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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Maternelle - -Author: Léon Frapié - -Illustrator: Théophile Alexandre Steinlen - -Release Date: March 12, 2021 [eBook #64798] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Google Books project and the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at - http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MATERNELLE *** - - - - - Léon FRAPIÉ - - La Maternelle - - LIBRAIRIE UNIVERSELLE - 33, Rue de Provence - PARIS (IXe) - - 1904 - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR: - - -L'Institutrice de Province, roman, un volume in-12, chez Fasquelle. - -Marcelin Gayard, roman, un volume in-12, chez Calmann-Lévy. - - -EN PRÉPARATION: - -Sulette. - -Les deux Romans (Scènes de la vie littéraire). - - - - -_A une femme qui est la sincère institutrice et qui,--par le privilège -de l'entière bonté,--est, toute fervente aussi, l'Épouse et la Mère._ - - - - -Je fus fiancée à vingt-trois ans. Il était temps. - -Par une grâce, dit-on, assez rare, le surmenage des études classiques -n'avait rien détraqué en moi, la longue attente virginale n'avait pas -perverti mon imagination. Élevée sans mère depuis l'âge de douze ans, -j'étais très simple, très saine, très «nature»: de visage coloré, de -caractère gai, de gestes vifs. Mais enfin, il était temps que la -certitude d'un prochain mariage vînt secourir la belle patience de mon -tempérament. - -Mon fiancé avait le profil chevaleresque d'un Louis XIII adouci, et sa -conversation mettait en poésie les plus ordinaires circonstances de la -vie. J'éprouvais auprès de lui une exaltation heureuse, toute en pensée. -Après son départ, je me sentais alourdie, comme si mon corps même -portait aussi une rêverie à bientôt exhaler. - - * * * * * - -Or mon père mourut subitement de l'issue désastreuse d'une affaire -d'argent. - -Je me trouvai, du jour au lendemain, orpheline, pauvre, délaissée, car -la poésie de mon fiancé ne survécut pas à la perte de ma dot. Et je ne -pus empêcher ma douleur d'amante d'envahir ma douleur filiale. - - * * * * * - -Un seul parent me restait: un oncle, vieil officier retraité, qui, -naguère, avait été profondément indigné de mon succès aux examens du -baccalauréat et de la licence ès-lettres. Il consentit rageusement à me -recueillir. - -Après deux mois de solitude larmoyante, l'inévitable réaction afflua. Je -n'avais pas en vain frôlé de si près le mariage: j'éprouvai le besoin de -sortir, d'agir, de vivre. - -Un soir, au retour d'une promenade séduisante et triste, commencée -lentement, puis raccourcie de pas rapides, je prononçai cette inflexible -décision qui devait être la sauvegarde de ma sagesse: «Il ne faut pas -que je m'ennuie». Et je priai mon oncle de me chercher d'urgence un -emploi dans l'enseignement. - -Mon oncle se flattait justement de quelques accointances au ministère. -Il ne tarda pas à rapporter ce déplorable renseignement que je ne serais -jamais institutrice primaire: toutes les places étaient promises, -plusieurs années à l'avance, et d'ailleurs je n'avais pas le diplôme -voulu. - ---Comprends-tu? me disait-il avec une aigreur qui n'était pas exempte de -triomphe, le brevet d'aptitude à l'enseignement primaire, c'est le -brevet élémentaire. L'as-tu? Non. Eh bien, tu collectionnerais tous les -diplômes de la création: licenciée, doctoresse, agrégée, académicienne -et même décorée, tu ne pourrais pas enseigner la grammaire. Ça se -comprend, pourtant! - -Oh! ces bouffées de mépris qui sortaient de sa pipe! Ces jets de salive -invincibles! Oh! ces regards pratiques, insoutenables, clairs comme le -néant, qui incriminaient mon visage nerveux, mes traits évaporés et tout -le chimérique de ma personne mince! - -D'autres demandes d'emploi ne rencontrèrent que le vague. L'enseignement -secondaire était bouché par des postulantes moins nombreuses que les -primaires, mais mille fois plus pistonnées. - -La situation devint intolérable, d'autant plus que la pension de -retraite ne permettait pas à mon oncle «de m'entretenir dans -l'oisiveté». - -Je n'osais pas lire devant lui. - ---On ne vit pas de lettres, on vit de pot-au-feu, répétait-il. - -Et la splendeur du mois de juin était exaspérante. Paris ensoleillé -offrait son irrésistible sourire d'or aux femmes ennuyées... Et je ne -voulais pas m'ennuyer, moi! - -Je ne pouvais pas attendre six mois l'examen, d'ailleurs platonique, du -brevet élémentaire. Je me déclarai prête à accepter, séance tenante, -n'importe quel travail. - -Alors apparut, sans remède, la tare d'avoir trop d'instruction. - -Je vois encore mon oncle courroucé tombant sur une chaise au retour de -courses éreintantes: - ---Il ne manque pas d'emplois que tu pourrais obtenir, si tu n'avais pas -tes sacrés diplômes! Tiens, il y a une place de femme de service d'école -maternelle... mais la condition, c'est d'être à peu près illettrée. - -La logique le criait: jamais on ne me nommerait femme de service si l'on -savait que j'étais bachelière, licenciée. Voyons, voyons, la main sur le -coeur: par convenance, par égard pour l'instruction, par respect -humain,--oui, monsieur, par respect humain,--on me laisserait plutôt -mourir de faim! - -J'étais atterrée; mon oncle m'accablait de ses regards sévères. - ---Je pourrais les déchirer, les brûler mes diplômes, hasardai-je. - -Un haussement d'épaules rebuté: - ---Ça n'avancerait pas; il en reste quelque chose sur toi, dans ta façon -de parler... c'est ineffaçable. - ---Je baissai la tête sous le poids de mon indignité. - -Mais la nécessité poussait son aiguillon insupportable. Il fut décidé -que j'essaierais tout de même de dissimuler mes fâcheux antécédents; je -protesterais contre le soupçon d'une capacité supérieure à lire et -écrire. - -Ce fut fait bravement, ma foi, avec même une pointe d'espièglerie, au -début, car je suis d'un tempérament assez enjoué. - -Je hantai les bureaux, comme il convenait, pendant que mon oncle, de son -côté, mobilisait ses relations les plus galonnées. - -Ah! cette tare de l'instruction! Je ne sais quoi me trahissait; les -employés me toisaient, mal disposés: - ---Femme de service?... Il faut des aptitudes. - -J'avais beau torturer ma pauvre tête pour trouver le mot trivial, pour -forger la tournure de phrase incorrecte, j'avais beau m'appliquer à -faire des cuirs; ces messieurs se méfiaient; une prévention hostile se -devinait sous leur politesse étriquée. - ---Les emplois de femme de service sont des emplois modestes, qui ne -permettent aucune ambition, mais qui exigent des qualités pratiques -sérieuses. On les destine de préférence à des personnes de condition -ordinaire, sans prétentions. - -C'est qu'il s'agit de ne pas dépasser le niveau, quand on brigue un -emploi! - -On n'obtient rien sans effort. Je travaillai. Je lus des feuilletons -populaires, je me bourrai des oeuvres les plus dénuées de style. Je fus -assidue jusqu'à l'anémie. - -Ah! j'en ai attrapé des maux de tête, des vertiges, à désapprendre! - -Je l'ai compris plus tard: dans les bureaux, j'aurais dû rire bêtement -et complaisamment en tortillant la pointe de mon corsage, les paupières -baissées, l'air subjugué; j'aurais dû peut-être laver moins mes mains, -répandre sur ma robe un peu d'eau-de-vie, de façon à présenter l'odeur -de ma condition; sait-on les choses qui donnent confiance à -l'administration? - -Heureusement je sus recevoir à la figure, en fille qui a quelques motifs -de honte, la supériorité ricanante des messieurs expéditionnaires; et, -malgré ma maladresse à faire valoir, d'autorité, que j'étais sans -culture aucune,--à force de persévérance dans l'abaissement -ignare,--j'obtins l'emploi de femme de service à l'école maternelle de -la rue des Plâtriers, 20e arrondissement. - -Un matin d'octobre, mes diplômes celés à tout jamais au fond d'une -malle, je pris le tablier bleu et le balai. - - * * * * * - -Mais, dès le premier jour, une misère inattendue m'étreignit l'âme. On -ne quitte pas si facilement son rang, on n'abolit pas si facilement ses -facultés maîtresses. - -Comme des besoins artificiels tenaillent l'alcoolique repentant dont le -corps réclame impérieusement l'humectation vénéneuse, de même,--à cause -des lettres et de l'éducation que l'on m'avait inoculées,--j'étais -travaillée d'un immense besoin de satisfaction intellectuelle,--le soir, -après avoir fait le ménage de mon école,--et je me raccrochais -éperdûment à mon passé. - -Puis, j'avais vingt-trois ans, j'avais été fiancée; Paris bouillonnait -autour de moi; une sève affectueuse m'accablait de son expansion -impossible. - -Mais, je ne voulais pas m'ennuyer. Alors je sentis qu'en dehors de mon -métier manuel, il fallait inventer une tâche qui me prouvât la -persistance de ma personnalité première. Je devais, chaque jour, au -miroir de ma conscience, me reconnaître pour une personne de quelque -culture et de quelque sentiment. Il fallait, dans ma vie, une garantie -de santé morale, une manie élevée à laquelle je dédierais tout mon idéal -et qui userait toutes mes virtualités. - -Donc, par impulsion romanesque,--sans doute parce que j'avais lu des -livres où le personnage intéressant, à un moment bien choisi, se mettait -à buriner ses mémoires,--je résolus d'écrire le journal de ma vie à -l'école, le journal de ma vie rapportée à l'observation passionnée des -enfants. - -D'ailleurs, pouvais-je mieux trouver? Puisque des enfants composaient -mon entourage permanent et que j'avais un si douloureux besoin de penser -et d'aimer. - - * * * * * - -Si quelques-unes des pages de ce journal paraissent trop singulières, il -faudra se rappeler mes espérances brisées, ma déchéance, ma solitude. Il -faudra se représenter, dans une chambre au sixième étage, à -Ménilmontant, la licenciée ès-lettres, en tablier bleu de service, qui -méditait dans le froid de l'hiver sans feu, ou dans la fournaise du toit -surchauffé,--après la fatigue corporelle et après cette compression -hiérarchique, émule d'une main sale sur un front délicat. - -On jugera peut-être que de terribles forces vitales griffèrent leur -rébellion sur le papier. D'accord. - -Mais si, malignement, l'on dénonce l'hallucination d'une malade -sentimentale; si l'on raille l'obsession d'une persécutée «trop bonne à -marier»,--je proteste! - -Une personne qui m'est chère prétend--avec la fatuité inhérente à son -sexe,--que ce journal n'est, au fond, qu'une aventure d'amour. De sorte -que--paraît-il,--j'ai pu m'ériger en moraliste susceptible, je n'en ai -pas moins écrit «le roman de Rose». J'ai eu beau mettre des enfants -autour du fait capital, j'ai eu beau mettre une école entière autour: un -seul drame se poursuit de bout en bout: «celui que je sais bien». - -Je proteste! - -Quoique j'aie succombé,--tout beau! messieurs, gardez vos rires, j'ai -succombé avec les honneurs de la guerre,--je maintiens que l'on ne -saurait voir le romanesque développement d'une intrigue d'amour dans les -préoccupations _imposées_ qui se constatent de place en place. - -Enfin je suis accusée--avec gratitude--«d'avoir attaqué la première.» - -Inutile de discuter contre le parti-pris. - -Je demande aux femmes de me soutenir dans ce différend et de dire avec -moi, qu'à moins de dénaturer perversement la signification des phrases, -ce récit qui lamente, qui rit en frémissant et qui griffe, n'est tout de -même pas,--quoi qu'en veuille l'orgueil masculin,--la plainte féline que -le retour des saisons propage en les solitudes nocturnes! - - - - -I - - -L'école est dans une rue pauvre d'un quartier pauvre, assez différent -d'un quartier ouvrier proprement dit. - -Voici le paysage: les ruisseaux ont une maladie noire; la chaussée, de -la largeur de deux fiacres, sue gras quand elle n'est pas noyée par la -pluie; les trottoirs, trop peu respectés des chiens, des enfants et des -ivrognes, abondent en épluchures traîtresses. - -Les boutiques à badigeon sombre portent une gourme négligée -d'éclaboussures; les maisons, au-dessus, tendent leurs faces -chiffonnières, cendrées, avec des traînées de larmes couleur de café; -les fenêtres étroites, malsaines, n'ont que de la friperie à laisser -voir. Des lanternes interlopes, çà et là, dépassent seules l'alignement. - -Une odeur de graillon suspecte et compliquée est attachée pour toujours -à la vieillesse du sol et des immeubles. - -Sur vingt boutiques, on en compte quatorze de marchands de vin et quatre -de brocanteurs, il y a le vins-restaurant, le vins-épicerie, la -fruiterie et vins, le vins-crémier, le vins-tabac, le vins-concert et -bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, le grand -comptoir, et, pour chaque débit, un hôtel meublé. - -La rue part du boulevard de Ménilmontant. Les fiacres y sont rares et -les passants peu variés: la majorité des gens apparaissent en savates et -nu-tête; des journées entières peuvent s'écouler sans que l'on rencontre -un pardessus ou un chapeau de haute forme. Cependant l'animation ne -manque pas. Des quantités d'affaires se traitent dehors à grands éclats -de voix et comportent l'appoint de solides horions. Quand l'école n'est -pas ouverte, des déballages considérables d'enfants jonchent le trottoir -et la chaussée. - - * * * * * - -Un drapeau déteint signale de loin un local d'utilité publique. De près, -on reconnaît une école, aux fenêtres élevées du rez-de-chaussée à -boiseries jaune foncé et à l'architecture de pierres de taille -agrémentée, dans le bas, d'affiches officielles et d'inscriptions -scabreuses charbonnées par les gamins. Devant cette façade, le pavé en -bois, succédant au pavé de grès, fait taire brusquement les voitures. - -Quatre marches extérieures conduisent dans une vaste entrée dallée, -peinte en gros vert jusqu'à hauteur d'appui, en vert d'eau jusqu'au -plafond et caractérisée par trois tableaux d'honneur publiant les noms -des meilleurs élèves. A gauche, la loge de la concierge et un escalier -d'appartement; à droite, le bureau de la directrice, le préau et la -cantine; en face, la cour de récréation. - -C'est une petite école maternelle de trois classes, parfaitement -insuffisante pour le quartier. Mais, que diable! la grandeur d'une école -dépend du terrain acquis et non du chiffre de la population. - -Une directrice et deux adjointes se partagent un stock d'environ deux -cents enfants. La directrice se charge des tout petits, de deux à trois -ans; les deux autres divisions comprennent les moyens, de trois à cinq -ans, et les grands, de cinq à sept. - -La classe des tout petits et celle des grands sont au rez-de-chaussée, à -la suite du préau. Le premier étage est occupé par la classe des moyens -et par l'appartement de la directrice. - -Dans la cour en rectangle, un marronnier au tronc noir est prisonnier, -tout seul, à peu de distance du coin où s'alignent les dix cabines de -water-closets. A cet arbre nostalgique, les propriétés mitoyennes ne -montrent que leur fond: trois grands murs aveugles, avec des -ébrèchements de poutres et de meulières. - - * * * * * - -Mes fonctions de femme de service ont commencé le 1er octobre. Quelques -jours avant, j'étais allée recevoir ma nomination de la directrice. Car -c'est la directrice qui nomme; seulement, (il y a un petit seulement,) -sa délégation est soumise à l'agrément du Préfet, et, lorsqu'une place -est vacante, la préfecture a soin d'envoyer plusieurs postulantes et de -faire savoir que l'une d'elles, expressément désignée, étant -particulièrement recommandable et recommandée, «l'administration serait -très heureuse» de lui voir accorder la préférence. A part cela, le choix -de la directrice est absolument libre. - - * * * * * - -Ma directrice est une femme de quarante ans, veuve, encore très belle, -extrêmement bien parée, avec toutes sortes de recherches pour dissimuler -un embonpoint regrettable. J'ai admiré, dans sa réception, une pratique -consommée de l'amabilité: - ---Aimez-vous les enfants? a-t-elle demandé d'une apostrophe rieuse, en -m'analysant d'un regard perplexe; puis, sans écouter mes protestations -de dévouement, elle m'a expliqué allègrement mes fonctions, d'après le -Règlement, invoqué comme un avantage, à tout bout de phrase. - -La femme de service est priée d'arriver strictement à six heures du -matin, pour l'allumage des feux, en hiver, pour l'arrosage de la cour et -l'aération des classes en été. A partir de sept heures, en été, et de -huit heures, en hiver, elle doit être continuellement à la disposition -de la directrice et des adjointes pour tous les soins matériels -nécessaires aux enfants et notamment pour la conduite aux cabinets et -aux lavabos, à 9 heures, avant l'entrée en classe et à une heure, après -le déjeuner. Le matin, pendant la classe, c'est-à-dire de neuf heures et -quart à onze heures et demie, elle entretient les feux, prépare les -paniers et les tables de réfection, répond à tous les appels, en cas -d'accident malpropre, et garde les élèves si la directrice ou une -maîtresse a besoin de s'absenter. Ensuite elle habille ceux qui vont -prendre leur repas dans la famille, elle sert le déjeuner, sous la -surveillance d'une maîtresse et aide les tout petits à manger. - -Après le repas et le service de la cour, il faut dégraisser les tables -et le parquet. A quatre heures, distribution des paniers, habillage et -organisation de la sortie avec les maîtresses. Ensuite, nettoyage -minutieux des classes évacuées, et, seulement après le départ du dernier -enfant, balayage du préau. (Les enfants que les parents viennent -chercher peuvent rester jusqu'à six heures en hiver, jusqu'à sept heures -en été). Dans les temps froids, on monte de la cave environ dix seaux de -charbon de terre. En somme, la journée est à peu près terminée à sept -heures, en hiver, et à huit, en été. - -Je m'inclinai en grande satisfaction. Je n'entrevoyais pas plus de -treize à quatorze heures de travail quotidien pour mes quatre-vingts -francs par mois et je me disais: il n'y a encore rien de tel que -l'Administration. - -Avant de me congédier, la directrice ajouta rondement, avec un sourire -de générosité personnelle: - ---Quand deux jours de fête se succèdent, vous employez l'un d'eux, celui -que vous voulez, à faire le lessivage général des parquets. - - * * * * * - -Les impressions de ma première journée furent diverses et fortes. - -Un étonnement, dès le début: je n'étais pas seule de service, j'avais -une collègue, particulièrement chargée de la cantine et du bureau de la -directrice, mais tenue aussi de me seconder: madame Paulin, une femme -d'aspect torchon et bienveillant, de type méridional, brune, solide, -vive et d'âge indéterminé: j'aurais hésité entre trente et cinquante -ans. - -M'ayant regardé mettre mon tablier bleu sur ma jupe noire, elle me -demanda fort naturellement: - ---Vous n'avez pas déjà servi dans une brasserie? - - * * * * * - -A huit heures moins dix, la directrice arriva dans le préau qui fut -laissé grand ouvert: une salle de vingt mètres de longueur sur douze de -largeur; quatre fenêtres sur la rue, trois fenêtres et une sortie sur la -cour de récréation. Comme aucune personne étrangère à l'école ne doit -pénétrer dans les locaux, l'entrée du préau, après la porte, est -défendue par une barrière à claire-voie dans laquelle est pratiqué juste -le passage d'un enfant. - -A huit heures moins cinq, ouverture de la porte de la rue par la -concierge, une vieille, à la bouche cousue. Aussitôt, des enfants -apparurent dans le préau, comme s'ils poussaient la trappe d'un piège. -La directrice siégeant devant un pupitre, contre la balustrade à droite, -leur consigne est de passer devant elle, de lui remettre, s'il y a lieu, -les deux sous de cantine, d'aller poser panier, coiffure et vêtements, -au bout de la salle, sous les fenêtres de la rue, entre le calorifère et -les lavabos, puis d'obliquer vers le mur, entre les deux portes de -classes, face à l'entrée, où filles et garçons mêlés s'asseyent sur des -bancs en trois groupes différents, selon leur importance physique. - -Je ne restai pas longtemps à bayer, devant la trappe, l'air emprunté: -vivement des gestes de la directrice me firent fonctionner; je dirigeai, -vers le coin de vestiaire, puis vers leur groupe, les tout petits, les -hésitants, les lambins. - -Au fond, du côté de la cour, ma collègue madame Paulin, sur le seuil de -la cantine, m'observait, un chou et un couteau dans les mains, prête à -voler à mon secours. - -C'était une arrivée ininterrompue, offrant cette première image, en -gros: un monde lilliputien avec tabliers, mollets nus tout minces et -grosses chaussures à cordons. Quelques enfants amenés par leur mère -pleuraient en dehors de la balustrade, mais, une fois enclos, ils -reniflaient une consolation immédiate, en s'entendant interpeller -gentiment par la directrice: - ---Eh bien! eh bien! - -Beaucoup arrivaient par paires: de taille inégale, ils se tenaient par -la main et traînaient les pieds, puis se séparaient avec un «galochage» -rapide. - ---Mon Dieu, qu'ils sont petits! Quels brimborions que les élèves d'une -école maternelle! Telle fut ma remarque inattendue et j'étais saisie -d'une disproportion presque comique entre la hauteur des bambins et la -distance du plafond, à cinq mètres du plancher, au moins, car il faut -grimper sur une chaise pour ouvrir les fenêtres et elles sont encore -surmontées d'un vasistas. - -La directrice tapa dans ses mains, sans grande conviction, vers les -bancs grouillants et bruissants. - ---Voyons, là-bas, un peu moins de vacarme. - -Une centaine de jeunes têtes présentèrent pendant cinq secondes -l'attention de leurs yeux vifs, puis redevinrent exactement aussi -mouvantes et babillantes. - -Une autre remarque: il y avait deux catégories de «binettes»: les -parisiennes pures, plus mièvres et plus ciselées, et les parisiennes -d'occasion, plus épaisses, avec des traits rudes, sous lesquels on -déchiffrait le normand ou l'auvergnat. - -Je plaçais toujours de nouveaux paniers et de nouveaux bérets. Un bruit -confus d'éléments régnait dans le préau, j'avais l'impression d'un -envahissement total, par écluses lointaines, de l'atmosphère. D'autre -part, une disposition inconnaissable s'éveillait en moi. N'avais-je pas -éprouvé, une fois, ce vague attendrissement à la vue de chats -nouveau-nés? Et la question de la directrice me revenait: Aimez-vous les -enfants? - -J'étais toute drôle: comme gênée et sollicitée. - -La directrice me montra un enragé bonhomme: je l'avais déjà fait asseoir -deux fois, et il était encore debout qui interpellait et tirait ses -camarades. Pour qu'il restât en place, je lui appuyai ma montre à -l'oreille, une montre d'homme à fort tic tac: écoute! - -Il prononça aussitôt d'un ton d'attention grave et dégagé: toc, toc, -toc, toc! puis, levant le nez, avec un sourire malin, supérieur: - ---C'est pas une montre que tu me mets là, c'est une auto. - -Ah! cette assurance! cette puissance riante et indulgente! Avait-il -trois ans? Je n'attendais de ce tout petit qu'un gazouillis dénué de -sens... Alors, brusquement, ce fut l'entrée de l'enfance dans mon -cerveau; ce fut net, entier, définitif comme une révélation. Jusqu'à -présent, je n'avais guère perçu de rapport vital entre moi et les -enfants; je ne spécialisais pas de sentiments à leur égard. - -L'éclair de ma pensée pénétra l'immensité inconnue: ce petit être ne -sait rien, vous y touchez, il en sort les plus notables réflexions. La -clarté de son visage est faite de myriades d'expressions, comme une -nappe d'eau est faite de myriades de molécules et cette transparence -enfantine, pareille à celle de la mer, du ciel, est riche de tous les -reflets créés depuis l'origine du monde et perdus par nous, grandes -personnes: ce qui naît étant supérieur en passé et en avenir à ce qui a -déjà vécu. - -Je suis sûre que ma physionomie fut changée pour toujours et je -continuai à manipuler les élèves arrivants avec l'aise forcée d'une -personne qui a reçu une atteinte subjuguante. - -Quelques-uns devisaient tout seuls pendant que je les déshabillais. - -Un autre choc: j'admirai subitement ce verbiage spécial caractérisé par -la suppression de _ne_ avec _pas_ et par l'absence de liaisons: «C'est -pas (_h_) une montre, c'est (_h_) une auto», et aussi par l'ignorance -des élisions ordinaires: «Il a pleuré parce _que il_ voulait pas (_h_) -aller à l'école, _si il_ avait pas du chocolat.» - -Ce parler lent, poussif, bonhomme, fait pour conduire l'évidence -tranquille, recèle une preuve touchante d'intimité avec soi-même et de -franchise confiante; c'est foncièrement et uniquement puéril. - -Mais la voix de la directrice coupa mon attendrissement. - ---Rose, Rose, là-bas!... - -Un «moyen» pleurait sur son banc; un camarade bien plus petit s'était -dérangé et lui essuyait les yeux avec son mouchoir, d'un geste drôle, à -distance, comme on effacerait de la craie sur un tableau noir. Il se -dépêchait, le visage contracté, tâchant d'empêcher ces pleurs de le -gagner lui-même. - ---Vite, Rose, le moins de contact physique possible d'enfant à enfant. -Je vous ai donné les instructions relatives à la lutte contre les -maladies contagieuses. - - * * * * * - -A huit heures et demie, la directrice fut remplacée par une adjointe, -Madame Galant, grosse femme assez commune, qui avait l'air d'une -marchande des Halles cossue, plutôt que d'une institutrice. La -directrice passa dans son bureau pour recevoir des parents d'élèves -postés dans l'entrée. - -Pendant la courte cessation de surveillance résultant du changement de -maîtresse, éclata un brouhaha formidable d'enfants dérangés et -querelleurs. - ---Madame! Madame! - -L'adjointe s'approcha des bancs, harcelée par ce mot crié sur tous les -tons, archi-aigus, gémisseurs, rageurs: - ---Madame! Madame! - -On entendait de véritables miaulements, des voix de polichinelle. - -Mme Galant se pencha, prononça des paroles perdues, allongea des gestes -de magnétiseur, d'escamoteur, qui replacèrent les gamins sur leurs -bancs, puis redressée, elle frappa dans ses mains et commanda, -s'adressant surtout au groupe des «moyens», ses élèves: chantons! - - _On dit qu'il est un petit vieux_ - -Cent bouches s'ouvrirent, rondes, d'où jaillit un son unanime: - - On dit qu'il est un petit vieux - Qui vient le soir jeter du sable - Dans tous les pauvres petits yeux - Des enfants qui sortent de table. - -J'étais stupéfaite de la façon commode dont la maîtresse s'était -débarrassée des plaintes, des cris, des pleurs: «Chantons!» Et le comble -c'était qu'en un instant le piaulement était devenu chant dans la bouche -des enfants. C'est-à-dire que la bouche, ouverte pour exhaler un -gémissement avait, par un brusque tour de clé, modulé une note gaie. - -De nouveaux bambins entraient toujours, en file interminable. - - * * * * * - -Le chant augmenta et précisa ma particulière émotion de débutante et de -dépaysée. C'était d'abord l'émotion de l'innombrable, une impression -d'envahissement non seulement de l'espace, mais de moi-même. Je -reconnaissais aussi l'école pour un lieu unique, retranché, où les gens -métamorphosés prenaient une respiration de commande. Puis, je souriais -malgré moi et j'avais comme une douce envie de pleurer. - -Je sus que mon sentiment majeur était la pitié: le chant commun, -traînard, grêle, révélait tout à coup les qualités des corps d'où il -vibrait. Quelle singularité! Tous ces enfants étaient de l'espèce -chétive, de l'humanité miséreuse. - -L'entrée ayant cessé, j'enfilai les bancs du regard; l'aspect peuple -était saisissant: un ensemble de figures pâlotes, propres, mais «pas -fraîches», on sentait la chair creuse, la substance inférieure, les -cheveux mêmes paraissaient communs et fanés. - -Ce n'était pas seulement l'enfance et sa fragilité, ce n'était pas -seulement le mystère des existences commençantes qui m'inquiétait, -c'était la notion pénétrante de pauvreté. Tous ces enfants formaient une -seule race usée, dénuée et l'habillement uniforme,--tabliers -disgracieux, chaussettes mal tirées, souliers mal lacés,--reproduisaient -l'aspect miteux et déteint du quartier. - -Obligés de lever la frimousse pour chanter, ils me scrutaient: j'étais -du nouveau pour eux. Je sentis leurs yeux clairs me toucher; puis, on -aurait dit que toutes les bouches bayaient à qui crierait le plus fort, -en mon honneur; puis les nez, les oreilles me sollicitèrent. Le mélange -des cheveux de filles et des cheveux de garçons me frappa aussi. Je me -rappelle encore deux croix, avec des rubans rouges sur des tabliers -noirs et, au bout d'un banc, un garçon: grand front, nez ébréché, joues -caves, bouche de travers; il semblait bramer vers moi un appel -interminable. - - * * * * * - -Avant neuf heures, la directrice revint, suivie de la deuxième adjointe. -Celle-ci était toute jeune, brune, grande, mince, bien habillée. Son -visage faisait penser à une image de Diane par la régularité grecque des -traits et par une certaine expression majestueuse donnée au front et à -l'abaissement des paupières: «Mortels, ne me touchez pas». Mlle Bord -avait le gouvernement des «grands». - -Il y eut une rapide inspection de propreté. Quelques enfants furent -envoyés au lavabo. Mme Paulin s'élança du fond de sa cantine, fit -semblant de m'aider à passer l'éponge sur un nez sale et, désignant de -la tête la jeune adjointe, me confia, comme le renseignement le plus -important du monde: - ---C'est la normalienne. - -Là-dessus, elle s'en retourna dans sa cuisine; elle n'était venue que -pour me souffler cette grave parole. - -Sur un coup de sifflet, trois rangs se formèrent et ce fut la conduite -aux cabinets. - -Je suis chargée du déboutonnage, du relevage de chemise et du -reboutonnage des petits qui ne savent pas procéder seuls. - -Dieu qu'ils sont bas! pas plus hauts que le siège d'une chaise! Il ne -suffit pas que je me courbe en deux, il faut que je me tienne accroupie; -on ne se doute pas combien cette position est fatigante. Mes clients -font la queue près de moi et arrivent dans mes mains chacun à son tour. -J'ouvre, je trousse, très vite... cinq, six, allez! Je reprends, je -rajuste; allez, allez! - -Un blondin drôlement culotté que je crois avoir suffisamment préparé ne -bouge pas; il me considère fixement et me dit d'un ton d'autorité -impatiente: - ---Eh bien! sors-moi ma bête! - -Le toucher nouveau, inattendu, me donne une crispation et mes doigts ont -peur comme d'une fragilité qui pourrait s'écraser. Mais quoi! il n'y a -pas à penser, il y a le devoir: allez, allez! Je complète mon -déboutonnage d'un tâtonnement; je me hâte, les sourcils serrés, je ne -veux rien éprouver... je farfouille... - ---J'en ai pas encore, me dit bonnement une gamine à cheveux ras. - - * * * * * - -Dès que j'eus fini, s'effectua l'entrée en classe. Mon service est -d'accompagner le rang des tout petits dans la classe de la directrice et -de les placer sur les bancs, face au bureau. - ---Pour vous les faire connaître rapidement, ce qui est indispensable, me -dit la directrice, amusez-vous à les séparer par sexe. - -Mais je me trouvai fort embarrassée: ces mioches de deux à trois ans -étaient tous en robe et ils parlaient mal. Beaucoup n'avaient pas plus -une tête de garçon qu'une tête de fille. - -La directrice ne s'occupait pas de moi; elle compulsait et signait des -papiers. - -Impossible de trier mon troupeau: en voici deux que j'ai mis à droite, -je les reprends, je les range à gauche; pour celui-là, j'ai envie -d'opérer le changement inverse. - ---Comment t'appelles-tu? - ---Zizi. - -Je ne suis pas plus avancée. - -Heureusement, Madame Paulin apparut: - ---Je me doutais que vous seriez le bec dans l'eau, dit-elle; tenez, -voilà la manière, quand on ne les connaît pas par leurs noms. - -Sans s'attarder à des réflexions, elle attrapa Zizi à pleines mains, par -le milieu du corps, le retourna la tête en bas et regarda la marque, -comme on retournerait et regarderait l'envers d'une potiche. Cette -évolution fut si rapide que l'enfant n'eut pas le temps de dire ouf. - ---Allez, c'est une fille. Et toi?... Loulou? Fais voir un peu ton -bulletin. Crac! les pattes en l'air. - -Elle en déchiffra ainsi une douzaine, à l'envers, en moins d'une minute; -absolument, le chic de l'ouvrière parisienne: vite et bien. - -Elle me laissa, et je me tirai d'affaire passablement. - -Mais j'étais ahurie par le bruit incohérent de mes marmots; leurs pieds -surtout ne cessaient pas de tapoter et de racler. Mes «chuut» et mes -agitations de main ne produisaient aucun effet. Et soudain, derrière -moi, la directrice proféra je ne sais quel mot; épandit je ne sais quel -signe: tout se tut. - -Alors, j'entendis et je vis qu'un exercice de lecture au tableau était -déjà en train, dans la classe des grands, éclairée sur la cour et -séparée de celle-ci, donnant sur la rue, par une simple cloison vitrée. -J'entendis au premier étage, dans la classe des moyens, une récitation -unanime. - -Et je connus le silence particulier d'une école: un silence ronflant, -vivant. Ou plutôt, faut-il dire, le bruit ordonné, groupé, équivaut au -silence. C'est le désordre du bruit qui est fatigant, mais le son réglé -d'une classe ne se mêle pas à la représentation d'une autre classe, on -l'écarte à volonté. - ---Allez préparer vos paniers pour le déjeûner, n'oubliez pas la sciure -humide sur le parquet. Surtout ne quittez pas le préau; ces dames -peuvent avoir besoin de vous d'un instant à l'autre. - - * * * * * - -Vers dix heures, des pas précipités me firent sursauter: un monsieur -s'était introduit dans l'école. Il s'arrêta, le temps de me toiser et de -me crier: Madame la directrice! puis il fila tout droit à la petite -classe. - -Madame Paulin accourut, l'air effrayé: - ---C'est le délégué cantonal! Vous avez été nommée à la place de sa -protégée, il vient voir comment c'est arrivé. Il est furieux. Gare à -vous! - ---Comment, gare à moi? - ---Dame! Il vous a déjà regardée de haut en bas. Et s'il indispose la -directrice contre vous? Il y a cinq ans, le délégué d'avant, un vieux, -avait pris la femme de service en grippe, il a fini par la faire -renvoyer. - ---Délicieux! Je vais être heureuse dans cette école. Mais je sais que la -fonction d'un délégué cantonal est d'examiner la tenue de l'école; il -n'a nullement à s'occuper de moi. - ---Oh! dit madame Paulin avec philosophie, tout le monde peut faire des -misères à une subalterne: y a même pas besoin de motif. - ---Est-ce qu'il vient souvent, ce délégué? - ---Pour ça, oui! C'est de ces gens qui ne savent pas trop ce qu'ils -veulent. Les enfants l'intéressent beaucoup: il aime bien à bavarder, la -directrice aussi; alors, voilà, il s'amène. - ---Bon! Je pourrai l'admirer à loisir. J'ai seulement vu qu'il avait un -pardessus noir, un magnifique chapeau de soie, à preuve qu'il avait -oublié de le retirer dans sa colère. Il est assez jeune? - ---C'te question! S'il est jeune? A peine trente ans. Il s'appelle -Libois. Il est très bien pour un blond: ni trop grand, ni trop petit. Si -la normalienne était maligne... - - * * * * * - -Je me souviens maintenant de la première récréation: de dix heures un -quart à dix heures trois quarts. - -Une file d'enfants sortait indéfiniment par la porte de la grande classe -et, vue du préau, faisait penser à une mèche noirâtre tirée par une -maîtresse le long du mur de la cour. - -Subitement, à un signal, la mèche sauta: les enfants jaillirent, -s'éparpillèrent, tourbillonnèrent, se croisèrent avec mille éclats de -voix. Tous, sans exception, au moment précis, éprouvèrent le besoin -d'exhaler un «aah!» sauvage, de s'élancer, de faire le moulin avec leurs -bras; toutes les bouches étaient béantes, tous les corps agités, sans -idée, par explosion, exactement. Puis, l'instant d'après, les têtes se -cherchèrent, il se forma cinq ou six gros tas mouvants de tabliers et de -mollets; entre ces masses, des brimborions tournant, recueillis par -leurs aînés, des fillettes qui se tenaient par le bras, à quatre, et -marchaient, très occupées de leur bavardage, et aussi, dans tous les -sens, des poursuites incompréhensibles organisées à grands cris. - -Je lançais ma sciure à poignées, à la façon d'un garçon de café -saupoudrant de sable sa terrasse, je restai le bras en l'air, saisie par -un spectacle de foule. Dix fois, des poursuivants hurleurs étaient -passés, dédaignés, près d'un groupe de «moyens» affairés à échanger des -bons points; soudain, comme par l'effet d'une onde électrique, tout le -groupe se précipita, braillant avec les camarades, sans signification, -sans motif; alors, d'autres groupes frôlés se joignirent, des grands -entraînèrent leurs petits frères, des causeurs tranquilles sautèrent, -brusquement emballés, plus éperdus, plus frénétiques, clamant plus fort -que les premiers, et ce fut une ruée d'élément, un haro unanime, un -emportement destructeur et oppresseur: panique, assaut, joie brute. -Puis, brusquement encore et sans cause encore, il y eut baisse et -discordance des cris, éparpillement du nombre. Le mal que l'on -pourchassait était-il censément puni? Ou bien le fléau que l'on fuyait -était-il évité? Impossible de savoir, c'était la foule. - -Les adjointes s'émouvaient peu; elles réclamaient de la modération par -acquit de conscience et ne quittaient pas une étroite longueur bitumée -devant la classe et le préau. Les mioches branlants trouvaient un refuge -dans la promenade de leurs jupes. Pourtant, quelques-uns furent -bousculés. On m'amena une mignonne en pleurs qui avait été renversée et -salie. Au lavabo, je lui passai l'éponge sur les mains et sur la figure, -je ne découvrais aucune égratignure et elle continuait à gémir. - ---Qu'est-ce que tu as? lui dis-je. - ---J'ai mal. - ---Où ça, ton bobo? - ---Là, au bras. - -Je frottai, je posai un baiser; elle geignait toujours. - ---As-tu beaucoup, beaucoup mal? - -Alors elle, quittant instantanément le ton plaintif, toute rose avec une -physionomie de supériorité indulgente et moqueuse: - ---Mais non, grosse bête, si j'avais beaucoup mal, je crierais bien plus -fort. - -Et elle courut se remêler au tourbillon de la cour. - -Encore mon étonnement devant le tohu-bohu d'humanité défectueuse! Encore -cette inélégance de la rue qui se réédite dans le fouillis des cheveux, -dans les visages à l'air «de mauvaise qualité», dans le fagottage des -sarraux, dans les chaussures cloutées! Comme la minceur des mollets -exprime douloureusement la débilité du corps! Et pourtant, ces enfants -sont gais, joueurs, autant que peuvent l'être ceux d'une meilleure -condition; mais leur insouciance ne réjouit pas précisément, elle -oppresserait plutôt comme un signe d'incurabilité. Et puis-je me dire -indemne de l'émotion répulsive causée par l'idée de race inférieure, -pullulante, redoutable, et par l'idée de la contagion du paupérisme? -Mais oui, je souris: une espèce de poupée bohémienne, en pénitence -contre le mur, près des cabinets, danse sur un pied, sans repos, face au -marronnier, avec la plus grave conviction. - - * * * * * - -Les femmes de service mangent dans la cantine, un quart d'heure avant la -sortie des élèves. J'ai le grand avantage de recevoir gratis, de la -viande et des légumes à volonté. (La cantinière prélève, de droit, deux -gamelles et l'on tolère qu'elle partage avec sa collègue.) - -Madame Paulin, qui entend bien garder, sur moi, un légitime ascendant, -me dit avec une sollicitude sévère: - ---Vous êtes anémique, il faudra vous bourrer solidement. - -Elle essuie le bout de son nez avec son bras nu et me rapporte du boeuf. -Elle me regarde grignoter, maternelle, et son visage s'éclaire d'une -lueur gaie qui me fait rougir: - ---Faut bien que jeunesse se passe. - -Et je devine qu'elle excuse, qu'elle admire mon anémie dont les causes -folâtres ne lui échappent pas. - -C'est une excellente personne; son zèle amical baisserait, si elle -savait qu'il ne m'est rien arrivé, mais rien du tout, dans cette -jeunesse qui se passe. - -Je bredouille, la bouche pleine: - ---Merci, vous êtes trop aimable... je ne mangerai jamais tout ça... je -vous assure que je suis très bien portante. - -Une singulière pudeur m'empêche d'entrer en explications autres, et je -perdrais contenance tout à fait, s'il me fallait fournir ce détail de -conséquence: - -«Avant d'être ici, je n'avais jamais quitté ma famille.» - - * * * * * - -Les enfants qui déjeunent à l'école défilent dans le préau, et prennent -leur panier, entre le lavabo et le calorifère. - -Je distribue, avec Madame Paulin, les cuillers et les gamelles toutes -servies, légumes et viande coupée. - ---Silence et les mains au dos! L'on ne commence pas à manger avant que -la distribution soit complète. - -Les enfants doivent apporter leur serviette, leur pain et leur boisson. -Quelques-uns ont du vin, beaucoup trop de vin; très peu ont du dessert. - -Mademoiselle Bord «est de service de déjeûner». Nous secourons les tout -petits, nous obtenons qu'ils fourrent au moins autant de nourriture dans -leur bouche que sur la table et sur leur serviette. - -Je suis captivée par Mademoiselle Bord: son aspect, sa voix, tous ses -procédés sont remplis de pédagogie. Je constate que sa froide et -régulière beauté exerce une souveraine influence sur la gent écolière. - ---Quel âge as-tu, toi? demande-t-elle. - ---Quatre ans. - ---Eh bien, puisque tu as quitté ta place sans permission, tu n'as plus -que deux ans; voilà ta punition. Tu as beau me regarder, je te dis que -tu n'as plus que deux ans, mon bonhomme. - -Le bonhomme, navré, suffoquant, suit mademoiselle, avec des yeux de -chien battu. - -Autre algarade: - ---Mais, voyez donc, Rose, celui-là qui plonge ses mains dans sa gamelle! -Toi, pour le coup, tu mangeras ton pain à l'envers. Tu la vois ta -tartine, je la retourne à l'envers, et mors dedans, maintenant. Regardez -tous: il mange son pain à l'envers! - -Le malheureux, couvert de honte, baisse les paupières et mâche avec -amertume. - - * * * * * - -J'ai oublié de dire que la directrice m'avait demandé très aimablement -si je voulais bien qu'on m'appelât de mon petit nom, tout court, Rose. -Si j'avais été mariée, on m'aurait donné mon titre de femme, comme à la -cantinière, Madame Paulin. Mais on nommait l'adjointe de la grande -classe «mademoiselle», la directrice «madame», la maîtresse de la classe -moyenne «madame Galant»; quant à moi, vraiment, on ne pouvait se -dispenser de cette appellation, d'ailleurs fort seyante: Rose. - - * * * * * - -J'ai fonctionné l'après-midi, comme le matin, sans trop de maladresse, -guidée par ma collègue et par «ces dames». - -A quatre heures, avec Madame Galant, j'ai conduit, jusqu'au coin de la -rue, le rang des élèves qui s'en vont seuls. - -Il m'a semblé que je n'avais pas respiré la rue depuis un mois. Comme -elle a une odeur, une clarté, une animation différentes de celles de -l'école! Et comme un enfant, vu sur le trottoir, ne suggère par les -mêmes pensées que vu dans l'école! - -Une cinquantaine de bambins, que l'on vient chercher séparément, sont -restés sur les bancs du préau. - - * * * * * - -Le dernier enfant parti, les maîtresses, la cantinière parties, une -lâche mélancolie me saisit, quand je me trouvai seule, mon balai à la -main, dans le vide immense du préau. - -Immobile, je considérais les choses, leur demandant l'apparence d'être -vivantes: les deux cents patères au mur, les cordes pendantes des -vasistas, les quatre tuyaux à gaz tombant du plafond avec leurs -abat-jour de métal émaillé... Je comptais les raies du parquet, je -cherchais le souvenir des enfants sur les bancs reluisants. - -Étais-je assez abandonnée? Était-ce moi cette personne quelconque; -empruntée, dépaysée, en tablier bleu, en costume vulgaire, en coiffure -vieillissante? Cette personne au visage réservé jusqu'à être -inintelligent? - -J'aurais dû me réjouir, pourtant: d'après leur façon de commander, ces -dames m'avaient jugée du premier coup: une fille pleine de bonne -volonté, capable de comprendre le service, mais gnian-gnian, comme on -est à la campagne. Cette appréciation me vaudrait un affable mépris, -autrement dit: la paix, la sécurité, le bonheur... - -Mon énergie s'affaissait, comme si le bruit de l'école l'avait seul -soutenue jusque-là: «Voyons, femme de service, moi?... rien d'autre?... -il faut terriblement tenir à la vie...» - -Et, tout à coup, je pensai: - ---Il ne faut pas oublier que j'ai un ennemi dangereux: le délégué -cantonal. Après son départ, il m'a bien semblé que la directrice -m'apostrophait d'un ton plus sec. - -Fait curieux: l'idée de lutter me remonta le moral. Comme j'ai des -choses amères en moi! Comme cela me soulagerait de pouvoir haïr -quelqu'un! - ---J'espère bien, monsieur le délégué, que vous serez vaillant à venger -votre mécompte. J'ai soufflé la place de votre protégée!... Comme je -vous évoque bien! Vous êtes l'Autorité et vous êtes un monsieur!... -Jamais vous ne réunirez tout l'odieux que je souhaite, moi, l'ex-jeune -fille du monde; l'ex-fiancée, «promue» femme de service. Je n'aurais -peut-être pas eu le courage de continuer mon dur métier, mais vraiment -je tiens à vous fournir l'occasion d'exercer vos forces. Comment -punissez-vous les femmes qui ont démérité: par insolence directe, ou -bien, traîtreusement, par délation? Je veux, quitte à en mourir, -compléter mon expérience de la valeur masculine!... J'ai reçu indûment -quelques baisers à valoir sur une dot que je n'ai pas pu livrer; ils me -reviennent aux joues quelquefois, ces baisers... Monsieur le délégué, -j'aurais besoin, pour ma guérison, d'être souffletée de main d'homme...» - -Mais j'aperçus la concierge de l'école qui, les lèvres pincées, m'épiait -avec application par la porte vitrée de la cour. Je balayai. - - * * * * * - -Le manque d'habitude produit des résultats bien ridicules. Ne rentrai-je -pas chez moi nantie d'ampoules à ne plus pouvoir fermer la main! Par -places la peau était enlevée. J'avais trop serré le balai. - -Puis, de m'être courbée si bas sur les enfants, je me couchai avec le -torticolis, avec mal dans le dos, mal dans les reins, mal dans les -jambes. - -Le matin, au réveil, chaque mouvement m'arrachait un cri. Mais quoi! Il -fallait marcher ou renoncer à mon emploi. - -Je me suis rappelé l'opinion commune en usage pour les douleurs -articulaires: «Il faut que ça s'échauffe!» Je me suis bousculée; ça -s'est échauffé. J'ai pu continuer mon service, mais l'air piteux, -voûtée, la bouche entr'ouverte, les yeux abêtis, à cause des -lancinements intolérables. - -La directrice, absolument charmante, m'a interpellée: - ---Eh bien, Rose, à la bonne heure!... vous avez pris le courant du -premier coup: restez ainsi et tout ira bien. - -Madame Paulin, essuyant plus que jamais son nez avec son bras nu, a -tourné autour de moi, du matin au soir, comme une mère poule inquiète. - - * * * * * - -A l'issue de ma troisième journée, au milieu de la petite classe, comme -je me recueillais dans ce silence avide propre aux locaux administratifs -et qui propage en sonorité creuse le moindre heurt du pied contre un -meuble,--ce fait stupéfiant m'est apparu nettement: de tout le personnel -d'une école maternelle, c'est la femme de service qui assume le rôle le -plus indispensable; une maîtresse, la directrice même peut s'absenter -sans trop d'inconvénient, mais on ne saurait se passer un seul jour des -deux manoeuvres: la cantinière et la préposée à la propreté. Cette -dernière,--la véritable femme de service,--s'honore de rapports -exclusifs avec les enfants; dix fois, vingt fois par jour, on la -requiert dans chaque classe pour un office où personne ne peut la -remplacer. Je sais même que, par un léger accroc au règlement, on lui -confie la surveillance aux heures extrêmes où les enfants sont peu -nombreux dans le préau: de huit heures à huit heures un quart, le matin, -de cinq heures et demie à six heures, le soir. - -Mais, voilà le plus renversant: vis-à-vis des tout petits, elle seule -représente l'école. En effet, on ne leur fait pas la classe, à ces -mioches, il s'agit en réalité de les garder et de les soigner. Or, tous -les soins appartiennent à la femme de service, d'une part, et, d'autre -part, la garde lui incombe une partie du temps, la directrice étant -souvent dérangée. Aussi la maîtresse est-elle bien plus éloignée des -petiots que la journalière; ils s'égalent aux enfants riches qui -connaissent bien plus leur gouvernante que leur mère. A la moindre -alarme, ils savent bien: c'est le «tablier bleu» qu'ils cherchent, -qu'ils attendent. - -Certes, on ne doute pas que ces dames n'aiment leur troupeau: la -directrice, notamment, se désole de son union stérile et elle adopte, du -coeur, tous les bambins gentillets. Mais le dévouement du personnel -enseignant n'amoindrit pas la femme de service: déchoir elle ne peut! - -Je promenais mon plumeau sur les tables minuscules, et mon ombre -démesurée époussetait le mur, le tableau noir, les cartes d'histoire -naturelle. «Ça y est!» me dis-je, immobilisée tout à coup, par -l'évidence de mon souvenir, «en trois jours, les tout petits ont déjà -pris possession de moi: ils m'appellent Rose, me tutoient, s'accrochent -à ma robe. Que je veuille ou non, je sens bien que je ne m'appartiens -plus: aujourd'hui, du matin au soir, j'ai manoeuvré sans personnalité, -captée, tirée, hypnotisée par eux.» - -C'est qu'il faut voir ces brimborions, ces riens qui vous viennent à -peine au genou: ces corps sans poids où saillissent des os de chat -maigre, ces malheureuses frimousses cireuses! Ça ne tient pas debout, ça -vacille même assis, il faut continuellement que ça s'appuie des yeux sur -une grande personne. Et il faut voir leur vigilance à ne pas perdre ma -trace: dans l'isolement et la bousculade de l'école, je suis la -consolation et la protection. Il faut absolument que je réponde à cette -confiance touchante... C'est un peu fort!... je suis prise malgré moi... -Mais quel rôle écrasant! Pourrai-je?... Voyons, mes pauvres enfants, je -ne suis pas préparée, moi... si vous saviez: je ne suis pas -maternelle... je suis une jeune fille qui n'a eu ni frère, ni soeur... -J'essaie, je veux bien... un petit jupon détaché, un petit doigt qui a -du bobo, voilà, voilà, je fais de mon mieux... Mais, mes pauvres -enfants, vous êtes si peu appétissants, si lamentables!... et vous -sentez l'aigre, la crasse, le linge douteux. - - - - -II - - -J'habite, à quelques pas de l'école, dans la même rue, une des rares -maisons qui ne soient pas un hôtel meublé. Il y a une sage-femme au -premier et un trafiquant en reconnaissances du Mont-de-Piété au -troisième. Ma chambre est au sixième étage sur la cour. - -Mon oncle, mon dernier parent, ayant fait un choix judicieux des meubles -dont il pouvait se séparer, me les a donnés. - -Mes biens mobiliers ne se composent pas seulement d'un lit de sangle et -d'une malle, je possède, en outre, une étagère avec des livres, une -table, une chaise et un fauteuil. Seulement, voilà: ma table est un -guéridon de jeu, ma chaise une fumeuse, et mon fauteuil une -rocking-chair en osier quelque peu détraquée; si l'on ne s'assied pas -juste au milieu, elle se déforme, gémit et fuit tout d'un côté; on peut -jouir à la fois du roulis et du tangage sur ce fauteuil: pour se -remettre, on peut faire du cheval sur la chaise. - -Le soir, au sortir de l'école, je prends, au Vins-Restaurant qui est en -bas de chez moi, du bouillon dans une boîte à lait et une portion dans -une assiette. Il faut que je traverse la salle où s'alimentent des -hommes et des femmes d'aspect étrange; des boulettes de pain me cinglent -la figure et des mots d'argot moqueurs courent après mes jupons. Je -monte vite. Ma chambre cellulaire, au papier ridé ne me ragaillardit -pas; mon dîner n'est pas bon. Mais je ne veux pas me sentir abandonnée; -je ne veux pas m'ennuyer. Vite, je me débarrasse de la corvée de manger, -puis je remue mes livres, je pose du papier sur ma table: la solitude et -le silence font sortir de moi toute l'animation recueillie dans la -journée, j'écris. - - * * * * * - -Mon premier dimanche, je le passai dans mon lit. J'étais à bout de -forces, au point de me résigner au jeûne complet: descendre et remonter -mes six étages pour aller chercher du pain et du lait? jamais, j'aurais -mieux aimé mourir là. - -Dans l'après-midi, des coups frappés sur le palier secouèrent mon -demi-sommeil. - -Ma porte ouverte, la concierge apparut qui plongea les yeux dans mon -réduit: - ---Je ne vous avais pas vue de la matinée, j'étais inquiète; c'est une -chambre qui n'a pas de chance. - -Elle dit, sinistrement, et me laissa la distraction d'évoquer à loisir -le sort tragique des locataires précédents. - - * * * * * - -Des jours ont passé. Comment cela va-t-il? Je ne peux pas répondre -autrement: cela va bien. - -Et d'abord, j'ai revu le fameux M. Libois, délégué cantonal. - -Déception! Malgré les dires de madame Paulin, mon impression est qu'il -ne m'honorera d'aucune persécution. - -Il ne regarde pas les femmes de service, il a bien trop affaire avec la -directrice: ce qu'ils en débitent tous les deux! Pas possible, ils ne -parlent pas de l'école. - -Mme Paulin a raison sur ce point: ce Monsieur n'est pas mal; une belle -santé, ma foi! Il sait interroger les enfants; son visage bienveillant, -réfléchi, n'est pas précisément gai, il porte plutôt le reflet de la -gaieté, avec une certaine lassitude élégante. - -Ce monsieur tenait à la main des revues et un livre; sans doute il fait -de la littérature. Parbleu: son affection pour les enfants consiste en -la recherche de documentation. Ce monsieur met les pauvres en -chefs-d'oeuvre... Je m'étonnais aussi qu'il donnât son temps pour rien -avec une telle prodigalité: le code masculin s'oppose aux dépenses sans -profit. - -Ses yeux pâles, ses yeux de russe, inventorient de temps en temps la -normalienne. Bonne chance! - -Je l'ai frôlé une fois par la nécessité du service, une autre fois, -exprès; je voulais m'assurer de son indifférence. - - * * * * * - -Je suis émerveillée à la fois du fonctionnement facile et des bienfaits -de l'école maternelle. - -Du reste, l'agencement apparaît impropre à l'usage domestique, à la vie -ordinaire; dans l'air, dans l'odeur, la couleur, la disposition des -lieux, il y a une incrustation de discipline, par quoi les gens et les -enfants, une fois là, se trouvent changés, _scolarisés_... les gens -eux-mêmes, moi-même... «l'administratif» s'empare de moi, bon gré mal -gré, sous le plafond de cinq mètres. - -Avant d'être du métier, je me demandais comment on pouvait manoeuvrer à -souhait cent, deux cents bambins. C'est relativement simple, à cause de -l'aspect autoritaire que reçoivent les grandes personnes dans le désert -des locaux, à cause enfin du groupement et de ses lois: sur une file de -cinquante enfants, il suffit de cinq ou six qui exécutent un ordre pour -entraîner les autres. Toutes les marches en rang, du préau aux classes, -des classes à la cour, se font en chantant; la tranquillité sur les -bancs s'obtient aussi par des chants, ou par des mouvements de bras. -Évidemment il ne faut pas avoir peur de répéter, ni de crier le -commandement; mais enfin, je le constate, une réunion d'enfants -ressemble à une mécanique bien engrenée: inutile que le conducteur -touche toutes les pièces de la machine, il suffit de mettre en branle la -force motrice. - -Il est risible et touchant de voir le sursaut du «signal» chez les -élèves de deux ans. Ces innocents qui sont l'instabilité et le bruit -perpétuels, on les fait s'immobiliser, se taire pendant des quarts -d'heure! ces bébés qui devraient être l'insouciance, la libre impulsion -même, on les fait obéir strictement: au sifflet! - -Je mets en principe que les enfants ne sont, par nature, ni très -méchants, ni très audacieux; et, à part quelques inconscients, ils sont -très facilement intimidables. - -Mais, grands dieux! n'aurais-je pas un faible pour les indisciplinés? -pour les malintentionnés!! Je préfère ne pas approfondir et raconter un -incident gentil. - -Dans un petit espace, entre le mur et le tuyau du vaste poêle du préau, -je cache un torchon qu'il m'est très utile de trouver sous la main, pour -accourir, en armes, à toute réquisition. Dès le début, j'avais adopté -cet endroit et, chaque jour, trois, quatre fois, mon torchon était tiré -de là et jeté par terre à mon grand agacement, car la directrice me -répète souvent avec sa haute autorité: - ---Surtout, Rose, de l'ordre; ne laissez pas traîner vos ustensiles! - -Aujourd'hui, vers une heure, avant la conduite aux cabinets, comme la -marmaille grouillait dans le préau, j'ai surpris une gamine, qui, -sournoisement, l'oeil sur moi, fouillait dans ma cachette. C'était la -coupable! je n'avais jamais fait attention à elle, je ne l'aurais pas -reconnue dans la rue pour une élève de l'école, mais elle, elle m'avait -observée, elle savait ma persévérance à placer mon chiffon; une poupée -de six ans, tête brune, ovine, vaguement juive, les cheveux relevés par -un peigne, ce qui favorisait l'avancée d'effronterie de ses sourcils, de -son nez, de tout son petit museau. - -Je m'approchai, réellement furieuse. - -Alors elle, avec un sourire qui contenait toutes les réprimandes -susceptibles de lui être adressées et toutes les excuses de sa part, et -tous les appels à mon indulgence de grande personne, avec un hochement -de tête repentant et d'une adorable malice: - ---Je suis méchante, hein? - -Oh! ce prodigieux, cet incommensurable inattendu de l'enfance! Et quelle -féminité dans ce brimborion! J'ai vu une jolie femme accoutumée à -tourmenter son mari, cumuler ce jeu irrésistible, cet aveu qui subjugue -et oblige à tous les pardons, cette inspiration aux racines introuvables -qui fait servir la méchanceté même à obtenir un redoublement -d'affection. - ---Petite Louise Guittard, je me souviendrai de toi... quand j'aurai des -bonbons. - - * * * * * - -Dans la classe de la directrice, tout en assurant le mouchage des nez et -l'équilibre des bambins, parfois mobiles sur leurs bancs comme des -feuilles au vent, je m'intéresse aux travaux de Mlle Bord. Mon infime -emploi me devient cher, parce qu'il me permet de constater, sur le vif -et dès l'origine, la fonction grandiose de l'école maternelle. - -La méthode actuelle consiste principalement à faire des récits. A -travers la cloison vitrée, je vois et j'entends la normalienne, debout à -son bureau, qui raconte une leçon. Correctement vêtue de noir, calme, -sculpturale, ni gaie, ni triste, elle est à sa juste place et remplit -son rôle exact. Elle représente le bien, elle le dégage, elle le -projette. - -Et j'ai un plaisir grave à compter, en face d'elle, cinq rangées de -douze enfants: les garçons tondus, les filles, aux cheveux noués d'un -bout de ruban. L'ensemble apparaît toujours gris, piteux, mais, grâce au -large éclairage de serre, un aspect vivant, printanier, prometteur, se -découvre aussi. Tous reflètent et absorbent la maîtresse, les uns avec -vibration, les autres avec un abandon végétatif, le buste mou, la tête -inclinée sur l'épaule, les lèvres disjointes. Mais la signification est -unanime: - ---Tiens: nous sommes la simple, sereine et ouverte nature; va, tu n'as -qu'à susciter en nous la potentielle richesse. - -Mon impression s'accentue: il n'y a rien d'arrêté dans ces âmes, ni bon, -ni mauvais; c'est l'indécise éclosion. Et alors?... On dirait que mon -corps se resserre et que mon front s'évase... Pensez donc: non seulement -on accueille les enfants à deux ans, mais la plupart viennent de la -crèche où ils ont été admis dès leur naissance! Comme cet élevage est -prévoyant et généreux de la part de la société! L'humanité a procréé, -voilà son sang; attention! dame Société, c'est pour vous que vous -travaillez! - - * * * * * - -Une fois, au milieu de ces réflexions, madame Galant me fit appeler dans -sa classe pour un enfant pris de vomissement. Cette maîtresse, en -contact avec ses élèves, me parut bien épaisse et bien placide; je fus -étonnée du peu d'acuité, du peu d'élan, du peu de flamme de sa -physionomie. Il me semble que moi... Car, enfin, il n'y a pas à douter: -l'école maternelle tente le premier labourage et la première semaille... -Voyons: la normalienne, la directrice, la grosse madame Galant, les -a-t-on placées là, au hasard, au petit bonheur, comme on en aurait placé -d'autres?... Laissons ces idées; tout est pour le mieux. Aurais-je eu la -grande âme d'une bonne institutrice? Aurais-je eu le don?... Allons, pas -d'extravagances... à chacun son lot... à chacun selon ses moyens. - -A genoux et à force de bras, j'ai lessivé longtemps le parquet souillé, -et quand mes genoux et mes bras ont été brisés, j'ai retrouvé la -perspective juste. - -Certes, l'attitude correcte de ces dames à mon égard ne se dément dans -aucune circonstance; mais, quand elles réclament Rose pour certaines -besognes, elles possèdent vraiment, sans affectation, un air, un accent -qui établissent la distance infranchissable entre nous; on sent combien -un tablier bleu différencie une femme d'une autre; on apprécie que le -rang est le rang, dans le monde. Ces dames préféreraient supporter les -pires privations plutôt que de toucher à mon torchon. J'avoue que ma -corvée est souvent pénible; et quand il faut se baisser, s'aplatir, -s'appliquer à la propreté sous les yeux hauts et froids d'une supérieure -en tablier noir, sous les yeux amusés de cinquante enfants, Rose devient -un peu pâle... et s'il n'y avait pas les quatre-vingts francs par mois -pour vous remettre le coeur... - - * * * * * - -Bien entendu, M. le délégué cantonal a daigné me regarder pour la -première fois avec quelque insistance, à un moment où je nettoyais le -plancher. - -Il a dû le faire exprès! Toute ma dignité de créature humaine a réagi en -une sueur subite. - -M'a-t-il assez examinée, ce monsieur, avec ses mains gantées pleines de -brochures et son air de somnolence pensive! Il expliquait à la -directrice les avantages du linoléum sur le parquetage. - -Dessine-t-il?... J'ai l'échine un peu maigre, n'est-ce pas?... - -A-t-il comparé les postures? La normalienne n'était pas à trois mètres -de me marcher sur les mains. - -Si ce Libois avait donc pu glisser et s'étaler tout de son long!... Il -me semble que désormais nous ne serons quittes qu'à égalité -d'humiliation. - -D'ailleurs, ce monsieur est fondé à montrer quelque suffisance: la -présence d'un personnage mâle détenteur d'une parcelle de la puissance -publique, dans une école tenue par des femmes, propage un indiscutable -émoi. - -Dans ce milieu si spécial, on aperçoit avec une singulière amplification -«l'état de commerce» institué entre les deux sexes,--en ce sens que -chaque personne cherche aussitôt à présenter son maximum d'importance. - -Une rumeur électrique: M. le délégué! Immédiatement, la grosse Madame -Galant elle-même, compose son maintien. La normalienne rectifie ses -bandeaux et devient «d'un marbre plus pur». Madame Paulin déploie sa -malice guetteuse de femme du peuple: il lui faut un roman, du moment -qu'il y a un coq parmi les poules. La directrice arbore une féminité -particulière; j'exclus tout soupçon de marivaudage entre elle et le -délégué, mais ils se rendent satisfaits l'un et l'autre... - -Eh bien! moi-même... quel bavardage, la Rose au torchon! - - * * * * * - -Dieu merci, mes pires vicissitudes seront toujours distraites par la -merveilleuse oeuvre scolaire. L'admiration vous empoigne devant -«l'emploi du temps» qui comprend, dès la classe moyenne, dans une seule -journée, les matières suivantes: exercices de lecture, d'écriture, de -langage, anecdotes, récits, interrogations portant sur l'histoire -nationale et la géographie, calcul, chant, dessin, morale et travail -manuel. - -La normalienne fait un véritable cours et elle y joint le prestige d'une -méthode brillante. Hier, je l'entendais discourir eu géographie, puis -poser des questions: - ---Qu'est-ce qu'une mer? - -Un choeur unanime et chantant répondait: - ---Une mer est une grande étendue d'eau salée. - -Seulement, comme j'étais occupée à ramasser des papiers sous le dernier -banc, je me suis aperçue que plusieurs rangées d'enfants criaient avec -un entrain parfait: - ---Ma grand'mère elle est étendue dans l'eau salée. - - * * * * * - -Les mamans des élèves sont plus rapprochées de moi que ces «dames». Je -crois même que plusieurs m'accordent une familiarité d'égalité, comme -font les bourgeois aux domestiques de grande maison dont ils attendent -un service. - -Passé quatre heures, quand a lieu la sortie surveillée des élèves -rentrant seuls, on trouve toujours sur le trottoir, devant la porte, un -groupe de femmes en cheveux, en tablier, camisole et fichu de laine, un -panier ou un nourrisson au bras, jeunes mais fanées, qui regardent -sortir le rang, apathiques et bavardes. Une à une, elles vont appeler -leur enfant resté dans le préau, ensuite elles se rejoignent à quelques -pas de l'école et recommencent leur conversation, flanquées de leurs -gamins qui se houspillent. - -Quelques-unes me font signe: «bonjour», au passage du rang, puis me -demandent: «Envoyez-moi ma bonne pièce!» - -Mais chez la plupart se révèle un sentiment double: entre elles et moi, -il existe la séparation compliquée de la domesticité et de la force. -D'une part, je suis payée pour leur préparer et leur servir leur enfant -et, à cet égard, je mérite un certain mépris malveillant; d'autre part, -j'appartiens à l'administration à laquelle se doit quelque déférence -intéressée. - -Le jour de mon début, une mère à qui je délivrais sa fillette l'arrêta -contre la balustrade: - ---Fais voir si tu as ton mouchoir? Ah, bon! le voilà... C'est que je ne -veux pas vous en laisser un tous les jours, dit-elle, en me toisant de -coin et en secouant la tête pour ajouter implicitement: Je sais que vous -empochez les mouchoirs qui traînent, mais, moi, on ne me roule pas. - - * * * * * - -Madame Paulin, énergique et protectrice, me «remonte» de temps en temps. - ---Il faut être d'accord avec les parents des gosses, mais il ne faut pas -avoir peur de leur parler. - -En grattant ses bras nus, elle m'étudie avec curiosité et -mécontentement; elle flaire en moi quelque chose de pas ordinaire et qui -ne l'enchante pas: - ---Vous, vous auriez mieux réussi d'être entretenue par des étudiants, -m'a-t-elle dit une fois, dans sa bienveillance bougonne. - -Et, de fait, en un mois, je ne suis pas encore adaptée. Pour être bien -la femme de mes fonctions, il faut que je devienne du même monde que les -enfants, que leurs mères, que madame Paulin. J'y incline: je sens que le -milieu me transforme, que des quantités de forces contribuent à me -niveler, à m'incorporer. Malheureusement, «la bête ne vaut pas cher»; -et, d'abord, je me rends bien compte que je manque de camaraderie avec -ma collègue; il semblerait que j'aie désappris la phraséologie: je -demande de bon gré les brèves indications de service, je souris le plus -sincèrement possible, je prodigue les acquiescements obligeants, mais, -en dépit de mes efforts, je ne trouve rien à raconter. Or la vraie -cordialité n'existe que par la longueur des histoires que l'on dévide, -d'une bouche à l'autre, entre commères. Je le sais, je le sais! j'ai -honte de ma sécheresse: des femmes que j'ai vues, à quatre heures, -s'épancher ensemble, devant l'école, je les repince à six heures, au -même endroit, en pleine effusion. - -D'une façon générale, je pèche par défaut de gaieté; malgré mon -tempérament plutôt espiègle et quoique j'arrive à balayer, torchonner, -arranger des culottes avec une patiente sérénité, il reste un nuage. - -Pourtant j'ai emprunté un tic à madame Paulin: dans l'action des -besognes particulièrement fatigantes ou répugnantes, je souffle entre -mes lèvres, trois ou quatre notes, en échappement de vapeur, toujours -les mêmes: tuu... tuutuutû--tû--tûtûtu. C'est très pratique; cela -empêche de penser: on va, on va, comme une machine. - -Mais la vraie gaieté peuple, à fond d'insouciance et d'inconséquence, je -ne l'acquerrai sans doute qu'avec les années. - - * * * * * - -En attendant, je me suis offert un petit amusement. - -Le régulier, le périodique, le calamiteux M. Libois avait passé dans les -trois classes, il avait recueilli les hommages de ces dames: «Oui, -monsieur le délégué,--bien, parfaitement, monsieur le délégué», et des -révérences et des gestes obséquieux. - -Il revint dans le préau en disant à la directrice: - ---Amenez-moi donc cet enfant ici, en dehors des autres. - -Il resta un moment seul, planté non loin du lavabo, à moitié dissimulé -par un pilier; ses brochures placées sur un banc. - -Je ne sais par quelle impulsion, je sortis de la cantine qui nous sert -d'observatoire, à moi et à Madame Paulin, j'obliquai vers le lavabo, -l'air affairé, une éponge à la main, comme si j'ignorais la présence de -l'intrus. Je me disais: «Il m'agace, ce poseur avec ses brochures». - -Je reconnus sur le banc la _Revue des Deux Mondes_. Alors, ce fut plus -fort que moi, je bougonnai tout haut, sans m'arrêter: - ---Qui est-ce qui nous amène Brunetière ici? - -M. le délégué dut virevolter à la manière d'un enfant dont on a -sournoisement tiré les cheveux par derrière. - -Je lavais mon éponge tranquillement. Je retournai vers la cantine, le -nez en l'air: Vous pouvez m'examiner tant qu'il vous plaira, cher -monsieur; à mon tour de négliger votre quelconque personnalité. - - * * * * * - -Le 21 octobre, il a plu toute la journée. Ah! la pluie d'arrière-saison -à Ménilmontant! La pluie ne doit pas pleurer si désespérément dans un -autre endroit, je ne me souviens pas, du temps où j'habitais chez mes -parents, d'avoir rencontré sous l'ondée un arbre aussi noir, aussi -désolé que le marronnier de la cour. - -Les enfants sont arrivés, la plupart nu-tête et mal chaussés; les uns, -pareils à des épouvantails, avec leurs vêtements de guingois collés sur -leur carcasse maigre, et des égouttures au bout des doigts et au bout du -nez; les autres, des petits tas informes, comparables aux vieux -paillassons dont les balayeurs municipaux se servent pour barrer les -ruisseaux. Des tignasses aquatiques rappellent la race bâtarde de -certains vilains chiens d'aveugles. - -Les premiers entrés ont marqué leurs pas juteux sur le parquet, de la -barrière aux patères et des patères aux bancs; bientôt, un chemin de -boue s'est dessiné dans le préau. - -A dégrafer les capuchons, j'ai la peau des doigts frisée comme après une -lessive. - -Tiens! voici Louise Guittard; elle me convie à rire des perles qui -pendent aux oreilles des garçons. - -Mais je m'agace de la stupide et pernicieuse manie des foulards. Il -semble, dans le peuple, qu'un foulard dispense de donner à un enfant une -coiffure, des chaussures, un vêtement suffisant; du moment qu'il a un -chiffon au cou, il est bien soigné, il n'attrapera pas de mal! - -Attention! Là-bas, sur les bancs, s'élève une rumeur que je connais -bien: la rumeur des accidents de culotte; et je distingue chez une -gamine, cette inquiétude dont la source ne se dissimule pas. - -Je m'approche en même temps que la directrice: une mare s'est étalée -sous la gamine et celle-ci, terrifiée, mal parlante, se défend: - ---J'avais... j'avais pas envie. - -Une plus grande la montre du doigt et glapit d'un air enchanté: - ---Madame! c'est la môme Prévot... - ---Hein? Comment avez-vous dit? je n'ai pas bien entendu, interrompt la -directrice. - ---C'est Marie Prévot, madame, c'est son tablier qui coule! Sa mère part -à six heures, alors, madame, all' était dehors, toute mouillée; c'est -moi qui l'amène, madame, all' demeure dans ma maison. - ---C'est bon! du silence... Adam aura trois mauvais points... Tiens, toi, -et ne tousse pas, surtout. - -La directrice donne une pastille à Marie Prévot, et tourne le dos, après -avoir réfléchi un instant. - -La femme de service ne peut se permettre de formuler un avis; aussi m'en -gardais-je bien; seulement je ronchonne distinctement: - ---Parbleu! on ne va pas encombrer notre cantine... - -La directrice fait volte-face et me foudroie. - ---Votre cantine! dirait-on pas que c'est un sanctuaire?... Justement, -j'y pensais: conduisez-moi cette enfant à Madame Paulin et qu'on -l'asseye près de la cuisinière. - - * * * * * - -La pluie a comme grossi des tares invisibles autour de moi. La pauvreté -ambiante m'afflige, et de plus--voilà où se manifeste le -grossissement--un fait existe ici-même, sans jamais cesser, qui est -profondément douloureux... parfois des souffles d'avertissement affreux -sortent des murs de l'école, comme par moment, dans le quartier, des -relents d'infection émigrent des ruisseaux et des allées de maisons. Et -surtout, dans cette matinée du 31 octobre, vers dix heures, quand les -trois classes fonctionnaient, les tout petits chantant, les moyens et -les grands écoutant un récit, j'ai eu l'intuition d'un grand malheur; -puis, le coup de folie amusante de la récréation est arrivé avant que -rien se soit précisé. - -A moi la faculté de réagir! Los au double contenu--favorable et -adverse--des faits et des idées. Le mauvais temps rend particulièrement -évidents les bienfaits de l'école, et il n'est pas besoin de prouver -combien le vaste abri administratif est préférable à la rue noyée, au -logement étroit et malsain. - -La récréation dans le préau,--à cause de la cour impraticable--produit -des totalisations de bruit où l'on catalogue successivement le fracas -d'une gare de chemin de fer, le grondement d'un déversoir, les éclats -d'une salle de vente à la criée. - -Les enfants lâchés font penser parfois à des volailles qui cherchent à -picorer; ils quêtent, s'approchent, on dirait qu'ils vont becqueter les -camarades; ils se fuient, se réunissent, rient, se fâchent, s'évadent; -il y a des volontés brutales, des minauderies, des complots, des -promesses, des menaces; des trésors sortent des poches, y rentrent; des -gestes se précipitent, se retirent. Des tout petits se griffent, des -fillettes interviennent, justicières; des commères ne tarissent pas, des -forcenés glissent, tapent du talon, chantent, braillent, en amateurs -solitaires. Le cri pointu des filles se dégage en maître. - -Quelques mioches sont curieux: ils se prennent par le cou, s'embrassent -ou plus exactement se frottent le museau, se flairent, se font des -gentillesses animales; ou bien ils se tiennent les mains, comme s'ils -allaient se raconter un tas de choses, puis se regardent, se tortillent, -ne sourient même pas et, sans parole, se quittent. C'est simplement -l'instinct d'être de la même espèce chétive. Les fillettes de six à sept -ans qui caressent ces mêmes bambins obéissent au contraire à un instinct -«d'importance». - -Encore un bienfait scolaire révélé fortement par la récréation: le -mélange rend les enfants égaux. - -A vrai dire, les classes de la société ne sont guère tranchées. -Pourtant, on pourrait établir trois catégories: 1º les enfants de -boutiquiers; 2º les enfants de marchands ambulants, d'employés manuels, -d'ouvriers à travail et à ménage réguliers; 3º les enfants de gens à -métier inclassable, à existence instable,--ces derniers les plus -nombreux. Car il est caractéristique, dans ce quartier, que des -quantités de familles (?) logent dans les hôtels meublés; des locations -qui se paient à la semaine, voire même à la journée! - -Ce n'est pas un semblant de mélange dans notre école: j'en atteste le -tableau suivant. (Heureusement que la directrice ne le voit pas! -autrement, gare aux fameuses prescriptions d'hygiène!) Près du lavabo, -un gros blond à tête de Normand, admet cinq camarades à partager un -sucre de pomme; mais les doigts se poissent sans parvenir à casser le -bâton; alors, après la manipulation générale, on le passe de bouche en -bouche: chacun a droit à cinq ou six sucements; pendant que l'un -déguste, les autres écarquillent les yeux, remuent à vide les lèvres et -la langue, avalent leur salive. Mais la plus égalitaire tendance -comporte des restrictions; il y a des réprouvés: tout seul contre le -mur, délaissé, ignoré, un bambin affreux, à tête de singe malade, suit -la scène de sucement avec une effrayante expression d'avidité et de -résignation; il croise ses bras sur sa poitrine, il les serre, il les -enfonce; je vois sa peau remuer; il frémit des pieds à la tête. - -Je suis allée lui montrer une pastille de chocolat; il n'a pas bougé; -ses sourcils froncés ont exprimé qu'il était blasé sur ce genre de -mauvaise plaisanterie et qu'il avait sa fierté stoïque. Je lui ai mis le -bonbon entre les lèvres; vite, il l'a happé, mais il me regardait, -tellement saisi par une notion extraordinaire que, certainement, il ne -sentait pas le goût. Richard est son nom. - -A l'exemple des maîtresses, je suis toujours munie de sucreries. Car, à -l'école maternelle, les dragées font partie des récompenses, avec les -bons points et la croix. On a ainsi utilisé ingénieusement, pour la -discipline et l'émulation, les trois principaux instincts des enfants: -instinct de gourmandise, instinct de propriété, instinct de domination. - -On amène de petits animaux, l'école dirige l'éclosion de leurs appétits -vers une sage sociabilité. La récréation ne me montre-t-elle pas la -société en raccourci? toute l'agitation, tous les gestes se rapportent à -prendre, à manger, à paraître. - -Par le bénéfice du rassemblement, les énergies à divers degrés se -heurtent et s'humanisent. Je vois un garçon et une fille, en discussion, -confronter d'abord, l'une, un visage trop violent, l'autre une mine trop -bornée, puis acquérir tous deux une même expression moyenne, ni trop -exigeante, ni trop cédante et je me rappelle la théorie des vases -communiquants: les esprits s'équilibrent par contact. Vive l'école! Il -me semble aussi que le tourbillon, à force de passer devant les tout -petits parqués dans le coin du calorifère, fait reluire leur -intelligence, par frottement. - -La grosse Madame Galant, debout, loin de moi, contre la porte de la -cour, crie beaucoup et confisque des bons points, des billes, des -soldats en papier, des bouchons; voilà donc pourquoi ses poches de -tablier se gonflent, telles des mamelles supplémentaires. - -La directrice et Mlle Bord sont en grande conversation près de la -balustrade: très droites, très nobles de lignes, elles avèrent -l'impériale faculté de planer au-dessus de la multitude, sans la voir, -sans l'entendre. - - * * * * * - -J'ai bien réussi d'avoir bougonné après Brunetière! M. Libois n'en est -pas encore revenu. Il m'accable de sa curiosité. Je redouble -d'impassibilité, d'inattention à l'existence de ce bipède pareil à tous -les autres. - -Sur une question qu'il a posée pendant que je trimais pour la sortie du -déjeuner, la directrice m'a considérée au passage, avec étonnement, et -elle a répondu: «Non, non, je ne crois pas.» - -A vrai dire, il m'ennuie énormément, il m'exaspère. Je n'ai pas de goût -pour la gloire. - ---Enfin, dis-je à Madame Paulin, jamais un délégué cantonal n'a montré -pareil zèle! Il ne rate pas une semaine. - ---Chuutt! Malheureuse! a soufflé Madame Paulin. Il est médecin, il -n'exerce pas; mais, souvent, il remplace le médecin de l'école qui est -un de ses amis et qui devrait inspecter ici au moins toutes les -quinzaines, sans manquer. Vous avez bien vu, l'autre jour: M. Libois a -passé la revue générale des enfants dans les classes, parce que son ami -était empêché sans doute. Surtout, pas un mot; censément il n'y a que la -directrice qui sait le truc. - -Je me suis découvert des tendances à la délation. - -Je comprends très bien maintenant «le besoin de méchanceté» chez les -enfants; cela existe comme une sorte d'appétit physique. J'aurais -éprouvé un bonheur immense à pouvoir aller jacasser partout, telle une -gamine malicieuse: «Le délégué cantonal et la directrice s'entendent -pour tromper l'administration; le médecin de l'école signe des rapports -sans se déranger; le délégué cantonal sort gravement de son rôle...» - - * * * * * - -La conduite aux cabinets, de une heure à une heure un quart, a eu lieu -sous une averse torrentielle et toute l'après-midi, les enfants ont été -insupportables. On ne se doute pas combien la discipline scolaire est -influencée par les variations du baromètre. Il semble notamment que -l'humidité atmosphérique s'interpose pour diminuer le magnétisme -autoritaire des maîtresses. - -La directrice m'a laissé complètement les petits, devenus hargneux et -qui n'arrêtaient pas de s'asticoter, de se tortiller sur leurs bancs. - -J'ai organisé le premier et le plus simple des exercices de _pliage_. -Chaque enfant reçoit un morceau de papier, à charge de la rouler en -balle, «comme si l'on voulait faire jouer le petit chat». Explications -concomitantes: - ---Pourquoi le papier se met-il en boule? parce que le creux de la main -est rond. - ---Pourquoi des balles de plusieurs grosseurs? parce que les morceaux de -papiers n'étaient pas tous pareils et aussi parce que Totor a serré plus -fort que Marie,--c'est un homme! - -Nous jetons les balles en l'air et nous les rattrapons, d'abord dans les -deux mains, puis dans une seule main, la droite, la gauche. Je pose un -vaste cornet sur le bureau; chacun essaie de lancer sa balle dedans, -puis tous ensemble bombardent le but. - -Je donne sept balles à un enfant, il les renvoie en annonçant avec moi: -dimanche, lundi, mardi, mercredi, etc. Tous ces jours-là font une -semaine. Chaque jour a ses qualités: le dimanche est le premier de la -semaine; le samedi est le dernier, le jour numéro sept, le jour où l'on -distribue les croix, etc. - -A Julie Leblanc (trois ans): - ---Qu'est-ce que c'est le samedi? - -Julie devine qu'on veut lui faire dire une gentillesse; elle se -contorsionne, baisse les paupières et sourit sans répondre. - ---Tu ne sais pas? - ---Si. - ---Tu ne veux pas le dire? - ---Si. - ---Eh bien, qu'est-ce que c'est le samedi? Alors, la mignonne délicieuse, -fière, séraphique: - ---C'est le jour où qu'on se saoule. - -Je n'entends pas. On n'entend jamais ces étourderies qui sont sans -réplique; on bifurque vivement:--Eh! toi, là-bas, ne déchire donc pas ta -balle! Nous allons ranger notre ménage, car il ne faut pas de vilains -fouillis dans la classe, et il ne faut pas gâcher ses affaires; déplions -les papiers soigneusement et nous les mettrons en pile dans l'armoire -pour les retrouver demain; ils serviront à faire des bateaux ou des -cocottes. - -Les deux adjointes, de leur côté, se sont égosillées au point que la -normalienne souffrait le soir d'un éraillement de larynx pénible à -entendre. - -J'ai été étonnée de la détérioration complète des grands, rendus -intolérants et rapporteurs par l'humidité. - ---Mademoiselle! il a craché par terre. - ---Appelez Rose... Non, elle ne peut pas quitter les élèves de Madame. -C'est toi, Adam, qui as craché! Tu vas essuyer avec un papier et le -jeter dans le poêle. - -Tumulte. Adam récrimine: sale cafard! Le mot court: cafard! cafetière! -Mademoiselle crie, se dérange, lance des gestes exaspérés pour maintenir -les têtes immobiles. J'entends que le cracheur et le cafard seront -punis: ils rendront leur cahier, ils n'écriront pas. - -La pluie a apporté le bruit nouveau de la toux. Les enfants toussent -comme ils rient, par contagion; mais certains rauquements véritables me -cognent dans l'estomac; les rangées grises de marmots figurent des -ballots de marchandises avariées; çà et là, quelques enfants de -commerçants assez bien habillés, joufflus, roses, font ressortir -davantage la moisissure du stock. - -Bah! au diable le pessimisme! En rang pour la sortie: les élèves sont -enchantés de retourner patauger et de trouver la rue obscure à quatre -heures. - -Un maçon et sa femme attendent leur progéniture sous la pluie. Ils ne -possèdent qu'un chapeau de famille, un vieux feutre marron taché de -plâtre; c'est la femme qui l'a sur la tête, mais voici la gamine -attendue: à son tour d'en jouir. Elle disparaît comiquement sous ce -couvercle trop vaste; les parents recueillent et renvoient de gros rires -à droite et à gauche; ils ne donneraient pas ce «coup de temps-là» pour -cher. Qu'importe leur propre chevelure marécageuse? Ils rentreront par -le chemin le plus long. - -Tant mieux! Le peuple use d'un excellent moyen; la moisissure dont il ne -peut se défaire, il en plaisante lui-même. - -Il faut pourtant que je me mette à l'unisson; il faut me fourrer dans -l'esprit que j'ai affaire à «la crême de Ménilmontant», que ces enfants -sont «de la grosse camelote». - -Personne, ici, n'a de prétention à la suavité. La petite du maçon, au -moment du départ, pleurait en tenant son derrière à deux mains. - ---Qu'est-ce que tu as, ma mignonne? - -Un garçon blasé sur le pleurnichage féminin a haussé les épaules et m'a -renseignée: - ---C'est Machin qui lui a flanqué un coup de pied dans «_l'livarot_». - -Ce vocable est d'usage courant, il possède force d'épreuve; il est -philosophe et devancier. Une foule de locutions existent--de même -concentration réaliste--qui dispensent de réclamer niaisement -l'inaccessible éther. La jovialité durable n'a pas d'autre secret: il -faut adhérer carrément à sa propre condition,--et l'on évite ce travers -oiseux de déplorer ce qui est et ne peut changer. - - - - -III - - -Dimanche. J'ai fait mon ménage, à fond, le matin, pour me réchauffer. -L'après-midi, je me suis promenée jusqu'aux Buttes-Chaumont. - -Les dimanches précédents, j'avais rendu visite à mon oncle, mais je le -dérangeais. Ce jour-là, il reçoit les attentions d'une jeune personne -qui a été élevée à Saint-Denis, à la Maison de la Légion d'honneur, et -qui ne montre pas d'estime pour moi. - -Je n'ai pas d'amies à qui je puisse confier que je suis femme de service -et que j'habite la sinistre rue des Plâtriers et il ne me plaît pas de -mentir. - -Mes amies!... Ayant encore beaucoup à apprendre, j'aurais tort de -retourner à elles et de contrarier mon adaptation par des fréquentations -inopportunes. - -Car,--ne l'ai-je pas déjà signalé?--nous autres, gens de Ménilmontant, -nous proférons un langage spécial, et nous nous entretenons de sujets -spéciaux. - -Un amour de deux ans,--à cet âge, ô mes amies, où les chérubins de votre -monde inventent une poésie pour jaser des douceurs dont on les -entoure,--un amour de deux ans balbutie toujours ses premières paroles, -à l'école, pour se plaindre d'avoir été malmené. Il faut le voir froncer -les lèvres: Yose! Yose! des lèvres qui ont l'air de vouloir téter -encore: - ---Yose! sale gosse là-bas, m'a f... une bâfre su' la _deule_... - -Et les mignonnes de six ans, l'une des choses dont elles ont le plus à -disserter, savez-vous?... Elles ne disent pas: «Maman va m'acheter un -petit frère». Non, mes amies, on ne s'exprime pas ainsi dans le quartier -des _Buttes-Chaumont_. - -L'on a six ans, des jupons de poupée, des mollets minces à faire -pleurer, un tablier à manches courtes laissant voir la chair trop frêle -des poignets, une figure de soubrette ratée, sérieuse et chiffonnée, -avec un nez drôle retroussé; on jabote en se promenant dans la cour -d'école. - -Une camarade demande: - ---Pourquoi que ta mère ne vient plus te chercher, à la sortie? - -On ne dit même pas: «Maman est enceinte» On se penche, on pointe le -menton, et l'on jette d'un ton péremptoire et résigné, applicable aux -faits périodiques, inévitables et ennuyeux: - ---Maman!... _Elle a sa butte_. - - * * * * * - -Vraiment, je ne peux plus aller rendre visite à Mademoiselle Yvonne de -Pérignon, avenue de Villiers, près du pare Monceau. - -Madame Paulin m'avait invitée, au début. - ---Venez donc prendre le café, rue des Maronites, à deux pas d'ici; y a -des voisins, des jeunes gens; on blague. - -Je n'ai pas accepté, à cause de mon oncle, censément. Et je suis -affreusement seule. - -Le quartier revêt son aspect du dimanche: quelques boutiques sont -fermées, les commerces de vins sont plus encombrés, ils vendent beaucoup -«à emporter», le comptoir devient ami de la famille; on voit des bambins -se hausser sur la pointe des pieds pour poser leur fiole vide sur le -zinc. Les passants plus rares s'offrent une allure de baguenaude; les -gens «bouclés» pendant la semaine se mettent à l'air, les autres, au -contraire, fatigués d'être dehors, restent chez eux. Ces gens du -dimanche rendent la rue inhabituelle et plus étrangère. - -Au cours de ma promenade, j'ai reconnu avec plaisir des enfants de -l'école. Devant chez moi, deux garçons, à plat ventre sur le trottoir, -soufflaient dans le ruisseau sur un bateau fait d'un bouchon et d'une -allumette. Quelques-uns, mêlés à des grands de l'école primaire, armés -de manches à balai, formaient des groupes belliqueux; je ne suis pas -sûre que les grands seuls fumaient. Une bande, se livrant au jeu -ultra-chic du traîneau, fauchait le trottoir: deux gamins -s'accroupissent sur une planche supportée par quatre roues hautes de -trois doigts; les camarades poussent, appuyés à la planche et au -chargement; avec un formidable vacarme de cris et de roulement, le -traîneau, mené de travers, heurte les boutiques ou verse sur la -chaussée. On relègue les voyageurs assommés dans un coin; d'autres -marmots se disputent à qui fera le nouveau chargement. - -Une fillette m'a dit bonjour. Elle a sept ans, on ne lui en donnerait -pas quatre; ses condisciples l'appellent «la Souris». Elle accompagnait -sa mère, marchande des quatre-saisons, elle poussait le dessous de la -voiture et criait d'une voix drôle, courageuse: «Quat' sous les pommes, -quat' sous la livre»; une vieille voix des rues, qui n'aurait pas pu -servir à aucun jeu d'enfant. - -Les Buttes-Chaumont. Cela m'a rappelé mon enfance: du bonheur confiant, -simple et doux. Des choses inutiles à mettre ici. - -Je suis rentrée avec la nuit, parce que le soir, ma rue me fait peur -avec toutes ses lanternes d'hôtel meublé, ses faux éclairages de -marchands de vins et des gens qui rôdent et s'effacent, et d'autres -plantés là qui semblent vous évaluer. La façade sombre de l'école ménage -un espace louche, en retrait, où stationnent toujours des femmes, des -hommes, et au loin, c'est le boulevard de Ménilmontant, encore plus -hasardeux, trop vaste, avec ses arbres égarés et ses tramways hurleurs -qui fuient le long des réverbères. - -Je suis rentrée pas très réchauffée... On aimerait voir un visage en -ouvrant sa porte; on aimerait voir autre chose qu'une fumeuse, une table -de jeu et une rocking-chair... J'ai toujours un serrement de coeur sur -le seuil de ma chambre «qui n'a pas de chance». Au-dessus de la fenêtre, -un piton à rideaux, trop haut planté, conserve un bout de cordon qui -oscille et accueille mon arrivée. - -Mais je ne veux pas me laisser agripper par le découragement. J'ai pris -un livre, sans retirer mon manteau; l'haleine tiède de la lampe est -venue sur mon front et m'a empêchée de lire: j'ai pensé à des promenades -de famille, d'amis, de fiancés, dans un décor de quartier opulent... -nous marchons, souriants... l'avenue se profile claire et monumentale... -quand les mots ont été très caressants, nous nous taisons pour sentir -leur douceur s'élargir à l'infini et d'un accord spontané, nous nous -retournons pour attendre les parents qui sourient derrière nous... J'ai -rêvé à de l'affection, à la bonté des choses... - -L'obsédante physionomie de M. Libois s'est imposée à ma méditation. - -Est-ce drôle! Mon ex-fiancé disparaît dans ce passé chimérique, ses -traits échappent à ma mémoire. Je ne le hais pas. - -Quel soulagement j'éprouverais pourtant à détester quelqu'un! Je le sens -bien, voilà ce que cherche mon intime vitalité: un dérivatif de rancune. -Et j'aimerais bien mieux les enfants! - -J'ai peur que le délégué cantonal ne porte un intérêt sincère à la -malheureuse population de l'école. Cela me le gâterait, ce monsieur -d'importance. Il faut que le personnage garde cette propriété de -crispation qui galvanise une femme... Oui, voyons... à l'avenir je -savourerai un âcre plaisir à être encore à genoux par terre, les mains -dans l'ordure en sa présence. Je me complais dans ma bassesse. Ainsi, un -enfant puni dans son amour-propre se barbouille, se rend ignoble par -bravade, par excès de rage. - -Les hommes ne mépriseront jamais assez les femmes. Madame Paulin m'a lu, -hier, ce drame sur son cher Petit Journal: un désespéré n'ayant pu -obtenir la haute position qu'il convoitait a corrigé le sort par deux -coups de revolver. Nous recélons plus de lâcheté, nous, les femmes: si -nous ne pouvons pas gravir les marches, nous acceptons de les laver... - -Un frisson m'a secouée; j'ai attrapé mes paperasses, je me suis mise à -les feuilleter, à faire un brin de toilette à mes notes; j'ai attifé des -phrases, comme si elles devaient un jour se produire en public. Et -finalement, je me suis obligée à songer à mon métier. Je veux -«rejoindre» l'employé qui a la nostalgie du bureau, et ne saurait se -livrer à la moindre spéculation en dehors du service; celui-là est un -sage, il construit du bonheur avec les éléments mesquins que le sort lui -a départis. - -Demain, j'aurai une journée fatigante; les enfants sont durs à tenir le -lundi... Ah! m'y voici: voici le préau avec ses boiseries jaunes, sa -barrière marron. Voici la classe de la normalienne; derrière le bureau, -deux tableaux noirs et des ouvrages de marqueterie, en laine sur carton, -accrochés au mur; les tables; dans un coin, le poêle, dans l'autre coin, -l'armoire qui renferme des livres, des cahiers et les fournitures pour -le travail manuel, obligatoire tous les jours de trois heures et demie à -quatre heures; de la paille de différentes couleurs pour le tressage, du -papier en bande pour le tissage, du carton pour le piquage, des perles, -de la laine, etc. Au mur encore, très haut, sur de grandes pancartes, -sont représentées des îles, des montagnes, des mers pour aider -l'explication des termes géographiques, puis des plantes, des fruits et -des légumes, illustrations des leçons de choses. Voici la classe de la -directrice, autant dire ma classe: les cartes murales montrent des -animaux; les tables et les bancs ont la hauteur du «petit banc» cher aux -ouvreuses; l'armoire contient du papier de différentes couleurs, (car -les tout petits font déjà du pliage compliqué) et des jeux de -construction et des guignols; il est si difficile d'occuper, d'amuser, -de garder assis ces bambins! j'ai dû apprendre à faire les -marionnettes... Ah! mon Dieu, demain matin, à six heures, mes feux; -pourvu que l'allumage ne rate pas... Pourvu que le temps reste sec; je -n'aime pas manipuler des épaves. Je vois l'arrivée, l'inspection de -propreté, la conduite aux cabinets, l'entrée en classe... pourvu que le -pain ne soit pas mouillé dans les paniers... pourvu qu'on n'entende pas -trop souvent les appels d'alarme: «Rose, venez vite, Chéron saigne -encore du nez--Rose, conduisez Guittard au lavabo...» - -Comme je me sens mieux! on dirait que la lampe a réchauffé toute ma -chambre. J'aurais tort de me plaindre: n'est-ce pas moi qui ai la plus -belle famille? Je peux dépenser à plein coeur toutes mes forces -d'affection et, voyons, cet attendrissement qui me pénètre me prouve -aussi que je suis aimé! - -Mais oui! je connais tous les petits par leurs noms (je n'ai plus besoin -de les chavirer pour lire leur marque) et ma sensibilité sait même -établir une distinction entre chaque... Il y en a de si laids que leur -regard m'arrache de ma place et me fait venir, toute penchée. Ces -exigeants, ils m'ont complètement adoptée! Il arrive aussi qu'un petit -se dérange sans parler et, levant irrésistiblement vers moi son museau -souffreteux, m'apporte ses pauvres mains rouges à dégourdir... Alors, -alors, il faut bien croire que la maternité est en moi, sans quoi cet -enfant ne la solliciterait pas si impérieusement... alors, il est bien -certain qu'un petit enfant, quel qu'il soit, appartient à toute grande -personne... des fibres rattachent une génération à une autre. - -Je connais aussi, par leurs noms et par leurs types, la plupart des -moyens et des grands; mais eux ne commercent guère avec moi. - -On ne se figure pas combien il est rare que des enfants accordent leur -attention à qui ne les soigne pas constamment. Ils vous lorgnent, ils -notent vos ridicules au passage, avec leur extraordinaire faculté -d'observation, ils s'adressent à votre complaisance, mais vous ne faites -pas partie du monde de leur pensée. Cela me chiffonne... surtout les -élèves de Mlle Bord: ce sont déjà des personnages définis, je désirerais -être admise dans leur intimité, je me sens à leur niveau... Et pourquoi -donc me dédaigneraient-ils? Est-ce qu'ils copieraient la correcte et -supérieure politesse de Mademoiselle à mon égard? Quand la sculpturale -normalienne me parle, ses yeux ne posent pas sur moi, ils s'étendent au -delà; elle ne doit pas savoir si je suis brune ou blonde. Ses élèves -empruntent ce regard distrait, négligent, pour me demander leur panier, -leur béret. J'ai beau les aider, à l'arrivée, au départ, les rafistoler -dans la journée, leur servir à déjeuner, ils ne m'aiment pas à la façon -de mes tout petits. Je me sens pareille à une demoiselle habituée aux -adulations, qui croit sa beauté irrésistible et qui rencontre un jeune -homme parfaitement indifférent; elle le déteste, elle cherche des -rivales à détester, elle devient capable des pires sottises pour -s'imposer à lui... Eh bien, oui! je suis ambitieuse, orgueilleuse, -jalouse! oui, jalouse... Et j'ai voulu obtenir de l'attention; j'en ai -obtenu. - -Je ne parle pas de Richard, l'affreux gamin à tête de singe malade, à -qui j'ai révélé le goût des pastilles de chocolat. Le cas est tout à -fait à part. Il existe entre nous un pacte, intensément sérieux, exempt -de sentimentalité. C'est Richard qui a délimité nos rapports. Je lui -avais donné un bonbon; sa stupéfaction diminuée, il a exigé de rentrer -dans le raisonnable; on ne peut pas vivre sans attribuer aux faits une -logique. Son expérience ne lui permettait pas de concevoir un don -gratuit, il a tiré de sa poche un bout de papier crayonné. - ---Tiens, alors je te donne un dessin, a-t-il dit simplement. Et son -_alors_ contenait l'inflexibilité des obligations réciproques. - -Depuis cette époque, presque chaque jour, il y a échange entre nous, -après quatre heures, dans le préau. (Vers trois heures, la normalienne -distribue des carrés de papier et des crayons et autorise l'art -fantaisiste.) Je tends un bonbon, Richard tend son croquis, nous ne -sourcillons pas. - -Pourtant un sentiment ondule chez Richard, mais je ne discerne pas si -c'est de la reconnaissance, ou un souci d'honnêteté. Il a oeuvré pour -moi, expressément, avec conscience, avec goût, selon l'invariable -répertoire graphique des jeunes enfants: une locomotive, un bateau, un -cheval, un bonhomme. De plus, je constate qu'il laisse le moins de blanc -possible; il affiche, un air satisfait qui signifie: tu es bien servie, -j'espère? Très attentif au sort de sa création, il ne me quitte pas des -yeux que je ne l'aie précieusement logée dans ma poche. - -Quand je me flatte d'avoir obtenu de l'attention, je fais allusion à une -autre histoire. - -Vendredi dernier, il était dix heures passées, je profitais de la -présence de Madame dans sa classe pour préparer les tables du déjeuner; -soudain, j'entendis la normalienne qui se fâchait à l'extrême: - ---Vraiment, c'est intolérable! Adam! je ne veux plus de vous; sortez, -cinq minutes à la porte, dans le préau, avec Rose. - -Depuis le premier jour, je connaissais Adam, le mauvais sujet de la -grande classe; sept ans bientôt, assez grand, trapu, blond, le teint -coloré, la face tauresque; l'apparence d'un hercule pas méchant, un peu -narquois, doué de cette intelligence ronde qu'on appelle un gros bon -sens; le regard gai, hardi, coutumier d'une fixité limpide à déconcerter -même les grandes personnes. Il représente la vie puissante, décidée à -s'élargir sans précaution; au déjeuner, il finit les gamelles restées en -souffrance, il mange le gras; à la récréation, il règne, il conduit -toujours une bande, il est particulièrement autoritaire avec les filles. - -Il vient à moi, son tablier retroussé, les deux mains dans les poches de -pantalon et tranquillement, avec philosophie, le regard voyageur, il me -dit: - ---Elle m'a f... à la porte. - -(Les enfants ont un langage d'apparat pour les maîtresses, mais entre -eux, dans la cour, dehors, ils reprennent le style du quartier.) - ---Tiens! qu'est-ce que tu as donc fait? m'informai-je avec beaucoup -d'intérêt. - -Un haussement d'épaules: - ---Ah! je rigolais. - -Et il se détourna vers la cour sans plus s'occuper de moi. Je fus piquée -de ce peu d'expansion; une impulsion inexplicable me fit simuler la plus -violente indignation: - ---Eh bien, je vais la disputer, Mademoiselle. Dans un instant c'est la -récréation: gare là-dessous! Ah! elle te met à la porte! je m'en vais -l'arranger moi: elle n'a pas le droit de te renvoyer... et, si elle -n'est pas contente, je suis plus forte qu'elle. - -Adam se campa en face de moi, considéra mon visage, me toisa; il n'y -avait pas à douter de ma résolution: j'avais à demi retroussé mes -manches, ce qui--à Ménilmontant--est l'indice du sérieux. Il ne répondit -pas, ne sourit pas, mais une houle passa dans ses yeux bleu foncé, -profonds, énigmatiques. - -Presque aussitôt retentit le coup de sifflet; la longue mèche se -déroula: les grands sortant directement dans la cour, les petits venant -derrière dans la grande classe, par la porte de la cloison vitrée; et, à -la queue, les moyens descendant du premier étage. La mèche éclata. Je me -dirigeai vers la normalienne en station près du marronnier. Adam se -collait à moi et tâchait de lire ma physionomie. J'allais d'un air -décidé, querelleur. (Mon intention était de dire: je vous amène Adam -repentant, qui désire prendre part à la récréation.) - ---Nous allons voir, annonçai-je en secouant mon poing, quand je ne fus -plus séparée que par une chaîne d'enfants de la normalienne qui me -tournait le dos. Ah! ah! Mademoiselle. - -Brusquement, Adam me saisit la main droite et y planta un coup de dent -terrible. - -Arrêtée net, je poussai un cri; je me dégageai: Oh! le vilain méchant! - -Il ne se sauvait pas, il continuait, par son attitude, à me défendre -d'avancer. Ses yeux combattaient, implacables, ce n'étaient pas des -lueurs mauvaises, mais des lueurs «de justice». (Je parlerai un jour du -sentiment de la justice chez les enfants.) - -Je cachai ma main saignante sous mon tablier. Les clameurs de la -récréation avaient dominé mon cri de douleur. La normalienne rejoignait -sa collègue. - ---Je plaisantais, dis-je à Adam, tu es un brutal; je voulais que tu -demandes pardon à Mademoiselle. - -Une espèce de sourire détendit son énergie; il allongea une moue -significative vers ma main cachée: «On ne fait pas de ces blagues-là, -tant pis!» - -Des voix en folie le requirent; il rompit là, sans autre formalité. D'un -geste, il rallia toute une bande. - ---Au chemin de fer! ordonna-t-il, et il s'élança imitant le sifflet de -la locomotive et suivi de sa cohorte grossissante. - -Tout de même, je suis contente. Adam fait attention à moi, maintenant. - -Samedi, à plusieurs reprises, il m'a frôlée avec prudence, le regard en -coin, sur mon pouce entortillé, puis l'air dégagé comme un qui ne se -souvient pas. - ---Alors, tu aimes bien Mademoiselle? lui ai-je demandé au moment de -déjeuner. - ---Je sais pas. - -Ses prunelles ont miroité hardiment sur moi pour ajouter: «recommence à -vouloir l'attaquer, tu verras». - -Le soir, à la sortie de quatre heures, je n'arrivais pas à former la -queue du rang, dans le préau; une vingtaine de mioches, occupés d'une -bêtise, clignaient gentiment, riaient et ne faisaient rien de ce que je -commandais. Je n'en pouvais plus de m'égosiller, de m'élancer vers l'un, -vers l'autre. Adam s'est retourné les épaules remontées, le mufle tendu, -menaçant: - ---Voulez-vous vous mettre en rang, tas de m..., morveux! - -Cette aimable apostrophe les a décidés immédiatement. Et j'ai senti, -dans mon instinct femelle, que maintenant Adam me protégeait. - - * * * * * - -Aujourd'hui lundi, je savais bien que la tâche serait rude. Madame -Galant a été indisposée, prise d'étourdissements, tellement «les moyens» -étaient insupportables. De fait, pendant toute la durée de la classe, je -n'ai cessé de les entendre taper des pieds. Les petits, excités par le -vacarme au-dessus de leur tête, galochaient aussi, tant qu'ils -pouvaient. La directrice a fini par passer la main. - ---Rose, j'y renonce, je me réfugie dans mon cabinet. Ouvrez l'armoire et -tâchez de les calmer avec les guignols et les constructions. - -L'inévitable M. Libois n'est-il pas entré tout de go dans la classe, -croyant y trouver la directrice? J'oserai dire que nous avons croisé nos -regards. - -Selon ma consigne, j'étais dans le bureau, à la place même de la -directrice. - -(Que voulez-vous, monsieur le délégué, on ne peut pas toujours me -contempler à quatre pattes; j'ai quelquefois ordre de me tenir debout.) - -Je l'avais vu venir, par la porte vitrée: aussi, Dieu me pardonne, ce -sont les yeux de l'Autorité qui ont «flanché», comme nous disons à -Ménilmontant. - -(Eh! Eh! cher monsieur, un de vos congénères a bien voulu, naguère, -concéder que mes yeux noirs possédaient une certaine force... et -vraiment, vos yeux slaves sont un peu trop pâlots...) - -Et puis, l'Autorité n'a pas eu le temps de rentrer toute l'amabilité -préparée pour Madame la directrice, il en est même resté quantité -considérable: un déférent et gracieux penchement d'homme du monde. -Dommage de perdre tant d'élégance pour une femme de service! - -(Je crois que vous auriez voulu dire quelque chose, M. le délégué? Mais -il ne m'appartient pas de vous entendre.) - -Avec la même intonation qu'une authentique institutrice, j'ai ordonné à -mes mioches de se lever en l'honneur de l'Autorité et je les ai gardés -sous mon geste jusqu'à ce qu'il vous ait plu de battre en retraite. - -J'ai eu l'impression d'une insistance... Mais je pratique aussi bien -qu'une autre cet abaissement de paupières qui étend une barrière -infranchissable... - - * * * * * - -C'est incompréhensible: le lundi, l'école présente un aspect -particulier; les enfants ne chantent pas de leur voix ordinaire, leur -visage porte des traces de fatigue malsaine. - ---Ils ont des têtes «de lendemain de noce», dit Madame Paulin. - -A dix heures moins un quart, la normalienne n'avait pas commencé les -exercices de lecture. A onze heures, son récit de géographie se coupait -à chaque phrase d'une distribution de mauvais points; l'instant de -montrer une presqu'île sur la carte murale, trois gamins poussés par -leurs voisins tombaient le derrière par terre. - -Adam était à tuer; ses camarades aussi lâchaient l'excessif de leurs -propensions. Richard se grattait des pieds à la tête et envoyait des -coups de pattes à Gillon qui le pinçait. Il faut, du reste, que -j'introduise ici les personnages marquants de la grande classe. - -Une réunion de soixante enfants possède un certain lot de _types_: six -ou sept individus complets, fortement caractérisés, ressortent et -résument l'ensemble; les autres sont des exemplaires inférieurs, des -copies plus ou moins effacées. Eh bien, dans la classe de la -normalienne, les types, je les dégage et les vois constamment émergeant, -frappés de lumière; c'est maladif, j'allais écrire «vicieux», plus -exactement peut-être. Connaître à fond ces enfants personnalisés, -garçons et filles, correspond à une exigence de ma nature, de ma -féminité; le malsain est que cela se relie à des