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-The Project Gutenberg eBook of L'amour fessé, by Charles Derennes
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'amour fessé
-
-Author: Charles Derennes
-
-Release Date: March 13, 2021 [eBook #64805]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of
- public domain material from the Google Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR FESSÉ ***
-
-
-
-
- CHARLES DERENNES
-
- L'Amour fessé
-
- --ROMAN--
-
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
- XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
-
- MCMVI
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- L'ENIVRANTE ANGOISSE, poèmes (chez Ollendorff), 1904. 1 vol.
- LA TEMPÊTE, poèmes (chez Ollendorff), 1906 1 vol.
-
- _En préparation:_
-
- LA CHASSE DU CLAIR DE LUNE, roman.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ:
-
-Cinq exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 5.
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
-compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
-
-
-
-
-A
-
-ANDRÉ DODERET
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Voici, Lecteur, un récit assez baroque pour être vrai ou possible (ce
-qui est tout un). D'ailleurs, je te le donne comme copié sur les
-mémoires d'un mien parent, et quelles raisons aurais-tu de suspecter sa
-bonne foi ou la mienne? Le titre seul est de mon invention.
-
-Ce n'est pas que j'en sois très fier, surtout après ce que je vais
-t'apprendre. Ayant lu les papiers laissés par M. Calixte-Léonce Vidal
-(de la Gontrie), j'eus peine, durant de longs jours, à écarter de ma
-pensée les événements qu'il y relatait, et, lorsque j'en conversais avec
-moi-même, je les contenais sous l'appellation de l'Amour fessé, n'en
-trouvant point qui me parût plus convenable. Je dis convenable au sens
-tout nu du mot, car on m'a, depuis lors, averti que ce titre était
-l'inconvenance même.
-
-Bien résolu à ne le point modifier, pour quantité de raisons dont la
-plupart, d'ailleurs, m'échappent, j'ai songé quelque temps à le
-remplacer sur la couverture du livre par un avertissement comme: Le
-titre ne peut être exposé aux yeux de tous; voir à l'intérieur.--Mais
-j'ai renoncé à ce projet, pour m'épargner le désagrément de ressentir
-une sourde colère toutes les fois qu'on m'aurait accusé à tort de
-vouloir me singulariser.
-
-Comme il eût été préférable que M. Calixte Vidal m'épargnât ces ennuis!
-Il faut dire à son excuse qu'il ne se doutait guère qu'on publierait
-jamais ses mémoires; le pauvre homme n'eut même pas la consolation de
-penser que des infortunes qui le touchaient de près et les siennes
-propres seraient tout au moins profitables à quelques personnes, en les
-distrayant. Moi, Lecteur, ayant découvert par hasard ces récits sous un
-linceul de poussière, je les rends au jour pour l'amour de toi. Je ne
-doute point que tu ne bénisses bientôt le hasard qui les fit retrouver
-et, par la même occasion, celui qui en fut l'instrument.
-
-Ce livre t'apprendra surtout
-
- Que l'on n'est pas toujours
- Heureux dans ses amours...
-
-Des personnes d'esprit morose et de médiocre jugement estimeront sans
-doute qu'il était inutile de mettre encore une fois en lumière une
-vérité d'autant plus indiscutable que les chansons des carrefours en
-font leur thème favori. Je répondrai simplement ceci: la vérité, qui
-passe pour être seule aimable, passe aussi pour être éternelle. Et toi,
-Lecteur, qui es assez subtil pour comprendre que les vérités éternelles
-ont existé de tout temps, tu m'excuseras de n'avoir pas songé à en
-chercher de plus nouvelles pour te les offrir.
-
-Enfin, sois bien persuadé qu'à la différence de tant d'autres auteurs ou
-éditeurs je n'ai pas écrit cette préface pour excuser tant bien que mal
-la médiocrité du cadeau que je te fais. On t'a offert tant de livres
-riches, hélas! des seuls trésors du prince Eole, que tu ne perds plus
-ton temps à en peser aucun. Ce n'est pas moi qui aurai le coeur de te le
-reprocher; mais cela m'engage à te dire que celui-ci est admirable, que
-je te souhaite de le croire et que, pour ma part, il y a beau temps que
-j'en suis sûr.
-
-D.
-
-
-
-
-_Écrit en septembre 1865 par M. Calixte Vidal (de la Gontrie)._
-
-Ma soeur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre en ma
-retraite bordelaise de la rue du Vieux-Huchoir. Elle est entrée dans
-l'asile de la science environnée par un turbulent concert de frous-frous
-soyeux et d'éclats de rire. Comme elle est jeune et comme elle est
-belle! Bien que ma mère l'ait eue d'un second mariage et que je sois
-presque de seize ans plus âgé qu'elle, nous nous aimons très tendrement.
-Elle est arrivée ce matin pour choisir ses robes d'hiver et, demain, le
-train l'emportera de nouveau vers les Pyrénées et sa maison de
-Sérimonnes. Cette fois encore, elle n'a point oublié son pauvre grand.
-Elle m'a conté ses achats: elle a surtout parlé d'une robe de bal en
-soie ambrée avec des entre-deux en «blonde de Caen». Moi, je contemple
-les yeux noirs de Jacqueline et ses lourds cheveux couleur de seigle
-mûr... A n'en point douter, voici une robe qui, de Sérimonnes à Tarbes,
-fera, cet hiver, bien des envieuses et vaudra bien des jaloux à ce bon
-Lassort.
-
-Mais déjà ma soeur, en faisant la moue, a promené ses regards sur les
-objets maussades qui m'environnent. Voici les farouches _in-folios_,
-rangés en bataille sur les rayons de la bibliothèque, ou tristement
-épars sur le sol ainsi que des guerriers après le combat; voici mes
-instruments d'astronomie, les télescopes dont les lentilles, dans
-l'ombre, sont braquées comme des yeux luisants et mauvais; voici mes
-papiers noircis de grimoires, et les boîtes de mes violons alignées sur
-le sol, comme de petits cercueils où, pour un temps, les âmes musicales
-des mélodies sommeillent; et voici partout la poussière des choses et,
-sur mon front, celle des souvenirs, qu'on nomme la mélancolie.
-
-Et Jacqueline me gronde:
-
---Oh! le vilain, qui reste enfoui dans son trou, au lieu de revenir au
-pays, où il ne quitterait plus jamais sa petite soeur qui l'adore!...
-
-Elle s'est jetée à mon cou et parle à présent tout près de mon âme. Ah!
-si c'était possible de partir avec Jacqueline, de recommencer la suite
-des jours et de les laisser couler doucement auprès d'elle, là-bas, dans
-la maison où je suis né, où elle vit heureuse à présent! Si la source
-des larmes ne s'était pas tarie à la longue, si je pouvais pleurer,
-devenir faible comme un enfant et me laisser guider par cette petite
-main, si c'était possible, mon Dieu!
-
-Et Jacqueline dit encore:
-
---Écoute; le soir, mon mari et moi, nous poussons quelquefois nos
-promenades jusqu'à ta demeure. Si tu savais comme le parc de la Gontrie
-est beau en ce moment! Bien avant d'y arriver, on sent l'odeur des
-magnolias; ils sont en fleurs; c'est une fête... Calixte, il faut
-revenir, il faut rouvrir les portes, il faut oublier.
-
-Oublier!
-
-Si Dieu le permettait, est-ce que cette grâce ne s'épanouirait pas en
-moi aujourd'hui, par ce bel après-midi d'été finissant, tandis que je
-sens contre mes joues, Jacqueline, la fraternelle caresse de vos bras
-et, dans ces tristes yeux, la jeune clarté des vôtres?...
-
-Comme d'habitude, je ne réponds rien à la tendre requête de ma soeur; je
-reste immobile près d'elle, les yeux cloués au sol ou perdus dans le
-vague; puis je lui dis, d'une voix bien humble, bien suppliante, comme
-si je craignais qu'elle ne fût fâchée de mon entêtement:
-
---Petite soeur, je vais m'habiller, me faire très beau; tu prendras mon
-bras... je serai si heureux... Nous irons dîner ensemble, et puis je te
-conduirai où tu voudras... Ce sera charmant de rentrer pour quelques
-instants dans la vie à côté de toi... J'avertirai Mme Lanselme, mon
-intendante; tu dormiras dans ma chambre et elle fera mon lit dans la
-bibliothèque, ici...
-
-Jacqueline m'embrasse encore. Je la quitte pour aller «me faire très
-beau».
-
-Oublier, Seigneur[1]!...
-
- [1] Le lecteur sera gêné, durant ces premières lignes, par telle ou
- telle allusion à des événements qu'il ne connaît pas encore. Mais
- notre dessein bien arrêté est de ne rien changer aux notes de M.
- Vidal de la Gontrie (Calixte-Léonce). Un appendice explicatif, à la
- fin de _l'Amour fessé_, rendra compte de tout ce qu'il y a
- nécessairement de mystérieux dans cette sorte de prologue, et, entre
- autres choses, jettera quelque clarté sur les opinions tout au moins
- singulières que M. Vidal de la Gontrie professe un peu plus loin sur
- la musique. Avant qu'il nous raconte les aventures lamentables dont
- il fut témoin dans son enfance, que les curieux se contentent de
- savoir qu'il n'eut guère lui-même à se féliciter de la bonté du
- destin. (Note de l'Éditeur.)
-
- * * * * *
-
-Nous sommes allés dîner presque hors ville, dans un cabaret d'été où se
-réunit la jeunesse élégante. Jacqueline prenait naïvement plaisir à sa
-beauté. Les dandys se rapprochaient de nous, parlaient à voix haute pour
-attirer son attention et faisaient des mines en son honneur. Quelle
-jolie gaîté! Une fois elle s'est penchée vers mon oreille en murmurant:
-
---Ils te prennent pour mon mari. Comme je m'amuse! Et toi? Est-ce que
-cela ne t'amuse pas, d'être mon mari?
-
-Charme tout-puissant de l'innocence! Je crois que j'ai pu sourire...
-Mais, hélas! qu'est-ce que cette enfant est allée dire là?
-
-Ensuite nous avons écouté un opéra dans le théâtre solennel, somptueux
-et laid, oeuvre de l'architecte Louis. La Déesse Musique peut-elle
-vraiment trouver en lui un temple digne d'elle? Quelle vaine prétention
-ont les hommes de la vouloir loger dans ce monument massif où elle ne
-doit déployer ses ailes qu'avec dégoût! Quels entrelacs d'immatérielles
-pierres, quelles effarantes et vertigineuses tours dressées jusqu'aux
-nuages lui fourniraient la demeure que sa divine essence est en droit
-d'exiger? Quel Piranèse pourrait rêver les escaliers fantastiques qui
-figureraient les ascensions par lesquelles elle nous amène jusqu'à la
-sphère des esprits errants?... En vérité la Musique n'a de temples que
-dans les âmes qu'elle daigne élire; et c'est, d'ailleurs, une
-profanation de la faire servir à la seule délectation des oreilles,
-alors qu'elle porte en elle des forces péremptoires que notre devoir est
-d'utiliser.
-
-En rentrant nous avons, Jacqueline et moi, parlé encore de Sérimonnes. A
-présent ma soeur dort derrière cette cloison, et sourit à de jolis
-songes où miroitent des robes de soie ambrée ornées de dentelles
-anciennes. Petite soeur, dormez. Moi, solitaire, je vais veiller ici
-toute la nuit. J'écouterai le vol tumultueux des souvenirs s'ébattre en
-soulevant d'antiques poussières. Et, déjà, les voici tous... Mais il en
-est un dont le fantôme passe et repasse inexorablement devant mes yeux.
-Attendez-vous, ô Spectre, les honneurs funéraires que l'infortuné
-Elpénor demandait au vieil Odysseus, dans le pays des Cimmériens
-couverts d'ombre et de nuées. Soit donc! Acceptez le récit que
-j'entreprends à présent, que je ne puis plus ne pas entreprendre. Les
-bruits du dehors se sont tus; quand je tourne la tête, je vois, par la
-fenêtre, l'arête d'un toit découper un fastueux lambeau de nuit semé
-d'étoiles; ma plume glisse doucement sur le papier; une race effrontée
-de petites souris blanches, nourries jadis par la vieille dame qui me
-précéda en ce logis, aiguise ses dents sur mes bouquins et fait, par
-instants, grincer le silence; je devine à côté de moi, dans la chambre,
-un souffle paisible, égal, heureux...
-
-Puissiez-vous dormir ainsi toute votre vie, ma soeur Jacqueline!
-
-
-
-
-I
-
-
-Au creux d'une vallée pyrénéenne, dans un horizon étroit de montagnes
-bleues, c'est Sérimonnes, et son clocher pointu où luit un coq dans la
-lumière, et ses maisons qui grimpent le long d'un versant, serrées et
-grises comme un troupeau las et couvert de poussière. L'immobilité
-accablante des monts pèse lourdement sur les hommes; dans le sommeil de
-la nature, le village semble endormi. Je le revois surtout tel qu'il
-était aux jours de l'été, quand les rayons du soleil s'amassaient dans
-la vallée ainsi qu'un liquide brûlant dans un vase, je le revois comme
-si je me trouvais encore sur la terrasse de notre maison qui était la
-plus haute au flanc de la montagne: à mes pieds, nul mouvement ne
-signalait la vie, nul bruit humain ne vibrait; et, comme on entendait
-toujours le grondement fougueux du Gave d'Orio sur les roches, la voix
-de l'eau avait fini par n'être plus pour moi que la voix elle-même du
-silence.
-
-Les hommes y étaient rudes et tout près de la terre. Ils se coiffaient
-d'un béret bleu, cambraient fièrement leurs torses dans des justaucorps
-de bure olivâtre, et leurs jambes nerveuses étaient serrées aux mollets
-par des lanières de cuir. Ils croyaient farouchement en Dieu, mais, le
-jugeant sans doute trop lointain pour qu'il valût la peine de s'en
-inquiéter beaucoup, ils préféraient prendre garde aux sorciers dont les
-maléfices peuplent les nuits noires. Apres au labeur, ils torturaient
-tout l'an le ventre de la terre, et, instruits dès l'enfance à épier sa
-fécondité, ils allaient, le front penché vers elle, jusqu'à la mort. Le
-sol déjà pierreux du val ne donnait que des maïs et des fèves maigres,
-mais, pourvu que les hivers ne fussent point trop rigoureux, les vignes
-de raisins blancs, qu'on laissait se marier follement aux branches des
-arbres, fournissaient en automne un vin piquant et capiteux. En mars,
-les perce-neige et les jacinthes sauvages fleurissaient à foison sur les
-pentes, puis, tandis que la neige des glaciers diminuait aux sommets des
-pics lointains, la neige des lilas s'épanouissait sur la vallée; et,
-durant la fin du printemps et les mois d'été, c'était un immense et lent
-concert de parfums auquel chaque semaine ajoutait une gamme nouvelle et
-dont le ton changeait selon que les pluies mouillaient les plantes ou
-que le soleil les frappait dru.
-
-C'est là que je suis né, en l'an mil huit cent vingt-sept, précisément
-le jour de Chandeleur, et, quand je replie sur lui-même l'écheveau de
-mes jours, c'est au penchant de la vallée de Sérimonnes, dans la maison
-qui dominait tout le village, que le fil de ma destinée échappe à mon
-souvenir en se perdant au milieu des ténèbres d'où nous sortons tous.
-J'y ai grandi près de ma mère et de ma grand'mère, mon père étant mort
-l'année même de ma naissance pour avoir bu d'une source glacée après
-s'être échauffé tout un jour à courre les lièvres. Pour ce qui est de ma
-mère, sa tendresse et la mienne furent unies l'une à l'autre par des
-liens si serrés et je me suis si peu éloigné d'elle durant le temps
-qu'elle a vécu, qu'à peine je la puis distinguer de moi-même. Tout autre
-était l'amour que je portais à ma grand'mère et j'ai tort, apparemment,
-d'écrire ici le mot amour, car elle n'excitait guère en moi qu'un vif
-intérêt; elle était, dans mon âme, assez voisine des objets amusants ou
-curieux que le monde offrait à mes sens naïfs, et, notamment, de ces
-livres remplis d'histoires extraordinaires que je trouvais dans mes
-souliers aux matins de Noël et que je lisais ou me faisais lire pendant
-les jours froids.
-
-Grand'mère de Castel-Baigts était une personne fort robuste encore,
-bavarde, tapageuse et grondeuse; mais je la savais peu redoutable; ses
-colères, qui étaient fréquentes, duraient d'autant moins qu'elle les
-faisait sonner plus haut.
-
-Sa vie avait été assez diverse. Dans son enfance, les de la Gontrie,
-riches et bien en cour, avaient mené grand train à Versailles; ce nom
-revient assez fréquemment dans les mémoires et les chroniques de
-l'époque; le père de ma grand'mère, Pierre de la Gontrie, homme aimable,
-poli et ingénieux, fut pour Louis XVI une manière de confident; il lui
-donna de précieux conseils sur l'art de fabriquer les serrures; et le
-cadet, Sébastien, abbé de Lucernay, fut tenu pour la seule personne dont
-la Polignac pouvait supporter la compagnie, quand ses coliques lui
-donnaient des humeurs noires.
-
-La Révolution venue, toute la famille se réfugia dans ses domaines
-pyrénéens; le bruit du canon et des idées nouvelles ne retentit jamais
-jusque-là et, même aux jours les plus tourmentés, Sérimonnes, comme par
-le passé, dormit paisiblement dans son lit de montagnes bleues. Pierre
-de la Gontrie, devenu veuf, ne sut bientôt plus que faire de sa grande
-fille turbulente, que la solitude ennuyait; en désespoir de cause, il
-lui enjoignit de se marier avec un gentilhomme du pays, M. de
-Castel-Baigts. C'était un grand chasseur et un bon buveur; peu patient
-de nature, il battit sa femme d'importance, toutes les fois que la
-chasse et le vin lui en laissèrent le temps; mais elle le lui rendit
-bien. Au fond, ils s'aimaient beaucoup et ma grand'mère n'aurait sans
-doute pas gardé de son mari un mauvais souvenir, si elle n'avait
-découvert à sa mort qu'il avait beaucoup joué dans les tripots des
-villes voisines, et si malheureusement qu'elle était à peu près ruinée.
-Elle en prit du reste assez facilement son parti; sur certains points
-son caractère était devenu fort accommodant et c'est ainsi qu'elle
-laissa ma mère se marier avec un simple bourgeois, quand le désir lui en
-vint: «Il faut bien, disait Mme de Castel-Baigts, marcher avec son
-temps.»
-
-Pour dire le vrai, elle avait fini par voir d'un oeil indifférent les
-événements aller leur train parce que, tandis qu'elle avançait en âge,
-elle laissait son esprit reculer vers le passé, et vivait de plus en
-plus au milieu de ses souvenirs. Et les objets familiers de ses
-souvenirs, ce n'étaient point les jours de Sérimonnes, ni M. de
-Castel-Baigts, mais sa plus lointaine jeunesse: Versailles, le roi, la
-reine, et tout ce monde prestigieux qu'elle avait traversé en sortant du
-couvent.
-
-Seul l'amour de ses paons et de son chien Némorin la rattachait à la vie
-réelle. Les paons vivaient en liberté dans le jardin; l'après-midi, elle
-les appelait, et les nobles bêtes, reconnaissant sa voix, venaient
-picorer sur la pelouse les grains qu'elle leur lançait. Quant à Némorin,
-c'était un affreux petit animal qu'un ami lui avait rapporté de Chine;
-sa peau grisâtre était presque nue, à cela près que des touffes de poils
-maigres et sales poussaient au bout de sa queue et au-dessus de ses
-yeux, lesquels étaient bombés et luisants comme des billes de jais;
-frileux et hargneux, il grelottait perpétuellement et grondait. Ma
-grand'mère l'adorait, le prenait dans ses bras, le laissait retomber, le
-couvrait de baisers et de coups en lui racontant des histoires. Sa
-tendresse pour moi devait se confondre à peu près avec celle qu'elle
-nourrissait pour Némorin; en tout cas elle manifestait l'une et l'autre
-de la même manière. Je n'aimais pas les coups, ses baisers m'étaient
-indifférents, mais ses histoires me charmaient.
-
-Comme elles ont jadis bourdonné dans ma tête, ces histoires en qui mon
-imagination retrouvait si facilement le charme mystérieux des contes de
-fées!... Voici la reine Marie-Antoinette, blonde sous la poudre à l'égal
-de Marsya et de Viviane... Elle joue dans les jardins de Trianon fleuris
-comme ceux de l'enchanteur Merlin... Et voici encore la belle Lamballe,
-avec sa bouche de sang qui s'épanouit sur des dents blanches en un
-perpétuel sourire... Un jour d'automne, la reine légère et son amie,
-vêtues comme de simples dames, se sont échappées du Château. Oui, c'est
-l'automne; contre le ciel bleu gris les arbres sont d'or et, bien que
-nulle brise ne souffle, des feuilles s'envolent et tombent lentement,
-lentement, une à une, comme à regret, sur l'herbe, au bord du Grand
-Canal; jamais l'odeur du buis ne fut si pénétrante... La reine et son
-amie fuient en se tenant par la main et, parfois, gaiement émues à la
-pensée qu'on peut les suivre, elles se retournent, regardent: là-bas le
-Château rougeoie dans un embrasement de soleil; toutes les vitres
-lancent des flammes. Pour qui est le bûcher que le soleil allume
-aujourd'hui sur l'immense terrasse? Des cloches sonnent... Pour qui est
-ce glas?
-
-A l'entrée des bois, la reine et Lamballe ont rencontré ma grand'mère:
-
---C'est la petite de la Gontrie. Hé! petite, veux-tu venir avec nous?
-
-Et les voici parties toutes les trois. Déjà le Château a disparu
-derrière les arbres. La forêt frémit et embaume; les noires myrtilles
-sont mûres, et les fugitives s'en barbouillent les lèvres en riant... Il
-y a aussi des violettes d'automne qui sont plaisantes à mettre dans les
-cheveux; Antoinette en a tressé une couronne pour son amie, et la pose
-sur la belle tête aux yeux verts et tranquilles... Alors elles
-s'embrassent longuement et leurs joues sont rosées. Et parfois, à
-présent, comme lasses, elles s'arrêtent, s'assoient sur les mousses et
-disent à ma grand'mère:
-
---Petite, va donc chercher d'autres fleurs.
-
-Ma grand'mère fait semblant de disparaître; mais, sournoise, elle se
-cache derrière un arbre, et, de là, elle voit la reine et Lamballe, qui
-s'embrassent, qui s'embrassent...
-
---Grand'mère, pourquoi s'embrassaient-elles comme cela?
-
---Hé! parbleu, parce que... Ah! mon Dieu! comme tu es insupportable!
-Tiens, attrape cette gifle, et si tu m'interromps encore je ne
-raconterai plus mes histoires qu'à Némorin...
-
-Et la promenade s'est poursuivie, et les folles ont tant et tant couru
-qu'à présent elles ne savent plus guère où elles sont. C'est l'orée du
-bois, et elles voient se dérouler devant leurs yeux des prairies et des
-prairies, après lesquelles les bois recommencent. Les oiseaux chantent à
-voix lasse et une grande douceur tombe du ciel.
-
-Soudain la reine retient par le bras sa compagne:
-
---N'allons pas plus loin, ne nous faisons pas voir, regarde: à l'ombre
-de ces arbres, devant nous, un jeune homme...
-
---Il écrit sur un bout de papier, puis lève les yeux au ciel. Un
-poète... C'est à coup sûr un poète que nous allons surprendre, ma
-chère!...
-
---Approchons-nous tout doucement; que les feuilles ne craquent pas sous
-nos pieds... Mais comme nous sommes faites! Où trouver de la poudre et
-du rouge?... Nos lèvres sont barbouillées de myrtilles et de mûres et
-nos cheveux désordonnés sont mêlés de violettes...
-
-Mais tant pis! Elles apparaissent dans la lumière. Le jeune homme fort
-galamment se lève et salue. Sans doute ces belles égarées vont lui
-demander leur chemin. Non, elles se sourient, lui sourient et semblent
-fort embarrassées d'elles. Il y a quelques instants de silence.
-
---Mesdames, dit ensuite l'inconnu, oserai-je vous prier de prendre place
-en ces fauteuils que la seule nature a fabriqués?... Le soir est doux,
-et, après cette rencontre imprévue, nous pouvons connaître ici quelques
-instants de causerie et de rêve dignes des âges les plus naïfs et les
-plus charmants.
-
---En effet, Monsieur, nous voici tout à fait loin du reste des hommes,
-répond Antoinette ravie... Cette nature solitaire m'enchante, et je
-maudis des temps où le monde nous enchaîne presque toujours par des
-liens d'une sévère rigueur. Oublions cela: nous sommes pour un moment
-bergers en Arcadie, et je voudrais qu'il y eût près d'ici le temple d'un
-Dieu antique: nous ne manquerions pas de le remercier par une offrande
-de violettes.
-
---Seriez-vous donc, Madame, pieuse aux vrais Dieux?
-
---Hélas! répond la reine, j'aurais souhaité de vivre aux jours où ils
-étaient visibles ailleurs qu'en leurs statues. Mais ils sont morts à
-présent.
-
-Une vive rougeur monte aux joues du jeune homme. Il sourit
-énigmatiquement:
-
---Les Dieux ne sont pas morts; les Dieux ne peuvent pas mourir; ils se
-cachent à nos regards parce que nous les avons méprisés; mais ils sont
-là, dans l'ombre, tout près de nous... Moi, qui me sens presque exilé en
-ces temps-ci, je me plais à les chercher dans les plaines heureuses
-d'Ile de France. J'espère les retrouver un jour... oui, j'espère. Et
-quand vous m'êtes apparues tout à l'heure, rayonnantes de jeunesse, de
-beauté et de soleil, j'ai cru enfin que la nature, apaisée par ma piété,
-écoutait ma prière, et vous envoyait vers moi, vous deux et cette
-enfant, joyeuses, couronnées de violettes, et traînant après vous
-l'odeur des bois, nymphes riantes et échauffées d'avoir joué avec des
-Faunesses.
-
---Vous êtes un sage. Monsieur; je vois que les vaines agitations de
-notre temps ne vous troublent guère; vous aimez mieux écouter les
-murmures charmants de votre rêve que les cris forcenés de ceux qui, se
-disant philosophes, veulent pousser l'État dans un abîme, où, sans nul
-doute, ils seront engloutis les premiers.
-
-L'inconnu devient grave:
-
---C'est vrai, Madame, que les Dieux dont je vous parlais sont des Dieux
-aimables, et qu'on ne saurait trop en rêver. Mais il est une autre
-divinité, la plus grande, certes, et la plus désirable, dont les hommes
-attendent anxieusement la venue parce qu'elle doit leur donner le
-bonheur et la sagesse. S'ils l'appellent et s'ils la cherchent, il les
-faut approuver, même s'ils s'abusent et prennent un fantôme pour elle,
-même s'ils errent à sa poursuite, même si nous en souffrons, et même...
-
---Et même?...
-
-Le jeune homme regarde étrangement la reine et dit:
-
---Que sais-je?
-
-Un souffle de tristesse semble courber ces fronts prédestinés. Tous se
-taisent; puis la reine s'efforce de sourire.
-
---Allons, Monsieur, le soir descend et l'on doit s'inquiéter de nous; il
-faut que nous rentrions. Adieu! Adieu!...
-
-Elle lui tend sa belle main à baiser, fait quelques pas, puis revient
-vers lui.
-
---Voudriez-vous, Monsieur, me dire votre nom?
-
---Que vous importe?... Un nom peut-être à jamais obscur!
-
---Il me serait doux de m'en souvenir.
-
---Je m'appelle André de Chénier.
-
-Le vent s'est levé et, cette fois, c'est une avalanche de feuilles
-mortes. Il fait déjà froid; oui, c'est bien l'automne, un
-indéfinissable, un immense automne, l'automne de tout, dirait-on. Et le
-soleil, au fond du ciel, est rouge, et les nuages, qu'il enflamme
-au-dessous de lui, semblent, ruisselant de cette tête tranchée, des
-flots de sang qui coulent et tombent au fond de quelque immense abîme.
-
- * * * * *
-
-A quoi donc me suis-je laissé aller, et que revenez-vous faire au-dessus
-de ma tête penchée, belles histoires du temps jadis?... C'est vrai, vous
-avez à ce point nourri mon enfance que je ne sais plus vous séparer des
-images qui lui étaient offertes par la réalité; vous êtes ici à votre
-place et le cours régulier de ma pensée y devait naturellement entraîner
-l'une de vous... Mais à présent rentrez dans l'ombre, contes de ma
-grand'mère où le fantôme sanglant et poudré d'une reine passait, contes
-de ma vieille bonne Ursule où les loups-garous hurlaient en bondissant à
-travers la campagne nocturne et contes où se déroulaient à l'infini les
-aventures que je prêtais avant de m'endormir aux bergers qui, près de
-leurs bergères, jouaient de la cornemuse sur les rideaux de mon petit
-lit... Les souvenirs sont devant moi comme jadis devant le roi errant
-les têtes vaines des morts accourus en murmurant du fond de l'Erèbe;
-qu'un seul d'entre eux, l'inexorable, s'approche à présent de la fosse
-où bouillonne le sang noir.
-
-
-
-
-Ce fut une brillante journée d'avril et plus que jamais le beau temps
-remplissait les coeurs de joie, car c'était le jour où Sérimonnes
-célébrait sa _bote_ ou fête votive qui est placée sous la protection du
-bienheureux Marc.
-
-J'allais sur mes six ans. De grand matin, la vieille Ursule entra dans
-ma chambre et rangea près de mon lit un costume neuf. Je me levai
-précipitamment pour pouvoir l'admirer tout à mon aise. Il était question
-de ce costume depuis fort longtemps: on m'avait promis que, si j'étais
-sage, je porterais culotte pour la _bote_. Cette perspective m'avait
-comblé de joie. Aussi, lorsque j'aperçus le pourpoint bleu pâle à
-boutons de nacre, la large casquette de velours qu'ornaient des glands
-d'or à la dernière mode et surtout le pantalon de coutil crème qui était
-resserré en manière de guêtres sur les mollets, je conçus une idée très
-nette des progrès que cet événement faisait accomplir à ma personne. Je
-me sentis tout à coup très grand, très fort et prêt à marcher
-victorieusement vers l'avenir. Et ainsi je roulais dans mon âme des
-pensées d'orgueil.
-
-Lorsque je fus habillé et que je me fus promené devant la glace, il me
-parut que je devais être tout près d'égaler les bergers de mes rideaux
-dont j'inventais chaque soir l'histoire avant de fermer les yeux, et qui
-étaient devenus mes parangons chéris de vaillance, de vertu et de
-beauté. Du reste, les compliments que me firent, tant aux vêpres qu'à la
-messe, les amis de ma famille ne me laissèrent aucun doute à cet égard.
-
-Je sus garder jusqu'au retour des vêpres une attitude et des pensées
-conformes à la dignité de mon nouvel état, à savoir une démarche grave
-que n'intéressaient plus la couleur des cailloux ou les sauts mécaniques
-des sauterelles, une certaine onction dans les gestes de mes mains
-gantées de frais, et dans mon coeur un mépris indulgent pour toutes
-choses. Mais le temps se fit long et cette gravité me parut de mauvais
-goût. Vers le milieu de l'après-midi je me surpris en train de grimper
-dans les marronniers pour cueillir à même les feuilles les hannetons
-endormis dont les ventres marbrés et les fauves élytres farineuses
-étincelaient à portée de ma main dans les rayons du soleil. Ce fut à cet
-exercice périlleux qu'il m'advint de déchirer largement mon pantalon
-neuf. L'accident était tout au moins possible, mais je n'ai jamais été
-philosophe et il m'affecta profondément.
-
-J'interrompis sur le champ ma chasse aérienne, fort inquiet de savoir si
-le dommage était réparable; les grandes personnes n'ont aucune
-intelligence et, par suite, aucune pitié des infortunes qui frappent les
-petits; on me répondit par une fessée bénigne, il est vrai, mais fort
-vexante, et ce qu'il y eut de plus triste, c'est que je dus reprendre
-les jupons que je croyais avoir délaissés pour toujours. Concevez-vous
-la honte d'un papillon qui se verrait redevenir chenille? Déchu de ma
-gloire, je méditais pour la première fois et fort amèrement sur la
-vanité des grandeurs et des joies humaines.
-
-Ce fut là, en vérité, une affaire considérable. Mais soudain, au milieu
-de mes réflexions et de ma tristesse, j'entendis dans le jardin des cris
-d'indignation auxquels des sanglots répondaient. J'allai voir, et je
-compris que ma mère et ma grand'mère chassaient Marinounette Cantarel,
-la petite servante. Je ne manquai point d'exagérer très fort la portée
-de cet acte. Depuis mon enfance j'avais toujours vu autour de moi les
-mêmes domestiques, Marinounette, Ursule et Guilhem Cabrit; si donc
-Marinounette quittait notre maison, ce devait être à la suite d'un crime
-irréparable et cousin germain de celui qui fit fermer les portes de
-l'Éden derrière nos premiers parents. Je questionnai ma mère sur ce
-méfait; mais elle me dit tout net que cela ne regardait en rien un
-bambin de mon âge. Aujourd'hui je reconstitue facilement le drame tel
-qu'il dut se passer. Marinounette avait entendu le printemps à la
-manière des pauvres bêtes qui vont courbées vers le sol et louant Dieu.
-Avril!... Les boucs riaient dans leurs barbes auprès des chèvres; les
-hannetons, sur l'herbe, tombaient des arbres, immobiles et liés; les
-couleuvres, le soir, au fond du jardin passaient par couples près des
-viviers et, en voyageant, cinglaient l'air vibrant comme d'une double
-lanière... Pauvre Marinounette! elle avait en son coeur simple accueilli
-les conseils de la saison et les invites d'un voisin, et ma grand'mère,
-bien que les pages les plus éloquentes de Rousseau eussent fait les
-délices de sa jeunesse, n'avait pas jugé favorablement cette religion
-naturelle.
-
-Tant et si bien que, dans le salon où ma mère, elle, et moi nous nous
-trouvâmes réunis quelques minutes plus tard, elle n'essayait même pas de
-mettre d'entraves aux paroles ardentes que la colère lui dictait. Bien
-sage, à l'écart, je me réjouissais, sans même oser me l'avouer, de ce
-que la mésaventure de Marinounette avait fait oublier la mienne. Mais
-c'était d'une âme fort troublée que je considérais la succession
-précipitée des événements. Un malheur, dit-on, n'arrive jamais seul;
-c'est, peut-être, que la douleur et la tristesse qu'il laisse après lui
-jettent leur ombre sur les événements quelconques qui le suivent... En
-vérité, après avoir déchiré mon pantalon et vu chasser la servante, je
-prévoyais encore je ne sais quoi d'extraordinaire et même de redoutable.
-En silence, dans mon coin, sans guère m'occuper des images éparses par
-terre, j'écoutais les pas de la destinée en marche vers moi.
-
-J'attendais. J'avais bien raison.
-
-La colère de ma grand'mère n'avait pas encore pris fin que Guilhem
-Cabrit, fort effaré, annonça que Mme de la Gontrie était là et demandait
-à voir ces dames. Après quoi, il resta sur place, tournant son béret
-dans ses doigts, comme si le son même de sa voix, en confirmant ce fait,
-l'eût accablé de stupeur. Mais la fureur de ma grand'mère crut à tel
-point, et son discours devint si tumultueux que, dans ma mémoire, il en
-est seulement resté une sorte de bourdonnement confus entrecoupé de
-quelques paroles distinctes...
-
---Brbrbrbroum... une gueuse, ma fille, que mon pendard de frère alla
-ramasser dans l'Opéra... une danseuse... brbrbroum... Moi vivante, elle
-n'entrera pas ici, je le jure... brbroum...
-
-Ma mère la laissa dire, puis parla tout doucement. Cette pauvre femme,
-insinuait-elle, payait après tout fort cher en ce moment les erreurs de
-sa jeunesse; mais cela n'apaisa point Olympe de Castel-Baigts. Il fut
-ensuite question de moi. J'étais l'unique héritier de Mme de la Gontrie,
-il ne fallait donc pas l'accueillir trop mal. La discussion n'en fut pas
-moins fort longue avant que ma grand'mère se laissât convaincre.
-
---Soit, dit-elle enfin, je la recevrai, pour l'amour de vous et du
-petit. Mais n'espérez pas, ma fille, que je lui fasse un accueil très
-tendre.
-
-Guilhem Cabrit, toujours immobile, attendait les ordres. Ma mère dit:
-
---Faites entrer Mme de la Gontrie.
-
-Mme de la Gontrie entra. Elle s'avança vers ma grand'mère; elle
-chancelait d'émotion. A l'antique cartel, quatre heures sonnaient, et le
-coucou vint faire son apparition: «Coucou!... coucou!...» Cette voix
-indifférente et comme ironique parut augmenter le trouble de la
-visiteuse. Elle s'arrêta, salua deux ou trois fois de la tête et bégaya:
-
---Ma belle-soeur, je...
-
-Mais cette dernière avait trop présumé de sa bénignité. Elle se leva
-soudain, rouge de fureur. Il lui suffisait, du reste, de voir qu'elle
-intimidait les autres, pour que le courage bruyant qui lui était naturel
-s'accrût. J'eus peur qu'elle ne sautât au visage de la nouvelle venue
-tant l'élan de son indignation était impétueux. Fort heureusement elle
-n'en fit rien. Mais elle jeta loin d'elle l'ouvrage de tapisserie auquel
-elle était occupée et, le poing tendu vers ma tante, s'écria:
-
---Gaupe!
-
-Après quoi elle partit précipitamment. Nous entendîmes le bruit des
-portes malmenées sur son passage et les aboiements rêches de Némorin
-qui, prenant fait et cause pour elle, avait bondi à sa suite.
-
-Ma tante suffoquée se laissa tomber sur un fauteuil, puis de
-silencieuses larmes coulèrent sur ses joues; alors ma mère se rapprocha
-d'elle et l'embrassa. C'était, je crois, la première fois qu'elle la
-voyait véritablement. Mais l'âme de maman était un beau vase de bonté et
-de mansuétude. Or, il y avait longtemps que ma tante avait perdu
-l'habitude d'être cajolée; sa douleur contenue se donna libre cours; ses
-sanglots furent bruyants, que scandait le tic-tac monotone du cartel.
-Jusque-là je n'avais point bougé. Il semble aux petits enfants que les
-grandes personnes soient des manières de divinités qui s'irritent
-parfois ou s'attristent, mais qui ne pleurent point; ces larmes mirent
-ma tante au même niveau que moi, qui pleurais souvent, et je l'en aimai;
-et je sus aussi la plaindre, car pour qu'une grande personne en vînt là,
-elle devait apparemment avoir été victime d'un malheur immense, que mon
-intelligence pressentait sans le comprendre, et devant qui je
-m'arrêtais, comme au bord d'un abîme, la pensée vacillante et les yeux
-troubles. En tout cas je me persuadai que le mieux était de régler ma
-conduite sur celle de ma mère; de moi-même j'allais embrasser ma tante
-et quand elle m'eut rendu ce baiser et m'eut pris sur ses genoux, ce fut
-la première fois que je vis son sourire.
-
-On ne peut pas pleurer toujours, ni même longtemps. Plus encore que le
-bonheur nous cherchons la consolation de nos peines et nous ouvrons nos
-âmes à tout ce qui paraît devoir nous l'offrir. Les bonnes paroles de ma
-mère calmèrent ma tante; tout fut arrangé. Elles se mirent à parler de
-ces humbles et douces choses dont les vies sont tissues. On me laissa
-parfois l'occasion de placer quelques mots et, dans l'orgueil de me
-sentir volontiers admiré, je ne tardai pas à oublier les émotions
-récentes.
-
-Maman promit qu'elle irait souvent à la Gontrie:
-
---Je laisserai ma mère tempêter, madame ma tante, dit-elle; je la
-connais, elle s'en lassera très vite.
-
---Surtout, répondit ma tante, envoyez-moi souvent cet enfant. N'est-ce
-pas, petit Calixte, que tu veux bien venir à la Gontrie? Tu joueras avec
-Cécile Laubamont.
-
---Son père est-il ce M. Laubamont qui vit comme un sauvage au-dessus de
-vous, à Balem, en pleine montagne, avec ses alambics et ses cornues?
-
---C'est lui-même; les bergers de là-haut le croient sorcier, et se
-signent quand, au crépuscule, ils aperçoivent à la lueur rouge des
-fourneaux sa haute taille qui se profile derrière les vitres. C'est
-simplement un brave homme, un peu fou, qui oublie parfois au milieu de
-ses études l'existence de sa fille. Je vous avoue que j'en suis presque
-heureuse, car ainsi la petite Lilette est presque toujours à la Gontrie.
-Elle est jolie comme un coeur, et, souvent, je m'amuse à m'imaginer
-qu'elle est à moi... Je suis sûr, Calixte, que Lilette et toi vous serez
-bons amis. Et puis je te donnerai une arbalète pour chasser dans le
-parc...
-
-Dès lors, la Gontrie m'apparut comme une puérile terre promise, féconde
-en gâteries et bourdonnante de jeux. Mais, plus fortuné que le peuple
-hébreu, je devais l'atteindre le surlendemain du jour où ma tante, qui
-représentait ici la divinité, m'en eut révélé l'existence. Je partis de
-fort bon matin accompagné par Ursule. J'étais heureux; la journée
-promettait d'être belle et, comme j'avais reconquis mes pantalons enfin
-réparés, j'allais dans la fierté satisfaite de mon coeur.
-
-
-
-
-Après une demi-lieue de route au fond de la vallée, sur le bord du Gave,
-on atteint un petit bois au pied même de la montagne; le Gave fait un
-coude brusque dans un étroit ravin et disparaît; la route s'arrête là;
-un sentier qui la continue grimpe au milieu des rocs; au bout de ce
-sentier on aperçoit, tout là-haut, de maigres arbres et un château
-presque ruiné: c'est Balem, où habitait M. Laubamont, le _fatilié_[2];
-et, au crépuscule, on voyait flamber les fenêtres... A l'endroit où la
-route finit, un portail s'ouvre sur le petit bois; quand on connaît les
-lieux, on peut déjà distinguer au milieu des feuillées un toit de
-briques rouges. On s'avance par une allée de hauts sapins et de chênes
-centenaires dont les troncs noueux semblent à chaque instant tourmentés
-par un ouragan insensible. Poursuivons. Un parc se dessine: aux sapins
-et aux chênes se mêlent les magnolias et les buis; et voici encore des
-bosquets de lilas dont les grappes, au printemps, embaument. Mais des
-chiens aboient et, soudain, au détour de l'allée, apparaît la maison;
-c'est une longue chartreuse; on accède à la grand'porte par un perron
-fort imposant au bas duquel on remarque deux statues de femmes; une
-d'elles joue de la flûte et l'autre sourit sous la lèpre moussue des
-années. Les plantes grimpantes, lierre, glycines et vignes folles,
-encadrent presque toutes les fenêtres, derrière lesquelles tombent
-d'uniformes rideaux blancs. Les chiens, quatre grands dogues, sont
-postés sur le perron, les yeux étincelants, les crocs luisants à l'ombre
-de leurs babines baveuses; ils sont immobiles sur leurs jambes tendues
-et, seules, leurs queues s'agitent d'un égal mouvement, dans la
-satisfaction du devoir accompli. Un grand bassin circulaire s'étend
-devant la maison; un jet d'eau y jaillit d'une coupe aux mains d'une
-sirène; au bord du toit, les lézards gris glissent, les passereaux et
-les pinsons pépient. C'est la Gontrie, ou du moins la Gontrie telle que
-je l'ai vue pour la première fois; car aujourd'hui les rideaux blancs ne
-sont plus là; les fenêtres sont closes; les quatre grands chiens,
-serviteurs fidèles, sont partis pour les pays obscurs où vont après la
-mort les pauvres âmes des bêtes, à qui le paradis ne s'ouvre pas; et,
-comme la vie lente et silencieuse des choses prend fin elle-même, une
-des deux statues, celle qui souriait, fut jetée bas et brisée pendant
-une tempête d'hiver...
-
- [2] Sorcier.
-
-Ma tante lisait à l'ombre. Tout près de là une petite fille jouait; le
-bruit de mes pas lui fit lever la tête; je vis son visage à travers de
-lourds cheveux noirs qu'elle écarta bientôt de la main pour me regarder
-mieux. Et ma tante dit:
-
---C'est ta petite amie Lilette; embrassez-vous.
-
-Elle se laissa faire, puis, tout de suite, m'apprit ce qu'elle attendait
-de moi. Nous nous comprîmes très bien, car nos pensées, comme nos corps,
-étaient de même taille. Je devais l'aider à construire un château dans
-le sable; il nous tint occupés toute la matinée, mais quand il fut
-terminé et entouré d'une clôture de brindilles, nous tombâmes d'accord
-pour le déclarer fort beau. Pourtant une sorte de tristesse pesait sur
-moi; je dis à Lilette:
-
---Le château est joli, mais, ce qui m'ennuie, c'est que nous ne pourrons
-pas l'habiter...
-
-Il est bien que ces paroles aient été dites par moi le jour où ma vie
-commença véritablement. Quand viendra l'heure de la mort, combien de
-châteaux aurons-nous bâtis où nous ne serons jamais entrés?
-
-Le premier jour, le premier jour! La vie commence: un château bâti dans
-du sable et une première tristesse qui vient on ne sait d'où... Une
-petite fille que l'on rencontre... Ce n'est rien qu'un bébé charmant,
-frêle et faible comme toi-même (pourquoi, pourquoi as-tu peur?). Tu vas
-vers elle; une pauvre femme au coeur blessé t'a dit: «Embrasse-la; voici
-ta petite amie.» La douleur t'a conduit sans le savoir vers la douleur;
-on t'a passé le flambeau, et c'est la liqueur de tes larmes qui, comme
-une huile précieuse, alimentera la flamme après les larmes des autres.
-Le baiser enfantin a scellé le pacte; tu viens de regarder ton destin en
-face; à présent, pour toujours, il y a près de toi deux yeux noirs que
-tu verras jusqu'à ce que les tiens se ferment, et cette petite fille,
-c'est toute ta vie...
-
-Tout cela je l'ai pressenti presque aussitôt.
-
-Il n'est que de connaître sa route pour aller au but et la destinée
-n'est jamais si implacable que pour ceux à qui elle s'est révélée de
-quelque manière. Certains l'ont entrevue dans des songes; elle est
-apparue à mon enfance dans les lignes et les couleurs d'un tableau. Mais
-ici je n'ai plus qu'à raconter ce qui fut sans essayer de l'expliquer,
-de même qu'il faut subir la vie sans se fatiguer à la vouloir
-comprendre, de même qu'il faut écouter, sans vainement chercher d'où
-elles viennent, ces voix qui nous donnent des ordres dans les ténèbres
-où nous marchons tous, ces voix que la plupart des hommes, abusés par
-leur consolante ignorance, prennent pour des cris volontaires partis du
-fond même de leurs âmes. Sans doute, lorsque quelqu'un des miens lira
-ces lignes, il se rassurera facilement en se souvenant de ce que je fus:
-pauvre fou d'oncle Calixte! la folie lui vint de bonne heure!... Ah! de
-tout mon coeur, je lui souhaite de penser cela... Et pourtant, lorsque
-je ne serai plus de ce monde, si l'un des enfants qui vous naîtront,
-Jacqueline, prend possession de la Gontrie, qu'il soit plein de crainte
-lorsqu'il fera rouvrir les portes closes.
-
-
-
-
-Lilette n'était pas là et la pluie tombait.
-
-Il est tellement d'instants de notre vie qui passent indifférents à
-nous-mêmes que nous revoyons éternellement ceux qui nous furent précieux
-pour quelque raison. Ils restent en nous, pareils à ces cailloux
-brillants que le petit Poucet semait le long de la route, et, dans la
-nuit de la forêt intérieure, lorsque nous revenons vers le passé, ils
-attirent nos regards et nous aident à nous retrouver nous-mêmes. Comme
-tout est présent en moi! Il me semble que je revois encore à travers la
-vitre où j'appuyais mon front une grappe de glycine que courbaient dans
-leur chute régulière des gouttes d'eau glissant du même point du toit.
-Ma tante m'avait prêté des livres d'images, mais, ce jour-là, je ne leur
-trouvais aucun intérêt. Soudain, dans le couloir un trousseau de clefs
-tinta aux mains d'un domestique qui passait, et ce bruit me ramena
-immédiatement vers un de ces rêves auxquels mon imagination s'amusait
-pendant des semaines, d'autant plus passionnément qu'elle ne tardait pas
-à leur donner toute la valeur de la réalité.
-
-Au fond du couloir qui séparait l'intérieur de la maison était une porte
-que je n'avais jamais vue ouverte. Que se passait-il derrière la porte?
-Comme j'étais voluptueux et artiste à ma façon, je me serais bien gardé
-de questionner personne afin qu'une réponse toute simple ne vînt pas
-détruire d'un coup mes chères terreurs. Car j'étais charmé d'avoir peur.
-Le soir, le long des haies, quand je voyais une blancheur étrange ou une
-forme équivoque, je n'essayais pas de la bien regarder pour me rendre
-compte: j'avais vu la Dame blanche ou le _loupérou_[3]. Et, plus tard,
-dans mon lit, avant que ma mère s'éloignât de moi, je lui disais, en cet
-instant où les petites âmes balancées entre la veille et le sommeil
-s'expriment déjà comme si elles rêvaient:
-
- [3] Loup-garou.
-
---Maman, tu ne l'as pas vu, toi, le _loupérou_, quand nous passions sur
-la route?...
-
-Maman souriait, haussait les épaules et disait:
-
---Allons, dors.
-
-Sa douce moquerie me vexait profondément; mais ne faisait que m'assurer
-davantage de l'exactitude de mes visions. Et j'avais pour son
-aveuglement quelque pitié. Puis, quand la lampe était éteinte, tandis
-que des lunes de toutes les couleurs sortaient de mes yeux grands
-ouverts pour aller danser contre les murs, je voyais nettement auprès de
-moi, et non plus en moi, les êtres mystérieux que j'avais créés.
-
-Certes, il devait y avoir derrière la porte fermée, à la Gontrie, les
-prodiges les plus effrayants ou les plus baroques. D'ailleurs, j'étais
-assez irrité de ne point parvenir à inventer une histoire qui pût
-dignement illustrer cette vague épouvante. Mais un matin, en me
-conduisant à la Gontrie, ma mère me conta la Barbe-Bleue. Ce fut pour
-moi une révélation. La chambre au bout du couloir, la porte à jamais
-fermée... Et la vieille gouvernante, qui s'appelait Anne!...
-n'était-elle pas la même que Soeur Anne, elle qui tous les soirs faisait
-semblant de coudre sur le plus haut degré du perron, comme en ces temps
-où le frère de ma bonne tante, la pauvre Madame Barbe-Bleue, était
-arrivé si à propos... Mon Dieu! ma grand'mère ne répétait-elle pas à qui
-voulait l'entendre que mon oncle avait été un bien mauvais sujet?...
-Elles dormaient donc là leur dernier sommeil, les sept Princesses pâles
-et sanglantes, en leurs robes de noces, et je n'avais, pour les voir,
-qu'à retrouver la clef-fée... Tels étaient les raisonnements que je me
-tenais pour la centième fois et jamais plus qu'en ce jour de pluie et de
-désoeuvrement leur évidence ne m'était apparue impérieuse; tout à coup,
-convaincu au point d'en oublier ma timidité, je poursuivis ma pensée à
-haute voix:
-
---Ma tante, je sais pourquoi tu penses à des choses, en regardant en
-l'air; je le sais: tu as été reine autrefois, puis bien malheureuse...
-
-Les yeux de ma tante interrogèrent les miens avec une sorte de curiosité
-affolée; puis, secouant sa tête sous sa coiffe de dentelle et de jais:
-
---Mon pauvre petit, répondit-elle, tu ne pensais sans doute pas dire si
-vrai.
-
-Comme sa voix était triste! Je demeurai devant elle rouge et fort
-piteux, baissant la tête et n'osant pas tourner mes regards de son côté
-parce que je sentais les siens fixés sur moi. Et je murmurai bien
-doucement:
-
---Est-ce que tu me permets d'aller jouer?
-
-Je sortis du salon, bouleversé d'avoir vu m'apparaître ainsi toute nue
-la vérité de mes songes. Mais dès cet instant je ne sais quel
-irrévocable élan m'entraînait vers la porte, je m'y abandonnai. Et,
-d'ailleurs, qu'avais-je à redouter? Si j'avais possédé la clef magique,
-je l'aurais évidemment jetée au fond du puits, ou dans les eaux du Gave,
-par crainte de la tentation. Mais je ne l'avais pas. J'appuyai ma main
-sur la poignée, je savais bien que la porte ne s'ouvrirait pas; je ne
-risquai donc rien à la pousser; je le fis... Et, soudain, j'entendis
-grincer les gonds, je sentis le battant fuir devant moi, et le soleil,
-qui luisait follement après l'averse, me frappait à la face dans le
-corridor sombre.
-
-J'entre et je regarde autour de moi. C'est une chambre comme les autres
-chambres, à cela près qu'on trouve étrangement en elle ce recueillement
-mélancolique des choses qui se sont déshabituées d'être frôlées par les
-hommes. A mon arrivée, elle dormait véritablement; à présent, la table
-sous un tapis vieillot, les chaises et les fauteuils où l'on ne s'assied
-plus, le lit où depuis longtemps n'a dormi personne semblent me
-considérer avec étonnement et tristesse. Sur une console, dans une cage
-dorée, un oiseau de bois peint est perché, les ailes étendues, le bec
-ouvert. Mais au-dessus de la cheminée, en plein soleil, j'aperçois un
-tableau; je l'examine un instant, puis je voudrais revenir vers des
-objets qui m'intéressent davantage, vers l'oiseau, par exemple; mais
-c'est en vain, mes yeux ne peuvent plus le quitter, et je sens que je
-dois le regarder encore... J'y pense: il paraît que Léonard de Vinci
-inscrivit sur la toile de la Joconde une formule magique; d'où l'attrait
-singulier qu'a le visage de cette femme; on me conta même jadis que
-d'aucuns étaient devenus fous pour avoir contemplé ce chef-d'oeuvre trop
-longtemps: peut-être celui qui peignit le tableau de la Gontrie, et
-qui certes n'était pas un grand artiste, était-il un grand
-magicien?--Peut-être.
-
-Sur la lisière d'un bois, dans un pré où les marguerites sont grandes
-comme les arbres, sous un ciel plein d'oiseaux volants qui figurent
-assez bien des colombes, des Satyres ont attaché l'Enfant Amour au socle
-sur lequel sourit la statue de sa mère. A présent, dansant joyeusement,
-ils frappent de verges ses fesses nues; le marmot divin pleure
-d'indignation et de rage; il tente de briser ses liens et sa bouche
-s'ouvre comme pour crier à l'aide. Mais de partout le choeur des
-chèvrepieds arrive vers lui, triomphant et vindicatif; une vie équivoque
-et silvestre grouille sous la feuillée, de rousses toisons se devinent
-derrière les haies, des cornes pointent entre les branches; au loin,
-dans un sentier, un villageois et une villageoise, portant des javelles
-et des corbeilles, passent indifférents. C'est tout...
-
-Et je demeure là, les bras ballants, les yeux écarquillés, et cette
-fascination est si puissante que je n'ai point pensé à être
-désappointé... Je n'ai pas trouvé les sept Princesses mortes; mais il y
-avait mieux que cela dans la chambre fermée, et, en cet âge où l'on
-distingue encore mal son bonheur d'un pot de confitures, n'est-ce pas
-toute ma destinée que je viens d'y pressentir obscurément?
-
-Des pas se rapprochèrent: c'était la vieille Anne qui me cherchait pour
-le goûter:
-
---Tu étais donc là?... Il y a un quart d'heure que je te cherche... Que
-regardes-tu? Cette image?... Tu vois, c'est un petit garçon qui n'a pas
-été sage; et les diables lui donnent des coups de bâton.
-
-Je la considérais gravement, et j'étais bien sûr qu'elle ne disait pas
-vrai.
-
---Allons, viens!
-
-Mais je cherchais désespérément un moyen de ne point partir encore. Je
-questionnai Anne, qui était encline à bavarder:
-
---Qu'est-ce que ceci... et cela... et cet oiseau?
-
---Cet oiseau, répondit Anne, c'est ton oncle Barnabé qui l'avait
-fabriqué. Il avait mis dans son coeur une machine qui le faisait
-chanter: je ne sais pas quel était le système. Ton oncle est parti, nous
-avons tous perdu le secret, et le petit oiseau ne chante plus...
-
- * * * * *
-
-Ma pauvre tante, lorsque je vous revis quelques minutes plus tard, mon
-âme, en vérité, était prête à comprendre toute votre tristesse et il ne
-me restait plus qu'à connaître l'histoire de votre vie.
-
-A présent, je la connais.
-
-
-
-
-II
-
-
-Ce fut sur le tard de son mariage, et comme il ne s'y attendait plus
-guère, que le vicomte Pierre de la Gontrie eut un fils. Il s'en réjouit
-fort, mais sa femme en mourut. Il se trouva dans une situation pareille
-à celle du prince Gargantua vis-à-vis de son fils Pantagruel et de sa
-femme Badebec. Son caractère expansif, que celui de ma grand'mère
-rappelait, paraît-il, assez bien, se donna libre cours; pendant quelques
-jours il remplit le village par les cris de sa douleur et de sa joie, et
-laissa tour à tour l'une et l'autre déborder en larmes ou en rires dans
-les bras de ses amis et de son intendante, qui était aussi sa maîtresse
-à l'occasion. Puis, comme il était lettré et avait jadis brillé à la
-cour de France par son esprit, il composa une poésie sur ce double
-événement; je regrette fort de ne la point retrouver aujourd'hui, car,
-l'ayant lue jadis, je me rappelle que les ciseaux de la Parque y étaient
-bien agréablement mêlés à ceux de l'accoucheuse.
-
-J'imagine qu'ayant ainsi essayé, avec l'aide des Muses, de mettre sa
-douleur et sa joie hors de lui-même, il lui advint bientôt, comme c'est
-l'ordinaire, de les sentir moins bruyantes en lui; du reste, à défaut
-des Muses, le temps se fût chargé de cet office. Mais M. de la Gontrie
-n'en chérit pas moins le petit Barnabé, qui poussait gaillard, et qui, à
-n'en juger que par sa précoce bonne mine, promettait de ne point laisser
-s'évanouir de sitôt l'antique nom qu'il portait.
-
-L'enfant grandit. Il était fort beau, mais un homme avisé n'aurait point
-tardé à s'inquiéter de son caractère. M. de la Gontrie, en son orgueil
-paternel, n'en faisait rien. Barnabé aimait à se promener au clair de
-lune en faisant des gestes exaltés, soit! c'était qu'il nourrissait déjà
-de grands desseins; emporté, d'autres fois, et tout agité de furieuses
-colères, il rossait d'importance les domestiques: très bien! cela
-sentait son gentilhomme; il chassait de race. D'ailleurs, il n'y avait
-point à mettre en doute l'excellence de ses dispositions naturelles, car
-il était fort dévot et craignait Dieu.
-
-A vrai dire, ce qui semble avoir caractérisé dès l'enfance Barnabé de la
-Gontrie, ce fut une inquiétude qui ne lui laissait en paix l'âme ni le
-corps. Il semblait toujours qu'il lui manquât quelque chose, et jamais
-on ne vit dans ses yeux cette heureuse clarté qui témoigne d'une entière
-satisfaction physique ou morale; ils brillaient toujours d'un éclat
-fiévreux. En outre Barnabé s'ennuyait perpétuellement, et il est
-probable que les efforts désespérés qu'il faisait à chaque instant pour
-sortir du lac bourbeux et stagnant de l'ennui lui valaient son
-inquiétude. Elle se marqua, lorsque vint l'adolescence, par une
-curiosité ardente, mais vite lassée de toutes choses. Il colligea et
-étudia d'abord les minéraux, les plantes et les insectes. Le vicomte
-Pierre accourait chez les amis: «En vérité, mon fils sera un grand
-physicien...» Mais Barnabé laissa bientôt la poussière s'accumuler sur
-ses collections. Alors il essaya de fabriquer une machine pour s'envoler
-dans l'air à la façon des oiseaux. Le vicomte menait grand train dans le
-village: «Mon fils deviendra un mécanicien glorieux, le plus glorieux
-des mécaniciens...» Le futur mécanicien manqua de se tuer en se
-précipitant du haut d'un toit, les bras armés d'immenses ailes de
-carton, et, dégoûté de ces expériences violentes, se plongea dans la
-lecture. Il dévora Rousseau et commença sur-le-champ un traité «du
-Bonheur». Son père allait le récitant de porte en porte et s'exclamait:
-«Quel philosophe nous allons avoir!...»
-
-Mais, quand il mourut, à quelque temps de là, le pauvre homme eût été
-bien gêné pour définir la partie des sciences ou des arts humains que
-son fils illustrerait. Ayant relégué les philosophes sur les plus hauts
-rayons de la bibliothèque, celui-ci, pour le moment, élevait de la façon
-la plus singulière divers animaux dans des cabanes et des cages par lui
-aménagées au fond du parc. Ces animaux étaient rangés par couples; mais
-le mâle et la femelle y étaient d'espèces différentes; un cerf était
-logé avec une jument, une biche avec un taureau, un gros lézard des
-rochers avec une couleuvre; la cage qui l'intéressait le plus était
-celle qu'un bouc partageait avec une guenon de grande taille; de
-celle-ci, un jeune homme du pays qui s'était mis en tête de courir le
-monde, M. de Parpelonne, lui avait fait don. Barnabé passait des nuits à
-épier ces deux animaux par un trou aménagé dans une planche; ses yeux
-brillaient, ses narines frémissaient d'impatience; le plus souvent ces
-bêtes se livraient à de tumultueuses batailles, d'où elles sortaient,
-l'une couverte de horions, l'autre meurtrie de coups de cornes.
-
-Barnabé de la Gontrie voulait, comme on l'a peut-être deviné, renouveler
-par ces étranges accouplements certaines espèces d'êtres. Pour lui, il
-ne doutait pas que les jumarts, les licornes et les satyres n'eussent
-existé jadis; pour qu'il fût donné aux hommes de les revoir, il
-suffisait de reconnaître les circonstances où les entrevues de leurs
-disparates parents risquaient d'être efficaces; il y tâchait, et l'on va
-voir jusqu'à quel point d'impudence le conduisit l'ardeur qui
-l'enflammait pour cette science bizarre.
-
-Il semblait en tenir surtout pour les satyres, à en juger par l'intérêt
-qu'il portait aux ébats, pourtant peu amoureux, du bouc et de la guenon.
-Sans doute il eût été charmé de voir cette race poétique se répandre
-dans nos montagnes, et jouer du pipeau près des bergers à l'heure des
-étoiles. Mais le succès ne semblant toujours pas devoir couronner son
-entreprise, il sépara la guenon de son compagnon, qui l'avait d'ailleurs
-fort endommagée, et attendit. Un soir d'automne, il entendit les
-bêlements du bouc bruire plus acres et plus chaleureux, ainsi qu'il
-arrive lorsque ces bêtes sentent l'amour en elles. La nuit allait
-descendre. Sous les voûtes du bois le vent soulevait doucement les tas
-des feuilles mortes, et l'on eût dit que dans l'ombre de jaunes toisons
-se traînaient sur le sol. Le moment était venu; les yeux de Barnabé
-brillèrent plus que jamais; il alla prendre la guenon et la conduisit
-dans la demeure de son époux imprévu. Mais celui-ci, comme par le passé,
-la reçut à coups de cornes. Barnabé dut se résigner à les séparer de
-nouveau, puis s'assit le front dans les mains.
