pardonne si c'est -l'inspiration qui vous a empêché hier de venir dîner chez moi. -</p> - -<p> -—Je n'aime pas certaine surprise, répondis-je sèchement, et je vous -prierai à l'avenir de ne plus projeter de me donner en spectacle à nos -amis. -</p> - -<p> -—Ma plaisanterie était sans fiel; je vous croyais guéri, reprit le -madré Frémont avec cette espèce de brusquerie cordiale et franche -qu'affecte envers les auteurs ce paysan du Danube des libraires. -</p> - -<p> -—Je suis guéri depuis longtemps des épidémies de l'enfance, -répliquai-je avec ironie, ce qui ne me fera pas toutefois rechercher la -vue de la rougeole et de la coqueluche. -</p> - -<p> -—Pauvre Antonia! vous la comparez à une maladie. Elle était pourtant -fort séduisante hier soir, et elle a fait feu de toute la flamme de ses -yeux et de son esprit pour nous faire supporter son Italien. -</p> - -<p> -—Eh bien? lui dis-je avec une certaine curiosité. -</p> - -<p> -—Son beau docteur a fait un fiasco complet, reprit Frémont; il est -superbe, je n'en disconviens pas; mais il ne faut pas dépayser ces -beautés indigènes: celle de Tiberio est presque choquante dans notre -monde parisien; c'est comme si on transplantait les arènes de Vérone -au milieu des boulevards. La gaucherie de Tiberio lui fait perdre son -prestige. C'est un bel amoureux dans la solitude, mais qui fera rougir -Antonia devant ses amis. -</p> - -<p> -—À qui donc l'aviez-vous réuni? lui dis-je. -</p> - -<p> -—À Dormois, à Sainte-Rive, à Labaumée et au pianiste Hess, -qu'Antonia voulait connaître; car la passion de la marquise de Vernoult -pour ce bel Allemand double en ce moment sa célébrité. Dormois, qui -met dans sa conversation l'esprit et la chaleur qu'on trouve dans ses -tableaux, a entrepris l'Italien sur Michel-Ange, Titien et Tintoret; -Tiberio s'est montré d'une telle ignorance, qu'Antonia en était -déconcertée. À son tour, Sainte-Rive a voulu le faire causer poésie -et il a haussé les épaules en l'entendant avouer qu'il préférait -Métastase à Dante. Hess lui a fait une moue dédaigneuse à propos de -plusieurs sottises qu'il a dites sur la musique. Antonia, pour venir en -aide au pauvre garçon et le relever à nos yeux, a prétendu qu'il -était très-fort en archéologie, et qu'elle était d'avis qu'il -fallait être spécial et ne pas permettre à son intelligence une -diffusion qui l'affaiblissait. En prononçant ce docte axiome elle -ignorait que Labaumée, qui l'écoutait, était un très-profond -archéologue, cachant son savoir sous son atticisme littéraire. -Aussitôt il s'est mis à embarrasser Tiberio en lui adressant une foule -de questions sur les antiquités romaines et étrusques. Le malheureux, -traqué de tous côtés par la vivacité et l'ironie de l'esprit -français, s'en est pourtant tiré, je dois l'avouer, à son honneur, -par une sortie pleine de candeur. -</p> - -<p> -—Messieurs, a-t-il dit à mes convives avec une dignité noble et une -simplicité touchante, vous avez tort de rire de moi; je ne suis pas un -savant et je ne me donne pas pour tel; je ne suis ici que comme -<i>l'amico, il servitor, il cavalière de la carissima e illustrissima -signora</i>, et, à ce titre, vous devez me traiter avec courtoisie comme -tout ce qui tient à elle. En parlant ainsi, il s'inclina devant Antonia -en signe de servage, et lui tendit la main pour lui demander protection. -Mais elle ne le regarda pas même, et se mit à fumer et à parler tout -bas avec le pianiste. Puis tout à coup elle s'informa en riant pourquoi -vous n'étiez pas venu, ce qui fit tressaillir l'infortuné docteur; -elle aurait été ravie, disait-elle, de vous complimenter sur vos -nouveaux succès. -</p> - -<p> -Sainte-Rive fit alors un éloge enthousiaste de votre talent, et le -sardonique Dormois saisit l'occasion pour dire tout bas à Antonia: -</p> - -<p> -—Comment avez-vous pu lui préférer cet Antinoüs? Même au physique, -Albert lui est bien supérieur; car il a la distinction, la seule vraie -beauté des peuples civilisés. -</p> - -<p> -—Vous savez bien, a répondu gaiement Antonia, que vos contradicteurs -vous ont toujours reproché de ne pas vous entendre en esthétique. -</p> - -<p> -Antonia nous a quittés, presque à l'issue du dîner, sous prétexte -d'une visite à recevoir, et il a été visible pour tous qu'elle était -humiliée du peu de succès de son Italien. Je regarde donc Tiberio -comme condamné <i>in petto</i> et son renvoi tacitement décidé. Ce n'est -plus qu'une affaire de temps. Vous savez qu'Antonia va vite dans ces -sortes d'expéditions, et qu'elle les accomplit sans broncher. -</p> - -<p> -Je laissais parler Frémont sans l'interrompre. Je souffrais de ce qu'il -disait sur celle que j'avais tant aimée; mais il exerçait une sorte de -justice distributive que je n'étais pas en droit de lui interdire. -</p> - -<p> -Comme je ne répondis rien à son récit, il changea de conversation et -me parla de ce que j'écrivais. -</p> - -<p> -Lorsqu'il fut sorti, je couvris mon visage de mes mains, et je les -sentis mouillées de larmes brûlantes. -</p> - -<p> -En bravant à ce point le scandale, Antonia voulait faire acte -d'indépendance féminine; elle pensait que la beauté de Tiberio et sa -simplicité, qui n'était pas sans grandeur, intéresseraient à sa -nouvelle passion les amis qu'elle avait laissés en France. Si j'avais -assisté au dîner donné par Frémont, peut-être aurait-on trouvé bon -de fêter l'Italien à mes dépens; mais moi absent, on jugea de -meilleur goût de me le sacrifier. -</p> - -<p> -Ce que Frémont avait prévu arriva: Antonia se prit tout à coup pour -ce bel amant de ce dégoût subit que l'intelligence communique aux -sens. Elle en vint à le trouver vulgaire et laid; ce fut là le signe -le plus évident de sa lassitude, car la beauté de Tiberio avait été -l'attrait réel de l'empire fugitif qu'il avait exercé sur elle. -</p> - -<p> -Sitôt qu'il cessa de lui plaire, elle n'eut plus aucun souci de cet -être passif et doux. Frémont vint me faire visite et me conta que, la -veille, Tiberio avait reçu son congé. -</p> - -<p> -—L'exécution a été nette et brève, ajouta-t-il; dans ces -occasions-là Antonia tient d'Élisabeth d'Angleterre et de Catherine la -Grande. Elle m'avait écrit pour me demander mille francs d'à-compte -sur son nouveau roman, et me priait de les lui porter hier en allant -déjeuner avec elle. J'arrivai à l'heure indiquée; je la trouvai en -compagnie du pauvre Tiberio qui, triste et défait, me tendit la main et -me conjura d'intercéder pour lui. -</p> - -<p> -—La <i>carissima donna</i> voulait l'éloigner sous prétexte qu'il -vivait oisif à Paris, qu'il avait sa carrière à faire et qu'elle se -reprocherait toute sa vie d'y avoir été un obstacle. Mais à quoi -songeait-elle donc là? poursuivit-il; qu'importe que j'exerce ou non -mon métier de docteur à Venise; je ne veux vivre que pour elle; je -suis un vermisseau qu'elle peut écraser. Oh! <i>bellissima</i>, vous savez -bien que mon esclavage m'est plus cher que la terre natale, ajouta-t-il -en s'adressant à Antonia. -</p> - -<p> -Elle jeta une bouffée de fumée de sa cigarette au plafond, et -répliqua d'un ton grave: -</p> - -<p> -—Mon cher enfant, l'art m'impose des sacrifices; vous êtes pour moi -une distraction incompatible avec le travail de l'esprit. Je me dois au -public, je me dois à ma célébrité, et il faut nous séparer pour que -j'accomplisse la mission de mon intelligence. Je ne vous quitte que pour -l'idéal, ainsi ne soyez pas triste, mon beau Vénitien. -</p> - -<p> -—<i>Casta donna!</i> s'écria le candide Tiberio, vaincu par -l'euphonie de ce langage éthéré, <i>ô musa nobilissima</i>, je vous -obéirai, mais j'en mourrai. -</p> - -<p> -—Bah! répondit Antonia en riant; je vous promets d'aller vous revoir -l'automne prochain à Venise. -</p> - -<p> -—<i>Grazie, diva clementissima!</i> s'écria l'Italien en lui baisant -les mains. -</p> - -<p> -—Allons déjeuner, répliqua Antonia, et soyons gais pour chasser tout -mauvais présage. -</p> - -<p> -Nous mangeâmes tous les trois d'assez bon appétit, mais au dessert, -Tiberio se prit à pleurer. -</p> - -<p> -—Du courage, mon brave, lui dit Antonia, c'est l'heure du départ; -brusquons les adieux, et ne songeons qu'à la réunion promise. Alors, -prenant dans sa poche le billet de mille francs que je lui avais remis, -elle le glissa dans le gousset de Tiberio. Le <i>patito</i> était si ému, -qu'il se laissa faire, et que je ne pus comprendre s'il manquait -vraiment de dignité. Après tout, que pouvait-il, le pauvre diable? -Elle l'avait enlevé à Venise, elle avait brisé sa carrière; il -était sans fortune et n'avait peut-être pas de quoi s'en retourner, -triste et seul, dans son pays si joyeusement abandonné pour elle. -</p> - -<p> -Tandis que Frémont parlait je pensais: Voilà le troisième amant dont -elle déchire le cœur; quand donc s'arrêtera-t-elle? -</p> - -<p> -Frémont poursuivit: -</p> - -<p> -—Tout en poussant l'Italien vers la porte, elle lui tendit son front -à baiser. -</p> - -<p> -—Oh! <i>crudelissima!</i> lui dit-il en se permettant une caresse -plus intime. -</p> - -<p> -Je lui saisis le bras pour les séparer; j'étais chargé de le conduire -à la diligence. Antonia referma sa porte sur nous, et quelques minutes -après, le héros d'un des épisodes de sa vie roulait sur la route -d'Italie. -</p> - -<p> -—Eh bien! dis-je, voulant affecter d'être indifférent, qui va-t-elle -aimer à présent? -</p> - -<p> -—On parle du pianiste Hess, répliqua Frémont qui me quitta sur ce -mot. -</p> - -<p> -Pauvre Tiberio, pensai-je, aussitôt que je fus seul; lui aussi, -quoiqu'il ne soit pas poëte, va traîner son deuil sur les lagunes de -Venise qui m'ont vu pleurer! Mais tout à coup j'éclatai de rire, comme -si l'ombre moqueuse d'Albert Nattier m'était apparue. En vérité, me -disait une voix ironique, c'est bien à toi de le plaindre! -</p> - -<p> -Puis je songeai: Elle va donc aimer ce pianiste allemand? Les dernières -paroles de Frémont me revenaient. -</p> - -<p> -—Mais qu'elle aime le diable! m'écriai-je en me promenant dans ma -chambre plein de rage contre mon propre tourment. Il est des heures où -l'on voudrait s'arracher le cœur et le souvenir. Hélas! on n'a pas ce -pouvoir sur la part immortelle de soi-même. -</p> - -<p> -Ce que je redoutais le plus, c'était de me trouver subitement face à -face avec elle, soit dans la rue, soit au théâtre. Rien d'horrible -comme ces rencontres fortuites où passe près de nous, comme un -inconnu, l'être que nous avons le plus aimé. Cette tête indifférente -a pourtant reposé sur notre sein! Cette bouche froide et muette nous a -pourtant prodigué ses caresses et ses paroles d'amour! Je sentais que -si elle m'était ainsi tout à coup apparue, ou je serais tombé -inanimé devant elle, ou bien je lui aurais tendu les bras et l'aurais -emportée je ne sais où pour l'aimer encore. -</p> - -<p> -Afin de l'éviter et de repousser son image irritante, je travaillais -tout le jour, et chaque soir j'allais dans les salons où j'étais -certain de ne pas la rencontrer. Mais quand j'écrivais, un spectre qui -avait ses yeux se tenait toujours debout vis-à-vis de moi; et dans le -monde, lorsque je parlais tendrement à une femme, ce que je disais me -semblait un écho affaibli et discordant de ce que je lui avais dit tant -de fois. Bientôt, voulant me distraire violemment, je retournai chez -les courtisanes que m'avaient fait connaître Albert Nattier, et -j'essayai de la débauche sans scrupule. -</p> - -<p> -Ma santé, qui était revenue, augmentait encore la véhémence de mon -chagrin. À quoi donc me servaient les forces de ma jeunesse? Parfois -désespéré de ces nuits honteuses où se consumait mon énergie, -j'aurais voulu faire quelque action héroïque, me vouer à quelque -cause glorieuse et mourir comme Byron. Mais l'Europe était en paix, et -les idées qui font les nobles guerres ne fermentaient plus dans les -cœurs. -</p> - -<p> -Un matin, je lus dans un journal que le prince qui avait été au -collège mon compagnon d'étude, allait se battre en Afrique à la tête -de nos soldats. Je me présentai chez lui; il me reçut, comme il le -faisait toujours, avec une cordiale amitié. -</p> - -<p> -—Monseigneur, lui dis-je, je viens vous demander une grâce. -</p> - -<p> -—Pour vous, cher Albert? Ce sera la première, et elle est d'avance -accordée. -</p> - -<p> -—Je veux faire la campagne d'Afrique avec vous. -</p> - -<p> -—Comme historiographe? -</p> - -<p> -—Non, comme soldat... -</p> - -<p> -Son beau visage exprima la plus joviale gaieté. -</p> - -<p> -—Oh! je devine, dit-il, un désespoir amoureux? -</p> - -<p> -—Qu'importe, monseigneur, consentez-vous, répliquai-je sérieusement. -</p> - -<p> -—Non, je retire ma promesse, je refuse. La France, mon cher Albert, a -des milliers de braves soldats, mais elle n'a pas trois poëtes comme -vous, ajouta-t-il en m'embrassant; je vous garde donc à la gloire -poétique de la France, qui m'est aussi précieuse que sa gloire -militaire. -</p> - -<p> -Ceux qui l'ont connu savent avec quelle grâce il disait ces mots-là. -</p> - -<p> -Quinze jours s'étaient écoulés depuis le renvoi de Tiberio à Venise, -lorsqu'un soir, comme je me disposais à sortir, j'eus la visite de -Sainte-Rive; il venait de dîner dans mon voisinage et il avait voulu me -complimenter sur mon dernier livre: -</p> - -<p> -—Savez-vous qui m'a accompagné jusqu'à votre porte, dit-il? -</p> - -<p> -—Qui donc? -</p> - -<p> -—Antonia que j'ai trouvée flânant sur le quai. -</p> - -<p> -—Eh quoi! j'aurais pu aussi la rencontrer? répliquai-je -involontairement. -</p> - -<p> -—Sans doute, et elle en eût été heureuse, car elle m'a arrêté pour -me parler de vous, pour me demander ce que vous faisiez et qui vous -aimiez en ce moment? J'ai bien compris à cette inquisition de l'amour -que vous l'occupiez encore. -</p> - -<p> -—Elle ne veut donc pas même me laisser vivre et respirer en paix -l'air du soir? Que vient-elle faire autour de ma maison? Plutôt que de -m'exposer à la rencontrer je me condamnerais à ne plus sortir. -</p> - -<p> -—Voilà la preuve évidente que vous l'aimez encore, répondit -Sainte-Rive, et, comme de son côté elle ne peut pas se passer de vous, -vous finirez par vous réconcilier. -</p> - -<p> -—Vous savez bien que c'est impossible, et d'ailleurs elle ne le -désire pas plus que moi. -</p> - -<p> -—Ce qui veut dire qu'elle y songe, mon cher Albert! Pour qui donc -a-t-elle chassé Tiberio? Pour qui donc ferme-t-elle sa porte depuis -huit jours au pianiste allemand, si ce n'est pour vous? Pour vous dont -elle veut obtenir paix et pardon. -</p> - -<p> -—Je crois reconnaître là une de ses phrases, repartis-je, vous -a-t-elle fait part de ses sentiments? -</p> - -<p> -—Eh! parbleu, à moi comme à tous nos amis; elle vous aime et ne veut -plus aimer que vous. -</p> - -<p> -—Je ne vous croyais pas si candide, mon cher Sainte-Rive, repris-je -en affectant de sourire; vous savez bien que, si elle a renvoyé Tiberio, -c'est qu'à ce dîner chez Frémont elle s'est trouvée humiliée d'un -pareil amant, et vous n'ignorez pas que si elle ferme sa porte au -pianiste Hess c'est que celui-ci lui préfère une marquise blonde. -</p> - -<p> -—Vous êtes méchant et subtil, répliqua Sainte-Rive, et je vous -trouve bien dupe, puisqu'une femme de l'esprit et du charme d'Antonia -revient à vous de la repousser, avec des transes de saint Antoine -devant le démon, car vous êtes tenté, mon cher, et, sans votre -orgueil, vous lui crieriez: Accours! -</p> - -<p> -—Obligez-moi de ne plus me parler d'elle, dis-je un peu sèchement et -prenant mes gants et mon chapeau, je lui fis comprendre que je voulais -sortir. -</p> - -<p> -Cette nuit-là je me livrai à toutes les ivresses forcenées; je -parvins à tuer son souvenir. La nuit suivante je recommençai, et ainsi -de suite durant plusieurs jours; si bien que je devins une chair inerte; -je ne travaillais plus et bientôt je me sentis pris de la fièvre et -m'imaginai que mon mal de Venise allait revenir. -</p> - -<p> -Frémont, à qui j'avais promis les dernières pages d'un livre, -n'entendant plus parler de moi, arriva un matin, et me surprit dans ce -bel état d'abrutissement dont il devina la cause. -</p> - -<p> -—Vous n'êtes pas pardonnable, me dit-il, vous tuez votre génie pour -échapper à l'obsession d'un souvenir; croyez-moi, mieux vaut tuer -votre passion en la profanant. -</p> - -<p> -—Que voulez-vous dire? -</p> - -<p> -—Qu'Antonia vous aime toujours, et que vous feriez mieux de la -reprendre que de mener la vie que vous menez. Je vous parle brutalement -et sans phrases, comme un ami. -</p> - -<p> -—Vous me parlez comme l'indifférence, lui dis-je, car vous me -conseillez la pire des douleurs: celle du mépris que j'aurais pour -moi-même en renouant avec elle. Il ne peut plus exister entre nous -qu'un amour malsain et troublé. Mieux vaut la haine, la haine active, -vivace, inspiratrice. Raccommoder une belle passion brisée est aussi -maladroit, aussi impossible que de remettre un bras à une statue -antique. -</p> - -<p> -Frémont n'insista pas, mais Sainte-Rive me sachant malade vint me -revoir et me dit: -</p> - -<p> -—Antonia est très-touchante en parlant de vous; elle s'accuse et se -donne tous les torts; elle, si superbe, pleure souvent en nous disant -qu'elle ne pourra vivre si vous ne lui pardonnez pas. -</p> - -<p> -—Je n'aime point, répliquai-je, cette mise en scène de la douleur; si -le cri de son âme est sincère, c'est en secret et vers moi seul -qu'elle devrait le jeter. -</p> - -<p> -—Mais elle vous redoute, elle a peur de vos dédains! -</p> - -<p> -—Et moi j'ai peur d'elle! ne m'en parlez donc plus, m'écriais-je -irrité. -</p> - -<p> -Ma colère même prouvait que je n'étais pas guéri. -</p> - -<p> -Je ne sais si Sainte-Rive rapporta mes paroles à Antonia, mais deux -jours après, vers minuit, comme je reposais sur un grand fauteuil, le -cordon de ma sonnette s'agita faiblement. Qui donc venait à cette -heure? J'avais envoyé mon domestique se coucher, je me précipitai pour -ouvrir, frappé par l'idée soudaine qu'un événement grave allait -m'arriver: peut-être ma mère était-elle malade? Peut-être -accourait-on m'annoncer qu'Antonia s'était tuée? J'en étais à cette -dernière pensée lorsque, en ouvrant la porte, je vis devant moi -Antonia enveloppée d'une mante noire. Je reculai en chancelant, et je -laissai tomber la bougie que je tenais à la main. Elle se jeta sur mon -cœur dans les ténèbres et m'enlaça d'une étreinte si forte que -toute résistance eût été inutile; d'ailleurs je ne songeais pas à -résister; je sentais ses larmes mouiller mon visage, sa chevelure -embaumée me pénétrait de son parfum suave et connu; elle joignait ses -mains autour de mon cou et me demandait pardon. Je la retrouvai à ma -merci, elle qui, si souvent, m'avait repoussé par ses froids dédains; -elle était humble et passionnée aujourd'hui comme une femme d'Orient -qui apaise par des caresses son maître irrité. Son souffle courait sur -moi tel qu'une flamme électrique et elle me disait: -</p> - -<p> -—Souviens-toi! nous avons été heureux, nous pouvons l'être encore! -</p> - -<p> -Comment me dégager d'elle? comment repousser le bonheur que j'avais si -souvent regretté? Il est vrai que ce bonheur était désormais -perverti, navrant, dépouillé de tout prestige; mais la partie -grossière des sens s'en contentait; jamais, au temps radieux de mon -culte pour elle, je n'avais ressenti de tressaillements plus vifs et -plus énergiques; je lui rendis ses baisers furieux, mais sans mentir à -son âme: -</p> - -<p> -—Ne me demande pas pardon pour tes impuretés, lui dis-je, car je suis -encore plus impur que toi! je te donne les restes de la débauche; tu -retrouves un cœur flétri que la douleur a corrompu; blessé par toi, -il te fera souffrir de sa blessure; désormais notre amour, amer comme -la haine, ne sera plus qu'un défi des sens à la conscience; tu deviens -courtisane en te jetant dans mes bras, et je ne suis plus qu'un -débauché sans cœur en te rendant tes embrassements! -</p> - -<p> -—Qu'importe, me dit-elle en délire, et elle souscrivit à cette -ivresse souillée. Tous les souvenirs sacrés de notre amour si beau se -confondirent alors aux âcres sensations d'une passion dégradée. -</p> - -<p> -Ô mystère impénétrable de l'union des êtres! malgré les paroles -cruelles que je venais de prononcer, je sentis se fondre dans ses bras -tout ce qu'il y avait de ressentiment dans mon cœur. Je redevins tendre -et affectueux, et mes yeux mouillés de larmes la regardaient avec -reconnaissance. -</p> - -<p> -Elle me devina: -</p> - -<p> -—Vois-tu que j'ai bien fait de venir, me dit-elle. -</p> - -<p> -—Oh! oui, murmurai-je en cachant ma tête dans son sein, je t'aime -toujours. -</p> - -<p> -Le lendemain, j'avais repris chez elle ma place d'autrefois. Les -premiers jours furent presque du bonheur: retranchés du monde, -j'oubliais tout ce qui n'était pas elle, et en elle je ne voyais et ne -retrouvais que ce qui m'avait rendu heureux. Sa nature douce et calme -refaisait la paix dans mon cœur, son intelligence en toutes choses me -charmait; quelle autre femme aurait pu me parler comme elle, avec la -certitude du génie et l'enthousiasme de l'amour, des créations de mon -esprit? Je lui lisais ce que j'avais fait de nouveau, et dans ses -éloges et ses critiques je trouvais une supériorité qui -enorgueillissait mon amour. Qui donc m'aurait compris aussi bien -qu'elle? Qui donc eût senti à ce point le poëte dans l'amant? Malgré -quelques dissidences, n'était-elle pas, après tout, la seule femme -avec qui je pusse vivre de la double vie du corps et de l'âme? -</p> - -<p> -Mais les orages devaient renaître, apportés par tous les souffles du -dehors, qui ne pouvaient manquer d'arriver jusqu'à nous. -</p> - -<p> -Notre réconciliation fit grand bruit; ma famille s'en désespéra, -prévoyant pour moi de nouveaux chagrins; mes amis en plaisantèrent, et -le monde me traita de lâche et de fou. -</p> - -<p> -Je bravai les conseils et l'opinion, comme cela arrive presque toujours -en pareille situation. -</p> - -<p> -Ma passion avait été la plus forte; je devais donc la glorifier ou du -moins faire croire à tous que je n'en rougissais pas. Je reparus avec -Antonia dans les promenades et aux théâtres; elle s'y montrait souvent -en habit d'homme, ce qui attirait sur nous tous les regards; elle -affectait le plus grand dédain pour ce qu'elle appelait les préjugés, -et m'entraînait à l'imiter. Nous menions une vie débraillée -d'artistes qu'on a appelée plus tard la vie de bohème. En sortant du -spectacle, parfois quelques personnes venaient chez nous souper et -fumer, plutôt ses amis que les miens; non que les miens fussent des -sages, mais ils avaient, même dans l'intimité, une raideur -aristocratique fort ennuyeuse selon Antonia. Il est vrai que devant elle -ils se souvenaient de son talent, qui leur imposait et contenait le -laisser-aller de leur esprit; ils avaient gardé en ceci la tradition -des manières courtoises qui, sous l'ancien régime, aurait toujours -empêché qu'on traitât M<sup>me</sup> de Sévigné, eût-elle eu des amants, -comme on traitait une danseuse. Les