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-The Project Gutenberg eBook of Le Livre des Légendes, by Selma Lagerlöf
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le Livre des Légendes
-
-Author: Selma Lagerlöf
-
-Translator: Fritiof Palmér
-
-Release Date: December 22, 2020 [eBook #64066]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously
- made available by Hathi Trust.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES LÉGENDES ***
-
-SELMA LAGERLÖF
-
-
-
-LAURÉAT DU PRIX NOBEL
-
-LE
-
-LIVRE DES LÉGENDES
-
-
-
-NOUVELLES TRADUITES DU SUÉDOIS
-
-AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
-
-
-
-PAR
-
-FRITIOF PALMÉR
-
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
-PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
-
-35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
-
-1910
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-La Légende d'une dette, racontée au banquet
-Nobel, le 10 décembre 1909
-La fille du Grand-Marais
-La Mine d'Argent
-La Légende de la Rose de Noël
-La Marche nuptiale
-Le Joueur de violon
-Une Légende de Jérusalem
-Pourquoi le Pape devint si vieux
-Le Ballon
-
-
-
-
-LA LÉGENDE D'UNE DETTE
-RACONTÉE AU BANQUET NOBEL
-LE 10 DÉCEMBRE 1909
-
-
-C'était il y a quelques jours. J'étais dans le train, en route pour
-Stockholm. Le jour baissait. Déjà on ne voyait plus clair dans le
-compartiment. Mes compagnons de voyage bavardaient, chacun dans son
-coin, mais moi je restais silencieuse à écouter le bruit du train
-s'élançant sur les rails.
-
-Tout en écoutant je me remémorais les occasions diverses dans
-lesquelles j'avais pris le train pour Stockholm. Dans la plupart des
-cas, ç'avait été pour une raison désagréable. Je m'y étais rendue
-pour passer des examens, ou encore, avec des manuscrits, pour chercher
-un éditeur; cette fois-ci, j'y allais pour recevoir le prix Nobel. Je
-n'étais pas loin de trouver que cela manquait d'agrément, cela aussi.
-
-L'automne entier j'avais vécu là-bas, chez moi, en Vermland, dans la
-plus grande solitude, et maintenant j'allais être forcée de paraître
-au milieu d'une foule de gens. C'était comme si là-bas, dans mon
-isolement, j'avais pris peur de la vie et des êtres humains et je
-ressentais une véritable angoisse à l'idée d'être de nouveau
-obligée de me montrer dans le monde. Mais au fond j'éprouvais
-évidemment un bonheur immense à aller recevoir le prix, et j'essayais
-de chasser mon angoisse en pensant à ceux qui se réjouiraient de mon
-bonheur. C'était une foule de vieux amis, c'étaient les miens,
-c'était surtout et avant tout ma vieille mère que j'avais laissée
-seule à la maison, toute joyeuse d'avoir assez vécu pour assister à
-ce grand événement.
-
-Du même coup le souvenir de mon père me traversa l'esprit: je
-ressentais un regret douloureux de le savoir mort et de ne pas pouvoir
-lui raconter que j'avais eu le prix Nobel. Je savais que personne au
-monde n'eût pu s'en réjouir autant que lui. Jamais je n'avais
-rencontré un être humain animé d'un tel amour, d'un tel respect
-envers la poésie et les poètes. S'il avait pu apprendre que
-l'Académie suédoise venait de m'attribuer un grand prix de
-poésie!--C'était un vrai malheur de ne pas pouvoir le lui raconter!
-
-Quiconque a voyagé en chemin de fer, par la nuit obscure, sait qu'il
-arrive souvent que de longues minutes durant les wagons glissent sur les
-rails d'une façon singulièrement douce, sans la moindre secousse. Le
-bruit et le fracas cessent et le sourd grondement des roues se mue en
-une musique douce et monotone. On dirait que le train ne glisse plus sur
-des rails et sur des traverses, mais s'élance dans l'espace. Eh bien,
-au moment même où je me disais que j'aimerais bien revoir mon père,
-il m'arriva une chose semblable. Le train se mit à rouler d'une
-manière si légère, si silencieuse, qu'il me parut impossible qu'il
-fût encore sur la terre. Et alors mes pensées commencèrent à jouer:
-«Si je partais voir mon vieux père dans le royaume du ciel?» Il me
-semble avoir entendu parler d'aventures de ce genre arrivées à
-d'autres; pourquoi cela ne m'arriverait-il pas à moi!
-
-Les wagons continuaient à dévorer l'espace de la même façon douce et
-silencieuse, mais quelle que pût être leur destination, ils avaient un
-bon bout de chemin à faire avant d'arriver, et mes pensées les
-dépassaient en route.
-
---Je le trouverai, me disais-je, installé sûrement dans un fauteuil,
-sous une véranda ayant vue sur une cour ensoleillée toute remplie de
-fleurs et d'oiseaux, et naturellement je le trouverai en train de lire
-la saga de Fritiof. Quand il me verra, il laissera le livre, repoussera
-un peu ses lunettes sur son front et se lèvera pour aller au-devant de
-moi. Je l'entendrai dire: «Bonjour et bienvenue! te voilà en train de
-faire une petite promenade. Et comment vas-tu, ma fille?» Tout à fait
-selon sa vieille manière.
-
-Ce n'est que lorsqu'il a repris sa place dans le fauteuil qu'il commence
-à se demander pourquoi je suis venue le voir.
-
---J'espère qu'il n'y a pas de malheur à la maison, dit-il tout à
-coup.
-
---Oh! non, père, tout va bien.
-
-Et je suis sur le point de lui raconter la grande nouvelle, mais je
-m'arrête, prise d'envie de me cacher un peu, et je fais un petit
-détour.
-
---Je ne suis venue que pour te demander un bon conseil, lui dis-je en
-affectant un air de grave souci. C'est que je me trouve accablée de
-dettes.
-
---J'ai bien peur de ne pouvoir t'aider, répond le père. On peut dire
-du lieu où je suis comme des vieux châteaux de Vermland: «Il y a de
-tout, sauf de l'argent!»
-
---Aussi n'ai-je pas de dettes d'argent, lui dis-je.
-
---Alors, c'est bien pis, répond-il. Raconte donc tout depuis le
-commencement, ma fille.
-
---C'est bien le moins que tu m'aides, lui dis-je, car c'est bien ta
-faute à toi, d'abord. Te rappelles-tu combien souvent tu nous chantais
-les airs de Bellman, t'accompagnant au clavecin, et te souviens-tu que
-tu nous fis lire et relire chaque hiver Tegnér, Runeberg et Andersen?
-C'est ainsi que j'ai contracté ma première grande dette. Père,
-comment pourrai-je les payer de m'avoir appris à aimer les contes et
-les faits héroïques, et la patrie, et la vie humaine dans toute sa
-grandeur, dans toutes ses faiblesses?
-
-À ces mots, père s'ajuste dans son fauteuil et ses yeux prennent une
-si jolie expression:
-
---Je suis bien content, dit-il, d'avoir contribué à t'endetter ainsi.
-
---Oui, en cela tu as peut-être raison, père, lui dis-je; seulement, il
-faut te dire que ce n'est pas fini. J'ai une telle quantité de
-créanciers! Pense à tous ces pauvres chevaliers sans gîte qui
-vagabondaient en Vermland dans ta jeunesse, passant leur temps à jouer
-et à chanter. Je leur dois les folles aventures, les farces et les
-escapades sans nombre. Et pense à toutes les vieilles conteuses qui
-demeurent dans de petites cabanes grises au bord de la forêt et qui
-m'ont raconté tant d'histoires sur le Neck, les sorciers et les vierges
-ravies par le Troll. Ce sont elles, sans doute, qui m'ont appris à
-rendre la poésie de la dure montagne et de la forêt noire.--Et puis,
-père, pense à tous les pâles moines aux yeux creux, à toutes les
-nonnes enfermées dans des couvents obscurs, qui ont eu des visions et
-écouté des voix. Je suis leur débitrice pour avoir puisé au grand
-trésor de légendes qu'ils ont amassé. Et pense enfin aux paysans de
-Dalécarlie qui s'en furent à Jérusalem. Ne leur suis-je pas redevable
-de ce qu'ils m'ont donné une action héroïque à conter? Et il ne me
-suffit pas de m'être endettée envers les hommes; j'ai toute la nature
-pour créancière. Il y a les animaux de la terre, les oiseaux du ciel,
-les fleurs et les arbres;--tous ils ont eu leurs secrets à me confier.
-
-Pendant que je parle, père fait de petits signes de la tête, en
-souriant, et il ne paraît pas du tout inquiet.
-
---Comprends donc, père, que c'est un grand fardeau que toutes ces
-dettes, lui dis-je, de plus en plus sérieuse.--Sur la terre personne ne
-sait comment les payer et j'ai pensé que vous le sauriez, ici, au ciel.
-
---Oui, oui, nous le savons certainement, dit père qui paraît prendre
-la chose légèrement, selon son habitude.--Nous saurons bien remédier
-à tes soucis, n'aie pas peur, mon enfant.
-
---Mais, père, ce n'est pas encore tout. Je suis encore endettée envers
-ceux qui ont cultivé et enrichi la langue, qui ont forgé le bon outil
-et qui m'ont appris à m'en servir. Et ne suis-je pas la débitrice de
-tous ceux qui avant moi ont écrit la destinée humaine, qui ont
-éveillé des idées et ouvert des chemins? Ne suis-je pas surtout la
-débitrice de ceux qui, dans ma jeunesse, étaient les pionniers de la
-création littéraire: les grands Norvégiens, les grands Russes. Ne
-suis-je pas endettée encore du fait d'avoir vécu à une époque où la
-littérature de mon propre pays a eu sa plus belle floraison, d'avoir vu
-les Empereurs en marbre de Rydberg, le monde poétique de Snoilsky, les
-pêcheurs de Strindberg et les paysans de Geijerstam, les types modernes
-de Ann-Charlotte Edgren et de Ernst Ahlgren, l'Orient de Heidenstam et
-l'histoire vécue de Sophie Elkan, les airs vermlandais de Fröding, les
-légendes de Levertin, Thanatos de Hallström et les Peintures
-dalécarliennes de Karlfeldt, et tant d'autres œuvres jeunes et neuves,
-incitant à l'émulation et fécondant le rêve?
-
---Oui, oui, tu as raison, dit père, tu es grandement endettée, mais
-nous saurons bien tout arranger.
-
---Je ne crois pas que tu comprennes bien nettement comme c'est difficile
-pour moi, tout cela. Tu n'as certainement pas considéré que je suis
-aussi endettée envers mes lecteurs. Combien ne leur dois-je pas à
-tous, depuis le vieux roi et son fils cadet qui m'a payé mon voyage
-d'apprentie dans le Midi, jusqu'aux petits écoliers qui griffonnent des
-épîtres de remerciements pour «Nils Holgersson»! Que serais-je
-devenue si l'on n'avait pas voulu de mes livres?--Il ne faut pas oublier
-non plus ceux qui ont écrit sur moi; souviens-toi du grand critique
-danois qui m'a gagné des amis partout dans son pays avec quelques mots
-seulement! Et pense à celui qui est mort et qui mélangeait sa boisson
-de doux et d'amer plus savamment que personne ne l'a jamais fait chez
-nous avant lui! Pense à tous ceux qui, dans les pays étrangers, ont
-travaillé pour moi. Je suis endettée envers tous, tant envers ceux qui
-m'ont louée qu'envers ceux qui m'ont blâmée.
-
---Oui, oui, dit père qui n'a plus l'air aussi tranquille. Il commence
-enfin à comprendre qu'il n'est pas si facile que ça de me donner un
-conseil; et je poursuis:
-
---Rappelle-toi tous ceux qui m'ont aidée, pense à mon amie fidèle
-Esselde qui me frayait le chemin pendant que nul autre n'osait encore
-croire en moi. Pense à tous ceux qui ont protégé mon travail, à
-toutes les affections que j'ai rencontrées, à tout l'honneur dont on
-m'a entourée. Tu devrais comprendre que j'ai dû venir à toi pour
-apprendre comment faire pour payer de telles dettes.
-
-Père a baissé la tête, il n'a plus l'air si plein de confiance qu'au
-commencement.
-
---Je crois bien qu'il ne sera pas du tout facile de t'aider, ma fille,
-dit-il. Mais, n'est-ce pas, c'est enfin fini?
-
---Oh! non, tout cela, j'ai pu le supporter, mais il y a pis. Et c'est
-là pourquoi j'ai dû venir ici chercher un conseil.
-
---Je ne comprends pas que tu puisses être plus endettée encore, dit
-père.
-
---Mais si, lui dis-je; et puis, je lui révèle mon secret.
-
---Jamais je ne croirai que l'Académie suédoise... dit père, mais en
-disant cela, il me regarde et se rend bien compte que «cela» est vrai,
-et chaque pli de sa vieille figure commence à trembler et des larmes
-lui montent aux yeux.
-
---Que dirai-je à ceux qui ont décidé cette affaire et à ceux qui
-m'ont recommandée à ce prix? Car pense donc, père, ce n'est pas
-seulement honneur et argent qu'ils m'ont donné, c'est aussi qu'ils ont
-eu foi en moi, puisqu'ils ont osé me distinguer devant l'univers.
-Comment pourrai-je jamais payer cette dette?
-
-Père reste un moment silencieux, absorbé dans des réflexions, puis
-tout à coup il essuie des larmes de joie, il se secoue et donnant du
-poing un rude coup sur le bras de son fauteuil, il s'écrie:
-
---Non, je ne resterai pas plus longtemps à me creuser la tête pour des
-choses auxquelles personne, ni ici, ni sur la terre, ne pourra
-répondre. Puisqu'il se trouve que tu as eu le prix Nobel, je ne veux
-penser à rien, sauf à m'en réjouir!
-
-
-
-
-LE LIVRE DES LÉGENDES
-
-
-LA FILLE DU GRAND-MARAIS
-
-I
-
-
-Ceci se passe dans une salle d'audience, en province. Devant le
-tribunal, tout au fond de la salle, est assis le vieux juge, homme de
-haute et forte taille, au visage rude et énergique. Des heures durant,
-sans discontinuer, il n'a fait que trancher litige après litige, et à
-la fin il s'est senti envahir par un sentiment de sombre dégoût. Il
-est difficile de savoir si c'est la chaleur étouffante de la salle qui
-l'incommode, ou s'il a été dégoûté à la longue de tant de
-querelles mesquines, qui paraissent n'être nées que pour témoigner de
-la manie tracassière, du manque de charité, et de l'âpreté au gain
-des hommes.
-
-Il vient d'aborder la dernière des causes qui doivent être jugées ce
-jour-là. Il s'agit d'une demande de pension alimentaire.
-
-Cette affaire est venue déjà au cours de la session précédente, et
-le greffier donne lecture du procès-verbal des débats antérieurs. Il
-en résulte d'abord que la partie demanderesse est la fille d'un pauvre
-journalier et que le défendeur est un homme marié.
-
-Le défendeur déclare, toujours d'après le procès-verbal, que c'est
-à tort et par intérêt uniquement que la partie adverse l'a cité en
-justice. Il reconnaît l'avoir eue pendant un certain temps à son
-service. Mais il nie avoir eu à cette occasion avec elle des relations
-intimes, et il lui conteste tout droit de lui demander un secours
-quelconque. La demanderesse cependant a persisté dans sa demande, et,
-après avoir entendu quelques témoins, le tribunal a déféré le
-serment au défendeur sous peine de se voir condamner à servir la
-pension alimentaire exigée par la partie demanderesse.
-
-Les deux parties sont présentes et se trouvent côte à côte devant la
-table du juge. La demanderesse est très jeune et paraît toute
-effarouchée. Elle pleure par timidité et essuie péniblement ses
-larmes à l'aide d'un mouchoir entortillé qu'elle ne semble pas savoir
-déplier. Elle porte un costume noir, d'aspect presque neuf, mais qui
-lui va si mal qu'on est tenté de se dire qu'elle l'a emprunté pour
-pouvoir se présenter d'une manière convenable devant le juge.
-
-Quant au défendeur, on voit tout de suite que c'est un homme aisé. Il
-paraît âgé d'une quarantaine d'années et il a une figure résolue et
-énergique. À le voir là devant le tribunal, on constate qu'il a une
-attitude irréprochable. On voit bien qu'il aimerait mieux être
-ailleurs que là, mais, d'autre part, il n'a pas l'air gêné le moins
-du monde.
-
-Aussitôt après la lecture du procès-verbal, le juge, s'adressant au
-défendeur, lui demande s'il persiste dans son refus, et s'il est
-disposé à prêter serment.
-
-En réponse à ces questions le défendeur prononce sans hésitation un
-oui énergique. Il se met à fouiller dans la poche de son gilet, d'où
-il sort un certificat du pasteur attestant que lui, le défendeur,
-connaît le sens et l'importance du serment, et que rien ne s'oppose à
-ce qu'il le prête.
-
-Pendant tout ce temps la demanderesse continue à pleurer. Elle paraît
-ne pas arriver à vaincre sa timidité et elle tient son regard
-obstinément fixé sur le sol. Elle n'a pas encore levé les yeux assez
-pour rencontrer ceux du défendeur.
-
-En l'entendant prononcer ce _oui_, elle a un sursaut. Elle fait quelques
-pas vers le tribunal comme si elle avait quelque chose à objecter, mais
-elle s'arrête soudain. «Ce n'est pourtant pas possible, semble-t-elle
-se dire à elle-même. Il ne peut pas avoir dit _oui_. J'ai dû me
-tromper.»
-
-Cependant le juge prend en main le certificat et fait en même temps un
-signe à l'huissier. Celui-ci s'approche de la table pour chercher la
-Bible, qui se cache sous un énorme monceau de paperasses, et se
-prépare avec empressement à la mettre devant le défendeur.
-
-La demanderesse se rend compte que quelqu'un passe devant elle et elle
-devient inquiète. Elle se contraint à lever les yeux juste assez pour
-voir de l'autre côté de la table, et ainsi elle voit l'huissier
-déplacer la Bible.
-
-De nouveau elle a l'air de vouloir faire des objections. Mais de nouveau
-elle s'arrête. Il n'est pas possible qu'on lui permette de prêter
-serment. Le juge doit l'empêcher.
-
-Le juge est un homme avisé, qui sait très bien ce que pensent et
-disent les gens du pays d'où elle vient. Il devrait bien savoir combien
-tout le monde y est sévère pour tout ce qui touche au mariage. Ils ne
-connaissent pas de crime plus odieux que celui qu'elle a commis.
-Aurait-elle jamais fait un tel aveu, pour son propre déshonneur, si ce
-n'avait pas été la vérité? Le juge devait comprendre quel mépris
-horrible elle s'était attiré. Et non seulement du mépris mais toute
-sorte de misères. Personne ne voulait plus l'employer, personne ne
-voulait plus de son travail. Ses propres parents ne la souffraient
-presque plus dans leur cabane, mais parlaient tous les jours de la
-mettre à la porte. Oh! non, le juge devait bien savoir qu'elle n'aurait
-pas demandé de secours à un homme marié si elle n'y avait pas eu
-droit.
-
-Le juge ne peut pourtant pas croire qu'elle mente dans une telle
-affaire, qu'elle ait attiré un malheur si horrible sur elle-même,
-alors qu'elle avait le moyen d'en accuser tout autre qu'un homme marié.
-Et s'il sait cela, il doit évidemment empêcher la prestation du
-serment.
-
-Elle voit que le juge relit plusieurs fois le certificat du pasteur.
-C'est pourquoi elle commence à croire qu'il va intervenir.
-
-Il est vrai, en effet, que le juge a l'air soucieux. Il fixe plusieurs
-fois son regard sur la demanderesse, mais pendant ce temps, l'expression
-de dégoût et d'aversion qui flotte sur son visage s'accentue. Il
-paraît l'avoir prise en haine. Si le défendeur de son côté dit la
-vérité, elle est une personne abjecte à laquelle le juge ne pourra
-pas s'intéresser.
-
-Il arrive parfois que le juge intervienne dans une affaire en conseiller
-bienveillant et avisé, pour empêcher les parties de se faire tort à
-elles-mêmes, mais ce jour-là il est fatigué et dégoûté, et ne
-pense qu'à laisser l'affaire suivre son cours légal.
-
-Il dépose le certificat, et, s'adressant de nouveau au défendeur,
-exprime l'espoir que celui-ci a bien réfléchi au péril d'un faux
-serment. Le défenseur l'écoute avec le même calme dont il a fait
-preuve tout le temps; il répond respectueusement, et non sans dignité.
-
-La demanderesse entend tout cela avec une très grande anxiété. Elle
-fait quelques mouvements violents, et se tord les mains convulsivement;
-maintenant elle veut parler devant le tribunal. Elle soutient une lutte
-horrible contre sa timidité et contre les sanglots qui l'empêchent de
-parler. En fin de compte elle n'arrive pas à articuler un seul mot
-perceptible.
-
-Donc, le serment va être prêté. On lui permettra de le prêter!
-Personne ne l'empêchera de devenir parjure!
-
-Jusqu'ici elle n'a pas pu croire que cela pût se faire. Mais maintenant
-elle est saisie de la certitude que cela est imminent, que cela se
-passera à l'instant même. Une angoisse horrible, telle qu'elle n'en a
-jamais ressenti, la saisit à la gorge. Elle reste là pétrifiée. Elle
-ne pleure même plus. Ses yeux s'immobilisent dans leurs orbites.
-
-Il a donc l'intention de s'attirer la damnation éternelle.
-
-Elle comprend bien qu'il veut se dégager par ce serment, à cause de sa
-femme. Mais quand même il aurait des ennuis avec celle-là, il ne
-devrait cependant pas compromettre ainsi le salut de son âme.
-
-Il n'y a rien de si horrible qu'un parjure. Il reste quelque chose de
-mystérieux et d'horrible attaché à cette sorte de péché. Aucune
-grâce, aucun pardon ne peut le couvrir. Les portes de l'enfer s'ouvrent
-d'elles-mêmes, lorsque le nom d'un parjure est prononcé. Si à ce
-moment elle eût levé son regard vers le visage de cet homme, elle
-aurait craint de le voir marqué du signe de la damnation, apposé par
-la colère de Dieu.
-
-Tandis qu'elle exaspère ainsi son anxiété toujours croissante, le
-juge a enseigné au défendeur la manière de poser ses doigts sur la
-Bible. Puis il ouvre le code pour trouver la formule du serment.
-
-En le voyant poser ses doigts sur la Bible, elle s'approche encore d'un
-pas et on dirait qu'elle veut s'allonger à travers la table pour
-écarter cette main.
-
-Mais elle est encore retenue par un suprême espoir. Elle croit qu'il
-cédera au dernier moment.
-
-Le juge a trouvé la page du code qu'il cherchait, et maintenant il
-commence à dicter le serment à voix haute et distincte. Puis il fait
-une pause pour que le défendeur puisse répéter ce qu'il vient de
-dire. Et le défendeur commence vraiment à répéter la formule, mais
-il vient à se tromper de mot, et le juge est obligé de tout reprendre
-depuis le commencement.
-
-Maintenant elle ne peut plus garder le moindre espoir. Maintenant elle
-sait qu'il va se parjurer et qu'il va s'attirer la colère de Dieu pour
-cette vie et pour l'autre.
-
-Elle reste là à se tordre les mains désespérément. Et tout cela
-c'est sa faute à elle, puisque c'est elle qui l'a accusé!
-
-Elle était sans travail, il est vrai, elle avait faim et froid.
-L'enfant était près de mourir, faute de soins. À qui donc devait-elle
-s'adresser pour avoir du secours?
-
-Jamais elle n'aurait cru non plus qu'il pût commettre un péché si
-abominable.
-
-Maintenant le juge vient de dicter à nouveau la formule du serment.
-Dans quelques instants, l'acte sera accompli. Un acte que rien ne peut
-abolir, qu'on ne peut jamais réparer, qui ne s'efface jamais.
-
-Juste au moment où le défendeur commence à répéter la formule
-sacramentelle, elle s'élance, rejette la main, et s'empare vivement de
-la Bible.
-
-C'est son angoisse atroce qui enfin lui a donné le courage d'agir. Il
-ne faut pas qu'il soit parjure. Il ne faut pas!
-
-L'huissier accourt pour lui arracher la Bible et la ramener au calme.
-Tout ce qui touche au tribunal lui inspire une crainte immense, et elle
-croit assurément que ce qu'elle vient de faire va la conduire en
-prison, mais elle ne lâche pourtant pas la Bible. Coûte que coûte: il
-ne prêtera pas le serment. Lui qui tient à le prêter, accourt aussi
-pour s'emparer du livre; mais elle résiste à tous les deux.
-
---Tu ne dois pas prêter serment, crie-t-elle. Tu ne dois pas!
-
-Cette scène provoque naturellement la plus grande stupeur. Le public se
-bouscule pour mieux voir, les jurés commencent à remuer, le greffier
-se lève précipitamment l'encrier à la main de peur qu'on ne le
-renverse.
-
-Alors le juge s'écrie à voix haute et indignée: Silence! Et tout le
-monde s'arrête, immobile.
-
---Qu'est-ce qui vous prend? Que voulez-vous faire de la Bible? demande
-le juge à la demanderesse du même ton sévère et courroucé.
-
-Ayant pu enfin par ce geste désespéré donner libre cours à son
-anxiété, elle arrive à surmonter sa gène juste assez pour pouvoir
-répondre:
-
---Il ne doit pas prêter serment!
-
---Tais-toi et remets le livre en place, ordonne le juge.
-
-Mais elle n'obéit pas, au contraire, elle retient le livre des deux
-mains.
-
---Il ne doit pas prêter serment, crie-t-elle avec une violence
-frénétique.
-
---Tu es donc bien acharnée à gagner ton procès? lui demande le juge
-d'une voix toujours plus cassante.
-
---Je veux abandonner le procès, s'écrie-t-elle; et sa voix se fait
-aiguë, déchirante. Je ne veux pas le forcer à jurer.
-
---Qu'est-ce que tu cries? demande le juge. As-tu perdu la raison?
-
-Elle respire violemment en essayant de se ressaisir. Elle s'aperçoit
-elle-même du son aigu de sa voix. Le juge va croire qu'elle est devenue
-folle, si elle ne peut pas dire posément ce qu'elle a à dire. Encore
-une fois elle lutte contre son émotion pour arriver à dominer sa voix,
-et cette fois elle y réussit. Elle dit lentement, posément,
-distinctement, tout en regardant le juge bien en face:
-
---J'abandonne le procès. C'est lui le père de l'enfant. Mais je l'aime
-toujours. Je ne veux pas qu'il soit parjure.
-
-Elle se tient droite et résolue devant le tribunal et continue à fixer
-son regard droit sur le rude visage du juge. Celui-ci, les deux mains
-fortement appuyées sur la table, la regarde longuement sans détourner
-les yeux. Mais à la regarder ainsi, le juge est comme transformé. Tout
-ce qu'il y avait de dégoûté et de relâché dans ses traits,
-disparaît, et le rude visage s'illumine de la plus belle émotion.
-«Voilà, se dit le juge, voilà bien mon peuple. Je ne me fâcherai
-plus contre lui, puisque même chez le plus humble il y a tant d'amour
-et tant de piété.»
-
-Soudain le juge sent ses yeux devenir humides de larmes; il a un
-mouvement brusque, et, presque honteux, il jette autour de lui un regard
-furtif. À ce moment il voit le greffier, le commissaire et la longue
-rangée des jurés tendre le cou pour regarder la jeune fille, debout
-devant le tribunal, la Bible serrée contre sa poitrine. Et il aperçoit
-une lueur sur leurs figures, comme s'ils venaient d'entrevoir quelque
-chose de très beau qui leur fait du bien jusqu'au plus profond de
-l'âme.
-
-Puis, le juge regarde le public, et constate que tous restent
-silencieux, osant à peine respirer, comme si l'on venait d'entendre le
-mot le plus ardemment souhaité.
-
-Enfin le juge regarde le défendeur. Maintenant c'est à lui de baisser
-la tête et de regarder le sol.
-
-De nouveau le juge s'adresse à la pauvre jeune fille:
-
---Il en sera comme tu désires, dit-il. L'affaire sera rayée,
-ajoute-t-il, s'adressant au greffier.
-
-Le défendeur fait un geste comme pour faire une objection:
-
---Qu'est-ce que c'est? lui crie le juge. Tu as quelque chose à redire
-à cela?
-
-Le défendeur baisse la tête un peu plus et d'une voix à peine
-perceptible, il répond:
-
---Oh! non, cela vaut sans doute mieux ainsi.
-
-Le juge reste un instant immobile, puis repoussant le lourd fauteuil, il
-se lève et se dirige vers la demanderesse.
-
---Je te remercie, dit-il en lui tendant la main.
-
-Elle a déposé la Bible et reste là toute en pleurs, essuyant ses yeux
-avec le mouchoir entortillé.
-
---Je te remercie, fait le juge encore une fois, et il lui prend la main
-qu'il serre comme si c'était celle d'un brave.
-
-
-
-
-II
-
-
-Il ne faut pas croire que la jeune fille qui venait de passer un si
-mauvais moment devant le tribunal, fût elle-même convaincue d'avoir
-accompli une action méritoire. Bien au contraire, elle estimait qu'elle
-s'était couverte de honte devant tout le public. Elle ne comprenait pas
-que le geste du juge venant lui serrer la main, était un honneur pour
-elle. Elle croyait que cela signifiait seulement que l'affaire était
-terminée et qu'elle était libre de s'en aller.
-
-Elle ne voyait pas non plus que les gens la regardaient d'une façon
-bienveillante et que plusieurs voulaient lui serrer la main. Elle se
-faufilait et cherchait à s'enfuir. Mais la sortie était encombrée.
-L'audience étant finie, nombreux étaient ceux qui avaient hâte de
-partir. Elle fut parmi les derniers à quitter la salle. Elle trouvait
-que tout le monde avait le droit de passer avant elle.
-
-Lorsqu'enfin elle fut dehors, elle vit la voiture de Gudmund Erlandsson,
-tout attelée, devant l'escalier. Assis dans la voiture, les rênes
-entre les mains, Gudmund semblait attendre quelqu'un. Aussitôt qu'il
-l'eut aperçue dans la foule qui sortait, il lui cria:
-
---Viens ici, Helga! Il y a une place pour toi ici, puisque nous suivons
-le même chemin.
-
-Mais bien qu'elle entendît prononcer son nom, elle ne put pas croire
-que ce fût elle qu'il appelait ainsi. Ce n'était pas possible que
-Gudmund Erlandsson voulût la prendre dans sa voiture. C'était l'homme
-le plus beau de toute la commune; jeune, aimable, de bonne famille et
-bien vu de tous. Jamais elle n'aurait pu croire qu'il voulût avoir
-affaire à _elle_.
-
-Le fichu rabattu sur le visage, elle le dépassa en courant sans
-regarder ni répondre.
-
---N'entends-tu pas, Helga, il y a une place dans ma voiture? répéta
-Gudmund, en essayant de donner à sa voix une intonation très amicale.
-
-Mais elle n'arriva pas à comprendre que Gudmund lui voulait du bien.
-Elle croyait qu'il voulait seulement se moquer d'elle d'une manière ou
-d'une autre, et elle s'attendait à voir les assistants lui rire au nez.
-Elle lui jeta un regard effaré et indigné à la fois et quitta la
-place, courant presque pour être hors d'atteinte lorsque éclaterait
-leur ricanement.
-
-Gudmund était encore célibataire et demeurait chez ses parents. Le
-père était fermier. Sa ferme n'était pas bien grande et sa fortune
-non plus, mais il avait de l'aisance. Le fils était venu à l'audience
-chercher certains papiers pour le compte de son père, mais son voyage
-ayant aussi un autre but, il s'était équipé avec beaucoup de soin. Il
-avait choisi la voiture neuve, dont le vernis n'avait pas une cassure,
-il avait astiqué le harnais lui-même et brossé le cheval jusqu'à le
-faire briller comme de la soie. À côté de lui il avait posé sur le
-siège une belle couverture rouge, et il s'était habillé d'une courte
-veste de chasse, d'un petit chapeau gris et de hautes bottes dans
-lesquelles était serré le bas de son pantalon. Ce n'était pas là un
-costume de fête, mais il savait bien qu'il avait ainsi un air de mâle
-prestance.
-
-Le matin, à son départ, Gudmund était seul dans sa voiture, mais il
-n'avait pas trouvé le temps long à cause des idées agréables qui lui
-trottaient dans la tête. Vers la moitié du chemin, il avait dépassé
-une jeune fille d'aspect pauvre qui, par sa marche si lente qu'elle
-semblait ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre, lui donna
-l'impression d'une fatigue extrême. C'était l'automne, la route était
-défoncée par la pluie et Gudmund la voyait s'embourber à chaque pas.
-Il arrêta son cheval pour demander à la jeune fille où elle allait,
-et apprenant qu'elle se rendait au tribunal, il lui offrit une place
-dans la voiture. Elle accepta en remerciant et monta s'asseoir dans la
-charrette à l'arrière sur la planche étroite où était attaché le
-sac à fourrage, comme si elle n'osait toucher à la couverture rouge
-posée à côté de Gudmund. Il n'était du reste pas dans ses
-intentions de la placer auprès de lui. Il ignorait qui elle était,
-mais à en juger par sa mise, elle devait être la fille de quelque
-pauvre journalier et il était d'avis qu'elle pourrait se contenter
-d'une place à l'arrière de la voiture.
-
-En arrivant à une côte où le cheval ralentit son allure, Gudmund
-entama la conversation. Il voulait savoir comment elle s'appelait et
-d'où elle était. Apprenant que son nom était Helga et qu'elle était
-du Grand-Marais, il commença à se sentir inquiet.
-
---Es-tu toujours restée là-haut ou bien as-tu été en place?
-demanda-t-il.
-
-Elle avait demeuré chez elle ces temps derniers, mais auparavant elle
-avait été en place.
-
---Chez qui? demanda Gudmund très vite.
-
-Il lui sembla que la réponse tardait à venir.
-
---À Vestgard, chez Per Mortensson, dit-elle enfin en baissant la voix,
-comme si elle eût préféré ne pas être entendue.
-
-Mais Gudmund l'entendit bien.
-
---Alors, dit-il, c'est toi qui--mais il n'acheva pas la phrase.
-
-Il se détourna d'elle, se redressa sur son siège et ne lui adressa
-plus la parole.
-
-Gudmund assénait au cheval coup sur coup, maugréait contre le mauvais
-état de la route et paraissait de fort mauvaise humeur. La jeune fille
-resta sans bouger quelques moments, mais bientôt Gudmund sentit une
-main se poser sur son bras.
-
---Que veux-tu? demanda-t-il sans tourner la tête.
-
-Elle demandait qu'il voulût bien s'arrêter pour la laisser descendre.
-
---Pourquoi donc? lit Gudmund d'un ton narquois. Tu n'es pas bien ainsi?
-
---Si, seulement je préfère marcher. Gudmund se raisonna un peu.
-C'était bien fâcheux d'avoir offert, juste ce jour-là, une place dans
-sa voiture à une femme telle que Helga. Mais d'autre part il estima que
-du moment qu'il l'avait prise dans la voiture, il ne pouvait pas l'en
-chasser.
-
---Arrête donc, Gudmund! dit la jeune fille encore une fois.
-
-Sa voix avait une telle décision que Gudmund tira à lui les rênes.
-
---Puisque c'est elle qui désire descendre, se dit-il, je ne dois
-pourtant pas la forcer à rester malgré elle.
-
-Elle était descendue avant que le cheval eût pu s'arrêter.
-
---Je croyais que tu savais qui j'étais, en m'offrant une place dans ta
-voiture, dit-elle. Sans cela je ne serais pas montée.
-
-Gudmund fit un salut bref et repartit. Elle avait évidemment tout lieu
-de croire qu'il la connaissait. Il avait vu la fille du Grand-Marais
-bien des fois, lorsqu'elle était enfant, mais elle avait bien changé
-depuis lors. D'abord il fut très heureux d'être débarrassé de sa
-compagne de route, mais peu à peu il commença à se sentir mécontent
-de lui-même. Évidemment il n'aurait guère pu agir autrement, mais il
-n'aimait pas à se montrer cruel envers qui que ce fût.
-
-Quelques minutes après s'être séparé de Helga, Gudmund dévia de la
-grand'route et monta un petit chemin étroit qui menait à une grande
-ferme d'aspect opulent. Au moment où Gudmund arrêta sa voiture devant
-le perron, la porte d'entrée s'ouvrit et une des filles de la maison
-apparut sur le seuil. Gudmund la salua en ôtant son chapeau, tandis
-qu'une légère rougeur colorait son visage.
-
---Je viens voir si votre père est encore là, dit-il.
-
---Quel dommage, il est déjà parti pour le tribunal, répondit la jeune
-fille.
-
---Ah! bien, il est déjà parti, dit Gudmund. J'étais venu pour lui
-offrir une place dans ma voiture. J'y vais, au tribunal, moi aussi.
-
---Père est toujours si pressé, dit la jeune fille d'un ton de regret.
-
---Il n'y a pas de mal, répartit Gudmund.
-
---Père aurait été bien content d'y être conduit dans une si jolie
-charrette tirée par le beau cheval que voilà, ajouta la jeune fille,
-aimable.
-
-Ces compliments firent sourire d'aise le jeune homme.
-
---Il faut bien que je reparte alors, dit-il.
-
---Vous ne voulez pas entrer un moment?
-
---Merci beaucoup, Hildur, mais il faut me rendre au tribunal. Il ne
-convient pas que je m'attarde en route.
-
-À présent, Gudmund continua sa route tout droit jusqu'au tribunal. Il
-était de très belle humeur et ne pensait plus du tout à la rencontre
-avec Helga. Quelle chance que ce soit Hildur qui soit sortie sur le
-perron, comme exprès pour admirer la voiture, et la couverture, et le
-cheval, et le harnais. Elle avait dû tout bien remarquer.
-
-C'était la première fois que Gudmund assistait à une séance du
-tribunal. Il constata qu'il y avait là bien des choses à apprendre et
-y resta toute la journée. Il se trouvait donc dans la salle, lorsque
-l'affaire de Helga fut appelée; il put la voir s'emparer de la Bible et
-résister héroïquement tant à l'huissier qu'au juge lui-même.
-Lorsque tout fut fini et que le juge eut serré la main à la jeune
-fille, Gudmund se leva précipitamment pour sortir. Ayant attelé en
-toute hâte, il conduisit son équipage devant l'escalier. Son avis
-était que Helga, s'étant montrée fort brave, méritait d'être
-honorée. Celle-ci cependant était tellement apeurée qu'elle ne
-comprit pas ses intentions, et se déroba à l'honneur qui lui était
-destiné.
-
-Ce même jour, fort tard dans la soirée, Gudmund arriva au
-Grand-Marais. L'endroit ainsi appelé était une petite cabane située
-sur la pente de la montagne boisée qui entourait la commune. Le chemin
-qui y menait n'était guère praticable aux chevaux que pendant l'hiver,
-à l'époque des traîneaux, et Gudmund avait dû s'y rendre à pied.
-Néanmoins il avait eu bien de la peine à arriver. Il avait failli se
-casser les jambes plus d'une fois parmi les troncs d'arbres et les
-grosses pierres qui jonchaient le chemin, et il lui avait fallu passer
-à gué bien des ruisseaux qui à plus d'un endroit barraient le
-passage. S'il n'avait pas fait pleine lune, il n'aurait pu trouver le
-sentier menant à la petite cabane, et il se disait que c'était là un
-rude bout de chemin qu'avait dû faire Helga ce jour-là.
-
-La cabane du Grand-Marais se trouvait dans une clairière à mi-chemin
-de la côte. Gudmund n'y avait jamais été auparavant, mais bien des
-fois il avait du fond de la vallée aperçu l'endroit, et le connaissait
-assez pour savoir qu'il ne s'était pas trompé de chemin.
-
-Tout autour de la clairière, il y avait une barrière de branches
-mortes, très dense et très difficile à franchir. Elle devait sans
-doute constituer une espèce de barrage ou de défense contre toute
-l'ambiance sauvage. La petite cabane était bâtie au bord supérieur de
-l'enclos. Elle était précédée d'une pelouse en pente, où poussait
-une herbe courte et fine; en bas de la pelouse, deux petites
-dépendances en planches grises et un caveau à toiture de tourbe verte.
-C'était une habitation des plus humbles, mais on ne pouvait nier que
-l'endroit eût sa beauté. Le marais qui avait donné son nom à la
-cabane, situé quelque part dans le voisinage, exhalait des brouillards
-qui, se déroulant magnifiques par le clair de lune, entouraient la
-montagne d'une couronne argentée. La pointe la plus haute émergeait
-encore du brouillard et le sommet, hérissé de sapins, se découpait
-sur le ciel. En bas, sur la vallée, le clair de lune était si intense
-qu'on discernait aussi bien les champs que les fermes et un ruisseau
-tortueux, le long duquel le brouillard flottait, tel une fumée
-légère. La distance n'était pas très grande, mais ce qui était
-surprenant, c'est que la vallée paraissait néanmoins un monde
-étranger où tout ce qui était de la forêt n'avait rien à faire. On
-eût dit que les gens qui habitaient la petite cabane forestière
-devaient toujours rester sous les arbres protecteurs. Ils n'auraient pu
-se plaire dans la vallée, pas plus que les coqs de bruyère, les
-grands-ducs, les lynx, les airelles rouges et les petites étoiles
-blanches de la forêt.
-
-Gudmund s'approcha de la cabane en traversant la pelouse. Une faible
-lumière filtrait par la fenêtre dénuée de rideaux. Une lampe
-allumée était posée sur la table à côté de la fenêtre, auprès de
-laquelle le père était assis, en train de rapiécer une paire de vieux
-souliers. La mère se trouvait un peu plus loin dans la pièce, auprès
-de l'âtre où des branches mortes brûlaient à petit feu. Elle avait
-devant elle son rouet, mais elle avait cessé son travail pour jouer
-avec un petit enfant. Elle l'avait sorti de son berceau, et le bruit du
-jeu arrivait jusqu'à Gudmund. Le visage de la vieille était sillonné
-de rides, ce qui lui donnait un air sévère, mais aussitôt qu'elle
-s'inclinait sur l'enfant, ses traits s'adoucissaient et elle souriait au
-petit aussi tendrement qu'aurait pu le faire la mère véritable.
-
-Gudmund cherchait des yeux Helga, mais nulle part, dans aucun coin de la
-cabane, il n'arrivait à la découvrir. Alors il jugea préférable de
-rester dehors jusqu'à ce qu'elle rentrât. Il s'étonnait qu'elle ne
-fût pas encore de retour. Peut-être s'était-elle arrêtée en cours
-de route pour se reposer ou manger chez des amis? En tout cas elle ne
-pouvait plus tarder, si elle tenait à être à l'abri avant la tombée
-de la nuit.
-
-Gudmund se tenait au milieu de la pelouse, prêtant l'oreille au moindre
-bruit. Le silence était complet. Pas le moindre vent. Il lui semblait
-que jamais jusqu'alors il n'avait remarqué une telle sérénité.
-C'était comme si la forêt entière retenait son haleine dans l'attente
-de quelque événement extraordinaire.
-
-Pas un être humain dans la forêt. Aucun bruit de branche cassée, ni
-de pierre déplacée. Helga était évidemment encore loin.
-
---Je me demande ce qu'elle dira lorsqu'elle me verra ici, se dit
-Gudmund. Elle jettera peut-être les hauts cris, elle se sauvera dans la
-forêt et n'osera pas rentrer de toute la nuit.
-
-À ce moment précis de ses réflexions, il fut frappé par la
-singularité du fait que depuis ce matin il portait un tel intérêt aux
-affaires de cette pauvre fille du Grand-Marais.
-
-En rentrant de la séance du tribunal, il était allé comme d'ordinaire
-raconter à sa mère ce qui lui était arrivé dans la journée. La
-mère de Gudmund était une femme avisée et généreuse qui avait su se
-conduire avec son fils de telle sorte qu'adulte il lui avait conservé
-la même confiance qu'il avait pour elle dans son enfance. Elle était
-souffrante depuis bien des années et ne pouvant plus marcher, elle
-restait la journée entière immobile dans son fauteuil. C'était
-toujours un régal pour elle, quand Gudmund rentrant de voyage lui
-apportait des nouvelles.
-
-Quand il eut raconté à sa mère l'aventure de Helga du Grand-Marais,
-Gudmund la vit toute soucieuse. Elle garda le silence un long moment,
-les yeux fixés devant elle.
-
---Tout bon sentiment n'est donc pas éteint chez cette fille-là,
-dit-elle enfin. Il ne faut rejeter personne pour une première faute. Il
-se pourrait bien qu'elle fût reconnaissante à celui qui lui viendrait
-en aide en ce moment.
-
-Gudmund comprit de suite ce que voulait dire sa mère. Ne pouvant plus
-se tirer d'affaire toute seule, elle avait besoin d'une personne qui
-fût à son entière disposition. Mais il était toujours très
-difficile de trouver quelqu'un qui voulut se charger de ce service. Sa
-mère était très exigeante, très difficile à contenter, et puis, les
-jeunes gens préféraient un travail qui leur donnât un peu plus de
-liberté. Or, il était sans doute venu à l'esprit de sa mère de
-prendre à son service Helga du Grand-Marais, et Gudmund trouva que
-c'était là une excellente idée. Helga serait sûrement très
-dévouée à sa maîtresse. Il se pourrait bien qu'ainsi ils fussent
-tirés d'embarras pour longtemps.
-
---Ce qu'il y a de plus délicat, c'est l'enfant, dit la mère après une
-pause; et Gudmund comprit par là qu'elle réfléchissait sérieusement.
-
---Il pourra bien rester chez les grands-parents, dit-il.--Ce n'est pas
-certain qu'elle veuille s'en séparer.--Elle sera bien obligée de ne
-pas trop penser à ce qu'elle veut et à ce qu'elle ne veut pas. Elle
-m'a paru ne pas manger à sa faim. Ils ne doivent pas avoir grand chose
-à se mettre sous la dent, là-haut, au Grand-Marais.
-
-À cela la mère ne répondit rien, mais elle aborda un autre sujet de
-conversation. On voyait bien que d'autres scrupules lui étaient venus
-qui l'empêchaient de prendre une décision.
-
-Gudmund raconta alors sa visite à Elvokra où il avait vu Hildur. Il
-rapporta ce qu'elle avait dit de son cheval et de sa voiture et il ne
-cacha pas la satisfaction que lui causait cette entrevue. Sa mère aussi
-fut très contente. Immobilisée dans son intérieur, elle s'occupait
-sans cesse de forger des projets d'avenir pour son fils, et c'était
-elle qui la première avait proposé à celui-ci d'essayer de gagner la
-belle fille du propriétaire de Elvokra. C'était là le plus beau
-mariage qu'il pût faire. Ce fermier était un personnage important. Il
-possédait la plus grande ferme de toute la commune et en plus beaucoup
-d'influence et beaucoup d'argent. À vrai dire, c'était presque
-insensé d'espérer qu'il se contenterait d'un gendre si peu fortuné
-que Gudmund, mais d'autre part il restait toujours possible qu'il se
-rangeât à l'avis de sa fille. Et que Gudmund fût capable de gagner
-Hildur à ce projet, s'il s'y mettait, voilà de quoi sa mère ne
-doutait pas un seul instant.
-
-C'était la première fois que Gudmund laissait voir à sa mère que ce
-projet avait pris racine chez lui; ils engageaient maintenant une longue
-conversation sur Hildur, sur les richesses et avantages qui
-reviendraient à celui qui l'épouserait, mais bientôt la conversation
-s'arrêta de nouveau, la mère redevenant pensive:
-
---Ne pourrais-tu pas envoyer chercher cette Helga? Je voudrais bien la
-voir avant de la prendre à mon service, dit-elle enfin.
-
---Je suis très content que vous vouliez bien vous intéresser à elle,
-dit Gudmund, en ajoutant dans son for intérieur que si sa mère
-trouvait une garde-malade qui lui plût, sa femme aurait une existence
-bien plus agréable dans la maison. Vous verrez bien que vous serez
-contente d'elle, continua-t-il.
-
---Ce serait du reste une bonne action de l'engager, dit la mère.
-
-Le soir venu, la malade se remit au lit et Gudmund se rendit à
-l'écurie pour prendre soin des chevaux. Il faisait beau, l'air était
-pur, la vallée entière baignait dans un clair de lune resplendissant.
-Il eut l'idée d'aller ce soir même en personne porter au Grand-Marais
-le message de sa mère. S'il faisait beau le lendemain, on aurait tant
-à faire à rentrer l'avoine, que ni lui ni aucun autre n'aurait le
-temps d'y aller.
-
-Il est vrai que là où il était posté devant la cabane, Gudmund ne
-percevait aucun bruit de pieds, mais, par contre, il y avait d'autres
-sons qui troublaient le silence à de courts intervalles. C'étaient des
-plaintes sourdes, un gémissement faible et étouffé coupé de temps en
-temps par des sanglots. Croyant entendre que les sons provenaient du
-hangar, Gudmund se dirigea de ce côté. Aussitôt qu'il s'en approcha,
-les sanglots cessèrent, et il entendit quelqu'un remuer sous le hangar.
-Tout de suite Gudmund comprit qui c'était.
-
---C'est toi, Helga, qui restes là à pleurer? demanda-t-il, en se
-plaçant devant l'ouverture pour empêcher la jeune fille de se sauver
-sans lui parler.
-
-De nouveau, un silence absolu se fit. Évidemment, Gudmund avait deviné
-juste: c'était Helga qui restait là tout en larmes; mais elle essaya
-d'étouffer ses sanglots pour faire croire à Gudmund qu'il s'était
-trompé et pour le faire partir. Il faisait une obscurité épaisse sous
-le hangar et elle était sûre qu'il ne pouvait la voir.
-
-Mais Helga était prise ce soir-là d'un tel désespoir qu'il ne lui fut
-pas facile de retenir ses larmes. Elle ne s'était pas encore montrée
-aux parents. Elle n'en avait pas eu le courage. Lorsqu'à la tombée de
-la nuit elle gravissait la côte pénible en se disant que bientôt il
-lui faudrait leur apprendre qu'elle n'aurait aucun secours de Per
-Mortensson, alors elle avait ressenti une telle appréhension des
-paroles dures et cruelles qu'elle attendait d'eux, qu'elle n'avait pas
-osé entrer. Elle préféra rester dehors jusqu'à ce qu'ils se fussent
-couchés, car ainsi elle ne serait peut-être pas obligée de raconter
-son malheur le jour même. Elle s'était donc cachée sous le hangar. Ce
-n'est qu'une fois assise là, en proie au froid et à la faim, qu'elle
-eut la pleine et entière sensation de son état misérable. Toute la
-honte et toute l'angoisse qu'elle avait dû traverser, toute la honte et
-toute l'angoisse qu'il lui restait à traverser, lui apparurent pour
-s'appesantir sur elle à la façon d'une masse de plomb. Elle pleura sur
-elle-même, elle pleura d'être si misérable que personne ne voulait
-d'elle. Elle se rappela qu'un jour, alors qu'elle était enfant, elle
-était tombée dans un trou du marais, où elle s'était enfoncée très
-profondément. Plus elle faisait effort pour en sortir, plus elle
-s'enfonçait. Toutes les mottes d'herbes et tous les arbrisseaux qu'elle
-empoignait, avaient cédé. Il en était de même cette fois-ci. Tout ce
-qu'elle cherchait à saisir pour se soutenir, se dérobait sous sa main.
-Personne ne voulait l'aider. L'autre fois, quand elle était tombée
-dans le trou du marais, un petit vacher était enfin venu l'en sortir,
-mais aujourd'hui personne n'arrivait à son secours. Il était dit sans
-doute qu'elle devait périr.
-
-Dès que Helga vint à penser au marais, il lui apparut avec évidence
-que ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de s'y rendre, pour s'y
-enfoncer en se laissant engloutir par la boue. Un être si misérable,
-dont personne ne voulait à son service, ne pouvait évidemment rien
-faire de mieux que de mourir. Pour l'enfant aussi, il vaudrait mieux
-qu'elle disparût, car la mère de Helga l'aimait bien, quoiqu'elle ne
-voulût pas le montrer quand Helga était là. Mais celle-ci une fois
-disparue pour toujours, la grand'mère s'occuperait du petit comme si
-c'était son enfant à elle.
-
-Elle ne comprenait pas qu'au beau milieu de sa grande misère elle
-venait d'accomplir une action qui avait inspiré à tous une meilleure
-idée d'elle. À chaque instant qui s'écoulait, sa certitude se faisait
-plus grande que le grand marais était son seul vrai refuge. Et mieux
-elle comprenait cela, plus elle pleurait.
-
-Aussi ne lui fut-il pas facile de commander à ses larmes. Il ne fallut
-pas attendre longtemps qu'elle se remît à sangloter.
-
-Gudmund ne connaissait rien de pire que d'entendre pleurer une femme.
-Aussi fut-il sur le point de partir tout de suite, mais puisqu'il
-s'était donné la peine de grimper jusque là-haut, il était bien
-obligé de transmettre le message maternel.
-
---Qu'as-tu donc, demanda-t-il à Helga, d'un ton rude. Pourquoi
-n'entres-tu pas?
-
---Oh! je n'oserais pas, lui répondit Helga; et ses dents claquaient
-quand elle parlait. Je n'oserais pas!
-
---De quoi as-tu peur? Tu ne t'es laissée effrayer aujourd'hui ni par
-l'huissier, ni par le juge lui-même. Tu ne peux pourtant pas avoir peur
-de tes parents?
-
---Si, si, ils sont bien pires que tous les autres.
-
---Pourquoi seraient-ils plus fâchés aujourd'hui que les autres jours?
-
---Parce que je n'aurai pas d'argent.
-
---Tu es cependant assez brave fille pour gagner ta vie et celle du petit
-aussi.
-
---Oui, mais il n'y a personne qui veuille me prendre à son service.
-
-Soudain Helga s'effraya à l'idée que ses parents pourraient percevoir
-le bruit de leurs voix et venir voir qui parlait. Et en ce cas-là elle
-serait bien obligée de tout leur raconter. Ainsi elle ne pourrait plus
-se sauver dans le grand marais. Dans sa frayeur elle s'élança pour
-dépasser Gudmund. Mais celui-ci fut plus agile. Il la saisit au bras et
-la retint de force.
-
---Oh! non. Tu ne m'échapperas pas avant que j'aie pu te parler.
-
---Laisse-moi passer! dit-elle, le regardant d'un œil farouche.
-
---Tu as l'air de vouloir te jeter dans le lac! fit-il.
-
-Elle était dehors maintenant et son visage était illuminé par le
-clair de lune.
-
---Quel mal y aurait-il, si je le faisais? reprit Helga, rejetant la
-tête en arrière et le fixant dans les yeux. Ce matin tu n'as même pas
-voulu me laisser une place derrière dans ta voiture. Personne ne veut
-avoir affaire à moi. Tu dois bien comprendre qu'un être tel que moi
-ferait mieux d'en finir.
-
-Gudmund ne savait absolument que faire. Il aurait voulu être bien loin,
-mais d'autre part il trouvait qu'il ne pouvait pas abandonner un être
-humain, en proie à un tel désespoir.
-
---Écoute-moi bien! Promets seulement d'entendre jusqu'au bout ce que
-j'ai à te dire; après tu pourras aller où tu voudras.
-
-Elle promit.
-
---N'y a-t-il pas moyen de s'asseoir ici?
-
---Le billot est là-bas.
-
---Eh bien, vas-y alors et tiens-toi tranquille!
-
-Très docilement elle alla s'asseoir.
-
---Puis, ne pleure plus! dit-il, trouvant qu'il avait déjà une certaine
-autorité sur elle.
-
-Mais cela, il n'aurait pas dû le dire, car immédiatement elle cacha sa
-tête dans ses mains, pleurant plus que jamais.
-
---Ne pleure pas! dit-il, prêt à frapper le sol du pied, dans son
-exaspération. Il y en a bien qui sont plus mal partagés que toi.
-
---Oh! non, personne n'est plus malheureux que moi.
-
---Toi, tu es jeune et en bonne santé. Tu verrais seulement ce que doit
-supporter ma mère. Elle est si percluse de douleurs qu'elle ne peut
-plus remuer et pourtant elle ne se plaint jamais.
-
---Elle n'est pas abandonnée de tous comme moi.
-
---Tu n'es pas abandonnée, toi non plus. Je viens de parler de toi à ma
-mère et elle m'a chargé d'un message pour toi.
-
-Les sanglots cessèrent. On avait la sensation d'entendre le grand
-silence de la forêt qui continuait à retenir son haleine dans
-l'attente de l'événement merveilleux.
-
---Je devais te dire de te rendre auprès d'elle demain, pour qu'elle ait
-l'occasion de te voir de ses propres yeux. Elle se propose de te
-demander si tu veux venir servir chez nous.
-
---Elle se propose de me le demander à moi?
-
---Oui, mais elle veut te voir d'abord.
-
---Sait-elle que...
-
---Elle en sait autant que tout le monde.
-
-La jeune fille eut un cri de joie et de stupeur à la fois, et l'instant
-d'après, Gudmund sentit deux bras autour de son cou. Il en fut tout
-effrayé et sa première idée fut de se détacher, mais il se ravisa et
-demeura sans bouger. Il comprit que la jeune fille était transportée
-de joie au point de ne plus savoir ce qu'elle faisait. À ce moment-là
-elle aurait pu se jeter au cou du pire gredin, uniquement pour partager
-avec quelqu'un le grand bonheur qui lui était arrivé.
-
---Si elle veut bien m'engager, je pourrai vivre! dit-elle en inclinant
-sa tête contre la poitrine de Gudmund; et de nouveau elle pleura mais
-avec moins de véhémence que tout à l'heure. Il faut que tu saches que
-c'était bien mon intention d'aller me jeter dans le marais, dit-elle.
-Je te remercie d'être venu. Tu m'as sauvé la vie.
-
-Jusque là Gudmund était demeuré immobile mais peu à peu il sentait
-naître en lui un sentiment confus de douce tendresse. Par un mouvement
-instinctif il leva la main et lui caressa les cheveux. Alors elle
-tressaillit comme s'il l'eût réveillée d'un rêve et se dressa toute
-droite devant lui.
-
---Je te remercie d'être venu! répéta-t-elle.
-
-Elle était toute rougissante, et lui aussi rougit.
-
---Ainsi tu viendras nous voir demain, dit-il lui tendant la main en
-guise d'adieu.
-
---Je n'oublierai jamais que tu es venu ce soir même, dit Helga chez qui
-la reconnaissance l'emporta sur le trouble.
-
---Mais oui, c'est très bien que je sois venu, répondit-il, très
-calme, tout en se sentant fort satisfait de lui-même. À présent tu
-vas entrer, je pense? ajouta-t-il.
-
---Oui, à présent je vais pouvoir entrer.
-
-Gudmund se découvrit subitement pour Helga cette grande sympathie qu'on
-éprouve si souvent pour ceux qu'on a été amené à aider.
-
-Il restait là, hésitant, ne pouvant se résoudre à partir.
-
---J'aimerais bien te voir entrer avant de m'en aller.
-
---J'avais pensé leur laisser le temps de se coucher avant d'entrer.
-
---Non, tu rentreras tout de suite pour avoir à manger et pour te
-reposer, dit-il trouvant un certain plaisir à lui imposer sa volonté.
-
-Elle se dirigea immédiatement vers la maison et lui suivait, très
-content et très fier de la voir obéir sans discussion. Quand elle fut
-sur le seuil, ils échangèrent de nouveau des saluts d'adieu, mais à
-peine eut-il fait quelques pas, qu'elle le rejoignit de nouveau.
-
---Reste ici, jusqu'à ce que je sois entrée! Cela me sera moins
-difficile, si je sais que tu es là.
-
---Oui, fit-il, je resterai ici jusqu'à ce que tu aies passé le moment
-le plus pénible.
-
-Puis Helga ouvrit la porte, et Gudmund remarqua qu'elle la laissait un
-peu entre-bâillée, sans doute pour ne pas se sentir complètement
-séparée du protecteur resté dehors. Aussi ne se fit-il aucun scrupule
-de voir et d'écouter ce qui se passait à l'intérieur.
-
-Les vieux firent à Helga un accueil des plus affectueux. La mère,
-ayant remis en hâte le petit dans son berceau, s'approcha de l'armoire
-d'où elle sortit une écuelle de lait et une miche de pain qu'elle
-déposa sur la table.
-
---Voilà! Viens manger maintenant, dit-elle. Puis elle alla à l'âtre
-ranimer le feu. J'ai entretenu le feu pour que tu puisses sécher tes
-vêtements et te chauffer toi-même en rentrant, mais mange d'abord.
-C'est bien de cela que tu dois avoir le plus besoin.
-
-Helga était restée près de la porte tout ce temps-là.
-
---Vous ne devriez pas me recevoir si bien, dit-elle à voix basse. Je
-n'aurai pas d'argent de Per. J'ai renoncé à son secours.
-
---Nous avons déjà eu la visite de quelqu'un qui avait assisté à la
-séance et qui a vu ce qui s'est passé, dit la mère. Nous savons tout.
-
-Helga restait toujours à côté de la porte, ayant l'air de n'y rien
-comprendre.
-
-Alors son père, le vieux journalier, déposa son ouvrage, releva ses
-bésicles, et crachota pour faire un petit discours qu'il avait ruminé
-toute la soirée.
-
---C'est que ta mère et moi, Helga, dit-il, solennel, nous nous sommes
-toujours efforcés d'être des gens honnêtes et braves, et il nous a
-semblé que par ta faute nous étions tombés dans le déshonneur. C'est
-à croire que nous ne t'aurions pas appris à distinguer le bien du mal.
-Mais lorsque nous avons su ce que tu as fait aujourd'hui, nous nous
-sommes dit, ta mère et moi, que maintenant du moins, les gens seraient
-obligés de constater que tu avais reçu une bonne éducation et de bons
-enseignements, et nous avons pensé que nous pourrions peut-être encore
-avoir lieu d'être contents de toi. Et ta mère n'a pas voulu que nous
-nous mettions au lit avant ton retour, pour te faire un accueil
-honorable.
-
-
-
-
-III
-
-
-Helga du Grand-Marais vint à Närlunda et tout se passa à souhait.
-Elle était docile, serviable et reconnaissante du moindre mot aimable
-qui lui était adressé. Elle se considérait toujours comme la plus
-humble et jamais elle ne se mettait en avant. Aussi ne fut-elle pas
-longtemps à gagner et l'estime de ces autres patrons et l'amitié de
-ses camarades.
-
-Les premiers jours Gudmund eut tout l'air d'avoir peur de s'adresser à
-Helga. Il craignait que cette fille du Grand-Marais ne se fît des
-idées, parce qu'il était venu à son secours; mais c'étaient là des
-soucis inutiles. Helga le jugea bien trop admirable, trop supérieur,
-pour lever les yeux sur lui. Aussi Gudmund remarqua-t-il bientôt qu'il
-n'y avait aucune raison de la tenir à distance. Elle était même plus
-réservée vis-à-vis de lui que vis-à-vis des autres.
-
-Au cours du même automne où Helga était venu à Närlunda, Gudmund
-fit des visites répétées chez le riche paysan de Elvokra, et le bruit
-courait qu'il avait des chances sérieuses de devenir le gendre de la
-maison. Ce n'est cependant que vers Noël qu'on eut la certitude du
-succès de sa demande. À cette époque le fermier lui-même avec sa
-femme et sa fille vint en visite à Närlunda et il était évident que
-le but de leur visite était de se rendre compte de la situation qui y
-serait faite à Hildur, si elle épousait Gudmund.
-
-C'était la première fois que Helga voyait de près celle qui allait
-devenir la femme de Gudmund. Hildur Eriksdotter n'avait pas encore vingt
-ans, mais elle avait cela de particulier que personne ne pouvait la voir
-sans se dire quelle maîtresse de maison admirable elle ferait un jour.
-Elle était de haute taille bien fournie, elle était blonde et jolie et
-paraissait aimer à avoir autour d'elle une nombreuse maisonnée à qui
-donner des soins. Elle n'était jamais gênée ni intimidée, parlant
-abondamment et paraissant toujours bien mieux savoir que la personne
-avec qui elle parlait. Elle avait fréquenté le collège de la ville
-pendant quelques années et elle portait les plus belles robes que Helga
-eût vues de sa vie, et pourtant elle ne paraissait ni vaniteuse, ni
-coquette. Riche et belle comme elle était, elle n'aurait eu qu'à
-vouloir pour être mariée à un vrai monsieur, mais elle disait
-toujours qu'elle ne voulait pas devenir une belle madame et rester les
-bras croisés. Elle voulait épouser un paysan et diriger elle-même sa
-maison en vraie paysanne.
-
-Helga trouvait que Hildur était une vraie merveille. Jamais elle
-n'avait vu personne qui se présentât ainsi à son avantage. Elle
-n'aurait pas cru qu'un être humain pût être si accompli à tous les
-points de vue. Il lui semblait un vrai bonheur d'avoir à servir, dans
-l'avenir, une telle maîtresse.
-
-Tout s'était bien passé pendant la visite des gens de Elvokra et
-cependant Helga ressentait une vive inquiétude en rappelant ses
-souvenirs de ce jour-là. C'est que, les hôtes à peine arrivés, elle
-était venue offrir le café. Lorsqu'elle s'était présentée avec le
-plateau, la mère de Hildur se penchant vers sa maîtresse lui avait
-demandé si c'était là la fille du Grand-Marais. Elle n'avait pas
-parlé si bas que Helga n'entendît très bien la question. Mère
-Ingeborg avait répondu affirmativement, et l'autre avait dit quelque
-chose que Helga n'avait pas pu saisir. Mais cela tendait à dire qu'elle
-trouvait singulier qu'ils voulussent avoir une fille comme elle dans
-leur maison. Cela faisait à Helga bien du chagrin mais elle se
-consolait en se disant que c'était la mère et non pas Hildur qui avait
-prononcé ces paroles.
-
-Un dimanche, vers la fin de l'hiver, Helga et Gudmund vinrent à sortir
-ensemble de l'église. En descendant la côte, ils s'étaient trouvés
-au milieu d'une foule d'autres paroissiens, mais ceux-ci les ayant
-quittés l'un après l'autre, bientôt Helga se trouva seule avec
-Gudmund.
-
-Aussitôt Gudmund se rappela qu'il n'avait pas été seul avec Helga
-depuis ce soir lointain où il était allé au Grand-Marais, et le
-souvenir de ce qui s'était passé à cette occasion se présenta avec
-intensité à son esprit. Très souvent, au cours de l'hiver, il
-s'était reporté à leur première rencontre et toujours ce ressouvenir
-lui avait inspiré une sensation douce et agréable. Se trouvant seul à
-son travail, il se plaisait à se représenter en mémoire toute cette
-belle soirée: le brouillard argenté, le clair de lune intense, la
-forêt obscure, la vallée baignée de lumière et la jeune fille qui
-lui avait jeté les bras autour du cou en pleurant de bonheur. Cette
-scène se faisait plus belle chaque fois qu'il s'y reportait. Mais
-voyant Helga occupée comme les autres à la tâche quotidienne, Gudmund
-éprouvait de la difficulté à imaginer que c'était celle-là qui y
-avait figuré. À présent qu'il se promenait seul avec elle sur la
-route de l'église, il ne put s'empêcher de souhaiter que du moins pour
-un court moment elle redevînt la même qu'elle avait été ce jour-là.
-
-Helga se mit immédiatement à parler de Hildur. Elle la comblait
-d'éloges, disant qu'elle était la fille la plus belle et la plus
-intelligente de toute la contrée, et elle félicitait de tout cœur
-Gudmund qui allait avoir une femme pareille.
-
---Il faut lui dire qu'elle me garde à Närlunda, dit-elle. Ça sera un
-vrai plaisir de servir une telle maîtresse.
-
-Gudmund souriait à son enthousiasme et ne répondait que par
-monosyllabes, comme s'il n'y prêtait qu'une attention relative.
-Évidemment c'était très bien qu'elle aimât Hildur à ce point et
-qu'elle se réjouît tant à l'idée de son mariage.
-
---Tu t'es plu chez nous cet hiver, je crois, dit-il enfin.
-
---Certainement. Je ne pourrais pas dire combien mère Ingeborg et vous
-tous, du reste, avez été bons pour moi.
-
---Tu n'as pas regretté la forêt?
-
---Si, au commencement, mais plus maintenant.
-
---Je croyais que ceux qui étaient de la forêt ne pouvaient se passer
-d'elle.
-
-Helga se tourna à demi vers son interlocuteur qui se tenait de l'autre
-côté de la route. Gudmund, lui, était redevenu presqu'un étranger,
-mais à ce moment il y eut dans sa voix et dans son sourire quelque
-chose qu'elle crut reconnaître. Mais si, c'était bien le même qui
-était accouru la sauver au plus fort de sa misère. Bien qu'il dût se
-marier avec une autre, elle était assurée d'avoir toujours en lui un
-ami dévoué et un aide fidèle.
-
-Elle ressentit une immense joie à savoir qu'elle pouvait avoir
-confiance en lui plus qu'en toute autre personne; elle crut devoir lui
-raconter tout ce qui lui était arrivé depuis leur dernier entretien.
-
---Il faut que je te dise que les premières semaines j'étais bien
-malheureuse à Närlunda, commença-t-elle. Mais cela, tu ne dois pas le
-dire à mère Ingeborg.
-
---Si tu veux que je me taise, je me tairai.
-
---Pense seulement, j'ai tant regretté la forêt pour commencer! J'ai
-été sur le point de tout lâcher pour retourner là-haut.
-
---Tu avais des regrets? Je croyais que tu étais contente d'être chez
-nous.
-
---Je n'y pouvais rien, dit-elle s'excusant. Je comprenais bien combien
-je devais m'estimer heureuse d'être chez vous. Vous étiez bons, si
-bons pour moi, et le travail ne dépassait pas mes forces, mais
-néanmoins j'avais des regrets. Il y avait une force mystérieuse qui
-m'appelait et m'attirait et voulait absolument me ramener à la forêt.
-J'avais la sensation, en restant là-bas dans la vallée, de tromper et
-de trahir quelqu'un qui avait sur moi des droits imprescriptibles.
-
---C'était peut-être--commença Gudmund; mais il s'arrêta au milieu de
-la phrase.
-
---Non, ce n'était pas le petit que je regrettais. Je savais qu'il
-était bien soigné et que ma mère était bonne pour lui. Ce n'était
-rien de bien précis. J'avais la sensation d'être un oiseau sauvage
-qu'on avait mis en cage, et je croyais que je mourrais si l'on ne me
-relâchait pas.
-
---Tu étais donc si malheureuse que ça! s'exclamait Gudmund en
-souriant, car tout d'un coup il crut la reconnaître.
-
-Tout d'un coup ce fut comme s'il n'y eût eu aucun intervalle, mais
-qu'ils se fussent séparés seulement la veille, là-haut devant le
-Grand-Marais. Helga souriait de nouveau tout en continuant à raconter
-ses peines.
-
---La nuit je ne dormais pas, dit-elle, car aussitôt que j'étais au
-lit, les larmes se mettaient à couler, et quand je me levais le matin,
-l'oreiller était tout mouillé. Le jour, en travaillant parmi vous
-autres, je pouvais retenir mes larmes, mais aussitôt redevenue seule,
-les larmes me montaient aux yeux.
-
---Tu as versé bien des larmes, toi, dans ta vie, fit Gudmund.
-
-Mais il n'avait pas l'air compatissant en prononçant ces paroles. Il
-donnait plutôt l'impression d'être travaillé tout le temps par un
-rire silencieux qu'il retenait difficilement.
-
---Toi, tu ne comprendras sans doute jamais combien grande a été ma
-peine, dit-elle avec une ardeur avivée par le désir de se faire
-comprendre par lui.
-
---Il y avait sur moi une langueur qui me ravissait à moi-même. Pas un
-instant je ne pouvais me sentir heureuse. Rien n'était beau, rien ne me
-faisait plaisir, personne à qui je pusse m'attacher. Vous étiez tous
-aussi étrangers qu'au jour même où pour la première fois j'ai
-franchi le seuil de votre maison.
-
---Mais, demanda Gudmund, ne disais-tu pas tout à l'heure que tu
-désirais rester chez nous?
-
---Si, certainement.
-
---Alors, tu n'as plus de regrets maintenant?
-
---Non, tout cela est passé. J'ai été guérie. Attends un peu, tu
-sauras tout.
-
-À ces mots, Gudmund traversant la route se mit à marcher à côté
-d'elle. Il continuait à sourire. Il paraissait content de l'écouter
-parler mais, sans doute, il n'attachait pas grande importance à ce
-qu'elle disait. Peu à peu Helga aussi se sentait animée du même état
-d'esprit. Tout lui semblait léger, ensoleillé. La route de l'église
-qui d'ordinaire était si longue et si pénible, ne la fatiguait pas du
-tout aujourd'hui. Il y avait quelque chose qui la soulevait. Elle
-continuait à raconter parce qu'elle avait commencé, mais ça lui
-importait bien moins maintenant de parler. Elle aurait éprouvé le
-même plaisir rien qu'à marcher silencieuse à côté de lui.
-
---Comme j'étais au plus fort de mes peines, dit-elle, je demandai à
-mère Ingeborg, un samedi soir, de rentrer chez moi pour y passer le
-dimanche. Et en gravissant ce soir-là la côte du Grand-Marais,
-j'étais bien convaincue que jamais plus je ne retournerais à
-Närlunda. Mais là-haut je retrouvai père et mère tellement contents
-de me savoir en si bonne place dans une maison si considérée, que je
-n'osai pas leur dire que je ne pouvais plus y rester. Du reste,
-aussitôt que je me trouvai de nouveau dans la forêt, toute mon
-angoisse, toute ma peine avaient complètement disparu. Il me semblait
-que tout cela n'avait été qu'un cauchemar. Et puis, le petit me
-causait du chagrin. Mère s'en était chargée pour de bon. Il n'était
-plus à moi. Évidemment c'était bien ainsi, mais j'avais tant de peine
-à m'y habituer.
-
---Peut-être même que tu t'es mise à nous regretter? interjeta
-Gudmund.
-
---Oh! non. Lundi matin, à mon réveil, lorsque je me disais qu'il
-fallait repartir, ce sentiment de langueur m'envahissait de nouveau. Je
-restais à pleurer et à me torturer, car la seule solution raisonnable
-était d'aller reprendre mon service mais d'autre part je me sentais
-devenir malade, folle même, en le faisant. Alors tout d'un coup je me
-suis rappelée avoir entendu dire qu'en emportant un tant soit peu des
-cendres de son propre foyer pour le répandre sur le foyer étranger, on
-était délivré de toute nostalgie.
-
---C'était là au moins un remède facile à appliquer, fit Gudmund.
-
---Oui, mais il y avait, paraît-il, un inconvénient à s'en servir:
-depuis, on était réduit à ne plus se plaire ailleurs. Si l'on
-quittait l'endroit où l'on avait transporté les cendres, alors on
-était à tout jamais tourmenté par le désir d'y retourner autant
-qu'avant par le désir de s'en aller.
-
---Est-ce qu'on ne pourrait pas se munir d'un peu de cendres à chaque
-nouveau déplacement?
-
---Non, cela ne se fait qu'une seule fois. Puis, il n'y avait pas de
-retour. De sorte que le risque était grand d'essayer un tel remède.
-
---Moi, je n'aurais jamais osé, dit Gudmund; et elle entendait bien
-qu'il ne faisait que se moquer d'elle.
-
---Mais moi, je l'ai osé quand même, dit Helga. Cela valait pourtant
-mieux que de paraître ingrate envers mère Ingeborg et envers toi qui
-avais bien voulu m'aider. J'ai emporté un peu de cendres en partant, et
-arrivée à Närlunda j'ai profité de la première occasion où il n'y
-avait personne dans la pièce pour les répandre sur votre foyer.
-
---Et à présent tu crois que ce sont les cendres qui t'ont porté
-secours?
-
---Attends un peu, tu sauras la suite! Je me suis remise immédiatement
-au travail et ne pensai plus aux cendres de toute la journée. Je
-ressentais la même langueur qu'auparavant, et j'étais dégoûtée de
-tout comme d'habitude. Il y avait beaucoup à faire ce jour-là, tant à
-l'extérieur qu'à l'intérieur de la maison, et lorsqu'au soir, ayant
-enfin fini ma tâche à l'étable, je m'apprêtais à rentrer, le feu
-brûlait déjà au foyer.
-
---À présent, me voilà très curieux de savoir la suite, dit Gudmund.
-
---Pense que déjà en traversant la cour, il me semblait reconnaître
-dans la flamme du feu un vieil ami, et en ouvrant la porte, j'eus la
-sensation rapide mais nette d'entrer dans notre cabane à nous où je
-devais retrouver mes parents assis autour du foyer. Oui, cela ne faisait
-que m'effleurer comme un songe, mais en entrant je fus toute surprise de
-trouver à la pièce un aspect si gentil, si agréable. Jamais
-jusque-là je n'avais trouvé à mère Ingeborg, ni à vous autres, une
-mine si aimable que ce soir-là, en vous voyant réunies autour du
-foyer. J'eus une sensation de véritable bien-être, cela ne m'était
-pas arrivé encore. J'en fus tellement surprise que je faillis me mettre
-à crier et à battre des mains. Vous me paraissiez complètement
-transfigurés. Vous n'étiez plus pour moi des étrangers; je pouvais
-vous parler de n'importe quoi. Tu dois comprendre combien je m'en
-réjouis; mais d'autre part, je ne pus m'empêcher de m'étonner du
-changement. Je me demandais si j'avais été ensorcelée. Et du même
-coup je me rappelai les cendres que j'avais répandues sur votre foyer.
-
---C'est là un cas bien singulier, dit Gudmund.
-
-Il n'ajoutait aucune foi aux superstitions ni aux sorcelleries mais il
-ne lui déplaisait pas d'en entendre parler par la bouche de Helga.
-
---Voilà enfin revenue la petite toquée de la forêt, se dit-il.
-Peut-on comprendre qu'une personne qui a traversé tant de malheurs,
-soit restée si enfantine.
-
---N'est-ce pas que c'est singulier? dit Helga. Aussitôt le feu allumé
-au foyer, je ressentais chez vous la même sécurité, le même
-bien-être qu'autrefois chez nous. Mais aussi y-a-t-il sans doute
-quelque mystère attaché au feu. Peut-être pas à n'importe quel feu,
-mais sûrement à celui qui brûle dans un foyer autour duquel se
-réunit, chaque soirée, la famille entière. Il vous devient si
-familier. Il joue, danse et pétille pour votre plaisir, mais parfois il
-paraît comme aigri et de mauvaise humeur. C'est comme s'il avait le
-pouvoir de distribuer le bien-être ou le mal-être. Maintenant il me
-semblait que le feu de chez moi m'avait accompagnée dans mon
-déplacement et qu'il donnait à toutes choses le même aspect familier
-et ami qu'aux choses de chez moi.
-
---Mais si maintenant on t'obligeait à quitter Närlunda? dit Gudmund.
-
---Alors je le regretterais toute ma vie, répondit-elle; et à
-l'entendre on comprenait bien que c'était très sérieux.
-
---Eh bien, ce ne sera pas moi qui te chasserai, dit Gudmund, et bien
-qu'il rît en le disant, il y avait de la chaleur dans l'expression de
-sa voix.
-
-Puis ils ne renouèrent plus la conversation, mais marchèrent
-silencieux jusqu'à la ferme. De temps en temps Gudmund tournait la
-tête pour regarder celle qui avançait à côté de lui. Elle s'était
-bien remise, depuis les mauvais jours qu'elle avait eus l'année
-passée. Maintenant elle avait pris un air de fraîcheur et de pureté.
-Les traits de son visage étaient fins et délicats, les cheveux
-ébouriffés entouraient sa tête d'une vraie auréole, les yeux
-étaient drôles à n'y rien comprendre. Elle avait la marche rapide et
-légère. Sa parole était prompte mais pourtant timide. Elle avait
-toujours peur d'être tournée en ridicule, mais il lui fallait
-néanmoins dire ce qu'elle avait sur le cœur.
-
-Gudmund se demandait à lui-même s'il aurait désiré que Hildur fût
-ainsi, mais cela, non, il ne le voudrait pas. Cette Helga n'était pas
-une personne qu'on épouse.
-
-Quelques semaines plus tard, Helga apprit qu'il lui fallait quitter
-Närlunda au mois d'avril; Hildur Eriksdotter ne voulait pas demeurer
-sous le même toit qu'elle.
-
-Ce n'est pas que ses maîtres le lui déclarassent ouvertement, mais
-mère Ingeborg laissa tomber que quand la belle-fille serait arrivée,
-ils n'auraient probablement plus besoin de tant de domestiques, grâce
-à l'aide qu'elle ne manquerait pas de leur apporter dans le ménage.
-Une autre fois elle dit qu'elle avait entendu parler d'une très bonne
-place où Helga serait bien mieux que chez eux.
-
-Il ne fallut pas plus à Helga pour comprendre qu'elle devait s'en
-aller, et elle déclara tout de suite qu'elle voulait partir, mais
-qu'elle ne désirait aucune autre place: elle retournerait chez elle.
-
-On voyait bien que ce n'était pas de plein gré que les gens de
-Närlunda renvoyaient Helga.
-
-Au jour de son départ, il y eut, au repas, un tel nombre de plats qu'on
-aurait dit une vraie fête, et mère Ingeborg lui remit une telle
-provision de vêtements et de chaussures, que la jeune fille qui était
-arrivée, un petit baluchon sous le bras parvenait à peine maintenant
-à caser ses effets dans un grand coffre.
-
---Je n'aurai jamais une meilleure domestique que toi, dit mère
-Ingeborg. Et maintenant, n'aie pas trop mauvaise idée de moi parce que
-je te renvoie. Tu comprends bien que ce n'est pas de mon plein gré. Je
-ne t'oublierai pas. Tant qu'il restera en mon pouvoir de l'aider, tu
-n'auras pas à craindre la misère.
-
-Il fut convenu avec Helga qu'elle se mettrait à tisser des draps et des
-serviettes pour le compte de mère Ingeborg. Celle-ci lui donna de
-l'ouvrage pour six mois au moins.
-
-Gudmund coupait du bois, au bûcher, à l'heure du départ de Helga. Il
-ne venait pas faire ses adieux bien que le traîneau fût déjà devant
-la porte. Il paraissait si affairé qu'il ne voyait pas ce qui se
-passait. Elle fut bien obligée de se rendre près de lui pour prendre
-congé.
-
-Il déposa la hache, prit la main de Helga et dit, non sans
-précipitation:
-
---Merci du temps que tu as passé chez nous!
-
-Et puis il se remit au travail. Helga aurait voulu lui dire qu'elle
-comprenait bien l'impossibilité de la garder et que tout cela était de
-sa propre faute; c'était elle-même qui s'était mise dans une si
-mauvaise position. Mais Gudmund donnait de tels coups que les éclats de
-bois s'envolaient autour d'eux, et elle n'arrivait à rien dire.
-
-Mais ce qu'il y eut de plus singulier dans ce départ, c'est que ce fut
-le patron lui-même, le vieux Erland Erlandsson, qui reconduisit Helga
-au Grand-Marais.
-
-Le père de Gudmund était un petit homme sec, à la tête chauve, aux
-yeux clairs et intelligents. Il était très réservé et si taciturne
-qu'il lui arrivait de ne pas prononcer un seul mot de toute la journée.
-Tant que tout marchait à souhait, on ne s'apercevait pas de son
-existence, mais aussitôt qu'il y avait quelque accroc, il arrivait
-toujours au bon moment pour dire et faire ce qu'il fallait, et remettre
-les choses en état. Il était habile à la tenue des livres et
-jouissait de l'estime des gens de sa commune, aussi l'avait-on chargé
-de toutes sortes de missions de confiance et il était plus considéré
-que bien des gens qui possédaient de grandes fermes et des fortunes
-considérables.
-
-Erland Erlandsson reconduisait Helga sur des routes rendues mauvaises
-par la fonte des neiges, et néanmoins il ne lui permît pas de
-descendre dans les côtes pour alléger le fardeau du cheval. Après
-leur arrivée au Grand-Marais, il s'attardait longtemps à la cabane
-pour causer avec les parents de Helga, leur racontant combien et lui et
-mère Ingeborg avaient été contents d'elle. Ce n'était que parce que
-dorénavant ils n'auraient plus besoin de tant de domestiques, qu'on
-avait dû la renvoyer. Comme elle était la plus jeune, c'était à elle
-de partir. Il leur avait paru injuste de renvoyer de vieux domestiques
-qui étaient chez eux depuis de longues années.
-
-Les paroles d'Erland Erlandsson eurent l'effet visé de préparer à
-Helga un bon accueil de la part des parents. En apprenant qu'elle avait
-reçu de si grandes commandes de tissus qu'elle était sûre de gagner
-sa vie à ce métier, ils se déclaraient contents de la garder auprès
-d'eux.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Il semblait à Gudmund qu'il avait aimé Hildur Eriksdotter jusqu'au
-jour où elle lui extorqua la promesse de renvoyer Helga de Närlunda.
-Du moins n'y eut-il jusqu'à ce jour-là aucun être au monde qu'il
-admirât et estimât plus qu'elle. Jamais jeune fille ne lui avait paru
-digne d'être comparée à Hildur et il s'était senti très fier
-d'avoir réussi à la gagner. Il avait trouvé un réel plaisir à
-imaginer l'avenir à côté d'elle. Ils seraient riches et considérés
-et il avait le sûr pressentiment qu'il ferait bon vivre dans une maison
-dirigée par Hildur. Il ne lui répugnait pas non plus de penser à tout
-l'argent qu'il aurait par son mariage avec cette jeune fille. Il allait
-pouvoir améliorer la culture, reconstruire les vieux bâtiments
-délabrés et agrandir la ferme de manière à devenir un vrai grand
-paysan.
-
-Le même dimanche où il avait fait le retour de l'église en compagnie
-de Helga, il était parti au soir pour Elvokra. Là, Hildur s'était
-mise à parler de Helga, disant qu'elle ne voulait pas venir à
-Närlunda avant d'avoir vu partir cette fille. Gudmund avait d'abord
-voulu prendre cette idée pour une plaisanterie, mais bientôt il avait
-compris que Hildur était très sérieuse en parlant ainsi. Alors
-Gudmund plaida avec beaucoup de chaleur la cause de Helga, disant
-qu'elle était si jeune au moment où on l'avait envoyée en place, que
-vraiment il n'y avait pas de quoi s'étonner si cela tournait mal,
-surtout qu'elle était tombée sur un mauvais patron comme Per
-Mortensson. Depuis que la mère de Gudmund s'était chargée d'elle,
-elle s'était toujours bien conduite.
-
---Ça ne peut pas être juste de la repousser, dit-il. Alors il se
-pourrait bien qu'elle eût de nouveaux malheurs.
-
-Mais Hildur ne voulait pas entendre raison.
-
---Si cette fille doit rester à Närlunda, je n'y mettrai jamais les
-pieds, dit-elle. Je ne pourrai jamais supporter la présence, dans ma
-maison, d'une telle personne.
-
---Tu ne sais pas ce que tu fais, dit Gudmund. Personne n'a su si bien
-qu'Helga soigner ma mère. Nous avons tous été très heureux de sa
-venue parmi nous. Auparavant, mère était souvent difficile et d'humeur
-sombre.
-
---Je ne pense pas t'obliger à la renvoyer, dit Hildur; mais c'était
-l'évidence même que si Gudmund ne lui accordait pas satisfaction, elle
-était décidée à renoncer aux projets de mariage.
-
---Eh bien, ça sera comme tu voudras, lui dit alors Gudmund.
-
-Il jugea impossible de risquer tout son avenir à cause de Helga. Mais
-il était très pâle en faisant cette concession et il resta silencieux
-et abattu toute la soirée.
-
-Cet incident faisait craindre à Gudmund que peut-être Helga ne fût
-pas telle qu'il se l'était imaginée. Il n'aimait évidemment pas
-qu'elle eût pu lui imposer sa volonté, mais ce qui était pis, il
-n'arrivait pas à se persuader qu'elle eût eu raison. Il se disait
-qu'il se serait fait un plaisir de céder devant elle, si elle s'était
-montrée généreuse, mais au lieu de cela elle lui était apparue
-mesquine et dépourvue de cœur.