-
-Il y a lieu de croire que, réfléchissant ainsi, il porta soudain son
-attention sur un détail qu'il avait jusque-là considéré comme
-négligeable: ce n'était point une face de singe, mais bien un visage
-humain que les auteurs les plus compétents attribuaient aux satyres, et,
-sans doute, il en était arrivé à ce point de sa méditation, lorsqu'une
-jeune paysanne vint à passer. Il hésita un instant, puis se leva,
-l'appela. Dans l'obscurité, ils causèrent. La fille comprenait que
-quelque dessein difficile à énoncer troublait l'âme du jeune vicomte;
-jolie, elle souriait de ses dents fraîches et sans doute eût volontiers
-accordé ce qu'elle croyait qu'on voulait obtenir. Elle se rapprocha, rit
-plus nerveusement. Alors Barnabé tira une bourse de sa poche, fit luire
-de l'or et, brusquement, expliqua à la paysanne ce qu'il attendait
-d'elle. Elle demeura bouche bée, puis tenta de fuir, ayant compris. Mais
-lui l'empoigna brutalement, et sans se soucier de ses cris la poussa
-dans l'étable. Il regarda: le bouc flaira longuement la femme, puis,
-soudain, se dressa contre elle, immense et obscène; les cris de la
-prisonnière devenant plus aigus, des voisins s'émurent, des pas
-résonnèrent sous le bois; alors Barnabé de la Gontrie, un peu gêné,
-ouvrit la porte, et ceux qui arrivaient, effarés, virent, la lune
-s'étant levée, un grand bouc en folie qui poursuivait une fille sous sa
-clarté bleue.
-
-Mais quand l'histoire se répéta, ce fut un gros scandale. Ma grand'mère
-furieuse accourut et débita par devant son frère un sermon long et
-bruyant; il l'écouta poliment, puis la pria de sortir, ce qu'elle fit
-avec toutes sortes d'imprécations. «Monsieur mon beau-frère, lui dit M.
-de Castel-Baigts, il y a meilleur usage à faire des filles.» Tout le
-village s'indignait et l'affaire aurait pu mal tourner, si mon oncle
-n'avait été le plus riche seigneur de la contrée, et si son nom n'avait
-commandé le respect, à défaut de sa personne.
-
-Barnabé de la Gontrie abandonna ses expériences; non point qu'il prît en
-considération l'opinion des hommes; mais il ne pensait pas qu'il lui fût
-possible d'arriver pour l'heure à un résultat satisfaisant, et ensuite
-ces occupations le retenaient depuis assez de temps pour l'avoir lassé.
-
-Deux ans passèrent, durant lesquels il stupéfia encore Sérimonnes par
-mille extravagances. Ainsi, lorsqu'advint ce que je viens de conter, le
-curé n'ayant pas voulu le laisser s'approcher de la Sainte Table, il le
-rossa sur la place, à la sortie de la grand'messe; puis il se repentit,
-s'humilia, et finalement fit dans l'Église une confession publique qui
-sut émouvoir les coeurs les plus endurcis. Il faillit même se marier,
-mais au dernier moment M. d'Obezan, son futur beau-père, s'étant refusé
-à lui laisser voir sa fiancée toute nue, il cria bien haut qu'à ce
-marché il risquait fort d'être volé, et rompit avec éclat. Après quoi,
-un beau matin, il fit ses malles et s'en fut déclarer à son beau-frère
-qu'ait allait à Paris pour se former aux belles manières. M. de
-Castel-Baigts répondit que, quoi qu'il dût advenir, c'était pour le
-mieux, et Barnabé de la Gontrie monta dans le coche, fort content de
-lui-même.
-
-
-
-
-Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire. Je parle de
-mon oncle de la Gontrie d'après les lettres de lui que j'ai retrouvées
-dans ma famille, ou les rapports que l'on m'en a faits de vive voix. Il
-resterait encore bien des lacunes, si mon imagination ne les comblait
-pas; d'ailleurs la silhouette de mon oncle se découpe si distinctement
-sur le fond de mes pensées familières que je ne dois pas me tromper bien
-souvent, et, me tromperais-je, que cela encore ne serait rien, car mes
-erreurs ne pourraient que le rendre plus ressemblant à lui-même.
-
-Je dois avouer pourtant que je serais bien en peine de dire ou
-d'imaginer ce qu'il fit la première année de son séjour à Paris. Je sais
-seulement qu'il s'accommoda difficilement des logements que cette ville
-lui offrait, et qu'il vagabonda de quartier en quartier, puisque les
-lettres qu'on lui adressait avaient grand'peine à le trouver d'un mois à
-l'autre. C'est le 13 février 1820 qu'il reparaît en pleine lumière.
-
-Il est à l'Opéra, dans la loge de Mme Leprat-Montoleau, épouse d'un gros
-financier et maîtresse de bien des gens. Elle a dépassé la trentaine,
-mais sa beauté étrange et comme exotique flatte au plus haut point le
-goût amoureux de l'époque. Elle a de longs yeux de gazelle, un teint
-chaud, et une taille espagnole qui fait craquer ses basquines. Je ne
-sais qui l'a surnommée Atala, et c'est vrai qu'il serait plaisant
-d'errer en sa compagnie à travers les forêts exubérantes du
-Nouveau-Monde. Elle est, en réalité, Paloise, et prise fort pour
-l'instant le jeune vicomte de la Gontrie, son compatriote. Comme le
-monde connaît leurs amours, ils ne se gênent point, et les regards
-qu'ils échangent expriment éloquemment leurs âmes; parfois, comme pour
-conter des secrets, Barnabé de la Gontrie se penche vers la belle et
-sauvage tête brune, qu'orne un turban oriental surmonté d'une plume
-d'autruche, et l'on voit alors se gonfler doucement d'admirables seins
-mi-nus, qu'une large ceinture de moire rehausse presque jusqu'au visage
-de l'amant. Dans la loge voisine, qui est celle de Mme de Broglie, M. le
-chevalier de Lamartine, un poète d'avenir, fait à leur propos l'éloge de
-l'amour. Et il raconte, avec un léger accent bourguignon, une aventure
-qu'il eut récemment dans les environs d'Aix; il y joint un poétique
-commentaire, car on entend parfois se glisser dans son discours la molle
-harmonie d'un vers et les beaux noms de Julie ou d'Elvire. L'entr'acte
-est long, mais, dans ces parages, on ne songe guère à s'en plaindre, les
-uns parce que l'amour leur fait oublier le temps, les autres parce que
-c'est un délice d'écouter M. le chevalier, superbe en son habit bleu
-tendre au col nimbé d'un grand jabot blanc, et qui, les cheveux chassés
-par l'inspiration en avant des tempes, serre sur son coeur son chapeau
-_tromblon_ aux ailes superbes.
-
-Mais qu'est ceci? Comme le rideau se levait, M. Leprat-Montoleau est
-entré dans sa loge à grand fracas; sa redingote à quintuple collet est
-tumultueuse et son bolivar désordonné. Il y a loin de ce gros homme aux
-yeux furibonds, qui renâcle comme un taureau piqué d'un taon, au
-Sganarelle ignorant et satisfait que le monde entoure d'un mépris
-compatissant et ironique. Il doit tout savoir! En vain un illustre
-chanteur s'évertue à soupirer sur la scène «Beaux yeux d'Almire...», il
-est un trio, dans la salle, qui passionne bien autrement les
-spectateurs. Mais tout à coup la voix d'un de ces acteurs improvisés
-sonne très haut:
-
---C'est entendu, Monsieur; vous êtes cocu! Mais ce n'est pas le moment
-de vous en apercevoir. Sortez!
-
-Et sous l'effort d'une main juvénile, le bolivar et la redingote à
-quintuple collet disparaissent dans l'ombre du couloir.
-
-A-t-on rêvé?... En vain les jeunes gens et les femmes adressent à
-l'amour triomphant un murmure d'approbation; très calmes, Barnabé de la
-Gontrie et Mme Leprat-Montoleau écoutent la pièce, et semblent y prendre
-beaucoup d'intérêt. Ils partent quelques instants avant la fin pour
-échapper à l'attention de la foule; mais ils n'échappent point à M.
-Leprat-Montoleau, qui, à la sortie du théâtre, vociférant pour un chacun
-son indignation, fait la joie des laquais sur leurs sièges et des
-badauds sur la chaussée. Il a vu apparaître les objets de sa colère et
-bondit. Barnabé, toujours calme, tient à distance, de son bras droit
-tendu, le gros homme qui gesticule et crie devant lui. La foule
-s'amasse; les spectateurs sortent.
-
---Monsieur, dit Barnabé, je comptais vous laisser en paix; mais j'ai
-peur à présent que votre ridicule ne rejaillisse sur celle que voici et
-sur moi. Il faudra donc que je vous tue; c'est une affaire entendue,
-Monsieur; mais, pour l'instant, allez au diable...
-
---Quant à vous, mon ange, ajoute-t-il en se tournant vers son amante,
-prenez ma voiture et faites-vous conduire en mon logis...
-
-Soudain des cris retentissent tout près de là, et Barnabé y court suivi
-par des rires flatteurs et des applaudissements. Des voix effrayées
-murmurent: «On vient de frapper Monseigneur... On vient de tuer
-Monseigneur le Duc.» Barnabé arrive à temps pour recevoir dans ses bras
-Mme du Cayla, qui s'évanouit. A la clarté tourmentée des torches, il
-regarde Mgr le duc de Berry qui, très pâle et les yeux grands ouverts,
-est couché sur des coussins de sa berline; auprès de lui, la Duchesse,
-ses blonds cheveux évaporés, exhale sa douleur en cris perçants; un peu
-plus loin, la foule assomme un gros garçon qui, bien qu'il tienne encore
-dans sa main l'instrument de son crime, se contente de sourire et de
-lever les yeux au ciel. «Faites-lui grâce!...» murmure le blessé.
-
-Un pharmacien vient d'ouvrir sa boutique, et Barnabé, escorté d'une dame
-de compagnie, y transporte son précieux fardeau. Mme du Cayla ouvre les
-yeux, reconnaît l'heureux rival du financier, et lui sourit. Le commis
-cherche des sels; il se démène furieusement, la cravate mal ajustée, les
-yeux bouffis de sommeil; il s'écrie:
-
---Quel événement! Quel malheur! Et quel beau sujet de tragédie!... Car
-je suis poète, oui. Monsieur, poète!...
-
-Et puis les soldats écartent la foule devant la porte et, tandis que,
-toute émue encore, la belle Égérie du vieux monarque impotent et galant
-s'appuie sur le bras de son sauveur, celui-ci voit entrer dans la
-boutique la civière où râle l'agonisant royal, et il entend retentir de
-plus en plus forte, pareille aux flammes dévorantes d'un incendie qui
-court de maison en maison et de rue en rue, la rumeur indignée et
-douloureuse de la ville réveillée.
-
-Le lendemain, comme il l'avait promis, Barnabé tua en duel M.
-Leprat-Montoleau, et, bien que l'assassinat du duc occupât alors les
-esprits, le retentissement de cette aventure y laissa une place pour
-Barnabé. Alors tous les yeux se tournèrent vers lui; les femmes en
-rêvèrent. Le roi lui-même, à qui Mme du Cayla en parlait souvent, le fit
-mander. Il le reçut familièrement installé dans le fauteuil où la masse
-bouffie de sa graisse sénile demeurait écroulée toute la journée; il lui
-dit qu'il se souvenait fort bien d'avoir vu jadis le vicomte Pierre de
-la Gontrie à Versailles, et eut des mots attristés, quand il le sut
-mort. Il fut surtout reconnaissant des soins dont on avait entouré sa
-bonne amie durant la nuit tragique et ne laissa point Barnabé partir
-sans lui débiter la traduction d'une ode d'Horace qu'il venait justement
-de parfaire.
-
-Peu après, Barnabé fit l'expérience de la perfidie féminine. Il
-s'aperçut que Mme Leprat-Montoleau promenait un peu partout, et jusque
-dans de basses intrigues, une ardeur que rien ne pouvait apaiser. Quand
-il n'en douta plus, il fut pris d'une immense fureur, roua de coups de
-bottes la plus belle croupe que Paris possédât à cette époque et chassa
-l'amante infidèle. Mais l'ayant chassée il tomba dans l'abattement; non
-point pour longtemps, il est vrai, car de toutes parts des consolations
-s'offrirent.
-
-Dès lors, sa destinée fut éblouissante. Des duels retentissants et de
-belles amours marquèrent à peu près chacune de ses journées. Je n'aurais
-point fini de sitôt, si je voulais raconter ou même résumer ces
-événements, car, à la vérité, Barnabé de la Gontrie vécut en quelques
-mois bien plus que ne le font d'ordinaire les hommes dans toute leur
-existence. Je puis affirmer qu'il laissa loin derrière lui ces héros que
-M. de Balzac fait parfois passer dans ses romans, à la manière de
-météores dans le ciel. Assuré d'être roi à sa façon puisque, pour un
-temps, Paris pardonnerait tout à son idole, Barnabé en profita et lâcha
-les rênes aux coursiers impétueux de sa fantaisie. Il fallait le voir
-marcher en maître au Palais-Royal et sur les boulevards, ou passer dans
-une fête. Les sourires des femmes l'adulaient, les jeunes hommes
-copiaient ses costumes; au milieu de l'amour et de l'admiration, il
-allait, imperturbable, la boutonnière fleurie, fatal, byronien et beau,
-avec ses yeux bleus un peu moqueurs et ses grands cheveux noirs en
-tempête.
-
-Il aima Mme de Mériandre; elle était jalousement gardée par son mari,
-barbon morose et méfiant. Pour la plus grande joie de ses amis et de ses
-admirateurs, Barnabé renouvela les ruses amoureuses qu'imaginèrent les
-poètes et les conteurs du temps jadis. Beaucoup, à cette époque, se
-firent une fête d'aller le voir à la dérobée, la nuit, après qu'il avait
-attaché son cheval à un arbre du boulevard de Gand, où la belle
-habitait, monter jusqu'à sa chambre par une échelle de corde qu'elle lui
-lançait. Il lui advint de choir et de se casser un bras; il fut soigné
-par la douce et jolie Mme de Rocmorelle, qui était précisément la
-meilleure amie de Mme de Mériandre.
-
-Mais depuis quelque temps on avait remarqué qu'il n'était plus le même.
-Son humeur devenait fort inégale; il tombait parfois dans la mélancolie.
-Le bruit courut qu'il était ruiné, et Mme de Rocmorelle vint lui offrir
-ses bijoux. Il haussa les épaules et la pria de ne plus reparaître
-devant lui. Il n'était pas ruiné, ni irrité d'une offre injurieuse. Tout
-simplement il avait été repris par l'ennui. Il venait de se faire
-construire à Auteuil un petit hôtel; d'illustres artistes avaient
-contribué à l'embellir et c'était une habitation délicieuse. Un jour il
-déclara qu'il l'avait prise en horreur et qu'il la brûlerait; il fit
-comme il avait dit, puis disparut. On raconta qu'il était demeuré au
-milieu des flammes, et qu'à présent le beau la Gontrie n'était plus que
-cendre et poussière; on en parla beaucoup, puis moins.
-
-Que devint-il alors? Je crois qu'il faut renoncer à le savoir jamais. Il
-est probable qu'il avait quitté Paris et même la France. Mais il n'avait
-point imité Sardanapale, et vivait si bien qu'il se montra de nouveau,
-et dans le moment même que l'on commençait à l'oublier; c'était donc en
-somme fort peu de temps après son prétendu suicide, car l'oubli est pour
-ceux qui partent comme la vermine pour les morts: il a vite accompli son
-oeuvre.
-
-C'est encore dans l'Opéra que nous le retrouvons, mais il délaisse à
-présent les loges des belles dames, et c'est à peine s'il s'occupe à
-présent de tout ce monde dont il a fait les délices. On l'aperçoit dans
-sa baignoire tous les soirs au moment du ballet, puis, le ballet fini,
-il s'en va très vite. Et l'on dit:
-
---Le vicomte est amoureux de la Logardin. Avez-vous remarqué ses yeux,
-lorsqu'elle est sur la scène?
-
-Ce sont les dames qui parlent ainsi, et, à vrai dire, tant d'entre elles
-connaissent si bien les yeux de Barnabé lorsqu'il regarde celle qu'il
-est près d'aimer ou qu'il aime, qu'elles n'ont pas grand mérite à ne pas
-se tromper.
-
-Oui, c'est vrai, Barnabé de la Gontrie est amoureux de la Logardin, et
-follement amoureux, amoureux comme seuls peuvent le devenir ceux qui se
-sentent incapables de poursuivre longtemps le même amour et ressemblent
-à ces incurables qui chérissent la vie plus que le reste des hommes.
-Barnabé n'est pas le seul à brûler pour elle; mais ils en restent tous
-au même point, et cette femme est, vraiment, singulière.
-
-Qui est-elle? On ne le sait pas. Voici trois mois qu'elle danse dans
-l'Opéra, mais personne ne pourrait dire d'où elle y est venue. Sa
-beauté, comme elle toute, est étrange et mystérieuse; elle mêle
-volontiers des fleurs à ses noirs cheveux qu'elle veut épars quand elle
-danse; et c'est là qu'elle est incomparable. Lorsqu'elle s'élance,
-svelte et souple, on ne saurait avoir d'yeux que pour elle; ce n'est
-plus une femme; c'est la déesse même de l'Harmonie, l'âme de cette
-musique qui paraît n'être alors que le rayonnement sonore de ses gestes;
-son visage se transfigure, s'éclaire, triomphe, et elle ne paraît pas
-avoir d'autre désir que celui de cette passagère divinité que l'exercice
-de son art lui confère. Un soir où plus que jamais elle était belle,
-tandis que les spectateurs ravis l'acclamaient et que les fleurs
-tombaient de partout autour d'elle, elle s'est pâmée de joie au milieu
-de ses compagnes et des fleurs. Ceux qui l'ont approchée vantent son
-esprit et sa bonne grâce, mais ses beaux yeux sombres sont pleins de
-menaces quand on parle d'amour à ses côtés, et elle ne connaît pas le
-pardon pour les sacrilèges qui ont osé l'en entretenir. Quand les jeunes
-gens pensent à elle, les héros à la mode accourent en eux, ils sentent
-gronder dans leurs âmes les désespoirs de Werther et de René, et,
-comprenant qu'ils poursuivent comme eux un rêve impossible, ils
-voudraient bien mourir. Les plus hauts personnages se sont traînés à ses
-pieds; elle a souri dédaigneusement.
-
-Quand l'amour que lui portait le vicomte de la Gontrie fut manifeste,
-tous les esprits furent piqués de curiosité: celui qui passait pour
-irrésistible saurait-il triompher de la belle insensible? Les paris
-furent ouverts... Hélas! ma pauvre tante, du temps où vous aviez le
-droit de croire que vous étiez une divinité, aviez-vous jamais soupçonné
-que vous alliez devenir une pauvre femme destinée à l'amour et à la
-douleur? Devant le beau Barnabé, vous fûtes sans défense; Achille devait
-dompter l'Amazone. Et vous l'aviez si bien compris que, du jour où l'on
-vous présenta cet homme, vous renonçâtes courageusement à un art dont
-vous ne vous jugiez plus digne. C'était avouer à tous votre défaite,
-mais que vous importait, à vous qui jugiez glorieuse pour votre amour
-l'humilité de cette confession?
-
-La victoire de Barnabé, qu'on jugea certaine après la disparition de
-Léocadie Logardin, fut un peu celle de tous les hommes qu'elle avait
-méprisés et l'on fut tout disposé à faire fête au revenant et à son
-illustre conquête. Mais il fallut s'en passer: l'un et l'autre
-demeurèrent invisibles. On ne les excusa point de priver Paris d'un
-alléchant spectacle, et ce fut un grand désappointement; quelques-uns
-même ne tardèrent pas à concevoir un secret mépris pour ces gens que
-l'on avait pu croire supérieurs aux autres et qui n'en allaient pas
-moins filer le parfait amour dans l'ombre, comme le commun des mortels.
-
-Et sans doute n'aurait-on point manqué de rire très fort si l'on avait
-pénétré dans l'intimité de leur vie et de leurs entretiens. En vérité,
-don Juan s'était fait moine, qui, après avoir séduit les plus grandes
-dames, s'abandonnait auprès d'une ancienne danseuse aux séraphiques
-plaisirs du plus chaste amour. Léocadie Logardin avait vendu son hôtel
-pour aller habiter, dans un quartier lointain, un logis à demi rustique.
-Au delà du Jardin des Plantes, non loin de la Bièvre, dont les eaux
-coulaient à cette époque dans une vallée presque feuillue, sous les
-ombrages centenaires d'un boulevard, elle avait fait choix d'une
-maisonnette qu'entourait un petit jardin. Ce fut là que Barnabé, durant
-un mois, accourut tous les matins, timide et joyeux comme un amoureux de
-village rendant visite à sa fiancée; après le repas du soir, il rentrait
-à cheval chez lui; dans la journée, ils faisaient de longues promenades
-dans les banlieues, sans donner à leurs ardeurs d'autres satisfactions
-que celles de se tenir par la main et de se sourire longuement.
-
-Mais ce fut là, aussi, dans le petit jardin où s'effeuillaient les
-dernières roses, qu'ils se retrouvèrent, un soir d'octobre, étrangement
-mélancoliques et las. Des rougeurs passaient sur le beau front de
-Léocadie, et des flammes dans les yeux bleus de Barnabé; quand leurs
-mains se touchaient, ils tressaillaient presque douloureusement. L'hiver
-allait venir: c'est la saison des véritables tendresses et l'âme
-qu'envahit la tristesse des choses éprouve plus que jamais le besoin de
-se réchauffer aux consolantes tiédeurs de l'amour. L'amant allait-il
-encore tous les soirs partir loin de l'amante solitaire, fouetté par le
-vent et la neige, dans la nuit?... N'étaient-ils pas, après tout, les
-seuls maîtres d'eux-mêmes?... Ils n'osaient pas se regarder; ils
-regardaient l'immense déroulement du paysage. A gauche, c'étaient, à
-travers les rideaux ondoyants des peupliers, les toits pressés les uns
-contre les autres d'où émergeaient, là-bas, les dômes et les clochers; à
-droite, les campagnes désertes et immobiles où les routes couraient vers
-l'horizon; en face d'eux, par une sorte d'échancrure, ils voyaient au
-loin le canal Saint-Martin miroiter entre les quais rosés à l'ombre des
-tilleuls, et, tout au fond, parmi les brumes et les fumées, les grandes
-ailes des moulins à vent qui tournaient désespérément sur les coteaux de
-Belleville. Le soir était mélancolique comme l'adieu d'un mourant.
-Barnabé ouvrit les bras, et les deux amants confondirent enfin leurs
-larmes et leurs lèvres.
-
---Mon épouse, murmurait Barnabé...
-
-Non, la Logardin ne pouvait pas consentir à être l'épouse de Barnabé de
-la Gontrie. Elle ne voulait pas qu'il y eût entre elle et lui ces liens
-définitifs. Certes, elle l'aimerait toujours; seulement elle entendait
-que si Barnabé venait à se lasser d'elle, il n'eût qu'à la quitter en
-lui laissant en part la souffrance, et en emportant pour lui le souvenir
-du bonheur. Mais Barnabé protesta, et jura si fort qu'un refus le
-tuerait qu'il fallut accéder à son désir. Ce fut dans une humble
-chapelle du faubourg Saint-Marceau que cette union fut bénie. Il n'y
-avait là que de rares amis de Barnabé, qu'on allait cette fois oublier
-pour toujours ainsi que son épouse. Il apprit en termes brefs
-l'événement à Mme et à M. de Castel-Baigts; il ne leur cachait pas
-d'ailleurs quelle était la nouvelle Mme de la Gontrie. Il annonçait en
-outre son prochain retour au pays. Il partit le surlendemain de son
-mariage. Je laisse à penser l'accueil que les nouveaux époux trouvèrent
-à Sérimonnes.
-
-Ils ne s'en soucièrent guère; les malédictions ne troublaient pas
-Barnabé de la Gontrie. Quant à sa femme, elle s'abandonnait au bonheur
-avec la triste confiance des âmes qu'il maîtrise. Pourquoi, du reste,
-eût-elle douté? Elle n'avait jamais connu de Barnabé que son amour, et
-ne savait pas quelle maladie incurable le tourmentait. Et, quand elle
-vit un jour les voiles de l'ennui et de la mélancolie sur le front de
-son époux, elle n'eut pour lui que plus de tendresse. Elle le suivit,
-anxieuse, à pas silencieux, dans les allées du parc où, comme au temps
-de son adolescence, il revint rôder, la nuit, en faisant de grands
-gestes au clair de lune. Elle espérait peut-être encore, à force
-d'amour, le guérir d'une crise qu'elle croyait passagère.
-
-Espérait-elle?... Un soir, ce fut en vain qu'on attendit Barnabé parti
-dès l'aube pour la chasse. Toute la nuit on fouilla les ravines de la
-montagne; mais, quand on se fut rappelé que le valet du vicomte, Cadet
-Rémoulat, qui venait aussi de disparaître, avait prononcé, peu de jours
-auparavant, d'un air mystérieux, certaines paroles, tous jugèrent les
-recherches inutiles et furent d'avis que le «fou» s'était enfui et avait
-fait des siennes encore une fois.
-
-Voilà, et cette femme n'est pas morte, et autour d'elle la vie continue.
-O ma tante de la Gontrie, vous que la beauté déifiait tout à l'heure et
-que la douleur à présent sanctifie, pleurez! Vous restez seule dans la
-maison, sous les magnolias dont les feuilles vont bientôt se détacher au
-vent de l'hiver, non point de l'hiver qui vint sur le premier baiser, et
-qui s'annonçait fleuri d'espérance, mais de l'hiver noir qui ne fuira
-plus loin de vous, quand reviendra le printemps des choses. Pleurez! Le
-ciel n'a jamais accordé le bonheur que pour mieux faire éprouver ensuite
-l'amertume de la souffrance. Je vous le dis, moi qui mieux que personne
-ai pu savoir ce qu'était une vie comme la vôtre... Le bonheur! Vous
-l'avez eu un temps, et c'est fini. Il n'y a plus rien à faire, il n'y a
-plus rien à dire.
-
-Pleurez...
-
-
-
-
-Or, à deux années environ du départ de mon oncle et la veille même de
-Noël, parut à Sérimonnes un personnage bizarre. Il avait les allures des
-voyageurs misérables; il portait sur l'épaule un petit paquet au bout
-d'un bâton, et tenait dans la main une grande cage remplie d'oiseaux
-bizarres: apparemment il en était montreur et les promenait de bourg en
-bourg, ce qui devait bien plutôt l'empêcher de mourir de faim que le
-faire vivre. Sa barbe et ses cheveux étaient fort longs; on devinait
-qu'il n'avait pas dû en prendre soin depuis de longs mois. Son teint
-semblait hâlé par les plus diverses intempéries.
-
-Depuis déjà deux jours, il errait dans les environs de Sérimonnes. On
-savait encore qu'il avait demandé l'hospitalité à la vieille Félicité
-Doigtdieu, laquelle l'avait envoyé dormir dans l'étable auprès des
-vaches. Il paraissait plutôt innocent que malin, et, d'après les
-quelques mots que Félicité en avait pu tirer, il revenait d'un très long
-voyage, peut-être bien des Iles, et même de chez les Turcs. Ce qui
-intriguait davantage les gens, c'était que l'étranger, à plusieurs
-reprises, avait nommé certaines personnes de Sérimonnes, tout aussi bien
-que s'il y avait vécu de longues années.
-
-Et l'on ne parlait plus que de lui dans le village. L'oncle du
-cordonnier Heurteau était parti jadis pour le Brésil; on racontait qu'il
-était devenu roi chez les sauvages et dormait sur des lits luisants de
-diamants et d'or. Heurteau parlait volontiers de son oncle le Roi, qui
-lui écrivait, disait-il, des lettres très tendres et lui promettait sa
-succession, ce qui lui permettait de ne point toujours payer son dû chez
-les fournisseurs émerveillés. De tout le jour, il n'osa se montrer; il
-croyait, comme beaucoup d'autres, avoir vu autrefois le visage de cet
-homme, et malgré qu'il n'ignorât point que son oncle ne pouvait être si
-jeune, il se sentait envahi par une appréhension qu'il ne parvenait pas
-à maîtriser.
-
-Le voyageur traversa le village comme midi sonnait, acheta du pain et le
-mangea sur les marches de l'église. Malgré la saison, le soleil était
-chaud. La nuit, il avait gelé et la fontaine, sur la place, s'était
-prise; à présent elle recommençait sa chanson monotone dans l'humble
-vasque. Le vieux chien du sacristain vint y tremper son museau dans le
-même temps que le voyageur y remplissait d'eau une sorte de calebasse.
-Celui-ci caressa l'animal, qui, l'ayant flairé, se frotta contre ses
-jambes et jappa d'aise trois fois. L'heure était douce; sur le clocher,
-les corneilles profitaient du jour pour se quereller bruyamment; les
-toits luisaient; les pas d'un cheval et le grincement d'un char
-résonnaient dans l'air cristallin. L'homme écoutait, regardait. Bientôt,
-les curieux qui, cachés derrière leurs rideaux, ne laissaient se perdre
-aucun de ses gestes, le virent pleurer comme une Madeleine, accoudé à la
-fontaine, auprès de la cage où les oiseaux, charmés par le soleil,
-lustraient leurs ailes et voletaient.
-
-Puis il s'en fut par la route de la Gontrie. Il semblait très las;
-parfois il s'asseyait sur le bord de la route, regardait les oiseaux,
-s'assurait qu'il avait bien dans sa poche un certain papier et se
-remettait en marche après quelque temps. Il atteignit la grille de la
-Gontrie, entra et, sans hésitation, se dirigea vers la demeure. Les
-chiens au chenil n'aboyèrent pas. L'horizon rougeâtre engloutissait déjà
-le soleil; les arbres étaient immobiles et nus; la nuit serait froide:
-sur la surface du bassin qui allait de nouveau se prendre, le travail
-silencieux de l'eau faisait courir de légers frissons circulaires; les
-allées étaient couvertes de brindilles cassantes de sapins et de larges
-feuilles mortes de magnolias qui, sous les pas, craquaient; c'était le
-règne de l'hiver, de la tristesse et du silence. Seules les fumées qui
-montaient droites du toit bas et large révélaient qu'on vivait là.
-
-La vieille Anne, qui vint ouvrir, regarda le visiteur avec inquiétude et
-curiosité. Elle aussi le reconnaissait vaguement. Il demandait à voir
-Mme de la Gontrie. Anne lui dit:
-
---C'est bon; je vais la quérir.
-
-Et elle disparut, après avoir fermé la porte et laissé le visiteur sur
-le perron, par prudence.
-
-Ma bonne tante arriva, regarda l'homme et se mit à trembler très fort.
-
---Dieu du ciel! C'est Cadet... Cadet Rémoulat... et il est tout seul.
-Oh! mon Dieu, mon Dieu!...
-
-Elle pleurait, son mouchoir sur la bouche, dans les bras d'Anne. Cadet
-Rémoulat ne comprenait pas, et restait sur le seuil, étonné qu'on lui
-fît un accueil si ému. Puis il prit une lettre dans sa poche, et bégaya:
-
---C'est moi... oui... J'arrive avec une lettre de mon maître et ces
-oiseaux qui sont pour vous...
-
-Alors le visage de Mme de la Gontrie s'éclaira, elle se précipita vers
-Cadet Rémoulat, étreignit l'humble main qui avait porté la lettre.
-
---Anne, il vit et il ne m'oublie pas!... Que me dit-il? Qu'il me tarde
-de lire cette lettre!... Et ces oiseaux! comme ils paraissent avoir
-froid!... Oh! mon Dieu, il y en a un qui est en train de mourir...
-
-
-
-
-Lettre écrite par Barnabé de la Gontrie à son épouse, tandis qu'il se
-trouvait en l'île de Bâli.
-
-
-«Je vous prierai dès l'abord (ma bien chère Épouse) d'excuser mon départ
-imprévu. Il est, je le sais, aussi offensant pour mon renom de galant
-homme que pour l'amour que je sais que vous me portez. Mais je me rends
-justice en me disant qu'il n'y va point de ma faute; je ne suis pour
-rien dans les ordres qu'un démon familier me dicte impérieusement, et
-c'est là ce qui me désespère. Si j'étais le maître de mes désirs, nul
-doute que je ne fusse demeuré près de vous, à cueillir des jours faciles
-sous le ciel de mon pays natal. J'envie ceux qui se contentent, durant
-leur vie, d'attendre le bonheur dans leur lit, et qui finissent par le
-trouver dans le calme même de cette attente. Mais le destin en a ordonné
-autrement de moi.
-
-«Comme vous le saurez avant même qu'ouvrir ma lettre, je suis l'hôte des
-pays les plus lointains. Je partis dans l'espoir que, sous des cieux
-nouveaux, de nouveaux pensers s'épanouiraient en moi, et qu'un jour,
-peut-être, je trouverais le port bienheureux où s'apaiseraient mes
-inquiétudes. Si le ciel y consent jamais, je ne manquerai pas à vous le
-faire savoir.
-
-«Après diverses incertitudes, j'advins à Bordeaux le huit d'avril, qui
-tombait précisément le jour de Pâques. Or, tandis que Cadet Rémoulat et
-moi étions, pour la promenade, le long des quais, nous rencontrâmes une
-compagnie de Levantins; ils nous saluèrent fort poliment; après quoi ils
-nous contèrent leurs voyages. Ils nous dirent qu'ils faisaient le négoce
-et arrivaient de Négritie. C'étaient de fort honnêtes gens et leur
-société me charma. Ils me firent des présents, qui d'un poignard, qui
-d'un arc curieusement ouvré. Je les priai à dîner, ce qu'ils
-acceptèrent. Ensuite, le garçon servant ayant apporté des cartes, ils
-m'apprirent un jeu en usage dans leurs pays; c'est une espèce de brelan
-assez compliqué, qu'ils nomment _mossib_; je perdis deux cents écus, non
-sans prendre beaucoup de plaisir. Cependant, mes nouveaux amis me
-racontaient force merveilles sur les pays qu'ils avaient visités, et
-j'admirai quelques belles filles qu'ils en avaient ramenées; elles
-étaient d'une peau un peu brune à la vérité, mais grandes, fort bien
-faites, avec d'admirables yeux noirs et des dents les plus blanches du
-monde. Elles étaient originaires de Barbarie et vêtues, à la mode du
-pays, de tuniques blanches sur lesquelles tintaient des colliers de
-cuivre; elles avaient des bagues à leurs pieds, lesquels étaient nus et
-fixés par des bandelettes de cuir sur des semelles de liège fin. Les
-Levantins comptaient en tirer profit en les vendant à de riches Turcs
-pour l'ornement de leurs sérails; et, malgré que nul plus que moi ne
-soit bon chrétien, il me faut bien dire que j'ai regretté, lorsque je me
-suis séparé de tout ce monde, qu'on ne m'eût point élevé dans la
-religion de Mahomet.
-
-«Les récits qu'on m'avait faits m'ayant mis en goût pour les voyages, je
-conçus le dessein de prendre la mer. Vous le voyez, j'avais raison: nos
-destinées sont des trames obscures où les événements sont brodés par le
-hasard, et nous ne sommes pas les maîtres de nous-mêmes... Je fis part
-de mon projet à mes amis les Levantins, qui m'approuvèrent; ils
-m'offrirent même de me conduire à quelqu'un qui me vendrait un beau
-bâtiment. J'allai le visiter avec eux. Il me plut. Tout d'abord, j'en
-trouvai le prix un peu élevé, mais ces braves gens me firent comprendre
-qu'il ne fallait point lésiner sur l'achat d'un navire à qui on allait
-confier sa vie et celle de quinze hommes.
-
-«_L'Alcyon_ est une goélette de 120 tonneaux environ, élancée, légère
-et, malgré tout, solide sur l'eau. J'aime la longue ligne courbe de ses
-flancs et sa svelte mâture qui accueille heureusement le bienveillant
-essor des brises. A la proue, une sirène est figurée, les bras enchaînés
-à la coque, les seins droits et la face tendue, comme si toute son âme
-de captive était attirée vers le désir de la libre aventure. Que de
-fois, par les nuits chaudes, quand l'insomnie me forçait à délaisser mon
-étroite cabine, je suis allé m'étendre, à la pointe du navire, au-dessus
-d'elle! La calme mer était toute lumineuse et nous glissions
-insensiblement sur une immense étendue d'or phosphorescent où se
-déroulait à notre suite un sillage moiré. Je voyais la sirène au-dessous
-de moi, mais ma main elle-même ne pouvait arriver à caresser sa tête
-pourtant toute prochaine, et dont la chevelure dorée brillait dans le
-reflet de la mer. Elle était là, toujours près de moi et toujours
-insaisissable, et je pensais qu'ignorant à jamais ma présence la captive
-poursuivait, elle aussi, le coeur plein du désir des flots paternels, un
-rêve qu'elle ne réaliserait pas.
-
-«C'est par un beau matin de soleil, à l'heure du reflux, que nous avons
-levé les ancres. Les quais, s'infléchissant le long du fleuve selon la
-courbe du croissant, orgueil des armes de la ville, semblaient danser
-dans la lumière tourbillonnante. Les jurons des porte-faix qui
-s'agitaient, la face empourprée sous les ailes du chapeau gascon, se
-mêlaient aux appels des matelots et aux cris irrités et baroques
-d'animaux étrangers que des montreurs achetaient près de nous. Et déjà
-le vent gonflait les voiles; le pilote était à son poste; le moment de
-partir était venu. Mes amis les Levantins m'avaient accompagné jusqu'à
-la goélette; nous nous embrassâmes. Et nous pleurions tous à chaudes
-larmes.
-
-«A quoi bon vous raconter en détail (ma bien chère Épouse) les
-péripéties de mon voyage, et qu'importe d'ailleurs à celui qui va
-cherchant par le monde les débris épars d'un rêve inconnu le souvenir
-des lieux où il promena vainement son espoir et son anxiété? Je serai
-donc bref.--Après avoir longé les rivages de Maroc, nous vîmes les
-sables torrides du désert expirer dans les flots de l'Océan. J'eus
-l'idée un moment de débarquer sur cette côte et d'y fonder un empire
-dont personne ne m'aurait contesté la possession, quitte à le rendre
-ensuite habitable par des conduits d'eau, ou d'une autre manière.
-Peut-être eussé-je trouvé dans l'exercice du pouvoir suprême des
-distractions qu'une vie ordinaire m'a refusées. Mais les matelots me
-représentèrent qu'une descente en ce pays risquait bien de n'être
-profitable qu'aux seuls lions, fort nombreux en ces parages, et je
-n'insistai pas. En revanche, à quelques jours de là, quand nous fûmes à
-la hauteur de la Côte d'or, l'endroit m'ayant plu, je donnai l'ordre de
-jeter les ancres.
-
-«Les naturels nous donnèrent les marques de la plus vive sympathie. Or,
-apprenez que j'avais fait faire avant mon départ une superbe livrée
-galonnée d'or pour Cadet Rémoulat. A la vue de quoi les sauvages le
-prirent pour notre chef et lui témoignèrent un profond respect. Ils le
-suivaient, palpaient religieusement son habit, et, de temps en temps,
-d'aucuns, le dépassant, s'aplatissaient devant lui et, s'étant emparés
-de l'un de ses pieds, le posaient sur leurs têtes, j'imagine en signe de
-soumission. Puis ils allaient de l'avant, faisant de grands bonds,
-gesticulant et poussant des cris rauques que je jugeai être des chants
-d'allégresse. Cadet Rémoulat en était tout confus. J'aurais souhaité que
-vous fussiez là. Vous eussiez bien ri. Ce que nous fîmes.
-
-«Il se trouvait justement que, le roi du pays étant mort, il y avait
-frairie pour l'avènement de son successeur. Nous assistâmes donc à
-diverses réjouissances toute la journée. Au soir on vint nous chercher
-de la part du prince. Il nous caressa les joues en manière d'amitié,
-nous prit par la main et nous fit asseoir près de lui sur une sorte
-d'estrade. La foule nous entourait, chantant un air monotone et
-s'accompagnant en frappant des mains. Un vieillard fut conduit jusqu'à
-nos pieds; il souriait. Puis un enfant de sept à huit ans survint qui
-portait un grand sabre. Le roi éleva les bras, les chants cessèrent. Et
-l'enfant se mit à frapper avec son sabre sur le cou du vieillard. Comme
-il maniait péniblement cette arme, à cause de son âge encore tendre, il
-se passa bien trois quarts d'heure avant qu'il n'eût complètement
-détaché la tête du tronc. On nous apprit que c'était un sacrifice en
-usage à l'avènement des rois et que c'était un grand honneur d'être
-choisi pour victime.
-
-«Ce pays délicieux nous retint un mois. Je dois vous dire que les femmes
-de la Côte d'or passent pour les plus jolies négresses qui soient. Tous
-leurs soins se rapportent à plaire, et elles plaisent surtout par leur
-extrême propreté et leur goût pour le libertinage. Tous les moyens leur
-sont bons par lesquels elles espèrent apaiser le feu qui les dévore.
-Leur impatience est si vive quand elles se trouvent avec un homme
-qu'elles ne balancent pas à se précipiter dans ses bras en arrachant
-leurs vêtements pour accélérer le moment du plaisir. Le roi nous en
-offrit de fort séduisantes, surtout à Cadet Rémoulat, qu'il avait logé
-dans la case la plus confortable de la ville. Ce furent de beaux jours
-pour lui; après avoir été tout d'abord gêné par tant d'honneurs, il s'en
-était accommodé avec beaucoup de bonne grâce. Ses négresses surtout
-semblaient le réjouir, encore que, la chaleur du climat aidant, il fût
-visiblement très fatigué. Le matin, les naturels venaient le réveiller
-par des chants et des danses; il se montrait et se laissait adorer
-bienveillamment. Le soir, assis sur le seuil, entouré d'une populace
-admirative, il fabriquait des flûtes avec des roseaux, à la façon des
-bergers de notre pays; il en donnait à qui en voulait et apprenait aux
-sauvages les airs qui avaient charmé son enfance; plusieurs d'entre eux
-finirent par s'en tirer fort bien, et je ne doute point qu'un jour, si
-quelque voyageur pyrénéen aborde en ces contrées, il ne s'arrête
-soudain, stupéfait d'entendre un motif de Despourrins modulé par des
-lèvres noires.
-
-«Mais voici bien le plus beau de l'histoire. Un soir, comme j'en étais
-venu à craindre que l'air du pays ne valût rien pour ma névralgie, je
-résolus départir et j'en avertis mes compagnons. Disséminés çà et là,
-bien nourris, oisifs, ils auraient été en passe de devenir fort gras si,
-plus encore que par ces bons noirs, ils n'avaient été choyés par leurs
-dames. Cadet, comme d'habitude, jouait de la flûte devant sa porte.
-Quand il m'eut entendu, il leva les bras au ciel, sa bouche s'ouvrit et
-sa flûte qu'il avait laissé choir se brisa... Hélas! il n'y eut pas que
-la flûte du pauvre Cadet à se briser pour lui en cet instant! Le coup
-fut rude pour cette âme simple et crédule. Ainsi, lui, que tout un
-peuple avait cru roi, il allait redevenir le valet de Barnabé de la
-Gontrie. Assis sur son escabeau, il fondit en larmes. Ses femmes
-accoururent; la foule le considérait avec stupéfaction; puis soudain une
-des demoiselles de son sérail s'étant mise à pleurer pour faire comme
-son seigneur, tous ceux qui étaient là l'imitèrent et, jusqu'à une heure
-avancée de la nuit, on n'entendit plus dans le village que de longs
-hurlements de douleur.
-
-«Depuis, partout où nous ont poussés les vents et ma vagabonde
-fantaisie, Cadet est resté la proie de l'abattement et de la tristesse.
-Comme nous passions auprès de Sainte-Hélène, je ne pus m'empêcher de
-méditer sur les ressemblances qui liaient Cadet Rémoulat et Napoléon et
-jamais il ne m'est apparu plus clairement que tout se tenait dans la
-nature. Ni les femmes du Monomotapa, qui mêlent leurs cheveux de
-coquillages, ni les bayadères hindoues, qui dansent au crépuscule dans
-les carrefours, ne purent lui faire oublier les amours et la gloire
-qu'il dut laisser sur la Côte d'or.
-
-«Mais voici que, tout récemment, un assez violent noroît nous a portés
-vers l'île de Bâli. Nous en avions entendu parler dans les Indes par des
-voyageurs néerlandais, et nous la reconnûmes au tintement des clochettes
-balancées par les brises aux frontons des pagodes. Quand nous avons
-atteint le port, j'ai aperçu un brick aux mâts duquel flottait le
-pavillon de France; à la vue des fleurs de lys d'or, mes yeux se sont
-mouillés de larmes; tant il est vrai qu'on reste toujours attaché à sa
-patrie comme à sa famille.
-
-«Mais quelles n'ont pas été ma surprise et ma joie! Après avoir mis pied
-à terre, j'ai reconnu mon ami Robert Guerlandes, celui-là même qui fut
-si plein d'attentions pour vous lorsque vous vous étiez évanouie
-d'émotion le jour de notre mariage. Sa destinée l'a, comme moi, chassé
-de son pays; mais lui, c'était pour oublier de noirs chagrins d'amour
-qu'il errait à travers le monde. Et je l'envie, car, à peu près guéri,
-il repartira demain pour la France et ne sera plus ce Juif-Errant maudit
-que je resterai peut-être toujours.
-
-«Hier, voyant Cadet plus triste encore qu'à l'ordinaire, j'ai pensé que
-j'avais une occasion unique de le rendre à une vie paisible et qu'en
-outre je ne pourrais jamais mieux vous donner de mes nouvelles qu'en le
-chargeant d'une lettre pour vous. Robert Guerlandes m'affirma qu'il se
-ferait un plaisir de ramener ce garçon en France. J'ai donc demandé à
-Cadet:
-
---«Cadet, veux-tu revenir au pays, là-bas?...»
-
-«Un éclair de joie a brillé sur son visage. Mais j'ai compris qu'il
-pensait encore à la Côte d'or. J'ai dû avoir le regret de le détromper.
-Certes, Cadet préfère le calme horizon des montagnes à l'infini
-déroulement des vagues. Mais à présent et pour toujours, son pays
-véritable est le village africain où, quand tombait le soir, il jouait
-de la flûte au seuil de la case qu'égayaient les rires de ses négresses.
-
-«Pour moi, je compte rester encore quelque temps dans cette île. Le
-climat y est doux et le paysage fort poétique. Partout, sur des arbres
-bas et touffus, s'épanouissent des fleurs rosées; toutes les abeilles de
-Malaisie s'y donnent rendez-vous et, le soir, leur immense bourdonnement
-enveloppe les tintements des clochettes. L'air a l'odeur d'un bouquet
-trempé dans du miel. Les femmes sont cuivrées de teint et assez
-agréables. Les hommes semblent d'un naturel fort doux et n'ont rien de
-particulier, sinon qu'ils se baissent pour pisser, parce que les chiens,
-qui passent parmi eux pour des bêtes immondes, pissent en levant la
-jambe. Je dis: je compte rester quelque temps dans cette île, mais il se
-peut aussi que j'en parte demain, je ne sais pour quel pays, pareil à ma
-goélette qui, dans les moments de calme, attend, ignorante et résignée,
-le vent imprévu et impérieux.
-
-«Cadet Rémoulat vous apportera des oiseaux charmants dont un indigène
-m'a fait cadeau. J'espère qu'ils vous distrairont. Quant à Cadet,
-gardez-le près de vous, et, si vous voulez m'obliger, traitez-le
-désormais avec certains égards, comme il sied à un homme qui a été roi,
-fût-ce en rêve.
-
-«C'est sur cette prière (ma bien chère Épouse) que je prends à regret
-congé de vous et que je vous prie de me croire toujours votre mari
-tendre et dévoué.
-
-«Barnabé-Jules, vicomte de la Gontrie.»
-
- * * * * *
-
-(C'est donc fini... Jusqu'ici nous avions encore l'espoir; mais à
-présent il ne nous reste plus qu'à courber la tête; les cheveux qui
-deviennent blancs sont plus lourds à porter. Quand donc viendra la mort?
-Hélas! les jours se passent, et l'on espère mourir chaque jour, et l'on
-ne fait que vieillir!...
-
-Et pourtant, il vit, il existe encore quelque part dans le monde, et je
-ne suis pas avec lui. Ah! fuir vers lui comme y court ma pensée,
-par-dessus l'horizon des montagnes, au delà des mers. Mais à quoi bon?
-Après le voyage, après l'espoir, après l'angoisse, je ne retrouverais
-plus l'âme qui m'aima, et je n'atteindrais encore que le fantôme de mon
-amour...)
-
-Ma pauvre tante, comme je vois clair en vous à tous les moments de votre
-vie!
-
-Elle courba la tête, et les années passèrent avec cet air tranquille et
-sournois qui les font s'éloigner loin de nous comme en glissant sur une
-pente douce. Et ma tante se demandait: «Quand donc auront-elles fini de
-passer?» Cadet Rémoulat resta près d'elle. Que de fois elle essaya de
-lui faire raconter en détail le voyage! Mais lorsque Cadet Rémoulat
-avait abordé en sa mémoire au pays où il avait été roi, il ne voulait
-jamais aller plus avant et son rêve poursuivait d'inoubliables images.
-Lui aussi se souvenait et ne vivait plus. Il dura trois ans encore,
-incapable de quoi que ce fût sinon de jouer de la flûte. Un soir, on le
-trouva mort au fond du parc, les roseaux pressés sur ses lèvres, et les
-yeux grands ouverts comme pour contempler éperdument le pays qu'il avait
-enfin retrouvé.
-
-Je naquis, je crois, huit jours après.
-
-
-
-
-III
-
-
-Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver, ce fut au
-printemps qu'en revint mon oncle Barnabé. Car il en revint. Et, de ce
-retour, je puis en parler autrement que d'après les dires des bonnes
-gens et de ma mère: j'étais là, et dans un âge assez avancé pour que mes
-yeux pussent y voir clair et qu'il fût loisible à mon esprit de
-s'émerveiller.
-
-Nous étions à table quand les grelots du coche tintèrent sur la route.
-Les fenêtres étaient ouvertes. Nous mangions en silence, sans prêter
-grande attention au passage de la voiture publique, dont le fracas
-familier ne représentait pour nous qu'une des heures de la journée,
-aussi bien que les carillons du clocher ou les tintements de nos
-cartels. Mais le bruit des roues cessa cette fois devant la grille du
-jardin, et nous n'entendîmes plus que les grelots secoués et les pieds
-ferrés cognant dur le sol des chevaux arrêtés et impatients de regagner
-l'écurie. Le jour était déjà bas. Une petite chauve-souris entra, et
-décrivit au-dessus de nos têtes des cercles cocasses à la poursuite d'un
-but incompréhensible et changeant.
-
-Nous nous regardâmes. La servante courut en hâte à la fenêtre, avec sa
-charge d'assiettes qui s'entrechoquaient. Tournés vers elle, nous
-attendions ses paroles. Elle dit:
-
---Il y a quelque chose pour nous, mais je ne sais pas si c'est un paquet
-ou un chrétien.
-
-J'allai rejoindre Ursule à la fenêtre, malgré grand'mère qui bougonnait:
-
---Calixte, veux-tu bien rester à table!... Calixte, il n'y a que les
-enfants mal élevés qui se lèvent de table avant que les parents en
-donnent le signal.
-
-Mais, avec un air de se jouer de moi, la nuit noire était survenue d'une
-minute à l'autre, comme il arrive parfois au printemps et à l'automne
-dans nos pays de montagnes. Je ne vis rien que des ombres qui
-s'avançaient dans l'ombre tandis que j'entendais leurs pas faire crier
-le sable. De plus près je distinguai un homme et une femme, et des gens
-qui portaient des bagages derrière eux. Le bruit de la sonnette dans le
-corridor vaste grelotta. Des portes s'ouvrirent. Des flambeaux
-éclairèrent les nouveaux venus.
-
-La stupéfaction empêcha ma mère de parler, mais ma grand'mère s'écria:
-
---Hé, Dieu! ce n'est ni un paquet ni un chrétien, c'est mon frère.
-
-Ce fut en moi, comme dans la maison, un grand remue-ménage; mes idées
-sautaient les unes par-dessus les autres, se houspillaient, se
-bousculaient, pareilles à des enfants turbulents et déchaînés. D'après
-ce que j'avais entendu dire de mon oncle Barnabé, je l'imaginais sous
-l'espèce de la Barbe-Bleue ou même de quelque démon biscornu. Or j'avais
-devant moi un vieux homme à barbe grise, avec de bons yeux timides et
-tristes. Il regardait autour de lui, s'efforçait de sourire, n'y
-parvenait pas, voulait parler, ouvrait la bouche, puis ayant bredouillé
-quelques mots se taisait brusquement. Mais je savais que le diable peut
-nous abuser en prenant toutes les formes, et, lorsque j'eus porté mon
-attention sur la créature qui l'accompagnait, j'eus grand'hâte de me
-réfugier dans la satisfaisante terreur de l'opinion que je m'étais,
-jusque-là, forgée sur son compte.
-
-C'était une petite créature menue et souriante, dont les yeux brillants,
-impudents et amusés, nous examinaient tous les uns après les autres. Ma
-science enfantine eut suffi à me la faire reconnaître pour sauvagesse, à
-la couleur cuivrée de sa peau et à l'étrangeté de son costume, si je
-n'avais trouvé plus séduisant et convenable de penser qu'elle arrivait
-du plus profond de l'enfer. Ni son esprit ni son corps ne semblaient
-pouvoir tenir en place; lasse bientôt de s'occuper de nous, elle promena
-sa curiosité sur les objets et les meubles de notre salon à manger;
-parfois elle tirait mon oncle par la manche et lui parlait dans une
-langue gazouillante, sans doute pour lui demander des explications; mon
-oncle étant trop troublé pour lui répondre, elle fit la moue, puis
-sourit à un pot de confitures qui se trouvait sur la table; déjà elle
-avançait la main vers lui; mais l'attitude sombre d'Ursule l'ayant
-arrêtée en son dessein, elle s'assit par terre et se mit à jouer avec
-ses pieds. Enfin, s'étant aperçue de ma présence, elle rampa vers moi,
-engageante et amicale. Je me reculai lentement vers le mur, blême, et
-prêt à pousser de grands cris. Elle s'arrêta, étonnée, et courut à la
-fenêtre; l'air était vif; elle toussa: une petite toux argentine et
-violente; alors mon oncle sortit de sa stupeur, et, terrifié comme une
-oiselle dont l'oiselet se penche au bord du nid, courut mettre sur les
-épaules de la petite diablesse un manteau qu'il portait sur son bras.
-Elle lui sauta au cou, rit, et revint vers nous cramponnée à son bras.
-Tout cela n'avait duré que quelques instants, et tous, ma grand'mère
-furieuse, ma mère apitoyée, Ursule et moi remplis d'étonnement et
-d'épouvante, nous nous taisions. Ce fut encore ma grand'mère qui rompit
-le silence:
-
---Eh bien, monsieur mon frère, vous voilà joli... Et me direz-vous, s'il
-vous plaît, ce que signifie cette singesse?
-
-Mon oncle, ayant considéré sa soeur avec tristesse et résignation,
-répondit:
-
---C'est la fille d'un roi... en vérité, ma soeur... la fille d'un roi au
-pays malais, et je vous demanderai des égards, beaucoup d'égards...
-
-Ma grand'mère, tout en s'indignant, fit de grands éclats de rire:
-
---Des égards! ah! ah! ah! voilà qui est bien! Des égards pour cette
-créature qui n'est sans doute même pas baptisée, et qui ne pourrait
-m'intéresser que si je la nourrissais dans une cage à la manière d'une
-perruche!...
-
-Barnabé de la Gontrie inclinait vers le sol sa tête déplorable; il
-murmura:
-
---Vous n'êtes pas assez indulgente, ma soeur... tout le monde n'a point
-le bonheur d'être sans reproches. Pour ce qui est du baptême, je puis
-bien vous dire que je ne désire rien tant que l'instruction de Miariza,
-que voici, dans la foi chrétienne.
-
-Ma grand'mère haussa les épaules et, lasse d'être en colère, s'apaisa.
-Mais il en fut autrement d'Ursule qui, l'oeil torve, allait grondant
-entre ses dents:
-
---Sûr que les peaux que le Diable a roussies de cette manière n'ont
-point de place marquée dans le Paradis.
-
-Ce fut une grave question de savoir où l'on ferait coucher Miariza. On
-décida tout d'abord qu'elle occuperait au-dessus des écuries une chambre
-fort propre où nos cochers avaient dormi lorsque nous en avions. On
-chargea mon oncle de l'y conduire, quand le moment en fut venu; mais
-alors cette petite se mit à pousser des cris épouvantables; elle se jeta
-aux pieds de mon oncle, embrassa ses genoux; de grosses larmes roulaient
-sur ses joues cuivrées et l'on eût dit qu'on méditait de la conduire à
-la mort. Finalement on dressa le lit de Miariza dans la chambre de
-Barnabé, sur la demande qu'il en fit, sans doute dans le but de nous
-rassurer. Ma grand'mère nous recommanda de barricader nos portes; pour
-elle, elle n'y manquerait point, persuadée qu'il y avait tout à craindre
-de la part de nos hôtes. Quand je fus dans la chambre de ma mère, qui
-était aussi la mienne, je vis qu'elle ne tenait aucun compte de ces
-conseils et je lui en fis l'observation. Elle me répondit:
-
---Ta grand'mère dit et fait ce qu'elle veut... Mais il ne faut pas avoir
-peur de ton oncle: il est malheureux.
-
-O ma chère maman, lorsque je vous revois aujourd'hui, vous partie à
-jamais pour ce néant que peuplent seules les songeries de ceux qui sont
-demeurés, c'est peut-être en cet instant de nos vies que vous
-m'apparaissez sous les traits les plus précieux et les plus émouvants.
-Vous êtes bien belle encore, maman, et si jeune sous vos grands cheveux
-blonds dépeignés pour la nuit! Je me suis jeté dans vos bras et j'y
-pleure de toutes mes forces. Comme j'ai honte d'avoir eu peur de mon
-oncle et de la petite étrangère pour le vain plaisir de jouer avec cette
-peur! Pourtant, lorsqu'il était entré, n'avais-je pas entrevu tout ce
-qu'une destinée blâmable peut cacher d'infortune et d'innocence? Vous
-m'avez presque fait comprendre dès ce jour-là que ni les bonnes actions
-ni les mauvaises ne dépendent de nous, et qu'il n'existe en réalité
-qu'une vertu, celle de savoir plaindre. Et c'est pourquoi, aujourd'hui,
-où que vous soyez, que vous puissiez ou non m'entendre, il fallait que
-je vous remercie d'avoir, par ces quelques mots, ouvert toute grande
-pour ma petite âme la fenêtre qui donne sur les pays merveilleux de la
-pitié et du pardon.
-
-Mon pauvre oncle Barnabé! Le lendemain, si tôt que je le vis, un
-irrésistible élan me fit sauter dans ses bras. Il en fut fort attendri.
-Mais déjà les signes de Miariza, à défaut de son langage, que je
-n'entendais point, me conviaient à jouer. Ma factice terreur de la
-veille était loin et ce fut avec joie que je me mis en devoir de courir
-après elle ou de m'en faire poursuivre; j'essayai de grimper avec elle
-dans les arbres, mais elle était plus agile que moi et son rire clair
-tintait toujours bien au-dessus de ma tête, en des régions où,
-jusque-là, j'avais cru que les oiseaux seuls étaient capables de
-s'aventurer. D'autres fois, sur la prairie, après des courses folles, je
-parvenais à l'atteindre et nous roulions ensemble sur l'herbe en
-poussant des cris joyeux; câline comme un jeune chien, Miariza s'amusait
-à me mordre tout doucement; mais moi, alors, je ne bougeais plus; un
-étrange plaisir faisait courir plus rapidement le sang dans mes veines,
-et je regardais ses yeux brillants et les traits délicats de son visage
-cuivré, et je respirais, pressé contre elle, un léger parfum de vanille
-et de thé.
-
-De ce jour, ma grand'mère vécut dans la tristesse irritée de son coeur.
-Un grand malheur venait de la frapper. Une nuit, son chien Némorin avait
-été par mégarde enfermé dans la cuisine. Un cochon, orgueil de nos
-étables, y gisait éventré; l'ingénieuse Ursule se proposait de
-l'accommoder en jambons et en saucisses. Mais la gloutonnerie de Némorin
-surpassait encore sa laideur; pour charmer les ennuis de sa captivité,
-il dévora tant et tant de cette inépuisable pitance qu'on le retrouva,
-au matin, couché sur le carreau, le ventre tendu comme un tambour, la
-langue haletante, les yeux suppliants; il mourut sur le coup de midi,
-malgré les soins qui lui furent prodigués, après une agonie fort
-douloureuse. J'étais dès lors le seul qui pût écouter les histoires de
-ma grand'mère et subir les conséquences diverses de sa tendresse. Mais
-la compagnie de Miariza me procurait des plaisirs plus séduisants et
-plus nouveaux, et, d'ailleurs, les récits de ma grand'mère pâlissaient
-singulièrement près de ceux au fil desquels, parfois, le soir mon oncle
-Barnabé, m'ayant pris sur ses genoux, se laissait entraîner. Que
-m'importaient Versailles, le roi, la reine et les coliques de la
-Polignac, alors que d'immenses et merveilleux horizons m'étaient tout
-soudain dévoilés?
-
-Ciels contre l'azur de qui dansaient perpétuellement de chaudes
-poussières d'or!... Sous les flots transparents, auprès des îles,
-apparaissaient aux yeux des navigateurs, maritimes parterres de roses
-rosées, les floraisons des récifs corallins; l'air du soir était animé
-par l'ardent bourdonnement des abeilles affairées autour du butin que
-leur fournissaient les arbres fleuris en toutes saisons; et les parfums
-des fleurs sentaient déjà le miel des abeilles. Les indigènes à la peau
-cuivrée, à l'ombre des cases, se plaisaient à des jeux puérils et
-compliqués; les bruits de leurs rires et de leurs disputes se mêlaient
-aux pépiements des perruches roses. Le long des humides prairies où la
-vie fermentait, où les raflésias monstrueuses épanouissaient à même
-l'écorce des arbres leurs fleurs purulentes et gorgées, les soeurs de
-Miariza passaient sur leurs chariots traînés par des poneys minuscules;
-elles vivaient, oisives et heureuses, jouant avec leurs colliers de
-corail ou jonglant avec des balles de cornaline. Parfois les grands
-anthropoïdes, cachés sous les forêts des montagnes, avaient reniflé dans
-le vent leur odeur de vanille et de thé et venaient, égipans
-formidables, les ravir jusque sur les prairies du littoral. Au soir, les
-gongs résonnaient aux mains des prêtres; d'île en île les voix monotones
-et sacrées saluaient l'apparition d'éclatantes étoiles, et le vent qui
-se levait faisait longuement frissonner aux frontons des pagodes le
-peuple aérien des clochettes de métal.
-
-Et puis, un matin, la goélette repartait sur l'Océan, mollement poussée
-par les brises vers une autre île aussi belle et fleurie, vers un autre
-rêve...
-
-C'était en ces pays que, pour l'instant, voyageait mon imagination. Ma
-grand'mère comprit bien que je lui échappais; or ses souvenirs seuls
-l'intéressaient, mais elle ne les reconnaissait bien qu'en les
-racontant; Némorin étant mort, nul auditeur ne lui restait plus; alors
-les ressentiments qu'elle nourrissait contre mon oncle gonflèrent
-davantage son coeur et débordèrent bientôt en paroles amères et
-injurieuses.
-
-Tous les matins mon oncle, tenant Miariza par la main, prenait la route
-de la Gontrie. Il allait à tous petits pas, revenait, repartait, allant
-chaque jour un peu plus avant. Mais l'angélus de midi sonnait toujours
-au clocher de Sérimonnes avant qu'il eût vu les briques du toit
-rougeoyer au milieu des branches vertes. Alors, se donnant à lui-même le
-prétexte de l'heure, il reprenait d'un pas presque allègre le chemin de
-notre maison. Il y avait environ huit jours qu'il était de retour et ce
-manège semblait devoir ne pas prendre fin, quand ma grand'mère
-accueillit mon oncle en ces termes:
-
---Ainsi donc, Monsieur mon frère, vous ne pouvez pas vous décider à
-rentrer chez vous? Avez-vous peur que votre noble épouse, soudainement
-transformée en furie, ne vous saute au visage... Ah! ah! ah! ah!... vous
-ne comptez pas pourtant passer ici le reste de vos jours? Nous n'avons
-que faire chez nous d'un vaurien de votre sorte, ni des guenons et
-autres bestioles dont il fait sa compagnie. Retournez chez vous... Si
-votre dame vous bat, rendez-le-lui bien, et fasse le ciel que l'un des
-deux reste sur le carreau et que l'autre crève à la suite de la
-bataille. Parbleu, ce ne sera point une grande perte!...
