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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Livre des Légendes - -Author: Selma Lagerlöf - -Translator: Fritiof Palmér - -Release Date: December 22, 2020 [eBook #64066] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously - made available by Hathi Trust.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES LÉGENDES *** - -SELMA LAGERLÖF - - - -LAURÉAT DU PRIX NOBEL - -LE - -LIVRE DES LÉGENDES - - - -NOUVELLES TRADUITES DU SUÉDOIS - -AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR - - - -PAR - -FRITIOF PALMÉR - - - -PARIS - -LIBRAIRIE ACADÉMIQUE -PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS - -35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 - -1910 - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -La Légende d'une dette, racontée au banquet -Nobel, le 10 décembre 1909 -La fille du Grand-Marais -La Mine d'Argent -La Légende de la Rose de Noël -La Marche nuptiale -Le Joueur de violon -Une Légende de Jérusalem -Pourquoi le Pape devint si vieux -Le Ballon - - - - -LA LÉGENDE D'UNE DETTE -RACONTÉE AU BANQUET NOBEL -LE 10 DÉCEMBRE 1909 - - -C'était il y a quelques jours. J'étais dans le train, en route pour -Stockholm. Le jour baissait. Déjà on ne voyait plus clair dans le -compartiment. Mes compagnons de voyage bavardaient, chacun dans son -coin, mais moi je restais silencieuse à écouter le bruit du train -s'élançant sur les rails. - -Tout en écoutant je me remémorais les occasions diverses dans -lesquelles j'avais pris le train pour Stockholm. Dans la plupart des -cas, ç'avait été pour une raison désagréable. Je m'y étais rendue -pour passer des examens, ou encore, avec des manuscrits, pour chercher -un éditeur; cette fois-ci, j'y allais pour recevoir le prix Nobel. Je -n'étais pas loin de trouver que cela manquait d'agrément, cela aussi. - -L'automne entier j'avais vécu là-bas, chez moi, en Vermland, dans la -plus grande solitude, et maintenant j'allais être forcée de paraître -au milieu d'une foule de gens. C'était comme si là-bas, dans mon -isolement, j'avais pris peur de la vie et des êtres humains et je -ressentais une véritable angoisse à l'idée d'être de nouveau -obligée de me montrer dans le monde. Mais au fond j'éprouvais -évidemment un bonheur immense à aller recevoir le prix, et j'essayais -de chasser mon angoisse en pensant à ceux qui se réjouiraient de mon -bonheur. C'était une foule de vieux amis, c'étaient les miens, -c'était surtout et avant tout ma vieille mère que j'avais laissée -seule à la maison, toute joyeuse d'avoir assez vécu pour assister à -ce grand événement. - -Du même coup le souvenir de mon père me traversa l'esprit: je -ressentais un regret douloureux de le savoir mort et de ne pas pouvoir -lui raconter que j'avais eu le prix Nobel. Je savais que personne au -monde n'eût pu s'en réjouir autant que lui. Jamais je n'avais -rencontré un être humain animé d'un tel amour, d'un tel respect -envers la poésie et les poètes. S'il avait pu apprendre que -l'Académie suédoise venait de m'attribuer un grand prix de -poésie!--C'était un vrai malheur de ne pas pouvoir le lui raconter! - -Quiconque a voyagé en chemin de fer, par la nuit obscure, sait qu'il -arrive souvent que de longues minutes durant les wagons glissent sur les -rails d'une façon singulièrement douce, sans la moindre secousse. Le -bruit et le fracas cessent et le sourd grondement des roues se mue en -une musique douce et monotone. On dirait que le train ne glisse plus sur -des rails et sur des traverses, mais s'élance dans l'espace. Eh bien, -au moment même où je me disais que j'aimerais bien revoir mon père, -il m'arriva une chose semblable. Le train se mit à rouler d'une -manière si légère, si silencieuse, qu'il me parut impossible qu'il -fût encore sur la terre. Et alors mes pensées commencèrent à jouer: -«Si je partais voir mon vieux père dans le royaume du ciel?» Il me -semble avoir entendu parler d'aventures de ce genre arrivées à -d'autres; pourquoi cela ne m'arriverait-il pas à moi! - -Les wagons continuaient à dévorer l'espace de la même façon douce et -silencieuse, mais quelle que pût être leur destination, ils avaient un -bon bout de chemin à faire avant d'arriver, et mes pensées les -dépassaient en route. - ---Je le trouverai, me disais-je, installé sûrement dans un fauteuil, -sous une véranda ayant vue sur une cour ensoleillée toute remplie de -fleurs et d'oiseaux, et naturellement je le trouverai en train de lire -la saga de Fritiof. Quand il me verra, il laissera le livre, repoussera -un peu ses lunettes sur son front et se lèvera pour aller au-devant de -moi. Je l'entendrai dire: «Bonjour et bienvenue! te voilà en train de -faire une petite promenade. Et comment vas-tu, ma fille?» Tout à fait -selon sa vieille manière. - -Ce n'est que lorsqu'il a repris sa place dans le fauteuil qu'il commence -à se demander pourquoi je suis venue le voir. - ---J'espère qu'il n'y a pas de malheur à la maison, dit-il tout à -coup. - ---Oh! non, père, tout va bien. - -Et je suis sur le point de lui raconter la grande nouvelle, mais je -m'arrête, prise d'envie de me cacher un peu, et je fais un petit -détour. - ---Je ne suis venue que pour te demander un bon conseil, lui dis-je en -affectant un air de grave souci. C'est que je me trouve accablée de -dettes. - ---J'ai bien peur de ne pouvoir t'aider, répond le père. On peut dire -du lieu où je suis comme des vieux châteaux de Vermland: «Il y a de -tout, sauf de l'argent!» - ---Aussi n'ai-je pas de dettes d'argent, lui dis-je. - ---Alors, c'est bien pis, répond-il. Raconte donc tout depuis le -commencement, ma fille. - ---C'est bien le moins que tu m'aides, lui dis-je, car c'est bien ta -faute à toi, d'abord. Te rappelles-tu combien souvent tu nous chantais -les airs de Bellman, t'accompagnant au clavecin, et te souviens-tu que -tu nous fis lire et relire chaque hiver Tegnér, Runeberg et Andersen? -C'est ainsi que j'ai contracté ma première grande dette. Père, -comment pourrai-je les payer de m'avoir appris à aimer les contes et -les faits héroïques, et la patrie, et la vie humaine dans toute sa -grandeur, dans toutes ses faiblesses? - -À ces mots, père s'ajuste dans son fauteuil et ses yeux prennent une -si jolie expression: - ---Je suis bien content, dit-il, d'avoir contribué à t'endetter ainsi. - ---Oui, en cela tu as peut-être raison, père, lui dis-je; seulement, il -faut te dire que ce n'est pas fini. J'ai une telle quantité de -créanciers! Pense à tous ces pauvres chevaliers sans gîte qui -vagabondaient en Vermland dans ta jeunesse, passant leur temps à jouer -et à chanter. Je leur dois les folles aventures, les farces et les -escapades sans nombre. Et pense à toutes les vieilles conteuses qui -demeurent dans de petites cabanes grises au bord de la forêt et qui -m'ont raconté tant d'histoires sur le Neck, les sorciers et les vierges -ravies par le Troll. Ce sont elles, sans doute, qui m'ont appris à -rendre la poésie de la dure montagne et de la forêt noire.--Et puis, -père, pense à tous les pâles moines aux yeux creux, à toutes les -nonnes enfermées dans des couvents obscurs, qui ont eu des visions et -écouté des voix. Je suis leur débitrice pour avoir puisé au grand -trésor de légendes qu'ils ont amassé. Et pense enfin aux paysans de -Dalécarlie qui s'en furent à Jérusalem. Ne leur suis-je pas redevable -de ce qu'ils m'ont donné une action héroïque à conter? Et il ne me -suffit pas de m'être endettée envers les hommes; j'ai toute la nature -pour créancière. Il y a les animaux de la terre, les oiseaux du ciel, -les fleurs et les arbres;--tous ils ont eu leurs secrets à me confier. - -Pendant que je parle, père fait de petits signes de la tête, en -souriant, et il ne paraît pas du tout inquiet. - ---Comprends donc, père, que c'est un grand fardeau que toutes ces -dettes, lui dis-je, de plus en plus sérieuse.--Sur la terre personne ne -sait comment les payer et j'ai pensé que vous le sauriez, ici, au ciel. - ---Oui, oui, nous le savons certainement, dit père qui paraît prendre -la chose légèrement, selon son habitude.--Nous saurons bien remédier -à tes soucis, n'aie pas peur, mon enfant. - ---Mais, père, ce n'est pas encore tout. Je suis encore endettée envers -ceux qui ont cultivé et enrichi la langue, qui ont forgé le bon outil -et qui m'ont appris à m'en servir. Et ne suis-je pas la débitrice de -tous ceux qui avant moi ont écrit la destinée humaine, qui ont -éveillé des idées et ouvert des chemins? Ne suis-je pas surtout la -débitrice de ceux qui, dans ma jeunesse, étaient les pionniers de la -création littéraire: les grands Norvégiens, les grands Russes. Ne -suis-je pas endettée encore du fait d'avoir vécu à une époque où la -littérature de mon propre pays a eu sa plus belle floraison, d'avoir vu -les Empereurs en marbre de Rydberg, le monde poétique de Snoilsky, les -pêcheurs de Strindberg et les paysans de Geijerstam, les types modernes -de Ann-Charlotte Edgren et de Ernst Ahlgren, l'Orient de Heidenstam et -l'histoire vécue de Sophie Elkan, les airs vermlandais de Fröding, les -légendes de Levertin, Thanatos de Hallström et les Peintures -dalécarliennes de Karlfeldt, et tant d'autres œuvres jeunes et neuves, -incitant à l'émulation et fécondant le rêve? - ---Oui, oui, tu as raison, dit père, tu es grandement endettée, mais -nous saurons bien tout arranger. - ---Je ne crois pas que tu comprennes bien nettement comme c'est difficile -pour moi, tout cela. Tu n'as certainement pas considéré que je suis -aussi endettée envers mes lecteurs. Combien ne leur dois-je pas à -tous, depuis le vieux roi et son fils cadet qui m'a payé mon voyage -d'apprentie dans le Midi, jusqu'aux petits écoliers qui griffonnent des -épîtres de remerciements pour «Nils Holgersson»! Que serais-je -devenue si l'on n'avait pas voulu de mes livres?--Il ne faut pas oublier -non plus ceux qui ont écrit sur moi; souviens-toi du grand critique -danois qui m'a gagné des amis partout dans son pays avec quelques mots -seulement! Et pense à celui qui est mort et qui mélangeait sa boisson -de doux et d'amer plus savamment que personne ne l'a jamais fait chez -nous avant lui! Pense à tous ceux qui, dans les pays étrangers, ont -travaillé pour moi. Je suis endettée envers tous, tant envers ceux qui -m'ont louée qu'envers ceux qui m'ont blâmée. - ---Oui, oui, dit père qui n'a plus l'air aussi tranquille. Il commence -enfin à comprendre qu'il n'est pas si facile que ça de me donner un -conseil; et je poursuis: - ---Rappelle-toi tous ceux qui m'ont aidée, pense à mon amie fidèle -Esselde qui me frayait le chemin pendant que nul autre n'osait encore -croire en moi. Pense à tous ceux qui ont protégé mon travail, à -toutes les affections que j'ai rencontrées, à tout l'honneur dont on -m'a entourée. Tu devrais comprendre que j'ai dû venir à toi pour -apprendre comment faire pour payer de telles dettes. - -Père a baissé la tête, il n'a plus l'air si plein de confiance qu'au -commencement. - ---Je crois bien qu'il ne sera pas du tout facile de t'aider, ma fille, -dit-il. Mais, n'est-ce pas, c'est enfin fini? - ---Oh! non, tout cela, j'ai pu le supporter, mais il y a pis. Et c'est -là pourquoi j'ai dû venir ici chercher un conseil. - ---Je ne comprends pas que tu puisses être plus endettée encore, dit -père. - ---Mais si, lui dis-je; et puis, je lui révèle mon secret. - ---Jamais je ne croirai que l'Académie suédoise... dit père, mais en -disant cela, il me regarde et se rend bien compte que «cela» est vrai, -et chaque pli de sa vieille figure commence à trembler et des larmes -lui montent aux yeux. - ---Que dirai-je à ceux qui ont décidé cette affaire et à ceux qui -m'ont recommandée à ce prix? Car pense donc, père, ce n'est pas -seulement honneur et argent qu'ils m'ont donné, c'est aussi qu'ils ont -eu foi en moi, puisqu'ils ont osé me distinguer devant l'univers. -Comment pourrai-je jamais payer cette dette? - -Père reste un moment silencieux, absorbé dans des réflexions, puis -tout à coup il essuie des larmes de joie, il se secoue et donnant du -poing un rude coup sur le bras de son fauteuil, il s'écrie: - ---Non, je ne resterai pas plus longtemps à me creuser la tête pour des -choses auxquelles personne, ni ici, ni sur la terre, ne pourra -répondre. Puisqu'il se trouve que tu as eu le prix Nobel, je ne veux -penser à rien, sauf à m'en réjouir! - - - - -LE LIVRE DES LÉGENDES - - -LA FILLE DU GRAND-MARAIS - -I - - -Ceci se passe dans une salle d'audience, en province. Devant le -tribunal, tout au fond de la salle, est assis le vieux juge, homme de -haute et forte taille, au visage rude et énergique. Des heures durant, -sans discontinuer, il n'a fait que trancher litige après litige, et à -la fin il s'est senti envahir par un sentiment de sombre dégoût. Il -est difficile de savoir si c'est la chaleur étouffante de la salle qui -l'incommode, ou s'il a été dégoûté à la longue de tant de -querelles mesquines, qui paraissent n'être nées que pour témoigner de -la manie tracassière, du manque de charité, et de l'âpreté au gain -des hommes. - -Il vient d'aborder la dernière des causes qui doivent être jugées ce -jour-là. Il s'agit d'une demande de pension alimentaire. - -Cette affaire est venue déjà au cours de la session précédente, et -le greffier donne lecture du procès-verbal des débats antérieurs. Il -en résulte d'abord que la partie demanderesse est la fille d'un pauvre -journalier et que le défendeur est un homme marié. - -Le défendeur déclare, toujours d'après le procès-verbal, que c'est -à tort et par intérêt uniquement que la partie adverse l'a cité en -justice. Il reconnaît l'avoir eue pendant un certain temps à son -service. Mais il nie avoir eu à cette occasion avec elle des relations -intimes, et il lui conteste tout droit de lui demander un secours -quelconque. La demanderesse cependant a persisté dans sa demande, et, -après avoir entendu quelques témoins, le tribunal a déféré le -serment au défendeur sous peine de se voir condamner à servir la -pension alimentaire exigée par la partie demanderesse. - -Les deux parties sont présentes et se trouvent côte à côte devant la -table du juge. La demanderesse est très jeune et paraît toute -effarouchée. Elle pleure par timidité et essuie péniblement ses -larmes à l'aide d'un mouchoir entortillé qu'elle ne semble pas savoir -déplier. Elle porte un costume noir, d'aspect presque neuf, mais qui -lui va si mal qu'on est tenté de se dire qu'elle l'a emprunté pour -pouvoir se présenter d'une manière convenable devant le juge. - -Quant au défendeur, on voit tout de suite que c'est un homme aisé. Il -paraît âgé d'une quarantaine d'années et il a une figure résolue et -énergique. À le voir là devant le tribunal, on constate qu'il a une -attitude irréprochable. On voit bien qu'il aimerait mieux être -ailleurs que là, mais, d'autre part, il n'a pas l'air gêné le moins -du monde. - -Aussitôt après la lecture du procès-verbal, le juge, s'adressant au -défendeur, lui demande s'il persiste dans son refus, et s'il est -disposé à prêter serment. - -En réponse à ces questions le défendeur prononce sans hésitation un -oui énergique. Il se met à fouiller dans la poche de son gilet, d'où -il sort un certificat du pasteur attestant que lui, le défendeur, -connaît le sens et l'importance du serment, et que rien ne s'oppose à -ce qu'il le prête. - -Pendant tout ce temps la demanderesse continue à pleurer. Elle paraît -ne pas arriver à vaincre sa timidité et elle tient son regard -obstinément fixé sur le sol. Elle n'a pas encore levé les yeux assez -pour rencontrer ceux du défendeur. - -En l'entendant prononcer ce _oui_, elle a un sursaut. Elle fait quelques -pas vers le tribunal comme si elle avait quelque chose à objecter, mais -elle s'arrête soudain. «Ce n'est pourtant pas possible, semble-t-elle -se dire à elle-même. Il ne peut pas avoir dit _oui_. J'ai dû me -tromper.» - -Cependant le juge prend en main le certificat et fait en même temps un -signe à l'huissier. Celui-ci s'approche de la table pour chercher la -Bible, qui se cache sous un énorme monceau de paperasses, et se -prépare avec empressement à la mettre devant le défendeur. - -La demanderesse se rend compte que quelqu'un passe devant elle et elle -devient inquiète. Elle se contraint à lever les yeux juste assez pour -voir de l'autre côté de la table, et ainsi elle voit l'huissier -déplacer la Bible. - -De nouveau elle a l'air de vouloir faire des objections. Mais de nouveau -elle s'arrête. Il n'est pas possible qu'on lui permette de prêter -serment. Le juge doit l'empêcher. - -Le juge est un homme avisé, qui sait très bien ce que pensent et -disent les gens du pays d'où elle vient. Il devrait bien savoir combien -tout le monde y est sévère pour tout ce qui touche au mariage. Ils ne -connaissent pas de crime plus odieux que celui qu'elle a commis. -Aurait-elle jamais fait un tel aveu, pour son propre déshonneur, si ce -n'avait pas été la vérité? Le juge devait comprendre quel mépris -horrible elle s'était attiré. Et non seulement du mépris mais toute -sorte de misères. Personne ne voulait plus l'employer, personne ne -voulait plus de son travail. Ses propres parents ne la souffraient -presque plus dans leur cabane, mais parlaient tous les jours de la -mettre à la porte. Oh! non, le juge devait bien savoir qu'elle n'aurait -pas demandé de secours à un homme marié si elle n'y avait pas eu -droit. - -Le juge ne peut pourtant pas croire qu'elle mente dans une telle -affaire, qu'elle ait attiré un malheur si horrible sur elle-même, -alors qu'elle avait le moyen d'en accuser tout autre qu'un homme marié. -Et s'il sait cela, il doit évidemment empêcher la prestation du -serment. - -Elle voit que le juge relit plusieurs fois le certificat du pasteur. -C'est pourquoi elle commence à croire qu'il va intervenir. - -Il est vrai, en effet, que le juge a l'air soucieux. Il fixe plusieurs -fois son regard sur la demanderesse, mais pendant ce temps, l'expression -de dégoût et d'aversion qui flotte sur son visage s'accentue. Il -paraît l'avoir prise en haine. Si le défendeur de son côté dit la -vérité, elle est une personne abjecte à laquelle le juge ne pourra -pas s'intéresser. - -Il arrive parfois que le juge intervienne dans une affaire en conseiller -bienveillant et avisé, pour empêcher les parties de se faire tort à -elles-mêmes, mais ce jour-là il est fatigué et dégoûté, et ne -pense qu'à laisser l'affaire suivre son cours légal. - -Il dépose le certificat, et, s'adressant de nouveau au défendeur, -exprime l'espoir que celui-ci a bien réfléchi au péril d'un faux -serment. Le défenseur l'écoute avec le même calme dont il a fait -preuve tout le temps; il répond respectueusement, et non sans dignité. - -La demanderesse entend tout cela avec une très grande anxiété. Elle -fait quelques mouvements violents, et se tord les mains convulsivement; -maintenant elle veut parler devant le tribunal. Elle soutient une lutte -horrible contre sa timidité et contre les sanglots qui l'empêchent de -parler. En fin de compte elle n'arrive pas à articuler un seul mot -perceptible. - -Donc, le serment va être prêté. On lui permettra de le prêter! -Personne ne l'empêchera de devenir parjure! - -Jusqu'ici elle n'a pas pu croire que cela pût se faire. Mais maintenant -elle est saisie de la certitude que cela est imminent, que cela se -passera à l'instant même. Une angoisse horrible, telle qu'elle n'en a -jamais ressenti, la saisit à la gorge. Elle reste là pétrifiée. Elle -ne pleure même plus. Ses yeux s'immobilisent dans leurs orbites. - -Il a donc l'intention de s'attirer la damnation éternelle. - -Elle comprend bien qu'il veut se dégager par ce serment, à cause de sa -femme. Mais quand même il aurait des ennuis avec celle-là, il ne -devrait cependant pas compromettre ainsi le salut de son âme. - -Il n'y a rien de si horrible qu'un parjure. Il reste quelque chose de -mystérieux et d'horrible attaché à cette sorte de péché. Aucune -grâce, aucun pardon ne peut le couvrir. Les portes de l'enfer s'ouvrent -d'elles-mêmes, lorsque le nom d'un parjure est prononcé. Si à ce -moment elle eût levé son regard vers le visage de cet homme, elle -aurait craint de le voir marqué du signe de la damnation, apposé par -la colère de Dieu. - -Tandis qu'elle exaspère ainsi son anxiété toujours croissante, le -juge a enseigné au défendeur la manière de poser ses doigts sur la -Bible. Puis il ouvre le code pour trouver la formule du serment. - -En le voyant poser ses doigts sur la Bible, elle s'approche encore d'un -pas et on dirait qu'elle veut s'allonger à travers la table pour -écarter cette main. - -Mais elle est encore retenue par un suprême espoir. Elle croit qu'il -cédera au dernier moment. - -Le juge a trouvé la page du code qu'il cherchait, et maintenant il -commence à dicter le serment à voix haute et distincte. Puis il fait -une pause pour que le défendeur puisse répéter ce qu'il vient de -dire. Et le défendeur commence vraiment à répéter la formule, mais -il vient à se tromper de mot, et le juge est obligé de tout reprendre -depuis le commencement. - -Maintenant elle ne peut plus garder le moindre espoir. Maintenant elle -sait qu'il va se parjurer et qu'il va s'attirer la colère de Dieu pour -cette vie et pour l'autre. - -Elle reste là à se tordre les mains désespérément. Et tout cela -c'est sa faute à elle, puisque c'est elle qui l'a accusé! - -Elle était sans travail, il est vrai, elle avait faim et froid. -L'enfant était près de mourir, faute de soins. À qui donc devait-elle -s'adresser pour avoir du secours? - -Jamais elle n'aurait cru non plus qu'il pût commettre un péché si -abominable. - -Maintenant le juge vient de dicter à nouveau la formule du serment. -Dans quelques instants, l'acte sera accompli. Un acte que rien ne peut -abolir, qu'on ne peut jamais réparer, qui ne s'efface jamais. - -Juste au moment où le défendeur commence à répéter la formule -sacramentelle, elle s'élance, rejette la main, et s'empare vivement de -la Bible. - -C'est son angoisse atroce qui enfin lui a donné le courage d'agir. Il -ne faut pas qu'il soit parjure. Il ne faut pas! - -L'huissier accourt pour lui arracher la Bible et la ramener au calme. -Tout ce qui touche au tribunal lui inspire une crainte immense, et elle -croit assurément que ce qu'elle vient de faire va la conduire en -prison, mais elle ne lâche pourtant pas la Bible. Coûte que coûte: il -ne prêtera pas le serment. Lui qui tient à le prêter, accourt aussi -pour s'emparer du livre; mais elle résiste à tous les deux. - ---Tu ne dois pas prêter serment, crie-t-elle. Tu ne dois pas! - -Cette scène provoque naturellement la plus grande stupeur. Le public se -bouscule pour mieux voir, les jurés commencent à remuer, le greffier -se lève précipitamment l'encrier à la main de peur qu'on ne le -renverse. - -Alors le juge s'écrie à voix haute et indignée: Silence! Et tout le -monde s'arrête, immobile. - ---Qu'est-ce qui vous prend? Que voulez-vous faire de la Bible? demande -le juge à la demanderesse du même ton sévère et courroucé. - -Ayant pu enfin par ce geste désespéré donner libre cours à son -anxiété, elle arrive à surmonter sa gène juste assez pour pouvoir -répondre: - ---Il ne doit pas prêter serment! - ---Tais-toi et remets le livre en place, ordonne le juge. - -Mais elle n'obéit pas, au contraire, elle retient le livre des deux -mains. - ---Il ne doit pas prêter serment, crie-t-elle avec une violence -frénétique. - ---Tu es donc bien acharnée à gagner ton procès? lui demande le juge -d'une voix toujours plus cassante. - ---Je veux abandonner le procès, s'écrie-t-elle; et sa voix se fait -aiguë, déchirante. Je ne veux pas le forcer à jurer. - ---Qu'est-ce que tu cries? demande le juge. As-tu perdu la raison? - -Elle respire violemment en essayant de se ressaisir. Elle s'aperçoit -elle-même du son aigu de sa voix. Le juge va croire qu'elle est devenue -folle, si elle ne peut pas dire posément ce qu'elle a à dire. Encore -une fois elle lutte contre son émotion pour arriver à dominer sa voix, -et cette fois elle y réussit. Elle dit lentement, posément, -distinctement, tout en regardant le juge bien en face: - ---J'abandonne le procès. C'est lui le père de l'enfant. Mais je l'aime -toujours. Je ne veux pas qu'il soit parjure. - -Elle se tient droite et résolue devant le tribunal et continue à fixer -son regard droit sur le rude visage du juge. Celui-ci, les deux mains -fortement appuyées sur la table, la regarde longuement sans détourner -les yeux. Mais à la regarder ainsi, le juge est comme transformé. Tout -ce qu'il y avait de dégoûté et de relâché dans ses traits, -disparaît, et le rude visage s'illumine de la plus belle émotion. -«Voilà, se dit le juge, voilà bien mon peuple. Je ne me fâcherai -plus contre lui, puisque même chez le plus humble il y a tant d'amour -et tant de piété.» - -Soudain le juge sent ses yeux devenir humides de larmes; il a un -mouvement brusque, et, presque honteux, il jette autour de lui un regard -furtif. À ce moment il voit le greffier, le commissaire et la longue -rangée des jurés tendre le cou pour regarder la jeune fille, debout -devant le tribunal, la Bible serrée contre sa poitrine. Et il aperçoit -une lueur sur leurs figures, comme s'ils venaient d'entrevoir quelque -chose de très beau qui leur fait du bien jusqu'au plus profond de -l'âme. - -Puis, le juge regarde le public, et constate que tous restent -silencieux, osant à peine respirer, comme si l'on venait d'entendre le -mot le plus ardemment souhaité. - -Enfin le juge regarde le défendeur. Maintenant c'est à lui de baisser -la tête et de regarder le sol. - -De nouveau le juge s'adresse à la pauvre jeune fille: - ---Il en sera comme tu désires, dit-il. L'affaire sera rayée, -ajoute-t-il, s'adressant au greffier. - -Le défendeur fait un geste comme pour faire une objection: - ---Qu'est-ce que c'est? lui crie le juge. Tu as quelque chose à redire -à cela? - -Le défendeur baisse la tête un peu plus et d'une voix à peine -perceptible, il répond: - ---Oh! non, cela vaut sans doute mieux ainsi. - -Le juge reste un instant immobile, puis repoussant le lourd fauteuil, il -se lève et se dirige vers la demanderesse. - ---Je te remercie, dit-il en lui tendant la main. - -Elle a déposé la Bible et reste là toute en pleurs, essuyant ses yeux -avec le mouchoir entortillé. - ---Je te remercie, fait le juge encore une fois, et il lui prend la main -qu'il serre comme si c'était celle d'un brave. - - - - -II - - -Il ne faut pas croire que la jeune fille qui venait de passer un si -mauvais moment devant le tribunal, fût elle-même convaincue d'avoir -accompli une action méritoire. Bien au contraire, elle estimait qu'elle -s'était couverte de honte devant tout le public. Elle ne comprenait pas -que le geste du juge venant lui serrer la main, était un honneur pour -elle. Elle croyait que cela signifiait seulement que l'affaire était -terminée et qu'elle était libre de s'en aller. - -Elle ne voyait pas non plus que les gens la regardaient d'une façon -bienveillante et que plusieurs voulaient lui serrer la main. Elle se -faufilait et cherchait à s'enfuir. Mais la sortie était encombrée. -L'audience étant finie, nombreux étaient ceux qui avaient hâte de -partir. Elle fut parmi les derniers à quitter la salle. Elle trouvait -que tout le monde avait le droit de passer avant elle. - -Lorsqu'enfin elle fut dehors, elle vit la voiture de Gudmund Erlandsson, -tout attelée, devant l'escalier. Assis dans la voiture, les rênes -entre les mains, Gudmund semblait attendre quelqu'un. Aussitôt qu'il -l'eut aperçue dans la foule qui sortait, il lui cria: - ---Viens ici, Helga! Il y a une place pour toi ici, puisque nous suivons -le même chemin. - -Mais bien qu'elle entendît prononcer son nom, elle ne put pas croire -que ce fût elle qu'il appelait ainsi. Ce n'était pas possible que -Gudmund Erlandsson voulût la prendre dans sa voiture. C'était l'homme -le plus beau de toute la commune; jeune, aimable, de bonne famille et -bien vu de tous. Jamais elle n'aurait pu croire qu'il voulût avoir -affaire à _elle_. - -Le fichu rabattu sur le visage, elle le dépassa en courant sans -regarder ni répondre. - ---N'entends-tu pas, Helga, il y a une place dans ma voiture? répéta -Gudmund, en essayant de donner à sa voix une intonation très amicale. - -Mais elle n'arriva pas à comprendre que Gudmund lui voulait du bien. -Elle croyait qu'il voulait seulement se moquer d'elle d'une manière ou -d'une autre, et elle s'attendait à voir les assistants lui rire au nez. -Elle lui jeta un regard effaré et indigné à la fois et quitta la -place, courant presque pour être hors d'atteinte lorsque éclaterait -leur ricanement. - -Gudmund était encore célibataire et demeurait chez ses parents. Le -père était fermier. Sa ferme n'était pas bien grande et sa fortune -non plus, mais il avait de l'aisance. Le fils était venu à l'audience -chercher certains papiers pour le compte de son père, mais son voyage -ayant aussi un autre but, il s'était équipé avec beaucoup de soin. Il -avait choisi la voiture neuve, dont le vernis n'avait pas une cassure, -il avait astiqué le harnais lui-même et brossé le cheval jusqu'à le -faire briller comme de la soie. À côté de lui il avait posé sur le -siège une belle couverture rouge, et il s'était habillé d'une courte -veste de chasse, d'un petit chapeau gris et de hautes bottes dans -lesquelles était serré le bas de son pantalon. Ce n'était pas là un -costume de fête, mais il savait bien qu'il avait ainsi un air de mâle -prestance. - -Le matin, à son départ, Gudmund était seul dans sa voiture, mais il -n'avait pas trouvé le temps long à cause des idées agréables qui lui -trottaient dans la tête. Vers la moitié du chemin, il avait dépassé -une jeune fille d'aspect pauvre qui, par sa marche si lente qu'elle -semblait ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre, lui donna -l'impression d'une fatigue extrême. C'était l'automne, la route était -défoncée par la pluie et Gudmund la voyait s'embourber à chaque pas. -Il arrêta son cheval pour demander à la jeune fille où elle allait, -et apprenant qu'elle se rendait au tribunal, il lui offrit une place -dans la voiture. Elle accepta en remerciant et monta s'asseoir dans la -charrette à l'arrière sur la planche étroite où était attaché le -sac à fourrage, comme si elle n'osait toucher à la couverture rouge -posée à côté de Gudmund. Il n'était du reste pas dans ses -intentions de la placer auprès de lui. Il ignorait qui elle était, -mais à en juger par sa mise, elle devait être la fille de quelque -pauvre journalier et il était d'avis qu'elle pourrait se contenter -d'une place à l'arrière de la voiture. - -En arrivant à une côte où le cheval ralentit son allure, Gudmund -entama la conversation. Il voulait savoir comment elle s'appelait et -d'où elle était. Apprenant que son nom était Helga et qu'elle était -du Grand-Marais, il commença à se sentir inquiet. - ---Es-tu toujours restée là-haut ou bien as-tu été en place? -demanda-t-il. - -Elle avait demeuré chez elle ces temps derniers, mais auparavant elle -avait été en place. - ---Chez qui? demanda Gudmund très vite. - -Il lui sembla que la réponse tardait à venir. - ---À Vestgard, chez Per Mortensson, dit-elle enfin en baissant la voix, -comme si elle eût préféré ne pas être entendue. - -Mais Gudmund l'entendit bien. - ---Alors, dit-il, c'est toi qui--mais il n'acheva pas la phrase. - -Il se détourna d'elle, se redressa sur son siège et ne lui adressa -plus la parole. - -Gudmund assénait au cheval coup sur coup, maugréait contre le mauvais -état de la route et paraissait de fort mauvaise humeur. La jeune fille -resta sans bouger quelques moments, mais bientôt Gudmund sentit une -main se poser sur son bras. - ---Que veux-tu? demanda-t-il sans tourner la tête. - -Elle demandait qu'il voulût bien s'arrêter pour la laisser descendre. - ---Pourquoi donc? lit Gudmund d'un ton narquois. Tu n'es pas bien ainsi? - ---Si, seulement je préfère marcher. Gudmund se raisonna un peu. -C'était bien fâcheux d'avoir offert, juste ce jour-là, une place dans -sa voiture à une femme telle que Helga. Mais d'autre part il estima que -du moment qu'il l'avait prise dans la voiture, il ne pouvait pas l'en -chasser. - ---Arrête donc, Gudmund! dit la jeune fille encore une fois. - -Sa voix avait une telle décision que Gudmund tira à lui les rênes. - ---Puisque c'est elle qui désire descendre, se dit-il, je ne dois -pourtant pas la forcer à rester malgré elle. - -Elle était descendue avant que le cheval eût pu s'arrêter. - ---Je croyais que tu savais qui j'étais, en m'offrant une place dans ta -voiture, dit-elle. Sans cela je ne serais pas montée. - -Gudmund fit un salut bref et repartit. Elle avait évidemment tout lieu -de croire qu'il la connaissait. Il avait vu la fille du Grand-Marais -bien des fois, lorsqu'elle était enfant, mais elle avait bien changé -depuis lors. D'abord il fut très heureux d'être débarrassé de sa -compagne de route, mais peu à peu il commença à se sentir mécontent -de lui-même. Évidemment il n'aurait guère pu agir autrement, mais il -n'aimait pas à se montrer cruel envers qui que ce fût. - -Quelques minutes après s'être séparé de Helga, Gudmund dévia de la -grand'route et monta un petit chemin étroit qui menait à une grande -ferme d'aspect opulent. Au moment où Gudmund arrêta sa voiture devant -le perron, la porte d'entrée s'ouvrit et une des filles de la maison -apparut sur le seuil. Gudmund la salua en ôtant son chapeau, tandis -qu'une légère rougeur colorait son visage. - ---Je viens voir si votre père est encore là, dit-il. - ---Quel dommage, il est déjà parti pour le tribunal, répondit la jeune -fille. - ---Ah! bien, il est déjà parti, dit Gudmund. J'étais venu pour lui -offrir une place dans ma voiture. J'y vais, au tribunal, moi aussi. - ---Père est toujours si pressé, dit la jeune fille d'un ton de regret. - ---Il n'y a pas de mal, répartit Gudmund. - ---Père aurait été bien content d'y être conduit dans une si jolie -charrette tirée par le beau cheval que voilà, ajouta la jeune fille, -aimable. - -Ces compliments firent sourire d'aise le jeune homme. - ---Il faut bien que je reparte alors, dit-il. - ---Vous ne voulez pas entrer un moment? - ---Merci beaucoup, Hildur, mais il faut me rendre au tribunal. Il ne -convient pas que je m'attarde en route. - -À présent, Gudmund continua sa route tout droit jusqu'au tribunal. Il -était de très belle humeur et ne pensait plus du tout à la rencontre -avec Helga. Quelle chance que ce soit Hildur qui soit sortie sur le -perron, comme exprès pour admirer la voiture, et la couverture, et le -cheval, et le harnais. Elle avait dû tout bien remarquer. - -C'était la première fois que Gudmund assistait à une séance du -tribunal. Il constata qu'il y avait là bien des choses à apprendre et -y resta toute la journée. Il se trouvait donc dans la salle, lorsque -l'affaire de Helga fut appelée; il put la voir s'emparer de la Bible et -résister héroïquement tant à l'huissier qu'au juge lui-même. -Lorsque tout fut fini et que le juge eut serré la main à la jeune -fille, Gudmund se leva précipitamment pour sortir. Ayant attelé en -toute hâte, il conduisit son équipage devant l'escalier. Son avis -était que Helga, s'étant montrée fort brave, méritait d'être -honorée. Celle-ci cependant était tellement apeurée qu'elle ne -comprit pas ses intentions, et se déroba à l'honneur qui lui était -destiné. - -Ce même jour, fort tard dans la soirée, Gudmund arriva au -Grand-Marais. L'endroit ainsi appelé était une petite cabane située -sur la pente de la montagne boisée qui entourait la commune. Le chemin -qui y menait n'était guère praticable aux chevaux que pendant l'hiver, -à l'époque des traîneaux, et Gudmund avait dû s'y rendre à pied. -Néanmoins il avait eu bien de la peine à arriver. Il avait failli se -casser les jambes plus d'une fois parmi les troncs d'arbres et les -grosses pierres qui jonchaient le chemin, et il lui avait fallu passer -à gué bien des ruisseaux qui à plus d'un endroit barraient le -passage. S'il n'avait pas fait pleine lune, il n'aurait pu trouver le -sentier menant à la petite cabane, et il se disait que c'était là un -rude bout de chemin qu'avait dû faire Helga ce jour-là. - -La cabane du Grand-Marais se trouvait dans une clairière à mi-chemin -de la côte. Gudmund n'y avait jamais été auparavant, mais bien des -fois il avait du fond de la vallée aperçu l'endroit, et le connaissait -assez pour savoir qu'il ne s'était pas trompé de chemin. - -Tout autour de la clairière, il y avait une barrière de branches -mortes, très dense et très difficile à franchir. Elle devait sans -doute constituer une espèce de barrage ou de défense contre toute -l'ambiance sauvage. La petite cabane était bâtie au bord supérieur de -l'enclos. Elle était précédée d'une pelouse en pente, où poussait -une herbe courte et fine; en bas de la pelouse, deux petites -dépendances en planches grises et un caveau à toiture de tourbe verte. -C'était une habitation des plus humbles, mais on ne pouvait nier que -l'endroit eût sa beauté. Le marais qui avait donné son nom à la -cabane, situé quelque part dans le voisinage, exhalait des brouillards -qui, se déroulant magnifiques par le clair de lune, entouraient la -montagne d'une couronne argentée. La pointe la plus haute émergeait -encore du brouillard et le sommet, hérissé de sapins, se découpait -sur le ciel. En bas, sur la vallée, le clair de lune était si intense -qu'on discernait aussi bien les champs que les fermes et un ruisseau -tortueux, le long duquel le brouillard flottait, tel une fumée -légère. La distance n'était pas très grande, mais ce qui était -surprenant, c'est que la vallée paraissait néanmoins un monde -étranger où tout ce qui était de la forêt n'avait rien à faire. On -eût dit que les gens qui habitaient la petite cabane forestière -devaient toujours rester sous les arbres protecteurs. Ils n'auraient pu -se plaire dans la vallée, pas plus que les coqs de bruyère, les -grands-ducs, les lynx, les airelles rouges et les petites étoiles -blanches de la forêt. - -Gudmund s'approcha de la cabane en traversant la pelouse. Une faible -lumière filtrait par la fenêtre dénuée de rideaux. Une lampe -allumée était posée sur la table à côté de la fenêtre, auprès de -laquelle le père était assis, en train de rapiécer une paire de vieux -souliers. La mère se trouvait un peu plus loin dans la pièce, auprès -de l'âtre où des branches mortes brûlaient à petit feu. Elle avait -devant elle son rouet, mais elle avait cessé son travail pour jouer -avec un petit enfant. Elle l'avait sorti de son berceau, et le bruit du -jeu arrivait jusqu'à Gudmund. Le visage de la vieille était sillonné -de rides, ce qui lui donnait un air sévère, mais aussitôt qu'elle -s'inclinait sur l'enfant, ses traits s'adoucissaient et elle souriait au -petit aussi tendrement qu'aurait pu le faire la mère véritable. - -Gudmund cherchait des yeux Helga, mais nulle part, dans aucun coin de la -cabane, il n'arrivait à la découvrir. Alors il jugea préférable de -rester dehors jusqu'à ce qu'elle rentrât. Il s'étonnait qu'elle ne -fût pas encore de retour. Peut-être s'était-elle arrêtée en cours -de route pour se reposer ou manger chez des amis? En tout cas elle ne -pouvait plus tarder, si elle tenait à être à l'abri avant la tombée -de la nuit. - -Gudmund se tenait au milieu de la pelouse, prêtant l'oreille au moindre -bruit. Le silence était complet. Pas le moindre vent. Il lui semblait -que jamais jusqu'alors il n'avait remarqué une telle sérénité. -C'était comme si la forêt entière retenait son haleine dans l'attente -de quelque événement extraordinaire. - -Pas un être humain dans la forêt. Aucun bruit de branche cassée, ni -de pierre déplacée. Helga était évidemment encore loin. - ---Je me demande ce qu'elle dira lorsqu'elle me verra ici, se dit -Gudmund. Elle jettera peut-être les hauts cris, elle se sauvera dans la -forêt et n'osera pas rentrer de toute la nuit. - -À ce moment précis de ses réflexions, il fut frappé par la -singularité du fait que depuis ce matin il portait un tel intérêt aux -affaires de cette pauvre fille du Grand-Marais. - -En rentrant de la séance du tribunal, il était allé comme d'ordinaire -raconter à sa mère ce qui lui était arrivé dans la journée. La -mère de Gudmund était une femme avisée et généreuse qui avait su se -conduire avec son fils de telle sorte qu'adulte il lui avait conservé -la même confiance qu'il avait pour elle dans son enfance. Elle était -souffrante depuis bien des années et ne pouvant plus marcher, elle -restait la journée entière immobile dans son fauteuil. C'était -toujours un régal pour elle, quand Gudmund rentrant de voyage lui -apportait des nouvelles. - -Quand il eut raconté à sa mère l'aventure de Helga du Grand-Marais, -Gudmund la vit toute soucieuse. Elle garda le silence un long moment, -les yeux fixés devant elle. - ---Tout bon sentiment n'est donc pas éteint chez cette fille-là, -dit-elle enfin. Il ne faut rejeter personne pour une première faute. Il -se pourrait bien qu'elle fût reconnaissante à celui qui lui viendrait -en aide en ce moment. - -Gudmund comprit de suite ce que voulait dire sa mère. Ne pouvant plus -se tirer d'affaire toute seule, elle avait besoin d'une personne qui -fût à son entière disposition. Mais il était toujours très -difficile de trouver quelqu'un qui voulut se charger de ce service. Sa -mère était très exigeante, très difficile à contenter, et puis, les -jeunes gens préféraient un travail qui leur donnât un peu plus de -liberté. Or, il était sans doute venu à l'esprit de sa mère de -prendre à son service Helga du Grand-Marais, et Gudmund trouva que -c'était là une excellente idée. Helga serait sûrement très -dévouée à sa maîtresse. Il se pourrait bien qu'ainsi ils fussent -tirés d'embarras pour longtemps. - ---Ce qu'il y a de plus délicat, c'est l'enfant, dit la mère après une -pause; et Gudmund comprit par là qu'elle réfléchissait sérieusement. - ---Il pourra bien rester chez les grands-parents, dit-il.--Ce n'est pas -certain qu'elle veuille s'en séparer.