imaginations, à des -regrets, à des aspirations... Parfois, je suis effrayée de ma -perspicacité, en quelque sorte inavouable. - -J'ai commencé par Adam, continuons l'exhibition. - -Le lundi, parmi les élèves qui ont encore plus mauvaise «touche» que -d'habitude, la palme revient à Bonvalot et la normalienne peut lui -prodiguer des leçons de morale! Il siège à la dernière rangée des -tables; il constitue le type «inquiétant»: blême, les pommettes -vieilles, sinistres, la bouche torse, les yeux coupants, il a la manie -de crachoter continuellement; du reste, il doit fumer. On rencontre, -dans le quartier, des adultes à sa ressemblance, de ceux que les faits -divers des journaux désignent comme de «pâles voyous». Ses joues se -plissent d'un rire jaune, pas gai. Il est détesté par ces dames et même -par madame Paulin, sans motif bien précis, car on ne remarque pas qu'il -dévalise les petits ou qu'il batte les filles plus que ne le font les -autres grands. A vrai dire, on ne le punit pas énormément; on l'exclut, -du regard on le rejette; il perçoit la réprobation et s'endurcit. Je ne -peux considérer son long cou sans un malaise étrange et cet enfant au -tablier rapiécé, aux souliers troués m'inspire encore plus de pitié que -de répulsion: une pitié glaciale, frissonnante... Ses cheveux laids, -d'un châtain terni, mal plantés, encombrent ses tempes et paraissent -toujours trop longs. Je retrouverais Bonvalot dans les journaux -illustrés: tête d'assassin, tête d'assassiné. - -Croirait-on que je le préfère à Gillon qui trône à la table du milieu? -Gillon, espèce de méridional, brun frisé, fils d'un employé, étale -l'insolence, la santé, la superbe, la suprématie de la sottise. Quand il -approche trop bouffi, trop engoncé de vêtements chauds et que rien ne se -sauve autour de lui, je sens la bêtise reine du monde. Cet après-midi où -la classe était déjà si agitée, pendant la leçon de calcul à deux -heures, pendant le dessin à trois heures, pendant le travail manuel, il -n'a cessé de réclamer: Mademoiselle! Mademoiselle! d'une voix -exaspérante. Du reste, tous les jours, à toutes les leçons, il se plaint -que ses voisins «copient sur lui», ou se moquent de lui. Et il a des -camarades qui le suivent, qui l'écoutent; dans la cour, il organise des -jeux tels que d'empêcher les filles de parler entre elles, en venant -fourrer la tête pour les écouter, en les séparant de force lorsque, bras -dessus, bras dessous, à quatre ou cinq, elles déambulent en vraies -commères; d'autres jeux consistent à «faire les cornes», à conspuer, à -entourer d'un rond dansant et grimaçant les punis, les malchanceux, les -plus décriés de l'école, ceux qui arrivent trop barbouillés, trop mal -ficelés, et que je suis obligée de remettre en état. Certes, je préfère -encore à Gillon l'idiote Berthe Hochard reléguée dans la classe de -madame Galant; l'idiote au moins n'a pas d'idées, elle n'est pas -haïssable; Gillon n'a que des idées bêtes. Oh la binette obtuse et -arrogante de Gillon déclarant: «Mon père à moi est employé dans un -bureau.» Je le vois devenu grand... officier d'académie... détenteur -d'une parcelle d'autorité... Tenez, j'aime Bonvalot, à qui j'ai donné, -en dedans de moi, un surnom sinistre, un surnom blême et fuyant... - - * * * * * - -A la première table, tout près de la cloison vitrée, Louise Cloutet se -tient droite, reflétant exactement la sagesse de la normalienne; c'est -elle que les camarades ont surnommée «la souris» à cause de sa taille -minuscule. Brune, son bout de natte serré d'une rosette grenat, non pas -en ruban, mais en tresse vulgaire, la peau foncée, les yeux noirs, -petits, luisants, la figure déjà faite, elle a une physionomie sérieuse -de femme pauvre, entendue et courageuse. Son tablier noir bouclé d'une -ceinture de cuir jaune est presque toujours paré de la croix; avec ses -gros souliers de garçon, ses chaussettes noires et ses mollets bis, -incroyablement minces, elle n'offre aucune séduction de petite fille; -mais elle fait aimer la vie, elle vous porte à savoir accepter la -destinée allègrement. Elle me présage la ménagère parfaite; ses gestes -disent l'économie, la résolution, l'affection, l'indulgence généreuse. -C'est surtout la femelle dans le sens de la bonté infinie. Il faut la -voir arriver avec son panier, son carton et son frère, un bambin de -trois ans, de l'espèce naine aussi, qu'elle appelle son «poussin»; il -faut la voir, au déjeuner, surveiller la nutrition du poussin! Dans la -cour, elle ne joue qu'avec lui comme poupée, son dévouement s'est -communiqué à trois ou quatre autres gamines, elle groupe les maternelles -et, par amour pour «le sien», elle soigne, elle amuse les petits des -autres. Elle danse en rond; comme elle sait se rapetisser, se rajeunir! -Le poussin est laid et grognon; quand il murmure une phrase, le visage -de sa soeur admiratif et ravi se tourne vers chacun: «hein! est-il -gentil et intelligent!» Au milieu de la récréation, si la bande des -brise-tout vient à passer, Louise Cloutet transporte le poussin à plein -bras, de place en place, hors de leur atteinte; son front bouge, la -vigilance semble le tendre et l'arrondir: Adam pourrait s'approcher avec -sa grosse face et ses épaules de déménageur, il trouverait à qui parler! - -Le poussin m'a néanmoins adoptée, comme les autres tout petits. Louise -alors?... Cela n'a pas été long: la première fois qu'elle a vu son frère -cramponné en maître à mon tablier, elle m'a absorbée d'un regard intense -et elle m'a connue. La Souris m'a promue son égale. La Souris! Je tâche -d'être digne de cette compagne maternelle qui, noyée dans le tas, d'un -signe ami, m'élève aux régions immenses de sa brave sérénité. - - * * * * * - -Virginie Popelin, à la deuxième rangée, derrière la Souris, c'est la -vicieuse née, incorrigible et hypocrite jusqu'au merveilleux. Blonde -claire, bouclée, avec un minois de coquette chiffonnée, trop maigre, -d'un rose trop déteint, agréable seulement à distance; je la vois -grandie, très dévergondée, mais pas dans la catégorie des filles -perdues; au contraire, je l'imagine mariée, jouissant de la -considération bourgeoise. Pendant les récréations, elle n'est occupée -qu'à une chose: farfouiller les culottes des petits garçons soi-disant -déboutonnées, ou conduire des garçons aux cabinets, ou inviter les -garçons en robe à se baisser pour jouer dans le sable. Douée d'un regard -sournois étonnamment rapide, elle singe la maternité de la Souris. Quand -on la surprend de loin, en faute, rien ne saurait donner une idée de sa -promptitude à rejeter ses mains derrière son dos, à attraper une pose -insouciante, distraite, le nez en l'air; on lui adjugerait tous les -agréments: candeur, réflexion, rêverie charmante. Saisie sur le fait, -elle nie, les paupières baissées, le bas du visage pincé, avec une -obstination de fausse pudeur absolument déconcertante. - -Je demande quantité de renseignements à madame Paulin pendant le sursis -restaurateur où nous sommes seules, dans la cantine, avant le déjeuner -des enfants. Madame Paulin conserve dans les archives de sa mémoire -l'histoire de tous les habitants du quartier. - -Il y a huit ans environ, la mère de Virginie, mariée, sans enfant, -jeune, ronde, fraîche, était concierge d'une maison où demeurait un -Contrôleur de l'Enseignement, célibataire. Sans instruction aucune, elle -épelait à peine les noms des locataires. Un jour, faute d'avoir su -déchiffrer la mention «très urgent», elle néglige une lettre adressée au -monsieur vérificateur. Grave affaire. - ---Eh mais, dit aux concierges le destinataire lésé, vous voyez le -danger! Madame ne peut rester complètement illettrée, elle a des -dispositions et de l'intelligence, il faut qu'elle monte chez moi, le -soir, après dîner, prendre quelques leçons. - ---J'ignore, déclare Madame Paulin, si la culture a bien marché, mais, un -fait certain, c'est que Virginie est née un an après. Et cette -gamine-là, elle a bien hérité de la coquetterie de sa mère, mais je vous -promets aussi qu'elle en a de la rouerie d'inspecteur! Moi, à la -regarder faire la sainte-nitouche, je reconnais le miel de ces messieurs -fonctionnaires qui sont tout indulgence et justice et bonhomie par -devant vous et qui vous flanquent des rapports salement traîtres au -derrière: Je ne dis pas qu'ils sont tous taillés dans le même drap, ces -gros messieurs, mais j'ai vingt ans d'école et je sais ce que je sais... - -Revenons au portrait actuel. Virginie hésite à se frotter aux garçons de -sa classe qui sont trop grands et surtout elle ne peut pas leur imposer -ses complaisances; mais alors, comble de la ruse, elle leur demande -service. - -Une fois, elle s'était rencontrée dans le coin du lavabo avec Bonvalot: -celui-ci attiré par un gamin qui suçait un bout de sucre d'orge; -elle-même alléchée par le susdit gamin qui laissait voir un coin de sa -chemise. Empêchée, elle a sollicité Bonvalot: - ---Boutonne-moi mon tablier. - ---Voilà. - -Je lavais les éponges des tableaux noirs. J'ai remarqué son sourire -remerciant, gâté d'incitation perverse, et, un instant après, sa voix -courtisane: - ---Resserre-moi mon noeud de ceinture, derrière, veux-tu? - -Mais Bonvalot l'a empoignée par une épaule et l'a fait pirouetter, en -grognant d'un accent canaille inimitable: - ---Ah mais, t'as pas fini, toi? Tu sais, j'aime pas être embêté par les -femmes. - -Bonvalot n'est pourtant pas insensible au beau sexe. Aujourd'hui encore, -dans la cour, je l'ai vu pousser Julia Kasen et la faire cogner du front -contre le marronnier, parce qu'elle déclinait ses amabilités. Depuis -longtemps, je suis peinée de certaines persécutions impunément exercées. -Parbleu! la surveillance détaillée est si difficile dans le pêle-mêle -hurleur et forcené de deux cents enfants! Et il n'y a que deux -maîtresses «de service de récréation», après le déjeuner: les deux -adjointes, ou la directrice et une adjointe. La troisième maîtresse, -ayant participé au service du réfectoire, déjeune à son tour. - -Les deux surveillantes se promènent sur la bordure asphaltée; pour plus -de vigilance, elles ne doivent pas se parler, d'après le Règlement. Mais -leur regard pédagogique a beau courir sur les _types_, les Adam, les -Bonvalot, les Popelin, il ne peut s'arrêter qu'aux gros faits excessifs. - -Julia Kasen est une brune pâle à face orientale, d'une coulée pure, -ombrée de sourcils et de cils splendides. Si je ne comptais sur la -régénérante influence de l'école, je dirais que sa destinée infaillible -est de devenir une misérable esclave de la débauche; et, chose curieuse, -cette enfant ne passe jamais auprès de moi sans me regarder à la -dérobée, ou franchement avec un sourire faible et honteux comme si «nous -savions», elle et moi. Ses parents sont des journaliers estimables -quelconques, mais elle est jolie, d'une certaine joliesse spéciale, -professionnelle quasiment, et son allure se ressent aussi d'une sorte de -nonchalance fataliste. Et pourquoi Bonvalot a-t-il l'instinct de la -cramponner sans cesse? On devine qu'elle le déteste, elle se crispe, -essaie de s'échapper, puis elle le subit, elle se laisse promener par le -bras, soumise. - - * * * * * - -Eh, mais! Où ai-je donc élaboré cette certitude de diagnostic? Il y a -quelques mois, une pareille science m'était totalement étrangère. J'ai -donc respiré la psychologie du quartier? Et voici le plus -extraordinaire: à mesure que je me familiarise avec l'école, mon -observation, d'abord superficielle et chercheuse d'ensemble, s'habilite -parfaitement aux sondages individuels. Suis-je pas heureuse de pouvoir -noter, au début de l'année scolaire, l'état d'un certain nombre -d'enfants et de pouvoir suivre les améliorations successives jusqu'à la -transformation acquise en fin de période? Peut-on vivre une oeuvre plus -intéressante? - -Et j'ai fait bien d'autres progrès! L'esprit me vient! Le «bel esprit» -s'entend. - -Avant-hier, comme je cherchais le nom d'un enfant, Mme Paulin m'a -soufflé: «Georges Dubois, presque le nom de notre délégué cantonal». -J'ai oublié ma réserve habituelle; parodiant cette boutade célèbre d'un -pamphlétaire qui reprochait à un mulâtre de ne pas avoir eu le courage -d'être nègre tout à fait, je me suis mise à persifler: - ---M. le délégué n'a pas eu la simplicité de s'appeler communément -Dubois. Il a poussé le sens de la distinction, l'effort imaginatif et -précieux jusqu'à se nommer Libois. - -Mme Paulin bayait, ahurie. Vite, je lui ai ri au nez. Alors, soulagée, -elle a éclaté aussi: - ---Vrai! Vous nous en sortez de bonnes! - -C'est que... le temps n'atténue pas la curiosité de M. Libois! Au -contraire... - -Pourquoi me fait-il penser à un juge d'instruction très fort, qui, avec -une souveraine pénétration, déciderait: - ---Je suis sûr de ma piste. J'attends. Les événements me serviront. La -seule obsession de ma vigilance agira. - -Pourquoi ce regard pâle «qui n'en finit plus», et que l'on sent peser -sur soi, lorsque même on a le dos tourné? - -Parfois un ressentiment intolérable me brûle: - ---Si ce cynique indiscret lisait en moi! - -Mais, qu'ai-je donc d'inavouable en moi? Ai-je donc commis un acte d'une -gravité dépassant les apparences? J'ai eu tort de provoquer sa -curiosité,--d'accord. Voilà-t-il pas un bien grand crime!... Et puis -après?... - - * * * * * - ---Rose, Mademoiselle a dit que vous veniez essuyer par terre. - -Saluons Léon Chéron communément chargé des messages de la normalienne; -un brun qui saigne souvent du nez, petite tête régulière, sans -accentuation, un type par le définitif de sa banalité. C'est -l'échantillon de l'écolier sage, toujours décoré, toujours inscrit au -tableau d'honneur; tablier noir bien tiré, bien boutonné; intelligence -moyenne, droite, pas futé, mais appliqué. A la première table, il est le -plus relié à la maîtresse par son attention tendue; ses oreilles sont -écartées, croirait-on, par excès de zèle. Au plus fort des jeux, dans la -cour, il ne manque pas de jeter des regards raisonnables sur -Mademoiselle. Des parents à principes doivent l'élever sévèrement; il a -deux frères qui ne le vaudront pas: un, avec Madame Galant et un, dans -les tout petits, qui vient de la crèche. En somme, une volonté -suffisante et louable. Je le détermine,--par transposition d'âge: -artisan à nombreuse famille, besogneux et optimiste; bon contribuable, -bon électeur, bon père, bon travailleur; l'élément régulier, -conservateur, pondéré dans le peuple. - -Oui, c'est Léon Chéron le préféré de la normalienne; mais la confiance -de Mademoiselle, à force de solidité, devient trop distraite et il -arrive que le détestable Adam reçoit bien plus d'attentions que le -préféré. Je saisis même que les beaux yeux marrons de la normalienne -fixés sur Adam affectent une sévérité menteuse, et quand Mademoiselle -s'indigne vers la directrice: «Madame, voyez! encore ce monstre d'Adam à -cheval sur cette porte de cabinet!» je dépiste là-dessous un certain -sentiment féminin dont ne bénéficiera jamais le sage Léon Chéron. - - * * * * * - -A considérer ces deux enfants si dissemblables, l'on mesure déjà combien -importante est l'éducation de la volonté, mais pour être édifié -complètement, il faut étudier Léon Ducret: celui-là n'a pas de volonté -du tout; un gamin blond fadasse, à visage anguleux, incolore, qui reste -où on le consigne sans oser décamper. Ni bon, ni méchant, il n'est pas -sympathique; il tortille un dos craintif de bas fonctionnaire; ses jeux -diffèrent de ceux des camarades; tous ses gestes ont des crans d'arrêt: -on dirait que la surveillance l'a aplati jusqu'à lui retirer du souffle, -jusqu'à l'estropier. Il désobéit, mais bêtement, pour des riens et avec -une ruse mesquine; il fait penser à l'employé qui use ses facultés à -tromper la vigilance du chef, pour des niaiseries: pour lire son -feuilleton, pour s'absenter dix minutes. Par exemple, Ducret fourre des -cailloux dans ses poches, à la récréation, puis, dans la classe, -dissimulé par les élèves assis devant lui, il lime furtivement des -entailles à sa table. Pris en faute, il s'anéantit, sans ressort. Et -pourtant il a été placé à la crèche dès sa naissance et, depuis quatre -ans, il vit à l'école maternelle. Fallait-il qu'il fût d'une nature -inconsistante! Car enfin, ce ne peut pas être l'élevage administratif -même qui l'ait plié comme un chiffon et rendu si nul? D'ailleurs, il a -une soeur et deux frères plus jeunes et de pire acabit: rabougris, -affamés, hagards. - - * * * * * - -Pour faire pendant à Léon Ducret, côté des filles, je citerais plutôt -dix noms qu'un: Berthe Cadeau? Gabrielle Fumet? Vraiment, je ne peux -choisir, elles sont dix dans la classe qui se ressemblent comme des -soeurs: visage vieux, allongé, chlorotique, grand nez, grand menton, -physionomie d'une laideur triste vraiment pauvre, corps maigre sans -grâce et même agaçant par trop d'apathie. C'est le type le plus nombreux -et le plus adhérent au quartier. Ça ne parle presque pas, ça ne sait pas -s'amuser, ça ne désobéit presque pas, ça décourage la taquinerie des -garçons, ça n'existe presque pas: si bien, dis-je, que, dans le tas, il -n'y a pas de sujet faisant relief. Et elles sont bêtes: l'esprit -inextensible comme leur figure pierreuse, comme leur corps chétif; -enfin, au lieu d'énergie, de l'entêtement dans le nuisible ou dans -l'inutile. - -Si l'école ne vivifie pas et n'arme pas cette enfance, que -retrouvera-t-on dans quinze ou vingt ans? une génération déjà végétante -actuellement; une humanité à peine profitable aux exploiteurs, lâche à -décourager les philanthropes, et stupide à justifier l'injustice -exterminatrice. Reconnaissez-vous ces femmes capables seulement de -geindre, d'encombrer sans lutter, n'ayant de fermeté que pour refuser -d'oser? travailleuses sans cases, toujours en surplus, quêtant, -ramassant les bribes, se disputant les offres dérisoires? bétail -dépréciateur, désastreusement préposé à éterniser les salaires -faméliques par sa production médiocre, lente, résignée? - -On ne se représente guère une famille fondée par les Berthe Cadeau, par -les Gabrielle Fumet: ça doit disparaître on ne sait comment, sans -laisser de traces... Ou alors, tout l'opposé; ça pourrait avoir des -enfants, des avortons, beaucoup, sans conscience, par veulerie, presque -par maladie, comme un animal a des portées successives... des enfants -que ça laisserait croupir, sans les soigner... Heureusement que l'école -va infuser son sang «à ces visages pointus». - - * * * * * - -Au-dessous, il n'y a plus à mettre que Berthe Hochard, l'arriérée de -chez Mme Galant: elle reste des heures immobile, assise ou debout, -paraissant ne rien voir, ne rien entendre. De face, les yeux perdus dans -l'espace, la bouche fixe entr'ouverte, les joues inertes, elle évoque -l'idée d'une humanité à bout de souffrance, arrivée à l'éternel repos. -De côté, l'on s'aperçoit qu'elle a la tête déformée, cabossée, aplatie, -comme par de monstrueuses gifles et que les traits broyés tiennent leur -expression immuable d'une superposition d'abominables épouvantes. Et -l'on se demande quelles étapes affreuses la race a pu gravir, combien il -a fallu de générations suppliciées pour aboutir à un tel anéantissement -dans l'horreur! Et l'on se demande qui a pu souffleter d'un tel outrage -indélébile la majesté humaine! - -Lorsque je monte au premier, dans la classe de Mme Galant, pour arranger -le feu, le poêle étant à droite du bureau, face aux élèves, une -cinquantaine de paires d'yeux s'enquièrent vite de ce que je fais; -seule, Berthe Hochard assise à la première table, ne permet pas un -vacillement à son regard de pierre. L'on chante; les cinquante bouches -s'ouvrent à qui la plus ronde sur les e, les i, les a, une partie des -gamins rendent distraitement les sons par impulsion mécanique, les -autres poussent les voyelles exagérément par sentiment des mots ou par -espièglerie, au milieu de ce jeu cadencé des gosiers, les lèvres mortes -de Berthe Hochard exhalent sans fin le silence intérieur. Si la -maîtresse improvise une leçon en s'aidant des pancartes murales qui -représentent des plantes, des fruits, l'attention sort en couleur, en -relief, des fronts, des yeux, des nez, des joues, la compréhension -miroite et chatoie au fin bout des museaux, palpite aux cils et se pose -aux mentons; quelquefois, Mme Galant provoque volontairement un rire -général qui fuse tout droit d'abord, puis trinque et se mêle de voisin à -voisin; alors, il faut bien frissonner: Berthe Hochard garde sa rigidité -inexorable, hallucinante: elle est _arrivée_! toutes les émotions, -toutes les larmes, tout le sang, tous les cris, toutes les convulsions -ont été arrachées d'elle--et elle attend patiemment que les autres -voyageurs veuillent bien la rejoindre! - - * * * * * - -Je m'améliore beaucoup depuis que je connais des enfants de la grande -classe. - -Ces élèves ont un attachement vrai pour leur institutrice, mais ils ne -sont pas précisément _amis_ avec elle; ils sont _disposés_, mais une -mésentente subsiste. D'une façon générale, les maîtresses abordent les -enfants avec trop de pédagogie; par préjugé de métier, elles les croient -trop «enclins à mal agir». En les abordant «comme tout le monde», au -naturel, on doit mieux réussir. - -Quelle précieuse découverte! Je veux «être amie», moi! Je veux leur -coeur, leur caractère original; je veux qu'ils daignent m'admettre dans -leur intimité, qu'ils me fassent la charité de leur franche brutalité. -Donc, je me rends le plus possible camarade et pareille à eux. - -Et voici ma chance: ils portent l'odeur de leur famille, ils sentent le -fer, l'huile, le charbon des machines et des outils, le vernis -d'ébéniste, les pommes de terre frites, la sueur, le vin, le musc; ils -répètent aussi les manières de leur entourage: les uns font la chaloupe -en marchant, les autres accusent l'allure lente d'ouvriers fatigués, -l'air de traîner une voiture à bras derrière eux, l'air de tirer, du -dos, l'immémoriale misère. Eh bien! ils m'imprègnent de leur odeur, -puisque je les manipule, puisque je nettoie leurs traces, puisque je -m'agenouille... Oh! cette fadeur que mes vêtements éparpillent dans ma -chambre! Je me rappelle que j'aimais la verveine autrefois... Non, je ne -me rappelle rien... Eh bien, aussi, je prends leur allure, une dégaine -peuple, ouvrière, carrée, lourde. Je traverse ballante le préau, -j'appuie d'une hanche sur l'autre pour apporter une éponge de tableau -noir, je me baisse d'une masse, avec une grâce de coltineur pour mon -service des cabinets. J'ignore les hésitations de mains blanches, je -tripote à même, aïe donc! J'apostrophe les enfants comme si j'allais -leur offrir un verre sur le comptoir et ma voix gratte l'accent de -Ménilmontant. Telle est l'impression que je me fais à moi-même, à juste -titre sans doute, car non seulement les enfants, mais les mères se -familiarisent étonnamment avec moi. Je m'améliore beaucoup. - -Il y a une porteuse de pain, Mme Fradin, qui, dès la Toussaint, s'est -improvisée d'autorité mon amie. Son gamin est un grand qui vient tout -seul à l'école et s'en va de même et je n'ai pas encore deviné comment -elle me connaît si bien. Nos rencontres ont lieu le matin, dans la rue, -à six heures. Elle m'interpelle: - ---Hein! ma vieille, on a du mal à commencer la journée si tôt? Qui -est-ce qui vous réveille?... Ah! oui, la vie est dure à nous autres; -c'est les pieds qui souffrent... pas vrai? - -Je suis forcée de m'arrêter et de soutenir un instant la conversation. -D'abord, par tempérament, je désire garder les meilleurs rapports avec -le quartier; et puis, je n'oublie pas le mot d'ordre administratif: «il -faut être bien avec tout le monde»; or la femme de service n'a qu'un -moyen de réaliser ce programme, c'est de montrer les qualités d'une -parfaite cancanière. - -Chaque fois que Mme Fradin me trouve l'air un peu sombre, elle compatit: - ---Hein, ma vieille, c'est les pieds qui souffrent! - - * * * * * - -Du personnel de l'école, c'est moi que les parents voient le plus -souvent et de plus près. Le matin, à l'arrivée, je me tiens toujours -contre la barrière du préau. (Maintenant que je suis au courant, la -directrice ne descend plus dès l'ouverture). A onze heures, avec une -adjointe, je conduis au coin de la rue les élèves qui s'en retournent -déjeuner; des bonnes femmes m'attrapent par la manche; il faut -absolument échanger quelques paroles; puis je délivre les enfants que -l'on vient chercher; encore quelques mots. A quatre heures, même -conduite dehors, même nécessité de lambiner un instant sur le trottoir. - ---Malheureux, que vous n'ayez pas le temps d'accepter un verre. - ---Pas le temps du tout, merci. - ---Prenez donc une prise. - -De quatre à six, même remise d'enfants réclamés à l'intérieur, avec les -quelques coups de langue indispensables. Enfin, passé six heures, s'il y -a un gamin d'oublié--fait assez fréquent--je vais le restituer à -domicile; et, dame, il faut bien que la mère m'explique tout au long -pourquoi elle l'a oublié. Si c'est seulement «_qu'elle n'a pas eu le -temps_» de courir jusqu'à l'école, je suis perdue: je ne me tire pas de -l'explication à moins d'une grande heure dans le courant d'air du palier -et de l'escalier. - -Au milieu même de la journée, il m'arrive d'emmener un enfant chez qui -le médecin inspecteur a reconnu des symptômes de maladie contagieuse. -Les précautions sont des plus strictes; la directrice fait écarter -vivement les élèves, les adjointes, de l'enfant dangereux; une -sollicitude attendrissante vibre dans sa voix: - ---Que personne n'y touche!... Rose, prenez-le par la main. - -J'ai dû m'attribuer faussement une épouvantable gastralgie pour pouvoir -refuser sans offense les nombreuses offres de café, imposées par le code -du savoir-vivre. (A Ménilmontant, le hasard veut toujours, dans chaque -maison, que le café soit justement prêt, là, sur le poêle.) Grâce à ma -mine peu brillante, la chance m'a favorisée, il y a, comme ça, des -réussites qui tiennent à peu de chose: non seulement ma gastralgie est -acceptée, mais elle devient _un fait du quartier_; j'ai déjà entendu -plusieurs fois, dans le groupe des mères, devant la porte de l'école, -cette apostrophe effrayante: «Quand vous aurez une gastralgie, comme -Rose!...» - - * * * * * - -Le moment particulièrement propice aux rapprochements se doit situer -entre cinq heures et demie et six heures. Quand il ne reste plus qu'une -demi-douzaine d'enfants, la maîtresse qui était de service, s'en va. Les -mères viennent l'une après l'autre et, me trouvant seule, s'accoudent à -la balustrade. Des spéculations variées: - ---Quel sale temps? Vous en avez du balayage dans ce préau! Et ce poêle, -combien peut-il brûler de charbon? C'est rudement commode, votre lavabo; -nous, qu'il faut monter l'eau de la cour au _cintième!..._ - -J'ai presque toujours les mêmes visiteuses: la mère de Gabrielle Fumet, -celle de Louise Guittard, la mère Doré. - -La mère de Virginie Popelin, qui laisse souvent passer l'heure, me donne -deux sous de pourboire toutes les fins de quinzaine. - -Quel bouleversement, la première fois! Ma main qu'il a fallu avancer... -ces deux sous tout chauds... la marque décisive de mon métier quoi! (Le -premier argent du déshonneur doit être ainsi difficile à tenir.) Mais -là, pas de gastralgie pour m'excuser; là, en conscience, je ne pouvais -refuser que par orgueil, et je ne veux pas faire la fière. Enfin une -pensée est venue, à point, aider mon geste; au déjeuner, il se trouve -toujours des paniers dégarnis: il est bon, par conséquent, d'avoir -quelques deux sous de pain à distribuer. J'ai accepté, pour mes becs -affamés, mentalement; j'ai pu articuler le remerciement et corriger la -pourpre honteuse de mon visage par un regard presque content, presque -brave. - -Halte-là! je ne dis pas tout et je me fais meilleure que je ne suis: en -un brusque frisson j'ai revécu mes lointaines ambitions de jeune fille -et c'est surtout l'amertume du regret qui m'a décidée à empocher un -pourboire. - -Comme on a de la peine à se résigner, _sans manifestation_, à être une -créature finie! - -Moi, par accès intermittents, je me repais de ma déchéance à tel point -que, me rehausser serait peut-être le plus grand tort à me faire; sans -le désastre à parachever, ma vie aurait encore moins d'intérêt... - -Le Règlement défend aux gens de service de recevoir des sous. Je -voudrais que l'administration fût informée de mon délit. Je voudrais -subir l'interrogatoire de quelqu'un d'important; il me semble que je -m'enfoncerais dans l'ignominie: - ---Oui, oui, j'ai tendu la main, j'ai quémandé des pourboires, afin, -parbleu! d'imiter mes pareilles, d'aller chez le marchand de vin. - -Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai donc? Ce mensonge me plairait, comme s'il -devait _faire souffrir_... qui? - - * * * * * - -J'apporte, le matin, le restant de mon pain, parce que «je n'aime pas le -rassis», dis-je à Mme Paulin; le morceau est généralement assez gros. - -Mme Paulin m'a d'abord démontré que c'était bien facile d'éviter cette -perte en achetant moins de pain à la fois. Puis, devant l'heureux emploi -de mon superflu, elle n'a plus rien dit: seulement, elle m'a inspectée -longuement, passive, là, grattant ses gros bras nus, ayant l'air de -subir une infiltration forcée; et maintenant elle apporte aussi «ses -croûtes». Qu'est-ce que vous voulez, elle est comme moi, elle n'a pas -l'appétit régulier; elle a pris trop de pain, elle ne va pas le jeter -peut-être? - - * * * * * - -Une de mes habituées du soir, la mère Doré, décharge des réclamations -retentissantes, quelquefois sur moi, à bout portant: «En v'là une boîte! -en v'là une équipe! et dire que c'est nous qui payons ce monde-là!»; -mais, généralement, elle demande audience à la directrice, elle emploie -deux genres de hochements de tête qui alternent sans interruption; les -uns à mon adresse, pour signifier: «Nous sommes du même parti des -opprimés, ce n'est pas à vous que j'en ai», les autres qui affirment -l'énergie indomptable, la sombre expérience, la résolution mortelle de -revendiquer sans merci un droit impérieux. Puis, du préau, j'entends son -accent tragique: - ---Madame, on a retiré un bon point à ma fille! Je voudrais savoir... - - * * * * * - -Les adjointes évitent le plus possible le contact des parents. D'abord, -la hiérarchie exige que la directrice seule écoute les réclamations, et -puis les adjointes ne veulent pas se commettre avec les femmes du -quartier des Plâtriers, ni s'exposer à des invectives ou à l'offre d'un -pourboire. Il faut voir la maîtresse «de service» le soir, après quatre -heures. Les paniers ont été alignés près de la sortie, par terre. Quand -on vient appeler un enfant, il quitte son banc et doit prendre son -panier au passage; mais, le plus souvent, il ne le reconnaît pas, malgré -sa mère qui lui indique au travers des barreaux: «Celui-là... non... -plus loin...» L'adjointe préside, à deux pas de la balustrade, moi je -torchonne au fond du préau, ou même dans une des classes; l'adjointe -appelle de haut: - ---Rose, trouvez donc le panier. - -A aucun prix, elle ne se mêlerait à la recherche de la mère. - -Avec tous les individus que je connais maintenant, ma pensée travaille -singulièrement: je peux, à tels enfants, attribuer tels auteurs, par -induction, à tels parents, telle existence. Je constate en moi des -acquisitions stupéfiantes et des erreurs, des préjugés en déroute, que -j'aurais gardés forcément si je n'avais pas touché à la pâte même du -peuple. - -D'autre part, maintenant que l'école n'est plus un ensemble anonyme, je -l'envisage sous un jour nouveau. J'avais commencé par discerner son rôle -général, son but _selon la théorie_; depuis quelque temps, mon -observation devient _pratique_ et je dois dire qu'elle n'est plus -optimiste sans réserve. Je crains bien que cette espèce de pressentiment -noir dont je suis obsédée pendant mon service ne se rapporte à -l'enseignement même. J'entrevois un enchaînement formidable: les -parents, les enfants, l'école, la société. - -Le souci naît le soir, avec la fatigue, avec la diminution du vacarme -scolaire. - -Passé cinq heures et demie, le vaste préau prend un aspect morne et -vacant de salle publique, avec ses papillons de gaz qui bougent de -distance en distance. Les quelques enfants restant, épars sur un banc, -sont disposés à sommeiller ou à pleurnicher. Je m'assieds en face d'eux -et j'essaie de stimuler la conversation: - ---Où demeures-tu, toi? Et toi? et ton papa, qu'est-ce qu'il fait? Es-tu -allé sur les chevaux de bois, à la fête? - -Une remarque: les enfants, si bavards entre eux, ont peu de mots au -service des grandes personnes; semblablement les paysans ne savent quoi -dire aux gens de la ville; mais n'inférez pas, de là, qu'ils soient -taciturnes. - -Je persiste à discourir pour dissiper le _noir_ qui me pénètre; je veux -me réfugier dans la douceur égayante des enfants. Voici Kliner penché -comme un pantin disloqué, il montre, à la gorge, une profonde cicatrice; -sa voix difficile scie lentement des sons en bois. - ---Qu'est-ce que tu as donc eu au cou? - ---J'ai eu un coup de couteau. - ---Où est-ce arrivé? chez toi? - ---Oui, chez nous. - ---Ce n'est pas ton papa, pour sûr? - ---J'en ai pas. - ---Qui ça, alors? - ---Eh bin, pardié, un homme qui venait dormir. - ---Qu'est-ce qu'elle a dit, ta maman? - ---Alle a dit comme ça: ah bin tant faire, aurait fallu le tuer tout à -fait. Eh! Rose, _eurgardez_ donc le gaz comme i'danse, i'fait guignol! -tututu, tututu, danse, danse, danse, tu... - -Nous rions aux anges; les paupières mi-closes, le nez en l'air, le -gosier offert. - -Le plus beau rire appartient à Irma Guépin. J'aime bien qu'elle reste -tard, le soir, je m'amuse à l'attifer, à ornementer sa chevelure -opulente. Des yeux bleus écarquillés, un nez court, une bouche trop -fendue, le front éclairé, une blondeur et une blancheur alsaciennes, -elle rit tout le temps, à tout le monde, et surtout aux garçons. Si elle -ne changeait pas, ce serait le type de la fille facile par douceur, par -envie de folâtrer, par tempérament bêta et bonasse. En voilà encore une -sur quoi l'école devra avoir une action des plus raffermissantes! Pas de -vice en elle; ce ne serait pas une personne de mauvaise vie, à vrai -dire, car elle ne garderait pas assez de rigueur pour vivre de son -inconduite; ce serait l'ouvrière sans moeurs, des romances populaires, -en plein vent, qui se laisse cueillir par le plus hardi. Il faut voir -comme Irma est «sans défense» devant Adam. Celui-ci, par exemple, n'a -jamais de dessert, il n'hésite pas à s'adresser aux privilégiés et de -préférence aux filles; elles sont plusieurs qui ne lui refusent jamais. -Il demande avec une autorité qui magnétise; la gamine rit à son audace, -à sa santé brutale et donne. Il y a la soumission d'un sexe à l'autre; -on devine des générations de femmes battues par les mâles et gourmandes -de la force. - -Je m'assieds et elle se tient debout, entre mes genoux. Je ne possède -plus de chiffons élégants, moi, je ne connais plus la coquetterie -personnelle, et voilà qu'un plaisir m'alanguit comme si je reprenais mon -miroir de jeune fille, mes colifichets d'autrefois. L'instinct de -mignardise apparaît vite chez cette gentille Irma proprette et -gracieuse; elle se prête à mon jeu comme à une leçon de «bon goût». - -Ce soir, mon chiffonnage de ruban n'allait pas comme je voulais, rien de -léger, de mousseux... Et soudain, j'ai vu mes ongles usés, mes doigts -imprégnés d'une crasse indélébile par le nettoyage du poêle, par le -balayage, le lavage. J'ai baisé Irma Guépin au front et j'ai laissé son -ruban neuf, qui était d'une fraîcheur trop délicate pour les mains -rugueuses d'une femme de service. - -Que noterais-je encore? - -A l'école où j'ai fait mes études, les grandes élèves choisissaient -toutes une petite qui était «leur fille», c'est-à-dire leur protégée et -leur poupée. J'ai pris Irma Guépin comme fille, sans y penser, par -répétition d'actes anciens. On s'est même aperçu de cette préférence -avant que j'en eusse pleine conscience moi-même. La directrice m'a -secouée une fois: - ---Surveillez donc _votre Irma_, là-bas. - -Quand je l'ai eu baisée au front, Irma est restée debout devant moi et, -tout à coup, son rire a modulé une sonorité particulière: - ---Mon ruban mauve, maman me l'a acheté avec une pièce de vingt sous que -M. Libois m'a donnée. - ---Bien, bien. - ---Il attendait le tramway, il m'a parlé, M. Libois. Il m'a demandé qui -j'aimais le mieux à l'école. - -Irma m'observait dans les yeux avec un air extraordinairement futé et -elle chantait: - ---Oui, il m'a demandé... il m'a demandé, dé, dé, dé... - -J'avais la bouche sèche. Est-ce bête! On m'aurait tuée, on ne m'aurait -pas décidée à poser une question à Irma! - -Elle a continué à chanter, à faire des mines espiègles: - ---Alors je lui ai dit... je lui ai dit quelqu'un... il m'a donné vingt -sous. - - - - -IV - - -L'indiscrétion est le défaut des gens de service. Le soir, j'aimerais à -fureter dans les armoires des classes, dans les bureaux de ces dames. -Malheureusement tout ferme à clé. - -Chaque fois que les enfants quittent les classes (récréations ou -déjeuner), je dois ouvrir les fenêtres, car la ventilation est un des -soins les plus recommandés. Au milieu de la journée, ces dames laissent -les meubles ouverts et leurs affaires sur leur pupitre; vite j'inspecte, -je farfouille; mais comment satisfaire sa curiosité en quelques -secondes? Il y a surtout des paperasses, des livres, des brochures que -je voudrais examiner à loisir. - -Ce soir, madame Galant est partie oubliant dans son sous-main une petite -brochure bleue: _le règlement des écoles maternelles_. Inutile de dire -que je l'ai emportée, je la replacerai demain matin. - -Ce document, des plus intéressants,--malgré son peu d'indications -concernant les femmes de service dont le rôle important n'apparaît même -pas, contient le plan d'études et les instructions sur l'organisation -pédagogique. J'admire tout de bon l'intelligence et la largeur d'idées -caractérisant cette partie de programme et je déclare, en sincérité, que -les bienfaits de l'école maternelle me sont confirmés vigoureusement. - -Je copie. Ne fais-je pas une besogne défendue? des ombres veillent -autour de ma chambre, comme dans les mélodrames. Mais non, j'ai le coeur -content; je me pelotonne dans ma rocking-chair et ma lampe va être assez -gentille pour empêcher l'onglée de me pincer trop tôt. - -«L'école maternelle n'est pas une école, au sens ordinaire du mot: elle -forme le passage de la famille à l'école; elle garde la douceur -affectueuse et indulgente de la famille, en même temps qu'elle initie au -travail et à la régularité de l'école. - -«Le succès de la directrice est jugé par l'ensemble des bonnes -influences auxquelles l'enfant est soumis, par le plaisir qu'on lui fait -prendre à l'école, par les habitudes d'ordre, de propreté, de politesse, -d'attention, d'obéissance, d'activité intellectuelle qu'il y doit -contracter pour ainsi dire, en jouant. D'où ce principe général: tous -les exercices doivent aider au développement des facultés de l'enfant, -sans fatigue, sans contrainte. - -«Le but à atteindre, en tenant compte des diversités de tempérament, -c'est que les élèves sachent bien le peu qu'ils sauront, c'est qu'ils -aiment leurs jeux, grâce à la patience, à l'enjouement, à l'affection -ingénieuse de la maîtresse. - -«Une bonne santé, l'éducation des sens ébauchée par des petites -expériences; des idées enfantines, mais claires, sur les premiers -éléments de ce qui sera l'instruction primaire; un commencement -d'habitudes et de dispositions sur lesquelles l'école puisse s'appuyer -pour donner plus tard un enseignement régulier; le goût de la -gymnastique, du chant, du dessin, des images, des récits, l'empressement -à voir, à observer, à écouter, à imiter, à répondre, l'intelligence -éveillée enfin et l'âme ouverte à toutes les bonnes impressions morales, -tels doivent être les effets des quelques années d'école maternelle. - -«La méthode sera nécessairement celle qui consiste à imiter les procédés -d'éducation d'une mère intelligente et dévouée. - -«Comme on ne se propose pas d'exercer un ordre de facultés au détriment -des autres, mais de les développer toutes harmoniquement, aucune méthode -spéciale qui se fonde sur un système exclusif et artificiel, une méthode -essentiellement naturelle, familière: beaucoup de jeux, d'exercices -manuels, de leçons de choses, de causeries.» - -Voilà qui est bien j'espère! Et le règlement insiste pour que les -causeries morales soient mêlées à tous les agissements de la classe et -de la récréation, de façon à inspirer aux enfants, par dessus tout «le -sentiment de leurs devoirs envers la famille, la patrie et Dieu». - -Je ne saurais trop approuver l'importance donnée à l'éducation morale; -mais j'entrevois une difficulté: chaque maîtresse gouverne un trop grand -nombre d'élèves. Le temps lui manque pour les _morales particulières_, -appliquées; il faudrait, à tout moment, prendre tel ou tel enfant sur le -fait et dire: «Tu as mal agi, _parce que_...» On s'y astreint dans la -mesure du possible, mais combien insuffisamment! - -Ainsi, au retour du déjeuner, Louis Clairon avait battu sa mère dans -l'entrée du préau. Tandis qu'il reniflait et se fourrait les poings dans -les yeux, madame Galant baissée à sa taille l'a morigéné doucement -devant les camarades. - ---Tu ne le feras plus jamais? - ---Oh! non. - ---Elle est bonne, ta maman, tu l'aimes bien? - ---Oh oui! elle m'a acheté des bonbons en chemin. - ---Tu vois! il ne faut pas la rendre malheureuse; pourquoi l'as-tu -battue? - ---Pour faire comme papa. - -Je me rappelle que Madame Galant a coupé là trop court; un tumulte -s'élevait sur les bancs, Gillon poussait des cris exagérés. - ---Veux-tu te taire! ordonna-t-elle. - ---Non, je ne me tairai pas... hi... hi... hi... - ---Qu'est-ce qu'on t'a fait? - ---On m'a fichu des coups de pied. - ---Eh bien, toi, quand tu en donnes aux autres? - ---Plus j'en donne, plus i' m'en rendent... alors, alors, hi... hi... hi, -ça n'me console pas... - ---Tu ne te tairas jamais? - ---Non, j'aime mieux brailler. - ---Allons, que celui qui a fait du mal à Gillon vienne le consoler et -l'embrasser... Non, non, pas Virginie Popelin, je sais que ce n'est pas -elle... - - * * * * * - -Quand je suis dans la classe des tout petits, à les amuser avec les -guignols, avec les constructions, à leur répéter les formules de la -directrice, premières notions du bien et du mal, à les empêcher de -s'égratigner, je trouve encore le moyen, à travers la cloison vitrée, de -noter l'ordre des leçons de la normalienne. Je laisse passer sans -attention le calcul, la géographie, la lecture, le dessin, l'écriture, -les exercices manuels, mais les causeries de morale m'émeuvent toujours. -La normalienne les répand dans la perfection; un manuel lui fournit des -canevas qu'elle développe d'abondance et selon la méthode. Je la vois, -debout dans son bureau, sa voix sonne d'une sincérité pénétrante, son -visage fin nuance et anime les propositions, son corps flexible situe -les choses; tous les élèves se penchent, obéissent à un rythme et, en un -instant, une totale harmonie possède la classe. - -«Écoutez bien comment le petit Gaston a été puni pour n'avoir pas obéi à -sa maman...» - -C'est la grande oeuvre! Le récit familier, c'est la source où rafraîchir -et vivifier cette fragile humanité. - - * * * * * - -15 janvier.--Un fait est venu brusquement bouleverser mes idées, puis -leur imposer un cours nouveau, torrentiel. - -Ah çà! est-ce que les bienfaits de l'école ne seraient que théoriques et -apparents? est-ce que l'enseignement commettrait cette erreur -prodigieuse de ne pas tenir compte de la réalité, de se baser sur le -convenu, sans souci du vrai? - -C'était après quatre heures, je revenais de conduire le rang au coin de -la rue, avec madame Galant. La mère Doré demandait sa fille, une -brunette louchante, d'une joliesse maladive et elle parlait à la -directrice par dessus la barrière du préau. Je me mis à transporter près -de la sortie les paniers restés entre le poêle et le lavabo. - -Et voilà que j'entends cet énoncé d'une conviction sévère: - ---Punissez-la, madame la directrice, car elle est vicieuse et je ne veux -pas de ça... Mademoiselle, à cinq ans, se connaît déjà et ne demande -qu'à se montrer... Je ne veux pas de ce vice là, maintenant... quand -elle aura l'âge, elle aura l'âge... - -Et la femme, en scandant cette dernière phrase, arborait les signes -hautains d'une expérience absolue, indiquant que le vice était de -rigueur, promettant de l'admettre quand il faudrait et promettant que ce -serait très prochainement. - -J'écarquillai les yeux: la mère Doré est grande, robuste, la poitrine -canonnante. Les bras nus, brune avec un peigne de cuivre dans les -cheveux étagés impérialement, elle a une mine de voracité charnelle -fixée par l'habitude, une laideur de Junon sans âge, à traits grecs -exagérés, grossis, couperosée par les liqueurs chères aux laveuses. - -Elle détenait un air parfait de «_parent d'élève_»; elle était bien dans -la fonction, rien de faux ne jurait dans son accent, ni dans sa pose; -c'était bien la mère, avec son droit calme et supérieur de diriger -l'enfant, droit sacré, fortifié, éternisé par l'ensemble des -institutions et des idées; et elle s'appuyait solidement, normalement, -sur l'école. - -La directrice obligée d'acquiescer hochait la tête vers l'enfant. - -Et, dans le même instant, juxtaposée à la puissance de la mère Doré, -j'ai revu la sérénité, la fascination irrésistible de la directrice, de -la normalienne, de Mme Galant, haussées dans leur chaire et proclamant à -leurs troupes: - ---«Vous devez obéissance à vos parents--vous devez suivre l'exemple de -vos parents; tout ce que vos parents disent, ordonnent et font est bien -dit, bien ordonné, bien fait, car ils incarnent la sagesse éprouvée en -dehors de laquelle vous seriez perdus.» - -Eh, oui! les devoirs envers la famille, devoirs de soumission et de -_conformisme_, c'est la leçon de tous les jours, c'est l'anneau de -départ qui commande l'enchaînement du reste. - -Cependant, la mère Doré s'en allait; on criait les noms d'autres -enfants, je donnais les capuchons, les paniers. - -Je sentais comme des griffes qui labouraient en moi cette notion: mais -non! les parents ne sont pas parfaits, bien au contraire; ce qu'ils font -est rarement bien fait; il ne faut pas que les enfants les imitent... -Eh, mais, alors... alors l'enseignement de l'école se trompe! - -J'étais tout ahurie, je boutonnais de travers, je confondais les -paniers, je présentais un béret à Bonvalot! une coiffure sur les cheveux -délavés de Bonvalot! C'était aussi cocasse que d'allouer des gants à un -manchot. La directrice m'appelait, je n'entendais pas; une courbature -extraordinaire m'était causée par l'exercice habituel de m'accroupir, de -me relever, de m'accroupir encore devant les tout petits. Madame Paulin -traversait silencieusement le préau avec un seau plein de son mouillé -pour le balayage des classes, je sursautais: «hein? qu'est-ce que vous -voulez?» - -Pendant la dernière heure de garde, j'étais encore mal équilibrée. Je ne -trouvais rien à dire à «ma fille» Irma Guépin, j'ai fini par remarquer -bêtement: - ---Tiens, tu n'as plus ton ruban mauve? - ---Celui acheté avec les sous de M. Libois? Non, je ne l'ai plus, il est -tombé dans la boue. - -Elle m'a contemplée fixement avec un rire émoustillant, selon son -habitude. Pourquoi ai-je rougi jusqu'aux cheveux? Pourquoi cette moiteur -aux mains,--et cette singulière sensation de vide quand Irma a été -partie? - - * * * * * - -Ce soir, dans ma chambre, là, posément, j'essaie de mettre un peu -d'ordre dans mes idées. Voyons, je suis bien de sang-froid; les choses -n'ont pas changé: voici ma fumeuse, et ma table de jeu et le piton à -rideau, là-haut... Eh bien, la population du quartier, ces gens, les -parents des enfants, je les vois bien aller et venir dans la rue, je -connais leur extérieur, leurs gestes, leur langage et je sais le secret -de leur activité; ce sont, pour la plupart, des pauvres hères assez bas, -travaillant trop ou croupissant trop, mangeant mal, buvant mal, tournant -dans un cercle étroit de souffrance, de laideur, d'ignorance, et de -préjugé, ayant une petite animation cérébrale désastreusement -entretenue, une intelligence de samedi de paie, de café-concert, de -lendemain de noce et de tirage au sort... Eh bien! tout examiné, le but -serait que les enfants diffèrent d'eux le plus possible; je n'extravague -pas! - -Réfléchissons maintenant à cet enseignement si intransigeant, sur le -chapitre spécial de la famille; voyons, je ne me trompe pas non plus, -j'entends bien raconter tous les jours l'histoire du petit mouton qui -n'a pas voulu passer juste par le chemin où passait sa mère et qui, à -cause de cela, a été mangé par le loup. Que signifie cette -infaillibilité des parents? A quoi tend ce dogme _à voie unique_? Si ce -n'est à rendre la génération qui vient d'éclore pareille à sa -devancière? - -On ne se contente pas de dire: «Vous devez écouter les bons conseils de -tranquillité, de propreté, de sobriété», non! une insistance -généralisante semble prévoir les ordres inadmissibles et prescrire la -soumission passive même à l'absurde, même au mal. - -Jusqu'à présent, les leçons de docilité m'avaient paru indispensables, -adressées à des enfants de deux à sept ans. Quoi de plus naturel? «Va -faire les commissions.--Mange ta soupe comme papa.--Imite la tenue -convenable des grandes personnes.» Oui! Mais il faut penser à leur -terrible faculté de tirer la conséquence totale d'une idée: «Si -l'exemple des parents est bon pour une chose, il est bon pour toutes» -disent les enfants. Leur logique rudimentaire, de roc, de fer, est -impénétrable à tout raisonnement contradictoire et «distingueur»; elle -se confond avec le sentiment de la «justice égale», lequel prédomine -immanquablement, étant dérivé lui-même de l'instinct de conservation. -(Jolie phrase et d'un poids montagneux! Elle n'a que le défaut -d'infirmer la donnée précédente--pas plus;--car si la dialectique -enfantine même est _à voie unique_, les préceptes absolus ne nuisent pas -expressément, ou tout au moins, à quoi servirait-il de faire des -réserves?) - -Quoi conclure? On ne peut pourtant pas prescrire aux enfants de -n'écouter personne en dehors de l'école et de discerner seuls le bien et -le mal... - -Je m'étais couchée, je me suis relevée. Les échos du soir étaient venus -me tenir compagnie, comme d'habitude: ce furent d'abord, envoyés par la -maison, un cognement de querelle de ménage, sourd, consistant et un -autre cognement de «correction d'enfant» plus écraseur; puis, envoyés -par la rue, l'appel «à l'assassin» et la galopade ordinaire des bottes -de sergents de ville traînant derrière elles une queue de rumeurs. On ne -se lève pas pour si peu. Mais, de longs cris montent de chez la -sage-femme, des hurlements affreux de douleur et aussi des râles de -fécondité, d'assouvissement, qui se répercutent dans ma chair en une -tristesse intolérable. Je me remets à écrire sans bas, en camisole, je -veux avoir froid, je veux que mes jambes se glacent. - -Je me rappelle des récréations où le courant est de jouer au papa et à -la maman: cela tourne toujours de telle sorte que, malgré les -remontrances antérieures, Adam embauche une bande pour faire la noce. -Des chérubins roses, des fillettes aux yeux bleus hallucinants d'infinie -candeur, des innocents de deux ans, savent déjà la règle du jeu. - ---Ohé, les autres! on est en bombe. - ---Tu paies un verre? - ---Viens donc, on a touché sa paie. - ---Mais non, on est des «tonscrits» avec des «liméros». - -Ils se tiennent à sept, huit, par le bras, ils chantent avec des gestes, -des zigzags de godaille. Les voix prennent le ton crapuleux: - ---Eh bin, de quoi? tu vas pas turbiner, j'espère! - -La troupe grossit. Quelle ardeur! quelle transfiguration! Les plus -misérables, les petits à nez sale qui ont toujours froid, ressuscitent. -Richard l'affreux, qui ne joue jamais, cesse d'être délaissé; on -l'accepte, bras dessus, bras dessous. Julia Kasen se trémousse au bras -de Bonvalot. - -Il est défendu d'imiter l'homme saoul, dans la cour; on entraîne Vidal, -il ne demande pas mieux que de marcher en tête du cortège. Quelle joie -hurlante! Vidal bossu, déjeté, sans équilibre sur de pauvres jambes -tordues, se déplaçant avec un sautèlement, un battement de membres, une -oblicité tombante d'oiseau blessé ou de crapaud mutilé, Vidal fait le -pochard, au naturel! - -La folie gagne. - -La Souris, chargée de son précieux fardeau, se décide: avec son air de -femme sérieuse voulant que son enfant ait sa part comme les autres, elle -crie; «attendez-moi donc! et mon poussin! il en est aussi!» - -Ah! c'est bon d'avoir froid! Mais cette femme hurlante _n'en finira donc -pas?_... Tiens, je ris maintenant. - -Un jeudi matin, j'ai reconduit le plus jeune frère de Léon Ducret qui -avait été pris de vertige en arrivant à l'école. Dans la cour de sa -maison, la concierge avait voulu tuer un lapin en lui crevant simplement -un oeil et en le suspendant par une patte la tête en bas. La marmaille -du lieu faisait cercle, près de la pompe. Le lapin gigotait depuis -longtemps sans doute, car toute une pluie de sang était visible au mur -et sur les pavés. Comme je passais, la concierge en colère gourmandait: - ---Ah çà! Tu _n'en finiras donc pas de mourir, toi, ce matin?_ - -Elle employait le ton sévère des parents qui ne tolèrent pas qu'on -prenne de mauvaises habitudes. - -Je ris. Il me semble que je n'ai plus de jambes... Je crois bien que -l'enseignement moral se fiche du monde: il supposerait tranquillement -que les parents, non seulement sont exempts de tout défaut, mais -possèdent les plus hautes vertus et _beaucoup d'argent avec_! Cet -enseignement ainsi basé serait d'un comique prodigieux dans mon quartier -des Plâtriers. - -J'ai vu tant de drames en reconduisant les enfants! et ces drames dont -j'aurais désiré enfouir le souvenir, les cris de la femme les arrachent -et les étalent. - -La directrice est logée au-dessus du préau. Un soir elle descend: - ---Comment! Gabrielle Fumet est encore là? On l'a oubliée, renduisez-la -bien vite. - -Elle va consulter les fiches dans son cabinet et me rapporte l'adresse: -rue de Palikao, 29. - -Au cinquième étage. La porte s'ouvre de cinquante centimètres. -J'aperçois une femme sur une chaise, qui coud et deux enfants tout -habillés sur un lit. Je n'entre pas et pour cause. - -La femme s'excuse, par l'entrebâillement, d'avoir laissé sa fille; elle -n'a pas d'horloge et elle espérait qu'il n'était pas si tard. Mon Dieu, -quelle heure est-il donc? - ---Sept heures et demie. - -Elle sursaute et fond en larmes. - ---Ah Dieu! voilà que mes doigts se ralentissent! Et elle me raconte -(toujours par l'entrebâillement): - ---Je couds des épaulettes, six sous le cent. Jusqu'à présent j'abattais -à toute vitesse mes cinquante à l'heure. Mais voilà un cent pas fini, je -l'ai commencé vers cinq heures. - -Je reste là, je bredouille une consolation: elle se sera trompée -d'heure. - -La petite Gabrielle se glisse devant moi et grimpe sur le lit. - ---Déchausse-toi, au moins, dit la mère toujours pleurante; elle -continue, de mon côté: - ---Je suis veuve, il faut pourtant que j'arrive à gagner mes trente sous -pour nous quatre. Et vous voyez, quand je suis levée, il faut que les -enfants soient sur le lit, je ne me couche que lorsqu'ils sont partis. -Je sors sur le carré pour qu'ils se préparent; il n'y a pas de place par -terre pour nous quatre ensemble. - -Brusquement, elle s'effare: - ---Eh, mais! je suis là, mon aiguille arrêtée! - -Elle s'est accordé la récréation, le luxe de pleurer! - -Une voix d'enfant vieille et sentencieuse s'échappe du lit: - ---Oui, tes yeux vont se brouiller, tu vas bousiller et tu auras encore -«du refusé». - -Je me suis esquivée, en me demandant quel salaire fantastique pouvait -toucher celui ou celle qui assumait ce métier terrifiant de refuser de -l'ouvrage fait à la veuve Fumet! Je ne l'ai pas dépeinte, elle... parce -qu'il faudrait des mots trop livides; mon sang se retire, je me -trouverais mal. - -Voilà pourquoi j'ai ri tout à l'heure. Gabrielle Fumet est une élève de -Mme Galant et j'évoque cette maîtresse, dans son bureau, grosse, bonne, -avec une accentuation posée, pénétrante, des gestes sûrs et -réglementaires; elle dit: Écoutez bien cette histoire: «La chambre de -Louise», et son jeu de physionomie friand fait ouvrir les yeux, les becs -et les âmes. - -«Huit heures sonnent à l'horloge; Louise va partir à l'école. Elle va -chercher son panier dans sa chambre. A la bonne heure; voilà une chambre -dans un ordre parfait. Rien ne traîne sur les meubles. Les chaises sont -à leur place. Le petit lit blanc est admirablement fait. On aperçoit des -pantoufles bleues dessous. Les effets de nuit sont soigneusement pliés. -Tous les jouets sont rangés avec goût dans une armoire. La poupée et le -trousseau sont dans un tiroir. C'est que Louise a beaucoup d'ordre et de -soin. Jamais elle n'égare son mouchoir ni ses rubans. C'est une grande -qualité que l'ordre et tous les enfants devraient ressembler à Louise. -_Dans une maison, il faut une place pour chaque chose et chaque chose à -sa place._» - -Je ris tout haut!... La veuve Fumet, obligée d'attendre pour se coucher -que ses enfants soient partis... Ah, ah, ah! Gabrielle toute ratatinée, -à qui sa mère doit recommander de ne pas grandir, pour laisser un peu de -place; cette pauvrette moribonde, le cou tendu, le bec ouvert, recevant -la pâtée morale de Mme Galant! - -Ma maison plonge enfin dans le silence. La femme a dû finir d'accoucher -ou de mourir. - -Délimitons l'importance des choses. Évidemment, il y a deux parts: -l'enseignement des connaissances primaires, inerte, et l'enseignement -moral, sensible. Ce n'est pas la géographie ni le calcul plus ou moins -justement serinés qui influencent l'enfant pour toute la vie, ce qu'un -enfant subit de grave à l'école, c'est la _culture des sentiments_. Il -apprend à vouloir ou à refuser. Il ne fait que tâter constamment avec -l'instinct ce qui convient ou ne convient pas à sa propre pousse. Je me -représente d'imperceptibles prolongements de nerfs dans l'espace, -fouillant, s'allongeant, se retirant à la manière des cornes d'escargot. -L'école propose des préférences, des habitudes, des directions à ces -invisibles tentacules nerveuses. - -Comment, à la fois, montrer à l'enfant _du possible_ à aimer--et rejeter -l'erreur routinière de lui rendre chères sa servitude, ses tares? - -Justement hier, non, avant-hier,--M. le délégué cantonal, dans une -conversation avec la directrice, a émis cette opinion: - ---_L'on n'introduit_ rien dans un enfant; il possède des germes, les uns -ataviques, les autres actuels, que l'on développe ou que l'on étouffe, -pas plus... - -Très juste! mais cela n'améliore pas l'enseignement. - -M. Libois s'approchait machinalement du lavabo où j'étais occupée. J'ai -eu l'impression qu'il haussait la voix, qu'il façonnait sa phrase, pour -que la directrice ne fût pas seule à jouir de son discours. La -normalienne était dans le préau. - -Je lavais une bosse, dans les cheveux d'un bambin. M. Libois est -intervenu en sa qualité de docteur: - ---Ça ne te fait pas mal là?... ni là? - -Il se pourrait que la vibration mâle de sa voix eût un charme pour les -enfants; ils sourient avec confiance, ils n'ont pas peur de ses mains -longues de savant. - -M. Libois m'a demandé du ton le plus naturel: - ---Petit traumatisme? - -On appelle cela, je crois, «jeter une sonde». - -Et moi, surprise par cette interpellation, au lieu de feindre de ne pas -comprendre son mot grec, j'ai répliqué comme une étourdie: - ---Ce n'est pas une plaie, une simple ecchymose. - -J'ai senti, d'un choc, son regard et ma bêtise tout à la fois, comme un -inculpé saisit, à l'avidité du juge d'instruction, qu'il a parlé -imprudemment. - -M. Libois a tourné les talons trop vite, tel un visiteur indélicat qui -emporte un objet chipé. - -Après tout, je m'en moque de sa curiosité. - - * * * * * - -Le fait grave, c'est que mon beau programme de suivre les améliorations -quotidiennes jusqu'au bilan total ne m'inspire plus le même -enthousiasme. - -Et pourtant le drame est bien plus poignant que je n'avais cru tout -d'abord: Adam, Louise Cloutet, Irma Guépin, Bonvalot, Gillon, Virginie -Popelin, Julia Kasen, Léon Chéron, Léon Ducret, ces enfants types et -leurs dérivés, vivent leur dernière année d'école maternelle, avant -l'école primaire, c'est la fin de la petite enfance. J'assiste à l'année -décisive: à la clôture, du définitif sera acquis, de l'irréparable sera -consommé! - - * * * * * - -16 janvier.--Ce matin, la rue et la façade de l'école m'ont semblé -toutes changées; il gelait au moins à dix degrés; la rue déserte et -sonore dormait comme la cour triste d'un vieil et sale immeuble. Devant -ma porte, un gros pavage extraordinairement bossué et défoncé résume le -délabrement du quartier; plus loin, le bout de pavage en bois paraît -emprunté à une partie riche de Paris, la façade de l'école cubique, en -pierres de taille, d'une estompe de monument, avec son drapeau, ses -affiches au rez-de-chaussée, tranche sans pouvoir s'accorder avec le -gris jaune des maisons en plâtre, ni avec les devantures de boutique en -bois peint de rouges variés. - -J'ai attendu dans l'entrée que la concierge eût tourné le compteur et -allumé le gaz. La lumière a jailli tout d'un coup, et j'ai regardé, -comme si je ne les avais jamais vus, la vieille femme toujours muette, -la loge, le cabinet et l'escalier de la directrice, les murs peints -couleur vert d'eau et les trois tableaux d'honneur. - -J'ai vite fermé les vasistas du préau, des classes et commencé -l'allumage des poêles. Les bouts de cordes se balancent longtemps, -comme, dans ma chambre, fait le cordon de rideau au-dessus de ma -fenêtre: bonjour, bonjour. Un petit béret de fille oublié, coiffant une -seule des deux cents patères du préau, évoquait une idée d'enfance et -aurait suffi à indiquer à un étranger l'usage de la vaste salle, -meublée, tout autour, de bancs très bas. L'odeur de crayon, de chien -mouillé et de pommes de terre frites, que je ne remarquais plus les -jours précédents, m'a causé une espèce de crainte administrative; le -bruit de mes pas m'a fait sentir le vide et la grandeur des classes. -J'étais dépaysée comme après des vacances. - -Mme Paulin est arrivée, bonne femme, indulgente, charitable; elle m'a -dit: - ---Vous avez des yeux comme des entonnoirs à baisers... Alors, c'était -son jour à votre ami? - -Elle approuvait que sa jeune collègue se fût payé un peu de bon temps. -J'ai souri, les bras tirés par mes seaux de charbon. - -Madame Paulin m'a porté plusieurs seaux, d'un poêle à l'autre, par -complaisance et elle emmanchait de grands coups de tisonnier, en -maugréant: - ---Vous avez bien raison de profiter de votre jeunesse; seulement je -voudrais vous voir manger davantage... y a rien dans c'te poitrine-là, -ma petite... M. Libois m'a demandé si nous étions bien nourries... - -Y a rien!... Il est de fait que je me rétrécissais, toute incomplète. - -L'arrivée des enfants m'a beaucoup secourue; d'autant plus que le -premier entré a été un petit boiteux qui fait toujours le chien après -moi: il enfonce sa tête dans mon tablier, frotte ses cheveux, relève son -museau qui voudrait lécher et, plusieurs fois, avant d'atteindre sa -place, il se retourne, s'arrête sur une patte et me contemple, souriant -de bonté espiègle. - -Par ce froid terrible, les enfants apportent des têtes violacées et -pochées d'ivrognes pleurards. Des petites filles clopinent raidies, -cassées en deux comme des vieilles, les mains ramenées au creux de -l'estomac, un panier au coude, au lieu de cabas. Je dénoue les grands -fichus de laine attachés derrière le dos; des avortons allongent leurs -mains tuméfiées devant mon tablier bleu, comme ils les approcheraient -d'un poêle brûlant. - -Dans le bruit grandissant des galoches et des nez mouchés, j'étais -dolente, le cerveau usé, le coeur fondant, sans aucune envie de -critiquer. J'avais froid aussi; le préau et les classes ne -s'attiédissent à dix degrés que vers neuf heures et les seize degrés -réglementaires, on ne les obtient que le soir, parce qu'il faut aérer à -chaque sortie des classes, quelle que soit la température. - -Bonvalot «_radine_» sans hâte, le visage plus coupant que d'habitude, -l'air d'un condamné qui ne veut pas trembler. Des bambins mal éclos -n'ont que leur tablier et une robe au ras du derrière; quand ils se -baissent, quand ils s'asseyent, on voit bleuir des coins de chair et -leur mine piteuse, étonnée, dit qu'ils ne savent pas au juste d'où ils -souffrent, ni pourquoi ils souffrent. - -Les voix gelées sont affaiblies, les toux sont grossies! Lorsque je -fourgonne le feu, une trentaine de tout petits me surveillent avec -avidité; ils attendent que je leur procure la chaleur, comme ils -attendent que je distribue les gamelles. - -L'inspection de propreté. Le froid a mangé la crasse des mains comme il -a supprimé la boue de la rue. - -La conduite aux cabinets. Pénible nécessité; un vent griffeur souffle -dans la cour. La misère des accoutrements se révèle: des loques -innommables servent de chemises, de jupons, de caleçons. Pitié! Des -innocents n'ont même pas chaud à leur pauvre ventre! Mes pauvres petits! -les garçons... on ne leur trouve plus rien; des poupées, dont le dessous -n'est pas assez protégé, tournent un regard désespérant, comme lointain -et anxieux. - -La directrice m'a laissé sa classe. - ---Faites-leur exécuter des mouvements de bras pour les réchauffer; j'ai -mes écritures de décembre à terminer. - -J'entends la normalienne: - ---Puisque vous avez trop froid pour écrire, si vous êtes raisonnables, -je vous raconterai encore «la Mésange»... Adam! - -Je me suis ensoleillée de contentement et de désir comme les élèves de -mademoiselle. «La Mésange» c'est une vraie récompense d'écouter cette -histoire d'oiseaux qui ont des petits. - -Instantanément, j'ai été ranimée; toutes mes mauvaises idées sur l'école -ont été bannies. Je n'avais plus pensé à «la Mésange!» Dieu merci, je me -trompais: dans le rôle des parents domine la beauté, un sublime fulgure -qui annule toutes les ombres, et l'on ne peut décemment enseigner aux -enfants à critiquer la famille; il faut bien leur donner un aperçu, si -disproportionné soit-il, de cette immensité: l'amour maternel. Et ce -sentiment suprême existe dans sa pureté chez les femmes les plus -déchues... on dirait parfois qu'il est en moi, comme une perversion. - -Dimanche dernier, au retour de ma promenade habituelle aux -Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, j'ai rencontré Louis Clairon qui -tenait, par le jupon, sa mère, une phtisique de mise indigente. Rue des -Pyrénées, il passe du beau monde. Louis a croisé un regard sans affinité -avec un jeune monsieur de sept à huit ans (pardessus, gants, chapeau -melon), accompagné de parents à vêtements cossus; il a alors reporté sur -sa mère ses yeux de loup, aussitôt contents, rassurés, vaillants. J'ai -bien vu: après ce jupon lamentable, mal pendu, après ce corps étique, ce -dos rond, cette face terreuse, il recueillait la totale sécurité, il -trouvait plus de protection que dans tout le reste de l'univers, que -dans les formes les plus opulentes, les plus belles, les plus solides. -Et mentalement j'ai approuvé: Tu as bien raison de te sentir riche, -comblé; tant qu'il restera un tressaillement dans ce corps, fût-il aux -griffes de la mort, ce tressaillement sera pour te sustenter et pour te -défendre. - -Dire que je suis condamnée au célibat! Mes fibres stériles frémissent! -Quelle terrifiante compréhension est en moi: la puissance maternelle n'a -pas de limites, c'est la bonté à l'infini, c'est l'audace enragée -capable de briser les lois humaines et de s'insurger contre la nature -même. Tiens! Louis, si tu voyais qu'il faut mourir et que Dieu lui-même -n'y peut rien, il faudrait appeler: maman! et tu aurais raison d'espérer -encore! - -Et vous, jeune monsieur, vous exposerai-je, avec ménagement, que cette -mère en haillons vaut mieux pour Clairon que votre maman tout en -soie?... Je m'égarerais volontiers dans le domaine illimité du -Relatif... Périodiquement, le père de Berthe Hochard vient chercher la -petite idiote dans l'après-midi, pour aller faire une démarche au Dépôt. -C'est un misérable garçon de salle qui s'acharne à réclamer «sa femme», -une ex-fille galante devenue folle inoffensive. - -Avoir comme joie, comme adoration, comme espoir une réprouvée démente! -Ce déshérité ne sentira jamais le grotesque ni l'indécent de son -attachement. L'on n'a pas un bonheur aussi misérable! Il est si simple -d'aimer la saine beauté!... Et je comprends très bien que, dans les -bureaux, on refuse de lui rendre «la créature». Qu'est-ce qu'on refuse, -en somme? Rien, moins que rien. - -Je lui amène sa fille Berthe jusqu'à la balustrade du préau. Il ramasse -sa vie dans ses grands yeux vitreux qui remercient vaguement, qui -fouillent d'avance le Dépôt, là-bas. Il me dit dans un transport: «nous -y allons!» Et, _forcément_, avant de se sauver, il me serre la main... -l'élan de son sang me prend... - -J'ai connu une seule fois dans ma vie cette secousse franche et directe -des doigts au coeur,--ce fut comme la transmission matérielle d'un -serment,--et je ne revis plus jamais mon fiancé... - - * * * * * - -Faut-il noter aussi que, dans ma promenade, j'ai rencontré M. Libois, -accompagné d'une dame élégante et jolie. - -Elle a dû poser des questions et entendre des réponses bien risibles! - -Je n'étais pas précisément «chic», quoique je ne sorte pas, le dimanche, -sans voilette, ni sans gants. Il est certain que mon modeste chapeau -noir n'avantage pas ma figure de brune. - -Soyons juste: M. Libois a bien salué. D'autant mieux que, dans cette rue -des Pyrénées large et encombrée, il pouvait parfaitement, sans -impolitesse, se dispenser de me reconnaître. - -Il a probablement voulu faire le généreux, l'homme libéral, avec son -geste «de haute considération.» - -Et justement, moi, je ne pouvais pas encaisser son salut comme une -générosité, en y répondant par un petit hochement de tête et un sourire -de connaissance: «Bonjour, bonjour!» à la façon de Mme Paulin, par -exemple. La compagne de M. Libois me regardait. Il y a telles -circonstances où la comédie de l'humilité n'est pas possible. - -Alors, ma foi, j'ai sans doute un peu exagéré la perfection de ce salut -au passage qui n'appartient, dit-on, qu'aux femmes du monde initiées à -l'art des réceptions en grande cérémonie. - - * * * * * - -Avant la délectation de «la Mésange», j'inventorie avec réconciliation -les deux classes: les pancartes d'animaux et de plantes, les armoires, -les tables et les rangées d'enfants. Un mélange de chaleur, d'odeur et -de bruit me pénètre, je soupire longuement et me regonfle. Je sens, -comme au toucher, l'existence multiple, la respiration de l'école. Et -j'aime les enfants-types qui ressortent dans le peuple des bancs; j'aime -la Souris et j'aime Bonvalot. J'aime le bruit des galoches au-dessus de -ma tête, dans la classe de Mme Galant; il ne cesse jamais nettement: -dans le plus de silence que l'on puisse obtenir, il y a toujours, -par-ci, par-là, des galoches qui râclent; on pense à un locataire -faisant son ménage et qui n'aurait jamais complètement fini. - -Comment dire?... Un bien-être fondant imprègne ma chair... je voudrais -être sûre qu'il n'y a pas d'aspiration défendue dans mon enthousiasme -pour le conte de maternité intitulé la Mésange. - -Mademoiselle va commencer. Droite, sculpturale, le visage blanc et doux, -au-dessus de son costume noir, elle a bien l'âme institutrice; quelque -chose d'unique, de professionnel s'émane d'elle et les enfants -apprivoisés perçoivent bien qu'elle est d'une race à part. - -Comme sa voix claire et prenante porte jusqu'à moi, au travers de la -cloison, j'interromps les mouvements de bras et je dis à mes tout -petits, d'un air de malice mystérieuse: - ---Vous ne savez pas? Nous allons écouter une belle histoire de -Mademoiselle, _comme si nous étions des grands_! - -Et nous voilà tous enchantés de cette espèce de larcin, de cette -audition chipée aux grands. - -Je sais que Mademoiselle illustrera son récit de dessins au tableau -noir, merveilleux instantanés faits de simples lignes; je profiterai des -pauses pour répéter les données principales à mes mioches. Ils placent -les mains sur les genoux et lèvent le nez; les uns bayent d'attention, -d'autres rentrent leur lèvre inférieure et avancent leurs dents du haut -à la moitié de leur menton; des filles pincent un petit bec pointu. - -«La Mésange», je veux l'écrire d'un souvenir exact, parce que j'ai -entendu la normalienne affirmer à Mme Galant que c'était une relation -vraie où pas un détail n'était inventé. (Notre délégué cantonal l'aurait -écoutée une fois avec la plus vive émotion. Un bon point, monsieur! Vous -serez un excellent père.) - - * * * * * - -Une vieille dame habitait à la campagne avec son chat nommé Mistigris. -La maison était blanche avec un toit rouge, on y entrait par un perron, -c'est-à-dire un escalier de pierre, comme celui de l'école, qui avait -cinq marches et une rampe en fer. - -Le jardin, devant la maison, était entouré d'un mur blanc, au-dessus -duquel on pouvait passer la tête et il était tout plein de soleil, parce -que les poiriers, les pruniers et les cerisiers n'étaient guère plus -hauts que le mur; mais, en face du perron, il y avait un très gros -marronnier, plus grand que celui de notre cour, qui donnait un bel -ombrage sur la maison. Les arbres à fruits étaient placés sur deux rangs -et, entre eux on voyait une corbeille de fleurs dans le genre de celles -des Buttes-Chaumont, au mois de mai et on aurait dit d'une place de fête -où les abeilles, les oiseaux et les papillons ne cessaient de passer et -de se balancer. - -Chaque jour, après déjeuner, la vieille dame venait s'asseoir sur un -fauteuil d'osier, au bas du perron et elle mettait ses lunettes et elle -faisait de la tapisserie, en levant les yeux de temps en temps sur le -marronnier où les feuilles remuaient doucement et faisaient un -chuchotement comme certains élèves qui se figurent qu'on ne les entend -pas. - -Mistigris, qui ne quittait jamais sa maîtresse, s'installait sur la -dernière marche. Assis, la queue sous les pattes, sans bouger il -regardait les abeilles, les papillons qui tournaient autour des fleurs. -Des grains d'or remuaient dans ses yeux et il avait l'air d'écouter avec -ses yeux le bruit d'une charrette sur la route, le sifflet du chemin de -fer très loin. Si une mouche s'approchait, il faisait un mouvement de -tête; il surveillait aussi, de côté, sa maîtresse qui travaillait et -quand il avait bien vu que rien n'était changé dans le monde, il se -léchait les pattes, se mettait en rond et dormait. - -Un jour, comme la vieille dame allait s'asseoir dans son fauteuil -d'osier, voilà qu'elle entend des cris d'oiseaux, ah, mais des cris -aigus, précipités, affreux et elle voit deux mésanges qui voletaient -comme des perdues autour du marronnier; les ailes battaient vite et -faisaient penser à des mains malheureuses qui tremblent, qui ne savent -pas où se poser; les petits oiseaux approchaient des branches, -s'éloignaient, approchaient encore: Mistigris était dans l'arbre auprès -d'un nid où les petits montraient leur bec et c'étaient le père et la -mère qui criaient pour le chasser. - -Aussitôt la vieille dame, tout effrayée, appelle Mistigris! Mistigris! -mais il ne veut pas venir, alors elle cherche quoi faire, elle ramasse -des cailloux et les lance entre les branches. - -Mistigris tourne bien la tête brusquement, d'un côté, de l'autre, comme -un malfaiteur inquiet, mais les cailloux ne l'atteignent pas; il se -jette sur le nid et vite, vite, il croque les petits, malgré -l'égosillement affreux des deux mésanges. - -Il descend de l'arbre, en voulant avoir l'air ignorant et tranquille; -mais, avec des précautions de poltron, il avance une patte, puis -l'autre, lentement. - -Dès qu'il est par terre, la vieille dame, pleurante et indignée, le -gronde sévèrement: - ---C'est abominable ce qu'il a fait là, et il n'a pas d'excuse, il venait -de déjeuner; et quand même il aurait eu faim, jamais, jamais il ne -devait manger les petits oiseaux. - -Mistigris rampait, levait à moitié sa tête sournoise; il voulait faire -croire qu'il ne savait pas: on lui avait appris que c'était bien -d'attraper les souris, alors il attrapait toutes les petites bêtes. - ---Non! la dame disait qu'il ne devait jamais tuer, même des souris; car -les souris sont de pauvres animaux qui ne font pas grand dégât. - -Et elle le chassa en jetant son dernier caillou: allez-vous-en, vilain -monstre! - -Mistigris s'en alla bouder dans la maison dont la porte restait ouverte. - -Le lendemain, comme d'habitude, après le déjeuner, la dame vient -s'asseoir au bas du perron, à l'ombre. Mistigris derrière elle arrive, -en s'étirant comme un paresseux; il se place sur la dernière marche. -Aussitôt, ah mon dieu! une plainte déchirante sort du marronnier. C'est -la mésange, la mère des petits oiseaux mangés, qui est perchée près du -nid vide et qui reconnaît Mistigris. Elle lui envoie un cri, quelque -chose comme un cuî, cuî, prolongé, mais non, un cri impossible à répéter -et qui doit signifier: «Rends-moi mes petits, rends-moi mes petits». - -Et voilà cette plainte qui continue lente, pénétrante, toujours -pareille. Alors, ce même gémissement, sans arrêter, toujours, toujours, -cela fait une tristesse qui reste dans l'air comme du gris de brouillard -et qui s'élargit; toujours, toujours. - -Les autres oiseaux du jardin se taisent; on dirait que les feuilles -cessent de bouger, que les fleurs se baissent, que les papillons se -cachent. - -Ce n'est pas seulement une plainte d'oiseau que l'on entend, c'est bien -plus grand: c'est une plainte de maman! On dirait qu'il y a aussi -l'arbre, le soleil, le ciel qui pleurent avec la mésange. Figurez-vous -toutes les choses qui pleurent autour de vous. Sachez alors que toutes -les mamans du monde, les mamans des enfants et les mamans des animaux -pleurent de la même manière quand on leur a pris leur petit, puisque -l'on a fait du mal à la vie que nous respirons, puisque c'est tout qui -souffre du même coup, c'est la maison et c'est la rue! - -Les chats ne comprennent pas le langage des oiseaux; mais Mistigris a -compris tout de suite la mésange, comme si c'était sa mère, à lui, qui -pleurait! «Cuî, cuî, rends-moi mes petits, rends-moi mes petits». - -Il a regardé vite, là-haut, dans le marronnier, puis le voilà qui a fait -semblant de ne pas entendre, il tourne le front du côté des poiriers et -des pruniers, il s'occupe des mouches qui volent là-bas, il cligne ses -yeux, comme si leur poussière d'or le gênait, et il a l'air de compter -les fleurs penchées, plus loin encore, tout là-bas. - -Mais la mésange est toujours là, sur la branche qui lève son petit bec, -et le baisse et le relève, droit vers lui, sans arrêt, toujours, -toujours, pleurant la même plainte: «Rends-moi mes petits! rends-moi mes -petits!» - -Malgré lui, peu à peu, Mistigris ramène ses moustaches devant l'arbre, -il les incline et flaire attentivement la pierre du perron à ses pieds. - -Mais la mésange continue de crier. - -Et peu à peu, la tête de Mistigris se relève, il faut qu'il regarde! il -faut qu'il entende! il faut qu'il reste là, les yeux fixés sur la -mésange qui le harcèle. - -Alors les cris de la maman qui se penche et se redresse sans faiblir -sont comme des aiguilles que chaque balancement enfoncerait; des -frissons remuent le dos de Mistigris, ses poils font l'effet de l'herbe -soufflée par le vent. Il se tient de plus en plus tendu d'attention, -forcé de laisser entrer toute la peine et tout le reproche de la mère. -Et le voilà torturé aussi de cette tristesse de toutes les choses qui se -jette et s'amasse en lui. Il ouvre la bouche pour miauler, aucun bruit -ne sort. Il veut se détourner, mais non, sa tête revient, il faut qu'il -écoute. - -Encore des frissons le long de son corps, et la plainte frappe sans -rémission, toujours pareille et il est malheureux, il ne peut rien, -rien. Cela devient tellement intolérable qu'il arrive à faire vers sa -maîtresse un miaulement suppliant: - ---Je t'en prie, délivre-moi, fais-la taire! - -La vieille dame écoute l'oiseau, malheureuse aussi, les deux mains sur -ses genoux, ayant laissé tomber sa tapisserie par terre. Elle répond -tout bas, gravement: - ---Non, non, Mistigris, tu as mangé ses petits. - -Mistigris reste cloué là et ne répète même pas son miaulement misérable. - -Tout à coup, il essaie encore de jeter sa tête de biais, son dos -tressaille d'une secousse violente et ses oreilles s'aplatissent: voilà -qu'il a peur! - -En effet, le cri de la mère change; maintenant c'est un cri de colère: -«Ah! tu ne veux pas me rendre mes petits!» C'est un cri de colère -terrible, irrésistible; il révolte l'air tout autour. - -Et un oiseau arrive près de la mésange, sur une branche: c'est le père -des petits oiseaux mangés. - ---Va! va! crie la mère. - -Alors, excité, le père s'envole, fait un cercle, sans bruit, vers -Mistigris et revient à l'arbre. Mistigris effrayé ne bouge pas et, -malgré ses prunelles qui ne veulent pas, il voit l'oiseau! Il entend le -silence des ailes, il sent leur battement. - ---Va! Va! - -Alors, le mâle décrit des courbes de plus en plus rapprochées de -Mistigris; et chaque fois aussi il revient se percher de plus en plus -près de Mistigris. Il ne le quitte pas, il le vise, il mesure la -distance, le voici sur la plus basse branche, le voici sur la rampe du -perron, le voici sur une marche. - -Mistigris baisse le cou, il respire en dessous, de côté, il ne peut plus -bouger; le cri terrible de la mère le paralyse. - -Et soudain, oui, là vraiment, le petit oiseau pas plus gros qu'une noix -s'abat sur le front du chat, entre les oreilles et tiens donc, tiens -donc, à coups de bec, furieusement, sur son nez: tiens donc, méchant! -mangeur de pauvres petits innocents. - -Puis il s'envole, va rejoindre la mère mésange. - -Un grand silence. Tout le jardin regarde Mistigris. - -Mistigris abattu, sentant que toute la nature est contre lui, toutes les -choses et tout ce qui respire, ne pouvant plus rester devant l'arbre, ne -pouvant plus rester devant les plantes ni devant la lumière, Mistigris -se coule misérable, la tête basse, la queue basse, vers la maison; il se -traîne dans un coin noir. - -Et tous les jours, au moins pendant un mois, dès que Mistigris, après le -déjeuner, apparaissait auprès de sa maîtresse, la mère mésange était là -dans l'arbre qui l'attendait et qui commençait aussitôt sa plainte -déchirante, incessante et toujours pareille: «Cuî, cuî, rends-moi mes -petits, rends-moi mes petits.» - -Mistigris l'écoutait, la tête fixe. - -Puis, le mâle arrivait. - -Mais Mistigris s'en allait dès qu'il le voyait voler en rond et -s'approcher. - -Enfin, Mistigris n'eut plus le courage de se poser sur le perron. Il -descendait les cinq marches, apercevait la mésange dans l'arbre et s'en -retournait... - -Cette bonne mésange, ses petits lui ont été rendus; le nid est refait, -le nid est habité. - -Mistigris a regardé le nid renaître, du haut du perron et un jour il a -compris qu'il était pardonné. Il revient s'asseoir à sa place ordinaire -sur la dernière marche auprès de la vieille dame qui fait de la -tapisserie. - -La mère mésange ne se plaint plus, on voit sa tête qui sort du nid. Elle -et Mistigris restent des heures à se regarder, sans crainte, sans -méchanceté. - -Mistigris devenu très sage songe profondément. Il songe qu'une maman de -mésange est plus forte qu'un chat armé de ses griffes et de ses crocs; -il songe à cette chose qui torture les chats mangeurs d'oiseaux, il -songe à cette chose qui fait renaître les petits oiseaux mangés. - -De temps en temps, le mâle apporte la becquée. La mère se lève, les -petits becs s'agitent dans le nid. - -Alors, Mistigris fait semblant d'avoir entendu du bruit dans la maison; -il se dérange tout doucement et se pose, tournant le dos à l'arbre. - - * * * * * - -Je n'essaierai pas de restituer par des mots la beauté haute, -électrisante, de la normalienne, auteur de ce récit. - -Je ne peux pas dire non plus toutes les émotions des deux classes. - -Seulement ceci: - -A l'endroit où le chat croque les petits, plusieurs mioches se sont vite -serrés l'un contre l'autre et sont demeurés recroquevillés, conscients -d'être bons à manger, eux aussi. Une fillette a entouré sa soeur jumelle -de son bras, et ses yeux noirs, bougeurs, scintillaient comme des -diamants au soleil. Un tout petit a lancé les mains en avant: - ---Rose, prends-moi! - -Enfin, à ce passage: «Cette bonne mésange, ses petits lui ont été -rendus... Mistigris a regardé le nid renaître...» là, un nouveau de la -grande classe, dont je ne sais pas le nom, s'est dressé frémissant, -menaçant, les yeux retournés, brute altérée de justice: - ---Je veux pas qu'il les remange! - -Tel fut son accent sauvage, tel fut son coup de mâchoire aveugle, que -j'ai compris l'exactitude de symboliser le peuple par un lion très noble -et très massif. - - - - -V - - -Ce matin, à neuf heures moins un quart, dans le préau, on a entendu -venir de la rue des cris affreux d'enfant et un murmure de foule. La -directrice qui comptait les sous de la cantine, assise près de la -barrière, a échangé un regard impuissant avec Madame Galant. - -Depuis quelques minutes, l'entrée avait cessé complètement. Tous les -matins le courant d'enfants arrivants se coupe ainsi, pendant un temps -plus ou moins long; il est arrêté par un accident ordinaire de la rue: -rixe entre hommes ou femmes, excentricités d'ivrogne, amours de chiens. - -Cette fois, un père amenait sa fille à force de gifles et de poussades; -une troupe d'élèves accourus de tous les bouts du quartier formait -cortège; il y eut un envahissement tumultueux. - -L'enfant battue fut projetée la première dans le préau: Louise Guittard; -un crêpe est piqué à son béret _depuis huit jours_; c'est... c'est son -second père qui l'accommode si rudement. - -Je l'ai vite prise par le bras et conduite au lavabo, sa figure de -pauvre mouton, barbouillée de larmes, était enflée, labourée -d'ecchymoses. - -Les camarades ont afflué derrière, bruyants, excités, hilarants, -profitant de leur nombre pour continuer à manifester, l'accent canaille: - ---Mince alors! T'as vu c'te pâtée! - -Ils viennent poser leurs paniers près de l'endroit où je tamponne -Guittard; plusieurs, chez qui persiste l'émerveillement de la magistrale -correction, portent eux-mêmes de terribles marques paternelles sur le -visage. - -Que de notations instructives j'aurais à enregistrer! Voir battre un -camarade est une occasion d'importance qui fait sortir la nature, qui -grossit et accentue les physionomies et, dans tous les cas, il apparaît -incontestablement que notre vieille âme héroïque et conquérante n'est -pas morte; j'en juge à la façon dont Bonvalot tire les cheveux à Julia -Kasen, sans méchanceté, par débordement enthousiaste. - -Le choc nerveux s'est communiqué aux gamins déjà assis; les cous se sont -allongés vers Louise Guittard, les figures ont grimacé leur expression -«de la rue», j'ai vu courir le long des bancs l'avidité féroce, stupide -et lâche de la foule. - -Madame Galant a donné le signal du chant, comme unique moyen -d'apaisement. La pédagogie a de ces inspirations: un hosanna criard se -déchaîne: - - Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête... - J'avais des fleurs pour couronner ta tête... - -Quant à moi, l'émotion concentre ma force d'observation sur les -laideurs. Quelle lamentable espèce d'enfants! J'en compte çà et là une -quantité, filles, garçons, grands, petits, moyens, qui, sans erreur -possible,--ont le visage modelé par les coups. En a-t-il fallu des -brutalités depuis leur naissance! Car la chair reprend sa forme après -une torgnole, le sourire renaît après les pleurs. En a-t-il fallu des -réitérations pour que des coins de visage restent de travers, pour que -les joues gardent l'air giflé, pour que l'apparence de renifler des -larmes s'installe définitivement, même quand l'enfant rit! - -Mais il y a pis que les déformations accidentelles! Cette enfance pèche -par mille stigmates de dégénérescence. Voici la petite Doré atteinte de -strabisme et vingt autres, victimes de la même hérédité alcoolique. -Quand ce ne sont pas les yeux, ce sont les hanches qui chavirent: nous -possédons toute une collection de coxalgies; nous recélons trois -boiteux, sans compter Vidal, le bossu; quant aux rachitiques, aux noués, -aux scrofuleux, on ne les distingue même pas: autant prendre l'effectif -entier, à un degré près. - -Les ressemblances d'animaux ne se doivent pas dédaigner: beaucoup -d'enfants, émules de Richard, offrent des faces de singes, vieilles, à -grandes rides, et leur gaieté plisse toujours péniblement. Nous -foisonnons en têtes de poissons, à bouches molles, en félins à nez -aplatis, en boucs, en crânes plats de casoars, en mâchoires de lévriers, -en mentons qu'on croirait tombés, allongés en excroissances morbides. -Des oreilles décollées deviennent si drôles, montrées par un gamin qui -glapit: - ---Madame! i' n'a pas lavé ses garde-crotte! - -Des petites filles vocalisent, la nuque renversée; je reconnais des -têtes de noyées, des physionomies de mortes que se sont disputées -l'éclampsie et l'inanition. - -Par compensation, aucun tableau poétique du monde ne saurait être égalé -à celui offert par la mignonne Louise Guittard, la tête penchée sur -l'épaule, les yeux en velours, les lèvres tuméfiées, chantant de toute -sa bonté convaincue: - - Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête... - -A propos de Louise Guittard, Madame Paulin m'a informée. - ---V'là encore une adresse pour Libois. (Elle dit Libois tout court, j'ai -essayé, ça ne me va pas.) Il s'occupe des enfants les plus battus: il -ose lui-même endoctriner les parents, ou bien il les signale. - ---Tiens! la philanthropie policière. - -Madame Paulin hausse les épaules: - ---Non! il les signale pour leur faire coller un secours! Il prétend que -c'est avec des pains de quatre livres que l'on empêche le mieux les -parents d'assommer leurs gosses! Des bêtises! Les gens le sauront, ils -battront le rappel exprès... Est-il assez godiche, le délégué! Il ne -vous parle jamais? - ---Dieu non! - ---Moi, il me parle, même dans la rue. Et puis la directrice fait porter -souvent des lettres chez lui, au sujet des maladies contagieuses, je -crois. Ça devrait être votre service. Écoutez, il ne faut pas m'en -vouloir, je n'ai pas intrigué. C'est lui-même qui a dit à la directrice: -«Envoyez-moi de préférence Mme Paulin, parce que je la connais.» Du -reste, il habite dans mes parages, la grande belle maison neuve en face -du Métro. Alors quand il est là, je monte la lettre. Je ne suis pas -forcée, mais, n'est-ce pas, on aime bien voir l'intérieur de ces -messieurs. Et croiriez-vous qu'il est devenu bavard tout d'un coup! -«Vous avez bien fait de monter, Mme Paulin. Qu'est-ce que je vais vous -offrir? Un verre de bordeaux? Et l'école, ça marche le service? Vous -vivez d'accord?» D'accord avec Rose, que je réponds! Pour sûr, Rose, -monsieur, j'en ai jamais vu une pareille. - -Cette pie borgne n'a-t-elle pas raconté je ne sais quelle histoire à -propos du pain qui manque dans les paniers et de notre petite invention -d'y suppléer. Elle devait être un peu grise. M. Libois, paraît-il, avait -l'air, à chaque instant, de chercher des objets qu'il ne trouvait -pas,--ou d'un chien à qui l'on marche sur la patte--(parbleu! il se -détournait pour rire). Il lui a donné la bouteille entamée à emporter, -il lui a donné le paquet de biscuits, il lui a serré les mains. Une -paire d'amis, quoi!... (Il ne savait plus comment s'en débarrasser.) - -Dans tous les cas, il faut que je signifie à Mme Paulin de ne plus me -mêler à ses commérages. - - * * * * * - -Revenons aux enfants. - -Quels signes aussi dans le champ des chevelures, dans la plantation -hirsute mangeant le front plus ou moins! Quelles mentalités de parents -révélées par les coiffures «à la chien» des petites filles! - -Et la débilité générale affichée par la rangée des mollets étiques, -malades, vides! Des mollets avortés, qui ne poussent pas! - -Justement, pour compléter cette estimation pitoyable, des tout petits -qui se tortillaient sur leur banc m'ont donné à tâter de dérisoires -échines osseuses, rappelant, par la dimension misérable, des carcasses -de chats maigres, de lapins. - -Parbleu! nous possédons de vrais enfants, de gentilles têtes rondes, -roses, vivaces; parfois, les maîtresses se divertissent entre elles de -délicieux petits amours livrés à eux-mêmes; ils jabotent tout seuls, -rient, s'amusent à faire claquer leurs lèvres: «boi, boi, boi», et ils -promènent d'ineffables yeux bleus qui effleurent toutes les choses et ne -se posent sur rien. - -Mais le triste aspect d'ensemble subsiste. Pareillement, quelques -immeubles neufs, confortables, décorent çà et là les rues avoisinant -l'école, mais ils n'enlèvent pas au quartier des Plâtriers sa dégaine -louche et crasseuse. - -La directrice a séjourné dans sa classe toute la matinée. J'ai eu -suffisamment de besogne après les poêles qui ne tiraient pas: impossible -de dégourdir la température à dix degrés, excepté au premier, chez Mme -Galant. Il faut dire que, dans la classe de la normalienne, au-dessus -des fenêtres et de la porte donnant sur la cour, les vasistas qui -ferment mal attendent l'architecte depuis un an. - -Armée de mon tisonnier, en allant d'un poêle à l'autre, je n'ai pas -cessé de recenser les tares de ma population enfantine. Et l'atavisme -moral! Et les perversions instinctives! - -L'autre jour, quand Mademoiselle racontait la Mésange, plusieurs de ses -élèves, aux phrases du commencement,--restaient distraits, à peine -intéressés,--Gillon, par exemple,--c'était déjà de l'obtusion -intellectuelle, mais d'autres riaient malignement: indice de perversion; -et je me rappelle maintenant, placée de côté comme j'étais, avoir -remarqué des crânes singuliers, en ruines, avec des pans abattus. - -Il est vrai qu'au milieu du récit, Irma Guépin pleurait, la Souris -sublime, contractée à l'extrême, vibrait d'une seule pièce, j'aurais -compté les ondes frémissantes de son corps; Adam assombrissait -terriblement son facies de taureau. A la fin, il régnait une palpitation -générale; il planait quelque chose de plus fort que le destin de ces -enfants et qui les emportait, les transformait, les sauvait: le grand -souffle du sentiment. Et Bonvalot n'était plus l'assassin, ni Virginie -Popelin la vicieuse, ni Julia Kasen la sacrifiée; et Léon Chéron, Léon -Ducret et les «visages pointus», Gabrielle Fumet, Berthe Cadeau, -s'embellissaient de personnalité. - -Mes tout petits eux-mêmes amenuisaient leurs frimousses pour saisir la -délicatesse des mots et leurs becs, leurs nez travaillaient, tels des -menottes malhabiles qui cherchent à prendre un objet un peu trop gros, -un peu trop lourd. - -Mais comment faire durer cette minute sentimentale, tout de suite -envolée? - -Il me semble que la classe a une âme collective, lourde, croupissante, -où s'envase la servitude misérable: quelle peut être l'action de la -maîtresse sur cette stagnation? N'est-ce pas seulement une action -passagère, rapide et vaine comme le souffle du vent sur l'eau? - -Ainsi, chez ces mêmes enfants si indignés contre Mistigris, j'ai vu -apparaître, au bout de peu de temps, l'inclination du peuple envers les -brigands. Hier, Mademoiselle organise cette expérience d'inviter ses -élèves à raconter eux-mêmes la Mésange, chacun participera à la -narration pour un épisode, à la suite. La parole est à Louis Clairon. - -J'ai observé Clairon, un garçon de la catégorie simiesque, nature -bretonne, à l'air intelligent et têtu. - ---Y avait un chat qui avait faim... - ---Mais non, rectifie mademoiselle, Mistigris venait de déjeuner. - ---Y avait un chat qui était en colère... - ---Mais pas du tout... - -Le parti pris était flagrant; Clairon se rappelait très bien, mais il ne -voulait pas que le chat-brigand fût sans excuse; il n'a pas cédé: - ---Y avait un chat qui n'avait rien du tout... - -Et voilà le malheur: l'inclination du peuple pour les brigands n'est pas -l'instinctive bienveillance à l'égard du réprouvé ayant osé agir contre -tous, elle n'est pas due non plus à l'obscure perception qu'un -malfaiteur c'est un pauvre et qu'un pauvre c'est «du peuple», non, je -crois plus banalement que cette inclination révèle un goût fanfaron de -l'oppression et découle des romans feuilletons, des mélodrames, de la -mauvaise éducation héroïque, du _besoin d'art_ mal servi. - - * * * * * - -Je voudrais garder ma confiance entière dans les bienfaits de -l'enseignement moral. Vain désir! La réalité brutale m'étreint à chaque -instant. - -J'ai entendu la mère Doré renouveler sa plainte à la directrice: - ---Punissez cette morveuse, elle a déjà des idées... c'est trop jeune, -est-ce vrai madame? c'est trop jeune. - -Il faut que l'école touche joliment juste pour avoir une influence -améliorante! - -Alors, une morale par enfant? - -Dame! Que dirait-on d'un hôpital où les malades seraient répartis -pêle-mêle dans les salles, d'après leur âge simplement, et où un -médecin, n'ayant pas le moyen d'examiner chaque cas particulier, -prescrirait la même potion pour soixante patients différents? - -Quelle tête ferait le visiteur à considérer les malades un à un? J'en -suis là: je ne puis m'empêcher de détailler les enfants, de scruter les -parents, le quartier, et de m'arrêter à chaque tare particulière. - -Et alors, étant agenouillée entre un banc et une table à nettoyer par -terre, j'aspire comme des bouffées de vérité: on ne peut pas alléguer -que l'école se trompe--appréciation trop vague--il faut spécifier: la -leçon a le tort d'être servie pareille à tous, aux forts, aux faibles, -aux gentils, aux affreux; tel conseil profitable à Pierre peut -parfaitement nuire à Paul. - -La morale c'est le bien de l'individu considéré dans son milieu. Chaque -nature et chaque situation a la sienne. - -Quelle révélation! Et maintenant j'écoute ces malheureuses maîtresses -verser leur médication collective, sans souci ni de tempérament, ni de -famille, ni de condition économique. - -Je ramasse des papiers, je renifle les odeurs différentes des enfants et -je me dépite: mais fourrez donc le nez sur vos élèves! - -Certes, ces dames moralisent à propos de _toutes les choses diverses_ -(conformément au manuel spécial de leur métier), mais pas à propos des -_enfants divers_. - -Tous les exercices de la classe et les jeux de la récréation doivent -fournir prétexte à sapience. On ne l'oublie pas; il n'est pas jusqu'au -modèle d'écriture qui ne porte ses fruits. - -La leçon que l'on arrose le plus de vertueux propos est celle de calcul. -Morale et calcul, à première consonance, cela ne se marie pas -nécessairement. La normalienne, le lundi, le mercredi et le vendredi, -d'une heure trois quarts à deux heures et demie, se charge, des plus -aisément, la craie à la main, de cet heureux rapprochement. - -«J'ai deux douzaines de cerises, vous allez les voir sur le tableau; -j'en veux faire trois parts égales: une que je mangerai de suite, une -que je conserverai pour ce soir, une que j'offrirai à un camarade.» - -Et la craie marche, et la langue, et tout y passe--sans que le truquage -apparaisse--l'addition, la soustraction, la division, la frugalité, la -prévoyance, l'économie, la générosité... et un cerisier et une assiette -et une table. - -C'est bien. Et je ne suis nullement satisfaite. - -Du reste, j'ai l'esprit chagrin et il ne m'arrive que des ennuis. - -Je suis allée dimanche, voir mon oncle, sur une convocation brève et peu -aimable. - ---Qu'est-ce qu'il y a? m'a-t-il crié à brûle-pourpoint. - ---Mon oncle, c'est vous qui m'appelez... - ---Tu ne sais rien? Qu'est-ce que ça veut dire: on est venu dans le -quartier, chez la concierge, faire une enquête... oui, quand tu -écarquilleras les yeux... et c'était surtout toi, tes antécédents, que -l'on voulait connaître. Tu y es maintenant? Qu'est-ce que cela veut -dire? - ---Mon oncle, peut-être l'Administration... - ---Ce n'est pas l'Administration; il s'agit d'une de ces agences qui font -des recherches dans l'intérêt des familles. - -J'ai fini par rabrouer mon oncle vertement; il avait l'air de douter de -ma conduite. - -Et je ne veux pas approfondir cette histoire de concierge. Que -m'importe? - -J'ai beau faire, une inquiétude inexplicable vit en moi. Des riens -m'agacent, sans motif. - - * * * * * - -Et me voici dans ma chambre. Si seulement j'avais du feu, je serais -moins mal pensante; le bec de ma lampe à pétrole parcimonieux, avare, ne -me communique pas l'égoïsme digne et accommodant du monde qui a chaud. - -Le temps de monter mes six étages, mon dîner était figé; et je ne -m'habitue pas à ces gens à accroche-coeur attablés en bas dans la -gargote, ni à leurs éclaboussures d'argot, ni à leurs bouchons, ni à -leurs boulettes de pain. - -Ma digestion ne s'accomplit pas, je ne peux pas me coucher; pour un peu, -je sortirais. J'ai peur et j'ai envie... Quel réconfort trouverais-je -dehors? Voilà bien de quoi soulager ma douloureuse aspiration vers une -bonté aimante et belle: la rue des Plâtriers, le boulevard de -Ménilmontant avec leurs ombres, leurs projections blafardes de débits -empoisonneurs et ces gens à démarche rôdeuse qui ne vont nulle part et -ces formes inquiétantes qui stationnent, et ces coups de sifflet -sinistres... - -J'ai honte de moi, je voudrais un prétexte... je voudrais avoir oublié -quelque chose à l'école. J'irais... une fois les réverbères allumés, la -fonction du quartier c'est la débauche... toute femme jeune passe au -milieu de la convoitise et de la concurrence... je ferais quelques pas, -je sentirais toutes sortes de menaces autour de moi. Devant la façade -assombrie de l'école, je verrais des personnes en train de chercher, de -parler, de monter la garde. Juste là, sous le drapeau, et le long des -affiches, je retrouverais le même trottoir occupé qu'à onze heures et à -quatre heures lorsque l'on attend la sortie des élèves... à peu près -mêmes visages, mêmes vêtements. Faut-il l'écrire? de celles qui viennent -chercher leur enfant dans la journée, il y en a, je crois, qui -reviennent la nuit devant l'école. - -Sans doute, c'est seulement la curiosité de vérifier qui m'attire -dehors... Belle curiosité! c'est plutôt mon intolérable solitude qui me -pervertit. - -J'ai souvent rêvé cette inouïe fortune: un enfant que l'on ne viendrait -pas retirer le soir et dont je ne retrouverais pas les parents à -l'adresse marquée sur la fiche, je l'emmènerais chez moi, je le ferais -dîner, je le coucherais, je le dorloterais. Comme cela doit être bon -d'avoir un enfant à embrasser dans le silence du chez soi, quand, -dehors, guette la nuit hostile! - -Le fait s'est produit, Mme Paulin me l'a raconté: un bébé de quatre ans, -demeurant soi-disant rue des Panoyaux; l'heure passe, on le reconduit; à -cet endroit, la mère était inconnue. Perplexité. Le petit, paraît-il, a -eu comme une intuition terrible: il s'est mis à réclamer sa mère avec -cet affolement de l'instinct vers une seule protection, avec cette -épouvante de l'être perdu qui sent la voracité partout, autour de lui... -ah! mais, de tels cris, par les rues, que n'importe où la mère aurait -été, à proximité, elle serait sortie. La femme de service a ramené -l'enfant à l'école. - ---On aurait dû se douter de quelque chose, dit Madame Paulin. Ce mioche -de misère qui, la moitié du temps manquait de pain, ce jour-là, on avait -trouvé un énorme gâteau dans son panier... on aurait dû comprendre... Je -me rappelle; on en a coupé une douzaine de parts et même le mioche n'en -a pas goûté, tellement il était content de voir bâfrer les autres, de -faire le riche... - -La directrice l'a mis en garde chez la concierge. On l'a hébergé quatre -jours, après avoir informé la mairie, le commissaire. Pendant quatre -jours, il a appelé, il a gratté aux murs, aux portes, voulant aller -chercher sa mère. Jamais, jamais on n'a eu d'elle aucune nouvelle. -L'Assistance publique est venue retirer de la bouche de l'enfant, ce mot -anti-administratif: maman. - -Parfois toutes mes fibres crient que j'étais faite pour avoir des -enfants; alors, exclue du mariage, créature dénaturée, je forme des -imaginations monstrueuses! Il y en a un petit que je guette: Louis -Clairon... sa mère a l'air si fini! - - * * * * * - -Avant la fermeture, quand les maîtresses sont parties, j'essaie mes -chances: - ---Qui est-ce qui veut s'en aller avec moi et que je sois sa maman? - -Hélas! personne ne se précipite dans mes bras. - -Je m'habitue aux déboires. Dans les premiers temps, le soir, au milieu -du préau, sous le gaz, assise sur un banc trop bas en face de trois ou -quatre bambins, je conversais naïve et ignorante; je tâchais d'accorder -ma voix à la douceur et à la pureté enfantines, je modulais une -intonation chantante, jolie, délicate: - ---Dis donc, Léonie, maman va venir, tu vas rentrer à la maison, il y a -une table ronde, hein, je suis sûre? Et la soupe est sur le fourneau... - -A mesure que je parlais, Léonie Gras, une roussotte frisée comme un -caniche, faisait: non, non, de la tête, souriant avec des yeux malins, -telle une enfant que l'on taquine par une offre dérisoire: «Donne-moi -tes dragées, je te donnerai une poignée de cailloux». Elle me souffla -sur le nez comme sur une bougie, par dédain, puis s'expliqua: - ---Non! on mange chez l'troquet avec maman. - -Elle ponctua cette déclaration d'un avancement de menton: «Voilà, ça -t'ennuie, tu es jalouse!» - ---Ah! fis-je interloquée, mais après tu vas faire dodo? - ---Non, maman boit avec des gens et moi je _liche_ les verres. - -Et encore ce coup de menton qui signifie en langage de Ménilmontant: -«Voilà, ma vieille, ça te la coupe!» - -Ensuite ce fut Bonvalot, blafard, les pommettes trouant la peau, le cou -détiré. Il était en retenue. - ---Tu aimes bien ta mère? - -Signe de tête négatif. - ---Comment! tu n'aimes pas ta mère? - ---Non, a' m' bat. (Brèche dents, il crache à distance, en soulevant à -peine les lèvres.) - ---Et ta tante, que j'ai vue une fois, tu l'aimes? - -Hochement négatif. - ---A' m' bat. - ---Et ta grande soeur? - -Même jeu. - ---A' m' bat. - -Il crachote froidement, d'un air de millionnaire qui regrette mais ne -saurait vous accorder ce que vous demandez. - ---Et ton père? - ---Y bat maman... il lui jette les assiettes à la tête, elle lui rejette -les morceaux. - ---Et moi, tu ne m'aimes pas non plus? - -Silence. Il crache moins loin. Puis, un signe furtif, entre nous deux -seulement, indiquant que, tout de même, il a un sentiment pour moi. - ---Tu m'aimes parce que je te donne des bonbons? - ---Non. - ---Parce que je t'apporte ta gamelle, je te débarbouille? - ---Non. - ---Pourquoi alors? - -Il me regarde, mécontent, rechigné, puis, les paupières baissées, il dit -sans amabilité: - ---Parce que y a des images dans tes yeux. - - * * * * * - -J'y pense maintenant, ce n'est pas bien dangereux de prôner aux enfants -la soumission et l'admiration envers les parents indignes. Est-ce que -Bonvalot _coupe_ dans les leçons sur les parents? Admettons, mais nous -voilà loin des bienfaits suprêmes de l'école! Nous en sommes à plaider -son innocuité. - -Certes, l'enfant ne tient pas grand compte des conseils. Toutefois, dans -le cas de contradiction apparente, il s'empresse de choisir; ayant -entendu ces deux exhortations: «Imite tes parents--Sois sobre», si les -parents se grisent, l'enfant aura soin de ne considérer que -l'exhortation à suivre l'exemple familial. - - * * * * * - -C'est drôle comme le froid m'empêche de suivre droitement une seule -idée. Je me tiens mal sur ma rocking-chair, ma pensée transie verse à -droite et à gauche. - -J'ai écrit dernièrement qu'il fallait subordonner la morale aux _faits_ -individuels; eh bien, à ce propos--puisque je ne peux pas me -coucher,--je veux exposer une opinion qui me tracasse depuis l'âge de -raison: je suis absolument révoltée de la façon dont on attribue de la -vertu aux gens--par rapport à d'autres gens! - -Pourquoi dire que l'industriel gagnant 50.000 fr. par an est _plus -honnête_ que le camelot affamé qui a volé? pourquoi dire que Madame -Prudhomme, satisfaite en tous ses désirs, est _plus vertueuse_ que -Mademoiselle Nana? _On n'en sait rien._ Pour pouvoir comparer, il -faudrait que le riche industriel, que l'heureuse Mme Prudhomme se -fussent trouvés exactement dans les mêmes conditions de besoin que le -camelot et que Mlle Nana. - -L'évidence de mon assertion avoisine la puérilité. Quand vous voyez deux -personnes inconnues, l'une barboter dans la rivière et se noyer, -l'autre, sur la berge, cheminer d'un pas assuré, vous ne dites pas: -cette personne qui marche si solidement ne se noierait pas! Vous n'en -savez rien; vous constatez simplement deux situations différentes. - -Pourquoi, lorsque vous voyez Madame Prudhomme coudoyer Nana, déclarer -que la première est vertueuse? La vertu c'est de ne pas se noyer. La -dame n'a jamais barboté dans la misère, vous ne savez pas si elle -surnagerait. - -De même, il n'y a aucune honnêteté pour le capitaliste à ne pas chiper -une boîte de sardines à l'étalage de Potin. Évidemment ce n'est pas -répréhensible d'être garanti du besoin, mais ce n'est pas méritoire non -plus. Disons que c'est neutre. - -Et la vertu c'est de l'action, que diable! Et je ne connais pas -d'invention plus intensément comique au monde qu'un _jury d'honneur_ -composé de messieurs bien nés, bien élevés, bien pourvus. - -Hum! Il n'est peut-être pas tout à fait _neutre_, qu'une servante de -sainte Catherine comme moi, tranche si intelligemment de la vertu! - - * * * * * - -5 février.