-
-Nous venions de nous mettre à table. Mon pauvre oncle baissa le nez sur
-son assiette; la cuiller tremblait au bout de ses doigts et bientôt des
-larmes tombèrent dans son potage. Je n'y pus tenir, et à mon tour je me
-mis à sangloter. Miariza, ayant vaguement compris, s'était levée et,
-regardant ma grand'mère avec des yeux brillants de colère, poussait des
-cris aigus; tout son corps grêle et gracieux frémissait. Très triste, ma
-mère était sortie.
-
-A présent que j'y pense, comme il y avait loin de ce pauvre homme si
-faible et si vieux qui pleura tout le jour en serrant Miariza dans ses
-bras à cet extraordinaire Barnabé de la Gontrie, qui avait ébloui Paris
-au temps de son orageuse jeunesse! Mais du moins les invectives de ma
-grand'mère eurent cela de bon qu'elles affermirent son courage. Le
-lendemain il s'arrêta devant la grille de son domaine, et enfin, le jour
-qui suivit ce jour, pour la première fois depuis près de quinze ans, il
-entra chez lui, et entendit les moineaux pépier, les dogues aboyer, le
-jet d'eau bruire, tandis que le vent vagabond du matin faisait grincer
-les girouettes et crépiter les unes contre les autres les aiguilles
-métalliques des sapins et les feuilles vernies des magnolias.
-
-
-
-
-De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé; ma grand'mère
-triomphante chantait des chansons gaillardes de sa jeunesse et allait
-répétant dans la maison:
-
---Ils se sont entredévorés, je vous dis, et la sauvagesse a mangé les
-restes. Ainsi soit-il, et que les flammes de l'Enfer les tiennent au
-chaud.
-
-Elle avait un tel air d'assurance que je me sentais tout triste, malgré
-l'invraisemblance de ce qu'elle avançait. Pourtant il m'était déjà
-facile alors d'imaginer ce que j'imagine si bien à présent. Non, Barnabé
-de la Gontrie, ma chère tante Léocadie ne vous sauta pas au visage...
-Comme je vois bien votre retour dans la maison de l'amour et de la
-tristesse! Anne, qui fut votre nourrice, est allée avertir tout
-doucement ma tante après avoir baisé de ses vieilles lèvres votre joue
-ridée, hélas! presque autant que la sienne. Et ma tante est arrivée, les
-yeux troubles, ne pouvant croire... Tant de fois elle avait rêvé ce
-retour!... Elle a ouvert les bras, et peut-être a-t-elle eu la force de
-sourire alors que vous n'aviez pas même celle de pleurer. Et vous êtes
-resté trois jours accablé par une silencieuse douleur. Vous compreniez
-alors ce que nous sommes, et comme il est facile de manquer sa vie; vous
-saviez, trop tard comme tout le monde, qu'il aurait été bien simple de
-rester auprès du bonheur, quand vous l'aviez à portée de la main, au
-lieu d'obéir à la force malfaisante qui vous l'avait fait chercher
-follement par toute la terre. Trop tard, trop tard!... Les injures de
-votre soeur vous avaient attristé sans vous abattre; cette divine rosée
-de la bonté et de l'amour allait vous achever: ainsi la rosée du ciel
-donne plus d'éclat et de santé aux fleurs nouvelles, et fait tomber en
-pourriture celles qui déjà sont à moitié fanées.
-
-Je revis mon oncle le dimanche. De tout temps il avait été pieux, mais
-l'âge l'avait incliné vers une exacte dévotion. Quelques instants avant
-le premier appel des cloches à la grand'messe, les grelots fêlés
-carillonnèrent sur la route au cou des rosses qui traînaient l'antique
-berline de la Gontrie. J'attendais ma mère à la grille du jardin, raide
-en mes beaux habits. Mon oncle me fit bonjour de la main, et Miariza,
-m'ayant aperçu, poussa des cris de joie. Ils imitaient ceux des oiseaux
-qu'affolait la lumière de cette matinée de printemps.
-
-A la sortie de l'église, mon oncle, accompagné de Miariza, s'avança vers
-ma mère. Ils s'embrassèrent. Ma grand'mère, élevée dans les doctrines
-des philosophes de l'autre siècle, se moquait de Dieu comme du Diable et
-depuis longtemps n'allait plus à la messe, sous prétexte que sa goutte
-la tourmentait. Nous étions donc à l'aise pour nous parler. Mais mon
-oncle voulait avant tout exposer à ma mère son plus cher souci: il
-désirait que Miariza fût baptisée et communiât; elle allait,
-supposait-il, avoir bientôt quinze ans, et il était grand temps que la
-vraie foi éclairât cette âme. Autour de nous, ahuris par Miariza et la
-présence de mon oncle dont le nom se murmurait de groupe en groupe, les
-habitants de Sérimonnes faisaient cercle. Ma mère dit:
-
---Voulez-vous que nous allions trouver M. le curé?
-
-Il était dans la sacristie et quittait le surplis et la chape. C'était
-un bon gros homme de mine réjouie. Il chassait les loups des forêts et
-buvait le vin des vignes avec le même plaisir bruyant que traduisaient
-de grands éclats de rire. Au presbytère il était servi par une fort
-belle fille avec qui la rumeur publique le rendait coupable de
-fornication; c'était bien possible; en tout cas, je puis affirmer qu'il
-le faisait sans penser à mal. Mais, simple et d'une intelligence égale à
-celle des pasteurs de la montagne, il observait en ce qui touchait son
-ministère et les canons de l'église la plus scrupuleuse rigueur.
-
-Quand il sut que mon oncle et ma mère venaient le prier de baptiser
-Miariza, il tourna les yeux vers le ciel et le trouble de son âme se
-peignit clairement sur son visage. Cette créature bizarre et jolie à la
-façon d'un démon femelle, qui lui souriait sans respect et jouait déjà
-avec le tissu doré de son étole, méritait-elle plus le baptême que les
-loups qu'il chassait ou que le chien qui gardait sa maison? N'était-ce
-point un sacrilège d'octroyer à une créature semblable le plus saint des
-sacrements? Et d'autre part ne risquait-il pas, en s'y refusant, de
-compromettre le salut d'une âme qui, à n'en juger que par les
-apparences, pouvait, après tout, être humaine. Ma mère, à moitié
-souriante, à moitié sérieuse, cita au bon curé l'exemple de saint
-Théodore le Nubien lequel, malgré sa peau noire comme la nuit et plus
-différente encore de la nôtre que celle de Miariza, n'en avait pas moins
-une grande gloire dans le Paradis, à la droite de Dieu. Mon oncle
-Barnabé et M. le curé hochaient la tête, l'un en signe d'approbation,
-l'autre sous l'effet d'une réflexion angoissante. Un enfant de choeur
-tapi dans un coin nous regardait bouche bée; une guêpe bourdonnait; le
-soleil qui traversait les vitraux de la sacristie était jaune, bleu et
-rouge sur le plâtre du mur.
-
-Il y eut un silence; après quoi M. le curé, très ému, nous demanda la
-permission d'aller méditer un instant au pied du maître-autel. Nous
-attendîmes. La décision de Dieu lui fut marquée comme onze heures
-sonnaient et il se hâta de venir nous en faire part. Il croyait pouvoir
-affirmer que Dieu accueillerait avec plaisir le baptême de Miariza.
-Celle-ci, qui avait déjà trouvé le temps long, s'était affublée des
-ornements sacerdotaux, malgré les supplications de mon oncle, et se
-promenait de long en large dans la sacristie en babillant de plaisir.
-Nous partîmes. Mon oncle avait promis au curé qu'il s'emploierait à la
-première éducation religieuse de la néophyte; je le regardai: je ne me
-rappelle pas avoir vu quelque autre fois sur son visage l'expression
-d'une tendresse plus heureuse pour Miariza.
-
-Mes visites à la Gontrie recommencèrent. Mon oncle se promenait
-lentement le long des allées, appuyé d'un côté au bras de son épouse et,
-de l'autre, sur sa canne. Il ne racontait plus d'histoires; il parlait
-peu et, quand il lui arrivait de parler, ce qu'il disait était obscur le
-plus souvent ou manquait de suite; il semblait alors que sa pensée
-s'échappait par un brusque détour à la poursuite de visions dont les
-reflets éclairaient un instant ses yeux ternis.
-
-Mais, sur la fin de l'après-midi, il ne manquait jamais d'appeler
-Miariza et, assis sur un banc du parc, il lui exposait les principes de
-la foi chrétienne. Lilette et moi nous assistions curieusement à ces
-entretiens. Mon oncle usait du langage malais, en sorte que nous ne
-comprenions que des mots comme Dieu, communion, baptême, qui revenaient
-fréquemment dans son discours. Miariza faisait de son mieux pour les
-répéter et s'y essayait en penchant gentiment la tête à droite ou à
-gauche, comme font certains petits enfants quand ils s'appliquent à
-exprimer des images ou des idées nouvelles pour eux. Mais tout la
-distrayait, la vue d'une fleur, le chant d'un oiseau, ou les sifflements
-brusques des cétoines volant de rosiers en rosiers. Avec une patience et
-une fermeté que je juge aujourd'hui héroïques pour une âme brisée, mon
-oncle attendait que Miariza voulût bien de nouveau lui accorder son
-attention et reprenait alors son enseignement où il l'avait laissé.
-
-Bientôt Miariza put gazouiller quelques mots de français. En tout cas
-Lilette, elle, et moi nous nous comprenions fort bien. Son grand
-plaisir, quand les jeux nous avaient lassés, était de revenir en notre
-compagnie sur ce que lui avait appris mon oncle. Elle l'écoutait avec
-intérêt, mais aussi avec méfiance. Il y avait depuis longtemps dans sa
-petite tête une idée du monde très arrêtée et qu'elle jugeait
-indiscutable. Et Miariza disait à peu près (car il me serait également
-difficile de reproduire par écrit le langage de Miariza et le parfum
-d'une fleur):
-
---Voilà: il m'a dit des choses; il sait beaucoup, mais il ne sait pas
-tout; celui qui a fait la terre, l'eau, les arbres, et les hommes qui
-vivent sur le sol, et les autres bêtes de l'air et de l'eau, c'est le
-vieillard Aboua, qui habite un pays au bout de la mer. Quand il y a
-beaucoup de miel dans les ruches et de fruits aux branches, c'est qu'il
-est content; quand les montagnes crachent du feu pour démolir la terre,
-c'est qu'il est irrité. Sa barbe lui descend jusqu'aux pieds, mais il
-vivra encore bien longtemps, et au moins jusqu'à ce que sa barbe soit
-deux fois plus longue. Lorsqu'on est mort, c'est qu'il nous a sorti le
-souffle du coeur; alors les bons s'en vont aux bords de la rivière
-Oguilé, et ils ne font plus que rire, jouer aux dés, et se baigner toute
-la journée; mais les mauvais hommes sont cousus dans des sacs avec des
-serpents et l'on enferme les mauvaises femmes avec les singes...
-
-Je ne sais trop comment mon oncle s'y prit pour faire triompher le seul
-désir qui parût encore exister pour lui; toujours est-il que M. le curé
-finit par juger la catéchumène digne des sacrements. Mais il eut
-grand'peine à lui faire subir une confession qui parut mériter ce nom et
-s'y reprit à trois fois avant de consentir d'une conscience à peu près
-tranquille à laisser aller les événements.
-
-Le grand jour vint. Dès l'aube j'avais couru à la Gontrie. Sur le toit
-j'aperçus Miariza qui chassait les lézards. Cet exercice la charmait,
-car elle y pouvait employer son agilité et son audace. Les narines
-dilatées, les yeux luisants, elle restait en embuscade derrière une
-cheminée; ses reins souples frémissaient comme ceux d'une chatte à
-l'affût, une de ses mains était levée. Les lézards que la nuit avait
-engourdis sentaient au fond de leur cachette la chaleur du jour et,
-bientôt, entre deux briques, apparaissait une fine tête écailleuse. Mon
-amie, haletante, la visait, et soudain laissait sa main s'abattre, puis,
-folle de joie, dansait le long des gouttières, tandis qu'entre ses
-doigts, au soleil, la bestiole éperdue frétillait.
-
-On eut toutes les peines du monde à la faire descendre de là-haut;
-mutine, elle faisait la nique à mon oncle, à ma tante, à moi-même; mais
-la vue de la belle robe blanche, que mon oncle était allé chercher, la
-décida. Ma tante s'occupa de l'habiller. Miariza reparut ensuite, pleine
-d'orgueil. On ne put en aucune façon lui enlever un affreux collier de
-perles bleuâtres, parure d'une poupée de Lilette, qu'elle avait mis à
-son poignet fin en manière de bracelet.
-
-Miariza reçut les noms de Marie-Agathe. Ma mère était marraine, mon
-oncle parrain. Ma grand'mère, naturellement, n'était pas venue avec
-nous, mais l'on sut qu'elle s'était dissimulée dans un coin de l'église,
-espérant sans doute que la sauvagesse ferait quelque esclandre. Ce qui
-l'aurait bien réjouie. Mais son attente devait être déçue; l'appareil et
-la pompe du culte intimidaient Miariza, et dans cette humble église, qui
-dépassait en magnificences tout ce qu'elle avait pu imaginer, une sorte
-de terreur sacrée l'envahissait; en outre, les sons de l'harmonium la
-plongeaient dans le ravissement: tous sentiments qui se traduisaient sur
-son visage par des signes qu'il était facile de prendre pour ceux du
-recueillement et de la piété. L'attitude de Miariza, durant les diverses
-cérémonies, fut donc véritablement édifiante. M. le Curé sentit
-s'évanouir les inquiétudes dont il n'avait point cessé d'être tourmenté.
-A ce propos, durant les vêpres, il improvisa sur la fin de son sermon un
-paragraphe; la bonté de Dieu et l'excellence de la décision qu'il avait
-prise y furent louées également.
-
-Il y eut un grand dîner à la Gontrie. Mon oncle avait invité ses amis
-d'autrefois. Ils vinrent. La vieillesse incline au pardon et le temps
-conduit l'oubli par la main. Les dames voulurent bien ne point se
-rappeler que jadis ma tante avait été danseuse. D'ailleurs, les
-aventures de Barnabé de la Gontrie et la personne de Miariza excitaient
-une vive curiosité. A partir de six heures, les hôtes arrivèrent des
-châteaux voisins. Les chevaux firent sonner leurs grelots à l'entrée du
-parc et les attelages s'alignèrent sur la route.
-
-La douairière d'Houeilhacq parut la première. Mon oncle l'alla chercher
-jusqu'au bas du perron et lui offrit son bras, qu'elle prit avec une
-révérence solennelle. Elle avait une robe de satin puce à ramages et une
-mantille blanche sur ses cheveux poudrés. En face de ma tante elle
-s'assit tout doucement; elle semblait craindre que le moindre mouvement
-ne la brisât; elle parlait aussi peu que possible, approuvait le plus
-souvent par de lentes et menues inclinaisons de tête et, s'il lui
-arrivait d'ouvrir la bouche, elle fermait les yeux et joignait les
-mains. Puis, ce furent M. le Curé, le médecin et le tabellion qui, de
-compagnie, étaient venus à pied de Sérimonnes; la poussière adoucissait
-l'implacable noirceur de leurs effets. Le vidame d'Oos et sa femme se
-donnaient le bras, lui haut en couleur et en taille, superbe encore,
-elle toujours jolie sous ses cheveux déjà grisonnants; après vingt ans
-de mariage, ils semblaient aussi amoureux qu'au premier jour. Il n'est
-rien qui échappe si peu aux enfants que la tristesse des personnes qui
-leur sont chères; durant le repas, je remarquai que ma tante, quand elle
-regardait les d'Oos, avait presque les larmes aux yeux.
-
-A présent les domestiques annonçaient presque à chaque instant de
-nouveaux venus. Les beaux et rudes noms pyrénéens, en sonnant sur leurs
-lèvres, déchiraient le silence comme d'un coup de dague. C'étaient le
-marquis de Hount-Cabirac, le chevalier d'Aguesherrades, les
-Pechcorconat, les Castelcourrilh. La nuit arrivait à pas de velours.
-J'étais assis avec Lilette aux genoux de maman dont la douce main
-caressait tour à tour mes cheveux et ceux de ma petite amie. Je revois
-en mon esprit tous les invités; les hommes plaisantent entre eux, les
-femmes causent presque à voix basse. La lune se lève et joue, timide
-encore, sur les tentures du vieux salon... Comme tous ces gens me
-paraissaient dès lors lointains et presque imaginaires dans la pénombre,
-comme ils ressemblaient à ceux que je faisais passer dans mes rêves
-perpétuels!--Où sont-ils à présent, tous ceux qui furent à la Gontrie ce
-soir-là? Hélas! petit Calixte Vidal, vous aviez déjà deviné que les
-personnages de vos rêves étaient en fin de compte aussi réels que tous
-les acteurs qui ont un rôle dans la comédie nuageuse et falote de la
-vie.
-
-On savait que ma grand'mère, bien qu'invitée, ne viendrait pas. On
-n'attendait donc plus que M. Laubamont et M. de Parpelonne. L'alchimiste
-et l'ancien marin étaient fort liés. Ils ne pouvaient supporter l'un et
-l'autre que leur compagnie réciproque. Les discours des autres hommes ne
-les intéressaient pas. Il est vrai que ceux de M. Laubamont
-n'intéressaient pas M. de Parpelonne et que ceux de M. de Parpelonne
-n'intéressaient pas M. Laubamont. Mais il y avait entre eux une sorte de
-pacte. Ils racontaient en même temps, quand ils se trouvaient seuls,
-l'un ses expériences, l'autre ses voyages et, comme ils avaient fini par
-s'y accoutumer, ils s'aimaient très tendrement. Ils entrèrent ensemble.
-Un valet qui portait une torche les précédait.
-
-Le dîner fut fort bon et les convives s'animèrent. M. Laubamont, à qui
-les vieux vins déliaient la langue, nous confia dès les entrées qu'il
-avait trouvé la pierre philosophale, mais que, terrifié par son pouvoir,
-il n'avait pas balancé à la jeter dans le Gave après avoir détruit tous
-les papiers où la marche de ses recherches était consignée. Pour
-l'instant il voulait produire des êtres vivants par le seul moyen de ses
-alambics et de ses cornues; il ne désespérait pas, si le ciel le
-laissait en vie quelques années encore, de voir le jour où l'on créerait
-les hommes de cette façon: «Ce que je souhaite ardemment, ajouta-t-il,
-car ainsi l'amour, qui est le pire des maux, n'aura plus de raison
-d'être.»
-
-Les dames poussèrent des cris d'indignation; sans prendre la peine de
-leur répondre, M. Laubamont partit dans son histoire:
-
---J'étais récemment penché sur mes appareils depuis une nuit et un jour.
-La nuit revenait. Dans le fourneau, sous la grande bassine de cuivre, le
-feu grondait bruyamment. Quand je jugeai le moment venu, j'ouvris la
-bassine et je lançai de l'eau sur les éléments de vie sublimés qui s'y
-trouvaient enclos et qui sont le fer, le sel et la chaux vive; j'y avais
-joint de la poussière, car il est dit dans les Écritures: «Tu n'es que
-poussière.» La vapeur sifflante rejaillit jusqu'au plafond, et la lampe
-renversée s'éteignit. Mais à la clarté diffuse de la lune, je vis
-s'élancer au-dessus du fourneau un être fantastique, assez semblable à
-un homme minuscule et ailé. Il voleta quelques secondes et tomba sur le
-sol. Je me précipitai vers lui, et il rendit le dernier soupir entre mes
-mains; une émotion intense faisait battre mon coeur; sous l'effet de
-cette émotion sans doute et de ma fatigue, qui était grande, je dus
-perdre connaissance et m'endormir subitement. A mon réveil, il faisait
-grand jour; le feu s'éteignait dans le fourneau et, à mes côtés, sur le
-sol, je remarquai un petit tas de fer, de sel, de chaux vive et de
-poussière: les éléments un instant fondus s'étaient désunis tout de
-suite, à cause d'une maladresse encore inconnue que j'ai dû commettre
-pendant l'opération. Mais dès à présent je suis assuré du succès de mes
-expériences.
-
-La plupart des convives secouèrent la tête, pour bien montrer leur
-incrédulité. Mais la douairière d'Houeilhacq fit un grand signe de
-croix, et le curé indigné dit que si, avec l'aide du Diable, on pouvait
-arriver à ce résultat, le seul fait d'être animé par un semblable
-dessein était une offense à Dieu, lequel avait une fois pour toutes créé
-les êtres au jardin de l'Éden et n'entendait point que les hommes
-eussent l'orgueil de l'imiter en cette oeuvre. M. Laubamont répliqua
-vertement et la discussion allait s'échauffer. Mais les récits que M. de
-Parpelonne faisait de ses voyages vinrent heureusement détourner
-l'attention. De nouveau mon imagination se joua délicieusement parmi les
-paysages étrangers, au bord des mers qui reflétaient des cieux
-éclatants. Mon oncle avait jusque-là gardé le silence, mais les discours
-de l'ancien marin trouvèrent un écho dans son âme et, à son tour, il
-parla sur ce sujet avec abondance et passion. Ses yeux, à présent,
-étincelaient; et, tout en discourant, il regardait Miariza qui,
-charmante en sa robe blanche, essayait parfois de comprendre ce que l'on
-disait et se consolait de n'y point toujours parvenir en donnant
-satisfaction à sa gourmandise.
-
-Le dîner fini, les convives se dispersèrent dans les jardins. Barnabé de
-la Gontrie demeura, ainsi que Miariza, qui ne pouvait se résoudre à se
-séparer des meringues. Je dois dire que Lilette et moi nous nous en
-régalions aussi fort voluptueusement. Bientôt mon oncle fit signe à la
-petite sauvagesse de s'approcher et il lui parla en langage malais. Je
-m'en souviendrai toujours; notre amie l'écoutait en croquant de ses
-dents pointues les pâtes légères et sucrées des meringues; elle
-paraissait toute joyeuse; elle frappait ses mains l'une contre l'autre,
-trépignait et finalement sauta au cou de mon oncle et lui fit mille
-caresses.
-
-Puis M. Laubamont et M. de Parpelonne vinrent saluer celui-ci, qui les
-embrassa fervemment, et comme s'il eût dû ne plus les revoir jamais. Ils
-partirent et Lilette suivit son père. Nos hôtes, que mon oncle était
-allé retrouver, conversaient sur le perron. Alors, Miariza me prit par
-la main et m'entraîna dans une allée obscure du parc; au pied d'un
-arbre, elle s'agenouilla, gratta le sol; bientôt une petite boîte
-apparut. Miariza me fit comprendre que des merveilles y étaient
-enfermées. Je ne bougeais pas et ne soufflais mot: cela ressemblait à un
-conte de fées; mais ma stupéfaction devait être toute négative: il n'y
-avait dans la boîte que les objets les plus futiles et les plus
-vulgaires: des clous, des débris de glaces, des morceaux de fer blanc,
-une cuiller à café et quelques sous neufs. Miariza semblait pourtant
-attribuer à tous ces riens une grande valeur. Un à un, elle les fit
-disparaître dans sa poche et gazouilla:
-
---Miariza emporte jolies choses... Miariza part bien loin, sur l'eau,
-avec Barnabé.
-
-Je compris. Je sentis ma tête très lourde sur mes épaules et volontiers
-j'aurais cru que tout mon coeur se déchirait. Miariza vit luire des
-larmes dans mes yeux. Elle m'entoura de ses bras et me couvrit de
-baisers. Elle me fit entendre qu'il fallait me taire. Elle n'aurait pas
-eu besoin de me le dire; même alors, je comprenais qu'il ne pouvait pas
-en être autrement... Il le fallait, il le fallait... Et je répétais sans
-fin ces mots en moi-même, tandis que les baisers de Miariza glissaient
-sur mon visage et que je respirais pour la dernière fois son léger
-parfum de vanille et de thé.
-
-Quand le moment fut venu de rentrer à Sérimonnes, j'embrassai mon oncle
-tout simplement, mais sans l'oser regarder en face, de peur d'éclater en
-sanglots. La voiture fila au grand trot dans la nuit. Il me semblait
-qu'un rêve finissait, que deux ombres, l'une accablée et triste, l'autre
-souple et joyeuse, s'évanouissaient au milieu d'immenses brouillards...
-Bientôt, brisé par l'émotion, je m'endormis dans la voiture si
-profondément que maman m'emporta, me déshabilla et me mit au lit sans me
-réveiller.
-
-Le lendemain, à la Gontrie, ce fut en vain qu'on chercha mon oncle et
-Miariza. Leurs lits n'étaient pas défaits, et tout le monde savait à
-quoi s'en tenir avant même d'oser renoncer aux recherches. Barnabé de la
-Gontrie, ayant trouvé qu'il était trop tard pour jouir du bonheur réel
-qu'il avait refusé jadis, préférait terminer sa vie à la poursuite
-désenchantée d'un bonheur imaginaire.
-
-
-
-
-... C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la Gontrie qui
-se perpétue, la nuit noire où passent des ombres. Mais ces ombres sont
-devenues très nombreuses et très bizarres. Parfois aussi des flammes
-entourent ma tête, et comment se fait-il qu'elle ne fonde pas au milieu
-d'elles comme un rayon de cire? En s'éloignant, ces flammes éclairent
-davantage les êtres qui peuplent le monde autour de moi. Je les
-reconnais: voici, au premier plan, mon oncle et Miariza qui semblent à
-chaque instant s'enfuir pour toujours; çà et là volètent les bergers et
-les bergères de mes rideaux, et il y a encore Mme de Lamballe, dont la
-tête roule à mes pieds; elle danse sans tête au son d'une chanson de ma
-grand'mère:
-
- Quand je perdis la tête
- Par amour de Tircis...
-
-et cette chanson, à présent, je la comprends bien, et c'est vrai que la
-princesse a perdu la tête. Ma mère et ma grand'mère semblent bien passer
-dans ces parages, mais loin, bien loin de moi, et derrière un mur
-d'ombre si épais!... Je les appelle à mon secours... Hélas! jamais leurs
-mains ne pourront arriver jusqu'à moi, et l'horrible cauchemar, en
-s'éternisant, est devenu la réalité elle-même...--Puis c'est la nuit
-absolue, douce, reposante, où je me sens rouler comme une plume sur un
-fleuve de lait, et enfin un beau matin je me retrouve comme après un
-long sommeil dans mon petit lit. J'ai peine à bouger, tant je suis
-faible. Mais cette faiblesse ressemble à l'amollissement d'un immense
-bien-être, je me trouve très heureux, et je souris au soleil qui entre
-par les fenêtres ouvertes; la vie a une saveur charmante et toute
-neuve... Ma mère est à mon chevet. Je l'appelle: «Maman... maman...»
-Comme le son de ma voix est drôle! Il me semble que je l'entends pour la
-première fois... Je reconnais des amis de ma famille, et M. le curé et
-M. Cabardos, le médecin... Parfois maman se penche vers moi et
-m'embrasse follement, en pleurant de joie. Ursule me raconte des
-histoires; Lilette vient avec des livres d'images et, quand elle me
-regarde, ses yeux sont pleins d'une tendre curiosité. Jamais je ne l'ai
-trouvée si jolie; je veux très souvent qu'elle m'embrasse, car ses
-baisers ont une véhémente douceur... Enfin, un jour, Ursule m'annonce
-que j'ai failli mourir, que j'ai eu très longtemps tout le feu d'une
-fièvre maligne dans la cervelle et qu'à présent je suis guéri.
-
-Quand on me permit de descendre au jardin, l'automne y était déjà.
-L'herbe roussie et les arbres aux feuilles pourprées respiraient leur
-acre et douce odeur d'arrière-saison. Les porte-nouvelles bourdonnaient
-au-dessus des dernières roses dont ils suçaient la liqueur de leur
-trompe déployée sans interrompre leur vol précipité, immobile et sonore.
-Les chasselas et les malagas gorgés de jus pendaient en longues grappes
-aux treilles qu'animaient les abeilles gourmandes. Au crépuscule, on
-entendait sur les montagnes voisines les appels des cors pastoraux, et
-les moutons, qui sentaient déjà l'hiver dans l'automne, bêlaient vers la
-vallée et les chaudes litières des étables délaissées.
-
-C'était à présent dans notre jardin de Sérimonnes que le domestique de
-M. Laubamont amenait Lilette tous les jours. Nous nous y promenions,
-paisibles et sages, sans plus avoir de goût pour les jeux bruyants dont
-nous avions jadis fait si souvent nos délices. Nous allions l'un et
-l'autre sur nos douze ans. Qu'elle était jolie! D'épais cheveux noirs
-encadraient son fin visage un peu pâle, et j'aimais bien, quand elle
-riait, à voir ses petites dents briller derrière ses lèvres. Mais
-Lilette ne riait guère ni ne parlait: Lilette, vous étiez déjà un puits
-profond de silence et de mystère. Quand nous étions assis dans le
-jardin, elle laissait souvent reposer sur moi ses yeux sombres; que se
-passait-il derrière leurs voiles, dans cette petite âme? Je disais: «A
-quoi penses-tu, Lilette?» Et les yeux noirs devenaient encore plus
-noirs: «Je ne pense à rien... je ne pense à rien,» répondait-elle.
-
-Ainsi, pour la première fois, j'étais soucieux de voir en Lilette
-Lilette elle-même, et non plus seulement la compagne préférée de mes
-plaisirs enfantins; et l'inquiétude de cette énigme se confondit dès
-lors avec celle d'un naissant amour... J'aurais voulu être très grand
-déjà, très fort, et emporter mon amie dans un pays lointain où j'aurais
-été roi, où elle aurait été reine; nous aurions habité des palais
-fastueux que mon rêve construisait avec minutie (comme vous y auriez été
-belle en petite reine, Lilette!). Et j'imaginais tous les soirs, avant
-de m'endormir, notre départ pour le beau pays, au galop d'un cheval
-fougueux, sur une route qui escaladait l'horizon des montagnes.
-
-J'avais eu bien souvent le désir d'interroger les miens sur ce qui se
-passait à la Gontrie. Parfois, sans prendre garde que j'étais là, on
-avait tenu des propos qui m'avaient laissé pressentir un grand malheur.
-Presque tous les soirs je voyais partir ma mère sur la route que j'avais
-jadis suivie tant de fois. Ursule l'accompagnait; elles allaient très
-vite. Je ne sais quelle appréhension et quelle timidité m'avaient
-toujours empêché de demander à ma mère la permission de venir avec elle.
-J'ouvris mon âme à Lilette. Elle me dit simplement:
-
---Il ne faut pas parler de la Gontrie, nous n'y reviendrons jamais plus:
-ta tante est folle.
-
-Je fus plein de tristesse et de terreur.
-
---Lilette, demandai-je, est-ce qu'elle est comme ce chien fou qu'on tua
-un dimanche devant l'église à coups de fusil?
-
---Je ne sais pas. Mon papa m'a dit: «Tu n'iras plus à la Gontrie, et
-Calixte et toi vous n'en parlerez jamais.» Tu vois bien qu'il ne faut
-pas que nous en parlions...
-
-Pourtant, le lendemain, lorsque, après une nuit troublée de mauvais
-rêves, je proposai à Lilette de nous échapper à travers les champs et
-d'entrer dans le parc de la Gontrie une minute, rien qu'une minute, pour
-voir, les yeux brillants de ma petite amie me firent bien comprendre que
-j'allais au devant d'un désir secret. Nous partîmes. La journée était
-lourde; de gros nuages s'amoncelaient sur les montagnes; j'étais très
-las; vers la fin, c'était Lilette qui m'entraînait: «Allons, viens!...»
-Une sorte de fièvre avivait le rouge de ses lèvres et le rose de ses
-joues.
-
-Nous nous étions glissés dans le parc à travers un trou de la haie. Nous
-nous avancions à tout petits pas et, cependant, je reconnaissais les
-lieux où j'avais si souvent joué sans penser à rien qu'à la douceur des
-minutes fugitives. Mais à présent, à l'attrait de notre escapade
-audacieuse, à l'attente de prodiges effrayants, se mêlait en moi une
-mélancolie que je n'avais point éprouvée jusque-là; déjà je pensais à
-des choses qui avaient été et qui n'étaient plus, déjà les eaux du
-fleuve où la vie nous entraîne tous roulaient à mes côtés des feuilles
-mortes...
-
-Miariza! c'était au pied de cet arbre que vous aviez caché vos trésors
-naïfs... O Miariza, lointaine petite amie, rêve d'une saison d'été, où
-étiez-vous alors et où êtes-vous à présent? Distinguez-vous seulement
-aujourd'hui, si vous vivez encore, le voyage que vous fîtes dans nos
-pays des visions que les douces nuits de là-bas conduisirent en votre
-enfance autour de vos sommeils? Avez-vous mis le feu au bûcher funéraire
-d'un vieillard qui vous adorait et que vous chérissiez? Avez-vous pensé
-quelquefois au petit Calixte, et, par delà les mers, lorsque le soir
-tombe, le son des clochettes aux frontons des pagodes éveille-t-il en
-vous le souvenir des Angélus, Miariza qui fûtes un jour Marie-Agathe et
-qui, redevenue Miariza, attendez sous les arbres en fleurs, parmi les
-pépiements des perruches roses, l'heure où le Vieillard Aboua vous
-conduira aux bords de la rivière Oguilé, plus désirable que notre
-Paradis?
-
-Et voilà ce que déjà je me disais, sous les feuillages du parc resté le
-même et où Miariza ne reviendrait plus... Tout à coup, Lilette me poussa
-derrière un buisson en me faisant signe de me taire. A travers
-l'entrelacs des arbustes, nous vîmes venir ma tante de la Gontrie. Elle
-allait à petits pas et regardait çà et là dans le vague; parfois ses
-lèvres remuaient et elle faisait des gestes comme si elle avait conversé
-silencieusement avec une personne invisible et présente. Soudain là-bas,
-sur la route, la grêle chanson d'une vielle s'envola. Il n'y avait rien
-là d'extraordinaire, car, souvent, de petits Savoyards passaient par
-chez nous en faisant sauter des marmottes aux sons de leur instrument.
-Mais ma tante, s'étant arrêtée, parut écouter avec attention. Puis elle
-pinça du bout des doigts ses cotillons, et se mit à évoluer en
-sautillant sur un rythme que ses seuls souvenirs devaient dessiner en
-son esprit. Léocadie Logardin dansait.
-
-Elle dansait, la tête renversée. Ce fut d'abord une promenade avec des
-arrêts brusques durant lesquels elle ouvrait les bras et souriait. La
-promenade devint plus lente: il semblait décidément que quelqu'un fût là
-que la danseuse conduisait à sa suite et vers qui elle se retournait
-comme pour l'appeler. Le mystérieux invité dut s'enfuir, car la danse
-s'accéléra en poursuite circulaire; et cela dura longtemps. Après quoi
-ma tante mima la douleur et le désespoir; ses gestes étaient brusques et
-incohérents comme des sanglots. Autour des cercles que suivait la danse,
-elle était emportée ainsi que dans un tourbillon; les cercles se
-rétrécirent de plus en plus; elle finit par tourner sur elle-même, puis,
-brusquement, s'arrêta. Alors elle se tint sur la pointe des pieds, les
-bras levés, comme pour prendre l'élan et se précipiter dans un gouffre.
-Enfin, ce fut une fuite éperdue sous les futaies et la danseuse disparut
-à nos yeux. Nous entendîmes quelques instants encore, sous ses pieds
-rapides, le craquement des feuilles mortes.
-
-Nous nous disposions à la suivre et nous sortions déjà de notre cachette
-quand l'apparition d'Anne nous cloua sur place. Notre vue parut
-l'épouvanter; elle accourut et s'écria:
-
---Allez-vous-en, allez-vous-en vite, petits malheureux!...
-
-Nous n'en voulûmes pas savoir plus long et nous partîmes, dans notre
-émotion, plus vite encore que nous n'étions venus. Malgré la chaleur
-accablante, Lilette bondissait dans les prairies, légère, sans paraître
-lasse; combien cela dura-t-il? J'avais soif, le sang bourdonnait à mes
-tempes; parfois elle se retournait vers moi en riant, moqueuse... Que de
-fois dans ma vie je devais me rappeler cette course!
-
-Nous arrivâmes enfin. Quand nous atteignîmes la petite porte de notre
-jardin, les grondements du tonnerre retentissaient avec un bruit de
-rochers déracinés roulant aux flancs des montagnes.
-
-
-
-
-Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre
-tante. Peu de temps après, elle retrouva la raison. M. Cabardos, le
-médecin, en revenant de sa visite quotidienne, l'apprit à ma mère: Mme
-de la Gontrie gardait le lit; elle était extrêmement faible, mais aussi
-sensée que possible; elle lui avait plusieurs fois demandé que ma mère,
-en venant la voir, m'amenât. Et M. Cabardos ajouta:
-
---Vous pouvez lui faire ce plaisir: la pauvre dame n'en a plus pour
-longtemps.
-
-Et Lilette vint avec nous. Nous trouvâmes ma tante dans sa chambre,
-assise sur un fauteuil; elle était fort pâle. Elle fit signe à Lilette
-et moi de nous approcher d'elle, puis nous embrassa en pleurant. Nous ne
-parlions guère. Par la fenêtre ouverte nous regardions les sommets
-bleutés qui découpaient le ciel. Nous écoutions tinter des milliers de
-clarines; car, sur les penchants, les troupeaux dévalaient en se
-rapprochant des villages; leurs toisons floconneuses les faisaient
-ressembler à des nuages blanchâtres errant le long des montagnes. Puis,
-au loin, un berger entonna la vieille chanson de notre pays:
-
- Ces montagnes qui sont si hautes
- M'empêchent de voir où sont mes amours...
-
-La voix traînait longuement, comme désespérée, sur les derniers mots:
-«_Mas amous ount soun... Mas amous ount soun..._» L'écho les répétait
-dans les vallées prochaines. Les autres bergers, ayant reconnu le chant
-fraternel, de montagne en montagne, reprenaient en choeur le lent,
-mélancolique et bizarre refrain: _Diretoun, toun tène diretoun_... Et la
-sonorité de l'espace amplifiait jusqu'à l'infinité son des voix.
-
- Baissez-vous, montagnes, plaines, haussez-vous
- Pour que je puisse voir où sont mes amours!
-
-C'était la fin du jour. Déjà les feux s'allumaient sur les monts; les
-fumées s'élevaient toutes droites en gerbes grises qui s'épanouissaient
-dans les nuages. Les clarines tintaient encore, mais plus doucement: on
-eût dit que le brouillard montant voilait leur son comme les lignes du
-paysage. L'angélus se traîna le long du ciel. Ma tante écoutait le
-chant, frémissante et accablée.
-
- Si je pensais les voir ou les rencontrer,
- Je passerais l'eau sans peur de me noyer.
-
-Ma tante se leva brusquement, poussa un grand cri... «_Diretoun toun
-tène diretoun_», psalmodiait une dernière fois le choeur pastoral...
-Elle essaya de s'avancer vers la fenêtre; elle chancelait... Ma mère
-ouvrit une porte et appela la servante: «Anne! Anne!...» Des pas dans le
-corridor... Cependant maman courait vers ma tante qui venait de tomber
-lourdement sur le plancher. Anne entra. Je m'étais réfugié contre le mur
-et Lilette m'avait suivi. Comme il avait fait froid soudain! il me
-semblait qu'il n'y avait plus que de la neige dans mes veines; et quel
-silence! On n'entendait plus rien que les douloureuses exclamations de
-ma mère et d'Anne, parfois...
-
-Ma tante était morte. Les bergers avaient fini leur chanson.
-
-Il y eut à l'enterrement la plupart des personnes qui avaient assisté au
-dîner donné par Barnabé de la Gontrie. Je les revis de près au banquet
-funéraire, qui était alors d'usage chez nous. Cette fois ma grand'mère
-avait bien voulu être des nôtres; elle essayait de dissimuler sa joie,
-car elle savait vivre, mais elle n'y pouvait pas tout à fait parvenir.
-Sa vieille amie d'Houeilhacq, pour la flatter, lui disait à mi-voix:
-
---Dieu est comme les bons jardiniers, il coupe les branches pourries sur
-les arbres de son verger.
-
-D'autres déploraient le sort de cette pauvre femme, et Barnabé de la
-Gontrie était, à les entendre, coupable de sa mort. Quelques-uns enfin
-plaignaient Barnabé aussi bien que son épouse, et je pense qu'ils
-avaient raison. M. Laubamont racontait:
-
---Il avait des ailes, il avait des ailes, et rampait pourtant à la façon
-d'un serpent. S'il est mort, c'est que je ne savais vraiment comment
-nourrir une bête aussi singulière.
-
-Mais M. de Parpelonne lui répondait:
-
---Tout cela n'est rien, mon cher ami, à côté de ce qui m'advint un jour
-à Singapore...
-
-Et peut-être bien que ces deux hommes étaient encore les plus sensés,
-qui poursuivaient leurs pensées familières sans se préoccuper
-d'événements dont nous ne sommes pas les maîtres et du vain
-bourdonnement de la vie.
-
-L'après-midi, je m'égarai avec Lilette au fond du jardin. L'automne
-agonisait; l'odeur déchirante des chrysanthèmes se mêlait à l'arome amer
-des feuilles moisies. Nous regardions, au ciel gris, très haut, passer
-des vols triangulaires de grues. Je pensais: «Le jour de Toussaint, je
-partirai pour Toulouse et l'on m'y enfermera dans un collège.» Quelle
-tristesse! Je serrais parfois très fort la main de Lilette pour me
-sentir enveloppé par le cher regard obscur de ses yeux. Je me répétais:
-«Elle est tout mon bonheur... elle est tout mon bonheur... Je veux le
-lui dire, il faut que je le lui dise. Et nous nous en irons tous deux,
-bien loin, je ne sais pas où...»
-
-Mais je ne disais rien de tout cela; je ne savais que dire: «Ma petite
-Lilette!...» Elle avait passé son bras autour de mon cou. Nous nous
-étions assis sur un banc, un vieux banc de pierre rongé de mousse.
-J'inclinai ma tête sur son épaule et je sentis ses fins cheveux caresser
-ma joue. Je n'y tins plus; je me mis à pleurer à l'ombre de ce voile
-odorant et tiède. C'était si bon, c'était si doux, c'était... c'était...
-Est-ce que je savais? Et je murmurai éperdument:
-
---Lilette, Lilette, il faut nous marier nous deux; promets-le-moi,
-jure-le-moi...
-
-Elle ne répondit pas, mais ses petites mains serrèrent mon front et
-attirèrent ma face contre la sienne. Elle était grave, et dans ses yeux
-noirs, si près pourtant de mêler intimement leurs regards aux miens,
-l'énigme demeurait encore. Que m'importait? N'étaient-ils pas dès ce
-moment deux lacs profonds où j'étais heureux de laisser mon âme
-s'engloutir?... Et, nos bouches étant toutes voisines, il se trouva que
-le Prince Amour apprit alors à deux enfants le baiser qui est le plus
-précieux de ses trésors.
-
-Ce fut en cet instant précis que ma grand'mère, qui nous cherchait, nous
-aperçut. Sa voix résonna, terrifiante, à côté de nous. Mais je restai
-seul; Lilette, souple et rapide comme une biche, avait disparu.
-
---Holà! holà! voici un garçon qui commence jeune à s'en prendre à la
-vertu des dames. Attends un peu, mauvais sujet!
-
-Je crois avoir dit que, malgré son âge, ma grand'mère était fort
-vigoureuse... Elle me souleva de terre et me tint pressé contre elle,
-les bras et les jambes battant le vide: je sentais la rougeur de la
-honte et de l'indignation me monter ou plutôt me descendre au visage, et
-les sarcasmes impétueux, qui allaient leur train au-dessus de moi, me
-pénétraient comme d'atroces piqûres d'épingles, tandis que je sentais
-sur mon derrière la brûlure de la fessée qu'elle m'administrait
-méthodiquement, d'une main allègre et impitoyable.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Lilette, Lilette, je ne voulais pourtant pas davantage parler de vous...
-
-Étant petit, je m'en souviens, quand je m'étais coupé ou égratigné, je
-ne pouvais pas me décider à laisser mon bobo tranquille avant de l'avoir
-envenimé... Mais alors une bonne fée veillait sur moi et arrivait
-toujours à point avec des trésors de tendresse et une provision
-d'arnica, tandis qu'à présent, hélas! je ne me donne plus impunément
-l'amer plaisir d'être le bourreau de moi-même.
-
-Lilette, Lilette, je ne regrette pas les jours passés au collège,
-puisque je ne vous ai sans doute jamais mieux possédée que là. Oh!
-certes, vous n'étiez pas restée à Balem, là-haut, là-haut, sur la
-montagne, et je vous avais emmenée avec moi. Et n'êtes-vous pas avec moi
-aujourd'hui encore?... Mais en ce temps-là vous viviez dans mon
-espérance et, maintenant, vous êtes morte dans mon souvenir...
-
-Il y a de longs soirs d'hiver où, dans l'étude tiède, grincent les
-plumes, où l'huile des lampes brûle en sifflant doucement; on entend, au
-dehors, le long des murs, dans les rues désertes, gronder l'âpre vent du
-Languedoc... La tête entre les mains, je pensé à vous. Sur des feuilles
-éparses je trace les plans de la maison où nous vivrons l'un près de
-l'autre; ma sollicitude n'a rien négligé; je jouis déjà de votre
-surprise charmante; vous parlez, vous me dites: «C'est vraiment dans le
-paradis que tu m'amènes...» Je dessine aussi un jardin, j'écris le nom
-des arbres dont il faudra peupler le verger... Je me souviens soudain de
-l'éclat de vos yeux quand vous suciez le miel des figues à même leur
-chair craquelée; c'étaient presque des baisers que vous donniez à ces
-fruits et votre gourmandise avait pour eux un air d'amour; et j'imagine
-la volupté de vous voir un jour, de la fenêtre où, tout heureux, je me
-dissimule, vous diriger, petite et blanche, vers les figuiers plantés
-là-bas à profusion...
-
-Il y a des jours éclatants de lumière où, par les fenêtres ouvertes,
-m'arrivent les voix des gabariers qui chantent le long du canal; des
-jurons, des coups de fouets, des piétinements de chevaux retentissent
-sur le chemin de halage... Tout au bout du canal je sais qu'il y a la
-mer... Je vois des vaisseaux déployer leurs voiles et fuir en frémissant
-sur les flots rosés, dans l'aurore... Je marque sur mon atlas les pays
-que nous visiterons plus tard: où serez-vous plus belle et douce
-qu'ailleurs, quels cieux iront le mieux à vos yeux, à vous toute?...
-N'est-ce pas que ce ne sera pas assez de toute la terre pour y promener
-triomphalement notre bonheur?...
-
-Quand je revins à Sérimonnes pour les vacances, j'appris que M.
-Laubamont était allé s'installer provisoirement à Paris. La solution du
-problème qui le passionnait lui échappait toujours au moment même où il
-était assuré de la tenir; pourtant il ne conservait aucun doute sur
-l'excellence et l'exactitude de ses formules; donc l'insuccès était dû à
-l'insuffisance de son matériel scientifique; mais il pensait trouver
-dans la capitale des machines et des laboratoires assez perfectionnés
-pour lui permettre de mener ses expériences à bonne fin.
-
-Et, dès lors, ce fut tout à fait solitaire que je me promenai sous les
-vieux arbres du jardin natal. Je n'en éprouvai aucune tristesse; c'était
-si bon de cultiver mes rêves à l'endroit même où ils devaient un jour
-s'épanouir en réalités! Il me semblait même que j'aurais été gêné par la
-présence de ma petite amie... Peu à peu, toute sa personne, telle que je
-l'avais connue, s'effaçait en ma mémoire et, à mesure que le temps
-détruisait telle ou telle partie de l'image tracée en moi, je la
-restaurais à mon gré. Ainsi Lilette se parait tous les jours de grâces
-et de vertus nouvelles.
-
-Je possédais donc l'amante idéale, celle qui était à chaque instant
-selon mon désir et dont les sentiments et les pensées n'avaient rien de
-secret pour moi, puisque je me chargeais constamment de les lui fournir
-en leur donnant la teinte de mon âme et la couleur du temps... J'étais
-parfaitement heureux: au seuil de l'existence, l'imagination est
-industrieuse et fraîche, les illusions accoururent spontanément vers
-nous, nous n'avons pas encore de passé, nos fronts sont tournés
-uniquement vers l'avenir, l'espoir règne en maître et, comme il suffit
-au bonheur, il n'est alors jamais nécessaire que le bonheur soit réel
-pour avoir son prix.
-
-Quelques mois plus tard, je vis arriver Guilhem Cabrit au parloir du
-collège; le pauvre homme n'était jamais sorti de son village et, après
-avoir traversé Toulouse à ma recherche, il avait les yeux brillants et
-hagards des hommes que des mirages ont éblouis. Tout de même il avait
-pensé à m'acheter des gâteaux. Il me dit qu'il venait me chercher parce
-que Mme de Castel-Baigts, dont la santé n'allait pas très fort, voulait
-me voir; je n'eus pas besoin d'en entendre plus long pour être tout à
-fait renseigné: ma grand'mère allait mourir et, pour la première fois,
-l'idée de la mort m'apparut dans toute sa force; certes, j'avais moins
-aimé ma grand'mère que ma tante de la Gontrie, mais j'avais entrevu
-celle-ci comme dans un songe, elle avait été quelque peu pareille aux
-héros d'un conte, qui, le conte fini, s'évanouissent, tandis que
-celle-là, que j'avais connue dès ma naissance, me paraissait vaguement
-avoir existé depuis toujours; je ne m'attendais pas plus à la voir
-disparaître que notre maison ou notre village... Et je pleurai beaucoup;
-puis les gâteaux de Guilhem Cabrit me consolèrent.
-
-A mon arrivée je trouvai ma grand'mère fort proprement couchée dans son
-lit, bien peignée et coiffée de sa plus galante cornette; elle venait
-d'entrer en fureur parce qu'Ursule avait tardé à la poudrer. Ensuite sa
-méchante humeur parut ne plus avoir aucun motif précis; comme de juste,
-en son état, la colère la fatiguait horriblement et c'était d'une voix
-cassée, lamentable, qu'elle maugréait. Ma mère s'approcha d'elle toute
-en larmes:
-
---Dites-moi, ma bonne maman, ce qui vous irrite si fort?
-
---Pensez-vous donc, répondit ma grand'mère, que ce qui va m'arriver soit
-chose bien amusante?
-
-Le curé fit son entrée à quelques minutes de là. Contre toute prévision,
-il fut assez bien reçu; nous le laissâmes seul avec l'agonisante; quand
-nous rentrâmes dans la chambre, le prêtre avait administré les
-sacrements et ma grand'mère s'entretenait avec lui.
-
---Ainsi donc, lui demandait-elle, il est plus que probable que j'irai au
-paradis?
-
-Le pauvre homme, un peu ahuri, ne trouva rien de mieux que de lui en
-donner la certitude.
-
---Tant pis pour moi, conclut ma grand'mère, car j'ai bien peur d'y
-mourir d'ennui.
-
-Elle s'éteignit sur le matin, fort dépitée.
-
-Ma mère, qui ne s'était séparée de moi qu'à regret, trouva dans son
-immense solitude une excuse pour ne plus me renvoyer au collège. Et je
-vécus près d'elle dans la plus douce nonchalance qu'ait jamais pu
-souhaiter enfant gâté. Je n'agissais qu'à mon plaisir, mais il faut dire
-que je trouvais mon plaisir un peu partout; chaque saison, chaque jour,
-avait son charme pour le petit homme tranquille et méditatif que
-j'étais; j'aimais les bêtes, les plantes, et le perpétuel mystère de la
-création et de la vie suffisait à me distraire en me remplissant d'une
-admirative curiosité. Je peuplais des volières d'oiseaux, des herbiers
-de fleurs, j'apprivoisais des couleuvres et des corneilles, j'observais
-dans des boîtes vitrées le travail des fourmis et j'élevais dans des
-cages savamment construites par moi de bruns grillons des champs qui,
-vers la fin de mai, se revêtaient d'ailes moirées et chantaient jusqu'à
-l'heure de leur mort.
-
-Je passais des heures, dans le jardin, auprès d'un grand vivier sur
-lequel s'ébattaient les libellules bleuâtres ou mordorées en un vol
-mécanique, précis et prétentieux; puis, posées sur un bout de bois sec,
-elles y puisaient durant quelques instants leur nourriture subtile
-d'insectes aériens. Sur l'eau savonneuse aux reflets de pierre de lune,
-les girins tournoyaient pareils à des gouttelettes de bronze vert;
-parfois aussi apparaissait la grosse tache brune d'un dytique,
-coléoptère féroce, carnassier aux crocs aigus, qui plongeait soudain à
-la poursuite d'une proie de toute la force de ses pattes, rames
-velues...
-
-Lorsque les vols de cigognes et des oies sauvages avaient traversé les
-nues et qu'on avait pleuré les morts pour la Toussaint, l'hiver
-arrivait, apportant la promesse des soirs pleins de grands feux, de
-tiédeurs câlines et de belles histoires. Assis aux pieds de maman, je me
-plongeais dans mes livres favoris; j'accompagnais le Petit Poucet dans
-le repaire de l'Ogre, Gracieuse dans le char de Percinet, Robinson dans
-son île et Ulysse dans ses voyages; d'ailleurs j'avais fini par en
-savoir davantage sur eux tous que Perrault, Mme d'Aulnoy, de Foë ou le
-vieil Homère; il leur arrivait dans mon esprit mille aventures nouvelles
-que je me promettais bien de consigner tout au long par écrit; c'est
-dire que je méprisais quelque peu mes auteurs les plus chers, qui
-avaient fini par passer à mes yeux pour des historiens ignares ou
-négligents. Bien souvent aussi je me substituais à mes héros, j'entrais
-véritablement dans leurs destinées, et je vivais en moi-même leurs vies
-embellies encore par des prouesses de mon invention.
-
-Et, perpétuellement, pour fortifier mon courage et pour m'inspirer des
-ruses, j'avais près de moi, au cours de ces aventures, une petite fille
-dont je tenais la main et dont le regard brun me servait de bonne
-étoile.
-
-
-
-
-M. de Parpelonne, que le départ de M. Laubamont avait laissé tout
-inquiet et désorienté, devint soudain un familier de notre maison. Son
-instinct de vieil homme mélancolique lui avait laissé pressentir en ma
-mère une amie qui prêterait indulgemment l'oreille aux récits de ses
-souvenirs. Nous le vîmes bientôt arriver à toute heure du jour; nous le
-reconnaissions avant même qu'il parût, au bruit de ses bottes qu'il
-cognait durement sur les dalles du perron pour en faire tomber la boue
-des chemins.
-
-Un jour, il nous annonça que son jeune ami Sulpice d'Escorral allait
-arriver de Vaugarrec pour passer avec lui un jour ou deux à Sérimonnes;
-il demanda de nous l'amener, et, comme il paraissait surtout craindre
-que la présence de cet hôte ne lui enlevât le plaisir de ses visites
-quotidiennes, ma mère lui en accorda bien volontiers la permission.
-D'ailleurs, Sulpice d'Escorral n'était pas un inconnu pour elle; jadis
-elle avait joué avec sa soeur Blanche dans le jardin de Sérimonnes ou
-dans leur domaine de Vaugarrec; elle avait longtemps pleuré cette amie
-morte à vingt ans.
-
-Sulpice d'Escorral entra chez nous par un clair après-midi de Noël. A la
-mode des gentilshommes de la montagne, il était sanglé dans un
-justaucorps de velours, guêtre de cuir fauve et coiffé d'un large
-feutre; la rudesse un peu sauvage de ses gestes et de sa voix ne
-m'empêcha pas un instant d'être certain de sa bonté; il était de haute
-taille et fort bien de sa personne; je remarquai surtout ses yeux: bien
-que très bruns, ils semblaient parfois vagues et comme noyés
-d'invisibles larmes; on comprenait que pour toujours sur leurs regards
-était tombé le voile des tristesses soigneusement ourdies dans la
-solitude.
-
-Les souvenirs communs firent les frais de la conversation et,
-naturellement, on évoqua surtout le doux fantôme de la petite soeur
-disparue. Sulpice d'Escorral l'avait adorée. Ils avaient vécu l'un près
-de l'autre dans le désert de Vaugarrec, n'ayant pour toute compagnie
-qu'un chapelain, une vingtaine de grands chiens et quelques vieux
-domestiques; leurs amis les allaient rarement visiter; n'ayant eu à
-dépenser leurs coeurs que pour une mutuelle tendresse, ils avaient été
-l'un pour l'autre tout le bonheur et toute la vie.
-
-Et M. d'Escorral racontait les lointaines années, les soirs d'hiver
-passés près de Blanche devant les hautes cheminées où flambaient les
-feux de chêne: le vent se ruait contre les murailles du château ou
-galopait en hennissant dans les prochaines ravines; il y avait des nuits
-où les grands chiens, au chenil, hurlaient en grattant furieusement aux
-portes, comme s'ils avaient senti passer dans l'ombre des animaux
-fabuleux; la campagne était pleine de froid et de terreur... Oh! quelle
-immense joie gonflait alors le coeur de Sulpice, à la voir, elle, dans
-la grande salle tiède et bien éclairée, coudre, rêver ou lire, le front
-rosé par le reflet du feu... Puis venait le printemps et, dès les
-premiers beaux jours, elle allait cueillir à brassées les jacinthes
-sauvages, elle en remplissait la chapelle et toute la maison; et l'air
-qu'on respirait n'était qu'un parfum, grâce à cet ange... Elle était si
-belle, si bonne, si divinement pure, elle était la petite fée des
-sommets, la petite fleur des neiges...
-
---Oui, je me la rappelle bien, disait maman: elle ne semblait pas faite
-pour la terre... Quelle douce créature! On l'eût dite pétrie, âme et
-corps, avec la neige vierge de vos glaciers... Et comme son nom lui
-allait bien! Aurait-on pu l'imaginer s'appelant autrement que Blanche?
-
---N'est-ce pas?... n'est-ce pas, sanglotait le pauvre garçon en baisant
-la main de ma mère pour la remercier.
-
-Non, Blanche d'Escorral n'était pas faite pour la terre; comme ses
-soeurs, les jacinthes sauvages, elle n'avait même pas attendu le milieu
-du printemps pour mourir. Et Sulpice racontait encore l'agonie imprévue
-et brève de sa soeur, ses paroles déchirantes: «Ne me laisse pas partir,
-je t'aime tant!...» sa mort par un matin de la belle saison, les jardins
-de la contrée dévastés sur trois lieues, les jeunes filles jonchant de
-fleurs les sentiers de la montagne, quatre mules blanches portant le
-cercueil au sommet du pic d'Astaran et la fosse creusée dans un glacier
-pour que les éternelles neiges recouvrissent la petite morte d'un
-linceul digne d'elle; et puis la tristesse tombant comme une chape de
-plomb sur les épaules du solitaire, le bruit étrange de ses pas dans le
-château en deuil, les heures affreuses où il croyait la voir, où il lui
-parlait, et, pour oublier, parfois, les courses folles dans la montagne,
-les chasses féroces et, parmi les hurlements des grands chiens
-déchaînés, les combats corps à corps avec les ours et les loups.
-
-M. d'Escorral revint souvent frapper à notre porte. Je remarquai bientôt
-que, quand il était là, M. de Parpelonne se résignait à interrompre ses
-récits de voyages et ne tardait pas à s'endormir. Dans les premiers
-temps, c'était pour moi un malin plaisir de le réveiller par des
-taquineries, mais cela paraissait agacer maman bien plus que mes
-enfantillages ne l'avaient jamais fait et je me gardai bien de
-recommencer.
-
-Notre nouvel ami nous parlait de ses montagnes, en vantait éloquemment
-la beauté, faisait entrevoir à mon imagination un fantastique paysage de
-pics grandioses, de cirques où dormaient des lacs, de ravins où
-bondissaient des gaves; plus loin c'était le déroulement d'un plateau où
-des entassements chaotiques de rochers bleus déchiquetés figuraient à la
-tombée de la nuit des villes apocalyptiques; enfin, au seuil d'une forêt
-de pin, sur la frontière même de l'Espagne, le château de Vaugarrec
-érigeait ses quatre tourelles, vestiges des temps où il avait à se
-défendre contre les hordes pillardes des Vascons et des Sarrazins.
-
-Ma mère, me semblait-il, n'avait pas grande envie d'interrompre M.
-d'Escorral; mais il fallait bien qu'elle parlât:
-
---Quel charme ce doit être pour vous, lui disait-elle, de vivre dans ces
-vieux murs, au milieu du passé et de ses mystères!
-
---Madame, répliquait Sulpice d'Escorral, il n'est pas besoin de se
-tourner vers les jours enfuis pour éprouver le vertigineux émoi que nous
-cause le voisinage des mystères. Nous sommes sans nul doute environnés
-par tout un monde d'êtres et de choses que la plupart des hommes,
-emportés par la vie, ne soupçonnent même pas. Mais la solitude affine
-les yeux et les oreilles; bien que la nature de nos sens nous contraigne
-à ne pas tout voir, à ne pas tout entendre, celui qui vit dans le désert
-se sent bien souvent transporté sur les limites de l'inconnaissable.
-Alors il se rappelle les chansons et les contes des bergers; il pense
-aux esprits des neiges, aux loups-garous, aux fées; il donne à tous les
-vagues murmures dont les nuits sont pleines une signification profonde,
-et lorsque, parfois, les troupeaux pris de panique galopent éperdument
-sans se soucier de l'appel des gardiens ou que les chiens, tous poils
-hérissés, hurlent au clair de lune sans cause apparente, il frémit, car
-il comprend que ces humbles bêtes voient plus loin et plus clairement
-que lui...
-
-Quand il parlait de la sorte, je l'aurais volontiers écouté jusqu'au
-jour, les yeux tout ronds et la bouche bée. Mais bientôt ma mère
-appelait Ursule et lui disait:
-
---Emmenez le petit, il tombe de sommeil...
-
-Et cela faisait travailler ma cervelle, car ma mère, j'en étais sûr,
-savait parfaitement que je n'avais pas envie de dormir.
-
-Enfin, au bout de trois mois, elle me demanda:
-
---Si tu avais un papa, comme qui voudrais-tu qu'il fût?
-
-Et je répondis sans hésiter:
-
---Comme M. d'Escorral.
-
-Ah! quels bons baisers ma pauvre maman me donna ce jour-là!
-
-Le lendemain, M. d'Escorral arriva de bonne heure, seul.
-
-Il avait quitté son costume de velours pour une redingote et un pantalon
-à sous-pieds. Il aurait eu fort grand air s'il n'avait porté sur son
-visage et sur toute sa personne les signes d'une intense émotion. En
-s'asseyant il manqua de choir.
-
---Rassurez-vous, mon ami, lui dit ma mère, le petit veut bien.
-
-Alors il se leva, les yeux pleins de larmes et, en bégayant «mon
-petit... mon bon petit...», il vint s'agenouiller devant moi. J'ai
-toujours été plus à l'aise devant les gens à qui allait ma
-reconnaissance que devant ceux qui me manifestaient la leur, et
-l'attitude de M. d'Escorral était plus gênante encore pour un enfant qui
-ne s'attendait guère à avoir des obligés de si tôt; sans prendre le
-temps de réfléchir j'éclatai donc de rire à cet événement imprévu, mais
-ce rire me parut si vite déplacé qu'avant même d'avoir pu l'arrêter je
-fondis en larmes. Après qu'on se fut empressé à me consoler, mes
-sentiments penchèrent dans un autre sens et ne retrouvèrent pas de suite
-leur équilibre: je sentis la fierté gonfler mon coeur à l'idée que
-j'avais dispensé le bonheur avec un geste d'arbitre suprême; en quoi
-d'ailleurs je ne me trompais pas, car ma mère eût immédiatement renoncé
-à tout si je m'étais montré tant soit peu inquiet en voyant qu'elle
-pouvait tenir à quelque autre que moi dans le monde.