--Elle sera bien obligée de ne -pas trop penser à ce qu'elle veut et à ce qu'elle ne veut pas. Elle -m'a paru ne pas manger à sa faim. Ils ne doivent pas avoir grand chose -à se mettre sous la dent, là-haut, au Grand-Marais. - -À cela la mère ne répondit rien, mais elle aborda un autre sujet de -conversation. On voyait bien que d'autres scrupules lui étaient venus -qui l'empêchaient de prendre une décision. - -Gudmund raconta alors sa visite à Elvokra où il avait vu Hildur. Il -rapporta ce qu'elle avait dit de son cheval et de sa voiture et il ne -cacha pas la satisfaction que lui causait cette entrevue. Sa mère aussi -fut très contente. Immobilisée dans son intérieur, elle s'occupait -sans cesse de forger des projets d'avenir pour son fils, et c'était -elle qui la première avait proposé à celui-ci d'essayer de gagner la -belle fille du propriétaire de Elvokra. C'était là le plus beau -mariage qu'il pût faire. Ce fermier était un personnage important. Il -possédait la plus grande ferme de toute la commune et en plus beaucoup -d'influence et beaucoup d'argent. À vrai dire, c'était presque -insensé d'espérer qu'il se contenterait d'un gendre si peu fortuné -que Gudmund, mais d'autre part il restait toujours possible qu'il se -rangeât à l'avis de sa fille. Et que Gudmund fût capable de gagner -Hildur à ce projet, s'il s'y mettait, voilà de quoi sa mère ne -doutait pas un seul instant. - -C'était la première fois que Gudmund laissait voir à sa mère que ce -projet avait pris racine chez lui; ils engageaient maintenant une longue -conversation sur Hildur, sur les richesses et avantages qui -reviendraient à celui qui l'épouserait, mais bientôt la conversation -s'arrêta de nouveau, la mère redevenant pensive: - ---Ne pourrais-tu pas envoyer chercher cette Helga? Je voudrais bien la -voir avant de la prendre à mon service, dit-elle enfin. - ---Je suis très content que vous vouliez bien vous intéresser à elle, -dit Gudmund, en ajoutant dans son for intérieur que si sa mère -trouvait une garde-malade qui lui plût, sa femme aurait une existence -bien plus agréable dans la maison. Vous verrez bien que vous serez -contente d'elle, continua-t-il. - ---Ce serait du reste une bonne action de l'engager, dit la mère. - -Le soir venu, la malade se remit au lit et Gudmund se rendit à -l'écurie pour prendre soin des chevaux. Il faisait beau, l'air était -pur, la vallée entière baignait dans un clair de lune resplendissant. -Il eut l'idée d'aller ce soir même en personne porter au Grand-Marais -le message de sa mère. S'il faisait beau le lendemain, on aurait tant -à faire à rentrer l'avoine, que ni lui ni aucun autre n'aurait le -temps d'y aller. - -Il est vrai que là où il était posté devant la cabane, Gudmund ne -percevait aucun bruit de pieds, mais, par contre, il y avait d'autres -sons qui troublaient le silence à de courts intervalles. C'étaient des -plaintes sourdes, un gémissement faible et étouffé coupé de temps en -temps par des sanglots. Croyant entendre que les sons provenaient du -hangar, Gudmund se dirigea de ce côté. Aussitôt qu'il s'en approcha, -les sanglots cessèrent, et il entendit quelqu'un remuer sous le hangar. -Tout de suite Gudmund comprit qui c'était. - ---C'est toi, Helga, qui restes là à pleurer? demanda-t-il, en se -plaçant devant l'ouverture pour empêcher la jeune fille de se sauver -sans lui parler. - -De nouveau, un silence absolu se fit. Évidemment, Gudmund avait deviné -juste: c'était Helga qui restait là tout en larmes; mais elle essaya -d'étouffer ses sanglots pour faire croire à Gudmund qu'il s'était -trompé et pour le faire partir. Il faisait une obscurité épaisse sous -le hangar et elle était sûre qu'il ne pouvait la voir. - -Mais Helga était prise ce soir-là d'un tel désespoir qu'il ne lui fut -pas facile de retenir ses larmes. Elle ne s'était pas encore montrée -aux parents. Elle n'en avait pas eu le courage. Lorsqu'à la tombée de -la nuit elle gravissait la côte pénible en se disant que bientôt il -lui faudrait leur apprendre qu'elle n'aurait aucun secours de Per -Mortensson, alors elle avait ressenti une telle appréhension des -paroles dures et cruelles qu'elle attendait d'eux, qu'elle n'avait pas -osé entrer. Elle préféra rester dehors jusqu'à ce qu'ils se fussent -couchés, car ainsi elle ne serait peut-être pas obligée de raconter -son malheur le jour même. Elle s'était donc cachée sous le hangar. Ce -n'est qu'une fois assise là, en proie au froid et à la faim, qu'elle -eut la pleine et entière sensation de son état misérable. Toute la -honte et toute l'angoisse qu'elle avait dû traverser, toute la honte et -toute l'angoisse qu'il lui restait à traverser, lui apparurent pour -s'appesantir sur elle à la façon d'une masse de plomb. Elle pleura sur -elle-même, elle pleura d'être si misérable que personne ne voulait -d'elle. Elle se rappela qu'un jour, alors qu'elle était enfant, elle -était tombée dans un trou du marais, où elle s'était enfoncée très -profondément. Plus elle faisait effort pour en sortir, plus elle -s'enfonçait. Toutes les mottes d'herbes et tous les arbrisseaux qu'elle -empoignait, avaient cédé. Il en était de même cette fois-ci. Tout ce -qu'elle cherchait à saisir pour se soutenir, se dérobait sous sa main. -Personne ne voulait l'aider. L'autre fois, quand elle était tombée -dans le trou du marais, un petit vacher était enfin venu l'en sortir, -mais aujourd'hui personne n'arrivait à son secours. Il était dit sans -doute qu'elle devait périr. - -Dès que Helga vint à penser au marais, il lui apparut avec évidence -que ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de s'y rendre, pour s'y -enfoncer en se laissant engloutir par la boue. Un être si misérable, -dont personne ne voulait à son service, ne pouvait évidemment rien -faire de mieux que de mourir. Pour l'enfant aussi, il vaudrait mieux -qu'elle disparût, car la mère de Helga l'aimait bien, quoiqu'elle ne -voulût pas le montrer quand Helga était là. Mais celle-ci une fois -disparue pour toujours, la grand'mère s'occuperait du petit comme si -c'était son enfant à elle. - -Elle ne comprenait pas qu'au beau milieu de sa grande misère elle -venait d'accomplir une action qui avait inspiré à tous une meilleure -idée d'elle. À chaque instant qui s'écoulait, sa certitude se faisait -plus grande que le grand marais était son seul vrai refuge. Et mieux -elle comprenait cela, plus elle pleurait. - -Aussi ne lui fut-il pas facile de commander à ses larmes. Il ne fallut -pas attendre longtemps qu'elle se remît à sangloter. - -Gudmund ne connaissait rien de pire que d'entendre pleurer une femme. -Aussi fut-il sur le point de partir tout de suite, mais puisqu'il -s'était donné la peine de grimper jusque là-haut, il était bien -obligé de transmettre le message maternel. - ---Qu'as-tu donc, demanda-t-il à Helga, d'un ton rude. Pourquoi -n'entres-tu pas? - ---Oh! je n'oserais pas, lui répondit Helga; et ses dents claquaient -quand elle parlait. Je n'oserais pas! - ---De quoi as-tu peur? Tu ne t'es laissée effrayer aujourd'hui ni par -l'huissier, ni par le juge lui-même. Tu ne peux pourtant pas avoir peur -de tes parents? - ---Si, si, ils sont bien pires que tous les autres. - ---Pourquoi seraient-ils plus fâchés aujourd'hui que les autres jours? - ---Parce que je n'aurai pas d'argent. - ---Tu es cependant assez brave fille pour gagner ta vie et celle du petit -aussi. - ---Oui, mais il n'y a personne qui veuille me prendre à son service. - -Soudain Helga s'effraya à l'idée que ses parents pourraient percevoir -le bruit de leurs voix et venir voir qui parlait. Et en ce cas-là elle -serait bien obligée de tout leur raconter. Ainsi elle ne pourrait plus -se sauver dans le grand marais. Dans sa frayeur elle s'élança pour -dépasser Gudmund. Mais celui-ci fut plus agile. Il la saisit au bras et -la retint de force. - ---Oh! non. Tu ne m'échapperas pas avant que j'aie pu te parler. - ---Laisse-moi passer! dit-elle, le regardant d'un œil farouche. - ---Tu as l'air de vouloir te jeter dans le lac! fit-il. - -Elle était dehors maintenant et son visage était illuminé par le -clair de lune. - ---Quel mal y aurait-il, si je le faisais? reprit Helga, rejetant la -tête en arrière et le fixant dans les yeux. Ce matin tu n'as même pas -voulu me laisser une place derrière dans ta voiture. Personne ne veut -avoir affaire à moi. Tu dois bien comprendre qu'un être tel que moi -ferait mieux d'en finir. - -Gudmund ne savait absolument que faire. Il aurait voulu être bien loin, -mais d'autre part il trouvait qu'il ne pouvait pas abandonner un être -humain, en proie à un tel désespoir. - ---Écoute-moi bien! Promets seulement d'entendre jusqu'au bout ce que -j'ai à te dire; après tu pourras aller où tu voudras. - -Elle promit. - ---N'y a-t-il pas moyen de s'asseoir ici? - ---Le billot est là-bas. - ---Eh bien, vas-y alors et tiens-toi tranquille! - -Très docilement elle alla s'asseoir. - ---Puis, ne pleure plus! dit-il, trouvant qu'il avait déjà une certaine -autorité sur elle. - -Mais cela, il n'aurait pas dû le dire, car immédiatement elle cacha sa -tête dans ses mains, pleurant plus que jamais. - ---Ne pleure pas! dit-il, prêt à frapper le sol du pied, dans son -exaspération. Il y en a bien qui sont plus mal partagés que toi. - ---Oh! non, personne n'est plus malheureux que moi. - ---Toi, tu es jeune et en bonne santé. Tu verrais seulement ce que doit -supporter ma mère. Elle est si percluse de douleurs qu'elle ne peut -plus remuer et pourtant elle ne se plaint jamais. - ---Elle n'est pas abandonnée de tous comme moi. - ---Tu n'es pas abandonnée, toi non plus. Je viens de parler de toi à ma -mère et elle m'a chargé d'un message pour toi. - -Les sanglots cessèrent. On avait la sensation d'entendre le grand -silence de la forêt qui continuait à retenir son haleine dans -l'attente de l'événement merveilleux. - ---Je devais te dire de te rendre auprès d'elle demain, pour qu'elle ait -l'occasion de te voir de ses propres yeux. Elle se propose de te -demander si tu veux venir servir chez nous. - ---Elle se propose de me le demander à moi? - ---Oui, mais elle veut te voir d'abord. - ---Sait-elle que... - ---Elle en sait autant que tout le monde. - -La jeune fille eut un cri de joie et de stupeur à la fois, et l'instant -d'après, Gudmund sentit deux bras autour de son cou. Il en fut tout -effrayé et sa première idée fut de se détacher, mais il se ravisa et -demeura sans bouger. Il comprit que la jeune fille était transportée -de joie au point de ne plus savoir ce qu'elle faisait. À ce moment-là -elle aurait pu se jeter au cou du pire gredin, uniquement pour partager -avec quelqu'un le grand bonheur qui lui était arrivé. - ---Si elle veut bien m'engager, je pourrai vivre! dit-elle en inclinant -sa tête contre la poitrine de Gudmund; et de nouveau elle pleura mais -avec moins de véhémence que tout à l'heure. Il faut que tu saches que -c'était bien mon intention d'aller me jeter dans le marais, dit-elle. -Je te remercie d'être venu. Tu m'as sauvé la vie. - -Jusque là Gudmund était demeuré immobile mais peu à peu il sentait -naître en lui un sentiment confus de douce tendresse. Par un mouvement -instinctif il leva la main et lui caressa les cheveux. Alors elle -tressaillit comme s'il l'eût réveillée d'un rêve et se dressa toute -droite devant lui. - ---Je te remercie d'être venu! répéta-t-elle. - -Elle était toute rougissante, et lui aussi rougit. - ---Ainsi tu viendras nous voir demain, dit-il lui tendant la main en -guise d'adieu. - ---Je n'oublierai jamais que tu es venu ce soir même, dit Helga chez qui -la reconnaissance l'emporta sur le trouble. - ---Mais oui, c'est très bien que je sois venu, répondit-il, très -calme, tout en se sentant fort satisfait de lui-même. À présent tu -vas entrer, je pense? ajouta-t-il. - ---Oui, à présent je vais pouvoir entrer. - -Gudmund se découvrit subitement pour Helga cette grande sympathie qu'on -éprouve si souvent pour ceux qu'on a été amené à aider. - -Il restait là, hésitant, ne pouvant se résoudre à partir. - ---J'aimerais bien te voir entrer avant de m'en aller. - ---J'avais pensé leur laisser le temps de se coucher avant d'entrer. - ---Non, tu rentreras tout de suite pour avoir à manger et pour te -reposer, dit-il trouvant un certain plaisir à lui imposer sa volonté. - -Elle se dirigea immédiatement vers la maison et lui suivait, très -content et très fier de la voir obéir sans discussion. Quand elle fut -sur le seuil, ils échangèrent de nouveau des saluts d'adieu, mais à -peine eut-il fait quelques pas, qu'elle le rejoignit de nouveau. - ---Reste ici, jusqu'à ce que je sois entrée! Cela me sera moins -difficile, si je sais que tu es là. - ---Oui, fit-il, je resterai ici jusqu'à ce que tu aies passé le moment -le plus pénible. - -Puis Helga ouvrit la porte, et Gudmund remarqua qu'elle la laissait un -peu entre-bâillée, sans doute pour ne pas se sentir complètement -séparée du protecteur resté dehors. Aussi ne se fit-il aucun scrupule -de voir et d'écouter ce qui se passait à l'intérieur. - -Les vieux firent à Helga un accueil des plus affectueux. La mère, -ayant remis en hâte le petit dans son berceau, s'approcha de l'armoire -d'où elle sortit une écuelle de lait et une miche de pain qu'elle -déposa sur la table. - ---Voilà! Viens manger maintenant, dit-elle. Puis elle alla à l'âtre -ranimer le feu. J'ai entretenu le feu pour que tu puisses sécher tes -vêtements et te chauffer toi-même en rentrant, mais mange d'abord. -C'est bien de cela que tu dois avoir le plus besoin. - -Helga était restée près de la porte tout ce temps-là. - ---Vous ne devriez pas me recevoir si bien, dit-elle à voix basse. Je -n'aurai pas d'argent de Per. J'ai renoncé à son secours. - ---Nous avons déjà eu la visite de quelqu'un qui avait assisté à la -séance et qui a vu ce qui s'est passé, dit la mère. Nous savons tout. - -Helga restait toujours à côté de la porte, ayant l'air de n'y rien -comprendre. - -Alors son père, le vieux journalier, déposa son ouvrage, releva ses -bésicles, et crachota pour faire un petit discours qu'il avait ruminé -toute la soirée. - ---C'est que ta mère et moi, Helga, dit-il, solennel, nous nous sommes -toujours efforcés d'être des gens honnêtes et braves, et il nous a -semblé que par ta faute nous étions tombés dans le déshonneur. C'est -à croire que nous ne t'aurions pas appris à distinguer le bien du mal. -Mais lorsque nous avons su ce que tu as fait aujourd'hui, nous nous -sommes dit, ta mère et moi, que maintenant du moins, les gens seraient -obligés de constater que tu avais reçu une bonne éducation et de bons -enseignements, et nous avons pensé que nous pourrions peut-être encore -avoir lieu d'être contents de toi. Et ta mère n'a pas voulu que nous -nous mettions au lit avant ton retour, pour te faire un accueil -honorable. - - - - -III - - -Helga du Grand-Marais vint à Närlunda et tout se passa à souhait. -Elle était docile, serviable et reconnaissante du moindre mot aimable -qui lui était adressé. Elle se considérait toujours comme la plus -humble et jamais elle ne se mettait en avant. Aussi ne fut-elle pas -longtemps à gagner et l'estime de ces autres patrons et l'amitié de -ses camarades. - -Les premiers jours Gudmund eut tout l'air d'avoir peur de s'adresser à -Helga. Il craignait que cette fille du Grand-Marais ne se fît des -idées, parce qu'il était venu à son secours; mais c'étaient là des -soucis inutiles. Helga le jugea bien trop admirable, trop supérieur, -pour lever les yeux sur lui. Aussi Gudmund remarqua-t-il bientôt qu'il -n'y avait aucune raison de la tenir à distance. Elle était même plus -réservée vis-à-vis de lui que vis-à-vis des autres. - -Au cours du même automne où Helga était venu à Närlunda, Gudmund -fit des visites répétées chez le riche paysan de Elvokra, et le bruit -courait qu'il avait des chances sérieuses de devenir le gendre de la -maison. Ce n'est cependant que vers Noël qu'on eut la certitude du -succès de sa demande. À cette époque le fermier lui-même avec sa -femme et sa fille vint en visite à Närlunda et il était évident que -le but de leur visite était de se rendre compte de la situation qui y -serait faite à Hildur, si elle épousait Gudmund. - -C'était la première fois que Helga voyait de près celle qui allait -devenir la femme de Gudmund. Hildur Eriksdotter n'avait pas encore vingt -ans, mais elle avait cela de particulier que personne ne pouvait la voir -sans se dire quelle maîtresse de maison admirable elle ferait un jour. -Elle était de haute taille bien fournie, elle était blonde et jolie et -paraissait aimer à avoir autour d'elle une nombreuse maisonnée à qui -donner des soins. Elle n'était jamais gênée ni intimidée, parlant -abondamment et paraissant toujours bien mieux savoir que la personne -avec qui elle parlait. Elle avait fréquenté le collège de la ville -pendant quelques années et elle portait les plus belles robes que Helga -eût vues de sa vie, et pourtant elle ne paraissait ni vaniteuse, ni -coquette. Riche et belle comme elle était, elle n'aurait eu qu'à -vouloir pour être mariée à un vrai monsieur, mais elle disait -toujours qu'elle ne voulait pas devenir une belle madame et rester les -bras croisés. Elle voulait épouser un paysan et diriger elle-même sa -maison en vraie paysanne. - -Helga trouvait que Hildur était une vraie merveille. Jamais elle -n'avait vu personne qui se présentât ainsi à son avantage. Elle -n'aurait pas cru qu'un être humain pût être si accompli à tous les -points de vue. Il lui semblait un vrai bonheur d'avoir à servir, dans -l'avenir, une telle maîtresse. - -Tout s'était bien passé pendant la visite des gens de Elvokra et -cependant Helga ressentait une vive inquiétude en rappelant ses -souvenirs de ce jour-là. C'est que, les hôtes à peine arrivés, elle -était venue offrir le café. Lorsqu'elle s'était présentée avec le -plateau, la mère de Hildur se penchant vers sa maîtresse lui avait -demandé si c'était là la fille du Grand-Marais. Elle n'avait pas -parlé si bas que Helga n'entendît très bien la question. Mère -Ingeborg avait répondu affirmativement, et l'autre avait dit quelque -chose que Helga n'avait pas pu saisir. Mais cela tendait à dire qu'elle -trouvait singulier qu'ils voulussent avoir une fille comme elle dans -leur maison. Cela faisait à Helga bien du chagrin mais elle se -consolait en se disant que c'était la mère et non pas Hildur qui avait -prononcé ces paroles. - -Un dimanche, vers la fin de l'hiver, Helga et Gudmund vinrent à sortir -ensemble de l'église. En descendant la côte, ils s'étaient trouvés -au milieu d'une foule d'autres paroissiens, mais ceux-ci les ayant -quittés l'un après l'autre, bientôt Helga se trouva seule avec -Gudmund. - -Aussitôt Gudmund se rappela qu'il n'avait pas été seul avec Helga -depuis ce soir lointain où il était allé au Grand-Marais, et le -souvenir de ce qui s'était passé à cette occasion se présenta avec -intensité à son esprit. Très souvent, au cours de l'hiver, il -s'était reporté à leur première rencontre et toujours ce ressouvenir -lui avait inspiré une sensation douce et agréable. Se trouvant seul à -son travail, il se plaisait à se représenter en mémoire toute cette -belle soirée: le brouillard argenté, le clair de lune intense, la -forêt obscure, la vallée baignée de lumière et la jeune fille qui -lui avait jeté les bras autour du cou en pleurant de bonheur. Cette -scène se faisait plus belle chaque fois qu'il s'y reportait. Mais -voyant Helga occupée comme les autres à la tâche quotidienne, Gudmund -éprouvait de la difficulté à imaginer que c'était celle-là qui y -avait figuré. À présent qu'il se promenait seul avec elle sur la -route de l'église, il ne put s'empêcher de souhaiter que du moins pour -un court moment elle redevînt la même qu'elle avait été ce jour-là. - -Helga se mit immédiatement à parler de Hildur. Elle la comblait -d'éloges, disant qu'elle était la fille la plus belle et la plus -intelligente de toute la contrée, et elle félicitait de tout cœur -Gudmund qui allait avoir une femme pareille. - ---Il faut lui dire qu'elle me garde à Närlunda, dit-elle. Ça sera un -vrai plaisir de servir une telle maîtresse. - -Gudmund souriait à son enthousiasme et ne répondait que par -monosyllabes, comme s'il n'y prêtait qu'une attention relative. -Évidemment c'était très bien qu'elle aimât Hildur à ce point et -qu'elle se réjouît tant à l'idée de son mariage. - ---Tu t'es plu chez nous cet hiver, je crois, dit-il enfin. - ---Certainement. Je ne pourrais pas dire combien mère Ingeborg et vous -tous, du reste, avez été bons pour moi. - ---Tu n'as pas regretté la forêt? - ---Si, au commencement, mais plus maintenant. - ---Je croyais que ceux qui étaient de la forêt ne pouvaient se passer -d'elle. - -Helga se tourna à demi vers son interlocuteur qui se tenait de l'autre -côté de la route. Gudmund, lui, était redevenu presqu'un étranger, -mais à ce moment il y eut dans sa voix et dans son sourire quelque -chose qu'elle crut reconnaître. Mais si, c'était bien le même qui -était accouru la sauver au plus fort de sa misère. Bien qu'il dût se -marier avec une autre, elle était assurée d'avoir toujours en lui un -ami dévoué et un aide fidèle. - -Elle ressentit une immense joie à savoir qu'elle pouvait avoir -confiance en lui plus qu'en toute autre personne; elle crut devoir lui -raconter tout ce qui lui était arrivé depuis leur dernier entretien. - ---Il faut que je te dise que les premières semaines j'étais bien -malheureuse à Närlunda, commença-t-elle. Mais cela, tu ne dois pas le -dire à mère Ingeborg. - ---Si tu veux que je me taise, je me tairai. - ---Pense seulement, j'ai tant regretté la forêt pour commencer! J'ai -été sur le point de tout lâcher pour retourner là-haut. - ---Tu avais des regrets? Je croyais que tu étais contente d'être chez -nous. - ---Je n'y pouvais rien, dit-elle s'excusant. Je comprenais bien combien -je devais m'estimer heureuse d'être chez vous. Vous étiez bons, si -bons pour moi, et le travail ne dépassait pas mes forces, mais -néanmoins j'avais des regrets. Il y avait une force mystérieuse qui -m'appelait et m'attirait et voulait absolument me ramener à la forêt. -J'avais la sensation, en restant là-bas dans la vallée, de tromper et -de trahir quelqu'un qui avait sur moi des droits imprescriptibles. - ---C'était peut-être--commença Gudmund; mais il s'arrêta au milieu de -la phrase. - ---Non, ce n'était pas le petit que je regrettais. Je savais qu'il -était bien soigné et que ma mère était bonne pour lui. Ce n'était -rien de bien précis. J'avais la sensation d'être un oiseau sauvage -qu'on avait mis en cage, et je croyais que je mourrais si l'on ne me -relâchait pas. - ---Tu étais donc si malheureuse que ça! s'exclamait Gudmund en -souriant, car tout d'un coup il crut la reconnaître. - -Tout d'un coup ce fut comme s'il n'y eût eu aucun intervalle, mais -qu'ils se fussent séparés seulement la veille, là-haut devant le -Grand-Marais. Helga souriait de nouveau tout en continuant à raconter -ses peines. - ---La nuit je ne dormais pas, dit-elle, car aussitôt que j'étais au -lit, les larmes se mettaient à couler, et quand je me levais le matin, -l'oreiller était tout mouillé. Le jour, en travaillant parmi vous -autres, je pouvais retenir mes larmes, mais aussitôt redevenue seule, -les larmes me montaient aux yeux. - ---Tu as versé bien des larmes, toi, dans ta vie, fit Gudmund. - -Mais il n'avait pas l'air compatissant en prononçant ces paroles. Il -donnait plutôt l'impression d'être travaillé tout le temps par un -rire silencieux qu'il retenait difficilement. - ---Toi, tu ne comprendras sans doute jamais combien grande a été ma -peine, dit-elle avec une ardeur avivée par le désir de se faire -comprendre par lui. - ---Il y avait sur moi une langueur qui me ravissait à moi-même. Pas un -instant je ne pouvais me sentir heureuse. Rien n'était beau, rien ne me -faisait plaisir, personne à qui je pusse m'attacher. Vous étiez tous -aussi étrangers qu'au jour même où pour la première fois j'ai -franchi le seuil de votre maison. - ---Mais, demanda Gudmund, ne disais-tu pas tout à l'heure que tu -désirais rester chez nous? - ---Si, certainement. - ---Alors, tu n'as plus de regrets maintenant? - ---Non, tout cela est passé. J'ai été guérie. Attends un peu, tu -sauras tout. - -À ces mots, Gudmund traversant la route se mit à marcher à côté -d'elle. Il continuait à sourire. Il paraissait content de l'écouter -parler mais, sans doute, il n'attachait pas grande importance à ce -qu'elle disait. Peu à peu Helga aussi se sentait animée du même état -d'esprit. Tout lui semblait léger, ensoleillé. La route de l'église -qui d'ordinaire était si longue et si pénible, ne la fatiguait pas du -tout aujourd'hui. Il y avait quelque chose qui la soulevait. Elle -continuait à raconter parce qu'elle avait commencé, mais ça lui -importait bien moins maintenant de parler. Elle aurait éprouvé le -même plaisir rien qu'à marcher silencieuse à côté de lui. - ---Comme j'étais au plus fort de mes peines, dit-elle, je demandai à -mère Ingeborg, un samedi soir, de rentrer chez moi pour y passer le -dimanche. Et en gravissant ce soir-là la côte du Grand-Marais, -j'étais bien convaincue que jamais plus je ne retournerais à -Närlunda. Mais là-haut je retrouvai père et mère tellement contents -de me savoir en si bonne place dans une maison si considérée, que je -n'osai pas leur dire que je ne pouvais plus y rester. Du reste, -aussitôt que je me trouvai de nouveau dans la forêt, toute mon -angoisse, toute ma peine avaient complètement disparu. Il me semblait -que tout cela n'avait été qu'un cauchemar. Et puis, le petit me -causait du chagrin. Mère s'en était chargée pour de bon. Il n'était -plus à moi. Évidemment c'était bien ainsi, mais j'avais tant de peine -à m'y habituer. - ---Peut-être même que tu t'es mise à nous regretter? interjeta -Gudmund. - ---Oh! non. Lundi matin, à mon réveil, lorsque je me disais qu'il -fallait repartir, ce sentiment de langueur m'envahissait de nouveau. Je -restais à pleurer et à me torturer, car la seule solution raisonnable -était d'aller reprendre mon service mais d'autre part je me sentais -devenir malade, folle même, en le faisant. Alors tout d'un coup je me -suis rappelée avoir entendu dire qu'en emportant un tant soit peu des -cendres de son propre foyer pour le répandre sur le foyer étranger, on -était délivré de toute nostalgie. - ---C'était là au moins un remède facile à appliquer, fit Gudmund. - ---Oui, mais il y avait, paraît-il, un inconvénient à s'en servir: -depuis, on était réduit à ne plus se plaire ailleurs. Si l'on -quittait l'endroit où l'on avait transporté les cendres, alors on -était à tout jamais tourmenté par le désir d'y retourner autant -qu'avant par le désir de s'en aller. - ---Est-ce qu'on ne pourrait pas se munir d'un peu de cendres à chaque -nouveau déplacement? - ---Non, cela ne se fait qu'une seule fois. Puis, il n'y avait pas de -retour. De sorte que le risque était grand d'essayer un tel remède. - ---Moi, je n'aurais jamais osé, dit Gudmund; et elle entendait bien -qu'il ne faisait que se moquer d'elle. - ---Mais moi, je l'ai osé quand même, dit Helga. Cela valait pourtant -mieux que de paraître ingrate envers mère Ingeborg et envers toi qui -avais bien voulu m'aider. J'ai emporté un peu de cendres en partant, et -arrivée à Närlunda j'ai profité de la première occasion où il n'y -avait personne dans la pièce pour les répandre sur votre foyer. - ---Et à présent tu crois que ce sont les cendres qui t'ont porté -secours? - ---Attends un peu, tu sauras la suite! Je me suis remise immédiatement -au travail et ne pensai plus aux cendres de toute la journée. Je -ressentais la même langueur qu'auparavant, et j'étais dégoûtée de -tout comme d'habitude. Il y avait beaucoup à faire ce jour-là, tant à -l'extérieur qu'à l'intérieur de la maison, et lorsqu'au soir, ayant -enfin fini ma tâche à l'étable, je m'apprêtais à rentrer, le feu -brûlait déjà au foyer. - ---À présent, me voilà très curieux de savoir la suite, dit Gudmund. - ---Pense que déjà en traversant la cour, il me semblait reconnaître -dans la flamme du feu un vieil ami, et en ouvrant la porte, j'eus la -sensation rapide mais nette d'entrer dans notre cabane à nous où je -devais retrouver mes parents assis autour du foyer. Oui, cela ne faisait -que m'effleurer comme un songe, mais en entrant je fus toute surprise de -trouver à la pièce un aspect si gentil, si agréable. Jamais -jusque-là je n'avais trouvé à mère Ingeborg, ni à vous autres, une -mine si aimable que ce soir-là, en vous voyant réunies autour du -foyer. J'eus une sensation de véritable bien-être, cela ne m'était -pas arrivé encore. J'en fus tellement surprise que je faillis me mettre -à crier et à battre des mains. Vous me paraissiez complètement -transfigurés. Vous n'étiez plus pour moi des étrangers; je pouvais -vous parler de n'importe quoi. Tu dois comprendre combien je m'en -réjouis; mais d'autre part, je ne pus m'empêcher de m'étonner du -changement. Je me demandais si j'avais été ensorcelée. Et du même -coup je me rappelai les cendres que j'avais répandues sur votre foyer. - ---C'est là un cas bien singulier, dit Gudmund. - -Il n'ajoutait aucune foi aux superstitions ni aux sorcelleries mais il -ne lui déplaisait pas d'en entendre parler par la bouche de Helga. - ---Voilà enfin revenue la petite toquée de la forêt, se dit-il. -Peut-on comprendre qu'une personne qui a traversé tant de malheurs, -soit restée si enfantine. - ---N'est-ce pas que c'est singulier? dit Helga. Aussitôt le feu allumé -au foyer, je ressentais chez vous la même sécurité, le même -bien-être qu'autrefois chez nous. Mais aussi y-a-t-il sans doute -quelque mystère attaché au feu. Peut-être pas à n'importe quel feu, -mais sûrement à celui qui brûle dans un foyer autour duquel se -réunit, chaque soirée, la famille entière. Il vous devient si -familier. Il joue, danse et pétille pour votre plaisir, mais parfois il -paraît comme aigri et de mauvaise humeur. C'est comme s'il avait le -pouvoir de distribuer le bien-être ou le mal-être. Maintenant il me -semblait que le feu de chez moi m'avait accompagnée dans mon -déplacement et qu'il donnait à toutes choses le même aspect familier -et ami qu'aux choses de chez moi. - ---Mais si maintenant on t'obligeait à quitter Närlunda? dit Gudmund. - ---Alors je le regretterais toute ma vie, répondit-elle; et à -l'entendre on comprenait bien que c'était très sérieux. - ---Eh bien, ce ne sera pas moi qui te chasserai, dit Gudmund, et bien -qu'il rît en le disant, il y avait de la chaleur dans l'expression de -sa voix. - -Puis ils ne renouèrent plus la conversation, mais marchèrent -silencieux jusqu'à la ferme. De temps en temps Gudmund tournait la -tête pour regarder celle qui avançait à côté de lui. Elle s'était -bien remise, depuis les mauvais jours qu'elle avait eus l'année -passée. Maintenant elle avait pris un air de fraîcheur et de pureté. -Les traits de son visage étaient fins et délicats, les cheveux -ébouriffés entouraient sa tête d'une vraie auréole, les yeux -étaient drôles à n'y rien comprendre. Elle avait la marche rapide et -légère. Sa parole était prompte mais pourtant timide. Elle avait -toujours peur d'être tournée en ridicule, mais il lui fallait -néanmoins dire ce qu'elle avait sur le cœur. - -Gudmund se demandait à lui-même s'il aurait désiré que Hildur fût -ainsi, mais cela, non, il ne le voudrait pas. Cette Helga n'était pas -une personne qu'on épouse. - -Quelques semaines plus tard, Helga apprit qu'il lui fallait quitter -Närlunda au mois d'avril; Hildur Eriksdotter ne voulait pas demeurer -sous le même toit qu'elle. - -Ce n'est pas que ses maîtres le lui déclarassent ouvertement, mais -mère Ingeborg laissa tomber que quand la belle-fille serait arrivée, -ils n'auraient probablement plus besoin de tant de domestiques, grâce -à l'aide qu'elle ne manquerait pas de leur apporter dans le ménage. -Une autre fois elle dit qu'elle avait entendu parler d'une très bonne -place où Helga serait bien mieux que chez eux. - -Il ne fallut pas plus à Helga pour comprendre qu'elle devait s'en -aller, et elle déclara tout de suite qu'elle voulait partir, mais -qu'elle ne désirait aucune autre place: elle retournerait chez elle. - -On voyait bien que ce n'était pas de plein gré que les gens de -Närlunda renvoyaient Helga. - -Au jour de son départ, il y eut, au repas, un tel nombre de plats qu'on -aurait dit une vraie fête, et mère Ingeborg lui remit une telle -provision de vêtements et de chaussures, que la jeune fille qui était -arrivée, un petit baluchon sous le bras parvenait à peine maintenant -à caser ses effets dans un grand coffre. - ---Je n'aurai jamais une meilleure domestique que toi, dit mère -Ingeborg. Et maintenant, n'aie pas trop mauvaise idée de moi parce que -je te renvoie. Tu comprends bien que ce n'est pas de mon plein gré. Je -ne t'oublierai pas. Tant qu'il restera en mon pouvoir de l'aider, tu -n'auras pas à craindre la misère. - -Il fut convenu avec Helga qu'elle se mettrait à tisser des draps et des -serviettes pour le compte de mère Ingeborg. Celle-ci lui donna de -l'ouvrage pour six mois au moins. - -Gudmund coupait du bois, au bûcher, à l'heure du départ de Helga. Il -ne venait pas faire ses adieux bien que le traîneau fût déjà devant -la porte. Il paraissait si affairé qu'il ne voyait pas ce qui se -passait. Elle fut bien obligée de se rendre près de lui pour prendre -congé. - -Il déposa la hache, prit la main de Helga et dit, non sans -précipitation: - ---Merci du temps que tu as passé chez nous! - -Et puis il se remit au travail. Helga aurait voulu lui dire qu'elle -comprenait bien l'impossibilité de la garder et que tout cela était de -sa propre faute; c'était elle-même qui s'était mise dans une si -mauvaise position. Mais Gudmund donnait de tels coups que les éclats de -bois s'envolaient autour d'eux, et elle n'arrivait à rien dire. - -Mais ce qu'il y eut de plus singulier dans ce départ, c'est que ce fut -le patron lui-même, le vieux Erland Erlandsson, qui reconduisit Helga -au Grand-Marais. - -Le père de Gudmund était un petit homme sec, à la tête chauve, aux -yeux clairs et intelligents. Il était très réservé et si taciturne -qu'il lui arrivait de ne pas prononcer un seul mot de toute la journée. -Tant que tout marchait à souhait, on ne s'apercevait pas de son -existence, mais aussitôt qu'il y avait quelque accroc, il arrivait -toujours au bon moment pour dire et faire ce qu'il fallait, et remettre -les choses en état. Il était habile à la tenue des livres et -jouissait de l'estime des gens de sa commune, aussi l'avait-on chargé -de toutes sortes de missions de confiance et il était plus considéré -que bien des gens qui possédaient de grandes fermes et des fortunes -considérables. - -Erland Erlandsson reconduisait Helga sur des routes rendues mauvaises -par la fonte des neiges, et néanmoins il ne lui permît pas de -descendre dans les côtes pour alléger le fardeau du cheval. Après -leur arrivée au Grand-Marais, il s'attardait longtemps à la cabane -pour causer avec les parents de Helga, leur racontant combien et lui et -mère Ingeborg avaient été contents d'elle. Ce n'était que parce que -dorénavant ils n'auraient plus besoin de tant de domestiques, qu'on -avait dû la renvoyer. Comme elle était la plus jeune, c'était à elle -de partir. Il leur avait paru injuste de renvoyer de vieux domestiques -qui étaient chez eux depuis de longues années. - -Les paroles d'Erland Erlandsson eurent l'effet visé de préparer à -Helga un bon accueil de la part des parents. En apprenant qu'elle avait -reçu de si grandes commandes de tissus qu'elle était sûre de gagner -sa vie à ce métier, ils se déclaraient contents de la garder auprès -d'eux. - - - - -IV - - -Il semblait à Gudmund qu'il avait aimé Hildur Eriksdotter jusqu'au -jour où elle lui extorqua la promesse de renvoyer Helga de Närlunda. -Du moins n'y eut-il jusqu'à ce jour-là aucun être au monde qu'il -admirât et estimât plus qu'elle. Jamais jeune fille ne lui avait paru -digne d'être comparée à Hildur et il s'était senti très fier -d'avoir réussi à la gagner. Il avait trouvé un réel plaisir à -imaginer l'avenir à côté d'elle. Ils seraient riches et considérés -et il avait le sûr pressentiment qu'il ferait bon vivre dans une maison -dirigée par Hildur. Il ne lui répugnait pas non plus de penser à tout -l'argent qu'il aurait par son mariage avec cette jeune fille. Il allait -pouvoir améliorer la culture, reconstruire les vieux bâtiments -délabrés et agrandir la ferme de manière à devenir un vrai grand -paysan. - -Le même dimanche où il avait fait le retour de l'église en compagnie -de Helga, il était parti au soir pour Elvokra. Là, Hildur s'était -mise à parler de Helga, disant qu'elle ne voulait pas venir à -Närlunda avant d'avoir vu partir cette fille. Gudmund avait d'abord -voulu prendre cette idée pour une plaisanterie, mais bientôt il avait -compris que Hildur était très sérieuse en parlant ainsi. Alors -Gudmund plaida avec beaucoup de chaleur la cause de Helga, disant -qu'elle était si jeune au moment où on l'avait envoyée en place, que -vraiment il n'y avait pas de quoi s'étonner si cela tournait mal, -surtout qu'elle était tombée sur un mauvais patron comme Per -Mortensson. Depuis que la mère de Gudmund s'était chargée d'elle, -elle s'était toujours bien conduite. - ---Ça ne peut pas être juste de la repousser, dit-il. Alors il se -pourrait bien qu'elle eût de nouveaux malheurs. - -Mais Hildur ne voulait pas entendre raison. - ---Si cette fille doit rester à Närlunda, je n'y mettrai jamais les -pieds, dit-elle. Je ne pourrai jamais supporter la présence, dans ma -maison, d'une telle personne. - ---Tu ne sais pas ce que tu fais, dit Gudmund. Personne n'a su si bien -qu'Helga soigner ma mère. Nous avons tous été très heureux de sa -venue parmi nous. Auparavant, mère était souvent difficile et d'humeur -sombre. - ---Je ne pense pas t'obliger à la renvoyer, dit Hildur; mais c'était -l'évidence même que si Gudmund ne lui accordait pas satisfaction, elle -était décidée à renoncer aux projets de mariage. - ---Eh bien, ça sera comme tu voudras, lui dit alors Gudmund. - -Il jugea impossible de risquer tout son avenir à cause de Helga. Mais -il était très pâle en faisant cette concession et il resta silencieux -et abattu toute la soirée. - -Cet incident faisait craindre à Gudmund que peut-être Helga ne fût -pas telle qu'il se l'était imaginée. Il n'aimait évidemment pas -qu'elle eût pu lui imposer sa volonté, mais ce qui était pis, il -n'arrivait pas à se persuader qu'elle eût eu raison. Il se disait -qu'il se serait fait un plaisir de céder devant elle, si elle s'était -montrée généreuse, mais au lieu de cela elle lui était apparue -mesquine et dépourvue de cœur. - -Toutes les fois que Gudmund revoyait sa fiancée, il restait aux aguets -pour voir si ce trait de caractère qu'il croyait avoir découvert chez -elle, réapparaîtrait encore. Sa méfiance une fois mise en éveil, il -ne fut pas longtemps à découvrir bien des choses qui n'étaient pas -comme il aurait désiré. - ---Je crois bien qu'elle est de celles qui pensent d'abord à -elles-mêmes, murmurait-il par devers lui chaque fois qu'il la quittait, -et il se demandait combien durerait l'amour qu'elle avait pour lui s'il -était mis à l'épreuve. - -Il essayait de se consoler en se disant que tout le monde pense d'abord -à soi-même, mais à cette idée l'image de Helga se présentait -immédiatement à son esprit. Il la revoyait dans la salle d'audience -s'emparant de la Bible, et de nouveau il l'entendait crier: - ---Je renonce au procès. Je l'aime encore. Je ne veux pas qu'il soit -parjure. - -C'est ainsi qu'il aurait voulu Hildur. Helga lui était devenue une -mesure avec laquelle il mesurait les gens. - -En vérité, il n'y en avait pas beaucoup pour égaler cette fille-là -en amour et en charité. - -Chaque jour, son amour pour Hildur diminuait davantage, mais il ne lui -vint pas à l'idée de renoncer à ce mariage. Il essayait de se -persuader que son découragement n'était qu'une lubie. À peine -quelques semaines auparavant ne la tenait-il pas pour la meilleure de -toutes! - -Si c'eût été au début des fiançailles, il se serait sans doute -retiré. Mais maintenant les bans étaient publiés, le jour du mariage -fixé, et chez lui on avait déjà commencé à faire de vastes -réparations. Et puis, il ne tenait pas non plus à renoncer à la belle -fortune et à la bonne situation qui l'attendaient. Enfin, quelle raison -invoquerait-il pour une rupture? Ce qu'il avait à redire contre Hildur -était si peu de chose que cela n'eût plus été que du vent entre ses -lèvres, s'il avait essayé de le formuler. - -Mais souvent le cœur lui pesait, et chaque fois qu'il avait des courses -à faire au village ou en ville, il se fournissait de bière et de vin -dans les boutiques pour retrouver sa belle humeur en buvant. Après -avoir vidé quelques bouteilles, il était de nouveau fier de son -mariage et épris de Hildur. Alors il ne comprenait plus ce qui l'avait -tourmenté. - -Gudmund pensait souvent à Helga et désirait ardemment la revoir. Mais -il se disait que Helga devait tenir pour un misérable l'homme qui -l'avait fait renvoyer, malgré l'engagement contraire, donné de plein -gré. Ne pouvant ni s'expliquer, ni s'excuser, il évitait de se -rencontrer avec elle. - -Un matin, Gudmund, se trouvant sur la route, y rencontra Helga qui -revenait du village où elle était allée chercher du lait. Gudmund fit -demi-tour et se mit en devoir de raccompagner. Elle ne parut pas très -heureuse de la compagnie: elle se mit à marcher très vite comme si -elle désirait lui échapper, et elle ne disait rien. Gudmund aussi se -taisait, ne sachant comment engager la conversation. - -Alors une voiture parut au loin. Gudmund, absorbé par ses pensées, ne -s'en aperçut pas, mais Helga l'ayant vue se tourna brusquement vers -lui. - ---Ce n'est pas la peine que tu m'accompagnes plus loin, Gudmund, car si -je ne me trompe, voici la voiture des gens d'Elvokra qui arrive là-bas. - -Gudmund ayant jeté un rapide coup d'œil et reconnaissant le cheval et -la voiture, fit un mouvement comme pour retourner sur ses pas. Mais -l'instant après, se redressant fièrement, il continua sa marche à -côté de Helga jusqu'à ce que la voiture eût passé. Alors il -ralentit le pas. Helga continuant à marcher aussi vite qu'avant, ils se -séparèrent sans qu'il lui eût adressé un seul mot. Mais le restant -de la journée il était plus content de lui-même qu'il ne l'avait -été depuis bien longtemps. - - - - -V - - -Il avait été décidé que le mariage de Gudmund et de Hildur serait -célébré à Elvokra, le lundi de la Pentecôte. Le vendredi de la -semaine précédente, Gudmund se rendit à la ville pour faire quelques -emplettes en vue d'une fête de bienvenue qu'on devait donner à -Närlunda au lendemain du mariage. En ville, il se rencontra avec des -jeunes gens de sa commune. Sachant que c'était sa dernière promenade -en ville avant le mariage, ils en prirent prétexte pour organiser une -véritable orgie. Tous prenant à tâche de faire boire Gudmund, ils -firent si bien qu'à la fin celui-ci se trouva ivre-mort. - -Il ne rentra qu'au matin suivant, si tard, que son père et le valet -étaient déjà partis au travail, et il resta au lit jusqu'après-midi. -En se levant pour s'habiller, il constata que son veston était -déchiré à plusieurs endroits. - ---Il paraît que je me suis battu cette nuit, se dit-il, faisant effort -pour se rappeler ce qu'il avait bien pu faire. - -Il se rappela tout juste que vers onze heures il avait quitté l'auberge -en compagnie de ses amis, mais il n'arriva pas à démêler où ils -s'étaient rendus par la suite. C'était là vouloir pénétrer de son -regard l'obscurité la plus absolue. Il ne savait pas s'ils n'avaient -fait que se ballader par les rues ou bien s'ils étaient entrés quelque -part. Il ne se rappelait pas si c'était lui-même ou bien un autre qui -avait attelé le cheval et il ne gardait aucun souvenir de son retour. - -En entrant dans la salle, il la trouva lavée et rangée en vue de la -fête. Le travail était fini pour la journée, et les gens étaient en -train de goûter. Personne ne fit allusion au voyage de Gudmund. -C'était chose convenue qu'il aurait pleine liberté de faire ce qu'il -voulait, ces dernières semaines. - -Gudmund s'assit à table pour prendre son café comme tout le monde. -Tandis qu'il le versait de la tasse dans la soucoupe, et de là de -nouveau dans la tasse pour le faire refroidir, mère Ingeborg, ayant -achevé de boire, prit le journal qui venait d'arriver et se mit à -lire. Elle lut à voix haute colonne après colonne, et Gudmund, son -père et tous les autres l'écoutaient. - -Parmi les nouvelles qu'elle débitait ainsi, se trouvait le récit d'une -rixe survenue la nuit passée sur la grande place entre un groupe de -paysans ivres et des ouvriers. Aussitôt la police arrivée, les -combattants s'étaient enfuis à l'exception d'un seul resté inanimé -au milieu de la place. Celui-ci avait été transporté au poste de -police et aucune blessure extérieure n'ayant été constatée, on avait -essayé de le rappeler à la vie. Tous les efforts étant restés vains, -on avait enfin découvert une lame de couteau enfoncée dans la tête. -C'était une lame de grandeur considérable, qui ayant pénétré dans -le cerveau s'était cassée presque au ras du crâne. Le meurtrier -s'était enfui avec le manche du couteau; mais la police, connaissant -fort bien ceux qui avaient pris part à la rixe, gardait bon espoir de -le retrouver sous peu. - -Tout en écoutant la lecture, Gudmund déposa sa tasse, mit la main à -la poche, d'où il retira son couteau sur lequel il jeta un regard -indifférent. Soudain il eut un mouvement brusque, retourna le couteau -dans la main et le remit dans sa poche si vite qu'on aurait dit qu'il le -brûlait. Puis, il ne toucha plus au café mais resta longtemps -immobile, ayant l'air fort soucieux. Son front se rida de plis profonds. -Il était manifeste qu'il cherchait à toute force à pénétrer un -mystère. - -À la fin il se leva, s'étira, bâilla et se dirigea lentement vers la -porte de sortie. - ---Il faut bien me remuer un peu. Je n'ai pas été dehors de toute la -journée, dit-il en quittant la pièce. - -Presque en même temps Erland Erlandsson se leva aussi. Ayant fini sa -pipe il entra dans sa chambre chercher du tabac. S'attardant un peu à -bourrer sa pipe, il aperçut Gudmund qui passait. La chambre où il se -trouvait ne donnait pas sur la cour comme la salle mais sur un jardinet -où se dressaient quelques pommiers énormes. En bas du jardinet était -un petit marécage où se formaient au printemps de grandes flaques -d'eau, mais qui séchait complètement au courant de l'été. Rarement -voyait-on quelqu'un se diriger de ce côté-là. Erland Erlandsson, se -demandant ce qu'allait y faire Gudmund le suivait des yeux. Il vit son -fils mettre la main à la poche pour en retirer un objet qu'il lança au -loin dans le marécage. Puis il traversa le jardinet, sauta une -barrière et disparut du côté de la route. - -Aussitôt le fils hors de vue, Erland sortant à son tour se dirigea -vers le marécage. Il passa hardiment dans l'eau vaseuse où bientôt il -se baissa pour ramasser un objet contre lequel son pied venait de buter. -C'était un grand couteau dont la grande lame était brisée. Il le -retourna de tous les côtés, l'examinant avec un soin minutieux, -pendant qu'il restait encore les pieds dans l'eau. Puis il le mit dans -sa poche, mais le retira de nouveau pour l'examiner encore plusieurs -fois avant de retourner à la maison. - -Gudmund ne rentra que lorsque tout le monde fut couché. Il se mit au -lit sans toucher au repas qui l'attendait sur la table de la salle. - -Erland Erlandsson et sa femme couchaient dans la pièce donnant sur le -jardinet. Au premier jour, Erland crut entendre un bruit de pas sous la -fenêtre. Il se leva, écarta le rideau et vit de nouveau son fils qui -se dirigeait vers le marécage. Là ôtant chaussures et chaussettes, il -se mit dans l'eau qu'il explora dans tous les sens comme quelqu'un qui -cherche un objet perdu. Il continua ainsi un bon moment, puis regagna la -terre ferme comme s'il eût pensé s'en aller, mais retourna aussitôt -à sa recherche. Une heure entière le père resta à le regarder. Alors -Gudmund retourna vers la maison et rentra se coucher. - -Le dimanche de la Pentecôte, Gudmund devait aller à l'église. Au -moment où il attelait le cheval, son père traversa la cour. - ---Tu as oublié d'astiquer le harnais aujourd'hui, dit-il en passant, -car le harnais aussi bien du reste que la voiture, étaient sales et -crasseux. - ---J'ai eu autre chose à faire, répondit Gudmund avec indolence; et il -partit sans y rien changer. - -Après la messe, Gudmund accompagna sa fiancée à Elvokra où il passa -le reste de la journée. Il y avait là une nombreuse réunion de jeunes -gens qui devaient fêter la dernière soirée de jeune fille de Hildur, -et l'on dansa jusque fort tard dans la nuit. Il y avait beaucoup à -boire mais Gudmund ne toucha à rien. De toute la soirée il ne dit -guère mot à personne, mais il dansait frénétiquement et riait -parfois d'un rire bruyant et aigu sans que personne comprît au juste ce -qui l'amusait. - -Gudmund ne rentra que vers deux heures et aussitôt qu'il eut remisé -son cheval, il se dirigea vers le marécage derrière la maison. Il se -mit pieds nus, retroussa son pantalon et entra dans l'eau. C'était une -claire nuit d'été et le père se trouvait derrière le rideau de sa -chambre, regardant les manœuvres de son fils. Il le vit marcher -incliné vers la surface de l'eau, cherchant obstinément comme la nuit -précédente. De temps à autre il regagnait le bord comme s'il eût -désespéré de rien trouver, mais l'instant d'après il se remettait à -l'eau. À un moment donné il s'en fut chercher un seau de l'étable à -l'aide duquel il se mit en devoir de puiser l'eau des petites mares -stagnantes comme s'il eût pensé les vider, mais constatant bientôt -que c'était peine perdue, il déposa le seau. Il essaya encore une -épuisette. Il en sillonna le marécage entier sans en retirer autre -chose que de la vase. Quand il rentra, l'heure était si avancée que la -maison commençait à s'animer. Il était alors si fatigué et si -épuisé par l'insomnie qu'il trébuchait en marchant et il se jeta sur -son lit sans se déshabiller. - -À huit heures sonnantes, le père vint le réveiller. Gudmund était -couché sur le lit, les vêtements éclaboussés de vase et de boue, -mais le père ne lui demanda pas ce qu'il avait pu faire, il lui dit -seulement que c'était l'heure de se lever, puis il ferma la porte. -Quelques minutes après, Gudmund descendit dans la salle, habillé de -son beau costume de noces. Il était pâle, ses yeux brûlaient d'un -éclat anxieux, mais personne ne l'avait jamais vu si beau. Les traits -du visage étaient comme illuminés par une lumière intérieure. On -croyait voir un être fait d'âme et de volonté et non pas de chair et -de sang. - -Dans la salle tout avait pris un air solennel. La mère avait mis sa -robe noire et jeté un beau châle de soie sur ses épaules, bien -qu'elle ne dût pas assister au mariage. Tous les domestiques avaient de -même mis leurs plus beaux costumes. Le foyer était décoré de -feuilles fraîches de bouleau. La table était recouverte d'une nappe -blanche et chargée de plats variés et succulents. - -Après le repas, mère Ingeborg lut un psaume et quelques versets de la -Bible. Puis, s'adressant à Gudmund, elle le remercia d'avoir toujours -été un bon fils, lui souhaita du bonheur pour l'avenir et lui donna sa -bénédiction. Mère Ingeborg savait fort bien tourner ses phrases et -Gudmund en fut tout ému. À plusieurs reprises ses yeux se voilèrent, -mais il réussit cependant à vaincre son envie de pleurer. Le père -aussi prononça quelques mots. - ---Il nous sera bien dur de te perdre, dit-il; et de nouveau Gudmund fut -près d'éclater en sanglots. - -Tous les domestiques venaient aussi lui serrer la main en le remerciant -du temps passé. Les larmes brillaient aux cils de Gudmund pendant toute -cette scène. Il toussotait et faisait de vains efforts pour parler, -mais arrivait à peine à prononcer un mot intelligible. - -Le père devait l'accompagner à Elvokra pour assister au mariage. Il -sortit pour atteler le cheval, et rentra peu après annoncer que le -moment était venu de partir. En prenant place dans la voiture, Gudmund -constata qu'elle était nettoyée. Tout était aussi reluisant, aussi -bien soigné qu'il le voulait d'ordinaire lui-même. Du même coup il -fut frappé du bel ordre qui régnait dans la cour. L'avenue était -sablée de frais, des tas de vieux bois et d'autres fatras qui s'y -trouvaient depuis des années et des années, avaient été enlevés. -Des deux côtés de l'entrée étaient placés en guise d'arc de -triomphe deux beaux bouleaux, à la girouette était suspendue une -magnifique couronne de fleurs de prunier sauvage, de toutes les lucarnes -sortaient des branches vert clair de bouleau fraîchement coupées. De -nouveau, Gudmund se sentit prêt à pleurer. Il serra violemment le bras -de son père au moment où celui-ci allait fouetter le cheval. C'était -comme s'il eût voulu empêcher le départ. - ---Qu'y a-t-il? demanda le père. - ---Rien, répondit Gudmund, ce n'était rien. Il faut bien partir. - -Gudmund n'était pas encore bien loin qu'il dut faire encore un adieu. -C'était Helga du Grand-Marais. Elle l'attendait à la barrière qui -séparait de la route le petit sentier conduisant chez elle. Le père, -qui conduisait, arrêta le cheval en apercevant Helga. - ---Je vous ai attendus, parce que je voulais apporter mes vœux de -bonheur à Gudmund aujourd'hui même, dit Helga. - -Gudmund se baissa hors de la voiture pour serrer la main à Helga. Il -crut voir qu'elle avait maigri, ses yeux étaient bordés de rouge. Nul -doute qu'elle ne passât ses nuits à pleurer et à regretter Närlunda. -Mais aujourd'hui elle voulait avoir l'air heureux et elle lui souriait -de son plus beau sourire. Il fut de nouveau très ému mais ne put rien -dire. Son père, qui cependant avait la réputation de ne jamais parler -sans être poussé par la plus extrême nécessité, eut cette -exclamation: - ---Je crois bien que ce vœu-là fera plus de plaisir à Gudmund que tout -autre. - ---Oui, c'est bien vrai cela, dit Gudmund. - -Ils se serrèrent la main encore une fois, puis on repartit. Gudmund -resta tourné en arrière, fixant Helga du regard. Un groupe d'arbres -venant à la cacher, il retira vivement le tablier de la voiture comme -pour sauter à bas. - ---Tu avais donc autre chose à dire à Helga? demanda le père. - ---Oh non, rien, répondit Gudmund en reprenant sa place sur le siège. - -Ils firent encore un petit bout de chemin. Le père conduisait tout -doucement. On aurait dit qu'il trouvait plaisir à rester ainsi à -côté de son fils. Il ne se souciait pas d'arriver vite. - -Tout à coup, Gudmund, inclinant la tête vers l'épaule de son père, -éclata en sanglots. - ---Qu'as-tu donc? demanda Erland, tirant à lui les rênes si vivement -que le cheval s'arrêta. - ---C'est que vous étiez tous si bons pour moi, et je ne le mérite pas. - ---Tu n'as pourtant pas commis de mauvaise action? - ---Si, père, j'en ai commis une. - ---Je ne veux pas le croire. - ---Si, j'ai tué un homme. - -Le père poussa un gros soupir. On aurait dit un soupir de soulagement -et Gudmund levant la tête le regarda surpris. Le père remit le cheval -en marche, puis, doucement, il dit: - ---Je suis heureux que tu me l'aies dit toi-même. - ---Vous le saviez donc déjà, père? - ---J'ai bien vu samedi soir qu'il y avait quelque chose de travers. Et -puis, j'ai trouvé ton couteau dans le marécage. - ---Ah, c'est donc vous qui l'aviez trouvé? - ---Je l'ai trouvé et j'ai vu qu'une des lames était brisée. - ---Oui père, je sais que la lame est brisée, mais je ne peux pas me -mettre cette idée dans la tête que c'est moi qui ai fait cela. - ---Tu as dû le faire étant ivre. - ---Je ne sais rien, je ne me rappelle rien. J'ai vu à l'état de mes -vêtements que je m'étais battu, et je sais que la lame a disparu. - ---Je comprends que tu avais l'intention de te taire, dit le père. - ---Je me suis dit que sans doute mes camarades étaient aussi ivres que -moi, et qu'ils ne se rappelaient pas plus que moi. Il n'y avait -peut-être pas d'autre preuve contre moi que le couteau et c'est pour -cela que je m'en suis débarrassé. - ---J'ai compris que tu raisonnais ainsi. - ---Vous comprenez, père: je ne sais pas qui est mort, je ne l'ai -peut-être jamais vu. Je ne me rappelle pas l'avoir fait. J'ai trouvé -que ce n'était pas mon devoir de payer pour ce que je n'avais pas fait -exprès. Bientôt donc j'en suis venu à me dire que j'avais été fou -de jeter le couteau dans le marécage. Il se dessèche, l'été, et -alors n'importe qui aurait pu le trouver. Voilà pourquoi j'ai essayé -de le retrouver moi-même, la nuit