-
-Toutes les fois que Gudmund revoyait sa fiancée, il restait aux aguets
-pour voir si ce trait de caractère qu'il croyait avoir découvert chez
-elle, réapparaîtrait encore. Sa méfiance une fois mise en éveil, il
-ne fut pas longtemps à découvrir bien des choses qui n'étaient pas
-comme il aurait désiré.
-
---Je crois bien qu'elle est de celles qui pensent d'abord à
-elles-mêmes, murmurait-il par devers lui chaque fois qu'il la quittait,
-et il se demandait combien durerait l'amour qu'elle avait pour lui s'il
-était mis à l'épreuve.
-
-Il essayait de se consoler en se disant que tout le monde pense d'abord
-à soi-même, mais à cette idée l'image de Helga se présentait
-immédiatement à son esprit. Il la revoyait dans la salle d'audience
-s'emparant de la Bible, et de nouveau il l'entendait crier:
-
---Je renonce au procès. Je l'aime encore. Je ne veux pas qu'il soit
-parjure.
-
-C'est ainsi qu'il aurait voulu Hildur. Helga lui était devenue une
-mesure avec laquelle il mesurait les gens.
-
-En vérité, il n'y en avait pas beaucoup pour égaler cette fille-là
-en amour et en charité.
-
-Chaque jour, son amour pour Hildur diminuait davantage, mais il ne lui
-vint pas à l'idée de renoncer à ce mariage. Il essayait de se
-persuader que son découragement n'était qu'une lubie. À peine
-quelques semaines auparavant ne la tenait-il pas pour la meilleure de
-toutes!
-
-Si c'eût été au début des fiançailles, il se serait sans doute
-retiré. Mais maintenant les bans étaient publiés, le jour du mariage
-fixé, et chez lui on avait déjà commencé à faire de vastes
-réparations. Et puis, il ne tenait pas non plus à renoncer à la belle
-fortune et à la bonne situation qui l'attendaient. Enfin, quelle raison
-invoquerait-il pour une rupture? Ce qu'il avait à redire contre Hildur
-était si peu de chose que cela n'eût plus été que du vent entre ses
-lèvres, s'il avait essayé de le formuler.
-
-Mais souvent le cœur lui pesait, et chaque fois qu'il avait des courses
-à faire au village ou en ville, il se fournissait de bière et de vin
-dans les boutiques pour retrouver sa belle humeur en buvant. Après
-avoir vidé quelques bouteilles, il était de nouveau fier de son
-mariage et épris de Hildur. Alors il ne comprenait plus ce qui l'avait
-tourmenté.
-
-Gudmund pensait souvent à Helga et désirait ardemment la revoir. Mais
-il se disait que Helga devait tenir pour un misérable l'homme qui
-l'avait fait renvoyer, malgré l'engagement contraire, donné de plein
-gré. Ne pouvant ni s'expliquer, ni s'excuser, il évitait de se
-rencontrer avec elle.
-
-Un matin, Gudmund, se trouvant sur la route, y rencontra Helga qui
-revenait du village où elle était allée chercher du lait. Gudmund fit
-demi-tour et se mit en devoir de raccompagner. Elle ne parut pas très
-heureuse de la compagnie: elle se mit à marcher très vite comme si
-elle désirait lui échapper, et elle ne disait rien. Gudmund aussi se
-taisait, ne sachant comment engager la conversation.
-
-Alors une voiture parut au loin. Gudmund, absorbé par ses pensées, ne
-s'en aperçut pas, mais Helga l'ayant vue se tourna brusquement vers
-lui.
-
---Ce n'est pas la peine que tu m'accompagnes plus loin, Gudmund, car si
-je ne me trompe, voici la voiture des gens d'Elvokra qui arrive là-bas.
-
-Gudmund ayant jeté un rapide coup d'œil et reconnaissant le cheval et
-la voiture, fit un mouvement comme pour retourner sur ses pas. Mais
-l'instant après, se redressant fièrement, il continua sa marche à
-côté de Helga jusqu'à ce que la voiture eût passé. Alors il
-ralentit le pas. Helga continuant à marcher aussi vite qu'avant, ils se
-séparèrent sans qu'il lui eût adressé un seul mot. Mais le restant
-de la journée il était plus content de lui-même qu'il ne l'avait
-été depuis bien longtemps.
-
-
-
-
-V
-
-
-Il avait été décidé que le mariage de Gudmund et de Hildur serait
-célébré à Elvokra, le lundi de la Pentecôte. Le vendredi de la
-semaine précédente, Gudmund se rendit à la ville pour faire quelques
-emplettes en vue d'une fête de bienvenue qu'on devait donner à
-Närlunda au lendemain du mariage. En ville, il se rencontra avec des
-jeunes gens de sa commune. Sachant que c'était sa dernière promenade
-en ville avant le mariage, ils en prirent prétexte pour organiser une
-véritable orgie. Tous prenant à tâche de faire boire Gudmund, ils
-firent si bien qu'à la fin celui-ci se trouva ivre-mort.
-
-Il ne rentra qu'au matin suivant, si tard, que son père et le valet
-étaient déjà partis au travail, et il resta au lit jusqu'après-midi.
-En se levant pour s'habiller, il constata que son veston était
-déchiré à plusieurs endroits.
-
---Il paraît que je me suis battu cette nuit, se dit-il, faisant effort
-pour se rappeler ce qu'il avait bien pu faire.
-
-Il se rappela tout juste que vers onze heures il avait quitté l'auberge
-en compagnie de ses amis, mais il n'arriva pas à démêler où ils
-s'étaient rendus par la suite. C'était là vouloir pénétrer de son
-regard l'obscurité la plus absolue. Il ne savait pas s'ils n'avaient
-fait que se ballader par les rues ou bien s'ils étaient entrés quelque
-part. Il ne se rappelait pas si c'était lui-même ou bien un autre qui
-avait attelé le cheval et il ne gardait aucun souvenir de son retour.
-
-En entrant dans la salle, il la trouva lavée et rangée en vue de la
-fête. Le travail était fini pour la journée, et les gens étaient en
-train de goûter. Personne ne fit allusion au voyage de Gudmund.
-C'était chose convenue qu'il aurait pleine liberté de faire ce qu'il
-voulait, ces dernières semaines.
-
-Gudmund s'assit à table pour prendre son café comme tout le monde.
-Tandis qu'il le versait de la tasse dans la soucoupe, et de là de
-nouveau dans la tasse pour le faire refroidir, mère Ingeborg, ayant
-achevé de boire, prit le journal qui venait d'arriver et se mit à
-lire. Elle lut à voix haute colonne après colonne, et Gudmund, son
-père et tous les autres l'écoutaient.
-
-Parmi les nouvelles qu'elle débitait ainsi, se trouvait le récit d'une
-rixe survenue la nuit passée sur la grande place entre un groupe de
-paysans ivres et des ouvriers. Aussitôt la police arrivée, les
-combattants s'étaient enfuis à l'exception d'un seul resté inanimé
-au milieu de la place. Celui-ci avait été transporté au poste de
-police et aucune blessure extérieure n'ayant été constatée, on avait
-essayé de le rappeler à la vie. Tous les efforts étant restés vains,
-on avait enfin découvert une lame de couteau enfoncée dans la tête.
-C'était une lame de grandeur considérable, qui ayant pénétré dans
-le cerveau s'était cassée presque au ras du crâne. Le meurtrier
-s'était enfui avec le manche du couteau; mais la police, connaissant
-fort bien ceux qui avaient pris part à la rixe, gardait bon espoir de
-le retrouver sous peu.
-
-Tout en écoutant la lecture, Gudmund déposa sa tasse, mit la main à
-la poche, d'où il retira son couteau sur lequel il jeta un regard
-indifférent. Soudain il eut un mouvement brusque, retourna le couteau
-dans la main et le remit dans sa poche si vite qu'on aurait dit qu'il le
-brûlait. Puis, il ne toucha plus au café mais resta longtemps
-immobile, ayant l'air fort soucieux. Son front se rida de plis profonds.
-Il était manifeste qu'il cherchait à toute force à pénétrer un
-mystère.
-
-À la fin il se leva, s'étira, bâilla et se dirigea lentement vers la
-porte de sortie.
-
---Il faut bien me remuer un peu. Je n'ai pas été dehors de toute la
-journée, dit-il en quittant la pièce.
-
-Presque en même temps Erland Erlandsson se leva aussi. Ayant fini sa
-pipe il entra dans sa chambre chercher du tabac. S'attardant un peu à
-bourrer sa pipe, il aperçut Gudmund qui passait. La chambre où il se
-trouvait ne donnait pas sur la cour comme la salle mais sur un jardinet
-où se dressaient quelques pommiers énormes. En bas du jardinet était
-un petit marécage où se formaient au printemps de grandes flaques
-d'eau, mais qui séchait complètement au courant de l'été. Rarement
-voyait-on quelqu'un se diriger de ce côté-là. Erland Erlandsson, se
-demandant ce qu'allait y faire Gudmund le suivait des yeux. Il vit son
-fils mettre la main à la poche pour en retirer un objet qu'il lança au
-loin dans le marécage. Puis il traversa le jardinet, sauta une
-barrière et disparut du côté de la route.
-
-Aussitôt le fils hors de vue, Erland sortant à son tour se dirigea
-vers le marécage. Il passa hardiment dans l'eau vaseuse où bientôt il
-se baissa pour ramasser un objet contre lequel son pied venait de buter.
-C'était un grand couteau dont la grande lame était brisée. Il le
-retourna de tous les côtés, l'examinant avec un soin minutieux,
-pendant qu'il restait encore les pieds dans l'eau. Puis il le mit dans
-sa poche, mais le retira de nouveau pour l'examiner encore plusieurs
-fois avant de retourner à la maison.
-
-Gudmund ne rentra que lorsque tout le monde fut couché. Il se mit au
-lit sans toucher au repas qui l'attendait sur la table de la salle.
-
-Erland Erlandsson et sa femme couchaient dans la pièce donnant sur le
-jardinet. Au premier jour, Erland crut entendre un bruit de pas sous la
-fenêtre. Il se leva, écarta le rideau et vit de nouveau son fils qui
-se dirigeait vers le marécage. Là ôtant chaussures et chaussettes, il
-se mit dans l'eau qu'il explora dans tous les sens comme quelqu'un qui
-cherche un objet perdu. Il continua ainsi un bon moment, puis regagna la
-terre ferme comme s'il eût pensé s'en aller, mais retourna aussitôt
-à sa recherche. Une heure entière le père resta à le regarder. Alors
-Gudmund retourna vers la maison et rentra se coucher.
-
-Le dimanche de la Pentecôte, Gudmund devait aller à l'église. Au
-moment où il attelait le cheval, son père traversa la cour.
-
---Tu as oublié d'astiquer le harnais aujourd'hui, dit-il en passant,
-car le harnais aussi bien du reste que la voiture, étaient sales et
-crasseux.
-
---J'ai eu autre chose à faire, répondit Gudmund avec indolence; et il
-partit sans y rien changer.
-
-Après la messe, Gudmund accompagna sa fiancée à Elvokra où il passa
-le reste de la journée. Il y avait là une nombreuse réunion de jeunes
-gens qui devaient fêter la dernière soirée de jeune fille de Hildur,
-et l'on dansa jusque fort tard dans la nuit. Il y avait beaucoup à
-boire mais Gudmund ne toucha à rien. De toute la soirée il ne dit
-guère mot à personne, mais il dansait frénétiquement et riait
-parfois d'un rire bruyant et aigu sans que personne comprît au juste ce
-qui l'amusait.
-
-Gudmund ne rentra que vers deux heures et aussitôt qu'il eut remisé
-son cheval, il se dirigea vers le marécage derrière la maison. Il se
-mit pieds nus, retroussa son pantalon et entra dans l'eau. C'était une
-claire nuit d'été et le père se trouvait derrière le rideau de sa
-chambre, regardant les manœuvres de son fils. Il le vit marcher
-incliné vers la surface de l'eau, cherchant obstinément comme la nuit
-précédente. De temps à autre il regagnait le bord comme s'il eût
-désespéré de rien trouver, mais l'instant d'après il se remettait à
-l'eau. À un moment donné il s'en fut chercher un seau de l'étable à
-l'aide duquel il se mit en devoir de puiser l'eau des petites mares
-stagnantes comme s'il eût pensé les vider, mais constatant bientôt
-que c'était peine perdue, il déposa le seau. Il essaya encore une
-épuisette. Il en sillonna le marécage entier sans en retirer autre
-chose que de la vase. Quand il rentra, l'heure était si avancée que la
-maison commençait à s'animer. Il était alors si fatigué et si
-épuisé par l'insomnie qu'il trébuchait en marchant et il se jeta sur
-son lit sans se déshabiller.
-
-À huit heures sonnantes, le père vint le réveiller. Gudmund était
-couché sur le lit, les vêtements éclaboussés de vase et de boue,
-mais le père ne lui demanda pas ce qu'il avait pu faire, il lui dit
-seulement que c'était l'heure de se lever, puis il ferma la porte.
-Quelques minutes après, Gudmund descendit dans la salle, habillé de
-son beau costume de noces. Il était pâle, ses yeux brûlaient d'un
-éclat anxieux, mais personne ne l'avait jamais vu si beau. Les traits
-du visage étaient comme illuminés par une lumière intérieure. On
-croyait voir un être fait d'âme et de volonté et non pas de chair et
-de sang.
-
-Dans la salle tout avait pris un air solennel. La mère avait mis sa
-robe noire et jeté un beau châle de soie sur ses épaules, bien
-qu'elle ne dût pas assister au mariage. Tous les domestiques avaient de
-même mis leurs plus beaux costumes. Le foyer était décoré de
-feuilles fraîches de bouleau. La table était recouverte d'une nappe
-blanche et chargée de plats variés et succulents.
-
-Après le repas, mère Ingeborg lut un psaume et quelques versets de la
-Bible. Puis, s'adressant à Gudmund, elle le remercia d'avoir toujours
-été un bon fils, lui souhaita du bonheur pour l'avenir et lui donna sa
-bénédiction. Mère Ingeborg savait fort bien tourner ses phrases et
-Gudmund en fut tout ému. À plusieurs reprises ses yeux se voilèrent,
-mais il réussit cependant à vaincre son envie de pleurer. Le père
-aussi prononça quelques mots.
-
---Il nous sera bien dur de te perdre, dit-il; et de nouveau Gudmund fut
-près d'éclater en sanglots.
-
-Tous les domestiques venaient aussi lui serrer la main en le remerciant
-du temps passé. Les larmes brillaient aux cils de Gudmund pendant toute
-cette scène. Il toussotait et faisait de vains efforts pour parler,
-mais arrivait à peine à prononcer un mot intelligible.
-
-Le père devait l'accompagner à Elvokra pour assister au mariage. Il
-sortit pour atteler le cheval, et rentra peu après annoncer que le
-moment était venu de partir. En prenant place dans la voiture, Gudmund
-constata qu'elle était nettoyée. Tout était aussi reluisant, aussi
-bien soigné qu'il le voulait d'ordinaire lui-même. Du même coup il
-fut frappé du bel ordre qui régnait dans la cour. L'avenue était
-sablée de frais, des tas de vieux bois et d'autres fatras qui s'y
-trouvaient depuis des années et des années, avaient été enlevés.
-Des deux côtés de l'entrée étaient placés en guise d'arc de
-triomphe deux beaux bouleaux, à la girouette était suspendue une
-magnifique couronne de fleurs de prunier sauvage, de toutes les lucarnes
-sortaient des branches vert clair de bouleau fraîchement coupées. De
-nouveau, Gudmund se sentit prêt à pleurer. Il serra violemment le bras
-de son père au moment où celui-ci allait fouetter le cheval. C'était
-comme s'il eût voulu empêcher le départ.
-
---Qu'y a-t-il? demanda le père.
-
---Rien, répondit Gudmund, ce n'était rien. Il faut bien partir.
-
-Gudmund n'était pas encore bien loin qu'il dut faire encore un adieu.
-C'était Helga du Grand-Marais. Elle l'attendait à la barrière qui
-séparait de la route le petit sentier conduisant chez elle. Le père,
-qui conduisait, arrêta le cheval en apercevant Helga.
-
---Je vous ai attendus, parce que je voulais apporter mes vœux de
-bonheur à Gudmund aujourd'hui même, dit Helga.
-
-Gudmund se baissa hors de la voiture pour serrer la main à Helga. Il
-crut voir qu'elle avait maigri, ses yeux étaient bordés de rouge. Nul
-doute qu'elle ne passât ses nuits à pleurer et à regretter Närlunda.
-Mais aujourd'hui elle voulait avoir l'air heureux et elle lui souriait
-de son plus beau sourire. Il fut de nouveau très ému mais ne put rien
-dire. Son père, qui cependant avait la réputation de ne jamais parler
-sans être poussé par la plus extrême nécessité, eut cette
-exclamation:
-
---Je crois bien que ce vœu-là fera plus de plaisir à Gudmund que tout
-autre.
-
---Oui, c'est bien vrai cela, dit Gudmund.
-
-Ils se serrèrent la main encore une fois, puis on repartit. Gudmund
-resta tourné en arrière, fixant Helga du regard. Un groupe d'arbres
-venant à la cacher, il retira vivement le tablier de la voiture comme
-pour sauter à bas.
-
---Tu avais donc autre chose à dire à Helga? demanda le père.
-
---Oh non, rien, répondit Gudmund en reprenant sa place sur le siège.
-
-Ils firent encore un petit bout de chemin. Le père conduisait tout
-doucement. On aurait dit qu'il trouvait plaisir à rester ainsi à
-côté de son fils. Il ne se souciait pas d'arriver vite.
-
-Tout à coup, Gudmund, inclinant la tête vers l'épaule de son père,
-éclata en sanglots.
-
---Qu'as-tu donc? demanda Erland, tirant à lui les rênes si vivement
-que le cheval s'arrêta.
-
---C'est que vous étiez tous si bons pour moi, et je ne le mérite pas.
-
---Tu n'as pourtant pas commis de mauvaise action?
-
---Si, père, j'en ai commis une.
-
---Je ne veux pas le croire.
-
---Si, j'ai tué un homme.
-
-Le père poussa un gros soupir. On aurait dit un soupir de soulagement
-et Gudmund levant la tête le regarda surpris. Le père remit le cheval
-en marche, puis, doucement, il dit:
-
---Je suis heureux que tu me l'aies dit toi-même.
-
---Vous le saviez donc déjà, père?
-
---J'ai bien vu samedi soir qu'il y avait quelque chose de travers. Et
-puis, j'ai trouvé ton couteau dans le marécage.
-
---Ah, c'est donc vous qui l'aviez trouvé?
-
---Je l'ai trouvé et j'ai vu qu'une des lames était brisée.
-
---Oui père, je sais que la lame est brisée, mais je ne peux pas me
-mettre cette idée dans la tête que c'est moi qui ai fait cela.
-
---Tu as dû le faire étant ivre.
-
---Je ne sais rien, je ne me rappelle rien. J'ai vu à l'état de mes
-vêtements que je m'étais battu, et je sais que la lame a disparu.
-
---Je comprends que tu avais l'intention de te taire, dit le père.
-
---Je me suis dit que sans doute mes camarades étaient aussi ivres que
-moi, et qu'ils ne se rappelaient pas plus que moi. Il n'y avait
-peut-être pas d'autre preuve contre moi que le couteau et c'est pour
-cela que je m'en suis débarrassé.
-
---J'ai compris que tu raisonnais ainsi.
-
---Vous comprenez, père: je ne sais pas qui est mort, je ne l'ai
-peut-être jamais vu. Je ne me rappelle pas l'avoir fait. J'ai trouvé
-que ce n'était pas mon devoir de payer pour ce que je n'avais pas fait
-exprès. Bientôt donc j'en suis venu à me dire que j'avais été fou
-de jeter le couteau dans le marécage. Il se dessèche, l'été, et
-alors n'importe qui aurait pu le trouver. Voilà pourquoi j'ai essayé
-de le retrouver moi-même, la nuit d'hier et cette nuit-ci.
-
---Tu n'as pas eu l'idée d'avouer?
-
---Non, hier, je n'ai pensé qu'à une chose, à savoir comment je
-pourrais tenir la chose secrète, et j'ai tâché de danser et de
-m'amuser, pour que personne ne puisse rien voir de changé dans mon
-attitude.
-
---C'était donc ton intention de te marier aujourd'hui sans avouer? Tu
-acceptais là une grosse responsabilité. N'as-tu pas compris que si tu
-étais découvert, tu entraînerais dans ta misère Hildur et toute sa
-famille?
-
---Il m'a semblé que je les épargnais encore mieux en ne disant rien.
-
-Ils allaient maintenant très vite. Le père paraissait très pressé
-d'arriver. Il continuait cependant de parler à son fils. De toute sa
-vie il ne lui avait adressé autant de paroles.
-
---Je me demande ce qui a pu te faire changer d'avis, dit-il.
-
---C'est Helga, en venant m'apporter ses vœux de bonheur. Alors j'ai
-senti fléchir la dureté de mon cœur. Elle m'a tout ému. J'ai bien
-été ému ce matin par mère et par vous-même, et j'ai été sur le
-point de vous dire que je n'étais pas digne de votre amour, seulement
-mon cœur restait dur et résistait encore; mais à l'arrivée de Helga,
-c'en fut fini de moi. J'estimais qu'elle devait plutôt me haïr, moi
-qui l'avais fait renvoyer de chez nous.
-
---Maintenant je pense que tu es d'accord avec moi pour faire savoir tout
-cela immédiatement à la famille de Hildur, dit le père.
-
---Oui, répondit Gudmund à voix basse. Oui, pour sûr! ajouta-t-il tout
-de suite après, d'un ton plus ferme. Je ne voudrais pas lier Hildur à
-mon mauvais sort. Elle ne me le pardonnerait jamais.
-
---Les gens d'Elvokra tiennent à leur honneur, comme tout le monde, dit
-le père. Et il faut que tu saches, Gudmund, que ce matin en partant, je
-me suis dit que je serais forcé de tout raconter moi-même au père de
-Hildur, si tu ne te décidais pas à le faire. Jamais je n'aurais pu
-assister silencieux à l'union de Hildur avec un homme qui à tout
-moment peut être accusé d'assassinat.
-
-Il faisait claquer son fouet pour aller plus vite encore.
-
---Nous avons devant nous le moment le plus pénible, dit-il. Nous ferons
-en sorte qu'il soit vite passé. Je pense que les parents de Hildur
-trouveront très bien de ta part de t'accuser toi-même, et j'espère
-que cela les rendra plus bienveillants envers toi.
-
-Gudmund ne répondit rien, il avait l'air toujours plus abattu à mesure
-qu'on s'approchait d'Elvokra. Le père continuait de parler pour lui
-inspirer courage.
-
---J'ai déjà entendu raconter un cas pareil, dit-il. Il s'agissait d'un
-fiancé qui avait eu le malheur de tuer son camarade de chasse. Il ne
-l'avait pas fait exprès, et l'on n'avait pas su que c'était lui qui
-avait tiré le coup meurtrier; mais peu après, au jour même du
-mariage, en arrivant dans la maison où tout était prêt pour la
-cérémonie, il se rendit auprès de sa fiancée et lui dit: «Il n'y
-aura pas de mariage. Je ne veux pas t'entraîner dans la misère qui
-m'attend.» Mais la fiancée, qui déjà avait mis la couronne et le
-voile, le prit par la main et le conduisit dans la salle où les hôtes
-se trouvaient réunis pour assister à la bénédiction nuptiale. Là,
-elle raconta à haute voix ce que son fiancé venait de lui dire. «J'ai
-raconté ceci, pour que tout le monde sache que tu n'as pas usé de
-fausseté envers moi, ajouta-t-elle en se tournant vers son fiancé.
-Maintenant je veux qu'on nous donne immédiatement la bénédiction. Car
-tu restes le même qu'auparavant, malgré le malheur qui te frappe, et
-quelque misère qui t'attende, je veux que nous la supportions en
-commun.»
-
-Au moment même où le père eut fini son histoire, ils arrivèrent à
-l'avenue étroite conduisant à Elvokra. Gudmund se tourna vers lui, un
-sourire mélancolique sur les lèvres.
-
---Cela ne se passera pas ainsi pour nous, dit-il.
-
---Qui sait? dit le père en se redressant sur le siège.
-
-Il regarda le fils et encore une fois il s'étonna de voir comme il
-était beau ce jour-là.
-
---Je ne serais pas trop surpris qu'il lui arrivât quelque chose de
-grand et d'inattendu, se dit-il tout bas.
-
-On devait se marier à l'église et une foule de gens se trouvaient
-déjà réunis à la ferme, pour prendre part au cortège nuptial. Des
-parents étaient venus de loin. Ils étaient assis sur le perron, en
-grand apparat, tout prêts à partir pour l'église. Les charrettes et
-les chars-à-bancs étaient déjà sortis dans la cour et l'on entendait
-dans l'écurie le piaffement des chevaux qu'on était en train de
-panser. Le violoniste de la commune, assis seul sur l'escalier de la
-remise, accordait son violon. D'une croisée de l'étage supérieur, la
-fiancée, tout accoutrée, guettait l'arrivée de son futur, pour
-l'apercevoir avant qu'il n'eût pu la découvrir lui-même.
-
-Erland et Gudmund descendirent de voiture et demandèrent immédiatement
-à avoir un entretien privé avec Hildur et ses parents. Bientôt tous
-se retrouvaient dans une petite pièce servant de bureau au fermier.
-
---Je suppose que vous avez lu dans les journaux le récit d'une rixe qui
-a eu lieu en ville, dans la nuit de vendredi et où un homme a été
-tué, dit Gudmund, si vite qu'on eût dit qu'il répétait une leçon
-apprise.
-
---Évidemment, j'ai lu ça, dit le fermier.
-
---C'est que cette nuit-là j'étais à la ville, continua Gudmund.
-
-Cette fois il n'y eut pas de réponse. Un silence de mort plana. Il
-parut à Gudmund que tout le monde le fixait de regards si terrifiés
-qu'il ne put continuer. Mais alors le père lui vint en aide.
-
---Gudmund avait été traité par des amis. Il a dû boire un peu trop
-cette nuit-là, car en rentrant il ne savait pas ce qu'il avait pu
-faire. Mais on voyait bien qu'il s'était battu, car ses vêtements
-étaient déchirés.
-
-Gudmund vit la terreur de l'assistance croître à chaque mot, mais
-lui-même devenait au contraire plus calme. Un sentiment de défi
-s'empara de lui et il prit de nouveau la parole:
-
---Aussi, lorsque le journal est arrivé samedi soir et que j'y ai lu le
-récit de la rixe et de la lame qu'on avait trouvée, enfoncée dans le
-crâne, j'ai sorti mon couteau et j'ai constaté qu'une lame manquait.
-
---C'est là une bien grave nouvelle que Gudmund nous apporte, dit le
-fermier. Il aurait mieux valu nous raconter cela hier.
-
-Gudmund se taisait mais de nouveau son père lui vint en aide.
-
---Ce n'était pas une tâche bien aisée pour Gudmund. C'était bien
-tentant de ne rien dire. Il perd beaucoup en faisant cet aveu.
-
---Oui, oui, il faut bien s'estimer heureux qu'il se soit enfin résolu
-à parler, de sorte que nous ne soyons pas entraînés dans cette
-misère, dit le fermier avec aigreur.
-
-Gudmund tenait les yeux fixés sur Hildur tout le temps. Elle était
-parée de la couronne et du voile nuptial, et à ce moment il la vit
-lever la main pour retirer une des grandes épingles qui retenaient la
-couronne. Elle paraissait le faire presqu'inconsciemment. S'apercevant
-que le regard de Gudmund était posé sur elle, doucement elle remit
-l'épingle en place.
-
---Il n'est pas encore pleinement démontré que ce soit Gudmund le
-meurtrier, dit le père, mais je comprends qu'il est désirable
-d'ajourner le mariage jusqu'à ce que tout soit tiré au clair.
-
---Ce n'est pas la peine de parler d'ajournement, dit le fermier. Je
-pense bien que Gudmund est assez certain de son affaire pour que nous
-puissions tout de suite, d'un commun accord, abandonner toute idée de
-mariage entre lui et Hildur.
-
-Gudmund ne répondit pas tout de suite à cet appel. Il s'approcha de sa
-fiancée, et lui tendit la main. Elle resta immobile et eut l'air de ne
-pas le voir.
-
---Ne veux-tu pas me dire adieu, Hildur?
-
-À ces mots, elle leva vers lui ses grands yeux où il vit passer une
-lueur froide.
-
---C'était cette main-là qui tenait le couteau? demanda-t-elle.
-
-Sans un mot, Gudmund se tourna vers le fermier.
-
---Oui, maintenant je suis sûr de mon affaire, dit-il. Ce n'est pas la
-peine de parler d'ajournement.
-
-Sur cette parole, l'entretien prit fin et Gudmund et Erland partirent.
-Ils avaient à traverser toute une série de pièces et de corridors,
-avant de gagner la sortie, et partout ils voyaient des préparatifs de
-noces. La porte de la cuisine étant ouverte, ils purent voir s'y agiter
-une foule de gens empressés. Il en sortait une odeur mêlée de rôtis
-et de petits pâtés, l'énorme fourneau était entièrement recouvert
-de grandes et petites marmites, même les casseroles en cuivre qui
-d'ordinaire ornaient les murs, en avaient été décrochées pour
-servir. «Penser, que c'est pour mon mariage qu'on se donne toute cette
-peine!» se disait Gudmund, en passant.
-
-Il put entrevoir la richesse de la vieille ferme en traversant la
-maison. Il vit la salle à manger, où les grandes tables étaient
-couvertes d'une longue rangée de gobelets et de canettes en argent. Il
-passa devant la garde-robe, dont le plancher était garni de grands
-coffres et les murs d'une quantité infinie de vêtements divers. En
-sortant dans la cour, il vit le nombre considérable de voitures
-vieilles et neuves, les chevaux superbes qu'on sortait de l'écurie, les
-belles couvertures de voyage posées sur les sièges des voitures. Il
-embrassa du regard plusieurs corps de logis, entourés d'étables,
-d'écuries, de bercails, remises, granges et greniers, et encore
-d'autres dépendances. «Tout cela aurait pu être à moi», se dit-il
-en remontant dans sa charrette.
-
-Il fut pris subitement de regrets cuisants. Il aurait voulu se jeter
-hors de la voiture, pour aller leur dire que ce n'était pas vrai, ce
-qu'il leur avait raconté. Il n'avait fait que se moquer d'eux, les
-effrayer. C'était horriblement bête à lui de faire des aveux. Quelle
-utilité y avait-il à agir ainsi? Qui cela avançait-il? Le mort
-restait bien mort. Non, cet aveu n'aurait pas d'autre résultat que
-celui d'entraîner encore la perte d'un homme, la sienne.
-
-Les dernières semaines, il n'avait plus été si avide de ce mariage,
-mais maintenant qu'il se voyait forcé à y renoncer, il l'appréciait
-enfin à sa juste valeur. C'était beaucoup de perdre Hildur Eriksdotter
-et tout ce 'qui s'ensuivait. Qu'importait qu'elle fût égoïste et
-autoritaire? Elle était néanmoins la première de toutes les femmes du
-pays et, grâce à elle, il serait arrivé d'un seul coup au sommet de
-l'honneur et de l'influence.
-
-Ce n'était pas uniquement Hildur elle-même et ses biens qu'il
-regrettait, mais mille petites choses de moindre importance. À ce
-moment précis, il devait partir pour l'église, et tous ceux qui
-l'auraient vu passer, l'auraient envié. Et c'était aujourd'hui qu'il
-devait avoir la première place au festin nuptial. C'était aujourd'hui
-qu'il devait être le centre des danses et des plaisirs. C'était son
-grand jour qui lui tournait le dos.
-
-Erland se tourna à plusieurs reprises vers son fils pour le regarder.
-Celui-ci n'était plus si beau, si illuminé que le matin; il restait
-abattu, hébété, le regard éteint. Le père se demandait si son fils
-regrettait ses aveux, et il allait le lui demander, mais jugea
-préférable de se taire.
-
---Où allons-nous, maintenant? demanda Gudmund, après un court silence.
-Ne vaudrait-il pas mieux aller directement chez le commissaire?
-
---Il faut bien que tu rentres te reposer un peu, dit le père. Tu n'as
-pas dû dormir beaucoup ces dernières nuits.
-
---Mère sera bien effrayée de nous voir revenir.
-
---Elle ne sera guère étonnée, dit le père. Elle en sait autant que
-moi. Elle sera certainement heureuse d'apprendre que tu as fait des
-aveux.
-
---Je crois que mère et vous tous, là-bas, serez heureux de m'envoyer
-en prison, dit Gudmund avec amertume.
-
---Nous savons que tu perds beaucoup, en agissant selon la justice, dit
-le père. Et nous ne pouvons pas nous empêcher de trouver heureux que
-tu aies su te vaincre toi-même.
-
-Il parut impossible à Gudmund de rentrer pour écouter tous ces gens le
-louer d'avoir détruit, gaspillé son avenir. Il cherchait un prétexte
-pour éviter de voir qui que ce fût avant d'avoir retrouvé un peu de
-calme.
-
-À ce moment, ils passaient devant l'endroit où débouche le sentier du
-Grand-Marais.
-
---Voulez-vous arrêter ici, père? Je crois que j'irai causer un peu
-avec Helga.
-
-De bonne grâce le père arrêta le cheval.
-
---Tâche de rentrer aussi tût que possible, pour te reposer, dit-il.
-
-Gudmund s'enfonça dans la forêt et bientôt fut hors de vue. Il
-n'avait nullement l'intention de retrouver Helga, il était seulement
-très content d'être seul pour n'avoir plus besoin de se retenir. Il
-éprouvait une colère irraisonnée contre tous et contre tout, il
-donnait des coups de pied violents aux pierres qui se trouvaient sur son
-chemin, et parfois il s'arrêtait pour arracher des branches entières,
-uniquement parce qu'une feuille l'avait frappé au visage.
-
-Il suivit le chemin jusqu'au Grand-Marais, mais dépassa la cabane et se
-dirigea vers le sommet de la montagne. Ici, il eut de la peine à se
-frayer un chemin. Il avait perdu le sentier, et, pour arriver au sommet,
-il était obligé de franchir une large bande de roches pointues. Ce fut
-une promenade périlleuse, par-dessus les rocs escarpés, et il aurait
-pu se casser bras et jambes s'il avait fait un faux pas. Il en eut la
-sensation très nette, mais continua néanmoins sa marche, comme s'il
-eût pris plaisir à s'exposer au péril.
-
---S'il m'arrive un malheur ici, personne ne me retrouvera, se dit-il.
-Mais, qu'est-ce que cela peut bien me faire? J'aime autant mourir ainsi
-que de croupir de longues années entre les murs d'une prison.
-
-Tout se passa bien, pourtant, et quelques minutes plus tard, il avait
-atteint le Grand Pic. Autrefois, un incendie avait ravagé la forêt, de
-ce côté-là. La partie la plus haute restait encore nue, et de là on
-jouissait d'une vue magnifique. Il vit des vallées et des lacs, des
-forêts noires et de riches campagnes, des églises, des châteaux, de
-petites cabanes et de grands villages. Dans un lointain reculé, il
-aperçut la ville, enveloppée d'un voile de brume blanche, d'où
-émergeaient quelques tours qui brillaient au soleil. Des routes
-tortueuses sillonnaient les vallées, et un train passait, rapide, à la
-lisière de la forêt. C'était une province entière qu'il avait devant
-ses yeux.
-
-Il se jeta par terre, sans détourner cependant le regard de cette vue
-splendide. Il y avait dans ce spectacle quelque chose d'auguste et de
-grandiose devant quoi il se sentait tout petit, lui et ses chagrins.
-
-Il se rappela qu'ayant lu dans son enfance que le Tentateur avait
-conduit Jésus-Christ sur une haute montagne pour lui montrer toute la
-splendeur de ce monde, il s'était toujours imaginé qu'ils s'étaient
-trouvés là-haut, sur le Grand Pic, et il répéta l'antique parole:
-
---Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes devant moi pour
-m'adorer.
-
-Alors, il eut la soudaine impression d'avoir eu à subir lui-même une
-tentation identique ces jours derniers.
-
-En vérité, le Tentateur l'avait bien conduit sur une haute montagne,
-d'où il lui avait montré toute la splendeur de la richesse et de la
-puissance.
-
---Tu n'as qu'à taire ce que tu crois avoir fait, avait-il dit, et je te
-donnerai tout cela.
-
-À cette réflexion, Gudmund eut enfin un vague sentiment de
-satisfaction.
-
---J'ai pourtant répondu non, dit-il; et du même coup, il vit
-distinctement le sens de ce qui s'était passé.
-
-S'il s'était tu, n'aurait-il pas alors été obligé de servir le
-Tentateur toute sa vie? Un homme lâche et vil, voilà ce qu'il serait
-devenu, rien qu'un esclave de ses biens. La crainte de la découverte
-aurait toujours pesé sur lui. Jamais plus il n'aurait pu se sentir un
-homme libre.
-
-Un grand calme s'empara de Gudmund. Il se sentit heureux de comprendre
-enfin qu'il avait bien agi. En se reportant aux jours passés, il eut la
-sensation d'avoir tâtonné dans une grande obscurité. C'était un vrai
-miracle qu'il s'y fût retrouvé. Il se demandait comment il ne s'y
-était pas égaré.
-
---C'est parce qu'on a été si bon pour moi, chez nous, pensait-il, et
-puis, ce qui m'a aidé encore plus, c'est Helga, en venant m'apporter
-ses vœux de bonheur.
-
-Il resta quelque temps sur la montagne, mais bientôt il se dit qu'il
-fallait rentrer au plus vite, et raconter aux parents qu'il avait enfin
-retrouvé la paix de son âme. En se levant pour commencer la descente,
-il aperçut Helga, assise sur un gradin inférieur de la montagne.
-
-Elle n'avait pas la vaste et large vue circulaire là où elle était
-assise; seul un tout petit coin de la vallée lui était visible.
-C'était du côté de Närlunda et probablement elle pouvait voir une
-partie de la ferme. En découvrant la jeune fille, Gudmund sentit son
-cœur qui toute la journée était resté oppressé d'une lourde
-angoisse, commencer à battre à coups légers et joyeux, et en même
-temps il éprouva une sensation de bonheur si vive qu'il s'arrêta net,
-se demandant ce qui lui arrivait.
-
---Qu'est-ce qui me prend? Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il donc? pensa-t-il,
-sentant le sang bouillonner dans ses veines et le bonheur le saisir si
-violemment qu'il en eut presque une sensation douloureuse. Enfin, il se
-dit à lui-même d'une voix étonnée:
-
---Mais c'est elle que j'aime! Penser que j'ai attendu jusqu'à
-maintenant pour le savoir!
-
-Cette révélation le surprit avec la force d'un torrent déchaîné. Il
-avait été lié tout le temps qu'il avait connu Helga. Il avait dû
-renfermer tout ce qui l'avait attiré vers elle. Maintenant seulement
-qu'il était enfin délivré de l'idée de se marier avec une autre,
-maintenant seulement il était libre de l'aimer.
-
---Helga! cria-t-il; et il se mit à descendre à toutes jambes la côte
-raide. Elle se retourna avec un cri d'effroi.
-
---N'aie pas peur! Ce n'est que moi!
-
---Tu n'es donc pas à l'église pour te marier?
-
---Oh, non, il n'y aura pas de mariage aujourd'hui. Elle ne veut plus de
-moi, elle, Hildur.
-
-Helga se leva. Elle posa la main sur son cœur et ferma les yeux. Elle
-dut penser à ce moment que ce n'était pas Gudmund qui arrivait.
-Évidemment elle avait eu yeux et oreilles fascinés par quelque esprit
-de la forêt! Mais sa venue lui était douce et chère, quand même ce
-ne serait qu'une apparence, et elle ferma les yeux et resta immobile
-pour retenir cette illusion quelques instants encore.
-
-Gudmund avait la tête tournée par le grand amour qui s'était
-éveillé en lui. Aussitôt arrivé près de Helga il la prit dans ses
-bras et l'embrassa sur la bouche, et elle se laissa faire, car elle
-était tout abasourdie et ravie par la surprise. C'était pour elle un
-trop grand miracle d'admettre que lui qui à ce moment précis devait se
-trouver à l'église à côté de sa fiancée, fût en réalité venu à
-elle dans la forêt. Ce revenant, ce fantôme de Gudmund venu là
-pouvait bien l'embrasser!
-
-Mais le baiser de Gudmund réveilla la jeune fille et elle le repoussa
-vivement. Puis elle se mit à l'accabler de questions. C'était vraiment
-lui-même? Qu'avait-il à faire dans la forêt? Lui était-il arrivé
-quelque malheur? Pourquoi le mariage était-il renvoyé? Est-ce que
-Hildur était malade? Est-ce que le pasteur avait été frappé de
-congestion en pleine église?
-
-Gudmund aurait voulu ne lui parler que de son amour, mais elle l'obligea
-à raconter ce qui s'était passé. Tandis qu'il parlait, elle restait
-à écouter très attentivement.
-
-Elle n'interrompit que lorsqu'il parla de la lame brisée. Alors, elle
-sursauta et demanda s'il s'agissait de son couteau ordinaire, celui
-qu'il avait quand elle était encore à leur service.
-
---Oui, précisément celui-là! dit-il.
-
---Combien de lames brisées y avait-il? demanda-t-il.
-
---Il n'y en avait qu'une seule.
-
-Il y eut un bourdonnement dans la tête de Helga. Les sourcils froncés,
-elle faisait un effort visible pour se rappeler quelque chose. Comment
-ça? Mais oui, elle se souvenait fort bien que ce couteau-là, elle le
-lui avait emprunté pour faire des bûchettes la veille de son départ.
-Elle l'avait cassé en s'en servant, mais elle n'avait jamais eu
-l'occasion de le lui dire.
-
-Il l'avait évitée et n'avait pas voulu engager de conversation avec
-elle à ce moment-là. Et depuis il avait dû garder le couteau dans sa
-poche sans s'apercevoir qu'il était cassé.
-
-Elle leva la tête et voulut lui raconter tout cela, mais comme déjà
-il abordait le récit de sa visite à Elvokra, au milieu des
-préparatifs de la noce, elle préféra le laisser achever. Ayant appris
-de quelle manière il s'était séparé de Hildur, elle trouva que
-c'était là un malheur si terrible qu'elle se mit à le combler de
-reproches.
-
---C'est ta propre faute, dit-elle. Voilà que toi et ton père venez
-l'effrayer à mort avec cette nouvelle épouvantable. Elle n'aurait pas
-fait une telle réponse, si elle n'avait pas été hors d'elle.
-Crois-moi, elle doit le regretter dès maintenant.
-
---Qu'elle ait le regret qu'elle voudra, dit Gudmund. Je sais maintenant
-qu'elle est de celles qui ne pensent qu'à elles-mêmes. Je suis heureux
-d'en être quitte.
-
-Helga pinça les lèvres comme pour empêcher le grand secret de lui
-échapper. Tout cela lui donnait beaucoup à réfléchir. Il ne
-s'agissait pas seulement de laver Gudmund de cette accusation de
-meurtre. Il s'en était suivi une brouille entre lui et sa fiancée.
-Est-ce qu'elle ne pourrait pas, elle, aplanir ce conflit à l'aide de ce
-qu'elle savait?
-
-De nouveau elle garda le silence pour réfléchir. Gudmund se mit à lui
-parler de son amour pour elle. Mais cela lui parut le plus grand des
-malheurs qui s'étaient acharnés sur lui ce jour-là. C'était déjà
-mal qu'il fût sur le point de manquer un mariage avantageux, ce serait
-bien pis, s'il s'avisait de vouloir épouser une fille telle que Helga.
-
---Oh! non, il ne faut pas venir me raconter de telles sottises,
-dit-elle, se levant brusquement.
-
---Pourquoi ne te dirais-je pas cela? dit Gudmund en pâlissant. C'est
-peut-être la même chose pour toi que pour Hildur: tu as peur de moi?
-
---Oh non, ce n'est pas cela.
-
-Elle voulait lui expliquer qu'il préparait ainsi sa propre perte, mais
-il ne l'écoutait pas.
-
---J'ai entendu dire qu'autrefois il y eut des femmes qui portèrent aide
-aux hommes, au moment du malheur, mais cela ne doit plus se faire
-aujourd'hui.
-
-Helga eut un tressaillement. Elle eût voulu jeter ses bras autour du
-cou de Gudmund, mais elle ne bougea pas. Aujourd'hui c'était son devoir
-de rester raisonnable.
-
---Il est bien vrai que je n'aurais pas dû te demander de devenir ma
-femme le jour même, où je dois aller en prison, mais vois-tu, si je
-savais que tu veuilles attendre ma libération, je supporterais toutes
-ces horreurs d'un cœur léger.
-
---Ce n'est pas à moi de t'attendre, Gudmund.
-
---Tout le monde va dès maintenant me considérer comme un malfaiteur,
-un individu qui boit et qui assassine. Mais s'il y avait une seule
-personne pour me regarder avec amour! C'est cela qui me soutiendrait
-plus que toute autre chose.
-
---Tu sais que je ne penserai jamais que du bien de toi, Gudmund.
-
-Helga se faisait très douce. Les prières de Gudmund étaient bien
-près d'avoir raison d'elle. Elle ne savait plus comment lui échapper,
-mais Gudmund n'en comprit rien, bien au contraire, il commença à
-croire qu'il s'était trompé. Elle ne devait pas avoir pour lui les
-mêmes sentiments qu'il avait pour elle. Il s'approcha près d'elle et
-la regarda comme s'il eût voulu voir le fond de son âme.
-
---N'as-tu pas choisi cette roche, exprès pour pouvoir voir Närlunda?
-
---Oui, c'est cela.
-
---Est-ce que tu n'y penses pas, jour et nuit?
-
---Si, mais je ne regrette personne en particulier.
-
---Et moi, je te suis donc complètement indifférent?
-
---Oh non, mais je ne veux pas me marier avec toi.
-
---Qui est-ce donc que tu aimes?
-
-Helga ne répondit pas.
-
---Est-ce Per Mortensson?
-
---Oui, j'ai bien dit que je l'aime, n'est-ce pas? dit-elle à bout de
-forces.
-
-Gudmund resta quelques moments à lui faire des yeux farouches:
-
---Eh bien, il faut donc nous quitter. Dorénavant nos chemins ne vont
-plus se rencontrer.
-
-Et, sur ces mots, il se mit à descendre rapidement, de gradin en
-gradin, et bientôt il disparut sous les arbres.
-
-
-
-
-VI
-
-
-À peine Gudmund fut-il hors de vue que Helga, par un autre chemin,
-descendit de la montagne en toute hâte. Elle dépassa le Grand-Marais
-sans s'arrêter et dévala la côte en courant de toutes ses forces,
-jusqu'à la grand'route. Dans la première ferme qu'elle gagna, elle
-demanda à emprunter cheval et voiture pour aller à Elvokra. Elle dit
-qu'il y allait de la vie, et elle promit de payer le dérangement.
-Déjà, des gens, en revenant de l'église, avaient apporté la nouvelle
-du mariage remis. Tout le monde était bouleversé et rempli de
-compassion; on ne refusa donc pas d'aider Helga, puisqu'elle paraissait
-avoir un message important pour les gens de la noce.
-
-À Elvokra, Hildur Eriksdotter se tenait dans la petite pièce de
-l'étage supérieur, où le matin elle avait mis son costume de noces.
-Elle avait autour d'elle sa mère et d'autres paysannes. Hildur ne
-pleurait pas mais elle gardait un silence inaccoutumé; elle était si
-pâle qu'on s'attendait à la voir tomber malade d'un instant à
-l'autre. Les femmes parlaient de Gudmund sans interruption. Toutes le
-blâmaient et se donnaient l'air de trouver heureux pour Hildur d'avoir
-échappé à ce mariage. Certaines trouvaient que Gudmund avait fait
-montre de peu d'égards envers les beaux-parents en ne révélant pas
-dès le jour de la Pentecôte le mauvais pas où il s'était engagé.
-D'autres disaient que celui qu'attendait un si grand bonheur, eût du
-savoir mieux se garder. D'autres encore félicitaient Hildur de ne pas
-avoir épousé un homme qui se soûlait au point de ne pas savoir ce
-qu'il faisait.
-
-Au milieu de tous ces bavardages Hildur parut s'impatienter et se leva
-pour sortir. À peine eut-elle refermé la porte derrière elle, que sa
-meilleure amie, une jeune fille du pays, vint lui dire à l'oreille:
-
---Il y a là-bas quelqu'un qui te demande.
-
---Est-ce Gudmund? demanda Hildur, dont le regard s'anima soudain.
-
---Non, mais je crois que ça peut être de sa part. Elle ne veut rien
-dire à personne sauf à toi.
-
-Or, Hildur s'était répété tout le long de la journée que quelque
-chose devait forcément survenir qui mît fin à cette misère. Elle
-n'admettait pas qu'un malheur si terrible pût lui arriver. Il fallait
-quelque événement extraordinaire qui lui permît à elle de remettre
-la couronne et le voile, au cortège de se rendre à l'église, et à la
-noce entière de reprendre son train régulier. Apprenant qu'on la
-demandait de la part de Gudmund, elle accourut empressée vers Helga qui
-l'attendait sur le perron de la cuisine.
-
-Hildur fut sans doute un peu surprise que Gudmund lui eût délégué
-Helga, mais elle se dit qu'en pleine fête il n'avait peut-être pas pu
-trouver d'autre messager. Elle salua donc aimablement.
-
-Elle fit signe à Helga de l'accompagner dans la laiterie, de l'autre
-côté de la cour.
-
---Je ne vois pas d'autre endroit où nous puissions causer en paix,
-dit-elle. La maison est encore toute remplie de gens.
-
-Aussitôt entrée, Helga s'approcha de Hildur et la regarda bien en
-face.
-
---Avant de rien dire, il faut que je sache si vous aimez Gudmund.
-
-Hildur eut un mouvement de révolte. Il lui déplaisait vivement d'avoir
-à échanger un seul mot avec cette Helga et elle n'avait aucune envie
-d'en faire sa confidente. Mais dans l'état d'accablement où elle se
-trouvait, elle fit un effort sur elle-même pour répondre:
-
---Pourquoi cette question? Si je ne l'aimais pas crois-tu que j'aurais
-voulu me marier avec lui?
-
---Je voulais dire: si vous l'aimez toujours.
-
-Hildur fut comme pétrifiée et ne put mentir sous le regard scrutateur
-de l'autre.
-
---Je crois bien ne jamais l'avoir tant aimé qu'aujourd'hui, dit-elle,
-mais d'une voix si basse, qu'on eût pu croire que les paroles lui
-faisaient mal en sortant de sa bouche.
-
---Alors venez tout de suite! dit Helga. J'ai une voiture là-bas sur la
-route. Allez donc chercher un manteau, et nous irons ensemble à
-Närlunda.
-
---À quoi bon y aller? demanda Hildur.
-
---Vous devez y aller pour dire à Gudmund que vous voulez être à lui
-quoi qu'il ait pu faire, et que vous voulez l'attendre fidèlement, tant
-qu'il restera en prison.
-
---Pourquoi faut-il dire cela?
-
---Pour tout arranger entre vous deux.
-
---Mais c'est impossible. Je ne peux pourtant pas épouser un homme qui a
-fait de la prison.
-
-Helga recula de quelques pas comme si elle se fût heurtée contre un
-mur. Mais elle reprit vite courage. Elle aurait dû comprendre que les
-gens riches et considérés comme Hildur, raisonnent ainsi.
-
---Je ne serais pas venue vous demander d'aller à Närlunda, si je ne
-savais Gudmund innocent, dit-elle.
-
-Ce fut maintenant Hildur qui fit un pas vers Helga.
-
---Le sais-tu réellement, ou est-ce simplement ton idée à toi?
-
---Il vaut mieux que nous gagnions la voiture, ainsi je pourrai tout vous
-raconter en route.
-
---Non, il faut que tu m'expliques d'abord ce que tu veux dire. J'ai
-besoin de savoir ce que je fais.
-
-Helga était prise d'une telle ardeur qu'elle pouvait à peine tenir en
-place, mais il fallut néanmoins raconter à Hildur comment elle avait
-su que ce n'était pas Gudmund le meurtrier.
-
---Tu n'as donc pas dit cela à Gudmund tout de suite?
-
---Non je vous le dis maintenant à vous. Il n'y a pas d'autre personne
-qui le sache.
-
---Et pourquoi viens-tu me dire cela à moi?
-
---Pour que tout s'arrange entre vous deux. Il saura bientôt qu'il n'a
-rien fait de mal, mais je veux que vous vous rendiez chez lui comme de
-vous-même, pour arranger les choses.
-
---Ne dois-je pas dire que je sais qu'il est innocent?
-
---Il faut venir par votre seule volonté, sans raconter que je vous ai
-parlé. Autrement il ne vous pardonnera jamais vos paroles de ce matin.
-
-Hildur l'écoutait en silence. Il y avait là-dedans quelque chose
-qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant dans la vie, et elle
-faisait des efforts pour se l'expliquer.
-
---Sais-tu que c'est moi qui t'ai fait renvoyer de Närlunda?
-
---Je sais bien que ce n'est pas à mes patrons que je dois d'avoir été
-renvoyée.
-
---Alors je ne comprends pas que tu sois venue ici aujourd'hui pour
-m'aider.
-
---Vous n'avez qu'à m'accompagner et tout s'arrangera!
-
-Mais Hildur regarda Helga, sans sortir de ses réflexions.
-
---C'est peut-être que Gudmund t'aime, toi? hasarda-t-elle.
-
-Mais à ce mot la patience de Helga prit fin.
-
---Est-ce que je pourrais être une femme pour lui? dit-elle avec
-emportement. Vous savez bien que je ne suis que la fille d'un pauvre
-journalier et que ce n'est même pas là le pire.
-
-Les deux jeunes filles quittèrent la ferme sans être aperçues et
-gagnèrent la voiture. Helga se chargea de conduire et ne ménagea pas
-le cheval. On mena bon train et toutes deux gardèrent le silence.
-Hildur ne quittait pas Helga des yeux. On eût dit que la jeune fille
-l'étonnait plus que tout le reste.
-
-Au moment où elles approchèrent de la ferme, Helga remit les rênes à
-Hildur en disant:
-
---Maintenant vous irez seule là-bas parler à Gudmund. Je viendrai dans
-un moment raconter l'histoire du couteau. Mais vous ne devez pas laisser
-entendre par un seul mot que c'est moi qui suis venue vous chercher.
-
-Gudmund se trouvait dans la salle, en train de causer avec sa mère. Le
-père assis à quelque distance fumait sa pipe. Il avait l'air satisfait
-et ne prononçait pas un seul mot. On voyait bien qu'à son avis tout
-marchait à souhait et qu'il n'avait plus besoin d'intervenir.
-
---Qu'est-ce que vous auriez dit, mère, si je vous avais proposé Helga
-pour belle-fille? dit Gudmund.
-
-Mère Ingeborg leva la tête et dit d'une voix ferme:
-
---J'accueillerai avec plaisir la belle-fille qu'il te plaira de choisir,
-si je sais qu'elle t'aime de l'amour qu'une femme doit avoir pour son
-mari.
-
-À peine ces mots furent-ils prononcés qu'ils virent Hildur Eriksdotter
-arriver dans la cour. Un instant après, elle fit son entrée; cependant
-elle n'était presque plus reconnaissable. Elle n'avança pas dans la
-pièce avec son assurance habituelle, elle eut presque l'air de vouloir
-rester près de la porte comme une pauvre mendiante.
-
-Elle vint cependant serrer la main à mère Ingeborg et à Erland
-Erlandsson. Puis, s'adressant à Gudmund:
-
---Je voudrais bien te dire un mot, dit-elle.
-
-Gudmund se leva, et ils entrèrent tous deux dans la pièce à côté.
-Il avança une chaise à Hildur, mais elle ne s'assit point. Elle était
-rouge d'embarras, et les paroles arrivaient gauches et timides.
-
---J'étais sans doute... Oui, c'est peut-être bien un peu trop dur ce
-que je t'ai dit ce matin...
-
---Nous sommes venus un peu brusquement, dit Gudmund.
-
-Elle devint encore plus rouge de honte.
-
---J'aurais dû réfléchir un peu. Nous aurions pu... Il aurait mieux
-valu...
-
---Je crois, moi, que tout est pour le mieux, Hildur. Ce n'est plus la
-peine d'en parler. Mais c'est gentil à vous d'être venue.
-
-Elle cacha son visage dans ses mains et poussa un soupir qui ressemblait
-à un sanglot, mais tout de suite, elle releva la tête.
-
---Non, dit-elle. Je n'y tiens plus. Je ne veux pas te faire croire que
-je sois meilleure que je ne suis. Quelqu'un est venu me dire que tu
-étais innocent, en me conseillant de me rendre ici au plus vite, pour
-tout arranger. Et je ne devais pas dire que je connaissais ton
-innocence, car alors tu ne ferais pas grand cas de ma venue. J'aimerais
-bien avoir eu cette idée moi-même, seulement, je ne l'ai pas eue, mais
-je t'ai regretté toute la journée, en souhaitant que tout redevienne
-entre nous comme auparavant. Et, de quelque façon que cela finisse, il
-faut que je te dise que je me réjouis bien vivement de ton innocence.
-
---Qui est-ce qui est venu te donner ce conseil-là? demanda Gudmund.
-
---Je ne devais pas le dire.
-
---Je suis étonné que quelqu'un le sache déjà. Père ne fait que
-revenir de chez le commissaire. Il a télégraphié en ville, et on lui
-a répondu que le vrai meurtrier est déjà retrouvé.
-
-À ces mots, Hildur sentit ses jambes fléchir sous elle, et elle se
-laissa tomber sur la chaise. Elle eut peur devant l'attitude calme et
-aimable de Gudmund, et elle commença à s'apercevoir qu'elle n'avait
-plus son ancien empire sur lui.
-
---Je le comprends, vous ne pouvez pas oublier ma conduite de ce matin.
-
---Mais si, et je ne vous en garde nulle rancune, dit-il, du même ton
-calme. Nous n'en parlerons plus.
-
-Elle tressaillit, baissa les yeux, et garda une attitude d'attente.
-
---Il faut nous estimer heureux, Hildur, dit-il, en venant lui prendre la
-main, que cela se soit terminé ainsi; car, aujourd'hui, j'ai acquis la
-certitude que j'en aime une autre. Je crois que je l'aimais depuis
-longtemps, seulement je ne l'ai su qu'aujourd'hui.
-
---Qui est-ce que vous aimez, fit-elle d'une voix sourde.
-
---Ce n'est pas la peine de le dire. Je ne l'épouserai pas, car elle ne
-m'aime pas, mais je n'en épouserai pas une autre non plus.
-
-Hildur leva la tête. Il est difficile de dire au juste ce qui se passa
-en elle, mais elle eut la sensation nette, dès ce moment, qu'elle, la
-fille du grand fermier, avec toute sa beauté et tous ses biens, elle
-n'était rien pour Gudmund; mais elle avait sa fierté, et elle ne
-voulut pas se séparer de lui sans lui faire voir, qu'outre ces
-choses-là, elle avait aussi une valeur personnelle.
-
---Je veux, Gudmund, que tu me dises si c'est Helga du Grand-Marais que
-tu aimes.
-
-Gudmund ne répondit pas.
-
---Car, si c'est Helga, alors je peux te dire qu'elle t'aime de son
-côté. C'est elle qui est venue m'apprendre ce que j'avais à faire
-pour regagner ton amour. Elle savait que tu étais innocent, mais elle
-ne te l'a pas dit à toi, parce qu'elle voulait me le faire savoir
-d'abord.
-
-Gudmund la fixa dans les yeux.
-
---Et cela te semble prouver qu'elle a pour moi un grand amour?
-
---Tu peux en être sûr, Gudmund. Je m'en porte garante. Personne au
-monde ne pourra t'aimer plus qu'elle.
-
-Il fit quelques pas rapides sur le plancher. Puis il s'arrêta devant
-Hildur.
-
---Mais toi, alors, pourquoi me dis-tu cela?
-
---C'est que je ne voulais pas le céder à Helga en fait de
-générosité.
-
---Ah! Hildur, Hildur! s'écria-t-il, lui posant les mains sur les
-épaules et la secouant en proie à la plus vive émotion. Tu ne sais
-pas, toi, tu ne sais pas combien je t'aime, en ce moment. Tu ne sais pas
-combien tu m'as rendu heureux!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Helga était assise au bord de la route. Le menton sur la main, elle
-regardait le sol. Elle essayait de se figurer quel bonheur pourrait
-être celui de Gudmund et de Hildur.
-
-Tandis qu'elle restait là, un valet de Närlunda vint à passer. Il
-s'arrêta en l'apercevant.
-
---Helga, as-tu entendu cette histoire de Gudmund?
-
-Elle répondit oui de la tête.
-
---Heureusement que ce n'était pas exact. Le vrai meurtrier est déjà
-sous les verrous.
-
---Je savais bien que cela ne pouvait pas être vrai, dit Helga.
-
-Puis, l'homme s'en alla, mais Helga resta toujours assise au bord de la
-route.
-
-Donc, ils le savaient déjà à la ferme!... Elle n'avait plus besoin
-d'aller le leur raconter.
-
-Elle se sentit étrangement abandonnée. Dans la journée, elle avait
-été animée d'une telle ardeur. Elle n'avait pas pensé à elle-même,
-elle n'avait eu qu'une seule idée, celle de remettre sur pied l'union
-de Gudmund avec Hildur. Mais maintenant il lui apparut combien elle
-était seule. Et cela était bien dur de n'être plus rien pour ceux
-qu'on aime. Maintenant, Gudmund n'avait plus besoin d'elle, et son
-enfant, à elle, sa mère l'avait fait sien. C'est à peine si on lui
-accordait de le regarder.
-
-Elle se disait qu'il fallait se lever pour rentrer. Mais les côtes lui
-paraissaient longues et pénibles. Elle ne savait pas où elle
-trouverait la force de les monter.
-
-Une voiture s'approcha du côté de Närlunda. Elle crut y découvrir,
-assis côte à côte, Gudmund et Hildur. Sans doute, ils s'étaient
-déjà mis en route pour porter à Elvokra la nouvelle de leur
-réconciliation. Et demain le mariage aurait lieu.
-
-En découvrant Helga, ils arrêtèrent le cheval. Gudmund remit les
-rênes à Hildur, et sauta à bas. Hildur salua Helga de la tête et
-repartit.
-
-Gudmund resta sur la route devant Helga.
-
---Je suis heureux que tu sois là, Helga, dit-il. Je croyais que
-j'allais être obligé de grimper jusqu'au Grand-Marais pour te
-retrouver.
-
-Il dit cela sur un ton brusque, presque dur, et, d'un geste résolu, il
-la saisit par le bras. Et elle lut dans ses yeux que maintenant il
-savait à quoi s'en tenir. Maintenant, elle ne voyait plus moyen de lui
-échapper.
-
-
-
-
-LA MINE D'ARGENT
-
-
-Le roi Gustave III voyageait en Dalécarlie. Pressé par le temps, il
-voulait avancer constamment à toute allure. La vitesse était telle que
-les chevaux avaient l'air de lanières tendues sur la route et que la
-voiture ne roulait plus que sur deux roues dans les tournants, et
-pourtant le roi passait la tête à la portière pour crier au cocher:
-
---Pourquoi nous fais-tu traîner comme ça? Crois-tu conduire un convoi
-de coquilles d'œufs?
-
-À rouler à cette allure endiablée sur des routes mauvaises, c'eût
-été miracle que harnais et voiture tinssent bon. C'est du reste ce
-qu'ils ne firent point: au pied d'une pente raide, le timon se cassa, et
-voilà le roi en panne. Les gentilshommes de la suite sautèrent
-vivement hors du carrosse et se mirent à invectiver le cocher, ce qui
-du reste ne changea rien au dégât. Il y avait impossibilité absolue
-de continuer le voyage, avant d'avoir réparé la voiture.
-
-Comme les courtisans promenaient leurs regards autour d'eux pour trouver
-quelque chose qui pût divertir le roi durant l'attente, ils virent un
-peu plus loin, sur le chemin, un clocher qui émergeait d'un bouquet
-d'arbres. Ils proposèrent au roi de prendre place dans une des voitures
-de la suite pour se laisser conduire à l'église. C'était un dimanche
-et le roi pouvait toujours écouter la messe pour passer le temps,
-jusqu'à ce que le grand carrosse royal fût prêt.
-
-Le roi, ayant accepté, se dirigea vers l'église. Jusqu'à ce moment il
-n'avait vu, de longues heures durant, que de vastes forêts noires; ici
-le paysage prenait un aspect plus gai: parmi des champs assez étendus
-et des villages, la Dalelf roulait ses flots clairs et splendides entre
-les aulnes innombrables.
-
-Mais le roi n'eut pas de chance; au moment même où il descendait de
-voiture sur la place de l'église, il entendit le chantre entonner le
-psaume de sortie et les gens commencèrent à s'en aller. En les voyant
-passer devant lui, le roi s'arrêta un pied dans la voiture, l'autre sur
-le marchepied, et resta ainsi immobile, fasciné par le spectacle.
-Jamais il n'avait vu de gens de si belle tenue. Les hommes, qui tous
-dépassaient la taille moyenne, avaient des figures graves et
-intelligentes; les femmes avançaient dignes et majestueuses, comme si
-la paix dominicale se fût reflétée dans leur maintien.
-
-Toute la journée le roi avait parlé de la désolation du pays qu'il
-parcourait et il ne cessait de répéter à sa suite:
-
---Je dois en ce moment traverser la partie la plus misérable de mon
-royaume.
-
-Mais à présent qu'il voyait les habitants vêtus du beau costume
-national, il oubliait complètement de penser à leur pauvreté. Bien au
-contraire, il se sentit le cœur tout réchauffé et se dit à lui
-même: «Le roi de Suède n'est pas en si mauvaise posture que le
-croient ses ennemis. Tant que mes sujets garderont cet aspect-là, je
-serai bien en état de défendre mon trône et mon pays».
-
-Sur son ordre, les courtisans annoncèrent aux passants que l'étranger
-survenu au milieu d'eux, était leur roi, et les firent grouper autour
-de lui pour qu'il pût leur parler.
-
-Et ainsi le roi fit un discours au peuple. Il parla du haut de
-l'escalier qui mène à la sacristie, et la marche étroite sur laquelle
-il se tenait se trouve là aujourd'hui encore.
-
-Le roi commença à exposer combien les affaires du pays allaient mal.
-Il dit que les Suédois avaient été assaillis à la fois par les
-Russes et par les Danois. Dans d'autres circonstances cela n'eût pas
-été bien dangereux, mais à l'heure actuelle, l'armée était
-tellement envahie de traîtres, qu'il n'osait plus s'y fier. Voilà
-pourquoi il ne lui était resté d'autre ressource que de parcourir en
-personne le pays pour demander à ses sujets s'ils voulaient se joindre
-aux traîtres ou bien rester fidèles au roi et lui fournir leur aide en
-hommes et en argent, pour lui permettre de sauver la patrie.
-
-Les paysans gardèrent le silence tant que dura le discours du roi et
-même quand il eut fini, ils ne donnèrent aucun signe, ni
-d'approbation, ni de désapprobation.
-
-Le roi trouva lui-même qu'il avait été très éloquent. Les larmes
-lui étaient montées aux yeux plusieurs fois pendant qu'il parlait.
-Mais comme les paysans persistaient dans leur attitude hésitante et
-gênée, sans se décider à lui donner une réponse, il fronça les
-sourcils et eut l'air mécontent.
-
-Les paysans comprirent que le roi commençait à trouver l'attente
-longue, et à la fin, l'un d'eux sortant de la foule s'avança.
-
---Il faut que tu saches, roi Gustave, que nous ne nous attendions pas à
-une visite royale pour aujourd'hui, dit le paysan; voilà pourquoi nous
-ne sommes pas prêts à te répondre sur le champ. Or, je te conseille
-d'entrer dans la sacristie pour parler à notre pasteur pendant que nous
-délibérerons sur ce dont tu nous as saisis.
-
-Le roi comprit qu'il n'en saurait pas davantage pour le moment et jugea
-bon de suivre le conseil du paysan.
-
-En entrant dans la sacristie, il n'y trouva personne, si ce n'est un
-individu qui avait l'aspect d'un vieux paysan. Il était de haute et
-forte taille, ses mains étaient grosses et usées de labeur; il ne
-portait ni col, ni robe, mais des culottes de cuir et un long manteau de
-bure blanche, comme tous les autres hommes du pays.
-
-Il se leva et s'inclina devant le roi qui entrait:
-
---Je croyais que je trouverais ici le pasteur, dit le roi.
-
-L'autre sentit la rougeur lui monter au visage. Voyant que le roi le
-prenait pour un paysan, il lui parut désagréable de dire que c'était
-lui le pasteur de la commune.
-
---Mais oui, le pasteur est d'habitude ici à cette heure-ci, fit-il.
-
-Le roi s'installa dans un grand fauteuil à haut dossier qui se trouvait
-alors dans la sacristie et qui s'y trouve encore aujourd'hui, tout
-pareil, à cela près que depuis la commune en a orné le dossier d'une
-couronne royale dorée.
-
---Avez-vous un bon pasteur par ici? demanda le roi qui voulait avoir
-l'air de s'intéresser aux affaires de l'endroit.
-
-Le roi posant la question ainsi, il parut au pasteur qu'il était
-absolument impossible de révéler qui il était. «Il vaut mieux que le
-roi garde son idée que je ne suis qu'un paysan,» se dit-il, et il
-répondit que le pasteur n'était pas trop mauvais. Il prêchait la
-parole de Dieu d'une façon claire et pure, et tâchait de vivre selon
-son enseignement.
-
-Le roi trouva que c'était là un bel éloge, mais ayant l'oreille fine,
-il crut s'apercevoir d'une certaine hésitation dans la voix de son
-interlocuteur.
-
---Il paraît qu'on n'est pourtant pas tout à fait content du pasteur,
-dit-il.
-
---Il est bien un peu arbitraire, fit l'autre.
-
-Il se disait que si le roi venait à apprendre qui il était, il fallait
-éviter, du moins, d'avoir l'air de ne s'être attribué que des
-éloges; c'est pour cela qu'il crut devoir porter quelques critiques.
-
---Il y en a bien qui disent que le pasteur veut être seul à tout
-décider dans cette commune, continua-t-il.
-
---Dans ce cas, fit le roi, il a dû tout décider et arranger de la
-meilleure façon. Il n'aimait pas que le paysan se plaignît de son
-supérieur. Il me paraît à moi qu'ici règnent les bonnes mœurs et la
-simplicité du bon vieux temps.
-
---Les gens d'ici sont assez honnêtes, poursuivit le pasteur, mais aussi
-ils vivent loin de tout, dans l'isolement et la pauvreté. Ils ne
-seraient guère meilleurs que les autres si les tentations de ce monde
-venaient plus près d'eux.
-
---Heureusement, il n'est pas à craindre que cela arrive, dit le roi en
-haussant les épaules.
-
-Il ne dit plus rien mais se mit à tambouriner des doigts sur la table.
-Il estima avoir échangé assez de paroles gracieuses avec ce rustre, et
-se demanda avec impatience quand les autres auraient enfin préparé
-leur réponse.
-
---Les paysans d'ici ne sont pas très empressés de venir au secours de
-leur roi, pensa-t-il. Si j'avais au moins mon carrosse, je m'en irais de
-suite loin d'eux et de leurs délibérations.
-
-Le pasteur, de son côté, restait là en proie à une lutte
-intérieure, au sujet d'une décision importante qu'il fallait prendre.
-Il commença à se féliciter de n'avoir pas dit au roi qui il était.
-Il estimait pouvoir ainsi lui parler de choses qu'il n'aurait pas osé
-aborder autrement.
-
-Après une pause, le pasteur rompit de nouveau le silence pour demander
-au roi s'il était vrai que les ennemis allaient tomber sur eux et que
-la patrie était en danger.
-
-Le roi trouvait que ce rustre aurait dû avoir le bon goût de ne plus
-le déranger. Il le regarda avec de gros yeux sans rien dire.
-
---Je le demande parce que j'étais à l'intérieur et n'arrivais pas à
-bien saisir les paroles, dit le pasteur. Mais si vraiment il en est
-ainsi, je voudrais vous dire que le pasteur de cette commune serait
-peut-être en état de procurer au roi autant d'argent qu'il lui en
-faut.
-
---Il me semble avoir entendu tout à l'heure que tout le monde par ici
-est pauvre, dit le roi, pensant tout bas que cet homme ne savait pas au
-juste ce qu'il disait.
-
---Oui, c'est vrai reprit l'autre, et le pasteur possède encore moins
-que personne. Mais si le roi veut être assez gracieux pour m'écouter
-un moment, je vais lui raconter comment il est au pouvoir du pasteur de
-l'aider.
-
---Parle! fit le roi. Tu parais avoir moins de peine à faire sortir les
-mots de tes lèvres que tes amis et voisins là-bas, qui n'arrivent pas
-à formuler leur réponse.
-
---Ce n'est pas si facile de répondre au roi. J'ai bien peur que ce ne
-soit le pasteur qui ait à répondre au nom et lieu des autres.
-
-Le roi passa une jambe sur l'autre, s'enfonça dans le fauteuil, se
-croisa les bras et inclina la tête sur la poitrine.
-
---Maintenant tu peux commencer, dit-il du même ton que s'il dormait
-déjà.
-
---Il y avait une fois cinq hommes de cette commune qui chassaient
-l'élan dans la forêt, commença le pasteur. L'un d'eux était le
-pasteur, dont nous parlons. Deux des autres étaient soldats, et
-s'appelaient Olof et Erik Svärd, le quatrième était l'aubergiste du
-village où nous sommes et le cinquième était un paysan du nom de
-Israëls Per Persson.
-
---Ce n'est pas la peine de donner tant de noms, murmura le roi, laissant
-retomber la tête sur le côté.
-
---Ces hommes-là étaient de bons chasseurs, à qui la veine souriait
-toujours. Mais ce jour-là ils avaient fait de longues marches sans rien
-prendre. À la fin, ils renoncèrent complètement à toute recherche et
-s'assirent par terre pour causer. Ils se disaient entre eux que dans la
-forêt entière, il n'y avait pas un seul endroit qui convînt à la
-culture. Il n'y avait partout que des rochers et des marais.
-
---Le seigneur n'a pas été juste envers nous, en nous donnant un pays
-si pauvre à habiter, dit l'un d'eux. Dans d'autres contrées les gens
-peuvent se procurer de la richesse et du superflu, tandis qu'ici avec
-tous nos efforts, nous arrivons à peine à gagner notre pain quotidien.
-
-Le pasteur s'interrompit un instant, se demandant, si le roi écoutait,
-mais celui-ci remua un peu le petit doigt, pour montrer qu'il était
-encore éveillé.
-
-Au moment même où les chasseurs échangeaient ces paroles, le pasteur
-vit quelque chose briller dans la roche à un endroit d'où son pied,
-par hasard, avait enlevé la mousse.
-
---En voilà une roche singulière, se dit-il, et d'un nouveau coup de
-pied il enleva encore une motte. Il ramassa un éclat de pierre qui
-adhérait à la motte et qui brillait de la même façon que tout le
-restant.
-
---Ce n'est pas Dieu possible que ce soit là du plomb? fit-il.
-
-À ces mots les autres se levèrent vivement, et se mirent à enlever la
-mousse à coups de crosses. Cela fait, ils virent tous distinctement un
-filon de minerai qui traversait la roche.
-
---Que pensez-vous que cela puisse être? dit le pasteur. Les hommes
-détachèrent de nouveaux éclats, et y mordirent à pleines dents.
-
---Ça doit être au moins du plomb ou du zinc, opinèrent-ils.
-
---Et le rocher entier en est plein, ajouta l'aubergiste.
-
-Comme le pasteur en était là de son récit, il vit la tête du roi se
-soulever un peu et un œil s'ouvrir.
-
---Sais-tu si quelqu'un de ces hommes-là s'y connaissait en fait de
-roches ou de minerais? demanda-t-il.
-
---Non, ils n'y comprenaient rien, répondit le pasteur. Alors la tête
-du roi retomba, et les deux yeux se fermèrent.
-
---Et le pasteur et ceux qui étaient avec lui se réjouirent grandement
-de la trouvaille, continua le narrateur sans se laisser distraire par
-l'indifférence du roi. Ils pensèrent qu'ils venaient de découvrir
-quelque chose qui devait les rendre riches, eux et leurs descendants.
-
---Jamais plus je n'aurai besoin de travailler, dit l'un d'eux.
-
---J'aurai les moyens de ne rien faire de toute la semaine, et le
-dimanche j'irai à l'église en carrosse doré.
-
-C'étaient d'habitude de fort braves gens, mais la grande découverte
-leur avait tourné la tête, au point de les faire parler comme des
-enfants. Ils gardaient cependant assez de sang-froid pour remettre tout
-en état en recouvrant le filon de mottes de mousse. Après quoi ils
-marquèrent bien l'endroit et s'en retournèrent chez eux.
-
-Avant de se quitter, ils décidèrent d'un commun accord que le pasteur
-devait aller à Falun demander à l'inspecteur des mines quel genre de
-minerai on avait trouvé. Il devait revenir aussitôt que possible, et
-en attendant ils s'engagèrent mutuellement par un serment solennel à
-ne révéler à aucun être humain l'endroit où l'on avait trouvé le
-minerai.
-
-De nouveau le roi releva un tant soit peu la tête, mais il
-n'interrompit plus le narrateur d'un seul mot. Il parut enfin commencer
-à croire que l'autre devait avoir quelque chose de vraiment important
-à lui dire, puisqu'il ne se laissait pas impressionner par son
-indifférence.
-
---Ainsi le pasteur se mit en route, quelques échantillons du minerai
-dans ses poches. Il se réjouissait tout autant que les autres de
-l'idée de devenir riche. Il se disait dans son for intérieur que
-bientôt il allait pouvoir rebâtir le presbytère, qui avait l'air
-d'une simple cabane; et puis il allait se marier avec la fille du doyen
-qu'il aimait beaucoup. Il avait toujours cru qu'il aurait à attendre
-bien des années avant de pouvoir l'épouser! Il était pauvre et
-obscur, et il savait que de longs jours passeraient avant qu'il eût un
-poste assez bien rémunéré pour pouvoir se marier.
-
-Le pasteur gagna Falun en deux jours, et passa le troisième dans
-l'attente de l'inspecteur qui était absent. Enfin il put le voir et lui
-montrer les morceaux de minerai. L'inspecteur les mit dans sa main. Il
-regarda d'abord les morceaux, puis le pasteur.
-
-Celui-ci raconta qu'il les avait trouvés dans une montagne de sa
-commune, et que maintenant il se demandait si cela ne pouvait pas être
-du plomb.
-
---Non, ce n'est pas du plomb, dit l'inspecteur.
-
---Peut-être alors que c'est du zinc? demanda le pasteur.
-
---Ce n'est pas du zinc non plus, dit l'inspecteur.
-
-Il sembla au pasteur que tout espoir s'évanouissait. Il y avait
-longtemps qu'il ne s'était senti si abattu.
-
---Est-ce que dans votre commune vous avez beaucoup de morceaux de pierre
-de ce genre? demanda l'inspecteur.
-
---Nous en avons une montagne entière, dit le pasteur.
-
-Alors l'inspecteur des mines s'approcha de lui, et le frappa sur
-l'épaule en disant:
-
---Je vous souhaite d'en faire un tel usage, que cela profite tant à
-vous qu'à la patrie, car c'est là de l'argent!
-
---De l'argent, répéta le pasteur, et il resta là comme abasourdi.
-C'est de l'argent!
-
-L'inspecteur se mit à lui expliquer comment il fallait s'y prendre pour
-acquérir le droit légal sur la mine, et lui donna une foule de bons
-conseils, mais le pasteur demeura tout étourdi et n'écouta pas ce
-qu'on lui disait. Il ne faisait que retourner dans sa tête cette idée
-merveilleuse que là-bas dans sa pauvre commune, il y avait une montagne
-entière de minerai d'argent qui l'attendait.
-
-Le roi leva la tête si vivement que le pasteur s'arrêta net.
-
---Je suppose, dit le roi, que lorsqu'il fut de retour et qu'il se mit à
-travailler la mine, il constata que l'inspecteur n'avait fait que se
-moquer de lui.
-
---Mais non, l'inspecteur ne l'avait pas trompé, dit le pasteur.
-
---Tu peux continuer, dit le roi qui se rassit pour écouter.
-
---Lorsqu'enfin le pasteur fut de retour dans sa commune, poursuivit le
-narrateur, il jugea que son premier devoir était d'informer ses
-camarades de chasse de la valeur de leur trouvaille. Et comme il passait
-devant l'auberge de Sten Stensson il décida d'entrer chez lui pour
-raconter que ce qu'on avait trouvé était de l'argent. Mais en arrivant
-devant la porte, il vit qu'il y avait des draps devant les fenêtres et
-qu'une large traînée de sapin haché conduisait à l'escalier
-d'entrée.
-
---Qui est-ce qui est mort par ici? demanda-t-il à un gamin qui musait
-près de la barrière.
-
---C'est l'aubergiste lui-même, répondit le gamin.
-
-Et il raconta au pasteur que depuis une semaine l'aubergiste se soûlait
-tous les jours.
-
---Ah que d'eau-de-vie! que d'eau-de-vie on a fait couler! s'exclama le
-gamin.
-
---Comment cela se fait-il, demanda le pasteur. L'aubergiste ne se
-soûlait jamais auparavant.
-
---Il buvait, dit le gamin, parce qu'il prétendait avoir trouvé une
-mine. Il était tellement riche, disait-il. Il n'aurait jamais plus
-besoin de faire autre chose que de boire. Et hier soir, il partit en
-voiture tout bu qu'il était; la voiture versa et il fut tué net.
-
-Lorsque le pasteur eut tout appris, il reprit son chemin. Il était bien
-attristé de ce qu'on lui avait raconté. Il était revenu si heureux,
-se réjouissant à l'idée de communiquer la grande nouvelle.
-
-À peine eut-il fait quelques pas, qu'il vit Israëls Per Persson
-s'avancer vers lui. Il avait son aspect ordinaire, et le pasteur se dit
-qu'heureusement, la fortune n'avait pas tourné la tête à celui-là.
-Il ne fallait pas tarder à le rendre heureux en lui annonçant que,
-dès maintenant, il était un homme riche.
-
---Bonjour! dit Per Persson. Tu reviens de Falun, maintenant?
-
---Oui, répondit le pasteur, et je viens te dire que tout s'est passé
-bien mieux que nous n'aurions pu l'imaginer. L'inspecteur des mines m'a
-dit que c'est du minerai d'argent que nous avons trouvé.
-
-À ce moment même, Per Persson eut l'aspect d'un homme devant qui la
-terre vient de s'ouvrir.
-
---Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu dis? C'est de l'argent?
-
---Oui, reprit le pasteur, nous sommes riches, nous tous, à présent, et
-nous pourrons vivre à l'aise.
-
---C'est de l'argent! répéta Per Persson encore une fois; et il eut
-l'air encore plus accablé.
-
---Mais certainement, c'est de l'argent, affirma le pasteur, tu ne penses
-pas que je veuille te tromper. N'aie pas peur de te réjouir.
-
---Me réjouir, dit Per Persson. Moi, me réjouir! Je croyais que ce que
-nous avions trouvé n'était que du mica, et, comme je préférais le
-certain à l'incertain, je viens de vendre ma part de la mine à Olof
-Svärd pour cent écus.
-
-Il était désespéré, et lorsque le pasteur le quitta, il resta à
-pleurer sur la grand'route.
-
-Une fois rentré chez lui, le pasteur envoya son valet annoncer à Olof
-Svärd et à son frère que c'était de l'argent qu'on avait trouvé. Il
-avait assez de colporter lui-même la bonne nouvelle.
-
-Mais quand le pasteur se retrouva seul le soir, le bonheur reprit ses
-droits. Il sortit dans l'obscurité, et monta sur la colline où il
-pensait bâtir le nouveau presbytère. Naturellement, il serait
-magnifique, aussi magnifique que n'importe quel évêché. Il resta
-longtemps dehors cette nuit-là, et il ne se contenta pas de
-reconstruire le presbytère. Il lui vint à l'esprit que, du moment
-qu'il y avait tant de richesse dans la commune, il devait y affluer une
-quantité de gens, et, à la fin, peut-être une ville entière serait
-construite autour de la mine. Et alors il serait bien obligé de bâtir
-une nouvelle église à la place de la vieille. Une grande partie de sa
-fortune y passerait sans doute. Mais il ne s'arrêta pas là, car il se
-disait que quand son église serait prête, le roi et un grand nombre
-d'évêques viendraient la consacrer, et alors le roi serait bien
-satisfait de l'église, mais il ferait observer qu'il n'y avait point
-là de logis digne de le recevoir, lui, le roi. Et alors, il serait bien
-obligé de construire un château royal dans la nouvelle ville.
-
-À ce moment, un gentilhomme de la suite du roi ouvrit la porte pour
-annoncer que le grand carrosse était réparé.
-
-Le premier mouvement du roi fut pour partir sur le champ, mais il se
-ravisa:
-
---Il te sera permis d'achever ton histoire, dit-il au pasteur. Mais il
-faut aller plus rapidement. Nous savons maintenant ce que pensait et
-rêvait l'homme en question. Nous voulons savoir comment il agit.
-
---Mais, comme le pasteur était encore au beau milieu de ses rêves,
-continua le pasteur, on vint lui dire qu'Israëls Per Persson s'était
-suicidé. Il n'avait pu supporter l'idée d'avoir vendu sa part de la
-mine. Il s'était dit sans doute qu'il ne pourrait pas voir tous les
-jours un autre se réjouir d'une richesse qui aurait pu être la sienne.
-
-Le roi changea de position dans le fauteuil. Il avait les deux yeux
-grands ouverts.
-
---En vérité, fit-il, si j'avais été ce pasteur-là, j'aurais eu
-assez de cette mine!
-
---Le roi est un homme riche, lui dit le pasteur. Il a tout ce qu'il lui
-faut. Il n'en est pas ainsi d'un pauvre pasteur qui ne possède rien.
-
-Voyant que la bénédiction de Dieu n'était pas sur son entreprise, il
-se disait: je ne rêverai plus de devenir riche et honoré moi-même à
-l'aide de ces trésors, mais je ne pourrai pas laisser l'argent inutile
-dans la terre. Il faut que je l'en sorte pour le bien des pauvres et des
-miséreux. J'exploiterai la mine pour mettre la commune entière à son
-aise.
-
-Donc, un beau jour, le pasteur s'achemina vers la demeure de Olof Svärd
-pour causer avec celui-ci et avec son frère de ce qu'il fallait faire
-tout d'abord de la montagne d'argent.
-
-En s'approchant de la maison du soldat, il rencontra une charrette
-entourée de paysans armés. Et, dans la charrette, un homme était
-assis, les mains liées derrière le dos et les chevilles entourées de
-cordes.
-
-Lorsque le pasteur vint à passer, la charrette s'arrêta, et il eut le
-temps de regarder le prisonnier. Sa tête était bandée de telle sorte
-qu'il n'était pas facile de discerner qui c'était, mais il sembla
-cependant au pasteur qu'il reconnaissait Olof Svärd.
-
-Il entendit le prisonnier demander à ceux qui le surveillaient de lui
-permettre de dire quelques mots au pasteur.
-
-Il s'approcha donc, et le prisonnier se tourna vers lui.
-
---Maintenant, tu vas bientôt être seul à savoir où se trouve la mine
-d'argent, dit Olof.
-
---Qu'est-ce que tu dis, Olof? dit le pasteur.
-
---C'est que, vois-tu, pasteur, depuis que nous avons su que c'était une
-montagne d'argent que nous avions trouvée, mon frère et moi nous
-n'avons pas pu rester aussi bons amis qu'auparavant: nous nous prenions
-constamment de querelle. Hier soir, nous nous sommes disputés sur le
-point de savoir qui de nous cinq avait le premier découvert la mine, et
-nous en sommes venus aux mains. Et maintenant, j'ai tué mon frère, et
-lui m'a blessé là sur le front. Je serai pendu, et après tu seras
-seul à connaître l'emplacement de la mine. C'est pourquoi je veux te
-demander une chose.
-
---Dis ce que tu as sur le cœur, fît le pasteur. Je ferai ce que je
-peux pour toi.
-
---Tu sais que je laisse une nombreuse nichée, commença le soldat.
-
-Mais le pasteur l'interrompit immédiatement.