amis d'Antonia se gênaient moins, -ils la tutoyaient, elle leur en avait donné l'exemple, et moi, -rattaché à elle par le côté grossier de la passion, je les laissais -faire, peu soucieux de sa dignité. Je me sentis d'abord dans une -atmosphère malsaine, mais je finis par me faire à cet air corrompu. -Ironique, méprisant, je la traitais comme une maîtresse vulgaire; -l'idole était volontairement descendue de son piédestal, et je me -raillais moi-même si j'étais tenté de l'y replacer. J'avais avec elle -des manières tantôt dures, tantôt moqueuses, où se trahissait le -bouleversement de mon âme. Lorsqu'elle me les reprochait avec douceur -et simplicité, j'étais attendri, mais sitôt qu'elle le prenait sur le -ton de la prédication et de l'emphase, j'éclatais en plaisanteries -injurieuses; elle eût pu me rappeler par une larme ou par une parole -émue à ce qui restait encore de grand dans mon âme, et alors je -serais tombé à ses pieds. Mais elle employait dans ces sortes de -luttes un langage tellement en contradiction avec tous les actes de sa -vie que j'en étais révolté. -</p> - -<p> -Un soir je rentrai vers minuit, après l'avoir laissée, m'attendre -toute la journée. J'étais allé à travers la campagne déposer le -fardeau que je traînais sans trêve; je m'étais baigné dans la Seine, -près de Bougival, puis roulé sur l'herbe, puis endormi sous les arbres -par une chaude soirée d'août. Quand j'arrivai, elle éclata en -reproches, me dit qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait jamais -m'arracher à la dissipation et à la débauche, et que son sacrifice -avait été en pure perte. -</p> - -<p> -—Quel sacrifice? m'écriai-je; est-ce par hasard le renvoi de Tiberio? -</p> - -<p> -—Celui-là et tant d'autres, poursuivit-elle avec une sorte d'audace -naïve qui m'exaspéra. Je vous ai été dévouée jusqu'aux dernières -limites de l'abnégation, jusqu'à l'immolation de tous mes fiers -instincts, jusqu'à l'avilissement de ma chaste nature. -</p> - -<p> -J'éclatai de rire. -</p> - -<p> -Elle continua: -</p> - -<p> -—Votre incrédulité impie ne saurait m'atteindre; Dieu le sait! c'est -pour vous sauver de l'abîme que j'ai surmonté mon dégoût des choses -des sens. Je ne me suis rejetée dans vos bras que pour vous arracher à -des bras souillés; et maintenant vous me raillez de ma chute, et vous -me traitez comme ces femmes dont j'ai voulu vous séparer: vous oubliez -que j'ai été pour vous une sœur, une mère... -</p> - -<p> -—Assez! lui dis-je à ces mots qui éveillaient l'écho d'un -langage semblable qu'elle m'avait tenu autrefois au moment même où -elle me quittait pour Tiberio,—assez d'hypocrisie! repartis-je -avec une colère croissante; il ne faut pas être une M<sup>me</sup> de -Warens puritaine, il ne faut pas mettre Jean-Jacques adolescent dans son -lit et protester après que c'était pour son plus grand bien et par -pure abnégation! Convenez donc que vous y trouviez aussi quelque -plaisir! -</p> - -<p> -Je n'aime pas les exclamations mystiques de M<sup>me</sup> de Krudner, -quand elle s'écrie dans le ravissement de ses spasmes d'amour: «Mon -Dieu, pardonnez-moi d'être heureuse à ce point!» Dieu et le remords -n'ont que faire en ceci. Je trouve plus vrai le cri d'amour des belles -Romaines, qui en pareils moments disaient en grec: ZΩH KAI ΨΥXH. -</p> - -<p> -Convenez donc, ma chère, que si vous n'aviez que du dégoût pour les -choses des sens, vous n'étiez pas forcée d'y goûter. Lorsqu'on a -donné au monde ce que le monde appelle le scandale de l'amour, il faut -au moins avoir la franchise de sa passion. Sur ce point, les femmes du -dix-huitième siècle valaient mieux que vous: elles n'alambiquaient pas -l'amour dans la métaphysique. -</p> - -<p> -Pendant que je parlais, le visage toujours si calme d'Antonia exprimait -une fureur douloureuse qui se trahissait par la rougeur de ses joues et -l'éclair de ses regards. Mais tout à coup ses traits se détendirent; -elle pâlit, et sa tête se renversa en arrière et demeura immobile. -</p> - -<p> -Quand j'eus fini, elle me dit d'une voix tranquille: -</p> - -<p> -—Vous êtes la punition de mon orgueil; cela devait être. -</p> - -<p> -Je vis deux longues larmes couler de ses yeux, et je me fis horreur. Ce -que je lui avais dit, tout autre aurait pu le lui dire, mais moi je -devais me taire. -</p> - -<p> -Après ces scènes cruelles, j'essayais pourtant de l'aimer encore, -d'être heureux et de la lier à moi. J'évoquais le passé, j'en -faisais remonter de chères images; j'en formais autour d'elle comme une -ronde fantastique où je m'emprisonnais. Mais à côté des souvenirs -riants s'en dressaient d'autres insultants, tyranniques, et qui me -murmuraient de ces mots irréparables que la mort ne doit pas effacer: -toujours je voyais à ses côtés, comme son ombre, le fantôme railleur -de l'Infidélité. -</p> - -<p> -Nous ne travaillions plus durant ces jours orageux. Mais sous le règne -si paisible et si court du doux Tiberio, elle avait écrit un roman qui -venait de paraître et qui excita bientôt la plus vive polémique dans -les journaux: les uns proclamaient ce livre une œuvre philosophique où -se résumaient les souffrances et les aspirations de l'époque; d'autres -n'y voyaient qu'une élucubration ambitieuse et vide, où toute -vraisemblance et toute morale étaient violées dans un style tour à -tour charmant et emphatique. Un journaliste avait trouvé piquant de -reconnaître l'auteur sous l'héroïne, et se permit de diriger contre -Antonia des attaques tellement violentes que je me sentis offensé. Je -pouvais bien, dans la poignante colère de mon amour, me permettre -parfois de la pénétrer et de la juger; mais j'interdisais aux autres -toute insulte contre une femme qui m'appartenait et qui se montrait en -public à mon bras. -</p> - -<p> -Je venais de lire l'article injurieux, et je me disposais à sortir pour -aller en demander raison à l'auteur, lorsque je vis entrer dans ma -chambre Albert Nattier. -</p> - -<p> -—Je te croyais encore en Angleterre? lui dis-je en l'embrassant, tout -joyeux de la surprise qu'il me causait. -</p> - -<p> -—J'arrive comme le <i>Deus ex machina.</i> -</p> - -<p> -—Tu dis plus vrai que tu ne penses, répliquai-je; tu arrives à point -pour un dénoûement; car demain je me bats en duel et tu seras mon -témoin. -</p> - -<p> -—Nous verrons, nous verrons, répliqua-t-il en riant; mais viens -d'abord déjeuner avec moi au café Anglais. -</p> - -<p> -—J'y consens, quoique je sois attendu: je vais écrire pour <i>la</i> -prévenir. -</p> - -<p> -—De qui parles-tu donc? fît-il en jouant l'étonnement. -</p> - -<p> -—Mais tu le sais bien, poursuivis-je, nous nous sommes réconciliés. -</p> - -<p> -—On me l'avait dit, reprit-il; pourtant je n'y croyais pas: et c'est -pour elle que tu te bats? -</p> - -<p> -Je fis un signe qui disait oui, tout en écrivant quelques lignes à -Antonia. Albert Nattier me considérait; son visage avait une expression -sérieuse que je ne lui avais jamais vue. Nous descendîmes l'escalier -sans rien dire et nous montâmes dans sa voiture, qui nous conduisit au -café Anglais. Durant le trajet, il affecta de ne me parler que des -plaisirs de Londres; il me raconta quelques aventures dont il avait -été le héros. La conversation continua sur ce sujet jusqu'à la fin -du déjeuner. Mais sitôt que le garçon fut sorti et que nous eûmes -allumé nos cigares, il me dit en se plaçant debout en face de moi: -</p> - -<p> -—Ainsi donc, Albert, ce duel est bien arrêté: tu vas te battre pour -cette femme? -</p> - -<p> -—Ma décision est irrévocable, répondis-je; mon père même, si -j'avais le bonheur de l'avoir encore, ne m'y ferait pas renoncer. -</p> - -<p> -—Eh bien, en ce cas, j'aurai plus de pouvoir que ton père, -répliqua-t-il; car je te jure bien que ce duel n'aura pas lieu. -</p> - -<p> -—Tu deviens fou, lui dis-je avec impatience. -</p> - -<p> -—Non, reprit-il; mais je vais commettre une mauvaise action, si tu ne -me donnes pas à l'instant ta parole que tu ne te battras point. -</p> - -<p> -—Ce que tu me demandes là est impossible. -</p> - -<p> -—Eh bien, en ce cas, je parlerai, poursuivit-il en devenant -très-pâle. -</p> - -<p> -Je fus pris d'un frisson et j'eus comme la révélation subite de -quelque chose de terrible; il semblait hésiter. -</p> - -<p> -—Mais, parle donc, lui dis-je en lui secouant le bras. -</p> - -<p> -—Tu sais, reprit-il, que Tiberio a été l'amant d'Antonia. -</p> - -<p> -—Oui, puisqu'elle me l'a dit elle-même et que je te l'ai raconté; en -quoi cela peut-il me permettre de manquer à l'honneur, et j'ajouterai -de manquer à Antonia qui n'a que moi pour la défendre? Après tout, -elle vaut mieux que les autres femmes, car elle a été franche et -grande dans son aveu et dévouée pour moi à l'égal d'une mère durant -ma longue maladie à Venise. -</p> - -<p> -—Oh! oui, répliqua-t-il avec un accent étrange, cette maladie sera la -page saillante de sa vie! -</p> - -<p> -—Mais, que veux-tu dire, murmurai-je d'une voix étranglée, parle -vite, finissons-en! -</p> - -<p> -—Je dis que pendant que tu te mourais, elle se donnait en riant à -Tiberio. -</p> - -<p> -—Tu mens! m'écriais-je, en faisant un geste de réprobation. -</p> - -<p> -Il resta muet devant ma douleur; il eut peur, m'a-t-il dit plus tard, de -la décomposition rapide de mon visage. -</p> - -<p> -À mon tour je l'interrogeai: -</p> - -<p> -—Qu'en sais-tu? qui te l'a dit? Je ne te croirai que sur des preuves! -</p> - -<p> -Il continua: -</p> - -<p> -—Le pauvre Tiberio, confus de la reconnaissance que je lui exprimais -pour les soins qu'il t'avait donnés, m'a tout avoué pendant notre -promenade à travers Venise! -</p> - -<p> -—Oh! voilà donc pourquoi, balbutiai-je, tu étais si bouleversé en -rentrant ce jour-là!... Je me souviens! Je me souviens! -</p> - -<p> -Je n'en pus dire davantage, je laissai tomber mon visage dans mes mains, -comme pour me dérober à la honte qui m'envahissait. -</p> - -<p> -—C'est-elle, poursuivit-il implacablement, qui a entraîné Tiberio, -car lui croyait à la fidélité qu'on doit aux mourants, et je l'ai vu -saisi d'une terreur superstitieuse en songeant à ce sinistre hymen, -accompli presque en face d'un lit mortuaire; il l'aimait... -</p> - -<p> -—Tais-toi! tais-toi! lui dis-je, je ne veux plus t'entendre; -conduis-moi où tu voudras. Et je saisis son bras comme un appui. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XX">XX</a></h4> - -<p> -Albert Nattier me garda quelques jours dans sa maison, il ne chercha ni -à me distraire, ni à me conseiller, ni à me guider; il me laissa -cette absolue liberté de pensée et d'action qui est le meilleur -régime pour rendre à l'âme quelque ressort. Car, de deux choses -l'une, ou le coup qui nous a frappé nous tuera, et alors rien n'y peut, -ou, si nous devons vivre, la solitude et la réflexion nous y -déterminent plus efficacement que des consolations incomplètes et -banales. -</p> - -<p> -Il évita aussi de me parler d'Antonia d'une façon méprisante, et moi, -bien résolu à me séparer d'elle à jamais, je cessai de l'accuser et -en apparence d'en être occupé. À peine si nous faisions quelques -allusions à elle quand, devant lui, on me remettait ses lettres. -</p> - -<p> -Dès le premier jour de ma disparition inattendue, Antonia m'avait -écrit trois fois pour m'exprimer son anxiété, sa surprise, son -chagrin; elle recommença les jours suivants, et je dois dire que ses -premières lettres ne trahissaient qu'une affection inquiète; mais -comme je gardais un silence obstiné, elle finit par éclater en -reproches et m'accuser en termes offensants de ne me séparer d'elle que -parce que j'avais peur de la défendre contre ceux qui l'insultaient. Je -dus pâlir en recevant cette lettre, car Albert Nattier, qui était -présent, me dit involontairement: -</p> - -<p> -—Qu'as-tu donc? -</p> - -<p> -—Tiens, lis, répliquai-je en lui tendant la lettre, et réponds-lui -pour moi. -</p> - -<p> -—Tu m'y autorises? -</p> - -<p> -—Je t'en prie. J'ai eu cette dernière faiblesse; j'ai voulu -l'entendre encore une fois dans ses lettres, maintenant je sens que tout -est bien fini; il faut qu'elle le sache par toi; tu seras entre nous comme -un de ces murs rugueux et froids qui séparent les prisonniers dans les -geôles. -</p> - -<p> -Tandis que je parlais, il écrivit d'une main rapide le billet suivant: -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -«J'ai empêché Albert de se battre pour vous, parce qu'un jour où il -se mourait, à Venise, vous vous êtes donnée à Tiberio; je l'ai su -par Tiberio lui-même! -</p> - -<p> -»Albert ne veut plus vous voir et ne répondra jamais à vos lettres.» -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -—C'est bien, lui dis-je, son orgueil ne me pardonnera pas et voilà ma -solitude assurée. -</p> - -<p> -—Que vas-tu faire pour te distraire? me dit mon ami. -</p> - -<p> -—J'essayerai d'abord des voyages et plus tard du travail. -</p> - -<p> -—Ce sera mieux, reprit-il, que les plaisirs stupides où j'ai voulu te -plonger; je commence moi-même à m'en dégoûter, et j'ai envie -d'entrer dans la politique pour m'étourdir. -</p> - -<p> -—Dis pour t'engourdir, répliquai-je en riant. -</p> - -<p> -L'idée de voir Albert Nattier député ou conseiller d'État me causa -une subite hilarité; je lui dis à ce propos les plus folles -bouffonneries, et nous nous séparâmes vers le soir assez gaiement. -</p> - -<p> -Comme je rentrais chez moi, j'aperçus en face de la maison que -j'habitais, un fiacre aux stores baissés qui stationnait sur le quai; -je pensai: «Voilà quelque femme du monde qui attend son amant.» Dans -toute autre disposition d'esprit, j'aurais à coup sûr ouvert ma -fenêtre et observé le fiacre mystérieux. Mais à peine entré dans -mon logis désert, le spectre de la solitude me saisit à la gorge; je -m'approchai de la table de travail où étaient les feuilles éparses -d'un livre interrompu depuis bien des jours; il y avait encore là, -près de mon écritoire, dans un vase chinois, un bouquet de fleurs -desséchées que m'avait donné Antonia, et en m'asseyant je poussai du -pied un coussin en tapisserie fait par elle; son portrait, placé dans -un angle de ma chambre, me regardait de ses grands yeux interrogateurs, -et il semblait me dire: Tu as beau faire, je serai toujours où tu -seras!—J'éprouvai ce qu'on ressent à l'heure où le corps d'un mort -chéri vient d'être enlevé pour le cimetière; on contemple avec -angoisses les vestiges qui restent de lui; on frissonne en y touchant, -comme si l'on touchait au cadavre même; on ferme les yeux pour ne plus -rien voir, mais les yeux se remplissent de larmes, et à travers ces -larmes on revoit encore l'être qui n'est plus. -</p> - -<p> -J'étais en proie à ces pensées funèbres, lorsque mon domestique, qui -était allé chercher de la lumière me dit en rentrant dans ma chambre -qu'une dame demandait à me parler. Je souris, car je ne sais par quel -revirement de mon esprit je m'imaginai tout à coup que ce pourrait bien -être la jolie comtesse de Nerval! Elle m'avait recherché et fait les -doux yeux dans plusieurs bals; à coup sûr c'était elle qui venait -d'épier mon retour dans le fiacre immobile. -</p> - -<p> -Je me levais pour aller à sa rencontre, lorsque je vis paraître -Antonia: elle se prosterna à mes pieds dans l'attitude de la Madeleine; -elle représentait d'autant mieux cette sainte devenue classique, que -ses deux mains tendues tenaient une tête de mort. -</p> - -<p> -—Parbleu! lui dis-je avec humeur, quelle étrange figure faites-vous -là et que prétendez-vous avec cette scène théâtrale? -</p> - -<p> -Son visage était livide, et ses yeux paraissaient creux et profonds -comme les orbites vides du crâne qu'elle me présentait. Elle ne me -parlait pas, mais elle se rapprochait de moi en marchant sur ses genoux, -et bientôt elle me toucha avec sa sinistre offrande. J'eus un mouvement -d'horreur qui fit rouler à mes pieds la tête de mort. Aussitôt j'en -vis jaillir une épaisse chevelure noire, comme si ce débris de la -tombe avait gardé cette parure de la vie. Je regardai Antonia, et je -m'aperçus que son front pâle était dépouillé de ses beaux cheveux. -</p> - -<p> -—Quel acte de démence! m'écriai-je. -</p> - -<p> -—Je ne suis qu'une indigne pécheresse qui n'espère plus ton amour, me -dit-elle, et j'ai voulu te sacrifier ce qui te plaisait le plus en moi -lorsque tu m'aimais. -</p> - -<p> -—Allez-vous, continuai-je brutalement, mettre en action les héroïnes -de vos livres? vous vêtir de blanc comme une abbesse et vous enfermer -dans quelque cloître d'Italie<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>? -</p> - -<p> -—Oh! murmura-t-elle, tu es-bien dur de railler ainsi mon repentir. -</p> - -<p> -—Je n'aime pas, poursuivis-je, ces comédies religieuses, et je crois -que le remords n'a que faire de ces parades. Demain, quand vous voudrez -plaire encore, vous regretterez d'un regret vraiment sincère ces -cheveux qui vous allaient fort bien. -</p> - -<p> -Et la relevant d'une main résolue, je la conduisis à la porte. Je la -sentais frémir sous cette pression convulsive. -</p> - -<p> -—C'est votre dernier mot? me dit-elle prête à sortir. -</p> - -<p> -—Oui, le dernier dans cette vie; car plutôt que de te revoir je me -brûlerais la cervelle. -</p> - -<p> -Ma porte se referma sur elle; je l'entendis descendre l'escalier, puis -m'étant approché de ma fenêtre, je la vis monter dans le fiacre qui -stationnait sur le quai. -</p> - -<p> -—Elle n'en mourra pas, pensais-je; la douleur qui tue ne procède pas -de la sorte. -</p> - -<p> -Je repoussai du pied la tête de mort; mais ces cheveux lustrés et -d'où des étincelles semblaient jaillir, ces beaux cheveux si longtemps -caressés et qui gardaient encore un parfum émanant d'elle, je les -réunis dans mes mains tremblantes, et j'y plongeai avec frénésie mon -front brûlant. Ce fut là la suprême étreinte et le dernier -embrassement qu'elle reçut de moi. -</p> - -<p> -Hélas! en me séparant de sa vie je ne me séparai pas de son ombre; -dans les jours qui suivirent il me fut impossible de dormir, et comme -l'a si bien dit un de nos poëtes: «Il me semblait toujours que sa -tête reposait à côté de la mienne sur mon oreiller; je ne pouvais -plus l'aimer ni en aimer une autre, ni me passer d'aimer; l'amour était -à jamais empoisonné dans mon cœur; mais j'étais trop jeune pour y -renoncer, et j'y revenais toujours. Je me disais: Si la passion -m'abandonne, je vais donc mourir? Si j'essayais de la solitude, elle me -ramenait à la nature, et la nature me poussait à l'amour. -Corromps-toi, corromps-toi, me criaient les voix de la foule, et tu ne -souffriras plus! Bientôt la débauche devint ma compagne et jeta sur la -plaie de mon cœur ses poisons corrosifs.» -</p> - -<p> -Je ne créais plus que des chants de désespoir rapides et d'une -inspiration soutenue par une tension douloureuse de mon âme; mais pour -des œuvres de plus longue haleine, la patience et l'énergie -indispensables au génie me manquaient. Ce qu'il y avait eu -primitivement de rectitude et de force dans mon talent semblait s'être -échappé avec le sang de ma blessure; l'énervement des nuits d'orgie -acheva de m'appauvrir. Le monde m'a traité en enfant gâté; il a -salué mes œuvres par une admiration presque unanime. Mais je sens -bien, moi, que je n'ai pu donner la mesure de ce que j'étais; on a -connu le côté vif, gracieux, railleur et passionné de mon talent, -mais le côté vigoureux et calme, on n'en a eu que des pressentiments. -Çà et là seulement, dans ce que j'ai écrit, on retrouve la griffe du -lion qui, couché sur le flanc par une main mystérieuse, doit mourir -sans révéler sa puissance. -</p> - -<p> -Ce que devenait son cœur, à elle, je ne cherchais pas à le savoir; -elle était consolée et paisible, me disait-on, et je sentais bien -qu'on disait vrai. Les déchirements d'une rupture éternelle ne -pouvaient dévaster sa vie comme ils firent de la mienne: elle en avait -abandonné d'autres avant moi; maïs elle, elle avait été mon premier -et mon seul grand amour. -</p> - -<p> -À travers le temps qui fuyait, à travers les ténèbres qui -enveloppaient presque une moitié de mes jours, elle restait à jamais -au fond de mon âme; lorsqu'on la nommait devant moi, je tressaillais; -si on l'attaquait, j'étais prêt à la défendre. Les éloges qu'on -accordait à son génie faisaient parfois resplendir mon front -d'orgueil. Elle semblait avoir renoncé aux conceptions fausses et -outrées, et produisait chaque année des œuvres plus rares; j'en -étais heureux, et suivais son progrès avec la sollicitude que sent un -père pour l'intelligence de son fils. C'est ainsi que peu à peu mon -ressentiment s'était endormi pour ne plus laisser en moi que la -mansuétude du souvenir; je revoyais les jours heureux remonter sur les -jours sombres et les éclairer de leurs rayons. Plein de clémence, je -me disais: Est-ce sa faute si elle ne m'a pas mieux aimé? Dans notre -civilisation raffinée, l'amour complet est impossible entre deux êtres -également intelligents, mais d'une organisation différente et -possédant chacun les facultés de se combattre. Il faudrait pour que -ces deux êtres s'entendissent toujours et restassent unis d'un amour -inaltérable, qu'une éducation semblable les eût formés enfants, que -les mêmes croyances, les mêmes habitudes de l'âme, et jusqu'aux -façons extérieures fussent en eux identiques. C'est là ce qu'a bien -compris Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu'il a voulu peindre l'idéal de -l'amour. Il a choisi deux enfants, nés, croirait-on, d'un souffle -pareil, animés par leurs mères d'un seul esprit, poussant, pour ainsi -dire, sur une tige unique, et grandissant sous l'influence de la même -atmosphère. Mais nous, rejetons tourmentés d'une société orageuse et -corrompue, marâtre de ses enfants divisés, et plus cruelle dans ses -phases de fureur que l'état sauvage, de quel droit nous étonner, -après tant de discordes publiques et d'exécutions sanglantes, du -divorce incessant des cœurs et de l'impossibilité des liens intimes? -L'amour est frappé d'incompatibilité comme la politique. Les individus -participent des masses; toutes les idées ont été déclassées, -conspuées, jetées au vent. Comment se pourrait-il qu'elles pussent -rentrer dans nos cerveaux dans l'ordre d'autrefois, et qu'elles en -sortissent de nouveau avec la signification ancienne? Le bouleversement -s'est fait dans les mœurs autant que dans les lois, le souffle de la -révolution a atteint jusqu'à l'amour. -</p> - -<p> -Avais-je bien le droit d'en vouloir à Antonia de ses préjugés ou de -ses instincts de race et de l'empreinte indélébile d'une éducation -monastique? N'avais-je pas aussi mes penchants irréfrénables, qui -entraînèrent en rugissant, comme une trombe qui passe, ce qu'il y -avait de meilleur en moi? -</p> - -<p> -Un jour, Albert Nattier survint comme j'étais absorbé par ces -réflexions que me suggérait sans cesse le souvenir ineffaçable -d'Antonia, et qui la justifiait, selon moi. Je fis part de ces idées à -mon sceptique ami: -</p> - -<p> -—Fort bien, répliqua-t-il d'une voix mordante; vous autres poëtes -rêveurs, vous vous livrez à de si subtiles et de si ondoyantes -définitions sur les choses les mieux caractérisées, que vous finissez -par en perdre le sens net et précis: mais ton cœur blessé est, j'en -suis certain, meilleur logicien que ton esprit, et comme ce cœur saigne -encore, je doute qu'il accorde à Antonia l'absolution de sa trahison à -Venise, et surtout de son indigne et romanesque tromperie, si -hypocritement déroulée dans les lettres qui suivirent. Parmi les -raffinements de ton indulgente argumentation, as-tu trouvé, mon cher, -l'explication de ce mensonge inutile? -</p> - -<p> -—Elle est bien simple, répondis-je: Antonia en se donnant à Tiberio -avait cédé à la nature, et elle ne me cacha la vérité à Venise que -pour épargner ma douleur. Je devine aujourd'hui sa bonté craintive où -je n'ai vu autrefois que sa duplicité orgueilleuse. C'est moi qu'elle a -eu peur de blesser; ce n'est pas elle qu'elle a redouté d'humilier! -</p> - -<p> -Albert Nattier repartit: -</p> - -<p> -—Tu pourrais avoir raison si tout dans la vie et dans les écrits -d'Antonia ne donnait pas un démenti formel à cette interprétation. -Réfléchis et juge: elle enveloppe toujours d'un superbe orgueil les -faiblesses de ses héroïnes. L'amour naïf lui semble une souillure ou -une infériorité. Croyant ainsi se grandir, elle se drape dans la -chasteté, et dérobe sous les plis d'un vêtement biblique ses péchés -mignons. Elle a eu pour Tiberio une fantaisie que M<sup>me</sup> de -l'Épinay se fût peut-être permise, mais dont à coup sûr elle eût fait -l'aveu en riant, acceptant pour sa punition une épigramme ou une -représaille de Grimm. Mais elle, Antonia, craignant d'être déchue, se -hausse aussitôt sur les nuages. Du haut du ciel, où elle se perd, elle -t'accuse après t'avoir frappé; elle s'efforce enfin de te prouver -qu'elle t'est restée fidèle en te trompant, et te fait le récit d'une -gaudriole italienne dans le langage éthéré d'Ossian. Ce que je te dis -là tu l'as constaté dans ses lettres comme le public le constate dans -ses romans; ses héroïnes prêchent toujours des sublimités -irréalisables et en contradiction avec leur situation même. <i>Ô santa -semplicità!