d'hier et cette nuit-ci. - ---Tu n'as pas eu l'idée d'avouer? - ---Non, hier, je n'ai pensé qu'à une chose, à savoir comment je -pourrais tenir la chose secrète, et j'ai tâché de danser et de -m'amuser, pour que personne ne puisse rien voir de changé dans mon -attitude. - ---C'était donc ton intention de te marier aujourd'hui sans avouer? Tu -acceptais là une grosse responsabilité. N'as-tu pas compris que si tu -étais découvert, tu entraînerais dans ta misère Hildur et toute sa -famille? - ---Il m'a semblé que je les épargnais encore mieux en ne disant rien. - -Ils allaient maintenant très vite. Le père paraissait très pressé -d'arriver. Il continuait cependant de parler à son fils. De toute sa -vie il ne lui avait adressé autant de paroles. - ---Je me demande ce qui a pu te faire changer d'avis, dit-il. - ---C'est Helga, en venant m'apporter ses vœux de bonheur. Alors j'ai -senti fléchir la dureté de mon cœur. Elle m'a tout ému. J'ai bien -été ému ce matin par mère et par vous-même, et j'ai été sur le -point de vous dire que je n'étais pas digne de votre amour, seulement -mon cœur restait dur et résistait encore; mais à l'arrivée de Helga, -c'en fut fini de moi. J'estimais qu'elle devait plutôt me haïr, moi -qui l'avais fait renvoyer de chez nous. - ---Maintenant je pense que tu es d'accord avec moi pour faire savoir tout -cela immédiatement à la famille de Hildur, dit le père. - ---Oui, répondit Gudmund à voix basse. Oui, pour sûr! ajouta-t-il tout -de suite après, d'un ton plus ferme. Je ne voudrais pas lier Hildur à -mon mauvais sort. Elle ne me le pardonnerait jamais. - ---Les gens d'Elvokra tiennent à leur honneur, comme tout le monde, dit -le père. Et il faut que tu saches, Gudmund, que ce matin en partant, je -me suis dit que je serais forcé de tout raconter moi-même au père de -Hildur, si tu ne te décidais pas à le faire. Jamais je n'aurais pu -assister silencieux à l'union de Hildur avec un homme qui à tout -moment peut être accusé d'assassinat. - -Il faisait claquer son fouet pour aller plus vite encore. - ---Nous avons devant nous le moment le plus pénible, dit-il. Nous ferons -en sorte qu'il soit vite passé. Je pense que les parents de Hildur -trouveront très bien de ta part de t'accuser toi-même, et j'espère -que cela les rendra plus bienveillants envers toi. - -Gudmund ne répondit rien, il avait l'air toujours plus abattu à mesure -qu'on s'approchait d'Elvokra. Le père continuait de parler pour lui -inspirer courage. - ---J'ai déjà entendu raconter un cas pareil, dit-il. Il s'agissait d'un -fiancé qui avait eu le malheur de tuer son camarade de chasse. Il ne -l'avait pas fait exprès, et l'on n'avait pas su que c'était lui qui -avait tiré le coup meurtrier; mais peu après, au jour même du -mariage, en arrivant dans la maison où tout était prêt pour la -cérémonie, il se rendit auprès de sa fiancée et lui dit: «Il n'y -aura pas de mariage. Je ne veux pas t'entraîner dans la misère qui -m'attend.» Mais la fiancée, qui déjà avait mis la couronne et le -voile, le prit par la main et le conduisit dans la salle où les hôtes -se trouvaient réunis pour assister à la bénédiction nuptiale. Là, -elle raconta à haute voix ce que son fiancé venait de lui dire. «J'ai -raconté ceci, pour que tout le monde sache que tu n'as pas usé de -fausseté envers moi, ajouta-t-elle en se tournant vers son fiancé. -Maintenant je veux qu'on nous donne immédiatement la bénédiction. Car -tu restes le même qu'auparavant, malgré le malheur qui te frappe, et -quelque misère qui t'attende, je veux que nous la supportions en -commun.» - -Au moment même où le père eut fini son histoire, ils arrivèrent à -l'avenue étroite conduisant à Elvokra. Gudmund se tourna vers lui, un -sourire mélancolique sur les lèvres. - ---Cela ne se passera pas ainsi pour nous, dit-il. - ---Qui sait? dit le père en se redressant sur le siège. - -Il regarda le fils et encore une fois il s'étonna de voir comme il -était beau ce jour-là. - ---Je ne serais pas trop surpris qu'il lui arrivât quelque chose de -grand et d'inattendu, se dit-il tout bas. - -On devait se marier à l'église et une foule de gens se trouvaient -déjà réunis à la ferme, pour prendre part au cortège nuptial. Des -parents étaient venus de loin. Ils étaient assis sur le perron, en -grand apparat, tout prêts à partir pour l'église. Les charrettes et -les chars-à-bancs étaient déjà sortis dans la cour et l'on entendait -dans l'écurie le piaffement des chevaux qu'on était en train de -panser. Le violoniste de la commune, assis seul sur l'escalier de la -remise, accordait son violon. D'une croisée de l'étage supérieur, la -fiancée, tout accoutrée, guettait l'arrivée de son futur, pour -l'apercevoir avant qu'il n'eût pu la découvrir lui-même. - -Erland et Gudmund descendirent de voiture et demandèrent immédiatement -à avoir un entretien privé avec Hildur et ses parents. Bientôt tous -se retrouvaient dans une petite pièce servant de bureau au fermier. - ---Je suppose que vous avez lu dans les journaux le récit d'une rixe qui -a eu lieu en ville, dans la nuit de vendredi et où un homme a été -tué, dit Gudmund, si vite qu'on eût dit qu'il répétait une leçon -apprise. - ---Évidemment, j'ai lu ça, dit le fermier. - ---C'est que cette nuit-là j'étais à la ville, continua Gudmund. - -Cette fois il n'y eut pas de réponse. Un silence de mort plana. Il -parut à Gudmund que tout le monde le fixait de regards si terrifiés -qu'il ne put continuer. Mais alors le père lui vint en aide. - ---Gudmund avait été traité par des amis. Il a dû boire un peu trop -cette nuit-là, car en rentrant il ne savait pas ce qu'il avait pu -faire. Mais on voyait bien qu'il s'était battu, car ses vêtements -étaient déchirés. - -Gudmund vit la terreur de l'assistance croître à chaque mot, mais -lui-même devenait au contraire plus calme. Un sentiment de défi -s'empara de lui et il prit de nouveau la parole: - ---Aussi, lorsque le journal est arrivé samedi soir et que j'y ai lu le -récit de la rixe et de la lame qu'on avait trouvée, enfoncée dans le -crâne, j'ai sorti mon couteau et j'ai constaté qu'une lame manquait. - ---C'est là une bien grave nouvelle que Gudmund nous apporte, dit le -fermier. Il aurait mieux valu nous raconter cela hier. - -Gudmund se taisait mais de nouveau son père lui vint en aide. - ---Ce n'était pas une tâche bien aisée pour Gudmund. C'était bien -tentant de ne rien dire. Il perd beaucoup en faisant cet aveu. - ---Oui, oui, il faut bien s'estimer heureux qu'il se soit enfin résolu -à parler, de sorte que nous ne soyons pas entraînés dans cette -misère, dit le fermier avec aigreur. - -Gudmund tenait les yeux fixés sur Hildur tout le temps. Elle était -parée de la couronne et du voile nuptial, et à ce moment il la vit -lever la main pour retirer une des grandes épingles qui retenaient la -couronne. Elle paraissait le faire presqu'inconsciemment. S'apercevant -que le regard de Gudmund était posé sur elle, doucement elle remit -l'épingle en place. - ---Il n'est pas encore pleinement démontré que ce soit Gudmund le -meurtrier, dit le père, mais je comprends qu'il est désirable -d'ajourner le mariage jusqu'à ce que tout soit tiré au clair. - ---Ce n'est pas la peine de parler d'ajournement, dit le fermier. Je -pense bien que Gudmund est assez certain de son affaire pour que nous -puissions tout de suite, d'un commun accord, abandonner toute idée de -mariage entre lui et Hildur. - -Gudmund ne répondit pas tout de suite à cet appel. Il s'approcha de sa -fiancée, et lui tendit la main. Elle resta immobile et eut l'air de ne -pas le voir. - ---Ne veux-tu pas me dire adieu, Hildur? - -À ces mots, elle leva vers lui ses grands yeux où il vit passer une -lueur froide. - ---C'était cette main-là qui tenait le couteau? demanda-t-elle. - -Sans un mot, Gudmund se tourna vers le fermier. - ---Oui, maintenant je suis sûr de mon affaire, dit-il. Ce n'est pas la -peine de parler d'ajournement. - -Sur cette parole, l'entretien prit fin et Gudmund et Erland partirent. -Ils avaient à traverser toute une série de pièces et de corridors, -avant de gagner la sortie, et partout ils voyaient des préparatifs de -noces. La porte de la cuisine étant ouverte, ils purent voir s'y agiter -une foule de gens empressés. Il en sortait une odeur mêlée de rôtis -et de petits pâtés, l'énorme fourneau était entièrement recouvert -de grandes et petites marmites, même les casseroles en cuivre qui -d'ordinaire ornaient les murs, en avaient été décrochées pour -servir. «Penser, que c'est pour mon mariage qu'on se donne toute cette -peine!» se disait Gudmund, en passant. - -Il put entrevoir la richesse de la vieille ferme en traversant la -maison. Il vit la salle à manger, où les grandes tables étaient -couvertes d'une longue rangée de gobelets et de canettes en argent. Il -passa devant la garde-robe, dont le plancher était garni de grands -coffres et les murs d'une quantité infinie de vêtements divers. En -sortant dans la cour, il vit le nombre considérable de voitures -vieilles et neuves, les chevaux superbes qu'on sortait de l'écurie, les -belles couvertures de voyage posées sur les sièges des voitures. Il -embrassa du regard plusieurs corps de logis, entourés d'étables, -d'écuries, de bercails, remises, granges et greniers, et encore -d'autres dépendances. «Tout cela aurait pu être à moi», se dit-il -en remontant dans sa charrette. - -Il fut pris subitement de regrets cuisants. Il aurait voulu se jeter -hors de la voiture, pour aller leur dire que ce n'était pas vrai, ce -qu'il leur avait raconté. Il n'avait fait que se moquer d'eux, les -effrayer. C'était horriblement bête à lui de faire des aveux. Quelle -utilité y avait-il à agir ainsi? Qui cela avançait-il? Le mort -restait bien mort. Non, cet aveu n'aurait pas d'autre résultat que -celui d'entraîner encore la perte d'un homme, la sienne. - -Les dernières semaines, il n'avait plus été si avide de ce mariage, -mais maintenant qu'il se voyait forcé à y renoncer, il l'appréciait -enfin à sa juste valeur. C'était beaucoup de perdre Hildur Eriksdotter -et tout ce 'qui s'ensuivait. Qu'importait qu'elle fût égoïste et -autoritaire? Elle était néanmoins la première de toutes les femmes du -pays et, grâce à elle, il serait arrivé d'un seul coup au sommet de -l'honneur et de l'influence. - -Ce n'était pas uniquement Hildur elle-même et ses biens qu'il -regrettait, mais mille petites choses de moindre importance. À ce -moment précis, il devait partir pour l'église, et tous ceux qui -l'auraient vu passer, l'auraient envié. Et c'était aujourd'hui qu'il -devait avoir la première place au festin nuptial. C'était aujourd'hui -qu'il devait être le centre des danses et des plaisirs. C'était son -grand jour qui lui tournait le dos. - -Erland se tourna à plusieurs reprises vers son fils pour le regarder. -Celui-ci n'était plus si beau, si illuminé que le matin; il restait -abattu, hébété, le regard éteint. Le père se demandait si son fils -regrettait ses aveux, et il allait le lui demander, mais jugea -préférable de se taire. - ---Où allons-nous, maintenant? demanda Gudmund, après un court silence. -Ne vaudrait-il pas mieux aller directement chez le commissaire? - ---Il faut bien que tu rentres te reposer un peu, dit le père. Tu n'as -pas dû dormir beaucoup ces dernières nuits. - ---Mère sera bien effrayée de nous voir revenir. - ---Elle ne sera guère étonnée, dit le père. Elle en sait autant que -moi. Elle sera certainement heureuse d'apprendre que tu as fait des -aveux. - ---Je crois que mère et vous tous, là-bas, serez heureux de m'envoyer -en prison, dit Gudmund avec amertume. - ---Nous savons que tu perds beaucoup, en agissant selon la justice, dit -le père. Et nous ne pouvons pas nous empêcher de trouver heureux que -tu aies su te vaincre toi-même. - -Il parut impossible à Gudmund de rentrer pour écouter tous ces gens le -louer d'avoir détruit, gaspillé son avenir. Il cherchait un prétexte -pour éviter de voir qui que ce fût avant d'avoir retrouvé un peu de -calme. - -À ce moment, ils passaient devant l'endroit où débouche le sentier du -Grand-Marais. - ---Voulez-vous arrêter ici, père? Je crois que j'irai causer un peu -avec Helga. - -De bonne grâce le père arrêta le cheval. - ---Tâche de rentrer aussi tût que possible, pour te reposer, dit-il. - -Gudmund s'enfonça dans la forêt et bientôt fut hors de vue. Il -n'avait nullement l'intention de retrouver Helga, il était seulement -très content d'être seul pour n'avoir plus besoin de se retenir. Il -éprouvait une colère irraisonnée contre tous et contre tout, il -donnait des coups de pied violents aux pierres qui se trouvaient sur son -chemin, et parfois il s'arrêtait pour arracher des branches entières, -uniquement parce qu'une feuille l'avait frappé au visage. - -Il suivit le chemin jusqu'au Grand-Marais, mais dépassa la cabane et se -dirigea vers le sommet de la montagne. Ici, il eut de la peine à se -frayer un chemin. Il avait perdu le sentier, et, pour arriver au sommet, -il était obligé de franchir une large bande de roches pointues. Ce fut -une promenade périlleuse, par-dessus les rocs escarpés, et il aurait -pu se casser bras et jambes s'il avait fait un faux pas. Il en eut la -sensation très nette, mais continua néanmoins sa marche, comme s'il -eût pris plaisir à s'exposer au péril. - ---S'il m'arrive un malheur ici, personne ne me retrouvera, se dit-il. -Mais, qu'est-ce que cela peut bien me faire? J'aime autant mourir ainsi -que de croupir de longues années entre les murs d'une prison. - -Tout se passa bien, pourtant, et quelques minutes plus tard, il avait -atteint le Grand Pic. Autrefois, un incendie avait ravagé la forêt, de -ce côté-là. La partie la plus haute restait encore nue, et de là on -jouissait d'une vue magnifique. Il vit des vallées et des lacs, des -forêts noires et de riches campagnes, des églises, des châteaux, de -petites cabanes et de grands villages. Dans un lointain reculé, il -aperçut la ville, enveloppée d'un voile de brume blanche, d'où -émergeaient quelques tours qui brillaient au soleil. Des routes -tortueuses sillonnaient les vallées, et un train passait, rapide, à la -lisière de la forêt. C'était une province entière qu'il avait devant -ses yeux. - -Il se jeta par terre, sans détourner cependant le regard de cette vue -splendide. Il y avait dans ce spectacle quelque chose d'auguste et de -grandiose devant quoi il se sentait tout petit, lui et ses chagrins. - -Il se rappela qu'ayant lu dans son enfance que le Tentateur avait -conduit Jésus-Christ sur une haute montagne pour lui montrer toute la -splendeur de ce monde, il s'était toujours imaginé qu'ils s'étaient -trouvés là-haut, sur le Grand Pic, et il répéta l'antique parole: - ---Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes devant moi pour -m'adorer. - -Alors, il eut la soudaine impression d'avoir eu à subir lui-même une -tentation identique ces jours derniers. - -En vérité, le Tentateur l'avait bien conduit sur une haute montagne, -d'où il lui avait montré toute la splendeur de la richesse et de la -puissance. - ---Tu n'as qu'à taire ce que tu crois avoir fait, avait-il dit, et je te -donnerai tout cela. - -À cette réflexion, Gudmund eut enfin un vague sentiment de -satisfaction. - ---J'ai pourtant répondu non, dit-il; et du même coup, il vit -distinctement le sens de ce qui s'était passé. - -S'il s'était tu, n'aurait-il pas alors été obligé de servir le -Tentateur toute sa vie? Un homme lâche et vil, voilà ce qu'il serait -devenu, rien qu'un esclave de ses biens. La crainte de la découverte -aurait toujours pesé sur lui. Jamais plus il n'aurait pu se sentir un -homme libre. - -Un grand calme s'empara de Gudmund. Il se sentit heureux de comprendre -enfin qu'il avait bien agi. En se reportant aux jours passés, il eut la -sensation d'avoir tâtonné dans une grande obscurité. C'était un vrai -miracle qu'il s'y fût retrouvé. Il se demandait comment il ne s'y -était pas égaré. - ---C'est parce qu'on a été si bon pour moi, chez nous, pensait-il, et -puis, ce qui m'a aidé encore plus, c'est Helga, en venant m'apporter -ses vœux de bonheur. - -Il resta quelque temps sur la montagne, mais bientôt il se dit qu'il -fallait rentrer au plus vite, et raconter aux parents qu'il avait enfin -retrouvé la paix de son âme. En se levant pour commencer la descente, -il aperçut Helga, assise sur un gradin inférieur de la montagne. - -Elle n'avait pas la vaste et large vue circulaire là où elle était -assise; seul un tout petit coin de la vallée lui était visible. -C'était du côté de Närlunda et probablement elle pouvait voir une -partie de la ferme. En découvrant la jeune fille, Gudmund sentit son -cœur qui toute la journée était resté oppressé d'une lourde -angoisse, commencer à battre à coups légers et joyeux, et en même -temps il éprouva une sensation de bonheur si vive qu'il s'arrêta net, -se demandant ce qui lui arrivait. - ---Qu'est-ce qui me prend? Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il donc? pensa-t-il, -sentant le sang bouillonner dans ses veines et le bonheur le saisir si -violemment qu'il en eut presque une sensation douloureuse. Enfin, il se -dit à lui-même d'une voix étonnée: - ---Mais c'est elle que j'aime! Penser que j'ai attendu jusqu'à -maintenant pour le savoir! - -Cette révélation le surprit avec la force d'un torrent déchaîné. Il -avait été lié tout le temps qu'il avait connu Helga. Il avait dû -renfermer tout ce qui l'avait attiré vers elle. Maintenant seulement -qu'il était enfin délivré de l'idée de se marier avec une autre, -maintenant seulement il était libre de l'aimer. - ---Helga! cria-t-il; et il se mit à descendre à toutes jambes la côte -raide. Elle se retourna avec un cri d'effroi. - ---N'aie pas peur! Ce n'est que moi! - ---Tu n'es donc pas à l'église pour te marier? - ---Oh, non, il n'y aura pas de mariage aujourd'hui. Elle ne veut plus de -moi, elle, Hildur. - -Helga se leva. Elle posa la main sur son cœur et ferma les yeux. Elle -dut penser à ce moment que ce n'était pas Gudmund qui arrivait. -Évidemment elle avait eu yeux et oreilles fascinés par quelque esprit -de la forêt! Mais sa venue lui était douce et chère, quand même ce -ne serait qu'une apparence, et elle ferma les yeux et resta immobile -pour retenir cette illusion quelques instants encore. - -Gudmund avait la tête tournée par le grand amour qui s'était -éveillé en lui. Aussitôt arrivé près de Helga il la prit dans ses -bras et l'embrassa sur la bouche, et elle se laissa faire, car elle -était tout abasourdie et ravie par la surprise. C'était pour elle un -trop grand miracle d'admettre que lui qui à ce moment précis devait se -trouver à l'église à côté de sa fiancée, fût en réalité venu à -elle dans la forêt. Ce revenant, ce fantôme de Gudmund venu là -pouvait bien l'embrasser! - -Mais le baiser de Gudmund réveilla la jeune fille et elle le repoussa -vivement. Puis elle se mit à l'accabler de questions. C'était vraiment -lui-même? Qu'avait-il à faire dans la forêt? Lui était-il arrivé -quelque malheur? Pourquoi le mariage était-il renvoyé? Est-ce que -Hildur était malade? Est-ce que le pasteur avait été frappé de -congestion en pleine église? - -Gudmund aurait voulu ne lui parler que de son amour, mais elle l'obligea -à raconter ce qui s'était passé. Tandis qu'il parlait, elle restait -à écouter très attentivement. - -Elle n'interrompit que lorsqu'il parla de la lame brisée. Alors, elle -sursauta et demanda s'il s'agissait de son couteau ordinaire, celui -qu'il avait quand elle était encore à leur service. - ---Oui, précisément celui-là! dit-il. - ---Combien de lames brisées y avait-il? demanda-t-il. - ---Il n'y en avait qu'une seule. - -Il y eut un bourdonnement dans la tête de Helga. Les sourcils froncés, -elle faisait un effort visible pour se rappeler quelque chose. Comment -ça? Mais oui, elle se souvenait fort bien que ce couteau-là, elle le -lui avait emprunté pour faire des bûchettes la veille de son départ. -Elle l'avait cassé en s'en servant, mais elle n'avait jamais eu -l'occasion de le lui dire. - -Il l'avait évitée et n'avait pas voulu engager de conversation avec -elle à ce moment-là. Et depuis il avait dû garder le couteau dans sa -poche sans s'apercevoir qu'il était cassé. - -Elle leva la tête et voulut lui raconter tout cela, mais comme déjà -il abordait le récit de sa visite à Elvokra, au milieu des -préparatifs de la noce, elle préféra le laisser achever. Ayant appris -de quelle manière il s'était séparé de Hildur, elle trouva que -c'était là un malheur si terrible qu'elle se mit à le combler de -reproches. - ---C'est ta propre faute, dit-elle. Voilà que toi et ton père venez -l'effrayer à mort avec cette nouvelle épouvantable. Elle n'aurait pas -fait une telle réponse, si elle n'avait pas été hors d'elle. -Crois-moi, elle doit le regretter dès maintenant. - ---Qu'elle ait le regret qu'elle voudra, dit Gudmund. Je sais maintenant -qu'elle est de celles qui ne pensent qu'à elles-mêmes. Je suis heureux -d'en être quitte. - -Helga pinça les lèvres comme pour empêcher le grand secret de lui -échapper. Tout cela lui donnait beaucoup à réfléchir. Il ne -s'agissait pas seulement de laver Gudmund de cette accusation de -meurtre. Il s'en était suivi une brouille entre lui et sa fiancée. -Est-ce qu'elle ne pourrait pas, elle, aplanir ce conflit à l'aide de ce -qu'elle savait? - -De nouveau elle garda le silence pour réfléchir. Gudmund se mit à lui -parler de son amour pour elle. Mais cela lui parut le plus grand des -malheurs qui s'étaient acharnés sur lui ce jour-là. C'était déjà -mal qu'il fût sur le point de manquer un mariage avantageux, ce serait -bien pis, s'il s'avisait de vouloir épouser une fille telle que Helga. - ---Oh! non, il ne faut pas venir me raconter de telles sottises, -dit-elle, se levant brusquement. - ---Pourquoi ne te dirais-je pas cela? dit Gudmund en pâlissant. C'est -peut-être la même chose pour toi que pour Hildur: tu as peur de moi? - ---Oh non, ce n'est pas cela. - -Elle voulait lui expliquer qu'il préparait ainsi sa propre perte, mais -il ne l'écoutait pas. - ---J'ai entendu dire qu'autrefois il y eut des femmes qui portèrent aide -aux hommes, au moment du malheur, mais cela ne doit plus se faire -aujourd'hui. - -Helga eut un tressaillement. Elle eût voulu jeter ses bras autour du -cou de Gudmund, mais elle ne bougea pas. Aujourd'hui c'était son devoir -de rester raisonnable. - ---Il est bien vrai que je n'aurais pas dû te demander de devenir ma -femme le jour même, où je dois aller en prison, mais vois-tu, si je -savais que tu veuilles attendre ma libération, je supporterais toutes -ces horreurs d'un cœur léger. - ---Ce n'est pas à moi de t'attendre, Gudmund. - ---Tout le monde va dès maintenant me considérer comme un malfaiteur, -un individu qui boit et qui assassine. Mais s'il y avait une seule -personne pour me regarder avec amour! C'est cela qui me soutiendrait -plus que toute autre chose. - ---Tu sais que je ne penserai jamais que du bien de toi, Gudmund. - -Helga se faisait très douce. Les prières de Gudmund étaient bien -près d'avoir raison d'elle. Elle ne savait plus comment lui échapper, -mais Gudmund n'en comprit rien, bien au contraire, il commença à -croire qu'il s'était trompé. Elle ne devait pas avoir pour lui les -mêmes sentiments qu'il avait pour elle. Il s'approcha près d'elle et -la regarda comme s'il eût voulu voir le fond de son âme. - ---N'as-tu pas choisi cette roche, exprès pour pouvoir voir Närlunda? - ---Oui, c'est cela. - ---Est-ce que tu n'y penses pas, jour et nuit? - ---Si, mais je ne regrette personne en particulier. - ---Et moi, je te suis donc complètement indifférent? - ---Oh non, mais je ne veux pas me marier avec toi. - ---Qui est-ce donc que tu aimes? - -Helga ne répondit pas. - ---Est-ce Per Mortensson? - ---Oui, j'ai bien dit que je l'aime, n'est-ce pas? dit-elle à bout de -forces. - -Gudmund resta quelques moments à lui faire des yeux farouches: - ---Eh bien, il faut donc nous quitter. Dorénavant nos chemins ne vont -plus se rencontrer. - -Et, sur ces mots, il se mit à descendre rapidement, de gradin en -gradin, et bientôt il disparut sous les arbres. - - - - -VI - - -À peine Gudmund fut-il hors de vue que Helga, par un autre chemin, -descendit de la montagne en toute hâte. Elle dépassa le Grand-Marais -sans s'arrêter et dévala la côte en courant de toutes ses forces, -jusqu'à la grand'route. Dans la première ferme qu'elle gagna, elle -demanda à emprunter cheval et voiture pour aller à Elvokra. Elle dit -qu'il y allait de la vie, et elle promit de payer le dérangement. -Déjà, des gens, en revenant de l'église, avaient apporté la nouvelle -du mariage remis. Tout le monde était bouleversé et rempli de -compassion; on ne refusa donc pas d'aider Helga, puisqu'elle paraissait -avoir un message important pour les gens de la noce. - -À Elvokra, Hildur Eriksdotter se tenait dans la petite pièce de -l'étage supérieur, où le matin elle avait mis son costume de noces. -Elle avait autour d'elle sa mère et d'autres paysannes. Hildur ne -pleurait pas mais elle gardait un silence inaccoutumé; elle était si -pâle qu'on s'attendait à la voir tomber malade d'un instant à -l'autre. Les femmes parlaient de Gudmund sans interruption. Toutes le -blâmaient et se donnaient l'air de trouver heureux pour Hildur d'avoir -échappé à ce mariage. Certaines trouvaient que Gudmund avait fait -montre de peu d'égards envers les beaux-parents en ne révélant pas -dès le jour de la Pentecôte le mauvais pas où il s'était engagé. -D'autres disaient que celui qu'attendait un si grand bonheur, eût du -savoir mieux se garder. D'autres encore félicitaient Hildur de ne pas -avoir épousé un homme qui se soûlait au point de ne pas savoir ce -qu'il faisait. - -Au milieu de tous ces bavardages Hildur parut s'impatienter et se leva -pour sortir. À peine eut-elle refermé la porte derrière elle, que sa -meilleure amie, une jeune fille du pays, vint lui dire à l'oreille: - ---Il y a là-bas quelqu'un qui te demande. - ---Est-ce Gudmund? demanda Hildur, dont le regard s'anima soudain. - ---Non, mais je crois que ça peut être de sa part. Elle ne veut rien -dire à personne sauf à toi. - -Or, Hildur s'était répété tout le long de la journée que quelque -chose devait forcément survenir qui mît fin à cette misère. Elle -n'admettait pas qu'un malheur si terrible pût lui arriver. Il fallait -quelque événement extraordinaire qui lui permît à elle de remettre -la couronne et le voile, au cortège de se rendre à l'église, et à la -noce entière de reprendre son train régulier. Apprenant qu'on la -demandait de la part de Gudmund, elle accourut empressée vers Helga qui -l'attendait sur le perron de la cuisine. - -Hildur fut sans doute un peu surprise que Gudmund lui eût délégué -Helga, mais elle se dit qu'en pleine fête il n'avait peut-être pas pu -trouver d'autre messager. Elle salua donc aimablement. - -Elle fit signe à Helga de l'accompagner dans la laiterie, de l'autre -côté de la cour. - ---Je ne vois pas d'autre endroit où nous puissions causer en paix, -dit-elle. La maison est encore toute remplie de gens. - -Aussitôt entrée, Helga s'approcha de Hildur et la regarda bien en -face. - ---Avant de rien dire, il faut que je sache si vous aimez Gudmund. - -Hildur eut un mouvement de révolte. Il lui déplaisait vivement d'avoir -à échanger un seul mot avec cette Helga et elle n'avait aucune envie -d'en faire sa confidente. Mais dans l'état d'accablement où elle se -trouvait, elle fit un effort sur elle-même pour répondre: - ---Pourquoi cette question? Si je ne l'aimais pas crois-tu que j'aurais -voulu me marier avec lui? - ---Je voulais dire: si vous l'aimez toujours. - -Hildur fut comme pétrifiée et ne put mentir sous le regard scrutateur -de l'autre. - ---Je crois bien ne jamais l'avoir tant aimé qu'aujourd'hui, dit-elle, -mais d'une voix si basse, qu'on eût pu croire que les paroles lui -faisaient mal en sortant de sa bouche. - ---Alors venez tout de suite! dit Helga. J'ai une voiture là-bas sur la -route. Allez donc chercher un manteau, et nous irons ensemble à -Närlunda. - ---À quoi bon y aller? demanda Hildur. - ---Vous devez y aller pour dire à Gudmund que vous voulez être à lui -quoi qu'il ait pu faire, et que vous voulez l'attendre fidèlement, tant -qu'il restera en prison. - ---Pourquoi faut-il dire cela? - ---Pour tout arranger entre vous deux. - ---Mais c'est impossible. Je ne peux pourtant pas épouser un homme qui a -fait de la prison. - -Helga recula de quelques pas comme si elle se fût heurtée contre un -mur. Mais elle reprit vite courage. Elle aurait dû comprendre que les -gens riches et considérés comme Hildur, raisonnent ainsi. - ---Je ne serais pas venue vous demander d'aller à Närlunda, si je ne -savais Gudmund innocent, dit-elle. - -Ce fut maintenant Hildur qui fit un pas vers Helga. - ---Le sais-tu réellement, ou est-ce simplement ton idée à toi? - ---Il vaut mieux que nous gagnions la voiture, ainsi je pourrai tout vous -raconter en route. - ---Non, il faut que tu m'expliques d'abord ce que tu veux dire. J'ai -besoin de savoir ce que je fais. - -Helga était prise d'une telle ardeur qu'elle pouvait à peine tenir en -place, mais il fallut néanmoins raconter à Hildur comment elle avait -su que ce n'était pas Gudmund le meurtrier. - ---Tu n'as donc pas dit cela à Gudmund tout de suite? - ---Non je vous le dis maintenant à vous. Il n'y a pas d'autre personne -qui le sache. - ---Et pourquoi viens-tu me dire cela à moi? - ---Pour que tout s'arrange entre vous deux. Il saura bientôt qu'il n'a -rien fait de mal, mais je veux que vous vous rendiez chez lui comme de -vous-même, pour arranger les choses. - ---Ne dois-je pas dire que je sais qu'il est innocent? - ---Il faut venir par votre seule volonté, sans raconter que je vous ai -parlé. Autrement il ne vous pardonnera jamais vos paroles de ce matin. - -Hildur l'écoutait en silence. Il y avait là-dedans quelque chose -qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant dans la vie, et elle -faisait des efforts pour se l'expliquer. - ---Sais-tu que c'est moi qui t'ai fait renvoyer de Närlunda? - ---Je sais bien que ce n'est pas à mes patrons que je dois d'avoir été -renvoyée. - ---Alors je ne comprends pas que tu sois venue ici aujourd'hui pour -m'aider. - ---Vous n'avez qu'à m'accompagner et tout s'arrangera! - -Mais Hildur regarda Helga, sans sortir de ses réflexions. - ---C'est peut-être que Gudmund t'aime, toi? hasarda-t-elle. - -Mais à ce mot la patience de Helga prit fin. - ---Est-ce que je pourrais être une femme pour lui? dit-elle avec -emportement. Vous savez bien que je ne suis que la fille d'un pauvre -journalier et que ce n'est même pas là le pire. - -Les deux jeunes filles quittèrent la ferme sans être aperçues et -gagnèrent la voiture. Helga se chargea de conduire et ne ménagea pas -le cheval. On mena bon train et toutes deux gardèrent le silence. -Hildur ne quittait pas Helga des yeux. On eût dit que la jeune fille -l'étonnait plus que tout le reste. - -Au moment où elles approchèrent de la ferme, Helga remit les rênes à -Hildur en disant: - ---Maintenant vous irez seule là-bas parler à Gudmund. Je viendrai dans -un moment raconter l'histoire du couteau. Mais vous ne devez pas laisser -entendre par un seul mot que c'est moi qui suis venue vous chercher. - -Gudmund se trouvait dans la salle, en train de causer avec sa mère. Le -père assis à quelque distance fumait sa pipe. Il avait l'air satisfait -et ne prononçait pas un seul mot. On voyait bien qu'à son avis tout -marchait à souhait et qu'il n'avait plus besoin d'intervenir. - ---Qu'est-ce que vous auriez dit, mère, si je vous avais proposé Helga -pour belle-fille? dit Gudmund. - -Mère Ingeborg leva la tête et dit d'une voix ferme: - ---J'accueillerai avec plaisir la belle-fille qu'il te plaira de choisir, -si je sais qu'elle t'aime de l'amour qu'une femme doit avoir pour son -mari. - -À peine ces mots furent-ils prononcés qu'ils virent Hildur Eriksdotter -arriver dans la cour. Un instant après, elle fit son entrée; cependant -elle n'était presque plus reconnaissable. Elle n'avança pas dans la -pièce avec son assurance habituelle, elle eut presque l'air de vouloir -rester près de la porte comme une pauvre mendiante. - -Elle vint cependant serrer la main à mère Ingeborg et à Erland -Erlandsson. Puis, s'adressant à Gudmund: - ---Je voudrais bien te dire un mot, dit-elle. - -Gudmund se leva, et ils entrèrent tous deux dans la pièce à côté. -Il avança une chaise à Hildur, mais elle ne s'assit point. Elle était -rouge d'embarras, et les paroles arrivaient gauches et timides. - ---J'étais sans doute... Oui, c'est peut-être bien un peu trop dur ce -que je t'ai dit ce matin... - ---Nous sommes venus un peu brusquement, dit Gudmund. - -Elle devint encore plus rouge de honte. - ---J'aurais dû réfléchir un peu. Nous aurions pu... Il aurait mieux -valu... - ---Je crois, moi, que tout est pour le mieux, Hildur. Ce n'est plus la -peine d'en parler. Mais c'est gentil à vous d'être venue. - -Elle cacha son visage dans ses mains et poussa un soupir qui ressemblait -à un sanglot, mais tout de suite, elle releva la tête. - ---Non, dit-elle. Je n'y tiens plus. Je ne veux pas te faire croire que -je sois meilleure que je ne suis. Quelqu'un est venu me dire que tu -étais innocent, en me conseillant de me rendre ici au plus vite, pour -tout arranger. Et je ne devais pas dire que je connaissais ton -innocence, car alors tu ne ferais pas grand cas de ma venue. J'aimerais -bien avoir eu cette idée moi-même, seulement, je ne l'ai pas eue, mais -je t'ai regretté toute la journée, en souhaitant que tout redevienne -entre nous comme auparavant. Et, de quelque façon que cela finisse, il -faut que je te dise que je me réjouis bien vivement de ton innocence. - ---Qui est-ce qui est venu te donner ce conseil-là? demanda Gudmund. - ---Je ne devais pas le dire. - ---Je suis étonné que quelqu'un le sache déjà. Père ne fait que -revenir de chez le commissaire. Il a télégraphié en ville, et on lui -a répondu que le vrai meurtrier est déjà retrouvé. - -À ces mots, Hildur sentit ses jambes fléchir sous elle, et elle se -laissa tomber sur la chaise. Elle eut peur devant l'attitude calme et -aimable de Gudmund, et elle commença à s'apercevoir qu'elle n'avait -plus son ancien empire sur lui. - ---Je le comprends, vous ne pouvez pas oublier ma conduite de ce matin. - ---Mais si, et je ne vous en garde nulle rancune, dit-il, du même ton -calme. Nous n'en parlerons plus. - -Elle tressaillit, baissa les yeux, et garda une attitude d'attente. - ---Il faut nous estimer heureux, Hildur, dit-il, en venant lui prendre la -main, que cela se soit terminé ainsi; car, aujourd'hui, j'ai acquis la -certitude que j'en aime une autre. Je crois que je l'aimais depuis -longtemps, seulement je ne l'ai su qu'aujourd'hui. - ---Qui est-ce que vous aimez, fit-elle d'une voix sourde. - ---Ce n'est pas la peine de le dire. Je ne l'épouserai pas, car elle ne -m'aime pas, mais je n'en épouserai pas une autre non plus. - -Hildur leva la tête. Il est difficile de dire au juste ce qui se passa -en elle, mais elle eut la sensation nette, dès ce moment, qu'elle, la -fille du grand fermier, avec toute sa beauté et tous ses biens, elle -n'était rien pour Gudmund; mais elle avait sa fierté, et elle ne -voulut pas se séparer de lui sans lui faire voir, qu'outre ces -choses-là, elle avait aussi une valeur personnelle. - ---Je veux, Gudmund, que tu me dises si c'est Helga du Grand-Marais que -tu aimes. - -Gudmund ne répondit pas. - ---Car, si c'est Helga, alors je peux te dire qu'elle t'aime de son -côté. C'est elle qui est venue m'apprendre ce que j'avais à faire -pour regagner ton amour. Elle savait que tu étais innocent, mais elle -ne te l'a pas dit à toi, parce qu'elle voulait me le faire savoir -d'abord. - -Gudmund la fixa dans les yeux. - ---Et cela te semble prouver qu'elle a pour moi un grand amour? - ---Tu peux en être sûr, Gudmund. Je m'en porte garante. Personne au -monde ne pourra t'aimer plus qu'elle. - -Il fit quelques pas rapides sur le plancher. Puis il s'arrêta devant -Hildur. - ---Mais toi, alors, pourquoi me dis-tu cela? - ---C'est que je ne voulais pas le céder à Helga en fait de -générosité. - ---Ah! Hildur, Hildur! s'écria-t-il, lui posant les mains sur les -épaules et la secouant en proie à la plus vive émotion. Tu ne sais -pas, toi, tu ne sais pas combien je t'aime, en ce moment. Tu ne sais pas -combien tu m'as rendu heureux!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Helga était assise au bord de la route. Le menton sur la main, elle -regardait le sol. Elle essayait de se figurer quel bonheur pourrait -être celui de Gudmund et de Hildur. - -Tandis qu'elle restait là, un valet de Närlunda vint à passer. Il -s'arrêta en l'apercevant. - ---Helga, as-tu entendu cette histoire de Gudmund? - -Elle répondit oui de la tête. - ---Heureusement que ce n'était pas exact. Le vrai meurtrier est déjà -sous les verrous. - ---Je savais bien que cela ne pouvait pas être vrai, dit Helga. - -Puis, l'homme s'en alla, mais Helga resta toujours assise au bord de la -route. - -Donc, ils le savaient déjà à la ferme!... Elle n'avait plus besoin -d'aller le leur raconter. - -Elle se sentit étrangement abandonnée. Dans la journée, elle avait -été animée d'une telle ardeur. Elle n'avait pas pensé à elle-même, -elle n'avait eu qu'une seule idée, celle de remettre sur pied l'union -de Gudmund avec Hildur. Mais maintenant il lui apparut combien elle -était seule. Et cela était bien dur de n'être plus rien pour ceux -qu'on aime. Maintenant, Gudmund n'avait plus besoin d'elle, et son -enfant, à elle, sa mère l'avait fait sien. C'est à peine si on lui -accordait de le regarder. - -Elle se disait qu'il fallait se lever pour rentrer. Mais les côtes lui -paraissaient longues et pénibles. Elle ne savait pas où elle -trouverait la force de les monter. - -Une voiture s'approcha du côté de Närlunda. Elle crut y découvrir, -assis côte à côte, Gudmund et Hildur. Sans doute, ils s'étaient -déjà mis en route pour porter à Elvokra la nouvelle de leur -réconciliation. Et demain le mariage aurait lieu. - -En découvrant Helga, ils arrêtèrent le cheval. Gudmund remit les -rênes à Hildur, et sauta à bas. Hildur salua Helga de la tête et -repartit. - -Gudmund resta sur la route devant Helga. - ---Je suis heureux que tu sois là, Helga, dit-il. Je croyais que -j'allais être obligé de grimper jusqu'au Grand-Marais pour te -retrouver. - -Il dit cela sur un ton brusque, presque dur, et, d'un geste résolu, il -la saisit par le bras. Et elle lut dans ses yeux que maintenant il -savait à quoi s'en tenir. Maintenant, elle ne voyait plus moyen de lui -échapper. - - - - -LA MINE D'ARGENT - - -Le roi Gustave III voyageait en Dalécarlie. Pressé par le temps, il -voulait avancer constamment à toute allure. La vitesse était telle que -les chevaux avaient l'air de lanières tendues sur la route et que la -voiture ne roulait plus que sur deux roues dans les tournants, et -pourtant le roi passait la tête à la portière pour crier au cocher: - ---Pourquoi nous fais-tu traîner comme ça? Crois-tu conduire un convoi -de coquilles d'œufs? - -À rouler à cette allure endiablée sur des routes mauvaises, c'eût -été miracle que harnais et voiture tinssent bon. C'est du reste ce -qu'ils ne firent point: au pied d'une pente raide, le timon se cassa, et -voilà le roi en panne. Les gentilshommes de la suite sautèrent -vivement hors du carrosse et se mirent à invectiver le cocher, ce qui -du reste ne changea rien au dégât. Il y avait impossibilité absolue -de continuer le voyage, avant d'avoir réparé la voiture. - -Comme les courtisans promenaient leurs regards autour d'eux pour trouver -quelque chose qui pût divertir le roi durant l'attente, ils virent un -peu plus loin, sur le chemin, un clocher qui émergeait d'un bouquet -d'arbres. Ils proposèrent au roi de prendre place dans une des voitures -de la suite pour se laisser conduire à l'église. C'était un dimanche -et le roi pouvait toujours écouter la messe pour passer le temps, -jusqu'à ce que le grand carrosse royal fût prêt. - -Le roi, ayant accepté, se dirigea vers l'église. Jusqu'à ce moment il -n'avait vu, de longues heures durant, que de vastes forêts noires; ici -le paysage prenait un aspect plus gai: parmi des champs assez étendus -et des villages, la Dalelf roulait ses flots clairs et splendides entre -les aulnes innombrables. - -Mais le roi n'eut pas de chance; au moment même où il descendait de -voiture sur la place de l'église, il entendit le chantre entonner le -psaume de sortie et les gens commencèrent à s'en aller. En les voyant -passer devant lui, le roi s'arrêta un pied dans la voiture, l'autre sur -le marchepied, et resta ainsi immobile, fasciné par le spectacle. -Jamais il n'avait vu de gens de si belle tenue. Les hommes, qui tous -dépassaient la taille moyenne, avaient des figures graves et -intelligentes; les femmes avançaient dignes et majestueuses, comme si -la paix dominicale se fût reflétée dans leur maintien. - -Toute la journée le roi avait parlé de la désolation du pays qu'il -parcourait et il ne cessait de répéter à sa suite: - ---Je dois en ce moment traverser la partie la plus misérable de mon -royaume. - -Mais à présent qu'il voyait les habitants vêtus du beau costume -national, il oubliait complètement de penser à leur pauvreté. Bien au -contraire, il se sentit le cœur tout réchauffé et se dit à lui -même: «Le roi de Suède n'est pas en si mauvaise posture que le -croient ses ennemis. Tant que mes sujets garderont cet aspect-là, je -serai bien en état de défendre mon trône et mon pays». - -Sur son ordre, les courtisans annoncèrent aux passants que l'étranger -survenu au milieu d'eux, était leur roi, et les firent grouper autour -de lui pour qu'il pût leur parler. - -Et ainsi le roi fit un discours au peuple. Il parla du haut de -l'escalier qui mène à la sacristie, et la marche étroite sur laquelle -il se tenait se trouve là aujourd'hui encore. - -Le roi commença à exposer combien les affaires du pays allaient mal. -Il dit que les Suédois avaient été assaillis à la fois par les -Russes et par les Danois. Dans d'autres circonstances cela n'eût pas -été bien dangereux, mais à l'heure actuelle, l'armée était -tellement envahie de traîtres, qu'il n'osait plus s'y fier. Voilà -pourquoi il ne lui était resté d'autre ressource que de parcourir en -personne le pays pour demander à ses sujets s'ils voulaient se joindre -aux traîtres ou bien rester fidèles au roi et lui fournir leur aide en -hommes et en argent, pour lui permettre de sauver la patrie. - -Les paysans gardèrent le silence tant que dura le discours du roi et -même quand il eut fini, ils ne donnèrent aucun signe, ni -d'approbation, ni de désapprobation. - -Le roi trouva lui-même qu'il avait été très éloquent. Les larmes -lui étaient montées aux yeux plusieurs fois pendant qu'il parlait. -Mais comme les paysans persistaient dans leur attitude hésitante et -gênée, sans se décider à lui donner une réponse, il fronça les -sourcils et eut l'air mécontent. - -Les paysans comprirent que le roi commençait à trouver l'attente -longue, et à la fin, l'un d'eux sortant de la foule s'avança. - ---Il faut que tu saches, roi Gustave, que nous ne nous attendions pas à -une visite royale pour aujourd'hui, dit le paysan; voilà pourquoi nous -ne sommes pas prêts à te répondre sur le champ. Or, je te conseille -d'entrer dans la sacristie pour parler à notre pasteur pendant que nous -délibérerons sur ce dont tu nous as saisis. - -Le roi comprit qu'il n'en saurait pas davantage pour le moment et jugea -bon de suivre le conseil du paysan. - -En entrant dans la sacristie, il n'y trouva personne, si ce n'est un -individu qui avait l'aspect d'un vieux paysan. Il était de haute et -forte taille, ses mains étaient grosses et usées de labeur; il ne -portait ni col, ni robe, mais des culottes de cuir et un long manteau de -bure blanche, comme tous les autres hommes du pays. - -Il se leva et s'inclina devant le roi qui entrait: - ---Je croyais que je trouverais ici le pasteur, dit le roi. - -L'autre sentit la rougeur lui monter au visage. Voyant que le roi le -prenait pour un paysan, il lui parut désagréable de dire que c'était -lui le pasteur de la commune. - ---Mais oui, le pasteur est d'habitude ici à cette heure-ci, fit-il. - -Le roi s'installa dans un grand fauteuil à haut dossier qui se trouvait -alors dans la sacristie et qui s'y trouve encore aujourd'hui, tout -pareil, à cela près que depuis la commune en a orné le dossier d'une -couronne royale dorée. - ---Avez-vous un bon pasteur par ici? demanda le roi qui voulait avoir -l'air de s'intéresser aux affaires de l'endroit. - -Le roi posant la question ainsi, il parut au pasteur qu'il était -absolument impossible de révéler qui il était. «Il vaut mieux que le -roi garde son idée que je ne suis qu'un paysan,» se dit-il, et il -répondit que le pasteur n'était pas trop mauvais. Il prêchait la -parole de Dieu d'une façon claire et pure, et tâchait de vivre selon -son enseignement. - -Le roi trouva que c'était là un bel éloge, mais ayant l'oreille fine, -il crut s'apercevoir d'une certaine hésitation dans la voix de son -interlocuteur. - ---Il paraît qu'on n'est pourtant pas tout à fait content du pasteur, -dit-il. - ---Il est bien un peu arbitraire, fit l'autre. - -Il se disait que si le roi venait à apprendre qui il était, il fallait -éviter, du moins, d'avoir l'air de ne s'être attribué que des -éloges; c'est pour cela qu'il crut devoir porter quelques critiques. - ---Il y en a bien qui disent que le pasteur veut être seul à tout -décider dans cette commune, continua-t-il. - ---Dans ce cas, fit le roi, il a dû tout décider et arranger de la -meilleure façon. Il n'aimait pas que le paysan se plaignît de son -supérieur. Il me paraît à moi qu'ici règnent les bonnes mœurs et la -simplicité du bon vieux temps. - ---Les gens d'ici sont assez honnêtes, poursuivit le pasteur, mais aussi -ils vivent loin de tout, dans l'isolement et la pauvreté. Ils ne -seraient guère meilleurs que les autres si les tentations de ce monde -venaient plus près d'eux. - ---Heureusement, il n'est pas à craindre que cela arrive, dit le roi en -haussant les épaules. - -Il ne dit plus rien mais se mit à tambouriner des doigts sur la table. -Il estima avoir échangé assez de paroles gracieuses avec ce rustre, et -se demanda avec impatience quand les autres auraient enfin préparé -leur réponse. - ---Les paysans d'ici ne sont pas très empressés de venir au secours de -leur roi, pensa-t-il. Si j'avais au moins mon carrosse, je m'en irais de -suite loin d'eux et de leurs délibérations. - -Le pasteur, de son côté, restait là en proie à une lutte -intérieure, au sujet d'une décision importante qu'il fallait prendre. -Il commença à se féliciter de n'avoir pas dit au roi qui il était. -Il estimait pouvoir ainsi lui parler de choses qu'il n'aurait pas osé -aborder autrement. - -Après une pause, le pasteur rompit de nouveau le silence pour demander -au roi s'il était vrai que les ennemis allaient tomber sur eux et que -la patrie était en danger. - -Le roi trouvait que ce rustre aurait dû avoir le bon goût de ne plus -le déranger. Il le regarda avec de gros yeux sans rien dire. - ---Je le demande parce que j'étais à l'intérieur et n'arrivais pas à -bien saisir les paroles, dit le pasteur. Mais si vraiment il en est -ainsi, je voudrais vous dire que le pasteur de cette commune serait -peut-être en état de procurer au roi autant d'argent qu'il lui en -faut. - ---Il me semble avoir entendu tout à l'heure que tout le monde par ici -est pauvre, dit le roi, pensant tout bas que cet homme ne savait pas au -juste ce qu'il disait. - ---Oui, c'est vrai reprit l'autre, et le pasteur possède encore moins -que personne. Mais si le roi veut être assez gracieux pour m'écouter -un moment, je vais lui raconter comment il est au pouvoir du pasteur de -l'aider. - ---Parle! fit le roi. Tu parais avoir moins de peine à faire sortir les -mots de tes lèvres que tes amis et voisins là-bas, qui n'arrivent pas -à formuler leur réponse. - ---Ce n'est pas si facile de répondre au roi. J'ai bien peur que ce ne -soit le pasteur qui ait à répondre au nom et lieu des autres. - -Le roi passa une jambe sur l'autre, s'enfonça dans le fauteuil, se -croisa les bras et inclina la tête sur la poitrine. - ---Maintenant tu peux commencer, dit-il du même ton que s'il dormait -déjà. - ---Il y avait une fois cinq hommes de cette commune qui chassaient -l'élan dans la forêt, commença le pasteur. L'un d'eux était le -pasteur, dont nous parlons. Deux des autres étaient soldats, et -s'appelaient Olof et Erik Svärd, le quatrième était l'aubergiste du -village où nous sommes et le cinquième était un paysan du nom de -Israëls Per Persson. - ---Ce n'est pas la peine de donner tant de noms, murmura le roi, laissant -retomber la tête sur le côté. - ---Ces hommes-là étaient de bons chasseurs, à qui la veine souriait -toujours. Mais ce jour-là ils avaient fait de longues marches sans rien -prendre. À la fin, ils renoncèrent complètement à toute recherche et -s'assirent par terre pour causer. Ils se disaient entre eux que dans la -forêt entière, il n'y avait pas un seul endroit qui convînt à la -culture. Il n'y avait partout que des rochers et des marais. - ---Le seigneur n'a pas été juste envers nous, en nous donnant un pays -si pauvre à habiter, dit l'un d'eux. Dans d'autres contrées les gens -peuvent se procurer de la