-
---Pour cela, tu peux être tranquille. Ce qui devait être ta part de la
-mine, leur reviendra comme si tu étais toujours en vie.
-
---Non, dit Olof Svärd, ce n'était pas cela que je voulais te demander.
-Je te demande de ne donner à aucun d'eux la moindre chose qui provienne
-de cette mine!
-
-Le pasteur recula d'un pas, puis s'arrêta, muet de stupeur.
-
---Si tu ne me promets pas cela, je ne pourrai pas mourir tranquille, dit
-le prisonnier.
-
---Oui, dit le pasteur, lentement et avec effort. Je te promets ce que tu
-me demandes.
-
-Puis on emmena le meurtrier, et le pasteur demeura tout seul sur la
-route à se demander comment il allait tenir la promesse qu'il avait
-faite au prisonnier. Pendant tout le retour, il ne pensait qu'à cette
-fortune dont il s'était tant réjoui. Mais s'il se trouvait maintenant,
-que les gens de sa commune ne supportaient pas la richesse? Déjà, il
-en avait vu périr quatre, tous, auparavant, hommes braves et fiers. Il
-lui sembla voir, devant lui, tous ses paroissiens, et il se figura que
-la mine d'argent allait les perdre l'un après l'autre. Convenait-il que
-lui, qui était préposé à veiller sur les âmes de ces pauvres gens,
-déchaînât au contraire sur eux ce qui devait les perdre?
-
-Le roi se redressa tout d'un coup dans le fauteuil et regarda fixement
-son interlocuteur.
-
---En vérité, dit-il, en vérité, tu me fais comprendre qu'un pasteur
-de ces contrées reculées doit nécessairement être un homme peu
-ordinaire!
-
---Il ne suffisait même pas de ce qui était déjà arrivé, continua le
-pasteur; à mesure que la nouvelle de la découverte se répandait parmi
-les habitants de la commune, ils cessaient de travailler et on les
-voyait se promener oisifs, attendant le jour où la grande richesse
-devait affluer sur eux. Tous les gens sans aveu qui se trouvaient dans
-la contrée accoururent, et bientôt le pasteur n'entendit parler que de
-soûleries et de rixes sanglantes.
-
-Une foule de gens ne faisaient que parcourir la forêt en tous sens, à
-la recherche de la mine, et le pasteur remarquait que, aussitôt qu'il
-s'éloignait de chez lui, il était guetté par des gens qui tâchaient
-de le surprendre en route pour la mine, afin de lui voler son secret.
-
-Les choses en étant là, le pasteur convoqua ses paroissiens en
-assemblée communale.
-
-Pour commencer, il leur rappela tous les malheurs que la découverte de
-la montagne d'argent leur avait attirés, et il leur demanda s'ils
-voulaient se laisser perdre ou s'ils tenaient à se sauver eux-mêmes.
-Puis il leur dit qu'il ne fallait pas attendre de lui, leur pasteur,
-qu'il contribuât à leur perdition. Maintenant il avait décidé de ne
-révéler à personne où se trouvait la montagne d'argent et jamais non
-plus il n'en tirerait aucun profit pour lui-même. Enfin il demanda aux
-paysans comment ils désiraient l'avenir. S'ils choisissaient de
-continuer leur vaine recherche de la mine et d'attendre une richesse à
-venir, il s'en irait assez loin d'eux pour que jamais aucun bruit de
-tout cela ne pût arriver jusqu'à lui. Mais s'ils voulaient enfin
-cesser de penser à cette mine d'argent pour redevenir ce qu'ils
-étaient auparavant, alors il resterait parmi eux.
-
---Mais quel que soit votre choix, rappelez-vous que de ma bouche jamais
-personne ne saura rien de la montagne d'argent!
-
---Eh bien, dit le roi, quel fut le choix des paysans?
-
---Il fut celui que désirait le pasteur. Ils comprirent qu'il voulait
-leur bien, puisqu'il choisissait lui-même de rester pauvre à cause
-d'eux. Et ils chargèrent leur pasteur d'aller à la forêt cacher le
-filon de minerai sous les pierres et les branches mortes si bien que
-jamais personne ne pût le retrouver, ni eux-mêmes, ni leurs
-descendants.
-
---Et après cela le pasteur a vécu ici aussi pauvre que les autres?
-
---Oui, répondit le pasteur, il a vécu ici aussi pauvre que les autres.
-
---Il a cependant dû se marier et se faire construire un nouveau
-presbytère, dit le roi.
-
---Non, il n'a pas eu les moyens de se marier et il demeure toujours dans
-la vieille cabane.
-
---C'est là une belle histoire que tu m'as racontée, dit le roi en
-inclinant la tête.
-
-Le pasteur resta silencieux devant le roi. Après quelques instants
-celui-ci reprit:
-
---C'est à la mine d'argent que tu pensais tout à l'heure quand tu m'as
-dit que le pasteur d'ici pourrait me procurer autant d'argent qu'il me
-faut?
-
---Oui, répondit l'autre.
-
---Mais je ne peux pourtant pas lui mettre des poucettes, dit le roi; et
-comment veux-tu autrement que j'obtienne d'un tel homme qu'il me montre
-le chemin de la mine? D'un homme qui a renoncé, non seulement à sa
-fiancée, mais à tous les biens de la terre.
-
---Cela, c'est autre chose, dit le pasteur. Mais si c'est la patrie qui a
-besoin du trésor, alors il se laissera sûrement fléchir.
-
---Tu m'en réponds? demanda le roi.
-
---Oui, j'en réponds, répondit le pasteur.
-
---Tu ne te soucies donc point du sort qui attend les gens de ta commune?
-
---Que Dieu leur soit clément!
-
-Le roi se leva de son fauteuil et s'approcha de la fenêtre. Il resta un
-moment à regarder la foule du dehors. Plus il regardait, plus ses
-grands yeux brillaient d'un vif éclat et tout son être semblait
-grandir.
-
---Tu peux dire de ma part au pasteur de cette commune, dit le roi, qu'il
-n'existe pas de vue plus belle aux yeux du roi de Suède que la vue de
-gens tels que ceux-là.
-
-Puis le roi se tourna vers le pasteur et le regarda. Il se mit à
-sourire.
-
---Est-ce par hasard que le pasteur de cette commune serait si pauvre
-qu'aussitôt la messe finie il ôte ses habits noirs pour se mettre en
-paysan? demanda le roi.
-
---Oui, il est si pauvre, fut la réponse, et de nouveau la rougeur monta
-au rude visage du pasteur.
-
-Le roi retourna à la fenêtre. On voyait bien qu'il était de la plus
-belle humeur. Tout ce qu'il y avait en lui de sentiments nobles et
-généreux avait été réveillé par ce qu'il venait d'entendre.
-
---Tu devrais laisser cette mine en paix, dit le roi. Puisque tu as
-trimé et peiné une vie entière pour rendre les gens d'ici tels que tu
-les désirais, il faut bien que tu les gardes tels qu'ils sont
-maintenant!
-
---Mais si la patrie est en danger? demanda le pasteur.
-
---La patrie est mieux servie par des hommes que par de l'argent, dit le
-roi.
-
-Et ayant dit cela, il prit congé du pasteur et quitta la sacristie.
-
-Au dehors, la foule était aussi silencieuse, aussi avare de paroles que
-lorsqu'il l'avait quittée. Mais comme le roi descendait les marches de
-l'escalier, un paysan s'avança vers lui.
-
---As-tu vu notre pasteur? dit le paysan.
-
---Oui, dit le roi, j'ai parlé à votre pasteur.
-
---Alors tu as dû avoir notre réponse, dit le paysan. Nous t'avons
-prié d'aller causer avec notre pasteur pour que ce fût lui qui te
-donnât notre réponse.
-
---Oui, j'ai eu la réponse, dit le roi.
-
-
-
-
-LA LÉGENDE DE LA ROSE DE NOËL
-
-
-La femme du brigand, qui habitait la caverne, là-haut, dans la forêt
-de Göinge, s'était, un beau jour, mise en route vers la plaine pour
-mendier. Le brigand lui-même étant homme interdit et n'osant pas
-quitter la forêt, devait se contenter de tendre des guet-apens aux
-voyageurs qui s'aventuraient dans la zone forestière. Mais à cette
-époque, les voyageurs n'abondaient pas dans le nord de la Scanie. Si,
-par cette raison, il arrivait que la chasse de l'homme fût
-infructueuse, la femme faisait sa tournée. Elle amenait cinq gosses,
-tous munis de vêtements de peaux et de chaussures en écorce de
-bouleau; sur le dos, chacun avait une besace aussi longue que lui-même.
-Quand elle entrait dans une ferme, personne n'osait lui refuser ce
-qu'elle demandait, car si elle n'avait pas été bien reçue, elle ne se
-gênait pas pour revenir mettre le feu à la maison, la nuit suivante.
-La femme du brigand et ses gosses étaient plus redoutés qu'une bande
-de loups et plus d'un aurait bien voulu leur enfoncer sa pique dans le
-corps, mais cela n'arrivait jamais, car on savait que l'homme était
-resté là-haut dans la forêt, prêt à la vengeance, s'il était
-arrivé quelque chose à la femme ou aux enfants.
-
-Dans ses tournées de mendiante à travers les fermes, la femme du
-brigand arriva un beau jour à Oved, qui dans ces temps-là était un
-couvent. Elle sonna à la porte et demanda de quoi manger. Le concierge
-ouvrit un petit judas au milieu de la porte et lui tendit six pains
-ronds, un pour elle et un pour chacun de ses enfants.
-
-Pendant que la mère s'était arrêtée devant la porte, les gosses
-fouinaient tout autour. Tout à coup, l'un d'eux vint la tirer par sa
-jupe pour attirer son attention sur quelque chose qu'il venait de
-trouver; elle le suivit.
-
-Le couvent était tout entier entouré d'un mur haut et solide, mais le
-gosse avait réussi à découvrir une petite porte dissimulée, qui
-restait entre-bâillée. Quand la femme du brigand y arriva, elle eut
-tôt fait d'ouvrir la porte toute grande et d'entrer sans seulement
-demander la permission, selon son habitude.
-
-Le couvent d'Oved était en ce moment-là dirigé par l'abbé Hans, qui
-s'entendait à la culture des plantes. À l'intérieur du mur il avait
-installé un petit jardin et c'est là que la femme du brigand fit
-irruption.
-
-Au premier coup d'œil, la femme du brigand fut tellement stupéfaite
-qu'elle s'arrêta à l'entrée. C'était en plein été et dans le
-jardin de l'abbé Hans les fleurs se pressaient tellement nombreuses que
-le regard n'y pouvait distinguer qu'un flamboiement de bleu, de rouge et
-de jaune. Mais bientôt un sourire de satisfaction s'épanouit sur son
-visage et elle s'engagea dans un sentier étroit qui se déroulait entre
-de nombreuses petites plates-bandes.
-
-Dans le jardin, un jeune frère lai était en train d'arracher les
-herbes folles. C'était lui qui avait laissé la porte entre-bâillée
-pour pouvoir jeter sur le tas d'ordures au dehors les prêles et les
-poules grasses qu'il venait d'arracher. Voyant entrer dans le jardin la
-femme du brigand avec les cinq gosses, il s'élança au-devant d'eux, en
-leur ordonnant de s'en aller. Mais la mendiante continua son chemin.
-Elle jetait des regards de tous côtés autour d'elle, fixant tantôt
-les lis rigides et blancs qui s'épanouissaient sur une plate-bande,
-tantôt le lierre qui grimpait haut sur le mur du couvent, et elle
-semblait ne pas s'apercevoir de la présence du frère lai.
-
-Le frère lai pensa qu'elle ne l'avait pas compris. Il voulut la saisir
-par le bras pour la tourner vers la sortie, mais quand la femme du
-brigand se rendit compte de son intention, elle lui adressa un regard
-qui le fit reculer. Elle avait jusque-là marché le dos voûté sous la
-besace mais maintenant elle se redressa de toute sa hauteur.
-
---Je suis la femme du brigand de Göinge, dit-elle. Touche-moi
-maintenant, si tu oses.
-
-Et il était évident qu'ayant dit cela, elle se sentit tout aussi sûre
-de n'être plus inquiétée, que si elle eût été la reine du Danemark
-en personne.
-
-Pourtant, le frère lai osa l'inquiéter, seulement sachant qui elle
-était, il lui parla doucement.
-
---Tu dois savoir, toi, la femme du brigand, fit-il, que ceci est un
-couvent de moines et qu'aucune femme du pays n'a la permission d'entrer
-dans ces murs. Si tu ne t'en vas pas, les moines m'en voudront d'avoir
-oublié de fermer la porte, et ils me chasseront peut-être et du
-couvent et du jardin.
-
-Mais de telles prières étaient vaines devant la femme du brigand. Elle
-continuait son chemin vers le coin des roses et regardait l'hysope aux
-fleurs gris de lin et le chèvrefeuille couvert de corymbes orange.
-
-Alors le frère lai ne vit pas d'autre solution que de courir au couvent
-chercher du secours.
-
-Il revint avec deux moines robustes et la femme du brigand comprit
-aussitôt que maintenant, c'était sérieux. Elle se planta, les pieds
-écartés, au milieu du sentier et se mit à crier d'une voix aiguë
-toute la vengeance terrible qu'elle allait exercer contre le couvent, si
-on ne lui permettait pas de rester dans le jardin autant qu'elle le
-désirait. Mais les moines, jugeant qu'ils n'avaient pas à la craindre,
-ne pensaient qu'à l'expulser. Alors la femme du brigand poussa des cris
-formidables, se jeta sur eux à coups de griffes et de dents et les
-gosses en firent autant. Les trois hommes ne tardèrent pas à
-s'apercevoir qu'elle était plus forte qu'eux. Il ne leur restait pas
-autre chose à faire que de rentrer au couvent chercher du renfort.
-
-En suivant l'allée qui menait à l'intérieur du couvent, ils
-rencontrèrent l'abbé Hans qui accourait pour savoir la cause du
-vacarme que l'on entendait venir du jardin. Ils durent avouer que la
-femme du brigand du Göinge était dans le couvent et que n'ayant pu
-parvenir à l'expulser, ils avaient été forcés de chercher du
-renfort.
-
-Mais l'abbé Hans leur reprocha d'avoir eu recours à la violence, et
-leur interdit de chercher du secours. Il renvoya les deux moines à
-leurs occupations et, bien qu'il fût un vieil homme chétif, il
-n'emmena que le frère lai avec lui dans le jardin.
-
-Comme l'abbé Hans y pénétrait, la femme du brigand se promenait comme
-auparavant entre les plates-bandes. Il ne revenait pas de son
-étonnement en la voyant. Il était convaincu qu'elle n'avait jamais de
-sa vie vu un jardin. Et pourtant elle se promenait entre les
-plates-bandes dont chacune était semée d'une sorte de fleurs
-différente et inconnue, les regardant comme si elles avaient été de
-vieilles amies. Elle avait tout l'air de connaître et le lierre, et la
-sauge, et le romarin. Devant quelques-unes, elle souriait, devant
-d'autres elle secouait la tête.
-
-L'abbé Hans aimait son jardin autant qu'il lui était possible d'aimer
-quelque chose de terrestre et périssable. Quelque sauvage et dangereuse
-que parût la femme étrangère, il ne put s'empêcher d'admirer qu'elle
-eût lutté contre trois moines pour pouvoir regarder le jardin à son
-aise. Il s'approcha d'elle et lui demanda doucement, si le jardin lui
-plaisait.
-
-La femme du brigand se retourna brusquement vers l'abbé Hans, car elle
-ne s'attendait qu'aux guet-apens et attaques, mais voyant ses cheveux
-blancs et son dos voûté, elle dit paisiblement:
-
---Au premier abord, il m'a semblé n'avoir jamais vu jardin plus joli,
-mais maintenant je m'aperçois qu'il ne vaut pas certain autre que je
-connais.
-
-L'abbé Hans avait certainement escompté une autre réponse. Quand il
-entendit que la femme du brigand avait vu un paradis plus joli que le
-sien, une faible rougeur envahit sa joue ridée.
-
-Le frère lai, qui était resté tout près, avait hâte de remettre à
-sa place la femme du brigand.
-
---Celui-ci, dit-il, est l'abbé Hans lui-même, qui avec une grande
-persévérance et beaucoup de soins a réuni de près et de loin les
-plantes de son jardin. Nous savons tous qu'il n'y a pas un jardin plus
-riche que le sien dans tout le pays de Scanie et il n'est pas
-convenable, que toi qui vis toute l'année dans la forêt sauvage,
-estimes peu son œuvre.
-
---Je ne veux nullement m'ériger en maître-juge, ni vis-à-vis de lui,
-ni vis-à-vis de toi, dit la femme du brigand, je dis seulement que,
-s'il vous était permis de voir le paradis auquel je pense, vous
-arracheriez toutes les fleurs qui sont ici et vous les rejetteriez comme
-de l'ivraie.
-
-Mais l'aide-jardinier était presque aussi fier des fleurs que l'abbé
-Hans lui-même, et entent dans ces paroles, il se mit à ricaner.
-
---Je comprends, dit-il, que tu bavardes de cette façon rien que pour
-nous taquiner. J'aimerais voir le joli jardin que tu as dû t'arranger
-entre les genièvres et les pins de la forêt de Göinge. J'oserais
-jurer sur le salut de mon âme que tu n'es jamais entrée jusqu'ici dans
-un jardin.
-
-La femme du brigand devint pourpre de colère, se voyant si honteusement
-soupçonnée de mensonge, et s'écria:
-
---Il est possible que je ne sois pas entrée dans un jardin avant
-aujourd'hui, mais vous autres moines, qui êtes des hommes saints, vous
-devriez tout de même savoir que chaque nuit de Noël la grande forêt
-de Göinge se change en un vrai paradis pour fêter l'heure de la
-naissance de Notre Seigneur. Nous autres qui vivons dans la forêt, nous
-avons vu cela chaque année et dans ce jardin-là j'ai vu des plantes
-tellement splendides que je n'ai pas osé lever la main pour les
-cueillir.
-
-Le frère lai voulait continuer à lui répondre, mais l'abbé Hans lui
-fit signe de se taire. Car depuis son enfance il avait entendu dire que
-la nuit de Noël, la forêt revêt sa parure de gala. Souvent, il avait
-désiré voir le mirage mais il n'y était jamais parvenu. Aussi, il se
-mit à prier et à implorer la femme du brigand de le laisser devenir
-l'hôte de la caverne durant la nuit de Noël. Si seulement elle voulait
-envoyer un de ses enfants pour lui montrer le chemin, il s'y rendrait
-tout seul à cheval et jamais il ne les trahirait; au contraire il les
-récompenserait du mieux qu'il pourrait.
-
-La femme du brigand refusa d'abord, car elle pensait au brigand, son
-homme, et au danger que celui-ci pourrait courir par suite de la venue
-de l'abbé Hans à leur caverne. Mais le désir de montrer au moine que
-le jardin qu'elle connaissait était plus joli que le sien, l'emportant
-sur la crainte, elle acquiesça.
-
---Tu n'amèneras qu'un seul compagnon, dit-elle. Et tu ne nous tendras
-ni guet-apens ni embûches, aussi vrai que tu es un homme saint.
-
-L'abbé Hans promit et là-dessus la femme du brigand s'en alla. Mais
-l'abbé intima au frère lai l'ordre de ne rien révéler à personne de
-ce qui avait été convenu. Il craignait que ses moines, mis au courant
-de ses projets, ne permissent point à un homme de son âge de se rendre
-à la caverne des brigands.
-
-Quant à lui, il se promettait bien de ne divulguer son plan à âme qui
-vive. Or il advint que l'archevêque Absalon de Lund arriva à Oved et
-y coucha une nuit. Pendant que l'abbé Hans montrait son jardin à son
-hôte, la visite de la femme du brigand lui revint à l'esprit et le
-frère lai qui y travaillait l'entendit raconter à l'évêque le cas du
-brigand vivant depuis des années interdit dans la forêt. Et il
-entendit l'abbé demander une lettre d'absolution pour le brigand afin
-que celui-ci pût recommencer une vie honnête parmi les autres hommes.
-
---Si cela continue comme maintenant, dit l'abbé Hans, ses enfants
-deviendront en grandissant des criminels plus grands que lui-même et
-vous aurez bientôt toute une bande de brigands à supporter là-haut
-dans la forêt.
-
-L'évêque Absalon répondit qu'il ne pouvait cependant pas laisser le
-mauvais brigand de là-haut se mêler aux honnêtes gens de la plaine.
-Il valait mieux pour tout le monde qu'il demeurât là-haut dans sa
-forêt.
-
-L'abbé Hans s'exaltant se mit alors à raconter à l'évêque
-l'histoire de la forêt de Göinge qui chaque année se revêt de sa
-parure de Noël.
-
---Si ces brigands ne sont pas trop misérables pour que la splendeur de
-Dieu se montre à leurs yeux, dit-il, ils ne sauraient tout de même
-être trop méchants pour mériter la clémence des hommes.
-
-Mais l'archevêque savait comment répondre à l'abbé Hans.
-
---Je peux te promettre une chose, dit-il en souriant. N'importe quel
-jour où tu m'enverras une fleur du jardin de Noël à Göinge, je te
-donnerai une lettre d'absolution pour tous les interdits en faveur
-desquels tu en demanderas.
-
-Le frère lai comprenait que l'évêque ne croyait pas plus que
-lui-même au récit de la femme du brigand, mais l'abbé Hans ne s'en
-apercevait pas; il remercia Absalon de sa bonne promesse en ajoutant que
-sans faute il lui enverrait la fleur demandée.
-
- *
-* *
-
-L'abbé Hans exécuta son projet, et, le jour de Noël suivant, il
-n'était pas assis chez lui à Oved, mais se trouvait en route pour la
-forêt de Göinge. Un des gosses sauvages de la femme du brigand courait
-devant lui et comme compagnon il avait le frère lai, le même qui avait
-abordé la femme du brigand dans le jardin.
-
-L'abbé Hans avait vivement désiré de faire ce voyage et maintenant il
-était très heureux qu'il eût vraiment lieu. Mais il en était tout
-autrement du frère lai, qui l'accompagnait. Il chérissait beaucoup
-l'abbé Hans et il n'aurait pas volontiers permis à un autre de
-raccompagner et de veiller sur lui; mais il ne croyait point qu'il leur
-serait donné de voir le jardin de Noël. Il pensait que tout cela
-n'était qu'un piège tendu avec beaucoup d'astuce par la femme du
-brigand à l'abbé Hans pour que celui-ci tombât entre les mains de son
-homme.
-
-En cheminant vers le nord, vers la forêt, l'abbé Hans remarquait que
-partout on se préparait à célébrer la Noël. Dans chaque ferme on
-faisait du feu à la buanderie pour chauffer le bain de l'après-midi.
-On transportait de grandes quantités de pain et de viande des
-garde-manger à la maison, et de grandes bottes de paille étaient
-amenées des granges pour garnir le plancher.
-
-En passant devant les petites églises de campagne, ils voyaient le
-curé et son bedeau en train d'accrocher leurs plus jolies tentures et
-quand il arriva au chemin qui menait au couvent de Bosjö, il vit les
-pauvres de l'endroit revenir chargés de grands pains et de longues
-bougies, qu'on leur avait distribués à la porte du couvent.
-
-Quand l'abbé Hans vit tous ces préparatifs, sa hâte s'en accrut. Il
-pensait qu'une fête l'attendait, plus grande que celle qu'allait
-célébrer n'importe quel autre homme.
-
-Mais le frère lai gémissait et se lamentait, en voyant qu'il n'y avait
-pas de ferme si petite qu'on ne s'y préparât à célébrer la Noël.
-Il devenait de plus en plus inquiet, et conjurait l'abbé Hans de
-retourner et de ne pas se jeter exprès entre les mains des brigands.
-
-L'abbé Hans continuait sa route sans se soucier de ces plaintes. Il
-laissa derrière lui la plaine et arriva aux confins sauvages et
-déserts de la grande forêt. Le chemin devenait de plus en plus
-mauvais. Il ne ressemblait plus qu'à un sentier semé de pierres et
-hérissé d'aiguilles de pin; ni pont ni passerelle n'aidait le voyageur
-à traverser les rivières et les ruisseaux. Plus ils avançaient, plus
-il faisait froid, et bientôt ils rencontrèrent un sol couvert de
-neige.
-
-Ce fut un voyage long et difficile. Ils s'engouffraient dans des
-sentiers latéraux raides et glissants, ils parcouraient des landes et
-des marécages, ils traversaient des broussailles et franchissaient des
-arbres abattus par le vent. Juste au moment où le jour baissa, le petit
-des brigands les conduisit dans un pré bordé de hauts arbres nus et de
-pins recouverts de leurs aiguilles. Derrière le pré se dressait un
-rocher, et dans le rocher ils aperçurent une porte faite de planches
-épaisses.
-
-L'abbé Hans comprit qu'ils étaient arrivés au but et descendit de
-cheval. L'enfant lui ayant ouvert la lourde porte, il aperçut
-l'intérieur d'une pauvre caverne creusée dans le rocher lui-même dont
-les flancs nus restaient visibles. La femme du brigand était assise à
-côté d'un grand feu de bûches, allumé au milieu de la caverne. Le
-long des murs il y avait des couches de brindilles et de mousses, et sur
-l'une d'elles le brigand dormait.
-
---Entrez donc, vous là-bas, cria sans se lever la femme du brigand. Et
-entrez les chevaux avec vous dans la maison pour que la nuit froide ne
-leur fasse pas de mal.
-
-L'abbé Hans entra hardiment et le frère lai le suivit. La maison avait
-un aspect pauvre et dénudé et rien n'était fait pour célébrer la
-Noël. La femme du brigand n'avait préparé ni bière, ni pain, elle
-n'avait ni nettoyé ni astiqué. Ses enfants grouillaient par terre,
-autour d'une grande marmite, mais le manger que celle-ci contenait
-n'était pas bien fameux: la soupe à l'eau.
-
-La femme du brigand parlait avec autorité et aisance comme une femme de
-paysan riche.
-
---Assieds-toi ici, à côté du feu, abbé Hans, fit-elle, et mange si
-tu as apporté de quoi manger. Car je pense que la nourriture que nous
-préparons ici dans la forêt, tu ne voudrais pas y goûter. Et si le
-voyage t'a fatigué, tu peux t'étendre sur une de ces couches. Tu n'as
-pas besoin d'avoir peur de dormir trop longtemps. Je veille ici à
-côté du feu et je t'éveillerai afin que tu puisses regarder le
-miracle pour lequel tu es venu.
-
-L'abbé Hans, obéissant à la femme du brigand, sortit ses provisions.
-Mais le voyage l'avait tellement fatigué qu'il pouvait à peine manger,
-et il ne fut pas plutôt allongé sur la couche qu'il s'endormit.
-
-Le frère lai aussi fut invité à prendre une couche pour se reposer,
-mais il n'osa pas s'endormir, se croyant obligé de surveiller le
-brigand pour l'empêcher de se lever et de tuer l'abbé Hans. Peu à
-peu, cependant, le sommeil eut raison de lui et il s'endormit. En se
-réveillant il s'aperçut que l'abbé Hans, ayant quitté sa couche,
-était assis à côté du feu, en conversation avec la femme du brigand.
-L'homme interdit, le brigand lui-même était assis aussi à côté du
-feu. C'était un grand homme maigre et qui avait l'air lourdaud et
-mélancolique. Il tournait le dos à l'abbé Hans, affectant de ne pas
-écouter la conversation.
-
-L'abbé Hans parlait de tous les préparatifs pour le Noël qu'il venait
-devoir chemin faisant et il rappelait à la femme du brigand toutes les
-fêtes et danses de Noël auxquelles elle avait dû prendre part dans sa
-jeunesse, quand elle était encore parmi les hommes paisibles.
-
---Vos enfants me font pitié, dit l'abbé Hans; ils ne pourront jamais
-courir dans la rue du bourg en travesti, ou jouer dans la paille de
-Noël.
-
-Tout d'abord, la femme du brigand s'était contentée de donner des
-réponses courtes et sèches, mais peu à peu elle devint plus
-confidentielle, et écouta avec plus d'attention. Tout d'un coup, le
-brigand se tourna vers l'abbé Hans, tendant son poing fermé vers le
-visage de celui-ci.
-
---Mauvais moine, es-tu venu pour m'arracher ma femme et mes enfants par
-tes paroles? Ne sais-tu pas que je suis interdit et qu'il m'est défendu
-de descendre des hauteurs de la forêt?
-
-L'abbé Hans le regarda fermement dans les yeux.
-
---Mon intention est de te procurer une lettre d'absolution de
-l'archevêque, dit-il.
-
-À ces mots l'homme interdit et sa femme se mirent à rire bruyamment.
-Ils ne savaient que trop bien quelle grâce pouvait attendre un brigand
-des forêts de la part de l'évêque Absalon.
-
---Bon, si je reçois une lettre de grâce d'Absalon, dit le brigand, je
-ne volerai jamais plus la valeur d'une oie, je te le promets.
-
-Le frère lai trouva mauvais que les brigands osassent rire de l'abbé
-Hans, mais celui-ci parut fort satisfait. Le frère lai ne l'avait
-jamais vu plus serein ni plus doux parmi les moines à Oved qu'il le vit
-ici chez les sauvages brigands.
-
-Tout d'un coup la femme du brigand se leva.
-
---Voilà que tu nous parles de manière à nous faire oublier la forêt,
-dit-elle. Maintenant on peut entendre jusqu'ici le son des cloches de
-Noël.
-
-À peine eut-elle parlé, que tout le monde se leva et se porta au
-dehors. Mais dans la forêt ils ne trouvèrent encore que la nuit noire
-et l'hiver brumeux. On distinguait le tintement des cloches,
-qu'apportait de loin le vent du sud, et rien de plus.
-
---Comment le son des cloches va-t-il pouvoir réveiller la forêt morte?
-se demandait l'abbé Hans. Car maintenant, entouré des ombres de
-l'hiver, il lui semblait bien plus impossible qu'il ne l'avait cru
-jusque-là que la forêt pût se changer en jardin.
-
-Mais quand les cloches eurent sonné quelques instants, une lueur subite
-traversa la forêt. Puis l'obscurité se reforma aussi épaisse
-qu'auparavant mais de nouveau la lumière apparaissait. Elle luttait
-telle un brouillard étincelant entre les arbres noirs. Et elle
-transformait la nuit en aurore naissante.
-
-Alors l'abbé Hans s'aperçut que la neige disparaissait du sol comme si
-l'on avait enlevé un tapis, et la terre commença à verdoyer. Les
-fougères firent saillir leurs pousses, enroulées comme des crosses
-d'évêques. La bruyère de la colline et la myrte bâtarde du marais se
-revêtirent vivement d'une parure vert clair. Les touffes de mousse
-grossirent et s'élevèrent, et les fleurs printanières poussèrent des
-boutons vigoureux déjà striés de couleurs.
-
-Le cœur de l'abbé Hans se mit à battre très fort quand il aperçut
-les premiers signes de l'éveil de la forêt.
-
---Me sera-t-il donné, à moi, un homme déjà vieux, pensa-t-il, de
-voir un tel miracle?
-
-Et les larmes perlaient à ses yeux.
-
-Par moments l'obscurité se faisait tellement dense qu'il craignait que
-la nuit ne remportât de nouveau.
-
-Mais bientôt une nouvelle vague de lumière fit irruption. Elle était
-accompagnée du bruissement des ruisseaux et du rugissement des chutes
-d'eau déchaînées. Alors les feuilles des arbres percèrent si vite
-qu'on eût dit un essaim de papillons verts venu s'abattre sur les
-branches. Or ce n'était pas seulement les arbres et les plantes qui se
-réveillaient. Les becs-croisés commencèrent à sauter sur les
-branches. Les pics se mirent à marteler les troncs d'arbres en faisant
-voler autour d'eux les éclats de bois. Un groupe d'étourneaux en route
-vers le nord s'abattit dans le feuillage d'un arbre pour se reposer.
-C'étaient des étourneaux merveilleux. Le bout de chaque plume
-flamboyait d'un rouge écarlate, et quand les oiseaux remuaient, ils
-scintillaient comme des pierres précieuses.
-
-De nouveau, il faisait plus sombre, mais bientôt une nouvelle vague
-lumineuse apparaissait. Un zéphyr tiède soufflait qui semait sur le
-petit champ de la forêt toutes les petites graines des pays du Midi
-apportées dans le pays par les oiseaux, les navires et les vents, et
-qui, à cause des rigueurs de l'hiver, n'avaient pu croître ailleurs:
-en touchant terre elles poussaient des racines et se revêtaient de
-bourgeons.
-
-À l'apparition de la vague de lumière suivante les airelles et les
-myrtilles épanouirent leurs fleurs. Les canards sauvages et les grues
-crièrent dans l'air, les pinsons se mirent à construire leurs nids et
-les petits des écureuils commencèrent leurs jeux sur les branches.
-
-Les événements se succédaient maintenant avec une telle rapidité,
-que l'abbé Hans n'eut pas le temps do saisir la grandeur du miracle qui
-se déroulait. Il était tout yeux et tout oreilles. La vague suivante
-apporta l'odeur des terres fraîchement retournées. Au loin les
-bergères appelaient leurs vaches et les clochettes des moutons
-tintaient. Les pins et les sapins se criblèrent de pommes rouges si
-drument que les arbres eurent l'air de porter des manteaux de pourpre.
-Les baies des genièvres changèrent de couleur d'instant en instant.
-Les fleurs recouvrirent le sol d'un tapis blanc, bleu et jaune.
-
-L'abbé Hans se pencha et cueillit une fleur de fraisier. Pendant qu'il
-se redressait, la baie mûrit. La femelle du renard sortit de son trou
-avec toute une nichée de petits aux pattes noires. Elle s'approcha de
-la femme du brigand et gratta le bord de sa jupe; la femme se pencha et
-la complimenta au sujet de ses petits. Le grand-duc, qui venait de
-commencer sa chasse nocturne, rentra chez lui, effrayé par la lumière,
-chercha sa crevasse et se percha pour dormir. Le coucou chantait et sa
-femelle se faufilait près des nids des petits oiseaux, son œuf dans le
-bec.
-
-Les gosses de la femme du brigand poussaient des gloussements de joie.
-Ils mangeaient à leur faim les baies qui pendaient des arbrisseaux,
-gros comme des pommes de pin. L'un d'eux jouait avec une nichée de
-levrauts; un autre faisait la course avec de jeunes corneilles, qui
-avaient quitté le nid avant que leurs ailes fussent développées; le
-troisième avait ramassé une vipère qu'il enroula autour de son cou et
-de ses bras. Le brigand s'était aventuré au milieu du marais pour
-manger des fausses mûres. En levant la tête, il vit un grand animal
-noir qui se promenait à ses côtés. Le brigand brisa une branche de
-saule dont il frappa le museau de l'ours.
-
---Reste de ton côté, toi, lui cria-t-il, cette touffe-ci est à moi!
-
-L'ours esquiva le coup et s'en fut docilement d'un autre côté.
-
-Les vagues de chaleur et de lumière se succédaient sans relâche, et
-l'on entendait le barbotement des canards. Le pollen jaune du seigle
-flottait dans l'air. Des papillons arrivaient, si grands qu'ils
-semblaient des lis volants. La ruche des abeilles installée dans un
-chêne creux débordait déjà de miel, qui coulait le long du tronc.
-Maintenant s'ouvraient aussi les fleurs qui provenaient des graines
-venues des pays lointains. Des roses merveilleuses grimpaient
-sur le rocher en compagnie des ronces. Sur le pré, des fleurs
-s'épanouissaient, grandes comme des visages d'hommes. L'abbé Hans se
-souvint de la fleur promise à l'évêque Absalon, mais il hésitait
-encore à la cueillir. Une fleur succédait à l'autre, de plus en plus
-merveilleuse, et il voulait choisir la plus belle.
-
-Il survint vague sur vague et maintenant l'air était tellement
-imprégné de lumière qu'il scintillait. Toute la joie, toute la
-splendeur et tout le bonheur de l'été souriaient autour de l'abbé
-Hans. Il lui sembla impossible que la terre pût lui offrir une joie
-plus grande que celle qui jaillissait autour de lui et il se dit:
-
---Maintenant je ne sais plus ce que pourrait apporter de plus magnifique
-la prochaine vague.
-
-Mais la lumière continuait d'affluer, et maintenant elle semblait
-apporter quelque chose d'un lointain infini. Il se sentit entouré d'une
-atmosphère surnaturelle et, maintenant qu'il avait goûté déjà toute
-la joie terrestre, il attendait tout tremblant que la joie céleste lui
-fût révélée.
-
-L'abbé Hans s'aperçut que tout devenait calme. Les oiseaux se turent,
-les petits renards ne jouaient plus et les fleurs avaient cessé de
-croître. La félicité qui s'approchait était telle que le cœur
-voulait s'arrêter, l'œil versait des larmes inconscientes, l'âme
-aspirait au vol vers l'éternité. De loin arrivèrent des sons de harpe
-et un chant surhumain fut perceptible, pareil à un murmure très doux.
-
-L'abbé Hans joignit les mains et se jeta à genoux. Son visage était
-transfiguré de béatitude. Jamais il n'aurait osé espérer qu'il pût
-lui être donné dès cette vie de jouir de la joie céleste et
-d'entendre les anges chanter des hymnes de Noël.
-
-Or, à côté de l'abbé Hans se tenait le frère lai qui l'avait
-accompagné. Des pensées troubles traversaient sa tête.
-
---Ça ne peut pas être un vrai miracle, se dit-il, celui qui se montre
-même à de misérables criminels. Ceci ne peut pas être l'œuvre de
-Dieu mais doit avoir son origine dans le mal. Ce miracle nous est
-envoyé par l'artifice malfaisant du diable. C'est la puissance de
-l'Ennemi qui nous ensorcèle et nous force de voir ce qui n'existe pas.
-
-Au loin on entendait résonner les harpes des anges, et leur chant
-harmonieux, mais le frère lai était persuadé que c'étaient les
-esprits de l'enfer qui approchaient.
-
---Ils veulent nous tenter et nous séduire, soupira-t-il, jamais nous ne
-sortirons sains et saufs de tout ceci. Nous serons envoûtés et vendus
-à l'enfer.
-
-Maintenant les chœurs des anges étaient tellement près que l'abbé
-Hans put voir des apparitions radieuses parmi les arbres de la forêt.
-Et le frère lai vit la même chose que lui, mais il n'était
-préoccupé que du blasphème de ces artifices diaboliques accomplis la
-nuit même où naquit le Sauveur. Ce moment était évidemment choisi
-pour pouvoir d'autant plus facilement envoûter les pauvres mortels.
-
-Pendant tout ce temps, des oiseaux avaient voltigé autour de la tête
-de l'abbé Hans et il avait pu les prendre dans ses mains. Par contre,
-les animaux avaient eu peur du frère lai: aucun oiseau n'était venu se
-poser sur son épaule, aucune vipère ne jouait à ses pieds. Mais
-voilà un petit ramier. Voyant approcher les anges, il fit appel à tout
-son courage, s'abattit sur l'épaule du frère lai et lui caressa la
-joue de sa tête. Alors il sembla à celui-ci que le vilain ennemi
-lui-même le touchait pour le tenter et le séduire. Il porta un coup
-violent vers le ramier, en criant d'une voix forte qui fit résonner
-toute la forêt:
-
---Retourne à l'enfer, d'où tu viens!
-
-Juste en ce moment les anges étaient tellement près que l'abbé Hans
-percevait le bruissement de leurs grandes ailes et il s'inclina jusqu'à
-terre pour les saluer. Mais au son des paroles du frère lai leur chant
-cessa, et les hôtes sacrés se retournèrent pour fuir. Et de même, la
-lumière et la douce chaleur fuirent devant l'horreur indicible du froid
-et de l'obscurité d'un cœur humain. La nuit tomba sur la terre comme
-un voile épais, le froid revint, les plantes du sol se ratatinèrent,
-les animaux s'enfuirent, le mugissement des cascades s'arrêta, les
-feuilles tombèrent des arbres, ruisselant comme de la pluie.
-
-L'abbé Hans sentit son cœur, tout à l'heure épanoui de béatitude,
-se resserrer dans une douleur insurmontable.
-
---Jamais, pensa-t-il, je ne pourrai survivre à cela, que les anges du
-ciel étant venus si près aient été mis en fuite, que voulant me
-chanter des hymnes de Noël ils aient été chassés.
-
-À ce moment même il se souvint de la fleur qu'il avait promise à
-l'évêque Absalon: il se pencha à terre et se mit à tâtonner parmi
-la mousse et les feuilles pour tâcher malgré tout d'en cueillir une au
-dernier moment. Mais il sentit refroidir sous ses doigts la terre et se
-répandre sur le sol la neige blanche.
-
-Alors son cœur fut déchiré par une douleur encore plus vive. Il ne
-put plus se relever mais tomba à terre où il resta étendu.
-
-Étant rentrés à tâtons dans la caverne, par l'obscurité profonde,
-la famille du brigand et le frère lai s'aperçurent que l'abbé Hans
-avait disparu. Ils prirent des tisons du feu et s'en allèrent le
-chercher; ils le trouvèrent, mort sur le blanc tapis de neige.
-
-Et le frère lai se mit à pleurer et à gémir. Il comprit que c'était
-lui qui avait tué l'abbé Hans en lui enlevant la coupe de joie qu'il
-avait si ardemment désirée.
-
- *
-* *
-
-Quand, à Oved, où l'on avait transporté l'abbé Hans, on était en
-train de mettre en bière le mort, les moines découvrirent qu'il
-gardait sa main droite fortement fermée autour d'un objet qu'il avait
-dû saisir au moment de la mort. Ayant enfin réussi à ouvrir sa main,
-ils virent que ce qu'il serrait si fortement était quelques tubercules
-blancs, qu'il avait dû arracher du sol, couvert de mousse et de
-feuilles. Voyant ces racines, le frère lai qui avait accompagné
-l'abbé Hans les ramassa et les planta dans le jardin.
-
-Il les surveilla durant toute l'année dans l'espoir de voir pousser une
-fleur, mais son attente fut vaine durant le printemps, l'été et
-l'automne. Lorsque survint l'hiver où meurent toutes les fleurs et les
-feuilles, il cessa enfin sa surveillance.
-
-Mais la veille de Noël le souvenir de l'abbé Hans devenant très vif,
-il sortit dans le jardin pour penser à lui. Et voici qu'en passant
-devant l'endroit où il avait enterré les tubercules nus, il vit
-pousser des tiges vertes et vigoureuses portant de belles fleurs aux
-pétales blancs.
-
-Il appela tous les moines d'Oved, et voyant que cette plante fleurissait
-la veille de Noël, alors que toutes les autres plantes sont comme
-mortes, ils comprirent que l'abbé Hans l'avait réellement cueillie
-dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge. Mais le frère lai
-sollicita des moines la permission d'apporter quelques-unes de ces
-fleurs à l'évêque Absalon.
-
-En se présentant devant l'évêque Absalon, le frère lai lui tendit
-les fleurs, disant:
-
---Voilà ce que t'envoie l'abbé Hans. Ce sont les fleurs qu'il avait
-promis de te cueillir dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge.
-
-En voyant les fleurs qui avaient poussé en pleine terre au milieu de
-l'hiver froid et en entendant ces paroles, l'évêque Absalon devint
-tout aussi pâle que s'il avait rencontré un mort. Un moment il demeura
-silencieux, puis il dit:
-
---L'abbé Hans a bien tenu sa parole, je tiendrai la mienne. Et il fit
-rédiger une lettre d'absolution pour le brigand qui avait vécu
-interdit dans la forêt depuis sa jeunesse.
-
-Il donna la lettre au frère lai et celui-ci se mit en route pour la
-forêt où il retrouva la caverne des brigands. Quand il y entra le jour
-de Noël, le brigand s'avança sur lui, une hache à la main:
-
---Je vous abattrai, vous autres moines, quelque nombreux que vous soyez,
-dit-il. Car c'est certainement pas votre faute que la forêt de Göinge
-ne s'est pas revêtue de sa parure de Noël cette année.
-
---C'est par ma faute seulement, dit le frère lai, et je veux bien
-mourir pour expier cela; mais avant de mourir il faut que je t'apporte
-la missive de l'abbé Hans.
-
-Et il sortit la lettre de l'évêque et raconta à l'homme qu'il avait
-reçu l'absolution.
-
---Dorénavant, toi et tes enfants, vous jouerez dans la paille de Noël
-et vous célébrerez la Noël parmi les hommes, comme le désirait
-l'abbé Hans, dit-il.
-
-Le brigand resta pâle et muet, mais la femme dit à sa place:
-
---L'abbé Hans a tenu sa parole, alors le brigand tiendra la sienne.
-
-Le brigand et sa femme ayant quitté la caverne, le frère lai s'y
-installa et habita depuis la forêt où il vécut en prières
-ininterrompues afin que la dureté de son âme lui fût pardonnée.
-
-Mais la forêt de Göinge n'a jamais plus célébré la naissance du
-Sauveur, et de toute sa splendeur il n'existe plus que la plante que
-cueillit l'abbé Hans. On l'a surnommée la Rose de Noël et chaque
-année, vers Noël, elle fait sortir de la terre ses tiges vertes et ses
-fleurs blanches comme si elle ne pouvait jamais oublier que, dans le
-temps, elle a poussé dans le grand jardin de Noël.
-
-
-
-
-LA MARCHE NUPTIALE
-
-
-Maintenant, je vais vous raconter une belle histoire.
-
-Il y a bien des années, on allait célébrer un riche mariage dans la
-commune de Svartsjö, en Vermland. La bénédiction nuptiale devait
-être donnée à l'église, et, après, la noce devait durer trois
-journées entières. Et tant que durerait la noce, on devait danser du
-soir jusqu'au petit matin.
-
-Puisqu'on devait tant danser, il était de haute importance de trouver
-un musicien consommé, et Nils Elofson, le riche paysan qui faisait le
-mariage, se tourmentait à ce sujet plus que pour tout le reste. Quant
-au musicien qui habitait Svartsjö même, il n'en voulait à aucun prix.
-Celui-ci s'appelait Jean Oster, et notre paysan savait bien qu'il avait
-une grande réputation, mais il était si pauvre, que parfois il
-arrivait aux noces avec un gilet déchiré et sans chaussures aux pieds.
-Ce n'est pas un tel gueux qu'on aimerait à voir en tête du cortège
-nuptial.
-
-Enfin, il se décida à envoyer demander à un certain Martin, dit le
-Joueur, du Jössehärad, canton voisin, s'il était disposé à venir
-jouer aux noces de Svartsjö.
-
-Martin le Joueur répondit, sans un instant d'hésitation, que jamais il
-ne jouerait à Svartsjö tant qu'il y aurait dans cette commune le
-musicien le plus achevé du Vermland entier. Puisqu'on avait celui-là,
-point n'était besoin d'en faire venir un autre.
-
-Ayant reçu cette réponse, Nils Elofson s'accorda quelques jours de
-réflexion, puis il envoya demander à Olle de Säby, qui habitait la
-commune de Stora Kil, s'il ne pourrait pas venir jouer aux noces de sa
-fille.
-
-Mais Olle de Säby fit la même réponse que Martin. Il envoya dire à
-Nils Elofson que tant qu'il y aurait à Svartsjö un musicien comme Jean
-Oster, il n'y viendrait pas jouer.
-
-Nils Elofson ne trouvait pas de son goût la prétention des musiciens
-de lui imposer celui dont il ne voulait pas. Même, il fut d'avis que,
-maintenant, c'était pour lui un point d'honneur de trouver un autre
-musicien que Jean Oster.
-
-Quelques jours après avoir reçu la réponse de Olle de Säby, il
-envoya son valet à Lars Larsson, le joueur de violon qui habitait à
-Engsgärdet, dans la commune d'Ullerud.
-
-Lars Larsson était un homme aisé, propriétaire d'une ferme prospère;
-il était prudent et réfléchi; ce n'était pas une tête chaude comme
-les autres musiciens.
-
-Mais lui, comme les autres, pensa tout de suite à Jean Oster, et
-demanda pourquoi on ne s'était pas adressé à celui-là pour ce qu'on
-désirait.
-
-Le valet de Nils Elofson trouva malin de répondre que, comme Jean Oster
-habitait Svartsjö, on avait l'occasion de l'entendre tous les jours. Du
-moment que Nils Elofson faisait des noces extraordinaires, il désirait
-offrir à ses invités quelque chose de mieux, de plus rare.
-
---Je doute qu'il trouve mieux, répondit Lars Larsson.
-
---Maintenant, vous allez sans doute faire la même réponse que Martin
-le Joueur et Olle de Säby, dit le valet, et il se mit à raconter
-l'accueil qu'avaient fait ceux-ci aux invitations de son maître.
-
-Lars Larsson écouta attentivement le récit du valet. Puis, il garda le
-silence un bon moment, pour réfléchir. Enfin, il donna cependant une
-réponse affirmative.
-
---Allez dire à votre maître que je le remercie de son invitation et
-que je viendrai à l'heure fixée, dit-il au valet.
-
-Le dimanche suivant, Lars Larsson s'en fut donc à l'église de
-Svartsjö. On le vit arriver dans la côte qui mène à l'église, juste
-au moment où le cortège nuptial était en train de se former pour se
-mettre en route.
-
-Il arriva dans son propre cabriolet, traîné par un cheval de prix; il
-était vêtu de beaux habits noirs et il sortit son instrument d'une
-caisse reluisante. Nils Elofson le reçut avec tous les égards dus à
-son rang et trouva que c'était là un musicien dont on pouvait être
-fier.
-
-Peu après l'arrivée de Lars Larsson, on vit aussi s'approcher Jean
-Oster, son violon sous le bras. Il se dirigea tout droit vers le
-cortège qui entourait la fiancée, tout comme s'il avait été invité
-à venir jouer aux noces.
-
-Jean Oster arriva avec son vieux gilet de bure grise qu'on lui voyait
-porter depuis de longues années; mais, comme il s'agissait d'un si
-riche mariage, sa femme avait tenté quelques raccommodages aux coudes
-où elle avait posé de grandes pièces vertes. C'était un bel homme de
-taille haute qui aurait eu grande mine à la tête du corps nuptial,
-s'il n'avait pas été si misérablement vêtu et si son visage n'avait
-été creusé de rides par une lutte incessante contre la misère.
-
-Voyant venir Jean Oster, Lars Larsson parut s'assombrir.
-
---Vous avez donc invité Jean Oster aussi? fit-il à mi-voix à Nils
-Elofson. Ce n'est pas trop, en effet, de deux musiciens pour des noces
-si magnifiques.
-
---Mais je ne l'ai pas invité du tout, protesta Nils Elofson. Je ne
-comprends pas du tout pourquoi il est venu. Attends un peu que je lui
-fasse savoir qu'il n'a rien à faire ici.
-
---Alors, c'est quelque farceur qui l'aura invité, dit Lars Larsson.
-Mais, si vous voulez mon avis, ayons l'air de ne nous douter de rien et
-allez lui souhaiter la bienvenue parmi nous. J'ai entendu dire qu'il a
-la tête près du bonnet, et l'on ne peut être sûr qu'il n'aille pas
-faire du scandale, si vous lui disiez qu'il n'est pas invité.
-
-Nils Elofson se rangea sans hésitation à ce conseil. Il eût été mal
-à propos de s'attirer des ennuis au moment même où le cortège se
-formait sur la place de l'Église. Il s'approcha donc de Jean Oster et
-lui souhaita la bienvenue.
-
-Cela fait, les deux musiciens prirent la tête du cortège. Derrière
-eux, le couple sous le poêle, suivi des garçons et des filles
-d'honneur, deux par deux; venaient ensuite les parents des jeunes
-mariés et les divers membres des deux familles, de sorte que le
-cortège avait vraiment un aspect des plus imposant.
-
-Lorsque tout fut prêt, un garçon d'honneur, s'avançant vers les
-musiciens, les pria d'entamer la marche nuptiale.
-
-Les deux musiciens firent simultanément le même geste d'appuyer le
-violon contre le menton. Mais là ils s'arrêtèrent tous les deux,
-figés dans l'attente.
-
-Car il y avait à Svartsjö une vieille coutume qui voulait que ce fût
-le musicien le plus habile qui entamât la marche nuptiale.
-
-Le garçon d'honneur regarda Lars Larsson comme s'il voulait que
-celui-ci commençât, mais Lars Larsson regarda Jean Oster en disant:
-
---C'est à Jean Oster de commencer!
-
-Mais il ne venait pas à l'idée de Jean Oster que l'autre, habillé
-aussi richement que n'importe quel monsieur, ne lui fût pas supérieur,
-à lui, qui vêtu, d'un vieux gilet de bure, arrivait d'une pauvre
-cabane où il n'y avait jamais eu que gêne et misère.
-
---Oh! mais pas du tout, fit-il confus. Oh! mais pas du tout!
-
-Il vit le fiancé toucher le coude de Lars Larsson:
-
---Lars Larsson doit commencer, dit-il.
-
-En entendant ces mots, Jean Oster retira le violon du menton et fit un
-pas de côté.
-
-Lars Larsson ne bougea pas; il resta à sa place, l'air tranquille et
-content de lui-même. Cependant, lui non plus ne leva pas son archet.
-
---C'est à Jean Oster de commencer, répéta-t-il. Et il appuya sur ses
-paroles en homme qui a l'habitude de faire à sa volonté.
-
-Il y eut pas mal d'émoi dans le cortège, à cause du retard. Le père
-du fiancé vint demander à Lars Larsson de commencer. Le suisse de
-l'église apparut à la porte leur faisant signe de se dépêcher. Le
-pasteur était déjà devant l'autel; on ne pouvait pas le faire
-attendre.
-
---Vous n'avez qu'à demander à Jean Oster qu'il veuille bien commencer,
-répondit Lars Larsson. Nous autres, musiciens, nous le tenons pour le
-plus habile de nous tous.
-
---Cela se peut bien, répliqua le paysan, mais nous autres paysans, nous
-trouvons que c'est toi, Lars Larsson, qui est le plus habile.
-
-Tous les invités firent cercle autour d'eux.
-
---Mais commencez donc, firent-ils, le pasteur attend. Nous allons être
-la risée de tout le monde.
-
-Lars Larsson resta là, aussi tenace, aussi dédaigneux que jamais.
-
---Je ne comprends pas pourquoi les gens d'ici s'opposent avec tant
-d'ardeur à ce que leur musicien à eux ait la première place, dit-il.
-
-Mais Nils Elofson s'était mis en colère devant l'obstination de tous
-à vouloir lui imposer à toute force ce Jean Oster. Il s'approcha de
-Lars Larsson et lui dit à l'oreille:
-
---Je comprends que c'est toi qui as fait venir Jean Oster, pour
-l'honorer devant tout le monde. Mais dépêche-toi maintenant de
-commencer. Sans cela, je vais chasser ce gueux-la de la place de
-l'Église, et il n'emportera que honte et confusion.
-
-Lars Larsson le regarda dans les yeux et fit un signe affirmatif de la
-tête, sans montrer de colère.
-
---Oui, vous avez raison, il faut en finir, dit-il.
-
-Il fit signe à Jean Oster de reprendre sa place devant le cortège.
-Puis il s'avança lui-même de quelques pas et se retourna pour que tout
-le monde pût le voir. Et d'un geste brusque, il jeta au loin son
-archet, tira son couteau et trancha d'un coup les quatre cordes du
-violon, qui se brisèrent en rendant un son aigu.
-
---On ne dira pas de moi que je me considère plus habile que Jean Oster,
-s'écria-t-il.
-
-Or, il se trouvait que depuis trois ans Jean Oster ruminait un air qu'il
-sentait palpiter en lui, mais qu'il était incapable de faire sortir des
-cordes du violon, parce que là-bas, chez lui, il était constamment
-courbé sous le lourd et triste fardeau des petits soucis misérables et
-que jamais il ne lui était rien arrivé qui pût le soulever au-dessus
-de la tâche quotidienne. En entendant éclater les cordes du violon de
-Lars Larsson, il rejeta la tête en arrière et aspira violemment de
-l'air dans ses poumons. Les traits de son visage étaient tendus comme
-s'il écoutait quelque chose lui arriver de bien loin, et soudain il se
-mit à jouer. Car l'air qu'il avait cherché en vain trois années
-durant lui apparut tout d'un coup avec une limpidité merveilleuse, et,
-faisant résonner les notes claires, il se mit à marcher fièrement
-vers l'église. Et jamais les gens du cortège n'entendirent un air si
-triomphal. Il les entraîna avec une fougue si irrésistible que Nils
-Elofson lui-même ne put tenir en place. Et tous étaient si contents,
-et de Jean Oster et de Lars Larsson, que le cortège entier eut les
-larmes aux yeux en entrant à l'église.
-
-
-
-
-LE JOUEUR DE VIOLON
-
-
-Personne ne saurait contester que, sur ses vieux jours, Lars Larsson, le
-joueur d'Ullerud, ne se montrât d'une humilité et d'une modestie
-parfaites. Mais il n'avait pas toujours été ainsi. Dans sa jeunesse il
-paraît avoir été d'une telle morgue et d'une telle vantardise que
-tout le monde en était peiné pour lui.
-
-On raconte que c'est en une seule nuit qu'il se transforma complètement
-et voici dans quelles conditions.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Par une belle soirée de samedi, fort tard du reste, Lars Larsson se
-promenait le violon sous le bras. Il était d'humeur très enjouée, car
-il rentrait d'une fête où il avait fait danser jeunes et vieux au son
-de son violon.
-
-Il remarquait à part lui que tant que son archet était en mouvement,
-personne n'avait pu tenir en place. Il y avait eu à travers la maison
-un tournoiement si échevelé et si entraînant que parfois il lui avait
-semblé voir chaises et tables prendre part à la danse.
-
---Je crois décidément que jamais ils n'ont eu un tel musicien par ici,
-pensait-il. Mais aussi, quelles difficultés j'ai eues à vaincre avant
-de devenir l'homme que je suis! continua-t-il. Ce n'était guère
-amusant au temps de mon enfance, lorsque mes parents m'envoyaient garder
-les vaches et les moutons et que j'oubliais tout pour rêver, en faisant
-vibrer les cordes de mon violon. Quelle misère! on ne voulait même pas
-chez moi me payer un vrai violon. Je n'avais pour tout instrument qu'une
-vieille caissette en bois sur laquelle j'avais tendu des cordes.
-
-Dans la journée on me laissait seul dans la forêt et je n'étais pas
-trop à plaindre, mais ce qui allait moins bien, c'était de rentrer le
-soir, ayant égaré mon troupeau. Ai-je assez de fois entendu de la
-bouche de mes parents que j'étais un vaurien, que jamais je ne
-deviendrais rien de bon!
-
-Dans la partie de la forêt que traversait Lars Larsson un petit
-ruisseau cherchait sa voie. Le terrain étant pierreux et accidenté, le
-ruisseau avait beaucoup peine à avancer: il errait par-ci par-là, se
-hasardait en petites cascades, et néanmoins il donnait l'impression de
-n'arriver nulle part. Par contre, le chemin que suivait le musicien
-s'efforçait d'aller aussi droit que possible. C'est pourquoi atout
-instant il rencontrait le ruisseau tortueux qu'il traversait chaque fois
-sur un petit pont. Le musicien était donc bien obligé de traverser
-constamment le ruisseau, et cela ne lui déplaisait pas du reste. Cela
-lui donnait la sensation d'être accompagné, de n'être plus seul dans
-la forêt.
-
-Il faisait nuit claire autour de lui. Le soleil ne s'était pas encore
-levé, mais son absence n'y faisait rien, la clarté étant parfaite
-quand même.
-
-On sentait cependant qu'on n'était pas en plein jour. La couleur des
-choses était autre. Le ciel était tout blanc, les arbres et les hautes
-plantes du sol avaient un ton grisâtre. Mais tout était aussi
-clairement visible qu'en plein midi. S'étant arrêté sur un des petits
-ponts pour regarder dans le ruisseau, Lars Larsson pouvait distinguer la
-moindre bulle d'air sortant du fond de l'eau.
-
---En regardant un ruisseau sauvage tel que celui-ci, pensa le musicien,
-je ne peux m'empêcher de revoir ma propre vie. J'ai montré la même
-obstination à me frayer une route à travers tous les obstacles qui se
-dressaient devant moi. C'était mon père: il se mettait en travers de
-ma route, dur comme le roc. C'était ma mère: elle essayait de me
-retenir en m'enveloppant doucement comme entre des touffes de mousse.
-Mais j'ai réussi à contourner l'un et l'autre, et je me suis lancé
-éperdument dans la vie.
-
-Hé oui! Je pense que ma mère reste encore là-bas à pleurer à cause
-de moi. Mais qu'est-ce que cela me fait? Elle aurait bien dû comprendre
-qu'il me fallait devenir quelqu'un et qu'elle ne devait pas se mettre en
-travers de ma route.
-
-D'un geste nerveux, il arracha à un buisson quelques feuilles qu'il
-jeta dans le ruisseau.
-
---Voilà de quelle manière je me suis détaché de tout ce qui me
-retenait là-bas, dit-il en suivant du regard les feuilles parties au
-fil de l'eau.
-
---Ma mère sait-elle qu'à présent je suis le joueur de violon le plus
-habile du Vermland entier? se dit-il en poursuivant son chemin.
-
-Il avança à pas rapides jusqu'au moment où il rencontra de nouveau le
-ruisseau. Alors il s'arrêta encore pour regarder l'eau.
-
-Ici, le ruisseau arrivait en torrent rapide, faisant un vacarme
-assourdissant. Comme il faisait nuit, on entendait sortir de l'eau des
-sons tout différents de ceux qu'on entend dans la journée, et le
-musicien en fut tout surpris.
-
-Pas de gazouillis dans les arbres, pas le moindre bruissement de
-feuilles. Pas de grincement de roues sur la route, aucun tintement de
-clochettes dans la forêt. On n'entendait que la chute d'eau, et c'est
-pourquoi on l'entendait plus distinctement que dans la journée. On eût
-dit qu'au fond de l'eau s'agitaient les choses les plus
-invraisemblables. D'abord on aurait cru entendre moudre du blé entre
-des meules énormes, parfois un son cristallin montait qui faisait
-penser à l'entrechoquement des verres dans une fête, d'autres fois il
-y avait un bourdonnement tel qu'on se serait cru sur la place de
-l'église, à l'heure de la sortie, quand les gens s'interpellent entre
-eux et engagent des parlottes animées.
-
---C'est bien là aussi une espèce de musique, se dit Lars Larsson, bien
-que je ne puisse trouver que cela vaille grand chose. Du moins je trouve
-que l'air que j'ai composé l'autre jour était autrement intéressant.
-
-Mais plus il s'attardait à écouter la cascade, mieux il on appréciait
-la musique.
-
---Je crois vraiment que tu fais des progrès, lui cria-t-il. Tu as dû
-comprendre que celui qui t'écoute est le meilleur musicien du Vermland
-entier.
-
-Au moment même où il prononçait ces paroles, il crut entendre surgir
-du fond de l'eau des sons métalliques, comme si quelqu'un là-bas
-était en train d'accorder un instrument.
-
---Tiens, tiens, voilà le Neck lui-même qui arrive! Je l'entends
-accorder son violon. Eh bien, voyons maintenant si tu sais mieux jouer
-que moi! s'écria Lars Larsson on riant. Mais je ne peux pas rester ici
-toute la nuit à attendre que tu veuilles bien commencer, continua-t-il,
-tourné vers la cascade. Maintenant il faut que je m'en aille; mais je
-te promets de m'arrêter sur le prochain pont pour écouter si tu es
-capable de te mesurer avec moi.
-
-Il continua son chemin, et tandis que le ruisseau poursuivait dans la
-forêt sa route tortueuse, le musicien se remit à penser aux choses
-d'autrefois:
-
---Je me demande ce qu'il en est du petit ruisseau qui longe la cour de
-notre ferme. Je voudrais bien le revoir encore une fois. Je devrais bien
-passer chez nous de temps en temps pour voir comment ma mère se tire
-d'affaire, maintenant que mon père est mort. Mais avec toutes mes
-occupations, cela devient presque impossible. Avec toutes mes
-occupations actuelles, dis-je, je n'arrive pas à m'intéresser à autre
-chose qu'à mon violon; dans toute la semaine, il n'y a guère de soir
-où je sois libre.
-
-Un moment après il rencontra de nouveau le ruisseau, ce qui changea le
-cours de ses idées. Cette fois, le ruisseau n'arrivait pas en cascades
-tapageuses mais en flots calmes et profonds. Sous les feuillages gris
-dans la nuit, il paraissait d'un noir luisant, charriant encore quelques
-touffes d'écume blanche, souvenirs des cascades passées.
-
-Le musicien s'étant arrêté au milieu du pont, et n'entendant sortir
-de l'eau qu'un faible clapotis intermittent, se mit à rire bruyamment.
-
---Je pensais bien que le Neck ne se soucierait pas d'accepter mon
-rendez-vous; j'ai bien toujours entendu dire qu'il est un musicien
-fameux, mais que peut-on attendre d'un être qui reste toujours
-tranquille dans son ruisseau, sans jamais rien entendre de nouveau. Il
-doit bien savoir qu'ici se trouve quelqu'un qui s'y connaît mieux que
-lui, et voilà pourquoi il préfère rester sur la réserve.
-
-Ayant dit, il partit, et, de nouveau, perdit de vue le ruisseau.
-
-Il pénétra dans une partie de la forêt qui lui avait toujours semblé
-lugubre. Le sol était couvert d'immenses amas de pierres, entre
-lesquels grimaçaient des racines de sapins dénudées et entortillées.
-S'il y avait, de par la forêt, des esprits maléfiques et dangereux,
-c'est bien là qu'ils devaient se trouver embusqués.
-
-En s'aventurant parmi ces blocs de pierre d'aspect sauvage, le musicien
-eut un frisson de peur et commença à se dire qu'il n'avait pas été
-très prudent en se vantant devant le Neck.
-
-Il lui sembla que les grosses racines de sapins lui faisaient des gestes
-de menace.
-
---Prends garde, toi qui te crois plus fort que le Neck! lui
-criaient-elles.
-
-Lars Larsson sentit son cœur se contracter d'angoisse. L'oppression fut
-si violente qu'il ne put presque plus respirer, et ses mains se
-refroidirent. Il s'arrêta au milieu de la route et essaya de se
-raisonner.
-
---Jamais il ne s'est trouvé de musicien dans la cascade, se dit-il. Ce
-ne sont là que superstitions et racontars. Et alors, peu importe ce que
-je lui ai dit ou non.
-
-Ayant parlé ainsi, il regarda autour de lui dans la forêt, comme s'il
-cherchait la confirmation de ses paroles. S'il avait fait jour, il est
-probable que tout, jusqu'à la moindre feuille, lui eût cligné de
-l'œil pour lui dire que dans la forêt, il n'y a rien de bien
-dangereux; mais, comme c'était encore pleine nuit, les arbres se
-renfrognaient, silencieux, ayant l'air de cacher toutes sortes de
-dangers mystérieux.
-
-Aussi, Lars Larsson s'alarma de plus en plus. Ce qui l'effraya surtout,
-c'est qu'il lui fallait traverser le ruisseau encore une fois, celui-ci
-ne se séparant du chemin qu'un peu plus loin. Il se demanda ce que le
-Neck allait lui faire, lorsqu'il traverserait le dernier pont.
-Peut-être verrait-il une grosse main noire sortir de l'eau pour
-l'attirer au fond.
-
-Il s'était monté la tête au point de se demander s'il ne valait pas
-mieux rebrousser chemin. Mais alors, il rencontrerait le ruisseau de
-nouveau. Et s'il quittait le chemin pour s'engouffrer dans la forêt, il
-ne manquerait certainement pas de le rencontrer encore, tant son cours
-était tortueux.
-
-Il ressentit une telle angoisse, qu'il ne sut plus que faire. Il était
-pris, enchevêtré, enchaîné par ce terrible ruisseau, et ne voyait
-aucun moyen d'en sortir.
-
-Enfin, il aperçut devant lui le dernier pont. En face, de l'autre
-côté du ruisseau, se trouvait un vieux moulin, abandonné depuis bien
-des années, à ce qu'il paraissait. La grande meule restait immobile,
-suspendue sur l'eau, la vanne pourrissait par terre, les rayères se
-couvraient de mousse, et dans les lucarnes vides, la fougère et le
-lichen poussaient en abondance.
-
---Si c'eût été autrefois, j'aurais trouvé des gens par ici, pensa le
-musicien, et j'aurais été hors de tout danger.
-
-Il fut cependant tranquillisé par la vue d'une construction faite de
-main d'homme, et en traversant le ruisseau, il n'avait presque plus peur
-du tout. Aussi ne lui arriva-t-il rien d'extraordinaire. Le Neck sembla
-ne pas lui garder rancune. Il s'indigna contre lui-même d'avoir pu
-ainsi se monter la tête pour rien, rien du tout.
-
-Il se sentit très content et tout à fait rassuré, et il fut encore
-plus content en voyant la porte du moulin s'ouvrir et une jeune fille
-s'avancer vers lui.
-
-Elle avait l'air d'une jeune paysanne. Le fichu de coton sur la tête,
-la jupe courte et la blouse large, les pieds nus.
-
-Elle s'approcha du musicien et lui dit simplement:
-
---Si tu veux jouer pour moi, je danserai pour toi.
-
---Parfaitement! répondit le musicien qui avait retrouvé sa belle
-humeur, maintenant qu'il n'y avait plus de danger. Je n'y vois pas
-d'inconvénient. Jamais de ma vie, je n'ai refusé de jouer pour une
-belle fille qui veut danser.
-
-Il s'installa sur une pierre au bord de l'écluse, ajusta le violon sous
-le menton et se mit à jouer.
-
-La jeune fille fit quelques pas, mais s'arrêta presqu'aussitôt.
-
---Qu'est-ce que tu joues? fit-elle. Ça manque absolument d'entrain.
-
-Le musicien changea d'air. Il en essaya un qui était plus vif. La jeune
-fille resta toujours mécontente.
-
---Est-ce que je peux danser sur un air si languissant? dit-elle.
-
-Alors, Lars Larsson aborda l'air le plus alerte qu'il connût.
-
---Si tu n'es pas contente de celui-là, dit-il, il faudra faire venir un
-musicien plus habile que moi.
-
-À peine ces paroles prononcées, il eut la sensation d'une main qui lui
-saisit le bras juste au coude et se mit à manier l'archet, tout en
-accélérant la cadence.
-
-De l'instrument sortit un air tel qu'on n'en avait jamais entendu de
-pareil. Il était d'un tel mouvement, que Lars Larsson se disait que
-même une roue lancée à toute vitesse n'aurait pu le suivre.
-
---Voilà ce que j'appelle un air de danse, s'écria la jeune fille, qui
-se mit à tournoyer.
-
-Mais le joueur ne la regarda plus. Il était tellement surpris de l'air
-qu'il jouait qu'il ferma les yeux pour mieux écouter.
-
-Lorsque, quelques minutes après, il les rouvrit, la jeune fille avait
-disparu, mais il ne s'en étonna pas outre mesure. Il continua à jouer
-longtemps, longtemps, uniquement parce que jamais encore il n'avait
-entendu pareille musique.
-
---Maintenant, je trouve que c'est le moment de m'arrêter, se dit-il
-enfin; et il voulut déposer l'archet.
-
-Mais l'archet continua à se démener et ne se laissa pas arrêter. Il
-dansait de-ci de-là sur les cordes, forçant le bras et la main à
-suivre le mouvement. Et la main qui tenait le manche du violon et qui
-maniait les cordes, ne pouvait non plus se détacher.
-
-Alors Lars Larsson sentit son front se couvrir d'une sueur froide et
-s'abandonna à une peur atroce.
-
---Comment cela finira-t-il? Dois-je rester ici jusqu'au jour du jugement
-dernier? se demanda-t-il, désespéré.
-
-L'archet continua sa danse effrénée, évoquant, comme par
-enchantement, des airs sans fin. À chaque instant surgissait un morceau
-nouveau, si beau que le pauvre musicien était bien forcé d'admettre
-combien peu valait sa propre maîtrise. Et c'est cela qui le peina bien
-plus que la fatigue.
-
---Celui qui se sert de mon violon s'y connaît, mais moi je n'ai jamais
-été qu'un gâte-métier. C'est maintenant seulement que j'apprends ce
-que c'est que de jouer.
-
-Pour quelques instants il put se laisser enthousiasmer par la musique au
-point d'oublier son triste sort. Mais tout à coup il sentit ses bras
-endoloris par la fatigue et de nouveau il se laissa envahir par le
-désespoir.
-
---Je ne pourrai déposer ce violon avant de m'être tué au jeu. Je
-comprends que le Neck n'est pas content à moins.
-
-Il se mit à pleurer sur lui-même, tout en continuant à jouer.
-
---Il aurait bien mieux valu pour moi rester dans la petite cabane
-auprès de ma mère. À quoi bon toute ma gloire, si je dois finir de
-cette manière?
-
-Il resta ainsi des heures durant. Le matin parut, le soleil se leva, et
-les oiseaux commencèrent leurs chants. Mais lui jouait, jouait sans
-trêve.
-
-Comme le jour naissant était un dimanche, Lars Larsson dut rester seul
-auprès du vieux moulin. Personne ne prit la route de la forêt. Tout le
-monde s'en fut vers l'église dans la vallée ou bien vers les villages
-qui bordaient la grand'route.
-
-La matinée s'écoula et le soleil monta toujours plus haut dans le
-ciel. Les oiseaux se turent, mais en échange on entendit le bruissement
-des longues aiguilles des pins.
-
-Lars Larsson ne se laissa pas arrêter par la chaleur de cette journée
-d'été. Il jouait, jouait.
-
-Enfin le soir vint, le soleil se coucha mais son archet n'avait pas
-besoin de repos et son bras continua à se mouvoir fébrilement.
-
---Il est bien certain que cela ne finira que par ma mort, dit-il, et ce
-sera là la juste punition de mon orgueil.
-
-Très tard dans la soirée, il vit un être humain s'approcher à
-travers la forêt. C'était une pauvre vieille au dos courbé, aux
-cheveux gris et au visage ridé par bien des chagrins.
-
---Voilà qui est singulier, pensa le musicien. Il me semble reconnaître
-cette vieille femme. Est-il possible que ce soit ma mère? Est-il
-possible qu'elle soit devenue si vieille et si grise?
-
-Il l'interpella à haute voix pour l'arrêter.
-
---Mère, mère, viens ici! cria-t-il.
-
-Elle s'arrêta comme à contre-cœur.
-
---Je me rends compte maintenant, par mes propres oreilles, que tu es le
-joueur de violon le plus habile du Vermland entier, dit-elle, et je
-comprends que tu ne te soucies plus d'une vieille femme comme moi.
-
---Mère, mère, ne passe pas! cria Lars Larsson. Je ne suis pas un
-joueur habile, je ne suis qu'un vaurien. Viens ici, pour que je puisse
-te parler!
-
-Alors, la mère s'approcha de lui et s'aperçut de son état. Son visage
-avait une pâleur mortelle, ses cheveux ruisselaient de sueur et le sang
-sortait par la racine de ses ongles.
-
---Mère, je suis tombé dans le malheur à cause de mon orgueil et
-maintenant il faut que je me tue à force de jouer. Mais auparavant
-dis-moi si tu peux me pardonner, à moi, qui t'ai laissée seule et
-pauvre dans tes vieux jours?
-
-La mère se sentit envahir d'une grande pitié pour le fils, et toute la
-colère qu'elle avait eue contre lui disparut comme par enchantement.
-
---Pour sûr que je te pardonne, dit-elle.
-
-Mais voyant son angoisse, et empressée à lui faire comprendre que
-c'était bien là ses sentiments véritables, elle confirma le pardon en
-prononçant le nom du Seigneur.
-
---Au nom du Seigneur Jésus-Christ, je te pardonne, dit-elle.
-
-À ces paroles l'archet s'arrêta, le violon tomba par terre et le
-joueur se leva, délivré et sauvé. Car l'enchantement était rompu du
-moment que sa vieille mère avait été émue de pitié devant son
-malheur, au point de prononcer sur lui le nom du Seigneur.
-
-
-
-
-UNE LÉGENDE DE JÉRUSALEM
-
-
-Dans la vieille et vénérable mosquée d'El Aksa, à Jérusalem, se
-trouve, dans le bas-côté qui contourne le bâtiment, une large et
-profonde baie de croisée. Dans cette baie on voit étendu un vieux
-tapis usé, et assis sur le tapis, jour et nuit, le vieux Mésullam,
-devin de son métier, et qui pour une somme modeste se charge de
-prédire aux visiteurs leur sort futur.
-
-Or, il arriva une belle après-midi d'il y a quelques années que
-Mésullam, assis comme toujours à sa fenêtre, fut de si mauvaise
-humeur, qu'il ne rendit même pas leur salut aux passants.
-
-Personne cependant ne se sentit froissé de son impolitesse, car on
-savait qu'il se désolait d'une humiliation subie au courant de la
-journée.
-
-Un souverain puissant de l'Occident se trouvait en visite à Jérusalem,
-et au matin de ce jour-là l'hôte illustre, entouré de sa suite, avait
-traversé El Aksa. Avant son arrivée, l'intendant de la mosquée avait
-fait balayer et nettoyer tous les petits recoins de la vieille bâtisse;
-il avait en plus ordonné que Mésullam fût mis dehors. Il avait
-trouvé impossible de le laisser là pendant l'auguste visite. Non
-seulement son tapis était sale et déchiré et les sacs entassés tout
-autour dans lesquels il fourrait ses biens, d'une malpropreté
-répugnante; mais lui-même, Mésullam, ne pouvait pas être considéré
-comme un ornement de la mosquée, loin de là.
-
-À vrai dire, c'était un nègre d'une laideur incroyable. Ses lèvres
-étaient énormes, la mâchoire inférieure proéminente d'inquiétante
-façon, le front extrêmement bas et le nez absolument pareil à un
-groin. Ajoutons que Mésullam avait la peau rude et rugueuse et un corps
-obèse et difforme à peine couvert d'un châle crasseux, et ne soyons
-pas trop surpris qu'on lui défendît l'entrée de la mosquée tant que
-l'hôte illustre s'y trouverait!
-
-Le pauvre Mésullam, qui avait la conscience d'être un homme fort sage
-malgré sa laideur, éprouva un vif dépit de ne pas être admis à voir
-l'auguste voyageur. Il avait espéré pouvoir donner à celui-ci
-quelques preuves des vastes connaissances qu'il possédait en fait de
-choses secrètes et mystérieuses, pour accroître ainsi sa propre
-gloire et sa réputation. Cet espoir anéanti, il restait des heures
-abandonné à sa douleur, dans une attitude singulière, ses longs bras
-tendus en haut comme s'il implorait du ciel un peu de justice, et la
-tête fortement penchée en arrière.
-
-À la nuit tombante, Mésullam fut réveillé de cet état de
-prostration complète par une voix joyeuse qui l'appelait de son nom.
-C'était un drogman syrien qui, accompagné d'un seul voyageur, s'était
-arrêté devant le devin. Il lui dit que l'étranger qu'il guidait avait
-exprimé le désir de voir quelques preuves de la sagesse orientale, et
-lui, le drogman, n'avait pas manqué d'insister sur la merveilleuse
-faculté de Mésullam d'interpréter les songes.
-
-Mésullam ne répondit pas un seul mot à tout cela mais resta immobile
-dans la même position qu'avant. Ce n'est que lorsque le drogman lui
-demanda une seconde fois s'il voulait bien écouter les songes que
-l'étranger désirait lui soumettre, qu'il laissa retomber les bras pour
-les croiser sur la poitrine, et tout en prenant l'attitude humble d'un
-homme offensé, il répondit que ce soir son âme était si remplie de
-sa propre douleur qu'il ne saurait guère juger avec justesse de choses
-qui regardaient un autre.
-
-Mais l'étranger, qui était d'un tempérament très vif et très
-impératif, ne paraissait pas se soucier de ses objections. Ne trouvant
-pas de siège, il enleva du pied le tapis de Mésullam et s'assit dans
-l'embrasure de la fenêtre. Puis, il se mit à raconter, à voix haute
-et claire, les songes qu'il avait faits, pour que le drogman les
-traduisît au vieux devin.
-
---Dites-lui, fit le voyageur, qu'il y a quelques années je me trouvais
-au Caire, en Égypte. Puisqu'il est un homme savant, il ne doit pas
-ignorer qu'il y a là une mosquée dite El Azhar, qui est en même temps
-l'école la plus célèbre de l'Orient entier. Je m'y suis rendu un jour
-pour la visiter et j'ai trouvé l'énorme bâtiment, les salles aussi
-bien que les arcades et les couloirs, tout remplis d'étudiants. Il y
-avait là des vieillards qui avaient consacré leur vie entière aux
-études, et des enfants en train d'apprendre à écrire leurs premières
-lettres. Il y avait là des nègres de haute taille venus du cœur de
-l'Afrique, de beaux et sveltes adolescents des Indes et de l'Arabie, des
-étrangers venus de la Barbarie, de la Géorgie, de tous les pays dont
-les habitants embrassent le Coran. Auprès des colonnes--on me dit que
-dans El Azhar il y a autant de professeurs qu'il y a de colonnes--se
-tenaient les maîtres accroupis sur leurs peaux de mouton, et les
-élèves qui faisaient cercle autour d'eux, écoutaient religieusement
-leurs leçons en se dandinant. Et dites-lui que bien que El Azhar ne
-réponde en aucune façon aux idées que nous nous faisons en Occident
-d'une grande école, j'ai été néanmoins stupéfait de ce que j'ai vu.
-Et je me suis dit:
-
-«Voici la grande forteresse de l'Islam, c'est d'ici que sortent les
-jeunes combattants de Mahomet. L'école d'El Azhar prépare les
-breuvages magiques qui conservent aux enseignements du Coran leur
-fraîcheur et leur puissance de vie».
-
-Tout cela fut dit presque d'une seule haleine. Ici cependant le voyageur
-fit une pause pour laisser le drogman traduire. Puis il continua:
-
---Dites-lui encore que El Azhar m'impressionna tant que la nuit suivante
-je le revis en songe. Je vis le vaste bâtiment en marbre blanc, et le
-grand nombre des étudiants, tous vêtus de manteaux noirs et de turbans
-blancs, selon la coutume de El Azhar. Je parcourus les salles et les
-préaux, et de nouveau je m'émerveillai de voir cette œuvre magnifique
-de défense de l'Islam. Enfin, j'arrivai, en songe, au pied du minaret
-dans lequel le muezzin monte annoncer aux fidèles que l'heure de la
-prière a sonné. Je vis l'escalier qui s'enroule en spirale autour du
-minaret et je vis un muezzin le monter. Il était vêtu d'un manteau
-noir et d'un turban blanc, tout comme les autres, et tout d'abord,
-lorsqu'il s'engagea dans l'escalier, je ne pus voir son visage. Mais
-après qu'il y eut fait un tour, il vint à tourner le visage vers moi,
-et alors je m'aperçus que c'était Jésus-Christ.
-
-L'étranger fit une brève pause et de sa poitrine s'échappa un soupir
-profond.
-
---Je n'oublierai jamais, dit-il, bien que ce ne fût qu'un rêve,
-l'impression ressentie en voyant Jésus-Christ monter l'escalier du
-minaret d'El Azhar. Le fait qu'il était venu là à cette forteresse de
-l'Islam pour y crier les heures de la prière, m'a semblé si beau, si
-plein de sens que je me suis réveillé en sursaut.
-
-Ici, le voyageur fit une nouvelle pause pour laisser le drogman
-traduire. Cela cependant parut être peine perdue. Mésullam persista à
-se dandiner tout le temps, les mains sur les hanches et les yeux à
-moitié fermés. Il avait l'air de dire:
-
---Puisque je ne puis échapper à ces gens importuns, je leur ferai bien
-voir que je ne me soucie pas d'écouter ce qu'ils me racontent. Je
-tâcherai de m'endormir en me berçant. Ce serait là le meilleur moyen
-de leur montrer le peu de cas que je fais d'eux.
-
-Le drogman fit observer au voyageur que tous leurs efforts resteraient
-vains et qu'ils ne réussiraient pas à extorquer un seul mot
-raisonnable à Mésullam du moment qu'il était de cette humeur-là.
-Mais l'Européen parut être épris de l'extraordinaire laideur et des
-gestes singuliers de Mésullam. Il le regarda avec le même plaisir que
-prend un enfant à regarder une bête d'une ménagerie et il eut malgré
-tout envie de continuer l'entretien.
-
---Dites-lui que je ne lui aurais pas demandé de m'interpréter ce
-rêve, fit-il, s'il ne m'était pas pour ainsi dire revenu une seconde
-fois! Faites-lui savoir qu'il y a quelques semaines j'ai visité la
-mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, et qu'après avoir fait le
-tour du merveilleux monument je suis monté dans une des galeries
-supérieures pour mieux voir la magnifique salle du dôme. Dites-lui
-encore qu'on m'avait laissé entrer dans la mosquée au cours d'un
-service lorsqu'elle était remplie de fidèles. Sur chacun des tapis
-innombrables qui jonchaient le carreau de la nef du milieu, se trouvait
-un homme debout faisant sa prière. Tous ceux qui prenaient part au
-service faisaient simultanément les mêmes gestes. Tous se mettaient à
-genoux, se prosternaient, se relevaient en même temps. Tous murmuraient
-tout bas leurs prières, mais de ces mouvements presque imperceptibles
-de lèvres innombrables naissait un bruissement mystérieux, qui montait
-vers les voûtes pour mourir et reprendre à des intervalles réguliers,
-répercuté en chuchotement mélodieux par des couloirs et des galeries
-éloignées. Tout cela était si étrange qu'on en était à se demander
-si ce n'était pas l'esprit de Dieu qui soufflait à travers le
-sanctuaire.
-
-Le voyageur s'arrêta de nouveau. Il observa Mésullam pendant que le
-drogman traduisait ses paroles. On eut l'impression qu'il s'était
-réellement efforcé d'attirer l'attention du nègre par son éloquence.
-Il parut du reste y avoir réussi, car les yeux de Mésullam se prirent
-tout d'un coup à briller comme des charbons qui commencent à prendre
-feu. Mais, têtu comme un enfant qui ne veut pas qu'on l'amuse, le devin
-laissa retomber sa tête sur sa poitrine et se remit à se dandiner
-encore plus impatiemment qu'avant.
-
---Dites-lui, reprit l'étranger, dites-lui que jamais je ne vis prier
-dans un tel recueillement. Il me sembla que c'était la sainte beauté
-de ce monument merveilleux qui faisait naître cette sensation d'extase.
-En vérité, me dis-je, voici encore une des forteresses de l'Islam.
-Voici le foyer du recueillement et de la ferveur; c'est de cette
-mosquée puissante qu'émanent la foi et l'enthousiasme qui font la
-puissance de l'Islam.
-
-Il s'arrêta de nouveau pour suivre attentivement le jeu de la
-physionomie de Mésullam pendant la traduction. Il n'y découvrit aucun
-signe d'intérêt. Mais l'étranger était évidemment un homme qui
-aimait s'écouter parler. Il se grisait de ses propres paroles. Il
-aurait été bien fâché de ne pouvoir continuer.
-
---Eh bien, dit-il, lorsqu'il put de nouveau parler, je ne puis expliquer
-au juste ce qui m'arriva. Il est possible que la vague odeur des
-innombrables lampes à l'huile unie aux murmures et aux gestes monotones
-des fidèles, me mît dans un état de somnolence, d'assoupissement. Je
-ne fis que fermer les yeux là où je me trouvai adossé contre une
-colonne. Immédiatement une sorte de sommeil ou plutôt de léthargie
-s'empara de moi. Cela ne dura probablement qu'une minute, mais pendant
-cette minute-là j'étais complètement ravi à la réalité ambiante.
-Dans mon état léthargique je vis toujours devant moi la mosquée de
-Sainte-Sophie et la foule des gens en prière, mais maintenant
-j'aperçus ce que je n'avais pas vu auparavant: là-haut sous la coupole
-il y avait des échafaudages sur lesquels se trouvaient des ouvriers
-munis de brosses et de pots de couleurs.