--J'en étais sûre! Je passe mon temps à confronter les leçons -et la matière enfantine: voyons si «ça colle»... - -Impossible de faire autrement; j'ai beau avoir continuellement des tout -petits accrochés à mon tablier, j'ai beau m'occuper d'eux très -sincèrement, leur répondre avec application, torchonner par-ci, éponger -par-là,--mon observation critique ne cesse pas. - -Que voulez-vous? Une telle beauté inonde l'atmosphère quand maîtresses -et élèves se comprennent à plein et mélangent leurs effluves! Et il -suffit de rien pour épanouir l'innocence enfantine: des histoires de -petits animaux faibles... Et Louise Cloutet (la Souris), les yeux -diamantés, envoie son âme en visite chez l'âme de la normalienne et -reçoit à son tour la même salutation. - -Mais il y a la contre-partie. - -Ce matin, dans la grande classe, c'étaient surtout le dos, les épaules -que j'observais; quelles différences dans les nuques! Adam concentre là -sa force et Gillon sa bêtise; quelques petites filles montrent déjà, -sous leur natte, une pureté de marbre: Julia Kasen, Irma Guépin, Léon -Chéron et la Souris ont la nuque archibrune et mince, mince! - -La normalienne donnait un simple exposé historique. Superficiellement, -tous les enfants avaient l'air aussi absorbant, aussi bénéficiant; mais -à fixer mon attention, je voyais les phrases tomber différemment sur -eux; un dépit irrésistible me crispait: cette forme de parole ne -s'adapte pas à cette forme de tête... - -Quel malheur, quand la normalienne ne pénètre pas dans les ténèbres des -petites intelligences, ou quand elle ouvre aux enfants un aspect trop -compliqué de son intelligence, à elle! On croirait voir quelqu'un offrir -de bonne foi des couleurs à un aveugle et attendre qu'il choisisse. - - * * * * * - -Ma solide complexion de Parisienne «mollit» singulièrement. - -Le délégué cantonal a chaperonné une nouvelle dame patronnesse, une -grosse vieille en deuil, à qui l'on a présenté le personnel, y compris -les femmes de service. - -M. Libois s'est fendu d'un petit discours sur les mérites de chacune: -très dévouée Madame la directrice, très dévouées, Mlle Bord, Mme Galant, -Mme Paulin. - -Pourquoi ai-je rougi comme une imbécile quand mon tour est venu? Et -pourquoi _l'autre_--imbécile aussi,--qui était souriant sans solennité, -pour dire les mérites de ces dames,--a-t-il semblé plus sérieux... -pourquoi s'est-il dispensé de me regarder? - ---Et enfin Mlle Rose, dont vous... dont les soins maternels n'ont pas -moins d'importance... - -D'ailleurs, rien d'anormal; autrement, Mme Paulin n'aurait pas manqué de -le remarquer. - -Pourquoi suis-je allée pleurer dans la cour? - -Il ne faut s'en prendre à personne; je traverse une crise. N'ai-je pas -déjà pleuré hier, à propos d'un petit nouveau? Sa mère venait le -chercher; il a hésité comme s'il ne disposait que d'un baiser, il allait -me le donner, vite il l'a donné à sa mère. Je suis restée la tête -basse... - -A la vérité, j'ai attrapé un tourment jaloux à voir tous ces enfants des -autres, à voir tous ces gens qui possèdent des enfants. Je voudrais -_posséder_ aussi. - -Le mal est plus grave que l'on ne croirait; je n'ose l'avouer: «J'ai -fait un nid!» J'ai disposé un coin dans ma chambre pour recueillir -d'aventure un enfant abandonné... j'arrange des bouts de chiffons... Un -précédent existe, juste dans la famille; mon oncle a longtemps gardé une -vieille tourterelle apprivoisée qui couvait un oeuf en bois, à repriser -les bas... - - * * * * * - -J'ai signalé une espèce très commune dans les quartiers pauvres: des -enfants à visage pointu, front pointu, nez pointu, menton pointu; comme -si, à pleine main, on en avait pincé la cire blette. Ah oui, la cire! -Car on ne peut guère nommer chair cette substance décolorée, creuse, où -transparaissent quelques veines ténues, bleuâtres. Et ces visages -d'enfants n'expriment que l'incapacité; leur seul caractère, c'est la -laideur, même pas excessive. Voilà une régénérescence qui s'impose! - -La voyez-vous, grandie, cette élève à figure pointue? appelez-la Berthe -Cadeau, ou Gabrielle Fumet: une couturière osseuse et graillonnante, au -long nez pointillé comme ses doigts, dédaignée par la débauche même; -tenez, elle habite là, sur mon palier, dans la chambre voisine de la -mienne: une pauvre assassinée, n'ayant jamais rien osé, dont le masque -hébété s'effraye lorsqu'on parle du mieux à revendiquer. - -Eh bien, en guise de régénérescence par l'école, écoutez la leçon -d'inertie, de routine, qui s'abat sur les nuques molles. - -«L'ambition punie.--Il y avait une fois, dans en colombier, deux pigeons -qui s'aimaient beaucoup; ils allaient chercher du grain dans l'aire du -fermier et se désaltéraient dans l'onde pure d'une fontaine. On -entendait le murmure de ces heureux pigeons et leur vie était -délicieuse. Mais, hélas! l'un d'eux se dégoûta des plaisirs d'une vie -tranquille. Il se laissa séduire par une folle ambition et livra son -esprit aux projets de la politique. Le voilà qui abandonne son vieil -ami. Il part du côté du Levant. Il voit des pigeons qui servent de -courriers, il envie leur sort. On le met bientôt dans leurs rangs. Il -porte, attachées à son pied, les lettres d'un pacha et fait au moins -trente lieues par jour. - -«Mais un jour, le Grand Seigneur soupçonnant le pacha d'infidélité -voulut savoir ce que contenaient les lettres. Une flèche tirée perce le -pauvre pigeon et il tombe ensanglanté. Pendant qu'on lui ôte les lettres -pour les lire, il expire plein de douleur, condamnant son ambition et -regrettant le doux repos de son colombier où il pouvait vivre en sûreté -avec son ami. Que d'hommes ressemblent à ce pigeon! Ils dédaignent le -bonheur qu'ils ont sous la main, pour courir après un bonheur qui, -toujours, leur échappe.» - -Il faut voir, dis-je, cet enseignement s'appesantir sur la misère des -chairs étiolées et des tabliers rapiécés! - - * * * * * - -Et l'histoire d'une petite curieuse: - -«Berthe a un très grand défaut: elle est d'une curiosité incroyable, -elle veut tout entendre, tout savoir, toucher à tout. Quand elle marche -dans la rue, sa tête ressemble à une girouette, elle ne cesse de -tourner! Elle veut suivre ce qui se passe à droite, à gauche, devant, -derrière. Si deux personnes causent ensemble, elle tâche d'entendre ce -qu'elles disent. Sa mère a honte de l'emmener en visite, parce que, en -arrivant, elle inspecte la pièce où elle est et regarde les objets les -uns après les autres. Elle ouvre les tiroirs pour palper ce qu'ils -renferment. Elle feuillette librement les livres qui sont sur la table! -Un jour, elle s'est permis d'ouvrir une boîte qui appartenait à un -collectionneur d'insectes; dans cette boîte, il avait renfermé un énorme -bourdon à corps velu; l'affreux insecte armé de son dard a sauté à la -figure de la petite curieuse.» - - * * * * * - -Où en est mon drame dans tout cela? Je devais enregistrer les -améliorations de cette année décisive, en voilà un tiers d'écoulé: quoi -d'amélioré chez Gabrielle Fumet, chez Bonvalot, chez la petite Doré? Je -note de l'assouplissement, de la discipline, de la mécanisation; certes, -les rangs manoeuvrent de mieux en mieux pour la conduite aux cabinets, -pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur les inconvénients de -la turbulence, de l'impétuosité, de la vivacité semblent avoir porté -leurs fruits... Je me demande si l'école n'a pas pour principal effet de -rendre convenable, polie, résignée, la misère physique et morale? Habile -résultat, certes, à un point de vue spécial... mais enfin je croyais que -l'on devait redresser, développer, armer cette enfance inférieure? - -Allons, tout le monde ensemble: le salut--puis les mains au dos... Ah! -la belle uniformité! - -La pauvreté, le vice, la maladie ont enfanté; la misère humaine a -enfanté, elle vous envoie sa progéniture, avec des supplications... Vous -rangez par grandeur, par grosseur, par âge, vous dites: soyez bien -sages, ne bougez pas! Puis: exécutez bien tous le même mouvement, -attention! - -Et l'alcoolisme, la tuberculose, la fringale, la névrose, le rachitisme -contorsionnent en choeur le même simulacre! - - Ainsi, font, font, font, les petites marionnettes!... - - * * * * * - -7 février.--Ma mauvaise chance s'accentue. Décidément je ne trouve plus -de justice nulle part! Ne me semble-t-il pas que les punitions infligées -aux enfants manquent trop cruellement de mesure! - -Enfin que l'on réfléchisse: la même punition est bénigne ou monstrueuse -selon la _sensibilité_ et la _condition_ de l'enfant. Ici encore, avant -de sentencier, il faudrait envisager la monographie des administrés. - -Parbleu! cette étude individuelle est impossible et l'éternel résultat -se produit: les peccadilles sont terriblement châtiées, les grosses -fautes sont presque exonérées. (Ces dernières appartiennent aux enfants -_qui ont de l'estomac_ et qui digèrent facilement les fortes -réprimandes, les premières sont le fait des délicats, émotionnés par des -riens.) Je ne demande pas la punition proportionnelle des grosses -fautes, je souhaite la décharge des peccadilles. - -A la récréation de ce matin, j'ai observé un petit nouveau qui, -nécessairement, avait la sensation d'être perdu dans l'école -étrangère,--pour avoir retiré sa ceinture, on l'a mis, selon l'usage, en -pénitence, cinq minutes, contre le mur de la cour, face au marronnier, -en lui disant: «Tu vas rester là _tout seul_, personne ne s'occupe plus -de toi.» Punition excessive parce que l'enfant était nouveau. Pendant -quelques instants il a connu l'infini désespoir de l'abandon total. -Contre son mur, il faisait penser à un aveugle, à un asphyxié: il tâtait -le vide à mains tremblantes, il ouvrait le bec, palpitait, affolé -d'_être tout seul_. Sait-on combien un enfant se laisse suggestionner? -Combien son imagination le peut halluciner? Les désolations sans cause -sont peut-être les plus atroces. - -Mme Galant détient le record des punitions regrettables. C'est une -maîtresse fanatiquement dévouée à l'enseignement (--je ne dis pas -dévouée aux enfants)--elle emploie une pédagogie de dévote: implacable, -sans pardon. Quand elle a annoncé une punition, elle s'en souvient, -fût-ce trois jours après, et elle possède cette extraordinaire faculté -de pouvoir sévir comme cela, _à froid_. - -Beaucoup d'élèves ont la terreur du sergent de ville, du commissaire. -Ces croquemitaines lui servent trop fréquemment,--sans discernement. - -J'ai pris des informations, moi. Parbleu! ces enfants ont pour parents -des camelots, des marchands des quatre-saisons, des ambulants, -continuellement pourchassés et saisis par la police! Les enfants ont de -naissance, ils ont par habitude, ils ont dans le sang, dans l'estomac, -l'effroi du sergent de ville; ils savent des exemples terrifiants de -désastres causés par les «agents». - -Ce soir, au moment de la sortie de quatre heures, dans le préau, Mme -Galant s'est tout à coup faite sévère: - ---S'il te plaît, Kliner, j'ai promis avant-hier de te conduire chez le -commissaire; arrive un peu avec moi, mon bonhomme. - -J'ai vu la mort passer sur le visage de Kliner; ses yeux se sont -retournés d'ans un horrible strabisme. On ne soupçonne pas la quantité -d'épouvante que peut contenir la carcasse d'un enfant de cinq ans. - -Évidemment Mme Galant ne calcule pas ses effets: c'est de la chance, -quoi! - -Mais, assez de couleur sombre, j'avoue qu'il est bon, parfois, de ne pas -tenir compte de la situation de chacun; par exemple, chez nous, on ne -constate pas de préférence injuste, pas de traitement selon que les -enfants paraissent être de famille plus ou moins aisée (imperfection -fréquente des établissements privés, des écoles payantes). La pitié même -se manifeste modérément et j'approuve: c'est souvent griffer la misère -que de la plaindre, ouvertement. - -Certes, la gentillesse de visage et d'allure exerce son attirance, mais -je l'affirme, on lâche les cajoleries instinctivement, sans idée de -rang. Et, par contre, on surmonte, on déguise la répulsion de la -laideur. - -Je vois la normalienne mettre une application vraiment généreuse à -traiter les affreux--Vidal, Richard--_comme les autres_, comme s'il -n'existait aucune différence entre eux et les plus agréables, ce -qui,--vis-à-vis des camarades--est bien plus charitable que de témoigner -de la compassion. - ---Voyons, quelqu'un de solide pour reporter la pelle à Rose? Mais oui, -Vidal. - -Je le certifie: le front superbe de Mademoiselle jure à la face du ciel -que Vidal le bossu,--crapaud et oiseau mutilé--est aussi solide qu'Adam. -Je certifie que Vidal, sa pelle à la main, a conscience d'être pareil à -tous. Et il y a ce sublime: personne ne rit! Mademoiselle impose ses -propres yeux à toute la classe, Mademoiselle délègue sa propre beauté à -Vidal. - -A propos de beauté, demandez le grand événement du jour! la grande -découverte de ces dames: «Notre délégué _se néglige_!» - -Ces dames n'ont plus d'autre sujet de conversation. Pensez donc: après -trois ans de chapeau de forme et de pardessus ultra chic, M. le délégué -est apparu avec un simple «melon» et une espèce de _cover-coat_! -Littéralement, son élégance a descendu de plusieurs crans! - -Ces dames ne subissent plus si fort le prestige autoritaire de M. le -délégué. Je ne suis pas faite comme tout le monde, moi: j'oserais plutôt -moins le regarder maintenant. - - * * * * * - -Pour en revenir au problème des punitions, je voudrais les remplacer par -du raisonnement et de l'explication: «Tu as fait cela, c'est mal, je -vais t'expliquer pourquoi. Écoutez, vous autres, pourquoi votre camarade -a mal agi.» - -La pédagogie officielle prône chaleureusement ce système. Mais où -trouver le temps, le moyen, avec soixante enfants par maîtresse? - -Et puis, encore, ce procédé est si dangereux quand on ignore la -condition des élèves. - -Hier matin, aussitôt l'appel terminé, dans la classe, la normalienne à -son bureau, le visage composé, annonce d'une voix caustique: - ---Je vais vous raconter une histoire de Mlle Brouillon. - -Toutes les têtes se tournent vers Hélène Leblanc. - ---Mlle Brouillon, une grande fille de six ans, habille sa petite soeur. -Savez-vous comment? Elle lui a mis des chaussettes dépareillées! Voilà -trois jours aussi, que Mlle Brouillon néglige de faire recoudre les -boutons à son tablier. - -Moi qui suis allée reconduire les deux petites Leblanc oubliées -récemment à l'école, je connais une autre histoire. Leur mère a filé, -voilà quatre jours, abandonnant mari et enfants, emportant pêle-mêle une -partie du linge; si bien que beaucoup de pièces se trouvent -dépareillées, notamment des chaussettes,--et que les boutons de tablier -restent décousus. - -Accablée sous le regard de la classe, Mlle Brouillon se durcit, dans le -sentiment du blâme immérité. - -Et il y a sa voisine, Léonie Gras,--l'air pas bête et pas commode,--qui -sait la fugue de la mère et qui fixe de singuliers yeux récriminateurs -sur la maîtresse. - -Oh! Oh! Mademoiselle la normalienne, prenez garde au sentiment de la -justice aussi bien chez l'enfant réprimandé que chez l'enfant témoin! - -Pensez donc! La logique sentimentale détermine la personnalité présente -et future: dès les premiers ans, l'enfant se fait une base de «justice -possible» sur laquelle il appuiera toute sa vie; et de la justice rendue -à lui-même, il dégage sa propre dette de bonté. - -Analysez Mlle Brouillon, le front contracté, les yeux sombres, la bouche -serrée: sa faculté de comparer travaille, cristallise, forme du -définitif. Prenez garde! Sous l'influence de votre admonestation -malavisée, Mlle Brouillon va fausser sa conscience. - - * * * * * - -Dans la plupart des cas, je crois que l'exemple du mal serait moins -dangereux sans le soulignement de la punition. Celle-ci ne garantit pas -l'avenir, elle n'intimide que les inoffensifs, tandis qu'elle donne de -l'intérêt au mal. Infailliblement les enfants sont fiers d'un camarade -coupable d'une action «à suite répressive». - -Un jour, Monsieur l'inspecteur primaire arrive à onze heures, une partie -des enfants étant en rang, dans le préau, prêts à partir déjeuner. -L'inspecteur, c'est le chef suprême devant lequel les adjointes, la -directrice même, bégaient et tremblent: si un enfant se tient de travers -devant Monsieur l'inspecteur, ces dames se croient perdues. A l'aspect -d'un tel personnage, les élèves devaient donc saluer de la main, -militairement, et se redresser le plus correctement possible. Pendant -l'instant où les maîtresses présentent leurs propres civilités, -Adam,--toujours écouté,--fait un signe, lance un ordre: «Les bérets sur -les têtes et les mains dans les poches!» - -La directrice, Madame Galant, Mademoiselle en ont pleuré. - -La punition d'Adam a été le retrait de tous ses bons points, -l'interdiction partielle de jeu et de travail en commun pendant -plusieurs jours. - -Mais ensuite, il fallait entendre les gamins fanfarer devant les -absents, devant les aînés de l'école primaire: - ---Adam a rendu tous ses bons points! Il ne jouera pas, il n'écrira pas -pendant une semaine! - -Traduction: «Hein! Adam est épatant! et, par conséquent, nous, ses -camarades, sommes épatants.» - -Adam n'a pas eu un moment de honte devant les copains; il se sent -soutenu. Toute punition éveille la solidarité latente. Et, chez les -enfants, fonctionne puissamment l'instinct coaliseur des êtres de même -espèce, de même faiblesse. Devant le châtiment les bons élèves même -reconnaissent qu'il y a un ennemi commun: le maître. - - * * * * * - -Je prêche le discernement dans les réprimandes. Comme si l'autorité -n'était pas l'injustice même, comme si, investi d'un pouvoir, chacun -n'était pas porté irrésistiblement à abuser de sa force, à sévir -d'autant plus cruellement que le prétexte est inexistant et que le -patient est sans défense! - -Eh bien, J'ai une confession, à faire, moi, la bonne âme, la -compatissante, la raisonneuse et la sensible. On verra comme cela me va -bien de critiquer autrui. - -Il est très contrariant pour la femme de service que les parents tardent -à venir chercher les enfants, le soir: tant qu'il reste un élève, elle -ne peut pas terminer son ouvrage, elle ne peut ni balayer le préau, ni -vider les poêles. Or le fait susceptible par excellence de décider une -mère à être plus diligente, c'est de trouver son enfant pleurant. On n'a -pas le droit de dire aux parents: «Vous venez trop tard, cela nous -gêne», mais on délaisse l'enfant, on lui tourne le dos, on ne lui répond -pas; il pleure, on n'essaie pas de le consoler, puis, quand la mère -arrive, on s'écrie avec une hypocrite sollicitude: - ---Mais oui, madame, ce pauvre bébé s'ennuie... Voilà un temps infini -qu'il est tout seul, le dernier. - -Mon bon coeur a quelquefois admis ce charmant procédé. Mais j'ai mieux -osé ce soir. - -J'étais horriblement fatiguée: depuis cinq heures et demie, ce matin, je -m'étais assise tout juste un quart d'heure pour déjeuner. Un lutteur, un -fort de la halle, un hercule qui s'enorgueillit des fardeaux soulevés, -ne se doute pas des reins héroïques qu'il faut avoir pour se baisser -cinq cents fois devant des enfants... Et les seaux de charbon à -trimballer!... Les vendeuses de magasin ont le droit de s'asseoir -pendant les accalmies, les bonnes ont la chance d'avoir des légumes à -éplucher; le métier de femme de service est plus actif. Je ne suis pas -assez «charpentée», estime Madame Paulin,--je n'ai pas assez travaillé -dans ma jeunesse. - -Ce soir aussi, j'avais mon spleen: il avait fait une après-midi -splendide, avec un soleil de fiançailles et des souffles d'air moite -ensorcelants, et l'école sentait la prison, le local étranger à la -vie... et mes mains couturées, corrodées de crasse étaient si laides sur -mon tablier taché... Et je regrettais de tant maigrir; le dégraissement -ne m'embellit pas, fichtre! je n'ai plus besoin de me composer une -coiffure vieillissante: la mère Guittard, qui a bien quarante-cinq ans, -m'a dit en montrant Louise: - ---Son père a encore mangé la moitié de sa paie! Ça ne vous étonne pas? -_A nos âges_ on est fixé sur la rosserie des hommes, pas vrai? - -Toutes sortes de circonstances contribuaient à me mal disposer. - -Mme Paulin m'avait agacée au suprême degré: - ---Dites donc, Rose, ces dames ont bien raison: _il_ se néglige! _il_ ne -met plus de gants. - ---En quoi cela peut-il nous intéresser? je ne comprends pas cette manie -de s'occuper de l'extérieur des gens. M. Libois ne met plus de gants -pour entrer dans l'école des Plâtriers, la belle prouesse! Ça lui fait -un ridicule de moins. - -Jamais je n'avais parlé à Mme Paulin sur un ton aussi insolent. La -pauvre excellente femme, un soufflet n'aurait pas autrement fait jaillir -ses larmes. - -Je me suis excusée ensuite: une fatigue de tête, le bruit des classes... -il y a des moments où il ne faudrait pas s'occuper de moi; les paroles -me crispent sans même que je les comprenne. - -Là-dessus, passée l'heure réglementaire, Tricot restait à m'embarrasser. - -Il ne songeait nullement à pleurer: l'impossible tâche de rattacher les -ficelles de ses souliers en décomposition l'absorbait complètement. Sans -doute pensait-il à la neige fondue, à la boue glaciale dont le quartier -ne se nettoie pas depuis un mois. - -Tricot est un des plus marmiteux: on dirait que ses vêtements ont -séjourné un temps déraisonnable dans la Seine; il a une face de vieille -femme de bureau de bienfaisance, et des vilains cheveux «en tête de -loup.» - -Alors, je ne sais pourquoi, un irrésistible besoin m'a prise de le -tourmenter. - ---Ma foi, puisqu'on ne vient pas te chercher, je vais éteindre le gaz et -t'enfermer là, seul, toute la nuit. - -Sursaut d'épouvante de l'enfant. - -Écroulée sur un banc, en face de lui, j'ajoute, la voix dure: - ---Tu comprends, ça ne m'amuse pas de poser là pour toi. - -Des mains qui se précipitent, battent l'air, implorantes; un bégaiement: - ---Ma... ma... maman va venir tout de suite... attends encore un peu... -tiens, écoute, on l'entend qui marche. - ---Non, non, je ne veux pas attendre. - -Tricot quitte son banc; piétinement affolé. - ---Si, si... écoute, elle est arrêtée à la porte qui parle... - -De vagues roulements de voitures traversent le silence. - -(Il lève l'index et tâche de me «donner le change»: Ah... ah...) - ---Non! - -Je sors un trousseau de clés de ma poche. - -Le menton de vieille femme danse et les yeux extravagants m'enveloppent -tout entière pour m'empêcher de fuir. - ---Je... je te raconterai une histoire, veux-tu? Je te raconterai la fête -de Ménilmontant; pendant ce temps-là, maman arrivera. - ---Non... - ---Dimanche, je t'emmènerai à la fête. Tu verras les manèges de cochons, -il y en a de gros comme un cheval... et des noirs... mais les blancs -sont bien plus drôles, avec la queue en ficelle... et tu sais... la tête -remue pour de vrai! - ---Non. - -Et je me lève. - -Alors Tricot s'élance, s'accroche à mon tablier et, pleurant, les yeux -hagards, cherchant mes yeux pour les fasciner, il parle d'une modulation -rapide et caressante, avec toute la persuasion d'une grande personne qui -veut embobiner un bébé: - ---Si tu veux me garder encore, je te mènerai voir où qu'on vend des -gâteaux... tu sentiras comme ça sent bon... tu verras qu'on met du sucre -dessus avec une boîte à sel... tu verras... - -J'éteins le bec de gaz au-dessus de ma tête et je me moque: - ---Tu verras... tu sentiras... en v'là un beau régal. - -Alors, éperdu, Tricot arrache de ses entrailles le cri suprême: - ---Je t'apporterai un sou! - -Il a bien fallu que j'éclate de rire pour ne pas éclater en sanglots. - ---Voyons, tu ne devines pas que je plaisante? Je ne m'en vais pas... tu -sais bien qu'il faut encore que je balaie. - -Tricot a été un moment avant de se remettre, haletant, regardant le -parquet sali. Tout de même, il m'a fait rasseoir et il s'est planté -debout contre mes genoux, les mains dessus, pour que je ne me relève -pas; il a essuyé ma joue mouillée avec le coin de son tablier et--tout -de même--pour plus de sûreté, il a tenu à me distraire en me racontant -«Le petit garçon qui était tombé dans un puits». - -Le gaz fait: chuutt; là-bas, le lavabo, le calorifère, les patères au -mur. Un grand silence; le mobilier scolaire même semble attentif. Tricot -me cajole avec de bons yeux de grand'mère; il a une gentille petite voix -simple. J'écoute, en mordillant mon pouce, les paupières baissées. - -«C'était un _autre_ petit garçon qui avait été _bien plus méchant que ça -encore_. Sa maman l'avait envoyé faire une commission et il était tombé -dans le puits en se penchant trop pour tâcher de voir des poissons. On -lui avait pourtant assez défendu de se pencher là... Au fond du puits, -il avait de l'eau jusqu'au menton et il appelait: «Maman! Maman!» parce -qu'il avait peur là tout seul. - -«Mais sa maman n'entendait pas parce qu'elle était occupée à causer avec -la fruitière, puis après avec la mercière, puis après avec l'épicière du -coin. - -«Heureusement un monsieur passe et il demande: - ---«Qu'est-ce qu'il y a pour crier comme ça? - ---«C'est moi _qu'es_ dans le puits: - -«Alors le monsieur fait descendre le seau et dit: Assieds-toi dedans. Il -tire sur la corde et il remonte le seau qui n'était pas rempli qu'avec -de l'eau, puisque le petit garçon était dedans. - -«Et le petit garçon sort du seau et il se secoue comme un chien baigné, -en envoyant des gouttes tout autour. - -«V'là justement sa mère qui arrive. Elle croit que c'est le monsieur qui -a poussé son petit garçon dans le puits et elle se met en colère, parce -que ça abîme joliment les effets et les souliers d'être trempés comme -ça. - -«Et elle dit au monsieur que c'était pas malin de faire un tour pareil à -un enfant pour qu'après il soit rossé par sa mère. Et elle voulait -sauter après la barbe du monsieur. Mais il a expliqué que c'était lui, -au contraire, qui avait retiré le petit garçon du puits. - -«Alors la maman a dit au petit garçon: - ---«Attends un peu, tu vas me le payer! - -«Et comme il faisait un froid de chien, que tous les ruisseaux étaient -gelés, la maman a invité le monsieur à entrer chez le marchand de vin et -à prendre un verre, histoire de causer un peu. Pendant ce temps-là, le -petit garçon était sur le trottoir, derrière la porte, qui égouttait, en -attendant de recevoir sa volée.» - - - - -VI - - -C'est sûrement par accident que j'ai voulu faire souffrir Tricot. - -Du reste, il a compris que je n'étais pas foncièrement mauvaise, que -j'avais plutôt besoin d'être traitée par la douceur et il ne me tient -pas rancune: quand je passe, mon torchon à la main, tirant mes épaules -de manoeuvre, il me considère avec sollicitude et il réfléchit avec la -même gravité que devant l'état de purée de ses chaussures. - -Je dois même dire, à mon avantage, que mon intimité augmente avec les -élèves. Dame! ma finesse s'applique à ne rien négliger. Tout en -acceptant l'importance des grandes personnes, l'enfant veut qu'on ait -égard à sa personnalité; il faut s'occuper de ses affaires, le prendre -au sérieux, montrer qu'on le connaît. - -Ma popularité s'établira solidement à la longue, parce que je suis en -bons termes avec les têtes principales qui attirent et conduisent des -groupes. Ces chefs, je m'adresse à eux; en quelque sorte, je leur -demande des nouvelles de la corporation. - ---Ça va-t-il le métro? (On joue beaucoup au Métropolitain.) - -Ou bien: - ---Qu'est-ce qu'on fait, le soir, quand papa ou maman n'est pas rentré à -huit, neuf heures? - ---On va voir au poste qu'est-ce qui a bien pu arriver. - -Je prouve ma bonne volonté à m'instruire par une moue patiente, amusée -ou consternée; on ne peut douter que les questions corporatives -m'intéressent réellement. Il ne s'agit pas d'un vain bavardage: on me -répond posément. - -Lorsque la directrice est en conférence avec une personne officielle, -dans son cabinet, il faut du silence à tout prix. La normalienne envoie -trois ou quatre de ses élèves (généralement Richard, Léon Chéron, Irma -Guépin), pour m'aider à occuper sans bruit les tout petits. Nous -distribuons--sur les genoux, dans le creux du tablier,--des tuyaux de -paille coupés menu de la dimension d'un grain de blé et des bouts de -fil; nous montrons à faire des bagues, des chaînes de montre, des -bracelets. La coquetterie séduit même les mioches de deux ans; tous -s'appliquent,--à langue tirée. Voici de la tranquillité pour une heure. - -Moi et mes aides, nous n'avons qu'à veiller à ce qu'ils n'avalent pas -leur fil ou leurs pailles. Alors, face à l'atelier, nous causons choses -sérieuses. Irma, les mains dans ses poches de tablier, riante, -rengorgée, pérore à son gré: - ---Une fois que maman _s'avait_ disputé avec sa patronne, j'ai été au -poste avec mon petit frère Mimile dans les bras; il braillait tellement -pour téter, que le brigadier a renvoyé maman tout de suite. Maintenant -que Mimile ne tette plus, puisqu'il est mort, Madame Chartier me prête -sa petite Lisette pour aller chercher maman au poste, mais Lisette -pleure pas assez fort, rapport qu'elle est née à sept mois, qu'on dit, -alors je suis obligée de la pincer... - -Richard, philosophe, intervient avec ce talent qu'ont certains enfants -de répéter et de prendre à leur compte les dires des grandes personnes: - ---C'est le monde renversé, c'te patronne-là: c'est elle qui se pique le -nez et qui cherche des raisons aux ouvrières! - -Irma, contrariée, mais n'y pouvant rien: Oui, c'est le monde renversé! - -Léon Chéron ne bavarde pas; il court de ci, de là, ramasser les pailles -qui roulent. - -Moi: Les jours allongent, on peut jouer le soir dans la rue; avez-vous -recommencé le traîneau? - -Richard.--Le traîneau de Kliner est cassé, y a une roulette qu'est -tombée dans l'égout, faudrait la remplacer par une roulette de lit. J'ai -essayé d'en enlever une au lit à maman, j'ai pas pu... Mais, de ce -moment c'est la guerre entre les Plâtriers et les Panoyaux, parce que -les _ceusses_ de l'école des Panoyaux ont _chiné_ nos croix qui sont pas -si belles qu'à eux... Dimanche, on les attend su'le tas d'sable du -boulevard... - -Aujourd'hui, avant le déjeuner, j'ai regardé dans le panier de Gabrielle -Fumet. Il ne contenait rien,--selon l'habitude. Quelques autres paniers -se promènent ainsi, toujours vides. J'ai interrogé là-dessus, d'un air -détaché, aimable, la Souris qui est à la tête d'un groupe auquel se -rattache Gabrielle Fumet. J'ai appris,--d'un regard large, ironique à -peine, qui a mesuré ma triste ignorance et qui lui a pardonné,--j'ai -appris que l'on apporte son panier vide par convenance, par respect -humain, pour ne pas choquer le monde. On ne montre pas son derrière dans -la rue, ni dans l'école, n'est-ce pas? Eh bien, on ne montre pas non -plus sa débine. - -Sur la question du pain, les enfants sont d'une sévérité tragique, il ne -faut pas badiner avec cela. - -Je me rappelle que la normalienne s'est fait «moucher» une fois; elle -n'y reviendra plus. - -Elle surveillait le déjeuner. - -Léonie Gras, à un bout de table, mangeait sans pain. - -Mademoiselle, très affable, mais en même temps très déesse, demanda d'un -ton trop négligent: - ---Tiens, toi, pourquoi n'as-tu pas de tartine? - -Léonie présente son masque extraordinairement creusé, expérimenté. Un -temps: un regard rigide, pointu, dans les yeux de la normalienne. Puis -une phrase à mots froids, détachés, qui font remuer la maigreur et le -douloureux des joues: - ---Il a plu toute la soirée. - -Ce renseignement jeté à la normalienne--de quelle hauteur de -misère!--contenait la plus sanglante protestation: - -«Vous vous moquez pas mal qu'il pleuve, vous qui gagnez votre pain, à -l'abri, le jour... Pourtant, il faudrait réfléchir que le mauvais temps -a de l'importance pour d'autres... et vous devriez faire attention à vos -paroles; tout le monde ne peut pas être «Mademoiselle» et enseigner la -morale en costume noir, sans se crotter. - -Moi, un seau d'eau glacée ne me serait pas autrement descendu par tous -les membres. - -La normalienne n'a pas insisté; elle s'est détournée inopinément vers -Berthe Hochard, de qui elle a redressé la serviette; elle s'est -éloignée. - ---Va, va, ma fille, me suis-je dit en moi-même; va préparer quelque -belle leçon conforme au programme. - -Toute cette journée, elle m'a semblé porter avec moins d'aisance son air -habituel de virginité impérieuse. Aurait-elle compris que son attribut -de Diane est un luxe, lequel,--comme tous les luxes--est compensé par -une misère correspondante et qu'il ne faut pas, dans une satisfaction -inconsidérée, blesser les gens qui peinent pour vous. - - * * * * * - -Encore à propos du pain. Je sais bien qu'une femme de service ne peut se -permettre d'avoir une idée: les adjointes même doivent laisser à la -directrice le monopole de formuler des opinions concernant l'école. Si -une mesure inusitée paraît s'imposer, les adjointes consultent -naïvement, _inférieurement_, de façon que l'initiative émane de Madame. -Mais enfin voyons (notre pain rassis, à Mme Paulin et à moi, est -insuffisant), ne pourrait-on organiser «un service ad hoc?» Le matin, à -l'insu de quiconque, une main discrète glisserait un trognon dans chaque -panier vide. - -Nous regorgeons de dames patronnesses prêtes à souscrire. Et le -président de la délégation cantonale, donc! En voilà un qui est disposé -aux participations généreuses. Il accompagne parfois M. Libois. - -Il a la manie des discours solennels et neufs, toutes les classes -réunies, dans le préau: - ---Mes enfants, _je suis été_ petit comme vous... - -C'est un ancien entrepreneur enrichi. Je l'aime bien; il distribue des -sous aux gamins qui le reconnaissent dans la rue et nasillent tout au -long, sans se tromper: - ---Bonjour, m'sieu l'président de la délégation cantonale! - -Il m'a interpellée une fois en me crochetant le menton de son index: - ---Vous, la fille, si vous lâchez votre place, venez me trouver! Vous -avez l'air d'une bonne bougresse. - -Dieu me pardonne, j'ai vu rougir M. Libois. D'ordinaire on s'émeut ainsi -pour les gens auxquels on tient de près. Par exemple, on rougit de voir -son père ridicule. - -M. Libois porte tant d'intérêt à M. le président de la délégation! - -Je n'aurais jamais cru qu'une pourpre aussi subite et aussi intense pût -monter au visage d'un homme. - -Tous les mois, la grosse dame patronnesse en deuil apporte des sacs de -bonbons. Il faut des gâteries aux pauvres, d'accord. Mais la donatrice -exagère: une moitié de l'argent pourrait être appliquée à des achats de -pain; le jour des bonbons je ne cesse de dépoisser avec mon éponge les -tout petits qui ressemblent à des oiseaux pris dans la glu; le sucre -vous colle partout, aux tables, aux bancs, aux portes. - -Et puis un fait notoire: dans un quartier besogneux, les enfants sont -plus privés de soupe que de confiserie. Parfaitement; il est de mode, -par exemple, de faire déjeuner un mioche avec un rogaton douteux, une -bribe insuffisante, mais de lui donner deux sous pour acheter des -bonbons. Une tartine de saindoux et deux sous de pastilles de -menthe--laisse-moi t'embrasser, gros joufflu... - - * * * * * - -On ne saurait imaginer la bizarrerie des parents à Ménilmontant. Ainsi, -l'on croit peut-être que la majeure partie des enfants mangent à la -cantine: il est tellement avantageux pour eux de recevoir, moyennant -deux sous, une nourriture saine, abondante, bien chaude l'hiver! La -corrosive charcuterie revient excessivement cher. Eh bien! il n'y a pas -la moitié des élèves qui déjeunent à l'école. Soupçonne-t-on pourquoi? -Parce que _c'est trop d'aria_ d'aménager le panier, c'est-à-dire d'y -mettre un chiffon de serviette, un morceau de pain et une bouteille -bouchée. _Même des indigents qui ont la cantine gratuite n'en font pas -profiter leurs enfants!_ c'est trop d'aria. - -Maintenant que je suis camarade avec beaucoup de mères, j'essaie de les -raisonner, sans avoir l'air d'y toucher, dans nos jacasseries, en -passant: mais on ne remue pas la bêtise inerte, on ne remue pas la -misère déchue à l'état de masse croupissante. - -L'autre jour, je voyais Louise Guittard, piteuse, famélique, sur le -banc, dans le préau, attendant qu'on vînt la chercher pour déjeuner. -Enfin, à midi et demi, sa mère arrive. Il tombait de la neige; sa gamine -n'avait pas de coiffure. - ---Vous devriez la laisser déjeuner ici, dis-je; regardez, là-bas, ce -réfectoire. - -Alors la mère, une femme avachie, aussi molle de cerveau que de corps: - ---Ah! qu'est-ce que vous voulez? Le matin on n'en finit pas... s'il -fallait encore préparer un panier!... - -Au bout d'une demi-heure, Guittard est revenue glacée, les yeux cernés, -le nez rouge dans sa face blême. Je ne sais quel ignoble repas elle -avait fait, mais elle fleurait le roquefort et la mauvaise «vinasse». - -Tout l'après-midi, à la dernière table de la grande classe, elle m'a -peinée: un hoquet affreux soulevait ses dérisoires épaules pointues, -projetait son menton, déclenchait son gosier. La normalienne discourait -généreusement dans sa chaire; Guittard avait l'air de ne pouvoir -absolument pas avaler ses paroles. - - * * * * * - -La mère Guittard ne mérite pas d'être admirée comme une exception. - -La semaine dernière une femme amène un élève nouveau: tablier blanc et -tête malpropre. - ---Madame, dit la directrice, laissez l'enfant pour aujourd'hui, mais -nous n'acceptons pas de tablier blanc, c'est sale tout de suite: si vous -n'en avez pas d'autres, je vous donnerai de l'étoffe pour en tailler un -noir; et puis je vous prierai de faire couper les cheveux et nettoyer la -tête de l'enfant: j'ai des bons gratuits à votre disposition. - -La mère déclare «qu'elle n'a pas besoin de tout ça». Le lendemain elle -n'envoie pas l'enfant, le surlendemain il arrive seul, à dix heures et -tel que le premier jour: tablier blanc déjà maculé, chevelure en friche. - ---Rose, reconduisez cet enfant immédiatement et dites que le règlement -est formel: un tablier de couleur et la tête propre; rappelez que, si -l'on veut, cela ne coûte rien. - -La mère, occupée à moudre du café, tout debout sur le palier, en -compagnie d'une voisine, lâcha le tiroir du moulin, par la violence de -son indignation. Elle avait laissé radoter la directrice; «jamais elle -n'aurait cru possible une pareille prétention!» Elle m'accabla -d'invectives, attrapa son enfant comme si elle l'arrachait à mes mains -indignes et me cria sa résolution sous le nez: - ---Ah bien! s'il faut tant d'histoires pour envoyer un enfant à l'école, -celui-ci n'ira pas! J'ai bien moins de mal à le garder à la maison; il -jouera dans l'escalier. - -Si un élève habitué à manger à la cantine n'apporte pas ses deux sous, -par hasard, on ne lui refuse pas la gamelle, bien entendu. On fait -crédit très facilement; la directrice sait même, en bonne charité, -oublier les dettes, le cas échéant; mais elle doit prendre garde qu'on -n'abuse. - -Il arrive aux enfants de perdre leurs sous, mais aussi, de temps en -temps, l'un, l'autre succombe à la tentation: il achète une toupie, des -billes, n'importe quoi. - ---Où sont tes deux sous? - ---Je sais pas. - -Il y aurait danger de se contenter de telles réponses. - -Parfois, on est fort embarrassé: - ---Virginie, la cantine? - ---Madame, maman m'avait donné mes deux sous, mais, en route, v'là papa -qu'avait plus de tabac, alors, il m'a dit: tu raconteras à l'école que -tu les as perdus. - -(Mes enfants ne mentez jamais: voilà, Virginie ne ment pas.) - -(Mes enfants, vos parents sont parfaits: soyez tranquille, Virginie a le -fin sourire; elle sait que son papa est un malin, au-dessus de toutes -les vérités.) - -Certains parents ont de l'amour-propre. Tant pis pour l'estomac des -enfants. - -Les deux petites Cadeau sont nourries à la cantine dix jours de suite; -puis interruption: censément elles vont déjeuner à la maison. C'est la -fin de quinzaine et l'on n'a plus quatre sous à leur donner pour la -cantine. Il suffirait d'un mot à la directrice pour arranger les choses. -Non; le boulanger fournit à crédit. Se tenant sagement par la main, les -deux petites Cadeau sortent prendre une livre de pain, le mangent dans -la rue, par la pluie et par la bise, et quand le temps convenable est -écoulé, elles rentrent en s'essuyant la bouche, comme les gros -gourmands: les lèvres grasses, à plusieurs reprises, sur le poignet. - - * * * * * - -20 février.--A cause de ma camaraderie, de plus en plus cimentée, avec -les mamans des élèves, je subis des conversations inouïes. - -Un soir, comme je sortais, mon ouvrage terminé, à sept heures passées, -deux femmes flanquées de leurs mioches bavardaient devant la porte de -l'école; certainement leur exorde remontait à plus de trois quarts -d'heure. Il gelait assez fort. - -Elles se séparèrent et l'une d'elles, Mme Pluck, m'accompagna jusqu'à ma -porte, tout en parlant «dare-dare» sans perdre de temps: - ---Hein? croyez-vous que ça a de la chance les enfants, aujourd'hui? -Croyez-vous que c'est soigné: on vient les chercher... Moi, à six ans, -je gagnais ma vie. - ---Pas possible? quel travail pouviez-vous donc faire? - -Il a bien fallu que nous nous arrêtions sur le trottoir, devant chez -moi; on ne peut pas laisser une histoire en train. Le jeune Pluck, tout -ratatiné par le froid, la tête penchée sur l'épaule, toussotait -péniblement, à petites secousses exténuées. - ---Ma mère était cardeuse de matelas et, à cette époque-là on défaisait -la laine à la main; c'était mon ouvrage, _dès six ans, quand on commence -à devenir raisonnable_... Dame, on en boulotte de la poussière! et puis, -n'est-ce pas? les gens ne font guère carder les matelas qu'après un -décès; en v'là de la mauvaise poussière, car il y a poussière et -poussière, mais celle-là c'est rudement de la mauvaise. J'en ai-t-y -attrapé des drôles de maladies! dans le nez, des polypes, on aurait dit -du corail qui me poussait; et dans la gorge, des angines! Les amygdales, -on me les a retirées à huit ans, bien sûr, ça ne sert à rien... Ah! -puis, je ne sais plus tout ce qu'on m'a encore charcuté... Eh bien, au -fait, je n'ai plus qu'un poumon... J'ai gagné ma vie, je ne dis rien. -Tout le monde ne peut pas avoir deux poumons, non plus, pas vrai? Mais -c'est pour vous dire que les gosses d'aujourd'hui sont bien heureux... -Le mien, le médecin prétend qu'il est un peu tuberculeux, laissez donc, -si c'est ça, il ne sera pas soldat: autant de gagné. - -J'ai pensé ne pas en être quitte avant minuit. Des hommes entraient dans -la gargote, puis sortaient et nous apostrophaient: - ---Vous feriez bien mieux de rentrer _jacter_ devant le comptoir; ça -serait un vermout que je _picterais_, si toutefois j'étais pas de trop. - -La chère amie m'a raconté toute sa vie. Du reste, c'est leur manie, aux -femmes du quartier: dévider toutes leurs affaires, à la personne la -moins connue, dès la première rencontre. - -Et alors, maintenant, chaque fois que la mère Pluck peut m'attraper dans -la rue, elle n'a plus de préambule; c'est toujours la même histoire qui -continue: - ---Comme je vous le disais... les femmes ont nécessairement quelque chose -qui cloche du côté du ventre, mais moi, déjà, étant gamine, avec cette -poussière de matelas qui se logeait partout... - - * * * * * - -Je suis forcée de faire des progrès. Il n'y aura bientôt plus de -différence, au point de vue conversation renseignée, entre moi et -n'importe quelle matrone de Ménilmontant. - -Tous les samedis matin, à six heures, je suis guettée par la mère de -Léon Ducret; elle est employée comme _extra_ chez le Vins-hôtel meublé -attenant à l'école. - ---Parce que, le samedi soir, ça se succède les chambres, et il faut -préparer tout un matériel, m'a-t-elle expliqué. - -Elle est enceinte. Sa première causerie s'est limitée à l'historique -complet de quatre grossesses précédentes. D'inévitables questions m'ont, -toutefois, assaillie: - ---Vous n'avez pas d'enfants? - ---Non, ai-je répondu, le visage un peu détourné, comme si j'apercevais -quelque chose de curieux au bout de la rue, vers le boulevard. - ---Vous n'en avez jamais eu? - ---Non, ai-je fait d'un ton modeste, avec un léger coup d'épaule qui -pouvait signifier: «ça s'est trouvé comme ça.» Je n'ai pas eu la bêtise -d'alléguer que je ne suis pas mariée, cette circonstance n'ayant aucun -rapport avec la question. - -Mme Ducret m'a expertisée de la tête aux pieds avec une moue -désapprobatrice. - ---Oui, je sais bien, a-t-elle prononcé, on se drogue... mais ça abîme... - -Elle a froncé les sourcils, elle me trouve terriblement abîmée. - -Et voilà dix samedis, vingt samedis, qu'elle m'entretient de son ventre -fécond et des inconvénients menaçants de ma stérilité voulue. - - * * * * * - -C'est une persécution formidable: à six heures le matin, à la sortie du -déjeuner, à la sortie de quatre heures, le soir à sept heures, le -dimanche à n'importe quel moment, la mère de Julie Kasen, celles de Léon -Chéron, de Louise Guittard, de Bonvalot, de Tricot, d'Irma Guépin, la -mère Doré, toutes, dès qu'elles peuvent me saisir, ont à se plaindre des -infirmités spéciales du sexe, toutes ont à m'exposer des théories -populaires de gynécologie. - -Et il faut non seulement que j'entende, mais encore que je réponde, sans -faire la pimbêche, puisque le monde où je vis se caractérise -principalement par cet échange continuel: confidences immédiates, -complètes, et curiosité cynique, impérieuse, sur le chapitre intime. - -De toute façon, je ne pourrais donc pas éviter ce genre de conversation -aussi banal que l'appréciation de la température; et d'ailleurs à qui la -faute? Il paraît--(miséricorde!)--que j'ai une mine «qui engage»: une -ciselure parisienne avec «censément des restes de masque», m'a dit -Madame Paulin; et les autres camarades ne me l'ont pas mâché: dès qu'on -me voit, on est édifié sur mon tempérament, on sent combien je suis -femme et que «j'ai passé par tous les chemins». - -La mère Doré secouant sa coiffure impériale diadémée de cuivre, daigne -amicalement m'accepter à son niveau: - ---On a bien des embêtements, mais il y a de sacrés bons moments tout de -même, hein! la Rose de feu? - -Et c'est pourtant vrai: ses yeux luisants de coquetterie goulue peuvent -se comparer à mes yeux brillants de réflexion morale. - -Maintenant que je me civilise, maintenant que Bonvalot, Adam, Richard et -mes amours de babies en robe d'azur m'ont appris que _les yeux_ se -disent: les _châsses_, les _mirettes_, en langage familier, j'ai fait -aussi cette découverte: lorsque je viens chercher ma portion le soir à -la gargote, le sarcasme boueux des consommateurs s'attaque surtout à mes -yeux. Et j'ai peur... j'ai peur bientôt de tout comprendre! - - * * * * * - -S'il est vrai que le fait de se sentir persécutée est un signe de -détraquement, gare à moi! - -Le rire perpétuel d'Irma Guépin m'est devenu insupportable. J'ai -maintenant cette idiote faiblesse de rougir devant un rire «de face» et -qui insiste. Mme Paulin s'en est aperçue et sait m'épargner. Mais Irma, -au contraire, abuse. - -J'ai envie de changer de «fille», comme nous faisions quelquefois, au -pensionnat. J'aimerais bien Julia Kasen. - -Il suffit qu'une chose m'horripile pour qu'Irma s'y obstine: - ---J'ai encore rencontré M. Libois et je lui ai dit encore qui que -j'aimais le mieux à l'école. Il m'a demandé: «Tu sais faire les -commissions? Voyons: va me chercher une boîte de chocolat chez -l'épicier. Très bien, c'est pour toi. Mais, es-tu sûre que tu ferais -bien toutes les commissions? Es-tu sûre? Tu sais porter une lettre à son -adresse?... Oh! comme il a ri dans mes yeux, en secouant la tête. Puis, -il m'a prise comme ça par les deux coudes: ouf! en l'air! Il m'a -embrassée sur les deux joues. Il est parti. - -Pourquoi noter ces niaiseries? - - * * * * * - -Mars.--Des travaux de raccommodage ont occupé mes soirées et m'ont -empêchée d'écrire. Ma robe était luisante de crasse et usée des deux -côtés, à la hauteur où les tout petits m'accrochent continuellement. - -Je me replonge dans mes griffonnages avec un bel entrain. - -Mais pourquoi faut-il que ma faculté d'observation ait si profondément -changé? Où sont mes admirations du début?... - -Voilà tous les élèves muets, immobiles, assis en face de la maîtresse, -du bureau, des pancartes murales... est-il bon qu'on ait mutilé le -mouvement et le bruit en eux? Les voilà _en bois_, devant la vie _en -bois_ de l'école. - -Tout de même, il m'est doux de me réfugier en mes amis les enfants. Je -critique, mais, au moins, je n'ai plus la nostalgie du bonheur perdu. - -Un élève nouveau! Le premier jour, il jase, il se dérange sans vergogne, -il exhibe toute sa nature. C'est le spectacle amusant d'un animal acheté -pour être mangé, mais qu'on lâche un peu en liberté, auparavant. - -Jean Mircoeur, trois ans, a quitté sa place et, les deux poings aux -hanches, est venu se planter devant le bureau de la directrice: - ---Dis donc, est-ce que je suis un homme? - ---Pour sûr. - ---Eh bien alors, papa m'achètera une tablette à quatre heures? - ---Certainement. - ---Tu l'as vu! Il te l'a dit? - ---Oui, oui... va à ta place. - ---Alors, ma vieille, y a du bon. - -Au bout d'une semaine, finis la spontanéité, le bavardage confiant, -finie la nature! Le petit enfant rieur et ingénu, le sans-souci du -premier jour n'existe plus: «On ne dit pas ce qu'on sait,--on ne bouge -pas à volonté.--Regarde, mais tais-toi et reste là.» Un vrai dressage de -chiens savants, ces pauvres petits, comiques et piteux, qui s'oublient à -chaque instant et doivent ravaler leur langue, rentrer leurs gestes. Et -ne sommes-nous pas à plaindre de fermer ainsi l'âme même de l'enfant, au -lieu de l'explorer au plus large, selon l'idéal! - - * * * * * - -Ma critique n'est probablement pas exemple de parti-pris maladif; -cependant, l'on devra imputer aussi quelque responsabilité à certaines -coïncidences regrettables. - -La récréation d'aujourd'hui. L'explosion habituelle, le fouillis des -têtes, des bras disloqués, les cris pour le plaisir de crier, le galop -pour le plaisir de galoper. Puis, les mots, si charmants: - ---Louise, veux-tu, on va jouer au papa et à la maman? - -Alors, Louise, angélique, sérieuse, pas en train: - ---Ah! bin, non, j'me bats pas. - -Mais, au bout de la cour, à l'opposé de la bande d'asphalte où piétinent -les maîtresses, en revenant de travailler aux cabinets, je surprends une -vingtaine d'élèves, filles et garçons, Bonvalot, Adam, Irma Guépin, -etc., acharnés à conspuer Tricot qui est en guenilles: sa chemise passe -au derrière, ses genoux de pantalon sont arrachés, son tablier sans -bouton échappe aux épingles, sa figure est en mauvais état, ses cheveux -semblent avoir servi à balayer. La troupe épileptique braille cette -moquerie: - ---Ah! la purée! Ah! la purée! - -Eh bien, ce matin, la normalienne a commenté une petite fable, «La -Renoncule et l'OEillet», d'où cette objurgation: «il faut rechercher la -bonne société, rejeter les promiscuités disgracieuses, juger les gens -sur l'extérieur», d'où aussi un parallèle entre l'enfant bien tenu et -l'enfant mal tenu... Et la férocité à conspuer Tricot et sa misère -pourrait bien n'être que l'effet de cette leçon imprudente. La -normalienne ne se défie pas assez des interprétations «à côté». Pauvre -Tricot! Il faut fuir la mauvaise compagnie. Y a-t-il pire approche que -la sienne? - -Il est vrai que Mademoiselle a eu soin d'amender sa morale par un aperçu -complémentaire: «Toutefois, pour être heureux, il faut regarder -au-dessous de soi, jamais au-dessus.» - -Je ne connais guère qu'une demi-douzaine d'enfants, comme la Souris, -Léon Chéron qui puissent prendre cette leçon dans le sens utile; les -autres entendront plutôt qu'il faut guetter le malheur d'autrui et s'en -réjouir. - -Et encore, non, je répudie la tendance totalement. - -Peut-on admettre ce filet de morale inextricable jeté sur des enfants -mous, dégénérés, désarmés? Il me semble démêler dans cet enseignement -l'hostilité religieuse contre l'instruction même. - -Pour me remettre, chez Mme Galant, j'ai goûté une brillante fanfare de -chauvinisme: là, alors, violence, passion. - -Les deux leçons rapprochées ont fait jaillir une lumière en moi: «Pas de -milieu, la résignation ou l'énergie obéissante et oppressive.» - -Sans viser à la tragédie, n'incline-t-on pas à ce résumé: «Travaillez, -prenez de la peine, mais gare à l'ambition punie, et pas d'investigation -trop curieuse. L'auto-concurrence fallacieuse: la croix, les bons -points; la lutte décevante entre salariés; la lutte avec le morceau de -bois, le morceau de fer que vous façonnerez, bravo! mais pas la lutte -avec votre misère... Vous, les dénués, soyez soumis, mais soyez -héroïques: il est beau de mourir pour perpétuer l'état de choses -actuel.» - -Eh, eh! cette farceuse de morale n'est pas seulement répandue trop -pareillement sur trop de tempéraments divers... Est-ce qu'il n'y aurait -pas un vieux lot de fausses vérités, à la longue éliminées de -l'enseignement secondaire, mais pieusement conservées pour le peuple? - -J'ai beau faire, la couleur de mon drame ne s'égaye pas; et nous sommes -bientôt à la moitié de mars! Qu'est-ce que l'école peut changer à la -destinée des enfants préparée par l'hérédité et par le milieu? Je -cherche le sauvetage... un à un, je les considère: Adam est moins -turbulent, tant pis. Gillon a la bêtise plus administrative; Ducret -semble plus rampant et Bonvalot plus aigri; les visages pointus ne -gagnent aucune force; la même fatalité accable Julia Kasen. Et Richard, -et Vidal ne sont pas moins affreux. Irma Guépin rit toujours trop -bonnement. - - * * * * * - -Irma Guépin... Qui expliquera l'intuition des enfants? Qui expliquera -surtout la transmission magnétique entre personnes du sexe, quelle que -soit la différence d'âge? - -Depuis qu'Irma Guépin est ma préférée, elle a toujours eu ce jeu, le -soir, dans l'intimité des quelques enfants restants, de m'embrasser à -l'improviste--pour me faire peur--cou, cou!--au moment où je suis -distraite par un autre bambin. - -L'autre soir, elle s'est arrêtée en chemin: à un mouvement de mes cils, -elle a senti que, si elle m'embrassait à l'improviste, elle recevrait un -soufflet. - -Cela aurait été infailliblement! Pourquoi mon Dieu? Je me le suis -demandé l'instant d'après. - -Il n'est pas permis de devenir pareillement intolérante. J'ai adressé un -signe rassurant à Irma. - ---Allons, viens sur mes genoux! - - * * * * * - -Si les maîtresses étaient seulement douées de la pénétration enfantine! - -Elles usent étroitement de formules convenues; sans même se méfier de la -double face des mots, à plus forte raison ne soupçonnent-t-elles pas -l'effet produit, compliqué, désastreux, qui peut résulter d'un appoint -inattendu d'atavisme ou d'exemple. - -Par une ironie sans pareille, le dévouement sublime, la foi -professionnelle totale se trouvent unis à de mesquins préjugés, à une -vue fausse du peuple, du monde. Et cette constatation stupéfiante -s'impose que la carrière d'institutrice est étrangère au progrès des -idées, étrangère même aux intérêts féminins. J'ai entendu la directrice, -au visage fin et bienveillant, dire carrément: - ---Je parcours la _Revue féministe_, parce que M. Libois me la prête, -mais vous pensez bien que je n'achèterais pas cette publication de -déséquilibrées. - -Étant donné ce retard indéniable sur le mouvement intellectuel, il -faudrait savoir comment sont fabriquées les institutrices. - -Mlle Bord a encore moins l'air «de se douter de quelque chose» que Mme -Galant; ou plutôt la normalienne est mieux l'adepte de notre -enseignement aveugle, dogmatique. - -Mais, au fait, les institutrices sont de deux sortes: les normaliennes -et les autres, simplement pourvues du brevet élémentaire ou du brevet -supérieur. Mme Paulin m'a appris cette importante différence, du premier -jour, rien qu'à sa façon d'appeler Mlle Bord, «la normalienne», et -moi-même, depuis, j'ai constaté non seulement une dissemblance, mais un -antagonisme entre les institutrices. La normalienne se croit d'une autre -essence que sa collègue; elle juge inférieure et «popotte» toute -institutrice qui ne sort pas de la fabrique spéciale. Mme Galant est -quelque peu médisante et ironique à l'égard de Mademoiselle. - -Dès qu'un problème me tracasse, il faut que j'en glose--directement ou -indirectement--toute seule et devant le monde. J'ai pris ce travers de -m'entretenir avec moi-même (à preuve ces notes que j'écris) et je -marmonne à demi-voix, en allant et venant, dans le préau, dans -l'escalier, dans la cour de l'école; c'est le tic des gens solitaires et -aussi c'est bien «peuple»; avec cette habitude et la manie de siffler en -frottant, je suis tout à fait «de mon métier». En outre, machinalement, -pendant notre quart d'heure de déjeuner, je lance à Mme Paulin des -paroles qu'elle ne peut comprendre, faute d'en connaître les -préoccupations de départ, et elle me regarde sans répondre, un peu -alarmée de mon état mental. - ---Je voudrais bien savoir ce qui se passe à l'école normale, dis-je -inopinément, entre deux bouchées. - -Madame Paulin saute de sa chaise, comme piquée au plus gras; elle achève -de retrousser ses manches au-dessus de son coude, essuie le bout de son -nez sur son bras et me foudroie de ses prunelles irritées: - ---Vous n'allez pas faire la bêtise de demander à être femme de service à -l'École normale? En v'là de l'orgueil... Ça vous quittera, ma petite... -Parbleu! «attachée» à l'École normale, ça frime, on se gobe... Mais, -j'en parle savamment, j'y ai été volée moi: telle que vous me voyez j'ai -été pendant dix-huit mois auxiliaire à l'école normale--eh bien, -croyez-moi, c'est une sale boîte... Et puis tenez, voulez-vous que je -vous dise encore une chose qui m'inquiète pour vous? C'est l'ambition -qui vous perdra, na! - -Il faut noter que madame Paulin se considère comme «appartenant à -l'enseignement» et que, par conséquent, elle a été obligée de prendre -parti dans la querelle entre normaliennes et non normaliennes. Elle est -contre les normaliennes. - ---Ces poseuses-là ne sont bonnes qu'à jeter de la poudre aux yeux. Dame! -pour cela, elles s'y entendent. - -Et maintenant, grâce à elle, je suis à peu près renseignée: j'ai pu -compléter ses histoires par les modèles placés sous mes yeux et (à un -certain point de vue) par l'analyse de mon propre cas. Voici donc -l'opinion que je me fais. - -Les jeunes filles internes à l'école normale mènent une vie incomplète -et artificielle. D'abord elles sont trop séparées du dehors, trop -éloignées des affections naturelles et du spectacle du monde; puis, -jusqu'à dix-huit et vingt ans, elles s'exilent encore, absorbées par -l'idée du brevet supérieur à conquérir, sans autres préoccupations que -celles des compositions et des examens; elles ne prennent même pas assez -d'exercice et de récréation. De sorte qu'elles ont peu de santé, des -mines graves et ennuyées, des amitiés romanesques pour leurs maîtresses -et pour leurs compagnes et que, de plus, elles sont profondément -pénétrées de leur propre supériorité. - -Ce sont des personnes de serre chaude: leur savoir professionnel même -est purement théorique; elles connaissent les enfants d'après leurs -livres, elles apprennent à faire la classe «par principe». - -Les normaliennes sont des _demoiselles_ qui ne savent ni raccommoder, ni -enlever une tache, ni mettre le couvert; jamais elles n'ont touché un -balai, un torchon, un fer à repasser; (l'économie domestique n'existe -dans le programme qu'à l'état doctrinal); quelle peut être leur -conception des rapports entre les divers éléments sociaux? - -On prépare ces élues à être tout, excepté de vraies femmes et des mères -intelligentes et bonnes. Et ce sont ces demoiselles, névrosées et -pédantes, incapables de s'assurer la santé, la gaieté, de se servir -elles-mêmes, de participer au travail commun de la cuisine et du -nettoyage,--ce sont ces «précieuses» totalement ignorantes des -individus, des groupes, des concurrences matérielles, qui se chargent de -soigner l'enfance, de former l'intelligence et le coeur des petits -enfants, en vue des terribles difficultés de la vie! - -Aussi, avec quelle magistrale inconscience, avec quel superbe dévouement -propagent-elles l'erreur et le préjugé! Avec quel sublime aveuglement -distribuent-elles la pâture uniforme, à tort et à travers! Et il faut -avouer que, comme institutrices, elles _font de l'effet_! - -Les autres, simples titulaires de brevet, vaudraient mieux, s'il n'y -avait pas cette satanée rivalité qui les oblige à parader aussi et à -montrer un savoir livresque égal à celui des normaliennes. Je crois que -la générosité femelle est équivalente de part et d'autre, mais les non -normaliennes seraient séparées des élèves par un abîme moins grand. Et -encore... - -Un jour que madame Galant était malade, il est venu une remplaçante qui -se donnait «le chic de Normale»; elle avait un _jeu_, dans le bureau, en -face de nos moutards de cinq ans, on aurait dit d'un professeur en -Sorbonne: elle vous clouait les enfants là, bayants, ils ne comprenaient -rien ou bien comprenaient de travers, mais quel beau silence! - -Allons, est-ce que je n'exagère pas, de parti pris? Ne suis-je pas de -mauvaise foi? J'en ai vu une autre remplaçante, une vieille--(comme cela -sonne drôlement: une vieille remplaçante!)--celle-là, c'était le vrai -type de l'institutrice, la vraie maternelle! - -La voilà qui arrive pour la première fois, un matin, à huit heures et -demie, n'avait-elle pas raccroché, en chemin, une bande d'enfants, sans -les connaître! elle en tenait deux par la main, elle en avait après sa -jupe! Une fille sans poitrine, plutôt laide, ayant au moins dix ans -d'enseignement, robe noire propre, mais terriblement fatiguée. - -Ah! comme elle m'a remuée! comme je l'ai admirée, comme je me suis -sentie petite, misérable, et comme je l'ai haïe par jalousie! - -Elle entre, du premier instant elle sourit aux enfants, ils lui -sourient, elle va d'un côté, de l'autre, elle les agrée, ils l'agréent. -Je me disais: si quelqu'un a mérité la dénomination d'institutrice -publique, c'est bien celle-là. - -Puis, tout debout dans le bureau de la normalienne, elle s'empare de la -classe, d'un écarquillement de son humble visage, d'une offre de sa -poitrine plate; et là, aussitôt, elle se donne à ces enfants inconnus. -Je souffrais, comme d'un spectacle d'immoralité. On la sentait qui -s'usait, se vidait, là prenez: sa substance, sa chaleur... Et les -enfants qui vibraient avec elle! Jusqu'à Bonvalot qui allongeait son -grand cou, adoucissait son rictus sinistre et semblait déchiffrer des -images ravissantes dans ses yeux. Et Adam, et Richard, et Vidal, et -Tricot, ceux à tête de singe et ceux à tête de hyène, tous semblaient -goûter également cette carcasse pantelante. Irma Guépin et Virginie -Popelin oscillaient, fascinées à chaque mouvement de physionomie. La -petite Leblanc retrouvait sa mère. Quant à la Souris, à Léon Chéron et -quelques autres, on aurait juré qu'ils allaient se lever pour coller -leur face en extase sur la face irradiante de cette hystérique de -l'enseignement! - -Et avec quoi, ce résultat? Je l'ai déjà écrit: il suffit de rien; quand -la circonstance veut que la méthode des écoles maternelles s'adapte -juste, on assiste à une germination merveilleuse. - -Une branche de lilas a été trouvée par terre. Mon institutrice n'a pas -cherché plus loin. Du lilas! Nous allons en apprendre des choses, en -nous amusant! Pourvu que la pendule ne marche pas trop vite! - -A chaque enfant une feuille et une parcelle de lilas sur la table, -devant lui. Et l'institutrice élabore une mixture parfaite: leçon de -choses, travail manuel, dessin, morale. Mais, ce qu'on ne peut exprimer, -c'est l'éloquence et la poésie maternelles, c'est le don de sortir toute -une joie, tout un monde, toute une science, de ses mains, de son visage, -de sa voix, de sa poitrine et de s'en ébahir et d'en remercier censément -l'auditoire! - -Première joie, première découverte: les parcelles de lilas, ces calices -minuscules, peuvent se passer dans un fil et faire des guirlandes, des -pendants d'oreilles; il faudra montrer cela à nos petits frères, à nos -petites soeurs; ces bambins voudront s'appliquer pour glisser leur fil, -ils serreront les doigts malgré eux, le lilas s'écrasera; ils feront une -si drôle de grimace qu'il faudra attraper leur menotte, l'embrasser et -leur apprendre à enfiler délicatement. - -Mais nous, les grands, c'est la feuille qui nous occupe; nous voulons la -dessiner et la reproduire en papier. Eh! eh! ce n'est pas facile de -dessiner une feuille; il y a les nervures qui sont les vaisseaux de la -plante, par où circule la sève; la grosse nervure du milieu, les -nervures qui partent de celle-ci... Ma foi, nous allons fabriquer une -feuille artificielle d'abord. Plions un papier en deux, (tiens! ce -milieu sera la grosse nervure!) plions la feuille vivante sur le papier, -elle servira de patron; découpons le papier en suivant le contour vert, -(pour découper on rabat le papier, on serre avec les ongles et, au -besoin, on humecte du bout de la langue). Bon! et pour les nervures -transversales, il suffit de plisser le papier. Mais alors, rien de plus -facile à dessiner! La grosse nervure, puis deux lignes courbes, puis -intérieurement des lignes obliques pour les nervures principales. Et -pour une feuille dont le contour ne serait pas uni, une feuille de -marronnier, par exemple, on couperait des dents, comme des marches -d'escalier à l'extrémité de chaque nervure plissée. Mais alors nous -savons dessiner! Parbleu! avant d'essayer une chose, il importe de bien -comprendre. - -La piètre narratrice que je fais! L'institutrice ajoutait--je ne sais -comment--que le lilas est un arbuste, tandis que le marronnier de la -cour est un arbre et que le lilas offre les premières feuilles après -l'hiver. Et alors, tout le temps de la démonstration, le printemps était -dans la classe, le soleil crépitait à travers les phrases, le peuple des -arbres défilait, et des clartés, des haleines bénissantes partaient vers -les plantes qu'il faut aimer, vers tout ce qui pousse, vers la -croissance chérie de tous les êtres, nos amis!... - -Une chétive remplaçante d'école maternelle, vous dis-je! - - * * * * * - -Ah! l'enseignement, ce que ça vous transforme une femme! Il y a les -obligations professionnelles, le règlement, la hiérarchie, il y a -surtout le fanatisme, un dévouement spécial, insatiable, qui mange tous -les autres sentiments à son profit. - -Je suis allée à l'école de la rue des Druses porter des états -d'appointements. Mme Paulin a couru après moi: - ---Regardez bien la directrice et la femme de service, je vous dirai -quelque chose à votre retour. - -Ce quelque chose le voici: - -Mlle Doucet, directrice d'école maternelle, emploie sa mère comme femme -de service et la convenance professionnelle veut que l'on ignore cette -parenté. - -Impossible de dire qui est le plus «transformé»: la mère, femme de -service, baissant le dos, appelant humblement sa fille «Mademoiselle», -ou bien la fille, directrice, appelant sèchement sa mère «Mélanie», et -lui commandant rigidement les besognes malpropres. - -En conscience, suis-je pas fondée à ressasser mon petit couplet -critiqueur? Ce que le grade vous donne de «l'estomac!» Ce que la -subalternisation vous déprime!... Et ce sont des personnes à grades si -durement tranchés, qui doivent inculquer aux enfants les sentiments -bons, justes, conformes à la nature, qui doivent développer les qualités -de simplicité, de spontanéité!... - -Mme Paulin élève aussi des protestations: - ---Mlle Doucet ne se conduit pas dignement. Quand on pense qu'il y a des -directrices si gentilles, qui vous font plutôt plaisir en vous -commandant! Ainsi, Mme C..., son père est mort; eh bien, elle est -tellement occupée par son école, qu'elle envoie aimablement une adjointe -sur la tombe, à sa place, les jours d'anniversaire; l'adjointe est -flattée, pas vrai?... la tombe du père de Madame!... elle y _va comme -pour son compte_. Voilà au moins de beaux sentiments, chez l'une comme -chez l'autre! - - * * * * * - -Ce soir ma concierge m'a remis une nouvelle missive de mon oncle, -toujours dans le style bourru et laconique. - -«Maintenant, je dois être fixée sur cette enquête, dit-il. Ce n'était -pas la peine de faire la sainte-nitouche. _Alors_ il est probable que -l'on me verra bientôt.» - -_Alors_ me laisse rêveuse. Non, mon oncle, je ne suis aucunement fixée, -je ne veux rien savoir. Je n'irai pas vous demander l'explication de vos -excuses dissimulées... - -Subitement, pourquoi ce soupçon absurde, en éclair,--que Mme Paulin et -mon oncle se sont abouchés? Folie. Toutefois, j'en suis sûre -maintenant,--peu après notre conversation sur l'école normale,--j'ai -surpris un double jeu: Mme Paulin m'observait à la dérobée... Elle -continue d'ailleurs, et de plus, elle s'empresse à de cordiales -complaisances,--comme quelqu'un qui a «vendu» son camarade et qui n'a -pas cessé de l'aimer... - - - - -VII - - -20 mars.--Encore une belle journée; dès le matin, le temps a été clair -et doux; je regrettais d'avoir si peu de chemin à parcourir pour me -rendre à mon travail; j'aurais marché indéfiniment, je humais dans l'air -toutes sortes d'incitations à rester dehors, toutes sortes d'espoirs à -chercher dans le lointain. - -Mais c'est étrange comme l'école change d'aspect, lorsque l'air est -vivifiant, frais, sain. Je n'avais pas encore si fortement remarqué -cette couleur jaune-marron des boiseries, des tables, des armoires, des -bancs; et cette hauteur de plafond, ces cordes pendantes de vasistas! - -Et comme le grand espace du préau, des classes, sent la cage! Un froid -d'insensibilité s'émanait des murs, du mobilier, j'étais égarée, seule, -dans un endroit non affectueux, non disposé pour contenir et dégager de -la tiédeur cordiale. Est-ce drôle, ce besoin de m'éparpiller qui se -tourne en nostalgie! - -Le marronnier noir avec ses bourgeons blancs et roses prêts à éclater -m'a singulièrement attendrie. Est-il assez faubourien et spécial en son -genre! Il pousse là enfermé entre quatre murs, dans le sol parisien sans -humus; il a un entêtement de pauvre à vivre étiolé, sans suc, sans -brise, martelé, tailladé par la cohue des récréations, il prouve un -enracinement tenace pareil à celui des enfants d'ici qui poussent sans -air, sans chaleur, sans nourriture. - -La journée habituelle s'est écoulée. J'ai été arrachée à mon spleen par -l'engrenage du service. - -Le médecin et le délégué cantonal sont restés longtemps en conversation -avec la directrice pendant la récréation. J'ai entendu que l'on se -préoccupait des épidémies inévitables favorisées par le changement de -saison. - ---Vous vous rappelez, l'année dernière, nous avons eu des quantités -d'oreillons, de scarlatine et de petite vérole? - -La directrice qui aime bien son petit peuple sourit tristement: - ---Oui, après le mois d'avril, il se fait des vides comme après une -guerre--nous avons un tas de noms qui disparaissent... puis la mairie -envoie des fiches nouvelles, les trous se bouchent... - -M. Libois me regardait épousseter un bébé grognon; irrésistiblement nous -avons souri l'un vers l'autre, en pleine pitié, hors de toute -préoccupation profane et pourtant avec une sincère pénétration. Je ne -garde aucune gêne de cet échange... une atteinte très douce persiste -plutôt... il faut se résoudre à croire que M. Libois vibre à la misère -enfantine. - - * * * * * - -Je m'aperçois que le printemps agit sur les enfants: ils ne savent pas, -ils se tortillent, ils flairent, ils interrogent le ciel, comme par -l'instinct de s'envoler. - -J'observe «ceux en cire», les anémiques avec des têtes d'octogénaires, -les moribonds dont le cramponnement à l'existence ne s'explique pas, -puisqu'ils n'ont ni sang, ni chair,--ceux-là le printemps doit leur -donner l'alarme de l'épidémie qui les guette; on dirait que la besoin de -substance vivifiante, s'émeut obscurément en eux, ils ouvrent le bec, -ils remuent les mâchoires à vide, ils désirent de la salive, de la sève. -Dimanche dernier, sur un arbuste poudreux, en caisse devant un marchand -de vin, j'ai vu une chenille maladive qui se traînait péniblement, qui -s'arrêtait, balançait la tête, cherchait la vraie verdure,--pourquoi -ai-je pensé à Gabrielle Fumet? - -D'autre part, certains bruns aux yeux brillants ont du sang de bohémiens -dans les veines, on devine chez eux un souvenir de migration; les -portes, les murs semblent les gêner; ils se consultent sans trouver à -quoi jouer et pourtant une fermentation inaccoutumée les soulève. - -Deux élèves ont _cané_ l'école (traduction: ils ont fait l'école -buissonnière), le frère et la soeur--six ans et quatre ans,--se tenant -par la main, avec leur panier du déjeuner, sont allés aux -Buttes-Chaumont--les pattes flaneuses, le nez en avant, renifleur, -attirés par l'odeur. Ils ont mangé leur pain, assis par terre, dans le -jardin. Mais, la fillette fatiguée a fini par se mettre à pleurer, le -garçon n'a plus reconnu son chemin. Un cantonnier les a ramenés à trois -heures, un peu avant la fin de la récréation. Grand scandale! On les a -plantés contre le mur, au pilori; toute l'école a défilé devant eux. Il -y a eu un speech de la directrice, sur ces deux vagabonds qui auraient -pu être ramassés par des saltimbanques. - -Oh! la tête des deux vagabonds sanglotants! Le frère avec un grand -front, un nez large, la soeur avec une de ces bouches trop fendues, -faites pour vomir les cris puissants de rassemblement. Et le défilé! Les -tout petits qui suffoquaient et commençaient à pleurer, par contagion; -la mine pensive de Tricot, l'air narquois de Bonvalot, le regard apitoyé -de la Souris et la mine rancunière de Léonie Gras, qui n'a pas voulu -regarder, elle! - ---Parbleu, c'est les deux Pantins, m'a dit Madame Paulin; ils -s'appellent Pantois, mais on les surnomme Pantins, parce que l'été, vous -verrez, ils sont tout raides, tout mal articulés. Ah! les deux petits -bougres, ils sentent venir l'été!... Figurez-vous qu'ils sont quatre -enfants, il y en a un plus grand et un plus petit que les deux d'ici, -avec le père et la mère, ça fait six personnes: ils habitent une chambre -au sixième étage, si bien exposée qu'en été il est absolument impossible -de dormir dans cette étuve, ah mais, une fournaise à se sauver... Alors, -on accroche tous les meubles au mur et au plafond,--c'est drôle les -chaises et la table au plafond?--l'on passe le chiffon mouillé par -terre, et on se couche à même, avec une simple chemise, sur le carrelage -nu, c'est le seul moyen d'arriver à dormir un peu... seulement, je vous -le dis, ces deux gosses ont une drôle de touche, l'été, ils sont comme -en bois... Comprenez-vous, ils ont vu le soleil aujourd'hui... ils ont -étouffé, ils ont cherché de l'air... Ah! les deux petits bougres! - -A la sortie de quatre heures, le châtiment continue: les deux Pantins -sont dans le préau, assis à part, tels des pestiférés, contre le mur, -entre les deux portes de classes. La punition _réussit_, car, serrés -l'un contre l'autre, ils pleurent interminablement, affaissés comme des -loques. - -Au milieu du préau, la directrice, Madame Galant, la normalienne -délibèrent: les deux Pantins s'en vont seuls d'habitude, faut-il les -faire accompagner, ou bien faut-il envoyer chercher la mère? Ces dames -sont là, plantées, noires, pleines de pédagogie et de conviction, -décidées à opérer le sauvetage, la _guérison morale_ des deux vagabonds, -à tout prix; leurs yeux planent, leurs fronts se chargent de nuages, -elles semblent consulter le bâtiment scolaire, les lignes droites, les -angles rigides, la peinture marron et cette atmosphère de Règlement -inhérente aux locaux. - -Madame Galant qui n'est pas de service conduira les deux-Pantins à leur -porte, et demain, on enverra une lettre aux parents: une sévère -correction s'impose. - ---Et puis, a demandé la directrice, n'avez-vous pas, dans votre livre de -morale, quelques histoires qui s'appliquent à leur cas? - ---Nous en avons certainement, a dit la normalienne. - ---Il y en a qui s'appliquent tout à fait! a prononcé avec force Madame -Galant, et, fanatique, implacablement dévouée à la pédagogie, elle a -emmené les deux Pantins. Ils sont venus à elle: deux pauvres dos -étriqués, rétrécis, de guingois, deux fronts piteux, à demi levés pour -implorer une entente miséricordieuse,--mais Madame Galant pensait trop -haut, à ce moment-là, elle n'a rien vu. - - * * * * * - -L'obscure incitation du printemps chez les enfants, l'obscur désir -d'évasion, de _nouveau_ et par conséquent de _beau_, porte à réfléchir -au besoin d'art chez le peuple. - -Il s'avère que, chez le peuple, les louables souhaits «d'en dehors» -tournent mal, par fatalité: la poétique, saine, nécessaire influence du -printemps tourne à la flânerie affameuse; l'aspiration magnifique sert à -renforcer les préjugés, la servitude, la misère. - -Le besoin d'art conduit au café-concert inepte et ordurier, aux bars, -aux débits à ornementation brillante, il conduit à acclamer l'apparat -militaire, à lire Rocambole avec passion, à bayer d'aise devant les -enluminures violentes des journaux illustrés: reproductions de fêtes -officielles, apothéoses de gouvernants, accidents, crimes, exécutions. - -Les enfants jouent à la guerre, au cheval, au voleur; ils reproduisent -dans leurs jeux leur destinée d'obéir, d'être exploités, et malmenés; -et, la conception du mieux, le besoin d'art, ne peut élever chacun qu'au -rêve de devenir, à son tour, celui qui commande, celui qui exploite ou -qui frappe: l'officier, le cocher, le gendarme. - - * * * * * - -Mme Paulin, elle-même, paraît toute singulière, tout «marchande de -printemps». Elle me fait penser aux duègnes du théâtre classique. - -Dès le premier jour, elle m'a voué une sincère affection; maintenant ses -égards s'accentuent, elle me soigne, elle me _couve_, dirai-je, comme -une mère ayant un fils à marier. - -Et je me rappelle cette invitation de jadis: «Venez donc, le dimanche; -dans ma maison, il y a des jeunes gens, l'on s'amuse». Elle m'avait même -cité le fils de sa concierge: «Un garçon qui a fréquenté beaucoup les -cours du soir--et de plus, réformé du service militaire pour un motif -qui n'empêche pas les sentiments». - -Elle avait eu l'intelligence de ne pas insister. Une nouvelle lubie -serait vraiment comique! - -Dans tous les cas, elle m'a demandé,--négligemment, trop -négligemment,--si je ne pensais pas à me marier. - -J'étais d'assez bonne humeur: - ---Pourquoi pas? je suis comme les autres. Seulement, je veux quelqu'un -de ma sorte, ai-je dit avec l'idée de me moquer d'elle. - -Mais, Madame Paulin est beaucoup plus fine que l'on ne croirait. Elle -pressent, par exemple, que «quelqu'un de ma sorte», ce n'est pas un -garçon de salle, malgré ma qualité de femme de service. - -Tiens! Tiens! Elle a hoché la tête et elle a gratté son bras nu avec la -gravité demi-souriante d'une respectable personne qui connaît les -derniers secrets du printemps. - - * * * * * - -Le beau temps persiste. Depuis deux jours mon exigence aventureuse -s'enquiert des livres que l'on confectionne pour les écoles. Ces -ouvrages officiels revêtent une importance considérable, puisque les -institutrices s'en rapportent à eux, sans discuter, puisqu'elles y ont -recours dans tel cas grave comme le vagabondage des deux Pantins. - -J'ai pu chiper, oublié sur le bureau, un des livres où la normalienne -choisit ses thèmes oraux; titre: «Morale pratique de l'école enfantine». -Un petit livre à couverture bleue, gentil, coquet. Ce bleu sur ma table, -près de la lampe, égaie ma chambre, émoustille mes idées; je souris à ma -fumeuse, à ma rocking-chair et me voici infusée d'une indulgence -infinie. - -Aujourd'hui, les enfants ont été particulièrement instables et -inattentifs; il a fallu s'égosiller après eux, du matin au soir; on -aurait cru que quelqu'un les attendait, les appelait, dans la rue, au -loin. Ils ont joué à faire la noce. - -Et maintenant, je comprends très bien la noce dans le peuple, le besoin -de dépenser, de gâcher, l'illusion de la liberté, l'incursion hors de la -misère, l'illusion d'être--pendant un moment--d'une autre catégorie -sociale, de la classe heureuse... Comme ça va bien avec le printemps! - -Quelle récréation forcenée! Il fallait voir Adam... Lorsqu'une idée a -frappé les enfants au cours d'une leçon, souvent ils la reprennent entre -eux à la récréation,--comme à l'entr'acte du théâtre de Belleville, on -s'extasie sur les coups de scène. Ce matin, Mademoiselle avait prononcé, -dans un récit d'histoire, cette phrase quelconque: «alors les Normands -ont pillé la vallée de la Garonne,» il fallait voir Adam, deux heures -après, au milieu de la cour, faire rouler ses épaules et avancer son -mufle écarquillé dans une formidable admiration compétente: - ---Hein! mon vieux! les Normands ont pigé et avalé la Garonne! - -Et c'est samedi de paie ce soir! En quittant l'école, j'ai perçu, -deviné, flairé un brouhaha, un éclairage, une odeur de grande liesse -commençante... Je vais lire et j'ai du bleu dans l'esprit: un murmure -confus filtre à travers les murs, eh bien! il ne m'est pas désagréable -de sentir l'énorme effervescence nocturne du quartier venir jusqu'à moi. - - * * * * * - -Dimanche.--J'ai cessé de lire vers deux heures du matin, quand la rue a -retrouvé son calme. - -Ceux qui ont fait la noce n'ont pas la tête plus en capilotade que moi. - -Le séduisant livre bleu ne contient qu'un traité de singeries; d'un bout -à l'autre, le conseil faux, anti-naturel, sue l'insensibilité -grossièrement roublarde. - -Je parlerai seulement de la première partie, consacrée à la -réglementation des rapports de coeur à coeur. - -1º Le respect envers les parents.--Une profane comme moi n'aurait jamais -pensé à révéler aux enfants qu'ils devaient réfléchir et calculer avant -de se jeter dans les bras de leur mère. Eh bien, il est indispensable de -débiter des leçons là-dessus, il est indispensable qu'une personne -diplômée, officiellement déléguée, une spécialiste, quoi! intervienne et -apprenne aux enfants--dès l'âge de deux ans--«qu'il faut bannir tout ce -qui, dans leurs rapports avec les parents, tombe dans une camaraderie -condamnable.» Je copie textuellement. Et l'auteur, avec gravité--je -l'affirme--enseigne _les signes extérieurs de respect et d'amour_ à -donner aux parents; exactement comme on procède au régiment pour le -soldat et les supérieurs. - -Oui, madame, l'enfant qui saura bien cette leçon de gestes aura du -respect pour ses parents; oui, madame, l'enfant qui _composera_ bien -scrupuleusement _sa mine_ en approchant sa mère, celui-là _aimera_ le -mieux sa mère. - -Le livre, avec une logique implacable, expose ensuite qu'autrefois les -_signes_ de _respect_ n'étaient pas les mêmes, ils étaient plus -_accentués_: il s'agit donc bien d'une mode, d'une convention -strictement réglée, à laquelle on doit être attentif. Autrefois, un -enfant disait _vous_ à ses parents et s'agenouillait souvent avec -crainte; aujourd'hui, l'on peut se dispenser du _vous_ et de la crainte, -mais «la distance entre parents et enfants n'en est pas moins grande», -et il n'en existe pas moins une nécessité de «démonstrations» qui prime -tout. - -Malheureusement je ne peux pas reproduire la texture sinistre et -pierreuse de cette leçon. - -Une pareille matière, bien entendu, comporte des exemples historiques. -L'auteur cite comme fils «presque irréprochable», le marquis de Mirabeau -«qui s'accusait d'avoir profité de la loi qui abrégeait le deuil, -autrefois extrêmement long après la mort d'un père.» Hein? est-ce beau, -est-ce d'un noble coeur, d'une profonde sensibilité, ce Mirabeau qui -dissertait et se dépitait publiquement de son manque de tenue? Et comme -les enfants doivent comprendre que, regretter son père, c'est exhiber -longtemps des habits noirs! Le code sur la façon de traiter la famille -va ainsi jusqu'au bout: du salut au crêpe! Quelle prévoyance de la part -des éducateurs! Les parents n'ont pas à s'inquiéter: tout est réglé -jusqu'après leur disparition! Et quelle commodité pour la jeunesse munie -d'un programme classique d'affection _pour toutes les circonstances_! - -Je ne commenterai pas l'obéissance aveugle due aux parents «qui sont les -représentants de la loi», parce que je veux rester sur les choses qui -parlent au coeur de l'enfant; nous sommes dans le sentiment--avec -l'auteur,--restons-y. - -Il y a un chapitre spécial sur le _devoir_ d'aimer ses parents. Un -enfant pourrait ne pas aimer ses proches croyant que c'est facultatif; -on lui signifie que c'est obligatoire et crac! il se dépêche. - -Un exemple de dévouement filial est fourni. Car enfin, faut-il savoir -dans quelle forme il est préférable de se dévouer filialement. -Découpez-moi votre abnégation sur le patron ci-dessous: - -«Une maison s'écroule; dans les décombres on retrouve le propriétaire -appuyé sur les deux poignets le dos en voûte, supportant à grand'peine -une masse de décombres et protégeant sa mère qui était tombée devant lui -et qu'il aurait étouffée sans son admirable dévouement. Retiré des -décombres, dès qu'il peut parler, il s'écrie: «Je sais que je suis -ruiné, mais je ne me plains pas, j'ai eu le bonheur de sauver ma mère.» - -Voilà le cri filial, voilà le jet de l'âme, voilà la première exhalation -de l'homme transporté d'affection émue: «Je sais que je suis ruiné...» -(On le voit mesurant d'un regard circulaire l'importance du dégât.) -Puis: «je ne me plains pas», seconde préoccupation d'intérêt: il annonce -d'avance la générosité de ce qu'il va proférer, afin d'en tirer toute la -compensation possible; «je ne me plains pas» c'est-à-dire: «Malgré la -perte immense que je subis, vous allez admirer ma grandeur d'âme...» - -Hein! ce mélange de calcul et de prétendu dévouement, cette façon de -peser la perte et le reliquat, cela sent-il assez le convenu, -l'ostentation papelarde, l'absence de tout sentiment vrai? Hein! est-ce -assez en _signes extérieurs_, cette morale? - -Et comme on se représente bien les enfants façonnés sur cet unique souci -de l'apparence! Comme on les voit, parlant, agissant pour être -appréciés, sans âme et sans naturel, incapables de la moindre impulsion -désintéressée. - -J'en connais des quantités, à l'école, qui jouent la comédie «du bon -coeur». Virginie Popelin, notamment, excelle dans le genre: lorsque les -maîtresses confèrent entre elles, à proximité ou bien dans l'entrée -quand des parents stationnent, elle a d'abord un coup d'oeil calculateur -et de mise en scène, pour s'assurer du public attentif, puis sa voix -monte, d'une amabilité creuse, d'un timbre faux trop poussé à la -sonorité: - ---Je mangerais bien mon bonbon... mais je m'en passerai, tiens, je te -donne mon bonbon, prends-le, c'est pour toi. - -Et, sournoisement, elle guigne le _bon effet_ de sa générosité. - -N'est-ce pas d'exacte tradition? La vertu _sur commande_, _au moment -favorable_: faire le bien pour la galerie! Du reste, le livre ne s'en -cache pas, avec son titre d'une exactitude impudente la _Morale -pratique_. Oh! l'inconscience, l'âpre cuistrerie du faiseur d'histoires -morales! - -Quel funèbre dévot laïque, noir, sec, compassé peut avoir conçu l'idée -de codifier la tendresse, la palpitation de l'être, le don éperdu de -toutes les fibres impressionnables? - -Je viens d'interroger la couverture du livre bleu: ils sont deux -auteurs, ils se sont mis à deux pour amplifier le noble souffle -purificateur: un maître d'études et son chef. Parbleu! ces gens ont -tellement l'habitude de craindre le qu'en-dira-t-on, et d'agir pour le -résultat superficiel, ils sont contraints à un tel truquage -professionnel, qu'en fait de morale, innocemment, ils indiquent aux -enfants la roublardise; ils n'enseignent pas _le bien_, ils enseignent à -_prendre_ les _attitudes louables_: de l'artificiel, rien que de -l'artificiel. Ce sont des fonctionnaires qui ne voient que sous le jour -administratif et,--je le sens bien tous les jours à l'école,--il n'y a -pas de nature possible en atmosphère administrative. - -En effet,--je l'ai constaté, je l'ai entendu avouer par des maîtresses, -je l'ai entendu conseiller presque crûment par la directrice et par -l'inspecteur,--dans l'enseignement, le mot d'ordre n'est pas de fournir -des leçons qui profitent aux enfants, il s'agit de leçons qui _fassent -de l'effet au regard du public_. Et pas moyen d'échapper à cette -obligation. - -Extérieur! Extérieur! Apparence! L'instituteur, l'inspecteur, ne peuvent -pas travailler pour les enfants, ils sont forcés de travailler pour les -notes hiérarchiques, pour le règlement, pour l'administration. Et -l'administration est forcée de fonctionner «pour la statistique», pour -les rapports et les comptes rendus. - -La _frime_ s'impose dans tout. Ainsi la grosse annonce clamée sur tous -les tons, à propos de l'entretien de l'école, c'est: _Propreté. -Hygiène._ Mais il ne s'agit pas que le nettoyage soit réel. A chaque -instant la directrice guide mon zèle: - ---Rose, je vous recommande les cuivres, les boutons de porte, ce qui -brille... mon Dieu, le reste... - -Et elle déploie un geste indulgent, qui me dispense de balayer très -soigneusement dans les coins. - -Quand on prévoit la visite d'une autorité quelconque, alors on soigne -pour de bon la propreté du préau. Rien n'est plus important que -l'hygiène de ce grand local, si foncièrement scolaire. Alors, je m'en -paie du frottage et du lavage, mais _pour ne pas salir le préau_, on y -laisse les élèves le moins de temps possible; plus il fait mauvais et -plus on les maintient dans la cour; on les parque sous le petit bout -d'auvent, les pieds dans l'eau, sans jouer. En effet, il faut pouvoir -parader: - ---Voyez comme nous observons les règlements sur l'hygiène! Voyez comme -nous avons souci de l'extrême propreté si indispensable à la santé des -enfants! Voyez la netteté du plancher! - -Cet hiver, parfois, les tout petits ressemblaient à des animaux, chats, -chiens, hors de la maison, qui désirent rentrer; pelotonnés dans leurs -loques, ils fixaient obstinément les fenêtres, la porte du préau où il -faisait chaud, comme si la force de leurs grelottements devait faire -ouvrir. - ---Pas moyen de vous réchauffer, mes chéris, nous attendons le délégué -cantonal... - - * * * * * - -A moi-même, l'école inculque des qualités comme à tout le monde: j'ai -acquis une tendance expresse au mensonge! - -Il n'est pas vrai qu'on laisse les enfants dehors «pour le délégué -cantonal». C'est la visite de l'inspecteur primaire, de l'adjoint au -maire, ou des dames patronnesses qui leur vaut cette mise à l'air. - -Le délégué cantonal a même protesté contre cette incohérence «de soigner -le ménage du préau pour ne pas s'en servir». Parbleu! il a protesté pour -ce motif que les femmes de service bénéficient seules du non-usage du -préau. - -Je mens encore. - -Mme Paulin, devenue singulièrement sans-gêne avec l'autorité, s'est -écriée d'un non rude: - ---On voit bien que monsieur de délégué n'est pas chargé de nettoyer la -boue des parquets. - -Et M. Libois s'est tu «comme un petit garçon». Avez-vous remarqué? m'a -dit Mme Paulin. - -Après tout, s'il me plaît de mentir, à moi... - - * * * * * - -J'ai remis le livre bleu à sa place sur le bureau de la normalienne. - -Mes appréciations manquent peut-être de mesure. J'avais trouvé l'école -trop parfaite, pour commencer, je réagis à l'excès; c'est un défaut très -féminin d'aller d'une exagération à l'autre. - -Comment moraliser en gros autrement qu'avec des histoires du genre -critiqué ci-dessus? Or on ne peut pas faire du détail. Et tout de même, -ces histoires prêchent la douceur, la bonté; elles ont déjà le mérite -considérable d'appeler l'attention vers un idéal. - -Admettons. Mais, nous atteignons le mois d'avril, la grande année -s'avance et je ne vois toujours pas resplendir heureusement le -dénouement de mon drame. - -Avec le système de jeter de la poudre aux yeux, de s'attacher à -l'extérieur, de niveler surtout, l'école _diminue_ les enfants; autant -de simulacres imposés, autant de personnalité retirée. Et il ne faut pas -oublier que nous avons affaire à une race débilitée et que, parmi les -causes de la misère, se place en premier lieu le défaut de volonté -profonde, réfléchie. Que deviendront les enfants-marionnettes, sortant -de l'école, l'énergie changée en politesse hypocrite, la décision -subordonnée uniquement au souci du trompe-l'oeil? - -La loi de l'obéissance à l'école même vient encore aggraver les -regrettables leçons de résignation et de croupissement. - ---Adam, fais ça... - ---Mademoiselle, je... - ---Pas d'explication... - -L'enfant n'a pas le droit de défendre sa volonté. Il faudrait au -contraire le laisser _dire_, puis le _persuader_, et non le contraindre. -Mais, je baisse la tête, à mon tour, devant cette objection ironique: -«Avec soixante élèves par maîtresse?» - -Allons, allons, pas d'utopie; il faut du _pratique_ à l'école, du solide -et du pas compliqué. Je n'ai qu'à écouter la fable, en répétition -actuellement. - ---Attention! mes enfants, tous ensemble... et tâchez de ne pas bavasser -comme des perroquets, tâchez de sentir un peu ce que vous dites. - - -POURQUOI - - «Ne va pas dans la cour, entends-tu, Petit Pierre. - --Mais, père, il ne pleut plus. - --C'est égal reste ici. - --Mais pourquoi? - --Parce que... - --Mais père... - --Eh bien, vas-y.» - Or la glace, en séchant, avait gelé la pierre, - Dès qu'il eut fait un pas sur le pavé glissant, - Pierre tomba par terre et resta gémissant. - Que ton père commande ou défende une chose, - C'est toujours ton bien qu'il t'impose. - _Obéis donc, enfant, sans demander pourquoi_... - --Pour toi!» - - * * * * * - -Aujourd'hui, pendant la récréation, j'observais trois gamins: Ducret, -Virginie Popelin, Marie Doré; sans erreur possible, à leur faux air de -sagesse, à leur vigilance sournoise vers les maîtresses, ils jouaient à -quelque chose de défendu. Eh bien! ils sont arrivés à une telle -perfection de clandestinité, que je n'ai jamais pu découvrir à quoi ils -s'occupaient. - ---Parbleu! ces trois-là sont à l'école depuis l'âge de deux ans... Que -dis-je? Ils ont été mis à la crèche le lendemain de leur naissance; âgés -de six ans, ils ont six ans de discipline? Leur figure même est -scolarisée! Ils exhibent ici une expression spéciale, une physionomie -d'uniforme. - -Et voilà précisément le désastreux: ces enfants _ne sont plus nature_ et -pourtant on n'a pas amendé _leurs instincts profonds_! Les germes de -plein air susceptibles d'apporter la réaction utile ont été étouffés, -tandis que demeure la perversion qui rampe et se tapit pour mieux sévir -plus tard. Allez donc corriger les goûts de malpropreté de Virginie -Popelin, de Marie Doré, maintenant qu'elles se réfugient derrière le -signe extérieur de propreté! - -Ces enfants poussent dans un milieu mauvais qui reste vivant et fort -autour d'eux; l'amélioration éducative consiste à les parquer dans un -milieu artificiel. Supposez un malade ayant besoin d'aller à la campagne -et à qui l'on réciterait les descriptions des plus beaux paysages,--en -le laissant à la ville. - -Les enfants les mieux influencés ont compris que les maîtresses, c'est -de la force avec laquelle il faut s'accommoder au mieux. Leur habileté à -l'égard de l'école vaut celle du personnel enseignant à l'égard du -public. - -Ducret, Popelin sont de bons élèves: qu'est-ce que l'élevage primaire -sauvera de précieux en eux? Quel remède apportera-t-il à leur destinée -de misérables? Depuis leur naissance on les comprime dans le moule à -morale,--sans empêcher d'agir les tares intérieures et les aimants -extérieurs! - - * * * * * - -Je voudrais bien changer d'horizon, mais j'ai beau déplacer mon -objectif, la vision gaie ne se présente pas. Et encore je m'astreins à -la plus grande modération, mes constatations pénibles sont triées. Par -exemple, je n'ai pas encore parlé de la façon dont les enfants se -battent _pour de bon_, dans la rue, je n'ai pas dépeint non plus les -scènes scandaleuses faites par les parents dans l'école même. - -Pour excuser ma manie d'écrire, je me dis toujours «ces notes peuvent -rendre service». Oui, à la condition que leur sincérité ne fasse aucun -doute. Or, pour trouver créance, _il ne faut pas être trop vrai_. - -Les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier à -l'exagération! C'est un procédé si commode de ne pas croire aux -histoires trop tristes et qui économise la pitié, si congrûment! - -Donc, je resterai «dans la moyenne des faits». - -Pour être capable d'admettre les énormités, il faut une préparation -progressive. Moi-même, à mes débuts à la Maternelle, avant «d'être de -Ménilmontant», que de choses j'aurais obstinément rejetées comme -impossibles!... Allons, allons, gens ordinaires, gens «d'un autre -quartier», comment voulez-vous atteindre la même foi et la même -compréhension que moi, qui fus témoin de l'incident suivant! - -Un matin glacial, Marie Fadette, cinq ans, apparaît, tablier pas -boutonné, souliers pas noués, très pâle. (On connaît les différentes -pâleurs d'élèves; pâleur de faim, de froid, de phtisie, de mauvais coups -reçus...) Marie Fadette était d'une lividité insolite. Et puis, elle n'a -pas l'air d'arriver à l'école, elle a l'air d'aller ailleurs, de -déménager avec son panier. - -La directrice, non moins pénétrante que moi, l'arrête au passage, et -voici Marie entre nous deux. Aussitôt là, sur le couvercle du panier, -nous remarquons une large tache roussâtre. - ---Où as-tu mal? - -Pas de réponse. - ---Tu es tombée? - -Signe négatif. - ---Ta maman t'a corrigée? - -Même signe. - ---Eh bien, parle, voyons! - -Les enfants du préau se taisent un instant par curiosité, et -certainement aussi par instinct: quelque chose d'invisible est entré -avec Marie Fadette. - -Elle ne répond pas et, pendant la courte cessation de surveillance, un -gamin mal assis tombe du banc, tout d'une pièce, avec bruit. Sursaut de -Marie Fadette en arrière, et une pétrification épouvantée, les yeux -désorbités, la bouche béante, vers le camarade un instant étendu. - ---Va t'asseoir, dit la directrice soucieuse. - -Marie n'était pas placée depuis cinq minutes que deux hommes demandaient -Madame la directrice; chapeaux mous, vestons, grosses moustaches de -sergents de ville. Colloque rapide à voix basse, au-dessus de la -balustrade. - -Madame, pâle à son tour, se retourne vers les enfants: - ---Marie! Appelle-t-elle. - -Il y a vingt Marie dans le préau. Pourquoi Madame n'a-t-elle pas besoin -d'ajouter un nom? Pourquoi sa voix changée fait-elle comprendre de -quelle Marie il s'agit? - -Tous les enfants regardent Marie Fadette qui, seule, s'est levée. - -Quel pauvre petit être traversant le préau! Et quel aspect, le peuple -des condisciples! une attention, _un air d'expérience_, comme vers un -_spectacle d'arrestation_. Oh! la tête fatale de Bonvalot! Oh! -l'implacabilité présidentielle de Berthe Hochard! - -Marie Fadette sait qu'elle doit reprendre son panier. Je le lui donne; -il est vide. - ---Allons, viens, ma petite, dit un des hommes d'une voix autoritaire le -plus possible adoucie. - -Une si petite main s'avance, d'un geste _fini_, sans espoir!... Je -n'avais jamais vu si large poigne s'abattre sur l'innocence. Et jamais -plus il ne fut question de cette éclosion promise à la douceur des -jours, qui avait nom Marie Fadette. - -Eh bien, gens ordinaires, gens «d'un autre quartier», quand vous aurez -vu arriver à l'école une enfant de cinq ans dont la mère a été -assassinée pendant la nuit (l'imaginez-vous s'habillant seule, enjambant -le corps, prenant son panier?) quand vous aurez subi cette préparation, -nous nous entendrons peut-être et je pourrai _tout dire_! En attendant, -je suis obligée de rester modestement dans les faits moyens. - - * * * * * - -Les batailles se succèdent régulièrement, on se promet une tripotée pour -telle heure; cela fait partie de l'emploi du temps. Les batailles -complètent le devoir d'aller à l'école, n'est-ce pas surtout pour se -retrouver et se cogner que l'on afflue chaque jour à cet endroit -déterminé? - -Aujourd'hui encore Richard et Pluck ont à moitié assommé Tricot et -Kliner. Des passants indignés sont entrés prévenir la concierge de -l'école. La directrice a écarté les mains: «Nous ne pouvons pas les -tenir en laisse.» - ---Tu sais, ai-je dit à Richard, si tu bats encore Kliner je ne «change» -plus avec toi, tu garderas tes dessins. - -Et pour bien rester dans mon rôle, j'ai ajouté résolument: - ---Je «changerai» avec un autre. - -Car enfin, moi qui ne me bats pas, si je suis une vraie camarade, je ne -dois pas avoir d'autre préoccupation que de troquer mes bonbons contre -«quéque chose». - -Dans la rue, les plus pauvres se lorgnent de travers; ce sont toujours -les déguenillés qui «écopent». Les quelques enfants de commerçants, -représentent censément la classe aisée, subissent moins d'avanies; non -pas qu'ils vaillent mieux sous le rapport du caractère, mais l'éducation -est ainsi dirigée que les malheureux s'attaquent de préférence à la -misère; un qui a son tablier déchiré se moquera d'un qui a son pantalon -troué; un qui tousse enverra une poussade à un qui boite; la faiblesse -et la gueuserie attirent les coups. - -«N'élevez pas vos regards trop haut; luttez entre vous.--La violence -envers les faibles est permise: témoin l'action des parents sur les -enfants; témoin l'éternel refrain de style national: les étrangers nous -sont inférieurs, au physique, au moral, ce sont des misérables auprès de -nous, Grands Français, il faut les battre.» - -Du reste, l'éducation vient simplement en aide à la propension -naturelle: on incline toujours vers le plus facile à faire. Les bas -malfaiteurs dévalisent un débardeur, sur le quai, pour cent sous, plutôt -que d'assaillir une poche contenant cent francs. Les cochers d'omnibus -et les charretiers «ne se ratent pas», réciproquement; on jurerait -qu'ils ne peuvent s'en prendre à d'autres de la difficulté de vivre. - -Du reste encore, s'il en était autrement, les gens comme il faut ne -connaîtraient plus de sécurité, ou bien le monde changerait et--Dieu -merci!