richesse et du superflu, tandis qu'ici avec -tous nos efforts, nous arrivons à peine à gagner notre pain quotidien. - -Le pasteur s'interrompit un instant, se demandant, si le roi écoutait, -mais celui-ci remua un peu le petit doigt, pour montrer qu'il était -encore éveillé. - -Au moment même où les chasseurs échangeaient ces paroles, le pasteur -vit quelque chose briller dans la roche à un endroit d'où son pied, -par hasard, avait enlevé la mousse. - ---En voilà une roche singulière, se dit-il, et d'un nouveau coup de -pied il enleva encore une motte. Il ramassa un éclat de pierre qui -adhérait à la motte et qui brillait de la même façon que tout le -restant. - ---Ce n'est pas Dieu possible que ce soit là du plomb? fit-il. - -À ces mots les autres se levèrent vivement, et se mirent à enlever la -mousse à coups de crosses. Cela fait, ils virent tous distinctement un -filon de minerai qui traversait la roche. - ---Que pensez-vous que cela puisse être? dit le pasteur. Les hommes -détachèrent de nouveaux éclats, et y mordirent à pleines dents. - ---Ça doit être au moins du plomb ou du zinc, opinèrent-ils. - ---Et le rocher entier en est plein, ajouta l'aubergiste. - -Comme le pasteur en était là de son récit, il vit la tête du roi se -soulever un peu et un œil s'ouvrir. - ---Sais-tu si quelqu'un de ces hommes-là s'y connaissait en fait de -roches ou de minerais? demanda-t-il. - ---Non, ils n'y comprenaient rien, répondit le pasteur. Alors la tête -du roi retomba, et les deux yeux se fermèrent. - ---Et le pasteur et ceux qui étaient avec lui se réjouirent grandement -de la trouvaille, continua le narrateur sans se laisser distraire par -l'indifférence du roi. Ils pensèrent qu'ils venaient de découvrir -quelque chose qui devait les rendre riches, eux et leurs descendants. - ---Jamais plus je n'aurai besoin de travailler, dit l'un d'eux. - ---J'aurai les moyens de ne rien faire de toute la semaine, et le -dimanche j'irai à l'église en carrosse doré. - -C'étaient d'habitude de fort braves gens, mais la grande découverte -leur avait tourné la tête, au point de les faire parler comme des -enfants. Ils gardaient cependant assez de sang-froid pour remettre tout -en état en recouvrant le filon de mottes de mousse. Après quoi ils -marquèrent bien l'endroit et s'en retournèrent chez eux. - -Avant de se quitter, ils décidèrent d'un commun accord que le pasteur -devait aller à Falun demander à l'inspecteur des mines quel genre de -minerai on avait trouvé. Il devait revenir aussitôt que possible, et -en attendant ils s'engagèrent mutuellement par un serment solennel à -ne révéler à aucun être humain l'endroit où l'on avait trouvé le -minerai. - -De nouveau le roi releva un tant soit peu la tête, mais il -n'interrompit plus le narrateur d'un seul mot. Il parut enfin commencer -à croire que l'autre devait avoir quelque chose de vraiment important -à lui dire, puisqu'il ne se laissait pas impressionner par son -indifférence. - ---Ainsi le pasteur se mit en route, quelques échantillons du minerai -dans ses poches. Il se réjouissait tout autant que les autres de -l'idée de devenir riche. Il se disait dans son for intérieur que -bientôt il allait pouvoir rebâtir le presbytère, qui avait l'air -d'une simple cabane; et puis il allait se marier avec la fille du doyen -qu'il aimait beaucoup. Il avait toujours cru qu'il aurait à attendre -bien des années avant de pouvoir l'épouser! Il était pauvre et -obscur, et il savait que de longs jours passeraient avant qu'il eût un -poste assez bien rémunéré pour pouvoir se marier. - -Le pasteur gagna Falun en deux jours, et passa le troisième dans -l'attente de l'inspecteur qui était absent. Enfin il put le voir et lui -montrer les morceaux de minerai. L'inspecteur les mit dans sa main. Il -regarda d'abord les morceaux, puis le pasteur. - -Celui-ci raconta qu'il les avait trouvés dans une montagne de sa -commune, et que maintenant il se demandait si cela ne pouvait pas être -du plomb. - ---Non, ce n'est pas du plomb, dit l'inspecteur. - ---Peut-être alors que c'est du zinc? demanda le pasteur. - ---Ce n'est pas du zinc non plus, dit l'inspecteur. - -Il sembla au pasteur que tout espoir s'évanouissait. Il y avait -longtemps qu'il ne s'était senti si abattu. - ---Est-ce que dans votre commune vous avez beaucoup de morceaux de pierre -de ce genre? demanda l'inspecteur. - ---Nous en avons une montagne entière, dit le pasteur. - -Alors l'inspecteur des mines s'approcha de lui, et le frappa sur -l'épaule en disant: - ---Je vous souhaite d'en faire un tel usage, que cela profite tant à -vous qu'à la patrie, car c'est là de l'argent! - ---De l'argent, répéta le pasteur, et il resta là comme abasourdi. -C'est de l'argent! - -L'inspecteur se mit à lui expliquer comment il fallait s'y prendre pour -acquérir le droit légal sur la mine, et lui donna une foule de bons -conseils, mais le pasteur demeura tout étourdi et n'écouta pas ce -qu'on lui disait. Il ne faisait que retourner dans sa tête cette idée -merveilleuse que là-bas dans sa pauvre commune, il y avait une montagne -entière de minerai d'argent qui l'attendait. - -Le roi leva la tête si vivement que le pasteur s'arrêta net. - ---Je suppose, dit le roi, que lorsqu'il fut de retour et qu'il se mit à -travailler la mine, il constata que l'inspecteur n'avait fait que se -moquer de lui. - ---Mais non, l'inspecteur ne l'avait pas trompé, dit le pasteur. - ---Tu peux continuer, dit le roi qui se rassit pour écouter. - ---Lorsqu'enfin le pasteur fut de retour dans sa commune, poursuivit le -narrateur, il jugea que son premier devoir était d'informer ses -camarades de chasse de la valeur de leur trouvaille. Et comme il passait -devant l'auberge de Sten Stensson il décida d'entrer chez lui pour -raconter que ce qu'on avait trouvé était de l'argent. Mais en arrivant -devant la porte, il vit qu'il y avait des draps devant les fenêtres et -qu'une large traînée de sapin haché conduisait à l'escalier -d'entrée. - ---Qui est-ce qui est mort par ici? demanda-t-il à un gamin qui musait -près de la barrière. - ---C'est l'aubergiste lui-même, répondit le gamin. - -Et il raconta au pasteur que depuis une semaine l'aubergiste se soûlait -tous les jours. - ---Ah que d'eau-de-vie! que d'eau-de-vie on a fait couler! s'exclama le -gamin. - ---Comment cela se fait-il, demanda le pasteur. L'aubergiste ne se -soûlait jamais auparavant. - ---Il buvait, dit le gamin, parce qu'il prétendait avoir trouvé une -mine. Il était tellement riche, disait-il. Il n'aurait jamais plus -besoin de faire autre chose que de boire. Et hier soir, il partit en -voiture tout bu qu'il était; la voiture versa et il fut tué net. - -Lorsque le pasteur eut tout appris, il reprit son chemin. Il était bien -attristé de ce qu'on lui avait raconté. Il était revenu si heureux, -se réjouissant à l'idée de communiquer la grande nouvelle. - -À peine eut-il fait quelques pas, qu'il vit Israëls Per Persson -s'avancer vers lui. Il avait son aspect ordinaire, et le pasteur se dit -qu'heureusement, la fortune n'avait pas tourné la tête à celui-là. -Il ne fallait pas tarder à le rendre heureux en lui annonçant que, -dès maintenant, il était un homme riche. - ---Bonjour! dit Per Persson. Tu reviens de Falun, maintenant? - ---Oui, répondit le pasteur, et je viens te dire que tout s'est passé -bien mieux que nous n'aurions pu l'imaginer. L'inspecteur des mines m'a -dit que c'est du minerai d'argent que nous avons trouvé. - -À ce moment même, Per Persson eut l'aspect d'un homme devant qui la -terre vient de s'ouvrir. - ---Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu dis? C'est de l'argent? - ---Oui, reprit le pasteur, nous sommes riches, nous tous, à présent, et -nous pourrons vivre à l'aise. - ---C'est de l'argent! répéta Per Persson encore une fois; et il eut -l'air encore plus accablé. - ---Mais certainement, c'est de l'argent, affirma le pasteur, tu ne penses -pas que je veuille te tromper. N'aie pas peur de te réjouir. - ---Me réjouir, dit Per Persson. Moi, me réjouir! Je croyais que ce que -nous avions trouvé n'était que du mica, et, comme je préférais le -certain à l'incertain, je viens de vendre ma part de la mine à Olof -Svärd pour cent écus. - -Il était désespéré, et lorsque le pasteur le quitta, il resta à -pleurer sur la grand'route. - -Une fois rentré chez lui, le pasteur envoya son valet annoncer à Olof -Svärd et à son frère que c'était de l'argent qu'on avait trouvé. Il -avait assez de colporter lui-même la bonne nouvelle. - -Mais quand le pasteur se retrouva seul le soir, le bonheur reprit ses -droits. Il sortit dans l'obscurité, et monta sur la colline où il -pensait bâtir le nouveau presbytère. Naturellement, il serait -magnifique, aussi magnifique que n'importe quel évêché. Il resta -longtemps dehors cette nuit-là, et il ne se contenta pas de -reconstruire le presbytère. Il lui vint à l'esprit que, du moment -qu'il y avait tant de richesse dans la commune, il devait y affluer une -quantité de gens, et, à la fin, peut-être une ville entière serait -construite autour de la mine. Et alors il serait bien obligé de bâtir -une nouvelle église à la place de la vieille. Une grande partie de sa -fortune y passerait sans doute. Mais il ne s'arrêta pas là, car il se -disait que quand son église serait prête, le roi et un grand nombre -d'évêques viendraient la consacrer, et alors le roi serait bien -satisfait de l'église, mais il ferait observer qu'il n'y avait point -là de logis digne de le recevoir, lui, le roi. Et alors, il serait bien -obligé de construire un château royal dans la nouvelle ville. - -À ce moment, un gentilhomme de la suite du roi ouvrit la porte pour -annoncer que le grand carrosse était réparé. - -Le premier mouvement du roi fut pour partir sur le champ, mais il se -ravisa: - ---Il te sera permis d'achever ton histoire, dit-il au pasteur. Mais il -faut aller plus rapidement. Nous savons maintenant ce que pensait et -rêvait l'homme en question. Nous voulons savoir comment il agit. - ---Mais, comme le pasteur était encore au beau milieu de ses rêves, -continua le pasteur, on vint lui dire qu'Israëls Per Persson s'était -suicidé. Il n'avait pu supporter l'idée d'avoir vendu sa part de la -mine. Il s'était dit sans doute qu'il ne pourrait pas voir tous les -jours un autre se réjouir d'une richesse qui aurait pu être la sienne. - -Le roi changea de position dans le fauteuil. Il avait les deux yeux -grands ouverts. - ---En vérité, fit-il, si j'avais été ce pasteur-là, j'aurais eu -assez de cette mine! - ---Le roi est un homme riche, lui dit le pasteur. Il a tout ce qu'il lui -faut. Il n'en est pas ainsi d'un pauvre pasteur qui ne possède rien. - -Voyant que la bénédiction de Dieu n'était pas sur son entreprise, il -se disait: je ne rêverai plus de devenir riche et honoré moi-même à -l'aide de ces trésors, mais je ne pourrai pas laisser l'argent inutile -dans la terre. Il faut que je l'en sorte pour le bien des pauvres et des -miséreux. J'exploiterai la mine pour mettre la commune entière à son -aise. - -Donc, un beau jour, le pasteur s'achemina vers la demeure de Olof Svärd -pour causer avec celui-ci et avec son frère de ce qu'il fallait faire -tout d'abord de la montagne d'argent. - -En s'approchant de la maison du soldat, il rencontra une charrette -entourée de paysans armés. Et, dans la charrette, un homme était -assis, les mains liées derrière le dos et les chevilles entourées de -cordes. - -Lorsque le pasteur vint à passer, la charrette s'arrêta, et il eut le -temps de regarder le prisonnier. Sa tête était bandée de telle sorte -qu'il n'était pas facile de discerner qui c'était, mais il sembla -cependant au pasteur qu'il reconnaissait Olof Svärd. - -Il entendit le prisonnier demander à ceux qui le surveillaient de lui -permettre de dire quelques mots au pasteur. - -Il s'approcha donc, et le prisonnier se tourna vers lui. - ---Maintenant, tu vas bientôt être seul à savoir où se trouve la mine -d'argent, dit Olof. - ---Qu'est-ce que tu dis, Olof? dit le pasteur. - ---C'est que, vois-tu, pasteur, depuis que nous avons su que c'était une -montagne d'argent que nous avions trouvée, mon frère et moi nous -n'avons pas pu rester aussi bons amis qu'auparavant: nous nous prenions -constamment de querelle. Hier soir, nous nous sommes disputés sur le -point de savoir qui de nous cinq avait le premier découvert la mine, et -nous en sommes venus aux mains. Et maintenant, j'ai tué mon frère, et -lui m'a blessé là sur le front. Je serai pendu, et après tu seras -seul à connaître l'emplacement de la mine. C'est pourquoi je veux te -demander une chose. - ---Dis ce que tu as sur le cœur, fît le pasteur. Je ferai ce que je -peux pour toi. - ---Tu sais que je laisse une nombreuse nichée, commença le soldat. - -Mais le pasteur l'interrompit immédiatement. - ---Pour cela, tu peux être tranquille. Ce qui devait être ta part de la -mine, leur reviendra comme si tu étais toujours en vie. - ---Non, dit Olof Svärd, ce n'était pas cela que je voulais te demander. -Je te demande de ne donner à aucun d'eux la moindre chose qui provienne -de cette mine! - -Le pasteur recula d'un pas, puis s'arrêta, muet de stupeur. - ---Si tu ne me promets pas cela, je ne pourrai pas mourir tranquille, dit -le prisonnier. - ---Oui, dit le pasteur, lentement et avec effort. Je te promets ce que tu -me demandes. - -Puis on emmena le meurtrier, et le pasteur demeura tout seul sur la -route à se demander comment il allait tenir la promesse qu'il avait -faite au prisonnier. Pendant tout le retour, il ne pensait qu'à cette -fortune dont il s'était tant réjoui. Mais s'il se trouvait maintenant, -que les gens de sa commune ne supportaient pas la richesse? Déjà, il -en avait vu périr quatre, tous, auparavant, hommes braves et fiers. Il -lui sembla voir, devant lui, tous ses paroissiens, et il se figura que -la mine d'argent allait les perdre l'un après l'autre. Convenait-il que -lui, qui était préposé à veiller sur les âmes de ces pauvres gens, -déchaînât au contraire sur eux ce qui devait les perdre? - -Le roi se redressa tout d'un coup dans le fauteuil et regarda fixement -son interlocuteur. - ---En vérité, dit-il, en vérité, tu me fais comprendre qu'un pasteur -de ces contrées reculées doit nécessairement être un homme peu -ordinaire! - ---Il ne suffisait même pas de ce qui était déjà arrivé, continua le -pasteur; à mesure que la nouvelle de la découverte se répandait parmi -les habitants de la commune, ils cessaient de travailler et on les -voyait se promener oisifs, attendant le jour où la grande richesse -devait affluer sur eux. Tous les gens sans aveu qui se trouvaient dans -la contrée accoururent, et bientôt le pasteur n'entendit parler que de -soûleries et de rixes sanglantes. - -Une foule de gens ne faisaient que parcourir la forêt en tous sens, à -la recherche de la mine, et le pasteur remarquait que, aussitôt qu'il -s'éloignait de chez lui, il était guetté par des gens qui tâchaient -de le surprendre en route pour la mine, afin de lui voler son secret. - -Les choses en étant là, le pasteur convoqua ses paroissiens en -assemblée communale. - -Pour commencer, il leur rappela tous les malheurs que la découverte de -la montagne d'argent leur avait attirés, et il leur demanda s'ils -voulaient se laisser perdre ou s'ils tenaient à se sauver eux-mêmes. -Puis il leur dit qu'il ne fallait pas attendre de lui, leur pasteur, -qu'il contribuât à leur perdition. Maintenant il avait décidé de ne -révéler à personne où se trouvait la montagne d'argent et jamais non -plus il n'en tirerait aucun profit pour lui-même. Enfin il demanda aux -paysans comment ils désiraient l'avenir. S'ils choisissaient de -continuer leur vaine recherche de la mine et d'attendre une richesse à -venir, il s'en irait assez loin d'eux pour que jamais aucun bruit de -tout cela ne pût arriver jusqu'à lui. Mais s'ils voulaient enfin -cesser de penser à cette mine d'argent pour redevenir ce qu'ils -étaient auparavant, alors il resterait parmi eux. - ---Mais quel que soit votre choix, rappelez-vous que de ma bouche jamais -personne ne saura rien de la montagne d'argent! - ---Eh bien, dit le roi, quel fut le choix des paysans? - ---Il fut celui que désirait le pasteur. Ils comprirent qu'il voulait -leur bien, puisqu'il choisissait lui-même de rester pauvre à cause -d'eux. Et ils chargèrent leur pasteur d'aller à la forêt cacher le -filon de minerai sous les pierres et les branches mortes si bien que -jamais personne ne pût le retrouver, ni eux-mêmes, ni leurs -descendants. - ---Et après cela le pasteur a vécu ici aussi pauvre que les autres? - ---Oui, répondit le pasteur, il a vécu ici aussi pauvre que les autres. - ---Il a cependant dû se marier et se faire construire un nouveau -presbytère, dit le roi. - ---Non, il n'a pas eu les moyens de se marier et il demeure toujours dans -la vieille cabane. - ---C'est là une belle histoire que tu m'as racontée, dit le roi en -inclinant la tête. - -Le pasteur resta silencieux devant le roi. Après quelques instants -celui-ci reprit: - ---C'est à la mine d'argent que tu pensais tout à l'heure quand tu m'as -dit que le pasteur d'ici pourrait me procurer autant d'argent qu'il me -faut? - ---Oui, répondit l'autre. - ---Mais je ne peux pourtant pas lui mettre des poucettes, dit le roi; et -comment veux-tu autrement que j'obtienne d'un tel homme qu'il me montre -le chemin de la mine? D'un homme qui a renoncé, non seulement à sa -fiancée, mais à tous les biens de la terre. - ---Cela, c'est autre chose, dit le pasteur. Mais si c'est la patrie qui a -besoin du trésor, alors il se laissera sûrement fléchir. - ---Tu m'en réponds? demanda le roi. - ---Oui, j'en réponds, répondit le pasteur. - ---Tu ne te soucies donc point du sort qui attend les gens de ta commune? - ---Que Dieu leur soit clément! - -Le roi se leva de son fauteuil et s'approcha de la fenêtre. Il resta un -moment à regarder la foule du dehors. Plus il regardait, plus ses -grands yeux brillaient d'un vif éclat et tout son être semblait -grandir. - ---Tu peux dire de ma part au pasteur de cette commune, dit le roi, qu'il -n'existe pas de vue plus belle aux yeux du roi de Suède que la vue de -gens tels que ceux-là. - -Puis le roi se tourna vers le pasteur et le regarda. Il se mit à -sourire. - ---Est-ce par hasard que le pasteur de cette commune serait si pauvre -qu'aussitôt la messe finie il ôte ses habits noirs pour se mettre en -paysan? demanda le roi. - ---Oui, il est si pauvre, fut la réponse, et de nouveau la rougeur monta -au rude visage du pasteur. - -Le roi retourna à la fenêtre. On voyait bien qu'il était de la plus -belle humeur. Tout ce qu'il y avait en lui de sentiments nobles et -généreux avait été réveillé par ce qu'il venait d'entendre. - ---Tu devrais laisser cette mine en paix, dit le roi. Puisque tu as -trimé et peiné une vie entière pour rendre les gens d'ici tels que tu -les désirais, il faut bien que tu les gardes tels qu'ils sont -maintenant! - ---Mais si la patrie est en danger? demanda le pasteur. - ---La patrie est mieux servie par des hommes que par de l'argent, dit le -roi. - -Et ayant dit cela, il prit congé du pasteur et quitta la sacristie. - -Au dehors, la foule était aussi silencieuse, aussi avare de paroles que -lorsqu'il l'avait quittée. Mais comme le roi descendait les marches de -l'escalier, un paysan s'avança vers lui. - ---As-tu vu notre pasteur? dit le paysan. - ---Oui, dit le roi, j'ai parlé à votre pasteur. - ---Alors tu as dû avoir notre réponse, dit le paysan. Nous t'avons -prié d'aller causer avec notre pasteur pour que ce fût lui qui te -donnât notre réponse. - ---Oui, j'ai eu la réponse, dit le roi. - - - - -LA LÉGENDE DE LA ROSE DE NOËL - - -La femme du brigand, qui habitait la caverne, là-haut, dans la forêt -de Göinge, s'était, un beau jour, mise en route vers la plaine pour -mendier. Le brigand lui-même étant homme interdit et n'osant pas -quitter la forêt, devait se contenter de tendre des guet-apens aux -voyageurs qui s'aventuraient dans la zone forestière. Mais à cette -époque, les voyageurs n'abondaient pas dans le nord de la Scanie. Si, -par cette raison, il arrivait que la chasse de l'homme fût -infructueuse, la femme faisait sa tournée. Elle amenait cinq gosses, -tous munis de vêtements de peaux et de chaussures en écorce de -bouleau; sur le dos, chacun avait une besace aussi longue que lui-même. -Quand elle entrait dans une ferme, personne n'osait lui refuser ce -qu'elle demandait, car si elle n'avait pas été bien reçue, elle ne se -gênait pas pour revenir mettre le feu à la maison, la nuit suivante. -La femme du brigand et ses gosses étaient plus redoutés qu'une bande -de loups et plus d'un aurait bien voulu leur enfoncer sa pique dans le -corps, mais cela n'arrivait jamais, car on savait que l'homme était -resté là-haut dans la forêt, prêt à la vengeance, s'il était -arrivé quelque chose à la femme ou aux enfants. - -Dans ses tournées de mendiante à travers les fermes, la femme du -brigand arriva un beau jour à Oved, qui dans ces temps-là était un -couvent. Elle sonna à la porte et demanda de quoi manger. Le concierge -ouvrit un petit judas au milieu de la porte et lui tendit six pains -ronds, un pour elle et un pour chacun de ses enfants. - -Pendant que la mère s'était arrêtée devant la porte, les gosses -fouinaient tout autour. Tout à coup, l'un d'eux vint la tirer par sa -jupe pour attirer son attention sur quelque chose qu'il venait de -trouver; elle le suivit. - -Le couvent était tout entier entouré d'un mur haut et solide, mais le -gosse avait réussi à découvrir une petite porte dissimulée, qui -restait entre-bâillée. Quand la femme du brigand y arriva, elle eut -tôt fait d'ouvrir la porte toute grande et d'entrer sans seulement -demander la permission, selon son habitude. - -Le couvent d'Oved était en ce moment-là dirigé par l'abbé Hans, qui -s'entendait à la culture des plantes. À l'intérieur du mur il avait -installé un petit jardin et c'est là que la femme du brigand fit -irruption. - -Au premier coup d'œil, la femme du brigand fut tellement stupéfaite -qu'elle s'arrêta à l'entrée. C'était en plein été et dans le -jardin de l'abbé Hans les fleurs se pressaient tellement nombreuses que -le regard n'y pouvait distinguer qu'un flamboiement de bleu, de rouge et -de jaune. Mais bientôt un sourire de satisfaction s'épanouit sur son -visage et elle s'engagea dans un sentier étroit qui se déroulait entre -de nombreuses petites plates-bandes. - -Dans le jardin, un jeune frère lai était en train d'arracher les -herbes folles. C'était lui qui avait laissé la porte entre-bâillée -pour pouvoir jeter sur le tas d'ordures au dehors les prêles et les -poules grasses qu'il venait d'arracher. Voyant entrer dans le jardin la -femme du brigand avec les cinq gosses, il s'élança au-devant d'eux, en -leur ordonnant de s'en aller. Mais la mendiante continua son chemin. -Elle jetait des regards de tous côtés autour d'elle, fixant tantôt -les lis rigides et blancs qui s'épanouissaient sur une plate-bande, -tantôt le lierre qui grimpait haut sur le mur du couvent, et elle -semblait ne pas s'apercevoir de la présence du frère lai. - -Le frère lai pensa qu'elle ne l'avait pas compris. Il voulut la saisir -par le bras pour la tourner vers la sortie, mais quand la femme du -brigand se rendit compte de son intention, elle lui adressa un regard -qui le fit reculer. Elle avait jusque-là marché le dos voûté sous la -besace mais maintenant elle se redressa de toute sa hauteur. - ---Je suis la femme du brigand de Göinge, dit-elle. Touche-moi -maintenant, si tu oses. - -Et il était évident qu'ayant dit cela, elle se sentit tout aussi sûre -de n'être plus inquiétée, que si elle eût été la reine du Danemark -en personne. - -Pourtant, le frère lai osa l'inquiéter, seulement sachant qui elle -était, il lui parla doucement. - ---Tu dois savoir, toi, la femme du brigand, fit-il, que ceci est un -couvent de moines et qu'aucune femme du pays n'a la permission d'entrer -dans ces murs. Si tu ne t'en vas pas, les moines m'en voudront d'avoir -oublié de fermer la porte, et ils me chasseront peut-être et du -couvent et du jardin. - -Mais de telles prières étaient vaines devant la femme du brigand. Elle -continuait son chemin vers le coin des roses et regardait l'hysope aux -fleurs gris de lin et le chèvrefeuille couvert de corymbes orange. - -Alors le frère lai ne vit pas d'autre solution que de courir au couvent -chercher du secours. - -Il revint avec deux moines robustes et la femme du brigand comprit -aussitôt que maintenant, c'était sérieux. Elle se planta, les pieds -écartés, au milieu du sentier et se mit à crier d'une voix aiguë -toute la vengeance terrible qu'elle allait exercer contre le couvent, si -on ne lui permettait pas de rester dans le jardin autant qu'elle le -désirait. Mais les moines, jugeant qu'ils n'avaient pas à la craindre, -ne pensaient qu'à l'expulser. Alors la femme du brigand poussa des cris -formidables, se jeta sur eux à coups de griffes et de dents et les -gosses en firent autant. Les trois hommes ne tardèrent pas à -s'apercevoir qu'elle était plus forte qu'eux. Il ne leur restait pas -autre chose à faire que de rentrer au couvent chercher du renfort. - -En suivant l'allée qui menait à l'intérieur du couvent, ils -rencontrèrent l'abbé Hans qui accourait pour savoir la cause du -vacarme que l'on entendait venir du jardin. Ils durent avouer que la -femme du brigand du Göinge était dans le couvent et que n'ayant pu -parvenir à l'expulser, ils avaient été forcés de chercher du -renfort. - -Mais l'abbé Hans leur reprocha d'avoir eu recours à la violence, et -leur interdit de chercher du secours. Il renvoya les deux moines à -leurs occupations et, bien qu'il fût un vieil homme chétif, il -n'emmena que le frère lai avec lui dans le jardin. - -Comme l'abbé Hans y pénétrait, la femme du brigand se promenait comme -auparavant entre les plates-bandes. Il ne revenait pas de son -étonnement en la voyant. Il était convaincu qu'elle n'avait jamais de -sa vie vu un jardin. Et pourtant elle se promenait entre les -plates-bandes dont chacune était semée d'une sorte de fleurs -différente et inconnue, les regardant comme si elles avaient été de -vieilles amies. Elle avait tout l'air de connaître et le lierre, et la -sauge, et le romarin. Devant quelques-unes, elle souriait, devant -d'autres elle secouait la tête. - -L'abbé Hans aimait son jardin autant qu'il lui était possible d'aimer -quelque chose de terrestre et périssable. Quelque sauvage et dangereuse -que parût la femme étrangère, il ne put s'empêcher d'admirer qu'elle -eût lutté contre trois moines pour pouvoir regarder le jardin à son -aise. Il s'approcha d'elle et lui demanda doucement, si le jardin lui -plaisait. - -La femme du brigand se retourna brusquement vers l'abbé Hans, car elle -ne s'attendait qu'aux guet-apens et attaques, mais voyant ses cheveux -blancs et son dos voûté, elle dit paisiblement: - ---Au premier abord, il m'a semblé n'avoir jamais vu jardin plus joli, -mais maintenant je m'aperçois qu'il ne vaut pas certain autre que je -connais. - -L'abbé Hans avait certainement escompté une autre réponse. Quand il -entendit que la femme du brigand avait vu un paradis plus joli que le -sien, une faible rougeur envahit sa joue ridée. - -Le frère lai, qui était resté tout près, avait hâte de remettre à -sa place la femme du brigand. - ---Celui-ci, dit-il, est l'abbé Hans lui-même, qui avec une grande -persévérance et beaucoup de soins a réuni de près et de loin les -plantes de son jardin. Nous savons tous qu'il n'y a pas un jardin plus -riche que le sien dans tout le pays de Scanie et il n'est pas -convenable, que toi qui vis toute l'année dans la forêt sauvage, -estimes peu son œuvre. - ---Je ne veux nullement m'ériger en maître-juge, ni vis-à-vis de lui, -ni vis-à-vis de toi, dit la femme du brigand, je dis seulement que, -s'il vous était permis de voir le paradis auquel je pense, vous -arracheriez toutes les fleurs qui sont ici et vous les rejetteriez comme -de l'ivraie. - -Mais l'aide-jardinier était presque aussi fier des fleurs que l'abbé -Hans lui-même, et entent dans ces paroles, il se mit à ricaner. - ---Je comprends, dit-il, que tu bavardes de cette façon rien que pour -nous taquiner. J'aimerais voir le joli jardin que tu as dû t'arranger -entre les genièvres et les pins de la forêt de Göinge. J'oserais -jurer sur le salut de mon âme que tu n'es jamais entrée jusqu'ici dans -un jardin. - -La femme du brigand devint pourpre de colère, se voyant si honteusement -soupçonnée de mensonge, et s'écria: - ---Il est possible que je ne sois pas entrée dans un jardin avant -aujourd'hui, mais vous autres moines, qui êtes des hommes saints, vous -devriez tout de même savoir que chaque nuit de Noël la grande forêt -de Göinge se change en un vrai paradis pour fêter l'heure de la -naissance de Notre Seigneur. Nous autres qui vivons dans la forêt, nous -avons vu cela chaque année et dans ce jardin-là j'ai vu des plantes -tellement splendides que je n'ai pas osé lever la main pour les -cueillir. - -Le frère lai voulait continuer à lui répondre, mais l'abbé Hans lui -fit signe de se taire. Car depuis son enfance il avait entendu dire que -la nuit de Noël, la forêt revêt sa parure de gala. Souvent, il avait -désiré voir le mirage mais il n'y était jamais parvenu. Aussi, il se -mit à prier et à implorer la femme du brigand de le laisser devenir -l'hôte de la caverne durant la nuit de Noël. Si seulement elle voulait -envoyer un de ses enfants pour lui montrer le chemin, il s'y rendrait -tout seul à cheval et jamais il ne les trahirait; au contraire il les -récompenserait du mieux qu'il pourrait. - -La femme du brigand refusa d'abord, car elle pensait au brigand, son -homme, et au danger que celui-ci pourrait courir par suite de la venue -de l'abbé Hans à leur caverne. Mais le désir de montrer au moine que -le jardin qu'elle connaissait était plus joli que le sien, l'emportant -sur la crainte, elle acquiesça. - ---Tu n'amèneras qu'un seul compagnon, dit-elle. Et tu ne nous tendras -ni guet-apens ni embûches, aussi vrai que tu es un homme saint. - -L'abbé Hans promit et là-dessus la femme du brigand s'en alla. Mais -l'abbé intima au frère lai l'ordre de ne rien révéler à personne de -ce qui avait été convenu. Il craignait que ses moines, mis au courant -de ses projets, ne permissent point à un homme de son âge de se rendre -à la caverne des brigands. - -Quant à lui, il se promettait bien de ne divulguer son plan à âme qui -vive. Or il advint que l'archevêque Absalon de Lund arriva à Oved et -y coucha une nuit. Pendant que l'abbé Hans montrait son jardin à son -hôte, la visite de la femme du brigand lui revint à l'esprit et le -frère lai qui y travaillait l'entendit raconter à l'évêque le cas du -brigand vivant depuis des années interdit dans la forêt. Et il -entendit l'abbé demander une lettre d'absolution pour le brigand afin -que celui-ci pût recommencer une vie honnête parmi les autres hommes. - ---Si cela continue comme maintenant, dit l'abbé Hans, ses enfants -deviendront en grandissant des criminels plus grands que lui-même et -vous aurez bientôt toute une bande de brigands à supporter là-haut -dans la forêt. - -L'évêque Absalon répondit qu'il ne pouvait cependant pas laisser le -mauvais brigand de là-haut se mêler aux honnêtes gens de la plaine. -Il valait mieux pour tout le monde qu'il demeurât là-haut dans sa -forêt. - -L'abbé Hans s'exaltant se mit alors à raconter à l'évêque -l'histoire de la forêt de Göinge qui chaque année se revêt de sa -parure de Noël. - ---Si ces brigands ne sont pas trop misérables pour que la splendeur de -Dieu se montre à leurs yeux, dit-il, ils ne sauraient tout de même -être trop méchants pour mériter la clémence des hommes. - -Mais l'archevêque savait comment répondre à l'abbé Hans. - ---Je peux te promettre une chose, dit-il en souriant. N'importe quel -jour où tu m'enverras une fleur du jardin de Noël à Göinge, je te -donnerai une lettre d'absolution pour tous les interdits en faveur -desquels tu en demanderas. - -Le frère lai comprenait que l'évêque ne croyait pas plus que -lui-même au récit de la femme du brigand, mais l'abbé Hans ne s'en -apercevait pas; il remercia Absalon de sa bonne promesse en ajoutant que -sans faute il lui enverrait la fleur demandée. - - * -* * - -L'abbé Hans exécuta son projet, et, le jour de Noël suivant, il -n'était pas assis chez lui à Oved, mais se trouvait en route pour la -forêt de Göinge. Un des gosses sauvages de la femme du brigand courait -devant lui et comme compagnon il avait le frère lai, le même qui avait -abordé la femme du brigand dans le jardin. - -L'abbé Hans avait vivement désiré de faire ce voyage et maintenant il -était très heureux qu'il eût vraiment lieu. Mais il en était tout -autrement du frère lai, qui l'accompagnait. Il chérissait beaucoup -l'abbé Hans et il n'aurait pas volontiers permis à un autre de -raccompagner et de veiller sur lui; mais il ne croyait point qu'il leur -serait donné de voir le jardin de Noël. Il pensait que tout cela -n'était qu'un piège tendu avec beaucoup d'astuce par la femme du -brigand à l'abbé Hans pour que celui-ci tombât entre les mains de son -homme. - -En cheminant vers le nord, vers la forêt, l'abbé Hans remarquait que -partout on se préparait à célébrer la Noël. Dans chaque ferme on -faisait du feu à la buanderie pour chauffer le bain de l'après-midi. -On transportait de grandes quantités de pain et de viande des -garde-manger à la maison, et de grandes bottes de paille étaient -amenées des granges pour garnir le plancher. - -En passant devant les petites églises de campagne, ils voyaient le -curé et son bedeau en train d'accrocher leurs plus jolies tentures et -quand il arriva au chemin qui menait au couvent de Bosjö, il vit les -pauvres de l'endroit revenir chargés de grands pains et de longues -bougies, qu'on leur avait distribués à la porte du couvent. - -Quand l'abbé Hans vit tous ces préparatifs, sa hâte s'en accrut. Il -pensait qu'une fête l'attendait, plus grande que celle qu'allait -célébrer n'importe quel autre homme. - -Mais le frère lai gémissait et se lamentait, en voyant qu'il n'y avait -pas de ferme si petite qu'on ne s'y préparât à célébrer la Noël. -Il devenait de plus en plus inquiet, et conjurait l'abbé Hans de -retourner et de ne pas se jeter exprès entre les mains des brigands. - -L'abbé Hans continuait sa route sans se soucier de ces plaintes. Il -laissa derrière lui la plaine et arriva aux confins sauvages et -déserts de la grande forêt. Le chemin devenait de plus en plus -mauvais. Il ne ressemblait plus qu'à un sentier semé de pierres et -hérissé d'aiguilles de pin; ni pont ni passerelle n'aidait le voyageur -à traverser les rivières et les ruisseaux. Plus ils avançaient, plus -il faisait froid, et bientôt ils rencontrèrent un sol couvert de -neige. - -Ce fut un voyage long et difficile. Ils s'engouffraient dans des -sentiers latéraux raides et glissants, ils parcouraient des landes et -des marécages, ils traversaient des broussailles et franchissaient des -arbres abattus par le vent. Juste au moment où le jour baissa, le petit -des brigands les conduisit dans un pré bordé de hauts arbres nus et de -pins recouverts de leurs aiguilles. Derrière le pré se dressait un -rocher, et dans le rocher ils aperçurent une porte faite de planches -épaisses. - -L'abbé Hans comprit qu'ils étaient arrivés au but et descendit de -cheval. L'enfant lui ayant ouvert la lourde porte, il aperçut -l'intérieur d'une pauvre caverne creusée dans le rocher lui-même dont -les flancs nus restaient visibles. La femme du brigand était assise à -côté d'un grand feu de bûches, allumé au milieu de la caverne. Le -long des murs il y avait des couches de brindilles et de mousses, et sur -l'une d'elles le brigand dormait. - ---Entrez donc, vous là-bas, cria sans se lever la femme du brigand. Et -entrez les chevaux avec vous dans la maison pour que la nuit froide ne -leur fasse pas de mal. - -L'abbé Hans entra hardiment et le frère lai le suivit. La maison avait -un aspect pauvre et dénudé et rien n'était fait pour célébrer la -Noël. La femme du brigand n'avait préparé ni bière, ni pain, elle -n'avait ni nettoyé ni astiqué. Ses enfants grouillaient par terre, -autour d'une grande marmite, mais le manger que celle-ci contenait -n'était pas bien fameux: la soupe à l'eau. - -La femme du brigand parlait avec autorité et aisance comme une femme de -paysan riche. - ---Assieds-toi ici, à côté du feu, abbé Hans, fit-elle, et mange si -tu as apporté de quoi manger. Car je pense que la nourriture que nous -préparons ici dans la forêt, tu ne voudrais pas y goûter. Et si le -voyage t'a fatigué, tu peux t'étendre sur une de ces couches. Tu n'as -pas besoin d'avoir peur de dormir trop longtemps. Je veille ici à -côté du feu et je t'éveillerai afin que tu puisses regarder le -miracle pour lequel tu es venu. - -L'abbé Hans, obéissant à la femme du brigand, sortit ses provisions. -Mais le voyage l'avait tellement fatigué qu'il pouvait à peine manger, -et il ne fut pas plutôt allongé sur la couche qu'il s'endormit. - -Le frère lai aussi fut invité à prendre une couche pour se reposer, -mais il n'osa pas s'endormir, se croyant obligé de surveiller le -brigand pour l'empêcher de se lever et de tuer l'abbé Hans. Peu à -peu, cependant, le sommeil eut raison de lui et il s'endormit. En se -réveillant il s'aperçut que l'abbé Hans, ayant quitté sa couche, -était assis à côté du feu, en conversation avec la femme du brigand. -L'homme interdit, le brigand lui-même était assis aussi à côté du -feu. C'était un grand homme maigre et qui avait l'air lourdaud et -mélancolique. Il tournait le dos à l'abbé Hans, affectant de ne pas -écouter la conversation. - -L'abbé Hans parlait de tous les préparatifs pour le Noël qu'il venait -devoir chemin faisant et il rappelait à la femme du brigand toutes les -fêtes et danses de Noël auxquelles elle avait dû prendre part dans sa -jeunesse, quand elle était encore parmi les hommes paisibles. - ---Vos enfants me font pitié, dit l'abbé Hans; ils ne pourront jamais -courir dans la rue du bourg en travesti, ou jouer dans la paille de -Noël. - -Tout d'abord, la femme du brigand s'était contentée de donner des -réponses courtes et sèches, mais peu à peu elle devint plus -confidentielle, et écouta avec plus d'attention. Tout d'un coup, le -brigand se tourna vers l'abbé Hans, tendant son poing fermé vers le -visage de celui-ci. - ---Mauvais moine, es-tu venu pour m'arracher ma femme et mes enfants par -tes paroles? Ne sais-tu pas que je suis interdit et qu'il m'est défendu -de descendre des hauteurs de la forêt? - -L'abbé Hans le regarda fermement dans les yeux. - ---Mon intention est de te procurer une lettre d'absolution de -l'archevêque, dit-il. - -À ces mots l'homme interdit et sa femme se mirent à rire bruyamment. -Ils ne savaient que trop bien quelle grâce pouvait attendre un brigand -des forêts de la part de l'évêque Absalon. - ---Bon, si je reçois une lettre de grâce d'Absalon, dit le brigand, je -ne volerai jamais plus la valeur d'une oie, je te le promets. - -Le frère lai trouva mauvais que les brigands osassent rire de l'abbé -Hans, mais celui-ci parut fort satisfait. Le frère lai ne l'avait -jamais vu plus serein ni plus doux parmi les moines à Oved qu'il le vit -ici chez les sauvages brigands. - -Tout d'un coup la femme du brigand se leva. - ---Voilà que tu nous parles de manière à nous faire oublier la forêt, -dit-elle. Maintenant on peut entendre jusqu'ici le son des cloches de -Noël. - -À peine eut-elle parlé, que tout le monde se leva et se porta au -dehors. Mais dans la forêt ils ne trouvèrent encore que la nuit noire -et l'hiver brumeux. On distinguait le tintement des cloches, -qu'apportait de loin le vent du sud, et rien de plus. - ---Comment le son des cloches va-t-il pouvoir réveiller la forêt morte? -se demandait l'abbé Hans. Car maintenant, entouré des ombres de -l'hiver, il lui semblait bien plus impossible qu'il ne l'avait cru -jusque-là que la forêt pût se changer en jardin. - -Mais quand les cloches eurent sonné quelques instants, une lueur subite -traversa la forêt. Puis l'obscurité se reforma aussi épaisse -qu'auparavant mais de nouveau la lumière apparaissait. Elle luttait -telle un brouillard étincelant entre les arbres noirs. Et elle -transformait la nuit en aurore naissante. - -Alors l'abbé Hans s'aperçut que la neige disparaissait du sol comme si -l'on avait enlevé un tapis, et la terre commença à verdoyer. Les -fougères firent saillir leurs pousses, enroulées comme des crosses -d'évêques. La bruyère de la colline et la myrte bâtarde du marais se -revêtirent vivement d'une parure vert clair. Les touffes de mousse -grossirent et s'élevèrent, et les fleurs printanières poussèrent des -boutons vigoureux déjà striés de couleurs. - -Le cœur de l'abbé Hans se mit à battre très fort quand il aperçut -les premiers signes de l'éveil de la forêt. - ---Me sera-t-il donné, à moi, un homme déjà vieux, pensa-t-il, de -voir un tel miracle? - -Et les larmes perlaient à ses yeux. - -Par moments l'obscurité se faisait tellement dense qu'il craignait que -la nuit ne remportât de nouveau. - -Mais bientôt une nouvelle vague de lumière fit irruption. Elle était -accompagnée du bruissement des ruisseaux et du rugissement des chutes -d'eau déchaînées. Alors les feuilles des arbres percèrent si vite -qu'on eût dit un essaim de papillons verts venu s'abattre sur les -branches. Or ce n'était pas seulement les arbres et les plantes qui se -réveillaient. Les becs-croisés commencèrent à sauter sur les -branches. Les pics se mirent à marteler les troncs d'arbres en faisant -voler autour d'eux les éclats de bois. Un groupe d'étourneaux en route -vers le nord s'abattit dans le feuillage d'un arbre pour se reposer. -C'étaient des étourneaux merveilleux. Le bout de chaque plume -flamboyait d'un rouge écarlate, et quand les oiseaux remuaient, ils -scintillaient comme des pierres précieuses. - -De nouveau, il faisait plus sombre, mais bientôt une nouvelle vague -lumineuse apparaissait. Un zéphyr tiède soufflait qui semait sur le -petit champ de la forêt toutes les petites graines des pays du Midi -apportées dans le pays par les oiseaux, les navires et les vents, et -qui, à cause des rigueurs de l'hiver, n'avaient pu croître ailleurs: -en touchant terre elles poussaient des racines et se revêtaient de -bourgeons. - -À l'apparition de la vague de lumière suivante les airelles et les -myrtilles épanouirent leurs fleurs. Les canards sauvages et les grues -crièrent dans l'air, les pinsons se mirent à construire leurs nids et -les petits des écureuils commencèrent leurs jeux sur les branches. - -Les événements se succédaient maintenant avec une telle rapidité, -que l'abbé Hans n'eut pas le temps do saisir la grandeur du miracle qui -se déroulait. Il était tout yeux et tout oreilles. La vague suivante -apporta l'odeur des terres fraîchement retournées. Au loin les -bergères appelaient leurs vaches et les clochettes des moutons -tintaient. Les pins et les sapins se criblèrent de pommes rouges si -drument que les arbres eurent l'air de porter des manteaux de pourpre. -Les baies des genièvres changèrent de couleur d'instant en instant. -Les fleurs recouvrirent le sol d'un tapis blanc, bleu et jaune. - -L'abbé Hans se pencha et cueillit une fleur de fraisier. Pendant qu'il -se redressait, la baie mûrit. La femelle du renard sortit de son trou -avec toute une nichée de petits aux pattes noires. Elle s'approcha de -la femme du brigand et gratta le bord de sa jupe; la femme se pencha et -la complimenta au sujet de ses petits. Le grand-duc, qui venait de -commencer sa chasse nocturne, rentra chez lui, effrayé par la lumière, -chercha sa crevasse et se percha pour dormir. Le coucou chantait et sa -femelle se faufilait près des nids des petits oiseaux, son œuf dans le -bec. - -Les gosses de la femme du brigand poussaient des gloussements de joie. -Ils mangeaient à leur faim les baies qui pendaient des arbrisseaux, -gros comme des pommes de pin. L'un d'eux jouait avec une nichée de -levrauts; un autre faisait la course avec de jeunes corneilles, qui -avaient quitté le nid avant que leurs ailes fussent développées; le -troisième avait ramassé une vipère qu'il enroula autour de son cou et -de ses bras. Le brigand s'était aventuré au milieu du marais pour -manger des fausses mûres. En levant la tête, il vit un grand animal -noir qui se promenait à ses côtés. Le brigand brisa une branche de -saule dont il frappa le museau de l'ours. - ---Reste de ton côté, toi, lui cria-t-il, cette touffe-ci est à moi! - -L'ours esquiva le coup et s'en fut docilement d'un autre côté. - -Les vagues de chaleur et de lumière se succédaient sans relâche, et -l'on entendait le barbotement des canards. Le pollen jaune du seigle -flottait dans l'air. Des papillons arrivaient, si grands qu'ils -semblaient des lis volants. La ruche des abeilles installée dans un -chêne creux débordait déjà de miel, qui coulait le long du tronc. -Maintenant s'ouvraient aussi les fleurs qui provenaient des graines -venues des pays lointains. Des roses merveilleuses grimpaient -sur le rocher en compagnie des ronces. Sur le pré, des fleurs -s'épanouissaient, grandes comme des visages d'hommes. L'abbé Hans se -souvint de la fleur promise à l'évêque Absalon, mais il hésitait -encore à la cueillir. Une fleur succédait à l'autre, de plus en plus -merveilleuse, et il voulait choisir la plus belle. - -Il survint vague sur vague et maintenant l'air était tellement -imprégné de lumière qu'il scintillait. Toute la joie, toute la -splendeur et tout le bonheur de l'été souriaient autour de l'abbé -Hans. Il lui sembla impossible que la terre pût lui offrir une joie -plus grande que celle qui jaillissait autour de lui et il se dit: - ---Maintenant je ne sais plus ce que pourrait apporter de plus magnifique -la prochaine vague. - -Mais la lumière continuait d'affluer, et maintenant elle semblait -apporter quelque chose d'un lointain infini. Il se sentit entouré d'une -atmosphère surnaturelle et, maintenant qu'il avait goûté déjà toute -la joie terrestre, il attendait tout tremblant que la joie céleste lui -fût révélée. - -L'abbé Hans s'aperçut que tout devenait calme. Les oiseaux se turent, -les petits renards ne jouaient plus et les fleurs avaient cessé de -croître. La félicité qui s'approchait était telle que le cœur -voulait s'arrêter, l'œil versait des larmes inconscientes, l'âme -aspirait au vol vers l'éternité. De loin arrivèrent des sons de harpe -et un chant surhumain fut perceptible, pareil à un murmure très doux. - -L'abbé Hans joignit les mains et se jeta à genoux. Son visage était -transfiguré de béatitude. Jamais il n'aurait osé espérer qu'il pût -lui être donné dès cette vie de jouir de la joie céleste et -d'entendre les anges chanter des hymnes de Noël. - -Or, à côté de l'abbé Hans se tenait le frère lai qui l'avait -accompagné. Des pensées troubles traversaient sa tête. - ---Ça ne peut pas être un vrai miracle, se dit-il, celui qui se montre -même à de misérables criminels. Ceci ne peut pas être l'œuvre de -Dieu mais doit avoir son origine dans le mal. Ce miracle nous est -envoyé par l'artifice malfaisant du diable. C'est la puissance de -l'Ennemi qui nous ensorcèle et nous force de voir ce qui n'existe pas. - -Au loin on entendait résonner les harpes des anges, et leur chant -harmonieux, mais le frère lai était persuadé que c'étaient les -esprits de l'enfer qui approchaient. - ---Ils veulent nous tenter et nous séduire, soupira-t-il, jamais nous ne -sortirons sains et saufs de tout ceci. Nous serons envoûtés et vendus -à l'enfer. - -Maintenant les chœurs des anges étaient tellement près que l'abbé -Hans put voir des apparitions radieuses parmi les arbres de la forêt. -Et le frère lai vit la même chose que lui, mais il n'était -préoccupé que du blasphème de ces artifices diaboliques accomplis la -nuit même où naquit le Sauveur. Ce moment était évidemment choisi -pour pouvoir d'autant plus facilement envoûter les pauvres mortels. - -Pendant tout ce temps, des oiseaux avaient voltigé autour de la tête -de l'abbé Hans et il avait pu les prendre dans ses mains. Par contre, -les animaux avaient eu peur du frère lai: aucun oiseau n'était venu se -poser sur son épaule, aucune vipère ne jouait à ses pieds. Mais -voilà un petit ramier. Voyant approcher les anges, il fit appel à tout -son courage, s'abattit sur l'épaule du frère lai et lui caressa la -joue de sa tête. Alors il sembla à celui-ci que le vilain ennemi -lui-même le touchait pour le tenter et le séduire. Il porta un coup -violent vers le ramier, en criant d'une voix forte qui fit résonner -toute la forêt: - ---Retourne à l'enfer, d'où tu viens! - -Juste en ce moment les anges étaient tellement près que l'abbé Hans -percevait le bruissement de leurs grandes ailes et il s'inclina jusqu'à -terre pour les saluer. Mais au son des paroles du frère lai leur chant -cessa, et les hôtes sacrés se retournèrent pour fuir. Et de même, la -lumière et la douce chaleur fuirent devant l'horreur indicible du froid -et de l'obscurité d'un cœur humain. La nuit tomba sur la terre comme -un voile épais, le froid revint, les plantes du sol se ratatinèrent, -les animaux s'enfuirent, le mugissement des cascades s'arrêta, les -feuilles tombèrent des arbres, ruisselant comme de la pluie. - -L'abbé Hans sentit son cœur, tout à l'heure épanoui de