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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'amour fessé - -Author: Charles Derennes - -Release Date: March 13, 2021 [eBook #64805] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of - public domain material from the Google Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR FESSÉ *** - - - - - CHARLES DERENNES - - L'Amour fessé - - --ROMAN-- - - - PARIS - SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE - XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI - - MCMVI - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - L'ENIVRANTE ANGOISSE, poèmes (chez Ollendorff), 1904. 1 vol. - LA TEMPÊTE, poèmes (chez Ollendorff), 1906 1 vol. - - _En préparation:_ - - LA CHASSE DU CLAIR DE LUNE, roman. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ: - -Cinq exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 5. - -JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y -compris la Suède, la Norvège et le Danemark. - - - - -A - -ANDRÉ DODERET - - - - -PRÉFACE - - -Voici, Lecteur, un récit assez baroque pour être vrai ou possible (ce -qui est tout un). D'ailleurs, je te le donne comme copié sur les -mémoires d'un mien parent, et quelles raisons aurais-tu de suspecter sa -bonne foi ou la mienne? Le titre seul est de mon invention. - -Ce n'est pas que j'en sois très fier, surtout après ce que je vais -t'apprendre. Ayant lu les papiers laissés par M. Calixte-Léonce Vidal -(de la Gontrie), j'eus peine, durant de longs jours, à écarter de ma -pensée les événements qu'il y relatait, et, lorsque j'en conversais avec -moi-même, je les contenais sous l'appellation de l'Amour fessé, n'en -trouvant point qui me parût plus convenable. Je dis convenable au sens -tout nu du mot, car on m'a, depuis lors, averti que ce titre était -l'inconvenance même. - -Bien résolu à ne le point modifier, pour quantité de raisons dont la -plupart, d'ailleurs, m'échappent, j'ai songé quelque temps à le -remplacer sur la couverture du livre par un avertissement comme: Le -titre ne peut être exposé aux yeux de tous; voir à l'intérieur.--Mais -j'ai renoncé à ce projet, pour m'épargner le désagrément de ressentir -une sourde colère toutes les fois qu'on m'aurait accusé à tort de -vouloir me singulariser. - -Comme il eût été préférable que M. Calixte Vidal m'épargnât ces ennuis! -Il faut dire à son excuse qu'il ne se doutait guère qu'on publierait -jamais ses mémoires; le pauvre homme n'eut même pas la consolation de -penser que des infortunes qui le touchaient de près et les siennes -propres seraient tout au moins profitables à quelques personnes, en les -distrayant. Moi, Lecteur, ayant découvert par hasard ces récits sous un -linceul de poussière, je les rends au jour pour l'amour de toi. Je ne -doute point que tu ne bénisses bientôt le hasard qui les fit retrouver -et, par la même occasion, celui qui en fut l'instrument. - -Ce livre t'apprendra surtout - - Que l'on n'est pas toujours - Heureux dans ses amours... - -Des personnes d'esprit morose et de médiocre jugement estimeront sans -doute qu'il était inutile de mettre encore une fois en lumière une -vérité d'autant plus indiscutable que les chansons des carrefours en -font leur thème favori. Je répondrai simplement ceci: la vérité, qui -passe pour être seule aimable, passe aussi pour être éternelle. Et toi, -Lecteur, qui es assez subtil pour comprendre que les vérités éternelles -ont existé de tout temps, tu m'excuseras de n'avoir pas songé à en -chercher de plus nouvelles pour te les offrir. - -Enfin, sois bien persuadé qu'à la différence de tant d'autres auteurs ou -éditeurs je n'ai pas écrit cette préface pour excuser tant bien que mal -la médiocrité du cadeau que je te fais. On t'a offert tant de livres -riches, hélas! des seuls trésors du prince Eole, que tu ne perds plus -ton temps à en peser aucun. Ce n'est pas moi qui aurai le coeur de te le -reprocher; mais cela m'engage à te dire que celui-ci est admirable, que -je te souhaite de le croire et que, pour ma part, il y a beau temps que -j'en suis sûr. - -D. - - - - -_Écrit en septembre 1865 par M. Calixte Vidal (de la Gontrie)._ - -Ma soeur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre en ma -retraite bordelaise de la rue du Vieux-Huchoir. Elle est entrée dans -l'asile de la science environnée par un turbulent concert de frous-frous -soyeux et d'éclats de rire. Comme elle est jeune et comme elle est -belle! Bien que ma mère l'ait eue d'un second mariage et que je sois -presque de seize ans plus âgé qu'elle, nous nous aimons très tendrement. -Elle est arrivée ce matin pour choisir ses robes d'hiver et, demain, le -train l'emportera de nouveau vers les Pyrénées et sa maison de -Sérimonnes. Cette fois encore, elle n'a point oublié son pauvre grand. -Elle m'a conté ses achats: elle a surtout parlé d'une robe de bal en -soie ambrée avec des entre-deux en «blonde de Caen». Moi, je contemple -les yeux noirs de Jacqueline et ses lourds cheveux couleur de seigle -mûr... A n'en point douter, voici une robe qui, de Sérimonnes à Tarbes, -fera, cet hiver, bien des envieuses et vaudra bien des jaloux à ce bon -Lassort. - -Mais déjà ma soeur, en faisant la moue, a promené ses regards sur les -objets maussades qui m'environnent. Voici les farouches _in-folios_, -rangés en bataille sur les rayons de la bibliothèque, ou tristement -épars sur le sol ainsi que des guerriers après le combat; voici mes -instruments d'astronomie, les télescopes dont les lentilles, dans -l'ombre, sont braquées comme des yeux luisants et mauvais; voici mes -papiers noircis de grimoires, et les boîtes de mes violons alignées sur -le sol, comme de petits cercueils où, pour un temps, les âmes musicales -des mélodies sommeillent; et voici partout la poussière des choses et, -sur mon front, celle des souvenirs, qu'on nomme la mélancolie. - -Et Jacqueline me gronde: - ---Oh! le vilain, qui reste enfoui dans son trou, au lieu de revenir au -pays, où il ne quitterait plus jamais sa petite soeur qui l'adore!... - -Elle s'est jetée à mon cou et parle à présent tout près de mon âme. Ah! -si c'était possible de partir avec Jacqueline, de recommencer la suite -des jours et de les laisser couler doucement auprès d'elle, là-bas, dans -la maison où je suis né, où elle vit heureuse à présent! Si la source -des larmes ne s'était pas tarie à la longue, si je pouvais pleurer, -devenir faible comme un enfant et me laisser guider par cette petite -main, si c'était possible, mon Dieu! - -Et Jacqueline dit encore: - ---Écoute; le soir, mon mari et moi, nous poussons quelquefois nos -promenades jusqu'à ta demeure. Si tu savais comme le parc de la Gontrie -est beau en ce moment! Bien avant d'y arriver, on sent l'odeur des -magnolias; ils sont en fleurs; c'est une fête... Calixte, il faut -revenir, il faut rouvrir les portes, il faut oublier. - -Oublier! - -Si Dieu le permettait, est-ce que cette grâce ne s'épanouirait pas en -moi aujourd'hui, par ce bel après-midi d'été finissant, tandis que je -sens contre mes joues, Jacqueline, la fraternelle caresse de vos bras -et, dans ces tristes yeux, la jeune clarté des vôtres?... - -Comme d'habitude, je ne réponds rien à la tendre requête de ma soeur; je -reste immobile près d'elle, les yeux cloués au sol ou perdus dans le -vague; puis je lui dis, d'une voix bien humble, bien suppliante, comme -si je craignais qu'elle ne fût fâchée de mon entêtement: - ---Petite soeur, je vais m'habiller, me faire très beau; tu prendras mon -bras... je serai si heureux... Nous irons dîner ensemble, et puis je te -conduirai où tu voudras... Ce sera charmant de rentrer pour quelques -instants dans la vie à côté de toi... J'avertirai Mme Lanselme, mon -intendante; tu dormiras dans ma chambre et elle fera mon lit dans la -bibliothèque, ici... - -Jacqueline m'embrasse encore. Je la quitte pour aller «me faire très -beau». - -Oublier, Seigneur[1]!... - - [1] Le lecteur sera gêné, durant ces premières lignes, par telle ou - telle allusion à des événements qu'il ne connaît pas encore. Mais - notre dessein bien arrêté est de ne rien changer aux notes de M. - Vidal de la Gontrie (Calixte-Léonce). Un appendice explicatif, à la - fin de _l'Amour fessé_, rendra compte de tout ce qu'il y a - nécessairement de mystérieux dans cette sorte de prologue, et, entre - autres choses, jettera quelque clarté sur les opinions tout au moins - singulières que M. Vidal de la Gontrie professe un peu plus loin sur - la musique. Avant qu'il nous raconte les aventures lamentables dont - il fut témoin dans son enfance, que les curieux se contentent de - savoir qu'il n'eut guère lui-même à se féliciter de la bonté du - destin. (Note de l'Éditeur.) - - * * * * * - -Nous sommes allés dîner presque hors ville, dans un cabaret d'été où se -réunit la jeunesse élégante. Jacqueline prenait naïvement plaisir à sa -beauté. Les dandys se rapprochaient de nous, parlaient à voix haute pour -attirer son attention et faisaient des mines en son honneur. Quelle -jolie gaîté! Une fois elle s'est penchée vers mon oreille en murmurant: - ---Ils te prennent pour mon mari. Comme je m'amuse! Et toi? Est-ce que -cela ne t'amuse pas, d'être mon mari? - -Charme tout-puissant de l'innocence! Je crois que j'ai pu sourire... -Mais, hélas! qu'est-ce que cette enfant est allée dire là? - -Ensuite nous avons écouté un opéra dans le théâtre solennel, somptueux -et laid, oeuvre de l'architecte Louis. La Déesse Musique peut-elle -vraiment trouver en lui un temple digne d'elle? Quelle vaine prétention -ont les hommes de la vouloir loger dans ce monument massif où elle ne -doit déployer ses ailes qu'avec dégoût! Quels entrelacs d'immatérielles -pierres, quelles effarantes et vertigineuses tours dressées jusqu'aux -nuages lui fourniraient la demeure que sa divine essence est en droit -d'exiger? Quel Piranèse pourrait rêver les escaliers fantastiques qui -figureraient les ascensions par lesquelles elle nous amène jusqu'à la -sphère des esprits errants?... En vérité la Musique n'a de temples que -dans les âmes qu'elle daigne élire; et c'est, d'ailleurs, une -profanation de la faire servir à la seule délectation des oreilles, -alors qu'elle porte en elle des forces péremptoires que notre devoir est -d'utiliser. - -En rentrant nous avons, Jacqueline et moi, parlé encore de Sérimonnes. A -présent ma soeur dort derrière cette cloison, et sourit à de jolis -songes où miroitent des robes de soie ambrée ornées de dentelles -anciennes. Petite soeur, dormez. Moi, solitaire, je vais veiller ici -toute la nuit. J'écouterai le vol tumultueux des souvenirs s'ébattre en -soulevant d'antiques poussières. Et, déjà, les voici tous... Mais il en -est un dont le fantôme passe et repasse inexorablement devant mes yeux. -Attendez-vous, ô Spectre, les honneurs funéraires que l'infortuné -Elpénor demandait au vieil Odysseus, dans le pays des Cimmériens -couverts d'ombre et de nuées. Soit donc! Acceptez le récit que -j'entreprends à présent, que je ne puis plus ne pas entreprendre. Les -bruits du dehors se sont tus; quand je tourne la tête, je vois, par la -fenêtre, l'arête d'un toit découper un fastueux lambeau de nuit semé -d'étoiles; ma plume glisse doucement sur le papier; une race effrontée -de petites souris blanches, nourries jadis par la vieille dame qui me -précéda en ce logis, aiguise ses dents sur mes bouquins et fait, par -instants, grincer le silence; je devine à côté de moi, dans la chambre, -un souffle paisible, égal, heureux... - -Puissiez-vous dormir ainsi toute votre vie, ma soeur Jacqueline! - - - - -I - - -Au creux d'une vallée pyrénéenne, dans un horizon étroit de montagnes -bleues, c'est Sérimonnes, et son clocher pointu où luit un coq dans la -lumière, et ses maisons qui grimpent le long d'un versant, serrées et -grises comme un troupeau las et couvert de poussière. L'immobilité -accablante des monts pèse lourdement sur les hommes; dans le sommeil de -la nature, le village semble endormi. Je le revois surtout tel qu'il -était aux jours de l'été, quand les rayons du soleil s'amassaient dans -la vallée ainsi qu'un liquide brûlant dans un vase, je le revois comme -si je me trouvais encore sur la terrasse de notre maison qui était la -plus haute au flanc de la montagne: à mes pieds, nul mouvement ne -signalait la vie, nul bruit humain ne vibrait; et, comme on entendait -toujours le grondement fougueux du Gave d'Orio sur les roches, la voix -de l'eau avait fini par n'être plus pour moi que la voix elle-même du -silence. - -Les hommes y étaient rudes et tout près de la terre. Ils se coiffaient -d'un béret bleu, cambraient fièrement leurs torses dans des justaucorps -de bure olivâtre, et leurs jambes nerveuses étaient serrées aux mollets -par des lanières de cuir. Ils croyaient farouchement en Dieu, mais, le -jugeant sans doute trop lointain pour qu'il valût la peine de s'en -inquiéter beaucoup, ils préféraient prendre garde aux sorciers dont les -maléfices peuplent les nuits noires. Apres au labeur, ils torturaient -tout l'an le ventre de la terre, et, instruits dès l'enfance à épier sa -fécondité, ils allaient, le front penché vers elle, jusqu'à la mort. Le -sol déjà pierreux du val ne donnait que des maïs et des fèves maigres, -mais, pourvu que les hivers ne fussent point trop rigoureux, les vignes -de raisins blancs, qu'on laissait se marier follement aux branches des -arbres, fournissaient en automne un vin piquant et capiteux. En mars, -les perce-neige et les jacinthes sauvages fleurissaient à foison sur les -pentes, puis, tandis que la neige des glaciers diminuait aux sommets des -pics lointains, la neige des lilas s'épanouissait sur la vallée; et, -durant la fin du printemps et les mois d'été, c'était un immense et lent -concert de parfums auquel chaque semaine ajoutait une gamme nouvelle et -dont le ton changeait selon que les pluies mouillaient les plantes ou -que le soleil les frappait dru. - -C'est là que je suis né, en l'an mil huit cent vingt-sept, précisément -le jour de Chandeleur, et, quand je replie sur lui-même l'écheveau de -mes jours, c'est au penchant de la vallée de Sérimonnes, dans la maison -qui dominait tout le village, que le fil de ma destinée échappe à mon -souvenir en se perdant au milieu des ténèbres d'où nous sortons tous. -J'y ai grandi près de ma mère et de ma grand'mère, mon père étant mort -l'année même de ma naissance pour avoir bu d'une source glacée après -s'être échauffé tout un jour à courre les lièvres. Pour ce qui est de ma -mère, sa tendresse et la mienne furent unies l'une à l'autre par des -liens si serrés et je me suis si peu éloigné d'elle durant le temps -qu'elle a vécu, qu'à peine je la puis distinguer de moi-même. Tout autre -était l'amour que je portais à ma grand'mère et j'ai tort, apparemment, -d'écrire ici le mot amour, car elle n'excitait guère en moi qu'un vif -intérêt; elle était, dans mon âme, assez voisine des objets amusants ou -curieux que le monde offrait à mes sens naïfs, et, notamment, de ces -livres remplis d'histoires extraordinaires que je trouvais dans mes -souliers aux matins de Noël et que je lisais ou me faisais lire pendant -les jours froids. - -Grand'mère de Castel-Baigts était une personne fort robuste encore, -bavarde, tapageuse et grondeuse; mais je la savais peu redoutable; ses -colères, qui étaient fréquentes, duraient d'autant moins qu'elle les -faisait sonner plus haut. - -Sa vie avait été assez diverse. Dans son enfance, les de la Gontrie, -riches et bien en cour, avaient mené grand train à Versailles; ce nom -revient assez fréquemment dans les mémoires et les chroniques de -l'époque; le père de ma grand'mère, Pierre de la Gontrie, homme aimable, -poli et ingénieux, fut pour Louis XVI une manière de confident; il lui -donna de précieux conseils sur l'art de fabriquer les serrures; et le -cadet, Sébastien, abbé de Lucernay, fut tenu pour la seule personne dont -la Polignac pouvait supporter la compagnie, quand ses coliques lui -donnaient des humeurs noires. - -La Révolution venue, toute la famille se réfugia dans ses domaines -pyrénéens; le bruit du canon et des idées nouvelles ne retentit jamais -jusque-là et, même aux jours les plus tourmentés, Sérimonnes, comme par -le passé, dormit paisiblement dans son lit de montagnes bleues. Pierre -de la Gontrie, devenu veuf, ne sut bientôt plus que faire de sa grande -fille turbulente, que la solitude ennuyait; en désespoir de cause, il -lui enjoignit de se marier avec un gentilhomme du pays, M. de -Castel-Baigts. C'était un grand chasseur et un bon buveur; peu patient -de nature, il battit sa femme d'importance, toutes les fois que la -chasse et le vin lui en laissèrent le temps; mais elle le lui rendit -bien. Au fond, ils s'aimaient beaucoup et ma grand'mère n'aurait sans -doute pas gardé de son mari un mauvais souvenir, si elle n'avait -découvert à sa mort qu'il avait beaucoup joué dans les tripots des -villes voisines, et si malheureusement qu'elle était à peu près ruinée. -Elle en prit du reste assez facilement son parti; sur certains points -son caractère était devenu fort accommodant et c'est ainsi qu'elle -laissa ma mère se marier avec un simple bourgeois, quand le désir lui en -vint: «Il faut bien, disait Mme de Castel-Baigts, marcher avec son -temps.» - -Pour dire le vrai, elle avait fini par voir d'un oeil indifférent les -événements aller leur train parce que, tandis qu'elle avançait en âge, -elle laissait son esprit reculer vers le passé, et vivait de plus en -plus au milieu de ses souvenirs. Et les objets familiers de ses -souvenirs, ce n'étaient point les jours de Sérimonnes, ni M. de -Castel-Baigts, mais sa plus lointaine jeunesse: Versailles, le roi, la -reine, et tout ce monde prestigieux qu'elle avait traversé en sortant du -couvent. - -Seul l'amour de ses paons et de son chien Némorin la rattachait à la vie -réelle. Les paons vivaient en liberté dans le jardin; l'après-midi, elle -les appelait, et les nobles bêtes, reconnaissant sa voix, venaient -picorer sur la pelouse les grains qu'elle leur lançait. Quant à Némorin, -c'était un affreux petit animal qu'un ami lui avait rapporté de Chine; -sa peau grisâtre était presque nue, à cela près que des touffes de poils -maigres et sales poussaient au bout de sa queue et au-dessus de ses -yeux, lesquels étaient bombés et luisants comme des billes de jais; -frileux et hargneux, il grelottait perpétuellement et grondait. Ma -grand'mère l'adorait, le prenait dans ses bras, le laissait retomber, le -couvrait de baisers et de coups en lui racontant des histoires. Sa -tendresse pour moi devait se confondre à peu près avec celle qu'elle -nourrissait pour Némorin; en tout cas elle manifestait l'une et l'autre -de la même manière. Je n'aimais pas les coups, ses baisers m'étaient -indifférents, mais ses histoires me charmaient. - -Comme elles ont jadis bourdonné dans ma tête, ces histoires en qui mon -imagination retrouvait si facilement le charme mystérieux des contes de -fées!... Voici la reine Marie-Antoinette, blonde sous la poudre à l'égal -de Marsya et de Viviane... Elle joue dans les jardins de Trianon fleuris -comme ceux de l'enchanteur Merlin... Et voici encore la belle Lamballe, -avec sa bouche de sang qui s'épanouit sur des dents blanches en un -perpétuel sourire... Un jour d'automne, la reine légère et son amie, -vêtues comme de simples dames, se sont échappées du Château. Oui, c'est -l'automne; contre le ciel bleu gris les arbres sont d'or et, bien que -nulle brise ne souffle, des feuilles s'envolent et tombent lentement, -lentement, une à une, comme à regret, sur l'herbe, au bord du Grand -Canal; jamais l'odeur du buis ne fut si pénétrante... La reine et son -amie fuient en se tenant par la main et, parfois, gaiement émues à la -pensée qu'on peut les suivre, elles se retournent, regardent: là-bas le -Château rougeoie dans un embrasement de soleil; toutes les vitres -lancent des flammes. Pour qui est le bûcher que le soleil allume -aujourd'hui sur l'immense terrasse? Des cloches sonnent... Pour qui est -ce glas? - -A l'entrée des bois, la reine et Lamballe ont rencontré ma grand'mère: - ---C'est la petite de la Gontrie. Hé! petite, veux-tu venir avec nous? - -Et les voici parties toutes les trois. Déjà le Château a disparu -derrière les arbres. La forêt frémit et embaume; les noires myrtilles -sont mûres, et les fugitives s'en barbouillent les lèvres en riant... Il -y a aussi des violettes d'automne qui sont plaisantes à mettre dans les -cheveux; Antoinette en a tressé une couronne pour son amie, et la pose -sur la belle tête aux yeux verts et tranquilles... Alors elles -s'embrassent longuement et leurs joues sont rosées. Et parfois, à -présent, comme lasses, elles s'arrêtent, s'assoient sur les mousses et -disent à ma grand'mère: - ---Petite, va donc chercher d'autres fleurs. - -Ma grand'mère fait semblant de disparaître; mais, sournoise, elle se -cache derrière un arbre, et, de là, elle voit la reine et Lamballe, qui -s'embrassent, qui s'embrassent... - ---Grand'mère, pourquoi s'embrassaient-elles comme cela? - ---Hé! parbleu, parce que... Ah! mon Dieu! comme tu es insupportable! -Tiens, attrape cette gifle, et si tu m'interromps encore je ne -raconterai plus mes histoires qu'à Némorin... - -Et la promenade s'est poursuivie, et les folles ont tant et tant couru -qu'à présent elles ne savent plus guère où elles sont. C'est l'orée du -bois, et elles voient se dérouler devant leurs yeux des prairies et des -prairies, après lesquelles les bois recommencent. Les oiseaux chantent à -voix lasse et une grande douceur tombe du ciel. - -Soudain la reine retient par le bras sa compagne: - ---N'allons pas plus loin, ne nous faisons pas voir, regarde: à l'ombre -de ces arbres, devant nous, un jeune homme... - ---Il écrit sur un bout de papier, puis lève les yeux au ciel. Un -poète... C'est à coup sûr un poète que nous allons surprendre, ma -chère!... - ---Approchons-nous tout doucement; que les feuilles ne craquent pas sous -nos pieds... Mais comme nous sommes faites! Où trouver de la poudre et -du rouge?... Nos lèvres sont barbouillées de myrtilles et de mûres et -nos cheveux désordonnés sont mêlés de violettes... - -Mais tant pis! Elles apparaissent dans la lumière. Le jeune homme fort -galamment se lève et salue. Sans doute ces belles égarées vont lui -demander leur chemin. Non, elles se sourient, lui sourient et semblent -fort embarrassées d'elles. Il y a quelques instants de silence. - ---Mesdames, dit ensuite l'inconnu, oserai-je vous prier de prendre place -en ces fauteuils que la seule nature a fabriqués?... Le soir est doux, -et, après cette rencontre imprévue, nous pouvons connaître ici quelques -instants de causerie et de rêve dignes des âges les plus naïfs et les -plus charmants. - ---En effet, Monsieur, nous voici tout à fait loin du reste des hommes, -répond Antoinette ravie... Cette nature solitaire m'enchante, et je -maudis des temps où le monde nous enchaîne presque toujours par des -liens d'une sévère rigueur. Oublions cela: nous sommes pour un moment -bergers en Arcadie, et je voudrais qu'il y eût près d'ici le temple d'un -Dieu antique: nous ne manquerions pas de le remercier par une offrande -de violettes. - ---Seriez-vous donc, Madame, pieuse aux vrais Dieux? - ---Hélas! répond la reine, j'aurais souhaité de vivre aux jours où ils -étaient visibles ailleurs qu'en leurs statues. Mais ils sont morts à -présent. - -Une vive rougeur monte aux joues du jeune homme. Il sourit -énigmatiquement: - ---Les Dieux ne sont pas morts; les Dieux ne peuvent pas mourir; ils se -cachent à nos regards parce que nous les avons méprisés; mais ils sont -là, dans l'ombre, tout près de nous... Moi, qui me sens presque exilé en -ces temps-ci, je me plais à les chercher dans les plaines heureuses -d'Ile de France. J'espère les retrouver un jour... oui, j'espère. Et -quand vous m'êtes apparues tout à l'heure, rayonnantes de jeunesse, de -beauté et de soleil, j'ai cru enfin que la nature, apaisée par ma piété, -écoutait ma prière, et vous envoyait vers moi, vous deux et cette -enfant, joyeuses, couronnées de violettes, et traînant après vous -l'odeur des bois, nymphes riantes et échauffées d'avoir joué avec des -Faunesses. - ---Vous êtes un sage. Monsieur; je vois que les vaines agitations de -notre temps ne vous troublent guère; vous aimez mieux écouter les -murmures charmants de votre rêve que les cris forcenés de ceux qui, se -disant philosophes, veulent pousser l'État dans un abîme, où, sans nul -doute, ils seront engloutis les premiers. - -L'inconnu devient grave: - ---C'est vrai, Madame, que les Dieux dont je vous parlais sont des Dieux -aimables, et qu'on ne saurait trop en rêver. Mais il est une autre -divinité, la plus grande, certes, et la plus désirable, dont les hommes -attendent anxieusement la venue parce qu'elle doit leur donner le -bonheur et la sagesse. S'ils l'appellent et s'ils la cherchent, il les -faut approuver, même s'ils s'abusent et prennent un fantôme pour elle, -même s'ils errent à sa poursuite, même si nous en souffrons, et même... - ---Et même?... - -Le jeune homme regarde étrangement la reine et dit: - ---Que sais-je? - -Un souffle de tristesse semble courber ces fronts prédestinés. Tous se -taisent; puis la reine s'efforce de sourire. - ---Allons, Monsieur, le soir descend et l'on doit s'inquiéter de nous; il -faut que nous rentrions. Adieu! Adieu!... - -Elle lui tend sa belle main à baiser, fait quelques pas, puis revient -vers lui. - ---Voudriez-vous, Monsieur, me dire votre nom? - ---Que vous importe?... Un nom peut-être à jamais obscur! - ---Il me serait doux de m'en souvenir. - ---Je m'appelle André de Chénier. - -Le vent s'est levé et, cette fois, c'est une avalanche de feuilles -mortes. Il fait déjà froid; oui, c'est bien l'automne, un -indéfinissable, un immense automne, l'automne de tout, dirait-on. Et le -soleil, au fond du ciel, est rouge, et les nuages, qu'il enflamme -au-dessous de lui, semblent, ruisselant de cette tête tranchée, des -flots de sang qui coulent et tombent au fond de quelque immense abîme. - - * * * * * - -A quoi donc me suis-je laissé aller, et que revenez-vous faire au-dessus -de ma tête penchée, belles histoires du temps jadis?... C'est vrai, vous -avez à ce point nourri mon enfance que je ne sais plus vous séparer des -images qui lui étaient offertes par la réalité; vous êtes ici à votre -place et le cours régulier de ma pensée y devait naturellement entraîner -l'une de vous... Mais à présent rentrez dans l'ombre, contes de ma -grand'mère où le fantôme sanglant et poudré d'une reine passait, contes -de ma vieille bonne Ursule où les loups-garous hurlaient en bondissant à -travers la campagne nocturne et contes où se déroulaient à l'infini les -aventures que je prêtais avant de m'endormir aux bergers qui, près de -leurs bergères, jouaient de la cornemuse sur les rideaux de mon petit -lit... Les souvenirs sont devant moi comme jadis devant le roi errant -les têtes vaines des morts accourus en murmurant du fond de l'Erèbe; -qu'un seul d'entre eux, l'inexorable, s'approche à présent de la fosse -où bouillonne le sang noir. - - - - -Ce fut une brillante journée d'avril et plus que jamais le beau temps -remplissait les coeurs de joie, car c'était le jour où Sérimonnes -célébrait sa _bote_ ou fête votive qui est placée sous la protection du -bienheureux Marc. - -J'allais sur mes six ans. De grand matin, la vieille Ursule entra dans -ma chambre et rangea près de mon lit un costume neuf. Je me levai -précipitamment pour pouvoir l'admirer tout à mon aise. Il était question -de ce costume depuis fort longtemps: on m'avait promis que, si j'étais -sage, je porterais culotte pour la _bote_. Cette perspective m'avait -comblé de joie. Aussi, lorsque j'aperçus le pourpoint bleu pâle à -boutons de nacre, la large casquette de velours qu'ornaient des glands -d'or à la dernière mode et surtout le pantalon de coutil crème qui était -resserré en manière de guêtres sur les mollets, je conçus une idée très -nette des progrès que cet événement faisait accomplir à ma personne. Je -me sentis tout à coup très grand, très fort et prêt à marcher -victorieusement vers l'avenir. Et ainsi je roulais dans mon âme des -pensées d'orgueil. - -Lorsque je fus habillé et que je me fus promené devant la glace, il me -parut que je devais être tout près d'égaler les bergers de mes rideaux -dont j'inventais chaque soir l'histoire avant de fermer les yeux, et qui -étaient devenus mes parangons chéris de vaillance, de vertu et de -beauté. Du reste, les compliments que me firent, tant aux vêpres qu'à la -messe, les amis de ma famille ne me laissèrent aucun doute à cet égard. - -Je sus garder jusqu'au retour des vêpres une attitude et des pensées -conformes à la dignité de mon nouvel état, à savoir une démarche grave -que n'intéressaient plus la couleur des cailloux ou les sauts mécaniques -des sauterelles, une certaine onction dans les gestes de mes mains -gantées de frais, et dans mon coeur un mépris indulgent pour toutes -choses. Mais le temps se fit long et cette gravité me parut de mauvais -goût. Vers le milieu de l'après-midi je me surpris en train de grimper -dans les marronniers pour cueillir à même les feuilles les hannetons -endormis dont les ventres marbrés et les fauves élytres farineuses -étincelaient à portée de ma main dans les rayons du soleil. Ce fut à cet -exercice périlleux qu'il m'advint de déchirer largement mon pantalon -neuf. L'accident était tout au moins possible, mais je n'ai jamais été -philosophe et il m'affecta profondément. - -J'interrompis sur le champ ma chasse aérienne, fort inquiet de savoir si -le dommage était réparable; les grandes personnes n'ont aucune -intelligence et, par suite, aucune pitié des infortunes qui frappent les -petits; on me répondit par une fessée bénigne, il est vrai, mais fort -vexante, et ce qu'il y eut de plus triste, c'est que je dus reprendre -les jupons que je croyais avoir délaissés pour toujours. Concevez-vous -la honte d'un papillon qui se verrait redevenir chenille? Déchu de ma -gloire, je méditais pour la première fois et fort amèrement sur la -vanité des grandeurs et des joies humaines. - -Ce fut là, en vérité, une affaire considérable. Mais soudain, au milieu -de mes réflexions et de ma tristesse, j'entendis dans le jardin des cris -d'indignation auxquels des sanglots répondaient. J'allai voir, et je -compris que ma mère et ma grand'mère chassaient Marinounette Cantarel, -la petite servante. Je ne manquai point d'exagérer très fort la portée -de cet acte. Depuis mon enfance j'avais toujours vu autour de moi les -mêmes domestiques, Marinounette, Ursule et Guilhem Cabrit; si donc -Marinounette quittait notre maison, ce devait être à la suite d'un crime -irréparable et cousin germain de celui qui fit fermer les portes de -l'Éden derrière nos premiers parents. Je questionnai ma mère sur ce -méfait; mais elle me dit tout net que cela ne regardait en rien un -bambin de mon âge. Aujourd'hui je reconstitue facilement le drame tel -qu'il dut se passer. Marinounette avait entendu le printemps à la -manière des pauvres bêtes qui vont courbées vers le sol et louant Dieu. -Avril!... Les boucs riaient dans leurs barbes auprès des chèvres; les -hannetons, sur l'herbe, tombaient des arbres, immobiles et liés; les -couleuvres, le soir, au fond du jardin passaient par couples près des -viviers et, en voyageant, cinglaient l'air vibrant comme d'une double -lanière... Pauvre Marinounette! elle avait en son coeur simple accueilli -les conseils de la saison et les invites d'un voisin, et ma grand'mère, -bien que les pages les plus éloquentes de Rousseau eussent fait les -délices de sa jeunesse, n'avait pas jugé favorablement cette religion -naturelle. - -Tant et si bien que, dans le salon où ma mère, elle, et moi nous nous -trouvâmes réunis quelques minutes plus tard, elle n'essayait même pas de -mettre d'entraves aux paroles ardentes que la colère lui dictait. Bien -sage, à l'écart, je me réjouissais, sans même oser me l'avouer, de ce -que la mésaventure de Marinounette avait fait oublier la mienne. Mais -c'était d'une âme fort troublée que je considérais la succession -précipitée des événements. Un malheur, dit-on, n'arrive jamais seul; -c'est, peut-être, que la douleur et la tristesse qu'il laisse après lui -jettent leur ombre sur les événements quelconques qui le suivent... En -vérité, après avoir déchiré mon pantalon et vu chasser la servante, je -prévoyais encore je ne sais quoi d'extraordinaire et même de redoutable. -En silence, dans mon coin, sans guère m'occuper des images éparses par -terre, j'écoutais les pas de la destinée en marche vers moi. - -J'attendais. J'avais bien raison. - -La colère de ma grand'mère n'avait pas encore pris fin que Guilhem -Cabrit, fort effaré, annonça que Mme de la Gontrie était là et demandait -à voir ces dames. Après quoi, il resta sur place, tournant son béret -dans ses doigts, comme si le son même de sa voix, en confirmant ce fait, -l'eût accablé de stupeur. Mais la fureur de ma grand'mère crut à tel -point, et son discours devint si tumultueux que, dans ma mémoire, il en -est seulement resté une sorte de bourdonnement confus entrecoupé de -quelques paroles distinctes... - ---Brbrbrbroum... une gueuse, ma fille, que mon pendard de frère alla -ramasser dans l'Opéra... une danseuse... brbrbroum... Moi vivante, elle -n'entrera pas ici, je le jure... brbroum... - -Ma mère la laissa dire, puis parla tout doucement. Cette pauvre femme, -insinuait-elle, payait après tout fort cher en ce moment les erreurs de -sa jeunesse; mais cela n'apaisa point Olympe de Castel-Baigts. Il fut -ensuite question de moi. J'étais l'unique héritier de Mme de la Gontrie, -il ne fallait donc pas l'accueillir trop mal. La discussion n'en fut pas -moins fort longue avant que ma grand'mère se laissât convaincre. - ---Soit, dit-elle enfin, je la recevrai, pour l'amour de vous et du -petit. Mais n'espérez pas, ma fille, que je lui fasse un accueil très -tendre. - -Guilhem Cabrit, toujours immobile, attendait les ordres. Ma mère dit: - ---Faites entrer Mme de la Gontrie. - -Mme de la Gontrie entra. Elle s'avança vers ma grand'mère; elle -chancelait d'émotion. A l'antique cartel, quatre heures sonnaient, et le -coucou vint faire son apparition: «Coucou!... coucou!...» Cette voix -indifférente et comme ironique parut augmenter le trouble de la -visiteuse. Elle s'arrêta, salua deux ou trois fois de la tête et bégaya: - ---Ma belle-soeur, je... - -Mais cette dernière avait trop présumé de sa bénignité. Elle se leva -soudain, rouge de fureur. Il lui suffisait, du reste, de voir qu'elle -intimidait les autres, pour que le courage bruyant qui lui était naturel -s'accrût. J'eus peur qu'elle ne sautât au visage de la nouvelle venue -tant l'élan de son indignation était impétueux. Fort heureusement elle -n'en fit rien. Mais elle jeta loin d'elle l'ouvrage de tapisserie auquel -elle était occupée et, le poing tendu vers ma tante, s'écria: - ---Gaupe! - -Après quoi elle partit précipitamment. Nous entendîmes le bruit des -portes malmenées sur son passage et les aboiements rêches de Némorin -qui, prenant fait et cause pour elle, avait bondi à sa suite. - -Ma tante suffoquée se laissa tomber sur un fauteuil, puis de -silencieuses larmes coulèrent sur ses joues; alors ma mère se rapprocha -d'elle et l'embrassa. C'était, je crois, la première fois qu'elle la -voyait véritablement. Mais l'âme de maman était un beau vase de bonté et -de mansuétude. Or, il y avait longtemps que ma tante avait perdu -l'habitude d'être cajolée; sa douleur contenue se donna libre cours; ses -sanglots furent bruyants, que scandait le tic-tac monotone du cartel. -Jusque-là je n'avais point bougé. Il semble aux petits enfants que les -grandes personnes soient des manières de divinités qui s'irritent -parfois ou s'attristent, mais qui ne pleurent point; ces larmes mirent -ma tante au même niveau que moi, qui pleurais souvent, et je l'en aimai; -et je sus aussi la plaindre, car pour qu'une grande personne en vînt là, -elle devait apparemment avoir été victime d'un malheur immense, que mon -intelligence pressentait sans le comprendre, et devant qui je -m'arrêtais, comme au bord d'un abîme, la pensée vacillante et les yeux -troubles. En tout cas je me persuadai que le mieux était de régler ma -conduite sur celle de ma mère; de moi-même j'allais embrasser ma tante -et quand elle m'eut rendu ce baiser et m'eut pris sur ses genoux, ce fut -la première fois que je vis son sourire. - -On ne peut pas pleurer toujours, ni même longtemps. Plus encore que le -bonheur nous cherchons la consolation de nos peines et nous ouvrons nos -âmes à tout ce qui paraît devoir nous l'offrir. Les bonnes paroles de ma -mère calmèrent ma tante; tout fut arrangé. Elles se mirent à parler de -ces humbles et douces choses dont les vies sont tissues. On me laissa -parfois l'occasion de placer quelques mots et, dans l'orgueil de me -sentir volontiers admiré, je ne tardai pas à oublier les émotions -récentes. - -Maman promit qu'elle irait souvent à la Gontrie: - ---Je laisserai ma mère tempêter, madame ma tante, dit-elle; je la -connais, elle s'en lassera très vite. - ---Surtout, répondit ma tante, envoyez-moi souvent cet enfant. N'est-ce -pas, petit Calixte, que tu veux bien venir à la Gontrie? Tu joueras avec -Cécile Laubamont. - ---Son père est-il ce M. Laubamont qui vit comme un sauvage au-dessus de -vous, à Balem, en pleine montagne, avec ses alambics et ses cornues? - ---C'est lui-même; les bergers de là-haut le croient sorcier, et se -signent quand, au crépuscule, ils aperçoivent à la lueur rouge des -fourneaux sa haute taille qui se profile derrière les vitres. C'est -simplement un brave homme, un peu fou, qui oublie parfois au milieu de -ses études l'existence de sa fille. Je vous avoue que j'en suis presque -heureuse, car ainsi la petite Lilette est presque toujours à la Gontrie. -Elle est jolie comme un coeur, et, souvent, je m'amuse à m'imaginer -qu'elle est à moi... Je suis sûr, Calixte, que Lilette et toi vous serez -bons amis. Et puis je te donnerai une arbalète pour chasser dans le -parc... - -Dès lors, la Gontrie m'apparut comme une puérile terre promise, féconde -en gâteries et bourdonnante de jeux. Mais, plus fortuné que le peuple -hébreu, je devais l'atteindre le surlendemain du jour où ma tante, qui -représentait ici la divinité, m'en eut révélé l'existence. Je partis de -fort bon matin accompagné par Ursule. J'étais heureux; la journée -promettait d'être belle et, comme j'avais reconquis mes pantalons enfin -réparés, j'allais dans la fierté satisfaite de mon coeur. - - - - -Après une demi-lieue de route au fond de la vallée, sur le bord du Gave, -on atteint un petit bois au pied même de la montagne; le Gave fait un -coude brusque dans un étroit ravin et disparaît; la route s'arrête là; -un sentier qui la continue grimpe au milieu des rocs; au bout de ce -sentier on aperçoit, tout là-haut, de maigres arbres et un château -presque ruiné: c'est Balem, où habitait M. Laubamont, le _fatilié_[2]; -et, au crépuscule, on voyait flamber les fenêtres... A l'endroit où la -route finit, un portail s'ouvre sur le petit bois; quand on connaît les -lieux, on peut déjà distinguer au milieu des feuillées un toit de -briques rouges. On s'avance par une allée de hauts sapins et de chênes -centenaires dont les troncs noueux semblent à chaque instant tourmentés -par un ouragan insensible. Poursuivons. Un parc se dessine: aux sapins -et aux chênes se mêlent les magnolias et les buis; et voici encore des -bosquets de lilas dont les grappes, au printemps, embaument. Mais des -chiens aboient et, soudain, au détour de l'allée, apparaît la maison; -c'est une longue chartreuse; on accède à la grand'porte par un perron -fort imposant au bas duquel on remarque deux statues de femmes; une -d'elles joue de la flûte et l'autre sourit sous la lèpre moussue des -années. Les plantes grimpantes, lierre, glycines et vignes folles, -encadrent presque toutes les fenêtres, derrière lesquelles tombent -d'uniformes rideaux blancs. Les chiens, quatre grands dogues, sont -postés sur le perron, les yeux étincelants, les crocs luisants à l'ombre -de leurs babines baveuses; ils sont immobiles sur leurs jambes tendues -et, seules, leurs queues s'agitent d'un égal mouvement, dans la -satisfaction du devoir accompli. Un grand bassin circulaire s'étend -devant la maison; un jet d'eau y jaillit d'une coupe aux mains d'une -sirène; au bord du toit, les lézards gris glissent, les passereaux et -les pinsons pépient. C'est la Gontrie, ou du moins la Gontrie telle que -je l'ai vue pour la première fois; car aujourd'hui les rideaux blancs ne -sont plus là; les fenêtres sont closes; les quatre grands chiens, -serviteurs fidèles, sont partis pour les pays obscurs où vont après la -mort les pauvres âmes des bêtes, à qui le paradis ne s'ouvre pas; et, -comme la vie lente et silencieuse des choses prend fin elle-même, une -des deux statues, celle qui souriait, fut jetée bas et brisée pendant -une tempête d'hiver... - - [2] Sorcier. - -Ma tante lisait à l'ombre. Tout près de là une petite fille jouait; le -bruit de mes pas lui fit lever la tête; je vis son visage à travers de -lourds cheveux noirs qu'elle écarta bientôt de la main pour me regarder -mieux. Et ma tante dit: - ---C'est ta petite amie Lilette; embrassez-vous. - -Elle se laissa faire, puis, tout de suite, m'apprit ce qu'elle attendait -de moi. Nous nous comprîmes très bien, car nos pensées, comme nos corps, -étaient de même taille. Je devais l'aider à construire un château dans -le sable; il nous tint occupés toute la matinée, mais quand il fut -terminé et entouré d'une clôture de brindilles, nous tombâmes d'accord -pour le déclarer fort beau. Pourtant une sorte de tristesse pesait sur -moi; je dis à Lilette: - ---Le château est joli, mais, ce qui m'ennuie, c'est que nous ne pourrons -pas l'habiter... - -Il est bien que ces paroles aient été dites par moi le jour où ma vie -commença véritablement. Quand viendra l'heure de la mort, combien de -châteaux aurons-nous bâtis où nous ne serons jamais entrés? - -Le premier jour, le premier jour! La vie commence: un château bâti dans -du sable et une première tristesse qui vient on ne sait d'où... Une -petite fille que l'on rencontre... Ce n'est rien qu'un bébé charmant, -frêle et faible comme toi-même (pourquoi, pourquoi as-tu peur?). Tu vas -vers elle; une pauvre femme au coeur blessé t'a dit: «Embrasse-la; voici -ta petite amie.» La douleur t'a conduit sans le savoir vers la douleur; -on t'a passé le flambeau, et c'est la liqueur de tes larmes qui, comme -une huile précieuse, alimentera la flamme après les larmes des autres. -Le baiser enfantin a scellé le pacte; tu viens de regarder ton destin en -face; à présent, pour toujours, il y a près de toi deux yeux noirs que -tu verras jusqu'à ce que les tiens se ferment, et cette petite fille, -c'est toute ta vie... - -Tout cela je l'ai pressenti presque aussitôt. - -Il n'est que de connaître sa route pour aller au but et la destinée -n'est jamais si implacable que pour ceux à qui elle s'est révélée de -quelque manière. Certains l'ont entrevue dans des songes; elle est -apparue à mon enfance dans les lignes et les couleurs d'un tableau. Mais -ici je n'ai plus qu'à raconter ce qui fut sans essayer de l'expliquer, -de même qu'il faut subir la vie sans se fatiguer à la vouloir -comprendre, de même qu'il faut écouter, sans vainement chercher d'où -elles viennent, ces voix qui nous donnent des ordres dans les ténèbres -où nous marchons tous, ces voix que la plupart des hommes, abusés par -leur consolante ignorance, prennent pour des cris volontaires partis du -fond même de leurs âmes. Sans doute, lorsque quelqu'un des miens lira -ces lignes, il se rassurera facilement en se souvenant de ce que je fus: -pauvre fou d'oncle Calixte! la folie lui vint de bonne heure!... Ah! de -tout mon coeur, je lui souhaite de penser cela... Et pourtant, lorsque -je ne serai plus de ce monde, si l'un des enfants qui vous naîtront, -Jacqueline, prend possession de la Gontrie, qu'il soit plein de crainte -lorsqu'il fera rouvrir les portes closes. - - - - -Lilette n'était pas là et la pluie tombait. - -Il est tellement d'instants de notre vie qui passent indifférents à -nous-mêmes que nous revoyons éternellement ceux qui nous furent précieux -pour quelque raison. Ils restent en nous, pareils à ces cailloux -brillants que le petit Poucet semait le long de la route, et, dans la -nuit de la forêt intérieure, lorsque nous revenons vers le passé, ils -attirent nos regards et nous aident à nous retrouver nous-mêmes. Comme -tout est présent en moi! Il me semble que je revois encore à travers la -vitre où j'appuyais mon front une grappe de glycine que courbaient dans -leur chute régulière des gouttes d'eau glissant du même point du toit. -Ma tante m'avait prêté des livres d'images, mais, ce jour-là, je ne leur -trouvais aucun intérêt. Soudain, dans le couloir un trousseau de clefs -tinta aux mains d'un domestique qui passait, et ce bruit me ramena -immédiatement vers un de ces rêves auxquels mon imagination s'amusait -pendant des semaines, d'autant plus passionnément qu'elle ne tardait pas -à leur donner toute la valeur de la réalité. - -Au fond du couloir qui séparait l'intérieur de la maison était une porte -que je n'avais jamais vue ouverte. Que se passait-il derrière la porte? -Comme j'étais voluptueux et artiste à ma façon, je me serais bien gardé -de questionner personne afin qu'une réponse toute simple ne vînt pas -détruire d'un coup mes chères terreurs. Car j'étais charmé d'avoir peur. -Le soir, le long des haies, quand je voyais une blancheur étrange ou une -forme équivoque, je n'essayais pas de la bien regarder pour me rendre -compte: j'avais vu la Dame blanche ou le _loupérou_[3]. Et, plus tard, -dans mon lit, avant que ma mère s'éloignât de moi, je lui disais, en cet -instant où les petites âmes balancées entre la veille et le sommeil -s'expriment déjà comme si elles rêvaient: - - [3] Loup-garou. - ---Maman, tu ne l'as pas vu, toi, le _loupérou_, quand nous passions sur -la route?... - -Maman souriait, haussait les épaules et disait: - ---Allons, dors. - -Sa douce moquerie me vexait profondément; mais ne faisait que m'assurer -davantage de l'exactitude de mes visions. Et j'avais pour son -aveuglement quelque pitié. Puis, quand la lampe était éteinte, tandis -que des lunes de toutes les couleurs sortaient de mes yeux grands -ouverts pour aller danser contre les murs, je voyais nettement auprès de -moi, et non plus en moi, les êtres mystérieux que j'avais créés. - -Certes, il devait y avoir derrière la porte fermée, à la Gontrie, les -prodiges les plus effrayants ou les plus baroques. D'ailleurs, j'étais -assez irrité de ne point parvenir à inventer une histoire qui pût -dignement illustrer cette vague épouvante. Mais un matin, en me -conduisant à la Gontrie, ma mère me conta la Barbe-Bleue. Ce fut pour -moi une révélation. La chambre au bout du couloir, la porte à jamais -fermée... Et la vieille gouvernante, qui s'appelait Anne!... -n'était-elle pas la même que Soeur Anne, elle qui tous les soirs faisait -semblant de coudre sur le plus haut degré du perron, comme en ces temps -où le frère de ma bonne tante, la pauvre Madame Barbe-Bleue, était -arrivé si à propos... Mon Dieu! ma grand'mère ne répétait-elle pas à qui -voulait l'entendre que mon oncle avait été un bien mauvais sujet?... -Elles dormaient donc là leur dernier sommeil, les sept Princesses pâles -et sanglantes, en leurs robes de noces, et je n'avais, pour les voir, -qu'à retrouver la clef-fée... Tels étaient les raisonnements que je me -tenais pour la centième fois et jamais plus qu'en ce jour de pluie et de -désoeuvrement leur évidence ne m'était apparue impérieuse; tout à coup, -convaincu au point d'en oublier ma timidité, je poursuivis ma pensée à -haute voix: - ---Ma tante, je sais pourquoi tu penses à des choses, en regardant en -l'air; je le sais: tu as été reine autrefois, puis bien malheureuse... - -Les yeux de ma tante interrogèrent les miens avec une sorte de curiosité -affolée; puis, secouant sa tête sous sa coiffe de dentelle et de jais: - ---Mon pauvre petit, répondit-elle, tu ne pensais sans doute pas dire si -vrai. - -Comme sa voix était triste! Je demeurai devant elle rouge et fort -piteux, baissant la tête et n'osant pas tourner mes regards de son côté -parce que je sentais les siens fixés sur moi. Et je murmurai bien -doucement: - ---Est-ce que tu me permets d'aller jouer? - -Je sortis du salon, bouleversé d'avoir vu m'apparaître ainsi toute nue -la vérité de mes songes. Mais dès cet instant je ne sais quel -irrévocable élan m'entraînait vers la porte, je m'y abandonnai. Et, -d'ailleurs, qu'avais-je à redouter? Si j'avais possédé la clef magique, -je l'aurais évidemment jetée au fond du puits, ou dans les eaux du Gave, -par crainte de la tentation. Mais je ne l'avais pas. J'appuyai ma main -sur la poignée, je savais bien que la porte ne s'ouvrirait pas; je ne -risquai donc rien à la pousser; je le fis... Et, soudain, j'entendis -grincer les gonds, je sentis le battant fuir devant moi, et le soleil, -qui luisait follement après l'averse, me frappait à la face dans le -corridor sombre. - -J'entre et je regarde autour de moi. C'est une chambre comme les autres -chambres, à cela près qu'on trouve étrangement en elle ce recueillement -mélancolique des choses qui se sont déshabituées d'être frôlées par les -hommes. A mon arrivée, elle dormait véritablement; à présent, la table -sous un tapis vieillot, les chaises et les fauteuils où l'on ne s'assied -plus, le lit où depuis longtemps n'a dormi personne semblent me -considérer avec étonnement et tristesse. Sur une console, dans une cage -dorée, un oiseau de bois peint est perché, les ailes étendues, le bec -ouvert. Mais au-dessus de la cheminée, en plein soleil, j'aperçois un -tableau; je l'examine un instant, puis je voudrais revenir vers des -objets qui m'intéressent davantage, vers l'oiseau, par exemple; mais -c'est en vain, mes yeux ne peuvent plus le quitter, et je sens que je -dois le regarder encore... J'y pense: il paraît que Léonard de Vinci -inscrivit sur la toile de la Joconde une formule magique; d'où l'attrait -singulier qu'a le visage de cette femme; on me conta même jadis que -d'aucuns étaient devenus fous pour avoir contemplé ce chef-d'oeuvre trop -longtemps: peut-être celui qui peignit le tableau de la Gontrie, et -qui certes n'était pas un grand artiste, était-il un grand -magicien?