</i> comme disent les Italiens, qu'êtes-vous donc devenue dans -son âme? Si elle peint un jour les mœurs rustiques, sois sûr qu'elle -fera parler philosophie à ses paysannes; et ce qui m'exaspère, c'est -qu'elle se croit naturelle. -</p> - -<p> -—Elle l'est en effet, repris-je, et voilà ce qui l'absout; car ce -qu'elle a de faux dans le caractère et le talent, n'est pas le -résultat d'un parti pris, mais de son admiration sincère pour le beau -conventionnel, qui lui semble le vrai beau. -</p> - -<p> -—Mais comment toi, répliqua-t-il, esprit si décidé et si clair, -avant que les brouillards de cet amour n'eussent noyé ton cœur, ne lui -as-tu pas montré la simple et véritable grandeur du génie? -</p> - -<p> -—C'est qu'elle se croyait la plus forte, et qu'elle s'est toujours -retranchée, quand nous discutions, dans son infaillibilité morale. Oh! -si j'avais pu l'assouplir, non par orgueil, mais par tendresse, c'est à -mon cœur que je l'aurais courbée, c'est à mon amour que je l'aurais -soumise! -</p> - -<p> -—N'est-ce pas assez parler d'elle? fit Albert Nattier avec un signe -d'impatience; voilà plusieurs années que tu ne m'en avait rien dit et -je te savais gré de cette fermeté de silence. Je te trouve aujourd'hui -d'une loquacité sombre et vaporeuse: si je te laisse seul, tu feras -quelque maussade élégie bien plaintive; viens plutôt avec moi dîner -à la campagne, où j'attends quelques joyeux amis. -</p> - -<p> -Je le suivis comme je suivais depuis longtemps toute distraction facile -que le hasard m'envoyait. -</p> - -<p> -Albert Nattier avait une pittoresque habitation dans les environs de -Fontainebleau; elle touchait à la lisière de la forêt. Mais, j'avoue -ma faiblesse, jusqu'à ce jour je n'avais pu me déterminer à retourner -sous ces grands arbres et à revoir ces défilés sauvages et -magnifiques si souvent parcourus avec elle. L'idée d'y pénétrer me -remplissait de la même terreur qu'aurait ressenti un enfant contraint -d'entrer seul dans un bois sombre rempli de brigands et de bêtes -fauves; il me semblait que toutes mes passions et tous mes souvenirs -allaient se déchaîner et me mordre au cœur dans ces lieux où j'avais -été heureux. Ce jour-là, je ne sais pourquoi j'eus plus de courage. -</p> - -<p> -Les hôtes qu'attendait Albert Nattier n'étaient pas encore venus quand -nous arrivâmes; je lui proposai de monter à cheval et de nous -aventurer dans la forêt. -</p> - -<p> -—J'en serai charmé, répliqua-t-il un peu surpris de ma fermeté -nouvelle. -</p> - -<p> -Nous passâmes par un carrefour peu touffu; mais bientôt, soit -instinct, soit volonté, je dirigeai notre excursion du côté le plus -noir de la forêt qui m'attirait toujours avec elle. Quoique le jour -fût superbe, la lumière pénétrait à peine à travers les rameaux -des vieux arbres. C'étaient autour de nous une solitude et un silence -absolus qui tempéraient la chaleur de l'atmosphère: où le mouvement -et le bruit ne se produisent pas, on sent le repos descendre. Nos -chevaux avançaient lentement, et bientôt nous fûmes forcés d'aller -à pieds pour nous enfoncer dans les taillis enchevêtrés et dans les -anfractuosités des grands rocs. Je marchais sans fatigue et sans -tristesse; mais Albert Nattier, qui redoutait pour moi l'évocation d'un -fantôme, jugea prudent d'en détourner mon esprit en me racontant les -plus folles aventures de sa vie. Je l'écoutais en souriant, et de temps -en temps je lui ripostais par un mot vif et gai qui lui donnait le -change sur ce qui se passait dans mon cœur. À mesure que nous -avancions et que je reconnaissais la source, la clairière et l'énorme -roche tapissée de mousse noire, quelque chose de doux et de tendre -s'emparait de moi; je n'éprouvais aucun des déchirements dont j'avais -eu peur: c'était une résurrection bienfaisante et tranquille des -belles scènes de l'amour et de la jeunesse. Cet apaisement qui se -faisait pour ainsi dire à mon insu me pénétrait de sérénité et -amenait le sourire sur mes lèvres. Cette sensation toute intérieure ne -m'inspirait pas un mot qui la trahit; je continuai à répondre gaiement -aux plaisanteries d'Albert Nattier. -</p> - -<p> -Lorsque nous parvînmes au sommet du roc, à l'endroit même où j'avais -soulevé Antonia et l'avais étreinte sur mon cœur pour l'emporter dans -l'éternité, j'eus sur le visage un rayonnement plus vif; -involontairement je tendis les bras à l'ombre du passé comme à un ami -inespéré qui me revenait. -</p> - -<p> -En retournant à la maison ce fut la même gaieté apparente et le même -travail secret de mon cœur. Je croyais souffrir et j'avais été -heureux. -</p> - -<p> -Deux ans plus tard j'écrivis sur ce souvenir les stances dont on a tant -parlé et que vous préférez, m'avez-vous dit souvent dans votre -partiale amitié, au <i>Lac</i> de Lamartine. -</p> - -<p> -Ce que cette femme a fait de moi vous le savez maintenant, ce que je -suis resté après tant de chagrins et d'essais infructueux de -déplorables consolations, vous le voyez, chère marquise, l'être est -dévasté mais le cœur vibre encore comme dans un monument en ruine un -écho tressaille et répand la vie. Depuis que je vous ai rencontrée, -chère Stéphanie, les pulsations de ma jeunesse se sont réveillées; -je sens de nouveau le bien, le beau, l'amour! Laissez-moi renaître, -laissez-moi vous aimer! et en parlant ainsi, Albert éperdu et épuisé -par l'émotion de son long récit appuya sa tête sur mes genoux et -couvrit mes mains de caresses convulsives. Je ne le repoussai pas; -j'étais trop véritablement attendrie pour m'effaroucher; je ne sais -quoi de chaste et de rayonnant planait sur le grand poëte. Je sentais -en lui un frère à consoler, et mes larmes involontaires tombaient sur -ses mains et répondaient à ses caresses. -</p> - -<p> -—Oh! vous voyez bien que je vous aime, murmura-t-il, et que vous -pourrez faire de moi un autre homme. -</p> - -<p> -—Ce que vous aimez, Albert, lui dis-je, c'est l'amour! c'est votre -souvenir! c'est elle! c'est Antonia! car lorsqu'on a aimé de la sorte -on n'aime qu'une fois. -</p> - -<p> -—Non, non, reprit-il d'une voix impérieuse, écoutez-moi bien. J'ai -encore deux choses à vous dire, deux choses que j'oubliais et qui vous -convaincront. -</p> - -<p> -Je n'avais jamais revu Antonia depuis tant d'années, le hasard -bienfaisant m'avait servi; jamais il ne la fit trouver sur mes pas. Je -l'apercevais toujours à travers mes souvenirs, jeune, irrésistible -dans son impassibilité terrible et dans la puissance formidable qu'elle -avait exercée sur moi. Mais il y a de cela un an, un soir au foyer des -acteurs du Théâtre-Français, j'avais la tête levée pour mieux voir un -portrait de M<sup>lle</sup> Clairon; j'entendis venir à moi et m'appeler -par mon nom; j'abaissai mon regard, et je vis une femme d'une tournure et -d'une mise vulgaires, à l'éclat des yeux seuls, je reconnus Antonia. -Son teint s'était altéré, ses joues et tous ses traits avaient -l'affaissement de la vieillesse; elle fumait une cigarette qui finissait -en ce moment; elle en tenait une autre au bout de ses doigts; comme je -fumais aussi elle me dit en riant: -</p> - -<p> -—Albert donne-moi du feu. -</p> - -<p> -Je m'inclinai sans répondre et lui tendis mon cigare; puis je sortis du -foyer. -</p> - -<p> -Mon cœur seul avait tressailli, d'étonnement peut-être; mes sens -étaient restés froids, répulsifs mêmes; ce n'était pas Antonia que -j'avais revue, pas même son ombre, c'était sa caricature! Si son -désir ranimé l'avait poussée vers moi, mes bras ne se seraient pas -ouverts; si elle m'avait crié: «Je t'aime toujours!» je lui aurais -répondu avec certitude: «Je suis guéri!» -</p> - -<p> -Oh! qu'il n'en aurait pas été ainsi si nous avions traversé la vie en -nous aimant, vieilli ensemble, partagé nos labeurs, nos joies et nos -peines; alors la vieillesse et la décrépitude se produisent -insensiblement; les beaux souvenirs de l'heureuse jeunesse les dérobent -et l'éclat des sentiments inaltérés les effacent! Mais quand on est -devenu ennemis par l'amour, quand la séparation violente a produit -l'antagonisme, l'œil de la matière est implacable, il procède -froidement dans sa dissection comme le scalpel sur le cadavre. -</p> - -<p> -Vous voyez donc bien que je ne l'aime plus; le charme et l'attrait sont -détruits; j'en parle comme d'une chose morte; si je me suis complu dans -les détails de ce récit, si j'ai tenté de vous faire pénétrer les -mystères infinis d'une psychologie désespérée, c'est pour vous et -non pour elle; pour vous dont je veux être aimé, pour vous à qui je -viens de révéler comme à Dieu même toutes les contradictions de mon -cœur: misères et grandeurs, tendresse et haine! -</p> - -<p> -D'autres ont su par moi cette désolante histoire, mais ils n'en ont -aperçu que le squelette; pour vous seule je l'ai ranimée; vous avez -revu le drame en action, suivi ses événements, compris ses douleurs, -compté ses sanglots; à vous seule enfin j'ai montré la vérité -entière de ma vie; quelle plus grande preuve d'amour pouvais-je vous -donner? Quelle communion plus intime pouvait unir nos deux âmes? -</p> - -<p> -Voilà ce qu'il me restait à vous dire et maintenant je suis soulagé. -</p> - -<p> -Après avoir prononcé ces derniers mots sa tête retomba comme -accablée par la fatigue et je sentis ses lèvres muettes boire mes -pleurs qui coulaient toujours sur ses mains croisées. -</p> - -<p> -Je fus prise pour lui d'une immense pitié; oubliant mes craintes des -autres jours qui m'auraient semblé puériles devant sa douleur, je -voulus le garder jusqu'au soir. J'en fis mon hôte pour l'apaiser. -</p> - -<p> -Ayant entendu rentrer mon fils avec Marguerite, je dis à Albert: -</p> - -<p> -—Contenons nos larmes, elles effrayeraient cet enfant. -</p> - -<p> -Il m'obéit, se détacha de mes genoux où ses mains s'appuyaient -encore, et prenant mon fils dans ses bras, il se mit à le caresser. -Nous restâmes ainsi jusqu'à minuit, comme en famille, et même lorsque -l'enfant ne fut plus là, Albert ne prononça pas un mot qui eût pu me -troubler et m'éveiller de mon songe fraternel. Mais avant de partir il -me pressa vivement sur son cœur en me disant: -</p> - -<p> -—À demain, chère Stéphanie; maintenant que nous nous aimons, la vie -sera belle! -</p> - -<p> -Ces derniers mots me rappelèrent à moi-même, à l'aveu complet que je -lui devais aussi et durant mon sommeil agité par le choc de tant -d'émotions, je crus entendre la voix de Léonce qui me criait: «Vas-tu -donc l'aimer?» -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Dans presque tous les romans écrits à cette époque -l'amour des héroïnes se dénouait dans un cloître.</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXI">XXI</a></h4> - -<p> -Je ne m'endormis qu'au jour, et à l'heure habituelle du lever de mon -fils, je fus éveillée de mon court et pénible sommeil par Marguerite -qui entra dans ma chambre. Je secouai mon malaise et je me mis aussitôt -à écrire à Léonce, ne voulant pas attendre le soir pour lui faire le -récit de la confidence d'Albert. C'est ainsi que du vivant même du -grand poëte, cédant à l'entraînement d'un amour aveugle, j'avais -déposé le secret de cette douloureuse histoire dans un autre cœur. -Mais ce cœur ne contient plus désormais que des cendres sèches, plus -froides que la poussière des cercueils; je ne l'appellerai donc pas en -témoignage de la vérité. Pour tous ceux qui ont vécu de la double -vie du cœur et de l'esprit, cette vérité palpite assez dans -l'ensemble et dans les détails de ce que je viens de dire. -</p> - -<p> -Si ce récit était une fiction destinée à devenir un livre, -peut-être serait-il dans les règles de ce qu'on appelle l'art de n'y -rien ajouter; mais, selon moi, l'intérêt vivant l'emporte sur -l'intérêt imaginaire, et l'attrait imprévu d'une action réelle sur -l'effet combiné d'une composition habile; puis rien n'est petit de ce -qui touche un être vraiment grand; rien n'est indifférent de ce que -renferme une existence qui fut chère; je vous dirai donc les dernières -émotions d'Albert, mêlées aux événements de ma propre vie. -</p> - -<p> -J'avais écrit sans contrainte et sans embarras à Léonce, car certain -comme il l'était d'avoir tout mon amour, ce que je lui disais de -l'entraînement qu'Albert ressentait pour moi pouvait bien lui causer -quelque trouble, jamais d'effroi ni de douleur. -</p> - -<p> -J'attendais avec calme sa réponse, tandis que j'étais émue et partant -préoccupée de ce que je pourrais dire à Albert. Comment l'arracher à -son exaltation de la veille par l'aveu explicite de mon amour pour -Léonce! Cet amour, il avait refusé d'y croire, comment insister sur sa -réalité et faire pénétrer dans ce cœur blessé et aimant la -cruauté de la conviction: le repousser comme amant, c'était le perdre -comme ami, c'était renoncer à jamais à cette fraternité de cœur, à -cette camaraderie de l'esprit qui m'étaient si douces; je savais bien -qu'il ne voudrait pas de mon amitié. Du jour où l'amour nous frappe -les autres sentiments disparaissent pour ainsi dire consumés; c'est -l'étincelle qui détermine l'incendie; et pourtant je sentais qu'il -serait lâche à moi d'hésiter. Me taire, c'était tromper Albert, -c'était tromper Léonce; laisser l'espérance à l'un, c'était enlever -à l'autre la sécurité. -</p> - -<p> -J'étais en proie à cette inextricable anxiété lorsqu'un coup de -sonnette retentit: ce ne pouvait être qu'Albert. Je me sentis -défaillir; mais j'éprouvai un allégement subit en apercevant son -domestique; il m'apprit que son maître était souffrant et ne pourrait -venir chez moi ni dans la journée ni le soir. -</p> - -<p> -—Il est donc sérieusement malade, lui dis-je, qu'il ne m'a pas écrit? -S'il en est ainsi, je vais aller le voir! -</p> - -<p> -Le domestique m'en dissuada en m'apprenant que durant ces crises -nerveuses, qu'il ressentait une ou deux fois par mois, son maître -désirait rester dans une solitude absolue;—il se tient immobile et -sans parler, ajouta-t-il, il prend ce qu'il appelle: son bain de silence -et de repos, et au bout de vingt-quatre heures il est guéri. -</p> - -<p> -—Dites-lui toujours que s'il désire me voir, j'accourrai, répétai-je -au domestique comme il s'éloignait. -</p> - -<p> -À peine fus-je seule que je compris que mes paroles rapportées à -Albert le feraient croire à mon amour. -</p> - -<p> -Je passai le reste du jour dans une indicible agitation; je ne savais à -quel dessein m'arrêter et quelle forme donner à mon aveu! Écrire à -Albert ma passion pour Léonce, c'était lui adresser une sorte de -congé en le frappant froidement; car la parole écrite a toujours -quelque chose de dur et d'irrémissible, tandis que celle qui s'échappe -de la voix, quelle qu'en soit la douloureuse signification, s'émeut de -l'émotion même de celui qui l'écoute; je me décidai donc à attendre -la visite d'Albert et à m'abandonner à l'imprévu. -</p> - -<p> -Le lendemain, dans la matinée, je reçus la réponse de Léonce. -</p> - -<p> -—Jamais roman, me disait-il, ne l'avait intéressé comme l'histoire -des amours d'Antonia et d'Albert; cet homme avait mis dans sa passion -une grandeur, une intensité et une durée qui en faisait une chose -vraiment belle; mais il était douteux qu'après tant de douleurs et -d'essais réitérés de consolations délétères, puisées dans la -débauche, il pût aimer encore comme il avait aimé. Ce second amour -qu'il m'offrait ne serait qu'une pâle et grimaçante contrefaçon du -premier; je méritais mieux que ces restes d'un cœur flétri et d'un -génie qui sommeillait; Albert était célèbre et lui était obscur, -mais lui du moins me donnait son âme entière où aucune image -n'obscurcissait la mienne. Je serais toujours pour lui la femme unique, -l'inspiration de sa solitude, la chaîne aimée de sa jeunesse, la douce -lumière qui planerait sur son déclin; semblable à cette première -femme de Mahomet qui fit la destinée du prophète et qu'il aima -jusqu'aux derniers jours, vieille et blanchie, la préférant aux jeunes -et fraîches épouses qui n'eurent jamais son cœur. -</p> - -<p> -Il était trop fier, poursuivait-il, pour rien ajouter, mais il -attendait la décision de mon amour avec une impatience qui troublait -son travail et sa solitude; il me suppliait en finissant de continuer à -lui parler d'Albert sans restriction; c'était, me disait-il, pour son -esprit une étude vivante dont rien n'égalait l'intérêt, et, en -satisfaisant sa curiosité, je lui donnais une véritable preuve -d'amour! -</p> - -<p> -Je froissai convulsivement cette lettre où je ne trouvais pas un cri -parti du cœur. Oh! mon Dieu, pensais-je, comment n'est-il pas venu? -comment n'a-t-il pas eu cet élan de l'amour? comment peut-il me laisser -seule dans l'état de détresse où se trouve mon âme? La dernière -phrase de sa lettre me fit l'effet d'un scalpel qui aurait pénétré -dans une chair vive; il voulait tout savoir sur ce qui concernait -Albert; ce noble génie était devenu un objet d'analyse pour cet esprit -solitaire et froid. Non! non! pensais-je, je ne continuerai plus cette -dissection d'un grand cœur blessé; cela ressemblerait à une trahison; -je m'arrêterai; dès le premier jour j'aurais dû refuser de lui donner -Albert en spectacle! et cependant pouvais-je agir autrement? lui cacher -quelque chose de ma vie, c'était ne l'aimer qu'à demi et partant ne -pas l'aimer, car suivant la profonde parole de l'Imitation: Qui n'a pas -un amour sans limites, n'aime point. -</p> - -<p> -Lui, l'avait-il bien pour moi cet amour? hélas! je ne le voyais pas -dans cette lettre. Mais d'autres lettres avaient été plus tendres, -elles avaient épanoui mon cœur et l'avaient satisfait; ce n'était pas -un rêve, j'étais aimée! J'en avais eu la conviction dans ses bras et -j'en retrouvais la certitude dans ses lettres. Un désir violent et -soudain de les relire s'empara de moi. J'en tirai plusieurs au hasard -d'une cassette où je les renfermais; et à mesure que les expressions -de cette tendresse calme, mais toujours égale, me pénétraient, je -sentais revenir en moi la sérénité; il m'aime! répétais-je avec de -douces larmes, et dans cette confiance je puisais la force de tout dire -à Albert; j'étais prête à confesser mon amour comme les premiers -chrétiens confessaient leur foi. -</p> - -<p> -En ce moment j'entendis la voix d'Albert. Marguerite l'avait rencontré -dans l'escalier et allait l'introduire dans mon cabinet. Mon premier -mouvement fut de cacher les lettres de Léonce; tout à coup il me vint -une autre idée et je laissai les lettres éparses sur ma table. -</p> - -<p> -Albert entra; il était un peu pâle, mais sa mise très-recherchée lui -donnait une apparence de santé. -</p> - -<p> -—Vous vouliez donc venir chez moi, me dit-il en m'embrassant; cette -bonne pensée que vous m'avez envoyée m'a guéri et c'est moi qui viens -vous voir et vous remercier.—Mais, chère, êtes-vous malade? -ajouta-t-il en me regardant, vous voilà blanche et glacée comme un -beau marbre. Vous avez encore des larmes dans les yeux, pourquoi -pleurez-vous? je veux le savoir! -</p> - -<p> -—Eh bien! oui, m'écriais-je, vous saurez tout. Albert, écoutez-moi -sans colère et ne me retirez pas votre amitié; plusieurs fois déjà -j'ai voulu parler et vous n'avez pas voulu m'entendre; Albert je ne puis -tous aimer d'amour, car j'en aime un autre qui m'aime et dont rien ne -saurait me séparer! -</p> - -<p> -Il chancela et devint tellement livide que j'eus peur du mal que j'avais -lait. -</p> - -<p> -—Oh! murmura-t-il lentement: vous ne valez pas mieux qu'<i>elle</i>, -vous aussi en retour de mon amour vous me faites souffrir! -</p> - -<p> -—Est-ce ma faute, lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes, -si avant de vous connaître mon cœur s'était donné? Allez-vous donc m'en -vouloir de la vérité, comme vous en avez voulu à Antonia de son -mensonge? fallait-il vous tromper?... -</p> - -<p> -—Oui, plutôt que de m'arracher à ce rêve qui allait me faire -revivre! Adieu donc, ajouta-t-il, je n'en veux pas savoir davantage. -</p> - -<p> -—Vous êtes dur, lui dis-je, et vous répondez bien mal à ma loyauté; -fallait-il vous traiter comme un enfant qui ne souffre pas qu'on -s'interpose entre son désir et l'impossible? Oh! cher, cher Albert, si -la confiance d'une âme forte et sincère vous épouvante, pourquoi vous -étonner qu'Antonia vous ait menti? Sans doute elle avait compris dans -la profondeur de son génie que l'homme nous refusera toujours la -liberté de l'amour et la dignité de la franchise. -</p> - -<p> -—Taisez-vous, taisez-vous! s'écria-t-il avec emportement, je me -soucie bien de ce que vous me dites, j'aime mieux regarder votre pâleur et -votre abattement qui, du moins, me font croire que vous souffrez du mal -que vous me faites. -</p> - -<p> -—Oh! oui, repris-je en l'embrassant comme j'aurais embrassé mon fils, -je souffre d'ajouter à vos chagrins, moi qui voudrais tant les changer -en bonheur. -</p> - -<p> -—Vous avez la persuasion de la bonté, répliqua-t-il, et vous me -faites comprendre ma folie. Il est vrai, je ne puis empêcher que vous -en aimiez un autre, mais ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais fait -à coup sûr si j'étais plus jeune et plus beau, c'est de prendre sa -place;—voyons, voyons, cela n'était-il pas possible; cet amant n'est -pas un mari; il n'est pas même un amoureux bien vif, puisqu'il vous -laisse ainsi dans toutes les langueurs de l'attente? -</p> - -<p> -Il avait pris tout à coup un ton dégagé en prononçant ces paroles; -il souriait comme à une convoitise. -</p> - -<p> -—Le voulez-vous, chère amie? essayons un peu de nous aimer, et après -vous me préférerez peut-être à ce terrible absent! -</p> - -<p> -—Non! m'écriai-je blessée et raffermie par ce changement de langage; -lui seul me plaît et lui seul m'attire. -</p> - -<p> -—Ah! je comprends, fit-il en se regardant dans la glace, je vous fais -l'effet qu'Antonia a produit sur moi à notre dernière rencontre; mais -s'il en est ainsi, pourquoi ne me fuyez-vous pas? pourquoi -m'attirez-vous au contraire et pourquoi pleurez-vous sur moi? -</p> - -<p> -—C'est qu'il est dans votre génie quelque chose d'éternellement jeune -et beau qui, en dehors de l'amour, exerce une séduction puissante et un -attrait idéal.