-
-Grisé par l'orgueil et les caresses, que l'on ne me ménageait pas, je me
-laissai aller à un bavardage sans frein; ma timidité familière était
-loin; j'avais oublié que je n'étais qu'un gamin et je finis par dévoiler
-le secret de mon coeur comme si l'heure en était véritablement venue:
-
---Moi aussi, je me marierai, quand Lilette sera revenue de Paris...
-
-Je n'eus pas plutôt laissé échapper ces paroles que je rougis et les
-regrettai affreusement, craignant toutes sortes de moqueries. Mais non:
-maman, comme j'étais tout près d'elle, me prit dans ses bras et me
-considéra longuement avec une sorte de surprise peureuse. Aujourd'hui
-que je puis à loisir évoquer l'immense sollicitude dont elle entoura mon
-existence, je comprends qu'elle s'était doutée de ce qui se passait dans
-mon coeur fermé d'enfant, et que mon aveu la terrifiait en lui
-démontrant la naïve imprudence avec laquelle j'avais rempli ce coeur
-d'un unique rêve.
-
-Nous demeurâmes à Vaugarrec l'été, l'hiver à Sérimonnes, et les jours
-continuèrent à couler pour moi tels que par le passé, à cela près que
-j'eus désormais un double horizon pour encadrer ma vie et une double
-tendresse pour veiller sur elle. M. d'Escorral alla me dénicher à Tarbes
-un brave homme de précepteur dont la science était tenue pour
-universelle; même aujourd'hui, je m'en voudrais de croire que cette
-réputation était usurpée, car une connaissance approfondie de toutes
-choses prouve surtout à celui qui la possède la vanité de toute
-connaissance et ce fut là, sans doute, la raison pour laquelle mon
-précepteur négligea de m'apprendre rien. Je lui en ai gardé beaucoup de
-gratitude; il fut prévoyant sans trop s'en douter: les enfants ont
-l'horreur de toute discipline intellectuelle, et le souvenir des mauvais
-instants que la plupart des hommes ont dû à la science durant leurs
-jeunes années les en détourne souvent dans l'âge où ils sauraient goûter
-le plaisir qu'elle dispense; en vérité les hommes devraient tenir ce
-plaisir en réserve et se ménager prudemment le désir de s'instruire pour
-les jours où ils n'auraient plus rien à faire de mieux; si je ne pouvais
-pas éprouver ce désir à présent, avec quoi remplirais-je les heures de
-ma vie?
-
-Mais alors j'aimais bien mieux vagabonder dans la montagne. Devant ces
-libres espaces, mon imagination osait déployer ses ailes plus follement
-que jamais; et puis, là, je ne craignais pas que l'arrivée soudaine de
-quelqu'un vînt me déranger quand ma pensée s'occupait au délicat travail
-qu'exige la construction des rêves; pour mieux leur donner l'apparence
-de la réalité, je pouvais même, sans crainte de passer pour fou, faire
-les gestes, prononcer les mots appropriés à la circonstance: ainsi,
-lorsque je m'essoufflais à grimper le long d'une pente, je me retournais
-parfois, la main tendue, et je disais:--Prends ma main, Lilette; sois un
-peu courageuse, nous allons arriver... Fais attention à cette pierre, à
-cette ronce... Attends...
-
-Et je me baissais, et, comme si la pierre et la ronce eussent pu
-vraiment blesser ou entraver les doux pieds de ma petite amie, je les
-écartais du chemin...
-
-Dans les premiers temps de leur mariage, ma mère et M. d'Escorral
-allèrent souvent au pic d'Astaran remercier la morte qui, reconnaissante
-de tant de piété et d'amour, avait, par une occulte et tendre influence,
-uni deux êtres créés pour puiser l'un dans l'autre un parfait bonheur.
-Ils m'y emmenèrent un jour. De là-haut, j'aperçus un merveilleux
-horizon; les monts, sur plus de dix lieues, s'abaissaient peu à peu vers
-la plaine que l'on voyait au loin confuse, indéfinie et pareille à la
-mer telle que je pouvais l'imaginer. Je me serais cru volontiers sur la
-plus haute marche d'un immense escalier qui reliait le ciel à la terre.
-M. d'Escorral désignait du doigt certains clochers et disait des noms de
-villages; mais je l'écoutais distraitement; devant moi, dans une
-échancrure du paysage, un château en ruines apparaissait au flanc d'un
-mont; je venais de reconnaître Balem, et mon coeur battait très fort.
-Certes, depuis le départ de Lilette, j'étais allé rôder autour de la
-maison où elle était née; mais en cet endroit où je venais d'éprouver
-violemment les émotions que procurent à certaines âmes la contemplation
-de la nature et le voisinage de la mort, l'apparition inattendue de ces
-vieux murs prit pour moi une importance extraordinaire.
-
-Depuis, je revins bien souvent au pic d'Astaran et là, debout sur une
-roche, tourné vers Balem, j'appelais «Lilette! Lilette!...» de toutes
-mes forces... Oui, c'était là qu'elle viendrait un jour me retrouver,
-là, devant ces montagnes et devant cette tombe que nous échangerions les
-promesses éternelles... Je contemplais au fond de moi-même toutes sortes
-de pensées grandioses et vagues; et puis, il me semblait qu'une douce
-sympathie veillait sur moi... Ah! sous la neige, un coeur aimant de
-vierge endormie devait battre à l'unisson du mien!... Ainsi mon amour
-puisait une force nouvelle aux sources fécondes du mystère; une étrange
-exaltation m'emportait pour ainsi dire aux cimes de moi-même; je
-m'agenouillais sur le sol en murmurant des paroles délirantes et bientôt
-je croyais entendre, comme pour me pousser irrévocablement dans la voie
-de mon rêve, la petite morte d'Astaran murmurer à mon oreille le nom de
-la petite absente de Balem.
-
-
-
-
-Le jour où fut baptisée ma soeur Jacqueline, au bras de M. de
-Parpelonne, qui était parrain, nous revint inopinément M. Laubamont. Il
-était arrivé la veille au soir dans le pays; il nous parut bien vieux et
-bien triste. Tout de suite je lui demandai comment se portait Lilette;
-alors il s'aperçut qu'il l'avait oubliée à Sérimonnes; M. d'Escorral lui
-ayant proposé de faire atteler et d'envoyer une servante chercher la
-petite, il répondit qu'elle n'était pas indispensable et que,
-d'ailleurs, le voyage l'avait beaucoup fatiguée. On n'insista pas.
-
-Mais, peu de temps après, comme nous venions de prendre nos quartiers
-d'hiver à Sérimonnes, j'appris que Lilette allait venir le soir même
-avec son père dîner chez nous. La journée se traîna dans la fièvre de
-l'attente. Vers six heures la clochette carillonna et ma mère dit:
-
---Voici nos hôtes...
-
-J'étais assis dans un fauteuil, le dos tourné à la porte, et je pensais:
-«Jamais je n'oserai bouger, jamais je ne pourrai la regarder...» Puis
-une rafale intérieure dispersa ces pensées accablantes; j'entendis le
-bruit des embrassades et les paroles de bienvenue; je me levai
-brusquement: Lilette était en face de moi.
-
-Quelle étrange surprise! Elle ne ressemblait pas du tout à l'image que
-j'avais peu à peu dessinée en moi-même; elle avait grandi autrement dans
-la vie que dans mon rêve. Mais c'était en la voyant que je croyais
-rêver...
-
---Bonjour, Calixte, comment allez-vous? Hélas! je ne reconnaissais pas
-même le son de sa voix et elle ne me tutoyait plus. Déjà, aussi peu émue
-que si nous nous étions quittés la veille, elle s'était éloignée de moi;
-dressée sur la pointe des pieds, menue et coquette, elle arrangeait sa
-coiffure devant la glace. Durant quelques minutes, je la détestai
-violemment; puis je sentis les larmes me monter aux yeux et j'allai
-m'enfermer dans ma chambre pour les laisser couler à leur aise. Alors,
-peu à peu, l'apaisement se produisit; en regardant en moi je constatai
-que la véritable image de Lilette avait soudain effacé l'autre et
-qu'elle était beaucoup plus belle. Je revins au salon irrité de mon
-injustice, et d'autant plus amoureux de le réelle Lilette que je me
-sentais coupable de l'avoir secrètement offensée.
-
-M. Laubamont nous mit au courant de sa situation; elle n'était pas gaie:
-les laboratoires et les appareils avaient englouti toute sa fortune et
-il ne s'en était aperçu que récemment, en ne trouvant plus dans sa poche
-de quoi payer une robe à sa fille. De plus, il se reprochait amèrement
-d'avoir poursuivi son but avec précipitation et impatience; car, si le
-succès n'avait pas couronné des expériences accomplies dans
-d'excellentes conditions, c'était, à n'en point douter, qu'il avait
-proclamé prématurément l'infaillibilité de ses formules.
-
---Vous me direz, ajoutait M. Laubamont, que ce n'est pas un grand
-malheur de n'avoir plus un sou vaillant et que, d'autre part, les
-savants eux-mêmes ne doivent pas se laisser abattre par la constatation
-d'une erreur. Je vous accorde qu'il est également possible de réédifier
-une fortune et de faire une nouvelle tentative pour découvrir la vérité.
-Mais ce qui n'est pas possible, c'est d'obtenir un délai lorsqu'il plaît
-à notre maître inconnu de nous rappeler à lui... Hélas! j'ai bien peur
-que mon heure ne soit proche; tous les jours je me sens plus débile,
-comme si mon coeur n'était plus capable de distiller du sang en quantité
-suffisante. J'avoue qu'il est assez vexant pour celui qui veut de ses
-propres mains créer la vie de se voir comme les autres soumis à la loi
-de la mort. Il n'importe: jusqu'au bout je poursuivrai courageusement
-mes recherches. Mais un savant doit procéder avec méthode; je dois donc
-avant tout essayer de prolonger mon existence et, plus spécialement,
-m'enquérir des moyens par lesquels je puis donner à mon sang plus
-d'abondance et de vertu...
-
-A huit jours de là, Yan Rescampane, le valet de M. Laubamont, vint nous
-apprendre la mort de son maître. En pleurant à fendre l'âme il nous
-conta comment tout s'était passé: le pauvre monsieur s'était injecté du
-sang de lapin dans les veines, et dès le lendemain il avait dû se mettre
-au lit, brûlé qu'il était par une fièvre à faire frémir; puis des
-pustules lui avaient crevé la peau de la tête aux pieds; mais il avait
-exigé qu'on n'avertît personne; il était resté jusqu'au dernier moment
-sans inquiétude et avait déjà peine à faire aller la langue qu'il
-bégayait encore avec satisfaction: «L'effet se produit... l'effet se
-produit...» A présent il faisait horreur à voir et répandait une odeur
-épouvantable.
-
---Même, affirmait le domestique, quand j'ai quitté Balem, des poils
-pareils à ceux des lapins commençaient à lui pousser sur tout le corps.
-
-A ce moment, M. de Parpelonne, accablé de douleur, fit son entrée et
-nous confirma la nouvelle. Troublés comme nous l'étions par cet
-effrayant trépas, ce fut pour nous un véritable soulagement d'acquérir
-de la bouche de notre ami la certitude que le détail des poils de lapin
-était dû à l'imagination affolée du pauvre Yan Rescampane.
-
-Il me sembla très doux de me répéter que Lilette était pauvre et
-orpheline et de prendre dès ce jour, tout au moins vis-à-vis de
-moi-même, l'attitude de celui qui devait la protéger dans la vie. Mais
-j'eus tout d'abord, à son sujet, une grosse déception: M. de Parpelonne
-avait promis de s'occuper d'elle à M. Laubamont mourant qui, du reste,
-ne le lui avait pas demandé; il nous fit part de cette promesse; ma
-mère, de son côté, avait décidé de garder la petite chez nous et elle
-fit observer à notre ami que cela serait préférable pour tout le monde;
-mais il ne voulut rien entendre.
-
-Bientôt il prit l'habitude de nous arriver agité ou inquiet; nous le
-questionnâmes; il nous avoua que Lilette le faisait endêver:
-
---D'ailleurs, ajouta-t-il, cette enfant n'est pas tout à fait coupable;
-le métier de père ne peut pas s'apprendre du jour au lendemain: j'y suis
-nouveau et c'est d'autant plus grave que je me fais vieux et que cette
-fille imprévue m'est tombée du ciel déjà toute grande.
-
-«Ma chère amie, dit-il encore en se tournant vers ma mère, vous devriez
-bien me donner quelques leçons.
-
---Hélas! répondit celle-ci, vous avez passé l'âge d'aller à l'école et
-d'ailleurs on n'apprend pas la paternité comme une science. Ce que vous
-avez de mieux à faire, c'est de nous confier cette enfant.
-
-Alors il objecta sa promesse qui, pour avoir été imprudente, n'en devait
-pas moins être tenue, puisque celui à qui il l'avait faite n'était plus
-là pour l'en délier.
-
---Attendez, dit ma mère après quelques minutes de réflexion, je crois
-qu'il y aura, si vous le voulez bien, un moyen de tout arranger... M.
-d'Escorral et moi nous vous aimons comme un père; pourquoi ne
-viendriez-vous pas habiter avec nous?
-
-M. de Parpelonne demanda deux jours pour prendre son parti et, sur le
-soir du deuxième jour, il vint frapper à notre porte avec ses hardes et
-Lilette. Nous l'installâmes dans les appartements de feu ma grand'mère
-et nous l'appelâmes désormais grand-papa. Ainsi, à quelques années de
-distance, les hasards de la vie me procurèrent un père et un grand-père,
-à moi qui ne m'en étais jamais connu; je dois avouer qu'en cette
-circonstance tout fut pour le mieux et qu'il eût été difficile d'en
-imaginer de plus aimables et de meilleurs...
-
-Dès qu'elle fut entrée chez nous, Lilette se confina aux côtés de ma
-mère; c'était là que je me tenais ordinairement, mais je n'en fus pas
-jaloux, parce qu'il y avait place pour deux et que d'ailleurs on n'est
-pas jaloux de ceux que l'on aime. Ce qui m'attristait, c'était que ma
-présence semblait visiblement agacer Lilette. Après m'avoir subi quelque
-temps en silence, elle ne se gêna pas pour me dire que j'étais une femme
-manquée, qu'on me trouvait toujours dans les jupons et que je ferais
-bien mieux de suivre M. d'Escorral à la chasse. Je dus m'avouer qu'elle
-avait raison, mais tout de même j'aurais préféré que cette observation
-ne me vînt pas de sa part.
-
-D'ailleurs, Lilette s'aperçut bientôt que les travaux féminins ne
-l'intéressaient pas; près de ma mère elle demeura perpétuellement les
-bras ballants, les mains inertes, le front barré par la ride profonde de
-l'ennui. Cependant, ne trouvant aucun charme à la chasse, je m'occupais,
-solitaire et navré, à édifier des volières au fond du jardin. Un jour
-Lilette vint examiner ces travaux, me donna son avis, essaya même de se
-rendre utile; elle avait un joli petit air humble et triste de chien
-battu; pour la première fois la solitude et le désoeuvrement la
-poussaient vers moi comme vers un refuge... A cette époque, je le
-compris assez bien pour lui lancer ironiquement que sa place n'était pas
-en la compagnie d'un garçon et que je n'étais pas allé la chercher. Mais
-Lilette n'était pas fière; elle pleura, implora ma pitié, ouvrit son
-âme: il ne fallait pas lui en vouloir, elle n'était pas heureuse, elle
-était d'autant plus malheureuse qu'elle n'avait jamais su ce qu'elle
-désirait... Je m'attendris; je lui dis qu'elle pouvait tout au moins
-être sûre de trouver en moi un ami qui saurait la plaindre et la
-consoler...
-
---Je ne tiens même pas à ce qu'on me plaigne, répondit Lilette...
-
-Pourtant, désormais, elle ne me quitta plus. Nous errions ensemble dans
-les allées du jardin ou le long des routes, cherchant des sujets de
-conversation et nous résignant le plus souvent à nous taire. Lilette
-coupait brusquement au passage les fleurs qui se trouvaient à portée de
-sa main et, quand c'étaient des roses, elle les mordait. Parfois elle
-s'asseyait soudain: «Comme je suis lasse!» soupirait-elle. Et les larmes
-lui montaient aux yeux, et elle parlait d'elle, toujours d'elle; la
-pitié qu'elle éprouvait pour sa personne la rendait éloquente; tout la
-fatiguait et l'ennuyait, et, quand elle se tournait vers l'avenir, elle
-n'y voyait que du noir; elle aurait voulu avoir déjà fini sa vie,
-n'avoir plus rien à espérer, à attendre... Les premières fois j'essayai
-de lui donner du courage.
-
---Voyons, Lilette, c'est stupide, à votre âge, de vous laisser abattre
-ainsi.
-
-Je finis par m'attirer cette réponse:
-
---Mon ami, vous n'êtes pas sans doute un imbécile, mais vous ne me
-comprenez pas du tout.
-
-Dès lors, quand elle se lamenta, je me gardai bien de l'interrompre; mes
-inquiétudes personnelles suffisaient, du reste, à occuper mon esprit,
-Qu'étais-je pour elle? M'avait-elle pris pour confident, parce qu'elle
-voyait en moi celui sur qui s'appuieraient un jour sa faiblesse et son
-incertitude? En tout cas, cette faiblesse même et cette incertitude me
-la faisaient chérir davantage encore. Quel bonheur ce serait, plus tard,
-de veiller sur elle, de la protéger, comme aux jours où j'écartais en
-rêve devant elle les pierres et les ronces sur les sentiers de la
-montagne! Mais consentirait-elle à m'en confier le soin? Ses grands yeux
-sombres gardaient obstinément leur secret et, quand j'essayais de lire
-en eux, elle les détournait tout de suite. Parfois, aux heures où nous
-restions silencieux l'un près de l'autre, je pensais en frémissant: «Je
-n'aurais qu'à parler pour que le doute s'évanouît.» Mais est-ce je ne
-serais pas mort de tristesse ou de rage si mon aveu l'avait laissée
-indifférente ou si elle en avait ri? Et je me taisais, attendant avec
-résignation qu'un mot, un geste d'elle me renseignât, et les jours
-succédaient aux jours avec des alternatives de désespoir et d'espérance,
-et jamais aucune lueur certaine n'éclairait le douloureux et doux
-mystère...
-
-Je parlais du passé, de notre enfance; mais cela était mort et Lilette
-s'en souciait peu; du présent, et elle pleurait d'ennui; de l'avenir, et
-elle avait peur. Un soir nous nous assîmes par hasard sur le banc où ma
-grand'mère nous avait jadis surpris pour ma honte à échanger un puéril
-baiser d'amour. L'intention me vint de rappeler cette aventure à ma
-compagne; mais quand il fallut ouvrir la bouche, je fus véritablement
-terrifié et je me contentai de lui vanter en termes vagues le charme de
-l'endroit, le parfum des rosiers sauvages qui formaient une tonnelle
-au-dessus de nos têtes, la grâce de ces vieilles pierres rongées de
-mousse...
-
---Oui, fit Lilette, tout ce que vous me racontez est très joli;
-seulement on est bien mal assis sur ce banc et vous devriez le faire
-remplacer.
-
-A Vaugarrec, dans le désert de la montagne, elle se rapprocha de moi
-plus encore. Mais déjà j'étais trop lâche devant elle pour consentir à
-m'avouer que l'ennui était la vraie raison de cette sympathie; lorsque
-nous revenions vers le château après une longue promenade, Lilette
-s'appuyait avec plus d'abandon à mon bras et c'en était assez pour mon
-bonheur... Vers la fin de l'été, par un après-midi déjà froid et triste,
-je la trouvai sur la terrasse en train de pleurer en embrassant la
-petite Jacqueline; comme mes paroles de consolation n'avaient le plus
-souvent d'autre effet que de l'agacer et de lui inspirer des réponses
-désagréables, je m'empressai de tourner les talons; mais elle courut à
-ma poursuite.
-
---Calixte, ne m'abandonnez pas... écoutez-moi... il faut que je vous
-parle.
-
-Puis elle se mit à pleurer de plus belle et murmura:
-
---Non, pas maintenant, pas ici... Ne me demandez rien et venez demain
-matin au pic d'Astaran.
-
-Elle y était déjà quand j'arrivai, assise sur la tombe de Blanche, et
-les rêves n'avaient pas menti. Faute de trouver rien de mieux, je
-m'agenouillai devant elle; mais elle me releva doucement en disant:
-
---Ce n'est pas à vous de vous agenouiller, c'est à moi de vous demander
-pardon, pardon de vous avoir fait souffrir, de vous avoir fait attendre
-cette heure... Mais il ne faut pas m'en tenir rancune: je craignais de
-n'aller vers vous que parce que je n'avais jamais vu que vous dans la
-vie, je ne voulais pas affirmer mon amour alors qu'il n'était pas sûr de
-lui-même; qu'en aurait-il été de notre bonheur si, à la première
-occasion, j'avais reconnu que je m'étais trompée? Vous savez comme je
-suis lâche, comme l'avenir me fait peur; j'ignore tout autant qu'hier ce
-qu'il sera, mais je vous y vois, et cela suffit...
-
-Je me reproche à présent de ne pas m'être abandonné alors à toute
-l'ivresse de ma joie; c'est une coupe qu'il faut épuiser violemment
-quand elle nous est tendue, car nous ne savons pas si nous l'aurons un
-instant plus tard près de nos lèvres... J'étais assis près de Lilette,
-je tenais ses mains dans les miennes sans la regarder, et je modérais
-mon délire intérieur en me répétant sans cesse: «Il faut être calme, il
-faut être sage; ce bonheur n'est-il pas tout naturel, ne l'ai-je pas
-prévu depuis toujours?...» Je me disais même: «Qui sait? ce n'est
-peut-être qu'un rêve cette fois encore... Si je me tourne vers elle, mes
-yeux la retrouveront-ils?...»
-
-Et je murmurai, regardant toujours en face de moi:
-
---Dis-moi que c'est bien vrai, Lilette!...
-
-Et alors je ne vis plus rien du tout: un baiser s'était posé sur mes
-lèvres, et parce que ce baiser avait soudain effacé le monde et Lilette
-elle-même, le bonheur semblait couler en moi comme d'une source
-surnaturelle, comme du sein entr'ouvert de l'infini.
-
-Je connus quelques beaux jours. La joie nous rend égoïstes comme la
-douleur; ébloui par elle, j'en oubliais de regarder Lilette; j'énonçais
-mille espoirs, je faisais mille projets, et je ne pensais pas que mon
-amie pût désirer autre chose que ce que j'avais désiré pour elle; je me
-rappelle aujourd'hui qu'elle souriait étrangement en m'entendant parler
-de la sorte, et qu'elle me répondait avec mélancolie, comme lassée à
-l'avance de tout ce que je lui promettais:
-
---Oui... oui... nous ferons tout ce que vous voudrez...
-
-Peu après, nous redescendîmes à Sérimonnes. Quel bon hiver je prévoyais
-pour nous deux... Hélas! n'ai-je pas dès lors été coupable, par trop
-d'amour, de croire que mon bonheur et celui de Lilette étaient destinés
-à toujours se confondre, et n'est-ce pas cette idée insensée qui fut la
-cause de tant de désillusions?... Lilette, elle, voyait venir l'hiver
-avec une sorte d'angoisse. Elle disait: «Cela m'ennuie de revenir à
-Sérimonnes, il me semble qu'un rêve va finir, que je vais redescendre du
-ciel sur la terre...» En vain je lui parlais de longs soirs attiédis par
-notre tendresse, devant les flammes dansantes des grands feux, auprès de
-ceux que nous aimions. Tout cela n'avait pas l'air d'enchanter
-Lilette...
-
---Vous comprenez bien, me dit-elle un jour, qu'à Sérimonnes nous serons
-moins libres qu'ici. Je ne veux pas que vous avertissiez encore votre
-mère... A quoi bon? nous sommes trop jeunes pour nous marier tout de
-suite... Promettez-moi, Calixte, que personne, pour le moment, ne saura
-rien de nos projets?
-
-Certes, je ne pouvais croire que Lilette eût aucune arrière-pensée; je
-ne doutais pas d'elle après lui avoir entendu dire librement des mots
-que la crainte ou l'orgueil avaient si longtemps retenus sur mes lèvres.
-Mais cette cachotterie inutile m'ayant attristé, je me sentis environné
-de noirs présages. Ils tinrent leurs promesses: durant tout l'hiver,
-l'attitude de Lilette fut énigmatique, pénible, irritante. Elle semblait
-éviter de se trouver seule avec moi; un instant plus tard elle
-m'écrivait de longues lettres. Elles sont brûlées depuis longtemps, mais
-ma mémoire a gardé copie de phrases entières: «Promettez-moi que nous
-serons heureux, j'ai besoin que vous me le répétiez... Je vous aime, je
-ne devrais pas être triste, dites-moi pourquoi je le suis... Jadis je
-n'étais pas sûre de moi-même; il me semble que c'est de vous que je ne
-suis pas sûre à présent; j'ai peur que vous ne me connaissiez pas, que
-vous ne vous fassiez des illusions sur mon compte...» Alors je
-m'empressais d'aller la rassurer, mais j'étais souvent mal reçu: «C'est
-tout ce que vous avez à me dire?... Ce n'était pas la peine de vous
-déranger!» Parfois je tentais de remplacer par un baiser ou une caresse
-les paroles impuissantes; mais Lilette s'écartait de moi ou me
-repoussait: «Vous êtes fou... on peut nous surprendre.» Parfois encore
-c'était elle qui se jetait furieusement à mon cou, et puis, durant
-quelques instants, elle demeurait dans mes bras, les yeux clos, inerte
-et froide comme une morte... Bientôt elle devint fort dévote; il fallut
-que ma mère l'accompagnât à la messe tous les jours; je remarquai aussi
-qu'elles avaient ensemble de longs et secrets entretiens.
-
-Au début du printemps, M. d'Escorral dut aller à Toulouse pour
-recueillir l'héritage d'une parente; ma mère m'ayant engagé vivement à
-le suivre, j'y consentis, bien qu'à regret. Quand nous fûmes dans la
-grande ville, M. d'Escorral ne négligea rien pour me distraire; tous les
-soirs il me conduisit à la comédie ou dans divers lieux de
-divertissement. Il était en relation avec plusieurs familles
-toulousaines, auxquelles je fus présenté, et je retrouvai là des jeunes
-gens qui avaient été mes camarades au collège. Ils m'accueillirent si
-aimablement que je ne pus refuser de prendre part à leurs plaisirs quand
-ils m'en prièrent. Je me rappelle quelques promenades en bateau, sur le
-beau fleuve aux rives empanachées de hauts peupliers, les gais repas
-dans les auberges riveraines, les longues parties de cartes dans les
-tripots, l'or luisant à la lueur des bougies; je me rappelle surtout la
-nuit où, les seins nus, jolie et provocante, une grisette, chargée par
-mes compagnons de me déniaiser, vint m'offrir une bouche qui n'était pas
-celle à qui j'entendais réserver mes baisers... Je cédai par peur du
-ridicule; mais quand je revis M. d'Escorral, j'étais tellement accablé
-de dégoût et de tristesse que je me confiai à lui, dans l'espoir de
-soulager ma conscience. Alors il fit de grands éclats de rire: je
-n'étais qu'un sot, j'étais resté trop longtemps pendu aux jupons de ma
-mère, et il fallait au plus tôt jeter ma gourme sous peine de voir les
-gens se gausser de moi... Il parlait très haut, d'une voix que je ne lui
-connaissais pas et détournait ses yeux des miens... Dès ce moment il me
-sembla qu'il se forçait pour rire et que ses conseils n'étaient pas
-sincères. Cependant, pour lui faire plaisir, je lui promis de rester à
-Toulouse après son départ, comme il m'y conviait. Au moment de me
-quitter, devant la diligence, il me remit une bourse pleine de louis
-d'or en me disant:
-
---Amuse-toi bien; c'est de ton âge...
-
-Et la lourde voiture s'ébranla... Je me revois encore, bien après
-qu'elle eut disparu, abaissant d'une main les bords de mon chapeau pour
-dissimuler mes yeux gonflés de pleurs, et faisant machinalement sauter
-dans l'autre la bourse pleine de louis d'or.
-
-Durant quelques jours, j'essayai d'obéir à M. d'Escorral et de me rendre
-aux invites de mes compagnons; mais c'était au-dessus de mes forces; dès
-que je me retrouvais seul, je versais des torrents de larmes; des rêves
-affreux troublaient mes nuits; une fois, dans mon sommeil, je crus tenir
-Lilette morte entre mes bras; je m'éveillai en sursaut et j'écrivis
-immédiatement aux miens que j'avais l'intention de revenir et que
-d'ailleurs mes ressources étaient épuisées; M. d'Escorral m'envoya
-d'autre argent et quatre pages de moqueries. Alors je pris la résolution
-de ruser: dans les lettres que j'écrivis par la suite, je m'arrangeai
-pour lui faire croire que je devenais un parfait débauché; mes appels de
-fonds se multiplièrent; je criais misère sans répit et laissais
-pressentir de considérables dettes de jeu... La tactique était bonne; on
-ne tarda pas à me rappeler.
-
-Ma mère m'attendait à Tarbes en berline et nous partîmes sur-le-champ.
-Elle me dit, sur un ton d'affectueux reproche:
-
---Tu vas bien t'ennuyer avec nous à présent, mauvais sujet!
-
-Elle semblait toute triste; je ne pouvais pas faire durer la
-plaisanterie plus longtemps; en riant, je tirai donc de mes poches tout
-l'or qu'elles contenaient:
-
---Regarde, m'écriai-je triomphalement, j'ai été sage, et si je t'ai fait
-croire le contraire, c'est que je ne demandais qu'a revenir.
-
-Je m'attendais bien à ce que maman m'embrassât--ce qu'elle fit--mais non
-pas à voir ses yeux se remplir de larmes; immédiatement je compris qu'un
-malheur était arrivé; j'étais même sûr qu'il s'agissait de Lilette; son
-nom était sur mes lèvres, où je le retenais éperdument; et pourtant je
-voulais tout savoir...
-
---Maman, je t'en supplie, dis-moi tout!
-
---Mon chéri, calme-toi, ne me fais pas davantage de peine; si vraiment
-tu l'aimais, comme je le crois, il faut que tu sois bien courageux: tu
-ne la reverras jamais...
-
-J'écoutais accablé comme par ces chaînes que nous sentons parfois peser
-sur nous dans les cauchemars... Pourquoi ne devais-je pas la revoir? Des
-hypothèses se présentaient avec une rapidité vertigineuse: elle était
-morte, partie, mariée... J'envisageais en un instant toute l'horreur de
-ces événements possibles, et, chaque fois, l'étau qui broyait mon coeur
-semblait resserrer sa morsure...
-
---Tu ne la reverras jamais... Elle ne voulait pas d'autre époux que
-Dieu... C'est à Vaugarrec, l'été dernier, qu'elle m'a confié pour la
-première fois son dessein de prendre le voile. J'ai lutté, mon enfant:
-je croyais que ce n'était là qu'une lubie de jeune fille; mais je me
-suis heurtée à une ferme volonté. Il ne faut pas la détester; elle
-n'avait pas voulu qu'on te mît au courant, parce qu'elle se doutait,
-comme nous, que tu l'aimais, et nous t'avons éloigné au moment de son
-départ pour essayer de nous épargner à tous une douleur inutile...
-
-Devant l'inexplicable duplicité de Lilette, mon accablement fit place
-pour un instant à la rage:
-
---Maman, tu as été sans le savoir complice d'une folle, d'une
-malheureuse!...
-
---Elle était malheureuse, mais non pas folle, répondit ma mère; elle
-t'aimait comme un frère, elle me l'a dit bien des fois, mais elle
-n'aurait jamais consenti à être ton épouse, pas plus que celle d'un
-autre. Peut-être sous ses sentiments religieux cache-t-elle quelque
-lâcheté, quelque égoïsme; mais il n'est pas généreux de l'en soupçonner
-et c'est, d'ailleurs, tellement inutile!... Apprends encore qu'elle est
-entrée au couvent comme d'autres dans la tombe, de son plein gré, sans
-doute, mais désespérément... Si tu avais vu sa tristesse, le jour
-qu'elle partit!... Il faut, mon enfant, lui témoigner par devers
-toi-même un peu de cette pitié que l'on doit aux morts...
-
---Maman, elle est affreusement égoïste, lâche et peut-être méchante...
-En tout cas, elle nous a menti, à toi, à moi, à tous... Tiens, regarde!
-
-Et je lui mis dans la main les lettres de Lilette. Aux dernières clartés
-du jour elle en lut quelques passages avec une douloureuse stupéfaction;
-et puis, après avoir réfléchi quelque peu:
-
---Mon petit, me dit-elle, j'aime presque mieux qu'il en ait été ainsi;
-au moins, à présent, tu vois ce qu'elle vaut et tu finiras même par
-avouer qu'elle ne méritait pas tant d'amour...
-
---Maman, je l'aimais!...
-
---... Que tu n'aurais pas été heureux avec elle, qu'elle t'aurait fait
-souffrir de la pire des manières, c'est-à-dire sans le vouloir...
-
---Je l'aimais! Je l'aimais!...
-
---... Que c'était une malade, une détraquée, peut-être pis encore!
-
---Maman, dis-toi bien que je l'aime à présent davantage, parce que je la
-plains.
-
-Nous gardâmes quelques instants le silence; puis ma mère me dit en me
-serrant de toutes ses forces contre son coeur:
-
---Mon chéri, promets-moi que tu vas être sage, que tu te laisseras
-soigner et guérir? Pense à nous tous, à moi qui t'aime et que tu aimes,
-à M. d'Escorral, qui a tant souffert autrefois, à notre petite
-Jacqueline... Pense que nous pouvons être si heureux tous ensemble et
-que nous méritons si bien de l'être... Sois sage, et puis, tu verras,
-dans quelques années, que dis-je? dans quelques mois, comme tout ce gros
-chagrin sera loin...
-
-Elle cessa brusquement de parler, comprenant, avec la merveilleuse
-lucidité de l'amour, la douloureuse inutilité des meilleures paroles. Et
-je restai, durant tout le voyage, appuyé contre elle, dans une
-épouvantable crispation de tout mon être, sans pouvoir rien dire, sans
-pouvoir même pleurer...
-
---Calixte, me demanda simplement ma mère comme nous arrivions à
-Sérimonnes, tu nous pardonneras bien d'avoir eu recours pour te guérir à
-un remède indigne de toi?...
-
- * * * * *
-
-Même à distance, même en considérant mon passé comme un étranger
-insensible pourrait le faire, j'essaierais vainement d'évoquer sans
-frémir la semaine qui suivit ce retour; je sens encore vivante en moi
-l'horreur de ces jours accablés par la tristesse ou tourmentés par la
-colère, de ces nuits sans sommeil... Savez-vous ce que c'est que de ne
-plus dormir, d'entendre sans trêve une voix dans le silence, de voir un
-visage dans les ténèbres, de se souvenir avec cette minutie cruelle que
-l'esprit tourmenté par la fièvre apporte à ses travaux, de se répéter
-mille fois: «Il y a trop longtemps que la nuit dure, l'aurore ne
-reviendra plus.» Ah! je ne pense pas qu'on ait souvent, par amour,
-souffert de la sorte, et ceux qui auront lu ces pages trop vite ne
-m'accorderont sans doute que cette espèce de pitié qu'on a pour les
-malades, les exaltés, et les fous; peut-être même mépriseront-ils tant
-de faiblesse; mais le mépris m'est indifférent et je ne demande pas la
-pitié; je voudrais seulement qu'on me comprît, je m'adresse à la raison
-et non pas au coeur. Ce que je pleurais alors, ce n'était pas un petit
-être vain et misérable, je pleurais un mort précieux: le cher espoir de
-toute ma vie; où il n'y avait jamais eu que cet espoir, je ne voyais
-plus rien; je ne me retrouvais plus quand je me cherchais moi-même,
-c'était la détresse absolue, la fin de tout, cet anéantissement de l'âme
-qui ne peut pas se concilier avec la vie persistante du corps et qui
-nous fait bientôt considérer celle-ci comme inutile et odieuse... C'est
-à ceux qui, pour quelque raison que ce soit, ont souffert ainsi, que je
-fais appel, tandis que je me revois, derrière Balem, assis au bord d'un
-gouffre où gronde le gave, les yeux fixés vers le fond. Qu'ils
-s'imaginent à ma place... Est-ce qu'ils n'auraient pas alors pensé
-qu'ils étaient lassés, qu'ils avaient bien sommeil? Est-ce qu'une main
-plus forte que leur volonté ne les aurait pas poussés vers cet abîme,
-est-ce qu'ils n'y seraient pas tombés, comme j'y suis tombé?
-
-Oh! surtout, qu'on ne m'accable pas en me reprochant cette lâcheté
-suprême: ceux qui se sont jetés dans les bras de la mort et que la mort
-a repoussés emportent d'elle un souvenir qui est leur punition
-éternelle; toutes les douleurs terrestres, même celles de l'amour,
-peuvent s'oublier; mais ce qu'on n'oublie pas, lorsqu'on a sincèrement
-voulu mourir, c'est la minute où l'on se détache de la vie, le remords
-inouï qui suit l'acte que l'on a cru définitif... Désormais, celui qui
-est passé par là, quand le malheur reviendra vers lui, ne pourra même
-plus se consoler avec la pensée du grand repos; il saura, lui, que les
-tempêtes qui l'assaillent ne sont rien à côté de l'affreuse nuit qui
-l'attend, et, à ces moments-là, il reverra dans toute son horreur la
-face implacable sur laquelle il souleva le voile.
-
-Des bergers me ramassèrent inanimé au bord du gave; par miracle je ne
-m'étais pas blessé gravement; mais à la suite de cette émotion physique
-et morale je restai deux jours évanoui... Quel étrange sommeil!
-j'entendais vaguement les voix de mes parents, et je me disais: «Je suis
-mort, et mon âme est revenue vers ceux que j'aimais...» Quand je repris
-connaissance, Lilette sanglotait auprès de mon lit, je crois même que ce
-furent ses sanglots qui me réveillèrent tout à fait.
-
-A quoi bon me torturer longuement avec le souvenir des jours qui
-suivirent, les seuls où j'ai connu le bonheur autrement qu'en rêve? Je
-revois, sans trop oser regarder ces images, une Lilette ayant enfin
-l'air d'être heureuse et confiante près de moi, pendant ma rapide
-guérison et nos courtes fiançailles; je me rappelle nos promenades à la
-Gontrie, les ouvriers qui chantaient en réparant la maison où nous
-allions vivre, le cortège nuptial sur la route jonchée de roses, et
-puis, à la nuit, la vieille Anne ouvrant les portes devant nous deux
-avec des mots de bienvenue...
-
-Nous avons, dans la vie, une heure triomphale, celle où précisément le
-rêve et la réalité se donnent la main. Alors nous sommes parvenus au
-sommet de notre existence; nous pensons même un instant y pouvoir
-demeurer; nous oublions que la vie est une étape et que nous n'avons pas
-le droit de nous arrêter en chemin; bientôt nous nous sentons poussés en
-avant; étonnés, nous essayons d'abord de résister, mais toute résistance
-est vaine et la descente commence sur l'autre penchant de la montagne,
-d'autant plus précipitée que le sommet atteint était plus haut...
-
-J'ai été bref sur mon bonheur par pitié pour moi, je serai bref sur mes
-désillusions pour ne pas lasser la patience des autres. Mon infortune,
-je m'en rends bien compte, fut d'une vulgarité et d'une banalité
-lamentables: en deux mots, je fus ce qu'on appelle indulgemment un mari
-malheureux; j'aurais même pu remplacer ces derniers mots par un seul...
-Mais pourquoi me couvrir davantage de ridicule, puisque je ne saurais
-pas même avoir la consolation de m'irriter contre les rieurs? J'irai
-même jusqu'à leur accorder qu'il eût été plus élégant et plus sage
-d'oublier bien vite cette mésaventure. D'autres n'y eussent point
-manqué. C'est dire que les événements n'ont d'importance que celle que
-nous leur attribuons, que par suite les douleurs ne gardent tout leur
-sens qu'en nous-mêmes, et qu'il est peut-être exagéré de taxer les
-autres hommes d'égoïsme toutes les fois que nos petites misères ne
-réussissent pas à les intéresser.
-
-
-
-
-Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie. Que ces pauvres
-feuillets, qui contiennent tout le passé, aillent le retrouver, aillent
-dormir à la place qui leur est due: sous la poussière... Pourtant, mon
-Dieu, avant d'en finir avec tout cela, permettez-moi de me tourner vers
-vous et de vous dire:
-
-«Seigneur, il n'y a pas de raisons pour que vous n'existiez pas et mon
-malheur ne m'a pas fait douter de vous, car je sais que j'en suis seul
-responsable; je m'étais, tout jeune, accoutumé à ne vivre que dans mes
-rêves, et comme j'avais toujours dirigé au gré de mon désir cette vie
-imaginaire, l'idée ne m'était pas venue qu'il pouvait, dans la vie
-réelle, en être autrement. Seigneur, nous sommes vos enfants, mais des
-enfants terribles; si votre puissance est infinie, nos aspirations sont
-sans limites, et malgré toute votre bonne volonté vous n'arriveriez
-jamais à nous satisfaire.
-
-«Il me semble tout de même, Seigneur, que vous avez été quelque peu
-injuste envers moi. Il exista, évidemment grâce à vous, une enfant vers
-qui semblait me pousser votre grande main mystérieuse. Nous autres,
-Seigneur, nous n'avons pas votre clairvoyance, et vous devez nous
-excuser de mal comprendre vos desseins, puisque vous les avez voulus
-impénétrables; je pouvais bien me tromper de cela; dès lors, pourquoi ne
-pas m'avoir éclairé tout de suite, pourquoi n'avoir pas retiré le fer de
-la plaie quand elle n'était pas encore trop profonde et que j'en aurais
-pu guérir?
-
-«D'ailleurs je ne vous demandais en somme rien d'impossible, je n'étais
-pas bien exigeant; il était si simple, si logique, si naturel que ce
-rêve se réalisât! Nous avions grandi, elle et moi, l'un près de l'autre
-et ne l'aimais-je pas comme il doit vous plaire que l'on aime, depuis
-toujours et pour toujours? Je comprends que vous ne puissiez pas
-contenter la plupart des hommes dont les désirs sont multiples et
-variables, mais pour moi, qui n'avais qu'un désir, vous n'aviez vraiment
-qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et je vous assure que par la
-suite je ne vous aurais plus importuné jamais... Pardonnez-moi,
-Seigneur, je crois bien vous avoir accusé d'injustice, mais les mots
-dépassent ma pensée; vous seul savez ce que vous faites; peut-être que
-des douleurs comme la mienne ont leur place marquée dans l'enchaînement
-des lois éternelles, qu'elles vous sont nécessaires pour pousser le
-monde vers la grande fin de vous seul connue... Il n'y a pas moyen de
-discuter avec vous; nous ne pouvons que vous implorer. Voici donc ma
-prière suprême:
-
-«Vous me voyez, depuis des ans, chercher l'oubli et le sommeil dans la
-solitude; mais l'oubli fuit qui le cherche et, quand je veux dormir, je
-n'ai pas plus tôt éteint la lampe que des fantômes accourent et peuplent
-les ténèbres autour de moi... Que signifie cela? Vous savez bien
-pourtant que si elle venait frapper à cette porte je ne pourrais ni la
-maudire ni lui pardonner, que je n'attends plus rien, que je n'espère
-plus rien, que je ne suis plus rien... Pourquoi retenir près de moi le
-souvenir et la souffrance?
-
-«Laissez au moins, Seigneur, dormir les morts.»
-
-
-
-
-APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ
-
-NOTE SUR MON ONGLE CALIXTE VIDAL, AUTEUR DU PRÉCÉDENT RÉCIT
-
-
-C'est dans les papiers de mon grand-oncle Calixte-Léonce Vidal (de la
-Gontrie) que j'ai trouvé le récit qu'on vient de lire. Calixte Vidal
-mourut quelque vingt ans avant ma naissance; il n'est pourtant aucune
-personne qui me soit plus familière. En voici devant moi un portrait
-assez médiocre, mais, paraît-il, fort ressemblant que fit de lui un
-peintre bayonnais du nom d'Etcheparre. Il est daté de 1863; déjà les
-parties claires sont devenues jaunes et les dorures du cadre se sont
-écaillées et ternies.
-
-Ceux qui se firent peindre autrefois ont eu pour eux la vieillesse de
-leur vie, et ils ont ensuite, pour nous, dans leurs portraits, une
-vieillesse plus longue et non moins lamentable. Bien que mon grand-oncle
-Vidal fût jeune quand on le représenta ainsi, il m'apparaît dans cette
-image déjà ancienne comme émacié, débile et chancelant sous le faix d'un
-grand âge; je sais bien pourtant qu'il mourut de bonne heure. Il a les
-cheveux blonds, le nez long, le menton aigu, et d'extraordinaires yeux
-pâles, dont les regards, tournés vers le rêve, semblent aller trop loin
-pour rien percevoir de ce qui est dans la vie.
-
-Il épousa Cécile Laubamont, qu'on appelait aussi Lilette. Il l'aima,
-comme on le sait, du premier instant qu'il la vit, et l'on peut dire
-depuis toujours. Ce fut, si j'en crois ce que l'on m'a conté jadis, une
-fort jolie personne, svelte, brune, et de traits excessivement délicats
-et réguliers. Elle était taciturne et passait pour sournoise; on
-racontait qu'à Paris son père avait dû la retirer d'une pension où, vers
-la quatorzième année, elle se levait, la nuit, pour aller mordre ses
-compagnes jusqu'au sang.
-
-Je ne pense pas que mon grand-oncle et Cécile Laubamont aient jamais eu
-beaucoup de bonheur ensemble. Durant une dizaine d'années Lilette trompa
-son époux tant qu'elle put, sans pour cela lui accorder les
-compensations de gentillesse, d'affabilité et de bonne humeur qui sont
-d'usage en cette circonstance. Surprise par lui comme elle se livrait
-sous le toit conjugal à son passe-temps favori, elle obtint son pardon
-et disparut le lendemain en emportant ses bijoux et quelques louis d'or.
-Il paraît qu'elle a traîné à Paris une vieillesse misérable après avoir
-eu dans la galanterie, sous le nom d'Eléonore de Sérimonnes, son heure
-de célébrité.
-
-Un jour, tandis que de vieux amis de ma famille remuaient des souvenirs,
-j'entendis dire:
-
---Cette Cécile Laubamont ne valait pas un liard, mais Calixte avait
-aussi bien des torts.
-
-Je ne sais pas si mon pauvre oncle avait bien des torts, mais je sais
-que la fugue de la jolie Lilette mit le comble au désespoir de son
-coeur. Durant plusieurs mois il ne sortit plus de chez lui et, les yeux
-pleins de larmes, il répétait sans cesse à ceux qui l'allaient voir: «Je
-paie la dette de mon oncle Barnabé...» Même, à partir de ce temps-là, il
-eut, comme disent les gens de chez nous, une étoile dans la cervelle.
-
-Un beau jour il congédia ses domestiques, disposa tout à sa fantaisie
-dans la maison et en fit sceller les portes et les fenêtres. Ce fut fini
-par un clair matin de mai; on entendait tinter tout le long du ciel les
-clarines des troupeaux que les bergers reconduisaient vers les
-montagnes; c'était la fin des lilas et le commencement des roses. Mon
-oncle s'assit sur la dernière marche du perron, pleura longtemps, et
-puis s'en fut, les mains dans les poches.
-
-Je l'imagine sur la route de la gare, avec le haut chapeau de paille, la
-cravate sombre et la redingote à boutons de métal que je lui connais
-pour les avoir vus sur son portrait; il va lentement, la tête baissée,
-en faisant tourner sa canne. Alors je me rappelle que ma bien-aimée
-grand'mère Jacqueline disait dans mon enfance, en relevant mes cheveux
-sur mon front:
-
---Il ressemble à notre pauvre Calixte...
-
-Et les images se brouillent dans ma tête. Ce n'est plus Calixte Vidal
-qui s'en va sur la route, c'est moi qui pars à mon tour, sans savoir où,
-désespéré par mon malheureux amour pour une Lilette encore inconnue.
-
-Mon oncle se rendit à Bordeaux, où il acheta une maison dans la rue du
-Vieux-Huchoir. C'était un petit hôtel de fort bon style Louis XVI, assez
-délabré à la vérité, et dans le grand salon duquel une vieille dame
-avait fait auparavant l'élevage des souris blanches. Calixte Vidal s'en
-arrangea fort bien et ne prit même pas la peine de le faire réparer. Il
-y vécut solitaire, dévoré soudain par un grand amour de la science et
-plus précisément des sciences occultes.
-
-Je l'imagine volontiers, penché jusqu'à l'aube sur Jamblique, les
-_Mysteria numerorum_ ou la _Kabbala denudata_. Déjà, le long des quais
-prochains, les voix et les jurons résonnent, les chars roulent, les
-grues grincent; sur le beau fleuve houleux, les brumes se dispersent
-lentement; il vient par la fenêtre entr'ouverte une odeur fade de vase
-et de pierres mouillées. Mon oncle lit et, doucement, sur la table, une
-des petites souris blanches de la vieille dame, sans trop redouter le
-lecteur immobile, s'est avancée; elle flaire, épie, cligne ses menus
-yeux roses et s'accroupit sur ses pattes de derrière, le museau levé,
-coquette, méfiante. Mais Calixte Vidal est toujours immobile, et le
-petit animal rassuré commence à grignoter un des in-folios épars avec un
-bruit de dents fines grêle et moqueur.
-
-Les jours passèrent. Mon oncle s'absorba de plus en plus dans ses livres
-et se passionna surtout pour la magie blanche. Il fit même paraître un
-_Traité des Elémentals et des moyens de s'en rendre maître par la
-musique_ (à Bordeaux, chez Magnion, un volume in-8º, avec des vignettes
-représentant des évocations accomplies par l'auteur selon sa méthode,
-1867). Un an après, comme il avait pris l'habitude de jouer du violon
-sur son toit par les nuits de lune, il glissa, chut dans la rue, et se
-tua. On ramassa près de lui son violon qui miraculeusement était resté
-intact.
-
-A la Gontrie, les plantes grimpantes avaient masqué les fenêtres closes
-et depuis longtemps s'étaient rejointes au-dessus du toit. Les moineaux
-et les pinsons pullulaient parmi ces fouillis de verdure. Ainsi, dans la
-maison délaissée, le passé dormait sous un linceul de chansons. C'est
-moi qui ai rouvert les portes, après que la mort de ma mère m'eut fait
-maître de ce domaine et que le désir me fut venu d'aller habiter un pays
-depuis quelques années abandonné par les miens.
-
-Or, quand les rayons du soleil rentrèrent dans la demeure, ils vinrent
-frapper un tableau dressé à dessein au milieu du vestibule: des Satyres
-y fessaient l'Amour enchaîné. Je ne savais rien encore... Pourquoi, moi
-aussi, à sa vue me suis-je senti l'esclave d'une crainte mystérieuse,
-pourquoi n'a-t-il plus cessé de hanter les pensers de mes jours et les
-rêves de mes nuits?--Depuis, j'ai retrouvé à Sérimonnes les mémoires de
-l'oncle Vidal et j'ai compris. J'ai compris que le mauvais génie de
-notre famille avait attaché à cette image sa fatale influence. Une nuit,
-furtif, comme pour accomplir une oeuvre de magie et conjurer un charme
-néfaste, je me suis levé, j'ai allumé du feu et j'y ai jeté le tableau.
-Qu'ai-je fait là? Insensé! ai-je détruit cette image dans ma mémoire?...
-Elle existe toujours, et elle n'existe plus que pour moi. C'est contre
-moi seul, à présent, que s'exercera la force malfaisante qui restait
-enclose dans ce sortilège.
-
-Et j'attends dans l'antique demeure celle qui viendra m'apporter la
-douleur, moi qui, de toute une race sur laquelle semble s'être acharnée
-une si étrange fatalité, reste seul aujourd'hui: seul, car bien que
-Barnabé de la Gontrie n'ait plus reparu jamais, il est probable qu'à
-défaut du bienheureux pays terrestre où il avait espéré voir ses
-inquiétudes s'apaiser, il a atteint depuis longtemps le port obscur où
-nous irons tous faire un jour l'escale définitive.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PRÉFACE 7
-
- Ma soeur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre 11
- Au creux d'une vallée pyrénéenne 21
- Ce fut une brillante journée d'avril 36
- Après une demi-lieue de route 47
- Lilette n'était pas là et la pluie tombait 53
- Ce fut sur le tard de son mariage 65
- Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire 74
- Or, à deux années environ du départ de mon oncle 93
-
- LETTRE ÉCRITE PAR BARNABÉ DE LA GONTRIE A SON ÉPOUSE, TANDIS
- QU'IL SE TROUVAIT EN L'ILE DE BALI 98
-
- Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver 117
- De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé 182
- ... C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la
- Gontrie qui se perpétue 162
- Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma
- pauvre tante 162
- Lilette, Lilette, je ne voulais pas davantage parler de vous 171
- M. de Parpelonne... devint soudain un familier de notre maison 180
- Le jour où fut baptisée ma soeur Jacqueline 194
- Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie 224
-
- APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ 231
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
- le deux avril mil neuf cent six
- PAR
- BLAIS ET ROY
- A POITIERS
- pour le
- MERCVRE
- de
- FRANCE
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR FESSÉ ***
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-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of L'amour fessé, by Charles Derennes</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: L'amour fessé</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Charles Derennes</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 13, 2021 [eBook #64805]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR FESSÉ ***</div>
-<p class="c"><b>CHARLES DERENNES</b></p>
-
-<h1>L'Amour fessé</h1>
-
-<p class="c i">&mdash; ROMAN &mdash;</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br />
-<span class="xsmall">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p>
-
-<p class="c xsmall">MCMVI</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="small">L'ENIVRANTE ANGOISSE</span>, poèmes (chez Ollendorff), 1904.</td>
-<td class="bot">1&nbsp;vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LA TEMPÊTE</span>, poèmes (chez Ollendorff), 1906.</td>
-<td class="bot">1&nbsp;vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="pad1em"><i>En préparation :</i></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="small">LA CHASSE DU CLAIR DE LUNE</span>, roman.</td>
-<td>&nbsp;</td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">IL A ÉTÉ TIRÉ :</p>
-
-<p class="c i">Cinq exemplaires sur papier de Hollande
-numérotés de 1 à 5.</p>
-
-<p class="c small">JUSTIFICATION DU TIRAGE :</p>
-
-
-<p class="c small gap">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris
-la Suède, la Norvège et le Danemark.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="small">A</span><br />
-<span class="large">ANDRÉ DODERET</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch0">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p class="i">Voici, Lecteur, un récit assez baroque pour être
-vrai ou possible (ce qui est tout un). D'ailleurs,
-je te le donne comme copié sur les mémoires d'un
-mien parent, et quelles raisons aurais-tu de suspecter
-sa bonne foi ou la mienne? Le titre seul est
-de mon invention.</p>
-
-<p class="i">Ce n'est pas que j'en sois très fier, surtout après
-ce que je vais t'apprendre. Ayant lu les papiers
-laissés par M. Calixte-Léonce Vidal (de la Gontrie),
-j'eus peine, durant de longs jours, à écarter
-de ma pensée les événements qu'il y relatait, et,
-lorsque j'en conversais avec moi-même, je les contenais
-sous l'appellation de l'Amour fessé, n'en
-trouvant point qui me parût plus convenable. Je
-dis convenable au sens tout nu du mot, car on
-m'a, depuis lors, averti que ce titre était l'inconvenance
-même.</p>
-
-<p class="i">Bien résolu à ne le point modifier, pour quantité
-de raisons dont la plupart, d'ailleurs, m'échappent,
-j'ai songé quelque temps à le remplacer
-sur la couverture du livre par un avertissement
-comme : Le titre ne peut être exposé aux yeux de
-tous ; voir à l'intérieur. &mdash; Mais j'ai renoncé à ce
-projet, pour m'épargner le désagrément de ressentir
-une sourde colère toutes les fois qu'on m'aurait
-accusé à tort de vouloir me singulariser.</p>
-
-<p class="i">Comme il eût été préférable que M. Calixte
-Vidal m'épargnât ces ennuis! Il faut dire à son
-excuse qu'il ne se doutait guère qu'on publierait
-jamais ses mémoires ; le pauvre homme n'eut
-même pas la consolation de penser que des infortunes
-qui le touchaient de près et les siennes propres
-seraient tout au moins profitables à quelques
-personnes, en les distrayant. Moi, Lecteur, ayant
-découvert par hasard ces récits sous un linceul de
-poussière, je les rends au jour pour l'amour de
-toi. Je ne doute point que tu ne bénisses bientôt le
-hasard qui les fit retrouver et, par la même
-occasion, celui qui en fut l'instrument.</p>
-
-<p class="i">Ce livre t'apprendra surtout</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que l'on n'est pas toujours</div>
-<div class="verse">Heureux dans ses amours&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="i">Des personnes d'esprit morose et de médiocre
-jugement estimeront sans doute qu'il était inutile
-de mettre encore une fois en lumière une vérité
-d'autant plus indiscutable que les chansons des
-carrefours en font leur thème favori. Je répondrai
-simplement ceci : la vérité, qui passe pour être
-seule aimable, passe aussi pour être éternelle. Et
-toi, Lecteur, qui es assez subtil pour comprendre
-que les vérités éternelles ont existé de tout temps,
-tu m'excuseras de n'avoir pas songé à en chercher
-de plus nouvelles pour te les offrir.</p>
-
-<p class="i">Enfin, sois bien persuadé qu'à la différence de
-tant d'autres auteurs ou éditeurs je n'ai pas écrit
-cette préface pour excuser tant bien que mal la
-médiocrité du cadeau que je te fais. On t'a offert
-tant de livres riches, hélas! des seuls trésors du
-prince Eole, que tu ne perds plus ton temps à en
-peser aucun. Ce n'est pas moi qui aurai le c&oelig;ur
-de te le reprocher ; mais cela m'engage à te dire
-que celui-ci est admirable, que je te souhaite de le
-croire et que, pour ma part, il y a beau temps que
-j'en suis sûr.</p>
-
-<p class="sign">D.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch1" title="Ma s[oe]ur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre"></h3>
-
-<p class="top4em r"><i>Écrit en septembre 1865 par
-M. Calixte Vidal (de la Gontrie).</i></p>
-
-<p>Ma s&oelig;ur Jacqueline Lassort est venue ce soir
-me surprendre en ma retraite bordelaise de la
-rue du Vieux-Huchoir. Elle est entrée dans l'asile
-de la science environnée par un turbulent
-concert de frous-frous soyeux et d'éclats de rire.
-Comme elle est jeune et comme elle est belle!
-Bien que ma mère l'ait eue d'un second mariage
-et que je sois presque de seize ans plus âgé
-qu'elle, nous nous aimons très tendrement. Elle
-est arrivée ce matin pour choisir ses robes d'hiver
-et, demain, le train l'emportera de nouveau
-vers les Pyrénées et sa maison de Sérimonnes.
-Cette fois encore, elle n'a point oublié son pauvre
-grand. Elle m'a conté ses achats : elle a surtout
-parlé d'une robe de bal en soie ambrée avec des
-entre-deux en «&nbsp;blonde de Caen&nbsp;». Moi, je contemple
-les yeux noirs de Jacqueline et ses lourds
-cheveux couleur de seigle mûr&hellip; A n'en point
-douter, voici une robe qui, de Sérimonnes à Tarbes,
-fera, cet hiver, bien des envieuses et vaudra
-bien des jaloux à ce bon Lassort.</p>
-
-<p>Mais déjà ma s&oelig;ur, en faisant la moue, a
-promené ses regards sur les objets maussades
-qui m'environnent. Voici les farouches <i>in-folios</i>,
-rangés en bataille sur les rayons de la bibliothèque,
-ou tristement épars sur le sol ainsi que des
-guerriers après le combat ; voici mes instruments
-d'astronomie, les télescopes dont les lentilles,
-dans l'ombre, sont braquées comme des yeux
-luisants et mauvais ; voici mes papiers noircis de
-grimoires, et les boîtes de mes violons alignées
-sur le sol, comme de petits cercueils où, pour
-un temps, les âmes musicales des mélodies sommeillent ;
-et voici partout la poussière des choses
-et, sur mon front, celle des souvenirs, qu'on
-nomme la mélancolie.</p>
-
-<p>Et Jacqueline me gronde :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! le vilain, qui reste enfoui dans son
-trou, au lieu de revenir au pays, où il ne quitterait
-plus jamais sa petite s&oelig;ur qui l'adore!&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'est jetée à mon cou et parle à présent
-tout près de mon âme. Ah! si c'était possible
-de partir avec Jacqueline, de recommencer la
-suite des jours et de les laisser couler doucement
-auprès d'elle, là-bas, dans la maison où je suis
-né, où elle vit heureuse à présent! Si la source
-des larmes ne s'était pas tarie à la longue, si je
-pouvais pleurer, devenir faible comme un enfant
-et me laisser guider par cette petite main, si
-c'était possible, mon Dieu!</p>
-
-<p>Et Jacqueline dit encore :</p>
-
-<p>&mdash; Écoute ; le soir, mon mari et moi, nous
-poussons quelquefois nos promenades jusqu'à
-ta demeure. Si tu savais comme le parc de la
-Gontrie est beau en ce moment! Bien avant d'y
-arriver, on sent l'odeur des magnolias ; ils sont
-en fleurs ; c'est une fête&hellip; Calixte, il faut revenir,
-il faut rouvrir les portes, il faut oublier.</p>
-
-<p>Oublier!</p>
-
-<p>Si Dieu le permettait, est-ce que cette grâce ne
-s'épanouirait pas en moi aujourd'hui, par ce bel
-après-midi d'été finissant, tandis que je sens contre
-mes joues, Jacqueline, la fraternelle caresse
-de vos bras et, dans ces tristes yeux, la jeune
-clarté des vôtres?&hellip;</p>
-
-<p>Comme d'habitude, je ne réponds rien à la
-tendre requête de ma s&oelig;ur ; je reste immobile
-près d'elle, les yeux cloués au sol ou perdus
-dans le vague ; puis je lui dis, d'une voix bien
-humble, bien suppliante, comme si je craignais
-qu'elle ne fût fâchée de mon entêtement :</p>
-
-<p>&mdash; Petite s&oelig;ur, je vais m'habiller, me faire
-très beau ; tu prendras mon bras&hellip; je serai si
-heureux&hellip; Nous irons dîner ensemble, et puis je
-te conduirai où tu voudras&hellip; Ce sera charmant
-de rentrer pour quelques instants dans la vie à
-côté de toi&hellip; J'avertirai M<sup>me</sup> Lanselme, mon
-intendante ; tu dormiras dans ma chambre et
-elle fera mon lit dans la bibliothèque, ici&hellip;</p>
-
-<p>Jacqueline m'embrasse encore. Je la quitte
-pour aller «&nbsp;me faire très beau&nbsp;».</p>
-
-<p>Oublier, Seigneur<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>!&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le lecteur sera gêné, durant ces premières lignes, par telle
-ou telle allusion à des événements qu'il ne connaît pas encore.
-Mais notre dessein bien arrêté est de ne rien changer aux notes
-de M. Vidal de la Gontrie (Calixte-Léonce). Un appendice explicatif,
-à la fin de <i>l'Amour fessé</i>, rendra compte de tout ce qu'il y
-a nécessairement de mystérieux dans cette sorte de prologue, et,
-entre autres choses, jettera quelque clarté sur les opinions tout
-au moins singulières que M. Vidal de la Gontrie professe un peu
-plus loin sur la musique. Avant qu'il nous raconte les aventures
-lamentables dont il fut témoin dans son enfance, que les curieux
-se contentent de savoir qu'il n'eut guère lui-même à se féliciter
-de la bonté du destin. (Note de l'Éditeur.)</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Nous sommes allés dîner presque hors ville,
-dans un cabaret d'été où se réunit la jeunesse
-élégante. Jacqueline prenait naïvement plaisir à
-sa beauté. Les dandys se rapprochaient de nous,
-parlaient à voix haute pour attirer son attention
-et faisaient des mines en son honneur. Quelle
-jolie gaîté! Une fois elle s'est penchée vers mon
-oreille en murmurant :</p>
-
-<p>&mdash; Ils te prennent pour mon mari. Comme je
-m'amuse! Et toi? Est-ce que cela ne t'amuse pas,
-d'être mon mari?</p>
-
-<p>Charme tout-puissant de l'innocence! Je crois
-que j'ai pu sourire&hellip; Mais, hélas! qu'est-ce que
-cette enfant est allée dire là?</p>
-
-<p>Ensuite nous avons écouté un opéra dans le
-théâtre solennel, somptueux et laid, &oelig;uvre de
-l'architecte Louis. La Déesse Musique peut-elle
-vraiment trouver en lui un temple digne d'elle?