--le monde n'a pas envie de changer. - - * * * * * - -Pendant que ces pensées me tracassent, évidemment je ne sème pas les -éclats de joie, mais enfin, qu'est-ce que Mme Paulin peut bien me -vouloir depuis quelque temps? - -Elle m'engage doucement à quelques frais de toilette: «Je suis jeune, -agréable; malgré ma profession de femme de service, on pourrait me -remarquer tout de même, si j'avais un peu de coquetterie. On a vu plus -drôle que ça...» - -Pourquoi s'obstine-t-elle à un certain sujet de conversation? Elle se -demande «si je n'ai pas éprouvé des peines de coeur et si je ne suis pas -entrée ici comme une autre serait allée au couvent. Il ne faut pas ainsi -renoncer à la vie.» Textuel! - -Pas possible, Mme Paulin, vous avez trouvé cela toute seule? - -J'ai été obligée de lui déclarer sèchement que ces questions -personnelles m'étaient désagréables. On peut plaisanter une fois et -n'être pas disposée à continuer indéfiniment. - -Nous déjeunions. - ---Bien, a répondu de bonne grâce Mme Paulin, on ne parlera plus que du -service. - -Elle est allée hier porter une lettre chez M. Libois--affaire de -service--je n'ai rien à dire? déclara-t-elle. «Le délégué n'est pas le -monsieur qu'on pourrait croire: très simple et très délicat, il n'est -pas riche; il a de quoi vivre en s'occupant de publications; il se -spécialise dans les études sur la protection de l'enfance, car il a -beaucoup de coeur et--le plus étonnant--il est extrêmement timide.» - -Mme Paulin ne mangeait guère, elle épluchait sa nourriture, elle -s'adressait à son assiette plutôt qu'à moi. Un serrement d'estomac -auquel je suis sujette depuis quelques semaines me laisse peu d'appétit -et m'obligeait aussi à chipoter dans mon assiette. - -«Et Mme Paulin a pleuré la dernière fois qu'elle a vu M. Libois chez -lui, parce que cet homme-là est vraiment bon... parce que vraiment il -faudrait être barbare...» - -J'ai prié Madame Paulin de m'excuser: l'heure était sonnée, mon service -ne me permettait pas de rester dans la cantine. - - * * * * * - -Après les seules dispositions énergiques des enfants, n'oublions pas -celles des parents. Il ne se passe pas de jours que des algarades -fâcheuses n'éclatent devant la barrière du préau: invectives et menaces -lancées à pleine voix, contre les maîtresses, contre moi, contre «cette -sale administration». - -Hier. La mère Tricot vient chercher son garçon; la voici derrière la -balustrade, elle porte un paquet de linge mouillé sur l'épaule droite et -un seau avec battoir, eau de javelle, etc., dans la main droite; elle -conduit de la main gauche une fillette toute petite, et, bien entendu, -elle est enceinte. - -Tricot n'arrive pas à reconnaître son panier dans la rangée installée -par terre. La normalienne, qui est de service, le regarde farfouiller et -finit par appeler: - ---Rose; s'il vous plaît... - -Alors, la mère Tricot, à gorge déployée, contre la normalienne: - ---Mais reluquez-moi c'te mijaurée, c'te momie, qui ne peut seulement pas -se baisser! Il ne vous salira pas, ce panier... Dire que nous payons ces -propres à rien! Croirait-on pas qu'elle a pondu l'obélisque avec sa robe -noire? En v'là un métier de feignante... Enfin il ne sait pas, cet -enfant... il a besoin qu'on l'aide... et il est autant que les autres, -vous entendez, espèce de momie? il vaut mieux que vous, cet enfant-là. - -J'ai donné le panier. Tricot franchit la barrière. Sa chère mère, qui -réclamait si passionnément des égards pour lui, pose son seau par terre -et lui détache une formidable torgnole: - ---Mais aussi, tu ne peux pas le préparer d'avance, ton panier? - - * * * * * - -Les enfants gardent-ils de la rancune contre leurs parents, après avoir -été «corrigés»? Non, ils sont solidaires des parents, dont ils partagent -de bonne heure les souffrances et «ils comprennent les claques». Ils -s'habituent à être claqués comme on s'habitue à mal manger; on pourrait -même dire que, parfois, ils y prennent goût: certains parents ont la -taloche gaie, ils rossent jovialement, pour un peu on provoquerait les -«corrections». Et aussi, les enfants excusent les punitions même -injustes, qui s'abattent d'un coup, par la vivacité du sentiment; cela -n'a pas d'importance; on n'y pense plus, de part et d'autre, au bout -d'un instant. La punition réfléchie, celle qui s'aggrave de règlement, -est moins bien acceptée; les punitions de l'école, assumant un caractère -de permanence, pourraient rendre les enfants vindicatifs et sournois. - -Tricot n'a pas sourcillé, sa tête a seulement cogné contre la barrière; -chargé de son panier, il a eu la complaisance avisée de prendre à son -bras le seau de sa mère et, l'air entendu, il est parti devant, comme un -homme. - -C'est lui qui, d'un ton de médiocrité satisfaite, disait à Louise -Guittard en se frottant une bosse au front: - ---Pendant qu'a m'bat, on a la paix. - - * * * * * - -Je le répète, c'est une affaire de quartier: les parents ont une façon -particulière de comprendre leurs droits vis-à-vis de l'école--et une -façon non moins particulière d'aimer leurs enfants qu'ils rossent si -bien. - -On note d'abord curieusement la crainte, l'hostilité et l'exigence des -gens du peuple à l'égard de l'administration. «C'est nous qui payons; -les administratifs sont là pour nous servir», et, en même temps, pour -eux, l'école tient du bureau de bienfaisance. Ils s'humilient pour -obtenir la cantine gratuite, pour participer à la distribution des -galoches et des tabliers qui a lieu après la Toussaint, mais ils -s'humilient «à coup sûr». Ils prétendent céder en partie leur -progéniture à l'administration. - -Ainsi, une fois, Léon Ducret avait perdu une pièce de quarante sous en -allant faire une course pour un commerçant, sa mère est venue _réclamer_ -à la directrice, sans hésitation: - ---Madame, ce petit a perdu quarante sous, faudrait que l'école les -rembourse. - -Dans son idée, l'école était responsable du gamin. - -Les gens sont très pénétrés aussi du respect hiérarchique. Ils menacent -peu la directrice, mais ils se rendent compte qu'une institutrice -adjointe est une salariée d'un genre à part, guère mieux lotie -qu'eux-mêmes, et--selon leur expression vindicative--ils ne la ratent -pas: facilement, ils adressent une plainte à Monsieur l'inspecteur, ou à -Monsieur le directeur de l'enseignement, sur du papier de cérémonie, -avec force protestations de dévouement servile. - -Mais la voici, la note gaie, à propos d'affection paternelle: - -Quand la directrice siège dans le préau et qu'il ne s'agit pas de faits -très graves, les parents conversent avec elle, sur place, au-dessus de -la barrière, au lieu d'aller dans son cabinet. Si je me trouve occupée à -attifer des enfants, je ne me dérange pas; car,--par l'excès même de mon -anxiété observatrice,--j'ai pris un visage mort, un air de stupidité -laborieuse, tout à fait en convenance avec ma fonction,--aussi puis-je, -sans indiscrétion, rester près de la directrice: «Je n'existe pas». - -Donc, avant-hier, le père de Gillon se met à discourir pompeusement à -l'entrée du préau. M. Gillon, employé de bureau, est un parent -important, pour le quartier. Son fils--si triomphant de bêtise--est un -de ces enfants bien habillés, décoratifs, à qui l'on tient, parce qu'ils -rehaussent la population scolaire. - ---Voyez-vous, madame la directrice, je crains le surmenage pour mon cher -bonhomme; il est trop intelligent pour son âge, vraiment... - -La directrice écoutait debout, souriante, absolument charmante et -réglementaire avec ses beaux yeux bleus, sa maturité de blonde fraîche -et grasse. - ---Mais non, monsieur, je vous assure, dans nos écoles, le surmenage -n'est pas à craindre... Bien moins que chez les congréganistes, par -exemple, où l'on fait apprendre par coeur--où l'on fait étudier pendant -des journées entières sur des livres--ici, ce sont les institutrices qui -parlent tout le temps, l'enfant n'absorbe que ce qu'il peut absorber -naturellement, sans effort; les institutrices versent, versent à -profusion, mais ce qui dépasse la spongiosité intellectuelle de l'enfant -coule à côté... et voilà tout... ce sont les institutrices qui sont -surmenées: ce sont elles qui filtrent et refiltrent plus qu'elles ne -peuvent... - -Oh! la graduelle respiration, le progressif soulagement du bon père: - ---Ah! vraiment! madame... Cependant, je vois toujours les mêmes -maîtresses... - -Oh! le ton de persuasion empressée, l'heureuse dénégation de Madame: - ---Mais non, monsieur! en trois ans, nous avons eu Mlle Tourneur, morte -phtisique--elle était si faible, _savez-vous que les enfants la -battaient?_ Mlle Gagne a été enfermée pour maladie nerveuse; Mme Héron a -eu la fièvre typhoïde... et tenez, justement, Mlle Bord n'est pas -présente aujourd'hui, c'est une remplaçante... - -Oh, le balancement de tête satisfait, hautement appréciateur, de M. -Gillon! Oh, les deux bons sourires se comprenant, se félicitant, du père -et de la directrice! - -Je placerai ici un morceau de la seule histoire que je tienne de la -concierge de l'école. - -Un matin, environ un mois après mon entrée en fonctions, elle m'a priée, -une fois pour toutes, de l'excuser si jamais elle ne m'adressait la -parole. Elle avait failli perdre sa place pour avoir eu la langue trop -longue: depuis lors, elle était habituée à un mutisme complet. - -Sa mésaventure se rapportait à cette Mlle Tourneur, la phtisique frappée -par les élèves, et dont elle avait voulu indûment prendre la défense. - -Je ne reproduirai pas toute sa conversation. Seulement cette citation. - -Une fois, un monsieur philanthrope, délégué de l'enseignement à je ne -sais quel titre, fut introduit dans la classe de Mlle Tourneur, -inopinément, à un moment malencontreux. Quel était ce spectacle des -petits malheureux du quartier des Plâtriers _battant_ leur institutrice -parce qu'elle était malade, pauvre et trop douce! personne ne le dira. -Mais voici ce qui est arrivé ensuite: on a vu le Monsieur délégué venir -jusqu'à la porte de l'école, jamais plus il n'a pu se décider à entrer! -Il dévalait sur le trottoir, il toussait, tapait du talon... ah ouitche! -à peine dans le vestibule, il faisait demi-tour, la figure décomposée, -comme un poitrinaire à bout. C'était pourtant un gros sanguin décoré de -la médaille militaire, un ancien syndic de la boucherie, un homme qui -avait tué des boeufs... - - * * * * * - -A propos! ces dames ont épilogué avec effarement sur un départ -dramatique de M. Libois, dernièrement. La normalienne m'ayant hélé de -haut--de très haut--pour un enfant indisposé, M. Libois aurait fait mine -de s'élancer vers la normalienne, vers l'enfant, puis,--brusquement, -«pâle comme un mort» il se serait retiré. - -Il n'a pas le coeur solide, pour un médecin, M. Libois! Le plus étrange, -c'est que Mme Paulin, ensuite, jubilait et oeilladait vers la -normalienne avec méchanceté. - -Oui, tous les parents ont une façon d'aimer leurs enfants. Je m'étais -trompée sur le compte de certaines femmes mollasses,--de nature bovine -pour ainsi dire,--en les croyant complètement égoïstes et apathiques, à -cause de leur manie de geindre continuellement, d'être toujours en -traitement, d'avoir la tête entortillée, le cou raide. Évidemment, la -grande affaire de leur existence, c'est la conversation sur leur -santé,--non pas sur une autre misère, non pas sur leur condition -sociale, non!--sur leur malheureuse santé, sur leurs infirmités -féminines, sur leurs grossesses,--mais il ne faudrait pas confisquer un -bon point mal à propos à leur enfant! - -La mère des deux Pantins est venue, une fois, à la rentrée d'une heure, -déclarer véhémentement que, si son aîné ne sortait pas le soir avec _sa -croix_ qu'on lui avait retirée le matin, «ça ne se passerait pas comme -ça», et elle est restée tout l'après-midi, sur le trottoir, à faire le -siège de l'école, avec deux autres voisines solidaires. - -Oui, dans le peuple, on a beau laisser les enfants sans soins et les -brutaliser d'importance, on les aime et _on les respecte_. - -Un auteur latin a formulé cette belle maxime: le plus grand respect est -dû aux enfants. Cette déclaration fondamentale, je l'ai vue développée -dans les livres et sur la scène avec la puissante magie de l'art, je -l'ai vue magnifiquement obéie, dans la vie, par des gens de haute -situation ou de prépondérante intellectualité. J'ai perçu avec une -émotion palpitante, non seulement le respect, mais le _sacrifice_ dû aux -enfants. Mais quelqu'un m'a fait sentir la sainteté de l'oeuvre de race -_dans ma chair même_, «en pratique sublime». (je ne sais pas si je dis -bien, la valeur des termes m'échappe, je roule dans un abîme.) - -Elles étaient là--deux femmes singulières--qui parlaient haut devant la -porte, sous le réverbère, chacune tenue au jupon par une fillette -écoutant, le museau dressé, les doigts dans le nez. - -Sur une allégation dubitative, la mère de Léonie Gras a grandi, d'un -sursaut, devant son interlocutrice, et jamais tête renversée en arrière, -front superbe, bas de visage serré, paupières de Diane, n'ont exprimé la -sévérité d'un acte de devoir, avec plus d'effluves nobles: - ---Moi! ma chère, tout le temps que j'ai été enceinte, pas une seule -fois, je n'ai accepté moins de cent sous. - - * * * * * - -Eh bien quoi! Je ne suis plus moi-même, je le sais bien; je n'ai plus -d'ingénuité, plus d'ignorance, plus d'illusion. J'ai pourtant conservé -la faculté de rougir et certes mon sang se jette encore devant les mots -énormes, pour protéger ma dignité, mais on ne s'en aperçoit guère à -cause de mon teint de gras-double, de ma bouche au rictus blasé, de mes -yeux meurtris. - -Mon âme me semble encrassée sans remède, comme mes mains. - -Le dimanche ne me ressuscite pas. - -Qui n'a déjà remarqué une vieille fille, pauvre, seule,--vingt-cinq ou -quarante ans, sait-on?--se promenant, un jour de fête dans Paris? Quand -les familles passantes se mêlent du regard, du sourire, se sentent en -cohésion, en sympathie dans leur quartier, dans la ville,--la vieille -fille a beau vouloir ressembler à tout le monde et faire semblant -d'avoir un but, un motif de vivre,--comme on dégage l'être dépareillé, -sans attache, sans aimantation! - -Cet après-midi j'apercevais dans les vitrages mon corsage plat, mon -chapeau sans jeunesse, mon visage désabusé... Pourquoi cette manie de -frôler les boutiques? Pourquoi cette insoulevable timidité sur mes -paupières? Il ne me manquait plus qu'un livre de messe à la main. - -Mme Paulin, qui devait guetter le retour de ma triste promenade, est -venue me faire une visite dans ma chambre! - ---Une idée qui m'a prise par hasard, a-t-elle exprimé si bien, que la -préméditation n'était pas douteuse. - -Elle m'a raconté toute une période de sa vie: ses fiançailles, des -détails sur son défunt mari. Elle est arrivée, sans trop de maladresse, -à des considérations sur la nécessité du mariage; elle a recommencé des -allusions que j'ai supportées par faiblesse, par découragement. - -Certes, le moment avait été choisi à point. Accoudée à ma table de jeu, -dans une sensation affreuse d'abandon, je répondais par des haussements -d'épaules, par des mots d'indifférence à l'égard des décisions du sort. - -Oui! mais n'ai-je pas eu l'air d'acquiescer «à n'importe quoi»? Et j'ai -laissé formuler des conseils trop explicites,--presque des -«propositions»! - -Maintenant je me reprends. Quelle est cette nouvelle persécution? Ne -suis-je pas folle de l'avoir permise? Et vraiment, n'ai-je pas -entrevu...? - -Je me révolte! Chassons ces pensées. - -Non, abordons-les carrément, une bonne fois, pour en finir! Assez de -lâcheté, assez d'hypocrisie, assez de me tromper moi-même: _Mme Paulin a -une mission_ et depuis longtemps déjà; aucun doute là dessus. - -C'est prodigieusement bête d'avoir chargé de mission Mme Paulin, malgré -son âge d'expérience... à moins que cela ne soit profondément -«psychologique»... car, de qui aurais-je toléré les allusions si bien -réussies par Mme Paulin? - -Non! il n'y a là que de l'audace indécente et de la stupidité. L'affaire -est réglée. - - * * * * * - -Parfois, le matin, à six heures, rien que d'avoir traversé la rue -déserte, pleine de clarté, de fraîcheur et recueillie dans le -silence,--malgré çà et là, un vieux soulier, un morceau de corset, une -loque, épaves du mouvement nocturne,--j'arrive au travail, tout offerte -à la vie belle et généreuse. Mais je ne me sens pas uniquement dévouée -aux bambins, mon attendrissement trop féminin et pas assez maternel, -s'envole au delà de l'école. J'attrape alors mes torchons, je cherche -mes cuivres à frotter, les taches à enlever aux parquets du préau, des -classes, de l'escalier. - -Ah! quand la poésie vous lancine, quand votre substance voudrait -s'éparpiller en amour et recevoir le baiser de la nature entière, du -soleil, des arbres--le bon remède: frotter par terre, à genoux, brosser -avec rage, les bras nus! Va, rêve donc, sale bête! - -Ah! j'en ai étouffé des soupirs sous le bruit de la brosse de chiendent! -Ah! le besoin de parler avec intelligence et tendresse, j'en ai flanqué -de la potasse là-dessus! - -Et il faut ajouter que depuis trop longtemps Mme Paulin me couve avec -une affection patiente, avec une sorte de supplication, les yeux -humides: - ---Mon enfant, pourquoi te fais-tu du mal à toi-même? - -Assez! assez! je ne veux rien que de l'anéantissement. - -Enfin, après deux heures de suée, quand les enfants arrivent, je leur -appartiens sans réserve; aplatie, matée, j'ai pour eux une bonté de bête -de somme docile, éclopée, ils peuvent me tirailler, m'appeler, me faire -baisser et relever cent fois de suite, ils reçoivent tous le même -sourire usé, complaisant. Et Mme Paulin peut prendre ses airs penchés! - -Une sorte d'hébétement me béatifie; je juge les choses en «bonne femme». -Je ne pense plus, ou je pense court, niais, superficiel. - -Les tout petits, qui sont encore, dans une certaine mesure, de jeunes -animaux, me sentent une créature infime, pareille à eux; ils mirent leur -passivité dans la mienne; le plus qu'ils peuvent, ils se frottent à moi, -me tendent leurs yeux, leurs nez. Parfois, devant le lavabo, quand les -classes fonctionnent, je baise un petit museau mâchuré, qui comprend -bien que je ne suis pas d'un acabit raffiné. - -J'ai constaté que plusieurs enfants _ne savent pas embrasser_; oui, des -enfants, la réalisation, le symbole du baiser! C'est mignon, faible, à -peine éclos, ça devrait battre du bec vers vous comme ça ouvre les -yeux... Non! ce geste ne se pratique pas dans leur entourage, on ne leur -a pas appris, ils n'ont pas eu l'occasion... Ils veulent bien, ils -fouillent, ils appuient leur bouche maladroitement. Richard--je l'ai vu -souvent au clignement de ses yeux, à une nervosité des lèvres,--il -essaierait bien, mais il ne peut pas se décider... - -On n'imagine pas ce singulier effet: la première fois que, sur le point -d'embrasser un enfant, je me suis aperçue qu'il ne comprenait pas -l'intention de mes lèvres, cela m'a endolorie comme si je découvrais une -mutilation. - -Il y a des essais de baiser que l'on n'oublie pas. - -Un dimanche,--(j'avais lu, dans le journal, des histoires peu égayantes; -le crime du jour était celui d'un conscrit ayant assassiné une vieille -femme, sa bienfaitrice);--l'après-midi, au début de ma promenade, je -reconnais Bonvalot qui traînait lugubrement, à la chasse aux bouts de -cigarettes. Une impulsion irrésistible,--je ne sais quel besoin d'être -d'accord avec quelqu'un,--m'a fait l'appeler: - ---Veux-tu qu'on soit amis, tous les deux? - ---Ça m'est égal... - ---Quand tu n'es pas à l'école, le dimanche matin, il faut venir me voir. -J'ai des livres à images, j'ai des choses à manger et puis, j'ai des -sous... Tiens, entrons au bazar, je veux t'acheter ce qu'il te plaira; -choisis... Bon! mais tu vas m'embrasser. - -Bonvalot est un de ceux qui ne savent pas. Il a posé, enfoncé son museau -près de mon oreille; et je le certifie,--j'ai senti à mon cou, le froid -impressionnant de son nez, comme le froid de l'objet qu'il avait choisi -avidement, sans hésitation: un couteau. - - * * * * * - -Mais pourquoi ces histoires de caresses? - -Je vis dans une obsession continuelle: un danger moral me menace. - -Mme Paulin ne m'entretient plus de rien hors les questions de service, -et elle me persécute davantage que si elle disait les préoccupations -inscrites sur son visage. Ses yeux me suivent et me tourmentent. - -Heureusement que j'ai mon précieux dérivatif! - -Aujourd'hui le lessivage a fonctionné rudement; j'en suis tout avachie. -Ce soir, le coude sur ma table, je souris à tout ce qui me passe par la -tête... Bonjour, Tricot... Celui-là, pour donner un baiser, il ferme les -yeux et il tire le gosier, comme s'il avalait un cachet trop gros. - -Aux environs du jour de l'an, quand il a gelé si fort, la dame -patronnesse en deuil, qui apporte tant de bonbons, assistait à une -récréation dans la cour. Tricot se trouva près d'elle, arrêté; on voyait -sa chair des cuisses, on devinait que le tablier ne recouvrait aucun -vêtement chaud. - ---Mon Dieu, ce pauvre amour, comme il doit avoir froid! dit la dame avec -un mouvement de recul. - -Je me rappelle la mine de Tricot, cherchant autour de lui, par terre, où -était le chien, la bête soignée, qui inspirait si douce pitié à la belle -dame. Puis-je faire autrement que de sourire, très amusée? - -Vraiment, je me trouverais dans un état excellent, s'il n'y avait pas -cette Mme Paulin qui me plonge dans la honte avec ses mines de -garde-malade fanatique, implacablement décidée... - -Je lui tiens rancune d'avoir prononcé des paroles insensées qui, -maintenant, me donnent à l'infini le sentiment de ma déchéance. - -Je considère comme criminel de présenter à notre détresse une espérance -irréalisable... - -Une espérance?... Alors, mon mal, ce n'est pas la volonté de refuser?... -C'est la timidité de croire? - -Je m'égare, je ne sais plus lire en moi-même. Je voudrais m'en aller -loin, loin... être morte. - - * * * * * - -Ma déchéance s'accomplit si manifestement que j'éprouve une admiration -obséquieuse pour plusieurs enfants chez qui subsistent des lignes de -distinction et de beauté. - -Ce matin, Irma Guépin et Léonie Gras tournaient une corde, Julia Kasen -sautait: brune, mince, tablier noir serré, chaussettes noires, les bras -collés au corps, elle dansait sans autre mouvement que le rebondissement -rythmé d'un objet élastique. Cette impassibilité officiante n'appartient -qu'à Julia; il semble que des effluves divinisent son visage fixe. Une -forme féminine très pure vous reste dans les yeux, monte et descend, se -balance comme un insecte dans le soleil... Je revenais de mon service -des cabinets, j'ai arrondi de gros yeux indolents, telle une servante -commune qu'émerveille sincèrement la finesse aristocratique de sa jeune -maîtresse. - -Un peu plus loin, dans la cour, une autre satisfaction m'a requise: la -Souris a adopté les deux petites Leblanc dont la mère a «filé». Sans -négliger «le poussin», très réellement et sans comédie, elle les a -prises sous sa garde. Elle arrange leurs cheveux, leur col. «Tu n'as pas -oublié ton mouchoir, aujourd'hui? demande-t-elle, donne-le, tu as du -noir au front.» Elle pose les questions que doit poser une mère: -«Combien de bons points, ce matin? Et toi, as-tu bien mangé?» Elle -répète la morale des mamans: - ---Voyons, tenez-vous droites, ne faites pas de grimaces. - -Il faut voir la confiance tranquille des deux pauvres petites, si -désemparées depuis leur abandon. - -Comment l'aimant a-t-il agi entre la Souris et les deux Leblanc? -Mystère. Mais là, vraiment, les deux innocentes ne sont plus sans mère, -une fois arrivées à l'école. - -Des écroulements d'énergie physique, chez moi, coïncident avec une -cessation totale de la pensée. - -_Quelqu'un_ est venu aujourd'hui à l'école, après une longue absence -inaccoutumée. - -Toute l'école avait remarqué cet espacement de visites. Ces dames en -conféraient tout haut, à chaque instant. - -A entendre ces manifestations d'étonnement, Mme Paulin avait une -extraordinaire façon de baisser les paupières et de serrer la bouche: -«Nous attendons!» semblait-elle répondre. - -_Quelqu'un_ est venu... Les circonstances m'ont heureusement permis de -rester cachée dans la cantine, affalée sur une chaise, le cerveau -paralysé. - - * * * * * - -Ah! la bienfaisante fatigue! Je n'ai retenu que des choses touchantes, -aujourd'hui. - -La mère Doré a apporté un bouquet de deux sous à Mme Galant et elle a -dit: - ---Tâchez donc de pousser Marie pour le chant, elle vous a un aplomb -insensé; elle ferait très bien une chanteuse de concert; avec un aplomb -pareil, si jeune, il y a de l'avenir. - -Les mêmes femmes capables de scandale, d'injures, de menaces contre les -maîtresses, ont leurs moments d'amabilité. Certaines ouvrières envoient -des articles de leur fabrication; la mère de Léon Chéron qui -confectionne des bigoudis en donne un petit paquet, de temps en temps. -J'ai vu Tricot, une branche de fleurs à la main, écarter la populace -impressionnée: Arrière, donc! - - * * * * * - -Rien que des choses touchantes. - -Louise Guittard manquait à l'appel depuis trois semaines, j'avais -entendu parler d'un coup de pied trop sévère lancé par son pseudo-père. -A quatre heures,--le rang conduit au coin de la rue,--j'ai appris -qu'elle avait la jambe cassée: une chûte dans l'escalier,--dit-on, sans -insister,--il a fallu la placer à l'hôpital. - -Sa mère s'était arrêtée devant la porte de l'école, après avoir -communiqué des nouvelles à la directrice. Tout un groupe de femmes -bavardait avec elle. - -Et voilà que j'entends, au passage, une voix émue, heureuse: - ---Pauv' gosse! d'avoir la jambe cassée, elle n'a jamais été à pareille -fête! - -Je suis demeurée ébahie devant l'air émerveillé, attendri de toutes les -ménagères, y compris la principale intéressée. Du reste, celle-ci m'a -saisie par le bras et m'a fourni des explications avec complaisance et -fierté, pour m'éblouir en même temps que les autres commères: - ---Figurez-vous que Louise a un lit! un vrai lit! du linge blanc! des -repas réguliers... Madame la directrice l'a visitée et lui a apporté une -poupée. - -C'est une joie qui emplit les coeurs et gagne tout le trottoir; le -rassemblement augmente: décidément, d'avoir la jambe cassée, elle n'a -jamais été à pareille fête! Pauv' gosse, quel bonheur pour elle! Les -yeux en sont humides. - -Une pointe d'envie se discerne dans l'enchantement de certaines mamans -et des regards se promènent sur des moutards, comme si l'on cherchait ce -qu'on pourrait bien leur démolir. - -J'ai béni le sort, comme les autres bonnes femmes. Et je voudrais bien -rester toujours ainsi approbatrice: le corps mou, le cerveau mou. - - * * * * * - -Quand la gaieté s'y met, elle peut atteindre au formidable. Un souvenir -du matin m'est revenu, comme j'allais me coucher. Assise au bord de mon -lit, je me suis abattue, la tête dans l'oreiller et j'ai ri -silencieusement, j'ai ri à mourir. (Vous sentez toute votre substance -qui fond, s'écroule et s'en va; un évanouissement terminerait ce flux -incoercible si vous ne vous leviez pour suivre les murs à tâtons...) - -La mère de Louise Clairon a demandé la cantine gratuite pour son enfant. - -On a envoyé à la directrice les rapports et certificats nécessaires en -l'occurrence. J'ai pu jeter un coup d'oeil dessus. - -Il y a un rapport du commissaire de police: trois lignes, pas plus, -c'est laconique et grand. - -Si quelqu'un y résiste, c'est que--selon toute probabilité--mon hilarité -avait une source maladive. Mais, peut-être aussi, manque-t-il ce fait -d'avoir vu l'air de dénûment affamé de Louis Clairon, ce matin même: un -enfant qui n'a pas eu sa soupe et qui arrive blême, verdâtre... - -Trois lignes, puis un point, c'est tout: «La nommée femme Clairon a vécu -pendant plusieurs années avec un individu qui l'a abandonnée, n'a laissé -que deux manches de parapluies.» - - - - -VIII - - -Toute la semaine, j'ai gardé un rire nerveux, effrayant, un rire «de -Saint-Guy». - -Enfin, dimanche, la mesure a débordé: Mme Paulin m'a fait une seconde -visite, en grand apparat: nu-tête, mais des mitaines noires, une chaîne -de cou dorée, l'air d'une charbonnière glorieuse. - -Alors, j'ai eu une crise de larmes telle que la couturière phtisique, ma -voisine, a dû perdre plusieurs sous à écouter la scène derrière ma -porte. - -J'espère que maintenant je suis guérie. - -Nous étions assises face à face, Mme Paulin sur le bord de la -rocking-chair, moi sur le bord du lit. - -J'ai vidé mon coeur: - ---Eh bien, oui, si vous voulez le savoir, j'ai dû me marier avec un -galant homme élégant, instruit--qui m'a lâchée parce que je n'avais plus -de dot. Oui! je suis couverte de diplômes! Oui j'étais une demoiselle du -monde... Et je ne veux plus recommencer l'expérience. Est-ce que je sais -si l'on ne se moque pas de moi?... Sans doute, on a besoin de -documentation, l'on veut voir... on a trouvé le cas bizarre... Je ne -suis pas à marier!... On ne bafouera pas ma tendresse une seconde -fois... Et d'abord une sorte de contrat d'honneur m'empêcherait -d'abandonner ces pauvres enfants qui m'ont donné leur affection et qui -ont besoin de mon dévouement... Tenez, si je me mariais, je voudrais, en -guise de dot, adopter un des plus misérables... Louis Clairon... que je -dirais mien et je voudrais être épousée pour mon déshonneur... -Laissez-moi!... Et puis, vous savez: _quelqu'un_ me gêne, m'excède, je -ne veux plus _le_ voir à l'école... et je vais demander à permuter... -Laissez-moi, je veux changer d'école. - -Mme Paulin a eu l'intelligente bienveillance de ne pas m'interrompre. -Ensuite elle m'a essuyé les yeux, elle m'a consolée par de vagues -paroles accommodantes, elle s'est bien gardée de discuter: tout ce que -j'ai voulu m'a été concédé, promis, comme à un enfant gâté. - -Elle m'a embrassée avant de partir. Je me rappelle maintenant qu'elle -n'avait pas précisément l'air d'une personne qui a perdu la -partie,--sans doute la satisfaction de connaître «mon histoire». - - * * * * * - -25 mai.--Ce matin, dans la classe de la directrice, je me suis agitée -comme une folle, à entendre professer la normalienne. Les tout petits se -sont amusés: à leur idée, je faisais la comédie sans guignols. - -«Un Arabe mourant de faim dans le désert, trouve un sac d'argent; il -aurait bien préféré trouver un sac de dattes, aussi rejette-t-il avec -dépit ce trésor inutile. Morale à développer: l'argent ne rend pas -heureux, il faut le laisser aux gens déraisonnables.» - -Je dénonce la tromperie malfaisante de cet enseignement, puisque -l'argent est le sang vital des sociétés actuelles. Déplorez le fait, si -vous voulez, mais ne faussez pas la réalité. - -Ah! les bons élèves crédules, Léon Chéron, Irma Guépin, la Souris! Ah! -mes pauvres visages pointus!... à l'assassin! à l'assassin! - - * * * * * - -J'étais donc dans une disposition d'esprit défavorable; à la sortie du -déjeuner, la mère de Vidal--le bossu ornithobatracien--a voulu -absolument bavarder un peu. - ---Votre Eugène n'a pas de chance, dis-je, il me semble que son cou et -son épaule se paralysent, sa tête ne tourne plus... - -Très misérable, un nourrisson sur le bras, la mère Vidal détient un -accent d'acceptation résignée impossible à imaginer; elle vous expose, -avec une conviction irrécusable, des nécessités stupéfiantes:--Le père -était alcoolique; n'est-ce pas, c'était forcé: il avait été au Tonkin -cinq ans... il avait la médaille, c'était forcé qu'il soit -alcoolique--et _vous savez_ comme les alcooliques ont des enfants, à -chaque coup, ça ne peut pas rater, _vous_ le _savez_... et bien tous les -enfants que j'ai eus avec cet homme-là sont morts, sauf Eugène, ils -étaient tous estropiés... (_Tous_, on dirait qu'il s'agit d'une -quantité, une vingtaine au moins.) J'en ai d'autres de meilleure -santé,--ajoute-t-elle d'un air récompensé, avantageux, (et comme -un commerçant dirait: j'ai des produits d'autres marques -meilleures),--tenez, en v'là un, d'un cocher, il n'aura qu'un peu de -coxalgie, là, dans la hanche... - -Elle secouait sur son bras un avorton ratatiné, verdâtre, inerte. - -Par une subite et puissante clairvoyance, devant cette femme -inconsciente et ses deux lamentables procréations, ma mauvaise humeur a -laissé l'école et s'est attaquée aux parents. - -Gare à vous! voilà du nouveau. - -L'année scolaire prendra fin dans deux mois, mon expérience grandit. Ce -soir, je suis très forte. Les objets autour de moi projettent une -médiocrité austère. Ma privation, toute ma privation de fille pauvre -m'élève à la vision justicière. Le silence de ma chambre--comme le calme -en moi--est solennel. Je touche à la vérité. - -La mère Vidal est là, dans ma pensée, avec ses deux avortons, qui attend -un verdict,--et d'autres sont là qui attendent de comparaître... Et je -sais maintenant que la sévérité première de mon jugement portera sur le -_crime des parents_! - - * * * * * - -Il faut dire d'abord que j'ai des motifs d'être si hautement calme!... - -_Il_ ne vient plus! - -J'exagère ma placidité jusqu'à l'insolence devant Mme Paulin. - -L'école est plongée dans la stupeur par cette disparition inexpliquée: -un mois entier! - -Je me sens très bien, très à l'aise... à part quelques étourdissements, -vite dissipés, le matin. - -Et Mme Paulin ne bronche pas, quoique j'atteigne à l'inconvenance -odieuse par mes attitudes froides, sereines, par mon air «de n'avoir -jamais entendu parler de rien...» - -Quelles menaces lui a-t-on faites?--et quelles promesses ensemble?--pour -qu'elle observe une telle résignation! - -(Non! vous m'aimez bien sincèrement, Mme Paulin, et c'est à cause même -de la force prise en votre affection, que--telle une enfant ingrate,--je -suis méchante à plaisir. Oh! comme vous m'aimez de toute votre âme de -peuple! Et comme, là, vous m'êtes supérieure!... Jamais je ne serai -«peuple» autant que vous, au point de vue de l'affection dévouée. Et -j'ai beau vous aimer aussi,--je ne peux pas renoncer à la perception de -faire souffrir à mon tour.) - -_Il_ ne vient plus! J'en ris sous cape en traversant les classes. - - * * * * * - -Mais il ne s'agit pas de cela. - -Des images stationnent dans ma mémoire,--comme les femmes dans l'entrée -de l'école,--des images barbares que j'aurais toujours voulu laisser -dehors... Je vais «juger!» - -Il y a quatre frères et soeurs du nom de Ducret, à l'école; des enfants -malingres, avec accentuation à mesure que les âges descendent, mais -aucune difformité; ils n'ont d'effrayants que les yeux, hagards, trop -écarquillés et vacillants. Généralement, leur panier contient la valeur -d'un sou de pain pour eux quatre. Ils ont toujours faim, leurs yeux de -fringale vous suivent dans le préau, dans les classes, dans la cour. Un -jour de cet hiver, nous avions commencé de déjeuner, madame Paulin et -moi; après quelques bouchées nous avons cessé, nous ne pouvions plus -consommer notre pain; et madame Paulin a dit le motif: «on sent la faim -des Ducret, d'ici...» - -Trois de ces enfants s'en vont seuls, à quatre heures, mais la mère -vient chercher le dernier, âgé de deux ans, parce qu'il a des vertiges, -de temps en temps, il tourne sur ses jambes et tombe comme une masse. - -La veille de Pâques, on l'avait oublié, je dus le reconduire à sept -heures, rue des Panoyaux. - -La concierge rit sur mon passage. - ---Ah! vous auriez attendu longtemps qu'on aille vous le réclamer! Le -père est rentré plein d'absinthe, y a de l'occupation là-haut. - -Je monte et je trouve, dans l'escalier, assis de marche en marche, -d'abord les trois Ducret de l'école maternelle, puis trois autres plus -âgés. Ils devaient être là depuis longtemps et, d'après leur façon de -regarder la porte du logement, ils attendaient, pour entrer, la -terminaison d'une chose ordinaire se passant à l'intérieur. Mais je n'ai -pas deviné cela, sur le moment; je suivais mon petit, en ne pensant -qu'au vertige. Il file devant ses frères, va jusqu'à la porte et la -pousse; mal fermée, elle s'ouvre toute grande. - -En face, je vois le lit, un homme et une femme pris à l'improviste. Des -jurons de l'homme et une voix plus gênée: «Allons, entre et ferme la -porte.» - -Eh bien, je le déclare, renseignée par une horreur inexprimable et par -ma pitié pour les petits Ducret si affreusement misérables, il existe un -crime de lèse-humanité qui s'appelle: le crime d'avoir trop d'enfants. - - * * * * * - -Mais voici une autre comparution. - -C'est dans la rue grouillante et malpropre. La journée finie, la mère -Fondant et une de ses amies m'ont entreprise; nous obstruons le -trottoir; l'haleine fade d'une allée d'hôtel meublé nous caresse le -visage, il fait doux et humide, et, comme dit Mme Paulin, «le temps est -à l'amour». - ---Quand on a beaucoup d'enfants il faut bien taper dessus, affirme la -mère Fondant... ou alors faudrait être très riche... - ---Oui, dit l'autre femme en riant à dents blanches vers un gaillard qui -l'a bousculée, de cogner sur les grands ça aide à élever les petits. Pas -vrai, Rose? - ---Écoutez, les enfants qui pleurent, ce n'est pas gai... - ---Rose est faignante... - -De là une dissertation sur la façon de «corriger» les enfants; le -battage des enfants étant assimilé à une nécessité domestique, telle que -le battage des tapis. - ---Ça ne se bat guère avant cinq ou six mois. - ---Le matin de préférence, ça les remonte pour la journée. - ---Dame! le dimanche, ils écopent davantage, parce qu'on a plus de temps. - ---Moi, les miens je les ai toujours époussetés avec une baguette, parce -que, chez mon père, autrefois, y en a eu un d'éborgné par un coup de -poing; alors, c'est dans la famille: ma soeur aussi, les siens ne sont -rossés qu'à la baguette. - ---Quand mon quatrième est né, j'étais si en colère que je n'arrêtais pas -de cogner sur l'aîné comme si c'était de sa faute: «toi, chameau, si tu -n'étais pas là, ça ne m'en ferait pas quatre.» - ---Enfin, Rose, venez-vous prendre un verre, on est toute en beurre de ce -temps-là? - ---Vous savez bien qu'elle ne peut pas, avec sa gastralgie. - - * * * * * - -Je me rappelle, en effet, la mère Fondant amenant ses trois enfants à -l'école et poussant à part l'aîné Gaston: - ---Celui-là, madame, n'ayez pas peur de taper dessus, c'est un sale -enfant! il a tous les défauts! - -Elle criait ces mauvaises paroles avec une passion sincère, saisissante. - -Pauvre bambin inerte! «Tous les défauts!» Il ne parlait pas, n'agissait -pas, il ne cherchait qu'à se cacher; sitôt lâché par sa mère, il se -réfugiait effaré dans les jupes de la maîtresse présente. Pareil à un -chien qui discerne les personnes amies des bêtes, il m'avait devinée, sa -préférence était pour moi. Aux heures de présence dans le préau,--à -moins d'employer la menace,--il me suivait partout en tenant un coin de -mon tablier. «Il ne me gêne aucunement, disais-je à la directrice» et, -le plus souvent, on tolérait sa manie. Ma pitié pour lui différait -complètement de mon affection souriante pour Irma Guépin, «ma fille». - -Son âge le plaçait chez Mme Galant; mais il se désolait tant de monter -l'escalier sans moi, qu'on le laissait dans la petite classe. (Je crois -aussi que, chez Mme Galant, il faisait un pendant trop lamentable à -Berthe Hochard). - -Assis au premier rang, dans la classe de la directrice, les mains sur -les genoux, une épaule remontée par l'habitude de la peur, avec sa -figure trop longue, toujours pochée, on aurait dit qu'il comptait -interminablement les coups reçus et les coups à venir; à chaque bruit de -l'école un peu accentué, râclement de galoche, ou bien choc sur le bois -du bureau, une secousse remuait son dos étroit, cassé, osseux. Quand la -directrice racontait de gentilles historiettes: «Vos parents sont -bons--ils n'agissent que pour votre bien--votre papa et votre maman se -donnent beaucoup de peine pour que vous ne manquiez de rien...» je me -suis souvent demandé comment elle n'était pas fascinée par le poche-oeil -de Gaston Fondant, irradiant vert, jaune, noir, à la rencontre de ses -paroles. - -Pendant la récréation, Fondant restait isolé, immobile contre le mur ou -contre le marronnier. Les autres gamins, quoiqu'ils fussent pour la -plupart des enfants battus eux-mêmes, le délaissaient, sans affectation, -par instinct simplement: il sentait trop les coups. De temps en temps, -seulement, l'un des quelques enfants gâtés de l'école, s'approchait, -venait flairer avec une curiosité prudente la chair massacrée de -Fondant. - -A la voix de sa mère, le soir, son peu de sang se sauvait du visage et -se cachait vite dans son coeur. - ---Hein! croyez-vous, il ne veut pas venir, il coucherait à l'école, -grinçait la mégère. Ah! le sale enfant! il est jaloux des autres... -Quant à ça, tu peux y compter, plus tu auras de frères plus tu recevras -de râclées! - - * * * * * - -Oui, je le crie, je l'affirme, je le râle: les pauvres commettent un -crime en ayant beaucoup d'enfants, puisqu'alors--selon leur propre -théorie--ils sont _obligés_ de les maltraiter. - -Et l'abomination va bien plus loin qu'on ne pense: si la famille est -mauvaise, l'école est mauvaise à proportion, puisque son enseignement -moral est basé sur la famille supposée parfaite. - -Le jour où j'ai débuté, Mme Paulin m'a offert cette sentence en cadeau: -«Quand il y a tant de brutalités à la maison, il en faut absolument à -l'école.» - -Et ses explications ont rembarré mon refus: - ---Il est bien entendu, d'après le règlement, qu'on ne frappe jamais les -élèves: aucune punition corporelle. Si l'on nous questionne, ça ne fait -pas de doute... Cependant, voyez la directrice, les adjointes... -Premièrement, les parents disent: «Cognez, je vous y autorise,» et -souvent ils montrent la manière de s'en servir: «Pan! du pied--pan! du -poing, suivez le mouvement, n'ayez pas peur;» mais ensuite, il y a un -fait: quand un enfant est très misérable, on ne peut pas s'empêcher de -taper dessus... Vous verrez vous-même, ma bonne Rose, la main sur le -coeur, on ne peut pas... Ça coûte si peu et ça soulage tant!... Il faut -connaître l'agacement d'avoir deux cents gamins autour de soi!... -Parfois on se soulage sur quelques uns, pas très méchants, de ne pouvoir -taper sur d'autres plus insupportables... On se cache le mieux possible; -la précaution est superflue: les misérables savent leur sort inévitable -et les quelques autres qui excelleraient à se plaindre si on les -frappait, trouvent juste que l'on maltraite de plus malheureux qu'eux... -Vous verrez, vous-même. - -Et ici une digression. A mon tour d'être jugée. - -Je n'avais jamais parlé, dans mes notes, de Gaston Fondant, par une -sorte de coquetterie. L'ayant un peu adopté, cet enfant, je n'allais pas -m'en vanter. Sainte fille, va! Bonne et modeste, quoi! toutes les -qualités. - -Comédienne! - -Ce fut un de ces jours printaniers où les bâtiments administratifs -suintent une austérité froide en contradiction avec la nature et avec le -besoin d'affection et de sécurité que l'on porte en soi. Et, il faut le -dire aussi, un jour de persécution de Mme Paulin. Je terminais cette -séance de prison dans un état d'agacement égoïste. Gaston Fondant et ses -deux frères restaient les derniers dans le préau; je rangeais pour -n'avoir plus qu'à balayer après leur départ. - -Gaston avait voulu me suivre, selon l'habitude, en trottinant accroché à -ma jupe. Je l'avais renvoyé: «laisse-moi!», de telle façon qu'il était -allé se blottir près de ses frères. - -Comme je portais la corbeille débordante de papiers récoltés dans les -coins et sous les bancs, il tira mon tablier au passage; des papiers -tombèrent. Je me baissai, posai la corbeille par terre et, avant de rien -ramasser, d'une impulsion nerveuse irrésistible, je lançai une claque à -l'enfant. Moi! j'ai fait cela! - -Mme Paulin me l'avait annoncé: «On ne peut pas s'en empêcher.» - -Oh! ce fut affreux; mes doigts--faute de trouver assez de -ressort,--avaient atteint les petits os! Et la chair était si pauvre -qu'elle ne rougit même pas sous le choc! Puis, je vis cette tête -d'innocent préparé «à en recevoir encore», qui s'était levée de surprise -et demeurait offerte. Les yeux disaient: «Toi aussi? Et bien, va, -fais-moi du mal si ça te soulage... mais oui, c'est dans la nature des -plus forts de torturer... j'ai déjà tant souffert... un peu plus, un peu -moins...» - -Et puis, comme ma gifle restait isolée, il y eut une espèce de sourire: -je ne t'en veux pas, va! dans le fond, tu n'es pas méchante... tu ne -savais pas, hein? - -Après ce jour-là, Fondant continua de se réfugier en moi, mais sa main, -à mon jupon, ne s'attachait plus avec autant de ténacité. Des remords -creusaient ma conscience véreuse: ma brutalité n'avait-elle pas retiré à -cet enfant la dernière croyance en la Bonté? N'avais-je pas lâchement -abattu sa mourante volonté de vivre? Il ne se jetait plus dans moi à -corps perdu, il me sondait avant: veux-tu? et ses yeux jaunâtres -exprimaient un souvenir qui me lancinait. Je lui trouvais une langueur -pensive «de malade qui aurait pu être guéri». Autrefois, je m'adressais -à lui par des mots espacés: «te voilà?... viens!...» le silence entre -nous était naturel et plein de signification. Après ma brutalité, -j'aurais voulu lui parler davantage et je ne pouvais pas... rien ne -sortait... J'essayai de lui caresser la joue, mais il eut peur de ma -main et sa chair en coton fit rétracter mes doigts. - -Enfin, un matin, la Souris tirait mon tablier dans le préau: - ---Rose, Rose... - -A force d'être assourdie, on prend l'habitude, avec les enfants, de ne -presque jamais répondre au premier appel. - ---Rose... - -Puis, on répond sans écouter, ni regarder: - ---Oui, oui, bon... - -Cependant la voix de la Souris vibrait autrement qu'à l'ordinaire. - ---Eh bien, quoi, Rose? qu'est-ce qu'elle a fait Rose? demandai-je. - -La Souris haussait vers moi des yeux de ciel, un front comme le miroir -de ma propre conscience, un visage grave sur lequel était imprégné de -l'ineffaçable: - ---Rose, Fondant est mort. - -Eh bien, oui, na! Je suis mauvaise, je le sais bien... l'école aussi est -mauvaise et l'on ne voit partout que crimes contre l'enfance. - -On vous assène, à chaque instant, sur la tête, «les prérogatives du père -de famille», qui donc revendiquera contre tout le monde les droits -criants de l'enfant? Non seulement l'enfant a le droit qu'on ne -l'empoisonne pas d'alcool et qu'on ne l'empoisonne pas de croyances -asservissantes, mais il porte en lui l'exigence essentielle _de ne pas -avoir trop de frères et de soeurs_. (On laisse bien aux légumes, dans -les champs, la quantité de terre voulue pour qu'ils poussent!) - -Et voici des visions qui comparaissent pour hurler cette dernière -justice. - -Voici des gamins de six ans, noués, arrêtés dans leur croissance, -atrophiés sans espoir, par la fatigue de porter continuellement les tout -petits sur les bras. - -Voici des fillettes, vieilles à treize ans, usées littéralement par le -soin de la marmaille. Celle-ci, c'est Joséphine Guépin, qui vient -chercher sa soeur et ses deux frères, je ne l'ai jamais rencontrée sans -un enfant au bras et un autre à sa jupe; elle est finie, le dos rond, le -buste déjeté. Elle reste un instant le bec ouvert avant de parler, le -temps de gonfler un peu sa poitrine aplatie, et, les yeux ternes, elle -me dit sans rancune, sincèrement: - ---Maman s'en fiche d'avoir des enfants, _c'est moi qui ai tout le mal_. - - * * * * * - -Voici les trois enfants Chéron qui s'approchent. Trois qualités de -produits: bonne, médiocre, mauvaise. L'aîné, Léon, six ans, a été élevé -par sa mère, c'est un bon petit garçon, à intelligence droite, à volonté -assez accentuée. Le second, quatre ans, a été mis en nourrice, il a -souffert, il est moins intelligent, moins énergique. Le troisième a été -confié à la crèche. Les enfants de la crèche se reconnaissent entre -tous: ils sont plus vieux, plus décolorés, plus mécanisés; ils portent -en bêtise sournoise la marque de l'élevage administratif. - - * * * * * - -Juin.--Aujourd'hui, à déjeuner, Mme Paulin m'a annoncé un décès par -accident: chez les Tricot, le dernier né a été étouffé dans la nuit. - ---On n'y comprend rien, me dit-elle, faut que la mère l'ait pris -machinalement en dormant, car le soir elle l'avait arrangé au mieux. -N'est-ce pas, on n'a ni la place ni la literie suffisante, on est obligé -de coucher le petit dernier dans le lit des parents: comment empêcher -qu'il roule par terre ou qu'il soit écrasé? Eh bien, on a un excellent -moyen, employé dans toutes les familles, surtout en été: la mère dort -sur le dos, le petit entre ses jambes; rien de plus pratique, et aucun -danger; il peut balloter à droite, à gauche, il ne tombera pas et il est -très bien, là dans le creux. Je vous dis, c'est le bon système: chez les -Pantois, le ménage n'a qu'un lit d'une personne, deux gamins dorment par -terre, le père dans le lit couche, _de champ_, contre le mur et le -dernier gosse entre les jambes de la mère; bonté divine! il n'y a pas un -pouce de terrain de perdu. - -Tout de suite, je saisis l'occasion: il va m'être facile de démontrer -que ce n'est pas aimer les enfants, ni rendre service à la société, d'en -avoir quatre quand on ne peut en loger, en nourrir, en soigner que deux. -La belle avance pour le pays d'assumer des frais de végètement et de -mortalité! - -Mais, Mme Paulin m'interrompt, la mine grave et, avec un accent -religieux: - ---Une grande famille, c'est toujours beau; ainsi, chez moi, nous étions -_une belle famille_: onze enfants. - ---Tous vivants? - ---On ne sait pas. - ---Comment? on ne sait pas? - ---Dame, non! Sitôt qu'un avait dix ans, il partait, cédé à des maîtres -pour sa nourriture; on ne le revoyait plus jamais. Je ne connais pas six -de mes frères et soeurs. Mais enfin: onze enfants, c'est une belle -famille et mes parents, à cause de cela, avaient bien de la -considération, jusque dans les pays d'alentour. - -Mme Paulin, attendrie, levait des yeux extatiques. Une immense lassitude -a coulé par mes membres, je n'ai même pas essayé d'exposer que la -famille cesse dès qu'il y a trop d'enfants, puisque, forcément, on ne se -connaît même pas entre frères et soeurs. J'ai mis plusieurs minutes à -plier ma serviette dans la perfection et Mme Paulin a dit: - ---Nous sommes riches, vous mangez de moins en moins. - -(C'est vrai: je perds l'appétit. Je suis brisée sans avoir travaillé. Je -subis des attendrissements qui ne se rapportent pas aux enfants... - -_Il_ ne vient plus. J'ai obtenu satisfaction. Dans la journée, je me -plais à observer sur le visage de Mme Paulin un certain -vieillissement,--comme le reflet transmis d'une souffrance... Qu'est-ce -que j'ai à pleurer, la nuit, dans ma chambre?... Le dimanche, je redoute -une visite de Mme Paulin,--ne suis-je pas déçue, le soir venu, de -n'avoir vu personne!) - -Nous avons fait le service du déjeuner, nous avons donné la pâtée à -notre misérable troupe, nous avons compté ceux qui n'ont jamais de pain, -ceux qui en manquent aujourd'hui, mais qui boiront la valeur d'une -chopine de vin pur, ceux qui ont du dessert. - -Les convives doivent attendre que toutes les parts soient apportées -avant de commencer la danse des cuillères, autrement on ne s'y -reconnaîtrait plus: l'avalage des premiers servis irait plus vite que la -distribution. Il faut voir ces petits Tantales!... Par pitié on sert les -Ducret les derniers: une fois l'aîné s'était évanoui d'aspirer la vapeur -de sa soupe; le cadet, les mains au dos, essayait de laper; son menton -grelottant sur le fer de l'écuelle «jouait la Marseillaise». -(Appréciation des camarades.) - -Mangez!... Ah! ce mouvement des mâchoires qui fait remuer les tempes -livides aux veines décolorées! - -Et ceux qui ont tellement faim qu'ils ne peuvent plus manger! Ceux qui -sont habitués à de telles saletés qu'ils ne peuvent digérer une -nourriture saine! Et Pluck «que sa toux nourrit!» - -Des tout petits lèvent les dents lentement, comme s'ils n'avaient plus -de salive, comme des vieux dont les mandibules usées pèsent «du plomb». - -La Souris gave son «poussin» avant de se permettre une bouchée. Puis -elle surveille les deux petites Leblanc et s'arrête inquiète, si elles -font mine de chipoter. - -Mais, tout à coup, son regard noir pèse sur moi et me suit; sûrement, -quelque chose cloche dans le repas. Je cherche: reste-t-il, un enfant -qui n'a pas de pain? Non, pourtant... Voyons, c'est au bout de la -tablée, en face, que ça ne va pas... Parbleu! Tricot a la lèvre fendue -par un horion paternel et tellement enflée qu'il ne peut introduire la -cuillère ordinaire, je lui prête une cuillère à café. - -Quoi encore, maintenant? un flottement, une agitation, tous se penchent -du même côté. En effet, il se produit un fait incroyable, insensé, -abasourdissant: Gabrielle Fumet a trouvé un biscuit dans son panier! -Cela dépasse tellement tout ce que l'imagination la plus folle aurait pu -inventer d'impossible,--il est tellement extravagant que Gabrielle Fumet -puisse «avoir du dessert», que tous s'émeuvent, bayent, rient, se -regardent pour bien se reconnaître et murmurent en rêve: Gabrielle -Fumet!... - -Madame Paulin dirige vers moi un sourire entendu qui signifie: -«Farceuse, va!» mais, j'en ai autant à son service. Mme Galant nous -considère aussi l'une après l'autre, avec un clignement de connivence. -Le mystère ne s'éclaircira pas. Irma Guépin rit aux anges--elle n'a -jamais rien vu de si heureux; elle donne son dessert à Adam; -immédiatement une contagion de partage se déclare et ce n'est pas -seulement Gabrielle Fumet, c'est Vidal, Tricot, les Ducret, dix autres -qui mangent du dessert pour la première fois de leur vie! - - * * * * * - -Après le déjeuner, je siffle en balayant, puis je parle toute seule: - ---Soyez moins nombreux et tout le monde aura du dessert. Je me demande -si c'est _avec préméditation_ que les misérables sont si prolifiques? -C'est plutôt par ignorance, qu'ils pèchent; dans ce cas, je placerai -au-dessus de tout, la haute moralité, la charité, de leur enseigner à ne -pas procréer criminellement. - -Je maudis ma stupide situation de demi-savante... Voilà une propagande -qui concerne un philanthrope comme M. le délégué cantonal! Que -devient-il?... J'en ris sous cape. - -Ce soir même, la mère Cadeau, toujours enceinte, m'a raconté la façon -dont sa jeunesse et sa faiblesse de gentille péronnelle ont été -violentées par de continuelles fécondations et elle a conclu presque -contente, résignée, imbécile: - ---Je n'ai que des filles, croyez-vous? c'est-il drôle!... Les femmes -sont si malheureuses par la faute d'un tas de sales égoïstes et on -fabrique des filles tant qu'on peut, tout de même! - -Hélas! je ne soupçonne aucunement le conseil utile et--d'autre part--une -invincible pudeur m'empêche de parler même vaguement du mystère -générateur... ma nervosité se révolte et aussi un mal secret existe en -moi... non, non, je ne peux pas sortir les mots... J'éprouve déjà bien -trop de souffrance à les entendre! - - * * * * * - -Le soir, je ne fais plus la conversation avec les trois ou quatre -bambins retardataires; je m'assieds en face d'eux, au milieu du préau, -sous l'appareil à gaz et je songe, ayant l'air de compter indéfiniment, -là-bas, dans l'ombre, des cordes qui pendent. C'est désolant: je -rêvasse, oubliant même les enfants autour de moi, je songe dans le -lointain... je songe que je suis bien malheureuse... - -Irma Guépin s'est levée sans bruit, elle a redressé des cheveux, près de -mon oreille, elle a arrangé une coque de ma cravate, absolument comme -elle aurait accommodé sa poupée à son idée, avec des mouvements de tête -sérieuse penchée à droite, penchée à gauche; elle a ramassé ma main -gauche et l'a mise sur mon genou, pareille à la droite. Je renonçais au -moindre automatisme. Satisfaite de ma pose, elle a passé derrière le -banc et a piqué sur ma joue, de côté, un baiser «de petite maman», -réservé aux têtes de poupée, puis elle est retournée s'asseoir auprès de -Tricot. - ---C'est ta mère qui viendra te chercher? a-t-elle demandé. - ---Je ne sais pas, maman pleure. - ---Pourquoi qu'elle pleure? - ---Parce que papa l'a battue... (avec fierté) tu sais, il est fort papa, -quand il cogne, ça rebondit! - ---Pourquoi qu'il l'a battue? - ---Parce qu'il trouve que le peintre vient trop souvent à la maison. - -Silence. Méditation profonde de part et d'autre. - ---C'est peut-être ta soeur qui viendra; dans quelle classe qu'elle est? - ---Dans la classe du certificat d'études. (Un geste péremptoire, une voix -d'absolue certitude:) si Maurice est là pour lui faire la cour elle ne -viendra pas, elle se fiche pas mal de moi dans ces moments-là. Veux-tu -qu'on joue à se faire la cour? - ---Comment qu'on fait? - ---..................... - ---Ah bin, non, t'as les mains trop noires... - -Silence. Dans la vaste paix du préau, un petit rachitique dort, -recroquevillé, en équilibre sur le banc, avec une sorte d'habitude: tel -un pochard au coin d'une borne. - -Je ramène mon attention vers les enfants, mais alors mon esprit -s'obstine à des questions insolubles qui, _sainement_, devraient lui -être étrangères: un médecin officiel pourrait propager la belle -honnêteté de ne pas procréer «quand le mari est plein d'absinthe». - - * * * * * - -Juin.--Voilà plus de huit soirs consécutifs que je reste assise dans ma -chambre, après dîner, sans me décider à prendre la plume. Le peu -d'amélioration produite à la fin de l'année scolaire me décourage. Et -puis, je voudrais savoir des choses... et j'ai peur... Un trouble -général persiste en moi: un mélange de dévouement et de «la maladie d'un -être anormal». Je voudrais sauver les misérables des crimes de -l'amour... Et moi, de quoi est-ce que je souffre?... - -Où vais-je? Un courant plus fort que ma volonté m'entraîne: j'envisage -maintenant hardiment une certaine éventualité; je discute le pour et le -contre. En somme, je n'ai pas fait voeu de célibat... mon grand ennui -provient surtout des circonstances inaccoutumées... autrement, mon Dieu, -je n'éprouve pas une répugnance invincible. - -Détail curieux: à ces moments de délirante imagination, il me semble que -j'ai des torts envers les enfants de l'école: je sens naître des remords -de _déserteuse_. - -Enfin, aujourd'hui, je me suis réconfortée dans l'admiration de Louise -Cloutet (la Souris). De jour en jour, le visage de cette enfant se -purifie et s'élève; le rayonnement sage, souriant et bon de ses yeux -noirs s'étend de plus en plus loin; elle prend la morale scolaire juste -du bon côté et dans la proportion voulue. L'école serait valeureuse -quand elle n'aurait sauvé et façonné que cette grande personnalité! - -Cet après-midi, à regarder la Souris dans la classe de la normalienne, à -la première table, il me semblait que toute l'école fonctionnait pour -elle, passait en elle, que toute la morale enseignée devenait vivante -par cette enfant qui était chargée d'en porter la projection salubre -dans les ténèbres du quartier. - -Elle arrive maintenant, le matin, avec ses trois enfants: le poussin et -les deux Leblanc. Quand elle fait miroiter devant eux son front -marmoréen, semblable à celui de la normalienne, il y a vingt ans de -distance entre elle-même et eux. - -J'ai lieu de penser que la mère de la Souris intervient aussi dans le -soin et la protection des deux enfants sans mère. - -Au fait, j'ai rencontré Madame Cloutet un dimanche matin. J'avais vu des -prodiges, autrefois, au cirque: par exemple, un homme se suspend par les -pieds à un trapèze, la tête en bas, on accroche un cheval à ses bras, -dans l'espace, l'homme s'allonge comme un élastique. Mais aucun -spectacle d'effort ne saurait être plus stupéfiant que celui offert par -la mère Cloutet, poussant, dans la côte de Ménilmontant, une voiture -chargée de cinquante kilos de cerises. «A la douce, cerises, à la -douce!» Une femme guère plus grande, ni large que la Souris, une arête -de dos toute pointue et une voix si sympathique «de bonne misère», -demandant seulement à rendre service et à manger. Je m'étonnais que les -gens ne fussent pas crochetés par cette voix si persuasivement chantante -sous l'écrasement; je m'étonnais que toute la rue ne s'approchât pas... - -Cette femme est capable de tout. Sûrement les petites Leblanc ont -affaire à elle. J'avais demandé naguère à l'aînée comment s'arrangeait -son dîner: - ---Papa est trop ennuyé le soir, il me dit: tiens, v'là six sous, achetez -ce que vous voudrez. Il s'en va; j'achète du saucisson ou du brie, on se -couche, on ne le revoit plus. - -A présent, j'augure que les petites Leblanc mangent de la soupe le soir: -depuis peu, la plus jeune semble avoir les joues mieux nourries. -Miracle! c'est comme de la vraie chair qui lui viendrait à la figure! - -Un souvenir, à propos des cadeaux qui sont envoyés à l'école par les -parents du quartier des Plâtriers. Le surlendemain du jour de l'an, j'ai -vu la Souris arriver en royal appareil: un brin de plumeau à son béret, -drapée jusqu'à terre d'un capuchon-éteignoir... - -Et quand vous auriez vu Dieu le père tenir en sa main l'univers,--j'ai -vu la Souris apporter une orange! - - * * * * * - -Allons, je ne resterai plus un seul jour sans écrire; cet exercice -intellectuel entretient ma clairvoyance, et conserve ma dignité. Le -travail manuel profite à ma santé, il me donne en outre la satisfaction -d'un office utile par quoi je suis en règle avec la société. - -J'ai pris ma lampe et dans une glace pendue à l'espagnolette de ma -fenêtre, j'ai constaté qu'une louable sérénité éclairait mon visage. De -quoi me plaindrais-je? ma solitude et ma _condition_, m'ont instruite -profondément: je suis débarrassée d'un maquillage produit par les -livres, par l'éducation première; je juge, j'analyse, je réprouve et je -nie, seule contre l'opinion admise, j'attends, je souffre, j'ai des -consolations, je vis, quoi! - -Allons, allons, désormais pas d'imaginations, pas de projets malsains, -pas de _désertion_! Et pour être bien sûre de rester dans le bien et -dans la vérité, avant de me coucher, j'ai déchiré mes diplômes cachés au -fond d'une malle; comme une personne guérie d'une vilaine maladie -déchire les ordonnances médicales, et l'on peut venir: Voyez mon tablier -bleu, mes mains raboteuses... moi? J'ai toujours été «du peuple», je -n'ai jamais su que ce que les enfants m'ont appris, je n'ai jamais rêvé -de changer ma situation... - -Je vais bien dormir d'un sommeil souriant, j'en suis sûre: dans ma poche -j'ai retrouvé des miettes de pâtisseries. Kliner, revenant de déjeuner à -la maison, m'a offert, en cachette, derrière le poêle, un morceau de -gaufrette de la dimension d'un timbre-poste, soigneusement au chaud dans -le creux de sa main. - ---Je t'ai gardé ta part. - ---Ah! vraiment? merci, tu es bien gentil d'avoir pensé à moi. - -Kliner est ce brun à la gorge entaillée: la figure émaciée, mais l'air -intelligent, avec des yeux de geai d'une continuelle mobilité. - -J'ai tenu mon poing fermé devant ma bouche et feint de mâcher -longuement; j'ai même tiré le cou plusieurs fois pour avaler. - -Kliner, de toute la tension de ses facultés, regardait descendre en moi -l'ambroisie et guettait mon emparadisement. Car enfin, ça se voit -extérieurement une si rare pénétration, ça transforme une personne -immédiatement, une absorption si succulente! - ---C'est rien bon, mon vieux! ai-je exhalé rayonnante. - -Alors lui, parti dans les grandeurs, millionnaire, reprend: - ---Hein? c'est pas du manger d'ouvrier! - -Et, comme deux élus qui,--à l'insu de la foule envieuse et malgré la -coalition universelle--ont connu la fortune, tout l'après-midi, chaque -fois que nos yeux ont pu se rencontrer, «nous avons bien rigolé.» - -Et mes remords sont tout à fait guéris: il n'y a plus aucun danger de -désertion; je suis forte! - - * * * * * - -Juillet.--La victorieuse lumière de l'été accuse d'avantage le _local -public_ et _emprisonnant_, sous la couleur marron, vert d'eau et blanc -sale des murs. - -Pendant la récréation, dans la cour même, les enfants exhalent une joie -forcée, de fausse délivrance, ils apporteraient un autre tumulte dans la -rue, ou dans un square. Moi, le matin, ma figure change, il tombe dessus -quelque reflet de la pédagogie de ces dames; et aussi, intérieurement, -j'éprouve la sensation de dépendre d'une autorité qui ne peut pas se -familiariser; d'instinct, mon corps se rétrécit et se garde. - -Je voulais constater un résultat à la fin de l'année scolaire, le voici: -tout le monde a perdu de son essence propre, tout le monde subit -l'influence occulte de l'«administratif». - -Dès l'entrée,--à cause de l'odeur unique, de la construction générale -haute et déserte, du mobilier symétrique, fait pour l'alignement, à -cause du règlement affiché, imprégné dans l'air--les enfants et les -grandes personnes prennent une âme «de commande». - -Les enfants arrivent, ils décrivent un salut spécial, un salut «qui ne -sert qu'à l'école»; ils composent leur voix, leur regard. - -Combien de force, de beauté, de possibilité heureuse apportée là, et -détruite! Car, il faut le dire: c'est le meilleur de l'individu qui se -dissout à l'école. - -De même que l'art est vivifié et renouvelé par les excessifs, par les -«sauvages», de même, la vie est orientée vers le mieux par les -turbulents. _L'espoir de la génération est dans les mauvais écoliers._ - -C'est Adam, surnommé par ces dames «L'Exempt de bien faire» qui présente -pour moi l'avenir en progrès. - -Que diable! ce n'est pas le sage Léon Chéron, le discipliné ne contenant -aucun imprévu, qui peut recéler l'_Espoir_! - - * * * * * - -J'ai reçu une convocation solennelle de mon oncle: «Il sera heureux de -tenir le rôle qui eût appartenu à mon père dans la circonstance -présente.» Il m'attend après demain, dès le commencement des vacances. - -Voilà où j'en suis! J'ai beau ne pas agir: les événements marchent en -dehors de moi, malgré moi! Et la situation va se dénouer, à sa date, -semble-t-il, comme si j'avais pris part à une série de faits convenus. - -Que de chemin parcouru! Cette lettre de mon oncle ne m'a pas révoltée; -elle m'a seulement donné un tremblement qui dure encore et aussi une -lourdeur de sang et de pensée... Ai-je donc rêvé ma résistance? Il y a -donc en moi deux personnes: l'une qui refusait, l'autre qui acquiesçait? - -Je ne suis pas sûre des paroles de lassitude que j'ai laissé entendre à -Mme Paulin; sans doute elles équivalaient à un consentement. - -A moi-même que répondre? je ne peux pas dire que je n'aime pas?... - -Mais, à mesure que mon coeur se dénonce, mes remords aussi se précisent. -Et je ne peux pourtant pas mentir du jour au lendemain à toutes mes -résolutions! - -Demain est le dernier jour de classe: il faudrait que cette journée fût -bien mauvaise pour que je faillisse à mon devoir qui est de rester au -service des enfants! - -Oh! rien n'a été omis. Et Mme Paulin à suivi fanatiquement les -instructions reçues. L'on a fait combattre par avance mes scrupules si -graves, mes scrupules de conscience: «Les gens du peuple ne tiennent pas -à vous; ils ne comprennent pas votre sacrifice. Vous les servirez mieux -de loin que de près. Il ne faut pas descendre au niveau des humbles, il -faut les élever à soi, etc.» - -Vraiment? Eh bien! si, demain, les parents, les enfants me renient, nous -verrons... - -Mais j'espère bien être empêchée de me rendre chez mon oncle, après -demain. Si j'y vais, c'en est fait!... Je le sens à ma faiblesse -physique, à ma volonté qui s'égare, à ma mémoire obscurcie... quelle -honte! je le sens au trouble qui m'envahit... le trouble de mes -premières fiançailles! La créature humaine subit des lois bien -ironiques: j'ai beau me répéter qu'une fois déjà j'ai été déçue, -bafouée, tant pis! l'aspiration renaît! - -Ce sont «les gens d'ici» qui décideront. Demain, j'aurai une attitude -qui criera vers tous: «Ne me laissez pas partir!» Et nous verrons! - - * * * * * - -Je veux passer cette nuit à écrire, à penser, je veillerai «en compagnie -des enfants de l'école» à qui je me confesserai d'avance, en cas de -défaillance. - -Et, quelle que soit la journée de demain, j'aurai soin d'en tracer la -relation--comme le testament d'une existence au seuil d'une autre -existence. - -Car, aujourd'hui encore je suis une «personne provisoire», l'épreuve de -demain fera de moi définitivement une vieille fille ou une femme... -(Donc, je ne doute pas: mon mariage est certain, si je veux!) - -Sais-je?... De toute façon, un plaidoyer demeurera pour prouver que je -n'ai pas déserté de mon plein gré! - -Mais je ne déserterai pas! Mes petits enfants, je vous évoque tous, là, -dans ma chambre: ne me laissez pas partir, accrochez-vous à moi, comme -vous avez fait tant de fois par jeu. - -Écoutez bien: j'étais une bourgeoise, différente de vous, de vos -parents; j'étais d'une autre «classe sociale», comme on dit... Eh bien, -cette _classe_ veut me reprendre! Il paraît _qu'on ne s'évade pas de sa -classe_! On se figure pendant quelque temps que l'on a changé de camp, -on s'illusionne soi-même, c'est un semblant! - -Mais je commettrais la pire des lâchetés à vous abandonner! Vous avez -des droits sur moi! Vous m'aimez, vous comptez sur moi--mes soins -maternels sont attendus par votre besoin de vivre. Et, après cette année -d'affection réciproque, je ne vous verrais plus! - -Vous ne savez pas? On m'a promis que je vous reverrais--autrement qu'en -tablier bleu! - -Non! Adam, piges-tu? Rose, devenue une _madame_ et visitant l'école! -Bonvalot, tu dégotes?... Si je fais ça, Bonvalot, enlève ta galoche et -ne me rate pas! - -Et vous, les mamans, les femmes de Ménilmontant, qui m'accostez dans la -rue, qui me traitez en camarade, j'aurai eu beau faire: je ne suis pas -de votre bord, je ne suis qu'une déguisée! Est-ce vrai? Est-ce possible? - -Mes pauvres amis, je n'ai pas dit le plus terrible: si je m'en allais, -je ne pourrais plus vous aimer. Si je m'en allais, pour me marier, je -voudrais avoir des enfants à moi, j'aurais des enfants de ma propre -chair et ma maternité pour vous n'existerait plus! - -Ne me laissez pas partir! Votre contact a développé en moi une sorte de -sauvagerie maternelle; je le sens bien au serrement brutal de mes -fibres, je serais comme une bête qui a des petits, je n'aimerais plus -que «les miens»! Des enfants à moi!... A cette imagination, le sang -martèle mes tempes... on dirait que mes entrailles vont s'évanouir... - - - - -IX - - -Je donne sincèrement--et sauf quelques lacunes,--la relation de cette -dernière journée qui a fixé mon sort. - -Mes étourdissements du matin ont été un peu plus inquiétants que -d'ordinaire: la fatigue d'avoir passé une partie de la nuit à méditer, à -écrire,--et la conscience que ce moment de ma vie est décisif. - -Le dernier jour de classe! - -Les portes s'ouvrent. Miséricorde! on dirait qu'il n'y a plus de mauvais -garnements! Adam, Tricot, Bonvalot,--d'autres, toute la clique,--vous -décochent leur espèce de salut militaire; c'est dégoûtant de correction. - -Voici les élèves sur les bancs qui attendent paisiblement l'inspection -de propreté et la conduite aux cabinets; à peine si quelques tout petits -miaulent, se tiraillent, se grafignent d'une patte molle. Est-ce la -chaleur qui les abat? Le thermomètre du préau marque vingt degrés dès -neuf heures du matin. - -Voici la normalienne dans sa classe. - -J'imagine de torchonner les vitres de la porte donnant dans le préau, -pendant qu'elle improvise un discours de circonstance. - ---Vous avez bien profité de mes leçons, vous en serez récompensés dans -toute votre vie... - -Je frotte avec rage: Voyons, mademoiselle, ne faut-il pas un fond, au -bonheur, pour attacher ses racines? chez ces misérables, est-ce votre -prédication qui constituera la base indispensable? est-ce que, dans la -société, les bonnes qualités toutes nues--sans assaisonnement de -protection de capital etc.--fournissent l'origine du succès? -Mademoiselle, est-ce que votre sagesse ne rendra pas plutôt ces -déshérités mieux exploitables? - -La normalienne continue, fervente, visitée par un rayon de soleil -blanchissant, sévèrement belle dans sa chaire: - ---Vous souvenez-vous? quand vous êtes arrivés ici, plus petits, vous -lanciez de vilains gestes, vous employiez de vilains mots, et vous étiez -criards, indolents, turbulents! Regardez comme vous êtes changés!... Au -mois d'octobre vous irez à la grande école, on dira tout de suite: oh! -oh! ceux-ci viennent de l'école maternelle, ce sont les plus sages... - -J'ai beau siffler au-dessus de ma main qui fonctionne, la critique -bouillonne quand même: Ah! mademoiselle, pendant l'année écoulée, vous -avez beaucoup parlé entre ces murs, mais vous n'avez rien modifié de ce -qui règne au dehors. Ah! l'immense ironie: «Soyez sobres, ayez le -respect de vous-mêmes et des autres, soyez justes, soyez bons, etc.»--et -dehors: les cabarets, les taudis, la bestialité, l'exploitation!... -Croyez-vous que votre enseignement changera la production du quartier? -Chaque portion de Paris garde sa spécialité: dans le faubourg -Saint-Antoine, on fabrique des meubles, dans le Marais, se produit -l'article de Paris--il semble que, dans le quartier des Plâtriers, on -fait de la misère, des enfants, de la prostitution, de l'alcoolisme. - -Les heures passent et--fait singulier--j'oublie la réalité, par longs -intervalles: l'échéance de demain sort totalement de ma pensée. Mes -enfants, vous ne me laisserez pas partir, moi qui vois si clair, moi qui -connais si bien votre intérêt! - - * * * * * - -Un grand événement cet après-midi. - -Une ancienne institutrice vient de se présenter,--qui--vu sa retraite -insuffisante--a l'autorisation de parcourir les écoles et de -photographier les élèves par groupes. - -La vieille qui n'a plus de larynx et s'exprime surtout par hochements de -tête, par sourires, par signes, avoue qu'en définitive elle ne gagne -rien à ce métier, mais elle conserve la joie «de voir des classes», -d'être au courant de l'enseignement». - -Je considère son costume d'institutrice, autrefois noir, son chapeau -ravagé, ses gants troués; je ne sais quelle envie me prend d'aller -m'incliner devant cette détresse acharnée à rester «chargée de service». -Aurai-je maintenant l'égoïsme de déserter? - ---Mes enfants, annonce la directrice, comme c'est le dernier jour de -classe, la dame déposera les photographies chez la concierge de l'école; -la semaine prochaine, chacun pourra en retirer une, moyennant cinquante -centimes. - -La dame aux gants troués s'empresse de réclamer, en cachette, que l'on -veuille bien «en donner quelques-unes gratis, aux plus pauvres». La dame -au corsage reprisé flaire la population de l'école, elle n'a pas peur de -ne pas en vendre beaucoup, elle a peur que tout le monde n'en ait pas. - -En place pour le premier groupe, dans la cour, à l'opposé du marronnier -et des cabinets; les élèves de la grande classe par étages: une rangée -d'enfants accroupis sur les cailloux, ceux de la seconde rangée assis -sur des bancs, ceux de la troisième rangée tout debout par terre et ceux -de la quatrième rangée debout sur les bancs. - -L'ensemble de l'étalage rappelle les exhibitions de ce marché de -brocanteurs dénommé «le Marché aux puces». - -La normalienne anémique--selon le devoir de toute bonne institutrice à -la fin de l'année scolaire,--fiévreuse, fanatique, s'évertue à maintenir -la tranquillité dans les rangées: il ne faudrait pas de flottement et -pas de mauvaise tenue. - -Et, tout d'abord, mon coeur se serre au spectacle dérisoire de cette -jeune fille, usée à vingt ans, chargée d'entraver et d'embellir ce -demi-cent de gamins, ce lot débordant de pauvreté, de laideur, de -maladie et de vice. On n'en finit pas de les placer _convenablement_: on -a beau masquer des horreurs, il en ressort toujours de nouvelles: c'est -Kliner qui tourne sa figure du mauvais côté, du côté assassiné; c'est -Tricot qui remue ses pouces de pieds par les trous de ses chaussures; -c'est la petite Doré qui louche plus que d'habitude, c'est Vidal qui -abuse de sa bosse, c'est Bonvalot qui crachote et allonge trop son long -cou; si l'on redresse Virginie Popelin, on exhibe fâcheusement Pluck qui -tousse trop pour se tenir droit. - -Il faudrait à chaque enfant une mise en lumière à part, devant -l'appareil photographique; de même qu'il faudrait une éducation pour -chaque tempérament bien défini et bien situé. - -En effet, selon que je me déplace, les mêmes têtes présentent des -aspects de dégénérescence répulsive, ou des aspects de croissance -normale, touchante. Je médite: - ---Certains ingrédients se qualifient de _dangereux_, étant à la fois -remèdes et poisons. De même, nos élèves ont des instincts _dangereux_. - -Attention donc! imprudentes institutrices, vous excitez chez cet enfant -une certaine partie atavique à laquelle il fallait se garder -soigneusement de toucher, tandis que, cette même partie, vous ne -l'exaltez pas assez chez cet autre enfant! Vous n'avez rien à leur -_donner_ à ces malheureux, mais vous avez à mettre en valeur, ou à -atténuer ce qu'ils possèdent virtuellement. - -Tenez, Adam doit _se manifester dans l'exceptionnel_; si vous ne lui -procurez pas de l'_exceptionnel bon_, il tombera dans l'exceptionnel -mauvais; et ils sont nombreux, les camarades de même acabit: leur -«sauvagerie» bien employée en ferait des gens précieux, des -sauveteurs,--mal entreprise, elle les rendra «ennemis de la société». - -Tant pis! l'école est trop nombreuse: sur ces germes si divers, on étale -uniformément une couche d'engrais moral--et alors, quel étouffement, -quelle fermentation! - -Je réarrange quelques chevelures de fillettes. Mme Paulin me surveille à -la dérobée, anxieuse et forte. Bien entendu, elle n'ignore pas la -convocation de mon oncle. Elle cherche à deviner ma décision. Ses traits -rigides disent qu'au besoin elle me conduira de force. - -Ah! la photographe déclare que le groupe est enfin «bien composé»; les -enfants immobiles ont compris la nécessité du signe extérieur de -sagesse, la normalienne les hypnotise, sculpturale, un livre à la main -(le livre bleu). - ---La photographie «fera de l'effet», prévoit la directrice, au comble de -la satisfaction. - -Et maintenant: garde à vous! regardez bien ce qui va sortir de cette -boîte... regardez encore... il faut trois clichés. - -Tout à coup, dans un éclair de révélation, j'ai découvert ce qui couvait -sous la couche de morale. Pendant un instant les têtes se sont offertes -déscolarisées, naturelles, transparentes, vers l'appareil, et il m'a -semblé voir ces innocents de cinq à sept ans, dans leur faiblesse, -tendre la gorge à l'avenir. - -Mes enfants, je ne vous quitterai pas! - -J'ai vu Irma Guépin, Louise Cloutet, Julia Kasen, Berthe Cadeau, tendre -la gorge aux différents martyres des femelles pauvres: martyre de -l'amour, martyre de la maternité, martyre de la débauche, martyre du -travail impayé, Irma Guépin avec ses yeux bleus écarquillés, son nez -court, sa blancheur et sa blondeur alsaciennes, souriant sans défense; -Louise Cloutet avec sa physionomie de ménagère soucieuse d'économie, -Julia Kasen, d'une joliesse orientale, nacrée, Berthe Cadeau figure -pointue de couturière héroïque et bornée. - -J'ai vu l'un des Ducret, les yeux hagards, serrant son bec affamé pour -toujours: j'ai vu Tricot avec sa tête de vieille femme du bureau de -bienfaisance, ses cheveux en chicorée fanée, j'ai vu Richard affreux, -simiesque et résigné, cherchant en vain à échanger leur laideur -obligeante contre un peu de bienveillance; j'ai vu Léon Chéron et -l'aînée des Leblanc promettre leur sang et leur substance à quelque -maître insatiable; et Louise Guittard, avec sa tête ovine, résignée aux -coups, ressemblant au petit mort Gaston Fondant; et Bonvalot fermé, les -tempes farouches, affrontant sa mauvaise destinée, les bras croisés; et -une gamine sans nom,--Marie tout court,--le visage dur, expérimenté, -sinistre, et Pantois, l'un des vagabonds, les épaules aplaties, les yeux -bas--les ailes coupées! - -J'ai vu le sort de ces enfants rendu inévitable par l'école; ils -attendaient ficelés, prêts à être livrés; leurs vêtements loqueteux, -leur chair creuse et tarée attendaient... - -Pluck ne toussait plus, parti déjà dans une espèce de sérénité -moribonde; (le médecin a dit que ce n'était pas la peine de l'inscrire à -la grande école: octobre est trop loin pour sa frêle poitrine). Et, -justement, non loin du groupe, reléguée dans un coin pour tout le temps -de la photographie--Berthe Hochard demeurait pétrifiée dans l'éternelle -tranquillité. Alors Pluck et Hochard m'ont fait l'effet de deux libérés -«ayant fini de souffrir». - -Un frisson m'a saisie: quel tribut devaient encore payer les camarades -pour rejoindre _les deux arrivés_! - ---Mes enfants, n'est-ce pas? il ne faut pas que je vous abandonne? Je -suis des vôtres! - -Et pourtant, machinalement, j'ai avancé les mains pour me garer; pensez -donc! cette immense moisson de larmes, de sang, d'abjection, promise par -une école de quartier pauvre! - -Imaginez le «futur» dévoilé: au premier regard, on s'enfuirait éperdu -d'horreur!... Ces petites têtes, ces petits corps, ces fragilités -affamées de douceur, pensez donc cette chétive enfance pantelante, _sans -rien_ devant les ronces, les crocs, les griffes de l'avenir! - -Mais, si l'on pouvait seulement prévoir approximativement, l'on ne -résisterait pas à devenir fou d'épouvante: ça, ça qui vous regarde, -cette misère deviendra grande et vivra! ça, ça, ces douces petites -lèvres qui éclosent, c'est la matière, le fond, la substance de la -misère future! Vous savez bien, les crimes, les suicides, les trafics -odieux, toute l'abomination humaine, ça pousse comme autre chose, les -voici! - -Assez! assez! je ne veux pas que la Souris offre si tendrement sa chair -à manger! Assez de sourire, Julia Kasen; assez, Irma Guépin... ils te -tueront!... assez, Léon Chéron, avec ta croix de sagesse!... - -J'allais crier, peut-être, heureusement la pose était finie. La -normalienne emmenait ses élèves, Madame Galant s'apprêtait à placer les -siens. - -Il s'agissait encore d'arranger un _joli groupe_, faisant _de l'effet_, -avec un Ducret, un Pantois, un Chéron, une Leblanc. - -J'ai laissé la vieille institutrice photographe à l'oeuvre, j'ai marché -jusqu'aux cabinets, pour rien, pour remuer; j'ai donné un coup de balai -inutile. - -Puis, est venu le tour des tout petits. Le directrice a appelé: Rose et -Madame Paulin. Le groupe n'était pas facile à coordonner. Il fallait -d'abord moucher tous les nez. - -Je ne me sentais pas dans mon état ordinaire, la sueur me perlait aux -tempes, une sorte de vapeur gênait ma vue. - -C'étaient mes tout petits à moi; ils m'accueillaient avec des mines -espiègles et bonnes, fronçant le nez, rapetissant les yeux, pinçant le -bec. Mais la douce aimantation qui existe entre eux et moi me faisait -souffrir; ces enfants étaient encore frais, presque sans stigmates; à -les toucher, j'éprouvais le malaise de toucher à du sang, à de la chair -écorchée. - -Allons, trêve de gentillesses, il ne faut plus oser un mouvement; -présentons les têtes! _Soyons sages_! - -Alors, ce fut étrange, il me sembla d'abord que tous ces minois -innocents agrandissaient une supplication vers moi, ils comprenaient, -ils demandaient grâce. L'effroi béant des yeux me saisissait et faisait -lentement mon sang se retirer et mon souffle cesser. - -Puis cette terrifiante scène exista: ces pauvres yeux avaient une voix -et criaient: Nous sommes perdus! Nous savons! Tu nous abandonnes! Et tu -dissimules bien inutilement: _il y a longtemps que c'est décidé_... -Tiens! Monsieur le délégué vient te chercher avec son visage -bienveillant. - -La paralysie me clouait; j'essayai pourtant de me retourner pour voir. - -Ensuite je ne sais plus... Des heures s'étaient écoulées, il ne restait -que deux ou trois enfants dans le préau. Je me rappelle la directrice: - ---Vous avez été indisposée Rose, je vous dispense du service, Mme Paulin -le finira. Vous pouvez vous en aller. - -Arrivée à ma porte, je n'ai pas voulu monter, j'ai eu peur de la -solitude dans ma chambre malchanceuse. J'ai préféré continuer mon chemin -sans but déterminable. D'après mon imagination confuse, «l'on -m'attendait», je devais apparaître à quelque endroit du quartier pour -empêcher un grand malheur. Et je voulais discuter avec moi-même: -irais-je demain chez mon oncle? Il me semblait qu'en marchant je -trouverais l'irréfutable motif à rester femme de service. Et cette -découverte--dans la rue--était indispensable; l'école ne me tenait pas -par des liens inarrachables. - -Un fait dominait ma mémoire, j'ignore par quel phénomène: on était allé -chercher un médecin, _il_ était venu, _lui_! Il avait disparu au moment -de ma résurrection. Mais on avait dû, un certain temps, le laisser seul -dans la cantine où j'étais évanouie; j'avais la certitude qu'un baiser -puissant, fougueux, m'avait été donné et--malgré ma syncope--mon être -tout entier avait bu ce baiser! La preuve était que j'en portais encore -le feu en moi... - -J'ai voyagé à l'aventure, tournant dans le quartier, d'abord la rue des -Panoyaux, la rue des Couronnes, la rue des Maronites. Puis, par -l'habitude du dimanche, le chemin des Buttes-Chaumont m'a requise. Là, -j'ai voulu revenir chez moi, mais, dans mon trouble, j'ai continué à -m'éloigner vers la Villette, le long d'une rue interminable, la rue -Bolivar, je crois. C'est seulement au débouché du Canal que j'ai -retrouvé ma direction par les boulevards extérieurs. - -Mais, que de temps, que de divagation, que de distance! Par-ci, par-là, -je m'arrêtais pour rattraper la notion du réel, je m'obligeais à nommer -les choses environnantes: «Voyons... telle rue... bon! une marchande de -frites et de gras double... un marchand de chaussures d'occasion, de -cinquante centimes à deux francs; il y a des souliers de bal.» Malgré -moi, à chaque arrêt, des enfants de l'école s'interposaient dans ma -pensée; je les voyais avec les yeux de l'âme dans des attitudes ayant -existé, j'évoquais des traits de leur destinée et leur image -hallucinante m'attirait comme dans un trou; je serais tombée, si je -n'avais précipitamment continué ma marche. - -Et voici l'impression en quelque sorte matérielle, survivant à chaque -apparition: ma chair se séparait du quartier, ma personnalité se -retirait d'un milieu qui n'était pas le sien, je retournais par -aspiration naturelle vers ma classe d'origine. - -Dans une rue, j'ai été offusquée de la teinte uniformément rousse des -devantures de boutiques, ce rouge de vieux sang me crispait; j'ai voulu -me planter devant les affiches du Concert Mélino, j'ai lu tout haut des -noms d'acteurs... la petite Irma... Soudain, j'ai eu la vision de la -petite Doré: je la rencontrais, avec un cabas au bras où se dissimulait -à moitié une bouteille contenant un liquide verdâtre. - ---Qu'est-ce que tu apportes là? - ---Du lait, Rose. - -Elle ajoutait tout bas: «Quatre sous de lait pour eux cinq, il n'y en -aura pas assez pour les faire dormir; quatre sous d'absinthe, y en aura -assez... Dodo, l'enfant do...» Et elle sortait la langue avec un air si -contrarié d'être obligée de mentir, puisque sa maman le lui avait -recommandé, elle inclinait gracieusement sa mignonne tête d'enfant -obéissante, que je me penchais du même mouvement... C'était le vertige! -vite, vite, j'ai, marché... - -Au milieu d'une chaussée bruyante de voitures, j'ai souvenance d'avoir -compté des quantités de vieux ouvriers en blouse noire, ou en gilets à -manches qui étaient tous Léon Chéron devenu homme: l'artisan honnête, -régulier, intelligent, sobre, qui entretient soigneusement une nombreuse -famille. C'est lui qui, avec ses douze heures de travail et ses six -francs par jour, vous fournit les jolis trottins, les délicieuses -modistes, les minois affriolants sans lesquels Paris ne serait pas -Paris. Il part le matin à l'atelier, rentre, se couche, repart, donne -son argent; on lui raconte n'importe quoi, lorsque les filles sont en -retard; quand il a usé sa vie à les élever jusqu'à dix-huit ans, un -soir, elles disparaissent. Peu après, c'est un vieux triste qui retombe -aux salaires d'apprenti; il a cinquante ans, c'est un vieux d'hôpital. - -J'ai changé de rue; il n'y avait plus de voitures, la chaussée était -trop étroite; par les fenêtres des maisons, toutes sortes de nippes et -d'ustensiles débordaient, les taudis étaient si délabrés que je voyais -branler les murs, j'ai bien été forcée de m'arrêter; les maisons -vacillaient. Je suis restée longtemps appuyée, le dos à une porte, en -face d'une fabrique d'où sortaient interminablement des fantômes de -femmes en qui je reconnaissais Gabrielle Fumet, Berthe Cadeau; mais -voilà qu'elles me souriaient éperdument de toute leur phtisie pointue, -parce qu'il n'y avait pas de pain dans leurs paniers fermés... -Montrez-moi, un peu... J'ai dû encore reprendre ma course. - -Je ne suis pas entrée dans les Buttes-Chaumont, il m'a suffi de toucher -à la grille, je scrutais avec application les cailloux par terre, j'ai -vu Kliner, dans le préau. - ---Eh! toi, là-bas, ne file donc pas comme ça! Tes deux sous de cantine, -s'il te plaît? demandait la directrice. - ---Je les ai pas; papa en a pas. - ---Je croyais... (Elle allait dire: Je croyais que tu n'avais pas de -papa.) - -L'enfant continuait: - ---Il attend que maman lui en envoie, elle lui en envoie pas. - ---Où est-elle, ta maman? - -Allons, les grands artistes, il s'agit d'un seul enfoncement du regard, -d'exprimer aussi clairement que si vous articuliez pour être applaudis -du parterre au poulailler, il s'agit, dis-je, de répondre avec les yeux: - ---Ma maman, ma protection, mon admiration et mon affection, ma maman à -moi, tout petit, elle est absente pour cause de démêlés avec la -police... - -Non, laissez-nous, cabotins, gens d'un autre quartier, artistes, gens -ignares que vous êtes, je crois qu'il faut avoir des yeux bleus de six -ans, la tête exsangue à moitié décollée et être un élève de la -Maternelle de Ménilmontant... Tenez, il faut d'abord fourrer sa langue -sous les dents du fond à gauche, cela entr'ouvre la bouche de travers et -fait saillir la pommette... Le vertige! le vertige!... - -J'ai marché droit et vite, à heurter les passants. Mes souvenirs se -perdent alors, mais je me suis certainement trouvée non loin du Canal, à -la Villette, au déclin du jour, vers huit heures par conséquent, et j'ai -certainement rencontré, pour de bon, la Souris, sa mère et le poussin -qui m'ont dépassée sans me reconnaître. - -Madame Cloutet allait à grands pas, courbée, le poussin pleurait -lugubrement sur son bras, elle avait un air d'évasion muette. La Souris -tenait son jupon, obligée de courir pour la suivre, et elle levait son -visage sérieux, doux, ses petites jambes se hâtaient, son petit tablier -noir flottait, et elle disait d'une voix maternelle, pénétrante et -indulgente: - ---Il est bien petit, ton poussin, maman, mais il est bien méchant. - -Je n'ai pas voulu continuer dans la même direction; du reste, on -apercevait le boulevard extérieur. - -Si je m'asseyais sur un banc? - -Et demain? Qu'ai-je donc décidé? - -Les gaz s'allumaient, des gens équivoques circulaient. J'ai subi -l'apparition de Gillon donnant le bras, de force, à Julia Kasen, -délicate et jolie. Gillon représente toute une race savourant la beauté -à sa manière; sans doute répète-t-il quelque façon paternelle, car il -éructe avec sonorité et prononce d'un ton de domination gaillarde: - ---_Quante_ j'aime, v'là comme je soupire! - -Oh! sur moi, les yeux de pervenche de Julia Kasen!... Debout! - -Je ne me suis plus ralentie avant d'avoir atteint ma rue des Plâtriers; -l'ombre s'accumulait propice aux frôlements audacieux et aux -talonnements qui accompagnent: _quante_ j'aime, _quante_ j'aime... - -Enfin, je suis arrivée devant l'école, croulante de lassitude et rentrée -dans mon bon sens, c'est-à-dire--comme après m'être brisée à lessiver ou -à frotter--devenue sage, molle, sans idée, approbatrice. - -La photographie de l'après-midi, l'aspect des groupes, les visions de ma -course errante, toutes les impressions pénibles s'éloignaient et -s'effaçaient. A peine me restait-il un souffle de faculté critique qui -achevait de s'épuiser dans un semblant d'ironie et qui allait faire -place à la béate acceptation. Je me parlais toute seule, gentiment, -arrêtée sur la chaussée: - ---Eh bien! oui, c'est l'école et son drapeau national, et ses -affiches officielles, et son inscription imperturbable: -Liberté-Égalité-Fraternité. C'est le puissant et austère monument, -cubique et massif, qui se carre dans le quartier; le grand Dépôt de -Morale!... On a dit: Faites-nous beaucoup d'enfants, apportez encore et -encore des enfants; ici, c'est la fabrique de Bonheur... Pourquoi pas? -L'école donne tout le possible... et ils seront toujours bien aussi -heureux que leurs parents... leurs parents vivent, après tout... ils les -imiteront... - -Un fiacre me fit monter sur le trottoir. J'avais un immense besoin de -repos physique et de paix morale, j'aspirais avidement à sourire à -quelqu'un, à être d'accord, à trouver du bien, rien que du bien. Je -souriais à l'école. - ---Eh, mais! l'affiche est déjà collée sur la porte: «La rentrée des -classes aura lieu le 18 août.» C'est vrai: je suis en vacances! - -L'année scolaire était finie, ma tâche était finie, je n'avais plus à me -tourmenter. J'éprouvais une satisfaction de peine récompensée, de loisir -gagné, je tournais la tête à droite, à gauche, pour jouir tout de suite -des vacances. Quant à _demain_, j'étais soulagée complètement; les -choses s'accordaient je ne sais comment: j'irais demain, chez mon -oncle--et cependant je ne déserterais pas. - -Toutes les devantures de marchands de vins flamboyaient et toutes les -lanternes d'hôtels meublés: le vins-restaurant, le vins-tabac, le -vins-crémier, l'épicerie et vins... et l'Hôtel des Passagers, et l'Hôtel -de l'Habitude... Dans la rue traînaient encore des odeurs d'absinthe et -d'oignon, et déjà des relents de musc; on ne voyait plus de petits -enfants, mais des moyens couraient encore et criaient; des passants -allaient, étranges, imprécis, lents comme des gens en avance; c'était -encore la soirée, pas encore la nuit. - -Un bien-être m'envahissait, une douce fermentation: tout se tenait, -l'école, les maisons, l'éclairage, l'odeur; cela formait un milieu ami, -où l'on était chez soi, à sa place, dans son quartier. - -J'appréciais l'organisation des choses: avoir quinze jours de repos -payé, avec cette conscience du devoir accompli, avec cette espèce de -provision d'honneur! - -Deux femmes se concertaient dans le retrait d'ombre de l'école, juste -avant la lumière blanche du marchand de vin attenant. Je les -connaissais; l'une était la mère de Léonie Gras, l'autre, son nom -m'échappait. - ---Bonsoir, dis-je, en secouant la tête comme une camarade. Et j'ajoutai -à demi-voix: n'est-ce pas, que vous voulez que je reste? - ---Tiens! c'est la Rose... - -Elles s'approchèrent: - ---Croyez-vous qu'en v'là un malheur! - ---Quoi? quel malheur? demandai-je. - ---Comment vous ne savez pas? La mère Cloutet vient de se fiche dans le -canal avec ses deux gosses; on l'a retirée encore vivante et c'est une -grande chance, car elle est enceinte, mais les deux pauv' gosses sont -noyés. - ---Hein?... la Souris, le poussin?... ma pauvre petite mère Souris? - -Mais j'étais trop avachie de fatigue, j'avais usé tout mon désespoir, -toute ma raison sensible, l'affreuse nouvelle ne put qu'achever mon -hébétement. Je restai un moment à essayer d'atteindre la catastrophe -avec ma pitié, à essayer d'accorder mes nerfs à cette affliction, les -larmes ne jaillirent pas, il ne sortit de moi qu'une loquacité -délirante; parler me soulageait comme une émission de sanglots. - ---Ah! la mère est sauvée et justement qu'elle était enceinte! c'en est -une chance, là! on peut dire!... Figurez-vous que j'arrive de loin et je -les avais rencontrés tous les trois... elle portait le petit qui -pleurait, il pleurait à _fond_, vous savez ces pleurs sans consolation -où coule la détresse accumulée de toute une race... et la Souris, si -vous aviez vu ses mignonnes jambes qui tricotaient! Vous connaissez sa -voix sage et bonne? Voilà qu'en passant près de moi, elle raisonnait: -«Il est bien petit, ton poussin, maman, mais il est bien méchant!» Si -vous aviez entendu la façon aimante dont elle appuyait sur l'_e_ du -_petit_: «Il est bien p_e_tit, ton poussin...» Et, faut croire que je me -doutais de quelque chose; en sortant de l'école, je suis allée par là -sans motif... Mais je n'ai pas voulu les suivre et je me rappelle: au -bout, c'était le Canal et l'on apercevait les deux montants d'une -passerelle comme deux longs bras noirs vers le ciel... Alors, on l'a -repêchée tout de suite, la mère? - -Ce récit terminé, je le recommençai presque identique, puis, n'étant pas -encore apaisée, je portais la tête de-ci de-là, cherchant une -continuation à mon discours. - -A la longue, les deux femmes me regardèrent curieusement; l'une dit: - ---La mère Cloutet a bu un coup... ça arrive à tout le monde. - -L'intérieur du marchand de vin tirait mon attention; une gamine y -dormait, le front sur une table de marbre, je reconnus Léonie Gras et me -rappelai qu'elle manquait l'école depuis un certain temps. Alors, -j'obéis à mon stupide besoin de verbiage. - ---Tiens! Léonie là-bas, ses cheveux frisés cachent presque le verre... -vous ne l'envoyez donc plus à l'école? Vous auriez tort, vous savez, -pour façonner les enfants, dans leur intérêt moral... - -Quelle surprise! La mère Gras se pencha d'une détente brusque et me -répondit: - ---Venez donc un peu que je vous explique, vous Rose, la Maternelle; y a -longtemps que j'ai envie de vous causer... Venez donc là, dans le coin. - -Elle bombait ses épaules et avançait le menton comme Adam quand il va se -battre; son intonation copiait celle des provocations en usage dans le -quartier: «Viens donc un peu, su' l' boulevard, si t'es pas un -faignant!» - -Je la suivis, moitié de gré, moitié parce qu'elle me tenait au coude. -Elle se mit à me parler dans la figure. - ---Non, elle n'ira plus à vot' école ma fille... c'est pas la peine, pour -apprendre qu'il faut rester dans la débine comme père et mère et se -tenir bien tranquille, en crevant de faim tout comme _eusses_ et surtout -pas oublier de dire merci... Mais c'est pas vrai, vos histoires! il ne -suffit pas d'être poli... Et qu'est-ce que t'avais l'air de rigoler en -me regardant, avec ton intérêt moral? L'intérêt c'est de bouffer... J'y -ai été à l'école moi, est-ce que ça m'a empêchée de crever la misère?... -Ah! oui, j'ai fait comme ma mère, pour sûr!... Et quand ma gosse me -répétait vos boniments d'école, je croyais entendre mes premiers -patrons: de l'ordre, de la propreté, du respect, de l'obéissance, de la -politesse... Oui! et des dix-huit heures de travail et mal nourrie, et -pas de pitié, pas de bon Dieu, jusqu'à ce qu'on vous flanque dans le -ruisseau... Et v'là que c'est toujours les mêmes boniments que de mon -temps! mais je veux autre chose!... Dis donc, la maternelle, est-ce que -tu crois que c'est toujours les mêmes qui la danseront!... Dis donc, -chienne de garde, chienne d'administration, me v'là moi, devant ta -baraque en pierres de taille, et v'là ma gosse... est-ce que tu crois -que ça va recommencer? Je te le demande?... _Qué_ que tu dis?... Tu veux -pas me répondre... De quoi que tu te mêles alors?... On n'a pas besoin -de toi, laisse donc les malheureux: tu n'auras pas ma gosse pour ton -école de crève-la-faim!... Va-t'en de not' passage!... - -Et, du geste le plus irréconciliable qu'eût jamais précipité la -maternité en révolte, elle me chassa de sa misère. - - -FIN - - -Fontenay-aux-Roses (Seine).--Imp. Louis Bellenand. 9-04 - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MATERNELLE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La Maternelle</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Léon Frapié</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Illustrator: Théophile Alexandre Steinlen</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 12, 2021 [eBook #64798]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Google Books project and the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MATERNELLE ***</div> -<p class="c large"><b>Léon FRAPIÉ</b></p> - -<h1>La Maternelle</h1> - -<p class="c">LIBRAIRIE UNIVERSELLE<br /> -33, Rue de Provence<br /> -PARIS (<small>IX</small><sup>e</sup>)</p> - -<p class="c">1904</p> - -<div class="break"></div> -<div class="c top4em"><img src="images/full.jpg" alt="" /></div> -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :</p> - - -<p class="drap"><b>L'Institutrice de Province</b>, roman, un volume in-12, chez -Fasquelle.</p> - -<p class="drap"><b>Marcelin Gayard</b>, roman, un volume in-12, chez Calmann-Lévy.</p> - - -<p class="c large gap">EN PRÉPARATION :</p> - -<p class="drap"><b>Sulette.</b></p> - -<p class="drap"><b>Les deux Romans</b> (Scènes de la vie littéraire).</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>A une femme qui est la sincère institutrice -et qui, — par le privilège de l'entière bonté, — est, -toute fervente aussi, l'Épouse et la Mère.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p>Je fus fiancée à vingt-trois ans. Il était temps.</p> - -<p>Par une grâce, dit-on, assez rare, le surmenage -des études classiques n'avait rien détraqué en moi, -la longue attente virginale n'avait pas perverti mon -imagination. Élevée sans mère depuis l'âge de douze -ans, j'étais très simple, très saine, très « nature » : -de visage coloré, de caractère gai, de gestes vifs. -Mais enfin, il était temps que la certitude d'un prochain -mariage vînt secourir la belle patience de -mon tempérament.</p> - -<p>Mon fiancé avait le profil chevaleresque d'un -Louis XIII adouci, et sa conversation mettait en -poésie les plus ordinaires circonstances de la vie. -J'éprouvais auprès de lui une exaltation heureuse, -toute en pensée. Après son départ, je me sentais -alourdie, comme si mon corps même portait aussi -une rêverie à bientôt exhaler.</p> - -<hr /> - - -<p>Or mon père mourut subitement de l'issue désastreuse -d'une affaire d'argent.</p> - -<p>Je me trouvai, du jour au lendemain, orpheline, -pauvre, délaissée, car la poésie de mon fiancé ne -survécut pas à la perte de ma dot. Et je ne pus -empêcher ma douleur d'amante d'envahir ma douleur -filiale.</p> - -<hr /> - - -<p>Un seul parent me restait : un oncle, vieil officier -retraité, qui, naguère, avait été profondément -indigné de mon succès aux examens du baccalauréat -et de la licence ès-lettres. Il consentit rageusement -à me recueillir.</p> - -<p>Après deux mois de solitude larmoyante, l'inévitable -réaction afflua. Je n'avais pas en vain frôlé de -si près le mariage : j'éprouvai le besoin de sortir, -d'agir, de vivre.</p> - -<p>Un soir, au retour d'une promenade séduisante et -triste, commencée lentement, puis raccourcie de -pas rapides, je prononçai cette inflexible décision -qui devait être la sauvegarde de ma sagesse : « Il -ne faut pas que je m'ennuie ». Et je priai mon oncle -de me chercher d'urgence un emploi dans l'enseignement.</p> - -<p>Mon oncle se flattait justement de quelques accointances -au ministère. Il ne tarda pas à rapporter -ce déplorable renseignement que je ne serais jamais -institutrice primaire : toutes les places étaient -promises, plusieurs années à l'avance, et d'ailleurs -je n'avais pas le diplôme voulu.</p> - -<p>— Comprends-tu? me disait-il avec une aigreur -qui n'était pas exempte de triomphe, le brevet d'aptitude -à l'enseignement primaire, c'est le brevet -élémentaire. L'as-tu? Non. Eh bien, tu collectionnerais -tous les diplômes de la création : licenciée, -doctoresse, agrégée, académicienne et même décorée, -tu ne pourrais pas enseigner la grammaire. Ça -se comprend, pourtant!</p> - -<p>Oh! ces bouffées de mépris qui sortaient de sa -pipe! Ces jets de salive invincibles! Oh! ces regards -pratiques, insoutenables, clairs comme le néant, qui -incriminaient mon visage nerveux, mes traits -évaporés et tout le chimérique de ma personne -mince!</p> - -<p>D'autres demandes d'emploi ne rencontrèrent que -le vague. L'enseignement secondaire était bouché -par des postulantes moins nombreuses que les primaires, -mais mille fois plus pistonnées.</p> - -<p>La situation devint intolérable, d'autant plus que -la pension de retraite ne permettait pas à mon oncle -« de m'entretenir dans l'oisiveté ».</p> - -<p>Je n'osais pas lire devant lui.</p> - -<p>— On ne vit pas de lettres, on vit de pot-au-feu, -répétait-il.</p> - -<p>Et la splendeur du mois de juin était exaspérante. -Paris ensoleillé offrait son irrésistible sourire -d'or aux femmes ennuyées… Et je ne voulais pas -m'ennuyer, moi!</p> - -<p>Je ne pouvais pas attendre six mois l'examen, -d'ailleurs platonique, du brevet élémentaire. Je me -déclarai prête à accepter, séance tenante, n'importe -quel travail.</p> - -<p>Alors apparut, sans remède, la tare d'avoir trop -d'instruction.</p> - -<p>Je vois encore mon oncle courroucé tombant sur -une chaise au retour de courses éreintantes :</p> - -<p>— Il ne manque pas d'emplois que tu pourrais -obtenir, si tu n'avais pas tes sacrés diplômes! Tiens, -il y a une place de femme de service d'école maternelle… -mais la condition, c'est d'être à peu près -illettrée.</p> - -<p>La logique le criait : jamais on ne me nommerait -femme de service si l'on savait que j'étais bachelière, -licenciée. Voyons, voyons, la main sur le -cœur : par convenance, par égard pour l'instruction, -par respect humain, — oui, monsieur, par respect -humain, — on me laisserait plutôt mourir de -faim!</p> - -<p>J'étais atterrée ; mon oncle m'accablait de ses regards -sévères.</p> - -<p>— Je pourrais les déchirer, les brûler mes diplômes, -hasardai-je.</p> - -<p>Un haussement d'épaules rebuté :</p> - -<p>— Ça n'avancerait pas ; il en reste quelque chose -sur toi, dans ta façon de parler… c'est ineffaçable.</p> - -<p>— Je baissai la tête sous le poids de mon indignité.</p> - -<p>Mais la nécessité poussait son aiguillon insupportable. -Il fut décidé que j'essaierais tout de même de -dissimuler mes fâcheux antécédents ; je protesterais -contre le soupçon d'une capacité supérieure à lire -et écrire.</p> - -<p>Ce fut fait bravement, ma foi, avec même une -pointe d'espièglerie, au début, car je suis d'un tempérament -assez enjoué.</p> - -<p>Je hantai les bureaux, comme il convenait, pendant -que mon oncle, de son côté, mobilisait ses relations -les plus galonnées.</p> - -<p>Ah! cette tare de l'instruction! Je ne sais quoi me -trahissait ; les employés me toisaient, mal disposés :</p> - -<p>— Femme de service?… Il faut des aptitudes.</p> - -<p>J'avais beau torturer ma pauvre tête pour trouver -le mot trivial, pour forger la tournure de phrase -incorrecte, j'avais beau m'appliquer à faire des -cuirs ; ces messieurs se méfiaient ; une prévention -hostile se devinait sous leur politesse étriquée.</p> - -<p>— Les emplois de femme de service sont des emplois -modestes, qui ne permettent aucune ambition, -mais qui exigent des qualités pratiques sérieuses. On -les destine de préférence à des personnes de condition -ordinaire, sans prétentions.</p> - -<p>C'est qu'il s'agit de ne pas dépasser le niveau, -quand on brigue un emploi!</p> - -<p>On n'obtient rien sans effort. Je travaillai. Je lus -des feuilletons populaires, je me bourrai des œuvres -les plus dénuées de style. Je fus assidue jusqu'à -l'anémie.</p> - -<p>Ah! j'en ai attrapé des maux de tête, des vertiges, -à désapprendre!</p> - -<p>Je l'ai compris plus tard : dans les bureaux, j'aurais -dû rire bêtement et complaisamment en tortillant -la pointe de mon corsage, les paupières baissées, -l'air subjugué ; j'aurais dû peut-être laver moins -mes mains, répandre sur ma robe un peu d'eau-de-vie, -de façon à présenter l'odeur de ma condition ; -sait-on les choses qui donnent confiance à l'administration?</p> - -<p>Heureusement je sus recevoir à la figure, en fille -qui a quelques motifs de honte, la supériorité ricanante -des messieurs expéditionnaires ; et, malgré -ma maladresse à faire valoir, d'autorité, que j'étais -sans culture aucune, — à force de persévérance -dans l'abaissement ignare, — j'obtins l'emploi de -femme de service à l'école maternelle de la rue des -Plâtriers, 20<sup>e</sup> arrondissement.</p> - -<p>Un matin d'octobre, mes diplômes celés à tout -jamais au fond d'une malle, je pris le tablier bleu et -le balai.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais, dès le premier jour, une misère inattendue -m'étreignit l'âme. On ne quitte pas si facilement son rang, -on n'abolit pas si facilement ses facultés maîtresses.</p> - -<p>Comme des besoins artificiels tenaillent l'alcoolique -repentant dont le corps réclame impérieusement -l'humectation vénéneuse, de même, — à cause -des lettres et de l'éducation que l'on m'avait inoculées, — j'étais -travaillée d'un immense besoin de -satisfaction intellectuelle, — le soir, après avoir fait -le ménage de mon école, — et je me raccrochais -éperdûment à mon passé.</p> - -<p>Puis, j'avais vingt-trois ans, j'avais été fiancée ; -Paris bouillonnait autour de moi ; une sève affectueuse -m'accablait de son expansion impossible.</p> - -<p>Mais, je ne voulais pas m'ennuyer. Alors je sentis -qu'en dehors de mon métier manuel, il fallait -inventer une tâche qui me prouvât la persistance -de ma personnalité première. Je devais, chaque jour, -au miroir de ma conscience, me reconnaître pour -une personne de quelque culture et de quelque sentiment. -Il fallait, dans ma vie, une garantie de santé -morale, une manie élevée à laquelle je dédierais -tout mon idéal et qui userait toutes mes virtualités.