—Je ne voudrais pas le trahir lui, mais je ne voudrais -pas vous perdre, vous mon poëte bien aimé. Vous tenez mon âme -tremblante dans vos mains; ne le sentez-vous pas? -</p> - -<p> -—Vous êtes une bonne créature, me dit-il, et je veux oublier mes -désirs égoïstes pour vous entendre: voyons, qui aimez-vous? est-il au -moins digne de son bonheur, celui-là? -</p> - -<p> -—Mes paroles vous le feraient mal connaître, lui dis-je; j'ai toutes -les préventions et tout l'aveuglement de l'amour; mais lisez ces -lettres, et soyez pour moi un cœur juste qui reçoit la confidence d'un -ami. -</p> - -<p> -Il se maîtrisa et prit au hasard une lettre, déterminé sans doute -aussi par un peu de curiosité. -</p> - -<p> -Je l'observais douloureusement pendant qu'il lisait; la tête tendue -vers lui, je cherchais à pénétrer dans ses yeux, dans le sourire ou -la contraction de ses lèvres et dans les plis fugitifs de son front, -les impressions successives qu'il éprouvait. Il lut une vingtaine de -lettres sans s'interrompre, et sans me parler; mais je voyais sur son -visage comme dans un miroir tous les mouvements de son âme: c'était -tour à tour l'impatience que lui causait une familiarité trop vive; le -dédain du génie pour des dissertations fastidieuses sur l'art et sur -la gloire mêlées intempestivement à l'amour; une pitié moqueuse pour -la monstrueuse personnalité de Léonce s'accroissant sans cesse dans la -solitude comme les pyramides du désert grossissent toujours sous les -couches de sable stérile qui les recouvrent et les étreignent. -C'était parfois quelque chose d'amer et de méprisant, trahi par -l'ironie acérée du regard qui semblait flageller comme avec une -lanière certains vices de race que révélaient les lettres de Léonce. -Il avait tout lu et pas une fois je n'avais surpris un signe -d'attendrissement involontaire sur la vérité de cet amour qui prenait -ma vie. -</p> - -<p> -—Eh! bien, lui dis-je, éperdue et l'interrogeant, voyant qu'il ne me -parlait pas! -</p> - -<p> -—Chère Stéphanie, répliqua-t-il, en me considérant avec tristesse, -vous êtes aimée par le cerveau de cet homme et non par son cœur. -</p> - -<p> -—Ne me dites pas du mal de lui, m'écriai-je, vous seriez suspect. -</p> - -<p> -—N'allez-vous pas me soupçonner d'être jaloux de ce Léonce, -reprit-il en levant la tête avec fierté! Non, je suis rassuré, car je -vaux mieux que lui, mieux que lui par la sincérité de mes émotions; -il y a dans mon vieux cœur flétri plus de chaleur et plus d'élan que -dans ce cœur froid et inerte de trente ans! Je suis rassuré, vous -dis-je, et je ne suis plus jaloux parce que j'ai la certitude que vous -m'aimerez un jour et que vous ne l'aimerez plus! il y a entre vous deux -trop de dissemblances; trop de sentiments qui se heurtent et se -froissent en voulant se confondre, pour que vous ne soyez pas tôt ou -tard ennemis; et alors, vivant ou mort, vous m'aimerez! mort! ce sera un -bonheur à me faire tressaillir dans ma bière de vous sentir toute à -moi! -</p> - -<p> -—Albert, lui dis-je en le suppliant, vous avez une part de mon cœur, -mais soyez clément, ne tuez pas mon pauvre amour qui depuis dix ans me -fait vivre; depuis dix ans bien d'autres que vous se sont brisés contre -sa force et ont reculé devant sa fermeté; c'est un roc inaccessible -sur lequel je ne permets pas qu'on piétine. Vous pouvez me tourmenter -par vos doutes et m'affliger par vos présages, mais je sens en moi la -volonté d'aimer toujours et la certitude d'être aimée. Cet amour que -vous ne trouvez pas dans ces lettres, il y frémit, il y brûle pour moi -à chaque ligne; vous avez l'œil froid de la défiance, et la défiance -rend athée. Moi je me confie, je crois et je sens le dieu caché! -</p> - -<p> -En parlant ainsi, je saisis dans mes mains les lettres ouvertes comme -pour les prendre en témoignage. -</p> - -<p> -—Si je les commente devant vous, reprit Albert, vous direz que je -suis cruel; l'heure n'est pas venue de vous faire entendre la vérité. -</p> - -<p> -—Je ne redoute rien, répondis-je, car rien n'entamera mon amour. -</p> - -<p> -—Eh bien! soit, vous m'entendrez; la lutte est ouverte entre cet -homme et moi, et je ne saurais être déloyal en le combattant avec les armes -qu'il me fournit; il ne m'est pas seulement odieux parce que je vous -aime, mais parce que je le sens aussi l'antagoniste de mon esprit et de -tous mes instincts; voyez, ajouta-t-il en s'emparant d'une lettre et en -la parcourant; ceci, c'est l'apologie de la solitude que vous fait -durant quatre pages ce jeune homme si brûlant d'amour: vous êtes sa -vie, dit-il, et il se sépare volontairement de vous pour se retrancher -dans un labeur acharné; il supprime les affections de son cœur dans -l'espoir d'être inspiré; c'est absolument comme si l'on supprimait -l'huile d'une lampe pour qu'elle brûlât mieux. Rappelez-vous la vie de -tous les grands hommes: ils n'ont conquis leur génie qu'à force -d'amour! Que veulent donc ces petits Origènes de l'art pour l'art qui -s'imaginent qu'en se mutilant ils deviendront féconds! -</p> - -<p> -Ici je trouve, continua-t-il en prenant une autre lettre, qu'il prétend -nous surpasser tous par la correction du style! Naïf orgueil! comme si -écrire était un travail de symétrie, de marqueterie et de polissure: -Si l'idée ne fait pas palpiter le mot, que m'importe! Si les plis -réguliers de la draperie frissonnent sur un mannequin, serai-je ému? -et Albert se prit à rire de ce rire moqueur qu'une fraîche jeune fille -jette à la beauté factice d'une coquette fardée. -</p> - -<p> -Il poursuivit: -</p> - -<p> -—Cet homme travaille depuis quatre ans à un long roman dont il vous -parle sans trêve; chaque jour il y ajoute une page péniblement -élaborée, et là où les inspirés ressentent la puissance des -voluptés de l'esprit, il vous avoue qu'il n'éprouve, lui, que les -affres de l'art? C'est le pédagogue qui, à l'heure de la création, se -sent engourdi comme un bloc, tandis que le premier écolier venu lui en -remontrerait à la manière de Chérubin! Je connais un autre pédant du -genre de votre Léonce, qui s'est cloîtré pendant deux ans pour imiter -un de mes poëmes, le plus vif d'allure et le moins didactique; il y a -de nos jours des procédés lents, certains, mathématiques, pour ces -calques de la littérature romantique, comme il y en avait autrefois -pour contrefaire la littérature classique; c'est ainsi par exemple que -Campistron singeait Racine. Un sculpteur de mes amis, qui fait plus de -bons mots que de bonnes statues, a appelé plaisamment mon patient -imitateur <i>un pion romantique</i>. Soyez certaine que le livre de votre -amant, dont il est en mal d'enfant depuis quarante-huit mois, sera une -lourde et flagrante compilation de Balzac! -</p> - -<p> -—Se donne-t-on le génie? m'écriai-je, n'est pas qui veut un esprit -créateur! mais c'est un effort de l'intelligence qui a sa grandeur que -de poursuivre incessamment le beau et de s'en approcher. Vous ne pouvez -nier qu'à défaut de génie cette volonté puissante ne soit en lui? ce -n'est pas sa faute s'il n'est pas plus grand! -</p> - -<p> -—Eh! qui songerait à l'humilier, répliqua Albert, s'il n'étalait pas -lui-même un monstrueux orgueil. Dans les lettres que vous me faites -lire, il plane toujours comme un condor, qui, dans sa lourdeur, -s'imagine être supérieur à l'aigle! Avec quelle superbe il juge tous -les contemporains! Il veut bien faire une exception en faveur de -Chateaubriand, de Victor et de moi; ce qui m'importe peu, chère -marquise; mais quel dédain ne prodigue-t-il pas à de grands écrivains -qu'il n'égalera jamais; à Sainte-Rive, par exemple; de quel ton il -méprise sans le comprendre son beau roman psychologique sur l'amour, un -des livres les plus forts de l'époque; ce qui n'empêchera probablement -pas ce farouche orgueilleux, s'il publie un jour son œuvre, d'aller -mendier à Sainte-Rive quelques mots d'éloge. -</p> - -<p> -En parlant ainsi, Albert froissait la lettre où Léonce se moquait du -fameux critique. -</p> - -<p> -—Mais ceci n'implique en rien son cœur et importe peu à mon amour, -lui dis-je, en protestant toujours. -</p> - -<p> -—Vous avez donc la prétention de dédoubler un être? reprit Albert -d'un accent railleur; non, non, la nature est plus logique que votre -amour: tout se coordonne et se complète dans une organisation; le cœur -de votre Léonce est le corollaire évident et palpable de son cerveau, -ce cœur est un organe indéfiniment dilaté, mais insensible, une -gibbosité vide où tout entre et d'où rien ne sort, comme dans la -bosse d'Arlequin, ajouta-t-il en riant plus fort. -</p> - -<p> -—Oh! ce n'est pas par ces bouffonneries que vous ébranlerez l'idole, -lui dis-je. -</p> - -<p> -—En effet, répliqua-t-il avec une amère ironie, ce monsieur-là -mérite bien qu'on le prenne au sérieux. Eh bien, soit, j'y consens et -vous allez voir, ma chère, comme il y gagnera!—En prononçant ces -mots, il saisit deux lettres qu'il avait placées à l'écart.—Deux -preuves, deux attestations qu'il se donne à lui-même de la tendresse -et de la générosité de son cœur, poursuivit Albert; un jour, vous -passiez ensemble près de la statue de Corneille, il vous parle en -pédant de ce simple grand homme, et vous, dans l'effusion touchante de -votre amour, vous répondez: «J'aime mieux être aimée par toi, que -d'avoir la gloire de Corneille!» Oh! si Antonia m'avait dit un mot -semblable à propos de Michel-Ange ou de Dante quand nous étions en -Italie, je l'aurais remerciée et bénie en la serrant plus -passionnément dans mes bras; mais lui, qu'en éprouve-t-il? Il vous -rappelle, en vous écrivant, votre ineffable exclamation: il la censure, -il la souligne; cette parole d'amour, ose-t-il dire, vous a -involontairement diminuée à ses yeux, car il ne comprendra jamais -qu'on place le sentiment au-dessus de la gloire. Oh! marquise, les -êtres vraiment inspirés et qui ont écrit des choses sublimes n'ont -pas dit à froid de ces sublimités-là! Cette avidité âpre et glacée -de la gloire ne saurait envahir un cœur heureux par l'amour! En lisant -les maximes qu'il vous débite sur l'art et la renommée, on dirait des -aphorismes pompeusement prononcés par quelque bourgeois lettré! -</p> - -<p> -—Bourgeois, lui bourgeois! interrompis-je avec cette naïveté que -l'amour vrai garde toujours, même quand l'âge de la naïveté est -passé; on voit bien que vous ne le connaissez pas? Personne plus que -lui ne se moque du troupeau des <i>Philistins</i>, comme disait votre ami -Henri Heine pour désigner les bourgeois. -</p> - -<p> -—Oui, répliqua Albert, comme les nobles parvenus se moquent de la -roture, mais en sentant où le bât les blesse. -</p> - -<p> -Ceci n'est après tout, poursuivit-il, qu'un peu de faconde, c'est la -voix lointaine du dieu qui veut vous éblouir; on dirait une incarnation -de Brama gourmandant un croyant esclave. Mais voici un post-scriptum où -gît tout son cœur; il a voulu confirmer l'opinion vulgaire que c'est -dans cette dernière partie d'une lettre que la pensée se trahit. Oh! -ici je puis dire comme Pilate: <i>Ecce homo!</i> mais ce n'est pas moi qui -suis le couard!... -</p> - -<p> -—Assez! assez! m'écriai-je, qu'avez-vous donc découvert de si -monstrueux? Venons au fait! -</p> - -<p> -—Oh! c'est mieux qu'une trahison, continua-t-il en agitant une -lettre, mieux qu'une couardise, c'est l'insensibilité du marbre en face -d'un cœur qui n'ose crier mais qui saigne en secret. Marquise, le dernier -de vos amis eût imaginé en pareille circonstance une délicatesse -ingénieuse, Duchemin lui-même en aurait eu la pensée, oui, ceci me -grandit Duchemin! car, dans sa convoitise, Duchemin cesse d'être avare, -et l'autre, dans sa sentimentalité, reste un Harpagon! -</p> - -<p> -—Je ne vous comprends pas, que voulez-vous dire? Je ne permets à -personne de l'insulter, m'écriai-je tremblante de colère et -d'émotion. -</p> - -<p> -—Mais c'est lui qui s'est flétri de sa propre main, reprit Albert, -écoutez-moi, pauvre chère âme, et jugez! Je vois, je devine qu'il y a -quelque temps, dans la gêne où vous mit votre procès et pour -combattre la pauvreté, que vous receviez vaillante avec un sourire, -vous avez songé à vendre ce grand et bel album où tous les génies -contemporains ont déposé un hommage. Chateaubriand ouvre le cortège -suivi de Victor, de Rossini, de Meyerbeer, de Manzoni; c'est là qu'est -l'éloquente page d'Humboldt dont vous m'avez parlé! Ce livre, fait -pour vous, vous était bien cher, vous y teniez par toutes les -délicatesses du cœur et de l'esprit, mais vous y teniez moins qu'à -votre fierté native; donc, un jour de détresse, vous l'envoyez en -Angleterre au libraire de la reine, vous attendez anxieuse que quelque -lord millionnaire acquière pour un peu d'or ce joyau du génie. Vous -avez pleuré en vous en séparant, mais comment faire! le vendre est -pourtant un bonheur, car votre dignité est bien au-dessus de ce -trésor. Ainsi vous pensiez et vous attendiez chaque jour l'heureuse -nouvelle! elle ne venait pas! Eh bien! je lis ici, dit-il en agitant une -lettre, que cet homme allant en Angleterre, vous l'aviez chargé de voir -le libraire de la reine et de vous dire si l'album était vendu: combien -un mensonge eût été facile! Le mensonge de l'affection, le mensonge -délicat et inspiré, qui nous permet d'obliger mystérieusement un ami -par un subterfuge. Cet homme est riche, il voyage, il n'épargne rien -pour ce qui peut coucher sur des roses sa personnalité; il vous a -écrit mainte fois, dans des élans de générosité fantastique, qu'il -souffre de la gêne où vous vivez, et qu'il voudrait être un magicien -pour vous faire habiter un palais de marbre blanc avec des ciselures -d'or; il savait bien le néant d'un pareil souhait; mais quand il devine -votre extrême détresse il ne songe pas à vous dire, à vous, son -unique amour, à vous dont il sait la fierté: «L'album est vendu!...» -Vous l'auriez cru, et si un doute vous était venu, il vous aurait -attendrie; et lui, il devenait ainsi le possesseur heureux d'une chose -qui vous avait appartenue et où tous les génies contemporains ont -empreint leur trace. Un parfum d'amour, d'intelligence et de courtoisie -se fût échappé de cette action secrète et cela l'eût embaumé dans -sa solitude! -</p> - -<p> -Ah! ah! poursuivit Albert, en ricanant avec amertume, il se soucie bien -de cela celui que vous me préférez! il s'agit bien vraiment de la -nouvelle que vous attendez anxieusement de Londres! il ne vous parle que -des études de mœurs qu'il y fait; puis, en finissant sa lettre, il se -souvient tout à coup de ce qui vous concerne et, sous forme d'une -dernière observation critique sur les Anglais, il jette négligemment -ces mots dans un post-scriptum: «À propos, l'album n'est pas vendu; -c'était illusoire d'imaginer que dans ce tas de lords et de marchands -qui n'ont pas compris Byron, il se trouverait un acquéreur pour ces -pages de génie.» C'est tout, mais convenez, marquise, que ces phrases -sont lumineuses, et qu'elles éclairent cet homme d'un jour flamboyant! -Oh! tenez, poursuivit-il en jetant avec mépris la lettre qu'il tenait -encore, mieux vaudrait pour l'honneur de cet homme vous avoir battue -dans une heure de jalousie et de colère, que ce tour de bourgeois -madré et de Normand imperturbable! Comment le sang des aïeux que votre -mère vous a transmis et auquel l'esprit de votre grand-père, le -conventionnel, a mêlé la force et la sincérité, comment ce sang -généreux et fier n'a-t-il pas bouillonné dans vos veines devant la -bassesse de votre amant? -</p> - -<p> -Tandis qu'Albert parlait, j'éprouvais un genre d'angoisse qu'une femme, -qu'une mère peut seule comprendre. C'était quelque chose d'analogue -aux transes de l'avortement quand ce poids mort, qu'hier encore nous -sentions tressaillir, se détache de nos entrailles vivantes; tous les -instincts maternels se révoltent, on voudrait garder et porter toujours -le cher et déchirant fardeau, mais c'en est fait, il nous échappe en -nous torturant. -</p> - -<p> -Ainsi, sous la parole acérée d'Albert, il me semblait sentir se -dissoudre et tomber mon amour. -</p> - -<p> -J'étais plongée dans un morne silence; Albert me regarda, et voyant -que mes pleurs inondaient mon visage, il me dit: -</p> - -<p> -—Qu'ai-je fait? oh! si vous pouviez m'aimer je vous consolerais, mais -n'étant pas aimé je viens d'être pour vous, je le sens, un instrument -de torture! -</p> - -<p> -Il couvrit sa tête de ses mains et nous restâmes quelques instants -sans parler. -</p> - -<p> -Je pleurais toujours, regardant avec égarement ces lettres profanées -d'où Albert venait de tirer des présages de malheur. -</p> - -<p> -Il se leva tout à coup et me dit en prenant ma main: -</p> - -<p> -—Ne prolongeons pas ce supplice! Adieu donc, puisque vous ne pouvez -m'aimer! Ce matin je voulais réédifier ma vie; vous venez d'y porter -de nouveau la sape et la hache; et maintenant vogue la galère -démantelée! nous ne pouvons plus rien l'un pour l'autre. -</p> - -<p> -Il allait sortir. -</p> - -<p> -—Oh! non, lui dis-je en joignant les mains comme en prière, je vous -en conjure, restons amis. Ne m'en voulez pas de l'aimer, il a été le seul -grand amour de ma vie comme fut pour vous Antonia. Ne me punissez pas -d'avoir été sincère; ne m'abandonnez pas dans mon chagrin, ne me -laissez pas seule avec le doute affreux que je ne suis pas aimée! -</p> - -<p> -—Puisque ce n'est point par moi que vous voulez l'être, -répliqua-t-il, que me demandez-vous? Nous voir pour nous faire souffrir -à chaque heure serait insensé et funèbre; quittons-nous sur un songe -qui fut beau, je ne vous verrai plus, mais je garderai votre souvenir -tant que mon cœur battra. -</p> - -<p> -—Non, non, m'écriai-je, je ne veux pas vous perdre; promettez-moi que -vous reviendrez. -</p> - -<p> -—Je ne reviendrai qu'à votre appel, car je vais retomber dans une -fange où les étoiles ne se reflètent pas. -</p> - -<p> -Il sortit, et en entendant ma porte retomber sur lui avec un bruit sec, -il me sembla qu'une barrière infranchissable nous séparait désormais. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXII">XXII</a></h4> - -<p> -Je n'écrivis pas à Léonce pendant plusieurs jours, il s'en étonna et -s'en émut; mes lettres étaient une des plus vives distractions de sa -solitude: elles lui étaient devenues indispensables; moins pour l'amour -qu'elles contenaient, je l'ai bien compris plus tard, que pour le -courant parisien qu'elles portaient jusqu'à lui. J'étais la gazette -quotidienne qui lui apprenait les nouvelles littéraires et celles du -monde. Depuis que je connaissais Albert, ces lettres de chaque jour -l'intéressaient plus encore; mon silence subit le troubla; il sortit de -sa quiétude. Il me suppliait, avec des paroles qui me parurent vraiment -tendres, de finir ce tourment qui l'empêchait de travailler et de -vivre; si je souffrais, si quelque événement agitait ma vie, je -n'avais qu'à le lui dire, avant trois jours il serait près de moi. -</p> - -<p> -Eh! pourquoi donc n'accourt-il pas? pensais-je, était-ce toujours à -moi de le désirer, de l'appeler et de l'attendre? -</p> - -<p> -Pourtant dans la disposition d'esprit où j'étais, le voir m'eût été -douloureux; il fallait avant qu'un peu de calme et de confiance se -fussent refaits dans mon cœur. Ses lettres y contribuèrent; elles -devenaient de plus en plus douces; on eût dit que devinant l'orage qui -grondait en moi, il voulait l'apaiser par des mots suaves. Je lui -répondis sans amertume, mais sans lui parler de notre prochaine -réunion, que j'avais si passionnément désirée. Pour la première -fois, je lui fis presque un mensonge. Je motivai mon silence sur un -travail impérieux que j'avais dû finir, et je suspendis ses questions -au sujet d'Albert, en lui disant que je ne le voyais plus et le croyais -absent. -</p> - -<p> -En effet, Albert n'avait pas reparu. Les jours s'écoulaient; je -l'espérais chaque matin, et chaque soir je me disais: C'est donc fini, -il ne reviendra plus. Dans mon inquiétude, j'avais plusieurs fois -envoyé Marguerite demander de ses nouvelles; son portier avait toujours -répondu qu'on ne pouvait le voir, il passait les nuits dehors et les -jours il s'enfermait pour dormir. Son absence remplissait mon cœur -d'une préoccupation très-vive. J'entendais autour de moi comme l'écho -de ce qu'il m'avait dit de charmant et de passionné, et je vivais pour -ainsi dire dans cette vibration de son esprit et de son amour. Il -manquait à ma solitude, il manquait aussi à mon fils, qui s'était -pris à l'aimer de plus en plus, et qui me répétait sans cesse: -</p> - -<p> -—Pourquoi donc Albert ne revient-il pas? -</p> - -<p> -Il faisait un mois de juillet pluvieux et sombre aussi triste que -novembre. Je passais les heures à regarder, frissonnante, la pluie qui -ruisselait à travers les vitres et tombait avec un bruit monotone sur -les feuilles des arbres; les agitations fougueuses ressenties durant les -beaux jours s'étaient apaisées; je n'étais plus atteinte par les -effluves périlleuses d'une atmosphère en feu qui, en passant dans -l'air que nous respirons, nous pénètrent et nous brûlent. Je -subissais comme l'anticipation d'une vieillesse soudaine, où le calme -se fait dans le sang et dans le cœur, et n'y laisse plus qu'une -sympathie placide pour ceux qui furent orageusement aimés. J'éprouvais -une mélancolie heureuse, dégagée d'indignation contre Léonce et sans -effroi de l'amour d'Albert. Je pensais à cette heure où la mort nous -emporterait tous les trois dans la cité mystérieuse qui confond les -âmes; je me disais: Malheur à ceux qui s'étant aimés dans la vie, ne -pourront s'aimer dans la mort. Alors il me venait des idées si -clémentes, que j'aurais voulu donner un baiser de paix, un baiser de -l'âme, à tous ceux qui me furent chers ici-bas. Comme