-
---Dites-lui encore, poursuivit le conteur, s'il ne le sait pas déjà,
-que la mosquée de Sophie fut autrefois une église chrétienne, et que
-ses voûtes et sa coupole sont couvertes de mosaïques sacrées, bien
-que les Turcs aient caché toutes ces images sous une couche de couleur
-jaune! Or, dans mon songe, il me sembla que la couleur jaune s'était
-détachée à divers endroits et que les peintres étaient grimpés sur
-les échafaudages pour réparer la peinture. Mais au moment même où
-l'un d'eux leva sa brosse pour étaler sa peinture, un autre grand
-morceau de couleur s'écailla, faisant apparaître à mes yeux une belle
-image du Christ. De nouveau le peintre tendit son bras pour couvrir
-l'image, mais le bras retomba comme paralysé, sans force devant le
-visage majestueux. Du même coup, la couleur se détacha partout des
-parois de la coupole et des voûtes, et le Christ apparut dans toute sa
-splendeur, entouré des anges et des chœurs célestes. À cette vue, le
-peintre jeta un cri qui fit lever la tête aux fidèles en prière sur
-le carreau de la mosquée. En apercevant les chœurs célestes qui
-entouraient le Rédempteur, ils poussèrent un cri d'extase et tous
-tendirent les mains en haut. Mais devant cet enthousiasme je fus saisi
-moi aussi d'une telle émotion, que brusquement je me réveillai. Alors
-tout était comme auparavant, les mosaïques du plafond restaient
-cachées sous la couleur jaune, et les fidèles continuaient à invoquer
-Allah.
-
-Lorsque le drogman eut traduit cela, Mésullam ouvrit un œil et regarda
-l'étranger. Il vit un homme qu'il trouva pareil à tous les autres
-Occidentaux qui passaient par sa mosquée. «Je ne crois pas que ce pale
-étranger ait pu avoir des visions, se dit-il. Il n'a pas les yeux
-sombres qu'il faut pour regarder derrière le rideau du mystère. Je
-crois plutôt qu'il est venu pour se moquer de moi. Il faut que je
-prenne garde qu'en ce jour damné je ne sois frappé d'une nouvelle
-humiliation.»
-
-L'étranger poursuivit son exposé.
-
---Tu sais, ô devin, dit-il s'adressant cette fois directement à
-Mésullam comme s'il avait la sensation d'être compris malgré sa
-langue étrangère, tu sais qu'un hôte célèbre visite actuellement
-Jérusalem. Les autorités de la ville font leur possible pour lui
-plaire; il a même été question d'ouvrir à son intention la porte
-murée de l'enceinte de Jérusalem, celle qu'on appelle la Porte Dorée
-et qu'on croit être celle par où Jésus-Christ fit son entrée le
-dimanche des Rameaux. On avait vraiment conçu l'idée de faire à
-l'auguste voyageur l'insigne honneur de le faire entrer à Jérusalem
-par une porte murée depuis des siècles, mais on fut retenu par une
-vieille prédiction qui proclame que si l'on ouvre cette porte, les
-occidentaux passeront par là pour s'emparer de Jérusalem.
-
-Mais maintenant, tu vas entendre ce qui m'est arrivé la nuit passée.
-Il faisait un clair de lune merveilleux, le temps était superbe et
-j'étais sorti tout seul pour faire une promenade tranquille à travers
-la ville sainte. Je me trouvais en dehors de l'enceinte sur le sentier
-étroit qui contourne les murs, et au cours de la promenade mes pensées
-s'en furent vers des temps si reculés que je ne me rappelais plus
-guère où j'étais. Tout d'un coup je me sentis fatigué, et je me
-demandais si je n'allais pas bientôt arriver à une porte de l'enceinte
-par où rentrer dans la ville et regagner ainsi mon auberge par le plus
-court. Au moment même que je rumine cela, j'aperçois un homme en train
-d'ouvrir une grande porte dans l'enceinte tout près de moi. Il l'ouvrit
-toute grande devant moi, me faisant signe de passer. J'étais tout à ma
-rêverie et ne me rendais pas compte jusqu'où j'avais poussé ma
-promenade. J'étais bien un peu surpris de trouver une porte à cet
-endroit précis, mais je n'y pensais déjà plus au moment de passer. À
-peine eus-je traversé l'arche profonde, que les deux battants se
-refermèrent avec un bruit formidable. Je me retournai vivement mais
-derrière moi il n'y avait plus qu'une porte murée, celle-là
-précisément que vous appelez la Porte Dorée. Devant moi était la
-place du Temple, le vaste plateau du Haram, au milieu duquel se dresse
-la mosquée d'Omar. Et tu sais bien qu'aucune porte de l'enceinte n'y
-mène, excepté la Porte Dorée qui n'est pas seulement fermée, mais
-murée.
-
-Tu dois comprendre que j'ai cru devenir fou, que j'ai cru rêver, et
-qu'en vain j'ai cherché une explication du mystère. Je cherchai des
-yeux l'homme qui m'avait fait passer par là. Il avait disparu et je ne
-pus le retrouver. Mais alors je l'ai revu d'autant plus distinctement
-dans mon esprit: la haute stature un peu voûtée, les beaux cheveux
-bouclés, le doux visage, la barbe fendue. C'était Jésus-Christ,
-devin, encore Jésus-Christ!
-
-Et dis-moi maintenant, toi qui peux soulever le rideau du mystère, que
-signifient mes songes et mes visions, que signifie surtout le fait
-indéniable que j'ai passé par la Porte Dorée? Encore à cette heure
-je ne comprends pas comment cela s'est fait, mais je l'ai fait. Dis-moi
-maintenant ce que signifient ces trois choses?
-
-Le drogman traduisit encore cela à Mésullam, mais le devin persista
-dans son attitude de méfiance et de méchante humeur. «Il est sûr et
-certain que cet étranger veut se moquer de moi, se dit-il. Peut-être
-pense-t-il provoquer ma colère en parlant du Christ avec une telle
-insistance!»
-
-Il aurait préféré ne pas répondre du tout, mais le drogman
-insistant, il prononça quelques mots.
-
-Le drogman hésita à les traduire.
-
---Que dit-il? demanda le voyageur avec empressement.
-
---Il dit qu'il n'a pas autre chose à vous dire que cela: les songes
-sont des mensonges.
-
---Dites-lui alors de ma part, reprit le voyageur un peu irrité, que
-cela n'est pas toujours vrai. Le tout est de savoir _qui_ a fait les
-songes!
-
-À peine ces paroles étaient-elles prononcées et traduites que déjà
-l'Européen se levait, pour s'engager sans retard à pas légers et
-élastiques dans le long couloir mystérieux.
-
-Mais Mésullam resta immobile à ruminer cette réponse, cinq longues
-minutes. Puis, il se jeta sur le visage, anéanti.
-
---Allah, Allah! Deux fois dans la même journée, le bonheur a passé
-devant moi sans que j'aie su le saisir. Qu'a fait ton serviteur pour te
-déplaire à ce point?
-
-
-
-
-POURQUOI LE PAPE DEVINT SI VIEUX
-
-
-C'était à Rome, vers 1890. Léon XIII était au faîte de la gloire et
-du prestige. Tous les vrais croyants applaudissaient à ses succès et
-à ses victoires, qui du reste étaient éclatantes.
-
-Il était évident, même pour ceux qui ne comprenaient pas les grands
-événements politiques, que la puissance de l'Église allait croissant.
-N'importe qui pouvait constater que partout se fondaient de nouveaux
-couvents, et que des foules de pèlerins commençaient à affluer en
-Italie tout comme au temps jadis. En bien des endroits on vit restaurer
-les vieilles églises délabrées, des mosaïques dégradées furent
-remises en état et les trésors des églises se remplirent de châsses
-dorées et d'ostensoirs incrustés de diamants.
-
-Au beau milieu de cette période de prospérité, le peuple romain fut
-alarmé par la nouvelle que le pape était tombé malade. On prétendait
-que sa maladie était fort inquiétante. Un bruit allait jusqu'à
-affirmer qu'il était mourant.
-
-À vrai dire, son état était tout à fait critique. Les médecins du
-pape publiaient des bulletins qui ne donnaient presque plus d'espoir. On
-faisait remarquer que le grand âge du malade--il avait déjà
-quatre-vingts ans--rendait bien improbable qu'il survécût.
-
-Cette maladie du pape jeta naturellement la consternation dans toutes
-les églises de Rome; on se mit à faire des prières pour son
-rétablissement. Les journaux étaient remplis de communications sur le
-cours de la maladie. Les cardinaux commençaient à prendre des mesures
-en vue de préparer l'élection d'un nouveau pape.
-
-Tout le monde déplorait la disparition imminente de l'illustre
-souverain. On craignait que la fortune qui avait accompagné la
-bannière de l'Église sous Léon XIII, ne lui fût pas fidèle sous un
-successeur. Beaucoup avaient espéré que ce pape réussirait à
-reprendre Rome et les États pontificaux. D'autres avaient rêvé qu'il
-ramènerait quelque grand pays protestant dans le giron de l'Église
-catholique.
-
-À mesure que les heures passaient, l'inquiétude, la désolation
-augmentaient. Il y en eut même qui, à l'arrivée de la nuit, ne purent
-se résoudre à aller se coucher. Les églises restaient ouvertes
-jusqu'à minuit passé pour permettre aux gens affligés d'y entrer pour
-prier.
-
-Parmi cette foule en prière il y eut certainement plus d'un pauvre
-diable qui s'écria: «Seigneur, prenez ma vie au lieu de la sienne!
-Laissez-le vivre, lui qui pourra encore tant faire pour votre gloire, et
-éteignez en échange la flamme de ma vie qui brûle sans profit pour
-personne!»
-
-Mais si l'ange de la mort avait pris au mot un de ceux qui priaient
-ainsi, se présentant subitement devant lui, la faux levée pour exaucer
-son vœu, on peut se demander comment il se serait comporté.
-Probablement il aurait au plus vite rétracté une offre si
-inconsidérée et demandé la grâce d'accomplir toutes les années de
-vie qui lui étaient primitivement destinées.
-
-À cette époque-là, une vieille femme habitait dans un des taudis
-noirs qui se trouvent sur la rive du Tibre. Elle était de ceux qui
-chaque jour rendent grâce à Dieu de leur existence. Le matin, elle
-vendait des légumes au marché et c'était là un métier qui lui
-convenait admirablement. Elle trouvait que rien ne saurait être plus
-gai qu'un marché au matin. Toutes les langues étaient en mouvement
-pour crier les marchandises, les clients se bousculaient devant les
-tables, en choisissant et en marchandant, et plus d'une bonne
-plaisanterie s'échangeait entre eux et les vendeurs. Parfois, elle
-faisait de bonnes affaires, écoulant tout son stock, mais même si elle
-ne vendait pas un radis, elle se trouvait à l'aise parmi les fleurs et
-la verdure dans l'air frais du matin.
-
-Le soir, elle s'offrait une autre joie, plus grande encore celle-là.
-Alors son fils venait la voir. Il était prêtre, attaché à une petite
-église des quartiers indigents. Les pauvres prêtres qui y officiaient
-n'avaient guère de quoi vivre, et la mère craignait que son fils ne
-souffrît de la faim. Cette crainte même lui procurait un plaisir
-infini: elle lui servait de prétexte à le gaver de friandises quand il
-venait la voir. Il regimbait, ayant des dispositions pour une vie de
-discipline sévère et de renoncement, mais la mère se désespérait
-tellement devant son refus qu'il devait toujours finir par céder.
-Pendant qu'il mangeait, elle tournait dans la pièce en bavardant de
-tout ce qu'elle avait observé le matin pendant les heures de marché.
-C'étaient des choses fort profanes, tout cela, et parfois il lui venait
-à l'idée que son fils pourrait s'en offusquer. Alors elle
-s'interrompait au beau milieu d'une phrase et se mettait à parler de
-choses élevées et sérieuses, mais le prêtre ne pouvait s'empêcher
-de rire.
-
---Non, non, mère Concenza, disait-il, continue comme tu en as
-l'habitude! Les saints te connaissent déjà. Ils savent ce que tu vaux.
-
-Alors elle aussi se mettait à rire, en disant:
-
---Tu as raison, en effet. Ça ne vaut pas la peine de faire des
-simagrées devant le bon Dieu!
-
-Dès le début de la maladie du pape la signora Concenza eut à prendre
-sa part de la désolation générale. D'elle-même elle n'aurait
-certainement pas eu l'idée de s'inquiéter d'un tel événement, mais
-quand son fils vint la voir, elle n'arriva ni à le faire goûter le
-moindre morceau ni à lui arracher le plus faible sourire, bien qu'elle
-débordât de saillies et d'histoires amusantes. Elle s'effraya
-naturellement et demanda ce qui se passait.
-
---Le Saint-Père est tombé malade, répondit le fils.
-
-Pour commencer, elle ne voulut pas croire que ce fût là le seul motif
-de sa tristesse. Évidemment, c'était malheureux, mais elle savait bien
-que si un pape mourait, on en aurait immédiatement un autre. Elle
-rappela à son fils qu'ils avaient regretté également le bon Pio Nono.
-Et voilà que celui qui lui avait succédé avait été un pape bien
-plus grand encore. Probablement les cardinaux réussiraient à leur
-trouver un nouveau souverain tout aussi saint et tout aussi sage que
-l'autre.
-
-Le prêtre se mit alors à lui parler du pape. Il ne se souciait pas de
-la mettre au courant de ses actes de souverain, mais il lui raconta de
-petites histoires sur ses années d'enfance et de jeunesse. Même sur
-des années de simple prêtrise il y avait des choses à raconter
-qu'elle pouvait comprendre et apprécier, par exemple comment il avait
-fait la chasse aux brigands dans l'Italie du Sud et comment il avait su
-se faire aimer par les humbles et les miséreux au temps où il était
-encore évêque de Pérouse.
-
-Ses yeux se remplirent de larmes et elle s'écria:
-
---Ah, s'il n'était pas si vieux, s'il avait encore bien des années à
-vivre, puisque c'est un si grand saint homme!
-
---Oui, si seulement il n'était pas si vieux! dit le fils en soupirant.
-
-Mais signora Concenza avait déjà essuyé les larmes de ses yeux.
-
---Il faut cependant que tu supportes tout cela avec calme, dit-elle.
-Dis-toi bien que le cours de sa vie doit être accompli! Il est
-impossible d'empêcher la mort de le saisir.
-
-Mais le prêtre était un exalté. Il aimait l'Église et il avait
-rêvé que le grand pape devait la conduire à des victoires importantes
-et décisives.
-
---Je donnerais volontiers ma vie, si elle pouvait racheter la sienne,
-dit-il.
-
---Qu'est-ce que tu racontes? s'écria la mère. Tu l'aimes vraiment à
-ce point? Mais tu ne dois pourtant pas faire des vœux si dangereux. Tu
-dois au contraire voir à vivre bien longtemps. Qui sait ce qui peut
-arriver? Pourquoi ne serais-tu pas pape à ton tour?
-
-Une nuit et un jour passèrent, sans que l'état du pape s'améliorât.
-Lorsque, le lendemain, signora Concenza rencontra son fils, celui-ci
-avait l'air tout bouleversé. Elle comprit qu'il avait passé la
-journée entière en jeûne et en prières, et elle commença à prendre
-humeur.
-
---Je crois vraiment que tu vas te tuer pour ce vieux malade, dit-elle.
-
-Le fils fut peiné de la retrouver sans compassion et essaya de lui
-faire partager sa douleur.
-
---Tu devrais vraiment plus qu'aucun autre souhaiter que le pape survive,
-dit-il. Si Dieu lui permet de continuer son règne, il va nommer mon
-curé évêque avant qu'un an soit passé, et dans ce cas-là ma fortune
-est faite. Il me donnera alors une bonne charge auprès d'une
-cathédrale. Tu ne me verras plus me promener dans une soutane usée.
-J'aurai de l'argent en abondance et je pourrai t'aider ainsi que tes
-pauvres voisins.
-
---Mais si le pape meurt? demanda signora Concenza angoissée.
-
---Si le pape meurt, on ne peut plus savoir. Si par hasard mon curé ne
-se trouve pas en faveur auprès du successeur, nous resterons tous les
-deux ce que nous sommes, pour bien des années encore.
-
-Signora Concenza se mit à regarder son fils, la mine soucieuse. Elle
-vit son front plein de rides, ses cheveux qui grisonnaient déjà. Il
-avait l'air fatigué, miné par les soucis. Il était vraiment
-indispensable qu'il eût ce poste près de la cathédrale aussitôt que
-possible.
-
---Cette nuit j'irai à l'église prier pour le pape, se dit-elle. Il ne
-faut pas qu'il meure.
-
-Après dîner elle surmonta courageusement sa fatigue et descendit dans
-la rue. La foule des passants était énorme. Beaucoup ne s'y trouvaient
-que par curiosité, voulant être des premiers à apprendre la nouvelle
-du décès, mais beaucoup d'autres étaient vraiment désolés et
-allaient d'église en église pour prier.
-
-Aussitôt que signora Concenza se trouva dans la rue, elle rencontra une
-de ses filles, mariée à un lithographe.
-
---Ah! que tu fais bien d'aller prier pour lui! s'écria la fille. Tu ne
-peux t'imaginer quel malheur ce serait s'il mourait. Mon Fabiano était
-sur le point de se suicider en apprenant que le pape était tombé
-malade.
-
-Elle raconta que son mari, le lithographe, venait de faire exécuter une
-centaine de milliers d'images du pape. Si maintenant celui-ci mourait,
-il n'en vendrait pas la moitié, pas même le quart. Il serait ruiné.
-Toute leur fortune était en jeu.
-
-Elle continua sa course dans l'espoir de recueillir quelque nouvelle
-capable de consoler son pauvre mari qui, n'osant plus sortir,
-s'enfermait chez lui à ruminer sur le désastre. Mais sa mère resta
-là immobile, se murmurant tout bas: «Il ne faut pas qu'il meure. Il ne
-faut vraiment pas qu'il meure.»
-
-Elle entra dans la première église qu'elle vit. Une fois entrée, elle
-s'agenouilla afin de prier pour la vie du pape.
-
-En se levant pour partir, elle vint à fixer son regard sur un petit
-ex-voto suspendu au mur juste au-dessus de sa tête. Il représentait la
-Mort, soulevant une horrible épée à deux tranchants pour abattre une
-jeune fille, tandis que la vieille mère de celle-ci essayait en vain de
-s'interposer pour recevoir le coup à la place de l'enfant. Elle resta
-longtemps en contemplation devant le tableau. «Madame la Mort est une
-comptable scrupuleuse, dit-elle. On n'a jamais entendu dire qu'elle
-acceptât d'échanger une jeune personne contre une vieille. Peut-être
-serait-elle moins intraitable si l'on lui proposait d'échanger une
-vieille contre une jeune.»
-
-Elle se rappela les paroles de son fils, disant qu'il voudrait mourir à
-la place du pape, et un frisson la fit tressaillir. Pensez, si la Mort
-le prenait au mot!
-
---Non, non, madame la Mort, chuchota-t-elle. Il ne faut pas le croire.
-Vous comprenez bien qu'il n'était pas sérieux. Il aime bien vivre. Il
-ne voudrait pas quitter sa vieille mère qui l'adore.
-
-Pour la première fois, l'idée lui traversa l'esprit que si quelqu'un
-devait se sacrifier pour le pape, il valait bien mieux que ce fût elle
-qui était déjà vieille et qui avait vécu sa vie.
-
-En quittant l'église, elle lia conversation avec quelques bonnes sœurs
-d'aspect très vénérable, qui se disaient originaires de la partie
-nord du pays. Elles étaient venues à Rome pour obtenir un petit
-secours de la caisse pontificale.
-
---Nous sommes vraiment dans le plus grand besoin, disaient-elles à la
-vieille Concenza. Figurez-vous que notre couvent était si vieux et si
-décrépit, que la tempête violente de l'hiver passé l'a renversé
-complètement! Quel malheur que le pape soit malade! Nous ne pouvons pas
-lui apprendre nos peines. S'il venait à mourir, nous serions obligées
-de rentrer sans avoir rien obtenu. Qui saurait dire si son successeur
-sera homme à s'occuper de quelques pauvres sœurs?
-
-On aurait dit que tout le monde avait les mêmes préoccupations. Il
-était très facile de lier conversation avec n'importe qui. Chacun
-était heureux de pouvoir donner libre cours à ses appréhensions. Tous
-ceux dont signora Concenza s'approchait, lui firent savoir que la mort
-du pape serait pour eux un vrai désastre.
-
-Et la vieille femme se répéta à elle-même:
-
---Oui, c'est vrai. Mon fils a raison. Il ne faut pas que le pape meure.
-
-Au milieu d'un groupe de gens, une infirmière parlait très haut. Elle
-était tellement émue que les larmes lui coulaient sur les joues. Elle
-raconta qu'il y a cinq ans, elle avait reçu l'ordre d'aller servir dans
-un hôpital de lépreux, établi sur une île perdue, à l'autre bout du
-monde. Elle avait, naturellement, dû obéir, quoique bien à
-contre-cœur. Elle avait ressenti une peur atroce de cette mission.
-Mais, avant de partir, elle avait été reçue par le pape qui lui avait
-donné une bénédiction spéciale, et il lui avait promis formellement
-de la recevoir une seconde fois, si elle revenait vivante. Et c'était
-cela qui l'avait fait vivre les cinq années qu'elle avait été
-absente, rien que l'espoir de revoir le Saint-Père encore une fois dans
-sa vie. Cela l'avait aidée à traverser toutes les atrocités de
-là-bas. Et à présent qu'enfin elle avait pu rentrer, elle avait été
-accueillie par la nouvelle disant que le pape était mourant. Elle
-n'était même pas admise à le voir de loin.
-
-Elle était tout à fait désespérée, et la vieille Concenza fut tout
-émue.
-
---Ce serait vraiment un trop grand malheur pour tout le monde, si le
-pape mourait, pensa-t-elle en continuant sa route.
-
-En voyant que beaucoup des passants avaient l'air éploré, elle se
-faisait un vrai plaisir en imaginant le bonheur qu'il y aurait à voir
-la joie de tout ce monde-là, si le pape était rétabli. Et, comme à
-l'instar de bien des gens qui ont l'humeur légère, elle n'éprouvait
-pas plus de crainte à l'idée de mourir qu'à celle de vivre, elle se
-dit à elle-même:
-
---Si seulement je savais comment m'y prendre, je donnerais volontiers au
-Saint-Père les années qui me restent encore à vivre!
-
-Elle parlait ainsi un peu en plaisantant, mais il y avait bien aussi du
-sérieux dans ses paroles. Elle souhaitait vraiment de pouvoir faire
-quelque chose de ce genre.
-
---Une vieille femme ne saurait souhaiter une plus belle mort, se
-dit-elle. Je rendrais service et à mon fils, et à ma fille, et je
-ferais le bonheur d'une foule de gens par-dessus le marché.
-
-Tout en retournant ces idées dans sa tête, elle souleva le tapis
-bourré, suspendu devant l'entrée d'une petite église obscure.
-C'était une église des plus anciennes, une de celles qui ont l'air de
-s'enfoncer petit à petit dans la terre, parce que le sol de la ville,
-au cours des années, s'est soulevé de plusieurs mètres tout autour
-d'elles. Cette église avait gardé, à l'intérieur, quelque chose de
-lugubre, à force de vétusté, venant sans doute des temps sombres qui
-l'avaient vu construire. Un frisson involontaire faisait tressaillir
-celui qui entrait sous ces voûtes basses, soutenues par des colonnes de
-largeur extraordinaire, et qui voyait les images des saints, d'un style
-barbare, qui vous regardaient du haut des murs et des autels.
-
-En entrant dans cette vieille église, toute remplie de gens en
-prières, signora Concenza fut prise d'une sensation de peur
-mystérieuse mélangée de respect. Elle sentit nettement que dans cet
-endroit demeurait, sans conteste, une divinité. Sous les voûtes
-lourdes planait quelque chose d'infiniment puissant et mystérieux,
-quelque chose qui donnait une telle impression de force surnaturelle,
-qu'elle se sentit trembler à l'idée d'y rester.
-
---Voici une église où l'on ne va pas pour écouter la messe ou pour se
-confesser, se dit signora Concenza. On y va lorsqu'on est en grande
-détresse et qu'on ne peut être aidé que par un miracle.
-
-Elle resta hésitante, près de la porte, à respirer cet air étrange
-d'angoisse et de mystère.
-
---Je ne sais même pas à qui cette église est consacrée,
-murmura-t-elle, mais je sens qu'il y a vraiment ici quelqu'un qui peut
-nous donner ce que nous demandons.
-
-Elle se laissa tomber à genoux parmi les fidèles, si nombreux qu'ils
-couvraient le parvis, depuis l'autel jusqu'à la sortie. Tout en priant
-elle-même, elle entendit soupirer et sangloter ceux qui l'entouraient.
-Toute cette douleur pénétra dans son cœur et le remplit d'une
-compassion toujours grandissante.
-
---Ah! mon Dieu, laissez-moi faire quelque chose pour sauver ce vieux
-malade, pria-t-elle. Je viendrai par là en aide, d'abord à mes
-enfants, et puis à tant d'autres!
-
-De temps à autre, un petit moine décharné se glissait parmi les
-fidèles et leur chuchotait quelques mots à l'oreille. Celui à qui il
-avait parlé se levait aussitôt pour le suivre dans la sacristie.
-
-Signora Concenza comprit bientôt de quoi il s'agissait.
-
---Ce sont là des gens qui font des vœux pour le rétablissement du
-pape, pensa-t-elle.
-
-La prochaine fois que le petit moine vint faire son tour, elle se leva
-pour le suivre.
-
-Ce fut là un acte complètement involontaire. Il lui sembla qu'elle y
-était poussée par la puissance occulte qui régnait dans la vieille
-église.
-
-Une fois entrée dans la sacristie qui avait l'air encore plus
-mystérieuse que l'église même, elle se repentit:
-
---Qu'est-ce que je viens faire ici? se demanda-t-elle. Qu'est-ce que
-j'ai à donner, moi? Je ne possède rien que deux charretées de
-légumes. Je ne peux pourtant pas donner aux saints quelques paniers
-d'artichauts!
-
-Le long d'un des murs était un comptoir derrière lequel se tenait un
-prêtre qui notait sur un registre tout ce qu'on promettait aux saints.
-Concenza entendit l'un promettre de donner à la vieille église une
-somme d'argent, un autre sacrifier sa montre d'or, un troisième ses
-boucles de perles.
-
-Concenza restait toujours immobile à la porte. Ses derniers pauvres
-sous, elle les avait dépensés pour procurer quelques bons morceaux à
-son fils. Elle entendit encore que des gens qui n'avaient pas l'air
-d'être plus riches qu'elle, achetaient des cierges et des cœurs
-d'argent. Elle retourna la poche de sa jupe. Elle n'arriva même pas à
-réunir la somme qu'il fallait pour cela.
-
-Elle demeura dans l'expectative si longtemps qu'enfin elle était la
-seule personne étrangère dans la sacristie. Les prêtres qui s'y
-trouvaient commencèrent à la regarder d'un œil étonné. Alors elle
-fit quelques pas en avant. Pour commencer elle eut l'air peu sûre
-d'elle et même un peu gênée, mais les premiers pas franchis, elle
-s'en fut d'un pied léger et prompt devant le comptoir.
-
---Mon père, dit-elle au prêtre, écrivez que Concenza Zamponi qui a eu
-soixante ans l'année passée à la Saint-Jean, donne les années qui
-lui restent à vivre, au Saint-Père, pour allonger le fil de ses jours.
-
-Le prêtre avait déjà commencé à écrire. Il était certainement
-très fatigué d'avoir tenu ce registre toute la nuit et il ne faisait
-pas attention à ce qu'il notait. Mais maintenant il s'arrêta net au
-milieu de la phrase et jeta un regard plein d'interrogation sur signora
-Concenza. Elle rencontra son regard avec un calme parfait.
-
---Je suis forte et en bonne santé, fit-elle. J'aurais bien atteint les
-soixante-dix. C'est au moins dix années que je donne au Saint-Père.
-
-Le prêtre, voyant son zèle et sa ferveur, ne fit pas d'objections:
-
---C'est une pauvre femme, se dit-il. Elle n'a pas autre chose à donner.
-
---C'est écrit, ma fille, dit-il.
-
-À l'heure tardive où enfin la vieille Concenza quitta l'église, toute
-circulation avait cessé et la rue était complètement déserte. Elle
-se trouvait dans une partie reculée de la ville où les becs de gaz
-étaient si clairsemés qu'ils n'arrivaient que bien imparfaitement à
-dissiper l'obscurité. Elle se mit à marcher rapidement. Elle sentit
-son âme en fête, toute convaincue qu'elle était d'avoir accompli une
-action qui ferait bien des heureux.
-
-En avançant dans la rue, elle eut tout d'un coup l'impression qu'un
-être vivant planait au-dessus de sa tête.
-
-Elle s'arrêta et regarda en haut. Dans l'obscurité qui régnait entre
-les hautes maisons, il lui sembla discerner une paire d'ailes énormes
-et même elle crut entendre le bruissement des plumes.
-
---Qu'est cela? dit-elle. Ce ne peut pourtant pas être un oiseau. C'est
-beaucoup trop grand.
-
-Immédiatement après elle crut distinguer un visage dont la blancheur
-était telle qu'elle perçait l'obscurité. Alors un effroi indicible
-s'empara d'elle. «C'est l'ange de la mort qui plane sur moi,
-pensa-t-elle. Ah qu'est-ce que j'ai fait? Je me suis livrée aux mains
-du Terrible.»
-
-Elle se mit à courir, mais elle continua à entendre le bruit sourd des
-ailes puissantes, et elle était convaincue que la mort la poursuivait.
-
-Elle fuyait par les rues avec une rapidité exaspérée. Néanmoins il
-lui sembla que la mort s'approchait de plus en plus. Déjà elle sentait
-les ailes effleurer son épaule.
-
-Soudain elle entendit un sifflement dans l'air. Un objet lourd et aigu
-la frappa à la tête. L'épée de la mort l'avait atteinte. Elle tomba
-à genoux. Elle comprit qu'il lui fallait mourir...
-
-Quelques heures plus tard la vieille Concenza fut trouvée dans la rue
-par quelques ouvriers. Elle était là inanimée, frappée d'une
-congestion. La pauvre femme fut transportée à l'hôpital où l'on
-réussit à la faire recouvrer ses sens, mais il était évident qu'il
-ne lui restait pas beaucoup d'heures à vivre.
-
-On eut cependant le temps de faire venir ses enfants. Lorsque, remplis
-de douleur, ceux-ci arrivèrent à son lit, ils la trouvèrent très
-calme et très heureuse. Elle ne pouvait guère parler, mais elle
-restait là à caresser leurs mains.
-
---Il faut être heureux, disait-elle, heureux, heureux.
-
-Elle n'était pas contente de les voir pleurer, cela était évident.
-Elle demanda même aux infirmières de sourire et de manifester leur
-joie.
-
---Gais et heureux, répéta-t-elle, maintenant il faut que tout le monde
-soit heureux et content.
-
-Elle demeurait là, les yeux affamés de voir un peu de joie autour
-d'elle.
-
-Elle s'impatientait de plus en plus devant les larmes des enfants et les
-mines graves des infirmières. Elle commençait à prononcer des paroles
-que personne ne comprenait. Elle disait que s'ils n'étaient pas
-contents, elle aurait pu aussi bien continuer à vivre. Ceux qui
-l'entendaient croyaient qu'elle divaguait.
-
-Tout à coup la porte s'ouvrit et un jeune médecin entra dans la salle.
-Il tenait à la main un journal qu'il brandit en criant à haute voix:
-
---Le pape va mieux. Il guérira. Il y a eu un revirement cette nuit.
-
-Les infirmières lui firent signe de se taire pour ne pas troubler la
-paix de le mourante; mais signora Concenza l'avait déjà entendu.
-
-Elle avait remarqué aussi qu'un frémissement de joie, tel un éclair
-de bonheur, avait effleuré ceux qui entouraient son lit.
-
-Alors l'inquiétude disparut de son visage. Elle sourit, contente. Elle
-fit signe qu'on la redressât dans son lit.
-
-Là elle restait à regarder autour d'elle avec des yeux de visionnaire.
-C'était comme si elle embrassait Rome entière de son regard, Rome dont
-à cette heure les habitants envahissaient les rues, en se transmettant
-entre eux la nouvelle heureuse.
-
-Elle releva la tête aussi haut que possible.
-
---C'est moi, dit-elle. Je suis très contente. Dieu m'a laissée mourir
-pour qu'il puisse vivre. Ça ne fait rien de mourir, puisque j'ai rendu
-heureux tout le monde.
-
- *
-* *
-
-Mais à Rome on raconte qu'une fois rétabli, le Saint-Père s'amusait
-un jour à relever sur les registres des églises tous les vœux pieux
-faits pour sa guérison.
-
-Il lut en souriant la longue liste de petits cadeaux jusqu'à ce qu'il
-vint à l'annotation portant que Concenza Zamponi lui avait donné les
-années qu'il lui restait à vivre. Alors tout d'un coup il devint grave
-et pensif.
-
-Il fit rechercher Concenza Zamponi et il apprit qu'elle était morte la
-nuit même où il guérit. Il fit mander aussi son fils Domenico et le
-questionna sur les derniers moments de sa mère.
-
---Mon fils, lui dit le pape, lorsqu'il eut enfin fini, ta mère ne m'a
-pas sauvé la vie comme elle le croyait à son heure dernière, mais je
-suis très touché de son amour et de son esprit de sacrifice.
-
-Il donna sa main à baiser à Domenico, et le congédia.
-
-Mais les Romains assurent que bien que ne voulant pas avouer ouvertement
-que sa vie avait été prolongée grâce au sacrifice de la vieille
-femme, il en était cependant convaincu. «Pourquoi, sans cela, Père
-Zamponi aurait-il fait une carrière si rapide? demandent les Romains.
-Il est déjà évêque et l'on chuchote qu'à la prochaine occasion il
-va être promu cardinal.»
-
-Et à Rome on ne craignait plus la mort du pape, même quand celui-ci
-était très sérieusement malade. On prévoyait qu'il allait vivre plus
-longtemps que les autres humains, car sa vie avait été prolongée de
-toutes les années dont lui avait fait cadeau la pauvre Concenza.
-
-
-
-
-LE BALLON
-
-
-Père et les petits se trouvent par un triste soir d'octobre dans un
-wagon de troisième en route pour Stockholm. Père est seul sur sa
-banquette. En face de lui, les deux garçons, blottis l'un contre
-l'autre, lisent un roman de Jules Verne: _Cinq semaines en ballon_. Le
-livre est très fatigué. Les petits le savent presque par cœur,
-l'ayant discuté et retourné de toutes les façons, mais ils continuent
-à le lire avec le même plaisir. Ils ont tout oublié pour suivre les
-hardis aéronautes à travers l'Afrique, et ce n'est que très rarement
-qu'ils lèvent les yeux pour regarder les pays de Suède qu'on traverse.
-
-Les deux garçons se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Ils sont de
-même taille, portent le même costume, même béret bleu, même paletot
-gris; ils ont tous les deux de grands yeux rêveurs et un petit nez
-retroussé. Ils sont toujours grands amis, inséparables, se souciant
-peu des autres; ils parlent toujours d'inventions, de découvertes,
-d'explorations. Pour ce qui est des aptitudes, ils se ressemblent moins.
-Léonard, l'aîné, qui a treize ans, se tire péniblement d'affaire à
-l'école, où il est dépassé par ses camarades dans presque toutes les
-matières. En retour, il est très entreprenant et très débrouillard.
-Il sera inventeur et s'occupe sans discontinuer à la construction d'un
-aéroplane. Hugues a un an de moins que Léonard, mais, apprenant plus
-facilement, il est déjà dans la même classe que son frère. Lui non
-plus cependant ne se sent pas trop porté aux études; en revanche il
-est très sportif: grand skieur, cycliste consommé, patineur émérite.
-Il se propose de partir comme explorateur, aussitôt qu'il sera grand.
-L'aéroplane de Léonard une fois bien au point, Hugues s'en servira
-pour aller à la découverte de ce qui reste encore à découvrir de ce
-monde.
-
-Père est un homme élancé, à la poitrine creuse, au visage terreux,
-aux mains fines et allongées. Il est habillé très négligemment. Le
-plastron est fripé, l'attache du paletot émerge à la nuque, le gilet
-est boutonné de travers, les chaussettes retombent. Il porte les
-cheveux longs, si longs qu'ils couvrent le col; cela cependant n'est pas
-par négligence, mais par goût et par habitude.
-
-Père descend d'une de ces vieilles familles de joueurs de violon qui
-existent encore dans les provinces lointaines; et il a apporté dans la
-vie, comme héritage particulier, deux penchants naturels très
-accentués. D'abord le talent musical, et ce fut celui-là qui apparut
-le premier. On le fit donc passer par le Conservatoire de Stockholm pour
-achever ensuite ses études à l'étranger, et ses années d'études lui
-valurent tant de succès que lui-même aussi bien que ses maîtres
-s'attendaient à le voir devenir un jour un violoniste de réputation
-mondiale. Ce n'est pas le talent qui fît défaut pour arriver à ce
-résultat, c'est l'énergie et la persévérance. Il n'eut pas la force
-de caractère nécessaire pour conquérir de haute lutte une situation
-dans le monde. Bientôt il fut de retour dans son pays et accepta le
-poste d'organiste dans une petite ville de province. Pour commencer, il
-avait honte de n'avoir pas répondu à l'attente générale, mais
-d'autre part il se sentait heureux d'avoir le pain assuré et de ne plus
-dépendre de la charité des autres.
-
-Aussitôt entré en charge, il se maria et pendant quelques années il
-fut certainement très content de son sort. Il avait un petit chez-soi
-très gentil, une femme heureuse et enjouée, deux garçons, et il
-était le favori de la ville entière, fêté et recherché par tout le
-monde. Puis, des jours étaient venus, où tout cela ne paraissait plus
-le satisfaire. Il se prit à désirer de s'en aller encore chercher au
-loin le succès, mais il se sentit moralement tenu à rester, à cause
-de sa femme et des petits.
-
-C'était surtout sa femme qui lui avait persuadé de renoncer à ce
-voyage tant désiré. Elle n'avait pas voulu croire qu'il réussirait
-mieux cette fois-ci que l'autre. Elle trouvait du reste que leur bonheur
-était si parfait qu'il ne lui restait rien à désirer. Sans doute,
-elle commit en cela une grave erreur qu'elle eut à expier plus tard,
-car à dater de ce jour, l'autre disposition héréditaire du mari
-commençait à se faire jour. Du moment qu'il ne put satisfaire la soif
-de gloire et de succès, il chercha sa consolation dans la bouteille.
-
-Il lui advint ce qui advenait généralement dans sa famille: il but
-sans prudence ni modération et fut bientôt près de la déchéance
-complète. Peu à peu, il avait changé de caractère du tout au tout.
-Il n'était plus l'homme aimable et séduisant d'autrefois mais un être
-dur et méchant. Et pour comble de malheur, il avait conçu une haine
-terrible contre sa femme et s'obstinait à la tourmenter, qu'il fût
-ivre ou non, de toutes les façons imaginables.
-
-Les petits n'ont donc pas eu un foyer des plus joyeux. Même, leur
-enfance aurait été tout à fait malheureuse, s'ils n'avaient pas su se
-créer un petit monde à part, plein de machines, de projets
-d'explorations, de livres d'aventures. Le seul être qui a pu parfois
-jeter un regard discret dans ce monde particulier, c'est la maman. Père
-n'en soupçonne même pas l'existence et il ne sait du reste pas parler
-aux enfants des choses qui les intéressent. Aujourd'hui il les dérange
-coup sur coup en leur demandant s'ils ne trouvent pas qu'il sera amusant
-de voir Stockholm, s'ils ne sont pas heureux d'être en voyage avec leur
-père, et autres choses semblables, à quoi ils font des réponses très
-courtes, pour se replonger immédiatement dans leur lecture. Père
-continue néanmoins de leur parler. Il croit que les petits sont
-enchantés de son amabilité mais qu'ils sont trop timides pour le
-montrer.
-
---Ils ont été trop longtemps dans les jupes de leur mère, se dit-il.
-Ils sont devenus peureux et pleurnichards. Ça sera autre chose
-maintenant que je m'en charge.
-
-Mais père se trompe. Si les petits lui font des réponses brèves, ce
-n'est pas qu'ils sont timides, cela tient uniquement à ce qu'ils sont
-bien élevés et ne veulent pas le blesser. Si cela n'était pas, ils
-répondraient bien autrement.
-
---Pourquoi trouverions-nous que c'est amusant de voyager avec père,
-diraient-ils. Père doit croire qu'il est quelqu'un d'extraordinaire,
-mais nous voyons trop bien qu'il n'est qu'un pauvre déchu. Et pourquoi
-nous réjouirions-nous de voir Stockholm? Nous comprenons trop bien que
-ce n'est pas pour nous amuser que Père nous a emmenés, mais uniquement
-pour faire de la peine à Mère.
-
-Père ferait évidemment mieux de laisser lire les petits sans les
-déranger. Ils sont malheureux et apeurés, et cela les agace de le voir
-en bonne humeur.
-
---C'est uniquement parce qu'il sait que Mère reste là-bas, seule, à
-pleurer, qu'il est si gai aujourd'hui, se murmurent-ils tout bas.
-
-Les questions de Père ont enfin pour résultat d'interrompre la lecture
-des petits qui continuent cependant à rester courbés sur leur livre.
-Bien malgré eux, leurs pensées commencent à tourner avec amertume
-autour des souffrances sans nombre qu'ils ont eu à supporter, à cause
-de Père.
-
-Ils se rappellent le jour, où Père s'étant grisé dès le matin fut
-aperçu titubant dans la rue suivi d'une foule de gamins qui se
-gaussaient de lui. Ils se rappellent combien leurs camarades les ont
-bafoués, leur donnant des sobriquets, à cause de leur poivrot de
-père.
-
-Ils ont dû avoir honte de lui, ils ont vécu dans une angoisse
-permanente à cause de lui, et aussitôt qu'ils ont eu un plaisir
-quelconque, il est venu le gâter. C'est toute une liste de torts qu'ils
-dressent contre lui. Les petits sont très doux, très patients, mais
-ils sentent une colère croissante monter en eux.
-
-Il devrait tout de même comprendre qu'ils ne lui ont pas encore
-pardonné la grande déception qu'il leur a causée la veille. Ce fut
-même le pire de tout ce qu'il leur a fait jusqu'ici.
-
-C'est que la maman des petits, au printemps de l'année passée, s'est
-enfin décidée à divorcer. Des années durant, son mari n'a fait que
-la persécuter, la tourmenter de toutes les manières, mais elle n'a pas
-voulu le quitter de peur de le voir se perdre complètement. Mais, en
-fin de compte, elle s'y est résolue à cause des enfants. Elle avait
-remarqué que leur père les rendait malheureux, et elle comprit qu'il
-fallait les enlever à cette misère et les rendre à un foyer plus
-digne et plus réconfortant.
-
-À la fin de l'année scolaire elle avait envoyé les garçons à la
-campagne auprès de ses parents, tandis qu'elle-même prenait le chemin
-de l'étranger, manière la plus commode d'obtenir le divorce.
-
-Il ne lui plaisait guère qu'ainsi ce fût elle qui eût l'air de rompre
-le mariage, mais à cela il n'y avait pas de remède, elle avait dû s'y
-résigner. Ce qui la choquait encore davantage, c'est que le tribunal
-confia au père la garde des enfants pour la raison que la mère avait
-déserté le domicile conjugal. Elle se consolait en se disant qu'il n'y
-avait pas à craindre que son mari voulût garder les enfants, mais
-néanmoins elle ne s'était pas sentie tout à fait tranquille.
-
-Aussitôt le divorce obtenu, elle était rentrée pour trouver un
-logement où s'installer avec les enfants. Il y avait tout juste deux
-jours que tout était arrangé pour recevoir les petits.
-
-Ç'avait été là le plus beau jour de leur vie. Le logement était
-composé, en tout, d'une grande pièce et d'une cuisine plus grande
-encore, mais tout avait l'air si reluisant et si propre et Mère avait
-su tout arranger de façon si gentille. La pièce devait leur servir à
-tous de cabinet de travail durant le jour, et, la nuit, les petits
-devaient y dormir. La cuisine était propre et bien éclairée, on y
-prendrait les repas. Dans un petit réduit à côté, Mère avait
-trouvé moyen d'installer son lit à elle.
-
-Mère leur avait dit qu'ils seraient très pauvres. Elle avait obtenu le
-poste de professeur de chant au collège de jeunes filles, et ils
-étaient réduits à vivre de ce que cela rapportait. Ils n'avaient donc
-pas les moyens d'avoir une bonne et devaient se tirer d'affaire tout
-seuls. Les petits s'enthousiasmaient de tout, surtout de la perspective
-de pouvoir se rendre utiles. Ils offraient de chercher de l'eau et du
-bois. Ils cireraient eux-mêmes leurs chaussures et feraient eux-mêmes
-leurs lits. Quel plaisir, rien qu'à y penser!
-
-Il y avait encore un cabinet, où Léonard pourrait s'installer avec ses
-machines. Il garderait lui-même la clef et, sauf lui et Hugues,
-personne n'y serait admis.
-
-Mais le bonheur des petits, aux côtés de leur mère, n'avait duré
-qu'un jour. Après, Père était venu gâter leur joie, comme il avait
-fait toujours, de plus loin qu'ils se souvinssent. Père venait de faire
-un héritage de quelques milliers de couronnes, leur avait dit Mère; il
-avait démissionné de son poste et devait partir pour la capitale. Les
-petits s'étaient réjouis avec leur mère à l'idée de n'avoir plus à
-le rencontrer dans la rue. À ce moment, un des amis du père était
-venu de sa part les informer de son intention d'emmener avec lui les
-enfants.
-
-Mère avait pleuré et supplié qu'on lui laissât les petits, mais
-l'envoyé du père avait répondu que celui-ci était fermement résolu
-à prendre les enfants sous sa garde. S'ils ne venaient pas de leur
-plein gré, il les ferait chercher par la police. Il recommanda à la
-mère de relire l'acte de divorce. Elle y verrait expressément dit que
-les enfants devaient être confiés au père. Et cela, mère le savait
-déjà. Ce n'était pas à nier.
-
-L'ami du père avait débité un tas de belles choses: c'était parce
-que Père aimait tendrement ses enfants qu'il les voulait auprès de
-lui, mais les petits savaient bien que Père les emmenait dans l'unique
-but de faire de la peine à leur maman. Il avait trouvé cela pour lui
-gâter le plaisir de se savoir séparée de lui. Elle serait réduite à
-vivre dans une anxiété perpétuelle à leur sujet. Ce n'était que
-vengeance et méchanceté, tout cela!
-
-Mais Père a fait sa volonté et les voici en route pour Stockholm. Et
-en face d'eux. Père est là qui se réjouit du bon tour qu'il a joué
-à Mère. D'instant en instant, l'idée d'accompagner leur père et
-surtout de vivre avec lui leur devient plus répugnante. Sont-ils donc
-complètement à sa merci? N'y a-t-il donc pas de remède à cela?
-
-Père s'est installé à son aise dans son coin et bientôt il s'endort.
-Immédiatement les petits commencent à se parler tout bas avec ardeur.
-Il ne leur est pas difficile d'arriver à une décision. Toute la
-journée ils ont, chacun de son côté, ruminé l'idée de s'enfuir. Ils
-se mettent d'accord pour gagner la plate-forme et de là sauter du train
-aussitôt qu'il traversera quelque grande forêt. Puis ils se
-construiront une hutte dans un endroit caché au fond des bois et là
-ils vivront seuls, sans se montrer à qui que ce soit.
-
-Au beau milieu de ces projets le train s'arrête à une station et une
-paysanne, menant par la main un petit bébé, fait son entrée dans le
-compartiment. Elle est habillée de noir, un fichu sur la tête, et a
-l'air douce et aimable. Elle ôte le paletot du bébé, tout trempé par
-la pluie, et l'enveloppe d'un châle bien chaud. Puis elle lui enlève
-ses chaussures, essuie ses petits pieds froids, tire de son sac des bas
-et des souliers secs qu'elle lui met. Pour finir, elle lui donne un
-bonbon et le couche sur la banquette, la tête sur les genoux, pour le
-faire dormir.
-
-Tantôt l'un, tantôt l'autre des garçons jette un regard furtif sur la
-paysanne qui soigne son bébé. Ces coups d'œil deviennent de plus en
-plus fréquents et on voit simultanément des larmes briller aux yeux
-des deux garçons. Ils ne lèvent plus les yeux mais les tiennent
-obstinément fixés sur le plancher.
-
-On dirait qu'en même temps que la paysanne, une autre personne,
-invisible à tous excepté au deux garçons, est entrée dans le
-compartiment. Et cette autre personne, c'est Mère. Les petits ont
-l'impression qu'elle est venue s'asseoir entre eux, qu'elle leur a pris
-la main comme elle l'avait fait la veille au soir, lorsqu'il fut
-décidé qu'ils partiraient, et qu'elle leur parle encore comme elle l'a
-fait alors.
-
---Il faut me promettre de ne pas garder rancune à Père à cause de
-moi. Il n'a jamais pu me pardonner de l'avoir empêché de partir pour
-l'étranger. Il trouve que c'est de ma faute, s'il n'a pas réussi et
-s'il s'est mis à boire. Il ne m'en punira jamais assez, à son avis.
-Mais il ne faut pas lui en vouloir pour cela.
-
---À présent que vous vivrez avec Père, il faut me promettre d'être
-gentils pour lui. Vous ne devez pas l'exciter contre vous, il faut vous
-arranger avec lui aussi bien que possible. Cela, il faut absolument me
-le promettre, sans cela je ne n'aurai pas la force de vous voir partir.
-
-Et les petits avaient promis.
-
---Il ne faut pas vous enfuir de chez votre père. Promettez encore cela,
-avait-elle dit.
-
-Ils avaient encore promis cela.
-
-Les petits n'ont qu'une parole, et du moment qu'ils se rappellent les
-promesses faites à mère, ils abandonnent toute idée d'évasion. Père
-continue à dormir mais ils restent patiemment à leurs places. Ils
-reprennent leur lecture avec une ardeur redoublée et leur fidèle ami
-Jules Verne les transporte bientôt loin de toutes leurs peines dans les
-parages bienheureux de l'Afrique aux mille merveilles.
-
- *
-* *
-
-Dans le faubourg du Sud, loin du centre, Père a loué deux chambres et
-une cuisine, au rez-de-chaussée, sur une cour étroite et sombre. Le
-logement a longtemps servi, passant de locataire à locataire, sans
-être réparé. Le papier est déchiré et taché, les plafonds sont
-noircis, des carreaux sont cassés, le plancher de la cuisine est
-tellement usé qu'on y voit des creux. Des commissionnaires ont été
-chercher les bagages à la gare, et ils les ont abandonnés un peu
-partout, au hasard, dans les pièces. Père et les petits sont en train
-de déballer. Père manie une hache en donnant des coups désespérés
-pour ouvrir une caisse. Les petits retirent d'une autre caisse des
-verres et des porcelaines qu'ils rangent ensuivent dans un placard. Ils
-sont adroits et travaillent avec ardeur, mais à chaque instant Père
-les engage à plus de prudence et leur défend de porter plus d'une
-assiette ou plus d'un verre à la fois. Entre temps, le travail du père
-n'avance guère. Ses mains sont engourdies et sans force, il se met en
-sueur sans pour cela réussir à enlever le couvercle de la caisse. Il
-dépose la hache, fait le tour de la caisse, se demandant si ce n'est
-pas par hasard le fond qui est en haut. Un des petits s'empare alors de
-la hache et se met en devoir de faire sauter le couvercle en appuyant de
-toutes ses forces, mais Père le repousse. Cette caisse-là est trop
-bien clouée. Léonard ne peut pourtant pas croire qu'il réussira là
-où père lui-même a échoué? Pour ouvrir cette caisse-là, il faudra
-un homme du métier, conclut-il, en mettant son chapeau et son par-dessus
-pour sortir chercher le concierge. À peine sorti, une idée lui
-traverse la tête. Il comprend subitement pourquoi il n'a plus de force
-dans les mains. C'est tôt dans la matinée, il n'a encore rien absorbé
-qui puisse activer la circulation du sang. S'il entrait un moment dans
-un café prendre un petit verre, les forces lui reviendraient et il se
-tirerait d'affaire sans aide. «Cela vaut mieux que de chercher le
-concierge.» Sur cette réflexion, Père s'en va à la recherche d'un
-café. Et lorsqu'il regagne le petit logement sur la cour, il est huit
-heures du soir.
-
-Dans sa jeunesse, lorsqu'il suivait les cours du Conservatoire, il
-logeait dans le même quartier. Il avait fait partie d'une société de
-quatuors, composée surtout de commis et de petits commerçants qui se
-réunissaient d'ordinaire dans un caveau près de Mosebacke. L'envie lui
-prit d'aller voir si le petit caveau existait encore. En effet, il
-était toujours là, et Père a eu même la chance inespérée d'y
-trouver quelques-uns des amis de jadis en train de déjeuner.
-
-Ils l'avaient reçu à bras ouverts, l'avaient convié à leur table et
-avaient fêté son arrivée à Stockholm de la façon la plus aimable du
-monde. Le déjeuner enfin terminé, Père avait voulu rentrer déballer
-les meubles, mais les amis lui avaient persuadé de rester dîner avec
-eux. Tant et si bien qu'il était huit heures passées lorsque enfin
-Père se décida à rentrer. Et il lui en coûtait beaucoup de quitter
-la joyeuse compagnie de si bonne heure.
-
-Lorsque Père rentre, il trouve les petits dans l'obscurité, faute
-d'allumettes. Heureusement Père en a une boîte dans ses poches et
-après avoir allumé un petit bout de chandelle qui, par un hasard
-heureux, s'était glissé parmi les effets emballés, il peut constater
-que les petits sont poudreux et échauffés, mais que malgré tout ils
-ont l'air frais et dispos, et même très contents de leur journée.
-
-Dans les pièces, les meubles sont rangés le long des murs, les caisses
-sont transportées dehors, et la paille et les papiers d'emballage ont
-été balayés. Hugues est en train de faire les lits des petits dans la
-pièce extérieure. L'autre pièce servira de chambre à coucher au
-père, et là il trouve son lit fait avec tout le soin qu'il pourrait
-souhaiter.
-
-Maintenant, un brusque revirement se fait dans l'esprit de Père. En
-rentrant, il était mécontent de lui-même pour avoir déserté le
-travail en laissant les petits sans manger, mais du moment qu'il voit
-qu'ils sont de bonne humeur et n'ont l'air de manquer de rien, il est
-pris de regrets d'avoir quitté ses amis à cause d'eux, et devient
-irritable et querelleur.
-
-Il voit bien que les petits sont fiers de tout le travail abattu et
-qu'ils s'attendent à en être loués, mais de cela il n'a aucune envie.
-Il leur demande au contraire qui les a aidés et leur fait remarquer
-qu'à Stockholm tout se paie et que par conséquent il faudra
-dédommager le concierge pour la peine qu'il a eue. Les petits
-répondent qu'ils n'ont eu l'assistance de personne, qu'ils se sont
-tirés d'affaire tout seuls; mais lui, il continue à grommeler.
-C'était mal à eux d'ouvrir la grande caisse. Ils auraient pu s'y
-blesser. Il leur avait défendu de toucher à cette caisse. Il faudra
-lui obéir à présent. C'est lui qui est responsable d'eux.
-
-La bougie à la main, il sort dans la cuisine et se met à inspecter les
-placards. Le petit assortiment de verres et de porcelaines se trouve
-rangé sur les rayons dans un ordre parfait. Il examine tout avec un
-soin minutieux pour trouver un motif de continuer ses plaintes.
-
-Tout d'un coup, il aperçoit quelques restes du dîner des petits et se
-met de suite à les gronder pour avoir mangé du poulet. Où l'ont-ils
-eu? Est-ce son argent qu'ils osent gaspiller en mangeant du poulet?
-
-Soudain il se rappelle qu'il ne leur a pas donné un sou vaillant. Il se
-demande s'ils ont volé le poulet et il est violemment ému à cette
-idée.
-
-Il parle et pérore, il gronde et tempête, mais n'arrive pas à avoir
-une réponse des petits. Ils ne se soucient pas de lui dire comment ils
-ont eu le poulet, ils le laissent pérorer. Et lui, il fait de longs
-discours, des sermons qui épuisent le restant de ses forces. À la fin,
-il supplie, il implore...
-
---Je vous adjure de me dire la vérité. Je vous pardonnerai ce que vous
-avez pu commettre, pourvu que vous me disiez la vérité.
-
-À ce moment les petits ne peuvent pas se contenir plus longtemps. Père
-entend une espèce d'ébrouement. Ils se redressent dans leurs lits en
-rejetant les couvertures et il s'aperçoit qu'ils sont tout rouges d'un
-rire retenu. Et au milieu d'éclats de rire qu'ils ne s'efforcent plus
-de maîtriser, Léonard réussit à proférer ces mots:
-
---Mère avait placé un poulet dans le sac à provisions qu'elle nous a
-donné à notre départ.
-
-Père se redresse de toute sa hauteur et les foudroie d'un regard
-terrible, il veut parler mais ne trouve pas le mot juste. Il se redresse
-encore plus majestueusement, et avec un regard plein de mépris, il
-rentre dans sa chambre.
-
- *
-* *
-
-S'étant aperçu combien les petits sont débrouillards, Père en
-profite pour se passer de domestique. Le matin, il envoie Léonard à la
-cuisine préparer le café pendant que Hugues met la table et va
-chercher le pain chez le boulanger. Après le petit déjeuner, il
-s'installe dans un fauteuil à surveiller les petits qui font les lits,
-frottent les parquets, arrangent les poêles sous ses yeux. Il donne
-sans cesse des ordres et les envoie d'une tâche à une autre uniquement
-pour montrer son autorité. Le nettoyage du matin fini, il sort et reste
-absent toute la matinée. Il fait venir le déjeuner tout fait d'une
-école de cuisinières du voisinage. Puis, il quitte les petits pour le
-restant de la journée et n'exige d'eux qu'une chose: trouver son lit
-tout fait lorsqu'il rentre.
-
-Les petits sont donc seuls presque toute la journée et peuvent
-s'occuper selon leur bon plaisir.
-
-Une de leurs occupations principales est d'écrire à leur mère. Tous
-les jours ils reçoivent des lettres d'elle et elle leur envoie du
-papier et des timbres pour la réponse.
-
-Les lettres de Mère contiennent surtout des recommandations d'être
-gentils envers Père. Elle ne se lasse pas de leur dire combien il
-était aimable à l'époque où elle fit sa connaissance et elle leur
-raconte combien il était travailleur au début de sa carrière. Il faut
-qu'ils soient bons et affectueux pour lui. Ils ne doivent jamais oublier
-combien il est malheureux.
-
-«Si vous êtes tout à fait gentils avec Père, il vous prendra
-peut-être en pitié et vous laissera rentrer auprès de moi»,
-écrit-elle.
-
-Mère raconte encore qu'elle a été et chez le curé et chez le maire
-demander s'il n'y avait pas un moyen de rentrer en possession des
-petits. Tous les deux lui ont répondu qu'il n'y en avait pas. Il faut
-laisser les petits à leur père. Mère aurait désiré quitter la ville
-pour vivre à Stockholm dans l'espoir d'entrevoir ses fils de temps en
-temps, mais tous lui conseillent de patienter. Ils croient que père va
-bientôt se lasser des petits et qu'il les renverra chez leur mère.
-Maintenant, elle ne sait pas au juste ce qu'il faut faire. D'un côté,
-elle trouve affreux que les petits vivent à Stockholm sans avoir
-personne pour les soigner, d'autre part, elle sait que si elle quitte sa
-situation actuelle, elle ne pourra plus prendre soin d'eux, si, par
-hasard, ils redevenaient libres. Mais à Noël, en tout cas, Mère
-viendra les voir à Stockholm.
-
-Les petits écrivent ce qu'ils font le long de la journée, heure par
-heure. Ils apprennent à Mère qu'ils vont chercher les repas pour leur
-père et qu'ils font son lit. Elle comprend qu'ils tâchent d'être
-gentils avec lui à cause de leur mère, mais elle s'aperçoit bien
-qu'ils ne l'aiment pas plus qu'auparavant.
-
-Elle a l'impression que ses deux petits sont tout le temps seuls. Ils
-habitent une grande ville qui fourmille de gens, mais personne ne se
-soucie d'eux, personne ne fait attention à eux. Et cela vaut peut-être
-mieux. Qui sait ce qui pourrait leur arriver s'ils venaient à faire des
-connaissances.
-
-Ils lui demandent toujours de ne pas s'inquiéter à leur sujet. Ils
-sauront bien se tirer d'affaire, allons! Ils racontent qu'ils
-raccommodent eux-mêmes leurs chaussettes et recousent des boutons. Ils
-laissent aussi échapper que Léonard a poussé déjà son invention
-très loin et ils ajoutent qu'aussitôt qu'elle sera prête, tout
-s'arrangera.
-
-Mais Mère vit dans une angoisse perpétuelle. Nuit et jour, ses
-pensées sont auprès des petits. Nuit et jour elle prie Dieu de veiller
-sur ses fils qui vivent seuls dans une grande ville sans personne qui
-défende leurs yeux des tentations périlleuses et leurs jeunes cœurs
-de l'envie du mal.
-
- *
-* *
-
-Père et les petits se trouvent un jour à l'Opéra. Un des anciens
-camarades du père qui fait partie de l'orchestre royal l'a invité à
-écouter la répétition d'un concert symphonique, et Père a amené les
-petits.
-
-Lorsque l'orchestre entame le morceau, remplissant la salle d'harmonie.
-Père en est si ému qu'il ne peut plus retenir ses larmes. Il sanglote,
-se mouche bruyamment et pousse des gémissements continuels. Il ne
-cherche même pas à se contraindre, mais fait un bruit tel que les
-musiciens en sont dérangés. Un huissier vient le prier de sortir.
-Père prend les petits par la main et se retire doucement sans un mot de
-protestation. Et durant tout le retour, ses larmes continuent à couler.
-
-Père a gardé les mains des petits entre les siennes et avance par les
-rues flanqué d'un garçon de chaque côté. Tout d'un coup, les petits
-aussi se mettent à pleurer. Pour la première fois, ils comprennent
-jusqu'à quel point père a aimé son art. C'était affreux pour lui de
-rester là, alcoolique déchu, à écouter d'autres jouer. Quelle
-misère de n'être pas devenu ce qu'il aurait dû devenir. Il en était
-de Père comme il en serait de Léonard s'il n'arrivait pas à finir son
-aéroplane, ou de Hugues s'il ne devait jamais faire de voyage
-d'exploration. Pensez donc, si un beau jour ils étaient réduits,
-vieillards usés, à regarder passer au-dessus de leurs têtes de beaux
-aéronefs qu'ils n'auraient pas inventées et qu'ils ne sauraient même
-pas manœuvrer.
-
- *
-* *
-
-Les petits sont un jour assis au bureau, chacun de son côté. Père est
-sorti, un porte-musique sous le bras. Il a murmuré quelques mots d'une
-leçon à donner, mais les petits n'ont pas cru un seul instant que
-c'était là la vérité.
-
-Père est de méchante humeur, en se trimballant dans la rue il a
-remarqué le regard qu'ont échangé les petits lorsqu'il a dit qu'il
-s'en allait donner une leçon de musique. «Ils s'érigent en juge de
-leur père, pense-t-il. J'ai été trop indulgent pour eux. J'aurais dû
-leur donner une bonne paire de gifles. C'est sans doute leur mère qui
-les excite contre moi.
-
-«Si je retournais voir un peu ce que font ces messieurs? continue-t-il.
-Il ne serait peut-être pas déplacé de s'assurer de leur assiduité
-aux études.»
-
-Il retourne, traverse doucement la cour et apparaît soudain au milieu
-des petits sans que ceux-ci aient pu l'entendre venir. Et parfaitement!
-Les petits sursautent rougissants, et Léonard tire fébrilement à lui
-une liasse de papiers qu'il jette dans le tiroir.
-
-Quelques jours après leur arrivée à Stockholm, les petits avaient
-demandé quelle école ils allaient fréquenter, et père leur avait
-répondu qu'il ne fallait plus y penser. Il essaierait de leur trouver
-un patron qui voulût les prendre comme apprentis. L'affaire en était
-restée là et les petits n'avaient plus parlé d'école. Mais une
-semaine à peine écoulée, on vit un tableau de cours attaché au mur
-de la chambre des petits. Les livres scolaires avaient été sortis et
-chaque matin, les deux garçons s'installaient chacun de son côté au
-vieux bureau pour lire leurs leçons à haute voix. Il était évident
-qu'ils avaient reçu une lettre de leur mère leur recommandant de
-tacher de continuer leurs études tout seuls pour ne pas oublier tout ce
-qu'ils avaient appris.
-
-Entré de façon si inattendue, Père s'approche tout d'abord de
-l'horaire des cours qu'il se met à étudier. Il tire sa montre et
-compare:
-
---Mercredi: de 10 heures à 11 heures, géographie. Puis il retourne
-vers le bureau.
-
---Vous deviez faire de la géographie, cette heure-ci, n'est-ce pas?
-dit-il.
-
---Oui, père, répondent les petits, tout rouges aux visages.
-
---Mais où avez-vous votre géographie et votre atlas?
-
-Les petits jettent un long regard sur la bibliothèque tout en ayant
-l'air mortellement confus.
-
---Nous n'avons pas encore commencé, dit Léonard.
-
---Alors, dit père, vous vous amusez à autre chose.
-
-Il se redresse très satisfait. Il a pris un avantage sur les petits
-qu'il ne lâchera pas avant de les avoir humiliés à fond.
-
-Les petits se taisent tous les deux. Depuis le jour qu'ils ont
-accompagné leur père à l'Opéra, ils ont eu pitié de lui et il ne
-leur en a pas tant coûté qu'auparavant d'être gentils avec lui. Mais,
-évidemment, ils n'ont pas pensé un seul instant à admettre Père dans
-leur confidence. Ce n'est pas qu'il soit monté dans leur estime; ils ne
-l'ont qu'en pitié.
-
---Vous faisiez votre correspondance, demande Père sur son ton le plus
-sévère.
-
---Non, répondent d'une seule voix les deux petits.
-
---Que faisiez-vous?
-
---Nous ne faisions que causer.
-
---Ce n'est pas vrai. J'ai vu que Léonard a caché quelque chose dans le
-tiroir.
-
-Sur cela, les petits se taisent de nouveau.
-
---Faites voir, crie Père, rouge de colère.
-
-Il croit que les petits ont écrit à leur mère et puisqu'ils ne
-veulent pas montrer leur lettre, il doit s'y trouver des appréciations
-fâcheuses sur lui. Les petits ne bougent plus. Père lève la main pour
-frapper Léonard qui est devant le tiroir.
-
---Ne le touche pas, crie alors Hugues. Nous ne faisions que parler d'une
-invention de Léonard.
-
-Hugues repousse Léonard, sort vivement le tiroir et en retire un papier
-tout couvert d'aéronefs aux formes les plus extravagantes.
-
---Cette nuit, Léonard a imaginé une nouvelle voile pour son
-dirigeable. C'est de cela que nous étions en train de causer.
-
-Père ne veut pas le croire. Il se penche sur le tiroir qu'il fouille
-minutieusement, mais il n'y trouve que des feuilles de papier couvertes
-de dessins qui représentent des ballons, des parachutes, des
-aéroplanes et tout ce qui se rapporte à la navigation aérienne.
-
-À la grande surprise des petits, père ne jette pas tout cela au loin,
-il ne rit même pas de leurs essais, mais se met à les regarder
-attentivement, feuille après feuille. La vérité est que père aussi
-a eu des dispositions pour la mécanique, il s'intéressait beaucoup à
-ces choses-là à l'époque où son cerveau gardait encore quelque
-vigueur. Bientôt il se met à leur demander le sens de ceci et de cela,
-et, comme ses paroles trahissent qu'il est vivement intéressé et qu'il
-comprend ce qu'il voit, Léonard, maîtrisant sa timidité, lui répond,
-d'abord avec hésitation, puis peu à peu avec une bonne volonté
-croissante.
-
-Bientôt, Père et les petits ont engagé une discussion approfondie sur
-les dirigeables et la navigation aérienne en général. Une fois
-lancés, les petits parlent sans aucune retenue, faisant part à leur
-père de tous leurs projets, de tous leurs rêves magnifiques. Et tout
-en comprenant que les petits n'iront pas très loin avec les aéronefs
-qu'ils construisent actuellement. Père en est néanmoins très
-impressionné. Ses deux fils parlent de moteurs d'aluminium,
-d'aéroplanes, d'équilibre comme de choses tout à fait familières.
-Lui qui avait cru que c'étaient deux vrais imbéciles, uniquement parce
-qu'à l'école ils n'étaient pas très brillants! Maintenant, il trouve
-tout d'un coup qu'ils sont deux vrais petits savants.
-
-Et les idées et les espoirs ambitieux, père les comprend mieux que
-toute autre chose. Il les reconnaît pour avoir rêvé lui-même de
-façon identique et il n'a aucune envie de rire de ces rêves-là.
-
-Père ne sort plus de toute la matinée; il reste là à causer avec les
-deux petits jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller chercher le déjeuner
-et de dresser la table. Et à ce moment-là, Père et les petits sont de
-très grands amis, à leur étonnement réciproque.
-
- *
-* *
-
-Il est onze heures du soir. Dans la rue Père s'avance en titubant et
-les deux petits sont à ses côtés. Ils ont été le chercher dans un
-de ses cafés préférés, où à peine entrés ils se sont placés
-près de la porte sans rien dire. Père était seul à une table, un
-grog copieux et foncé devant lui, écoutant un orchestre de dames qui
-jouait à l'autre bout de la salle. Après un moment, il s'était levé
-à contre-cœur et s'approchant des petits:
-
---Qu'y a-t-il? demanda-t-il. Pourquoi êtes-vous venus?
-
---Père devait rentrer, répondent-ils. C'est le 5 décembre. Père
-avait promis...
-
-Alors il s'est rappelé que Léonard lui avait confié que, ce jour-là,
-c'était la fête de Hugues, et qu'en effet, il avait promis de rentrer
-de bonne heure. Mais tout cela, il l'avait complètement oublié. Hugues
-s'attendait sans doute à quelque cadeau de son père, mais celui-ci
-avait tout simplement oublié d'en acheter.
-
-Néanmoins, il s'est laissé emmener par les petits et se rend à la
-maison, mécontent et d'eux et de lui-même. En rentrant, il trouve la
-table dressée avec un grand apparat. Les deux garçons ont voulu
-arranger un petit festin. Léonard a fait des crêpes, qui maintenant
-sont vieilles de plusieurs heures, et ont l'air de morceaux de cuir. Ils
-ont reçu un peu d'argent de leur mère et ils l'ont employé à l'achat
-de noix, d'amandes, et d'une bouteille de limonade.
-
-Toute cette splendeur, ils n'en ont pas voulu jouir tout seuls; ils sont
-restés là à attendre que Père veuille bien rentrer pour la partager
-avec eux. Du moment qu'ils sont devenus amis avec Père, ils ne peuvent
-pas célébrer une pareille fête sans lui. Père comprend tout cela.
-Ça le flatte d'être désiré, et d'humeur assez réjouie, il prend
-place à la table. Seulement, étant à moitié ivre, il trébuche au
-moment de s'asseoir, empoigne la nappe, tombe et fait dégringoler tout
-ce qui était si gentiment rangé sur la table. En se relevant, il voit
-la limonade couler à flots sur le tapis, tandis que les crêpes et les
-confitures s'entremêlent aux morceaux de porcelaine et aux éclats de
-verre.
-
-Père jette un regard rapide sur les visages allongés des petits, et
-lançant un juron terrible, il regagne la porte pour ne rentrer que vers
-le matin.
-
- *
-* *
-
-Un matin de février, les petits s'en vont par la rue, les patins
-suspendus aux épaules. Ils ne sont plus les mêmes. Ils sont devenus
-maigres et pâles et ont l'air mal soignés et négligemment vêtus.
-Leurs cheveux ne sont pas coupés, ils ne sont guère lavés, et leurs
-bas ont des trous tout comme leurs chaussures. En causant entre eux, ils
-se servent d'expressions ordurières, ramassées dans le ruisseau, et il
-leur arrive même de proférer des jurons.
-
-Un vrai revirement s'est fait dans l'existence des petits à dater du
-soir où Père avait oublié de rentrer pour la fête de Hugues.
-C'était comme si, jusqu'à ce jour-là, ils avaient été soutenus par
-l'espoir d'un prompt changement dans leur sort. Les premiers temps, ils
-avaient escompté que bientôt le père se lasserait d'eux et les
-renverrait à leur mère. Puis, ils s'étaient imaginé que Père se
-prendrait d'amour pour eux au point de cesser de boire. Ils s'étaient
-même figuré que Mère et lui se réconcilieraient et que tous
-redeviendraient heureux. Mais ce soir-là, ils comprirent que Père
-était irrémédiablement perdu. Il était incapable d'aimer autre chose
-que la boisson. Quand même pour un moment il serait gentil avec eux, il
-ne s'intéresserait jamais à eux pour de bon.
-
-Un morne désespoir s'empara des petits. Rien ne serait changé pour
-eux. Père ne les lâcherait jamais. Ils avaient l'impression d'être
-condamnés à l'encellulement à perpétuité.
-
-Même leurs grands et beaux projets ne les consolaient plus. Gênés par
-tant d'entraves, ils ne pourraient jamais les mettre à exécution.
-Pensez donc! ils n'apprenaient plus rien! Ils connaissaient suffisamment
-l'histoire des grands hommes pour savoir que celui qui se propose de
-faire des choses extraordinaires a besoin avant tout d'apprendre.
-
-Le coup le plus dur avait été, cependant, que Mère n'était pas venue
-les voir à Noël comme c'était prévu. Au commencement de décembre,
-elle avait fait une chute dans un escalier, se cassant une jambe, de
-sorte qu'elle avait dû passer les vacances de Noël à l'hôpital au
-lieu d'aller à Stockholm. À présent, elle était rétablie, mais les
-cours avaient commencé. Avec cela, elle n'avait plus d'argent. Tout ce
-qu'elle avait économisé, elle avait dû le dépenser pendant sa
-maladie.
-
-Les petits se sentaient abandonnés par tout le monde. Il était
-évident que, quelques efforts qu'ils fissent, leur situation resterait
-la même; donc, ils avaient cessé de se déranger pour ce qui ne les
-amusait guère. Autant faire ce qui leur plaisait!
-
-Souvent, ils ne faisaient leurs lits qu'à plusieurs jours d'intervalle,
-et ils cessaient complètement de nettoyer le petit logement. Cela
-n'avait pas d'importance. Jamais il ne venait personne voir comment les
-choses se passaient chez eux.
-
-Père tomba de plus en plus bas. De temps en temps il essaya bien de se
-donner une contenance en recommandant aux petits d'avoir un peu d'ordre,
-mais c'étaient là de vains efforts. Il oublia ses recommandations plus
-vite qu'il ne les avait données.
-
-Les petits ont commencé à négliger leur cours du matin. Personne
-n'étant là pour les examiner, à quoi bon apprendre des leçons?
-Depuis quelques jours on avait de la glace excellente pour patiner et
-alors il valait bien mieux se donner des vacances pour patiner tant
-qu'il faisait encore jour. Sur la glace on trouvait toujours bon nombre
-de gamins; ils avaient fait la connaissance de pas mal d'entre eux et
-tous trouvaient comme eux-mêmes qu'il valait bien mieux patiner que de
-rester enfermés à lire...
-
-Aujourd'hui, il fait un temps si splendide que vraiment l'idée de
-rester à la maison leur est insupportable. Il ne fait que quelques
-degrés au-dessous de zéro, le soleil brille, l'air est calme et
-limpide. Il fait si beau que même les écoles ont obtenu un jour de
-congé pour patiner. La rue est pleine d'écoliers qui, après avoir
-été chez eux chercher leurs patins, sont maintenant en route pour la
-glace. Là où ils s'avancent parmi les autres garçons, les petits ont
-l'air tristes et mélancoliques. Jamais un sourire n'éclaire leurs
-visages. Leur malheur est trop grand pour qu'ils l'oublient un seul
-instant.
-
-En arrivant sur la glace ils la trouvent pleine de vie et d'animation.
-Tout le long de la côte, le golfe glacé est bordé de noir par la
-foule dense des spectateurs; plus loin les patineurs décrivent leurs
-cercles, pareils à des fourmis dont on vient d'endommager la
-fourmilière; encore plus loin on aperçoit de petits points noirs qui
-se déplacent avec une rapidité vertigineuse.
-
-Les petits mettent leurs patins et se mêlent aux patineurs. Ils
-patinent fort bien, et en s'élançant à toute vitesse sur la glace,
-ils recouvrent de la couleur aux joues et du brillant aux yeux, mais
-cela ne leur donne cependant pas pour une seule minute l'air joyeux et
-insouciant des autres enfants.
-
-Tout d'un coup, en retournant vers la terre ferme, ils aperçoivent
-quelque chose de très beau. Un grand ballon leur arrive du côté de
-Stockholm en poussant vers la mer. Il est rayé rouge et jaune et brille
-au soleil comme une boule de feu. La nacelle est ornée d'une quantité
-de pavillons bariolés, et, comme le ballon n'est pas très haut, le jeu
-des couleurs s'aperçoit fort bien.
-
-En apercevant le ballon, les petits jettent un cri de joie. C'est la
-première fois de leur vie qu'ils voient un grand ballon planer dans les
-airs. Il est bien plus beau qu'ils ne l'avaient imaginé. Tous les
-rêves, tous les projets qui ont été leur consolation et leur joie
-durant les mauvais jours, leur reviennent à l'esprit à cette vue. Ils
-s'arrêtent pour mieux observer comment sont attachées les cordes, les
-guide-ropes, et ils se désignent l'ancre et les sacs de sable sur le
-bord de la nacelle.
-
-Le ballon passe à toute vitesse sur le golfe glacé. Tous les
-patineurs, petits et grands, pêle-mêle, se jettent en riant et en
-criant à sa rencontre au moment où il fait son apparition et se
-mettent ensuite à le pourchasser. Ils le suivent dans sa course vers la
-mer, en une longue file oscillante comme un énorme guide-rope. Les
-aéronautes s'amusent à jeter des feuilles multicolores qui lentement
-s'envolent par l'atmosphère bleue.
-
-Les petits sont les premiers de la longue file qui poursuit le ballon.
-Ils avancent rapidement, la tête en arrière et les regards
-obstinément fixés en haut. Leurs yeux brillent de bonheur pour la
-première fois depuis leur départ de chez leur mère. Ils sont hors
-d'eux-mêmes d'enthousiasme, ils ne pensent qu'à une chose: poursuivre
-le ballon aussi longtemps que possible.
-
-Mais le ballon va vite et il faut être un bon patineur pour rie pas
-être laissé en arrière. Là troupe qui le fourchasse s'éclaircit,
-mais à la tête de ceux qui continuent la poursuite, apparaissent
-toujours les deux petits. Ils sont si pleins d'ardeur qu'ils attirent
-l'attention. Après, on dira même qu'ils avaient à ce moment quelque
-chose de mystérieux. Ils ne faisaient ni rire ni crier, mais il planait
-sur leurs visages tournés en haut une expression d'extase comme s'ils
-regardaient une apparition.
-
-Aussi, le ballon se présente-t-il à l'esprit des petits presque comme
-un guide surnaturel venu pour les ramener sur le bon chemin et pour leur
-apprendre à suivre ce chemin avec un courage nouveau. À sa vue, leurs
-cœurs se gonflent d'un désir immense de se remettre au travail pour
-réaliser la grande invention.
-
-De nouveau, ils se sentent certains de la réussite. Pourvu qu'ils
-soient tenaces, ils arriveront bien jusqu'à la victoire définitive. Un
-jour viendra où ils monteront leur propre aéronef à la conquête des
-airs. Un jour, ce sont eux qui planeront là-haut au-dessus de la tête
-des gens. Et leur aéronef à eux sera bien plus perfectionnée que
-celle qu'ils ont en ce moment devant les yeux. Elle se laissera diriger,
-virer, monter et descendre, aller contre le vent et sans vent. Elle les
-portera nuit et jour-là où ils voudront. Ils la feront descendre sur
-les plus hauts sommets des montagnes, ils passeront par-dessus les
-déserts les plus terribles, ils exploreront les contrées les plus
-inabordables. Ils verront toute la splendeur de l'univers.
-
---C'est pas la peine de perdre courage, Hugues, dit Léonard. Ce sera
-chic quand nous serons prêts!
-
-Père et son malheur, voilà des choses qui ne les regardent plus. Celui
-qui a un but magnifique à atteindre, ne peut évidemment pas se laisser
-arrêter par des considérations si mesquines.
-
-Le ballon augmente sa vitesse au fur et à mesure qu'il s'éloigne de la
-terre. Les patineurs ont cessé de le poursuivre. Seuls, les deux petits
-continuent la poursuite. Ils avancent rapides, aussi légers que s'ils
-avaient des ailes aux pieds.
-
-Soudain, les gens qui se trouvent sur le bord et dont par conséquent
-les regards dominent le golfe, jettent un cri d'effroi et d'angoisse. On
-s'est aperçu que le ballon, toujours suivi de près par les deux
-enfants, est poussé vers le chenal ouvert dans la glace en vue de la
-navigation et où l'eau est libre...
-
---L'eau est libre là-bas! crient les gens. L'eau est libre! Les
-patineurs disséminés sur la glace, en entendant ces cris, tournent
-leurs regards vers l'embouchure du golfe. En effet, ils aperçoivent une
-bande d'eau libre qui brille au soleil, loin, très loin. Ils voient
-aussi deux petits garçons s'approcher de cette bande d'eau qu'ils ne
-voient pas, eux, parce qu'ils tiennent leurs yeux fixés sur le ballon,
-sans les en détourner un seul instant.
-
-On crie à tous poumons, on frappe des coups désespérés dans la
-glace, les coureurs les plus rapides s'élancent pour les arrêter. Les
-petits ne s'aperçoivent de rien, dans leur poursuite acharnée. Ils ne
-savent pas qu'ils sont seuls à persister. Ils n'écoutent pas les cris
-derrière eux. Ils n'entendent pas le bruissement des vagues devant eux.
-Ils ne voient que le ballon qui pour ainsi dire les emporte avec lui.
-Léonard sent déjà son aéronef à lui le soulever, et Hugues plane
-au-dessus des lieux mystérieux du pôle Nord.
-
-Les gens qui se trouvent sur la glace et sur la côte voient diminuer la
-distance qui les sépare de l'eau libre. Pendant quelques instants, ils
-sont saisis d'une telle angoisse qu'ils ne peuvent ni crier ni remuer.
-Il y a comme un charme sur les deux enfants qui ne se rendent compte de
-rien dans leur course effrénée, qui se ruent vers la mort,
-pourchassant la plus belle des apparitions célestes.
-
-Les aéronautes aussi ont remarqué les deux petits. Ils se rendent
-compte du danger, ils leur crient en faisant des gestes désespérés,
-mais les petits ne comprennent pas. En voyant que les aéronautes leur
-font signe, ils croient que ceux-ci désirent les faire monter dans la
-nacelle. Ils lèvent leurs bras vers le ballon, ivres de joie à ridée
-d'être emmenés à travers l'espace limpide.
-
-À ce moment, les petits ont atteint le chenal: les visages illuminés
-et les bras levés vers le ciel, ils glissent dans l'eau et
-disparaissent sans un cri. Des patineurs accourus au secours arrivent un
-instant après, mais le courant a déjà emporté les corps sous la
-glace où nul secours humain ne peut les atteindre.
-
-
-
-
-FIN
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES LÉGENDES ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Le Livre des Légendes, by Selma Lagerlöf.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of Le Livre des Légendes, by Selma Lagerlöf</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le Livre des Légendes</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Selma Lagerlöf</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Fritiof Palmér</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 22, 2020 [eBook #64066]</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Hathi Trust.)</div>
-<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES LÉGENDES ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/legendes_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<h3>SELMA LAGERLÖF</h3>
-
-
-<h4>LAURÉAT DU PRIX NOBEL</h4>
-
-
-<h2>LE</h2>
-
-<h2>LIVRE DES LÉGENDES</h2>
-
-
-
-<h4>NOUVELLES TRADUITES DU SUÉDOIS</h4>
-
-<h5>AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR</h5>
-
-
-
-<h5>PAR</h5>
-
-<h4>FRITIOF PALMÉR</h4>
-
-
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h4>LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</h4>
-
-<h4>PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h4>
-
-<h5>35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35</h5>
-
-<h5>1910</h5>
-
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
-
-<p class="center"><a href="#LA_LEGENDE_DUNE_DETTE_RACONTEE_AU_BANQUET_NOBEL_LE_10_DECEMBRE_1909">La Légende d'une dette,<br />
-racontée au banquet Nobel,<br />
-le 10 décembre 1909</a><br />
-<a href="#LA_FILLE_DU_GRAND-MARAIS">La fille du Grand-Marais</a><br />
-<a href="#LA_MINE_DARGENT">La Mine d'Argent</a><br />
-<a href="#LA_LEGENDE_DE_LA_ROSE_DE_NOEL">La Légende de la Rose de Noël</a><br />
-<a href="#LA_MARCHE_NUPTIALE">La Marche nuptiale</a><br />
-<a href="#LE_JOUEUR_DE_VIOLON">Le Joueur de violon</a><br />
-<a href="#UNE_LEGENDE_DE_JERUSALEM">Une Légende de Jérusalem</a><br />
-<a href="#POURQUOI_LE_PAPE_DEVINT_SI_VIEUX">Pourquoi le Pape devint si vieux</a><br />
-<a href="#LE_BALLON">Le Ballon</a></p>
-
-
-<hr class="r5" />
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="LA_LEGENDE_DUNE_DETTE_RACONTEE_AU_BANQUET_NOBEL_LE_10_DECEMBRE_1909">LA LÉGENDE D'UNE DETTE,<br />
-RACONTÉE AU BANQUET NOBEL,<br />
-LE 10 DÉCEMBRE 1909</a></h4>
-
-
-<p>C'était il y a quelques jours. J'étais dans le train, en route pour
-Stockholm. Le jour baissait. Déjà on ne voyait plus clair dans le
-compartiment. Mes compagnons de voyage bavardaient, chacun dans son
-coin, mais moi je restais silencieuse à écouter le bruit du train
-s'élançant sur les rails.</p>
-
-<p>Tout en écoutant je me remémorais les occasions diverses dans
-lesquelles j'avais pris le train pour Stockholm. Dans la plupart des
-cas, ç'avait été pour une raison désagréable. Je m'y étais rendue
-pour passer des examens, ou encore, avec des manuscrits, pour chercher
-un éditeur; cette fois-ci, j'y allais pour recevoir le prix Nobel. Je
-n'étais pas loin de trouver que cela manquait d'agrément, cela aussi.</p>
-
-<p>L'automne entier j'avais vécu là-bas, chez moi, en Vermland, dans la
-plus grande solitude, et maintenant j'allais être forcée de paraître
-au milieu d'une foule de gens. C'était comme si là-bas, dans mon
-isolement, j'avais pris peur de la vie et des êtres humains et je
-ressentais une véritable angoisse à l'idée d'être de nouveau
-obligée de me montrer dans le monde. Mais au fond j'éprouvais
-évidemment un bonheur immense à aller recevoir le prix, et j'essayais
-de chasser mon angoisse en pensant à ceux qui se réjouiraient de mon
-bonheur. C'était une foule de vieux amis, c'étaient les miens,
-c'était surtout et avant tout ma vieille mère que j'avais laissée
-seule à la maison, toute joyeuse d'avoir assez vécu pour assister à
-ce grand événement.</p>
-
-<p>Du même coup le souvenir de mon père me traversa l'esprit: je
-ressentais un regret douloureux de le savoir mort et de ne pas pouvoir
-lui raconter que j'avais eu le prix Nobel. Je savais que personne au
-monde n'eût pu s'en réjouir autant que lui. Jamais je n'avais
-rencontré un être humain animé d'un tel amour, d'un tel respect
-envers la poésie et les poètes. S'il avait pu apprendre que
-l'Académie suédoise venait de m'attribuer un grand prix de
-poésie!&mdash;C'était un vrai malheur de ne pas pouvoir le lui raconter!</p>
-
-<p>Quiconque a voyagé en chemin de fer, par la nuit obscure, sait qu'il
-arrive souvent que de longues minutes durant les wagons glissent sur les
-rails d'une façon singulièrement douce, sans la moindre secousse. Le
-bruit et le fracas cessent et le sourd grondement des roues se mue en
-une musique douce et monotone. On dirait que le train ne glisse plus sur
-des rails et sur des traverses, mais s'élance dans l'espace. Eh bien,
-au moment même où je me disais que j'aimerais bien revoir mon père,
-il m'arriva une chose semblable. Le train se mit à rouler d'une
-manière si légère, si silencieuse, qu'il me parut impossible qu'il
-fût encore sur la terre. Et alors mes pensées commencèrent à jouer:
-«Si je partais voir mon vieux père dans le royaume du ciel?» Il me
-semble avoir entendu parler d'aventures de ce genre arrivées à
-d'autres; pourquoi cela ne m'arriverait-il pas à moi!</p>
-
-<p>Les wagons continuaient à dévorer l'espace de la même façon douce et
-silencieuse, mais quelle que pût être leur destination, ils avaient un
-bon bout de chemin à faire avant d'arriver, et mes pensées les
-dépassaient en route.</p>
-
-<p>&mdash;Je le trouverai, me disais-je, installé sûrement dans un
-fauteuil, sous une véranda ayant vue sur une cour ensoleillée toute remplie
-de fleurs et d'oiseaux, et naturellement je le trouverai en train de lire
-la saga de Fritiof. Quand il me verra, il laissera le livre, repoussera
-un peu ses lunettes sur son front et se lèvera pour aller au-devant de
-moi. Je l'entendrai dire: «Bonjour et bienvenue! te voilà en train de
-faire une petite promenade. Et comment vas-tu, ma fille?» Tout à fait
-selon sa vieille manière.</p>
-
-<p>Ce n'est que lorsqu'il a repris sa place dans le fauteuil qu'il commence
-à se demander pourquoi je suis venue le voir.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère qu'il n'y a pas de malheur à la maison, dit-il tout à
-coup.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, père, tout va bien.</p>
-
-<p>Et je suis sur le point de lui raconter la grande nouvelle, mais je
-m'arrête, prise d'envie de me cacher un peu, et je fais un petit
-détour.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis venue que pour te demander un bon conseil, lui dis-je
-en affectant un air de grave souci. C'est que je me trouve accablée de
-dettes.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien peur de ne pouvoir t'aider, répond le père. On peut
-dire du lieu où je suis comme des vieux châteaux de Vermland: «Il y a de
-tout, sauf de l'argent!»</p>
-
-<p>&mdash;Aussi n'ai-je pas de dettes d'argent, lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est bien pis, répond-il. Raconte donc tout depuis le
-commencement, ma fille.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien le moins que tu m'aides, lui dis-je, car c'est bien ta
-faute à toi, d'abord. Te rappelles-tu combien souvent tu nous chantais
-les airs de Bellman, t'accompagnant au clavecin, et te souviens-tu que
-tu nous fis lire et relire chaque hiver Tegnér, Runeberg et Andersen?