--Peut-être. - -Sur la lisière d'un bois, dans un pré où les marguerites sont grandes -comme les arbres, sous un ciel plein d'oiseaux volants qui figurent -assez bien des colombes, des Satyres ont attaché l'Enfant Amour au socle -sur lequel sourit la statue de sa mère. A présent, dansant joyeusement, -ils frappent de verges ses fesses nues; le marmot divin pleure -d'indignation et de rage; il tente de briser ses liens et sa bouche -s'ouvre comme pour crier à l'aide. Mais de partout le choeur des -chèvrepieds arrive vers lui, triomphant et vindicatif; une vie équivoque -et silvestre grouille sous la feuillée, de rousses toisons se devinent -derrière les haies, des cornes pointent entre les branches; au loin, -dans un sentier, un villageois et une villageoise, portant des javelles -et des corbeilles, passent indifférents. C'est tout... - -Et je demeure là, les bras ballants, les yeux écarquillés, et cette -fascination est si puissante que je n'ai point pensé à être -désappointé... Je n'ai pas trouvé les sept Princesses mortes; mais il y -avait mieux que cela dans la chambre fermée, et, en cet âge où l'on -distingue encore mal son bonheur d'un pot de confitures, n'est-ce pas -toute ma destinée que je viens d'y pressentir obscurément? - -Des pas se rapprochèrent: c'était la vieille Anne qui me cherchait pour -le goûter: - ---Tu étais donc là?... Il y a un quart d'heure que je te cherche... Que -regardes-tu? Cette image?... Tu vois, c'est un petit garçon qui n'a pas -été sage; et les diables lui donnent des coups de bâton. - -Je la considérais gravement, et j'étais bien sûr qu'elle ne disait pas -vrai. - ---Allons, viens! - -Mais je cherchais désespérément un moyen de ne point partir encore. Je -questionnai Anne, qui était encline à bavarder: - ---Qu'est-ce que ceci... et cela... et cet oiseau? - ---Cet oiseau, répondit Anne, c'est ton oncle Barnabé qui l'avait -fabriqué. Il avait mis dans son coeur une machine qui le faisait -chanter: je ne sais pas quel était le système. Ton oncle est parti, nous -avons tous perdu le secret, et le petit oiseau ne chante plus... - - * * * * * - -Ma pauvre tante, lorsque je vous revis quelques minutes plus tard, mon -âme, en vérité, était prête à comprendre toute votre tristesse et il ne -me restait plus qu'à connaître l'histoire de votre vie. - -A présent, je la connais. - - - - -II - - -Ce fut sur le tard de son mariage, et comme il ne s'y attendait plus -guère, que le vicomte Pierre de la Gontrie eut un fils. Il s'en réjouit -fort, mais sa femme en mourut. Il se trouva dans une situation pareille -à celle du prince Gargantua vis-à-vis de son fils Pantagruel et de sa -femme Badebec. Son caractère expansif, que celui de ma grand'mère -rappelait, paraît-il, assez bien, se donna libre cours; pendant quelques -jours il remplit le village par les cris de sa douleur et de sa joie, et -laissa tour à tour l'une et l'autre déborder en larmes ou en rires dans -les bras de ses amis et de son intendante, qui était aussi sa maîtresse -à l'occasion. Puis, comme il était lettré et avait jadis brillé à la -cour de France par son esprit, il composa une poésie sur ce double -événement; je regrette fort de ne la point retrouver aujourd'hui, car, -l'ayant lue jadis, je me rappelle que les ciseaux de la Parque y étaient -bien agréablement mêlés à ceux de l'accoucheuse. - -J'imagine qu'ayant ainsi essayé, avec l'aide des Muses, de mettre sa -douleur et sa joie hors de lui-même, il lui advint bientôt, comme c'est -l'ordinaire, de les sentir moins bruyantes en lui; du reste, à défaut -des Muses, le temps se fût chargé de cet office. Mais M. de la Gontrie -n'en chérit pas moins le petit Barnabé, qui poussait gaillard, et qui, à -n'en juger que par sa précoce bonne mine, promettait de ne point laisser -s'évanouir de sitôt l'antique nom qu'il portait. - -L'enfant grandit. Il était fort beau, mais un homme avisé n'aurait point -tardé à s'inquiéter de son caractère. M. de la Gontrie, en son orgueil -paternel, n'en faisait rien. Barnabé aimait à se promener au clair de -lune en faisant des gestes exaltés, soit! c'était qu'il nourrissait déjà -de grands desseins; emporté, d'autres fois, et tout agité de furieuses -colères, il rossait d'importance les domestiques: très bien! cela -sentait son gentilhomme; il chassait de race. D'ailleurs, il n'y avait -point à mettre en doute l'excellence de ses dispositions naturelles, car -il était fort dévot et craignait Dieu. - -A vrai dire, ce qui semble avoir caractérisé dès l'enfance Barnabé de la -Gontrie, ce fut une inquiétude qui ne lui laissait en paix l'âme ni le -corps. Il semblait toujours qu'il lui manquât quelque chose, et jamais -on ne vit dans ses yeux cette heureuse clarté qui témoigne d'une entière -satisfaction physique ou morale; ils brillaient toujours d'un éclat -fiévreux. En outre Barnabé s'ennuyait perpétuellement, et il est -probable que les efforts désespérés qu'il faisait à chaque instant pour -sortir du lac bourbeux et stagnant de l'ennui lui valaient son -inquiétude. Elle se marqua, lorsque vint l'adolescence, par une -curiosité ardente, mais vite lassée de toutes choses. Il colligea et -étudia d'abord les minéraux, les plantes et les insectes. Le vicomte -Pierre accourait chez les amis: «En vérité, mon fils sera un grand -physicien...» Mais Barnabé laissa bientôt la poussière s'accumuler sur -ses collections. Alors il essaya de fabriquer une machine pour s'envoler -dans l'air à la façon des oiseaux. Le vicomte menait grand train dans le -village: «Mon fils deviendra un mécanicien glorieux, le plus glorieux -des mécaniciens...» Le futur mécanicien manqua de se tuer en se -précipitant du haut d'un toit, les bras armés d'immenses ailes de -carton, et, dégoûté de ces expériences violentes, se plongea dans la -lecture. Il dévora Rousseau et commença sur-le-champ un traité «du -Bonheur». Son père allait le récitant de porte en porte et s'exclamait: -«Quel philosophe nous allons avoir!...» - -Mais, quand il mourut, à quelque temps de là, le pauvre homme eût été -bien gêné pour définir la partie des sciences ou des arts humains que -son fils illustrerait. Ayant relégué les philosophes sur les plus hauts -rayons de la bibliothèque, celui-ci, pour le moment, élevait de la façon -la plus singulière divers animaux dans des cabanes et des cages par lui -aménagées au fond du parc. Ces animaux étaient rangés par couples; mais -le mâle et la femelle y étaient d'espèces différentes; un cerf était -logé avec une jument, une biche avec un taureau, un gros lézard des -rochers avec une couleuvre; la cage qui l'intéressait le plus était -celle qu'un bouc partageait avec une guenon de grande taille; de -celle-ci, un jeune homme du pays qui s'était mis en tête de courir le -monde, M. de Parpelonne, lui avait fait don. Barnabé passait des nuits à -épier ces deux animaux par un trou aménagé dans une planche; ses yeux -brillaient, ses narines frémissaient d'impatience; le plus souvent ces -bêtes se livraient à de tumultueuses batailles, d'où elles sortaient, -l'une couverte de horions, l'autre meurtrie de coups de cornes. - -Barnabé de la Gontrie voulait, comme on l'a peut-être deviné, renouveler -par ces étranges accouplements certaines espèces d'êtres. Pour lui, il -ne doutait pas que les jumarts, les licornes et les satyres n'eussent -existé jadis; pour qu'il fût donné aux hommes de les revoir, il -suffisait de reconnaître les circonstances où les entrevues de leurs -disparates parents risquaient d'être efficaces; il y tâchait, et l'on va -voir jusqu'à quel point d'impudence le conduisit l'ardeur qui -l'enflammait pour cette science bizarre. - -Il semblait en tenir surtout pour les satyres, à en juger par l'intérêt -qu'il portait aux ébats, pourtant peu amoureux, du bouc et de la guenon. -Sans doute il eût été charmé de voir cette race poétique se répandre -dans nos montagnes, et jouer du pipeau près des bergers à l'heure des -étoiles. Mais le succès ne semblant toujours pas devoir couronner son -entreprise, il sépara la guenon de son compagnon, qui l'avait d'ailleurs -fort endommagée, et attendit. Un soir d'automne, il entendit les -bêlements du bouc bruire plus acres et plus chaleureux, ainsi qu'il -arrive lorsque ces bêtes sentent l'amour en elles. La nuit allait -descendre. Sous les voûtes du bois le vent soulevait doucement les tas -des feuilles mortes, et l'on eût dit que dans l'ombre de jaunes toisons -se traînaient sur le sol. Le moment était venu; les yeux de Barnabé -brillèrent plus que jamais; il alla prendre la guenon et la conduisit -dans la demeure de son époux imprévu. Mais celui-ci, comme par le passé, -la reçut à coups de cornes. Barnabé dut se résigner à les séparer de -nouveau, puis s'assit le front dans les mains. - -Il y a lieu de croire que, réfléchissant ainsi, il porta soudain son -attention sur un détail qu'il avait jusque-là considéré comme -négligeable: ce n'était point une face de singe, mais bien un visage -humain que les auteurs les plus compétents attribuaient aux satyres, et, -sans doute, il en était arrivé à ce point de sa méditation, lorsqu'une -jeune paysanne vint à passer. Il hésita un instant, puis se leva, -l'appela. Dans l'obscurité, ils causèrent. La fille comprenait que -quelque dessein difficile à énoncer troublait l'âme du jeune vicomte; -jolie, elle souriait de ses dents fraîches et sans doute eût volontiers -accordé ce qu'elle croyait qu'on voulait obtenir. Elle se rapprocha, rit -plus nerveusement. Alors Barnabé tira une bourse de sa poche, fit luire -de l'or et, brusquement, expliqua à la paysanne ce qu'il attendait -d'elle. Elle demeura bouche bée, puis tenta de fuir, ayant compris. Mais -lui l'empoigna brutalement, et sans se soucier de ses cris la poussa -dans l'étable. Il regarda: le bouc flaira longuement la femme, puis, -soudain, se dressa contre elle, immense et obscène; les cris de la -prisonnière devenant plus aigus, des voisins s'émurent, des pas -résonnèrent sous le bois; alors Barnabé de la Gontrie, un peu gêné, -ouvrit la porte, et ceux qui arrivaient, effarés, virent, la lune -s'étant levée, un grand bouc en folie qui poursuivait une fille sous sa -clarté bleue. - -Mais quand l'histoire se répéta, ce fut un gros scandale. Ma grand'mère -furieuse accourut et débita par devant son frère un sermon long et -bruyant; il l'écouta poliment, puis la pria de sortir, ce qu'elle fit -avec toutes sortes d'imprécations. «Monsieur mon beau-frère, lui dit M. -de Castel-Baigts, il y a meilleur usage à faire des filles.» Tout le -village s'indignait et l'affaire aurait pu mal tourner, si mon oncle -n'avait été le plus riche seigneur de la contrée, et si son nom n'avait -commandé le respect, à défaut de sa personne. - -Barnabé de la Gontrie abandonna ses expériences; non point qu'il prît en -considération l'opinion des hommes; mais il ne pensait pas qu'il lui fût -possible d'arriver pour l'heure à un résultat satisfaisant, et ensuite -ces occupations le retenaient depuis assez de temps pour l'avoir lassé. - -Deux ans passèrent, durant lesquels il stupéfia encore Sérimonnes par -mille extravagances. Ainsi, lorsqu'advint ce que je viens de conter, le -curé n'ayant pas voulu le laisser s'approcher de la Sainte Table, il le -rossa sur la place, à la sortie de la grand'messe; puis il se repentit, -s'humilia, et finalement fit dans l'Église une confession publique qui -sut émouvoir les coeurs les plus endurcis. Il faillit même se marier, -mais au dernier moment M. d'Obezan, son futur beau-père, s'étant refusé -à lui laisser voir sa fiancée toute nue, il cria bien haut qu'à ce -marché il risquait fort d'être volé, et rompit avec éclat. Après quoi, -un beau matin, il fit ses malles et s'en fut déclarer à son beau-frère -qu'ait allait à Paris pour se former aux belles manières. M. de -Castel-Baigts répondit que, quoi qu'il dût advenir, c'était pour le -mieux, et Barnabé de la Gontrie monta dans le coche, fort content de -lui-même. - - - - -Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire. Je parle de -mon oncle de la Gontrie d'après les lettres de lui que j'ai retrouvées -dans ma famille, ou les rapports que l'on m'en a faits de vive voix. Il -resterait encore bien des lacunes, si mon imagination ne les comblait -pas; d'ailleurs la silhouette de mon oncle se découpe si distinctement -sur le fond de mes pensées familières que je ne dois pas me tromper bien -souvent, et, me tromperais-je, que cela encore ne serait rien, car mes -erreurs ne pourraient que le rendre plus ressemblant à lui-même. - -Je dois avouer pourtant que je serais bien en peine de dire ou -d'imaginer ce qu'il fit la première année de son séjour à Paris. Je sais -seulement qu'il s'accommoda difficilement des logements que cette ville -lui offrait, et qu'il vagabonda de quartier en quartier, puisque les -lettres qu'on lui adressait avaient grand'peine à le trouver d'un mois à -l'autre. C'est le 13 février 1820 qu'il reparaît en pleine lumière. - -Il est à l'Opéra, dans la loge de Mme Leprat-Montoleau, épouse d'un gros -financier et maîtresse de bien des gens. Elle a dépassé la trentaine, -mais sa beauté étrange et comme exotique flatte au plus haut point le -goût amoureux de l'époque. Elle a de longs yeux de gazelle, un teint -chaud, et une taille espagnole qui fait craquer ses basquines. Je ne -sais qui l'a surnommée Atala, et c'est vrai qu'il serait plaisant -d'errer en sa compagnie à travers les forêts exubérantes du -Nouveau-Monde. Elle est, en réalité, Paloise, et prise fort pour -l'instant le jeune vicomte de la Gontrie, son compatriote. Comme le -monde connaît leurs amours, ils ne se gênent point, et les regards -qu'ils échangent expriment éloquemment leurs âmes; parfois, comme pour -conter des secrets, Barnabé de la Gontrie se penche vers la belle et -sauvage tête brune, qu'orne un turban oriental surmonté d'une plume -d'autruche, et l'on voit alors se gonfler doucement d'admirables seins -mi-nus, qu'une large ceinture de moire rehausse presque jusqu'au visage -de l'amant. Dans la loge voisine, qui est celle de Mme de Broglie, M. le -chevalier de Lamartine, un poète d'avenir, fait à leur propos l'éloge de -l'amour. Et il raconte, avec un léger accent bourguignon, une aventure -qu'il eut récemment dans les environs d'Aix; il y joint un poétique -commentaire, car on entend parfois se glisser dans son discours la molle -harmonie d'un vers et les beaux noms de Julie ou d'Elvire. L'entr'acte -est long, mais, dans ces parages, on ne songe guère à s'en plaindre, les -uns parce que l'amour leur fait oublier le temps, les autres parce que -c'est un délice d'écouter M. le chevalier, superbe en son habit bleu -tendre au col nimbé d'un grand jabot blanc, et qui, les cheveux chassés -par l'inspiration en avant des tempes, serre sur son coeur son chapeau -_tromblon_ aux ailes superbes. - -Mais qu'est ceci? Comme le rideau se levait, M. Leprat-Montoleau est -entré dans sa loge à grand fracas; sa redingote à quintuple collet est -tumultueuse et son bolivar désordonné. Il y a loin de ce gros homme aux -yeux furibonds, qui renâcle comme un taureau piqué d'un taon, au -Sganarelle ignorant et satisfait que le monde entoure d'un mépris -compatissant et ironique. Il doit tout savoir! En vain un illustre -chanteur s'évertue à soupirer sur la scène «Beaux yeux d'Almire...», il -est un trio, dans la salle, qui passionne bien autrement les -spectateurs. Mais tout à coup la voix d'un de ces acteurs improvisés -sonne très haut: - ---C'est entendu, Monsieur; vous êtes cocu! Mais ce n'est pas le moment -de vous en apercevoir. Sortez! - -Et sous l'effort d'une main juvénile, le bolivar et la redingote à -quintuple collet disparaissent dans l'ombre du couloir. - -A-t-on rêvé?... En vain les jeunes gens et les femmes adressent à -l'amour triomphant un murmure d'approbation; très calmes, Barnabé de la -Gontrie et Mme Leprat-Montoleau écoutent la pièce, et semblent y prendre -beaucoup d'intérêt. Ils partent quelques instants avant la fin pour -échapper à l'attention de la foule; mais ils n'échappent point à M. -Leprat-Montoleau, qui, à la sortie du théâtre, vociférant pour un chacun -son indignation, fait la joie des laquais sur leurs sièges et des -badauds sur la chaussée. Il a vu apparaître les objets de sa colère et -bondit. Barnabé, toujours calme, tient à distance, de son bras droit -tendu, le gros homme qui gesticule et crie devant lui. La foule -s'amasse; les spectateurs sortent. - ---Monsieur, dit Barnabé, je comptais vous laisser en paix; mais j'ai -peur à présent que votre ridicule ne rejaillisse sur celle que voici et -sur moi. Il faudra donc que je vous tue; c'est une affaire entendue, -Monsieur; mais, pour l'instant, allez au diable... - ---Quant à vous, mon ange, ajoute-t-il en se tournant vers son amante, -prenez ma voiture et faites-vous conduire en mon logis... - -Soudain des cris retentissent tout près de là, et Barnabé y court suivi -par des rires flatteurs et des applaudissements. Des voix effrayées -murmurent: «On vient de frapper Monseigneur... On vient de tuer -Monseigneur le Duc.» Barnabé arrive à temps pour recevoir dans ses bras -Mme du Cayla, qui s'évanouit. A la clarté tourmentée des torches, il -regarde Mgr le duc de Berry qui, très pâle et les yeux grands ouverts, -est couché sur des coussins de sa berline; auprès de lui, la Duchesse, -ses blonds cheveux évaporés, exhale sa douleur en cris perçants; un peu -plus loin, la foule assomme un gros garçon qui, bien qu'il tienne encore -dans sa main l'instrument de son crime, se contente de sourire et de -lever les yeux au ciel. «Faites-lui grâce!...» murmure le blessé. - -Un pharmacien vient d'ouvrir sa boutique, et Barnabé, escorté d'une dame -de compagnie, y transporte son précieux fardeau. Mme du Cayla ouvre les -yeux, reconnaît l'heureux rival du financier, et lui sourit. Le commis -cherche des sels; il se démène furieusement, la cravate mal ajustée, les -yeux bouffis de sommeil; il s'écrie: - ---Quel événement! Quel malheur! Et quel beau sujet de tragédie!... Car -je suis poète, oui. Monsieur, poète!... - -Et puis les soldats écartent la foule devant la porte et, tandis que, -toute émue encore, la belle Égérie du vieux monarque impotent et galant -s'appuie sur le bras de son sauveur, celui-ci voit entrer dans la -boutique la civière où râle l'agonisant royal, et il entend retentir de -plus en plus forte, pareille aux flammes dévorantes d'un incendie qui -court de maison en maison et de rue en rue, la rumeur indignée et -douloureuse de la ville réveillée. - -Le lendemain, comme il l'avait promis, Barnabé tua en duel M. -Leprat-Montoleau, et, bien que l'assassinat du duc occupât alors les -esprits, le retentissement de cette aventure y laissa une place pour -Barnabé. Alors tous les yeux se tournèrent vers lui; les femmes en -rêvèrent. Le roi lui-même, à qui Mme du Cayla en parlait souvent, le fit -mander. Il le reçut familièrement installé dans le fauteuil où la masse -bouffie de sa graisse sénile demeurait écroulée toute la journée; il lui -dit qu'il se souvenait fort bien d'avoir vu jadis le vicomte Pierre de -la Gontrie à Versailles, et eut des mots attristés, quand il le sut -mort. Il fut surtout reconnaissant des soins dont on avait entouré sa -bonne amie durant la nuit tragique et ne laissa point Barnabé partir -sans lui débiter la traduction d'une ode d'Horace qu'il venait justement -de parfaire. - -Peu après, Barnabé fit l'expérience de la perfidie féminine. Il -s'aperçut que Mme Leprat-Montoleau promenait un peu partout, et jusque -dans de basses intrigues, une ardeur que rien ne pouvait apaiser. Quand -il n'en douta plus, il fut pris d'une immense fureur, roua de coups de -bottes la plus belle croupe que Paris possédât à cette époque et chassa -l'amante infidèle. Mais l'ayant chassée il tomba dans l'abattement; non -point pour longtemps, il est vrai, car de toutes parts des consolations -s'offrirent. - -Dès lors, sa destinée fut éblouissante. Des duels retentissants et de -belles amours marquèrent à peu près chacune de ses journées. Je n'aurais -point fini de sitôt, si je voulais raconter ou même résumer ces -événements, car, à la vérité, Barnabé de la Gontrie vécut en quelques -mois bien plus que ne le font d'ordinaire les hommes dans toute leur -existence. Je puis affirmer qu'il laissa loin derrière lui ces héros que -M. de Balzac fait parfois passer dans ses romans, à la manière de -météores dans le ciel. Assuré d'être roi à sa façon puisque, pour un -temps, Paris pardonnerait tout à son idole, Barnabé en profita et lâcha -les rênes aux coursiers impétueux de sa fantaisie. Il fallait le voir -marcher en maître au Palais-Royal et sur les boulevards, ou passer dans -une fête. Les sourires des femmes l'adulaient, les jeunes hommes -copiaient ses costumes; au milieu de l'amour et de l'admiration, il -allait, imperturbable, la boutonnière fleurie, fatal, byronien et beau, -avec ses yeux bleus un peu moqueurs et ses grands cheveux noirs en -tempête. - -Il aima Mme de Mériandre; elle était jalousement gardée par son mari, -barbon morose et méfiant. Pour la plus grande joie de ses amis et de ses -admirateurs, Barnabé renouvela les ruses amoureuses qu'imaginèrent les -poètes et les conteurs du temps jadis. Beaucoup, à cette époque, se -firent une fête d'aller le voir à la dérobée, la nuit, après qu'il avait -attaché son cheval à un arbre du boulevard de Gand, où la belle -habitait, monter jusqu'à sa chambre par une échelle de corde qu'elle lui -lançait. Il lui advint de choir et de se casser un bras; il fut soigné -par la douce et jolie Mme de Rocmorelle, qui était précisément la -meilleure amie de Mme de Mériandre. - -Mais depuis quelque temps on avait remarqué qu'il n'était plus le même. -Son humeur devenait fort inégale; il tombait parfois dans la mélancolie. -Le bruit courut qu'il était ruiné, et Mme de Rocmorelle vint lui offrir -ses bijoux. Il haussa les épaules et la pria de ne plus reparaître -devant lui. Il n'était pas ruiné, ni irrité d'une offre injurieuse. Tout -simplement il avait été repris par l'ennui. Il venait de se faire -construire à Auteuil un petit hôtel; d'illustres artistes avaient -contribué à l'embellir et c'était une habitation délicieuse. Un jour il -déclara qu'il l'avait prise en horreur et qu'il la brûlerait; il fit -comme il avait dit, puis disparut. On raconta qu'il était demeuré au -milieu des flammes, et qu'à présent le beau la Gontrie n'était plus que -cendre et poussière; on en parla beaucoup, puis moins. - -Que devint-il alors? Je crois qu'il faut renoncer à le savoir jamais. Il -est probable qu'il avait quitté Paris et même la France. Mais il n'avait -point imité Sardanapale, et vivait si bien qu'il se montra de nouveau, -et dans le moment même que l'on commençait à l'oublier; c'était donc en -somme fort peu de temps après son prétendu suicide, car l'oubli est pour -ceux qui partent comme la vermine pour les morts: il a vite accompli son -oeuvre. - -C'est encore dans l'Opéra que nous le retrouvons, mais il délaisse à -présent les loges des belles dames, et c'est à peine s'il s'occupe à -présent de tout ce monde dont il a fait les délices. On l'aperçoit dans -sa baignoire tous les soirs au moment du ballet, puis, le ballet fini, -il s'en va très vite. Et l'on dit: - ---Le vicomte est amoureux de la Logardin. Avez-vous remarqué ses yeux, -lorsqu'elle est sur la scène? - -Ce sont les dames qui parlent ainsi, et, à vrai dire, tant d'entre elles -connaissent si bien les yeux de Barnabé lorsqu'il regarde celle qu'il -est près d'aimer ou qu'il aime, qu'elles n'ont pas grand mérite à ne pas -se tromper. - -Oui, c'est vrai, Barnabé de la Gontrie est amoureux de la Logardin, et -follement amoureux, amoureux comme seuls peuvent le devenir ceux qui se -sentent incapables de poursuivre longtemps le même amour et ressemblent -à ces incurables qui chérissent la vie plus que le reste des hommes. -Barnabé n'est pas le seul à brûler pour elle; mais ils en restent tous -au même point, et cette femme est, vraiment, singulière. - -Qui est-elle? On ne le sait pas. Voici trois mois qu'elle danse dans -l'Opéra, mais personne ne pourrait dire d'où elle y est venue. Sa -beauté, comme elle toute, est étrange et mystérieuse; elle mêle -volontiers des fleurs à ses noirs cheveux qu'elle veut épars quand elle -danse; et c'est là qu'elle est incomparable. Lorsqu'elle s'élance, -svelte et souple, on ne saurait avoir d'yeux que pour elle; ce n'est -plus une femme; c'est la déesse même de l'Harmonie, l'âme de cette -musique qui paraît n'être alors que le rayonnement sonore de ses gestes; -son visage se transfigure, s'éclaire, triomphe, et elle ne paraît pas -avoir d'autre désir que celui de cette passagère divinité que l'exercice -de son art lui confère. Un soir où plus que jamais elle était belle, -tandis que les spectateurs ravis l'acclamaient et que les fleurs -tombaient de partout autour d'elle, elle s'est pâmée de joie au milieu -de ses compagnes et des fleurs. Ceux qui l'ont approchée vantent son -esprit et sa bonne grâce, mais ses beaux yeux sombres sont pleins de -menaces quand on parle d'amour à ses côtés, et elle ne connaît pas le -pardon pour les sacrilèges qui ont osé l'en entretenir. Quand les jeunes -gens pensent à elle, les héros à la mode accourent en eux, ils sentent -gronder dans leurs âmes les désespoirs de Werther et de René, et, -comprenant qu'ils poursuivent comme eux un rêve impossible, ils -voudraient bien mourir. Les plus hauts personnages se sont traînés à ses -pieds; elle a souri dédaigneusement. - -Quand l'amour que lui portait le vicomte de la Gontrie fut manifeste, -tous les esprits furent piqués de curiosité: celui qui passait pour -irrésistible saurait-il triompher de la belle insensible? Les paris -furent ouverts... Hélas! ma pauvre tante, du temps où vous aviez le -droit de croire que vous étiez une divinité, aviez-vous jamais soupçonné -que vous alliez devenir une pauvre femme destinée à l'amour et à la -douleur? Devant le beau Barnabé, vous fûtes sans défense; Achille devait -dompter l'Amazone. Et vous l'aviez si bien compris que, du jour où l'on -vous présenta cet homme, vous renonçâtes courageusement à un art dont -vous ne vous jugiez plus digne. C'était avouer à tous votre défaite, -mais que vous importait, à vous qui jugiez glorieuse pour votre amour -l'humilité de cette confession? - -La victoire de Barnabé, qu'on jugea certaine après la disparition de -Léocadie Logardin, fut un peu celle de tous les hommes qu'elle avait -méprisés et l'on fut tout disposé à faire fête au revenant et à son -illustre conquête. Mais il fallut s'en passer: l'un et l'autre -demeurèrent invisibles. On ne les excusa point de priver Paris d'un -alléchant spectacle, et ce fut un grand désappointement; quelques-uns -même ne tardèrent pas à concevoir un secret mépris pour ces gens que -l'on avait pu croire supérieurs aux autres et qui n'en allaient pas -moins filer le parfait amour dans l'ombre, comme le commun des mortels. - -Et sans doute n'aurait-on point manqué de rire très fort si l'on avait -pénétré dans l'intimité de leur vie et de leurs entretiens. En vérité, -don Juan s'était fait moine, qui, après avoir séduit les plus grandes -dames, s'abandonnait auprès d'une ancienne danseuse aux séraphiques -plaisirs du plus chaste amour. Léocadie Logardin avait vendu son hôtel -pour aller habiter, dans un quartier lointain, un logis à demi rustique. -Au delà du Jardin des Plantes, non loin de la Bièvre, dont les eaux -coulaient à cette époque dans une vallée presque feuillue, sous les -ombrages centenaires d'un boulevard, elle avait fait choix d'une -maisonnette qu'entourait un petit jardin. Ce fut là que Barnabé, durant -un mois, accourut tous les matins, timide et joyeux comme un amoureux de -village rendant visite à sa fiancée; après le repas du soir, il rentrait -à cheval chez lui; dans la journée, ils faisaient de longues promenades -dans les banlieues, sans donner à leurs ardeurs d'autres satisfactions -que celles de se tenir par la main et de se sourire longuement. - -Mais ce fut là, aussi, dans le petit jardin où s'effeuillaient les -dernières roses, qu'ils se retrouvèrent, un soir d'octobre, étrangement -mélancoliques et las. Des rougeurs passaient sur le beau front de -Léocadie, et des flammes dans les yeux bleus de Barnabé; quand leurs -mains se touchaient, ils tressaillaient presque douloureusement. L'hiver -allait venir: c'est la saison des véritables tendresses et l'âme -qu'envahit la tristesse des choses éprouve plus que jamais le besoin de -se réchauffer aux consolantes tiédeurs de l'amour. L'amant allait-il -encore tous les soirs partir loin de l'amante solitaire, fouetté par le -vent et la neige, dans la nuit?... N'étaient-ils pas, après tout, les -seuls maîtres d'eux-mêmes?... Ils n'osaient pas se regarder; ils -regardaient l'immense déroulement du paysage. A gauche, c'étaient, à -travers les rideaux ondoyants des peupliers, les toits pressés les uns -contre les autres d'où émergeaient, là-bas, les dômes et les clochers; à -droite, les campagnes désertes et immobiles où les routes couraient vers -l'horizon; en face d'eux, par une sorte d'échancrure, ils voyaient au -loin le canal Saint-Martin miroiter entre les quais rosés à l'ombre des -tilleuls, et, tout au fond, parmi les brumes et les fumées, les grandes -ailes des moulins à vent qui tournaient désespérément sur les coteaux de -Belleville. Le soir était mélancolique comme l'adieu d'un mourant. -Barnabé ouvrit les bras, et les deux amants confondirent enfin leurs -larmes et leurs lèvres. - ---Mon épouse, murmurait Barnabé... - -Non, la Logardin ne pouvait pas consentir à être l'épouse de Barnabé de -la Gontrie. Elle ne voulait pas qu'il y eût entre elle et lui ces liens -définitifs. Certes, elle l'aimerait toujours; seulement elle entendait -que si Barnabé venait à se lasser d'elle, il n'eût qu'à la quitter en -lui laissant en part la souffrance, et en emportant pour lui le souvenir -du bonheur. Mais Barnabé protesta, et jura si fort qu'un refus le -tuerait qu'il fallut accéder à son désir. Ce fut dans une humble -chapelle du faubourg Saint-Marceau que cette union fut bénie. Il n'y -avait là que de rares amis de Barnabé, qu'on allait cette fois oublier -pour toujours ainsi que son épouse. Il apprit en termes brefs -l'événement à Mme et à M. de Castel-Baigts; il ne leur cachait pas -d'ailleurs quelle était la nouvelle Mme de la Gontrie. Il annonçait en -outre son prochain retour au pays. Il partit le surlendemain de son -mariage. Je laisse à penser l'accueil que les nouveaux époux trouvèrent -à Sérimonnes. - -Ils ne s'en soucièrent guère; les malédictions ne troublaient pas -Barnabé de la Gontrie. Quant à sa femme, elle s'abandonnait au bonheur -avec la triste confiance des âmes qu'il maîtrise. Pourquoi, du reste, -eût-elle douté? Elle n'avait jamais connu de Barnabé que son amour, et -ne savait pas quelle maladie incurable le tourmentait. Et, quand elle -vit un jour les voiles de l'ennui et de la mélancolie sur le front de -son époux, elle n'eut pour lui que plus de tendresse. Elle le suivit, -anxieuse, à pas silencieux, dans les allées du parc où, comme au temps -de son adolescence, il revint rôder, la nuit, en faisant de grands -gestes au clair de lune. Elle espérait peut-être encore, à force -d'amour, le guérir d'une crise qu'elle croyait passagère. - -Espérait-elle?... Un soir, ce fut en vain qu'on attendit Barnabé parti -dès l'aube pour la chasse. Toute la nuit on fouilla les ravines de la -montagne; mais, quand on se fut rappelé que le valet du vicomte, Cadet -Rémoulat, qui venait aussi de disparaître, avait prononcé, peu de jours -auparavant, d'un air mystérieux, certaines paroles, tous jugèrent les -recherches inutiles et furent d'avis que le «fou» s'était enfui et avait -fait des siennes encore une fois. - -Voilà, et cette femme n'est pas morte, et autour d'elle la vie continue. -O ma tante de la Gontrie, vous que la beauté déifiait tout à l'heure et -que la douleur à présent sanctifie, pleurez! Vous restez seule dans la -maison, sous les magnolias dont les feuilles vont bientôt se détacher au -vent de l'hiver, non point de l'hiver qui vint sur le premier baiser, et -qui s'annonçait fleuri d'espérance, mais de l'hiver noir qui ne fuira -plus loin de vous, quand reviendra le printemps des choses. Pleurez! Le -ciel n'a jamais accordé le bonheur que pour mieux faire éprouver ensuite -l'amertume de la souffrance. Je vous le dis, moi qui mieux que personne -ai pu savoir ce qu'était une vie comme la vôtre... Le bonheur! Vous -l'avez eu un temps, et c'est fini. Il n'y a plus rien à faire, il n'y a -plus rien à dire. - -Pleurez... - - - - -Or, à deux années environ du départ de mon oncle et la veille même de -Noël, parut à Sérimonnes un personnage bizarre. Il avait les allures des -voyageurs misérables; il portait sur l'épaule un petit paquet au bout -d'un bâton, et tenait dans la main une grande cage remplie d'oiseaux -bizarres: apparemment il en était montreur et les promenait de bourg en -bourg, ce qui devait bien plutôt l'empêcher de mourir de faim que le -faire vivre. Sa barbe et ses cheveux étaient fort longs; on devinait -qu'il n'avait pas dû en prendre soin depuis de longs mois. Son teint -semblait hâlé par les plus diverses intempéries. - -Depuis déjà deux jours, il errait dans les environs de Sérimonnes. On -savait encore qu'il avait demandé l'hospitalité à la vieille Félicité -Doigtdieu, laquelle l'avait envoyé dormir dans l'étable auprès des -vaches. Il paraissait plutôt innocent que malin, et, d'après les -quelques mots que Félicité en avait pu tirer, il revenait d'un très long -voyage, peut-être bien des Iles, et même de chez les Turcs. Ce qui -intriguait davantage les gens, c'était que l'étranger, à plusieurs -reprises, avait nommé certaines personnes de Sérimonnes, tout aussi bien -que s'il y avait vécu de longues années. - -Et l'on ne parlait plus que de lui dans le village. L'oncle du -cordonnier Heurteau était parti jadis pour le Brésil; on racontait qu'il -était devenu roi chez les sauvages et dormait sur des lits luisants de -diamants et d'or. Heurteau parlait volontiers de son oncle le Roi, qui -lui écrivait, disait-il, des lettres très tendres et lui promettait sa -succession, ce qui lui permettait de ne point toujours payer son dû chez -les fournisseurs émerveillés. De tout le jour, il n'osa se montrer; il -croyait, comme beaucoup d'autres, avoir vu autrefois le visage de cet -homme, et malgré qu'il n'ignorât point que son oncle ne pouvait être si -jeune, il se sentait envahi par une appréhension qu'il ne parvenait pas -à maîtriser. - -Le voyageur traversa le village comme midi sonnait, acheta du pain et le -mangea sur les marches de l'église. Malgré la saison, le soleil était -chaud. La nuit, il avait gelé et la fontaine, sur la place, s'était -prise; à présent elle recommençait sa chanson monotone dans l'humble -vasque. Le vieux chien du sacristain vint y tremper son museau dans le -même temps que le voyageur y remplissait d'eau une sorte de calebasse. -Celui-ci caressa l'animal, qui, l'ayant flairé, se frotta contre ses -jambes et jappa d'aise trois fois. L'heure était douce; sur le clocher, -les corneilles profitaient du jour pour se quereller bruyamment; les -toits luisaient; les pas d'un cheval et le grincement d'un char -résonnaient dans l'air cristallin. L'homme écoutait, regardait. Bientôt, -les curieux qui, cachés derrière leurs rideaux, ne laissaient se perdre -aucun de ses gestes, le virent pleurer comme une Madeleine, accoudé à la -fontaine, auprès de la cage où les oiseaux, charmés par le soleil, -lustraient leurs ailes et voletaient. - -Puis il s'en fut par la route de la Gontrie. Il semblait très las; -parfois il s'asseyait sur le bord de la route, regardait les oiseaux, -s'assurait qu'il avait bien dans sa poche un certain papier et se -remettait en marche après quelque temps. Il atteignit la grille de la -Gontrie, entra et, sans hésitation, se dirigea vers la demeure. Les -chiens au chenil n'aboyèrent pas. L'horizon rougeâtre engloutissait déjà -le soleil; les arbres étaient immobiles et nus; la nuit serait froide: -sur la surface du bassin qui allait de nouveau se prendre, le travail -silencieux de l'eau faisait courir de légers frissons circulaires; les -allées étaient couvertes de brindilles cassantes de sapins et de larges -feuilles mortes de magnolias qui, sous les pas, craquaient; c'était le -règne de l'hiver, de la tristesse et du silence. Seules les fumées qui -montaient droites du toit bas et large révélaient qu'on vivait là. - -La vieille Anne, qui vint ouvrir, regarda le visiteur avec inquiétude et -curiosité. Elle aussi le reconnaissait vaguement. Il demandait à voir -Mme de la Gontrie. Anne lui dit: - ---C'est bon; je vais la quérir. - -Et elle disparut, après avoir fermé la porte et laissé le visiteur sur -le perron, par prudence. - -Ma bonne tante arriva, regarda l'homme et se mit à trembler très fort. - ---Dieu du ciel! C'est Cadet... Cadet Rémoulat... et il est tout seul. -Oh! mon Dieu, mon Dieu!... - -Elle pleurait, son mouchoir sur la bouche, dans les bras d'Anne. Cadet -Rémoulat ne comprenait pas, et restait sur le seuil, étonné qu'on lui -fît un accueil si ému. Puis il prit une lettre dans sa poche, et bégaya: - ---C'est moi... oui... J'arrive avec une lettre de mon maître et ces -oiseaux qui sont pour vous... - -Alors le visage de Mme de la Gontrie s'éclaira, elle se précipita vers -Cadet Rémoulat, étreignit l'humble main qui avait porté la lettre. - ---Anne, il vit et il ne m'oublie pas!... Que me dit-il? Qu'il me tarde -de lire cette lettre!... Et ces oiseaux! comme ils paraissent avoir -froid!... Oh! mon Dieu, il y en a un qui est en train de mourir... - - - - -Lettre écrite par Barnabé de la Gontrie à son épouse, tandis qu'il se -trouvait en l'île de Bâli. - - -«Je vous prierai dès l'abord (ma bien chère Épouse) d'excuser mon départ -imprévu. Il est, je le sais, aussi offensant pour mon renom de galant -homme que pour l'amour que je sais que vous me portez. Mais je me rends -justice en me disant qu'il n'y va point de ma faute; je ne suis pour -rien dans les ordres qu'un démon familier me dicte impérieusement, et -c'est là ce qui me désespère. Si j'étais le maître de mes désirs, nul -doute que je ne fusse demeuré près de vous, à cueillir des jours faciles -sous le ciel de mon pays natal. J'envie ceux qui se contentent, durant -leur vie, d'attendre le bonheur dans leur lit, et qui finissent par le -trouver dans le calme même de cette attente. Mais le destin en a ordonné -autrement de moi. - -«Comme vous le saurez avant même qu'ouvrir ma lettre, je suis l'hôte des -pays les plus lointains. Je partis dans l'espoir que, sous des cieux -nouveaux, de nouveaux pensers s'épanouiraient en moi, et qu'un jour, -peut-être, je trouverais le port bienheureux où s'apaiseraient mes -inquiétudes. Si le ciel y consent jamais, je ne manquerai pas à vous le -faire savoir. - -«Après diverses incertitudes, j'advins à Bordeaux le huit d'avril, qui -tombait précisément le jour de Pâques. Or, tandis que Cadet Rémoulat et -moi étions, pour la promenade, le long des quais, nous rencontrâmes une -compagnie de Levantins; ils nous saluèrent fort poliment; après quoi ils -nous contèrent leurs voyages. Ils nous dirent qu'ils faisaient le négoce -et arrivaient de Négritie. C'étaient de fort honnêtes gens et leur -société me charma. Ils me firent des présents, qui d'un poignard, qui -d'un arc curieusement ouvré. Je les priai à dîner, ce qu'ils -acceptèrent. Ensuite, le garçon servant ayant apporté des cartes, ils -m'apprirent un jeu en usage dans leurs pays; c'est une espèce de brelan -assez compliqué, qu'ils nomment _mossib_; je perdis deux cents écus, non -sans prendre beaucoup de plaisir. Cependant, mes nouveaux amis me -racontaient force merveilles sur les pays qu'ils avaient visités, et -j'admirai quelques belles filles qu'ils en avaient ramenées; elles -étaient d'une peau un peu brune à la vérité, mais grandes, fort bien -faites, avec d'admirables yeux noirs et des dents les plus blanches du -monde. Elles étaient originaires de Barbarie et vêtues, à la mode du -pays, de tuniques blanches sur lesquelles tintaient des colliers de -cuivre; elles avaient des bagues à leurs pieds, lesquels étaient nus et -fixés par des bandelettes de cuir sur des semelles de liège fin. Les -Levantins comptaient en tirer profit en les vendant à de riches Turcs -pour l'ornement de leurs sérails; et, malgré que nul plus que moi ne -soit bon chrétien, il me faut bien dire que j'ai regretté, lorsque je me -suis séparé de tout ce monde, qu'on ne m'eût point élevé dans la -religion de Mahomet. - -«Les récits qu'on m'avait faits m'ayant mis en goût pour les voyages, je -conçus le dessein de prendre la mer. Vous le voyez, j'avais raison: nos -destinées sont des trames obscures où les événements sont brodés par le -hasard, et nous ne sommes pas les maîtres de nous-mêmes... Je fis part -de mon projet à mes amis les Levantins, qui m'approuvèrent; ils -m'offrirent même de me conduire à quelqu'un qui me vendrait un beau -bâtiment. J'allai le visiter avec eux. Il me plut. Tout d'abord, j'en -trouvai le prix un peu élevé, mais ces braves gens me firent comprendre -qu'il ne fallait point lésiner sur l'achat d'un navire à qui on allait -confier sa vie et celle de quinze hommes. - -«_L'Alcyon_ est une goélette de 120 tonneaux environ, élancée, légère -et, malgré tout, solide sur l'eau. J'aime la longue ligne courbe de ses -flancs et sa svelte mâture qui accueille heureusement le bienveillant -essor des brises. A la proue, une sirène est figurée, les bras enchaînés -à la coque, les seins droits et la face tendue, comme si toute son âme -de captive était attirée vers le désir de la libre aventure. Que de -fois, par les nuits chaudes, quand l'insomnie me forçait à délaisser mon -étroite cabine, je suis allé m'étendre, à la pointe du navire, au-dessus -d'elle! La calme mer était toute lumineuse et nous glissions -insensiblement sur une immense étendue d'or phosphorescent où se -déroulait à notre suite un sillage moiré. Je voyais la sirène au-dessous -de moi, mais ma main elle-même ne pouvait arriver à caresser sa tête -pourtant toute prochaine, et dont la chevelure dorée brillait dans le -reflet de la mer. Elle était là, toujours près de moi et toujours -insaisissable, et je pensais qu'ignorant à jamais ma présence la captive -poursuivait, elle aussi, le coeur plein du désir des flots paternels, un -rêve qu'elle ne réaliserait pas. - -«C'est par un beau matin de soleil, à l'heure du reflux, que nous avons -levé les ancres. Les quais, s'infléchissant le long du fleuve selon la -courbe du croissant, orgueil des armes de la ville, semblaient danser -dans la lumière tourbillonnante. Les jurons des porte-faix qui -s'agitaient, la face empourprée sous les ailes du chapeau gascon, se -mêlaient aux appels des matelots et aux cris irrités et baroques -d'animaux étrangers que des montreurs achetaient près de nous. Et déjà -le vent gonflait les voiles; le pilote était à son poste; le moment de -partir était venu. Mes amis les Levantins m'avaient accompagné jusqu'à -la goélette; nous nous embrassâmes. Et nous pleurions tous à chaudes -larmes. - -«A quoi bon vous raconter en détail (ma bien chère Épouse) les -péripéties de mon voyage, et qu'importe d'ailleurs à celui qui va -cherchant par le monde les débris épars d'un rêve inconnu le souvenir -des lieux où il promena vainement son espoir et son anxiété? Je serai -donc bref.--Après avoir longé les rivages de Maroc, nous vîmes les -sables torrides du désert expirer dans les flots de l'Océan. J'eus -l'idée un moment de débarquer sur cette côte et d'y fonder un empire -dont personne ne m'aurait contesté la possession, quitte à le rendre -ensuite habitable par des conduits d'eau, ou d'une autre manière. -Peut-être eussé-je trouvé dans l'exercice du pouvoir suprême des -distractions qu'une vie ordinaire m'a refusées. Mais les matelots me -représentèrent qu'une descente en ce pays risquait bien de n'être -profitable qu'aux seuls lions, fort nombreux en ces parages, et je -n'insistai pas. En revanche, à quelques jours de là, quand nous fûmes à -la hauteur de la Côte d'or, l'endroit m'ayant plu, je donnai l'ordre de -jeter les ancres. - -«Les naturels nous donnèrent les marques de la plus vive sympathie. Or, -apprenez que j'avais fait faire avant mon départ une superbe livrée -galonnée d'or pour Cadet Rémoulat. A la vue de quoi les sauvages le -prirent pour notre chef et lui témoignèrent un profond respect. Ils le -suivaient, palpaient religieusement son habit, et, de temps en temps, -d'aucuns, le dépassant, s'aplatissaient devant lui et, s'étant emparés -de l'un de ses pieds, le posaient sur leurs têtes, j'imagine en signe de -soumission. Puis ils allaient de l'avant, faisant de grands bonds, -gesticulant et poussant des cris rauques que je jugeai être des chants -d'allégresse. Cadet Rémoulat en était tout confus. J'aurais souhaité que -vous fussiez là. Vous eussiez bien ri. Ce que nous fîmes. - -«Il se trouvait justement que, le roi du pays étant mort, il y avait -frairie pour l'avènement de son successeur. Nous assistâmes donc à -diverses réjouissances toute la journée. Au soir on vint nous chercher -de la part du prince. Il nous caressa les joues en manière d'amitié, -nous prit par la main et nous fit asseoir près de lui sur une sorte -d'estrade. La foule nous entourait, chantant un air monotone et -s'accompagnant en frappant des mains. Un vieillard fut conduit jusqu'à -nos pieds; il souriait. Puis un enfant de sept à huit ans survint qui -portait un grand sabre. Le roi éleva les bras, les chants cessèrent. Et -l'enfant se mit à frapper avec son sabre sur le cou du vieillard. Comme -il maniait péniblement cette arme, à cause de son âge encore tendre, il -se passa bien trois quarts d'heure avant qu'il n'eût complètement -détaché la tête du tronc. On nous apprit que c'était un sacrifice en -usage à l'avènement des rois et que c'était un grand honneur d'être -choisi pour victime. - -«Ce pays délicieux nous retint un mois. Je dois vous dire que les femmes -de la Côte d'or passent pour les plus jolies négresses qui soient. Tous -leurs soins se rapportent à plaire, et elles plaisent surtout par leur -extrême propreté et leur goût pour le libertinage. Tous les moyens leur -sont bons par lesquels elles espèrent apaiser le feu qui les dévore. -Leur impatience est si vive quand elles se trouvent avec un homme -qu'elles ne balancent pas à se précipiter dans ses bras en arrachant -leurs vêtements pour accélérer le moment du plaisir. Le roi nous en -offrit de fort séduisantes, surtout à Cadet Rémoulat, qu'il avait logé -dans la case la plus confortable de la ville. Ce furent de beaux jours -pour lui; après avoir été tout d'abord gêné par tant d'honneurs, il s'en -était accommodé avec beaucoup de bonne grâce. Ses négresses surtout -semblaient le réjouir, encore que, la chaleur du climat aidant, il fût -visiblement très fatigué. Le matin, les naturels venaient le réveiller -par des chants et des danses; il se montrait et se laissait adorer -bienveillamment. Le soir, assis sur le seuil, entouré d'une populace -admirative, il fabriquait des flûtes avec des roseaux, à la façon des -bergers de notre pays; il en donnait à qui en voulait et apprenait aux -sauvages les airs qui avaient charmé son enfance; plusieurs d'entre eux -finirent par s'en tirer fort bien, et je ne doute point qu'un jour, si -quelque voyageur pyrénéen aborde en ces contrées, il ne s'arrête -soudain, stupéfait d'entendre un motif de Despourrins modulé par des -lèvres noires. - -«Mais voici bien le plus beau de l'histoire. Un soir, comme j'en étais -venu à craindre que l'air du pays ne valût rien pour ma névralgie, je -résolus départir et j'en avertis mes compagnons. Disséminés çà et là, -bien nourris, oisifs, ils auraient été en passe de devenir fort gras si, -plus encore que par ces bons noirs, ils n'avaient été choyés par leurs -dames. Cadet, comme d'habitude, jouait de la flûte devant sa porte. -Quand il m'eut entendu, il leva les bras au ciel, sa bouche s'ouvrit et -sa flûte qu'il avait laissé choir se brisa... Hélas! il n'y eut pas que -la flûte du pauvre Cadet à se briser pour lui en cet instant! Le coup -fut rude pour cette âme simple et crédule. Ainsi, lui, que tout un -peuple avait cru roi, il allait redevenir le valet de Barnabé de la -Gontrie. Assis sur son escabeau, il fondit en larmes. Ses femmes -accoururent; la foule le considérait avec stupéfaction; puis soudain une -des demoiselles de son sérail s'étant mise à pleurer pour faire comme -son seigneur, tous ceux qui étaient là l'imitèrent et, jusqu'à une heure -avancée de la nuit, on n'entendit plus dans le village que de longs -hurlements de douleur. - -«Depuis, partout où nous ont poussés les vents et ma vagabonde -fantaisie, Cadet est resté la proie de l'abattement et de la tristesse. -Comme nous passions auprès de Sainte-Hélène, je ne pus m'empêcher de -méditer sur les ressemblances qui liaient Cadet Rémoulat et Napoléon et -jamais il ne m'est apparu plus clairement que tout se tenait dans la -nature. Ni les femmes du Monomotapa, qui mêlent leurs cheveux de -coquillages, ni les bayadères hindoues, qui dansent au crépuscule dans -les carrefours, ne purent lui faire oublier les amours et la gloire -qu'il dut laisser sur la Côte d'or. - -«Mais voici que, tout récemment, un assez violent noroît nous a portés -vers l'île de Bâli. Nous en avions entendu parler dans les Indes par des -voyageurs néerlandais, et nous la reconnûmes au tintement des clochettes -balancées par les brises aux frontons des pagodes. Quand nous avons -atteint le port, j'ai aperçu un brick aux mâts duquel flottait le -pavillon de France; à la vue des fleurs de lys d'or, mes yeux se sont -mouillés de larmes; tant il est vrai qu'on reste toujours attaché à sa -patrie comme à sa famille. - -«Mais quelles n'ont pas été ma surprise et ma joie! Après avoir mis pied -à terre, j'ai reconnu mon ami Robert Guerlandes, celui-là même qui fut -si plein d'attentions pour vous lorsque vous vous étiez évanouie -d'émotion le jour de notre mariage. Sa destinée l'a, comme moi, chassé -de son pays; mais lui, c'était pour oublier de noirs chagrins d'amour -qu'il errait à travers le monde. Et je l'envie, car, à peu près guéri, -il repartira demain pour la France et ne sera plus ce Juif-Errant maudit -que je resterai peut-être toujours. - -«Hier, voyant Cadet plus triste encore qu'à l'ordinaire, j'ai pensé que -j'avais une occasion unique de le rendre à une vie paisible et qu'en -outre je ne pourrais jamais mieux vous donner de mes nouvelles qu'en le -chargeant d'une lettre pour vous. Robert Guerlandes m'affirma qu'il se -ferait un plaisir de ramener ce garçon en France. J'ai donc demandé à -Cadet: - ---«Cadet, veux-tu revenir au pays, là-bas?...» - -«Un éclair de joie a brillé sur son visage. Mais j'ai compris qu'il -pensait encore à la Côte d'or. J'ai dû avoir le regret de le détromper. -Certes, Cadet préfère le calme horizon des montagnes à l'infini -déroulement des vagues. Mais à présent et pour toujours, son pays -véritable est le village africain où, quand tombait le soir, il jouait -de la flûte au seuil de la case qu'égayaient les rires de ses négresses. - -«Pour moi, je compte rester encore quelque temps dans cette île. Le -climat y est doux et le paysage fort poétique. Partout, sur des arbres -bas et touffus, s'épanouissent des fleurs rosées; toutes les abeilles de -Malaisie s'y donnent rendez-vous et, le soir, leur immense bourdonnement -enveloppe les tintements des clochettes. L'air a l'odeur d'un bouquet -trempé dans du miel. Les femmes sont cuivrées de teint et assez -agréables. Les hommes semblent d'un naturel fort doux et n'ont rien de -particulier, sinon qu'ils se baissent pour pisser, parce que les chiens, -qui passent parmi eux pour des bêtes immondes, pissent en levant la -jambe. Je dis: je compte rester quelque temps dans cette île, mais il se -peut aussi que j'en parte demain, je ne sais pour quel pays, pareil à ma -goélette qui, dans les moments de calme, attend, ignorante et résignée, -le vent imprévu et impérieux. - -«Cadet Rémoulat vous apportera des oiseaux charmants dont un indigène -m'a fait cadeau. J'espère qu'ils vous distrairont. Quant à Cadet, -gardez-le près de vous, et, si vous voulez m'obliger, traitez-le -désormais avec certains égards, comme il sied à un homme qui a été roi, -fût-ce en rêve. - -«C'est sur cette prière (ma bien chère Épouse) que je prends à regret -congé de vous et que je vous prie de me croire toujours votre mari -tendre et dévoué. - -«Barnabé-Jules, vicomte de la Gontrie.» - - * * * * * - -(C'est donc fini... Jusqu'ici nous avions encore l'espoir; mais à -présent il ne nous reste plus qu'à courber la tête; les cheveux qui -deviennent blancs sont plus lourds à porter. Quand donc viendra la mort? -Hélas! les jours se passent, et l'on espère mourir chaque jour, et l'on -ne fait que vieillir!... - -Et pourtant, il vit, il existe encore quelque part dans le monde, et je -ne suis pas avec lui. Ah! fuir vers lui comme y court ma pensée, -par-dessus l'horizon des montagnes, au delà des mers. Mais à quoi bon? -Après le voyage, après l'espoir, après l'angoisse, je ne retrouverais -plus l'âme qui m'aima, et je n'atteindrais encore que le fantôme de mon -amour...) - -Ma pauvre tante, comme je vois clair en vous à tous les moments de votre -vie! - -Elle courba la tête, et les années passèrent avec cet air tranquille et -sournois qui les font s'éloigner loin de nous comme en glissant sur une -pente douce. Et ma tante se demandait: «Quand donc auront-elles fini de -passer?» Cadet Rémoulat resta près d'elle. Que de fois elle essaya de -lui faire raconter en détail le voyage! Mais lorsque Cadet Rémoulat -avait abordé en sa mémoire au pays où il avait été roi, il ne voulait -jamais aller plus avant et son rêve poursuivait d'inoubliables images. -Lui aussi se souvenait et ne vivait plus. Il dura trois ans encore, -incapable de quoi que ce fût sinon de jouer de la flûte. Un soir, on le -trouva mort au fond du parc, les roseaux pressés sur ses lèvres, et les -yeux grands ouverts comme pour contempler éperdument le pays qu'il avait -enfin retrouvé. - -Je naquis, je crois, huit jours après. - - - - -III - - -Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver, ce fut au -printemps qu'en revint mon oncle Barnabé. Car il en revint. Et, de ce -retour, je puis en parler autrement que d'après les dires des bonnes -gens et de ma mère: j'étais là, et dans un âge assez avancé pour que mes -yeux pussent y voir clair et qu'il fût loisible à mon esprit de -s'émerveiller. - -Nous étions à table quand les grelots du coche tintèrent sur la route. -Les fenêtres étaient ouvertes. Nous mangions en silence, sans prêter -grande attention au passage de la voiture publique, dont le fracas -familier ne représentait pour nous qu'une des heures de la journée, -aussi bien que les carillons du clocher ou les tintements de nos -cartels. Mais le bruit des roues cessa cette fois devant la grille du -jardin, et nous n'entendîmes plus que les grelots secoués et les pieds -ferrés cognant dur le sol des chevaux arrêtés et impatients de regagner -l'écurie. Le jour était déjà bas. Une petite chauve-souris entra, et -décrivit au-dessus de nos têtes des cercles cocasses à la poursuite d'un -but incompréhensible et changeant. - -Nous nous regardâmes. La servante courut en hâte à la fenêtre, avec sa -charge d'assiettes qui s'entrechoquaient. Tournés vers elle, nous -attendions ses paroles. Elle dit: - ---Il y a quelque chose pour nous, mais je ne sais pas si c'est un paquet -ou un chrétien. - -J'allai rejoindre Ursule à la fenêtre, malgré grand'mère qui bougonnait: - ---Calixte, veux-tu bien rester à table!... Calixte, il n'y a que les -enfants mal élevés qui se lèvent de table avant que les parents en -donnent le signal. - -Mais, avec un air de se jouer de moi, la nuit noire était survenue d'une -minute à l'autre, comme il arrive parfois au printemps et à l'automne -dans nos pays de montagnes. Je ne vis rien que des ombres qui -s'avançaient dans l'ombre tandis que j'entendais leurs pas faire crier -le sable. De plus près je distinguai un homme et une femme, et des gens -qui portaient des bagages derrière eux. Le bruit de la sonnette dans le -corridor vaste grelotta. Des portes s'ouvrirent. Des flambeaux -éclairèrent les nouveaux venus. - -La stupéfaction empêcha ma mère de parler, mais ma grand'mère s'écria: - ---Hé, Dieu! ce n'est ni un paquet ni un chrétien, c'est mon frère. - -Ce fut en moi, comme dans la maison, un grand remue-ménage; mes idées -sautaient les unes par-dessus les autres, se houspillaient, se -bousculaient, pareilles à des enfants turbulents et déchaînés. D'après -ce que j'avais entendu dire de mon oncle Barnabé, je l'imaginais sous -l'espèce de la Barbe-Bleue ou même de quelque démon biscornu. Or j'avais -devant moi un vieux homme à barbe grise, avec de bons yeux timides et -tristes. Il regardait autour de lui, s'efforçait de sourire, n'y -parvenait pas, voulait parler, ouvrait la bouche, puis ayant bredouillé -quelques mots se taisait brusquement. Mais je savais que le diable peut -nous abuser en prenant toutes les formes, et, lorsque j'eus porté mon -attention sur la créature qui l'accompagnait, j'eus grand'hâte de me -réfugier dans la satisfaisante terreur de l'opinion que je m'étais, -jusque-là, forgée sur son compte. - -C'était une petite créature menue et souriante, dont les yeux brillants, -impudents et amusés, nous examinaient tous les uns après les autres. Ma -science enfantine eut suffi à me la faire reconnaître pour sauvagesse, à -la couleur cuivrée de sa peau et à l'étrangeté de son costume, si je -n'avais trouvé plus séduisant et convenable de penser qu'elle arrivait -du plus profond de l'enfer. Ni son esprit ni son corps ne semblaient -pouvoir tenir en place; lasse bientôt de s'occuper de nous, elle promena -sa curiosité sur les objets et les meubles de notre salon à manger; -parfois elle tirait mon oncle par la manche et lui parlait dans une -langue gazouillante, sans doute pour lui demander des explications; mon -oncle étant trop troublé pour lui répondre, elle fit la moue, puis -sourit à un pot de confitures qui se trouvait sur la table; déjà elle -avançait la main vers lui; mais l'attitude sombre d'Ursule l'ayant -arrêtée en son dessein, elle s'assit par terre et se mit à jouer avec -ses pieds. Enfin, s'étant aperçue de ma présence, elle rampa vers moi, -engageante et amicale. Je me reculai lentement vers le mur, blême, et -prêt à pousser de grands cris. Elle s'arrêta, étonnée, et courut à la -fenêtre; l'air était vif; elle toussa: une petite toux argentine et -violente; alors mon oncle sortit de sa stupeur, et, terrifié comme une -oiselle dont l'oiselet se penche au bord du nid, courut mettre sur les -épaules de la petite diablesse un manteau qu'il portait sur son bras. -Elle lui sauta au cou, rit, et revint vers nous cramponnée à son bras. -Tout cela n'avait duré que quelques instants, et tous, ma grand'mère -furieuse, ma mère apitoyée, Ursule et moi remplis d'étonnement et -d'épouvante, nous nous taisions. Ce fut encore ma grand'mère qui rompit -le silence: - ---Eh bien, monsieur mon frère, vous voilà joli... Et me direz-vous, s'il -vous plaît, ce que signifie cette singesse? - -Mon oncle, ayant considéré sa soeur avec tristesse et résignation, -répondit: - ---C'est la fille d'un roi... en vérité, ma soeur... la fille d'un roi au -pays malais, et je vous demanderai des égards, beaucoup d'égards... - -Ma grand'mère, tout en s'indignant, fit de grands éclats de rire: - ---Des égards! ah! ah! ah! voilà qui est bien! Des égards pour cette -créature qui n'est sans doute même pas baptisée, et qui ne pourrait -m'intéresser que si je la nourrissais dans une cage à la manière d'une -perruche!... - -Barnabé de la Gontrie inclinait vers le sol sa tête déplorable; il -murmura: - ---Vous n'êtes pas assez indulgente, ma soeur... tout le monde n'a point -le bonheur d'être sans reproches. Pour ce qui est du baptême, je puis -bien vous dire que je ne désire rien tant que l'instruction de Miariza, -que voici, dans la foi chrétienne. - -Ma grand'mère haussa les épaules et, lasse d'être en colère, s'apaisa. -Mais il en fut autrement d'Ursule qui, l'oeil torve, allait grondant -entre ses dents: - ---Sûr que les peaux que le Diable a roussies de cette manière n'ont -point de place marquée dans le Paradis. - -Ce fut une grave question de savoir où l'on ferait coucher Miariza. On -décida tout d'abord qu'elle occuperait au-dessus des écuries une chambre -fort propre où nos cochers avaient dormi lorsque nous en avions. On -chargea mon oncle de l'y conduire, quand le moment en fut venu; mais -alors cette petite se mit à pousser des cris épouvantables; elle se jeta -aux pieds de mon oncle, embrassa ses genoux; de grosses larmes roulaient -sur ses joues cuivrées et l'on eût dit qu'on méditait de la conduire à -la mort. Finalement on dressa le lit de Miariza dans la chambre de -Barnabé, sur la demande qu'il en fit, sans doute dans le but de nous -rassurer. Ma grand'mère nous recommanda de barricader nos portes; pour -elle, elle n'y manquerait point, persuadée qu'il y avait tout à craindre -de la part de nos hôtes. Quand je fus dans la chambre de ma mère, qui -était aussi la mienne, je vis qu'elle ne tenait aucun compte de ces -conseils et je lui en fis l'observation. Elle me répondit: - ---Ta grand'mère dit et fait ce qu'elle veut... Mais il ne faut pas avoir -peur de ton oncle: il est malheureux. - -O ma chère maman, lorsque je vous revois aujourd'hui, vous partie à -jamais pour ce néant que peuplent seules les songeries de ceux qui sont -demeurés, c'est peut-être en cet instant de nos vies que vous -m'apparaissez sous les traits les plus précieux et les plus émouvants. -Vous êtes bien belle encore, maman, et si jeune sous vos grands cheveux -blonds dépeignés pour la nuit! Je me suis jeté dans vos bras et j'y -pleure de toutes mes forces. Comme j'ai honte d'avoir eu peur de mon -oncle et de la petite étrangère pour le vain plaisir de jouer avec cette -peur! Pourtant, lorsqu'il était entré, n'avais-je pas entrevu tout ce -qu'une destinée blâmable peut cacher d'infortune et d'innocence? Vous -m'avez presque fait comprendre dès ce jour-là que ni les bonnes actions -ni les mauvaises ne dépendent de nous, et qu'il n'existe en réalité -qu'une vertu, celle de savoir plaindre. Et c'est pourquoi, aujourd'hui, -où que vous soyez, que vous puissiez ou non m'entendre, il fallait que -je vous remercie d'avoir, par ces quelques mots, ouvert toute grande -pour ma petite âme la fenêtre qui donne sur les pays merveilleux de la -pitié et du pardon. - -Mon pauvre oncle Barnabé! Le lendemain, si tôt que je le vis, un -irrésistible élan me fit sauter dans ses bras. Il en fut fort attendri. -Mais déjà les signes de Miariza, à défaut de son langage, que je -n'entendais point, me conviaient à jouer. Ma factice terreur de la -veille était loin et ce fut avec joie que je me mis en devoir de courir -après elle ou de m'en faire poursuivre; j'essayai de grimper avec elle -dans les arbres, mais elle était plus agile que moi et son rire clair -tintait toujours bien au-dessus de ma tête, en des régions où, -jusque-là, j'avais cru que les oiseaux seuls étaient capables de -s'aventurer. D'autres fois, sur la prairie, après des courses folles, je -parvenais à l'atteindre et nous roulions ensemble sur l'herbe en -poussant des cris joyeux; câline comme un jeune chien, Miariza s'amusait -à me mordre tout doucement; mais moi, alors, je ne bougeais plus; un -étrange plaisir faisait courir plus rapidement le sang dans mes veines, -et je regardais ses yeux brillants et les traits délicats de son visage -cuivré, et je respirais, pressé contre elle, un léger parfum de vanille -et de thé. - -De ce jour, ma grand'mère vécut dans la tristesse irritée de son coeur. -Un grand malheur venait de la frapper. Une nuit, son chien Némorin avait -été par mégarde enfermé dans la cuisine. Un cochon, orgueil de nos -étables, y gisait éventré; l'ingénieuse Ursule se proposait de -l'accommoder en jambons et en saucisses. Mais la gloutonnerie de Némorin -surpassait encore sa laideur; pour charmer les ennuis de sa captivité, -il dévora tant et tant de cette inépuisable pitance qu'on le retrouva, -au matin, couché sur le carreau, le ventre tendu comme un tambour, la -langue haletante, les yeux suppliants; il mourut sur le coup de midi, -malgré les soins qui lui furent prodigués, après une agonie fort -douloureuse. J'étais dès lors le seul qui pût écouter les histoires de -ma grand'mère et subir les conséquences diverses de sa tendresse. Mais -la compagnie de Miariza me procurait des plaisirs plus séduisants et -plus nouveaux, et, d'ailleurs, les récits de ma grand'mère pâlissaient -singulièrement près de ceux au fil desquels, parfois, le soir mon oncle -Barnabé, m'ayant pris sur ses genoux, se laissait entraîner. Que -m'importaient Versailles, le roi, la reine et les coliques de la -Polignac, alors que d'immenses et merveilleux horizons m'étaient tout -soudain dévoilés? - -Ciels contre l'azur de qui dansaient perpétuellement de chaudes -poussières d'or!... Sous les flots transparents, auprès des îles, -apparaissaient aux yeux des navigateurs, maritimes parterres de roses -rosées, les floraisons des récifs corallins; l'air du soir était animé -par l'ardent bourdonnement des abeilles affairées autour du butin que -leur fournissaient les arbres fleuris en toutes saisons; et les parfums -des fleurs sentaient déjà le miel des abeilles. Les indigènes à la peau -cuivrée, à l'ombre des cases, se plaisaient à des jeux puérils et -compliqués; les bruits de leurs rires et de leurs disputes se mêlaient -aux pépiements des perruches roses. Le long des humides prairies où la -vie fermentait, où les