-Quelle vaine prétention ont les hommes de la
-vouloir loger dans ce monument massif où elle
-ne doit déployer ses ailes qu'avec dégoût! Quels
-entrelacs d'immatérielles pierres, quelles effarantes
-et vertigineuses tours dressées jusqu'aux
-nuages lui fourniraient la demeure que sa divine
-essence est en droit d'exiger? Quel Piranèse
-pourrait rêver les escaliers fantastiques qui figureraient
-les ascensions par lesquelles elle nous
-amène jusqu'à la sphère des esprits errants?&hellip;
-En vérité la Musique n'a de temples que dans les
-âmes qu'elle daigne élire ; et c'est, d'ailleurs, une
-profanation de la faire servir à la seule délectation
-des oreilles, alors qu'elle porte en elle des
-forces péremptoires que notre devoir est d'utiliser.</p>
-
-<p>En rentrant nous avons, Jacqueline et moi,
-parlé encore de Sérimonnes. A présent ma s&oelig;ur
-dort derrière cette cloison, et sourit à de jolis
-songes où miroitent des robes de soie ambrée
-ornées de dentelles anciennes. Petite s&oelig;ur, dormez.
-Moi, solitaire, je vais veiller ici toute la
-nuit. J'écouterai le vol tumultueux des souvenirs
-s'ébattre en soulevant d'antiques poussières. Et,
-déjà, les voici tous&hellip; Mais il en est un dont le
-fantôme passe et repasse inexorablement devant
-mes yeux. Attendez-vous, ô Spectre, les honneurs
-funéraires que l'infortuné Elpénor demandait
-au vieil Odysseus, dans le pays des Cimmériens
-couverts d'ombre et de nuées. Soit donc!
-Acceptez le récit que j'entreprends à présent,
-que je ne puis plus ne pas entreprendre. Les
-bruits du dehors se sont tus ; quand je tourne la
-tête, je vois, par la fenêtre, l'arête d'un toit découper
-un fastueux lambeau de nuit semé d'étoiles ;
-ma plume glisse doucement sur le papier ;
-une race effrontée de petites souris blanches,
-nourries jadis par la vieille dame qui me précéda
-en ce logis, aiguise ses dents sur mes bouquins
-et fait, par instants, grincer le silence ; je devine
-à côté de moi, dans la chambre, un souffle paisible,
-égal, heureux&hellip;</p>
-
-<p>Puissiez-vous dormir ainsi toute votre vie, ma
-s&oelig;ur Jacqueline!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-<h3 id="ch2" title="Au creux d'une vallée pyrénéenne"></h3>
-
-<p>Au creux d'une vallée pyrénéenne, dans un
-horizon étroit de montagnes bleues, c'est Sérimonnes,
-et son clocher pointu où luit un coq
-dans la lumière, et ses maisons qui grimpent le
-long d'un versant, serrées et grises comme un
-troupeau las et couvert de poussière. L'immobilité
-accablante des monts pèse lourdement sur
-les hommes ; dans le sommeil de la nature, le
-village semble endormi. Je le revois surtout tel
-qu'il était aux jours de l'été, quand les rayons
-du soleil s'amassaient dans la vallée ainsi qu'un
-liquide brûlant dans un vase, je le revois comme
-si je me trouvais encore sur la terrasse de notre
-maison qui était la plus haute au flanc de la
-montagne : à mes pieds, nul mouvement ne signalait
-la vie, nul bruit humain ne vibrait ; et,
-comme on entendait toujours le grondement
-fougueux du Gave d'Orio sur les roches, la voix
-de l'eau avait fini par n'être plus pour moi que
-la voix elle-même du silence.</p>
-
-<p>Les hommes y étaient rudes et tout près de la
-terre. Ils se coiffaient d'un béret bleu, cambraient
-fièrement leurs torses dans des justaucorps de
-bure olivâtre, et leurs jambes nerveuses étaient
-serrées aux mollets par des lanières de cuir. Ils
-croyaient farouchement en Dieu, mais, le jugeant
-sans doute trop lointain pour qu'il valût la peine
-de s'en inquiéter beaucoup, ils préféraient prendre
-garde aux sorciers dont les maléfices peuplent
-les nuits noires. Apres au labeur, ils torturaient
-tout l'an le ventre de la terre, et, instruits
-dès l'enfance à épier sa fécondité, ils allaient,
-le front penché vers elle, jusqu'à la mort. Le sol
-déjà pierreux du val ne donnait que des maïs et
-des fèves maigres, mais, pourvu que les hivers
-ne fussent point trop rigoureux, les vignes de
-raisins blancs, qu'on laissait se marier follement
-aux branches des arbres, fournissaient en automne
-un vin piquant et capiteux. En mars, les
-perce-neige et les jacinthes sauvages fleurissaient
-à foison sur les pentes, puis, tandis que la neige
-des glaciers diminuait aux sommets des pics
-lointains, la neige des lilas s'épanouissait sur la
-vallée ; et, durant la fin du printemps et les mois
-d'été, c'était un immense et lent concert de parfums
-auquel chaque semaine ajoutait une gamme
-nouvelle et dont le ton changeait selon que les
-pluies mouillaient les plantes ou que le soleil
-les frappait dru.</p>
-
-<p>C'est là que je suis né, en l'an mil huit cent
-vingt-sept, précisément le jour de Chandeleur,
-et, quand je replie sur lui-même l'écheveau de
-mes jours, c'est au penchant de la vallée de Sérimonnes,
-dans la maison qui dominait tout le
-village, que le fil de ma destinée échappe à mon
-souvenir en se perdant au milieu des ténèbres
-d'où nous sortons tous. J'y ai grandi près de ma
-mère et de ma grand'mère, mon père étant mort
-l'année même de ma naissance pour avoir bu
-d'une source glacée après s'être échauffé tout un
-jour à courre les lièvres. Pour ce qui est de ma
-mère, sa tendresse et la mienne furent unies l'une
-à l'autre par des liens si serrés et je me suis si
-peu éloigné d'elle durant le temps qu'elle a vécu,
-qu'à peine je la puis distinguer de moi-même.
-Tout autre était l'amour que je portais à ma
-grand'mère et j'ai tort, apparemment, d'écrire ici
-le mot amour, car elle n'excitait guère en moi
-qu'un vif intérêt ; elle était, dans mon âme, assez
-voisine des objets amusants ou curieux que le
-monde offrait à mes sens naïfs, et, notamment,
-de ces livres remplis d'histoires extraordinaires
-que je trouvais dans mes souliers aux matins de
-Noël et que je lisais ou me faisais lire pendant
-les jours froids.</p>
-
-<p>Grand'mère de Castel-Baigts était une personne
-fort robuste encore, bavarde, tapageuse et grondeuse ;
-mais je la savais peu redoutable ; ses
-colères, qui étaient fréquentes, duraient d'autant
-moins qu'elle les faisait sonner plus haut.</p>
-
-<p>Sa vie avait été assez diverse. Dans son enfance,
-les de la Gontrie, riches et bien en cour,
-avaient mené grand train à Versailles ; ce nom
-revient assez fréquemment dans les mémoires et
-les chroniques de l'époque ; le père de ma grand'mère,
-Pierre de la Gontrie, homme aimable,
-poli et ingénieux, fut pour Louis XVI une
-manière de confident ; il lui donna de précieux
-conseils sur l'art de fabriquer les serrures ; et le
-cadet, Sébastien, abbé de Lucernay, fut tenu pour
-la seule personne dont la Polignac pouvait supporter
-la compagnie, quand ses coliques lui donnaient
-des humeurs noires.</p>
-
-<p>La Révolution venue, toute la famille se réfugia
-dans ses domaines pyrénéens ; le bruit du
-canon et des idées nouvelles ne retentit jamais
-jusque-là et, même aux jours les plus tourmentés,
-Sérimonnes, comme par le passé, dormit
-paisiblement dans son lit de montagnes bleues.
-Pierre de la Gontrie, devenu veuf, ne sut bientôt
-plus que faire de sa grande fille turbulente, que
-la solitude ennuyait ; en désespoir de cause, il
-lui enjoignit de se marier avec un gentilhomme
-du pays, M. de Castel-Baigts. C'était un grand
-chasseur et un bon buveur ; peu patient de nature,
-il battit sa femme d'importance, toutes les
-fois que la chasse et le vin lui en laissèrent le
-temps ; mais elle le lui rendit bien. Au fond, ils
-s'aimaient beaucoup et ma grand'mère n'aurait
-sans doute pas gardé de son mari un mauvais
-souvenir, si elle n'avait découvert à sa mort qu'il
-avait beaucoup joué dans les tripots des villes
-voisines, et si malheureusement qu'elle était à
-peu près ruinée. Elle en prit du reste assez facilement
-son parti ; sur certains points son caractère
-était devenu fort accommodant et c'est ainsi
-qu'elle laissa ma mère se marier avec un simple
-bourgeois, quand le désir lui en vint : «&nbsp;Il faut
-bien, disait M<sup>me</sup> de Castel-Baigts, marcher avec
-son temps.&nbsp;»</p>
-
-<p>Pour dire le vrai, elle avait fini par voir d'un
-&oelig;il indifférent les événements aller leur train
-parce que, tandis qu'elle avançait en âge, elle
-laissait son esprit reculer vers le passé, et vivait
-de plus en plus au milieu de ses souvenirs. Et les
-objets familiers de ses souvenirs, ce n'étaient
-point les jours de Sérimonnes, ni M. de Castel-Baigts,
-mais sa plus lointaine jeunesse : Versailles,
-le roi, la reine, et tout ce monde prestigieux
-qu'elle avait traversé en sortant du couvent.</p>
-
-<p>Seul l'amour de ses paons et de son chien
-Némorin la rattachait à la vie réelle. Les paons
-vivaient en liberté dans le jardin ; l'après-midi,
-elle les appelait, et les nobles bêtes, reconnaissant
-sa voix, venaient picorer sur la pelouse les
-grains qu'elle leur lançait. Quant à Némorin, c'était
-un affreux petit animal qu'un ami lui avait
-rapporté de Chine ; sa peau grisâtre était presque
-nue, à cela près que des touffes de poils maigres
-et sales poussaient au bout de sa queue et
-au-dessus de ses yeux, lesquels étaient bombés
-et luisants comme des billes de jais ; frileux et
-hargneux, il grelottait perpétuellement et grondait.
-Ma grand'mère l'adorait, le prenait dans
-ses bras, le laissait retomber, le couvrait de baisers
-et de coups en lui racontant des histoires.
-Sa tendresse pour moi devait se confondre à peu
-près avec celle qu'elle nourrissait pour Némorin ;
-en tout cas elle manifestait l'une et l'autre de la
-même manière. Je n'aimais pas les coups, ses
-baisers m'étaient indifférents, mais ses histoires
-me charmaient.</p>
-
-<p>Comme elles ont jadis bourdonné dans ma
-tête, ces histoires en qui mon imagination retrouvait
-si facilement le charme mystérieux des contes
-de fées!&hellip; Voici la reine Marie-Antoinette,
-blonde sous la poudre à l'égal de Marsya et de
-Viviane&hellip; Elle joue dans les jardins de Trianon
-fleuris comme ceux de l'enchanteur Merlin&hellip; Et
-voici encore la belle Lamballe, avec sa bouche de
-sang qui s'épanouit sur des dents blanches en un
-perpétuel sourire&hellip; Un jour d'automne, la reine
-légère et son amie, vêtues comme de simples
-dames, se sont échappées du Château. Oui, c'est
-l'automne ; contre le ciel bleu gris les arbres
-sont d'or et, bien que nulle brise ne souffle, des
-feuilles s'envolent et tombent lentement, lentement,
-une à une, comme à regret, sur l'herbe,
-au bord du Grand Canal ; jamais l'odeur du buis
-ne fut si pénétrante&hellip; La reine et son amie fuient
-en se tenant par la main et, parfois, gaiement
-émues à la pensée qu'on peut les suivre, elles se
-retournent, regardent : là-bas le Château rougeoie
-dans un embrasement de soleil ; toutes les
-vitres lancent des flammes. Pour qui est le bûcher
-que le soleil allume aujourd'hui sur l'immense
-terrasse? Des cloches sonnent&hellip; Pour qui
-est ce glas?</p>
-
-<p>A l'entrée des bois, la reine et Lamballe ont
-rencontré ma grand'mère :</p>
-
-<p>&mdash; C'est la petite de la Gontrie. Hé! petite,
-veux-tu venir avec nous?</p>
-
-<p>Et les voici parties toutes les trois. Déjà le
-Château a disparu derrière les arbres. La forêt
-frémit et embaume ; les noires myrtilles sont
-mûres, et les fugitives s'en barbouillent les lèvres
-en riant&hellip; Il y a aussi des violettes d'automne
-qui sont plaisantes à mettre dans les cheveux ;
-Antoinette en a tressé une couronne pour son
-amie, et la pose sur la belle tête aux yeux verts
-et tranquilles&hellip; Alors elles s'embrassent longuement
-et leurs joues sont rosées. Et parfois, à
-présent, comme lasses, elles s'arrêtent, s'assoient
-sur les mousses et disent à ma grand'mère :</p>
-
-<p>&mdash; Petite, va donc chercher d'autres fleurs.</p>
-
-<p>Ma grand'mère fait semblant de disparaître ;
-mais, sournoise, elle se cache derrière un arbre,
-et, de là, elle voit la reine et Lamballe, qui s'embrassent,
-qui s'embrassent&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Grand'mère, pourquoi s'embrassaient-elles
-comme cela?</p>
-
-<p>&mdash; Hé! parbleu, parce que&hellip; Ah! mon Dieu!
-comme tu es insupportable! Tiens, attrape cette
-gifle, et si tu m'interromps encore je ne raconterai
-plus mes histoires qu'à Némorin&hellip;</p>
-
-<p>Et la promenade s'est poursuivie, et les folles
-ont tant et tant couru qu'à présent elles ne savent
-plus guère où elles sont. C'est l'orée du bois, et
-elles voient se dérouler devant leurs yeux des
-prairies et des prairies, après lesquelles les bois
-recommencent. Les oiseaux chantent à voix lasse
-et une grande douceur tombe du ciel.</p>
-
-<p>Soudain la reine retient par le bras sa compagne :</p>
-
-<p>&mdash; N'allons pas plus loin, ne nous faisons pas
-voir, regarde : à l'ombre de ces arbres, devant
-nous, un jeune homme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il écrit sur un bout de papier, puis lève les
-yeux au ciel. Un poète&hellip; C'est à coup sûr un
-poète que nous allons surprendre, ma chère!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Approchons-nous tout doucement ; que
-les feuilles ne craquent pas sous nos pieds&hellip;
-Mais comme nous sommes faites! Où trouver
-de la poudre et du rouge?&hellip; Nos lèvres sont
-barbouillées de myrtilles et de mûres et nos
-cheveux désordonnés sont mêlés de violettes&hellip;</p>
-
-<p>Mais tant pis! Elles apparaissent dans la lumière.
-Le jeune homme fort galamment se lève
-et salue. Sans doute ces belles égarées vont lui
-demander leur chemin. Non, elles se sourient,
-lui sourient et semblent fort embarrassées d'elles.
-Il y a quelques instants de silence.</p>
-
-<p>&mdash; Mesdames, dit ensuite l'inconnu, oserai-je
-vous prier de prendre place en ces fauteuils que
-la seule nature a fabriqués?&hellip; Le soir est doux,
-et, après cette rencontre imprévue, nous pouvons
-connaître ici quelques instants de causerie
-et de rêve dignes des âges les plus naïfs et les
-plus charmants.</p>
-
-<p>&mdash; En effet, Monsieur, nous voici tout à fait
-loin du reste des hommes, répond Antoinette
-ravie&hellip; Cette nature solitaire m'enchante, et je
-maudis des temps où le monde nous enchaîne
-presque toujours par des liens d'une sévère
-rigueur. Oublions cela : nous sommes pour un
-moment bergers en Arcadie, et je voudrais qu'il
-y eût près d'ici le temple d'un Dieu antique :
-nous ne manquerions pas de le remercier par
-une offrande de violettes.</p>
-
-<p>&mdash; Seriez-vous donc, Madame, pieuse aux
-vrais Dieux?</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! répond la reine, j'aurais souhaité
-de vivre aux jours où ils étaient visibles ailleurs
-qu'en leurs statues. Mais ils sont morts à présent.</p>
-
-<p>Une vive rougeur monte aux joues du jeune
-homme. Il sourit énigmatiquement :</p>
-
-<p>&mdash; Les Dieux ne sont pas morts ; les Dieux ne
-peuvent pas mourir ; ils se cachent à nos regards
-parce que nous les avons méprisés ; mais ils
-sont là, dans l'ombre, tout près de nous&hellip; Moi,
-qui me sens presque exilé en ces temps-ci, je me
-plais à les chercher dans les plaines heureuses
-d'Ile de France. J'espère les retrouver un jour&hellip;
-oui, j'espère. Et quand vous m'êtes apparues tout
-à l'heure, rayonnantes de jeunesse, de beauté et
-de soleil, j'ai cru enfin que la nature, apaisée par
-ma piété, écoutait ma prière, et vous envoyait
-vers moi, vous deux et cette enfant, joyeuses,
-couronnées de violettes, et traînant après vous
-l'odeur des bois, nymphes riantes et échauffées
-d'avoir joué avec des Faunesses.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes un sage. Monsieur ; je vois que
-les vaines agitations de notre temps ne vous
-troublent guère ; vous aimez mieux écouter les
-murmures charmants de votre rêve que les cris
-forcenés de ceux qui, se disant philosophes,
-veulent pousser l'État dans un abîme, où, sans
-nul doute, ils seront engloutis les premiers.</p>
-
-<p>L'inconnu devient grave :</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai, Madame, que les Dieux dont je
-vous parlais sont des Dieux aimables, et qu'on
-ne saurait trop en rêver. Mais il est une autre
-divinité, la plus grande, certes, et la plus désirable,
-dont les hommes attendent anxieusement
-la venue parce qu'elle doit leur donner le bonheur
-et la sagesse. S'ils l'appellent et s'ils la
-cherchent, il les faut approuver, même s'ils s'abusent
-et prennent un fantôme pour elle, même
-s'ils errent à sa poursuite, même si nous en
-souffrons, et même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et même?&hellip;</p>
-
-<p>Le jeune homme regarde étrangement la reine
-et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Que sais-je?</p>
-
-<p>Un souffle de tristesse semble courber ces
-fronts prédestinés. Tous se taisent ; puis la reine
-s'efforce de sourire.</p>
-
-<p>&mdash; Allons, Monsieur, le soir descend et l'on
-doit s'inquiéter de nous ; il faut que nous rentrions.
-Adieu! Adieu!&hellip;</p>
-
-<p>Elle lui tend sa belle main à baiser, fait quelques
-pas, puis revient vers lui.</p>
-
-<p>&mdash; Voudriez-vous, Monsieur, me dire votre
-nom?</p>
-
-<p>&mdash; Que vous importe?&hellip; Un nom peut-être à
-jamais obscur!</p>
-
-<p>&mdash; Il me serait doux de m'en souvenir.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'appelle André de Chénier.</p>
-
-<p>Le vent s'est levé et, cette fois, c'est une
-avalanche de feuilles mortes. Il fait déjà froid ;
-oui, c'est bien l'automne, un indéfinissable, un
-immense automne, l'automne de tout, dirait-on.
-Et le soleil, au fond du ciel, est rouge, et les nuages,
-qu'il enflamme au-dessous de lui, semblent,
-ruisselant de cette tête tranchée, des flots de
-sang qui coulent et tombent au fond de quelque
-immense abîme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A quoi donc me suis-je laissé aller, et que
-revenez-vous faire au-dessus de ma tête penchée,
-belles histoires du temps jadis?&hellip; C'est vrai,
-vous avez à ce point nourri mon enfance que je
-ne sais plus vous séparer des images qui lui
-étaient offertes par la réalité ; vous êtes ici à votre
-place et le cours régulier de ma pensée y devait
-naturellement entraîner l'une de vous&hellip; Mais à
-présent rentrez dans l'ombre, contes de ma
-grand'mère où le fantôme sanglant et poudré
-d'une reine passait, contes de ma vieille bonne
-Ursule où les loups-garous hurlaient en bondissant
-à travers la campagne nocturne et contes
-où se déroulaient à l'infini les aventures que je
-prêtais avant de m'endormir aux bergers qui,
-près de leurs bergères, jouaient de la cornemuse
-sur les rideaux de mon petit lit&hellip; Les souvenirs
-sont devant moi comme jadis devant le roi errant
-les têtes vaines des morts accourus en murmurant
-du fond de l'Erèbe ; qu'un seul d'entre eux,
-l'inexorable, s'approche à présent de la fosse où
-bouillonne le sang noir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch3" title="Ce fut une brillante journée d'avril"></h3>
-
-<p class="top4em">Ce fut une brillante journée d'avril et plus
-que jamais le beau temps remplissait les c&oelig;urs
-de joie, car c'était le jour où Sérimonnes célébrait
-sa <i>bote</i> ou fête votive qui est placée sous la
-protection du bienheureux Marc.</p>
-
-<p>J'allais sur mes six ans. De grand matin, la
-vieille Ursule entra dans ma chambre et rangea
-près de mon lit un costume neuf. Je me levai
-précipitamment pour pouvoir l'admirer tout à
-mon aise. Il était question de ce costume depuis
-fort longtemps : on m'avait promis que, si j'étais
-sage, je porterais culotte pour la <i>bote</i>. Cette
-perspective m'avait comblé de joie. Aussi, lorsque
-j'aperçus le pourpoint bleu pâle à boutons de
-nacre, la large casquette de velours qu'ornaient
-des glands d'or à la dernière mode et surtout le
-pantalon de coutil crème qui était resserré en
-manière de guêtres sur les mollets, je conçus
-une idée très nette des progrès que cet événement
-faisait accomplir à ma personne. Je me
-sentis tout à coup très grand, très fort et prêt
-à marcher victorieusement vers l'avenir. Et ainsi
-je roulais dans mon âme des pensées d'orgueil.</p>
-
-<p>Lorsque je fus habillé et que je me fus promené
-devant la glace, il me parut que je devais
-être tout près d'égaler les bergers de mes rideaux
-dont j'inventais chaque soir l'histoire
-avant de fermer les yeux, et qui étaient devenus
-mes parangons chéris de vaillance, de vertu et
-de beauté. Du reste, les compliments que me
-firent, tant aux vêpres qu'à la messe, les amis de
-ma famille ne me laissèrent aucun doute à cet
-égard.</p>
-
-<p>Je sus garder jusqu'au retour des vêpres une
-attitude et des pensées conformes à la dignité de
-mon nouvel état, à savoir une démarche grave
-que n'intéressaient plus la couleur des cailloux
-ou les sauts mécaniques des sauterelles, une certaine
-onction dans les gestes de mes mains gantées
-de frais, et dans mon c&oelig;ur un mépris indulgent
-pour toutes choses. Mais le temps se fit long
-et cette gravité me parut de mauvais goût. Vers
-le milieu de l'après-midi je me surpris en train
-de grimper dans les marronniers pour cueillir
-à même les feuilles les hannetons endormis dont
-les ventres marbrés et les fauves élytres farineuses
-étincelaient à portée de ma main dans les
-rayons du soleil. Ce fut à cet exercice périlleux
-qu'il m'advint de déchirer largement mon pantalon
-neuf. L'accident était tout au moins possible,
-mais je n'ai jamais été philosophe et il
-m'affecta profondément.</p>
-
-<p>J'interrompis sur le champ ma chasse aérienne,
-fort inquiet de savoir si le dommage était
-réparable ; les grandes personnes n'ont aucune
-intelligence et, par suite, aucune pitié des infortunes
-qui frappent les petits ; on me répondit par
-une fessée bénigne, il est vrai, mais fort vexante,
-et ce qu'il y eut de plus triste, c'est que je dus
-reprendre les jupons que je croyais avoir délaissés
-pour toujours. Concevez-vous la honte
-d'un papillon qui se verrait redevenir chenille?
-Déchu de ma gloire, je méditais pour la première
-fois et fort amèrement sur la vanité des grandeurs
-et des joies humaines.</p>
-
-<p>Ce fut là, en vérité, une affaire considérable.
-Mais soudain, au milieu de mes réflexions et
-de ma tristesse, j'entendis dans le jardin des
-cris d'indignation auxquels des sanglots répondaient.
-J'allai voir, et je compris que ma mère
-et ma grand'mère chassaient Marinounette Cantarel,
-la petite servante. Je ne manquai point
-d'exagérer très fort la portée de cet acte. Depuis
-mon enfance j'avais toujours vu autour de moi
-les mêmes domestiques, Marinounette, Ursule et
-Guilhem Cabrit ; si donc Marinounette quittait
-notre maison, ce devait être à la suite d'un crime
-irréparable et cousin germain de celui qui fit fermer
-les portes de l'Éden derrière nos premiers
-parents. Je questionnai ma mère sur ce méfait ;
-mais elle me dit tout net que cela ne regardait
-en rien un bambin de mon âge. Aujourd'hui je
-reconstitue facilement le drame tel qu'il dut se
-passer. Marinounette avait entendu le printemps
-à la manière des pauvres bêtes qui vont courbées
-vers le sol et louant Dieu. Avril!&hellip; Les boucs
-riaient dans leurs barbes auprès des chèvres ; les
-hannetons, sur l'herbe, tombaient des arbres,
-immobiles et liés ; les couleuvres, le soir, au fond
-du jardin passaient par couples près des viviers
-et, en voyageant, cinglaient l'air vibrant comme
-d'une double lanière&hellip; Pauvre Marinounette! elle
-avait en son c&oelig;ur simple accueilli les conseils
-de la saison et les invites d'un voisin, et ma
-grand'mère, bien que les pages les plus éloquentes
-de Rousseau eussent fait les délices de sa jeunesse,
-n'avait pas jugé favorablement cette religion
-naturelle.</p>
-
-<p>Tant et si bien que, dans le salon où ma mère,
-elle, et moi nous nous trouvâmes réunis quelques
-minutes plus tard, elle n'essayait même pas
-de mettre d'entraves aux paroles ardentes que
-la colère lui dictait. Bien sage, à l'écart, je me
-réjouissais, sans même oser me l'avouer, de ce
-que la mésaventure de Marinounette avait fait
-oublier la mienne. Mais c'était d'une âme fort
-troublée que je considérais la succession précipitée
-des événements. Un malheur, dit-on, n'arrive
-jamais seul ; c'est, peut-être, que la douleur
-et la tristesse qu'il laisse après lui jettent leur
-ombre sur les événements quelconques qui le
-suivent&hellip; En vérité, après avoir déchiré mon
-pantalon et vu chasser la servante, je prévoyais
-encore je ne sais quoi d'extraordinaire et même
-de redoutable. En silence, dans mon coin, sans
-guère m'occuper des images éparses par terre,
-j'écoutais les pas de la destinée en marche vers
-moi.</p>
-
-<p>J'attendais. J'avais bien raison.</p>
-
-<p>La colère de ma grand'mère n'avait pas encore
-pris fin que Guilhem Cabrit, fort effaré, annonça
-que M<sup>me</sup> de la Gontrie était là et demandait à
-voir ces dames. Après quoi, il resta sur place,
-tournant son béret dans ses doigts, comme si
-le son même de sa voix, en confirmant ce fait,
-l'eût accablé de stupeur. Mais la fureur de ma
-grand'mère crut à tel point, et son discours
-devint si tumultueux que, dans ma mémoire, il
-en est seulement resté une sorte de bourdonnement
-confus entrecoupé de quelques paroles
-distinctes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Brbrbrbroum&hellip; une gueuse, ma fille, que
-mon pendard de frère alla ramasser dans l'Opéra&hellip;
-une danseuse&hellip; brbrbroum&hellip; Moi
-vivante, elle n'entrera pas ici, je le jure&hellip;
-brbroum&hellip;</p>
-
-<p>Ma mère la laissa dire, puis parla tout doucement.
-Cette pauvre femme, insinuait-elle, payait
-après tout fort cher en ce moment les erreurs
-de sa jeunesse ; mais cela n'apaisa point
-Olympe de Castel-Baigts. Il fut ensuite question
-de moi. J'étais l'unique héritier de M<sup>me</sup> de la Gontrie,
-il ne fallait donc pas l'accueillir trop mal.
-La discussion n'en fut pas moins fort longue
-avant que ma grand'mère se laissât convaincre.</p>
-
-<p>&mdash; Soit, dit-elle enfin, je la recevrai, pour l'amour
-de vous et du petit. Mais n'espérez pas,
-ma fille, que je lui fasse un accueil très tendre.</p>
-
-<p>Guilhem Cabrit, toujours immobile, attendait
-les ordres. Ma mère dit :</p>
-
-<p>&mdash; Faites entrer M<sup>me</sup> de la Gontrie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de la Gontrie entra. Elle s'avança vers
-ma grand'mère ; elle chancelait d'émotion. A
-l'antique cartel, quatre heures sonnaient, et le
-coucou vint faire son apparition : «&nbsp;Coucou!&hellip;
-coucou!&hellip;&nbsp;» Cette voix indifférente et comme
-ironique parut augmenter le trouble de la visiteuse.
-Elle s'arrêta, salua deux ou trois fois de
-la tête et bégaya :</p>
-
-<p>&mdash; Ma belle-s&oelig;ur, je&hellip;</p>
-
-<p>Mais cette dernière avait trop présumé de sa
-bénignité. Elle se leva soudain, rouge de fureur.
-Il lui suffisait, du reste, de voir qu'elle intimidait
-les autres, pour que le courage bruyant qui lui
-était naturel s'accrût. J'eus peur qu'elle ne sautât
-au visage de la nouvelle venue tant l'élan de
-son indignation était impétueux. Fort heureusement
-elle n'en fit rien. Mais elle jeta loin d'elle
-l'ouvrage de tapisserie auquel elle était occupée
-et, le poing tendu vers ma tante, s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Gaupe!</p>
-
-<p>Après quoi elle partit précipitamment. Nous
-entendîmes le bruit des portes malmenées sur
-son passage et les aboiements rêches de Némorin
-qui, prenant fait et cause pour elle, avait
-bondi à sa suite.</p>
-
-<p>Ma tante suffoquée se laissa tomber sur un
-fauteuil, puis de silencieuses larmes coulèrent
-sur ses joues ; alors ma mère se rapprocha d'elle
-et l'embrassa. C'était, je crois, la première fois
-qu'elle la voyait véritablement. Mais l'âme de
-maman était un beau vase de bonté et de mansuétude.
-Or, il y avait longtemps que ma tante
-avait perdu l'habitude d'être cajolée ; sa douleur
-contenue se donna libre cours ; ses sanglots
-furent bruyants, que scandait le tic-tac monotone
-du cartel. Jusque-là je n'avais point bougé. Il
-semble aux petits enfants que les grandes personnes
-soient des manières de divinités qui s'irritent
-parfois ou s'attristent, mais qui ne pleurent
-point ; ces larmes mirent ma tante au même
-niveau que moi, qui pleurais souvent, et je l'en
-aimai ; et je sus aussi la plaindre, car pour qu'une
-grande personne en vînt là, elle devait apparemment
-avoir été victime d'un malheur immense,
-que mon intelligence pressentait sans le comprendre,
-et devant qui je m'arrêtais, comme au
-bord d'un abîme, la pensée vacillante et les yeux
-troubles. En tout cas je me persuadai que le
-mieux était de régler ma conduite sur celle de
-ma mère ; de moi-même j'allais embrasser ma
-tante et quand elle m'eut rendu ce baiser et
-m'eut pris sur ses genoux, ce fut la première
-fois que je vis son sourire.</p>
-
-<p>On ne peut pas pleurer toujours, ni même
-longtemps. Plus encore que le bonheur nous
-cherchons la consolation de nos peines et nous
-ouvrons nos âmes à tout ce qui paraît devoir
-nous l'offrir. Les bonnes paroles de ma mère
-calmèrent ma tante ; tout fut arrangé. Elles se
-mirent à parler de ces humbles et douces choses
-dont les vies sont tissues. On me laissa parfois
-l'occasion de placer quelques mots et, dans l'orgueil
-de me sentir volontiers admiré, je ne tardai
-pas à oublier les émotions récentes.</p>
-
-<p>Maman promit qu'elle irait souvent à la Gontrie :</p>
-
-<p>&mdash; Je laisserai ma mère tempêter, madame
-ma tante, dit-elle ; je la connais, elle s'en lassera
-très vite.</p>
-
-<p>&mdash; Surtout, répondit ma tante, envoyez-moi
-souvent cet enfant. N'est-ce pas, petit Calixte,
-que tu veux bien venir à la Gontrie? Tu joueras
-avec Cécile Laubamont.</p>
-
-<p>&mdash; Son père est-il ce M. Laubamont qui vit
-comme un sauvage au-dessus de vous, à Balem,
-en pleine montagne, avec ses alambics et ses
-cornues?</p>
-
-<p>&mdash; C'est lui-même ; les bergers de là-haut le
-croient sorcier, et se signent quand, au crépuscule,
-ils aperçoivent à la lueur rouge des fourneaux
-sa haute taille qui se profile derrière les
-vitres. C'est simplement un brave homme, un peu
-fou, qui oublie parfois au milieu de ses études
-l'existence de sa fille. Je vous avoue que j'en
-suis presque heureuse, car ainsi la petite Lilette
-est presque toujours à la Gontrie. Elle est jolie
-comme un c&oelig;ur, et, souvent, je m'amuse à m'imaginer
-qu'elle est à moi&hellip; Je suis sûr, Calixte,
-que Lilette et toi vous serez bons amis. Et puis
-je te donnerai une arbalète pour chasser dans le
-parc&hellip;</p>
-
-<p>Dès lors, la Gontrie m'apparut comme une puérile
-terre promise, féconde en gâteries et bourdonnante
-de jeux. Mais, plus fortuné que le peuple
-hébreu, je devais l'atteindre le surlendemain
-du jour où ma tante, qui représentait ici la divinité,
-m'en eut révélé l'existence. Je partis de fort
-bon matin accompagné par Ursule. J'étais heureux ;
-la journée promettait d'être belle et, comme
-j'avais reconquis mes pantalons enfin réparés,
-j'allais dans la fierté satisfaite de mon c&oelig;ur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch4" title="Après une demi-lieue de route"></h3>
-
-<p class="top4em">Après une demi-lieue de route au fond de la
-vallée, sur le bord du Gave, on atteint un petit
-bois au pied même de la montagne ; le Gave fait
-un coude brusque dans un étroit ravin et disparaît ;
-la route s'arrête là ; un sentier qui la continue
-grimpe au milieu des rocs ; au bout de ce
-sentier on aperçoit, tout là-haut, de maigres
-arbres et un château presque ruiné : c'est Balem,
-où habitait M. Laubamont, le <i>fatilié</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ; et, au
-crépuscule, on voyait flamber les fenêtres&hellip; A
-l'endroit où la route finit, un portail s'ouvre sur
-le petit bois ; quand on connaît les lieux, on peut
-déjà distinguer au milieu des feuillées un toit de
-briques rouges. On s'avance par une allée de
-hauts sapins et de chênes centenaires dont les
-troncs noueux semblent à chaque instant tourmentés
-par un ouragan insensible. Poursuivons.
-Un parc se dessine : aux sapins et aux chênes se
-mêlent les magnolias et les buis ; et voici encore
-des bosquets de lilas dont les grappes, au printemps,
-embaument. Mais des chiens aboient et,
-soudain, au détour de l'allée, apparaît la maison ;
-c'est une longue chartreuse ; on accède à la grand'porte
-par un perron fort imposant au bas duquel
-on remarque deux statues de femmes ; une d'elles
-joue de la flûte et l'autre sourit sous la lèpre
-moussue des années. Les plantes grimpantes,
-lierre, glycines et vignes folles, encadrent presque
-toutes les fenêtres, derrière lesquelles tombent
-d'uniformes rideaux blancs. Les chiens,
-quatre grands dogues, sont postés sur le perron,
-les yeux étincelants, les crocs luisants à l'ombre
-de leurs babines baveuses ; ils sont immobiles
-sur leurs jambes tendues et, seules, leurs queues
-s'agitent d'un égal mouvement, dans la satisfaction
-du devoir accompli. Un grand bassin circulaire
-s'étend devant la maison ; un jet d'eau y
-jaillit d'une coupe aux mains d'une sirène ; au
-bord du toit, les lézards gris glissent, les passereaux
-et les pinsons pépient. C'est la Gontrie, ou
-du moins la Gontrie telle que je l'ai vue pour la
-première fois ; car aujourd'hui les rideaux blancs
-ne sont plus là ; les fenêtres sont closes ; les
-quatre grands chiens, serviteurs fidèles, sont
-partis pour les pays obscurs où vont après la
-mort les pauvres âmes des bêtes, à qui le paradis
-ne s'ouvre pas ; et, comme la vie lente et
-silencieuse des choses prend fin elle-même, une
-des deux statues, celle qui souriait, fut jetée bas
-et brisée pendant une tempête d'hiver&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Sorcier.</p>
-</div>
-<p>Ma tante lisait à l'ombre. Tout près de là une
-petite fille jouait ; le bruit de mes pas lui fit lever
-la tête ; je vis son visage à travers de lourds cheveux
-noirs qu'elle écarta bientôt de la main pour
-me regarder mieux. Et ma tante dit :</p>
-
-<p>&mdash; C'est ta petite amie Lilette ; embrassez-vous.</p>
-
-<p>Elle se laissa faire, puis, tout de suite, m'apprit
-ce qu'elle attendait de moi. Nous nous comprîmes
-très bien, car nos pensées, comme nos
-corps, étaient de même taille. Je devais l'aider
-à construire un château dans le sable ; il nous
-tint occupés toute la matinée, mais quand il fut
-terminé et entouré d'une clôture de brindilles,
-nous tombâmes d'accord pour le déclarer fort
-beau. Pourtant une sorte de tristesse pesait sur
-moi ; je dis à Lilette :</p>
-
-<p>&mdash; Le château est joli, mais, ce qui m'ennuie,
-c'est que nous ne pourrons pas l'habiter&hellip;</p>
-
-<p>Il est bien que ces paroles aient été dites par
-moi le jour où ma vie commença véritablement.
-Quand viendra l'heure de la mort, combien de
-châteaux aurons-nous bâtis où nous ne serons
-jamais entrés?</p>
-
-<p>Le premier jour, le premier jour! La vie
-commence : un château bâti dans du sable et une
-première tristesse qui vient on ne sait d'où&hellip;
-Une petite fille que l'on rencontre&hellip; Ce n'est
-rien qu'un bébé charmant, frêle et faible comme
-toi-même (pourquoi, pourquoi as-tu peur?). Tu
-vas vers elle ; une pauvre femme au c&oelig;ur blessé
-t'a dit : «&nbsp;Embrasse-la ; voici ta petite amie.&nbsp;»
-La douleur t'a conduit sans le savoir vers la
-douleur ; on t'a passé le flambeau, et c'est la
-liqueur de tes larmes qui, comme une huile
-précieuse, alimentera la flamme après les larmes
-des autres. Le baiser enfantin a scellé le pacte ;
-tu viens de regarder ton destin en face ; à présent,
-pour toujours, il y a près de toi deux yeux
-noirs que tu verras jusqu'à ce que les tiens se
-ferment, et cette petite fille, c'est toute ta vie&hellip;</p>
-
-<p>Tout cela je l'ai pressenti presque aussitôt.</p>
-
-<p>Il n'est que de connaître sa route pour aller
-au but et la destinée n'est jamais si implacable
-que pour ceux à qui elle s'est révélée de quelque
-manière. Certains l'ont entrevue dans des songes ;
-elle est apparue à mon enfance dans les
-lignes et les couleurs d'un tableau. Mais ici je
-n'ai plus qu'à raconter ce qui fut sans essayer
-de l'expliquer, de même qu'il faut subir la vie
-sans se fatiguer à la vouloir comprendre, de
-même qu'il faut écouter, sans vainement chercher
-d'où elles viennent, ces voix qui nous donnent
-des ordres dans les ténèbres où nous marchons
-tous, ces voix que la plupart des hommes,
-abusés par leur consolante ignorance, prennent
-pour des cris volontaires partis du fond même de
-leurs âmes. Sans doute, lorsque quelqu'un des
-miens lira ces lignes, il se rassurera facilement
-en se souvenant de ce que je fus : pauvre fou
-d'oncle Calixte! la folie lui vint de bonne heure!&hellip;
-Ah! de tout mon c&oelig;ur, je lui souhaite de penser
-cela&hellip; Et pourtant, lorsque je ne serai plus
-de ce monde, si l'un des enfants qui vous naîtront,
-Jacqueline, prend possession de la Gontrie,
-qu'il soit plein de crainte lorsqu'il fera rouvrir
-les portes closes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch5" title="Lilette n'était pas là et la pluie tombait"></h3>
-
-<p class="top4em">Lilette n'était pas là et la pluie tombait.</p>
-
-<p>Il est tellement d'instants de notre vie qui
-passent indifférents à nous-mêmes que nous
-revoyons éternellement ceux qui nous furent précieux
-pour quelque raison. Ils restent en nous,
-pareils à ces cailloux brillants que le petit Poucet
-semait le long de la route, et, dans la nuit de la
-forêt intérieure, lorsque nous revenons vers le
-passé, ils attirent nos regards et nous aident à
-nous retrouver nous-mêmes. Comme tout est
-présent en moi! Il me semble que je revois encore
-à travers la vitre où j'appuyais mon front
-une grappe de glycine que courbaient dans leur
-chute régulière des gouttes d'eau glissant du
-même point du toit. Ma tante m'avait prêté des
-livres d'images, mais, ce jour-là, je ne leur trouvais
-aucun intérêt. Soudain, dans le couloir un
-trousseau de clefs tinta aux mains d'un domestique
-qui passait, et ce bruit me ramena immédiatement
-vers un de ces rêves auxquels mon imagination
-s'amusait pendant des semaines, d'autant
-plus passionnément qu'elle ne tardait pas à
-leur donner toute la valeur de la réalité.</p>
-
-<p>Au fond du couloir qui séparait l'intérieur de
-la maison était une porte que je n'avais jamais
-vue ouverte. Que se passait-il derrière la porte?
-Comme j'étais voluptueux et artiste à ma façon,
-je me serais bien gardé de questionner personne
-afin qu'une réponse toute simple ne vînt pas détruire
-d'un coup mes chères terreurs. Car j'étais
-charmé d'avoir peur. Le soir, le long des haies,
-quand je voyais une blancheur étrange ou une
-forme équivoque, je n'essayais pas de la bien
-regarder pour me rendre compte : j'avais vu la
-Dame blanche ou le <i>loupérou</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Et, plus tard,
-dans mon lit, avant que ma mère s'éloignât de moi,
-je lui disais, en cet instant où les petites âmes
-balancées entre la veille et le sommeil s'expriment
-déjà comme si elles rêvaient :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Loup-garou.</p>
-</div>
-<p>&mdash; Maman, tu ne l'as pas vu, toi, le <i>loupérou</i>,
-quand nous passions sur la route?&hellip;</p>
-
-<p>Maman souriait, haussait les épaules et disait :</p>
-
-<p>&mdash; Allons, dors.</p>
-
-<p>Sa douce moquerie me vexait profondément ;
-mais ne faisait que m'assurer davantage de l'exactitude
-de mes visions. Et j'avais pour son aveuglement
-quelque pitié. Puis, quand la lampe était
-éteinte, tandis que des lunes de toutes les couleurs
-sortaient de mes yeux grands ouverts pour aller
-danser contre les murs, je voyais nettement
-auprès de moi, et non plus en moi, les êtres
-mystérieux que j'avais créés.</p>
-
-<p>Certes, il devait y avoir derrière la porte fermée,
-à la Gontrie, les prodiges les plus effrayants
-ou les plus baroques. D'ailleurs, j'étais assez irrité
-de ne point parvenir à inventer une histoire qui
-pût dignement illustrer cette vague épouvante.
-Mais un matin, en me conduisant à la Gontrie,
-ma mère me conta la Barbe-Bleue. Ce fut pour
-moi une révélation. La chambre au bout du couloir,
-la porte à jamais fermée&hellip; Et la vieille gouvernante,
-qui s'appelait Anne!&hellip; n'était-elle pas
-la même que S&oelig;ur Anne, elle qui tous les soirs
-faisait semblant de coudre sur le plus haut
-degré du perron, comme en ces temps où le frère
-de ma bonne tante, la pauvre Madame Barbe-Bleue,
-était arrivé si à propos&hellip; Mon Dieu! ma
-grand'mère ne répétait-elle pas à qui voulait l'entendre
-que mon oncle avait été un bien mauvais
-sujet?&hellip; Elles dormaient donc là leur dernier
-sommeil, les sept Princesses pâles et sanglantes,
-en leurs robes de noces, et je n'avais, pour les
-voir, qu'à retrouver la clef-fée&hellip; Tels étaient les
-raisonnements que je me tenais pour la centième
-fois et jamais plus qu'en ce jour de pluie et de
-dés&oelig;uvrement leur évidence ne m'était apparue
-impérieuse ; tout à coup, convaincu au point d'en
-oublier ma timidité, je poursuivis ma pensée à
-haute voix :</p>
-
-<p>&mdash; Ma tante, je sais pourquoi tu penses à des
-choses, en regardant en l'air ; je le sais : tu as
-été reine autrefois, puis bien malheureuse&hellip;</p>
-
-<p>Les yeux de ma tante interrogèrent les miens
-avec une sorte de curiosité affolée ; puis, secouant
-sa tête sous sa coiffe de dentelle et de jais :</p>
-
-<p>&mdash; Mon pauvre petit, répondit-elle, tu ne pensais
-sans doute pas dire si vrai.</p>
-
-<p>Comme sa voix était triste! Je demeurai devant
-elle rouge et fort piteux, baissant la tête
-et n'osant pas tourner mes regards de son côté
-parce que je sentais les siens fixés sur moi. Et je
-murmurai bien doucement :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que tu me permets d'aller jouer?</p>
-
-<p>Je sortis du salon, bouleversé d'avoir vu m'apparaître
-ainsi toute nue la vérité de mes songes.
-Mais dès cet instant je ne sais quel irrévocable
-élan m'entraînait vers la porte, je m'y abandonnai.
-Et, d'ailleurs, qu'avais-je à redouter? Si j'avais
-possédé la clef magique, je l'aurais évidemment
-jetée au fond du puits, ou dans les eaux
-du Gave, par crainte de la tentation. Mais je ne
-l'avais pas. J'appuyai ma main sur la poignée,
-je savais bien que la porte ne s'ouvrirait pas ; je
-ne risquai donc rien à la pousser ; je le fis&hellip; Et,
-soudain, j'entendis grincer les gonds, je sentis le
-battant fuir devant moi, et le soleil, qui luisait
-follement après l'averse, me frappait à la face
-dans le corridor sombre.</p>
-
-<p>J'entre et je regarde autour de moi. C'est une
-chambre comme les autres chambres, à cela près
-qu'on trouve étrangement en elle ce recueillement
-mélancolique des choses qui se sont déshabituées
-d'être frôlées par les hommes. A mon
-arrivée, elle dormait véritablement ; à présent, la
-table sous un tapis vieillot, les chaises et les
-fauteuils où l'on ne s'assied plus, le lit où depuis
-longtemps n'a dormi personne semblent me considérer
-avec étonnement et tristesse. Sur une
-console, dans une cage dorée, un oiseau de bois
-peint est perché, les ailes étendues, le bec ouvert.
-Mais au-dessus de la cheminée, en plein soleil,
-j'aperçois un tableau ; je l'examine un instant,
-puis je voudrais revenir vers des objets qui m'intéressent
-davantage, vers l'oiseau, par exemple ;
-mais c'est en vain, mes yeux ne peuvent plus le
-quitter, et je sens que je dois le regarder encore&hellip;
-J'y pense : il paraît que Léonard de Vinci inscrivit
-sur la toile de la Joconde une formule magique ;
-d'où l'attrait singulier qu'a le visage de
-cette femme ; on me conta même jadis que d'aucuns
-étaient devenus fous pour avoir contemplé
-ce chef-d'&oelig;uvre trop longtemps : peut-être celui
-qui peignit le tableau de la Gontrie, et qui certes
-n'était pas un grand artiste, était-il un grand
-magicien? &mdash; Peut-être.</p>
-
-<p>Sur la lisière d'un bois, dans un pré où les
-marguerites sont grandes comme les arbres,
-sous un ciel plein d'oiseaux volants qui figurent
-assez bien des colombes, des Satyres ont attaché
-l'Enfant Amour au socle sur lequel sourit la
-statue de sa mère. A présent, dansant joyeusement,
-ils frappent de verges ses fesses nues ; le
-marmot divin pleure d'indignation et de rage ; il
-tente de briser ses liens et sa bouche s'ouvre
-comme pour crier à l'aide. Mais de partout le
-ch&oelig;ur des chèvrepieds arrive vers lui, triomphant
-et vindicatif ; une vie équivoque et silvestre
-grouille sous la feuillée, de rousses toisons
-se devinent derrière les haies, des cornes pointent
-entre les branches ; au loin, dans un sentier,
-un villageois et une villageoise, portant des
-javelles et des corbeilles, passent indifférents.
-C'est tout&hellip;</p>
-
-<p>Et je demeure là, les bras ballants, les yeux
-écarquillés, et cette fascination est si puissante
-que je n'ai point pensé à être désappointé&hellip; Je
-n'ai pas trouvé les sept Princesses mortes ; mais
-il y avait mieux que cela dans la chambre fermée,
-et, en cet âge où l'on distingue encore mal
-son bonheur d'un pot de confitures, n'est-ce pas
-toute ma destinée que je viens d'y pressentir
-obscurément?</p>
-
-<p>Des pas se rapprochèrent : c'était la vieille
-Anne qui me cherchait pour le goûter :</p>
-
-<p>&mdash; Tu étais donc là?&hellip; Il y a un quart d'heure
-que je te cherche&hellip; Que regardes-tu? Cette
-image?&hellip; Tu vois, c'est un petit garçon qui n'a
-pas été sage ; et les diables lui donnent des coups
-de bâton.</p>
-
-<p>Je la considérais gravement, et j'étais bien sûr
-qu'elle ne disait pas vrai.</p>
-
-<p>&mdash; Allons, viens!</p>
-
-<p>Mais je cherchais désespérément un moyen
-de ne point partir encore. Je questionnai Anne,
-qui était encline à bavarder :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que ceci&hellip; et cela&hellip; et cet oiseau?</p>
-
-<p>&mdash; Cet oiseau, répondit Anne, c'est ton oncle
-Barnabé qui l'avait fabriqué. Il avait mis dans
-son c&oelig;ur une machine qui le faisait chanter : je
-ne sais pas quel était le système. Ton oncle est
-parti, nous avons tous perdu le secret, et le petit
-oiseau ne chante plus&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ma pauvre tante, lorsque je vous revis quelques
-minutes plus tard, mon âme, en vérité, était
-prête à comprendre toute votre tristesse et il ne
-me restait plus qu'à connaître l'histoire de votre
-vie.</p>
-
-<p>A présent, je la connais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-<h3 id="ch6" title="Ce fut sur le tard de son mariage"></h3>
-
-<p>Ce fut sur le tard de son mariage, et comme
-il ne s'y attendait plus guère, que le vicomte
-Pierre de la Gontrie eut un fils. Il s'en réjouit
-fort, mais sa femme en mourut. Il se trouva dans
-une situation pareille à celle du prince Gargantua
-vis-à-vis de son fils Pantagruel et de sa
-femme Badebec. Son caractère expansif, que
-celui de ma grand'mère rappelait, paraît-il, assez
-bien, se donna libre cours ; pendant quelques
-jours il remplit le village par les cris de sa douleur
-et de sa joie, et laissa tour à tour l'une et
-l'autre déborder en larmes ou en rires dans les
-bras de ses amis et de son intendante, qui était
-aussi sa maîtresse à l'occasion. Puis, comme il
-était lettré et avait jadis brillé à la cour de
-France par son esprit, il composa une poésie sur
-ce double événement ; je regrette fort de ne la
-point retrouver aujourd'hui, car, l'ayant lue jadis,
-je me rappelle que les ciseaux de la Parque
-y étaient bien agréablement mêlés à ceux de l'accoucheuse.</p>
-
-<p>J'imagine qu'ayant ainsi essayé, avec l'aide des
-Muses, de mettre sa douleur et sa joie hors de
-lui-même, il lui advint bientôt, comme c'est l'ordinaire,
-de les sentir moins bruyantes en lui ; du
-reste, à défaut des Muses, le temps se fût chargé
-de cet office. Mais M. de la Gontrie n'en chérit
-pas moins le petit Barnabé, qui poussait gaillard,
-et qui, à n'en juger que par sa précoce
-bonne mine, promettait de ne point laisser s'évanouir
-de sitôt l'antique nom qu'il portait.</p>
-
-<p>L'enfant grandit. Il était fort beau, mais
-un homme avisé n'aurait point tardé à s'inquiéter
-de son caractère. M. de la Gontrie, en
-son orgueil paternel, n'en faisait rien. Barnabé
-aimait à se promener au clair de lune en faisant
-des gestes exaltés, soit! c'était qu'il nourrissait
-déjà de grands desseins ; emporté, d'autres fois,
-et tout agité de furieuses colères, il rossait d'importance
-les domestiques : très bien! cela sentait
-son gentilhomme ; il chassait de race. D'ailleurs,
-il n'y avait point à mettre en doute l'excellence
-de ses dispositions naturelles, car il était fort
-dévot et craignait Dieu.</p>
-
-<p>A vrai dire, ce qui semble avoir caractérisé
-dès l'enfance Barnabé de la Gontrie, ce fut une
-inquiétude qui ne lui laissait en paix l'âme ni le
-corps. Il semblait toujours qu'il lui manquât
-quelque chose, et jamais on ne vit dans ses yeux
-cette heureuse clarté qui témoigne d'une entière
-satisfaction physique ou morale ; ils brillaient
-toujours d'un éclat fiévreux. En outre Barnabé
-s'ennuyait perpétuellement, et il est probable
-que les efforts désespérés qu'il faisait à chaque
-instant pour sortir du lac bourbeux et stagnant
-de l'ennui lui valaient son inquiétude. Elle
-se marqua, lorsque vint l'adolescence, par une
-curiosité ardente, mais vite lassée de toutes
-choses. Il colligea et étudia d'abord les minéraux,
-les plantes et les insectes. Le vicomte Pierre
-accourait chez les amis : «&nbsp;En vérité, mon fils sera
-un grand physicien&hellip;&nbsp;» Mais Barnabé laissa bientôt
-la poussière s'accumuler sur ses collections.
-Alors il essaya de fabriquer une machine pour
-s'envoler dans l'air à la façon des oiseaux. Le
-vicomte menait grand train dans le village : «&nbsp;Mon
-fils deviendra un mécanicien glorieux, le plus
-glorieux des mécaniciens&hellip;&nbsp;» Le futur mécanicien
-manqua de se tuer en se précipitant du haut
-d'un toit, les bras armés d'immenses ailes de
-carton, et, dégoûté de ces expériences violentes,
-se plongea dans la lecture. Il dévora Rousseau
-et commença sur-le-champ un traité «&nbsp;du Bonheur&nbsp;».
-Son père allait le récitant de porte en
-porte et s'exclamait : «&nbsp;Quel philosophe nous
-allons avoir!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais, quand il mourut, à quelque temps de
-là, le pauvre homme eût été bien gêné pour définir
-la partie des sciences ou des arts humains
-que son fils illustrerait. Ayant relégué les philosophes
-sur les plus hauts rayons de la bibliothèque,
-celui-ci, pour le moment, élevait de la
-façon la plus singulière divers animaux dans des
-cabanes et des cages par lui aménagées au fond
-du parc. Ces animaux étaient rangés par couples ;
-mais le mâle et la femelle y étaient d'espèces différentes ;
-un cerf était logé avec une jument, une
-biche avec un taureau, un gros lézard des rochers
-avec une couleuvre ; la cage qui l'intéressait
-le plus était celle qu'un bouc partageait
-avec une guenon de grande taille ; de celle-ci,
-un jeune homme du pays qui s'était mis en tête
-de courir le monde, M. de Parpelonne, lui avait
-fait don. Barnabé passait des nuits à épier ces
-deux animaux par un trou aménagé dans une
-planche ; ses yeux brillaient, ses narines frémissaient
-d'impatience ; le plus souvent ces bêtes se
-livraient à de tumultueuses batailles, d'où elles
-sortaient, l'une couverte de horions, l'autre
-meurtrie de coups de cornes.</p>
-
-<p>Barnabé de la Gontrie voulait, comme on
-l'a peut-être deviné, renouveler par ces étranges
-accouplements certaines espèces d'êtres. Pour
-lui, il ne doutait pas que les jumarts, les licornes
-et les satyres n'eussent existé jadis ; pour qu'il
-fût donné aux hommes de les revoir, il suffisait
-de reconnaître les circonstances où les entrevues
-de leurs disparates parents risquaient d'être efficaces ;
-il y tâchait, et l'on va voir jusqu'à quel
-point d'impudence le conduisit l'ardeur qui l'enflammait
-pour cette science bizarre.</p>
-
-<p>Il semblait en tenir surtout pour les satyres,
-à en juger par l'intérêt qu'il portait aux ébats,
-pourtant peu amoureux, du bouc et de la guenon.
-Sans doute il eût été charmé de voir cette race
-poétique se répandre dans nos montagnes, et
-jouer du pipeau près des bergers à l'heure des
-étoiles. Mais le succès ne semblant toujours pas
-devoir couronner son entreprise, il sépara la
-guenon de son compagnon, qui l'avait d'ailleurs
-fort endommagée, et attendit. Un soir d'automne,
-il entendit les bêlements du bouc bruire plus
-acres et plus chaleureux, ainsi qu'il arrive lorsque
-ces bêtes sentent l'amour en elles. La nuit
-allait descendre. Sous les voûtes du bois le vent
-soulevait doucement les tas des feuilles mortes,
-et l'on eût dit que dans l'ombre de jaunes toisons
-se traînaient sur le sol. Le moment était venu ;
-les yeux de Barnabé brillèrent plus que jamais ;
-il alla prendre la guenon et la conduisit dans
-la demeure de son époux imprévu. Mais celui-ci,
-comme par le passé, la reçut à coups de cornes.
-Barnabé dut se résigner à les séparer de nouveau,
-puis s'assit le front dans les mains.</p>
-
-<p>Il y a lieu de croire que, réfléchissant ainsi, il
-porta soudain son attention sur un détail qu'il
-avait jusque-là considéré comme négligeable :
-ce n'était point une face de singe, mais bien un
-visage humain que les auteurs les plus compétents
-attribuaient aux satyres, et, sans doute,
-il en était arrivé à ce point de sa méditation,
-lorsqu'une jeune paysanne vint à passer. Il
-hésita un instant, puis se leva, l'appela. Dans
-l'obscurité, ils causèrent. La fille comprenait que
-quelque dessein difficile à énoncer troublait l'âme
-du jeune vicomte ; jolie, elle souriait de ses dents
-fraîches et sans doute eût volontiers accordé ce
-qu'elle croyait qu'on voulait obtenir. Elle se rapprocha,
-rit plus nerveusement. Alors Barnabé
-tira une bourse de sa poche, fit luire de l'or
-et, brusquement, expliqua à la paysanne ce
-qu'il attendait d'elle. Elle demeura bouche bée,
-puis tenta de fuir, ayant compris. Mais lui l'empoigna
-brutalement, et sans se soucier de ses
-cris la poussa dans l'étable. Il regarda : le bouc
-flaira longuement la femme, puis, soudain, se
-dressa contre elle, immense et obscène ; les cris
-de la prisonnière devenant plus aigus, des voisins
-s'émurent, des pas résonnèrent sous le bois ;
-alors Barnabé de la Gontrie, un peu gêné, ouvrit
-la porte, et ceux qui arrivaient, effarés, virent,
-la lune s'étant levée, un grand bouc en folie qui
-poursuivait une fille sous sa clarté bleue.</p>
-
-<p>Mais quand l'histoire se répéta, ce fut un gros
-scandale. Ma grand'mère furieuse accourut et
-débita par devant son frère un sermon long et
-bruyant ; il l'écouta poliment, puis la pria de
-sortir, ce qu'elle fit avec toutes sortes d'imprécations.
-«&nbsp;Monsieur mon beau-frère, lui dit M. de
-Castel-Baigts, il y a meilleur usage à faire des
-filles.&nbsp;» Tout le village s'indignait et l'affaire
-aurait pu mal tourner, si mon oncle n'avait été
-le plus riche seigneur de la contrée, et si son nom
-n'avait commandé le respect, à défaut de sa personne.</p>
-
-<p>Barnabé de la Gontrie abandonna ses expériences ;
-non point qu'il prît en considération l'opinion
-des hommes ; mais il ne pensait pas qu'il lui
-fût possible d'arriver pour l'heure à un résultat
-satisfaisant, et ensuite ces occupations le retenaient
-depuis assez de temps pour l'avoir lassé.</p>
-
-<p>Deux ans passèrent, durant lesquels il stupéfia
-encore Sérimonnes par mille extravagances. Ainsi,
-lorsqu'advint ce que je viens de conter, le curé
-n'ayant pas voulu le laisser s'approcher de la
-Sainte Table, il le rossa sur la place, à la sortie de
-la grand'messe ; puis il se repentit, s'humilia, et
-finalement fit dans l'Église une confession publique
-qui sut émouvoir les c&oelig;urs les plus endurcis.
-Il faillit même se marier, mais au dernier
-moment M. d'Obezan, son futur beau-père, s'étant
-refusé à lui laisser voir sa fiancée toute nue, il
-cria bien haut qu'à ce marché il risquait fort d'être
-volé, et rompit avec éclat. Après quoi, un
-beau matin, il fit ses malles et s'en fut déclarer à
-son beau-frère qu'ait allait à Paris pour se former
-aux belles manières. M. de Castel-Baigts répondit
-que, quoi qu'il dût advenir, c'était pour le mieux,
-et Barnabé de la Gontrie monta dans le coche,
-fort content de lui-même.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch7" title="Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire"></h3>
-
-<p class="top4em">Je comprends à présent la difficulté d'écrire
-l'histoire. Je parle de mon oncle de la Gontrie
-d'après les lettres de lui que j'ai retrouvées dans
-ma famille, ou les rapports que l'on m'en a faits
-de vive voix. Il resterait encore bien des lacunes,
-si mon imagination ne les comblait pas ; d'ailleurs
-la silhouette de mon oncle se découpe si distinctement
-sur le fond de mes pensées familières
-que je ne dois pas me tromper bien souvent, et,
-me tromperais-je, que cela encore ne serait rien,
-car mes erreurs ne pourraient que le rendre plus
-ressemblant à lui-même.</p>
-
-<p>Je dois avouer pourtant que je serais bien en
-peine de dire ou d'imaginer ce qu'il fit la première
-année de son séjour à Paris. Je sais seulement
-qu'il s'accommoda difficilement des logements
-que cette ville lui offrait, et qu'il vagabonda
-de quartier en quartier, puisque les lettres
-qu'on lui adressait avaient grand'peine à le
-trouver d'un mois à l'autre. C'est le 13 février
-1820 qu'il reparaît en pleine lumière.</p>
-
-<p>Il est à l'Opéra, dans la loge de M<sup>me</sup> Leprat-Montoleau,
-épouse d'un gros financier et maîtresse
-de bien des gens. Elle a dépassé la trentaine,
-mais sa beauté étrange et comme exotique
-flatte au plus haut point le goût amoureux
-de l'époque. Elle a de longs yeux de gazelle, un
-teint chaud, et une taille espagnole qui fait craquer
-ses basquines. Je ne sais qui l'a surnommée
-Atala, et c'est vrai qu'il serait plaisant d'errer en
-sa compagnie à travers les forêts exubérantes du
-Nouveau-Monde. Elle est, en réalité, Paloise, et
-prise fort pour l'instant le jeune vicomte de la
-Gontrie, son compatriote. Comme le monde
-connaît leurs amours, ils ne se gênent point, et
-les regards qu'ils échangent expriment éloquemment
-leurs âmes ; parfois, comme pour conter des
-secrets, Barnabé de la Gontrie se penche vers la
-belle et sauvage tête brune, qu'orne un turban
-oriental surmonté d'une plume d'autruche, et l'on
-voit alors se gonfler doucement d'admirables
-seins mi-nus, qu'une large ceinture de moire
-rehausse presque jusqu'au visage de l'amant. Dans
-la loge voisine, qui est celle de M<sup>me</sup> de Broglie,
-M. le chevalier de Lamartine, un poète d'avenir,
-fait à leur propos l'éloge de l'amour. Et il
-raconte, avec un léger accent bourguignon, une
-aventure qu'il eut récemment dans les environs
-d'Aix ; il y joint un poétique commentaire, car
-on entend parfois se glisser dans son discours
-la molle harmonie d'un vers et les beaux noms
-de Julie ou d'Elvire. L'entr'acte est long, mais,
-dans ces parages, on ne songe guère à s'en plaindre,
-les uns parce que l'amour leur fait oublier
-le temps, les autres parce que c'est un délice d'écouter
-M. le chevalier, superbe en son habit bleu
-tendre au col nimbé d'un grand jabot blanc, et
-qui, les cheveux chassés par l'inspiration en avant
-des tempes, serre sur son c&oelig;ur son chapeau
-<i>tromblon</i> aux ailes superbes.</p>
-
-<p>Mais qu'est ceci? Comme le rideau se levait,
-M. Leprat-Montoleau est entré dans sa loge à
-grand fracas ; sa redingote à quintuple collet est
-tumultueuse et son bolivar désordonné. Il y a
-loin de ce gros homme aux yeux furibonds, qui
-renâcle comme un taureau piqué d'un taon, au
-Sganarelle ignorant et satisfait que le monde
-entoure d'un mépris compatissant et ironique.