-C'est ainsi que j'ai contracté ma première grande dette. Père,
-comment pourrai-je les payer de m'avoir appris à aimer les contes et
-les faits héroïques, et la patrie, et la vie humaine dans toute sa
-grandeur, dans toutes ses faiblesses?</p>
-
-<p>À ces mots, père s'ajuste dans son fauteuil et ses yeux prennent une
-si jolie expression:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien content, dit-il, d'avoir contribué à t'endetter
-ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, en cela tu as peut-être raison, père, lui dis-je; seulement,
-il faut te dire que ce n'est pas fini. J'ai une telle quantité de
-créanciers! Pense à tous ces pauvres chevaliers sans gîte qui
-vagabondaient en Vermland dans ta jeunesse, passant leur temps à jouer
-et à chanter. Je leur dois les folles aventures, les farces et les
-escapades sans nombre. Et pense à toutes les vieilles conteuses qui
-demeurent dans de petites cabanes grises au bord de la forêt et qui
-m'ont raconté tant d'histoires sur le Neck, les sorciers et les vierges
-ravies par le Troll. Ce sont elles, sans doute, qui m'ont appris à
-rendre la poésie de la dure montagne et de la forêt noire.&mdash;Et puis,
-père, pense à tous les pâles moines aux yeux creux, à toutes les
-nonnes enfermées dans des couvents obscurs, qui ont eu des visions et
-écouté des voix. Je suis leur débitrice pour avoir puisé au grand
-trésor de légendes qu'ils ont amassé. Et pense enfin aux paysans de
-Dalécarlie qui s'en furent à Jérusalem. Ne leur suis-je pas redevable
-de ce qu'ils m'ont donné une action héroïque à conter? Et il ne me
-suffit pas de m'être endettée envers les hommes; j'ai toute la nature
-pour créancière. Il y a les animaux de la terre, les oiseaux du ciel,
-les fleurs et les arbres;&mdash;tous ils ont eu leurs secrets à me
-confier.</p>
-
-<p>Pendant que je parle, père fait de petits signes de la tête, en
-souriant, et il ne paraît pas du tout inquiet.</p>
-
-<p>&mdash;Comprends donc, père, que c'est un grand fardeau que toutes ces
-dettes, lui dis-je, de plus en plus sérieuse.&mdash;Sur la terre personne ne
-sait comment les payer et j'ai pensé que vous le sauriez, ici, au ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, nous le savons certainement, dit père qui paraît
-prendre la chose légèrement, selon son habitude.&mdash;Nous saurons bien
-remédier à tes soucis, n'aie pas peur, mon enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, père, ce n'est pas encore tout. Je suis encore endettée
-envers ceux qui ont cultivé et enrichi la langue, qui ont forgé le bon
-outil et qui m'ont appris à m'en servir. Et ne suis-je pas la débitrice de
-tous ceux qui avant moi ont écrit la destinée humaine, qui ont
-éveillé des idées et ouvert des chemins? Ne suis-je pas surtout la
-débitrice de ceux qui, dans ma jeunesse, étaient les pionniers de la
-création littéraire: les grands Norvégiens, les grands Russes. Ne
-suis-je pas endettée encore du fait d'avoir vécu à une époque où la
-littérature de mon propre pays a eu sa plus belle floraison, d'avoir vu
-les Empereurs en marbre de Rydberg, le monde poétique de Snoilsky, les
-pêcheurs de Strindberg et les paysans de Geijerstam, les types modernes
-de Ann-Charlotte Edgren et de Ernst Ahlgren, l'Orient de Heidenstam et
-l'histoire vécue de Sophie Elkan, les airs vermlandais de Fröding, les
-légendes de Levertin, Thanatos de Hallström et les Peintures
-dalécarliennes de Karlfeldt, et tant d'autres œuvres jeunes et neuves,
-incitant à l'émulation et fécondant le rêve?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, tu as raison, dit père, tu es grandement endettée, mais
-nous saurons bien tout arranger.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas que tu comprennes bien nettement comme c'est
-difficile pour moi, tout cela. Tu n'as certainement pas considéré que je
-suis aussi endettée envers mes lecteurs. Combien ne leur dois-je pas à
-tous, depuis le vieux roi et son fils cadet qui m'a payé mon voyage
-d'apprentie dans le Midi, jusqu'aux petits écoliers qui griffonnent des
-épîtres de remerciements pour «Nils Holgersson»! Que serais-je devenue
-si l'on n'avait pas voulu de mes livres?&mdash;Il ne faut pas oublier
-non plus ceux qui ont écrit sur moi; souviens-toi du grand critique
-danois qui m'a gagné des amis partout dans son pays avec quelques mots
-seulement! Et pense à celui qui est mort et qui mélangeait sa boisson
-de doux et d'amer plus savamment que personne ne l'a jamais fait chez
-nous avant lui! Pense à tous ceux qui, dans les pays étrangers, ont
-travaillé pour moi. Je suis endettée envers tous, tant envers ceux qui
-m'ont louée qu'envers ceux qui m'ont blâmée.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, dit père qui n'a plus l'air aussi tranquille. Il
-commence enfin à comprendre qu'il n'est pas si facile que ça de me donner
-un conseil; et je poursuis:</p>
-
-<p>&mdash;Rappelle-toi tous ceux qui m'ont aidée, pense à mon amie fidèle
-Esselde qui me frayait le chemin pendant que nul autre n'osait encore
-croire en moi. Pense à tous ceux qui ont protégé mon travail, à
-toutes les affections que j'ai rencontrées, à tout l'honneur dont on
-m'a entourée. Tu devrais comprendre que j'ai dû venir à toi pour
-apprendre comment faire pour payer de telles dettes.</p>
-
-<p>Père a baissé la tête, il n'a plus l'air si plein de confiance qu'au
-commencement.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien qu'il ne sera pas du tout facile de t'aider, ma
-fille, dit-il. Mais, n'est-ce pas, c'est enfin fini?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, tout cela, j'ai pu le supporter, mais il y a pis. Et
-c'est là pourquoi j'ai dû venir ici chercher un conseil.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas que tu puisses être plus endettée encore, dit
-père.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, lui dis-je; et puis, je lui révèle mon secret.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais je ne croirai que l'Académie suédoise... dit père, mais en
-disant cela, il me regarde et se rend bien compte que «cela» est vrai,
-et chaque pli de sa vieille figure commence à trembler et des larmes
-lui montent aux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Que dirai-je à ceux qui ont décidé cette affaire et à ceux qui
-m'ont recommandée à ce prix? Car pense donc, père, ce n'est pas
-seulement honneur et argent qu'ils m'ont donné, c'est aussi qu'ils ont
-eu foi en moi, puisqu'ils ont osé me distinguer devant l'univers.
-Comment pourrai-je jamais payer cette dette?</p>
-
-<p>Père reste un moment silencieux, absorbé dans des réflexions, puis
-tout à coup il essuie des larmes de joie, il se secoue et donnant du
-poing un rude coup sur le bras de son fauteuil, il s'écrie:</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne resterai pas plus longtemps à me creuser la tête pour
-des choses auxquelles personne, ni ici, ni sur la terre, ne pourra
-répondre. Puisqu'il se trouve que tu as eu le prix Nobel, je ne veux
-penser à rien, sauf à m'en réjouir!</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>LE LIVRE DES LÉGENDES</h4>
-
-<p><br /></p>
-
-<h4><a id="LA_FILLE_DU_GRAND-MARAIS">LA FILLE DU GRAND-MARAIS</a></h4>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-
-<p>Ceci se passe dans une salle d'audience, en province. Devant le
-tribunal, tout au fond de la salle, est assis le vieux juge, homme de
-haute et forte taille, au visage rude et énergique. Des heures durant,
-sans discontinuer, il n'a fait que trancher litige après litige, et à
-la fin il s'est senti envahir par un sentiment de sombre dégoût. Il
-est difficile de savoir si c'est la chaleur étouffante de la salle qui
-l'incommode, ou s'il a été dégoûté à la longue de tant de
-querelles mesquines, qui paraissent n'être nées que pour témoigner de
-la manie tracassière, du manque de charité, et de l'âpreté au gain
-des hommes.</p>
-
-<p>Il vient d'aborder la dernière des causes qui doivent être jugées ce
-jour-là. Il s'agit d'une demande de pension alimentaire.</p>
-
-<p>Cette affaire est venue déjà au cours de la session précédente, et
-le greffier donne lecture du procès-verbal des débats antérieurs. Il
-en résulte d'abord que la partie demanderesse est la fille d'un pauvre
-journalier et que le défendeur est un homme marié.</p>
-
-<p>Le défendeur déclare, toujours d'après le procès-verbal, que c'est
-à tort et par intérêt uniquement que la partie adverse l'a cité en
-justice. Il reconnaît l'avoir eue pendant un certain temps à son
-service. Mais il nie avoir eu à cette occasion avec elle des relations
-intimes, et il lui conteste tout droit de lui demander un secours
-quelconque. La demanderesse cependant a persisté dans sa demande, et,
-après avoir entendu quelques témoins, le tribunal a déféré le
-serment au défendeur sous peine de se voir condamner à servir la
-pension alimentaire exigée par la partie demanderesse.</p>
-
-<p>Les deux parties sont présentes et se trouvent côte à côte devant la
-table du juge. La demanderesse est très jeune et paraît toute
-effarouchée. Elle pleure par timidité et essuie péniblement ses
-larmes à l'aide d'un mouchoir entortillé qu'elle ne semble pas savoir
-déplier. Elle porte un costume noir, d'aspect presque neuf, mais qui
-lui va si mal qu'on est tenté de se dire qu'elle l'a emprunté pour
-pouvoir se présenter d'une manière convenable devant le juge.</p>
-
-<p>Quant au défendeur, on voit tout de suite que c'est un homme aisé. Il
-paraît âgé d'une quarantaine d'années et il a une figure résolue et
-énergique. À le voir là devant le tribunal, on constate qu'il a une
-attitude irréprochable. On voit bien qu'il aimerait mieux être
-ailleurs que là, mais, d'autre part, il n'a pas l'air gêné le moins
-du monde.</p>
-
-<p>Aussitôt après la lecture du procès-verbal, le juge, s'adressant au
-défendeur, lui demande s'il persiste dans son refus, et s'il est
-disposé à prêter serment.</p>
-
-<p>En réponse à ces questions le défendeur prononce sans hésitation un
-oui énergique. Il se met à fouiller dans la poche de son gilet, d'où
-il sort un certificat du pasteur attestant que lui, le défendeur,
-connaît le sens et l'importance du serment, et que rien ne s'oppose à
-ce qu'il le prête.</p>
-
-<p>Pendant tout ce temps la demanderesse continue à pleurer. Elle paraît
-ne pas arriver à vaincre sa timidité et elle tient son regard
-obstinément fixé sur le sol. Elle n'a pas encore levé les yeux assez
-pour rencontrer ceux du défendeur.</p>
-
-<p>En l'entendant prononcer ce <i>oui</i>, elle a un sursaut. Elle fait
-quelques pas vers le tribunal comme si elle avait quelque chose à objecter,
-mais elle s'arrête soudain. «Ce n'est pourtant pas possible, semble-t-elle
-se dire à elle-même. Il ne peut pas avoir dit <i>oui</i>. J'ai dû me
-tromper.»</p>
-
-<p>Cependant le juge prend en main le certificat et fait en même temps un
-signe à l'huissier. Celui-ci s'approche de la table pour chercher la
-Bible, qui se cache sous un énorme monceau de paperasses, et se
-prépare avec empressement à la mettre devant le défendeur.</p>
-
-<p>La demanderesse se rend compte que quelqu'un passe devant elle et elle
-devient inquiète. Elle se contraint à lever les yeux juste assez pour
-voir de l'autre côté de la table, et ainsi elle voit l'huissier
-déplacer la Bible.</p>
-
-<p>De nouveau elle a l'air de vouloir faire des objections. Mais de nouveau
-elle s'arrête. Il n'est pas possible qu'on lui permette de prêter
-serment. Le juge doit l'empêcher.</p>
-
-<p>Le juge est un homme avisé, qui sait très bien ce que pensent et
-disent les gens du pays d'où elle vient. Il devrait bien savoir combien
-tout le monde y est sévère pour tout ce qui touche au mariage. Ils ne
-connaissent pas de crime plus odieux que celui qu'elle a commis.
-Aurait-elle jamais fait un tel aveu, pour son propre déshonneur, si ce
-n'avait pas été la vérité? Le juge devait comprendre quel mépris
-horrible elle s'était attiré. Et non seulement du mépris mais toute
-sorte de misères. Personne ne voulait plus l'employer, personne ne
-voulait plus de son travail. Ses propres parents ne la souffraient
-presque plus dans leur cabane, mais parlaient tous les jours de la
-mettre à la porte. Oh! non, le juge devait bien savoir qu'elle n'aurait
-pas demandé de secours à un homme marié si elle n'y avait pas eu
-droit.</p>
-
-<p>Le juge ne peut pourtant pas croire qu'elle mente dans une telle
-affaire, qu'elle ait attiré un malheur si horrible sur elle-même,
-alors qu'elle avait le moyen d'en accuser tout autre qu'un homme marié.
-Et s'il sait cela, il doit évidemment empêcher la prestation du
-serment.</p>
-
-<p>Elle voit que le juge relit plusieurs fois le certificat du pasteur.
-C'est pourquoi elle commence à croire qu'il va intervenir.</p>
-
-<p>Il est vrai, en effet, que le juge a l'air soucieux. Il fixe plusieurs
-fois son regard sur la demanderesse, mais pendant ce temps, l'expression
-de dégoût et d'aversion qui flotte sur son visage s'accentue. Il
-paraît l'avoir prise en haine. Si le défendeur de son côté dit la
-vérité, elle est une personne abjecte à laquelle le juge ne pourra
-pas s'intéresser.</p>
-
-<p>Il arrive parfois que le juge intervienne dans une affaire en conseiller
-bienveillant et avisé, pour empêcher les parties de se faire tort à
-elles-mêmes, mais ce jour-là il est fatigué et dégoûté, et ne
-pense qu'à laisser l'affaire suivre son cours légal.</p>
-
-<p>Il dépose le certificat, et, s'adressant de nouveau au défendeur,
-exprime l'espoir que celui-ci a bien réfléchi au péril d'un faux
-serment. Le défenseur l'écoute avec le même calme dont il a fait
-preuve tout le temps; il répond respectueusement, et non sans dignité.</p>
-
-<p>La demanderesse entend tout cela avec une très grande anxiété. Elle
-fait quelques mouvements violents, et se tord les mains convulsivement;
-maintenant elle veut parler devant le tribunal. Elle soutient une lutte
-horrible contre sa timidité et contre les sanglots qui l'empêchent de
-parler. En fin de compte elle n'arrive pas à articuler un seul mot
-perceptible.</p>
-
-<p>Donc, le serment va être prêté. On lui permettra de le prêter!
-Personne ne l'empêchera de devenir parjure!</p>
-
-<p>Jusqu'ici elle n'a pas pu croire que cela pût se faire. Mais maintenant
-elle est saisie de la certitude que cela est imminent, que cela se
-passera à l'instant même. Une angoisse horrible, telle qu'elle n'en a
-jamais ressenti, la saisit à la gorge. Elle reste là pétrifiée. Elle
-ne pleure même plus. Ses yeux s'immobilisent dans leurs orbites.</p>
-
-<p>Il a donc l'intention de s'attirer la damnation éternelle.</p>
-
-<p>Elle comprend bien qu'il veut se dégager par ce serment, à cause de sa
-femme. Mais quand même il aurait des ennuis avec celle-là, il ne
-devrait cependant pas compromettre ainsi le salut de son âme.</p>
-
-<p>Il n'y a rien de si horrible qu'un parjure. Il reste quelque chose de
-mystérieux et d'horrible attaché à cette sorte de péché. Aucune
-grâce, aucun pardon ne peut le couvrir. Les portes de l'enfer s'ouvrent
-d'elles-mêmes, lorsque le nom d'un parjure est prononcé. Si à ce
-moment elle eût levé son regard vers le visage de cet homme, elle
-aurait craint de le voir marqué du signe de la damnation, apposé par
-la colère de Dieu.</p>
-
-<p>Tandis qu'elle exaspère ainsi son anxiété toujours croissante, le
-juge a enseigné au défendeur la manière de poser ses doigts sur la
-Bible. Puis il ouvre le code pour trouver la formule du serment.</p>
-
-<p>En le voyant poser ses doigts sur la Bible, elle s'approche encore d'un
-pas et on dirait qu'elle veut s'allonger à travers la table pour
-écarter cette main.</p>
-
-<p>Mais elle est encore retenue par un suprême espoir. Elle croit qu'il
-cédera au dernier moment.</p>
-
-<p>Le juge a trouvé la page du code qu'il cherchait, et maintenant il
-commence à dicter le serment à voix haute et distincte. Puis il fait
-une pause pour que le défendeur puisse répéter ce qu'il vient de
-dire. Et le défendeur commence vraiment à répéter la formule, mais
-il vient à se tromper de mot, et le juge est obligé de tout reprendre
-depuis le commencement.</p>
-
-<p>Maintenant elle ne peut plus garder le moindre espoir. Maintenant elle
-sait qu'il va se parjurer et qu'il va s'attirer la colère de Dieu pour
-cette vie et pour l'autre.</p>
-
-<p>Elle reste là à se tordre les mains désespérément. Et tout cela
-c'est sa faute à elle, puisque c'est elle qui l'a accusé!</p>
-
-<p>Elle était sans travail, il est vrai, elle avait faim et froid.
-L'enfant était près de mourir, faute de soins. À qui donc devait-elle
-s'adresser pour avoir du secours?</p>
-
-<p>Jamais elle n'aurait cru non plus qu'il pût commettre un péché si
-abominable.</p>
-
-<p>Maintenant le juge vient de dicter à nouveau la formule du serment.
-Dans quelques instants, l'acte sera accompli. Un acte que rien ne peut
-abolir, qu'on ne peut jamais réparer, qui ne s'efface jamais.</p>
-
-<p>Juste au moment où le défendeur commence à répéter la formule
-sacramentelle, elle s'élance, rejette la main, et s'empare vivement de
-la Bible.</p>
-
-<p>C'est son angoisse atroce qui enfin lui a donné le courage d'agir. Il
-ne faut pas qu'il soit parjure. Il ne faut pas!</p>
-
-<p>L'huissier accourt pour lui arracher la Bible et la ramener au calme.
-Tout ce qui touche au tribunal lui inspire une crainte immense, et elle
-croit assurément que ce qu'elle vient de faire va la conduire en
-prison, mais elle ne lâche pourtant pas la Bible. Coûte que coûte: il
-ne prêtera pas le serment. Lui qui tient à le prêter, accourt aussi
-pour s'emparer du livre; mais elle résiste à tous les deux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne dois pas prêter serment, crie-t-elle. Tu ne dois pas!</p>
-
-<p>Cette scène provoque naturellement la plus grande stupeur. Le public se
-bouscule pour mieux voir, les jurés commencent à remuer, le greffier
-se lève précipitamment l'encrier à la main de peur qu'on ne le
-renverse.</p>
-
-<p>Alors le juge s'écrie à voix haute et indignée: Silence! Et tout le
-monde s'arrête, immobile.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous prend? Que voulez-vous faire de la Bible?
-demande le juge à la demanderesse du même ton sévère et courroucé.</p>
-
-<p>Ayant pu enfin par ce geste désespéré donner libre cours à son
-anxiété, elle arrive à surmonter sa gène juste assez pour pouvoir
-répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne doit pas prêter serment!</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi et remets le livre en place, ordonne le juge.</p>
-
-<p>Mais elle n'obéit pas, au contraire, elle retient le livre des deux
-mains.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne doit pas prêter serment, crie-t-elle avec une violence
-frénétique.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es donc bien acharnée à gagner ton procès? lui demande le juge
-d'une voix toujours plus cassante.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux abandonner le procès, s'écrie-t-elle; et sa voix se fait
-aiguë, déchirante. Je ne veux pas le forcer à jurer.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu cries? demande le juge. As-tu perdu la
-raison?</p>
-
-<p>Elle respire violemment en essayant de se ressaisir. Elle s'aperçoit
-elle-même du son aigu de sa voix. Le juge va croire qu'elle est devenue
-folle, si elle ne peut pas dire posément ce qu'elle a à dire. Encore
-une fois elle lutte contre son émotion pour arriver à dominer sa voix,
-et cette fois elle y réussit. Elle dit lentement, posément,
-distinctement, tout en regardant le juge bien en face:</p>
-
-<p>&mdash;J'abandonne le procès. C'est lui le père de l'enfant. Mais je
-l'aime toujours. Je ne veux pas qu'il soit parjure.</p>
-
-<p>Elle se tient droite et résolue devant le tribunal et continue à fixer
-son regard droit sur le rude visage du juge. Celui-ci, les deux mains
-fortement appuyées sur la table, la regarde longuement sans détourner
-les yeux. Mais à la regarder ainsi, le juge est comme transformé. Tout
-ce qu'il y avait de dégoûté et de relâché dans ses traits,
-disparaît, et le rude visage s'illumine de la plus belle émotion.
-«Voilà, se dit le juge, voilà bien mon peuple. Je ne me fâcherai
-plus contre lui, puisque même chez le plus humble il y a tant d'amour
-et tant de piété.»</p>
-
-<p>Soudain le juge sent ses yeux devenir humides de larmes; il a un
-mouvement brusque, et, presque honteux, il jette autour de lui un regard
-furtif. À ce moment il voit le greffier, le commissaire et la longue
-rangée des jurés tendre le cou pour regarder la jeune fille, debout
-devant le tribunal, la Bible serrée contre sa poitrine. Et il aperçoit
-une lueur sur leurs figures, comme s'ils venaient d'entrevoir quelque
-chose de très beau qui leur fait du bien jusqu'au plus profond de
-l'âme.</p>
-
-<p>Puis, le juge regarde le public, et constate que tous restent
-silencieux, osant à peine respirer, comme si l'on venait d'entendre le
-mot le plus ardemment souhaité.</p>
-
-<p>Enfin le juge regarde le défendeur. Maintenant c'est à lui de baisser
-la tête et de regarder le sol.</p>
-
-<p>De nouveau le juge s'adresse à la pauvre jeune fille:</p>
-
-<p>&mdash;Il en sera comme tu désires, dit-il. L'affaire sera rayée,
-ajoute-t-il, s'adressant au greffier.</p>
-
-<p>Le défendeur fait un geste comme pour faire une objection:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? lui crie le juge. Tu as quelque chose à
-redire à cela?</p>
-
-<p>Le défendeur baisse la tête un peu plus et d'une voix à peine
-perceptible, il répond:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, cela vaut sans doute mieux ainsi.</p>
-
-<p>Le juge reste un instant immobile, puis repoussant le lourd fauteuil, il
-se lève et se dirige vers la demanderesse.</p>
-
-<p>&mdash;Je te remercie, dit-il en lui tendant la main.</p>
-
-<p>Elle a déposé la Bible et reste là toute en pleurs, essuyant ses yeux
-avec le mouchoir entortillé.</p>
-
-<p>&mdash;Je te remercie, fait le juge encore une fois, et il lui prend la
-main qu'il serre comme si c'était celle d'un brave.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>II</h4>
-
-
-<p>Il ne faut pas croire que la jeune fille qui venait de passer un si
-mauvais moment devant le tribunal, fût elle-même convaincue d'avoir
-accompli une action méritoire. Bien au contraire, elle estimait qu'elle
-s'était couverte de honte devant tout le public. Elle ne comprenait pas
-que le geste du juge venant lui serrer la main, était un honneur pour
-elle. Elle croyait que cela signifiait seulement que l'affaire était
-terminée et qu'elle était libre de s'en aller.</p>
-
-<p>Elle ne voyait pas non plus que les gens la regardaient d'une façon
-bienveillante et que plusieurs voulaient lui serrer la main. Elle se
-faufilait et cherchait à s'enfuir. Mais la sortie était encombrée.
-L'audience étant finie, nombreux étaient ceux qui avaient hâte de
-partir. Elle fut parmi les derniers à quitter la salle. Elle trouvait
-que tout le monde avait le droit de passer avant elle.</p>
-
-<p>Lorsqu'enfin elle fut dehors, elle vit la voiture de Gudmund Erlandsson,
-tout attelée, devant l'escalier. Assis dans la voiture, les rênes
-entre les mains, Gudmund semblait attendre quelqu'un. Aussitôt qu'il
-l'eut aperçue dans la foule qui sortait, il lui cria:</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici, Helga! Il y a une place pour toi ici, puisque nous
-suivons le même chemin.</p>
-
-<p>Mais bien qu'elle entendît prononcer son nom, elle ne put pas croire
-que ce fût elle qu'il appelait ainsi. Ce n'était pas possible que
-Gudmund Erlandsson voulût la prendre dans sa voiture. C'était l'homme
-le plus beau de toute la commune; jeune, aimable, de bonne famille et
-bien vu de tous. Jamais elle n'aurait pu croire qu'il voulût avoir
-affaire à <i>elle</i>.</p>
-
-<p>Le fichu rabattu sur le visage, elle le dépassa en courant sans
-regarder ni répondre.</p>
-
-<p>&mdash;N'entends-tu pas, Helga, il y a une place dans ma voiture? répéta
-Gudmund, en essayant de donner à sa voix une intonation très amicale.</p>
-
-<p>Mais elle n'arriva pas à comprendre que Gudmund lui voulait du bien.
-Elle croyait qu'il voulait seulement se moquer d'elle d'une manière ou
-d'une autre, et elle s'attendait à voir les assistants lui rire au nez.
-Elle lui jeta un regard effaré et indigné à la fois et quitta la
-place, courant presque pour être hors d'atteinte lorsque éclaterait
-leur ricanement.</p>
-
-<p>Gudmund était encore célibataire et demeurait chez ses parents. Le
-père était fermier. Sa ferme n'était pas bien grande et sa fortune
-non plus, mais il avait de l'aisance. Le fils était venu à l'audience
-chercher certains papiers pour le compte de son père, mais son voyage
-ayant aussi un autre but, il s'était équipé avec beaucoup de soin. Il
-avait choisi la voiture neuve, dont le vernis n'avait pas une cassure,
-il avait astiqué le harnais lui-même et brossé le cheval jusqu'à le
-faire briller comme de la soie. À côté de lui il avait posé sur le
-siège une belle couverture rouge, et il s'était habillé d'une courte
-veste de chasse, d'un petit chapeau gris et de hautes bottes dans
-lesquelles était serré le bas de son pantalon. Ce n'était pas là un
-costume de fête, mais il savait bien qu'il avait ainsi un air de mâle
-prestance.</p>
-
-<p>Le matin, à son départ, Gudmund était seul dans sa voiture, mais il
-n'avait pas trouvé le temps long à cause des idées agréables qui lui
-trottaient dans la tête. Vers la moitié du chemin, il avait dépassé
-une jeune fille d'aspect pauvre qui, par sa marche si lente qu'elle
-semblait ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre, lui donna
-l'impression d'une fatigue extrême. C'était l'automne, la route était
-défoncée par la pluie et Gudmund la voyait s'embourber à chaque pas.
-Il arrêta son cheval pour demander à la jeune fille où elle allait,
-et apprenant qu'elle se rendait au tribunal, il lui offrit une place
-dans la voiture. Elle accepta en remerciant et monta s'asseoir dans la
-charrette à l'arrière sur la planche étroite où était attaché le
-sac à fourrage, comme si elle n'osait toucher à la couverture rouge
-posée à côté de Gudmund. Il n'était du reste pas dans ses
-intentions de la placer auprès de lui. Il ignorait qui elle était,
-mais à en juger par sa mise, elle devait être la fille de quelque
-pauvre journalier et il était d'avis qu'elle pourrait se contenter
-d'une place à l'arrière de la voiture.</p>
-
-<p>En arrivant à une côte où le cheval ralentit son allure, Gudmund
-entama la conversation. Il voulait savoir comment elle s'appelait et
-d'où elle était. Apprenant que son nom était Helga et qu'elle était
-du Grand-Marais, il commença à se sentir inquiet.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu toujours restée là-haut ou bien as-tu été en place?
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>Elle avait demeuré chez elle ces temps derniers, mais auparavant elle
-avait été en place.</p>
-
-<p>&mdash;Chez qui? demanda Gudmund très vite.</p>
-
-<p>Il lui sembla que la réponse tardait à venir.</p>
-
-<p>&mdash;À Vestgard, chez Per Mortensson, dit-elle enfin en baissant la
-voix, comme si elle eût préféré ne pas être entendue.</p>
-
-<p>Mais Gudmund l'entendit bien.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, dit-il, c'est toi qui&mdash;mais il n'acheva pas la
-phrase.</p>
-
-<p>Il se détourna d'elle, se redressa sur son siège et ne lui adressa
-plus la parole.</p>
-
-<p>Gudmund assénait au cheval coup sur coup, maugréait contre le mauvais
-état de la route et paraissait de fort mauvaise humeur. La jeune fille
-resta sans bouger quelques moments, mais bientôt Gudmund sentit une
-main se poser sur son bras.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu? demanda-t-il sans tourner la tête.</p>
-
-<p>Elle demandait qu'il voulût bien s'arrêter pour la laisser
-descendre.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc? lit Gudmund d'un ton narquois. Tu n'es pas bien
-ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Si, seulement je préfère marcher. Gudmund se raisonna un peu.
-C'était bien fâcheux d'avoir offert, juste ce jour-là, une place dans
-sa voiture à une femme telle que Helga. Mais d'autre part il estima que
-du moment qu'il l'avait prise dans la voiture, il ne pouvait pas l'en
-chasser.</p>
-
-<p>&mdash;Arrête donc, Gudmund! dit la jeune fille encore une fois.</p>
-
-<p>Sa voix avait une telle décision que Gudmund tira à lui les rênes.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque c'est elle qui désire descendre, se dit-il, je ne dois
-pourtant pas la forcer à rester malgré elle.</p>
-
-<p>Elle était descendue avant que le cheval eût pu s'arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais que tu savais qui j'étais, en m'offrant une place dans
-ta voiture, dit-elle. Sans cela je ne serais pas montée.</p>
-
-<p>Gudmund fit un salut bref et repartit. Elle avait évidemment tout lieu
-de croire qu'il la connaissait. Il avait vu la fille du Grand-Marais
-bien des fois, lorsqu'elle était enfant, mais elle avait bien changé
-depuis lors. D'abord il fut très heureux d'être débarrassé de sa
-compagne de route, mais peu à peu il commença à se sentir mécontent
-de lui-même. Évidemment il n'aurait guère pu agir autrement, mais il
-n'aimait pas à se montrer cruel envers qui que ce fût.</p>
-
-<p>Quelques minutes après s'être séparé de Helga, Gudmund dévia de la
-grand'route et monta un petit chemin étroit qui menait à une grande
-ferme d'aspect opulent. Au moment où Gudmund arrêta sa voiture devant
-le perron, la porte d'entrée s'ouvrit et une des filles de la maison
-apparut sur le seuil. Gudmund la salua en ôtant son chapeau, tandis
-qu'une légère rougeur colorait son visage.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens voir si votre père est encore là, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Quel dommage, il est déjà parti pour le tribunal, répondit la
-jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, il est déjà parti, dit Gudmund. J'étais venu pour lui
-offrir une place dans ma voiture. J'y vais, au tribunal, moi aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Père est toujours si pressé, dit la jeune fille d'un ton de
-regret.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de mal, répartit Gudmund.</p>
-
-<p>&mdash;Père aurait été bien content d'y être conduit dans une si jolie
-charrette tirée par le beau cheval que voilà, ajouta la jeune fille,
-aimable.</p>
-
-<p>Ces compliments firent sourire d'aise le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien que je reparte alors, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne voulez pas entrer un moment?</p>
-
-<p>&mdash;Merci beaucoup, Hildur, mais il faut me rendre au tribunal. Il ne
-convient pas que je m'attarde en route.</p>
-
-<p>À présent, Gudmund continua sa route tout droit jusqu'au tribunal. Il
-était de très belle humeur et ne pensait plus du tout à la rencontre
-avec Helga. Quelle chance que ce soit Hildur qui soit sortie sur le
-perron, comme exprès pour admirer la voiture, et la couverture, et le
-cheval, et le harnais. Elle avait dû tout bien remarquer.</p>
-
-<p>C'était la première fois que Gudmund assistait à une séance du
-tribunal. Il constata qu'il y avait là bien des choses à apprendre et
-y resta toute la journée. Il se trouvait donc dans la salle, lorsque
-l'affaire de Helga fut appelée; il put la voir s'emparer de la Bible et
-résister héroïquement tant à l'huissier qu'au juge lui-même.
-Lorsque tout fut fini et que le juge eut serré la main à la jeune
-fille, Gudmund se leva précipitamment pour sortir. Ayant attelé en
-toute hâte, il conduisit son équipage devant l'escalier. Son avis
-était que Helga, s'étant montrée fort brave, méritait d'être
-honorée. Celle-ci cependant était tellement apeurée qu'elle ne
-comprit pas ses intentions, et se déroba à l'honneur qui lui était
-destiné.</p>
-
-<p>Ce même jour, fort tard dans la soirée, Gudmund arriva au
-Grand-Marais. L'endroit ainsi appelé était une petite cabane située
-sur la pente de la montagne boisée qui entourait la commune. Le chemin
-qui y menait n'était guère praticable aux chevaux que pendant l'hiver,
-à l'époque des traîneaux, et Gudmund avait dû s'y rendre à pied.
-Néanmoins il avait eu bien de la peine à arriver. Il avait failli se
-casser les jambes plus d'une fois parmi les troncs d'arbres et les
-grosses pierres qui jonchaient le chemin, et il lui avait fallu passer
-à gué bien des ruisseaux qui à plus d'un endroit barraient le
-passage. S'il n'avait pas fait pleine lune, il n'aurait pu trouver le
-sentier menant à la petite cabane, et il se disait que c'était là un
-rude bout de chemin qu'avait dû faire Helga ce jour-là.</p>
-
-<p>La cabane du Grand-Marais se trouvait dans une clairière à mi-chemin
-de la côte. Gudmund n'y avait jamais été auparavant, mais bien des
-fois il avait du fond de la vallée aperçu l'endroit, et le connaissait
-assez pour savoir qu'il ne s'était pas trompé de chemin.</p>
-
-<p>Tout autour de la clairière, il y avait une barrière de branches
-mortes, très dense et très difficile à franchir. Elle devait sans
-doute constituer une espèce de barrage ou de défense contre toute
-l'ambiance sauvage. La petite cabane était bâtie au bord supérieur de
-l'enclos. Elle était précédée d'une pelouse en pente, où poussait
-une herbe courte et fine; en bas de la pelouse, deux petites
-dépendances en planches grises et un caveau à toiture de tourbe verte.
-C'était une habitation des plus humbles, mais on ne pouvait nier que
-l'endroit eût sa beauté. Le marais qui avait donné son nom à la
-cabane, situé quelque part dans le voisinage, exhalait des brouillards
-qui, se déroulant magnifiques par le clair de lune, entouraient la
-montagne d'une couronne argentée. La pointe la plus haute émergeait
-encore du brouillard et le sommet, hérissé de sapins, se découpait
-sur le ciel. En bas, sur la vallée, le clair de lune était si intense
-qu'on discernait aussi bien les champs que les fermes et un ruisseau
-tortueux, le long duquel le brouillard flottait, tel une fumée
-légère. La distance n'était pas très grande, mais ce qui était
-surprenant, c'est que la vallée paraissait néanmoins un monde
-étranger où tout ce qui était de la forêt n'avait rien à faire. On
-eût dit que les gens qui habitaient la petite cabane forestière
-devaient toujours rester sous les arbres protecteurs. Ils n'auraient pu
-se plaire dans la vallée, pas plus que les coqs de bruyère, les
-grands-ducs, les lynx, les airelles rouges et les petites étoiles
-blanches de la forêt.</p>
-
-<p>Gudmund s'approcha de la cabane en traversant la pelouse. Une faible
-lumière filtrait par la fenêtre dénuée de rideaux. Une lampe
-allumée était posée sur la table à côté de la fenêtre, auprès de
-laquelle le père était assis, en train de rapiécer une paire de vieux
-souliers. La mère se trouvait un peu plus loin dans la pièce, auprès
-de l'âtre où des branches mortes brûlaient à petit feu. Elle avait
-devant elle son rouet, mais elle avait cessé son travail pour jouer
-avec un petit enfant. Elle l'avait sorti de son berceau, et le bruit du
-jeu arrivait jusqu'à Gudmund. Le visage de la vieille était sillonné
-de rides, ce qui lui donnait un air sévère, mais aussitôt qu'elle
-s'inclinait sur l'enfant, ses traits s'adoucissaient et elle souriait au
-petit aussi tendrement qu'aurait pu le faire la mère véritable.</p>
-
-<p>Gudmund cherchait des yeux Helga, mais nulle part, dans aucun coin de la
-cabane, il n'arrivait à la découvrir. Alors il jugea préférable de
-rester dehors jusqu'à ce qu'elle rentrât. Il s'étonnait qu'elle ne
-fût pas encore de retour. Peut-être s'était-elle arrêtée en cours
-de route pour se reposer ou manger chez des amis? En tout cas elle ne
-pouvait plus tarder, si elle tenait à être à l'abri avant la tombée
-de la nuit.</p>
-
-<p>Gudmund se tenait au milieu de la pelouse, prêtant l'oreille au moindre
-bruit. Le silence était complet. Pas le moindre vent. Il lui semblait
-que jamais jusqu'alors il n'avait remarqué une telle sérénité.
-C'était comme si la forêt entière retenait son haleine dans l'attente
-de quelque événement extraordinaire.</p>
-
-<p>Pas un être humain dans la forêt. Aucun bruit de branche cassée, ni
-de pierre déplacée. Helga était évidemment encore loin.</p>
-
-<p>&mdash;Je me demande ce qu'elle dira lorsqu'elle me verra ici, se dit
-Gudmund. Elle jettera peut-être les hauts cris, elle se sauvera dans la
-forêt et n'osera pas rentrer de toute la nuit.</p>
-
-<p>À ce moment précis de ses réflexions, il fut frappé par la
-singularité du fait que depuis ce matin il portait un tel intérêt aux
-affaires de cette pauvre fille du Grand-Marais.</p>
-
-<p>En rentrant de la séance du tribunal, il était allé comme d'ordinaire
-raconter à sa mère ce qui lui était arrivé dans la journée. La
-mère de Gudmund était une femme avisée et généreuse qui avait su se
-conduire avec son fils de telle sorte qu'adulte il lui avait conservé
-la même confiance qu'il avait pour elle dans son enfance. Elle était
-souffrante depuis bien des années et ne pouvant plus marcher, elle
-restait la journée entière immobile dans son fauteuil. C'était
-toujours un régal pour elle, quand Gudmund rentrant de voyage lui
-apportait des nouvelles.</p>
-
-<p>Quand il eut raconté à sa mère l'aventure de Helga du Grand-Marais,
-Gudmund la vit toute soucieuse. Elle garda le silence un long moment,
-les yeux fixés devant elle.</p>
-
-<p>&mdash;Tout bon sentiment n'est donc pas éteint chez cette fille-là,
-dit-elle enfin. Il ne faut rejeter personne pour une première faute. Il
-se pourrait bien qu'elle fût reconnaissante à celui qui lui viendrait
-en aide en ce moment.</p>
-
-<p>Gudmund comprit de suite ce que voulait dire sa mère. Ne pouvant plus
-se tirer d'affaire toute seule, elle avait besoin d'une personne qui
-fût à son entière disposition. Mais il était toujours très
-difficile de trouver quelqu'un qui voulut se charger de ce service. Sa
-mère était très exigeante, très difficile à contenter, et puis, les
-jeunes gens préféraient un travail qui leur donnât un peu plus de
-liberté. Or, il était sans doute venu à l'esprit de sa mère de
-prendre à son service Helga du Grand-Marais, et Gudmund trouva que
-c'était là une excellente idée. Helga serait sûrement très
-dévouée à sa maîtresse. Il se pourrait bien qu'ainsi ils fussent
-tirés d'embarras pour longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il y a de plus délicat, c'est l'enfant, dit la mère après
-une pause; et Gudmund comprit par là qu'elle réfléchissait sérieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Il pourra bien rester chez les grands-parents, dit-il.&mdash;Ce
-n'est pas certain qu'elle veuille s'en séparer.&mdash;Elle sera bien
-obligée de ne pas trop penser à ce qu'elle veut et à ce qu'elle ne veut
-pas. Elle m'a paru ne pas manger à sa faim. Ils ne doivent pas avoir grand
-chose à se mettre sous la dent, là-haut, au Grand-Marais.</p>
-
-<p>À cela la mère ne répondit rien, mais elle aborda un autre sujet de
-conversation. On voyait bien que d'autres scrupules lui étaient venus
-qui l'empêchaient de prendre une décision.</p>
-
-<p>Gudmund raconta alors sa visite à Elvokra où il avait vu Hildur. Il
-rapporta ce qu'elle avait dit de son cheval et de sa voiture et il ne
-cacha pas la satisfaction que lui causait cette entrevue. Sa mère aussi
-fut très contente. Immobilisée dans son intérieur, elle s'occupait
-sans cesse de forger des projets d'avenir pour son fils, et c'était
-elle qui la première avait proposé à celui-ci d'essayer de gagner la
-belle fille du propriétaire de Elvokra. C'était là le plus beau
-mariage qu'il pût faire. Ce fermier était un personnage important. Il
-possédait la plus grande ferme de toute la commune et en plus beaucoup
-d'influence et beaucoup d'argent. À vrai dire, c'était presque
-insensé d'espérer qu'il se contenterait d'un gendre si peu fortuné
-que Gudmund, mais d'autre part il restait toujours possible qu'il se
-rangeât à l'avis de sa fille. Et que Gudmund fût capable de gagner
-Hildur à ce projet, s'il s'y mettait, voilà de quoi sa mère ne
-doutait pas un seul instant.</p>
-
-<p>C'était la première fois que Gudmund laissait voir à sa mère que ce
-projet avait pris racine chez lui; ils engageaient maintenant une longue
-conversation sur Hildur, sur les richesses et avantages qui
-reviendraient à celui qui l'épouserait, mais bientôt la conversation
-s'arrêta de nouveau, la mère redevenant pensive:</p>
-
-<p>&mdash;Ne pourrais-tu pas envoyer chercher cette Helga? Je voudrais bien
-la voir avant de la prendre à mon service, dit-elle enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis très content que vous vouliez bien vous intéresser à
-elle, dit Gudmund, en ajoutant dans son for intérieur que si sa mère
-trouvait une garde-malade qui lui plût, sa femme aurait une existence
-bien plus agréable dans la maison. Vous verrez bien que vous serez
-contente d'elle, continua-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait du reste une bonne action de l'engager, dit la mère.</p>
-
-<p>Le soir venu, la malade se remit au lit et Gudmund se rendit à
-l'écurie pour prendre soin des chevaux. Il faisait beau, l'air était
-pur, la vallée entière baignait dans un clair de lune resplendissant.
-Il eut l'idée d'aller ce soir même en personne porter au Grand-Marais
-le message de sa mère. S'il faisait beau le lendemain, on aurait tant
-à faire à rentrer l'avoine, que ni lui ni aucun autre n'aurait le
-temps d'y aller.</p>
-
-<p>Il est vrai que là où il était posté devant la cabane, Gudmund ne
-percevait aucun bruit de pieds, mais, par contre, il y avait d'autres
-sons qui troublaient le silence à de courts intervalles. C'étaient des
-plaintes sourdes, un gémissement faible et étouffé coupé de temps en
-temps par des sanglots. Croyant entendre que les sons provenaient du
-hangar, Gudmund se dirigea de ce côté. Aussitôt qu'il s'en approcha,
-les sanglots cessèrent, et il entendit quelqu'un remuer sous le hangar.
-Tout de suite Gudmund comprit qui c'était.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi, Helga, qui restes là à pleurer? demanda-t-il, en se
-plaçant devant l'ouverture pour empêcher la jeune fille de se sauver
-sans lui parler.</p>
-
-<p>De nouveau, un silence absolu se fit. Évidemment, Gudmund avait deviné
-juste: c'était Helga qui restait là tout en larmes; mais elle essaya
-d'étouffer ses sanglots pour faire croire à Gudmund qu'il s'était
-trompé et pour le faire partir. Il faisait une obscurité épaisse sous
-le hangar et elle était sûre qu'il ne pouvait la voir.</p>
-
-<p>Mais Helga était prise ce soir-là d'un tel désespoir qu'il ne lui fut
-pas facile de retenir ses larmes. Elle ne s'était pas encore montrée
-aux parents. Elle n'en avait pas eu le courage. Lorsqu'à la tombée de
-la nuit elle gravissait la côte pénible en se disant que bientôt il
-lui faudrait leur apprendre qu'elle n'aurait aucun secours de Per
-Mortensson, alors elle avait ressenti une telle appréhension des
-paroles dures et cruelles qu'elle attendait d'eux, qu'elle n'avait pas
-osé entrer. Elle préféra rester dehors jusqu'à ce qu'ils se fussent
-couchés, car ainsi elle ne serait peut-être pas obligée de raconter
-son malheur le jour même. Elle s'était donc cachée sous le hangar. Ce
-n'est qu'une fois assise là, en proie au froid et à la faim, qu'elle
-eut la pleine et entière sensation de son état misérable. Toute la
-honte et toute l'angoisse qu'elle avait dû traverser, toute la honte et
-toute l'angoisse qu'il lui restait à traverser, lui apparurent pour
-s'appesantir sur elle à la façon d'une masse de plomb. Elle pleura sur
-elle-même, elle pleura d'être si misérable que personne ne voulait
-d'elle. Elle se rappela qu'un jour, alors qu'elle était enfant, elle
-était tombée dans un trou du marais, où elle s'était enfoncée très
-profondément. Plus elle faisait effort pour en sortir, plus elle
-s'enfonçait. Toutes les mottes d'herbes et tous les arbrisseaux qu'elle
-empoignait, avaient cédé. Il en était de même cette fois-ci. Tout ce
-qu'elle cherchait à saisir pour se soutenir, se dérobait sous sa main.
-Personne ne voulait l'aider. L'autre fois, quand elle était tombée
-dans le trou du marais, un petit vacher était enfin venu l'en sortir,
-mais aujourd'hui personne n'arrivait à son secours. Il était dit sans
-doute qu'elle devait périr.</p>
-
-<p>Dès que Helga vint à penser au marais, il lui apparut avec évidence
-que ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de s'y rendre, pour s'y
-enfoncer en se laissant engloutir par la boue. Un être si misérable,
-dont personne ne voulait à son service, ne pouvait évidemment rien
-faire de mieux que de mourir. Pour l'enfant aussi, il vaudrait mieux
-qu'elle disparût, car la mère de Helga l'aimait bien, quoiqu'elle ne
-voulût pas le montrer quand Helga était là. Mais celle-ci une fois
-disparue pour toujours, la grand'mère s'occuperait du petit comme si
-c'était son enfant à elle.</p>
-
-<p>Elle ne comprenait pas qu'au beau milieu de sa grande misère elle
-venait d'accomplir une action qui avait inspiré à tous une meilleure
-idée d'elle. À chaque instant qui s'écoulait, sa certitude se faisait
-plus grande que le grand marais était son seul vrai refuge. Et mieux
-elle comprenait cela, plus elle pleurait.</p>
-
-<p>Aussi ne lui fut-il pas facile de commander à ses larmes. Il ne fallut
-pas attendre longtemps qu'elle se remît à sangloter.</p>
-
-<p>Gudmund ne connaissait rien de pire que d'entendre pleurer une femme.
-Aussi fut-il sur le point de partir tout de suite, mais puisqu'il
-s'était donné la peine de grimper jusque là-haut, il était bien
-obligé de transmettre le message maternel.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu donc, demanda-t-il à Helga, d'un ton rude. Pourquoi
-n'entres-tu pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je n'oserais pas, lui répondit Helga; et ses dents claquaient
-quand elle parlait. Je n'oserais pas!</p>
-
-<p>&mdash;De quoi as-tu peur? Tu ne t'es laissée effrayer aujourd'hui ni
-par l'huissier, ni par le juge lui-même. Tu ne peux pourtant pas avoir peur
-de tes parents?</p>
-
-<p>&mdash;Si, si, ils sont bien pires que tous les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi seraient-ils plus fâchés aujourd'hui que les autres
-jours?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je n'aurai pas d'argent.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es cependant assez brave fille pour gagner ta vie et celle du
-petit aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais il n'y a personne qui veuille me prendre à son service.</p>
-
-<p>Soudain Helga s'effraya à l'idée que ses parents pourraient percevoir
-le bruit de leurs voix et venir voir qui parlait. Et en ce cas-là elle
-serait bien obligée de tout leur raconter. Ainsi elle ne pourrait plus
-se sauver dans le grand marais. Dans sa frayeur elle s'élança pour
-dépasser Gudmund. Mais celui-ci fut plus agile. Il la saisit au bras et
-la retint de force.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non. Tu ne m'échapperas pas avant que j'aie pu te parler.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi passer! dit-elle, le regardant d'un œil farouche.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as l'air de vouloir te jeter dans le lac! fit-il.</p>
-
-<p>Elle était dehors maintenant et son visage était illuminé par le
-clair de lune.</p>
-
-<p>&mdash;Quel mal y aurait-il, si je le faisais? reprit Helga, rejetant la
-tête en arrière et le fixant dans les yeux. Ce matin tu n'as même pas
-voulu me laisser une place derrière dans ta voiture. Personne ne veut
-avoir affaire à moi. Tu dois bien comprendre qu'un être tel que moi
-ferait mieux d'en finir.</p>
-
-<p>Gudmund ne savait absolument que faire. Il aurait voulu être bien loin,
-mais d'autre part il trouvait qu'il ne pouvait pas abandonner un être
-humain, en proie à un tel désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute-moi bien! Promets seulement d'entendre jusqu'au bout ce
-que j'ai à te dire; après tu pourras aller où tu voudras.</p>
-
-<p>Elle promit.</p>
-
-<p>&mdash;N'y a-t-il pas moyen de s'asseoir ici?</p>
-
-<p>&mdash;Le billot est là-bas.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vas-y alors et tiens-toi tranquille!</p>
-
-<p>Très docilement elle alla s'asseoir.</p>
-
-<p>&mdash;Puis, ne pleure plus! dit-il, trouvant qu'il avait déjà une
-certaine autorité sur elle.</p>
-
-<p>Mais cela, il n'aurait pas dû le dire, car immédiatement elle cacha sa
-tête dans ses mains, pleurant plus que jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pleure pas! dit-il, prêt à frapper le sol du pied, dans son
-exaspération. Il y en a bien qui sont plus mal partagés que toi.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, personne n'est plus malheureux que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, tu es jeune et en bonne santé. Tu verrais seulement ce que
-doit supporter ma mère. Elle est si percluse de douleurs qu'elle ne peut
-plus remuer et pourtant elle ne se plaint jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est pas abandonnée de tous comme moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'es pas abandonnée, toi non plus. Je viens de parler de toi à
-ma mère et elle m'a chargé d'un message pour toi.</p>
-
-<p>Les sanglots cessèrent. On avait la sensation d'entendre le grand
-silence de la forêt qui continuait à retenir son haleine dans
-l'attente de l'événement merveilleux.</p>
-
-<p>&mdash;Je devais te dire de te rendre auprès d'elle demain, pour qu'elle
-ait l'occasion de te voir de ses propres yeux. Elle se propose de te
-demander si tu veux venir servir chez nous.</p>
-
-<p>&mdash;Elle se propose de me le demander à moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais elle veut te voir d'abord.</p>
-
-<p>&mdash;Sait-elle que...</p>
-
-<p>&mdash;Elle en sait autant que tout le monde.</p>
-
-<p>La jeune fille eut un cri de joie et de stupeur à la fois, et l'instant
-d'après, Gudmund sentit deux bras autour de son cou. Il en fut tout
-effrayé et sa première idée fut de se détacher, mais il se ravisa et
-demeura sans bouger. Il comprit que la jeune fille était transportée
-de joie au point de ne plus savoir ce qu'elle faisait. À ce moment-là
-elle aurait pu se jeter au cou du pire gredin, uniquement pour partager
-avec quelqu'un le grand bonheur qui lui était arrivé.</p>
-
-<p>&mdash;Si elle veut bien m'engager, je pourrai vivre! dit-elle en
-inclinant sa tête contre la poitrine de Gudmund; et de nouveau elle pleura
-mais avec moins de véhémence que tout à l'heure. Il faut que tu saches que
-c'était bien mon intention d'aller me jeter dans le marais, dit-elle.
-Je te remercie d'être venu. Tu m'as sauvé la vie.</p>
-
-<p>Jusque là Gudmund était demeuré immobile mais peu à peu il sentait
-naître en lui un sentiment confus de douce tendresse. Par un mouvement
-instinctif il leva la main et lui caressa les cheveux. Alors elle
-tressaillit comme s'il l'eût réveillée d'un rêve et se dressa toute
-droite devant lui.</p>
-
-<p>&mdash;Je te remercie d'être venu! répéta-t-elle.</p>
-
-<p>Elle était toute rougissante, et lui aussi rougit.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi tu viendras nous voir demain, dit-il lui tendant la main en
-guise d'adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'oublierai jamais que tu es venu ce soir même, dit Helga chez
-qui la reconnaissance l'emporta sur le trouble.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, c'est très bien que je sois venu, répondit-il, très
-calme, tout en se sentant fort satisfait de lui-même. À présent tu
-vas entrer, je pense? ajouta-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, à présent je vais pouvoir entrer.</p>
-
-<p>Gudmund se découvrit subitement pour Helga cette grande sympathie qu'on
-éprouve si souvent pour ceux qu'on a été amené à aider.</p>
-
-<p>Il restait là, hésitant, ne pouvant se résoudre à partir.</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerais bien te voir entrer avant de m'en aller.</p>
-
-<p>&mdash;J'avais pensé leur laisser le temps de se coucher avant d'entrer.</p>
-
-<p>&mdash;Non, tu rentreras tout de suite pour avoir à manger et pour te
-reposer, dit-il trouvant un certain plaisir à lui imposer sa volonté.</p>
-
-<p>Elle se dirigea immédiatement vers la maison et lui suivait, très
-content et très fier de la voir obéir sans discussion. Quand elle fut
-sur le seuil, ils échangèrent de nouveau des saluts d'adieu, mais à
-peine eut-il fait quelques pas, qu'elle le rejoignit de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Reste ici, jusqu'à ce que je sois entrée! Cela me sera moins
-difficile, si je sais que tu es là.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fit-il, je resterai ici jusqu'à ce que tu aies passé le
-moment le plus pénible.</p>
-
-<p>Puis Helga ouvrit la porte, et Gudmund remarqua qu'elle la laissait un
-peu entre-bâillée, sans doute pour ne pas se sentir complètement
-séparée du protecteur resté dehors. Aussi ne se fit-il aucun scrupule
-de voir et d'écouter ce qui se passait à l'intérieur.</p>
-
-<p>Les vieux firent à Helga un accueil des plus affectueux. La mère,
-ayant remis en hâte le petit dans son berceau, s'approcha de l'armoire
-d'où elle sortit une écuelle de lait et une miche de pain qu'elle
-déposa sur la table.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà! Viens manger maintenant, dit-elle. Puis elle alla à l'âtre
-ranimer le feu. J'ai entretenu le feu pour que tu puisses sécher tes
-vêtements et te chauffer toi-même en rentrant, mais mange d'abord.
-C'est bien de cela que tu dois avoir le plus besoin.</p>
-
-<p>Helga était restée près de la porte tout ce temps-là.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne devriez pas me recevoir si bien, dit-elle à voix basse.
-Je n'aurai pas d'argent de Per. J'ai renoncé à son secours.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons déjà eu la visite de quelqu'un qui avait assisté à la
-séance et qui a vu ce qui s'est passé, dit la mère. Nous savons tout.</p>
-
-<p>Helga restait toujours à côté de la porte, ayant l'air de n'y rien
-comprendre.</p>
-
-<p>Alors son père, le vieux journalier, déposa son ouvrage, releva ses
-bésicles, et crachota pour faire un petit discours qu'il avait ruminé
-toute la soirée.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que ta mère et moi, Helga, dit-il, solennel, nous nous
-sommes toujours efforcés d'être des gens honnêtes et braves, et il nous a
-semblé que par ta faute nous étions tombés dans le déshonneur. C'est
-à croire que nous ne t'aurions pas appris à distinguer le bien du mal.
-Mais lorsque nous avons su ce que tu as fait aujourd'hui, nous nous
-sommes dit, ta mère et moi, que maintenant du moins, les gens seraient
-obligés de constater que tu avais reçu une bonne éducation et de bons
-enseignements, et nous avons pensé que nous pourrions peut-être encore
-avoir lieu d'être contents de toi. Et ta mère n'a pas voulu que nous
-nous mettions au lit avant ton retour, pour te faire un accueil
-honorable.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>III</h4>
-
-
-<p>Helga du Grand-Marais vint à Närlunda et tout se passa à souhait.
-Elle était docile, serviable et reconnaissante du moindre mot aimable
-qui lui était adressé. Elle se considérait toujours comme la plus
-humble et jamais elle ne se mettait en avant. Aussi ne fut-elle pas
-longtemps à gagner et l'estime de ces autres patrons et l'amitié de
-ses camarades.</p>
-
-<p>Les premiers jours Gudmund eut tout l'air d'avoir peur de s'adresser à
-Helga. Il craignait que cette fille du Grand-Marais ne se fît des
-idées, parce qu'il était venu à son secours; mais c'étaient là des
-soucis inutiles. Helga le jugea bien trop admirable, trop supérieur,
-pour lever les yeux sur lui. Aussi Gudmund remarqua-t-il bientôt qu'il
-n'y avait aucune raison de la tenir à distance. Elle était même plus
-réservée vis-à-vis de lui que vis-à-vis des autres.</p>
-
-<p>Au cours du même automne où Helga était venu à Närlunda, Gudmund
-fit des visites répétées chez le riche paysan de Elvokra, et le bruit
-courait qu'il avait des chances sérieuses de devenir le gendre de la
-maison. Ce n'est cependant que vers Noël qu'on eut la certitude du
-succès de sa demande. À cette époque le fermier lui-même avec sa
-femme et sa fille vint en visite à Närlunda et il était évident que
-le but de leur visite était de se rendre compte de la situation qui y
-serait faite à Hildur, si elle épousait Gudmund.</p>
-
-<p>C'était la première fois que Helga voyait de près celle qui allait
-devenir la femme de Gudmund. Hildur Eriksdotter n'avait pas encore vingt
-ans, mais elle avait cela de particulier que personne ne pouvait la voir
-sans se dire quelle maîtresse de maison admirable elle ferait un jour.
-Elle était de haute taille bien fournie, elle était blonde et jolie et
-paraissait aimer à avoir autour d'elle une nombreuse maisonnée à qui
-donner des soins. Elle n'était jamais gênée ni intimidée, parlant
-abondamment et paraissant toujours bien mieux savoir que la personne
-avec qui elle parlait. Elle avait fréquenté le collège de la ville
-pendant quelques années et elle portait les plus belles robes que Helga
-eût vues de sa vie, et pourtant elle ne paraissait ni vaniteuse, ni
-coquette. Riche et belle comme elle était, elle n'aurait eu qu'à
-vouloir pour être mariée à un vrai monsieur, mais elle disait
-toujours qu'elle ne voulait pas devenir une belle madame et rester les
-bras croisés. Elle voulait épouser un paysan et diriger elle-même sa
-maison en vraie paysanne.</p>
-
-<p>Helga trouvait que Hildur était une vraie merveille. Jamais elle
-n'avait vu personne qui se présentât ainsi à son avantage. Elle
-n'aurait pas cru qu'un être humain pût être si accompli à tous les
-points de vue. Il lui semblait un vrai bonheur d'avoir à servir, dans
-l'avenir, une telle maîtresse.</p>
-
-<p>Tout s'était bien passé pendant la visite des gens de Elvokra et
-cependant Helga ressentait une vive inquiétude en rappelant ses
-souvenirs de ce jour-là. C'est que, les hôtes à peine arrivés, elle
-était venue offrir le café. Lorsqu'elle s'était présentée avec le
-plateau, la mère de Hildur se penchant vers sa maîtresse lui avait
-demandé si c'était là la fille du Grand-Marais. Elle n'avait pas
-parlé si bas que Helga n'entendît très bien la question. Mère
-Ingeborg avait répondu affirmativement, et l'autre avait dit quelque
-chose que Helga n'avait pas pu saisir. Mais cela tendait à dire qu'elle
-trouvait singulier qu'ils voulussent avoir une fille comme elle dans
-leur maison. Cela faisait à Helga bien du chagrin mais elle se
-consolait en se disant que c'était la mère et non pas Hildur qui avait
-prononcé ces paroles.</p>
-
-<p>Un dimanche, vers la fin de l'hiver, Helga et Gudmund vinrent à sortir
-ensemble de l'église. En descendant la côte, ils s'étaient trouvés
-au milieu d'une foule d'autres paroissiens, mais ceux-ci les ayant
-quittés l'un après l'autre, bientôt Helga se trouva seule avec
-Gudmund.</p>
-
-<p>Aussitôt Gudmund se rappela qu'il n'avait pas été seul avec Helga
-depuis ce soir lointain où il était allé au Grand-Marais, et le
-souvenir de ce qui s'était passé à cette occasion se présenta avec
-intensité à son esprit. Très souvent, au cours de l'hiver, il
-s'était reporté à leur première rencontre et toujours ce ressouvenir
-lui avait inspiré une sensation douce et agréable. Se trouvant seul à
-son travail, il se plaisait à se représenter en mémoire toute cette
-belle soirée: le brouillard argenté, le clair de lune intense, la
-forêt obscure, la vallée baignée de lumière et la jeune fille qui
-lui avait jeté les bras autour du cou en pleurant de bonheur. Cette
-scène se faisait plus belle chaque fois qu'il s'y reportait. Mais
-voyant Helga occupée comme les autres à la tâche quotidienne, Gudmund
-éprouvait de la difficulté à imaginer que c'était celle-là qui y
-avait figuré. À présent qu'il se promenait seul avec elle sur la
-route de l'église, il ne put s'empêcher de souhaiter que du moins pour
-un court moment elle redevînt la même qu'elle avait été ce jour-là.</p>
-
-<p>Helga se mit immédiatement à parler de Hildur. Elle la comblait
-d'éloges, disant qu'elle était la fille la plus belle et la plus
-intelligente de toute la contrée, et elle félicitait de tout cœur
-Gudmund qui allait avoir une femme pareille.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut lui dire qu'elle me garde à Närlunda, dit-elle. Ça sera
-un vrai plaisir de servir une telle maîtresse.</p>
-
-<p>Gudmund souriait à son enthousiasme et ne répondait que par
-monosyllabes, comme s'il n'y prêtait qu'une attention relative.
-Évidemment c'était très bien qu'elle aimât Hildur à ce point et
-qu'elle se réjouît tant à l'idée de son mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t'es plu chez nous cet hiver, je crois, dit-il enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement. Je ne pourrais pas dire combien mère Ingeborg et
-vous tous, du reste, avez été bons pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas regretté la forêt?</p>
-
-<p>&mdash;Si, au commencement, mais plus maintenant.</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais que ceux qui étaient de la forêt ne pouvaient se
-passer d'elle.</p>
-
-<p>Helga se tourna à demi vers son interlocuteur qui se tenait de l'autre
-côté de la route. Gudmund, lui, était redevenu presqu'un étranger,
-mais à ce moment il y eut dans sa voix et dans son sourire quelque
-chose qu'elle crut reconnaître. Mais si, c'était bien le même qui
-était accouru la sauver au plus fort de sa misère. Bien qu'il dût se
-marier avec une autre, elle était assurée d'avoir toujours en lui un
-ami dévoué et un aide fidèle.</p>
-
-<p>Elle ressentit une immense joie à savoir qu'elle pouvait avoir
-confiance en lui plus qu'en toute autre personne; elle crut devoir lui
-raconter tout ce qui lui était arrivé depuis leur dernier entretien.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que je te dise que les premières semaines j'étais bien
-malheureuse à Närlunda, commença-t-elle. Mais cela, tu ne dois pas le
-dire à mère Ingeborg.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu veux que je me taise, je me tairai.</p>
-
-<p>&mdash;Pense seulement, j'ai tant regretté la forêt pour commencer! J'ai
-été sur le point de tout lâcher pour retourner là-haut.</p>
-
-<p>&mdash;Tu avais des regrets? Je croyais que tu étais contente d'être
-chez nous.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y pouvais rien, dit-elle s'excusant. Je comprenais bien
-combien je devais m'estimer heureuse d'être chez vous. Vous étiez bons, si
-bons pour moi, et le travail ne dépassait pas mes forces, mais
-néanmoins j'avais des regrets. Il y avait une force mystérieuse qui
-m'appelait et m'attirait et voulait absolument me ramener à la forêt.
-J'avais la sensation, en restant là-bas dans la vallée, de tromper et
-de trahir quelqu'un qui avait sur moi des droits imprescriptibles.</p>
-
-<p>&mdash;C'était peut-être&mdash;commença Gudmund; mais il s'arrêta au
-milieu de la phrase.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'était pas le petit que je regrettais. Je savais qu'il
-était bien soigné et que ma mère était bonne pour lui. Ce n'était
-rien de bien précis. J'avais la sensation d'être un oiseau sauvage
-qu'on avait mis en cage, et je croyais que je mourrais si l'on ne me
-relâchait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu étais donc si malheureuse que ça! s'exclamait Gudmund en
-souriant, car tout d'un coup il crut la reconnaître.</p>
-
-<p>Tout d'un coup ce fut comme s'il n'y eût eu aucun intervalle, mais
-qu'ils se fussent séparés seulement la veille, là-haut devant le
-Grand-Marais. Helga souriait de nouveau tout en continuant à raconter
-ses peines.</p>
-
-<p>&mdash;La nuit je ne dormais pas, dit-elle, car aussitôt que j'étais au
-lit, les larmes se mettaient à couler, et quand je me levais le matin,
-l'oreiller était tout mouillé. Le jour, en travaillant parmi vous
-autres, je pouvais retenir mes larmes, mais aussitôt redevenue seule,
-les larmes me montaient aux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as versé bien des larmes, toi, dans ta vie, fit Gudmund.</p>
-
-<p>Mais il n'avait pas l'air compatissant en prononçant ces paroles. Il
-donnait plutôt l'impression d'être travaillé tout le temps par un
-rire silencieux qu'il retenait difficilement.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, tu ne comprendras sans doute jamais combien grande a été ma
-peine, dit-elle avec une ardeur avivée par le désir de se faire
-comprendre par lui.</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait sur moi une langueur qui me ravissait à moi-même. Pas
-un instant je ne pouvais me sentir heureuse. Rien n'était beau, rien ne me
-faisait plaisir, personne à qui je pusse m'attacher. Vous étiez tous
-aussi étrangers qu'au jour même où pour la première fois j'ai
-franchi le seuil de votre maison.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, demanda Gudmund, ne disais-tu pas tout à l'heure que tu
-désirais rester chez nous?</p>
-
-<p>&mdash;Si, certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu n'as plus de regrets maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Non, tout cela est passé. J'ai été guérie. Attends un peu, tu
-sauras tout.</p>
-
-<p>À ces mots, Gudmund traversant la route se mit à marcher à côté
-d'elle. Il continuait à sourire. Il paraissait content de l'écouter
-parler mais, sans doute, il n'attachait pas grande importance à ce
-qu'elle disait. Peu à peu Helga aussi se sentait animée du même état
-d'esprit. Tout lui semblait léger, ensoleillé. La route de l'église
-qui d'ordinaire était si longue et si pénible, ne la fatiguait pas du
-tout aujourd'hui. Il y avait quelque chose qui la soulevait. Elle
-continuait à raconter parce qu'elle avait commencé, mais ça lui
-importait bien moins maintenant de parler. Elle aurait éprouvé le
-même plaisir rien qu'à marcher silencieuse à côté de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Comme j'étais au plus fort de mes peines, dit-elle, je demandai à
-mère Ingeborg, un samedi soir, de rentrer chez moi pour y passer le
-dimanche. Et en gravissant ce soir-là la côte du Grand-Marais,
-j'étais bien convaincue que jamais plus je ne retournerais à
-Närlunda. Mais là-haut je retrouvai père et mère tellement contents
-de me savoir en si bonne place dans une maison si considérée, que je
-n'osai pas leur dire que je ne pouvais plus y rester. Du reste,
-aussitôt que je me trouvai de nouveau dans la forêt, toute mon
-angoisse, toute ma peine avaient complètement disparu. Il me semblait
-que tout cela n'avait été qu'un cauchemar. Et puis, le petit me
-causait du chagrin. Mère s'en était chargée pour de bon. Il n'était
-plus à moi. Évidemment c'était bien ainsi, mais j'avais tant de peine
-à m'y habituer.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être même que tu t'es mise à nous regretter? interjeta
-Gudmund.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non. Lundi matin, à mon réveil, lorsque je me disais qu'il
-fallait repartir, ce sentiment de langueur m'envahissait de nouveau. Je
-restais à pleurer et à me torturer, car la seule solution raisonnable
-était d'aller reprendre mon service mais d'autre part je me sentais
-devenir malade, folle même, en le faisant. Alors tout d'un coup je me
-suis rappelée avoir entendu dire qu'en emportant un tant soit peu des
-cendres de son propre foyer pour le répandre sur le foyer étranger, on
-était délivré de toute nostalgie.</p>
-
-<p>&mdash;C'était là au moins un remède facile à appliquer, fit Gudmund.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais il y avait, paraît-il, un inconvénient à s'en servir:
-depuis, on était réduit à ne plus se plaire ailleurs. Si l'on
-quittait l'endroit où l'on avait transporté les cendres, alors on
-était à tout jamais tourmenté par le désir d'y retourner autant
-qu'avant par le désir de s'en aller.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'on ne pourrait pas se munir d'un peu de cendres à
-chaque nouveau déplacement?</p>
-
-<p>&mdash;Non, cela ne se fait qu'une seule fois. Puis, il n'y avait pas de
-retour. De sorte que le risque était grand d'essayer un tel remède.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je n'aurais jamais osé, dit Gudmund; et elle entendait bien
-qu'il ne faisait que se moquer d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais moi, je l'ai osé quand même, dit Helga. Cela valait pourtant
-mieux que de paraître ingrate envers mère Ingeborg et envers toi qui
-avais bien voulu m'aider. J'ai emporté un peu de cendres en partant, et
-arrivée à Närlunda j'ai profité de la première occasion où il n'y
-avait personne dans la pièce pour les répandre sur votre foyer.</p>
-
-<p>&mdash;Et à présent tu crois que ce sont les cendres qui t'ont porté
-secours?</p>
-
-<p>&mdash;Attends un peu, tu sauras la suite! Je me suis remise
-immédiatement au travail et ne pensai plus aux cendres de toute la journée.
-Je ressentais la même langueur qu'auparavant, et j'étais dégoûtée de
-tout comme d'habitude. Il y avait beaucoup à faire ce jour-là, tant à
-l'extérieur qu'à l'intérieur de la maison, et lorsqu'au soir, ayant
-enfin fini ma tâche à l'étable, je m'apprêtais à rentrer, le feu
-brûlait déjà au foyer.</p>
-
-<p>&mdash;À présent, me voilà très curieux de savoir la suite, dit
-Gudmund.</p>
-
-<p>&mdash;Pense que déjà en traversant la cour, il me semblait reconnaître
-dans la flamme du feu un vieil ami, et en ouvrant la porte, j'eus la
-sensation rapide mais nette d'entrer dans notre cabane à nous où je
-devais retrouver mes parents assis autour du foyer. Oui, cela ne faisait
-que m'effleurer comme un songe, mais en entrant je fus toute surprise de
-trouver à la pièce un aspect si gentil, si agréable. Jamais
-jusque-là je n'avais trouvé à mère Ingeborg, ni à vous autres, une
-mine si aimable que ce soir-là, en vous voyant réunies autour du
-foyer. J'eus une sensation de véritable bien-être, cela ne m'était
-pas arrivé encore. J'en fus tellement surprise que je faillis me mettre
-à crier et à battre des mains. Vous me paraissiez complètement
-transfigurés. Vous n'étiez plus pour moi des étrangers; je pouvais
-vous parler de n'importe quoi. Tu dois comprendre combien je m'en
-réjouis; mais d'autre part, je ne pus m'empêcher de m'étonner du
-changement. Je me demandais si j'avais été ensorcelée. Et du même
-coup je me rappelai les cendres que j'avais répandues sur votre foyer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est là un cas bien singulier, dit Gudmund.</p>
-
-<p>Il n'ajoutait aucune foi aux superstitions ni aux sorcelleries mais il
-ne lui déplaisait pas d'en entendre parler par la bouche de Helga.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà enfin revenue la petite toquée de la forêt, se dit-il.
-Peut-on comprendre qu'une personne qui a traversé tant de malheurs,
-soit restée si enfantine.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est singulier? dit Helga. Aussitôt le feu
-allumé au foyer, je ressentais chez vous la même sécurité, le même
-bien-être qu'autrefois chez nous. Mais aussi y-a-t-il sans doute
-quelque mystère attaché au feu. Peut-être pas à n'importe quel feu,
-mais sûrement à celui qui brûle dans un foyer autour duquel se
-réunit, chaque soirée, la famille entière. Il vous devient si
-familier. Il joue, danse et pétille pour votre plaisir, mais parfois il
-paraît comme aigri et de mauvaise humeur. C'est comme s'il avait le
-pouvoir de distribuer le bien-être ou le mal-être. Maintenant il me
-semblait que le feu de chez moi m'avait accompagnée dans mon
-déplacement et qu'il donnait à toutes choses le même aspect familier
-et ami qu'aux choses de chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si maintenant on t'obligeait à quitter Närlunda? dit
-Gudmund.</p>
-
-<p>&mdash;Alors je le regretterais toute ma vie, répondit-elle; et à
-l'entendre on comprenait bien que c'était très sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ce ne sera pas moi qui te chasserai, dit Gudmund, et
-bien qu'il rît en le disant, il y avait de la chaleur dans l'expression de
-sa voix.</p>
-
-<p>Puis ils ne renouèrent plus la conversation, mais marchèrent
-silencieux jusqu'à la ferme. De temps en temps Gudmund tournait la
-tête pour regarder celle qui avançait à côté de lui. Elle s'était
-bien remise, depuis les mauvais jours qu'elle avait eus l'année
-passée. Maintenant elle avait pris un air de fraîcheur et de pureté.
-Les traits de son visage étaient fins et délicats, les cheveux
-ébouriffés entouraient sa tête d'une vraie auréole, les yeux
-étaient drôles à n'y rien comprendre. Elle avait la marche rapide et
-légère. Sa parole était prompte mais pourtant timide. Elle avait
-toujours peur d'être tournée en ridicule, mais il lui fallait
-néanmoins dire ce qu'elle avait sur le cœur.</p>
-
-<p>Gudmund se demandait à lui-même s'il aurait désiré que Hildur fût
-ainsi, mais cela, non, il ne le voudrait pas. Cette Helga n'était pas
-une personne qu'on épouse.</p>
-
-<p>Quelques semaines plus tard, Helga apprit qu'il lui fallait quitter
-Närlunda au mois d'avril; Hildur Eriksdotter ne voulait pas demeurer
-sous le même toit qu'elle.</p>
-
-<p>Ce n'est pas que ses maîtres le lui déclarassent ouvertement, mais
-mère Ingeborg laissa tomber que quand la belle-fille serait arrivée,
-ils n'auraient probablement plus besoin de tant de domestiques, grâce
-à l'aide qu'elle ne manquerait pas de leur apporter dans le ménage.
-Une autre fois elle dit qu'elle avait entendu parler d'une très bonne
-place où Helga serait bien mieux que chez eux.</p>
-
-<p>Il ne fallut pas plus à Helga pour comprendre qu'elle devait s'en
-aller, et elle déclara tout de suite qu'elle voulait partir, mais
-qu'elle ne désirait aucune autre place: elle retournerait chez elle.</p>
-
-<p>On voyait bien que ce n'était pas de plein gré que les gens de
-Närlunda renvoyaient Helga.</p>
-
-<p>Au jour de son départ, il y eut, au repas, un tel nombre de plats qu'on
-aurait dit une vraie fête, et mère Ingeborg lui remit une telle
-provision de vêtements et de chaussures, que la jeune fille qui était
-arrivée, un petit baluchon sous le bras parvenait à peine maintenant
-à caser ses effets dans un grand coffre.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aurai jamais une meilleure domestique que toi, dit mère
-Ingeborg. Et maintenant, n'aie pas trop mauvaise idée de moi parce que
-je te renvoie. Tu comprends bien que ce n'est pas de mon plein gré. Je
-ne t'oublierai pas. Tant qu'il restera en mon pouvoir de l'aider, tu
-n'auras pas à craindre la misère.</p>
-
-<p>Il fut convenu avec Helga qu'elle se mettrait à tisser des draps et des
-serviettes pour le compte de mère Ingeborg. Celle-ci lui donna de
-l'ouvrage pour six mois au moins.</p>
-
-<p>Gudmund coupait du bois, au bûcher, à l'heure du départ de Helga. Il
-ne venait pas faire ses adieux bien que le traîneau fût déjà devant
-la porte. Il paraissait si affairé qu'il ne voyait pas ce qui se
-passait. Elle fut bien obligée de se rendre près de lui pour prendre
-congé.</p>
-
-<p>Il déposa la hache, prit la main de Helga et dit, non sans
-précipitation:</p>
-
-<p>&mdash;Merci du temps que tu as passé chez nous!</p>
-
-<p>Et puis il se remit au travail. Helga aurait voulu lui dire qu'elle
-comprenait bien l'impossibilité de la garder et que tout cela était de
-sa propre faute; c'était elle-même qui s'était mise dans une si
-mauvaise position. Mais Gudmund donnait de tels coups que les éclats de
-bois s'envolaient autour d'eux, et elle n'arrivait à rien dire.</p>
-
-<p>Mais ce qu'il y eut de plus singulier dans ce départ, c'est que ce fut
-le patron lui-même, le vieux Erland Erlandsson, qui reconduisit Helga
-au Grand-Marais.</p>
-
-<p>Le père de Gudmund était un petit homme sec, à la tête chauve, aux
-yeux clairs et intelligents. Il était très réservé et si taciturne
-qu'il lui arrivait de ne pas prononcer un seul mot de toute la journée.
-Tant que tout marchait à souhait, on ne s'apercevait pas de son
-existence, mais aussitôt qu'il y avait quelque accroc, il arrivait
-toujours au bon moment pour dire et faire ce qu'il fallait, et remettre
-les choses en état. Il était habile à la tenue des livres et
-jouissait de l'estime des gens de sa commune, aussi l'avait-on chargé
-de toutes sortes de missions de confiance et il était plus considéré
-que bien des gens qui possédaient de grandes fermes et des fortunes
-considérables.</p>
-
-<p>Erland Erlandsson reconduisait Helga sur des routes rendues mauvaises
-par la fonte des neiges, et néanmoins il ne lui permît pas de
-descendre dans les côtes pour alléger le fardeau du cheval. Après
-leur arrivée au Grand-Marais, il s'attardait longtemps à la cabane
-pour causer avec les parents de Helga, leur racontant combien et lui et
-mère Ingeborg avaient été contents d'elle. Ce n'était que parce que
-dorénavant ils n'auraient plus besoin de tant de domestiques, qu'on
-avait dû la renvoyer. Comme elle était la plus jeune, c'était à elle
-de partir. Il leur avait paru injuste de renvoyer de vieux domestiques
-qui étaient chez eux depuis de longues années.</p>
-
-<p>Les paroles d'Erland Erlandsson eurent l'effet visé de préparer à
-Helga un bon accueil de la part des parents. En apprenant qu'elle avait
-reçu de si grandes commandes de tissus qu'elle était sûre de gagner
-sa vie à ce métier, ils se déclaraient contents de la garder auprès
-d'eux.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>IV</h4>
-
-
-<p>Il semblait à Gudmund qu'il avait aimé Hildur Eriksdotter jusqu'au
-jour où elle lui extorqua la promesse de renvoyer Helga de Närlunda.
-Du moins n'y eut-il jusqu'à ce jour-là aucun être au monde qu'il
-admirât et estimât plus qu'elle. Jamais jeune fille ne lui avait paru
-digne d'être comparée à Hildur et il s'était senti très fier
-d'avoir réussi à la gagner. Il avait trouvé un réel plaisir à
-imaginer l'avenir à côté d'elle. Ils seraient riches et considérés
-et il avait le sûr pressentiment qu'il ferait bon vivre dans une maison
-dirigée par Hildur. Il ne lui répugnait pas non plus de penser à tout
-l'argent qu'il aurait par son mariage avec cette jeune fille. Il allait
-pouvoir améliorer la culture, reconstruire les vieux bâtiments
-délabrés et agrandir la ferme de manière à devenir un vrai grand
-paysan.</p>
-
-<p>Le même dimanche où il avait fait le retour de l'église en compagnie
-de Helga, il était parti au soir pour Elvokra. Là, Hildur s'était
-mise à parler de Helga, disant qu'elle ne voulait pas venir à
-Närlunda avant d'avoir vu partir cette fille. Gudmund avait d'abord
-voulu prendre cette idée pour une plaisanterie, mais bientôt il avait
-compris que Hildur était très sérieuse en parlant ainsi. Alors
-Gudmund plaida avec beaucoup de chaleur la cause de Helga, disant
-qu'elle était si jeune au moment où on l'avait envoyée en place, que
-vraiment il n'y avait pas de quoi s'étonner si cela tournait mal,
-surtout qu'elle était tombée sur un mauvais patron comme Per
-Mortensson. Depuis que la mère de Gudmund s'était chargée d'elle,
-elle s'était toujours bien conduite.</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne peut pas être juste de la repousser, dit-il. Alors il se
-pourrait bien qu'elle eût de nouveaux malheurs.</p>
-
-<p>Mais Hildur ne voulait pas entendre raison.</p>
-
-<p>&mdash;Si cette fille doit rester à Närlunda, je n'y mettrai jamais les
-pieds, dit-elle. Je ne pourrai jamais supporter la présence, dans ma
-maison, d'une telle personne.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais pas ce que tu fais, dit Gudmund. Personne n'a su si
-bien qu'Helga soigner ma mère. Nous avons tous été très heureux de sa
-venue parmi nous. Auparavant, mère était souvent difficile et d'humeur
-sombre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pense pas t'obliger à la renvoyer, dit Hildur; mais c'était
-l'évidence même que si Gudmund ne lui accordait pas satisfaction, elle
-était décidée à renoncer aux projets de mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ça sera comme tu voudras, lui dit alors Gudmund.</p>
-
-<p>Il jugea impossible de risquer tout son avenir à cause de Helga. Mais
-il était très pâle en faisant cette concession et il resta silencieux
-et abattu toute la soirée.</p>
-
-<p>Cet incident faisait craindre à Gudmund que peut-être Helga ne fût
-pas telle qu'il se l'était imaginée. Il n'aimait évidemment pas
-qu'elle eût pu lui imposer sa volonté, mais ce qui était pis, il
-n'arrivait pas à se persuader qu'elle eût eu raison. Il se disait
-qu'il se serait fait un plaisir de céder devant elle, si elle s'était
-montrée généreuse, mais au lieu de cela elle lui était apparue
-mesquine et dépourvue de cœur.</p>
-
-<p>Toutes les fois que Gudmund revoyait sa fiancée, il restait aux aguets
-pour voir si ce trait de caractère qu'il croyait avoir découvert chez
-elle, réapparaîtrait encore. Sa méfiance une fois mise en éveil, il
-ne fut pas longtemps à découvrir bien des choses qui n'étaient pas
-comme il aurait désiré.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien qu'elle est de celles qui pensent d'abord à
-elles-mêmes, murmurait-il par devers lui chaque fois qu'il la quittait,
-et il se demandait combien durerait l'amour qu'elle avait pour lui s'il
-était mis à l'épreuve.</p>
-
-<p>Il essayait de se consoler en se disant que tout le monde pense d'abord
-à soi-même, mais à cette idée l'image de Helga se présentait
-immédiatement à son esprit. Il la revoyait dans la salle d'audience
-s'emparant de la Bible, et de nouveau il l'entendait crier:</p>
-
-<p>&mdash;Je renonce au procès. Je l'aime encore. Je ne veux pas qu'il soit
-parjure.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'il aurait voulu Hildur. Helga lui était devenue une
-mesure avec laquelle il mesurait les gens.</p>
-
-<p>En vérité, il n'y en avait pas beaucoup pour égaler cette fille-là
-en amour et en charité.</p>
-
-<p>Chaque jour, son amour pour Hildur diminuait davantage, mais il ne lui
-vint pas à l'idée de renoncer à ce mariage. Il essayait de se
-persuader que son découragement n'était qu'une lubie. À peine
-quelques semaines auparavant ne la tenait-il pas pour la meilleure de
-toutes!</p>
-
-<p>Si c'eût été au début des fiançailles, il se serait sans doute
-retiré. Mais maintenant les bans étaient publiés, le jour du mariage
-fixé, et chez lui on avait déjà commencé à faire de vastes
-réparations. Et puis, il ne tenait pas non plus à renoncer à la belle
-fortune et à la bonne situation qui l'attendaient. Enfin, quelle raison
-invoquerait-il pour une rupture? Ce qu'il avait à redire contre Hildur
-était si peu de chose que cela n'eût plus été que du vent entre ses
-lèvres, s'il avait essayé de le formuler.</p>
-
-<p>Mais souvent le cœur lui pesait, et chaque fois qu'il avait des courses
-à faire au village ou en ville, il se fournissait de bière et de vin
-dans les boutiques pour retrouver sa belle humeur en buvant. Après
-avoir vidé quelques bouteilles, il était de nouveau fier de son
-mariage et épris de Hildur. Alors il ne comprenait plus ce qui l'avait
-tourmenté.</p>
-
-<p>Gudmund pensait souvent à Helga et désirait ardemment la revoir. Mais
-il se disait que Helga devait tenir pour un misérable l'homme qui
-l'avait fait renvoyer, malgré l'engagement contraire, donné de plein
-gré. Ne pouvant ni s'expliquer, ni s'excuser, il évitait de se
-rencontrer avec elle.</p>
-
-<p>Un matin, Gudmund, se trouvant sur la route, y rencontra Helga qui
-revenait du village où elle était allée chercher du lait. Gudmund fit
-demi-tour et se mit en devoir de raccompagner. Elle ne parut pas très
-heureuse de la compagnie: elle se mit à marcher très vite comme si
-elle désirait lui échapper, et elle ne disait rien. Gudmund aussi se
-taisait, ne sachant comment engager la conversation.</p>
-
-<p>Alors une voiture parut au loin. Gudmund, absorbé par ses pensées, ne
-s'en aperçut pas, mais Helga l'ayant vue se tourna brusquement vers
-lui.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la peine que tu m'accompagnes plus loin, Gudmund,
-car si je ne me trompe, voici la voiture des gens d'Elvokra qui arrive
-là-bas.</p>
-
-<p>Gudmund ayant jeté un rapide coup d'œil et reconnaissant le cheval et
-la voiture, fit un mouvement comme pour retourner sur ses pas. Mais
-l'instant après, se redressant fièrement, il continua sa marche à
-côté de Helga jusqu'à ce que la voiture eût passé. Alors il
-ralentit le pas. Helga continuant à marcher aussi vite qu'avant, ils se
-séparèrent sans qu'il lui eût adressé un seul mot. Mais le restant
-de la journée il était plus content de lui-même qu'il ne l'avait
-été depuis bien longtemps.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>V</h4>
-
-
-<p>Il avait été décidé que le mariage de Gudmund et de Hildur serait
-célébré à Elvokra, le lundi de la Pentecôte. Le vendredi de la
-semaine précédente, Gudmund se rendit à la ville pour faire quelques
-emplettes en vue d'une fête de bienvenue qu'on devait donner à
-Närlunda au lendemain du mariage. En ville, il se rencontra avec des
-jeunes gens de sa commune. Sachant que c'était sa dernière promenade
-en ville avant le mariage, ils en prirent prétexte pour organiser une
-véritable orgie. Tous prenant à tâche de faire boire Gudmund, ils
-firent si bien qu'à la fin celui-ci se trouva ivre-mort.</p>
-
-<p>Il ne rentra qu'au matin suivant, si tard, que son père et le valet
-étaient déjà partis au travail, et il resta au lit jusqu'après-midi.