</p> - -<p>Donc, par impulsion romanesque, — sans doute -parce que j'avais lu des livres où le personnage intéressant, -à un moment bien choisi, se mettait à -buriner ses mémoires, — je résolus d'écrire le journal -de ma vie à l'école, le journal de ma vie rapportée -à l'observation passionnée des enfants.</p> - -<p>D'ailleurs, pouvais-je mieux trouver? Puisque des -enfants composaient mon entourage permanent et -que j'avais un si douloureux besoin de penser et -d'aimer.</p> - -<hr /> - - -<p>Si quelques-unes des pages de ce journal paraissent -trop singulières, il faudra se rappeler mes espérances -brisées, ma déchéance, ma solitude. Il faudra -se représenter, dans une chambre au sixième -étage, à Ménilmontant, la licenciée ès-lettres, en -tablier bleu de service, qui méditait dans le froid de -l'hiver sans feu, ou dans la fournaise du toit surchauffé, — après -la fatigue corporelle et après cette -compression hiérarchique, émule d'une main sale -sur un front délicat.</p> - -<p>On jugera peut-être que de terribles forces vitales -griffèrent leur rébellion sur le papier. D'accord.</p> - -<p>Mais si, malignement, l'on dénonce l'hallucination -d'une malade sentimentale ; si l'on raille l'obsession -d'une persécutée « trop bonne à marier », — je proteste!</p> - -<p>Une personne qui m'est chère prétend — avec la -fatuité inhérente à son sexe, — que ce journal n'est, -au fond, qu'une aventure d'amour. De sorte que — paraît-il, — j'ai -pu m'ériger en moraliste susceptible, -je n'en ai pas moins écrit « le roman de Rose ». -J'ai eu beau mettre des enfants autour du fait capital, -j'ai eu beau mettre une école entière autour : un -seul drame se poursuit de bout en bout : « celui que -je sais bien ».</p> - -<p>Je proteste!</p> - -<p>Quoique j'aie succombé, — tout beau! messieurs, -gardez vos rires, j'ai succombé avec les honneurs -de la guerre, — je maintiens que l'on ne saurait -voir le romanesque développement d'une intrigue -d'amour dans les préoccupations <i>imposées</i> qui se -constatent de place en place.</p> - -<p>Enfin je suis accusée — avec gratitude — « d'avoir -attaqué la première. »</p> - -<p>Inutile de discuter contre le parti-pris.</p> - -<p>Je demande aux femmes de me soutenir dans ce -différend et de dire avec moi, qu'à moins de dénaturer -perversement la signification des phrases, ce -récit qui lamente, qui rit en frémissant et qui -griffe, n'est tout de même pas, — quoi qu'en veuille -l'orgueil masculin, — la plainte féline que le retour -des saisons propage en les solitudes nocturnes!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>L'école est dans une rue pauvre d'un quartier -pauvre, assez différent d'un quartier ouvrier proprement -dit.</p> - -<p>Voici le paysage : les ruisseaux ont une maladie -noire ; la chaussée, de la largeur de deux fiacres, sue -gras quand elle n'est pas noyée par la pluie ; les -trottoirs, trop peu respectés des chiens, des enfants -et des ivrognes, abondent en épluchures traîtresses.</p> - -<p>Les boutiques à badigeon sombre portent une -gourme négligée d'éclaboussures ; les maisons, au-dessus, -tendent leurs faces chiffonnières, cendrées, -avec des traînées de larmes couleur de café ; les -fenêtres étroites, malsaines, n'ont que de la friperie à -laisser voir. Des lanternes interlopes, çà et là, -dépassent seules l'alignement.</p> - -<p>Une odeur de graillon suspecte et compliquée est -attachée pour toujours à la vieillesse du sol et des -immeubles.</p> - -<p>Sur vingt boutiques, on en compte quatorze de -marchands de vin et quatre de brocanteurs, il y a -le vins-restaurant, le vins-épicerie, la fruiterie et -vins, le vins-crémier, le vins-tabac, le vins-concert -et bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, -le grand comptoir, et, pour chaque débit, un -hôtel meublé.</p> - -<p>La rue part du boulevard de Ménilmontant. Les -fiacres y sont rares et les passants peu variés : la -majorité des gens apparaissent en savates et nu-tête ; -des journées entières peuvent s'écouler sans que -l'on rencontre un pardessus ou un chapeau de haute -forme. Cependant l'animation ne manque pas. Des -quantités d'affaires se traitent dehors à grands éclats -de voix et comportent l'appoint de solides horions. -Quand l'école n'est pas ouverte, des déballages considérables -d'enfants jonchent le trottoir et la chaussée.</p> - -<hr /> - - -<p>Un drapeau déteint signale de loin un local d'utilité -publique. De près, on reconnaît une école, aux -fenêtres élevées du rez-de-chaussée à boiseries -jaune foncé et à l'architecture de pierres de taille -agrémentée, dans le bas, d'affiches officielles et -d'inscriptions scabreuses charbonnées par les -gamins. Devant cette façade, le pavé en bois, succédant -au pavé de grès, fait taire brusquement les -voitures.</p> - -<p>Quatre marches extérieures conduisent dans une -vaste entrée dallée, peinte en gros vert jusqu'à hauteur -d'appui, en vert d'eau jusqu'au plafond et -caractérisée par trois tableaux d'honneur publiant -les noms des meilleurs élèves. A gauche, la loge -de la concierge et un escalier d'appartement ; à -droite, le bureau de la directrice, le préau et la cantine ; -en face, la cour de récréation.</p> - -<p>C'est une petite école maternelle de trois classes, -parfaitement insuffisante pour le quartier. Mais, que -diable! la grandeur d'une école dépend du terrain -acquis et non du chiffre de la population.</p> - -<p>Une directrice et deux adjointes se partagent un -stock d'environ deux cents enfants. La directrice se -charge des tout petits, de deux à trois ans ; les deux -autres divisions comprennent les moyens, de trois à -cinq ans, et les grands, de cinq à sept.</p> - -<p>La classe des tout petits et celle des grands sont -au rez-de-chaussée, à la suite du préau. Le premier -étage est occupé par la classe des moyens et par -l'appartement de la directrice.</p> - -<p>Dans la cour en rectangle, un marronnier au -tronc noir est prisonnier, tout seul, à peu de distance -du coin où s'alignent les dix cabines de water-closets. -A cet arbre nostalgique, les propriétés -mitoyennes ne montrent que leur fond : trois grands -murs aveugles, avec des ébrèchements de poutres -et de meulières.</p> - -<hr /> - - -<p>Mes fonctions de femme de service ont commencé -le 1<sup>er</sup> octobre. Quelques jours avant, j'étais allée -recevoir ma nomination de la directrice. Car c'est -la directrice qui nomme ; seulement, (il y a un petit -seulement,) sa délégation est soumise à l'agrément -du Préfet, et, lorsqu'une place est vacante, la préfecture -a soin d'envoyer plusieurs postulantes et de -faire savoir que l'une d'elles, expressément désignée, -étant particulièrement recommandable et recommandée, -« l'administration serait très heureuse » de -lui voir accorder la préférence. A part cela, le -choix de la directrice est absolument libre.</p> - -<hr /> - - -<p>Ma directrice est une femme de quarante ans, -veuve, encore très belle, extrêmement bien parée, -avec toutes sortes de recherches pour dissimuler un -embonpoint regrettable. J'ai admiré, dans sa réception, -une pratique consommée de l'amabilité :</p> - -<p>— Aimez-vous les enfants? a-t-elle demandé d'une -apostrophe rieuse, en m'analysant d'un regard perplexe ; -puis, sans écouter mes protestations de -dévouement, elle m'a expliqué allègrement mes -fonctions, d'après le Règlement, invoqué comme un -avantage, à tout bout de phrase.</p> - -<p>La femme de service est priée d'arriver strictement -à six heures du matin, pour l'allumage des -feux, en hiver, pour l'arrosage de la cour et l'aération -des classes en été. A partir de sept heures, en été, -et de huit heures, en hiver, elle doit être continuellement -à la disposition de la directrice et des -adjointes pour tous les soins matériels nécessaires -aux enfants et notamment pour la conduite aux -cabinets et aux lavabos, à 9 heures, avant l'entrée -en classe et à une heure, après le déjeuner. Le -matin, pendant la classe, c'est-à-dire de neuf heures -et quart à onze heures et demie, elle entretient les -feux, prépare les paniers et les tables de réfection, -répond à tous les appels, en cas d'accident malpropre, -et garde les élèves si la directrice ou une maîtresse -a besoin de s'absenter. Ensuite elle habille -ceux qui vont prendre leur repas dans la famille, -elle sert le déjeuner, sous la surveillance d'une maîtresse -et aide les tout petits à manger.</p> - -<p>Après le repas et le service de la cour, il faut -dégraisser les tables et le parquet. A quatre heures, -distribution des paniers, habillage et organisation -de la sortie avec les maîtresses. Ensuite, nettoyage -minutieux des classes évacuées, et, seulement après -le départ du dernier enfant, balayage du préau. (Les -enfants que les parents viennent chercher peuvent -rester jusqu'à six heures en hiver, jusqu'à sept -heures en été). Dans les temps froids, on monte -de la cave environ dix seaux de charbon de terre. -En somme, la journée est à peu près terminée à -sept heures, en hiver, et à huit, en été.</p> - -<p>Je m'inclinai en grande satisfaction. Je n'entrevoyais -pas plus de treize à quatorze heures de travail -quotidien pour mes quatre-vingts francs par -mois et je me disais : il n'y a encore rien de tel que -l'Administration.</p> - -<p>Avant de me congédier, la directrice ajouta rondement, -avec un sourire de générosité personnelle :</p> - -<p>— Quand deux jours de fête se succèdent, vous -employez l'un d'eux, celui que vous voulez, à faire -le lessivage général des parquets.</p> - -<hr /> - - -<p>Les impressions de ma première journée furent -diverses et fortes.</p> - -<p>Un étonnement, dès le début : je n'étais pas seule -de service, j'avais une collègue, particulièrement -chargée de la cantine et du bureau de la directrice, -mais tenue aussi de me seconder : madame Paulin, -une femme d'aspect torchon et bienveillant, de type -méridional, brune, solide, vive et d'âge indéterminé : -j'aurais hésité entre trente et cinquante ans.</p> - -<p>M'ayant regardé mettre mon tablier bleu sur ma -jupe noire, elle me demanda fort naturellement :</p> - -<p>— Vous n'avez pas déjà servi dans une brasserie?</p> - -<hr /> - - -<p>A huit heures moins dix, la directrice arriva -dans le préau qui fut laissé grand ouvert : une salle -de vingt mètres de longueur sur douze de largeur ; -quatre fenêtres sur la rue, trois fenêtres et une -sortie sur la cour de récréation. Comme aucune -personne étrangère à l'école ne doit pénétrer dans -les locaux, l'entrée du préau, après la porte, est -défendue par une barrière à claire-voie dans -laquelle est pratiqué juste le passage d'un enfant.</p> - -<p>A huit heures moins cinq, ouverture de la porte -de la rue par la concierge, une vieille, à la bouche -cousue. Aussitôt, des enfants apparurent dans le -préau, comme s'ils poussaient la trappe d'un piège. -La directrice siégeant devant un pupitre, contre la -balustrade à droite, leur consigne est de passer -devant elle, de lui remettre, s'il y a lieu, les deux -sous de cantine, d'aller poser panier, coiffure et -vêtements, au bout de la salle, sous les fenêtres de -la rue, entre le calorifère et les lavabos, puis d'obliquer -vers le mur, entre les deux portes de classes, -face à l'entrée, où filles et garçons mêlés s'asseyent -sur des bancs en trois groupes différents, selon -leur importance physique.</p> - -<p>Je ne restai pas longtemps à bayer, devant la -trappe, l'air emprunté : vivement des gestes de la -directrice me firent fonctionner ; je dirigeai, vers le -coin de vestiaire, puis vers leur groupe, les tout -petits, les hésitants, les lambins.</p> - -<p>Au fond, du côté de la cour, ma collègue -madame Paulin, sur le seuil de la cantine, m'observait, -un chou et un couteau dans les mains, prête -à voler à mon secours.</p> - -<p>C'était une arrivée ininterrompue, offrant cette -première image, en gros : un monde lilliputien avec -tabliers, mollets nus tout minces et grosses chaussures -à cordons. Quelques enfants amenés par leur -mère pleuraient en dehors de la balustrade, mais, -une fois enclos, ils reniflaient une consolation immédiate, -en s'entendant interpeller gentiment par la -directrice :</p> - -<p>— Eh bien! eh bien!</p> - -<p>Beaucoup arrivaient par paires : de taille inégale, -ils se tenaient par la main et traînaient les pieds, -puis se séparaient avec un « galochage » rapide.</p> - -<p>— Mon Dieu, qu'ils sont petits! Quels brimborions -que les élèves d'une école maternelle! Telle -fut ma remarque inattendue et j'étais saisie d'une -disproportion presque comique entre la hauteur des -bambins et la distance du plafond, à cinq mètres du -plancher, au moins, car il faut grimper sur une -chaise pour ouvrir les fenêtres et elles sont encore -surmontées d'un vasistas.</p> - -<p>La directrice tapa dans ses mains, sans grande -conviction, vers les bancs grouillants et bruissants.</p> - -<p>— Voyons, là-bas, un peu moins de vacarme.</p> - -<p>Une centaine de jeunes têtes présentèrent pendant -cinq secondes l'attention de leurs yeux vifs, puis -redevinrent exactement aussi mouvantes et babillantes.</p> - -<p>Une autre remarque : il y avait deux catégories -de « binettes » : les parisiennes pures, plus mièvres -et plus ciselées, et les parisiennes d'occasion, plus -épaisses, avec des traits rudes, sous lesquels on -déchiffrait le normand ou l'auvergnat.</p> - -<p>Je plaçais toujours de nouveaux paniers et de -nouveaux bérets. Un bruit confus d'éléments régnait -dans le préau, j'avais l'impression d'un envahissement -total, par écluses lointaines, de l'atmosphère. -D'autre part, une disposition inconnaissable s'éveillait -en moi. N'avais-je pas éprouvé, une fois, ce -vague attendrissement à la vue de chats nouveau-nés? -Et la question de la directrice me revenait : Aimez-vous -les enfants?</p> - -<p>J'étais toute drôle : comme gênée et sollicitée.</p> - -<p>La directrice me montra un enragé bonhomme : -je l'avais déjà fait asseoir deux fois, et il était -encore debout qui interpellait et tirait ses camarades. -Pour qu'il restât en place, je lui appuyai ma -montre à l'oreille, une montre d'homme à fort tic -tac : écoute!</p> - -<p>Il prononça aussitôt d'un ton d'attention grave et -dégagé : toc, toc, toc, toc! puis, levant le nez, avec -un sourire malin, supérieur :</p> - -<p>— C'est pas une montre que tu me mets là, c'est -une auto.</p> - -<p>Ah! cette assurance! cette puissance riante et -indulgente! Avait-il trois ans? Je n'attendais de ce -tout petit qu'un gazouillis dénué de sens… Alors, -brusquement, ce fut l'entrée de l'enfance dans mon -cerveau ; ce fut net, entier, définitif comme une -révélation. Jusqu'à présent, je n'avais guère perçu -de rapport vital entre moi et les enfants ; je ne spécialisais -pas de sentiments à leur égard.</p> - -<p>L'éclair de ma pensée pénétra l'immensité inconnue : -ce petit être ne sait rien, vous y touchez, il en -sort les plus notables réflexions. La clarté de son -visage est faite de myriades d'expressions, comme -une nappe d'eau est faite de myriades de molécules -et cette transparence enfantine, pareille à celle de -la mer, du ciel, est riche de tous les reflets créés -depuis l'origine du monde et perdus par nous, -grandes personnes : ce qui naît étant supérieur en -passé et en avenir à ce qui a déjà vécu.</p> - -<p>Je suis sûre que ma physionomie fut changée pour -toujours et je continuai à manipuler les élèves -arrivants avec l'aise forcée d'une personne qui a -reçu une atteinte subjuguante.</p> - -<p>Quelques-uns devisaient tout seuls pendant que -je les déshabillais.</p> - -<p>Un autre choc : j'admirai subitement ce verbiage -spécial caractérisé par la suppression de <i>ne</i> avec <i>pas</i> -et par l'absence de liaisons : « C'est pas (<i>h</i>) une -montre, c'est (<i>h</i>) une auto », et aussi par l'ignorance -des élisions ordinaires : « Il a pleuré parce <i>que il</i> -voulait pas (<i>h</i>) aller à l'école, <i>si il</i> avait pas du chocolat. »</p> - -<p>Ce parler lent, poussif, bonhomme, fait pour conduire -l'évidence tranquille, recèle une preuve touchante -d'intimité avec soi-même et de franchise -confiante ; c'est foncièrement et uniquement -puéril.</p> - -<p>Mais la voix de la directrice coupa mon attendrissement.</p> - -<p>— Rose, Rose, là-bas!…</p> - -<p>Un « moyen » pleurait sur son banc ; un camarade -bien plus petit s'était dérangé et lui essuyait -les yeux avec son mouchoir, d'un geste drôle, à -distance, comme on effacerait de la craie sur un -tableau noir. Il se dépêchait, le visage contracté, -tâchant d'empêcher ces pleurs de le gagner lui-même.</p> - -<p>— Vite, Rose, le moins de contact physique possible -d'enfant à enfant. Je vous ai donné les -instructions relatives à la lutte contre les maladies -contagieuses.</p> - -<hr /> - - -<p>A huit heures et demie, la directrice fut remplacée -par une adjointe, Madame Galant, grosse femme -assez commune, qui avait l'air d'une marchande -des Halles cossue, plutôt que d'une institutrice. La -directrice passa dans son bureau pour recevoir des -parents d'élèves postés dans l'entrée.</p> - -<p>Pendant la courte cessation de surveillance résultant -du changement de maîtresse, éclata un -brouhaha formidable d'enfants dérangés et querelleurs.</p> - -<p>— Madame! Madame!</p> - -<p>L'adjointe s'approcha des bancs, harcelée par ce -mot crié sur tous les tons, archi-aigus, gémisseurs, -rageurs :</p> - -<p>— Madame! Madame!</p> - -<p>On entendait de véritables miaulements, des voix -de polichinelle.</p> - -<p>Mme Galant se pencha, prononça des paroles -perdues, allongea des gestes de magnétiseur, d'escamoteur, -qui replacèrent les gamins sur leurs bancs, -puis redressée, elle frappa dans ses mains et commanda, -s'adressant surtout au groupe des -« moyens », ses élèves : chantons!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>On dit qu'il est un petit vieux</i></div> -</div> - -<p>Cent bouches s'ouvrirent, rondes, d'où jaillit un -son unanime :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On dit qu'il est un petit vieux</div> -<div class="verse">Qui vient le soir jeter du sable</div> -<div class="verse">Dans tous les pauvres petits yeux</div> -<div class="verse">Des enfants qui sortent de table.</div> -</div> - -<p>J'étais stupéfaite de la façon commode dont la -maîtresse s'était débarrassée des plaintes, des cris, -des pleurs : « Chantons! » Et le comble c'était -qu'en un instant le piaulement était devenu chant -dans la bouche des enfants. C'est-à-dire que la -bouche, ouverte pour exhaler un gémissement -avait, par un brusque tour de clé, modulé une note -gaie.</p> - -<p>De nouveaux bambins entraient toujours, en file -interminable.</p> - -<hr /> - - -<p>Le chant augmenta et précisa ma particulière -émotion de débutante et de dépaysée. C'était d'abord -l'émotion de l'innombrable, une impression d'envahissement -non seulement de l'espace, mais de -moi-même. Je reconnaissais aussi l'école pour un -lieu unique, retranché, où les gens métamorphosés -prenaient une respiration de commande. Puis, je -souriais malgré moi et j'avais comme une douce -envie de pleurer.</p> - -<p>Je sus que mon sentiment majeur était la pitié : le -chant commun, traînard, grêle, révélait tout à coup -les qualités des corps d'où il vibrait. Quelle singularité! -Tous ces enfants étaient de l'espèce chétive, -de l'humanité miséreuse.</p> - -<p>L'entrée ayant cessé, j'enfilai les bancs du regard ; -l'aspect peuple était saisissant : un ensemble de -figures pâlotes, propres, mais « pas fraîches », on -sentait la chair creuse, la substance inférieure, les -cheveux mêmes paraissaient communs et fanés.</p> - -<p>Ce n'était pas seulement l'enfance et sa fragilité, -ce n'était pas seulement le mystère des existences -commençantes qui m'inquiétait, c'était la notion -pénétrante de pauvreté. Tous ces enfants formaient -une seule race usée, dénuée et l'habillement uniforme, — tabliers -disgracieux, chaussettes mal -tirées, souliers mal lacés, — reproduisaient l'aspect -miteux et déteint du quartier.</p> - -<p>Obligés de lever la frimousse pour chanter, ils me -scrutaient : j'étais du nouveau pour eux. Je sentis -leurs yeux clairs me toucher ; puis, on aurait dit -que toutes les bouches bayaient à qui crierait le plus -fort, en mon honneur ; puis les nez, les oreilles me -sollicitèrent. Le mélange des cheveux de filles et -des cheveux de garçons me frappa aussi. Je me -rappelle encore deux croix, avec des rubans rouges -sur des tabliers noirs et, au bout d'un banc, un -garçon : grand front, nez ébréché, joues caves, -bouche de travers ; il semblait bramer vers moi un -appel interminable.</p> - -<hr /> - - -<p>Avant neuf heures, la directrice revint, suivie de -la deuxième adjointe. Celle-ci était toute jeune, -brune, grande, mince, bien habillée. Son visage -faisait penser à une image de Diane par la régularité -grecque des traits et par une certaine expression -majestueuse donnée au front et à l'abaissement -des paupières : « Mortels, ne me touchez pas ». -Mlle Bord avait le gouvernement des « grands ».</p> - -<p>Il y eut une rapide inspection de propreté. Quelques -enfants furent envoyés au lavabo. Mme Paulin -s'élança du fond de sa cantine, fit semblant de -m'aider à passer l'éponge sur un nez sale et, désignant -de la tête la jeune adjointe, me confia, comme -le renseignement le plus important du monde :</p> - -<p>— C'est la normalienne.</p> - -<p>Là-dessus, elle s'en retourna dans sa cuisine ; -elle n'était venue que pour me souffler cette grave -parole.</p> - -<p>Sur un coup de sifflet, trois rangs se formèrent et -ce fut la conduite aux cabinets.</p> - -<p>Je suis chargée du déboutonnage, du relevage de -chemise et du reboutonnage des petits qui ne savent -pas procéder seuls.</p> - -<p>Dieu qu'ils sont bas! pas plus hauts que le siège -d'une chaise! Il ne suffit pas que je me courbe en -deux, il faut que je me tienne accroupie ; on ne se -doute pas combien cette position est fatigante. -Mes clients font la queue près de moi et arrivent dans -mes mains chacun à son tour. J'ouvre, je trousse, -très vite… cinq, six, allez! Je reprends, je rajuste ; -allez, allez!</p> - -<p>Un blondin drôlement culotté que je crois avoir -suffisamment préparé ne bouge pas ; il me considère -fixement et me dit d'un ton d'autorité impatiente :</p> - -<p>— Eh bien! sors-moi ma bête!</p> - -<p>Le toucher nouveau, inattendu, me donne une -crispation et mes doigts ont peur comme d'une -fragilité qui pourrait s'écraser. Mais quoi! il n'y a -pas à penser, il y a le devoir : allez, allez! Je complète -mon déboutonnage d'un tâtonnement ; je me -hâte, les sourcils serrés, je ne veux rien éprouver… -je farfouille…</p> - -<p>— J'en ai pas encore, me dit bonnement une -gamine à cheveux ras.</p> - -<hr /> - - -<p>Dès que j'eus fini, s'effectua l'entrée en classe. -Mon service est d'accompagner le rang des tout -petits dans la classe de la directrice et de les placer -sur les bancs, face au bureau.</p> - -<p>— Pour vous les faire connaître rapidement, ce -qui est indispensable, me dit la directrice, amusez-vous -à les séparer par sexe.</p> - -<p>Mais je me trouvai fort embarrassée : ces mioches -de deux à trois ans étaient tous en robe et ils parlaient -mal. Beaucoup n'avaient pas plus une tête de -garçon qu'une tête de fille.</p> - -<p>La directrice ne s'occupait pas de moi ; elle compulsait -et signait des papiers.</p> - -<p>Impossible de trier mon troupeau : en voici deux -que j'ai mis à droite, je les reprends, je les range à -gauche ; pour celui-là, j'ai envie d'opérer le changement -inverse.</p> - -<p>— Comment t'appelles-tu?</p> - -<p>— Zizi.</p> - -<p>Je ne suis pas plus avancée.</p> - -<p>Heureusement, Madame Paulin apparut :</p> - -<p>— Je me doutais que vous seriez le bec dans l'eau, -dit-elle ; tenez, voilà la manière, quand on ne les -connaît pas par leurs noms.</p> - -<p>Sans s'attarder à des réflexions, elle attrapa Zizi -à pleines mains, par le milieu du corps, le retourna -la tête en bas et regarda la marque, comme on retournerait -et regarderait l'envers d'une potiche. Cette -évolution fut si rapide que l'enfant n'eut pas le temps -de dire ouf.</p> - -<p>— Allez, c'est une fille. Et toi?… Loulou? Fais -voir un peu ton bulletin. Crac! les pattes en l'air.</p> - -<p>Elle en déchiffra ainsi une douzaine, à l'envers, -en moins d'une minute ; absolument, le chic de l'ouvrière -parisienne : vite et bien.</p> - -<p>Elle me laissa, et je me tirai d'affaire passablement.</p> - -<p>Mais j'étais ahurie par le bruit incohérent de mes -marmots ; leurs pieds surtout ne cessaient pas de -tapoter et de racler. Mes « chuut » et mes agitations -de main ne produisaient aucun effet. Et soudain, -derrière moi, la directrice proféra je ne sais -quel mot ; épandit je ne sais quel signe : tout se -tut.</p> - -<p>Alors, j'entendis et je vis qu'un exercice de lecture -au tableau était déjà en train, dans la classe -des grands, éclairée sur la cour et séparée de celle-ci, -donnant sur la rue, par une simple cloison vitrée. -J'entendis au premier étage, dans la classe des -moyens, une récitation unanime.</p> - -<p>Et je connus le silence particulier d'une école : -un silence ronflant, vivant. Ou plutôt, faut-il dire, -le bruit ordonné, groupé, équivaut au silence. C'est -le désordre du bruit qui est fatigant, mais le son -réglé d'une classe ne se mêle pas à la représentation -d'une autre classe, on l'écarte à volonté.</p> - -<p>— Allez préparer vos paniers pour le déjeûner, -n'oubliez pas la sciure humide sur le parquet. Surtout -ne quittez pas le préau ; ces dames peuvent -avoir besoin de vous d'un instant à l'autre.</p> - -<hr /> - - -<p>Vers dix heures, des pas précipités me firent sursauter : -un monsieur s'était introduit dans l'école. -Il s'arrêta, le temps de me toiser et de me crier : -Madame la directrice! puis il fila tout droit à la petite -classe.</p> - -<p>Madame Paulin accourut, l'air effrayé :</p> - -<p>— C'est le délégué cantonal! Vous avez été nommée -à la place de sa protégée, il vient voir comment -c'est arrivé. Il est furieux. Gare à vous!</p> - -<p>— Comment, gare à moi?</p> - -<p>— Dame! Il vous a déjà regardée de haut en bas. -Et s'il indispose la directrice contre vous? Il y a -cinq ans, le délégué d'avant, un vieux, avait pris la -femme de service en grippe, il a fini par la faire -renvoyer.</p> - -<p>— Délicieux! Je vais être heureuse dans cette -école. Mais je sais que la fonction d'un délégué -cantonal est d'examiner la tenue de l'école ; il n'a -nullement à s'occuper de moi.</p> - -<p>— Oh! dit madame Paulin avec philosophie, tout -le monde peut faire des misères à une subalterne : -y a même pas besoin de motif.</p> - -<p>— Est-ce qu'il vient souvent, ce délégué?</p> - -<p>— Pour ça, oui! C'est de ces gens qui ne savent -pas trop ce qu'ils veulent. Les enfants l'intéressent -beaucoup : il aime bien à bavarder, la directrice -aussi ; alors, voilà, il s'amène.</p> - -<p>— Bon! Je pourrai l'admirer à loisir. J'ai seulement -vu qu'il avait un pardessus noir, un magnifique -chapeau de soie, à preuve qu'il avait oublié de le -retirer dans sa colère. Il est assez jeune?</p> - -<p>— C'te question! S'il est jeune? A peine trente -ans. Il s'appelle Libois. Il est très bien pour un -blond : ni trop grand, ni trop petit. Si la normalienne -était maligne…</p> - -<hr /> - - -<p>Je me souviens maintenant de la première récréation : -de dix heures un quart à dix heures trois -quarts.</p> - -<p>Une file d'enfants sortait indéfiniment par la porte -de la grande classe et, vue du préau, faisait penser -à une mèche noirâtre tirée par une maîtresse le long -du mur de la cour.</p> - -<p>Subitement, à un signal, la mèche sauta : les enfants -jaillirent, s'éparpillèrent, tourbillonnèrent, se -croisèrent avec mille éclats de voix. Tous, sans exception, -au moment précis, éprouvèrent le besoin -d'exhaler un « aah! » sauvage, de s'élancer, de faire -le moulin avec leurs bras ; toutes les bouches étaient -béantes, tous les corps agités, sans idée, par explosion, -exactement. Puis, l'instant d'après, les têtes -se cherchèrent, il se forma cinq ou six gros tas -mouvants de tabliers et de mollets ; entre ces masses, -des brimborions tournant, recueillis par leurs -aînés, des fillettes qui se tenaient par le bras, à quatre, -et marchaient, très occupées de leur bavardage, -et aussi, dans tous les sens, des poursuites incompréhensibles -organisées à grands cris.</p> - -<p>Je lançais ma sciure à poignées, à la façon d'un -garçon de café saupoudrant de sable sa terrasse, -je restai le bras en l'air, saisie par un spectacle de -foule. Dix fois, des poursuivants hurleurs étaient -passés, dédaignés, près d'un groupe de « moyens » -affairés à échanger des bons points ; soudain, comme -par l'effet d'une onde électrique, tout le groupe se -précipita, braillant avec les camarades, sans signification, -sans motif ; alors, d'autres groupes frôlés se -joignirent, des grands entraînèrent leurs petits frères, -des causeurs tranquilles sautèrent, brusquement -emballés, plus éperdus, plus frénétiques, clamant -plus fort que les premiers, et ce fut une ruée d'élément, -un haro unanime, un emportement destructeur -et oppresseur : panique, assaut, joie brute. Puis, -brusquement encore et sans cause encore, il y eut -baisse et discordance des cris, éparpillement du -nombre. Le mal que l'on pourchassait était-il censément -puni? Ou bien le fléau que l'on fuyait était-il -évité? Impossible de savoir, c'était la foule.</p> - -<p>Les adjointes s'émouvaient peu ; elles réclamaient -de la modération par acquit de conscience et ne -quittaient pas une étroite longueur bitumée devant -la classe et le préau. Les mioches branlants trouvaient -un refuge dans la promenade de leurs jupes. -Pourtant, quelques-uns furent bousculés. On m'amena -une mignonne en pleurs qui avait été renversée -et salie. Au lavabo, je lui passai l'éponge sur les -mains et sur la figure, je ne découvrais aucune égratignure -et elle continuait à gémir.</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu as? lui dis-je.</p> - -<p>— J'ai mal.</p> - -<p>— Où ça, ton bobo?</p> - -<p>— Là, au bras.</p> - -<p>Je frottai, je posai un baiser ; elle geignait toujours.</p> - -<p>— As-tu beaucoup, beaucoup mal?</p> - -<p>Alors elle, quittant instantanément le ton plaintif, -toute rose avec une physionomie de supériorité indulgente -et moqueuse :</p> - -<p>— Mais non, grosse bête, si j'avais beaucoup mal, -je crierais bien plus fort.</p> - -<p>Et elle courut se remêler au tourbillon de la -cour.</p> - -<p>Encore mon étonnement devant le tohu-bohu -d'humanité défectueuse! Encore cette inélégance -de la rue qui se réédite dans le fouillis des cheveux, -dans les visages à l'air « de mauvaise qualité », dans -le fagottage des sarraux, dans les chaussures cloutées! -Comme la minceur des mollets exprime douloureusement -la débilité du corps! Et pourtant, ces -enfants sont gais, joueurs, autant que peuvent l'être -ceux d'une meilleure condition ; mais leur insouciance -ne réjouit pas précisément, elle oppresserait -plutôt comme un signe d'incurabilité. Et puis-je me -dire indemne de l'émotion répulsive causée par l'idée -de race inférieure, pullulante, redoutable, et par -l'idée de la contagion du paupérisme? Mais oui, je -souris : une espèce de poupée bohémienne, en pénitence -contre le mur, près des cabinets, danse sur un -pied, sans repos, face au marronnier, avec la plus -grave conviction.</p> - -<hr /> - - -<p>Les femmes de service mangent dans la cantine, -un quart d'heure avant la sortie des élèves. J'ai le -grand avantage de recevoir gratis, de la viande et -des légumes à volonté. (La cantinière prélève, de -droit, deux gamelles et l'on tolère qu'elle partage -avec sa collègue.)</p> - -<p>Madame Paulin, qui entend bien garder, sur moi, -un légitime ascendant, me dit avec une sollicitude -sévère :</p> - -<p>— Vous êtes anémique, il faudra vous bourrer solidement.</p> - -<p>Elle essuie le bout de son nez avec son bras nu -et me rapporte du bœuf. Elle me regarde grignoter, -maternelle, et son visage s'éclaire d'une lueur gaie -qui me fait rougir :</p> - -<p>— Faut bien que jeunesse se passe.</p> - -<p>Et je devine qu'elle excuse, qu'elle admire mon -anémie dont les causes folâtres ne lui échappent pas.</p> - -<p>C'est une excellente personne ; son zèle amical -baisserait, si elle savait qu'il ne m'est rien arrivé, -mais rien du tout, dans cette jeunesse qui se passe.</p> - -<p>Je bredouille, la bouche pleine :</p> - -<p>— Merci, vous êtes trop aimable… je ne mangerai -jamais tout ça… je vous assure que je suis très bien -portante.</p> - -<p>Une singulière pudeur m'empêche d'entrer en -explications autres, et je perdrais contenance tout -à fait, s'il me fallait fournir ce détail de conséquence :</p> - -<p>« Avant d'être ici, je n'avais jamais quitté ma famille. »</p> - -<hr /> - - -<p>Les enfants qui déjeunent à l'école défilent dans -le préau, et prennent leur panier, entre le lavabo et -le calorifère.</p> - -<p>Je distribue, avec Madame Paulin, les cuillers et -les gamelles toutes servies, légumes et viande coupée.</p> - -<p>— Silence et les mains au dos! L'on ne commence -pas à manger avant que la distribution soit complète.</p> - -<p>Les enfants doivent apporter leur serviette, leur -pain et leur boisson. Quelques-uns ont du vin, beaucoup -trop de vin ; très peu ont du dessert.</p> - -<p>Mademoiselle Bord « est de service de déjeûner ». -Nous secourons les tout petits, nous obtenons qu'ils -fourrent au moins autant de nourriture dans leur -bouche que sur la table et sur leur serviette.</p> - -<p>Je suis captivée par Mademoiselle Bord : son aspect, -sa voix, tous ses procédés sont remplis de -pédagogie. Je constate que sa froide et régulière -beauté exerce une souveraine influence sur la gent -écolière.</p> - -<p>— Quel âge as-tu, toi? demande-t-elle.</p> - -<p>— Quatre ans.</p> - -<p>— Eh bien, puisque tu as quitté ta place sans permission, -tu n'as plus que deux ans ; voilà ta punition. -Tu as beau me regarder, je te dis que tu n'as plus que -deux ans, mon bonhomme.</p> - -<p>Le bonhomme, navré, suffoquant, suit mademoiselle, -avec des yeux de chien battu.</p> - -<p>Autre algarade :</p> - -<p>— Mais, voyez donc, Rose, celui-là qui plonge ses -mains dans sa gamelle! Toi, pour le coup, tu mangeras -ton pain à l'envers. Tu la vois ta tartine, je -la retourne à l'envers, et mors dedans, maintenant. -Regardez tous : il mange son pain à l'envers!</p> - -<p>Le malheureux, couvert de honte, baisse les paupières -et mâche avec amertume.</p> - -<hr /> - - -<p>J'ai oublié de dire que la directrice m'avait -demandé très aimablement si je voulais bien qu'on -m'appelât de mon petit nom, tout court, Rose. Si -j'avais été mariée, on m'aurait donné mon titre de -femme, comme à la cantinière, Madame Paulin. -Mais on nommait l'adjointe de la grande classe -« mademoiselle », la directrice « madame », la -maîtresse de la classe moyenne « madame Galant » ; quant -à moi, vraiment, on ne pouvait se dispenser -de cette appellation, d'ailleurs fort seyante : Rose.</p> - -<hr /> - - -<p>J'ai fonctionné l'après-midi, comme le matin, -sans trop de maladresse, guidée par ma collègue et -par « ces dames ».</p> - -<p>A quatre heures, avec Madame Galant, j'ai conduit, -jusqu'au coin de la rue, le rang des élèves qui -s'en vont seuls.</p> - -<p>Il m'a semblé que je n'avais pas respiré la rue -depuis un mois. Comme elle a une odeur, une -clarté, une animation différentes de celles de -l'école! Et comme un enfant, vu sur le trottoir, ne -suggère par les mêmes pensées que vu dans -l'école!</p> - -<p>Une cinquantaine de bambins, que l'on vient -chercher séparément, sont restés sur les bancs du -préau.</p> - -<hr /> - - -<p>Le dernier enfant parti, les maîtresses, la cantinière -parties, une lâche mélancolie me saisit, quand -je me trouvai seule, mon balai à la main, dans le -vide immense du préau.</p> - -<p>Immobile, je considérais les choses, leur demandant -l'apparence d'être vivantes : les deux cents -patères au mur, les cordes pendantes des vasistas, -les quatre tuyaux à gaz tombant du plafond avec -leurs abat-jour de métal émaillé… Je comptais les -raies du parquet, je cherchais le souvenir des enfants -sur les bancs reluisants.</p> - -<p>Étais-je assez abandonnée? Était-ce moi cette personne -quelconque ; empruntée, dépaysée, en tablier -bleu, en costume vulgaire, en coiffure vieillissante? -Cette personne au visage réservé jusqu'à être inintelligent?</p> - -<p>J'aurais dû me réjouir, pourtant : d'après leur -façon de commander, ces dames m'avaient jugée -du premier coup : une fille pleine de bonne volonté, -capable de comprendre le service, mais gnian-gnian, -comme on est à la campagne. Cette appréciation -me vaudrait un affable mépris, autrement dit : la -paix, la sécurité, le bonheur…</p> - -<p>Mon énergie s'affaissait, comme si le bruit de -l'école l'avait seul soutenue jusque-là : « Voyons, -femme de service, moi?… rien d'autre?… il faut -terriblement tenir à la vie… »</p> - -<p>Et, tout à coup, je pensai :</p> - -<p>— Il ne faut pas oublier que j'ai un ennemi dangereux : -le délégué cantonal. Après son départ, il -m'a bien semblé que la directrice m'apostrophait -d'un ton plus sec.</p> - -<p>Fait curieux : l'idée de lutter me remonta le -moral. Comme j'ai des choses amères en moi! -Comme cela me soulagerait de pouvoir haïr quelqu'un!</p> - -<p>— J'espère bien, monsieur le délégué, que vous -serez vaillant à venger votre mécompte. J'ai soufflé -la place de votre protégée!… Comme je vous évoque -bien! Vous êtes l'Autorité et vous êtes un monsieur!… -Jamais vous ne réunirez tout l'odieux que -je souhaite, moi, l'ex-jeune fille du monde ; l'ex-fiancée, -« promue » femme de service. Je n'aurais -peut-être pas eu le courage de continuer mon dur -métier, mais vraiment je tiens à vous fournir l'occasion -d'exercer vos forces. Comment punissez-vous -les femmes qui ont démérité : par insolence directe, -ou bien, traîtreusement, par délation? Je veux, -quitte à en mourir, compléter mon expérience de la -valeur masculine!… J'ai reçu indûment quelques -baisers à valoir sur une dot que je n'ai pas pu -livrer ; ils me reviennent aux joues quelquefois, ces -baisers… Monsieur le délégué, j'aurais besoin, pour -ma guérison, d'être souffletée de main d'homme… »</p> - -<p>Mais j'aperçus la concierge de l'école qui, les -lèvres pincées, m'épiait avec application par la -porte vitrée de la cour. Je balayai.</p> - -<hr /> - - -<p>Le manque d'habitude produit des résultats bien -ridicules. Ne rentrai-je pas chez moi nantie d'ampoules -à ne plus pouvoir fermer la main! Par places -la peau était enlevée. J'avais trop serré le balai.</p> - -<p>Puis, de m'être courbée si bas sur les enfants, je -me couchai avec le torticolis, avec mal dans le dos, -mal dans les reins, mal dans les jambes.</p> - -<p>Le matin, au réveil, chaque mouvement m'arrachait -un cri. Mais quoi! Il fallait marcher ou renoncer -à mon emploi.</p> - -<p>Je me suis rappelé l'opinion commune en usage -pour les douleurs articulaires : « Il faut que ça -s'échauffe! » Je me suis bousculée ; ça s'est échauffé. -J'ai pu continuer mon service, mais l'air piteux, -voûtée, la bouche entr'ouverte, les yeux abêtis, à -cause des lancinements intolérables.</p> - -<p>La directrice, absolument charmante, m'a interpellée :</p> - -<p>— Eh bien, Rose, à la bonne heure!… vous avez -pris le courant du premier coup : restez ainsi et tout -ira bien.</p> - -<p>Madame Paulin, essuyant plus que jamais son nez -avec son bras nu, a tourné autour de moi, du matin -au soir, comme une mère poule inquiète.</p> - -<hr /> - - -<p>A l'issue de ma troisième journée, au milieu de la -petite classe, comme je me recueillais dans ce silence -avide propre aux locaux administratifs et qui propage -en sonorité creuse le moindre heurt du pied -contre un meuble, — ce fait stupéfiant m'est apparu -nettement : de tout le personnel d'une école maternelle, -c'est la femme de service qui assume le rôle -le plus indispensable ; une maîtresse, la directrice -même peut s'absenter sans trop d'inconvénient, -mais on ne saurait se passer un seul jour des deux -manœuvres : la cantinière et la préposée à la propreté. -Cette dernière, — la véritable femme de service, — s'honore -de rapports exclusifs avec les enfants ; dix -fois, vingt fois par jour, on la requiert dans chaque -classe pour un office où personne ne peut la remplacer. -Je sais même que, par un léger accroc au règlement, -on lui confie la surveillance aux heures -extrêmes où les enfants sont peu nombreux dans le -préau : de huit heures à huit heures un quart, le -matin, de cinq heures et demie à six heures, le soir.</p> - -<p>Mais, voilà le plus renversant : vis-à-vis des tout -petits, elle seule représente l'école. En effet, on ne -leur fait pas la classe, à ces mioches, il s'agit en -réalité de les garder et de les soigner. Or, tous -les soins appartiennent à la femme de service, d'une -part, et, d'autre part, la garde lui incombe une -partie du temps, la directrice étant souvent dérangée. -Aussi la maîtresse est-elle bien plus éloignée des -petiots que la journalière ; ils s'égalent aux enfants -riches qui connaissent bien plus leur gouvernante -que leur mère. A la moindre alarme, ils savent bien : -c'est le « tablier bleu » qu'ils cherchent, qu'ils -attendent.</p> - -<p>Certes, on ne doute pas que ces dames n'aiment -leur troupeau : la directrice, notamment, se désole -de son union stérile et elle adopte, du cœur, tous -les bambins gentillets. Mais le dévouement du personnel -enseignant n'amoindrit pas la femme de service : -déchoir elle ne peut!</p> - -<p>Je promenais mon plumeau sur les tables minuscules, -et mon ombre démesurée époussetait le mur, -le tableau noir, les cartes d'histoire naturelle. « Ça -y est! » me dis-je, immobilisée tout à coup, par -l'évidence de mon souvenir, « en trois jours, les -tout petits ont déjà pris possession de moi : ils -m'appellent Rose, me tutoient, s'accrochent à ma -robe. Que je veuille ou non, je sens bien que je ne -m'appartiens plus : aujourd'hui, du matin au soir, -j'ai manœuvré sans personnalité, captée, tirée, -hypnotisée par eux. »</p> - -<p>C'est qu'il faut voir ces brimborions, ces riens -qui vous viennent à peine au genou : ces corps sans -poids où saillissent des os de chat maigre, ces malheureuses -frimousses cireuses! Ça ne tient pas -debout, ça vacille même assis, il faut continuellement -que ça s'appuie des yeux sur une grande personne. -Et il faut voir leur vigilance à ne pas perdre -ma trace : dans l'isolement et la bousculade de -l'école, je suis la consolation et la protection. Il faut -absolument que je réponde à cette confiance touchante… -C'est un peu fort!… je suis prise malgré -moi… Mais quel rôle écrasant! Pourrai-je?… -Voyons, mes pauvres enfants, je ne suis pas préparée, -moi… si vous saviez : je ne suis pas maternelle… -je suis une jeune fille qui n'a eu ni frère, ni -sœur… J'essaie, je veux bien… un petit jupon détaché, -un petit doigt qui a du bobo, voilà, voilà, je -fais de mon mieux… Mais, mes pauvres enfants, -vous êtes si peu appétissants, si lamentables!… et -vous sentez l'aigre, la crasse, le linge douteux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>J'habite, à quelques pas de l'école, dans la même -rue, une des rares maisons qui ne soient pas un hôtel -meublé. Il y a une sage-femme au premier et un -trafiquant en reconnaissances du Mont-de-Piété au -troisième. Ma chambre est au sixième étage sur la -cour.</p> - -<p>Mon oncle, mon dernier parent, ayant fait un -choix judicieux des meubles dont il pouvait se séparer, -me les a donnés.</p> - -<p>Mes biens mobiliers ne se composent pas seulement -d'un lit de sangle et d'une malle, je possède, -en outre, une étagère avec des livres, une table, -une chaise et un fauteuil. Seulement, voilà : ma -table est un guéridon de jeu, ma chaise une fumeuse, -et mon fauteuil une <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span> en osier -quelque peu détraquée ; si l'on ne s'assied pas juste -au milieu, elle se déforme, gémit et fuit tout d'un -côté ; on peut jouir à la fois du roulis et du tangage -sur ce fauteuil : pour se remettre, on peut faire du -cheval sur la chaise.</p> - -<p>Le soir, au sortir de l'école, je prends, au Vins-Restaurant -qui est en bas de chez moi, du bouillon -dans une boîte à lait et une portion dans une assiette. -Il faut que je traverse la salle où s'alimentent -des hommes et des femmes d'aspect -étrange ; des boulettes de pain me cinglent la -figure et des mots d'argot moqueurs courent après -mes jupons. Je monte vite. Ma chambre cellulaire, -au papier ridé ne me ragaillardit pas ; mon dîner -n'est pas bon. Mais je ne veux pas me sentir abandonnée ; -je ne veux pas m'ennuyer. Vite, je me -débarrasse de la corvée de manger, puis je remue -mes livres, je pose du papier sur ma table : la solitude -et le silence font sortir de moi toute l'animation -recueillie dans la journée, j'écris.</p> - -<hr /> - - -<p>Mon premier dimanche, je le passai dans mon -lit. J'étais à bout de forces, au point de me résigner -au jeûne complet : descendre et remonter -mes six étages pour aller chercher du pain et du lait? -jamais, j'aurais mieux aimé mourir là.</p> - -<p>Dans l'après-midi, des coups frappés sur le palier -secouèrent mon demi-sommeil.</p> - -<p>Ma porte ouverte, la concierge apparut qui plongea les -yeux dans mon réduit :</p> - -<p>— Je ne vous avais pas vue de la matinée, j'étais -inquiète ; c'est une chambre qui n'a pas de chance.</p> - -<p>Elle dit, sinistrement, et me laissa la distraction -d'évoquer à loisir le sort tragique des locataires -précédents.</p> - -<hr /> - - -<p>Des jours ont passé. Comment cela va-t-il? Je ne -peux pas répondre autrement : cela va bien.</p> - -<p>Et d'abord, j'ai revu le fameux M. Libois, délégué -cantonal.</p> - -<p>Déception! Malgré les dires de madame Paulin, -mon impression est qu'il ne m'honorera d'aucune -persécution.</p> - -<p>Il ne regarde pas les femmes de service, il a bien -trop affaire avec la directrice : ce qu'ils en débitent -tous les deux! Pas possible, ils ne parlent pas de -l'école.</p> - -<p>Mme Paulin a raison sur ce point : ce Monsieur -n'est pas mal ; une belle santé, ma foi! Il sait interroger -les enfants ; son visage bienveillant, réfléchi, -n'est pas précisément gai, il porte plutôt le reflet de -la gaieté, avec une certaine lassitude élégante.</p> - -<p>Ce monsieur tenait à la main des revues et un -livre ; sans doute il fait de la littérature. Parbleu : -son affection pour les enfants consiste en la -recherche de documentation. Ce monsieur met les -pauvres en chefs-d'œuvre… Je m'étonnais aussi -qu'il donnât son temps pour rien avec une telle prodigalité : -le code masculin s'oppose aux dépenses -sans profit.</p> - -<p>Ses yeux pâles, ses yeux de russe, inventorient -de temps en temps la normalienne. Bonne chance!</p> - -<p>Je l'ai frôlé une fois par la nécessité du service, -une autre fois, exprès ; je voulais m'assurer de son -indifférence.</p> - -<hr /> - - -<p>Je suis émerveillée à la fois du fonctionnement -facile et des bienfaits de l'école maternelle.</p> - -<p>Du reste, l'agencement apparaît impropre à -l'usage domestique, à la vie ordinaire ; dans l'air, -dans l'odeur, la couleur, la disposition des lieux, il y -a une incrustation de discipline, par quoi les gens et -les enfants, une fois là, se trouvent changés, <i>scolarisés</i>… -les gens eux-mêmes, moi-même… « l'administratif » -s'empare de moi, bon gré mal gré, -sous le plafond de cinq mètres.</p> - -<p>Avant d'être du métier, je me demandais comment -on pouvait manœuvrer à souhait cent, deux -cents bambins. C'est relativement simple, à cause -de l'aspect autoritaire que reçoivent les grandes -personnes dans le désert des locaux, à cause enfin -du groupement et de ses lois : sur une file de cinquante -enfants, il suffit de cinq ou six qui exécutent -un ordre pour entraîner les autres. Toutes les -marches en rang, du préau aux classes, des classes -à la cour, se font en chantant ; la tranquillité sur -les bancs s'obtient aussi par des chants, ou par des -mouvements de bras. Évidemment il ne faut pas -avoir peur de répéter, ni de crier le commandement ; -mais enfin, je le constate, une réunion d'enfants -ressemble à une mécanique bien engrenée : inutile -que le conducteur touche toutes les pièces de la machine, -il suffit de mettre en branle la force motrice.</p> - -<p>Il est risible et touchant de voir le sursaut du -« signal » chez les élèves de deux ans. Ces innocents -qui sont l'instabilité et le bruit perpétuels, on -les fait s'immobiliser, se taire pendant des quarts -d'heure! ces bébés qui devraient être l'insouciance, -la libre impulsion même, on les fait obéir strictement : -au sifflet!</p> - -<p>Je mets en principe que les enfants ne sont, par -nature, ni très méchants, ni très audacieux ; et, à -part quelques inconscients, ils sont très facilement -intimidables.</p> - -<p>Mais, grands dieux! n'aurais-je pas un faible pour -les indisciplinés? pour les malintentionnés!! Je préfère -ne pas approfondir et raconter un incident -gentil.</p> - -<p>Dans un petit espace, entre le mur et le tuyau du -vaste poêle du préau, je cache un torchon qu'il -m'est très utile de trouver sous la main, pour -accourir, en armes, à toute réquisition. Dès le début, -j'avais adopté cet endroit et, chaque jour, trois, -quatre fois, mon torchon était tiré de là et jeté par -terre à mon grand agacement, car la directrice me -répète souvent avec sa haute autorité :</p> - -<p>— Surtout, Rose, de l'ordre ; ne laissez pas -traîner vos ustensiles!</p> - -<p>Aujourd'hui, vers une heure, avant la conduite -aux cabinets, comme la marmaille grouillait dans -le préau, j'ai surpris une gamine, qui, sournoisement, -l'œil sur moi, fouillait dans ma cachette. -C'était la coupable! je n'avais jamais fait attention -à elle, je ne l'aurais pas reconnue dans la rue pour -une élève de l'école, mais elle, elle m'avait observée, -elle savait ma persévérance à placer mon chiffon ; -une poupée de six ans, tête brune, ovine, vaguement -juive, les cheveux relevés par un peigne, ce -qui favorisait l'avancée d'effronterie de ses sourcils, -de son nez, de tout son petit museau.</p> - -<p>Je m'approchai, réellement furieuse.</p> - -<p>Alors elle, avec un sourire qui contenait toutes -les réprimandes susceptibles de lui être adressées et -toutes les excuses de sa part, et tous les appels à mon -indulgence de grande personne, avec un hochement -de tête repentant et d'une adorable malice :</p> - -<p>— Je suis méchante, hein?</p> - -<p>Oh! ce prodigieux, cet incommensurable inattendu -de l'enfance! Et quelle féminité dans ce brimborion! -J'ai vu une jolie femme accoutumée à -tourmenter son mari, cumuler ce jeu irrésistible, -cet aveu qui subjugue et oblige à tous les pardons, -cette inspiration aux racines introuvables qui fait -servir la méchanceté même à obtenir un redoublement -d'affection.</p> - -<p>— Petite Louise Guittard, je me souviendrai de -toi… quand j'aurai des bonbons.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans la classe de la directrice, tout en assurant -le mouchage des nez et l'équilibre des bambins, -parfois mobiles sur leurs bancs comme des feuilles -au vent, je m'intéresse aux travaux de Mlle Bord. -Mon infime emploi me devient cher, parce qu'il me -permet de constater, sur le vif et dès l'origine, la -fonction grandiose de l'école maternelle.</p> - -<p>La méthode actuelle consiste principalement à -faire des récits. A travers la cloison vitrée, je vois -et j'entends la normalienne, debout à son bureau, -qui raconte une leçon. Correctement vêtue de noir, -calme, sculpturale, ni gaie, ni triste, elle est à sa -juste place et remplit son rôle exact. Elle représente -le bien, elle le dégage, elle le projette.</p> - -<p>Et j'ai un plaisir grave à compter, en face d'elle, -cinq rangées de douze enfants : les garçons tondus, -les filles, aux cheveux noués d'un bout de ruban. -L'ensemble apparaît toujours gris, piteux, mais, -grâce au large éclairage de serre, un aspect vivant, -printanier, prometteur, se découvre aussi. Tous reflètent -et absorbent la maîtresse, les uns avec vibration, -les autres avec un abandon végétatif, le buste -mou, la tête inclinée sur l'épaule, les lèvres disjointes. -Mais la signification est unanime :</p> - -<p>— Tiens : nous sommes la simple, sereine et ouverte -nature ; va, tu n'as qu'à susciter en nous la -potentielle richesse.</p> - -<p>Mon impression s'accentue : il n'y a rien d'arrêté -dans ces âmes, ni bon, ni mauvais ; c'est l'indécise -éclosion. Et alors?… On dirait que mon corps se -resserre et que mon front s'évase… Pensez donc : -non seulement on accueille les enfants à deux ans, -mais la plupart viennent de la crèche où ils ont été -admis dès leur naissance! Comme cet élevage est -prévoyant et généreux de la part de la société! -L'humanité a procréé, voilà son sang ; attention! -dame Société, c'est pour vous que vous travaillez!</p> - -<hr /> - - -<p>Une fois, au milieu de ces réflexions, madame -Galant me fit appeler dans sa classe pour un enfant -pris de vomissement. Cette maîtresse, en contact -avec ses élèves, me parut bien épaisse et bien placide ; -je fus étonnée du peu d'acuité, du peu d'élan, -du peu de flamme de sa physionomie. Il me semble -que moi… Car, enfin, il n'y a pas à douter : l'école -maternelle tente le premier labourage et la première -semaille… Voyons : la normalienne, la directrice, -la grosse madame Galant, les a-t-on placées là, au -hasard, au petit bonheur, comme on en aurait placé -d'autres?… Laissons ces idées ; tout est pour le -mieux. Aurais-je eu la grande âme d'une bonne institutrice? -Aurais-je eu le don?… Allons, pas d'extravagances… -à chacun son lot… à chacun selon -ses moyens.</p> - -<p>A genoux et à force de bras, j'ai lessivé longtemps -le parquet souillé, et quand mes genoux et mes bras -ont été brisés, j'ai retrouvé la perspective juste.</p> - -<p>Certes, l'attitude correcte de ces dames à mon -égard ne se dément dans aucune circonstance ; mais, -quand elles réclament Rose pour certaines besognes, -elles possèdent vraiment, sans affectation, un air, -un accent qui établissent la distance infranchissable -entre nous ; on sent combien un tablier bleu -différencie une femme d'une autre ; on apprécie que -le rang est le rang, dans le monde. Ces dames préféreraient -supporter les pires privations plutôt que -de toucher à mon torchon. J'avoue que ma corvée est -souvent pénible ; et quand il faut se baisser, -s'aplatir, s'appliquer à la propreté sous les yeux -hauts et froids d'une supérieure en tablier noir, sous -les yeux amusés de cinquante enfants, Rose devient -un peu pâle… et s'il n'y avait pas les quatre-vingts -francs par mois pour vous remettre le cœur…</p> - -<hr /> - - -<p>Bien entendu, M. le délégué cantonal a daigné -me regarder pour la première fois avec quelque insistance, -à un moment où je nettoyais le plancher.</p> - -<p>Il a dû le faire exprès! Toute ma dignité de créature -humaine a réagi en une sueur subite.</p> - -<p>M'a-t-il assez examinée, ce monsieur, avec ses -mains gantées pleines de brochures et son air de -somnolence pensive! Il expliquait à la directrice -les avantages du linoléum sur le parquetage.</p> - -<p>Dessine-t-il?… J'ai l'échine un peu maigre, n'est-ce -pas?…</p> - -<p>A-t-il comparé les postures? La normalienne -n'était pas à trois mètres de me marcher sur les -mains.</p> - -<p>Si ce Libois avait donc pu glisser et s'étaler tout -de son long!… Il me semble que désormais nous ne -serons quittes qu'à égalité d'humiliation.</p> - -<p>D'ailleurs, ce monsieur est fondé à montrer quelque -suffisance : la présence d'un personnage mâle -détenteur d'une parcelle de la puissance publique, -dans une école tenue par des femmes, propage un -indiscutable émoi.</p> - -<p>Dans ce milieu si spécial, on aperçoit avec une -singulière amplification « l'état de commerce » institué -entre les deux sexes, — en ce sens que chaque -personne cherche aussitôt à présenter son maximum -d'importance.</p> - -<p>Une rumeur électrique : M. le délégué! Immédiatement, -la grosse Madame Galant elle-même, -compose son maintien. La normalienne rectifie ses -bandeaux et devient « d'un marbre plus pur ». -Madame Paulin déploie sa malice guetteuse de -femme du peuple : il lui faut un roman, du moment -qu'il y a un coq parmi les poules. La directrice arbore -une féminité particulière ; j'exclus tout soupçon -de marivaudage entre elle et le délégué, mais ils se -rendent satisfaits l'un et l'autre…</p> - -<p>Eh bien! moi-même… quel bavardage, la Rose -au torchon!</p> - -<hr /> - - -<p>Dieu merci, mes pires vicissitudes seront toujours -distraites par la merveilleuse œuvre scolaire. L'admiration -vous empoigne devant « l'emploi du -temps » qui comprend, dès la classe moyenne, -dans une seule journée, les matières suivantes : -exercices de lecture, d'écriture, de langage, anecdotes, -récits, interrogations portant sur l'histoire -nationale et la géographie, calcul, chant, dessin, -morale et travail manuel.</p> - -<p>La normalienne fait un véritable cours et elle y -joint le prestige d'une méthode brillante. Hier, je -l'entendais discourir eu géographie, puis poser des -questions :</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'une mer?</p> - -<p>Un chœur unanime et chantant répondait :</p> - -<p>— Une mer est une grande étendue d'eau salée.</p> - -<p>Seulement, comme j'étais occupée à ramasser des -papiers sous le dernier banc, je me suis aperçue que -plusieurs rangées d'enfants criaient avec un entrain -parfait :</p> - -<p>— Ma grand'mère elle est étendue dans l'eau -salée.</p> - -<hr /> - - -<p>Les mamans des élèves sont plus rapprochées de -moi que ces « dames ». Je crois même que plusieurs -m'accordent une familiarité d'égalité, comme font -les bourgeois aux domestiques de grande maison -dont ils attendent un service.</p> - -<p>Passé quatre heures, quand a lieu la sortie surveillée -des élèves rentrant seuls, on trouve toujours -sur le trottoir, devant la porte, un groupe de -femmes en cheveux, en tablier, camisole et fichu de -laine, un panier ou un nourrisson au bras, jeunes -mais fanées, qui regardent sortir le rang, apathiques -et bavardes. Une à une, elles vont appeler leur -enfant resté dans le préau, ensuite elles se rejoignent -à quelques pas de l'école et recommencent -leur conversation, flanquées de leurs gamins qui se -houspillent.</p> - -<p>Quelques-unes me font signe : « bonjour », au -passage du rang, puis me demandent : « Envoyez-moi -ma bonne pièce! »</p> - -<p>Mais chez la plupart se révèle un sentiment -double : entre elles et moi, il existe la séparation -compliquée de la domesticité et de la force. D'une -part, je suis payée pour leur préparer et leur servir -leur enfant et, à cet égard, je mérite un certain -mépris malveillant ; d'autre part, j'appartiens à l'administration -à laquelle se doit quelque déférence -intéressée.</p> - -<p>Le jour de mon début, une mère à qui je délivrais -sa fillette l'arrêta contre la balustrade :</p> - -<p>— Fais voir si tu as ton mouchoir? Ah, bon! le -voilà… C'est que je ne veux pas vous en laisser un -tous les jours, dit-elle, en me toisant de coin et en -secouant la tête pour ajouter implicitement : Je sais -que vous empochez les mouchoirs qui traînent, -mais, moi, on ne me roule pas.</p> - -<hr /> - - -<p>Madame Paulin, énergique et protectrice, me -« remonte » de temps en temps.</p> - -<p>— Il faut être d'accord avec les parents des gosses, -mais il ne faut pas avoir peur de leur parler.</p> - -<p>En grattant ses bras nus, elle m'étudie avec curiosité -et mécontentement ; elle flaire en moi quelque -chose de pas ordinaire et qui ne l'enchante pas :</p> - -<p>— Vous, vous auriez mieux réussi d'être entretenue -par des étudiants, m'a-t-elle dit une fois, dans -sa bienveillance bougonne.</p> - -<p>Et, de fait, en un mois, je ne suis pas encore -adaptée. Pour être bien la femme de mes fonctions, -il faut que je devienne du même monde que les -enfants, que leurs mères, que madame Paulin. J'y -incline : je sens que le milieu me transforme, que -des quantités de forces contribuent à me niveler, à -m'incorporer. Malheureusement, « la bête ne vaut -pas cher » ; et, d'abord, je me rends bien compte -que je manque de camaraderie avec ma collègue ; il -semblerait que j'aie désappris la phraséologie : je -demande de bon gré les brèves indications de service, -je souris le plus sincèrement possible, je prodigue -les acquiescements obligeants, mais, en dépit -de mes efforts, je ne trouve rien à raconter. Or la -vraie cordialité n'existe que par la longueur des histoires -que l'on dévide, d'une bouche à l'autre, entre -commères. Je le sais, je le sais! j'ai honte de ma -sécheresse : des femmes que j'ai vues, à quatre -heures, s'épancher ensemble, devant l'école, je les -repince à six heures, au même endroit, en pleine -effusion.</p> - -<p>D'une façon générale, je pèche par défaut de -gaieté ; malgré mon tempérament plutôt espiègle et -quoique j'arrive à balayer, torchonner, arranger des -culottes avec une patiente sérénité, il reste un nuage.</p> - -<p>Pourtant j'ai emprunté un tic à madame Paulin : -dans l'action des besognes particulièrement fatigantes -ou répugnantes, je souffle entre mes lèvres, -trois ou quatre notes, en échappement de vapeur, -toujours les mêmes : tuu… tuutuutû — tû — tûtûtu. -C'est très pratique ; cela empêche de penser : on va, -on va, comme une machine.</p> - -<p>Mais la vraie gaieté peuple, à fond d'insouciance -et d'inconséquence, je ne l'acquerrai sans doute -qu'avec les années.</p> - -<hr /> - - -<p>En attendant, je me suis offert un petit amusement.</p> - -<p>Le régulier, le périodique, le calamiteux M. Libois -avait passé dans les trois classes, il avait recueilli -les hommages de ces dames : « Oui, monsieur -le délégué, — bien, parfaitement, monsieur le délégué », -et des révérences et des gestes obséquieux.</p> - -<p>Il revint dans le préau en disant à la directrice :</p> - -<p>— Amenez-moi donc cet enfant ici, en dehors des -autres.</p> - -<p>Il resta un moment seul, planté non loin du lavabo, -à moitié dissimulé par un pilier ; ses brochures -placées sur un banc.</p> - -<p>Je ne sais par quelle impulsion, je sortis de la -cantine qui nous sert d'observatoire, à moi et à -Madame Paulin, j'obliquai vers le lavabo, l'air affairé, -une éponge à la main, comme si j'ignorais la présence -de l'intrus. Je me disais : « Il m'agace, ce poseur -avec ses brochures ».</p> - -<p>Je reconnus sur le banc la <i>Revue des Deux Mondes</i>. -Alors, ce fut plus fort que moi, je bougonnai -tout haut, sans m'arrêter :</p> - -<p>— Qui est-ce qui nous amène Brunetière ici?</p> - -<p>M. le délégué dut virevolter à la manière d'un -enfant dont on a sournoisement tiré les cheveux -par derrière.</p> - -<p>Je lavais mon éponge tranquillement. Je retournai -vers la cantine, le nez en l'air : Vous pouvez m'examiner -tant qu'il vous plaira, cher monsieur ; à mon -tour de négliger votre quelconque personnalité.</p> - -<hr /> - - -<p>Le 21 octobre, il a plu toute la journée. Ah! la -pluie d'arrière-saison à Ménilmontant! La pluie ne -doit pas pleurer si désespérément dans un autre endroit, -je ne me souviens pas, du temps où j'habitais -chez mes parents, d'avoir rencontré sous l'ondée -un arbre aussi noir, aussi désolé que le marronnier -de la cour.</p> - -<p>Les enfants sont arrivés, la plupart nu-tête et -mal chaussés ; les uns, pareils à des épouvantails, -avec leurs vêtements de guingois collés sur leur carcasse -maigre, et des égouttures au bout des doigts -et au bout du nez ; les autres, des petits tas informes, -comparables aux vieux paillassons dont les balayeurs -municipaux se servent pour barrer les ruisseaux. -Des tignasses aquatiques rappellent la race bâtarde -de certains vilains chiens d'aveugles.</p> - -<p>Les premiers entrés ont marqué leurs pas juteux -sur le parquet, de la barrière aux patères et des patères -aux bancs ; bientôt, un chemin de boue s'est -dessiné dans le préau.</p> - -<p>A dégrafer les capuchons, j'ai la peau des doigts -frisée comme après une lessive.</p> - -<p>Tiens! voici Louise Guittard ; elle me convie à -rire des perles qui pendent aux oreilles des garçons.</p> - -<p>Mais je m'agace de la stupide et pernicieuse manie -des foulards. Il semble, dans le peuple, qu'un -foulard dispense de donner à un enfant une coiffure, -des chaussures, un vêtement suffisant ; du moment -qu'il a un chiffon au cou, il est bien soigné, il n'attrapera -pas de mal!</p> - -<p>Attention! Là-bas, sur les bancs, s'élève une rumeur -que je connais bien : la rumeur des accidents -de culotte ; et je distingue chez une gamine, cette -inquiétude dont la source ne se dissimule pas.</p> - -<p>Je m'approche en même temps que la directrice : -une mare s'est étalée sous la gamine et celle-ci, -terrifiée, mal parlante, se défend :</p> - -<p>— J'avais… j'avais pas envie.</p> - -<p>Une plus grande la montre du doigt et glapit -d'un air enchanté :</p> - -<p>— Madame! c'est la môme Prévot…</p> - -<p>— Hein? Comment avez-vous dit? je n'ai pas bien -entendu, interrompt la directrice.</p> - -<p>— C'est Marie Prévot, madame, c'est son tablier -qui coule! Sa mère part à six heures, alors, madame, -all' était dehors, toute mouillée ; c'est moi qui -l'amène, madame, all' demeure dans ma maison.</p> - -<p>— C'est bon! du silence… Adam aura trois mauvais -points… Tiens, toi, et ne tousse pas, surtout.</p> - -<p>La directrice donne une pastille à Marie Prévot, -et tourne le dos, après avoir réfléchi un instant.</p> - -<p>La femme de service ne peut se permettre de -formuler un avis ; aussi m'en gardais-je bien ; seulement -je ronchonne distinctement :</p> - -<p>— Parbleu! on ne va pas encombrer notre -cantine…</p> - -<p>La directrice fait volte-face et me foudroie.</p> - -<p>— Votre cantine! dirait-on pas que c'est un sanctuaire?… -Justement, j'y pensais : conduisez-moi cette -enfant à Madame Paulin et qu'on l'asseye près de -la cuisinière.</p> - -<hr /> - - -<p>La pluie a comme grossi des tares invisibles autour -de moi. La pauvreté ambiante m'afflige, et de -plus — voilà où se manifeste le grossissement — un -fait existe ici-même, sans jamais cesser, qui est -profondément douloureux… parfois des souffles -d'avertissement affreux sortent des murs de l'école, -comme par moment, dans le quartier, des relents -d'infection émigrent des ruisseaux et des allées de -maisons. Et surtout, dans cette matinée du 31 octobre, -vers dix heures, quand les trois classes fonctionnaient, -les tout petits chantant, les moyens et -les grands écoutant un récit, j'ai eu l'intuition d'un -grand malheur ; puis, le coup de folie amusante de -la récréation est arrivé avant que rien se soit -précisé.</p> - -<p>A moi la faculté de réagir! Los au double contenu — favorable -et adverse — des faits et des idées. -Le mauvais temps rend particulièrement évidents -les bienfaits de l'école, et il n'est pas besoin de -prouver combien le vaste abri administratif est préférable -à la rue noyée, au logement étroit et malsain.</p> - -<p>La récréation dans le préau, — à cause de la cour -impraticable — produit des totalisations de bruit -où l'on catalogue successivement le fracas d'une -gare de chemin de fer, le grondement d'un déversoir, -les éclats d'une salle de vente à la criée.</p> - -<p>Les enfants lâchés font penser parfois à des volailles -qui cherchent à picorer ; ils quêtent, s'approchent, -on dirait qu'ils vont becqueter les camarades ; -ils se fuient, se réunissent, rient, se fâchent, s'évadent ; -il y a des volontés brutales, des minauderies, -des complots, des promesses, des menaces ; des -trésors sortent des poches, y rentrent ; des gestes se -précipitent, se retirent. Des tout petits se griffent, -des fillettes interviennent, justicières ; des commères -ne tarissent pas, des forcenés glissent, tapent du talon, -chantent, braillent, en amateurs solitaires. Le -cri pointu des filles se dégage en maître.</p> - -<p>Quelques mioches sont curieux : ils se prennent -par le cou, s'embrassent ou plus exactement se frottent -le museau, se flairent, se font des gentillesses -animales ; ou bien ils se tiennent les mains, comme -s'ils allaient se raconter un tas de choses, puis se -regardent, se tortillent, ne sourient même pas et, -sans parole, se quittent. C'est simplement l'instinct -d'être de la même espèce chétive. Les fillettes de -six à sept ans qui caressent ces mêmes bambins -obéissent au contraire à un instinct « d'importance ».</p> - -<p>Encore un bienfait scolaire révélé fortement par -la récréation : le mélange rend les enfants égaux.</p> - -<p>A vrai dire, les classes de la société ne sont guère -tranchées. Pourtant, on pourrait établir trois catégories : -1<sup>o</sup> les enfants de boutiquiers ; 2<sup>o</sup> les enfants -de marchands ambulants, d'employés manuels, d'ouvriers -à travail et à ménage réguliers ; 3<sup>o</sup> les enfants -de gens à métier inclassable, à existence instable, — ces -derniers les plus nombreux. Car il est caractéristique, -dans ce quartier, que des quantités de familles (?) -logent dans les hôtels meublés ; des locations -qui se paient à la semaine, voire même à la -journée!</p> - -<p>Ce n'est pas un semblant de mélange dans notre -école : j'en atteste le tableau suivant. (Heureusement -que la directrice ne le voit pas! autrement, gare -aux fameuses prescriptions d'hygiène!) Près du -lavabo, un gros blond à tête de Normand, admet cinq -camarades à partager un sucre de pomme ; mais les -doigts se poissent sans parvenir à casser le bâton ; -alors, après la manipulation générale, on le passe -de bouche en bouche : chacun a droit à cinq ou six -sucements ; pendant que l'un déguste, les autres -écarquillent les yeux, remuent à vide les lèvres et -la langue, avalent leur salive. Mais la plus égalitaire -tendance comporte des restrictions ; il y a des réprouvés : -tout seul contre le mur, délaissé, ignoré, -un bambin affreux, à tête de singe malade, suit la -scène de sucement avec une effrayante expression -d'avidité et de résignation ; il croise ses bras sur sa -poitrine, il les serre, il les enfonce ; je vois sa peau -remuer ; il frémit des pieds à la tête.</p> - -<p>Je suis allée lui montrer une pastille de chocolat ; -il n'a pas bougé ; ses sourcils froncés ont exprimé -qu'il était blasé sur ce genre de mauvaise plaisanterie -et qu'il avait sa fierté stoïque. Je lui ai mis -le bonbon entre les lèvres ; vite, il l'a happé, mais -il me regardait, tellement saisi par une notion extraordinaire -que, certainement, il ne sentait pas le goût. -Richard est son nom.</p> - -<p>A l'exemple des maîtresses, je suis toujours munie -de sucreries. Car, à l'école maternelle, les dragées -font partie des récompenses, avec les bons points -et la croix. On a ainsi utilisé ingénieusement, pour -la discipline et l'émulation, les trois principaux instincts -des enfants : instinct de gourmandise, instinct -de propriété, instinct de domination.</p> - -<p>On amène de petits animaux, l'école dirige l'éclosion -de leurs appétits vers une sage sociabilité. La -récréation ne me montre-t-elle pas la société en -raccourci? toute l'agitation, tous les gestes se rapportent -à prendre, à manger, à paraître.</p> - -<p>Par le bénéfice du rassemblement, les énergies à -divers degrés se heurtent et s'humanisent. Je vois -un garçon et une fille, en discussion, confronter -d'abord, l'une, un visage trop violent, l'autre une -mine trop bornée, puis acquérir tous deux une -même expression moyenne, ni trop exigeante, ni -trop cédante et je me rappelle la théorie des vases -communiquants : les esprits s'équilibrent par contact. -Vive l'école! Il me semble aussi que le tourbillon, -à force de passer devant les tout petits parqués -dans le coin du calorifère, fait reluire leur intelligence, -par frottement.</p> - -<p>La grosse Madame Galant, debout, loin de moi, -contre la porte de la cour, crie beaucoup et confisque -des bons points, des billes, des soldats en papier, -des bouchons ; voilà donc pourquoi ses poches de -tablier se gonflent, telles des mamelles supplémentaires.</p> - -<p>La directrice et Mlle Bord sont en grande conversation -près de la balustrade : très droites, très -nobles de lignes, elles avèrent l'impériale faculté de -planer au-dessus de la multitude, sans la voir, sans -l'entendre.</p> - -<hr /> - - -<p>J'ai bien réussi d'avoir bougonné après Brunetière! -M. Libois n'en est pas encore revenu. Il m'accable -de sa curiosité. Je redouble d'impassibilité, -d'inattention à l'existence de ce bipède pareil à tous -les autres.</p> - -<p>Sur une question qu'il a posée pendant que je trimais -pour la sortie du déjeuner, la directrice m'a -considérée au passage, avec étonnement, et elle a -répondu : « Non, non, je ne crois pas. »</p> - -<p>A vrai dire, il m'ennuie énormément, il m'exaspère. -Je n'ai pas de goût pour la gloire.</p> - -<p>— Enfin, dis-je à Madame Paulin, jamais un délégué -cantonal n'a montré pareil zèle! Il ne rate -pas une semaine.</p> - -<p>— Chuutt! Malheureuse! a soufflé Madame Paulin. -Il est médecin, il n'exerce pas ; mais, souvent, il -remplace le médecin de l'école qui est un de ses -amis et qui devrait inspecter ici au moins toutes les -quinzaines, sans manquer. Vous avez bien vu, l'autre -jour : M. Libois a passé la revue générale des enfants -dans les classes, parce que son ami était empêché -sans doute. Surtout, pas un mot ; censément -il n'y a que la directrice qui sait le truc.</p> - -<p>Je me suis découvert des tendances à la délation.</p> - -<p>Je comprends très bien maintenant « le besoin de -méchanceté » chez les enfants ; cela existe comme -une sorte d'appétit physique. J'aurais éprouvé un -bonheur immense à pouvoir aller jacasser partout, -telle une gamine malicieuse : « Le délégué cantonal -et la directrice s'entendent pour tromper l'administration ; -le médecin de l'école signe des rapports -sans se déranger ; le délégué cantonal sort gravement -de son rôle… »</p> - -<hr /> - - -<p>La conduite aux cabinets, de une heure à une -heure un quart, a eu lieu sous une averse torrentielle -et toute l'après-midi, les enfants ont été insupportables. -On ne se doute pas combien la discipline -scolaire est influencée par les variations du baromètre. -Il semble notamment que l'humidité atmosphérique -s'interpose pour diminuer le magnétisme -autoritaire des maîtresses.</p> - -<p>La directrice m'a laissé complètement les petits, -devenus hargneux et qui n'arrêtaient pas de s'asticoter, -de se tortiller sur leurs bancs.</p> - -<p>J'ai organisé le premier et le plus simple des exercices -de <i>pliage</i>. Chaque enfant reçoit un morceau -de papier, à charge de la rouler en balle, « comme -si l'on voulait faire jouer le petit chat ». Explications -concomitantes :</p> - -<p>— Pourquoi le papier se met-il en boule? parce -que le creux de la main est rond.</p> - -<p>— Pourquoi des balles de plusieurs grosseurs? -parce que les morceaux de papiers n'étaient pas tous -pareils et aussi parce que Totor a serré plus fort -que Marie, — c'est un homme!</p> - -<p>Nous jetons les balles en l'air et nous les rattrapons, -d'abord dans les deux mains, puis dans une -seule main, la droite, la gauche. Je pose un vaste -cornet sur le bureau ; chacun essaie de lancer sa balle -dedans, puis tous ensemble bombardent le but.</p> - -<p>Je donne sept balles à un enfant, il les renvoie en -annonçant avec moi : dimanche, lundi, mardi, mercredi, -etc. Tous ces jours-là font une semaine. -Chaque jour a ses qualités : le dimanche est le premier -de la semaine ; le samedi est le dernier, le -jour numéro sept, le jour où l'on distribue les croix, -etc.</p> - -<p>A Julie Leblanc (trois ans) :</p> - -<p>— Qu'est-ce que c'est le samedi?</p> - -<p>Julie devine qu'on veut lui faire dire une gentillesse ; -elle se contorsionne, baisse les paupières et -sourit sans répondre.</p> - -<p>— Tu ne sais pas?</p> - -<p>— Si.</p> - -<p>— Tu ne veux pas le dire?</p> - -<p>— Si.</p> - -<p>— Eh bien, qu'est-ce que c'est le samedi? -Alors, la mignonne délicieuse, fière, séraphique :</p> - -<p>— C'est le jour où qu'on se saoule.</p> - -<p>Je n'entends pas. On n'entend jamais ces étourderies -qui sont sans réplique ; on bifurque vivement : — Eh! -toi, là-bas, ne déchire donc pas ta balle! Nous -allons ranger notre ménage, car il ne faut pas de -vilains fouillis dans la classe, et il ne faut pas gâcher -ses affaires ; déplions les papiers soigneusement et -nous les mettrons en pile dans l'armoire pour les -retrouver demain ; ils serviront à faire des bateaux -ou des cocottes.</p> - -<p>Les deux adjointes, de leur côté, se sont égosillées -au point que la normalienne souffrait le soir d'un -éraillement de larynx pénible à entendre.</p> - -<p>J'ai été étonnée de la détérioration complète des -grands, rendus intolérants et rapporteurs par l'humidité.</p> - -<p>— Mademoiselle! il a craché par terre.</p> - -<p>— Appelez Rose… Non, elle ne peut pas quitter -les élèves de Madame. C'est toi, Adam, qui as craché! -Tu vas essuyer avec un papier et le jeter dans -le poêle.</p> - -<p>Tumulte. Adam récrimine : sale cafard! Le mot -court : cafard! cafetière! Mademoiselle crie, se dérange, -lance des gestes exaspérés pour maintenir -les têtes immobiles. J'entends que le cracheur et le -cafard seront punis : ils rendront leur cahier, ils -n'écriront pas.</p> - -<p>La pluie a apporté le bruit nouveau de la toux. Les -enfants toussent comme ils rient, par contagion ; -mais certains rauquements véritables me cognent -dans l'estomac ; les rangées grises de marmots figurent -des ballots de marchandises avariées ; çà et là, -quelques enfants de commerçants assez bien habillés, -joufflus, roses, font ressortir davantage la moisissure -du stock.</p> - -<p>Bah! au diable le pessimisme! En rang pour la -sortie : les élèves sont enchantés de retourner patauger -et de trouver la rue obscure à quatre heures.</p> - -<p>Un maçon et sa femme attendent leur progéniture -sous la pluie. Ils ne possèdent qu'un chapeau -de famille, un vieux feutre marron taché de plâtre ; -c'est la femme qui l'a sur la tête, mais voici la gamine -attendue : à son tour d'en jouir. Elle disparaît -comiquement sous ce couvercle trop vaste ; les parents -recueillent et renvoient de gros rires à droite -et à gauche ; ils ne donneraient pas ce « coup de -temps-là » pour cher. Qu'importe leur propre chevelure -marécageuse? Ils rentreront par le chemin -le plus long.</p> - -<p>Tant mieux! Le peuple use d'un excellent moyen ; -la moisissure dont il ne peut se défaire, il en plaisante -lui-même.</p> - -<p>Il faut pourtant que je me mette à l'unisson ; il -faut me fourrer dans l'esprit que j'ai affaire à « la -crême de Ménilmontant », que ces enfants sont « de -la grosse camelote ».</p> - -<p>Personne, ici, n'a de prétention à la suavité. La -petite du maçon, au moment du départ, pleurait en -tenant son derrière à deux mains.</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu as, ma mignonne?</p> - -<p>Un garçon blasé sur le pleurnichage féminin a -haussé les épaules et m'a renseignée :</p> - -<p>— C'est Machin qui lui a flanqué un coup de pied -dans « <i>l'livarot</i> ».</p> - -<p>Ce vocable est d'usage courant, il possède force -d'épreuve ; il est philosophe et devancier. Une foule -de locutions existent — de même concentration réaliste — qui -dispensent de réclamer niaisement -l'inaccessible éther. La jovialité durable n'a pas -d'autre secret : il faut adhérer carrément à sa propre -condition, — et l'on évite ce travers oiseux de déplorer -ce qui est et ne peut changer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Dimanche. J'ai fait mon ménage, à fond, le matin, -pour me réchauffer. L'après-midi, je me suis promenée -jusqu'aux Buttes-Chaumont.</p> - -<p>Les dimanches précédents, j'avais rendu visite à -mon oncle, mais je le dérangeais. Ce jour-là, il reçoit -les attentions d'une jeune personne qui a été -élevée à Saint-Denis, à la Maison de la Légion -d'honneur, et qui ne montre pas d'estime pour -moi.</p> - -<p>Je n'ai pas d'amies à qui je puisse confier que je -suis femme de service et que j'habite la sinistre rue -des Plâtriers et il ne me plaît pas de mentir.</p> - -<p>Mes amies!… Ayant encore beaucoup à apprendre, -j'aurais tort de retourner à elles et de contrarier -mon adaptation par des fréquentations inopportunes.</p> - -<p>Car, — ne l'ai-je pas déjà signalé? — nous autres, -gens de Ménilmontant, nous proférons un langage -spécial, et nous nous entretenons de sujets spéciaux.</p> - -<p>Un amour de deux ans, — à cet âge, ô mes amies, -où les chérubins de votre monde inventent une -poésie pour jaser des douceurs dont on les entoure, — un -amour de deux ans balbutie toujours ses premières -paroles, à l'école, pour se plaindre d'avoir -été malmené. Il faut le voir froncer les lèvres : Yose! -Yose! des lèvres qui ont l'air de vouloir téter encore :</p> - -<p>— Yose! sale gosse là-bas, m'a f… une bâfre su' -la <i>deule</i>…</p> - -<p>Et les mignonnes de six ans, l'une des choses dont -elles ont le plus à disserter, savez-vous?… Elles ne -disent pas : « Maman va m'acheter un petit frère ». -Non, mes amies, on ne s'exprime pas ainsi dans le -quartier des <i>Buttes-Chaumont</i>.</p> - -<p>L'on a six ans, des jupons de poupée, des mollets -minces à faire pleurer, un tablier à manches courtes -laissant voir la chair trop frêle des poignets, une -figure de soubrette ratée, sérieuse et chiffonnée, -avec un nez drôle retroussé ; on jabote en se promenant -dans la cour d'école.</p> - -<p>Une camarade demande :</p> - -<p>— Pourquoi que ta mère ne vient plus te chercher, -à la sortie?</p> - -<p>On ne dit même pas : « Maman est enceinte » -On se penche, on pointe le menton, et l'on jette -d'un ton péremptoire et résigné, applicable aux faits -périodiques, inévitables et ennuyeux :</p> - -<p>— Maman!… <i>Elle a sa butte</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>Vraiment, je ne peux plus aller rendre visite à -Mademoiselle Yvonne de Pérignon, avenue de Villiers, -près du pare Monceau.</p> - -<p>Madame Paulin m'avait invitée, au début.</p> - -<p>— Venez donc prendre le café, rue des Maronites, -à deux pas d'ici ; y a des voisins, des jeunes gens ; -on blague.</p> - -<p>Je n'ai pas accepté, à cause de mon oncle, censément. -Et je suis affreusement seule.</p> - -<p>Le quartier revêt son aspect du dimanche : -quelques boutiques sont fermées, les commerces -de vins sont plus encombrés, ils vendent beaucoup -« à emporter », le comptoir devient ami de -la famille ; on voit des bambins se hausser sur la -pointe des pieds pour poser leur fiole vide sur le -zinc. Les passants plus rares s'offrent une allure -de baguenaude ; les gens « bouclés » pendant la -semaine se mettent à l'air, les autres, au contraire, -fatigués d'être dehors, restent chez eux. Ces gens -du dimanche rendent la rue inhabituelle et plus -étrangère.</p> - -<p>Au cours de ma promenade, j'ai reconnu avec -plaisir des enfants de l'école. Devant chez moi, deux -garçons, à plat ventre sur le trottoir, soufflaient dans -le ruisseau sur un bateau fait d'un bouchon et d'une -allumette. Quelques-uns, mêlés à des grands de -l'école primaire, armés de manches à balai, formaient -des groupes belliqueux ; je ne suis pas sûre -que les grands seuls fumaient. Une bande, se livrant -au jeu ultra-chic du traîneau, fauchait le trottoir : -deux gamins s'accroupissent sur une planche -supportée par quatre roues hautes de trois doigts ; -les camarades poussent, appuyés à la planche et au -chargement ; avec un formidable vacarme de cris -et de roulement, le traîneau, mené de travers, heurte -les boutiques ou verse sur la chaussée. On relègue -les voyageurs assommés dans un coin ; d'autres -marmots se disputent à qui fera le nouveau chargement.</p> - -<p>Une fillette m'a dit bonjour. Elle a sept ans, on -ne lui en donnerait pas quatre ; ses condisciples -l'appellent « la Souris ». Elle accompagnait sa mère, -marchande des quatre-saisons, elle poussait le dessous -de la voiture et criait d'une voix drôle, courageuse : -« Quat' sous les pommes, quat' sous la -livre » ; une vieille voix des rues, qui n'aurait pas -pu servir à aucun jeu d'enfant.</p> - -<p>Les Buttes-Chaumont. Cela m'a rappelé mon enfance : -du bonheur confiant, simple et doux. Des -choses inutiles à mettre ici.</p> - -<p>Je suis rentrée avec la nuit, parce que le soir, -ma rue me fait peur avec toutes ses lanternes d'hôtel -meublé, ses faux éclairages de marchands -de vins et des gens qui rôdent et s'effacent, et d'autres -plantés là qui semblent vous évaluer. La façade -sombre de l'école ménage un espace louche, en -retrait, où stationnent toujours des femmes, des -hommes, et au loin, c'est le boulevard de Ménilmontant, -encore plus hasardeux, trop vaste, avec -ses arbres égarés et ses tramways hurleurs qui fuient -le long des réverbères.</p> - -<p>Je suis rentrée pas très réchauffée… On aimerait -voir un visage en ouvrant sa porte ; on aimerait -voir autre chose qu'une fumeuse, une table de jeu et -une <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>… J'ai toujours un serrement de -cœur sur le seuil de ma chambre « qui n'a pas de -chance ». Au-dessus de la fenêtre, un piton à -rideaux, trop haut planté, conserve un bout de -cordon qui oscille et accueille mon arrivée.</p> - -<p>Mais je ne veux pas me laisser agripper par le découragement. -J'ai pris un livre, sans retirer mon -manteau ; l'haleine tiède de la lampe est venue sur -mon front et m'a empêchée de lire : j'ai pensé à des -promenades de famille, d'amis, de fiancés, dans un -décor de quartier opulent… nous marchons, souriants… -l'avenue se profile claire et monumentale… -quand les mots ont été très caressants, nous nous -taisons pour sentir leur douceur s'élargir à l'infini -et d'un accord spontané, nous nous retournons pour -attendre les parents qui sourient derrière nous… J'ai -rêvé à de l'affection, à la bonté des choses…</p> - -<p>L'obsédante physionomie de M. Libois s'est imposée -à ma méditation.</p> - -<p>Est-ce drôle! Mon ex-fiancé disparaît dans ce -passé chimérique, ses traits échappent à ma mémoire. -Je ne le hais pas.</p> - -<p>Quel soulagement j'éprouverais pourtant à détester -quelqu'un! Je le sens bien, voilà ce que cherche -mon intime vitalité : un dérivatif de rancune. Et j'aimerais -bien mieux les enfants!</p> - -<p>J'ai peur que le délégué cantonal ne porte un intérêt -sincère à la malheureuse population de l'école. -Cela me le gâterait, ce monsieur d'importance. Il -faut que le personnage garde cette propriété de -crispation qui galvanise une femme… Oui, voyons… -à l'avenir je savourerai un âcre plaisir à être encore -à genoux par terre, les mains dans l'ordure en sa -présence. Je me complais dans ma bassesse. Ainsi, -un enfant puni dans son amour-propre se barbouille, -se rend ignoble par bravade, par excès de -rage.</p> - -<p>Les hommes ne mépriseront jamais assez les femmes. -Madame Paulin m'a lu, hier, ce drame sur son -cher Petit Journal : un désespéré n'ayant pu obtenir -la haute position qu'il convoitait a corrigé le sort -par deux coups de revolver. Nous recélons plus de -lâcheté, nous, les femmes : si nous ne pouvons pas -gravir les marches, nous acceptons de les laver…</p> - -<p>Un frisson m'a secouée ; j'ai attrapé mes paperasses, -je me suis mise à les feuilleter, à faire un -brin de toilette à mes notes ; j'ai attifé des phrases, -comme si elles devaient un jour se produire en -public. Et finalement, je me suis obligée à songer -à mon métier. Je veux « rejoindre » l'employé qui a -la nostalgie du bureau, et ne saurait se livrer à la -moindre spéculation en dehors du service ; celui-là -est un sage, il construit du bonheur avec les éléments -mesquins que le sort lui a départis.</p> - -<p>Demain, j'aurai une journée fatigante ; les enfants -sont durs à tenir le lundi… Ah! m'y voici : voici -le préau avec ses boiseries jaunes, sa barrière marron. -Voici la classe de la normalienne ; derrière le -bureau, deux tableaux noirs et des ouvrages de -marqueterie, en laine sur carton, accrochés au mur ; -les tables ; dans un coin, le poêle, dans l'autre coin, -l'armoire qui renferme des livres, des cahiers et les -fournitures pour le travail manuel, obligatoire tous -les jours de trois heures et demie à quatre heures ; -de la paille de différentes couleurs pour le tressage, -du papier en bande pour le tissage, du carton pour -le piquage, des perles, de la laine, etc. Au mur encore, -très haut, sur de grandes pancartes, sont représentées -des îles, des montagnes, des mers pour -aider l'explication des termes géographiques, puis -des plantes, des fruits et des légumes, illustrations -des leçons de choses. Voici la classe de la directrice, -autant dire ma classe : les cartes murales montrent -des animaux ; les tables et les bancs ont la -hauteur du « petit banc » cher aux ouvreuses ; l'armoire -contient du papier de différentes couleurs, -(car les tout petits font déjà du pliage compliqué) -et des jeux de construction et des guignols ; il est -si difficile d'occuper, d'amuser, de garder assis ces -bambins! j'ai dû apprendre à faire les marionnettes… -Ah! mon Dieu, demain matin, à six heures, -mes feux ; pourvu que l'allumage ne rate pas… -Pourvu que le temps reste sec ; je n'aime pas manipuler -des épaves. Je vois l'arrivée, l'inspection de -propreté, la conduite aux cabinets, l'entrée en classe… -pourvu que le pain ne soit pas mouillé dans -les paniers… pourvu qu'on n'entende pas trop souvent -les appels d'alarme : « Rose, venez vite, Chéron -saigne encore du nez — Rose, conduisez Guittard -au lavabo… »</p> - -<p>Comme je me sens mieux! on dirait que la lampe -a réchauffé toute ma chambre. J'aurais tort de me -plaindre : n'est-ce pas moi qui ai la plus belle famille? -Je peux dépenser à plein cœur toutes mes -forces d'affection et, voyons, cet attendrissement -qui me pénètre me prouve aussi que je suis aimé!</p> - -<p>Mais oui! je connais tous les petits par leurs -noms (je n'ai plus besoin de les chavirer pour lire -leur marque) et ma sensibilité sait même établir -une distinction entre chaque… Il y en a de si laids -que leur regard m'arrache de ma place et me fait -venir, toute penchée. Ces exigeants, ils m'ont -complètement adoptée! Il arrive aussi qu'un petit -se dérange sans parler et, levant irrésistiblement -vers moi son museau souffreteux, m'apporte ses -pauvres mains rouges à dégourdir… Alors, alors, -il faut bien croire que la maternité est en moi, sans -quoi cet enfant ne la solliciterait pas si impérieusement… -alors, il est bien certain qu'un petit enfant, -quel qu'il soit, appartient à toute grande personne… -des fibres rattachent une génération à une autre.</p> - -<p>Je connais aussi, par leurs noms et par leurs -types, la plupart des moyens et des grands ; mais -eux ne commercent guère avec moi.</p> - -<p>On ne se figure pas combien il est rare que des -enfants accordent leur attention à qui ne les soigne -pas constamment. Ils vous lorgnent, ils notent vos -ridicules au passage, avec leur extraordinaire -faculté d'observation, ils s'adressent à votre complaisance, -mais vous ne faites pas partie du monde -de leur pensée. Cela me chiffonne… surtout les -élèves de Mlle Bord : ce sont déjà des personnages -définis, je désirerais être admise dans leur intimité, -je me sens à leur niveau… Et pourquoi donc me -dédaigneraient-ils? Est-ce qu'ils copieraient la correcte -et supérieure politesse de Mademoiselle à mon -égard? Quand la sculpturale normalienne me parle, -ses yeux ne posent pas sur moi, ils s'étendent au -delà ; elle ne doit pas savoir si je suis brune ou -blonde. Ses élèves empruntent ce regard distrait, -négligent, pour me demander leur panier, leur -béret. J'ai beau les aider, à l'arrivée, au départ, -les rafistoler dans la journée, leur servir à déjeuner, -ils ne m'aiment pas à la façon de mes tout petits. -Je me sens pareille à une demoiselle habituée aux -adulations, qui croit sa beauté irrésistible et qui -rencontre un jeune homme parfaitement indifférent ; -elle le déteste, elle cherche des rivales à détester, -elle devient capable des pires sottises pour s'imposer -à lui… Eh bien, oui! je suis ambitieuse, orgueilleuse, -jalouse! oui, jalouse… Et j'ai voulu obtenir -de l'attention ; j'en ai obtenu.</p> - -<p>Je ne parle pas de Richard, l'affreux gamin à tête -de singe malade, à qui j'ai révélé le goût des pastilles -de chocolat. Le cas est tout à fait à part. Il -existe entre nous un pacte, intensément sérieux, -exempt de sentimentalité. C'est Richard qui a délimité -nos rapports. Je lui avais donné un bonbon ; sa -stupéfaction diminuée, il a exigé de rentrer dans le -raisonnable ; on ne peut pas vivre sans attribuer -aux faits une logique. Son expérience ne lui permettait -pas de concevoir un don gratuit, il a tiré -de sa poche un bout de papier crayonné.</p> - -<p>— Tiens, alors je te donne un dessin, a-t-il dit -simplement. Et son <i>alors</i> contenait l'inflexibilité -des obligations réciproques.</p> - -<p>Depuis cette époque, presque chaque jour, il y a -échange entre nous, après quatre heures, dans le -préau. (Vers trois heures, la normalienne distribue -des carrés de papier et des crayons et autorise -l'art fantaisiste.) Je tends un bonbon, Richard -tend son croquis, nous ne sourcillons pas.</p> - -<p>Pourtant un sentiment ondule chez Richard, -mais je ne discerne pas si c'est de la reconnaissance, -ou un souci d'honnêteté. Il a œuvré pour moi, -expressément, avec conscience, avec goût, selon -l'invariable répertoire graphique des jeunes enfants : -une locomotive, un bateau, un cheval, un bonhomme. -De plus, je constate qu'il laisse le moins -de blanc possible ; il affiche, un air satisfait qui -signifie : tu es bien servie, j'espère? Très attentif au -sort de sa création, il ne me quitte pas des yeux que -je ne l'aie précieusement logée dans ma poche.</p> - -<p>Quand je me flatte d'avoir obtenu de l'attention, -je fais allusion à une autre histoire.</p> - -<p>Vendredi dernier, il était dix heures passées, je -profitais de la présence de Madame dans sa classe -pour préparer les tables du déjeuner ; soudain, j'entendis -la normalienne qui se fâchait à l'extrême :</p> - -<p>— Vraiment, c'est intolérable! Adam! je ne veux -plus de vous ; sortez, cinq minutes à la porte, dans -le préau, avec Rose.</p> - -<p>Depuis le premier jour, je connaissais Adam, le -mauvais sujet de la grande classe ; sept ans bientôt, -assez grand, trapu, blond, le teint coloré, la face -tauresque ; l'apparence d'un hercule pas méchant, -un peu narquois, doué de cette intelligence ronde -qu'on appelle un gros bon sens ; le regard gai, -hardi, coutumier d'une fixité limpide à déconcerter -même les grandes personnes. Il représente la vie -puissante, décidée à s'élargir sans précaution ; au -déjeuner, il finit les gamelles restées en souffrance, -il mange le gras ; à la récréation, il règne, il conduit -toujours une bande, il est particulièrement -autoritaire avec les filles.</p> - -<p>Il vient à moi, son tablier retroussé, les deux -mains dans les poches de pantalon et tranquillement, -avec philosophie, le regard voyageur, il me dit :</p> - -<p>— Elle m'a f… à la porte.</p> - -<p>(Les enfants ont un langage d'apparat pour les -maîtresses, mais entre eux, dans la cour, dehors, ils -reprennent le style du quartier.)</p> - -<p>— Tiens! qu'est-ce que tu as donc fait? m'informai-je -avec beaucoup d'intérêt.</p> - -<p>Un haussement d'épaules :</p> - -<p>— Ah! je rigolais.</p> - -<p>Et il se détourna vers la cour sans plus s'occuper -de moi. Je fus piquée de ce peu d'expansion ; une -impulsion inexplicable me fit simuler la plus violente -indignation :</p> - -<p>— Eh bien, je vais la disputer, Mademoiselle. Dans -un instant c'est la récréation : gare là-dessous! Ah! -elle te met à la porte! je m'en vais l'arranger -moi : elle n'a pas le droit de te renvoyer… et, si elle -n'est pas contente, je suis plus forte qu'elle.</p> - -<p>Adam se campa en face de moi, considéra mon -visage, me toisa ; il n'y avait pas à douter de ma -résolution : j'avais à demi retroussé mes manches, -ce qui — à Ménilmontant — est l'indice du sérieux. -Il ne répondit pas, ne sourit pas, mais une houle -passa dans ses yeux bleu foncé, profonds, énigmatiques.</p> - -<p>Presque aussitôt retentit le coup de sifflet ; la longue -mèche se déroula : les grands sortant directement -dans la cour, les petits venant derrière dans -la grande classe, par la porte de la cloison vitrée ; -et, à la queue, les moyens descendant du premier -étage. La mèche éclata. Je me dirigeai vers la normalienne -en station près du marronnier. Adam se -collait à moi et tâchait de lire ma physionomie. -J'allais d'un air décidé, querelleur. (Mon intention -était de dire : je vous amène Adam repentant, qui -désire prendre part à la récréation.)</p> - -<p>— Nous allons voir, annonçai-je en secouant mon -poing, quand je ne fus plus séparée que par une -chaîne d'enfants de la normalienne qui me tournait -le dos. Ah! ah! Mademoiselle.</p> - -<p>Brusquement, Adam me saisit la main droite et -y planta un coup de dent terrible.</p> - -<p>Arrêtée net, je poussai un cri ; je me dégageai : -Oh! le vilain méchant!</p> - -<p>Il ne se sauvait pas, il continuait, par son attitude, -à me défendre d'avancer. Ses yeux combattaient, -implacables, ce n'étaient pas des lueurs mauvaises, -mais des lueurs « de justice ». (Je parlerai -un jour du sentiment de la justice chez les enfants.)</p> - -<p>Je cachai ma main saignante sous mon tablier. -Les clameurs de la récréation avaient dominé mon cri -de douleur. La normalienne rejoignait sa collègue.</p> - -<p>— Je plaisantais, dis-je à Adam, tu es un brutal ; -je voulais que tu demandes pardon à Mademoiselle.</p> - -<p>Une espèce de sourire détendit son énergie ; il -allongea une moue significative vers ma main cachée : -« On ne fait pas de ces blagues-là, tant -pis! »</p> - -<p>Des voix en folie le requirent ; il rompit là, sans -autre formalité. D'un geste, il rallia toute une -bande.</p> - -<p>— Au chemin de fer! ordonna-t-il, et il s'élança -imitant le sifflet de la locomotive et suivi de sa -cohorte grossissante.</p> - -<p>Tout de même, je suis contente. Adam fait attention -à moi, maintenant.</p> - -<p>Samedi, à plusieurs reprises, il m'a frôlée avec -prudence, le regard en coin, sur mon pouce entortillé, -puis l'air dégagé comme un qui ne se souvient -pas.</p> - -<p>— Alors, tu aimes bien Mademoiselle? lui ai-je -demandé au moment de déjeuner.</p> - -<p>— Je sais pas.</p> - -<p>Ses prunelles ont miroité hardiment sur moi pour -ajouter : « recommence à vouloir l'attaquer, tu -verras ».</p> - -<p>Le soir, à la sortie de quatre heures, je n'arrivais -pas à former la queue du rang, dans le préau ; une -vingtaine de mioches, occupés d'une bêtise, clignaient -gentiment, riaient et ne faisaient rien de ce -que je commandais. Je n'en pouvais plus de m'égosiller, -de m'élancer vers l'un, vers l'autre. Adam s'est -retourné les épaules remontées, le mufle tendu, menaçant :</p> - -<p>— Voulez-vous vous mettre en rang, tas de m…, -morveux!</p> - -<p>Cette aimable apostrophe les a décidés immédiatement. -Et j'ai senti, dans mon instinct femelle, que -maintenant Adam me protégeait.</p> - -<hr /> - - -<p>Aujourd'hui lundi, je savais bien que la tâche serait -rude. Madame Galant a été indisposée, prise -d'étourdissements, tellement « les moyens » étaient -insupportables. De fait, pendant toute la durée de -la classe, je n'ai cessé de les entendre taper des -pieds. Les petits, excités par le vacarme au-dessus -de leur tête, galochaient aussi, tant qu'ils pouvaient. -La directrice a fini par passer la main.</p> - -<p>— Rose, j'y renonce, je me réfugie dans mon cabinet. -Ouvrez l'armoire et tâchez de les calmer avec -les guignols et les constructions.</p> - -<p>L'inévitable M. Libois n'est-il pas entré tout de -go dans la classe, croyant y trouver la directrice? -J'oserai dire que nous avons croisé nos regards.</p> - -<p>Selon ma consigne, j'étais dans le bureau, à la -place même de la directrice.</p> - -<p>(Que voulez-vous, monsieur le délégué, on ne peut -pas toujours me contempler à quatre pattes ; j'ai -quelquefois ordre de me tenir debout.)</p> - -<p>Je l'avais vu venir, par la porte vitrée : aussi, Dieu -me pardonne, ce sont les yeux de l'Autorité qui ont -« flanché », comme nous disons à Ménilmontant.</p> - -<p>(Eh! Eh! cher monsieur, un de vos congénères -a bien voulu, naguère, concéder que mes yeux -noirs possédaient une certaine force… et vraiment, -vos yeux slaves sont un peu trop pâlots…)</p> - -<p>Et puis, l'Autorité n'a pas eu le temps de rentrer -toute l'amabilité préparée pour Madame la directrice, -il en est même resté quantité considérable : -un déférent et gracieux penchement d'homme du -monde. Dommage de perdre tant d'élégance pour -une femme de service!</p> - -<p>(Je crois que vous auriez voulu dire quelque -chose, M. le délégué? Mais il ne m'appartient pas -de vous entendre.)</p> - -<p>Avec la même intonation qu'une authentique institutrice, -j'ai ordonné à mes mioches de se lever en -l'honneur de l'Autorité et je les ai gardés sous mon -geste jusqu'à ce qu'il vous ait plu de battre en retraite.</p> - -<p>J'ai eu l'impression d'une insistance… Mais je -pratique aussi bien qu'une autre cet abaissement -de paupières qui étend une barrière infranchissable…</p> - -<hr /> - - -<p>C'est incompréhensible : le lundi, l'école présente -un aspect particulier ; les enfants ne chantent pas -de leur voix ordinaire, leur visage porte des traces -de fatigue malsaine.</p> - -<p>— Ils ont des têtes « de lendemain de noce », dit -Madame Paulin.</p> - -<p>A dix heures moins un quart, la normalienne n'avait -pas commencé les exercices de lecture. A onze heures, -son récit de géographie se coupait à chaque -phrase d'une distribution de mauvais points ; l'instant -de montrer une presqu'île sur la carte murale, -trois gamins poussés par leurs voisins tombaient le -derrière par terre.</p> - -<p>Adam était à tuer ; ses camarades aussi lâchaient -l'excessif de leurs propensions. Richard se grattait -des pieds à la tête et envoyait des coups de pattes -à Gillon qui le pinçait. Il faut, du reste, que -j'introduise ici les personnages marquants de la grande -classe.</p> - -<p>Une réunion de soixante enfants possède un certain -lot de <i>types</i> : six ou sept individus complets, -fortement caractérisés, ressortent et résument l'ensemble ; -les autres sont des exemplaires inférieurs, -des copies plus ou moins effacées. Eh bien, dans la -classe de la normalienne, les types, je les dégage et -les vois constamment émergeant, frappés de -lumière ; c'est maladif, j'allais écrire « vicieux », -plus exactement peut-être. Connaître à fond ces -enfants personnalisés, garçons et filles, correspond -à une exigence de ma nature, de ma féminité ; le -malsain est que cela se relie à des imaginations, à -des regrets, à des aspirations… Parfois, je suis -effrayée de ma perspicacité, en quelque sorte inavouable.</p> - -<p>J'ai commencé par Adam, continuons l'exhibition.</p> - -<p>Le lundi, parmi les élèves qui ont encore plus -mauvaise « touche » que d'habitude, la palme -revient à Bonvalot et la normalienne peut lui prodiguer -des leçons de morale! Il siège à la dernière -rangée des tables ; il constitue le type « inquiétant » : -blême, les pommettes vieilles, sinistres, la bouche -torse, les yeux coupants, il a la manie de crachoter -continuellement ; du reste, il doit fumer. On rencontre, -dans le quartier, des adultes à sa ressemblance, -de ceux que les faits divers des journaux -désignent comme de « pâles voyous ». Ses joues se -plissent d'un rire jaune, pas gai. Il est détesté par -ces dames et même par madame Paulin, sans motif -bien précis, car on ne remarque pas qu'il dévalise -les petits ou qu'il batte les filles plus que ne le font -les autres grands. A vrai dire, on ne le punit pas -énormément ; on l'exclut, du regard on le rejette ; -il perçoit la réprobation et s'endurcit. Je ne peux -considérer son long cou sans un malaise étrange et -cet enfant au tablier rapiécé, aux souliers troués -m'inspire encore plus de pitié que de répulsion : -une pitié glaciale, frissonnante… Ses cheveux laids, -d'un châtain terni, mal plantés, encombrent ses -tempes et paraissent toujours trop longs. Je retrouverais -Bonvalot dans les journaux illustrés : tête -d'assassin, tête d'assassiné.</p> - -<p>Croirait-on que je le préfère à Gillon qui trône à -la table du milieu? Gillon, espèce de méridional, -brun frisé, fils d'un employé, étale l'insolence, la -santé, la superbe, la suprématie de la sottise. Quand -il approche trop bouffi, trop engoncé de vêtements -chauds et que rien ne se sauve autour de lui, je -sens la bêtise reine du monde. Cet après-midi où la -classe était déjà si agitée, pendant la leçon de calcul -à deux heures, pendant le dessin à trois heures, pendant -le travail manuel, il n'a cessé de réclamer : Mademoiselle! -Mademoiselle! d'une voix exaspérante. Du -reste, tous les jours, à toutes les leçons, il se plaint que -ses voisins « copient sur lui », ou se moquent de -lui. Et il a des camarades qui le suivent, qui l'écoutent ; -dans la cour, il organise des jeux tels que -d'empêcher les filles de parler entre elles, en venant -fourrer la tête pour les écouter, en les séparant de -force lorsque, bras dessus, bras dessous, à quatre -ou cinq, elles déambulent en vraies commères ; -d'autres jeux consistent à « faire les cornes », à -conspuer, à entourer d'un rond dansant et grimaçant -les punis, les malchanceux, les plus décriés de -l'école, ceux qui arrivent trop barbouillés, trop mal -ficelés, et que je suis obligée de remettre en état. -Certes, je préfère encore à Gillon l'idiote Berthe -Hochard reléguée dans la classe de madame Galant ; -l'idiote au moins n'a pas d'idées, elle n'est -pas haïssable ; Gillon n'a que des idées bêtes. Oh la -binette obtuse et arrogante de Gillon déclarant : -« Mon père à moi est employé dans un bureau. » -Je le vois devenu grand… officier d'académie… -détenteur d'une parcelle d'autorité… Tenez, j'aime -Bonvalot, à qui j'ai donné, en dedans de moi, un -surnom sinistre, un surnom blême et fuyant…</p> - -<hr /> - - -<p>A la première table, tout près de la cloison vitrée, -Louise Cloutet se tient droite, reflétant exactement -la sagesse de la normalienne ; c'est elle que les -camarades ont surnommée « la souris » à cause de -sa taille minuscule. Brune, son bout de natte serré -d'une rosette grenat, non pas en ruban, mais en -tresse vulgaire, la peau foncée, les yeux noirs, petits, -luisants, la figure déjà faite, elle a une physionomie -sérieuse de femme pauvre, entendue et courageuse. -Son tablier noir bouclé d'une ceinture de cuir jaune -est presque toujours paré de la croix ; avec ses gros -souliers de garçon, ses chaussettes noires et ses -mollets bis, incroyablement minces, elle n'offre -aucune séduction de petite fille ; mais elle fait aimer -la vie, elle vous porte à savoir accepter la destinée -allègrement. Elle me présage la ménagère parfaite ; -ses gestes disent l'économie, la résolution, l'affection, -l'indulgence généreuse. C'est surtout la -femelle dans le sens de la bonté infinie. Il faut la -voir arriver avec son panier, son carton et son frère, -un bambin de trois ans, de l'espèce naine aussi, -qu'elle appelle son « poussin » ; il faut la voir, au -déjeuner, surveiller la nutrition du poussin! Dans -la cour, elle ne joue qu'avec lui comme poupée, -son dévouement s'est communiqué à trois ou quatre -autres gamines, elle groupe les maternelles et, par -amour pour « le sien », elle soigne, elle amuse les -petits des autres. Elle danse en rond ; comme elle -sait se rapetisser, se rajeunir! Le poussin est laid et -grognon ; quand il murmure une phrase, le visage -de sa sœur admiratif et ravi se tourne vers chacun : -« hein! est-il gentil et intelligent! » Au milieu de -la récréation, si la bande des brise-tout vient à -passer, Louise Cloutet transporte le poussin à plein -bras, de place en place, hors de leur atteinte ; son -front bouge, la vigilance semble le tendre et l'arrondir : -Adam pourrait s'approcher avec sa grosse -face et ses épaules de déménageur, il trouverait à -qui parler!