béatitude, -se resserrer dans une douleur insurmontable. - ---Jamais, pensa-t-il, je ne pourrai survivre à cela, que les anges du -ciel étant venus si près aient été mis en fuite, que voulant me -chanter des hymnes de Noël ils aient été chassés. - -À ce moment même il se souvint de la fleur qu'il avait promise à -l'évêque Absalon: il se pencha à terre et se mit à tâtonner parmi -la mousse et les feuilles pour tâcher malgré tout d'en cueillir une au -dernier moment. Mais il sentit refroidir sous ses doigts la terre et se -répandre sur le sol la neige blanche. - -Alors son cœur fut déchiré par une douleur encore plus vive. Il ne -put plus se relever mais tomba à terre où il resta étendu. - -Étant rentrés à tâtons dans la caverne, par l'obscurité profonde, -la famille du brigand et le frère lai s'aperçurent que l'abbé Hans -avait disparu. Ils prirent des tisons du feu et s'en allèrent le -chercher; ils le trouvèrent, mort sur le blanc tapis de neige. - -Et le frère lai se mit à pleurer et à gémir. Il comprit que c'était -lui qui avait tué l'abbé Hans en lui enlevant la coupe de joie qu'il -avait si ardemment désirée. - - * -* * - -Quand, à Oved, où l'on avait transporté l'abbé Hans, on était en -train de mettre en bière le mort, les moines découvrirent qu'il -gardait sa main droite fortement fermée autour d'un objet qu'il avait -dû saisir au moment de la mort. Ayant enfin réussi à ouvrir sa main, -ils virent que ce qu'il serrait si fortement était quelques tubercules -blancs, qu'il avait dû arracher du sol, couvert de mousse et de -feuilles. Voyant ces racines, le frère lai qui avait accompagné -l'abbé Hans les ramassa et les planta dans le jardin. - -Il les surveilla durant toute l'année dans l'espoir de voir pousser une -fleur, mais son attente fut vaine durant le printemps, l'été et -l'automne. Lorsque survint l'hiver où meurent toutes les fleurs et les -feuilles, il cessa enfin sa surveillance. - -Mais la veille de Noël le souvenir de l'abbé Hans devenant très vif, -il sortit dans le jardin pour penser à lui. Et voici qu'en passant -devant l'endroit où il avait enterré les tubercules nus, il vit -pousser des tiges vertes et vigoureuses portant de belles fleurs aux -pétales blancs. - -Il appela tous les moines d'Oved, et voyant que cette plante fleurissait -la veille de Noël, alors que toutes les autres plantes sont comme -mortes, ils comprirent que l'abbé Hans l'avait réellement cueillie -dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge. Mais le frère lai -sollicita des moines la permission d'apporter quelques-unes de ces -fleurs à l'évêque Absalon. - -En se présentant devant l'évêque Absalon, le frère lai lui tendit -les fleurs, disant: - ---Voilà ce que t'envoie l'abbé Hans. Ce sont les fleurs qu'il avait -promis de te cueillir dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge. - -En voyant les fleurs qui avaient poussé en pleine terre au milieu de -l'hiver froid et en entendant ces paroles, l'évêque Absalon devint -tout aussi pâle que s'il avait rencontré un mort. Un moment il demeura -silencieux, puis il dit: - ---L'abbé Hans a bien tenu sa parole, je tiendrai la mienne. Et il fit -rédiger une lettre d'absolution pour le brigand qui avait vécu -interdit dans la forêt depuis sa jeunesse. - -Il donna la lettre au frère lai et celui-ci se mit en route pour la -forêt où il retrouva la caverne des brigands. Quand il y entra le jour -de Noël, le brigand s'avança sur lui, une hache à la main: - ---Je vous abattrai, vous autres moines, quelque nombreux que vous soyez, -dit-il. Car c'est certainement pas votre faute que la forêt de Göinge -ne s'est pas revêtue de sa parure de Noël cette année. - ---C'est par ma faute seulement, dit le frère lai, et je veux bien -mourir pour expier cela; mais avant de mourir il faut que je t'apporte -la missive de l'abbé Hans. - -Et il sortit la lettre de l'évêque et raconta à l'homme qu'il avait -reçu l'absolution. - ---Dorénavant, toi et tes enfants, vous jouerez dans la paille de Noël -et vous célébrerez la Noël parmi les hommes, comme le désirait -l'abbé Hans, dit-il. - -Le brigand resta pâle et muet, mais la femme dit à sa place: - ---L'abbé Hans a tenu sa parole, alors le brigand tiendra la sienne. - -Le brigand et sa femme ayant quitté la caverne, le frère lai s'y -installa et habita depuis la forêt où il vécut en prières -ininterrompues afin que la dureté de son âme lui fût pardonnée. - -Mais la forêt de Göinge n'a jamais plus célébré la naissance du -Sauveur, et de toute sa splendeur il n'existe plus que la plante que -cueillit l'abbé Hans. On l'a surnommée la Rose de Noël et chaque -année, vers Noël, elle fait sortir de la terre ses tiges vertes et ses -fleurs blanches comme si elle ne pouvait jamais oublier que, dans le -temps, elle a poussé dans le grand jardin de Noël. - - - - -LA MARCHE NUPTIALE - - -Maintenant, je vais vous raconter une belle histoire. - -Il y a bien des années, on allait célébrer un riche mariage dans la -commune de Svartsjö, en Vermland. La bénédiction nuptiale devait -être donnée à l'église, et, après, la noce devait durer trois -journées entières. Et tant que durerait la noce, on devait danser du -soir jusqu'au petit matin. - -Puisqu'on devait tant danser, il était de haute importance de trouver -un musicien consommé, et Nils Elofson, le riche paysan qui faisait le -mariage, se tourmentait à ce sujet plus que pour tout le reste. Quant -au musicien qui habitait Svartsjö même, il n'en voulait à aucun prix. -Celui-ci s'appelait Jean Oster, et notre paysan savait bien qu'il avait -une grande réputation, mais il était si pauvre, que parfois il -arrivait aux noces avec un gilet déchiré et sans chaussures aux pieds. -Ce n'est pas un tel gueux qu'on aimerait à voir en tête du cortège -nuptial. - -Enfin, il se décida à envoyer demander à un certain Martin, dit le -Joueur, du Jössehärad, canton voisin, s'il était disposé à venir -jouer aux noces de Svartsjö. - -Martin le Joueur répondit, sans un instant d'hésitation, que jamais il -ne jouerait à Svartsjö tant qu'il y aurait dans cette commune le -musicien le plus achevé du Vermland entier. Puisqu'on avait celui-là, -point n'était besoin d'en faire venir un autre. - -Ayant reçu cette réponse, Nils Elofson s'accorda quelques jours de -réflexion, puis il envoya demander à Olle de Säby, qui habitait la -commune de Stora Kil, s'il ne pourrait pas venir jouer aux noces de sa -fille. - -Mais Olle de Säby fit la même réponse que Martin. Il envoya dire à -Nils Elofson que tant qu'il y aurait à Svartsjö un musicien comme Jean -Oster, il n'y viendrait pas jouer. - -Nils Elofson ne trouvait pas de son goût la prétention des musiciens -de lui imposer celui dont il ne voulait pas. Même, il fut d'avis que, -maintenant, c'était pour lui un point d'honneur de trouver un autre -musicien que Jean Oster. - -Quelques jours après avoir reçu la réponse de Olle de Säby, il -envoya son valet à Lars Larsson, le joueur de violon qui habitait à -Engsgärdet, dans la commune d'Ullerud. - -Lars Larsson était un homme aisé, propriétaire d'une ferme prospère; -il était prudent et réfléchi; ce n'était pas une tête chaude comme -les autres musiciens. - -Mais lui, comme les autres, pensa tout de suite à Jean Oster, et -demanda pourquoi on ne s'était pas adressé à celui-là pour ce qu'on -désirait. - -Le valet de Nils Elofson trouva malin de répondre que, comme Jean Oster -habitait Svartsjö, on avait l'occasion de l'entendre tous les jours. Du -moment que Nils Elofson faisait des noces extraordinaires, il désirait -offrir à ses invités quelque chose de mieux, de plus rare. - ---Je doute qu'il trouve mieux, répondit Lars Larsson. - ---Maintenant, vous allez sans doute faire la même réponse que Martin -le Joueur et Olle de Säby, dit le valet, et il se mit à raconter -l'accueil qu'avaient fait ceux-ci aux invitations de son maître. - -Lars Larsson écouta attentivement le récit du valet. Puis, il garda le -silence un bon moment, pour réfléchir. Enfin, il donna cependant une -réponse affirmative. - ---Allez dire à votre maître que je le remercie de son invitation et -que je viendrai à l'heure fixée, dit-il au valet. - -Le dimanche suivant, Lars Larsson s'en fut donc à l'église de -Svartsjö. On le vit arriver dans la côte qui mène à l'église, juste -au moment où le cortège nuptial était en train de se former pour se -mettre en route. - -Il arriva dans son propre cabriolet, traîné par un cheval de prix; il -était vêtu de beaux habits noirs et il sortit son instrument d'une -caisse reluisante. Nils Elofson le reçut avec tous les égards dus à -son rang et trouva que c'était là un musicien dont on pouvait être -fier. - -Peu après l'arrivée de Lars Larsson, on vit aussi s'approcher Jean -Oster, son violon sous le bras. Il se dirigea tout droit vers le -cortège qui entourait la fiancée, tout comme s'il avait été invité -à venir jouer aux noces. - -Jean Oster arriva avec son vieux gilet de bure grise qu'on lui voyait -porter depuis de longues années; mais, comme il s'agissait d'un si -riche mariage, sa femme avait tenté quelques raccommodages aux coudes -où elle avait posé de grandes pièces vertes. C'était un bel homme de -taille haute qui aurait eu grande mine à la tête du corps nuptial, -s'il n'avait pas été si misérablement vêtu et si son visage n'avait -été creusé de rides par une lutte incessante contre la misère. - -Voyant venir Jean Oster, Lars Larsson parut s'assombrir. - ---Vous avez donc invité Jean Oster aussi? fit-il à mi-voix à Nils -Elofson. Ce n'est pas trop, en effet, de deux musiciens pour des noces -si magnifiques. - ---Mais je ne l'ai pas invité du tout, protesta Nils Elofson. Je ne -comprends pas du tout pourquoi il est venu. Attends un peu que je lui -fasse savoir qu'il n'a rien à faire ici. - ---Alors, c'est quelque farceur qui l'aura invité, dit Lars Larsson. -Mais, si vous voulez mon avis, ayons l'air de ne nous douter de rien et -allez lui souhaiter la bienvenue parmi nous. J'ai entendu dire qu'il a -la tête près du bonnet, et l'on ne peut être sûr qu'il n'aille pas -faire du scandale, si vous lui disiez qu'il n'est pas invité. - -Nils Elofson se rangea sans hésitation à ce conseil. Il eût été mal -à propos de s'attirer des ennuis au moment même où le cortège se -formait sur la place de l'Église. Il s'approcha donc de Jean Oster et -lui souhaita la bienvenue. - -Cela fait, les deux musiciens prirent la tête du cortège. Derrière -eux, le couple sous le poêle, suivi des garçons et des filles -d'honneur, deux par deux; venaient ensuite les parents des jeunes -mariés et les divers membres des deux familles, de sorte que le -cortège avait vraiment un aspect des plus imposant. - -Lorsque tout fut prêt, un garçon d'honneur, s'avançant vers les -musiciens, les pria d'entamer la marche nuptiale. - -Les deux musiciens firent simultanément le même geste d'appuyer le -violon contre le menton. Mais là ils s'arrêtèrent tous les deux, -figés dans l'attente. - -Car il y avait à Svartsjö une vieille coutume qui voulait que ce fût -le musicien le plus habile qui entamât la marche nuptiale. - -Le garçon d'honneur regarda Lars Larsson comme s'il voulait que -celui-ci commençât, mais Lars Larsson regarda Jean Oster en disant: - ---C'est à Jean Oster de commencer! - -Mais il ne venait pas à l'idée de Jean Oster que l'autre, habillé -aussi richement que n'importe quel monsieur, ne lui fût pas supérieur, -à lui, qui vêtu, d'un vieux gilet de bure, arrivait d'une pauvre -cabane où il n'y avait jamais eu que gêne et misère. - ---Oh! mais pas du tout, fit-il confus. Oh! mais pas du tout! - -Il vit le fiancé toucher le coude de Lars Larsson: - ---Lars Larsson doit commencer, dit-il. - -En entendant ces mots, Jean Oster retira le violon du menton et fit un -pas de côté. - -Lars Larsson ne bougea pas; il resta à sa place, l'air tranquille et -content de lui-même. Cependant, lui non plus ne leva pas son archet. - ---C'est à Jean Oster de commencer, répéta-t-il. Et il appuya sur ses -paroles en homme qui a l'habitude de faire à sa volonté. - -Il y eut pas mal d'émoi dans le cortège, à cause du retard. Le père -du fiancé vint demander à Lars Larsson de commencer. Le suisse de -l'église apparut à la porte leur faisant signe de se dépêcher. Le -pasteur était déjà devant l'autel; on ne pouvait pas le faire -attendre. - ---Vous n'avez qu'à demander à Jean Oster qu'il veuille bien commencer, -répondit Lars Larsson. Nous autres, musiciens, nous le tenons pour le -plus habile de nous tous. - ---Cela se peut bien, répliqua le paysan, mais nous autres paysans, nous -trouvons que c'est toi, Lars Larsson, qui est le plus habile. - -Tous les invités firent cercle autour d'eux. - ---Mais commencez donc, firent-ils, le pasteur attend. Nous allons être -la risée de tout le monde. - -Lars Larsson resta là, aussi tenace, aussi dédaigneux que jamais. - ---Je ne comprends pas pourquoi les gens d'ici s'opposent avec tant -d'ardeur à ce que leur musicien à eux ait la première place, dit-il. - -Mais Nils Elofson s'était mis en colère devant l'obstination de tous -à vouloir lui imposer à toute force ce Jean Oster. Il s'approcha de -Lars Larsson et lui dit à l'oreille: - ---Je comprends que c'est toi qui as fait venir Jean Oster, pour -l'honorer devant tout le monde. Mais dépêche-toi maintenant de -commencer. Sans cela, je vais chasser ce gueux-la de la place de -l'Église, et il n'emportera que honte et confusion. - -Lars Larsson le regarda dans les yeux et fit un signe affirmatif de la -tête, sans montrer de colère. - ---Oui, vous avez raison, il faut en finir, dit-il. - -Il fit signe à Jean Oster de reprendre sa place devant le cortège. -Puis il s'avança lui-même de quelques pas et se retourna pour que tout -le monde pût le voir. Et d'un geste brusque, il jeta au loin son -archet, tira son couteau et trancha d'un coup les quatre cordes du -violon, qui se brisèrent en rendant un son aigu. - ---On ne dira pas de moi que je me considère plus habile que Jean Oster, -s'écria-t-il. - -Or, il se trouvait que depuis trois ans Jean Oster ruminait un air qu'il -sentait palpiter en lui, mais qu'il était incapable de faire sortir des -cordes du violon, parce que là-bas, chez lui, il était constamment -courbé sous le lourd et triste fardeau des petits soucis misérables et -que jamais il ne lui était rien arrivé qui pût le soulever au-dessus -de la tâche quotidienne. En entendant éclater les cordes du violon de -Lars Larsson, il rejeta la tête en arrière et aspira violemment de -l'air dans ses poumons. Les traits de son visage étaient tendus comme -s'il écoutait quelque chose lui arriver de bien loin, et soudain il se -mit à jouer. Car l'air qu'il avait cherché en vain trois années -durant lui apparut tout d'un coup avec une limpidité merveilleuse, et, -faisant résonner les notes claires, il se mit à marcher fièrement -vers l'église. Et jamais les gens du cortège n'entendirent un air si -triomphal. Il les entraîna avec une fougue si irrésistible que Nils -Elofson lui-même ne put tenir en place. Et tous étaient si contents, -et de Jean Oster et de Lars Larsson, que le cortège entier eut les -larmes aux yeux en entrant à l'église. - - - - -LE JOUEUR DE VIOLON - - -Personne ne saurait contester que, sur ses vieux jours, Lars Larsson, le -joueur d'Ullerud, ne se montrât d'une humilité et d'une modestie -parfaites. Mais il n'avait pas toujours été ainsi. Dans sa jeunesse il -paraît avoir été d'une telle morgue et d'une telle vantardise que -tout le monde en était peiné pour lui. - -On raconte que c'est en une seule nuit qu'il se transforma complètement -et voici dans quelles conditions. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Par une belle soirée de samedi, fort tard du reste, Lars Larsson se -promenait le violon sous le bras. Il était d'humeur très enjouée, car -il rentrait d'une fête où il avait fait danser jeunes et vieux au son -de son violon. - -Il remarquait à part lui que tant que son archet était en mouvement, -personne n'avait pu tenir en place. Il y avait eu à travers la maison -un tournoiement si échevelé et si entraînant que parfois il lui avait -semblé voir chaises et tables prendre part à la danse. - ---Je crois décidément que jamais ils n'ont eu un tel musicien par ici, -pensait-il. Mais aussi, quelles difficultés j'ai eues à vaincre avant -de devenir l'homme que je suis! continua-t-il. Ce n'était guère -amusant au temps de mon enfance, lorsque mes parents m'envoyaient garder -les vaches et les moutons et que j'oubliais tout pour rêver, en faisant -vibrer les cordes de mon violon. Quelle misère! on ne voulait même pas -chez moi me payer un vrai violon. Je n'avais pour tout instrument qu'une -vieille caissette en bois sur laquelle j'avais tendu des cordes. - -Dans la journée on me laissait seul dans la forêt et je n'étais pas -trop à plaindre, mais ce qui allait moins bien, c'était de rentrer le -soir, ayant égaré mon troupeau. Ai-je assez de fois entendu de la -bouche de mes parents que j'étais un vaurien, que jamais je ne -deviendrais rien de bon! - -Dans la partie de la forêt que traversait Lars Larsson un petit -ruisseau cherchait sa voie. Le terrain étant pierreux et accidenté, le -ruisseau avait beaucoup peine à avancer: il errait par-ci par-là, se -hasardait en petites cascades, et néanmoins il donnait l'impression de -n'arriver nulle part. Par contre, le chemin que suivait le musicien -s'efforçait d'aller aussi droit que possible. C'est pourquoi atout -instant il rencontrait le ruisseau tortueux qu'il traversait chaque fois -sur un petit pont. Le musicien était donc bien obligé de traverser -constamment le ruisseau, et cela ne lui déplaisait pas du reste. Cela -lui donnait la sensation d'être accompagné, de n'être plus seul dans -la forêt. - -Il faisait nuit claire autour de lui. Le soleil ne s'était pas encore -levé, mais son absence n'y faisait rien, la clarté étant parfaite -quand même. - -On sentait cependant qu'on n'était pas en plein jour. La couleur des -choses était autre. Le ciel était tout blanc, les arbres et les hautes -plantes du sol avaient un ton grisâtre. Mais tout était aussi -clairement visible qu'en plein midi. S'étant arrêté sur un des petits -ponts pour regarder dans le ruisseau, Lars Larsson pouvait distinguer la -moindre bulle d'air sortant du fond de l'eau. - ---En regardant un ruisseau sauvage tel que celui-ci, pensa le musicien, -je ne peux m'empêcher de revoir ma propre vie. J'ai montré la même -obstination à me frayer une route à travers tous les obstacles qui se -dressaient devant moi. C'était mon père: il se mettait en travers de -ma route, dur comme le roc. C'était ma mère: elle essayait de me -retenir en m'enveloppant doucement comme entre des touffes de mousse. -Mais j'ai réussi à contourner l'un et l'autre, et je me suis lancé -éperdument dans la vie. - -Hé oui! Je pense que ma mère reste encore là-bas à pleurer à cause -de moi. Mais qu'est-ce que cela me fait? Elle aurait bien dû comprendre -qu'il me fallait devenir quelqu'un et qu'elle ne devait pas se mettre en -travers de ma route. - -D'un geste nerveux, il arracha à un buisson quelques feuilles qu'il -jeta dans le ruisseau. - ---Voilà de quelle manière je me suis détaché de tout ce qui me -retenait là-bas, dit-il en suivant du regard les feuilles parties au -fil de l'eau. - ---Ma mère sait-elle qu'à présent je suis le joueur de violon le plus -habile du Vermland entier? se dit-il en poursuivant son chemin. - -Il avança à pas rapides jusqu'au moment où il rencontra de nouveau le -ruisseau. Alors il s'arrêta encore pour regarder l'eau. - -Ici, le ruisseau arrivait en torrent rapide, faisant un vacarme -assourdissant. Comme il faisait nuit, on entendait sortir de l'eau des -sons tout différents de ceux qu'on entend dans la journée, et le -musicien en fut tout surpris. - -Pas de gazouillis dans les arbres, pas le moindre bruissement de -feuilles. Pas de grincement de roues sur la route, aucun tintement de -clochettes dans la forêt. On n'entendait que la chute d'eau, et c'est -pourquoi on l'entendait plus distinctement que dans la journée. On eût -dit qu'au fond de l'eau s'agitaient les choses les plus -invraisemblables. D'abord on aurait cru entendre moudre du blé entre -des meules énormes, parfois un son cristallin montait qui faisait -penser à l'entrechoquement des verres dans une fête, d'autres fois il -y avait un bourdonnement tel qu'on se serait cru sur la place de -l'église, à l'heure de la sortie, quand les gens s'interpellent entre -eux et engagent des parlottes animées. - ---C'est bien là aussi une espèce de musique, se dit Lars Larsson, bien -que je ne puisse trouver que cela vaille grand chose. Du moins je trouve -que l'air que j'ai composé l'autre jour était autrement intéressant. - -Mais plus il s'attardait à écouter la cascade, mieux il on appréciait -la musique. - ---Je crois vraiment que tu fais des progrès, lui cria-t-il. Tu as dû -comprendre que celui qui t'écoute est le meilleur musicien du Vermland -entier. - -Au moment même où il prononçait ces paroles, il crut entendre surgir -du fond de l'eau des sons métalliques, comme si quelqu'un là-bas -était en train d'accorder un instrument. - ---Tiens, tiens, voilà le Neck lui-même qui arrive! Je l'entends -accorder son violon. Eh bien, voyons maintenant si tu sais mieux jouer -que moi! s'écria Lars Larsson on riant. Mais je ne peux pas rester ici -toute la nuit à attendre que tu veuilles bien commencer, continua-t-il, -tourné vers la cascade. Maintenant il faut que je m'en aille; mais je -te promets de m'arrêter sur le prochain pont pour écouter si tu es -capable de te mesurer avec moi. - -Il continua son chemin, et tandis que le ruisseau poursuivait dans la -forêt sa route tortueuse, le musicien se remit à penser aux choses -d'autrefois: - ---Je me demande ce qu'il en est du petit ruisseau qui longe la cour de -notre ferme. Je voudrais bien le revoir encore une fois. Je devrais bien -passer chez nous de temps en temps pour voir comment ma mère se tire -d'affaire, maintenant que mon père est mort. Mais avec toutes mes -occupations, cela devient presque impossible. Avec toutes mes -occupations actuelles, dis-je, je n'arrive pas à m'intéresser à autre -chose qu'à mon violon; dans toute la semaine, il n'y a guère de soir -où je sois libre. - -Un moment après il rencontra de nouveau le ruisseau, ce qui changea le -cours de ses idées. Cette fois, le ruisseau n'arrivait pas en cascades -tapageuses mais en flots calmes et profonds. Sous les feuillages gris -dans la nuit, il paraissait d'un noir luisant, charriant encore quelques -touffes d'écume blanche, souvenirs des cascades passées. - -Le musicien s'étant arrêté au milieu du pont, et n'entendant sortir -de l'eau qu'un faible clapotis intermittent, se mit à rire bruyamment. - ---Je pensais bien que le Neck ne se soucierait pas d'accepter mon -rendez-vous; j'ai bien toujours entendu dire qu'il est un musicien -fameux, mais que peut-on attendre d'un être qui reste toujours -tranquille dans son ruisseau, sans jamais rien entendre de nouveau. Il -doit bien savoir qu'ici se trouve quelqu'un qui s'y connaît mieux que -lui, et voilà pourquoi il préfère rester sur la réserve. - -Ayant dit, il partit, et, de nouveau, perdit de vue le ruisseau. - -Il pénétra dans une partie de la forêt qui lui avait toujours semblé -lugubre. Le sol était couvert d'immenses amas de pierres, entre -lesquels grimaçaient des racines de sapins dénudées et entortillées. -S'il y avait, de par la forêt, des esprits maléfiques et dangereux, -c'est bien là qu'ils devaient se trouver embusqués. - -En s'aventurant parmi ces blocs de pierre d'aspect sauvage, le musicien -eut un frisson de peur et commença à se dire qu'il n'avait pas été -très prudent en se vantant devant le Neck. - -Il lui sembla que les grosses racines de sapins lui faisaient des gestes -de menace. - ---Prends garde, toi qui te crois plus fort que le Neck! lui -criaient-elles. - -Lars Larsson sentit son cœur se contracter d'angoisse. L'oppression fut -si violente qu'il ne put presque plus respirer, et ses mains se -refroidirent. Il s'arrêta au milieu de la route et essaya de se -raisonner. - ---Jamais il ne s'est trouvé de musicien dans la cascade, se dit-il. Ce -ne sont là que superstitions et racontars. Et alors, peu importe ce que -je lui ai dit ou non. - -Ayant parlé ainsi, il regarda autour de lui dans la forêt, comme s'il -cherchait la confirmation de ses paroles. S'il avait fait jour, il est -probable que tout, jusqu'à la moindre feuille, lui eût cligné de -l'œil pour lui dire que dans la forêt, il n'y a rien de bien -dangereux; mais, comme c'était encore pleine nuit, les arbres se -renfrognaient, silencieux, ayant l'air de cacher toutes sortes de -dangers mystérieux. - -Aussi, Lars Larsson s'alarma de plus en plus. Ce qui l'effraya surtout, -c'est qu'il lui fallait traverser le ruisseau encore une fois, celui-ci -ne se séparant du chemin qu'un peu plus loin. Il se demanda ce que le -Neck allait lui faire, lorsqu'il traverserait le dernier pont. -Peut-être verrait-il une grosse main noire sortir de l'eau pour -l'attirer au fond. - -Il s'était monté la tête au point de se demander s'il ne valait pas -mieux rebrousser chemin. Mais alors, il rencontrerait le ruisseau de -nouveau. Et s'il quittait le chemin pour s'engouffrer dans la forêt, il -ne manquerait certainement pas de le rencontrer encore, tant son cours -était tortueux. - -Il ressentit une telle angoisse, qu'il ne sut plus que faire. Il était -pris, enchevêtré, enchaîné par ce terrible ruisseau, et ne voyait -aucun moyen d'en sortir. - -Enfin, il aperçut devant lui le dernier pont. En face, de l'autre -côté du ruisseau, se trouvait un vieux moulin, abandonné depuis bien -des années, à ce qu'il paraissait. La grande meule restait immobile, -suspendue sur l'eau, la vanne pourrissait par terre, les rayères se -couvraient de mousse, et dans les lucarnes vides, la fougère et le -lichen poussaient en abondance. - ---Si c'eût été autrefois, j'aurais trouvé des gens par ici, pensa le -musicien, et j'aurais été hors de tout danger. - -Il fut cependant tranquillisé par la vue d'une construction faite de -main d'homme, et en traversant le ruisseau, il n'avait presque plus peur -du tout. Aussi ne lui arriva-t-il rien d'extraordinaire. Le Neck sembla -ne pas lui garder rancune. Il s'indigna contre lui-même d'avoir pu -ainsi se monter la tête pour rien, rien du tout. - -Il se sentit très content et tout à fait rassuré, et il fut encore -plus content en voyant la porte du moulin s'ouvrir et une jeune fille -s'avancer vers lui. - -Elle avait l'air d'une jeune paysanne. Le fichu de coton sur la tête, -la jupe courte et la blouse large, les pieds nus. - -Elle s'approcha du musicien et lui dit simplement: - ---Si tu veux jouer pour moi, je danserai pour toi. - ---Parfaitement! répondit le musicien qui avait retrouvé sa belle -humeur, maintenant qu'il n'y avait plus de danger. Je n'y vois pas -d'inconvénient. Jamais de ma vie, je n'ai refusé de jouer pour une -belle fille qui veut danser. - -Il s'installa sur une pierre au bord de l'écluse, ajusta le violon sous -le menton et se mit à jouer. - -La jeune fille fit quelques pas, mais s'arrêta presqu'aussitôt. - ---Qu'est-ce que tu joues? fit-elle. Ça manque absolument d'entrain. - -Le musicien changea d'air. Il en essaya un qui était plus vif. La jeune -fille resta toujours mécontente. - ---Est-ce que je peux danser sur un air si languissant? dit-elle. - -Alors, Lars Larsson aborda l'air le plus alerte qu'il connût. - ---Si tu n'es pas contente de celui-là, dit-il, il faudra faire venir un -musicien plus habile que moi. - -À peine ces paroles prononcées, il eut la sensation d'une main qui lui -saisit le bras juste au coude et se mit à manier l'archet, tout en -accélérant la cadence. - -De l'instrument sortit un air tel qu'on n'en avait jamais entendu de -pareil. Il était d'un tel mouvement, que Lars Larsson se disait que -même une roue lancée à toute vitesse n'aurait pu le suivre. - ---Voilà ce que j'appelle un air de danse, s'écria la jeune fille, qui -se mit à tournoyer. - -Mais le joueur ne la regarda plus. Il était tellement surpris de l'air -qu'il jouait qu'il ferma les yeux pour mieux écouter. - -Lorsque, quelques minutes après, il les rouvrit, la jeune fille avait -disparu, mais il ne s'en étonna pas outre mesure. Il continua à jouer -longtemps, longtemps, uniquement parce que jamais encore il n'avait -entendu pareille musique. - ---Maintenant, je trouve que c'est le moment de m'arrêter, se dit-il -enfin; et il voulut déposer l'archet. - -Mais l'archet continua à se démener et ne se laissa pas arrêter. Il -dansait de-ci de-là sur les cordes, forçant le bras et la main à -suivre le mouvement. Et la main qui tenait le manche du violon et qui -maniait les cordes, ne pouvait non plus se détacher. - -Alors Lars Larsson sentit son front se couvrir d'une sueur froide et -s'abandonna à une peur atroce. - ---Comment cela finira-t-il? Dois-je rester ici jusqu'au jour du jugement -dernier? se demanda-t-il, désespéré. - -L'archet continua sa danse effrénée, évoquant, comme par -enchantement, des airs sans fin. À chaque instant surgissait un morceau -nouveau, si beau que le pauvre musicien était bien forcé d'admettre -combien peu valait sa propre maîtrise. Et c'est cela qui le peina bien -plus que la fatigue. - ---Celui qui se sert de mon violon s'y connaît, mais moi je n'ai jamais -été qu'un gâte-métier. C'est maintenant seulement que j'apprends ce -que c'est que de jouer. - -Pour quelques instants il put se laisser enthousiasmer par la musique au -point d'oublier son triste sort. Mais tout à coup il sentit ses bras -endoloris par la fatigue et de nouveau il se laissa envahir par le -désespoir. - ---Je ne pourrai déposer ce violon avant de m'être tué au jeu. Je -comprends que le Neck n'est pas content à moins. - -Il se mit à pleurer sur lui-même, tout en continuant à jouer. - ---Il aurait bien mieux valu pour moi rester dans la petite cabane -auprès de ma mère. À quoi bon toute ma gloire, si je dois finir de -cette manière? - -Il resta ainsi des heures durant. Le matin parut, le soleil se leva, et -les oiseaux commencèrent leurs chants. Mais lui jouait, jouait sans -trêve. - -Comme le jour naissant était un dimanche, Lars Larsson dut rester seul -auprès du vieux moulin. Personne ne prit la route de la forêt. Tout le -monde s'en fut vers l'église dans la vallée ou bien vers les villages -qui bordaient la grand'route. - -La matinée s'écoula et le soleil monta toujours plus haut dans le -ciel. Les oiseaux se turent, mais en échange on entendit le bruissement -des longues aiguilles des pins. - -Lars Larsson ne se laissa pas arrêter par la chaleur de cette journée -d'été. Il jouait, jouait. - -Enfin le soir vint, le soleil se coucha mais son archet n'avait pas -besoin de repos et son bras continua à se mouvoir fébrilement. - ---Il est bien certain que cela ne finira que par ma mort, dit-il, et ce -sera là la juste punition de mon orgueil. - -Très tard dans la soirée, il vit un être humain s'approcher à -travers la forêt. C'était une pauvre vieille au dos courbé, aux -cheveux gris et au visage ridé par bien des chagrins. - ---Voilà qui est singulier, pensa le musicien. Il me semble reconnaître -cette vieille femme. Est-il possible que ce soit ma mère? Est-il -possible qu'elle soit devenue si vieille et si grise? - -Il l'interpella à haute voix pour l'arrêter. - ---Mère, mère, viens ici! cria-t-il. - -Elle s'arrêta comme à contre-cœur. - ---Je me rends compte maintenant, par mes propres oreilles, que tu es le -joueur de violon le plus habile du Vermland entier, dit-elle, et je -comprends que tu ne te soucies plus d'une vieille femme comme moi. - ---Mère, mère, ne passe pas! cria Lars Larsson. Je ne suis pas un -joueur habile, je ne suis qu'un vaurien. Viens ici, pour que je puisse -te parler! - -Alors, la mère s'approcha de lui et s'aperçut de son état. Son visage -avait une pâleur mortelle, ses cheveux ruisselaient de sueur et le sang -sortait par la racine de ses ongles. - ---Mère, je suis tombé dans le malheur à cause de mon orgueil et -maintenant il faut que je me tue à force de jouer. Mais auparavant -dis-moi si tu peux me pardonner, à moi, qui t'ai laissée seule et -pauvre dans tes vieux jours? - -La mère se sentit envahir d'une grande pitié pour le fils, et toute la -colère qu'elle avait eue contre lui disparut comme par enchantement. - ---Pour sûr que je te pardonne, dit-elle. - -Mais voyant son angoisse, et empressée à lui faire comprendre que -c'était bien là ses sentiments véritables, elle confirma le pardon en -prononçant le nom du Seigneur. - ---Au nom du Seigneur Jésus-Christ, je te pardonne, dit-elle. - -À ces paroles l'archet s'arrêta, le violon tomba par terre et le -joueur se leva, délivré et sauvé. Car l'enchantement était rompu du -moment que sa vieille mère avait été émue de pitié devant son -malheur, au point de prononcer sur lui le nom du Seigneur. - - - - -UNE LÉGENDE DE JÉRUSALEM - - -Dans la vieille et vénérable mosquée d'El Aksa, à Jérusalem, se -trouve, dans le bas-côté qui contourne le bâtiment, une large et -profonde baie de croisée. Dans cette baie on voit étendu un vieux -tapis usé, et assis sur le tapis, jour et nuit, le vieux Mésullam, -devin de son métier, et qui pour une somme modeste se charge de -prédire aux visiteurs leur sort futur. - -Or, il arriva une belle après-midi d'il y a quelques années que -Mésullam, assis comme toujours à sa fenêtre, fut de si mauvaise -humeur, qu'il ne rendit même pas leur salut aux passants. - -Personne cependant ne se sentit froissé de son impolitesse, car on -savait qu'il se désolait d'une humiliation subie au courant de la -journée. - -Un souverain puissant de l'Occident se trouvait en visite à Jérusalem, -et au matin de ce jour-là l'hôte illustre, entouré de sa suite, avait -traversé El Aksa. Avant son arrivée, l'intendant de la mosquée avait -fait balayer et nettoyer tous les petits recoins de la vieille bâtisse; -il avait en plus ordonné que Mésullam fût mis dehors. Il avait -trouvé impossible de le laisser là pendant l'auguste visite. Non -seulement son tapis était sale et déchiré et les sacs entassés tout -autour dans lesquels il fourrait ses biens, d'une malpropreté -répugnante; mais lui-même, Mésullam, ne pouvait pas être considéré -comme un ornement de la mosquée, loin de là. - -À vrai dire, c'était un nègre d'une laideur incroyable. Ses lèvres -étaient énormes, la mâchoire inférieure proéminente d'inquiétante -façon, le front extrêmement bas et le nez absolument pareil à un -groin. Ajoutons que Mésullam avait la peau rude et rugueuse et un corps -obèse et difforme à peine couvert d'un châle crasseux, et ne soyons -pas trop surpris qu'on lui défendît l'entrée de la mosquée tant que -l'hôte illustre s'y trouverait! - -Le pauvre Mésullam, qui avait la conscience d'être un homme fort sage -malgré sa laideur, éprouva un vif dépit de ne pas être admis à voir -l'auguste voyageur. Il avait espéré pouvoir donner à celui-ci -quelques preuves des vastes connaissances qu'il possédait en fait de -choses secrètes et mystérieuses, pour accroître ainsi sa propre -gloire et sa réputation. Cet espoir anéanti, il restait des heures -abandonné à sa douleur, dans une attitude singulière, ses longs bras -tendus en haut comme s'il implorait du ciel un peu de justice, et la -tête fortement penchée en arrière. - -À la nuit tombante, Mésullam fut réveillé de cet état de -prostration complète par une voix joyeuse qui l'appelait de son nom. -C'était un drogman syrien qui, accompagné d'un seul voyageur, s'était -arrêté devant le devin. Il lui dit que l'étranger qu'il guidait avait -exprimé le désir de voir quelques preuves de la sagesse orientale, et -lui, le drogman, n'avait pas manqué d'insister sur la merveilleuse -faculté de Mésullam d'interpréter les songes. - -Mésullam ne répondit pas un seul mot à tout cela mais resta immobile -dans la même position qu'avant. Ce n'est que lorsque le drogman lui -demanda une seconde fois s'il voulait bien écouter les songes que -l'étranger désirait lui soumettre, qu'il laissa retomber les bras pour -les croiser sur la poitrine, et tout en prenant l'attitude humble d'un -homme offensé, il répondit que ce soir son âme était si remplie de -sa propre douleur qu'il ne saurait guère juger avec justesse de choses -qui regardaient un autre. - -Mais l'étranger, qui était d'un tempérament très vif et très -impératif, ne paraissait pas se soucier de ses objections. Ne trouvant -pas de siège, il enleva du pied le tapis de Mésullam et s'assit dans -l'embrasure de la fenêtre. Puis, il se mit à raconter, à voix haute -et claire, les songes qu'il avait faits, pour que le drogman les -traduisît au vieux devin. - ---Dites-lui, fit le voyageur, qu'il y a quelques années je me trouvais -au Caire, en Égypte. Puisqu'il est un homme savant, il ne doit pas -ignorer qu'il y a là une mosquée dite El Azhar, qui est en même temps -l'école la plus célèbre de l'Orient entier. Je m'y suis rendu un jour -pour la visiter et j'ai trouvé l'énorme bâtiment, les salles aussi -bien que les arcades et les couloirs, tout remplis d'étudiants. Il y -avait là des vieillards qui avaient consacré leur vie entière aux -études, et des enfants en train d'apprendre à écrire leurs premières -lettres. Il y avait là des nègres de haute taille venus du cœur de -l'Afrique, de beaux et sveltes adolescents des Indes et de l'Arabie, des -étrangers venus de la Barbarie, de la Géorgie, de tous les pays dont -les habitants embrassent le Coran. Auprès des colonnes--on me dit que -dans El Azhar il y a autant de professeurs qu'il y a de colonnes--se -tenaient les maîtres accroupis sur leurs peaux de mouton, et les -élèves qui faisaient cercle autour d'eux, écoutaient religieusement -leurs leçons en se dandinant. Et dites-lui que bien que El Azhar ne -réponde en aucune façon aux idées que nous nous faisons en Occident -d'une grande école, j'ai été néanmoins stupéfait de ce que j'ai vu. -Et je me suis dit: - -«Voici la grande forteresse de l'Islam, c'est d'ici que sortent les -jeunes combattants de Mahomet. L'école d'El Azhar prépare les -breuvages magiques qui conservent aux enseignements du Coran leur -fraîcheur et leur puissance de vie». - -Tout cela fut dit presque d'une seule haleine. Ici cependant le voyageur -fit une pause pour laisser le drogman traduire. Puis il continua: - ---Dites-lui encore que El Azhar m'impressionna tant que la nuit suivante -je le revis en songe. Je vis le vaste bâtiment en marbre blanc, et le -grand nombre des étudiants, tous vêtus de manteaux noirs et de turbans -blancs, selon la coutume de El Azhar. Je parcourus les salles et les -préaux, et de nouveau je m'émerveillai de voir cette œuvre magnifique -de défense de l'Islam. Enfin, j'arrivai, en songe, au pied du minaret -dans lequel le muezzin monte annoncer aux fidèles que l'heure de la -prière a sonné. Je vis l'escalier qui s'enroule en spirale autour du -minaret et je vis un muezzin le monter. Il était vêtu d'un manteau -noir et d'un turban blanc, tout comme les autres, et tout d'abord, -lorsqu'il s'engagea dans l'escalier, je ne pus voir son visage. Mais -après qu'il y eut fait un tour, il vint à tourner le visage vers moi, -et alors je m'aperçus que c'était Jésus-Christ. - -L'étranger fit une brève pause et de sa poitrine s'échappa un soupir -profond. - ---Je n'oublierai jamais, dit-il, bien que ce ne fût qu'un rêve, -l'impression ressentie en voyant Jésus-Christ monter l'escalier du -minaret d'El Azhar. Le fait qu'il était venu là à cette forteresse de -l'Islam pour y crier les heures de la prière, m'a semblé si beau, si -plein de sens que je me suis réveillé en sursaut. - -Ici, le voyageur fit une nouvelle pause pour laisser le drogman -traduire. Cela cependant parut être peine perdue. Mésullam persista à -se dandiner tout le temps, les mains sur les hanches et les yeux à -moitié fermés. Il avait l'air de dire: - ---Puisque je ne puis échapper à ces gens importuns, je leur ferai bien -voir que je ne me soucie pas d'écouter ce qu'ils me racontent. Je -tâcherai de m'endormir en me berçant. Ce serait là le meilleur moyen -de leur montrer le peu de cas que je fais d'eux. - -Le drogman fit observer au voyageur que tous leurs efforts resteraient -vains et qu'ils ne réussiraient pas à extorquer un seul mot -raisonnable à Mésullam du moment qu'il était de cette humeur-là. -Mais l'Européen parut être épris de l'extraordinaire laideur et des -gestes singuliers de Mésullam. Il le regarda avec le même plaisir que -prend un enfant à regarder une bête d'une ménagerie et il eut malgré -tout envie de continuer l'entretien. - ---Dites-lui que je ne lui aurais pas demandé de m'interpréter ce -rêve, fit-il, s'il ne m'était pas pour ainsi dire revenu une seconde -fois! Faites-lui savoir qu'il y a quelques semaines j'ai visité la -mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, et qu'après avoir fait le -tour du merveilleux monument je suis monté dans une des galeries -supérieures pour mieux voir la magnifique salle du dôme. Dites-lui -encore qu'on m'avait laissé entrer dans la mosquée au cours d'un -service lorsqu'elle était remplie de fidèles. Sur chacun des tapis -innombrables qui jonchaient le carreau de la nef du milieu, se trouvait -un homme debout faisant sa prière. Tous ceux qui prenaient part au -service faisaient simultanément les mêmes gestes. Tous se mettaient à -genoux, se prosternaient, se relevaient en même temps. Tous murmuraient -tout bas leurs prières, mais de ces mouvements presque imperceptibles -de lèvres innombrables naissait un bruissement mystérieux, qui montait -vers les voûtes pour mourir et reprendre à des intervalles réguliers, -répercuté en chuchotement mélodieux par des couloirs et des galeries -éloignées. Tout cela était si étrange qu'on en était à se demander -si ce n'était pas l'esprit de Dieu qui soufflait à travers le -sanctuaire. - -Le voyageur s'arrêta de nouveau. Il observa Mésullam pendant que le -drogman traduisait ses paroles. On eut l'impression qu'il s'était -réellement efforcé d'attirer l'attention du nègre par son éloquence. -Il parut du reste y avoir réussi, car les yeux de Mésullam se prirent -tout d'un coup à briller comme des charbons qui commencent à prendre -feu. Mais, têtu comme un enfant qui ne veut pas qu'on l'amuse, le devin -laissa retomber sa tête sur sa poitrine et se remit à se dandiner -encore plus impatiemment qu'avant. - ---Dites-lui, reprit l'étranger, dites-lui que jamais je ne vis prier -dans un tel recueillement. Il me sembla que c'était la sainte beauté -de ce monument merveilleux qui faisait naître cette sensation d'extase. -En vérité, me dis-je, voici encore une des forteresses de l'Islam. -Voici le foyer du recueillement et de la ferveur; c'est de cette -mosquée puissante qu'émanent la foi et l'enthousiasme qui font la -puissance de l'Islam. - -Il s'arrêta de nouveau pour suivre attentivement le jeu de la -physionomie de Mésullam pendant la traduction. Il n'y découvrit aucun -signe d'intérêt. Mais l'étranger était évidemment un homme qui -aimait s'écouter parler. Il se grisait de ses propres paroles. Il -aurait été bien fâché de ne pouvoir continuer. - ---Eh bien, dit-il, lorsqu'il put de nouveau parler, je ne puis expliquer -au juste ce qui m'arriva. Il est possible que la vague odeur des -innombrables lampes à l'huile unie aux murmures et aux gestes monotones -des fidèles, me mît dans un état de somnolence, d'assoupissement. Je -ne fis que fermer les yeux là où je me trouvai adossé contre une -colonne. Immédiatement une sorte de sommeil ou plutôt de léthargie -s'empara de moi. Cela ne dura probablement qu'une minute, mais pendant -cette minute-là j'étais complètement ravi à la réalité ambiante. -Dans mon état léthargique je vis toujours devant moi la mosquée de -Sainte-Sophie et la foule des gens en prière, mais maintenant -j'aperçus ce que je n'avais pas vu auparavant: là-haut sous la coupole -il y avait des échafaudages sur lesquels se trouvaient des ouvriers -munis de brosses et de pots de couleurs. - ---Dites-lui encore, poursuivit le conteur, s'il ne le sait pas déjà, -que la mosquée de Sophie fut autrefois une église chrétienne, et que -ses voûtes et sa coupole sont couvertes de mosaïques sacrées, bien -que les Turcs aient caché toutes ces images sous une couche de couleur -jaune! Or, dans mon songe, il me sembla que la couleur jaune s'était -détachée à divers endroits et que les peintres étaient grimpés sur -les échafaudages pour réparer la peinture. Mais au moment même où -l'un d'eux leva sa brosse pour étaler sa peinture, un autre grand -morceau de couleur s'écailla, faisant apparaître à mes yeux une belle -image du Christ. De nouveau le peintre tendit son bras pour couvrir -l'image, mais le bras retomba comme paralysé, sans force devant le -visage majestueux. Du même coup, la couleur se détacha partout des -parois de la coupole et des voûtes, et le Christ apparut dans toute sa -splendeur, entouré des anges et des chœurs célestes. À cette vue, le -peintre jeta un cri qui fit lever la tête aux fidèles en prière sur -le carreau de la mosquée. En apercevant les chœurs célestes qui -entouraient le Rédempteur, ils poussèrent un cri d'extase et tous -tendirent les mains en haut. Mais devant cet enthousiasme je fus saisi -moi aussi d'une telle émotion, que brusquement je me réveillai. Alors -tout était comme auparavant, les mosaïques du plafond restaient -cachées sous la couleur jaune, et les fidèles continuaient à invoquer -Allah. - -Lorsque le drogman eut traduit cela, Mésullam ouvrit un œil et regarda -l'étranger. Il vit un homme qu'il trouva pareil à tous les autres -Occidentaux qui passaient par sa mosquée. «Je ne crois pas que ce pale -étranger ait pu avoir des visions, se dit-il. Il n'a pas les yeux -sombres qu'il faut pour regarder derrière le rideau du mystère. Je -crois plutôt qu'il est venu pour se moquer de moi. Il faut que je -prenne garde qu'en ce jour damné je ne sois frappé d'une nouvelle -humiliation.» - -L'étranger poursuivit son exposé. - ---Tu sais, ô devin, dit-il s'adressant cette fois directement à -Mésullam comme s'il avait la sensation d'être compris malgré sa -langue étrangère, tu sais qu'un hôte célèbre visite actuellement -Jérusalem. Les autorités de la ville font leur possible pour lui -plaire; il a même été question d'ouvrir à son intention la porte -murée de l'enceinte de Jérusalem, celle qu'on appelle la Porte Dorée -et qu'on croit être celle par où Jésus-Christ fit son entrée le -dimanche des Rameaux. On avait vraiment conçu l'idée de faire à -l'auguste voyageur l'insigne honneur de le faire entrer à Jérusalem -par une porte murée depuis des siècles, mais on fut retenu par une -vieille prédiction qui proclame que si l'on ouvre cette porte, les -occidentaux passeront par là pour s'emparer de Jérusalem. - -Mais maintenant, tu vas entendre ce qui m'est arrivé la nuit passée. -Il faisait un clair de lune merveilleux, le temps était superbe et -j'étais sorti tout seul pour faire une promenade tranquille à travers -la ville sainte. Je me trouvais en dehors de l'enceinte sur le sentier -étroit qui contourne les murs, et au cours de la promenade mes pensées -s'en furent vers des temps si reculés que je ne me rappelais plus -guère où j'étais. Tout d'un coup je me sentis fatigué, et je me -demandais si je n'allais pas bientôt arriver à une porte de l'enceinte -par où rentrer dans la ville et regagner ainsi mon auberge par le plus -court. Au moment même que je rumine cela, j'aperçois un homme en train -d'ouvrir une grande porte dans l'enceinte tout près de moi. Il l'ouvrit -toute grande devant moi, me faisant signe de passer. J'étais tout à ma -rêverie et ne me rendais pas compte jusqu'où j'avais poussé ma -promenade. J'étais bien un peu surpris de trouver une porte à cet -endroit précis, mais je n'y pensais déjà plus au moment de passer. À -peine eus-je traversé l'arche profonde, que les deux battants se -refermèrent avec un bruit formidable. Je me retournai vivement mais -derrière moi il n'y avait plus qu'une porte murée, celle-là -précisément que vous appelez la Porte Dorée. Devant moi était la -place du Temple, le vaste plateau du Haram, au milieu duquel se dresse -la mosquée d'Omar. Et tu sais bien qu'aucune porte de l'enceinte n'y -mène, excepté la Porte Dorée qui n'est pas seulement fermée, mais -murée. - -Tu dois comprendre que j'ai cru devenir fou, que j'ai cru rêver, et -qu'en vain j'ai cherché une explication du mystère. Je cherchai des -yeux l'homme qui m'avait fait passer par là. Il avait disparu et je ne -pus le retrouver. Mais alors je l'ai revu d'autant plus distinctement -dans mon esprit: la haute stature un peu voûtée, les beaux cheveux -bouclés, le doux visage, la barbe fendue. C'était Jésus-Christ, -devin, encore Jésus-Christ! - -Et dis-moi maintenant, toi qui peux soulever le rideau du mystère, que -signifient mes songes et mes visions, que signifie surtout le fait -indéniable que j'ai passé par la Porte Dorée? Encore à cette heure -je ne comprends pas comment cela s'est fait, mais je l'ai fait. Dis-moi -maintenant ce que signifient ces trois choses? - -Le drogman traduisit encore cela à Mésullam, mais le devin persista -dans son attitude de méfiance et de méchante humeur. «Il est sûr et -certain que cet étranger veut se moquer de moi, se dit-il. Peut-être -pense-t-il provoquer ma colère en parlant du Christ avec une telle -insistance!» - -Il aurait préféré