-En se levant pour s'habiller, il constata que son veston était
-déchiré à plusieurs endroits.</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît que je me suis battu cette nuit, se dit-il, faisant
-effort pour se rappeler ce qu'il avait bien pu faire.</p>
-
-<p>Il se rappela tout juste que vers onze heures il avait quitté l'auberge
-en compagnie de ses amis, mais il n'arriva pas à démêler où ils
-s'étaient rendus par la suite. C'était là vouloir pénétrer de son
-regard l'obscurité la plus absolue. Il ne savait pas s'ils n'avaient
-fait que se ballader par les rues ou bien s'ils étaient entrés quelque
-part. Il ne se rappelait pas si c'était lui-même ou bien un autre qui
-avait attelé le cheval et il ne gardait aucun souvenir de son retour.</p>
-
-<p>En entrant dans la salle, il la trouva lavée et rangée en vue de la
-fête. Le travail était fini pour la journée, et les gens étaient en
-train de goûter. Personne ne fit allusion au voyage de Gudmund.
-C'était chose convenue qu'il aurait pleine liberté de faire ce qu'il
-voulait, ces dernières semaines.</p>
-
-<p>Gudmund s'assit à table pour prendre son café comme tout le monde.
-Tandis qu'il le versait de la tasse dans la soucoupe, et de là de
-nouveau dans la tasse pour le faire refroidir, mère Ingeborg, ayant
-achevé de boire, prit le journal qui venait d'arriver et se mit à
-lire. Elle lut à voix haute colonne après colonne, et Gudmund, son
-père et tous les autres l'écoutaient.</p>
-
-<p>Parmi les nouvelles qu'elle débitait ainsi, se trouvait le récit d'une
-rixe survenue la nuit passée sur la grande place entre un groupe de
-paysans ivres et des ouvriers. Aussitôt la police arrivée, les
-combattants s'étaient enfuis à l'exception d'un seul resté inanimé
-au milieu de la place. Celui-ci avait été transporté au poste de
-police et aucune blessure extérieure n'ayant été constatée, on avait
-essayé de le rappeler à la vie. Tous les efforts étant restés vains,
-on avait enfin découvert une lame de couteau enfoncée dans la tête.
-C'était une lame de grandeur considérable, qui ayant pénétré dans
-le cerveau s'était cassée presque au ras du crâne. Le meurtrier
-s'était enfui avec le manche du couteau; mais la police, connaissant
-fort bien ceux qui avaient pris part à la rixe, gardait bon espoir de
-le retrouver sous peu.</p>
-
-<p>Tout en écoutant la lecture, Gudmund déposa sa tasse, mit la main à
-la poche, d'où il retira son couteau sur lequel il jeta un regard
-indifférent. Soudain il eut un mouvement brusque, retourna le couteau
-dans la main et le remit dans sa poche si vite qu'on aurait dit qu'il le
-brûlait. Puis, il ne toucha plus au café mais resta longtemps
-immobile, ayant l'air fort soucieux. Son front se rida de plis profonds.
-Il était manifeste qu'il cherchait à toute force à pénétrer un
-mystère.</p>
-
-<p>À la fin il se leva, s'étira, bâilla et se dirigea lentement vers la
-porte de sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien me remuer un peu. Je n'ai pas été dehors de toute la
-journée, dit-il en quittant la pièce.</p>
-
-<p>Presque en même temps Erland Erlandsson se leva aussi. Ayant fini sa
-pipe il entra dans sa chambre chercher du tabac. S'attardant un peu à
-bourrer sa pipe, il aperçut Gudmund qui passait. La chambre où il se
-trouvait ne donnait pas sur la cour comme la salle mais sur un jardinet
-où se dressaient quelques pommiers énormes. En bas du jardinet était
-un petit marécage où se formaient au printemps de grandes flaques
-d'eau, mais qui séchait complètement au courant de l'été. Rarement
-voyait-on quelqu'un se diriger de ce côté-là. Erland Erlandsson, se
-demandant ce qu'allait y faire Gudmund le suivait des yeux. Il vit son
-fils mettre la main à la poche pour en retirer un objet qu'il lança au
-loin dans le marécage. Puis il traversa le jardinet, sauta une
-barrière et disparut du côté de la route.</p>
-
-<p>Aussitôt le fils hors de vue, Erland sortant à son tour se dirigea
-vers le marécage. Il passa hardiment dans l'eau vaseuse où bientôt il
-se baissa pour ramasser un objet contre lequel son pied venait de buter.
-C'était un grand couteau dont la grande lame était brisée. Il le
-retourna de tous les côtés, l'examinant avec un soin minutieux,
-pendant qu'il restait encore les pieds dans l'eau. Puis il le mit dans
-sa poche, mais le retira de nouveau pour l'examiner encore plusieurs
-fois avant de retourner à la maison.</p>
-
-<p>Gudmund ne rentra que lorsque tout le monde fut couché. Il se mit au
-lit sans toucher au repas qui l'attendait sur la table de la salle.</p>
-
-<p>Erland Erlandsson et sa femme couchaient dans la pièce donnant sur le
-jardinet. Au premier jour, Erland crut entendre un bruit de pas sous la
-fenêtre. Il se leva, écarta le rideau et vit de nouveau son fils qui
-se dirigeait vers le marécage. Là ôtant chaussures et chaussettes, il
-se mit dans l'eau qu'il explora dans tous les sens comme quelqu'un qui
-cherche un objet perdu. Il continua ainsi un bon moment, puis regagna la
-terre ferme comme s'il eût pensé s'en aller, mais retourna aussitôt
-à sa recherche. Une heure entière le père resta à le regarder. Alors
-Gudmund retourna vers la maison et rentra se coucher.</p>
-
-<p>Le dimanche de la Pentecôte, Gudmund devait aller à l'église. Au
-moment où il attelait le cheval, son père traversa la cour.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as oublié d'astiquer le harnais aujourd'hui, dit-il en
-passant, car le harnais aussi bien du reste que la voiture, étaient sales
-et crasseux.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai eu autre chose à faire, répondit Gudmund avec indolence; et
-il partit sans y rien changer.</p>
-
-<p>Après la messe, Gudmund accompagna sa fiancée à Elvokra où il passa
-le reste de la journée. Il y avait là une nombreuse réunion de jeunes
-gens qui devaient fêter la dernière soirée de jeune fille de Hildur,
-et l'on dansa jusque fort tard dans la nuit. Il y avait beaucoup à
-boire mais Gudmund ne toucha à rien. De toute la soirée il ne dit
-guère mot à personne, mais il dansait frénétiquement et riait
-parfois d'un rire bruyant et aigu sans que personne comprît au juste ce
-qui l'amusait.</p>
-
-<p>Gudmund ne rentra que vers deux heures et aussitôt qu'il eut remisé
-son cheval, il se dirigea vers le marécage derrière la maison. Il se
-mit pieds nus, retroussa son pantalon et entra dans l'eau. C'était une
-claire nuit d'été et le père se trouvait derrière le rideau de sa
-chambre, regardant les manœuvres de son fils. Il le vit marcher
-incliné vers la surface de l'eau, cherchant obstinément comme la nuit
-précédente. De temps à autre il regagnait le bord comme s'il eût
-désespéré de rien trouver, mais l'instant d'après il se remettait à
-l'eau. À un moment donné il s'en fut chercher un seau de l'étable à
-l'aide duquel il se mit en devoir de puiser l'eau des petites mares
-stagnantes comme s'il eût pensé les vider, mais constatant bientôt
-que c'était peine perdue, il déposa le seau. Il essaya encore une
-épuisette. Il en sillonna le marécage entier sans en retirer autre
-chose que de la vase. Quand il rentra, l'heure était si avancée que la
-maison commençait à s'animer. Il était alors si fatigué et si
-épuisé par l'insomnie qu'il trébuchait en marchant et il se jeta sur
-son lit sans se déshabiller.</p>
-
-<p>À huit heures sonnantes, le père vint le réveiller. Gudmund était
-couché sur le lit, les vêtements éclaboussés de vase et de boue,
-mais le père ne lui demanda pas ce qu'il avait pu faire, il lui dit
-seulement que c'était l'heure de se lever, puis il ferma la porte.
-Quelques minutes après, Gudmund descendit dans la salle, habillé de
-son beau costume de noces. Il était pâle, ses yeux brûlaient d'un
-éclat anxieux, mais personne ne l'avait jamais vu si beau. Les traits
-du visage étaient comme illuminés par une lumière intérieure. On
-croyait voir un être fait d'âme et de volonté et non pas de chair et
-de sang.</p>
-
-<p>Dans la salle tout avait pris un air solennel. La mère avait mis sa
-robe noire et jeté un beau châle de soie sur ses épaules, bien
-qu'elle ne dût pas assister au mariage. Tous les domestiques avaient de
-même mis leurs plus beaux costumes. Le foyer était décoré de
-feuilles fraîches de bouleau. La table était recouverte d'une nappe
-blanche et chargée de plats variés et succulents.</p>
-
-<p>Après le repas, mère Ingeborg lut un psaume et quelques versets de la
-Bible. Puis, s'adressant à Gudmund, elle le remercia d'avoir toujours
-été un bon fils, lui souhaita du bonheur pour l'avenir et lui donna sa
-bénédiction. Mère Ingeborg savait fort bien tourner ses phrases et
-Gudmund en fut tout ému. À plusieurs reprises ses yeux se voilèrent,
-mais il réussit cependant à vaincre son envie de pleurer. Le père
-aussi prononça quelques mots.</p>
-
-<p>&mdash;Il nous sera bien dur de te perdre, dit-il; et de nouveau Gudmund
-fut près d'éclater en sanglots.</p>
-
-<p>Tous les domestiques venaient aussi lui serrer la main en le remerciant
-du temps passé. Les larmes brillaient aux cils de Gudmund pendant toute
-cette scène. Il toussotait et faisait de vains efforts pour parler,
-mais arrivait à peine à prononcer un mot intelligible.</p>
-
-<p>Le père devait l'accompagner à Elvokra pour assister au mariage. Il
-sortit pour atteler le cheval, et rentra peu après annoncer que le
-moment était venu de partir. En prenant place dans la voiture, Gudmund
-constata qu'elle était nettoyée. Tout était aussi reluisant, aussi
-bien soigné qu'il le voulait d'ordinaire lui-même. Du même coup il
-fut frappé du bel ordre qui régnait dans la cour. L'avenue était
-sablée de frais, des tas de vieux bois et d'autres fatras qui s'y
-trouvaient depuis des années et des années, avaient été enlevés.
-Des deux côtés de l'entrée étaient placés en guise d'arc de
-triomphe deux beaux bouleaux, à la girouette était suspendue une
-magnifique couronne de fleurs de prunier sauvage, de toutes les lucarnes
-sortaient des branches vert clair de bouleau fraîchement coupées. De
-nouveau, Gudmund se sentit prêt à pleurer. Il serra violemment le bras
-de son père au moment où celui-ci allait fouetter le cheval. C'était
-comme s'il eût voulu empêcher le départ.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda le père.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, répondit Gudmund, ce n'était rien. Il faut bien partir.</p>
-
-<p>Gudmund n'était pas encore bien loin qu'il dut faire encore un adieu.
-C'était Helga du Grand-Marais. Elle l'attendait à la barrière qui
-séparait de la route le petit sentier conduisant chez elle. Le père,
-qui conduisait, arrêta le cheval en apercevant Helga.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai attendus, parce que je voulais apporter mes vœux de
-bonheur à Gudmund aujourd'hui même, dit Helga.</p>
-
-<p>Gudmund se baissa hors de la voiture pour serrer la main à Helga. Il
-crut voir qu'elle avait maigri, ses yeux étaient bordés de rouge. Nul
-doute qu'elle ne passât ses nuits à pleurer et à regretter Närlunda.
-Mais aujourd'hui elle voulait avoir l'air heureux et elle lui souriait
-de son plus beau sourire. Il fut de nouveau très ému mais ne put rien
-dire. Son père, qui cependant avait la réputation de ne jamais parler
-sans être poussé par la plus extrême nécessité, eut cette
-exclamation:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien que ce vœu-là fera plus de plaisir à Gudmund que
-tout autre.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est bien vrai cela, dit Gudmund.</p>
-
-<p>Ils se serrèrent la main encore une fois, puis on repartit. Gudmund
-resta tourné en arrière, fixant Helga du regard. Un groupe d'arbres
-venant à la cacher, il retira vivement le tablier de la voiture comme
-pour sauter à bas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu avais donc autre chose à dire à Helga? demanda le père.</p>
-
-<p>&mdash;Oh non, rien, répondit Gudmund en reprenant sa place sur le
-siège.</p>
-
-<p>Ils firent encore un petit bout de chemin. Le père conduisait tout
-doucement. On aurait dit qu'il trouvait plaisir à rester ainsi à
-côté de son fils. Il ne se souciait pas d'arriver vite.</p>
-
-<p>Tout à coup, Gudmund, inclinant la tête vers l'épaule de son père,
-éclata en sanglots.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demanda Erland, tirant à lui les rênes si vivement
-que le cheval s'arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que vous étiez tous si bons pour moi, et je ne le mérite
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pourtant pas commis de mauvaise action?</p>
-
-<p>&mdash;Si, père, j'en ai commis une.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas le croire.</p>
-
-<p>&mdash;Si, j'ai tué un homme.</p>
-
-<p>Le père poussa un gros soupir. On aurait dit un soupir de soulagement
-et Gudmund levant la tête le regarda surpris. Le père remit le cheval
-en marche, puis, doucement, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureux que tu me l'aies dit toi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le saviez donc déjà, père?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien vu samedi soir qu'il y avait quelque chose de travers.
-Et puis, j'ai trouvé ton couteau dans le marécage.</p>
-
-<p>&mdash;Ah, c'est donc vous qui l'aviez trouvé?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai trouvé et j'ai vu qu'une des lames était brisée.</p>
-
-<p>&mdash;Oui père, je sais que la lame est brisée, mais je ne peux pas me
-mettre cette idée dans la tête que c'est moi qui ai fait cela.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as dû le faire étant ivre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais rien, je ne me rappelle rien. J'ai vu à l'état de mes
-vêtements que je m'étais battu, et je sais que la lame a disparu.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends que tu avais l'intention de te taire, dit le
-père.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis dit que sans doute mes camarades étaient aussi ivres
-que moi, et qu'ils ne se rappelaient pas plus que moi. Il n'y avait
-peut-être pas d'autre preuve contre moi que le couteau et c'est pour
-cela que je m'en suis débarrassé.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai compris que tu raisonnais ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez, père: je ne sais pas qui est mort, je ne l'ai
-peut-être jamais vu. Je ne me rappelle pas l'avoir fait. J'ai trouvé
-que ce n'était pas mon devoir de payer pour ce que je n'avais pas fait
-exprès. Bientôt donc j'en suis venu à me dire que j'avais été fou
-de jeter le couteau dans le marécage. Il se dessèche, l'été, et
-alors n'importe qui aurait pu le trouver. Voilà pourquoi j'ai essayé
-de le retrouver moi-même, la nuit d'hier et cette nuit-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas eu l'idée d'avouer?</p>
-
-<p>&mdash;Non, hier, je n'ai pensé qu'à une chose, à savoir comment je
-pourrais tenir la chose secrète, et j'ai tâché de danser et de
-m'amuser, pour que personne ne puisse rien voir de changé dans mon
-attitude.</p>
-
-<p>&mdash;C'était donc ton intention de te marier aujourd'hui sans avouer?
-Tu acceptais là une grosse responsabilité. N'as-tu pas compris que si tu
-étais découvert, tu entraînerais dans ta misère Hildur et toute sa
-famille?</p>
-
-<p>&mdash;Il m'a semblé que je les épargnais encore mieux en ne disant
-rien.</p>
-
-<p>Ils allaient maintenant très vite. Le père paraissait très pressé
-d'arriver. Il continuait cependant de parler à son fils. De toute sa
-vie il ne lui avait adressé autant de paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Je me demande ce qui a pu te faire changer d'avis, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;C'est Helga, en venant m'apporter ses vœux de bonheur. Alors j'ai
-senti fléchir la dureté de mon cœur. Elle m'a tout ému. J'ai bien
-été ému ce matin par mère et par vous-même, et j'ai été sur le
-point de vous dire que je n'étais pas digne de votre amour, seulement
-mon cœur restait dur et résistait encore; mais à l'arrivée de Helga,
-c'en fut fini de moi. J'estimais qu'elle devait plutôt me haïr, moi
-qui l'avais fait renvoyer de chez nous.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant je pense que tu es d'accord avec moi pour faire savoir
-tout cela immédiatement à la famille de Hildur, dit le père.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit Gudmund à voix basse. Oui, pour sûr! ajouta-t-il
-tout de suite après, d'un ton plus ferme. Je ne voudrais pas lier Hildur à
-mon mauvais sort. Elle ne me le pardonnerait jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Les gens d'Elvokra tiennent à leur honneur, comme tout le monde,
-dit le père. Et il faut que tu saches, Gudmund, que ce matin en partant, je
-me suis dit que je serais forcé de tout raconter moi-même au père de
-Hildur, si tu ne te décidais pas à le faire. Jamais je n'aurais pu
-assister silencieux à l'union de Hildur avec un homme qui à tout
-moment peut être accusé d'assassinat.</p>
-
-<p>Il faisait claquer son fouet pour aller plus vite encore.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons devant nous le moment le plus pénible, dit-il. Nous
-ferons en sorte qu'il soit vite passé. Je pense que les parents de Hildur
-trouveront très bien de ta part de t'accuser toi-même, et j'espère
-que cela les rendra plus bienveillants envers toi.</p>
-
-<p>Gudmund ne répondit rien, il avait l'air toujours plus abattu à mesure
-qu'on s'approchait d'Elvokra. Le père continuait de parler pour lui
-inspirer courage.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai déjà entendu raconter un cas pareil, dit-il. Il s'agissait
-d'un fiancé qui avait eu le malheur de tuer son camarade de chasse. Il ne
-l'avait pas fait exprès, et l'on n'avait pas su que c'était lui qui
-avait tiré le coup meurtrier; mais peu après, au jour même du
-mariage, en arrivant dans la maison où tout était prêt pour la
-cérémonie, il se rendit auprès de sa fiancée et lui dit: «Il n'y
-aura pas de mariage. Je ne veux pas t'entraîner dans la misère qui
-m'attend.» Mais la fiancée, qui déjà avait mis la couronne et le
-voile, le prit par la main et le conduisit dans la salle où les hôtes
-se trouvaient réunis pour assister à la bénédiction nuptiale. Là,
-elle raconta à haute voix ce que son fiancé venait de lui dire. «J'ai
-raconté ceci, pour que tout le monde sache que tu n'as pas usé de
-fausseté envers moi, ajouta-t-elle en se tournant vers son fiancé.
-Maintenant je veux qu'on nous donne immédiatement la bénédiction. Car
-tu restes le même qu'auparavant, malgré le malheur qui te frappe, et
-quelque misère qui t'attende, je veux que nous la supportions en
-commun.»</p>
-
-<p>Au moment même où le père eut fini son histoire, ils arrivèrent à
-l'avenue étroite conduisant à Elvokra. Gudmund se tourna vers lui, un
-sourire mélancolique sur les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne se passera pas ainsi pour nous, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait? dit le père en se redressant sur le siège.</p>
-
-<p>Il regarda le fils et encore une fois il s'étonna de voir comme il
-était beau ce jour-là.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne serais pas trop surpris qu'il lui arrivât quelque chose de
-grand et d'inattendu, se dit-il tout bas.</p>
-
-<p>On devait se marier à l'église et une foule de gens se trouvaient
-déjà réunis à la ferme, pour prendre part au cortège nuptial. Des
-parents étaient venus de loin. Ils étaient assis sur le perron, en
-grand apparat, tout prêts à partir pour l'église. Les charrettes et
-les chars-à-bancs étaient déjà sortis dans la cour et l'on entendait
-dans l'écurie le piaffement des chevaux qu'on était en train de
-panser. Le violoniste de la commune, assis seul sur l'escalier de la
-remise, accordait son violon. D'une croisée de l'étage supérieur, la
-fiancée, tout accoutrée, guettait l'arrivée de son futur, pour
-l'apercevoir avant qu'il n'eût pu la découvrir lui-même.</p>
-
-<p>Erland et Gudmund descendirent de voiture et demandèrent immédiatement
-à avoir un entretien privé avec Hildur et ses parents. Bientôt tous
-se retrouvaient dans une petite pièce servant de bureau au fermier.</p>
-
-<p>&mdash;Je suppose que vous avez lu dans les journaux le récit d'une rixe
-qui a eu lieu en ville, dans la nuit de vendredi et où un homme a été
-tué, dit Gudmund, si vite qu'on eût dit qu'il répétait une leçon
-apprise.</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment, j'ai lu ça, dit le fermier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que cette nuit-là j'étais à la ville, continua Gudmund.</p>
-
-<p>Cette fois il n'y eut pas de réponse. Un silence de mort plana. Il
-parut à Gudmund que tout le monde le fixait de regards si terrifiés
-qu'il ne put continuer. Mais alors le père lui vint en aide.</p>
-
-<p>&mdash;Gudmund avait été traité par des amis. Il a dû boire un peu trop
-cette nuit-là, car en rentrant il ne savait pas ce qu'il avait pu
-faire. Mais on voyait bien qu'il s'était battu, car ses vêtements
-étaient déchirés.</p>
-
-<p>Gudmund vit la terreur de l'assistance croître à chaque mot, mais
-lui-même devenait au contraire plus calme. Un sentiment de défi
-s'empara de lui et il prit de nouveau la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, lorsque le journal est arrivé samedi soir et que j'y ai lu
-le récit de la rixe et de la lame qu'on avait trouvée, enfoncée dans le
-crâne, j'ai sorti mon couteau et j'ai constaté qu'une lame manquait.</p>
-
-<p>&mdash;C'est là une bien grave nouvelle que Gudmund nous apporte, dit le
-fermier. Il aurait mieux valu nous raconter cela hier.</p>
-
-<p>Gudmund se taisait mais de nouveau son père lui vint en aide.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'était pas une tâche bien aisée pour Gudmund. C'était bien
-tentant de ne rien dire. Il perd beaucoup en faisant cet aveu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, il faut bien s'estimer heureux qu'il se soit enfin
-résolu à parler, de sorte que nous ne soyons pas entraînés dans cette
-misère, dit le fermier avec aigreur.</p>
-
-<p>Gudmund tenait les yeux fixés sur Hildur tout le temps. Elle était
-parée de la couronne et du voile nuptial, et à ce moment il la vit
-lever la main pour retirer une des grandes épingles qui retenaient la
-couronne. Elle paraissait le faire presqu'inconsciemment. S'apercevant
-que le regard de Gudmund était posé sur elle, doucement elle remit
-l'épingle en place.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas encore pleinement démontré que ce soit Gudmund le
-meurtrier, dit le père, mais je comprends qu'il est désirable
-d'ajourner le mariage jusqu'à ce que tout soit tiré au clair.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la peine de parler d'ajournement, dit le fermier. Je
-pense bien que Gudmund est assez certain de son affaire pour que nous
-puissions tout de suite, d'un commun accord, abandonner toute idée de
-mariage entre lui et Hildur.</p>
-
-<p>Gudmund ne répondit pas tout de suite à cet appel. Il s'approcha de sa
-fiancée, et lui tendit la main. Elle resta immobile et eut l'air de ne
-pas le voir.</p>
-
-<p>&mdash;Ne veux-tu pas me dire adieu, Hildur?</p>
-
-<p>À ces mots, elle leva vers lui ses grands yeux où il vit passer une
-lueur froide.</p>
-
-<p>&mdash;C'était cette main-là qui tenait le couteau? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Sans un mot, Gudmund se tourna vers le fermier.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maintenant je suis sûr de mon affaire, dit-il. Ce n'est pas
-la peine de parler d'ajournement.</p>
-
-<p>Sur cette parole, l'entretien prit fin et Gudmund et Erland partirent.
-Ils avaient à traverser toute une série de pièces et de corridors,
-avant de gagner la sortie, et partout ils voyaient des préparatifs de
-noces. La porte de la cuisine étant ouverte, ils purent voir s'y agiter
-une foule de gens empressés. Il en sortait une odeur mêlée de rôtis
-et de petits pâtés, l'énorme fourneau était entièrement recouvert
-de grandes et petites marmites, même les casseroles en cuivre qui
-d'ordinaire ornaient les murs, en avaient été décrochées pour
-servir. «Penser, que c'est pour mon mariage qu'on se donne toute cette
-peine!» se disait Gudmund, en passant.</p>
-
-<p>Il put entrevoir la richesse de la vieille ferme en traversant la
-maison. Il vit la salle à manger, où les grandes tables étaient
-couvertes d'une longue rangée de gobelets et de canettes en argent. Il
-passa devant la garde-robe, dont le plancher était garni de grands
-coffres et les murs d'une quantité infinie de vêtements divers. En
-sortant dans la cour, il vit le nombre considérable de voitures
-vieilles et neuves, les chevaux superbes qu'on sortait de l'écurie, les
-belles couvertures de voyage posées sur les sièges des voitures. Il
-embrassa du regard plusieurs corps de logis, entourés d'étables,
-d'écuries, de bercails, remises, granges et greniers, et encore
-d'autres dépendances. «Tout cela aurait pu être à moi», se dit-il
-en remontant dans sa charrette.</p>
-
-<p>Il fut pris subitement de regrets cuisants. Il aurait voulu se jeter
-hors de la voiture, pour aller leur dire que ce n'était pas vrai, ce
-qu'il leur avait raconté. Il n'avait fait que se moquer d'eux, les
-effrayer. C'était horriblement bête à lui de faire des aveux. Quelle
-utilité y avait-il à agir ainsi? Qui cela avançait-il? Le mort
-restait bien mort. Non, cet aveu n'aurait pas d'autre résultat que
-celui d'entraîner encore la perte d'un homme, la sienne.</p>
-
-<p>Les dernières semaines, il n'avait plus été si avide de ce mariage,
-mais maintenant qu'il se voyait forcé à y renoncer, il l'appréciait
-enfin à sa juste valeur. C'était beaucoup de perdre Hildur Eriksdotter
-et tout ce 'qui s'ensuivait. Qu'importait qu'elle fût égoïste et
-autoritaire? Elle était néanmoins la première de toutes les femmes du
-pays et, grâce à elle, il serait arrivé d'un seul coup au sommet de
-l'honneur et de l'influence.</p>
-
-<p>Ce n'était pas uniquement Hildur elle-même et ses biens qu'il
-regrettait, mais mille petites choses de moindre importance. À ce
-moment précis, il devait partir pour l'église, et tous ceux qui
-l'auraient vu passer, l'auraient envié. Et c'était aujourd'hui qu'il
-devait avoir la première place au festin nuptial. C'était aujourd'hui
-qu'il devait être le centre des danses et des plaisirs. C'était son
-grand jour qui lui tournait le dos.</p>
-
-<p>Erland se tourna à plusieurs reprises vers son fils pour le regarder.
-Celui-ci n'était plus si beau, si illuminé que le matin; il restait
-abattu, hébété, le regard éteint. Le père se demandait si son fils
-regrettait ses aveux, et il allait le lui demander, mais jugea
-préférable de se taire.</p>
-
-<p>&mdash;Où allons-nous, maintenant? demanda Gudmund, après un court
-silence. Ne vaudrait-il pas mieux aller directement chez le
-commissaire?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien que tu rentres te reposer un peu, dit le père. Tu
-n'as pas dû dormir beaucoup ces dernières nuits.</p>
-
-<p>&mdash;Mère sera bien effrayée de nous voir revenir.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne sera guère étonnée, dit le père. Elle en sait autant que
-moi. Elle sera certainement heureuse d'apprendre que tu as fait des
-aveux.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que mère et vous tous, là-bas, serez heureux de
-m'envoyer en prison, dit Gudmund avec amertume.</p>
-
-<p>&mdash;Nous savons que tu perds beaucoup, en agissant selon la justice,
-dit le père. Et nous ne pouvons pas nous empêcher de trouver heureux que
-tu aies su te vaincre toi-même.</p>
-
-<p>Il parut impossible à Gudmund de rentrer pour écouter tous ces gens le
-louer d'avoir détruit, gaspillé son avenir. Il cherchait un prétexte
-pour éviter de voir qui que ce fût avant d'avoir retrouvé un peu de
-calme.</p>
-
-<p>À ce moment, ils passaient devant l'endroit où débouche le sentier du
-Grand-Marais.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous arrêter ici, père? Je crois que j'irai causer un peu
-avec Helga.</p>
-
-<p>De bonne grâce le père arrêta le cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Tâche de rentrer aussi tût que possible, pour te reposer,
-dit-il.</p>
-
-<p>Gudmund s'enfonça dans la forêt et bientôt fut hors de vue. Il
-n'avait nullement l'intention de retrouver Helga, il était seulement
-très content d'être seul pour n'avoir plus besoin de se retenir. Il
-éprouvait une colère irraisonnée contre tous et contre tout, il
-donnait des coups de pied violents aux pierres qui se trouvaient sur son
-chemin, et parfois il s'arrêtait pour arracher des branches entières,
-uniquement parce qu'une feuille l'avait frappé au visage.</p>
-
-<p>Il suivit le chemin jusqu'au Grand-Marais, mais dépassa la cabane et se
-dirigea vers le sommet de la montagne. Ici, il eut de la peine à se
-frayer un chemin. Il avait perdu le sentier, et, pour arriver au sommet,
-il était obligé de franchir une large bande de roches pointues. Ce fut
-une promenade périlleuse, par-dessus les rocs escarpés, et il aurait
-pu se casser bras et jambes s'il avait fait un faux pas. Il en eut la
-sensation très nette, mais continua néanmoins sa marche, comme s'il
-eût pris plaisir à s'exposer au péril.</p>
-
-<p>&mdash;S'il m'arrive un malheur ici, personne ne me retrouvera, se
-dit-il. Mais, qu'est-ce que cela peut bien me faire? J'aime autant mourir
-ainsi que de croupir de longues années entre les murs d'une prison.</p>
-
-<p>Tout se passa bien, pourtant, et quelques minutes plus tard, il avait
-atteint le Grand Pic. Autrefois, un incendie avait ravagé la forêt, de
-ce côté-là. La partie la plus haute restait encore nue, et de là on
-jouissait d'une vue magnifique. Il vit des vallées et des lacs, des
-forêts noires et de riches campagnes, des églises, des châteaux, de
-petites cabanes et de grands villages. Dans un lointain reculé, il
-aperçut la ville, enveloppée d'un voile de brume blanche, d'où
-émergeaient quelques tours qui brillaient au soleil. Des routes
-tortueuses sillonnaient les vallées, et un train passait, rapide, à la
-lisière de la forêt. C'était une province entière qu'il avait devant
-ses yeux.</p>
-
-<p>Il se jeta par terre, sans détourner cependant le regard de cette vue
-splendide. Il y avait dans ce spectacle quelque chose d'auguste et de
-grandiose devant quoi il se sentait tout petit, lui et ses chagrins.</p>
-
-<p>Il se rappela qu'ayant lu dans son enfance que le Tentateur avait
-conduit Jésus-Christ sur une haute montagne pour lui montrer toute la
-splendeur de ce monde, il s'était toujours imaginé qu'ils s'étaient
-trouvés là-haut, sur le Grand Pic, et il répéta l'antique parole:</p>
-
-<p>&mdash;Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes devant moi pour
-m'adorer.</p>
-
-<p>Alors, il eut la soudaine impression d'avoir eu à subir lui-même une
-tentation identique ces jours derniers.</p>
-
-<p>En vérité, le Tentateur l'avait bien conduit sur une haute montagne,
-d'où il lui avait montré toute la splendeur de la richesse et de la
-puissance.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as qu'à taire ce que tu crois avoir fait, avait-il dit, et
-je te donnerai tout cela.</p>
-
-<p>À cette réflexion, Gudmund eut enfin un vague sentiment de
-satisfaction.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai pourtant répondu non, dit-il; et du même coup, il vit
-distinctement le sens de ce qui s'était passé.</p>
-
-<p>S'il s'était tu, n'aurait-il pas alors été obligé de servir le
-Tentateur toute sa vie? Un homme lâche et vil, voilà ce qu'il serait
-devenu, rien qu'un esclave de ses biens. La crainte de la découverte
-aurait toujours pesé sur lui. Jamais plus il n'aurait pu se sentir un
-homme libre.</p>
-
-<p>Un grand calme s'empara de Gudmund. Il se sentit heureux de comprendre
-enfin qu'il avait bien agi. En se reportant aux jours passés, il eut la
-sensation d'avoir tâtonné dans une grande obscurité. C'était un vrai
-miracle qu'il s'y fût retrouvé. Il se demandait comment il ne s'y
-était pas égaré.</p>
-
-<p>&mdash;C'est parce qu'on a été si bon pour moi, chez nous, pensait-il,
-et puis, ce qui m'a aidé encore plus, c'est Helga, en venant m'apporter
-ses vœux de bonheur.</p>
-
-<p>Il resta quelque temps sur la montagne, mais bientôt il se dit qu'il
-fallait rentrer au plus vite, et raconter aux parents qu'il avait enfin
-retrouvé la paix de son âme. En se levant pour commencer la descente,
-il aperçut Helga, assise sur un gradin inférieur de la montagne.</p>
-
-<p>Elle n'avait pas la vaste et large vue circulaire là où elle était
-assise; seul un tout petit coin de la vallée lui était visible.
-C'était du côté de Närlunda et probablement elle pouvait voir une
-partie de la ferme. En découvrant la jeune fille, Gudmund sentit son
-cœur qui toute la journée était resté oppressé d'une lourde
-angoisse, commencer à battre à coups légers et joyeux, et en même
-temps il éprouva une sensation de bonheur si vive qu'il s'arrêta net,
-se demandant ce qui lui arrivait.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui me prend? Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il donc?
-pensa-t-il, sentant le sang bouillonner dans ses veines et le bonheur le
-saisir si violemment qu'il en eut presque une sensation douloureuse. Enfin,
-il se dit à lui-même d'une voix étonnée:</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est elle que j'aime! Penser que j'ai attendu jusqu'à
-maintenant pour le savoir!</p>
-
-<p>Cette révélation le surprit avec la force d'un torrent déchaîné. Il
-avait été lié tout le temps qu'il avait connu Helga. Il avait dû
-renfermer tout ce qui l'avait attiré vers elle. Maintenant seulement
-qu'il était enfin délivré de l'idée de se marier avec une autre,
-maintenant seulement il était libre de l'aimer.</p>
-
-<p>&mdash;Helga! cria-t-il; et il se mit à descendre à toutes jambes la
-côte raide. Elle se retourna avec un cri d'effroi.</p>
-
-<p>&mdash;N'aie pas peur! Ce n'est que moi!</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'es donc pas à l'église pour te marier?</p>
-
-<p>&mdash;Oh, non, il n'y aura pas de mariage aujourd'hui. Elle ne veut
-plus de moi, elle, Hildur.</p>
-
-<p>Helga se leva. Elle posa la main sur son cœur et ferma les yeux. Elle
-dut penser à ce moment que ce n'était pas Gudmund qui arrivait.
-Évidemment elle avait eu yeux et oreilles fascinés par quelque esprit
-de la forêt! Mais sa venue lui était douce et chère, quand même ce
-ne serait qu'une apparence, et elle ferma les yeux et resta immobile
-pour retenir cette illusion quelques instants encore.</p>
-
-<p>Gudmund avait la tête tournée par le grand amour qui s'était
-éveillé en lui. Aussitôt arrivé près de Helga il la prit dans ses
-bras et l'embrassa sur la bouche, et elle se laissa faire, car elle
-était tout abasourdie et ravie par la surprise. C'était pour elle un
-trop grand miracle d'admettre que lui qui à ce moment précis devait se
-trouver à l'église à côté de sa fiancée, fût en réalité venu à
-elle dans la forêt. Ce revenant, ce fantôme de Gudmund venu là
-pouvait bien l'embrasser!</p>
-
-<p>Mais le baiser de Gudmund réveilla la jeune fille et elle le repoussa
-vivement. Puis elle se mit à l'accabler de questions. C'était vraiment
-lui-même? Qu'avait-il à faire dans la forêt? Lui était-il arrivé
-quelque malheur? Pourquoi le mariage était-il renvoyé? Est-ce que
-Hildur était malade? Est-ce que le pasteur avait été frappé de
-congestion en pleine église?</p>
-
-<p>Gudmund aurait voulu ne lui parler que de son amour, mais elle l'obligea
-à raconter ce qui s'était passé. Tandis qu'il parlait, elle restait
-à écouter très attentivement.</p>
-
-<p>Elle n'interrompit que lorsqu'il parla de la lame brisée. Alors, elle
-sursauta et demanda s'il s'agissait de son couteau ordinaire, celui
-qu'il avait quand elle était encore à leur service.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, précisément celui-là! dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Combien de lames brisées y avait-il? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y en avait qu'une seule.</p>
-
-<p>Il y eut un bourdonnement dans la tête de Helga. Les sourcils froncés,
-elle faisait un effort visible pour se rappeler quelque chose. Comment
-ça? Mais oui, elle se souvenait fort bien que ce couteau-là, elle le
-lui avait emprunté pour faire des bûchettes la veille de son départ.
-Elle l'avait cassé en s'en servant, mais elle n'avait jamais eu
-l'occasion de le lui dire.</p>
-
-<p>Il l'avait évitée et n'avait pas voulu engager de conversation avec
-elle à ce moment-là. Et depuis il avait dû garder le couteau dans sa
-poche sans s'apercevoir qu'il était cassé.</p>
-
-<p>Elle leva la tête et voulut lui raconter tout cela, mais comme déjà
-il abordait le récit de sa visite à Elvokra, au milieu des
-préparatifs de la noce, elle préféra le laisser achever. Ayant appris
-de quelle manière il s'était séparé de Hildur, elle trouva que
-c'était là un malheur si terrible qu'elle se mit à le combler de
-reproches.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ta propre faute, dit-elle. Voilà que toi et ton père venez
-l'effrayer à mort avec cette nouvelle épouvantable. Elle n'aurait pas
-fait une telle réponse, si elle n'avait pas été hors d'elle.
-Crois-moi, elle doit le regretter dès maintenant.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'elle ait le regret qu'elle voudra, dit Gudmund. Je sais
-maintenant qu'elle est de celles qui ne pensent qu'à elles-mêmes. Je suis
-heureux d'en être quitte.</p>
-
-<p>Helga pinça les lèvres comme pour empêcher le grand secret de lui
-échapper. Tout cela lui donnait beaucoup à réfléchir. Il ne
-s'agissait pas seulement de laver Gudmund de cette accusation de
-meurtre. Il s'en était suivi une brouille entre lui et sa fiancée.
-Est-ce qu'elle ne pourrait pas, elle, aplanir ce conflit à l'aide de ce
-qu'elle savait?</p>
-
-<p>De nouveau elle garda le silence pour réfléchir. Gudmund se mit à lui
-parler de son amour pour elle. Mais cela lui parut le plus grand des
-malheurs qui s'étaient acharnés sur lui ce jour-là. C'était déjà
-mal qu'il fût sur le point de manquer un mariage avantageux, ce serait
-bien pis, s'il s'avisait de vouloir épouser une fille telle que Helga.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, il ne faut pas venir me raconter de telles sottises,
-dit-elle, se levant brusquement.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne te dirais-je pas cela? dit Gudmund en pâlissant.
-C'est peut-être la même chose pour toi que pour Hildur: tu as peur de
-moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh non, ce n'est pas cela.</p>
-
-<p>Elle voulait lui expliquer qu'il préparait ainsi sa propre perte, mais
-il ne l'écoutait pas.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai entendu dire qu'autrefois il y eut des femmes qui portèrent
-aide aux hommes, au moment du malheur, mais cela ne doit plus se faire
-aujourd'hui.</p>
-
-<p>Helga eut un tressaillement. Elle eût voulu jeter ses bras autour du
-cou de Gudmund, mais elle ne bougea pas. Aujourd'hui c'était son devoir
-de rester raisonnable.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien vrai que je n'aurais pas dû te demander de devenir ma
-femme le jour même, où je dois aller en prison, mais vois-tu, si je
-savais que tu veuilles attendre ma libération, je supporterais toutes
-ces horreurs d'un cœur léger.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas à moi de t'attendre, Gudmund.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde va dès maintenant me considérer comme un
-malfaiteur, un individu qui boit et qui assassine. Mais s'il y avait une
-seule personne pour me regarder avec amour! C'est cela qui me soutiendrait
-plus que toute autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais que je ne penserai jamais que du bien de toi, Gudmund.</p>
-
-<p>Helga se faisait très douce. Les prières de Gudmund étaient bien
-près d'avoir raison d'elle. Elle ne savait plus comment lui échapper,
-mais Gudmund n'en comprit rien, bien au contraire, il commença à
-croire qu'il s'était trompé. Elle ne devait pas avoir pour lui les
-mêmes sentiments qu'il avait pour elle. Il s'approcha près d'elle et
-la regarda comme s'il eût voulu voir le fond de son âme.</p>
-
-<p>&mdash;N'as-tu pas choisi cette roche, exprès pour pouvoir voir
-Närlunda?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est cela.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu n'y penses pas, jour et nuit?</p>
-
-<p>&mdash;Si, mais je ne regrette personne en particulier.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, je te suis donc complètement indifférent?</p>
-
-<p>&mdash;Oh non, mais je ne veux pas me marier avec toi.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce donc que tu aimes?</p>
-
-<p>Helga ne répondit pas.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce Per Mortensson?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai bien dit que je l'aime, n'est-ce pas? dit-elle à bout
-de forces.</p>
-
-<p>Gudmund resta quelques moments à lui faire des yeux farouches:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il faut donc nous quitter. Dorénavant nos chemins ne
-vont plus se rencontrer.</p>
-
-<p>Et, sur ces mots, il se mit à descendre rapidement, de gradin en
-gradin, et bientôt il disparut sous les arbres.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>VI</h4>
-
-
-<p>À peine Gudmund fut-il hors de vue que Helga, par un autre chemin,
-descendit de la montagne en toute hâte. Elle dépassa le Grand-Marais
-sans s'arrêter et dévala la côte en courant de toutes ses forces,
-jusqu'à la grand'route. Dans la première ferme qu'elle gagna, elle
-demanda à emprunter cheval et voiture pour aller à Elvokra. Elle dit
-qu'il y allait de la vie, et elle promit de payer le dérangement.
-Déjà, des gens, en revenant de l'église, avaient apporté la nouvelle
-du mariage remis. Tout le monde était bouleversé et rempli de
-compassion; on ne refusa donc pas d'aider Helga, puisqu'elle paraissait
-avoir un message important pour les gens de la noce.</p>
-
-<p>À Elvokra, Hildur Eriksdotter se tenait dans la petite pièce de
-l'étage supérieur, où le matin elle avait mis son costume de noces.
-Elle avait autour d'elle sa mère et d'autres paysannes. Hildur ne
-pleurait pas mais elle gardait un silence inaccoutumé; elle était si
-pâle qu'on s'attendait à la voir tomber malade d'un instant à
-l'autre. Les femmes parlaient de Gudmund sans interruption. Toutes le
-blâmaient et se donnaient l'air de trouver heureux pour Hildur d'avoir
-échappé à ce mariage. Certaines trouvaient que Gudmund avait fait
-montre de peu d'égards envers les beaux-parents en ne révélant pas
-dès le jour de la Pentecôte le mauvais pas où il s'était engagé.
-D'autres disaient que celui qu'attendait un si grand bonheur, eût du
-savoir mieux se garder. D'autres encore félicitaient Hildur de ne pas
-avoir épousé un homme qui se soûlait au point de ne pas savoir ce
-qu'il faisait.</p>
-
-<p>Au milieu de tous ces bavardages Hildur parut s'impatienter et se leva
-pour sortir. À peine eut-elle refermé la porte derrière elle, que sa
-meilleure amie, une jeune fille du pays, vint lui dire à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a là-bas quelqu'un qui te demande.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce Gudmund? demanda Hildur, dont le regard s'anima
-soudain.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais je crois que ça peut être de sa part. Elle ne veut rien
-dire à personne sauf à toi.</p>
-
-<p>Or, Hildur s'était répété tout le long de la journée que quelque
-chose devait forcément survenir qui mît fin à cette misère. Elle
-n'admettait pas qu'un malheur si terrible pût lui arriver. Il fallait
-quelque événement extraordinaire qui lui permît à elle de remettre
-la couronne et le voile, au cortège de se rendre à l'église, et à la
-noce entière de reprendre son train régulier. Apprenant qu'on la
-demandait de la part de Gudmund, elle accourut empressée vers Helga qui
-l'attendait sur le perron de la cuisine.</p>
-
-<p>Hildur fut sans doute un peu surprise que Gudmund lui eût délégué
-Helga, mais elle se dit qu'en pleine fête il n'avait peut-être pas pu
-trouver d'autre messager. Elle salua donc aimablement.</p>
-
-<p>Elle fit signe à Helga de l'accompagner dans la laiterie, de l'autre
-côté de la cour.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas d'autre endroit où nous puissions causer en paix,
-dit-elle. La maison est encore toute remplie de gens.</p>
-
-<p>Aussitôt entrée, Helga s'approcha de Hildur et la regarda bien en
-face.</p>
-
-<p>&mdash;Avant de rien dire, il faut que je sache si vous aimez
-Gudmund.</p>
-
-<p>Hildur eut un mouvement de révolte. Il lui déplaisait vivement d'avoir
-à échanger un seul mot avec cette Helga et elle n'avait aucune envie
-d'en faire sa confidente. Mais dans l'état d'accablement où elle se
-trouvait, elle fit un effort sur elle-même pour répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cette question? Si je ne l'aimais pas crois-tu que
-j'aurais voulu me marier avec lui?</p>
-
-<p>&mdash;Je voulais dire: si vous l'aimez toujours.</p>
-
-<p>Hildur fut comme pétrifiée et ne put mentir sous le regard scrutateur
-de l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien ne jamais l'avoir tant aimé qu'aujourd'hui,
-dit-elle, mais d'une voix si basse, qu'on eût pu croire que les paroles lui
-faisaient mal en sortant de sa bouche.</p>
-
-<p>&mdash;Alors venez tout de suite! dit Helga. J'ai une voiture là-bas sur
-la route. Allez donc chercher un manteau, et nous irons ensemble à
-Närlunda.</p>
-
-<p>&mdash;À quoi bon y aller? demanda Hildur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous devez y aller pour dire à Gudmund que vous voulez être à lui
-quoi qu'il ait pu faire, et que vous voulez l'attendre fidèlement, tant
-qu'il restera en prison.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faut-il dire cela?</p>
-
-<p>&mdash;Pour tout arranger entre vous deux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est impossible. Je ne peux pourtant pas épouser un homme
-qui a fait de la prison.</p>
-
-<p>Helga recula de quelques pas comme si elle se fût heurtée contre un
-mur. Mais elle reprit vite courage. Elle aurait dû comprendre que les
-gens riches et considérés comme Hildur, raisonnent ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne serais pas venue vous demander d'aller à Närlunda, si je ne
-savais Gudmund innocent, dit-elle.</p>
-
-<p>Ce fut maintenant Hildur qui fit un pas vers Helga.</p>
-
-<p>&mdash;Le sais-tu réellement, ou est-ce simplement ton idée à toi?</p>
-
-<p>&mdash;Il vaut mieux que nous gagnions la voiture, ainsi je pourrai tout
-vous raconter en route.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il faut que tu m'expliques d'abord ce que tu veux dire. J'ai
-besoin de savoir ce que je fais.</p>
-
-<p>Helga était prise d'une telle ardeur qu'elle pouvait à peine tenir en
-place, mais il fallut néanmoins raconter à Hildur comment elle avait
-su que ce n'était pas Gudmund le meurtrier.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as donc pas dit cela à Gudmund tout de suite?</p>
-
-<p>&mdash;Non je vous le dis maintenant à vous. Il n'y a pas d'autre
-personne qui le sache.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi viens-tu me dire cela à moi?</p>
-
-<p>&mdash;Pour que tout s'arrange entre vous deux. Il saura bientôt qu'il
-n'a rien fait de mal, mais je veux que vous vous rendiez chez lui comme de
-vous-même, pour arranger les choses.</p>
-
-<p>&mdash;Ne dois-je pas dire que je sais qu'il est innocent?</p>
-
-<p>&mdash;Il faut venir par votre seule volonté, sans raconter que je vous
-ai parlé. Autrement il ne vous pardonnera jamais vos paroles de ce matin.</p>
-
-<p>Hildur l'écoutait en silence. Il y avait là-dedans quelque chose
-qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant dans la vie, et elle
-faisait des efforts pour se l'expliquer.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu que c'est moi qui t'ai fait renvoyer de Närlunda?</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien que ce n'est pas à mes patrons que je dois d'avoir
-été renvoyée.</p>
-
-<p>&mdash;Alors je ne comprends pas que tu sois venue ici aujourd'hui pour
-m'aider.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez qu'à m'accompagner et tout s'arrangera!</p>
-
-<p>Mais Hildur regarda Helga, sans sortir de ses réflexions.</p>
-
-<p>&mdash;C'est peut-être que Gudmund t'aime, toi? hasarda-t-elle.</p>
-
-<p>Mais à ce mot la patience de Helga prit fin.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je pourrais être une femme pour lui? dit-elle avec
-emportement. Vous savez bien que je ne suis que la fille d'un pauvre
-journalier et que ce n'est même pas là le pire.</p>
-
-<p>Les deux jeunes filles quittèrent la ferme sans être aperçues et
-gagnèrent la voiture. Helga se chargea de conduire et ne ménagea pas
-le cheval. On mena bon train et toutes deux gardèrent le silence.
-Hildur ne quittait pas Helga des yeux. On eût dit que la jeune fille
-l'étonnait plus que tout le reste.</p>
-
-<p>Au moment où elles approchèrent de la ferme, Helga remit les rênes à
-Hildur en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant vous irez seule là-bas parler à Gudmund. Je viendrai
-dans un moment raconter l'histoire du couteau. Mais vous ne devez pas
-laisser entendre par un seul mot que c'est moi qui suis venue vous
-chercher.</p>
-
-<p>Gudmund se trouvait dans la salle, en train de causer avec sa mère. Le
-père assis à quelque distance fumait sa pipe. Il avait l'air satisfait
-et ne prononçait pas un seul mot. On voyait bien qu'à son avis tout
-marchait à souhait et qu'il n'avait plus besoin d'intervenir.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous auriez dit, mère, si je vous avais proposé
-Helga pour belle-fille? dit Gudmund.</p>
-
-<p>Mère Ingeborg leva la tête et dit d'une voix ferme:</p>
-
-<p>&mdash;J'accueillerai avec plaisir la belle-fille qu'il te plaira de
-choisir, si je sais qu'elle t'aime de l'amour qu'une femme doit avoir pour
-son mari.</p>
-
-<p>À peine ces mots furent-ils prononcés qu'ils virent Hildur Eriksdotter
-arriver dans la cour. Un instant après, elle fit son entrée; cependant
-elle n'était presque plus reconnaissable. Elle n'avança pas dans la
-pièce avec son assurance habituelle, elle eut presque l'air de vouloir
-rester près de la porte comme une pauvre mendiante.</p>
-
-<p>Elle vint cependant serrer la main à mère Ingeborg et à Erland
-Erlandsson. Puis, s'adressant à Gudmund:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais bien te dire un mot, dit-elle.</p>
-
-<p>Gudmund se leva, et ils entrèrent tous deux dans la pièce à côté.
-Il avança une chaise à Hildur, mais elle ne s'assit point. Elle était
-rouge d'embarras, et les paroles arrivaient gauches et timides.</p>
-
-<p>&mdash;J'étais sans doute... Oui, c'est peut-être bien un peu trop dur
-ce que je t'ai dit ce matin...</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes venus un peu brusquement, dit Gudmund.</p>
-
-<p>Elle devint encore plus rouge de honte.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais dû réfléchir un peu. Nous aurions pu... Il aurait mieux
-valu...</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, moi, que tout est pour le mieux, Hildur. Ce n'est plus
-la peine d'en parler. Mais c'est gentil à vous d'être venue.</p>
-
-<p>Elle cacha son visage dans ses mains et poussa un soupir qui ressemblait
-à un sanglot, mais tout de suite, elle releva la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-elle. Je n'y tiens plus. Je ne veux pas te faire croire
-que je sois meilleure que je ne suis. Quelqu'un est venu me dire que tu
-étais innocent, en me conseillant de me rendre ici au plus vite, pour
-tout arranger. Et je ne devais pas dire que je connaissais ton
-innocence, car alors tu ne ferais pas grand cas de ma venue. J'aimerais
-bien avoir eu cette idée moi-même, seulement, je ne l'ai pas eue, mais
-je t'ai regretté toute la journée, en souhaitant que tout redevienne
-entre nous comme auparavant. Et, de quelque façon que cela finisse, il
-faut que je te dise que je me réjouis bien vivement de ton innocence.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui est venu te donner ce conseil-là? demanda
-Gudmund.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne devais pas le dire.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis étonné que quelqu'un le sache déjà. Père ne fait que
-revenir de chez le commissaire. Il a télégraphié en ville, et on lui
-a répondu que le vrai meurtrier est déjà retrouvé.</p>
-
-<p>À ces mots, Hildur sentit ses jambes fléchir sous elle, et elle se
-laissa tomber sur la chaise. Elle eut peur devant l'attitude calme et
-aimable de Gudmund, et elle commença à s'apercevoir qu'elle n'avait
-plus son ancien empire sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;Je le comprends, vous ne pouvez pas oublier ma conduite de ce
-matin.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, et je ne vous en garde nulle rancune, dit-il, du même
-ton calme. Nous n'en parlerons plus.</p>
-
-<p>Elle tressaillit, baissa les yeux, et garda une attitude d'attente.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut nous estimer heureux, Hildur, dit-il, en venant lui
-prendre la main, que cela se soit terminé ainsi; car, aujourd'hui, j'ai
-acquis la certitude que j'en aime une autre. Je crois que je l'aimais
-depuis longtemps, seulement je ne l'ai su qu'aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce que vous aimez, fit-elle d'une voix sourde.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la peine de le dire. Je ne l'épouserai pas, car elle
-ne m'aime pas, mais je n'en épouserai pas une autre non plus.</p>
-
-<p>Hildur leva la tête. Il est difficile de dire au juste ce qui se passa
-en elle, mais elle eut la sensation nette, dès ce moment, qu'elle, la
-fille du grand fermier, avec toute sa beauté et tous ses biens, elle
-n'était rien pour Gudmund; mais elle avait sa fierté, et elle ne
-voulut pas se séparer de lui sans lui faire voir, qu'outre ces
-choses-là, elle avait aussi une valeur personnelle.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux, Gudmund, que tu me dises si c'est Helga du Grand-Marais
-que tu aimes.</p>
-
-<p>Gudmund ne répondit pas.</p>
-
-<p>&mdash;Car, si c'est Helga, alors je peux te dire qu'elle t'aime de son
-côté. C'est elle qui est venue m'apprendre ce que j'avais à faire
-pour regagner ton amour. Elle savait que tu étais innocent, mais elle
-ne te l'a pas dit à toi, parce qu'elle voulait me le faire savoir
-d'abord.</p>
-
-<p>Gudmund la fixa dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Et cela te semble prouver qu'elle a pour moi un grand amour?</p>
-
-<p>&mdash;Tu peux en être sûr, Gudmund. Je m'en porte garante. Personne au
-monde ne pourra t'aimer plus qu'elle.</p>
-
-<p>Il fit quelques pas rapides sur le plancher. Puis il s'arrêta devant
-Hildur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais toi, alors, pourquoi me dis-tu cela?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je ne voulais pas le céder à Helga en fait de
-générosité.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Hildur, Hildur! s'écria-t-il, lui posant les mains sur les
-épaules et la secouant en proie à la plus vive émotion. Tu ne sais
-pas, toi, tu ne sais pas combien je t'aime, en ce moment. Tu ne sais pas
-combien tu m'as rendu heureux!...</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
-
-<p>Helga était assise au bord de la route. Le menton sur la main, elle
-regardait le sol. Elle essayait de se figurer quel bonheur pourrait
-être celui de Gudmund et de Hildur.</p>
-
-<p>Tandis qu'elle restait là, un valet de Närlunda vint à passer. Il
-s'arrêta en l'apercevant.</p>
-
-<p>&mdash;Helga, as-tu entendu cette histoire de Gudmund?</p>
-
-<p>Elle répondit oui de la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement que ce n'était pas exact. Le vrai meurtrier est déjà
-sous les verrous.</p>
-
-<p>&mdash;Je savais bien que cela ne pouvait pas être vrai, dit Helga.</p>
-
-<p>Puis, l'homme s'en alla, mais Helga resta toujours assise au bord de la
-route.</p>
-
-<p>Donc, ils le savaient déjà à la ferme!... Elle n'avait plus besoin
-d'aller le leur raconter.</p>
-
-<p>Elle se sentit étrangement abandonnée. Dans la journée, elle avait
-été animée d'une telle ardeur. Elle n'avait pas pensé à elle-même,
-elle n'avait eu qu'une seule idée, celle de remettre sur pied l'union
-de Gudmund avec Hildur. Mais maintenant il lui apparut combien elle
-était seule. Et cela était bien dur de n'être plus rien pour ceux
-qu'on aime. Maintenant, Gudmund n'avait plus besoin d'elle, et son
-enfant, à elle, sa mère l'avait fait sien. C'est à peine si on lui
-accordait de le regarder.</p>
-
-<p>Elle se disait qu'il fallait se lever pour rentrer. Mais les côtes lui
-paraissaient longues et pénibles. Elle ne savait pas où elle
-trouverait la force de les monter.</p>
-
-<p>Une voiture s'approcha du côté de Närlunda. Elle crut y découvrir,
-assis côte à côte, Gudmund et Hildur. Sans doute, ils s'étaient
-déjà mis en route pour porter à Elvokra la nouvelle de leur
-réconciliation. Et demain le mariage aurait lieu.</p>
-
-<p>En découvrant Helga, ils arrêtèrent le cheval. Gudmund remit les
-rênes à Hildur, et sauta à bas. Hildur salua Helga de la tête et
-repartit.</p>
-
-<p>Gudmund resta sur la route devant Helga.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureux que tu sois là, Helga, dit-il. Je croyais que
-j'allais être obligé de grimper jusqu'au Grand-Marais pour te
-retrouver.</p>
-
-<p>Il dit cela sur un ton brusque, presque dur, et, d'un geste résolu, il
-la saisit par le bras. Et elle lut dans ses yeux que maintenant il
-savait à quoi s'en tenir. Maintenant, elle ne voyait plus moyen de lui
-échapper.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="LA_MINE_DARGENT">LA MINE D'ARGENT</a></h4>
-
-
-<p>Le roi Gustave III voyageait en Dalécarlie. Pressé par le temps, il
-voulait avancer constamment à toute allure. La vitesse était telle que
-les chevaux avaient l'air de lanières tendues sur la route et que la
-voiture ne roulait plus que sur deux roues dans les tournants, et
-pourtant le roi passait la tête à la portière pour crier au cocher:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi nous fais-tu traîner comme ça? Crois-tu conduire un
-convoi de coquilles d'œufs?</p>
-
-<p>À rouler à cette allure endiablée sur des routes mauvaises, c'eût
-été miracle que harnais et voiture tinssent bon. C'est du reste ce
-qu'ils ne firent point: au pied d'une pente raide, le timon se cassa, et
-voilà le roi en panne. Les gentilshommes de la suite sautèrent
-vivement hors du carrosse et se mirent à invectiver le cocher, ce qui
-du reste ne changea rien au dégât. Il y avait impossibilité absolue
-de continuer le voyage, avant d'avoir réparé la voiture.</p>
-
-<p>Comme les courtisans promenaient leurs regards autour d'eux pour trouver
-quelque chose qui pût divertir le roi durant l'attente, ils virent un
-peu plus loin, sur le chemin, un clocher qui émergeait d'un bouquet
-d'arbres. Ils proposèrent au roi de prendre place dans une des voitures
-de la suite pour se laisser conduire à l'église. C'était un dimanche
-et le roi pouvait toujours écouter la messe pour passer le temps,
-jusqu'à ce que le grand carrosse royal fût prêt.</p>
-
-<p>Le roi, ayant accepté, se dirigea vers l'église. Jusqu'à ce moment il
-n'avait vu, de longues heures durant, que de vastes forêts noires; ici
-le paysage prenait un aspect plus gai: parmi des champs assez étendus
-et des villages, la Dalelf roulait ses flots clairs et splendides entre
-les aulnes innombrables.</p>
-
-<p>Mais le roi n'eut pas de chance; au moment même où il descendait de
-voiture sur la place de l'église, il entendit le chantre entonner le
-psaume de sortie et les gens commencèrent à s'en aller. En les voyant
-passer devant lui, le roi s'arrêta un pied dans la voiture, l'autre sur
-le marchepied, et resta ainsi immobile, fasciné par le spectacle.
-Jamais il n'avait vu de gens de si belle tenue. Les hommes, qui tous
-dépassaient la taille moyenne, avaient des figures graves et
-intelligentes; les femmes avançaient dignes et majestueuses, comme si
-la paix dominicale se fût reflétée dans leur maintien.</p>
-
-<p>Toute la journée le roi avait parlé de la désolation du pays qu'il
-parcourait et il ne cessait de répéter à sa suite:</p>
-
-<p>&mdash;Je dois en ce moment traverser la partie la plus misérable de mon
-royaume.</p>
-
-<p>Mais à présent qu'il voyait les habitants vêtus du beau costume
-national, il oubliait complètement de penser à leur pauvreté. Bien au
-contraire, il se sentit le cœur tout réchauffé et se dit à lui
-même: «Le roi de Suède n'est pas en si mauvaise posture que le
-croient ses ennemis. Tant que mes sujets garderont cet aspect-là, je
-serai bien en état de défendre mon trône et mon pays».</p>
-
-<p>Sur son ordre, les courtisans annoncèrent aux passants que l'étranger
-survenu au milieu d'eux, était leur roi, et les firent grouper autour
-de lui pour qu'il pût leur parler.</p>
-
-<p>Et ainsi le roi fit un discours au peuple. Il parla du haut de
-l'escalier qui mène à la sacristie, et la marche étroite sur laquelle
-il se tenait se trouve là aujourd'hui encore.</p>
-
-<p>Le roi commença à exposer combien les affaires du pays allaient mal.
-Il dit que les Suédois avaient été assaillis à la fois par les
-Russes et par les Danois. Dans d'autres circonstances cela n'eût pas
-été bien dangereux, mais à l'heure actuelle, l'armée était
-tellement envahie de traîtres, qu'il n'osait plus s'y fier. Voilà
-pourquoi il ne lui était resté d'autre ressource que de parcourir en
-personne le pays pour demander à ses sujets s'ils voulaient se joindre
-aux traîtres ou bien rester fidèles au roi et lui fournir leur aide en
-hommes et en argent, pour lui permettre de sauver la patrie.</p>
-
-<p>Les paysans gardèrent le silence tant que dura le discours du roi et
-même quand il eut fini, ils ne donnèrent aucun signe, ni
-d'approbation, ni de désapprobation.</p>
-
-<p>Le roi trouva lui-même qu'il avait été très éloquent. Les larmes
-lui étaient montées aux yeux plusieurs fois pendant qu'il parlait.
-Mais comme les paysans persistaient dans leur attitude hésitante et
-gênée, sans se décider à lui donner une réponse, il fronça les
-sourcils et eut l'air mécontent.</p>
-
-<p>Les paysans comprirent que le roi commençait à trouver l'attente
-longue, et à la fin, l'un d'eux sortant de la foule s'avança.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que tu saches, roi Gustave, que nous ne nous attendions
-pas à une visite royale pour aujourd'hui, dit le paysan; voilà pourquoi
-nous ne sommes pas prêts à te répondre sur le champ. Or, je te conseille
-d'entrer dans la sacristie pour parler à notre pasteur pendant que nous
-délibérerons sur ce dont tu nous as saisis.</p>
-
-<p>Le roi comprit qu'il n'en saurait pas davantage pour le moment et jugea
-bon de suivre le conseil du paysan.</p>
-
-<p>En entrant dans la sacristie, il n'y trouva personne, si ce n'est un
-individu qui avait l'aspect d'un vieux paysan. Il était de haute et
-forte taille, ses mains étaient grosses et usées de labeur; il ne
-portait ni col, ni robe, mais des culottes de cuir et un long manteau de
-bure blanche, comme tous les autres hommes du pays.</p>
-
-<p>Il se leva et s'inclina devant le roi qui entrait:</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais que je trouverais ici le pasteur, dit le roi.</p>
-
-<p>L'autre sentit la rougeur lui monter au visage. Voyant que le roi le
-prenait pour un paysan, il lui parut désagréable de dire que c'était
-lui le pasteur de la commune.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, le pasteur est d'habitude ici à cette heure-ci,
-fit-il.</p>
-
-<p>Le roi s'installa dans un grand fauteuil à haut dossier qui se trouvait
-alors dans la sacristie et qui s'y trouve encore aujourd'hui, tout
-pareil, à cela près que depuis la commune en a orné le dossier d'une
-couronne royale dorée.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous un bon pasteur par ici? demanda le roi qui voulait
-avoir l'air de s'intéresser aux affaires de l'endroit.</p>
-
-<p>Le roi posant la question ainsi, il parut au pasteur qu'il était
-absolument impossible de révéler qui il était. «Il vaut mieux que le
-roi garde son idée que je ne suis qu'un paysan,» se dit-il, et il
-répondit que le pasteur n'était pas trop mauvais. Il prêchait la
-parole de Dieu d'une façon claire et pure, et tâchait de vivre selon
-son enseignement.</p>
-
-<p>Le roi trouva que c'était là un bel éloge, mais ayant l'oreille fine,
-il crut s'apercevoir d'une certaine hésitation dans la voix de son
-interlocuteur.</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît qu'on n'est pourtant pas tout à fait content du
-pasteur, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien un peu arbitraire, fit l'autre.</p>
-
-<p>Il se disait que si le roi venait à apprendre qui il était, il fallait
-éviter, du moins, d'avoir l'air de ne s'être attribué que des
-éloges; c'est pour cela qu'il crut devoir porter quelques critiques.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a bien qui disent que le pasteur veut être seul à tout
-décider dans cette commune, continua-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Dans ce cas, fit le roi, il a dû tout décider et arranger de la
-meilleure façon. Il n'aimait pas que le paysan se plaignît de son
-supérieur. Il me paraît à moi qu'ici règnent les bonnes mœurs et la
-simplicité du bon vieux temps.</p>
-
-<p>&mdash;Les gens d'ici sont assez honnêtes, poursuivit le pasteur, mais
-aussi ils vivent loin de tout, dans l'isolement et la pauvreté. Ils ne
-seraient guère meilleurs que les autres si les tentations de ce monde
-venaient plus près d'eux.</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement, il n'est pas à craindre que cela arrive, dit le roi
-en haussant les épaules.</p>
-
-<p>Il ne dit plus rien mais se mit à tambouriner des doigts sur la table.
-Il estima avoir échangé assez de paroles gracieuses avec ce rustre, et
-se demanda avec impatience quand les autres auraient enfin préparé
-leur réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Les paysans d'ici ne sont pas très empressés de venir au secours
-de leur roi, pensa-t-il. Si j'avais au moins mon carrosse, je m'en irais de
-suite loin d'eux et de leurs délibérations.</p>
-
-<p>Le pasteur, de son côté, restait là en proie à une lutte
-intérieure, au sujet d'une décision importante qu'il fallait prendre.
-Il commença à se féliciter de n'avoir pas dit au roi qui il était.
-Il estimait pouvoir ainsi lui parler de choses qu'il n'aurait pas osé
-aborder autrement.</p>
-
-<p>Après une pause, le pasteur rompit de nouveau le silence pour demander
-au roi s'il était vrai que les ennemis allaient tomber sur eux et que
-la patrie était en danger.</p>
-
-<p>Le roi trouvait que ce rustre aurait dû avoir le bon goût de ne plus
-le déranger. Il le regarda avec de gros yeux sans rien dire.</p>
-
-<p>&mdash;Je le demande parce que j'étais à l'intérieur et n'arrivais pas à
-bien saisir les paroles, dit le pasteur. Mais si vraiment il en est
-ainsi, je voudrais vous dire que le pasteur de cette commune serait
-peut-être en état de procurer au roi autant d'argent qu'il lui en
-faut.</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble avoir entendu tout à l'heure que tout le monde par
-ici est pauvre, dit le roi, pensant tout bas que cet homme ne savait pas au
-juste ce qu'il disait.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est vrai reprit l'autre, et le pasteur possède encore
-moins que personne. Mais si le roi veut être assez gracieux pour m'écouter
-un moment, je vais lui raconter comment il est au pouvoir du pasteur de
-l'aider.</p>
-
-<p>&mdash;Parle! fit le roi. Tu parais avoir moins de peine à faire sortir
-les mots de tes lèvres que tes amis et voisins là-bas, qui n'arrivent pas
-à formuler leur réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas si facile de répondre au roi. J'ai bien peur que ce
-ne soit le pasteur qui ait à répondre au nom et lieu des autres.</p>
-
-<p>Le roi passa une jambe sur l'autre, s'enfonça dans le fauteuil, se
-croisa les bras et inclina la tête sur la poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant tu peux commencer, dit-il du même ton que s'il dormait
-déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait une fois cinq hommes de cette commune qui chassaient
-l'élan dans la forêt, commença le pasteur. L'un d'eux était le
-pasteur, dont nous parlons. Deux des autres étaient soldats, et
-s'appelaient Olof et Erik Svärd, le quatrième était l'aubergiste du
-village où nous sommes et le cinquième était un paysan du nom de
-Israëls Per Persson.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la peine de donner tant de noms, murmura le roi,
-laissant retomber la tête sur le côté.</p>
-
-<p>&mdash;Ces hommes-là étaient de bons chasseurs, à qui la veine souriait
-toujours. Mais ce jour-là ils avaient fait de longues marches sans rien
-prendre. À la fin, ils renoncèrent complètement à toute recherche et
-s'assirent par terre pour causer. Ils se disaient entre eux que dans la
-forêt entière, il n'y avait pas un seul endroit qui convînt à la
-culture. Il n'y avait partout que des rochers et des marais.</p>
-
-<p>&mdash;Le seigneur n'a pas été juste envers nous, en nous donnant un
-pays si pauvre à habiter, dit l'un d'eux. Dans d'autres contrées les gens
-peuvent se procurer de la richesse et du superflu, tandis qu'ici avec
-tous nos efforts, nous arrivons à peine à gagner notre pain quotidien.</p>
-
-<p>Le pasteur s'interrompit un instant, se demandant, si le roi écoutait,
-mais celui-ci remua un peu le petit doigt, pour montrer qu'il était
-encore éveillé.</p>
-
-<p>Au moment même où les chasseurs échangeaient ces paroles, le pasteur
-vit quelque chose briller dans la roche à un endroit d'où son pied,
-par hasard, avait enlevé la mousse.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà une roche singulière, se dit-il, et d'un nouveau coup de
-pied il enleva encore une motte. Il ramassa un éclat de pierre qui
-adhérait à la motte et qui brillait de la même façon que tout le
-restant.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas Dieu possible que ce soit là du plomb? fit-il.</p>
-
-<p>À ces mots les autres se levèrent vivement, et se mirent à enlever la
-mousse à coups de crosses. Cela fait, ils virent tous distinctement un
-filon de minerai qui traversait la roche.</p>
-
-<p>&mdash;Que pensez-vous que cela puisse être? dit le pasteur. Les hommes
-détachèrent de nouveaux éclats, et y mordirent à pleines dents.</p>
-
-<p>&mdash;Ça doit être au moins du plomb ou du zinc, opinèrent-ils.</p>
-
-<p>&mdash;Et le rocher entier en est plein, ajouta l'aubergiste.</p>
-
-<p>Comme le pasteur en était là de son récit, il vit la tête du roi se
-soulever un peu et un œil s'ouvrir.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu si quelqu'un de ces hommes-là s'y connaissait en fait de
-roches ou de minerais? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ils n'y comprenaient rien, répondit le pasteur. Alors la
-tête du roi retomba, et les deux yeux se fermèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Et le pasteur et ceux qui étaient avec lui se réjouirent
-grandement de la trouvaille, continua le narrateur sans se laisser
-distraire par l'indifférence du roi. Ils pensèrent qu'ils venaient de
-découvrir quelque chose qui devait les rendre riches, eux et leurs
-descendants.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais plus je n'aurai besoin de travailler, dit l'un d'eux.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurai les moyens de ne rien faire de toute la semaine, et le
-dimanche j'irai à l'église en carrosse doré.</p>
-
-<p>C'étaient d'habitude de fort braves gens, mais la grande découverte
-leur avait tourné la tête, au point de les faire parler comme des
-enfants. Ils gardaient cependant assez de sang-froid pour remettre tout
-en état en recouvrant le filon de mottes de mousse. Après quoi ils
-marquèrent bien l'endroit et s'en retournèrent chez eux.</p>
-
-<p>Avant de se quitter, ils décidèrent d'un commun accord que le pasteur
-devait aller à Falun demander à l'inspecteur des mines quel genre de
-minerai on avait trouvé. Il devait revenir aussitôt que possible, et
-en attendant ils s'engagèrent mutuellement par un serment solennel à
-ne révéler à aucun être humain l'endroit où l'on avait trouvé le
-minerai.</p>
-
-<p>De nouveau le roi releva un tant soit peu la tête, mais il
-n'interrompit plus le narrateur d'un seul mot. Il parut enfin commencer
-à croire que l'autre devait avoir quelque chose de vraiment important
-à lui dire, puisqu'il ne se laissait pas impressionner par son
-indifférence.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi le pasteur se mit en route, quelques échantillons du
-minerai dans ses poches. Il se réjouissait tout autant que les autres de
-l'idée de devenir riche. Il se disait dans son for intérieur que
-bientôt il allait pouvoir rebâtir le presbytère, qui avait l'air
-d'une simple cabane; et puis il allait se marier avec la fille du doyen
-qu'il aimait beaucoup. Il avait toujours cru qu'il aurait à attendre
-bien des années avant de pouvoir l'épouser! Il était pauvre et
-obscur, et il savait que de longs jours passeraient avant qu'il eût un
-poste assez bien rémunéré pour pouvoir se marier.</p>
-
-<p>Le pasteur gagna Falun en deux jours, et passa le troisième dans
-l'attente de l'inspecteur qui était absent. Enfin il put le voir et lui
-montrer les morceaux de minerai. L'inspecteur les mit dans sa main. Il
-regarda d'abord les morceaux, puis le pasteur.</p>
-
-<p>Celui-ci raconta qu'il les avait trouvés dans une montagne de sa
-commune, et que maintenant il se demandait si cela ne pouvait pas être
-du plomb.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas du plomb, dit l'inspecteur.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être alors que c'est du zinc? demanda le pasteur.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas du zinc non plus, dit l'inspecteur.</p>
-
-<p>Il sembla au pasteur que tout espoir s'évanouissait. Il y avait
-longtemps qu'il ne s'était senti si abattu.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que dans votre commune vous avez beaucoup de morceaux de
-pierre de ce genre? demanda l'inspecteur.</p>
-
-<p>&mdash;Nous en avons une montagne entière, dit le pasteur.</p>
-
-<p>Alors l'inspecteur des mines s'approcha de lui, et le frappa sur
-l'épaule en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous souhaite d'en faire un tel usage, que cela profite tant à
-vous qu'à la patrie, car c'est là de l'argent!</p>
-
-<p>&mdash;De l'argent, répéta le pasteur, et il resta là comme abasourdi.
-C'est de l'argent!</p>
-
-<p>L'inspecteur se mit à lui expliquer comment il fallait s'y prendre pour
-acquérir le droit légal sur la mine, et lui donna une foule de bons
-conseils, mais le pasteur demeura tout étourdi et n'écouta pas ce
-qu'on lui disait. Il ne faisait que retourner dans sa tête cette idée
-merveilleuse que là-bas dans sa pauvre commune, il y avait une montagne
-entière de minerai d'argent qui l'attendait.</p>
-
-<p>Le roi leva la tête si vivement que le pasteur s'arrêta net.</p>
-
-<p>&mdash;Je suppose, dit le roi, que lorsqu'il fut de retour et qu'il se
-mit à travailler la mine, il constata que l'inspecteur n'avait fait que se
-moquer de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, l'inspecteur ne l'avait pas trompé, dit le pasteur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu peux continuer, dit le roi qui se rassit pour écouter.</p>
-
-<p>&mdash;Lorsqu'enfin le pasteur fut de retour dans sa commune, poursuivit
-le narrateur, il jugea que son premier devoir était d'informer ses
-camarades de chasse de la valeur de leur trouvaille. Et comme il passait
-devant l'auberge de Sten Stensson il décida d'entrer chez lui pour
-raconter que ce qu'on avait trouvé était de l'argent. Mais en arrivant
-devant la porte, il vit qu'il y avait des draps devant les fenêtres et
-qu'une large traînée de sapin haché conduisait à l'escalier
-d'entrée.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui est mort par ici? demanda-t-il à un gamin qui
-musait près de la barrière.</p>
-
-<p>&mdash;C'est l'aubergiste lui-même, répondit le gamin.</p>
-
-<p>Et il raconta au pasteur que depuis une semaine l'aubergiste se soûlait
-tous les jours.</p>
-
-<p>&mdash;Ah que d'eau-de-vie! que d'eau-de-vie on a fait couler! s'exclama
-le gamin.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela se fait-il, demanda le pasteur. L'aubergiste ne se
-soûlait jamais auparavant.</p>
-
-<p>&mdash;Il buvait, dit le gamin, parce qu'il prétendait avoir trouvé une
-mine. Il était tellement riche, disait-il. Il n'aurait jamais plus
-besoin de faire autre chose que de boire. Et hier soir, il partit en
-voiture tout bu qu'il était; la voiture versa et il fut tué net.</p>
-
-<p>Lorsque le pasteur eut tout appris, il reprit son chemin. Il était bien
-attristé de ce qu'on lui avait raconté. Il était revenu si heureux,
-se réjouissant à l'idée de communiquer la grande nouvelle.</p>
-
-<p>À peine eut-il fait quelques pas, qu'il vit Israëls Per Persson
-s'avancer vers lui. Il avait son aspect ordinaire, et le pasteur se dit
-qu'heureusement, la fortune n'avait pas tourné la tête à celui-là.
-Il ne fallait pas tarder à le rendre heureux en lui annonçant que,
-dès maintenant, il était un homme riche.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour! dit Per Persson. Tu reviens de Falun, maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit le pasteur, et je viens te dire que tout s'est
-passé bien mieux que nous n'aurions pu l'imaginer. L'inspecteur des mines
-m'a dit que c'est du minerai d'argent que nous avons trouvé.</p>
-
-<p>À ce moment même, Per Persson eut l'aspect d'un homme devant qui la
-terre vient de s'ouvrir.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu dis? C'est de l'argent?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit le pasteur, nous sommes riches, nous tous, à présent,
-et nous pourrons vivre à l'aise.</p>
-
-<p>&mdash;C'est de l'argent! répéta Per Persson encore une fois; et il eut
-l'air encore plus accablé.</p>
-
-<p>&mdash;Mais certainement, c'est de l'argent, affirma le pasteur, tu ne
-penses pas que je veuille te tromper. N'aie pas peur de te réjouir.</p>
-
-<p>&mdash;Me réjouir, dit Per Persson. Moi, me réjouir! Je croyais que ce
-que nous avions trouvé n'était que du mica, et, comme je préférais le
-certain à l'incertain, je viens de vendre ma part de la mine à Olof
-Svärd pour cent écus.</p>
-
-<p>Il était désespéré, et lorsque le pasteur le quitta, il resta à
-pleurer sur la grand'route.</p>
-
-<p>Une fois rentré chez lui, le pasteur envoya son valet annoncer à Olof
-Svärd et à son frère que c'était de l'argent qu'on avait trouvé. Il
-avait assez de colporter lui-même la bonne nouvelle.</p>
-
-<p>Mais quand le pasteur se retrouva seul le soir, le bonheur reprit ses
-droits. Il sortit dans l'obscurité, et monta sur la colline où il
-pensait bâtir le nouveau presbytère. Naturellement, il serait
-magnifique, aussi magnifique que n'importe quel évêché. Il resta
-longtemps dehors cette nuit-là, et il ne se contenta pas de
-reconstruire le presbytère. Il lui vint à l'esprit que, du moment
-qu'il y avait tant de richesse dans la commune, il devait y affluer une
-quantité de gens, et, à la fin, peut-être une ville entière serait
-construite autour de la mine. Et alors il serait bien obligé de bâtir
-une nouvelle église à la place de la vieille. Une grande partie de sa
-fortune y passerait sans doute. Mais il ne s'arrêta pas là, car il se
-disait que quand son église serait prête, le roi et un grand nombre
-d'évêques viendraient la consacrer, et alors le roi serait bien
-satisfait de l'église, mais il ferait observer qu'il n'y avait point
-là de logis digne de le recevoir, lui, le roi. Et alors, il serait bien
-obligé de construire un château royal dans la nouvelle ville.</p>
-
-<p>À ce moment, un gentilhomme de la suite du roi ouvrit la porte pour
-annoncer que le grand carrosse était réparé.</p>
-
-<p>Le premier mouvement du roi fut pour partir sur le champ, mais il se
-ravisa:</p>
-
-<p>&mdash;Il te sera permis d'achever ton histoire, dit-il au pasteur. Mais
-il faut aller plus rapidement. Nous savons maintenant ce que pensait et
-rêvait l'homme en question. Nous voulons savoir comment il agit.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, comme le pasteur était encore au beau milieu de ses rêves,
-continua le pasteur, on vint lui dire qu'Israëls Per Persson s'était
-suicidé. Il n'avait pu supporter l'idée d'avoir vendu sa part de la
-mine. Il s'était dit sans doute qu'il ne pourrait pas voir tous les
-jours un autre se réjouir d'une richesse qui aurait pu être la sienne.</p>
-
-<p>Le roi changea de position dans le fauteuil. Il avait les deux yeux
-grands ouverts.</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, fit-il, si j'avais été ce pasteur-là, j'aurais eu
-assez de cette mine!</p>
-
-<p>&mdash;Le roi est un homme riche, lui dit le pasteur. Il a tout ce qu'il
-lui faut. Il n'en est pas ainsi d'un pauvre pasteur qui ne possède rien.</p>
-
-<p>Voyant que la bénédiction de Dieu n'était pas sur son entreprise, il
-se disait: je ne rêverai plus de devenir riche et honoré moi-même à
-l'aide de ces trésors, mais je ne pourrai pas laisser l'argent inutile
-dans la terre. Il faut que je l'en sorte pour le bien des pauvres et des
-miséreux. J'exploiterai la mine pour mettre la commune entière à son
-aise.</p>
-
-<p>Donc, un beau jour, le pasteur s'achemina vers la demeure de Olof Svärd
-pour causer avec celui-ci et avec son frère de ce qu'il fallait faire
-tout d'abord de la montagne d'argent.</p>
-
-<p>En s'approchant de la maison du soldat, il rencontra une charrette
-entourée de paysans armés. Et, dans la charrette, un homme était
-assis, les mains liées derrière le dos et les chevilles entourées de
-cordes.</p>
-
-<p>Lorsque le pasteur vint à passer, la charrette s'arrêta, et il eut le
-temps de regarder le prisonnier. Sa tête était bandée de telle sorte
-qu'il n'était pas facile de discerner qui c'était, mais il sembla
-cependant au pasteur qu'il reconnaissait Olof Svärd.</p>
-
-<p>Il entendit le prisonnier demander à ceux qui le surveillaient de lui
-permettre de dire quelques mots au pasteur.</p>
-
-<p>Il s'approcha donc, et le prisonnier se tourna vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, tu vas bientôt être seul à savoir où se trouve la
-mine d'argent, dit Olof.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis, Olof? dit le pasteur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que, vois-tu, pasteur, depuis que nous avons su que c'était
-une montagne d'argent que nous avions trouvée, mon frère et moi nous
-n'avons pas pu rester aussi bons amis qu'auparavant: nous nous prenions
-constamment de querelle. Hier soir, nous nous sommes disputés sur le
-point de savoir qui de nous cinq avait le premier découvert la mine, et
-nous en sommes venus aux mains. Et maintenant, j'ai tué mon frère, et
-lui m'a blessé là sur le front. Je serai pendu, et après tu seras
-seul à connaître l'emplacement de la mine. C'est pourquoi je veux te
-demander une chose.</p>
-
-<p>&mdash;Dis ce que tu as sur le cœur, fît le pasteur. Je ferai ce que je
-peux pour toi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais que je laisse une nombreuse nichée, commença le soldat.</p>
-
-<p>Mais le pasteur l'interrompit immédiatement.</p>
-
-<p>&mdash;Pour cela, tu peux être tranquille. Ce qui devait être ta part de
-la mine, leur reviendra comme si tu étais toujours en vie.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Olof Svärd, ce n'était pas cela que je voulais te
-demander. Je te demande de ne donner à aucun d'eux la moindre chose qui
-provienne de cette mine!</p>
-
-<p>Le pasteur recula d'un pas, puis s'arrêta, muet de stupeur.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu ne me promets pas cela, je ne pourrai pas mourir
-tranquille, dit le prisonnier.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le pasteur, lentement et avec effort. Je te promets ce
-que tu me demandes.</p>
-
-<p>Puis on emmena le meurtrier, et le pasteur demeura tout seul sur la
-route à se demander comment il allait tenir la promesse qu'il avait
-faite au prisonnier. Pendant tout le retour, il ne pensait qu'à cette
-fortune dont il s'était tant réjoui. Mais s'il se trouvait maintenant,
-que les gens de sa commune ne supportaient pas la richesse? Déjà, il
-en avait vu périr quatre, tous, auparavant, hommes braves et fiers. Il
-lui sembla voir, devant lui, tous ses paroissiens, et il se figura que
-la mine d'argent allait les perdre l'un après l'autre. Convenait-il que
-lui, qui était préposé à veiller sur les âmes de ces pauvres gens,
-déchaînât au contraire sur eux ce qui devait les perdre?</p>
-
-<p>Le roi se redressa tout d'un coup dans le fauteuil et regarda fixement
-son interlocuteur.</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, dit-il, en vérité, tu me fais comprendre qu'un pasteur
-de ces contrées reculées doit nécessairement être un homme peu
-ordinaire!</p>
-
-<p>&mdash;Il ne suffisait même pas de ce qui était déjà arrivé, continua le
-pasteur; à mesure que la nouvelle de la découverte se répandait parmi
-les habitants de la commune, ils cessaient de travailler et on les
-voyait se promener oisifs, attendant le jour où la grande richesse
-devait affluer sur eux. Tous les gens sans aveu qui se trouvaient dans
-la contrée accoururent, et bientôt le pasteur n'entendit parler que de
-soûleries et de rixes sanglantes.</p>
-
-<p>Une foule de gens ne faisaient que parcourir la forêt en tous sens, à
-la recherche de la mine, et le pasteur remarquait que, aussitôt qu'il
-s'éloignait de chez lui, il était guetté par des gens qui tâchaient
-de le surprendre en route pour la mine, afin de lui voler son secret.</p>
-
-<p>Les choses en étant là, le pasteur convoqua ses paroissiens en
-assemblée communale.</p>
-
-<p>Pour commencer, il leur rappela tous les malheurs que la découverte de
-la montagne d'argent leur avait attirés, et il leur demanda s'ils
-voulaient se laisser perdre ou s'ils tenaient à se sauver eux-mêmes.