raflésias monstrueuses épanouissaient à même -l'écorce des arbres leurs fleurs purulentes et gorgées, les soeurs de -Miariza passaient sur leurs chariots traînés par des poneys minuscules; -elles vivaient, oisives et heureuses, jouant avec leurs colliers de -corail ou jonglant avec des balles de cornaline. Parfois les grands -anthropoïdes, cachés sous les forêts des montagnes, avaient reniflé dans -le vent leur odeur de vanille et de thé et venaient, égipans -formidables, les ravir jusque sur les prairies du littoral. Au soir, les -gongs résonnaient aux mains des prêtres; d'île en île les voix monotones -et sacrées saluaient l'apparition d'éclatantes étoiles, et le vent qui -se levait faisait longuement frissonner aux frontons des pagodes le -peuple aérien des clochettes de métal. - -Et puis, un matin, la goélette repartait sur l'Océan, mollement poussée -par les brises vers une autre île aussi belle et fleurie, vers un autre -rêve... - -C'était en ces pays que, pour l'instant, voyageait mon imagination. Ma -grand'mère comprit bien que je lui échappais; or ses souvenirs seuls -l'intéressaient, mais elle ne les reconnaissait bien qu'en les -racontant; Némorin étant mort, nul auditeur ne lui restait plus; alors -les ressentiments qu'elle nourrissait contre mon oncle gonflèrent -davantage son coeur et débordèrent bientôt en paroles amères et -injurieuses. - -Tous les matins mon oncle, tenant Miariza par la main, prenait la route -de la Gontrie. Il allait à tous petits pas, revenait, repartait, allant -chaque jour un peu plus avant. Mais l'angélus de midi sonnait toujours -au clocher de Sérimonnes avant qu'il eût vu les briques du toit -rougeoyer au milieu des branches vertes. Alors, se donnant à lui-même le -prétexte de l'heure, il reprenait d'un pas presque allègre le chemin de -notre maison. Il y avait environ huit jours qu'il était de retour et ce -manège semblait devoir ne pas prendre fin, quand ma grand'mère -accueillit mon oncle en ces termes: - ---Ainsi donc, Monsieur mon frère, vous ne pouvez pas vous décider à -rentrer chez vous? Avez-vous peur que votre noble épouse, soudainement -transformée en furie, ne vous saute au visage... Ah! ah! ah! ah!... vous -ne comptez pas pourtant passer ici le reste de vos jours? Nous n'avons -que faire chez nous d'un vaurien de votre sorte, ni des guenons et -autres bestioles dont il fait sa compagnie. Retournez chez vous... Si -votre dame vous bat, rendez-le-lui bien, et fasse le ciel que l'un des -deux reste sur le carreau et que l'autre crève à la suite de la -bataille. Parbleu, ce ne sera point une grande perte!... - -Nous venions de nous mettre à table. Mon pauvre oncle baissa le nez sur -son assiette; la cuiller tremblait au bout de ses doigts et bientôt des -larmes tombèrent dans son potage. Je n'y pus tenir, et à mon tour je me -mis à sangloter. Miariza, ayant vaguement compris, s'était levée et, -regardant ma grand'mère avec des yeux brillants de colère, poussait des -cris aigus; tout son corps grêle et gracieux frémissait. Très triste, ma -mère était sortie. - -A présent que j'y pense, comme il y avait loin de ce pauvre homme si -faible et si vieux qui pleura tout le jour en serrant Miariza dans ses -bras à cet extraordinaire Barnabé de la Gontrie, qui avait ébloui Paris -au temps de son orageuse jeunesse! Mais du moins les invectives de ma -grand'mère eurent cela de bon qu'elles affermirent son courage. Le -lendemain il s'arrêta devant la grille de son domaine, et enfin, le jour -qui suivit ce jour, pour la première fois depuis près de quinze ans, il -entra chez lui, et entendit les moineaux pépier, les dogues aboyer, le -jet d'eau bruire, tandis que le vent vagabond du matin faisait grincer -les girouettes et crépiter les unes contre les autres les aiguilles -métalliques des sapins et les feuilles vernies des magnolias. - - - - -De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé; ma grand'mère -triomphante chantait des chansons gaillardes de sa jeunesse et allait -répétant dans la maison: - ---Ils se sont entredévorés, je vous dis, et la sauvagesse a mangé les -restes. Ainsi soit-il, et que les flammes de l'Enfer les tiennent au -chaud. - -Elle avait un tel air d'assurance que je me sentais tout triste, malgré -l'invraisemblance de ce qu'elle avançait. Pourtant il m'était déjà -facile alors d'imaginer ce que j'imagine si bien à présent. Non, Barnabé -de la Gontrie, ma chère tante Léocadie ne vous sauta pas au visage... -Comme je vois bien votre retour dans la maison de l'amour et de la -tristesse! Anne, qui fut votre nourrice, est allée avertir tout -doucement ma tante après avoir baisé de ses vieilles lèvres votre joue -ridée, hélas! presque autant que la sienne. Et ma tante est arrivée, les -yeux troubles, ne pouvant croire... Tant de fois elle avait rêvé ce -retour!... Elle a ouvert les bras, et peut-être a-t-elle eu la force de -sourire alors que vous n'aviez pas même celle de pleurer. Et vous êtes -resté trois jours accablé par une silencieuse douleur. Vous compreniez -alors ce que nous sommes, et comme il est facile de manquer sa vie; vous -saviez, trop tard comme tout le monde, qu'il aurait été bien simple de -rester auprès du bonheur, quand vous l'aviez à portée de la main, au -lieu d'obéir à la force malfaisante qui vous l'avait fait chercher -follement par toute la terre. Trop tard, trop tard!... Les injures de -votre soeur vous avaient attristé sans vous abattre; cette divine rosée -de la bonté et de l'amour allait vous achever: ainsi la rosée du ciel -donne plus d'éclat et de santé aux fleurs nouvelles, et fait tomber en -pourriture celles qui déjà sont à moitié fanées. - -Je revis mon oncle le dimanche. De tout temps il avait été pieux, mais -l'âge l'avait incliné vers une exacte dévotion. Quelques instants avant -le premier appel des cloches à la grand'messe, les grelots fêlés -carillonnèrent sur la route au cou des rosses qui traînaient l'antique -berline de la Gontrie. J'attendais ma mère à la grille du jardin, raide -en mes beaux habits. Mon oncle me fit bonjour de la main, et Miariza, -m'ayant aperçu, poussa des cris de joie. Ils imitaient ceux des oiseaux -qu'affolait la lumière de cette matinée de printemps. - -A la sortie de l'église, mon oncle, accompagné de Miariza, s'avança vers -ma mère. Ils s'embrassèrent. Ma grand'mère, élevée dans les doctrines -des philosophes de l'autre siècle, se moquait de Dieu comme du Diable et -depuis longtemps n'allait plus à la messe, sous prétexte que sa goutte -la tourmentait. Nous étions donc à l'aise pour nous parler. Mais mon -oncle voulait avant tout exposer à ma mère son plus cher souci: il -désirait que Miariza fût baptisée et communiât; elle allait, -supposait-il, avoir bientôt quinze ans, et il était grand temps que la -vraie foi éclairât cette âme. Autour de nous, ahuris par Miariza et la -présence de mon oncle dont le nom se murmurait de groupe en groupe, les -habitants de Sérimonnes faisaient cercle. Ma mère dit: - ---Voulez-vous que nous allions trouver M. le curé? - -Il était dans la sacristie et quittait le surplis et la chape. C'était -un bon gros homme de mine réjouie. Il chassait les loups des forêts et -buvait le vin des vignes avec le même plaisir bruyant que traduisaient -de grands éclats de rire. Au presbytère il était servi par une fort -belle fille avec qui la rumeur publique le rendait coupable de -fornication; c'était bien possible; en tout cas, je puis affirmer qu'il -le faisait sans penser à mal. Mais, simple et d'une intelligence égale à -celle des pasteurs de la montagne, il observait en ce qui touchait son -ministère et les canons de l'église la plus scrupuleuse rigueur. - -Quand il sut que mon oncle et ma mère venaient le prier de baptiser -Miariza, il tourna les yeux vers le ciel et le trouble de son âme se -peignit clairement sur son visage. Cette créature bizarre et jolie à la -façon d'un démon femelle, qui lui souriait sans respect et jouait déjà -avec le tissu doré de son étole, méritait-elle plus le baptême que les -loups qu'il chassait ou que le chien qui gardait sa maison? N'était-ce -point un sacrilège d'octroyer à une créature semblable le plus saint des -sacrements? Et d'autre part ne risquait-il pas, en s'y refusant, de -compromettre le salut d'une âme qui, à n'en juger que par les -apparences, pouvait, après tout, être humaine. Ma mère, à moitié -souriante, à moitié sérieuse, cita au bon curé l'exemple de saint -Théodore le Nubien lequel, malgré sa peau noire comme la nuit et plus -différente encore de la nôtre que celle de Miariza, n'en avait pas moins -une grande gloire dans le Paradis, à la droite de Dieu. Mon oncle -Barnabé et M. le curé hochaient la tête, l'un en signe d'approbation, -l'autre sous l'effet d'une réflexion angoissante. Un enfant de choeur -tapi dans un coin nous regardait bouche bée; une guêpe bourdonnait; le -soleil qui traversait les vitraux de la sacristie était jaune, bleu et -rouge sur le plâtre du mur. - -Il y eut un silence; après quoi M. le curé, très ému, nous demanda la -permission d'aller méditer un instant au pied du maître-autel. Nous -attendîmes. La décision de Dieu lui fut marquée comme onze heures -sonnaient et il se hâta de venir nous en faire part. Il croyait pouvoir -affirmer que Dieu accueillerait avec plaisir le baptême de Miariza. -Celle-ci, qui avait déjà trouvé le temps long, s'était affublée des -ornements sacerdotaux, malgré les supplications de mon oncle, et se -promenait de long en large dans la sacristie en babillant de plaisir. -Nous partîmes. Mon oncle avait promis au curé qu'il s'emploierait à la -première éducation religieuse de la néophyte; je le regardai: je ne me -rappelle pas avoir vu quelque autre fois sur son visage l'expression -d'une tendresse plus heureuse pour Miariza. - -Mes visites à la Gontrie recommencèrent. Mon oncle se promenait -lentement le long des allées, appuyé d'un côté au bras de son épouse et, -de l'autre, sur sa canne. Il ne racontait plus d'histoires; il parlait -peu et, quand il lui arrivait de parler, ce qu'il disait était obscur le -plus souvent ou manquait de suite; il semblait alors que sa pensée -s'échappait par un brusque détour à la poursuite de visions dont les -reflets éclairaient un instant ses yeux ternis. - -Mais, sur la fin de l'après-midi, il ne manquait jamais d'appeler -Miariza et, assis sur un banc du parc, il lui exposait les principes de -la foi chrétienne. Lilette et moi nous assistions curieusement à ces -entretiens. Mon oncle usait du langage malais, en sorte que nous ne -comprenions que des mots comme Dieu, communion, baptême, qui revenaient -fréquemment dans son discours. Miariza faisait de son mieux pour les -répéter et s'y essayait en penchant gentiment la tête à droite ou à -gauche, comme font certains petits enfants quand ils s'appliquent à -exprimer des images ou des idées nouvelles pour eux. Mais tout la -distrayait, la vue d'une fleur, le chant d'un oiseau, ou les sifflements -brusques des cétoines volant de rosiers en rosiers. Avec une patience et -une fermeté que je juge aujourd'hui héroïques pour une âme brisée, mon -oncle attendait que Miariza voulût bien de nouveau lui accorder son -attention et reprenait alors son enseignement où il l'avait laissé. - -Bientôt Miariza put gazouiller quelques mots de français. En tout cas -Lilette, elle, et moi nous nous comprenions fort bien. Son grand -plaisir, quand les jeux nous avaient lassés, était de revenir en notre -compagnie sur ce que lui avait appris mon oncle. Elle l'écoutait avec -intérêt, mais aussi avec méfiance. Il y avait depuis longtemps dans sa -petite tête une idée du monde très arrêtée et qu'elle jugeait -indiscutable. Et Miariza disait à peu près (car il me serait également -difficile de reproduire par écrit le langage de Miariza et le parfum -d'une fleur): - ---Voilà: il m'a dit des choses; il sait beaucoup, mais il ne sait pas -tout; celui qui a fait la terre, l'eau, les arbres, et les hommes qui -vivent sur le sol, et les autres bêtes de l'air et de l'eau, c'est le -vieillard Aboua, qui habite un pays au bout de la mer. Quand il y a -beaucoup de miel dans les ruches et de fruits aux branches, c'est qu'il -est content; quand les montagnes crachent du feu pour démolir la terre, -c'est qu'il est irrité. Sa barbe lui descend jusqu'aux pieds, mais il -vivra encore bien longtemps, et au moins jusqu'à ce que sa barbe soit -deux fois plus longue. Lorsqu'on est mort, c'est qu'il nous a sorti le -souffle du coeur; alors les bons s'en vont aux bords de la rivière -Oguilé, et ils ne font plus que rire, jouer aux dés, et se baigner toute -la journée; mais les mauvais hommes sont cousus dans des sacs avec des -serpents et l'on enferme les mauvaises femmes avec les singes... - -Je ne sais trop comment mon oncle s'y prit pour faire triompher le seul -désir qui parût encore exister pour lui; toujours est-il que M. le curé -finit par juger la catéchumène digne des sacrements. Mais il eut -grand'peine à lui faire subir une confession qui parut mériter ce nom et -s'y reprit à trois fois avant de consentir d'une conscience à peu près -tranquille à laisser aller les événements. - -Le grand jour vint. Dès l'aube j'avais couru à la Gontrie. Sur le toit -j'aperçus Miariza qui chassait les lézards. Cet exercice la charmait, -car elle y pouvait employer son agilité et son audace. Les narines -dilatées, les yeux luisants, elle restait en embuscade derrière une -cheminée; ses reins souples frémissaient comme ceux d'une chatte à -l'affût, une de ses mains était levée. Les lézards que la nuit avait -engourdis sentaient au fond de leur cachette la chaleur du jour et, -bientôt, entre deux briques, apparaissait une fine tête écailleuse. Mon -amie, haletante, la visait, et soudain laissait sa main s'abattre, puis, -folle de joie, dansait le long des gouttières, tandis qu'entre ses -doigts, au soleil, la bestiole éperdue frétillait. - -On eut toutes les peines du monde à la faire descendre de là-haut; -mutine, elle faisait la nique à mon oncle, à ma tante, à moi-même; mais -la vue de la belle robe blanche, que mon oncle était allé chercher, la -décida. Ma tante s'occupa de l'habiller. Miariza reparut ensuite, pleine -d'orgueil. On ne put en aucune façon lui enlever un affreux collier de -perles bleuâtres, parure d'une poupée de Lilette, qu'elle avait mis à -son poignet fin en manière de bracelet. - -Miariza reçut les noms de Marie-Agathe. Ma mère était marraine, mon -oncle parrain. Ma grand'mère, naturellement, n'était pas venue avec -nous, mais l'on sut qu'elle s'était dissimulée dans un coin de l'église, -espérant sans doute que la sauvagesse ferait quelque esclandre. Ce qui -l'aurait bien réjouie. Mais son attente devait être déçue; l'appareil et -la pompe du culte intimidaient Miariza, et dans cette humble église, qui -dépassait en magnificences tout ce qu'elle avait pu imaginer, une sorte -de terreur sacrée l'envahissait; en outre, les sons de l'harmonium la -plongeaient dans le ravissement: tous sentiments qui se traduisaient sur -son visage par des signes qu'il était facile de prendre pour ceux du -recueillement et de la piété. L'attitude de Miariza, durant les diverses -cérémonies, fut donc véritablement édifiante. M. le Curé sentit -s'évanouir les inquiétudes dont il n'avait point cessé d'être tourmenté. -A ce propos, durant les vêpres, il improvisa sur la fin de son sermon un -paragraphe; la bonté de Dieu et l'excellence de la décision qu'il avait -prise y furent louées également. - -Il y eut un grand dîner à la Gontrie. Mon oncle avait invité ses amis -d'autrefois. Ils vinrent. La vieillesse incline au pardon et le temps -conduit l'oubli par la main. Les dames voulurent bien ne point se -rappeler que jadis ma tante avait été danseuse. D'ailleurs, les -aventures de Barnabé de la Gontrie et la personne de Miariza excitaient -une vive curiosité. A partir de six heures, les hôtes arrivèrent des -châteaux voisins. Les chevaux firent sonner leurs grelots à l'entrée du -parc et les attelages s'alignèrent sur la route. - -La douairière d'Houeilhacq parut la première. Mon oncle l'alla chercher -jusqu'au bas du perron et lui offrit son bras, qu'elle prit avec une -révérence solennelle. Elle avait une robe de satin puce à ramages et une -mantille blanche sur ses cheveux poudrés. En face de ma tante elle -s'assit tout doucement; elle semblait craindre que le moindre mouvement -ne la brisât; elle parlait aussi peu que possible, approuvait le plus -souvent par de lentes et menues inclinaisons de tête et, s'il lui -arrivait d'ouvrir la bouche, elle fermait les yeux et joignait les -mains. Puis, ce furent M. le Curé, le médecin et le tabellion qui, de -compagnie, étaient venus à pied de Sérimonnes; la poussière adoucissait -l'implacable noirceur de leurs effets. Le vidame d'Oos et sa femme se -donnaient le bras, lui haut en couleur et en taille, superbe encore, -elle toujours jolie sous ses cheveux déjà grisonnants; après vingt ans -de mariage, ils semblaient aussi amoureux qu'au premier jour. Il n'est -rien qui échappe si peu aux enfants que la tristesse des personnes qui -leur sont chères; durant le repas, je remarquai que ma tante, quand elle -regardait les d'Oos, avait presque les larmes aux yeux. - -A présent les domestiques annonçaient presque à chaque instant de -nouveaux venus. Les beaux et rudes noms pyrénéens, en sonnant sur leurs -lèvres, déchiraient le silence comme d'un coup de dague. C'étaient le -marquis de Hount-Cabirac, le chevalier d'Aguesherrades, les -Pechcorconat, les Castelcourrilh. La nuit arrivait à pas de velours. -J'étais assis avec Lilette aux genoux de maman dont la douce main -caressait tour à tour mes cheveux et ceux de ma petite amie. Je revois -en mon esprit tous les invités; les hommes plaisantent entre eux, les -femmes causent presque à voix basse. La lune se lève et joue, timide -encore, sur les tentures du vieux salon... Comme tous ces gens me -paraissaient dès lors lointains et presque imaginaires dans la pénombre, -comme ils ressemblaient à ceux que je faisais passer dans mes rêves -perpétuels!--Où sont-ils à présent, tous ceux qui furent à la Gontrie ce -soir-là? Hélas! petit Calixte Vidal, vous aviez déjà deviné que les -personnages de vos rêves étaient en fin de compte aussi réels que tous -les acteurs qui ont un rôle dans la comédie nuageuse et falote de la -vie. - -On savait que ma grand'mère, bien qu'invitée, ne viendrait pas. On -n'attendait donc plus que M. Laubamont et M. de Parpelonne. L'alchimiste -et l'ancien marin étaient fort liés. Ils ne pouvaient supporter l'un et -l'autre que leur compagnie réciproque. Les discours des autres hommes ne -les intéressaient pas. Il est vrai que ceux de M. Laubamont -n'intéressaient pas M. de Parpelonne et que ceux de M. de Parpelonne -n'intéressaient pas M. Laubamont. Mais il y avait entre eux une sorte de -pacte. Ils racontaient en même temps, quand ils se trouvaient seuls, -l'un ses expériences, l'autre ses voyages et, comme ils avaient fini par -s'y accoutumer, ils s'aimaient très tendrement. Ils entrèrent ensemble. -Un valet qui portait une torche les précédait. - -Le dîner fut fort bon et les convives s'animèrent. M. Laubamont, à qui -les vieux vins déliaient la langue, nous confia dès les entrées qu'il -avait trouvé la pierre philosophale, mais que, terrifié par son pouvoir, -il n'avait pas balancé à la jeter dans le Gave après avoir détruit tous -les papiers où la marche de ses recherches était consignée. Pour -l'instant il voulait produire des êtres vivants par le seul moyen de ses -alambics et de ses cornues; il ne désespérait pas, si le ciel le -laissait en vie quelques années encore, de voir le jour où l'on créerait -les hommes de cette façon: «Ce que je souhaite ardemment, ajouta-t-il, -car ainsi l'amour, qui est le pire des maux, n'aura plus de raison -d'être.» - -Les dames poussèrent des cris d'indignation; sans prendre la peine de -leur répondre, M. Laubamont partit dans son histoire: - ---J'étais récemment penché sur mes appareils depuis une nuit et un jour. -La nuit revenait. Dans le fourneau, sous la grande bassine de cuivre, le -feu grondait bruyamment. Quand je jugeai le moment venu, j'ouvris la -bassine et je lançai de l'eau sur les éléments de vie sublimés qui s'y -trouvaient enclos et qui sont le fer, le sel et la chaux vive; j'y avais -joint de la poussière, car il est dit dans les Écritures: «Tu n'es que -poussière.» La vapeur sifflante rejaillit jusqu'au plafond, et la lampe -renversée s'éteignit. Mais à la clarté diffuse de la lune, je vis -s'élancer au-dessus du fourneau un être fantastique, assez semblable à -un homme minuscule et ailé. Il voleta quelques secondes et tomba sur le -sol. Je me précipitai vers lui, et il rendit le dernier soupir entre mes -mains; une émotion intense faisait battre mon coeur; sous l'effet de -cette émotion sans doute et de ma fatigue, qui était grande, je dus -perdre connaissance et m'endormir subitement. A mon réveil, il faisait -grand jour; le feu s'éteignait dans le fourneau et, à mes côtés, sur le -sol, je remarquai un petit tas de fer, de sel, de chaux vive et de -poussière: les éléments un instant fondus s'étaient désunis tout de -suite, à cause d'une maladresse encore inconnue que j'ai dû commettre -pendant l'opération. Mais dès à présent je suis assuré du succès de mes -expériences. - -La plupart des convives secouèrent la tête, pour bien montrer leur -incrédulité. Mais la douairière d'Houeilhacq fit un grand signe de -croix, et le curé indigné dit que si, avec l'aide du Diable, on pouvait -arriver à ce résultat, le seul fait d'être animé par un semblable -dessein était une offense à Dieu, lequel avait une fois pour toutes créé -les êtres au jardin de l'Éden et n'entendait point que les hommes -eussent l'orgueil de l'imiter en cette oeuvre. M. Laubamont répliqua -vertement et la discussion allait s'échauffer. Mais les récits que M. de -Parpelonne faisait de ses voyages vinrent heureusement détourner -l'attention. De nouveau mon imagination se joua délicieusement parmi les -paysages étrangers, au bord des mers qui reflétaient des cieux -éclatants. Mon oncle avait jusque-là gardé le silence, mais les discours -de l'ancien marin trouvèrent un écho dans son âme et, à son tour, il -parla sur ce sujet avec abondance et passion. Ses yeux, à présent, -étincelaient; et, tout en discourant, il regardait Miariza qui, -charmante en sa robe blanche, essayait parfois de comprendre ce que l'on -disait et se consolait de n'y point toujours parvenir en donnant -satisfaction à sa gourmandise. - -Le dîner fini, les convives se dispersèrent dans les jardins. Barnabé de -la Gontrie demeura, ainsi que Miariza, qui ne pouvait se résoudre à se -séparer des meringues. Je dois dire que Lilette et moi nous nous en -régalions aussi fort voluptueusement. Bientôt mon oncle fit signe à la -petite sauvagesse de s'approcher et il lui parla en langage malais. Je -m'en souviendrai toujours; notre amie l'écoutait en croquant de ses -dents pointues les pâtes légères et sucrées des meringues; elle -paraissait toute joyeuse; elle frappait ses mains l'une contre l'autre, -trépignait et finalement sauta au cou de mon oncle et lui fit mille -caresses. - -Puis M. Laubamont et M. de Parpelonne vinrent saluer celui-ci, qui les -embrassa fervemment, et comme s'il eût dû ne plus les revoir jamais. Ils -partirent et Lilette suivit son père. Nos hôtes, que mon oncle était -allé retrouver, conversaient sur le perron. Alors, Miariza me prit par -la main et m'entraîna dans une allée obscure du parc; au pied d'un -arbre, elle s'agenouilla, gratta le sol; bientôt une petite boîte -apparut. Miariza me fit comprendre que des merveilles y étaient -enfermées. Je ne bougeais pas et ne soufflais mot: cela ressemblait à un -conte de fées; mais ma stupéfaction devait être toute négative: il n'y -avait dans la boîte que les objets les plus futiles et les plus -vulgaires: des clous, des débris de glaces, des morceaux de fer blanc, -une cuiller à café et quelques sous neufs. Miariza semblait pourtant -attribuer à tous ces riens une grande valeur. Un à un, elle les fit -disparaître dans sa poche et gazouilla: - ---Miariza emporte jolies choses... Miariza part bien loin, sur l'eau, -avec Barnabé. - -Je compris. Je sentis ma tête très lourde sur mes épaules et volontiers -j'aurais cru que tout mon coeur se déchirait. Miariza vit luire des -larmes dans mes yeux. Elle m'entoura de ses bras et me couvrit de -baisers. Elle me fit entendre qu'il fallait me taire. Elle n'aurait pas -eu besoin de me le dire; même alors, je comprenais qu'il ne pouvait pas -en être autrement... Il le fallait, il le fallait... Et je répétais sans -fin ces mots en moi-même, tandis que les baisers de Miariza glissaient -sur mon visage et que je respirais pour la dernière fois son léger -parfum de vanille et de thé. - -Quand le moment fut venu de rentrer à Sérimonnes, j'embrassai mon oncle -tout simplement, mais sans l'oser regarder en face, de peur d'éclater en -sanglots. La voiture fila au grand trot dans la nuit. Il me semblait -qu'un rêve finissait, que deux ombres, l'une accablée et triste, l'autre -souple et joyeuse, s'évanouissaient au milieu d'immenses brouillards... -Bientôt, brisé par l'émotion, je m'endormis dans la voiture si -profondément que maman m'emporta, me déshabilla et me mit au lit sans me -réveiller. - -Le lendemain, à la Gontrie, ce fut en vain qu'on chercha mon oncle et -Miariza. Leurs lits n'étaient pas défaits, et tout le monde savait à -quoi s'en tenir avant même d'oser renoncer aux recherches. Barnabé de la -Gontrie, ayant trouvé qu'il était trop tard pour jouir du bonheur réel -qu'il avait refusé jadis, préférait terminer sa vie à la poursuite -désenchantée d'un bonheur imaginaire. - - - - -... C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la Gontrie qui -se perpétue, la nuit noire où passent des ombres. Mais ces ombres sont -devenues très nombreuses et très bizarres. Parfois aussi des flammes -entourent ma tête, et comment se fait-il qu'elle ne fonde pas au milieu -d'elles comme un rayon de cire? En s'éloignant, ces flammes éclairent -davantage les êtres qui peuplent le monde autour de moi. Je les -reconnais: voici, au premier plan, mon oncle et Miariza qui semblent à -chaque instant s'enfuir pour toujours; çà et là volètent les bergers et -les bergères de mes rideaux, et il y a encore Mme de Lamballe, dont la -tête roule à mes pieds; elle danse sans tête au son d'une chanson de ma -grand'mère: - - Quand je perdis la tête - Par amour de Tircis... - -et cette chanson, à présent, je la comprends bien, et c'est vrai que la -princesse a perdu la tête. Ma mère et ma grand'mère semblent bien passer -dans ces parages, mais loin, bien loin de moi, et derrière un mur -d'ombre si épais!... Je les appelle à mon secours... Hélas! jamais leurs -mains ne pourront arriver jusqu'à moi, et l'horrible cauchemar, en -s'éternisant, est devenu la réalité elle-même...--Puis c'est la nuit -absolue, douce, reposante, où je me sens rouler comme une plume sur un -fleuve de lait, et enfin un beau matin je me retrouve comme après un -long sommeil dans mon petit lit. J'ai peine à bouger, tant je suis -faible. Mais cette faiblesse ressemble à l'amollissement d'un immense -bien-être, je me trouve très heureux, et je souris au soleil qui entre -par les fenêtres ouvertes; la vie a une saveur charmante et toute -neuve... Ma mère est à mon chevet. Je l'appelle: «Maman... maman...» -Comme le son de ma voix est drôle! Il me semble que je l'entends pour la -première fois... Je reconnais des amis de ma famille, et M. le curé et -M. Cabardos, le médecin... Parfois maman se penche vers moi et -m'embrasse follement, en pleurant de joie. Ursule me raconte des -histoires; Lilette vient avec des livres d'images et, quand elle me -regarde, ses yeux sont pleins d'une tendre curiosité. Jamais je ne l'ai -trouvée si jolie; je veux très souvent qu'elle m'embrasse, car ses -baisers ont une véhémente douceur... Enfin, un jour, Ursule m'annonce -que j'ai failli mourir, que j'ai eu très longtemps tout le feu d'une -fièvre maligne dans la cervelle et qu'à présent je suis guéri. - -Quand on me permit de descendre au jardin, l'automne y était déjà. -L'herbe roussie et les arbres aux feuilles pourprées respiraient leur -acre et douce odeur d'arrière-saison. Les porte-nouvelles bourdonnaient -au-dessus des dernières roses dont ils suçaient la liqueur de leur -trompe déployée sans interrompre leur vol précipité, immobile et sonore. -Les chasselas et les malagas gorgés de jus pendaient en longues grappes -aux treilles qu'animaient les abeilles gourmandes. Au crépuscule, on -entendait sur les montagnes voisines les appels des cors pastoraux, et -les moutons, qui sentaient déjà l'hiver dans l'automne, bêlaient vers la -vallée et les chaudes litières des étables délaissées. - -C'était à présent dans notre jardin de Sérimonnes que le domestique de -M. Laubamont amenait Lilette tous les jours. Nous nous y promenions, -paisibles et sages, sans plus avoir de goût pour les jeux bruyants dont -nous avions jadis fait si souvent nos délices. Nous allions l'un et -l'autre sur nos douze ans. Qu'elle était jolie! D'épais cheveux noirs -encadraient son fin visage un peu pâle, et j'aimais bien, quand elle -riait, à voir ses petites dents briller derrière ses lèvres. Mais -Lilette ne riait guère ni ne parlait: Lilette, vous étiez déjà un puits -profond de silence et de mystère. Quand nous étions assis dans le -jardin, elle laissait souvent reposer sur moi ses yeux sombres; que se -passait-il derrière leurs voiles, dans cette petite âme? Je disais: «A -quoi penses-tu, Lilette?» Et les yeux noirs devenaient encore plus -noirs: «Je ne pense à rien... je ne pense à rien,» répondait-elle. - -Ainsi, pour la première fois, j'étais soucieux de voir en Lilette -Lilette elle-même, et non plus seulement la compagne préférée de mes -plaisirs enfantins; et l'inquiétude de cette énigme se confondit dès -lors avec celle d'un naissant amour... J'aurais voulu être très grand -déjà, très fort, et emporter mon amie dans un pays lointain où j'aurais -été roi, où elle aurait été reine; nous aurions habité des palais -fastueux que mon rêve construisait avec minutie (comme vous y auriez été -belle en petite reine, Lilette!). Et j'imaginais tous les soirs, avant -de m'endormir, notre départ pour le beau pays, au galop d'un cheval -fougueux, sur une route qui escaladait l'horizon des montagnes. - -J'avais eu bien souvent le désir d'interroger les miens sur ce qui se -passait à la Gontrie. Parfois, sans prendre garde que j'étais là, on -avait tenu des propos qui m'avaient laissé pressentir un grand malheur. -Presque tous les soirs je voyais partir ma mère sur la route que j'avais -jadis suivie tant de fois. Ursule l'accompagnait; elles allaient très -vite. Je ne sais quelle appréhension et quelle timidité m'avaient -toujours empêché de demander à ma mère la permission de venir avec elle. -J'ouvris mon âme à Lilette. Elle me dit simplement: - ---Il ne faut pas parler de la Gontrie, nous n'y reviendrons jamais plus: -ta tante est folle. - -Je fus plein de tristesse et de terreur. - ---Lilette, demandai-je, est-ce qu'elle est comme ce chien fou qu'on tua -un dimanche devant l'église à coups de fusil? - ---Je ne sais pas. Mon papa m'a dit: «Tu n'iras plus à la Gontrie, et -Calixte et toi vous n'en parlerez jamais.» Tu vois bien qu'il ne faut -pas que nous en parlions... - -Pourtant, le lendemain, lorsque, après une nuit troublée de mauvais -rêves, je proposai à Lilette de nous échapper à travers les champs et -d'entrer dans le parc de la Gontrie une minute, rien qu'une minute, pour -voir, les yeux brillants de ma petite amie me firent bien comprendre que -j'allais au devant d'un désir secret. Nous partîmes. La journée était -lourde; de gros nuages s'amoncelaient sur les montagnes; j'étais très -las; vers la fin, c'était Lilette qui m'entraînait: «Allons, viens!...» -Une sorte de fièvre avivait le rouge de ses lèvres et le rose de ses -joues. - -Nous nous étions glissés dans le parc à travers un trou de la haie. Nous -nous avancions à tout petits pas et, cependant, je reconnaissais les -lieux où j'avais si souvent joué sans penser à rien qu'à la douceur des -minutes fugitives. Mais à présent, à l'attrait de notre escapade -audacieuse, à l'attente de prodiges effrayants, se mêlait en moi une -mélancolie que je n'avais point éprouvée jusque-là; déjà je pensais à -des choses qui avaient été et qui n'étaient plus, déjà les eaux du -fleuve où la vie nous entraîne tous roulaient à mes côtés des feuilles -mortes... - -Miariza! c'était au pied de cet arbre que vous aviez caché vos trésors -naïfs... O Miariza, lointaine petite amie, rêve d'une saison d'été, où -étiez-vous alors et où êtes-vous à présent? Distinguez-vous seulement -aujourd'hui, si vous vivez encore, le voyage que vous fîtes dans nos -pays des visions que les douces nuits de là-bas conduisirent en votre -enfance autour de vos sommeils? Avez-vous mis le feu au bûcher funéraire -d'un vieillard qui vous adorait et que vous chérissiez? Avez-vous pensé -quelquefois au petit Calixte, et, par delà les mers, lorsque le soir -tombe, le son des clochettes aux frontons des pagodes éveille-t-il en -vous le souvenir des Angélus, Miariza qui fûtes un jour Marie-Agathe et -qui, redevenue Miariza, attendez sous les arbres en fleurs, parmi les -pépiements des perruches roses, l'heure où le Vieillard Aboua vous -conduira aux bords de la rivière Oguilé, plus désirable que notre -Paradis? - -Et voilà ce que déjà je me disais, sous les feuillages du parc resté le -même et où Miariza ne reviendrait plus... Tout à coup, Lilette me poussa -derrière un buisson en me faisant signe de me taire. A travers -l'entrelacs des arbustes, nous vîmes venir ma tante de la Gontrie. Elle -allait à petits pas et regardait çà et là dans le vague; parfois ses -lèvres remuaient et elle faisait des gestes comme si elle avait conversé -silencieusement avec une personne invisible et présente. Soudain là-bas, -sur la route, la grêle chanson d'une vielle s'envola. Il n'y avait rien -là d'extraordinaire, car, souvent, de petits Savoyards passaient par -chez nous en faisant sauter des marmottes aux sons de leur instrument. -Mais ma tante, s'étant arrêtée, parut écouter avec attention. Puis elle -pinça du bout des doigts ses cotillons, et se mit à évoluer en -sautillant sur un rythme que ses seuls souvenirs devaient dessiner en -son esprit. Léocadie Logardin dansait. - -Elle dansait, la tête renversée. Ce fut d'abord une promenade avec des -arrêts brusques durant lesquels elle ouvrait les bras et souriait. La -promenade devint plus lente: il semblait décidément que quelqu'un fût là -que la danseuse conduisait à sa suite et vers qui elle se retournait -comme pour l'appeler. Le mystérieux invité dut s'enfuir, car la danse -s'accéléra en poursuite circulaire; et cela dura longtemps. Après quoi -ma tante mima la douleur et le désespoir; ses gestes étaient brusques et -incohérents comme des sanglots. Autour des cercles que suivait la danse, -elle était emportée ainsi que dans un tourbillon; les cercles se -rétrécirent de plus en plus; elle finit par tourner sur elle-même, puis, -brusquement, s'arrêta. Alors elle se tint sur la pointe des pieds, les -bras levés, comme pour prendre l'élan et se précipiter dans un gouffre. -Enfin, ce fut une fuite éperdue sous les futaies et la danseuse disparut -à nos yeux. Nous entendîmes quelques instants encore, sous ses pieds -rapides, le craquement des feuilles mortes. - -Nous nous disposions à la suivre et nous sortions déjà de notre cachette -quand l'apparition d'Anne nous cloua sur place. Notre vue parut -l'épouvanter; elle accourut et s'écria: - ---Allez-vous-en, allez-vous-en vite, petits malheureux!... - -Nous n'en voulûmes pas savoir plus long et nous partîmes, dans notre -émotion, plus vite encore que nous n'étions venus. Malgré la chaleur -accablante, Lilette bondissait dans les prairies, légère, sans paraître -lasse; combien cela dura-t-il? J'avais soif, le sang bourdonnait à mes -tempes; parfois elle se retournait vers moi en riant, moqueuse... Que de -fois dans ma vie je devais me rappeler cette course! - -Nous arrivâmes enfin. Quand nous atteignîmes la petite porte de notre -jardin, les grondements du tonnerre retentissaient avec un bruit de -rochers déracinés roulant aux flancs des montagnes. - - - - -Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre -tante. Peu de temps après, elle retrouva la raison. M. Cabardos, le -médecin, en revenant de sa visite quotidienne, l'apprit à ma mère: Mme -de la Gontrie gardait le lit; elle était extrêmement faible, mais aussi -sensée que possible; elle lui avait plusieurs fois demandé que ma mère, -en venant la voir, m'amenât. Et M. Cabardos ajouta: - ---Vous pouvez lui faire ce plaisir: la pauvre dame n'en a plus pour -longtemps. - -Et Lilette vint avec nous. Nous trouvâmes ma tante dans sa chambre, -assise sur un fauteuil; elle était fort pâle. Elle fit signe à Lilette -et moi de nous approcher d'elle, puis nous embrassa en pleurant. Nous ne -parlions guère. Par la fenêtre ouverte nous regardions les sommets -bleutés qui découpaient le ciel. Nous écoutions tinter des milliers de -clarines; car, sur les penchants, les troupeaux dévalaient en se -rapprochant des villages; leurs toisons floconneuses les faisaient -ressembler à des nuages blanchâtres errant le long des montagnes. Puis, -au loin, un berger entonna la vieille chanson de notre pays: - - Ces montagnes qui sont si hautes - M'empêchent de voir où sont mes amours... - -La voix traînait longuement, comme désespérée, sur les derniers mots: -«_Mas amous ount soun... Mas amous ount soun..._» L'écho les répétait -dans les vallées prochaines. Les autres bergers, ayant reconnu le chant -fraternel, de montagne en montagne, reprenaient en choeur le lent, -mélancolique et bizarre refrain: _Diretoun, toun tène diretoun_... Et la -sonorité de l'espace amplifiait jusqu'à l'infinité son des voix. - - Baissez-vous, montagnes, plaines, haussez-vous - Pour que je puisse voir où sont mes amours! - -C'était la fin du jour. Déjà les feux s'allumaient sur les monts; les -fumées s'élevaient toutes droites en gerbes grises qui s'épanouissaient -dans les nuages. Les clarines tintaient encore, mais plus doucement: on -eût dit que le brouillard montant voilait leur son comme les lignes du -paysage. L'angélus se traîna le long du ciel. Ma tante écoutait le -chant, frémissante et accablée. - - Si je pensais les voir ou les rencontrer, - Je passerais l'eau sans peur de me noyer. - -Ma tante se leva brusquement, poussa un grand cri... «_Diretoun toun -tène diretoun_», psalmodiait une dernière fois le choeur pastoral... -Elle essaya de s'avancer vers la fenêtre; elle chancelait... Ma mère -ouvrit une porte et appela la servante: «Anne! Anne!...» Des pas dans le -corridor... Cependant maman courait vers ma tante qui venait de tomber -lourdement sur le plancher. Anne entra. Je m'étais réfugié contre le mur -et Lilette m'avait suivi. Comme il avait fait froid soudain! il me -semblait qu'il n'y avait plus que de la neige dans mes veines; et quel -silence! On n'entendait plus rien que les douloureuses exclamations de -ma mère et d'Anne, parfois... - -Ma tante était morte. Les bergers avaient fini leur chanson. - -Il y eut à l'enterrement la plupart des personnes qui avaient assisté au -dîner donné par Barnabé de la Gontrie. Je les revis de près au banquet -funéraire, qui était alors d'usage chez nous. Cette fois ma grand'mère -avait bien voulu être des nôtres; elle essayait de dissimuler sa joie, -car elle savait vivre, mais elle n'y pouvait pas tout à fait parvenir. -Sa vieille amie d'Houeilhacq, pour la flatter, lui disait à mi-voix: - ---Dieu est comme les bons jardiniers, il coupe les branches pourries sur -les arbres de son verger. - -D'autres déploraient le sort de cette pauvre femme, et Barnabé de la -Gontrie était, à les entendre, coupable de sa mort. Quelques-uns enfin -plaignaient Barnabé aussi bien que son épouse, et je pense qu'ils -avaient raison. M. Laubamont racontait: - ---Il avait des ailes, il avait des ailes, et rampait pourtant à la façon -d'un serpent. S'il est mort, c'est que je ne savais vraiment comment -nourrir une bête aussi singulière. - -Mais M. de Parpelonne lui répondait: - ---Tout cela n'est rien, mon cher ami, à côté de ce qui m'advint un jour -à Singapore... - -Et peut-être bien que ces deux hommes étaient encore les plus sensés, -qui poursuivaient leurs pensées familières sans se préoccuper -d'événements dont nous ne sommes pas les maîtres et du vain -bourdonnement de la vie. - -L'après-midi, je m'égarai avec Lilette au fond du jardin. L'automne -agonisait; l'odeur déchirante des chrysanthèmes se mêlait à l'arome amer -des feuilles moisies. Nous regardions, au ciel gris, très haut, passer -des vols triangulaires de grues. Je pensais: «Le jour de Toussaint, je -partirai pour Toulouse et l'on m'y enfermera dans un collège.» Quelle -tristesse! Je serrais parfois très fort la main de Lilette pour me -sentir enveloppé par le cher regard obscur de ses yeux. Je me répétais: -«Elle est tout mon bonheur... elle est tout mon bonheur... Je veux le -lui dire, il faut que je le lui dise. Et nous nous en irons tous deux, -bien loin, je ne sais pas où...» - -Mais je ne disais rien de tout cela; je ne savais que dire: «Ma petite -Lilette!...» Elle avait passé son bras autour de mon cou. Nous nous -étions assis sur un banc, un vieux banc de pierre rongé de mousse. -J'inclinai ma tête sur son épaule et je sentis ses fins cheveux caresser -ma joue. Je n'y tins plus; je me mis à pleurer à l'ombre de ce voile -odorant et tiède. C'était si bon, c'était si doux, c'était... c'était... -Est-ce que je savais? Et je murmurai éperdument: - ---Lilette, Lilette, il faut nous marier nous deux; promets-le-moi, -jure-le-moi... - -Elle ne répondit pas, mais ses petites mains serrèrent mon front et -attirèrent ma face contre la sienne. Elle était grave, et dans ses yeux -noirs, si près pourtant de mêler intimement leurs regards aux miens, -l'énigme demeurait encore. Que m'importait? N'étaient-ils pas dès ce -moment deux lacs profonds où j'étais heureux de laisser mon âme -s'engloutir?... Et, nos bouches étant toutes voisines, il se trouva que -le Prince Amour apprit alors à deux enfants le baiser qui est le plus -précieux de ses trésors. - -Ce fut en cet instant précis que ma grand'mère, qui nous cherchait, nous -aperçut. Sa voix résonna, terrifiante, à côté de nous. Mais je restai -seul; Lilette, souple et rapide comme une biche, avait disparu. - ---Holà! holà! voici un garçon qui commence jeune à s'en prendre à la -vertu des dames. Attends un peu, mauvais sujet! - -Je crois avoir dit que, malgré son âge, ma grand'mère était fort -vigoureuse... Elle me souleva de terre et me tint pressé contre elle, -les bras et les jambes battant le vide: je sentais la rougeur de la -honte et de l'indignation me monter ou plutôt me descendre au visage, et -les sarcasmes impétueux, qui allaient leur train au-dessus de moi, me -pénétraient comme d'atroces piqûres d'épingles, tandis que je sentais -sur mon derrière la brûlure de la fessée qu'elle m'administrait -méthodiquement, d'une main allègre et impitoyable. - - - - -IV - - -Lilette, Lilette, je ne voulais pourtant pas davantage parler de vous... - -Étant petit, je m'en souviens, quand je m'étais coupé ou égratigné, je -ne pouvais pas me décider à laisser mon bobo tranquille avant de l'avoir -envenimé... Mais alors une bonne fée veillait sur moi et arrivait -toujours à point avec des trésors de tendresse et une provision -d'arnica, tandis qu'à présent, hélas! je ne me donne plus impunément -l'amer plaisir d'être le bourreau de moi-même. - -Lilette, Lilette, je ne regrette pas les jours passés au collège, -puisque je ne vous ai sans doute jamais mieux possédée que là. Oh! -certes, vous n'étiez pas restée à Balem, là-haut, là-haut, sur la -montagne, et je vous avais emmenée avec moi. Et n'êtes-vous pas avec moi -aujourd'hui encore?... Mais en ce temps-là vous viviez dans mon -espérance et, maintenant, vous êtes morte dans mon souvenir... - -Il y a de longs soirs d'hiver où, dans l'étude tiède, grincent les -plumes, où l'huile des lampes brûle en sifflant doucement; on entend, au -dehors, le long des murs, dans les rues désertes, gronder l'âpre vent du -Languedoc... La tête entre les mains, je pensé à vous. Sur des feuilles -éparses je trace les plans de la maison où nous vivrons l'un près de -l'autre; ma sollicitude n'a rien négligé; je jouis déjà de votre -surprise charmante; vous parlez, vous me dites: «C'est vraiment dans le -paradis que tu m'amènes...» Je dessine aussi un jardin, j'écris le nom -des arbres dont il faudra peupler le verger... Je me souviens soudain de -l'éclat de vos yeux quand vous suciez le miel des figues à même leur -chair craquelée; c'étaient presque des baisers que vous donniez à ces -fruits et votre gourmandise avait pour eux un air d'amour; et j'imagine -la volupté de vous voir un jour, de la fenêtre où, tout heureux, je me -dissimule, vous diriger, petite et blanche, vers les figuiers plantés -là-bas à profusion... - -Il y a des jours éclatants de lumière où, par les fenêtres ouvertes, -m'arrivent les voix des gabariers qui chantent le long du canal; des -jurons, des coups de fouets, des piétinements de chevaux retentissent -sur le chemin de halage... Tout au bout du canal je sais qu'il y a la -mer... Je vois des vaisseaux déployer leurs voiles et fuir en frémissant -sur les flots rosés, dans l'aurore... Je marque sur mon atlas les pays -que nous visiterons plus tard: où serez-vous plus belle et douce -qu'ailleurs, quels cieux iront le mieux à vos yeux, à vous toute?... -N'est-ce pas que ce ne sera pas assez de toute la terre pour y promener -triomphalement notre bonheur?... - -Quand je revins à Sérimonnes pour les vacances, j'appris que M. -Laubamont était allé s'installer provisoirement à Paris. La solution du -problème qui le passionnait lui échappait toujours au moment même où il -était assuré de la tenir; pourtant il ne conservait aucun doute sur -l'excellence et l'exactitude de ses formules; donc l'insuccès était dû à -l'insuffisance de son matériel scientifique; mais il pensait trouver -dans la capitale des machines et des laboratoires assez perfectionnés -pour lui permettre de mener ses expériences à bonne fin. - -Et, dès lors, ce fut tout à fait solitaire que je me promenai sous les -vieux arbres du jardin natal. Je n'en éprouvai aucune tristesse; c'était -si bon de cultiver mes rêves à l'endroit même où ils devaient un jour -s'épanouir en réalités! Il me semblait même que j'aurais été gêné par la -présence de ma petite amie... Peu à peu, toute sa personne, telle que je -l'avais connue, s'effaçait en ma mémoire et, à mesure que le temps -détruisait telle ou telle partie de l'image tracée en moi, je la -restaurais à mon gré. Ainsi Lilette se parait tous les jours de grâces -et de vertus nouvelles. - -Je possédais donc l'amante idéale, celle qui était à chaque instant -selon mon désir et dont les sentiments et les pensées n'avaient rien de -secret pour moi, puisque je me chargeais constamment de les lui fournir -en leur donnant la teinte de mon âme et la couleur du temps... J'étais -parfaitement heureux: au seuil de l'existence, l'imagination est -industrieuse et fraîche, les illusions accoururent spontanément vers -nous, nous n'avons pas encore de passé, nos fronts sont tournés -uniquement vers l'avenir, l'espoir règne en maître et, comme il suffit -au bonheur, il n'est alors jamais nécessaire que le bonheur soit réel -pour avoir son prix. - -Quelques mois plus tard, je vis arriver Guilhem Cabrit au parloir du -collège; le pauvre homme n'était jamais sorti de son village et, après -avoir traversé Toulouse à ma recherche, il avait les yeux brillants et -hagards des hommes que des mirages ont éblouis. Tout de même il avait -pensé à m'acheter des gâteaux. Il me dit qu'il venait me chercher parce -que Mme de Castel-Baigts, dont la santé n'allait pas très fort, voulait -me voir; je n'eus pas besoin d'en entendre plus long pour être tout à -fait renseigné: ma grand'mère allait mourir et, pour la première fois, -l'idée de la mort m'apparut dans toute sa force; certes, j'avais moins -aimé ma grand'mère que ma tante de la Gontrie, mais j'avais entrevu -celle-ci comme dans un songe, elle avait été quelque peu pareille aux -héros d'un conte, qui, le conte fini, s'évanouissent, tandis que -celle-là, que j'avais connue dès ma naissance, me paraissait vaguement -avoir existé depuis toujours; je ne m'attendais pas plus à la voir -disparaître que notre maison ou notre village... Et je pleurai beaucoup; -puis les gâteaux de Guilhem Cabrit me consolèrent. - -A mon arrivée je trouvai ma grand'mère fort proprement couchée dans son -lit, bien peignée et coiffée de sa plus galante cornette; elle venait -d'entrer en fureur parce qu'Ursule avait tardé à la poudrer. Ensuite sa -méchante humeur parut ne plus avoir aucun motif précis; comme de juste, -en son état, la colère la fatiguait horriblement et c'était d'une voix -cassée, lamentable, qu'elle maugréait. Ma mère s'approcha d'elle toute -en larmes: - ---Dites-moi, ma bonne maman, ce qui vous irrite si fort? - ---Pensez-vous donc, répondit ma grand'mère, que ce qui va m'arriver soit -chose bien amusante? - -Le curé fit son entrée à quelques minutes de là. Contre toute prévision, -il fut assez bien reçu; nous le laissâmes seul avec l'agonisante; quand -nous rentrâmes dans la chambre, le prêtre avait administré les -sacrements et ma grand'mère s'entretenait avec lui. - ---Ainsi donc, lui demandait-elle, il est plus que probable que j'irai au -paradis? - -Le pauvre homme, un peu ahuri, ne trouva rien de mieux que de lui en -donner la certitude. - ---Tant pis pour moi, conclut ma grand'mère, car j'ai bien peur d'y -mourir d'ennui. - -Elle s'éteignit sur le matin, fort dépitée. - -Ma mère, qui ne s'était séparée de moi qu'à regret, trouva dans son -immense solitude une excuse pour ne plus me renvoyer au collège. Et je -vécus près d'elle dans la plus douce nonchalance qu'ait jamais pu -souhaiter enfant gâté. Je n'agissais qu'à mon plaisir, mais il faut dire -que je trouvais mon plaisir un peu partout; chaque saison, chaque jour, -avait son charme pour le petit homme tranquille et méditatif que -j'étais; j'aimais les bêtes, les plantes, et le perpétuel mystère de la -création et de la vie suffisait à me distraire en me remplissant d'une -admirative curiosité. Je peuplais des volières d'oiseaux, des herbiers -de fleurs, j'apprivoisais des couleuvres et des corneilles, j'observais -dans des boîtes vitrées le travail des fourmis et j'élevais dans des -cages savamment construites par moi de bruns grillons des champs qui, -vers la fin de mai, se revêtaient d'ailes moirées et chantaient jusqu'à -l'heure de leur mort. - -Je passais des heures, dans le jardin, auprès d'un grand vivier sur -lequel s'ébattaient les libellules bleuâtres ou mordorées en un vol -mécanique, précis et prétentieux; puis, posées sur un bout de bois sec, -elles y puisaient durant quelques instants leur nourriture subtile -d'insectes aériens. Sur l'eau savonneuse aux reflets de pierre de lune, -les girins tournoyaient pareils à des gouttelettes de bronze vert; -parfois aussi apparaissait la grosse tache brune d'un dytique, -coléoptère féroce, carnassier aux crocs aigus, qui plongeait soudain à -la poursuite d'une proie de toute la force de ses pattes, rames -velues... - -Lorsque les vols de cigognes et des oies sauvages avaient traversé les -nues et qu'on avait pleuré les morts pour la Toussaint, l'hiver -arrivait, apportant la promesse des soirs pleins de grands feux, de -tiédeurs câlines et de belles histoires. Assis aux pieds de maman, je me -plongeais dans mes livres favoris; j'accompagnais le Petit Poucet dans -le repaire de l'Ogre, Gracieuse dans le char de Percinet, Robinson dans -son île et Ulysse dans ses voyages; d'ailleurs j'avais fini par en -savoir davantage sur eux tous que Perrault, Mme d'Aulnoy, de Foë ou le -vieil Homère; il leur arrivait dans mon esprit mille aventures nouvelles -que je me promettais bien de consigner tout au long par écrit; c'est -dire que je méprisais quelque peu mes auteurs les plus chers, qui -avaient fini par passer à mes yeux pour des historiens ignares ou -négligents. Bien souvent aussi je me substituais à mes héros, j'entrais -véritablement dans leurs destinées, et je vivais en moi-même leurs vies -embellies encore par des prouesses de mon invention. - -Et, perpétuellement, pour fortifier mon courage et pour m'inspirer des -ruses, j'avais près de moi, au cours de ces aventures, une petite fille -dont je tenais la main et dont le regard brun me servait de bonne -étoile. - - - - -M. de Parpelonne, que le départ de M. Laubamont avait laissé tout -inquiet et désorienté, devint soudain un familier de notre maison. Son -instinct de vieil homme mélancolique lui avait laissé pressentir en ma -mère une amie qui prêterait indulgemment l'oreille aux récits de ses -souvenirs. Nous le vîmes bientôt arriver à toute heure du jour; nous le -reconnaissions avant même qu'il parût, au bruit de ses bottes qu'il -cognait durement sur les dalles du perron pour en faire tomber la boue -des chemins. - -Un jour, il nous annonça que son jeune ami Sulpice d'Escorral allait -arriver de Vaugarrec pour passer avec lui un jour ou deux à Sérimonnes; -il demanda de nous l'amener, et, comme il paraissait surtout craindre -que la présence de cet hôte ne lui enlevât le plaisir de ses visites -quotidiennes, ma mère lui en accorda bien volontiers la permission. -D'ailleurs, Sulpice d'Escorral n'était pas un inconnu pour elle; jadis -elle avait joué avec sa soeur Blanche dans le jardin de Sérimonnes ou -dans leur domaine de Vaugarrec; elle avait longtemps pleuré cette amie -morte à vingt ans. - -Sulpice d'Escorral entra chez nous par un clair après-midi de Noël. A la -mode des gentilshommes de la montagne, il était sanglé dans un -justaucorps de velours, guêtre de cuir fauve et coiffé d'un large -feutre; la rudesse un peu sauvage de ses gestes et de sa voix ne -m'empêcha pas un instant d'être certain de sa bonté; il était de haute -taille et fort bien de sa personne; je remarquai surtout ses yeux: bien -que très bruns, ils semblaient parfois vagues et comme noyés -d'invisibles larmes; on comprenait que pour toujours sur leurs regards -était tombé le voile des tristesses soigneusement ourdies dans la -solitude. - -Les souvenirs communs firent les frais de la conversation et, -naturellement, on évoqua surtout le doux fantôme de la petite soeur -disparue. Sulpice d'Escorral l'avait adorée. Ils avaient vécu l'un près -de l'autre dans le désert de Vaugarrec, n'ayant pour toute compagnie -qu'un chapelain, une vingtaine de grands chiens et quelques vieux -domestiques; leurs amis les allaient rarement visiter; n'ayant eu à -dépenser leurs coeurs que pour une mutuelle tendresse, ils avaient été -l'un pour l'autre tout le bonheur et toute la vie. - -Et M. d'Escorral racontait les lointaines années, les soirs d'hiver -passés près de Blanche devant les hautes cheminées où flambaient les -feux de chêne: le vent se ruait contre les murailles du château ou -galopait en hennissant dans les prochaines ravines; il y avait des nuits -où les grands chiens, au chenil, hurlaient en grattant furieusement aux -portes, comme s'ils avaient senti passer dans l'ombre des animaux -fabuleux; la campagne était pleine de froid et de terreur... Oh! quelle -immense joie gonflait alors le coeur de Sulpice, à la voir, elle, dans -la grande salle tiède et bien éclairée, coudre, rêver ou lire, le front -rosé par le reflet du feu... Puis venait le printemps et, dès les -premiers beaux jours, elle allait cueillir à brassées les jacinthes -sauvages, elle en remplissait la chapelle et toute la maison; et l'air -qu'on respirait n'était qu'un parfum, grâce à cet ange... Elle était si -belle, si bonne, si divinement pure, elle était la petite fée des -sommets, la petite fleur des neiges... - ---Oui, je me la rappelle bien, disait maman: elle ne semblait pas faite -pour la terre... Quelle douce créature! On l'eût dite pétrie, âme et -corps, avec la neige vierge de vos glaciers... Et comme son nom lui -allait bien! Aurait-on pu l'imaginer s'appelant autrement que Blanche? - ---N'est-ce pas?... n'est-ce pas, sanglotait le pauvre garçon en baisant -la main de ma mère pour la remercier. - -Non, Blanche d'Escorral n'était pas faite pour la terre; comme ses -soeurs, les jacinthes sauvages, elle n'avait même pas attendu le milieu -du printemps pour mourir. Et Sulpice racontait encore l'agonie imprévue -et brève de sa soeur, ses paroles déchirantes: «Ne me laisse pas partir, -je t'aime tant!...» sa mort par un matin de la belle saison, les jardins -de la contrée dévastés sur trois lieues, les jeunes filles jonchant de -fleurs les sentiers de la montagne, quatre mules blanches portant le -cercueil au sommet du pic d'Astaran et la fosse creusée dans un glacier -pour que les éternelles neiges recouvrissent la petite morte d'un -linceul digne d'elle; et puis la tristesse tombant comme une chape de -plomb sur les épaules du solitaire, le bruit étrange de ses pas dans le -château en deuil, les heures affreuses où il croyait la voir, où il lui -parlait, et, pour oublier, parfois, les courses folles dans la montagne, -les chasses féroces et, parmi les hurlements des grands chiens -déchaînés, les combats corps à corps avec les ours et les loups. - -M. d'Escorral revint souvent frapper à notre porte. Je remarquai bientôt -que, quand il était là, M. de Parpelonne se résignait à interrompre ses -récits de voyages et ne tardait pas à s'endormir. Dans les premiers -temps, c'était pour moi un malin plaisir de le réveiller par des -taquineries, mais cela paraissait agacer maman bien plus que mes -enfantillages ne l'avaient jamais fait et je me gardai bien de -recommencer. - -Notre nouvel ami nous parlait de ses montagnes, en vantait éloquemment -la beauté, faisait entrevoir à mon imagination un fantastique paysage de -pics grandioses, de cirques où dormaient des lacs, de ravins où -bondissaient des gaves; plus loin c'était le déroulement d'un plateau où -des entassements chaotiques de rochers bleus déchiquetés figuraient à la -tombée de la nuit des villes apocalyptiques; enfin, au seuil d'une forêt -de pin, sur la frontière même de l'Espagne, le château de Vaugarrec -érigeait ses quatre tourelles, vestiges des temps où il avait à se -défendre contre les hordes pillardes des Vascons et des Sarrazins. - -Ma mère, me semblait-il, n'avait pas grande envie d'interrompre M. -d'Escorral; mais il fallait bien qu'elle parlât: - ---Quel charme ce doit être pour vous, lui disait-elle, de vivre dans ces -vieux murs, au milieu du passé et de ses mystères! - ---Madame, répliquait Sulpice d'Escorral, il n'est pas besoin de se -tourner vers les jours enfuis pour éprouver le vertigineux émoi que nous -cause le voisinage des mystères. Nous sommes sans nul doute environnés -par tout un monde d'êtres et de choses que la plupart des hommes, -emportés par la vie, ne soupçonnent même pas. Mais la solitude affine -les yeux et les oreilles; bien que la nature de nos sens nous contraigne -à ne pas tout voir, à ne pas tout entendre, celui qui vit dans le désert -se sent bien souvent transporté sur les limites de l'inconnaissable. -Alors il se rappelle les chansons et les contes des bergers; il pense -aux esprits des neiges, aux loups-garous, aux fées; il donne à tous les -vagues murmures dont les nuits sont pleines une signification profonde, -et lorsque, parfois, les troupeaux pris de panique galopent éperdument -sans se soucier de l'appel des gardiens ou que les chiens, tous poils -hérissés, hurlent au clair de lune sans cause apparente, il frémit, car -il comprend que ces humbles bêtes voient plus loin et plus clairement -que lui... - -Quand il parlait de la sorte, je l'aurais volontiers écouté jusqu'au -jour, les yeux tout ronds et la bouche bée. Mais bientôt ma mère -appelait Ursule et lui disait: - ---Emmenez le petit, il tombe de sommeil... - -Et cela faisait travailler ma cervelle, car ma mère, j'en étais sûr, -savait parfaitement que je n'avais pas envie de dormir. - -Enfin, au bout de trois mois, elle me demanda: - ---Si tu avais un papa, comme qui voudrais-tu qu'il fût? - -Et je répondis sans hésiter: - ---Comme M. d'Escorral. - -Ah! quels bons baisers ma pauvre maman me donna ce jour-là! - -Le lendemain, M. d'Escorral arriva de bonne heure, seul. - -Il avait quitté son costume de velours pour une redingote et un pantalon -à sous-pieds. Il aurait eu fort grand air s'il n'avait porté sur son -visage et sur toute sa personne les signes d'une intense émotion. En -s'asseyant il manqua de choir. - ---Rassurez-vous, mon ami, lui dit ma mère, le petit veut bien. - -Alors il se leva, les yeux pleins de larmes et, en bégayant «mon -petit... mon bon petit...», il vint s'agenouiller devant moi. J'ai -toujours été plus à l'aise devant les gens à qui allait ma -reconnaissance que devant ceux qui me manifestaient la leur, et -l'attitude de M. d'Escorral était plus gênante encore pour un enfant qui -ne s'attendait guère à avoir des obligés de si tôt; sans prendre le -temps de réfléchir j'éclatai donc de rire à cet événement imprévu, mais -ce rire me parut si vite déplacé qu'avant même d'avoir pu l'arrêter je -fondis en larmes. Après qu'on se fut empressé à me consoler, mes -sentiments penchèrent dans un autre sens et ne retrouvèrent pas de suite -leur équilibre: je sentis la fierté gonfler mon coeur à l'idée que -j'avais dispensé le bonheur avec un geste d'arbitre suprême; en quoi -d'ailleurs je ne me trompais pas, car ma mère eût immédiatement renoncé -à tout si je m'étais montré tant soit peu inquiet en voyant qu'elle -pouvait tenir à quelque autre que moi dans le monde. - -Grisé par l'orgueil et les caresses, que l'on ne me ménageait pas, je me -laissai aller à un bavardage sans frein; ma timidité familière était -loin; j'avais oublié que je n'étais qu'un gamin et je finis par dévoiler -le secret de mon coeur comme si l'heure en était véritablement venue: - ---Moi aussi, je me marierai, quand Lilette sera revenue de Paris... - -Je n'eus pas plutôt laissé échapper ces paroles que je rougis et les -regrettai affreusement, craignant toutes sortes de moqueries. Mais non: -maman, comme j'étais tout près d'elle, me prit dans ses bras et me -considéra longuement avec une sorte de surprise peureuse. Aujourd'hui -que je puis à loisir évoquer l'immense sollicitude dont elle entoura mon -existence, je comprends qu'elle s'était doutée de ce qui se passait dans -mon coeur fermé d'enfant, et que mon aveu la terrifiait en lui -démontrant la naïve imprudence avec laquelle j'avais rempli ce coeur -d'un unique rêve. - -Nous demeurâmes à Vaugarrec l'été, l'hiver à Sérimonnes, et les jours -continuèrent à couler pour moi tels que par le passé, à cela près que -j'eus désormais un double horizon pour encadrer ma vie et une double -tendresse pour veiller sur elle. M. d'Escorral alla me dénicher à Tarbes -un brave homme de précepteur dont la science était tenue pour -universelle; même aujourd'hui, je m'en voudrais de croire que cette -réputation était usurpée, car une connaissance approfondie de toutes -choses prouve surtout à celui qui la possède la vanité de toute -connaissance et ce fut là, sans doute, la raison pour laquelle mon -précepteur négligea de m'apprendre rien. Je lui en ai gardé beaucoup de -gratitude; il fut prévoyant sans trop s'en douter: les enfants ont -l'horreur de toute discipline intellectuelle, et le souvenir des mauvais -instants que la plupart des hommes ont dû à la science durant leurs -jeunes années les en détourne souvent dans l'âge où ils sauraient goûter -le plaisir qu'elle dispense; en vérité les hommes devraient tenir ce -plaisir en réserve et se ménager prudemment le désir de s'instruire pour -les jours où ils n'auraient plus rien à faire de mieux; si je ne pouvais -pas éprouver ce désir à présent, avec quoi remplirais-je les heures de -ma vie? - -Mais alors j'aimais bien mieux vagabonder dans la montagne. Devant ces -libres espaces, mon imagination osait déployer ses ailes plus follement -que jamais; et puis, là, je ne craignais pas que l'arrivée soudaine de -quelqu'un vînt me déranger quand ma pensée s'occupait au délicat travail -qu'exige la construction des rêves; pour mieux leur donner l'apparence -de la réalité, je pouvais même, sans crainte de passer pour fou, faire -les gestes, prononcer les mots appropriés à la circonstance: ainsi, -lorsque je m'essoufflais à grimper le long d'une pente, je me retournais -parfois, la main tendue, et je disais:--Prends ma main, Lilette; sois un -peu courageuse, nous allons arriver... Fais attention à cette pierre, à -cette ronce... Attends... - -Et je me baissais, et, comme si la pierre et la ronce eussent pu -vraiment blesser ou entraver les doux pieds de ma petite amie, je les -écartais du chemin... - -Dans les premiers temps de leur mariage, ma mère et M. d'Escorral -allèrent souvent au pic d'Astaran remercier la morte qui, reconnaissante -de tant de piété et d'amour, avait, par une occulte et tendre influence, -uni deux êtres créés pour puiser l'un dans l'autre un parfait bonheur. -Ils m'y emmenèrent un jour. De là-haut, j'aperçus un merveilleux -horizon; les monts, sur plus de dix lieues, s'abaissaient peu à peu vers -la plaine que l'on voyait au loin confuse, indéfinie et pareille à la -mer telle que je pouvais l'imaginer. Je me serais cru volontiers sur la -plus haute marche d'un immense escalier qui reliait le ciel à la terre. -M. d'Escorral désignait du doigt certains clochers et disait des noms de -villages; mais je l'écoutais distraitement; devant moi, dans une -échancrure du paysage, un château en ruines apparaissait au flanc d'un -mont; je venais de reconnaître Balem, et mon coeur battait très fort. -Certes, depuis le départ de Lilette, j'étais allé rôder autour de la -maison où elle était née; mais en cet endroit où je venais d'éprouver -violemment les émotions que procurent à certaines âmes la contemplation -de la nature et le voisinage de la mort, l'apparition inattendue de ces -vieux murs prit pour moi une importance extraordinaire. - -Depuis, je revins bien souvent au pic d'Astaran et là, debout sur une -roche, tourné vers Balem, j'appelais «Lilette! Lilette!...» de toutes -mes forces... Oui, c'était là qu'elle viendrait un jour me retrouver, -là, devant ces montagnes et devant cette tombe que nous échangerions les -promesses éternelles... Je contemplais au fond de moi-même toutes sortes -de pensées grandioses et vagues; et puis, il me semblait qu'une douce -sympathie veillait sur moi... Ah! sous la neige, un coeur aimant de -vierge endormie devait battre à l'unisson du mien!... Ainsi mon amour -puisait une force nouvelle aux sources fécondes du mystère; une étrange -exaltation m'emportait pour ainsi dire aux cimes de moi-même; je -m'agenouillais sur le sol en murmurant des paroles délirantes et bientôt -je croyais entendre, comme pour me pousser irrévocablement dans la voie -de mon rêve, la petite morte d'Astaran murmurer à mon oreille le nom de -la petite absente de Balem. - - - - -Le jour où fut baptisée ma soeur Jacqueline, au bras de M. de -Parpelonne, qui était parrain, nous revint inopinément M. Laubamont. Il -était arrivé la veille au soir dans le pays; il nous parut bien vieux et -bien triste. Tout de suite je lui demandai comment se portait Lilette; -alors il s'aperçut qu'il l'avait oubliée à Sérimonnes; M. d'Escorral lui -ayant proposé de faire atteler et d'envoyer une servante chercher la -petite, il répondit qu'elle n'était pas indispensable et que, -d'ailleurs, le voyage l'avait beaucoup fatiguée. On n'insista pas. - -Mais, peu de temps après, comme nous venions de prendre nos quartiers -d'hiver à Sérimonnes, j'appris que Lilette allait venir le soir même -avec son père dîner chez nous. La journée se traîna dans la fièvre de -l'attente. Vers six heures la clochette carillonna et ma mère dit: - ---Voici nos hôtes... - -J'étais assis dans un fauteuil, le dos tourné à la porte, et je pensais: -«Jamais je n'oserai bouger, jamais je ne pourrai la regarder...» Puis -une rafale intérieure dispersa ces pensées accablantes; j'entendis le -bruit des embrassades et les paroles de bienvenue; je me levai -brusquement: Lilette était en face de moi. - -Quelle étrange surprise! Elle ne ressemblait pas du tout à l'image que -j'avais peu à peu dessinée en moi-même; elle avait grandi autrement dans -la vie que dans mon rêve. Mais c'était en la voyant que je croyais -rêver... - ---Bonjour, Calixte, comment allez-vous? Hélas! je ne reconnaissais pas -même le son de sa voix et elle ne me tutoyait plus. Déjà, aussi peu émue -que si nous nous étions quittés la veille, elle s'était éloignée de moi; -dressée sur la pointe des pieds, menue et coquette, elle arrangeait sa -coiffure devant la glace. Durant quelques minutes, je la détestai -violemment; puis je sentis les larmes me monter aux yeux et j'allai -m'enfermer dans ma chambre pour les laisser couler à leur aise. Alors, -peu à peu, l'apaisement se produisit; en regardant en moi je constatai -que la véritable image de Lilette avait soudain effacé l'autre et -qu'elle était beaucoup plus belle. Je revins au salon irrité de mon -injustice, et d'autant plus amoureux de le réelle Lilette que je me -sentais coupable de l'avoir secrètement offensée. - -M. Laubamont nous mit au courant de sa situation; elle n'était pas gaie: -les laboratoires et les appareils avaient englouti toute sa fortune et -il ne s'en était aperçu que récemment, en ne trouvant plus dans sa poche -de quoi payer une robe à sa fille. De plus, il se reprochait amèrement -d'avoir poursuivi son but avec précipitation et impatience; car, si le -succès n'avait pas couronné des expériences accomplies dans -d'excellentes conditions, c'était, à n'en point douter, qu'il avait -proclamé prématurément l'infaillibilité de ses formules. - ---Vous me direz, ajoutait M. Laubamont, que ce n'est pas un grand -malheur de n'avoir plus un sou vaillant et que, d'autre part, les -savants eux-mêmes ne doivent pas se laisser abattre par la constatation -d'une erreur. Je vous accorde qu'il est également possible de réédifier -une fortune et de faire une nouvelle tentative pour découvrir la vérité. -Mais ce qui n'est pas possible, c'est d'obtenir un délai lorsqu'il plaît -à notre maître inconnu de nous rappeler à lui... Hélas! j'ai bien peur -que mon heure ne soit proche; tous les jours je me sens plus débile, -comme si mon coeur n'était plus capable de distiller du sang en quantité -suffisante. J'avoue qu'il est assez vexant pour celui qui veut de ses -propres mains créer la vie de se voir comme les autres soumis à la loi -de la mort. Il n'importe: jusqu'au bout je poursuivrai courageusement -mes recherches. Mais un savant doit procéder avec méthode; je dois donc -avant tout essayer de prolonger mon existence et, plus spécialement, -m'enquérir des moyens par lesquels je puis donner à mon sang plus -d'abondance et de vertu... - -A huit jours de là, Yan Rescampane, le valet de M. Laubamont, vint nous -apprendre la mort de son maître. En pleurant à fendre l'âme il nous -conta comment tout s'était passé: le pauvre monsieur s'était injecté du -sang de lapin dans les veines, et dès le lendemain il avait dû se mettre -au lit, brûlé qu'il était par une fièvre à faire frémir; puis des -pustules lui avaient crevé la peau de la tête aux pieds; mais il avait -exigé qu'on n'avertît personne; il était resté jusqu'au dernier moment -sans inquiétude et avait déjà peine à faire aller la langue qu'il -bégayait encore avec satisfaction: «L'effet se produit... l'effet se -produit...» A présent il faisait horreur à voir et répandait une odeur -épouvantable. - ---Même, affirmait le domestique, quand j'ai quitté Balem, des poils -pareils à ceux des lapins commençaient à lui pousser sur tout le corps. - -A ce moment, M. de Parpelonne, accablé de douleur, fit son entrée et -nous confirma la nouvelle. Troublés comme nous l'étions par cet -effrayant trépas, ce fut pour nous un véritable soulagement d'acquérir -de la bouche de notre ami la certitude que le détail des poils de lapin -était dû à l'imagination affolée du pauvre Yan Rescampane. - -Il me sembla très doux de me répéter que Lilette était pauvre et -orpheline et de prendre dès ce jour, tout au moins vis-à-vis de -moi-même, l'attitude de celui qui devait la protéger dans la vie. Mais -j'eus tout d'abord, à son sujet, une grosse déception: M. de Parpelonne -avait promis de s'occuper d'elle à M. Laubamont mourant qui, du reste, -ne le lui avait pas demandé; il nous fit part de cette promesse; ma -mère, de son côté, avait décidé de garder la petite chez nous et elle -fit observer à notre ami que cela serait préférable pour tout le monde; -mais il ne voulut rien entendre. - -Bientôt il prit l'habitude de nous arriver agité ou inquiet; nous le -questionnâmes; il nous avoua que Lilette le faisait endêver: - ---D'ailleurs, ajouta-t-il, cette enfant n'est pas tout à fait coupable; -le métier de père ne peut pas s'apprendre du jour au lendemain: j'y suis -nouveau et c'est d'autant plus grave que je me fais vieux et que cette -fille imprévue m'est tombée du ciel déjà toute grande. - -«Ma chère amie, dit-il encore en se tournant vers ma mère, vous devriez -bien me donner quelques leçons. - ---Hélas! répondit celle-ci, vous avez passé l'âge d'aller à l'école et -d'ailleurs on n'apprend pas la paternité comme une science. Ce que vous -avez de mieux à faire, c'est de nous confier cette enfant. - -Alors il objecta sa promesse qui, pour avoir été imprudente, n'en devait -pas moins être tenue, puisque celui à qui il l'avait faite n'était plus -là pour l'en délier. - ---Attendez, dit ma mère après quelques minutes de réflexion, je crois -qu'il y aura, si vous le voulez bien, un moyen de tout arranger... M. -d'Escorral et moi nous vous aimons comme un père; pourquoi ne -viendriez-vous pas habiter avec nous? - -M. de Parpelonne demanda deux jours pour prendre son parti et, sur le -soir du deuxième jour, il vint frapper à notre porte avec ses hardes et -Lilette. Nous l'installâmes dans les appartements de feu ma grand'mère -et nous l'appelâmes désormais grand-papa. Ainsi, à quelques années de -distance, les hasards de la vie me procurèrent un père et un grand-père, -à moi qui ne m'en étais jamais connu; je dois avouer qu'en cette -circonstance tout fut pour le mieux et qu'il eût été difficile d'en -imaginer de plus aimables et de meilleurs... - -Dès qu'elle fut entrée chez nous, Lilette se confina aux côtés de ma -mère; c'était là que je me tenais ordinairement, mais je n'en fus pas -jaloux, parce qu'il y avait place pour deux et que d'ailleurs on n'est -pas jaloux de ceux que l'on aime. Ce qui m'attristait, c'était que ma -présence semblait visiblement agacer Lilette. Après m'avoir subi quelque -temps en silence, elle ne se gêna pas pour me dire que j'étais une femme -manquée, qu'on me trouvait toujours dans les jupons et que je ferais -bien mieux de suivre M. d'Escorral à la chasse. Je dus m'avouer qu'elle -avait raison, mais tout de même j'aurais préféré que cette observation -ne me vînt pas de sa part. - -D'ailleurs, Lilette s'aperçut bientôt que les travaux féminins ne -l'intéressaient pas; près de ma mère elle demeura perpétuellement les -bras ballants, les mains inertes, le front barré par la ride profonde de -l'ennui. Cependant, ne trouvant aucun charme à la chasse, je m'occupais, -solitaire et navré, à édifier des volières au fond du jardin. Un jour -Lilette vint examiner ces travaux, me donna son avis, essaya même de se -rendre utile; elle avait un joli petit air humble et triste de chien -battu; pour la première fois la solitude et le désoeuvrement la -poussaient vers moi comme vers un refuge... A cette époque, je le -compris assez bien pour lui lancer ironiquement que sa place n'était pas -en la compagnie d'un garçon et que je n'étais pas allé la chercher. Mais -Lilette n'était pas fière; elle pleura, implora ma pitié, ouvrit son -âme: il ne fallait pas lui en vouloir, elle n'était pas heureuse, elle -était d'autant plus malheureuse qu'elle n'avait jamais su ce qu'elle -désirait... Je m'attendris; je lui dis qu'elle pouvait tout au moins -être sûre de trouver en moi un ami qui saurait la plaindre et la -consoler... - ---Je ne tiens même pas à ce qu'on me plaigne, répondit Lilette... - -Pourtant, désormais, elle ne me quitta plus. Nous errions ensemble dans -les allées du jardin ou le long des routes, cherchant des sujets de -conversation et nous résignant le plus souvent à nous taire. Lilette -coupait brusquement au passage les fleurs qui se trouvaient à portée de -sa main et, quand c'étaient des roses, elle les mordait. Parfois elle -s'asseyait soudain: «Comme je suis lasse!» soupirait-elle. Et les larmes -lui montaient aux yeux, et elle parlait d'elle, toujours d'elle; la -pitié qu'elle éprouvait pour sa personne la rendait éloquente; tout la -fatiguait et l'ennuyait, et, quand elle se tournait vers l'avenir, elle -n'y voyait que du noir; elle aurait voulu avoir déjà fini sa vie, -n'avoir plus rien à espérer, à attendre... Les premières fois j'essayai -de lui donner du courage. - ---Voyons, Lilette, c'est stupide, à votre âge, de vous laisser abattre -ainsi. - -Je finis par m'attirer cette réponse: - ---Mon ami, vous n'êtes pas sans doute un imbécile, mais vous ne me -comprenez pas du tout. - -Dès lors, quand elle se lamenta, je me gardai bien de l'interrompre; mes -inquiétudes personnelles suffisaient, du reste, à occuper mon esprit, -Qu'étais-je pour elle? M'avait-elle pris pour confident, parce qu'elle -voyait en moi celui sur qui s'appuieraient un jour sa faiblesse et son -incertitude? En tout cas, cette faiblesse même et cette incertitude me -la faisaient chérir davantage encore. Quel bonheur ce serait, plus tard, -de veiller sur elle, de la protéger, comme aux jours où j'écartais en -rêve devant elle les pierres et les ronces sur les sentiers de la -montagne! Mais consentirait-elle à m'en confier le soin? Ses grands yeux -sombres gardaient obstinément leur secret et, quand j'essayais de lire -en eux, elle les détournait tout de suite. Parfois, aux heures où nous -restions silencieux l'un près de l'autre, je pensais en frémissant: «Je -n'aurais qu'à parler pour que le doute s'évanouît.» Mais est-ce je ne -serais pas mort de tristesse ou de rage si mon aveu l'avait laissée -indifférente ou si elle en avait ri? Et je me taisais, attendant avec -résignation qu'un mot, un geste d'elle me renseignât, et les jours -succédaient aux jours avec des alternatives de désespoir et d'espérance, -et jamais aucune lueur certaine n'éclairait le douloureux et doux -mystère... - -Je parlais du passé, de notre enfance; mais cela était mort et Lilette -s'en souciait peu; du présent, et elle pleurait d'ennui; de l'avenir, et -elle avait peur. Un soir nous nous assîmes par hasard sur le banc où ma -grand'mère nous avait jadis surpris pour ma honte à échanger un puéril -baiser d'amour. L'intention me vint de rappeler cette aventure à ma -compagne; mais quand il fallut ouvrir la bouche, je fus véritablement -terrifié et je me contentai de lui vanter en termes vagues le charme de -l'endroit, le parfum des rosiers sauvages qui formaient une tonnelle -au-dessus de nos têtes, la grâce de ces vieilles pierres rongées de -mousse... - ---Oui, fit Lilette, tout ce que vous me racontez est très joli; -seulement on est bien mal assis sur ce banc et vous devriez le faire -remplacer. - -A Vaugarrec, dans le désert de la montagne, elle se rapprocha de moi -plus encore. Mais déjà j'étais trop lâche devant elle pour consentir à -m'avouer que l'ennui était la vraie raison de cette sympathie; lorsque -nous revenions vers le château après une longue promenade, Lilette -s'appuyait avec plus d'abandon à mon bras et c'en était assez pour mon -bonheur... Vers la fin de l'été, par un après-midi déjà froid et triste, -je la trouvai sur la terrasse en train de pleurer en embrassant la -petite Jacqueline; comme mes paroles de consolation n'avaient le plus -souvent d'autre effet que de l'agacer et de lui inspirer des réponses -désagréables, je m'empressai de tourner les talons; mais elle courut à -ma poursuite. - ---Calixte, ne m'abandonnez pas... écoutez-moi... il faut que je vous -parle. - -Puis elle se mit à pleurer de plus belle et murmura: - ---Non, pas maintenant, pas ici... Ne me demandez rien et venez demain -matin au pic d'Astaran. - -Elle y était déjà quand j'arrivai, assise sur la tombe de Blanche, et -les rêves n'avaient pas menti. Faute de trouver rien de mieux, je -m'agenouillai devant elle; mais elle me releva doucement en disant: - ---Ce n'est pas à vous de vous agenouiller, c'est à moi de vous demander -pardon, pardon de vous avoir fait souffrir, de vous avoir fait attendre -cette heure... Mais il ne faut pas m'en tenir rancune: je craignais de -n'aller vers vous que parce que je n'avais jamais vu que vous dans la -vie, je ne voulais pas affirmer mon amour alors qu'il n'était pas sûr de -lui-même; qu'en aurait-il été de notre bonheur si, à la première -occasion, j'avais reconnu que je m'étais trompée? Vous savez comme je -suis lâche, comme l'avenir me fait peur; j'ignore tout autant qu'hier ce -qu'il sera, mais je vous y vois, et cela suffit... - -Je me reproche à présent de ne pas m'être abandonné alors à toute -l'ivresse de ma joie; c'est une coupe qu'il faut épuiser violemment -quand elle nous est tendue, car nous ne savons pas si nous l'aurons un -instant plus tard près de nos lèvres... J'étais assis près de Lilette, -je tenais ses mains dans les miennes sans la regarder, et je modérais -mon délire intérieur en me répétant sans cesse: «Il faut être calme, il -faut être sage; ce bonheur n'est-il pas tout naturel, ne l'ai-je pas -prévu depuis toujours?...» Je me disais même: «Qui sait? ce n'est -peut-être qu'un rêve cette fois encore... Si je me tourne vers elle, mes -yeux la retrouveront-ils?...» - -Et je murmurai, regardant toujours en face de moi: - ---Dis-moi que c'est bien vrai, Lilette!... - -Et alors je ne vis plus rien du tout: un baiser s'était posé sur mes -lèvres, et parce que ce baiser avait soudain effacé le monde et Lilette -elle-même, le bonheur semblait couler en moi comme d'une source -surnaturelle, comme du sein entr'ouvert de l'infini. - -Je connus quelques beaux jours. La joie nous rend égoïstes comme la -douleur; ébloui par elle, j'en oubliais de regarder Lilette; j'énonçais -mille espoirs, je faisais mille projets, et je ne pensais pas que mon -amie pût désirer autre chose que ce que j'avais désiré pour elle; je me -rappelle aujourd'hui qu'elle souriait étrangement en m'entendant parler -de la sorte, et qu'elle me répondait avec mélancolie, comme lassée à -l'avance de tout ce que je lui promettais: - ---Oui... oui... nous ferons tout ce que vous voudrez... - -Peu après, nous redescendîmes à Sérimonnes. Quel bon hiver je prévoyais -pour nous deux... Hélas! n'ai-je pas dès lors été coupable, par trop -d'amour, de croire que mon bonheur et celui de Lilette étaient destinés -à toujours se confondre, et n'est-ce pas cette idée insensée qui fut la -cause de tant de désillusions?... Lilette, elle, voyait venir l'hiver -avec une sorte d'angoisse. Elle disait: «Cela m'ennuie de revenir à -Sérimonnes, il me semble qu'un rêve va finir, que je vais redescendre du -ciel sur la terre...» En vain je lui parlais de longs soirs attiédis par -notre tendresse, devant les flammes dansantes des grands feux, auprès de -ceux que nous aimions. Tout cela n'avait pas l'air d'enchanter -Lilette... - ---Vous comprenez bien, me dit-elle un jour, qu'à Sérimonnes nous serons -moins libres qu'ici. Je ne veux pas que vous avertissiez encore votre -mère... A quoi bon? nous sommes trop jeunes pour nous marier tout de -suite... Promettez-moi, Calixte, que personne, pour le moment, ne saura -rien de nos projets? - -Certes, je ne pouvais croire que Lilette eût aucune arrière-pensée; je -ne doutais pas d'elle après lui avoir entendu dire librement des mots -que la crainte ou l'orgueil avaient si longtemps retenus sur mes lèvres. -Mais cette cachotterie inutile m'ayant attristé, je me sentis environné -de noirs présages. Ils tinrent leurs promesses: durant tout l'hiver, -l'attitude de Lilette fut énigmatique, pénible, irritante. Elle semblait -éviter de se trouver seule avec moi; un instant plus tard elle -m'écrivait de longues lettres. Elles sont brûlées depuis longtemps, mais -ma mémoire a gardé copie de phrases entières: «Promettez-moi que nous -serons heureux, j'ai besoin que vous me le répétiez... Je vous aime, je -ne devrais pas être triste, dites-moi pourquoi je le suis... Jadis je -n'étais pas sûre de moi-même; il me semble que c'est de vous que je ne -suis pas sûre à présent; j'ai peur que vous ne me connaissiez pas, que -vous ne vous fassiez des illusions sur mon compte...» Alors je -m'empressais d'aller la rassurer, mais j'étais souvent mal reçu: «C'est -tout ce que vous avez à me dire?... Ce n'était pas la peine de vous -déranger!» Parfois je tentais de remplacer par un baiser ou une caresse -les paroles impuissantes; mais Lilette s'écartait de moi ou me -repoussait: «Vous êtes fou... on peut nous surprendre.» Parfois encore -c'était elle qui se jetait furieusement à mon cou, et puis, durant -quelques instants, elle demeurait dans mes bras, les yeux clos, inerte -et froide comme une morte... Bientôt elle devint fort dévote; il fallut -que ma mère l'accompagnât à la messe tous les jours; je remarquai aussi -qu'elles avaient ensemble de longs et secrets entretiens. - -Au début du printemps, M. d'Escorral dut aller à Toulouse pour -recueillir l'héritage d'une parente; ma mère m'ayant engagé vivement à -le suivre, j'y consentis, bien qu'à regret. Quand nous fûmes dans la -grande ville, M. d'Escorral ne négligea rien pour me distraire; tous les -soirs il me conduisit à la comédie ou dans divers lieux de -divertissement. Il était en relation avec plusieurs familles -toulousaines, auxquelles je fus présenté, et je retrouvai là des jeunes -gens qui avaient été mes camarades au collège. Ils m'accueillirent si -aimablement que je ne pus refuser de prendre part à leurs plaisirs quand -ils m'en prièrent. Je me rappelle quelques promenades en bateau, sur le -beau fleuve aux rives empanachées de hauts peupliers, les gais repas -dans les auberges riveraines, les longues parties de cartes dans les -tripots, l'or luisant à la lueur des bougies; je me rappelle surtout la -nuit où, les seins nus, jolie et provocante, une grisette, chargée par -mes compagnons de me déniaiser, vint m'offrir une bouche qui n'était pas -celle à qui j'entendais réserver mes baisers... Je cédai par peur du -ridicule; mais quand je revis M. d'Escorral, j'étais tellement accablé -de dégoût et de tristesse que je me confiai à lui, dans l'espoir de -soulager ma conscience. Alors il fit de grands éclats de rire: je -n'étais qu'un sot, j'étais resté trop longtemps pendu aux jupons de ma -mère, et il fallait au plus tôt jeter ma gourme sous peine de voir les -gens se gausser de moi... Il parlait très haut, d'une voix que je ne lui -connaissais pas et détournait ses yeux des miens... Dès ce moment il me -sembla qu'il se forçait pour rire et que ses conseils n'étaient pas -sincères. Cependant, pour lui faire plaisir, je lui promis de rester à -Toulouse après son départ, comme il m'y conviait. Au moment de me -quitter, devant la diligence, il me remit une bourse pleine de louis -d'or en me disant: - ---Amuse-toi bien; c'est de ton âge... - -Et la lourde voiture s'ébranla... Je me revois encore, bien après -qu'elle eut disparu, abaissant d'une main les bords de mon chapeau pour -dissimuler mes yeux gonflés de pleurs, et faisant machinalement sauter -dans l'autre la bourse pleine de louis d'or. - -Durant quelques jours, j'essayai d'obéir à M. d'Escorral et de me rendre -aux invites de mes compagnons; mais c'était au-dessus de mes forces; dès -que je me retrouvais seul, je versais des torrents de larmes; des rêves -affreux troublaient mes nuits; une fois, dans mon sommeil, je crus tenir -Lilette morte entre mes bras; je m'éveillai en sursaut et j'écrivis -immédiatement aux miens que j'avais l'intention de revenir et que -d'ailleurs mes ressources étaient épuisées; M. d'Escorral m'envoya -d'autre argent et quatre pages de moqueries. Alors je pris la résolution -de ruser: dans les lettres que j'écrivis par la suite, je m'arrangeai -pour lui faire croire que je devenais un parfait débauché; mes appels de -fonds se multiplièrent; je criais misère sans répit et laissais -pressentir de considérables dettes de jeu... La tactique était bonne; on -ne tarda pas à me rappeler. - -Ma mère m'attendait à Tarbes en berline et nous partîmes sur-le-champ. -Elle me dit, sur un ton d'affectueux reproche: - ---Tu vas bien t'ennuyer avec nous à présent, mauvais sujet! - -Elle semblait toute triste; je ne pouvais pas faire durer la -plaisanterie plus longtemps; en riant, je tirai donc de mes poches tout -l'or qu'elles contenaient: - ---Regarde, m'écriai-je triomphalement, j'ai été sage, et si je t'ai fait -croire le contraire, c'est que je ne demandais qu'a revenir. - -Je m'attendais bien à ce que maman m'embrassât--ce qu'elle fit--mais non -pas à voir ses yeux se remplir de larmes; immédiatement je compris qu'un -malheur était arrivé; j'étais même sûr qu'il s'agissait de Lilette; son -nom était sur mes lèvres, où je le retenais éperdument; et pourtant je -voulais tout savoir... - ---Maman, je t'en supplie, dis-moi tout! - ---Mon chéri, calme-toi, ne me fais pas davantage de peine; si vraiment -tu l'aimais, comme je le crois, il faut que tu sois bien courageux: tu -ne la reverras jamais... - -J'écoutais accablé comme par ces chaînes que nous sentons parfois peser -sur nous dans les cauchemars... Pourquoi ne devais-je pas la revoir? Des -hypothèses se présentaient avec une rapidité vertigineuse: elle était -morte, partie, mariée... J'envisageais en un instant toute l'horreur de -ces événements possibles, et, chaque fois, l'étau qui broyait mon coeur -semblait resserrer sa morsure... - ---Tu ne la reverras jamais... Elle ne voulait pas d'autre époux que -Dieu... C'est à Vaugarrec, l'été dernier, qu'elle m'a confié pour la -première fois son dessein de prendre le voile. J'ai lutté, mon enfant: -je croyais que ce n'était là qu'une lubie de jeune fille; mais je me -suis heurtée à une ferme volonté. Il ne faut pas la détester; elle -n'avait pas voulu qu'on te mît au courant, parce qu'elle se doutait, -comme nous, que tu l'aimais, et nous t'avons éloigné au moment de son -départ pour essayer de nous épargner à tous une douleur inutile... - -Devant l'inexplicable duplicité de Lilette, mon accablement fit place -pour un instant à la rage: - ---Maman, tu as été sans le savoir complice d'une folle, d'une -malheureuse!... - ---Elle était malheureuse, mais non pas folle, répondit ma mère; elle -t'aimait comme un frère, elle me l'a dit bien des fois, mais elle -n'aurait jamais consenti à être ton épouse, pas plus que celle d'un -autre. Peut-être sous ses sentiments religieux cache-t-elle quelque -lâcheté, quelque égoïsme; mais il n'est pas généreux de l'en soupçonner -et c'est, d'ailleurs, tellement inutile!... Apprends encore qu'elle est -entrée au couvent comme d'autres dans la tombe, de son plein gré, sans -doute, mais désespérément... Si tu avais vu sa tristesse, le jour -qu'elle partit!... Il faut, mon enfant, lui témoigner par devers -toi-même un peu de cette pitié que l'on doit aux morts... - ---Maman, elle est affreusement égoïste, lâche et peut-être méchante... -En tout cas, elle nous a menti, à toi, à moi, à tous... Tiens, regarde! - -Et je lui mis dans la main les lettres de Lilette. Aux dernières clartés -du jour elle en lut quelques passages avec une douloureuse stupéfaction; -et puis, après avoir réfléchi quelque peu: - ---Mon petit, me dit-elle, j'aime presque mieux qu'il en ait été ainsi; -au moins, à présent, tu vois ce qu'elle vaut et tu finiras même par -avouer qu'elle ne méritait pas tant d'amour... - ---Maman, je l'aimais!... - ---... Que tu n'aurais pas été heureux avec elle, qu'elle t'aurait fait -souffrir de la pire des manières, c'est-à-dire sans le vouloir... - ---Je l'aimais! Je l'aimais!... - ---... Que c'était une malade, une détraquée, peut-être pis encore! - ---Maman, dis-toi bien que je l'aime à présent davantage, parce que je la -plains. - -Nous gardâmes quelques instants le silence; puis ma mère me dit en me -serrant de toutes ses forces contre son coeur: - ---Mon chéri, promets-moi que tu vas être sage, que tu te laisseras -soigner et guérir? Pense à nous tous, à moi qui t'aime et que tu aimes, -à M. d'Escorral, qui a tant souffert autrefois, à notre petite -Jacqueline... Pense que nous pouvons être si heureux tous ensemble et -que nous méritons si bien de l'être... Sois sage, et puis, tu verras, -dans quelques années, que dis-je? dans quelques mois, comme tout ce gros -chagrin sera loin... - -Elle cessa brusquement de parler, comprenant, avec la merveilleuse -lucidité de l'amour, la douloureuse inutilité des meilleures paroles. Et -je restai, durant tout le voyage, appuyé contre elle, dans une -épouvantable crispation de tout mon être, sans pouvoir rien dire, sans -pouvoir même pleurer... - ---Calixte, me demanda simplement ma mère comme nous arrivions à -Sérimonnes, tu nous pardonneras bien d'avoir eu recours pour te guérir à -un remède indigne de toi?... - - * * * * * - -Même à distance, même en considérant mon passé comme un étranger -insensible pourrait le faire, j'essaierais vainement d'évoquer sans -frémir la semaine qui suivit ce retour; je sens encore vivante en moi -l'horreur de ces jours accablés par la tristesse ou tourmentés par la -colère, de ces nuits sans sommeil... Savez-vous ce que c'est que de ne -plus dormir, d'entendre sans trêve une voix dans le silence, de voir un -visage dans les ténèbres, de se souvenir avec cette minutie cruelle que -l'esprit tourmenté par la fièvre apporte à ses travaux, de se répéter -mille fois: «Il y a trop longtemps que la nuit dure, l'aurore ne -reviendra plus.» Ah! je ne pense pas qu'on ait souvent, par amour, -souffert de la sorte, et ceux qui auront lu ces pages trop vite ne -m'accorderont sans doute que cette espèce de pitié qu'on a pour les -malades, les exaltés, et les fous; peut-être même mépriseront-ils tant -de faiblesse; mais le mépris m'est indifférent et je ne demande pas la -pitié; je voudrais seulement qu'on me comprît, je m'adresse à la raison -et non pas au coeur. Ce que je pleurais alors, ce n'était pas un petit -être vain et misérable, je pleurais un mort précieux: le cher espoir de -toute ma vie; où il n'y avait jamais eu que cet espoir, je ne voyais -plus rien; je ne me retrouvais plus quand je me cherchais moi-même, -c'était la détresse absolue, la fin de tout, cet anéantissement de l'âme -qui ne peut pas se concilier avec la vie persistante du corps et qui -nous fait bientôt considérer celle-ci comme inutile et odieuse... C'est -à ceux qui, pour quelque raison que ce soit, ont souffert ainsi, que je -fais appel, tandis que je me revois, derrière Balem, assis au bord d'un -gouffre où gronde le gave, les yeux fixés vers le fond. Qu'ils -s'imaginent à ma place... Est-ce qu'ils n'auraient pas alors pensé -qu'ils étaient lassés, qu'ils avaient bien sommeil? Est-ce qu'une main -plus forte que leur volonté ne les aurait pas poussés vers cet abîme, -est-ce qu'ils n'y seraient pas tombés, comme j'y suis tombé? - -Oh! surtout, qu'on ne m'accable pas en me reprochant cette lâcheté -suprême: ceux qui se sont jetés dans les bras de la mort et que la mort -a repoussés emportent d'elle un souvenir qui est leur punition -éternelle; toutes les douleurs terrestres, même celles de l'amour, -peuvent s'oublier; mais ce qu'on n'oublie pas, lorsqu'on a sincèrement -voulu mourir, c'est la minute où l'on se détache de la vie, le remords -inouï qui suit l'acte que l'on a cru définitif... Désormais, celui qui -est passé par là, quand le malheur reviendra vers lui, ne pourra même -plus se consoler avec la pensée du grand repos; il saura, lui, que les -tempêtes qui l'assaillent ne sont rien à côté de l'affreuse nuit qui -l'attend, et, à ces moments-là, il reverra dans toute son horreur la -face implacable sur laquelle il souleva le voile. - -Des bergers me ramassèrent inanimé au bord du gave; par miracle je ne -m'étais pas blessé gravement; mais à la suite de cette émotion physique -et morale je restai deux jours évanoui... Quel étrange sommeil! -j'entendais vaguement les voix de mes parents, et je me disais: «Je suis -mort, et mon âme est revenue vers ceux que j'aimais...» Quand je repris -connaissance, Lilette sanglotait auprès de mon lit, je crois même que ce -furent ses sanglots qui me réveillèrent tout à fait. - -A quoi bon me torturer longuement avec le souvenir des jours qui -suivirent, les seuls où j'ai connu le bonheur autrement qu'en rêve? Je -revois, sans trop oser regarder ces images, une Lilette ayant enfin -l'air d'être heureuse et confiante près de moi, pendant ma rapide -guérison et nos courtes fiançailles; je me rappelle nos promenades à la -Gontrie, les ouvriers qui chantaient en réparant la maison où nous -allions vivre, le cortège nuptial sur la route jonchée de roses, et -puis, à la nuit, la vieille Anne ouvrant les portes devant nous deux -avec des mots de bienvenue... - -Nous avons, dans la vie, une heure triomphale, celle où précisément le -rêve et la réalité se donnent la main. Alors nous sommes parvenus au -sommet de notre existence; nous pensons même un instant y pouvoir -demeurer; nous oublions que la vie est une étape et que nous n'avons pas -le droit de nous arrêter en chemin; bientôt nous nous sentons poussés en -avant; étonnés, nous essayons d'abord de résister, mais toute résistance -est vaine et la descente commence sur l'autre penchant de la montagne, -d'autant plus précipitée que le sommet atteint était plus haut... - -J'ai été bref sur mon bonheur par pitié pour moi, je serai bref sur mes -désillusions pour ne pas lasser la patience des autres. Mon infortune, -je m'en rends bien compte, fut d'une vulgarité et d'une banalité -lamentables: en deux mots, je fus ce qu'on appelle indulgemment un mari -malheureux; j'aurais même pu remplacer ces derniers mots par un seul... -Mais pourquoi me couvrir davantage de ridicule, puisque je ne saurais -pas même avoir la consolation de m'irriter contre les rieurs? J'irai -même jusqu'à leur accorder qu'il eût été plus élégant et plus sage -d'oublier bien vite cette mésaventure. D'autres n'y eussent point -manqué. C'est dire que les événements n'ont d'importance que celle que -nous leur attribuons, que par suite les douleurs ne gardent tout leur -sens qu'en nous-mêmes, et qu'il est peut-être exagéré de taxer les -autres hommes d'égoïsme toutes les fois que nos petites misères ne -réussissent pas à les intéresser. - - - - -Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie. Que ces pauvres -feuillets, qui contiennent tout le passé, aillent le retrouver, aillent -dormir à la place qui leur est due: sous la poussière... Pourtant, mon -Dieu, avant d'en finir avec tout cela, permettez-moi de me tourner vers -vous et de vous dire: - -«Seigneur, il n'y a pas de raisons pour que vous n'existiez pas et mon -malheur ne m'a pas fait douter de vous, car je sais que j'en suis seul -responsable; je m'étais, tout jeune, accoutumé à ne vivre que dans mes -rêves, et comme j'avais toujours dirigé au gré de mon désir cette vie -imaginaire, l'idée ne m'était pas venue qu'il pouvait, dans la vie -réelle, en être autrement. Seigneur, nous sommes vos enfants, mais des -enfants terribles; si votre puissance est infinie, nos aspirations sont -sans limites, et malgré toute votre bonne volonté vous n'arriveriez -jamais à nous satisfaire. - -«Il me semble tout de même, Seigneur, que vous avez été quelque peu -injuste envers moi. Il exista, évidemment grâce à vous, une enfant vers -qui semblait me pousser votre grande main mystérieuse. Nous autres, -Seigneur, nous n'avons pas votre clairvoyance, et vous devez nous -excuser de mal comprendre vos desseins, puisque vous les avez voulus -impénétrables; je pouvais bien me tromper de cela; dès lors, pourquoi ne -pas m'avoir éclairé tout de suite, pourquoi n'avoir pas retiré le fer de -la plaie quand elle n'était pas encore trop profonde et que j'en aurais -pu guérir? - -«D'ailleurs je ne vous demandais en somme rien d'impossible, je n'étais -pas bien exigeant; il était si simple, si logique, si naturel que ce -rêve se réalisât! Nous avions grandi, elle et moi, l'un près de l'autre -et ne l'aimais-je pas comme il doit vous plaire que l'on aime, depuis -toujours et pour toujours? Je comprends que vous ne puissiez pas -contenter la plupart des hommes dont les désirs sont multiples et -variables, mais pour moi, qui n'avais qu'un désir, vous n'aviez vraiment -qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et je vous assure que par la -suite je ne vous aurais plus importuné jamais... Pardonnez-moi, -Seigneur, je crois bien vous avoir accusé d'injustice, mais les mots -dépassent ma pensée; vous seul savez ce que vous faites; peut-être que -des douleurs comme la mienne ont leur place marquée dans l'enchaînement -des lois éternelles, qu'elles vous sont nécessaires pour pousser le -monde vers la grande fin de vous seul connue... Il n'y a pas moyen de -discuter avec vous; nous ne pouvons que vous implorer. Voici donc ma -prière suprême: - -«Vous me voyez, depuis des ans, chercher l'oubli et le sommeil dans la -solitude; mais l'oubli fuit qui le cherche et, quand je veux dormir, je -n'ai pas plus tôt éteint la lampe que des fantômes accourent et peuplent -les ténèbres autour de moi... Que signifie cela? Vous savez bien -pourtant que si elle venait frapper à cette porte je ne pourrais ni la -maudire ni lui pardonner, que je n'attends plus rien, que je n'espère -plus rien, que je ne suis plus rien... Pourquoi retenir près de moi le -souvenir et la souffrance? - -«Laissez au moins, Seigneur, dormir les morts.» - - - - -APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ - -NOTE SUR MON ONGLE CALIXTE VIDAL, AUTEUR DU PRÉCÉDENT RÉCIT - - -C'est dans les papiers de mon grand-oncle Calixte-Léonce Vidal (de la -Gontrie) que j'ai trouvé le récit qu'on vient de lire. Calixte Vidal -mourut quelque vingt ans avant ma naissance; il n'est pourtant aucune -personne qui me soit plus familière. En voici devant moi un portrait -assez médiocre, mais, paraît-il, fort ressemblant que fit de lui un -peintre bayonnais du nom d'Etcheparre. Il est daté de 1863; déjà les -parties claires sont devenues jaunes et les dorures du cadre se sont -écaillées et ternies. - -Ceux qui se firent peindre autrefois ont eu pour eux la vieillesse de -leur vie, et ils ont ensuite, pour nous, dans leurs portraits, une -vieillesse plus longue et non moins lamentable. Bien que mon grand-oncle -Vidal fût jeune quand on le représenta ainsi, il m'apparaît dans cette -image déjà ancienne comme émacié, débile et chancelant sous le faix d'un -grand âge; je sais bien pourtant qu'il mourut de bonne heure. Il a les -cheveux blonds, le nez long, le menton aigu, et d'extraordinaires yeux -pâles, dont les regards, tournés vers le rêve, semblent aller trop loin -pour rien percevoir de ce qui est dans la vie. - -Il épousa Cécile Laubamont, qu'on appelait aussi Lilette. Il l'aima, -comme on le sait, du premier instant qu'il la vit, et l'on peut dire -depuis toujours. Ce fut, si j'en crois ce que l'on m'a conté jadis, une -fort jolie personne, svelte, brune, et de traits excessivement délicats -et réguliers. Elle était taciturne et passait pour sournoise; on -racontait qu'à Paris son père avait dû la retirer d'une pension où, vers -la quatorzième année, elle se levait, la nuit, pour aller mordre ses -compagnes jusqu'au sang. - -Je ne pense pas que mon grand-oncle et Cécile Laubamont aient jamais eu -beaucoup de bonheur ensemble. Durant une dizaine d'années Lilette trompa -son époux tant qu'elle put, sans pour cela lui accorder les -compensations de gentillesse, d'affabilité et de bonne humeur qui sont -d'usage en cette circonstance. Surprise par lui comme elle se livrait -sous le toit conjugal à son passe-temps favori, elle obtint son pardon -et disparut le lendemain en emportant ses bijoux et quelques louis d'or. -Il paraît qu'elle a traîné à Paris une vieillesse misérable après avoir -eu dans la galanterie, sous le nom d'Eléonore de Sérimonnes, son heure -de célébrité. - -Un jour, tandis que de vieux amis de ma famille remuaient des souvenirs, -j'entendis dire: - ---Cette Cécile Laubamont ne valait pas un liard, mais Calixte avait -aussi bien des torts. - -Je ne sais pas si mon pauvre oncle avait bien des torts, mais je sais -que la fugue de la jolie Lilette mit le comble au désespoir de son -coeur. Durant plusieurs mois il ne sortit plus de chez lui et, les yeux -pleins de larmes, il répétait sans cesse à ceux qui l'allaient voir: «Je -paie la dette de mon oncle Barnabé...» Même, à partir de ce temps-là, il -eut, comme disent les gens de chez nous, une étoile dans la cervelle. - -Un beau jour il congédia ses domestiques, disposa tout à sa fantaisie -dans la maison et en fit sceller les portes et les fenêtres. Ce fut fini -par un clair matin de mai; on entendait tinter tout le long du ciel les -clarines des troupeaux que les bergers reconduisaient vers les -montagnes; c'était la fin des lilas et le commencement des roses. Mon -oncle s'assit sur la dernière marche du perron, pleura longtemps, et -puis s'en fut, les mains dans les poches. - -Je l'imagine sur la route de la gare, avec le haut chapeau de paille, la -cravate sombre et la redingote à boutons de métal que je lui connais -pour les avoir vus sur son portrait; il va lentement, la tête baissée, -en faisant tourner sa canne. Alors je me rappelle que ma bien-aimée -grand'mère Jacqueline disait dans mon enfance, en relevant mes cheveux -sur mon front: - ---Il ressemble à notre pauvre Calixte... - -Et les images se brouillent dans ma tête. Ce n'est plus Calixte Vidal -qui s'en va sur la route, c'est moi qui pars à mon tour, sans savoir où, -désespéré par mon malheureux amour pour une Lilette encore inconnue. - -Mon oncle se rendit à Bordeaux, où il acheta une maison dans la rue du -Vieux-Huchoir. C'était un petit hôtel de fort bon style Louis XVI, assez -délabré à la vérité, et dans le grand salon duquel une vieille dame -avait fait auparavant l'élevage des souris blanches. Calixte Vidal s'en -arrangea fort bien et ne prit même pas la peine de le faire réparer. Il -y vécut solitaire, dévoré soudain par un grand amour de la science et -plus précisément des sciences occultes. - -Je l'imagine volontiers, penché jusqu'à l'aube sur Jamblique, les -_Mysteria numerorum_ ou la _Kabbala denudata_. Déjà, le long des quais -prochains, les voix et les jurons résonnent, les chars roulent, les -grues grincent; sur le beau fleuve houleux, les brumes se dispersent -lentement; il vient par la fenêtre entr'ouverte une odeur fade de vase -et de pierres mouillées. Mon oncle lit et, doucement, sur la table, une -des petites souris blanches de la vieille dame, sans trop redouter le -lecteur immobile, s'est avancée; elle flaire, épie, cligne ses menus -yeux roses et s'accroupit sur ses pattes de derrière, le museau levé, -coquette, méfiante. Mais Calixte Vidal est toujours immobile, et le -petit animal rassuré commence à grignoter un des in-folios épars avec un -bruit de dents fines grêle et moqueur. - -Les jours passèrent. Mon oncle s'absorba de plus en plus dans ses livres -et se passionna surtout pour la magie blanche. Il fit même paraître un -_Traité des Elémentals et des moyens de s'en rendre maître par la -musique_ (à Bordeaux, chez Magnion, un volume in-8º, avec des vignettes -représentant des évocations accomplies par l'auteur selon sa méthode, -1867). Un an après, comme il avait pris l'habitude de jouer du violon -sur son toit par les nuits de lune, il glissa, chut dans la rue, et se -tua. On ramassa près de lui son violon qui miraculeusement était resté -intact. - -A la Gontrie, les plantes grimpantes avaient masqué les fenêtres closes -et depuis longtemps s'étaient rejointes au-dessus du toit. Les moineaux -et les pinsons pullulaient parmi ces fouillis de verdure. Ainsi, dans la -maison délaissée, le passé dormait sous un linceul de chansons. C'est -moi qui ai rouvert les portes, après que la mort de ma mère m'eut fait -maître de ce domaine et que le désir me fut venu d'aller habiter un pays -depuis quelques années abandonné par les miens. - -Or, quand les rayons du soleil rentrèrent dans la demeure, ils vinrent -frapper un tableau dressé à dessein au milieu du vestibule: des Satyres -y fessaient l'Amour enchaîné. Je ne savais rien encore... Pourquoi, moi -aussi, à sa vue me suis-je senti l'esclave d'une crainte mystérieuse, -pourquoi n'a-t-il plus cessé de hanter les pensers de mes jours et les -rêves de mes nuits?--Depuis, j'ai retrouvé à Sérimonnes les mémoires de -l'oncle Vidal et j'ai compris. J'ai compris que le mauvais génie de -notre famille avait attaché à cette image sa fatale influence. Une nuit, -furtif, comme pour accomplir une oeuvre de magie et conjurer un charme -néfaste, je me suis levé, j'ai allumé du feu et j'y ai jeté le tableau. -Qu'ai-je fait là? Insensé! ai-je détruit cette image dans ma mémoire?... -Elle existe toujours, et elle n'existe plus que pour moi. C'est contre -moi seul, à présent, que s'exercera la force malfaisante qui restait -enclose dans ce sortilège. - -Et j'attends dans l'antique demeure celle qui viendra m'apporter la -douleur, moi qui, de toute une race sur laquelle semble s'être acharnée -une si étrange fatalité, reste seul aujourd'hui: seul, car bien que -Barnabé de la Gontrie n'ait plus reparu jamais, il est probable qu'à -défaut du bienheureux pays terrestre où il avait espéré voir ses -inquiétudes s'apaiser, il a atteint depuis longtemps le port obscur où -nous irons tous faire un jour l'escale définitive. - - - - -TABLE - - - PRÉFACE 7 - - Ma soeur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre 11 - Au creux d'une vallée pyrénéenne 21 - Ce fut une brillante journée d'avril 36 - Après une demi-lieue de route 47 - Lilette n'était pas là et la pluie tombait 53 - Ce fut sur le tard de son mariage 65 - Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire 74 - Or, à deux années environ du départ de mon oncle 93 - - LETTRE ÉCRITE PAR BARNABÉ DE LA GONTRIE A SON ÉPOUSE, TANDIS - QU'IL SE TROUVAIT EN L'ILE DE BALI 98 - - Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver 117 - De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé 182 - ... C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la - Gontrie qui se perpétue 162 - Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma - pauvre tante 162 - Lilette, Lilette, je ne voulais pas davantage parler de vous 171 - M. de Parpelonne... devint soudain un familier de notre maison 180 - Le jour où fut baptisée ma soeur Jacqueline 194 - Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie 224 - - APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ 231 - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - le deux avril mil neuf cent six - PAR - BLAIS ET ROY - A POITIERS - pour le - MERCVRE - de - FRANCE - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR FESSÉ *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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D'ailleurs, -je te le donne comme copié sur les mémoires d'un -mien parent, et quelles raisons aurais-tu de suspecter -sa bonne foi ou la mienne? Le titre seul est -de mon invention.</p> - -<p class="i">Ce n'est pas que j'en sois très fier, surtout après -ce que je vais t'apprendre. Ayant lu les papiers -laissés par M. Calixte-Léonce Vidal (de la Gontrie), -j'eus peine, durant de longs jours, à écarter -de ma pensée les événements qu'il y relatait, et, -lorsque j'en conversais avec moi-même, je les contenais -sous l'appellation de l'Amour fessé, n'en -trouvant point qui me parût plus convenable. Je -dis convenable au sens tout nu du mot, car on -m'a, depuis lors, averti que ce titre était l'inconvenance -même.</p> - -<p class="i">Bien résolu à ne le point modifier, pour quantité -de raisons dont la plupart, d'ailleurs, m'échappent, -j'ai songé quelque temps à le remplacer -sur la couverture du livre par un avertissement -comme : Le titre ne peut être exposé aux yeux de -tous ; voir à l'intérieur. — Mais j'ai renoncé à ce -projet, pour m'épargner le désagrément de ressentir -une sourde colère toutes les fois qu'on m'aurait -accusé à tort de vouloir me singulariser.</p> - -<p class="i">Comme il eût été préférable que M. Calixte -Vidal m'épargnât ces ennuis! Il faut dire à son -excuse qu'il ne se doutait guère qu'on publierait -jamais ses mémoires ; le pauvre homme n'eut -même pas la consolation de penser que des infortunes -qui le touchaient de près et les siennes propres -seraient tout au moins profitables à quelques -personnes, en les distrayant. Moi, Lecteur, ayant -découvert par hasard ces récits sous un linceul de -poussière, je les rends au jour pour l'amour de -toi. Je ne doute point que tu ne bénisses bientôt le -hasard qui les fit retrouver et, par la même -occasion, celui qui en fut l'instrument.</p> - -<p class="i">Ce livre t'apprendra surtout</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que l'on n'est pas toujours</div> -<div class="verse">Heureux dans ses amours…</div> -</div> - -<p class="i">Des personnes d'esprit morose et de médiocre -jugement estimeront sans doute qu'il était inutile -de mettre encore une fois en lumière une vérité -d'autant plus indiscutable que les chansons des -carrefours en font leur thème favori. Je répondrai -simplement ceci : la vérité, qui passe pour être -seule aimable, passe aussi pour être éternelle. Et -toi, Lecteur, qui es assez subtil pour comprendre -que les vérités éternelles ont existé de tout temps, -tu m'excuseras de n'avoir pas songé à en chercher -de plus nouvelles pour te les offrir.</p> - -<p class="i">Enfin, sois bien persuadé qu'à la différence de -tant d'autres auteurs ou éditeurs je n'ai pas écrit -cette préface pour excuser tant bien que mal la -médiocrité du cadeau que je te fais. On t'a offert -tant de livres riches, hélas! des seuls trésors du -prince Eole, que tu ne perds plus ton temps à en -peser aucun. Ce n'est pas moi qui aurai le cœur -de te le reprocher ; mais cela m'engage à te dire -que celui-ci est admirable, que je te souhaite de le -croire et que, pour ma part, il y a beau temps que -j'en suis sûr.</p> - -<p class="sign">D.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch1" title="Ma s[oe]ur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre"></h3> - -<p class="top4em r"><i>Écrit en septembre 1865 par -M. Calixte Vidal (de la Gontrie).</i></p> - -<p>Ma sœur Jacqueline Lassort est venue ce soir -me surprendre en ma retraite bordelaise de la -rue du Vieux-Huchoir. Elle est entrée dans l'asile -de la science environnée par un turbulent -concert de frous-frous soyeux et d'éclats de rire. -Comme elle est jeune et comme elle est belle! -Bien que ma mère l'ait eue d'un second mariage -et que je sois presque de seize ans plus âgé -qu'elle, nous nous aimons très tendrement. Elle -est arrivée ce matin pour choisir ses robes d'hiver -et, demain, le train l'emportera de nouveau -vers les Pyrénées et sa maison de Sérimonnes. -Cette fois encore, elle n'a point oublié son pauvre -grand. Elle m'a conté ses achats : elle a surtout -parlé d'une robe de bal en soie ambrée avec des -entre-deux en « blonde de Caen ». Moi, je contemple -les yeux noirs de Jacqueline et ses lourds -cheveux couleur de seigle mûr… A n'en point -douter, voici une robe qui, de Sérimonnes à Tarbes, -fera, cet hiver, bien des envieuses et vaudra -bien des jaloux à ce bon Lassort.