ne pas répondre du tout, mais le drogman -insistant, il prononça quelques mots. - -Le drogman hésita à les traduire. - ---Que dit-il? demanda le voyageur avec empressement. - ---Il dit qu'il n'a pas autre chose à vous dire que cela: les songes -sont des mensonges. - ---Dites-lui alors de ma part, reprit le voyageur un peu irrité, que -cela n'est pas toujours vrai. Le tout est de savoir _qui_ a fait les -songes! - -À peine ces paroles étaient-elles prononcées et traduites que déjà -l'Européen se levait, pour s'engager sans retard à pas légers et -élastiques dans le long couloir mystérieux. - -Mais Mésullam resta immobile à ruminer cette réponse, cinq longues -minutes. Puis, il se jeta sur le visage, anéanti. - ---Allah, Allah! Deux fois dans la même journée, le bonheur a passé -devant moi sans que j'aie su le saisir. Qu'a fait ton serviteur pour te -déplaire à ce point? - - - - -POURQUOI LE PAPE DEVINT SI VIEUX - - -C'était à Rome, vers 1890. Léon XIII était au faîte de la gloire et -du prestige. Tous les vrais croyants applaudissaient à ses succès et -à ses victoires, qui du reste étaient éclatantes. - -Il était évident, même pour ceux qui ne comprenaient pas les grands -événements politiques, que la puissance de l'Église allait croissant. -N'importe qui pouvait constater que partout se fondaient de nouveaux -couvents, et que des foules de pèlerins commençaient à affluer en -Italie tout comme au temps jadis. En bien des endroits on vit restaurer -les vieilles églises délabrées, des mosaïques dégradées furent -remises en état et les trésors des églises se remplirent de châsses -dorées et d'ostensoirs incrustés de diamants. - -Au beau milieu de cette période de prospérité, le peuple romain fut -alarmé par la nouvelle que le pape était tombé malade. On prétendait -que sa maladie était fort inquiétante. Un bruit allait jusqu'à -affirmer qu'il était mourant. - -À vrai dire, son état était tout à fait critique. Les médecins du -pape publiaient des bulletins qui ne donnaient presque plus d'espoir. On -faisait remarquer que le grand âge du malade--il avait déjà -quatre-vingts ans--rendait bien improbable qu'il survécût. - -Cette maladie du pape jeta naturellement la consternation dans toutes -les églises de Rome; on se mit à faire des prières pour son -rétablissement. Les journaux étaient remplis de communications sur le -cours de la maladie. Les cardinaux commençaient à prendre des mesures -en vue de préparer l'élection d'un nouveau pape. - -Tout le monde déplorait la disparition imminente de l'illustre -souverain. On craignait que la fortune qui avait accompagné la -bannière de l'Église sous Léon XIII, ne lui fût pas fidèle sous un -successeur. Beaucoup avaient espéré que ce pape réussirait à -reprendre Rome et les États pontificaux. D'autres avaient rêvé qu'il -ramènerait quelque grand pays protestant dans le giron de l'Église -catholique. - -À mesure que les heures passaient, l'inquiétude, la désolation -augmentaient. Il y en eut même qui, à l'arrivée de la nuit, ne purent -se résoudre à aller se coucher. Les églises restaient ouvertes -jusqu'à minuit passé pour permettre aux gens affligés d'y entrer pour -prier. - -Parmi cette foule en prière il y eut certainement plus d'un pauvre -diable qui s'écria: «Seigneur, prenez ma vie au lieu de la sienne! -Laissez-le vivre, lui qui pourra encore tant faire pour votre gloire, et -éteignez en échange la flamme de ma vie qui brûle sans profit pour -personne!» - -Mais si l'ange de la mort avait pris au mot un de ceux qui priaient -ainsi, se présentant subitement devant lui, la faux levée pour exaucer -son vœu, on peut se demander comment il se serait comporté. -Probablement il aurait au plus vite rétracté une offre si -inconsidérée et demandé la grâce d'accomplir toutes les années de -vie qui lui étaient primitivement destinées. - -À cette époque-là, une vieille femme habitait dans un des taudis -noirs qui se trouvent sur la rive du Tibre. Elle était de ceux qui -chaque jour rendent grâce à Dieu de leur existence. Le matin, elle -vendait des légumes au marché et c'était là un métier qui lui -convenait admirablement. Elle trouvait que rien ne saurait être plus -gai qu'un marché au matin. Toutes les langues étaient en mouvement -pour crier les marchandises, les clients se bousculaient devant les -tables, en choisissant et en marchandant, et plus d'une bonne -plaisanterie s'échangeait entre eux et les vendeurs. Parfois, elle -faisait de bonnes affaires, écoulant tout son stock, mais même si elle -ne vendait pas un radis, elle se trouvait à l'aise parmi les fleurs et -la verdure dans l'air frais du matin. - -Le soir, elle s'offrait une autre joie, plus grande encore celle-là. -Alors son fils venait la voir. Il était prêtre, attaché à une petite -église des quartiers indigents. Les pauvres prêtres qui y officiaient -n'avaient guère de quoi vivre, et la mère craignait que son fils ne -souffrît de la faim. Cette crainte même lui procurait un plaisir -infini: elle lui servait de prétexte à le gaver de friandises quand il -venait la voir. Il regimbait, ayant des dispositions pour une vie de -discipline sévère et de renoncement, mais la mère se désespérait -tellement devant son refus qu'il devait toujours finir par céder. -Pendant qu'il mangeait, elle tournait dans la pièce en bavardant de -tout ce qu'elle avait observé le matin pendant les heures de marché. -C'étaient des choses fort profanes, tout cela, et parfois il lui venait -à l'idée que son fils pourrait s'en offusquer. Alors elle -s'interrompait au beau milieu d'une phrase et se mettait à parler de -choses élevées et sérieuses, mais le prêtre ne pouvait s'empêcher -de rire. - ---Non, non, mère Concenza, disait-il, continue comme tu en as -l'habitude! Les saints te connaissent déjà. Ils savent ce que tu vaux. - -Alors elle aussi se mettait à rire, en disant: - ---Tu as raison, en effet. Ça ne vaut pas la peine de faire des -simagrées devant le bon Dieu! - -Dès le début de la maladie du pape la signora Concenza eut à prendre -sa part de la désolation générale. D'elle-même elle n'aurait -certainement pas eu l'idée de s'inquiéter d'un tel événement, mais -quand son fils vint la voir, elle n'arriva ni à le faire goûter le -moindre morceau ni à lui arracher le plus faible sourire, bien qu'elle -débordât de saillies et d'histoires amusantes. Elle s'effraya -naturellement et demanda ce qui se passait. - ---Le Saint-Père est tombé malade, répondit le fils. - -Pour commencer, elle ne voulut pas croire que ce fût là le seul motif -de sa tristesse. Évidemment, c'était malheureux, mais elle savait bien -que si un pape mourait, on en aurait immédiatement un autre. Elle -rappela à son fils qu'ils avaient regretté également le bon Pio Nono. -Et voilà que celui qui lui avait succédé avait été un pape bien -plus grand encore. Probablement les cardinaux réussiraient à leur -trouver un nouveau souverain tout aussi saint et tout aussi sage que -l'autre. - -Le prêtre se mit alors à lui parler du pape. Il ne se souciait pas de -la mettre au courant de ses actes de souverain, mais il lui raconta de -petites histoires sur ses années d'enfance et de jeunesse. Même sur -des années de simple prêtrise il y avait des choses à raconter -qu'elle pouvait comprendre et apprécier, par exemple comment il avait -fait la chasse aux brigands dans l'Italie du Sud et comment il avait su -se faire aimer par les humbles et les miséreux au temps où il était -encore évêque de Pérouse. - -Ses yeux se remplirent de larmes et elle s'écria: - ---Ah, s'il n'était pas si vieux, s'il avait encore bien des années à -vivre, puisque c'est un si grand saint homme! - ---Oui, si seulement il n'était pas si vieux! dit le fils en soupirant. - -Mais signora Concenza avait déjà essuyé les larmes de ses yeux. - ---Il faut cependant que tu supportes tout cela avec calme, dit-elle. -Dis-toi bien que le cours de sa vie doit être accompli! Il est -impossible d'empêcher la mort de le saisir. - -Mais le prêtre était un exalté. Il aimait l'Église et il avait -rêvé que le grand pape devait la conduire à des victoires importantes -et décisives. - ---Je donnerais volontiers ma vie, si elle pouvait racheter la sienne, -dit-il. - ---Qu'est-ce que tu racontes? s'écria la mère. Tu l'aimes vraiment à -ce point? Mais tu ne dois pourtant pas faire des vœux si dangereux. Tu -dois au contraire voir à vivre bien longtemps. Qui sait ce qui peut -arriver? Pourquoi ne serais-tu pas pape à ton tour? - -Une nuit et un jour passèrent, sans que l'état du pape s'améliorât. -Lorsque, le lendemain, signora Concenza rencontra son fils, celui-ci -avait l'air tout bouleversé. Elle comprit qu'il avait passé la -journée entière en jeûne et en prières, et elle commença à prendre -humeur. - ---Je crois vraiment que tu vas te tuer pour ce vieux malade, dit-elle. - -Le fils fut peiné de la retrouver sans compassion et essaya de lui -faire partager sa douleur. - ---Tu devrais vraiment plus qu'aucun autre souhaiter que le pape survive, -dit-il. Si Dieu lui permet de continuer son règne, il va nommer mon -curé évêque avant qu'un an soit passé, et dans ce cas-là ma fortune -est faite. Il me donnera alors une bonne charge auprès d'une -cathédrale. Tu ne me verras plus me promener dans une soutane usée. -J'aurai de l'argent en abondance et je pourrai t'aider ainsi que tes -pauvres voisins. - ---Mais si le pape meurt? demanda signora Concenza angoissée. - ---Si le pape meurt, on ne peut plus savoir. Si par hasard mon curé ne -se trouve pas en faveur auprès du successeur, nous resterons tous les -deux ce que nous sommes, pour bien des années encore. - -Signora Concenza se mit à regarder son fils, la mine soucieuse. Elle -vit son front plein de rides, ses cheveux qui grisonnaient déjà. Il -avait l'air fatigué, miné par les soucis. Il était vraiment -indispensable qu'il eût ce poste près de la cathédrale aussitôt que -possible. - ---Cette nuit j'irai à l'église prier pour le pape, se dit-elle. Il ne -faut pas qu'il meure. - -Après dîner elle surmonta courageusement sa fatigue et descendit dans -la rue. La foule des passants était énorme. Beaucoup ne s'y trouvaient -que par curiosité, voulant être des premiers à apprendre la nouvelle -du décès, mais beaucoup d'autres étaient vraiment désolés et -allaient d'église en église pour prier. - -Aussitôt que signora Concenza se trouva dans la rue, elle rencontra une -de ses filles, mariée à un lithographe. - ---Ah! que tu fais bien d'aller prier pour lui! s'écria la fille. Tu ne -peux t'imaginer quel malheur ce serait s'il mourait. Mon Fabiano était -sur le point de se suicider en apprenant que le pape était tombé -malade. - -Elle raconta que son mari, le lithographe, venait de faire exécuter une -centaine de milliers d'images du pape. Si maintenant celui-ci mourait, -il n'en vendrait pas la moitié, pas même le quart. Il serait ruiné. -Toute leur fortune était en jeu. - -Elle continua sa course dans l'espoir de recueillir quelque nouvelle -capable de consoler son pauvre mari qui, n'osant plus sortir, -s'enfermait chez lui à ruminer sur le désastre. Mais sa mère resta -là immobile, se murmurant tout bas: «Il ne faut pas qu'il meure. Il ne -faut vraiment pas qu'il meure.» - -Elle entra dans la première église qu'elle vit. Une fois entrée, elle -s'agenouilla afin de prier pour la vie du pape. - -En se levant pour partir, elle vint à fixer son regard sur un petit -ex-voto suspendu au mur juste au-dessus de sa tête. Il représentait la -Mort, soulevant une horrible épée à deux tranchants pour abattre une -jeune fille, tandis que la vieille mère de celle-ci essayait en vain de -s'interposer pour recevoir le coup à la place de l'enfant. Elle resta -longtemps en contemplation devant le tableau. «Madame la Mort est une -comptable scrupuleuse, dit-elle. On n'a jamais entendu dire qu'elle -acceptât d'échanger une jeune personne contre une vieille. Peut-être -serait-elle moins intraitable si l'on lui proposait d'échanger une -vieille contre une jeune.» - -Elle se rappela les paroles de son fils, disant qu'il voudrait mourir à -la place du pape, et un frisson la fit tressaillir. Pensez, si la Mort -le prenait au mot! - ---Non, non, madame la Mort, chuchota-t-elle. Il ne faut pas le croire. -Vous comprenez bien qu'il n'était pas sérieux. Il aime bien vivre. Il -ne voudrait pas quitter sa vieille mère qui l'adore. - -Pour la première fois, l'idée lui traversa l'esprit que si quelqu'un -devait se sacrifier pour le pape, il valait bien mieux que ce fût elle -qui était déjà vieille et qui avait vécu sa vie. - -En quittant l'église, elle lia conversation avec quelques bonnes sœurs -d'aspect très vénérable, qui se disaient originaires de la partie -nord du pays. Elles étaient venues à Rome pour obtenir un petit -secours de la caisse pontificale. - ---Nous sommes vraiment dans le plus grand besoin, disaient-elles à la -vieille Concenza. Figurez-vous que notre couvent était si vieux et si -décrépit, que la tempête violente de l'hiver passé l'a renversé -complètement! Quel malheur que le pape soit malade! Nous ne pouvons pas -lui apprendre nos peines. S'il venait à mourir, nous serions obligées -de rentrer sans avoir rien obtenu. Qui saurait dire si son successeur -sera homme à s'occuper de quelques pauvres sœurs? - -On aurait dit que tout le monde avait les mêmes préoccupations. Il -était très facile de lier conversation avec n'importe qui. Chacun -était heureux de pouvoir donner libre cours à ses appréhensions. Tous -ceux dont signora Concenza s'approchait, lui firent savoir que la mort -du pape serait pour eux un vrai désastre. - -Et la vieille femme se répéta à elle-même: - ---Oui, c'est vrai. Mon fils a raison. Il ne faut pas que le pape meure. - -Au milieu d'un groupe de gens, une infirmière parlait très haut. Elle -était tellement émue que les larmes lui coulaient sur les joues. Elle -raconta qu'il y a cinq ans, elle avait reçu l'ordre d'aller servir dans -un hôpital de lépreux, établi sur une île perdue, à l'autre bout du -monde. Elle avait, naturellement, dû obéir, quoique bien à -contre-cœur. Elle avait ressenti une peur atroce de cette mission. -Mais, avant de partir, elle avait été reçue par le pape qui lui avait -donné une bénédiction spéciale, et il lui avait promis formellement -de la recevoir une seconde fois, si elle revenait vivante. Et c'était -cela qui l'avait fait vivre les cinq années qu'elle avait été -absente, rien que l'espoir de revoir le Saint-Père encore une fois dans -sa vie. Cela l'avait aidée à traverser toutes les atrocités de -là-bas. Et à présent qu'enfin elle avait pu rentrer, elle avait été -accueillie par la nouvelle disant que le pape était mourant. Elle -n'était même pas admise à le voir de loin. - -Elle était tout à fait désespérée, et la vieille Concenza fut tout -émue. - ---Ce serait vraiment un trop grand malheur pour tout le monde, si le -pape mourait, pensa-t-elle en continuant sa route. - -En voyant que beaucoup des passants avaient l'air éploré, elle se -faisait un vrai plaisir en imaginant le bonheur qu'il y aurait à voir -la joie de tout ce monde-là, si le pape était rétabli. Et, comme à -l'instar de bien des gens qui ont l'humeur légère, elle n'éprouvait -pas plus de crainte à l'idée de mourir qu'à celle de vivre, elle se -dit à elle-même: - ---Si seulement je savais comment m'y prendre, je donnerais volontiers au -Saint-Père les années qui me restent encore à vivre! - -Elle parlait ainsi un peu en plaisantant, mais il y avait bien aussi du -sérieux dans ses paroles. Elle souhaitait vraiment de pouvoir faire -quelque chose de ce genre. - ---Une vieille femme ne saurait souhaiter une plus belle mort, se -dit-elle. Je rendrais service et à mon fils, et à ma fille, et je -ferais le bonheur d'une foule de gens par-dessus le marché. - -Tout en retournant ces idées dans sa tête, elle souleva le tapis -bourré, suspendu devant l'entrée d'une petite église obscure. -C'était une église des plus anciennes, une de celles qui ont l'air de -s'enfoncer petit à petit dans la terre, parce que le sol de la ville, -au cours des années, s'est soulevé de plusieurs mètres tout autour -d'elles. Cette église avait gardé, à l'intérieur, quelque chose de -lugubre, à force de vétusté, venant sans doute des temps sombres qui -l'avaient vu construire. Un frisson involontaire faisait tressaillir -celui qui entrait sous ces voûtes basses, soutenues par des colonnes de -largeur extraordinaire, et qui voyait les images des saints, d'un style -barbare, qui vous regardaient du haut des murs et des autels. - -En entrant dans cette vieille église, toute remplie de gens en -prières, signora Concenza fut prise d'une sensation de peur -mystérieuse mélangée de respect. Elle sentit nettement que dans cet -endroit demeurait, sans conteste, une divinité. Sous les voûtes -lourdes planait quelque chose d'infiniment puissant et mystérieux, -quelque chose qui donnait une telle impression de force surnaturelle, -qu'elle se sentit trembler à l'idée d'y rester. - ---Voici une église où l'on ne va pas pour écouter la messe ou pour se -confesser, se dit signora Concenza. On y va lorsqu'on est en grande -détresse et qu'on ne peut être aidé que par un miracle. - -Elle resta hésitante, près de la porte, à respirer cet air étrange -d'angoisse et de mystère. - ---Je ne sais même pas à qui cette église est consacrée, -murmura-t-elle, mais je sens qu'il y a vraiment ici quelqu'un qui peut -nous donner ce que nous demandons. - -Elle se laissa tomber à genoux parmi les fidèles, si nombreux qu'ils -couvraient le parvis, depuis l'autel jusqu'à la sortie. Tout en priant -elle-même, elle entendit soupirer et sangloter ceux qui l'entouraient. -Toute cette douleur pénétra dans son cœur et le remplit d'une -compassion toujours grandissante. - ---Ah! mon Dieu, laissez-moi faire quelque chose pour sauver ce vieux -malade, pria-t-elle. Je viendrai par là en aide, d'abord à mes -enfants, et puis à tant d'autres! - -De temps à autre, un petit moine décharné se glissait parmi les -fidèles et leur chuchotait quelques mots à l'oreille. Celui à qui il -avait parlé se levait aussitôt pour le suivre dans la sacristie. - -Signora Concenza comprit bientôt de quoi il s'agissait. - ---Ce sont là des gens qui font des vœux pour le rétablissement du -pape, pensa-t-elle. - -La prochaine fois que le petit moine vint faire son tour, elle se leva -pour le suivre. - -Ce fut là un acte complètement involontaire. Il lui sembla qu'elle y -était poussée par la puissance occulte qui régnait dans la vieille -église. - -Une fois entrée dans la sacristie qui avait l'air encore plus -mystérieuse que l'église même, elle se repentit: - ---Qu'est-ce que je viens faire ici? se demanda-t-elle. Qu'est-ce que -j'ai à donner, moi? Je ne possède rien que deux charretées de -légumes. Je ne peux pourtant pas donner aux saints quelques paniers -d'artichauts! - -Le long d'un des murs était un comptoir derrière lequel se tenait un -prêtre qui notait sur un registre tout ce qu'on promettait aux saints. -Concenza entendit l'un promettre de donner à la vieille église une -somme d'argent, un autre sacrifier sa montre d'or, un troisième ses -boucles de perles. - -Concenza restait toujours immobile à la porte. Ses derniers pauvres -sous, elle les avait dépensés pour procurer quelques bons morceaux à -son fils. Elle entendit encore que des gens qui n'avaient pas l'air -d'être plus riches qu'elle, achetaient des cierges et des cœurs -d'argent. Elle retourna la poche de sa jupe. Elle n'arriva même pas à -réunir la somme qu'il fallait pour cela. - -Elle demeura dans l'expectative si longtemps qu'enfin elle était la -seule personne étrangère dans la sacristie. Les prêtres qui s'y -trouvaient commencèrent à la regarder d'un œil étonné. Alors elle -fit quelques pas en avant. Pour commencer elle eut l'air peu sûre -d'elle et même un peu gênée, mais les premiers pas franchis, elle -s'en fut d'un pied léger et prompt devant le comptoir. - ---Mon père, dit-elle au prêtre, écrivez que Concenza Zamponi qui a eu -soixante ans l'année passée à la Saint-Jean, donne les années qui -lui restent à vivre, au Saint-Père, pour allonger le fil de ses jours. - -Le prêtre avait déjà commencé à écrire. Il était certainement -très fatigué d'avoir tenu ce registre toute la nuit et il ne faisait -pas attention à ce qu'il notait. Mais maintenant il s'arrêta net au -milieu de la phrase et jeta un regard plein d'interrogation sur signora -Concenza. Elle rencontra son regard avec un calme parfait. - ---Je suis forte et en bonne santé, fit-elle. J'aurais bien atteint les -soixante-dix. C'est au moins dix années que je donne au Saint-Père. - -Le prêtre, voyant son zèle et sa ferveur, ne fit pas d'objections: - ---C'est une pauvre femme, se dit-il. Elle n'a pas autre chose à donner. - ---C'est écrit, ma fille, dit-il. - -À l'heure tardive où enfin la vieille Concenza quitta l'église, toute -circulation avait cessé et la rue était complètement déserte. Elle -se trouvait dans une partie reculée de la ville où les becs de gaz -étaient si clairsemés qu'ils n'arrivaient que bien imparfaitement à -dissiper l'obscurité. Elle se mit à marcher rapidement. Elle sentit -son âme en fête, toute convaincue qu'elle était d'avoir accompli une -action qui ferait bien des heureux. - -En avançant dans la rue, elle eut tout d'un coup l'impression qu'un -être vivant planait au-dessus de sa tête. - -Elle s'arrêta et regarda en haut. Dans l'obscurité qui régnait entre -les hautes maisons, il lui sembla discerner une paire d'ailes énormes -et même elle crut entendre le bruissement des plumes. - ---Qu'est cela? dit-elle. Ce ne peut pourtant pas être un oiseau. C'est -beaucoup trop grand. - -Immédiatement après elle crut distinguer un visage dont la blancheur -était telle qu'elle perçait l'obscurité. Alors un effroi indicible -s'empara d'elle. «C'est l'ange de la mort qui plane sur moi, -pensa-t-elle. Ah qu'est-ce que j'ai fait? Je me suis livrée aux mains -du Terrible.» - -Elle se mit à courir, mais elle continua à entendre le bruit sourd des -ailes puissantes, et elle était convaincue que la mort la poursuivait. - -Elle fuyait par les rues avec une rapidité exaspérée. Néanmoins il -lui sembla que la mort s'approchait de plus en plus. Déjà elle sentait -les ailes effleurer son épaule. - -Soudain elle entendit un sifflement dans l'air. Un objet lourd et aigu -la frappa à la tête. L'épée de la mort l'avait atteinte. Elle tomba -à genoux. Elle comprit qu'il lui fallait mourir... - -Quelques heures plus tard la vieille Concenza fut trouvée dans la rue -par quelques ouvriers. Elle était là inanimée, frappée d'une -congestion. La pauvre femme fut transportée à l'hôpital où l'on -réussit à la faire recouvrer ses sens, mais il était évident qu'il -ne lui restait pas beaucoup d'heures à vivre. - -On eut cependant le temps de faire venir ses enfants. Lorsque, remplis -de douleur, ceux-ci arrivèrent à son lit, ils la trouvèrent très -calme et très heureuse. Elle ne pouvait guère parler, mais elle -restait là à caresser leurs mains. - ---Il faut être heureux, disait-elle, heureux, heureux. - -Elle n'était pas contente de les voir pleurer, cela était évident. -Elle demanda même aux infirmières de sourire et de manifester leur -joie. - ---Gais et heureux, répéta-t-elle, maintenant il faut que tout le monde -soit heureux et content. - -Elle demeurait là, les yeux affamés de voir un peu de joie autour -d'elle. - -Elle s'impatientait de plus en plus devant les larmes des enfants et les -mines graves des infirmières. Elle commençait à prononcer des paroles -que personne ne comprenait. Elle disait que s'ils n'étaient pas -contents, elle aurait pu aussi bien continuer à vivre. Ceux qui -l'entendaient croyaient qu'elle divaguait. - -Tout à coup la porte s'ouvrit et un jeune médecin entra dans la salle. -Il tenait à la main un journal qu'il brandit en criant à haute voix: - ---Le pape va mieux. Il guérira. Il y a eu un revirement cette nuit. - -Les infirmières lui firent signe de se taire pour ne pas troubler la -paix de le mourante; mais signora Concenza l'avait déjà entendu. - -Elle avait remarqué aussi qu'un frémissement de joie, tel un éclair -de bonheur, avait effleuré ceux qui entouraient son lit. - -Alors l'inquiétude disparut de son visage. Elle sourit, contente. Elle -fit signe qu'on la redressât dans son lit. - -Là elle restait à regarder autour d'elle avec des yeux de visionnaire. -C'était comme si elle embrassait Rome entière de son regard, Rome dont -à cette heure les habitants envahissaient les rues, en se transmettant -entre eux la nouvelle heureuse. - -Elle releva la tête aussi haut que possible. - ---C'est moi, dit-elle. Je suis très contente. Dieu m'a laissée mourir -pour qu'il puisse vivre. Ça ne fait rien de mourir, puisque j'ai rendu -heureux tout le monde. - - * -* * - -Mais à Rome on raconte qu'une fois rétabli, le Saint-Père s'amusait -un jour à relever sur les registres des églises tous les vœux pieux -faits pour sa guérison. - -Il lut en souriant la longue liste de petits cadeaux jusqu'à ce qu'il -vint à l'annotation portant que Concenza Zamponi lui avait donné les -années qu'il lui restait à vivre. Alors tout d'un coup il devint grave -et pensif. - -Il fit rechercher Concenza Zamponi et il apprit qu'elle était morte la -nuit même où il guérit. Il fit mander aussi son fils Domenico et le -questionna sur les derniers moments de sa mère. - ---Mon fils, lui dit le pape, lorsqu'il eut enfin fini, ta mère ne m'a -pas sauvé la vie comme elle le croyait à son heure dernière, mais je -suis très touché de son amour et de son esprit de sacrifice. - -Il donna sa main à baiser à Domenico, et le congédia. - -Mais les Romains assurent que bien que ne voulant pas avouer ouvertement -que sa vie avait été prolongée grâce au sacrifice de la vieille -femme, il en était cependant convaincu. «Pourquoi, sans cela, Père -Zamponi aurait-il fait une carrière si rapide? demandent les Romains. -Il est déjà évêque et l'on chuchote qu'à la prochaine occasion il -va être promu cardinal.» - -Et à Rome on ne craignait plus la mort du pape, même quand celui-ci -était très sérieusement malade. On prévoyait qu'il allait vivre plus -longtemps que les autres humains, car sa vie avait été prolongée de -toutes les années dont lui avait fait cadeau la pauvre Concenza. - - - - -LE BALLON - - -Père et les petits se trouvent par un triste soir d'octobre dans un -wagon de troisième en route pour Stockholm. Père est seul sur sa -banquette. En face de lui, les deux garçons, blottis l'un contre -l'autre, lisent un roman de Jules Verne: _Cinq semaines en ballon_. Le -livre est très fatigué. Les petits le savent presque par cœur, -l'ayant discuté et retourné de toutes les façons, mais ils continuent -à le lire avec le même plaisir. Ils ont tout oublié pour suivre les -hardis aéronautes à travers l'Afrique, et ce n'est que très rarement -qu'ils lèvent les yeux pour regarder les pays de Suède qu'on traverse. - -Les deux garçons se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Ils sont de -même taille, portent le même costume, même béret bleu, même paletot -gris; ils ont tous les deux de grands yeux rêveurs et un petit nez -retroussé. Ils sont toujours grands amis, inséparables, se souciant -peu des autres; ils parlent toujours d'inventions, de découvertes, -d'explorations. Pour ce qui est des aptitudes, ils se ressemblent moins. -Léonard, l'aîné, qui a treize ans, se tire péniblement d'affaire à -l'école, où il est dépassé par ses camarades dans presque toutes les -matières. En retour, il est très entreprenant et très débrouillard. -Il sera inventeur et s'occupe sans discontinuer à la construction d'un -aéroplane. Hugues a un an de moins que Léonard, mais, apprenant plus -facilement, il est déjà dans la même classe que son frère. Lui non -plus cependant ne se sent pas trop porté aux études; en revanche il -est très sportif: grand skieur, cycliste consommé, patineur émérite. -Il se propose de partir comme explorateur, aussitôt qu'il sera grand. -L'aéroplane de Léonard une fois bien au point, Hugues s'en servira -pour aller à la découverte de ce qui reste encore à découvrir de ce -monde. - -Père est un homme élancé, à la poitrine creuse, au visage terreux, -aux mains fines et allongées. Il est habillé très négligemment. Le -plastron est fripé, l'attache du paletot émerge à la nuque, le gilet -est boutonné de travers, les chaussettes retombent. Il porte les -cheveux longs, si longs qu'ils couvrent le col; cela cependant n'est pas -par négligence, mais par goût et par habitude. - -Père descend d'une de ces vieilles familles de joueurs de violon qui -existent encore dans les provinces lointaines; et il a apporté dans la -vie, comme héritage particulier, deux penchants naturels très -accentués. D'abord le talent musical, et ce fut celui-là qui apparut -le premier. On le fit donc passer par le Conservatoire de Stockholm pour -achever ensuite ses études à l'étranger, et ses années d'études lui -valurent tant de succès que lui-même aussi bien que ses maîtres -s'attendaient à le voir devenir un jour un violoniste de réputation -mondiale. Ce n'est pas le talent qui fît défaut pour arriver à ce -résultat, c'est l'énergie et la persévérance. Il n'eut pas la force -de caractère nécessaire pour conquérir de haute lutte une situation -dans le monde. Bientôt il fut de retour dans son pays et accepta le -poste d'organiste dans une petite ville de province. Pour commencer, il -avait honte de n'avoir pas répondu à l'attente générale, mais -d'autre part il se sentait heureux d'avoir le pain assuré et de ne plus -dépendre de la charité des autres. - -Aussitôt entré en charge, il se maria et pendant quelques années il -fut certainement très content de son sort. Il avait un petit chez-soi -très gentil, une femme heureuse et enjouée, deux garçons, et il -était le favori de la ville entière, fêté et recherché par tout le -monde. Puis, des jours étaient venus, où tout cela ne paraissait plus -le satisfaire. Il se prit à désirer de s'en aller encore chercher au -loin le succès, mais il se sentit moralement tenu à rester, à cause -de sa femme et des petits. - -C'était surtout sa femme qui lui avait persuadé de renoncer à ce -voyage tant désiré. Elle n'avait pas voulu croire qu'il réussirait -mieux cette fois-ci que l'autre. Elle trouvait du reste que leur bonheur -était si parfait qu'il ne lui restait rien à désirer. Sans doute, -elle commit en cela une grave erreur qu'elle eut à expier plus tard, -car à dater de ce jour, l'autre disposition héréditaire du mari -commençait à se faire jour. Du moment qu'il ne put satisfaire la soif -de gloire et de succès, il chercha sa consolation dans la bouteille. - -Il lui advint ce qui advenait généralement dans sa famille: il but -sans prudence ni modération et fut bientôt près de la déchéance -complète. Peu à peu, il avait changé de caractère du tout au tout. -Il n'était plus l'homme aimable et séduisant d'autrefois mais un être -dur et méchant. Et pour comble de malheur, il avait conçu une haine -terrible contre sa femme et s'obstinait à la tourmenter, qu'il fût -ivre ou non, de toutes les façons imaginables. - -Les petits n'ont donc pas eu un foyer des plus joyeux. Même, leur -enfance aurait été tout à fait malheureuse, s'ils n'avaient pas su se -créer un petit monde à part, plein de machines, de projets -d'explorations, de livres d'aventures. Le seul être qui a pu parfois -jeter un regard discret dans ce monde particulier, c'est la maman. Père -n'en soupçonne même pas l'existence et il ne sait du reste pas parler -aux enfants des choses qui les intéressent. Aujourd'hui il les dérange -coup sur coup en leur demandant s'ils ne trouvent pas qu'il sera amusant -de voir Stockholm, s'ils ne sont pas heureux d'être en voyage avec leur -père, et autres choses semblables, à quoi ils font des réponses très -courtes, pour se replonger immédiatement dans leur lecture. Père -continue néanmoins de leur parler. Il croit que les petits sont -enchantés de son amabilité mais qu'ils sont trop timides pour le -montrer. - ---Ils ont été trop longtemps dans les jupes de leur mère, se dit-il. -Ils sont devenus peureux et pleurnichards. Ça sera autre chose -maintenant que je m'en charge. - -Mais père se trompe. Si les petits lui font des réponses brèves, ce -n'est pas qu'ils sont timides, cela tient uniquement à ce qu'ils sont -bien élevés et ne veulent pas le blesser. Si cela n'était pas, ils -répondraient bien autrement. - ---Pourquoi trouverions-nous que c'est amusant de voyager avec père, -diraient-ils. Père doit croire qu'il est quelqu'un d'extraordinaire, -mais nous voyons trop bien qu'il n'est qu'un pauvre déchu. Et pourquoi -nous réjouirions-nous de voir Stockholm? Nous comprenons trop bien que -ce n'est pas pour nous amuser que Père nous a emmenés, mais uniquement -pour faire de la peine à Mère. - -Père ferait évidemment mieux de laisser lire les petits sans les -déranger. Ils sont malheureux et apeurés, et cela les agace de le voir -en bonne humeur. - ---C'est uniquement parce qu'il sait que Mère reste là-bas, seule, à -pleurer, qu'il est si gai aujourd'hui, se murmurent-ils tout bas. - -Les questions de Père ont enfin pour résultat d'interrompre la lecture -des petits qui continuent cependant à rester courbés sur leur livre. -Bien malgré eux, leurs pensées commencent à tourner avec amertume -autour des souffrances sans nombre qu'ils ont eu à supporter, à cause -de Père. - -Ils se rappellent le jour, où Père s'étant grisé dès le matin fut -aperçu titubant dans la rue suivi d'une foule de gamins qui se -gaussaient de lui. Ils se rappellent combien leurs camarades les ont -bafoués, leur donnant des sobriquets, à cause de leur poivrot de -père. - -Ils ont dû avoir honte de lui, ils ont vécu dans une angoisse -permanente à cause de lui, et aussitôt qu'ils ont eu un plaisir -quelconque, il est venu le gâter. C'est toute une liste de torts qu'ils -dressent contre lui. Les petits sont très doux, très patients, mais -ils sentent une colère croissante monter en eux. - -Il devrait tout de même comprendre qu'ils ne lui ont pas encore -pardonné la grande déception qu'il leur a causée la veille. Ce fut -même le pire de tout ce qu'il leur a fait jusqu'ici. - -C'est que la maman des petits, au printemps de l'année passée, s'est -enfin décidée à divorcer. Des années durant, son mari n'a fait que -la persécuter, la tourmenter de toutes les manières, mais elle n'a pas -voulu le quitter de peur de le voir se perdre complètement. Mais, en -fin de compte, elle s'y est résolue à cause des enfants. Elle avait -remarqué que leur père les rendait malheureux, et elle comprit qu'il -fallait les enlever à cette misère et les rendre à un foyer plus -digne et plus réconfortant. - -À la fin de l'année scolaire elle avait envoyé les garçons à la -campagne auprès de ses parents, tandis qu'elle-même prenait le chemin -de l'étranger, manière la plus commode d'obtenir le divorce. - -Il ne lui plaisait guère qu'ainsi ce fût elle qui eût l'air de rompre -le mariage, mais à cela il n'y avait pas de remède, elle avait dû s'y -résigner. Ce qui la choquait encore davantage, c'est que le tribunal -confia au père la garde des enfants pour la raison que la mère avait -déserté le domicile conjugal. Elle se consolait en se disant qu'il n'y -avait pas à craindre que son mari voulût garder les enfants, mais -néanmoins elle ne s'était pas sentie tout à fait tranquille. - -Aussitôt le divorce obtenu, elle était rentrée pour trouver un -logement où s'installer avec les enfants. Il y avait tout juste deux -jours que tout était arrangé pour recevoir les petits. - -Ç'avait été là le plus beau jour de leur vie. Le logement était -composé, en tout, d'une grande pièce et d'une cuisine plus grande -encore, mais tout avait l'air si reluisant et si propre et Mère avait -su tout arranger de façon si gentille. La pièce devait leur servir à -tous de cabinet de travail durant le jour, et, la nuit, les petits -devaient y dormir. La cuisine était propre et bien éclairée, on y -prendrait les repas. Dans un petit réduit à côté, Mère avait -trouvé moyen d'installer son lit à elle. - -Mère leur avait dit qu'ils seraient très pauvres. Elle avait obtenu le -poste de professeur de chant au collège de jeunes filles, et ils -étaient réduits à vivre de ce que cela rapportait. Ils n'avaient donc -pas les moyens d'avoir une bonne et devaient se tirer d'affaire tout -seuls. Les petits s'enthousiasmaient de tout, surtout de la perspective -de pouvoir se rendre utiles. Ils offraient de chercher de l'eau et du -bois. Ils cireraient eux-mêmes leurs chaussures et feraient eux-mêmes -leurs lits. Quel plaisir, rien qu'à y penser! - -Il y avait encore un cabinet, où Léonard pourrait s'installer avec ses -machines. Il garderait lui-même la clef et, sauf lui et Hugues, -personne n'y serait admis. - -Mais le bonheur des petits, aux côtés de leur mère, n'avait duré -qu'un jour. Après, Père était venu gâter leur joie, comme il avait -fait toujours, de plus loin qu'ils se souvinssent. Père venait de faire -un héritage de quelques milliers de couronnes, leur avait dit Mère; il -avait démissionné de son poste et devait partir pour la capitale. Les -petits s'étaient réjouis avec leur mère à l'idée de n'avoir plus à -le rencontrer dans la rue. À ce moment, un des amis du père était -venu de sa part les informer de son intention d'emmener avec lui les -enfants. - -Mère avait pleuré et supplié qu'on lui laissât les petits, mais -l'envoyé du père avait répondu que celui-ci était fermement résolu -à prendre les enfants sous sa garde. S'ils ne venaient pas de leur -plein gré, il les ferait chercher par la police. Il recommanda à la -mère de relire l'acte de divorce. Elle y verrait expressément dit que -les enfants devaient être confiés au père. Et cela, mère le savait -déjà. Ce n'était pas à nier. - -L'ami du père avait débité un tas de belles choses: c'était parce -que Père aimait tendrement ses enfants qu'il les voulait auprès de -lui, mais les petits savaient bien que Père les emmenait dans l'unique -but de faire de la peine à leur maman. Il avait trouvé cela pour lui -gâter le plaisir de se savoir séparée de lui. Elle serait réduite à -vivre dans une anxiété perpétuelle à leur sujet. Ce n'était que -vengeance et méchanceté, tout cela! - -Mais Père a fait sa volonté et les voici en route pour Stockholm. Et -en face d'eux. Père est là qui se réjouit du bon tour qu'il a joué -à Mère. D'instant en instant, l'idée d'accompagner leur père et -surtout de vivre avec lui leur devient plus répugnante. Sont-ils donc -complètement à sa merci? N'y a-t-il donc pas de remède à cela? - -Père s'est installé à son aise dans son coin et bientôt il s'endort. -Immédiatement les petits commencent à se parler tout bas avec ardeur. -Il ne leur est pas difficile d'arriver à une décision. Toute la -journée ils ont, chacun de son côté, ruminé l'idée de s'enfuir. Ils -se mettent d'accord pour gagner la plate-forme et de là sauter du train -aussitôt qu'il traversera quelque grande forêt. Puis ils se -construiront une hutte dans un endroit caché au fond des bois et là -ils vivront seuls, sans se montrer à qui que ce soit. - -Au beau milieu de ces projets le train s'arrête à une station et une -paysanne, menant par la main un petit bébé, fait son entrée dans le -compartiment. Elle est habillée de noir, un fichu sur la tête, et a -l'air douce et aimable. Elle ôte le paletot du bébé, tout trempé par -la pluie, et l'enveloppe d'un châle bien chaud. Puis elle lui enlève -ses chaussures, essuie ses petits pieds froids, tire de son sac des bas -et des souliers secs qu'elle lui met. Pour finir, elle lui donne un -bonbon et le couche sur la banquette, la tête sur les genoux, pour le -faire dormir. - -Tantôt l'un, tantôt l'autre des garçons jette un regard furtif sur la -paysanne qui soigne son bébé. Ces coups d'œil deviennent de plus en -plus fréquents et on voit simultanément des larmes briller aux yeux -des deux garçons. Ils ne lèvent plus les yeux mais les tiennent -obstinément fixés sur le plancher. - -On dirait qu'en même temps que la paysanne, une autre personne, -invisible à tous excepté au deux garçons, est entrée dans le -compartiment. Et cette autre personne, c'est Mère. Les petits ont -l'impression qu'elle est venue s'asseoir entre eux, qu'elle leur a pris -la main comme elle l'avait fait la veille au soir, lorsqu'il fut -décidé qu'ils partiraient, et qu'elle leur parle encore comme elle l'a -fait alors. - ---Il faut me promettre de ne pas garder rancune à Père à cause de -moi. Il n'a jamais pu me pardonner de l'avoir empêché de partir pour -l'étranger. Il trouve que c'est de ma faute, s'il n'a pas réussi et -s'il s'est mis à boire. Il ne m'en punira jamais assez, à son avis. -Mais il ne faut pas lui en vouloir pour cela. - ---À présent que vous vivrez avec Père, il faut me promettre d'être -gentils pour lui. Vous ne devez pas l'exciter contre vous, il faut vous -arranger avec lui aussi bien que possible. Cela, il faut absolument me -le promettre, sans cela je ne n'aurai pas la force de vous voir partir. - -Et les petits avaient promis. - ---Il ne faut pas vous enfuir de chez votre père. Promettez encore cela, -avait-elle dit. - -Ils avaient encore promis cela. - -Les petits n'ont qu'une parole, et du moment qu'ils se rappellent les -promesses faites à mère, ils abandonnent toute idée d'évasion. Père -continue à dormir mais ils restent patiemment à leurs places. Ils -reprennent leur lecture avec une ardeur redoublée et leur fidèle ami -Jules Verne les transporte bientôt loin de toutes leurs peines dans les -parages bienheureux de l'Afrique aux mille merveilles. - - * -* * - -Dans le faubourg du Sud, loin du centre, Père a loué deux chambres et -une cuisine, au rez-de-chaussée, sur une cour étroite et sombre. Le -logement a longtemps servi, passant de locataire à locataire, sans -être réparé. Le papier est déchiré et taché, les plafonds sont -noircis, des carreaux sont cassés, le plancher de la cuisine est -tellement usé qu'on y voit des creux. Des commissionnaires ont été -chercher les bagages à la gare, et ils les ont abandonnés un peu -partout, au hasard, dans les pièces. Père et les petits sont en train -de déballer. Père manie une hache en donnant des coups désespérés -pour ouvrir une caisse. Les petits retirent d'une autre caisse des -verres et des porcelaines qu'ils rangent ensuivent dans un placard. Ils -sont adroits et travaillent avec ardeur, mais à chaque instant Père -les engage à plus de prudence et leur défend de porter plus d'une -assiette ou plus d'un verre à la fois. Entre temps, le travail du père -n'avance guère. Ses mains sont engourdies et sans force, il se met en -sueur sans pour cela réussir à enlever le couvercle de la caisse. Il -dépose la hache, fait le tour de la caisse, se demandant si ce n'est -pas par hasard le fond qui est en haut. Un des petits s'empare alors de -la hache et se met en devoir de faire sauter le couvercle en appuyant de -toutes ses forces, mais Père le repousse. Cette caisse-là est trop -bien clouée. Léonard ne peut pourtant pas croire qu'il réussira là -où père lui-même a échoué? Pour ouvrir cette caisse-là, il faudra -un homme du métier, conclut-il, en mettant son chapeau et son par-dessus -pour sortir chercher le concierge. À peine sorti, une idée lui -traverse la tête. Il comprend subitement pourquoi il n'a plus de force -dans les mains. C'est tôt dans la matinée, il n'a encore rien absorbé -qui puisse activer la circulation du sang. S'il entrait un moment dans -un café prendre un petit verre, les forces lui reviendraient et il se -tirerait d'affaire sans aide. «Cela vaut mieux que de chercher le -concierge.» Sur cette réflexion, Père s'en va à la recherche d'un -café. Et lorsqu'il regagne le petit logement sur la cour, il est huit -heures du soir. - -Dans sa jeunesse, lorsqu'il suivait les cours du Conservatoire, il -logeait dans le même quartier. Il avait fait partie d'une société de -quatuors, composée surtout de commis et de petits commerçants qui se -réunissaient d'ordinaire dans un caveau près de Mosebacke. L'envie lui -prit d'aller voir si le petit caveau existait encore. En effet, il -était toujours là, et Père a eu même la chance inespérée d'y -trouver quelques-uns des amis de jadis en train de déjeuner. - -Ils l'avaient reçu à bras ouverts, l'avaient convié à leur table et -avaient fêté son arrivée à Stockholm de la façon la plus aimable du -monde. Le déjeuner enfin terminé, Père avait voulu rentrer déballer -les meubles, mais les amis lui avaient persuadé de rester dîner avec -eux. Tant et si bien qu'il était huit heures passées lorsque enfin -Père se décida à rentrer. Et il lui en coûtait beaucoup de quitter -la joyeuse compagnie de si bonne heure. - -Lorsque Père rentre, il trouve les petits dans l'obscurité, faute -d'allumettes. Heureusement Père en a une boîte dans ses poches et -après avoir allumé un petit bout de chandelle qui, par un hasard -heureux, s'était glissé parmi les effets emballés, il peut constater -que les petits sont poudreux et échauffés, mais que malgré tout ils -ont l'air frais et dispos, et même très contents de leur journée. - -Dans les pièces, les meubles sont rangés le long des murs, les caisses -sont transportées dehors, et la paille et les papiers d'emballage ont -été balayés. Hugues est en train de faire les lits des petits dans la -pièce extérieure. L'autre pièce servira de chambre à coucher au -père, et là il trouve son lit fait avec tout le soin qu'il pourrait -souhaiter. - -Maintenant, un brusque revirement se fait dans l'esprit de Père. En -rentrant, il était mécontent de lui-même pour avoir déserté le -travail en laissant les petits sans manger, mais du moment qu'il voit -qu'ils sont de bonne humeur et n'ont l'air de manquer de rien, il est -pris de regrets d'avoir quitté ses amis à cause d'eux, et devient -irritable et querelleur. - -Il voit bien que les petits sont fiers de tout le travail abattu et -qu'ils s'attendent à en être loués, mais de cela il n'a aucune envie. -Il leur demande au contraire qui les a aidés et leur fait remarquer -qu'à Stockholm tout se paie et que par conséquent il faudra -dédommager le concierge pour la peine qu'il a eue. Les petits -répondent qu'ils n'ont eu l'assistance de personne, qu'ils se sont -tirés d'affaire tout seuls; mais lui, il continue à grommeler. -C'était mal à eux d'ouvrir la grande caisse. Ils auraient pu s'y -blesser. Il leur avait défendu de toucher à cette caisse. Il faudra -lui obéir à présent. C'est lui qui est responsable d'eux. - -La bougie à la main, il sort dans la cuisine et se met à inspecter les -placards. Le petit assortiment de verres et de porcelaines se trouve -rangé sur les rayons dans un ordre parfait. Il examine tout avec un -soin minutieux pour trouver un motif de continuer ses plaintes. - -Tout d'un coup, il aperçoit quelques restes du dîner des petits et se -met de suite à les gronder pour avoir mangé du poulet. Où l'ont-ils -eu? Est-ce son argent qu'ils osent gaspiller en mangeant du poulet? - -Soudain il se rappelle qu'il ne leur a pas donné un sou vaillant. Il se -demande s'ils ont volé le poulet et il est violemment ému à cette -idée. - -Il parle et pérore, il gronde et tempête, mais n'arrive pas à avoir -une réponse des petits. Ils ne se soucient pas de lui dire comment ils -ont eu le poulet, ils le laissent pérorer. Et lui, il fait de longs -discours, des sermons qui épuisent le restant de ses forces. À la fin, -il supplie, il implore... - ---Je vous adjure de me dire la vérité. Je vous pardonnerai ce que vous -avez pu commettre, pourvu que vous me disiez la vérité. - -À ce moment les petits ne peuvent pas se contenir plus longtemps. Père -entend une espèce d'ébrouement. Ils se redressent dans leurs lits en -rejetant les couvertures et il s'aperçoit qu'ils sont tout rouges d'un -rire retenu. Et au milieu d'éclats de rire qu'ils ne s'efforcent plus -de maîtriser, Léonard réussit à proférer ces mots: - ---Mère avait placé un poulet dans le sac à provisions qu'elle nous a -donné à notre départ. - -Père se redresse de toute sa hauteur et les foudroie d'un regard -terrible, il veut parler mais ne trouve pas le mot juste. Il se redresse -encore plus majestueusement, et avec un regard plein de mépris, il -rentre dans sa chambre. - - * -* * - -S'étant aperçu combien les petits sont débrouillards, Père en -profite pour se passer de domestique. Le matin, il envoie Léonard à la -cuisine préparer le café pendant que Hugues met la table et va -chercher le pain chez le boulanger. Après le petit déjeuner, il -s'installe dans un fauteuil à surveiller les petits qui font les lits, -frottent les parquets, arrangent les poêles sous ses yeux. Il donne -sans cesse des ordres et les envoie d'une tâche à une autre uniquement -pour montrer son autorité. Le nettoyage du matin fini, il sort et reste -absent toute la matinée. Il fait venir le déjeuner tout fait d'une -école de cuisinières du voisinage. Puis, il quitte les petits pour le -restant de la journée et n'exige d'eux qu'une chose: trouver son lit -tout fait lorsqu'il rentre. - -Les petits sont donc seuls presque toute la journée et peuvent -s'occuper selon leur bon plaisir. - -Une de leurs occupations principales est d'écrire à leur mère. Tous -les jours ils reçoivent des lettres d'elle et elle leur envoie du -papier et des timbres pour la réponse. - -Les lettres de Mère contiennent surtout des recommandations d'être -gentils envers Père. Elle ne se lasse pas de leur dire combien il -était aimable à l'époque où elle fit sa connaissance et elle leur -raconte combien il était travailleur au début de sa carrière. Il faut -qu'ils soient bons et affectueux pour lui. Ils ne doivent jamais oublier -combien il est malheureux. - -«Si vous êtes tout à fait gentils avec Père, il vous prendra -peut-être en pitié et vous laissera rentrer auprès de moi», -écrit-elle. - -Mère raconte encore qu'elle a été et chez le curé et chez le maire -demander s'il n'y avait pas un moyen de rentrer en possession des -petits. Tous les deux lui ont répondu qu'il n'y en avait pas. Il faut -laisser les petits à leur père. Mère aurait désiré quitter la ville -pour vivre à Stockholm dans l'espoir d'entrevoir ses fils de temps en -temps, mais tous lui conseillent de patienter. Ils croient que père va -bientôt se lasser des petits et qu'il les renverra chez leur mère. -Maintenant, elle ne sait pas au juste ce qu'il faut faire. D'un côté, -elle trouve affreux que les petits vivent à Stockholm sans avoir -personne pour les soigner, d'autre part, elle sait que si elle quitte sa -situation actuelle, elle ne pourra plus prendre soin d'eux, si, par -hasard, ils redevenaient libres. Mais à Noël, en tout cas, Mère -viendra les voir à Stockholm. - -Les petits écrivent ce qu'ils font le long de la journée, heure par -heure. Ils apprennent à Mère qu'ils vont chercher les repas pour leur -père et qu'ils font son lit. Elle comprend qu'ils tâchent d'être -gentils avec lui à cause de leur mère, mais elle s'aperçoit bien -qu'ils ne l'aiment pas plus qu'auparavant. - -Elle a l'impression que ses deux petits sont tout le temps seuls. Ils -habitent une grande ville qui fourmille de gens, mais personne ne se -soucie d'eux, personne ne fait attention à eux. Et cela vaut peut-être -mieux. Qui sait ce qui pourrait leur arriver s'ils venaient à faire des -connaissances. - -Ils lui demandent toujours de ne pas s'inquiéter à leur sujet. Ils -sauront bien se tirer d'affaire, allons! Ils racontent qu'ils -raccommodent eux-mêmes leurs chaussettes et recousent des boutons. Ils -laissent aussi échapper que Léonard a poussé déjà son invention -très loin et ils ajoutent qu'aussitôt qu'elle sera prête, tout -s'arrangera. - -Mais Mère vit dans une angoisse perpétuelle. Nuit et jour, ses -pensées sont auprès des petits. Nuit et jour elle prie Dieu de veiller -sur ses fils qui vivent seuls dans une grande ville sans personne qui -défende leurs yeux des tentations périlleuses et leurs jeunes cœurs -de l'envie du mal. - - * -* * - -Père et les petits se trouvent un jour à l'Opéra. Un des anciens -camarades du père qui fait partie de l'orchestre royal l'a invité à -écouter la répétition d'un concert symphonique, et Père a amené les -petits. - -Lorsque l'orchestre entame le morceau, remplissant la salle d'harmonie. -Père en est si ému qu'il ne peut plus retenir ses larmes. Il sanglote, -se mouche bruyamment et pousse des gémissements continuels. Il ne -cherche même pas à se contraindre, mais fait un bruit tel que les -musiciens en sont dérangés. Un huissier vient le prier de sortir. -Père prend les petits par la main et se retire doucement sans un mot de -protestation. Et durant tout le retour, ses larmes continuent à couler. - -Père a gardé les mains des petits entre les siennes et avance par les -rues flanqué d'un garçon de chaque côté. Tout d'un coup, les petits -aussi se mettent à pleurer. Pour la première fois, ils comprennent -jusqu'à quel point père a aimé son art. C'était affreux pour lui de -rester là, alcoolique déchu, à écouter d'autres jouer. Quelle -misère de n'être pas devenu ce qu'il aurait dû devenir. Il en était -de Père comme il en serait de Léonard s'il n'arrivait pas à finir son -aéroplane, ou de Hugues s'il ne devait jamais faire de voyage -d'exploration. Pensez donc, si un beau jour ils étaient réduits, -vieillards usés, à regarder passer au-dessus de leurs têtes de beaux -aéronefs qu'ils n'auraient pas inventées et qu'ils ne sauraient même -pas manœuvrer. - - * -* * - -Les petits sont un jour assis au bureau, chacun de son côté. Père est -sorti, un porte-musique sous le bras. Il a murmuré quelques mots d'une -leçon à donner, mais les petits n'ont pas cru un seul instant que -c'était là la vérité. - -Père est de méchante humeur, en se trimballant dans la rue il a -remarqué le regard qu'ont échangé les petits lorsqu'il a dit qu'il -s'en allait donner une leçon de musique. «Ils s'érigent en juge de -leur père, pense-t-il. J'ai été trop indulgent pour eux. J'aurais dû -leur donner une bonne paire de gifles. C'est sans doute leur mère qui -les excite contre moi. - -«Si je retournais voir un peu ce que font ces messieurs? continue-t-il. -Il ne serait peut-être pas déplacé de s'assurer de leur assiduité -aux études.» - -Il retourne, traverse doucement la cour et apparaît soudain au milieu -des petits sans que ceux-ci aient pu l'entendre venir. Et parfaitement! -Les petits sursautent rougissants, et Léonard tire fébrilement à lui -une liasse de papiers qu'il jette dans le tiroir. - -Quelques jours après leur arrivée à Stockholm, les petits avaient -demandé quelle école ils allaient fréquenter, et père leur avait -répondu qu'il ne fallait plus y penser. Il essaierait de leur trouver -un patron qui voulût les prendre comme apprentis. L'affaire en était -restée là et les petits n'avaient plus parlé d'école. Mais une -semaine à peine écoulée, on vit un tableau de cours attaché au mur -de la chambre des petits. Les livres scolaires avaient été sortis et -chaque matin, les deux garçons s'installaient chacun de son côté au -vieux bureau pour lire leurs leçons à haute voix. Il était évident -qu'ils avaient reçu une lettre de leur mère leur recommandant de -tacher de continuer leurs études tout seuls pour ne pas oublier tout ce -qu'ils avaient appris. - -Entré de façon si inattendue, Père s'approche tout d'abord de -l'horaire des cours qu'il se met à étudier. Il tire sa montre et -compare: - ---Mercredi: de 10 heures à 11 heures, géographie. Puis il retourne -vers le bureau. - ---Vous deviez faire de la géographie, cette heure-ci, n'est-ce pas? -dit-il. - ---Oui, père, répondent les petits, tout rouges aux visages. - ---Mais où avez-vous votre géographie et votre atlas? - -Les petits jettent un long regard sur la bibliothèque tout en ayant -l'air mortellement confus. - ---Nous n'avons pas encore commencé, dit Léonard. - ---Alors, dit père, vous vous amusez à autre chose. - -Il se redresse très satisfait. Il a pris un avantage sur les petits -qu'il ne lâchera pas avant de les avoir humiliés à fond. - -Les petits se taisent tous les deux. Depuis le jour qu'ils ont -accompagné leur père à l'Opéra, ils ont eu pitié de lui et il ne -leur en a pas tant coûté qu'auparavant d'être gentils avec lui. Mais, -évidemment, ils n'ont pas pensé un seul instant à admettre Père dans -leur confidence. Ce n'est pas qu'il soit monté dans leur estime; ils ne -l'ont qu'en pitié. - ---Vous faisiez votre correspondance, demande Père sur son ton le plus -sévère. - ---Non, répondent d'une seule voix les deux petits. - ---Que faisiez-vous? - ---Nous ne faisions que causer. - ---Ce n'est pas vrai. J'ai vu que Léonard a caché quelque chose dans le -tiroir. - -Sur cela, les petits se taisent de nouveau. - ---Faites voir, crie Père, rouge de colère. - -Il croit que les petits ont écrit à leur mère et puisqu'ils ne -veulent pas montrer leur lettre, il doit s'y trouver des appréciations -fâcheuses sur lui. Les petits ne bougent plus. Père lève la main pour -frapper Léonard qui est devant le tiroir. - ---Ne le touche pas, crie alors Hugues. Nous ne faisions que parler d'une -invention de Léonard. - -Hugues repousse Léonard, sort vivement le tiroir et en retire un papier -tout couvert d'aéronefs aux formes les plus extravagantes. - ---Cette nuit, Léonard a imaginé une nouvelle voile pour son -dirigeable. C'est de cela que nous étions en train de causer. - -Père ne veut pas le croire. Il se penche sur le tiroir qu'il fouille -minutieusement, mais il n'y trouve que des feuilles de papier couvertes -de dessins qui représentent des ballons, des parachutes, des -aéroplanes et tout ce qui se rapporte à la navigation aérienne. - -À la grande surprise des petits, père ne jette pas tout cela au loin, -il ne rit même pas de leurs essais, mais se met à les regarder -attentivement, feuille après feuille. La vérité est que père aussi -a eu des dispositions pour la mécanique, il s'intéressait beaucoup à -ces choses-là à l'époque où son cerveau gardait encore quelque -vigueur. Bientôt il se met à leur demander le sens de ceci et de cela, -et, comme ses paroles trahissent qu'il est vivement intéressé et qu'il -comprend ce qu'il voit, Léonard, maîtrisant sa timidité, lui répond, -d'abord avec hésitation, puis peu à peu avec une bonne volonté -croissante. - -Bientôt, Père et les petits ont engagé une discussion approfondie sur -les dirigeables et la navigation aérienne en général. Une fois -lancés, les petits parlent sans aucune retenue, faisant part à leur -père de tous leurs projets, de tous leurs rêves magnifiques. Et tout -en comprenant que les petits n'iront pas très loin avec les aéronefs -qu'ils construisent actuellement. Père en est néanmoins très -impressionné. Ses deux fils parlent de moteurs d'aluminium, -d'aéroplanes, d'équilibre comme de choses tout à fait familières. -Lui qui avait cru que c'étaient deux vrais imbéciles, uniquement parce -qu'à l'école ils n'étaient pas très brillants! Maintenant, il trouve -tout d'un coup qu'ils sont deux vrais petits savants. - -Et les idées et les espoirs ambitieux, père les comprend mieux que -toute autre chose. Il les reconnaît pour avoir rêvé lui-même de -façon identique et il n'a aucune envie de rire de ces rêves-là. - -Père ne sort plus de toute la matinée; il reste là à causer avec les -deux petits jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller chercher le déjeuner -et de dresser la table. Et à ce moment-là, Père et les petits sont de -très grands amis, à leur étonnement réciproque. - - * -* * - -Il est onze heures du soir. Dans la rue Père s'avance en titubant et -les deux petits sont à ses côtés. Ils ont été le chercher dans un -de ses cafés préférés, où à peine entrés ils se sont placés -près de la porte sans rien dire. Père était seul à une table, un -grog copieux et foncé devant lui, écoutant un orchestre de dames qui -jouait à l'autre bout de la salle. Après un moment, il s'était levé -à contre-cœur et s'approchant des petits: - ---Qu'y a-t-il? demanda-t-il. Pourquoi êtes-vous venus? - ---Père devait rentrer, répondent-ils. C'est le 5 décembre. Père -avait promis... - -Alors il s'est rappelé que Léonard lui avait confié que, ce jour-là, -c'était la fête de Hugues, et qu'en effet, il avait promis de rentrer -de bonne heure. Mais tout cela, il l'avait complètement oublié. Hugues -s'attendait sans doute à quelque cadeau de son père, mais celui-ci -avait tout simplement oublié d'en acheter. - -Néanmoins, il s'est laissé emmener par les petits et se rend à la -maison, mécontent et d'eux et de lui-même. En rentrant, il trouve la -table dressée avec un grand apparat. Les deux garçons ont voulu -arranger un petit festin. Léonard a fait des crêpes, qui maintenant -sont vieilles de plusieurs heures, et ont l'air de morceaux de cuir. Ils -ont reçu un peu d'argent de leur mère et ils l'ont employé à l'achat -de noix, d'amandes, et d'une bouteille de limonade. - -Toute cette splendeur, ils n'en ont pas voulu jouir tout seuls; ils sont -restés là à attendre que Père veuille bien rentrer pour la partager -avec eux. Du moment qu'ils sont devenus amis avec Père, ils ne peuvent -pas célébrer une pareille fête sans lui. Père comprend tout cela. -Ça le flatte d'être désiré, et d'humeur assez réjouie, il prend -place à la table. Seulement, étant à moitié ivre, il trébuche au -moment de s'asseoir, empoigne la nappe, tombe et fait dégringoler tout -ce qui était si gentiment rangé sur la table. En se relevant, il voit -la limonade couler à flots sur le tapis, tandis que les crêpes et les -confitures s'entremêlent aux morceaux de porcelaine et aux éclats de -verre. - -Père jette un regard rapide sur les visages allongés des petits, et -lançant un juron terrible, il regagne la porte pour ne rentrer que vers -le matin. - - * -* * - -Un matin de février, les petits s'en vont par la rue, les patins -suspendus aux épaules. Ils ne sont plus les mêmes. Ils sont devenus -maigres et pâles et ont l'air mal soignés et négligemment vêtus. -Leurs cheveux ne sont pas coupés, ils ne sont guère lavés, et leurs -bas ont des trous tout comme leurs chaussures. En causant entre eux, ils -se servent d'expressions ordurières, ramassées dans le ruisseau, et il -leur arrive même de proférer des jurons. - -Un vrai revirement s'est fait dans l'existence des petits à dater du -soir où Père avait oublié de rentrer pour la fête de Hugues. -C'était comme si, jusqu'à ce jour-là, ils avaient été soutenus par -l'espoir d'un prompt changement dans leur sort. Les premiers temps, ils -avaient escompté que bientôt le père se lasserait d'eux et les -renverrait à leur mère. Puis, ils s'étaient imaginé que Père se -prendrait d'amour pour eux au point de cesser de boire. Ils s'étaient -même figuré que Mère et lui se réconcilieraient et que tous -redeviendraient heureux. Mais ce soir-là, ils comprirent que Père -était irrémédiablement perdu. Il était incapable d'aimer autre chose -que la boisson. Quand même pour un moment il serait gentil avec eux, il -ne s'intéresserait jamais à eux pour de bon. - -Un morne désespoir s'empara des petits. Rien ne serait changé pour -eux. Père ne les lâcherait jamais. Ils avaient l'impression d'être -condamnés à l'encellulement à perpétuité. - -Même leurs grands et beaux projets ne les consolaient plus. Gênés par -tant d'entraves, ils ne pourraient jamais les mettre à exécution. -Pensez donc! ils n'apprenaient plus rien! Ils connaissaient suffisamment -l'histoire des grands hommes pour savoir que celui qui se propose de -faire des choses extraordinaires a besoin avant tout d'apprendre. - -Le coup le plus dur avait été, cependant, que Mère n'était pas venue -les voir à Noël comme c'était prévu. Au commencement de décembre, -elle avait fait une chute dans un escalier, se cassant une jambe, de -sorte qu'elle avait dû passer les vacances de Noël à l'hôpital au -lieu d'aller à Stockholm. À présent, elle était rétablie, mais les -cours avaient commencé. Avec cela, elle n'avait plus d'argent. Tout ce -qu'elle avait économisé, elle avait dû le dépenser pendant sa -maladie. - -Les petits se sentaient abandonnés par tout le monde. Il était -évident que, quelques efforts qu'ils fissent, leur situation resterait -la même; donc, ils avaient cessé de se déranger pour ce qui ne les -amusait guère. Autant faire ce qui leur plaisait! - -Souvent, ils ne faisaient leurs lits qu'à plusieurs jours d'intervalle, -et ils cessaient complètement de nettoyer le petit logement. Cela -n'avait pas d'importance. Jamais il ne venait personne voir comment les -choses se passaient chez eux. - -Père tomba de plus en plus bas. De temps en temps il essaya bien de se -donner une contenance en recommandant aux petits d'avoir un peu d'ordre, -mais c'étaient là de vains efforts. Il oublia ses recommandations plus -vite qu'il ne les avait données. - -Les petits ont commencé à négliger leur cours du matin. Personne -n'étant là pour les examiner, à quoi bon apprendre des leçons? -Depuis quelques jours on avait de la glace excellente pour patiner et -alors il valait bien mieux se donner des vacances pour patiner tant -qu'il faisait encore jour. Sur la glace on trouvait toujours bon nombre -de gamins; ils avaient fait la connaissance de pas mal d'entre eux et -tous trouvaient comme eux-mêmes qu'il valait bien mieux patiner que de -rester enfermés à lire... - -Aujourd'hui, il fait un temps si splendide que vraiment l'idée de -rester à la maison leur est insupportable. Il ne fait que quelques -degrés au-dessous de zéro, le soleil brille, l'air est calme et -limpide. Il fait si beau que même les écoles ont obtenu un jour de -congé pour patiner. La rue est pleine d'écoliers qui, après avoir -été chez eux chercher leurs patins, sont maintenant en route pour la -glace. Là où ils s'avancent parmi les autres garçons, les petits ont -l'air tristes et mélancoliques. Jamais un sourire n'éclaire leurs -visages. Leur malheur est trop grand pour qu'ils l'oublient un seul -instant. - -En arrivant sur la glace ils la trouvent pleine de vie et d'animation. -Tout le long de la côte, le golfe glacé est bordé de noir par la -foule dense des spectateurs; plus loin les patineurs décrivent leurs -cercles, pareils à des fourmis dont on vient d'endommager la -fourmilière; encore plus loin on aperçoit de petits points noirs qui -se déplacent avec une rapidité vertigineuse. - -Les petits mettent leurs patins et se mêlent aux patineurs. Ils -patinent fort bien, et en s'élançant à toute vitesse sur la glace, -ils recouvrent de la couleur aux joues et du brillant aux yeux, mais -cela ne leur donne cependant pas pour une seule minute l'air joyeux et -insouciant des autres enfants. - -Tout d'un coup, en retournant vers la terre ferme, ils aperçoivent -quelque chose de très beau. Un grand ballon leur arrive du côté de -Stockholm en poussant vers la mer. Il est rayé rouge et jaune et brille -au soleil comme une boule de feu. La nacelle est ornée d'une quantité -de pavillons bariolés, et, comme le ballon n'est pas très haut, le jeu -des couleurs s'aperçoit fort bien. - -En apercevant le ballon, les petits jettent un cri de joie. C'est la -première fois de leur vie qu'ils voient un grand ballon planer dans les -airs. Il est bien plus beau qu'ils ne l'avaient imaginé. Tous les -rêves, tous les projets qui ont été leur consolation et leur joie -durant les mauvais jours, leur reviennent à l'esprit à cette vue. Ils -s'arrêtent pour mieux observer comment sont attachées les cordes, les -guide-ropes, et ils se désignent l'ancre et les sacs de sable sur le -bord de la nacelle. - -Le ballon passe à toute vitesse sur le golfe glacé. Tous les -patineurs, petits et grands, pêle-mêle, se jettent en riant et en -criant à sa rencontre au moment où il fait son apparition et se -mettent ensuite à le pourchasser. Ils le suivent dans sa course vers la -mer, en une longue file oscillante comme un énorme guide-rope. Les -aéronautes s'amusent à jeter des feuilles multicolores qui lentement -s'envolent par l'atmosphère bleue. - -Les petits sont les premiers de la longue file qui poursuit le ballon. -Ils avancent rapidement, la tête en arrière et les regards -obstinément fixés en haut. Leurs yeux brillent de bonheur pour la -première fois depuis leur départ de chez leur mère. Ils sont hors -d'eux-mêmes d'enthousiasme, ils ne pensent qu'à une chose: poursuivre -le ballon aussi longtemps que possible. - -Mais le ballon va vite et il faut être un bon patineur pour rie pas -être laissé en arrière. Là troupe qui le fourchasse s'éclaircit, -mais à la tête de ceux qui continuent la poursuite, apparaissent -toujours les deux petits. Ils sont si pleins d'ardeur qu'ils attirent -l'attention. Après, on dira même qu'ils avaient à ce moment quelque -chose de mystérieux. Ils ne faisaient ni rire ni crier, mais il planait -sur leurs visages tournés en haut une expression d'extase comme s'ils -regardaient une apparition. - -Aussi, le ballon se présente-t-il à l'esprit des petits presque comme -un guide surnaturel venu pour les ramener sur le bon chemin et pour leur -apprendre à suivre ce chemin avec un courage nouveau. À sa vue, leurs -cœurs se gonflent d'un désir immense de se remettre au travail pour -réaliser la grande invention. - -De nouveau, ils se sentent certains de la réussite. Pourvu qu'ils -soient tenaces, ils arriveront bien jusqu'à la victoire définitive. Un -jour viendra où ils monteront leur propre aéronef à la conquête des -airs. Un jour, ce sont eux qui planeront là-haut au-dessus de la tête -des gens. Et leur aéronef à eux sera bien plus perfectionnée que -celle qu'ils ont en ce moment devant les yeux. Elle se laissera diriger, -virer, monter et descendre, aller contre le vent et sans vent. Elle les -portera nuit et jour-là où ils voudront. Ils la feront descendre sur -les plus hauts sommets des montagnes, ils passeront par-dessus les -déserts les plus terribles, ils exploreront les contrées les plus -inabordables. Ils verront toute la splendeur de l'univers. - ---C'est pas la peine de perdre courage, Hugues, dit Léonard. Ce sera -chic quand nous serons prêts! - -Père et son malheur, voilà des choses qui ne les regardent plus. Celui -qui a un but magnifique à atteindre, ne peut évidemment pas se laisser -arrêter par des considérations si mesquines. - -Le ballon augmente sa vitesse au fur et à mesure qu'il s'éloigne de la -terre. Les patineurs ont cessé de le poursuivre. Seuls, les deux petits -continuent la poursuite. Ils avancent rapides, aussi légers que s'ils -avaient des ailes aux pieds. - -Soudain, les gens qui se trouvent sur le bord et dont par conséquent -les regards dominent le golfe, jettent un cri d'effroi et d'angoisse. On -s'est aperçu que le ballon, toujours suivi de près par les deux -enfants, est poussé vers le chenal ouvert dans la glace en vue de la -navigation et où l'eau est libre... - ---L'eau est libre là-bas! crient les gens. L'eau est libre! Les -patineurs disséminés sur la glace, en entendant ces cris, tournent -leurs regards vers l'embouchure du golfe. En effet, ils aperçoivent une -bande d'eau libre qui brille au soleil, loin, très loin. Ils voient -aussi deux petits garçons s'approcher de cette bande d'eau qu'ils ne -voient pas, eux, parce qu'ils tiennent leurs yeux fixés sur le ballon, -sans les en détourner un seul instant. - -On crie à tous poumons, on frappe des coups désespérés dans la -glace, les coureurs les plus rapides s'élancent pour les arrêter. Les -petits ne s'aperçoivent de rien, dans leur poursuite acharnée. Ils ne -savent pas qu'ils sont seuls à persister. Ils n'écoutent pas les cris -derrière eux. Ils n'entendent pas le bruissement des vagues devant eux. -Ils ne voient que le ballon qui pour ainsi dire les emporte avec lui. -Léonard sent déjà son aéronef à lui le soulever, et Hugues plane -au-dessus des lieux mystérieux du pôle Nord. - -Les gens qui se trouvent sur la glace et sur la côte voient diminuer la -distance qui les sépare de l'eau libre. Pendant quelques instants, ils -sont saisis d'une telle angoisse qu'ils ne peuvent ni crier ni remuer. -Il y a comme un charme sur les deux enfants qui ne se rendent compte de -rien dans leur course effrénée, qui se ruent vers la mort, -pourchassant la plus belle des apparitions célestes. - -Les aéronautes aussi ont remarqué les deux petits. Ils se rendent -compte du danger, ils leur crient en faisant des gestes désespérés, -mais les petits ne comprennent pas. En voyant que les aéronautes leur -font signe, ils croient que ceux-ci désirent les faire monter dans la -nacelle. Ils lèvent leurs bras vers le ballon, ivres de joie à ridée -d'être emmenés à travers l'espace limpide. - -À ce moment, les petits ont atteint le chenal: les visages illuminés -et les bras levés vers le ciel, ils glissent dans l'eau et -disparaissent sans un cri. Des patineurs accourus au secours arrivent un -instant après, mais le courant a déjà emporté les corps sous la -glace où nul secours humain ne peut les atteindre. - - - - -FIN - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES LÉGENDES *** - -***** This file should be named 64066-0.txt or 64066-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/0/6/64066/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le Livre des Légendes</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Selma Lagerlöf</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Fritiof Palmér</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 22, 2020 [eBook #64066]</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Hathi Trust.)</div> -<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES LÉGENDES ***</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/legendes_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h3>SELMA LAGERLÖF</h3> - - -<h4>LAURÉAT DU PRIX NOBEL</h4> - - -<h2>LE</h2> - -<h2>LIVRE DES LÉGENDES</h2> - - - -<h4>NOUVELLES TRADUITES DU SUÉDOIS</h4> - -<h5>AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR</h5> - - - -<h5>PAR</h5> - -<h4>FRITIOF PALMÉR</h4> - - - -<h4>PARIS</h4> - -<h4>LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</h4> - -<h4>PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h4> - -<h5>35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35</h5> - -<h5>1910</h5> - - -<hr class="r5" /> - -<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> - -<p class="center"><a href="#LA_LEGENDE_DUNE_DETTE_RACONTEE_AU_BANQUET_NOBEL_LE_10_DECEMBRE_1909">La Légende d'une dette,<br /> -racontée au banquet Nobel,<br /> -le 10 décembre 1909</a><br /> -<a href="#LA_FILLE_DU_GRAND-MARAIS">La fille du Grand-Marais</a><br /> -<a href="#LA_MINE_DARGENT">La Mine d'Argent</a><br /> -<a href="#LA_LEGENDE_DE_LA_ROSE_DE_NOEL">La Légende de la Rose de Noël</a><br /> -<a href="#LA_MARCHE_NUPTIALE">La Marche nuptiale</a><br /> -<a href="#LE_JOUEUR_DE_VIOLON">Le Joueur de violon</a><br /> -<a href="#UNE_LEGENDE_DE_JERUSALEM">Une Légende de Jérusalem</a><br /> -<a href="#POURQUOI_LE_PAPE_DEVINT_SI_VIEUX">Pourquoi le Pape devint si vieux</a><br /> -<a href="#LE_BALLON">Le Ballon</a></p> - - -<hr class="r5" /> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="LA_LEGENDE_DUNE_DETTE_RACONTEE_AU_BANQUET_NOBEL_LE_10_DECEMBRE_1909">LA LÉGENDE D'UNE DETTE,<br /> -RACONTÉE AU BANQUET NOBEL,<br /> -LE 10 DÉCEMBRE 1909</a></h4> - - -<p>C'était il y a quelques jours. J'étais dans le train, en route pour -Stockholm. Le jour baissait. Déjà on ne voyait plus clair dans le -compartiment. Mes compagnons de voyage bavardaient, chacun dans son -coin, mais moi je restais silencieuse à écouter le bruit du train -s'élançant sur les rails.</p> - -<p>Tout en écoutant je me remémorais les occasions diverses dans -lesquelles j'avais pris le train pour Stockholm. Dans la plupart des -cas, ç'avait été pour une raison désagréable. Je m'y étais rendue -pour passer des examens, ou encore, avec des manuscrits, pour chercher -un éditeur; cette fois-ci, j'y allais pour recevoir le prix Nobel. Je -n'étais pas loin de trouver que cela manquait d'agrément, cela aussi.</p> - -<p>L'automne entier j'avais vécu là-bas, chez moi, en Vermland, dans la -plus grande solitude, et maintenant j'allais être forcée de paraître -au milieu d'une foule de gens. C'était comme si là-bas, dans mon -isolement, j'avais pris peur de la vie et des êtres humains et je -ressentais une véritable angoisse à l'idée d'être de nouveau -obligée de me montrer dans le monde. Mais au fond j'éprouvais -évidemment un bonheur immense à aller recevoir le prix, et j'essayais -de chasser mon angoisse en pensant à ceux qui se réjouiraient de mon -bonheur. C'était une foule de vieux amis, c'étaient les miens, -c'était surtout et avant tout ma vieille mère que j'avais laissée -seule à la maison, toute joyeuse d'avoir assez vécu pour assister à -ce grand événement.</p> - -<p>Du même coup le souvenir de mon père me traversa l'esprit: je -ressentais un regret douloureux de le savoir mort et de ne pas pouvoir -lui raconter que j'avais eu le prix Nobel. Je savais que personne au -monde n'eût pu s'en réjouir autant que lui. Jamais je n'avais -rencontré un être humain animé d'un tel amour, d'un tel respect -envers la poésie et les poètes. S'il avait pu apprendre que -l'Académie suédoise venait de m'attribuer un grand prix de -poésie!—C'était un vrai malheur de ne pas pouvoir le lui raconter!</p> - -<p>Quiconque a voyagé en chemin de fer, par la nuit obscure, sait qu'il -arrive souvent que de longues minutes durant les wagons glissent sur les -rails d'une façon singulièrement douce, sans la moindre secousse. Le -bruit et le fracas cessent et le sourd grondement des roues se mue en -une musique douce et monotone. On dirait que le train ne glisse plus sur -des rails et sur des traverses, mais s'élance dans l'espace. Eh bien, -au moment même où je me disais que j'aimerais bien revoir mon père, -il m'arriva une chose semblable. Le train se mit à rouler d'une -manière si légère, si silencieuse, qu'il me parut impossible qu'il -fût encore sur la terre. Et alors mes pensées commencèrent à jouer: -«Si je partais voir mon vieux père dans le royaume du ciel?» Il me -semble avoir entendu parler d'aventures de ce genre arrivées à -d'autres; pourquoi cela ne m'arriverait-il pas à moi!</p> - -<p>Les wagons continuaient à dévorer l'espace de la même façon douce et -silencieuse, mais quelle que pût être leur destination, ils avaient un -bon bout de chemin à faire avant d'arriver, et mes pensées les -dépassaient en route.</p> - -<p>—Je le trouverai, me disais-je, installé sûrement dans un -fauteuil, sous une véranda ayant vue sur une cour ensoleillée toute remplie -de fleurs et d'oiseaux, et naturellement je le trouverai en train de lire -la saga de Fritiof. Quand il me verra, il laissera le livre, repoussera -un peu ses lunettes sur son front et se lèvera pour aller au-devant de -moi. Je l'entendrai dire: «Bonjour et bienvenue! te voilà en train de -faire une petite promenade. Et comment vas-tu, ma fille?» Tout à fait -selon sa vieille manière.</p> - -<p>Ce n'est que lorsqu'il a repris sa place dans le fauteuil qu'il commence -à se demander pourquoi je suis venue le voir.</p> - -<p>—J'espère qu'il n'y a pas de malheur à la maison, dit-il tout à -coup.</p> - -<p>—Oh! non, père, tout va bien.</p> - -<p>Et je suis sur le point de lui raconter la grande nouvelle, mais je -m'arrête, prise d'envie de me cacher un peu, et je fais un petit -détour.</p> - -<p>—Je ne suis venue que pour te demander un bon conseil, lui dis-je -en affectant un air de grave souci. C'est que je me trouve accablée de -dettes.</p> - -<p>—J'ai bien peur de ne pouvoir t'aider, répond le père. On peut -dire du lieu où je suis comme des vieux châteaux de Vermland: «Il y a de -tout, sauf de l'argent!»</p> - -<p>—Aussi n'ai-je pas de dettes d'argent, lui dis-je.</p> - -<p>—Alors, c'est bien pis, répond-il. Raconte donc tout depuis le -commencement, ma fille.</p> - -<p>—C'est bien le moins que tu m'aides, lui dis-je, car c'est bien ta -faute à toi, d'abord. Te rappelles-tu combien souvent tu nous chantais -les airs de Bellman, t'accompagnant au clavecin, et te souviens-tu que -tu nous fis lire et relire chaque hiver Tegnér, Runeberg et Andersen? -C'est ainsi que j'ai contracté ma première grande dette. Père, -comment pourrai-je les payer de m'avoir appris à aimer les contes et -les faits héroïques, et la patrie, et la vie humaine dans toute sa -grandeur, dans toutes ses faiblesses?</p> - -<p>À ces mots, père s'ajuste dans son fauteuil et ses yeux prennent une -si jolie expression:</p> - -<p>—Je suis bien content, dit-il, d'avoir contribué à t'endetter -ainsi.</p> - -<p>—Oui, en cela tu as peut-être raison, père, lui dis-je; seulement, -il faut te dire que ce n'est pas fini. J'ai une telle quantité de -créanciers! Pense à tous ces pauvres chevaliers sans gîte qui -vagabondaient en Vermland dans ta jeunesse, passant leur temps à jouer -et à chanter. Je leur dois les folles aventures, les farces et les -escapades sans nombre. Et pense à toutes les vieilles conteuses qui -demeurent dans de petites cabanes grises au bord de la forêt et qui -m'ont raconté tant d'histoires sur le Neck, les sorciers et les vierges -ravies par le Troll. Ce sont elles, sans doute, qui m'ont appris à -rendre la poésie de la dure montagne et de la forêt noire.—Et puis, -père, pense à tous les pâles moines aux yeux creux, à toutes les -nonnes enfermées dans des couvents obscurs, qui ont eu des visions et -écouté des voix. Je suis leur débitrice pour avoir puisé au grand -trésor de légendes qu'ils ont amassé. Et pense enfin aux paysans de -Dalécarlie qui s'en furent à Jérusalem. Ne leur suis-je pas redevable -de ce qu'ils m'ont donné une action héroïque à conter? Et il ne me -suffit pas de m'être endettée envers les hommes; j'ai toute la nature -pour créancière. Il y a les animaux de la terre, les oiseaux du ciel, -les fleurs et les arbres;—tous ils ont eu leurs secrets à me -confier.</p> - -<p>Pendant que je parle, père fait de petits signes de la tête, en -souriant, et il ne paraît pas du tout inquiet.</p> - -<p>—Comprends donc, père, que c'est un grand fardeau que toutes ces -dettes, lui dis-je, de plus en plus sérieuse.—Sur la terre personne ne -sait comment les payer et j'ai pensé que vous le sauriez, ici, au ciel.</p> - -<p>—Oui, oui, nous le savons certainement, dit père qui paraît -prendre la chose légèrement, selon son habitude.—Nous saurons bien -remédier à tes soucis, n'aie pas peur, mon enfant.</p> - -<p>—Mais, père, ce n'est pas encore tout. Je suis encore endettée -envers ceux qui ont cultivé et enrichi la langue, qui ont forgé le bon -outil et qui m'ont appris à m'en servir. Et ne suis-je pas la débitrice de -tous ceux qui avant moi ont écrit la destinée humaine, qui ont -éveillé des idées et ouvert des chemins? Ne suis-je pas surtout la -débitrice de ceux qui, dans ma jeunesse, étaient les pionniers de la -création littéraire: les grands Norvégiens, les grands Russes. Ne -suis-je pas endettée encore du fait d'avoir vécu à une époque où la -littérature de mon propre pays a eu sa plus belle floraison, d'avoir vu -les Empereurs en marbre de Rydberg, le monde poétique de Snoilsky, les -pêcheurs de Strindberg et les paysans de Geijerstam, les types modernes -de Ann-Charlotte Edgren et de Ernst Ahlgren, l'Orient de Heidenstam et -l'histoire vécue de Sophie Elkan, les airs vermlandais de Fröding, les -légendes de Levertin, Thanatos de Hallström et les Peintures -dalécarliennes de Karlfeldt, et tant d'autres œuvres jeunes et neuves, -incitant à l'émulation et fécondant le rêve?</p> - -<p>—Oui, oui, tu as raison, dit père, tu es grandement endettée, mais -nous saurons bien tout arranger.</p> - -<p>—Je ne crois pas que tu comprennes bien nettement comme c'est -difficile pour moi, tout cela. Tu n'as certainement pas considéré que je -suis aussi endettée envers mes lecteurs. Combien ne leur dois-je pas à -tous, depuis le vieux roi et son fils cadet qui m'a payé mon voyage -d'apprentie dans le Midi, jusqu'aux petits écoliers qui griffonnent des -épîtres de remerciements pour «Nils Holgersson»! Que serais-je devenue -si l'on n'avait pas voulu de mes livres?—Il ne faut pas oublier -non plus ceux qui ont écrit sur moi; souviens-toi du grand critique -danois qui m'a gagné des amis partout dans son pays avec quelques mots -seulement! Et pense à celui qui est mort et qui mélangeait sa boisson -de doux et d'amer plus savamment que personne ne l'a jamais fait chez -nous avant lui! Pense à tous ceux qui, dans les pays étrangers, ont -travaillé pour moi. Je suis endettée envers tous, tant envers ceux qui -m'ont louée qu'envers ceux qui m'ont blâmée.</p> - -<p>—Oui, oui, dit père qui n'a plus l'air aussi tranquille. Il -commence enfin à comprendre qu'il n'est pas si facile que ça de me donner -un conseil; et je poursuis:</p> - -<p>—Rappelle-toi tous ceux qui m'ont aidée, pense à mon amie fidèle -Esselde qui me frayait le chemin pendant que nul autre n'osait encore -croire en moi. Pense à tous ceux qui ont protégé mon travail, à -toutes les affections que j'ai rencontrées, à tout l'honneur dont on -m'a entourée. Tu devrais comprendre que j'ai dû venir à toi pour -apprendre comment faire pour payer de telles dettes.</p> - -<p>Père a baissé la tête, il n'a plus l'air si plein de confiance qu'au -commencement.</p> - -<p>—Je crois bien qu'il ne sera pas du tout facile de t'aider, ma -fille, dit-il. Mais, n'est-ce pas, c'est enfin fini?</p> - -<p>—Oh! non, tout cela, j'ai pu le supporter, mais il y a pis. Et -c'est là pourquoi j'ai dû venir ici chercher un conseil.</p> - -<p>—Je ne comprends pas que tu puisses être plus endettée encore, dit -père.</p> - -<p>—Mais si, lui dis-je; et puis, je lui révèle mon secret.</p> - -<p>—Jamais je ne croirai que l'Académie suédoise... dit père, mais en -disant cela, il me regarde et se rend bien compte que «cela» est vrai, -et chaque pli de sa vieille figure commence à trembler et des larmes -lui montent aux yeux.</p> - -<p>—Que dirai-je à ceux qui ont décidé cette affaire et à ceux qui -m'ont recommandée à ce prix? Car pense donc, père, ce n'est pas -seulement honneur et argent qu'ils m'ont donné, c'est aussi qu'ils ont -eu foi en moi, puisqu'ils ont osé me distinguer devant l'univers. -Comment pourrai-je jamais payer cette dette?</p> - -<p>Père reste un moment silencieux, absorbé dans des réflexions, puis -tout à coup il essuie des larmes de joie, il se secoue et donnant du -poing un rude coup sur le bras de son fauteuil, il s'écrie:</p> - -<p>—Non, je ne resterai pas plus longtemps à me creuser la tête pour -des choses auxquelles personne, ni ici, ni sur la terre, ne pourra -répondre. Puisqu'il se trouve que tu as eu le prix Nobel, je ne veux -penser à rien, sauf à m'en réjouir!</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>LE LIVRE DES LÉGENDES</h4> - -<p><br /></p> - -<h4><a id="LA_FILLE_DU_GRAND-MARAIS">LA FILLE DU GRAND-MARAIS</a></h4> - - -<h4>I</h4> - - -<p>Ceci se passe dans une salle d'audience, en province. Devant le -tribunal, tout au fond de la salle, est assis le vieux juge, homme de -haute et forte taille, au visage rude et énergique. Des heures durant, -sans discontinuer, il n'a fait que trancher litige après litige, et à -la fin il s'est senti envahir par un sentiment de sombre dégoût. Il -est difficile de savoir si c'est la chaleur étouffante de la salle qui -l'incommode, ou s'il a été dégoûté à la longue de tant de -querelles mesquines, qui paraissent n'être nées que pour témoigner de -la manie tracassière, du manque de charité, et de l'âpreté au gain -des hommes.</p> - -<p>Il vient d'aborder la dernière des causes qui doivent être jugées ce -jour-là. Il s'agit d'une demande de pension alimentaire.</p> - -<p>Cette affaire est venue déjà au cours de la session précédente, et -le greffier donne lecture du procès-verbal des débats antérieurs. Il -en résulte d'abord que la partie demanderesse est la fille d'un pauvre -journalier et que le défendeur est un homme marié.</p> - -<p>Le défendeur déclare, toujours d'après le procès-verbal, que c'est -à tort et par intérêt uniquement que la partie adverse l'a cité en -justice. Il reconnaît l'avoir eue pendant un certain temps à son -service. Mais il nie avoir eu à cette occasion avec elle des relations -intimes, et il lui conteste tout droit de lui demander un secours -quelconque. La demanderesse cependant a persisté dans sa demande, et, -après avoir entendu quelques témoins, le tribunal a déféré le -serment au défendeur sous peine de se voir condamner à servir la -pension alimentaire exigée par la partie demanderesse.</p> - -<p>Les deux parties sont présentes et se trouvent côte à côte devant la -table du juge. La demanderesse est très jeune et paraît toute -effarouchée. Elle pleure par timidité et essuie péniblement ses -larmes à l'aide d'un mouchoir entortillé qu'elle ne semble pas savoir -déplier. Elle porte un costume noir, d'aspect presque neuf, mais qui -lui va si mal qu'on est tenté de se dire qu'elle l'a emprunté pour -pouvoir se présenter d'une manière convenable devant le juge.</p> - -<p>Quant au défendeur, on voit tout de suite que c'est un homme aisé. Il -paraît âgé d'une quarantaine d'années et il a une figure résolue et -énergique. À le voir là devant le tribunal, on constate qu'il a une -attitude irréprochable. On voit bien qu'il aimerait mieux être -ailleurs que là, mais, d'autre part, il n'a pas l'air gêné le moins -du monde.</p> - -<p>Aussitôt après la lecture du procès-verbal, le juge, s'adressant au -défendeur, lui demande s'il persiste dans son refus, et s'il est -disposé à prêter serment.</p> - -<p>En réponse à ces questions le défendeur prononce sans hésitation un -oui énergique. Il se met à fouiller dans la poche de son gilet, d'où -il sort un certificat du pasteur attestant que lui, le défendeur, -connaît le sens et l'importance du serment, et que rien ne s'oppose à -ce qu'il le prête.</p> - -<p>Pendant tout ce temps la demanderesse continue à pleurer. Elle paraît -ne pas arriver à vaincre sa timidité et elle tient son regard -obstinément fixé sur le sol. Elle n'a pas encore levé les yeux assez -pour rencontrer ceux du défendeur.</p> - -<p>En l'entendant prononcer ce <i>oui</i>, elle a un sursaut. Elle fait -quelques pas vers le tribunal comme si elle avait quelque chose à objecter, -mais elle s'arrête soudain. «Ce n'est pourtant pas possible, semble-t-elle -se dire à elle-même. Il ne peut pas avoir dit <i>oui</i>. J'ai dû me -tromper.»</p> - -<p>Cependant le juge prend en main le certificat et fait en même temps un -signe à l'huissier. Celui-ci s'approche de la table pour chercher la -Bible, qui se cache sous un énorme monceau de paperasses, et se -prépare avec empressement à la mettre devant le défendeur.</p> - -<p>La demanderesse se rend compte que quelqu'un passe devant elle et elle -devient inquiète. Elle se contraint à lever les yeux juste assez pour -voir de l'autre côté de la table, et ainsi elle voit l'huissier -déplacer la Bible.</p> - -<p>De nouveau elle a l'air de vouloir faire des objections. Mais de nouveau -elle s'arrête. Il n'est pas possible qu'on lui permette de prêter -serment. Le juge doit l'empêcher.</p> - -<p>Le juge est un homme avisé, qui sait très bien ce que pensent et -disent les gens du pays d'où elle vient. Il devrait bien savoir combien -tout le monde y est sévère pour tout ce qui touche au mariage. Ils ne -connaissent pas de crime plus odieux que celui qu'elle a commis. -Aurait-elle jamais fait un tel aveu, pour son propre déshonneur, si ce -n'avait pas été la vérité? Le juge devait comprendre quel mépris -horrible elle s'était attiré. Et non seulement du mépris mais toute -sorte de misères. Personne ne voulait plus l'employer, personne ne -voulait plus de son travail. Ses propres parents ne la souffraient -presque plus dans leur cabane, mais parlaient tous les jours de la -mettre à la porte. Oh! non, le juge devait bien savoir qu'elle n'aurait -pas demandé de secours à un homme marié si elle n'y avait pas eu -droit.</p> - -<p>Le juge ne peut pourtant pas croire qu'elle mente dans une telle -affaire, qu'elle ait attiré un malheur si horrible sur elle-même, -alors qu'elle avait le moyen d'en accuser tout autre qu'un homme marié. -Et s'il sait cela, il doit évidemment empêcher la prestation du -serment.</p> - -<p>Elle voit que le juge relit plusieurs fois le certificat du pasteur. -C'est pourquoi elle commence à croire qu'il va intervenir.</p> - -<p>Il est vrai, en effet, que le juge a l'air soucieux. Il fixe plusieurs -fois son regard sur la demanderesse, mais pendant ce temps, l'expression -de dégoût et d'aversion qui flotte sur son visage s'accentue. Il -paraît l'avoir prise en haine. Si le défendeur de son côté dit la -vérité, elle est une personne abjecte à laquelle le juge ne pourra -pas s'intéresser.</p> - -<p>Il arrive parfois que le juge intervienne dans une affaire en conseiller -bienveillant et avisé, pour empêcher les parties de se faire tort à -elles-mêmes, mais ce jour-là il est fatigué et dégoûté, et ne -pense qu'à laisser l'affaire suivre son cours légal.</p> - -<p>Il dépose le certificat, et, s'adressant de nouveau au défendeur, -exprime l'espoir que celui-ci a bien réfléchi au péril d'un faux -serment. Le défenseur l'écoute avec le même calme dont il a fait -preuve tout le temps; il répond respectueusement, et non sans dignité.</p> - -<p>La demanderesse entend tout cela avec une très grande anxiété. Elle -fait quelques mouvements violents, et se tord les mains convulsivement; -maintenant elle veut parler devant le tribunal. Elle soutient une lutte -horrible contre sa timidité et contre les sanglots qui l'empêchent de -parler. En fin de compte elle n'arrive pas à articuler un seul mot -perceptible.</p> - -<p>Donc, le serment va être prêté. On lui permettra de le prêter! -Personne ne l'empêchera de devenir parjure!</p> - -<p>Jusqu'ici elle n'a pas pu croire que cela pût se faire. Mais maintenant -elle est saisie de la certitude que cela est imminent, que cela se -passera à l'instant même. Une angoisse horrible, telle qu'elle n'en a -jamais ressenti, la saisit à la gorge. Elle reste là pétrifiée. Elle -ne pleure même plus. Ses yeux s'immobilisent dans leurs orbites.</p> - -<p>Il a donc l'intention de s'attirer la damnation éternelle.</p> - -<p>Elle comprend bien qu'il veut se dégager par ce serment, à cause de sa -femme. Mais quand même il aurait des ennuis avec celle-là, il ne -devrait cependant pas compromettre ainsi le salut de son âme.</p> - -<p>Il n'y a rien de si horrible qu'un parjure. Il reste quelque chose de -mystérieux et d'horrible attaché à cette sorte de péché. Aucune -grâce, aucun pardon ne peut le couvrir. Les portes de l'enfer s'ouvrent -d'elles-mêmes, lorsque le nom d'un parjure est prononcé. Si à ce -moment elle eût levé son regard vers le visage de cet homme, elle -aurait craint de le voir marqué du signe de la damnation, apposé par -la colère de Dieu.</p> - -<p>Tandis qu'elle exaspère ainsi son anxiété toujours croissante, le -juge a enseigné au défendeur la manière de poser ses doigts sur la -Bible. Puis il ouvre le code pour trouver la formule du serment.</p> - -<p>En le voyant poser ses doigts sur la Bible, elle s'approche encore d'un -pas et on dirait qu'elle veut s'allonger à travers la table pour -écarter cette main.</p> - -<p>Mais elle est encore retenue par un suprême espoir. Elle croit qu'il -cédera au dernier moment.</p> - -<p>Le juge a trouvé la page du code qu'il cherchait, et maintenant il -commence à dicter le serment à voix haute et distincte. Puis il fait -une pause pour que le défendeur puisse répéter ce qu'il vient de -dire. Et le défendeur commence vraiment à répéter la formule, mais -il vient à se tromper de mot, et le juge est obligé de tout reprendre -depuis le commencement.</p> - -<p>Maintenant elle ne peut plus garder le moindre espoir. Maintenant elle -sait qu'il va se parjurer et qu'il va s'attirer la colère de Dieu pour -cette vie et pour l'autre.</p> - -<p>Elle reste là à se tordre les mains désespérément. Et tout cela -c'est sa faute à elle, puisque c'est elle qui l'a accusé!</p> - -<p>Elle était sans travail, il est vrai, elle avait faim et froid. -L'enfant était près de mourir, faute de soins. À qui donc devait-elle -s'adresser pour avoir du secours?</p> - -<p>Jamais elle n'aurait cru non plus qu'il pût commettre un péché si -abominable.</p> - -<p>Maintenant le juge vient de dicter à nouveau la formule du serment. -Dans quelques instants, l'acte sera accompli. Un acte que rien ne peut -abolir, qu'on ne peut jamais réparer, qui ne s'efface jamais.</p> - -<p>Juste au moment où le défendeur commence à répéter la formule -sacramentelle, elle s'élance, rejette la main, et s'empare vivement de -la Bible.</p> - -<p>C'est son angoisse atroce qui enfin lui a donné le courage d'agir. Il -ne faut pas qu'il soit parjure. Il ne faut pas!</p> - -<p>L'huissier accourt pour lui arracher la Bible et la ramener au calme. -Tout ce qui touche au tribunal lui inspire une crainte immense, et elle -croit assurément que ce qu'elle vient de faire va la conduire en -prison, mais elle ne lâche pourtant pas la Bible. Coûte que coûte: il -ne prêtera pas le serment. Lui qui tient à le prêter, accourt aussi -pour s'emparer du livre; mais elle résiste à tous les deux.</p> - -<p>—Tu ne dois pas prêter serment, crie-t-elle. Tu ne dois pas!</p> - -<p>Cette scène provoque naturellement la plus grande stupeur. Le public se -bouscule pour mieux voir, les jurés commencent à remuer, le greffier -se lève précipitamment l'encrier à la main de peur qu'on ne le -renverse.</p> - -<p>Alors le juge s'écrie à voix haute et indignée: Silence! Et tout le -monde s'arrête, immobile.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui vous prend? Que voulez-vous faire de la Bible? -demande le juge à la demanderesse du même ton sévère et courroucé.</p> - -<p>Ayant pu enfin par ce geste désespéré donner libre cours à son -anxiété, elle arrive à surmonter sa gène juste assez pour pouvoir -répondre:</p> - -<p>—Il ne doit pas prêter serment!</p> - -<p>—Tais-toi et remets le livre en place, ordonne le juge.</p> - -<p>Mais elle n'obéit pas, au contraire, elle retient le livre des deux -mains.</p> - -<p>—Il ne doit pas prêter serment, crie-t-elle avec une violence -frénétique.</p> - -<p>—Tu es donc bien acharnée à gagner ton procès? lui demande le juge -d'une voix toujours plus cassante.</p> - -<p>—Je veux abandonner le procès, s'écrie-t-elle; et sa voix se fait -aiguë, déchirante. Je ne veux pas le forcer à jurer.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu cries? demande le juge. As-tu perdu la -raison?</p> - -<p>Elle respire violemment en essayant de se ressaisir. Elle s'aperçoit -elle-même du son aigu de sa voix. Le juge va croire qu'elle est devenue -folle, si elle ne peut pas dire posément ce qu'elle a à dire. Encore -une fois elle lutte contre son émotion pour arriver à dominer sa voix, -et cette fois elle y réussit. Elle dit lentement, posément, -distinctement, tout en regardant le juge bien en face:</p> - -<p>—J'abandonne le procès. C'est lui le père de l'enfant. Mais je -l'aime toujours. Je ne veux pas qu'il soit parjure.