-Il doit tout savoir! En vain un illustre chanteur
-s'évertue à soupirer sur la scène «&nbsp;Beaux yeux
-d'Almire&hellip;&nbsp;», il est un trio, dans la salle, qui
-passionne bien autrement les spectateurs. Mais
-tout à coup la voix d'un de ces acteurs improvisés
-sonne très haut :</p>
-
-<p>&mdash; C'est entendu, Monsieur ; vous êtes cocu!
-Mais ce n'est pas le moment de vous en apercevoir.
-Sortez!</p>
-
-<p>Et sous l'effort d'une main juvénile, le bolivar
-et la redingote à quintuple collet disparaissent
-dans l'ombre du couloir.</p>
-
-<p>A-t-on rêvé?&hellip; En vain les jeunes gens et les
-femmes adressent à l'amour triomphant un murmure
-d'approbation ; très calmes, Barnabé de
-la Gontrie et M<sup>me</sup> Leprat-Montoleau écoutent la
-pièce, et semblent y prendre beaucoup d'intérêt.
-Ils partent quelques instants avant la fin pour
-échapper à l'attention de la foule ; mais ils n'échappent
-point à M. Leprat-Montoleau, qui, à la
-sortie du théâtre, vociférant pour un chacun son
-indignation, fait la joie des laquais sur leurs sièges
-et des badauds sur la chaussée. Il a vu apparaître
-les objets de sa colère et bondit. Barnabé,
-toujours calme, tient à distance, de son bras
-droit tendu, le gros homme qui gesticule et crie
-devant lui. La foule s'amasse ; les spectateurs
-sortent.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, dit Barnabé, je comptais vous
-laisser en paix ; mais j'ai peur à présent que votre
-ridicule ne rejaillisse sur celle que voici et sur
-moi. Il faudra donc que je vous tue ; c'est une
-affaire entendue, Monsieur ; mais, pour l'instant,
-allez au diable&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quant à vous, mon ange, ajoute-t-il en se
-tournant vers son amante, prenez ma voiture et
-faites-vous conduire en mon logis&hellip;</p>
-
-<p>Soudain des cris retentissent tout près de là,
-et Barnabé y court suivi par des rires flatteurs et
-des applaudissements. Des voix effrayées murmurent :
-«&nbsp;On vient de frapper Monseigneur&hellip; On
-vient de tuer Monseigneur le Duc.&nbsp;» Barnabé arrive
-à temps pour recevoir dans ses bras M<sup>me</sup> du
-Cayla, qui s'évanouit. A la clarté tourmentée des
-torches, il regarde Mgr le duc de Berry qui, très
-pâle et les yeux grands ouverts, est couché sur
-des coussins de sa berline ; auprès de lui, la
-Duchesse, ses blonds cheveux évaporés, exhale
-sa douleur en cris perçants ; un peu plus loin, la
-foule assomme un gros garçon qui, bien qu'il
-tienne encore dans sa main l'instrument de son
-crime, se contente de sourire et de lever les yeux
-au ciel. «&nbsp;Faites-lui grâce!&hellip;&nbsp;» murmure le
-blessé.</p>
-
-<p>Un pharmacien vient d'ouvrir sa boutique, et
-Barnabé, escorté d'une dame de compagnie, y
-transporte son précieux fardeau. M<sup>me</sup> du Cayla
-ouvre les yeux, reconnaît l'heureux rival du
-financier, et lui sourit. Le commis cherche des
-sels ; il se démène furieusement, la cravate mal
-ajustée, les yeux bouffis de sommeil ; il s'écrie :</p>
-
-<p>&mdash; Quel événement! Quel malheur! Et quel
-beau sujet de tragédie!&hellip; Car je suis poète, oui.
-Monsieur, poète!&hellip;</p>
-
-<p>Et puis les soldats écartent la foule devant la
-porte et, tandis que, toute émue encore, la belle
-Égérie du vieux monarque impotent et galant
-s'appuie sur le bras de son sauveur, celui-ci voit
-entrer dans la boutique la civière où râle l'agonisant
-royal, et il entend retentir de plus en
-plus forte, pareille aux flammes dévorantes d'un
-incendie qui court de maison en maison et de
-rue en rue, la rumeur indignée et douloureuse
-de la ville réveillée.</p>
-
-<p>Le lendemain, comme il l'avait promis, Barnabé
-tua en duel M. Leprat-Montoleau, et, bien
-que l'assassinat du duc occupât alors les esprits,
-le retentissement de cette aventure y laissa une
-place pour Barnabé. Alors tous les yeux se
-tournèrent vers lui ; les femmes en rêvèrent. Le
-roi lui-même, à qui M<sup>me</sup> du Cayla en parlait souvent,
-le fit mander. Il le reçut familièrement
-installé dans le fauteuil où la masse bouffie de sa
-graisse sénile demeurait écroulée toute la journée ;
-il lui dit qu'il se souvenait fort bien d'avoir
-vu jadis le vicomte Pierre de la Gontrie à Versailles,
-et eut des mots attristés, quand il le sut
-mort. Il fut surtout reconnaissant des soins dont
-on avait entouré sa bonne amie durant la nuit
-tragique et ne laissa point Barnabé partir sans
-lui débiter la traduction d'une ode d'Horace qu'il
-venait justement de parfaire.</p>
-
-<p>Peu après, Barnabé fit l'expérience de la perfidie
-féminine. Il s'aperçut que M<sup>me</sup> Leprat-Montoleau
-promenait un peu partout, et jusque dans
-de basses intrigues, une ardeur que rien ne pouvait
-apaiser. Quand il n'en douta plus, il fut pris
-d'une immense fureur, roua de coups de bottes
-la plus belle croupe que Paris possédât à cette
-époque et chassa l'amante infidèle. Mais l'ayant
-chassée il tomba dans l'abattement ; non point
-pour longtemps, il est vrai, car de toutes parts
-des consolations s'offrirent.</p>
-
-<p>Dès lors, sa destinée fut éblouissante. Des
-duels retentissants et de belles amours marquèrent
-à peu près chacune de ses journées. Je n'aurais
-point fini de sitôt, si je voulais raconter ou
-même résumer ces événements, car, à la vérité,
-Barnabé de la Gontrie vécut en quelques mois
-bien plus que ne le font d'ordinaire les hommes
-dans toute leur existence. Je puis affirmer qu'il
-laissa loin derrière lui ces héros que M. de Balzac
-fait parfois passer dans ses romans, à la manière
-de météores dans le ciel. Assuré d'être roi à sa
-façon puisque, pour un temps, Paris pardonnerait
-tout à son idole, Barnabé en profita et lâcha
-les rênes aux coursiers impétueux de sa fantaisie.
-Il fallait le voir marcher en maître au Palais-Royal
-et sur les boulevards, ou passer dans une
-fête. Les sourires des femmes l'adulaient, les
-jeunes hommes copiaient ses costumes ; au milieu
-de l'amour et de l'admiration, il allait, imperturbable,
-la boutonnière fleurie, fatal, byronien et
-beau, avec ses yeux bleus un peu moqueurs et
-ses grands cheveux noirs en tempête.</p>
-
-<p>Il aima M<sup>me</sup> de Mériandre ; elle était jalousement
-gardée par son mari, barbon morose et
-méfiant. Pour la plus grande joie de ses amis et
-de ses admirateurs, Barnabé renouvela les ruses
-amoureuses qu'imaginèrent les poètes et les conteurs
-du temps jadis. Beaucoup, à cette époque,
-se firent une fête d'aller le voir à la dérobée, la
-nuit, après qu'il avait attaché son cheval à un
-arbre du boulevard de Gand, où la belle habitait,
-monter jusqu'à sa chambre par une échelle de
-corde qu'elle lui lançait. Il lui advint de choir et
-de se casser un bras ; il fut soigné par la douce
-et jolie M<sup>me</sup> de Rocmorelle, qui était précisément
-la meilleure amie de M<sup>me</sup> de Mériandre.</p>
-
-<p>Mais depuis quelque temps on avait remarqué
-qu'il n'était plus le même. Son humeur devenait
-fort inégale ; il tombait parfois dans la
-mélancolie. Le bruit courut qu'il était ruiné, et
-M<sup>me</sup> de Rocmorelle vint lui offrir ses bijoux. Il
-haussa les épaules et la pria de ne plus reparaître
-devant lui. Il n'était pas ruiné, ni irrité d'une
-offre injurieuse. Tout simplement il avait été
-repris par l'ennui. Il venait de se faire construire
-à Auteuil un petit hôtel ; d'illustres artistes
-avaient contribué à l'embellir et c'était une habitation
-délicieuse. Un jour il déclara qu'il l'avait
-prise en horreur et qu'il la brûlerait ; il fit comme
-il avait dit, puis disparut. On raconta qu'il était
-demeuré au milieu des flammes, et qu'à présent
-le beau la Gontrie n'était plus que cendre et poussière ;
-on en parla beaucoup, puis moins.</p>
-
-<p>Que devint-il alors? Je crois qu'il faut renoncer
-à le savoir jamais. Il est probable qu'il avait
-quitté Paris et même la France. Mais il n'avait
-point imité Sardanapale, et vivait si bien qu'il se
-montra de nouveau, et dans le moment même
-que l'on commençait à l'oublier ; c'était donc en
-somme fort peu de temps après son prétendu
-suicide, car l'oubli est pour ceux qui partent
-comme la vermine pour les morts : il a vite accompli
-son &oelig;uvre.</p>
-
-<p>C'est encore dans l'Opéra que nous le retrouvons,
-mais il délaisse à présent les loges des
-belles dames, et c'est à peine s'il s'occupe à présent
-de tout ce monde dont il a fait les délices.
-On l'aperçoit dans sa baignoire tous les soirs au
-moment du ballet, puis, le ballet fini, il s'en va
-très vite. Et l'on dit :</p>
-
-<p>&mdash; Le vicomte est amoureux de la Logardin.
-Avez-vous remarqué ses yeux, lorsqu'elle est sur
-la scène?</p>
-
-<p>Ce sont les dames qui parlent ainsi, et, à vrai
-dire, tant d'entre elles connaissent si bien les
-yeux de Barnabé lorsqu'il regarde celle qu'il est
-près d'aimer ou qu'il aime, qu'elles n'ont pas
-grand mérite à ne pas se tromper.</p>
-
-<p>Oui, c'est vrai, Barnabé de la Gontrie est
-amoureux de la Logardin, et follement amoureux,
-amoureux comme seuls peuvent le devenir
-ceux qui se sentent incapables de poursuivre
-longtemps le même amour et ressemblent à ces
-incurables qui chérissent la vie plus que le reste
-des hommes. Barnabé n'est pas le seul à brûler
-pour elle ; mais ils en restent tous au même
-point, et cette femme est, vraiment, singulière.</p>
-
-<p>Qui est-elle? On ne le sait pas. Voici trois mois
-qu'elle danse dans l'Opéra, mais personne ne
-pourrait dire d'où elle y est venue. Sa beauté,
-comme elle toute, est étrange et mystérieuse ;
-elle mêle volontiers des fleurs à ses noirs cheveux
-qu'elle veut épars quand elle danse ; et c'est
-là qu'elle est incomparable. Lorsqu'elle s'élance,
-svelte et souple, on ne saurait avoir d'yeux que
-pour elle ; ce n'est plus une femme ; c'est la
-déesse même de l'Harmonie, l'âme de cette musique
-qui paraît n'être alors que le rayonnement
-sonore de ses gestes ; son visage se transfigure,
-s'éclaire, triomphe, et elle ne paraît pas avoir
-d'autre désir que celui de cette passagère divinité
-que l'exercice de son art lui confère. Un soir
-où plus que jamais elle était belle, tandis que
-les spectateurs ravis l'acclamaient et que les
-fleurs tombaient de partout autour d'elle, elle
-s'est pâmée de joie au milieu de ses compagnes
-et des fleurs. Ceux qui l'ont approchée vantent
-son esprit et sa bonne grâce, mais ses beaux
-yeux sombres sont pleins de menaces quand on
-parle d'amour à ses côtés, et elle ne connaît pas
-le pardon pour les sacrilèges qui ont osé l'en
-entretenir. Quand les jeunes gens pensent à elle,
-les héros à la mode accourent en eux, ils sentent
-gronder dans leurs âmes les désespoirs de Werther
-et de René, et, comprenant qu'ils poursuivent
-comme eux un rêve impossible, ils voudraient
-bien mourir. Les plus hauts personnages
-se sont traînés à ses pieds ; elle a souri dédaigneusement.</p>
-
-<p>Quand l'amour que lui portait le vicomte de
-la Gontrie fut manifeste, tous les esprits furent
-piqués de curiosité : celui qui passait pour irrésistible
-saurait-il triompher de la belle insensible?
-Les paris furent ouverts&hellip; Hélas! ma pauvre
-tante, du temps où vous aviez le droit de croire
-que vous étiez une divinité, aviez-vous jamais
-soupçonné que vous alliez devenir une pauvre
-femme destinée à l'amour et à la douleur? Devant
-le beau Barnabé, vous fûtes sans défense ;
-Achille devait dompter l'Amazone. Et vous l'aviez
-si bien compris que, du jour où l'on vous présenta
-cet homme, vous renonçâtes courageusement
-à un art dont vous ne vous jugiez plus
-digne. C'était avouer à tous votre défaite, mais
-que vous importait, à vous qui jugiez glorieuse
-pour votre amour l'humilité de cette confession?</p>
-
-<p>La victoire de Barnabé, qu'on jugea certaine
-après la disparition de Léocadie Logardin, fut
-un peu celle de tous les hommes qu'elle avait
-méprisés et l'on fut tout disposé à faire fête au
-revenant et à son illustre conquête. Mais il fallut
-s'en passer : l'un et l'autre demeurèrent invisibles.
-On ne les excusa point de priver Paris d'un
-alléchant spectacle, et ce fut un grand désappointement ;
-quelques-uns même ne tardèrent pas à
-concevoir un secret mépris pour ces gens que
-l'on avait pu croire supérieurs aux autres et qui
-n'en allaient pas moins filer le parfait amour
-dans l'ombre, comme le commun des mortels.</p>
-
-<p>Et sans doute n'aurait-on point manqué de
-rire très fort si l'on avait pénétré dans l'intimité
-de leur vie et de leurs entretiens. En vérité, don
-Juan s'était fait moine, qui, après avoir séduit
-les plus grandes dames, s'abandonnait auprès
-d'une ancienne danseuse aux séraphiques plaisirs
-du plus chaste amour. Léocadie Logardin
-avait vendu son hôtel pour aller habiter, dans un
-quartier lointain, un logis à demi rustique. Au
-delà du Jardin des Plantes, non loin de la Bièvre,
-dont les eaux coulaient à cette époque dans
-une vallée presque feuillue, sous les ombrages
-centenaires d'un boulevard, elle avait fait choix
-d'une maisonnette qu'entourait un petit jardin.
-Ce fut là que Barnabé, durant un mois,
-accourut tous les matins, timide et joyeux
-comme un amoureux de village rendant visite à
-sa fiancée ; après le repas du soir, il rentrait à
-cheval chez lui ; dans la journée, ils faisaient de
-longues promenades dans les banlieues, sans
-donner à leurs ardeurs d'autres satisfactions que
-celles de se tenir par la main et de se sourire
-longuement.</p>
-
-<p>Mais ce fut là, aussi, dans le petit jardin où
-s'effeuillaient les dernières roses, qu'ils se retrouvèrent,
-un soir d'octobre, étrangement mélancoliques
-et las. Des rougeurs passaient sur
-le beau front de Léocadie, et des flammes dans
-les yeux bleus de Barnabé ; quand leurs mains
-se touchaient, ils tressaillaient presque douloureusement.
-L'hiver allait venir : c'est la saison
-des véritables tendresses et l'âme qu'envahit la
-tristesse des choses éprouve plus que jamais le
-besoin de se réchauffer aux consolantes tiédeurs
-de l'amour. L'amant allait-il encore tous les soirs
-partir loin de l'amante solitaire, fouetté par le
-vent et la neige, dans la nuit?&hellip; N'étaient-ils pas,
-après tout, les seuls maîtres d'eux-mêmes?&hellip;
-Ils n'osaient pas se regarder ; ils regardaient
-l'immense déroulement du paysage. A gauche,
-c'étaient, à travers les rideaux ondoyants des
-peupliers, les toits pressés les uns contre les
-autres d'où émergeaient, là-bas, les dômes et
-les clochers ; à droite, les campagnes désertes et
-immobiles où les routes couraient vers l'horizon ;
-en face d'eux, par une sorte d'échancrure,
-ils voyaient au loin le canal Saint-Martin miroiter
-entre les quais rosés à l'ombre des tilleuls,
-et, tout au fond, parmi les brumes et les fumées,
-les grandes ailes des moulins à vent qui tournaient
-désespérément sur les coteaux de Belleville.
-Le soir était mélancolique comme l'adieu
-d'un mourant. Barnabé ouvrit les bras, et les
-deux amants confondirent enfin leurs larmes et
-leurs lèvres.</p>
-
-<p>&mdash; Mon épouse, murmurait Barnabé&hellip;</p>
-
-<p>Non, la Logardin ne pouvait pas consentir à
-être l'épouse de Barnabé de la Gontrie. Elle ne
-voulait pas qu'il y eût entre elle et lui ces liens
-définitifs. Certes, elle l'aimerait toujours ; seulement
-elle entendait que si Barnabé venait à se
-lasser d'elle, il n'eût qu'à la quitter en lui laissant
-en part la souffrance, et en emportant pour
-lui le souvenir du bonheur. Mais Barnabé protesta,
-et jura si fort qu'un refus le tuerait qu'il
-fallut accéder à son désir. Ce fut dans une humble
-chapelle du faubourg Saint-Marceau que
-cette union fut bénie. Il n'y avait là que de rares
-amis de Barnabé, qu'on allait cette fois oublier
-pour toujours ainsi que son épouse. Il apprit en
-termes brefs l'événement à M<sup>me</sup> et à M. de Castel-Baigts ;
-il ne leur cachait pas d'ailleurs quelle
-était la nouvelle M<sup>me</sup> de la Gontrie. Il annonçait
-en outre son prochain retour au pays. Il partit
-le surlendemain de son mariage. Je laisse à penser
-l'accueil que les nouveaux époux trouvèrent
-à Sérimonnes.</p>
-
-<p>Ils ne s'en soucièrent guère ; les malédictions
-ne troublaient pas Barnabé de la Gontrie. Quant
-à sa femme, elle s'abandonnait au bonheur avec
-la triste confiance des âmes qu'il maîtrise. Pourquoi,
-du reste, eût-elle douté? Elle n'avait
-jamais connu de Barnabé que son amour, et ne
-savait pas quelle maladie incurable le tourmentait.
-Et, quand elle vit un jour les voiles de
-l'ennui et de la mélancolie sur le front de son
-époux, elle n'eut pour lui que plus de tendresse.
-Elle le suivit, anxieuse, à pas silencieux, dans
-les allées du parc où, comme au temps de son
-adolescence, il revint rôder, la nuit, en faisant
-de grands gestes au clair de lune. Elle espérait
-peut-être encore, à force d'amour, le guérir
-d'une crise qu'elle croyait passagère.</p>
-
-<p>Espérait-elle?&hellip; Un soir, ce fut en vain qu'on
-attendit Barnabé parti dès l'aube pour la chasse.
-Toute la nuit on fouilla les ravines de la montagne ;
-mais, quand on se fut rappelé que le
-valet du vicomte, Cadet Rémoulat, qui venait
-aussi de disparaître, avait prononcé, peu de
-jours auparavant, d'un air mystérieux, certaines
-paroles, tous jugèrent les recherches inutiles et
-furent d'avis que le «&nbsp;fou&nbsp;» s'était enfui et avait
-fait des siennes encore une fois.</p>
-
-<p>Voilà, et cette femme n'est pas morte, et
-autour d'elle la vie continue. O ma tante de la
-Gontrie, vous que la beauté déifiait tout à l'heure
-et que la douleur à présent sanctifie, pleurez!
-Vous restez seule dans la maison, sous les
-magnolias dont les feuilles vont bientôt se détacher
-au vent de l'hiver, non point de l'hiver
-qui vint sur le premier baiser, et qui s'annonçait
-fleuri d'espérance, mais de l'hiver noir qui
-ne fuira plus loin de vous, quand reviendra le
-printemps des choses. Pleurez! Le ciel n'a
-jamais accordé le bonheur que pour mieux faire
-éprouver ensuite l'amertume de la souffrance.
-Je vous le dis, moi qui mieux que personne ai
-pu savoir ce qu'était une vie comme la vôtre&hellip;
-Le bonheur! Vous l'avez eu un temps, et c'est
-fini. Il n'y a plus rien à faire, il n'y a plus rien
-à dire.</p>
-
-<p>Pleurez&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch8" title="Or, à deux années environ du départ de mon oncle"></h3>
-
-<p class="top4em">Or, à deux années environ du départ de mon
-oncle et la veille même de Noël, parut à Sérimonnes
-un personnage bizarre. Il avait les allures
-des voyageurs misérables ; il portait sur l'épaule
-un petit paquet au bout d'un bâton, et tenait
-dans la main une grande cage remplie d'oiseaux
-bizarres : apparemment il en était montreur et
-les promenait de bourg en bourg, ce qui devait
-bien plutôt l'empêcher de mourir de faim que le
-faire vivre. Sa barbe et ses cheveux étaient fort
-longs ; on devinait qu'il n'avait pas dû en prendre
-soin depuis de longs mois. Son teint semblait
-hâlé par les plus diverses intempéries.</p>
-
-<p>Depuis déjà deux jours, il errait dans les environs
-de Sérimonnes. On savait encore qu'il avait
-demandé l'hospitalité à la vieille Félicité Doigtdieu,
-laquelle l'avait envoyé dormir dans l'étable
-auprès des vaches. Il paraissait plutôt innocent
-que malin, et, d'après les quelques mots que
-Félicité en avait pu tirer, il revenait d'un très
-long voyage, peut-être bien des Iles, et même de
-chez les Turcs. Ce qui intriguait davantage les
-gens, c'était que l'étranger, à plusieurs reprises,
-avait nommé certaines personnes de Sérimonnes,
-tout aussi bien que s'il y avait vécu de longues
-années.</p>
-
-<p>Et l'on ne parlait plus que de lui dans le village.
-L'oncle du cordonnier Heurteau était parti
-jadis pour le Brésil ; on racontait qu'il était
-devenu roi chez les sauvages et dormait sur des
-lits luisants de diamants et d'or. Heurteau parlait
-volontiers de son oncle le Roi, qui lui écrivait,
-disait-il, des lettres très tendres et lui promettait
-sa succession, ce qui lui permettait de ne
-point toujours payer son dû chez les fournisseurs
-émerveillés. De tout le jour, il n'osa se montrer ;
-il croyait, comme beaucoup d'autres, avoir vu
-autrefois le visage de cet homme, et malgré qu'il
-n'ignorât point que son oncle ne pouvait être si
-jeune, il se sentait envahi par une appréhension
-qu'il ne parvenait pas à maîtriser.</p>
-
-<p>Le voyageur traversa le village comme midi
-sonnait, acheta du pain et le mangea sur les
-marches de l'église. Malgré la saison, le soleil
-était chaud. La nuit, il avait gelé et la fontaine,
-sur la place, s'était prise ; à présent elle recommençait
-sa chanson monotone dans l'humble
-vasque. Le vieux chien du sacristain vint y tremper
-son museau dans le même temps que le
-voyageur y remplissait d'eau une sorte de calebasse.
-Celui-ci caressa l'animal, qui, l'ayant
-flairé, se frotta contre ses jambes et jappa d'aise
-trois fois. L'heure était douce ; sur le clocher,
-les corneilles profitaient du jour pour se quereller
-bruyamment ; les toits luisaient ; les pas
-d'un cheval et le grincement d'un char résonnaient
-dans l'air cristallin. L'homme écoutait,
-regardait. Bientôt, les curieux qui, cachés derrière
-leurs rideaux, ne laissaient se perdre
-aucun de ses gestes, le virent pleurer comme une
-Madeleine, accoudé à la fontaine, auprès de la
-cage où les oiseaux, charmés par le soleil, lustraient
-leurs ailes et voletaient.</p>
-
-<p>Puis il s'en fut par la route de la Gontrie. Il
-semblait très las ; parfois il s'asseyait sur le bord
-de la route, regardait les oiseaux, s'assurait qu'il
-avait bien dans sa poche un certain papier et
-se remettait en marche après quelque temps. Il
-atteignit la grille de la Gontrie, entra et, sans
-hésitation, se dirigea vers la demeure. Les chiens
-au chenil n'aboyèrent pas. L'horizon rougeâtre
-engloutissait déjà le soleil ; les arbres étaient
-immobiles et nus ; la nuit serait froide : sur la
-surface du bassin qui allait de nouveau se prendre,
-le travail silencieux de l'eau faisait courir
-de légers frissons circulaires ; les allées étaient
-couvertes de brindilles cassantes de sapins et de
-larges feuilles mortes de magnolias qui, sous les
-pas, craquaient ; c'était le règne de l'hiver, de
-la tristesse et du silence. Seules les fumées qui
-montaient droites du toit bas et large révélaient
-qu'on vivait là.</p>
-
-<p>La vieille Anne, qui vint ouvrir, regarda le
-visiteur avec inquiétude et curiosité. Elle aussi
-le reconnaissait vaguement. Il demandait à voir
-M<sup>me</sup> de la Gontrie. Anne lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; C'est bon ; je vais la quérir.</p>
-
-<p>Et elle disparut, après avoir fermé la porte et
-laissé le visiteur sur le perron, par prudence.</p>
-
-<p>Ma bonne tante arriva, regarda l'homme et se
-mit à trembler très fort.</p>
-
-<p>&mdash; Dieu du ciel! C'est Cadet&hellip; Cadet Rémoulat&hellip;
-et il est tout seul. Oh! mon Dieu, mon
-Dieu!&hellip;</p>
-
-<p>Elle pleurait, son mouchoir sur la bouche,
-dans les bras d'Anne. Cadet Rémoulat ne comprenait
-pas, et restait sur le seuil, étonné qu'on
-lui fît un accueil si ému. Puis il prit une lettre
-dans sa poche, et bégaya :</p>
-
-<p>&mdash; C'est moi&hellip; oui&hellip; J'arrive avec une lettre
-de mon maître et ces oiseaux qui sont pour
-vous&hellip;</p>
-
-<p>Alors le visage de M<sup>me</sup> de la Gontrie s'éclaira,
-elle se précipita vers Cadet Rémoulat, étreignit
-l'humble main qui avait porté la lettre.</p>
-
-<p>&mdash; Anne, il vit et il ne m'oublie pas!&hellip; Que
-me dit-il? Qu'il me tarde de lire cette lettre!&hellip;
-Et ces oiseaux! comme ils paraissent avoir
-froid!&hellip; Oh! mon Dieu, il y en a un qui est en
-train de mourir&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 class="r i" id="ch9">Lettre écrite par Barnabé de
-la Gontrie à son épouse, tandis
-qu'il se trouvait en l'île de Bâli.</h3>
-
-
-<p>«&nbsp;Je vous prierai dès l'abord (ma bien chère
-Épouse) d'excuser mon départ imprévu. Il est, je
-le sais, aussi offensant pour mon renom de galant
-homme que pour l'amour que je sais que vous me
-portez. Mais je me rends justice en me disant qu'il
-n'y va point de ma faute ; je ne suis pour rien dans
-les ordres qu'un démon familier me dicte impérieusement,
-et c'est là ce qui me désespère. Si
-j'étais le maître de mes désirs, nul doute que je
-ne fusse demeuré près de vous, à cueillir des
-jours faciles sous le ciel de mon pays natal. J'envie
-ceux qui se contentent, durant leur vie, d'attendre
-le bonheur dans leur lit, et qui finissent
-par le trouver dans le calme même de cette
-attente. Mais le destin en a ordonné autrement
-de moi.</p>
-
-<p>«&nbsp;Comme vous le saurez avant même qu'ouvrir
-ma lettre, je suis l'hôte des pays les plus
-lointains. Je partis dans l'espoir que, sous des
-cieux nouveaux, de nouveaux pensers s'épanouiraient
-en moi, et qu'un jour, peut-être, je trouverais
-le port bienheureux où s'apaiseraient mes
-inquiétudes. Si le ciel y consent jamais, je ne
-manquerai pas à vous le faire savoir.</p>
-
-<p>«&nbsp;Après diverses incertitudes, j'advins à Bordeaux
-le huit d'avril, qui tombait précisément
-le jour de Pâques. Or, tandis que Cadet Rémoulat
-et moi étions, pour la promenade, le long des
-quais, nous rencontrâmes une compagnie de
-Levantins ; ils nous saluèrent fort poliment ;
-après quoi ils nous contèrent leurs voyages. Ils
-nous dirent qu'ils faisaient le négoce et arrivaient
-de Négritie. C'étaient de fort honnêtes
-gens et leur société me charma. Ils me firent des
-présents, qui d'un poignard, qui d'un arc curieusement
-ouvré. Je les priai à dîner, ce qu'ils acceptèrent.
-Ensuite, le garçon servant ayant apporté
-des cartes, ils m'apprirent un jeu en usage dans
-leurs pays ; c'est une espèce de brelan assez
-compliqué, qu'ils nomment <i>mossib</i> ; je perdis
-deux cents écus, non sans prendre beaucoup de
-plaisir. Cependant, mes nouveaux amis me racontaient
-force merveilles sur les pays qu'ils avaient
-visités, et j'admirai quelques belles filles qu'ils en
-avaient ramenées ; elles étaient d'une peau un
-peu brune à la vérité, mais grandes, fort bien
-faites, avec d'admirables yeux noirs et des dents
-les plus blanches du monde. Elles étaient originaires
-de Barbarie et vêtues, à la mode du pays,
-de tuniques blanches sur lesquelles tintaient des
-colliers de cuivre ; elles avaient des bagues à leurs
-pieds, lesquels étaient nus et fixés par des bandelettes
-de cuir sur des semelles de liège fin. Les
-Levantins comptaient en tirer profit en les vendant
-à de riches Turcs pour l'ornement de leurs
-sérails ; et, malgré que nul plus que moi ne soit
-bon chrétien, il me faut bien dire que j'ai regretté,
-lorsque je me suis séparé de tout ce
-monde, qu'on ne m'eût point élevé dans la religion
-de Mahomet.</p>
-
-<p>«&nbsp;Les récits qu'on m'avait faits m'ayant mis
-en goût pour les voyages, je conçus le dessein
-de prendre la mer. Vous le voyez, j'avais raison :
-nos destinées sont des trames obscures où les
-événements sont brodés par le hasard, et nous ne
-sommes pas les maîtres de nous-mêmes&hellip; Je fis
-part de mon projet à mes amis les Levantins,
-qui m'approuvèrent ; ils m'offrirent même de me
-conduire à quelqu'un qui me vendrait un beau
-bâtiment. J'allai le visiter avec eux. Il me plut.
-Tout d'abord, j'en trouvai le prix un peu élevé,
-mais ces braves gens me firent comprendre qu'il
-ne fallait point lésiner sur l'achat d'un navire à
-qui on allait confier sa vie et celle de quinze
-hommes.</p>
-
-<p>«&nbsp;<i>L'Alcyon</i> est une goélette de 120 tonneaux
-environ, élancée, légère et, malgré tout, solide
-sur l'eau. J'aime la longue ligne courbe de ses
-flancs et sa svelte mâture qui accueille heureusement
-le bienveillant essor des brises. A la
-proue, une sirène est figurée, les bras enchaînés
-à la coque, les seins droits et la face tendue,
-comme si toute son âme de captive était attirée
-vers le désir de la libre aventure. Que de fois,
-par les nuits chaudes, quand l'insomnie me forçait
-à délaisser mon étroite cabine, je suis allé
-m'étendre, à la pointe du navire, au-dessus
-d'elle! La calme mer était toute lumineuse et
-nous glissions insensiblement sur une immense
-étendue d'or phosphorescent où se déroulait à
-notre suite un sillage moiré. Je voyais la sirène
-au-dessous de moi, mais ma main elle-même
-ne pouvait arriver à caresser sa tête pourtant
-toute prochaine, et dont la chevelure dorée brillait
-dans le reflet de la mer. Elle était là, toujours
-près de moi et toujours insaisissable, et je
-pensais qu'ignorant à jamais ma présence la
-captive poursuivait, elle aussi, le c&oelig;ur plein du
-désir des flots paternels, un rêve qu'elle ne réaliserait
-pas.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est par un beau matin de soleil, à l'heure
-du reflux, que nous avons levé les ancres. Les
-quais, s'infléchissant le long du fleuve selon la
-courbe du croissant, orgueil des armes de la
-ville, semblaient danser dans la lumière tourbillonnante.
-Les jurons des porte-faix qui s'agitaient,
-la face empourprée sous les ailes du chapeau
-gascon, se mêlaient aux appels des matelots
-et aux cris irrités et baroques d'animaux étrangers
-que des montreurs achetaient près de nous.
-Et déjà le vent gonflait les voiles ; le pilote était
-à son poste ; le moment de partir était venu. Mes
-amis les Levantins m'avaient accompagné jusqu'à
-la goélette ; nous nous embrassâmes. Et
-nous pleurions tous à chaudes larmes.</p>
-
-<p>«&nbsp;A quoi bon vous raconter en détail (ma bien
-chère Épouse) les péripéties de mon voyage, et
-qu'importe d'ailleurs à celui qui va cherchant
-par le monde les débris épars d'un rêve inconnu
-le souvenir des lieux où il promena vainement
-son espoir et son anxiété? Je serai donc
-bref. &mdash; Après avoir longé les rivages de Maroc,
-nous vîmes les sables torrides du désert expirer
-dans les flots de l'Océan. J'eus l'idée un moment
-de débarquer sur cette côte et d'y fonder
-un empire dont personne ne m'aurait contesté
-la possession, quitte à le rendre ensuite habitable
-par des conduits d'eau, ou d'une autre
-manière. Peut-être eussé-je trouvé dans l'exercice
-du pouvoir suprême des distractions qu'une
-vie ordinaire m'a refusées. Mais les matelots me
-représentèrent qu'une descente en ce pays risquait
-bien de n'être profitable qu'aux seuls
-lions, fort nombreux en ces parages, et je n'insistai
-pas. En revanche, à quelques jours de là,
-quand nous fûmes à la hauteur de la Côte d'or,
-l'endroit m'ayant plu, je donnai l'ordre de jeter
-les ancres.</p>
-
-<p>«&nbsp;Les naturels nous donnèrent les marques
-de la plus vive sympathie. Or, apprenez que
-j'avais fait faire avant mon départ une superbe
-livrée galonnée d'or pour Cadet Rémoulat. A la
-vue de quoi les sauvages le prirent pour notre
-chef et lui témoignèrent un profond respect. Ils
-le suivaient, palpaient religieusement son habit,
-et, de temps en temps, d'aucuns, le dépassant,
-s'aplatissaient devant lui et, s'étant emparés de
-l'un de ses pieds, le posaient sur leurs têtes,
-j'imagine en signe de soumission. Puis ils
-allaient de l'avant, faisant de grands bonds, gesticulant
-et poussant des cris rauques que je jugeai
-être des chants d'allégresse. Cadet Rémoulat
-en était tout confus. J'aurais souhaité que vous
-fussiez là. Vous eussiez bien ri. Ce que nous
-fîmes.</p>
-
-<p>«&nbsp;Il se trouvait justement que, le roi du pays
-étant mort, il y avait frairie pour l'avènement de
-son successeur. Nous assistâmes donc à diverses
-réjouissances toute la journée. Au soir on vint
-nous chercher de la part du prince. Il nous
-caressa les joues en manière d'amitié, nous prit
-par la main et nous fit asseoir près de lui sur
-une sorte d'estrade. La foule nous entourait,
-chantant un air monotone et s'accompagnant
-en frappant des mains. Un vieillard fut conduit
-jusqu'à nos pieds ; il souriait. Puis un enfant de
-sept à huit ans survint qui portait un grand
-sabre. Le roi éleva les bras, les chants cessèrent.
-Et l'enfant se mit à frapper avec son sabre sur
-le cou du vieillard. Comme il maniait péniblement
-cette arme, à cause de son âge encore tendre,
-il se passa bien trois quarts d'heure avant
-qu'il n'eût complètement détaché la tête du tronc.
-On nous apprit que c'était un sacrifice en usage
-à l'avènement des rois et que c'était un grand
-honneur d'être choisi pour victime.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ce pays délicieux nous retint un mois. Je dois
-vous dire que les femmes de la Côte d'or passent
-pour les plus jolies négresses qui soient.
-Tous leurs soins se rapportent à plaire, et elles
-plaisent surtout par leur extrême propreté et
-leur goût pour le libertinage. Tous les moyens
-leur sont bons par lesquels elles espèrent apaiser
-le feu qui les dévore. Leur impatience est si
-vive quand elles se trouvent avec un homme
-qu'elles ne balancent pas à se précipiter dans ses
-bras en arrachant leurs vêtements pour accélérer
-le moment du plaisir. Le roi nous en offrit
-de fort séduisantes, surtout à Cadet Rémoulat,
-qu'il avait logé dans la case la plus confortable
-de la ville. Ce furent de beaux jours pour lui ;
-après avoir été tout d'abord gêné par tant d'honneurs,
-il s'en était accommodé avec beaucoup de
-bonne grâce. Ses négresses surtout semblaient
-le réjouir, encore que, la chaleur du climat
-aidant, il fût visiblement très fatigué. Le matin,
-les naturels venaient le réveiller par des chants
-et des danses ; il se montrait et se laissait adorer
-bienveillamment. Le soir, assis sur le seuil,
-entouré d'une populace admirative, il fabriquait
-des flûtes avec des roseaux, à la façon des bergers
-de notre pays ; il en donnait à qui en voulait
-et apprenait aux sauvages les airs qui avaient
-charmé son enfance ; plusieurs d'entre eux finirent
-par s'en tirer fort bien, et je ne doute
-point qu'un jour, si quelque voyageur pyrénéen
-aborde en ces contrées, il ne s'arrête soudain,
-stupéfait d'entendre un motif de Despourrins
-modulé par des lèvres noires.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais voici bien le plus beau de l'histoire.
-Un soir, comme j'en étais venu à craindre que
-l'air du pays ne valût rien pour ma névralgie, je
-résolus départir et j'en avertis mes compagnons.
-Disséminés çà et là, bien nourris, oisifs, ils
-auraient été en passe de devenir fort gras si,
-plus encore que par ces bons noirs, ils n'avaient
-été choyés par leurs dames. Cadet, comme d'habitude,
-jouait de la flûte devant sa porte. Quand
-il m'eut entendu, il leva les bras au ciel, sa bouche
-s'ouvrit et sa flûte qu'il avait laissé choir se
-brisa&hellip; Hélas! il n'y eut pas que la flûte du pauvre
-Cadet à se briser pour lui en cet instant! Le
-coup fut rude pour cette âme simple et crédule.
-Ainsi, lui, que tout un peuple avait cru roi, il
-allait redevenir le valet de Barnabé de la Gontrie.
-Assis sur son escabeau, il fondit en larmes.
-Ses femmes accoururent ; la foule le considérait
-avec stupéfaction ; puis soudain une des demoiselles
-de son sérail s'étant mise à pleurer pour
-faire comme son seigneur, tous ceux qui étaient
-là l'imitèrent et, jusqu'à une heure avancée de
-la nuit, on n'entendit plus dans le village que
-de longs hurlements de douleur.</p>
-
-<p>«&nbsp;Depuis, partout où nous ont poussés les
-vents et ma vagabonde fantaisie, Cadet est resté
-la proie de l'abattement et de la tristesse. Comme
-nous passions auprès de Sainte-Hélène, je ne
-pus m'empêcher de méditer sur les ressemblances
-qui liaient Cadet Rémoulat et Napoléon et
-jamais il ne m'est apparu plus clairement que
-tout se tenait dans la nature. Ni les femmes du
-Monomotapa, qui mêlent leurs cheveux de coquillages,
-ni les bayadères hindoues, qui dansent au
-crépuscule dans les carrefours, ne purent lui
-faire oublier les amours et la gloire qu'il dut
-laisser sur la Côte d'or.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais voici que, tout récemment, un assez
-violent noroît nous a portés vers l'île de Bâli.
-Nous en avions entendu parler dans les Indes
-par des voyageurs néerlandais, et nous la reconnûmes
-au tintement des clochettes balancées
-par les brises aux frontons des pagodes. Quand
-nous avons atteint le port, j'ai aperçu un brick
-aux mâts duquel flottait le pavillon de France ; à
-la vue des fleurs de lys d'or, mes yeux se sont
-mouillés de larmes ; tant il est vrai qu'on reste
-toujours attaché à sa patrie comme à sa famille.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais quelles n'ont pas été ma surprise et ma
-joie! Après avoir mis pied à terre, j'ai reconnu
-mon ami Robert Guerlandes, celui-là même qui
-fut si plein d'attentions pour vous lorsque vous
-vous étiez évanouie d'émotion le jour de notre
-mariage. Sa destinée l'a, comme moi, chassé
-de son pays ; mais lui, c'était pour oublier de
-noirs chagrins d'amour qu'il errait à travers le
-monde. Et je l'envie, car, à peu près guéri, il
-repartira demain pour la France et ne sera plus
-ce Juif-Errant maudit que je resterai peut-être
-toujours.</p>
-
-<p>«&nbsp;Hier, voyant Cadet plus triste encore qu'à
-l'ordinaire, j'ai pensé que j'avais une occasion
-unique de le rendre à une vie paisible et qu'en
-outre je ne pourrais jamais mieux vous donner
-de mes nouvelles qu'en le chargeant d'une lettre
-pour vous. Robert Guerlandes m'affirma qu'il se
-ferait un plaisir de ramener ce garçon en France.
-J'ai donc demandé à Cadet :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Cadet, veux-tu revenir au pays, là-bas?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Un éclair de joie a brillé sur son visage.
-Mais j'ai compris qu'il pensait encore à la Côte
-d'or. J'ai dû avoir le regret de le détromper.
-Certes, Cadet préfère le calme horizon des montagnes
-à l'infini déroulement des vagues. Mais
-à présent et pour toujours, son pays véritable est
-le village africain où, quand tombait le soir, il
-jouait de la flûte au seuil de la case qu'égayaient
-les rires de ses négresses.</p>
-
-<p>«&nbsp;Pour moi, je compte rester encore quelque
-temps dans cette île. Le climat y est doux et le
-paysage fort poétique. Partout, sur des arbres
-bas et touffus, s'épanouissent des fleurs rosées ;
-toutes les abeilles de Malaisie s'y donnent rendez-vous
-et, le soir, leur immense bourdonnement
-enveloppe les tintements des clochettes. L'air a
-l'odeur d'un bouquet trempé dans du miel. Les
-femmes sont cuivrées de teint et assez agréables.
-Les hommes semblent d'un naturel fort doux
-et n'ont rien de particulier, sinon qu'ils se baissent
-pour pisser, parce que les chiens, qui passent
-parmi eux pour des bêtes immondes, pissent en
-levant la jambe. Je dis : je compte rester quelque
-temps dans cette île, mais il se peut aussi que
-j'en parte demain, je ne sais pour quel pays,
-pareil à ma goélette qui, dans les moments de
-calme, attend, ignorante et résignée, le vent
-imprévu et impérieux.</p>
-
-<p>«&nbsp;Cadet Rémoulat vous apportera des oiseaux
-charmants dont un indigène m'a fait cadeau.
-J'espère qu'ils vous distrairont. Quant à Cadet,
-gardez-le près de vous, et, si vous voulez m'obliger,
-traitez-le désormais avec certains égards,
-comme il sied à un homme qui a été roi, fût-ce
-en rêve.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est sur cette prière (ma bien chère Épouse)
-que je prends à regret congé de vous et que je
-vous prie de me croire toujours votre mari tendre
-et dévoué.</p>
-
-<p>«&nbsp;Barnabé-Jules, vicomte de la Gontrie.&nbsp;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>(C'est donc fini&hellip; Jusqu'ici nous avions encore
-l'espoir ; mais à présent il ne nous reste plus
-qu'à courber la tête ; les cheveux qui deviennent
-blancs sont plus lourds à porter. Quand donc
-viendra la mort? Hélas! les jours se passent, et
-l'on espère mourir chaque jour, et l'on ne fait
-que vieillir!&hellip;</p>
-
-<p>Et pourtant, il vit, il existe encore quelque part
-dans le monde, et je ne suis pas avec lui. Ah!
-fuir vers lui comme y court ma pensée, par-dessus
-l'horizon des montagnes, au delà des mers.
-Mais à quoi bon? Après le voyage, après l'espoir,
-après l'angoisse, je ne retrouverais plus
-l'âme qui m'aima, et je n'atteindrais encore que
-le fantôme de mon amour&hellip;)</p>
-
-<p>Ma pauvre tante, comme je vois clair en vous
-à tous les moments de votre vie!</p>
-
-<p>Elle courba la tête, et les années passèrent
-avec cet air tranquille et sournois qui les font
-s'éloigner loin de nous comme en glissant sur
-une pente douce. Et ma tante se demandait :
-«&nbsp;Quand donc auront-elles fini de passer?&nbsp;» Cadet
-Rémoulat resta près d'elle. Que de fois elle
-essaya de lui faire raconter en détail le voyage!
-Mais lorsque Cadet Rémoulat avait abordé en sa
-mémoire au pays où il avait été roi, il ne voulait
-jamais aller plus avant et son rêve poursuivait
-d'inoubliables images. Lui aussi se souvenait et
-ne vivait plus. Il dura trois ans encore, incapable
-de quoi que ce fût sinon de jouer de la flûte. Un
-soir, on le trouva mort au fond du parc, les roseaux
-pressés sur ses lèvres, et les yeux grands
-ouverts comme pour contempler éperdument le
-pays qu'il avait enfin retrouvé.</p>
-
-<p>Je naquis, je crois, huit jours après.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-<h3 id="ch10" title="Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver"></h3>
-
-<p class="top4em">Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en
-hiver, ce fut au printemps qu'en revint mon oncle
-Barnabé. Car il en revint. Et, de ce retour, je
-puis en parler autrement que d'après les dires
-des bonnes gens et de ma mère : j'étais là, et dans
-un âge assez avancé pour que mes yeux pussent
-y voir clair et qu'il fût loisible à mon esprit de
-s'émerveiller.</p>
-
-<p>Nous étions à table quand les grelots du coche
-tintèrent sur la route. Les fenêtres étaient ouvertes.
-Nous mangions en silence, sans prêter
-grande attention au passage de la voiture publique,
-dont le fracas familier ne représentait pour
-nous qu'une des heures de la journée, aussi bien
-que les carillons du clocher ou les tintements de
-nos cartels. Mais le bruit des roues cessa cette
-fois devant la grille du jardin, et nous n'entendîmes
-plus que les grelots secoués et les pieds
-ferrés cognant dur le sol des chevaux arrêtés et
-impatients de regagner l'écurie. Le jour était déjà
-bas. Une petite chauve-souris entra, et décrivit
-au-dessus de nos têtes des cercles cocasses à la
-poursuite d'un but incompréhensible et changeant.</p>
-
-<p>Nous nous regardâmes. La servante courut en
-hâte à la fenêtre, avec sa charge d'assiettes qui
-s'entrechoquaient. Tournés vers elle, nous attendions
-ses paroles. Elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a quelque chose pour nous, mais je ne
-sais pas si c'est un paquet ou un chrétien.</p>
-
-<p>J'allai rejoindre Ursule à la fenêtre, malgré
-grand'mère qui bougonnait :</p>
-
-<p>&mdash; Calixte, veux-tu bien rester à table!&hellip; Calixte,
-il n'y a que les enfants mal élevés qui se
-lèvent de table avant que les parents en donnent
-le signal.</p>
-
-<p>Mais, avec un air de se jouer de moi, la nuit
-noire était survenue d'une minute à l'autre,
-comme il arrive parfois au printemps et à l'automne
-dans nos pays de montagnes. Je ne vis
-rien que des ombres qui s'avançaient dans l'ombre
-tandis que j'entendais leurs pas faire crier le
-sable. De plus près je distinguai un homme et
-une femme, et des gens qui portaient des bagages
-derrière eux. Le bruit de la sonnette dans le
-corridor vaste grelotta. Des portes s'ouvrirent.
-Des flambeaux éclairèrent les nouveaux venus.</p>
-
-<p>La stupéfaction empêcha ma mère de parler,
-mais ma grand'mère s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Hé, Dieu! ce n'est ni un paquet ni un chrétien,
-c'est mon frère.</p>
-
-<p>Ce fut en moi, comme dans la maison, un
-grand remue-ménage ; mes idées sautaient les
-unes par-dessus les autres, se houspillaient, se
-bousculaient, pareilles à des enfants turbulents
-et déchaînés. D'après ce que j'avais entendu dire
-de mon oncle Barnabé, je l'imaginais sous l'espèce
-de la Barbe-Bleue ou même de quelque
-démon biscornu. Or j'avais devant moi un vieux
-homme à barbe grise, avec de bons yeux timides
-et tristes. Il regardait autour de lui, s'efforçait
-de sourire, n'y parvenait pas, voulait parler,
-ouvrait la bouche, puis ayant bredouillé quelques
-mots se taisait brusquement. Mais je savais que
-le diable peut nous abuser en prenant toutes les
-formes, et, lorsque j'eus porté mon attention sur
-la créature qui l'accompagnait, j'eus grand'hâte
-de me réfugier dans la satisfaisante terreur de
-l'opinion que je m'étais, jusque-là, forgée sur son
-compte.</p>
-
-<p>C'était une petite créature menue et souriante,
-dont les yeux brillants, impudents et amusés,
-nous examinaient tous les uns après les autres.
-Ma science enfantine eut suffi à me la faire reconnaître
-pour sauvagesse, à la couleur cuivrée
-de sa peau et à l'étrangeté de son costume, si je
-n'avais trouvé plus séduisant et convenable de
-penser qu'elle arrivait du plus profond de l'enfer.
-Ni son esprit ni son corps ne semblaient pouvoir
-tenir en place ; lasse bientôt de s'occuper de
-nous, elle promena sa curiosité sur les objets
-et les meubles de notre salon à manger ; parfois
-elle tirait mon oncle par la manche et lui parlait
-dans une langue gazouillante, sans doute pour
-lui demander des explications ; mon oncle étant
-trop troublé pour lui répondre, elle fit la moue,
-puis sourit à un pot de confitures qui se trouvait
-sur la table ; déjà elle avançait la main vers
-lui ; mais l'attitude sombre d'Ursule l'ayant arrêtée
-en son dessein, elle s'assit par terre et se
-mit à jouer avec ses pieds. Enfin, s'étant aperçue
-de ma présence, elle rampa vers moi, engageante
-et amicale. Je me reculai lentement vers le mur,
-blême, et prêt à pousser de grands cris. Elle
-s'arrêta, étonnée, et courut à la fenêtre ; l'air
-était vif ; elle toussa : une petite toux argentine
-et violente ; alors mon oncle sortit de sa stupeur,
-et, terrifié comme une oiselle dont l'oiselet se
-penche au bord du nid, courut mettre sur les
-épaules de la petite diablesse un manteau qu'il
-portait sur son bras. Elle lui sauta au cou, rit, et
-revint vers nous cramponnée à son bras. Tout
-cela n'avait duré que quelques instants, et tous,
-ma grand'mère furieuse, ma mère apitoyée, Ursule
-et moi remplis d'étonnement et d'épouvante,
-nous nous taisions. Ce fut encore ma grand'mère
-qui rompit le silence :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, monsieur mon frère, vous voilà
-joli&hellip; Et me direz-vous, s'il vous plaît, ce que
-signifie cette singesse?</p>
-
-<p>Mon oncle, ayant considéré sa s&oelig;ur avec tristesse
-et résignation, répondit :</p>
-
-<p>&mdash; C'est la fille d'un roi&hellip; en vérité, ma s&oelig;ur&hellip;
-la fille d'un roi au pays malais, et je vous demanderai
-des égards, beaucoup d'égards&hellip;</p>
-
-<p>Ma grand'mère, tout en s'indignant, fit de
-grands éclats de rire :</p>
-
-<p>&mdash; Des égards! ah! ah! ah! voilà qui est bien!
-Des égards pour cette créature qui n'est sans
-doute même pas baptisée, et qui ne pourrait
-m'intéresser que si je la nourrissais dans une
-cage à la manière d'une perruche!&hellip;</p>
-
-<p>Barnabé de la Gontrie inclinait vers le sol sa
-tête déplorable ; il murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'êtes pas assez indulgente, ma s&oelig;ur&hellip;
-tout le monde n'a point le bonheur d'être sans
-reproches. Pour ce qui est du baptême, je puis
-bien vous dire que je ne désire rien tant que
-l'instruction de Miariza, que voici, dans la foi
-chrétienne.</p>
-
-<p>Ma grand'mère haussa les épaules et, lasse
-d'être en colère, s'apaisa. Mais il en fut autrement
-d'Ursule qui, l'&oelig;il torve, allait grondant
-entre ses dents :</p>
-
-<p>&mdash; Sûr que les peaux que le Diable a roussies
-de cette manière n'ont point de place marquée
-dans le Paradis.</p>
-
-<p>Ce fut une grave question de savoir où l'on
-ferait coucher Miariza. On décida tout d'abord
-qu'elle occuperait au-dessus des écuries une
-chambre fort propre où nos cochers avaient
-dormi lorsque nous en avions. On chargea mon
-oncle de l'y conduire, quand le moment en fut
-venu ; mais alors cette petite se mit à pousser
-des cris épouvantables ; elle se jeta aux pieds
-de mon oncle, embrassa ses genoux ; de grosses
-larmes roulaient sur ses joues cuivrées et l'on
-eût dit qu'on méditait de la conduire à la mort.
-Finalement on dressa le lit de Miariza dans la
-chambre de Barnabé, sur la demande qu'il en
-fit, sans doute dans le but de nous rassurer. Ma
-grand'mère nous recommanda de barricader
-nos portes ; pour elle, elle n'y manquerait point,
-persuadée qu'il y avait tout à craindre de la part
-de nos hôtes. Quand je fus dans la chambre de
-ma mère, qui était aussi la mienne, je vis qu'elle
-ne tenait aucun compte de ces conseils et je lui
-en fis l'observation. Elle me répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Ta grand'mère dit et fait ce qu'elle veut&hellip;
-Mais il ne faut pas avoir peur de ton oncle : il
-est malheureux.</p>
-
-<p>O ma chère maman, lorsque je vous revois
-aujourd'hui, vous partie à jamais pour ce néant
-que peuplent seules les songeries de ceux qui
-sont demeurés, c'est peut-être en cet instant de
-nos vies que vous m'apparaissez sous les traits
-les plus précieux et les plus émouvants. Vous
-êtes bien belle encore, maman, et si jeune sous
-vos grands cheveux blonds dépeignés pour la
-nuit! Je me suis jeté dans vos bras et j'y pleure
-de toutes mes forces. Comme j'ai honte d'avoir
-eu peur de mon oncle et de la petite étrangère
-pour le vain plaisir de jouer avec cette peur!
-Pourtant, lorsqu'il était entré, n'avais-je pas
-entrevu tout ce qu'une destinée blâmable peut
-cacher d'infortune et d'innocence? Vous m'avez
-presque fait comprendre dès ce jour-là que ni
-les bonnes actions ni les mauvaises ne dépendent
-de nous, et qu'il n'existe en réalité qu'une vertu,
-celle de savoir plaindre. Et c'est pourquoi,
-aujourd'hui, où que vous soyez, que vous puissiez
-ou non m'entendre, il fallait que je vous remercie
-d'avoir, par ces quelques mots, ouvert toute
-grande pour ma petite âme la fenêtre qui donne
-sur les pays merveilleux de la pitié et du pardon.</p>
-
-<p>Mon pauvre oncle Barnabé! Le lendemain, si
-tôt que je le vis, un irrésistible élan me fit sauter
-dans ses bras. Il en fut fort attendri. Mais
-déjà les signes de Miariza, à défaut de son langage,
-que je n'entendais point, me conviaient à
-jouer. Ma factice terreur de la veille était loin
-et ce fut avec joie que je me mis en devoir de
-courir après elle ou de m'en faire poursuivre ;
-j'essayai de grimper avec elle dans les arbres,
-mais elle était plus agile que moi et son rire clair
-tintait toujours bien au-dessus de ma tête, en
-des régions où, jusque-là, j'avais cru que les oiseaux
-seuls étaient capables de s'aventurer. D'autres
-fois, sur la prairie, après des courses folles,
-je parvenais à l'atteindre et nous roulions ensemble
-sur l'herbe en poussant des cris joyeux ;
-câline comme un jeune chien, Miariza s'amusait
-à me mordre tout doucement ; mais moi, alors,
-je ne bougeais plus ; un étrange plaisir faisait
-courir plus rapidement le sang dans mes veines,
-et je regardais ses yeux brillants et les traits
-délicats de son visage cuivré, et je respirais,
-pressé contre elle, un léger parfum de vanille et
-de thé.</p>
-
-<p>De ce jour, ma grand'mère vécut dans la tristesse
-irritée de son c&oelig;ur. Un grand malheur
-venait de la frapper. Une nuit, son chien Némorin
-avait été par mégarde enfermé dans la cuisine.
-Un cochon, orgueil de nos étables, y gisait
-éventré ; l'ingénieuse Ursule se proposait de
-l'accommoder en jambons et en saucisses. Mais
-la gloutonnerie de Némorin surpassait encore sa
-laideur ; pour charmer les ennuis de sa captivité,
-il dévora tant et tant de cette inépuisable pitance
-qu'on le retrouva, au matin, couché sur le carreau,
-le ventre tendu comme un tambour, la
-langue haletante, les yeux suppliants ; il mourut
-sur le coup de midi, malgré les soins qui lui
-furent prodigués, après une agonie fort douloureuse.
-J'étais dès lors le seul qui pût écouter les
-histoires de ma grand'mère et subir les conséquences
-diverses de sa tendresse. Mais la compagnie
-de Miariza me procurait des plaisirs plus
-séduisants et plus nouveaux, et, d'ailleurs, les
-récits de ma grand'mère pâlissaient singulièrement
-près de ceux au fil desquels, parfois, le
-soir mon oncle Barnabé, m'ayant pris sur ses
-genoux, se laissait entraîner. Que m'importaient
-Versailles, le roi, la reine et les coliques de la
-Polignac, alors que d'immenses et merveilleux
-horizons m'étaient tout soudain dévoilés?</p>
-
-<p>Ciels contre l'azur de qui dansaient perpétuellement
-de chaudes poussières d'or!&hellip; Sous
-les flots transparents, auprès des îles, apparaissaient
-aux yeux des navigateurs, maritimes parterres
-de roses rosées, les floraisons des récifs
-corallins ; l'air du soir était animé par l'ardent
-bourdonnement des abeilles affairées autour du
-butin que leur fournissaient les arbres fleuris en
-toutes saisons ; et les parfums des fleurs sentaient
-déjà le miel des abeilles. Les indigènes à
-la peau cuivrée, à l'ombre des cases, se plaisaient
-à des jeux puérils et compliqués ; les
-bruits de leurs rires et de leurs disputes se mêlaient
-aux pépiements des perruches roses. Le
-long des humides prairies où la vie fermentait,
-où les raflésias monstrueuses épanouissaient à
-même l'écorce des arbres leurs fleurs purulentes
-et gorgées, les s&oelig;urs de Miariza passaient sur
-leurs chariots traînés par des poneys minuscules ;
-elles vivaient, oisives et heureuses, jouant
-avec leurs colliers de corail ou jonglant avec des
-balles de cornaline. Parfois les grands anthropoïdes,
-cachés sous les forêts des montagnes,
-avaient reniflé dans le vent leur odeur de vanille
-et de thé et venaient, égipans formidables, les
-ravir jusque sur les prairies du littoral. Au soir,
-les gongs résonnaient aux mains des prêtres ;
-d'île en île les voix monotones et sacrées saluaient
-l'apparition d'éclatantes étoiles, et le vent qui se
-levait faisait longuement frissonner aux frontons
-des pagodes le peuple aérien des clochettes
-de métal.</p>
-
-<p>Et puis, un matin, la goélette repartait sur
-l'Océan, mollement poussée par les brises vers
-une autre île aussi belle et fleurie, vers un
-autre rêve&hellip;</p>
-
-<p>C'était en ces pays que, pour l'instant, voyageait
-mon imagination. Ma grand'mère comprit
-bien que je lui échappais ; or ses souvenirs seuls
-l'intéressaient, mais elle ne les reconnaissait
-bien qu'en les racontant ; Némorin étant mort,
-nul auditeur ne lui restait plus ; alors les ressentiments
-qu'elle nourrissait contre mon oncle
-gonflèrent davantage son c&oelig;ur et débordèrent
-bientôt en paroles amères et injurieuses.</p>
-
-<p>Tous les matins mon oncle, tenant Miariza par
-la main, prenait la route de la Gontrie. Il allait à
-tous petits pas, revenait, repartait, allant chaque
-jour un peu plus avant. Mais l'angélus de
-midi sonnait toujours au clocher de Sérimonnes
-avant qu'il eût vu les briques du toit rougeoyer
-au milieu des branches vertes. Alors, se donnant
-à lui-même le prétexte de l'heure, il reprenait
-d'un pas presque allègre le chemin de notre maison.
-Il y avait environ huit jours qu'il était de
-retour et ce manège semblait devoir ne pas prendre
-fin, quand ma grand'mère accueillit mon
-oncle en ces termes :</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi donc, Monsieur mon frère, vous ne
-pouvez pas vous décider à rentrer chez vous?
-Avez-vous peur que votre noble épouse, soudainement
-transformée en furie, ne vous saute au
-visage&hellip; Ah! ah! ah! ah!&hellip; vous ne comptez
-pas pourtant passer ici le reste de vos jours?
-Nous n'avons que faire chez nous d'un vaurien
-de votre sorte, ni des guenons et autres bestioles
-dont il fait sa compagnie. Retournez chez
-vous&hellip; Si votre dame vous bat, rendez-le-lui bien,
-et fasse le ciel que l'un des deux reste sur le carreau
-et que l'autre crève à la suite de la bataille.