</p> - -<p>Le poussin m'a néanmoins adoptée, comme les -autres tout petits. Louise alors?… Cela n'a pas été -long : la première fois qu'elle a vu son frère cramponné -en maître à mon tablier, elle m'a absorbée -d'un regard intense et elle m'a connue. La Souris -m'a promue son égale. La Souris! Je tâche d'être -digne de cette compagne maternelle qui, noyée -dans le tas, d'un signe ami, m'élève aux régions -immenses de sa brave sérénité.</p> - -<hr /> - - -<p>Virginie Popelin, à la deuxième rangée, derrière la -Souris, c'est la vicieuse née, incorrigible et hypocrite -jusqu'au merveilleux. Blonde claire, bouclée, -avec un minois de coquette chiffonnée, trop maigre, -d'un rose trop déteint, agréable seulement à distance ; -je la vois grandie, très dévergondée, mais -pas dans la catégorie des filles perdues ; au contraire, -je l'imagine mariée, jouissant de la considération -bourgeoise. Pendant les récréations, elle n'est -occupée qu'à une chose : farfouiller les culottes des -petits garçons soi-disant déboutonnées, ou conduire -des garçons aux cabinets, ou inviter les garçons en -robe à se baisser pour jouer dans le sable. Douée -d'un regard sournois étonnamment rapide, elle -singe la maternité de la Souris. Quand on la surprend -de loin, en faute, rien ne saurait donner une -idée de sa promptitude à rejeter ses mains derrière -son dos, à attraper une pose insouciante, distraite, -le nez en l'air ; on lui adjugerait tous les agréments : -candeur, réflexion, rêverie charmante. Saisie sur le -fait, elle nie, les paupières baissées, le bas du visage -pincé, avec une obstination de fausse pudeur absolument -déconcertante.</p> - -<p>Je demande quantité de renseignements à madame -Paulin pendant le sursis restaurateur où nous sommes -seules, dans la cantine, avant le déjeuner des -enfants. Madame Paulin conserve dans les archives -de sa mémoire l'histoire de tous les habitants du -quartier.</p> - -<p>Il y a huit ans environ, la mère de Virginie, -mariée, sans enfant, jeune, ronde, fraîche, était -concierge d'une maison où demeurait un Contrôleur -de l'Enseignement, célibataire. Sans instruction -aucune, elle épelait à peine les noms des locataires. -Un jour, faute d'avoir su déchiffrer la mention -« très urgent », elle néglige une lettre adressée au -monsieur vérificateur. Grave affaire.</p> - -<p>— Eh mais, dit aux concierges le destinataire -lésé, vous voyez le danger! Madame ne peut rester -complètement illettrée, elle a des dispositions et de -l'intelligence, il faut qu'elle monte chez moi, le soir, -après dîner, prendre quelques leçons.</p> - -<p>— J'ignore, déclare Madame Paulin, si la culture -a bien marché, mais, un fait certain, c'est que -Virginie est née un an après. Et cette gamine-là, -elle a bien hérité de la coquetterie de sa mère, mais -je vous promets aussi qu'elle en a de la rouerie -d'inspecteur! Moi, à la regarder faire la sainte-nitouche, -je reconnais le miel de ces messieurs -fonctionnaires qui sont tout indulgence et justice -et bonhomie par devant vous et qui vous flanquent -des rapports salement traîtres au derrière : Je ne dis -pas qu'ils sont tous taillés dans le même drap, ces -gros messieurs, mais j'ai vingt ans d'école et je sais -ce que je sais…</p> - -<p>Revenons au portrait actuel. Virginie hésite à se -frotter aux garçons de sa classe qui sont trop grands -et surtout elle ne peut pas leur imposer ses complaisances ; -mais alors, comble de la ruse, elle leur -demande service.</p> - -<p>Une fois, elle s'était rencontrée dans le coin du -lavabo avec Bonvalot : celui-ci attiré par un gamin -qui suçait un bout de sucre d'orge ; elle-même -alléchée par le susdit gamin qui laissait voir un -coin de sa chemise. Empêchée, elle a sollicité Bonvalot :</p> - -<p>— Boutonne-moi mon tablier.</p> - -<p>— Voilà.</p> - -<p>Je lavais les éponges des tableaux noirs. J'ai remarqué -son sourire remerciant, gâté d'incitation -perverse, et, un instant après, sa voix courtisane :</p> - -<p>— Resserre-moi mon nœud de ceinture, derrière, -veux-tu?</p> - -<p>Mais Bonvalot l'a empoignée par une épaule et l'a -fait pirouetter, en grognant d'un accent canaille -inimitable :</p> - -<p>— Ah mais, t'as pas fini, toi? Tu sais, j'aime pas -être embêté par les femmes.</p> - -<p>Bonvalot n'est pourtant pas insensible au beau -sexe. Aujourd'hui encore, dans la cour, je l'ai vu -pousser Julia Kasen et la faire cogner du front contre -le marronnier, parce qu'elle déclinait ses amabilités. -Depuis longtemps, je suis peinée de certaines persécutions -impunément exercées. Parbleu! la surveillance -détaillée est si difficile dans le pêle-mêle -hurleur et forcené de deux cents enfants! Et il n'y -a que deux maîtresses « de service de récréation », -après le déjeuner : les deux adjointes, ou la directrice -et une adjointe. La troisième maîtresse, ayant participé -au service du réfectoire, déjeune à son -tour.</p> - -<p>Les deux surveillantes se promènent sur la bordure -asphaltée ; pour plus de vigilance, elles ne doivent -pas se parler, d'après le Règlement. Mais leur -regard pédagogique a beau courir sur les <i>types</i>, les -Adam, les Bonvalot, les Popelin, il ne peut s'arrêter -qu'aux gros faits excessifs.</p> - -<p>Julia Kasen est une brune pâle à face orientale, -d'une coulée pure, ombrée de sourcils et de cils -splendides. Si je ne comptais sur la régénérante influence -de l'école, je dirais que sa destinée infaillible -est de devenir une misérable esclave de la -débauche ; et, chose curieuse, cette enfant ne passe -jamais auprès de moi sans me regarder à la dérobée, -ou franchement avec un sourire faible et honteux -comme si « nous savions », elle et moi. Ses -parents sont des journaliers estimables quelconques, -mais elle est jolie, d'une certaine joliesse spéciale, -professionnelle quasiment, et son allure se ressent -aussi d'une sorte de nonchalance fataliste. Et pourquoi -Bonvalot a-t-il l'instinct de la cramponner sans -cesse? On devine qu'elle le déteste, elle se crispe, -essaie de s'échapper, puis elle le subit, elle se laisse -promener par le bras, soumise.</p> - -<hr /> - - -<p>Eh, mais! Où ai-je donc élaboré cette certitude -de diagnostic? Il y a quelques mois, une pareille -science m'était totalement étrangère. J'ai donc respiré -la psychologie du quartier? Et voici le plus -extraordinaire : à mesure que je me familiarise avec -l'école, mon observation, d'abord superficielle et -chercheuse d'ensemble, s'habilite parfaitement aux -sondages individuels. Suis-je pas heureuse de pouvoir -noter, au début de l'année scolaire, l'état d'un -certain nombre d'enfants et de pouvoir suivre les -améliorations successives jusqu'à la transformation -acquise en fin de période? Peut-on vivre une œuvre -plus intéressante?</p> - -<p>Et j'ai fait bien d'autres progrès! L'esprit me vient! -Le « bel esprit » s'entend.</p> - -<p>Avant-hier, comme je cherchais le nom d'un enfant, -Mme Paulin m'a soufflé : « Georges Dubois, -presque le nom de notre délégué cantonal ». J'ai -oublié ma réserve habituelle ; parodiant cette boutade -célèbre d'un pamphlétaire qui reprochait à un -mulâtre de ne pas avoir eu le courage d'être nègre -tout à fait, je me suis mise à persifler :</p> - -<p>— M. le délégué n'a pas eu la simplicité de s'appeler -communément Dubois. Il a poussé le sens de -la distinction, l'effort imaginatif et précieux jusqu'à -se nommer Libois.</p> - -<p>Mme Paulin bayait, ahurie. Vite, je lui ai ri au -nez. Alors, soulagée, elle a éclaté aussi :</p> - -<p>— Vrai! Vous nous en sortez de bonnes!</p> - -<p>C'est que… le temps n'atténue pas la curiosité de -M. Libois! Au contraire…</p> - -<p>Pourquoi me fait-il penser à un juge d'instruction -très fort, qui, avec une souveraine pénétration, déciderait :</p> - -<p>— Je suis sûr de ma piste. J'attends. Les événements -me serviront. La seule obsession de ma vigilance -agira.</p> - -<p>Pourquoi ce regard pâle « qui n'en finit plus », -et que l'on sent peser sur soi, lorsque même on a le -dos tourné?</p> - -<p>Parfois un ressentiment intolérable me brûle :</p> - -<p>— Si ce cynique indiscret lisait en moi!</p> - -<p>Mais, qu'ai-je donc d'inavouable en moi? Ai-je -donc commis un acte d'une gravité dépassant les -apparences? J'ai eu tort de provoquer sa curiosité, — d'accord. -Voilà-t-il pas un bien grand crime!… -Et puis après?…</p> - -<hr /> - - -<p>— Rose, Mademoiselle a dit que vous veniez essuyer -par terre.</p> - -<p>Saluons Léon Chéron communément chargé des -messages de la normalienne ; un brun qui saigne -souvent du nez, petite tête régulière, sans accentuation, -un type par le définitif de sa banalité. C'est -l'échantillon de l'écolier sage, toujours décoré, toujours -inscrit au tableau d'honneur ; tablier noir bien -tiré, bien boutonné ; intelligence moyenne, droite, -pas futé, mais appliqué. A la première table, il est -le plus relié à la maîtresse par son attention tendue ; -ses oreilles sont écartées, croirait-on, par excès de -zèle. Au plus fort des jeux, dans la cour, il ne manque -pas de jeter des regards raisonnables sur Mademoiselle. -Des parents à principes doivent l'élever -sévèrement ; il a deux frères qui ne le vaudront pas : -un, avec Madame Galant et un, dans les tout petits, -qui vient de la crèche. En somme, une volonté -suffisante et louable. Je le détermine, — par transposition -d'âge : artisan à nombreuse famille, besogneux -et optimiste ; bon contribuable, bon électeur, -bon père, bon travailleur ; l'élément régulier, conservateur, -pondéré dans le peuple.</p> - -<p>Oui, c'est Léon Chéron le préféré de la normalienne ; -mais la confiance de Mademoiselle, à force -de solidité, devient trop distraite et il arrive que le -détestable Adam reçoit bien plus d'attentions que le -préféré. Je saisis même que les beaux yeux marrons -de la normalienne fixés sur Adam affectent une sévérité -menteuse, et quand Mademoiselle s'indigne -vers la directrice : « Madame, voyez! encore ce -monstre d'Adam à cheval sur cette porte de cabinet! » -je dépiste là-dessous un certain sentiment -féminin dont ne bénéficiera jamais le sage Léon -Chéron.</p> - -<hr /> - - -<p>A considérer ces deux enfants si dissemblables, -l'on mesure déjà combien importante est l'éducation -de la volonté, mais pour être édifié complètement, -il faut étudier Léon Ducret : celui-là n'a pas -de volonté du tout ; un gamin blond fadasse, à visage -anguleux, incolore, qui reste où on le consigne -sans oser décamper. Ni bon, ni méchant, il n'est pas -sympathique ; il tortille un dos craintif de bas fonctionnaire ; -ses jeux diffèrent de ceux des camarades ; -tous ses gestes ont des crans d'arrêt : on dirait que -la surveillance l'a aplati jusqu'à lui retirer du souffle, -jusqu'à l'estropier. Il désobéit, mais bêtement, -pour des riens et avec une ruse mesquine ; il fait -penser à l'employé qui use ses facultés à tromper la -vigilance du chef, pour des niaiseries : pour lire son -feuilleton, pour s'absenter dix minutes. Par exemple, -Ducret fourre des cailloux dans ses poches, à la -récréation, puis, dans la classe, dissimulé par les -élèves assis devant lui, il lime furtivement des entailles -à sa table. Pris en faute, il s'anéantit, sans -ressort. Et pourtant il a été placé à la crèche dès sa -naissance et, depuis quatre ans, il vit à l'école maternelle. -Fallait-il qu'il fût d'une nature inconsistante! -Car enfin, ce ne peut pas être l'élevage administratif -même qui l'ait plié comme un chiffon et -rendu si nul? D'ailleurs, il a une sœur et deux frères -plus jeunes et de pire acabit : rabougris, affamés, -hagards.</p> - -<hr /> - - -<p>Pour faire pendant à Léon Ducret, côté des filles, -je citerais plutôt dix noms qu'un : Berthe Cadeau? -Gabrielle Fumet? Vraiment, je ne peux choisir, elles -sont dix dans la classe qui se ressemblent comme -des sœurs : visage vieux, allongé, chlorotique, grand -nez, grand menton, physionomie d'une laideur triste -vraiment pauvre, corps maigre sans grâce et même -agaçant par trop d'apathie. C'est le type le plus -nombreux et le plus adhérent au quartier. Ça ne -parle presque pas, ça ne sait pas s'amuser, ça ne -désobéit presque pas, ça décourage la taquinerie des -garçons, ça n'existe presque pas : si bien, dis-je, -que, dans le tas, il n'y a pas de sujet faisant relief. -Et elles sont bêtes : l'esprit inextensible comme -leur figure pierreuse, comme leur corps chétif ; enfin, -au lieu d'énergie, de l'entêtement dans le nuisible -ou dans l'inutile.</p> - -<p>Si l'école ne vivifie pas et n'arme pas cette -enfance, que retrouvera-t-on dans quinze ou vingt -ans? une génération déjà végétante actuellement ; -une humanité à peine profitable aux exploiteurs, -lâche à décourager les philanthropes, et stupide à -justifier l'injustice exterminatrice. Reconnaissez-vous -ces femmes capables seulement de geindre, -d'encombrer sans lutter, n'ayant de fermeté que -pour refuser d'oser? travailleuses sans cases, toujours -en surplus, quêtant, ramassant les bribes, se -disputant les offres dérisoires? bétail dépréciateur, -désastreusement préposé à éterniser les salaires -faméliques par sa production médiocre, lente, -résignée?</p> - -<p>On ne se représente guère une famille fondée par -les Berthe Cadeau, par les Gabrielle Fumet : ça -doit disparaître on ne sait comment, sans laisser de -traces… Ou alors, tout l'opposé ; ça pourrait avoir -des enfants, des avortons, beaucoup, sans conscience, -par veulerie, presque par maladie, comme un -animal a des portées successives… des enfants que -ça laisserait croupir, sans les soigner… Heureusement -que l'école va infuser son sang « à ces visages -pointus ».</p> - -<hr /> - - -<p>Au-dessous, il n'y a plus à mettre que Berthe -Hochard, l'arriérée de chez Mme Galant : elle -reste des heures immobile, assise ou debout, paraissant -ne rien voir, ne rien entendre. De face, les -yeux perdus dans l'espace, la bouche fixe entr'ouverte, -les joues inertes, elle évoque l'idée d'une -humanité à bout de souffrance, arrivée à l'éternel -repos. De côté, l'on s'aperçoit qu'elle a la tête -déformée, cabossée, aplatie, comme par de monstrueuses -gifles et que les traits broyés tiennent leur -expression immuable d'une superposition d'abominables -épouvantes. Et l'on se demande quelles -étapes affreuses la race a pu gravir, combien il a -fallu de générations suppliciées pour aboutir à un -tel anéantissement dans l'horreur! Et l'on se -demande qui a pu souffleter d'un tel outrage indélébile -la majesté humaine!</p> - -<p>Lorsque je monte au premier, dans la classe de -Mme Galant, pour arranger le feu, le poêle étant à -droite du bureau, face aux élèves, une cinquantaine -de paires d'yeux s'enquièrent vite de ce que je -fais ; seule, Berthe Hochard assise à la première -table, ne permet pas un vacillement à son regard de -pierre. L'on chante ; les cinquante bouches s'ouvrent -à qui la plus ronde sur les e, les i, les a, une -partie des gamins rendent distraitement les sons -par impulsion mécanique, les autres poussent les -voyelles exagérément par sentiment des mots ou -par espièglerie, au milieu de ce jeu cadencé des -gosiers, les lèvres mortes de Berthe Hochard exhalent -sans fin le silence intérieur. Si la maîtresse -improvise une leçon en s'aidant des pancartes -murales qui représentent des plantes, des fruits, -l'attention sort en couleur, en relief, des fronts, des -yeux, des nez, des joues, la compréhension miroite -et chatoie au fin bout des museaux, palpite aux -cils et se pose aux mentons ; quelquefois, Mme Galant -provoque volontairement un rire général qui -fuse tout droit d'abord, puis trinque et se mêle de -voisin à voisin ; alors, il faut bien frissonner : -Berthe Hochard garde sa rigidité inexorable, hallucinante : -elle est <i>arrivée</i>! toutes les émotions, -toutes les larmes, tout le sang, tous les cris, toutes -les convulsions ont été arrachées d'elle — et elle -attend patiemment que les autres voyageurs veuillent -bien la rejoindre!</p> - -<hr /> - - -<p>Je m'améliore beaucoup depuis que je connais -des enfants de la grande classe.</p> - -<p>Ces élèves ont un attachement vrai pour leur -institutrice, mais ils ne sont pas précisément <i>amis</i> -avec elle ; ils sont <i>disposés</i>, mais une mésentente -subsiste. D'une façon générale, les maîtresses -abordent les enfants avec trop de pédagogie ; par -préjugé de métier, elles les croient trop « enclins à -mal agir ». En les abordant « comme tout le -monde », au naturel, on doit mieux réussir.</p> - -<p>Quelle précieuse découverte! Je veux « être amie », -moi! Je veux leur cœur, leur caractère original ; -je veux qu'ils daignent m'admettre dans -leur intimité, qu'ils me fassent la charité de leur -franche brutalité. Donc, je me rends le plus possible -camarade et pareille à eux.</p> - -<p>Et voici ma chance : ils portent l'odeur de leur -famille, ils sentent le fer, l'huile, le charbon des -machines et des outils, le vernis d'ébéniste, les -pommes de terre frites, la sueur, le vin, le musc ; -ils répètent aussi les manières de leur entourage : -les uns font la chaloupe en marchant, les autres -accusent l'allure lente d'ouvriers fatigués, l'air de -traîner une voiture à bras derrière eux, l'air de tirer, -du dos, l'immémoriale misère. Eh bien! ils m'imprègnent -de leur odeur, puisque je les manipule, -puisque je nettoie leurs traces, puisque je m'agenouille… -Oh! cette fadeur que mes vêtements éparpillent -dans ma chambre! Je me rappelle que -j'aimais la verveine autrefois… Non, je ne me -rappelle rien… Eh bien, aussi, je prends leur -allure, une dégaine peuple, ouvrière, carrée, lourde. -Je traverse ballante le préau, j'appuie d'une hanche -sur l'autre pour apporter une éponge de tableau -noir, je me baisse d'une masse, avec une grâce de -coltineur pour mon service des cabinets. J'ignore -les hésitations de mains blanches, je tripote à même, -aïe donc! J'apostrophe les enfants comme si j'allais -leur offrir un verre sur le comptoir et ma voix -gratte l'accent de Ménilmontant. Telle est l'impression -que je me fais à moi-même, à juste titre sans -doute, car non seulement les enfants, mais les -mères se familiarisent étonnamment avec moi. Je -m'améliore beaucoup.</p> - -<p>Il y a une porteuse de pain, Mme Fradin, qui, -dès la Toussaint, s'est improvisée d'autorité mon -amie. Son gamin est un grand qui vient tout seul -à l'école et s'en va de même et je n'ai pas encore -deviné comment elle me connaît si bien. Nos rencontres -ont lieu le matin, dans la rue, à six heures. -Elle m'interpelle :</p> - -<p>— Hein! ma vieille, on a du mal à commencer -la journée si tôt? Qui est-ce qui vous réveille?… -Ah! oui, la vie est dure à nous autres ; c'est les -pieds qui souffrent… pas vrai?</p> - -<p>Je suis forcée de m'arrêter et de soutenir un -instant la conversation. D'abord, par tempérament, -je désire garder les meilleurs rapports avec le quartier ; -et puis, je n'oublie pas le mot d'ordre administratif : -« il faut être bien avec tout le monde » ; or -la femme de service n'a qu'un moyen de réaliser -ce programme, c'est de montrer les qualités d'une -parfaite cancanière.</p> - -<p>Chaque fois que Mme Fradin me trouve l'air un -peu sombre, elle compatit :</p> - -<p>— Hein, ma vieille, c'est les pieds qui souffrent!</p> - -<hr /> - - -<p>Du personnel de l'école, c'est moi que les parents -voient le plus souvent et de plus près. Le matin, à -l'arrivée, je me tiens toujours contre la barrière du -préau. (Maintenant que je suis au courant, la directrice -ne descend plus dès l'ouverture). A onze -heures, avec une adjointe, je conduis au coin de la -rue les élèves qui s'en retournent déjeuner ; des -bonnes femmes m'attrapent par la manche ; il faut -absolument échanger quelques paroles ; puis je -délivre les enfants que l'on vient chercher ; encore -quelques mots. A quatre heures, même conduite -dehors, même nécessité de lambiner un instant sur -le trottoir.</p> - -<p>— Malheureux, que vous n'ayez pas le temps -d'accepter un verre.</p> - -<p>— Pas le temps du tout, merci.</p> - -<p>— Prenez donc une prise.</p> - -<p>De quatre à six, même remise d'enfants réclamés -à l'intérieur, avec les quelques coups de langue -indispensables. Enfin, passé six heures, s'il y a un -gamin d'oublié — fait assez fréquent — je vais le -restituer à domicile ; et, dame, il faut bien que la -mère m'explique tout au long pourquoi elle l'a oublié. -Si c'est seulement « <i>qu'elle n'a pas eu le temps</i> » -de courir jusqu'à l'école, je suis perdue : je ne me -tire pas de l'explication à moins d'une grande heure -dans le courant d'air du palier et de l'escalier.</p> - -<p>Au milieu même de la journée, il m'arrive d'emmener -un enfant chez qui le médecin inspecteur a -reconnu des symptômes de maladie contagieuse. -Les précautions sont des plus strictes ; la directrice -fait écarter vivement les élèves, les adjointes, de -l'enfant dangereux ; une sollicitude attendrissante -vibre dans sa voix :</p> - -<p>— Que personne n'y touche!… Rose, prenez-le -par la main.</p> - -<p>J'ai dû m'attribuer faussement une épouvantable -gastralgie pour pouvoir refuser sans offense les -nombreuses offres de café, imposées par le code du -savoir-vivre. (A Ménilmontant, le hasard veut toujours, -dans chaque maison, que le café soit justement -prêt, là, sur le poêle.) Grâce à ma mine peu -brillante, la chance m'a favorisée, il y a, comme ça, -des réussites qui tiennent à peu de chose : non seulement -ma gastralgie est acceptée, mais elle devient -<i>un fait du quartier</i> ; j'ai déjà entendu plusieurs -fois, dans le groupe des mères, devant la porte de -l'école, cette apostrophe effrayante : « Quand vous -aurez une gastralgie, comme Rose!… »</p> - -<hr /> - - -<p>Le moment particulièrement propice aux rapprochements -se doit situer entre cinq heures et demie -et six heures. Quand il ne reste plus qu'une demi-douzaine -d'enfants, la maîtresse qui était de service, -s'en va. Les mères viennent l'une après -l'autre et, me trouvant seule, s'accoudent à la balustrade. -Des spéculations variées :</p> - -<p>— Quel sale temps? Vous en avez du balayage -dans ce préau! Et ce poêle, combien peut-il brûler -de charbon? C'est rudement commode, votre lavabo ; -nous, qu'il faut monter l'eau de la cour au <i>cintième!…</i></p> - -<p>J'ai presque toujours les mêmes visiteuses : la -mère de Gabrielle Fumet, celle de Louise Guittard, -la mère Doré.</p> - -<p>La mère de Virginie Popelin, qui laisse souvent -passer l'heure, me donne deux sous de pourboire -toutes les fins de quinzaine.</p> - -<p>Quel bouleversement, la première fois! Ma main -qu'il a fallu avancer… ces deux sous tout chauds… -la marque décisive de mon métier quoi! (Le -premier argent du déshonneur doit être ainsi difficile -à tenir.) Mais là, pas de gastralgie pour -m'excuser ; là, en conscience, je ne pouvais refuser -que par orgueil, et je ne veux pas faire la fière. -Enfin une pensée est venue, à point, aider mon -geste ; au déjeuner, il se trouve toujours des paniers -dégarnis : il est bon, par conséquent, d'avoir quelques -deux sous de pain à distribuer. J'ai accepté, -pour mes becs affamés, mentalement ; j'ai pu -articuler le remerciement et corriger la pourpre -honteuse de mon visage par un regard presque -content, presque brave.</p> - -<p>Halte-là! je ne dis pas tout et je me fais meilleure -que je ne suis : en un brusque frisson j'ai revécu -mes lointaines ambitions de jeune fille et c'est -surtout l'amertume du regret qui m'a décidée à -empocher un pourboire.</p> - -<p>Comme on a de la peine à se résigner, <i>sans -manifestation</i>, à être une créature finie!</p> - -<p>Moi, par accès intermittents, je me repais de ma -déchéance à tel point que, me rehausser serait -peut-être le plus grand tort à me faire ; sans le désastre -à parachever, ma vie aurait encore moins -d'intérêt…</p> - -<p>Le Règlement défend aux gens de service de -recevoir des sous. Je voudrais que l'administration -fût informée de mon délit. Je voudrais subir l'interrogatoire -de quelqu'un d'important ; il me semble -que je m'enfoncerais dans l'ignominie :</p> - -<p>— Oui, oui, j'ai tendu la main, j'ai quémandé -des pourboires, afin, parbleu! d'imiter mes -pareilles, d'aller chez le marchand de vin.</p> - -<p>Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai donc? Ce mensonge -me plairait, comme s'il devait <i>faire souffrir</i>… qui?</p> - -<hr /> - - -<p>J'apporte, le matin, le restant de mon pain, -parce que « je n'aime pas le rassis », dis-je à -Mme Paulin ; le morceau est généralement assez -gros.</p> - -<p>Mme Paulin m'a d'abord démontré que c'était -bien facile d'éviter cette perte en achetant moins -de pain à la fois. Puis, devant l'heureux emploi de -mon superflu, elle n'a plus rien dit : seulement, -elle m'a inspectée longuement, passive, là, grattant -ses gros bras nus, ayant l'air de subir une infiltration -forcée ; et maintenant elle apporte aussi « ses croûtes ». -Qu'est-ce que vous voulez, elle est -comme moi, elle n'a pas l'appétit régulier ; elle a -pris trop de pain, elle ne va pas le jeter peut-être?</p> - -<hr /> - - -<p>Une de mes habituées du soir, la mère Doré, -décharge des réclamations retentissantes, quelquefois -sur moi, à bout portant : « En v'là une boîte! -en v'là une équipe! et dire que c'est nous qui -payons ce monde-là! » ; mais, généralement, elle -demande audience à la directrice, elle emploie -deux genres de hochements de tête qui alternent -sans interruption ; les uns à mon adresse, pour -signifier : « Nous sommes du même parti des -opprimés, ce n'est pas à vous que j'en ai », les -autres qui affirment l'énergie indomptable, la -sombre expérience, la résolution mortelle de revendiquer -sans merci un droit impérieux. Puis, du -préau, j'entends son accent tragique :</p> - -<p>— Madame, on a retiré un bon point à ma fille! -Je voudrais savoir…</p> - -<hr /> - - -<p>Les adjointes évitent le plus possible le contact -des parents. D'abord, la hiérarchie exige que la -directrice seule écoute les réclamations, et puis les -adjointes ne veulent pas se commettre avec les -femmes du quartier des Plâtriers, ni s'exposer à des -invectives ou à l'offre d'un pourboire. Il faut voir -la maîtresse « de service » le soir, après quatre -heures. Les paniers ont été alignés près de la -sortie, par terre. Quand on vient appeler un enfant, -il quitte son banc et doit prendre son panier au -passage ; mais, le plus souvent, il ne le reconnaît -pas, malgré sa mère qui lui indique au travers des -barreaux : « Celui-là… non… plus loin… » L'adjointe -préside, à deux pas de la balustrade, moi je torchonne -au fond du préau, ou même dans une des -classes ; l'adjointe appelle de haut :</p> - -<p>— Rose, trouvez donc le panier.</p> - -<p>A aucun prix, elle ne se mêlerait à la recherche -de la mère.</p> - -<p>Avec tous les individus que je connais maintenant, -ma pensée travaille singulièrement : je peux, -à tels enfants, attribuer tels auteurs, par induction, -à tels parents, telle existence. Je constate en moi -des acquisitions stupéfiantes et des erreurs, des -préjugés en déroute, que j'aurais gardés forcément -si je n'avais pas touché à la pâte même du peuple.</p> - -<p>D'autre part, maintenant que l'école n'est plus -un ensemble anonyme, je l'envisage sous un jour -nouveau. J'avais commencé par discerner son rôle -général, son but <i>selon la théorie</i> ; depuis quelque -temps, mon observation devient <i>pratique</i> et je dois -dire qu'elle n'est plus optimiste sans réserve. Je -crains bien que cette espèce de pressentiment noir -dont je suis obsédée pendant mon service ne se -rapporte à l'enseignement même. J'entrevois un -enchaînement formidable : les parents, les enfants, -l'école, la société.</p> - -<p>Le souci naît le soir, avec la fatigue, avec la -diminution du vacarme scolaire.</p> - -<p>Passé cinq heures et demie, le vaste préau prend -un aspect morne et vacant de salle publique, avec -ses papillons de gaz qui bougent de distance en distance. -Les quelques enfants restant, épars sur un -banc, sont disposés à sommeiller ou à pleurnicher. -Je m'assieds en face d'eux et j'essaie de stimuler la -conversation :</p> - -<p>— Où demeures-tu, toi? Et toi? et ton papa, qu'est-ce -qu'il fait? Es-tu allé sur les chevaux de bois, à -la fête?</p> - -<p>Une remarque : les enfants, si bavards entre eux, -ont peu de mots au service des grandes personnes ; -semblablement les paysans ne savent quoi dire aux -gens de la ville ; mais n'inférez pas, de là, qu'ils -soient taciturnes.</p> - -<p>Je persiste à discourir pour dissiper le <i>noir</i> qui -me pénètre ; je veux me réfugier dans la douceur -égayante des enfants. Voici Kliner penché comme -un pantin disloqué, il montre, à la gorge, une -profonde cicatrice ; sa voix difficile scie lentement -des sons en bois.</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu as donc eu au cou?</p> - -<p>— J'ai eu un coup de couteau.</p> - -<p>— Où est-ce arrivé? chez toi?</p> - -<p>— Oui, chez nous.</p> - -<p>— Ce n'est pas ton papa, pour sûr?</p> - -<p>— J'en ai pas.</p> - -<p>— Qui ça, alors?</p> - -<p>— Eh bin, pardié, un homme qui venait dormir.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'elle a dit, ta maman?</p> - -<p>— Alle a dit comme ça : ah bin tant faire, aurait -fallu le tuer tout à fait. Eh! Rose, <i>eurgardez</i> donc -le gaz comme i'danse, i'fait guignol! tututu, tututu, -danse, danse, danse, tu…</p> - -<p>Nous rions aux anges ; les paupières mi-closes, -le nez en l'air, le gosier offert.</p> - -<p>Le plus beau rire appartient à Irma Guépin. J'aime -bien qu'elle reste tard, le soir, je m'amuse à l'attifer, -à ornementer sa chevelure opulente. Des yeux -bleus écarquillés, un nez court, une bouche trop -fendue, le front éclairé, une blondeur et une blancheur -alsaciennes, elle rit tout le temps, à tout le -monde, et surtout aux garçons. Si elle ne changeait -pas, ce serait le type de la fille facile par douceur, -par envie de folâtrer, par tempérament bêta et -bonasse. En voilà encore une sur quoi l'école devra -avoir une action des plus raffermissantes! Pas de -vice en elle ; ce ne serait pas une personne de -mauvaise vie, à vrai dire, car elle ne garderait pas -assez de rigueur pour vivre de son inconduite ; ce -serait l'ouvrière sans mœurs, des romances populaires, -en plein vent, qui se laisse cueillir par le -plus hardi. Il faut voir comme Irma est « sans défense » -devant Adam. Celui-ci, par exemple, n'a -jamais de dessert, il n'hésite pas à s'adresser aux -privilégiés et de préférence aux filles ; elles sont plusieurs -qui ne lui refusent jamais. Il demande avec -une autorité qui magnétise ; la gamine rit à son -audace, à sa santé brutale et donne. Il y a la soumission -d'un sexe à l'autre ; on devine des générations -de femmes battues par les mâles et gourmandes -de la force.</p> - -<p>Je m'assieds et elle se tient debout, entre mes -genoux. Je ne possède plus de chiffons élégants, -moi, je ne connais plus la coquetterie personnelle, -et voilà qu'un plaisir m'alanguit comme si je reprenais -mon miroir de jeune fille, mes colifichets -d'autrefois. L'instinct de mignardise apparaît vite -chez cette gentille Irma proprette et gracieuse ; elle -se prête à mon jeu comme à une leçon de « bon goût ».</p> - -<p>Ce soir, mon chiffonnage de ruban n'allait pas -comme je voulais, rien de léger, de mousseux… Et -soudain, j'ai vu mes ongles usés, mes doigts imprégnés -d'une crasse indélébile par le nettoyage du -poêle, par le balayage, le lavage. J'ai baisé Irma -Guépin au front et j'ai laissé son ruban neuf, qui -était d'une fraîcheur trop délicate pour les mains -rugueuses d'une femme de service.</p> - -<p>Que noterais-je encore?</p> - -<p>A l'école où j'ai fait mes études, les grandes -élèves choisissaient toutes une petite qui était -« leur fille », c'est-à-dire leur protégée et leur poupée. -J'ai pris Irma Guépin comme fille, sans y penser, -par répétition d'actes anciens. On s'est même -aperçu de cette préférence avant que j'en eusse -pleine conscience moi-même. La directrice m'a -secouée une fois :</p> - -<p>— Surveillez donc <i>votre Irma</i>, là-bas.</p> - -<p>Quand je l'ai eu baisée au front, Irma est restée -debout devant moi et, tout à coup, son rire a -modulé une sonorité particulière :</p> - -<p>— Mon ruban mauve, maman me l'a acheté avec -une pièce de vingt sous que M. Libois m'a donnée.</p> - -<p>— Bien, bien.</p> - -<p>— Il attendait le tramway, il m'a parlé, M. Libois. -Il m'a demandé qui j'aimais le mieux à l'école.</p> - -<p>Irma m'observait dans les yeux avec un air extraordinairement -futé et elle chantait :</p> - -<p>— Oui, il m'a demandé… il m'a demandé, dé, dé, -dé…</p> - -<p>J'avais la bouche sèche. Est-ce bête! On m'aurait -tuée, on ne m'aurait pas décidée à poser une -question à Irma!</p> - -<p>Elle a continué à chanter, à faire des mines -espiègles :</p> - -<p>— Alors je lui ai dit… je lui ai dit quelqu'un… il -m'a donné vingt sous.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>L'indiscrétion est le défaut des gens de service. -Le soir, j'aimerais à fureter dans les armoires des -classes, dans les bureaux de ces dames. Malheureusement -tout ferme à clé.</p> - -<p>Chaque fois que les enfants quittent les classes -(récréations ou déjeuner), je dois ouvrir les fenêtres, -car la ventilation est un des soins les plus recommandés. -Au milieu de la journée, ces dames laissent -les meubles ouverts et leurs affaires sur leur pupitre ; -vite j'inspecte, je farfouille ; mais comment satisfaire -sa curiosité en quelques secondes? Il y a surtout -des paperasses, des livres, des brochures que -je voudrais examiner à loisir.</p> - -<p>Ce soir, madame Galant est partie oubliant dans -son sous-main une petite brochure bleue : <i>le règlement -des écoles maternelles</i>. Inutile de dire que je -l'ai emportée, je la replacerai demain matin.</p> - -<p>Ce document, des plus intéressants, — malgré son -peu d'indications concernant les femmes de service -dont le rôle important n'apparaît même pas, contient -le plan d'études et les instructions sur l'organisation -pédagogique. J'admire tout de bon l'intelligence -et la largeur d'idées caractérisant cette partie de -programme et je déclare, en sincérité, que les bienfaits -de l'école maternelle me sont confirmés vigoureusement.</p> - -<p>Je copie. Ne fais-je pas une besogne défendue? -des ombres veillent autour de ma chambre, comme -dans les mélodrames. Mais non, j'ai le cœur content ; -je me pelotonne dans ma <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span> et -ma lampe va être assez gentille pour empêcher -l'onglée de me pincer trop tôt.</p> - -<p>« L'école maternelle n'est pas une école, au sens -ordinaire du mot : elle forme le passage de la -famille à l'école ; elle garde la douceur affectueuse -et indulgente de la famille, en même temps -qu'elle initie au travail et à la régularité de -l'école.</p> - -<p>« Le succès de la directrice est jugé par l'ensemble -des bonnes influences auxquelles l'enfant est -soumis, par le plaisir qu'on lui fait prendre -à l'école, par les habitudes d'ordre, de propreté, de -politesse, d'attention, d'obéissance, d'activité -intellectuelle qu'il y doit contracter pour ainsi -dire, en jouant. D'où ce principe général : tous -les exercices doivent aider au développement des -facultés de l'enfant, sans fatigue, sans contrainte.</p> - -<p>« Le but à atteindre, en tenant compte des diversités -de tempérament, c'est que les élèves sachent -bien le peu qu'ils sauront, c'est qu'ils aiment leurs -jeux, grâce à la patience, à l'enjouement, à l'affection -ingénieuse de la maîtresse.</p> - -<p>« Une bonne santé, l'éducation des sens ébauchée -par des petites expériences ; des idées enfantines, -mais claires, sur les premiers éléments de ce qui -sera l'instruction primaire ; un commencement -d'habitudes et de dispositions sur lesquelles l'école -puisse s'appuyer pour donner plus tard un enseignement -régulier ; le goût de la gymnastique, du -chant, du dessin, des images, des récits, l'empressement -à voir, à observer, à écouter, à imiter, à -répondre, l'intelligence éveillée enfin et l'âme -ouverte à toutes les bonnes impressions morales, -tels doivent être les effets des quelques années -d'école maternelle.</p> - -<p>« La méthode sera nécessairement celle qui consiste -à imiter les procédés d'éducation d'une mère -intelligente et dévouée.</p> - -<p>« Comme on ne se propose pas d'exercer un -ordre de facultés au détriment des autres, mais de -les développer toutes harmoniquement, aucune -méthode spéciale qui se fonde sur un système -exclusif et artificiel, une méthode essentiellement -naturelle, familière : beaucoup de jeux, d'exercices -manuels, de leçons de choses, de causeries. »</p> - -<p>Voilà qui est bien j'espère! Et le règlement insiste -pour que les causeries morales soient mêlées à tous -les agissements de la classe et de la récréation, de -façon à inspirer aux enfants, par dessus tout « le -sentiment de leurs devoirs envers la famille, la -patrie et Dieu ».</p> - -<p>Je ne saurais trop approuver l'importance donnée -à l'éducation morale ; mais j'entrevois une difficulté : -chaque maîtresse gouverne un trop grand nombre -d'élèves. Le temps lui manque pour les <i>morales -particulières</i>, appliquées ; il faudrait, à tout moment, -prendre tel ou tel enfant sur le fait et dire : « Tu as -mal agi, <i>parce que</i>… » On s'y astreint dans la mesure -du possible, mais combien insuffisamment!</p> - -<p>Ainsi, au retour du déjeuner, Louis Clairon -avait battu sa mère dans l'entrée du préau. Tandis -qu'il reniflait et se fourrait les poings dans les yeux, -madame Galant baissée à sa taille l'a morigéné -doucement devant les camarades.</p> - -<p>— Tu ne le feras plus jamais?</p> - -<p>— Oh! non.</p> - -<p>— Elle est bonne, ta maman, tu l'aimes bien?</p> - -<p>— Oh oui! elle m'a acheté des bonbons en chemin.</p> - -<p>— Tu vois! il ne faut pas la rendre malheureuse ; -pourquoi l'as-tu battue?</p> - -<p>— Pour faire comme papa.</p> - -<p>Je me rappelle que Madame Galant a coupé là -trop court ; un tumulte s'élevait sur les bancs, Gillon -poussait des cris exagérés.</p> - -<p>— Veux-tu te taire! ordonna-t-elle.</p> - -<p>— Non, je ne me tairai pas… hi… hi… hi…</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'on t'a fait?</p> - -<p>— On m'a fichu des coups de pied.</p> - -<p>— Eh bien, toi, quand tu en donnes aux autres?</p> - -<p>— Plus j'en donne, plus i' m'en rendent… alors, -alors, hi… hi… hi, ça n'me console pas…</p> - -<p>— Tu ne te tairas jamais?</p> - -<p>— Non, j'aime mieux brailler.</p> - -<p>— Allons, que celui qui a fait du mal à Gillon -vienne le consoler et l'embrasser… Non, non, pas -Virginie Popelin, je sais que ce n'est pas elle…</p> - -<hr /> - - -<p>Quand je suis dans la classe des tout petits, à les -amuser avec les guignols, avec les constructions, à -leur répéter les formules de la directrice, premières -notions du bien et du mal, à les empêcher de s'égratigner, -je trouve encore le moyen, à travers la -cloison vitrée, de noter l'ordre des leçons de la -normalienne. Je laisse passer sans attention le -calcul, la géographie, la lecture, le dessin, l'écriture, -les exercices manuels, mais les causeries de morale -m'émeuvent toujours. La normalienne les répand -dans la perfection ; un manuel lui fournit des canevas -qu'elle développe d'abondance et selon la méthode. -Je la vois, debout dans son bureau, sa voix -sonne d'une sincérité pénétrante, son visage fin -nuance et anime les propositions, son corps flexible -situe les choses ; tous les élèves se penchent, obéissent -à un rythme et, en un instant, une totale harmonie -possède la classe.</p> - -<p>« Écoutez bien comment le petit Gaston a été -puni pour n'avoir pas obéi à sa maman… »</p> - -<p>C'est la grande œuvre! Le récit familier, c'est la -source où rafraîchir et vivifier cette fragile humanité.</p> - -<hr /> - - -<p>15 janvier. — Un fait est venu brusquement -bouleverser mes idées, puis leur imposer un cours -nouveau, torrentiel.</p> - -<p>Ah çà! est-ce que les bienfaits de l'école ne -seraient que théoriques et apparents? est-ce que -l'enseignement commettrait cette erreur prodigieuse -de ne pas tenir compte de la réalité, de se baser sur -le convenu, sans souci du vrai?</p> - -<p>C'était après quatre heures, je revenais de conduire -le rang au coin de la rue, avec madame Galant. -La mère Doré demandait sa fille, une brunette -louchante, d'une joliesse maladive et elle -parlait à la directrice par dessus la barrière du préau. -Je me mis à transporter près de la sortie les paniers -restés entre le poêle et le lavabo.</p> - -<p>Et voilà que j'entends cet énoncé d'une conviction -sévère :</p> - -<p>— Punissez-la, madame la directrice, car elle est -vicieuse et je ne veux pas de ça… Mademoiselle, à -cinq ans, se connaît déjà et ne demande qu'à se -montrer… Je ne veux pas de ce vice là, maintenant… -quand elle aura l'âge, elle aura l'âge…</p> - -<p>Et la femme, en scandant cette dernière phrase, -arborait les signes hautains d'une expérience absolue, -indiquant que le vice était de rigueur, promettant -de l'admettre quand il faudrait et promettant -que ce serait très prochainement.</p> - -<p>J'écarquillai les yeux : la mère Doré est grande, -robuste, la poitrine canonnante. Les bras nus, -brune avec un peigne de cuivre dans les cheveux -étagés impérialement, elle a une mine de voracité -charnelle fixée par l'habitude, une laideur de Junon -sans âge, à traits grecs exagérés, grossis, couperosée -par les liqueurs chères aux laveuses.</p> - -<p>Elle détenait un air parfait de « <i>parent d'élève</i> » ; -elle était bien dans la fonction, rien de faux ne -jurait dans son accent, ni dans sa pose ; c'était bien -la mère, avec son droit calme et supérieur de diriger -l'enfant, droit sacré, fortifié, éternisé par l'ensemble -des institutions et des idées ; et elle s'appuyait solidement, -normalement, sur l'école.</p> - -<p>La directrice obligée d'acquiescer hochait la tête -vers l'enfant.</p> - -<p>Et, dans le même instant, juxtaposée à la puissance -de la mère Doré, j'ai revu la sérénité, la fascination -irrésistible de la directrice, de la normalienne, -de Mme Galant, haussées dans leur chaire -et proclamant à leurs troupes :</p> - -<p>— « Vous devez obéissance à vos parents — vous -devez suivre l'exemple de vos parents ; tout -ce que vos parents disent, ordonnent et font est -bien dit, bien ordonné, bien fait, car ils incarnent la -sagesse éprouvée en dehors de laquelle vous seriez -perdus. »</p> - -<p>Eh, oui! les devoirs envers la famille, devoirs de -soumission et de <i>conformisme</i>, c'est la leçon de tous -les jours, c'est l'anneau de départ qui commande -l'enchaînement du reste.</p> - -<p>Cependant, la mère Doré s'en allait ; on criait les -noms d'autres enfants, je donnais les capuchons, -les paniers.</p> - -<p>Je sentais comme des griffes qui labouraient en -moi cette notion : mais non! les parents ne sont -pas parfaits, bien au contraire ; ce qu'ils font est -rarement bien fait ; il ne faut pas que les enfants les -imitent… Eh, mais, alors… alors l'enseignement de -l'école se trompe!</p> - -<p>J'étais tout ahurie, je boutonnais de travers, je -confondais les paniers, je présentais un béret à Bonvalot! -une coiffure sur les cheveux délavés de Bonvalot! -C'était aussi cocasse que d'allouer des gants -à un manchot. La directrice m'appelait, je n'entendais -pas ; une courbature extraordinaire m'était -causée par l'exercice habituel de m'accroupir, de -me relever, de m'accroupir encore devant les tout -petits. Madame Paulin traversait silencieusement le -préau avec un seau plein de son mouillé pour le -balayage des classes, je sursautais : « hein? qu'est-ce -que vous voulez? »</p> - -<p>Pendant la dernière heure de garde, j'étais encore -mal équilibrée. Je ne trouvais rien à dire à « ma -fille » Irma Guépin, j'ai fini par remarquer bêtement :</p> - -<p>— Tiens, tu n'as plus ton ruban mauve?</p> - -<p>— Celui acheté avec les sous de M. Libois? Non, -je ne l'ai plus, il est tombé dans la boue.</p> - -<p>Elle m'a contemplée fixement avec un rire émoustillant, -selon son habitude. Pourquoi ai-je rougi -jusqu'aux cheveux? Pourquoi cette moiteur aux -mains, — et cette singulière sensation de vide quand -Irma a été partie?</p> - -<hr /> - - -<p>Ce soir, dans ma chambre, là, posément, j'essaie -de mettre un peu d'ordre dans mes idées. Voyons, -je suis bien de sang-froid ; les choses n'ont pas -changé : voici ma fumeuse, et ma table de jeu et le -piton à rideau, là-haut… Eh bien, la population du -quartier, ces gens, les parents des enfants, je les vois -bien aller et venir dans la rue, je connais leur extérieur, -leurs gestes, leur langage et je sais le secret -de leur activité ; ce sont, pour la plupart, des pauvres -hères assez bas, travaillant trop ou croupissant -trop, mangeant mal, buvant mal, tournant dans un -cercle étroit de souffrance, de laideur, d'ignorance, -et de préjugé, ayant une petite animation cérébrale -désastreusement entretenue, une intelligence de -samedi de paie, de café-concert, de lendemain de -noce et de tirage au sort… Eh bien! tout examiné, -le but serait que les enfants diffèrent d'eux le plus -possible ; je n'extravague pas!</p> - -<p>Réfléchissons maintenant à cet enseignement si -intransigeant, sur le chapitre spécial de la famille ; -voyons, je ne me trompe pas non plus, j'entends -bien raconter tous les jours l'histoire du petit mouton -qui n'a pas voulu passer juste par le chemin où -passait sa mère et qui, à cause de cela, a été mangé -par le loup. Que signifie cette infaillibilité des parents? -A quoi tend ce dogme <i>à voie unique</i>? Si ce -n'est à rendre la génération qui vient d'éclore pareille -à sa devancière?</p> - -<p>On ne se contente pas de dire : « Vous devez écouter -les bons conseils de tranquillité, de propreté, de -sobriété », non! une insistance généralisante semble -prévoir les ordres inadmissibles et prescrire la soumission -passive même à l'absurde, même au mal.</p> - -<p>Jusqu'à présent, les leçons de docilité m'avaient -paru indispensables, adressées à des enfants de deux -à sept ans. Quoi de plus naturel? « Va faire les commissions. — Mange -ta soupe comme papa. — Imite -la tenue convenable des grandes personnes. » Oui! -Mais il faut penser à leur terrible faculté de tirer la -conséquence totale d'une idée : « Si l'exemple des -parents est bon pour une chose, il est bon pour -toutes » disent les enfants. Leur logique rudimentaire, -de roc, de fer, est impénétrable à tout raisonnement -contradictoire et « distingueur » ; elle se -confond avec le sentiment de la « justice égale », -lequel prédomine immanquablement, étant dérivé -lui-même de l'instinct de conservation. (Jolie phrase -et d'un poids montagneux! Elle n'a que le défaut -d'infirmer la donnée précédente — pas plus ; — car -si la dialectique enfantine même est <i>à voie unique</i>, -les préceptes absolus ne nuisent pas expressément, -ou tout au moins, à quoi servirait-il de faire des -réserves?)</p> - -<p>Quoi conclure? On ne peut pourtant pas prescrire -aux enfants de n'écouter personne en dehors de -l'école et de discerner seuls le bien et le mal…</p> - -<p>Je m'étais couchée, je me suis relevée. Les échos -du soir étaient venus me tenir compagnie, comme -d'habitude : ce furent d'abord, envoyés par la maison, -un cognement de querelle de ménage, sourd, -consistant et un autre cognement de « correction -d'enfant » plus écraseur ; puis, envoyés par la rue, -l'appel « à l'assassin » et la galopade ordinaire des -bottes de sergents de ville traînant derrière elles -une queue de rumeurs. On ne se lève pas pour si -peu. Mais, de longs cris montent de chez la sage-femme, -des hurlements affreux de douleur et aussi -des râles de fécondité, d'assouvissement, qui se -répercutent dans ma chair en une tristesse intolérable. -Je me remets à écrire sans bas, en camisole, -je veux avoir froid, je veux que mes jambes se glacent.</p> - -<p>Je me rappelle des récréations où le courant est -de jouer au papa et à la maman : cela tourne toujours -de telle sorte que, malgré les remontrances -antérieures, Adam embauche une bande pour faire -la noce. Des chérubins roses, des fillettes aux yeux -bleus hallucinants d'infinie candeur, des innocents -de deux ans, savent déjà la règle du jeu.</p> - -<p>— Ohé, les autres! on est en bombe.</p> - -<p>— Tu paies un verre?</p> - -<p>— Viens donc, on a touché sa paie.</p> - -<p>— Mais non, on est des « tonscrits » avec des -« liméros ».</p> - -<p>Ils se tiennent à sept, huit, par le bras, ils -chantent avec des gestes, des zigzags de godaille. -Les voix prennent le ton crapuleux :</p> - -<p>— Eh bin, de quoi? tu vas pas turbiner, j'espère!</p> - -<p>La troupe grossit. Quelle ardeur! quelle transfiguration! -Les plus misérables, les petits à nez sale -qui ont toujours froid, ressuscitent. Richard -l'affreux, qui ne joue jamais, cesse d'être délaissé ; -on l'accepte, bras dessus, bras dessous. Julia Kasen -se trémousse au bras de Bonvalot.</p> - -<p>Il est défendu d'imiter l'homme saoul, dans la -cour ; on entraîne Vidal, il ne demande pas mieux -que de marcher en tête du cortège. Quelle joie -hurlante! Vidal bossu, déjeté, sans équilibre sur de -pauvres jambes tordues, se déplaçant avec un sautèlement, -un battement de membres, une oblicité -tombante d'oiseau blessé ou de crapaud mutilé, -Vidal fait le pochard, au naturel!</p> - -<p>La folie gagne.</p> - -<p>La Souris, chargée de son précieux fardeau, se -décide : avec son air de femme sérieuse voulant que -son enfant ait sa part comme les autres, elle crie ; -« attendez-moi donc! et mon poussin! il en est -aussi! »</p> - -<p>Ah! c'est bon d'avoir froid! Mais cette femme -hurlante <i>n'en finira donc pas?</i>… Tiens, je ris maintenant.</p> - -<p>Un jeudi matin, j'ai reconduit le plus jeune frère -de Léon Ducret qui avait été pris de vertige en -arrivant à l'école. Dans la cour de sa maison, la -concierge avait voulu tuer un lapin en lui crevant -simplement un œil et en le suspendant par une -patte la tête en bas. La marmaille du lieu faisait -cercle, près de la pompe. Le lapin gigotait depuis -longtemps sans doute, car toute une pluie de sang -était visible au mur et sur les pavés. Comme je -passais, la concierge en colère gourmandait :</p> - -<p>— Ah çà! Tu <i>n'en finiras donc pas de mourir, -toi, ce matin?</i></p> - -<p>Elle employait le ton sévère des parents qui ne -tolèrent pas qu'on prenne de mauvaises habitudes.</p> - -<p>Je ris. Il me semble que je n'ai plus de jambes… -Je crois bien que l'enseignement moral se fiche du -monde : il supposerait tranquillement que les -parents, non seulement sont exempts de tout -défaut, mais possèdent les plus hautes vertus et -<i>beaucoup d'argent avec</i>! Cet enseignement ainsi -basé serait d'un comique prodigieux dans mon -quartier des Plâtriers.</p> - -<p>J'ai vu tant de drames en reconduisant les -enfants! et ces drames dont j'aurais désiré enfouir -le souvenir, les cris de la femme les arrachent et -les étalent.</p> - -<p>La directrice est logée au-dessus du préau. Un -soir elle descend :</p> - -<p>— Comment! Gabrielle Fumet est encore là? On -l'a oubliée, renduisez-la bien vite.</p> - -<p>Elle va consulter les fiches dans son cabinet et -me rapporte l'adresse : rue de Palikao, 29.</p> - -<p>Au cinquième étage. La porte s'ouvre de cinquante -centimètres. J'aperçois une femme sur une -chaise, qui coud et deux enfants tout habillés sur -un lit. Je n'entre pas et pour cause.</p> - -<p>La femme s'excuse, par l'entrebâillement, d'avoir -laissé sa fille ; elle n'a pas d'horloge et elle espérait -qu'il n'était pas si tard. Mon Dieu, quelle heure est-il -donc?</p> - -<p>— Sept heures et demie.</p> - -<p>Elle sursaute et fond en larmes.</p> - -<p>— Ah Dieu! voilà que mes doigts se ralentissent! -Et elle me raconte (toujours par l'entrebâillement) :</p> - -<p>— Je couds des épaulettes, six sous le cent. -Jusqu'à présent j'abattais à toute vitesse mes cinquante -à l'heure. Mais voilà un cent pas fini, je l'ai -commencé vers cinq heures.</p> - -<p>Je reste là, je bredouille une consolation : elle se -sera trompée d'heure.</p> - -<p>La petite Gabrielle se glisse devant moi et grimpe -sur le lit.</p> - -<p>— Déchausse-toi, au moins, dit la mère toujours pleurante ; -elle continue, de mon côté :</p> - -<p>— Je suis veuve, il faut pourtant que j'arrive à -gagner mes trente sous pour nous quatre. Et vous -voyez, quand je suis levée, il faut que les enfants -soient sur le lit, je ne me couche que lorsqu'ils sont -partis. Je sors sur le carré pour qu'ils se préparent ; -il n'y a pas de place par terre pour nous quatre -ensemble.</p> - -<p>Brusquement, elle s'effare :</p> - -<p>— Eh, mais! je suis là, mon aiguille arrêtée!</p> - -<p>Elle s'est accordé la récréation, le luxe de -pleurer!</p> - -<p>Une voix d'enfant vieille et sentencieuse s'échappe -du lit :</p> - -<p>— Oui, tes yeux vont se brouiller, tu vas bousiller -et tu auras encore « du refusé ».</p> - -<p>Je me suis esquivée, en me demandant quel -salaire fantastique pouvait toucher celui ou celle -qui assumait ce métier terrifiant de refuser de -l'ouvrage fait à la veuve Fumet! Je ne l'ai pas -dépeinte, elle… parce qu'il faudrait des mots trop -livides ; mon sang se retire, je me trouverais mal.</p> - -<p>Voilà pourquoi j'ai ri tout à l'heure. Gabrielle -Fumet est une élève de Mme Galant et j'évoque -cette maîtresse, dans son bureau, grosse, bonne, -avec une accentuation posée, pénétrante, des gestes -sûrs et réglementaires ; elle dit : Écoutez bien cette -histoire : « La chambre de Louise », et son jeu de -physionomie friand fait ouvrir les yeux, les becs et -les âmes.</p> - -<p>« Huit heures sonnent à l'horloge ; Louise va -partir à l'école. Elle va chercher son panier dans -sa chambre. A la bonne heure ; voilà une chambre -dans un ordre parfait. Rien ne traîne sur les meubles. -Les chaises sont à leur place. Le petit lit blanc -est admirablement fait. On aperçoit des pantoufles -bleues dessous. Les effets de nuit sont soigneusement -pliés. Tous les jouets sont rangés avec goût -dans une armoire. La poupée et le trousseau sont -dans un tiroir. C'est que Louise a beaucoup d'ordre -et de soin. Jamais elle n'égare son mouchoir ni -ses rubans. C'est une grande qualité que l'ordre et -tous les enfants devraient ressembler à Louise. -<i>Dans une maison, il faut une place pour chaque -chose et chaque chose à sa place.</i> »</p> - -<p>Je ris tout haut!… La veuve Fumet, obligée -d'attendre pour se coucher que ses enfants soient -partis… Ah, ah, ah! Gabrielle toute ratatinée, à -qui sa mère doit recommander de ne pas grandir, -pour laisser un peu de place ; cette pauvrette moribonde, -le cou tendu, le bec ouvert, recevant la -pâtée morale de Mme Galant!</p> - -<p>Ma maison plonge enfin dans le silence. La -femme a dû finir d'accoucher ou de mourir.</p> - -<p>Délimitons l'importance des choses. Évidemment, -il y a deux parts : l'enseignement des connaissances -primaires, inerte, et l'enseignement moral, sensible. -Ce n'est pas la géographie ni le calcul plus ou -moins justement serinés qui influencent l'enfant pour -toute la vie, ce qu'un enfant subit de grave à l'école, -c'est la <i>culture des sentiments</i>. Il apprend à vouloir -ou à refuser. Il ne fait que tâter constamment avec -l'instinct ce qui convient ou ne convient pas à sa -propre pousse. Je me représente d'imperceptibles -prolongements de nerfs dans l'espace, fouillant, -s'allongeant, se retirant à la manière des cornes -d'escargot. L'école propose des préférences, des -habitudes, des directions à ces invisibles tentacules -nerveuses.</p> - -<p>Comment, à la fois, montrer à l'enfant <i>du possible</i> -à aimer — et rejeter l'erreur routinière de lui -rendre chères sa servitude, ses tares?</p> - -<p>Justement hier, non, avant-hier, — M. le délégué -cantonal, dans une conversation avec la directrice, -a émis cette opinion :</p> - -<p>— <i>L'on n'introduit</i> rien dans un enfant ; il possède -des germes, les uns ataviques, les autres -actuels, que l'on développe ou que l'on étouffe, pas -plus…</p> - -<p>Très juste! mais cela n'améliore pas l'enseignement.</p> - -<p>M. Libois s'approchait machinalement du lavabo -où j'étais occupée. J'ai eu l'impression qu'il haussait -la voix, qu'il façonnait sa phrase, pour que la directrice -ne fût pas seule à jouir de son discours. La -normalienne était dans le préau.</p> - -<p>Je lavais une bosse, dans les cheveux d'un -bambin. M. Libois est intervenu en sa qualité de -docteur :</p> - -<p>— Ça ne te fait pas mal là?… ni là?</p> - -<p>Il se pourrait que la vibration mâle de sa voix -eût un charme pour les enfants ; ils sourient avec -confiance, ils n'ont pas peur de ses mains longues -de savant.</p> - -<p>M. Libois m'a demandé du ton le plus naturel :</p> - -<p>— Petit traumatisme?</p> - -<p>On appelle cela, je crois, « jeter une sonde ».</p> - -<p>Et moi, surprise par cette interpellation, au lieu -de feindre de ne pas comprendre son mot grec, j'ai -répliqué comme une étourdie :</p> - -<p>— Ce n'est pas une plaie, une simple ecchymose.</p> - -<p>J'ai senti, d'un choc, son regard et ma bêtise tout -à la fois, comme un inculpé saisit, à l'avidité du -juge d'instruction, qu'il a parlé imprudemment.</p> - -<p>M. Libois a tourné les talons trop vite, tel un -visiteur indélicat qui emporte un objet chipé.</p> - -<p>Après tout, je m'en moque de sa curiosité.</p> - -<hr /> - - -<p>Le fait grave, c'est que mon beau programme de -suivre les améliorations quotidiennes jusqu'au bilan -total ne m'inspire plus le même enthousiasme.</p> - -<p>Et pourtant le drame est bien plus poignant que -je n'avais cru tout d'abord : Adam, Louise Cloutet, -Irma Guépin, Bonvalot, Gillon, Virginie Popelin, -Julia Kasen, Léon Chéron, Léon Ducret, -ces enfants types et leurs dérivés, vivent leur -dernière année d'école maternelle, avant l'école -primaire, c'est la fin de la petite enfance. J'assiste -à l'année décisive : à la clôture, du définitif sera -acquis, de l'irréparable sera consommé!</p> - -<hr /> - - -<p>16 janvier. — Ce matin, la rue et la façade de -l'école m'ont semblé toutes changées ; il gelait au -moins à dix degrés ; la rue déserte et sonore dormait -comme la cour triste d'un vieil et sale -immeuble. Devant ma porte, un gros pavage -extraordinairement bossué et défoncé résume le -délabrement du quartier ; plus loin, le bout de -pavage en bois paraît emprunté à une partie riche -de Paris, la façade de l'école cubique, en pierres de -taille, d'une estompe de monument, avec son drapeau, -ses affiches au rez-de-chaussée, tranche sans -pouvoir s'accorder avec le gris jaune des maisons -en plâtre, ni avec les devantures de boutique en -bois peint de rouges variés.</p> - -<p>J'ai attendu dans l'entrée que la concierge eût -tourné le compteur et allumé le gaz. La lumière -a jailli tout d'un coup, et j'ai regardé, comme si je -ne les avais jamais vus, la vieille femme toujours -muette, la loge, le cabinet et l'escalier de la directrice, -les murs peints couleur vert d'eau et les trois -tableaux d'honneur.</p> - -<p>J'ai vite fermé les vasistas du préau, des classes -et commencé l'allumage des poêles. Les bouts de -cordes se balancent longtemps, comme, dans ma -chambre, fait le cordon de rideau au-dessus de ma -fenêtre : bonjour, bonjour. Un petit béret de fille -oublié, coiffant une seule des deux cents patères -du préau, évoquait une idée d'enfance et aurait suffi -à indiquer à un étranger l'usage de la vaste salle, -meublée, tout autour, de bancs très bas. L'odeur -de crayon, de chien mouillé et de pommes de terre -frites, que je ne remarquais plus les jours précédents, -m'a causé une espèce de crainte administrative ; -le bruit de mes pas m'a fait sentir le -vide et la grandeur des classes. J'étais dépaysée -comme après des vacances.</p> - -<p>Mme Paulin est arrivée, bonne femme, indulgente, -charitable ; elle m'a dit :</p> - -<p>— Vous avez des yeux comme des entonnoirs à -baisers… Alors, c'était son jour à votre ami?</p> - -<p>Elle approuvait que sa jeune collègue se fût -payé un peu de bon temps. J'ai souri, les bras tirés -par mes seaux de charbon.</p> - -<p>Madame Paulin m'a porté plusieurs seaux, d'un -poêle à l'autre, par complaisance et elle emmanchait -de grands coups de tisonnier, en maugréant :</p> - -<p>— Vous avez bien raison de profiter de votre -jeunesse ; seulement je voudrais vous voir manger -davantage… y a rien dans c'te poitrine-là, ma petite… -M. Libois m'a demandé si nous étions bien -nourries…</p> - -<p>Y a rien!… Il est de fait que je me rétrécissais, -toute incomplète.</p> - -<p>L'arrivée des enfants m'a beaucoup secourue ; -d'autant plus que le premier entré a été un petit -boiteux qui fait toujours le chien après moi : il enfonce -sa tête dans mon tablier, frotte ses cheveux, -relève son museau qui voudrait lécher et, plusieurs -fois, avant d'atteindre sa place, il se retourne, s'arrête -sur une patte et me contemple, souriant de bonté -espiègle.</p> - -<p>Par ce froid terrible, les enfants apportent des -têtes violacées et pochées d'ivrognes pleurards. Des -petites filles clopinent raidies, cassées en deux -comme des vieilles, les mains ramenées au creux -de l'estomac, un panier au coude, au lieu de cabas. -Je dénoue les grands fichus de laine attachés derrière -le dos ; des avortons allongent leurs mains -tuméfiées devant mon tablier bleu, comme ils les -approcheraient d'un poêle brûlant.</p> - -<p>Dans le bruit grandissant des galoches et des nez -mouchés, j'étais dolente, le cerveau usé, le cœur -fondant, sans aucune envie de critiquer. J'avais -froid aussi ; le préau et les classes ne s'attiédissent -à dix degrés que vers neuf heures et les seize degrés -réglementaires, on ne les obtient que le soir, parce -qu'il faut aérer à chaque sortie des classes, quelle -que soit la température.</p> - -<p>Bonvalot « <i>radine</i> » sans hâte, le visage plus -coupant que d'habitude, l'air d'un condamné qui ne -veut pas trembler. Des bambins mal éclos n'ont que -leur tablier et une robe au ras du derrière ; quand -ils se baissent, quand ils s'asseyent, on voit bleuir -des coins de chair et leur mine piteuse, étonnée, dit -qu'ils ne savent pas au juste d'où ils souffrent, ni -pourquoi ils souffrent.</p> - -<p>Les voix gelées sont affaiblies, les toux sont grossies! -Lorsque je fourgonne le feu, une trentaine de -tout petits me surveillent avec avidité ; ils attendent -que je leur procure la chaleur, comme ils attendent -que je distribue les gamelles.</p> - -<p>L'inspection de propreté. Le froid a mangé la -crasse des mains comme il a supprimé la boue de la rue.</p> - -<p>La conduite aux cabinets. Pénible nécessité ; un -vent griffeur souffle dans la cour. La misère des -accoutrements se révèle : des loques innommables -servent de chemises, de jupons, de caleçons. Pitié! Des -innocents n'ont même pas chaud à leur pauvre -ventre! Mes pauvres petits! les garçons… on ne -leur trouve plus rien ; des poupées, dont le dessous -n'est pas assez protégé, tournent un regard désespérant, -comme lointain et anxieux.</p> - -<p>La directrice m'a laissé sa classe.</p> - -<p>— Faites-leur exécuter des mouvements de bras -pour les réchauffer ; j'ai mes écritures de décembre -à terminer.</p> - -<p>J'entends la normalienne :</p> - -<p>— Puisque vous avez trop froid pour écrire, si -vous êtes raisonnables, je vous raconterai encore -« la Mésange »… Adam!</p> - -<p>Je me suis ensoleillée de contentement et de désir -comme les élèves de mademoiselle. « La Mésange » -c'est une vraie récompense d'écouter cette histoire -d'oiseaux qui ont des petits.</p> - -<p>Instantanément, j'ai été ranimée ; toutes mes mauvaises -idées sur l'école ont été bannies. Je n'avais -plus pensé à « la Mésange! » Dieu merci, je me trompais : -dans le rôle des parents domine la beauté, un -sublime fulgure qui annule toutes les ombres, et l'on -ne peut décemment enseigner aux enfants à critiquer -la famille ; il faut bien leur donner un aperçu, -si disproportionné soit-il, de cette immensité : l'amour -maternel. Et ce sentiment suprême existe dans sa -pureté chez les femmes les plus déchues… on -dirait parfois qu'il est en moi, comme une perversion.</p> - -<p>Dimanche dernier, au retour de ma promenade -habituelle aux Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, -j'ai rencontré Louis Clairon qui tenait, par le jupon, -sa mère, une phtisique de mise indigente. Rue des -Pyrénées, il passe du beau monde. Louis a croisé -un regard sans affinité avec un jeune monsieur de -sept à huit ans (pardessus, gants, chapeau melon), -accompagné de parents à vêtements cossus ; il a -alors reporté sur sa mère ses yeux de loup, aussitôt -contents, rassurés, vaillants. J'ai bien vu : après ce -jupon lamentable, mal pendu, après ce corps étique, -ce dos rond, cette face terreuse, il recueillait la -totale sécurité, il trouvait plus de protection que -dans tout le reste de l'univers, que dans les formes -les plus opulentes, les plus belles, les plus solides. -Et mentalement j'ai approuvé : Tu as bien raison -de te sentir riche, comblé ; tant qu'il restera un tressaillement -dans ce corps, fût-il aux griffes de la -mort, ce tressaillement sera pour te sustenter et -pour te défendre.</p> - -<p>Dire que je suis condamnée au célibat! Mes -fibres stériles frémissent! Quelle terrifiante compréhension -est en moi : la puissance maternelle n'a -pas de limites, c'est la bonté à l'infini, c'est l'audace -enragée capable de briser les lois humaines et de -s'insurger contre la nature même. Tiens! Louis, si -tu voyais qu'il faut mourir et que Dieu lui-même -n'y peut rien, il faudrait appeler : maman! et tu -aurais raison d'espérer encore!</p> - -<p>Et vous, jeune monsieur, vous exposerai-je, avec -ménagement, que cette mère en haillons vaut mieux -pour Clairon que votre maman tout en soie?… Je -m'égarerais volontiers dans le domaine illimité du -Relatif… Périodiquement, le père de Berthe Hochard -vient chercher la petite idiote dans l'après-midi, -pour aller faire une démarche au Dépôt. C'est un -misérable garçon de salle qui s'acharne à réclamer -« sa femme », une ex-fille galante devenue folle -inoffensive.</p> - -<p>Avoir comme joie, comme adoration, comme -espoir une réprouvée démente! Ce déshérité ne -sentira jamais le grotesque ni l'indécent de son -attachement. L'on n'a pas un bonheur aussi misérable! -Il est si simple d'aimer la saine beauté!… Et -je comprends très bien que, dans les bureaux, on -refuse de lui rendre « la créature ». Qu'est-ce qu'on -refuse, en somme? Rien, moins que rien.</p> - -<p>Je lui amène sa fille Berthe jusqu'à la balustrade -du préau. Il ramasse sa vie dans ses grands yeux -vitreux qui remercient vaguement, qui fouillent -d'avance le Dépôt, là-bas. Il me dit dans un transport : -« nous y allons! » Et, <i>forcément</i>, avant de se -sauver, il me serre la main… l'élan de son sang me -prend…</p> - -<p>J'ai connu une seule fois dans ma vie cette -secousse franche et directe des doigts au cœur, — ce -fut comme la transmission matérielle d'un serment, — et -je ne revis plus jamais mon fiancé…</p> - -<hr /> - - -<p>Faut-il noter aussi que, dans ma promenade, j'ai -rencontré M. Libois, accompagné d'une dame élégante -et jolie.</p> - -<p>Elle a dû poser des questions et entendre des réponses -bien risibles!</p> - -<p>Je n'étais pas précisément « chic », quoique je -ne sorte pas, le dimanche, sans voilette, ni sans -gants. Il est certain que mon modeste chapeau noir -n'avantage pas ma figure de brune.</p> - -<p>Soyons juste : M. Libois a bien salué. D'autant -mieux que, dans cette rue des Pyrénées large et -encombrée, il pouvait parfaitement, sans impolitesse, -se dispenser de me reconnaître.</p> - -<p>Il a probablement voulu faire le généreux, -l'homme libéral, avec son geste « de haute considération. »</p> - -<p>Et justement, moi, je ne pouvais pas encaisser -son salut comme une générosité, en y répondant -par un petit hochement de tête et un sourire de -connaissance : « Bonjour, bonjour! » à la façon de -Mme Paulin, par exemple. La compagne de M. Libois -me regardait. Il y a telles circonstances où la -comédie de l'humilité n'est pas possible.</p> - -<p>Alors, ma foi, j'ai sans doute un peu exagéré la -perfection de ce salut au passage qui n'appartient, -dit-on, qu'aux femmes du monde initiées à l'art des -réceptions en grande cérémonie.</p> - -<hr /> - - -<p>Avant la délectation de « la Mésange », j'inventorie -avec réconciliation les deux classes : les pancartes -d'animaux et de plantes, les armoires, les -tables et les rangées d'enfants. Un mélange de -chaleur, d'odeur et de bruit me pénètre, je soupire -longuement et me regonfle. Je sens, comme au toucher, -l'existence multiple, la respiration de l'école. -Et j'aime les enfants-types qui ressortent dans le -peuple des bancs ; j'aime la Souris et j'aime Bonvalot. -J'aime le bruit des galoches au-dessus de ma -tête, dans la classe de Mme Galant ; il ne cesse -jamais nettement : dans le plus de silence que l'on -puisse obtenir, il y a toujours, par-ci, par-là, des -galoches qui râclent ; on pense à un locataire faisant -son ménage et qui n'aurait jamais complètement -fini.</p> - -<p>Comment dire?… Un bien-être fondant imprègne -ma chair… je voudrais être sûre qu'il n'y a pas -d'aspiration défendue dans mon enthousiasme pour -le conte de maternité intitulé la Mésange.</p> - -<p>Mademoiselle va commencer. Droite, sculpturale, -le visage blanc et doux, au-dessus de son costume -noir, elle a bien l'âme institutrice ; quelque -chose d'unique, de professionnel s'émane d'elle et -les enfants apprivoisés perçoivent bien qu'elle est -d'une race à part.</p> - -<p>Comme sa voix claire et prenante porte jusqu'à -moi, au travers de la cloison, j'interromps les mouvements -de bras et je dis à mes tout petits, d'un -air de malice mystérieuse :</p> - -<p>— Vous ne savez pas? Nous allons écouter une -belle histoire de Mademoiselle, <i>comme si nous étions -des grands</i>!</p> - -<p>Et nous voilà tous enchantés de cette espèce de -larcin, de cette audition chipée aux grands.</p> - -<p>Je sais que Mademoiselle illustrera son récit de -dessins au tableau noir, merveilleux instantanés -faits de simples lignes ; je profiterai des pauses -pour répéter les données principales à mes mioches. -Ils placent les mains sur les genoux et lèvent le -nez ; les uns bayent d'attention, d'autres rentrent -leur lèvre inférieure et avancent leurs dents du -haut à la moitié de leur menton ; des filles pincent -un petit bec pointu.</p> - -<p>« La Mésange », je veux l'écrire d'un souvenir exact, -parce que j'ai entendu la normalienne affirmer à -Mme Galant que c'était une relation vraie où pas -un détail n'était inventé. (Notre délégué cantonal -l'aurait écoutée une fois avec la plus vive émotion. -Un bon point, monsieur! Vous serez un excellent -père.)</p> - -<hr /> - - -<p>Une vieille dame habitait à la campagne avec son -chat nommé Mistigris. La maison était blanche -avec un toit rouge, on y entrait par un perron, c'est-à-dire -un escalier de pierre, comme celui de -l'école, qui avait cinq marches et une rampe en fer.</p> - -<p>Le jardin, devant la maison, était entouré d'un -mur blanc, au-dessus duquel on pouvait passer la -tête et il était tout plein de soleil, parce que les -poiriers, les pruniers et les cerisiers n'étaient guère -plus hauts que le mur ; mais, en face du perron, il -y avait un très gros marronnier, plus grand que -celui de notre cour, qui donnait un bel ombrage -sur la maison. Les arbres à fruits étaient placés sur -deux rangs et, entre eux on voyait une corbeille de -fleurs dans le genre de celles des Buttes-Chaumont, -au mois de mai et on aurait dit d'une place de fête -où les abeilles, les oiseaux et les papillons ne cessaient -de passer et de se balancer.</p> - -<p>Chaque jour, après déjeuner, la vieille dame -venait s'asseoir sur un fauteuil d'osier, au bas du -perron et elle mettait ses lunettes et elle faisait de la -tapisserie, en levant les yeux de temps en temps -sur le marronnier où les feuilles remuaient doucement -et faisaient un chuchotement comme certains -élèves qui se figurent qu'on ne les entend pas.</p> - -<p>Mistigris, qui ne quittait jamais sa maîtresse, -s'installait sur la dernière marche. Assis, la queue -sous les pattes, sans bouger il regardait les abeilles, -les papillons qui tournaient autour des fleurs. Des -grains d'or remuaient dans ses yeux et il avait l'air -d'écouter avec ses yeux le bruit d'une charrette sur -la route, le sifflet du chemin de fer très loin. Si une -mouche s'approchait, il faisait un mouvement de -tête ; il surveillait aussi, de côté, sa maîtresse qui -travaillait et quand il avait bien vu que rien n'était -changé dans le monde, il se léchait les pattes, se -mettait en rond et dormait.</p> - -<p>Un jour, comme la vieille dame allait s'asseoir -dans son fauteuil d'osier, voilà qu'elle entend des cris -d'oiseaux, ah, mais des cris aigus, précipités, affreux -et elle voit deux mésanges qui voletaient comme -des perdues autour du marronnier ; les ailes battaient -vite et faisaient penser à des mains malheureuses -qui tremblent, qui ne savent pas où se poser ; -les petits oiseaux approchaient des branches, s'éloignaient, -approchaient encore : Mistigris était dans -l'arbre auprès d'un nid où les petits montraient leur -bec et c'étaient le père et la mère qui criaient pour le -chasser.</p> - -<p>Aussitôt la vieille dame, tout effrayée, appelle -Mistigris! Mistigris! mais il ne veut pas venir, -alors elle cherche quoi faire, elle ramasse des -cailloux et les lance entre les branches.</p> - -<p>Mistigris tourne bien la tête brusquement, d'un -côté, de l'autre, comme un malfaiteur inquiet, mais -les cailloux ne l'atteignent pas ; il se jette sur le nid -et vite, vite, il croque les petits, malgré l'égosillement -affreux des deux mésanges.</p> - -<p>Il descend de l'arbre, en voulant avoir l'air -ignorant et tranquille ; mais, avec des précautions de -poltron, il avance une patte, puis l'autre, lentement.</p> - -<p>Dès qu'il est par terre, la vieille dame, pleurante -et indignée, le gronde sévèrement :</p> - -<p>— C'est abominable ce qu'il a fait là, et il n'a -pas d'excuse, il venait de déjeuner ; et quand même -il aurait eu faim, jamais, jamais il ne devait manger -les petits oiseaux.</p> - -<p>Mistigris rampait, levait à moitié sa tête sournoise ; -il voulait faire croire qu'il ne savait pas : on -lui avait appris que c'était bien d'attraper les souris, -alors il attrapait toutes les petites bêtes.</p> - -<p>— Non! la dame disait qu'il ne devait jamais -tuer, même des souris ; car les souris sont de -pauvres animaux qui ne font pas grand dégât.</p> - -<p>Et elle le chassa en jetant son dernier caillou : -allez-vous-en, vilain monstre!</p> - -<p>Mistigris s'en alla bouder dans la maison dont -la porte restait ouverte.</p> - -<p>Le lendemain, comme d'habitude, après le -déjeuner, la dame vient s'asseoir au bas du perron, -à l'ombre. Mistigris derrière elle arrive, en s'étirant -comme un paresseux ; il se place sur la dernière -marche. Aussitôt, ah mon dieu! une plainte déchirante -sort du marronnier. C'est la mésange, la -mère des petits oiseaux mangés, qui est perchée -près du nid vide et qui reconnaît Mistigris. Elle lui -envoie un cri, quelque chose comme un cuî, cuî, -prolongé, mais non, un cri impossible à répéter et -qui doit signifier : « Rends-moi mes petits, rends-moi -mes petits ».</p> - -<p>Et voilà cette plainte qui continue lente, pénétrante, -toujours pareille. Alors, ce même gémissement, -sans arrêter, toujours, toujours, cela fait une -tristesse qui reste dans l'air comme du gris de -brouillard et qui s'élargit ; toujours, toujours.</p> - -<p>Les autres oiseaux du jardin se taisent ; on dirait -que les feuilles cessent de bouger, que les fleurs se -baissent, que les papillons se cachent.</p> - -<p>Ce n'est pas seulement une plainte d'oiseau que -l'on entend, c'est bien plus grand : c'est une plainte -de maman! On dirait qu'il y a aussi l'arbre, le -soleil, le ciel qui pleurent avec la mésange. Figurez-vous -toutes les choses qui pleurent autour de -vous. Sachez alors que toutes les mamans du -monde, les mamans des enfants et les mamans des -animaux pleurent de la même manière quand on -leur a pris leur petit, puisque l'on a fait du mal à la -vie que nous respirons, puisque c'est tout qui -souffre du même coup, c'est la maison et c'est la -rue!</p> - -<p>Les chats ne comprennent pas le langage des -oiseaux ; mais Mistigris a compris tout de suite la -mésange, comme si c'était sa mère, à lui, qui -pleurait! « Cuî, cuî, rends-moi mes petits, rends-moi -mes petits ».</p> - -<p>Il a regardé vite, là-haut, dans le marronnier, -puis le voilà qui a fait semblant de ne pas entendre, il -tourne le front du côté des poiriers et des pruniers, -il s'occupe des mouches qui volent là-bas, il cligne -ses yeux, comme si leur poussière d'or le gênait, et -il a l'air de compter les fleurs penchées, plus loin -encore, tout là-bas.</p> - -<p>Mais la mésange est toujours là, sur la branche -qui lève son petit bec, et le baisse et le relève, -droit vers lui, sans arrêt, toujours, toujours, pleurant -la même plainte : « Rends-moi mes petits! rends-moi mes petits! »</p> - -<p>Malgré lui, peu à peu, Mistigris ramène ses -moustaches devant l'arbre, il les incline et flaire -attentivement la pierre du perron à ses pieds.</p> - -<p>Mais la mésange continue de crier.</p> - -<p>Et peu à peu, la tête de Mistigris se relève, il -faut qu'il regarde! il faut qu'il entende! il faut qu'il -reste là, les yeux fixés sur la mésange qui le harcèle.</p> - -<p>Alors les cris de la maman qui se penche et se -redresse sans faiblir sont comme des aiguilles que -chaque balancement enfoncerait ; des frissons -remuent le dos de Mistigris, ses poils font l'effet de -l'herbe soufflée par le vent. Il se tient de plus en -plus tendu d'attention, forcé de laisser entrer toute -la peine et tout le reproche de la mère. Et le voilà -torturé aussi de cette tristesse de toutes les choses -qui se jette et s'amasse en lui. Il ouvre la bouche -pour miauler, aucun bruit ne sort. Il veut se détourner, -mais non, sa tête revient, il faut qu'il écoute.</p> - -<p>Encore des frissons le long de son corps, et la -plainte frappe sans rémission, toujours pareille et il -est malheureux, il ne peut rien, rien. Cela devient -tellement intolérable qu'il arrive à faire vers sa -maîtresse un miaulement suppliant :</p> - -<p>— Je t'en prie, délivre-moi, fais-la taire!</p> - -<p>La vieille dame écoute l'oiseau, malheureuse -aussi, les deux mains sur ses genoux, ayant laissé -tomber sa tapisserie par terre. Elle répond tout bas, -gravement :</p> - -<p>— Non, non, Mistigris, tu as mangé ses petits.</p> - -<p>Mistigris reste cloué là et ne répète même pas -son miaulement misérable.</p> - -<p>Tout à coup, il essaie encore de jeter sa tête de -biais, son dos tressaille d'une secousse violente et -ses oreilles s'aplatissent : voilà qu'il a peur!</p> - -<p>En effet, le cri de la mère change ; maintenant -c'est un cri de colère : « Ah! tu ne veux pas me -rendre mes petits! » C'est un cri de colère terrible, -irrésistible ; il révolte l'air tout autour.</p> - -<p>Et un oiseau arrive près de la mésange, sur une -branche : c'est le père des petits oiseaux mangés.</p> - -<p>— Va! va! crie la mère.</p> - -<p>Alors, excité, le père s'envole, fait un cercle, -sans bruit, vers Mistigris et revient à l'arbre. Mistigris -effrayé ne bouge pas et, malgré ses prunelles -qui ne veulent pas, il voit l'oiseau! Il entend le -silence des ailes, il sent leur battement.</p> - -<p>— Va! Va!</p> - -<p>Alors, le mâle décrit des courbes de plus en plus -rapprochées de Mistigris ; et chaque fois aussi il -revient se percher de plus en plus près de Mistigris. -Il ne le quitte pas, il le vise, il mesure la distance, -le voici sur la plus basse branche, le voici sur la -rampe du perron, le voici sur une marche.</p> - -<p>Mistigris baisse le cou, il respire en dessous, de -côté, il ne peut plus bouger ; le cri terrible de la -mère le paralyse.</p> - -<p>Et soudain, oui, là vraiment, le petit oiseau pas -plus gros qu'une noix s'abat sur le front du chat, -entre les oreilles et tiens donc, tiens donc, à coups -de bec, furieusement, sur son nez : tiens donc, -méchant! mangeur de pauvres petits innocents.</p> - -<p>Puis il s'envole, va rejoindre la mère mésange.</p> - -<p>Un grand silence. Tout le jardin regarde Mistigris.</p> - -<p>Mistigris abattu, sentant que toute la nature est -contre lui, toutes les choses et tout ce qui respire, -ne pouvant plus rester devant l'arbre, ne pouvant -plus rester devant les plantes ni devant la lumière, -Mistigris se coule misérable, la tête basse, la queue -basse, vers la maison ; il se traîne dans un coin noir.</p> - -<p>Et tous les jours, au moins pendant un mois, dès -que Mistigris, après le déjeuner, apparaissait -auprès de sa maîtresse, la mère mésange était là -dans l'arbre qui l'attendait et qui commençait aussitôt -sa plainte déchirante, incessante et toujours -pareille : « Cuî, cuî, rends-moi mes petits, rends-moi -mes petits. »</p> - -<p>Mistigris l'écoutait, la tête fixe.</p> - -<p>Puis, le mâle arrivait.</p> - -<p>Mais Mistigris s'en allait dès qu'il le voyait voler -en rond et s'approcher.</p> - -<p>Enfin, Mistigris n'eut plus le courage de se poser -sur le perron. Il descendait les cinq marches, apercevait -la mésange dans l'arbre et s'en retournait…</p> - -<p>Cette bonne mésange, ses petits lui ont été -rendus ; le nid est refait, le nid est habité.</p> - -<p>Mistigris a regardé le nid renaître, du haut du -perron et un jour il a compris qu'il était pardonné. -Il revient s'asseoir à sa place ordinaire sur la dernière -marche auprès de la vieille dame qui fait de -la tapisserie.</p> - -<p>La mère mésange ne se plaint plus, on voit sa -tête qui sort du nid. Elle et Mistigris restent des -heures à se regarder, sans crainte, sans méchanceté.</p> - -<p>Mistigris devenu très sage songe profondément. -Il songe qu'une maman de mésange est plus forte -qu'un chat armé de ses griffes et de ses crocs ; il -songe à cette chose qui torture les chats mangeurs -d'oiseaux, il songe à cette chose qui fait renaître les -petits oiseaux mangés.</p> - -<p>De temps en temps, le mâle apporte la becquée. -La mère se lève, les petits becs s'agitent dans le -nid.</p> - -<p>Alors, Mistigris fait semblant d'avoir entendu du -bruit dans la maison ; il se dérange tout doucement -et se pose, tournant le dos à l'arbre.</p> - -<hr /> - - -<p>Je n'essaierai pas de restituer par des mots la -beauté haute, électrisante, de la normalienne, -auteur de ce récit.</p> - -<p>Je ne peux pas dire non plus toutes les émotions -des deux classes.</p> - -<p>Seulement ceci :</p> - -<p>A l'endroit où le chat croque les petits, plusieurs -mioches se sont vite serrés l'un contre l'autre et -sont demeurés recroquevillés, conscients d'être -bons à manger, eux aussi. Une fillette a entouré sa -sœur jumelle de son bras, et ses yeux noirs, bougeurs, -scintillaient comme des diamants au soleil. -Un tout petit a lancé les mains en avant :</p> - -<p>— Rose, prends-moi!</p> - -<p>Enfin, à ce passage : « Cette bonne mésange, ses -petits lui ont été rendus… Mistigris a regardé le -nid renaître… » là, un nouveau de la grande classe, -dont je ne sais pas le nom, s'est dressé frémissant, -menaçant, les yeux retournés, brute altérée de -justice :</p> - -<p>— Je veux pas qu'il les remange!</p> - -<p>Tel fut son accent sauvage, tel fut son coup de -mâchoire aveugle, que j'ai compris l'exactitude de -symboliser le peuple par un lion très noble et très -massif.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Ce matin, à neuf heures moins un quart, dans le -préau, on a entendu venir de la rue des cris affreux -d'enfant et un murmure de foule. La directrice qui -comptait les sous de la cantine, assise près de la -barrière, a échangé un regard impuissant avec Madame Galant.</p> - -<p>Depuis quelques minutes, l'entrée avait cessé -complètement. Tous les matins le courant d'enfants -arrivants se coupe ainsi, pendant un temps plus ou -moins long ; il est arrêté par un accident ordinaire -de la rue : rixe entre hommes ou femmes, excentricités -d'ivrogne, amours de chiens.</p> - -<p>Cette fois, un père amenait sa fille à force de -gifles et de poussades ; une troupe d'élèves accourus -de tous les bouts du quartier formait cortège ; il y -eut un envahissement tumultueux.</p> - -<p>L'enfant battue fut projetée la première dans le -préau : Louise Guittard ; un crêpe est piqué à son -béret <i>depuis huit jours</i> ; c'est… c'est son second -père qui l'accommode si rudement.</p> - -<p>Je l'ai vite prise par le bras et conduite au lavabo, -sa figure de pauvre mouton, barbouillée de larmes, -était enflée, labourée d'ecchymoses.</p> - -<p>Les camarades ont afflué derrière, bruyants, excités, -hilarants, profitant de leur nombre pour continuer -à manifester, l'accent canaille :</p> - -<p>— Mince alors! T'as vu c'te pâtée!</p> - -<p>Ils viennent poser leurs paniers près de l'endroit -où je tamponne Guittard ; plusieurs, chez qui persiste -l'émerveillement de la magistrale correction, -portent eux-mêmes de terribles marques paternelles -sur le visage.</p> - -<p>Que de notations instructives j'aurais à enregistrer! -Voir battre un camarade est une occasion -d'importance qui fait sortir la nature, qui grossit et -accentue les physionomies et, dans tous les cas, il -apparaît incontestablement que notre vieille âme -héroïque et conquérante n'est pas morte ; j'en juge -à la façon dont Bonvalot tire les cheveux à Julia -Kasen, sans méchanceté, par débordement enthousiaste.</p> - -<p>Le choc nerveux s'est communiqué aux gamins -déjà assis ; les cous se sont allongés vers Louise -Guittard, les figures ont grimacé leur expression -« de la rue », j'ai vu courir le long des bancs l'avidité -féroce, stupide et lâche de la foule.</p> - -<p>Madame Galant a donné le signal du chant, -comme unique moyen d'apaisement. La pédagogie -a de ces inspirations : un hosanna criard se déchaîne :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête…</div> -<div class="verse">J'avais des fleurs pour couronner ta tête…</div> -</div> - -<p>Quant à moi, l'émotion concentre ma force d'observation -sur les laideurs. Quelle lamentable espèce -d'enfants! J'en compte çà et là une quantité, filles, -garçons, grands, petits, moyens, qui, sans erreur -possible, — ont le visage modelé par les coups. En -a-t-il fallu des brutalités depuis leur naissance! Car -la chair reprend sa forme après une torgnole, le -sourire renaît après les pleurs. En a-t-il fallu des -réitérations pour que des coins de visage restent -de travers, pour que les joues gardent l'air giflé, -pour que l'apparence de renifler des larmes s'installe -définitivement, même quand l'enfant rit!</p> - -<p>Mais il y a pis que les déformations accidentelles! -Cette enfance pèche par mille stigmates de dégénérescence. -Voici la petite Doré atteinte de strabisme -et vingt autres, victimes de la même hérédité alcoolique. -Quand ce ne sont pas les yeux, ce sont les -hanches qui chavirent : nous possédons toute une -collection de coxalgies ; nous recélons trois boiteux, -sans compter Vidal, le bossu ; quant aux rachitiques, -aux noués, aux scrofuleux, on ne les distingue -même pas : autant prendre l'effectif entier, -à un degré près.</p> - -<p>Les ressemblances d'animaux ne se doivent pas -dédaigner : beaucoup d'enfants, émules de Richard, -offrent des faces de singes, vieilles, à grandes rides, -et leur gaieté plisse toujours péniblement. Nous foisonnons -en têtes de poissons, à bouches molles, en -félins à nez aplatis, en boucs, en crânes plats de -casoars, en mâchoires de lévriers, en mentons qu'on -croirait tombés, allongés en excroissances morbides. -Des oreilles décollées deviennent si drôles, montrées -par un gamin qui glapit :</p> - -<p>— Madame! i' n'a pas lavé ses garde-crotte!</p> - -<p>Des petites filles vocalisent, la nuque renversée ; -je reconnais des têtes de noyées, des physionomies -de mortes que se sont disputées l'éclampsie et l'inanition.</p> - -<p>Par compensation, aucun tableau poétique du -monde ne saurait être égalé à celui offert par la mignonne -Louise Guittard, la tête penchée sur l'épaule, -les yeux en velours, les lèvres tuméfiées, chantant -de toute sa bonté convaincue :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête…</div> -</div> - -<p>A propos de Louise Guittard, Madame Paulin m'a -informée.</p> - -<p>— V'là encore une adresse pour Libois. (Elle dit -Libois tout court, j'ai essayé, ça ne me va pas.) Il -s'occupe des enfants les plus battus : il ose lui-même -endoctriner les parents, ou bien il les signale.</p> - -<p>— Tiens! la philanthropie policière.</p> - -<p>Madame Paulin hausse les épaules :</p> - -<p>— Non! il les signale pour leur faire coller un -secours! Il prétend que c'est avec des pains de -quatre livres que l'on empêche le mieux les parents -d'assommer leurs gosses! Des bêtises! Les gens le -sauront, ils battront le rappel exprès… Est-il assez -godiche, le délégué! Il ne vous parle jamais?</p> - -<p>— Dieu non!</p> - -<p>— Moi, il me parle, même dans la rue. Et puis -la directrice fait porter souvent des lettres chez lui, -au sujet des maladies contagieuses, je crois. Ça -devrait être votre service. Écoutez, il ne faut pas -m'en vouloir, je n'ai pas intrigué. C'est lui-même -qui a dit à la directrice : « Envoyez-moi de préférence -Mme Paulin, parce que je la connais. » Du -reste, il habite dans mes parages, la grande belle -maison neuve en face du Métro. Alors quand il est -là, je monte la lettre. Je ne suis pas forcée, mais, -n'est-ce pas, on aime bien voir l'intérieur de ces -messieurs. Et croiriez-vous qu'il est devenu bavard -tout d'un coup! « Vous avez bien fait de monter, -Mme Paulin. Qu'est-ce que je vais vous offrir? Un -verre de bordeaux? Et l'école, ça marche le service? -Vous vivez d'accord? » D'accord avec Rose, -que je réponds! Pour sûr, Rose, monsieur, j'en ai -jamais vu une pareille.</p> - -<p>Cette pie borgne n'a-t-elle pas raconté je ne sais -quelle histoire à propos du pain qui manque dans -les paniers et de notre petite invention d'y suppléer. -Elle devait être un peu grise. M. Libois, -paraît-il, avait l'air, à chaque instant, de chercher -des objets qu'il ne trouvait pas, — ou d'un -chien à qui l'on marche sur la patte — (parbleu! il -se détournait pour rire). Il lui a donné la bouteille -entamée à emporter, il lui a donné le paquet de -biscuits, il lui a serré les mains. Une paire d'amis, -quoi!… (Il ne savait plus comment s'en débarrasser.)</p> - -<p>Dans tous les cas, il faut que je signifie à Mme Paulin -de ne plus me mêler à ses commérages.</p> - -<hr /> - - -<p>Revenons aux enfants.</p> - -<p>Quels signes aussi dans le champ des chevelures, -dans la plantation hirsute mangeant le front plus -ou moins! Quelles mentalités de parents révélées -par les coiffures « à la chien » des petites filles!</p> - -<p>Et la débilité générale affichée par la rangée des -mollets étiques, malades, vides! Des mollets -avortés, qui ne poussent pas!</p> - -<p>Justement, pour compléter cette estimation -pitoyable, des tout petits qui se tortillaient sur leur -banc m'ont donné à tâter de dérisoires échines -osseuses, rappelant, par la dimension misérable, -des carcasses de chats maigres, de lapins.</p> - -<p>Parbleu! nous possédons de vrais enfants, de -gentilles têtes rondes, roses, vivaces ; parfois, les -maîtresses se divertissent entre elles de délicieux -petits amours livrés à eux-mêmes ; ils jabotent tout -seuls, rient, s'amusent à faire claquer leurs lèvres : -« boi, boi, boi », et ils promènent d'ineffables yeux -bleus qui effleurent toutes les choses et ne se -posent sur rien.</p> - -<p>Mais le triste aspect d'ensemble subsiste. Pareillement, -quelques immeubles neufs, confortables, -décorent çà et là les rues avoisinant l'école, mais -ils n'enlèvent pas au quartier des Plâtriers sa -dégaine louche et crasseuse.</p> - -<p>La directrice a séjourné dans sa classe toute la -matinée. J'ai eu suffisamment de besogne après les -poêles qui ne tiraient pas : impossible de dégourdir -la température à dix degrés, excepté au premier, -chez Mme Galant. Il faut dire que, dans la classe -de la normalienne, au-dessus des fenêtres et de la -porte donnant sur la cour, les vasistas qui ferment -mal attendent l'architecte depuis un an.</p> - -<p>Armée de mon tisonnier, en allant d'un poêle à -l'autre, je n'ai pas cessé de recenser les tares de ma -population enfantine. Et l'atavisme moral! Et les -perversions instinctives!</p> - -<p>L'autre jour, quand Mademoiselle racontait la -Mésange, plusieurs de ses élèves, aux phrases du -commencement, — restaient distraits, à peine intéressés, — Gillon, -par exemple, — c'était déjà de -l'obtusion intellectuelle, mais d'autres riaient malignement : -indice de perversion ; et je me rappelle -maintenant, placée de côté comme j'étais, avoir -remarqué des crânes singuliers, en ruines, avec -des pans abattus.</p> - -<p>Il est vrai qu'au milieu du récit, Irma Guépin -pleurait, la Souris sublime, contractée à l'extrême, -vibrait d'une seule pièce, j'aurais compté les ondes -frémissantes de son corps ; Adam assombrissait -terriblement son facies de taureau. A la fin, il -régnait une palpitation générale ; il planait quelque -chose de plus fort que le destin de ces enfants et -qui les emportait, les transformait, les sauvait : le -grand souffle du sentiment. Et Bonvalot n'était -plus l'assassin, ni Virginie Popelin la vicieuse, ni -Julia Kasen la sacrifiée ; et Léon Chéron, Léon -Ducret et les « visages pointus », Gabrielle Fumet, -Berthe Cadeau, s'embellissaient de personnalité.</p> - -<p>Mes tout petits eux-mêmes amenuisaient leurs -frimousses pour saisir la délicatesse des mots et -leurs becs, leurs nez travaillaient, tels des menottes -malhabiles qui cherchent à prendre un objet un -peu trop gros, un peu trop lourd.</p> - -<p>Mais comment faire durer cette minute sentimentale, -tout de suite envolée?</p> - -<p>Il me semble que la classe a une âme collective, -lourde, croupissante, où s'envase la servitude misérable : -quelle peut être l'action de la maîtresse sur -cette stagnation? N'est-ce pas seulement une action -passagère, rapide et vaine comme le souffle du -vent sur l'eau?</p> - -<p>Ainsi, chez ces mêmes enfants si indignés contre -Mistigris, j'ai vu apparaître, au bout de peu de -temps, l'inclination du peuple envers les brigands. -Hier, Mademoiselle organise cette expérience -d'inviter ses élèves à raconter eux-mêmes la -Mésange, chacun participera à la narration pour -un épisode, à la suite. La parole est à Louis -Clairon.</p> - -<p>J'ai observé Clairon, un garçon de la catégorie -simiesque, nature bretonne, à l'air intelligent et -têtu.</p> - -<p>— Y avait un chat qui avait faim…</p> - -<p>— Mais non, rectifie mademoiselle, Mistigris venait -de déjeuner.</p> - -<p>— Y avait un chat qui était en colère…</p> - -<p>— Mais pas du tout…</p> - -<p>Le parti pris était flagrant ; Clairon se rappelait -très bien, mais il ne voulait pas que le chat-brigand -fût sans excuse ; il n'a pas cédé :</p> - -<p>— Y avait un chat qui n'avait rien du tout…</p> - -<p>Et voilà le malheur : l'inclination du peuple pour -les brigands n'est pas l'instinctive bienveillance à -l'égard du réprouvé ayant osé agir contre tous, elle -n'est pas due non plus à l'obscure perception qu'un -malfaiteur c'est un pauvre et qu'un pauvre c'est « du -peuple », non, je crois plus banalement que cette -inclination révèle un goût fanfaron de l'oppression -et découle des romans feuilletons, des mélodrames, -de la mauvaise éducation héroïque, du <i>besoin d'art</i> -mal servi.</p> - -<hr /> - - -<p>Je voudrais garder ma confiance entière dans -les bienfaits de l'enseignement moral. Vain désir! -La réalité brutale m'étreint à chaque instant.</p> - -<p>J'ai entendu la mère Doré renouveler sa plainte -à la directrice :</p> - -<p>— Punissez cette morveuse, elle a déjà des idées… -c'est trop jeune, est-ce vrai madame? c'est trop -jeune.</p> - -<p>Il faut que l'école touche joliment juste pour avoir -une influence améliorante!</p> - -<p>Alors, une morale par enfant?</p> - -<p>Dame! Que dirait-on d'un hôpital où les malades -seraient répartis pêle-mêle dans les salles, d'après -leur âge simplement, et où un médecin, n'ayant pas -le moyen d'examiner chaque cas particulier, prescrirait -la même potion pour soixante patients différents?</p> - -<p>Quelle tête ferait le visiteur à considérer les malades -un à un? J'en suis là : je ne puis m'empêcher -de détailler les enfants, de scruter les parents, le -quartier, et de m'arrêter à chaque tare particulière.</p> - -<p>Et alors, étant agenouillée entre un banc et une -table à nettoyer par terre, j'aspire comme des bouffées -de vérité : on ne peut pas alléguer que l'école -se trompe — appréciation trop vague — il faut spécifier : -la leçon a le tort d'être servie pareille à tous, -aux forts, aux faibles, aux gentils, aux affreux ; tel -conseil profitable à Pierre peut parfaitement nuire -à Paul.</p> - -<p>La morale c'est le bien de l'individu considéré dans -son milieu. Chaque nature et chaque situation a la -sienne.</p> - -<p>Quelle révélation! Et maintenant j'écoute ces -malheureuses maîtresses verser leur médication -collective, sans souci ni de tempérament, ni de -famille, ni de condition économique.</p> - -<p>Je ramasse des papiers, je renifle les odeurs différentes -des enfants et je me dépite : mais fourrez -donc le nez sur vos élèves!</p> - -<p>Certes, ces dames moralisent à propos de <i>toutes -les choses diverses</i> (conformément au manuel spécial -de leur métier), mais pas à propos des <i>enfants -divers</i>.</p> - -<p>Tous les exercices de la classe et les jeux de la -récréation doivent fournir prétexte à sapience. On -ne l'oublie pas ; il n'est pas jusqu'au modèle d'écriture -qui ne porte ses fruits.</p> - -<p>La leçon que l'on arrose le plus de vertueux propos -est celle de calcul. Morale et calcul, à première -consonance, cela ne se marie pas nécessairement. -La normalienne, le lundi, le mercredi et le vendredi, -d'une heure trois quarts à deux heures et -demie, se charge, des plus aisément, la craie à la -main, de cet heureux rapprochement.</p> - -<p>« J'ai deux douzaines de cerises, vous allez les voir -sur le tableau ; j'en veux faire trois parts égales : -une que je mangerai de suite, une que je conserverai -pour ce soir, une que j'offrirai à un camarade. »</p> - -<p>Et la craie marche, et la langue, et tout y passe — sans -que le truquage apparaisse — l'addition, la -soustraction, la division, la frugalité, la prévoyance, -l'économie, la générosité… et un cerisier et une assiette -et une table.</p> - -<p>C'est bien. Et je ne suis nullement satisfaite.</p> - -<p>Du reste, j'ai l'esprit chagrin et il ne m'arrive que -des ennuis.</p> - -<p>Je suis allée dimanche, voir mon oncle, sur une -convocation brève et peu aimable.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y a? m'a-t-il crié à brûle-pourpoint.</p> - -<p>— Mon oncle, c'est vous qui m'appelez…</p> - -<p>— Tu ne sais rien? Qu'est-ce que ça veut dire : -on est venu dans le quartier, chez la concierge, faire -une enquête… oui, quand tu écarquilleras les yeux… -et c'était surtout toi, tes antécédents, que l'on voulait -connaître. Tu y es maintenant? Qu'est-ce que -cela veut dire?</p> - -<p>— Mon oncle, peut-être l'Administration…</p> - -<p>— Ce n'est pas l'Administration ; il s'agit d'une de -ces agences qui font des recherches dans l'intérêt -des familles.</p> - -<p>J'ai fini par rabrouer mon oncle vertement ; il -avait l'air de douter de ma conduite.</p> - -<p>Et je ne veux pas approfondir cette histoire de -concierge. Que m'importe?</p> - -<p>J'ai beau faire, une inquiétude inexplicable vit -en moi. Des riens m'agacent, sans motif.</p> - -<hr /> - - -<p>Et me voici dans ma chambre. Si seulement -j'avais du feu, je serais moins mal pensante ; le -bec de ma lampe à pétrole parcimonieux, avare, -ne me communique pas l'égoïsme digne et accommodant -du monde qui a chaud.</p> - -<p>Le temps de monter mes six étages, mon dîner -était figé ; et je ne m'habitue pas à ces gens à -accroche-cœur attablés en bas dans la gargote, ni -à leurs éclaboussures d'argot, ni à leurs bouchons, -ni à leurs boulettes de pain.</p> - -<p>Ma digestion ne s'accomplit pas, je ne peux pas -me coucher ; pour un peu, je sortirais. J'ai peur et -j'ai envie… Quel réconfort trouverais-je dehors? -Voilà bien de quoi soulager ma douloureuse aspiration -vers une bonté aimante et belle : la rue des -Plâtriers, le boulevard de Ménilmontant avec leurs -ombres, leurs projections blafardes de débits -empoisonneurs et ces gens à démarche rôdeuse -qui ne vont nulle part et ces formes inquiétantes -qui stationnent, et ces coups de sifflet sinistres…</p> - -<p>J'ai honte de moi, je voudrais un prétexte… je -voudrais avoir oublié quelque chose à l'école. -J'irais… une fois les réverbères allumés, la fonction -du quartier c'est la débauche… toute femme jeune -passe au milieu de la convoitise et de la concurrence… -je ferais quelques pas, je sentirais toutes -sortes de menaces autour de moi. Devant la façade -assombrie de l'école, je verrais des personnes en -train de chercher, de parler, de monter la garde. -Juste là, sous le drapeau, et le long des affiches, je -retrouverais le même trottoir occupé qu'à onze -heures et à quatre heures lorsque l'on attend la -sortie des élèves… à peu près mêmes visages, -mêmes vêtements. Faut-il l'écrire? de celles qui -viennent chercher leur enfant dans la journée, il y -en a, je crois, qui reviennent la nuit devant l'école.</p> - -<p>Sans doute, c'est seulement la curiosité de vérifier -qui m'attire dehors… Belle curiosité! c'est plutôt -mon intolérable solitude qui me pervertit.</p> - -<p>J'ai souvent rêvé cette inouïe fortune : un enfant -que l'on ne viendrait pas retirer le soir et dont je -ne retrouverais pas les parents à l'adresse marquée -sur la fiche, je l'emmènerais chez moi, je le ferais -dîner, je le coucherais, je le dorloterais. Comme -cela doit être bon d'avoir un enfant à embrasser -dans le silence du chez soi, quand, dehors, guette -la nuit hostile!</p> - -<p>Le fait s'est produit, Mme Paulin me l'a raconté : -un bébé de quatre ans, demeurant soi-disant rue -des Panoyaux ; l'heure passe, on le reconduit ; à cet -endroit, la mère était inconnue. Perplexité. Le -petit, paraît-il, a eu comme une intuition terrible : -il s'est mis à réclamer sa mère avec cet affolement -de l'instinct vers une seule protection, avec cette -épouvante de l'être perdu qui sent la voracité -partout, autour de lui… ah! mais, de tels cris, par -les rues, que n'importe où la mère aurait été, à -proximité, elle serait sortie. La femme de service a -ramené l'enfant à l'école.</p> - -<p>— On aurait dû se douter de quelque chose, dit -Madame Paulin. Ce mioche de misère qui, la moitié du -temps manquait de pain, ce jour-là, on avait trouvé -un énorme gâteau dans son panier… on aurait dû -comprendre… Je me rappelle ; on en a coupé une -douzaine de parts et même le mioche n'en a pas -goûté, tellement il était content de voir bâfrer les -autres, de faire le riche…</p> - -<p>La directrice l'a mis en garde chez la concierge. -On l'a hébergé quatre jours, après avoir informé la -mairie, le commissaire. Pendant quatre jours, il a -appelé, il a gratté aux murs, aux portes, voulant -aller chercher sa mère. Jamais, jamais on n'a eu -d'elle aucune nouvelle. L'Assistance publique est -venue retirer de la bouche de l'enfant, ce mot anti-administratif : -maman.</p> - -<p>Parfois toutes mes fibres crient que j'étais faite -pour avoir des enfants ; alors, exclue du mariage, -créature dénaturée, je forme des imaginations -monstrueuses! Il y en a un petit que je guette : -Louis Clairon… sa mère a l'air si fini!</p> - -<hr /> - - -<p>Avant la fermeture, quand les maîtresses sont -parties, j'essaie mes chances :</p> - -<p>— Qui est-ce qui veut s'en aller avec moi et que -je sois sa maman?</p> - -<p>Hélas! personne ne se précipite dans mes bras.</p> - -<p>Je m'habitue aux déboires. Dans les premiers -temps, le soir, au milieu du préau, sous le gaz, -assise sur un banc trop bas en face de trois ou -quatre bambins, je conversais naïve et ignorante ; -je tâchais d'accorder ma voix à la douceur et à la -pureté enfantines, je modulais une intonation -chantante, jolie, délicate :</p> - -<p>— Dis donc, Léonie, maman va venir, tu vas -rentrer à la maison, il y a une table ronde, hein, je -suis sûre? Et la soupe est sur le fourneau…</p> - -<p>A mesure que je parlais, Léonie Gras, une roussotte -frisée comme un caniche, faisait : non, non, -de la tête, souriant avec des yeux malins, telle -une enfant que l'on taquine par une offre dérisoire : « Donne-moi -tes dragées, je te donnerai une -poignée de cailloux ». Elle me souffla sur le nez -comme sur une bougie, par dédain, puis s'expliqua :</p> - -<p>— Non! on mange chez l'troquet avec maman.</p> - -<p>Elle ponctua cette déclaration d'un avancement -de menton : « Voilà, ça t'ennuie, tu es jalouse! »</p> - -<p>— Ah! fis-je interloquée, mais après tu vas -faire dodo?</p> - -<p>— Non, maman boit avec des gens et moi je -<i>liche</i> les verres.</p> - -<p>Et encore ce coup de menton qui signifie en -langage de Ménilmontant : « Voilà, ma vieille, ça -te la coupe! »</p> - -<p>Ensuite ce fut Bonvalot, blafard, les pommettes -trouant la peau, le cou détiré. Il était en retenue.</p> - -<p>— Tu aimes bien ta mère?</p> - -<p>Signe de tête négatif.</p> - -<p>— Comment! tu n'aimes pas ta mère?</p> - -<p>— Non, a' m' bat. (Brèche dents, il crache à -distance, en soulevant à peine les lèvres.)</p> - -<p>— Et ta tante, que j'ai vue une fois, tu l'aimes?</p> - -<p>Hochement négatif.</p> - -<p>— A' m' bat.</p> - -<p>— Et ta grande sœur?</p> - -<p>Même jeu.</p> - -<p>— A' m' bat.</p> - -<p>Il crachote froidement, d'un air de millionnaire -qui regrette mais ne saurait vous accorder ce que -vous demandez.</p> - -<p>— Et ton père?</p> - -<p>— Y bat maman… il lui jette les assiettes à la tête, -elle lui rejette les morceaux.</p> - -<p>— Et moi, tu ne m'aimes pas non plus?</p> - -<p>Silence. Il crache moins loin. Puis, un signe furtif, -entre nous deux seulement, indiquant que, tout de -même, il a un sentiment pour moi.</p> - -<p>— Tu m'aimes parce que je te donne des bonbons?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Parce que je t'apporte ta gamelle, je te débarbouille?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Pourquoi alors?</p> - -<p>Il me regarde, mécontent, rechigné, puis, les -paupières baissées, il dit sans amabilité :</p> - -<p>— Parce que y a des images dans tes yeux.</p> - -<hr /> - - -<p>J'y pense maintenant, ce n'est pas bien dangereux -de prôner aux enfants la soumission et l'admiration -envers les parents indignes. Est-ce que Bonvalot -<i>coupe</i> dans les leçons sur les parents? Admettons, -mais nous voilà loin des bienfaits suprêmes de -l'école! Nous en sommes à plaider son innocuité.