</p> - -<p>Mais déjà ma sœur, en faisant la moue, a -promené ses regards sur les objets maussades -qui m'environnent. Voici les farouches <i>in-folios</i>, -rangés en bataille sur les rayons de la bibliothèque, -ou tristement épars sur le sol ainsi que des -guerriers après le combat ; voici mes instruments -d'astronomie, les télescopes dont les lentilles, -dans l'ombre, sont braquées comme des yeux -luisants et mauvais ; voici mes papiers noircis de -grimoires, et les boîtes de mes violons alignées -sur le sol, comme de petits cercueils où, pour -un temps, les âmes musicales des mélodies sommeillent ; -et voici partout la poussière des choses -et, sur mon front, celle des souvenirs, qu'on -nomme la mélancolie.</p> - -<p>Et Jacqueline me gronde :</p> - -<p>— Oh! le vilain, qui reste enfoui dans son -trou, au lieu de revenir au pays, où il ne quitterait -plus jamais sa petite sœur qui l'adore!…</p> - -<p>Elle s'est jetée à mon cou et parle à présent -tout près de mon âme. Ah! si c'était possible -de partir avec Jacqueline, de recommencer la -suite des jours et de les laisser couler doucement -auprès d'elle, là-bas, dans la maison où je suis -né, où elle vit heureuse à présent! Si la source -des larmes ne s'était pas tarie à la longue, si je -pouvais pleurer, devenir faible comme un enfant -et me laisser guider par cette petite main, si -c'était possible, mon Dieu!</p> - -<p>Et Jacqueline dit encore :</p> - -<p>— Écoute ; le soir, mon mari et moi, nous -poussons quelquefois nos promenades jusqu'à -ta demeure. Si tu savais comme le parc de la -Gontrie est beau en ce moment! Bien avant d'y -arriver, on sent l'odeur des magnolias ; ils sont -en fleurs ; c'est une fête… Calixte, il faut revenir, -il faut rouvrir les portes, il faut oublier.</p> - -<p>Oublier!</p> - -<p>Si Dieu le permettait, est-ce que cette grâce ne -s'épanouirait pas en moi aujourd'hui, par ce bel -après-midi d'été finissant, tandis que je sens contre -mes joues, Jacqueline, la fraternelle caresse -de vos bras et, dans ces tristes yeux, la jeune -clarté des vôtres?…</p> - -<p>Comme d'habitude, je ne réponds rien à la -tendre requête de ma sœur ; je reste immobile -près d'elle, les yeux cloués au sol ou perdus -dans le vague ; puis je lui dis, d'une voix bien -humble, bien suppliante, comme si je craignais -qu'elle ne fût fâchée de mon entêtement :</p> - -<p>— Petite sœur, je vais m'habiller, me faire -très beau ; tu prendras mon bras… je serai si -heureux… Nous irons dîner ensemble, et puis je -te conduirai où tu voudras… Ce sera charmant -de rentrer pour quelques instants dans la vie à -côté de toi… J'avertirai M<sup>me</sup> Lanselme, mon -intendante ; tu dormiras dans ma chambre et -elle fera mon lit dans la bibliothèque, ici…</p> - -<p>Jacqueline m'embrasse encore. Je la quitte -pour aller « me faire très beau ».</p> - -<p>Oublier, Seigneur<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>!…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le lecteur sera gêné, durant ces premières lignes, par telle -ou telle allusion à des événements qu'il ne connaît pas encore. -Mais notre dessein bien arrêté est de ne rien changer aux notes -de M. Vidal de la Gontrie (Calixte-Léonce). Un appendice explicatif, -à la fin de <i>l'Amour fessé</i>, rendra compte de tout ce qu'il y -a nécessairement de mystérieux dans cette sorte de prologue, et, -entre autres choses, jettera quelque clarté sur les opinions tout -au moins singulières que M. Vidal de la Gontrie professe un peu -plus loin sur la musique. Avant qu'il nous raconte les aventures -lamentables dont il fut témoin dans son enfance, que les curieux -se contentent de savoir qu'il n'eut guère lui-même à se féliciter -de la bonté du destin. (Note de l'Éditeur.)</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Nous sommes allés dîner presque hors ville, -dans un cabaret d'été où se réunit la jeunesse -élégante. Jacqueline prenait naïvement plaisir à -sa beauté. Les dandys se rapprochaient de nous, -parlaient à voix haute pour attirer son attention -et faisaient des mines en son honneur. Quelle -jolie gaîté! Une fois elle s'est penchée vers mon -oreille en murmurant :</p> - -<p>— Ils te prennent pour mon mari. Comme je -m'amuse! Et toi? Est-ce que cela ne t'amuse pas, -d'être mon mari?</p> - -<p>Charme tout-puissant de l'innocence! Je crois -que j'ai pu sourire… Mais, hélas! qu'est-ce que -cette enfant est allée dire là?</p> - -<p>Ensuite nous avons écouté un opéra dans le -théâtre solennel, somptueux et laid, œuvre de -l'architecte Louis. La Déesse Musique peut-elle -vraiment trouver en lui un temple digne d'elle? -Quelle vaine prétention ont les hommes de la -vouloir loger dans ce monument massif où elle -ne doit déployer ses ailes qu'avec dégoût! Quels -entrelacs d'immatérielles pierres, quelles effarantes -et vertigineuses tours dressées jusqu'aux -nuages lui fourniraient la demeure que sa divine -essence est en droit d'exiger? Quel Piranèse -pourrait rêver les escaliers fantastiques qui figureraient -les ascensions par lesquelles elle nous -amène jusqu'à la sphère des esprits errants?… -En vérité la Musique n'a de temples que dans les -âmes qu'elle daigne élire ; et c'est, d'ailleurs, une -profanation de la faire servir à la seule délectation -des oreilles, alors qu'elle porte en elle des -forces péremptoires que notre devoir est d'utiliser.</p> - -<p>En rentrant nous avons, Jacqueline et moi, -parlé encore de Sérimonnes. A présent ma sœur -dort derrière cette cloison, et sourit à de jolis -songes où miroitent des robes de soie ambrée -ornées de dentelles anciennes. Petite sœur, dormez. -Moi, solitaire, je vais veiller ici toute la -nuit. J'écouterai le vol tumultueux des souvenirs -s'ébattre en soulevant d'antiques poussières. Et, -déjà, les voici tous… Mais il en est un dont le -fantôme passe et repasse inexorablement devant -mes yeux. Attendez-vous, ô Spectre, les honneurs -funéraires que l'infortuné Elpénor demandait -au vieil Odysseus, dans le pays des Cimmériens -couverts d'ombre et de nuées. Soit donc! -Acceptez le récit que j'entreprends à présent, -que je ne puis plus ne pas entreprendre. Les -bruits du dehors se sont tus ; quand je tourne la -tête, je vois, par la fenêtre, l'arête d'un toit découper -un fastueux lambeau de nuit semé d'étoiles ; -ma plume glisse doucement sur le papier ; -une race effrontée de petites souris blanches, -nourries jadis par la vieille dame qui me précéda -en ce logis, aiguise ses dents sur mes bouquins -et fait, par instants, grincer le silence ; je devine -à côté de moi, dans la chambre, un souffle paisible, -égal, heureux…</p> - -<p>Puissiez-vous dormir ainsi toute votre vie, ma -sœur Jacqueline!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">I</h2> - -<h3 id="ch2" title="Au creux d'une vallée pyrénéenne"></h3> - -<p>Au creux d'une vallée pyrénéenne, dans un -horizon étroit de montagnes bleues, c'est Sérimonnes, -et son clocher pointu où luit un coq -dans la lumière, et ses maisons qui grimpent le -long d'un versant, serrées et grises comme un -troupeau las et couvert de poussière. L'immobilité -accablante des monts pèse lourdement sur -les hommes ; dans le sommeil de la nature, le -village semble endormi. Je le revois surtout tel -qu'il était aux jours de l'été, quand les rayons -du soleil s'amassaient dans la vallée ainsi qu'un -liquide brûlant dans un vase, je le revois comme -si je me trouvais encore sur la terrasse de notre -maison qui était la plus haute au flanc de la -montagne : à mes pieds, nul mouvement ne signalait -la vie, nul bruit humain ne vibrait ; et, -comme on entendait toujours le grondement -fougueux du Gave d'Orio sur les roches, la voix -de l'eau avait fini par n'être plus pour moi que -la voix elle-même du silence.</p> - -<p>Les hommes y étaient rudes et tout près de la -terre. Ils se coiffaient d'un béret bleu, cambraient -fièrement leurs torses dans des justaucorps de -bure olivâtre, et leurs jambes nerveuses étaient -serrées aux mollets par des lanières de cuir. Ils -croyaient farouchement en Dieu, mais, le jugeant -sans doute trop lointain pour qu'il valût la peine -de s'en inquiéter beaucoup, ils préféraient prendre -garde aux sorciers dont les maléfices peuplent -les nuits noires. Apres au labeur, ils torturaient -tout l'an le ventre de la terre, et, instruits -dès l'enfance à épier sa fécondité, ils allaient, -le front penché vers elle, jusqu'à la mort. Le sol -déjà pierreux du val ne donnait que des maïs et -des fèves maigres, mais, pourvu que les hivers -ne fussent point trop rigoureux, les vignes de -raisins blancs, qu'on laissait se marier follement -aux branches des arbres, fournissaient en automne -un vin piquant et capiteux. En mars, les -perce-neige et les jacinthes sauvages fleurissaient -à foison sur les pentes, puis, tandis que la neige -des glaciers diminuait aux sommets des pics -lointains, la neige des lilas s'épanouissait sur la -vallée ; et, durant la fin du printemps et les mois -d'été, c'était un immense et lent concert de parfums -auquel chaque semaine ajoutait une gamme -nouvelle et dont le ton changeait selon que les -pluies mouillaient les plantes ou que le soleil -les frappait dru.</p> - -<p>C'est là que je suis né, en l'an mil huit cent -vingt-sept, précisément le jour de Chandeleur, -et, quand je replie sur lui-même l'écheveau de -mes jours, c'est au penchant de la vallée de Sérimonnes, -dans la maison qui dominait tout le -village, que le fil de ma destinée échappe à mon -souvenir en se perdant au milieu des ténèbres -d'où nous sortons tous. J'y ai grandi près de ma -mère et de ma grand'mère, mon père étant mort -l'année même de ma naissance pour avoir bu -d'une source glacée après s'être échauffé tout un -jour à courre les lièvres. Pour ce qui est de ma -mère, sa tendresse et la mienne furent unies l'une -à l'autre par des liens si serrés et je me suis si -peu éloigné d'elle durant le temps qu'elle a vécu, -qu'à peine je la puis distinguer de moi-même. -Tout autre était l'amour que je portais à ma -grand'mère et j'ai tort, apparemment, d'écrire ici -le mot amour, car elle n'excitait guère en moi -qu'un vif intérêt ; elle était, dans mon âme, assez -voisine des objets amusants ou curieux que le -monde offrait à mes sens naïfs, et, notamment, -de ces livres remplis d'histoires extraordinaires -que je trouvais dans mes souliers aux matins de -Noël et que je lisais ou me faisais lire pendant -les jours froids.</p> - -<p>Grand'mère de Castel-Baigts était une personne -fort robuste encore, bavarde, tapageuse et grondeuse ; -mais je la savais peu redoutable ; ses -colères, qui étaient fréquentes, duraient d'autant -moins qu'elle les faisait sonner plus haut.</p> - -<p>Sa vie avait été assez diverse. Dans son enfance, -les de la Gontrie, riches et bien en cour, -avaient mené grand train à Versailles ; ce nom -revient assez fréquemment dans les mémoires et -les chroniques de l'époque ; le père de ma grand'mère, -Pierre de la Gontrie, homme aimable, -poli et ingénieux, fut pour Louis XVI une -manière de confident ; il lui donna de précieux -conseils sur l'art de fabriquer les serrures ; et le -cadet, Sébastien, abbé de Lucernay, fut tenu pour -la seule personne dont la Polignac pouvait supporter -la compagnie, quand ses coliques lui donnaient -des humeurs noires.</p> - -<p>La Révolution venue, toute la famille se réfugia -dans ses domaines pyrénéens ; le bruit du -canon et des idées nouvelles ne retentit jamais -jusque-là et, même aux jours les plus tourmentés, -Sérimonnes, comme par le passé, dormit -paisiblement dans son lit de montagnes bleues. -Pierre de la Gontrie, devenu veuf, ne sut bientôt -plus que faire de sa grande fille turbulente, que -la solitude ennuyait ; en désespoir de cause, il -lui enjoignit de se marier avec un gentilhomme -du pays, M. de Castel-Baigts. C'était un grand -chasseur et un bon buveur ; peu patient de nature, -il battit sa femme d'importance, toutes les -fois que la chasse et le vin lui en laissèrent le -temps ; mais elle le lui rendit bien. Au fond, ils -s'aimaient beaucoup et ma grand'mère n'aurait -sans doute pas gardé de son mari un mauvais -souvenir, si elle n'avait découvert à sa mort qu'il -avait beaucoup joué dans les tripots des villes -voisines, et si malheureusement qu'elle était à -peu près ruinée. Elle en prit du reste assez facilement -son parti ; sur certains points son caractère -était devenu fort accommodant et c'est ainsi -qu'elle laissa ma mère se marier avec un simple -bourgeois, quand le désir lui en vint : « Il faut -bien, disait M<sup>me</sup> de Castel-Baigts, marcher avec -son temps. »</p> - -<p>Pour dire le vrai, elle avait fini par voir d'un -œil indifférent les événements aller leur train -parce que, tandis qu'elle avançait en âge, elle -laissait son esprit reculer vers le passé, et vivait -de plus en plus au milieu de ses souvenirs. Et les -objets familiers de ses souvenirs, ce n'étaient -point les jours de Sérimonnes, ni M. de Castel-Baigts, -mais sa plus lointaine jeunesse : Versailles, -le roi, la reine, et tout ce monde prestigieux -qu'elle avait traversé en sortant du couvent.</p> - -<p>Seul l'amour de ses paons et de son chien -Némorin la rattachait à la vie réelle. Les paons -vivaient en liberté dans le jardin ; l'après-midi, -elle les appelait, et les nobles bêtes, reconnaissant -sa voix, venaient picorer sur la pelouse les -grains qu'elle leur lançait. Quant à Némorin, c'était -un affreux petit animal qu'un ami lui avait -rapporté de Chine ; sa peau grisâtre était presque -nue, à cela près que des touffes de poils maigres -et sales poussaient au bout de sa queue et -au-dessus de ses yeux, lesquels étaient bombés -et luisants comme des billes de jais ; frileux et -hargneux, il grelottait perpétuellement et grondait. -Ma grand'mère l'adorait, le prenait dans -ses bras, le laissait retomber, le couvrait de baisers -et de coups en lui racontant des histoires. -Sa tendresse pour moi devait se confondre à peu -près avec celle qu'elle nourrissait pour Némorin ; -en tout cas elle manifestait l'une et l'autre de la -même manière. Je n'aimais pas les coups, ses -baisers m'étaient indifférents, mais ses histoires -me charmaient.</p> - -<p>Comme elles ont jadis bourdonné dans ma -tête, ces histoires en qui mon imagination retrouvait -si facilement le charme mystérieux des contes -de fées!… Voici la reine Marie-Antoinette, -blonde sous la poudre à l'égal de Marsya et de -Viviane… Elle joue dans les jardins de Trianon -fleuris comme ceux de l'enchanteur Merlin… Et -voici encore la belle Lamballe, avec sa bouche de -sang qui s'épanouit sur des dents blanches en un -perpétuel sourire… Un jour d'automne, la reine -légère et son amie, vêtues comme de simples -dames, se sont échappées du Château. Oui, c'est -l'automne ; contre le ciel bleu gris les arbres -sont d'or et, bien que nulle brise ne souffle, des -feuilles s'envolent et tombent lentement, lentement, -une à une, comme à regret, sur l'herbe, -au bord du Grand Canal ; jamais l'odeur du buis -ne fut si pénétrante… La reine et son amie fuient -en se tenant par la main et, parfois, gaiement -émues à la pensée qu'on peut les suivre, elles se -retournent, regardent : là-bas le Château rougeoie -dans un embrasement de soleil ; toutes les -vitres lancent des flammes. Pour qui est le bûcher -que le soleil allume aujourd'hui sur l'immense -terrasse? Des cloches sonnent… Pour qui -est ce glas?</p> - -<p>A l'entrée des bois, la reine et Lamballe ont -rencontré ma grand'mère :</p> - -<p>— C'est la petite de la Gontrie. Hé! petite, -veux-tu venir avec nous?</p> - -<p>Et les voici parties toutes les trois. Déjà le -Château a disparu derrière les arbres. La forêt -frémit et embaume ; les noires myrtilles sont -mûres, et les fugitives s'en barbouillent les lèvres -en riant… Il y a aussi des violettes d'automne -qui sont plaisantes à mettre dans les cheveux ; -Antoinette en a tressé une couronne pour son -amie, et la pose sur la belle tête aux yeux verts -et tranquilles… Alors elles s'embrassent longuement -et leurs joues sont rosées. Et parfois, à -présent, comme lasses, elles s'arrêtent, s'assoient -sur les mousses et disent à ma grand'mère :</p> - -<p>— Petite, va donc chercher d'autres fleurs.</p> - -<p>Ma grand'mère fait semblant de disparaître ; -mais, sournoise, elle se cache derrière un arbre, -et, de là, elle voit la reine et Lamballe, qui s'embrassent, -qui s'embrassent…</p> - -<p>— Grand'mère, pourquoi s'embrassaient-elles -comme cela?</p> - -<p>— Hé! parbleu, parce que… Ah! mon Dieu! -comme tu es insupportable! Tiens, attrape cette -gifle, et si tu m'interromps encore je ne raconterai -plus mes histoires qu'à Némorin…</p> - -<p>Et la promenade s'est poursuivie, et les folles -ont tant et tant couru qu'à présent elles ne savent -plus guère où elles sont. C'est l'orée du bois, et -elles voient se dérouler devant leurs yeux des -prairies et des prairies, après lesquelles les bois -recommencent. Les oiseaux chantent à voix lasse -et une grande douceur tombe du ciel.</p> - -<p>Soudain la reine retient par le bras sa compagne :</p> - -<p>— N'allons pas plus loin, ne nous faisons pas -voir, regarde : à l'ombre de ces arbres, devant -nous, un jeune homme…</p> - -<p>— Il écrit sur un bout de papier, puis lève les -yeux au ciel. Un poète… C'est à coup sûr un -poète que nous allons surprendre, ma chère!…</p> - -<p>— Approchons-nous tout doucement ; que -les feuilles ne craquent pas sous nos pieds… -Mais comme nous sommes faites! Où trouver -de la poudre et du rouge?… Nos lèvres sont -barbouillées de myrtilles et de mûres et nos -cheveux désordonnés sont mêlés de violettes…</p> - -<p>Mais tant pis! Elles apparaissent dans la lumière. -Le jeune homme fort galamment se lève -et salue. Sans doute ces belles égarées vont lui -demander leur chemin. Non, elles se sourient, -lui sourient et semblent fort embarrassées d'elles. -Il y a quelques instants de silence.</p> - -<p>— Mesdames, dit ensuite l'inconnu, oserai-je -vous prier de prendre place en ces fauteuils que -la seule nature a fabriqués?… Le soir est doux, -et, après cette rencontre imprévue, nous pouvons -connaître ici quelques instants de causerie -et de rêve dignes des âges les plus naïfs et les -plus charmants.</p> - -<p>— En effet, Monsieur, nous voici tout à fait -loin du reste des hommes, répond Antoinette -ravie… Cette nature solitaire m'enchante, et je -maudis des temps où le monde nous enchaîne -presque toujours par des liens d'une sévère -rigueur. Oublions cela : nous sommes pour un -moment bergers en Arcadie, et je voudrais qu'il -y eût près d'ici le temple d'un Dieu antique : -nous ne manquerions pas de le remercier par -une offrande de violettes.</p> - -<p>— Seriez-vous donc, Madame, pieuse aux -vrais Dieux?</p> - -<p>— Hélas! répond la reine, j'aurais souhaité -de vivre aux jours où ils étaient visibles ailleurs -qu'en leurs statues. Mais ils sont morts à présent.</p> - -<p>Une vive rougeur monte aux joues du jeune -homme. Il sourit énigmatiquement :</p> - -<p>— Les Dieux ne sont pas morts ; les Dieux ne -peuvent pas mourir ; ils se cachent à nos regards -parce que nous les avons méprisés ; mais ils -sont là, dans l'ombre, tout près de nous… Moi, -qui me sens presque exilé en ces temps-ci, je me -plais à les chercher dans les plaines heureuses -d'Ile de France. J'espère les retrouver un jour… -oui, j'espère. Et quand vous m'êtes apparues tout -à l'heure, rayonnantes de jeunesse, de beauté et -de soleil, j'ai cru enfin que la nature, apaisée par -ma piété, écoutait ma prière, et vous envoyait -vers moi, vous deux et cette enfant, joyeuses, -couronnées de violettes, et traînant après vous -l'odeur des bois, nymphes riantes et échauffées -d'avoir joué avec des Faunesses.</p> - -<p>— Vous êtes un sage. Monsieur ; je vois que -les vaines agitations de notre temps ne vous -troublent guère ; vous aimez mieux écouter les -murmures charmants de votre rêve que les cris -forcenés de ceux qui, se disant philosophes, -veulent pousser l'État dans un abîme, où, sans -nul doute, ils seront engloutis les premiers.</p> - -<p>L'inconnu devient grave :</p> - -<p>— C'est vrai, Madame, que les Dieux dont je -vous parlais sont des Dieux aimables, et qu'on -ne saurait trop en rêver. Mais il est une autre -divinité, la plus grande, certes, et la plus désirable, -dont les hommes attendent anxieusement -la venue parce qu'elle doit leur donner le bonheur -et la sagesse. S'ils l'appellent et s'ils la -cherchent, il les faut approuver, même s'ils s'abusent -et prennent un fantôme pour elle, même -s'ils errent à sa poursuite, même si nous en -souffrons, et même…</p> - -<p>— Et même?…</p> - -<p>Le jeune homme regarde étrangement la reine -et dit :</p> - -<p>— Que sais-je?</p> - -<p>Un souffle de tristesse semble courber ces -fronts prédestinés. Tous se taisent ; puis la reine -s'efforce de sourire.</p> - -<p>— Allons, Monsieur, le soir descend et l'on -doit s'inquiéter de nous ; il faut que nous rentrions. -Adieu! Adieu!…</p> - -<p>Elle lui tend sa belle main à baiser, fait quelques -pas, puis revient vers lui.</p> - -<p>— Voudriez-vous, Monsieur, me dire votre -nom?</p> - -<p>— Que vous importe?… Un nom peut-être à -jamais obscur!</p> - -<p>— Il me serait doux de m'en souvenir.</p> - -<p>— Je m'appelle André de Chénier.</p> - -<p>Le vent s'est levé et, cette fois, c'est une -avalanche de feuilles mortes. Il fait déjà froid ; -oui, c'est bien l'automne, un indéfinissable, un -immense automne, l'automne de tout, dirait-on. -Et le soleil, au fond du ciel, est rouge, et les nuages, -qu'il enflamme au-dessous de lui, semblent, -ruisselant de cette tête tranchée, des flots de -sang qui coulent et tombent au fond de quelque -immense abîme.</p> - -<hr /> - - -<p>A quoi donc me suis-je laissé aller, et que -revenez-vous faire au-dessus de ma tête penchée, -belles histoires du temps jadis?… C'est vrai, -vous avez à ce point nourri mon enfance que je -ne sais plus vous séparer des images qui lui -étaient offertes par la réalité ; vous êtes ici à votre -place et le cours régulier de ma pensée y devait -naturellement entraîner l'une de vous… Mais à -présent rentrez dans l'ombre, contes de ma -grand'mère où le fantôme sanglant et poudré -d'une reine passait, contes de ma vieille bonne -Ursule où les loups-garous hurlaient en bondissant -à travers la campagne nocturne et contes -où se déroulaient à l'infini les aventures que je -prêtais avant de m'endormir aux bergers qui, -près de leurs bergères, jouaient de la cornemuse -sur les rideaux de mon petit lit… Les souvenirs -sont devant moi comme jadis devant le roi errant -les têtes vaines des morts accourus en murmurant -du fond de l'Erèbe ; qu'un seul d'entre eux, -l'inexorable, s'approche à présent de la fosse où -bouillonne le sang noir.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch3" title="Ce fut une brillante journée d'avril"></h3> - -<p class="top4em">Ce fut une brillante journée d'avril et plus -que jamais le beau temps remplissait les cœurs -de joie, car c'était le jour où Sérimonnes célébrait -sa <i>bote</i> ou fête votive qui est placée sous la -protection du bienheureux Marc.</p> - -<p>J'allais sur mes six ans. De grand matin, la -vieille Ursule entra dans ma chambre et rangea -près de mon lit un costume neuf. Je me levai -précipitamment pour pouvoir l'admirer tout à -mon aise. Il était question de ce costume depuis -fort longtemps : on m'avait promis que, si j'étais -sage, je porterais culotte pour la <i>bote</i>. Cette -perspective m'avait comblé de joie. Aussi, lorsque -j'aperçus le pourpoint bleu pâle à boutons de -nacre, la large casquette de velours qu'ornaient -des glands d'or à la dernière mode et surtout le -pantalon de coutil crème qui était resserré en -manière de guêtres sur les mollets, je conçus -une idée très nette des progrès que cet événement -faisait accomplir à ma personne. Je me -sentis tout à coup très grand, très fort et prêt -à marcher victorieusement vers l'avenir. Et ainsi -je roulais dans mon âme des pensées d'orgueil.</p> - -<p>Lorsque je fus habillé et que je me fus promené -devant la glace, il me parut que je devais -être tout près d'égaler les bergers de mes rideaux -dont j'inventais chaque soir l'histoire -avant de fermer les yeux, et qui étaient devenus -mes parangons chéris de vaillance, de vertu et -de beauté. Du reste, les compliments que me -firent, tant aux vêpres qu'à la messe, les amis de -ma famille ne me laissèrent aucun doute à cet -égard.</p> - -<p>Je sus garder jusqu'au retour des vêpres une -attitude et des pensées conformes à la dignité de -mon nouvel état, à savoir une démarche grave -que n'intéressaient plus la couleur des cailloux -ou les sauts mécaniques des sauterelles, une certaine -onction dans les gestes de mes mains gantées -de frais, et dans mon cœur un mépris indulgent -pour toutes choses. Mais le temps se fit long -et cette gravité me parut de mauvais goût. Vers -le milieu de l'après-midi je me surpris en train -de grimper dans les marronniers pour cueillir -à même les feuilles les hannetons endormis dont -les ventres marbrés et les fauves élytres farineuses -étincelaient à portée de ma main dans les -rayons du soleil. Ce fut à cet exercice périlleux -qu'il m'advint de déchirer largement mon pantalon -neuf. L'accident était tout au moins possible, -mais je n'ai jamais été philosophe et il -m'affecta profondément.</p> - -<p>J'interrompis sur le champ ma chasse aérienne, -fort inquiet de savoir si le dommage était -réparable ; les grandes personnes n'ont aucune -intelligence et, par suite, aucune pitié des infortunes -qui frappent les petits ; on me répondit par -une fessée bénigne, il est vrai, mais fort vexante, -et ce qu'il y eut de plus triste, c'est que je dus -reprendre les jupons que je croyais avoir délaissés -pour toujours. Concevez-vous la honte -d'un papillon qui se verrait redevenir chenille? -Déchu de ma gloire, je méditais pour la première -fois et fort amèrement sur la vanité des grandeurs -et des joies humaines.</p> - -<p>Ce fut là, en vérité, une affaire considérable. -Mais soudain, au milieu de mes réflexions et -de ma tristesse, j'entendis dans le jardin des -cris d'indignation auxquels des sanglots répondaient. -J'allai voir, et je compris que ma mère -et ma grand'mère chassaient Marinounette Cantarel, -la petite servante. Je ne manquai point -d'exagérer très fort la portée de cet acte. Depuis -mon enfance j'avais toujours vu autour de moi -les mêmes domestiques, Marinounette, Ursule et -Guilhem Cabrit ; si donc Marinounette quittait -notre maison, ce devait être à la suite d'un crime -irréparable et cousin germain de celui qui fit fermer -les portes de l'Éden derrière nos premiers -parents. Je questionnai ma mère sur ce méfait ; -mais elle me dit tout net que cela ne regardait -en rien un bambin de mon âge. Aujourd'hui je -reconstitue facilement le drame tel qu'il dut se -passer. Marinounette avait entendu le printemps -à la manière des pauvres bêtes qui vont courbées -vers le sol et louant Dieu. Avril!… Les boucs -riaient dans leurs barbes auprès des chèvres ; les -hannetons, sur l'herbe, tombaient des arbres, -immobiles et liés ; les couleuvres, le soir, au fond -du jardin passaient par couples près des viviers -et, en voyageant, cinglaient l'air vibrant comme -d'une double lanière… Pauvre Marinounette! elle -avait en son cœur simple accueilli les conseils -de la saison et les invites d'un voisin, et ma -grand'mère, bien que les pages les plus éloquentes -de Rousseau eussent fait les délices de sa jeunesse, -n'avait pas jugé favorablement cette religion -naturelle.</p> - -<p>Tant et si bien que, dans le salon où ma mère, -elle, et moi nous nous trouvâmes réunis quelques -minutes plus tard, elle n'essayait même pas -de mettre d'entraves aux paroles ardentes que -la colère lui dictait. Bien sage, à l'écart, je me -réjouissais, sans même oser me l'avouer, de ce -que la mésaventure de Marinounette avait fait -oublier la mienne. Mais c'était d'une âme fort -troublée que je considérais la succession précipitée -des événements. Un malheur, dit-on, n'arrive -jamais seul ; c'est, peut-être, que la douleur -et la tristesse qu'il laisse après lui jettent leur -ombre sur les événements quelconques qui le -suivent… En vérité, après avoir déchiré mon -pantalon et vu chasser la servante, je prévoyais -encore je ne sais quoi d'extraordinaire et même -de redoutable. En silence, dans mon coin, sans -guère m'occuper des images éparses par terre, -j'écoutais les pas de la destinée en marche vers -moi.</p> - -<p>J'attendais. J'avais bien raison.</p> - -<p>La colère de ma grand'mère n'avait pas encore -pris fin que Guilhem Cabrit, fort effaré, annonça -que M<sup>me</sup> de la Gontrie était là et demandait à -voir ces dames. Après quoi, il resta sur place, -tournant son béret dans ses doigts, comme si -le son même de sa voix, en confirmant ce fait, -l'eût accablé de stupeur. Mais la fureur de ma -grand'mère crut à tel point, et son discours -devint si tumultueux que, dans ma mémoire, il -en est seulement resté une sorte de bourdonnement -confus entrecoupé de quelques paroles -distinctes…</p> - -<p>— Brbrbrbroum… une gueuse, ma fille, que -mon pendard de frère alla ramasser dans l'Opéra… -une danseuse… brbrbroum… Moi -vivante, elle n'entrera pas ici, je le jure… -brbroum…</p> - -<p>Ma mère la laissa dire, puis parla tout doucement. -Cette pauvre femme, insinuait-elle, payait -après tout fort cher en ce moment les erreurs -de sa jeunesse ; mais cela n'apaisa point -Olympe de Castel-Baigts. Il fut ensuite question -de moi. J'étais l'unique héritier de M<sup>me</sup> de la Gontrie, -il ne fallait donc pas l'accueillir trop mal. -La discussion n'en fut pas moins fort longue -avant que ma grand'mère se laissât convaincre.</p> - -<p>— Soit, dit-elle enfin, je la recevrai, pour l'amour -de vous et du petit. Mais n'espérez pas, -ma fille, que je lui fasse un accueil très tendre.</p> - -<p>Guilhem Cabrit, toujours immobile, attendait -les ordres. Ma mère dit :</p> - -<p>— Faites entrer M<sup>me</sup> de la Gontrie.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de la Gontrie entra. Elle s'avança vers -ma grand'mère ; elle chancelait d'émotion. A -l'antique cartel, quatre heures sonnaient, et le -coucou vint faire son apparition : « Coucou!… -coucou!… » Cette voix indifférente et comme -ironique parut augmenter le trouble de la visiteuse. -Elle s'arrêta, salua deux ou trois fois de -la tête et bégaya :</p> - -<p>— Ma belle-sœur, je…</p> - -<p>Mais cette dernière avait trop présumé de sa -bénignité. Elle se leva soudain, rouge de fureur. -Il lui suffisait, du reste, de voir qu'elle intimidait -les autres, pour que le courage bruyant qui lui -était naturel s'accrût. J'eus peur qu'elle ne sautât -au visage de la nouvelle venue tant l'élan de -son indignation était impétueux. Fort heureusement -elle n'en fit rien. Mais elle jeta loin d'elle -l'ouvrage de tapisserie auquel elle était occupée -et, le poing tendu vers ma tante, s'écria :</p> - -<p>— Gaupe!</p> - -<p>Après quoi elle partit précipitamment. Nous -entendîmes le bruit des portes malmenées sur -son passage et les aboiements rêches de Némorin -qui, prenant fait et cause pour elle, avait -bondi à sa suite.</p> - -<p>Ma tante suffoquée se laissa tomber sur un -fauteuil, puis de silencieuses larmes coulèrent -sur ses joues ; alors ma mère se rapprocha d'elle -et l'embrassa. C'était, je crois, la première fois -qu'elle la voyait véritablement. Mais l'âme de -maman était un beau vase de bonté et de mansuétude. -Or, il y avait longtemps que ma tante -avait perdu l'habitude d'être cajolée ; sa douleur -contenue se donna libre cours ; ses sanglots -furent bruyants, que scandait le tic-tac monotone -du cartel. Jusque-là je n'avais point bougé. Il -semble aux petits enfants que les grandes personnes -soient des manières de divinités qui s'irritent -parfois ou s'attristent, mais qui ne pleurent -point ; ces larmes mirent ma tante au même -niveau que moi, qui pleurais souvent, et je l'en -aimai ; et je sus aussi la plaindre, car pour qu'une -grande personne en vînt là, elle devait apparemment -avoir été victime d'un malheur immense, -que mon intelligence pressentait sans le comprendre, -et devant qui je m'arrêtais, comme au -bord d'un abîme, la pensée vacillante et les yeux -troubles. En tout cas je me persuadai que le -mieux était de régler ma conduite sur celle de -ma mère ; de moi-même j'allais embrasser ma -tante et quand elle m'eut rendu ce baiser et -m'eut pris sur ses genoux, ce fut la première -fois que je vis son sourire.</p> - -<p>On ne peut pas pleurer toujours, ni même -longtemps. Plus encore que le bonheur nous -cherchons la consolation de nos peines et nous -ouvrons nos âmes à tout ce qui paraît devoir -nous l'offrir. Les bonnes paroles de ma mère -calmèrent ma tante ; tout fut arrangé. Elles se -mirent à parler de ces humbles et douces choses -dont les vies sont tissues. On me laissa parfois -l'occasion de placer quelques mots et, dans l'orgueil -de me sentir volontiers admiré, je ne tardai -pas à oublier les émotions récentes.</p> - -<p>Maman promit qu'elle irait souvent à la Gontrie :</p> - -<p>— Je laisserai ma mère tempêter, madame -ma tante, dit-elle ; je la connais, elle s'en lassera -très vite.</p> - -<p>— Surtout, répondit ma tante, envoyez-moi -souvent cet enfant. N'est-ce pas, petit Calixte, -que tu veux bien venir à la Gontrie? Tu joueras -avec Cécile Laubamont.</p> - -<p>— Son père est-il ce M. Laubamont qui vit -comme un sauvage au-dessus de vous, à Balem, -en pleine montagne, avec ses alambics et ses -cornues?</p> - -<p>— C'est lui-même ; les bergers de là-haut le -croient sorcier, et se signent quand, au crépuscule, -ils aperçoivent à la lueur rouge des fourneaux -sa haute taille qui se profile derrière les -vitres. C'est simplement un brave homme, un peu -fou, qui oublie parfois au milieu de ses études -l'existence de sa fille. Je vous avoue que j'en -suis presque heureuse, car ainsi la petite Lilette -est presque toujours à la Gontrie. Elle est jolie -comme un cœur, et, souvent, je m'amuse à m'imaginer -qu'elle est à moi… Je suis sûr, Calixte, -que Lilette et toi vous serez bons amis. Et puis -je te donnerai une arbalète pour chasser dans le -parc…</p> - -<p>Dès lors, la Gontrie m'apparut comme une puérile -terre promise, féconde en gâteries et bourdonnante -de jeux. Mais, plus fortuné que le peuple -hébreu, je devais l'atteindre le surlendemain -du jour où ma tante, qui représentait ici la divinité, -m'en eut révélé l'existence. Je partis de fort -bon matin accompagné par Ursule. J'étais heureux ; -la journée promettait d'être belle et, comme -j'avais reconquis mes pantalons enfin réparés, -j'allais dans la fierté satisfaite de mon cœur.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch4" title="Après une demi-lieue de route"></h3> - -<p class="top4em">Après une demi-lieue de route au fond de la -vallée, sur le bord du Gave, on atteint un petit -bois au pied même de la montagne ; le Gave fait -un coude brusque dans un étroit ravin et disparaît ; -la route s'arrête là ; un sentier qui la continue -grimpe au milieu des rocs ; au bout de ce -sentier on aperçoit, tout là-haut, de maigres -arbres et un château presque ruiné : c'est Balem, -où habitait M. Laubamont, le <i>fatilié</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ; et, au -crépuscule, on voyait flamber les fenêtres… A -l'endroit où la route finit, un portail s'ouvre sur -le petit bois ; quand on connaît les lieux, on peut -déjà distinguer au milieu des feuillées un toit de -briques rouges. On s'avance par une allée de -hauts sapins et de chênes centenaires dont les -troncs noueux semblent à chaque instant tourmentés -par un ouragan insensible. Poursuivons. -Un parc se dessine : aux sapins et aux chênes se -mêlent les magnolias et les buis ; et voici encore -des bosquets de lilas dont les grappes, au printemps, -embaument. Mais des chiens aboient et, -soudain, au détour de l'allée, apparaît la maison ; -c'est une longue chartreuse ; on accède à la grand'porte -par un perron fort imposant au bas duquel -on remarque deux statues de femmes ; une d'elles -joue de la flûte et l'autre sourit sous la lèpre -moussue des années. Les plantes grimpantes, -lierre, glycines et vignes folles, encadrent presque -toutes les fenêtres, derrière lesquelles tombent -d'uniformes rideaux blancs. Les chiens, -quatre grands dogues, sont postés sur le perron, -les yeux étincelants, les crocs luisants à l'ombre -de leurs babines baveuses ; ils sont immobiles -sur leurs jambes tendues et, seules, leurs queues -s'agitent d'un égal mouvement, dans la satisfaction -du devoir accompli. Un grand bassin circulaire -s'étend devant la maison ; un jet d'eau y -jaillit d'une coupe aux mains d'une sirène ; au -bord du toit, les lézards gris glissent, les passereaux -et les pinsons pépient. C'est la Gontrie, ou -du moins la Gontrie telle que je l'ai vue pour la -première fois ; car aujourd'hui les rideaux blancs -ne sont plus là ; les fenêtres sont closes ; les -quatre grands chiens, serviteurs fidèles, sont -partis pour les pays obscurs où vont après la -mort les pauvres âmes des bêtes, à qui le paradis -ne s'ouvre pas ; et, comme la vie lente et -silencieuse des choses prend fin elle-même, une -des deux statues, celle qui souriait, fut jetée bas -et brisée pendant une tempête d'hiver…</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Sorcier.</p> -</div> -<p>Ma tante lisait à l'ombre. Tout près de là une -petite fille jouait ; le bruit de mes pas lui fit lever -la tête ; je vis son visage à travers de lourds cheveux -noirs qu'elle écarta bientôt de la main pour -me regarder mieux. Et ma tante dit :</p> - -<p>— C'est ta petite amie Lilette ; embrassez-vous.</p> - -<p>Elle se laissa faire, puis, tout de suite, m'apprit -ce qu'elle attendait de moi. Nous nous comprîmes -très bien, car nos pensées, comme nos -corps, étaient de même taille. Je devais l'aider -à construire un château dans le sable ; il nous -tint occupés toute la matinée, mais quand il fut -terminé et entouré d'une clôture de brindilles, -nous tombâmes d'accord pour le déclarer fort -beau. Pourtant une sorte de tristesse pesait sur -moi ; je dis à Lilette :</p> - -<p>— Le château est joli, mais, ce qui m'ennuie, -c'est que nous ne pourrons pas l'habiter…</p> - -<p>Il est bien que ces paroles aient été dites par -moi le jour où ma vie commença véritablement. -Quand viendra l'heure de la mort, combien de -châteaux aurons-nous bâtis où nous ne serons -jamais entrés?</p> - -<p>Le premier jour, le premier jour! La vie -commence : un château bâti dans du sable et une -première tristesse qui vient on ne sait d'où… -Une petite fille que l'on rencontre… Ce n'est -rien qu'un bébé charmant, frêle et faible comme -toi-même (pourquoi, pourquoi as-tu peur?). Tu -vas vers elle ; une pauvre femme au cœur blessé -t'a dit : « Embrasse-la ; voici ta petite amie. » -La douleur t'a conduit sans le savoir vers la -douleur ; on t'a passé le flambeau, et c'est la -liqueur de tes larmes qui, comme une huile -précieuse, alimentera la flamme après les larmes -des autres. Le baiser enfantin a scellé le pacte ; -tu viens de regarder ton destin en face ; à présent, -pour toujours, il y a près de toi deux yeux -noirs que tu verras jusqu'à ce que les tiens se -ferment, et cette petite fille, c'est toute ta vie…</p> - -<p>Tout cela je l'ai pressenti presque aussitôt.</p> - -<p>Il n'est que de connaître sa route pour aller -au but et la destinée n'est jamais si implacable -que pour ceux à qui elle s'est révélée de quelque -manière. Certains l'ont entrevue dans des songes ; -elle est apparue à mon enfance dans les -lignes et les couleurs d'un tableau. Mais ici je -n'ai plus qu'à raconter ce qui fut sans essayer -de l'expliquer, de même qu'il faut subir la vie -sans se fatiguer à la vouloir comprendre, de -même qu'il faut écouter, sans vainement chercher -d'où elles viennent, ces voix qui nous donnent -des ordres dans les ténèbres où nous marchons -tous, ces voix que la plupart des hommes, -abusés par leur consolante ignorance, prennent -pour des cris volontaires partis du fond même de -leurs âmes. Sans doute, lorsque quelqu'un des -miens lira ces lignes, il se rassurera facilement -en se souvenant de ce que je fus : pauvre fou -d'oncle Calixte! la folie lui vint de bonne heure!… -Ah! de tout mon cœur, je lui souhaite de penser -cela… Et pourtant, lorsque je ne serai plus -de ce monde, si l'un des enfants qui vous naîtront, -Jacqueline, prend possession de la Gontrie, -qu'il soit plein de crainte lorsqu'il fera rouvrir -les portes closes.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch5" title="Lilette n'était pas là et la pluie tombait"></h3> - -<p class="top4em">Lilette n'était pas là et la pluie tombait.</p> - -<p>Il est tellement d'instants de notre vie qui -passent indifférents à nous-mêmes que nous -revoyons éternellement ceux qui nous furent précieux -pour quelque raison. Ils restent en nous, -pareils à ces cailloux brillants que le petit Poucet -semait le long de la route, et, dans la nuit de la -forêt intérieure, lorsque nous revenons vers le -passé, ils attirent nos regards et nous aident à -nous retrouver nous-mêmes. Comme tout est -présent en moi! Il me semble que je revois encore -à travers la vitre où j'appuyais mon front -une grappe de glycine que courbaient dans leur -chute régulière des gouttes d'eau glissant du -même point du toit. Ma tante m'avait prêté des -livres d'images, mais, ce jour-là, je ne leur trouvais -aucun intérêt. Soudain, dans le couloir un -trousseau de clefs tinta aux mains d'un domestique -qui passait, et ce bruit me ramena immédiatement -vers un de ces rêves auxquels mon imagination -s'amusait pendant des semaines, d'autant -plus passionnément qu'elle ne tardait pas à -leur donner toute la valeur de la réalité.</p> - -<p>Au fond du couloir qui séparait l'intérieur de -la maison était une porte que je n'avais jamais -vue ouverte. Que se passait-il derrière la porte? -Comme j'étais voluptueux et artiste à ma façon, -je me serais bien gardé de questionner personne -afin qu'une réponse toute simple ne vînt pas détruire -d'un coup mes chères terreurs. Car j'étais -charmé d'avoir peur. Le soir, le long des haies, -quand je voyais une blancheur étrange ou une -forme équivoque, je n'essayais pas de la bien -regarder pour me rendre compte : j'avais vu la -Dame blanche ou le <i>loupérou</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Et, plus tard, -dans mon lit, avant que ma mère s'éloignât de moi, -je lui disais, en cet instant où les petites âmes -balancées entre la veille et le sommeil s'expriment -déjà comme si elles rêvaient :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Loup-garou.</p> -</div> -<p>— Maman, tu ne l'as pas vu, toi, le <i>loupérou</i>, -quand nous passions sur la route?…</p> - -<p>Maman souriait, haussait les épaules et disait :</p> - -<p>— Allons, dors.</p> - -<p>Sa douce moquerie me vexait profondément ; -mais ne faisait que m'assurer davantage de l'exactitude -de mes visions. Et j'avais pour son aveuglement -quelque pitié. Puis, quand la lampe était -éteinte, tandis que des lunes de toutes les couleurs -sortaient de mes yeux grands ouverts pour aller -danser contre les murs, je voyais nettement -auprès de moi, et non plus en moi, les êtres -mystérieux que j'avais créés.</p> - -<p>Certes, il devait y avoir derrière la porte fermée, -à la Gontrie, les prodiges les plus effrayants -ou les plus baroques. D'ailleurs, j'étais assez irrité -de ne point parvenir à inventer une histoire qui -pût dignement illustrer cette vague épouvante. -Mais un matin, en me conduisant à la Gontrie, -ma mère me conta la Barbe-Bleue. Ce fut pour -moi une révélation. La chambre au bout du couloir, -la porte à jamais fermée… Et la vieille gouvernante, -qui s'appelait Anne!… n'était-elle pas -la même que Sœur Anne, elle qui tous les soirs -faisait semblant de coudre sur le plus haut -degré du perron, comme en ces temps où le frère -de ma bonne tante, la pauvre Madame Barbe-Bleue, -était arrivé si à propos… Mon Dieu! ma -grand'mère ne répétait-elle pas à qui voulait l'entendre -que mon oncle avait été un bien mauvais -sujet?… Elles dormaient donc là leur dernier -sommeil, les sept Princesses pâles et sanglantes, -en leurs robes de noces, et je n'avais, pour les -voir, qu'à retrouver la clef-fée… Tels étaient les -raisonnements que je me tenais pour la centième -fois et jamais plus qu'en ce jour de pluie et de -désœuvrement leur évidence ne m'était apparue -impérieuse ; tout à coup, convaincu au point d'en -oublier ma timidité, je poursuivis ma pensée à -haute voix :</p> - -<p>— Ma tante, je sais pourquoi tu penses à des -choses, en regardant en l'air ; je le sais : tu as -été reine autrefois, puis bien malheureuse…</p> - -<p>Les yeux de ma tante interrogèrent les miens -avec une sorte de curiosité affolée ; puis, secouant -sa tête sous sa coiffe de dentelle et de jais :</p> - -<p>— Mon pauvre petit, répondit-elle, tu ne pensais -sans doute pas dire si vrai.</p> - -<p>Comme sa voix était triste! Je demeurai devant -elle rouge et fort piteux, baissant la tête -et n'osant pas tourner mes regards de son côté -parce que je sentais les siens fixés sur moi. Et je -murmurai bien doucement :</p> - -<p>— Est-ce que tu me permets d'aller jouer?</p> - -<p>Je sortis du salon, bouleversé d'avoir vu m'apparaître -ainsi toute nue la vérité de mes songes. -Mais dès cet instant je ne sais quel irrévocable -élan m'entraînait vers la porte, je m'y abandonnai. -Et, d'ailleurs, qu'avais-je à redouter? Si j'avais -possédé la clef magique, je l'aurais évidemment -jetée au fond du puits, ou dans les eaux -du Gave, par crainte de la tentation. Mais je ne -l'avais pas. J'appuyai ma main sur la poignée, -je savais bien que la porte ne s'ouvrirait pas ; je -ne risquai donc rien à la pousser ; je le fis… Et, -soudain, j'entendis grincer les gonds, je sentis le -battant fuir devant moi, et le soleil, qui luisait -follement après l'averse, me frappait à la face -dans le corridor sombre.</p> - -<p>J'entre et je regarde autour de moi. C'est une -chambre comme les autres chambres, à cela près -qu'on trouve étrangement en elle ce recueillement -mélancolique des choses qui se sont déshabituées -d'être frôlées par les hommes. A mon -arrivée, elle dormait véritablement ; à présent, la -table sous un tapis vieillot, les chaises et les -fauteuils où l'on ne s'assied plus, le lit où depuis -longtemps n'a dormi personne semblent me considérer -avec étonnement et tristesse. Sur une -console, dans une cage dorée, un oiseau de bois -peint est perché, les ailes étendues, le bec ouvert. -Mais au-dessus de la cheminée, en plein soleil, -j'aperçois un tableau ; je l'examine un instant, -puis je voudrais revenir vers des objets qui m'intéressent -davantage, vers l'oiseau, par exemple ; -mais c'est en vain, mes yeux ne peuvent plus le -quitter, et je sens que je dois le regarder encore… -J'y pense : il paraît que Léonard de Vinci inscrivit -sur la toile de la Joconde une formule magique ; -d'où l'attrait singulier qu'a le visage de -cette femme ; on me conta même jadis que d'aucuns -étaient devenus fous pour avoir contemplé -ce chef-d'œuvre trop longtemps : peut-être celui -qui peignit le tableau de la Gontrie, et qui certes -n'était pas un grand artiste, était-il un grand -magicien? — Peut-être.</p> - -<p>Sur la lisière d'un bois, dans un pré où les -marguerites sont grandes comme les arbres, -sous un ciel plein d'oiseaux volants qui figurent -assez bien des colombes, des Satyres ont attaché -l'Enfant Amour au socle sur lequel sourit la -statue de sa mère. A présent, dansant joyeusement, -ils frappent de verges ses fesses nues ; le -marmot divin pleure d'indignation et de rage ; il -tente de briser ses liens et sa bouche s'ouvre -comme pour crier à l'aide. Mais de partout le -chœur des chèvrepieds arrive vers lui, triomphant -et vindicatif ; une vie équivoque et silvestre -grouille sous la feuillée, de rousses toisons -se devinent derrière les haies, des cornes pointent -entre les branches ; au loin, dans un sentier, -un villageois et une villageoise, portant des -javelles et des corbeilles, passent indifférents. -C'est tout…</p> - -<p>Et je demeure là, les bras ballants, les yeux -écarquillés, et cette fascination est si puissante -que je n'ai point pensé à être désappointé… Je -n'ai pas trouvé les sept Princesses mortes ; mais -il y avait mieux que cela dans la chambre fermée, -et, en cet âge où l'on distingue encore mal -son bonheur d'un pot de confitures, n'est-ce pas -toute ma destinée que je viens d'y pressentir -obscurément?</p> - -<p>Des pas se rapprochèrent : c'était la vieille -Anne qui me cherchait pour le goûter :</p> - -<p>— Tu étais donc là?… Il y a un quart d'heure -que je te cherche… Que regardes-tu? Cette -image?… Tu vois, c'est un petit garçon qui n'a -pas été sage ; et les diables lui donnent des coups -de bâton.</p> - -<p>Je la considérais gravement, et j'étais bien sûr -qu'elle ne disait pas vrai.</p> - -<p>— Allons, viens!</p> - -<p>Mais je cherchais désespérément un moyen -de ne point partir encore. Je questionnai Anne, -qui était encline à bavarder :</p> - -<p>— Qu'est-ce que ceci… et cela… et cet oiseau?</p> - -<p>— Cet oiseau, répondit Anne, c'est ton oncle -Barnabé qui l'avait fabriqué. Il avait mis dans -son cœur une machine qui le faisait chanter : je -ne sais pas quel était le système. Ton oncle est -parti, nous avons tous perdu le secret, et le petit -oiseau ne chante plus…</p> - -<hr /> - - -<p>Ma pauvre tante, lorsque je vous revis quelques -minutes plus tard, mon âme, en vérité, était -prête à comprendre toute votre tristesse et il ne -me restait plus qu'à connaître l'histoire de votre -vie.</p> - -<p>A présent, je la connais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - -<h3 id="ch6" title="Ce fut sur le tard de son mariage"></h3> - -<p>Ce fut sur le tard de son mariage, et comme -il ne s'y attendait plus guère, que le vicomte -Pierre de la Gontrie eut un fils. Il s'en réjouit -fort, mais sa femme en mourut. Il se trouva dans -une situation pareille à celle du prince Gargantua -vis-à-vis de son fils Pantagruel et de sa -femme Badebec. Son caractère expansif, que -celui de ma grand'mère rappelait, paraît-il, assez -bien, se donna libre cours ; pendant quelques -jours il remplit le village par les cris de sa douleur -et de sa joie, et laissa tour à tour l'une et -l'autre déborder en larmes ou en rires dans les -bras de ses amis et de son intendante, qui était -aussi sa maîtresse à l'occasion. Puis, comme il -était lettré et avait jadis brillé à la cour de -France par son esprit, il composa une poésie sur -ce double événement ; je regrette fort de ne la -point retrouver aujourd'hui, car, l'ayant lue jadis, -je me rappelle que les ciseaux de la Parque -y étaient bien agréablement mêlés à ceux de l'accoucheuse.</p> - -<p>J'imagine qu'ayant ainsi essayé, avec l'aide des -Muses, de mettre sa douleur et sa joie hors de -lui-même, il lui advint bientôt, comme c'est l'ordinaire, -de les sentir moins bruyantes en lui ; du -reste, à défaut des Muses, le temps se fût chargé -de cet office. Mais M. de la Gontrie n'en chérit -pas moins le petit Barnabé, qui poussait gaillard, -et qui, à n'en juger que par sa précoce -bonne mine, promettait de ne point laisser s'évanouir -de sitôt l'antique nom qu'il portait.</p> - -<p>L'enfant grandit. Il était fort beau, mais -un homme avisé n'aurait point tardé à s'inquiéter -de son caractère. M. de la Gontrie, en -son orgueil paternel, n'en faisait rien. Barnabé -aimait à se promener au clair de lune en faisant -des gestes exaltés, soit! c'était qu'il nourrissait -déjà de grands desseins ; emporté, d'autres fois, -et tout agité de furieuses colères, il rossait d'importance -les domestiques : très bien! cela sentait -son gentilhomme ; il chassait de race. D'ailleurs, -il n'y avait point à mettre en doute l'excellence -de ses dispositions naturelles, car il était fort -dévot et craignait Dieu.</p> - -<p>A vrai dire, ce qui semble avoir caractérisé -dès l'enfance Barnabé de la Gontrie, ce fut une -inquiétude qui ne lui laissait en paix l'âme ni le -corps. Il semblait toujours qu'il lui manquât -quelque chose, et jamais on ne vit dans ses yeux -cette heureuse clarté qui témoigne d'une entière -satisfaction physique ou morale ; ils brillaient -toujours d'un éclat fiévreux. En outre Barnabé -s'ennuyait perpétuellement, et il est probable -que les efforts désespérés qu'il faisait à chaque -instant pour sortir du lac bourbeux et stagnant -de l'ennui lui valaient son inquiétude. Elle -se marqua, lorsque vint l'adolescence, par une -curiosité ardente, mais vite lassée de toutes -choses. Il colligea et étudia d'abord les minéraux, -les plantes et les insectes. Le vicomte Pierre -accourait chez les amis : « En vérité, mon fils sera -un grand physicien… » Mais Barnabé laissa bientôt -la poussière s'accumuler sur ses collections. -Alors il essaya de fabriquer une machine pour -s'envoler dans l'air à la façon des oiseaux. Le -vicomte menait grand train dans le village : « Mon -fils deviendra un mécanicien glorieux, le plus -glorieux des mécaniciens… » Le futur mécanicien -manqua de se tuer en se précipitant du haut -d'un toit, les bras armés d'immenses ailes de -carton, et, dégoûté de ces expériences violentes, -se plongea dans la lecture. Il dévora Rousseau -et commença sur-le-champ un traité « du Bonheur ». -Son père allait le récitant de porte en -porte et s'exclamait : « Quel philosophe nous -allons avoir!… »</p> - -<p>Mais, quand il mourut, à quelque temps de -là, le pauvre homme eût été bien gêné pour définir -la partie des sciences ou des arts humains -que son fils illustrerait. Ayant relégué les philosophes -sur les plus hauts rayons de la bibliothèque, -celui-ci, pour le moment, élevait de la -façon la plus singulière divers animaux dans des -cabanes et des cages par lui aménagées au fond -du parc. Ces animaux étaient rangés par couples ; -mais le mâle et la femelle y étaient d'espèces différentes ; -un cerf était logé avec une jument, une -biche avec un taureau, un gros lézard des rochers -avec une couleuvre ; la cage qui l'intéressait -le plus était celle qu'un bouc partageait -avec une guenon de grande taille ; de celle-ci, -un jeune homme du pays qui s'était mis en tête -de courir le monde, M. de Parpelonne, lui avait -fait don. Barnabé passait des nuits à épier ces -deux animaux par un trou aménagé dans une -planche ; ses yeux brillaient, ses narines frémissaient -d'impatience ; le plus souvent ces bêtes se -livraient à de tumultueuses batailles, d'où elles -sortaient, l'une couverte de horions, l'autre -meurtrie de coups de cornes.</p> - -<p>Barnabé de la Gontrie voulait, comme on -l'a peut-être deviné, renouveler par ces étranges -accouplements certaines espèces d'êtres. Pour -lui, il ne doutait pas que les jumarts, les licornes -et les satyres n'eussent existé jadis ; pour qu'il -fût donné aux hommes de les revoir, il suffisait -de reconnaître les circonstances où les entrevues -de leurs disparates parents risquaient d'être efficaces ; -il y tâchait, et l'on va voir jusqu'à quel -point d'impudence le conduisit l'ardeur qui l'enflammait -pour cette science bizarre.</p> - -<p>Il semblait en tenir surtout pour les satyres, -à en juger par l'intérêt qu'il portait aux ébats, -pourtant peu amoureux, du bouc et de la guenon. -Sans doute il eût été charmé de voir cette race -poétique se répandre dans nos montagnes, et -jouer du pipeau près des bergers à l'heure des -étoiles. Mais le succès ne semblant toujours pas -devoir couronner son entreprise, il sépara la -guenon de son compagnon, qui l'avait d'ailleurs -fort endommagée, et attendit. Un soir d'automne, -il entendit les bêlements du bouc bruire plus -acres et plus chaleureux, ainsi qu'il arrive lorsque -ces bêtes sentent l'amour en elles. La nuit -allait descendre. Sous les voûtes du bois le vent -soulevait doucement les tas des feuilles mortes, -et l'on eût dit que dans l'ombre de jaunes toisons -se traînaient sur le sol. Le moment était venu ; -les yeux de Barnabé brillèrent plus que jamais ; -il alla prendre la guenon et la conduisit dans -la demeure de son époux imprévu. Mais celui-ci, -comme par le passé, la reçut à coups de cornes. -Barnabé dut se résigner à les séparer de nouveau, -puis s'assit le front dans les mains.</p> - -<p>Il y a lieu de croire que, réfléchissant ainsi, il -porta soudain son attention sur un détail qu'il -avait jusque-là considéré comme négligeable : -ce n'était point une face de singe, mais bien un -visage humain que les auteurs les plus compétents -attribuaient aux satyres, et, sans doute, -il en était arrivé à ce point de sa méditation, -lorsqu'une jeune paysanne vint à passer. Il -hésita un instant, puis se leva, l'appela. Dans -l'obscurité, ils causèrent. La fille comprenait que -quelque dessein difficile à énoncer troublait l'âme -du jeune vicomte ; jolie, elle souriait de ses dents -fraîches et sans doute eût volontiers accordé ce -qu'elle croyait qu'on voulait obtenir. Elle se rapprocha, -rit plus nerveusement. Alors Barnabé -tira une bourse de sa poche, fit luire de l'or -et, brusquement, expliqua à la paysanne ce -qu'il attendait d'elle. Elle demeura bouche bée, -puis tenta de fuir, ayant compris. Mais lui l'empoigna -brutalement, et sans se soucier de ses -cris la poussa dans l'étable. Il regarda : le bouc -flaira longuement la femme, puis, soudain, se -dressa contre elle, immense et obscène ; les cris -de la prisonnière devenant plus aigus, des voisins -s'émurent, des pas résonnèrent sous le bois ; -alors Barnabé de la Gontrie, un peu gêné, ouvrit -la porte, et ceux qui arrivaient, effarés, virent, -la lune s'étant levée, un grand bouc en folie qui -poursuivait une fille sous sa clarté bleue.</p> - -<p>Mais quand l'histoire se répéta, ce fut un gros -scandale. Ma grand'mère furieuse accourut et -débita par devant son frère un sermon long et -bruyant ; il l'écouta poliment, puis la pria de -sortir, ce qu'elle fit avec toutes sortes d'imprécations. -« Monsieur mon beau-frère, lui dit M. de -Castel-Baigts, il y a meilleur usage à faire des -filles. » Tout le village s'indignait et l'affaire -aurait pu mal tourner, si mon oncle n'avait été -le plus riche seigneur de la contrée, et si son nom -n'avait commandé le respect, à défaut de sa personne.</p> - -<p>Barnabé de la Gontrie abandonna ses expériences ; -non point qu'il prît en considération l'opinion -des hommes ; mais il ne pensait pas qu'il lui -fût possible d'arriver pour l'heure à un résultat -satisfaisant, et ensuite ces occupations le retenaient -depuis assez de temps pour l'avoir lassé.