j'étais -plongée, un matin, dans une de ces rêveries bienfaisantes et que je -regardais la pluie qui tombait toujours, mon fils vint me tirer par ma -robe en me disant: -</p> - -<p> -—Maman, allons voir Albert; il m'est apparu cette nuit en rêve; il -était tout pâle étendu sur son lit; il m'a tendu les bras en -m'appelant par mon nom. -</p> - -<p> -—Nous irons, mon enfant, répondis-je, mais je voudrais bien que le -soleil se montrât dans le ciel. -</p> - -<p> -—Non, reprit l'enfant, car alors il serait à la promenade, et par ce -mauvais temps nous le trouveront chez lui. -</p> - -<p> -Nous partîmes vers deux heures; la pluie avait cessé, mais de gros -nuages couraient encore dans le ciel gris. -</p> - -<p> -—Hâtons-nous, me disait l'enfant, nous ferons une niche à l'orage et -nous arriverons avant qu'il n'éclate et nous mouille. -</p> - -<p> -Nous traversâmes d'un pas rapide la place de la Concorde et le jardin -des Tuileries. Quand nous fûmes dans la rue Castiglione, nous vîmes -sous les arcades un commissionnaire chargé d'une hotte pleine de -fleurs. -</p> - -<p> -—Ce serait gentil, me dit mon fils, de donner à Albert un joli pot de -camélias comme ceux que porte cet homme; s'il est malade, cela lui fera -plaisir à regarder. -</p> - -<p> -—Je veux bien, répliquai-je; c'est justement jour de marché aux -fleurs à la Madeleine; as-tu le courage d'aller jusque-là? -</p> - -<p> -—Oh! j'irais bien plus loin pour donner une joie à Albert, -repartit-il. -</p> - -<p> -Arrivés au milieu des massifs d'arbustes et de bouquets qui embaumaient -l'air, je dis à mon fils: -</p> - -<p> -—Choisis ce qui te plaira pour notre ami. -</p> - -<p> -Il arrêta son désir sur un beau camélia à pétales rosées. Un petit -commissionnaire hissa sur son épaule le pot que nous venions d'acheter, -et nous nous remîmes en marche vers la maison d'Albert. -</p> - -<p> -Comme nous approchions de sa porte, mon fils me dit: -</p> - -<p> -—Crois-moi, passons sans rien demander au portier, il pourrait nous -répondre qu'il n'y est pas, tandis que là-haut nous verrons bien. En -parlant ainsi, il saisit le pot des mains du petit commissionnaire, et -nous nous glissâmes dans l'escalier. Je tremblais un peu en montant les -marches, mais la présence de mon enfant me soutenait. -</p> - -<p> -Il posa le camélia sur le seuil de la porte, puis ce fut lui qui sonna -d'une main assurée. -</p> - -<p> -Le domestique, qui nous reconnut, nous accueillit d'un air joyeux. -</p> - -<p> -—Allez prévenir M. Albert, lui dit l'enfant, que quelqu'un qui l'aime -bien vient le voir. -</p> - -<p> -Ce ne fut pas le domestique qui revint pour nous introduire, ce fut -Albert; il accourut en nous criant: Comment! c'est vous! puis, se -courbant, il embrassa si passionnément mon fils, que je compris que ses -baisers s'adressaient à moi. -</p> - -<p> -—Oh! chère Stéphanie, me dit-il, vous êtes donc restée pour moi un -bon camarade? Que c'est charmant ce que vous faites là! Entrez, entrez; -si j'avais pu prévoir votre venue, c'est moi qui aurais rempli de -fleurs mon logis pour vous recevoir. Il s'empara de l'arbuste; il pressa -contre ses joues amaigries et contre son front brûlant les frais -camélias; puis, se retournant vers l'enfant, il l'embrassa encore. Il -était vêtu d'une robe de chambre en laine blanche où flottait son -corps frêle; son cou, sans cravate, en sortait décharné, et ses -pommettes saillissaient à travers sa pâleur. -</p> - -<p> -—Vous avez été malade, lui dis-je. -</p> - -<p> -—Oui, vingt-quatre heures seulement, mais la crise est passée; elle -était inévitable, ajouta-t-il, après ce que j'ai fait pour vous -oublier. Mais vous arrivez dans un de mes meilleurs moments; je n'ai -plus assez de force pour commettre des folies, et je vais assez bien -pour goûter la douceur de vous voir. Puisque vous avez eu l'aimable -idée de me faire visite, poursuivit-il en riant, il faut, marquise, que -vous parcouriez tout mon appartement. J'ai là, à côté, une charmante -tête de femme que je salue tristement chaque matin à mon réveil, et -qui me regarde avec un sourire presque caressant, mais des yeux si fiers -qu'ils font baisser les miens. -</p> - -<p> -En disant ces mots, il poussa une large porte vitrée s'ouvrant du salon -dans sa chambre, et j'aperçus, au pied de son lit, un petit portrait au -crayon qu'il m'avait un jour demandé en feuilletant un album. -</p> - -<p> -Mon fils qui nous suivait, dit: -</p> - -<p> -—Voilà maman! C'est bien preuve que vous nous aimez. Pourquoi donc ne -venez-vous plus nous voir? -</p> - -<p> -—Vous êtes trop curieux, mon petit ami, et ce n'est pas moi qui vous -le dirai. -</p> - -<p> -—Voyons, ne faites plus le méchant, reprit l'enfant, et venez -aujourd'hui même vous promener et dîner avec nous. -</p> - -<p> -—Votre mère ne le voudra pas, répliqua Albert. -</p> - -<p> -Je lui tendis la main en lui disant: -</p> - -<p> -—Vous savez bien le contraire. -</p> - -<p> -—Allons, allons, dit-il, la vie a encore de bonnes heures: je serais -bien bête de ne pas les prendre au vol. -</p> - -<p> -Il nous reconduisit dans le salon, puis rentra dans sa chambre et -s'habilla à la hâte. -</p> - -<p> -Dix minutes après, nous étions en voiture dans les Champs-Élysées si -souvent parcourus ensemble. Mais ce n'était plus par une nuit brûlante -et silencieuse, c'était à l'heure où les promeneurs à cheval ou en -calèches se rendaient en foule au bois; le ciel s'était éclairci et -à travers les nuages blancs souriait une lumière calmante. -</p> - -<p> -Mon fils assis sur les genoux d'Albert lui faisait mille questions, -l'obligeant à regarder tout ce qui l'intéressait et ne lui laissant -guère la possibilité de s'occuper de moi. -</p> - -<p> -Je les considérais tous les deux sans parler et en ce moment Albert me -semblait être pour moi un frère bien-aimé qui caressait l'enfant de -sa sœur; je n'éprouvais plus aucun trouble; j'étais toute à la joie -bienfaisante de l'avoir retrouvé. -</p> - -<p> -—Où voulez-vous aller, mon petit despote? dit-il à mon fils. -</p> - -<p> -—À l'hippodrome, répondit l'enfant sans hésiter. -</p> - -<p> -La joie de mon fils fut grande, en voyant les scènes d'équitation et -de voltige qui se succédèrent. Albert qui, avec une flexibilité -d'esprit inimaginable, savait passer des idées les plus sublimes et les -plus navrantes à toutes les fantaisies riantes et juvéniles, partagea -la gaieté de mon fils; on eût dit deux camarades de collège un jour -de vacances. -</p> - -<p> -J'étais bien aise de l'espèce d'isolement tranquille où me laissait -le babil de mon fils mêlé à la verve d'Albert; ils jasaient à qui -mieux mieux. Je goûtais là une de ces heures qui détendent l'âme et -lui font déposer un moment le poids des passions et des douleurs. -</p> - -<p> -Quand nous redescendîmes l'avenue des Champs-Élysées pour nous rendre -chez moi, les promeneurs y affluaient de plus belle. Nous aperçûmes -dans la voiture d'un ambassadeur Duchemin qui se pavanait; il eut un -sourire de chat-tigre en me voyant avec Albert. -</p> - -<p> -—Je ne pardonne pas à ce grotesque et cynique personnage le méchant -tour qu'il vous a joué au sujet de Frémont, me dit Albert. -</p> - -<p> -Et aussitôt, comme pour lui décocher une flèche, il improvisa contre -le pédant quatre petits vers d'une bouffonnerie mordante: c'était sur -un rythme sautillant et vif; on eût dit des légers coups de la patte -aérienne du Trilby de Charles Nodier. -</p> - -<p> -—Nous semblons prédestinés aujourd'hui à la rencontre des méchants -et des sots, me dit Albert; tenez, voilà maintenant Sansonnet et Daunis -qui passent ensemble dans ce coupé: le premier, pendant qu'il était -pair de France, a essayé ardemment, mais en vain, de me brouiller avec -le prince qui fut mon ami; il ne me pardonnait pas d'avoir dit à un -plat journaliste qui le comparait à La Fontaine, qu'il n'était pas -même le singe de Florian. Le second, Daunis, m'a empêché d'être -joué sur un théâtre dont il était directeur, parce que, il y a dix -ans, je ne consentis pas à lui laisser faire un drame en cinq actes sur -une de mes petites comédies. Sans vanité, convenez, marquise, que -c'eût été un pavé écrasant une fleur. Vous voyez qu'ils ont bien -mérité tous deux d'avoir aussi leur quatrain, ajouta Albert, et -aussitôt une épigramme vive et folle bondit comme une éclaboussure -sur le coupé qui emportait Sansonnet et Daunis. -</p> - -<p> -J'étais ravie de ces traits d'esprit si concis et si nets qu'Albert -trouvait en se jouant. -</p> - -<p> -—Voyons, chère marquise, essayez donc un peu à votre tour, me dit-il, -je vous ai appris à tourner des vers français, vous m'avez promis de -vous y exercer, voilà l'occasion ou jamais. -</p> - -<p> -—Et contre qui donc voulez-vous que je m'escrime? répliquai-je. -</p> - -<p> -—Mais contre moi-même, reprit-il en riant, il y a des jours où je -prête fort à l'ironie et je vous permets de me mordre à belles dents, -c'est-à-dire avec les vôtres. -</p> - -<p> -On eût dit qu'un jet de son pétillant esprit avait passé tout à coup -en moi, car je fis sans hésiter très-rapidement quatre petits vers de -la même mesure que ceux qu'il venait d'improviser. -</p> - -<p> -C'était une plaisanterie assez piquante sur le décousu de sa vie; il -rit beaucoup d'un trait final tout à fait grotesque et que j'avais -trouvé je ne sais comment. -</p> - -<p> -À son tour il me riposta par le même nombre de vers dans lesquels il -me raillait en mots très-crus d'être trop idéale, de sorte que sa -pensée et ses expressions formaient un contraste bouffon; je ressaisis -le ricochet de l'épigramme et le dirigeai contre une actrice qui -passait en ce moment dans l'équipage d'un prince russe. -</p> - -<p> -Albert repartit à son tour; il lança quatre vers satiriques contre un -critique joufflu qui, impuissant à créer, s'essouffle à détruire. -Puis quatre autres contre le vieux romancier Sidonville qu'il aperçut -en tilbury. Voilà un fat de soixante-quatre ans qui se croit toujours -adorable, s'écria Albert, Il a dit chez une de mes cousines un mot de -comédie inimitable: voyant un jour la fille de cette cousine, une belle -enfant de quatorze ans, un peu triste il se pencha vers la mère et -murmura mystérieusement: N'est-ce pas moi qui la rendrais rêveuse? -</p> - -<p> -Nous continuâmes pendant le dîner et durant une partie de la soirée -ce jeu rimé qui nous divertissait fort; toute la littérature y passa; -Victor et René eux-mêmes ne furent pas épargnés par nos sarcasmes -inoffensifs. -</p> - -<p> -Lorsque nous nous séparâmes, Albert me dit gaiement: -</p> - -<p> -—Savez-vous, marquise, que je regrette que vous n'ayez pas le teint -un peu plus brun et que vous ne soyez pas un peu plus maigre; vous eussiez -revêtu des habits d'homme, qui m'auraient fait illusion, et alors nous -serions restés toute la vie de très-bons amis. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXIII">XXIII</a></h4> - -<p> -Je n'analysai pas l'impression que m'avait laissée cette entrevue avec -Albert, ce que je sentais, c'est que j'étais moins triste, plus -légère de cœur, mieux disposée à travailler et à vivre. -</p> - -<p> -Nous ne nous étions pas dit: Au revoir, en nous quittant, mais -j'espérais qu'il reviendrait et qu'en évitant certaines émotions nous -finirions par nous accoutumer tous les deux à une riante fraternité. -</p> - -<p> -Quant à ce qui touchait à Léonce, je sentais s'affaiblir -l'interprétation terrible qu'Albert avait donnée à ses lettres; -pourtant je n'avais pas osé les relire, redoutant d'y trouver moi-même -une cruelle confirmation. Mais celles que je recevais chaque jour de lui -étaient désormais si tendres, que ma confiance ébranlée se -raffermissait peu à peu. -</p> - -<p> -Albert m'écrivit un matin pour me proposer d'aller avec lui au -Théâtre-Français voir jouer l'<i>Œdipe</i> de Voltaire! Il se promettait, -me disait-il de passer une très-réjouissante soirée en entendant -défiler d'un pas traînard tous ces alexandrins essoufflés; il -ajoutait qu'il offrirait une place, si j'y consentais, à un vieux -monsieur de notre connaissance. -</p> - -<p> -C'était un ancien beau de l'empire qui prenait au sérieux les tragédies -de Voltaire, parlait avec respect du <i>Sylla</i> de M. de Jouy et -ne mettait pas en doute la sublimité du <i>Léonidas</i> de M. Pichat. -</p> - -<p> -J'acceptai la proposition d'Albert, et vers l'heure du spectacle il vint -me chercher en voiture. Le temps était redevenu brûlant, et la soirée -me parut tellement étouffante que je me mis une robe de mousseline -blanche, pour pouvoir supporter la double lourdeur de l'atmosphère et -de la tragédie. Mes épaules et mon sein se détachaient à travers le -clair tissu, et mes bras étaient presque à découvert. Je portais un -chapeau de paille de riz très-léger, orné d'une tige de magnolias -roses. Albert me complimenta de l'élégance de ma toilette, et bientôt -son regard s'arrêta avec une fixité gênante sur le corsage de ma -robe. -</p> - -<p> -J'essayai de distraire son attention en lui parlant de l'acteur qui -allait jouer Œdipe. -</p> - -<p> -—Quel courage, lui dis-je, il faut à un comédien pour débiter un -pareil rôle! -</p> - -<p> -—Encore si Jocaste avait vos bras, me répondit-il en se rapprochant -de moi. -</p> - -<p> -—Mais vous froissez ma robe, répliquai-je, et je tiens à ce que votre -vieil ami me trouve charmante. -</p> - -<p> -—Ne prenez donc pas ce ton de coquette du monde, vous comprenez bien, -reprit-il, que vous me troublez. -</p> - -<p> -La voiture arrivait en ce moment à la porte du théâtre, et je fus -délivrée de l'inquiétude de ce qui pourrait suivre. -</p> - -<p> -La toile venait de se lever quand nous entrâmes dans la loge où nous -attendait le vieil amateur de tragédies; il nous fit un: Chut! -impératif, en appuyant l'index sur sa lèvre supérieure. -</p> - -<p> -—Chutez plutôt la pièce, dit Albert en éclatant de rire; et, au -grand scandale de tous les admirateurs de la poésie de Voltaire qui -étaient là, il se mit à parodier chaque vers d'une manière si -plaisante, qu'à mon tour je me sentis prise d'une gaieté folle. Le -vieil amateur indigné nous menaça de nous quitter si nous ne -respections pas le génie! à l'entour de nous montaient aussi les -murmures menaçants de quelques têtes blanchies dont nous effarouchions -l'enthousiasme. Et dire que les mêmes hommes enflammés d'un si beau -zèle pour cette mauvaise tragédie, auraient renié les écrits -philosophiques de Voltaire, exorcisé <i>Candide</i>, son chef-d'œuvre, et -trouvé fastidieuse son admirable correspondance! ô bêtise humaine!... -</p> - -<p> -À chaque entr'acte, Albert sortait quelques minutes de la loge, et je -m'apercevais avec surprise que la pâleur habituelle de ses joues avait -fait place à une rougeur de plus en plus vive. Un moment, s'étant -penché vers le théâtre, il appuya sa main dégantée sur mon épaule -presque nue; sa main me brûla: -</p> - -<p> -—Souffrez-vous? lui demandai-je. -</p> - -<p> -—Moi! quelle idée, je ne me suis jamais mieux porté; et il se mit à -me raconter tout bas les plus drôles d'anecdotes sur l'actrice qui -représentait Jocaste. Sa parole abondante, ses gestes et tous ses -mouvements me semblaient être le résultat d'une surexcitation nerveuse -qui m'effrayait un peu. -</p> - -<p> -Cependant la symétrique tragédie s'était déroulée avec emphase -jusqu'au dernier acte; les bravos des vieux amateurs retentissaient, et -le nôtre proclama l'excès de son ravissement en donnant le signal du -rappel de l'acteur qui représentait Œdipe! -</p> - -<p> -Albert saisit cet instant pour le saluer lestement; puis il prit avec -une sorte de brusquerie mon bras sous le sien, en me disant: «Sortons -vite.» Nous trouvâmes près du théâtre le coupé qui nous attendait; -mais à peine y fus-je assise, à côté d'Albert, que son aspect -étrange me rendit toute tremblante. Ses yeux brillaient comme des -escarboucles sur son visage empourpré, il saisit mes bras, sans me -parler, avec ses mains amaigries, qui m'enchaînèrent comme deux -menottes de fer. -</p> - -<p> -—Albert! cher Albert! qu'avez-vous? murmurai-je en sentant ma terreur -grandir. -</p> - -<p> -—J'ai, répondit-il d'une voix sourde et sinistre, que c'est assez de -tourments; vous n'avez mis cette robe que pour me tenter; et aussitôt -me heurtant de sa tête, il essaya de déchirer avec ses dents la -mousseline qui me couvrait. -</p> - -<p> -—Par pitié, lui dis-je, laissez-moi, vous me faites peur! -</p> - -<p> -—Eh bien! ayez peur, qu'importe; j'ai assez souffert, je ne veux plus -souffrir. Il ne fallait pas vous vêtir comme celles qui nous provoquent -et qui ont plus d'honnêteté et de bonté dans leur laisser-aller que -vous dans vos réticences; allons, allons, ma belle, le lion a rugi, il -faut vous soumettre! -</p> - -<p> -Je me demandais s'il devenait fou ou s'il était en état d'ivresse. -</p> - -<p> -—Albert! m'écriais-je impérieusement, je vous jure que si vous ne -revenez pas à vous, je m'élance à l'instant de la voiture, au risque -de me tuer. -</p> - -<p> -—Ah! ah! dit-il avec un ricanement de défi, vous n'en auriez pas le -courage, et d'ailleurs je vous tiens liée à moi. -</p> - -<p> -Je fis un effort surhumain, et je parvins à me dégager de ses mains -crispées. -</p> - -<p> -En ce moment, la voiture roulait avec une rapidité effrayante sur la -place du Carrousel; je ne songeai pas même au danger, j'ouvris -violemment la portière, et suivant l'élan de mon sang du midi, de ce -sang grec et latin qui fait des héros, des martyrs et des fous, je me -précipitai. Je fus jetée à vingt pieds de distance sur le tas de -débris des maisons alors en démolition de l'impasse du Doyenné. Si la -tête avait porté à terre, j'étais morte; mais je tombai sur les deux -genoux, et comme la pluie des jours précédents avait amolli ces -plâtras, je ne me fis que quelques écorchures. Cependant je ressentis -intérieurement une commotion si vive, que je crus d'abord que j'allais -mourir sans revoir mon pauvre enfant; à cette pensée se mêla le -souvenir de Léonce, et mes bras défaillants se tendirent pour leur -dire adieu. -</p> - -<p> -Je me traînai péniblement dans les décombres, et j'arrivai jusqu'à un -mur au pied duquel étaient de grosses poutres; je m'y couchai comme sur -un lit, et le visage tourné vers le firmament, je respirai à pleins -poumons l'air frais de la nuit qui me ranima. -</p> - -<p> -J'entendais se rapprocher des bruits de pas et je tressaillis en -reconnaissant la voix d'Albert; il m'appelait par mon nom, et me -suppliait de lui répondre si j'étais là. Je retins mon haleine, -l'idée de le revoir en ce moment me bouleversait; le mur contre lequel -j'étais adossée me cachait à ses regards; il en fit le tour mais sans -m'apercevoir. -</p> - -<p> -Il me chercha en vain, et je l'entendis dire: -</p> - -<p> -—Ô mon Dieu! serait-elle morte comme le pauvre prince que j'ai tant -aimé! -</p> - -<p> -N'espérant pas me retrouver, il se dirigea vers la voiture qui -l'attendait de l'autre côté de la place. -</p> - -<p> -Certaine alors qu'il ne pouvait ni me voir ni me suivre, je franchis le -guichet du Louvre et je m'élançai comme un trait sur le pont des Arts; -je courus ainsi tout le long des quais, et ceux qui m'auraient vue dans -ma robe blanche, à cette heure de la nuit, auraient pu croire que -c'était une ombre qui passait. -</p> - -<p> -J'arrivai chez moi sans reprendre haleine, et l'énergie même de ma -course me prouva que je n'avais rien de brisé dans mon corps endolori. -</p> - -<p> -Je trouvai la pauvre Marguerite éperdue d'effroi; que m'était-il donc -arrivé? s'écria-t-elle; Albert, dans une agitation qui faisait peur, -était venu me demander il n'y avait que quelques minutes; ne m'ayant -pas trouvée, il était reparti sans vouloir entendre aucune -question.