</p> - -<p>Certes, l'enfant ne tient pas grand compte des -conseils. Toutefois, dans le cas de contradiction -apparente, il s'empresse de choisir ; ayant entendu -ces deux exhortations : « Imite tes parents — Sois -sobre », si les parents se grisent, l'enfant aura soin -de ne considérer que l'exhortation à suivre l'exemple -familial.</p> - -<hr /> - - -<p>C'est drôle comme le froid m'empêche de suivre -droitement une seule idée. Je me tiens mal sur ma -<span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>, ma pensée transie verse à droite et à -gauche.</p> - -<p>J'ai écrit dernièrement qu'il fallait subordonner la -morale aux <i>faits</i> individuels ; eh bien, à ce propos — puisque -je ne peux pas me coucher, — je veux -exposer une opinion qui me tracasse depuis l'âge -de raison : je suis absolument révoltée de la façon -dont on attribue de la vertu aux gens — par rapport -à d'autres gens!</p> - -<p>Pourquoi dire que l'industriel gagnant 50.000 fr. -par an est <i>plus honnête</i> que le camelot affamé qui -a volé? pourquoi dire que Madame Prudhomme, -satisfaite en tous ses désirs, est <i>plus vertueuse</i> que -Mademoiselle Nana? <i>On n'en sait rien.</i> Pour pouvoir -comparer, il faudrait que le riche industriel, -que l'heureuse Mme Prudhomme se fussent -trouvés exactement dans les mêmes conditions de -besoin que le camelot et que Mlle Nana.</p> - -<p>L'évidence de mon assertion avoisine la puérilité. -Quand vous voyez deux personnes inconnues, l'une -barboter dans la rivière et se noyer, l'autre, sur la -berge, cheminer d'un pas assuré, vous ne dites pas : -cette personne qui marche si solidement ne se noierait -pas! Vous n'en savez rien ; vous constatez simplement -deux situations différentes.</p> - -<p>Pourquoi, lorsque vous voyez Madame Prudhomme -coudoyer Nana, déclarer que la première -est vertueuse? La vertu c'est de ne pas se noyer. -La dame n'a jamais barboté dans la misère, vous -ne savez pas si elle surnagerait.</p> - -<p>De même, il n'y a aucune honnêteté pour le capitaliste -à ne pas chiper une boîte de sardines à -l'étalage de Potin. Évidemment ce n'est pas répréhensible -d'être garanti du besoin, mais ce n'est pas -méritoire non plus. Disons que c'est neutre.</p> - -<p>Et la vertu c'est de l'action, que diable! Et je ne -connais pas d'invention plus intensément comique -au monde qu'un <i>jury d'honneur</i> composé de messieurs -bien nés, bien élevés, bien pourvus.</p> - -<p>Hum! Il n'est peut-être pas tout à fait <i>neutre</i>, -qu'une servante de sainte Catherine comme moi, -tranche si intelligemment de la vertu!</p> - -<hr /> - - -<p>5 février. — J'en étais sûre! Je passe mon temps -à confronter les leçons et la matière enfantine : -voyons si « ça colle »…</p> - -<p>Impossible de faire autrement ; j'ai beau avoir continuellement -des tout petits accrochés à mon tablier, -j'ai beau m'occuper d'eux très sincèrement, leur -répondre avec application, torchonner par-ci, éponger -par-là, — mon observation critique ne cesse pas.</p> - -<p>Que voulez-vous? Une telle beauté inonde l'atmosphère -quand maîtresses et élèves se comprennent -à plein et mélangent leurs effluves! Et il suffit -de rien pour épanouir l'innocence enfantine : des -histoires de petits animaux faibles… Et Louise -Cloutet (la Souris), les yeux diamantés, envoie son -âme en visite chez l'âme de la normalienne et reçoit -à son tour la même salutation.</p> - -<p>Mais il y a la contre-partie.</p> - -<p>Ce matin, dans la grande classe, c'étaient surtout -le dos, les épaules que j'observais ; quelles différences -dans les nuques! Adam concentre là sa force -et Gillon sa bêtise ; quelques petites filles montrent -déjà, sous leur natte, une pureté de marbre : Julia -Kasen, Irma Guépin, Léon Chéron et la Souris ont -la nuque archibrune et mince, mince!</p> - -<p>La normalienne donnait un simple exposé historique. -Superficiellement, tous les enfants avaient -l'air aussi absorbant, aussi bénéficiant ; mais à fixer -mon attention, je voyais les phrases tomber différemment -sur eux ; un dépit irrésistible me crispait : -cette forme de parole ne s'adapte pas à cette forme -de tête…</p> - -<p>Quel malheur, quand la normalienne ne pénètre -pas dans les ténèbres des petites intelligences, ou -quand elle ouvre aux enfants un aspect trop compliqué -de son intelligence, à elle! On croirait voir -quelqu'un offrir de bonne foi des couleurs à un aveugle -et attendre qu'il choisisse.</p> - -<hr /> - - -<p>Ma solide complexion de Parisienne « mollit » -singulièrement.</p> - -<p>Le délégué cantonal a chaperonné une nouvelle -dame patronnesse, une grosse vieille en deuil, à -qui l'on a présenté le personnel, y compris les femmes -de service.</p> - -<p>M. Libois s'est fendu d'un petit discours sur les -mérites de chacune : très dévouée Madame la directrice, -très dévouées, Mlle Bord, Mme Galant, -Mme Paulin.</p> - -<p>Pourquoi ai-je rougi comme une imbécile quand -mon tour est venu? Et pourquoi <i>l'autre</i> — imbécile -aussi, — qui était souriant sans solennité, pour dire -les mérites de ces dames, — a-t-il semblé plus sérieux… -pourquoi s'est-il dispensé de me regarder?</p> - -<p>— Et enfin Mlle Rose, dont vous… dont les soins -maternels n'ont pas moins d'importance…</p> - -<p>D'ailleurs, rien d'anormal ; autrement, Mme Paulin -n'aurait pas manqué de le remarquer.</p> - -<p>Pourquoi suis-je allée pleurer dans la cour?</p> - -<p>Il ne faut s'en prendre à personne ; je traverse -une crise. N'ai-je pas déjà pleuré hier, à propos -d'un petit nouveau? Sa mère venait le chercher ; il -a hésité comme s'il ne disposait que d'un baiser, il -allait me le donner, vite il l'a donné à sa mère. Je -suis restée la tête basse…</p> - -<p>A la vérité, j'ai attrapé un tourment jaloux à voir -tous ces enfants des autres, à voir tous ces gens qui -possèdent des enfants. Je voudrais <i>posséder</i> aussi.</p> - -<p>Le mal est plus grave que l'on ne croirait ; je -n'ose l'avouer : « J'ai fait un nid! » J'ai disposé un -coin dans ma chambre pour recueillir d'aventure un -enfant abandonné… j'arrange des bouts de chiffons… -Un précédent existe, juste dans la famille ; -mon oncle a longtemps gardé une vieille tourterelle -apprivoisée qui couvait un œuf en bois, à repriser -les bas…</p> - -<hr /> - - -<p>J'ai signalé une espèce très commune dans les -quartiers pauvres : des enfants à visage pointu, -front pointu, nez pointu, menton pointu ; comme -si, à pleine main, on en avait pincé la cire blette. -Ah oui, la cire! Car on ne peut guère nommer -chair cette substance décolorée, creuse, où transparaissent -quelques veines ténues, bleuâtres. Et ces -visages d'enfants n'expriment que l'incapacité ; leur -seul caractère, c'est la laideur, même pas excessive. -Voilà une régénérescence qui s'impose!</p> - -<p>La voyez-vous, grandie, cette élève à figure -pointue? appelez-la Berthe Cadeau, ou Gabrielle -Fumet : une couturière osseuse et graillonnante, -au long nez pointillé comme ses doigts, dédaignée -par la débauche même ; tenez, elle habite là, sur mon -palier, dans la chambre voisine de la mienne : une -pauvre assassinée, n'ayant jamais rien osé, dont le -masque hébété s'effraye lorsqu'on parle du mieux -à revendiquer.</p> - -<p>Eh bien, en guise de régénérescence par l'école, -écoutez la leçon d'inertie, de routine, qui s'abat sur -les nuques molles.</p> - -<p>« L'ambition punie. — Il y avait une fois, dans en -colombier, deux pigeons qui s'aimaient beaucoup ; -ils allaient chercher du grain dans l'aire du fermier -et se désaltéraient dans l'onde pure d'une fontaine. -On entendait le murmure de ces heureux pigeons et -leur vie était délicieuse. Mais, hélas! l'un d'eux se -dégoûta des plaisirs d'une vie tranquille. Il se laissa -séduire par une folle ambition et livra son esprit aux -projets de la politique. Le voilà qui abandonne son -vieil ami. Il part du côté du Levant. Il voit des -pigeons qui servent de courriers, il envie leur sort. -On le met bientôt dans leurs rangs. Il porte, attachées -à son pied, les lettres d'un pacha et fait au moins -trente lieues par jour.</p> - -<p>« Mais un jour, le Grand Seigneur soupçonnant -le pacha d'infidélité voulut savoir ce que contenaient -les lettres. Une flèche tirée perce le pauvre -pigeon et il tombe ensanglanté. Pendant qu'on lui -ôte les lettres pour les lire, il expire plein de douleur, -condamnant son ambition et regrettant le doux -repos de son colombier où il pouvait vivre en sûreté -avec son ami. Que d'hommes ressemblent à ce -pigeon! Ils dédaignent le bonheur qu'ils ont sous -la main, pour courir après un bonheur qui, toujours, -leur échappe. »</p> - -<p>Il faut voir, dis-je, cet enseignement s'appesantir -sur la misère des chairs étiolées et des tabliers -rapiécés!</p> - -<hr /> - - -<p>Et l'histoire d'une petite curieuse :</p> - -<p>« Berthe a un très grand défaut : elle est d'une -curiosité incroyable, elle veut tout entendre, tout -savoir, toucher à tout. Quand elle marche dans la -rue, sa tête ressemble à une girouette, elle ne cesse -de tourner! Elle veut suivre ce qui se passe à droite, -à gauche, devant, derrière. Si deux personnes -causent ensemble, elle tâche d'entendre ce qu'elles -disent. Sa mère a honte de l'emmener en visite, -parce que, en arrivant, elle inspecte la pièce où -elle est et regarde les objets les uns après les -autres. Elle ouvre les tiroirs pour palper ce qu'ils -renferment. Elle feuillette librement les livres qui -sont sur la table! Un jour, elle s'est permis d'ouvrir -une boîte qui appartenait à un collectionneur d'insectes ; -dans cette boîte, il avait renfermé un -énorme bourdon à corps velu ; l'affreux insecte -armé de son dard a sauté à la figure de la petite -curieuse. »</p> - -<hr /> - - -<p>Où en est mon drame dans tout cela? Je devais -enregistrer les améliorations de cette année décisive, -en voilà un tiers d'écoulé : quoi d'amélioré -chez Gabrielle Fumet, chez Bonvalot, chez la petite -Doré? Je note de l'assouplissement, de la discipline, -de la mécanisation ; certes, les rangs manœuvrent de -mieux en mieux pour la conduite aux cabinets, -pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur -les inconvénients de la turbulence, de l'impétuosité, -de la vivacité semblent avoir porté leurs fruits… Je -me demande si l'école n'a pas pour principal effet -de rendre convenable, polie, résignée, la misère -physique et morale? Habile résultat, certes, à un -point de vue spécial… mais enfin je croyais que -l'on devait redresser, développer, armer cette -enfance inférieure?</p> - -<p>Allons, tout le monde ensemble : le salut — puis -les mains au dos… Ah! la belle uniformité!</p> - -<p>La pauvreté, le vice, la maladie ont enfanté ; la -misère humaine a enfanté, elle vous envoie sa -progéniture, avec des supplications… Vous rangez -par grandeur, par grosseur, par âge, vous dites : soyez -bien sages, ne bougez pas! Puis : exécutez -bien tous le même mouvement, attention!</p> - -<p>Et l'alcoolisme, la tuberculose, la fringale, la -névrose, le rachitisme contorsionnent en chœur le -même simulacre!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ainsi, font, font, font, les petites marionnettes!…</div> -</div> - -<hr /> - - -<p>7 février. — Ma mauvaise chance s'accentue. -Décidément je ne trouve plus de justice nulle part! -Ne me semble-t-il pas que les punitions infligées -aux enfants manquent trop cruellement de mesure!</p> - -<p>Enfin que l'on réfléchisse : la même punition est -bénigne ou monstrueuse selon la <i>sensibilité</i> et la -<i>condition</i> de l'enfant. Ici encore, avant de sentencier, -il faudrait envisager la monographie des -administrés.</p> - -<p>Parbleu! cette étude individuelle est impossible -et l'éternel résultat se produit : les peccadilles sont -terriblement châtiées, les grosses fautes sont presque -exonérées. (Ces dernières appartiennent aux -enfants <i>qui ont de l'estomac</i> et qui digèrent facilement -les fortes réprimandes, les premières sont le -fait des délicats, émotionnés par des riens.) Je ne -demande pas la punition proportionnelle des grosses -fautes, je souhaite la décharge des peccadilles.</p> - -<p>A la récréation de ce matin, j'ai observé un petit -nouveau qui, nécessairement, avait la sensation -d'être perdu dans l'école étrangère, — pour avoir -retiré sa ceinture, on l'a mis, selon l'usage, en -pénitence, cinq minutes, contre le mur de la cour, -face au marronnier, en lui disant : « Tu vas rester -là <i>tout seul</i>, personne ne s'occupe plus de toi. » -Punition excessive parce que l'enfant était nouveau. -Pendant quelques instants il a connu l'infini désespoir -de l'abandon total. Contre son mur, il -faisait penser à un aveugle, à un asphyxié : il -tâtait le vide à mains tremblantes, il ouvrait le bec, -palpitait, affolé d'<i>être tout seul</i>. Sait-on combien -un enfant se laisse suggestionner? Combien son -imagination le peut halluciner? Les désolations -sans cause sont peut-être les plus atroces.</p> - -<p>Mme Galant détient le record des punitions -regrettables. C'est une maîtresse fanatiquement -dévouée à l'enseignement ( — je ne dis pas dévouée -aux enfants) — elle emploie une pédagogie de dévote : -implacable, sans pardon. Quand elle a annoncé -une punition, elle s'en souvient, fût-ce trois jours -après, et elle possède cette extraordinaire faculté de -pouvoir sévir comme cela, <i>à froid</i>.</p> - -<p>Beaucoup d'élèves ont la terreur du sergent de -ville, du commissaire. Ces croquemitaines lui -servent trop fréquemment, — sans discernement.</p> - -<p>J'ai pris des informations, moi. Parbleu! ces -enfants ont pour parents des camelots, des marchands -des quatre-saisons, des ambulants, continuellement -pourchassés et saisis par la police! Les -enfants ont de naissance, ils ont par habitude, ils -ont dans le sang, dans l'estomac, l'effroi du sergent -de ville ; ils savent des exemples terrifiants de -désastres causés par les « agents ».</p> - -<p>Ce soir, au moment de la sortie de quatre heures, -dans le préau, Mme Galant s'est tout à coup faite -sévère :</p> - -<p>— S'il te plaît, Kliner, j'ai promis avant-hier de -te conduire chez le commissaire ; arrive un peu -avec moi, mon bonhomme.</p> - -<p>J'ai vu la mort passer sur le visage de Kliner ; ses -yeux se sont retournés d'ans un horrible strabisme. -On ne soupçonne pas la quantité d'épouvante que -peut contenir la carcasse d'un enfant de cinq ans.</p> - -<p>Évidemment Mme Galant ne calcule pas ses -effets : c'est de la chance, quoi!</p> - -<p>Mais, assez de couleur sombre, j'avoue qu'il est -bon, parfois, de ne pas tenir compte de la situation -de chacun ; par exemple, chez nous, on ne constate -pas de préférence injuste, pas de traitement -selon que les enfants paraissent être de famille -plus ou moins aisée (imperfection fréquente des -établissements privés, des écoles payantes). La -pitié même se manifeste modérément et j'approuve : -c'est souvent griffer la misère que de la plaindre, -ouvertement.</p> - -<p>Certes, la gentillesse de visage et d'allure exerce -son attirance, mais je l'affirme, on lâche les cajoleries -instinctivement, sans idée de rang. Et, par -contre, on surmonte, on déguise la répulsion de la -laideur.</p> - -<p>Je vois la normalienne mettre une application -vraiment généreuse à traiter les affreux — Vidal, -Richard — <i>comme les autres</i>, comme s'il n'existait -aucune différence entre eux et les plus agréables, -ce qui, — vis-à-vis des camarades — est bien plus -charitable que de témoigner de la compassion.</p> - -<p>— Voyons, quelqu'un de solide pour reporter la -pelle à Rose? Mais oui, Vidal.</p> - -<p>Je le certifie : le front superbe de Mademoiselle -jure à la face du ciel que Vidal le bossu, — crapaud -et oiseau mutilé — est aussi solide qu'Adam. -Je certifie que Vidal, sa pelle à la main, a conscience -d'être pareil à tous. Et il y a ce sublime : -personne ne rit! Mademoiselle impose ses propres -yeux à toute la classe, Mademoiselle délègue sa -propre beauté à Vidal.</p> - -<p>A propos de beauté, demandez le grand événement -du jour! la grande découverte de ces dames : « Notre -délégué <i>se néglige</i>! »</p> - -<p>Ces dames n'ont plus d'autre sujet de conversation. -Pensez donc : après trois ans de chapeau -de forme et de pardessus ultra chic, M. le délégué -est apparu avec un simple « melon » et une espèce -de <i lang="en" xml:lang="en">cover-coat</i>! Littéralement, son élégance a descendu -de plusieurs crans!</p> - -<p>Ces dames ne subissent plus si fort le prestige -autoritaire de M. le délégué. Je ne suis pas faite -comme tout le monde, moi : j'oserais plutôt moins -le regarder maintenant.</p> - -<hr /> - - -<p>Pour en revenir au problème des punitions, je -voudrais les remplacer par du raisonnement et de -l'explication : « Tu as fait cela, c'est mal, je vais -t'expliquer pourquoi. Écoutez, vous autres, pourquoi -votre camarade a mal agi. »</p> - -<p>La pédagogie officielle prône chaleureusement ce -système. Mais où trouver le temps, le moyen, avec -soixante enfants par maîtresse?</p> - -<p>Et puis, encore, ce procédé est si dangereux -quand on ignore la condition des élèves.</p> - -<p>Hier matin, aussitôt l'appel terminé, dans la -classe, la normalienne à son bureau, le visage -composé, annonce d'une voix caustique :</p> - -<p>— Je vais vous raconter une histoire de -Mlle Brouillon.</p> - -<p>Toutes les têtes se tournent vers Hélène Leblanc.</p> - -<p>— Mlle Brouillon, une grande fille de six ans, -habille sa petite sœur. Savez-vous comment? Elle -lui a mis des chaussettes dépareillées! Voilà trois -jours aussi, que Mlle Brouillon néglige de faire -recoudre les boutons à son tablier.</p> - -<p>Moi qui suis allée reconduire les deux petites -Leblanc oubliées récemment à l'école, je connais -une autre histoire. Leur mère a filé, voilà quatre -jours, abandonnant mari et enfants, emportant pêle-mêle -une partie du linge ; si bien que beaucoup de -pièces se trouvent dépareillées, notamment des -chaussettes, — et que les boutons de tablier restent -décousus.</p> - -<p>Accablée sous le regard de la classe, Mlle Brouillon -se durcit, dans le sentiment du blâme immérité.</p> - -<p>Et il y a sa voisine, Léonie Gras, — l'air pas bête et -pas commode, — qui sait la fugue de la mère et qui -fixe de singuliers yeux récriminateurs sur la maîtresse.</p> - -<p>Oh! Oh! Mademoiselle la normalienne, prenez -garde au sentiment de la justice aussi bien chez -l'enfant réprimandé que chez l'enfant témoin!</p> - -<p>Pensez donc! La logique sentimentale détermine -la personnalité présente et future : dès les premiers -ans, l'enfant se fait une base de « justice possible » -sur laquelle il appuiera toute sa vie ; et de la justice -rendue à lui-même, il dégage sa propre dette de -bonté.</p> - -<p>Analysez Mlle Brouillon, le front contracté, les -yeux sombres, la bouche serrée : sa faculté de comparer -travaille, cristallise, forme du définitif. Prenez -garde! Sous l'influence de votre admonestation -malavisée, Mlle Brouillon va fausser sa conscience.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans la plupart des cas, je crois que l'exemple -du mal serait moins dangereux sans le soulignement -de la punition. Celle-ci ne garantit pas l'avenir, -elle n'intimide que les inoffensifs, tandis qu'elle -donne de l'intérêt au mal. Infailliblement les enfants -sont fiers d'un camarade coupable d'une action « à -suite répressive ».</p> - -<p>Un jour, Monsieur l'inspecteur primaire arrive à -onze heures, une partie des enfants étant en rang, -dans le préau, prêts à partir déjeuner. L'inspecteur, -c'est le chef suprême devant lequel les adjointes, la -directrice même, bégaient et tremblent : si un enfant -se tient de travers devant Monsieur l'inspecteur, -ces dames se croient perdues. A l'aspect d'un tel -personnage, les élèves devaient donc saluer de la -main, militairement, et se redresser le plus correctement -possible. Pendant l'instant où les maîtresses -présentent leurs propres civilités, Adam, — toujours -écouté, — fait un signe, lance un ordre : « Les bérets -sur les têtes et les mains dans les poches! »</p> - -<p>La directrice, Madame Galant, Mademoiselle en -ont pleuré.</p> - -<p>La punition d'Adam a été le retrait de tous ses -bons points, l'interdiction partielle de jeu et de -travail en commun pendant plusieurs jours.</p> - -<p>Mais ensuite, il fallait entendre les gamins fanfarer -devant les absents, devant les aînés de l'école -primaire :</p> - -<p>— Adam a rendu tous ses bons points! Il ne -jouera pas, il n'écrira pas pendant une semaine!</p> - -<p>Traduction : « Hein! Adam est épatant! et, par -conséquent, nous, ses camarades, sommes épatants. »</p> - -<p>Adam n'a pas eu un moment de honte devant les -copains ; il se sent soutenu. Toute punition éveille -la solidarité latente. Et, chez les enfants, fonctionne -puissamment l'instinct coaliseur des êtres de même -espèce, de même faiblesse. Devant le châtiment les -bons élèves même reconnaissent qu'il y a un -ennemi commun : le maître.</p> - -<hr /> - - -<p>Je prêche le discernement dans les réprimandes. -Comme si l'autorité n'était pas l'injustice même, -comme si, investi d'un pouvoir, chacun n'était pas -porté irrésistiblement à abuser de sa force, à sévir -d'autant plus cruellement que le prétexte est inexistant -et que le patient est sans défense!</p> - -<p>Eh bien, J'ai une confession, à faire, moi, la bonne -âme, la compatissante, la raisonneuse et la sensible. -On verra comme cela me va bien de critiquer -autrui.</p> - -<p>Il est très contrariant pour la femme de service -que les parents tardent à venir chercher les enfants, -le soir : tant qu'il reste un élève, elle ne peut pas -terminer son ouvrage, elle ne peut ni balayer le -préau, ni vider les poêles. Or le fait susceptible -par excellence de décider une mère à être plus diligente, -c'est de trouver son enfant pleurant. On n'a -pas le droit de dire aux parents : « Vous venez trop -tard, cela nous gêne », mais on délaisse l'enfant, on -lui tourne le dos, on ne lui répond pas ; il pleure, -on n'essaie pas de le consoler, puis, quand la mère -arrive, on s'écrie avec une hypocrite sollicitude :</p> - -<p>— Mais oui, madame, ce pauvre bébé s'ennuie… -Voilà un temps infini qu'il est tout seul, le dernier.</p> - -<p>Mon bon cœur a quelquefois admis ce charmant -procédé. Mais j'ai mieux osé ce soir.</p> - -<p>J'étais horriblement fatiguée : depuis cinq heures -et demie, ce matin, je m'étais assise tout juste un -quart d'heure pour déjeuner. Un lutteur, un fort de -la halle, un hercule qui s'enorgueillit des fardeaux -soulevés, ne se doute pas des reins héroïques qu'il -faut avoir pour se baisser cinq cents fois devant -des enfants… Et les seaux de charbon à trimballer!… -Les vendeuses de magasin ont le droit de s'asseoir pendant -les accalmies, les bonnes ont la chance -d'avoir des légumes à éplucher ; le métier de femme -de service est plus actif. Je ne suis pas assez « charpentée », -estime Madame Paulin, — je n'ai pas -assez travaillé dans ma jeunesse.</p> - -<p>Ce soir aussi, j'avais mon spleen : il avait fait -une après-midi splendide, avec un soleil de fiançailles -et des souffles d'air moite ensorcelants, et -l'école sentait la prison, le local étranger à la vie… -et mes mains couturées, corrodées de crasse étaient -si laides sur mon tablier taché… Et je regrettais -de tant maigrir ; le dégraissement ne m'embellit -pas, fichtre! je n'ai plus besoin de me composer -une coiffure vieillissante : la mère Guittard, qui a -bien quarante-cinq ans, m'a dit en montrant Louise :</p> - -<p>— Son père a encore mangé la moitié de sa -paie! Ça ne vous étonne pas? <i>A nos âges</i> on est -fixé sur la rosserie des hommes, pas vrai?</p> - -<p>Toutes sortes de circonstances contribuaient à -me mal disposer.</p> - -<p>Mme Paulin m'avait agacée au suprême degré :</p> - -<p>— Dites donc, Rose, ces dames ont bien raison : -<i>il</i> se néglige! <i>il</i> ne met plus de gants.</p> - -<p>— En quoi cela peut-il nous intéresser? je ne -comprends pas cette manie de s'occuper de l'extérieur -des gens. M. Libois ne met plus de gants -pour entrer dans l'école des Plâtriers, la belle -prouesse! Ça lui fait un ridicule de moins.</p> - -<p>Jamais je n'avais parlé à Mme Paulin sur un ton -aussi insolent. La pauvre excellente femme, un -soufflet n'aurait pas autrement fait jaillir ses larmes.</p> - -<p>Je me suis excusée ensuite : une fatigue de tête, -le bruit des classes… il y a des moments où il ne -faudrait pas s'occuper de moi ; les paroles me -crispent sans même que je les comprenne.</p> - -<p>Là-dessus, passée l'heure réglementaire, Tricot -restait à m'embarrasser.</p> - -<p>Il ne songeait nullement à pleurer : l'impossible -tâche de rattacher les ficelles de ses souliers en -décomposition l'absorbait complètement. Sans -doute pensait-il à la neige fondue, à la boue glaciale -dont le quartier ne se nettoie pas depuis un -mois.</p> - -<p>Tricot est un des plus marmiteux : on dirait que -ses vêtements ont séjourné un temps déraisonnable -dans la Seine ; il a une face de vieille femme de -bureau de bienfaisance, et des vilains cheveux « en -tête de loup. »</p> - -<p>Alors, je ne sais pourquoi, un irrésistible besoin -m'a prise de le tourmenter.</p> - -<p>— Ma foi, puisqu'on ne vient pas te chercher, je -vais éteindre le gaz et t'enfermer là, seul, toute la -nuit.</p> - -<p>Sursaut d'épouvante de l'enfant.</p> - -<p>Écroulée sur un banc, en face de lui, j'ajoute, la -voix dure :</p> - -<p>— Tu comprends, ça ne m'amuse pas de poser là -pour toi.</p> - -<p>Des mains qui se précipitent, battent l'air, implorantes ; -un bégaiement :</p> - -<p>— Ma… ma… maman va venir tout de suite… -attends encore un peu… tiens, écoute, on l'entend -qui marche.</p> - -<p>— Non, non, je ne veux pas attendre.</p> - -<p>Tricot quitte son banc ; piétinement affolé.</p> - -<p>— Si, si… écoute, elle est arrêtée à la porte qui -parle…</p> - -<p>De vagues roulements de voitures traversent le -silence.</p> - -<p>(Il lève l'index et tâche de me « donner le -change » : Ah… ah…)</p> - -<p>— Non!</p> - -<p>Je sors un trousseau de clés de ma poche.</p> - -<p>Le menton de vieille femme danse et les yeux -extravagants m'enveloppent tout entière pour -m'empêcher de fuir.</p> - -<p>— Je… je te raconterai une histoire, veux-tu? Je -te raconterai la fête de Ménilmontant ; pendant ce -temps-là, maman arrivera.</p> - -<p>— Non…</p> - -<p>— Dimanche, je t'emmènerai à la fête. Tu verras -les manèges de cochons, il y en a de gros comme -un cheval… et des noirs… mais les blancs sont -bien plus drôles, avec la queue en ficelle… et tu -sais… la tête remue pour de vrai!</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>Et je me lève.</p> - -<p>Alors Tricot s'élance, s'accroche à mon tablier -et, pleurant, les yeux hagards, cherchant mes yeux -pour les fasciner, il parle d'une modulation rapide -et caressante, avec toute la persuasion d'une grande -personne qui veut embobiner un bébé :</p> - -<p>— Si tu veux me garder encore, je te mènerai -voir où qu'on vend des gâteaux… tu sentiras -comme ça sent bon… tu verras qu'on met du sucre -dessus avec une boîte à sel… tu verras…</p> - -<p>J'éteins le bec de gaz au-dessus de ma tête et je -me moque :</p> - -<p>— Tu verras… tu sentiras… en v'là un beau -régal.</p> - -<p>Alors, éperdu, Tricot arrache de ses entrailles le -cri suprême :</p> - -<p>— Je t'apporterai un sou!</p> - -<p>Il a bien fallu que j'éclate de rire pour ne pas -éclater en sanglots.</p> - -<p>— Voyons, tu ne devines pas que je plaisante? -Je ne m'en vais pas… tu sais bien qu'il faut encore -que je balaie.</p> - -<p>Tricot a été un moment avant de se remettre, haletant, -regardant le parquet sali. Tout de même, il -m'a fait rasseoir et il s'est planté debout contre mes -genoux, les mains dessus, pour que je ne me relève -pas ; il a essuyé ma joue mouillée avec le coin de -son tablier et — tout de même — pour plus de sûreté, -il a tenu à me distraire en me racontant « Le -petit garçon qui était tombé dans un puits ».</p> - -<p>Le gaz fait : chuutt ; là-bas, le lavabo, le calorifère, -les patères au mur. Un grand silence ; le -mobilier scolaire même semble attentif. Tricot me -cajole avec de bons yeux de grand'mère ; il a une -gentille petite voix simple. J'écoute, en mordillant -mon pouce, les paupières baissées.</p> - -<p>« C'était un <i>autre</i> petit garçon qui avait été <i>bien -plus méchant que ça encore</i>. Sa maman l'avait envoyé -faire une commission et il était tombé dans le -puits en se penchant trop pour tâcher de voir des -poissons. On lui avait pourtant assez défendu de se -pencher là… Au fond du puits, il avait de l'eau -jusqu'au menton et il appelait : « Maman! Maman! » -parce qu'il avait peur là tout seul.</p> - -<p>« Mais sa maman n'entendait pas parce qu'elle -était occupée à causer avec la fruitière, puis après -avec la mercière, puis après avec l'épicière du -coin.</p> - -<p>« Heureusement un monsieur passe et il demande :</p> - -<p>— « Qu'est-ce qu'il y a pour crier comme ça?</p> - -<p>— « C'est moi <i>qu'es</i> dans le puits :</p> - -<p>« Alors le monsieur fait descendre le seau et dit : Assieds-toi -dedans. Il tire sur la corde et il remonte -le seau qui n'était pas rempli qu'avec de l'eau, puisque -le petit garçon était dedans.</p> - -<p>« Et le petit garçon sort du seau et il se secoue -comme un chien baigné, en envoyant des gouttes -tout autour.</p> - -<p>« V'là justement sa mère qui arrive. Elle croit -que c'est le monsieur qui a poussé son petit garçon -dans le puits et elle se met en colère, parce que ça -abîme joliment les effets et les souliers d'être trempés -comme ça.</p> - -<p>« Et elle dit au monsieur que c'était pas malin de -faire un tour pareil à un enfant pour qu'après il -soit rossé par sa mère. Et elle voulait sauter après -la barbe du monsieur. Mais il a expliqué que c'était -lui, au contraire, qui avait retiré le petit garçon du -puits.</p> - -<p>« Alors la maman a dit au petit garçon :</p> - -<p>— « Attends un peu, tu vas me le payer!</p> - -<p>« Et comme il faisait un froid de chien, que tous -les ruisseaux étaient gelés, la maman a invité le -monsieur à entrer chez le marchand de vin et à -prendre un verre, histoire de causer un peu. Pendant -ce temps-là, le petit garçon était sur le trottoir, -derrière la porte, qui égouttait, en attendant de recevoir -sa volée. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>C'est sûrement par accident que j'ai voulu faire -souffrir Tricot.</p> - -<p>Du reste, il a compris que je n'étais pas foncièrement -mauvaise, que j'avais plutôt besoin d'être -traitée par la douceur et il ne me tient pas rancune : -quand je passe, mon torchon à la main, -tirant mes épaules de manœuvre, il me considère -avec sollicitude et il réfléchit avec la même gravité -que devant l'état de purée de ses chaussures.</p> - -<p>Je dois même dire, à mon avantage, que mon -intimité augmente avec les élèves. Dame! ma -finesse s'applique à ne rien négliger. Tout en -acceptant l'importance des grandes personnes, l'enfant -veut qu'on ait égard à sa personnalité ; il faut -s'occuper de ses affaires, le prendre au sérieux, -montrer qu'on le connaît.</p> - -<p>Ma popularité s'établira solidement à la longue, -parce que je suis en bons termes avec les têtes principales -qui attirent et conduisent des groupes. Ces -chefs, je m'adresse à eux ; en quelque sorte, je leur -demande des nouvelles de la corporation.</p> - -<p>— Ça va-t-il le métro? (On joue beaucoup au -Métropolitain.)</p> - -<p>Ou bien :</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'on fait, le soir, quand papa ou -maman n'est pas rentré à huit, neuf heures?</p> - -<p>— On va voir au poste qu'est-ce qui a bien pu -arriver.</p> - -<p>Je prouve ma bonne volonté à m'instruire par -une moue patiente, amusée ou consternée ; on ne -peut douter que les questions corporatives m'intéressent -réellement. Il ne s'agit pas d'un vain bavardage : -on me répond posément.</p> - -<p>Lorsque la directrice est en conférence avec une -personne officielle, dans son cabinet, il faut du -silence à tout prix. La normalienne envoie trois ou -quatre de ses élèves (généralement Richard, Léon -Chéron, Irma Guépin), pour m'aider à occuper -sans bruit les tout petits. Nous distribuons — sur -les genoux, dans le creux du tablier, — des tuyaux -de paille coupés menu de la dimension d'un grain -de blé et des bouts de fil ; nous montrons à faire des -bagues, des chaînes de montre, des bracelets. La -coquetterie séduit même les mioches de deux ans ; -tous s'appliquent, — à langue tirée. Voici de la -tranquillité pour une heure.</p> - -<p>Moi et mes aides, nous n'avons qu'à veiller à ce -qu'ils n'avalent pas leur fil ou leurs pailles. Alors, -face à l'atelier, nous causons choses sérieuses. -Irma, les mains dans ses poches de tablier, riante, -rengorgée, pérore à son gré :</p> - -<p>— Une fois que maman <i>s'avait</i> disputé avec sa -patronne, j'ai été au poste avec mon petit frère -Mimile dans les bras ; il braillait tellement pour -téter, que le brigadier a renvoyé maman tout de -suite. Maintenant que Mimile ne tette plus, puisqu'il -est mort, Madame Chartier me prête sa petite -Lisette pour aller chercher maman au poste, mais -Lisette pleure pas assez fort, rapport qu'elle est -née à sept mois, qu'on dit, alors je suis obligée de -la pincer…</p> - -<p>Richard, philosophe, intervient avec ce talent -qu'ont certains enfants de répéter et de prendre à -leur compte les dires des grandes personnes :</p> - -<p>— C'est le monde renversé, c'te patronne-là : -c'est elle qui se pique le nez et qui cherche des -raisons aux ouvrières!</p> - -<p>Irma, contrariée, mais n'y pouvant rien : Oui, -c'est le monde renversé!</p> - -<p>Léon Chéron ne bavarde pas ; il court de ci, de là, -ramasser les pailles qui roulent.</p> - -<p>Moi : Les jours allongent, on peut jouer le soir -dans la rue ; avez-vous recommencé le traîneau?</p> - -<p>Richard. — Le traîneau de Kliner est cassé, y a -une roulette qu'est tombée dans l'égout, faudrait la -remplacer par une roulette de lit. J'ai essayé d'en -enlever une au lit à maman, j'ai pas pu… Mais, de -ce moment c'est la guerre entre les Plâtriers et les -Panoyaux, parce que les <i>ceusses</i> de l'école des -Panoyaux ont <i>chiné</i> nos croix qui sont pas si belles -qu'à eux… Dimanche, on les attend su'le tas -d'sable du boulevard…</p> - -<p>Aujourd'hui, avant le déjeuner, j'ai regardé dans -le panier de Gabrielle Fumet. Il ne contenait rien, — selon -l'habitude. Quelques autres paniers se -promènent ainsi, toujours vides. J'ai interrogé là-dessus, -d'un air détaché, aimable, la Souris qui est -à la tête d'un groupe auquel se rattache Gabrielle -Fumet. J'ai appris, — d'un regard large, ironique à -peine, qui a mesuré ma triste ignorance et qui lui a -pardonné, — j'ai appris que l'on apporte son panier -vide par convenance, par respect humain, pour ne -pas choquer le monde. On ne montre pas son derrière -dans la rue, ni dans l'école, n'est-ce pas? Eh -bien, on ne montre pas non plus sa débine.</p> - -<p>Sur la question du pain, les enfants sont d'une -sévérité tragique, il ne faut pas badiner avec cela.</p> - -<p>Je me rappelle que la normalienne s'est fait -« moucher » une fois ; elle n'y reviendra plus.</p> - -<p>Elle surveillait le déjeuner.</p> - -<p>Léonie Gras, à un bout de table, mangeait sans pain.</p> - -<p>Mademoiselle, très affable, mais en même temps -très déesse, demanda d'un ton trop négligent :</p> - -<p>— Tiens, toi, pourquoi n'as-tu pas de tartine?</p> - -<p>Léonie présente son masque extraordinairement -creusé, expérimenté. Un temps : un regard rigide, -pointu, dans les yeux de la normalienne. Puis une -phrase à mots froids, détachés, qui font remuer la -maigreur et le douloureux des joues :</p> - -<p>— Il a plu toute la soirée.</p> - -<p>Ce renseignement jeté à la normalienne — de -quelle hauteur de misère! — contenait la plus sanglante -protestation :</p> - -<p>« Vous vous moquez pas mal qu'il pleuve, -vous qui gagnez votre pain, à l'abri, le jour… -Pourtant, il faudrait réfléchir que le mauvais temps -a de l'importance pour d'autres… et vous devriez -faire attention à vos paroles ; tout le monde ne -peut pas être « Mademoiselle » et enseigner la -morale en costume noir, sans se crotter.</p> - -<p>Moi, un seau d'eau glacée ne me serait pas autrement -descendu par tous les membres.</p> - -<p>La normalienne n'a pas insisté ; elle s'est détournée -inopinément vers Berthe Hochard, de qui -elle a redressé la serviette ; elle s'est éloignée.</p> - -<p>— Va, va, ma fille, me suis-je dit en moi-même ; -va préparer quelque belle leçon conforme au programme.</p> - -<p>Toute cette journée, elle m'a semblé porter avec -moins d'aisance son air habituel de virginité impérieuse. -Aurait-elle compris que son attribut de -Diane est un luxe, lequel, — comme tous les luxes — est -compensé par une misère correspondante et -qu'il ne faut pas, dans une satisfaction inconsidérée, -blesser les gens qui peinent pour vous.</p> - -<hr /> - - -<p>Encore à propos du pain. Je sais bien qu'une -femme de service ne peut se permettre d'avoir une -idée : les adjointes même doivent laisser à la -directrice le monopole de formuler des opinions -concernant l'école. Si une mesure inusitée paraît -s'imposer, les adjointes consultent naïvement, <i>inférieurement</i>, -de façon que l'initiative émane de -Madame. Mais enfin voyons (notre pain rassis, à -Mme Paulin et à moi, est insuffisant), ne pourrait-on -organiser « un service <span lang="la" xml:lang="la">ad hoc</span>? » Le matin, à -l'insu de quiconque, une main discrète glisserait -un trognon dans chaque panier vide.</p> - -<p>Nous regorgeons de dames patronnesses prêtes à -souscrire. Et le président de la délégation cantonale, -donc! En voilà un qui est disposé aux participations -généreuses. Il accompagne parfois M. Libois.</p> - -<p>Il a la manie des discours solennels et neufs, -toutes les classes réunies, dans le préau :</p> - -<p>— Mes enfants, <i>je suis été</i> petit comme vous…</p> - -<p>C'est un ancien entrepreneur enrichi. Je l'aime -bien ; il distribue des sous aux gamins qui le reconnaissent -dans la rue et nasillent tout au long, sans se -tromper :</p> - -<p>— Bonjour, m'sieu l'président de la délégation -cantonale!</p> - -<p>Il m'a interpellée une fois en me crochetant le -menton de son index :</p> - -<p>— Vous, la fille, si vous lâchez votre place, venez -me trouver! Vous avez l'air d'une bonne bougresse.</p> - -<p>Dieu me pardonne, j'ai vu rougir M. Libois. -D'ordinaire on s'émeut ainsi pour les gens auxquels -on tient de près. Par exemple, on rougit de voir son -père ridicule.</p> - -<p>M. Libois porte tant d'intérêt à M. le président de -la délégation!</p> - -<p>Je n'aurais jamais cru qu'une pourpre aussi -subite et aussi intense pût monter au visage d'un -homme.</p> - -<p>Tous les mois, la grosse dame patronnesse en deuil -apporte des sacs de bonbons. Il faut des gâteries -aux pauvres, d'accord. Mais la donatrice exagère : -une moitié de l'argent pourrait être appliquée à des -achats de pain ; le jour des bonbons je ne cesse de -dépoisser avec mon éponge les tout petits qui -ressemblent à des oiseaux pris dans la glu ; le sucre -vous colle partout, aux tables, aux bancs, aux portes.</p> - -<p>Et puis un fait notoire : dans un quartier besogneux, -les enfants sont plus privés de soupe que de -confiserie. Parfaitement ; il est de mode, par exemple, -de faire déjeuner un mioche avec un rogaton -douteux, une bribe insuffisante, mais de lui donner -deux sous pour acheter des bonbons. Une tartine de -saindoux et deux sous de pastilles de menthe — laisse-moi -t'embrasser, gros joufflu…</p> - -<hr /> - - -<p>On ne saurait imaginer la bizarrerie des parents -à Ménilmontant. Ainsi, l'on croit peut-être que la -majeure partie des enfants mangent à la cantine : il -est tellement avantageux pour eux de recevoir, -moyennant deux sous, une nourriture saine, abondante, -bien chaude l'hiver! La corrosive charcuterie -revient excessivement cher. Eh bien! il n'y a -pas la moitié des élèves qui déjeunent à l'école. -Soupçonne-t-on pourquoi? Parce que <i>c'est trop -d'aria</i> d'aménager le panier, c'est-à-dire d'y mettre -un chiffon de serviette, un morceau de pain et une -bouteille bouchée. <i>Même des indigents qui ont la -cantine gratuite n'en font pas profiter leurs -enfants!</i> c'est trop d'aria.</p> - -<p>Maintenant que je suis camarade avec beaucoup -de mères, j'essaie de les raisonner, sans avoir l'air -d'y toucher, dans nos jacasseries, en passant : mais -on ne remue pas la bêtise inerte, on ne remue pas -la misère déchue à l'état de masse croupissante.</p> - -<p>L'autre jour, je voyais Louise Guittard, piteuse, -famélique, sur le banc, dans le préau, attendant -qu'on vînt la chercher pour déjeuner. Enfin, à -midi et demi, sa mère arrive. Il tombait de la neige ; -sa gamine n'avait pas de coiffure.</p> - -<p>— Vous devriez la laisser déjeuner ici, dis-je ; -regardez, là-bas, ce réfectoire.</p> - -<p>Alors la mère, une femme avachie, aussi molle de -cerveau que de corps :</p> - -<p>— Ah! qu'est-ce que vous voulez? Le matin on n'en -finit pas… s'il fallait encore préparer un panier!…</p> - -<p>Au bout d'une demi-heure, Guittard est revenue -glacée, les yeux cernés, le nez rouge dans sa face -blême. Je ne sais quel ignoble repas elle avait fait, -mais elle fleurait le roquefort et la mauvaise -« vinasse ».</p> - -<p>Tout l'après-midi, à la dernière table de la -grande classe, elle m'a peinée : un hoquet affreux -soulevait ses dérisoires épaules pointues, projetait -son menton, déclenchait son gosier. La normalienne -discourait généreusement dans sa chaire ; -Guittard avait l'air de ne pouvoir absolument pas -avaler ses paroles.</p> - -<hr /> - - -<p>La mère Guittard ne mérite pas d'être admirée -comme une exception.</p> - -<p>La semaine dernière une femme amène un élève -nouveau : tablier blanc et tête malpropre.</p> - -<p>— Madame, dit la directrice, laissez l'enfant pour -aujourd'hui, mais nous n'acceptons pas de tablier -blanc, c'est sale tout de suite : si vous n'en avez pas -d'autres, je vous donnerai de l'étoffe pour en tailler -un noir ; et puis je vous prierai de faire couper les -cheveux et nettoyer la tête de l'enfant : j'ai des bons -gratuits à votre disposition.</p> - -<p>La mère déclare « qu'elle n'a pas besoin de tout -ça ». Le lendemain elle n'envoie pas l'enfant, le -surlendemain il arrive seul, à dix heures et tel que -le premier jour : tablier blanc déjà maculé, chevelure -en friche.</p> - -<p>— Rose, reconduisez cet enfant immédiatement et -dites que le règlement est formel : un tablier de -couleur et la tête propre ; rappelez que, si l'on veut, -cela ne coûte rien.</p> - -<p>La mère, occupée à moudre du café, tout -debout sur le palier, en compagnie d'une voisine, -lâcha le tiroir du moulin, par la violence de son -indignation. Elle avait laissé radoter la directrice ; -« jamais elle n'aurait cru possible une pareille prétention! » -Elle m'accabla d'invectives, attrapa son -enfant comme si elle l'arrachait à mes mains indignes -et me cria sa résolution sous le nez :</p> - -<p>— Ah bien! s'il faut tant d'histoires pour envoyer -un enfant à l'école, celui-ci n'ira pas! J'ai bien moins -de mal à le garder à la maison ; il jouera dans -l'escalier.</p> - -<p>Si un élève habitué à manger à la cantine n'apporte -pas ses deux sous, par hasard, on ne lui -refuse pas la gamelle, bien entendu. On fait crédit -très facilement ; la directrice sait même, en bonne -charité, oublier les dettes, le cas échéant ; mais elle -doit prendre garde qu'on n'abuse.</p> - -<p>Il arrive aux enfants de perdre leurs sous, mais -aussi, de temps en temps, l'un, l'autre succombe à -la tentation : il achète une toupie, des billes, n'importe -quoi.</p> - -<p>— Où sont tes deux sous?</p> - -<p>— Je sais pas.</p> - -<p>Il y aurait danger de se contenter de telles -réponses.</p> - -<p>Parfois, on est fort embarrassé :</p> - -<p>— Virginie, la cantine?</p> - -<p>— Madame, maman m'avait donné mes deux -sous, mais, en route, v'là papa qu'avait plus de -tabac, alors, il m'a dit : tu raconteras à l'école que -tu les as perdus.</p> - -<p>(Mes enfants ne mentez jamais : voilà, Virginie -ne ment pas.)</p> - -<p>(Mes enfants, vos parents sont parfaits : soyez tranquille, -Virginie a le fin sourire ; elle sait que son -papa est un malin, au-dessus de toutes les vérités.)</p> - -<p>Certains parents ont de l'amour-propre. Tant pis -pour l'estomac des enfants.</p> - -<p>Les deux petites Cadeau sont nourries à la cantine -dix jours de suite ; puis interruption : censément -elles vont déjeuner à la maison. C'est la fin de -quinzaine et l'on n'a plus quatre sous à leur donner -pour la cantine. Il suffirait d'un mot à la directrice -pour arranger les choses. Non ; le boulanger fournit -à crédit. Se tenant sagement par la main, les -deux petites Cadeau sortent prendre une livre de -pain, le mangent dans la rue, par la pluie et par la -bise, et quand le temps convenable est écoulé, -elles rentrent en s'essuyant la bouche, comme les -gros gourmands : les lèvres grasses, à plusieurs -reprises, sur le poignet.</p> - -<hr /> - - -<p>20 février. — A cause de ma camaraderie, de plus -en plus cimentée, avec les mamans des élèves, je -subis des conversations inouïes.</p> - -<p>Un soir, comme je sortais, mon ouvrage terminé, -à sept heures passées, deux femmes flanquées de leurs -mioches bavardaient devant la porte de l'école ; -certainement leur exorde remontait à plus de trois -quarts d'heure. Il gelait assez fort.</p> - -<p>Elles se séparèrent et l'une d'elles, Mme Pluck, -m'accompagna jusqu'à ma porte, tout en parlant -« dare-dare » sans perdre de temps :</p> - -<p>— Hein? croyez-vous que ça a de la chance les -enfants, aujourd'hui? Croyez-vous que c'est soigné : -on vient les chercher… Moi, à six ans, je -gagnais ma vie.</p> - -<p>— Pas possible? quel travail pouviez-vous donc -faire?</p> - -<p>Il a bien fallu que nous nous arrêtions sur le -trottoir, devant chez moi ; on ne peut pas laisser -une histoire en train. Le jeune Pluck, tout ratatiné -par le froid, la tête penchée sur l'épaule, toussotait -péniblement, à petites secousses exténuées.</p> - -<p>— Ma mère était cardeuse de matelas et, à cette -époque-là on défaisait la laine à la main ; c'était -mon ouvrage, <i>dès six ans, quand on commence à -devenir raisonnable</i>… Dame, on en boulotte de -la poussière! et puis, n'est-ce pas? les gens ne font -guère carder les matelas qu'après un décès ; en v'là -de la mauvaise poussière, car il y a poussière et -poussière, mais celle-là c'est rudement de la mauvaise. -J'en ai-t-y attrapé des drôles de maladies! -dans le nez, des polypes, on aurait dit du corail qui -me poussait ; et dans la gorge, des angines! Les -amygdales, on me les a retirées à huit ans, bien sûr, -ça ne sert à rien… Ah! puis, je ne sais plus tout ce -qu'on m'a encore charcuté… Eh bien, au fait, je -n'ai plus qu'un poumon… J'ai gagné ma vie, je ne -dis rien. Tout le monde ne peut pas avoir deux poumons, -non plus, pas vrai? Mais c'est pour vous dire -que les gosses d'aujourd'hui sont bien heureux… -Le mien, le médecin prétend qu'il est un peu tuberculeux, -laissez donc, si c'est ça, il ne sera pas soldat : -autant de gagné.</p> - -<p>J'ai pensé ne pas en être quitte avant minuit. Des -hommes entraient dans la gargote, puis sortaient et -nous apostrophaient :</p> - -<p>— Vous feriez bien mieux de rentrer <i>jacter</i> devant -le comptoir ; ça serait un vermout que je <i>picterais</i>, -si toutefois j'étais pas de trop.</p> - -<p>La chère amie m'a raconté toute sa vie. Du reste, -c'est leur manie, aux femmes du quartier : dévider -toutes leurs affaires, à la personne la moins connue, -dès la première rencontre.</p> - -<p>Et alors, maintenant, chaque fois que la mère -Pluck peut m'attraper dans la rue, elle n'a plus -de préambule ; c'est toujours la même histoire -qui continue :</p> - -<p>— Comme je vous le disais… les femmes ont -nécessairement quelque chose qui cloche du côté du -ventre, mais moi, déjà, étant gamine, avec cette -poussière de matelas qui se logeait partout…</p> - -<hr /> - - -<p>Je suis forcée de faire des progrès. Il n'y aura -bientôt plus de différence, au point de vue conversation -renseignée, entre moi et n'importe quelle -matrone de Ménilmontant.</p> - -<p>Tous les samedis matin, à six heures, je suis -guettée par la mère de Léon Ducret ; elle est employée -comme <i>extra</i> chez le Vins-hôtel meublé -attenant à l'école.</p> - -<p>— Parce que, le samedi soir, ça se succède les -chambres, et il faut préparer tout un matériel, m'a-t-elle -expliqué.</p> - -<p>Elle est enceinte. Sa première causerie s'est -limitée à l'historique complet de quatre grossesses -précédentes. D'inévitables questions m'ont, toutefois, -assaillie :</p> - -<p>— Vous n'avez pas d'enfants?</p> - -<p>— Non, ai-je répondu, le visage un peu détourné, -comme si j'apercevais quelque chose de curieux au -bout de la rue, vers le boulevard.</p> - -<p>— Vous n'en avez jamais eu?</p> - -<p>— Non, ai-je fait d'un ton modeste, avec un léger -coup d'épaule qui pouvait signifier : « ça s'est -trouvé comme ça. » Je n'ai pas eu la bêtise d'alléguer -que je ne suis pas mariée, cette circonstance -n'ayant aucun rapport avec la question.</p> - -<p>Mme Ducret m'a expertisée de la tête aux pieds -avec une moue désapprobatrice.</p> - -<p>— Oui, je sais bien, a-t-elle prononcé, on se drogue… -mais ça abîme…</p> - -<p>Elle a froncé les sourcils, elle me trouve terriblement -abîmée.</p> - -<p>Et voilà dix samedis, vingt samedis, qu'elle m'entretient -de son ventre fécond et des inconvénients -menaçants de ma stérilité voulue.</p> - -<hr /> - - -<p>C'est une persécution formidable : à six heures le -matin, à la sortie du déjeuner, à la sortie de quatre -heures, le soir à sept heures, le dimanche à n'importe -quel moment, la mère de Julie Kasen, celles -de Léon Chéron, de Louise Guittard, de Bonvalot, -de Tricot, d'Irma Guépin, la mère Doré, toutes, dès -qu'elles peuvent me saisir, ont à se plaindre des -infirmités spéciales du sexe, toutes ont à m'exposer -des théories populaires de gynécologie.</p> - -<p>Et il faut non seulement que j'entende, mais -encore que je réponde, sans faire la pimbêche, puisque -le monde où je vis se caractérise principalement -par cet échange continuel : confidences immédiates, -complètes, et curiosité cynique, impérieuse, sur le -chapitre intime.</p> - -<p>De toute façon, je ne pourrais donc pas éviter ce -genre de conversation aussi banal que l'appréciation -de la température ; et d'ailleurs à qui la faute? Il -paraît — (miséricorde!) — que j'ai une mine « qui engage » : -une ciselure parisienne avec « censément -des restes de masque », m'a dit Madame Paulin ; -et les autres camarades ne me l'ont pas mâché : -dès qu'on me voit, on est édifié sur mon tempérament, -on sent combien je suis femme et que « j'ai -passé par tous les chemins ».</p> - -<p>La mère Doré secouant sa coiffure impériale diadémée -de cuivre, daigne amicalement m'accepter à -son niveau :</p> - -<p>— On a bien des embêtements, mais il y a de -sacrés bons moments tout de même, hein! la Rose -de feu?</p> - -<p>Et c'est pourtant vrai : ses yeux luisants de -coquetterie goulue peuvent se comparer à mes -yeux brillants de réflexion morale.</p> - -<p>Maintenant que je me civilise, maintenant que -Bonvalot, Adam, Richard et mes amours de <span lang="en" xml:lang="en">babies</span> -en robe d'azur m'ont appris que <i>les yeux</i> se disent : -les <i>châsses</i>, les <i>mirettes</i>, en langage familier, j'ai -fait aussi cette découverte : lorsque je viens chercher -ma portion le soir à la gargote, le sarcasme -boueux des consommateurs s'attaque surtout à mes -yeux. Et j'ai peur… j'ai peur bientôt de tout comprendre!</p> - -<hr /> - - -<p>S'il est vrai que le fait de se sentir persécutée est -un signe de détraquement, gare à moi!</p> - -<p>Le rire perpétuel d'Irma Guépin m'est devenu -insupportable. J'ai maintenant cette idiote faiblesse -de rougir devant un rire « de face » et qui insiste. -Mme Paulin s'en est aperçue et sait m'épargner. -Mais Irma, au contraire, abuse.</p> - -<p>J'ai envie de changer de « fille », comme nous faisions -quelquefois, au pensionnat. J'aimerais bien -Julia Kasen.</p> - -<p>Il suffit qu'une chose m'horripile pour qu'Irma s'y -obstine :</p> - -<p>— J'ai encore rencontré M. Libois et je lui ai dit -encore qui que j'aimais le mieux à l'école. Il m'a -demandé : « Tu sais faire les commissions? Voyons : va -me chercher une boîte de chocolat chez l'épicier. -Très bien, c'est pour toi. Mais, es-tu sûre que tu -ferais bien toutes les commissions? Es-tu sûre? Tu -sais porter une lettre à son adresse?… Oh! comme il -a ri dans mes yeux, en secouant la tête. Puis, il m'a -prise comme ça par les deux coudes : ouf! en l'air! -Il m'a embrassée sur les deux joues. Il est parti.</p> - -<p>Pourquoi noter ces niaiseries?</p> - -<hr /> - - -<p>Mars. — Des travaux de raccommodage ont -occupé mes soirées et m'ont empêchée d'écrire. Ma -robe était luisante de crasse et usée des deux côtés, -à la hauteur où les tout petits m'accrochent continuellement.</p> - -<p>Je me replonge dans mes griffonnages avec un bel -entrain.</p> - -<p>Mais pourquoi faut-il que ma faculté d'observation -ait si profondément changé? Où sont mes -admirations du début?…</p> - -<p>Voilà tous les élèves muets, immobiles, assis en -face de la maîtresse, du bureau, des pancartes -murales… est-il bon qu'on ait mutilé le mouvement -et le bruit en eux? Les voilà <i>en bois</i>, devant la vie -<i>en bois</i> de l'école.</p> - -<p>Tout de même, il m'est doux de me réfugier en -mes amis les enfants. Je critique, mais, au moins, je -n'ai plus la nostalgie du bonheur perdu.</p> - -<p>Un élève nouveau! Le premier jour, il jase, -il se dérange sans vergogne, il exhibe toute -sa nature. C'est le spectacle amusant d'un animal -acheté pour être mangé, mais qu'on lâche un peu en -liberté, auparavant.</p> - -<p>Jean Mircœur, trois ans, a quitté sa place et, les -deux poings aux hanches, est venu se planter -devant le bureau de la directrice :</p> - -<p>— Dis donc, est-ce que je suis un homme?</p> - -<p>— Pour sûr.</p> - -<p>— Eh bien alors, papa m'achètera une tablette à -quatre heures?</p> - -<p>— Certainement.</p> - -<p>— Tu l'as vu! Il te l'a dit?</p> - -<p>— Oui, oui… va à ta place.</p> - -<p>— Alors, ma vieille, y a du bon.</p> - -<p>Au bout d'une semaine, finis la spontanéité, le -bavardage confiant, finie la nature! Le petit enfant -rieur et ingénu, le sans-souci du premier jour -n'existe plus : « On ne dit pas ce qu'on sait, — on -ne bouge pas à volonté. — Regarde, mais tais-toi et -reste là. » Un vrai dressage de chiens savants, ces -pauvres petits, comiques et piteux, qui s'oublient à -chaque instant et doivent ravaler leur langue, rentrer -leurs gestes. Et ne sommes-nous pas à plaindre de -fermer ainsi l'âme même de l'enfant, au lieu de l'explorer -au plus large, selon l'idéal!</p> - -<hr /> - - -<p>Ma critique n'est probablement pas exemple de -parti-pris maladif ; cependant, l'on devra imputer -aussi quelque responsabilité à certaines coïncidences -regrettables.</p> - -<p>La récréation d'aujourd'hui. L'explosion habituelle, -le fouillis des têtes, des bras disloqués, les -cris pour le plaisir de crier, le galop pour le plaisir -de galoper. Puis, les mots, si charmants :</p> - -<p>— Louise, veux-tu, on va jouer au papa et à la -maman?</p> - -<p>Alors, Louise, angélique, sérieuse, pas en train :</p> - -<p>— Ah! bin, non, j'me bats pas.</p> - -<p>Mais, au bout de la cour, à l'opposé de la bande -d'asphalte où piétinent les maîtresses, en revenant -de travailler aux cabinets, je surprends une vingtaine -d'élèves, filles et garçons, Bonvalot, Adam, -Irma Guépin, etc., acharnés à conspuer Tricot qui -est en guenilles : sa chemise passe au derrière, ses -genoux de pantalon sont arrachés, son tablier sans -bouton échappe aux épingles, sa figure est en -mauvais état, ses cheveux semblent avoir servi à -balayer. La troupe épileptique braille cette moquerie :</p> - -<p>— Ah! la purée! Ah! la purée!</p> - -<p>Eh bien, ce matin, la normalienne a commenté -une petite fable, « La Renoncule et l'Œillet », d'où -cette objurgation : « il faut rechercher la bonne -société, rejeter les promiscuités disgracieuses, juger -les gens sur l'extérieur », d'où aussi un parallèle -entre l'enfant bien tenu et l'enfant mal tenu… Et la -férocité à conspuer Tricot et sa misère pourrait -bien n'être que l'effet de cette leçon imprudente. La -normalienne ne se défie pas assez des interprétations -« à côté ». Pauvre Tricot! Il faut fuir la mauvaise -compagnie. Y a-t-il pire approche que la -sienne?</p> - -<p>Il est vrai que Mademoiselle a eu soin d'amender -sa morale par un aperçu complémentaire : « Toutefois, -pour être heureux, il faut regarder au-dessous -de soi, jamais au-dessus. »</p> - -<p>Je ne connais guère qu'une demi-douzaine d'enfants, -comme la Souris, Léon Chéron qui puissent -prendre cette leçon dans le sens utile ; les autres -entendront plutôt qu'il faut guetter le malheur -d'autrui et s'en réjouir.</p> - -<p>Et encore, non, je répudie la tendance totalement.</p> - -<p>Peut-on admettre ce filet de morale inextricable -jeté sur des enfants mous, dégénérés, désarmés? Il -me semble démêler dans cet enseignement l'hostilité -religieuse contre l'instruction même.</p> - -<p>Pour me remettre, chez Mme Galant, j'ai goûté -une brillante fanfare de chauvinisme : là, alors, -violence, passion.</p> - -<p>Les deux leçons rapprochées ont fait jaillir une -lumière en moi : « Pas de milieu, la résignation ou -l'énergie obéissante et oppressive. »</p> - -<p>Sans viser à la tragédie, n'incline-t-on pas à ce -résumé : « Travaillez, prenez de la peine, mais gare à -l'ambition punie, et pas d'investigation trop curieuse. -L'auto-concurrence fallacieuse : la croix, les bons -points ; la lutte décevante entre salariés ; la lutte -avec le morceau de bois, le morceau de fer que -vous façonnerez, bravo! mais pas la lutte avec votre -misère… Vous, les dénués, soyez soumis, mais soyez -héroïques : il est beau de mourir pour perpétuer -l'état de choses actuel. »</p> - -<p>Eh, eh! cette farceuse de morale n'est pas seulement -répandue trop pareillement sur trop de tempéraments -divers… Est-ce qu'il n'y aurait pas un -vieux lot de fausses vérités, à la longue éliminées -de l'enseignement secondaire, mais pieusement -conservées pour le peuple?</p> - -<p>J'ai beau faire, la couleur de mon drame ne -s'égaye pas ; et nous sommes bientôt à la moitié de -mars! Qu'est-ce que l'école peut changer à la destinée -des enfants préparée par l'hérédité et par le -milieu? Je cherche le sauvetage… un à un, je les -considère : Adam est moins turbulent, tant pis. -Gillon a la bêtise plus administrative ; Ducret -semble plus rampant et Bonvalot plus aigri ; les -visages pointus ne gagnent aucune force ; la même -fatalité accable Julia Kasen. Et Richard, et Vidal ne -sont pas moins affreux. Irma Guépin rit toujours -trop bonnement.</p> - -<hr /> - - -<p>Irma Guépin… Qui expliquera l'intuition des -enfants? Qui expliquera surtout la transmission -magnétique entre personnes du sexe, quelle que -soit la différence d'âge?</p> - -<p>Depuis qu'Irma Guépin est ma préférée, elle a -toujours eu ce jeu, le soir, dans l'intimité des quelques -enfants restants, de m'embrasser à l'improviste — pour -me faire peur — cou, cou! — au moment -où je suis distraite par un autre bambin.</p> - -<p>L'autre soir, elle s'est arrêtée en chemin : à un -mouvement de mes cils, elle a senti que, si elle -m'embrassait à l'improviste, elle recevrait un soufflet.</p> - -<p>Cela aurait été infailliblement! Pourquoi mon -Dieu? Je me le suis demandé l'instant d'après.</p> - -<p>Il n'est pas permis de devenir pareillement intolérante. -J'ai adressé un signe rassurant à Irma.</p> - -<p>— Allons, viens sur mes genoux!</p> - -<hr /> - - -<p>Si les maîtresses étaient seulement douées de la -pénétration enfantine!</p> - -<p>Elles usent étroitement de formules convenues ; -sans même se méfier de la double face des mots, -à plus forte raison ne soupçonnent-t-elles pas l'effet -produit, compliqué, désastreux, qui peut résulter -d'un appoint inattendu d'atavisme ou d'exemple.</p> - -<p>Par une ironie sans pareille, le dévouement -sublime, la foi professionnelle totale se trouvent -unis à de mesquins préjugés, à une vue fausse du -peuple, du monde. Et cette constatation stupéfiante -s'impose que la carrière d'institutrice est étrangère -au progrès des idées, étrangère même aux intérêts -féminins. J'ai entendu la directrice, au visage fin et -bienveillant, dire carrément :</p> - -<p>— Je parcours la <i>Revue féministe</i>, parce que -M. Libois me la prête, mais vous pensez bien que je -n'achèterais pas cette publication de déséquilibrées.</p> - -<p>Étant donné ce retard indéniable sur le mouvement -intellectuel, il faudrait savoir comment sont -fabriquées les institutrices.</p> - -<p>Mlle Bord a encore moins l'air « de se douter de -quelque chose » que Mme Galant ; ou plutôt la normalienne -est mieux l'adepte de notre enseignement -aveugle, dogmatique.</p> - -<p>Mais, au fait, les institutrices sont de deux sortes : -les normaliennes et les autres, simplement pourvues -du brevet élémentaire ou du brevet supérieur. -Mme Paulin m'a appris cette importante différence, -du premier jour, rien qu'à sa façon d'appeler -Mlle Bord, « la normalienne », et moi-même, depuis, -j'ai constaté non seulement une dissemblance, mais -un antagonisme entre les institutrices. La normalienne -se croit d'une autre essence que sa collègue ; -elle juge inférieure et « popotte » toute institutrice -qui ne sort pas de la fabrique spéciale. -Mme Galant est quelque peu médisante et ironique -à l'égard de Mademoiselle.</p> - -<p>Dès qu'un problème me tracasse, il faut que j'en -glose — directement ou indirectement — toute -seule et devant le monde. J'ai pris ce travers de -m'entretenir avec moi-même (à preuve ces notes -que j'écris) et je marmonne à demi-voix, en allant -et venant, dans le préau, dans l'escalier, dans la -cour de l'école ; c'est le tic des gens solitaires et -aussi c'est bien « peuple » ; avec cette habitude et la -manie de siffler en frottant, je suis tout à fait « de -mon métier ». En outre, machinalement, pendant -notre quart d'heure de déjeuner, je lance à Mme Paulin -des paroles qu'elle ne peut comprendre, faute -d'en connaître les préoccupations de départ, et elle -me regarde sans répondre, un peu alarmée de mon -état mental.</p> - -<p>— Je voudrais bien savoir ce qui se passe à l'école -normale, dis-je inopinément, entre deux bouchées.</p> - -<p>Madame Paulin saute de sa chaise, comme piquée -au plus gras ; elle achève de retrousser ses manches -au-dessus de son coude, essuie le bout de son nez -sur son bras et me foudroie de ses prunelles -irritées :</p> - -<p>— Vous n'allez pas faire la bêtise de demander à -être femme de service à l'École normale? En v'là de -l'orgueil… Ça vous quittera, ma petite… Parbleu! -« attachée » à l'École normale, ça frime, on se -gobe… Mais, j'en parle savamment, j'y ai été volée -moi : telle que vous me voyez j'ai été pendant dix-huit -mois auxiliaire à l'école normale — eh bien, -croyez-moi, c'est une sale boîte… Et puis tenez, -voulez-vous que je vous dise encore une chose -qui m'inquiète pour vous? C'est l'ambition qui vous -perdra, na!</p> - -<p>Il faut noter que madame Paulin se considère -comme « appartenant à l'enseignement » et que, par -conséquent, elle a été obligée de prendre parti dans -la querelle entre normaliennes et non normaliennes. -Elle est contre les normaliennes.</p> - -<p>— Ces poseuses-là ne sont bonnes qu'à jeter de la -poudre aux yeux. Dame! pour cela, elles s'y -entendent.</p> - -<p>Et maintenant, grâce à elle, je suis à peu près -renseignée : j'ai pu compléter ses histoires par les -modèles placés sous mes yeux et (à un certain point de -vue) par l'analyse de mon propre cas. Voici donc -l'opinion que je me fais.</p> - -<p>Les jeunes filles internes à l'école normale mènent -une vie incomplète et artificielle. D'abord elles sont -trop séparées du dehors, trop éloignées des affections -naturelles et du spectacle du monde ; puis, -jusqu'à dix-huit et vingt ans, elles s'exilent encore, -absorbées par l'idée du brevet supérieur à conquérir, -sans autres préoccupations que celles des compositions -et des examens ; elles ne prennent même pas -assez d'exercice et de récréation. De sorte qu'elles -ont peu de santé, des mines graves et ennuyées, -des amitiés romanesques pour leurs maîtresses et -pour leurs compagnes et que, de plus, elles sont -profondément pénétrées de leur propre supériorité.</p> - -<p>Ce sont des personnes de serre chaude : leur -savoir professionnel même est purement théorique ; -elles connaissent les enfants d'après leurs livres, -elles apprennent à faire la classe « par principe ».</p> - -<p>Les normaliennes sont des <i>demoiselles</i> qui ne -savent ni raccommoder, ni enlever une tache, ni -mettre le couvert ; jamais elles n'ont touché un -balai, un torchon, un fer à repasser ; (l'économie -domestique n'existe dans le programme qu'à l'état -doctrinal) ; quelle peut être leur conception des rapports -entre les divers éléments sociaux?</p> - -<p>On prépare ces élues à être tout, excepté de vraies -femmes et des mères intelligentes et bonnes. Et ce -sont ces demoiselles, névrosées et pédantes, incapables -de s'assurer la santé, la gaieté, de se servir -elles-mêmes, de participer au travail commun de la -cuisine et du nettoyage, — ce sont ces « précieuses » -totalement ignorantes des individus, des groupes, -des concurrences matérielles, qui se chargent de -soigner l'enfance, de former l'intelligence et le -cœur des petits enfants, en vue des terribles difficultés -de la vie!</p> - -<p>Aussi, avec quelle magistrale inconscience, avec -quel superbe dévouement propagent-elles l'erreur et -le préjugé! Avec quel sublime aveuglement distribuent-elles -la pâture uniforme, à tort et à travers! -Et il faut avouer que, comme institutrices, elles -<i>font de l'effet</i>!</p> - -<p>Les autres, simples titulaires de brevet, vaudraient -mieux, s'il n'y avait pas cette satanée rivalité qui les -oblige à parader aussi et à montrer un savoir livresque -égal à celui des normaliennes. Je crois que la -générosité femelle est équivalente de part et d'autre, -mais les non normaliennes seraient séparées des -élèves par un abîme moins grand. Et encore…</p> - -<p>Un jour que madame Galant était malade, il est -venu une remplaçante qui se donnait « le chic de -Normale » ; elle avait un <i>jeu</i>, dans le bureau, en face -de nos moutards de cinq ans, on aurait dit d'un -professeur en Sorbonne : elle vous clouait les -enfants là, bayants, ils ne comprenaient rien ou bien -comprenaient de travers, mais quel beau silence!</p> - -<p>Allons, est-ce que je n'exagère pas, de parti pris? -Ne suis-je pas de mauvaise foi? J'en ai vu une -autre remplaçante, une vieille — (comme cela -sonne drôlement : une vieille remplaçante!) — celle-là, -c'était le vrai type de l'institutrice, la vraie -maternelle!</p> - -<p>La voilà qui arrive pour la première fois, un -matin, à huit heures et demie, n'avait-elle pas raccroché, -en chemin, une bande d'enfants, sans les -connaître! elle en tenait deux par la main, elle en -avait après sa jupe! Une fille sans poitrine, plutôt -laide, ayant au moins dix ans d'enseignement, robe -noire propre, mais terriblement fatiguée.</p> - -<p>Ah! comme elle m'a remuée! comme je l'ai admirée, -comme je me suis sentie petite, misérable, et comme -je l'ai haïe par jalousie!</p> - -<p>Elle entre, du premier instant elle sourit aux -enfants, ils lui sourient, elle va d'un côté, de l'autre, -elle les agrée, ils l'agréent. Je me disais : si quelqu'un -a mérité la dénomination d'institutrice publique, -c'est bien celle-là.</p> - -<p>Puis, tout debout dans le bureau de la normalienne, -elle s'empare de la classe, d'un écarquillement -de son humble visage, d'une offre de sa poitrine -plate ; et là, aussitôt, elle se donne à ces enfants -inconnus. Je souffrais, comme d'un spectacle d'immoralité. -On la sentait qui s'usait, se vidait, là prenez : -sa substance, sa chaleur… Et les enfants qui -vibraient avec elle! Jusqu'à Bonvalot qui allongeait -son grand cou, adoucissait son rictus sinistre et -semblait déchiffrer des images ravissantes dans ses -yeux. Et Adam, et Richard, et Vidal, et Tricot, ceux -à tête de singe et ceux à tête de hyène, tous semblaient -goûter également cette carcasse pantelante. -Irma Guépin et Virginie Popelin oscillaient, fascinées -à chaque mouvement de physionomie. La -petite Leblanc retrouvait sa mère. Quant à la Souris, -à Léon Chéron et quelques autres, on aurait -juré qu'ils allaient se lever pour coller leur face en -extase sur la face irradiante de cette hystérique de -l'enseignement!</p> - -<p>Et avec quoi, ce résultat? Je l'ai déjà écrit : il -suffit de rien ; quand la circonstance veut que la -méthode des écoles maternelles s'adapte juste, on -assiste à une germination merveilleuse.</p> - -<p>Une branche de lilas a été trouvée par terre. Mon -institutrice n'a pas cherché plus loin. Du lilas! -Nous allons en apprendre des choses, en nous amusant! -Pourvu que la pendule ne marche pas trop vite!</p> - -<p>A chaque enfant une feuille et une parcelle de -lilas sur la table, devant lui. Et l'institutrice élabore -une mixture parfaite : leçon de choses, travail -manuel, dessin, morale. Mais, ce qu'on ne peut -exprimer, c'est l'éloquence et la poésie maternelles, -c'est le don de sortir toute une joie, tout un monde, -toute une science, de ses mains, de son visage, de -sa voix, de sa poitrine et de s'en ébahir et d'en -remercier censément l'auditoire!</p> - -<p>Première joie, première découverte : les parcelles -de lilas, ces calices minuscules, peuvent se passer -dans un fil et faire des guirlandes, des pendants -d'oreilles ; il faudra montrer cela à nos petits frères, -à nos petites sœurs ; ces bambins voudront s'appliquer -pour glisser leur fil, ils serreront les doigts -malgré eux, le lilas s'écrasera ; ils feront une si -drôle de grimace qu'il faudra attraper leur menotte, -l'embrasser et leur apprendre à enfiler délicatement.</p> - -<p>Mais nous, les grands, c'est la feuille qui nous -occupe ; nous voulons la dessiner et la reproduire -en papier. Eh! eh! ce n'est pas facile de dessiner -une feuille ; il y a les nervures qui sont les vaisseaux -de la plante, par où circule la sève ; la grosse nervure -du milieu, les nervures qui partent de celle-ci… -Ma foi, nous allons fabriquer une feuille artificielle -d'abord. Plions un papier en deux, (tiens! ce milieu -sera la grosse nervure!) plions la feuille vivante sur -le papier, elle servira de patron ; découpons le -papier en suivant le contour vert, (pour découper -on rabat le papier, on serre avec les ongles et, au -besoin, on humecte du bout de la langue). Bon! et -pour les nervures transversales, il suffit de plisser -le papier. Mais alors, rien de plus facile à dessiner! -La grosse nervure, puis deux lignes courbes, puis -intérieurement des lignes obliques pour les nervures -principales. Et pour une feuille dont le contour ne -serait pas uni, une feuille de marronnier, par -exemple, on couperait des dents, comme des -marches d'escalier à l'extrémité de chaque nervure -plissée. Mais alors nous savons dessiner! Parbleu! -avant d'essayer une chose, il importe de bien comprendre.</p> - -<p>La piètre narratrice que je fais! L'institutrice -ajoutait — je ne sais comment — que le lilas est un -arbuste, tandis que le marronnier de la cour est un -arbre et que le lilas offre les premières feuilles après -l'hiver. Et alors, tout le temps de la démonstration, -le printemps était dans la classe, le soleil crépitait à -travers les phrases, le peuple des arbres défilait, et -des clartés, des haleines bénissantes partaient vers -les plantes qu'il faut aimer, vers tout ce qui pousse, -vers la croissance chérie de tous les êtres, nos -amis!…</p> - -<p>Une chétive remplaçante d'école maternelle, vous -dis-je!</p> - -<hr /> - - -<p>Ah! l'enseignement, ce que ça vous transforme une -femme! Il y a les obligations professionnelles, -le règlement, la hiérarchie, il y a surtout le fanatisme, -un dévouement spécial, insatiable, qui -mange tous les autres sentiments à son profit.</p> - -<p>Je suis allée à l'école de la rue des Druses porter -des états d'appointements. Mme Paulin a couru -après moi :</p> - -<p>— Regardez bien la directrice et la femme de service, -je vous dirai quelque chose à votre retour.</p> - -<p>Ce quelque chose le voici :</p> - -<p>Mlle Doucet, directrice d'école maternelle, -emploie sa mère comme femme de service et la -convenance professionnelle veut que l'on ignore -cette parenté.</p> - -<p>Impossible de dire qui est le plus « transformé » : -la mère, femme de service, baissant le dos, appelant -humblement sa fille « Mademoiselle », ou bien la -fille, directrice, appelant sèchement sa mère « Mélanie », -et lui commandant rigidement les besognes -malpropres.</p> - -<p>En conscience, suis-je pas fondée à ressasser mon -petit couplet critiqueur? Ce que le grade vous -donne de « l'estomac! » Ce que la subalternisation -vous déprime!… Et ce sont des personnes à grades -si durement tranchés, qui doivent inculquer aux -enfants les sentiments bons, justes, conformes à -la nature, qui doivent développer les qualités de simplicité, -de spontanéité!…</p> - -<p>Mme Paulin élève aussi des protestations :</p> - -<p>— Mlle Doucet ne se conduit pas dignement. -Quand on pense qu'il y a des directrices si gentilles, -qui vous font plutôt plaisir en vous commandant! -Ainsi, Mme C…, son père est mort ; eh bien, elle -est tellement occupée par son école, qu'elle envoie -aimablement une adjointe sur la tombe, à sa place, -les jours d'anniversaire ; l'adjointe est flattée, pas -vrai?… la tombe du père de Madame!… elle y <i>va -comme pour son compte</i>. Voilà au moins de beaux -sentiments, chez l'une comme chez l'autre!</p> - -<hr /> - - -<p>Ce soir ma concierge m'a remis une nouvelle -missive de mon oncle, toujours dans le style bourru -et laconique.</p> - -<p>« Maintenant, je dois être fixée sur cette enquête, -dit-il. Ce n'était pas la peine de faire la sainte-nitouche. -<i>Alors</i> il est probable que l'on me verra -bientôt. »</p> - -<p><i>Alors</i> me laisse rêveuse. Non, mon oncle, je ne -suis aucunement fixée, je ne veux rien savoir. Je -n'irai pas vous demander l'explication de vos -excuses dissimulées…</p> - -<p>Subitement, pourquoi ce soupçon absurde, en -éclair, — que Mme Paulin et mon oncle se sont -abouchés? Folie. Toutefois, j'en suis sûre maintenant, — peu -après notre conversation sur l'école -normale, — j'ai surpris un double jeu : Mme Paulin -m'observait à la dérobée… Elle continue d'ailleurs, -et de plus, elle s'empresse à de cordiales complaisances, — comme -quelqu'un qui a « vendu » -son camarade et qui n'a pas cessé de l'aimer…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>20 mars. — Encore une belle journée ; dès le -matin, le temps a été clair et doux ; je regrettais -d'avoir si peu de chemin à parcourir pour me rendre -à mon travail ; j'aurais marché indéfiniment, je -humais dans l'air toutes sortes d'incitations à rester -dehors, toutes sortes d'espoirs à chercher dans le -lointain.</p> - -<p>Mais c'est étrange comme l'école change d'aspect, -lorsque l'air est vivifiant, frais, sain. Je n'avais pas -encore si fortement remarqué cette couleur jaune-marron -des boiseries, des tables, des armoires, des -bancs ; et cette hauteur de plafond, ces cordes pendantes -de vasistas!</p> - -<p>Et comme le grand espace du préau, des classes, -sent la cage! Un froid d'insensibilité s'émanait des -murs, du mobilier, j'étais égarée, seule, dans un -endroit non affectueux, non disposé pour contenir -et dégager de la tiédeur cordiale. Est-ce drôle, ce -besoin de m'éparpiller qui se tourne en nostalgie!</p> - -<p>Le marronnier noir avec ses bourgeons blancs et -roses prêts à éclater m'a singulièrement attendrie. -Est-il assez faubourien et spécial en son genre! Il -pousse là enfermé entre quatre murs, dans le sol -parisien sans humus ; il a un entêtement de pauvre -à vivre étiolé, sans suc, sans brise, martelé, tailladé -par la cohue des récréations, il prouve un enracinement -tenace pareil à celui des enfants d'ici qui poussent -sans air, sans chaleur, sans nourriture.</p> - -<p>La journée habituelle s'est écoulée. J'ai été arrachée -à mon spleen par l'engrenage du service.</p> - -<p>Le médecin et le délégué cantonal sont restés -longtemps en conversation avec la directrice pendant -la récréation. J'ai entendu que l'on se préoccupait -des épidémies inévitables favorisées par le changement -de saison.</p> - -<p>— Vous vous rappelez, l'année dernière, nous -avons eu des quantités d'oreillons, de scarlatine et -de petite vérole?</p> - -<p>La directrice qui aime bien son petit peuple sourit -tristement :</p> - -<p>— Oui, après le mois d'avril, il se fait des vides -comme après une guerre — nous avons un tas de -noms qui disparaissent… puis la mairie envoie des -fiches nouvelles, les trous se bouchent…</p> - -<p>M. Libois me regardait épousseter un bébé grognon ; -irrésistiblement nous avons souri l'un vers -l'autre, en pleine pitié, hors de toute préoccupation -profane et pourtant avec une sincère pénétration. Je -ne garde aucune gêne de cet échange… une atteinte -très douce persiste plutôt… il faut se résoudre à -croire que M. Libois vibre à la misère enfantine.</p> - -<hr /> - - -<p>Je m'aperçois que le printemps agit sur les enfants : -ils ne savent pas, ils se tortillent, ils flairent, ils interrogent -le ciel, comme par l'instinct de s'envoler.</p> - -<p>J'observe « ceux en cire », les anémiques avec -des têtes d'octogénaires, les moribonds dont le -cramponnement à l'existence ne s'explique pas, -puisqu'ils n'ont ni sang, ni chair, — ceux-là le printemps -doit leur donner l'alarme de l'épidémie qui -les guette ; on dirait que la besoin de substance vivifiante, -s'émeut obscurément en eux, ils ouvrent le -bec, ils remuent les mâchoires à vide, ils désirent -de la salive, de la sève. Dimanche dernier, sur un -arbuste poudreux, en caisse devant un marchand de -vin, j'ai vu une chenille maladive qui se traînait -péniblement, qui s'arrêtait, balançait la tête, cherchait -la vraie verdure, — pourquoi ai-je pensé à -Gabrielle Fumet?</p> - -<p>D'autre part, certains bruns aux yeux brillants ont -du sang de bohémiens dans les veines, on devine -chez eux un souvenir de migration ; les portes, les -murs semblent les gêner ; ils se consultent sans -trouver à quoi jouer et pourtant une fermentation -inaccoutumée les soulève.</p> - -<p>Deux élèves ont <i>cané</i> l'école (traduction : ils ont -fait l'école buissonnière), le frère et la sœur — six -ans et quatre ans, — se tenant par la main, avec leur -panier du déjeuner, sont allés aux Buttes-Chaumont — les -pattes flaneuses, le nez en avant, renifleur, -attirés par l'odeur. Ils ont mangé leur pain, assis -par terre, dans le jardin. Mais, la fillette fatiguée a -fini par se mettre à pleurer, le garçon n'a plus reconnu -son chemin. Un cantonnier les a ramenés à -trois heures, un peu avant la fin de la récréation. -Grand scandale! On les a plantés contre le mur, au -pilori ; toute l'école a défilé devant eux. Il y a eu un -<span lang="en" xml:lang="en">speech</span> de la directrice, sur ces deux vagabonds qui -auraient pu être ramassés par des saltimbanques.</p> - -<p>Oh! la tête des deux vagabonds sanglotants! Le -frère avec un grand front, un nez large, la sœur -avec une de ces bouches trop fendues, faites pour -vomir les cris puissants de rassemblement. Et le -défilé! Les tout petits qui suffoquaient et commençaient -à pleurer, par contagion ; la mine pensive de -Tricot, l'air narquois de Bonvalot, le regard apitoyé -de la Souris et la mine rancunière de Léonie Gras, -qui n'a pas voulu regarder, elle!</p> - -<p>— Parbleu, c'est les deux Pantins, m'a dit Madame -Paulin ; ils s'appellent Pantois, mais on les -surnomme Pantins, parce que l'été, vous verrez, ils -sont tout raides, tout mal articulés. Ah! les deux -petits bougres, ils sentent venir l'été!… Figurez-vous -qu'ils sont quatre enfants, il y en a un plus -grand et un plus petit que les deux d'ici, avec le -père et la mère, ça fait six personnes : ils habitent -une chambre au sixième étage, si bien exposée qu'en -été il est absolument impossible de dormir dans cette -étuve, ah mais, une fournaise à se sauver… Alors, -on accroche tous les meubles au mur et au plafond, — c'est -drôle les chaises et la table au plafond? — l'on -passe le chiffon mouillé par terre, et -on se couche à même, avec une simple chemise, -sur le carrelage nu, c'est le seul moyen d'arriver à -dormir un peu… seulement, je vous le dis, ces deux -gosses ont une drôle de touche, l'été, ils sont comme -en bois… Comprenez-vous, ils ont vu le soleil aujourd'hui… -ils ont étouffé, ils ont cherché de l'air… -Ah! les deux petits bougres!</p> - -<p>A la sortie de quatre heures, le châtiment continue : -les deux Pantins sont dans le préau, assis à -part, tels des pestiférés, contre le mur, entre les -deux portes de classes. La punition <i>réussit</i>, car, -serrés l'un contre l'autre, ils pleurent interminablement, -affaissés comme des loques.</p> - -<p>Au milieu du préau, la directrice, Madame Galant, -la normalienne délibèrent : les deux Pantins -s'en vont seuls d'habitude, faut-il les faire accompagner, -ou bien faut-il envoyer chercher la mère? Ces -dames sont là, plantées, noires, pleines de pédagogie -et de conviction, décidées à opérer le sauvetage, la -<i>guérison morale</i> des deux vagabonds, à tout prix ; -leurs yeux planent, leurs fronts se chargent de nuages, -elles semblent consulter le bâtiment scolaire, -les lignes droites, les angles rigides, la peinture -marron et cette atmosphère de Règlement inhérente -aux locaux.</p> - -<p>Madame Galant qui n'est pas de service conduira -les deux-Pantins à leur porte, et demain, on enverra -une lettre aux parents : une sévère correction -s'impose.</p> - -<p>— Et puis, a demandé la directrice, n'avez-vous -pas, dans votre livre de morale, quelques histoires -qui s'appliquent à leur cas?</p> - -<p>— Nous en avons certainement, a dit la normalienne.</p> - -<p>— Il y en a qui s'appliquent tout à fait! a prononcé -avec force Madame Galant, et, fanatique, implacablement -dévouée à la pédagogie, elle a emmené les -deux Pantins. Ils sont venus à elle : deux pauvres -dos étriqués, rétrécis, de guingois, deux fronts piteux, -à demi levés pour implorer une entente miséricordieuse, — mais -Madame Galant pensait trop -haut, à ce moment-là, elle n'a rien vu.</p> - -<hr /> - - -<p>L'obscure incitation du printemps chez les enfants, -l'obscur désir d'évasion, de <i>nouveau</i> et par -conséquent de <i>beau</i>, porte à réfléchir au besoin -d'art chez le peuple.</p> - -<p>Il s'avère que, chez le peuple, les louables souhaits -« d'en dehors » tournent mal, par fatalité : la poétique, -saine, nécessaire influence du printemps -tourne à la flânerie affameuse ; l'aspiration magnifique -sert à renforcer les préjugés, la servitude, la -misère.</p> - -<p>Le besoin d'art conduit au café-concert inepte et -ordurier, aux bars, aux débits à ornementation brillante, -il conduit à acclamer l'apparat militaire, à lire -Rocambole avec passion, à bayer d'aise devant les -enluminures violentes des journaux illustrés : reproductions -de fêtes officielles, apothéoses de gouvernants, -accidents, crimes, exécutions.</p> - -<p>Les enfants jouent à la guerre, au cheval, au voleur ; -ils reproduisent dans leurs jeux leur destinée -d'obéir, d'être exploités, et malmenés ; et, la conception -du mieux, le besoin d'art, ne peut élever -chacun qu'au rêve de devenir, à son tour, celui qui -commande, celui qui exploite ou qui frappe : l'officier, -le cocher, le gendarme.</p> - -<hr /> - - -<p>Mme Paulin, elle-même, paraît toute singulière, -tout « marchande de printemps ». Elle me fait penser -aux duègnes du théâtre classique.</p> - -<p>Dès le premier jour, elle m'a voué une sincère -affection ; maintenant ses égards s'accentuent, elle -me soigne, elle me <i>couve</i>, dirai-je, comme une mère -ayant un fils à marier.</p> - -<p>Et je me rappelle cette invitation de jadis : « Venez -donc, le dimanche ; dans ma maison, il y a des jeunes -gens, l'on s'amuse ». Elle m'avait même cité le -fils de sa concierge : « Un garçon qui a fréquenté -beaucoup les cours du soir — et de plus, réformé -du service militaire pour un motif qui n'empêche -pas les sentiments ».</p> - -<p>Elle avait eu l'intelligence de ne pas insister. Une -nouvelle lubie serait vraiment comique!</p> - -<p>Dans tous les cas, elle m'a demandé, — négligemment, -trop négligemment, — si je ne pensais pas à -me marier.</p> - -<p>J'étais d'assez bonne humeur :</p> - -<p>— Pourquoi pas? je suis comme les autres. Seulement, -je veux quelqu'un de ma sorte, ai-je dit -avec l'idée de me moquer d'elle.</p> - -<p>Mais, Madame Paulin est beaucoup plus fine que -l'on ne croirait. Elle pressent, par exemple, que -« quelqu'un de ma sorte », ce n'est pas un garçon -de salle, malgré ma qualité de femme de service.</p> - -<p>Tiens! Tiens! Elle a hoché la tête et elle a -gratté son bras nu avec la gravité demi-souriante -d'une respectable personne qui connaît les derniers -secrets du printemps.</p> - -<hr /> - - -<p>Le beau temps persiste. Depuis deux jours mon -exigence aventureuse s'enquiert des livres que l'on -confectionne pour les écoles. Ces ouvrages officiels -revêtent une importance considérable, puisque les -institutrices s'en rapportent à eux, sans discuter, -puisqu'elles y ont recours dans tel cas grave comme -le vagabondage des deux Pantins.</p> - -<p>J'ai pu chiper, oublié sur le bureau, un des livres -où la normalienne choisit ses thèmes oraux ; titre : « Morale -pratique de l'école enfantine ». Un petit -livre à couverture bleue, gentil, coquet. Ce bleu sur -ma table, près de la lampe, égaie ma chambre, -émoustille mes idées ; je souris à ma fumeuse, à -ma <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span> et me voici infusée d'une indulgence -infinie.</p> - -<p>Aujourd'hui, les enfants ont été particulièrement -instables et inattentifs ; il a fallu s'égosiller après -eux, du matin au soir ; on aurait cru que quelqu'un -les attendait, les appelait, dans la rue, au loin. Ils -ont joué à faire la noce.</p> - -<p>Et maintenant, je comprends très bien la noce -dans le peuple, le besoin de dépenser, de gâcher, -l'illusion de la liberté, l'incursion hors de la misère, -l'illusion d'être — pendant un moment — d'une -autre catégorie sociale, de la classe heureuse… -Comme ça va bien avec le printemps!</p> - -<p>Quelle récréation forcenée! Il fallait voir Adam… -Lorsqu'une idée a frappé les enfants au cours d'une -leçon, souvent ils la reprennent entre eux à la -récréation, — comme à l'entr'acte du théâtre de -Belleville, on s'extasie sur les coups de scène. Ce -matin, Mademoiselle avait prononcé, dans un récit -d'histoire, cette phrase quelconque : « alors les -Normands ont pillé la vallée de la Garonne, » il -fallait voir Adam, deux heures après, au milieu de -la cour, faire rouler ses épaules et avancer son -mufle écarquillé dans une formidable admiration -compétente :</p> - -<p>— Hein! mon vieux! les Normands ont pigé et -avalé la Garonne!</p> - -<p>Et c'est samedi de paie ce soir! En quittant -l'école, j'ai perçu, deviné, flairé un brouhaha, un -éclairage, une odeur de grande liesse commençante… -Je vais lire et j'ai du bleu dans l'esprit : un murmure -confus filtre à travers les murs, eh bien! il ne m'est -pas désagréable de sentir l'énorme effervescence -nocturne du quartier venir jusqu'à moi.</p> - -<hr /> - - -<p>Dimanche. — J'ai cessé de lire vers deux heures -du matin, quand la rue a retrouvé son calme.</p> - -<p>Ceux qui ont fait la noce n'ont pas la tête plus en -capilotade que moi.</p> - -<p>Le séduisant livre bleu ne contient qu'un traité de -singeries ; d'un bout à l'autre, le conseil faux, anti-naturel, -sue l'insensibilité grossièrement roublarde.</p> - -<p>Je parlerai seulement de la première partie, consacrée -à la réglementation des rapports de cœur à -cœur.</p> - -<p>1<sup>o</sup> Le respect envers les parents. — Une profane -comme moi n'aurait jamais pensé à révéler aux -enfants qu'ils devaient réfléchir et calculer avant de -se jeter dans les bras de leur mère. Eh bien, il est -indispensable de débiter des leçons là-dessus, il est -indispensable qu'une personne diplômée, officiellement -déléguée, une spécialiste, quoi! intervienne et -apprenne aux enfants — dès l'âge de deux ans — « qu'il -faut bannir tout ce qui, dans leurs rapports -avec les parents, tombe dans une camaraderie condamnable. » -Je copie textuellement. Et l'auteur, -avec gravité — je l'affirme — enseigne <i>les signes -extérieurs de respect et d'amour</i> à donner aux -parents ; exactement comme on procède au régiment -pour le soldat et les supérieurs.</p> - -<p>Oui, madame, l'enfant qui saura bien cette leçon -de gestes aura du respect pour ses parents ; oui, -madame, l'enfant qui <i>composera</i> bien scrupuleusement -<i>sa mine</i> en approchant sa mère, celui-là -<i>aimera</i> le mieux sa mère.</p> - -<p>Le livre, avec une logique implacable, expose -ensuite qu'autrefois les <i>signes</i> de <i>respect</i> n'étaient -pas les mêmes, ils étaient plus <i>accentués</i> : il s'agit -donc bien d'une mode, d'une convention strictement -réglée, à laquelle on doit être attentif. Autrefois, -un enfant disait <i>vous</i> à ses parents et s'agenouillait -souvent avec crainte ; aujourd'hui, l'on peut se -dispenser du <i>vous</i> et de la crainte, mais « la distance -entre parents et enfants n'en est pas moins grande », -et il n'en existe pas moins une nécessité de « démonstrations » -qui prime tout.</p> - -<p>Malheureusement je ne peux pas reproduire la -texture sinistre et pierreuse de cette leçon.</p> - -<p>Une pareille matière, bien entendu, comporte des -exemples historiques. L'auteur cite comme fils -« presque irréprochable », le marquis de Mirabeau -« qui s'accusait d'avoir profité de la loi qui abrégeait -le deuil, autrefois extrêmement long après la -mort d'un père. » Hein? est-ce beau, est-ce d'un -noble cœur, d'une profonde sensibilité, ce Mirabeau -qui dissertait et se dépitait publiquement de son -manque de tenue? Et comme les enfants doivent -comprendre que, regretter son père, c'est exhiber -longtemps des habits noirs! Le code sur la façon de -traiter la famille va ainsi jusqu'au bout : du salut au -crêpe! Quelle prévoyance de la part des éducateurs! -Les parents n'ont pas à s'inquiéter : tout est réglé -jusqu'après leur disparition! Et quelle commodité -pour la jeunesse munie d'un programme classique -d'affection <i>pour toutes les circonstances</i>!</p> - -<p>Je ne commenterai pas l'obéissance aveugle due -aux parents « qui sont les représentants de la loi », -parce que je veux rester sur les choses qui parlent -au cœur de l'enfant ; nous sommes dans le sentiment — avec -l'auteur, — restons-y.</p> - -<p>Il y a un chapitre spécial sur le <i>devoir</i> d'aimer ses -parents. Un enfant pourrait ne pas aimer ses proches -croyant que c'est facultatif ; on lui signifie que -c'est obligatoire et crac! il se dépêche.</p> - -<p>Un exemple de dévouement filial est fourni. -Car enfin, faut-il savoir dans quelle forme il est -préférable de se dévouer filialement. Découpez-moi -votre abnégation sur le patron ci-dessous :</p> - -<p>« Une maison s'écroule ; dans les décombres on -retrouve le propriétaire appuyé sur les deux poignets -le dos en voûte, supportant à grand'peine une -masse de décombres et protégeant sa mère qui était -tombée devant lui et qu'il aurait étouffée sans -son admirable dévouement. Retiré des décombres, -dès qu'il peut parler, il s'écrie : « Je sais que je suis -ruiné, mais je ne me plains pas, j'ai eu le bonheur -de sauver ma mère. »</p> - -<p>Voilà le cri filial, voilà le jet de l'âme, voilà la -première exhalation de l'homme transporté d'affection -émue : « Je sais que je suis ruiné… » (On le -voit mesurant d'un regard circulaire l'importance du -dégât.) Puis : « je ne me plains pas », seconde -préoccupation d'intérêt : il annonce d'avance la générosité -de ce qu'il va proférer, afin d'en tirer toute la -compensation possible ; « je ne me plains pas » -c'est-à-dire : « Malgré la perte immense que je subis, -vous allez admirer ma grandeur d'âme… »</p> - -<p>Hein! ce mélange de calcul et de prétendu dévouement, -cette façon de peser la perte et le reliquat, -cela sent-il assez le convenu, l'ostentation papelarde, -l'absence de tout sentiment vrai? Hein! est-ce -assez en <i>signes extérieurs</i>, cette morale?</p> - -<p>Et comme on se représente bien les enfants -façonnés sur cet unique souci de l'apparence! -Comme on les voit, parlant, agissant pour être -appréciés, sans âme et sans naturel, incapables de -la moindre impulsion désintéressée.</p> - -<p>J'en connais des quantités, à l'école, qui jouent la -comédie « du bon cœur ». Virginie Popelin, notamment, -excelle dans le genre : lorsque les maîtresses -confèrent entre elles, à proximité ou bien dans l'entrée -quand des parents stationnent, elle a d'abord un -coup d'œil calculateur et de mise en scène, pour -s'assurer du public attentif, puis sa voix monte, d'une -amabilité creuse, d'un timbre faux trop poussé à la -sonorité :</p> - -<p>— Je mangerais bien mon bonbon… mais je m'en -passerai, tiens, je te donne mon bonbon, prends-le, -c'est pour toi.</p> - -<p>Et, sournoisement, elle guigne le <i>bon effet</i> de sa -générosité.</p> - -<p>N'est-ce pas d'exacte tradition? La vertu <i>sur -commande</i>, <i>au moment favorable</i> : faire le bien -pour la galerie! Du reste, le livre ne s'en cache pas, -avec son titre d'une exactitude impudente la -<i>Morale pratique</i>. Oh! l'inconscience, l'âpre cuistrerie -du faiseur d'histoires morales!</p> - -<p>Quel funèbre dévot laïque, noir, sec, compassé -peut avoir conçu l'idée de codifier la tendresse, la -palpitation de l'être, le don éperdu de toutes les -fibres impressionnables?</p> - -<p>Je viens d'interroger la couverture du livre bleu : -ils sont deux auteurs, ils se sont mis à deux pour -amplifier le noble souffle purificateur : un maître -d'études et son chef. Parbleu! ces gens ont tellement -l'habitude de craindre le qu'en-dira-t-on, et -d'agir pour le résultat superficiel, ils sont contraints -à un tel truquage professionnel, qu'en fait -de morale, innocemment, ils indiquent aux enfants -la roublardise ; ils n'enseignent pas <i>le bien</i>, ils enseignent -à <i>prendre</i> les <i>attitudes louables</i> : de l'artificiel, -rien que de l'artificiel. Ce sont des fonctionnaires -qui ne voient que sous le jour administratif -et, — je le sens bien tous les jours à l'école, — il -n'y a pas de nature possible en atmosphère administrative.</p> - -<p>En effet, — je l'ai constaté, je l'ai entendu avouer -par des maîtresses, je l'ai entendu conseiller presque -crûment par la directrice et par l'inspecteur, — dans -l'enseignement, le mot d'ordre n'est pas de fournir -des leçons qui profitent aux enfants, il s'agit de -leçons qui <i>fassent de l'effet au regard du public</i>. -Et pas moyen d'échapper à cette obligation.</p> - -<p>Extérieur! Extérieur! Apparence! L'instituteur, -l'inspecteur, ne peuvent pas travailler pour les enfants, -ils sont forcés de travailler pour les notes -hiérarchiques, pour le règlement, pour l'administration. -Et l'administration est forcée de fonctionner -« pour la statistique », pour les rapports et les -comptes rendus.</p> - -<p>La <i>frime</i> s'impose dans tout. Ainsi la grosse -annonce clamée sur tous les tons, à propos de l'entretien -de l'école, c'est : <i>Propreté. Hygiène.</i> Mais il -ne s'agit pas que le nettoyage soit réel. A chaque -instant la directrice guide mon zèle :</p> - -<p>— Rose, je vous recommande les cuivres, les boutons -de porte, ce qui brille… mon Dieu, le reste…</p> - -<p>Et elle déploie un geste indulgent, qui me dispense -de balayer très soigneusement dans les coins.</p> - -<p>Quand on prévoit la visite d'une autorité quelconque, -alors on soigne pour de bon la propreté du -préau. Rien n'est plus important que l'hygiène de -ce grand local, si foncièrement scolaire. Alors, je -m'en paie du frottage et du lavage, mais <i>pour ne -pas salir le préau</i>, on y laisse les élèves le moins -de temps possible ; plus il fait mauvais et plus on les -maintient dans la cour ; on les parque sous le petit -bout d'auvent, les pieds dans l'eau, sans jouer. En -effet, il faut pouvoir parader :</p> - -<p>— Voyez comme nous observons les règlements -sur l'hygiène! Voyez comme nous avons souci de -l'extrême propreté si indispensable à la santé des -enfants! Voyez la netteté du plancher!</p> - -<p>Cet hiver, parfois, les tout petits ressemblaient à -des animaux, chats, chiens, hors de la maison, qui -désirent rentrer ; pelotonnés dans leurs loques, ils -fixaient obstinément les fenêtres, la porte du préau -où il faisait chaud, comme si la force de leurs grelottements -devait faire ouvrir.</p> - -<p>— Pas moyen de vous réchauffer, mes chéris, -nous attendons le délégué cantonal…</p> - -<hr /> - - -<p>A moi-même, l'école inculque des qualités comme -à tout le monde : j'ai acquis une tendance expresse -au mensonge!</p> - -<p>Il n'est pas vrai qu'on laisse les enfants dehors -« pour le délégué cantonal ». C'est la visite de l'inspecteur -primaire, de l'adjoint au maire, ou des -dames patronnesses qui leur vaut cette mise à l'air.</p> - -<p>Le délégué cantonal a même protesté contre cette -incohérence « de soigner le ménage du préau pour -ne pas s'en servir ». Parbleu! il a protesté pour ce -motif que les femmes de service bénéficient seules -du non-usage du préau.</p> - -<p>Je mens encore.</p> - -<p>Mme Paulin, devenue singulièrement sans-gêne -avec l'autorité, s'est écriée d'un non rude :</p> - -<p>— On voit bien que monsieur de délégué n'est pas -chargé de nettoyer la boue des parquets.</p> - -<p>Et M. Libois s'est tu « comme un petit garçon ». -Avez-vous remarqué? m'a dit Mme Paulin.</p> - -<p>Après tout, s'il me plaît de mentir, à moi…</p> - -<hr /> - - -<p>J'ai remis le livre bleu à sa place sur le bureau de -la normalienne.</p> - -<p>Mes appréciations manquent peut-être de mesure. -J'avais trouvé l'école trop parfaite, pour commencer, -je réagis à l'excès ; c'est un défaut très féminin -d'aller d'une exagération à l'autre.</p> - -<p>Comment moraliser en gros autrement qu'avec -des histoires du genre critiqué ci-dessus? Or on -ne peut pas faire du détail. Et tout de même, ces -histoires prêchent la douceur, la bonté ; elles ont -déjà le mérite considérable d'appeler l'attention -vers un idéal.</p> - -<p>Admettons. Mais, nous atteignons le mois d'avril, -la grande année s'avance et je ne vois toujours -pas resplendir heureusement le dénouement de -mon drame.</p> - -<p>Avec le système de jeter de la poudre aux yeux, -de s'attacher à l'extérieur, de niveler surtout, l'école -<i>diminue</i> les enfants ; autant de simulacres imposés, -autant de personnalité retirée. Et il ne faut -pas oublier que nous avons affaire à une race débilitée -et que, parmi les causes de la misère, se place -en premier lieu le défaut de volonté profonde, -réfléchie. Que deviendront les enfants-marionnettes, -sortant de l'école, l'énergie changée en politesse -hypocrite, la décision subordonnée uniquement au -souci du trompe-l'œil?</p> - -<p>La loi de l'obéissance à l'école même vient encore -aggraver les regrettables leçons de résignation et -de croupissement.</p> - -<p>— Adam, fais ça…</p> - -<p>— Mademoiselle, je…</p> - -<p>— Pas d'explication…</p> - -<p>L'enfant n'a pas le droit de défendre sa volonté. -Il faudrait au contraire le laisser <i>dire</i>, puis le <i>persuader</i>, -et non le contraindre. Mais, je baisse la -tête, à mon tour, devant cette objection ironique : -« Avec soixante élèves par maîtresse? »</p> - -<p>Allons, allons, pas d'utopie ; il faut du <i>pratique</i> -à l'école, du solide et du pas compliqué. Je n'ai qu'à -écouter la fable, en répétition actuellement.</p> - -<p>— Attention! mes enfants, tous ensemble… et -tâchez de ne pas bavasser comme des perroquets, -tâchez de sentir un peu ce que vous dites.</p> - - -<p class="c"><span class="sc">Pourquoi</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Ne va pas dans la cour, entends-tu, Petit Pierre.</div> -<div class="verse">— Mais, père, il ne pleut plus.</div> -<div class="verse i6">— C'est égal reste ici.</div> -<div class="verse">— Mais pourquoi?</div> -<div class="verse i3">— Parce que…</div> -<div class="verse i6">— Mais père…</div> -<div class="verse i8">— Eh bien, vas-y. »</div> -<div class="verse">Or la glace, en séchant, avait gelé la pierre,</div> -<div class="verse">Dès qu'il eut fait un pas sur le pavé glissant,</div> -<div class="verse">Pierre tomba par terre et resta gémissant.</div> -<div class="verse">Que ton père commande ou défende une chose,</div> -<div class="verse">C'est toujours ton bien qu'il t'impose.</div> -<div class="verse"><i>Obéis donc, enfant, sans demander pourquoi</i>…</div> -<div class="verse i5">— Pour toi! »</div> -</div> - -<hr /> - - -<p>Aujourd'hui, pendant la récréation, j'observais -trois gamins : Ducret, Virginie Popelin, Marie -Doré ; sans erreur possible, à leur faux air de -sagesse, à leur vigilance sournoise vers les maîtresses, -ils jouaient à quelque chose de défendu. -Eh bien! ils sont arrivés à une telle perfection de -clandestinité, que je n'ai jamais pu découvrir à quoi -ils s'occupaient.</p> - -<p>— Parbleu! ces trois-là sont à l'école depuis l'âge de -deux ans… Que dis-je? Ils ont été mis à la crèche -le lendemain de leur naissance ; âgés de six ans, ils -ont six ans de discipline? Leur figure même est -scolarisée! Ils exhibent ici une expression spéciale, -une physionomie d'uniforme.</p> - -<p>Et voilà précisément le désastreux : ces enfants -<i>ne sont plus nature</i> et pourtant on n'a pas amendé -<i>leurs instincts profonds</i>! Les germes de plein -air susceptibles d'apporter la réaction utile ont été -étouffés, tandis que demeure la perversion qui -rampe et se tapit pour mieux sévir plus tard. Allez -donc corriger les goûts de malpropreté de Virginie -Popelin, de Marie Doré, maintenant qu'elles se -réfugient derrière le signe extérieur de propreté!</p> - -<p>Ces enfants poussent dans un milieu mauvais qui -reste vivant et fort autour d'eux ; l'amélioration -éducative consiste à les parquer dans un milieu -artificiel. Supposez un malade ayant besoin d'aller à -la campagne et à qui l'on réciterait les descriptions -des plus beaux paysages, — en le laissant à la -ville.</p> - -<p>Les enfants les mieux influencés ont compris que -les maîtresses, c'est de la force avec laquelle il faut -s'accommoder au mieux. Leur habileté à l'égard de -l'école vaut celle du personnel enseignant à l'égard -du public.</p> - -<p>Ducret, Popelin sont de bons élèves : qu'est-ce -que l'élevage primaire sauvera de précieux en eux? -Quel remède apportera-t-il à leur destinée de misérables? -Depuis leur naissance on les comprime dans -le moule à morale, — sans empêcher d'agir les tares -intérieures et les aimants extérieurs!</p> - -<hr /> - - -<p>Je voudrais bien changer d'horizon, mais j'ai beau -déplacer mon objectif, la vision gaie ne se présente -pas. Et encore je m'astreins à la plus grande modération, -mes constatations pénibles sont triées. Par -exemple, je n'ai pas encore parlé de la façon dont -les enfants se battent <i>pour de bon</i>, dans la rue, je -n'ai pas dépeint non plus les scènes scandaleuses -faites par les parents dans l'école même.</p> - -<p>Pour excuser ma manie d'écrire, je me dis toujours -« ces notes peuvent rendre service ». Oui, -à la condition que leur sincérité ne fasse aucun -doute. Or, pour trouver créance, <i>il ne faut pas être -trop vrai</i>.</p> - -<p>Les gens sont si heureux de pouvoir hausser les -épaules et crier à l'exagération! C'est un procédé -si commode de ne pas croire aux histoires trop -tristes et qui économise la pitié, si congrûment!</p> - -<p>Donc, je resterai « dans la moyenne des faits ».</p> - -<p>Pour être capable d'admettre les énormités, il -faut une préparation progressive. Moi-même, à mes -débuts à la Maternelle, avant « d'être de Ménilmontant », -que de choses j'aurais obstinément rejetées -comme impossibles!… Allons, allons, gens ordinaires, -gens « d'un autre quartier », comment voulez-vous -atteindre la même foi et la même compréhension -que moi, qui fus témoin de l'incident -suivant!</p> - -<p>Un matin glacial, Marie Fadette, cinq ans, apparaît, -tablier pas boutonné, souliers pas noués, très -pâle. (On connaît les différentes pâleurs d'élèves ; pâleur -de faim, de froid, de phtisie, de mauvais -coups reçus…) Marie Fadette était d'une lividité insolite. -Et puis, elle n'a pas l'air d'arriver à l'école, -elle a l'air d'aller ailleurs, de déménager avec son -panier.</p> - -<p>La directrice, non moins pénétrante que moi, -l'arrête au passage, et voici Marie entre nous deux. -Aussitôt là, sur le couvercle du panier, nous remarquons -une large tache roussâtre.</p> - -<p>— Où as-tu mal?</p> - -<p>Pas de réponse.</p> - -<p>— Tu es tombée?</p> - -<p>Signe négatif.</p> - -<p>— Ta maman t'a corrigée?</p> - -<p>Même signe.</p> - -<p>— Eh bien, parle, voyons!</p> - -<p>Les enfants du préau se taisent un instant par -curiosité, et certainement aussi par instinct : -quelque chose d'invisible est entré avec Marie -Fadette.</p> - -<p>Elle ne répond pas et, pendant la courte cessation -de surveillance, un gamin mal assis tombe du banc, -tout d'une pièce, avec bruit. Sursaut de Marie -Fadette en arrière, et une pétrification épouvantée, -les yeux désorbités, la bouche béante, vers le camarade -un instant étendu.</p> - -<p>— Va t'asseoir, dit la directrice soucieuse.</p> - -<p>Marie n'était pas placée depuis cinq minutes que -deux hommes demandaient Madame la directrice ; -chapeaux mous, vestons, grosses moustaches de -sergents de ville. Colloque rapide à voix basse, au-dessus -de la balustrade.</p> - -<p>Madame, pâle à son tour, se retourne vers les -enfants :</p> - -<p>— Marie! Appelle-t-elle.</p> - -<p>Il y a vingt Marie dans le préau. Pourquoi -Madame n'a-t-elle pas besoin d'ajouter un nom? -Pourquoi sa voix changée fait-elle comprendre de -quelle Marie il s'agit?</p> - -<p>Tous les enfants regardent Marie Fadette qui, -seule, s'est levée.</p> - -<p>Quel pauvre petit être traversant le préau! Et -quel aspect, le peuple des condisciples! une attention, -<i>un air d'expérience</i>, comme vers un <i>spectacle -d'arrestation</i>. Oh! la tête fatale de Bonvalot! Oh! -l'implacabilité présidentielle de Berthe Hochard!</p> - -<p>Marie Fadette sait qu'elle doit reprendre son -panier. Je le lui donne ; il est vide.</p> - -<p>— Allons, viens, ma petite, dit un des hommes -d'une voix autoritaire le plus possible adoucie.</p> - -<p>Une si petite main s'avance, d'un geste <i>fini</i>, sans -espoir!… Je n'avais jamais vu si large poigne -s'abattre sur l'innocence. Et jamais plus il ne fut -question de cette éclosion promise à la douceur des -jours, qui avait nom Marie Fadette.