</p> - -<p>Deux ans passèrent, durant lesquels il stupéfia -encore Sérimonnes par mille extravagances. Ainsi, -lorsqu'advint ce que je viens de conter, le curé -n'ayant pas voulu le laisser s'approcher de la -Sainte Table, il le rossa sur la place, à la sortie de -la grand'messe ; puis il se repentit, s'humilia, et -finalement fit dans l'Église une confession publique -qui sut émouvoir les cœurs les plus endurcis. -Il faillit même se marier, mais au dernier -moment M. d'Obezan, son futur beau-père, s'étant -refusé à lui laisser voir sa fiancée toute nue, il -cria bien haut qu'à ce marché il risquait fort d'être -volé, et rompit avec éclat. Après quoi, un -beau matin, il fit ses malles et s'en fut déclarer à -son beau-frère qu'ait allait à Paris pour se former -aux belles manières. M. de Castel-Baigts répondit -que, quoi qu'il dût advenir, c'était pour le mieux, -et Barnabé de la Gontrie monta dans le coche, -fort content de lui-même.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch7" title="Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire"></h3> - -<p class="top4em">Je comprends à présent la difficulté d'écrire -l'histoire. Je parle de mon oncle de la Gontrie -d'après les lettres de lui que j'ai retrouvées dans -ma famille, ou les rapports que l'on m'en a faits -de vive voix. Il resterait encore bien des lacunes, -si mon imagination ne les comblait pas ; d'ailleurs -la silhouette de mon oncle se découpe si distinctement -sur le fond de mes pensées familières -que je ne dois pas me tromper bien souvent, et, -me tromperais-je, que cela encore ne serait rien, -car mes erreurs ne pourraient que le rendre plus -ressemblant à lui-même.</p> - -<p>Je dois avouer pourtant que je serais bien en -peine de dire ou d'imaginer ce qu'il fit la première -année de son séjour à Paris. Je sais seulement -qu'il s'accommoda difficilement des logements -que cette ville lui offrait, et qu'il vagabonda -de quartier en quartier, puisque les lettres -qu'on lui adressait avaient grand'peine à le -trouver d'un mois à l'autre. C'est le 13 février -1820 qu'il reparaît en pleine lumière.</p> - -<p>Il est à l'Opéra, dans la loge de M<sup>me</sup> Leprat-Montoleau, -épouse d'un gros financier et maîtresse -de bien des gens. Elle a dépassé la trentaine, -mais sa beauté étrange et comme exotique -flatte au plus haut point le goût amoureux -de l'époque. Elle a de longs yeux de gazelle, un -teint chaud, et une taille espagnole qui fait craquer -ses basquines. Je ne sais qui l'a surnommée -Atala, et c'est vrai qu'il serait plaisant d'errer en -sa compagnie à travers les forêts exubérantes du -Nouveau-Monde. Elle est, en réalité, Paloise, et -prise fort pour l'instant le jeune vicomte de la -Gontrie, son compatriote. Comme le monde -connaît leurs amours, ils ne se gênent point, et -les regards qu'ils échangent expriment éloquemment -leurs âmes ; parfois, comme pour conter des -secrets, Barnabé de la Gontrie se penche vers la -belle et sauvage tête brune, qu'orne un turban -oriental surmonté d'une plume d'autruche, et l'on -voit alors se gonfler doucement d'admirables -seins mi-nus, qu'une large ceinture de moire -rehausse presque jusqu'au visage de l'amant. Dans -la loge voisine, qui est celle de M<sup>me</sup> de Broglie, -M. le chevalier de Lamartine, un poète d'avenir, -fait à leur propos l'éloge de l'amour. Et il -raconte, avec un léger accent bourguignon, une -aventure qu'il eut récemment dans les environs -d'Aix ; il y joint un poétique commentaire, car -on entend parfois se glisser dans son discours -la molle harmonie d'un vers et les beaux noms -de Julie ou d'Elvire. L'entr'acte est long, mais, -dans ces parages, on ne songe guère à s'en plaindre, -les uns parce que l'amour leur fait oublier -le temps, les autres parce que c'est un délice d'écouter -M. le chevalier, superbe en son habit bleu -tendre au col nimbé d'un grand jabot blanc, et -qui, les cheveux chassés par l'inspiration en avant -des tempes, serre sur son cœur son chapeau -<i>tromblon</i> aux ailes superbes.</p> - -<p>Mais qu'est ceci? Comme le rideau se levait, -M. Leprat-Montoleau est entré dans sa loge à -grand fracas ; sa redingote à quintuple collet est -tumultueuse et son bolivar désordonné. Il y a -loin de ce gros homme aux yeux furibonds, qui -renâcle comme un taureau piqué d'un taon, au -Sganarelle ignorant et satisfait que le monde -entoure d'un mépris compatissant et ironique. -Il doit tout savoir! En vain un illustre chanteur -s'évertue à soupirer sur la scène « Beaux yeux -d'Almire… », il est un trio, dans la salle, qui -passionne bien autrement les spectateurs. Mais -tout à coup la voix d'un de ces acteurs improvisés -sonne très haut :</p> - -<p>— C'est entendu, Monsieur ; vous êtes cocu! -Mais ce n'est pas le moment de vous en apercevoir. -Sortez!</p> - -<p>Et sous l'effort d'une main juvénile, le bolivar -et la redingote à quintuple collet disparaissent -dans l'ombre du couloir.</p> - -<p>A-t-on rêvé?… En vain les jeunes gens et les -femmes adressent à l'amour triomphant un murmure -d'approbation ; très calmes, Barnabé de -la Gontrie et M<sup>me</sup> Leprat-Montoleau écoutent la -pièce, et semblent y prendre beaucoup d'intérêt. -Ils partent quelques instants avant la fin pour -échapper à l'attention de la foule ; mais ils n'échappent -point à M. Leprat-Montoleau, qui, à la -sortie du théâtre, vociférant pour un chacun son -indignation, fait la joie des laquais sur leurs sièges -et des badauds sur la chaussée. Il a vu apparaître -les objets de sa colère et bondit. Barnabé, -toujours calme, tient à distance, de son bras -droit tendu, le gros homme qui gesticule et crie -devant lui. La foule s'amasse ; les spectateurs -sortent.</p> - -<p>— Monsieur, dit Barnabé, je comptais vous -laisser en paix ; mais j'ai peur à présent que votre -ridicule ne rejaillisse sur celle que voici et sur -moi. Il faudra donc que je vous tue ; c'est une -affaire entendue, Monsieur ; mais, pour l'instant, -allez au diable…</p> - -<p>— Quant à vous, mon ange, ajoute-t-il en se -tournant vers son amante, prenez ma voiture et -faites-vous conduire en mon logis…</p> - -<p>Soudain des cris retentissent tout près de là, -et Barnabé y court suivi par des rires flatteurs et -des applaudissements. Des voix effrayées murmurent : -« On vient de frapper Monseigneur… On -vient de tuer Monseigneur le Duc. » Barnabé arrive -à temps pour recevoir dans ses bras M<sup>me</sup> du -Cayla, qui s'évanouit. A la clarté tourmentée des -torches, il regarde Mgr le duc de Berry qui, très -pâle et les yeux grands ouverts, est couché sur -des coussins de sa berline ; auprès de lui, la -Duchesse, ses blonds cheveux évaporés, exhale -sa douleur en cris perçants ; un peu plus loin, la -foule assomme un gros garçon qui, bien qu'il -tienne encore dans sa main l'instrument de son -crime, se contente de sourire et de lever les yeux -au ciel. « Faites-lui grâce!… » murmure le -blessé.</p> - -<p>Un pharmacien vient d'ouvrir sa boutique, et -Barnabé, escorté d'une dame de compagnie, y -transporte son précieux fardeau. M<sup>me</sup> du Cayla -ouvre les yeux, reconnaît l'heureux rival du -financier, et lui sourit. Le commis cherche des -sels ; il se démène furieusement, la cravate mal -ajustée, les yeux bouffis de sommeil ; il s'écrie :</p> - -<p>— Quel événement! Quel malheur! Et quel -beau sujet de tragédie!… Car je suis poète, oui. -Monsieur, poète!…</p> - -<p>Et puis les soldats écartent la foule devant la -porte et, tandis que, toute émue encore, la belle -Égérie du vieux monarque impotent et galant -s'appuie sur le bras de son sauveur, celui-ci voit -entrer dans la boutique la civière où râle l'agonisant -royal, et il entend retentir de plus en -plus forte, pareille aux flammes dévorantes d'un -incendie qui court de maison en maison et de -rue en rue, la rumeur indignée et douloureuse -de la ville réveillée.</p> - -<p>Le lendemain, comme il l'avait promis, Barnabé -tua en duel M. Leprat-Montoleau, et, bien -que l'assassinat du duc occupât alors les esprits, -le retentissement de cette aventure y laissa une -place pour Barnabé. Alors tous les yeux se -tournèrent vers lui ; les femmes en rêvèrent. Le -roi lui-même, à qui M<sup>me</sup> du Cayla en parlait souvent, -le fit mander. Il le reçut familièrement -installé dans le fauteuil où la masse bouffie de sa -graisse sénile demeurait écroulée toute la journée ; -il lui dit qu'il se souvenait fort bien d'avoir -vu jadis le vicomte Pierre de la Gontrie à Versailles, -et eut des mots attristés, quand il le sut -mort. Il fut surtout reconnaissant des soins dont -on avait entouré sa bonne amie durant la nuit -tragique et ne laissa point Barnabé partir sans -lui débiter la traduction d'une ode d'Horace qu'il -venait justement de parfaire.</p> - -<p>Peu après, Barnabé fit l'expérience de la perfidie -féminine. Il s'aperçut que M<sup>me</sup> Leprat-Montoleau -promenait un peu partout, et jusque dans -de basses intrigues, une ardeur que rien ne pouvait -apaiser. Quand il n'en douta plus, il fut pris -d'une immense fureur, roua de coups de bottes -la plus belle croupe que Paris possédât à cette -époque et chassa l'amante infidèle. Mais l'ayant -chassée il tomba dans l'abattement ; non point -pour longtemps, il est vrai, car de toutes parts -des consolations s'offrirent.</p> - -<p>Dès lors, sa destinée fut éblouissante. Des -duels retentissants et de belles amours marquèrent -à peu près chacune de ses journées. Je n'aurais -point fini de sitôt, si je voulais raconter ou -même résumer ces événements, car, à la vérité, -Barnabé de la Gontrie vécut en quelques mois -bien plus que ne le font d'ordinaire les hommes -dans toute leur existence. Je puis affirmer qu'il -laissa loin derrière lui ces héros que M. de Balzac -fait parfois passer dans ses romans, à la manière -de météores dans le ciel. Assuré d'être roi à sa -façon puisque, pour un temps, Paris pardonnerait -tout à son idole, Barnabé en profita et lâcha -les rênes aux coursiers impétueux de sa fantaisie. -Il fallait le voir marcher en maître au Palais-Royal -et sur les boulevards, ou passer dans une -fête. Les sourires des femmes l'adulaient, les -jeunes hommes copiaient ses costumes ; au milieu -de l'amour et de l'admiration, il allait, imperturbable, -la boutonnière fleurie, fatal, byronien et -beau, avec ses yeux bleus un peu moqueurs et -ses grands cheveux noirs en tempête.</p> - -<p>Il aima M<sup>me</sup> de Mériandre ; elle était jalousement -gardée par son mari, barbon morose et -méfiant. Pour la plus grande joie de ses amis et -de ses admirateurs, Barnabé renouvela les ruses -amoureuses qu'imaginèrent les poètes et les conteurs -du temps jadis. Beaucoup, à cette époque, -se firent une fête d'aller le voir à la dérobée, la -nuit, après qu'il avait attaché son cheval à un -arbre du boulevard de Gand, où la belle habitait, -monter jusqu'à sa chambre par une échelle de -corde qu'elle lui lançait. Il lui advint de choir et -de se casser un bras ; il fut soigné par la douce -et jolie M<sup>me</sup> de Rocmorelle, qui était précisément -la meilleure amie de M<sup>me</sup> de Mériandre.</p> - -<p>Mais depuis quelque temps on avait remarqué -qu'il n'était plus le même. Son humeur devenait -fort inégale ; il tombait parfois dans la -mélancolie. Le bruit courut qu'il était ruiné, et -M<sup>me</sup> de Rocmorelle vint lui offrir ses bijoux. Il -haussa les épaules et la pria de ne plus reparaître -devant lui. Il n'était pas ruiné, ni irrité d'une -offre injurieuse. Tout simplement il avait été -repris par l'ennui. Il venait de se faire construire -à Auteuil un petit hôtel ; d'illustres artistes -avaient contribué à l'embellir et c'était une habitation -délicieuse. Un jour il déclara qu'il l'avait -prise en horreur et qu'il la brûlerait ; il fit comme -il avait dit, puis disparut. On raconta qu'il était -demeuré au milieu des flammes, et qu'à présent -le beau la Gontrie n'était plus que cendre et poussière ; -on en parla beaucoup, puis moins.</p> - -<p>Que devint-il alors? Je crois qu'il faut renoncer -à le savoir jamais. Il est probable qu'il avait -quitté Paris et même la France. Mais il n'avait -point imité Sardanapale, et vivait si bien qu'il se -montra de nouveau, et dans le moment même -que l'on commençait à l'oublier ; c'était donc en -somme fort peu de temps après son prétendu -suicide, car l'oubli est pour ceux qui partent -comme la vermine pour les morts : il a vite accompli -son œuvre.</p> - -<p>C'est encore dans l'Opéra que nous le retrouvons, -mais il délaisse à présent les loges des -belles dames, et c'est à peine s'il s'occupe à présent -de tout ce monde dont il a fait les délices. -On l'aperçoit dans sa baignoire tous les soirs au -moment du ballet, puis, le ballet fini, il s'en va -très vite. Et l'on dit :</p> - -<p>— Le vicomte est amoureux de la Logardin. -Avez-vous remarqué ses yeux, lorsqu'elle est sur -la scène?</p> - -<p>Ce sont les dames qui parlent ainsi, et, à vrai -dire, tant d'entre elles connaissent si bien les -yeux de Barnabé lorsqu'il regarde celle qu'il est -près d'aimer ou qu'il aime, qu'elles n'ont pas -grand mérite à ne pas se tromper.</p> - -<p>Oui, c'est vrai, Barnabé de la Gontrie est -amoureux de la Logardin, et follement amoureux, -amoureux comme seuls peuvent le devenir -ceux qui se sentent incapables de poursuivre -longtemps le même amour et ressemblent à ces -incurables qui chérissent la vie plus que le reste -des hommes. Barnabé n'est pas le seul à brûler -pour elle ; mais ils en restent tous au même -point, et cette femme est, vraiment, singulière.</p> - -<p>Qui est-elle? On ne le sait pas. Voici trois mois -qu'elle danse dans l'Opéra, mais personne ne -pourrait dire d'où elle y est venue. Sa beauté, -comme elle toute, est étrange et mystérieuse ; -elle mêle volontiers des fleurs à ses noirs cheveux -qu'elle veut épars quand elle danse ; et c'est -là qu'elle est incomparable. Lorsqu'elle s'élance, -svelte et souple, on ne saurait avoir d'yeux que -pour elle ; ce n'est plus une femme ; c'est la -déesse même de l'Harmonie, l'âme de cette musique -qui paraît n'être alors que le rayonnement -sonore de ses gestes ; son visage se transfigure, -s'éclaire, triomphe, et elle ne paraît pas avoir -d'autre désir que celui de cette passagère divinité -que l'exercice de son art lui confère. Un soir -où plus que jamais elle était belle, tandis que -les spectateurs ravis l'acclamaient et que les -fleurs tombaient de partout autour d'elle, elle -s'est pâmée de joie au milieu de ses compagnes -et des fleurs. Ceux qui l'ont approchée vantent -son esprit et sa bonne grâce, mais ses beaux -yeux sombres sont pleins de menaces quand on -parle d'amour à ses côtés, et elle ne connaît pas -le pardon pour les sacrilèges qui ont osé l'en -entretenir. Quand les jeunes gens pensent à elle, -les héros à la mode accourent en eux, ils sentent -gronder dans leurs âmes les désespoirs de Werther -et de René, et, comprenant qu'ils poursuivent -comme eux un rêve impossible, ils voudraient -bien mourir. Les plus hauts personnages -se sont traînés à ses pieds ; elle a souri dédaigneusement.</p> - -<p>Quand l'amour que lui portait le vicomte de -la Gontrie fut manifeste, tous les esprits furent -piqués de curiosité : celui qui passait pour irrésistible -saurait-il triompher de la belle insensible? -Les paris furent ouverts… Hélas! ma pauvre -tante, du temps où vous aviez le droit de croire -que vous étiez une divinité, aviez-vous jamais -soupçonné que vous alliez devenir une pauvre -femme destinée à l'amour et à la douleur? Devant -le beau Barnabé, vous fûtes sans défense ; -Achille devait dompter l'Amazone. Et vous l'aviez -si bien compris que, du jour où l'on vous présenta -cet homme, vous renonçâtes courageusement -à un art dont vous ne vous jugiez plus -digne. C'était avouer à tous votre défaite, mais -que vous importait, à vous qui jugiez glorieuse -pour votre amour l'humilité de cette confession?</p> - -<p>La victoire de Barnabé, qu'on jugea certaine -après la disparition de Léocadie Logardin, fut -un peu celle de tous les hommes qu'elle avait -méprisés et l'on fut tout disposé à faire fête au -revenant et à son illustre conquête. Mais il fallut -s'en passer : l'un et l'autre demeurèrent invisibles. -On ne les excusa point de priver Paris d'un -alléchant spectacle, et ce fut un grand désappointement ; -quelques-uns même ne tardèrent pas à -concevoir un secret mépris pour ces gens que -l'on avait pu croire supérieurs aux autres et qui -n'en allaient pas moins filer le parfait amour -dans l'ombre, comme le commun des mortels.</p> - -<p>Et sans doute n'aurait-on point manqué de -rire très fort si l'on avait pénétré dans l'intimité -de leur vie et de leurs entretiens. En vérité, don -Juan s'était fait moine, qui, après avoir séduit -les plus grandes dames, s'abandonnait auprès -d'une ancienne danseuse aux séraphiques plaisirs -du plus chaste amour. Léocadie Logardin -avait vendu son hôtel pour aller habiter, dans un -quartier lointain, un logis à demi rustique. Au -delà du Jardin des Plantes, non loin de la Bièvre, -dont les eaux coulaient à cette époque dans -une vallée presque feuillue, sous les ombrages -centenaires d'un boulevard, elle avait fait choix -d'une maisonnette qu'entourait un petit jardin. -Ce fut là que Barnabé, durant un mois, -accourut tous les matins, timide et joyeux -comme un amoureux de village rendant visite à -sa fiancée ; après le repas du soir, il rentrait à -cheval chez lui ; dans la journée, ils faisaient de -longues promenades dans les banlieues, sans -donner à leurs ardeurs d'autres satisfactions que -celles de se tenir par la main et de se sourire -longuement.</p> - -<p>Mais ce fut là, aussi, dans le petit jardin où -s'effeuillaient les dernières roses, qu'ils se retrouvèrent, -un soir d'octobre, étrangement mélancoliques -et las. Des rougeurs passaient sur -le beau front de Léocadie, et des flammes dans -les yeux bleus de Barnabé ; quand leurs mains -se touchaient, ils tressaillaient presque douloureusement. -L'hiver allait venir : c'est la saison -des véritables tendresses et l'âme qu'envahit la -tristesse des choses éprouve plus que jamais le -besoin de se réchauffer aux consolantes tiédeurs -de l'amour. L'amant allait-il encore tous les soirs -partir loin de l'amante solitaire, fouetté par le -vent et la neige, dans la nuit?… N'étaient-ils pas, -après tout, les seuls maîtres d'eux-mêmes?… -Ils n'osaient pas se regarder ; ils regardaient -l'immense déroulement du paysage. A gauche, -c'étaient, à travers les rideaux ondoyants des -peupliers, les toits pressés les uns contre les -autres d'où émergeaient, là-bas, les dômes et -les clochers ; à droite, les campagnes désertes et -immobiles où les routes couraient vers l'horizon ; -en face d'eux, par une sorte d'échancrure, -ils voyaient au loin le canal Saint-Martin miroiter -entre les quais rosés à l'ombre des tilleuls, -et, tout au fond, parmi les brumes et les fumées, -les grandes ailes des moulins à vent qui tournaient -désespérément sur les coteaux de Belleville. -Le soir était mélancolique comme l'adieu -d'un mourant. Barnabé ouvrit les bras, et les -deux amants confondirent enfin leurs larmes et -leurs lèvres.</p> - -<p>— Mon épouse, murmurait Barnabé…</p> - -<p>Non, la Logardin ne pouvait pas consentir à -être l'épouse de Barnabé de la Gontrie. Elle ne -voulait pas qu'il y eût entre elle et lui ces liens -définitifs. Certes, elle l'aimerait toujours ; seulement -elle entendait que si Barnabé venait à se -lasser d'elle, il n'eût qu'à la quitter en lui laissant -en part la souffrance, et en emportant pour -lui le souvenir du bonheur. Mais Barnabé protesta, -et jura si fort qu'un refus le tuerait qu'il -fallut accéder à son désir. Ce fut dans une humble -chapelle du faubourg Saint-Marceau que -cette union fut bénie. Il n'y avait là que de rares -amis de Barnabé, qu'on allait cette fois oublier -pour toujours ainsi que son épouse. Il apprit en -termes brefs l'événement à M<sup>me</sup> et à M. de Castel-Baigts ; -il ne leur cachait pas d'ailleurs quelle -était la nouvelle M<sup>me</sup> de la Gontrie. Il annonçait -en outre son prochain retour au pays. Il partit -le surlendemain de son mariage. Je laisse à penser -l'accueil que les nouveaux époux trouvèrent -à Sérimonnes.</p> - -<p>Ils ne s'en soucièrent guère ; les malédictions -ne troublaient pas Barnabé de la Gontrie. Quant -à sa femme, elle s'abandonnait au bonheur avec -la triste confiance des âmes qu'il maîtrise. Pourquoi, -du reste, eût-elle douté? Elle n'avait -jamais connu de Barnabé que son amour, et ne -savait pas quelle maladie incurable le tourmentait. -Et, quand elle vit un jour les voiles de -l'ennui et de la mélancolie sur le front de son -époux, elle n'eut pour lui que plus de tendresse. -Elle le suivit, anxieuse, à pas silencieux, dans -les allées du parc où, comme au temps de son -adolescence, il revint rôder, la nuit, en faisant -de grands gestes au clair de lune. Elle espérait -peut-être encore, à force d'amour, le guérir -d'une crise qu'elle croyait passagère.</p> - -<p>Espérait-elle?… Un soir, ce fut en vain qu'on -attendit Barnabé parti dès l'aube pour la chasse. -Toute la nuit on fouilla les ravines de la montagne ; -mais, quand on se fut rappelé que le -valet du vicomte, Cadet Rémoulat, qui venait -aussi de disparaître, avait prononcé, peu de -jours auparavant, d'un air mystérieux, certaines -paroles, tous jugèrent les recherches inutiles et -furent d'avis que le « fou » s'était enfui et avait -fait des siennes encore une fois.</p> - -<p>Voilà, et cette femme n'est pas morte, et -autour d'elle la vie continue. O ma tante de la -Gontrie, vous que la beauté déifiait tout à l'heure -et que la douleur à présent sanctifie, pleurez! -Vous restez seule dans la maison, sous les -magnolias dont les feuilles vont bientôt se détacher -au vent de l'hiver, non point de l'hiver -qui vint sur le premier baiser, et qui s'annonçait -fleuri d'espérance, mais de l'hiver noir qui -ne fuira plus loin de vous, quand reviendra le -printemps des choses. Pleurez! Le ciel n'a -jamais accordé le bonheur que pour mieux faire -éprouver ensuite l'amertume de la souffrance. -Je vous le dis, moi qui mieux que personne ai -pu savoir ce qu'était une vie comme la vôtre… -Le bonheur! Vous l'avez eu un temps, et c'est -fini. Il n'y a plus rien à faire, il n'y a plus rien -à dire.</p> - -<p>Pleurez…</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch8" title="Or, à deux années environ du départ de mon oncle"></h3> - -<p class="top4em">Or, à deux années environ du départ de mon -oncle et la veille même de Noël, parut à Sérimonnes -un personnage bizarre. Il avait les allures -des voyageurs misérables ; il portait sur l'épaule -un petit paquet au bout d'un bâton, et tenait -dans la main une grande cage remplie d'oiseaux -bizarres : apparemment il en était montreur et -les promenait de bourg en bourg, ce qui devait -bien plutôt l'empêcher de mourir de faim que le -faire vivre. Sa barbe et ses cheveux étaient fort -longs ; on devinait qu'il n'avait pas dû en prendre -soin depuis de longs mois. Son teint semblait -hâlé par les plus diverses intempéries.</p> - -<p>Depuis déjà deux jours, il errait dans les environs -de Sérimonnes. On savait encore qu'il avait -demandé l'hospitalité à la vieille Félicité Doigtdieu, -laquelle l'avait envoyé dormir dans l'étable -auprès des vaches. Il paraissait plutôt innocent -que malin, et, d'après les quelques mots que -Félicité en avait pu tirer, il revenait d'un très -long voyage, peut-être bien des Iles, et même de -chez les Turcs. Ce qui intriguait davantage les -gens, c'était que l'étranger, à plusieurs reprises, -avait nommé certaines personnes de Sérimonnes, -tout aussi bien que s'il y avait vécu de longues -années.</p> - -<p>Et l'on ne parlait plus que de lui dans le village. -L'oncle du cordonnier Heurteau était parti -jadis pour le Brésil ; on racontait qu'il était -devenu roi chez les sauvages et dormait sur des -lits luisants de diamants et d'or. Heurteau parlait -volontiers de son oncle le Roi, qui lui écrivait, -disait-il, des lettres très tendres et lui promettait -sa succession, ce qui lui permettait de ne -point toujours payer son dû chez les fournisseurs -émerveillés. De tout le jour, il n'osa se montrer ; -il croyait, comme beaucoup d'autres, avoir vu -autrefois le visage de cet homme, et malgré qu'il -n'ignorât point que son oncle ne pouvait être si -jeune, il se sentait envahi par une appréhension -qu'il ne parvenait pas à maîtriser.</p> - -<p>Le voyageur traversa le village comme midi -sonnait, acheta du pain et le mangea sur les -marches de l'église. Malgré la saison, le soleil -était chaud. La nuit, il avait gelé et la fontaine, -sur la place, s'était prise ; à présent elle recommençait -sa chanson monotone dans l'humble -vasque. Le vieux chien du sacristain vint y tremper -son museau dans le même temps que le -voyageur y remplissait d'eau une sorte de calebasse. -Celui-ci caressa l'animal, qui, l'ayant -flairé, se frotta contre ses jambes et jappa d'aise -trois fois. L'heure était douce ; sur le clocher, -les corneilles profitaient du jour pour se quereller -bruyamment ; les toits luisaient ; les pas -d'un cheval et le grincement d'un char résonnaient -dans l'air cristallin. L'homme écoutait, -regardait. Bientôt, les curieux qui, cachés derrière -leurs rideaux, ne laissaient se perdre -aucun de ses gestes, le virent pleurer comme une -Madeleine, accoudé à la fontaine, auprès de la -cage où les oiseaux, charmés par le soleil, lustraient -leurs ailes et voletaient.</p> - -<p>Puis il s'en fut par la route de la Gontrie. Il -semblait très las ; parfois il s'asseyait sur le bord -de la route, regardait les oiseaux, s'assurait qu'il -avait bien dans sa poche un certain papier et -se remettait en marche après quelque temps. Il -atteignit la grille de la Gontrie, entra et, sans -hésitation, se dirigea vers la demeure. Les chiens -au chenil n'aboyèrent pas. L'horizon rougeâtre -engloutissait déjà le soleil ; les arbres étaient -immobiles et nus ; la nuit serait froide : sur la -surface du bassin qui allait de nouveau se prendre, -le travail silencieux de l'eau faisait courir -de légers frissons circulaires ; les allées étaient -couvertes de brindilles cassantes de sapins et de -larges feuilles mortes de magnolias qui, sous les -pas, craquaient ; c'était le règne de l'hiver, de -la tristesse et du silence. Seules les fumées qui -montaient droites du toit bas et large révélaient -qu'on vivait là.</p> - -<p>La vieille Anne, qui vint ouvrir, regarda le -visiteur avec inquiétude et curiosité. Elle aussi -le reconnaissait vaguement. Il demandait à voir -M<sup>me</sup> de la Gontrie. Anne lui dit :</p> - -<p>— C'est bon ; je vais la quérir.</p> - -<p>Et elle disparut, après avoir fermé la porte et -laissé le visiteur sur le perron, par prudence.</p> - -<p>Ma bonne tante arriva, regarda l'homme et se -mit à trembler très fort.</p> - -<p>— Dieu du ciel! C'est Cadet… Cadet Rémoulat… -et il est tout seul. Oh! mon Dieu, mon -Dieu!…</p> - -<p>Elle pleurait, son mouchoir sur la bouche, -dans les bras d'Anne. Cadet Rémoulat ne comprenait -pas, et restait sur le seuil, étonné qu'on -lui fît un accueil si ému. Puis il prit une lettre -dans sa poche, et bégaya :</p> - -<p>— C'est moi… oui… J'arrive avec une lettre -de mon maître et ces oiseaux qui sont pour -vous…</p> - -<p>Alors le visage de M<sup>me</sup> de la Gontrie s'éclaira, -elle se précipita vers Cadet Rémoulat, étreignit -l'humble main qui avait porté la lettre.</p> - -<p>— Anne, il vit et il ne m'oublie pas!… Que -me dit-il? Qu'il me tarde de lire cette lettre!… -Et ces oiseaux! comme ils paraissent avoir -froid!… Oh! mon Dieu, il y en a un qui est en -train de mourir…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 class="r i" id="ch9">Lettre écrite par Barnabé de -la Gontrie à son épouse, tandis -qu'il se trouvait en l'île de Bâli.</h3> - - -<p>« Je vous prierai dès l'abord (ma bien chère -Épouse) d'excuser mon départ imprévu. Il est, je -le sais, aussi offensant pour mon renom de galant -homme que pour l'amour que je sais que vous me -portez. Mais je me rends justice en me disant qu'il -n'y va point de ma faute ; je ne suis pour rien dans -les ordres qu'un démon familier me dicte impérieusement, -et c'est là ce qui me désespère. Si -j'étais le maître de mes désirs, nul doute que je -ne fusse demeuré près de vous, à cueillir des -jours faciles sous le ciel de mon pays natal. J'envie -ceux qui se contentent, durant leur vie, d'attendre -le bonheur dans leur lit, et qui finissent -par le trouver dans le calme même de cette -attente. Mais le destin en a ordonné autrement -de moi.</p> - -<p>« Comme vous le saurez avant même qu'ouvrir -ma lettre, je suis l'hôte des pays les plus -lointains. Je partis dans l'espoir que, sous des -cieux nouveaux, de nouveaux pensers s'épanouiraient -en moi, et qu'un jour, peut-être, je trouverais -le port bienheureux où s'apaiseraient mes -inquiétudes. Si le ciel y consent jamais, je ne -manquerai pas à vous le faire savoir.</p> - -<p>« Après diverses incertitudes, j'advins à Bordeaux -le huit d'avril, qui tombait précisément -le jour de Pâques. Or, tandis que Cadet Rémoulat -et moi étions, pour la promenade, le long des -quais, nous rencontrâmes une compagnie de -Levantins ; ils nous saluèrent fort poliment ; -après quoi ils nous contèrent leurs voyages. Ils -nous dirent qu'ils faisaient le négoce et arrivaient -de Négritie. C'étaient de fort honnêtes -gens et leur société me charma. Ils me firent des -présents, qui d'un poignard, qui d'un arc curieusement -ouvré. Je les priai à dîner, ce qu'ils acceptèrent. -Ensuite, le garçon servant ayant apporté -des cartes, ils m'apprirent un jeu en usage dans -leurs pays ; c'est une espèce de brelan assez -compliqué, qu'ils nomment <i>mossib</i> ; je perdis -deux cents écus, non sans prendre beaucoup de -plaisir. Cependant, mes nouveaux amis me racontaient -force merveilles sur les pays qu'ils avaient -visités, et j'admirai quelques belles filles qu'ils en -avaient ramenées ; elles étaient d'une peau un -peu brune à la vérité, mais grandes, fort bien -faites, avec d'admirables yeux noirs et des dents -les plus blanches du monde. Elles étaient originaires -de Barbarie et vêtues, à la mode du pays, -de tuniques blanches sur lesquelles tintaient des -colliers de cuivre ; elles avaient des bagues à leurs -pieds, lesquels étaient nus et fixés par des bandelettes -de cuir sur des semelles de liège fin. Les -Levantins comptaient en tirer profit en les vendant -à de riches Turcs pour l'ornement de leurs -sérails ; et, malgré que nul plus que moi ne soit -bon chrétien, il me faut bien dire que j'ai regretté, -lorsque je me suis séparé de tout ce -monde, qu'on ne m'eût point élevé dans la religion -de Mahomet.</p> - -<p>« Les récits qu'on m'avait faits m'ayant mis -en goût pour les voyages, je conçus le dessein -de prendre la mer. Vous le voyez, j'avais raison : -nos destinées sont des trames obscures où les -événements sont brodés par le hasard, et nous ne -sommes pas les maîtres de nous-mêmes… Je fis -part de mon projet à mes amis les Levantins, -qui m'approuvèrent ; ils m'offrirent même de me -conduire à quelqu'un qui me vendrait un beau -bâtiment. J'allai le visiter avec eux. Il me plut. -Tout d'abord, j'en trouvai le prix un peu élevé, -mais ces braves gens me firent comprendre qu'il -ne fallait point lésiner sur l'achat d'un navire à -qui on allait confier sa vie et celle de quinze -hommes.</p> - -<p>« <i>L'Alcyon</i> est une goélette de 120 tonneaux -environ, élancée, légère et, malgré tout, solide -sur l'eau. J'aime la longue ligne courbe de ses -flancs et sa svelte mâture qui accueille heureusement -le bienveillant essor des brises. A la -proue, une sirène est figurée, les bras enchaînés -à la coque, les seins droits et la face tendue, -comme si toute son âme de captive était attirée -vers le désir de la libre aventure. Que de fois, -par les nuits chaudes, quand l'insomnie me forçait -à délaisser mon étroite cabine, je suis allé -m'étendre, à la pointe du navire, au-dessus -d'elle! La calme mer était toute lumineuse et -nous glissions insensiblement sur une immense -étendue d'or phosphorescent où se déroulait à -notre suite un sillage moiré. Je voyais la sirène -au-dessous de moi, mais ma main elle-même -ne pouvait arriver à caresser sa tête pourtant -toute prochaine, et dont la chevelure dorée brillait -dans le reflet de la mer. Elle était là, toujours -près de moi et toujours insaisissable, et je -pensais qu'ignorant à jamais ma présence la -captive poursuivait, elle aussi, le cœur plein du -désir des flots paternels, un rêve qu'elle ne réaliserait -pas.</p> - -<p>« C'est par un beau matin de soleil, à l'heure -du reflux, que nous avons levé les ancres. Les -quais, s'infléchissant le long du fleuve selon la -courbe du croissant, orgueil des armes de la -ville, semblaient danser dans la lumière tourbillonnante. -Les jurons des porte-faix qui s'agitaient, -la face empourprée sous les ailes du chapeau -gascon, se mêlaient aux appels des matelots -et aux cris irrités et baroques d'animaux étrangers -que des montreurs achetaient près de nous. -Et déjà le vent gonflait les voiles ; le pilote était -à son poste ; le moment de partir était venu. Mes -amis les Levantins m'avaient accompagné jusqu'à -la goélette ; nous nous embrassâmes. Et -nous pleurions tous à chaudes larmes.</p> - -<p>« A quoi bon vous raconter en détail (ma bien -chère Épouse) les péripéties de mon voyage, et -qu'importe d'ailleurs à celui qui va cherchant -par le monde les débris épars d'un rêve inconnu -le souvenir des lieux où il promena vainement -son espoir et son anxiété? Je serai donc -bref. — Après avoir longé les rivages de Maroc, -nous vîmes les sables torrides du désert expirer -dans les flots de l'Océan. J'eus l'idée un moment -de débarquer sur cette côte et d'y fonder -un empire dont personne ne m'aurait contesté -la possession, quitte à le rendre ensuite habitable -par des conduits d'eau, ou d'une autre -manière. Peut-être eussé-je trouvé dans l'exercice -du pouvoir suprême des distractions qu'une -vie ordinaire m'a refusées. Mais les matelots me -représentèrent qu'une descente en ce pays risquait -bien de n'être profitable qu'aux seuls -lions, fort nombreux en ces parages, et je n'insistai -pas. En revanche, à quelques jours de là, -quand nous fûmes à la hauteur de la Côte d'or, -l'endroit m'ayant plu, je donnai l'ordre de jeter -les ancres.</p> - -<p>« Les naturels nous donnèrent les marques -de la plus vive sympathie. Or, apprenez que -j'avais fait faire avant mon départ une superbe -livrée galonnée d'or pour Cadet Rémoulat. A la -vue de quoi les sauvages le prirent pour notre -chef et lui témoignèrent un profond respect. Ils -le suivaient, palpaient religieusement son habit, -et, de temps en temps, d'aucuns, le dépassant, -s'aplatissaient devant lui et, s'étant emparés de -l'un de ses pieds, le posaient sur leurs têtes, -j'imagine en signe de soumission. Puis ils -allaient de l'avant, faisant de grands bonds, gesticulant -et poussant des cris rauques que je jugeai -être des chants d'allégresse. Cadet Rémoulat -en était tout confus. J'aurais souhaité que vous -fussiez là. Vous eussiez bien ri. Ce que nous -fîmes.</p> - -<p>« Il se trouvait justement que, le roi du pays -étant mort, il y avait frairie pour l'avènement de -son successeur. Nous assistâmes donc à diverses -réjouissances toute la journée. Au soir on vint -nous chercher de la part du prince. Il nous -caressa les joues en manière d'amitié, nous prit -par la main et nous fit asseoir près de lui sur -une sorte d'estrade. La foule nous entourait, -chantant un air monotone et s'accompagnant -en frappant des mains. Un vieillard fut conduit -jusqu'à nos pieds ; il souriait. Puis un enfant de -sept à huit ans survint qui portait un grand -sabre. Le roi éleva les bras, les chants cessèrent. -Et l'enfant se mit à frapper avec son sabre sur -le cou du vieillard. Comme il maniait péniblement -cette arme, à cause de son âge encore tendre, -il se passa bien trois quarts d'heure avant -qu'il n'eût complètement détaché la tête du tronc. -On nous apprit que c'était un sacrifice en usage -à l'avènement des rois et que c'était un grand -honneur d'être choisi pour victime.</p> - -<p>« Ce pays délicieux nous retint un mois. Je dois -vous dire que les femmes de la Côte d'or passent -pour les plus jolies négresses qui soient. -Tous leurs soins se rapportent à plaire, et elles -plaisent surtout par leur extrême propreté et -leur goût pour le libertinage. Tous les moyens -leur sont bons par lesquels elles espèrent apaiser -le feu qui les dévore. Leur impatience est si -vive quand elles se trouvent avec un homme -qu'elles ne balancent pas à se précipiter dans ses -bras en arrachant leurs vêtements pour accélérer -le moment du plaisir. Le roi nous en offrit -de fort séduisantes, surtout à Cadet Rémoulat, -qu'il avait logé dans la case la plus confortable -de la ville. Ce furent de beaux jours pour lui ; -après avoir été tout d'abord gêné par tant d'honneurs, -il s'en était accommodé avec beaucoup de -bonne grâce. Ses négresses surtout semblaient -le réjouir, encore que, la chaleur du climat -aidant, il fût visiblement très fatigué. Le matin, -les naturels venaient le réveiller par des chants -et des danses ; il se montrait et se laissait adorer -bienveillamment. Le soir, assis sur le seuil, -entouré d'une populace admirative, il fabriquait -des flûtes avec des roseaux, à la façon des bergers -de notre pays ; il en donnait à qui en voulait -et apprenait aux sauvages les airs qui avaient -charmé son enfance ; plusieurs d'entre eux finirent -par s'en tirer fort bien, et je ne doute -point qu'un jour, si quelque voyageur pyrénéen -aborde en ces contrées, il ne s'arrête soudain, -stupéfait d'entendre un motif de Despourrins -modulé par des lèvres noires.</p> - -<p>« Mais voici bien le plus beau de l'histoire. -Un soir, comme j'en étais venu à craindre que -l'air du pays ne valût rien pour ma névralgie, je -résolus départir et j'en avertis mes compagnons. -Disséminés çà et là, bien nourris, oisifs, ils -auraient été en passe de devenir fort gras si, -plus encore que par ces bons noirs, ils n'avaient -été choyés par leurs dames. Cadet, comme d'habitude, -jouait de la flûte devant sa porte. Quand -il m'eut entendu, il leva les bras au ciel, sa bouche -s'ouvrit et sa flûte qu'il avait laissé choir se -brisa… Hélas! il n'y eut pas que la flûte du pauvre -Cadet à se briser pour lui en cet instant! Le -coup fut rude pour cette âme simple et crédule. -Ainsi, lui, que tout un peuple avait cru roi, il -allait redevenir le valet de Barnabé de la Gontrie. -Assis sur son escabeau, il fondit en larmes. -Ses femmes accoururent ; la foule le considérait -avec stupéfaction ; puis soudain une des demoiselles -de son sérail s'étant mise à pleurer pour -faire comme son seigneur, tous ceux qui étaient -là l'imitèrent et, jusqu'à une heure avancée de -la nuit, on n'entendit plus dans le village que -de longs hurlements de douleur.</p> - -<p>« Depuis, partout où nous ont poussés les -vents et ma vagabonde fantaisie, Cadet est resté -la proie de l'abattement et de la tristesse. Comme -nous passions auprès de Sainte-Hélène, je ne -pus m'empêcher de méditer sur les ressemblances -qui liaient Cadet Rémoulat et Napoléon et -jamais il ne m'est apparu plus clairement que -tout se tenait dans la nature. Ni les femmes du -Monomotapa, qui mêlent leurs cheveux de coquillages, -ni les bayadères hindoues, qui dansent au -crépuscule dans les carrefours, ne purent lui -faire oublier les amours et la gloire qu'il dut -laisser sur la Côte d'or.</p> - -<p>« Mais voici que, tout récemment, un assez -violent noroît nous a portés vers l'île de Bâli. -Nous en avions entendu parler dans les Indes -par des voyageurs néerlandais, et nous la reconnûmes -au tintement des clochettes balancées -par les brises aux frontons des pagodes. Quand -nous avons atteint le port, j'ai aperçu un brick -aux mâts duquel flottait le pavillon de France ; à -la vue des fleurs de lys d'or, mes yeux se sont -mouillés de larmes ; tant il est vrai qu'on reste -toujours attaché à sa patrie comme à sa famille.</p> - -<p>« Mais quelles n'ont pas été ma surprise et ma -joie! Après avoir mis pied à terre, j'ai reconnu -mon ami Robert Guerlandes, celui-là même qui -fut si plein d'attentions pour vous lorsque vous -vous étiez évanouie d'émotion le jour de notre -mariage. Sa destinée l'a, comme moi, chassé -de son pays ; mais lui, c'était pour oublier de -noirs chagrins d'amour qu'il errait à travers le -monde. Et je l'envie, car, à peu près guéri, il -repartira demain pour la France et ne sera plus -ce Juif-Errant maudit que je resterai peut-être -toujours.</p> - -<p>« Hier, voyant Cadet plus triste encore qu'à -l'ordinaire, j'ai pensé que j'avais une occasion -unique de le rendre à une vie paisible et qu'en -outre je ne pourrais jamais mieux vous donner -de mes nouvelles qu'en le chargeant d'une lettre -pour vous. Robert Guerlandes m'affirma qu'il se -ferait un plaisir de ramener ce garçon en France. -J'ai donc demandé à Cadet :</p> - -<p>— « Cadet, veux-tu revenir au pays, là-bas?… »</p> - -<p>« Un éclair de joie a brillé sur son visage. -Mais j'ai compris qu'il pensait encore à la Côte -d'or. J'ai dû avoir le regret de le détromper. -Certes, Cadet préfère le calme horizon des montagnes -à l'infini déroulement des vagues. Mais -à présent et pour toujours, son pays véritable est -le village africain où, quand tombait le soir, il -jouait de la flûte au seuil de la case qu'égayaient -les rires de ses négresses.</p> - -<p>« Pour moi, je compte rester encore quelque -temps dans cette île. Le climat y est doux et le -paysage fort poétique. Partout, sur des arbres -bas et touffus, s'épanouissent des fleurs rosées ; -toutes les abeilles de Malaisie s'y donnent rendez-vous -et, le soir, leur immense bourdonnement -enveloppe les tintements des clochettes. L'air a -l'odeur d'un bouquet trempé dans du miel. Les -femmes sont cuivrées de teint et assez agréables. -Les hommes semblent d'un naturel fort doux -et n'ont rien de particulier, sinon qu'ils se baissent -pour pisser, parce que les chiens, qui passent -parmi eux pour des bêtes immondes, pissent en -levant la jambe. Je dis : je compte rester quelque -temps dans cette île, mais il se peut aussi que -j'en parte demain, je ne sais pour quel pays, -pareil à ma goélette qui, dans les moments de -calme, attend, ignorante et résignée, le vent -imprévu et impérieux.</p> - -<p>« Cadet Rémoulat vous apportera des oiseaux -charmants dont un indigène m'a fait cadeau. -J'espère qu'ils vous distrairont. Quant à Cadet, -gardez-le près de vous, et, si vous voulez m'obliger, -traitez-le désormais avec certains égards, -comme il sied à un homme qui a été roi, fût-ce -en rêve.</p> - -<p>« C'est sur cette prière (ma bien chère Épouse) -que je prends à regret congé de vous et que je -vous prie de me croire toujours votre mari tendre -et dévoué.</p> - -<p>« Barnabé-Jules, vicomte de la Gontrie. »</p> - -<hr /> - - -<p>(C'est donc fini… Jusqu'ici nous avions encore -l'espoir ; mais à présent il ne nous reste plus -qu'à courber la tête ; les cheveux qui deviennent -blancs sont plus lourds à porter. Quand donc -viendra la mort? Hélas! les jours se passent, et -l'on espère mourir chaque jour, et l'on ne fait -que vieillir!…</p> - -<p>Et pourtant, il vit, il existe encore quelque part -dans le monde, et je ne suis pas avec lui. Ah! -fuir vers lui comme y court ma pensée, par-dessus -l'horizon des montagnes, au delà des mers. -Mais à quoi bon? Après le voyage, après l'espoir, -après l'angoisse, je ne retrouverais plus -l'âme qui m'aima, et je n'atteindrais encore que -le fantôme de mon amour…)</p> - -<p>Ma pauvre tante, comme je vois clair en vous -à tous les moments de votre vie!</p> - -<p>Elle courba la tête, et les années passèrent -avec cet air tranquille et sournois qui les font -s'éloigner loin de nous comme en glissant sur -une pente douce. Et ma tante se demandait : -« Quand donc auront-elles fini de passer? » Cadet -Rémoulat resta près d'elle. Que de fois elle -essaya de lui faire raconter en détail le voyage! -Mais lorsque Cadet Rémoulat avait abordé en sa -mémoire au pays où il avait été roi, il ne voulait -jamais aller plus avant et son rêve poursuivait -d'inoubliables images. Lui aussi se souvenait et -ne vivait plus. Il dura trois ans encore, incapable -de quoi que ce fût sinon de jouer de la flûte. Un -soir, on le trouva mort au fond du parc, les roseaux -pressés sur ses lèvres, et les yeux grands -ouverts comme pour contempler éperdument le -pays qu'il avait enfin retrouvé.</p> - -<p>Je naquis, je crois, huit jours après.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - -<h3 id="ch10" title="Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver"></h3> - -<p class="top4em">Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en -hiver, ce fut au printemps qu'en revint mon oncle -Barnabé. Car il en revint. Et, de ce retour, je -puis en parler autrement que d'après les dires -des bonnes gens et de ma mère : j'étais là, et dans -un âge assez avancé pour que mes yeux pussent -y voir clair et qu'il fût loisible à mon esprit de -s'émerveiller.</p> - -<p>Nous étions à table quand les grelots du coche -tintèrent sur la route. Les fenêtres étaient ouvertes. -Nous mangions en silence, sans prêter -grande attention au passage de la voiture publique, -dont le fracas familier ne représentait pour -nous qu'une des heures de la journée, aussi bien -que les carillons du clocher ou les tintements de -nos cartels. Mais le bruit des roues cessa cette -fois devant la grille du jardin, et nous n'entendîmes -plus que les grelots secoués et les pieds -ferrés cognant dur le sol des chevaux arrêtés et -impatients de regagner l'écurie. Le jour était déjà -bas. Une petite chauve-souris entra, et décrivit -au-dessus de nos têtes des cercles cocasses à la -poursuite d'un but incompréhensible et changeant.</p> - -<p>Nous nous regardâmes. La servante courut en -hâte à la fenêtre, avec sa charge d'assiettes qui -s'entrechoquaient. Tournés vers elle, nous attendions -ses paroles. Elle dit :</p> - -<p>— Il y a quelque chose pour nous, mais je ne -sais pas si c'est un paquet ou un chrétien.</p> - -<p>J'allai rejoindre Ursule à la fenêtre, malgré -grand'mère qui bougonnait :</p> - -<p>— Calixte, veux-tu bien rester à table!… Calixte, -il n'y a que les enfants mal élevés qui se -lèvent de table avant que les parents en donnent -le signal.</p> - -<p>Mais, avec un air de se jouer de moi, la nuit -noire était survenue d'une minute à l'autre, -comme il arrive parfois au printemps et à l'automne -dans nos pays de montagnes. Je ne vis -rien que des ombres qui s'avançaient dans l'ombre -tandis que j'entendais leurs pas faire crier le -sable. De plus près je distinguai un homme et -une femme, et des gens qui portaient des bagages -derrière eux. Le bruit de la sonnette dans le -corridor vaste grelotta. Des portes s'ouvrirent. -Des flambeaux éclairèrent les nouveaux venus.</p> - -<p>La stupéfaction empêcha ma mère de parler, -mais ma grand'mère s'écria :</p> - -<p>— Hé, Dieu! ce n'est ni un paquet ni un chrétien, -c'est mon frère.</p> - -<p>Ce fut en moi, comme dans la maison, un -grand remue-ménage ; mes idées sautaient les -unes par-dessus les autres, se houspillaient, se -bousculaient, pareilles à des enfants turbulents -et déchaînés. D'après ce que j'avais entendu dire -de mon oncle Barnabé, je l'imaginais sous l'espèce -de la Barbe-Bleue ou même de quelque -démon biscornu. Or j'avais devant moi un vieux -homme à barbe grise, avec de bons yeux timides -et tristes. Il regardait autour de lui, s'efforçait -de sourire, n'y parvenait pas, voulait parler, -ouvrait la bouche, puis ayant bredouillé quelques -mots se taisait brusquement. Mais je savais que -le diable peut nous abuser en prenant toutes les -formes, et, lorsque j'eus porté mon attention sur -la créature qui l'accompagnait, j'eus grand'hâte -de me réfugier dans la satisfaisante terreur de -l'opinion que je m'étais, jusque-là, forgée sur son -compte.</p> - -<p>C'était une petite créature menue et souriante, -dont les yeux brillants, impudents et amusés, -nous examinaient tous les uns après les autres. -Ma science enfantine eut suffi à me la faire reconnaître -pour sauvagesse, à la couleur cuivrée -de sa peau et à l'étrangeté de son costume, si je -n'avais trouvé plus séduisant et convenable de -penser qu'elle arrivait du plus profond de l'enfer. -Ni son esprit ni son corps ne semblaient pouvoir -tenir en place ; lasse bientôt de s'occuper de -nous, elle promena sa curiosité sur les objets -et les meubles de notre salon à manger ; parfois -elle tirait mon oncle par la manche et lui parlait -dans une langue gazouillante, sans doute pour -lui demander des explications ; mon oncle étant -trop troublé pour lui répondre, elle fit la moue, -puis sourit à un pot de confitures qui se trouvait -sur la table ; déjà elle avançait la main vers -lui ; mais l'attitude sombre d'Ursule l'ayant arrêtée -en son dessein, elle s'assit par terre et se -mit à jouer avec ses pieds. Enfin, s'étant aperçue -de ma présence, elle rampa vers moi, engageante -et amicale. Je me reculai lentement vers le mur, -blême, et prêt à pousser de grands cris. Elle -s'arrêta, étonnée, et courut à la fenêtre ; l'air -était vif ; elle toussa : une petite toux argentine -et violente ; alors mon oncle sortit de sa stupeur, -et, terrifié comme une oiselle dont l'oiselet se -penche au bord du nid, courut mettre sur les -épaules de la petite diablesse un manteau qu'il -portait sur son bras. Elle lui sauta au cou, rit, et -revint vers nous cramponnée à son bras. Tout -cela n'avait duré que quelques instants, et tous, -ma grand'mère furieuse, ma mère apitoyée, Ursule -et moi remplis d'étonnement et d'épouvante, -nous nous taisions. Ce fut encore ma grand'mère -qui rompit le silence :</p> - -<p>— Eh bien, monsieur mon frère, vous voilà -joli… Et me direz-vous, s'il vous plaît, ce que -signifie cette singesse?</p> - -<p>Mon oncle, ayant considéré sa sœur avec tristesse -et résignation, répondit :</p> - -<p>— C'est la fille d'un roi… en vérité, ma sœur… -la fille d'un roi au pays malais, et je vous demanderai -des égards, beaucoup d'égards…</p> - -<p>Ma grand'mère, tout en s'indignant, fit de -grands éclats de rire :</p> - -<p>— Des égards! ah! ah! ah! voilà qui est bien! -Des égards pour cette créature qui n'est sans -doute même pas baptisée, et qui ne pourrait -m'intéresser que si je la nourrissais dans une -cage à la manière d'une perruche!…</p> - -<p>Barnabé de la Gontrie inclinait vers le sol sa -tête déplorable ; il murmura :</p> - -<p>— Vous n'êtes pas assez indulgente, ma sœur… -tout le monde n'a point le bonheur d'être sans -reproches. Pour ce qui est du baptême, je puis -bien vous dire que je ne désire rien tant que -l'instruction de Miariza, que voici, dans la foi -chrétienne.</p> - -<p>Ma grand'mère haussa les épaules et, lasse -d'être en colère, s'apaisa. Mais il en fut autrement -d'Ursule qui, l'œil torve, allait grondant -entre ses dents :</p> - -<p>— Sûr que les peaux que le Diable a roussies -de cette manière n'ont point de place marquée -dans le Paradis.</p> - -<p>Ce fut une grave question de savoir où l'on -ferait coucher Miariza. On décida tout d'abord -qu'elle occuperait au-dessus des écuries une -chambre fort propre où nos cochers avaient -dormi lorsque nous en avions. On chargea mon -oncle de l'y conduire, quand le moment en fut -venu ; mais alors cette petite se mit à pousser -des cris épouvantables ; elle se jeta aux pieds -de mon oncle, embrassa ses genoux ; de grosses -larmes roulaient sur ses joues cuivrées et l'on -eût dit qu'on méditait de la conduire à la mort. -Finalement on dressa le lit de Miariza dans la -chambre de Barnabé, sur la demande qu'il en -fit, sans doute dans le but de nous rassurer. Ma -grand'mère nous recommanda de barricader -nos portes ; pour elle, elle n'y manquerait point, -persuadée qu'il y avait tout à craindre de la part -de nos hôtes. Quand je fus dans la chambre de -ma mère, qui était aussi la mienne, je vis qu'elle -ne tenait aucun compte de ces conseils et je lui -en fis l'observation. Elle me répondit :</p> - -<p>— Ta grand'mère dit et fait ce qu'elle veut… -Mais il ne faut pas avoir peur de ton oncle : il -est malheureux.</p> - -<p>O ma chère maman, lorsque je vous revois -aujourd'hui, vous partie à jamais pour ce néant -que peuplent seules les songeries de ceux qui -sont demeurés, c'est peut-être en cet instant de -nos vies que vous m'apparaissez sous les traits -les plus précieux et les plus émouvants. Vous -êtes bien belle encore, maman, et si jeune sous -vos grands cheveux blonds dépeignés pour la -nuit! Je me suis jeté dans vos bras et j'y pleure -de toutes mes forces. Comme j'ai honte d'avoir -eu peur de mon oncle et de la petite étrangère -pour le vain plaisir de jouer avec cette peur! -Pourtant, lorsqu'il était entré, n'avais-je pas -entrevu tout ce qu'une destinée blâmable peut -cacher d'infortune et d'innocence? Vous m'avez -presque fait comprendre dès ce jour-là que ni -les bonnes actions ni les mauvaises ne dépendent -de nous, et qu'il n'existe en réalité qu'une vertu, -celle de savoir plaindre. Et c'est pourquoi, -aujourd'hui, où que vous soyez, que vous puissiez -ou non m'entendre, il fallait que je vous remercie -d'avoir, par ces quelques mots, ouvert toute -grande pour ma petite âme la fenêtre qui donne -sur les pays merveilleux de la pitié et du pardon.</p> - -<p>Mon pauvre oncle Barnabé! Le lendemain, si -tôt que je le vis, un irrésistible élan me fit sauter -dans ses bras. Il en fut fort attendri. Mais -déjà les signes de Miariza, à défaut de son langage, -que je n'entendais point, me conviaient à -jouer. Ma factice terreur de la veille était loin -et ce fut avec joie que je me mis en devoir de -courir après elle ou de m'en faire poursuivre ; -j'essayai de grimper avec elle dans les arbres, -mais elle était plus agile que moi et son rire clair -tintait toujours bien au-dessus de ma tête, en -des régions où, jusque-là, j'avais cru que les oiseaux -seuls étaient capables de s'aventurer. D'autres -fois, sur la prairie, après des courses folles, -je parvenais à l'atteindre et nous roulions ensemble -sur l'herbe en poussant des cris joyeux ; -câline comme un jeune chien, Miariza s'amusait -à me mordre tout doucement ; mais moi, alors, -je ne bougeais plus ; un étrange plaisir faisait -courir plus rapidement le sang dans mes veines, -et je regardais ses yeux brillants et les traits -délicats de son visage cuivré, et je respirais, -pressé contre elle, un léger parfum de vanille et -de thé.</p> - -<p>De ce jour, ma grand'mère vécut dans la tristesse -irritée de son cœur. Un grand malheur -venait de la frapper. Une nuit, son chien Némorin -avait été par mégarde enfermé dans la cuisine. -Un cochon, orgueil de nos étables, y gisait -éventré ; l'ingénieuse Ursule se proposait de -l'accommoder en jambons et en saucisses. Mais -la gloutonnerie de Némorin surpassait encore sa -laideur ; pour charmer les ennuis de sa captivité, -il dévora tant et tant de cette inépuisable pitance -qu'on le retrouva, au matin, couché sur le carreau, -le ventre tendu comme un tambour, la -langue haletante, les yeux suppliants ; il mourut -sur le coup de midi, malgré les soins qui lui -furent prodigués, après une agonie fort douloureuse. -J'étais dès lors le seul qui pût écouter les -histoires de ma grand'mère et subir les conséquences -diverses de sa tendresse. Mais la compagnie -de Miariza me procurait des plaisirs plus -séduisants et plus nouveaux, et, d'ailleurs, les -récits de ma grand'mère pâlissaient singulièrement -près de ceux au fil desquels, parfois, le -soir mon oncle Barnabé, m'ayant pris sur ses -genoux, se laissait entraîner. Que m'importaient -Versailles, le roi, la reine et les coliques de la -Polignac, alors que d'immenses et merveilleux -horizons m'étaient tout soudain dévoilés?</p> - -<p>Ciels contre l'azur de qui dansaient perpétuellement -de chaudes poussières d'or!… Sous -les flots transparents, auprès des îles, apparaissaient -aux yeux des navigateurs, maritimes parterres -de roses rosées, les floraisons des récifs -corallins ; l'air du soir était animé par l'ardent -bourdonnement des abeilles affairées autour du -butin que leur fournissaient les arbres fleuris en -toutes saisons ; et les parfums des fleurs sentaient -déjà le miel des abeilles. Les indigènes à -la peau cuivrée, à l'ombre des cases, se plaisaient -à des jeux puérils et compliqués ; les -bruits de leurs rires et de leurs disputes se mêlaient -aux pépiements des perruches roses. Le -long des humides prairies où la vie fermentait, -où les raflésias monstrueuses épanouissaient à -même l'écorce des arbres leurs fleurs purulentes -et gorgées, les sœurs de Miariza passaient sur -leurs chariots traînés par des poneys minuscules ; -elles vivaient, oisives et heureuses, jouant -avec leurs colliers de corail ou jonglant avec des -balles de cornaline. Parfois les grands anthropoïdes, -cachés sous les forêts des montagnes, -avaient reniflé dans le vent leur odeur de vanille -et de thé et venaient, égipans formidables, les -ravir jusque sur les prairies du littoral. Au soir, -les gongs résonnaient aux mains des prêtres ; -d'île en île les voix monotones et sacrées saluaient -l'apparition d'éclatantes étoiles, et le vent qui se -levait faisait longuement frissonner aux frontons -des pagodes le peuple aérien des clochettes -de métal.</p> - -<p>Et puis, un matin, la goélette repartait sur -l'Océan, mollement poussée par les brises vers -une autre île aussi belle et fleurie, vers un -autre rêve…</p> - -<p>C'était en ces pays que, pour l'instant, voyageait -mon imagination. Ma grand'mère comprit -bien que je lui échappais ; or ses souvenirs seuls -l'intéressaient, mais elle ne les reconnaissait -bien qu'en les racontant ; Némorin étant mort, -nul auditeur ne lui restait plus ; alors les ressentiments -qu'elle nourrissait contre mon oncle -gonflèrent davantage son cœur et débordèrent -bientôt en paroles amères et injurieuses.