-Puis il leur dit qu'il ne fallait pas attendre de lui, leur pasteur,
-qu'il contribuât à leur perdition. Maintenant il avait décidé de ne
-révéler à personne où se trouvait la montagne d'argent et jamais non
-plus il n'en tirerait aucun profit pour lui-même. Enfin il demanda aux
-paysans comment ils désiraient l'avenir. S'ils choisissaient de
-continuer leur vaine recherche de la mine et d'attendre une richesse à
-venir, il s'en irait assez loin d'eux pour que jamais aucun bruit de
-tout cela ne pût arriver jusqu'à lui. Mais s'ils voulaient enfin
-cesser de penser à cette mine d'argent pour redevenir ce qu'ils
-étaient auparavant, alors il resterait parmi eux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quel que soit votre choix, rappelez-vous que de ma bouche
-jamais personne ne saura rien de la montagne d'argent!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit le roi, quel fut le choix des paysans?</p>
-
-<p>&mdash;Il fut celui que désirait le pasteur. Ils comprirent qu'il
-voulait leur bien, puisqu'il choisissait lui-même de rester pauvre à cause
-d'eux. Et ils chargèrent leur pasteur d'aller à la forêt cacher le
-filon de minerai sous les pierres et les branches mortes si bien que
-jamais personne ne pût le retrouver, ni eux-mêmes, ni leurs
-descendants.</p>
-
-<p>&mdash;Et après cela le pasteur a vécu ici aussi pauvre que les
-autres?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit le pasteur, il a vécu ici aussi pauvre que les
-autres.</p>
-
-<p>&mdash;Il a cependant dû se marier et se faire construire un nouveau
-presbytère, dit le roi.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il n'a pas eu les moyens de se marier et il demeure toujours
-dans la vieille cabane.</p>
-
-<p>&mdash;C'est là une belle histoire que tu m'as racontée, dit le roi en
-inclinant la tête.</p>
-
-<p>Le pasteur resta silencieux devant le roi. Après quelques instants
-celui-ci reprit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est à la mine d'argent que tu pensais tout à l'heure quand tu
-m'as dit que le pasteur d'ici pourrait me procurer autant d'argent qu'il me
-faut?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne peux pourtant pas lui mettre des poucettes, dit le
-roi; et comment veux-tu autrement que j'obtienne d'un tel homme qu'il me
-montre le chemin de la mine? D'un homme qui a renoncé, non seulement à sa
-fiancée, mais à tous les biens de la terre.</p>
-
-<p>&mdash;Cela, c'est autre chose, dit le pasteur. Mais si c'est la patrie
-qui a besoin du trésor, alors il se laissera sûrement fléchir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'en réponds? demanda le roi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'en réponds, répondit le pasteur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne te soucies donc point du sort qui attend les gens de ta
-commune?</p>
-
-<p>&mdash;Que Dieu leur soit clément!</p>
-
-<p>Le roi se leva de son fauteuil et s'approcha de la fenêtre. Il resta un
-moment à regarder la foule du dehors. Plus il regardait, plus ses
-grands yeux brillaient d'un vif éclat et tout son être semblait
-grandir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu peux dire de ma part au pasteur de cette commune, dit le roi,
-qu'il n'existe pas de vue plus belle aux yeux du roi de Suède que la vue de
-gens tels que ceux-là.</p>
-
-<p>Puis le roi se tourna vers le pasteur et le regarda. Il se mit à
-sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce par hasard que le pasteur de cette commune serait si
-pauvre qu'aussitôt la messe finie il ôte ses habits noirs pour se mettre en
-paysan? demanda le roi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il est si pauvre, fut la réponse, et de nouveau la rougeur
-monta au rude visage du pasteur.</p>
-
-<p>Le roi retourna à la fenêtre. On voyait bien qu'il était de la plus
-belle humeur. Tout ce qu'il y avait en lui de sentiments nobles et
-généreux avait été réveillé par ce qu'il venait d'entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu devrais laisser cette mine en paix, dit le roi. Puisque tu as
-trimé et peiné une vie entière pour rendre les gens d'ici tels que tu
-les désirais, il faut bien que tu les gardes tels qu'ils sont
-maintenant!</p>
-
-<p>&mdash;Mais si la patrie est en danger? demanda le pasteur.</p>
-
-<p>&mdash;La patrie est mieux servie par des hommes que par de l'argent,
-dit le roi.</p>
-
-<p>Et ayant dit cela, il prit congé du pasteur et quitta la sacristie.</p>
-
-<p>Au dehors, la foule était aussi silencieuse, aussi avare de paroles que
-lorsqu'il l'avait quittée. Mais comme le roi descendait les marches de
-l'escalier, un paysan s'avança vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu vu notre pasteur? dit le paysan.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le roi, j'ai parlé à votre pasteur.</p>
-
-<p>&mdash;Alors tu as dû avoir notre réponse, dit le paysan. Nous t'avons
-prié d'aller causer avec notre pasteur pour que ce fût lui qui te
-donnât notre réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai eu la réponse, dit le roi.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="LA_LEGENDE_DE_LA_ROSE_DE_NOEL">LA LÉGENDE DE LA ROSE DE NOËL</a></h4>
-
-
-<p>La femme du brigand, qui habitait la caverne, là-haut, dans la forêt
-de Göinge, s'était, un beau jour, mise en route vers la plaine pour
-mendier. Le brigand lui-même étant homme interdit et n'osant pas
-quitter la forêt, devait se contenter de tendre des guet-apens aux
-voyageurs qui s'aventuraient dans la zone forestière. Mais à cette
-époque, les voyageurs n'abondaient pas dans le nord de la Scanie. Si,
-par cette raison, il arrivait que la chasse de l'homme fût
-infructueuse, la femme faisait sa tournée. Elle amenait cinq gosses,
-tous munis de vêtements de peaux et de chaussures en écorce de
-bouleau; sur le dos, chacun avait une besace aussi longue que lui-même.
-Quand elle entrait dans une ferme, personne n'osait lui refuser ce
-qu'elle demandait, car si elle n'avait pas été bien reçue, elle ne se
-gênait pas pour revenir mettre le feu à la maison, la nuit suivante.
-La femme du brigand et ses gosses étaient plus redoutés qu'une bande
-de loups et plus d'un aurait bien voulu leur enfoncer sa pique dans le
-corps, mais cela n'arrivait jamais, car on savait que l'homme était
-resté là-haut dans la forêt, prêt à la vengeance, s'il était
-arrivé quelque chose à la femme ou aux enfants.</p>
-
-<p>Dans ses tournées de mendiante à travers les fermes, la femme du
-brigand arriva un beau jour à Oved, qui dans ces temps-là était un
-couvent. Elle sonna à la porte et demanda de quoi manger. Le concierge
-ouvrit un petit judas au milieu de la porte et lui tendit six pains
-ronds, un pour elle et un pour chacun de ses enfants.</p>
-
-<p>Pendant que la mère s'était arrêtée devant la porte, les gosses
-fouinaient tout autour. Tout à coup, l'un d'eux vint la tirer par sa
-jupe pour attirer son attention sur quelque chose qu'il venait de
-trouver; elle le suivit.</p>
-
-<p>Le couvent était tout entier entouré d'un mur haut et solide, mais le
-gosse avait réussi à découvrir une petite porte dissimulée, qui
-restait entre-bâillée. Quand la femme du brigand y arriva, elle eut
-tôt fait d'ouvrir la porte toute grande et d'entrer sans seulement
-demander la permission, selon son habitude.</p>
-
-<p>Le couvent d'Oved était en ce moment-là dirigé par l'abbé Hans, qui
-s'entendait à la culture des plantes. À l'intérieur du mur il avait
-installé un petit jardin et c'est là que la femme du brigand fit
-irruption.</p>
-
-<p>Au premier coup d'œil, la femme du brigand fut tellement stupéfaite
-qu'elle s'arrêta à l'entrée. C'était en plein été et dans le
-jardin de l'abbé Hans les fleurs se pressaient tellement nombreuses que
-le regard n'y pouvait distinguer qu'un flamboiement de bleu, de rouge et
-de jaune. Mais bientôt un sourire de satisfaction s'épanouit sur son
-visage et elle s'engagea dans un sentier étroit qui se déroulait entre
-de nombreuses petites plates-bandes.</p>
-
-<p>Dans le jardin, un jeune frère lai était en train d'arracher les
-herbes folles. C'était lui qui avait laissé la porte entre-bâillée
-pour pouvoir jeter sur le tas d'ordures au dehors les prêles et les
-poules grasses qu'il venait d'arracher. Voyant entrer dans le jardin la
-femme du brigand avec les cinq gosses, il s'élança au-devant d'eux, en
-leur ordonnant de s'en aller. Mais la mendiante continua son chemin.
-Elle jetait des regards de tous côtés autour d'elle, fixant tantôt
-les lis rigides et blancs qui s'épanouissaient sur une plate-bande,
-tantôt le lierre qui grimpait haut sur le mur du couvent, et elle
-semblait ne pas s'apercevoir de la présence du frère lai.</p>
-
-<p>Le frère lai pensa qu'elle ne l'avait pas compris. Il voulut la saisir
-par le bras pour la tourner vers la sortie, mais quand la femme du
-brigand se rendit compte de son intention, elle lui adressa un regard
-qui le fit reculer. Elle avait jusque-là marché le dos voûté sous la
-besace mais maintenant elle se redressa de toute sa hauteur.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis la femme du brigand de Göinge, dit-elle. Touche-moi
-maintenant, si tu oses.</p>
-
-<p>Et il était évident qu'ayant dit cela, elle se sentit tout aussi sûre
-de n'être plus inquiétée, que si elle eût été la reine du Danemark
-en personne.</p>
-
-<p>Pourtant, le frère lai osa l'inquiéter, seulement sachant qui elle
-était, il lui parla doucement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dois savoir, toi, la femme du brigand, fit-il, que ceci est un
-couvent de moines et qu'aucune femme du pays n'a la permission d'entrer
-dans ces murs. Si tu ne t'en vas pas, les moines m'en voudront d'avoir
-oublié de fermer la porte, et ils me chasseront peut-être et du
-couvent et du jardin.</p>
-
-<p>Mais de telles prières étaient vaines devant la femme du brigand. Elle
-continuait son chemin vers le coin des roses et regardait l'hysope aux
-fleurs gris de lin et le chèvrefeuille couvert de corymbes orange.</p>
-
-<p>Alors le frère lai ne vit pas d'autre solution que de courir au couvent
-chercher du secours.</p>
-
-<p>Il revint avec deux moines robustes et la femme du brigand comprit
-aussitôt que maintenant, c'était sérieux. Elle se planta, les pieds
-écartés, au milieu du sentier et se mit à crier d'une voix aiguë
-toute la vengeance terrible qu'elle allait exercer contre le couvent, si
-on ne lui permettait pas de rester dans le jardin autant qu'elle le
-désirait. Mais les moines, jugeant qu'ils n'avaient pas à la craindre,
-ne pensaient qu'à l'expulser. Alors la femme du brigand poussa des cris
-formidables, se jeta sur eux à coups de griffes et de dents et les
-gosses en firent autant. Les trois hommes ne tardèrent pas à
-s'apercevoir qu'elle était plus forte qu'eux. Il ne leur restait pas
-autre chose à faire que de rentrer au couvent chercher du renfort.</p>
-
-<p>En suivant l'allée qui menait à l'intérieur du couvent, ils
-rencontrèrent l'abbé Hans qui accourait pour savoir la cause du
-vacarme que l'on entendait venir du jardin. Ils durent avouer que la
-femme du brigand du Göinge était dans le couvent et que n'ayant pu
-parvenir à l'expulser, ils avaient été forcés de chercher du
-renfort.</p>
-
-<p>Mais l'abbé Hans leur reprocha d'avoir eu recours à la violence, et
-leur interdit de chercher du secours. Il renvoya les deux moines à
-leurs occupations et, bien qu'il fût un vieil homme chétif, il
-n'emmena que le frère lai avec lui dans le jardin.</p>
-
-<p>Comme l'abbé Hans y pénétrait, la femme du brigand se promenait comme
-auparavant entre les plates-bandes. Il ne revenait pas de son
-étonnement en la voyant. Il était convaincu qu'elle n'avait jamais de
-sa vie vu un jardin. Et pourtant elle se promenait entre les
-plates-bandes dont chacune était semée d'une sorte de fleurs
-différente et inconnue, les regardant comme si elles avaient été de
-vieilles amies. Elle avait tout l'air de connaître et le lierre, et la
-sauge, et le romarin. Devant quelques-unes, elle souriait, devant
-d'autres elle secouait la tête.</p>
-
-<p>L'abbé Hans aimait son jardin autant qu'il lui était possible d'aimer
-quelque chose de terrestre et périssable. Quelque sauvage et dangereuse
-que parût la femme étrangère, il ne put s'empêcher d'admirer qu'elle
-eût lutté contre trois moines pour pouvoir regarder le jardin à son
-aise. Il s'approcha d'elle et lui demanda doucement, si le jardin lui
-plaisait.</p>
-
-<p>La femme du brigand se retourna brusquement vers l'abbé Hans, car elle
-ne s'attendait qu'aux guet-apens et attaques, mais voyant ses cheveux
-blancs et son dos voûté, elle dit paisiblement:</p>
-
-<p>&mdash;Au premier abord, il m'a semblé n'avoir jamais vu jardin plus
-joli, mais maintenant je m'aperçois qu'il ne vaut pas certain autre que je
-connais.</p>
-
-<p>L'abbé Hans avait certainement escompté une autre réponse. Quand il
-entendit que la femme du brigand avait vu un paradis plus joli que le
-sien, une faible rougeur envahit sa joue ridée.</p>
-
-<p>Le frère lai, qui était resté tout près, avait hâte de remettre à
-sa place la femme du brigand.</p>
-
-<p>&mdash;Celui-ci, dit-il, est l'abbé Hans lui-même, qui avec une grande
-persévérance et beaucoup de soins a réuni de près et de loin les
-plantes de son jardin. Nous savons tous qu'il n'y a pas un jardin plus
-riche que le sien dans tout le pays de Scanie et il n'est pas
-convenable, que toi qui vis toute l'année dans la forêt sauvage,
-estimes peu son œuvre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux nullement m'ériger en maître-juge, ni vis-à-vis de
-lui, ni vis-à-vis de toi, dit la femme du brigand, je dis seulement que,
-s'il vous était permis de voir le paradis auquel je pense, vous
-arracheriez toutes les fleurs qui sont ici et vous les rejetteriez comme
-de l'ivraie.</p>
-
-<p>Mais l'aide-jardinier était presque aussi fier des fleurs que l'abbé
-Hans lui-même, et entent dans ces paroles, il se mit à ricaner.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends, dit-il, que tu bavardes de cette façon rien que
-pour nous taquiner. J'aimerais voir le joli jardin que tu as dû t'arranger
-entre les genièvres et les pins de la forêt de Göinge. J'oserais
-jurer sur le salut de mon âme que tu n'es jamais entrée jusqu'ici dans
-un jardin.</p>
-
-<p>La femme du brigand devint pourpre de colère, se voyant si honteusement
-soupçonnée de mensonge, et s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Il est possible que je ne sois pas entrée dans un jardin avant
-aujourd'hui, mais vous autres moines, qui êtes des hommes saints, vous
-devriez tout de même savoir que chaque nuit de Noël la grande forêt
-de Göinge se change en un vrai paradis pour fêter l'heure de la
-naissance de Notre Seigneur. Nous autres qui vivons dans la forêt, nous
-avons vu cela chaque année et dans ce jardin-là j'ai vu des plantes
-tellement splendides que je n'ai pas osé lever la main pour les
-cueillir.</p>
-
-<p>Le frère lai voulait continuer à lui répondre, mais l'abbé Hans lui
-fit signe de se taire. Car depuis son enfance il avait entendu dire que
-la nuit de Noël, la forêt revêt sa parure de gala. Souvent, il avait
-désiré voir le mirage mais il n'y était jamais parvenu. Aussi, il se
-mit à prier et à implorer la femme du brigand de le laisser devenir
-l'hôte de la caverne durant la nuit de Noël. Si seulement elle voulait
-envoyer un de ses enfants pour lui montrer le chemin, il s'y rendrait
-tout seul à cheval et jamais il ne les trahirait; au contraire il les
-récompenserait du mieux qu'il pourrait.</p>
-
-<p>La femme du brigand refusa d'abord, car elle pensait au brigand, son
-homme, et au danger que celui-ci pourrait courir par suite de la venue
-de l'abbé Hans à leur caverne. Mais le désir de montrer au moine que
-le jardin qu'elle connaissait était plus joli que le sien, l'emportant
-sur la crainte, elle acquiesça.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'amèneras qu'un seul compagnon, dit-elle. Et tu ne nous
-tendras ni guet-apens ni embûches, aussi vrai que tu es un homme saint.</p>
-
-<p>L'abbé Hans promit et là-dessus la femme du brigand s'en alla. Mais
-l'abbé intima au frère lai l'ordre de ne rien révéler à personne de
-ce qui avait été convenu. Il craignait que ses moines, mis au courant
-de ses projets, ne permissent point à un homme de son âge de se rendre
-à la caverne des brigands.</p>
-
-<p>Quant à lui, il se promettait bien de ne divulguer son plan à âme qui
-vive. Or il advint que l'archevêque Absalon de Lund arriva à Oved et
-y coucha une nuit. Pendant que l'abbé Hans montrait son jardin à son
-hôte, la visite de la femme du brigand lui revint à l'esprit et le
-frère lai qui y travaillait l'entendit raconter à l'évêque le cas du
-brigand vivant depuis des années interdit dans la forêt. Et il
-entendit l'abbé demander une lettre d'absolution pour le brigand afin
-que celui-ci pût recommencer une vie honnête parmi les autres hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Si cela continue comme maintenant, dit l'abbé Hans, ses enfants
-deviendront en grandissant des criminels plus grands que lui-même et
-vous aurez bientôt toute une bande de brigands à supporter là-haut
-dans la forêt.</p>
-
-<p>L'évêque Absalon répondit qu'il ne pouvait cependant pas laisser le
-mauvais brigand de là-haut se mêler aux honnêtes gens de la plaine.
-Il valait mieux pour tout le monde qu'il demeurât là-haut dans sa
-forêt.</p>
-
-<p>L'abbé Hans s'exaltant se mit alors à raconter à l'évêque
-l'histoire de la forêt de Göinge qui chaque année se revêt de sa
-parure de Noël.</p>
-
-<p>&mdash;Si ces brigands ne sont pas trop misérables pour que la splendeur
-de Dieu se montre à leurs yeux, dit-il, ils ne sauraient tout de même
-être trop méchants pour mériter la clémence des hommes.</p>
-
-<p>Mais l'archevêque savait comment répondre à l'abbé Hans.</p>
-
-<p>&mdash;Je peux te promettre une chose, dit-il en souriant. N'importe
-quel jour où tu m'enverras une fleur du jardin de Noël à Göinge, je te
-donnerai une lettre d'absolution pour tous les interdits en faveur
-desquels tu en demanderas.</p>
-
-<p>Le frère lai comprenait que l'évêque ne croyait pas plus que
-lui-même au récit de la femme du brigand, mais l'abbé Hans ne s'en
-apercevait pas; il remercia Absalon de sa bonne promesse en ajoutant que
-sans faute il lui enverrait la fleur demandée.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>L'abbé Hans exécuta son projet, et, le jour de Noël suivant, il
-n'était pas assis chez lui à Oved, mais se trouvait en route pour la
-forêt de Göinge. Un des gosses sauvages de la femme du brigand courait
-devant lui et comme compagnon il avait le frère lai, le même qui avait
-abordé la femme du brigand dans le jardin.</p>
-
-<p>L'abbé Hans avait vivement désiré de faire ce voyage et maintenant il
-était très heureux qu'il eût vraiment lieu. Mais il en était tout
-autrement du frère lai, qui l'accompagnait. Il chérissait beaucoup
-l'abbé Hans et il n'aurait pas volontiers permis à un autre de
-raccompagner et de veiller sur lui; mais il ne croyait point qu'il leur
-serait donné de voir le jardin de Noël. Il pensait que tout cela
-n'était qu'un piège tendu avec beaucoup d'astuce par la femme du
-brigand à l'abbé Hans pour que celui-ci tombât entre les mains de son
-homme.</p>
-
-<p>En cheminant vers le nord, vers la forêt, l'abbé Hans remarquait que
-partout on se préparait à célébrer la Noël. Dans chaque ferme on
-faisait du feu à la buanderie pour chauffer le bain de l'après-midi.
-On transportait de grandes quantités de pain et de viande des
-garde-manger à la maison, et de grandes bottes de paille étaient
-amenées des granges pour garnir le plancher.</p>
-
-<p>En passant devant les petites églises de campagne, ils voyaient le
-curé et son bedeau en train d'accrocher leurs plus jolies tentures et
-quand il arriva au chemin qui menait au couvent de Bosjö, il vit les
-pauvres de l'endroit revenir chargés de grands pains et de longues
-bougies, qu'on leur avait distribués à la porte du couvent.</p>
-
-<p>Quand l'abbé Hans vit tous ces préparatifs, sa hâte s'en accrut. Il
-pensait qu'une fête l'attendait, plus grande que celle qu'allait
-célébrer n'importe quel autre homme.</p>
-
-<p>Mais le frère lai gémissait et se lamentait, en voyant qu'il n'y avait
-pas de ferme si petite qu'on ne s'y préparât à célébrer la Noël.
-Il devenait de plus en plus inquiet, et conjurait l'abbé Hans de
-retourner et de ne pas se jeter exprès entre les mains des brigands.</p>
-
-<p>L'abbé Hans continuait sa route sans se soucier de ces plaintes. Il
-laissa derrière lui la plaine et arriva aux confins sauvages et
-déserts de la grande forêt. Le chemin devenait de plus en plus
-mauvais. Il ne ressemblait plus qu'à un sentier semé de pierres et
-hérissé d'aiguilles de pin; ni pont ni passerelle n'aidait le voyageur
-à traverser les rivières et les ruisseaux. Plus ils avançaient, plus
-il faisait froid, et bientôt ils rencontrèrent un sol couvert de
-neige.</p>
-
-<p>Ce fut un voyage long et difficile. Ils s'engouffraient dans des
-sentiers latéraux raides et glissants, ils parcouraient des landes et
-des marécages, ils traversaient des broussailles et franchissaient des
-arbres abattus par le vent. Juste au moment où le jour baissa, le petit
-des brigands les conduisit dans un pré bordé de hauts arbres nus et de
-pins recouverts de leurs aiguilles. Derrière le pré se dressait un
-rocher, et dans le rocher ils aperçurent une porte faite de planches
-épaisses.</p>
-
-<p>L'abbé Hans comprit qu'ils étaient arrivés au but et descendit de
-cheval. L'enfant lui ayant ouvert la lourde porte, il aperçut
-l'intérieur d'une pauvre caverne creusée dans le rocher lui-même dont
-les flancs nus restaient visibles. La femme du brigand était assise à
-côté d'un grand feu de bûches, allumé au milieu de la caverne. Le
-long des murs il y avait des couches de brindilles et de mousses, et sur
-l'une d'elles le brigand dormait.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez donc, vous là-bas, cria sans se lever la femme du brigand.
-Et entrez les chevaux avec vous dans la maison pour que la nuit froide ne
-leur fasse pas de mal.</p>
-
-<p>L'abbé Hans entra hardiment et le frère lai le suivit. La maison avait
-un aspect pauvre et dénudé et rien n'était fait pour célébrer la
-Noël. La femme du brigand n'avait préparé ni bière, ni pain, elle
-n'avait ni nettoyé ni astiqué. Ses enfants grouillaient par terre,
-autour d'une grande marmite, mais le manger que celle-ci contenait
-n'était pas bien fameux: la soupe à l'eau.</p>
-
-<p>La femme du brigand parlait avec autorité et aisance comme une femme de
-paysan riche.</p>
-
-<p>&mdash;Assieds-toi ici, à côté du feu, abbé Hans, fit-elle, et mange si
-tu as apporté de quoi manger. Car je pense que la nourriture que nous
-préparons ici dans la forêt, tu ne voudrais pas y goûter. Et si le
-voyage t'a fatigué, tu peux t'étendre sur une de ces couches. Tu n'as
-pas besoin d'avoir peur de dormir trop longtemps. Je veille ici à
-côté du feu et je t'éveillerai afin que tu puisses regarder le
-miracle pour lequel tu es venu.</p>
-
-<p>L'abbé Hans, obéissant à la femme du brigand, sortit ses provisions.
-Mais le voyage l'avait tellement fatigué qu'il pouvait à peine manger,
-et il ne fut pas plutôt allongé sur la couche qu'il s'endormit.</p>
-
-<p>Le frère lai aussi fut invité à prendre une couche pour se reposer,
-mais il n'osa pas s'endormir, se croyant obligé de surveiller le
-brigand pour l'empêcher de se lever et de tuer l'abbé Hans. Peu à
-peu, cependant, le sommeil eut raison de lui et il s'endormit. En se
-réveillant il s'aperçut que l'abbé Hans, ayant quitté sa couche,
-était assis à côté du feu, en conversation avec la femme du brigand.
-L'homme interdit, le brigand lui-même était assis aussi à côté du
-feu. C'était un grand homme maigre et qui avait l'air lourdaud et
-mélancolique. Il tournait le dos à l'abbé Hans, affectant de ne pas
-écouter la conversation.</p>
-
-<p>L'abbé Hans parlait de tous les préparatifs pour le Noël qu'il venait
-devoir chemin faisant et il rappelait à la femme du brigand toutes les
-fêtes et danses de Noël auxquelles elle avait dû prendre part dans sa
-jeunesse, quand elle était encore parmi les hommes paisibles.</p>
-
-<p>&mdash;Vos enfants me font pitié, dit l'abbé Hans; ils ne pourront
-jamais courir dans la rue du bourg en travesti, ou jouer dans la paille de
-Noël.</p>
-
-<p>Tout d'abord, la femme du brigand s'était contentée de donner des
-réponses courtes et sèches, mais peu à peu elle devint plus
-confidentielle, et écouta avec plus d'attention. Tout d'un coup, le
-brigand se tourna vers l'abbé Hans, tendant son poing fermé vers le
-visage de celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais moine, es-tu venu pour m'arracher ma femme et mes enfants
-par tes paroles? Ne sais-tu pas que je suis interdit et qu'il m'est défendu
-de descendre des hauteurs de la forêt?</p>
-
-<p>L'abbé Hans le regarda fermement dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Mon intention est de te procurer une lettre d'absolution de
-l'archevêque, dit-il.</p>
-
-<p>À ces mots l'homme interdit et sa femme se mirent à rire bruyamment.
-Ils ne savaient que trop bien quelle grâce pouvait attendre un brigand
-des forêts de la part de l'évêque Absalon.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, si je reçois une lettre de grâce d'Absalon, dit le brigand,
-je ne volerai jamais plus la valeur d'une oie, je te le promets.</p>
-
-<p>Le frère lai trouva mauvais que les brigands osassent rire de l'abbé
-Hans, mais celui-ci parut fort satisfait. Le frère lai ne l'avait
-jamais vu plus serein ni plus doux parmi les moines à Oved qu'il le vit
-ici chez les sauvages brigands.</p>
-
-<p>Tout d'un coup la femme du brigand se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà que tu nous parles de manière à nous faire oublier la
-forêt, dit-elle. Maintenant on peut entendre jusqu'ici le son des cloches
-de Noël.</p>
-
-<p>À peine eut-elle parlé, que tout le monde se leva et se porta au
-dehors. Mais dans la forêt ils ne trouvèrent encore que la nuit noire
-et l'hiver brumeux. On distinguait le tintement des cloches,
-qu'apportait de loin le vent du sud, et rien de plus.</p>
-
-<p>&mdash;Comment le son des cloches va-t-il pouvoir réveiller la forêt
-morte? se demandait l'abbé Hans. Car maintenant, entouré des ombres de
-l'hiver, il lui semblait bien plus impossible qu'il ne l'avait cru
-jusque-là que la forêt pût se changer en jardin.</p>
-
-<p>Mais quand les cloches eurent sonné quelques instants, une lueur subite
-traversa la forêt. Puis l'obscurité se reforma aussi épaisse
-qu'auparavant mais de nouveau la lumière apparaissait. Elle luttait
-telle un brouillard étincelant entre les arbres noirs. Et elle
-transformait la nuit en aurore naissante.</p>
-
-<p>Alors l'abbé Hans s'aperçut que la neige disparaissait du sol comme si
-l'on avait enlevé un tapis, et la terre commença à verdoyer. Les
-fougères firent saillir leurs pousses, enroulées comme des crosses
-d'évêques. La bruyère de la colline et la myrte bâtarde du marais se
-revêtirent vivement d'une parure vert clair. Les touffes de mousse
-grossirent et s'élevèrent, et les fleurs printanières poussèrent des
-boutons vigoureux déjà striés de couleurs.</p>
-
-<p>Le cœur de l'abbé Hans se mit à battre très fort quand il aperçut
-les premiers signes de l'éveil de la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;Me sera-t-il donné, à moi, un homme déjà vieux, pensa-t-il, de
-voir un tel miracle?</p>
-
-<p>Et les larmes perlaient à ses yeux.</p>
-
-<p>Par moments l'obscurité se faisait tellement dense qu'il craignait que
-la nuit ne remportât de nouveau.</p>
-
-<p>Mais bientôt une nouvelle vague de lumière fit irruption. Elle était
-accompagnée du bruissement des ruisseaux et du rugissement des chutes
-d'eau déchaînées. Alors les feuilles des arbres percèrent si vite
-qu'on eût dit un essaim de papillons verts venu s'abattre sur les
-branches. Or ce n'était pas seulement les arbres et les plantes qui se
-réveillaient. Les becs-croisés commencèrent à sauter sur les
-branches. Les pics se mirent à marteler les troncs d'arbres en faisant
-voler autour d'eux les éclats de bois. Un groupe d'étourneaux en route
-vers le nord s'abattit dans le feuillage d'un arbre pour se reposer.
-C'étaient des étourneaux merveilleux. Le bout de chaque plume
-flamboyait d'un rouge écarlate, et quand les oiseaux remuaient, ils
-scintillaient comme des pierres précieuses.</p>
-
-<p>De nouveau, il faisait plus sombre, mais bientôt une nouvelle vague
-lumineuse apparaissait. Un zéphyr tiède soufflait qui semait sur le
-petit champ de la forêt toutes les petites graines des pays du Midi
-apportées dans le pays par les oiseaux, les navires et les vents, et
-qui, à cause des rigueurs de l'hiver, n'avaient pu croître ailleurs:
-en touchant terre elles poussaient des racines et se revêtaient de
-bourgeons.</p>
-
-<p>À l'apparition de la vague de lumière suivante les airelles et les
-myrtilles épanouirent leurs fleurs. Les canards sauvages et les grues
-crièrent dans l'air, les pinsons se mirent à construire leurs nids et
-les petits des écureuils commencèrent leurs jeux sur les branches.</p>
-
-<p>Les événements se succédaient maintenant avec une telle rapidité,
-que l'abbé Hans n'eut pas le temps do saisir la grandeur du miracle qui
-se déroulait. Il était tout yeux et tout oreilles. La vague suivante
-apporta l'odeur des terres fraîchement retournées. Au loin les
-bergères appelaient leurs vaches et les clochettes des moutons
-tintaient. Les pins et les sapins se criblèrent de pommes rouges si
-drument que les arbres eurent l'air de porter des manteaux de pourpre.
-Les baies des genièvres changèrent de couleur d'instant en instant.
-Les fleurs recouvrirent le sol d'un tapis blanc, bleu et jaune.</p>
-
-<p>L'abbé Hans se pencha et cueillit une fleur de fraisier. Pendant qu'il
-se redressait, la baie mûrit. La femelle du renard sortit de son trou
-avec toute une nichée de petits aux pattes noires. Elle s'approcha de
-la femme du brigand et gratta le bord de sa jupe; la femme se pencha et
-la complimenta au sujet de ses petits. Le grand-duc, qui venait de
-commencer sa chasse nocturne, rentra chez lui, effrayé par la lumière,
-chercha sa crevasse et se percha pour dormir. Le coucou chantait et sa
-femelle se faufilait près des nids des petits oiseaux, son œuf dans le
-bec.</p>
-
-<p>Les gosses de la femme du brigand poussaient des gloussements de joie.
-Ils mangeaient à leur faim les baies qui pendaient des arbrisseaux,
-gros comme des pommes de pin. L'un d'eux jouait avec une nichée de
-levrauts; un autre faisait la course avec de jeunes corneilles, qui
-avaient quitté le nid avant que leurs ailes fussent développées; le
-troisième avait ramassé une vipère qu'il enroula autour de son cou et
-de ses bras. Le brigand s'était aventuré au milieu du marais pour
-manger des fausses mûres. En levant la tête, il vit un grand animal
-noir qui se promenait à ses côtés. Le brigand brisa une branche de
-saule dont il frappa le museau de l'ours.</p>
-
-<p>&mdash;Reste de ton côté, toi, lui cria-t-il, cette touffe-ci est à
-moi!</p>
-
-<p>L'ours esquiva le coup et s'en fut docilement d'un autre côté.</p>
-
-<p>Les vagues de chaleur et de lumière se succédaient sans relâche, et
-l'on entendait le barbotement des canards. Le pollen jaune du seigle
-flottait dans l'air. Des papillons arrivaient, si grands qu'ils
-semblaient des lis volants. La ruche des abeilles installée dans un
-chêne creux débordait déjà de miel, qui coulait le long du tronc.
-Maintenant s'ouvraient aussi les fleurs qui provenaient des graines
-venues des pays lointains. Des roses merveilleuses grimpaient
-sur le rocher en compagnie des ronces. Sur le pré, des fleurs
-s'épanouissaient, grandes comme des visages d'hommes. L'abbé Hans se
-souvint de la fleur promise à l'évêque Absalon, mais il hésitait
-encore à la cueillir. Une fleur succédait à l'autre, de plus en plus
-merveilleuse, et il voulait choisir la plus belle.</p>
-
-<p>Il survint vague sur vague et maintenant l'air était tellement
-imprégné de lumière qu'il scintillait. Toute la joie, toute la
-splendeur et tout le bonheur de l'été souriaient autour de l'abbé
-Hans. Il lui sembla impossible que la terre pût lui offrir une joie
-plus grande que celle qui jaillissait autour de lui et il se dit:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant je ne sais plus ce que pourrait apporter de plus
-magnifique la prochaine vague.</p>
-
-<p>Mais la lumière continuait d'affluer, et maintenant elle semblait
-apporter quelque chose d'un lointain infini. Il se sentit entouré d'une
-atmosphère surnaturelle et, maintenant qu'il avait goûté déjà toute
-la joie terrestre, il attendait tout tremblant que la joie céleste lui
-fût révélée.</p>
-
-<p>L'abbé Hans s'aperçut que tout devenait calme. Les oiseaux se turent,
-les petits renards ne jouaient plus et les fleurs avaient cessé de
-croître. La félicité qui s'approchait était telle que le cœur
-voulait s'arrêter, l'œil versait des larmes inconscientes, l'âme
-aspirait au vol vers l'éternité. De loin arrivèrent des sons de harpe
-et un chant surhumain fut perceptible, pareil à un murmure très doux.</p>
-
-<p>L'abbé Hans joignit les mains et se jeta à genoux. Son visage était
-transfiguré de béatitude. Jamais il n'aurait osé espérer qu'il pût
-lui être donné dès cette vie de jouir de la joie céleste et
-d'entendre les anges chanter des hymnes de Noël.</p>
-
-<p>Or, à côté de l'abbé Hans se tenait le frère lai qui l'avait
-accompagné. Des pensées troubles traversaient sa tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne peut pas être un vrai miracle, se dit-il, celui qui se
-montre même à de misérables criminels. Ceci ne peut pas être l'œuvre de
-Dieu mais doit avoir son origine dans le mal. Ce miracle nous est
-envoyé par l'artifice malfaisant du diable. C'est la puissance de
-l'Ennemi qui nous ensorcèle et nous force de voir ce qui n'existe pas.</p>
-
-<p>Au loin on entendait résonner les harpes des anges, et leur chant
-harmonieux, mais le frère lai était persuadé que c'étaient les
-esprits de l'enfer qui approchaient.</p>
-
-<p>&mdash;Ils veulent nous tenter et nous séduire, soupira-t-il, jamais
-nous ne sortirons sains et saufs de tout ceci. Nous serons envoûtés et
-vendus à l'enfer.</p>
-
-<p>Maintenant les chœurs des anges étaient tellement près que l'abbé
-Hans put voir des apparitions radieuses parmi les arbres de la forêt.
-Et le frère lai vit la même chose que lui, mais il n'était
-préoccupé que du blasphème de ces artifices diaboliques accomplis la
-nuit même où naquit le Sauveur. Ce moment était évidemment choisi
-pour pouvoir d'autant plus facilement envoûter les pauvres mortels.</p>
-
-<p>Pendant tout ce temps, des oiseaux avaient voltigé autour de la tête
-de l'abbé Hans et il avait pu les prendre dans ses mains. Par contre,
-les animaux avaient eu peur du frère lai: aucun oiseau n'était venu se
-poser sur son épaule, aucune vipère ne jouait à ses pieds. Mais
-voilà un petit ramier. Voyant approcher les anges, il fit appel à tout
-son courage, s'abattit sur l'épaule du frère lai et lui caressa la
-joue de sa tête. Alors il sembla à celui-ci que le vilain ennemi
-lui-même le touchait pour le tenter et le séduire. Il porta un coup
-violent vers le ramier, en criant d'une voix forte qui fit résonner
-toute la forêt:</p>
-
-<p>&mdash;Retourne à l'enfer, d'où tu viens!</p>
-
-<p>Juste en ce moment les anges étaient tellement près que l'abbé Hans
-percevait le bruissement de leurs grandes ailes et il s'inclina jusqu'à
-terre pour les saluer. Mais au son des paroles du frère lai leur chant
-cessa, et les hôtes sacrés se retournèrent pour fuir. Et de même, la
-lumière et la douce chaleur fuirent devant l'horreur indicible du froid
-et de l'obscurité d'un cœur humain. La nuit tomba sur la terre comme
-un voile épais, le froid revint, les plantes du sol se ratatinèrent,
-les animaux s'enfuirent, le mugissement des cascades s'arrêta, les
-feuilles tombèrent des arbres, ruisselant comme de la pluie.</p>
-
-<p>L'abbé Hans sentit son cœur, tout à l'heure épanoui de béatitude,
-se resserrer dans une douleur insurmontable.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, pensa-t-il, je ne pourrai survivre à cela, que les anges
-du ciel étant venus si près aient été mis en fuite, que voulant me
-chanter des hymnes de Noël ils aient été chassés.</p>
-
-<p>À ce moment même il se souvint de la fleur qu'il avait promise à
-l'évêque Absalon: il se pencha à terre et se mit à tâtonner parmi
-la mousse et les feuilles pour tâcher malgré tout d'en cueillir une au
-dernier moment. Mais il sentit refroidir sous ses doigts la terre et se
-répandre sur le sol la neige blanche.</p>
-
-<p>Alors son cœur fut déchiré par une douleur encore plus vive. Il ne
-put plus se relever mais tomba à terre où il resta étendu.</p>
-
-<p>Étant rentrés à tâtons dans la caverne, par l'obscurité profonde,
-la famille du brigand et le frère lai s'aperçurent que l'abbé Hans
-avait disparu. Ils prirent des tisons du feu et s'en allèrent le
-chercher; ils le trouvèrent, mort sur le blanc tapis de neige.</p>
-
-<p>Et le frère lai se mit à pleurer et à gémir. Il comprit que c'était
-lui qui avait tué l'abbé Hans en lui enlevant la coupe de joie qu'il
-avait si ardemment désirée.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Quand, à Oved, où l'on avait transporté l'abbé Hans, on était en
-train de mettre en bière le mort, les moines découvrirent qu'il
-gardait sa main droite fortement fermée autour d'un objet qu'il avait
-dû saisir au moment de la mort. Ayant enfin réussi à ouvrir sa main,
-ils virent que ce qu'il serrait si fortement était quelques tubercules
-blancs, qu'il avait dû arracher du sol, couvert de mousse et de
-feuilles. Voyant ces racines, le frère lai qui avait accompagné
-l'abbé Hans les ramassa et les planta dans le jardin.</p>
-
-<p>Il les surveilla durant toute l'année dans l'espoir de voir pousser une
-fleur, mais son attente fut vaine durant le printemps, l'été et
-l'automne. Lorsque survint l'hiver où meurent toutes les fleurs et les
-feuilles, il cessa enfin sa surveillance.</p>
-
-<p>Mais la veille de Noël le souvenir de l'abbé Hans devenant très vif,
-il sortit dans le jardin pour penser à lui. Et voici qu'en passant
-devant l'endroit où il avait enterré les tubercules nus, il vit
-pousser des tiges vertes et vigoureuses portant de belles fleurs aux
-pétales blancs.</p>
-
-<p>Il appela tous les moines d'Oved, et voyant que cette plante fleurissait
-la veille de Noël, alors que toutes les autres plantes sont comme
-mortes, ils comprirent que l'abbé Hans l'avait réellement cueillie
-dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge. Mais le frère lai
-sollicita des moines la permission d'apporter quelques-unes de ces
-fleurs à l'évêque Absalon.</p>
-
-<p>En se présentant devant l'évêque Absalon, le frère lai lui tendit
-les fleurs, disant:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que t'envoie l'abbé Hans. Ce sont les fleurs qu'il avait
-promis de te cueillir dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge.</p>
-
-<p>En voyant les fleurs qui avaient poussé en pleine terre au milieu de
-l'hiver froid et en entendant ces paroles, l'évêque Absalon devint
-tout aussi pâle que s'il avait rencontré un mort. Un moment il demeura
-silencieux, puis il dit:</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé Hans a bien tenu sa parole, je tiendrai la mienne. Et il
-fit rédiger une lettre d'absolution pour le brigand qui avait vécu
-interdit dans la forêt depuis sa jeunesse.</p>
-
-<p>Il donna la lettre au frère lai et celui-ci se mit en route pour la
-forêt où il retrouva la caverne des brigands. Quand il y entra le jour
-de Noël, le brigand s'avança sur lui, une hache à la main:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous abattrai, vous autres moines, quelque nombreux que vous
-soyez, dit-il. Car c'est certainement pas votre faute que la forêt de
-Göinge ne s'est pas revêtue de sa parure de Noël cette année.</p>
-
-<p>&mdash;C'est par ma faute seulement, dit le frère lai, et je veux bien
-mourir pour expier cela; mais avant de mourir il faut que je t'apporte
-la missive de l'abbé Hans.</p>
-
-<p>Et il sortit la lettre de l'évêque et raconta à l'homme qu'il avait
-reçu l'absolution.</p>
-
-<p>&mdash;Dorénavant, toi et tes enfants, vous jouerez dans la paille de
-Noël et vous célébrerez la Noël parmi les hommes, comme le désirait
-l'abbé Hans, dit-il.</p>
-
-<p>Le brigand resta pâle et muet, mais la femme dit à sa place:</p>
-
-<p>&mdash;L'abbé Hans a tenu sa parole, alors le brigand tiendra la
-sienne.</p>
-
-<p>Le brigand et sa femme ayant quitté la caverne, le frère lai s'y
-installa et habita depuis la forêt où il vécut en prières
-ininterrompues afin que la dureté de son âme lui fût pardonnée.</p>
-
-<p>Mais la forêt de Göinge n'a jamais plus célébré la naissance du
-Sauveur, et de toute sa splendeur il n'existe plus que la plante que
-cueillit l'abbé Hans. On l'a surnommée la Rose de Noël et chaque
-année, vers Noël, elle fait sortir de la terre ses tiges vertes et ses
-fleurs blanches comme si elle ne pouvait jamais oublier que, dans le
-temps, elle a poussé dans le grand jardin de Noël.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="LA_MARCHE_NUPTIALE">LA MARCHE NUPTIALE</a></h4>
-
-
-<p>Maintenant, je vais vous raconter une belle histoire.</p>
-
-<p>Il y a bien des années, on allait célébrer un riche mariage dans la
-commune de Svartsjö, en Vermland. La bénédiction nuptiale devait
-être donnée à l'église, et, après, la noce devait durer trois
-journées entières. Et tant que durerait la noce, on devait danser du
-soir jusqu'au petit matin.</p>
-
-<p>Puisqu'on devait tant danser, il était de haute importance de trouver
-un musicien consommé, et Nils Elofson, le riche paysan qui faisait le
-mariage, se tourmentait à ce sujet plus que pour tout le reste. Quant
-au musicien qui habitait Svartsjö même, il n'en voulait à aucun prix.
-Celui-ci s'appelait Jean Oster, et notre paysan savait bien qu'il avait
-une grande réputation, mais il était si pauvre, que parfois il
-arrivait aux noces avec un gilet déchiré et sans chaussures aux pieds.
-Ce n'est pas un tel gueux qu'on aimerait à voir en tête du cortège
-nuptial.</p>
-
-<p>Enfin, il se décida à envoyer demander à un certain Martin, dit le
-Joueur, du Jössehärad, canton voisin, s'il était disposé à venir
-jouer aux noces de Svartsjö.</p>
-
-<p>Martin le Joueur répondit, sans un instant d'hésitation, que jamais il
-ne jouerait à Svartsjö tant qu'il y aurait dans cette commune le
-musicien le plus achevé du Vermland entier. Puisqu'on avait celui-là,
-point n'était besoin d'en faire venir un autre.</p>
-
-<p>Ayant reçu cette réponse, Nils Elofson s'accorda quelques jours de
-réflexion, puis il envoya demander à Olle de Säby, qui habitait la
-commune de Stora Kil, s'il ne pourrait pas venir jouer aux noces de sa
-fille.</p>
-
-<p>Mais Olle de Säby fit la même réponse que Martin. Il envoya dire à
-Nils Elofson que tant qu'il y aurait à Svartsjö un musicien comme Jean
-Oster, il n'y viendrait pas jouer.</p>
-
-<p>Nils Elofson ne trouvait pas de son goût la prétention des musiciens
-de lui imposer celui dont il ne voulait pas. Même, il fut d'avis que,
-maintenant, c'était pour lui un point d'honneur de trouver un autre
-musicien que Jean Oster.</p>
-
-<p>Quelques jours après avoir reçu la réponse de Olle de Säby, il
-envoya son valet à Lars Larsson, le joueur de violon qui habitait à
-Engsgärdet, dans la commune d'Ullerud.</p>
-
-<p>Lars Larsson était un homme aisé, propriétaire d'une ferme prospère;
-il était prudent et réfléchi; ce n'était pas une tête chaude comme
-les autres musiciens.</p>
-
-<p>Mais lui, comme les autres, pensa tout de suite à Jean Oster, et
-demanda pourquoi on ne s'était pas adressé à celui-là pour ce qu'on
-désirait.</p>
-
-<p>Le valet de Nils Elofson trouva malin de répondre que, comme Jean Oster
-habitait Svartsjö, on avait l'occasion de l'entendre tous les jours. Du
-moment que Nils Elofson faisait des noces extraordinaires, il désirait
-offrir à ses invités quelque chose de mieux, de plus rare.</p>
-
-<p>&mdash;Je doute qu'il trouve mieux, répondit Lars Larsson.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, vous allez sans doute faire la même réponse que
-Martin le Joueur et Olle de Säby, dit le valet, et il se mit à raconter
-l'accueil qu'avaient fait ceux-ci aux invitations de son maître.</p>
-
-<p>Lars Larsson écouta attentivement le récit du valet. Puis, il garda le
-silence un bon moment, pour réfléchir. Enfin, il donna cependant une
-réponse affirmative.</p>
-
-<p>&mdash;Allez dire à votre maître que je le remercie de son invitation et
-que je viendrai à l'heure fixée, dit-il au valet.</p>
-
-<p>Le dimanche suivant, Lars Larsson s'en fut donc à l'église de
-Svartsjö. On le vit arriver dans la côte qui mène à l'église, juste
-au moment où le cortège nuptial était en train de se former pour se
-mettre en route.</p>
-
-<p>Il arriva dans son propre cabriolet, traîné par un cheval de prix; il
-était vêtu de beaux habits noirs et il sortit son instrument d'une
-caisse reluisante. Nils Elofson le reçut avec tous les égards dus à
-son rang et trouva que c'était là un musicien dont on pouvait être
-fier.</p>
-
-<p>Peu après l'arrivée de Lars Larsson, on vit aussi s'approcher Jean
-Oster, son violon sous le bras. Il se dirigea tout droit vers le
-cortège qui entourait la fiancée, tout comme s'il avait été invité
-à venir jouer aux noces.</p>
-
-<p>Jean Oster arriva avec son vieux gilet de bure grise qu'on lui voyait
-porter depuis de longues années; mais, comme il s'agissait d'un si
-riche mariage, sa femme avait tenté quelques raccommodages aux coudes
-où elle avait posé de grandes pièces vertes. C'était un bel homme de
-taille haute qui aurait eu grande mine à la tête du corps nuptial,
-s'il n'avait pas été si misérablement vêtu et si son visage n'avait
-été creusé de rides par une lutte incessante contre la misère.</p>
-
-<p>Voyant venir Jean Oster, Lars Larsson parut s'assombrir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez donc invité Jean Oster aussi? fit-il à mi-voix à Nils
-Elofson. Ce n'est pas trop, en effet, de deux musiciens pour des noces
-si magnifiques.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne l'ai pas invité du tout, protesta Nils Elofson. Je ne
-comprends pas du tout pourquoi il est venu. Attends un peu que je lui
-fasse savoir qu'il n'a rien à faire ici.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est quelque farceur qui l'aura invité, dit Lars Larsson.
-Mais, si vous voulez mon avis, ayons l'air de ne nous douter de rien et
-allez lui souhaiter la bienvenue parmi nous. J'ai entendu dire qu'il a
-la tête près du bonnet, et l'on ne peut être sûr qu'il n'aille pas
-faire du scandale, si vous lui disiez qu'il n'est pas invité.</p>
-
-<p>Nils Elofson se rangea sans hésitation à ce conseil. Il eût été mal
-à propos de s'attirer des ennuis au moment même où le cortège se
-formait sur la place de l'Église. Il s'approcha donc de Jean Oster et
-lui souhaita la bienvenue.</p>
-
-<p>Cela fait, les deux musiciens prirent la tête du cortège. Derrière
-eux, le couple sous le poêle, suivi des garçons et des filles
-d'honneur, deux par deux; venaient ensuite les parents des jeunes
-mariés et les divers membres des deux familles, de sorte que le
-cortège avait vraiment un aspect des plus imposant.</p>
-
-<p>Lorsque tout fut prêt, un garçon d'honneur, s'avançant vers les
-musiciens, les pria d'entamer la marche nuptiale.</p>
-
-<p>Les deux musiciens firent simultanément le même geste d'appuyer le
-violon contre le menton. Mais là ils s'arrêtèrent tous les deux,
-figés dans l'attente.</p>
-
-<p>Car il y avait à Svartsjö une vieille coutume qui voulait que ce fût
-le musicien le plus habile qui entamât la marche nuptiale.</p>
-
-<p>Le garçon d'honneur regarda Lars Larsson comme s'il voulait que
-celui-ci commençât, mais Lars Larsson regarda Jean Oster en disant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est à Jean Oster de commencer!</p>
-
-<p>Mais il ne venait pas à l'idée de Jean Oster que l'autre, habillé
-aussi richement que n'importe quel monsieur, ne lui fût pas supérieur,
-à lui, qui vêtu, d'un vieux gilet de bure, arrivait d'une pauvre
-cabane où il n'y avait jamais eu que gêne et misère.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mais pas du tout, fit-il confus. Oh! mais pas du tout!</p>
-
-<p>Il vit le fiancé toucher le coude de Lars Larsson:</p>
-
-<p>&mdash;Lars Larsson doit commencer, dit-il.</p>
-
-<p>En entendant ces mots, Jean Oster retira le violon du menton et fit un
-pas de côté.</p>
-
-<p>Lars Larsson ne bougea pas; il resta à sa place, l'air tranquille et
-content de lui-même. Cependant, lui non plus ne leva pas son archet.</p>
-
-<p>&mdash;C'est à Jean Oster de commencer, répéta-t-il. Et il appuya sur
-ses paroles en homme qui a l'habitude de faire à sa volonté.</p>
-
-<p>Il y eut pas mal d'émoi dans le cortège, à cause du retard. Le père
-du fiancé vint demander à Lars Larsson de commencer. Le suisse de
-l'église apparut à la porte leur faisant signe de se dépêcher. Le
-pasteur était déjà devant l'autel; on ne pouvait pas le faire
-attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez qu'à demander à Jean Oster qu'il veuille bien
-commencer, répondit Lars Larsson. Nous autres, musiciens, nous le tenons
-pour le plus habile de nous tous.</p>
-
-<p>&mdash;Cela se peut bien, répliqua le paysan, mais nous autres paysans,
-nous trouvons que c'est toi, Lars Larsson, qui est le plus habile.</p>
-
-<p>Tous les invités firent cercle autour d'eux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais commencez donc, firent-ils, le pasteur attend. Nous allons
-être la risée de tout le monde.</p>
-
-<p>Lars Larsson resta là, aussi tenace, aussi dédaigneux que jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas pourquoi les gens d'ici s'opposent avec tant
-d'ardeur à ce que leur musicien à eux ait la première place, dit-il.</p>
-
-<p>Mais Nils Elofson s'était mis en colère devant l'obstination de tous
-à vouloir lui imposer à toute force ce Jean Oster. Il s'approcha de
-Lars Larsson et lui dit à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends que c'est toi qui as fait venir Jean Oster, pour
-l'honorer devant tout le monde. Mais dépêche-toi maintenant de
-commencer. Sans cela, je vais chasser ce gueux-la de la place de
-l'Église, et il n'emportera que honte et confusion.</p>
-
-<p>Lars Larsson le regarda dans les yeux et fit un signe affirmatif de la
-tête, sans montrer de colère.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous avez raison, il faut en finir, dit-il.</p>
-
-<p>Il fit signe à Jean Oster de reprendre sa place devant le cortège.
-Puis il s'avança lui-même de quelques pas et se retourna pour que tout
-le monde pût le voir. Et d'un geste brusque, il jeta au loin son
-archet, tira son couteau et trancha d'un coup les quatre cordes du
-violon, qui se brisèrent en rendant un son aigu.</p>
-
-<p>&mdash;On ne dira pas de moi que je me considère plus habile que Jean
-Oster, s'écria-t-il.</p>
-
-<p>Or, il se trouvait que depuis trois ans Jean Oster ruminait un air qu'il
-sentait palpiter en lui, mais qu'il était incapable de faire sortir des
-cordes du violon, parce que là-bas, chez lui, il était constamment
-courbé sous le lourd et triste fardeau des petits soucis misérables et
-que jamais il ne lui était rien arrivé qui pût le soulever au-dessus
-de la tâche quotidienne. En entendant éclater les cordes du violon de
-Lars Larsson, il rejeta la tête en arrière et aspira violemment de
-l'air dans ses poumons. Les traits de son visage étaient tendus comme
-s'il écoutait quelque chose lui arriver de bien loin, et soudain il se
-mit à jouer. Car l'air qu'il avait cherché en vain trois années
-durant lui apparut tout d'un coup avec une limpidité merveilleuse, et,
-faisant résonner les notes claires, il se mit à marcher fièrement
-vers l'église. Et jamais les gens du cortège n'entendirent un air si
-triomphal. Il les entraîna avec une fougue si irrésistible que Nils
-Elofson lui-même ne put tenir en place. Et tous étaient si contents,
-et de Jean Oster et de Lars Larsson, que le cortège entier eut les
-larmes aux yeux en entrant à l'église.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="LE_JOUEUR_DE_VIOLON">LE JOUEUR DE VIOLON</a></h4>
-
-
-<p>Personne ne saurait contester que, sur ses vieux jours, Lars Larsson, le
-joueur d'Ullerud, ne se montrât d'une humilité et d'une modestie
-parfaites. Mais il n'avait pas toujours été ainsi. Dans sa jeunesse il
-paraît avoir été d'une telle morgue et d'une telle vantardise que
-tout le monde en était peiné pour lui.</p>
-
-<p>On raconte que c'est en une seule nuit qu'il se transforma complètement
-et voici dans quelles conditions.</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
-
-<p>Par une belle soirée de samedi, fort tard du reste, Lars Larsson se
-promenait le violon sous le bras. Il était d'humeur très enjouée, car
-il rentrait d'une fête où il avait fait danser jeunes et vieux au son
-de son violon.</p>
-
-<p>Il remarquait à part lui que tant que son archet était en mouvement,
-personne n'avait pu tenir en place. Il y avait eu à travers la maison
-un tournoiement si échevelé et si entraînant que parfois il lui avait
-semblé voir chaises et tables prendre part à la danse.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois décidément que jamais ils n'ont eu un tel musicien par
-ici, pensait-il. Mais aussi, quelles difficultés j'ai eues à vaincre avant
-de devenir l'homme que je suis! continua-t-il. Ce n'était guère
-amusant au temps de mon enfance, lorsque mes parents m'envoyaient garder
-les vaches et les moutons et que j'oubliais tout pour rêver, en faisant
-vibrer les cordes de mon violon. Quelle misère! on ne voulait même pas
-chez moi me payer un vrai violon. Je n'avais pour tout instrument qu'une
-vieille caissette en bois sur laquelle j'avais tendu des cordes.</p>
-
-<p>Dans la journée on me laissait seul dans la forêt et je n'étais pas
-trop à plaindre, mais ce qui allait moins bien, c'était de rentrer le
-soir, ayant égaré mon troupeau. Ai-je assez de fois entendu de la
-bouche de mes parents que j'étais un vaurien, que jamais je ne
-deviendrais rien de bon!</p>
-
-<p>Dans la partie de la forêt que traversait Lars Larsson un petit
-ruisseau cherchait sa voie. Le terrain étant pierreux et accidenté, le
-ruisseau avait beaucoup peine à avancer: il errait par-ci par-là, se
-hasardait en petites cascades, et néanmoins il donnait l'impression de
-n'arriver nulle part. Par contre, le chemin que suivait le musicien
-s'efforçait d'aller aussi droit que possible. C'est pourquoi atout
-instant il rencontrait le ruisseau tortueux qu'il traversait chaque fois
-sur un petit pont. Le musicien était donc bien obligé de traverser
-constamment le ruisseau, et cela ne lui déplaisait pas du reste. Cela
-lui donnait la sensation d'être accompagné, de n'être plus seul dans
-la forêt.</p>
-
-<p>Il faisait nuit claire autour de lui. Le soleil ne s'était pas encore
-levé, mais son absence n'y faisait rien, la clarté étant parfaite
-quand même.</p>
-
-<p>On sentait cependant qu'on n'était pas en plein jour. La couleur des
-choses était autre. Le ciel était tout blanc, les arbres et les hautes
-plantes du sol avaient un ton grisâtre. Mais tout était aussi
-clairement visible qu'en plein midi. S'étant arrêté sur un des petits
-ponts pour regarder dans le ruisseau, Lars Larsson pouvait distinguer la
-moindre bulle d'air sortant du fond de l'eau.</p>
-
-<p>&mdash;En regardant un ruisseau sauvage tel que celui-ci, pensa le
-musicien, je ne peux m'empêcher de revoir ma propre vie. J'ai montré la
-même obstination à me frayer une route à travers tous les obstacles qui se
-dressaient devant moi. C'était mon père: il se mettait en travers de
-ma route, dur comme le roc. C'était ma mère: elle essayait de me
-retenir en m'enveloppant doucement comme entre des touffes de mousse.
-Mais j'ai réussi à contourner l'un et l'autre, et je me suis lancé
-éperdument dans la vie.</p>
-
-<p>Hé oui! Je pense que ma mère reste encore là-bas à pleurer à cause
-de moi. Mais qu'est-ce que cela me fait? Elle aurait bien dû comprendre
-qu'il me fallait devenir quelqu'un et qu'elle ne devait pas se mettre en
-travers de ma route.</p>
-
-<p>D'un geste nerveux, il arracha à un buisson quelques feuilles qu'il
-jeta dans le ruisseau.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà de quelle manière je me suis détaché de tout ce qui me
-retenait là-bas, dit-il en suivant du regard les feuilles parties au
-fil de l'eau.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère sait-elle qu'à présent je suis le joueur de violon le
-plus habile du Vermland entier? se dit-il en poursuivant son chemin.</p>
-
-<p>Il avança à pas rapides jusqu'au moment où il rencontra de nouveau le
-ruisseau. Alors il s'arrêta encore pour regarder l'eau.</p>
-
-<p>Ici, le ruisseau arrivait en torrent rapide, faisant un vacarme
-assourdissant. Comme il faisait nuit, on entendait sortir de l'eau des
-sons tout différents de ceux qu'on entend dans la journée, et le
-musicien en fut tout surpris.</p>
-
-<p>Pas de gazouillis dans les arbres, pas le moindre bruissement de
-feuilles. Pas de grincement de roues sur la route, aucun tintement de
-clochettes dans la forêt. On n'entendait que la chute d'eau, et c'est
-pourquoi on l'entendait plus distinctement que dans la journée. On eût
-dit qu'au fond de l'eau s'agitaient les choses les plus
-invraisemblables. D'abord on aurait cru entendre moudre du blé entre
-des meules énormes, parfois un son cristallin montait qui faisait
-penser à l'entrechoquement des verres dans une fête, d'autres fois il
-y avait un bourdonnement tel qu'on se serait cru sur la place de
-l'église, à l'heure de la sortie, quand les gens s'interpellent entre
-eux et engagent des parlottes animées.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien là aussi une espèce de musique, se dit Lars Larsson,
-bien que je ne puisse trouver que cela vaille grand chose. Du moins je
-trouve que l'air que j'ai composé l'autre jour était autrement
-intéressant.</p>
-
-<p>Mais plus il s'attardait à écouter la cascade, mieux il on appréciait
-la musique.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois vraiment que tu fais des progrès, lui cria-t-il. Tu as
-dû comprendre que celui qui t'écoute est le meilleur musicien du Vermland
-entier.</p>
-
-<p>Au moment même où il prononçait ces paroles, il crut entendre surgir
-du fond de l'eau des sons métalliques, comme si quelqu'un là-bas
-était en train d'accorder un instrument.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, tiens, voilà le Neck lui-même qui arrive! Je l'entends
-accorder son violon. Eh bien, voyons maintenant si tu sais mieux jouer
-que moi! s'écria Lars Larsson on riant. Mais je ne peux pas rester ici
-toute la nuit à attendre que tu veuilles bien commencer, continua-t-il,
-tourné vers la cascade. Maintenant il faut que je m'en aille; mais je
-te promets de m'arrêter sur le prochain pont pour écouter si tu es
-capable de te mesurer avec moi.</p>
-
-<p>Il continua son chemin, et tandis que le ruisseau poursuivait dans la
-forêt sa route tortueuse, le musicien se remit à penser aux choses
-d'autrefois:</p>
-
-<p>&mdash;Je me demande ce qu'il en est du petit ruisseau qui longe la cour
-de notre ferme. Je voudrais bien le revoir encore une fois. Je devrais bien
-passer chez nous de temps en temps pour voir comment ma mère se tire
-d'affaire, maintenant que mon père est mort. Mais avec toutes mes
-occupations, cela devient presque impossible. Avec toutes mes
-occupations actuelles, dis-je, je n'arrive pas à m'intéresser à autre
-chose qu'à mon violon; dans toute la semaine, il n'y a guère de soir
-où je sois libre.</p>
-
-<p>Un moment après il rencontra de nouveau le ruisseau, ce qui changea le
-cours de ses idées. Cette fois, le ruisseau n'arrivait pas en cascades
-tapageuses mais en flots calmes et profonds. Sous les feuillages gris
-dans la nuit, il paraissait d'un noir luisant, charriant encore quelques
-touffes d'écume blanche, souvenirs des cascades passées.</p>
-
-<p>Le musicien s'étant arrêté au milieu du pont, et n'entendant sortir
-de l'eau qu'un faible clapotis intermittent, se mit à rire bruyamment.</p>
-
-<p>&mdash;Je pensais bien que le Neck ne se soucierait pas d'accepter mon
-rendez-vous; j'ai bien toujours entendu dire qu'il est un musicien
-fameux, mais que peut-on attendre d'un être qui reste toujours
-tranquille dans son ruisseau, sans jamais rien entendre de nouveau. Il
-doit bien savoir qu'ici se trouve quelqu'un qui s'y connaît mieux que
-lui, et voilà pourquoi il préfère rester sur la réserve.</p>
-
-<p>Ayant dit, il partit, et, de nouveau, perdit de vue le ruisseau.</p>
-
-<p>Il pénétra dans une partie de la forêt qui lui avait toujours semblé
-lugubre. Le sol était couvert d'immenses amas de pierres, entre
-lesquels grimaçaient des racines de sapins dénudées et entortillées.
-S'il y avait, de par la forêt, des esprits maléfiques et dangereux,
-c'est bien là qu'ils devaient se trouver embusqués.</p>
-
-<p>En s'aventurant parmi ces blocs de pierre d'aspect sauvage, le musicien
-eut un frisson de peur et commença à se dire qu'il n'avait pas été
-très prudent en se vantant devant le Neck.</p>
-
-<p>Il lui sembla que les grosses racines de sapins lui faisaient des gestes
-de menace.</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde, toi qui te crois plus fort que le Neck! lui
-criaient-elles.</p>
-
-<p>Lars Larsson sentit son cœur se contracter d'angoisse. L'oppression fut
-si violente qu'il ne put presque plus respirer, et ses mains se
-refroidirent. Il s'arrêta au milieu de la route et essaya de se
-raisonner.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais il ne s'est trouvé de musicien dans la cascade, se dit-il.
-Ce ne sont là que superstitions et racontars. Et alors, peu importe ce que
-je lui ai dit ou non.</p>
-
-<p>Ayant parlé ainsi, il regarda autour de lui dans la forêt, comme s'il
-cherchait la confirmation de ses paroles. S'il avait fait jour, il est
-probable que tout, jusqu'à la moindre feuille, lui eût cligné de
-l'œil pour lui dire que dans la forêt, il n'y a rien de bien
-dangereux; mais, comme c'était encore pleine nuit, les arbres se
-renfrognaient, silencieux, ayant l'air de cacher toutes sortes de
-dangers mystérieux.</p>
-
-<p>Aussi, Lars Larsson s'alarma de plus en plus. Ce qui l'effraya surtout,
-c'est qu'il lui fallait traverser le ruisseau encore une fois, celui-ci
-ne se séparant du chemin qu'un peu plus loin. Il se demanda ce que le
-Neck allait lui faire, lorsqu'il traverserait le dernier pont.
-Peut-être verrait-il une grosse main noire sortir de l'eau pour
-l'attirer au fond.</p>
-
-<p>Il s'était monté la tête au point de se demander s'il ne valait pas
-mieux rebrousser chemin. Mais alors, il rencontrerait le ruisseau de
-nouveau. Et s'il quittait le chemin pour s'engouffrer dans la forêt, il
-ne manquerait certainement pas de le rencontrer encore, tant son cours
-était tortueux.</p>
-
-<p>Il ressentit une telle angoisse, qu'il ne sut plus que faire. Il était
-pris, enchevêtré, enchaîné par ce terrible ruisseau, et ne voyait
-aucun moyen d'en sortir.</p>
-
-<p>Enfin, il aperçut devant lui le dernier pont. En face, de l'autre
-côté du ruisseau, se trouvait un vieux moulin, abandonné depuis bien
-des années, à ce qu'il paraissait. La grande meule restait immobile,
-suspendue sur l'eau, la vanne pourrissait par terre, les rayères se
-couvraient de mousse, et dans les lucarnes vides, la fougère et le
-lichen poussaient en abondance.</p>
-
-<p>&mdash;Si c'eût été autrefois, j'aurais trouvé des gens par ici, pensa
-le musicien, et j'aurais été hors de tout danger.</p>
-
-<p>Il fut cependant tranquillisé par la vue d'une construction faite de
-main d'homme, et en traversant le ruisseau, il n'avait presque plus peur
-du tout. Aussi ne lui arriva-t-il rien d'extraordinaire. Le Neck sembla
-ne pas lui garder rancune. Il s'indigna contre lui-même d'avoir pu
-ainsi se monter la tête pour rien, rien du tout.</p>
-
-<p>Il se sentit très content et tout à fait rassuré, et il fut encore
-plus content en voyant la porte du moulin s'ouvrir et une jeune fille
-s'avancer vers lui.</p>
-
-<p>Elle avait l'air d'une jeune paysanne. Le fichu de coton sur la tête,
-la jupe courte et la blouse large, les pieds nus.</p>
-
-<p>Elle s'approcha du musicien et lui dit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu veux jouer pour moi, je danserai pour toi.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement! répondit le musicien qui avait retrouvé sa belle
-humeur, maintenant qu'il n'y avait plus de danger. Je n'y vois pas
-d'inconvénient. Jamais de ma vie, je n'ai refusé de jouer pour une
-belle fille qui veut danser.</p>
-
-<p>Il s'installa sur une pierre au bord de l'écluse, ajusta le violon sous
-le menton et se mit à jouer.</p>
-
-<p>La jeune fille fit quelques pas, mais s'arrêta presqu'aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu joues? fit-elle. Ça manque absolument
-d'entrain.</p>
-
-<p>Le musicien changea d'air. Il en essaya un qui était plus vif. La jeune
-fille resta toujours mécontente.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je peux danser sur un air si languissant? dit-elle.</p>
-
-<p>Alors, Lars Larsson aborda l'air le plus alerte qu'il connût.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu n'es pas contente de celui-là, dit-il, il faudra faire
-venir un musicien plus habile que moi.</p>
-
-<p>À peine ces paroles prononcées, il eut la sensation d'une main qui lui
-saisit le bras juste au coude et se mit à manier l'archet, tout en
-accélérant la cadence.</p>
-
-<p>De l'instrument sortit un air tel qu'on n'en avait jamais entendu de
-pareil. Il était d'un tel mouvement, que Lars Larsson se disait que
-même une roue lancée à toute vitesse n'aurait pu le suivre.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que j'appelle un air de danse, s'écria la jeune fille,
-qui se mit à tournoyer.</p>
-
-<p>Mais le joueur ne la regarda plus. Il était tellement surpris de l'air
-qu'il jouait qu'il ferma les yeux pour mieux écouter.</p>
-
-<p>Lorsque, quelques minutes après, il les rouvrit, la jeune fille avait
-disparu, mais il ne s'en étonna pas outre mesure. Il continua à jouer
-longtemps, longtemps, uniquement parce que jamais encore il n'avait
-entendu pareille musique.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je trouve que c'est le moment de m'arrêter, se dit-il
-enfin; et il voulut déposer l'archet.</p>
-
-<p>Mais l'archet continua à se démener et ne se laissa pas arrêter. Il
-dansait de-ci de-là sur les cordes, forçant le bras et la main à
-suivre le mouvement. Et la main qui tenait le manche du violon et qui
-maniait les cordes, ne pouvait non plus se détacher.</p>
-
-<p>Alors Lars Larsson sentit son front se couvrir d'une sueur froide et
-s'abandonna à une peur atroce.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela finira-t-il? Dois-je rester ici jusqu'au jour du
-jugement dernier? se demanda-t-il, désespéré.</p>
-
-<p>L'archet continua sa danse effrénée, évoquant, comme par
-enchantement, des airs sans fin. À chaque instant surgissait un morceau
-nouveau, si beau que le pauvre musicien était bien forcé d'admettre
-combien peu valait sa propre maîtrise. Et c'est cela qui le peina bien
-plus que la fatigue.</p>
-
-<p>&mdash;Celui qui se sert de mon violon s'y connaît, mais moi je n'ai
-jamais été qu'un gâte-métier. C'est maintenant seulement que j'apprends ce
-que c'est que de jouer.</p>
-
-<p>Pour quelques instants il put se laisser enthousiasmer par la musique au
-point d'oublier son triste sort. Mais tout à coup il sentit ses bras
-endoloris par la fatigue et de nouveau il se laissa envahir par le
-désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pourrai déposer ce violon avant de m'être tué au jeu. Je
-comprends que le Neck n'est pas content à moins.</p>
-
-<p>Il se mit à pleurer sur lui-même, tout en continuant à jouer.</p>
-
-<p>&mdash;Il aurait bien mieux valu pour moi rester dans la petite cabane
-auprès de ma mère. À quoi bon toute ma gloire, si je dois finir de
-cette manière?</p>
-
-<p>Il resta ainsi des heures durant. Le matin parut, le soleil se leva, et
-les oiseaux commencèrent leurs chants. Mais lui jouait, jouait sans
-trêve.</p>
-
-<p>Comme le jour naissant était un dimanche, Lars Larsson dut rester seul
-auprès du vieux moulin. Personne ne prit la route de la forêt. Tout le
-monde s'en fut vers l'église dans la vallée ou bien vers les villages
-qui bordaient la grand'route.</p>
-
-<p>La matinée s'écoula et le soleil monta toujours plus haut dans le
-ciel. Les oiseaux se turent, mais en échange on entendit le bruissement
-des longues aiguilles des pins.</p>
-
-<p>Lars Larsson ne se laissa pas arrêter par la chaleur de cette journée
-d'été. Il jouait, jouait.</p>
-
-<p>Enfin le soir vint, le soleil se coucha mais son archet n'avait pas
-besoin de repos et son bras continua à se mouvoir fébrilement.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien certain que cela ne finira que par ma mort, dit-il,
-et ce sera là la juste punition de mon orgueil.</p>
-
-<p>Très tard dans la soirée, il vit un être humain s'approcher à
-travers la forêt. C'était une pauvre vieille au dos courbé, aux
-cheveux gris et au visage ridé par bien des chagrins.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui est singulier, pensa le musicien. Il me semble
-reconnaître cette vieille femme. Est-il possible que ce soit ma mère?
-Est-il possible qu'elle soit devenue si vieille et si grise?</p>
-
-<p>Il l'interpella à haute voix pour l'arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Mère, mère, viens ici! cria-t-il.</p>
-
-<p>Elle s'arrêta comme à contre-cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Je me rends compte maintenant, par mes propres oreilles, que tu
-es le joueur de violon le plus habile du Vermland entier, dit-elle, et je
-comprends que tu ne te soucies plus d'une vieille femme comme moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mère, mère, ne passe pas! cria Lars Larsson. Je ne suis pas un
-joueur habile, je ne suis qu'un vaurien. Viens ici, pour que je puisse
-te parler!</p>
-
-<p>Alors, la mère s'approcha de lui et s'aperçut de son état. Son visage
-avait une pâleur mortelle, ses cheveux ruisselaient de sueur et le sang
-sortait par la racine de ses ongles.</p>
-
-<p>&mdash;Mère, je suis tombé dans le malheur à cause de mon orgueil et
-maintenant il faut que je me tue à force de jouer. Mais auparavant
-dis-moi si tu peux me pardonner, à moi, qui t'ai laissée seule et
-pauvre dans tes vieux jours?</p>
-
-<p>La mère se sentit envahir d'une grande pitié pour le fils, et toute la
-colère qu'elle avait eue contre lui disparut comme par enchantement.</p>
-
-<p>&mdash;Pour sûr que je te pardonne, dit-elle.</p>
-
-<p>Mais voyant son angoisse, et empressée à lui faire comprendre que
-c'était bien là ses sentiments véritables, elle confirma le pardon en
-prononçant le nom du Seigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Au nom du Seigneur Jésus-Christ, je te pardonne, dit-elle.</p>
-
-<p>À ces paroles l'archet s'arrêta, le violon tomba par terre et le
-joueur se leva, délivré et sauvé. Car l'enchantement était rompu du
-moment que sa vieille mère avait été émue de pitié devant son
-malheur, au point de prononcer sur lui le nom du Seigneur.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="UNE_LEGENDE_DE_JERUSALEM">UNE LÉGENDE DE JÉRUSALEM</a></h4>
-
-
-<p>Dans la vieille et vénérable mosquée d'El Aksa, à Jérusalem, se
-trouve, dans le bas-côté qui contourne le bâtiment, une large et
-profonde baie de croisée. Dans cette baie on voit étendu un vieux
-tapis usé, et assis sur le tapis, jour et nuit, le vieux Mésullam,
-devin de son métier, et qui pour une somme modeste se charge de
-prédire aux visiteurs leur sort futur.</p>
-
-<p>Or, il arriva une belle après-midi d'il y a quelques années que
-Mésullam, assis comme toujours à sa fenêtre, fut de si mauvaise
-humeur, qu'il ne rendit même pas leur salut aux passants.</p>
-
-<p>Personne cependant ne se sentit froissé de son impolitesse, car on
-savait qu'il se désolait d'une humiliation subie au courant de la
-journée.</p>
-
-<p>Un souverain puissant de l'Occident se trouvait en visite à Jérusalem,
-et au matin de ce jour-là l'hôte illustre, entouré de sa suite, avait
-traversé El Aksa. Avant son arrivée, l'intendant de la mosquée avait
-fait balayer et nettoyer tous les petits recoins de la vieille bâtisse;
-il avait en plus ordonné que Mésullam fût mis dehors. Il avait
-trouvé impossible de le laisser là pendant l'auguste visite. Non
-seulement son tapis était sale et déchiré et les sacs entassés tout
-autour dans lesquels il fourrait ses biens, d'une malpropreté
-répugnante; mais lui-même, Mésullam, ne pouvait pas être considéré
-comme un ornement de la mosquée, loin de là.</p>
-
-<p>À vrai dire, c'était un nègre d'une laideur incroyable. Ses lèvres
-étaient énormes, la mâchoire inférieure proéminente d'inquiétante
-façon, le front extrêmement bas et le nez absolument pareil à un
-groin. Ajoutons que Mésullam avait la peau rude et rugueuse et un corps
-obèse et difforme à peine couvert d'un châle crasseux, et ne soyons
-pas trop surpris qu'on lui défendît l'entrée de la mosquée tant que
-l'hôte illustre s'y trouverait!</p>
-
-<p>Le pauvre Mésullam, qui avait la conscience d'être un homme fort sage
-malgré sa laideur, éprouva un vif dépit de ne pas être admis à voir
-l'auguste voyageur. Il avait espéré pouvoir donner à celui-ci
-quelques preuves des vastes connaissances qu'il possédait en fait de
-choses secrètes et mystérieuses, pour accroître ainsi sa propre
-gloire et sa réputation. Cet espoir anéanti, il restait des heures
-abandonné à sa douleur, dans une attitude singulière, ses longs bras
-tendus en haut comme s'il implorait du ciel un peu de justice, et la
-tête fortement penchée en arrière.</p>
-
-<p>À la nuit tombante, Mésullam fut réveillé de cet état de
-prostration complète par une voix joyeuse qui l'appelait de son nom.
-C'était un drogman syrien qui, accompagné d'un seul voyageur, s'était
-arrêté devant le devin. Il lui dit que l'étranger qu'il guidait avait
-exprimé le désir de voir quelques preuves de la sagesse orientale, et
-lui, le drogman, n'avait pas manqué d'insister sur la merveilleuse
-faculté de Mésullam d'interpréter les songes.</p>
-
-<p>Mésullam ne répondit pas un seul mot à tout cela mais resta immobile
-dans la même position qu'avant. Ce n'est que lorsque le drogman lui
-demanda une seconde fois s'il voulait bien écouter les songes que
-l'étranger désirait lui soumettre, qu'il laissa retomber les bras pour
-les croiser sur la poitrine, et tout en prenant l'attitude humble d'un
-homme offensé, il répondit que ce soir son âme était si remplie de
-sa propre douleur qu'il ne saurait guère juger avec justesse de choses
-qui regardaient un autre.</p>
-
-<p>Mais l'étranger, qui était d'un tempérament très vif et très
-impératif, ne paraissait pas se soucier de ses objections. Ne trouvant
-pas de siège, il enleva du pied le tapis de Mésullam et s'assit dans
-l'embrasure de la fenêtre. Puis, il se mit à raconter, à voix haute
-et claire, les songes qu'il avait faits, pour que le drogman les
-traduisît au vieux devin.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-lui, fit le voyageur, qu'il y a quelques années je me
-trouvais au Caire, en Égypte. Puisqu'il est un homme savant, il ne doit pas
-ignorer qu'il y a là une mosquée dite El Azhar, qui est en même temps
-l'école la plus célèbre de l'Orient entier. Je m'y suis rendu un jour
-pour la visiter et j'ai trouvé l'énorme bâtiment, les salles aussi
-bien que les arcades et les couloirs, tout remplis d'étudiants. Il y
-avait là des vieillards qui avaient consacré leur vie entière aux
-études, et des enfants en train d'apprendre à écrire leurs premières
-lettres. Il y avait là des nègres de haute taille venus du cœur de
-l'Afrique, de beaux et sveltes adolescents des Indes et de l'Arabie, des
-étrangers venus de la Barbarie, de la Géorgie, de tous les pays dont
-les habitants embrassent le Coran. Auprès des colonnes&mdash;on me dit que
-dans El Azhar il y a autant de professeurs qu'il y a de colonnes&mdash;se
-tenaient les maîtres accroupis sur leurs peaux de mouton, et les
-élèves qui faisaient cercle autour d'eux, écoutaient religieusement
-leurs leçons en se dandinant. Et dites-lui que bien que El Azhar ne
-réponde en aucune façon aux idées que nous nous faisons en Occident
-d'une grande école, j'ai été néanmoins stupéfait de ce que j'ai vu.
-Et je me suis dit:</p>
-
-<p>«Voici la grande forteresse de l'Islam, c'est d'ici que sortent les
-jeunes combattants de Mahomet. L'école d'El Azhar prépare les
-breuvages magiques qui conservent aux enseignements du Coran leur
-fraîcheur et leur puissance de vie».</p>
-
-<p>Tout cela fut dit presque d'une seule haleine. Ici cependant le voyageur
-fit une pause pour laisser le drogman traduire. Puis il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Dites-lui encore que El Azhar m'impressionna tant que la nuit
-suivante je le revis en songe. Je vis le vaste bâtiment en marbre blanc, et
-le grand nombre des étudiants, tous vêtus de manteaux noirs et de turbans
-blancs, selon la coutume de El Azhar. Je parcourus les salles et les
-préaux, et de nouveau je m'émerveillai de voir cette œuvre magnifique
-de défense de l'Islam. Enfin, j'arrivai, en songe, au pied du minaret
-dans lequel le muezzin monte annoncer aux fidèles que l'heure de la
-prière a sonné. Je vis l'escalier qui s'enroule en spirale autour du
-minaret et je vis un muezzin le monter. Il était vêtu d'un manteau
-noir et d'un turban blanc, tout comme les autres, et tout d'abord,
-lorsqu'il s'engagea dans l'escalier, je ne pus voir son visage. Mais
-après qu'il y eut fait un tour, il vint à tourner le visage vers moi,
-et alors je m'aperçus que c'était Jésus-Christ.</p>
-
-<p>L'étranger fit une brève pause et de sa poitrine s'échappa un soupir
-profond.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'oublierai jamais, dit-il, bien que ce ne fût qu'un rêve,
-l'impression ressentie en voyant Jésus-Christ monter l'escalier du
-minaret d'El Azhar. Le fait qu'il était venu là à cette forteresse de
-l'Islam pour y crier les heures de la prière, m'a semblé si beau, si
-plein de sens que je me suis réveillé en sursaut.</p>
-
-<p>Ici, le voyageur fit une nouvelle pause pour laisser le drogman
-traduire. Cela cependant parut être peine perdue. Mésullam persista à
-se dandiner tout le temps, les mains sur les hanches et les yeux à
-moitié fermés. Il avait l'air de dire:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque je ne puis échapper à ces gens importuns, je leur ferai
-bien voir que je ne me soucie pas d'écouter ce qu'ils me racontent. Je
-tâcherai de m'endormir en me berçant. Ce serait là le meilleur moyen
-de leur montrer le peu de cas que je fais d'eux.</p>
-
-<p>Le drogman fit observer au voyageur que tous leurs efforts resteraient
-vains et qu'ils ne réussiraient pas à extorquer un seul mot
-raisonnable à Mésullam du moment qu'il était de cette humeur-là.
-Mais l'Européen parut être épris de l'extraordinaire laideur et des
-gestes singuliers de Mésullam. Il le regarda avec le même plaisir que
-prend un enfant à regarder une bête d'une ménagerie et il eut malgré
-tout envie de continuer l'entretien.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-lui que je ne lui aurais pas demandé de m'interpréter ce
-rêve, fit-il, s'il ne m'était pas pour ainsi dire revenu une seconde
-fois! Faites-lui savoir qu'il y a quelques semaines j'ai visité la
-mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, et qu'après avoir fait le
-tour du merveilleux monument je suis monté dans une des galeries
-supérieures pour mieux voir la magnifique salle du dôme. Dites-lui
-encore qu'on m'avait laissé entrer dans la mosquée au cours d'un
-service lorsqu'elle était remplie de fidèles. Sur chacun des tapis
-innombrables qui jonchaient le carreau de la nef du milieu, se trouvait
-un homme debout faisant sa prière. Tous ceux qui prenaient part au
-service faisaient simultanément les mêmes gestes. Tous se mettaient à
-genoux, se prosternaient, se relevaient en même temps. Tous murmuraient
-tout bas leurs prières, mais de ces mouvements presque imperceptibles
-de lèvres innombrables naissait un bruissement mystérieux, qui montait
-vers les voûtes pour mourir et reprendre à des intervalles réguliers,
-répercuté en chuchotement mélodieux par des couloirs et des galeries
-éloignées. Tout cela était si étrange qu'on en était à se demander
-si ce n'était pas l'esprit de Dieu qui soufflait à travers le
-sanctuaire.</p>
-
-<p>Le voyageur s'arrêta de nouveau. Il observa Mésullam pendant que le
-drogman traduisait ses paroles. On eut l'impression qu'il s'était
-réellement efforcé d'attirer l'attention du nègre par son éloquence.
-Il parut du reste y avoir réussi, car les yeux de Mésullam se prirent
-tout d'un coup à briller comme des charbons qui commencent à prendre
-feu. Mais, têtu comme un enfant qui ne veut pas qu'on l'amuse, le devin
-laissa retomber sa tête sur sa poitrine et se remit à se dandiner
-encore plus impatiemment qu'avant.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-lui, reprit l'étranger, dites-lui que jamais je ne vis
-prier dans un tel recueillement. Il me sembla que c'était la sainte beauté
-de ce monument merveilleux qui faisait naître cette sensation d'extase.