—Elle est morte! elle est morte, répétait-il; je vais la -chercher encore. -</p> - -<p> -Je rassurai Marguerite et lui donnai l'ordre inexorable de ne pas -laisser arriver Albert jusqu'à moi; s'il revenait elle lui dirait que -je dormais et que j'avais défendu qu'il entrât. Je courus alors -m'enfermer dans ma chambre et je me jetai à genoux devant le petit lit -de mon fils; je demandai pardon à Dieu d'avoir oublié un instant ce -cher et unique trésor, et je jurai qu'il serait désormais l'influence -qui dominerait ma vie. -</p> - -<p> -Je le contemplai avec un amour profond: sa tête expressive était -renversée dans les flots de ses cheveux bouclés; il dormait si bien, -que je craignis de le réveiller en l'embrassant, mais mes regards -étaient autant de caresses passionnées. Je restai là, absorbée et -pleurant, à l'idée que j'aurais pu ne pas le revoir; enfin, je me -levai après avoir posé mes lèvres sur le bout de ses deux petits -pieds nus qui se jouaient entre son drap et sa couverture. -</p> - -<p> -J'allais me mettre au lit lorsque j'entendis la voix d'Albert qui -insistait pour me parler; mais tout à coup il parut céder à -Marguerite et je n'entendis plus que ses pas qui s'éloignaient. -</p> - -<p> -Marguerite me dit le lendemain qu'il lui avait fait pitié; il était -pâle comme un trépassé, il pleurait et avait voulu lui donner tout -l'argent qu'il avait sur lui pour obtenir de me voir. -</p> - -<p> -N'ayant pu m'endormir, j'écrivis à Léonce pendant la nuit; je ne lui -cachai rien de cette effrayante aventure, l'assurant, ce qui était vrai -en ce moment, que son amour calme et doux me paraissait le bonheur -devant un tel excès de passion délirante. -</p> - -<p> -J'attendis sa réponse avec impatience, ou plutôt je l'attendais -lui-même, il n'arriva pas; mais dans la lettre que je reçus de lui ses -transes de me perdre se trahissaient par des paroles émues; je ne -devais pas revoir Albert, me disait-il, car je pourrais être touchée -de son repentir, et il ne méritait plus mon pardon après l'acte de -démence qui avait failli me coûter la vie. «Oh! garde-moi, garde-moi, -me disait-il en finissant, je vaux mieux que lui!» -</p> - -<p> -Je lus d'abord cette lettre avec joie, mais en réfléchissant je fus -indignée: c'est lui qui aurait dû être là près de moi, et non ce -froid papier; était-ce bien l'heure de parfaire quelques froides pages -de roman quand les tressaillements du drame vivant de son cœur auraient -dû le prendre tout entier. -</p> - -<p> -Albert, lui! s'efforçait du moins de réparer un moment de folie par -une douleur touchante et sans trêve: il était venu trois fois dans la -journée, et comme je refusais toujours de le voir il m'écrivit le -lendemain matin une lettre de supplications; il ne craignait pas, le -grand poëte, de perdre son temps en courses vaines, de s'abandonner -tout entier à un soin absorbant et de dérober par là une page à la -postérité! Il sentait instinctivement que les palpitations du cœur -font le génie et que ce n'est pas d'un arbre mort qu'on peut tirer de -la sève; Quoique bien malade déjà, il montait deux fois par jour, -sans se décourager et sans se plaindre, le rude escalier qui -aboutissait à mon quatrième étage. Oh! grand cœur tourmenté, -comment t'en vouloir! M'aurais-tu tuée, je sens qu'en mourant je -t'aurais pardonné. J'étais bien tentée de le revoir, je l'avoue, mais -il me semblait que la résolution que j'avais prise importait à la -dignité et à la sécurité de ma vie. Ce n'était pas à moi que je -songeais, c'était à mon enfant si cher et aussi un peu à Léonce. -</p> - -<p> -Un jour où Albert était arrivé triste et souffrant et qu'il insistait -en vain comme à l'ordinaire pour me parler, mon fils l'entendit: il -courut vers lui malgré ma défense. -</p> - -<p> -—Si maman ne vous aime plus, lui dit-il, moi je vous aime et je vais -aller me promener avec vous. -</p> - -<p> -—Oh! oui, venez, répondit Albert, il faudra bien alors qu'elle se -montre si elle veut vous reprendre à moi. -</p> - -<p> -Je sonnai Marguerite et lui dis de me ramener mon fils; il vint en -trépignant; pour la première fois de sa vie il me résistait; je n'ai -jamais vu une sympathie plus forte que celle qui entraînait cet enfant -vers Albert. Pour le calmer il fallut lui promettre que je recevrais son -ami dans quelques jours. Il retourna vers lui tout joyeux lui porter -cette bonne nouvelle, et je l'entendis rire en répétant à Albert: -</p> - -<p> -—J'ai fait obéir maman! -</p> - -<p> -Le lendemain, en m'éveillant, je reçus d'Albert ce charmant billet: -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -«Ne faites pas durer plus longtemps mon supplice, chère marquise, et -puisque, grâce à Dieu, vous n'avez aucun mal, pardonnez-moi ma faute -involontaire. Je n'ai jamais fait à froid une méchante action; -consentez à me recevoir aujourd'hui même; j'ai composé un sonnet pour -vous; je suis comme Oronte, je veux vous le lire; un mot qui m'appelle -et j'accours!» -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -Je n'osai me décider à lui répondre: «Venez!» mais je trouvai un -<i>mezzo termine</i> entre le cœur qui adhère et la raison qui s'oppose; je -lui fis dire par son domestique que je ne sortirais pas de la journée. -</p> - -<p> -Quand-il arriva vers le soir j'étais seule; il prit mes deux mains sans -me parler, et les pressant quelques instants dans les siennes il me -regarda profondément. -</p> - -<p> -—Vrai! vrai! me dit-il enfin, vous ne souffrez pas, vous n'avez pas -de trace qui puisse vous rappeler ma démence? -</p> - -<p> -—Chut! lui répondis-je en souriant, n'en parlons jamais! -</p> - -<p> -—Mais l'oublierez-vous, ce sinistre instant? et en me demandant de me -taire, est-ce bien un pardon entier que vous m'accordez? -</p> - -<p> -—En doutez-vous? En moi il n'est rien de caché; j'aime ou je hais -ouvertement; en laissant ma main dans la vôtre, c'est un pacte de -réconciliation que je signe avec vous pour la vie. -</p> - -<p> -—Comment ne pas vous aimer, reprit-il, mais en vous aimant je suis -capable encore de quelque folie. Qui donc me maintiendra dans la limite -impossible d'une tendresse tranquille? -</p> - -<p> -—Moi, lui dis-je, en ne m'abandonnant plus, cher Albert, à la douce -tentation de vous suivre à la promenade, de vous faire visite et -d'accepter d'attrayantes distractions qui peuvent finir par des -catastrophes. -</p> - -<p> -—Oh! je le savais bien, s'écria-t-il, vous allez me fuir en me -pardonnant; est-ce là votre bonté? -</p> - -<p> -—Vous me comprenez mal, vous viendrez chez moi: vous avez vu si mon -fils vous aime, et moi... je ne saurais me passer de vous voir sans une -grande tristesse. Voyons, cher poëte, dites-moi le sonnet dont vous -m'avez parlé. -</p> - -<p> -—Le voilà, me dit-il, en me tendant un papier; mais vous le lire, à -quoi bon? ce qu'il exprime vous ne voulez pas l'entendre. C'est donc une -résolution bien arrêtée, poursuivit-il, je ne vous verrai plus qu'ici -devant votre fils ou devant des indifférents. -</p> - -<p> -—C'est un vœu que j'ai fait en me retrouvant vivante auprès de mon -enfant endormi. -</p> - -<p> -Il parut réfléchir. -</p> - -<p> -—Il serait impie de vous combattre, reprit-il, vous êtes un brave -cœur; mais avant que mon rêve ne meure à jamais, prêtez-vous à mes -dernières faiblesses; vous savez, lorsqu'un ami part pour un long -voyage, aux heures qui précèdent l'absence, on l'écoute, on le choie, -on lui obéit avec bonheur. -</p> - -<p> -—Pourquoi ce rapprochement? nous n'allons pas nous quitter! vous -reviendrez, nous nous reverrons! n'est-ce pas? lui dis-je en éprouvant -à mon tour une sorte d'effroi. -</p> - -<p> -—Allons, chère marquise, pas d'équivoque; que la franchise de l'adieu -rayonne du moins sur le souvenir. Nous nous reverrons, mais en amis, -jamais plus en amants qui espèrent. -</p> - -<p> -—C'est vrai, il le faut, vous le sentez bien vous-même, murmurai-je. -</p> - -<p> -—Oh! ne me faites pas juge de votre décision! Vous vous y êtes -arrêtée sans songer à moi! Si votre cœur avait été vide d'un autre -amour, une voix s'y serait élevée pour me plaindre! cette voix s'est -tue! Je n'espère rien, rien que la seconde place; celle dont on ne veut -pas quand on aime; la place qui humilie, la place qui rend forcené si -elle ne rend ridicule, la place qui attire les quolibets sur un mari... -</p> - -<p> -—Mais jamais sur un frère ni sur un ami, interrompis-je vivement. -</p> - -<p> -Il resta silencieux quelques minutes, puis il reprit d'un ton plus -calme: -</p> - -<p> -—Vous avez raison, par votre sincérité loyale vous avez tué mon -ressentiment, et quand je penserai à vous, ce sera toujours avec -douceur. Je suis résigné à ce que vous voulez; mais, à votre tour, -contentez donc sans peur les désirs d'enfant d'un cœur malade; vous -savez, votre fils vous dit souvent: «Promets-moi quelque chose que je -ne veux pas te dire;» et vous promettez, confiante dans sa -candeur.—Eh bien, soyez confiante aussi dans mon respect. -</p> - -<p> -Je lui tendis la main: -</p> - -<p> -—Parlez, cher Albert, je suis prête à faire ce que vous souhaitez. -</p> - -<p> -—Je veux, répliqua-t-il, revoir ce soir même, avec vous, pour la -dernière fois, cette allée du bois où vous m'avez aimé une minute! -Je veux, qu'en rentrant cette nuit, vous lisiez mes vers et que vous y -répondiez dans cette même langue immortelle que je vous ai enseignée; -je veux enfin que vous m'apportiez, par un jour sombre, ces vers que -vous aurez faits pour moi. Vous vous asseoirez sur mon fauteuil, si je -n'y suis pas, et en rentrant je retrouverai votre ombre; car vous ne -savez pas, ajouta-t-il d'un ton convaincu, j'ai des visions! -</p> - -<p> -Ses yeux hagards et sa pâleur livide, tandis qu'il parlait ainsi, -auraient pu faire croire aux fantômes! il avait quelque chose de -fantastique et d'indéfinissable. -</p> - -<p> -—Eh bien, partons-nous? reprit-il d'un ton presque gai et en prenant -son chapeau. -</p> - -<p> -J'avais promis, et je n'osais revenir sur ma parole, mais j'éprouvai -une terreur involontaire à l'idée de me retrouver seule avec lui en -voiture. -</p> - -<p> -Je me déterminai sans réfléchir plus longtemps. C'était par une -soirée orageuse qui précipitait la nuit; le ciel n'avait pas une -étoile et le vent, qui hurlait comme un vent d'automne, tordait les -hautes branches des arbres et en faisait tourbillonner les feuilles. -</p> - -<p> -Aussitôt que nous fûmes en voiture, il me dit d'une voix calme, -très-nette, et sans changement d'inflexions: -</p> - -<p> -—Je revois toujours ceux que j'ai aimés, soit que la mort, soit que -l'absence m'en sépare; ils reviennent obstinément dans ma solitude où -je ne suis jamais seul. En disant ces mots il ne me regardait pas; il -semblait regarder dans l'espace; son visage avait l'expression de celui -d'un somnambule. Voilà bien des années que j'ai des visions et que -j'entends des voix. Comment en douterais-je quand tous mes sens me -l'affirment? Que de fois, quand la nuit tombe, j'ai vu et j'ai entendu -le jeune prince qui me fut cher et un autre de mes amis frappé en duel -devant moi! Mais ce sont surtout les femmes qui ont ému mon cœur ou -que j'ai pressées dans mes bras qui m'apparaissent et m'appellent; -elles ne me causent aucun effroi, mais une sensation singulière et -comme inconnue à ceux qui vivent. Il me semble, aux heures où cette -communication s'opère, que mon esprit se détache de mon corps pour -répondre à la voix des esprits qui me parlent. Ce ne sont pas toujours -les morts qui viennent ainsi me dire: Souviens-toi! parfois les vivants, -les absents éloignés et ceux qui sont près, mais qu'on délaisse, -frappent aussi à mon cœur où ils eurent autrefois leur place; leur -souffle en passant fait tomber l'oubli qui les couvrait; ils se -raniment, ils se dressent en moi comme des spectres se dresseraient tout -à coup des tombeaux dont on aurait levé la pierre; je les revois dans -leur jeunesse et leur beauté; la décomposition ne les a pas atteints; -ils ne s'altèrent, ne se transforment et ne m'épouvantent que si, -m'élançant à leur poursuite, je m'obstine à la recherche de leur -destinée mystérieuse. -</p> - -<p> -Je me souviens qu'une année je rencontrai sur la plage de la Bretagne, -à des bains de mer alors peu fréquentés, une jeune Anglaise de seize -ans; elle était si mince et si chancelante que, lorsque les grands -vents de l'Océan se levaient tout à coup et la surprenaient sur les -galets, elle se ployait comme un saule; son pâle visage sous l'effort -qu'elle faisait alors pour marcher se couvrait d'une rougeur mouvante; -ses cheveux violemment soulevés battaient son corps frêle comme des -ailes qui se déploient. L'ouragan semblait vouloir l'emporter au ciel! -Un jour où je l'avais suivie sur les dunes et qu'elle paraissait -frémir et prête à se briser sous l'orage qui grondait, je m'approchai -d'elle, et, sans lui parler, je tendis mon bras à sa défaillance. Sa -main saisit la mienne, et elle me dit sans embarras comme un enfant que -rien n'étonne, pas même la mort dont il ignore la terreur: -</p> - -<p> -—Je marche, voyez! je me ploie et me redresse sans souffrance, et je -vivrai deux ans encore! deux ans, c'est beaucoup, pourquoi s'affliger. -</p> - -<p> -—Je ne vous comprends pas, murmurai-je bien bas, m'imaginant qu'une -parole trop vibrante la ferait tomber. -</p> - -<p> -—Ma mère est morte et je mourrai; le docteur l'a dit hier soir à ma -tante, j'étais cachée et je l'ai entendu; mais il m'a promis deux ans -encore et je veux les passer à voyager, à voir toute la terre et à -chanter toujours. -</p> - -<p> -En parlant ainsi sa bouche souriait, mais ses yeux semblaient pleurer; -je me demandai si elle était folle ou si dans sa gaieté enfantine elle -voulait m'effrayer. -</p> - -<p> -—Ainsi, vous chantez toujours, lui dis-je, ne sachant que lui -répondre et sur quoi l'interroger. -</p> - -<p> -—Toujours, reprit-elle avec son inaltérable sourire confiant et pur; -vous viendrez ce soir chez ma tante, vous m'entendrez; et comme nous -nous étions un peu éloignés de la plage et que le vent soufflait -moins fort, elle se mit à courir légère jusqu'au rocher où on -l'attendait. À mesure qu'elle disparaissait, elle jetait dans l'air -quelques notes claires et perlées qui semblaient sortir d'une voix -céleste. -</p> - -<p> -J'allai chez elle le soir même; quand j'arrivai, elle chantait au -piano; l'instrument se fondait avec la voix ou plutôt la laissait -planer et vibrait à peine. Pendant un mois je l'entendis ainsi chaque -soir et je me pris à l'adorer en l'écoutant; par une intuition qui -tenait du prodige, cette âme d'enfant versait dans son chant les -passions dont elle ignorait le nom même; il sortait d'elle des flammes -qui ne la brûlaient pas, et des cris sublimes dont l'écho restait muet -dans son cœur naïf. C'était comme la puissance des sibylles antiques -qu'un dieu possédait à leur insu. -</p> - -<p> -Un soir elle me dit gaiement:—Nous partons demain pour Palerme, mais -dans deux ans, à l'automne, quand je devrai mourir, vous me reverrez, -je serai à Paris à l'hôtel Meurice, ne l'oubliez pas. Au lieu d'un -tombeau de marbre blanc, je veux un beau chant de vous pour m'ensevelir; -je resplendirai à jamais dans vos vers et je serai bien joyeuse! -</p> - -<p> -Comme elle s'aperçut que mes yeux se remplissaient de larmes, elle me -dit avec son éternel sourire: -</p> - -<p> -—Ne me plaignez pas; je vous assure que je mourrai en chantant; et -faisant courir ses doigts fluets sur une harpe qui était là; elle -entonna le <i>Requiem</i> de Mozart. -</p> - -<p> -J'écoutais sans oser la regarder, craignant de la voir m'apparaître -morte. Je sortis éperdu avant qu'elle n'eût fini de chanter, convaincu -qu'elle allait s'envoler dans la dernière vibration de l'hymne -funèbre. -</p> - -<p> -Deux ans s'écoulèrent; je l'avais oubliée dans les dissipations d'une -vie sans frein; un soir, j'étais au Vaudeville, je riais des -bouffonneries d'Odry, quand tout à coup je sentis sur ma main droite -dégantée (la même main qui un jour sur la plage avait touché la -sienne) un souffle glacé et rapide courir par trois fois; c'était -comme un avertissement pour me rendre attentif; aussitôt une voix me dit -bien bas à l'oreille:—Pourquoi donc m'oubliez-vous?—La frêle -figure souriante de la jeune fille qui chantait toujours se dressa -devant moi; elle marchait en tournant la tête, elle ployait à demi son -cou et, d'un petit geste, elle m'appelait sur ses pas. Je sortis du -théâtre en la suivant et j'allai de rue en rue sur ses traces; nous -arrivâmes dans la rue de Rivoli; nous glissions le long de la grille du -jardin; le vent d'automne soufflait et poussait les feuilles des arbres -sous nos pas; nous entrâmes sous une large porte aux battants grands -ouverts; il en sortait en ce moment un équipage dans lequel était -assis un célèbre médecin que je reconnus; je suivais toujours l'ombre -impalpable; elle monta au premier étage, franchit une antichambre et un -salon, souleva une portière en étoffe sombre et s'évanouit aussitôt. -Je me trouvai seul dans une chambre à peine éclairée; j'entendais une -voix qui sanglotait près d'un lit tout blanc dans l'ombre de l'alcôve. -Elle était là, la jeune fille, étendue et roidie, les mains jointes, -morte et gardant encore son sourire qui lui survivait; sa vieille tante, -agenouillée, pleurait la tête cachée sur le lit mortuaire; elle -m'entendit, et se soulevant sans surprise: -</p> - -<p> -—Oh! c'est vous, fit-elle, je vous attendais; elle vient d'expirer en -disant: -</p> - -<p> -—Le voici! le voici qui arrive! -</p> - -<p> -Albert se tut quelques moments, puis il reprit: -</p> - -<p> -—Ne vous lassez pas, chère Stéphanie, j'ai encore d'autres visions à -vous raconter. Un soir, j'étais au bal à l'ambassade d'Autriche; une -princesse russe valsait devant moi: ses cheveux crêpés à reflets -d'or, son torse de bacchante et sa gorge mouvante, qui s'agitait dans -une robe très-ouverte, me rappelèrent tout à coup une pauvre fille -des rues qui m'avait tenté un soir. Je suivis un moment la dame du -regard dans le tourbillon de la valse, mais bientôt je n'y pensai plus -et je passai dans un autre salon. J'étais là à considérer un énorme -massif de fleurs d'où jaillissait en gerbes un jet d'eau, quand je -sentis sur ma main des gouttes perlées tomber en cadence; je me -reculai, mais les gouttes m'atteignirent encore, régulières et -obstinées, et frappant une sorte de mesure qui semblait battue sur ma -main par une main invisible. Je regardai mes gants qui se mouillaient -et, par un étrange effet de lumière, les gouttes d'eau me semblèrent -avoir une teinte sanguinolente; plus je les regardais et plus elles -s'empourpraient. Je fus distrait de cette chose inouïe par une voix -lointaine que moi seul entendais, mais qui arrivait distincte à mon -oreille: -</p> - -<p> -—Je veux un tombeau! répétait la voix, je veux un tombeau! j'ai été -touchée et souillée par assez de chair et d'ossements durant ma vie, -je veux être seule sous la terre! je veux un tombeau! te dis-je, je -veux un tombeau! -</p> - -<p> -La voix qui me parlait ainsi venait d'une femme qui ressemblait à la -princesse russe; mais, au lieu d'être en toilette de grande dame, elle -s'approchait de moi et se suspendait à mon bras couverte d'un mantelet -noir fané et d'un chapeau rose à fleurs de forme évaporée; je -reconnaissais la prostituée des rues et j'en avais honte dans cette -fête. Mais elle s'acharnait à moi et me répétait sans trêve: -</p> - -<p> -—Je veux un tombeau! je veux un tombeau! -</p> - -<p> -Obsédé de cette vision persistante, je quittai le bal et je rentrai -chez moi; la voix ne se lassa pas; dans la voiture qui me ramenait, dans -mon lit, dans mes songes, elle répéta toute la nuit: Je veux un -tombeau! je veux un tombeau! -</p> - -<p> -Je me levai au jour, brisé et ayant sur le visage un masque -d'épouvante comme si j'avais dormi dans un cimetière; je sortis, -espérant échapper à ma vision et me raffermir dans la vie et le -mouvement du dehors. -</p> - -<p> -Il faisait un froid très-vif, je marchais à grands pas le long des -quais; me sentant ranimé par la course, j'allais, j'allais toujours; -j'arrivai devant la grille du Jardin des Plantes; j'eus la volonté d'y -entrer, mais je ne sais quelle volonté plus forte m'en détourna et me -suggéra tout à coup la pensée d'aller voir un de mes anciens -camarades de collège interne à la Salpêtrière. J'entrai dans le -vaste hôpital à l'aspect riant; les vieilles femmes et les folles -dormaient encore et n'attristaient pas de leur décrépitude et de leur -misère ces larges cours plantées d'arbres. Je me fis conduire au -logement de l'interne, je le trouvai occupé à son travail quotidien de -dissection. -</p> - -<p> -—Tu arrives à propos, poëte, me dit-il en riant; j'ai reçu hier soir -un des plus beaux sujets de femme qu'ait jamais touché mon scalpel; -tiens, vois plutôt: et en parlant ainsi, il me conduisit près d'un -corps mutilé qu'il venait de fendre vers le flanc. La tête et les bras -manquaient, mais la beauté de la gorge et du torse me firent pousser un -cri d'effroi! Je n'avais vu que deux femmes avec ces formes-là; ce ne -pouvait être la princesse russe, c'était donc la pauvre fille des -rues! -</p> - -<p> -—As-tu la tête de cette femme? dis-je à l'interne. -</p> - -<p> -—Oui, là dans ce panier. -</p> - -<p> -Je me baissai; la tête aux yeux ouverts me regardait menaçante; les -flots des cheveux dorés débordaient du panier! -</p> - -<p> -—Tu crains d'y toucher, me dit l'interne en souriant, et il souleva -indifférent la tête livide par la chevelure! -</p> - -<p> -C'était elle! Mon Dieu, c'était elle! C'était bien cette bouche -aujourd'hui crispée qui m'avait un soir appelé souriante et m'avait -caressé! -</p> - -<p> -Voilà donc où je la retrouvai, cette épave de notre barbarie et de -notre luxure! Ce sont là de ces rencontres qui font comprendre à -l'homme l'horreur de la légèreté qu'il met dans la débauche. -</p> - -<p> -Mais je vous effraye, chère marquise, et vous allez rêver cette nuit -de têtes coupées. -</p> - -<p> -Tandis qu'Albert parlait, la voiture roulait dans l'avenue de Neuilly, -et s'approchait de la porte Maillot, il reprit: -</p> - -<p> -—Voici une vision moins sinistre; c'était le jour des Rois, je dînais -en famille, les convives étaient gais et la table copieusement servie. -Comme je portais à la bouche un morceau d'un excellent faisan qu'Albert -Nattier nous avait envoyé de Fontainebleau, je sentis au bras droit une -secousse qui fit tomber ma fourchette, c'était comme si quelqu'un en -passant m'eût poussé brusquement, et pourtant personne ne m'avait -touché; au même instant, j'entendis une voix distincte et plaintive -qui me disait à l'oreille: -</p> - -<p> -—J'ai faim! j'ai grand faim! -</p> - -<p> -Cette voix m'était connue et me fit tressaillir. Il me semblait voir -debout derrière ma chaise une petite femme amaigrie qui répétait -toujours: -</p> - -<p> -—J'ai faim! j'ai grand faim! -</p> - -<p> -C'était l'ombre flétrie d'une riante et fraîche grisette que j'avais -aimée autrefois durant quelques jours, et dont j'ai écrit le portrait -en vers et en prose. J'ignorais depuis plusieurs années ce qu'elle -était devenue; sans doute, pensais-je, elle est morte, et je tombai -dans un rêve qui me fit entièrement oublier que j'étais à table -célébrant une fête de famille. Une de mes parentes placée à côté -de moi me reprocha en riant ma distraction: je tressaillis comme si -j'étais sorti d'un rêve, et j'essayai de manger; mais la fourchette -tomba de nouveau de ma main enlevée par une force électrique, et la -voix murmura plus lugubre: -</p> - -<p> -—J'ai faim! j'ai bien faim! -</p> - -<p> -Je me levai de table sous prétexte d'un malaise subit, et je passai -dans ma chambre en demandant qu'on m'y laissât reposer seul quelques -heures. L'ombre et la voix me suivirent, et, ne pouvant me débarrasser -de leur obsession, je me décidai à sortir pour me mettre à la -recherche de ma pauvre grisette qui poussait vers moi ce cri de -détresse; je montai en voiture et j'allai la demander dans la maison -où je l'avais connue; elle n'y demeurait plus; mais après plusieurs -indications de portiers et de commères, je finis par découvrir son -nouveau logement. Tandis que je la cherchais ainsi dans tout le quartier -latin, l'ombre et la voix m'accompagnaient toujours; impatient et -troublé, je disais au cocher de précipiter sa course vers le quai de -l'École, où ma petite ouvrière habitait; mais tout à coup l'ombre me -quitta et la voix se tut. Ce phénomène m'annonçait un changement de -situation dans la destinée de ma grisette. Quand j'arrivai sur le quai -de l'École, je me mis à considérer une maison haute, noire et -délabrée; je marchais dans l'obscurité; il était plus de dix heures -du soir, et ce quartier était alors fort mal éclairé; la seule maison -qui rayonnait un peu dans ces ténèbres avait au rez-de-chaussée une -boutique de rôtisseur, dont la cheminée flamboyante projetait sur la -rue des lueurs de forge; poulets, dindons et poissons frits s'étalaient -en monceaux sur la devanture. Ce voisinage était comme un défi -permanent à la faim de ma pauvre grisette. -</p> - -<p> -—Que de fois, me dis-je, elle a dû envier en passant ces mets -hyperboliques; que de fois leur odeur nauséabonde a dû lui paraître -délectable! -</p> - -<p> -J'entrai dans la boutique et j'ordonnai au rôtisseur d'envoyer sa plus -belle volaille, une friture de goujons, du bon vin et du pain chez -M<sup>lle</sup> Suzette. -</p> - -<p> -—Je sais, me répondit-il, à gauche, à deux maisons d'ici, au -cinquième, la porte au fond du couloir. -</p> - -<p> -Cette réponse me rassura; il était évident que ma grisette ne se -mourait pas tous les jours de faim, puisque le rôtisseur la connaissait -si bien. Je montai d'un pas plus content le raide et sombre escalier qui -conduisait à la mansarde de la pauvre fille, et, en approchant, -j'entendis sa voix qui répétait le refrain d'une chanson joyeuse -qu'elle chantait déjà au temps où je la connaissais. Cette fois-ci, -me dis-je, l'ombre qui m'est apparue n'est pas celle d'une morte, et -sans y frapper, je poussai gaiement la porte entr'ouverte. -</p> - -<p> -—C'est donc déjà vous, me dit une voix fraîche et gazouillante; -entrez, entrez, je vais être prête. -</p> - -<p> -Je vis la grisette debout, le cou et le visage tendus vers un petit -miroir, elle était vêtue d'un déguisement de <i>pierrette</i> et mettait -en ce moment du rouge et des mouches sur ses joues. -</p> - -<p> -Auprès de son pauvre lit, un vrai grabat, était une petite table sur -laquelle s'étalaient encore des restes de poulet et de pommes de terre -frites. -</p> - -<p> -J'entrai en éclatant de rire; la grisette tourna la tête et me -reconnut. -</p> - -<p> -—Quoi! c'est vous, monsieur Albert? dit-elle, et elle me sauta au cou -en ajoutant:—Quelle bonne idée! Si vous le voulez, nous irons -ensemble au bal de l'Opéra; ce serait bien plus agréable que d'y aller avec -l'autre, que je ne connaissais pas il y a seulement une heure. -</p> - -<p> -—Que me contez-vous donc là? répliquai-je. -</p> - -<p> -—Oh! tenez! j'aurais dû deviner que vous viendriez, reprit-elle, -j'avais pensé à vous toute la journée... Car, vous ne savez pas?... -Je vais vous dire cela tout de suite, à présent que je suis gaie et -pimpante, cela vous fera moins de peine à entendre:—J'ai bien pâti, -et je mourais presque de faim depuis une semaine; j'allais en vain -demander chaque jour un peu de couture à faire à une confectionneuse, -qui toujours me répondait qu'il y avait chômage. Enfin, tantôt, vers -la nuit, je rentrais chez moi, découragée, me soutenant à peine; je -n'avais bu qu'un peu d'eau dans la journée. Je songeais à vous -écrire, puis à me faire mourir par le charbon, quand tout à coup je -me suis aperçue qu'un monsieur me suivait; je ne sais pas s'il était -beau ou laid; il m'a dit que je lui plaisais. Je lui ai répondu qu'il -voulait rire.