</p> - -<p>Tous les matins mon oncle, tenant Miariza par -la main, prenait la route de la Gontrie. Il allait à -tous petits pas, revenait, repartait, allant chaque -jour un peu plus avant. Mais l'angélus de -midi sonnait toujours au clocher de Sérimonnes -avant qu'il eût vu les briques du toit rougeoyer -au milieu des branches vertes. Alors, se donnant -à lui-même le prétexte de l'heure, il reprenait -d'un pas presque allègre le chemin de notre maison. -Il y avait environ huit jours qu'il était de -retour et ce manège semblait devoir ne pas prendre -fin, quand ma grand'mère accueillit mon -oncle en ces termes :</p> - -<p>— Ainsi donc, Monsieur mon frère, vous ne -pouvez pas vous décider à rentrer chez vous? -Avez-vous peur que votre noble épouse, soudainement -transformée en furie, ne vous saute au -visage… Ah! ah! ah! ah!… vous ne comptez -pas pourtant passer ici le reste de vos jours? -Nous n'avons que faire chez nous d'un vaurien -de votre sorte, ni des guenons et autres bestioles -dont il fait sa compagnie. Retournez chez -vous… Si votre dame vous bat, rendez-le-lui bien, -et fasse le ciel que l'un des deux reste sur le carreau -et que l'autre crève à la suite de la bataille. -Parbleu, ce ne sera point une grande perte!…</p> - -<p>Nous venions de nous mettre à table. Mon -pauvre oncle baissa le nez sur son assiette ; la -cuiller tremblait au bout de ses doigts et bientôt -des larmes tombèrent dans son potage. Je n'y -pus tenir, et à mon tour je me mis à sangloter. -Miariza, ayant vaguement compris, s'était levée -et, regardant ma grand'mère avec des yeux brillants -de colère, poussait des cris aigus ; tout son -corps grêle et gracieux frémissait. Très triste, -ma mère était sortie.</p> - -<p>A présent que j'y pense, comme il y avait loin -de ce pauvre homme si faible et si vieux qui -pleura tout le jour en serrant Miariza dans ses -bras à cet extraordinaire Barnabé de la Gontrie, -qui avait ébloui Paris au temps de son orageuse -jeunesse! Mais du moins les invectives de ma -grand'mère eurent cela de bon qu'elles affermirent -son courage. Le lendemain il s'arrêta devant -la grille de son domaine, et enfin, le jour qui -suivit ce jour, pour la première fois depuis près -de quinze ans, il entra chez lui, et entendit les -moineaux pépier, les dogues aboyer, le jet d'eau -bruire, tandis que le vent vagabond du matin -faisait grincer les girouettes et crépiter les unes -contre les autres les aiguilles métalliques des -sapins et les feuilles vernies des magnolias.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch11" title="De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé"></h3> - -<p class="top4em">De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé ; -ma grand'mère triomphante chantait des -chansons gaillardes de sa jeunesse et allait répétant -dans la maison :</p> - -<p>— Ils se sont entredévorés, je vous dis, et -la sauvagesse a mangé les restes. Ainsi soit-il, -et que les flammes de l'Enfer les tiennent au -chaud.</p> - -<p>Elle avait un tel air d'assurance que je me -sentais tout triste, malgré l'invraisemblance de -ce qu'elle avançait. Pourtant il m'était déjà facile -alors d'imaginer ce que j'imagine si bien à présent. -Non, Barnabé de la Gontrie, ma chère tante -Léocadie ne vous sauta pas au visage… Comme -je vois bien votre retour dans la maison de l'amour -et de la tristesse! Anne, qui fut votre nourrice, -est allée avertir tout doucement ma tante -après avoir baisé de ses vieilles lèvres votre joue -ridée, hélas! presque autant que la sienne. Et -ma tante est arrivée, les yeux troubles, ne pouvant -croire… Tant de fois elle avait rêvé ce -retour!… Elle a ouvert les bras, et peut-être -a-t-elle eu la force de sourire alors que vous n'aviez -pas même celle de pleurer. Et vous êtes -resté trois jours accablé par une silencieuse douleur. -Vous compreniez alors ce que nous sommes, -et comme il est facile de manquer sa vie ; -vous saviez, trop tard comme tout le monde, -qu'il aurait été bien simple de rester auprès du -bonheur, quand vous l'aviez à portée de la main, -au lieu d'obéir à la force malfaisante qui vous -l'avait fait chercher follement par toute la terre. -Trop tard, trop tard!… Les injures de votre -sœur vous avaient attristé sans vous abattre ; -cette divine rosée de la bonté et de l'amour -allait vous achever : ainsi la rosée du ciel donne -plus d'éclat et de santé aux fleurs nouvelles, et -fait tomber en pourriture celles qui déjà sont à -moitié fanées.</p> - -<p>Je revis mon oncle le dimanche. De tout temps -il avait été pieux, mais l'âge l'avait incliné vers -une exacte dévotion. Quelques instants avant -le premier appel des cloches à la grand'messe, -les grelots fêlés carillonnèrent sur la route au -cou des rosses qui traînaient l'antique berline -de la Gontrie. J'attendais ma mère à la grille du -jardin, raide en mes beaux habits. Mon oncle -me fit bonjour de la main, et Miariza, m'ayant -aperçu, poussa des cris de joie. Ils imitaient -ceux des oiseaux qu'affolait la lumière de cette -matinée de printemps.</p> - -<p>A la sortie de l'église, mon oncle, accompagné -de Miariza, s'avança vers ma mère. Ils s'embrassèrent. -Ma grand'mère, élevée dans les doctrines -des philosophes de l'autre siècle, se moquait -de Dieu comme du Diable et depuis longtemps -n'allait plus à la messe, sous prétexte -que sa goutte la tourmentait. Nous étions donc -à l'aise pour nous parler. Mais mon oncle voulait -avant tout exposer à ma mère son plus cher -souci : il désirait que Miariza fût baptisée et -communiât ; elle allait, supposait-il, avoir bientôt -quinze ans, et il était grand temps que la -vraie foi éclairât cette âme. Autour de nous, -ahuris par Miariza et la présence de mon oncle -dont le nom se murmurait de groupe en groupe, -les habitants de Sérimonnes faisaient cercle. Ma -mère dit :</p> - -<p>— Voulez-vous que nous allions trouver M. le -curé?</p> - -<p>Il était dans la sacristie et quittait le surplis -et la chape. C'était un bon gros homme de mine -réjouie. Il chassait les loups des forêts et buvait -le vin des vignes avec le même plaisir bruyant -que traduisaient de grands éclats de rire. Au -presbytère il était servi par une fort belle fille -avec qui la rumeur publique le rendait coupable -de fornication ; c'était bien possible ; en tout cas, -je puis affirmer qu'il le faisait sans penser à mal. -Mais, simple et d'une intelligence égale à celle -des pasteurs de la montagne, il observait en -ce qui touchait son ministère et les canons de -l'église la plus scrupuleuse rigueur.</p> - -<p>Quand il sut que mon oncle et ma mère venaient -le prier de baptiser Miariza, il tourna les -yeux vers le ciel et le trouble de son âme se peignit -clairement sur son visage. Cette créature -bizarre et jolie à la façon d'un démon femelle, -qui lui souriait sans respect et jouait déjà avec -le tissu doré de son étole, méritait-elle plus le -baptême que les loups qu'il chassait ou que le -chien qui gardait sa maison? N'était-ce point -un sacrilège d'octroyer à une créature semblable -le plus saint des sacrements? Et d'autre -part ne risquait-il pas, en s'y refusant, de compromettre -le salut d'une âme qui, à n'en juger -que par les apparences, pouvait, après tout, être -humaine. Ma mère, à moitié souriante, à moitié -sérieuse, cita au bon curé l'exemple de saint -Théodore le Nubien lequel, malgré sa peau -noire comme la nuit et plus différente encore de -la nôtre que celle de Miariza, n'en avait pas -moins une grande gloire dans le Paradis, à la -droite de Dieu. Mon oncle Barnabé et M. le -curé hochaient la tête, l'un en signe d'approbation, -l'autre sous l'effet d'une réflexion angoissante. -Un enfant de chœur tapi dans un -coin nous regardait bouche bée ; une guêpe bourdonnait ; -le soleil qui traversait les vitraux de la -sacristie était jaune, bleu et rouge sur le plâtre -du mur.</p> - -<p>Il y eut un silence ; après quoi M. le curé, très -ému, nous demanda la permission d'aller méditer -un instant au pied du maître-autel. Nous attendîmes. -La décision de Dieu lui fut marquée -comme onze heures sonnaient et il se hâta de -venir nous en faire part. Il croyait pouvoir affirmer -que Dieu accueillerait avec plaisir le baptême -de Miariza. Celle-ci, qui avait déjà trouvé -le temps long, s'était affublée des ornements sacerdotaux, -malgré les supplications de mon oncle, -et se promenait de long en large dans la sacristie -en babillant de plaisir. Nous partîmes. Mon -oncle avait promis au curé qu'il s'emploierait à -la première éducation religieuse de la néophyte ; -je le regardai : je ne me rappelle pas avoir vu -quelque autre fois sur son visage l'expression -d'une tendresse plus heureuse pour Miariza.</p> - -<p>Mes visites à la Gontrie recommencèrent. Mon -oncle se promenait lentement le long des allées, -appuyé d'un côté au bras de son épouse et, de -l'autre, sur sa canne. Il ne racontait plus d'histoires ; -il parlait peu et, quand il lui arrivait de -parler, ce qu'il disait était obscur le plus souvent -ou manquait de suite ; il semblait alors que sa -pensée s'échappait par un brusque détour à la -poursuite de visions dont les reflets éclairaient -un instant ses yeux ternis.</p> - -<p>Mais, sur la fin de l'après-midi, il ne manquait -jamais d'appeler Miariza et, assis sur un banc -du parc, il lui exposait les principes de la foi -chrétienne. Lilette et moi nous assistions curieusement -à ces entretiens. Mon oncle usait du langage -malais, en sorte que nous ne comprenions -que des mots comme Dieu, communion, baptême, -qui revenaient fréquemment dans son discours. -Miariza faisait de son mieux pour les répéter et -s'y essayait en penchant gentiment la tête à droite -ou à gauche, comme font certains petits enfants -quand ils s'appliquent à exprimer des images ou -des idées nouvelles pour eux. Mais tout la distrayait, -la vue d'une fleur, le chant d'un oiseau, -ou les sifflements brusques des cétoines volant -de rosiers en rosiers. Avec une patience et une -fermeté que je juge aujourd'hui héroïques pour -une âme brisée, mon oncle attendait que Miariza -voulût bien de nouveau lui accorder son attention -et reprenait alors son enseignement où il -l'avait laissé.</p> - -<p>Bientôt Miariza put gazouiller quelques mots -de français. En tout cas Lilette, elle, et moi nous -nous comprenions fort bien. Son grand plaisir, -quand les jeux nous avaient lassés, était de -revenir en notre compagnie sur ce que lui avait -appris mon oncle. Elle l'écoutait avec intérêt, mais -aussi avec méfiance. Il y avait depuis longtemps -dans sa petite tête une idée du monde très arrêtée -et qu'elle jugeait indiscutable. Et Miariza -disait à peu près (car il me serait également difficile -de reproduire par écrit le langage de Miariza -et le parfum d'une fleur) :</p> - -<p>— Voilà : il m'a dit des choses ; il sait beaucoup, -mais il ne sait pas tout ; celui qui a fait la -terre, l'eau, les arbres, et les hommes qui vivent -sur le sol, et les autres bêtes de l'air et de l'eau, -c'est le vieillard Aboua, qui habite un pays au -bout de la mer. Quand il y a beaucoup de miel -dans les ruches et de fruits aux branches, c'est -qu'il est content ; quand les montagnes crachent -du feu pour démolir la terre, c'est qu'il est irrité. -Sa barbe lui descend jusqu'aux pieds, mais il vivra -encore bien longtemps, et au moins jusqu'à -ce que sa barbe soit deux fois plus longue. Lorsqu'on -est mort, c'est qu'il nous a sorti le souffle -du cœur ; alors les bons s'en vont aux bords de -la rivière Oguilé, et ils ne font plus que rire, -jouer aux dés, et se baigner toute la journée ; -mais les mauvais hommes sont cousus dans des -sacs avec des serpents et l'on enferme les mauvaises -femmes avec les singes…</p> - -<p>Je ne sais trop comment mon oncle s'y prit -pour faire triompher le seul désir qui parût encore -exister pour lui ; toujours est-il que M. le -curé finit par juger la catéchumène digne des -sacrements. Mais il eut grand'peine à lui faire -subir une confession qui parut mériter ce nom et -s'y reprit à trois fois avant de consentir d'une -conscience à peu près tranquille à laisser aller -les événements.</p> - -<p>Le grand jour vint. Dès l'aube j'avais couru -à la Gontrie. Sur le toit j'aperçus Miariza qui -chassait les lézards. Cet exercice la charmait, car -elle y pouvait employer son agilité et son audace. -Les narines dilatées, les yeux luisants, elle restait -en embuscade derrière une cheminée ; ses -reins souples frémissaient comme ceux d'une -chatte à l'affût, une de ses mains était levée. Les -lézards que la nuit avait engourdis sentaient au -fond de leur cachette la chaleur du jour et, bientôt, -entre deux briques, apparaissait une fine -tête écailleuse. Mon amie, haletante, la visait, et -soudain laissait sa main s'abattre, puis, folle de -joie, dansait le long des gouttières, tandis qu'entre -ses doigts, au soleil, la bestiole éperdue frétillait.</p> - -<p>On eut toutes les peines du monde à la faire -descendre de là-haut ; mutine, elle faisait la nique -à mon oncle, à ma tante, à moi-même ; mais la -vue de la belle robe blanche, que mon oncle était -allé chercher, la décida. Ma tante s'occupa de -l'habiller. Miariza reparut ensuite, pleine d'orgueil. -On ne put en aucune façon lui enlever un -affreux collier de perles bleuâtres, parure d'une -poupée de Lilette, qu'elle avait mis à son poignet -fin en manière de bracelet.</p> - -<p>Miariza reçut les noms de Marie-Agathe. Ma -mère était marraine, mon oncle parrain. Ma -grand'mère, naturellement, n'était pas venue -avec nous, mais l'on sut qu'elle s'était dissimulée -dans un coin de l'église, espérant sans doute que -la sauvagesse ferait quelque esclandre. Ce qui -l'aurait bien réjouie. Mais son attente devait -être déçue ; l'appareil et la pompe du culte intimidaient -Miariza, et dans cette humble église, -qui dépassait en magnificences tout ce qu'elle -avait pu imaginer, une sorte de terreur sacrée -l'envahissait ; en outre, les sons de l'harmonium -la plongeaient dans le ravissement : tous sentiments -qui se traduisaient sur son visage par des -signes qu'il était facile de prendre pour ceux du -recueillement et de la piété. L'attitude de Miariza, -durant les diverses cérémonies, fut donc -véritablement édifiante. M. le Curé sentit s'évanouir -les inquiétudes dont il n'avait point cessé -d'être tourmenté. A ce propos, durant les vêpres, -il improvisa sur la fin de son sermon un -paragraphe ; la bonté de Dieu et l'excellence de -la décision qu'il avait prise y furent louées également.</p> - -<p>Il y eut un grand dîner à la Gontrie. Mon oncle -avait invité ses amis d'autrefois. Ils vinrent. -La vieillesse incline au pardon et le temps conduit -l'oubli par la main. Les dames voulurent -bien ne point se rappeler que jadis ma tante -avait été danseuse. D'ailleurs, les aventures de -Barnabé de la Gontrie et la personne de Miariza -excitaient une vive curiosité. A partir de six -heures, les hôtes arrivèrent des châteaux voisins. -Les chevaux firent sonner leurs grelots à -l'entrée du parc et les attelages s'alignèrent sur -la route.</p> - -<p>La douairière d'Houeilhacq parut la première. -Mon oncle l'alla chercher jusqu'au bas du perron -et lui offrit son bras, qu'elle prit avec une révérence -solennelle. Elle avait une robe de satin -puce à ramages et une mantille blanche sur ses -cheveux poudrés. En face de ma tante elle s'assit -tout doucement ; elle semblait craindre que le -moindre mouvement ne la brisât ; elle parlait -aussi peu que possible, approuvait le plus souvent -par de lentes et menues inclinaisons de -tête et, s'il lui arrivait d'ouvrir la bouche, elle -fermait les yeux et joignait les mains. Puis, ce -furent M. le Curé, le médecin et le tabellion qui, -de compagnie, étaient venus à pied de Sérimonnes ; -la poussière adoucissait l'implacable noirceur -de leurs effets. Le vidame d'Oos et sa -femme se donnaient le bras, lui haut en couleur -et en taille, superbe encore, elle toujours jolie -sous ses cheveux déjà grisonnants ; après vingt -ans de mariage, ils semblaient aussi amoureux -qu'au premier jour. Il n'est rien qui échappe si -peu aux enfants que la tristesse des personnes -qui leur sont chères ; durant le repas, je remarquai -que ma tante, quand elle regardait les -d'Oos, avait presque les larmes aux yeux.</p> - -<p>A présent les domestiques annonçaient presque -à chaque instant de nouveaux venus. Les -beaux et rudes noms pyrénéens, en sonnant sur -leurs lèvres, déchiraient le silence comme d'un -coup de dague. C'étaient le marquis de Hount-Cabirac, -le chevalier d'Aguesherrades, les Pechcorconat, -les Castelcourrilh. La nuit arrivait à -pas de velours. J'étais assis avec Lilette aux -genoux de maman dont la douce main caressait -tour à tour mes cheveux et ceux de ma petite amie. -Je revois en mon esprit tous les invités ; les hommes -plaisantent entre eux, les femmes causent -presque à voix basse. La lune se lève et joue, -timide encore, sur les tentures du vieux salon… -Comme tous ces gens me paraissaient dès lors -lointains et presque imaginaires dans la pénombre, -comme ils ressemblaient à ceux que je faisais -passer dans mes rêves perpétuels! — Où sont-ils -à présent, tous ceux qui furent à la Gontrie ce -soir-là? Hélas! petit Calixte Vidal, vous aviez -déjà deviné que les personnages de vos rêves -étaient en fin de compte aussi réels que tous les -acteurs qui ont un rôle dans la comédie nuageuse -et falote de la vie.</p> - -<p>On savait que ma grand'mère, bien qu'invitée, -ne viendrait pas. On n'attendait donc plus que -M. Laubamont et M. de Parpelonne. L'alchimiste -et l'ancien marin étaient fort liés. Ils ne -pouvaient supporter l'un et l'autre que leur -compagnie réciproque. Les discours des autres -hommes ne les intéressaient pas. Il est vrai que -ceux de M. Laubamont n'intéressaient pas M. de -Parpelonne et que ceux de M. de Parpelonne -n'intéressaient pas M. Laubamont. Mais il y avait -entre eux une sorte de pacte. Ils racontaient en -même temps, quand ils se trouvaient seuls, l'un -ses expériences, l'autre ses voyages et, comme -ils avaient fini par s'y accoutumer, ils s'aimaient -très tendrement. Ils entrèrent ensemble. Un -valet qui portait une torche les précédait.</p> - -<p>Le dîner fut fort bon et les convives s'animèrent. -M. Laubamont, à qui les vieux vins -déliaient la langue, nous confia dès les entrées -qu'il avait trouvé la pierre philosophale, mais -que, terrifié par son pouvoir, il n'avait pas balancé -à la jeter dans le Gave après avoir détruit -tous les papiers où la marche de ses recherches -était consignée. Pour l'instant il voulait produire -des êtres vivants par le seul moyen de ses alambics -et de ses cornues ; il ne désespérait pas, si le -ciel le laissait en vie quelques années encore, de -voir le jour où l'on créerait les hommes de cette -façon : « Ce que je souhaite ardemment, ajouta-t-il, -car ainsi l'amour, qui est le pire des maux, -n'aura plus de raison d'être. »</p> - -<p>Les dames poussèrent des cris d'indignation ; -sans prendre la peine de leur répondre, M. Laubamont -partit dans son histoire :</p> - -<p>— J'étais récemment penché sur mes appareils -depuis une nuit et un jour. La nuit revenait. -Dans le fourneau, sous la grande bassine de -cuivre, le feu grondait bruyamment. Quand je -jugeai le moment venu, j'ouvris la bassine et je -lançai de l'eau sur les éléments de vie sublimés -qui s'y trouvaient enclos et qui sont le fer, le sel -et la chaux vive ; j'y avais joint de la poussière, -car il est dit dans les Écritures : « Tu n'es que -poussière. » La vapeur sifflante rejaillit jusqu'au -plafond, et la lampe renversée s'éteignit. Mais à -la clarté diffuse de la lune, je vis s'élancer au-dessus -du fourneau un être fantastique, assez -semblable à un homme minuscule et ailé. Il -voleta quelques secondes et tomba sur le sol. Je -me précipitai vers lui, et il rendit le dernier soupir -entre mes mains ; une émotion intense faisait -battre mon cœur ; sous l'effet de cette émotion -sans doute et de ma fatigue, qui était grande, -je dus perdre connaissance et m'endormir subitement. -A mon réveil, il faisait grand jour ; le feu -s'éteignait dans le fourneau et, à mes côtés, sur -le sol, je remarquai un petit tas de fer, de sel, -de chaux vive et de poussière : les éléments un -instant fondus s'étaient désunis tout de suite, à -cause d'une maladresse encore inconnue que j'ai -dû commettre pendant l'opération. Mais dès à -présent je suis assuré du succès de mes expériences.</p> - -<p>La plupart des convives secouèrent la tête, -pour bien montrer leur incrédulité. Mais la -douairière d'Houeilhacq fit un grand signe de -croix, et le curé indigné dit que si, avec l'aide -du Diable, on pouvait arriver à ce résultat, le -seul fait d'être animé par un semblable dessein -était une offense à Dieu, lequel avait une fois -pour toutes créé les êtres au jardin de l'Éden et -n'entendait point que les hommes eussent l'orgueil -de l'imiter en cette œuvre. M. Laubamont -répliqua vertement et la discussion allait s'échauffer. -Mais les récits que M. de Parpelonne -faisait de ses voyages vinrent heureusement -détourner l'attention. De nouveau mon imagination -se joua délicieusement parmi les paysages -étrangers, au bord des mers qui reflétaient des -cieux éclatants. Mon oncle avait jusque-là gardé -le silence, mais les discours de l'ancien marin -trouvèrent un écho dans son âme et, à son tour, -il parla sur ce sujet avec abondance et passion. -Ses yeux, à présent, étincelaient ; et, tout en -discourant, il regardait Miariza qui, charmante -en sa robe blanche, essayait parfois de comprendre -ce que l'on disait et se consolait de n'y -point toujours parvenir en donnant satisfaction -à sa gourmandise.</p> - -<p>Le dîner fini, les convives se dispersèrent dans -les jardins. Barnabé de la Gontrie demeura, -ainsi que Miariza, qui ne pouvait se résoudre à -se séparer des meringues. Je dois dire que -Lilette et moi nous nous en régalions aussi fort -voluptueusement. Bientôt mon oncle fit signe à -la petite sauvagesse de s'approcher et il lui -parla en langage malais. Je m'en souviendrai -toujours ; notre amie l'écoutait en croquant de -ses dents pointues les pâtes légères et sucrées -des meringues ; elle paraissait toute joyeuse ; elle -frappait ses mains l'une contre l'autre, trépignait -et finalement sauta au cou de mon oncle et lui -fit mille caresses.</p> - -<p>Puis M. Laubamont et M. de Parpelonne vinrent -saluer celui-ci, qui les embrassa fervemment, -et comme s'il eût dû ne plus les revoir -jamais. Ils partirent et Lilette suivit son père. -Nos hôtes, que mon oncle était allé retrouver, -conversaient sur le perron. Alors, Miariza me -prit par la main et m'entraîna dans une allée -obscure du parc ; au pied d'un arbre, elle s'agenouilla, -gratta le sol ; bientôt une petite boîte -apparut. Miariza me fit comprendre que des merveilles -y étaient enfermées. Je ne bougeais pas -et ne soufflais mot : cela ressemblait à un conte -de fées ; mais ma stupéfaction devait être toute -négative : il n'y avait dans la boîte que les objets -les plus futiles et les plus vulgaires : des clous, -des débris de glaces, des morceaux de fer blanc, -une cuiller à café et quelques sous neufs. Miariza -semblait pourtant attribuer à tous ces riens une -grande valeur. Un à un, elle les fit disparaître -dans sa poche et gazouilla :</p> - -<p>— Miariza emporte jolies choses… Miariza -part bien loin, sur l'eau, avec Barnabé.</p> - -<p>Je compris. Je sentis ma tête très lourde sur -mes épaules et volontiers j'aurais cru que tout -mon cœur se déchirait. Miariza vit luire des larmes -dans mes yeux. Elle m'entoura de ses bras -et me couvrit de baisers. Elle me fit entendre -qu'il fallait me taire. Elle n'aurait pas eu besoin -de me le dire ; même alors, je comprenais qu'il -ne pouvait pas en être autrement… Il le fallait, -il le fallait… Et je répétais sans fin ces mots en -moi-même, tandis que les baisers de Miariza -glissaient sur mon visage et que je respirais -pour la dernière fois son léger parfum de vanille -et de thé.</p> - -<p>Quand le moment fut venu de rentrer à Sérimonnes, -j'embrassai mon oncle tout simplement, -mais sans l'oser regarder en face, de peur d'éclater -en sanglots. La voiture fila au grand trot -dans la nuit. Il me semblait qu'un rêve finissait, -que deux ombres, l'une accablée et triste, l'autre -souple et joyeuse, s'évanouissaient au milieu -d'immenses brouillards… Bientôt, brisé par -l'émotion, je m'endormis dans la voiture si profondément -que maman m'emporta, me déshabilla -et me mit au lit sans me réveiller.</p> - -<p>Le lendemain, à la Gontrie, ce fut en vain -qu'on chercha mon oncle et Miariza. Leurs lits -n'étaient pas défaits, et tout le monde savait à -quoi s'en tenir avant même d'oser renoncer aux -recherches. Barnabé de la Gontrie, ayant trouvé -qu'il était trop tard pour jouir du bonheur réel -qu'il avait refusé jadis, préférait terminer sa -vie à la poursuite désenchantée d'un bonheur -imaginaire.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch12" title="… C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la Gontrie qui se perpétue"></h3> - -<p class="top4em">… C'est la nuit où notre voiture est entrée en -quittant la Gontrie qui se perpétue, la nuit noire -où passent des ombres. Mais ces ombres sont -devenues très nombreuses et très bizarres. Parfois -aussi des flammes entourent ma tête, et comment -se fait-il qu'elle ne fonde pas au milieu -d'elles comme un rayon de cire? En s'éloignant, -ces flammes éclairent davantage les êtres qui -peuplent le monde autour de moi. Je les reconnais : -voici, au premier plan, mon oncle et Miariza -qui semblent à chaque instant s'enfuir pour toujours ; -çà et là volètent les bergers et les bergères -de mes rideaux, et il y a encore M<sup>me</sup> de -Lamballe, dont la tête roule à mes pieds ; elle -danse sans tête au son d'une chanson de ma -grand'mère :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i">Quand je perdis la tête</div> -<div class="verse i">Par amour de Tircis…</div> -</div> - -<p class="noindent">et cette chanson, à présent, je la comprends -bien, et c'est vrai que la princesse a perdu la -tête. Ma mère et ma grand'mère semblent bien -passer dans ces parages, mais loin, bien loin de -moi, et derrière un mur d'ombre si épais!… Je -les appelle à mon secours… Hélas! jamais leurs -mains ne pourront arriver jusqu'à moi, et l'horrible -cauchemar, en s'éternisant, est devenu la -réalité elle-même… — Puis c'est la nuit absolue, -douce, reposante, où je me sens rouler comme -une plume sur un fleuve de lait, et enfin un -beau matin je me retrouve comme après un long -sommeil dans mon petit lit. J'ai peine à bouger, -tant je suis faible. Mais cette faiblesse ressemble -à l'amollissement d'un immense bien-être, -je me trouve très heureux, et je souris au soleil -qui entre par les fenêtres ouvertes ; la vie a une -saveur charmante et toute neuve… Ma mère est -à mon chevet. Je l'appelle : « Maman… maman… » -Comme le son de ma voix est drôle! Il -me semble que je l'entends pour la première -fois… Je reconnais des amis de ma famille, et -M. le curé et M. Cabardos, le médecin… Parfois -maman se penche vers moi et m'embrasse follement, -en pleurant de joie. Ursule me raconte des -histoires ; Lilette vient avec des livres d'images -et, quand elle me regarde, ses yeux sont pleins -d'une tendre curiosité. Jamais je ne l'ai trouvée -si jolie ; je veux très souvent qu'elle m'embrasse, -car ses baisers ont une véhémente douceur… -Enfin, un jour, Ursule m'annonce que j'ai failli -mourir, que j'ai eu très longtemps tout le feu -d'une fièvre maligne dans la cervelle et qu'à -présent je suis guéri.</p> - -<p>Quand on me permit de descendre au jardin, -l'automne y était déjà. L'herbe roussie et les -arbres aux feuilles pourprées respiraient leur -acre et douce odeur d'arrière-saison. Les porte-nouvelles -bourdonnaient au-dessus des dernières -roses dont ils suçaient la liqueur de leur -trompe déployée sans interrompre leur vol précipité, -immobile et sonore. Les chasselas et les -malagas gorgés de jus pendaient en longues -grappes aux treilles qu'animaient les abeilles -gourmandes. Au crépuscule, on entendait sur -les montagnes voisines les appels des cors pastoraux, -et les moutons, qui sentaient déjà l'hiver -dans l'automne, bêlaient vers la vallée et les -chaudes litières des étables délaissées.</p> - -<p>C'était à présent dans notre jardin de Sérimonnes -que le domestique de M. Laubamont -amenait Lilette tous les jours. Nous nous y promenions, -paisibles et sages, sans plus avoir de -goût pour les jeux bruyants dont nous avions -jadis fait si souvent nos délices. Nous allions -l'un et l'autre sur nos douze ans. Qu'elle était -jolie! D'épais cheveux noirs encadraient son fin -visage un peu pâle, et j'aimais bien, quand -elle riait, à voir ses petites dents briller derrière -ses lèvres. Mais Lilette ne riait guère ni ne parlait : -Lilette, vous étiez déjà un puits profond de -silence et de mystère. Quand nous étions assis -dans le jardin, elle laissait souvent reposer sur -moi ses yeux sombres ; que se passait-il derrière -leurs voiles, dans cette petite âme? Je disais : -« A quoi penses-tu, Lilette? » Et les yeux noirs -devenaient encore plus noirs : « Je ne pense à -rien… je ne pense à rien, » répondait-elle.</p> - -<p>Ainsi, pour la première fois, j'étais soucieux -de voir en Lilette Lilette elle-même, et non plus -seulement la compagne préférée de mes plaisirs -enfantins ; et l'inquiétude de cette énigme se confondit -dès lors avec celle d'un naissant amour… -J'aurais voulu être très grand déjà, très fort, et -emporter mon amie dans un pays lointain où -j'aurais été roi, où elle aurait été reine ; nous -aurions habité des palais fastueux que mon rêve -construisait avec minutie (comme vous y auriez -été belle en petite reine, Lilette!). Et j'imaginais -tous les soirs, avant de m'endormir, notre départ -pour le beau pays, au galop d'un cheval -fougueux, sur une route qui escaladait l'horizon -des montagnes.</p> - -<p>J'avais eu bien souvent le désir d'interroger -les miens sur ce qui se passait à la Gontrie. Parfois, -sans prendre garde que j'étais là, on avait -tenu des propos qui m'avaient laissé pressentir -un grand malheur. Presque tous les soirs je -voyais partir ma mère sur la route que j'avais -jadis suivie tant de fois. Ursule l'accompagnait ; -elles allaient très vite. Je ne sais quelle appréhension -et quelle timidité m'avaient toujours empêché -de demander à ma mère la permission de -venir avec elle. J'ouvris mon âme à Lilette. Elle -me dit simplement :</p> - -<p>— Il ne faut pas parler de la Gontrie, nous -n'y reviendrons jamais plus : ta tante est folle.</p> - -<p>Je fus plein de tristesse et de terreur.</p> - -<p>— Lilette, demandai-je, est-ce qu'elle est -comme ce chien fou qu'on tua un dimanche -devant l'église à coups de fusil?</p> - -<p>— Je ne sais pas. Mon papa m'a dit : « Tu -n'iras plus à la Gontrie, et Calixte et toi vous n'en -parlerez jamais. » Tu vois bien qu'il ne faut pas -que nous en parlions…</p> - -<p>Pourtant, le lendemain, lorsque, après une -nuit troublée de mauvais rêves, je proposai à -Lilette de nous échapper à travers les champs et -d'entrer dans le parc de la Gontrie une minute, -rien qu'une minute, pour voir, les yeux brillants -de ma petite amie me firent bien comprendre que -j'allais au devant d'un désir secret. Nous partîmes. -La journée était lourde ; de gros nuages -s'amoncelaient sur les montagnes ; j'étais très -las ; vers la fin, c'était Lilette qui m'entraînait : -« Allons, viens!… » Une sorte de fièvre avivait -le rouge de ses lèvres et le rose de ses joues.</p> - -<p>Nous nous étions glissés dans le parc à travers -un trou de la haie. Nous nous avancions à -tout petits pas et, cependant, je reconnaissais les -lieux où j'avais si souvent joué sans penser à rien -qu'à la douceur des minutes fugitives. Mais à -présent, à l'attrait de notre escapade audacieuse, -à l'attente de prodiges effrayants, se mêlait en -moi une mélancolie que je n'avais point éprouvée -jusque-là ; déjà je pensais à des choses qui avaient -été et qui n'étaient plus, déjà les eaux du fleuve -où la vie nous entraîne tous roulaient à mes -côtés des feuilles mortes…</p> - -<p>Miariza! c'était au pied de cet arbre que vous -aviez caché vos trésors naïfs… O Miariza, lointaine -petite amie, rêve d'une saison d'été, où -étiez-vous alors et où êtes-vous à présent? Distinguez-vous -seulement aujourd'hui, si vous -vivez encore, le voyage que vous fîtes dans nos -pays des visions que les douces nuits de là-bas -conduisirent en votre enfance autour de vos sommeils? -Avez-vous mis le feu au bûcher funéraire -d'un vieillard qui vous adorait et que vous chérissiez? -Avez-vous pensé quelquefois au petit -Calixte, et, par delà les mers, lorsque le soir -tombe, le son des clochettes aux frontons des -pagodes éveille-t-il en vous le souvenir des Angélus, -Miariza qui fûtes un jour Marie-Agathe et -qui, redevenue Miariza, attendez sous les arbres -en fleurs, parmi les pépiements des perruches -roses, l'heure où le Vieillard Aboua vous conduira -aux bords de la rivière Oguilé, plus désirable -que notre Paradis?</p> - -<p>Et voilà ce que déjà je me disais, sous les feuillages -du parc resté le même et où Miariza ne -reviendrait plus… Tout à coup, Lilette me poussa -derrière un buisson en me faisant signe de me -taire. A travers l'entrelacs des arbustes, nous vîmes -venir ma tante de la Gontrie. Elle allait à petits -pas et regardait çà et là dans le vague ; parfois -ses lèvres remuaient et elle faisait des gestes -comme si elle avait conversé silencieusement -avec une personne invisible et présente. Soudain -là-bas, sur la route, la grêle chanson d'une -vielle s'envola. Il n'y avait rien là d'extraordinaire, -car, souvent, de petits Savoyards passaient -par chez nous en faisant sauter des marmottes -aux sons de leur instrument. Mais ma -tante, s'étant arrêtée, parut écouter avec attention. -Puis elle pinça du bout des doigts ses cotillons, -et se mit à évoluer en sautillant sur un -rythme que ses seuls souvenirs devaient dessiner -en son esprit. Léocadie Logardin dansait.</p> - -<p>Elle dansait, la tête renversée. Ce fut d'abord -une promenade avec des arrêts brusques durant -lesquels elle ouvrait les bras et souriait. La promenade -devint plus lente : il semblait décidément -que quelqu'un fût là que la danseuse conduisait -à sa suite et vers qui elle se retournait comme -pour l'appeler. Le mystérieux invité dut s'enfuir, -car la danse s'accéléra en poursuite circulaire ; -et cela dura longtemps. Après quoi ma tante mima -la douleur et le désespoir ; ses gestes étaient -brusques et incohérents comme des sanglots. -Autour des cercles que suivait la danse, elle -était emportée ainsi que dans un tourbillon ; les -cercles se rétrécirent de plus en plus ; elle finit -par tourner sur elle-même, puis, brusquement, -s'arrêta. Alors elle se tint sur la pointe des pieds, -les bras levés, comme pour prendre l'élan et se -précipiter dans un gouffre. Enfin, ce fut une fuite -éperdue sous les futaies et la danseuse disparut -à nos yeux. Nous entendîmes quelques instants -encore, sous ses pieds rapides, le craquement des -feuilles mortes.</p> - -<p>Nous nous disposions à la suivre et nous sortions -déjà de notre cachette quand l'apparition -d'Anne nous cloua sur place. Notre vue parut -l'épouvanter ; elle accourut et s'écria :</p> - -<p>— Allez-vous-en, allez-vous-en vite, petits -malheureux!…</p> - -<p>Nous n'en voulûmes pas savoir plus long et -nous partîmes, dans notre émotion, plus vite -encore que nous n'étions venus. Malgré la chaleur -accablante, Lilette bondissait dans les prairies, -légère, sans paraître lasse ; combien cela -dura-t-il? J'avais soif, le sang bourdonnait à mes -tempes ; parfois elle se retournait vers moi en -riant, moqueuse… Que de fois dans ma vie je -devais me rappeler cette course!</p> - -<p>Nous arrivâmes enfin. Quand nous atteignîmes -la petite porte de notre jardin, les grondements -du tonnerre retentissaient avec un bruit de -rochers déracinés roulant aux flancs des montagnes.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch13" title="Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre tante"></h3> - -<p class="top4em">Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait -cruel pour ma pauvre tante. Peu de temps après, -elle retrouva la raison. M. Cabardos, le médecin, -en revenant de sa visite quotidienne, l'apprit à -ma mère : M<sup>me</sup> de la Gontrie gardait le lit ; elle -était extrêmement faible, mais aussi sensée que -possible ; elle lui avait plusieurs fois demandé -que ma mère, en venant la voir, m'amenât. Et -M. Cabardos ajouta :</p> - -<p>— Vous pouvez lui faire ce plaisir : la pauvre -dame n'en a plus pour longtemps.</p> - -<p>Et Lilette vint avec nous. Nous trouvâmes ma -tante dans sa chambre, assise sur un fauteuil ; -elle était fort pâle. Elle fit signe à Lilette et moi -de nous approcher d'elle, puis nous embrassa en -pleurant. Nous ne parlions guère. Par la fenêtre -ouverte nous regardions les sommets bleutés qui -découpaient le ciel. Nous écoutions tinter des -milliers de clarines ; car, sur les penchants, les -troupeaux dévalaient en se rapprochant des villages ; -leurs toisons floconneuses les faisaient ressembler -à des nuages blanchâtres errant le long des -montagnes. Puis, au loin, un berger entonna -la vieille chanson de notre pays :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i">Ces montagnes qui sont si hautes</div> -<div class="verse i">M'empêchent de voir où sont mes amours…</div> -</div> - -<p>La voix traînait longuement, comme désespérée, -sur les derniers mots : « <i>Mas amous ount -soun… Mas amous ount soun…</i> » L'écho les -répétait dans les vallées prochaines. Les autres -bergers, ayant reconnu le chant fraternel, de -montagne en montagne, reprenaient en chœur le -lent, mélancolique et bizarre refrain : <i>Diretoun, -toun tène diretoun</i>… Et la sonorité de l'espace -amplifiait jusqu'à l'infinité son des voix.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i">Baissez-vous, montagnes, plaines, haussez-vous</div> -<div class="verse i">Pour que je puisse voir où sont mes amours!</div> -</div> - -<p>C'était la fin du jour. Déjà les feux s'allumaient -sur les monts ; les fumées s'élevaient -toutes droites en gerbes grises qui s'épanouissaient -dans les nuages. Les clarines tintaient -encore, mais plus doucement : on eût dit que le -brouillard montant voilait leur son comme les -lignes du paysage. L'angélus se traîna le long -du ciel. Ma tante écoutait le chant, frémissante -et accablée.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i">Si je pensais les voir ou les rencontrer,</div> -<div class="verse i">Je passerais l'eau sans peur de me noyer.</div> -</div> - -<p>Ma tante se leva brusquement, poussa un -grand cri… « <i>Diretoun toun tène diretoun</i> », -psalmodiait une dernière fois le chœur pastoral… -Elle essaya de s'avancer vers la fenêtre ; elle -chancelait… Ma mère ouvrit une porte et appela -la servante : « Anne! Anne!… » Des pas dans -le corridor… Cependant maman courait vers ma -tante qui venait de tomber lourdement sur le -plancher. Anne entra. Je m'étais réfugié contre le -mur et Lilette m'avait suivi. Comme il avait -fait froid soudain! il me semblait qu'il n'y avait -plus que de la neige dans mes veines ; et quel -silence! On n'entendait plus rien que les douloureuses -exclamations de ma mère et d'Anne, -parfois…</p> - -<p>Ma tante était morte. Les bergers avaient fini -leur chanson.</p> - -<p>Il y eut à l'enterrement la plupart des personnes -qui avaient assisté au dîner donné par -Barnabé de la Gontrie. Je les revis de près au -banquet funéraire, qui était alors d'usage chez -nous. Cette fois ma grand'mère avait bien voulu -être des nôtres ; elle essayait de dissimuler sa -joie, car elle savait vivre, mais elle n'y pouvait -pas tout à fait parvenir. Sa vieille amie d'Houeilhacq, -pour la flatter, lui disait à mi-voix :</p> - -<p>— Dieu est comme les bons jardiniers, il coupe -les branches pourries sur les arbres de son -verger.</p> - -<p>D'autres déploraient le sort de cette pauvre -femme, et Barnabé de la Gontrie était, à les entendre, -coupable de sa mort. Quelques-uns enfin -plaignaient Barnabé aussi bien que son épouse, -et je pense qu'ils avaient raison. M. Laubamont -racontait :</p> - -<p>— Il avait des ailes, il avait des ailes, et -rampait pourtant à la façon d'un serpent. S'il est -mort, c'est que je ne savais vraiment comment -nourrir une bête aussi singulière.</p> - -<p>Mais M. de Parpelonne lui répondait :</p> - -<p>— Tout cela n'est rien, mon cher ami, à côté -de ce qui m'advint un jour à Singapore…</p> - -<p>Et peut-être bien que ces deux hommes étaient -encore les plus sensés, qui poursuivaient leurs -pensées familières sans se préoccuper d'événements -dont nous ne sommes pas les maîtres et -du vain bourdonnement de la vie.</p> - -<p>L'après-midi, je m'égarai avec Lilette au fond -du jardin. L'automne agonisait ; l'odeur déchirante -des chrysanthèmes se mêlait à l'arome -amer des feuilles moisies. Nous regardions, au -ciel gris, très haut, passer des vols triangulaires -de grues. Je pensais : « Le jour de Toussaint, -je partirai pour Toulouse et l'on m'y enfermera -dans un collège. » Quelle tristesse! Je serrais -parfois très fort la main de Lilette pour me sentir -enveloppé par le cher regard obscur de ses yeux. -Je me répétais : « Elle est tout mon bonheur… -elle est tout mon bonheur… Je veux le lui dire, -il faut que je le lui dise. Et nous nous en irons -tous deux, bien loin, je ne sais pas où… »</p> - -<p>Mais je ne disais rien de tout cela ; je ne savais -que dire : « Ma petite Lilette!… » Elle avait -passé son bras autour de mon cou. Nous nous -étions assis sur un banc, un vieux banc de -pierre rongé de mousse. J'inclinai ma tête sur -son épaule et je sentis ses fins cheveux caresser -ma joue. Je n'y tins plus ; je me mis à pleurer à -l'ombre de ce voile odorant et tiède. C'était si -bon, c'était si doux, c'était… c'était… Est-ce -que je savais? Et je murmurai éperdument :</p> - -<p>— Lilette, Lilette, il faut nous marier nous -deux ; promets-le-moi, jure-le-moi…</p> - -<p>Elle ne répondit pas, mais ses petites mains -serrèrent mon front et attirèrent ma face contre -la sienne. Elle était grave, et dans ses yeux noirs, -si près pourtant de mêler intimement leurs -regards aux miens, l'énigme demeurait encore. -Que m'importait? N'étaient-ils pas dès ce moment -deux lacs profonds où j'étais heureux de -laisser mon âme s'engloutir?… Et, nos bouches -étant toutes voisines, il se trouva que le Prince -Amour apprit alors à deux enfants le baiser qui -est le plus précieux de ses trésors.</p> - -<p>Ce fut en cet instant précis que ma grand'mère, -qui nous cherchait, nous aperçut. Sa voix -résonna, terrifiante, à côté de nous. Mais je restai -seul ; Lilette, souple et rapide comme une -biche, avait disparu.</p> - -<p>— Holà! holà! voici un garçon qui commence -jeune à s'en prendre à la vertu des dames. -Attends un peu, mauvais sujet!</p> - -<p>Je crois avoir dit que, malgré son âge, ma -grand'mère était fort vigoureuse… Elle me souleva -de terre et me tint pressé contre elle, les -bras et les jambes battant le vide : je sentais la -rougeur de la honte et de l'indignation me -monter ou plutôt me descendre au visage, et les -sarcasmes impétueux, qui allaient leur train -au-dessus de moi, me pénétraient comme d'atroces -piqûres d'épingles, tandis que je sentais sur -mon derrière la brûlure de la fessée qu'elle -m'administrait méthodiquement, d'une main -allègre et impitoyable.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - -<h3 id="ch14" title="Lilette, Lilette, je ne voulais pas davantage parler de vous"></h3> - -<p>Lilette, Lilette, je ne voulais pourtant pas -davantage parler de vous…</p> - -<p>Étant petit, je m'en souviens, quand je -m'étais coupé ou égratigné, je ne pouvais pas -me décider à laisser mon bobo tranquille avant -de l'avoir envenimé… Mais alors une bonne fée -veillait sur moi et arrivait toujours à point avec -des trésors de tendresse et une provision d'arnica, -tandis qu'à présent, hélas! je ne me donne -plus impunément l'amer plaisir d'être le bourreau -de moi-même.</p> - -<p>Lilette, Lilette, je ne regrette pas les jours passés -au collège, puisque je ne vous ai sans doute -jamais mieux possédée que là. Oh! certes, vous -n'étiez pas restée à Balem, là-haut, là-haut, -sur la montagne, et je vous avais emmenée avec -moi. Et n'êtes-vous pas avec moi aujourd'hui -encore?… Mais en ce temps-là vous viviez dans -mon espérance et, maintenant, vous êtes morte -dans mon souvenir…</p> - -<p>Il y a de longs soirs d'hiver où, dans l'étude -tiède, grincent les plumes, où l'huile des lampes -brûle en sifflant doucement ; on entend, au dehors, -le long des murs, dans les rues désertes, -gronder l'âpre vent du Languedoc… La tête -entre les mains, je pensé à vous. Sur des feuilles -éparses je trace les plans de la maison où -nous vivrons l'un près de l'autre ; ma sollicitude -n'a rien négligé ; je jouis déjà de votre surprise -charmante ; vous parlez, vous me dites : -« C'est vraiment dans le paradis que tu m'amènes… » -Je dessine aussi un jardin, j'écris le -nom des arbres dont il faudra peupler le verger… -Je me souviens soudain de l'éclat de vos -yeux quand vous suciez le miel des figues à -même leur chair craquelée ; c'étaient presque des -baisers que vous donniez à ces fruits et votre -gourmandise avait pour eux un air d'amour ; -et j'imagine la volupté de vous voir un jour, de -la fenêtre où, tout heureux, je me dissimule, -vous diriger, petite et blanche, vers les figuiers -plantés là-bas à profusion…</p> - -<p>Il y a des jours éclatants de lumière où, par -les fenêtres ouvertes, m'arrivent les voix des gabariers -qui chantent le long du canal ; des jurons, -des coups de fouets, des piétinements de chevaux -retentissent sur le chemin de halage… Tout au -bout du canal je sais qu'il y a la mer… Je vois -des vaisseaux déployer leurs voiles et fuir en -frémissant sur les flots rosés, dans l'aurore… -Je marque sur mon atlas les pays que nous -visiterons plus tard : où serez-vous plus belle et -douce qu'ailleurs, quels cieux iront le mieux à -vos yeux, à vous toute?… N'est-ce pas que ce -ne sera pas assez de toute la terre pour y promener -triomphalement notre bonheur?…</p> - -<p>Quand je revins à Sérimonnes pour les vacances, -j'appris que M. Laubamont était allé s'installer -provisoirement à Paris. La solution du -problème qui le passionnait lui échappait toujours -au moment même où il était assuré de -la tenir ; pourtant il ne conservait aucun doute -sur l'excellence et l'exactitude de ses formules ; -donc l'insuccès était dû à l'insuffisance de son -matériel scientifique ; mais il pensait trouver -dans la capitale des machines et des laboratoires -assez perfectionnés pour lui permettre de mener -ses expériences à bonne fin.</p> - -<p>Et, dès lors, ce fut tout à fait solitaire que je -me promenai sous les vieux arbres du jardin -natal. Je n'en éprouvai aucune tristesse ; c'était -si bon de cultiver mes rêves à l'endroit même -où ils devaient un jour s'épanouir en réalités! Il -me semblait même que j'aurais été gêné par la -présence de ma petite amie… Peu à peu, toute -sa personne, telle que je l'avais connue, s'effaçait -en ma mémoire et, à mesure que le temps -détruisait telle ou telle partie de l'image tracée -en moi, je la restaurais à mon gré. Ainsi Lilette -se parait tous les jours de grâces et de vertus -nouvelles.</p> - -<p>Je possédais donc l'amante idéale, celle qui -était à chaque instant selon mon désir et dont -les sentiments et les pensées n'avaient rien de -secret pour moi, puisque je me chargeais constamment -de les lui fournir en leur donnant la -teinte de mon âme et la couleur du temps… -J'étais parfaitement heureux : au seuil de l'existence, -l'imagination est industrieuse et fraîche, -les illusions accoururent spontanément vers -nous, nous n'avons pas encore de passé, nos -fronts sont tournés uniquement vers l'avenir, -l'espoir règne en maître et, comme il suffit au -bonheur, il n'est alors jamais nécessaire que le -bonheur soit réel pour avoir son prix.</p> - -<p>Quelques mois plus tard, je vis arriver Guilhem -Cabrit au parloir du collège ; le pauvre -homme n'était jamais sorti de son village et, -après avoir traversé Toulouse à ma recherche, il -avait les yeux brillants et hagards des hommes -que des mirages ont éblouis. Tout de même il -avait pensé à m'acheter des gâteaux. Il me dit -qu'il venait me chercher parce que M<sup>me</sup> de Castel-Baigts, -dont la santé n'allait pas très fort, voulait -me voir ; je n'eus pas besoin d'en entendre -plus long pour être tout à fait renseigné : ma -grand'mère allait mourir et, pour la première -fois, l'idée de la mort m'apparut dans toute sa -force ; certes, j'avais moins aimé ma grand'mère -que ma tante de la Gontrie, mais j'avais entrevu -celle-ci comme dans un songe, elle avait été -quelque peu pareille aux héros d'un conte, qui, -le conte fini, s'évanouissent, tandis que celle-là, -que j'avais connue dès ma naissance, me paraissait -vaguement avoir existé depuis toujours ; -je ne m'attendais pas plus à la voir disparaître -que notre maison ou notre village… Et je pleurai -beaucoup ; puis les gâteaux de Guilhem Cabrit -me consolèrent.</p> - -<p>A mon arrivée je trouvai ma grand'mère fort -proprement couchée dans son lit, bien peignée -et coiffée de sa plus galante cornette ; elle venait -d'entrer en fureur parce qu'Ursule avait tardé -à la poudrer. Ensuite sa méchante humeur parut -ne plus avoir aucun motif précis ; comme de -juste, en son état, la colère la fatiguait horriblement -et c'était d'une voix cassée, lamentable, -qu'elle maugréait. Ma mère s'approcha -d'elle toute en larmes :</p> - -<p>— Dites-moi, ma bonne maman, ce qui vous -irrite si fort?</p> - -<p>— Pensez-vous donc, répondit ma grand'mère, -que ce qui va m'arriver soit chose bien amusante?</p> - -<p>Le curé fit son entrée à quelques minutes -de là. Contre toute prévision, il fut assez bien -reçu ; nous le laissâmes seul avec l'agonisante ; -quand nous rentrâmes dans la chambre, le prêtre -avait administré les sacrements et ma grand'mère -s'entretenait avec lui.</p> - -<p>— Ainsi donc, lui demandait-elle, il est plus -que probable que j'irai au paradis?</p> - -<p>Le pauvre homme, un peu ahuri, ne trouva -rien de mieux que de lui en donner la certitude.</p> - -<p>— Tant pis pour moi, conclut ma grand'mère, -car j'ai bien peur d'y mourir d'ennui.</p> - -<p>Elle s'éteignit sur le matin, fort dépitée.</p> - -<p>Ma mère, qui ne s'était séparée de moi qu'à -regret, trouva dans son immense solitude une -excuse pour ne plus me renvoyer au collège. Et -je vécus près d'elle dans la plus douce nonchalance -qu'ait jamais pu souhaiter enfant gâté. Je -n'agissais qu'à mon plaisir, mais il faut dire que -je trouvais mon plaisir un peu partout ; chaque -saison, chaque jour, avait son charme pour le -petit homme tranquille et méditatif que j'étais ; -j'aimais les bêtes, les plantes, et le perpétuel -mystère de la création et de la vie suffisait à -me distraire en me remplissant d'une admirative -curiosité. Je peuplais des volières d'oiseaux, -des herbiers de fleurs, j'apprivoisais des couleuvres -et des corneilles, j'observais dans des boîtes -vitrées le travail des fourmis et j'élevais dans -des cages savamment construites par moi de -bruns grillons des champs qui, vers la fin de -mai, se revêtaient d'ailes moirées et chantaient -jusqu'à l'heure de leur mort.</p> - -<p>Je passais des heures, dans le jardin, auprès -d'un grand vivier sur lequel s'ébattaient les -libellules bleuâtres ou mordorées en un vol mécanique, -précis et prétentieux ; puis, posées sur -un bout de bois sec, elles y puisaient durant -quelques instants leur nourriture subtile d'insectes -aériens. Sur l'eau savonneuse aux reflets -de pierre de lune, les girins tournoyaient pareils -à des gouttelettes de bronze vert ; parfois aussi -apparaissait la grosse tache brune d'un dytique, -coléoptère féroce, carnassier aux crocs aigus, qui -plongeait soudain à la poursuite d'une proie de -toute la force de ses pattes, rames velues…</p> - -<p>Lorsque les vols de cigognes et des oies sauvages -avaient traversé les nues et qu'on avait -pleuré les morts pour la Toussaint, l'hiver arrivait, -apportant la promesse des soirs pleins -de grands feux, de tiédeurs câlines et de belles -histoires. Assis aux pieds de maman, je me -plongeais dans mes livres favoris ; j'accompagnais -le Petit Poucet dans le repaire de l'Ogre, -Gracieuse dans le char de Percinet, Robinson -dans son île et Ulysse dans ses voyages ; d'ailleurs -j'avais fini par en savoir davantage sur eux -tous que Perrault, M<sup>me</sup> d'Aulnoy, de Foë ou le -vieil Homère ; il leur arrivait dans mon esprit -mille aventures nouvelles que je me promettais -bien de consigner tout au long par écrit ; c'est -dire que je méprisais quelque peu mes auteurs -les plus chers, qui avaient fini par passer à mes -yeux pour des historiens ignares ou négligents. -Bien souvent aussi je me substituais à mes héros, -j'entrais véritablement dans leurs destinées, et je -vivais en moi-même leurs vies embellies encore -par des prouesses de mon invention.</p> - -<p>Et, perpétuellement, pour fortifier mon courage -et pour m'inspirer des ruses, j'avais près -de moi, au cours de ces aventures, une petite -fille dont je tenais la main et dont le regard -brun me servait de bonne étoile.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch15" title="M. de Parpelonne… devint soudain un familier de notre maison"></h3> - -<p class="top4em">M. de Parpelonne, que le départ de M. Laubamont -avait laissé tout inquiet et désorienté, -devint soudain un familier de notre maison. -Son instinct de vieil homme mélancolique lui -avait laissé pressentir en ma mère une amie qui -prêterait indulgemment l'oreille aux récits de ses -souvenirs. Nous le vîmes bientôt arriver à toute -heure du jour ; nous le reconnaissions avant -même qu'il parût, au bruit de ses bottes qu'il -cognait durement sur les dalles du perron pour -en faire tomber la boue des chemins.</p> - -<p>Un jour, il nous annonça que son jeune ami -Sulpice d'Escorral allait arriver de Vaugarrec -pour passer avec lui un jour ou deux à Sérimonnes ; -il demanda de nous l'amener, et, comme il -paraissait surtout craindre que la présence de -cet hôte ne lui enlevât le plaisir de ses visites -quotidiennes, ma mère lui en accorda bien volontiers -la permission. D'ailleurs, Sulpice d'Escorral -n'était pas un inconnu pour elle ; jadis -elle avait joué avec sa sœur Blanche dans le jardin -de Sérimonnes ou dans leur domaine de Vaugarrec ; -elle avait longtemps pleuré cette amie -morte à vingt ans.</p> - -<p>Sulpice d'Escorral entra chez nous par un clair -après-midi de Noël. A la mode des gentilshommes -de la montagne, il était sanglé dans un justaucorps -de velours, guêtre de cuir fauve et -coiffé d'un large feutre ; la rudesse un peu sauvage -de ses gestes et de sa voix ne m'empêcha -pas un instant d'être certain de sa bonté ; il -était de haute taille et fort bien de sa personne ; -je remarquai surtout ses yeux : bien que très -bruns, ils semblaient parfois vagues et comme -noyés d'invisibles larmes ; on comprenait que -pour toujours sur leurs regards était tombé le -voile des tristesses soigneusement ourdies dans -la solitude.</p> - -<p>Les souvenirs communs firent les frais de la -conversation et, naturellement, on évoqua surtout -le doux fantôme de la petite sœur disparue. -Sulpice d'Escorral l'avait adorée. Ils avaient -vécu l'un près de l'autre dans le désert de Vaugarrec, -n'ayant pour toute compagnie qu'un -chapelain, une vingtaine de grands chiens et -quelques vieux domestiques ; leurs amis les -allaient rarement visiter ; n'ayant eu à dépenser -leurs cœurs que pour une mutuelle tendresse, ils -avaient été l'un pour l'autre tout le bonheur et -toute la vie.</p> - -<p>Et M. d'Escorral racontait les lointaines années, -les soirs d'hiver passés près de Blanche -devant les hautes cheminées où flambaient les -feux de chêne : le vent se ruait contre les murailles -du château ou galopait en hennissant -dans les prochaines ravines ; il y avait des nuits -où les grands chiens, au chenil, hurlaient en grattant -furieusement aux portes, comme s'ils avaient -senti passer dans l'ombre des animaux fabuleux ; -la campagne était pleine de froid et de terreur… -Oh! quelle immense joie gonflait alors le cœur -de Sulpice, à la voir, elle, dans la grande salle -tiède et bien éclairée, coudre, rêver ou lire, le -front rosé par le reflet du feu… Puis venait le -printemps et, dès les premiers beaux jours, elle -allait cueillir à brassées les jacinthes sauvages, -elle en remplissait la chapelle et toute la maison ; -et l'air qu'on respirait n'était qu'un parfum, -grâce à cet ange… Elle était si belle, si -bonne, si divinement pure, elle était la petite fée -des sommets, la petite fleur des neiges…</p> - -<p>— Oui, je me la rappelle bien, disait maman : -elle ne semblait pas faite pour la terre… Quelle -douce créature! On l'eût dite pétrie, âme et -corps, avec la neige vierge de vos glaciers… Et -comme son nom lui allait bien! Aurait-on pu -l'imaginer s'appelant autrement que Blanche?</p> - -<p>— N'est-ce pas?… n'est-ce pas, sanglotait le -pauvre garçon en baisant la main de ma mère -pour la remercier.</p> - -<p>Non, Blanche d'Escorral n'était pas faite -pour la terre ; comme ses sœurs, les jacinthes -sauvages, elle n'avait même pas attendu le milieu -du printemps pour mourir. Et Sulpice racontait -encore l'agonie imprévue et brève de sa sœur, -ses paroles déchirantes : « Ne me laisse pas partir, -je t'aime tant!… » sa mort par un matin de -la belle saison, les jardins de la contrée dévastés -sur trois lieues, les jeunes filles jonchant de fleurs -les sentiers de la montagne, quatre mules blanches -portant le cercueil au sommet du pic d'Astaran -et la fosse creusée dans un glacier pour -que les éternelles neiges recouvrissent la petite -morte d'un linceul digne d'elle ; et puis la tristesse -tombant comme une chape de plomb sur -les épaules du solitaire, le bruit étrange de ses -pas dans le château en deuil, les heures affreuses -où il croyait la voir, où il lui parlait, et, pour oublier, -parfois, les courses folles dans la montagne, -les chasses féroces et, parmi les hurlements -des grands chiens déchaînés, les combats -corps à corps avec les ours et les loups.