-En vérité, me dis-je, voici encore une des forteresses de l'Islam.
-Voici le foyer du recueillement et de la ferveur; c'est de cette
-mosquée puissante qu'émanent la foi et l'enthousiasme qui font la
-puissance de l'Islam.</p>
-
-<p>Il s'arrêta de nouveau pour suivre attentivement le jeu de la
-physionomie de Mésullam pendant la traduction. Il n'y découvrit aucun
-signe d'intérêt. Mais l'étranger était évidemment un homme qui
-aimait s'écouter parler. Il se grisait de ses propres paroles. Il
-aurait été bien fâché de ne pouvoir continuer.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit-il, lorsqu'il put de nouveau parler, je ne puis
-expliquer au juste ce qui m'arriva. Il est possible que la vague odeur des
-innombrables lampes à l'huile unie aux murmures et aux gestes monotones
-des fidèles, me mît dans un état de somnolence, d'assoupissement. Je
-ne fis que fermer les yeux là où je me trouvai adossé contre une
-colonne. Immédiatement une sorte de sommeil ou plutôt de léthargie
-s'empara de moi. Cela ne dura probablement qu'une minute, mais pendant
-cette minute-là j'étais complètement ravi à la réalité ambiante.
-Dans mon état léthargique je vis toujours devant moi la mosquée de
-Sainte-Sophie et la foule des gens en prière, mais maintenant
-j'aperçus ce que je n'avais pas vu auparavant: là-haut sous la coupole
-il y avait des échafaudages sur lesquels se trouvaient des ouvriers
-munis de brosses et de pots de couleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-lui encore, poursuivit le conteur, s'il ne le sait pas
-déjà, que la mosquée de Sophie fut autrefois une église chrétienne, et que
-ses voûtes et sa coupole sont couvertes de mosaïques sacrées, bien
-que les Turcs aient caché toutes ces images sous une couche de couleur
-jaune! Or, dans mon songe, il me sembla que la couleur jaune s'était
-détachée à divers endroits et que les peintres étaient grimpés sur
-les échafaudages pour réparer la peinture. Mais au moment même où
-l'un d'eux leva sa brosse pour étaler sa peinture, un autre grand
-morceau de couleur s'écailla, faisant apparaître à mes yeux une belle
-image du Christ. De nouveau le peintre tendit son bras pour couvrir
-l'image, mais le bras retomba comme paralysé, sans force devant le
-visage majestueux. Du même coup, la couleur se détacha partout des
-parois de la coupole et des voûtes, et le Christ apparut dans toute sa
-splendeur, entouré des anges et des chœurs célestes. À cette vue, le
-peintre jeta un cri qui fit lever la tête aux fidèles en prière sur
-le carreau de la mosquée. En apercevant les chœurs célestes qui
-entouraient le Rédempteur, ils poussèrent un cri d'extase et tous
-tendirent les mains en haut. Mais devant cet enthousiasme je fus saisi
-moi aussi d'une telle émotion, que brusquement je me réveillai. Alors
-tout était comme auparavant, les mosaïques du plafond restaient
-cachées sous la couleur jaune, et les fidèles continuaient à invoquer
-Allah.</p>
-
-<p>Lorsque le drogman eut traduit cela, Mésullam ouvrit un œil et regarda
-l'étranger. Il vit un homme qu'il trouva pareil à tous les autres
-Occidentaux qui passaient par sa mosquée. «Je ne crois pas que ce pale
-étranger ait pu avoir des visions, se dit-il. Il n'a pas les yeux
-sombres qu'il faut pour regarder derrière le rideau du mystère. Je
-crois plutôt qu'il est venu pour se moquer de moi. Il faut que je
-prenne garde qu'en ce jour damné je ne sois frappé d'une nouvelle
-humiliation.»</p>
-
-<p>L'étranger poursuivit son exposé.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, ô devin, dit-il s'adressant cette fois directement à
-Mésullam comme s'il avait la sensation d'être compris malgré sa
-langue étrangère, tu sais qu'un hôte célèbre visite actuellement
-Jérusalem. Les autorités de la ville font leur possible pour lui
-plaire; il a même été question d'ouvrir à son intention la porte
-murée de l'enceinte de Jérusalem, celle qu'on appelle la Porte Dorée
-et qu'on croit être celle par où Jésus-Christ fit son entrée le
-dimanche des Rameaux. On avait vraiment conçu l'idée de faire à
-l'auguste voyageur l'insigne honneur de le faire entrer à Jérusalem
-par une porte murée depuis des siècles, mais on fut retenu par une
-vieille prédiction qui proclame que si l'on ouvre cette porte, les
-occidentaux passeront par là pour s'emparer de Jérusalem.</p>
-
-<p>Mais maintenant, tu vas entendre ce qui m'est arrivé la nuit passée.
-Il faisait un clair de lune merveilleux, le temps était superbe et
-j'étais sorti tout seul pour faire une promenade tranquille à travers
-la ville sainte. Je me trouvais en dehors de l'enceinte sur le sentier
-étroit qui contourne les murs, et au cours de la promenade mes pensées
-s'en furent vers des temps si reculés que je ne me rappelais plus
-guère où j'étais. Tout d'un coup je me sentis fatigué, et je me
-demandais si je n'allais pas bientôt arriver à une porte de l'enceinte
-par où rentrer dans la ville et regagner ainsi mon auberge par le plus
-court. Au moment même que je rumine cela, j'aperçois un homme en train
-d'ouvrir une grande porte dans l'enceinte tout près de moi. Il l'ouvrit
-toute grande devant moi, me faisant signe de passer. J'étais tout à ma
-rêverie et ne me rendais pas compte jusqu'où j'avais poussé ma
-promenade. J'étais bien un peu surpris de trouver une porte à cet
-endroit précis, mais je n'y pensais déjà plus au moment de passer. À
-peine eus-je traversé l'arche profonde, que les deux battants se
-refermèrent avec un bruit formidable. Je me retournai vivement mais
-derrière moi il n'y avait plus qu'une porte murée, celle-là
-précisément que vous appelez la Porte Dorée. Devant moi était la
-place du Temple, le vaste plateau du Haram, au milieu duquel se dresse
-la mosquée d'Omar. Et tu sais bien qu'aucune porte de l'enceinte n'y
-mène, excepté la Porte Dorée qui n'est pas seulement fermée, mais
-murée.</p>
-
-<p>Tu dois comprendre que j'ai cru devenir fou, que j'ai cru rêver, et
-qu'en vain j'ai cherché une explication du mystère. Je cherchai des
-yeux l'homme qui m'avait fait passer par là. Il avait disparu et je ne
-pus le retrouver. Mais alors je l'ai revu d'autant plus distinctement
-dans mon esprit: la haute stature un peu voûtée, les beaux cheveux
-bouclés, le doux visage, la barbe fendue. C'était Jésus-Christ,
-devin, encore Jésus-Christ!</p>
-
-<p>Et dis-moi maintenant, toi qui peux soulever le rideau du mystère, que
-signifient mes songes et mes visions, que signifie surtout le fait
-indéniable que j'ai passé par la Porte Dorée? Encore à cette heure
-je ne comprends pas comment cela s'est fait, mais je l'ai fait. Dis-moi
-maintenant ce que signifient ces trois choses?</p>
-
-<p>Le drogman traduisit encore cela à Mésullam, mais le devin persista
-dans son attitude de méfiance et de méchante humeur. «Il est sûr et
-certain que cet étranger veut se moquer de moi, se dit-il. Peut-être
-pense-t-il provoquer ma colère en parlant du Christ avec une telle
-insistance!»</p>
-
-<p>Il aurait préféré ne pas répondre du tout, mais le drogman
-insistant, il prononça quelques mots.</p>
-
-<p>Le drogman hésita à les traduire.</p>
-
-<p>&mdash;Que dit-il? demanda le voyageur avec empressement.</p>
-
-<p>&mdash;Il dit qu'il n'a pas autre chose à vous dire que cela: les songes
-sont des mensonges.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-lui alors de ma part, reprit le voyageur un peu irrité, que
-cela n'est pas toujours vrai. Le tout est de savoir <i>qui</i> a fait les
-songes!</p>
-
-<p>À peine ces paroles étaient-elles prononcées et traduites que déjà
-l'Européen se levait, pour s'engager sans retard à pas légers et
-élastiques dans le long couloir mystérieux.</p>
-
-<p>Mais Mésullam resta immobile à ruminer cette réponse, cinq longues
-minutes. Puis, il se jeta sur le visage, anéanti.</p>
-
-<p>&mdash;Allah, Allah! Deux fois dans la même journée, le bonheur a passé
-devant moi sans que j'aie su le saisir. Qu'a fait ton serviteur pour te
-déplaire à ce point?</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="POURQUOI_LE_PAPE_DEVINT_SI_VIEUX">POURQUOI LE PAPE DEVINT SI VIEUX</a></h4>
-
-
-<p>C'était à Rome, vers 1890. Léon XIII était au faîte de la gloire et
-du prestige. Tous les vrais croyants applaudissaient à ses succès et
-à ses victoires, qui du reste étaient éclatantes.</p>
-
-<p>Il était évident, même pour ceux qui ne comprenaient pas les grands
-événements politiques, que la puissance de l'Église allait croissant.
-N'importe qui pouvait constater que partout se fondaient de nouveaux
-couvents, et que des foules de pèlerins commençaient à affluer en
-Italie tout comme au temps jadis. En bien des endroits on vit restaurer
-les vieilles églises délabrées, des mosaïques dégradées furent
-remises en état et les trésors des églises se remplirent de châsses
-dorées et d'ostensoirs incrustés de diamants.</p>
-
-<p>Au beau milieu de cette période de prospérité, le peuple romain fut
-alarmé par la nouvelle que le pape était tombé malade. On prétendait
-que sa maladie était fort inquiétante. Un bruit allait jusqu'à
-affirmer qu'il était mourant.</p>
-
-<p>À vrai dire, son état était tout à fait critique. Les médecins du
-pape publiaient des bulletins qui ne donnaient presque plus d'espoir. On
-faisait remarquer que le grand âge du malade&mdash;il avait déjà
-quatre-vingts ans&mdash;rendait bien improbable qu'il survécût.</p>
-
-<p>Cette maladie du pape jeta naturellement la consternation dans toutes
-les églises de Rome; on se mit à faire des prières pour son
-rétablissement. Les journaux étaient remplis de communications sur le
-cours de la maladie. Les cardinaux commençaient à prendre des mesures
-en vue de préparer l'élection d'un nouveau pape.</p>
-
-<p>Tout le monde déplorait la disparition imminente de l'illustre
-souverain. On craignait que la fortune qui avait accompagné la
-bannière de l'Église sous Léon XIII, ne lui fût pas fidèle sous un
-successeur. Beaucoup avaient espéré que ce pape réussirait à
-reprendre Rome et les États pontificaux. D'autres avaient rêvé qu'il
-ramènerait quelque grand pays protestant dans le giron de l'Église
-catholique.</p>
-
-<p>À mesure que les heures passaient, l'inquiétude, la désolation
-augmentaient. Il y en eut même qui, à l'arrivée de la nuit, ne purent
-se résoudre à aller se coucher. Les églises restaient ouvertes
-jusqu'à minuit passé pour permettre aux gens affligés d'y entrer pour
-prier.</p>
-
-<p>Parmi cette foule en prière il y eut certainement plus d'un pauvre
-diable qui s'écria: «Seigneur, prenez ma vie au lieu de la sienne!
-Laissez-le vivre, lui qui pourra encore tant faire pour votre gloire, et
-éteignez en échange la flamme de ma vie qui brûle sans profit pour
-personne!»</p>
-
-<p>Mais si l'ange de la mort avait pris au mot un de ceux qui priaient
-ainsi, se présentant subitement devant lui, la faux levée pour exaucer
-son vœu, on peut se demander comment il se serait comporté.
-Probablement il aurait au plus vite rétracté une offre si
-inconsidérée et demandé la grâce d'accomplir toutes les années de
-vie qui lui étaient primitivement destinées.</p>
-
-<p>À cette époque-là, une vieille femme habitait dans un des taudis
-noirs qui se trouvent sur la rive du Tibre. Elle était de ceux qui
-chaque jour rendent grâce à Dieu de leur existence. Le matin, elle
-vendait des légumes au marché et c'était là un métier qui lui
-convenait admirablement. Elle trouvait que rien ne saurait être plus
-gai qu'un marché au matin. Toutes les langues étaient en mouvement
-pour crier les marchandises, les clients se bousculaient devant les
-tables, en choisissant et en marchandant, et plus d'une bonne
-plaisanterie s'échangeait entre eux et les vendeurs. Parfois, elle
-faisait de bonnes affaires, écoulant tout son stock, mais même si elle
-ne vendait pas un radis, elle se trouvait à l'aise parmi les fleurs et
-la verdure dans l'air frais du matin.</p>
-
-<p>Le soir, elle s'offrait une autre joie, plus grande encore celle-là.
-Alors son fils venait la voir. Il était prêtre, attaché à une petite
-église des quartiers indigents. Les pauvres prêtres qui y officiaient
-n'avaient guère de quoi vivre, et la mère craignait que son fils ne
-souffrît de la faim. Cette crainte même lui procurait un plaisir
-infini: elle lui servait de prétexte à le gaver de friandises quand il
-venait la voir. Il regimbait, ayant des dispositions pour une vie de
-discipline sévère et de renoncement, mais la mère se désespérait
-tellement devant son refus qu'il devait toujours finir par céder.
-Pendant qu'il mangeait, elle tournait dans la pièce en bavardant de
-tout ce qu'elle avait observé le matin pendant les heures de marché.
-C'étaient des choses fort profanes, tout cela, et parfois il lui venait
-à l'idée que son fils pourrait s'en offusquer. Alors elle
-s'interrompait au beau milieu d'une phrase et se mettait à parler de
-choses élevées et sérieuses, mais le prêtre ne pouvait s'empêcher
-de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, mère Concenza, disait-il, continue comme tu en as
-l'habitude! Les saints te connaissent déjà. Ils savent ce que tu vaux.</p>
-
-<p>Alors elle aussi se mettait à rire, en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, en effet. Ça ne vaut pas la peine de faire des
-simagrées devant le bon Dieu!</p>
-
-<p>Dès le début de la maladie du pape la signora Concenza eut à prendre
-sa part de la désolation générale. D'elle-même elle n'aurait
-certainement pas eu l'idée de s'inquiéter d'un tel événement, mais
-quand son fils vint la voir, elle n'arriva ni à le faire goûter le
-moindre morceau ni à lui arracher le plus faible sourire, bien qu'elle
-débordât de saillies et d'histoires amusantes. Elle s'effraya
-naturellement et demanda ce qui se passait.</p>
-
-<p>&mdash;Le Saint-Père est tombé malade, répondit le fils.</p>
-
-<p>Pour commencer, elle ne voulut pas croire que ce fût là le seul motif
-de sa tristesse. Évidemment, c'était malheureux, mais elle savait bien
-que si un pape mourait, on en aurait immédiatement un autre. Elle
-rappela à son fils qu'ils avaient regretté également le bon Pio Nono.
-Et voilà que celui qui lui avait succédé avait été un pape bien
-plus grand encore. Probablement les cardinaux réussiraient à leur
-trouver un nouveau souverain tout aussi saint et tout aussi sage que
-l'autre.</p>
-
-<p>Le prêtre se mit alors à lui parler du pape. Il ne se souciait pas de
-la mettre au courant de ses actes de souverain, mais il lui raconta de
-petites histoires sur ses années d'enfance et de jeunesse. Même sur
-des années de simple prêtrise il y avait des choses à raconter
-qu'elle pouvait comprendre et apprécier, par exemple comment il avait
-fait la chasse aux brigands dans l'Italie du Sud et comment il avait su
-se faire aimer par les humbles et les miséreux au temps où il était
-encore évêque de Pérouse.</p>
-
-<p>Ses yeux se remplirent de larmes et elle s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Ah, s'il n'était pas si vieux, s'il avait encore bien des années
-à vivre, puisque c'est un si grand saint homme!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, si seulement il n'était pas si vieux! dit le fils en
-soupirant.</p>
-
-<p>Mais signora Concenza avait déjà essuyé les larmes de ses yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut cependant que tu supportes tout cela avec calme,
-dit-elle. Dis-toi bien que le cours de sa vie doit être accompli! Il est
-impossible d'empêcher la mort de le saisir.</p>
-
-<p>Mais le prêtre était un exalté. Il aimait l'Église et il avait
-rêvé que le grand pape devait la conduire à des victoires importantes
-et décisives.</p>
-
-<p>&mdash;Je donnerais volontiers ma vie, si elle pouvait racheter la
-sienne, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu racontes? s'écria la mère. Tu l'aimes vraiment à
-ce point? Mais tu ne dois pourtant pas faire des vœux si dangereux. Tu
-dois au contraire voir à vivre bien longtemps. Qui sait ce qui peut
-arriver? Pourquoi ne serais-tu pas pape à ton tour?</p>
-
-<p>Une nuit et un jour passèrent, sans que l'état du pape s'améliorât.
-Lorsque, le lendemain, signora Concenza rencontra son fils, celui-ci
-avait l'air tout bouleversé. Elle comprit qu'il avait passé la
-journée entière en jeûne et en prières, et elle commença à prendre
-humeur.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois vraiment que tu vas te tuer pour ce vieux malade,
-dit-elle.</p>
-
-<p>Le fils fut peiné de la retrouver sans compassion et essaya de lui
-faire partager sa douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu devrais vraiment plus qu'aucun autre souhaiter que le pape
-survive, dit-il. Si Dieu lui permet de continuer son règne, il va nommer
-mon curé évêque avant qu'un an soit passé, et dans ce cas-là ma fortune
-est faite. Il me donnera alors une bonne charge auprès d'une
-cathédrale. Tu ne me verras plus me promener dans une soutane usée.
-J'aurai de l'argent en abondance et je pourrai t'aider ainsi que tes
-pauvres voisins.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si le pape meurt? demanda signora Concenza angoissée.</p>
-
-<p>&mdash;Si le pape meurt, on ne peut plus savoir. Si par hasard mon curé
-ne se trouve pas en faveur auprès du successeur, nous resterons tous les
-deux ce que nous sommes, pour bien des années encore.</p>
-
-<p>Signora Concenza se mit à regarder son fils, la mine soucieuse. Elle
-vit son front plein de rides, ses cheveux qui grisonnaient déjà. Il
-avait l'air fatigué, miné par les soucis. Il était vraiment
-indispensable qu'il eût ce poste près de la cathédrale aussitôt que
-possible.</p>
-
-<p>&mdash;Cette nuit j'irai à l'église prier pour le pape, se dit-elle. Il
-ne faut pas qu'il meure.</p>
-
-<p>Après dîner elle surmonta courageusement sa fatigue et descendit dans
-la rue. La foule des passants était énorme. Beaucoup ne s'y trouvaient
-que par curiosité, voulant être des premiers à apprendre la nouvelle
-du décès, mais beaucoup d'autres étaient vraiment désolés et
-allaient d'église en église pour prier.</p>
-
-<p>Aussitôt que signora Concenza se trouva dans la rue, elle rencontra une
-de ses filles, mariée à un lithographe.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! que tu fais bien d'aller prier pour lui! s'écria la fille. Tu
-ne peux t'imaginer quel malheur ce serait s'il mourait. Mon Fabiano était
-sur le point de se suicider en apprenant que le pape était tombé
-malade.</p>
-
-<p>Elle raconta que son mari, le lithographe, venait de faire exécuter une
-centaine de milliers d'images du pape. Si maintenant celui-ci mourait,
-il n'en vendrait pas la moitié, pas même le quart. Il serait ruiné.
-Toute leur fortune était en jeu.</p>
-
-<p>Elle continua sa course dans l'espoir de recueillir quelque nouvelle
-capable de consoler son pauvre mari qui, n'osant plus sortir,
-s'enfermait chez lui à ruminer sur le désastre. Mais sa mère resta
-là immobile, se murmurant tout bas: «Il ne faut pas qu'il meure. Il ne
-faut vraiment pas qu'il meure.»</p>
-
-<p>Elle entra dans la première église qu'elle vit. Une fois entrée, elle
-s'agenouilla afin de prier pour la vie du pape.</p>
-
-<p>En se levant pour partir, elle vint à fixer son regard sur un petit
-ex-voto suspendu au mur juste au-dessus de sa tête. Il représentait la
-Mort, soulevant une horrible épée à deux tranchants pour abattre une
-jeune fille, tandis que la vieille mère de celle-ci essayait en vain de
-s'interposer pour recevoir le coup à la place de l'enfant. Elle resta
-longtemps en contemplation devant le tableau. «Madame la Mort est une
-comptable scrupuleuse, dit-elle. On n'a jamais entendu dire qu'elle
-acceptât d'échanger une jeune personne contre une vieille. Peut-être
-serait-elle moins intraitable si l'on lui proposait d'échanger une
-vieille contre une jeune.»</p>
-
-<p>Elle se rappela les paroles de son fils, disant qu'il voudrait mourir à
-la place du pape, et un frisson la fit tressaillir. Pensez, si la Mort
-le prenait au mot!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, madame la Mort, chuchota-t-elle. Il ne faut pas le
-croire. Vous comprenez bien qu'il n'était pas sérieux. Il aime bien vivre.
-Il ne voudrait pas quitter sa vieille mère qui l'adore.</p>
-
-<p>Pour la première fois, l'idée lui traversa l'esprit que si quelqu'un
-devait se sacrifier pour le pape, il valait bien mieux que ce fût elle
-qui était déjà vieille et qui avait vécu sa vie.</p>
-
-<p>En quittant l'église, elle lia conversation avec quelques bonnes sœurs
-d'aspect très vénérable, qui se disaient originaires de la partie
-nord du pays. Elles étaient venues à Rome pour obtenir un petit
-secours de la caisse pontificale.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes vraiment dans le plus grand besoin, disaient-elles à
-la vieille Concenza. Figurez-vous que notre couvent était si vieux et si
-décrépit, que la tempête violente de l'hiver passé l'a renversé
-complètement! Quel malheur que le pape soit malade! Nous ne pouvons pas
-lui apprendre nos peines. S'il venait à mourir, nous serions obligées
-de rentrer sans avoir rien obtenu. Qui saurait dire si son successeur
-sera homme à s'occuper de quelques pauvres sœurs?</p>
-
-<p>On aurait dit que tout le monde avait les mêmes préoccupations. Il
-était très facile de lier conversation avec n'importe qui. Chacun
-était heureux de pouvoir donner libre cours à ses appréhensions. Tous
-ceux dont signora Concenza s'approchait, lui firent savoir que la mort
-du pape serait pour eux un vrai désastre.</p>
-
-<p>Et la vieille femme se répéta à elle-même:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est vrai. Mon fils a raison. Il ne faut pas que le pape
-meure.</p>
-
-<p>Au milieu d'un groupe de gens, une infirmière parlait très haut. Elle
-était tellement émue que les larmes lui coulaient sur les joues. Elle
-raconta qu'il y a cinq ans, elle avait reçu l'ordre d'aller servir dans
-un hôpital de lépreux, établi sur une île perdue, à l'autre bout du
-monde. Elle avait, naturellement, dû obéir, quoique bien à
-contre-cœur. Elle avait ressenti une peur atroce de cette mission.
-Mais, avant de partir, elle avait été reçue par le pape qui lui avait
-donné une bénédiction spéciale, et il lui avait promis formellement
-de la recevoir une seconde fois, si elle revenait vivante. Et c'était
-cela qui l'avait fait vivre les cinq années qu'elle avait été
-absente, rien que l'espoir de revoir le Saint-Père encore une fois dans
-sa vie. Cela l'avait aidée à traverser toutes les atrocités de
-là-bas. Et à présent qu'enfin elle avait pu rentrer, elle avait été
-accueillie par la nouvelle disant que le pape était mourant. Elle
-n'était même pas admise à le voir de loin.</p>
-
-<p>Elle était tout à fait désespérée, et la vieille Concenza fut tout
-émue.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait vraiment un trop grand malheur pour tout le monde, si
-le pape mourait, pensa-t-elle en continuant sa route.</p>
-
-<p>En voyant que beaucoup des passants avaient l'air éploré, elle se
-faisait un vrai plaisir en imaginant le bonheur qu'il y aurait à voir
-la joie de tout ce monde-là, si le pape était rétabli. Et, comme à
-l'instar de bien des gens qui ont l'humeur légère, elle n'éprouvait
-pas plus de crainte à l'idée de mourir qu'à celle de vivre, elle se
-dit à elle-même:</p>
-
-<p>&mdash;Si seulement je savais comment m'y prendre, je donnerais
-volontiers au Saint-Père les années qui me restent encore à vivre!</p>
-
-<p>Elle parlait ainsi un peu en plaisantant, mais il y avait bien aussi du
-sérieux dans ses paroles. Elle souhaitait vraiment de pouvoir faire
-quelque chose de ce genre.</p>
-
-<p>&mdash;Une vieille femme ne saurait souhaiter une plus belle mort, se
-dit-elle. Je rendrais service et à mon fils, et à ma fille, et je
-ferais le bonheur d'une foule de gens par-dessus le marché.</p>
-
-<p>Tout en retournant ces idées dans sa tête, elle souleva le tapis
-bourré, suspendu devant l'entrée d'une petite église obscure.
-C'était une église des plus anciennes, une de celles qui ont l'air de
-s'enfoncer petit à petit dans la terre, parce que le sol de la ville,
-au cours des années, s'est soulevé de plusieurs mètres tout autour
-d'elles. Cette église avait gardé, à l'intérieur, quelque chose de
-lugubre, à force de vétusté, venant sans doute des temps sombres qui
-l'avaient vu construire. Un frisson involontaire faisait tressaillir
-celui qui entrait sous ces voûtes basses, soutenues par des colonnes de
-largeur extraordinaire, et qui voyait les images des saints, d'un style
-barbare, qui vous regardaient du haut des murs et des autels.</p>
-
-<p>En entrant dans cette vieille église, toute remplie de gens en
-prières, signora Concenza fut prise d'une sensation de peur
-mystérieuse mélangée de respect. Elle sentit nettement que dans cet
-endroit demeurait, sans conteste, une divinité. Sous les voûtes
-lourdes planait quelque chose d'infiniment puissant et mystérieux,
-quelque chose qui donnait une telle impression de force surnaturelle,
-qu'elle se sentit trembler à l'idée d'y rester.</p>
-
-<p>&mdash;Voici une église où l'on ne va pas pour écouter la messe ou pour
-se confesser, se dit signora Concenza. On y va lorsqu'on est en grande
-détresse et qu'on ne peut être aidé que par un miracle.</p>
-
-<p>Elle resta hésitante, près de la porte, à respirer cet air étrange
-d'angoisse et de mystère.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais même pas à qui cette église est consacrée,
-murmura-t-elle, mais je sens qu'il y a vraiment ici quelqu'un qui peut
-nous donner ce que nous demandons.</p>
-
-<p>Elle se laissa tomber à genoux parmi les fidèles, si nombreux qu'ils
-couvraient le parvis, depuis l'autel jusqu'à la sortie. Tout en priant
-elle-même, elle entendit soupirer et sangloter ceux qui l'entouraient.
-Toute cette douleur pénétra dans son cœur et le remplit d'une
-compassion toujours grandissante.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu, laissez-moi faire quelque chose pour sauver ce
-vieux malade, pria-t-elle. Je viendrai par là en aide, d'abord à mes
-enfants, et puis à tant d'autres!</p>
-
-<p>De temps à autre, un petit moine décharné se glissait parmi les
-fidèles et leur chuchotait quelques mots à l'oreille. Celui à qui il
-avait parlé se levait aussitôt pour le suivre dans la sacristie.</p>
-
-<p>Signora Concenza comprit bientôt de quoi il s'agissait.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont là des gens qui font des vœux pour le rétablissement du
-pape, pensa-t-elle.</p>
-
-<p>La prochaine fois que le petit moine vint faire son tour, elle se leva
-pour le suivre.</p>
-
-<p>Ce fut là un acte complètement involontaire. Il lui sembla qu'elle y
-était poussée par la puissance occulte qui régnait dans la vieille
-église.</p>
-
-<p>Une fois entrée dans la sacristie qui avait l'air encore plus
-mystérieuse que l'église même, elle se repentit:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que je viens faire ici? se demanda-t-elle. Qu'est-ce
-que j'ai à donner, moi? Je ne possède rien que deux charretées de
-légumes. Je ne peux pourtant pas donner aux saints quelques paniers
-d'artichauts!</p>
-
-<p>Le long d'un des murs était un comptoir derrière lequel se tenait un
-prêtre qui notait sur un registre tout ce qu'on promettait aux saints.
-Concenza entendit l'un promettre de donner à la vieille église une
-somme d'argent, un autre sacrifier sa montre d'or, un troisième ses
-boucles de perles.</p>
-
-<p>Concenza restait toujours immobile à la porte. Ses derniers pauvres
-sous, elle les avait dépensés pour procurer quelques bons morceaux à
-son fils. Elle entendit encore que des gens qui n'avaient pas l'air
-d'être plus riches qu'elle, achetaient des cierges et des cœurs
-d'argent. Elle retourna la poche de sa jupe. Elle n'arriva même pas à
-réunir la somme qu'il fallait pour cela.</p>
-
-<p>Elle demeura dans l'expectative si longtemps qu'enfin elle était la
-seule personne étrangère dans la sacristie. Les prêtres qui s'y
-trouvaient commencèrent à la regarder d'un œil étonné. Alors elle
-fit quelques pas en avant. Pour commencer elle eut l'air peu sûre
-d'elle et même un peu gênée, mais les premiers pas franchis, elle
-s'en fut d'un pied léger et prompt devant le comptoir.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, dit-elle au prêtre, écrivez que Concenza Zamponi qui a
-eu soixante ans l'année passée à la Saint-Jean, donne les années qui
-lui restent à vivre, au Saint-Père, pour allonger le fil de ses jours.</p>
-
-<p>Le prêtre avait déjà commencé à écrire. Il était certainement
-très fatigué d'avoir tenu ce registre toute la nuit et il ne faisait
-pas attention à ce qu'il notait. Mais maintenant il s'arrêta net au
-milieu de la phrase et jeta un regard plein d'interrogation sur signora
-Concenza. Elle rencontra son regard avec un calme parfait.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis forte et en bonne santé, fit-elle. J'aurais bien atteint
-les soixante-dix. C'est au moins dix années que je donne au Saint-Père.</p>
-
-<p>Le prêtre, voyant son zèle et sa ferveur, ne fit pas d'objections:</p>
-
-<p>&mdash;C'est une pauvre femme, se dit-il. Elle n'a pas autre chose à
-donner.</p>
-
-<p>&mdash;C'est écrit, ma fille, dit-il.</p>
-
-<p>À l'heure tardive où enfin la vieille Concenza quitta l'église, toute
-circulation avait cessé et la rue était complètement déserte. Elle
-se trouvait dans une partie reculée de la ville où les becs de gaz
-étaient si clairsemés qu'ils n'arrivaient que bien imparfaitement à
-dissiper l'obscurité. Elle se mit à marcher rapidement. Elle sentit
-son âme en fête, toute convaincue qu'elle était d'avoir accompli une
-action qui ferait bien des heureux.</p>
-
-<p>En avançant dans la rue, elle eut tout d'un coup l'impression qu'un
-être vivant planait au-dessus de sa tête.</p>
-
-<p>Elle s'arrêta et regarda en haut. Dans l'obscurité qui régnait entre
-les hautes maisons, il lui sembla discerner une paire d'ailes énormes
-et même elle crut entendre le bruissement des plumes.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est cela? dit-elle. Ce ne peut pourtant pas être un oiseau.
-C'est beaucoup trop grand.</p>
-
-<p>Immédiatement après elle crut distinguer un visage dont la blancheur
-était telle qu'elle perçait l'obscurité. Alors un effroi indicible
-s'empara d'elle. «C'est l'ange de la mort qui plane sur moi,
-pensa-t-elle. Ah qu'est-ce que j'ai fait? Je me suis livrée aux mains
-du Terrible.»</p>
-
-<p>Elle se mit à courir, mais elle continua à entendre le bruit sourd des
-ailes puissantes, et elle était convaincue que la mort la poursuivait.</p>
-
-<p>Elle fuyait par les rues avec une rapidité exaspérée. Néanmoins il
-lui sembla que la mort s'approchait de plus en plus. Déjà elle sentait
-les ailes effleurer son épaule.</p>
-
-<p>Soudain elle entendit un sifflement dans l'air. Un objet lourd et aigu
-la frappa à la tête. L'épée de la mort l'avait atteinte. Elle tomba
-à genoux. Elle comprit qu'il lui fallait mourir...</p>
-
-<p>Quelques heures plus tard la vieille Concenza fut trouvée dans la rue
-par quelques ouvriers. Elle était là inanimée, frappée d'une
-congestion. La pauvre femme fut transportée à l'hôpital où l'on
-réussit à la faire recouvrer ses sens, mais il était évident qu'il
-ne lui restait pas beaucoup d'heures à vivre.</p>
-
-<p>On eut cependant le temps de faire venir ses enfants. Lorsque, remplis
-de douleur, ceux-ci arrivèrent à son lit, ils la trouvèrent très
-calme et très heureuse. Elle ne pouvait guère parler, mais elle
-restait là à caresser leurs mains.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut être heureux, disait-elle, heureux, heureux.</p>
-
-<p>Elle n'était pas contente de les voir pleurer, cela était évident.
-Elle demanda même aux infirmières de sourire et de manifester leur
-joie.</p>
-
-<p>&mdash;Gais et heureux, répéta-t-elle, maintenant il faut que tout le
-monde soit heureux et content.</p>
-
-<p>Elle demeurait là, les yeux affamés de voir un peu de joie autour
-d'elle.</p>
-
-<p>Elle s'impatientait de plus en plus devant les larmes des enfants et les
-mines graves des infirmières. Elle commençait à prononcer des paroles
-que personne ne comprenait. Elle disait que s'ils n'étaient pas
-contents, elle aurait pu aussi bien continuer à vivre. Ceux qui
-l'entendaient croyaient qu'elle divaguait.</p>
-
-<p>Tout à coup la porte s'ouvrit et un jeune médecin entra dans la salle.
-Il tenait à la main un journal qu'il brandit en criant à haute voix:</p>
-
-<p>&mdash;Le pape va mieux. Il guérira. Il y a eu un revirement cette
-nuit.</p>
-
-<p>Les infirmières lui firent signe de se taire pour ne pas troubler la
-paix de le mourante; mais signora Concenza l'avait déjà entendu.</p>
-
-<p>Elle avait remarqué aussi qu'un frémissement de joie, tel un éclair
-de bonheur, avait effleuré ceux qui entouraient son lit.</p>
-
-<p>Alors l'inquiétude disparut de son visage. Elle sourit, contente. Elle
-fit signe qu'on la redressât dans son lit.</p>
-
-<p>Là elle restait à regarder autour d'elle avec des yeux de visionnaire.
-C'était comme si elle embrassait Rome entière de son regard, Rome dont
-à cette heure les habitants envahissaient les rues, en se transmettant
-entre eux la nouvelle heureuse.</p>
-
-<p>Elle releva la tête aussi haut que possible.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, dit-elle. Je suis très contente. Dieu m'a laissée
-mourir pour qu'il puisse vivre. Ça ne fait rien de mourir, puisque j'ai
-rendu heureux tout le monde.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Mais à Rome on raconte qu'une fois rétabli, le Saint-Père s'amusait
-un jour à relever sur les registres des églises tous les vœux pieux
-faits pour sa guérison.</p>
-
-<p>Il lut en souriant la longue liste de petits cadeaux jusqu'à ce qu'il
-vint à l'annotation portant que Concenza Zamponi lui avait donné les
-années qu'il lui restait à vivre. Alors tout d'un coup il devint grave
-et pensif.</p>
-
-<p>Il fit rechercher Concenza Zamponi et il apprit qu'elle était morte la
-nuit même où il guérit. Il fit mander aussi son fils Domenico et le
-questionna sur les derniers moments de sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils, lui dit le pape, lorsqu'il eut enfin fini, ta mère ne
-m'a pas sauvé la vie comme elle le croyait à son heure dernière, mais je
-suis très touché de son amour et de son esprit de sacrifice.</p>
-
-<p>Il donna sa main à baiser à Domenico, et le congédia.</p>
-
-<p>Mais les Romains assurent que bien que ne voulant pas avouer ouvertement
-que sa vie avait été prolongée grâce au sacrifice de la vieille
-femme, il en était cependant convaincu. «Pourquoi, sans cela, Père
-Zamponi aurait-il fait une carrière si rapide? demandent les Romains.
-Il est déjà évêque et l'on chuchote qu'à la prochaine occasion il
-va être promu cardinal.»</p>
-
-<p>Et à Rome on ne craignait plus la mort du pape, même quand celui-ci
-était très sérieusement malade. On prévoyait qu'il allait vivre plus
-longtemps que les autres humains, car sa vie avait été prolongée de
-toutes les années dont lui avait fait cadeau la pauvre Concenza.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="LE_BALLON">LE BALLON</a></h4>
-
-
-<p>Père et les petits se trouvent par un triste soir d'octobre dans un
-wagon de troisième en route pour Stockholm. Père est seul sur sa
-banquette. En face de lui, les deux garçons, blottis l'un contre
-l'autre, lisent un roman de Jules Verne: <i>Cinq semaines en ballon</i>. Le
-livre est très fatigué. Les petits le savent presque par cœur,
-l'ayant discuté et retourné de toutes les façons, mais ils continuent
-à le lire avec le même plaisir. Ils ont tout oublié pour suivre les
-hardis aéronautes à travers l'Afrique, et ce n'est que très rarement
-qu'ils lèvent les yeux pour regarder les pays de Suède qu'on traverse.</p>
-
-<p>Les deux garçons se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Ils sont de
-même taille, portent le même costume, même béret bleu, même paletot
-gris; ils ont tous les deux de grands yeux rêveurs et un petit nez
-retroussé. Ils sont toujours grands amis, inséparables, se souciant
-peu des autres; ils parlent toujours d'inventions, de découvertes,
-d'explorations. Pour ce qui est des aptitudes, ils se ressemblent moins.
-Léonard, l'aîné, qui a treize ans, se tire péniblement d'affaire à
-l'école, où il est dépassé par ses camarades dans presque toutes les
-matières. En retour, il est très entreprenant et très débrouillard.
-Il sera inventeur et s'occupe sans discontinuer à la construction d'un
-aéroplane. Hugues a un an de moins que Léonard, mais, apprenant plus
-facilement, il est déjà dans la même classe que son frère. Lui non
-plus cependant ne se sent pas trop porté aux études; en revanche il
-est très sportif: grand skieur, cycliste consommé, patineur émérite.
-Il se propose de partir comme explorateur, aussitôt qu'il sera grand.
-L'aéroplane de Léonard une fois bien au point, Hugues s'en servira
-pour aller à la découverte de ce qui reste encore à découvrir de ce
-monde.</p>
-
-<p>Père est un homme élancé, à la poitrine creuse, au visage terreux,
-aux mains fines et allongées. Il est habillé très négligemment. Le
-plastron est fripé, l'attache du paletot émerge à la nuque, le gilet
-est boutonné de travers, les chaussettes retombent. Il porte les
-cheveux longs, si longs qu'ils couvrent le col; cela cependant n'est pas
-par négligence, mais par goût et par habitude.</p>
-
-<p>Père descend d'une de ces vieilles familles de joueurs de violon qui
-existent encore dans les provinces lointaines; et il a apporté dans la
-vie, comme héritage particulier, deux penchants naturels très
-accentués. D'abord le talent musical, et ce fut celui-là qui apparut
-le premier. On le fit donc passer par le Conservatoire de Stockholm pour
-achever ensuite ses études à l'étranger, et ses années d'études lui
-valurent tant de succès que lui-même aussi bien que ses maîtres
-s'attendaient à le voir devenir un jour un violoniste de réputation
-mondiale. Ce n'est pas le talent qui fît défaut pour arriver à ce
-résultat, c'est l'énergie et la persévérance. Il n'eut pas la force
-de caractère nécessaire pour conquérir de haute lutte une situation
-dans le monde. Bientôt il fut de retour dans son pays et accepta le
-poste d'organiste dans une petite ville de province. Pour commencer, il
-avait honte de n'avoir pas répondu à l'attente générale, mais
-d'autre part il se sentait heureux d'avoir le pain assuré et de ne plus
-dépendre de la charité des autres.</p>
-
-<p>Aussitôt entré en charge, il se maria et pendant quelques années il
-fut certainement très content de son sort. Il avait un petit chez-soi
-très gentil, une femme heureuse et enjouée, deux garçons, et il
-était le favori de la ville entière, fêté et recherché par tout le
-monde. Puis, des jours étaient venus, où tout cela ne paraissait plus
-le satisfaire. Il se prit à désirer de s'en aller encore chercher au
-loin le succès, mais il se sentit moralement tenu à rester, à cause
-de sa femme et des petits.</p>
-
-<p>C'était surtout sa femme qui lui avait persuadé de renoncer à ce
-voyage tant désiré. Elle n'avait pas voulu croire qu'il réussirait
-mieux cette fois-ci que l'autre. Elle trouvait du reste que leur bonheur
-était si parfait qu'il ne lui restait rien à désirer. Sans doute,
-elle commit en cela une grave erreur qu'elle eut à expier plus tard,
-car à dater de ce jour, l'autre disposition héréditaire du mari
-commençait à se faire jour. Du moment qu'il ne put satisfaire la soif
-de gloire et de succès, il chercha sa consolation dans la bouteille.</p>
-
-<p>Il lui advint ce qui advenait généralement dans sa famille: il but
-sans prudence ni modération et fut bientôt près de la déchéance
-complète. Peu à peu, il avait changé de caractère du tout au tout.
-Il n'était plus l'homme aimable et séduisant d'autrefois mais un être
-dur et méchant. Et pour comble de malheur, il avait conçu une haine
-terrible contre sa femme et s'obstinait à la tourmenter, qu'il fût
-ivre ou non, de toutes les façons imaginables.</p>
-
-<p>Les petits n'ont donc pas eu un foyer des plus joyeux. Même, leur
-enfance aurait été tout à fait malheureuse, s'ils n'avaient pas su se
-créer un petit monde à part, plein de machines, de projets
-d'explorations, de livres d'aventures. Le seul être qui a pu parfois
-jeter un regard discret dans ce monde particulier, c'est la maman. Père
-n'en soupçonne même pas l'existence et il ne sait du reste pas parler
-aux enfants des choses qui les intéressent. Aujourd'hui il les dérange
-coup sur coup en leur demandant s'ils ne trouvent pas qu'il sera amusant
-de voir Stockholm, s'ils ne sont pas heureux d'être en voyage avec leur
-père, et autres choses semblables, à quoi ils font des réponses très
-courtes, pour se replonger immédiatement dans leur lecture. Père
-continue néanmoins de leur parler. Il croit que les petits sont
-enchantés de son amabilité mais qu'ils sont trop timides pour le
-montrer.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ont été trop longtemps dans les jupes de leur mère, se
-dit-il. Ils sont devenus peureux et pleurnichards. Ça sera autre chose
-maintenant que je m'en charge.</p>
-
-<p>Mais père se trompe. Si les petits lui font des réponses brèves, ce
-n'est pas qu'ils sont timides, cela tient uniquement à ce qu'ils sont
-bien élevés et ne veulent pas le blesser. Si cela n'était pas, ils
-répondraient bien autrement.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi trouverions-nous que c'est amusant de voyager avec père,
-diraient-ils. Père doit croire qu'il est quelqu'un d'extraordinaire,
-mais nous voyons trop bien qu'il n'est qu'un pauvre déchu. Et pourquoi
-nous réjouirions-nous de voir Stockholm? Nous comprenons trop bien que
-ce n'est pas pour nous amuser que Père nous a emmenés, mais uniquement
-pour faire de la peine à Mère.</p>
-
-<p>Père ferait évidemment mieux de laisser lire les petits sans les
-déranger. Ils sont malheureux et apeurés, et cela les agace de le voir
-en bonne humeur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est uniquement parce qu'il sait que Mère reste là-bas, seule, à
-pleurer, qu'il est si gai aujourd'hui, se murmurent-ils tout bas.</p>
-
-<p>Les questions de Père ont enfin pour résultat d'interrompre la lecture
-des petits qui continuent cependant à rester courbés sur leur livre.
-Bien malgré eux, leurs pensées commencent à tourner avec amertume
-autour des souffrances sans nombre qu'ils ont eu à supporter, à cause
-de Père.</p>
-
-<p>Ils se rappellent le jour, où Père s'étant grisé dès le matin fut
-aperçu titubant dans la rue suivi d'une foule de gamins qui se
-gaussaient de lui. Ils se rappellent combien leurs camarades les ont
-bafoués, leur donnant des sobriquets, à cause de leur poivrot de
-père.</p>
-
-<p>Ils ont dû avoir honte de lui, ils ont vécu dans une angoisse
-permanente à cause de lui, et aussitôt qu'ils ont eu un plaisir
-quelconque, il est venu le gâter. C'est toute une liste de torts qu'ils
-dressent contre lui. Les petits sont très doux, très patients, mais
-ils sentent une colère croissante monter en eux.</p>
-
-<p>Il devrait tout de même comprendre qu'ils ne lui ont pas encore
-pardonné la grande déception qu'il leur a causée la veille. Ce fut
-même le pire de tout ce qu'il leur a fait jusqu'ici.</p>
-
-<p>C'est que la maman des petits, au printemps de l'année passée, s'est
-enfin décidée à divorcer. Des années durant, son mari n'a fait que
-la persécuter, la tourmenter de toutes les manières, mais elle n'a pas
-voulu le quitter de peur de le voir se perdre complètement. Mais, en
-fin de compte, elle s'y est résolue à cause des enfants. Elle avait
-remarqué que leur père les rendait malheureux, et elle comprit qu'il
-fallait les enlever à cette misère et les rendre à un foyer plus
-digne et plus réconfortant.</p>
-
-<p>À la fin de l'année scolaire elle avait envoyé les garçons à la
-campagne auprès de ses parents, tandis qu'elle-même prenait le chemin
-de l'étranger, manière la plus commode d'obtenir le divorce.</p>
-
-<p>Il ne lui plaisait guère qu'ainsi ce fût elle qui eût l'air de rompre
-le mariage, mais à cela il n'y avait pas de remède, elle avait dû s'y
-résigner. Ce qui la choquait encore davantage, c'est que le tribunal
-confia au père la garde des enfants pour la raison que la mère avait
-déserté le domicile conjugal. Elle se consolait en se disant qu'il n'y
-avait pas à craindre que son mari voulût garder les enfants, mais
-néanmoins elle ne s'était pas sentie tout à fait tranquille.</p>
-
-<p>Aussitôt le divorce obtenu, elle était rentrée pour trouver un
-logement où s'installer avec les enfants. Il y avait tout juste deux
-jours que tout était arrangé pour recevoir les petits.</p>
-
-<p>Ç'avait été là le plus beau jour de leur vie. Le logement était
-composé, en tout, d'une grande pièce et d'une cuisine plus grande
-encore, mais tout avait l'air si reluisant et si propre et Mère avait
-su tout arranger de façon si gentille. La pièce devait leur servir à
-tous de cabinet de travail durant le jour, et, la nuit, les petits
-devaient y dormir. La cuisine était propre et bien éclairée, on y
-prendrait les repas. Dans un petit réduit à côté, Mère avait
-trouvé moyen d'installer son lit à elle.</p>
-
-<p>Mère leur avait dit qu'ils seraient très pauvres. Elle avait obtenu le
-poste de professeur de chant au collège de jeunes filles, et ils
-étaient réduits à vivre de ce que cela rapportait. Ils n'avaient donc
-pas les moyens d'avoir une bonne et devaient se tirer d'affaire tout
-seuls. Les petits s'enthousiasmaient de tout, surtout de la perspective
-de pouvoir se rendre utiles. Ils offraient de chercher de l'eau et du
-bois. Ils cireraient eux-mêmes leurs chaussures et feraient eux-mêmes
-leurs lits. Quel plaisir, rien qu'à y penser!</p>
-
-<p>Il y avait encore un cabinet, où Léonard pourrait s'installer avec ses
-machines. Il garderait lui-même la clef et, sauf lui et Hugues,
-personne n'y serait admis.</p>
-
-<p>Mais le bonheur des petits, aux côtés de leur mère, n'avait duré
-qu'un jour. Après, Père était venu gâter leur joie, comme il avait
-fait toujours, de plus loin qu'ils se souvinssent. Père venait de faire
-un héritage de quelques milliers de couronnes, leur avait dit Mère; il
-avait démissionné de son poste et devait partir pour la capitale. Les
-petits s'étaient réjouis avec leur mère à l'idée de n'avoir plus à
-le rencontrer dans la rue. À ce moment, un des amis du père était
-venu de sa part les informer de son intention d'emmener avec lui les
-enfants.</p>
-
-<p>Mère avait pleuré et supplié qu'on lui laissât les petits, mais
-l'envoyé du père avait répondu que celui-ci était fermement résolu
-à prendre les enfants sous sa garde. S'ils ne venaient pas de leur
-plein gré, il les ferait chercher par la police. Il recommanda à la
-mère de relire l'acte de divorce. Elle y verrait expressément dit que
-les enfants devaient être confiés au père. Et cela, mère le savait
-déjà. Ce n'était pas à nier.</p>
-
-<p>L'ami du père avait débité un tas de belles choses: c'était parce
-que Père aimait tendrement ses enfants qu'il les voulait auprès de
-lui, mais les petits savaient bien que Père les emmenait dans l'unique
-but de faire de la peine à leur maman. Il avait trouvé cela pour lui
-gâter le plaisir de se savoir séparée de lui. Elle serait réduite à
-vivre dans une anxiété perpétuelle à leur sujet. Ce n'était que
-vengeance et méchanceté, tout cela!</p>
-
-<p>Mais Père a fait sa volonté et les voici en route pour Stockholm. Et
-en face d'eux. Père est là qui se réjouit du bon tour qu'il a joué
-à Mère. D'instant en instant, l'idée d'accompagner leur père et
-surtout de vivre avec lui leur devient plus répugnante. Sont-ils donc
-complètement à sa merci? N'y a-t-il donc pas de remède à cela?</p>
-
-<p>Père s'est installé à son aise dans son coin et bientôt il s'endort.
-Immédiatement les petits commencent à se parler tout bas avec ardeur.
-Il ne leur est pas difficile d'arriver à une décision. Toute la
-journée ils ont, chacun de son côté, ruminé l'idée de s'enfuir. Ils
-se mettent d'accord pour gagner la plate-forme et de là sauter du train
-aussitôt qu'il traversera quelque grande forêt. Puis ils se
-construiront une hutte dans un endroit caché au fond des bois et là
-ils vivront seuls, sans se montrer à qui que ce soit.</p>
-
-<p>Au beau milieu de ces projets le train s'arrête à une station et une
-paysanne, menant par la main un petit bébé, fait son entrée dans le
-compartiment. Elle est habillée de noir, un fichu sur la tête, et a
-l'air douce et aimable. Elle ôte le paletot du bébé, tout trempé par
-la pluie, et l'enveloppe d'un châle bien chaud. Puis elle lui enlève
-ses chaussures, essuie ses petits pieds froids, tire de son sac des bas
-et des souliers secs qu'elle lui met. Pour finir, elle lui donne un
-bonbon et le couche sur la banquette, la tête sur les genoux, pour le
-faire dormir.</p>
-
-<p>Tantôt l'un, tantôt l'autre des garçons jette un regard furtif sur la
-paysanne qui soigne son bébé. Ces coups d'œil deviennent de plus en
-plus fréquents et on voit simultanément des larmes briller aux yeux
-des deux garçons. Ils ne lèvent plus les yeux mais les tiennent
-obstinément fixés sur le plancher.</p>
-
-<p>On dirait qu'en même temps que la paysanne, une autre personne,
-invisible à tous excepté au deux garçons, est entrée dans le
-compartiment. Et cette autre personne, c'est Mère. Les petits ont
-l'impression qu'elle est venue s'asseoir entre eux, qu'elle leur a pris
-la main comme elle l'avait fait la veille au soir, lorsqu'il fut
-décidé qu'ils partiraient, et qu'elle leur parle encore comme elle l'a
-fait alors.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut me promettre de ne pas garder rancune à Père à cause de
-moi. Il n'a jamais pu me pardonner de l'avoir empêché de partir pour
-l'étranger. Il trouve que c'est de ma faute, s'il n'a pas réussi et
-s'il s'est mis à boire. Il ne m'en punira jamais assez, à son avis.
-Mais il ne faut pas lui en vouloir pour cela.</p>
-
-<p>&mdash;À présent que vous vivrez avec Père, il faut me promettre d'être
-gentils pour lui. Vous ne devez pas l'exciter contre vous, il faut vous
-arranger avec lui aussi bien que possible. Cela, il faut absolument me
-le promettre, sans cela je ne n'aurai pas la force de vous voir
-partir.</p>
-
-<p>Et les petits avaient promis.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas vous enfuir de chez votre père. Promettez encore
-cela, avait-elle dit.</p>
-
-<p>Ils avaient encore promis cela.</p>
-
-<p>Les petits n'ont qu'une parole, et du moment qu'ils se rappellent les
-promesses faites à mère, ils abandonnent toute idée d'évasion. Père
-continue à dormir mais ils restent patiemment à leurs places. Ils
-reprennent leur lecture avec une ardeur redoublée et leur fidèle ami
-Jules Verne les transporte bientôt loin de toutes leurs peines dans les
-parages bienheureux de l'Afrique aux mille merveilles.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Dans le faubourg du Sud, loin du centre, Père a loué deux chambres et
-une cuisine, au rez-de-chaussée, sur une cour étroite et sombre. Le
-logement a longtemps servi, passant de locataire à locataire, sans
-être réparé. Le papier est déchiré et taché, les plafonds sont
-noircis, des carreaux sont cassés, le plancher de la cuisine est
-tellement usé qu'on y voit des creux. Des commissionnaires ont été
-chercher les bagages à la gare, et ils les ont abandonnés un peu
-partout, au hasard, dans les pièces. Père et les petits sont en train
-de déballer. Père manie une hache en donnant des coups désespérés
-pour ouvrir une caisse. Les petits retirent d'une autre caisse des
-verres et des porcelaines qu'ils rangent ensuivent dans un placard. Ils
-sont adroits et travaillent avec ardeur, mais à chaque instant Père
-les engage à plus de prudence et leur défend de porter plus d'une
-assiette ou plus d'un verre à la fois. Entre temps, le travail du père
-n'avance guère. Ses mains sont engourdies et sans force, il se met en
-sueur sans pour cela réussir à enlever le couvercle de la caisse. Il
-dépose la hache, fait le tour de la caisse, se demandant si ce n'est
-pas par hasard le fond qui est en haut. Un des petits s'empare alors de
-la hache et se met en devoir de faire sauter le couvercle en appuyant de
-toutes ses forces, mais Père le repousse. Cette caisse-là est trop
-bien clouée. Léonard ne peut pourtant pas croire qu'il réussira là
-où père lui-même a échoué? Pour ouvrir cette caisse-là, il faudra
-un homme du métier, conclut-il, en mettant son chapeau et son par-dessus
-pour sortir chercher le concierge. À peine sorti, une idée lui
-traverse la tête. Il comprend subitement pourquoi il n'a plus de force
-dans les mains. C'est tôt dans la matinée, il n'a encore rien absorbé
-qui puisse activer la circulation du sang. S'il entrait un moment dans
-un café prendre un petit verre, les forces lui reviendraient et il se
-tirerait d'affaire sans aide. «Cela vaut mieux que de chercher le
-concierge.» Sur cette réflexion, Père s'en va à la recherche d'un
-café. Et lorsqu'il regagne le petit logement sur la cour, il est huit
-heures du soir.</p>
-
-<p>Dans sa jeunesse, lorsqu'il suivait les cours du Conservatoire, il
-logeait dans le même quartier. Il avait fait partie d'une société de
-quatuors, composée surtout de commis et de petits commerçants qui se
-réunissaient d'ordinaire dans un caveau près de Mosebacke. L'envie lui
-prit d'aller voir si le petit caveau existait encore. En effet, il
-était toujours là, et Père a eu même la chance inespérée d'y
-trouver quelques-uns des amis de jadis en train de déjeuner.</p>
-
-<p>Ils l'avaient reçu à bras ouverts, l'avaient convié à leur table et
-avaient fêté son arrivée à Stockholm de la façon la plus aimable du
-monde. Le déjeuner enfin terminé, Père avait voulu rentrer déballer
-les meubles, mais les amis lui avaient persuadé de rester dîner avec
-eux. Tant et si bien qu'il était huit heures passées lorsque enfin
-Père se décida à rentrer. Et il lui en coûtait beaucoup de quitter
-la joyeuse compagnie de si bonne heure.</p>
-
-<p>Lorsque Père rentre, il trouve les petits dans l'obscurité, faute
-d'allumettes. Heureusement Père en a une boîte dans ses poches et
-après avoir allumé un petit bout de chandelle qui, par un hasard
-heureux, s'était glissé parmi les effets emballés, il peut constater
-que les petits sont poudreux et échauffés, mais que malgré tout ils
-ont l'air frais et dispos, et même très contents de leur journée.</p>
-
-<p>Dans les pièces, les meubles sont rangés le long des murs, les caisses
-sont transportées dehors, et la paille et les papiers d'emballage ont
-été balayés. Hugues est en train de faire les lits des petits dans la
-pièce extérieure. L'autre pièce servira de chambre à coucher au
-père, et là il trouve son lit fait avec tout le soin qu'il pourrait
-souhaiter.</p>
-
-<p>Maintenant, un brusque revirement se fait dans l'esprit de Père. En
-rentrant, il était mécontent de lui-même pour avoir déserté le
-travail en laissant les petits sans manger, mais du moment qu'il voit
-qu'ils sont de bonne humeur et n'ont l'air de manquer de rien, il est
-pris de regrets d'avoir quitté ses amis à cause d'eux, et devient
-irritable et querelleur.</p>
-
-<p>Il voit bien que les petits sont fiers de tout le travail abattu et
-qu'ils s'attendent à en être loués, mais de cela il n'a aucune envie.
-Il leur demande au contraire qui les a aidés et leur fait remarquer
-qu'à Stockholm tout se paie et que par conséquent il faudra
-dédommager le concierge pour la peine qu'il a eue. Les petits
-répondent qu'ils n'ont eu l'assistance de personne, qu'ils se sont
-tirés d'affaire tout seuls; mais lui, il continue à grommeler.
-C'était mal à eux d'ouvrir la grande caisse. Ils auraient pu s'y
-blesser. Il leur avait défendu de toucher à cette caisse. Il faudra
-lui obéir à présent. C'est lui qui est responsable d'eux.</p>
-
-<p>La bougie à la main, il sort dans la cuisine et se met à inspecter les
-placards. Le petit assortiment de verres et de porcelaines se trouve
-rangé sur les rayons dans un ordre parfait. Il examine tout avec un
-soin minutieux pour trouver un motif de continuer ses plaintes.</p>
-
-<p>Tout d'un coup, il aperçoit quelques restes du dîner des petits et se
-met de suite à les gronder pour avoir mangé du poulet. Où l'ont-ils
-eu? Est-ce son argent qu'ils osent gaspiller en mangeant du poulet?</p>
-
-<p>Soudain il se rappelle qu'il ne leur a pas donné un sou vaillant. Il se
-demande s'ils ont volé le poulet et il est violemment ému à cette
-idée.</p>
-
-<p>Il parle et pérore, il gronde et tempête, mais n'arrive pas à avoir
-une réponse des petits. Ils ne se soucient pas de lui dire comment ils
-ont eu le poulet, ils le laissent pérorer. Et lui, il fait de longs
-discours, des sermons qui épuisent le restant de ses forces. À la fin,
-il supplie, il implore...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous adjure de me dire la vérité. Je vous pardonnerai ce que
-vous avez pu commettre, pourvu que vous me disiez la vérité.</p>
-
-<p>À ce moment les petits ne peuvent pas se contenir plus longtemps. Père
-entend une espèce d'ébrouement. Ils se redressent dans leurs lits en
-rejetant les couvertures et il s'aperçoit qu'ils sont tout rouges d'un
-rire retenu. Et au milieu d'éclats de rire qu'ils ne s'efforcent plus
-de maîtriser, Léonard réussit à proférer ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;Mère avait placé un poulet dans le sac à provisions qu'elle nous
-a donné à notre départ.</p>
-
-<p>Père se redresse de toute sa hauteur et les foudroie d'un regard
-terrible, il veut parler mais ne trouve pas le mot juste. Il se redresse
-encore plus majestueusement, et avec un regard plein de mépris, il
-rentre dans sa chambre.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>S'étant aperçu combien les petits sont débrouillards, Père en
-profite pour se passer de domestique. Le matin, il envoie Léonard à la
-cuisine préparer le café pendant que Hugues met la table et va
-chercher le pain chez le boulanger. Après le petit déjeuner, il
-s'installe dans un fauteuil à surveiller les petits qui font les lits,
-frottent les parquets, arrangent les poêles sous ses yeux. Il donne
-sans cesse des ordres et les envoie d'une tâche à une autre uniquement
-pour montrer son autorité. Le nettoyage du matin fini, il sort et reste
-absent toute la matinée. Il fait venir le déjeuner tout fait d'une
-école de cuisinières du voisinage. Puis, il quitte les petits pour le
-restant de la journée et n'exige d'eux qu'une chose: trouver son lit
-tout fait lorsqu'il rentre.</p>
-
-<p>Les petits sont donc seuls presque toute la journée et peuvent
-s'occuper selon leur bon plaisir.</p>
-
-<p>Une de leurs occupations principales est d'écrire à leur mère. Tous
-les jours ils reçoivent des lettres d'elle et elle leur envoie du
-papier et des timbres pour la réponse.</p>
-
-<p>Les lettres de Mère contiennent surtout des recommandations d'être
-gentils envers Père. Elle ne se lasse pas de leur dire combien il
-était aimable à l'époque où elle fit sa connaissance et elle leur
-raconte combien il était travailleur au début de sa carrière. Il faut
-qu'ils soient bons et affectueux pour lui. Ils ne doivent jamais oublier
-combien il est malheureux.</p>
-
-<p>«Si vous êtes tout à fait gentils avec Père, il vous prendra
-peut-être en pitié et vous laissera rentrer auprès de moi»,
-écrit-elle.</p>
-
-<p>Mère raconte encore qu'elle a été et chez le curé et chez le maire
-demander s'il n'y avait pas un moyen de rentrer en possession des
-petits. Tous les deux lui ont répondu qu'il n'y en avait pas. Il faut
-laisser les petits à leur père. Mère aurait désiré quitter la ville
-pour vivre à Stockholm dans l'espoir d'entrevoir ses fils de temps en
-temps, mais tous lui conseillent de patienter. Ils croient que père va
-bientôt se lasser des petits et qu'il les renverra chez leur mère.
-Maintenant, elle ne sait pas au juste ce qu'il faut faire. D'un côté,
-elle trouve affreux que les petits vivent à Stockholm sans avoir
-personne pour les soigner, d'autre part, elle sait que si elle quitte sa
-situation actuelle, elle ne pourra plus prendre soin d'eux, si, par
-hasard, ils redevenaient libres. Mais à Noël, en tout cas, Mère
-viendra les voir à Stockholm.</p>
-
-<p>Les petits écrivent ce qu'ils font le long de la journée, heure par
-heure. Ils apprennent à Mère qu'ils vont chercher les repas pour leur
-père et qu'ils font son lit. Elle comprend qu'ils tâchent d'être
-gentils avec lui à cause de leur mère, mais elle s'aperçoit bien
-qu'ils ne l'aiment pas plus qu'auparavant.</p>
-
-<p>Elle a l'impression que ses deux petits sont tout le temps seuls. Ils
-habitent une grande ville qui fourmille de gens, mais personne ne se
-soucie d'eux, personne ne fait attention à eux. Et cela vaut peut-être
-mieux. Qui sait ce qui pourrait leur arriver s'ils venaient à faire des
-connaissances.</p>
-
-<p>Ils lui demandent toujours de ne pas s'inquiéter à leur sujet. Ils
-sauront bien se tirer d'affaire, allons! Ils racontent qu'ils
-raccommodent eux-mêmes leurs chaussettes et recousent des boutons. Ils
-laissent aussi échapper que Léonard a poussé déjà son invention
-très loin et ils ajoutent qu'aussitôt qu'elle sera prête, tout
-s'arrangera.</p>
-
-<p>Mais Mère vit dans une angoisse perpétuelle. Nuit et jour, ses
-pensées sont auprès des petits. Nuit et jour elle prie Dieu de veiller
-sur ses fils qui vivent seuls dans une grande ville sans personne qui
-défende leurs yeux des tentations périlleuses et leurs jeunes cœurs
-de l'envie du mal.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Père et les petits se trouvent un jour à l'Opéra. Un des anciens
-camarades du père qui fait partie de l'orchestre royal l'a invité à
-écouter la répétition d'un concert symphonique, et Père a amené les
-petits.</p>
-
-<p>Lorsque l'orchestre entame le morceau, remplissant la salle d'harmonie.
-Père en est si ému qu'il ne peut plus retenir ses larmes. Il sanglote,
-se mouche bruyamment et pousse des gémissements continuels. Il ne
-cherche même pas à se contraindre, mais fait un bruit tel que les
-musiciens en sont dérangés. Un huissier vient le prier de sortir.
-Père prend les petits par la main et se retire doucement sans un mot de
-protestation. Et durant tout le retour, ses larmes continuent à couler.</p>
-
-<p>Père a gardé les mains des petits entre les siennes et avance par les
-rues flanqué d'un garçon de chaque côté. Tout d'un coup, les petits
-aussi se mettent à pleurer. Pour la première fois, ils comprennent
-jusqu'à quel point père a aimé son art. C'était affreux pour lui de
-rester là, alcoolique déchu, à écouter d'autres jouer. Quelle
-misère de n'être pas devenu ce qu'il aurait dû devenir. Il en était
-de Père comme il en serait de Léonard s'il n'arrivait pas à finir son
-aéroplane, ou de Hugues s'il ne devait jamais faire de voyage
-d'exploration. Pensez donc, si un beau jour ils étaient réduits,
-vieillards usés, à regarder passer au-dessus de leurs têtes de beaux
-aéronefs qu'ils n'auraient pas inventées et qu'ils ne sauraient même
-pas manœuvrer.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Les petits sont un jour assis au bureau, chacun de son côté. Père est
-sorti, un porte-musique sous le bras. Il a murmuré quelques mots d'une
-leçon à donner, mais les petits n'ont pas cru un seul instant que
-c'était là la vérité.</p>
-
-<p>Père est de méchante humeur, en se trimballant dans la rue il a
-remarqué le regard qu'ont échangé les petits lorsqu'il a dit qu'il
-s'en allait donner une leçon de musique. «Ils s'érigent en juge de
-leur père, pense-t-il. J'ai été trop indulgent pour eux. J'aurais dû
-leur donner une bonne paire de gifles. C'est sans doute leur mère qui
-les excite contre moi.</p>
-
-<p>«Si je retournais voir un peu ce que font ces messieurs? continue-t-il.
-Il ne serait peut-être pas déplacé de s'assurer de leur assiduité
-aux études.»</p>
-
-<p>Il retourne, traverse doucement la cour et apparaît soudain au milieu
-des petits sans que ceux-ci aient pu l'entendre venir. Et parfaitement!
-Les petits sursautent rougissants, et Léonard tire fébrilement à lui
-une liasse de papiers qu'il jette dans le tiroir.</p>
-
-<p>Quelques jours après leur arrivée à Stockholm, les petits avaient
-demandé quelle école ils allaient fréquenter, et père leur avait
-répondu qu'il ne fallait plus y penser. Il essaierait de leur trouver
-un patron qui voulût les prendre comme apprentis. L'affaire en était
-restée là et les petits n'avaient plus parlé d'école. Mais une
-semaine à peine écoulée, on vit un tableau de cours attaché au mur
-de la chambre des petits. Les livres scolaires avaient été sortis et
-chaque matin, les deux garçons s'installaient chacun de son côté au
-vieux bureau pour lire leurs leçons à haute voix. Il était évident
-qu'ils avaient reçu une lettre de leur mère leur recommandant de
-tacher de continuer leurs études tout seuls pour ne pas oublier tout ce
-qu'ils avaient appris.</p>
-
-<p>Entré de façon si inattendue, Père s'approche tout d'abord de
-l'horaire des cours qu'il se met à étudier. Il tire sa montre et
-compare:</p>
-
-<p>&mdash;Mercredi: de 10 heures à 11 heures, géographie. Puis il retourne
-vers le bureau.</p>
-
-<p>&mdash;Vous deviez faire de la géographie, cette heure-ci, n'est-ce pas?
-dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, père, répondent les petits, tout rouges aux visages.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où avez-vous votre géographie et votre atlas?</p>
-
-<p>Les petits jettent un long regard sur la bibliothèque tout en ayant
-l'air mortellement confus.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'avons pas encore commencé, dit Léonard.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, dit père, vous vous amusez à autre chose.</p>
-
-<p>Il se redresse très satisfait. Il a pris un avantage sur les petits
-qu'il ne lâchera pas avant de les avoir humiliés à fond.</p>
-
-<p>Les petits se taisent tous les deux. Depuis le jour qu'ils ont
-accompagné leur père à l'Opéra, ils ont eu pitié de lui et il ne
-leur en a pas tant coûté qu'auparavant d'être gentils avec lui. Mais,
-évidemment, ils n'ont pas pensé un seul instant à admettre Père dans
-leur confidence. Ce n'est pas qu'il soit monté dans leur estime; ils ne
-l'ont qu'en pitié.</p>
-
-<p>&mdash;Vous faisiez votre correspondance, demande Père sur son ton le
-plus sévère.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondent d'une seule voix les deux petits.</p>
-
-<p>&mdash;Que faisiez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne faisions que causer.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas vrai. J'ai vu que Léonard a caché quelque chose dans
-le tiroir.</p>
-
-<p>Sur cela, les petits se taisent de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Faites voir, crie Père, rouge de colère.</p>
-
-<p>Il croit que les petits ont écrit à leur mère et puisqu'ils ne
-veulent pas montrer leur lettre, il doit s'y trouver des appréciations
-fâcheuses sur lui. Les petits ne bougent plus. Père lève la main pour
-frapper Léonard qui est devant le tiroir.</p>
-
-<p>&mdash;Ne le touche pas, crie alors Hugues. Nous ne faisions que parler
-d'une invention de Léonard.</p>
-
-<p>Hugues repousse Léonard, sort vivement le tiroir et en retire un papier
-tout couvert d'aéronefs aux formes les plus extravagantes.</p>
-
-<p>&mdash;Cette nuit, Léonard a imaginé une nouvelle voile pour son
-dirigeable. C'est de cela que nous étions en train de causer.</p>
-
-<p>Père ne veut pas le croire. Il se penche sur le tiroir qu'il fouille
-minutieusement, mais il n'y trouve que des feuilles de papier couvertes
-de dessins qui représentent des ballons, des parachutes, des
-aéroplanes et tout ce qui se rapporte à la navigation aérienne.</p>
-
-<p>À la grande surprise des petits, père ne jette pas tout cela au loin,
-il ne rit même pas de leurs essais, mais se met à les regarder
-attentivement, feuille après feuille. La vérité est que père aussi
-a eu des dispositions pour la mécanique, il s'intéressait beaucoup à
-ces choses-là à l'époque où son cerveau gardait encore quelque
-vigueur. Bientôt il se met à leur demander le sens de ceci et de cela,
-et, comme ses paroles trahissent qu'il est vivement intéressé et qu'il
-comprend ce qu'il voit, Léonard, maîtrisant sa timidité, lui répond,
-d'abord avec hésitation, puis peu à peu avec une bonne volonté
-croissante.</p>
-
-<p>Bientôt, Père et les petits ont engagé une discussion approfondie sur
-les dirigeables et la navigation aérienne en général. Une fois
-lancés, les petits parlent sans aucune retenue, faisant part à leur
-père de tous leurs projets, de tous leurs rêves magnifiques. Et tout
-en comprenant que les petits n'iront pas très loin avec les aéronefs
-qu'ils construisent actuellement. Père en est néanmoins très
-impressionné. Ses deux fils parlent de moteurs d'aluminium,
-d'aéroplanes, d'équilibre comme de choses tout à fait familières.
-Lui qui avait cru que c'étaient deux vrais imbéciles, uniquement parce
-qu'à l'école ils n'étaient pas très brillants! Maintenant, il trouve
-tout d'un coup qu'ils sont deux vrais petits savants.</p>
-
-<p>Et les idées et les espoirs ambitieux, père les comprend mieux que
-toute autre chose. Il les reconnaît pour avoir rêvé lui-même de
-façon identique et il n'a aucune envie de rire de ces rêves-là.</p>
-
-<p>Père ne sort plus de toute la matinée; il reste là à causer avec les
-deux petits jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller chercher le déjeuner
-et de dresser la table. Et à ce moment-là, Père et les petits sont de
-très grands amis, à leur étonnement réciproque.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Il est onze heures du soir. Dans la rue Père s'avance en titubant et
-les deux petits sont à ses côtés. Ils ont été le chercher dans un
-de ses cafés préférés, où à peine entrés ils se sont placés
-près de la porte sans rien dire. Père était seul à une table, un
-grog copieux et foncé devant lui, écoutant un orchestre de dames qui
-jouait à l'autre bout de la salle. Après un moment, il s'était levé
-à contre-cœur et s'approchant des petits:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda-t-il. Pourquoi êtes-vous venus?</p>
-
-<p>&mdash;Père devait rentrer, répondent-ils. C'est le 5 décembre. Père
-avait promis...</p>
-
-<p>Alors il s'est rappelé que Léonard lui avait confié que, ce jour-là,
-c'était la fête de Hugues, et qu'en effet, il avait promis de rentrer
-de bonne heure. Mais tout cela, il l'avait complètement oublié. Hugues
-s'attendait sans doute à quelque cadeau de son père, mais celui-ci
-avait tout simplement oublié d'en acheter.</p>
-
-<p>Néanmoins, il s'est laissé emmener par les petits et se rend à la
-maison, mécontent et d'eux et de lui-même. En rentrant, il trouve la
-table dressée avec un grand apparat. Les deux garçons ont voulu
-arranger un petit festin. Léonard a fait des crêpes, qui maintenant
-sont vieilles de plusieurs heures, et ont l'air de morceaux de cuir. Ils
-ont reçu un peu d'argent de leur mère et ils l'ont employé à l'achat
-de noix, d'amandes, et d'une bouteille de limonade.</p>
-
-<p>Toute cette splendeur, ils n'en ont pas voulu jouir tout seuls; ils sont
-restés là à attendre que Père veuille bien rentrer pour la partager
-avec eux. Du moment qu'ils sont devenus amis avec Père, ils ne peuvent
-pas célébrer une pareille fête sans lui. Père comprend tout cela.
-Ça le flatte d'être désiré, et d'humeur assez réjouie, il prend
-place à la table. Seulement, étant à moitié ivre, il trébuche au
-moment de s'asseoir, empoigne la nappe, tombe et fait dégringoler tout
-ce qui était si gentiment rangé sur la table. En se relevant, il voit
-la limonade couler à flots sur le tapis, tandis que les crêpes et les
-confitures s'entremêlent aux morceaux de porcelaine et aux éclats de
-verre.</p>
-
-<p>Père jette un regard rapide sur les visages allongés des petits, et
-lançant un juron terrible, il regagne la porte pour ne rentrer que vers
-le matin.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Un matin de février, les petits s'en vont par la rue, les patins
-suspendus aux épaules. Ils ne sont plus les mêmes. Ils sont devenus
-maigres et pâles et ont l'air mal soignés et négligemment vêtus.
-Leurs cheveux ne sont pas coupés, ils ne sont guère lavés, et leurs
-bas ont des trous tout comme leurs chaussures. En causant entre eux, ils
-se servent d'expressions ordurières, ramassées dans le ruisseau, et il
-leur arrive même de proférer des jurons.</p>
-
-<p>Un vrai revirement s'est fait dans l'existence des petits à dater du
-soir où Père avait oublié de rentrer pour la fête de Hugues.
-C'était comme si, jusqu'à ce jour-là, ils avaient été soutenus par
-l'espoir d'un prompt changement dans leur sort. Les premiers temps, ils
-avaient escompté que bientôt le père se lasserait d'eux et les
-renverrait à leur mère. Puis, ils s'étaient imaginé que Père se
-prendrait d'amour pour eux au point de cesser de boire. Ils s'étaient
-même figuré que Mère et lui se réconcilieraient et que tous
-redeviendraient heureux. Mais ce soir-là, ils comprirent que Père
-était irrémédiablement perdu. Il était incapable d'aimer autre chose
-que la boisson. Quand même pour un moment il serait gentil avec eux, il
-ne s'intéresserait jamais à eux pour de bon.</p>
-
-<p>Un morne désespoir s'empara des petits. Rien ne serait changé pour
-eux. Père ne les lâcherait jamais. Ils avaient l'impression d'être
-condamnés à l'encellulement à perpétuité.</p>
-
-<p>Même leurs grands et beaux projets ne les consolaient plus. Gênés par
-tant d'entraves, ils ne pourraient jamais les mettre à exécution.
-Pensez donc! ils n'apprenaient plus rien! Ils connaissaient suffisamment
-l'histoire des grands hommes pour savoir que celui qui se propose de
-faire des choses extraordinaires a besoin avant tout d'apprendre.</p>
-
-<p>Le coup le plus dur avait été, cependant, que Mère n'était pas venue
-les voir à Noël comme c'était prévu. Au commencement de décembre,
-elle avait fait une chute dans un escalier, se cassant une jambe, de
-sorte qu'elle avait dû passer les vacances de Noël à l'hôpital au
-lieu d'aller à Stockholm. À présent, elle était rétablie, mais les
-cours avaient commencé. Avec cela, elle n'avait plus d'argent. Tout ce
-qu'elle avait économisé, elle avait dû le dépenser pendant sa
-maladie.</p>
-
-<p>Les petits se sentaient abandonnés par tout le monde. Il était
-évident que, quelques efforts qu'ils fissent, leur situation resterait
-la même; donc, ils avaient cessé de se déranger pour ce qui ne les
-amusait guère. Autant faire ce qui leur plaisait!</p>
-
-<p>Souvent, ils ne faisaient leurs lits qu'à plusieurs jours d'intervalle,
-et ils cessaient complètement de nettoyer le petit logement. Cela
-n'avait pas d'importance. Jamais il ne venait personne voir comment les
-choses se passaient chez eux.</p>
-
-<p>Père tomba de plus en plus bas. De temps en temps il essaya bien de se
-donner une contenance en recommandant aux petits d'avoir un peu d'ordre,
-mais c'étaient là de vains efforts. Il oublia ses recommandations plus
-vite qu'il ne les avait données.</p>
-
-<p>Les petits ont commencé à négliger leur cours du matin. Personne
-n'étant là pour les examiner, à quoi bon apprendre des leçons?
-Depuis quelques jours on avait de la glace excellente pour patiner et
-alors il valait bien mieux se donner des vacances pour patiner tant
-qu'il faisait encore jour. Sur la glace on trouvait toujours bon nombre
-de gamins; ils avaient fait la connaissance de pas mal d'entre eux et
-tous trouvaient comme eux-mêmes qu'il valait bien mieux patiner que de
-rester enfermés à lire...</p>
-
-<p>Aujourd'hui, il fait un temps si splendide que vraiment l'idée de
-rester à la maison leur est insupportable. Il ne fait que quelques
-degrés au-dessous de zéro, le soleil brille, l'air est calme et
-limpide. Il fait si beau que même les écoles ont obtenu un jour de
-congé pour patiner. La rue est pleine d'écoliers qui, après avoir
-été chez eux chercher leurs patins, sont maintenant en route pour la
-glace. Là où ils s'avancent parmi les autres garçons, les petits ont
-l'air tristes et mélancoliques. Jamais un sourire n'éclaire leurs
-visages. Leur malheur est trop grand pour qu'ils l'oublient un seul
-instant.</p>
-
-<p>En arrivant sur la glace ils la trouvent pleine de vie et d'animation.
-Tout le long de la côte, le golfe glacé est bordé de noir par la
-foule dense des spectateurs; plus loin les patineurs décrivent leurs
-cercles, pareils à des fourmis dont on vient d'endommager la
-fourmilière; encore plus loin on aperçoit de petits points noirs qui
-se déplacent avec une rapidité vertigineuse.</p>
-
-<p>Les petits mettent leurs patins et se mêlent aux patineurs. Ils
-patinent fort bien, et en s'élançant à toute vitesse sur la glace,
-ils recouvrent de la couleur aux joues et du brillant aux yeux, mais
-cela ne leur donne cependant pas pour une seule minute l'air joyeux et
-insouciant des autres enfants.</p>
-
-<p>Tout d'un coup, en retournant vers la terre ferme, ils aperçoivent
-quelque chose de très beau. Un grand ballon leur arrive du côté de
-Stockholm en poussant vers la mer. Il est rayé rouge et jaune et brille
-au soleil comme une boule de feu. La nacelle est ornée d'une quantité
-de pavillons bariolés, et, comme le ballon n'est pas très haut, le jeu
-des couleurs s'aperçoit fort bien.</p>
-
-<p>En apercevant le ballon, les petits jettent un cri de joie. C'est la
-première fois de leur vie qu'ils voient un grand ballon planer dans les
-airs. Il est bien plus beau qu'ils ne l'avaient imaginé. Tous les
-rêves, tous les projets qui ont été leur consolation et leur joie
-durant les mauvais jours, leur reviennent à l'esprit à cette vue. Ils
-s'arrêtent pour mieux observer comment sont attachées les cordes, les
-guide-ropes, et ils se désignent l'ancre et les sacs de sable sur le
-bord de la nacelle.</p>
-
-<p>Le ballon passe à toute vitesse sur le golfe glacé. Tous les
-patineurs, petits et grands, pêle-mêle, se jettent en riant et en
-criant à sa rencontre au moment où il fait son apparition et se
-mettent ensuite à le pourchasser. Ils le suivent dans sa course vers la
-mer, en une longue file oscillante comme un énorme guide-rope. Les
-aéronautes s'amusent à jeter des feuilles multicolores qui lentement
-s'envolent par l'atmosphère bleue.</p>
-
-<p>Les petits sont les premiers de la longue file qui poursuit le ballon.
-Ils avancent rapidement, la tête en arrière et les regards
-obstinément fixés en haut. Leurs yeux brillent de bonheur pour la
-première fois depuis leur départ de chez leur mère. Ils sont hors
-d'eux-mêmes d'enthousiasme, ils ne pensent qu'à une chose: poursuivre
-le ballon aussi longtemps que possible.</p>
-
-<p>Mais le ballon va vite et il faut être un bon patineur pour rie pas
-être laissé en arrière. Là troupe qui le fourchasse s'éclaircit,
-mais à la tête de ceux qui continuent la poursuite, apparaissent
-toujours les deux petits. Ils sont si pleins d'ardeur qu'ils attirent
-l'attention. Après, on dira même qu'ils avaient à ce moment quelque
-chose de mystérieux. Ils ne faisaient ni rire ni crier, mais il planait
-sur leurs visages tournés en haut une expression d'extase comme s'ils
-regardaient une apparition.</p>
-
-<p>Aussi, le ballon se présente-t-il à l'esprit des petits presque comme
-un guide surnaturel venu pour les ramener sur le bon chemin et pour leur
-apprendre à suivre ce chemin avec un courage nouveau. À sa vue, leurs
-cœurs se gonflent d'un désir immense de se remettre au travail pour
-réaliser la grande invention.</p>
-
-<p>De nouveau, ils se sentent certains de la réussite. Pourvu qu'ils
-soient tenaces, ils arriveront bien jusqu'à la victoire définitive. Un
-jour viendra où ils monteront leur propre aéronef à la conquête des
-airs. Un jour, ce sont eux qui planeront là-haut au-dessus de la tête
-des gens. Et leur aéronef à eux sera bien plus perfectionnée que
-celle qu'ils ont en ce moment devant les yeux. Elle se laissera diriger,
-virer, monter et descendre, aller contre le vent et sans vent. Elle les
-portera nuit et jour-là où ils voudront. Ils la feront descendre sur
-les plus hauts sommets des montagnes, ils passeront par-dessus les
-déserts les plus terribles, ils exploreront les contrées les plus
-inabordables. Ils verront toute la splendeur de l'univers.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pas la peine de perdre courage, Hugues, dit Léonard. Ce
-sera chic quand nous serons prêts!</p>
-
-<p>Père et son malheur, voilà des choses qui ne les regardent plus. Celui
-qui a un but magnifique à atteindre, ne peut évidemment pas se laisser
-arrêter par des considérations si mesquines.</p>
-
-<p>Le ballon augmente sa vitesse au fur et à mesure qu'il s'éloigne de la
-terre. Les patineurs ont cessé de le poursuivre. Seuls, les deux petits
-continuent la poursuite. Ils avancent rapides, aussi légers que s'ils
-avaient des ailes aux pieds.</p>
-
-<p>Soudain, les gens qui se trouvent sur le bord et dont par conséquent
-les regards dominent le golfe, jettent un cri d'effroi et d'angoisse. On
-s'est aperçu que le ballon, toujours suivi de près par les deux
-enfants, est poussé vers le chenal ouvert dans la glace en vue de la
-navigation et où l'eau est libre...</p>
-
-<p>&mdash;L'eau est libre là-bas! crient les gens. L'eau est libre! Les
-patineurs disséminés sur la glace, en entendant ces cris, tournent
-leurs regards vers l'embouchure du golfe. En effet, ils aperçoivent une
-bande d'eau libre qui brille au soleil, loin, très loin. Ils voient
-aussi deux petits garçons s'approcher de cette bande d'eau qu'ils ne
-voient pas, eux, parce qu'ils tiennent leurs yeux fixés sur le ballon,
-sans les en détourner un seul instant.</p>
-
-<p>On crie à tous poumons, on frappe des coups désespérés dans la
-glace, les coureurs les plus rapides s'élancent pour les arrêter. Les
-petits ne s'aperçoivent de rien, dans leur poursuite acharnée. Ils ne
-savent pas qu'ils sont seuls à persister. Ils n'écoutent pas les cris
-derrière eux. Ils n'entendent pas le bruissement des vagues devant eux.
-Ils ne voient que le ballon qui pour ainsi dire les emporte avec lui.
-Léonard sent déjà son aéronef à lui le soulever, et Hugues plane
-au-dessus des lieux mystérieux du pôle Nord.</p>
-
-<p>Les gens qui se trouvent sur la glace et sur la côte voient diminuer la
-distance qui les sépare de l'eau libre. Pendant quelques instants, ils
-sont saisis d'une telle angoisse qu'ils ne peuvent ni crier ni remuer.
-Il y a comme un charme sur les deux enfants qui ne se rendent compte de
-rien dans leur course effrénée, qui se ruent vers la mort,
-pourchassant la plus belle des apparitions célestes.</p>
-
-<p>Les aéronautes aussi ont remarqué les deux petits. Ils se rendent
-compte du danger, ils leur crient en faisant des gestes désespérés,
-mais les petits ne comprennent pas. En voyant que les aéronautes leur
-font signe, ils croient que ceux-ci désirent les faire monter dans la
-nacelle. Ils lèvent leurs bras vers le ballon, ivres de joie à ridée
-d'être emmenés à travers l'espace limpide.</p>
-
-<p>À ce moment, les petits ont atteint le chenal: les visages illuminés
-et les bras levés vers le ciel, ils glissent dans l'eau et
-disparaissent sans un cri. Des patineurs accourus au secours arrivent un
-instant après, mais le courant a déjà emporté les corps sous la
-glace où nul secours humain ne peut les atteindre.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>FIN</h4>
-
-<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES LÉGENDES ***</div>
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-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&trade;
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&trade;&rsquo;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&trade; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&trade; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&rsquo;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&rsquo;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation&rsquo;s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation&rsquo;s web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-For additional contact information:
-</div>
-
-<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'>
-Dr. Gregory B. Newby<br />
-Chief Executive and Director<br />
-gbnewby@pglaf.org
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&trade; electronic works.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&trade; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&trade; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This Web site includes information about Project Gutenberg&trade;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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