—Point! a-t-il répliqué; veux-tu venir au bal de -l'Opéra avec moi?—Dans ma robe déchirée, et en mourant de faim? ai-je -repris tristement.—Oh! si ce n'est que cela, voilà vingt francs, -ma petite, cours te restaurer; je vais t'envoyer un joli déguisement de -<i>pierrette</i>, et dans une heure je serai chez toi. -</p> - -<p> -«Que lui répondre? Ma foi! ça valait mieux que la mort, j'ai -accepté, je lui ai donné mon adresse, et j'ai commandé en passant un -bon souper au rôtisseur. À votre service, monsieur Albert, ce poulet -est fort tendre; j'en avais à peine mangé la moitié, que mon joli -costume est arrivé; je l'ai mis de suite, gaiement et en remerciant le -bon Dieu! N'est-ce pas qu'il me va bien? et que je suis encore jolie -comme autrefois, quoiqu'un peu maigre? Voyons, décidez-vous? Prenez la -place de mon galant inconnu, que je n'aime pas du tout, et allons au -bal! -</p> - -<p> -—Non, ma petite Suzette, lui répondis-je, il faut être avant tout -loyale, et ne pas tromper l'espoir de cet amoureux, quel qu'il soit. -Voilà quelques louis qui te serviront à te mieux loger et à te -vêtir. Une voix m'avait dit que tu étais dans la peine, et je suis -venu. -</p> - -<p> -Elle m'embrassa, les larmes aux yeux. -</p> - -<p> -—Allons, mon petit pinson, pas de tristesse, lui dis-je, reprends ton -refrain et laisse-moi partir. -</p> - -<p> -—Reviendrez-vous au moins? fit-elle. -</p> - -<p> -—Peut-être, répliquai-je, et je sortis. -</p> - -<p> -En traversant le couloir, je me heurtai contre le rôtisseur qui -apportait triomphalement à Suzette le substantiel souper que j'avais -commandé. -</p> - -<p> -—Oh! vous êtes un bon cœur! dis-je à Albert quand il eut fini ce -dernier récit où s'alliait avec tant de naturel l'attendrissement et -la gaieté. -</p> - -<p> -En ce moment, nous nous trouvions dans la même allée où un soir -Albert m'avait pressée sur son cœur. -</p> - -<p> -—Chère Stéphanie, reprit-il, c'est vous qui avez été ma dernière -vision. Quand je vous ai cherchée en vain dans les décombres de la -place du Carrousel, j'ai cru voir votre ombre, ou plutôt je l'ai vue, -c'est certain, qui se dressait derrière moi; elle me suivait en me -disant: «Tu m'as tuée! tu m'as tuée!» Durant deux nuits vous m'êtes -apparue morte; vous étiez plus belle encore et comme transfigurée. Et -vous m'aimiez malgré mon crime; car la mort vous faisait lire dans les -profondeurs de mon cœur, et, par un miracle, hélas! qui ne s'est point -accompli, vous n'aimiez plus l'autre. C'était lui! ce n'était plus -moi, qui allait se perdant et s'abrutissant dans des hontes -mystérieuses. Mais il n'en rapportait pas cette tristesse et cette -pâleur mortelles, signes d'une grandeur déchue qui souffre de sa -déchéance; il vivait, lui, dans cette fange, robuste, le teint vif, -satisfait et glorieux! Il faisait des filles de joie des déesses, afin -de continuer à se croire un dieu! Et vous, chère Stéphanie, morte et -charmante dans votre blancheur de sainte, vous m'entouriez tendrement de -vos bras en me disant:—C'est toi que j'aime! Emporte-moi, je n'ai -plus peur de ton amour! Dans la mort, les âmes se reconnaissent; la tienne -a été créée pour moi! -</p> - -<p> -Voilà la vision que j'ai eue sur vous: je sais bien qu'elle va se -dissoudre, mais elle flottera pour moi dans l'infini où rien ne se -perd; je l'y retrouverai un jour, c'est sûr, et alors je serai heureux! -</p> - -<p> -Il avait cessé de parler; ses yeux se fermaient comme pour ne plus me -voir, et il ne prenait pas la main que je lui tendais; il s'égarait -encore dans son rêve. Tout à coup un cahot de la voiture le fit -tressaillir; il ouvrit les yeux et reconnut où nous étions: nous -venions d'arriver près de la croix de pierre où il m'avait un soir -parlé des étoiles et des mondes semés dans le firmament! Il -m'embrassa en silence avec une sorte de solennité attendrie, comme on -donne un dernier baiser à un agonisant qu'on aime: -</p> - -<p> -—Oh! merci, chère bien-aimée, me dit-il, de cette dernière -condescendance! Jamais, jamais vous ne me verrez plus redoutable, -tyrannique et mauvais: dès ce jour c'est la main d'un frère loyal que -je mets dans la vôtre. -</p> - -<p> -Je pris cette main et je la pressai longtemps immobile, tandis que nous -regagnions rapidement Paris en gardant un silence ému. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXIV">XXIV</a></h4> - -<p> -Nous nous étions séparés sans nous parler, mais avec une tendresse -intérieure qui semblait s'accroître et grandir en se contenant. -Désormais il avait pris dans mon cœur une place à part, une place à -lui. Quelquefois même, il me semblait que c'était la première; il -devenait pour moi la chaleur et la lumière, tandis que Léonce -s'effaçait dans l'ombre opaque et glacée de la solitude qu'il me -préférait. -</p> - -<p> -Ce soir-là, en rentrant, je trouvai sur la table de mon cabinet les -vers d'Albert et une lettre de Léonce. Je lus d'abord les vers -d'Albert; je fus attendrie par cette poésie suave et molle où il -faisait revivre le souvenir de notre promenade au jardin des Plantes: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sous ces arbres chéris, oh j'allais à mon tour</span><br /> -<span class="i0">Pour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine,</span><br /> -<span class="i0">Sous ces arbres charmants, où votre fraîche haleine</span><br /> -<span class="i0">Disputait au printemps tons les parfums du jour;</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Des enfants étaient là qui jouaient à l'entour;</span><br /> -<span class="i0">Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine;</span><br /> -<span class="i0">Et si de mon chagrin vous êtes incertaine,</span><br /> -<span class="i0">Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente?</span><br /> -<span class="i0">Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné!</span><br /> -<span class="i0">Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante?</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Ô lion! tu le sais, toi, mon noble enchaîné;</span><br /> -<span class="i0">Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmante</span><br /> -<span class="i0">Se baissa doucement sur ton front incliné.</span> -</div></div> - -<p> -La lettre de Léonce ne renfermait qu'une ligne qui me frappa; il -m'annonçait que dans huit jours il serait à Paris. Cette espérance ne -me causa qu'une joie troublée; la paix et la certitude de ce long amour -commençaient à disparaître. -</p> - -<p> -Je ne lui répondis pas le soir même. -</p> - -<p> -Mais, relisant le sonnet d'Albert, je me souvins de ma promesse, et, -comme un écho de ces vers, je fis pour lui les vers suivants: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Veillant et travaillant, ô mon noble poëte!</span><br /> -<span class="i0">Lorsque tu seras triste et que mon souvenir,</span><br /> -<span class="i0">Ainsi qu'un ami vrai, viendra t'entretenir,</span><br /> -<span class="i0">En l'écoutant, ému, tu pencheras la tête.</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Tu me verras courant à toi, te faisant fête;</span><br /> -<span class="i0">Avec mon bel enfant qui semblait te bénir,</span><br /> -<span class="i0">Le logis, la servante, en t'entendant venir,</span><br /> -<span class="i0">Tout riait, tout chantait de me voir satisfaite.</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">On t'aimait; l'humble toit, les cœurs t'étaient ouverts;</span><br /> -<span class="i0">C'était peu pour ta gloire et peu pour ta fortune,</span><br /> -<span class="i0">Mais la sincérité n'est pas chose commune.</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Souviens-t-en, quand viendra la douleur importune;</span><br /> -<span class="i0">Moi, je pense au beau soir où rayonnait la lune,</span><br /> -<span class="i0">Quand tu m'as dit «Je t'aime,» et je relis tes vers.</span> -</div></div> - -<p> -Je l'attendis en vain pendant trois jours; je sus par René qu'il se -disposait à faire un voyage. Je voulais le revoir encore une fois; car -je sentais bien que Léonce en arrivant allait reprendre son empire: on -ne brise pas en un jour des chaînes longtemps portées; il en est de -l'amour comme du despotisme: il s'impose souvent par ses exigences -mêmes au cœur confiant de la femme, comme la tyrannie s'impose par sa -hardiesse à un peuple aveugle; mais l'heure de la clairvoyance se fait -tôt ou tard, et alors le divorce éclate entre le trompeur et le -trompé. Pour moi, cette heure de lumière devait briller, mais hélas! -en me foudroyant. -</p> - -<p> -J'avais promis à Albert de lui porter moi-même mes vers; je savais -qu'il sortait chaque soir, et qu'en arrivant chez lui vers neuf heures, -je trouverais son logis vide, mais encore tout imprégné de sa -présence. Quel bonheur ineffable de m'asseoir dans son petit salon, de -feuilleter ses livres, d'écrire mon nom à son bureau pour lui dire: -«Je suis venue!» et pour qu'en rentrant il me retrouvât là en -esprit, comme je l'y avais trouvé lui-même. En me représentant une -sensation si vive et si pure, je ne résistai pas au désir de la -goûter. Je sortis seule; le temps était froid: c'était l'automne et -ses premières rigueurs. -</p> - -<p> -Je sonnai sans hésitation à la porte d'Albert, sachant qu'il était -absent et que je n'éprouverais pas le trouble de le voir. -</p> - -<p> -Je dis à son domestique que je désirais lui écrire; il me fit entrer. -</p> - -<p> -—Monsieur part à l'instant et tout est encore en désordre ici, -ajouta-t-il. -</p> - -<p> -En effet, je vis les habits qu'Albert venait de quitter, épars sur une -causeuse, près du feu, dans le petit salon. La flamme du foyer -pétillait; une lampe éclairait la glace de la cheminée, et une autre, -avec un abat-jour, projetait une lueur voilée sur le bureau. Des pages -écrites par Albert, des lettres ouvertes et quelques feuilles de papier -blanc étaient là pêle-mêle. La plume dont il s'était servi -plongeait encore dans l'écritoire; je m'en saisis, et j'aurais voulu la -voler cette plume qui avait écrit des choses si grandes et si rares! -Peut-être me communiquerait-elle quelque étincelle de son génie? -pensais-je en la tournant au bout de mes doigts; et, m'asseyant sur son -fauteuil, je me mis à rêver. -</p> - -<p> -Je pris d'abord une enveloppe blanche dans laquelle j'enfermai le sonnet -que j'avais fait la veille; puis, comme si la demeure du poëte eût -gardé son souffle créateur, je sentis les vers suivants monter de mon -cœur à mon cerveau, et je les écrivis rapidement: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i3">VISITE A UN ABSENT</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Il fait froid, ton foyer s'allume,</span><br /> -<span class="i0">Tu t'habilles, tu vas sortir;</span><br /> -<span class="i0">Tu pars, et j'accours me blottir</span><br /> -<span class="i0">Dans ton fauteuil. Je prends ta plume.</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Je n'écrirai pas un volume:</span><br /> -<span class="i0">Mais un seul mot pour t'avertir</span><br /> -<span class="i0">Que cet amour qui te consume,</span><br /> -<span class="i0">Pour toi, je voudrais le sentir.</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Mais ce mot, pourras-tu le lire?</span><br /> -<span class="i0">Ma main, en tremblant, l'a tracé,</span><br /> -<span class="i0">Et mes pleurs l'ont presque effacé.</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Oh! ce mot, pourquoi le récrire?</span><br /> -<span class="i0">Ô ton âme comme à tes yeux</span><br /> -<span class="i0">Une larme parlera mieux.</span> -</div></div> - -<p> -Je ne relus point ces vers, et je me hâtai de les mettre auprès des -autres dans l'enveloppe. Si je les avais relus chez Albert, peut-être -ne les lui aurais-je pas laissés; il y a toujours dans la langue de la -poésie quelque chose d'exalté qui outre-passe ce que nous voulions -dire; cela vient de la rime, qui oblige parfois à des mots plus -tendres; cela vient aussi du tutoiement. -</p> - -<p> -Je rentrai chez moi transie et frissonnante; tout mon sang avait reflué -vers mon cœur. -</p> - -<p> -Mon fils fut frappé de ma pâleur; mon émotion avait été plus forte -que je ne me l'avouais. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXV">XXV</a></h4> - -<p> -Je compris à la joie d'Albert l'imprudence que j'avais faite; il arriva -chez moi le lendemain, et me dit, radieux: -</p> - -<p> -—Oh! chère Stéphanie, quels vers charmants! -</p> - -<p> -—Ne les louez pas trop, lui dis-je en souriant, et n'allez pas faire -ce que font les pères en parlant de leurs enfants difformes. Sans vous, -Albert, je n'aurais jamais fait un vers de ma vie; ils procèdent donc -de vous, mes deux pauvres sonnets, mais ils n'en sont pas dignes. -</p> - -<p> -—Laissez-moi être heureux du moins du sentiment qu'ils révèlent et -qui vient bien de vous! -</p> - -<p> -—Je savais par René que vous alliez partir, et j'ai voulu, -répliquai-je, vous faire ainsi un adieu un peu tendre. -</p> - -<p> -—Je veux croire qu'il était senti, poursuivit-il; un poëte a dit -quelque part: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">L'adieu fait aimer le retour.</span> -</div></div> - -<p> -Oh! comme je vais revenir joyeux de mon court voyage! -</p> - -<p> -—Mais où allez-vous donc? repris-je. -</p> - -<p> -—Présider à l'érection de deux statues. C'est une idée bouffonne -qui a passé par la tête ou plutôt par les cent têtes d'un corps -savant, de m'envoyer, moi, le caprice et l'ironie en personne, prononcer -des discours et entendre des congratulations officielles. Il est vrai -qu'on m'a adjoint Amelot, à qui je laisserai toute la partie grave ou -plutôt comique de la cérémonie. -</p> - -<p> -Ce qu'il y a pour moi de sérieux dans tout ceci, c'est l'honneur public -qu'on va rendre à Bernardin de Saint-Pierre en plaçant sa statue en -face de cet Océan tourmenté qu'il a si admirablement décrit. Vous -savez, marquise, que je n'ai pas l'orgueil de mes œuvres, mais j'ai -l'orgueil de mes aspirations; elles ont toujours tendu au beau et à -l'idéal dans l'art et m'ont fait goûter avec délices les créations -du génie. C'est ainsi que tout enfant je me suis passionné pour -l'idylle exquise de <i>Paul et Virginie</i>. Mon culte pour l'auteur -m'imposait de ne pas refuser la mission dont on m'a chargé quoiqu'elle -répugne à toutes mes habitudes. Quant à l'autre statue elle sera -inaugurée par Amelot, par le successeur naturel du talent négatif de -celui à qui l'on décerne un hommage égal à l'hommage qu'a mérité -le génie. Je vois d'ici les regards étonnés que se jetteront -éternellement sur le rivage solitaire de la mer la figure du vrai -poëte et celle du rimailleur qu'on a proclamé le représentant de la -<i>Poésie bourgeoise</i>; association criante de deux mots qui se -repoussent et qui équivaudraient è dire: <i>l'Idéal matériel!</i> Mais ce -bon Amelot n'entend pas raillerie sur la gloire d'un de ses pères en -métromanie, et il est bien le représentant le plus convaincu de cette -littérature puérile, solennelle et banale du bon sens qui prétend faire une -école renouvelée, non pas des Grecs, lui dis-je un jour, mais des Pradon. -</p> - -<p> -—Vous allez vous combattre et peut-être vous battre en route, -répondis-je à Albert. -</p> - -<p> -—Non, non, rassurez-vous, me dit-il, la poésie est chose trop haute -pour que je consente jamais à en disserter avec Amelot. C'est un bon -vivant et un fin gourmet avec qui je n'ai jamais parlé que cuisine. -Mais, marquise, en venant chez vous je faisais un projet délicieux. -</p> - -<p> -—Lequel? cher Albert. -</p> - -<p> -—Vous partiez avec nous sous prétexte d'assister à la fête -d'inauguration des deux statues et en réalité pour vous trouver -quelques jours seule avec moi sur cette belle plage de l'Océan où nous -nous aimerions si bien. -</p> - -<p> -—Ne me tentez pas dans ma solitude et ma pauvreté, lui dis-je; -jusqu'au jour où mon procès sera gagné, j'ai fait vœu de vivre en -recluse. -</p> - -<p> -—Oh! si vous m'aimiez un peu tendrement, ce vœu ne tiendrait pas -contre le vœu de mon cœur. Mais je vous parle comme une romance de -Dorat; décidez donc bien vite, tyrannique marquise, ce que vous voulez -faire de moi. Si je pars sans vous je vais m'ennuyer, si je reste, et -j'en suis bien tenté, m'aimerez-vous? -</p> - -<p> -—Partez, lui dis-je gaiement, nous verrons plus tard. -</p> - -<p> -—Vous êtes un sphinx impénétrable, j'emporte du moins vos sonnets et -je les interrogerai. -</p> - -<p> -—Reviendrez-vous vite? lui dis-je. -</p> - -<p> -—Oui certes, si je pars, et j'accourrai vous surprendre au retour; -ainsi, veillez sur vous! -</p> - -<p> -Il s'éloigna, la figure riante, et je restai dans le doute s'il allait -vraiment quitter Paris. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXVI">XXVI</a></h4> - -<p> -J'attendis deux jours, puis j'envoyai Marguerite chez lui. On lui -répondit qu'il était parti et qu'il serait absent au moins une -semaine. -</p> - -<p> -Comme si Léonce eût deviné l'attrayante proposition d'une promenade -au bord de la mer qu'Albert m'avait faite, il m'écrivit qu'il -devançait son arrivée et il m'offrait d'aller visiter ensemble les -beaux châteaux de la Renaissance au bord de la Loire, les vestiges de -Chantilly et cette ombreuse solitude de Rosny, où une princesse a -passé les seuls jours tranquilles et riants de sa vie. -</p> - -<p> -Je fus toute bouleversée par cette idée; elle me séduisait et -m'attirait comme une tentation de bonheur et aussi de délassement. -Depuis longtemps toute distraction était retranchée de la vie austère -que je menais; quelques jours de voyage et de liberté insoucieuse -avaient pour moi le même attrait qu'un premier bal pour une jeune -fille; goûter cette halte dans ma vie de labeur avec celui que j'avais -tant aimé, que j'aimais encore et qui m'aimait enfin, puisqu'il avait -conçu ce doux projet; oh! c'était une fête de l'âme bien difficile -à refuser! Je n'éprouvais pas avec Léonce la même hésitation -qu'avec Albert. J'avais appartenu à Léonce, je lui appartenais encore, -et malgré quelques doutes et quelques déchirements, mon amour n'était -point brisé. Il suffisait d'une espérance, d'une illusion pour le -réédifier dans mon cœur. -</p> - -<p> -À mesure que l'heure qui devait me réunir à Léonce approchait, -quelque chose d'enflammé et de vertigineux s'emparait de tout mon -être. -</p> - -<p> -Les libertins prétendent que la possession détache; mais pour ceux qui -se sont aimés par l'âme, le contraire se produit; l'union des sens qui -n'a été que la confirmation de l'union morale, semble les lier -éternellement. C'est ce qui fait la pureté et la beauté du mariage, -lorsqu'il consacre l'amour vrai. -</p> - -<p> -Comment oublier les délices, et j'oserai même dire les familiarités -intimes? Est-ce que l'enfant est impudique, parce qu'il se souvient avec -bonheur de s'être endormi sur le sein de sa nourrice? -</p> - -<p> -À quoi sert-il qu'une morale artificielle essaye, comme la fausse mère -de Salomon, de partager en deux l'être humain? l'âme et le corps se -complètent l'un l'autre, et il est certain qu'ils répercutent tour à -tour leurs émotions diverses; car de même que le souvenir d'une -trahison ou d'un chagrin remplit les yeux de larmes, que celui d'une -joie épanouit le sourire, et que celui d'une noble action fait rayonner -le front; de même l'image, soudain rappelée d'une chute périlleuse ou -des angoisses de l'enfantement, attriste et terrifie l'esprit; tandis -que l'image riante d'une caresse délectable ou du tressaillement de la -volupté le ranime et l'égaye, et lui communique pour ainsi dire le -contrecoup enivrant de ce que le corps seul semblait avoir ressenti! -</p> - -<p> -Ne séparons donc pas ce que la nature et Dieu ont si étroitement -confondu. Les casuistes qui ont fait de la chasteté absolue une vertu, -ne sont arrivés qu'à produire des apparences menteuses dans une -société hypocrite. Il serait temps d'oser glorifier l'harmonie sacrée -de l'indivisible lien des émotions de l'âme et du corps! -</p> - -<p> -J'avais compris tout cela d'instinct avant de m'en convaincre par la -réflexion. Un amour sincère et complet en apprend plus sur ce sujet -que tous les raisonnements philosophiques. -</p> - -<p> -Rien qu'à la pensée de revoir Léonce, je sentis le réveil de -tout ce que je lui avais dû de félicité; c'était une évocation -involontaire; une influence, pour ainsi dire, magnétique; son approche -me dominait; il était loin encore et déjà son souffle m'entourait et -courait autour de moi. -</p> - -<p> -Cependant je ne lui avais point écrit le ravissement que j'éprouvais -de ce projet de voyage; je ne savais pas même si je m'y déciderai à; -mais j'en savourais longuement le désir; il était devenu le rêve de -mes nuits et la rêverie de mes jours. Si bien qu'un matin des vers qui -exprimaient tous les détails de ce songe d'amour et de liberté -s'échappèrent tout à coup de mon cœur. Ainsi un oiseau jette un -chant en s'ébattant à l'air et au soleil: -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">LES RÉSIDENCES ROYALES.