</p> - -<p>M. d'Escorral revint souvent frapper à notre -porte. Je remarquai bientôt que, quand il était -là, M. de Parpelonne se résignait à interrompre -ses récits de voyages et ne tardait pas à s'endormir. -Dans les premiers temps, c'était pour -moi un malin plaisir de le réveiller par des taquineries, -mais cela paraissait agacer maman bien -plus que mes enfantillages ne l'avaient jamais -fait et je me gardai bien de recommencer.</p> - -<p>Notre nouvel ami nous parlait de ses montagnes, -en vantait éloquemment la beauté, faisait -entrevoir à mon imagination un fantastique -paysage de pics grandioses, de cirques où dormaient -des lacs, de ravins où bondissaient des -gaves ; plus loin c'était le déroulement d'un plateau -où des entassements chaotiques de rochers -bleus déchiquetés figuraient à la tombée de la -nuit des villes apocalyptiques ; enfin, au seuil -d'une forêt de pin, sur la frontière même de -l'Espagne, le château de Vaugarrec érigeait ses -quatre tourelles, vestiges des temps où il avait -à se défendre contre les hordes pillardes des -Vascons et des Sarrazins.</p> - -<p>Ma mère, me semblait-il, n'avait pas grande -envie d'interrompre M. d'Escorral ; mais il fallait -bien qu'elle parlât :</p> - -<p>— Quel charme ce doit être pour vous, lui -disait-elle, de vivre dans ces vieux murs, au -milieu du passé et de ses mystères!</p> - -<p>— Madame, répliquait Sulpice d'Escorral, -il n'est pas besoin de se tourner vers les jours -enfuis pour éprouver le vertigineux émoi que -nous cause le voisinage des mystères. Nous -sommes sans nul doute environnés par tout un -monde d'êtres et de choses que la plupart des -hommes, emportés par la vie, ne soupçonnent -même pas. Mais la solitude affine les yeux et -les oreilles ; bien que la nature de nos sens -nous contraigne à ne pas tout voir, à ne pas tout -entendre, celui qui vit dans le désert se sent -bien souvent transporté sur les limites de l'inconnaissable. -Alors il se rappelle les chansons -et les contes des bergers ; il pense aux esprits -des neiges, aux loups-garous, aux fées ; il donne -à tous les vagues murmures dont les nuits sont -pleines une signification profonde, et lorsque, -parfois, les troupeaux pris de panique galopent -éperdument sans se soucier de l'appel des gardiens -ou que les chiens, tous poils hérissés, hurlent -au clair de lune sans cause apparente, il -frémit, car il comprend que ces humbles bêtes -voient plus loin et plus clairement que lui…</p> - -<p>Quand il parlait de la sorte, je l'aurais volontiers -écouté jusqu'au jour, les yeux tout ronds -et la bouche bée. Mais bientôt ma mère appelait -Ursule et lui disait :</p> - -<p>— Emmenez le petit, il tombe de sommeil…</p> - -<p>Et cela faisait travailler ma cervelle, car ma -mère, j'en étais sûr, savait parfaitement que je -n'avais pas envie de dormir.</p> - -<p>Enfin, au bout de trois mois, elle me demanda :</p> - -<p>— Si tu avais un papa, comme qui voudrais-tu -qu'il fût?</p> - -<p>Et je répondis sans hésiter :</p> - -<p>— Comme M. d'Escorral.</p> - -<p>Ah! quels bons baisers ma pauvre maman -me donna ce jour-là!</p> - -<p>Le lendemain, M. d'Escorral arriva de bonne -heure, seul.</p> - -<p>Il avait quitté son costume de velours pour -une redingote et un pantalon à sous-pieds. Il -aurait eu fort grand air s'il n'avait porté sur -son visage et sur toute sa personne les signes -d'une intense émotion. En s'asseyant il manqua -de choir.</p> - -<p>— Rassurez-vous, mon ami, lui dit ma mère, -le petit veut bien.</p> - -<p>Alors il se leva, les yeux pleins de larmes et, -en bégayant « mon petit… mon bon petit… », -il vint s'agenouiller devant moi. J'ai toujours -été plus à l'aise devant les gens à qui allait ma -reconnaissance que devant ceux qui me manifestaient -la leur, et l'attitude de M. d'Escorral -était plus gênante encore pour un enfant qui ne -s'attendait guère à avoir des obligés de si tôt ; -sans prendre le temps de réfléchir j'éclatai donc -de rire à cet événement imprévu, mais ce rire -me parut si vite déplacé qu'avant même d'avoir -pu l'arrêter je fondis en larmes. Après qu'on se -fut empressé à me consoler, mes sentiments -penchèrent dans un autre sens et ne retrouvèrent -pas de suite leur équilibre : je sentis la -fierté gonfler mon cœur à l'idée que j'avais dispensé -le bonheur avec un geste d'arbitre suprême ; -en quoi d'ailleurs je ne me trompais -pas, car ma mère eût immédiatement renoncé à -tout si je m'étais montré tant soit peu inquiet -en voyant qu'elle pouvait tenir à quelque autre -que moi dans le monde.</p> - -<p>Grisé par l'orgueil et les caresses, que l'on ne -me ménageait pas, je me laissai aller à un bavardage -sans frein ; ma timidité familière était -loin ; j'avais oublié que je n'étais qu'un gamin -et je finis par dévoiler le secret de mon cœur -comme si l'heure en était véritablement venue :</p> - -<p>— Moi aussi, je me marierai, quand Lilette -sera revenue de Paris…</p> - -<p>Je n'eus pas plutôt laissé échapper ces paroles -que je rougis et les regrettai affreusement, craignant -toutes sortes de moqueries. Mais non : -maman, comme j'étais tout près d'elle, me prit -dans ses bras et me considéra longuement avec -une sorte de surprise peureuse. Aujourd'hui que -je puis à loisir évoquer l'immense sollicitude -dont elle entoura mon existence, je comprends -qu'elle s'était doutée de ce qui se passait dans -mon cœur fermé d'enfant, et que mon aveu la -terrifiait en lui démontrant la naïve imprudence -avec laquelle j'avais rempli ce cœur d'un unique -rêve.</p> - -<p>Nous demeurâmes à Vaugarrec l'été, l'hiver à -Sérimonnes, et les jours continuèrent à couler -pour moi tels que par le passé, à cela près que -j'eus désormais un double horizon pour encadrer -ma vie et une double tendresse pour veiller sur -elle. M. d'Escorral alla me dénicher à Tarbes un -brave homme de précepteur dont la science était -tenue pour universelle ; même aujourd'hui, je -m'en voudrais de croire que cette réputation -était usurpée, car une connaissance approfondie -de toutes choses prouve surtout à celui qui la -possède la vanité de toute connaissance et ce fut -là, sans doute, la raison pour laquelle mon précepteur -négligea de m'apprendre rien. Je lui en -ai gardé beaucoup de gratitude ; il fut prévoyant -sans trop s'en douter : les enfants ont l'horreur -de toute discipline intellectuelle, et le souvenir -des mauvais instants que la plupart des hommes -ont dû à la science durant leurs jeunes années -les en détourne souvent dans l'âge où ils sauraient -goûter le plaisir qu'elle dispense ; en vérité -les hommes devraient tenir ce plaisir en réserve -et se ménager prudemment le désir de s'instruire -pour les jours où ils n'auraient plus rien -à faire de mieux ; si je ne pouvais pas éprouver -ce désir à présent, avec quoi remplirais-je les -heures de ma vie?</p> - -<p>Mais alors j'aimais bien mieux vagabonder -dans la montagne. Devant ces libres espaces, -mon imagination osait déployer ses ailes plus -follement que jamais ; et puis, là, je ne craignais -pas que l'arrivée soudaine de quelqu'un vînt me -déranger quand ma pensée s'occupait au délicat -travail qu'exige la construction des rêves ; -pour mieux leur donner l'apparence de la réalité, -je pouvais même, sans crainte de passer pour -fou, faire les gestes, prononcer les mots appropriés -à la circonstance : ainsi, lorsque je m'essoufflais -à grimper le long d'une pente, je me -retournais parfois, la main tendue, et je disais : — Prends -ma main, Lilette ; sois un peu courageuse, -nous allons arriver… Fais attention à -cette pierre, à cette ronce… Attends…</p> - -<p>Et je me baissais, et, comme si la pierre et la -ronce eussent pu vraiment blesser ou entraver -les doux pieds de ma petite amie, je les écartais -du chemin…</p> - -<p>Dans les premiers temps de leur mariage, ma -mère et M. d'Escorral allèrent souvent au pic -d'Astaran remercier la morte qui, reconnaissante -de tant de piété et d'amour, avait, par une occulte -et tendre influence, uni deux êtres créés pour -puiser l'un dans l'autre un parfait bonheur. Ils -m'y emmenèrent un jour. De là-haut, j'aperçus -un merveilleux horizon ; les monts, sur plus de -dix lieues, s'abaissaient peu à peu vers la plaine -que l'on voyait au loin confuse, indéfinie et -pareille à la mer telle que je pouvais l'imaginer. -Je me serais cru volontiers sur la plus haute -marche d'un immense escalier qui reliait le ciel -à la terre. M. d'Escorral désignait du doigt -certains clochers et disait des noms de villages ; -mais je l'écoutais distraitement ; devant moi, -dans une échancrure du paysage, un château en -ruines apparaissait au flanc d'un mont ; je venais -de reconnaître Balem, et mon cœur battait très -fort. Certes, depuis le départ de Lilette, j'étais -allé rôder autour de la maison où elle était née ; -mais en cet endroit où je venais d'éprouver violemment -les émotions que procurent à certaines -âmes la contemplation de la nature et le voisinage -de la mort, l'apparition inattendue de ces -vieux murs prit pour moi une importance extraordinaire.</p> - -<p>Depuis, je revins bien souvent au pic d'Astaran -et là, debout sur une roche, tourné vers -Balem, j'appelais « Lilette! Lilette!… » de -toutes mes forces… Oui, c'était là qu'elle viendrait -un jour me retrouver, là, devant ces -montagnes et devant cette tombe que nous -échangerions les promesses éternelles… Je contemplais -au fond de moi-même toutes sortes de -pensées grandioses et vagues ; et puis, il me -semblait qu'une douce sympathie veillait sur -moi… Ah! sous la neige, un cœur aimant de -vierge endormie devait battre à l'unisson du -mien!… Ainsi mon amour puisait une force nouvelle -aux sources fécondes du mystère ; une -étrange exaltation m'emportait pour ainsi dire -aux cimes de moi-même ; je m'agenouillais sur -le sol en murmurant des paroles délirantes et -bientôt je croyais entendre, comme pour me -pousser irrévocablement dans la voie de mon -rêve, la petite morte d'Astaran murmurer à mon -oreille le nom de la petite absente de Balem.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch16" title="Le jour où fut baptisée ma sœur Jacqueline"></h3> - -<p class="top4em">Le jour où fut baptisée ma sœur Jacqueline, -au bras de M. de Parpelonne, qui était parrain, -nous revint inopinément M. Laubamont. Il était -arrivé la veille au soir dans le pays ; il nous -parut bien vieux et bien triste. Tout de suite je -lui demandai comment se portait Lilette ; alors -il s'aperçut qu'il l'avait oubliée à Sérimonnes ; -M. d'Escorral lui ayant proposé de faire atteler -et d'envoyer une servante chercher la petite, il -répondit qu'elle n'était pas indispensable et que, -d'ailleurs, le voyage l'avait beaucoup fatiguée. -On n'insista pas.</p> - -<p>Mais, peu de temps après, comme nous venions -de prendre nos quartiers d'hiver à Sérimonnes, -j'appris que Lilette allait venir le soir -même avec son père dîner chez nous. La journée -se traîna dans la fièvre de l'attente. Vers six -heures la clochette carillonna et ma mère dit :</p> - -<p>— Voici nos hôtes…</p> - -<p>J'étais assis dans un fauteuil, le dos tourné à -la porte, et je pensais : « Jamais je n'oserai bouger, -jamais je ne pourrai la regarder… » Puis -une rafale intérieure dispersa ces pensées accablantes ; -j'entendis le bruit des embrassades et -les paroles de bienvenue ; je me levai brusquement : -Lilette était en face de moi.</p> - -<p>Quelle étrange surprise! Elle ne ressemblait -pas du tout à l'image que j'avais peu à peu dessinée -en moi-même ; elle avait grandi autrement -dans la vie que dans mon rêve. Mais c'était en la -voyant que je croyais rêver…</p> - -<p>— Bonjour, Calixte, comment allez-vous? -Hélas! je ne reconnaissais pas même le son -de sa voix et elle ne me tutoyait plus. Déjà, -aussi peu émue que si nous nous étions quittés -la veille, elle s'était éloignée de moi ; dressée -sur la pointe des pieds, menue et coquette, -elle arrangeait sa coiffure devant la glace. -Durant quelques minutes, je la détestai violemment ; -puis je sentis les larmes me monter aux -yeux et j'allai m'enfermer dans ma chambre -pour les laisser couler à leur aise. Alors, peu à -peu, l'apaisement se produisit ; en regardant en -moi je constatai que la véritable image de Lilette -avait soudain effacé l'autre et qu'elle était beaucoup -plus belle. Je revins au salon irrité de mon -injustice, et d'autant plus amoureux de le réelle -Lilette que je me sentais coupable de l'avoir -secrètement offensée.</p> - -<p>M. Laubamont nous mit au courant de sa -situation ; elle n'était pas gaie : les laboratoires -et les appareils avaient englouti toute sa fortune -et il ne s'en était aperçu que récemment, en ne -trouvant plus dans sa poche de quoi payer une -robe à sa fille. De plus, il se reprochait amèrement -d'avoir poursuivi son but avec précipitation -et impatience ; car, si le succès n'avait pas -couronné des expériences accomplies dans d'excellentes -conditions, c'était, à n'en point douter, -qu'il avait proclamé prématurément l'infaillibilité -de ses formules.</p> - -<p>— Vous me direz, ajoutait M. Laubamont, -que ce n'est pas un grand malheur de n'avoir -plus un sou vaillant et que, d'autre part, les -savants eux-mêmes ne doivent pas se laisser -abattre par la constatation d'une erreur. Je vous -accorde qu'il est également possible de réédifier -une fortune et de faire une nouvelle tentative -pour découvrir la vérité. Mais ce qui n'est pas -possible, c'est d'obtenir un délai lorsqu'il plaît -à notre maître inconnu de nous rappeler à lui… -Hélas! j'ai bien peur que mon heure ne soit proche ; -tous les jours je me sens plus débile, comme -si mon cœur n'était plus capable de distiller du -sang en quantité suffisante. J'avoue qu'il est -assez vexant pour celui qui veut de ses propres -mains créer la vie de se voir comme les autres -soumis à la loi de la mort. Il n'importe : jusqu'au -bout je poursuivrai courageusement mes -recherches. Mais un savant doit procéder avec -méthode ; je dois donc avant tout essayer de -prolonger mon existence et, plus spécialement, -m'enquérir des moyens par lesquels je puis donner -à mon sang plus d'abondance et de vertu…</p> - -<p>A huit jours de là, Yan Rescampane, le -valet de M. Laubamont, vint nous apprendre -la mort de son maître. En pleurant à fendre -l'âme il nous conta comment tout s'était passé : -le pauvre monsieur s'était injecté du sang de -lapin dans les veines, et dès le lendemain il avait -dû se mettre au lit, brûlé qu'il était par une -fièvre à faire frémir ; puis des pustules lui avaient -crevé la peau de la tête aux pieds ; mais il avait -exigé qu'on n'avertît personne ; il était resté -jusqu'au dernier moment sans inquiétude et avait -déjà peine à faire aller la langue qu'il bégayait -encore avec satisfaction : « L'effet se produit… -l'effet se produit… » A présent il faisait horreur -à voir et répandait une odeur épouvantable.</p> - -<p>— Même, affirmait le domestique, quand j'ai -quitté Balem, des poils pareils à ceux des lapins -commençaient à lui pousser sur tout le corps.</p> - -<p>A ce moment, M. de Parpelonne, accablé de -douleur, fit son entrée et nous confirma la nouvelle. -Troublés comme nous l'étions par cet -effrayant trépas, ce fut pour nous un véritable -soulagement d'acquérir de la bouche de notre -ami la certitude que le détail des poils de lapin -était dû à l'imagination affolée du pauvre Yan -Rescampane.</p> - -<p>Il me sembla très doux de me répéter que -Lilette était pauvre et orpheline et de prendre dès -ce jour, tout au moins vis-à-vis de moi-même, -l'attitude de celui qui devait la protéger dans la -vie. Mais j'eus tout d'abord, à son sujet, une -grosse déception : M. de Parpelonne avait promis -de s'occuper d'elle à M. Laubamont mourant -qui, du reste, ne le lui avait pas demandé ; -il nous fit part de cette promesse ; ma mère, de -son côté, avait décidé de garder la petite chez -nous et elle fit observer à notre ami que cela -serait préférable pour tout le monde ; mais il ne -voulut rien entendre.</p> - -<p>Bientôt il prit l'habitude de nous arriver agité -ou inquiet ; nous le questionnâmes ; il nous -avoua que Lilette le faisait endêver :</p> - -<p>— D'ailleurs, ajouta-t-il, cette enfant n'est -pas tout à fait coupable ; le métier de père ne -peut pas s'apprendre du jour au lendemain : j'y -suis nouveau et c'est d'autant plus grave que -je me fais vieux et que cette fille imprévue m'est -tombée du ciel déjà toute grande.</p> - -<p>« Ma chère amie, dit-il encore en se tournant -vers ma mère, vous devriez bien me donner -quelques leçons.</p> - -<p>— Hélas! répondit celle-ci, vous avez passé -l'âge d'aller à l'école et d'ailleurs on n'apprend -pas la paternité comme une science. Ce que -vous avez de mieux à faire, c'est de nous confier -cette enfant.</p> - -<p>Alors il objecta sa promesse qui, pour avoir -été imprudente, n'en devait pas moins être -tenue, puisque celui à qui il l'avait faite n'était -plus là pour l'en délier.</p> - -<p>— Attendez, dit ma mère après quelques -minutes de réflexion, je crois qu'il y aura, si -vous le voulez bien, un moyen de tout arranger… -M. d'Escorral et moi nous vous aimons -comme un père ; pourquoi ne viendriez-vous pas -habiter avec nous?</p> - -<p>M. de Parpelonne demanda deux jours pour -prendre son parti et, sur le soir du deuxième -jour, il vint frapper à notre porte avec ses hardes -et Lilette. Nous l'installâmes dans les appartements -de feu ma grand'mère et nous l'appelâmes -désormais grand-papa. Ainsi, à quelques années -de distance, les hasards de la vie me procurèrent -un père et un grand-père, à moi qui ne m'en -étais jamais connu ; je dois avouer qu'en cette -circonstance tout fut pour le mieux et qu'il eût -été difficile d'en imaginer de plus aimables et -de meilleurs…</p> - -<p>Dès qu'elle fut entrée chez nous, Lilette se -confina aux côtés de ma mère ; c'était là que je -me tenais ordinairement, mais je n'en fus pas -jaloux, parce qu'il y avait place pour deux et -que d'ailleurs on n'est pas jaloux de ceux que -l'on aime. Ce qui m'attristait, c'était que ma -présence semblait visiblement agacer Lilette. -Après m'avoir subi quelque temps en silence, -elle ne se gêna pas pour me dire que j'étais -une femme manquée, qu'on me trouvait toujours -dans les jupons et que je ferais bien mieux de -suivre M. d'Escorral à la chasse. Je dus m'avouer -qu'elle avait raison, mais tout de même j'aurais -préféré que cette observation ne me vînt pas de -sa part.</p> - -<p>D'ailleurs, Lilette s'aperçut bientôt que les -travaux féminins ne l'intéressaient pas ; près de -ma mère elle demeura perpétuellement les bras -ballants, les mains inertes, le front barré par la -ride profonde de l'ennui. Cependant, ne trouvant -aucun charme à la chasse, je m'occupais, -solitaire et navré, à édifier des volières au fond -du jardin. Un jour Lilette vint examiner ces travaux, -me donna son avis, essaya même de se -rendre utile ; elle avait un joli petit air humble -et triste de chien battu ; pour la première fois la -solitude et le désœuvrement la poussaient vers -moi comme vers un refuge… A cette époque, je -le compris assez bien pour lui lancer ironiquement -que sa place n'était pas en la compagnie -d'un garçon et que je n'étais pas allé la chercher. -Mais Lilette n'était pas fière ; elle pleura, implora -ma pitié, ouvrit son âme : il ne fallait pas lui en -vouloir, elle n'était pas heureuse, elle était -d'autant plus malheureuse qu'elle n'avait jamais -su ce qu'elle désirait… Je m'attendris ; je lui dis -qu'elle pouvait tout au moins être sûre de trouver -en moi un ami qui saurait la plaindre et la -consoler…</p> - -<p>— Je ne tiens même pas à ce qu'on me plaigne, -répondit Lilette…</p> - -<p>Pourtant, désormais, elle ne me quitta plus. -Nous errions ensemble dans les allées du jardin -ou le long des routes, cherchant des sujets de -conversation et nous résignant le plus souvent -à nous taire. Lilette coupait brusquement au -passage les fleurs qui se trouvaient à portée de -sa main et, quand c'étaient des roses, elle les -mordait. Parfois elle s'asseyait soudain : « Comme -je suis lasse! » soupirait-elle. Et les larmes lui -montaient aux yeux, et elle parlait d'elle, toujours -d'elle ; la pitié qu'elle éprouvait pour sa -personne la rendait éloquente ; tout la fatiguait -et l'ennuyait, et, quand elle se tournait vers l'avenir, -elle n'y voyait que du noir ; elle aurait -voulu avoir déjà fini sa vie, n'avoir plus rien à -espérer, à attendre… Les premières fois j'essayai -de lui donner du courage.</p> - -<p>— Voyons, Lilette, c'est stupide, à votre âge, -de vous laisser abattre ainsi.</p> - -<p>Je finis par m'attirer cette réponse :</p> - -<p>— Mon ami, vous n'êtes pas sans doute un -imbécile, mais vous ne me comprenez pas du -tout.</p> - -<p>Dès lors, quand elle se lamenta, je me gardai -bien de l'interrompre ; mes inquiétudes personnelles -suffisaient, du reste, à occuper mon esprit, -Qu'étais-je pour elle? M'avait-elle pris pour -confident, parce qu'elle voyait en moi celui sur -qui s'appuieraient un jour sa faiblesse et son -incertitude? En tout cas, cette faiblesse même et -cette incertitude me la faisaient chérir davantage -encore. Quel bonheur ce serait, plus tard, de -veiller sur elle, de la protéger, comme aux jours -où j'écartais en rêve devant elle les pierres et les -ronces sur les sentiers de la montagne! Mais -consentirait-elle à m'en confier le soin? Ses -grands yeux sombres gardaient obstinément leur -secret et, quand j'essayais de lire en eux, elle -les détournait tout de suite. Parfois, aux heures -où nous restions silencieux l'un près de l'autre, -je pensais en frémissant : « Je n'aurais qu'à -parler pour que le doute s'évanouît. » Mais est-ce -je ne serais pas mort de tristesse ou de rage -si mon aveu l'avait laissée indifférente ou si elle -en avait ri? Et je me taisais, attendant avec résignation -qu'un mot, un geste d'elle me renseignât, -et les jours succédaient aux jours avec des -alternatives de désespoir et d'espérance, et jamais -aucune lueur certaine n'éclairait le douloureux et -doux mystère…</p> - -<p>Je parlais du passé, de notre enfance ; mais -cela était mort et Lilette s'en souciait peu ; du -présent, et elle pleurait d'ennui ; de l'avenir, et -elle avait peur. Un soir nous nous assîmes par -hasard sur le banc où ma grand'mère nous avait -jadis surpris pour ma honte à échanger un puéril -baiser d'amour. L'intention me vint de rappeler -cette aventure à ma compagne ; mais quand -il fallut ouvrir la bouche, je fus véritablement -terrifié et je me contentai de lui vanter en termes -vagues le charme de l'endroit, le parfum des -rosiers sauvages qui formaient une tonnelle au-dessus -de nos têtes, la grâce de ces vieilles pierres -rongées de mousse…</p> - -<p>— Oui, fit Lilette, tout ce que vous me racontez -est très joli ; seulement on est bien mal assis sur -ce banc et vous devriez le faire remplacer.</p> - -<p>A Vaugarrec, dans le désert de la montagne, -elle se rapprocha de moi plus encore. Mais déjà -j'étais trop lâche devant elle pour consentir à -m'avouer que l'ennui était la vraie raison de cette -sympathie ; lorsque nous revenions vers le château -après une longue promenade, Lilette s'appuyait -avec plus d'abandon à mon bras et c'en -était assez pour mon bonheur… Vers la fin de -l'été, par un après-midi déjà froid et triste, je -la trouvai sur la terrasse en train de pleurer -en embrassant la petite Jacqueline ; comme mes -paroles de consolation n'avaient le plus souvent -d'autre effet que de l'agacer et de lui inspirer -des réponses désagréables, je m'empressai de -tourner les talons ; mais elle courut à ma poursuite.</p> - -<p>— Calixte, ne m'abandonnez pas… écoutez-moi… -il faut que je vous parle.</p> - -<p>Puis elle se mit à pleurer de plus belle et murmura :</p> - -<p>— Non, pas maintenant, pas ici… Ne me -demandez rien et venez demain matin au pic -d'Astaran.</p> - -<p>Elle y était déjà quand j'arrivai, assise sur -la tombe de Blanche, et les rêves n'avaient pas -menti. Faute de trouver rien de mieux, je m'agenouillai -devant elle ; mais elle me releva doucement -en disant :</p> - -<p>— Ce n'est pas à vous de vous agenouiller, -c'est à moi de vous demander pardon, pardon -de vous avoir fait souffrir, de vous avoir fait -attendre cette heure… Mais il ne faut pas m'en -tenir rancune : je craignais de n'aller vers vous -que parce que je n'avais jamais vu que vous dans -la vie, je ne voulais pas affirmer mon amour -alors qu'il n'était pas sûr de lui-même ; qu'en -aurait-il été de notre bonheur si, à la première -occasion, j'avais reconnu que je m'étais trompée? -Vous savez comme je suis lâche, comme l'avenir -me fait peur ; j'ignore tout autant qu'hier ce qu'il -sera, mais je vous y vois, et cela suffit…</p> - -<p>Je me reproche à présent de ne pas m'être -abandonné alors à toute l'ivresse de ma joie ; -c'est une coupe qu'il faut épuiser violemment -quand elle nous est tendue, car nous ne savons -pas si nous l'aurons un instant plus tard près -de nos lèvres… J'étais assis près de Lilette, je -tenais ses mains dans les miennes sans la regarder, -et je modérais mon délire intérieur en me -répétant sans cesse : « Il faut être calme, il faut -être sage ; ce bonheur n'est-il pas tout naturel, -ne l'ai-je pas prévu depuis toujours?… » Je me -disais même : « Qui sait? ce n'est peut-être -qu'un rêve cette fois encore… Si je me tourne -vers elle, mes yeux la retrouveront-ils?… »</p> - -<p>Et je murmurai, regardant toujours en face de -moi :</p> - -<p>— Dis-moi que c'est bien vrai, Lilette!…</p> - -<p>Et alors je ne vis plus rien du tout : un baiser -s'était posé sur mes lèvres, et parce que ce baiser -avait soudain effacé le monde et Lilette elle-même, -le bonheur semblait couler en moi comme -d'une source surnaturelle, comme du sein entr'ouvert -de l'infini.</p> - -<p>Je connus quelques beaux jours. La joie nous -rend égoïstes comme la douleur ; ébloui par elle, -j'en oubliais de regarder Lilette ; j'énonçais mille -espoirs, je faisais mille projets, et je ne pensais -pas que mon amie pût désirer autre chose que -ce que j'avais désiré pour elle ; je me rappelle -aujourd'hui qu'elle souriait étrangement en m'entendant -parler de la sorte, et qu'elle me répondait -avec mélancolie, comme lassée à l'avance de -tout ce que je lui promettais :</p> - -<p>— Oui… oui… nous ferons tout ce que vous -voudrez…</p> - -<p>Peu après, nous redescendîmes à Sérimonnes. -Quel bon hiver je prévoyais pour nous deux… -Hélas! n'ai-je pas dès lors été coupable, par -trop d'amour, de croire que mon bonheur et -celui de Lilette étaient destinés à toujours se -confondre, et n'est-ce pas cette idée insensée qui -fut la cause de tant de désillusions?… Lilette, -elle, voyait venir l'hiver avec une sorte d'angoisse. -Elle disait : « Cela m'ennuie de revenir -à Sérimonnes, il me semble qu'un rêve va finir, -que je vais redescendre du ciel sur la terre… » -En vain je lui parlais de longs soirs attiédis par -notre tendresse, devant les flammes dansantes -des grands feux, auprès de ceux que nous aimions. -Tout cela n'avait pas l'air d'enchanter Lilette…</p> - -<p>— Vous comprenez bien, me dit-elle un jour, -qu'à Sérimonnes nous serons moins libres qu'ici. -Je ne veux pas que vous avertissiez encore votre -mère… A quoi bon? nous sommes trop jeunes -pour nous marier tout de suite… Promettez-moi, -Calixte, que personne, pour le moment, ne -saura rien de nos projets?</p> - -<p>Certes, je ne pouvais croire que Lilette eût -aucune arrière-pensée ; je ne doutais pas d'elle -après lui avoir entendu dire librement des mots -que la crainte ou l'orgueil avaient si longtemps -retenus sur mes lèvres. Mais cette cachotterie -inutile m'ayant attristé, je me sentis environné -de noirs présages. Ils tinrent leurs promesses : -durant tout l'hiver, l'attitude de Lilette fut énigmatique, -pénible, irritante. Elle semblait éviter -de se trouver seule avec moi ; un instant plus -tard elle m'écrivait de longues lettres. Elles sont -brûlées depuis longtemps, mais ma mémoire a -gardé copie de phrases entières : « Promettez-moi -que nous serons heureux, j'ai besoin que -vous me le répétiez… Je vous aime, je ne devrais -pas être triste, dites-moi pourquoi je le -suis… Jadis je n'étais pas sûre de moi-même ; il -me semble que c'est de vous que je ne suis pas -sûre à présent ; j'ai peur que vous ne me connaissiez -pas, que vous ne vous fassiez des illusions -sur mon compte… » Alors je m'empressais -d'aller la rassurer, mais j'étais souvent mal -reçu : « C'est tout ce que vous avez à me dire?… -Ce n'était pas la peine de vous déranger! » Parfois -je tentais de remplacer par un baiser ou -une caresse les paroles impuissantes ; mais Lilette -s'écartait de moi ou me repoussait : « Vous êtes -fou… on peut nous surprendre. » Parfois encore -c'était elle qui se jetait furieusement à mon cou, -et puis, durant quelques instants, elle demeurait -dans mes bras, les yeux clos, inerte et froide -comme une morte… Bientôt elle devint fort -dévote ; il fallut que ma mère l'accompagnât à -la messe tous les jours ; je remarquai aussi -qu'elles avaient ensemble de longs et secrets -entretiens.</p> - -<p>Au début du printemps, M. d'Escorral dut -aller à Toulouse pour recueillir l'héritage d'une -parente ; ma mère m'ayant engagé vivement à le -suivre, j'y consentis, bien qu'à regret. Quand -nous fûmes dans la grande ville, M. d'Escorral -ne négligea rien pour me distraire ; tous les soirs -il me conduisit à la comédie ou dans divers lieux -de divertissement. Il était en relation avec plusieurs -familles toulousaines, auxquelles je fus -présenté, et je retrouvai là des jeunes gens qui -avaient été mes camarades au collège. Ils m'accueillirent -si aimablement que je ne pus refuser -de prendre part à leurs plaisirs quand ils m'en -prièrent. Je me rappelle quelques promenades -en bateau, sur le beau fleuve aux rives empanachées -de hauts peupliers, les gais repas dans les -auberges riveraines, les longues parties de cartes -dans les tripots, l'or luisant à la lueur des bougies ; -je me rappelle surtout la nuit où, les seins -nus, jolie et provocante, une grisette, chargée -par mes compagnons de me déniaiser, vint -m'offrir une bouche qui n'était pas celle à qui -j'entendais réserver mes baisers… Je cédai par -peur du ridicule ; mais quand je revis M. d'Escorral, -j'étais tellement accablé de dégoût et de -tristesse que je me confiai à lui, dans l'espoir -de soulager ma conscience. Alors il fit de grands -éclats de rire : je n'étais qu'un sot, j'étais resté -trop longtemps pendu aux jupons de ma mère, -et il fallait au plus tôt jeter ma gourme sous -peine de voir les gens se gausser de moi… Il -parlait très haut, d'une voix que je ne lui connaissais -pas et détournait ses yeux des miens… -Dès ce moment il me sembla qu'il se forçait -pour rire et que ses conseils n'étaient pas sincères. -Cependant, pour lui faire plaisir, je lui -promis de rester à Toulouse après son départ, -comme il m'y conviait. Au moment de me quitter, -devant la diligence, il me remit une bourse -pleine de louis d'or en me disant :</p> - -<p>— Amuse-toi bien ; c'est de ton âge…</p> - -<p>Et la lourde voiture s'ébranla… Je me revois -encore, bien après qu'elle eut disparu, abaissant -d'une main les bords de mon chapeau pour dissimuler -mes yeux gonflés de pleurs, et faisant -machinalement sauter dans l'autre la bourse -pleine de louis d'or.</p> - -<p>Durant quelques jours, j'essayai d'obéir à -M. d'Escorral et de me rendre aux invites de -mes compagnons ; mais c'était au-dessus de mes -forces ; dès que je me retrouvais seul, je versais -des torrents de larmes ; des rêves affreux troublaient -mes nuits ; une fois, dans mon sommeil, -je crus tenir Lilette morte entre mes bras ; je -m'éveillai en sursaut et j'écrivis immédiatement -aux miens que j'avais l'intention de revenir et -que d'ailleurs mes ressources étaient épuisées ; -M. d'Escorral m'envoya d'autre argent et quatre -pages de moqueries. Alors je pris la résolution -de ruser : dans les lettres que j'écrivis par la -suite, je m'arrangeai pour lui faire croire que je -devenais un parfait débauché ; mes appels de -fonds se multiplièrent ; je criais misère sans -répit et laissais pressentir de considérables -dettes de jeu… La tactique était bonne ; on ne -tarda pas à me rappeler.</p> - -<p>Ma mère m'attendait à Tarbes en berline et -nous partîmes sur-le-champ. Elle me dit, sur un -ton d'affectueux reproche :</p> - -<p>— Tu vas bien t'ennuyer avec nous à présent, -mauvais sujet!</p> - -<p>Elle semblait toute triste ; je ne pouvais pas -faire durer la plaisanterie plus longtemps ; en -riant, je tirai donc de mes poches tout l'or -qu'elles contenaient :</p> - -<p>— Regarde, m'écriai-je triomphalement, j'ai -été sage, et si je t'ai fait croire le contraire, c'est -que je ne demandais qu'a revenir.</p> - -<p>Je m'attendais bien à ce que maman m'embrassât — ce -qu'elle fit — mais non pas à voir -ses yeux se remplir de larmes ; immédiatement -je compris qu'un malheur était arrivé ; j'étais -même sûr qu'il s'agissait de Lilette ; son nom -était sur mes lèvres, où je le retenais éperdument ; -et pourtant je voulais tout savoir…</p> - -<p>— Maman, je t'en supplie, dis-moi tout!</p> - -<p>— Mon chéri, calme-toi, ne me fais pas davantage -de peine ; si vraiment tu l'aimais, comme je -le crois, il faut que tu sois bien courageux : tu -ne la reverras jamais…</p> - -<p>J'écoutais accablé comme par ces chaînes que -nous sentons parfois peser sur nous dans les -cauchemars… Pourquoi ne devais-je pas la revoir? -Des hypothèses se présentaient avec une -rapidité vertigineuse : elle était morte, partie, -mariée… J'envisageais en un instant toute l'horreur -de ces événements possibles, et, chaque fois, -l'étau qui broyait mon cœur semblait resserrer -sa morsure…</p> - -<p>— Tu ne la reverras jamais… Elle ne voulait -pas d'autre époux que Dieu… C'est à Vaugarrec, -l'été dernier, qu'elle m'a confié pour la première -fois son dessein de prendre le voile. J'ai lutté, -mon enfant : je croyais que ce n'était là qu'une -lubie de jeune fille ; mais je me suis heurtée à -une ferme volonté. Il ne faut pas la détester ; -elle n'avait pas voulu qu'on te mît au courant, -parce qu'elle se doutait, comme nous, que tu l'aimais, -et nous t'avons éloigné au moment de son -départ pour essayer de nous épargner à tous une -douleur inutile…</p> - -<p>Devant l'inexplicable duplicité de Lilette, mon -accablement fit place pour un instant à la rage :</p> - -<p>— Maman, tu as été sans le savoir complice -d'une folle, d'une malheureuse!…</p> - -<p>— Elle était malheureuse, mais non pas folle, -répondit ma mère ; elle t'aimait comme un frère, -elle me l'a dit bien des fois, mais elle n'aurait -jamais consenti à être ton épouse, pas plus que -celle d'un autre. Peut-être sous ses sentiments -religieux cache-t-elle quelque lâcheté, quelque -égoïsme ; mais il n'est pas généreux de l'en -soupçonner et c'est, d'ailleurs, tellement inutile!… -Apprends encore qu'elle est entrée au couvent -comme d'autres dans la tombe, de son plein -gré, sans doute, mais désespérément… Si tu avais -vu sa tristesse, le jour qu'elle partit!… Il faut, -mon enfant, lui témoigner par devers toi-même -un peu de cette pitié que l'on doit aux morts…</p> - -<p>— Maman, elle est affreusement égoïste, lâche -et peut-être méchante… En tout cas, elle nous a -menti, à toi, à moi, à tous… Tiens, regarde!</p> - -<p>Et je lui mis dans la main les lettres de Lilette. -Aux dernières clartés du jour elle en lut quelques -passages avec une douloureuse stupéfaction ; -et puis, après avoir réfléchi quelque peu :</p> - -<p>— Mon petit, me dit-elle, j'aime presque -mieux qu'il en ait été ainsi ; au moins, à présent, -tu vois ce qu'elle vaut et tu finiras même par -avouer qu'elle ne méritait pas tant d'amour…</p> - -<p>— Maman, je l'aimais!…</p> - -<p>— … Que tu n'aurais pas été heureux avec -elle, qu'elle t'aurait fait souffrir de la pire des -manières, c'est-à-dire sans le vouloir…</p> - -<p>— Je l'aimais! Je l'aimais!…</p> - -<p>— … Que c'était une malade, une détraquée, -peut-être pis encore!</p> - -<p>— Maman, dis-toi bien que je l'aime à présent -davantage, parce que je la plains.</p> - -<p>Nous gardâmes quelques instants le silence ; -puis ma mère me dit en me serrant de toutes ses -forces contre son cœur :</p> - -<p>— Mon chéri, promets-moi que tu vas être -sage, que tu te laisseras soigner et guérir? Pense -à nous tous, à moi qui t'aime et que tu aimes, à -M. d'Escorral, qui a tant souffert autrefois, à -notre petite Jacqueline… Pense que nous pouvons -être si heureux tous ensemble et que nous -méritons si bien de l'être… Sois sage, et puis, -tu verras, dans quelques années, que dis-je? -dans quelques mois, comme tout ce gros chagrin -sera loin…</p> - -<p>Elle cessa brusquement de parler, comprenant, -avec la merveilleuse lucidité de l'amour, la douloureuse -inutilité des meilleures paroles. Et je -restai, durant tout le voyage, appuyé contre elle, -dans une épouvantable crispation de tout mon -être, sans pouvoir rien dire, sans pouvoir même -pleurer…</p> - -<p>— Calixte, me demanda simplement ma mère -comme nous arrivions à Sérimonnes, tu nous -pardonneras bien d'avoir eu recours pour te -guérir à un remède indigne de toi?…</p> - -<hr /> - - -<p>Même à distance, même en considérant mon -passé comme un étranger insensible pourrait le -faire, j'essaierais vainement d'évoquer sans frémir -la semaine qui suivit ce retour ; je sens -encore vivante en moi l'horreur de ces jours -accablés par la tristesse ou tourmentés par la -colère, de ces nuits sans sommeil… Savez-vous -ce que c'est que de ne plus dormir, d'entendre -sans trêve une voix dans le silence, de voir un -visage dans les ténèbres, de se souvenir avec -cette minutie cruelle que l'esprit tourmenté par -la fièvre apporte à ses travaux, de se répéter -mille fois : « Il y a trop longtemps que la nuit -dure, l'aurore ne reviendra plus. » Ah! je ne -pense pas qu'on ait souvent, par amour, souffert -de la sorte, et ceux qui auront lu ces pages trop -vite ne m'accorderont sans doute que cette -espèce de pitié qu'on a pour les malades, les -exaltés, et les fous ; peut-être même mépriseront-ils -tant de faiblesse ; mais le mépris m'est -indifférent et je ne demande pas la pitié ; je voudrais -seulement qu'on me comprît, je m'adresse -à la raison et non pas au cœur. Ce que je pleurais -alors, ce n'était pas un petit être vain et misérable, -je pleurais un mort précieux : le cher -espoir de toute ma vie ; où il n'y avait jamais eu -que cet espoir, je ne voyais plus rien ; je ne me -retrouvais plus quand je me cherchais moi-même, -c'était la détresse absolue, la fin de tout, -cet anéantissement de l'âme qui ne peut pas se -concilier avec la vie persistante du corps et qui -nous fait bientôt considérer celle-ci comme inutile -et odieuse… C'est à ceux qui, pour quelque -raison que ce soit, ont souffert ainsi, que je fais -appel, tandis que je me revois, derrière Balem, -assis au bord d'un gouffre où gronde le gave, les -yeux fixés vers le fond. Qu'ils s'imaginent à ma -place… Est-ce qu'ils n'auraient pas alors pensé -qu'ils étaient lassés, qu'ils avaient bien sommeil? -Est-ce qu'une main plus forte que leur volonté ne -les aurait pas poussés vers cet abîme, est-ce qu'ils -n'y seraient pas tombés, comme j'y suis tombé?</p> - -<p>Oh! surtout, qu'on ne m'accable pas en me -reprochant cette lâcheté suprême : ceux qui se -sont jetés dans les bras de la mort et que la -mort a repoussés emportent d'elle un souvenir -qui est leur punition éternelle ; toutes les douleurs -terrestres, même celles de l'amour, peuvent -s'oublier ; mais ce qu'on n'oublie pas, -lorsqu'on a sincèrement voulu mourir, c'est la -minute où l'on se détache de la vie, le remords -inouï qui suit l'acte que l'on a cru définitif… -Désormais, celui qui est passé par là, quand le -malheur reviendra vers lui, ne pourra même -plus se consoler avec la pensée du grand repos ; -il saura, lui, que les tempêtes qui l'assaillent ne -sont rien à côté de l'affreuse nuit qui l'attend, -et, à ces moments-là, il reverra dans toute son -horreur la face implacable sur laquelle il souleva -le voile.</p> - -<p>Des bergers me ramassèrent inanimé au bord -du gave ; par miracle je ne m'étais pas blessé -gravement ; mais à la suite de cette émotion physique -et morale je restai deux jours évanoui… -Quel étrange sommeil! j'entendais vaguement -les voix de mes parents, et je me disais : « Je -suis mort, et mon âme est revenue vers ceux -que j'aimais… » Quand je repris connaissance, -Lilette sanglotait auprès de mon lit, je crois -même que ce furent ses sanglots qui me réveillèrent -tout à fait.</p> - -<p>A quoi bon me torturer longuement avec le -souvenir des jours qui suivirent, les seuls où j'ai -connu le bonheur autrement qu'en rêve? Je -revois, sans trop oser regarder ces images, une -Lilette ayant enfin l'air d'être heureuse et confiante -près de moi, pendant ma rapide guérison -et nos courtes fiançailles ; je me rappelle nos promenades -à la Gontrie, les ouvriers qui chantaient -en réparant la maison où nous allions vivre, le -cortège nuptial sur la route jonchée de roses, et -puis, à la nuit, la vieille Anne ouvrant les portes -devant nous deux avec des mots de bienvenue…</p> - -<p>Nous avons, dans la vie, une heure triomphale, -celle où précisément le rêve et la réalité -se donnent la main. Alors nous sommes parvenus -au sommet de notre existence ; nous pensons -même un instant y pouvoir demeurer ; -nous oublions que la vie est une étape et que -nous n'avons pas le droit de nous arrêter en chemin ; -bientôt nous nous sentons poussés en -avant ; étonnés, nous essayons d'abord de résister, -mais toute résistance est vaine et la descente -commence sur l'autre penchant de la montagne, -d'autant plus précipitée que le sommet atteint -était plus haut…</p> - -<p>J'ai été bref sur mon bonheur par pitié pour -moi, je serai bref sur mes désillusions pour ne -pas lasser la patience des autres. Mon infortune, -je m'en rends bien compte, fut d'une vulgarité -et d'une banalité lamentables : en deux -mots, je fus ce qu'on appelle indulgemment un -mari malheureux ; j'aurais même pu remplacer -ces derniers mots par un seul… Mais pourquoi -me couvrir davantage de ridicule, puisque je ne -saurais pas même avoir la consolation de m'irriter -contre les rieurs? J'irai même jusqu'à leur -accorder qu'il eût été plus élégant et plus sage -d'oublier bien vite cette mésaventure. D'autres -n'y eussent point manqué. C'est dire que les -événements n'ont d'importance que celle que -nous leur attribuons, que par suite les douleurs -ne gardent tout leur sens qu'en nous-mêmes, et -qu'il est peut-être exagéré de taxer les autres -hommes d'égoïsme toutes les fois que nos petites -misères ne réussissent pas à les intéresser.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="ch17" title="Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie"></h3> - -<p class="top4em">Le cours de cette histoire a rejoint celui de -ma vie. Que ces pauvres feuillets, qui contiennent -tout le passé, aillent le retrouver, aillent -dormir à la place qui leur est due : sous la poussière… -Pourtant, mon Dieu, avant d'en finir -avec tout cela, permettez-moi de me tourner -vers vous et de vous dire :</p> - -<p>« Seigneur, il n'y a pas de raisons pour que -vous n'existiez pas et mon malheur ne m'a pas -fait douter de vous, car je sais que j'en suis seul -responsable ; je m'étais, tout jeune, accoutumé -à ne vivre que dans mes rêves, et comme j'avais -toujours dirigé au gré de mon désir cette vie -imaginaire, l'idée ne m'était pas venue qu'il -pouvait, dans la vie réelle, en être autrement. -Seigneur, nous sommes vos enfants, mais des -enfants terribles ; si votre puissance est infinie, -nos aspirations sont sans limites, et malgré toute -votre bonne volonté vous n'arriveriez jamais à -nous satisfaire.</p> - -<p>« Il me semble tout de même, Seigneur, que -vous avez été quelque peu injuste envers moi. -Il exista, évidemment grâce à vous, une enfant -vers qui semblait me pousser votre grande main -mystérieuse. Nous autres, Seigneur, nous n'avons -pas votre clairvoyance, et vous devez nous -excuser de mal comprendre vos desseins, puisque -vous les avez voulus impénétrables ; je pouvais -bien me tromper de cela ; dès lors, pourquoi -ne pas m'avoir éclairé tout de suite, pourquoi -n'avoir pas retiré le fer de la plaie quand -elle n'était pas encore trop profonde et que j'en -aurais pu guérir?</p> - -<p>« D'ailleurs je ne vous demandais en somme -rien d'impossible, je n'étais pas bien exigeant ; il -était si simple, si logique, si naturel que ce rêve -se réalisât! Nous avions grandi, elle et moi, -l'un près de l'autre et ne l'aimais-je pas comme -il doit vous plaire que l'on aime, depuis toujours -et pour toujours? Je comprends que vous ne -puissiez pas contenter la plupart des hommes -dont les désirs sont multiples et variables, mais -pour moi, qui n'avais qu'un désir, vous n'aviez -vraiment qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, -et je vous assure que par la suite je ne vous -aurais plus importuné jamais… Pardonnez-moi, -Seigneur, je crois bien vous avoir accusé d'injustice, -mais les mots dépassent ma pensée ; vous -seul savez ce que vous faites ; peut-être que des -douleurs comme la mienne ont leur place marquée -dans l'enchaînement des lois éternelles, -qu'elles vous sont nécessaires pour pousser le -monde vers la grande fin de vous seul connue… -Il n'y a pas moyen de discuter avec vous ; nous -ne pouvons que vous implorer. Voici donc ma -prière suprême :</p> - -<p>« Vous me voyez, depuis des ans, chercher -l'oubli et le sommeil dans la solitude ; mais -l'oubli fuit qui le cherche et, quand je veux dormir, -je n'ai pas plus tôt éteint la lampe que des -fantômes accourent et peuplent les ténèbres -autour de moi… Que signifie cela? Vous savez -bien pourtant que si elle venait frapper à cette -porte je ne pourrais ni la maudire ni lui pardonner, -que je n'attends plus rien, que je n'espère -plus rien, que je ne suis plus rien… Pourquoi -retenir près de moi le souvenir et la -souffrance?</p> - -<p>« Laissez au moins, Seigneur, dormir les -morts. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ</h2> - -<p class="xsmall r drap">NOTE SUR MON ONGLE CALIXTE VIDAL, -AUTEUR DU PRÉCÉDENT RÉCIT</p> - - -<p>C'est dans les papiers de mon grand-oncle -Calixte-Léonce Vidal (de la Gontrie) que j'ai -trouvé le récit qu'on vient de lire. Calixte Vidal -mourut quelque vingt ans avant ma naissance ; -il n'est pourtant aucune personne qui me soit -plus familière. En voici devant moi un portrait -assez médiocre, mais, paraît-il, fort ressemblant -que fit de lui un peintre bayonnais du nom -d'Etcheparre. Il est daté de 1863 ; déjà les parties -claires sont devenues jaunes et les dorures -du cadre se sont écaillées et ternies.</p> - -<p>Ceux qui se firent peindre autrefois ont eu -pour eux la vieillesse de leur vie, et ils ont ensuite, -pour nous, dans leurs portraits, une vieillesse -plus longue et non moins lamentable. Bien -que mon grand-oncle Vidal fût jeune quand on -le représenta ainsi, il m'apparaît dans cette image -déjà ancienne comme émacié, débile et chancelant -sous le faix d'un grand âge ; je sais bien -pourtant qu'il mourut de bonne heure. Il a les -cheveux blonds, le nez long, le menton aigu, et -d'extraordinaires yeux pâles, dont les regards, -tournés vers le rêve, semblent aller trop loin -pour rien percevoir de ce qui est dans la vie.</p> - -<p>Il épousa Cécile Laubamont, qu'on appelait -aussi Lilette. Il l'aima, comme on le sait, du premier -instant qu'il la vit, et l'on peut dire depuis -toujours. Ce fut, si j'en crois ce que l'on m'a -conté jadis, une fort jolie personne, svelte, brune, -et de traits excessivement délicats et réguliers. -Elle était taciturne et passait pour sournoise ; -on racontait qu'à Paris son père avait dû la retirer -d'une pension où, vers la quatorzième année, -elle se levait, la nuit, pour aller mordre ses compagnes -jusqu'au sang.</p> - -<p>Je ne pense pas que mon grand-oncle et -Cécile Laubamont aient jamais eu beaucoup de -bonheur ensemble. Durant une dizaine d'années -Lilette trompa son époux tant qu'elle put, sans -pour cela lui accorder les compensations de gentillesse, -d'affabilité et de bonne humeur qui sont -d'usage en cette circonstance. Surprise par lui -comme elle se livrait sous le toit conjugal à son -passe-temps favori, elle obtint son pardon et -disparut le lendemain en emportant ses bijoux -et quelques louis d'or. Il paraît qu'elle a traîné -à Paris une vieillesse misérable après avoir eu -dans la galanterie, sous le nom d'Eléonore de -Sérimonnes, son heure de célébrité.</p> - -<p>Un jour, tandis que de vieux amis de ma -famille remuaient des souvenirs, j'entendis dire :</p> - -<p>— Cette Cécile Laubamont ne valait pas un -liard, mais Calixte avait aussi bien des torts.</p> - -<p>Je ne sais pas si mon pauvre oncle avait bien -des torts, mais je sais que la fugue de la jolie -Lilette mit le comble au désespoir de son cœur. -Durant plusieurs mois il ne sortit plus de chez -lui et, les yeux pleins de larmes, il répétait sans -cesse à ceux qui l'allaient voir : « Je paie la -dette de mon oncle Barnabé… » Même, à partir -de ce temps-là, il eut, comme disent les gens de -chez nous, une étoile dans la cervelle.</p> - -<p>Un beau jour il congédia ses domestiques, -disposa tout à sa fantaisie dans la maison et en -fit sceller les portes et les fenêtres. Ce fut fini par -un clair matin de mai ; on entendait tinter tout -le long du ciel les clarines des troupeaux que -les bergers reconduisaient vers les montagnes ; -c'était la fin des lilas et le commencement des -roses. Mon oncle s'assit sur la dernière marche -du perron, pleura longtemps, et puis s'en fut, les -mains dans les poches.</p> - -<p>Je l'imagine sur la route de la gare, avec le -haut chapeau de paille, la cravate sombre et la -redingote à boutons de métal que je lui connais -pour les avoir vus sur son portrait ; il va lentement, -la tête baissée, en faisant tourner sa canne. -Alors je me rappelle que ma bien-aimée grand'mère -Jacqueline disait dans mon enfance, en -relevant mes cheveux sur mon front :</p> - -<p>— Il ressemble à notre pauvre Calixte…</p> - -<p>Et les images se brouillent dans ma tête. Ce -n'est plus Calixte Vidal qui s'en va sur la route, -c'est moi qui pars à mon tour, sans savoir où, -désespéré par mon malheureux amour pour une -Lilette encore inconnue.</p> - -<p>Mon oncle se rendit à Bordeaux, où il acheta -une maison dans la rue du Vieux-Huchoir. C'était -un petit hôtel de fort bon style Louis XVI, -assez délabré à la vérité, et dans le grand salon -duquel une vieille dame avait fait auparavant l'élevage -des souris blanches. Calixte Vidal s'en -arrangea fort bien et ne prit même pas la peine -de le faire réparer. Il y vécut solitaire, dévoré -soudain par un grand amour de la science et -plus précisément des sciences occultes.</p> - -<p>Je l'imagine volontiers, penché jusqu'à l'aube -sur Jamblique, les <i lang="la" xml:lang="la">Mysteria numerorum</i> ou la -<i lang="la" xml:lang="la">Kabbala denudata</i>. Déjà, le long des quais prochains, -les voix et les jurons résonnent, les -chars roulent, les grues grincent ; sur le beau -fleuve houleux, les brumes se dispersent lentement ; -il vient par la fenêtre entr'ouverte une -odeur fade de vase et de pierres mouillées. Mon -oncle lit et, doucement, sur la table, une des -petites souris blanches de la vieille dame, sans -trop redouter le lecteur immobile, s'est avancée ; -elle flaire, épie, cligne ses menus yeux roses et -s'accroupit sur ses pattes de derrière, le museau -levé, coquette, méfiante. Mais Calixte Vidal est -toujours immobile, et le petit animal rassuré -commence à grignoter un des in-folios épars -avec un bruit de dents fines grêle et moqueur.</p> - -<p>Les jours passèrent. Mon oncle s'absorba de -plus en plus dans ses livres et se passionna surtout -pour la magie blanche. Il fit même paraître un -<i>Traité des Elémentals et des moyens de s'en rendre -maître par la musique</i> (à Bordeaux, chez -Magnion, un volume in-8<sup>o</sup>, avec des vignettes -représentant des évocations accomplies par l'auteur -selon sa méthode, 1867). Un an après, -comme il avait pris l'habitude de jouer du violon -sur son toit par les nuits de lune, il glissa, chut -dans la rue, et se tua. On ramassa près de lui son -violon qui miraculeusement était resté intact.</p> - -<p>A la Gontrie, les plantes grimpantes avaient -masqué les fenêtres closes et depuis longtemps -s'étaient rejointes au-dessus du toit. Les moineaux -et les pinsons pullulaient parmi ces fouillis -de verdure. Ainsi, dans la maison délaissée, le -passé dormait sous un linceul de chansons. C'est -moi qui ai rouvert les portes, après que la mort -de ma mère m'eut fait maître de ce domaine et -que le désir me fut venu d'aller habiter un pays -depuis quelques années abandonné par les miens.</p> - -<p>Or, quand les rayons du soleil rentrèrent dans -la demeure, ils vinrent frapper un tableau dressé -à dessein au milieu du vestibule : des Satyres y -fessaient l'Amour enchaîné. Je ne savais rien -encore… Pourquoi, moi aussi, à sa vue me -suis-je senti l'esclave d'une crainte mystérieuse, -pourquoi n'a-t-il plus cessé de hanter les pensers -de mes jours et les rêves de mes nuits? — Depuis, -j'ai retrouvé à Sérimonnes les mémoires -de l'oncle Vidal et j'ai compris. J'ai compris que -le mauvais génie de notre famille avait attaché à -cette image sa fatale influence. Une nuit, furtif, -comme pour accomplir une œuvre de magie et -conjurer un charme néfaste, je me suis levé, j'ai -allumé du feu et j'y ai jeté le tableau. Qu'ai-je -fait là? Insensé! ai-je détruit cette image dans -ma mémoire?… Elle existe toujours, et elle -n'existe plus que pour moi. C'est contre moi -seul, à présent, que s'exercera la force malfaisante -qui restait enclose dans ce sortilège.</p> - -<p>Et j'attends dans l'antique demeure celle qui -viendra m'apporter la douleur, moi qui, de toute -une race sur laquelle semble s'être acharnée une -si étrange fatalité, reste seul aujourd'hui : seul, -car bien que Barnabé de la Gontrie n'ait plus -reparu jamais, il est probable qu'à défaut du -bienheureux pays terrestre où il avait espéré -voir ses inquiétudes s'apaiser, il a atteint depuis -longtemps le port obscur où nous irons tous -faire un jour l'escale définitive.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap pad"><span class="small">PRÉFACE</span></td> -<td class="bot pad"><div class="r"><a href="#ch0">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Ma sœur Jacqueline Lassort est venue -ce soir me surprendre</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">11</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Au creux d'une vallée pyrénéenne</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">21</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Ce fut une brillante journée d'avril</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">36</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Après une demi-lieue de route</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">47</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Lilette n'était pas là et la pluie tombait</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">53</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Ce fut sur le tard de son mariage</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">65</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">74</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Or, à deux années environ du départ de mon oncle</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">93</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap pad"><span class="small">LETTRE ÉCRITE PAR BARNABÉ DE LA GONTRIE A -SON ÉPOUSE, TANDIS QU'IL SE TROUVAIT EN -L'ILE DE BALI</span></td> -<td class="bot pad"><div class="r"><a href="#ch9">98</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">117</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">182</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">… C'est la nuit où notre voiture est -entrée en quittant la Gontrie qui se -perpétue</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">162</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel -serait cruel pour ma pauvre tante</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">162</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Lilette, Lilette, je ne voulais pas davantage -parler de vous</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">171</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">M. de Parpelonne… devint soudain un -familier de notre maison</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">180</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Le jour où fut baptisée ma sœur Jacqueline</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">194</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Le cours de cette histoire a rejoint -celui de ma vie</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch17">224</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap pad"><span class="small">APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ</span></td> -<td class="bot pad"><div class="r"><a href="#ch18">231</a></div></td></tr> -</table> -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em"><i class="small">ACHEVÉ D'IMPRIMER</i><br /> -<span class="small">le deux avril mil neuf cent six</span><br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -BLAIS ET ROY<br /> -<span class="xsmall">A POITIERS</span><br /> -<span class="small">pour le</span><br /> -MERCVRE<br /> -<span class="xsmall">de</span><br /> -<span class="small">FRANCE</span></p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR FESSÉ ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64805-h/images/cover.jpg b/old/64805-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e2cf8f6..0000000 --- a/old/64805-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