</p> - -<p>Eh bien, gens ordinaires, gens « d'un autre quartier », -quand vous aurez vu arriver à l'école une -enfant de cinq ans dont la mère a été assassinée -pendant la nuit (l'imaginez-vous s'habillant seule, -enjambant le corps, prenant son panier?) quand -vous aurez subi cette préparation, nous nous entendrons -peut-être et je pourrai <i>tout dire</i>! En attendant, -je suis obligée de rester modestement dans les -faits moyens.</p> - -<hr /> - - -<p>Les batailles se succèdent régulièrement, on se -promet une tripotée pour telle heure ; cela fait partie -de l'emploi du temps. Les batailles complètent le -devoir d'aller à l'école, n'est-ce pas surtout pour se -retrouver et se cogner que l'on afflue chaque jour à -cet endroit déterminé?</p> - -<p>Aujourd'hui encore Richard et Pluck ont à moitié -assommé Tricot et Kliner. Des passants indignés -sont entrés prévenir la concierge de l'école. La -directrice a écarté les mains : « Nous ne pouvons -pas les tenir en laisse. »</p> - -<p>— Tu sais, ai-je dit à Richard, si tu bats encore -Kliner je ne « change » plus avec toi, tu garderas -tes dessins.</p> - -<p>Et pour bien rester dans mon rôle, j'ai ajouté -résolument :</p> - -<p>— Je « changerai » avec un autre.</p> - -<p>Car enfin, moi qui ne me bats pas, si je suis une -vraie camarade, je ne dois pas avoir d'autre préoccupation -que de troquer mes bonbons contre -« quéque chose ».</p> - -<p>Dans la rue, les plus pauvres se lorgnent de travers ; -ce sont toujours les déguenillés qui « écopent ». -Les quelques enfants de commerçants, -représentent censément la classe aisée, subissent -moins d'avanies ; non pas qu'ils vaillent mieux sous -le rapport du caractère, mais l'éducation est ainsi -dirigée que les malheureux s'attaquent de préférence -à la misère ; un qui a son tablier déchiré se moquera -d'un qui a son pantalon troué ; un qui tousse -enverra une poussade à un qui boite ; la faiblesse et -la gueuserie attirent les coups.</p> - -<p>« N'élevez pas vos regards trop haut ; luttez entre -vous. — La violence envers les faibles est permise : -témoin l'action des parents sur les enfants ; témoin -l'éternel refrain de style national : les étrangers -nous sont inférieurs, au physique, au moral, ce sont -des misérables auprès de nous, Grands Français, il -faut les battre. »</p> - -<p>Du reste, l'éducation vient simplement en aide à -la propension naturelle : on incline toujours vers le -plus facile à faire. Les bas malfaiteurs dévalisent un -débardeur, sur le quai, pour cent sous, plutôt que -d'assaillir une poche contenant cent francs. Les -cochers d'omnibus et les charretiers « ne se ratent -pas », réciproquement ; on jurerait qu'ils ne -peuvent s'en prendre à d'autres de la difficulté de -vivre.</p> - -<p>Du reste encore, s'il en était autrement, les gens -comme il faut ne connaîtraient plus de sécurité, ou -bien le monde changerait et — Dieu merci! — le -monde n'a pas envie de changer.</p> - -<hr /> - - -<p>Pendant que ces pensées me tracassent, évidemment -je ne sème pas les éclats de joie, mais enfin, -qu'est-ce que Mme Paulin peut bien me vouloir -depuis quelque temps?</p> - -<p>Elle m'engage doucement à quelques frais de -toilette : « Je suis jeune, agréable ; malgré ma profession -de femme de service, on pourrait me remarquer -tout de même, si j'avais un peu de coquetterie. -On a vu plus drôle que ça… »</p> - -<p>Pourquoi s'obstine-t-elle à un certain sujet de -conversation? Elle se demande « si je n'ai pas -éprouvé des peines de cœur et si je ne suis pas -entrée ici comme une autre serait allée au couvent. -Il ne faut pas ainsi renoncer à la vie. » Textuel!</p> - -<p>Pas possible, Mme Paulin, vous avez trouvé cela -toute seule?</p> - -<p>J'ai été obligée de lui déclarer sèchement que ces -questions personnelles m'étaient désagréables. On -peut plaisanter une fois et n'être pas disposée à continuer -indéfiniment.</p> - -<p>Nous déjeunions.</p> - -<p>— Bien, a répondu de bonne grâce Mme Paulin, on -ne parlera plus que du service.</p> - -<p>Elle est allée hier porter une lettre chez M. Libois — affaire -de service — je n'ai rien à dire? déclara-t-elle. -« Le délégué n'est pas le monsieur -qu'on pourrait croire : très simple et très délicat, -il n'est pas riche ; il a de quoi vivre en s'occupant -de publications ; il se spécialise dans les études sur -la protection de l'enfance, car il a beaucoup de -cœur et — le plus étonnant — il est extrêmement -timide. »</p> - -<p>Mme Paulin ne mangeait guère, elle épluchait sa -nourriture, elle s'adressait à son assiette plutôt qu'à -moi. Un serrement d'estomac auquel je suis sujette -depuis quelques semaines me laisse peu d'appétit et -m'obligeait aussi à chipoter dans mon assiette.</p> - -<p>« Et Mme Paulin a pleuré la dernière fois qu'elle -a vu M. Libois chez lui, parce que cet homme-là est -vraiment bon… parce que vraiment il faudrait être -barbare… »</p> - -<p>J'ai prié Madame Paulin de m'excuser : l'heure était -sonnée, mon service ne me permettait pas de rester -dans la cantine.</p> - -<hr /> - - -<p>Après les seules dispositions énergiques des enfants, -n'oublions pas celles des parents. Il ne se passe -pas de jours que des algarades fâcheuses n'éclatent -devant la barrière du préau : invectives et menaces -lancées à pleine voix, contre les maîtresses, contre -moi, contre « cette sale administration ».</p> - -<p>Hier. La mère Tricot vient chercher son garçon ; -la voici derrière la balustrade, elle porte un paquet -de linge mouillé sur l'épaule droite et un seau avec -battoir, eau de javelle, etc., dans la main droite ; elle -conduit de la main gauche une fillette toute petite, -et, bien entendu, elle est enceinte.</p> - -<p>Tricot n'arrive pas à reconnaître son panier dans -la rangée installée par terre. La normalienne, qui est -de service, le regarde farfouiller et finit par appeler :</p> - -<p>— Rose ; s'il vous plaît…</p> - -<p>Alors, la mère Tricot, à gorge déployée, contre la -normalienne :</p> - -<p>— Mais reluquez-moi c'te mijaurée, c'te momie, -qui ne peut seulement pas se baisser! Il ne vous -salira pas, ce panier… Dire que nous payons ces -propres à rien! Croirait-on pas qu'elle a pondu l'obélisque -avec sa robe noire? En v'là un métier de feignante… -Enfin il ne sait pas, cet enfant… il a besoin -qu'on l'aide… et il est autant que les autres, vous -entendez, espèce de momie? il vaut mieux que vous, -cet enfant-là.</p> - -<p>J'ai donné le panier. Tricot franchit la barrière. -Sa chère mère, qui réclamait si passionnément des -égards pour lui, pose son seau par terre et lui détache -une formidable torgnole :</p> - -<p>— Mais aussi, tu ne peux pas le préparer d'avance, -ton panier?</p> - -<hr /> - - -<p>Les enfants gardent-ils de la rancune contre leurs -parents, après avoir été « corrigés »? Non, ils sont -solidaires des parents, dont ils partagent de bonne -heure les souffrances et « ils comprennent les claques ». -Ils s'habituent à être claqués comme on -s'habitue à mal manger ; on pourrait même dire que, -parfois, ils y prennent goût : certains parents ont la -taloche gaie, ils rossent jovialement, pour un peu -on provoquerait les « corrections ». Et aussi, les enfants -excusent les punitions même injustes, qui -s'abattent d'un coup, par la vivacité du sentiment ; -cela n'a pas d'importance ; on n'y pense plus, de -part et d'autre, au bout d'un instant. La punition -réfléchie, celle qui s'aggrave de règlement, est moins -bien acceptée ; les punitions de l'école, assumant un -caractère de permanence, pourraient rendre les enfants -vindicatifs et sournois.</p> - -<p>Tricot n'a pas sourcillé, sa tête a seulement cogné -contre la barrière ; chargé de son panier, il a eu la -complaisance avisée de prendre à son bras le seau -de sa mère et, l'air entendu, il est parti devant, comme -un homme.</p> - -<p>C'est lui qui, d'un ton de médiocrité satisfaite, -disait à Louise Guittard en se frottant une bosse au -front :</p> - -<p>— Pendant qu'a m'bat, on a la paix.</p> - -<hr /> - - -<p>Je le répète, c'est une affaire de quartier : les parents -ont une façon particulière de comprendre leurs -droits vis-à-vis de l'école — et une façon non moins -particulière d'aimer leurs enfants qu'ils rossent si -bien.</p> - -<p>On note d'abord curieusement la crainte, l'hostilité -et l'exigence des gens du peuple à l'égard de -l'administration. « C'est nous qui payons ; les administratifs -sont là pour nous servir », et, en même -temps, pour eux, l'école tient du bureau de bienfaisance. -Ils s'humilient pour obtenir la cantine gratuite, -pour participer à la distribution des galoches -et des tabliers qui a lieu après la Toussaint, mais ils -s'humilient « à coup sûr ». Ils prétendent céder en -partie leur progéniture à l'administration.</p> - -<p>Ainsi, une fois, Léon Ducret avait perdu une pièce -de quarante sous en allant faire une course pour un -commerçant, sa mère est venue <i>réclamer</i> à la directrice, -sans hésitation :</p> - -<p>— Madame, ce petit a perdu quarante sous, faudrait -que l'école les rembourse.</p> - -<p>Dans son idée, l'école était responsable du gamin.</p> - -<p>Les gens sont très pénétrés aussi du respect hiérarchique. -Ils menacent peu la directrice, mais ils -se rendent compte qu'une institutrice adjointe est -une salariée d'un genre à part, guère mieux lotie -qu'eux-mêmes, et — selon leur expression vindicative — ils -ne la ratent pas : facilement, ils adressent -une plainte à Monsieur l'inspecteur, ou à Monsieur -le directeur de l'enseignement, sur du papier de -cérémonie, avec force protestations de dévouement -servile.</p> - -<p>Mais la voici, la note gaie, à propos d'affection -paternelle :</p> - -<p>Quand la directrice siège dans le préau et qu'il ne -s'agit pas de faits très graves, les parents conversent -avec elle, sur place, au-dessus de la barrière, au lieu -d'aller dans son cabinet. Si je me trouve occupée à -attifer des enfants, je ne me dérange pas ; car, — par -l'excès même de mon anxiété observatrice, — j'ai -pris un visage mort, un air de stupidité laborieuse, -tout à fait en convenance avec ma fonction, — aussi -puis-je, sans indiscrétion, rester près de la directrice : -« Je n'existe pas ».</p> - -<p>Donc, avant-hier, le père de Gillon se met à discourir -pompeusement à l'entrée du préau. M. Gillon, -employé de bureau, est un parent important, -pour le quartier. Son fils — si triomphant de bêtise — est -un de ces enfants bien habillés, décoratifs, à -qui l'on tient, parce qu'ils rehaussent la population -scolaire.</p> - -<p>— Voyez-vous, madame la directrice, je crains le -surmenage pour mon cher bonhomme ; il est trop -intelligent pour son âge, vraiment…</p> - -<p>La directrice écoutait debout, souriante, absolument -charmante et réglementaire avec ses beaux -yeux bleus, sa maturité de blonde fraîche et grasse.</p> - -<p>— Mais non, monsieur, je vous assure, dans nos -écoles, le surmenage n'est pas à craindre… Bien -moins que chez les congréganistes, par exemple, où -l'on fait apprendre par cœur — où l'on fait étudier pendant -des journées entières sur des livres — ici, ce sont -les institutrices qui parlent tout le temps, l'enfant -n'absorbe que ce qu'il peut absorber naturellement, -sans effort ; les institutrices versent, versent à profusion, -mais ce qui dépasse la spongiosité intellectuelle -de l'enfant coule à côté… et voilà tout… ce -sont les institutrices qui sont surmenées : ce -sont elles qui filtrent et refiltrent plus qu'elles ne -peuvent…</p> - -<p>Oh! la graduelle respiration, le progressif soulagement -du bon père :</p> - -<p>— Ah! vraiment! madame… Cependant, je vois -toujours les mêmes maîtresses…</p> - -<p>Oh! le ton de persuasion empressée, l'heureuse -dénégation de Madame :</p> - -<p>— Mais non, monsieur! en trois ans, nous avons -eu Mlle Tourneur, morte phtisique — elle était si -faible, <i>savez-vous que les enfants la battaient?</i> -Mlle Gagne a été enfermée pour maladie nerveuse ; -Mme Héron a eu la fièvre typhoïde… et tenez, justement, -Mlle Bord n'est pas présente aujourd'hui, -c'est une remplaçante…</p> - -<p>Oh, le balancement de tête satisfait, hautement -appréciateur, de M. Gillon! Oh, les deux bons -sourires se comprenant, se félicitant, du père et de -la directrice!</p> - -<p>Je placerai ici un morceau de la seule histoire que -je tienne de la concierge de l'école.</p> - -<p>Un matin, environ un mois après mon entrée en -fonctions, elle m'a priée, une fois pour toutes, de -l'excuser si jamais elle ne m'adressait la parole. -Elle avait failli perdre sa place pour avoir eu la -langue trop longue : depuis lors, elle était habituée à -un mutisme complet.</p> - -<p>Sa mésaventure se rapportait à cette Mlle Tourneur, -la phtisique frappée par les élèves, et dont -elle avait voulu indûment prendre la défense.</p> - -<p>Je ne reproduirai pas toute sa conversation. Seulement -cette citation.</p> - -<p>Une fois, un monsieur philanthrope, délégué de -l'enseignement à je ne sais quel titre, fut introduit -dans la classe de Mlle Tourneur, inopinément, à un -moment malencontreux. Quel était ce spectacle des -petits malheureux du quartier des Plâtriers <i>battant</i> -leur institutrice parce qu'elle était malade, pauvre -et trop douce! personne ne le dira. Mais voici ce -qui est arrivé ensuite : on a vu le Monsieur délégué -venir jusqu'à la porte de l'école, jamais plus il n'a -pu se décider à entrer! Il dévalait sur le trottoir, il -toussait, tapait du talon… ah ouitche! à peine dans le -vestibule, il faisait demi-tour, la figure décomposée, -comme un poitrinaire à bout. C'était pourtant un gros -sanguin décoré de la médaille militaire, un ancien -syndic de la boucherie, un homme qui avait tué des -bœufs…</p> - -<hr /> - - -<p>A propos! ces dames ont épilogué avec effarement -sur un départ dramatique de M. Libois, dernièrement. -La normalienne m'ayant hélé de haut — de -très haut — pour un enfant indisposé, M. Libois -aurait fait mine de s'élancer vers la normalienne, -vers l'enfant, puis, — brusquement, « pâle comme un -mort » il se serait retiré.</p> - -<p>Il n'a pas le cœur solide, pour un médecin, -M. Libois! Le plus étrange, c'est que Mme Paulin, -ensuite, jubilait et œilladait vers la normalienne -avec méchanceté.</p> - -<p>Oui, tous les parents ont une façon d'aimer leurs -enfants. Je m'étais trompée sur le compte de certaines -femmes mollasses, — de nature bovine pour -ainsi dire, — en les croyant complètement égoïstes -et apathiques, à cause de leur manie de geindre continuellement, -d'être toujours en traitement, d'avoir -la tête entortillée, le cou raide. Évidemment, la -grande affaire de leur existence, c'est la conversation -sur leur santé, — non pas sur une autre -misère, non pas sur leur condition sociale, non! — sur -leur malheureuse santé, sur leurs infirmités -féminines, sur leurs grossesses, — mais il ne faudrait -pas confisquer un bon point mal à propos à leur enfant!</p> - -<p>La mère des deux Pantins est venue, une fois, à -la rentrée d'une heure, déclarer véhémentement que, -si son aîné ne sortait pas le soir avec <i>sa croix</i> qu'on -lui avait retirée le matin, « ça ne se passerait pas -comme ça », et elle est restée tout l'après-midi, sur -le trottoir, à faire le siège de l'école, avec deux -autres voisines solidaires.</p> - -<p>Oui, dans le peuple, on a beau laisser les enfants -sans soins et les brutaliser d'importance, on les aime -et <i>on les respecte</i>.</p> - -<p>Un auteur latin a formulé cette belle maxime : le -plus grand respect est dû aux enfants. Cette déclaration -fondamentale, je l'ai vue développée dans les -livres et sur la scène avec la puissante magie de -l'art, je l'ai vue magnifiquement obéie, dans la vie, -par des gens de haute situation ou de prépondérante -intellectualité. J'ai perçu avec une émotion palpitante, -non seulement le respect, mais le <i>sacrifice</i> dû -aux enfants. Mais quelqu'un m'a fait sentir la sainteté -de l'œuvre de race <i>dans ma chair même</i>, « en -pratique sublime ». (je ne sais pas si je dis bien, -la valeur des termes m'échappe, je roule dans un -abîme.)</p> - -<p>Elles étaient là — deux femmes singulières — qui -parlaient haut devant la porte, sous le réverbère, -chacune tenue au jupon par une fillette écoutant, -le museau dressé, les doigts dans le nez.</p> - -<p>Sur une allégation dubitative, la mère de Léonie -Gras a grandi, d'un sursaut, devant son interlocutrice, -et jamais tête renversée en arrière, front -superbe, bas de visage serré, paupières de Diane, -n'ont exprimé la sévérité d'un acte de devoir, avec -plus d'effluves nobles :</p> - -<p>— Moi! ma chère, tout le temps que j'ai été enceinte, -pas une seule fois, je n'ai accepté moins de -cent sous.</p> - -<hr /> - - -<p>Eh bien quoi! Je ne suis plus moi-même, je le -sais bien ; je n'ai plus d'ingénuité, plus d'ignorance, -plus d'illusion. J'ai pourtant conservé la faculté de -rougir et certes mon sang se jette encore devant les -mots énormes, pour protéger ma dignité, mais on ne -s'en aperçoit guère à cause de mon teint de gras-double, -de ma bouche au rictus blasé, de mes yeux -meurtris.</p> - -<p>Mon âme me semble encrassée sans remède, -comme mes mains.</p> - -<p>Le dimanche ne me ressuscite pas.</p> - -<p>Qui n'a déjà remarqué une vieille fille, pauvre, -seule, — vingt-cinq ou quarante ans, sait-on? — se -promenant, un jour de fête dans Paris? Quand les familles -passantes se mêlent du regard, du sourire, se -sentent en cohésion, en sympathie dans leur quartier, -dans la ville, — la vieille fille a beau vouloir ressembler -à tout le monde et faire semblant d'avoir -un but, un motif de vivre, — comme on dégage -l'être dépareillé, sans attache, sans aimantation!</p> - -<p>Cet après-midi j'apercevais dans les vitrages mon -corsage plat, mon chapeau sans jeunesse, mon -visage désabusé… Pourquoi cette manie de frôler -les boutiques? Pourquoi cette insoulevable timidité -sur mes paupières? Il ne me manquait plus qu'un -livre de messe à la main.</p> - -<p>Mme Paulin, qui devait guetter le retour de ma -triste promenade, est venue me faire une visite dans -ma chambre!</p> - -<p>— Une idée qui m'a prise par hasard, a-t-elle exprimé -si bien, que la préméditation n'était pas douteuse.</p> - -<p>Elle m'a raconté toute une période de sa vie : ses -fiançailles, des détails sur son défunt mari. Elle est -arrivée, sans trop de maladresse, à des considérations -sur la nécessité du mariage ; elle a recommencé -des allusions que j'ai supportées par faiblesse, -par découragement.</p> - -<p>Certes, le moment avait été choisi à point. Accoudée -à ma table de jeu, dans une sensation -affreuse d'abandon, je répondais par des haussements -d'épaules, par des mots d'indifférence à -l'égard des décisions du sort.</p> - -<p>Oui! mais n'ai-je pas eu l'air d'acquiescer « à -n'importe quoi »? Et j'ai laissé formuler des -conseils trop explicites, — presque des « propositions »!</p> - -<p>Maintenant je me reprends. Quelle est cette nouvelle -persécution? Ne suis-je pas folle de l'avoir permise? -Et vraiment, n'ai-je pas entrevu…?</p> - -<p>Je me révolte! Chassons ces pensées.</p> - -<p>Non, abordons-les carrément, une bonne fois, pour -en finir! Assez de lâcheté, assez d'hypocrisie, assez -de me tromper moi-même : <i>Mme Paulin a une -mission</i> et depuis longtemps déjà ; aucun doute là -dessus.</p> - -<p>C'est prodigieusement bête d'avoir chargé de -mission Mme Paulin, malgré son âge d'expérience… -à moins que cela ne soit profondément -« psychologique »… car, de qui aurais-je toléré les -allusions si bien réussies par Mme Paulin?</p> - -<p>Non! il n'y a là que de l'audace indécente et de -la stupidité. L'affaire est réglée.</p> - -<hr /> - - -<p>Parfois, le matin, à six heures, rien que d'avoir -traversé la rue déserte, pleine de clarté, de fraîcheur -et recueillie dans le silence, — malgré çà et là, un -vieux soulier, un morceau de corset, une loque, -épaves du mouvement nocturne, — j'arrive au travail, -tout offerte à la vie belle et généreuse. Mais -je ne me sens pas uniquement dévouée aux bambins, -mon attendrissement trop féminin et pas assez -maternel, s'envole au delà de l'école. J'attrape alors -mes torchons, je cherche mes cuivres à frotter, les -taches à enlever aux parquets du préau, des classes, -de l'escalier.</p> - -<p>Ah! quand la poésie vous lancine, quand votre -substance voudrait s'éparpiller en amour et recevoir -le baiser de la nature entière, du soleil, des arbres — le -bon remède : frotter par terre, à genoux, brosser -avec rage, les bras nus! Va, rêve donc, sale bête!</p> - -<p>Ah! j'en ai étouffé des soupirs sous le bruit de la -brosse de chiendent! Ah! le besoin de parler avec -intelligence et tendresse, j'en ai flanqué de la -potasse là-dessus!</p> - -<p>Et il faut ajouter que depuis trop longtemps -Mme Paulin me couve avec une affection patiente, -avec une sorte de supplication, les yeux humides :</p> - -<p>— Mon enfant, pourquoi te fais-tu du mal à toi-même?</p> - -<p>Assez! assez! je ne veux rien que de l'anéantissement.</p> - -<p>Enfin, après deux heures de suée, quand les enfants -arrivent, je leur appartiens sans réserve ; -aplatie, matée, j'ai pour eux une bonté de bête -de somme docile, éclopée, ils peuvent me tirailler, -m'appeler, me faire baisser et relever cent fois de -suite, ils reçoivent tous le même sourire usé, complaisant. -Et Mme Paulin peut prendre ses airs penchés!</p> - -<p>Une sorte d'hébétement me béatifie ; je juge les -choses en « bonne femme ». Je ne pense plus, ou je -pense court, niais, superficiel.</p> - -<p>Les tout petits, qui sont encore, dans une certaine -mesure, de jeunes animaux, me sentent une -créature infime, pareille à eux ; ils mirent leur passivité -dans la mienne ; le plus qu'ils peuvent, ils se -frottent à moi, me tendent leurs yeux, leurs nez. -Parfois, devant le lavabo, quand les classes fonctionnent, -je baise un petit museau mâchuré, qui -comprend bien que je ne suis pas d'un acabit raffiné.</p> - -<p>J'ai constaté que plusieurs enfants <i>ne savent pas -embrasser</i> ; oui, des enfants, la réalisation, le symbole -du baiser! C'est mignon, faible, à peine éclos, -ça devrait battre du bec vers vous comme ça ouvre -les yeux… Non! ce geste ne se pratique pas dans -leur entourage, on ne leur a pas appris, ils n'ont pas -eu l'occasion… Ils veulent bien, ils fouillent, ils -appuient leur bouche maladroitement. Richard — je -l'ai vu souvent au clignement de ses yeux, à une -nervosité des lèvres, — il essaierait bien, mais il ne -peut pas se décider…</p> - -<p>On n'imagine pas ce singulier effet : la première -fois que, sur le point d'embrasser un enfant, je me -suis aperçue qu'il ne comprenait pas l'intention de -mes lèvres, cela m'a endolorie comme si je découvrais -une mutilation.</p> - -<p>Il y a des essais de baiser que l'on n'oublie pas.</p> - -<p>Un dimanche, — (j'avais lu, dans le journal, des -histoires peu égayantes ; le crime du jour était celui -d'un conscrit ayant assassiné une vieille femme, sa -bienfaitrice) ; — l'après-midi, au début de ma promenade, -je reconnais Bonvalot qui traînait lugubrement, -à la chasse aux bouts de cigarettes. Une -impulsion irrésistible, — je ne sais quel besoin d'être -d'accord avec quelqu'un, — m'a fait l'appeler :</p> - -<p>— Veux-tu qu'on soit amis, tous les deux?</p> - -<p>— Ça m'est égal…</p> - -<p>— Quand tu n'es pas à l'école, le dimanche -matin, il faut venir me voir. J'ai des livres à images, -j'ai des choses à manger et puis, j'ai des sous… -Tiens, entrons au bazar, je veux t'acheter ce qu'il te -plaira ; choisis… Bon! mais tu vas m'embrasser.</p> - -<p>Bonvalot est un de ceux qui ne savent pas. Il a -posé, enfoncé son museau près de mon oreille ; et -je le certifie, — j'ai senti à mon cou, le froid impressionnant -de son nez, comme le froid de l'objet -qu'il avait choisi avidement, sans hésitation : un -couteau.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais pourquoi ces histoires de caresses?</p> - -<p>Je vis dans une obsession continuelle : un danger -moral me menace.</p> - -<p>Mme Paulin ne m'entretient plus de rien hors les -questions de service, et elle me persécute davantage -que si elle disait les préoccupations inscrites -sur son visage. Ses yeux me suivent et me tourmentent.</p> - -<p>Heureusement que j'ai mon précieux dérivatif!</p> - -<p>Aujourd'hui le lessivage a fonctionné rudement ; -j'en suis tout avachie. Ce soir, le coude sur ma -table, je souris à tout ce qui me passe par la tête… -Bonjour, Tricot… Celui-là, pour donner un baiser, -il ferme les yeux et il tire le gosier, comme s'il -avalait un cachet trop gros.</p> - -<p>Aux environs du jour de l'an, quand il a gelé si -fort, la dame patronnesse en deuil, qui apporte tant -de bonbons, assistait à une récréation dans la cour. -Tricot se trouva près d'elle, arrêté ; on voyait sa -chair des cuisses, on devinait que le tablier ne -recouvrait aucun vêtement chaud.</p> - -<p>— Mon Dieu, ce pauvre amour, comme il doit -avoir froid! dit la dame avec un mouvement de -recul.</p> - -<p>Je me rappelle la mine de Tricot, cherchant -autour de lui, par terre, où était le chien, la bête -soignée, qui inspirait si douce pitié à la belle -dame. Puis-je faire autrement que de sourire, très -amusée?</p> - -<p>Vraiment, je me trouverais dans un état excellent, -s'il n'y avait pas cette Mme Paulin qui me plonge -dans la honte avec ses mines de garde-malade fanatique, -implacablement décidée…</p> - -<p>Je lui tiens rancune d'avoir prononcé des paroles -insensées qui, maintenant, me donnent à l'infini le -sentiment de ma déchéance.</p> - -<p>Je considère comme criminel de présenter à notre -détresse une espérance irréalisable…</p> - -<p>Une espérance?… Alors, mon mal, ce n'est pas -la volonté de refuser?… C'est la timidité de croire?</p> - -<p>Je m'égare, je ne sais plus lire en moi-même. Je -voudrais m'en aller loin, loin… être morte.</p> - -<hr /> - - -<p>Ma déchéance s'accomplit si manifestement que -j'éprouve une admiration obséquieuse pour plusieurs -enfants chez qui subsistent des lignes de -distinction et de beauté.</p> - -<p>Ce matin, Irma Guépin et Léonie Gras tournaient -une corde, Julia Kasen sautait : brune, mince, -tablier noir serré, chaussettes noires, les bras collés -au corps, elle dansait sans autre mouvement que le -rebondissement rythmé d'un objet élastique. Cette -impassibilité officiante n'appartient qu'à Julia ; il -semble que des effluves divinisent son visage fixe. -Une forme féminine très pure vous reste dans les -yeux, monte et descend, se balance comme un -insecte dans le soleil… Je revenais de mon service -des cabinets, j'ai arrondi de gros yeux indolents, -telle une servante commune qu'émerveille sincèrement -la finesse aristocratique de sa jeune maîtresse.</p> - -<p>Un peu plus loin, dans la cour, une autre satisfaction -m'a requise : la Souris a adopté les deux petites -Leblanc dont la mère a « filé ». Sans négliger « le poussin », -très réellement et sans comédie, elle les -a prises sous sa garde. Elle arrange leurs cheveux, -leur col. « Tu n'as pas oublié ton mouchoir, -aujourd'hui? demande-t-elle, donne-le, tu as du noir -au front. » Elle pose les questions que doit poser -une mère : « Combien de bons points, ce matin? Et -toi, as-tu bien mangé? » Elle répète la morale des -mamans :</p> - -<p>— Voyons, tenez-vous droites, ne faites pas de -grimaces.</p> - -<p>Il faut voir la confiance tranquille des deux pauvres -petites, si désemparées depuis leur abandon.</p> - -<p>Comment l'aimant a-t-il agi entre la Souris et les -deux Leblanc? Mystère. Mais là, vraiment, les -deux innocentes ne sont plus sans mère, une fois -arrivées à l'école.</p> - -<p>Des écroulements d'énergie physique, chez -moi, coïncident avec une cessation totale de la -pensée.</p> - -<p><i>Quelqu'un</i> est venu aujourd'hui à l'école, après -une longue absence inaccoutumée.</p> - -<p>Toute l'école avait remarqué cet espacement de -visites. Ces dames en conféraient tout haut, à -chaque instant.</p> - -<p>A entendre ces manifestations d'étonnement, -Mme Paulin avait une extraordinaire façon de -baisser les paupières et de serrer la bouche : « Nous -attendons! » semblait-elle répondre.</p> - -<p><i>Quelqu'un</i> est venu… Les circonstances m'ont -heureusement permis de rester cachée dans la -cantine, affalée sur une chaise, le cerveau paralysé.</p> - -<hr /> - - -<p>Ah! la bienfaisante fatigue! Je n'ai retenu que -des choses touchantes, aujourd'hui.</p> - -<p>La mère Doré a apporté un bouquet de deux sous -à Mme Galant et elle a dit :</p> - -<p>— Tâchez donc de pousser Marie pour le chant, -elle vous a un aplomb insensé ; elle ferait très bien -une chanteuse de concert ; avec un aplomb pareil, -si jeune, il y a de l'avenir.</p> - -<p>Les mêmes femmes capables de scandale, d'injures, -de menaces contre les maîtresses, ont leurs -moments d'amabilité. Certaines ouvrières envoient -des articles de leur fabrication ; la mère de Léon -Chéron qui confectionne des bigoudis en donne un -petit paquet, de temps en temps. J'ai vu Tricot, une -branche de fleurs à la main, écarter la populace -impressionnée : Arrière, donc!</p> - -<hr /> - - -<p>Rien que des choses touchantes.</p> - -<p>Louise Guittard manquait à l'appel depuis trois -semaines, j'avais entendu parler d'un coup de pied -trop sévère lancé par son pseudo-père. A quatre -heures, — le rang conduit au coin de la rue, — j'ai -appris qu'elle avait la jambe cassée : une chûte dans -l'escalier, — dit-on, sans insister, — il a fallu la -placer à l'hôpital.</p> - -<p>Sa mère s'était arrêtée devant la porte de l'école, -après avoir communiqué des nouvelles à la directrice. -Tout un groupe de femmes bavardait avec -elle.</p> - -<p>Et voilà que j'entends, au passage, une voix -émue, heureuse :</p> - -<p>— Pauv' gosse! d'avoir la jambe cassée, elle n'a -jamais été à pareille fête!</p> - -<p>Je suis demeurée ébahie devant l'air émerveillé, -attendri de toutes les ménagères, y compris la -principale intéressée. Du reste, celle-ci m'a saisie par le -bras et m'a fourni des explications avec complaisance -et fierté, pour m'éblouir en même temps que -les autres commères :</p> - -<p>— Figurez-vous que Louise a un lit! un vrai lit! -du linge blanc! des repas réguliers… Madame la -directrice l'a visitée et lui a apporté une poupée.</p> - -<p>C'est une joie qui emplit les cœurs et gagne tout -le trottoir ; le rassemblement augmente : décidément, -d'avoir la jambe cassée, elle n'a jamais été à -pareille fête! Pauv' gosse, quel bonheur pour elle! -Les yeux en sont humides.</p> - -<p>Une pointe d'envie se discerne dans l'enchantement -de certaines mamans et des regards se promènent -sur des moutards, comme si l'on cherchait -ce qu'on pourrait bien leur démolir.</p> - -<p>J'ai béni le sort, comme les autres bonnes -femmes. Et je voudrais bien rester toujours ainsi -approbatrice : le corps mou, le cerveau mou.</p> - -<hr /> - - -<p>Quand la gaieté s'y met, elle peut atteindre au -formidable. Un souvenir du matin m'est revenu, -comme j'allais me coucher. Assise au bord de mon -lit, je me suis abattue, la tête dans l'oreiller et j'ai ri -silencieusement, j'ai ri à mourir. (Vous sentez toute -votre substance qui fond, s'écroule et s'en va ; un -évanouissement terminerait ce flux incoercible si -vous ne vous leviez pour suivre les murs à tâtons…)</p> - -<p>La mère de Louise Clairon a demandé la cantine -gratuite pour son enfant.</p> - -<p>On a envoyé à la directrice les rapports et certificats -nécessaires en l'occurrence. J'ai pu jeter un -coup d'œil dessus.</p> - -<p>Il y a un rapport du commissaire de police : trois -lignes, pas plus, c'est laconique et grand.</p> - -<p>Si quelqu'un y résiste, c'est que — selon toute -probabilité — mon hilarité avait une source maladive. -Mais, peut-être aussi, manque-t-il ce fait d'avoir -vu l'air de dénûment affamé de Louis Clairon, ce -matin même : un enfant qui n'a pas eu sa soupe et -qui arrive blême, verdâtre…</p> - -<p>Trois lignes, puis un point, c'est tout : « La -nommée femme Clairon a vécu pendant -plusieurs années avec un individu qui l'a abandonnée, -n'a laissé que deux manches de parapluies. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Toute la semaine, j'ai gardé un rire nerveux, -effrayant, un rire « de Saint-Guy ».</p> - -<p>Enfin, dimanche, la mesure a débordé : Mme Paulin -m'a fait une seconde visite, en grand apparat : -nu-tête, mais des mitaines noires, une chaîne de -cou dorée, l'air d'une charbonnière glorieuse.</p> - -<p>Alors, j'ai eu une crise de larmes telle que la couturière -phtisique, ma voisine, a dû perdre plusieurs -sous à écouter la scène derrière ma porte.</p> - -<p>J'espère que maintenant je suis guérie.</p> - -<p>Nous étions assises face à face, Mme Paulin sur -le bord de la <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>, moi sur le bord du lit.</p> - -<p>J'ai vidé mon cœur :</p> - -<p>— Eh bien, oui, si vous voulez le savoir, j'ai dû -me marier avec un galant homme élégant, instruit — qui -m'a lâchée parce que je n'avais plus de dot. -Oui! je suis couverte de diplômes! Oui j'étais une -demoiselle du monde… Et je ne veux plus recommencer -l'expérience. Est-ce que je sais si l'on ne se -moque pas de moi?… Sans doute, on a besoin de documentation, -l'on veut voir… on a trouvé le cas -bizarre… Je ne suis pas à marier!… On ne bafouera -pas ma tendresse une seconde fois… Et d'abord -une sorte de contrat d'honneur m'empêcherait -d'abandonner ces pauvres enfants qui m'ont donné -leur affection et qui ont besoin de mon dévouement… -Tenez, si je me mariais, je voudrais, en guise de dot, -adopter un des plus misérables… Louis Clairon… -que je dirais mien et je voudrais être épousée pour -mon déshonneur… Laissez-moi!… Et puis, vous -savez : <i>quelqu'un</i> me gêne, m'excède, je ne veux -plus <i>le</i> voir à l'école… et je vais demander à permuter… -Laissez-moi, je veux changer d'école.</p> - -<p>Mme Paulin a eu l'intelligente bienveillance de ne -pas m'interrompre. Ensuite elle m'a essuyé les -yeux, elle m'a consolée par de vagues paroles -accommodantes, elle s'est bien gardée de discuter : -tout ce que j'ai voulu m'a été concédé, promis, -comme à un enfant gâté.</p> - -<p>Elle m'a embrassée avant de partir. Je me rappelle -maintenant qu'elle n'avait pas précisément l'air -d'une personne qui a perdu la partie, — sans doute -la satisfaction de connaître « mon histoire ».</p> - -<hr /> - - -<p>25 mai. — Ce matin, dans la classe de la directrice, -je me suis agitée comme une folle, à entendre -professer la normalienne. Les tout petits se sont -amusés : à leur idée, je faisais la comédie sans guignols.</p> - -<p>« Un Arabe mourant de faim dans le désert, -trouve un sac d'argent ; il aurait bien préféré trouver -un sac de dattes, aussi rejette-t-il avec dépit ce trésor -inutile. Morale à développer : l'argent ne rend pas -heureux, il faut le laisser aux gens déraisonnables. »</p> - -<p>Je dénonce la tromperie malfaisante de cet enseignement, -puisque l'argent est le sang vital des -sociétés actuelles. Déplorez le fait, si vous voulez, -mais ne faussez pas la réalité.</p> - -<p>Ah! les bons élèves crédules, Léon Chéron, Irma -Guépin, la Souris! Ah! mes pauvres visages -pointus!… à l'assassin! à l'assassin!</p> - -<hr /> - - -<p>J'étais donc dans une disposition d'esprit défavorable ; -à la sortie du déjeuner, la mère de Vidal — le -bossu ornithobatracien — a voulu absolument -bavarder un peu.</p> - -<p>— Votre Eugène n'a pas de chance, dis-je, il me -semble que son cou et son épaule se paralysent, sa -tête ne tourne plus…</p> - -<p>Très misérable, un nourrisson sur le bras, la -mère Vidal détient un accent d'acceptation résignée -impossible à imaginer ; elle vous expose, avec une -conviction irrécusable, des nécessités stupéfiantes : — Le -père était alcoolique ; n'est-ce pas, c'était -forcé : il avait été au Tonkin cinq ans… il avait la -médaille, c'était forcé qu'il soit alcoolique — et <i>vous -savez</i> comme les alcooliques ont des enfants, à -chaque coup, ça ne peut pas rater, <i>vous</i> le <i>savez</i>… -et bien tous les enfants que j'ai eus avec cet homme-là -sont morts, sauf Eugène, ils étaient tous estropiés… -(<i>Tous</i>, on dirait qu'il s'agit d'une quantité, -une vingtaine au moins.) J'en ai d'autres de meilleure -santé, — ajoute-t-elle d'un air récompensé, avantageux, -(et comme un commerçant dirait : j'ai des -produits d'autres marques meilleures), — tenez, -en v'là un, d'un cocher, il n'aura qu'un peu de -coxalgie, là, dans la hanche…</p> - -<p>Elle secouait sur son bras un avorton ratatiné, -verdâtre, inerte.</p> - -<p>Par une subite et puissante clairvoyance, devant -cette femme inconsciente et ses deux lamentables -procréations, ma mauvaise humeur a laissé l'école -et s'est attaquée aux parents.</p> - -<p>Gare à vous! voilà du nouveau.</p> - -<p>L'année scolaire prendra fin dans deux mois, -mon expérience grandit. Ce soir, je suis très forte. -Les objets autour de moi projettent une médiocrité -austère. Ma privation, toute ma privation de fille -pauvre m'élève à la vision justicière. Le silence de -ma chambre — comme le calme en moi — est solennel. -Je touche à la vérité.</p> - -<p>La mère Vidal est là, dans ma pensée, avec ses -deux avortons, qui attend un verdict, — et d'autres -sont là qui attendent de comparaître… Et je sais -maintenant que la sévérité première de mon jugement -portera sur le <i>crime des parents</i>!</p> - -<hr /> - - -<p>Il faut dire d'abord que j'ai des motifs d'être si -hautement calme!…</p> - -<p><i>Il</i> ne vient plus!</p> - -<p>J'exagère ma placidité jusqu'à l'insolence devant -Mme Paulin.</p> - -<p>L'école est plongée dans la stupeur par cette disparition -inexpliquée : un mois entier!</p> - -<p>Je me sens très bien, très à l'aise… à part quelques -étourdissements, vite dissipés, le matin.</p> - -<p>Et Mme Paulin ne bronche pas, quoique j'atteigne -à l'inconvenance odieuse par mes attitudes froides, -sereines, par mon air « de n'avoir jamais entendu -parler de rien… »</p> - -<p>Quelles menaces lui a-t-on faites? — et quelles -promesses ensemble? — pour qu'elle observe une -telle résignation!</p> - -<p>(Non! vous m'aimez bien sincèrement, Mme Paulin, -et c'est à cause même de la force prise en votre -affection, que — telle une enfant ingrate, — je suis -méchante à plaisir. Oh! comme vous m'aimez de -toute votre âme de peuple! Et comme, là, vous -m'êtes supérieure!… Jamais je ne serai « peuple » -autant que vous, au point de vue de l'affection -dévouée. Et j'ai beau vous aimer aussi, — je ne -peux pas renoncer à la perception de faire souffrir -à mon tour.)</p> - -<p><i>Il</i> ne vient plus! J'en ris sous cape en traversant -les classes.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais il ne s'agit pas de cela.</p> - -<p>Des images stationnent dans ma mémoire, — comme -les femmes dans l'entrée de l'école, — des -images barbares que j'aurais toujours voulu laisser -dehors… Je vais « juger! »</p> - -<p>Il y a quatre frères et sœurs du nom de Ducret, à -l'école ; des enfants malingres, avec accentuation à -mesure que les âges descendent, mais aucune difformité ; -ils n'ont d'effrayants que les yeux, hagards, -trop écarquillés et vacillants. Généralement, leur -panier contient la valeur d'un sou de pain pour eux -quatre. Ils ont toujours faim, leurs yeux de fringale -vous suivent dans le préau, dans les classes, dans la -cour. Un jour de cet hiver, nous avions commencé -de déjeuner, madame Paulin et moi ; après quelques -bouchées nous avons cessé, nous ne pouvions plus -consommer notre pain ; et madame Paulin a dit le -motif : « on sent la faim des Ducret, d'ici… »</p> - -<p>Trois de ces enfants s'en vont seuls, à quatre -heures, mais la mère vient chercher le dernier, âgé -de deux ans, parce qu'il a des vertiges, de temps en -temps, il tourne sur ses jambes et tombe comme -une masse.</p> - -<p>La veille de Pâques, on l'avait oublié, je dus le -reconduire à sept heures, rue des Panoyaux.</p> - -<p>La concierge rit sur mon passage.</p> - -<p>— Ah! vous auriez attendu longtemps qu'on aille -vous le réclamer! Le père est rentré plein d'absinthe, -y a de l'occupation là-haut.</p> - -<p>Je monte et je trouve, dans l'escalier, assis de -marche en marche, d'abord les trois Ducret de -l'école maternelle, puis trois autres plus âgés. Ils -devaient être là depuis longtemps et, d'après leur -façon de regarder la porte du logement, ils attendaient, -pour entrer, la terminaison d'une chose -ordinaire se passant à l'intérieur. Mais je n'ai pas -deviné cela, sur le moment ; je suivais mon petit, en -ne pensant qu'au vertige. Il file devant ses frères, -va jusqu'à la porte et la pousse ; mal fermée, elle -s'ouvre toute grande.</p> - -<p>En face, je vois le lit, un homme et une femme -pris à l'improviste. Des jurons de l'homme et une -voix plus gênée : « Allons, entre et ferme la porte. »</p> - -<p>Eh bien, je le déclare, renseignée par une horreur -inexprimable et par ma pitié pour les petits Ducret -si affreusement misérables, il existe un crime de -lèse-humanité qui s'appelle : le crime d'avoir trop -d'enfants.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais voici une autre comparution.</p> - -<p>C'est dans la rue grouillante et malpropre. La -journée finie, la mère Fondant et une de ses amies -m'ont entreprise ; nous obstruons le trottoir ; l'haleine -fade d'une allée d'hôtel meublé nous caresse -le visage, il fait doux et humide, et, comme dit -Mme Paulin, « le temps est à l'amour ».</p> - -<p>— Quand on a beaucoup d'enfants il faut bien -taper dessus, affirme la mère Fondant… ou alors -faudrait être très riche…</p> - -<p>— Oui, dit l'autre femme en riant à dents blanches -vers un gaillard qui l'a bousculée, de cogner sur les -grands ça aide à élever les petits. Pas vrai, Rose?</p> - -<p>— Écoutez, les enfants qui pleurent, ce n'est pas -gai…</p> - -<p>— Rose est faignante…</p> - -<p>De là une dissertation sur la façon de « corriger » -les enfants ; le battage des enfants étant assimilé à une -nécessité domestique, telle que le battage des tapis.</p> - -<p>— Ça ne se bat guère avant cinq ou six mois.</p> - -<p>— Le matin de préférence, ça les remonte pour la -journée.</p> - -<p>— Dame! le dimanche, ils écopent davantage, -parce qu'on a plus de temps.</p> - -<p>— Moi, les miens je les ai toujours époussetés -avec une baguette, parce que, chez mon père, autrefois, -y en a eu un d'éborgné par un coup de poing ; -alors, c'est dans la famille : ma sœur aussi, les siens -ne sont rossés qu'à la baguette.</p> - -<p>— Quand mon quatrième est né, j'étais si en -colère que je n'arrêtais pas de cogner sur l'aîné -comme si c'était de sa faute : « toi, chameau, si tu -n'étais pas là, ça ne m'en ferait pas quatre. »</p> - -<p>— Enfin, Rose, venez-vous prendre un verre, on -est toute en beurre de ce temps-là?</p> - -<p>— Vous savez bien qu'elle ne peut pas, avec sa -gastralgie.</p> - -<hr /> - - -<p>Je me rappelle, en effet, la mère Fondant amenant -ses trois enfants à l'école et poussant à part l'aîné -Gaston :</p> - -<p>— Celui-là, madame, n'ayez pas peur de taper -dessus, c'est un sale enfant! il a tous les défauts!</p> - -<p>Elle criait ces mauvaises paroles avec une passion -sincère, saisissante.</p> - -<p>Pauvre bambin inerte! « Tous les défauts! » Il ne -parlait pas, n'agissait pas, il ne cherchait qu'à se -cacher ; sitôt lâché par sa mère, il se réfugiait effaré -dans les jupes de la maîtresse présente. Pareil à un -chien qui discerne les personnes amies des bêtes, il -m'avait devinée, sa préférence était pour moi. Aux -heures de présence dans le préau, — à moins d'employer -la menace, — il me suivait partout en tenant -un coin de mon tablier. « Il ne me gêne aucunement, -disais-je à la directrice » et, le plus souvent, on tolérait -sa manie. Ma pitié pour lui différait complètement -de mon affection souriante pour Irma Guépin, -« ma fille ».</p> - -<p>Son âge le plaçait chez Mme Galant ; mais il se -désolait tant de monter l'escalier sans moi, qu'on le -laissait dans la petite classe. (Je crois aussi que, -chez Mme Galant, il faisait un pendant trop lamentable -à Berthe Hochard).</p> - -<p>Assis au premier rang, dans la classe de la directrice, -les mains sur les genoux, une épaule remontée -par l'habitude de la peur, avec sa figure trop longue, -toujours pochée, on aurait dit qu'il comptait interminablement -les coups reçus et les coups à venir ; à -chaque bruit de l'école un peu accentué, râclement -de galoche, ou bien choc sur le bois du bureau, une -secousse remuait son dos étroit, cassé, osseux. -Quand la directrice racontait de gentilles historiettes : -« Vos parents sont bons — ils n'agissent -que pour votre bien — votre papa et votre maman -se donnent beaucoup de peine pour que vous ne -manquiez de rien… » je me suis souvent demandé -comment elle n'était pas fascinée par le poche-œil -de Gaston Fondant, irradiant vert, jaune, noir, à la -rencontre de ses paroles.</p> - -<p>Pendant la récréation, Fondant restait isolé, -immobile contre le mur ou contre le marronnier. -Les autres gamins, quoiqu'ils fussent pour la plupart -des enfants battus eux-mêmes, le délaissaient, sans -affectation, par instinct simplement : il sentait trop -les coups. De temps en temps, seulement, l'un des -quelques enfants gâtés de l'école, s'approchait, -venait flairer avec une curiosité prudente la chair -massacrée de Fondant.</p> - -<p>A la voix de sa mère, le soir, son peu de sang se -sauvait du visage et se cachait vite dans son cœur.</p> - -<p>— Hein! croyez-vous, il ne veut pas venir, il -coucherait à l'école, grinçait la mégère. Ah! le sale -enfant! il est jaloux des autres… Quant à ça, tu peux -y compter, plus tu auras de frères plus tu recevras -de râclées!</p> - -<hr /> - - -<p>Oui, je le crie, je l'affirme, je le râle : les pauvres -commettent un crime en ayant beaucoup d'enfants, -puisqu'alors — selon leur propre théorie — ils sont -<i>obligés</i> de les maltraiter.</p> - -<p>Et l'abomination va bien plus loin qu'on ne pense : -si la famille est mauvaise, l'école est mauvaise à -proportion, puisque son enseignement moral est -basé sur la famille supposée parfaite.</p> - -<p>Le jour où j'ai débuté, Mme Paulin m'a offert -cette sentence en cadeau : « Quand il y a tant de -brutalités à la maison, il en faut absolument à -l'école. »</p> - -<p>Et ses explications ont rembarré mon refus :</p> - -<p>— Il est bien entendu, d'après le règlement, qu'on -ne frappe jamais les élèves : aucune punition corporelle. -Si l'on nous questionne, ça ne fait pas de -doute… Cependant, voyez la directrice, les adjointes… -Premièrement, les parents disent : « Cognez, -je vous y autorise, » et souvent ils montrent la -manière de s'en servir : « Pan! du pied — pan! -du poing, suivez le mouvement, n'ayez pas peur ; » -mais ensuite, il y a un fait : quand un enfant -est très misérable, on ne peut pas s'empêcher de -taper dessus… Vous verrez vous-même, ma bonne -Rose, la main sur le cœur, on ne peut pas… Ça -coûte si peu et ça soulage tant!… Il faut connaître -l'agacement d'avoir deux cents gamins autour -de soi!… Parfois on se soulage sur quelques uns, -pas très méchants, de ne pouvoir taper sur d'autres -plus insupportables… On se cache le mieux -possible ; la précaution est superflue : les misérables -savent leur sort inévitable et les quelques autres qui -excelleraient à se plaindre si on les frappait, trouvent -juste que l'on maltraite de plus malheureux -qu'eux… Vous verrez, vous-même.</p> - -<p>Et ici une digression. A mon tour d'être jugée.</p> - -<p>Je n'avais jamais parlé, dans mes notes, de Gaston -Fondant, par une sorte de coquetterie. L'ayant un -peu adopté, cet enfant, je n'allais pas m'en vanter. -Sainte fille, va! Bonne et modeste, quoi! toutes les -qualités.</p> - -<p>Comédienne!</p> - -<p>Ce fut un de ces jours printaniers où les bâtiments -administratifs suintent une austérité froide en contradiction -avec la nature et avec le besoin d'affection -et de sécurité que l'on porte en soi. Et, il faut le -dire aussi, un jour de persécution de Mme Paulin. -Je terminais cette séance de prison dans un état -d'agacement égoïste. Gaston Fondant et ses deux -frères restaient les derniers dans le préau ; je rangeais -pour n'avoir plus qu'à balayer après leur -départ.</p> - -<p>Gaston avait voulu me suivre, selon l'habitude, -en trottinant accroché à ma jupe. Je l'avais renvoyé : -« laisse-moi! », de telle façon qu'il était allé -se blottir près de ses frères.</p> - -<p>Comme je portais la corbeille débordante de -papiers récoltés dans les coins et sous les bancs, il -tira mon tablier au passage ; des papiers tombèrent. -Je me baissai, posai la corbeille par terre et, avant -de rien ramasser, d'une impulsion nerveuse irrésistible, -je lançai une claque à l'enfant. Moi! j'ai fait cela!</p> - -<p>Mme Paulin me l'avait annoncé : « On ne peut -pas s'en empêcher. »</p> - -<p>Oh! ce fut affreux ; mes doigts — faute de trouver -assez de ressort, — avaient atteint les petits os! -Et la chair était si pauvre qu'elle ne rougit même -pas sous le choc! Puis, je vis cette tête d'innocent -préparé « à en recevoir encore », qui s'était levée -de surprise et demeurait offerte. Les yeux disaient : -« Toi aussi? Et bien, va, fais-moi du mal si ça te -soulage… mais oui, c'est dans la nature des plus -forts de torturer… j'ai déjà tant souffert… un peu -plus, un peu moins… »</p> - -<p>Et puis, comme ma gifle restait isolée, il y eut -une espèce de sourire : je ne t'en veux pas, va! -dans le fond, tu n'es pas méchante… tu ne savais -pas, hein?</p> - -<p>Après ce jour-là, Fondant continua de se réfugier -en moi, mais sa main, à mon jupon, ne s'attachait -plus avec autant de ténacité. Des remords creusaient -ma conscience véreuse : ma brutalité n'avait-elle -pas retiré à cet enfant la dernière croyance en la -Bonté? N'avais-je pas lâchement abattu sa mourante -volonté de vivre? Il ne se jetait plus dans moi à -corps perdu, il me sondait avant : veux-tu? et ses -yeux jaunâtres exprimaient un souvenir qui me -lancinait. Je lui trouvais une langueur pensive « de -malade qui aurait pu être guéri ». Autrefois, je -m'adressais à lui par des mots espacés : « te voilà?… -viens!… » le silence entre nous était naturel et plein -de signification. Après ma brutalité, j'aurais voulu -lui parler davantage et je ne pouvais pas… rien ne -sortait… J'essayai de lui caresser la joue, mais il eut -peur de ma main et sa chair en coton fit rétracter -mes doigts.</p> - -<p>Enfin, un matin, la Souris tirait mon tablier dans -le préau :</p> - -<p>— Rose, Rose…</p> - -<p>A force d'être assourdie, on prend l'habitude, -avec les enfants, de ne presque jamais répondre au -premier appel.</p> - -<p>— Rose…</p> - -<p>Puis, on répond sans écouter, ni regarder :</p> - -<p>— Oui, oui, bon…</p> - -<p>Cependant la voix de la Souris vibrait autrement -qu'à l'ordinaire.</p> - -<p>— Eh bien, quoi, Rose? qu'est-ce qu'elle a fait -Rose? demandai-je.</p> - -<p>La Souris haussait vers moi des yeux de ciel, un -front comme le miroir de ma propre conscience, un -visage grave sur lequel était imprégné de l'ineffaçable :</p> - -<p>— Rose, Fondant est mort.</p> - -<p>Eh bien, oui, na! Je suis mauvaise, je le sais bien… -l'école aussi est mauvaise et l'on ne voit partout que -crimes contre l'enfance.</p> - -<p>On vous assène, à chaque instant, sur la tête, -« les prérogatives du père de famille », qui donc -revendiquera contre tout le monde les droits criants -de l'enfant? Non seulement l'enfant a le droit qu'on -ne l'empoisonne pas d'alcool et qu'on ne l'empoisonne -pas de croyances asservissantes, mais il porte -en lui l'exigence essentielle <i>de ne pas avoir trop -de frères et de sœurs</i>. (On laisse bien aux légumes, -dans les champs, la quantité de terre voulue pour -qu'ils poussent!)</p> - -<p>Et voici des visions qui comparaissent pour hurler -cette dernière justice.</p> - -<p>Voici des gamins de six ans, noués, arrêtés dans -leur croissance, atrophiés sans espoir, par la fatigue -de porter continuellement les tout petits sur les bras.</p> - -<p>Voici des fillettes, vieilles à treize ans, usées -littéralement par le soin de la marmaille. Celle-ci, -c'est Joséphine Guépin, qui vient chercher sa sœur -et ses deux frères, je ne l'ai jamais rencontrée sans -un enfant au bras et un autre à sa jupe ; elle est -finie, le dos rond, le buste déjeté. Elle reste un -instant le bec ouvert avant de parler, le temps de -gonfler un peu sa poitrine aplatie, et, les yeux -ternes, elle me dit sans rancune, sincèrement :</p> - -<p>— Maman s'en fiche d'avoir des enfants, <i>c'est -moi qui ai tout le mal</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>Voici les trois enfants Chéron qui s'approchent. -Trois qualités de produits : bonne, médiocre, mauvaise. -L'aîné, Léon, six ans, a été élevé par sa -mère, c'est un bon petit garçon, à intelligence droite, -à volonté assez accentuée. Le second, quatre ans, -a été mis en nourrice, il a souffert, il est moins -intelligent, moins énergique. Le troisième a été -confié à la crèche. Les enfants de la crèche se -reconnaissent entre tous : ils sont plus vieux, plus -décolorés, plus mécanisés ; ils portent en bêtise -sournoise la marque de l'élevage administratif.</p> - -<hr /> - - -<p>Juin. — Aujourd'hui, à déjeuner, Mme Paulin -m'a annoncé un décès par accident : chez les Tricot, -le dernier né a été étouffé dans la nuit.</p> - -<p>— On n'y comprend rien, me dit-elle, faut que la -mère l'ait pris machinalement en dormant, car le -soir elle l'avait arrangé au mieux. N'est-ce pas, on -n'a ni la place ni la literie suffisante, on est obligé -de coucher le petit dernier dans le lit des parents : -comment empêcher qu'il roule par terre ou qu'il -soit écrasé? Eh bien, on a un excellent moyen, -employé dans toutes les familles, surtout en été : la -mère dort sur le dos, le petit entre ses jambes ; rien -de plus pratique, et aucun danger ; il peut balloter -à droite, à gauche, il ne tombera pas et il est très -bien, là dans le creux. Je vous dis, c'est le bon -système : chez les Pantois, le ménage n'a qu'un lit -d'une personne, deux gamins dorment par terre, le -père dans le lit couche, <i>de champ</i>, contre le mur et -le dernier gosse entre les jambes de la mère ; bonté -divine! il n'y a pas un pouce de terrain de perdu.</p> - -<p>Tout de suite, je saisis l'occasion : il va m'être -facile de démontrer que ce n'est pas aimer les -enfants, ni rendre service à la société, d'en avoir -quatre quand on ne peut en loger, en nourrir, en -soigner que deux. La belle avance pour le pays -d'assumer des frais de végètement et de mortalité!</p> - -<p>Mais, Mme Paulin m'interrompt, la mine grave -et, avec un accent religieux :</p> - -<p>— Une grande famille, c'est toujours beau ; ainsi, -chez moi, nous étions <i>une belle famille</i> : onze -enfants.</p> - -<p>— Tous vivants?</p> - -<p>— On ne sait pas.</p> - -<p>— Comment? on ne sait pas?</p> - -<p>— Dame, non! Sitôt qu'un avait dix ans, il partait, -cédé à des maîtres pour sa nourriture ; on ne -le revoyait plus jamais. Je ne connais pas six de mes -frères et sœurs. Mais enfin : onze enfants, c'est une -belle famille et mes parents, à cause de cela, avaient -bien de la considération, jusque dans les pays -d'alentour.</p> - -<p>Mme Paulin, attendrie, levait des yeux extatiques. -Une immense lassitude a coulé par mes membres, je -n'ai même pas essayé d'exposer que la famille cesse -dès qu'il y a trop d'enfants, puisque, forcément, -on ne se connaît même pas entre frères et sœurs. -J'ai mis plusieurs minutes à plier ma serviette dans -la perfection et Mme Paulin a dit :</p> - -<p>— Nous sommes riches, vous mangez de moins -en moins.</p> - -<p>(C'est vrai : je perds l'appétit. Je suis brisée sans -avoir travaillé. Je subis des attendrissements qui ne -se rapportent pas aux enfants…</p> - -<p><i>Il</i> ne vient plus. J'ai obtenu satisfaction. Dans la -journée, je me plais à observer sur le visage de -Mme Paulin un certain vieillissement, — comme le -reflet transmis d'une souffrance… Qu'est-ce que j'ai -à pleurer, la nuit, dans ma chambre?… Le -dimanche, je redoute une visite de Mme Paulin, — ne -suis-je pas déçue, le soir venu, de n'avoir vu -personne!)</p> - -<p>Nous avons fait le service du déjeuner, nous -avons donné la pâtée à notre misérable troupe, -nous avons compté ceux qui n'ont jamais de pain, -ceux qui en manquent aujourd'hui, mais qui boiront -la valeur d'une chopine de vin pur, ceux qui ont du -dessert.</p> - -<p>Les convives doivent attendre que toutes les -parts soient apportées avant de commencer la danse -des cuillères, autrement on ne s'y reconnaîtrait plus : -l'avalage des premiers servis irait plus vite que la -distribution. Il faut voir ces petits Tantales!… Par -pitié on sert les Ducret les derniers : une fois -l'aîné s'était évanoui d'aspirer la vapeur de sa soupe ; -le cadet, les mains au dos, essayait de laper ; son -menton grelottant sur le fer de l'écuelle « jouait la -Marseillaise ». (Appréciation des camarades.)</p> - -<p>Mangez!… Ah! ce mouvement des mâchoires -qui fait remuer les tempes livides aux veines décolorées!</p> - -<p>Et ceux qui ont tellement faim qu'ils ne peuvent -plus manger! Ceux qui sont habitués à de telles -saletés qu'ils ne peuvent digérer une nourriture -saine! Et Pluck « que sa toux nourrit! »</p> - -<p>Des tout petits lèvent les dents lentement, comme -s'ils n'avaient plus de salive, comme des vieux dont -les mandibules usées pèsent « du plomb ».</p> - -<p>La Souris gave son « poussin » avant de se permettre -une bouchée. Puis elle surveille les deux -petites Leblanc et s'arrête inquiète, si elles font -mine de chipoter.</p> - -<p>Mais, tout à coup, son regard noir pèse sur moi -et me suit ; sûrement, quelque chose cloche dans le -repas. Je cherche : reste-t-il, un enfant qui n'a pas de -pain? Non, pourtant… Voyons, c'est au bout de la -tablée, en face, que ça ne va pas… Parbleu! Tricot -a la lèvre fendue par un horion paternel et tellement -enflée qu'il ne peut introduire la cuillère ordinaire, -je lui prête une cuillère à café.</p> - -<p>Quoi encore, maintenant? un flottement, une -agitation, tous se penchent du même côté. En effet, -il se produit un fait incroyable, insensé, abasourdissant : -Gabrielle Fumet a trouvé un biscuit dans son -panier! Cela dépasse tellement tout ce que l'imagination -la plus folle aurait pu inventer d'impossible, — il -est tellement extravagant que Gabrielle Fumet -puisse « avoir du dessert », que tous s'émeuvent, -bayent, rient, se regardent pour bien se reconnaître -et murmurent en rêve : Gabrielle Fumet!…</p> - -<p>Madame Paulin dirige vers moi un sourire entendu -qui signifie : « Farceuse, va! » mais, j'en ai -autant à son service. Mme Galant nous considère -aussi l'une après l'autre, avec un clignement de connivence. -Le mystère ne s'éclaircira pas. Irma Guépin -rit aux anges — elle n'a jamais rien vu de si -heureux ; elle donne son dessert à Adam ; immédiatement -une contagion de partage se déclare et ce -n'est pas seulement Gabrielle Fumet, c'est Vidal, -Tricot, les Ducret, dix autres qui mangent du dessert -pour la première fois de leur vie!</p> - -<hr /> - - -<p>Après le déjeuner, je siffle en balayant, puis je -parle toute seule :</p> - -<p>— Soyez moins nombreux et tout le monde aura -du dessert. Je me demande si c'est <i>avec préméditation</i> -que les misérables sont si prolifiques? C'est -plutôt par ignorance, qu'ils pèchent ; dans ce cas, -je placerai au-dessus de tout, la haute moralité, la -charité, de leur enseigner à ne pas procréer criminellement.</p> - -<p>Je maudis ma stupide situation de demi-savante… -Voilà une propagande qui concerne un philanthrope -comme M. le délégué cantonal! Que devient-il?… -J'en ris sous cape.</p> - -<p>Ce soir même, la mère Cadeau, toujours enceinte, -m'a raconté la façon dont sa jeunesse et sa faiblesse -de gentille péronnelle ont été violentées par de continuelles -fécondations et elle a conclu presque contente, -résignée, imbécile :</p> - -<p>— Je n'ai que des filles, croyez-vous? c'est-il -drôle!… Les femmes sont si malheureuses par la -faute d'un tas de sales égoïstes et on fabrique des -filles tant qu'on peut, tout de même!</p> - -<p>Hélas! je ne soupçonne aucunement le conseil -utile et — d'autre part — une invincible pudeur -m'empêche de parler même vaguement du mystère -générateur… ma nervosité se révolte et aussi un -mal secret existe en moi… non, non, je ne peux pas -sortir les mots… J'éprouve déjà bien trop de souffrance -à les entendre!</p> - -<hr /> - - -<p>Le soir, je ne fais plus la conversation avec les -trois ou quatre bambins retardataires ; je m'assieds -en face d'eux, au milieu du préau, sous l'appareil à -gaz et je songe, ayant l'air de compter indéfiniment, -là-bas, dans l'ombre, des cordes qui pendent. C'est -désolant : je rêvasse, oubliant même les enfants autour -de moi, je songe dans le lointain… je songe -que je suis bien malheureuse…</p> - -<p>Irma Guépin s'est levée sans bruit, elle a redressé -des cheveux, près de mon oreille, elle a arrangé une -coque de ma cravate, absolument comme elle aurait -accommodé sa poupée à son idée, avec des mouvements -de tête sérieuse penchée à droite, penchée -à gauche ; elle a ramassé ma main gauche et l'a -mise sur mon genou, pareille à la droite. Je renonçais -au moindre automatisme. Satisfaite de ma pose, -elle a passé derrière le banc et a piqué sur ma joue, -de côté, un baiser « de petite maman », réservé aux -têtes de poupée, puis elle est retournée s'asseoir -auprès de Tricot.</p> - -<p>— C'est ta mère qui viendra te chercher? a-t-elle -demandé.</p> - -<p>— Je ne sais pas, maman pleure.</p> - -<p>— Pourquoi qu'elle pleure?</p> - -<p>— Parce que papa l'a battue… (avec fierté) tu sais, -il est fort papa, quand il cogne, ça rebondit!</p> - -<p>— Pourquoi qu'il l'a battue?</p> - -<p>— Parce qu'il trouve que le peintre vient trop -souvent à la maison.</p> - -<p>Silence. Méditation profonde de part et d'autre.</p> - -<p>— C'est peut-être ta sœur qui viendra ; dans quelle -classe qu'elle est?</p> - -<p>— Dans la classe du certificat d'études. (Un geste -péremptoire, une voix d'absolue certitude :) si Maurice -est là pour lui faire la cour elle ne viendra pas, -elle se fiche pas mal de moi dans ces moments-là. -Veux-tu qu'on joue à se faire la cour?</p> - -<p>— Comment qu'on fait?</p> - -<p>— …………………</p> - -<p>— Ah bin, non, t'as les mains trop noires…</p> - -<p>Silence. Dans la vaste paix du préau, un petit rachitique -dort, recroquevillé, en équilibre sur le -banc, avec une sorte d'habitude : tel un pochard au -coin d'une borne.</p> - -<p>Je ramène mon attention vers les enfants, mais -alors mon esprit s'obstine à des questions insolubles -qui, <i>sainement</i>, devraient lui être étrangères : un -médecin officiel pourrait propager la belle honnêteté -de ne pas procréer « quand le mari est plein d'absinthe ».</p> - -<hr /> - - -<p>Juin. — Voilà plus de huit soirs consécutifs que je -reste assise dans ma chambre, après dîner, sans me -décider à prendre la plume. Le peu d'amélioration -produite à la fin de l'année scolaire me décourage. -Et puis, je voudrais savoir des choses… et j'ai -peur… Un trouble général persiste en moi : un mélange -de dévouement et de « la maladie d'un être -anormal ». Je voudrais sauver les misérables des -crimes de l'amour… Et moi, de quoi est-ce que je -souffre?…</p> - -<p>Où vais-je? Un courant plus fort que ma volonté -m'entraîne : j'envisage maintenant hardiment une -certaine éventualité ; je discute le pour et le contre. -En somme, je n'ai pas fait vœu de célibat… mon -grand ennui provient surtout des circonstances inaccoutumées… -autrement, mon Dieu, je n'éprouve -pas une répugnance invincible.</p> - -<p>Détail curieux : à ces moments de délirante imagination, -il me semble que j'ai des torts envers les -enfants de l'école : je sens naître des remords de -<i>déserteuse</i>.</p> - -<p>Enfin, aujourd'hui, je me suis réconfortée dans -l'admiration de Louise Cloutet (la Souris). De jour -en jour, le visage de cette enfant se purifie et -s'élève ; le rayonnement sage, souriant et bon de ses -yeux noirs s'étend de plus en plus loin ; elle prend la -morale scolaire juste du bon côté et dans la proportion -voulue. L'école serait valeureuse quand elle n'aurait -sauvé et façonné que cette grande personnalité!</p> - -<p>Cet après-midi, à regarder la Souris dans la classe -de la normalienne, à la première table, il me semblait -que toute l'école fonctionnait pour elle, passait en -elle, que toute la morale enseignée devenait vivante -par cette enfant qui était chargée d'en porter la projection -salubre dans les ténèbres du quartier.</p> - -<p>Elle arrive maintenant, le matin, avec ses trois -enfants : le poussin et les deux Leblanc. Quand elle -fait miroiter devant eux son front marmoréen, semblable -à celui de la normalienne, il y a vingt ans de -distance entre elle-même et eux.</p> - -<p>J'ai lieu de penser que la mère de la Souris intervient -aussi dans le soin et la protection des deux -enfants sans mère.</p> - -<p>Au fait, j'ai rencontré Madame Cloutet un dimanche -matin. J'avais vu des prodiges, autrefois, au -cirque : par exemple, un homme se suspend par les -pieds à un trapèze, la tête en bas, on accroche un -cheval à ses bras, dans l'espace, l'homme s'allonge -comme un élastique. Mais aucun spectacle d'effort -ne saurait être plus stupéfiant que celui offert par -la mère Cloutet, poussant, dans la côte de Ménilmontant, -une voiture chargée de cinquante kilos -de cerises. « A la douce, cerises, à la douce! » Une -femme guère plus grande, ni large que la Souris, -une arête de dos toute pointue et une voix si sympathique -« de bonne misère », demandant seulement -à rendre service et à manger. Je m'étonnais que -les gens ne fussent pas crochetés par cette voix si -persuasivement chantante sous l'écrasement ; je -m'étonnais que toute la rue ne s'approchât pas…</p> - -<p>Cette femme est capable de tout. Sûrement les -petites Leblanc ont affaire à elle. J'avais demandé -naguère à l'aînée comment s'arrangeait son -dîner :</p> - -<p>— Papa est trop ennuyé le soir, il me dit : tiens, -v'là six sous, achetez ce que vous voudrez. Il s'en -va ; j'achète du saucisson ou du brie, on se couche, -on ne le revoit plus.</p> - -<p>A présent, j'augure que les petites Leblanc mangent -de la soupe le soir : depuis peu, la plus jeune -semble avoir les joues mieux nourries. Miracle! -c'est comme de la vraie chair qui lui viendrait à la -figure!</p> - -<p>Un souvenir, à propos des cadeaux qui sont -envoyés à l'école par les parents du quartier des -Plâtriers. Le surlendemain du jour de l'an, j'ai vu -la Souris arriver en royal appareil : un brin de -plumeau à son béret, drapée jusqu'à terre d'un -capuchon-éteignoir…</p> - -<p>Et quand vous auriez vu Dieu le père tenir en sa -main l'univers, — j'ai vu la Souris apporter une -orange!</p> - -<hr /> - - -<p>Allons, je ne resterai plus un seul jour sans écrire ; -cet exercice intellectuel entretient ma clairvoyance, et -conserve ma dignité. Le travail manuel profite à ma -santé, il me donne en outre la satisfaction d'un office -utile par quoi je suis en règle avec la société.</p> - -<p>J'ai pris ma lampe et dans une glace pendue à -l'espagnolette de ma fenêtre, j'ai constaté qu'une -louable sérénité éclairait mon visage. De quoi me -plaindrais-je? ma solitude et ma <i>condition</i>, m'ont -instruite profondément : je suis débarrassée d'un -maquillage produit par les livres, par l'éducation -première ; je juge, j'analyse, je réprouve et je nie, -seule contre l'opinion admise, j'attends, je souffre, -j'ai des consolations, je vis, quoi!</p> - -<p>Allons, allons, désormais pas d'imaginations, pas -de projets malsains, pas de <i>désertion</i>! Et pour être -bien sûre de rester dans le bien et dans la vérité, -avant de me coucher, j'ai déchiré mes diplômes cachés -au fond d'une malle ; comme une personne -guérie d'une vilaine maladie déchire les ordonnances -médicales, et l'on peut venir : Voyez mon tablier -bleu, mes mains raboteuses… moi? J'ai toujours été -« du peuple », je n'ai jamais su que ce que les enfants -m'ont appris, je n'ai jamais rêvé de changer -ma situation…</p> - -<p>Je vais bien dormir d'un sommeil souriant, j'en -suis sûre : dans ma poche j'ai retrouvé des miettes -de pâtisseries. Kliner, revenant de déjeuner à la -maison, m'a offert, en cachette, derrière le poêle, -un morceau de gaufrette de la dimension d'un timbre-poste, -soigneusement au chaud dans le creux de sa -main.</p> - -<p>— Je t'ai gardé ta part.</p> - -<p>— Ah! vraiment? merci, tu es bien gentil d'avoir -pensé à moi.</p> - -<p>Kliner est ce brun à la gorge entaillée : la figure -émaciée, mais l'air intelligent, avec des yeux de -geai d'une continuelle mobilité.</p> - -<p>J'ai tenu mon poing fermé devant ma bouche et -feint de mâcher longuement ; j'ai même tiré le cou -plusieurs fois pour avaler.</p> - -<p>Kliner, de toute la tension de ses facultés, regardait -descendre en moi l'ambroisie et guettait mon -emparadisement. Car enfin, ça se voit extérieurement -une si rare pénétration, ça transforme une -personne immédiatement, une absorption si succulente!</p> - -<p>— C'est rien bon, mon vieux! ai-je exhalé rayonnante.</p> - -<p>Alors lui, parti dans les grandeurs, millionnaire, -reprend :</p> - -<p>— Hein? c'est pas du manger d'ouvrier!</p> - -<p>Et, comme deux élus qui, — à l'insu de la foule -envieuse et malgré la coalition universelle — ont -connu la fortune, tout l'après-midi, chaque fois -que nos yeux ont pu se rencontrer, « nous avons -bien rigolé. »</p> - -<p>Et mes remords sont tout à fait guéris : il n'y a -plus aucun danger de désertion ; je suis forte!</p> - -<hr /> - - -<p>Juillet. — La victorieuse lumière de l'été accuse -d'avantage le <i>local public</i> et <i>emprisonnant</i>, sous -la couleur marron, vert d'eau et blanc sale des murs.</p> - -<p>Pendant la récréation, dans la cour même, les -enfants exhalent une joie forcée, de fausse délivrance, -ils apporteraient un autre tumulte dans la -rue, ou dans un square. Moi, le matin, ma figure -change, il tombe dessus quelque reflet de la pédagogie -de ces dames ; et aussi, intérieurement, -j'éprouve la sensation de dépendre d'une autorité -qui ne peut pas se familiariser ; d'instinct, mon -corps se rétrécit et se garde.</p> - -<p>Je voulais constater un résultat à la fin de l'année -scolaire, le voici : tout le monde a perdu de son -essence propre, tout le monde subit l'influence -occulte de l'« administratif ».</p> - -<p>Dès l'entrée, — à cause de l'odeur unique, de la -construction générale haute et déserte, du mobilier -symétrique, fait pour l'alignement, à cause du règlement -affiché, imprégné dans l'air — les enfants et -les grandes personnes prennent une âme « de commande ».</p> - -<p>Les enfants arrivent, ils décrivent un salut spécial, -un salut « qui ne sert qu'à l'école » ; ils composent -leur voix, leur regard.</p> - -<p>Combien de force, de beauté, de possibilité heureuse -apportée là, et détruite! Car, il faut le dire : -c'est le meilleur de l'individu qui se dissout à l'école.</p> - -<p>De même que l'art est vivifié et renouvelé par les -excessifs, par les « sauvages », de même, la vie est -orientée vers le mieux par les turbulents. <i>L'espoir -de la génération est dans les mauvais écoliers.</i></p> - -<p>C'est Adam, surnommé par ces dames « L'Exempt -de bien faire » qui présente pour moi l'avenir en -progrès.</p> - -<p>Que diable! ce n'est pas le sage Léon Chéron, le -discipliné ne contenant aucun imprévu, qui peut -recéler l'<i>Espoir</i>!</p> - -<hr /> - - -<p>J'ai reçu une convocation solennelle de mon -oncle : « Il sera heureux de tenir le rôle qui eût -appartenu à mon père dans la circonstance présente. » -Il m'attend après demain, dès le commencement -des vacances.</p> - -<p>Voilà où j'en suis! J'ai beau ne pas agir : les événements -marchent en dehors de moi, malgré moi! -Et la situation va se dénouer, à sa date, semble-t-il, -comme si j'avais pris part à une série de faits convenus.</p> - -<p>Que de chemin parcouru! Cette lettre de mon -oncle ne m'a pas révoltée ; elle m'a seulement donné -un tremblement qui dure encore et aussi une lourdeur -de sang et de pensée… Ai-je donc rêvé ma -résistance? Il y a donc en moi deux personnes : -l'une qui refusait, l'autre qui acquiesçait?</p> - -<p>Je ne suis pas sûre des paroles de lassitude que -j'ai laissé entendre à Mme Paulin ; sans doute elles -équivalaient à un consentement.</p> - -<p>A moi-même que répondre? je ne peux pas dire -que je n'aime pas?…</p> - -<p>Mais, à mesure que mon cœur se dénonce, mes -remords aussi se précisent. Et je ne peux pourtant -pas mentir du jour au lendemain à toutes mes résolutions!</p> - -<p>Demain est le dernier jour de classe : il faudrait -que cette journée fût bien mauvaise pour que je -faillisse à mon devoir qui est de rester au service -des enfants!</p> - -<p>Oh! rien n'a été omis. Et Mme Paulin à suivi -fanatiquement les instructions reçues. L'on a fait -combattre par avance mes scrupules si graves, mes -scrupules de conscience : « Les gens du peuple ne -tiennent pas à vous ; ils ne comprennent pas votre -sacrifice. Vous les servirez mieux de loin que de -près. Il ne faut pas descendre au niveau des humbles, -il faut les élever à soi, etc. »</p> - -<p>Vraiment? Eh bien! si, demain, les parents, les -enfants me renient, nous verrons…</p> - -<p>Mais j'espère bien être empêchée de me rendre -chez mon oncle, après demain. Si j'y vais, c'en est -fait!… Je le sens à ma faiblesse physique, à ma volonté -qui s'égare, à ma mémoire obscurcie… quelle -honte! je le sens au trouble qui m'envahit… le -trouble de mes premières fiançailles! La créature -humaine subit des lois bien ironiques : j'ai beau me -répéter qu'une fois déjà j'ai été déçue, bafouée, tant -pis! l'aspiration renaît!</p> - -<p>Ce sont « les gens d'ici » qui décideront. Demain, -j'aurai une attitude qui criera vers tous : « Ne me -laissez pas partir! » Et nous verrons!</p> - -<hr /> - - -<p>Je veux passer cette nuit à écrire, à penser, je -veillerai « en compagnie des enfants de l'école » à -qui je me confesserai d'avance, en cas de défaillance.</p> - -<p>Et, quelle que soit la journée de demain, j'aurai -soin d'en tracer la relation — comme le testament -d'une existence au seuil d'une autre existence.</p> - -<p>Car, aujourd'hui encore je suis une « personne -provisoire », l'épreuve de demain fera de moi définitivement -une vieille fille ou une femme… (Donc, je -ne doute pas : mon mariage est certain, si je veux!)</p> - -<p>Sais-je?… De toute façon, un plaidoyer demeurera -pour prouver que je n'ai pas déserté de mon -plein gré!</p> - -<p>Mais je ne déserterai pas! Mes petits enfants, je -vous évoque tous, là, dans ma chambre : ne me -laissez pas partir, accrochez-vous à moi, comme -vous avez fait tant de fois par jeu.</p> - -<p>Écoutez bien : j'étais une bourgeoise, différente -de vous, de vos parents ; j'étais d'une autre « classe -sociale », comme on dit… Eh bien, cette <i>classe</i> veut -me reprendre! Il paraît <i>qu'on ne s'évade pas de sa -classe</i>! On se figure pendant quelque temps que -l'on a changé de camp, on s'illusionne soi-même, -c'est un semblant!</p> - -<p>Mais je commettrais la pire des lâchetés à vous -abandonner! Vous avez des droits sur moi! Vous -m'aimez, vous comptez sur moi — mes soins maternels -sont attendus par votre besoin de vivre. Et, -après cette année d'affection réciproque, je ne vous -verrais plus!</p> - -<p>Vous ne savez pas? On m'a promis que je vous -reverrais — autrement qu'en tablier bleu!</p> - -<p>Non! Adam, piges-tu? Rose, devenue une -<i>madame</i> et visitant l'école! Bonvalot, tu dégotes?… -Si je fais ça, Bonvalot, enlève ta galoche et ne me -rate pas!</p> - -<p>Et vous, les mamans, les femmes de Ménilmontant, -qui m'accostez dans la rue, qui me traitez en -camarade, j'aurai eu beau faire : je ne suis pas de -votre bord, je ne suis qu'une déguisée! Est-ce vrai? -Est-ce possible?</p> - -<p>Mes pauvres amis, je n'ai pas dit le plus terrible : -si je m'en allais, je ne pourrais plus vous aimer. Si -je m'en allais, pour me marier, je voudrais avoir -des enfants à moi, j'aurais des enfants de ma propre -chair et ma maternité pour vous n'existerait plus!</p> - -<p>Ne me laissez pas partir! Votre contact a développé -en moi une sorte de sauvagerie maternelle ; -je le sens bien au serrement brutal de mes fibres, je -serais comme une bête qui a des petits, je n'aimerais -plus que « les miens »! Des enfants à moi!… -A cette imagination, le sang martèle mes tempes… -on dirait que mes entrailles vont s'évanouir…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Je donne sincèrement — et sauf quelques lacunes, — la -relation de cette dernière journée qui a fixé -mon sort.</p> - -<p>Mes étourdissements du matin ont été un peu -plus inquiétants que d'ordinaire : la fatigue d'avoir -passé une partie de la nuit à méditer, à écrire, — et -la conscience que ce moment de ma vie est décisif.</p> - -<p>Le dernier jour de classe!</p> - -<p>Les portes s'ouvrent. Miséricorde! on dirait qu'il -n'y a plus de mauvais garnements! Adam, Tricot, -Bonvalot, — d'autres, toute la clique, — vous décochent -leur espèce de salut militaire ; c'est dégoûtant -de correction.</p> - -<p>Voici les élèves sur les bancs qui attendent paisiblement -l'inspection de propreté et la conduite aux -cabinets ; à peine si quelques tout petits miaulent, -se tiraillent, se grafignent d'une patte molle. Est-ce -la chaleur qui les abat? Le thermomètre du préau -marque vingt degrés dès neuf heures du matin.</p> - -<p>Voici la normalienne dans sa classe.</p> - -<p>J'imagine de torchonner les vitres de la porte -donnant dans le préau, pendant qu'elle improvise -un discours de circonstance.</p> - -<p>— Vous avez bien profité de mes leçons, vous en -serez récompensés dans toute votre vie…</p> - -<p>Je frotte avec rage : Voyons, mademoiselle, ne -faut-il pas un fond, au bonheur, pour attacher ses -racines? chez ces misérables, est-ce votre prédication -qui constituera la base indispensable? est-ce -que, dans la société, les bonnes qualités toutes -nues — sans assaisonnement de protection de -capital etc. — fournissent l'origine du succès? -Mademoiselle, est-ce que votre sagesse ne rendra -pas plutôt ces déshérités mieux exploitables?</p> - -<p>La normalienne continue, fervente, visitée par un -rayon de soleil blanchissant, sévèrement belle dans -sa chaire :</p> - -<p>— Vous souvenez-vous? quand vous êtes arrivés -ici, plus petits, vous lanciez de vilains gestes, vous -employiez de vilains mots, et vous étiez criards, -indolents, turbulents! Regardez comme vous êtes -changés!… Au mois d'octobre vous irez à la grande -école, on dira tout de suite : oh! oh! ceux-ci viennent -de l'école maternelle, ce sont les plus sages…</p> - -<p>J'ai beau siffler au-dessus de ma main qui fonctionne, -la critique bouillonne quand même : Ah! -mademoiselle, pendant l'année écoulée, vous avez -beaucoup parlé entre ces murs, mais vous n'avez -rien modifié de ce qui règne au dehors. Ah! l'immense -ironie : « Soyez sobres, ayez le respect de -vous-mêmes et des autres, soyez justes, soyez bons, -etc. » — et dehors : les cabarets, les taudis, la bestialité, -l'exploitation!… Croyez-vous que votre -enseignement changera la production du quartier? -Chaque portion de Paris garde sa spécialité : dans -le faubourg Saint-Antoine, on fabrique des meubles, -dans le Marais, se produit l'article de Paris — il -semble que, dans le quartier des Plâtriers, on fait de -la misère, des enfants, de la prostitution, de l'alcoolisme.</p> - -<p>Les heures passent et — fait singulier — j'oublie -la réalité, par longs intervalles : l'échéance de -demain sort totalement de ma pensée. Mes enfants, -vous ne me laisserez pas partir, moi qui vois si -clair, moi qui connais si bien votre intérêt!</p> - -<hr /> - - -<p>Un grand événement cet après-midi.</p> - -<p>Une ancienne institutrice vient de se présenter, — qui — vu -sa retraite insuffisante — a l'autorisation -de parcourir les écoles et de photographier les -élèves par groupes.</p> - -<p>La vieille qui n'a plus de larynx et s'exprime surtout -par hochements de tête, par sourires, par -signes, avoue qu'en définitive elle ne gagne rien à -ce métier, mais elle conserve la joie « de voir des -classes », d'être au courant de l'enseignement ».</p> - -<p>Je considère son costume d'institutrice, autrefois -noir, son chapeau ravagé, ses gants troués ; je ne -sais quelle envie me prend d'aller m'incliner devant -cette détresse acharnée à rester « chargée de service ». -Aurai-je maintenant l'égoïsme de déserter?</p> - -<p>— Mes enfants, annonce la directrice, comme -c'est le dernier jour de classe, la dame déposera les -photographies chez la concierge de l'école ; la -semaine prochaine, chacun pourra en retirer une, -moyennant cinquante centimes.</p> - -<p>La dame aux gants troués s'empresse de réclamer, -en cachette, que l'on veuille bien « en donner -quelques-unes gratis, aux plus pauvres ». La dame -au corsage reprisé flaire la population de l'école, -elle n'a pas peur de ne pas en vendre beaucoup, elle -a peur que tout le monde n'en ait pas.</p> - -<p>En place pour le premier groupe, dans la cour, à -l'opposé du marronnier et des cabinets ; les élèves -de la grande classe par étages : une rangée d'enfants -accroupis sur les cailloux, ceux de la seconde -rangée assis sur des bancs, ceux de la troisième -rangée tout debout par terre et ceux de la quatrième -rangée debout sur les bancs.</p> - -<p>L'ensemble de l'étalage rappelle les exhibitions -de ce marché de brocanteurs dénommé « le Marché -aux puces ».</p> - -<p>La normalienne anémique — selon le devoir de -toute bonne institutrice à la fin de l'année scolaire, — fiévreuse, -fanatique, s'évertue à maintenir la tranquillité -dans les rangées : il ne faudrait pas de flottement -et pas de mauvaise tenue.</p> - -<p>Et, tout d'abord, mon cœur se serre au spectacle -dérisoire de cette jeune fille, usée à vingt ans, -chargée d'entraver et d'embellir ce demi-cent de -gamins, ce lot débordant de pauvreté, de laideur, de -maladie et de vice. On n'en finit pas de les placer -<i>convenablement</i> : on a beau masquer des horreurs, -il en ressort toujours de nouvelles : c'est Kliner qui -tourne sa figure du mauvais côté, du côté assassiné ; -c'est Tricot qui remue ses pouces de pieds par -les trous de ses chaussures ; c'est la petite Doré qui -louche plus que d'habitude, c'est Vidal qui abuse de -sa bosse, c'est Bonvalot qui crachote et allonge -trop son long cou ; si l'on redresse Virginie Popelin, -on exhibe fâcheusement Pluck qui tousse trop -pour se tenir droit.</p> - -<p>Il faudrait à chaque enfant une mise en lumière à -part, devant l'appareil photographique ; de même -qu'il faudrait une éducation pour chaque tempérament -bien défini et bien situé.</p> - -<p>En effet, selon que je me déplace, les mêmes -têtes présentent des aspects de dégénérescence -répulsive, ou des aspects de croissance normale, -touchante. Je médite :</p> - -<p>— Certains ingrédients se qualifient de <i>dangereux</i>, -étant à la fois remèdes et poisons. De même, nos -élèves ont des instincts <i>dangereux</i>.</p> - -<p>Attention donc! imprudentes institutrices, vous -excitez chez cet enfant une certaine partie atavique -à laquelle il fallait se garder soigneusement de toucher, -tandis que, cette même partie, vous ne l'exaltez -pas assez chez cet autre enfant! Vous n'avez -rien à leur <i>donner</i> à ces malheureux, mais vous -avez à mettre en valeur, ou à atténuer ce qu'ils possèdent -virtuellement.</p> - -<p>Tenez, Adam doit <i>se manifester dans l'exceptionnel</i> ; -si vous ne lui procurez pas de l'<i>exceptionnel -bon</i>, il tombera dans l'exceptionnel mauvais ; et ils -sont nombreux, les camarades de même acabit : -leur « sauvagerie » bien employée en ferait des -gens précieux, des sauveteurs, — mal entreprise, -elle les rendra « ennemis de la société ».</p> - -<p>Tant pis! l'école est trop nombreuse : sur ces -germes si divers, on étale uniformément une couche -d'engrais moral — et alors, quel étouffement, -quelle fermentation!</p> - -<p>Je réarrange quelques chevelures de fillettes. -Mme Paulin me surveille à la dérobée, anxieuse et -forte. Bien entendu, elle n'ignore pas la convocation -de mon oncle. Elle cherche à deviner ma décision. -Ses traits rigides disent qu'au besoin elle me conduira -de force.</p> - -<p>Ah! la photographe déclare que le groupe est -enfin « bien composé » ; les enfants immobiles ont -compris la nécessité du signe extérieur de sagesse, -la normalienne les hypnotise, sculpturale, un livre à -la main (le livre bleu).</p> - -<p>— La photographie « fera de l'effet », prévoit la -directrice, au comble de la satisfaction.</p> - -<p>Et maintenant : garde à vous! regardez bien ce -qui va sortir de cette boîte… regardez encore… il -faut trois clichés.</p> - -<p>Tout à coup, dans un éclair de révélation, j'ai -découvert ce qui couvait sous la couche de morale. -Pendant un instant les têtes se sont offertes déscolarisées, -naturelles, transparentes, vers l'appareil, et il -m'a semblé voir ces innocents de cinq à sept ans, -dans leur faiblesse, tendre la gorge à l'avenir.</p> - -<p>Mes enfants, je ne vous quitterai pas!</p> - -<p>J'ai vu Irma Guépin, Louise Cloutet, Julia Kasen, -Berthe Cadeau, tendre la gorge aux différents martyres -des femelles pauvres : martyre de l'amour, -martyre de la maternité, martyre de la débauche, -martyre du travail impayé, Irma Guépin avec ses -yeux bleus écarquillés, son nez court, sa blancheur -et sa blondeur alsaciennes, souriant sans défense ; -Louise Cloutet avec sa physionomie de ménagère -soucieuse d'économie, Julia Kasen, d'une joliesse -orientale, nacrée, Berthe Cadeau figure pointue de -couturière héroïque et bornée.</p> - -<p>J'ai vu l'un des Ducret, les yeux hagards, serrant -son bec affamé pour toujours : j'ai vu Tricot avec sa -tête de vieille femme du bureau de bienfaisance, ses -cheveux en chicorée fanée, j'ai vu Richard affreux, -simiesque et résigné, cherchant en vain à échanger -leur laideur obligeante contre un peu de bienveillance ; -j'ai vu Léon Chéron et l'aînée des Leblanc -promettre leur sang et leur substance à quelque -maître insatiable ; et Louise Guittard, avec sa tête -ovine, résignée aux coups, ressemblant au petit -mort Gaston Fondant ; et Bonvalot fermé, les -tempes farouches, affrontant sa mauvaise destinée, -les bras croisés ; et une gamine sans nom, — Marie -tout court, — le visage dur, expérimenté, sinistre, et -Pantois, l'un des vagabonds, les épaules aplaties, -les yeux bas — les ailes coupées!</p> - -<p>J'ai vu le sort de ces enfants rendu inévitable par -l'école ; ils attendaient ficelés, prêts à être livrés ; -leurs vêtements loqueteux, leur chair creuse et -tarée attendaient…</p> - -<p>Pluck ne toussait plus, parti déjà dans une espèce -de sérénité moribonde ; (le médecin a dit que ce -n'était pas la peine de l'inscrire à la grande école : -octobre est trop loin pour sa frêle poitrine). Et, -justement, non loin du groupe, reléguée dans un -coin pour tout le temps de la photographie — Berthe -Hochard demeurait pétrifiée dans l'éternelle -tranquillité. Alors Pluck et Hochard m'ont fait l'effet -de deux libérés « ayant fini de souffrir ».</p> - -<p>Un frisson m'a saisie : quel tribut devaient encore -payer les camarades pour rejoindre <i>les deux arrivés</i>!</p> - -<p>— Mes enfants, n'est-ce pas? il ne faut pas que je -vous abandonne? Je suis des vôtres!</p> - -<p>Et pourtant, machinalement, j'ai avancé les mains -pour me garer ; pensez donc! cette immense moisson -de larmes, de sang, d'abjection, promise par une -école de quartier pauvre!</p> - -<p>Imaginez le « futur » dévoilé : au premier regard, -on s'enfuirait éperdu d'horreur!… Ces petites -têtes, ces petits corps, ces fragilités affamées de -douceur, pensez donc cette chétive enfance pantelante, -<i>sans rien</i> devant les ronces, les crocs, les -griffes de l'avenir!</p> - -<p>Mais, si l'on pouvait seulement prévoir approximativement, -l'on ne résisterait pas à devenir fou -d'épouvante : ça, ça qui vous regarde, cette misère -deviendra grande et vivra! ça, ça, ces douces petites -lèvres qui éclosent, c'est la matière, le fond, la -substance de la misère future! Vous savez bien, les -crimes, les suicides, les trafics odieux, toute l'abomination -humaine, ça pousse comme autre chose, -les voici!</p> - -<p>Assez! assez! je ne veux pas que la Souris offre -si tendrement sa chair à manger! Assez de sourire, -Julia Kasen ; assez, Irma Guépin… ils te tueront!… assez, -Léon Chéron, avec ta croix de sagesse!…</p> - -<p>J'allais crier, peut-être, heureusement la pose -était finie. La normalienne emmenait ses élèves, -Madame Galant s'apprêtait à placer les siens.</p> - -<p>Il s'agissait encore d'arranger un <i>joli groupe</i>, faisant -<i>de l'effet</i>, avec un Ducret, un Pantois, un Chéron, -une Leblanc.</p> - -<p>J'ai laissé la vieille institutrice photographe à -l'œuvre, j'ai marché jusqu'aux cabinets, pour rien, -pour remuer ; j'ai donné un coup de balai inutile.</p> - -<p>Puis, est venu le tour des tout petits. Le directrice -a appelé : Rose et Madame Paulin. Le groupe n'était -pas facile à coordonner. Il fallait d'abord moucher -tous les nez.</p> - -<p>Je ne me sentais pas dans mon état ordinaire, la -sueur me perlait aux tempes, une sorte de vapeur -gênait ma vue.</p> - -<p>C'étaient mes tout petits à moi ; ils m'accueillaient -avec des mines espiègles et bonnes, fronçant le nez, -rapetissant les yeux, pinçant le bec. Mais la douce -aimantation qui existe entre eux et moi me faisait -souffrir ; ces enfants étaient encore frais, presque -sans stigmates ; à les toucher, j'éprouvais le malaise -de toucher à du sang, à de la chair écorchée.</p> - -<p>Allons, trêve de gentillesses, il ne faut plus oser -un mouvement ; présentons les têtes! <i>Soyons sages</i>!</p> - -<p>Alors, ce fut étrange, il me sembla d'abord que -tous ces minois innocents agrandissaient une supplication -vers moi, ils comprenaient, ils demandaient -grâce. L'effroi béant des yeux me saisissait et faisait -lentement mon sang se retirer et mon souffle -cesser.</p> - -<p>Puis cette terrifiante scène exista : ces pauvres -yeux avaient une voix et criaient : Nous sommes -perdus! Nous savons! Tu nous abandonnes! Et tu -dissimules bien inutilement : <i>il y a longtemps que c'est -décidé</i>… Tiens! Monsieur le délégué vient te chercher -avec son visage bienveillant.</p> - -<p>La paralysie me clouait ; j'essayai pourtant de me -retourner pour voir.</p> - -<p>Ensuite je ne sais plus… Des heures s'étaient -écoulées, il ne restait que deux ou trois enfants dans -le préau. Je me rappelle la directrice :</p> - -<p>— Vous avez été indisposée Rose, je vous dispense -du service, Mme Paulin le finira. Vous pouvez -vous en aller.</p> - -<p>Arrivée à ma porte, je n'ai pas voulu monter, j'ai -eu peur de la solitude dans ma chambre malchanceuse. -J'ai préféré continuer mon chemin sans but -déterminable. D'après mon imagination confuse, -« l'on m'attendait », je devais apparaître à quelque -endroit du quartier pour empêcher un grand malheur. -Et je voulais discuter avec moi-même : irais-je -demain chez mon oncle? Il me semblait qu'en -marchant je trouverais l'irréfutable motif à rester -femme de service. Et cette découverte — dans la -rue — était indispensable ; l'école ne me tenait pas -par des liens inarrachables.</p> - -<p>Un fait dominait ma mémoire, j'ignore par quel -phénomène : on était allé chercher un médecin, <i>il</i> -était venu, <i>lui</i>! Il avait disparu au moment de ma -résurrection. Mais on avait dû, un certain temps, -le laisser seul dans la cantine où j'étais évanouie ; -j'avais la certitude qu'un baiser puissant, fougueux, -m'avait été donné et — malgré ma syncope — mon -être tout entier avait bu ce baiser! La preuve était -que j'en portais encore le feu en moi…</p> - -<p>J'ai voyagé à l'aventure, tournant dans le quartier, -d'abord la rue des Panoyaux, la rue des Couronnes, -la rue des Maronites. Puis, par l'habitude du dimanche, -le chemin des Buttes-Chaumont m'a requise. -Là, j'ai voulu revenir chez moi, mais, dans -mon trouble, j'ai continué à m'éloigner vers la Villette, -le long d'une rue interminable, la rue Bolivar, -je crois. C'est seulement au débouché du Canal que -j'ai retrouvé ma direction par les boulevards extérieurs.</p> - -<p>Mais, que de temps, que de divagation, que de -distance! Par-ci, par-là, je m'arrêtais pour rattraper -la notion du réel, je m'obligeais à nommer les choses -environnantes : « Voyons… telle rue… bon! une -marchande de frites et de gras double… un marchand -de chaussures d'occasion, de cinquante centimes à -deux francs ; il y a des souliers de bal. » Malgré -moi, à chaque arrêt, des enfants de l'école s'interposaient -dans ma pensée ; je les voyais avec les yeux -de l'âme dans des attitudes ayant existé, j'évoquais -des traits de leur destinée et leur image hallucinante -m'attirait comme dans un trou ; je serais tombée, si -je n'avais précipitamment continué ma marche.</p> - -<p>Et voici l'impression en quelque sorte matérielle, -survivant à chaque apparition : ma chair se séparait -du quartier, ma personnalité se retirait d'un milieu -qui n'était pas le sien, je retournais par aspiration -naturelle vers ma classe d'origine.</p> - -<p>Dans une rue, j'ai été offusquée de la teinte uniformément -rousse des devantures de boutiques, ce -rouge de vieux sang me crispait ; j'ai voulu me planter -devant les affiches du Concert Mélino, j'ai lu -tout haut des noms d'acteurs… la petite Irma… Soudain, -j'ai eu la vision de la petite Doré : je la rencontrais, -avec un cabas au bras où se dissimulait à -moitié une bouteille contenant un liquide verdâtre.</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu apportes là?</p> - -<p>— Du lait, Rose.</p> - -<p>Elle ajoutait tout bas : « Quatre sous de lait pour -eux cinq, il n'y en aura pas assez pour les faire dormir ; -quatre sous d'absinthe, y en aura assez… Dodo, -l'enfant do… » Et elle sortait la langue avec un air -si contrarié d'être obligée de mentir, puisque sa -maman le lui avait recommandé, elle inclinait -gracieusement sa mignonne tête d'enfant obéissante, -que je me penchais du même mouvement… -C'était le vertige! vite, vite, j'ai, marché…</p> - -<p>Au milieu d'une chaussée bruyante de voitures, -j'ai souvenance d'avoir compté des quantités de -vieux ouvriers en blouse noire, ou en gilets à manches -qui étaient tous Léon Chéron devenu homme : -l'artisan honnête, régulier, intelligent, sobre, qui -entretient soigneusement une nombreuse famille. -C'est lui qui, avec ses douze heures de travail et ses -six francs par jour, vous fournit les jolis trottins, les -délicieuses modistes, les minois affriolants sans lesquels -Paris ne serait pas Paris. Il part le matin à -l'atelier, rentre, se couche, repart, donne son argent ; -on lui raconte n'importe quoi, lorsque les -filles sont en retard ; quand il a usé sa vie à les élever -jusqu'à dix-huit ans, un soir, elles disparaissent. -Peu après, c'est un vieux triste qui retombe aux -salaires d'apprenti ; il a cinquante ans, c'est un vieux -d'hôpital.</p> - -<p>J'ai changé de rue ; il n'y avait plus de voitures, -la chaussée était trop étroite ; par les fenêtres des -maisons, toutes sortes de nippes et d'ustensiles débordaient, -les taudis étaient si délabrés que je voyais -branler les murs, j'ai bien été forcée de m'arrêter ; -les maisons vacillaient. Je suis restée longtemps -appuyée, le dos à une porte, en face d'une fabrique -d'où sortaient interminablement des fantômes de -femmes en qui je reconnaissais Gabrielle Fumet, -Berthe Cadeau ; mais voilà qu'elles me souriaient -éperdument de toute leur phtisie pointue, parce -qu'il n'y avait pas de pain dans leurs paniers fermés… -Montrez-moi, un peu… J'ai dû encore reprendre -ma course.</p> - -<p>Je ne suis pas entrée dans les Buttes-Chaumont, -il m'a suffi de toucher à la grille, je scrutais avec -application les cailloux par terre, j'ai vu Kliner, dans -le préau.</p> - -<p>— Eh! toi, là-bas, ne file donc pas comme ça! Tes -deux sous de cantine, s'il te plaît? demandait la -directrice.</p> - -<p>— Je les ai pas ; papa en a pas.</p> - -<p>— Je croyais… (Elle allait dire : Je croyais que tu -n'avais pas de papa.)</p> - -<p>L'enfant continuait :</p> - -<p>— Il attend que maman lui en envoie, elle lui en -envoie pas.</p> - -<p>— Où est-elle, ta maman?</p> - -<p>Allons, les grands artistes, il s'agit d'un seul -enfoncement du regard, d'exprimer aussi clairement -que si vous articuliez pour être applaudis du parterre -au poulailler, il s'agit, dis-je, de répondre avec les -yeux :</p> - -<p>— Ma maman, ma protection, mon admiration et -mon affection, ma maman à moi, tout petit, elle est -absente pour cause de démêlés avec la police…</p> - -<p>Non, laissez-nous, cabotins, gens d'un autre -quartier, artistes, gens ignares que vous êtes, je crois -qu'il faut avoir des yeux bleus de six ans, la tête -exsangue à moitié décollée et être un élève de la -Maternelle de Ménilmontant… Tenez, il faut d'abord -fourrer sa langue sous les dents du fond à gauche, -cela entr'ouvre la bouche de travers et fait saillir la -pommette… Le vertige! le vertige!…</p> - -<p>J'ai marché droit et vite, à heurter les passants. -Mes souvenirs se perdent alors, mais je me suis -certainement trouvée non loin du Canal, à la Villette, -au déclin du jour, vers huit heures par conséquent, -et j'ai certainement rencontré, pour de bon, -la Souris, sa mère et le poussin qui m'ont dépassée -sans me reconnaître.</p> - -<p>Madame Cloutet allait à grands pas, courbée, le -poussin pleurait lugubrement sur son bras, elle avait -un air d'évasion muette. La Souris tenait son jupon, -obligée de courir pour la suivre, et elle levait son -visage sérieux, doux, ses petites jambes se hâtaient, -son petit tablier noir flottait, et elle disait d'une voix -maternelle, pénétrante et indulgente :</p> - -<p>— Il est bien petit, ton poussin, maman, mais il -est bien méchant.</p> - -<p>Je n'ai pas voulu continuer dans la même direction ; -du reste, on apercevait le boulevard extérieur.</p> - -<p>Si je m'asseyais sur un banc?</p> - -<p>Et demain? Qu'ai-je donc décidé?</p> - -<p>Les gaz s'allumaient, des gens équivoques circulaient. -J'ai subi l'apparition de Gillon donnant le -bras, de force, à Julia Kasen, délicate et jolie. Gillon -représente toute une race savourant la beauté à sa -manière ; sans doute répète-t-il quelque façon paternelle, -car il éructe avec sonorité et prononce d'un -ton de domination gaillarde :</p> - -<p>— <i>Quante</i> j'aime, v'là comme je soupire!</p> - -<p>Oh! sur moi, les yeux de pervenche de Julia -Kasen!… Debout!</p> - -<p>Je ne me suis plus ralentie avant d'avoir atteint -ma rue des Plâtriers ; l'ombre s'accumulait propice -aux frôlements audacieux et aux talonnements qui -accompagnent : <i>quante</i> j'aime, <i>quante</i> j'aime…</p> - -<p>Enfin, je suis arrivée devant l'école, croulante de -lassitude et rentrée dans mon bon sens, c'est-à-dire — comme -après m'être brisée à lessiver ou à frotter — devenue -sage, molle, sans idée, approbatrice.</p> - -<p>La photographie de l'après-midi, l'aspect des -groupes, les visions de ma course errante, toutes -les impressions pénibles s'éloignaient et s'effaçaient. -A peine me restait-il un souffle de faculté critique -qui achevait de s'épuiser dans un semblant d'ironie -et qui allait faire place à la béate acceptation. Je me -parlais toute seule, gentiment, arrêtée sur la -chaussée :</p> - -<p>— Eh bien! oui, c'est l'école et son drapeau national, -et ses affiches officielles, et son inscription -imperturbable : Liberté–Égalité–Fraternité. C'est le -puissant et austère monument, cubique et massif, -qui se carre dans le quartier ; le grand Dépôt de -Morale!… On a dit : Faites-nous beaucoup d'enfants, -apportez encore et encore des enfants ; ici, c'est la -fabrique de Bonheur… Pourquoi pas? L'école -donne tout le possible… et ils seront toujours bien -aussi heureux que leurs parents… leurs parents -vivent, après tout… ils les imiteront…</p> - -<p>Un fiacre me fit monter sur le trottoir. J'avais un -immense besoin de repos physique et de paix -morale, j'aspirais avidement à sourire à quelqu'un, -à être d'accord, à trouver du bien, rien que du bien. -Je souriais à l'école.</p> - -<p>— Eh, mais! l'affiche est déjà collée sur la porte : -« La rentrée des classes aura lieu le 18 août. » C'est -vrai : je suis en vacances!</p> - -<p>L'année scolaire était finie, ma tâche était finie, -je n'avais plus à me tourmenter. J'éprouvais une -satisfaction de peine récompensée, de loisir gagné, -je tournais la tête à droite, à gauche, pour jouir -tout de suite des vacances. Quant à <i>demain</i>, j'étais -soulagée complètement ; les choses s'accordaient je -ne sais comment : j'irais demain, chez mon oncle — et -cependant je ne déserterais pas.</p> - -<p>Toutes les devantures de marchands de vins -flamboyaient et toutes les lanternes d'hôtels meublés : -le vins-restaurant, le vins-tabac, le vins-crémier, -l'épicerie et vins… et l'Hôtel des Passagers, -et l'Hôtel de l'Habitude… Dans la rue traînaient -encore des odeurs d'absinthe et d'oignon, et -déjà des relents de musc ; on ne voyait plus de -petits enfants, mais des moyens couraient encore et -criaient ; des passants allaient, étranges, imprécis, -lents comme des gens en avance ; c'était encore la -soirée, pas encore la nuit.</p> - -<p>Un bien-être m'envahissait, une douce fermentation : -tout se tenait, l'école, les maisons, l'éclairage, -l'odeur ; cela formait un milieu ami, où l'on était -chez soi, à sa place, dans son quartier.</p> - -<p>J'appréciais l'organisation des choses : avoir -quinze jours de repos payé, avec cette conscience -du devoir accompli, avec cette espèce de provision -d'honneur!</p> - -<p>Deux femmes se concertaient dans le retrait -d'ombre de l'école, juste avant la lumière blanche du -marchand de vin attenant. Je les connaissais ; l'une -était la mère de Léonie Gras, l'autre, son nom -m'échappait.</p> - -<p>— Bonsoir, dis-je, en secouant la tête comme -une camarade. Et j'ajoutai à demi-voix : n'est-ce -pas, que vous voulez que je reste?</p> - -<p>— Tiens! c'est la Rose…</p> - -<p>Elles s'approchèrent :</p> - -<p>— Croyez-vous qu'en v'là un malheur!</p> - -<p>— Quoi? quel malheur? demandai-je.</p> - -<p>— Comment vous ne savez pas? La mère Cloutet -vient de se fiche dans le canal avec ses deux gosses ; -on l'a retirée encore vivante et c'est une grande -chance, car elle est enceinte, mais les deux pauv' -gosses sont noyés.</p> - -<p>— Hein?… la Souris, le poussin?… ma pauvre -petite mère Souris?</p> - -<p>Mais j'étais trop avachie de fatigue, j'avais usé -tout mon désespoir, toute ma raison sensible, -l'affreuse nouvelle ne put qu'achever mon hébétement. -Je restai un moment à essayer d'atteindre la -catastrophe avec ma pitié, à essayer d'accorder mes -nerfs à cette affliction, les larmes ne jaillirent pas, -il ne sortit de moi qu'une loquacité délirante ; parler -me soulageait comme une émission de sanglots.</p> - -<p>— Ah! la mère est sauvée et justement qu'elle -était enceinte! c'en est une chance, là! on peut -dire!… Figurez-vous que j'arrive de loin et je les -avais rencontrés tous les trois… elle portait le petit -qui pleurait, il pleurait à <i>fond</i>, vous savez ces pleurs -sans consolation où coule la détresse accumulée de -toute une race… et la Souris, si vous aviez vu ses -mignonnes jambes qui tricotaient! Vous connaissez -sa voix sage et bonne? Voilà qu'en passant près de -moi, elle raisonnait : « Il est bien petit, ton poussin, -maman, mais il est bien méchant! » Si vous aviez -entendu la façon aimante dont elle appuyait sur l'<i>e</i> -du <i>petit</i> : « Il est bien p<i>e</i>tit, ton poussin… » Et, -faut croire que je me doutais de quelque chose ; en -sortant de l'école, je suis allée par là sans motif… -Mais je n'ai pas voulu les suivre et je me rappelle : -au bout, c'était le Canal et l'on apercevait les deux -montants d'une passerelle comme deux longs bras -noirs vers le ciel… Alors, on l'a repêchée tout de -suite, la mère?</p> - -<p>Ce récit terminé, je le recommençai presque -identique, puis, n'étant pas encore apaisée, je portais -la tête de-ci de-là, cherchant une continuation -à mon discours.</p> - -<p>A la longue, les deux femmes me regardèrent -curieusement ; l'une dit :</p> - -<p>— La mère Cloutet a bu un coup… ça arrive à -tout le monde.</p> - -<p>L'intérieur du marchand de vin tirait mon attention ; -une gamine y dormait, le front sur une table -de marbre, je reconnus Léonie Gras et me rappelai -qu'elle manquait l'école depuis un certain temps. -Alors, j'obéis à mon stupide besoin de verbiage.</p> - -<p>— Tiens! Léonie là-bas, ses cheveux frisés -cachent presque le verre… vous ne l'envoyez donc -plus à l'école? Vous auriez tort, vous savez, pour -façonner les enfants, dans leur intérêt moral…</p> - -<p>Quelle surprise! La mère Gras se pencha d'une -détente brusque et me répondit :</p> - -<p>— Venez donc un peu que je vous explique, -vous Rose, la Maternelle ; y a longtemps que j'ai -envie de vous causer… Venez donc là, dans le coin.</p> - -<p>Elle bombait ses épaules et avançait le menton -comme Adam quand il va se battre ; son intonation -copiait celle des provocations en usage dans le -quartier : « Viens donc un peu, su' l' boulevard, si -t'es pas un faignant! »</p> - -<p>Je la suivis, moitié de gré, moitié parce qu'elle -me tenait au coude. Elle se mit à me parler dans la -figure.</p> - -<p>— Non, elle n'ira plus à vot' école ma fille… c'est -pas la peine, pour apprendre qu'il faut rester dans -la débine comme père et mère et se tenir bien tranquille, -en crevant de faim tout comme <i>eusses</i> et -surtout pas oublier de dire merci… Mais c'est pas -vrai, vos histoires! il ne suffit pas d'être poli… Et -qu'est-ce que t'avais l'air de rigoler en me regardant, -avec ton intérêt moral? L'intérêt c'est de -bouffer… J'y ai été à l'école moi, est-ce que ça m'a -empêchée de crever la misère?… Ah! oui, j'ai fait -comme ma mère, pour sûr!… Et quand ma gosse -me répétait vos boniments d'école, je croyais -entendre mes premiers patrons : de l'ordre, de la -propreté, du respect, de l'obéissance, de la politesse… -Oui! et des dix-huit heures de travail et -mal nourrie, et pas de pitié, pas de bon Dieu, -jusqu'à ce qu'on vous flanque dans le ruisseau… Et -v'là que c'est toujours les mêmes boniments que de -mon temps! mais je veux autre chose!… Dis donc, -la maternelle, est-ce que tu crois que c'est toujours -les mêmes qui la danseront!… Dis donc, chienne -de garde, chienne d'administration, me v'là moi, -devant ta baraque en pierres de taille, et v'là ma -gosse… est-ce que tu crois que ça va recommencer? -Je te le demande?… <i>Qué</i> que tu dis?… Tu veux pas -me répondre… De quoi que tu te mêles alors?… -On n'a pas besoin de toi, laisse donc les malheureux : -tu n'auras pas ma gosse pour ton école de -crève-la-faim!… Va-t'en de not' passage!…</p> - -<p>Et, du geste le plus irréconciliable qu'eût jamais -précipité la maternité en révolte, elle me chassa de -sa misère.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - - -<p class="c gap xsmall">Fontenay-aux-Roses (Seine). — Imp. Louis Bellenand. 9-04</p> - - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MATERNELLE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64798-h/images/cover.jpg b/old/64798-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index eaa6f32..0000000 --- a/old/64798-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/64798-h/images/full.jpg b/old/64798-h/images/full.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index aa98427..0000000 --- a/old/64798-h/images/full.jpg +++ /dev/null |