-Parbleu, ce ne sera point une grande perte!&hellip;</p>
-
-<p>Nous venions de nous mettre à table. Mon
-pauvre oncle baissa le nez sur son assiette ; la
-cuiller tremblait au bout de ses doigts et bientôt
-des larmes tombèrent dans son potage. Je n'y
-pus tenir, et à mon tour je me mis à sangloter.
-Miariza, ayant vaguement compris, s'était levée
-et, regardant ma grand'mère avec des yeux brillants
-de colère, poussait des cris aigus ; tout son
-corps grêle et gracieux frémissait. Très triste,
-ma mère était sortie.</p>
-
-<p>A présent que j'y pense, comme il y avait loin
-de ce pauvre homme si faible et si vieux qui
-pleura tout le jour en serrant Miariza dans ses
-bras à cet extraordinaire Barnabé de la Gontrie,
-qui avait ébloui Paris au temps de son orageuse
-jeunesse! Mais du moins les invectives de ma
-grand'mère eurent cela de bon qu'elles affermirent
-son courage. Le lendemain il s'arrêta devant
-la grille de son domaine, et enfin, le jour qui
-suivit ce jour, pour la première fois depuis près
-de quinze ans, il entra chez lui, et entendit les
-moineaux pépier, les dogues aboyer, le jet d'eau
-bruire, tandis que le vent vagabond du matin
-faisait grincer les girouettes et crépiter les unes
-contre les autres les aiguilles métalliques des
-sapins et les feuilles vernies des magnolias.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch11" title="De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé"></h3>
-
-<p class="top4em">De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé ;
-ma grand'mère triomphante chantait des
-chansons gaillardes de sa jeunesse et allait répétant
-dans la maison :</p>
-
-<p>&mdash; Ils se sont entredévorés, je vous dis, et
-la sauvagesse a mangé les restes. Ainsi soit-il,
-et que les flammes de l'Enfer les tiennent au
-chaud.</p>
-
-<p>Elle avait un tel air d'assurance que je me
-sentais tout triste, malgré l'invraisemblance de
-ce qu'elle avançait. Pourtant il m'était déjà facile
-alors d'imaginer ce que j'imagine si bien à présent.
-Non, Barnabé de la Gontrie, ma chère tante
-Léocadie ne vous sauta pas au visage&hellip; Comme
-je vois bien votre retour dans la maison de l'amour
-et de la tristesse! Anne, qui fut votre nourrice,
-est allée avertir tout doucement ma tante
-après avoir baisé de ses vieilles lèvres votre joue
-ridée, hélas! presque autant que la sienne. Et
-ma tante est arrivée, les yeux troubles, ne pouvant
-croire&hellip; Tant de fois elle avait rêvé ce
-retour!&hellip; Elle a ouvert les bras, et peut-être
-a-t-elle eu la force de sourire alors que vous n'aviez
-pas même celle de pleurer. Et vous êtes
-resté trois jours accablé par une silencieuse douleur.
-Vous compreniez alors ce que nous sommes,
-et comme il est facile de manquer sa vie ;
-vous saviez, trop tard comme tout le monde,
-qu'il aurait été bien simple de rester auprès du
-bonheur, quand vous l'aviez à portée de la main,
-au lieu d'obéir à la force malfaisante qui vous
-l'avait fait chercher follement par toute la terre.
-Trop tard, trop tard!&hellip; Les injures de votre
-s&oelig;ur vous avaient attristé sans vous abattre ;
-cette divine rosée de la bonté et de l'amour
-allait vous achever : ainsi la rosée du ciel donne
-plus d'éclat et de santé aux fleurs nouvelles, et
-fait tomber en pourriture celles qui déjà sont à
-moitié fanées.</p>
-
-<p>Je revis mon oncle le dimanche. De tout temps
-il avait été pieux, mais l'âge l'avait incliné vers
-une exacte dévotion. Quelques instants avant
-le premier appel des cloches à la grand'messe,
-les grelots fêlés carillonnèrent sur la route au
-cou des rosses qui traînaient l'antique berline
-de la Gontrie. J'attendais ma mère à la grille du
-jardin, raide en mes beaux habits. Mon oncle
-me fit bonjour de la main, et Miariza, m'ayant
-aperçu, poussa des cris de joie. Ils imitaient
-ceux des oiseaux qu'affolait la lumière de cette
-matinée de printemps.</p>
-
-<p>A la sortie de l'église, mon oncle, accompagné
-de Miariza, s'avança vers ma mère. Ils s'embrassèrent.
-Ma grand'mère, élevée dans les doctrines
-des philosophes de l'autre siècle, se moquait
-de Dieu comme du Diable et depuis longtemps
-n'allait plus à la messe, sous prétexte
-que sa goutte la tourmentait. Nous étions donc
-à l'aise pour nous parler. Mais mon oncle voulait
-avant tout exposer à ma mère son plus cher
-souci : il désirait que Miariza fût baptisée et
-communiât ; elle allait, supposait-il, avoir bientôt
-quinze ans, et il était grand temps que la
-vraie foi éclairât cette âme. Autour de nous,
-ahuris par Miariza et la présence de mon oncle
-dont le nom se murmurait de groupe en groupe,
-les habitants de Sérimonnes faisaient cercle. Ma
-mère dit :</p>
-
-<p>&mdash; Voulez-vous que nous allions trouver M. le
-curé?</p>
-
-<p>Il était dans la sacristie et quittait le surplis
-et la chape. C'était un bon gros homme de mine
-réjouie. Il chassait les loups des forêts et buvait
-le vin des vignes avec le même plaisir bruyant
-que traduisaient de grands éclats de rire. Au
-presbytère il était servi par une fort belle fille
-avec qui la rumeur publique le rendait coupable
-de fornication ; c'était bien possible ; en tout cas,
-je puis affirmer qu'il le faisait sans penser à mal.
-Mais, simple et d'une intelligence égale à celle
-des pasteurs de la montagne, il observait en
-ce qui touchait son ministère et les canons de
-l'église la plus scrupuleuse rigueur.</p>
-
-<p>Quand il sut que mon oncle et ma mère venaient
-le prier de baptiser Miariza, il tourna les
-yeux vers le ciel et le trouble de son âme se peignit
-clairement sur son visage. Cette créature
-bizarre et jolie à la façon d'un démon femelle,
-qui lui souriait sans respect et jouait déjà avec
-le tissu doré de son étole, méritait-elle plus le
-baptême que les loups qu'il chassait ou que le
-chien qui gardait sa maison? N'était-ce point
-un sacrilège d'octroyer à une créature semblable
-le plus saint des sacrements? Et d'autre
-part ne risquait-il pas, en s'y refusant, de compromettre
-le salut d'une âme qui, à n'en juger
-que par les apparences, pouvait, après tout, être
-humaine. Ma mère, à moitié souriante, à moitié
-sérieuse, cita au bon curé l'exemple de saint
-Théodore le Nubien lequel, malgré sa peau
-noire comme la nuit et plus différente encore de
-la nôtre que celle de Miariza, n'en avait pas
-moins une grande gloire dans le Paradis, à la
-droite de Dieu. Mon oncle Barnabé et M. le
-curé hochaient la tête, l'un en signe d'approbation,
-l'autre sous l'effet d'une réflexion angoissante.
-Un enfant de ch&oelig;ur tapi dans un
-coin nous regardait bouche bée ; une guêpe bourdonnait ;
-le soleil qui traversait les vitraux de la
-sacristie était jaune, bleu et rouge sur le plâtre
-du mur.</p>
-
-<p>Il y eut un silence ; après quoi M. le curé, très
-ému, nous demanda la permission d'aller méditer
-un instant au pied du maître-autel. Nous attendîmes.
-La décision de Dieu lui fut marquée
-comme onze heures sonnaient et il se hâta de
-venir nous en faire part. Il croyait pouvoir affirmer
-que Dieu accueillerait avec plaisir le baptême
-de Miariza. Celle-ci, qui avait déjà trouvé
-le temps long, s'était affublée des ornements sacerdotaux,
-malgré les supplications de mon oncle,
-et se promenait de long en large dans la sacristie
-en babillant de plaisir. Nous partîmes. Mon
-oncle avait promis au curé qu'il s'emploierait à
-la première éducation religieuse de la néophyte ;
-je le regardai : je ne me rappelle pas avoir vu
-quelque autre fois sur son visage l'expression
-d'une tendresse plus heureuse pour Miariza.</p>
-
-<p>Mes visites à la Gontrie recommencèrent. Mon
-oncle se promenait lentement le long des allées,
-appuyé d'un côté au bras de son épouse et, de
-l'autre, sur sa canne. Il ne racontait plus d'histoires ;
-il parlait peu et, quand il lui arrivait de
-parler, ce qu'il disait était obscur le plus souvent
-ou manquait de suite ; il semblait alors que sa
-pensée s'échappait par un brusque détour à la
-poursuite de visions dont les reflets éclairaient
-un instant ses yeux ternis.</p>
-
-<p>Mais, sur la fin de l'après-midi, il ne manquait
-jamais d'appeler Miariza et, assis sur un banc
-du parc, il lui exposait les principes de la foi
-chrétienne. Lilette et moi nous assistions curieusement
-à ces entretiens. Mon oncle usait du langage
-malais, en sorte que nous ne comprenions
-que des mots comme Dieu, communion, baptême,
-qui revenaient fréquemment dans son discours.
-Miariza faisait de son mieux pour les répéter et
-s'y essayait en penchant gentiment la tête à droite
-ou à gauche, comme font certains petits enfants
-quand ils s'appliquent à exprimer des images ou
-des idées nouvelles pour eux. Mais tout la distrayait,
-la vue d'une fleur, le chant d'un oiseau,
-ou les sifflements brusques des cétoines volant
-de rosiers en rosiers. Avec une patience et une
-fermeté que je juge aujourd'hui héroïques pour
-une âme brisée, mon oncle attendait que Miariza
-voulût bien de nouveau lui accorder son attention
-et reprenait alors son enseignement où il
-l'avait laissé.</p>
-
-<p>Bientôt Miariza put gazouiller quelques mots
-de français. En tout cas Lilette, elle, et moi nous
-nous comprenions fort bien. Son grand plaisir,
-quand les jeux nous avaient lassés, était de
-revenir en notre compagnie sur ce que lui avait
-appris mon oncle. Elle l'écoutait avec intérêt, mais
-aussi avec méfiance. Il y avait depuis longtemps
-dans sa petite tête une idée du monde très arrêtée
-et qu'elle jugeait indiscutable. Et Miariza
-disait à peu près (car il me serait également difficile
-de reproduire par écrit le langage de Miariza
-et le parfum d'une fleur) :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà : il m'a dit des choses ; il sait beaucoup,
-mais il ne sait pas tout ; celui qui a fait la
-terre, l'eau, les arbres, et les hommes qui vivent
-sur le sol, et les autres bêtes de l'air et de l'eau,
-c'est le vieillard Aboua, qui habite un pays au
-bout de la mer. Quand il y a beaucoup de miel
-dans les ruches et de fruits aux branches, c'est
-qu'il est content ; quand les montagnes crachent
-du feu pour démolir la terre, c'est qu'il est irrité.
-Sa barbe lui descend jusqu'aux pieds, mais il vivra
-encore bien longtemps, et au moins jusqu'à
-ce que sa barbe soit deux fois plus longue. Lorsqu'on
-est mort, c'est qu'il nous a sorti le souffle
-du c&oelig;ur ; alors les bons s'en vont aux bords de
-la rivière Oguilé, et ils ne font plus que rire,
-jouer aux dés, et se baigner toute la journée ;
-mais les mauvais hommes sont cousus dans des
-sacs avec des serpents et l'on enferme les mauvaises
-femmes avec les singes&hellip;</p>
-
-<p>Je ne sais trop comment mon oncle s'y prit
-pour faire triompher le seul désir qui parût encore
-exister pour lui ; toujours est-il que M. le
-curé finit par juger la catéchumène digne des
-sacrements. Mais il eut grand'peine à lui faire
-subir une confession qui parut mériter ce nom et
-s'y reprit à trois fois avant de consentir d'une
-conscience à peu près tranquille à laisser aller
-les événements.</p>
-
-<p>Le grand jour vint. Dès l'aube j'avais couru
-à la Gontrie. Sur le toit j'aperçus Miariza qui
-chassait les lézards. Cet exercice la charmait, car
-elle y pouvait employer son agilité et son audace.
-Les narines dilatées, les yeux luisants, elle restait
-en embuscade derrière une cheminée ; ses
-reins souples frémissaient comme ceux d'une
-chatte à l'affût, une de ses mains était levée. Les
-lézards que la nuit avait engourdis sentaient au
-fond de leur cachette la chaleur du jour et, bientôt,
-entre deux briques, apparaissait une fine
-tête écailleuse. Mon amie, haletante, la visait, et
-soudain laissait sa main s'abattre, puis, folle de
-joie, dansait le long des gouttières, tandis qu'entre
-ses doigts, au soleil, la bestiole éperdue frétillait.</p>
-
-<p>On eut toutes les peines du monde à la faire
-descendre de là-haut ; mutine, elle faisait la nique
-à mon oncle, à ma tante, à moi-même ; mais la
-vue de la belle robe blanche, que mon oncle était
-allé chercher, la décida. Ma tante s'occupa de
-l'habiller. Miariza reparut ensuite, pleine d'orgueil.
-On ne put en aucune façon lui enlever un
-affreux collier de perles bleuâtres, parure d'une
-poupée de Lilette, qu'elle avait mis à son poignet
-fin en manière de bracelet.</p>
-
-<p>Miariza reçut les noms de Marie-Agathe. Ma
-mère était marraine, mon oncle parrain. Ma
-grand'mère, naturellement, n'était pas venue
-avec nous, mais l'on sut qu'elle s'était dissimulée
-dans un coin de l'église, espérant sans doute que
-la sauvagesse ferait quelque esclandre. Ce qui
-l'aurait bien réjouie. Mais son attente devait
-être déçue ; l'appareil et la pompe du culte intimidaient
-Miariza, et dans cette humble église,
-qui dépassait en magnificences tout ce qu'elle
-avait pu imaginer, une sorte de terreur sacrée
-l'envahissait ; en outre, les sons de l'harmonium
-la plongeaient dans le ravissement : tous sentiments
-qui se traduisaient sur son visage par des
-signes qu'il était facile de prendre pour ceux du
-recueillement et de la piété. L'attitude de Miariza,
-durant les diverses cérémonies, fut donc
-véritablement édifiante. M. le Curé sentit s'évanouir
-les inquiétudes dont il n'avait point cessé
-d'être tourmenté. A ce propos, durant les vêpres,
-il improvisa sur la fin de son sermon un
-paragraphe ; la bonté de Dieu et l'excellence de
-la décision qu'il avait prise y furent louées également.</p>
-
-<p>Il y eut un grand dîner à la Gontrie. Mon oncle
-avait invité ses amis d'autrefois. Ils vinrent.
-La vieillesse incline au pardon et le temps conduit
-l'oubli par la main. Les dames voulurent
-bien ne point se rappeler que jadis ma tante
-avait été danseuse. D'ailleurs, les aventures de
-Barnabé de la Gontrie et la personne de Miariza
-excitaient une vive curiosité. A partir de six
-heures, les hôtes arrivèrent des châteaux voisins.
-Les chevaux firent sonner leurs grelots à
-l'entrée du parc et les attelages s'alignèrent sur
-la route.</p>
-
-<p>La douairière d'Houeilhacq parut la première.
-Mon oncle l'alla chercher jusqu'au bas du perron
-et lui offrit son bras, qu'elle prit avec une révérence
-solennelle. Elle avait une robe de satin
-puce à ramages et une mantille blanche sur ses
-cheveux poudrés. En face de ma tante elle s'assit
-tout doucement ; elle semblait craindre que le
-moindre mouvement ne la brisât ; elle parlait
-aussi peu que possible, approuvait le plus souvent
-par de lentes et menues inclinaisons de
-tête et, s'il lui arrivait d'ouvrir la bouche, elle
-fermait les yeux et joignait les mains. Puis, ce
-furent M. le Curé, le médecin et le tabellion qui,
-de compagnie, étaient venus à pied de Sérimonnes ;
-la poussière adoucissait l'implacable noirceur
-de leurs effets. Le vidame d'Oos et sa
-femme se donnaient le bras, lui haut en couleur
-et en taille, superbe encore, elle toujours jolie
-sous ses cheveux déjà grisonnants ; après vingt
-ans de mariage, ils semblaient aussi amoureux
-qu'au premier jour. Il n'est rien qui échappe si
-peu aux enfants que la tristesse des personnes
-qui leur sont chères ; durant le repas, je remarquai
-que ma tante, quand elle regardait les
-d'Oos, avait presque les larmes aux yeux.</p>
-
-<p>A présent les domestiques annonçaient presque
-à chaque instant de nouveaux venus. Les
-beaux et rudes noms pyrénéens, en sonnant sur
-leurs lèvres, déchiraient le silence comme d'un
-coup de dague. C'étaient le marquis de Hount-Cabirac,
-le chevalier d'Aguesherrades, les Pechcorconat,
-les Castelcourrilh. La nuit arrivait à
-pas de velours. J'étais assis avec Lilette aux
-genoux de maman dont la douce main caressait
-tour à tour mes cheveux et ceux de ma petite amie.
-Je revois en mon esprit tous les invités ; les hommes
-plaisantent entre eux, les femmes causent
-presque à voix basse. La lune se lève et joue,
-timide encore, sur les tentures du vieux salon&hellip;
-Comme tous ces gens me paraissaient dès lors
-lointains et presque imaginaires dans la pénombre,
-comme ils ressemblaient à ceux que je faisais
-passer dans mes rêves perpétuels! &mdash; Où sont-ils
-à présent, tous ceux qui furent à la Gontrie ce
-soir-là? Hélas! petit Calixte Vidal, vous aviez
-déjà deviné que les personnages de vos rêves
-étaient en fin de compte aussi réels que tous les
-acteurs qui ont un rôle dans la comédie nuageuse
-et falote de la vie.</p>
-
-<p>On savait que ma grand'mère, bien qu'invitée,
-ne viendrait pas. On n'attendait donc plus que
-M. Laubamont et M. de Parpelonne. L'alchimiste
-et l'ancien marin étaient fort liés. Ils ne
-pouvaient supporter l'un et l'autre que leur
-compagnie réciproque. Les discours des autres
-hommes ne les intéressaient pas. Il est vrai que
-ceux de M. Laubamont n'intéressaient pas M. de
-Parpelonne et que ceux de M. de Parpelonne
-n'intéressaient pas M. Laubamont. Mais il y avait
-entre eux une sorte de pacte. Ils racontaient en
-même temps, quand ils se trouvaient seuls, l'un
-ses expériences, l'autre ses voyages et, comme
-ils avaient fini par s'y accoutumer, ils s'aimaient
-très tendrement. Ils entrèrent ensemble. Un
-valet qui portait une torche les précédait.</p>
-
-<p>Le dîner fut fort bon et les convives s'animèrent.
-M. Laubamont, à qui les vieux vins
-déliaient la langue, nous confia dès les entrées
-qu'il avait trouvé la pierre philosophale, mais
-que, terrifié par son pouvoir, il n'avait pas balancé
-à la jeter dans le Gave après avoir détruit
-tous les papiers où la marche de ses recherches
-était consignée. Pour l'instant il voulait produire
-des êtres vivants par le seul moyen de ses alambics
-et de ses cornues ; il ne désespérait pas, si le
-ciel le laissait en vie quelques années encore, de
-voir le jour où l'on créerait les hommes de cette
-façon : «&nbsp;Ce que je souhaite ardemment, ajouta-t-il,
-car ainsi l'amour, qui est le pire des maux,
-n'aura plus de raison d'être.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les dames poussèrent des cris d'indignation ;
-sans prendre la peine de leur répondre, M. Laubamont
-partit dans son histoire :</p>
-
-<p>&mdash; J'étais récemment penché sur mes appareils
-depuis une nuit et un jour. La nuit revenait.
-Dans le fourneau, sous la grande bassine de
-cuivre, le feu grondait bruyamment. Quand je
-jugeai le moment venu, j'ouvris la bassine et je
-lançai de l'eau sur les éléments de vie sublimés
-qui s'y trouvaient enclos et qui sont le fer, le sel
-et la chaux vive ; j'y avais joint de la poussière,
-car il est dit dans les Écritures : «&nbsp;Tu n'es que
-poussière.&nbsp;» La vapeur sifflante rejaillit jusqu'au
-plafond, et la lampe renversée s'éteignit. Mais à
-la clarté diffuse de la lune, je vis s'élancer au-dessus
-du fourneau un être fantastique, assez
-semblable à un homme minuscule et ailé. Il
-voleta quelques secondes et tomba sur le sol. Je
-me précipitai vers lui, et il rendit le dernier soupir
-entre mes mains ; une émotion intense faisait
-battre mon c&oelig;ur ; sous l'effet de cette émotion
-sans doute et de ma fatigue, qui était grande,
-je dus perdre connaissance et m'endormir subitement.
-A mon réveil, il faisait grand jour ; le feu
-s'éteignait dans le fourneau et, à mes côtés, sur
-le sol, je remarquai un petit tas de fer, de sel,
-de chaux vive et de poussière : les éléments un
-instant fondus s'étaient désunis tout de suite, à
-cause d'une maladresse encore inconnue que j'ai
-dû commettre pendant l'opération. Mais dès à
-présent je suis assuré du succès de mes expériences.</p>
-
-<p>La plupart des convives secouèrent la tête,
-pour bien montrer leur incrédulité. Mais la
-douairière d'Houeilhacq fit un grand signe de
-croix, et le curé indigné dit que si, avec l'aide
-du Diable, on pouvait arriver à ce résultat, le
-seul fait d'être animé par un semblable dessein
-était une offense à Dieu, lequel avait une fois
-pour toutes créé les êtres au jardin de l'Éden et
-n'entendait point que les hommes eussent l'orgueil
-de l'imiter en cette &oelig;uvre. M. Laubamont
-répliqua vertement et la discussion allait s'échauffer.
-Mais les récits que M. de Parpelonne
-faisait de ses voyages vinrent heureusement
-détourner l'attention. De nouveau mon imagination
-se joua délicieusement parmi les paysages
-étrangers, au bord des mers qui reflétaient des
-cieux éclatants. Mon oncle avait jusque-là gardé
-le silence, mais les discours de l'ancien marin
-trouvèrent un écho dans son âme et, à son tour,
-il parla sur ce sujet avec abondance et passion.
-Ses yeux, à présent, étincelaient ; et, tout en
-discourant, il regardait Miariza qui, charmante
-en sa robe blanche, essayait parfois de comprendre
-ce que l'on disait et se consolait de n'y
-point toujours parvenir en donnant satisfaction
-à sa gourmandise.</p>
-
-<p>Le dîner fini, les convives se dispersèrent dans
-les jardins. Barnabé de la Gontrie demeura,
-ainsi que Miariza, qui ne pouvait se résoudre à
-se séparer des meringues. Je dois dire que
-Lilette et moi nous nous en régalions aussi fort
-voluptueusement. Bientôt mon oncle fit signe à
-la petite sauvagesse de s'approcher et il lui
-parla en langage malais. Je m'en souviendrai
-toujours ; notre amie l'écoutait en croquant de
-ses dents pointues les pâtes légères et sucrées
-des meringues ; elle paraissait toute joyeuse ; elle
-frappait ses mains l'une contre l'autre, trépignait
-et finalement sauta au cou de mon oncle et lui
-fit mille caresses.</p>
-
-<p>Puis M. Laubamont et M. de Parpelonne vinrent
-saluer celui-ci, qui les embrassa fervemment,
-et comme s'il eût dû ne plus les revoir
-jamais. Ils partirent et Lilette suivit son père.
-Nos hôtes, que mon oncle était allé retrouver,
-conversaient sur le perron. Alors, Miariza me
-prit par la main et m'entraîna dans une allée
-obscure du parc ; au pied d'un arbre, elle s'agenouilla,
-gratta le sol ; bientôt une petite boîte
-apparut. Miariza me fit comprendre que des merveilles
-y étaient enfermées. Je ne bougeais pas
-et ne soufflais mot : cela ressemblait à un conte
-de fées ; mais ma stupéfaction devait être toute
-négative : il n'y avait dans la boîte que les objets
-les plus futiles et les plus vulgaires : des clous,
-des débris de glaces, des morceaux de fer blanc,
-une cuiller à café et quelques sous neufs. Miariza
-semblait pourtant attribuer à tous ces riens une
-grande valeur. Un à un, elle les fit disparaître
-dans sa poche et gazouilla :</p>
-
-<p>&mdash; Miariza emporte jolies choses&hellip; Miariza
-part bien loin, sur l'eau, avec Barnabé.</p>
-
-<p>Je compris. Je sentis ma tête très lourde sur
-mes épaules et volontiers j'aurais cru que tout
-mon c&oelig;ur se déchirait. Miariza vit luire des larmes
-dans mes yeux. Elle m'entoura de ses bras
-et me couvrit de baisers. Elle me fit entendre
-qu'il fallait me taire. Elle n'aurait pas eu besoin
-de me le dire ; même alors, je comprenais qu'il
-ne pouvait pas en être autrement&hellip; Il le fallait,
-il le fallait&hellip; Et je répétais sans fin ces mots en
-moi-même, tandis que les baisers de Miariza
-glissaient sur mon visage et que je respirais
-pour la dernière fois son léger parfum de vanille
-et de thé.</p>
-
-<p>Quand le moment fut venu de rentrer à Sérimonnes,
-j'embrassai mon oncle tout simplement,
-mais sans l'oser regarder en face, de peur d'éclater
-en sanglots. La voiture fila au grand trot
-dans la nuit. Il me semblait qu'un rêve finissait,
-que deux ombres, l'une accablée et triste, l'autre
-souple et joyeuse, s'évanouissaient au milieu
-d'immenses brouillards&hellip; Bientôt, brisé par
-l'émotion, je m'endormis dans la voiture si profondément
-que maman m'emporta, me déshabilla
-et me mit au lit sans me réveiller.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la Gontrie, ce fut en vain
-qu'on chercha mon oncle et Miariza. Leurs lits
-n'étaient pas défaits, et tout le monde savait à
-quoi s'en tenir avant même d'oser renoncer aux
-recherches. Barnabé de la Gontrie, ayant trouvé
-qu'il était trop tard pour jouir du bonheur réel
-qu'il avait refusé jadis, préférait terminer sa
-vie à la poursuite désenchantée d'un bonheur
-imaginaire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch12" title="&hellip; C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la Gontrie qui se perpétue"></h3>
-
-<p class="top4em">&hellip; C'est la nuit où notre voiture est entrée en
-quittant la Gontrie qui se perpétue, la nuit noire
-où passent des ombres. Mais ces ombres sont
-devenues très nombreuses et très bizarres. Parfois
-aussi des flammes entourent ma tête, et comment
-se fait-il qu'elle ne fonde pas au milieu
-d'elles comme un rayon de cire? En s'éloignant,
-ces flammes éclairent davantage les êtres qui
-peuplent le monde autour de moi. Je les reconnais :
-voici, au premier plan, mon oncle et Miariza
-qui semblent à chaque instant s'enfuir pour toujours ;
-çà et là volètent les bergers et les bergères
-de mes rideaux, et il y a encore M<sup>me</sup> de
-Lamballe, dont la tête roule à mes pieds ; elle
-danse sans tête au son d'une chanson de ma
-grand'mère :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">Quand je perdis la tête</div>
-<div class="verse i">Par amour de Tircis&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">et cette chanson, à présent, je la comprends
-bien, et c'est vrai que la princesse a perdu la
-tête. Ma mère et ma grand'mère semblent bien
-passer dans ces parages, mais loin, bien loin de
-moi, et derrière un mur d'ombre si épais!&hellip; Je
-les appelle à mon secours&hellip; Hélas! jamais leurs
-mains ne pourront arriver jusqu'à moi, et l'horrible
-cauchemar, en s'éternisant, est devenu la
-réalité elle-même&hellip; &mdash; Puis c'est la nuit absolue,
-douce, reposante, où je me sens rouler comme
-une plume sur un fleuve de lait, et enfin un
-beau matin je me retrouve comme après un long
-sommeil dans mon petit lit. J'ai peine à bouger,
-tant je suis faible. Mais cette faiblesse ressemble
-à l'amollissement d'un immense bien-être,
-je me trouve très heureux, et je souris au soleil
-qui entre par les fenêtres ouvertes ; la vie a une
-saveur charmante et toute neuve&hellip; Ma mère est
-à mon chevet. Je l'appelle : «&nbsp;Maman&hellip; maman&hellip;&nbsp;»
-Comme le son de ma voix est drôle! Il
-me semble que je l'entends pour la première
-fois&hellip; Je reconnais des amis de ma famille, et
-M. le curé et M. Cabardos, le médecin&hellip; Parfois
-maman se penche vers moi et m'embrasse follement,
-en pleurant de joie. Ursule me raconte des
-histoires ; Lilette vient avec des livres d'images
-et, quand elle me regarde, ses yeux sont pleins
-d'une tendre curiosité. Jamais je ne l'ai trouvée
-si jolie ; je veux très souvent qu'elle m'embrasse,
-car ses baisers ont une véhémente douceur&hellip;
-Enfin, un jour, Ursule m'annonce que j'ai failli
-mourir, que j'ai eu très longtemps tout le feu
-d'une fièvre maligne dans la cervelle et qu'à
-présent je suis guéri.</p>
-
-<p>Quand on me permit de descendre au jardin,
-l'automne y était déjà. L'herbe roussie et les
-arbres aux feuilles pourprées respiraient leur
-acre et douce odeur d'arrière-saison. Les porte-nouvelles
-bourdonnaient au-dessus des dernières
-roses dont ils suçaient la liqueur de leur
-trompe déployée sans interrompre leur vol précipité,
-immobile et sonore. Les chasselas et les
-malagas gorgés de jus pendaient en longues
-grappes aux treilles qu'animaient les abeilles
-gourmandes. Au crépuscule, on entendait sur
-les montagnes voisines les appels des cors pastoraux,
-et les moutons, qui sentaient déjà l'hiver
-dans l'automne, bêlaient vers la vallée et les
-chaudes litières des étables délaissées.</p>
-
-<p>C'était à présent dans notre jardin de Sérimonnes
-que le domestique de M. Laubamont
-amenait Lilette tous les jours. Nous nous y promenions,
-paisibles et sages, sans plus avoir de
-goût pour les jeux bruyants dont nous avions
-jadis fait si souvent nos délices. Nous allions
-l'un et l'autre sur nos douze ans. Qu'elle était
-jolie! D'épais cheveux noirs encadraient son fin
-visage un peu pâle, et j'aimais bien, quand
-elle riait, à voir ses petites dents briller derrière
-ses lèvres. Mais Lilette ne riait guère ni ne parlait :
-Lilette, vous étiez déjà un puits profond de
-silence et de mystère. Quand nous étions assis
-dans le jardin, elle laissait souvent reposer sur
-moi ses yeux sombres ; que se passait-il derrière
-leurs voiles, dans cette petite âme? Je disais :
-«&nbsp;A quoi penses-tu, Lilette?&nbsp;» Et les yeux noirs
-devenaient encore plus noirs : «&nbsp;Je ne pense à
-rien&hellip; je ne pense à rien,&nbsp;» répondait-elle.</p>
-
-<p>Ainsi, pour la première fois, j'étais soucieux
-de voir en Lilette Lilette elle-même, et non plus
-seulement la compagne préférée de mes plaisirs
-enfantins ; et l'inquiétude de cette énigme se confondit
-dès lors avec celle d'un naissant amour&hellip;
-J'aurais voulu être très grand déjà, très fort, et
-emporter mon amie dans un pays lointain où
-j'aurais été roi, où elle aurait été reine ; nous
-aurions habité des palais fastueux que mon rêve
-construisait avec minutie (comme vous y auriez
-été belle en petite reine, Lilette!). Et j'imaginais
-tous les soirs, avant de m'endormir, notre départ
-pour le beau pays, au galop d'un cheval
-fougueux, sur une route qui escaladait l'horizon
-des montagnes.</p>
-
-<p>J'avais eu bien souvent le désir d'interroger
-les miens sur ce qui se passait à la Gontrie. Parfois,
-sans prendre garde que j'étais là, on avait
-tenu des propos qui m'avaient laissé pressentir
-un grand malheur. Presque tous les soirs je
-voyais partir ma mère sur la route que j'avais
-jadis suivie tant de fois. Ursule l'accompagnait ;
-elles allaient très vite. Je ne sais quelle appréhension
-et quelle timidité m'avaient toujours empêché
-de demander à ma mère la permission de
-venir avec elle. J'ouvris mon âme à Lilette. Elle
-me dit simplement :</p>
-
-<p>&mdash; Il ne faut pas parler de la Gontrie, nous
-n'y reviendrons jamais plus : ta tante est folle.</p>
-
-<p>Je fus plein de tristesse et de terreur.</p>
-
-<p>&mdash; Lilette, demandai-je, est-ce qu'elle est
-comme ce chien fou qu'on tua un dimanche
-devant l'église à coups de fusil?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas. Mon papa m'a dit : «&nbsp;Tu
-n'iras plus à la Gontrie, et Calixte et toi vous n'en
-parlerez jamais.&nbsp;» Tu vois bien qu'il ne faut pas
-que nous en parlions&hellip;</p>
-
-<p>Pourtant, le lendemain, lorsque, après une
-nuit troublée de mauvais rêves, je proposai à
-Lilette de nous échapper à travers les champs et
-d'entrer dans le parc de la Gontrie une minute,
-rien qu'une minute, pour voir, les yeux brillants
-de ma petite amie me firent bien comprendre que
-j'allais au devant d'un désir secret. Nous partîmes.
-La journée était lourde ; de gros nuages
-s'amoncelaient sur les montagnes ; j'étais très
-las ; vers la fin, c'était Lilette qui m'entraînait :
-«&nbsp;Allons, viens!&hellip;&nbsp;» Une sorte de fièvre avivait
-le rouge de ses lèvres et le rose de ses joues.</p>
-
-<p>Nous nous étions glissés dans le parc à travers
-un trou de la haie. Nous nous avancions à
-tout petits pas et, cependant, je reconnaissais les
-lieux où j'avais si souvent joué sans penser à rien
-qu'à la douceur des minutes fugitives. Mais à
-présent, à l'attrait de notre escapade audacieuse,
-à l'attente de prodiges effrayants, se mêlait en
-moi une mélancolie que je n'avais point éprouvée
-jusque-là ; déjà je pensais à des choses qui avaient
-été et qui n'étaient plus, déjà les eaux du fleuve
-où la vie nous entraîne tous roulaient à mes
-côtés des feuilles mortes&hellip;</p>
-
-<p>Miariza! c'était au pied de cet arbre que vous
-aviez caché vos trésors naïfs&hellip; O Miariza, lointaine
-petite amie, rêve d'une saison d'été, où
-étiez-vous alors et où êtes-vous à présent? Distinguez-vous
-seulement aujourd'hui, si vous
-vivez encore, le voyage que vous fîtes dans nos
-pays des visions que les douces nuits de là-bas
-conduisirent en votre enfance autour de vos sommeils?
-Avez-vous mis le feu au bûcher funéraire
-d'un vieillard qui vous adorait et que vous chérissiez?
-Avez-vous pensé quelquefois au petit
-Calixte, et, par delà les mers, lorsque le soir
-tombe, le son des clochettes aux frontons des
-pagodes éveille-t-il en vous le souvenir des Angélus,
-Miariza qui fûtes un jour Marie-Agathe et
-qui, redevenue Miariza, attendez sous les arbres
-en fleurs, parmi les pépiements des perruches
-roses, l'heure où le Vieillard Aboua vous conduira
-aux bords de la rivière Oguilé, plus désirable
-que notre Paradis?</p>
-
-<p>Et voilà ce que déjà je me disais, sous les feuillages
-du parc resté le même et où Miariza ne
-reviendrait plus&hellip; Tout à coup, Lilette me poussa
-derrière un buisson en me faisant signe de me
-taire. A travers l'entrelacs des arbustes, nous vîmes
-venir ma tante de la Gontrie. Elle allait à petits
-pas et regardait çà et là dans le vague ; parfois
-ses lèvres remuaient et elle faisait des gestes
-comme si elle avait conversé silencieusement
-avec une personne invisible et présente. Soudain
-là-bas, sur la route, la grêle chanson d'une
-vielle s'envola. Il n'y avait rien là d'extraordinaire,
-car, souvent, de petits Savoyards passaient
-par chez nous en faisant sauter des marmottes
-aux sons de leur instrument. Mais ma
-tante, s'étant arrêtée, parut écouter avec attention.
-Puis elle pinça du bout des doigts ses cotillons,
-et se mit à évoluer en sautillant sur un
-rythme que ses seuls souvenirs devaient dessiner
-en son esprit. Léocadie Logardin dansait.</p>
-
-<p>Elle dansait, la tête renversée. Ce fut d'abord
-une promenade avec des arrêts brusques durant
-lesquels elle ouvrait les bras et souriait. La promenade
-devint plus lente : il semblait décidément
-que quelqu'un fût là que la danseuse conduisait
-à sa suite et vers qui elle se retournait comme
-pour l'appeler. Le mystérieux invité dut s'enfuir,
-car la danse s'accéléra en poursuite circulaire ;
-et cela dura longtemps. Après quoi ma tante mima
-la douleur et le désespoir ; ses gestes étaient
-brusques et incohérents comme des sanglots.
-Autour des cercles que suivait la danse, elle
-était emportée ainsi que dans un tourbillon ; les
-cercles se rétrécirent de plus en plus ; elle finit
-par tourner sur elle-même, puis, brusquement,
-s'arrêta. Alors elle se tint sur la pointe des pieds,
-les bras levés, comme pour prendre l'élan et se
-précipiter dans un gouffre. Enfin, ce fut une fuite
-éperdue sous les futaies et la danseuse disparut
-à nos yeux. Nous entendîmes quelques instants
-encore, sous ses pieds rapides, le craquement des
-feuilles mortes.</p>
-
-<p>Nous nous disposions à la suivre et nous sortions
-déjà de notre cachette quand l'apparition
-d'Anne nous cloua sur place. Notre vue parut
-l'épouvanter ; elle accourut et s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Allez-vous-en, allez-vous-en vite, petits
-malheureux!&hellip;</p>
-
-<p>Nous n'en voulûmes pas savoir plus long et
-nous partîmes, dans notre émotion, plus vite
-encore que nous n'étions venus. Malgré la chaleur
-accablante, Lilette bondissait dans les prairies,
-légère, sans paraître lasse ; combien cela
-dura-t-il? J'avais soif, le sang bourdonnait à mes
-tempes ; parfois elle se retournait vers moi en
-riant, moqueuse&hellip; Que de fois dans ma vie je
-devais me rappeler cette course!</p>
-
-<p>Nous arrivâmes enfin. Quand nous atteignîmes
-la petite porte de notre jardin, les grondements
-du tonnerre retentissaient avec un bruit de
-rochers déracinés roulant aux flancs des montagnes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch13" title="Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre tante"></h3>
-
-<p class="top4em">Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait
-cruel pour ma pauvre tante. Peu de temps après,
-elle retrouva la raison. M. Cabardos, le médecin,
-en revenant de sa visite quotidienne, l'apprit à
-ma mère : M<sup>me</sup> de la Gontrie gardait le lit ; elle
-était extrêmement faible, mais aussi sensée que
-possible ; elle lui avait plusieurs fois demandé
-que ma mère, en venant la voir, m'amenât. Et
-M. Cabardos ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Vous pouvez lui faire ce plaisir : la pauvre
-dame n'en a plus pour longtemps.</p>
-
-<p>Et Lilette vint avec nous. Nous trouvâmes ma
-tante dans sa chambre, assise sur un fauteuil ;
-elle était fort pâle. Elle fit signe à Lilette et moi
-de nous approcher d'elle, puis nous embrassa en
-pleurant. Nous ne parlions guère. Par la fenêtre
-ouverte nous regardions les sommets bleutés qui
-découpaient le ciel. Nous écoutions tinter des
-milliers de clarines ; car, sur les penchants, les
-troupeaux dévalaient en se rapprochant des villages ;
-leurs toisons floconneuses les faisaient ressembler
-à des nuages blanchâtres errant le long des
-montagnes. Puis, au loin, un berger entonna
-la vieille chanson de notre pays :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">Ces montagnes qui sont si hautes</div>
-<div class="verse i">M'empêchent de voir où sont mes amours&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>La voix traînait longuement, comme désespérée,
-sur les derniers mots : «&nbsp;<i>Mas amous ount
-soun&hellip; Mas amous ount soun&hellip;</i>&nbsp;» L'écho les
-répétait dans les vallées prochaines. Les autres
-bergers, ayant reconnu le chant fraternel, de
-montagne en montagne, reprenaient en ch&oelig;ur le
-lent, mélancolique et bizarre refrain : <i>Diretoun,
-toun tène diretoun</i>&hellip; Et la sonorité de l'espace
-amplifiait jusqu'à l'infinité son des voix.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">Baissez-vous, montagnes, plaines, haussez-vous</div>
-<div class="verse i">Pour que je puisse voir où sont mes amours!</div>
-</div>
-
-<p>C'était la fin du jour. Déjà les feux s'allumaient
-sur les monts ; les fumées s'élevaient
-toutes droites en gerbes grises qui s'épanouissaient
-dans les nuages. Les clarines tintaient
-encore, mais plus doucement : on eût dit que le
-brouillard montant voilait leur son comme les
-lignes du paysage. L'angélus se traîna le long
-du ciel. Ma tante écoutait le chant, frémissante
-et accablée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">Si je pensais les voir ou les rencontrer,</div>
-<div class="verse i">Je passerais l'eau sans peur de me noyer.</div>
-</div>
-
-<p>Ma tante se leva brusquement, poussa un
-grand cri&hellip; «&nbsp;<i>Diretoun toun tène diretoun</i>&nbsp;»,
-psalmodiait une dernière fois le ch&oelig;ur pastoral&hellip;
-Elle essaya de s'avancer vers la fenêtre ; elle
-chancelait&hellip; Ma mère ouvrit une porte et appela
-la servante : «&nbsp;Anne! Anne!&hellip;&nbsp;» Des pas dans
-le corridor&hellip; Cependant maman courait vers ma
-tante qui venait de tomber lourdement sur le
-plancher. Anne entra. Je m'étais réfugié contre le
-mur et Lilette m'avait suivi. Comme il avait
-fait froid soudain! il me semblait qu'il n'y avait
-plus que de la neige dans mes veines ; et quel
-silence! On n'entendait plus rien que les douloureuses
-exclamations de ma mère et d'Anne,
-parfois&hellip;</p>
-
-<p>Ma tante était morte. Les bergers avaient fini
-leur chanson.</p>
-
-<p>Il y eut à l'enterrement la plupart des personnes
-qui avaient assisté au dîner donné par
-Barnabé de la Gontrie. Je les revis de près au
-banquet funéraire, qui était alors d'usage chez
-nous. Cette fois ma grand'mère avait bien voulu
-être des nôtres ; elle essayait de dissimuler sa
-joie, car elle savait vivre, mais elle n'y pouvait
-pas tout à fait parvenir. Sa vieille amie d'Houeilhacq,
-pour la flatter, lui disait à mi-voix :</p>
-
-<p>&mdash; Dieu est comme les bons jardiniers, il coupe
-les branches pourries sur les arbres de son
-verger.</p>
-
-<p>D'autres déploraient le sort de cette pauvre
-femme, et Barnabé de la Gontrie était, à les entendre,
-coupable de sa mort. Quelques-uns enfin
-plaignaient Barnabé aussi bien que son épouse,
-et je pense qu'ils avaient raison. M. Laubamont
-racontait :</p>
-
-<p>&mdash; Il avait des ailes, il avait des ailes, et
-rampait pourtant à la façon d'un serpent. S'il est
-mort, c'est que je ne savais vraiment comment
-nourrir une bête aussi singulière.</p>
-
-<p>Mais M. de Parpelonne lui répondait :</p>
-
-<p>&mdash; Tout cela n'est rien, mon cher ami, à côté
-de ce qui m'advint un jour à Singapore&hellip;</p>
-
-<p>Et peut-être bien que ces deux hommes étaient
-encore les plus sensés, qui poursuivaient leurs
-pensées familières sans se préoccuper d'événements
-dont nous ne sommes pas les maîtres et
-du vain bourdonnement de la vie.</p>
-
-<p>L'après-midi, je m'égarai avec Lilette au fond
-du jardin. L'automne agonisait ; l'odeur déchirante
-des chrysanthèmes se mêlait à l'arome
-amer des feuilles moisies. Nous regardions, au
-ciel gris, très haut, passer des vols triangulaires
-de grues. Je pensais : «&nbsp;Le jour de Toussaint,
-je partirai pour Toulouse et l'on m'y enfermera
-dans un collège.&nbsp;» Quelle tristesse! Je serrais
-parfois très fort la main de Lilette pour me sentir
-enveloppé par le cher regard obscur de ses yeux.
-Je me répétais : «&nbsp;Elle est tout mon bonheur&hellip;
-elle est tout mon bonheur&hellip; Je veux le lui dire,
-il faut que je le lui dise. Et nous nous en irons
-tous deux, bien loin, je ne sais pas où&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais je ne disais rien de tout cela ; je ne savais
-que dire : «&nbsp;Ma petite Lilette!&hellip;&nbsp;» Elle avait
-passé son bras autour de mon cou. Nous nous
-étions assis sur un banc, un vieux banc de
-pierre rongé de mousse. J'inclinai ma tête sur
-son épaule et je sentis ses fins cheveux caresser
-ma joue. Je n'y tins plus ; je me mis à pleurer à
-l'ombre de ce voile odorant et tiède. C'était si
-bon, c'était si doux, c'était&hellip; c'était&hellip; Est-ce
-que je savais? Et je murmurai éperdument :</p>
-
-<p>&mdash; Lilette, Lilette, il faut nous marier nous
-deux ; promets-le-moi, jure-le-moi&hellip;</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas, mais ses petites mains
-serrèrent mon front et attirèrent ma face contre
-la sienne. Elle était grave, et dans ses yeux noirs,
-si près pourtant de mêler intimement leurs
-regards aux miens, l'énigme demeurait encore.
-Que m'importait? N'étaient-ils pas dès ce moment
-deux lacs profonds où j'étais heureux de
-laisser mon âme s'engloutir?&hellip; Et, nos bouches
-étant toutes voisines, il se trouva que le Prince
-Amour apprit alors à deux enfants le baiser qui
-est le plus précieux de ses trésors.</p>
-
-<p>Ce fut en cet instant précis que ma grand'mère,
-qui nous cherchait, nous aperçut. Sa voix
-résonna, terrifiante, à côté de nous. Mais je restai
-seul ; Lilette, souple et rapide comme une
-biche, avait disparu.</p>
-
-<p>&mdash; Holà! holà! voici un garçon qui commence
-jeune à s'en prendre à la vertu des dames.
-Attends un peu, mauvais sujet!</p>
-
-<p>Je crois avoir dit que, malgré son âge, ma
-grand'mère était fort vigoureuse&hellip; Elle me souleva
-de terre et me tint pressé contre elle, les
-bras et les jambes battant le vide : je sentais la
-rougeur de la honte et de l'indignation me
-monter ou plutôt me descendre au visage, et les
-sarcasmes impétueux, qui allaient leur train
-au-dessus de moi, me pénétraient comme d'atroces
-piqûres d'épingles, tandis que je sentais sur
-mon derrière la brûlure de la fessée qu'elle
-m'administrait méthodiquement, d'une main
-allègre et impitoyable.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-<h3 id="ch14" title="Lilette, Lilette, je ne voulais pas davantage parler de vous"></h3>
-
-<p>Lilette, Lilette, je ne voulais pourtant pas
-davantage parler de vous&hellip;</p>
-
-<p>Étant petit, je m'en souviens, quand je
-m'étais coupé ou égratigné, je ne pouvais pas
-me décider à laisser mon bobo tranquille avant
-de l'avoir envenimé&hellip; Mais alors une bonne fée
-veillait sur moi et arrivait toujours à point avec
-des trésors de tendresse et une provision d'arnica,
-tandis qu'à présent, hélas! je ne me donne
-plus impunément l'amer plaisir d'être le bourreau
-de moi-même.</p>
-
-<p>Lilette, Lilette, je ne regrette pas les jours passés
-au collège, puisque je ne vous ai sans doute
-jamais mieux possédée que là. Oh! certes, vous
-n'étiez pas restée à Balem, là-haut, là-haut,
-sur la montagne, et je vous avais emmenée avec
-moi. Et n'êtes-vous pas avec moi aujourd'hui
-encore?&hellip; Mais en ce temps-là vous viviez dans
-mon espérance et, maintenant, vous êtes morte
-dans mon souvenir&hellip;</p>
-
-<p>Il y a de longs soirs d'hiver où, dans l'étude
-tiède, grincent les plumes, où l'huile des lampes
-brûle en sifflant doucement ; on entend, au dehors,
-le long des murs, dans les rues désertes,
-gronder l'âpre vent du Languedoc&hellip; La tête
-entre les mains, je pensé à vous. Sur des feuilles
-éparses je trace les plans de la maison où
-nous vivrons l'un près de l'autre ; ma sollicitude
-n'a rien négligé ; je jouis déjà de votre surprise
-charmante ; vous parlez, vous me dites :
-«&nbsp;C'est vraiment dans le paradis que tu m'amènes&hellip;&nbsp;»
-Je dessine aussi un jardin, j'écris le
-nom des arbres dont il faudra peupler le verger&hellip;
-Je me souviens soudain de l'éclat de vos
-yeux quand vous suciez le miel des figues à
-même leur chair craquelée ; c'étaient presque des
-baisers que vous donniez à ces fruits et votre
-gourmandise avait pour eux un air d'amour ;
-et j'imagine la volupté de vous voir un jour, de
-la fenêtre où, tout heureux, je me dissimule,
-vous diriger, petite et blanche, vers les figuiers
-plantés là-bas à profusion&hellip;</p>
-
-<p>Il y a des jours éclatants de lumière où, par
-les fenêtres ouvertes, m'arrivent les voix des gabariers
-qui chantent le long du canal ; des jurons,
-des coups de fouets, des piétinements de chevaux
-retentissent sur le chemin de halage&hellip; Tout au
-bout du canal je sais qu'il y a la mer&hellip; Je vois
-des vaisseaux déployer leurs voiles et fuir en
-frémissant sur les flots rosés, dans l'aurore&hellip;
-Je marque sur mon atlas les pays que nous
-visiterons plus tard : où serez-vous plus belle et
-douce qu'ailleurs, quels cieux iront le mieux à
-vos yeux, à vous toute?&hellip; N'est-ce pas que ce
-ne sera pas assez de toute la terre pour y promener
-triomphalement notre bonheur?&hellip;</p>
-
-<p>Quand je revins à Sérimonnes pour les vacances,
-j'appris que M. Laubamont était allé s'installer
-provisoirement à Paris. La solution du
-problème qui le passionnait lui échappait toujours
-au moment même où il était assuré de
-la tenir ; pourtant il ne conservait aucun doute
-sur l'excellence et l'exactitude de ses formules ;
-donc l'insuccès était dû à l'insuffisance de son
-matériel scientifique ; mais il pensait trouver
-dans la capitale des machines et des laboratoires
-assez perfectionnés pour lui permettre de mener
-ses expériences à bonne fin.</p>
-
-<p>Et, dès lors, ce fut tout à fait solitaire que je
-me promenai sous les vieux arbres du jardin
-natal. Je n'en éprouvai aucune tristesse ; c'était
-si bon de cultiver mes rêves à l'endroit même
-où ils devaient un jour s'épanouir en réalités! Il
-me semblait même que j'aurais été gêné par la
-présence de ma petite amie&hellip; Peu à peu, toute
-sa personne, telle que je l'avais connue, s'effaçait
-en ma mémoire et, à mesure que le temps
-détruisait telle ou telle partie de l'image tracée
-en moi, je la restaurais à mon gré. Ainsi Lilette
-se parait tous les jours de grâces et de vertus
-nouvelles.</p>
-
-<p>Je possédais donc l'amante idéale, celle qui
-était à chaque instant selon mon désir et dont
-les sentiments et les pensées n'avaient rien de
-secret pour moi, puisque je me chargeais constamment
-de les lui fournir en leur donnant la
-teinte de mon âme et la couleur du temps&hellip;
-J'étais parfaitement heureux : au seuil de l'existence,
-l'imagination est industrieuse et fraîche,
-les illusions accoururent spontanément vers
-nous, nous n'avons pas encore de passé, nos
-fronts sont tournés uniquement vers l'avenir,
-l'espoir règne en maître et, comme il suffit au
-bonheur, il n'est alors jamais nécessaire que le
-bonheur soit réel pour avoir son prix.</p>
-
-<p>Quelques mois plus tard, je vis arriver Guilhem
-Cabrit au parloir du collège ; le pauvre
-homme n'était jamais sorti de son village et,
-après avoir traversé Toulouse à ma recherche, il
-avait les yeux brillants et hagards des hommes
-que des mirages ont éblouis. Tout de même il
-avait pensé à m'acheter des gâteaux. Il me dit
-qu'il venait me chercher parce que M<sup>me</sup> de Castel-Baigts,
-dont la santé n'allait pas très fort, voulait
-me voir ; je n'eus pas besoin d'en entendre
-plus long pour être tout à fait renseigné : ma
-grand'mère allait mourir et, pour la première
-fois, l'idée de la mort m'apparut dans toute sa
-force ; certes, j'avais moins aimé ma grand'mère
-que ma tante de la Gontrie, mais j'avais entrevu
-celle-ci comme dans un songe, elle avait été
-quelque peu pareille aux héros d'un conte, qui,
-le conte fini, s'évanouissent, tandis que celle-là,
-que j'avais connue dès ma naissance, me paraissait
-vaguement avoir existé depuis toujours ;
-je ne m'attendais pas plus à la voir disparaître
-que notre maison ou notre village&hellip; Et je pleurai
-beaucoup ; puis les gâteaux de Guilhem Cabrit
-me consolèrent.</p>
-
-<p>A mon arrivée je trouvai ma grand'mère fort
-proprement couchée dans son lit, bien peignée
-et coiffée de sa plus galante cornette ; elle venait
-d'entrer en fureur parce qu'Ursule avait tardé
-à la poudrer. Ensuite sa méchante humeur parut
-ne plus avoir aucun motif précis ; comme de
-juste, en son état, la colère la fatiguait horriblement
-et c'était d'une voix cassée, lamentable,
-qu'elle maugréait. Ma mère s'approcha
-d'elle toute en larmes :</p>
-
-<p>&mdash; Dites-moi, ma bonne maman, ce qui vous
-irrite si fort?</p>
-
-<p>&mdash; Pensez-vous donc, répondit ma grand'mère,
-que ce qui va m'arriver soit chose bien amusante?</p>
-
-<p>Le curé fit son entrée à quelques minutes
-de là. Contre toute prévision, il fut assez bien
-reçu ; nous le laissâmes seul avec l'agonisante ;
-quand nous rentrâmes dans la chambre, le prêtre
-avait administré les sacrements et ma grand'mère
-s'entretenait avec lui.</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi donc, lui demandait-elle, il est plus
-que probable que j'irai au paradis?</p>
-
-<p>Le pauvre homme, un peu ahuri, ne trouva
-rien de mieux que de lui en donner la certitude.</p>
-
-<p>&mdash; Tant pis pour moi, conclut ma grand'mère,
-car j'ai bien peur d'y mourir d'ennui.</p>
-
-<p>Elle s'éteignit sur le matin, fort dépitée.</p>
-
-<p>Ma mère, qui ne s'était séparée de moi qu'à
-regret, trouva dans son immense solitude une
-excuse pour ne plus me renvoyer au collège. Et
-je vécus près d'elle dans la plus douce nonchalance
-qu'ait jamais pu souhaiter enfant gâté. Je
-n'agissais qu'à mon plaisir, mais il faut dire que
-je trouvais mon plaisir un peu partout ; chaque
-saison, chaque jour, avait son charme pour le
-petit homme tranquille et méditatif que j'étais ;
-j'aimais les bêtes, les plantes, et le perpétuel
-mystère de la création et de la vie suffisait à
-me distraire en me remplissant d'une admirative
-curiosité. Je peuplais des volières d'oiseaux,
-des herbiers de fleurs, j'apprivoisais des couleuvres
-et des corneilles, j'observais dans des boîtes
-vitrées le travail des fourmis et j'élevais dans
-des cages savamment construites par moi de
-bruns grillons des champs qui, vers la fin de
-mai, se revêtaient d'ailes moirées et chantaient
-jusqu'à l'heure de leur mort.</p>
-
-<p>Je passais des heures, dans le jardin, auprès
-d'un grand vivier sur lequel s'ébattaient les
-libellules bleuâtres ou mordorées en un vol mécanique,
-précis et prétentieux ; puis, posées sur
-un bout de bois sec, elles y puisaient durant
-quelques instants leur nourriture subtile d'insectes
-aériens. Sur l'eau savonneuse aux reflets
-de pierre de lune, les girins tournoyaient pareils
-à des gouttelettes de bronze vert ; parfois aussi
-apparaissait la grosse tache brune d'un dytique,
-coléoptère féroce, carnassier aux crocs aigus, qui
-plongeait soudain à la poursuite d'une proie de
-toute la force de ses pattes, rames velues&hellip;</p>
-
-<p>Lorsque les vols de cigognes et des oies sauvages
-avaient traversé les nues et qu'on avait
-pleuré les morts pour la Toussaint, l'hiver arrivait,
-apportant la promesse des soirs pleins
-de grands feux, de tiédeurs câlines et de belles
-histoires. Assis aux pieds de maman, je me
-plongeais dans mes livres favoris ; j'accompagnais
-le Petit Poucet dans le repaire de l'Ogre,
-Gracieuse dans le char de Percinet, Robinson
-dans son île et Ulysse dans ses voyages ; d'ailleurs
-j'avais fini par en savoir davantage sur eux
-tous que Perrault, M<sup>me</sup> d'Aulnoy, de Foë ou le
-vieil Homère ; il leur arrivait dans mon esprit
-mille aventures nouvelles que je me promettais
-bien de consigner tout au long par écrit ; c'est
-dire que je méprisais quelque peu mes auteurs
-les plus chers, qui avaient fini par passer à mes
-yeux pour des historiens ignares ou négligents.
-Bien souvent aussi je me substituais à mes héros,
-j'entrais véritablement dans leurs destinées, et je
-vivais en moi-même leurs vies embellies encore
-par des prouesses de mon invention.</p>
-
-<p>Et, perpétuellement, pour fortifier mon courage
-et pour m'inspirer des ruses, j'avais près
-de moi, au cours de ces aventures, une petite
-fille dont je tenais la main et dont le regard
-brun me servait de bonne étoile.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch15" title="M. de Parpelonne&hellip; devint soudain un familier de notre maison"></h3>
-
-<p class="top4em">M. de Parpelonne, que le départ de M. Laubamont
-avait laissé tout inquiet et désorienté,
-devint soudain un familier de notre maison.
-Son instinct de vieil homme mélancolique lui
-avait laissé pressentir en ma mère une amie qui
-prêterait indulgemment l'oreille aux récits de ses
-souvenirs. Nous le vîmes bientôt arriver à toute
-heure du jour ; nous le reconnaissions avant
-même qu'il parût, au bruit de ses bottes qu'il
-cognait durement sur les dalles du perron pour
-en faire tomber la boue des chemins.</p>
-
-<p>Un jour, il nous annonça que son jeune ami
-Sulpice d'Escorral allait arriver de Vaugarrec
-pour passer avec lui un jour ou deux à Sérimonnes ;
-il demanda de nous l'amener, et, comme il
-paraissait surtout craindre que la présence de
-cet hôte ne lui enlevât le plaisir de ses visites
-quotidiennes, ma mère lui en accorda bien volontiers
-la permission. D'ailleurs, Sulpice d'Escorral
-n'était pas un inconnu pour elle ; jadis
-elle avait joué avec sa s&oelig;ur Blanche dans le jardin
-de Sérimonnes ou dans leur domaine de Vaugarrec ;
-elle avait longtemps pleuré cette amie
-morte à vingt ans.</p>
-
-<p>Sulpice d'Escorral entra chez nous par un clair
-après-midi de Noël. A la mode des gentilshommes
-de la montagne, il était sanglé dans un justaucorps
-de velours, guêtre de cuir fauve et
-coiffé d'un large feutre ; la rudesse un peu sauvage
-de ses gestes et de sa voix ne m'empêcha
-pas un instant d'être certain de sa bonté ; il
-était de haute taille et fort bien de sa personne ;
-je remarquai surtout ses yeux : bien que très
-bruns, ils semblaient parfois vagues et comme
-noyés d'invisibles larmes ; on comprenait que
-pour toujours sur leurs regards était tombé le
-voile des tristesses soigneusement ourdies dans
-la solitude.</p>
-
-<p>Les souvenirs communs firent les frais de la
-conversation et, naturellement, on évoqua surtout
-le doux fantôme de la petite s&oelig;ur disparue.
-Sulpice d'Escorral l'avait adorée. Ils avaient
-vécu l'un près de l'autre dans le désert de Vaugarrec,
-n'ayant pour toute compagnie qu'un
-chapelain, une vingtaine de grands chiens et
-quelques vieux domestiques ; leurs amis les
-allaient rarement visiter ; n'ayant eu à dépenser
-leurs c&oelig;urs que pour une mutuelle tendresse, ils
-avaient été l'un pour l'autre tout le bonheur et
-toute la vie.</p>
-
-<p>Et M. d'Escorral racontait les lointaines années,
-les soirs d'hiver passés près de Blanche
-devant les hautes cheminées où flambaient les
-feux de chêne : le vent se ruait contre les murailles
-du château ou galopait en hennissant
-dans les prochaines ravines ; il y avait des nuits
-où les grands chiens, au chenil, hurlaient en grattant
-furieusement aux portes, comme s'ils avaient
-senti passer dans l'ombre des animaux fabuleux ;
-la campagne était pleine de froid et de terreur&hellip;
-Oh! quelle immense joie gonflait alors le c&oelig;ur
-de Sulpice, à la voir, elle, dans la grande salle
-tiède et bien éclairée, coudre, rêver ou lire, le
-front rosé par le reflet du feu&hellip; Puis venait le
-printemps et, dès les premiers beaux jours, elle
-allait cueillir à brassées les jacinthes sauvages,
-elle en remplissait la chapelle et toute la maison ;
-et l'air qu'on respirait n'était qu'un parfum,
-grâce à cet ange&hellip; Elle était si belle, si
-bonne, si divinement pure, elle était la petite fée
-des sommets, la petite fleur des neiges&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, je me la rappelle bien, disait maman :
-elle ne semblait pas faite pour la terre&hellip; Quelle
-douce créature! On l'eût dite pétrie, âme et
-corps, avec la neige vierge de vos glaciers&hellip; Et
-comme son nom lui allait bien! Aurait-on pu
-l'imaginer s'appelant autrement que Blanche?</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas?&hellip; n'est-ce pas, sanglotait le
-pauvre garçon en baisant la main de ma mère
-pour la remercier.</p>
-
-<p>Non, Blanche d'Escorral n'était pas faite
-pour la terre ; comme ses s&oelig;urs, les jacinthes
-sauvages, elle n'avait même pas attendu le milieu
-du printemps pour mourir. Et Sulpice racontait
-encore l'agonie imprévue et brève de sa s&oelig;ur,
-ses paroles déchirantes : «&nbsp;Ne me laisse pas partir,
-je t'aime tant!&hellip;&nbsp;» sa mort par un matin de
-la belle saison, les jardins de la contrée dévastés
-sur trois lieues, les jeunes filles jonchant de fleurs
-les sentiers de la montagne, quatre mules blanches
-portant le cercueil au sommet du pic d'Astaran
-et la fosse creusée dans un glacier pour
-que les éternelles neiges recouvrissent la petite
-morte d'un linceul digne d'elle ; et puis la tristesse
-tombant comme une chape de plomb sur
-les épaules du solitaire, le bruit étrange de ses
-pas dans le château en deuil, les heures affreuses
-où il croyait la voir, où il lui parlait, et, pour oublier,
-parfois, les courses folles dans la montagne,
-les chasses féroces et, parmi les hurlements
-des grands chiens déchaînés, les combats
-corps à corps avec les ours et les loups.</p>
-
-<p>M. d'Escorral revint souvent frapper à notre
-porte. Je remarquai bientôt que, quand il était
-là, M. de Parpelonne se résignait à interrompre
-ses récits de voyages et ne tardait pas à s'endormir.