</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Avec leurs longues avenues,</span><br /> -<span class="i0">Leurs silencieuses statues</span><br /> -<span class="i0">Se mirant dans les bassins ronds,</span><br /> -<span class="i0">Leurs grands parcs ombreux et profonds,</span><br /> -<span class="i0">Leurs serres de fleurs des tropiques</span><br /> -<span class="i0">Et leurs fossés aux ponts rustiques,</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Bras enlacés, âmes rêveuses,</span><br /> -<span class="i0">Promenons nos heures heureuses</span><br /> -<span class="i0">Sous les tonnelles des jardins,</span><br /> -<span class="i0">Dans les bois où passent les daims;</span><br /> -<span class="i0">Traversons les courants d'eau vive</span><br /> -<span class="i0">Sur l'esquif qui dort à la rive.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Allons voir, dans les vastes salles,</span><br /> -<span class="i0">Les portraits aux cadres ovales,</span><br /> -<span class="i0">Morts radieux toujours vivants,</span><br /> -<span class="i0">Grandes dames aux seins mouvants,</span><br /> -<span class="i0">Cavaliers aux tailles cambrées,</span><br /> -<span class="i0">Exhalant des senteurs ambrées.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Sur le banc des orangeries,</span><br /> -<span class="i0">Dans l'étable des métairies</span><br /> -<span class="i0">Où les reines buvaient du lait,</span><br /> -<span class="i0">Dans le kiosque et le chalet,</span><br /> -<span class="i0">Aux terrasses des galeries,</span><br /> -<span class="i0">Allons asseoir nos causeries.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Sous le fronton de jaspe rose,</span><br /> -<span class="i0">Où l'amour sourit et repose,</span><br /> -<span class="i0">Cherchons le bain mystérieux,</span><br /> -<span class="i0">Le bain antique aimé des dieux:</span><br /> -<span class="i0">Diane et ses nymphes surprises</span><br /> -<span class="i0">Courent sur le marbre des frises.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Lisons dans les forêts discrètes</span><br /> -<span class="i0">Les gais conteurs et les poëtes:</span><br /> -<span class="i0">Le murmure des rameaux verts</span><br /> -<span class="i0">S'harmonie à celui des vers,</span><br /> -<span class="i0">Et les amoureuses paroles</span><br /> -<span class="i0">S'épanchent en notes plus molles.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Dans les ravins aux pentes douces,</span><br /> -<span class="i0">Sur les pervenches, sur les mousses,</span><br /> -<span class="i0">Doux lit où se voile le jour,</span><br /> -<span class="i0">À la lèvre monte l'amour;</span><br /> -<span class="i0">L'ombre enivre, l'air a des flammes,</span><br /> -<span class="i0">En une âme Dieu fond deux âmes.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">L'horizon déroule à la rue</span><br /> -<span class="i0">Le lac à la calme étendue,</span><br /> -<span class="i0">Où par couples harmonieux</span><br /> -<span class="i0">Les cygnes fendent les flots bleus;</span><br /> -<span class="i0">Plages, collines et vallées</span><br /> -<span class="i0">Sous nos regards sont étalées.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Chantilly dort sous ses grands chênes,</span><br /> -<span class="i0">Rosny, Chambord, n'ont plus de reines</span><br /> -<span class="i0">Leurs maîtres, ce sont les amants</span><br /> -<span class="i0">Savourant leurs enchantements;</span><br /> -<span class="i0">Où les royautés disparaissent,</span><br /> -<span class="i0">Les riantes amours renaissent.</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous, ces vieux palais,</span><br /> -<span class="i0">Ils sont pour nous: habitons-les!</span> -</div></div> - -<p> -Je n'oserais pas dire que quelque chose de l'âme et du souvenir -d'Albert n'eût pénétré dans ce chant! Sans lui l'aurais-je fait? -Non; car sans lui je n'aurais jamais connu cette langue des vers que son -génie m'avait enseignée. Léonce l'ignorait, et je doute même que sa -nature, dépourvue d'inspiration et de flexibilité, fût propre à en -pénétrer les délicatesses raffinées et l'exquise sensibilité. -</p> - -<p> -Ces strophes faites, je les répétais sans cesse, et je les fredonnais -même sur un vieil air qui me revenait. -</p> - -<p> -Enfin, je reçus un soir une lettre de Léonce, qui m'annonçait son -arrivée pour le lendemain. J'envoyai mon fils chez un de ses oncles qui -demeurait à la campagne près de Paris. L'enfant partit joyeux. Toute -distraction nouvelle le charmait. Je savais qu'il n'aimait pas Léonce, -et j'eus souffert de troubler son cœur naïf et d'y voir poindre une -idée de lutte. -</p> - -<p> -Le lendemain arriva; dès le matin j'ornai de fleurs mon pauvre logis, -je me parai des couleurs que Léonce aimait, et je mis tout en fête -comme chaque fois qu'il devait venir. -</p> - -<p> -Je l'attendais à l'heure du dîner. J'éprouvais une telle agitation -que je ne pouvais rien faire; les heures me paraissaient tantôt trop -lentes et tantôt trop accélérées. Je prenais un livre, et j'essayais -de lire sans y parvenir. Je relus seulement mes vers, où respirait -comme un sentiment avant-coureur du bonheur; puis je les rejetai sur la -table où je me tenais accoudée. Je regardais la pendule; je me disais: -«Bientôt il sera là!» et malgré moi l'image d'Albert se mêlait à -la sienne. «Il s'assiéra, pensais-je, sur ce fauteuil où Albert s'est -assis, sur ce coussin où il a pleuré, où il m'a dit son amour.» Et -cela me paraissait sacrilège et impie. Je pâlissais et frissonnais au -moindre bruit; il me semblait que j'allais être surprise, condamnée -par quelqu'un qui avait des droits sur ma vie. Il me venait l'idée de -m'enfuir, comme si un redoutable péril ou une grande douleur m'eût -menacée. Puis je souriais de cette terreur puérile; je songeais au -bonheur qui allait renaître, je le recomposais dans toute sa splendeur -et je repoussais le fantôme qui venait l'assombrir. -</p> - -<p> -Cinq heures sonnèrent à ma pendule, je me dis: «Dans une heure il -sera près de moi.» Je me regardai dans la glace et fus heureuse -d'être en beauté. Un coup de sonnette retentit; je pensai: «C'est -lui! il a voulu me surprendre en arrivant une heure plus tôt.» -</p> - -<p> -J'étais accourue et je me trouvais là lorsque. Marguerite ouvrit la -porte; je laissai échapper un cri de surprise, presque d'effroi: ce fut -Albert qui m'apparut! -</p> - -<p> -Il crut sans doute que j'avais poussé un cri de joie, car son visage ne -perdit rien de son expression heureuse. Il paraissait moins souffrant, -son teint était animé et ses beaux yeux lançaient des flammes; il -tenait d'une main une petite cage dorée où était renfermé un joli -couple de ces perruches mignonnes qu'on appelle des <i>inséparables</i>, et -dans l'autre main il avait une seconde cage à treillis d'argent dans -laquelle voltigeaient deux colibris. -</p> - -<p> -—Où donc est votre cher enfant? me dit-il, qu'il me débarrasse bien -vite de ces oiseaux qui l'amuseront, et que j'aie les mains libres pour -presser la vôtre et vous embrasser. -</p> - -<p> -—Ce cher petit a voulu aller à la campagne, répondis-je en -rougissant. -</p> - -<p> -—Mais vous-même, reprit-il? vous allez donc sortir que vous voilà si -parée? -</p> - -<p> -—Oui, balbutiai-je, je dîne en ville. -</p> - -<p> -Tout en prononçant ces mots nous traversions la salle à manger. Il -posa sur le buffet les deux cages charmantes où les oiseaux des -tropiques s'ébattaient, et me tendant aussitôt les bras, il me dit: -</p> - -<p> -—Je n'y tenais plus, chère âme; il m'a fallu revenir pour vous voir -et pour vous entendre.—Allons, parlez-moi! qu'avez-vous fait pendant -mon absence? Pourquoi sortez-vous et ne me gardez-vous pas tout -aujourd'hui comme je m'y attendais? -</p> - -<p> -Il baisait mes mains et mon front et ne pouvait détacher ses regards de -moi. -</p> - -<p> -—Je ne vous ai jamais vu un visage si expressif et où éclatât tant -d'âme, poursuivit-il, lorsque nous nous fûmes assis dans mon cabinet. -Est-ce mon retour qui vous rend si belle? Ne m'avez-vous pas oublié, -m'aimez-vous un peu? Et il se plaça dans une pose câline à mes pieds -sur le coussin où si souvent il s'était assis. -</p> - -<p> -Je restais interdite et muette. Comment avoir la dureté de le -détromper? Comment lui dire qui j'attendais? Il fallait donc me -résoudre à mentir! -</p> - -<p> -—Pourquoi donc ne me parlez-vous pas, chère Stéphanie, reprit-il en -me considérant toujours avec bonté. -</p> - -<p> -—Je suis encore toute émue, lui dis-je, de cette douce surprise et -bien désolée, croyez-le, de ne pouvoir fêter votre retour; mais on -m'attend, c'est un dîner de famille, il faut que je sorte, à demain, -cher Albert. -</p> - -<p> -Je prononçai ces mots rapidement et d'une voix saccadée: l'aiguille de -la pendule marchait toujours et je frissonnais pour ainsi dire de son -mouvement; Léonce allait arriver. -</p> - -<p> -—Chez quels rentiers du Marais dînez-vous donc, repartit Albert en -riant, pour partir à cinq heures un quart de chez vous? Ne me quittez -pas si tôt et causons un peu, ou je vais m'imaginer que vous me -trompez. Est-ce bien vrai, poursuivit-il tendrement que vous vous êtes -fait si belle pour de vieux parents? Non, je veux que ce soit pour moi; -allons, soyez bonne comme vous l'avez été déjà, écrivez pour vous -dégager et laissez-moi finir cette journée avec vous. Vous ne vous -ennuierez pas, je vous le jure: Amelot m'a fourni de quoi vous divertir! -Dès que nous avons été en wagon, le massif Amelot m'a dit: «Je me -sens en verve; mon esprit monte, il court, il court...—Eh bien! mon -cher, ai-je répliqué, laissez-le courir; je ne me charge pas de -l'attraper.» Et tenez, marquise; j'ai envie de commencer de suite le -récit de nos aventures et de vous tenir enchaînée par la curiosité -comme le sultan des <i>Mille et une Nuits</i>. J'ai aussi des vers à vous -lire, car j'en ai <i>rêvé</i> pour vous sur le bord de la mer; et vous, -chère, n'avez-vous pas fait pour moi encore un de ces sonnets que vous -faites si bien? -</p> - -<p> -En parlant ainsi, sa main touchait aux papiers qui étaient sur la -table; il aperçut mes strophes sur les <i>Résidences royales</i> et s'en -empara. -</p> - -<p> -Je voulus l'empêcher de les lire, mais il les serra fortement dans sa -main en s'écriant gaiement: -</p> - -<p> -—Oh! par exemple, est-ce que l'écolier ose déjà se soustraire au -maître, et mépriser ses critiques? -</p> - -<p> -Je ne tentai plus aucun effort pour rien conjurer. Je ne savais que -répondre et que faire; je n'osais pas même le regarder pendant qu'il -lisait. -</p> - -<p> -—J'aime ces vers, me dit-il vivement quand il eut achevé de les -parcourir, je suis fier que vous ayez pu les faire; mais, Stéphanie, -sont-ils bien pour moi? -</p> - -<p> -—Sans vous je ne les aurais jamais faits, répondis-je en tremblant et -honteuse de ce subterfuge jésuitique. -</p> - -<p> -—Sont-ils pour moi? sont-ils pour moi? répéta-t-il d'un air de doute. -Oh! Stéphanie, si ces vers sont pour un autre, savez-vous que vous -êtes comme l'enfant qui assassine son père avec les armes dont -celui-ci l'a appris à se servir!—Vous ne voudriez point me tromper, -vous qui n'avez jamais menti; voyons, parlez, pour qui sont ces vers? -</p> - -<p> -Je me levai, pâle et égarée comme si j'avais commis un crime, et -saisissant sa main, je lui dis: -</p> - -<p> -—Cher Albert, ne m'interrogez pas jusqu'à demain; demain j'aurai la -certitude de ce que veut mon cœur et je vous le dirai, mais aujourd'hui -il faut que je vous quitte, que je parte à l'instant même, adieu. -</p> - -<p> -Il ne me répondit pas une parole; ses yeux s'étaient arrêtés sur les -gros bouquets de fleurs qui embaumaient la cheminée, et il les -regardait en souriant d'un air ironique. Il me salua sans prendre ma -main; puis il partit. Je l'accompagnai en lui disant: «À demain!» -</p> - -<p> -Quand nous traversâmes la salle à manger, par une de ces fatalités -des petites choses qui heurtent et blessent presque toujours nos -sentiments et nos douleurs, Marguerite commençait à mettre le couvert -et venait de déposer sur le buffet une tarte aux cerises entre les deux -jolies cages d'oiseaux d'Amérique. Albert avait tout vu, et il comprit -que j'attendais quelqu'un à dîner. -</p> - -<p> -—Adieu donc! me dit-il sur le seuil de la porte extérieure. -</p> - -<p> -Je n'osais plus lui répondre: «À demain!» -</p> - -<p> -Une voiture venait de s'arrêter devant la maison. Un homme se -précipita dans la cour. Presque aussitôt j'entendis des pas dans -l'escalier; et, pendant qu'Albert commençait à descendre, j'aperçus, -en penchant ma tête au bord de la rampe, Léonce qui montait! -</p> - -<p> -Je me reculai, épouvantée de cette rencontre; je rentrai -précipitamment en poussant la porte sur moi, et je m'élançai vers une -fenêtre qui s'ouvrait sur la cour pour voir passer Albert encore une -fois. -</p> - -<p> -Je n'oublierai jamais quel regard sombre et navré il jeta de mon côté -en levant la tête. Je ne sais s'il m'avait aperçue, mais un sourire -amer passa sur ses lèvres. Je fus tentée de le rappeler: ma voix -était comme étranglée; un sanglot me montait du cœur. -</p> - -<p> -En ce moment Léonce sonna, et je m'enfuis dans ma chambre pour y cacher -mes larmes. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXVII">XXVII</a></h4> - -<p> -Plus de deux ans avaient passé sur ce jour, dont le souvenir m'était -resté ineffaçable. Ce que je souffris pendant ce temps je ne le dirai -jamais. Je veux jeter sur ces deux années un voile noir comme celui qui -couvrait, à Venise, dans les familles patriciennes, les portraits des -condamnés à mort. -</p> - -<p> -De cet amour qui avait pris toute mon âme comme par surprise et par -sortilège, de cet amour auquel j'avais sacrifié Albert, il ne restait -rien. On eût dit que, frappé par le présage fatidique d'Albert, cet -amour s'était décomposé jour par jour. -</p> - -<p> -J'avais vu l'orgueilleux et superbe solitaire renier une à une toutes -ses doctrines sur l'art et sur l'amour, et faire de ses opinions une -monnaie aux convoitises les moins fières. -</p> - -<p> -Quand la conscience ne dirige plus nos actes, que l'intérêt et la -vanité deviennent les seuls mobiles de l'esprit, toute notion d'honneur -et d'idéal disparaît. Il n'y a plus alors dans la vie d'autre retenue -que la prudence qui sauvegarde du châtiment de la loi. De là les -traîtres ignorés, les voluptueux cruels qui cachent des instincts -d'assassin sous un sourire, et les faiseurs d'affaires humaines, prêts -à tous les crimes, et se décorant en public du titre d'hommes -politiques. -</p> - -<p> -En voyant ainsi déchoir celui que j'avais placé si haut, je reçus -comme le contre-coup de sa chute; un mal inexplicable s'empara de moi; -on me vit dépérir dans ma force; et bientôt je compris à la -tristesse de mes amis et à l'incertitude des médecins que j'étais -perdue. -</p> - -<p> -Albert n'avait jamais cherché à me revoir et je n'avais pas osé le -rappeler. Quelquefois il rencontrait mon fils à la promenade; il -l'arrêtait pour lui recommander de ne pas l'oublier et, sans lui parler -de moi, l'embrassait tendrement. -</p> - -<p> -Je savais par René qu'il se mourait et cherchait de plus en plus -l'oubli de ses peines dans des distractions corrosives et fatales. -J'éprouvais un désir invincible de le revoir, de lui parler et de -sentir encore une fois sa main dans la mienne. -</p> - -<p> -Un jour d'avril, le ciel était bleu, la température presque tiède, je -montai en voiture pour me rendre au jardin des Tuileries; j'allai -m'asseoir sur la terrasse du bord de l'eau, et sentant que l'air m'avait -ranimée, je voulus essayer de revenir à pied chez moi; comme je -traversais lentement le pont de la place de la Concorde, j'aperçus -Albert debout contre le parapet de droite; appuyé sur la balustrade, il -regardait un bateau qui descendait la Seine du côté de Saint-Cloud. Il -ne me vit pas venir et je le touchai presque avant qu'il ne m'eût -aperçue. J'écartai le voile qui cachait mon visage et j'appliquai ma -main sur la sienne; il leva la tête et me regarda, sans paraître -d'abord me reconnaître; ses yeux étaient ternes et ses lèvres si -blanches qu'on eût pu se demander s'il vivait. -</p> - -<p> -—Oh! c'est vous, me dit-il en tressaillant et se ressouvenant; comme -vous voilà! C'est donc vrai ce qu'on m'avait dit, que vous étiez bien -mal! -</p> - -<p> -Je serrai sa main sans lui répondre; nous marchâmes péniblement l'un -à côté de l'autre jusqu'au bout du pont; là, il s'arrêta. -</p> - -<p> -—Albert, lui dis-je en tremblant, ne viendrez-vous pas jusque chez -moi! oh! je vous en prie, venez. -</p> - -<p> -—À quoi bon, me répondit-il, j'achève de vivre et vous commencez à -mourir; nous nous attristerions en nous regardant sans pouvoir rien dire -pour nous consoler. Oh! ma pauvre marquise, il n'est plus temps -maintenant de nous aimer! -</p> - -<p> -—Albert, l'amour est indépendant du temps et de la vie, vous me -l'avez dit un jour et maintenant je l'éprouve et j'y crois. -</p> - -<p> -—Pas de réflexion ni de regret, reprit-il en s'efforçant de rire, -gardons le courage de <i>partir</i>, il appuya sur ce mot, puis, tournant -sur le pont, il me dit: -</p> - -<p> -—Adieu, chère, le premier de nous qui guérira ira voir l'autre. -</p> - -<p> -Je voulus le retenir encore en prenant sa main, mais elle retomba. -</p> - -<p> -Nous nous quittâmes comme deux ombres qui se rencontrent un moment, -s'évanouissent et ne doivent plus se revoir. -</p> - -<p> -Je fis quelques pas chancelante et indécise; puis je m'arrêtai, et -m'appuyant contre la grille du palais Bourbon, je vis à travers mes -larmes, Albert qui se dirigeait lentement vers l'autre bout du pont. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXVIII">XXVIII</a></h4> - -<p> -C'est par une belle nuit de mai qu'il mourut, quand tout commençait à -revivre; il s'éteignit en dormant, sans agonie. -</p> - -<p> -Lorsque je reçus la sinistre nouvelle, je gardais le lit depuis huit -jours; je fis un effort pour me lever, je voulais le revoir avant qu'on -ne l'ensevelît et poser mes lèvres sur son front glacé; je fus prise -d'un accès de toux si déchirant et si long que je m'évanouis; je dus -me recoucher et pleurer loin de lui. -</p> - -<p> -J'envoyai Marguerite et mon fils à son enterrement, et pour la -première fois je me décidai à faire comprendre à mon enfant ce que -c'était que la mort. Il m'écouta, attentif et recueilli, puis il me -dit d'une voix grave. -</p> - -<p> -—Mon père nous a quitté, Albert vient de partir et toi tu veux aussi -me laisser, car je vois bien que tu es malade et pâle comme eux, et que -je resterai seul. -</p> - -<p> -—Oh! non, cher enfant! m'écriai-je en l'enfermant dans mes bras -amaigris, je veux vivre pour toi! -</p> - -<p> -—Tu as dis «Je veux!» reprit-il avec un sourire angélique, ne vas -pas faire avec la mort comme tu fais souvent avec moi, quand je -m'obstine et que tu me cèdes. -</p> - -<p> -—Non, non, lui dis-je en l'embrassant plus fort, je n'obéirai qu'à -toi. -</p> - -<p> -L'enfant et Marguerite revinrent du convoi d'Albert tristes et -étonnés. -</p> - -<p> -—Il n'y avait dans l'église, me dit mon fils, que quelques amis et -quelques femmes en deuil qui pleuraient. -</p> - -<p> -Il s'était mis à l'écart, dans une chapelle, avec Marguerite, et il -avait fait sa prière pour Albert. En sortant de l'église il avait vu -défiler le cortège. Plusieurs personnes qui passaient exprimèrent -leur surprise qu'on ne rendit pas à Albert les grands honneurs qui lui -étaient dus et que les princes d'aujourd'hui n'eussent pas envoyé leur -voiture pour l'accompagner. -</p> - -<p> -—Moi, poursuivit l'enfant, j'étais tout désolé de le voir s'en aller -presque seul, comme un pauvre, au cimetière; guéris vite, chère -mère, afin que nous allions lui porter de belles fleurs sur sa tombe! -</p> - -<p> -Hélas! je ne guérissais pas et mon pauvre enfant s'épouvantait -tellement en me voyant dépérir que je me décidai à le mettre au -collège pour le séparer de ma souffrance et de ma douleur; mais il -languissait loin de moi, se refusait à jouer et n'était attentif qu'à -l'étude. Quand le temps des vacances approcha, je me souviens que le -jour où on devait me l'amener, je fis un effort violent pour me tenir -debout; je bus un peu de vin en pensant à Albert, et je me traînai -jusqu'au jardin. À la même place où nous sommes, je m'assis sur un -grand fauteuil; ma tête pâlie s'appuyait sur des coussins et, -frissonnante, je me réchauffais au brûlant soleil d'août. -</p> - -<p> -Il n'y avait que trois mois qu'Albert était mort; encore quelques mois, -pensais-je, et je le rejoindrai. Quant à l'autre, je n'y voulais point -penser. Mais toujours cet amour en ruine pesait sur mon âme et -l'étouffait, pour ainsi dire, sous ses débris; j'avais été broyée -par un bras de pierre inerte, brutal et insoucieux de mon agonie. Les -lourds colosses égyptiens que le temps finit par déraciner dans les -ruines de Thèbes n'ont pas conscience en s'affaissant du Nubien qui -s'était assis à leur ombre. -</p> - -<p> -Mon fils arriva vers midi; j'avais mis pour lui sur une table, placée -près de moi, une jolie montre et un album, où j'avais fait dessiner le -portrait d'Albert et écrire les fragments les plus beaux et les plus -purs de ses œuvres. L'enfant courut vers moi, tenant dans ses bras les -couronnes et les livres qu'il avait reçus en prix. Je l'attirai sur mes -genoux et l'embrassai longtemps sans parler; je ne pouvais retenir mes -larmes. Pour qu'il ne les vît pas, je posai sur sa tête les couronnes, -et je les enfonçai en souriant, jusqu'à ses yeux. Puis lui donnant la -montre et l'album, je lui dis: -</p> - -<p> -—Regarde donc si cela te plaît? -</p> - -<p> -Il rejeta avec impatience ses couronnes et mes présents, et se -suspendant à mon cou, il me dit avec une explosion de douleur: -</p> - -<p> -—Ce n'est pas tout cela que je veux. -</p> - -<p> -—Et que veux-tu donc, cher enfant? -</p> - -<p> -—Je veux que tu vives pour moi, que tu redeviennes belle, et forte -comme tu l'étais, il y a trois ans, quand j'étais petit. Maintenant je -comprends tout, ajouta-t-il avec un regard terrible, où la fierté -inflexible de l'adolescence se révélait; j'ai deviné celui qui t'a -tuée, et si tu meurs, vois-tu, eh bien! je le tuerai un jour! -</p> - -<p> -—Tais-toi, tais-toi, m'écriai-je, en l'étreignant sur mon cœur. -</p> - -<p> -J'eus honte de ma douleur, et je rougis de mon amour devant mon fils. -</p> - -<p> -L'amour est une grande et sainte chose lorsqu'il complète la vie, mais -s'il nous conduit à l'anéantissement de nous-même, il nous dégrade. -</p> - -<p> -Je levai la tête devant le regard superbe de mon noble enfant, et je -lui dis avec résolution: -</p> - -<p> -—Sois tranquille! je guérirai. Ne gâtons pas ce beau jour par des -larmes! Regarde ce portrait d'Albert. -</p> - -<p> -Il ouvrit l'album et posa ses lèvres sur le front du poëte qu'il a -toujours appelé son ami. -</p> - -<p> -J'ai vécu pour mon fils; et à mesure que la blessure de mon lâche et -aveugle amour s'est fermée, l'image d'Albert a rayonné dans mon cœur; -je l'ai revu jeune, beau, passionné, et je l'ai aimé dans la mort. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUI ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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