-Dans les premiers temps, c'était pour
-moi un malin plaisir de le réveiller par des taquineries,
-mais cela paraissait agacer maman bien
-plus que mes enfantillages ne l'avaient jamais
-fait et je me gardai bien de recommencer.</p>
-
-<p>Notre nouvel ami nous parlait de ses montagnes,
-en vantait éloquemment la beauté, faisait
-entrevoir à mon imagination un fantastique
-paysage de pics grandioses, de cirques où dormaient
-des lacs, de ravins où bondissaient des
-gaves ; plus loin c'était le déroulement d'un plateau
-où des entassements chaotiques de rochers
-bleus déchiquetés figuraient à la tombée de la
-nuit des villes apocalyptiques ; enfin, au seuil
-d'une forêt de pin, sur la frontière même de
-l'Espagne, le château de Vaugarrec érigeait ses
-quatre tourelles, vestiges des temps où il avait
-à se défendre contre les hordes pillardes des
-Vascons et des Sarrazins.</p>
-
-<p>Ma mère, me semblait-il, n'avait pas grande
-envie d'interrompre M. d'Escorral ; mais il fallait
-bien qu'elle parlât :</p>
-
-<p>&mdash; Quel charme ce doit être pour vous, lui
-disait-elle, de vivre dans ces vieux murs, au
-milieu du passé et de ses mystères!</p>
-
-<p>&mdash; Madame, répliquait Sulpice d'Escorral,
-il n'est pas besoin de se tourner vers les jours
-enfuis pour éprouver le vertigineux émoi que
-nous cause le voisinage des mystères. Nous
-sommes sans nul doute environnés par tout un
-monde d'êtres et de choses que la plupart des
-hommes, emportés par la vie, ne soupçonnent
-même pas. Mais la solitude affine les yeux et
-les oreilles ; bien que la nature de nos sens
-nous contraigne à ne pas tout voir, à ne pas tout
-entendre, celui qui vit dans le désert se sent
-bien souvent transporté sur les limites de l'inconnaissable.
-Alors il se rappelle les chansons
-et les contes des bergers ; il pense aux esprits
-des neiges, aux loups-garous, aux fées ; il donne
-à tous les vagues murmures dont les nuits sont
-pleines une signification profonde, et lorsque,
-parfois, les troupeaux pris de panique galopent
-éperdument sans se soucier de l'appel des gardiens
-ou que les chiens, tous poils hérissés, hurlent
-au clair de lune sans cause apparente, il
-frémit, car il comprend que ces humbles bêtes
-voient plus loin et plus clairement que lui&hellip;</p>
-
-<p>Quand il parlait de la sorte, je l'aurais volontiers
-écouté jusqu'au jour, les yeux tout ronds
-et la bouche bée. Mais bientôt ma mère appelait
-Ursule et lui disait :</p>
-
-<p>&mdash; Emmenez le petit, il tombe de sommeil&hellip;</p>
-
-<p>Et cela faisait travailler ma cervelle, car ma
-mère, j'en étais sûr, savait parfaitement que je
-n'avais pas envie de dormir.</p>
-
-<p>Enfin, au bout de trois mois, elle me demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Si tu avais un papa, comme qui voudrais-tu
-qu'il fût?</p>
-
-<p>Et je répondis sans hésiter :</p>
-
-<p>&mdash; Comme M. d'Escorral.</p>
-
-<p>Ah! quels bons baisers ma pauvre maman
-me donna ce jour-là!</p>
-
-<p>Le lendemain, M. d'Escorral arriva de bonne
-heure, seul.</p>
-
-<p>Il avait quitté son costume de velours pour
-une redingote et un pantalon à sous-pieds. Il
-aurait eu fort grand air s'il n'avait porté sur
-son visage et sur toute sa personne les signes
-d'une intense émotion. En s'asseyant il manqua
-de choir.</p>
-
-<p>&mdash; Rassurez-vous, mon ami, lui dit ma mère,
-le petit veut bien.</p>
-
-<p>Alors il se leva, les yeux pleins de larmes et,
-en bégayant «&nbsp;mon petit&hellip; mon bon petit&hellip;&nbsp;»,
-il vint s'agenouiller devant moi. J'ai toujours
-été plus à l'aise devant les gens à qui allait ma
-reconnaissance que devant ceux qui me manifestaient
-la leur, et l'attitude de M. d'Escorral
-était plus gênante encore pour un enfant qui ne
-s'attendait guère à avoir des obligés de si tôt ;
-sans prendre le temps de réfléchir j'éclatai donc
-de rire à cet événement imprévu, mais ce rire
-me parut si vite déplacé qu'avant même d'avoir
-pu l'arrêter je fondis en larmes. Après qu'on se
-fut empressé à me consoler, mes sentiments
-penchèrent dans un autre sens et ne retrouvèrent
-pas de suite leur équilibre : je sentis la
-fierté gonfler mon c&oelig;ur à l'idée que j'avais dispensé
-le bonheur avec un geste d'arbitre suprême ;
-en quoi d'ailleurs je ne me trompais
-pas, car ma mère eût immédiatement renoncé à
-tout si je m'étais montré tant soit peu inquiet
-en voyant qu'elle pouvait tenir à quelque autre
-que moi dans le monde.</p>
-
-<p>Grisé par l'orgueil et les caresses, que l'on ne
-me ménageait pas, je me laissai aller à un bavardage
-sans frein ; ma timidité familière était
-loin ; j'avais oublié que je n'étais qu'un gamin
-et je finis par dévoiler le secret de mon c&oelig;ur
-comme si l'heure en était véritablement venue :</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi, je me marierai, quand Lilette
-sera revenue de Paris&hellip;</p>
-
-<p>Je n'eus pas plutôt laissé échapper ces paroles
-que je rougis et les regrettai affreusement, craignant
-toutes sortes de moqueries. Mais non :
-maman, comme j'étais tout près d'elle, me prit
-dans ses bras et me considéra longuement avec
-une sorte de surprise peureuse. Aujourd'hui que
-je puis à loisir évoquer l'immense sollicitude
-dont elle entoura mon existence, je comprends
-qu'elle s'était doutée de ce qui se passait dans
-mon c&oelig;ur fermé d'enfant, et que mon aveu la
-terrifiait en lui démontrant la naïve imprudence
-avec laquelle j'avais rempli ce c&oelig;ur d'un unique
-rêve.</p>
-
-<p>Nous demeurâmes à Vaugarrec l'été, l'hiver à
-Sérimonnes, et les jours continuèrent à couler
-pour moi tels que par le passé, à cela près que
-j'eus désormais un double horizon pour encadrer
-ma vie et une double tendresse pour veiller sur
-elle. M. d'Escorral alla me dénicher à Tarbes un
-brave homme de précepteur dont la science était
-tenue pour universelle ; même aujourd'hui, je
-m'en voudrais de croire que cette réputation
-était usurpée, car une connaissance approfondie
-de toutes choses prouve surtout à celui qui la
-possède la vanité de toute connaissance et ce fut
-là, sans doute, la raison pour laquelle mon précepteur
-négligea de m'apprendre rien. Je lui en
-ai gardé beaucoup de gratitude ; il fut prévoyant
-sans trop s'en douter : les enfants ont l'horreur
-de toute discipline intellectuelle, et le souvenir
-des mauvais instants que la plupart des hommes
-ont dû à la science durant leurs jeunes années
-les en détourne souvent dans l'âge où ils sauraient
-goûter le plaisir qu'elle dispense ; en vérité
-les hommes devraient tenir ce plaisir en réserve
-et se ménager prudemment le désir de s'instruire
-pour les jours où ils n'auraient plus rien
-à faire de mieux ; si je ne pouvais pas éprouver
-ce désir à présent, avec quoi remplirais-je les
-heures de ma vie?</p>
-
-<p>Mais alors j'aimais bien mieux vagabonder
-dans la montagne. Devant ces libres espaces,
-mon imagination osait déployer ses ailes plus
-follement que jamais ; et puis, là, je ne craignais
-pas que l'arrivée soudaine de quelqu'un vînt me
-déranger quand ma pensée s'occupait au délicat
-travail qu'exige la construction des rêves ;
-pour mieux leur donner l'apparence de la réalité,
-je pouvais même, sans crainte de passer pour
-fou, faire les gestes, prononcer les mots appropriés
-à la circonstance : ainsi, lorsque je m'essoufflais
-à grimper le long d'une pente, je me
-retournais parfois, la main tendue, et je disais : &mdash; Prends
-ma main, Lilette ; sois un peu courageuse,
-nous allons arriver&hellip; Fais attention à
-cette pierre, à cette ronce&hellip; Attends&hellip;</p>
-
-<p>Et je me baissais, et, comme si la pierre et la
-ronce eussent pu vraiment blesser ou entraver
-les doux pieds de ma petite amie, je les écartais
-du chemin&hellip;</p>
-
-<p>Dans les premiers temps de leur mariage, ma
-mère et M. d'Escorral allèrent souvent au pic
-d'Astaran remercier la morte qui, reconnaissante
-de tant de piété et d'amour, avait, par une occulte
-et tendre influence, uni deux êtres créés pour
-puiser l'un dans l'autre un parfait bonheur. Ils
-m'y emmenèrent un jour. De là-haut, j'aperçus
-un merveilleux horizon ; les monts, sur plus de
-dix lieues, s'abaissaient peu à peu vers la plaine
-que l'on voyait au loin confuse, indéfinie et
-pareille à la mer telle que je pouvais l'imaginer.
-Je me serais cru volontiers sur la plus haute
-marche d'un immense escalier qui reliait le ciel
-à la terre. M. d'Escorral désignait du doigt
-certains clochers et disait des noms de villages ;
-mais je l'écoutais distraitement ; devant moi,
-dans une échancrure du paysage, un château en
-ruines apparaissait au flanc d'un mont ; je venais
-de reconnaître Balem, et mon c&oelig;ur battait très
-fort. Certes, depuis le départ de Lilette, j'étais
-allé rôder autour de la maison où elle était née ;
-mais en cet endroit où je venais d'éprouver violemment
-les émotions que procurent à certaines
-âmes la contemplation de la nature et le voisinage
-de la mort, l'apparition inattendue de ces
-vieux murs prit pour moi une importance extraordinaire.</p>
-
-<p>Depuis, je revins bien souvent au pic d'Astaran
-et là, debout sur une roche, tourné vers
-Balem, j'appelais «&nbsp;Lilette! Lilette!&hellip;&nbsp;» de
-toutes mes forces&hellip; Oui, c'était là qu'elle viendrait
-un jour me retrouver, là, devant ces
-montagnes et devant cette tombe que nous
-échangerions les promesses éternelles&hellip; Je contemplais
-au fond de moi-même toutes sortes de
-pensées grandioses et vagues ; et puis, il me
-semblait qu'une douce sympathie veillait sur
-moi&hellip; Ah! sous la neige, un c&oelig;ur aimant de
-vierge endormie devait battre à l'unisson du
-mien!&hellip; Ainsi mon amour puisait une force nouvelle
-aux sources fécondes du mystère ; une
-étrange exaltation m'emportait pour ainsi dire
-aux cimes de moi-même ; je m'agenouillais sur
-le sol en murmurant des paroles délirantes et
-bientôt je croyais entendre, comme pour me
-pousser irrévocablement dans la voie de mon
-rêve, la petite morte d'Astaran murmurer à mon
-oreille le nom de la petite absente de Balem.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch16" title="Le jour où fut baptisée ma s&oelig;ur Jacqueline"></h3>
-
-<p class="top4em">Le jour où fut baptisée ma s&oelig;ur Jacqueline,
-au bras de M. de Parpelonne, qui était parrain,
-nous revint inopinément M. Laubamont. Il était
-arrivé la veille au soir dans le pays ; il nous
-parut bien vieux et bien triste. Tout de suite je
-lui demandai comment se portait Lilette ; alors
-il s'aperçut qu'il l'avait oubliée à Sérimonnes ;
-M. d'Escorral lui ayant proposé de faire atteler
-et d'envoyer une servante chercher la petite, il
-répondit qu'elle n'était pas indispensable et que,
-d'ailleurs, le voyage l'avait beaucoup fatiguée.
-On n'insista pas.</p>
-
-<p>Mais, peu de temps après, comme nous venions
-de prendre nos quartiers d'hiver à Sérimonnes,
-j'appris que Lilette allait venir le soir
-même avec son père dîner chez nous. La journée
-se traîna dans la fièvre de l'attente. Vers six
-heures la clochette carillonna et ma mère dit :</p>
-
-<p>&mdash; Voici nos hôtes&hellip;</p>
-
-<p>J'étais assis dans un fauteuil, le dos tourné à
-la porte, et je pensais : «&nbsp;Jamais je n'oserai bouger,
-jamais je ne pourrai la regarder&hellip;&nbsp;» Puis
-une rafale intérieure dispersa ces pensées accablantes ;
-j'entendis le bruit des embrassades et
-les paroles de bienvenue ; je me levai brusquement :
-Lilette était en face de moi.</p>
-
-<p>Quelle étrange surprise! Elle ne ressemblait
-pas du tout à l'image que j'avais peu à peu dessinée
-en moi-même ; elle avait grandi autrement
-dans la vie que dans mon rêve. Mais c'était en la
-voyant que je croyais rêver&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bonjour, Calixte, comment allez-vous?
-Hélas! je ne reconnaissais pas même le son
-de sa voix et elle ne me tutoyait plus. Déjà,
-aussi peu émue que si nous nous étions quittés
-la veille, elle s'était éloignée de moi ; dressée
-sur la pointe des pieds, menue et coquette,
-elle arrangeait sa coiffure devant la glace.
-Durant quelques minutes, je la détestai violemment ;
-puis je sentis les larmes me monter aux
-yeux et j'allai m'enfermer dans ma chambre
-pour les laisser couler à leur aise. Alors, peu à
-peu, l'apaisement se produisit ; en regardant en
-moi je constatai que la véritable image de Lilette
-avait soudain effacé l'autre et qu'elle était beaucoup
-plus belle. Je revins au salon irrité de mon
-injustice, et d'autant plus amoureux de le réelle
-Lilette que je me sentais coupable de l'avoir
-secrètement offensée.</p>
-
-<p>M. Laubamont nous mit au courant de sa
-situation ; elle n'était pas gaie : les laboratoires
-et les appareils avaient englouti toute sa fortune
-et il ne s'en était aperçu que récemment, en ne
-trouvant plus dans sa poche de quoi payer une
-robe à sa fille. De plus, il se reprochait amèrement
-d'avoir poursuivi son but avec précipitation
-et impatience ; car, si le succès n'avait pas
-couronné des expériences accomplies dans d'excellentes
-conditions, c'était, à n'en point douter,
-qu'il avait proclamé prématurément l'infaillibilité
-de ses formules.</p>
-
-<p>&mdash; Vous me direz, ajoutait M. Laubamont,
-que ce n'est pas un grand malheur de n'avoir
-plus un sou vaillant et que, d'autre part, les
-savants eux-mêmes ne doivent pas se laisser
-abattre par la constatation d'une erreur. Je vous
-accorde qu'il est également possible de réédifier
-une fortune et de faire une nouvelle tentative
-pour découvrir la vérité. Mais ce qui n'est pas
-possible, c'est d'obtenir un délai lorsqu'il plaît
-à notre maître inconnu de nous rappeler à lui&hellip;
-Hélas! j'ai bien peur que mon heure ne soit proche ;
-tous les jours je me sens plus débile, comme
-si mon c&oelig;ur n'était plus capable de distiller du
-sang en quantité suffisante. J'avoue qu'il est
-assez vexant pour celui qui veut de ses propres
-mains créer la vie de se voir comme les autres
-soumis à la loi de la mort. Il n'importe : jusqu'au
-bout je poursuivrai courageusement mes
-recherches. Mais un savant doit procéder avec
-méthode ; je dois donc avant tout essayer de
-prolonger mon existence et, plus spécialement,
-m'enquérir des moyens par lesquels je puis donner
-à mon sang plus d'abondance et de vertu&hellip;</p>
-
-<p>A huit jours de là, Yan Rescampane, le
-valet de M. Laubamont, vint nous apprendre
-la mort de son maître. En pleurant à fendre
-l'âme il nous conta comment tout s'était passé :
-le pauvre monsieur s'était injecté du sang de
-lapin dans les veines, et dès le lendemain il avait
-dû se mettre au lit, brûlé qu'il était par une
-fièvre à faire frémir ; puis des pustules lui avaient
-crevé la peau de la tête aux pieds ; mais il avait
-exigé qu'on n'avertît personne ; il était resté
-jusqu'au dernier moment sans inquiétude et avait
-déjà peine à faire aller la langue qu'il bégayait
-encore avec satisfaction : «&nbsp;L'effet se produit&hellip;
-l'effet se produit&hellip;&nbsp;» A présent il faisait horreur
-à voir et répandait une odeur épouvantable.</p>
-
-<p>&mdash; Même, affirmait le domestique, quand j'ai
-quitté Balem, des poils pareils à ceux des lapins
-commençaient à lui pousser sur tout le corps.</p>
-
-<p>A ce moment, M. de Parpelonne, accablé de
-douleur, fit son entrée et nous confirma la nouvelle.
-Troublés comme nous l'étions par cet
-effrayant trépas, ce fut pour nous un véritable
-soulagement d'acquérir de la bouche de notre
-ami la certitude que le détail des poils de lapin
-était dû à l'imagination affolée du pauvre Yan
-Rescampane.</p>
-
-<p>Il me sembla très doux de me répéter que
-Lilette était pauvre et orpheline et de prendre dès
-ce jour, tout au moins vis-à-vis de moi-même,
-l'attitude de celui qui devait la protéger dans la
-vie. Mais j'eus tout d'abord, à son sujet, une
-grosse déception : M. de Parpelonne avait promis
-de s'occuper d'elle à M. Laubamont mourant
-qui, du reste, ne le lui avait pas demandé ;
-il nous fit part de cette promesse ; ma mère, de
-son côté, avait décidé de garder la petite chez
-nous et elle fit observer à notre ami que cela
-serait préférable pour tout le monde ; mais il ne
-voulut rien entendre.</p>
-
-<p>Bientôt il prit l'habitude de nous arriver agité
-ou inquiet ; nous le questionnâmes ; il nous
-avoua que Lilette le faisait endêver :</p>
-
-<p>&mdash; D'ailleurs, ajouta-t-il, cette enfant n'est
-pas tout à fait coupable ; le métier de père ne
-peut pas s'apprendre du jour au lendemain : j'y
-suis nouveau et c'est d'autant plus grave que
-je me fais vieux et que cette fille imprévue m'est
-tombée du ciel déjà toute grande.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ma chère amie, dit-il encore en se tournant
-vers ma mère, vous devriez bien me donner
-quelques leçons.</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! répondit celle-ci, vous avez passé
-l'âge d'aller à l'école et d'ailleurs on n'apprend
-pas la paternité comme une science. Ce que
-vous avez de mieux à faire, c'est de nous confier
-cette enfant.</p>
-
-<p>Alors il objecta sa promesse qui, pour avoir
-été imprudente, n'en devait pas moins être
-tenue, puisque celui à qui il l'avait faite n'était
-plus là pour l'en délier.</p>
-
-<p>&mdash; Attendez, dit ma mère après quelques
-minutes de réflexion, je crois qu'il y aura, si
-vous le voulez bien, un moyen de tout arranger&hellip;
-M. d'Escorral et moi nous vous aimons
-comme un père ; pourquoi ne viendriez-vous pas
-habiter avec nous?</p>
-
-<p>M. de Parpelonne demanda deux jours pour
-prendre son parti et, sur le soir du deuxième
-jour, il vint frapper à notre porte avec ses hardes
-et Lilette. Nous l'installâmes dans les appartements
-de feu ma grand'mère et nous l'appelâmes
-désormais grand-papa. Ainsi, à quelques années
-de distance, les hasards de la vie me procurèrent
-un père et un grand-père, à moi qui ne m'en
-étais jamais connu ; je dois avouer qu'en cette
-circonstance tout fut pour le mieux et qu'il eût
-été difficile d'en imaginer de plus aimables et
-de meilleurs&hellip;</p>
-
-<p>Dès qu'elle fut entrée chez nous, Lilette se
-confina aux côtés de ma mère ; c'était là que je
-me tenais ordinairement, mais je n'en fus pas
-jaloux, parce qu'il y avait place pour deux et
-que d'ailleurs on n'est pas jaloux de ceux que
-l'on aime. Ce qui m'attristait, c'était que ma
-présence semblait visiblement agacer Lilette.
-Après m'avoir subi quelque temps en silence,
-elle ne se gêna pas pour me dire que j'étais
-une femme manquée, qu'on me trouvait toujours
-dans les jupons et que je ferais bien mieux de
-suivre M. d'Escorral à la chasse. Je dus m'avouer
-qu'elle avait raison, mais tout de même j'aurais
-préféré que cette observation ne me vînt pas de
-sa part.</p>
-
-<p>D'ailleurs, Lilette s'aperçut bientôt que les
-travaux féminins ne l'intéressaient pas ; près de
-ma mère elle demeura perpétuellement les bras
-ballants, les mains inertes, le front barré par la
-ride profonde de l'ennui. Cependant, ne trouvant
-aucun charme à la chasse, je m'occupais,
-solitaire et navré, à édifier des volières au fond
-du jardin. Un jour Lilette vint examiner ces travaux,
-me donna son avis, essaya même de se
-rendre utile ; elle avait un joli petit air humble
-et triste de chien battu ; pour la première fois la
-solitude et le dés&oelig;uvrement la poussaient vers
-moi comme vers un refuge&hellip; A cette époque, je
-le compris assez bien pour lui lancer ironiquement
-que sa place n'était pas en la compagnie
-d'un garçon et que je n'étais pas allé la chercher.
-Mais Lilette n'était pas fière ; elle pleura, implora
-ma pitié, ouvrit son âme : il ne fallait pas lui en
-vouloir, elle n'était pas heureuse, elle était
-d'autant plus malheureuse qu'elle n'avait jamais
-su ce qu'elle désirait&hellip; Je m'attendris ; je lui dis
-qu'elle pouvait tout au moins être sûre de trouver
-en moi un ami qui saurait la plaindre et la
-consoler&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne tiens même pas à ce qu'on me plaigne,
-répondit Lilette&hellip;</p>
-
-<p>Pourtant, désormais, elle ne me quitta plus.
-Nous errions ensemble dans les allées du jardin
-ou le long des routes, cherchant des sujets de
-conversation et nous résignant le plus souvent
-à nous taire. Lilette coupait brusquement au
-passage les fleurs qui se trouvaient à portée de
-sa main et, quand c'étaient des roses, elle les
-mordait. Parfois elle s'asseyait soudain : «&nbsp;Comme
-je suis lasse!&nbsp;» soupirait-elle. Et les larmes lui
-montaient aux yeux, et elle parlait d'elle, toujours
-d'elle ; la pitié qu'elle éprouvait pour sa
-personne la rendait éloquente ; tout la fatiguait
-et l'ennuyait, et, quand elle se tournait vers l'avenir,
-elle n'y voyait que du noir ; elle aurait
-voulu avoir déjà fini sa vie, n'avoir plus rien à
-espérer, à attendre&hellip; Les premières fois j'essayai
-de lui donner du courage.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, Lilette, c'est stupide, à votre âge,
-de vous laisser abattre ainsi.</p>
-
-<p>Je finis par m'attirer cette réponse :</p>
-
-<p>&mdash; Mon ami, vous n'êtes pas sans doute un
-imbécile, mais vous ne me comprenez pas du
-tout.</p>
-
-<p>Dès lors, quand elle se lamenta, je me gardai
-bien de l'interrompre ; mes inquiétudes personnelles
-suffisaient, du reste, à occuper mon esprit,
-Qu'étais-je pour elle? M'avait-elle pris pour
-confident, parce qu'elle voyait en moi celui sur
-qui s'appuieraient un jour sa faiblesse et son
-incertitude? En tout cas, cette faiblesse même et
-cette incertitude me la faisaient chérir davantage
-encore. Quel bonheur ce serait, plus tard, de
-veiller sur elle, de la protéger, comme aux jours
-où j'écartais en rêve devant elle les pierres et les
-ronces sur les sentiers de la montagne! Mais
-consentirait-elle à m'en confier le soin? Ses
-grands yeux sombres gardaient obstinément leur
-secret et, quand j'essayais de lire en eux, elle
-les détournait tout de suite. Parfois, aux heures
-où nous restions silencieux l'un près de l'autre,
-je pensais en frémissant : «&nbsp;Je n'aurais qu'à
-parler pour que le doute s'évanouît.&nbsp;» Mais est-ce
-je ne serais pas mort de tristesse ou de rage
-si mon aveu l'avait laissée indifférente ou si elle
-en avait ri? Et je me taisais, attendant avec résignation
-qu'un mot, un geste d'elle me renseignât,
-et les jours succédaient aux jours avec des
-alternatives de désespoir et d'espérance, et jamais
-aucune lueur certaine n'éclairait le douloureux et
-doux mystère&hellip;</p>
-
-<p>Je parlais du passé, de notre enfance ; mais
-cela était mort et Lilette s'en souciait peu ; du
-présent, et elle pleurait d'ennui ; de l'avenir, et
-elle avait peur. Un soir nous nous assîmes par
-hasard sur le banc où ma grand'mère nous avait
-jadis surpris pour ma honte à échanger un puéril
-baiser d'amour. L'intention me vint de rappeler
-cette aventure à ma compagne ; mais quand
-il fallut ouvrir la bouche, je fus véritablement
-terrifié et je me contentai de lui vanter en termes
-vagues le charme de l'endroit, le parfum des
-rosiers sauvages qui formaient une tonnelle au-dessus
-de nos têtes, la grâce de ces vieilles pierres
-rongées de mousse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, fit Lilette, tout ce que vous me racontez
-est très joli ; seulement on est bien mal assis sur
-ce banc et vous devriez le faire remplacer.</p>
-
-<p>A Vaugarrec, dans le désert de la montagne,
-elle se rapprocha de moi plus encore. Mais déjà
-j'étais trop lâche devant elle pour consentir à
-m'avouer que l'ennui était la vraie raison de cette
-sympathie ; lorsque nous revenions vers le château
-après une longue promenade, Lilette s'appuyait
-avec plus d'abandon à mon bras et c'en
-était assez pour mon bonheur&hellip; Vers la fin de
-l'été, par un après-midi déjà froid et triste, je
-la trouvai sur la terrasse en train de pleurer
-en embrassant la petite Jacqueline ; comme mes
-paroles de consolation n'avaient le plus souvent
-d'autre effet que de l'agacer et de lui inspirer
-des réponses désagréables, je m'empressai de
-tourner les talons ; mais elle courut à ma poursuite.</p>
-
-<p>&mdash; Calixte, ne m'abandonnez pas&hellip; écoutez-moi&hellip;
-il faut que je vous parle.</p>
-
-<p>Puis elle se mit à pleurer de plus belle et murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Non, pas maintenant, pas ici&hellip; Ne me
-demandez rien et venez demain matin au pic
-d'Astaran.</p>
-
-<p>Elle y était déjà quand j'arrivai, assise sur
-la tombe de Blanche, et les rêves n'avaient pas
-menti. Faute de trouver rien de mieux, je m'agenouillai
-devant elle ; mais elle me releva doucement
-en disant :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas à vous de vous agenouiller,
-c'est à moi de vous demander pardon, pardon
-de vous avoir fait souffrir, de vous avoir fait
-attendre cette heure&hellip; Mais il ne faut pas m'en
-tenir rancune : je craignais de n'aller vers vous
-que parce que je n'avais jamais vu que vous dans
-la vie, je ne voulais pas affirmer mon amour
-alors qu'il n'était pas sûr de lui-même ; qu'en
-aurait-il été de notre bonheur si, à la première
-occasion, j'avais reconnu que je m'étais trompée?
-Vous savez comme je suis lâche, comme l'avenir
-me fait peur ; j'ignore tout autant qu'hier ce qu'il
-sera, mais je vous y vois, et cela suffit&hellip;</p>
-
-<p>Je me reproche à présent de ne pas m'être
-abandonné alors à toute l'ivresse de ma joie ;
-c'est une coupe qu'il faut épuiser violemment
-quand elle nous est tendue, car nous ne savons
-pas si nous l'aurons un instant plus tard près
-de nos lèvres&hellip; J'étais assis près de Lilette, je
-tenais ses mains dans les miennes sans la regarder,
-et je modérais mon délire intérieur en me
-répétant sans cesse : «&nbsp;Il faut être calme, il faut
-être sage ; ce bonheur n'est-il pas tout naturel,
-ne l'ai-je pas prévu depuis toujours?&hellip;&nbsp;» Je me
-disais même : «&nbsp;Qui sait? ce n'est peut-être
-qu'un rêve cette fois encore&hellip; Si je me tourne
-vers elle, mes yeux la retrouveront-ils?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Et je murmurai, regardant toujours en face de
-moi :</p>
-
-<p>&mdash; Dis-moi que c'est bien vrai, Lilette!&hellip;</p>
-
-<p>Et alors je ne vis plus rien du tout : un baiser
-s'était posé sur mes lèvres, et parce que ce baiser
-avait soudain effacé le monde et Lilette elle-même,
-le bonheur semblait couler en moi comme
-d'une source surnaturelle, comme du sein entr'ouvert
-de l'infini.</p>
-
-<p>Je connus quelques beaux jours. La joie nous
-rend égoïstes comme la douleur ; ébloui par elle,
-j'en oubliais de regarder Lilette ; j'énonçais mille
-espoirs, je faisais mille projets, et je ne pensais
-pas que mon amie pût désirer autre chose que
-ce que j'avais désiré pour elle ; je me rappelle
-aujourd'hui qu'elle souriait étrangement en m'entendant
-parler de la sorte, et qu'elle me répondait
-avec mélancolie, comme lassée à l'avance de
-tout ce que je lui promettais :</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; oui&hellip; nous ferons tout ce que vous
-voudrez&hellip;</p>
-
-<p>Peu après, nous redescendîmes à Sérimonnes.
-Quel bon hiver je prévoyais pour nous deux&hellip;
-Hélas! n'ai-je pas dès lors été coupable, par
-trop d'amour, de croire que mon bonheur et
-celui de Lilette étaient destinés à toujours se
-confondre, et n'est-ce pas cette idée insensée qui
-fut la cause de tant de désillusions?&hellip; Lilette,
-elle, voyait venir l'hiver avec une sorte d'angoisse.
-Elle disait : «&nbsp;Cela m'ennuie de revenir
-à Sérimonnes, il me semble qu'un rêve va finir,
-que je vais redescendre du ciel sur la terre&hellip;&nbsp;»
-En vain je lui parlais de longs soirs attiédis par
-notre tendresse, devant les flammes dansantes
-des grands feux, auprès de ceux que nous aimions.
-Tout cela n'avait pas l'air d'enchanter Lilette&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous comprenez bien, me dit-elle un jour,
-qu'à Sérimonnes nous serons moins libres qu'ici.
-Je ne veux pas que vous avertissiez encore votre
-mère&hellip; A quoi bon? nous sommes trop jeunes
-pour nous marier tout de suite&hellip; Promettez-moi,
-Calixte, que personne, pour le moment, ne
-saura rien de nos projets?</p>
-
-<p>Certes, je ne pouvais croire que Lilette eût
-aucune arrière-pensée ; je ne doutais pas d'elle
-après lui avoir entendu dire librement des mots
-que la crainte ou l'orgueil avaient si longtemps
-retenus sur mes lèvres. Mais cette cachotterie
-inutile m'ayant attristé, je me sentis environné
-de noirs présages. Ils tinrent leurs promesses :
-durant tout l'hiver, l'attitude de Lilette fut énigmatique,
-pénible, irritante. Elle semblait éviter
-de se trouver seule avec moi ; un instant plus
-tard elle m'écrivait de longues lettres. Elles sont
-brûlées depuis longtemps, mais ma mémoire a
-gardé copie de phrases entières : «&nbsp;Promettez-moi
-que nous serons heureux, j'ai besoin que
-vous me le répétiez&hellip; Je vous aime, je ne devrais
-pas être triste, dites-moi pourquoi je le
-suis&hellip; Jadis je n'étais pas sûre de moi-même ; il
-me semble que c'est de vous que je ne suis pas
-sûre à présent ; j'ai peur que vous ne me connaissiez
-pas, que vous ne vous fassiez des illusions
-sur mon compte&hellip;&nbsp;» Alors je m'empressais
-d'aller la rassurer, mais j'étais souvent mal
-reçu : «&nbsp;C'est tout ce que vous avez à me dire?&hellip;
-Ce n'était pas la peine de vous déranger!&nbsp;» Parfois
-je tentais de remplacer par un baiser ou
-une caresse les paroles impuissantes ; mais Lilette
-s'écartait de moi ou me repoussait : «&nbsp;Vous êtes
-fou&hellip; on peut nous surprendre.&nbsp;» Parfois encore
-c'était elle qui se jetait furieusement à mon cou,
-et puis, durant quelques instants, elle demeurait
-dans mes bras, les yeux clos, inerte et froide
-comme une morte&hellip; Bientôt elle devint fort
-dévote ; il fallut que ma mère l'accompagnât à
-la messe tous les jours ; je remarquai aussi
-qu'elles avaient ensemble de longs et secrets
-entretiens.</p>
-
-<p>Au début du printemps, M. d'Escorral dut
-aller à Toulouse pour recueillir l'héritage d'une
-parente ; ma mère m'ayant engagé vivement à le
-suivre, j'y consentis, bien qu'à regret. Quand
-nous fûmes dans la grande ville, M. d'Escorral
-ne négligea rien pour me distraire ; tous les soirs
-il me conduisit à la comédie ou dans divers lieux
-de divertissement. Il était en relation avec plusieurs
-familles toulousaines, auxquelles je fus
-présenté, et je retrouvai là des jeunes gens qui
-avaient été mes camarades au collège. Ils m'accueillirent
-si aimablement que je ne pus refuser
-de prendre part à leurs plaisirs quand ils m'en
-prièrent. Je me rappelle quelques promenades
-en bateau, sur le beau fleuve aux rives empanachées
-de hauts peupliers, les gais repas dans les
-auberges riveraines, les longues parties de cartes
-dans les tripots, l'or luisant à la lueur des bougies ;
-je me rappelle surtout la nuit où, les seins
-nus, jolie et provocante, une grisette, chargée
-par mes compagnons de me déniaiser, vint
-m'offrir une bouche qui n'était pas celle à qui
-j'entendais réserver mes baisers&hellip; Je cédai par
-peur du ridicule ; mais quand je revis M. d'Escorral,
-j'étais tellement accablé de dégoût et de
-tristesse que je me confiai à lui, dans l'espoir
-de soulager ma conscience. Alors il fit de grands
-éclats de rire : je n'étais qu'un sot, j'étais resté
-trop longtemps pendu aux jupons de ma mère,
-et il fallait au plus tôt jeter ma gourme sous
-peine de voir les gens se gausser de moi&hellip; Il
-parlait très haut, d'une voix que je ne lui connaissais
-pas et détournait ses yeux des miens&hellip;
-Dès ce moment il me sembla qu'il se forçait
-pour rire et que ses conseils n'étaient pas sincères.
-Cependant, pour lui faire plaisir, je lui
-promis de rester à Toulouse après son départ,
-comme il m'y conviait. Au moment de me quitter,
-devant la diligence, il me remit une bourse
-pleine de louis d'or en me disant :</p>
-
-<p>&mdash; Amuse-toi bien ; c'est de ton âge&hellip;</p>
-
-<p>Et la lourde voiture s'ébranla&hellip; Je me revois
-encore, bien après qu'elle eut disparu, abaissant
-d'une main les bords de mon chapeau pour dissimuler
-mes yeux gonflés de pleurs, et faisant
-machinalement sauter dans l'autre la bourse
-pleine de louis d'or.</p>
-
-<p>Durant quelques jours, j'essayai d'obéir à
-M. d'Escorral et de me rendre aux invites de
-mes compagnons ; mais c'était au-dessus de mes
-forces ; dès que je me retrouvais seul, je versais
-des torrents de larmes ; des rêves affreux troublaient
-mes nuits ; une fois, dans mon sommeil,
-je crus tenir Lilette morte entre mes bras ; je
-m'éveillai en sursaut et j'écrivis immédiatement
-aux miens que j'avais l'intention de revenir et
-que d'ailleurs mes ressources étaient épuisées ;
-M. d'Escorral m'envoya d'autre argent et quatre
-pages de moqueries. Alors je pris la résolution
-de ruser : dans les lettres que j'écrivis par la
-suite, je m'arrangeai pour lui faire croire que je
-devenais un parfait débauché ; mes appels de
-fonds se multiplièrent ; je criais misère sans
-répit et laissais pressentir de considérables
-dettes de jeu&hellip; La tactique était bonne ; on ne
-tarda pas à me rappeler.</p>
-
-<p>Ma mère m'attendait à Tarbes en berline et
-nous partîmes sur-le-champ. Elle me dit, sur un
-ton d'affectueux reproche :</p>
-
-<p>&mdash; Tu vas bien t'ennuyer avec nous à présent,
-mauvais sujet!</p>
-
-<p>Elle semblait toute triste ; je ne pouvais pas
-faire durer la plaisanterie plus longtemps ; en
-riant, je tirai donc de mes poches tout l'or
-qu'elles contenaient :</p>
-
-<p>&mdash; Regarde, m'écriai-je triomphalement, j'ai
-été sage, et si je t'ai fait croire le contraire, c'est
-que je ne demandais qu'a revenir.</p>
-
-<p>Je m'attendais bien à ce que maman m'embrassât &mdash; ce
-qu'elle fit &mdash; mais non pas à voir
-ses yeux se remplir de larmes ; immédiatement
-je compris qu'un malheur était arrivé ; j'étais
-même sûr qu'il s'agissait de Lilette ; son nom
-était sur mes lèvres, où je le retenais éperdument ;
-et pourtant je voulais tout savoir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Maman, je t'en supplie, dis-moi tout!</p>
-
-<p>&mdash; Mon chéri, calme-toi, ne me fais pas davantage
-de peine ; si vraiment tu l'aimais, comme je
-le crois, il faut que tu sois bien courageux : tu
-ne la reverras jamais&hellip;</p>
-
-<p>J'écoutais accablé comme par ces chaînes que
-nous sentons parfois peser sur nous dans les
-cauchemars&hellip; Pourquoi ne devais-je pas la revoir?
-Des hypothèses se présentaient avec une
-rapidité vertigineuse : elle était morte, partie,
-mariée&hellip; J'envisageais en un instant toute l'horreur
-de ces événements possibles, et, chaque fois,
-l'étau qui broyait mon c&oelig;ur semblait resserrer
-sa morsure&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne la reverras jamais&hellip; Elle ne voulait
-pas d'autre époux que Dieu&hellip; C'est à Vaugarrec,
-l'été dernier, qu'elle m'a confié pour la première
-fois son dessein de prendre le voile. J'ai lutté,
-mon enfant : je croyais que ce n'était là qu'une
-lubie de jeune fille ; mais je me suis heurtée à
-une ferme volonté. Il ne faut pas la détester ;
-elle n'avait pas voulu qu'on te mît au courant,
-parce qu'elle se doutait, comme nous, que tu l'aimais,
-et nous t'avons éloigné au moment de son
-départ pour essayer de nous épargner à tous une
-douleur inutile&hellip;</p>
-
-<p>Devant l'inexplicable duplicité de Lilette, mon
-accablement fit place pour un instant à la rage :</p>
-
-<p>&mdash; Maman, tu as été sans le savoir complice
-d'une folle, d'une malheureuse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle était malheureuse, mais non pas folle,
-répondit ma mère ; elle t'aimait comme un frère,
-elle me l'a dit bien des fois, mais elle n'aurait
-jamais consenti à être ton épouse, pas plus que
-celle d'un autre. Peut-être sous ses sentiments
-religieux cache-t-elle quelque lâcheté, quelque
-égoïsme ; mais il n'est pas généreux de l'en
-soupçonner et c'est, d'ailleurs, tellement inutile!&hellip;
-Apprends encore qu'elle est entrée au couvent
-comme d'autres dans la tombe, de son plein
-gré, sans doute, mais désespérément&hellip; Si tu avais
-vu sa tristesse, le jour qu'elle partit!&hellip; Il faut,
-mon enfant, lui témoigner par devers toi-même
-un peu de cette pitié que l'on doit aux morts&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Maman, elle est affreusement égoïste, lâche
-et peut-être méchante&hellip; En tout cas, elle nous a
-menti, à toi, à moi, à tous&hellip; Tiens, regarde!</p>
-
-<p>Et je lui mis dans la main les lettres de Lilette.
-Aux dernières clartés du jour elle en lut quelques
-passages avec une douloureuse stupéfaction ;
-et puis, après avoir réfléchi quelque peu :</p>
-
-<p>&mdash; Mon petit, me dit-elle, j'aime presque
-mieux qu'il en ait été ainsi ; au moins, à présent,
-tu vois ce qu'elle vaut et tu finiras même par
-avouer qu'elle ne méritait pas tant d'amour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Maman, je l'aimais!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; Que tu n'aurais pas été heureux avec
-elle, qu'elle t'aurait fait souffrir de la pire des
-manières, c'est-à-dire sans le vouloir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je l'aimais! Je l'aimais!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; Que c'était une malade, une détraquée,
-peut-être pis encore!</p>
-
-<p>&mdash; Maman, dis-toi bien que je l'aime à présent
-davantage, parce que je la plains.</p>
-
-<p>Nous gardâmes quelques instants le silence ;
-puis ma mère me dit en me serrant de toutes ses
-forces contre son c&oelig;ur :</p>
-
-<p>&mdash; Mon chéri, promets-moi que tu vas être
-sage, que tu te laisseras soigner et guérir? Pense
-à nous tous, à moi qui t'aime et que tu aimes, à
-M. d'Escorral, qui a tant souffert autrefois, à
-notre petite Jacqueline&hellip; Pense que nous pouvons
-être si heureux tous ensemble et que nous
-méritons si bien de l'être&hellip; Sois sage, et puis,
-tu verras, dans quelques années, que dis-je?
-dans quelques mois, comme tout ce gros chagrin
-sera loin&hellip;</p>
-
-<p>Elle cessa brusquement de parler, comprenant,
-avec la merveilleuse lucidité de l'amour, la douloureuse
-inutilité des meilleures paroles. Et je
-restai, durant tout le voyage, appuyé contre elle,
-dans une épouvantable crispation de tout mon
-être, sans pouvoir rien dire, sans pouvoir même
-pleurer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Calixte, me demanda simplement ma mère
-comme nous arrivions à Sérimonnes, tu nous
-pardonneras bien d'avoir eu recours pour te
-guérir à un remède indigne de toi?&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Même à distance, même en considérant mon
-passé comme un étranger insensible pourrait le
-faire, j'essaierais vainement d'évoquer sans frémir
-la semaine qui suivit ce retour ; je sens
-encore vivante en moi l'horreur de ces jours
-accablés par la tristesse ou tourmentés par la
-colère, de ces nuits sans sommeil&hellip; Savez-vous
-ce que c'est que de ne plus dormir, d'entendre
-sans trêve une voix dans le silence, de voir un
-visage dans les ténèbres, de se souvenir avec
-cette minutie cruelle que l'esprit tourmenté par
-la fièvre apporte à ses travaux, de se répéter
-mille fois : «&nbsp;Il y a trop longtemps que la nuit
-dure, l'aurore ne reviendra plus.&nbsp;» Ah! je ne
-pense pas qu'on ait souvent, par amour, souffert
-de la sorte, et ceux qui auront lu ces pages trop
-vite ne m'accorderont sans doute que cette
-espèce de pitié qu'on a pour les malades, les
-exaltés, et les fous ; peut-être même mépriseront-ils
-tant de faiblesse ; mais le mépris m'est
-indifférent et je ne demande pas la pitié ; je voudrais
-seulement qu'on me comprît, je m'adresse
-à la raison et non pas au c&oelig;ur. Ce que je pleurais
-alors, ce n'était pas un petit être vain et misérable,
-je pleurais un mort précieux : le cher
-espoir de toute ma vie ; où il n'y avait jamais eu
-que cet espoir, je ne voyais plus rien ; je ne me
-retrouvais plus quand je me cherchais moi-même,
-c'était la détresse absolue, la fin de tout,
-cet anéantissement de l'âme qui ne peut pas se
-concilier avec la vie persistante du corps et qui
-nous fait bientôt considérer celle-ci comme inutile
-et odieuse&hellip; C'est à ceux qui, pour quelque
-raison que ce soit, ont souffert ainsi, que je fais
-appel, tandis que je me revois, derrière Balem,
-assis au bord d'un gouffre où gronde le gave, les
-yeux fixés vers le fond. Qu'ils s'imaginent à ma
-place&hellip; Est-ce qu'ils n'auraient pas alors pensé
-qu'ils étaient lassés, qu'ils avaient bien sommeil?
-Est-ce qu'une main plus forte que leur volonté ne
-les aurait pas poussés vers cet abîme, est-ce qu'ils
-n'y seraient pas tombés, comme j'y suis tombé?</p>
-
-<p>Oh! surtout, qu'on ne m'accable pas en me
-reprochant cette lâcheté suprême : ceux qui se
-sont jetés dans les bras de la mort et que la
-mort a repoussés emportent d'elle un souvenir
-qui est leur punition éternelle ; toutes les douleurs
-terrestres, même celles de l'amour, peuvent
-s'oublier ; mais ce qu'on n'oublie pas,
-lorsqu'on a sincèrement voulu mourir, c'est la
-minute où l'on se détache de la vie, le remords
-inouï qui suit l'acte que l'on a cru définitif&hellip;
-Désormais, celui qui est passé par là, quand le
-malheur reviendra vers lui, ne pourra même
-plus se consoler avec la pensée du grand repos ;
-il saura, lui, que les tempêtes qui l'assaillent ne
-sont rien à côté de l'affreuse nuit qui l'attend,
-et, à ces moments-là, il reverra dans toute son
-horreur la face implacable sur laquelle il souleva
-le voile.</p>
-
-<p>Des bergers me ramassèrent inanimé au bord
-du gave ; par miracle je ne m'étais pas blessé
-gravement ; mais à la suite de cette émotion physique
-et morale je restai deux jours évanoui&hellip;
-Quel étrange sommeil! j'entendais vaguement
-les voix de mes parents, et je me disais : «&nbsp;Je
-suis mort, et mon âme est revenue vers ceux
-que j'aimais&hellip;&nbsp;» Quand je repris connaissance,
-Lilette sanglotait auprès de mon lit, je crois
-même que ce furent ses sanglots qui me réveillèrent
-tout à fait.</p>
-
-<p>A quoi bon me torturer longuement avec le
-souvenir des jours qui suivirent, les seuls où j'ai
-connu le bonheur autrement qu'en rêve? Je
-revois, sans trop oser regarder ces images, une
-Lilette ayant enfin l'air d'être heureuse et confiante
-près de moi, pendant ma rapide guérison
-et nos courtes fiançailles ; je me rappelle nos promenades
-à la Gontrie, les ouvriers qui chantaient
-en réparant la maison où nous allions vivre, le
-cortège nuptial sur la route jonchée de roses, et
-puis, à la nuit, la vieille Anne ouvrant les portes
-devant nous deux avec des mots de bienvenue&hellip;</p>
-
-<p>Nous avons, dans la vie, une heure triomphale,
-celle où précisément le rêve et la réalité
-se donnent la main. Alors nous sommes parvenus
-au sommet de notre existence ; nous pensons
-même un instant y pouvoir demeurer ;
-nous oublions que la vie est une étape et que
-nous n'avons pas le droit de nous arrêter en chemin ;
-bientôt nous nous sentons poussés en
-avant ; étonnés, nous essayons d'abord de résister,
-mais toute résistance est vaine et la descente
-commence sur l'autre penchant de la montagne,
-d'autant plus précipitée que le sommet atteint
-était plus haut&hellip;</p>
-
-<p>J'ai été bref sur mon bonheur par pitié pour
-moi, je serai bref sur mes désillusions pour ne
-pas lasser la patience des autres. Mon infortune,
-je m'en rends bien compte, fut d'une vulgarité
-et d'une banalité lamentables : en deux
-mots, je fus ce qu'on appelle indulgemment un
-mari malheureux ; j'aurais même pu remplacer
-ces derniers mots par un seul&hellip; Mais pourquoi
-me couvrir davantage de ridicule, puisque je ne
-saurais pas même avoir la consolation de m'irriter
-contre les rieurs? J'irai même jusqu'à leur
-accorder qu'il eût été plus élégant et plus sage
-d'oublier bien vite cette mésaventure. D'autres
-n'y eussent point manqué. C'est dire que les
-événements n'ont d'importance que celle que
-nous leur attribuons, que par suite les douleurs
-ne gardent tout leur sens qu'en nous-mêmes, et
-qu'il est peut-être exagéré de taxer les autres
-hommes d'égoïsme toutes les fois que nos petites
-misères ne réussissent pas à les intéresser.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="ch17" title="Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie"></h3>
-
-<p class="top4em">Le cours de cette histoire a rejoint celui de
-ma vie. Que ces pauvres feuillets, qui contiennent
-tout le passé, aillent le retrouver, aillent
-dormir à la place qui leur est due : sous la poussière&hellip;
-Pourtant, mon Dieu, avant d'en finir
-avec tout cela, permettez-moi de me tourner
-vers vous et de vous dire :</p>
-
-<p>«&nbsp;Seigneur, il n'y a pas de raisons pour que
-vous n'existiez pas et mon malheur ne m'a pas
-fait douter de vous, car je sais que j'en suis seul
-responsable ; je m'étais, tout jeune, accoutumé
-à ne vivre que dans mes rêves, et comme j'avais
-toujours dirigé au gré de mon désir cette vie
-imaginaire, l'idée ne m'était pas venue qu'il
-pouvait, dans la vie réelle, en être autrement.
-Seigneur, nous sommes vos enfants, mais des
-enfants terribles ; si votre puissance est infinie,
-nos aspirations sont sans limites, et malgré toute
-votre bonne volonté vous n'arriveriez jamais à
-nous satisfaire.</p>
-
-<p>«&nbsp;Il me semble tout de même, Seigneur, que
-vous avez été quelque peu injuste envers moi.
-Il exista, évidemment grâce à vous, une enfant
-vers qui semblait me pousser votre grande main
-mystérieuse. Nous autres, Seigneur, nous n'avons
-pas votre clairvoyance, et vous devez nous
-excuser de mal comprendre vos desseins, puisque
-vous les avez voulus impénétrables ; je pouvais
-bien me tromper de cela ; dès lors, pourquoi
-ne pas m'avoir éclairé tout de suite, pourquoi
-n'avoir pas retiré le fer de la plaie quand
-elle n'était pas encore trop profonde et que j'en
-aurais pu guérir?</p>
-
-<p>«&nbsp;D'ailleurs je ne vous demandais en somme
-rien d'impossible, je n'étais pas bien exigeant ; il
-était si simple, si logique, si naturel que ce rêve
-se réalisât! Nous avions grandi, elle et moi,
-l'un près de l'autre et ne l'aimais-je pas comme
-il doit vous plaire que l'on aime, depuis toujours
-et pour toujours? Je comprends que vous ne
-puissiez pas contenter la plupart des hommes
-dont les désirs sont multiples et variables, mais
-pour moi, qui n'avais qu'un désir, vous n'aviez
-vraiment qu'un mot à dire, qu'un geste à faire,
-et je vous assure que par la suite je ne vous
-aurais plus importuné jamais&hellip; Pardonnez-moi,
-Seigneur, je crois bien vous avoir accusé d'injustice,
-mais les mots dépassent ma pensée ; vous
-seul savez ce que vous faites ; peut-être que des
-douleurs comme la mienne ont leur place marquée
-dans l'enchaînement des lois éternelles,
-qu'elles vous sont nécessaires pour pousser le
-monde vers la grande fin de vous seul connue&hellip;
-Il n'y a pas moyen de discuter avec vous ; nous
-ne pouvons que vous implorer. Voici donc ma
-prière suprême :</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous me voyez, depuis des ans, chercher
-l'oubli et le sommeil dans la solitude ; mais
-l'oubli fuit qui le cherche et, quand je veux dormir,
-je n'ai pas plus tôt éteint la lampe que des
-fantômes accourent et peuplent les ténèbres
-autour de moi&hellip; Que signifie cela? Vous savez
-bien pourtant que si elle venait frapper à cette
-porte je ne pourrais ni la maudire ni lui pardonner,
-que je n'attends plus rien, que je n'espère
-plus rien, que je ne suis plus rien&hellip; Pourquoi
-retenir près de moi le souvenir et la
-souffrance?</p>
-
-<p>«&nbsp;Laissez au moins, Seigneur, dormir les
-morts.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ</h2>
-
-<p class="xsmall r drap">NOTE SUR MON ONGLE CALIXTE VIDAL,
-AUTEUR DU PRÉCÉDENT RÉCIT</p>
-
-
-<p>C'est dans les papiers de mon grand-oncle
-Calixte-Léonce Vidal (de la Gontrie) que j'ai
-trouvé le récit qu'on vient de lire. Calixte Vidal
-mourut quelque vingt ans avant ma naissance ;
-il n'est pourtant aucune personne qui me soit
-plus familière. En voici devant moi un portrait
-assez médiocre, mais, paraît-il, fort ressemblant
-que fit de lui un peintre bayonnais du nom
-d'Etcheparre. Il est daté de 1863 ; déjà les parties
-claires sont devenues jaunes et les dorures
-du cadre se sont écaillées et ternies.</p>
-
-<p>Ceux qui se firent peindre autrefois ont eu
-pour eux la vieillesse de leur vie, et ils ont ensuite,
-pour nous, dans leurs portraits, une vieillesse
-plus longue et non moins lamentable. Bien
-que mon grand-oncle Vidal fût jeune quand on
-le représenta ainsi, il m'apparaît dans cette image
-déjà ancienne comme émacié, débile et chancelant
-sous le faix d'un grand âge ; je sais bien
-pourtant qu'il mourut de bonne heure. Il a les
-cheveux blonds, le nez long, le menton aigu, et
-d'extraordinaires yeux pâles, dont les regards,
-tournés vers le rêve, semblent aller trop loin
-pour rien percevoir de ce qui est dans la vie.</p>
-
-<p>Il épousa Cécile Laubamont, qu'on appelait
-aussi Lilette. Il l'aima, comme on le sait, du premier
-instant qu'il la vit, et l'on peut dire depuis
-toujours. Ce fut, si j'en crois ce que l'on m'a
-conté jadis, une fort jolie personne, svelte, brune,
-et de traits excessivement délicats et réguliers.
-Elle était taciturne et passait pour sournoise ;
-on racontait qu'à Paris son père avait dû la retirer
-d'une pension où, vers la quatorzième année,
-elle se levait, la nuit, pour aller mordre ses compagnes
-jusqu'au sang.</p>
-
-<p>Je ne pense pas que mon grand-oncle et
-Cécile Laubamont aient jamais eu beaucoup de
-bonheur ensemble. Durant une dizaine d'années
-Lilette trompa son époux tant qu'elle put, sans
-pour cela lui accorder les compensations de gentillesse,
-d'affabilité et de bonne humeur qui sont
-d'usage en cette circonstance. Surprise par lui
-comme elle se livrait sous le toit conjugal à son
-passe-temps favori, elle obtint son pardon et
-disparut le lendemain en emportant ses bijoux
-et quelques louis d'or. Il paraît qu'elle a traîné
-à Paris une vieillesse misérable après avoir eu
-dans la galanterie, sous le nom d'Eléonore de
-Sérimonnes, son heure de célébrité.</p>
-
-<p>Un jour, tandis que de vieux amis de ma
-famille remuaient des souvenirs, j'entendis dire :</p>
-
-<p>&mdash; Cette Cécile Laubamont ne valait pas un
-liard, mais Calixte avait aussi bien des torts.</p>
-
-<p>Je ne sais pas si mon pauvre oncle avait bien
-des torts, mais je sais que la fugue de la jolie
-Lilette mit le comble au désespoir de son c&oelig;ur.
-Durant plusieurs mois il ne sortit plus de chez
-lui et, les yeux pleins de larmes, il répétait sans
-cesse à ceux qui l'allaient voir : «&nbsp;Je paie la
-dette de mon oncle Barnabé&hellip;&nbsp;» Même, à partir
-de ce temps-là, il eut, comme disent les gens de
-chez nous, une étoile dans la cervelle.</p>
-
-<p>Un beau jour il congédia ses domestiques,
-disposa tout à sa fantaisie dans la maison et en
-fit sceller les portes et les fenêtres. Ce fut fini par
-un clair matin de mai ; on entendait tinter tout
-le long du ciel les clarines des troupeaux que
-les bergers reconduisaient vers les montagnes ;
-c'était la fin des lilas et le commencement des
-roses. Mon oncle s'assit sur la dernière marche
-du perron, pleura longtemps, et puis s'en fut, les
-mains dans les poches.</p>
-
-<p>Je l'imagine sur la route de la gare, avec le
-haut chapeau de paille, la cravate sombre et la
-redingote à boutons de métal que je lui connais
-pour les avoir vus sur son portrait ; il va lentement,
-la tête baissée, en faisant tourner sa canne.
-Alors je me rappelle que ma bien-aimée grand'mère
-Jacqueline disait dans mon enfance, en
-relevant mes cheveux sur mon front :</p>
-
-<p>&mdash; Il ressemble à notre pauvre Calixte&hellip;</p>
-
-<p>Et les images se brouillent dans ma tête. Ce
-n'est plus Calixte Vidal qui s'en va sur la route,
-c'est moi qui pars à mon tour, sans savoir où,
-désespéré par mon malheureux amour pour une
-Lilette encore inconnue.</p>
-
-<p>Mon oncle se rendit à Bordeaux, où il acheta
-une maison dans la rue du Vieux-Huchoir. C'était
-un petit hôtel de fort bon style Louis XVI,
-assez délabré à la vérité, et dans le grand salon
-duquel une vieille dame avait fait auparavant l'élevage
-des souris blanches. Calixte Vidal s'en
-arrangea fort bien et ne prit même pas la peine
-de le faire réparer. Il y vécut solitaire, dévoré
-soudain par un grand amour de la science et
-plus précisément des sciences occultes.</p>
-
-<p>Je l'imagine volontiers, penché jusqu'à l'aube
-sur Jamblique, les <i lang="la" xml:lang="la">Mysteria numerorum</i> ou la
-<i lang="la" xml:lang="la">Kabbala denudata</i>. Déjà, le long des quais prochains,
-les voix et les jurons résonnent, les
-chars roulent, les grues grincent ; sur le beau
-fleuve houleux, les brumes se dispersent lentement ;
-il vient par la fenêtre entr'ouverte une
-odeur fade de vase et de pierres mouillées. Mon
-oncle lit et, doucement, sur la table, une des
-petites souris blanches de la vieille dame, sans
-trop redouter le lecteur immobile, s'est avancée ;
-elle flaire, épie, cligne ses menus yeux roses et
-s'accroupit sur ses pattes de derrière, le museau
-levé, coquette, méfiante. Mais Calixte Vidal est
-toujours immobile, et le petit animal rassuré
-commence à grignoter un des in-folios épars
-avec un bruit de dents fines grêle et moqueur.</p>
-
-<p>Les jours passèrent. Mon oncle s'absorba de
-plus en plus dans ses livres et se passionna surtout
-pour la magie blanche. Il fit même paraître un
-<i>Traité des Elémentals et des moyens de s'en rendre
-maître par la musique</i> (à Bordeaux, chez
-Magnion, un volume in-8<sup>o</sup>, avec des vignettes
-représentant des évocations accomplies par l'auteur
-selon sa méthode, 1867). Un an après,
-comme il avait pris l'habitude de jouer du violon
-sur son toit par les nuits de lune, il glissa, chut
-dans la rue, et se tua. On ramassa près de lui son
-violon qui miraculeusement était resté intact.</p>
-
-<p>A la Gontrie, les plantes grimpantes avaient
-masqué les fenêtres closes et depuis longtemps
-s'étaient rejointes au-dessus du toit. Les moineaux
-et les pinsons pullulaient parmi ces fouillis
-de verdure. Ainsi, dans la maison délaissée, le
-passé dormait sous un linceul de chansons. C'est
-moi qui ai rouvert les portes, après que la mort
-de ma mère m'eut fait maître de ce domaine et
-que le désir me fut venu d'aller habiter un pays
-depuis quelques années abandonné par les miens.</p>
-
-<p>Or, quand les rayons du soleil rentrèrent dans
-la demeure, ils vinrent frapper un tableau dressé
-à dessein au milieu du vestibule : des Satyres y
-fessaient l'Amour enchaîné. Je ne savais rien
-encore&hellip; Pourquoi, moi aussi, à sa vue me
-suis-je senti l'esclave d'une crainte mystérieuse,
-pourquoi n'a-t-il plus cessé de hanter les pensers
-de mes jours et les rêves de mes nuits? &mdash; Depuis,
-j'ai retrouvé à Sérimonnes les mémoires
-de l'oncle Vidal et j'ai compris. J'ai compris que
-le mauvais génie de notre famille avait attaché à
-cette image sa fatale influence. Une nuit, furtif,
-comme pour accomplir une &oelig;uvre de magie et
-conjurer un charme néfaste, je me suis levé, j'ai
-allumé du feu et j'y ai jeté le tableau. Qu'ai-je
-fait là? Insensé! ai-je détruit cette image dans
-ma mémoire?&hellip; Elle existe toujours, et elle
-n'existe plus que pour moi. C'est contre moi
-seul, à présent, que s'exercera la force malfaisante
-qui restait enclose dans ce sortilège.</p>
-
-<p>Et j'attends dans l'antique demeure celle qui
-viendra m'apporter la douleur, moi qui, de toute
-une race sur laquelle semble s'être acharnée une
-si étrange fatalité, reste seul aujourd'hui : seul,
-car bien que Barnabé de la Gontrie n'ait plus
-reparu jamais, il est probable qu'à défaut du
-bienheureux pays terrestre où il avait espéré
-voir ses inquiétudes s'apaiser, il a atteint depuis
-longtemps le port obscur où nous irons tous
-faire un jour l'escale définitive.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap pad"><span class="small">PRÉFACE</span></td>
-<td class="bot pad"><div class="r"><a href="#ch0">7</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Ma s&oelig;ur Jacqueline Lassort est venue
-ce soir me surprendre</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">11</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Au creux d'une vallée pyrénéenne</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">21</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Ce fut une brillante journée d'avril</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">36</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Après une demi-lieue de route</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">47</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Lilette n'était pas là et la pluie tombait</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">53</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Ce fut sur le tard de son mariage</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">65</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">74</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Or, à deux années environ du départ de mon oncle</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">93</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap pad"><span class="small">LETTRE ÉCRITE PAR BARNABÉ DE LA GONTRIE A
-SON ÉPOUSE, TANDIS QU'IL SE TROUVAIT EN
-L'ILE DE BALI</span></td>
-<td class="bot pad"><div class="r"><a href="#ch9">98</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">117</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">182</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">&hellip; C'est la nuit où notre voiture est
-entrée en quittant la Gontrie qui se
-perpétue</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">162</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel
-serait cruel pour ma pauvre tante</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">162</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Lilette, Lilette, je ne voulais pas davantage
-parler de vous</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">171</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">M. de Parpelonne&hellip; devint soudain un
-familier de notre maison</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">180</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Le jour où fut baptisée ma s&oelig;ur Jacqueline</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">194</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">Le cours de cette histoire a rejoint
-celui de ma vie</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch17">224</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap pad"><span class="small">APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ</span></td>
-<td class="bot pad"><div class="r"><a href="#ch18">231</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em"><i class="small">ACHEVÉ D'IMPRIMER</i><br />
-<span class="small">le deux avril mil neuf cent six</span><br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-BLAIS ET ROY<br />
-<span class="xsmall">A POITIERS</span><br />
-<span class="small">pour le</span><br />
-MERCVRE<br />
-<span class="xsmall">de</span><br />
-<span class="small">FRANCE</span></p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR FESSÉ ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
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