</p> - -<p>Elle se tient droite et résolue devant le tribunal et continue à fixer -son regard droit sur le rude visage du juge. Celui-ci, les deux mains -fortement appuyées sur la table, la regarde longuement sans détourner -les yeux. Mais à la regarder ainsi, le juge est comme transformé. Tout -ce qu'il y avait de dégoûté et de relâché dans ses traits, -disparaît, et le rude visage s'illumine de la plus belle émotion. -«Voilà, se dit le juge, voilà bien mon peuple. Je ne me fâcherai -plus contre lui, puisque même chez le plus humble il y a tant d'amour -et tant de piété.»</p> - -<p>Soudain le juge sent ses yeux devenir humides de larmes; il a un -mouvement brusque, et, presque honteux, il jette autour de lui un regard -furtif. À ce moment il voit le greffier, le commissaire et la longue -rangée des jurés tendre le cou pour regarder la jeune fille, debout -devant le tribunal, la Bible serrée contre sa poitrine. Et il aperçoit -une lueur sur leurs figures, comme s'ils venaient d'entrevoir quelque -chose de très beau qui leur fait du bien jusqu'au plus profond de -l'âme.</p> - -<p>Puis, le juge regarde le public, et constate que tous restent -silencieux, osant à peine respirer, comme si l'on venait d'entendre le -mot le plus ardemment souhaité.</p> - -<p>Enfin le juge regarde le défendeur. Maintenant c'est à lui de baisser -la tête et de regarder le sol.</p> - -<p>De nouveau le juge s'adresse à la pauvre jeune fille:</p> - -<p>—Il en sera comme tu désires, dit-il. L'affaire sera rayée, -ajoute-t-il, s'adressant au greffier.</p> - -<p>Le défendeur fait un geste comme pour faire une objection:</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est? lui crie le juge. Tu as quelque chose à -redire à cela?</p> - -<p>Le défendeur baisse la tête un peu plus et d'une voix à peine -perceptible, il répond:</p> - -<p>—Oh! non, cela vaut sans doute mieux ainsi.</p> - -<p>Le juge reste un instant immobile, puis repoussant le lourd fauteuil, il -se lève et se dirige vers la demanderesse.</p> - -<p>—Je te remercie, dit-il en lui tendant la main.</p> - -<p>Elle a déposé la Bible et reste là toute en pleurs, essuyant ses yeux -avec le mouchoir entortillé.</p> - -<p>—Je te remercie, fait le juge encore une fois, et il lui prend la -main qu'il serre comme si c'était celle d'un brave.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>II</h4> - - -<p>Il ne faut pas croire que la jeune fille qui venait de passer un si -mauvais moment devant le tribunal, fût elle-même convaincue d'avoir -accompli une action méritoire. Bien au contraire, elle estimait qu'elle -s'était couverte de honte devant tout le public. Elle ne comprenait pas -que le geste du juge venant lui serrer la main, était un honneur pour -elle. Elle croyait que cela signifiait seulement que l'affaire était -terminée et qu'elle était libre de s'en aller.</p> - -<p>Elle ne voyait pas non plus que les gens la regardaient d'une façon -bienveillante et que plusieurs voulaient lui serrer la main. Elle se -faufilait et cherchait à s'enfuir. Mais la sortie était encombrée. -L'audience étant finie, nombreux étaient ceux qui avaient hâte de -partir. Elle fut parmi les derniers à quitter la salle. Elle trouvait -que tout le monde avait le droit de passer avant elle.</p> - -<p>Lorsqu'enfin elle fut dehors, elle vit la voiture de Gudmund Erlandsson, -tout attelée, devant l'escalier. Assis dans la voiture, les rênes -entre les mains, Gudmund semblait attendre quelqu'un. Aussitôt qu'il -l'eut aperçue dans la foule qui sortait, il lui cria:</p> - -<p>—Viens ici, Helga! Il y a une place pour toi ici, puisque nous -suivons le même chemin.</p> - -<p>Mais bien qu'elle entendît prononcer son nom, elle ne put pas croire -que ce fût elle qu'il appelait ainsi. Ce n'était pas possible que -Gudmund Erlandsson voulût la prendre dans sa voiture. C'était l'homme -le plus beau de toute la commune; jeune, aimable, de bonne famille et -bien vu de tous. Jamais elle n'aurait pu croire qu'il voulût avoir -affaire à <i>elle</i>.</p> - -<p>Le fichu rabattu sur le visage, elle le dépassa en courant sans -regarder ni répondre.</p> - -<p>—N'entends-tu pas, Helga, il y a une place dans ma voiture? répéta -Gudmund, en essayant de donner à sa voix une intonation très amicale.</p> - -<p>Mais elle n'arriva pas à comprendre que Gudmund lui voulait du bien. -Elle croyait qu'il voulait seulement se moquer d'elle d'une manière ou -d'une autre, et elle s'attendait à voir les assistants lui rire au nez. -Elle lui jeta un regard effaré et indigné à la fois et quitta la -place, courant presque pour être hors d'atteinte lorsque éclaterait -leur ricanement.</p> - -<p>Gudmund était encore célibataire et demeurait chez ses parents. Le -père était fermier. Sa ferme n'était pas bien grande et sa fortune -non plus, mais il avait de l'aisance. Le fils était venu à l'audience -chercher certains papiers pour le compte de son père, mais son voyage -ayant aussi un autre but, il s'était équipé avec beaucoup de soin. Il -avait choisi la voiture neuve, dont le vernis n'avait pas une cassure, -il avait astiqué le harnais lui-même et brossé le cheval jusqu'à le -faire briller comme de la soie. À côté de lui il avait posé sur le -siège une belle couverture rouge, et il s'était habillé d'une courte -veste de chasse, d'un petit chapeau gris et de hautes bottes dans -lesquelles était serré le bas de son pantalon. Ce n'était pas là un -costume de fête, mais il savait bien qu'il avait ainsi un air de mâle -prestance.</p> - -<p>Le matin, à son départ, Gudmund était seul dans sa voiture, mais il -n'avait pas trouvé le temps long à cause des idées agréables qui lui -trottaient dans la tête. Vers la moitié du chemin, il avait dépassé -une jeune fille d'aspect pauvre qui, par sa marche si lente qu'elle -semblait ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre, lui donna -l'impression d'une fatigue extrême. C'était l'automne, la route était -défoncée par la pluie et Gudmund la voyait s'embourber à chaque pas. -Il arrêta son cheval pour demander à la jeune fille où elle allait, -et apprenant qu'elle se rendait au tribunal, il lui offrit une place -dans la voiture. Elle accepta en remerciant et monta s'asseoir dans la -charrette à l'arrière sur la planche étroite où était attaché le -sac à fourrage, comme si elle n'osait toucher à la couverture rouge -posée à côté de Gudmund. Il n'était du reste pas dans ses -intentions de la placer auprès de lui. Il ignorait qui elle était, -mais à en juger par sa mise, elle devait être la fille de quelque -pauvre journalier et il était d'avis qu'elle pourrait se contenter -d'une place à l'arrière de la voiture.</p> - -<p>En arrivant à une côte où le cheval ralentit son allure, Gudmund -entama la conversation. Il voulait savoir comment elle s'appelait et -d'où elle était. Apprenant que son nom était Helga et qu'elle était -du Grand-Marais, il commença à se sentir inquiet.</p> - -<p>—Es-tu toujours restée là-haut ou bien as-tu été en place? -demanda-t-il.</p> - -<p>Elle avait demeuré chez elle ces temps derniers, mais auparavant elle -avait été en place.</p> - -<p>—Chez qui? demanda Gudmund très vite.</p> - -<p>Il lui sembla que la réponse tardait à venir.</p> - -<p>—À Vestgard, chez Per Mortensson, dit-elle enfin en baissant la -voix, comme si elle eût préféré ne pas être entendue.</p> - -<p>Mais Gudmund l'entendit bien.</p> - -<p>—Alors, dit-il, c'est toi qui—mais il n'acheva pas la -phrase.</p> - -<p>Il se détourna d'elle, se redressa sur son siège et ne lui adressa -plus la parole.</p> - -<p>Gudmund assénait au cheval coup sur coup, maugréait contre le mauvais -état de la route et paraissait de fort mauvaise humeur. La jeune fille -resta sans bouger quelques moments, mais bientôt Gudmund sentit une -main se poser sur son bras.</p> - -<p>—Que veux-tu? demanda-t-il sans tourner la tête.</p> - -<p>Elle demandait qu'il voulût bien s'arrêter pour la laisser -descendre.</p> - -<p>—Pourquoi donc? lit Gudmund d'un ton narquois. Tu n'es pas bien -ainsi?</p> - -<p>—Si, seulement je préfère marcher. Gudmund se raisonna un peu. -C'était bien fâcheux d'avoir offert, juste ce jour-là, une place dans -sa voiture à une femme telle que Helga. Mais d'autre part il estima que -du moment qu'il l'avait prise dans la voiture, il ne pouvait pas l'en -chasser.</p> - -<p>—Arrête donc, Gudmund! dit la jeune fille encore une fois.</p> - -<p>Sa voix avait une telle décision que Gudmund tira à lui les rênes.</p> - -<p>—Puisque c'est elle qui désire descendre, se dit-il, je ne dois -pourtant pas la forcer à rester malgré elle.</p> - -<p>Elle était descendue avant que le cheval eût pu s'arrêter.</p> - -<p>—Je croyais que tu savais qui j'étais, en m'offrant une place dans -ta voiture, dit-elle. Sans cela je ne serais pas montée.</p> - -<p>Gudmund fit un salut bref et repartit. Elle avait évidemment tout lieu -de croire qu'il la connaissait. Il avait vu la fille du Grand-Marais -bien des fois, lorsqu'elle était enfant, mais elle avait bien changé -depuis lors. D'abord il fut très heureux d'être débarrassé de sa -compagne de route, mais peu à peu il commença à se sentir mécontent -de lui-même. Évidemment il n'aurait guère pu agir autrement, mais il -n'aimait pas à se montrer cruel envers qui que ce fût.</p> - -<p>Quelques minutes après s'être séparé de Helga, Gudmund dévia de la -grand'route et monta un petit chemin étroit qui menait à une grande -ferme d'aspect opulent. Au moment où Gudmund arrêta sa voiture devant -le perron, la porte d'entrée s'ouvrit et une des filles de la maison -apparut sur le seuil. Gudmund la salua en ôtant son chapeau, tandis -qu'une légère rougeur colorait son visage.</p> - -<p>—Je viens voir si votre père est encore là, dit-il.</p> - -<p>—Quel dommage, il est déjà parti pour le tribunal, répondit la -jeune fille.</p> - -<p>—Ah! bien, il est déjà parti, dit Gudmund. J'étais venu pour lui -offrir une place dans ma voiture. J'y vais, au tribunal, moi aussi.</p> - -<p>—Père est toujours si pressé, dit la jeune fille d'un ton de -regret.</p> - -<p>—Il n'y a pas de mal, répartit Gudmund.</p> - -<p>—Père aurait été bien content d'y être conduit dans une si jolie -charrette tirée par le beau cheval que voilà, ajouta la jeune fille, -aimable.</p> - -<p>Ces compliments firent sourire d'aise le jeune homme.</p> - -<p>—Il faut bien que je reparte alors, dit-il.</p> - -<p>—Vous ne voulez pas entrer un moment?</p> - -<p>—Merci beaucoup, Hildur, mais il faut me rendre au tribunal. Il ne -convient pas que je m'attarde en route.</p> - -<p>À présent, Gudmund continua sa route tout droit jusqu'au tribunal. Il -était de très belle humeur et ne pensait plus du tout à la rencontre -avec Helga. Quelle chance que ce soit Hildur qui soit sortie sur le -perron, comme exprès pour admirer la voiture, et la couverture, et le -cheval, et le harnais. Elle avait dû tout bien remarquer.</p> - -<p>C'était la première fois que Gudmund assistait à une séance du -tribunal. Il constata qu'il y avait là bien des choses à apprendre et -y resta toute la journée. Il se trouvait donc dans la salle, lorsque -l'affaire de Helga fut appelée; il put la voir s'emparer de la Bible et -résister héroïquement tant à l'huissier qu'au juge lui-même. -Lorsque tout fut fini et que le juge eut serré la main à la jeune -fille, Gudmund se leva précipitamment pour sortir. Ayant attelé en -toute hâte, il conduisit son équipage devant l'escalier. Son avis -était que Helga, s'étant montrée fort brave, méritait d'être -honorée. Celle-ci cependant était tellement apeurée qu'elle ne -comprit pas ses intentions, et se déroba à l'honneur qui lui était -destiné.</p> - -<p>Ce même jour, fort tard dans la soirée, Gudmund arriva au -Grand-Marais. L'endroit ainsi appelé était une petite cabane située -sur la pente de la montagne boisée qui entourait la commune. Le chemin -qui y menait n'était guère praticable aux chevaux que pendant l'hiver, -à l'époque des traîneaux, et Gudmund avait dû s'y rendre à pied. -Néanmoins il avait eu bien de la peine à arriver. Il avait failli se -casser les jambes plus d'une fois parmi les troncs d'arbres et les -grosses pierres qui jonchaient le chemin, et il lui avait fallu passer -à gué bien des ruisseaux qui à plus d'un endroit barraient le -passage. S'il n'avait pas fait pleine lune, il n'aurait pu trouver le -sentier menant à la petite cabane, et il se disait que c'était là un -rude bout de chemin qu'avait dû faire Helga ce jour-là.</p> - -<p>La cabane du Grand-Marais se trouvait dans une clairière à mi-chemin -de la côte. Gudmund n'y avait jamais été auparavant, mais bien des -fois il avait du fond de la vallée aperçu l'endroit, et le connaissait -assez pour savoir qu'il ne s'était pas trompé de chemin.</p> - -<p>Tout autour de la clairière, il y avait une barrière de branches -mortes, très dense et très difficile à franchir. Elle devait sans -doute constituer une espèce de barrage ou de défense contre toute -l'ambiance sauvage. La petite cabane était bâtie au bord supérieur de -l'enclos. Elle était précédée d'une pelouse en pente, où poussait -une herbe courte et fine; en bas de la pelouse, deux petites -dépendances en planches grises et un caveau à toiture de tourbe verte. -C'était une habitation des plus humbles, mais on ne pouvait nier que -l'endroit eût sa beauté. Le marais qui avait donné son nom à la -cabane, situé quelque part dans le voisinage, exhalait des brouillards -qui, se déroulant magnifiques par le clair de lune, entouraient la -montagne d'une couronne argentée. La pointe la plus haute émergeait -encore du brouillard et le sommet, hérissé de sapins, se découpait -sur le ciel. En bas, sur la vallée, le clair de lune était si intense -qu'on discernait aussi bien les champs que les fermes et un ruisseau -tortueux, le long duquel le brouillard flottait, tel une fumée -légère. La distance n'était pas très grande, mais ce qui était -surprenant, c'est que la vallée paraissait néanmoins un monde -étranger où tout ce qui était de la forêt n'avait rien à faire. On -eût dit que les gens qui habitaient la petite cabane forestière -devaient toujours rester sous les arbres protecteurs. Ils n'auraient pu -se plaire dans la vallée, pas plus que les coqs de bruyère, les -grands-ducs, les lynx, les airelles rouges et les petites étoiles -blanches de la forêt.</p> - -<p>Gudmund s'approcha de la cabane en traversant la pelouse. Une faible -lumière filtrait par la fenêtre dénuée de rideaux. Une lampe -allumée était posée sur la table à côté de la fenêtre, auprès de -laquelle le père était assis, en train de rapiécer une paire de vieux -souliers. La mère se trouvait un peu plus loin dans la pièce, auprès -de l'âtre où des branches mortes brûlaient à petit feu. Elle avait -devant elle son rouet, mais elle avait cessé son travail pour jouer -avec un petit enfant. Elle l'avait sorti de son berceau, et le bruit du -jeu arrivait jusqu'à Gudmund. Le visage de la vieille était sillonné -de rides, ce qui lui donnait un air sévère, mais aussitôt qu'elle -s'inclinait sur l'enfant, ses traits s'adoucissaient et elle souriait au -petit aussi tendrement qu'aurait pu le faire la mère véritable.</p> - -<p>Gudmund cherchait des yeux Helga, mais nulle part, dans aucun coin de la -cabane, il n'arrivait à la découvrir. Alors il jugea préférable de -rester dehors jusqu'à ce qu'elle rentrât. Il s'étonnait qu'elle ne -fût pas encore de retour. Peut-être s'était-elle arrêtée en cours -de route pour se reposer ou manger chez des amis? En tout cas elle ne -pouvait plus tarder, si elle tenait à être à l'abri avant la tombée -de la nuit.</p> - -<p>Gudmund se tenait au milieu de la pelouse, prêtant l'oreille au moindre -bruit. Le silence était complet. Pas le moindre vent. Il lui semblait -que jamais jusqu'alors il n'avait remarqué une telle sérénité. -C'était comme si la forêt entière retenait son haleine dans l'attente -de quelque événement extraordinaire.</p> - -<p>Pas un être humain dans la forêt. Aucun bruit de branche cassée, ni -de pierre déplacée. Helga était évidemment encore loin.</p> - -<p>—Je me demande ce qu'elle dira lorsqu'elle me verra ici, se dit -Gudmund. Elle jettera peut-être les hauts cris, elle se sauvera dans la -forêt et n'osera pas rentrer de toute la nuit.</p> - -<p>À ce moment précis de ses réflexions, il fut frappé par la -singularité du fait que depuis ce matin il portait un tel intérêt aux -affaires de cette pauvre fille du Grand-Marais.</p> - -<p>En rentrant de la séance du tribunal, il était allé comme d'ordinaire -raconter à sa mère ce qui lui était arrivé dans la journée. La -mère de Gudmund était une femme avisée et généreuse qui avait su se -conduire avec son fils de telle sorte qu'adulte il lui avait conservé -la même confiance qu'il avait pour elle dans son enfance. Elle était -souffrante depuis bien des années et ne pouvant plus marcher, elle -restait la journée entière immobile dans son fauteuil. C'était -toujours un régal pour elle, quand Gudmund rentrant de voyage lui -apportait des nouvelles.</p> - -<p>Quand il eut raconté à sa mère l'aventure de Helga du Grand-Marais, -Gudmund la vit toute soucieuse. Elle garda le silence un long moment, -les yeux fixés devant elle.</p> - -<p>—Tout bon sentiment n'est donc pas éteint chez cette fille-là, -dit-elle enfin. Il ne faut rejeter personne pour une première faute. Il -se pourrait bien qu'elle fût reconnaissante à celui qui lui viendrait -en aide en ce moment.</p> - -<p>Gudmund comprit de suite ce que voulait dire sa mère. Ne pouvant plus -se tirer d'affaire toute seule, elle avait besoin d'une personne qui -fût à son entière disposition. Mais il était toujours très -difficile de trouver quelqu'un qui voulut se charger de ce service. Sa -mère était très exigeante, très difficile à contenter, et puis, les -jeunes gens préféraient un travail qui leur donnât un peu plus de -liberté. Or, il était sans doute venu à l'esprit de sa mère de -prendre à son service Helga du Grand-Marais, et Gudmund trouva que -c'était là une excellente idée. Helga serait sûrement très -dévouée à sa maîtresse. Il se pourrait bien qu'ainsi ils fussent -tirés d'embarras pour longtemps.</p> - -<p>—Ce qu'il y a de plus délicat, c'est l'enfant, dit la mère après -une pause; et Gudmund comprit par là qu'elle réfléchissait sérieusement.</p> - -<p>—Il pourra bien rester chez les grands-parents, dit-il.—Ce -n'est pas certain qu'elle veuille s'en séparer.—Elle sera bien -obligée de ne pas trop penser à ce qu'elle veut et à ce qu'elle ne veut -pas. Elle m'a paru ne pas manger à sa faim. Ils ne doivent pas avoir grand -chose à se mettre sous la dent, là-haut, au Grand-Marais.</p> - -<p>À cela la mère ne répondit rien, mais elle aborda un autre sujet de -conversation. On voyait bien que d'autres scrupules lui étaient venus -qui l'empêchaient de prendre une décision.</p> - -<p>Gudmund raconta alors sa visite à Elvokra où il avait vu Hildur. Il -rapporta ce qu'elle avait dit de son cheval et de sa voiture et il ne -cacha pas la satisfaction que lui causait cette entrevue. Sa mère aussi -fut très contente. Immobilisée dans son intérieur, elle s'occupait -sans cesse de forger des projets d'avenir pour son fils, et c'était -elle qui la première avait proposé à celui-ci d'essayer de gagner la -belle fille du propriétaire de Elvokra. C'était là le plus beau -mariage qu'il pût faire. Ce fermier était un personnage important. Il -possédait la plus grande ferme de toute la commune et en plus beaucoup -d'influence et beaucoup d'argent. À vrai dire, c'était presque -insensé d'espérer qu'il se contenterait d'un gendre si peu fortuné -que Gudmund, mais d'autre part il restait toujours possible qu'il se -rangeât à l'avis de sa fille. Et que Gudmund fût capable de gagner -Hildur à ce projet, s'il s'y mettait, voilà de quoi sa mère ne -doutait pas un seul instant.</p> - -<p>C'était la première fois que Gudmund laissait voir à sa mère que ce -projet avait pris racine chez lui; ils engageaient maintenant une longue -conversation sur Hildur, sur les richesses et avantages qui -reviendraient à celui qui l'épouserait, mais bientôt la conversation -s'arrêta de nouveau, la mère redevenant pensive:</p> - -<p>—Ne pourrais-tu pas envoyer chercher cette Helga? Je voudrais bien -la voir avant de la prendre à mon service, dit-elle enfin.</p> - -<p>—Je suis très content que vous vouliez bien vous intéresser à -elle, dit Gudmund, en ajoutant dans son for intérieur que si sa mère -trouvait une garde-malade qui lui plût, sa femme aurait une existence -bien plus agréable dans la maison. Vous verrez bien que vous serez -contente d'elle, continua-t-il.</p> - -<p>—Ce serait du reste une bonne action de l'engager, dit la mère.</p> - -<p>Le soir venu, la malade se remit au lit et Gudmund se rendit à -l'écurie pour prendre soin des chevaux. Il faisait beau, l'air était -pur, la vallée entière baignait dans un clair de lune resplendissant. -Il eut l'idée d'aller ce soir même en personne porter au Grand-Marais -le message de sa mère. S'il faisait beau le lendemain, on aurait tant -à faire à rentrer l'avoine, que ni lui ni aucun autre n'aurait le -temps d'y aller.</p> - -<p>Il est vrai que là où il était posté devant la cabane, Gudmund ne -percevait aucun bruit de pieds, mais, par contre, il y avait d'autres -sons qui troublaient le silence à de courts intervalles. C'étaient des -plaintes sourdes, un gémissement faible et étouffé coupé de temps en -temps par des sanglots. Croyant entendre que les sons provenaient du -hangar, Gudmund se dirigea de ce côté. Aussitôt qu'il s'en approcha, -les sanglots cessèrent, et il entendit quelqu'un remuer sous le hangar. -Tout de suite Gudmund comprit qui c'était.</p> - -<p>—C'est toi, Helga, qui restes là à pleurer? demanda-t-il, en se -plaçant devant l'ouverture pour empêcher la jeune fille de se sauver -sans lui parler.</p> - -<p>De nouveau, un silence absolu se fit. Évidemment, Gudmund avait deviné -juste: c'était Helga qui restait là tout en larmes; mais elle essaya -d'étouffer ses sanglots pour faire croire à Gudmund qu'il s'était -trompé et pour le faire partir. Il faisait une obscurité épaisse sous -le hangar et elle était sûre qu'il ne pouvait la voir.</p> - -<p>Mais Helga était prise ce soir-là d'un tel désespoir qu'il ne lui fut -pas facile de retenir ses larmes. Elle ne s'était pas encore montrée -aux parents. Elle n'en avait pas eu le courage. Lorsqu'à la tombée de -la nuit elle gravissait la côte pénible en se disant que bientôt il -lui faudrait leur apprendre qu'elle n'aurait aucun secours de Per -Mortensson, alors elle avait ressenti une telle appréhension des -paroles dures et cruelles qu'elle attendait d'eux, qu'elle n'avait pas -osé entrer. Elle préféra rester dehors jusqu'à ce qu'ils se fussent -couchés, car ainsi elle ne serait peut-être pas obligée de raconter -son malheur le jour même. Elle s'était donc cachée sous le hangar. Ce -n'est qu'une fois assise là, en proie au froid et à la faim, qu'elle -eut la pleine et entière sensation de son état misérable. Toute la -honte et toute l'angoisse qu'elle avait dû traverser, toute la honte et -toute l'angoisse qu'il lui restait à traverser, lui apparurent pour -s'appesantir sur elle à la façon d'une masse de plomb. Elle pleura sur -elle-même, elle pleura d'être si misérable que personne ne voulait -d'elle. Elle se rappela qu'un jour, alors qu'elle était enfant, elle -était tombée dans un trou du marais, où elle s'était enfoncée très -profondément. Plus elle faisait effort pour en sortir, plus elle -s'enfonçait. Toutes les mottes d'herbes et tous les arbrisseaux qu'elle -empoignait, avaient cédé. Il en était de même cette fois-ci. Tout ce -qu'elle cherchait à saisir pour se soutenir, se dérobait sous sa main. -Personne ne voulait l'aider. L'autre fois, quand elle était tombée -dans le trou du marais, un petit vacher était enfin venu l'en sortir, -mais aujourd'hui personne n'arrivait à son secours. Il était dit sans -doute qu'elle devait périr.</p> - -<p>Dès que Helga vint à penser au marais, il lui apparut avec évidence -que ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de s'y rendre, pour s'y -enfoncer en se laissant engloutir par la boue. Un être si misérable, -dont personne ne voulait à son service, ne pouvait évidemment rien -faire de mieux que de mourir. Pour l'enfant aussi, il vaudrait mieux -qu'elle disparût, car la mère de Helga l'aimait bien, quoiqu'elle ne -voulût pas le montrer quand Helga était là. Mais celle-ci une fois -disparue pour toujours, la grand'mère s'occuperait du petit comme si -c'était son enfant à elle.</p> - -<p>Elle ne comprenait pas qu'au beau milieu de sa grande misère elle -venait d'accomplir une action qui avait inspiré à tous une meilleure -idée d'elle. À chaque instant qui s'écoulait, sa certitude se faisait -plus grande que le grand marais était son seul vrai refuge. Et mieux -elle comprenait cela, plus elle pleurait.</p> - -<p>Aussi ne lui fut-il pas facile de commander à ses larmes. Il ne fallut -pas attendre longtemps qu'elle se remît à sangloter.</p> - -<p>Gudmund ne connaissait rien de pire que d'entendre pleurer une femme. -Aussi fut-il sur le point de partir tout de suite, mais puisqu'il -s'était donné la peine de grimper jusque là-haut, il était bien -obligé de transmettre le message maternel.</p> - -<p>—Qu'as-tu donc, demanda-t-il à Helga, d'un ton rude. Pourquoi -n'entres-tu pas?</p> - -<p>—Oh! je n'oserais pas, lui répondit Helga; et ses dents claquaient -quand elle parlait. Je n'oserais pas!</p> - -<p>—De quoi as-tu peur? Tu ne t'es laissée effrayer aujourd'hui ni -par l'huissier, ni par le juge lui-même. Tu ne peux pourtant pas avoir peur -de tes parents?</p> - -<p>—Si, si, ils sont bien pires que tous les autres.</p> - -<p>—Pourquoi seraient-ils plus fâchés aujourd'hui que les autres -jours?</p> - -<p>—Parce que je n'aurai pas d'argent.</p> - -<p>—Tu es cependant assez brave fille pour gagner ta vie et celle du -petit aussi.</p> - -<p>—Oui, mais il n'y a personne qui veuille me prendre à son service.</p> - -<p>Soudain Helga s'effraya à l'idée que ses parents pourraient percevoir -le bruit de leurs voix et venir voir qui parlait. Et en ce cas-là elle -serait bien obligée de tout leur raconter. Ainsi elle ne pourrait plus -se sauver dans le grand marais. Dans sa frayeur elle s'élança pour -dépasser Gudmund. Mais celui-ci fut plus agile. Il la saisit au bras et -la retint de force.</p> - -<p>—Oh! non. Tu ne m'échapperas pas avant que j'aie pu te parler.</p> - -<p>—Laisse-moi passer! dit-elle, le regardant d'un œil farouche.</p> - -<p>—Tu as l'air de vouloir te jeter dans le lac! fit-il.</p> - -<p>Elle était dehors maintenant et son visage était illuminé par le -clair de lune.</p> - -<p>—Quel mal y aurait-il, si je le faisais? reprit Helga, rejetant la -tête en arrière et le fixant dans les yeux. Ce matin tu n'as même pas -voulu me laisser une place derrière dans ta voiture. Personne ne veut -avoir affaire à moi. Tu dois bien comprendre qu'un être tel que moi -ferait mieux d'en finir.</p> - -<p>Gudmund ne savait absolument que faire. Il aurait voulu être bien loin, -mais d'autre part il trouvait qu'il ne pouvait pas abandonner un être -humain, en proie à un tel désespoir.</p> - -<p>—Écoute-moi bien! Promets seulement d'entendre jusqu'au bout ce -que j'ai à te dire; après tu pourras aller où tu voudras.</p> - -<p>Elle promit.</p> - -<p>—N'y a-t-il pas moyen de s'asseoir ici?</p> - -<p>—Le billot est là-bas.</p> - -<p>—Eh bien, vas-y alors et tiens-toi tranquille!</p> - -<p>Très docilement elle alla s'asseoir.</p> - -<p>—Puis, ne pleure plus! dit-il, trouvant qu'il avait déjà une -certaine autorité sur elle.</p> - -<p>Mais cela, il n'aurait pas dû le dire, car immédiatement elle cacha sa -tête dans ses mains, pleurant plus que jamais.</p> - -<p>—Ne pleure pas! dit-il, prêt à frapper le sol du pied, dans son -exaspération. Il y en a bien qui sont plus mal partagés que toi.</p> - -<p>—Oh! non, personne n'est plus malheureux que moi.</p> - -<p>—Toi, tu es jeune et en bonne santé. Tu verrais seulement ce que -doit supporter ma mère. Elle est si percluse de douleurs qu'elle ne peut -plus remuer et pourtant elle ne se plaint jamais.</p> - -<p>—Elle n'est pas abandonnée de tous comme moi.</p> - -<p>—Tu n'es pas abandonnée, toi non plus. Je viens de parler de toi à -ma mère et elle m'a chargé d'un message pour toi.</p> - -<p>Les sanglots cessèrent. On avait la sensation d'entendre le grand -silence de la forêt qui continuait à retenir son haleine dans -l'attente de l'événement merveilleux.</p> - -<p>—Je devais te dire de te rendre auprès d'elle demain, pour qu'elle -ait l'occasion de te voir de ses propres yeux. Elle se propose de te -demander si tu veux venir servir chez nous.</p> - -<p>—Elle se propose de me le demander à moi?</p> - -<p>—Oui, mais elle veut te voir d'abord.</p> - -<p>—Sait-elle que...</p> - -<p>—Elle en sait autant que tout le monde.</p> - -<p>La jeune fille eut un cri de joie et de stupeur à la fois, et l'instant -d'après, Gudmund sentit deux bras autour de son cou. Il en fut tout -effrayé et sa première idée fut de se détacher, mais il se ravisa et -demeura sans bouger. Il comprit que la jeune fille était transportée -de joie au point de ne plus savoir ce qu'elle faisait. À ce moment-là -elle aurait pu se jeter au cou du pire gredin, uniquement pour partager -avec quelqu'un le grand bonheur qui lui était arrivé.</p> - -<p>—Si elle veut bien m'engager, je pourrai vivre! dit-elle en -inclinant sa tête contre la poitrine de Gudmund; et de nouveau elle pleura -mais avec moins de véhémence que tout à l'heure. Il faut que tu saches que -c'était bien mon intention d'aller me jeter dans le marais, dit-elle. -Je te remercie d'être venu. Tu m'as sauvé la vie.</p> - -<p>Jusque là Gudmund était demeuré immobile mais peu à peu il sentait -naître en lui un sentiment confus de douce tendresse. Par un mouvement -instinctif il leva la main et lui caressa les cheveux. Alors elle -tressaillit comme s'il l'eût réveillée d'un rêve et se dressa toute -droite devant lui.</p> - -<p>—Je te remercie d'être venu! répéta-t-elle.</p> - -<p>Elle était toute rougissante, et lui aussi rougit.</p> - -<p>—Ainsi tu viendras nous voir demain, dit-il lui tendant la main en -guise d'adieu.</p> - -<p>—Je n'oublierai jamais que tu es venu ce soir même, dit Helga chez -qui la reconnaissance l'emporta sur le trouble.</p> - -<p>—Mais oui, c'est très bien que je sois venu, répondit-il, très -calme, tout en se sentant fort satisfait de lui-même. À présent tu -vas entrer, je pense? ajouta-t-il.</p> - -<p>—Oui, à présent je vais pouvoir entrer.</p> - -<p>Gudmund se découvrit subitement pour Helga cette grande sympathie qu'on -éprouve si souvent pour ceux qu'on a été amené à aider.</p> - -<p>Il restait là, hésitant, ne pouvant se résoudre à partir.</p> - -<p>—J'aimerais bien te voir entrer avant de m'en aller.</p> - -<p>—J'avais pensé leur laisser le temps de se coucher avant d'entrer.</p> - -<p>—Non, tu rentreras tout de suite pour avoir à manger et pour te -reposer, dit-il trouvant un certain plaisir à lui imposer sa volonté.</p> - -<p>Elle se dirigea immédiatement vers la maison et lui suivait, très -content et très fier de la voir obéir sans discussion. Quand elle fut -sur le seuil, ils échangèrent de nouveau des saluts d'adieu, mais à -peine eut-il fait quelques pas, qu'elle le rejoignit de nouveau.</p> - -<p>—Reste ici, jusqu'à ce que je sois entrée! Cela me sera moins -difficile, si je sais que tu es là.</p> - -<p>—Oui, fit-il, je resterai ici jusqu'à ce que tu aies passé le -moment le plus pénible.</p> - -<p>Puis Helga ouvrit la porte, et Gudmund remarqua qu'elle la laissait un -peu entre-bâillée, sans doute pour ne pas se sentir complètement -séparée du protecteur resté dehors. Aussi ne se fit-il aucun scrupule -de voir et d'écouter ce qui se passait à l'intérieur.</p> - -<p>Les vieux firent à Helga un accueil des plus affectueux. La mère, -ayant remis en hâte le petit dans son berceau, s'approcha de l'armoire -d'où elle sortit une écuelle de lait et une miche de pain qu'elle -déposa sur la table.</p> - -<p>—Voilà! Viens manger maintenant, dit-elle. Puis elle alla à l'âtre -ranimer le feu. J'ai entretenu le feu pour que tu puisses sécher tes -vêtements et te chauffer toi-même en rentrant, mais mange d'abord. -C'est bien de cela que tu dois avoir le plus besoin.</p> - -<p>Helga était restée près de la porte tout ce temps-là.</p> - -<p>—Vous ne devriez pas me recevoir si bien, dit-elle à voix basse. -Je n'aurai pas d'argent de Per. J'ai renoncé à son secours.</p> - -<p>—Nous avons déjà eu la visite de quelqu'un qui avait assisté à la -séance et qui a vu ce qui s'est passé, dit la mère. Nous savons tout.</p> - -<p>Helga restait toujours à côté de la porte, ayant l'air de n'y rien -comprendre.</p> - -<p>Alors son père, le vieux journalier, déposa son ouvrage, releva ses -bésicles, et crachota pour faire un petit discours qu'il avait ruminé -toute la soirée.</p> - -<p>—C'est que ta mère et moi, Helga, dit-il, solennel, nous nous -sommes toujours efforcés d'être des gens honnêtes et braves, et il nous a -semblé que par ta faute nous étions tombés dans le déshonneur. C'est -à croire que nous ne t'aurions pas appris à distinguer le bien du mal. -Mais lorsque nous avons su ce que tu as fait aujourd'hui, nous nous -sommes dit, ta mère et moi, que maintenant du moins, les gens seraient -obligés de constater que tu avais reçu une bonne éducation et de bons -enseignements, et nous avons pensé que nous pourrions peut-être encore -avoir lieu d'être contents de toi. Et ta mère n'a pas voulu que nous -nous mettions au lit avant ton retour, pour te faire un accueil -honorable.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>III</h4> - - -<p>Helga du Grand-Marais vint à Närlunda et tout se passa à souhait. -Elle était docile, serviable et reconnaissante du moindre mot aimable -qui lui était adressé. Elle se considérait toujours comme la plus -humble et jamais elle ne se mettait en avant. Aussi ne fut-elle pas -longtemps à gagner et l'estime de ces autres patrons et l'amitié de -ses camarades.</p> - -<p>Les premiers jours Gudmund eut tout l'air d'avoir peur de s'adresser à -Helga. Il craignait que cette fille du Grand-Marais ne se fît des -idées, parce qu'il était venu à son secours; mais c'étaient là des -soucis inutiles. Helga le jugea bien trop admirable, trop supérieur, -pour lever les yeux sur lui. Aussi Gudmund remarqua-t-il bientôt qu'il -n'y avait aucune raison de la tenir à distance. Elle était même plus -réservée vis-à-vis de lui que vis-à-vis des autres.</p> - -<p>Au cours du même automne où Helga était venu à Närlunda, Gudmund -fit des visites répétées chez le riche paysan de Elvokra, et le bruit -courait qu'il avait des chances sérieuses de devenir le gendre de la -maison. Ce n'est cependant que vers Noël qu'on eut la certitude du -succès de sa demande. À cette époque le fermier lui-même avec sa -femme et sa fille vint en visite à Närlunda et il était évident que -le but de leur visite était de se rendre compte de la situation qui y -serait faite à Hildur, si elle épousait Gudmund.</p> - -<p>C'était la première fois que Helga voyait de près celle qui allait -devenir la femme de Gudmund. Hildur Eriksdotter n'avait pas encore vingt -ans, mais elle avait cela de particulier que personne ne pouvait la voir -sans se dire quelle maîtresse de maison admirable elle ferait un jour. -Elle était de haute taille bien fournie, elle était blonde et jolie et -paraissait aimer à avoir autour d'elle une nombreuse maisonnée à qui -donner des soins. Elle n'était jamais gênée ni intimidée, parlant -abondamment et paraissant toujours bien mieux savoir que la personne -avec qui elle parlait. Elle avait fréquenté le collège de la ville -pendant quelques années et elle portait les plus belles robes que Helga -eût vues de sa vie, et pourtant elle ne paraissait ni vaniteuse, ni -coquette. Riche et belle comme elle était, elle n'aurait eu qu'à -vouloir pour être mariée à un vrai monsieur, mais elle disait -toujours qu'elle ne voulait pas devenir une belle madame et rester les -bras croisés. Elle voulait épouser un paysan et diriger elle-même sa -maison en vraie paysanne.</p> - -<p>Helga trouvait que Hildur était une vraie merveille. Jamais elle -n'avait vu personne qui se présentât ainsi à son avantage. Elle -n'aurait pas cru qu'un être humain pût être si accompli à tous les -points de vue. Il lui semblait un vrai bonheur d'avoir à servir, dans -l'avenir, une telle maîtresse.</p> - -<p>Tout s'était bien passé pendant la visite des gens de Elvokra et -cependant Helga ressentait une vive inquiétude en rappelant ses -souvenirs de ce jour-là. C'est que, les hôtes à peine arrivés, elle -était venue offrir le café. Lorsqu'elle s'était présentée avec le -plateau, la mère de Hildur se penchant vers sa maîtresse lui avait -demandé si c'était là la fille du Grand-Marais. Elle n'avait pas -parlé si bas que Helga n'entendît très bien la question. Mère -Ingeborg avait répondu affirmativement, et l'autre avait dit quelque -chose que Helga n'avait pas pu saisir. Mais cela tendait à dire qu'elle -trouvait singulier qu'ils voulussent avoir une fille comme elle dans -leur maison. Cela faisait à Helga bien du chagrin mais elle se -consolait en se disant que c'était la mère et non pas Hildur qui avait -prononcé ces paroles.</p> - -<p>Un dimanche, vers la fin de l'hiver, Helga et Gudmund vinrent à sortir -ensemble de l'église. En descendant la côte, ils s'étaient trouvés -au milieu d'une foule d'autres paroissiens, mais ceux-ci les ayant -quittés l'un après l'autre, bientôt Helga se trouva seule avec -Gudmund.</p> - -<p>Aussitôt Gudmund se rappela qu'il n'avait pas été seul avec Helga -depuis ce soir lointain où il était allé au Grand-Marais, et le -souvenir de ce qui s'était passé à cette occasion se présenta avec -intensité à son esprit. Très souvent, au cours de l'hiver, il -s'était reporté à leur première rencontre et toujours ce ressouvenir -lui avait inspiré une sensation douce et agréable. Se trouvant seul à -son travail, il se plaisait à se représenter en mémoire toute cette -belle soirée: le brouillard argenté, le clair de lune intense, la -forêt obscure, la vallée baignée de lumière et la jeune fille qui -lui avait jeté les bras autour du cou en pleurant de bonheur. Cette -scène se faisait plus belle chaque fois qu'il s'y reportait. Mais -voyant Helga occupée comme les autres à la tâche quotidienne, Gudmund -éprouvait de la difficulté à imaginer que c'était celle-là qui y -avait figuré. À présent qu'il se promenait seul avec elle sur la -route de l'église, il ne put s'empêcher de souhaiter que du moins pour -un court moment elle redevînt la même qu'elle avait été ce jour-là.</p> - -<p>Helga se mit immédiatement à parler de Hildur. Elle la comblait -d'éloges, disant qu'elle était la fille la plus belle et la plus -intelligente de toute la contrée, et elle félicitait de tout cœur -Gudmund qui allait avoir une femme pareille.</p> - -<p>—Il faut lui dire qu'elle me garde à Närlunda, dit-elle. Ça sera -un vrai plaisir de servir une telle maîtresse.</p> - -<p>Gudmund souriait à son enthousiasme et ne répondait que par -monosyllabes, comme s'il n'y prêtait qu'une attention relative. -Évidemment c'était très bien qu'elle aimât Hildur à ce point et -qu'elle se réjouît tant à l'idée de son mariage.</p> - -<p>—Tu t'es plu chez nous cet hiver, je crois, dit-il enfin.</p> - -<p>—Certainement. Je ne pourrais pas dire combien mère Ingeborg et -vous tous, du reste, avez été bons pour moi.</p> - -<p>—Tu n'as pas regretté la forêt?</p> - -<p>—Si, au commencement, mais plus maintenant.</p> - -<p>—Je croyais que ceux qui étaient de la forêt ne pouvaient se -passer d'elle.</p> - -<p>Helga se tourna à demi vers son interlocuteur qui se tenait de l'autre -côté de la route. Gudmund, lui, était redevenu presqu'un étranger, -mais à ce moment il y eut dans sa voix et dans son sourire quelque -chose qu'elle crut reconnaître. Mais si, c'était bien le même qui -était accouru la sauver au plus fort de sa misère. Bien qu'il dût se -marier avec une autre, elle était assurée d'avoir toujours en lui un -ami dévoué et un aide fidèle.</p> - -<p>Elle ressentit une immense joie à savoir qu'elle pouvait avoir -confiance en lui plus qu'en toute autre personne; elle crut devoir lui -raconter tout ce qui lui était arrivé depuis leur dernier entretien.</p> - -<p>—Il faut que je te dise que les premières semaines j'étais bien -malheureuse à Närlunda, commença-t-elle. Mais cela, tu ne dois pas le -dire à mère Ingeborg.</p> - -<p>—Si tu veux que je me taise, je me tairai.</p> - -<p>—Pense seulement, j'ai tant regretté la forêt pour commencer! J'ai -été sur le point de tout lâcher pour retourner là-haut.</p> - -<p>—Tu avais des regrets? Je croyais que tu étais contente d'être -chez nous.</p> - -<p>—Je n'y pouvais rien, dit-elle s'excusant. Je comprenais bien -combien je devais m'estimer heureuse d'être chez vous. Vous étiez bons, si -bons pour moi, et le travail ne dépassait pas mes forces, mais -néanmoins j'avais des regrets. Il y avait une force mystérieuse qui -m'appelait et m'attirait et voulait absolument me ramener à la forêt. -J'avais la sensation, en restant là-bas dans la vallée, de tromper et -de trahir quelqu'un qui avait sur moi des droits imprescriptibles.</p> - -<p>—C'était peut-être—commença Gudmund; mais il s'arrêta au -milieu de la phrase.</p> - -<p>—Non, ce n'était pas le petit que je regrettais. Je savais qu'il -était bien soigné et que ma mère était bonne pour lui. Ce n'était -rien de bien précis. J'avais la sensation d'être un oiseau sauvage -qu'on avait mis en cage, et je croyais que je mourrais si l'on ne me -relâchait pas.</p> - -<p>—Tu étais donc si malheureuse que ça! s'exclamait Gudmund en -souriant, car tout d'un coup il crut la reconnaître.</p> - -<p>Tout d'un coup ce fut comme s'il n'y eût eu aucun intervalle, mais -qu'ils se fussent séparés seulement la veille, là-haut devant le -Grand-Marais. Helga souriait de nouveau tout en continuant à raconter -ses peines.</p> - -<p>—La nuit je ne dormais pas, dit-elle, car aussitôt que j'étais au -lit, les larmes se mettaient à couler, et quand je me levais le matin, -l'oreiller était tout mouillé. Le jour, en travaillant parmi vous -autres, je pouvais retenir mes larmes, mais aussitôt redevenue seule, -les larmes me montaient aux yeux.</p> - -<p>—Tu as versé bien des larmes, toi, dans ta vie, fit Gudmund.</p> - -<p>Mais il n'avait pas l'air compatissant en prononçant ces paroles. Il -donnait plutôt l'impression d'être travaillé tout le temps par un -rire silencieux qu'il retenait difficilement.</p> - -<p>—Toi, tu ne comprendras sans doute jamais combien grande a été ma -peine, dit-elle avec une ardeur avivée par le désir de se faire -comprendre par lui.</p> - -<p>—Il y avait sur moi une langueur qui me ravissait à moi-même. Pas -un instant je ne pouvais me sentir heureuse. Rien n'était beau, rien ne me -faisait plaisir, personne à qui je pusse m'attacher. Vous étiez tous -aussi étrangers qu'au jour même où pour la première fois j'ai -franchi le seuil de votre maison.</p> - -<p>—Mais, demanda Gudmund, ne disais-tu pas tout à l'heure que tu -désirais rester chez nous?</p> - -<p>—Si, certainement.</p> - -<p>—Alors, tu n'as plus de regrets maintenant?</p> - -<p>—Non, tout cela est passé. J'ai été guérie. Attends un peu, tu -sauras tout.</p> - -<p>À ces mots, Gudmund traversant la route se mit à marcher à côté -d'elle. Il continuait à sourire. Il paraissait content de l'écouter -parler mais, sans doute, il n'attachait pas grande importance à ce -qu'elle disait. Peu à peu Helga aussi se sentait animée du même état -d'esprit. Tout lui semblait léger, ensoleillé. La route de l'église -qui d'ordinaire était si longue et si pénible, ne la fatiguait pas du -tout aujourd'hui. Il y avait quelque chose qui la soulevait. Elle -continuait à raconter parce qu'elle avait commencé, mais ça lui -importait bien moins maintenant de parler. Elle aurait éprouvé le -même plaisir rien qu'à marcher silencieuse à côté de lui.</p> - -<p>—Comme j'étais au plus fort de mes peines, dit-elle, je demandai à -mère Ingeborg, un samedi soir, de rentrer chez moi pour y passer le -dimanche. Et en gravissant ce soir-là la côte du Grand-Marais, -j'étais bien convaincue que jamais plus je ne retournerais à -Närlunda. Mais là-haut je retrouvai père et mère tellement contents -de me savoir en si bonne place dans une maison si considérée, que je -n'osai pas leur dire que je ne pouvais plus y rester. Du reste, -aussitôt que je me trouvai de nouveau dans la forêt, toute mon -angoisse, toute ma peine avaient complètement disparu. Il me semblait -que tout cela n'avait été qu'un cauchemar. Et puis, le petit me -causait du chagrin. Mère s'en était chargée pour de bon. Il n'était -plus à moi. Évidemment c'était bien ainsi, mais j'avais tant de peine -à m'y habituer.</p> - -<p>—Peut-être même que tu t'es mise à nous regretter? interjeta -Gudmund.</p> - -<p>—Oh! non. Lundi matin, à mon réveil, lorsque je me disais qu'il -fallait repartir, ce sentiment de langueur m'envahissait de nouveau. Je -restais à pleurer et à me torturer, car la seule solution raisonnable -était d'aller reprendre mon service mais d'autre part je me sentais -devenir malade, folle même, en le faisant. Alors tout d'un coup je me -suis rappelée avoir entendu dire qu'en emportant un tant soit peu des -cendres de son propre foyer pour le répandre sur le foyer étranger, on -était délivré de toute nostalgie.</p> - -<p>—C'était là au moins un remède facile à appliquer, fit Gudmund.</p> - -<p>—Oui, mais il y avait, paraît-il, un inconvénient à s'en servir: -depuis, on était réduit à ne plus se plaire ailleurs. Si l'on -quittait l'endroit où l'on avait transporté les cendres, alors on -était à tout jamais tourmenté par le désir d'y retourner autant -qu'avant par le désir de s'en aller.</p> - -<p>—Est-ce qu'on ne pourrait pas se munir d'un peu de cendres à -chaque nouveau déplacement?</p> - -<p>—Non, cela ne se fait qu'une seule fois. Puis, il n'y avait pas de -retour. De sorte que le risque était grand d'essayer un tel remède.</p> - -<p>—Moi, je n'aurais jamais osé, dit Gudmund; et elle entendait bien -qu'il ne faisait que se moquer d'elle.</p> - -<p>—Mais moi, je l'ai osé quand même, dit Helga. Cela valait pourtant -mieux que de paraître ingrate envers mère Ingeborg et envers toi qui -avais bien voulu m'aider. J'ai emporté un peu de cendres en partant, et -arrivée à Närlunda j'ai profité de la première occasion où il n'y -avait personne dans la pièce pour les répandre sur votre foyer.</p> - -<p>—Et à présent tu crois que ce sont les cendres qui t'ont porté -secours?</p> - -<p>—Attends un peu, tu sauras la suite! Je me suis remise -immédiatement au travail et ne pensai plus aux cendres de toute la journée. -Je ressentais la même langueur qu'auparavant, et j'étais dégoûtée de -tout comme d'habitude. Il y avait beaucoup à faire ce jour-là, tant à -l'extérieur qu'à l'intérieur de la maison, et lorsqu'au soir, ayant -enfin fini ma tâche à l'étable, je m'apprêtais à rentrer, le feu -brûlait déjà au foyer.</p> - -<p>—À présent, me voilà très curieux de savoir la suite, dit -Gudmund.</p> - -<p>—Pense que déjà en traversant la cour, il me semblait reconnaître -dans la flamme du feu un vieil ami, et en ouvrant la porte, j'eus la -sensation rapide mais nette d'entrer dans notre cabane à nous où je -devais retrouver mes parents assis autour du foyer. Oui, cela ne faisait -que m'effleurer comme un songe, mais en entrant je fus toute surprise de -trouver à la pièce un aspect si gentil, si agréable. Jamais -jusque-là je n'avais trouvé à mère Ingeborg, ni à vous autres, une -mine si aimable que ce soir-là, en vous voyant réunies autour du -foyer. J'eus une sensation de véritable bien-être, cela ne m'était -pas arrivé encore. J'en fus tellement surprise que je faillis me mettre -à crier et à battre des mains. Vous me paraissiez complètement -transfigurés. Vous n'étiez plus pour moi des étrangers; je pouvais -vous parler de n'importe quoi. Tu dois comprendre combien je m'en -réjouis; mais d'autre part, je ne pus m'empêcher de m'étonner du -changement. Je me demandais si j'avais été ensorcelée. Et du même -coup je me rappelai les cendres que j'avais répandues sur votre foyer.</p> - -<p>—C'est là un cas bien singulier, dit Gudmund.</p> - -<p>Il n'ajoutait aucune foi aux superstitions ni aux sorcelleries mais il -ne lui déplaisait pas d'en entendre parler par la bouche de Helga.</p> - -<p>—Voilà enfin revenue la petite toquée de la forêt, se dit-il. -Peut-on comprendre qu'une personne qui a traversé tant de malheurs, -soit restée si enfantine.</p> - -<p>—N'est-ce pas que c'est singulier? dit Helga. Aussitôt le feu -allumé au foyer, je ressentais chez vous la même sécurité, le même -bien-être qu'autrefois chez nous. Mais aussi y-a-t-il sans doute -quelque mystère attaché au feu. Peut-être pas à n'importe quel feu, -mais sûrement à celui qui brûle dans un foyer autour duquel se -réunit, chaque soirée, la famille entière. Il vous devient si -familier. Il joue, danse et pétille pour votre plaisir, mais parfois il -paraît comme aigri et de mauvaise humeur. C'est comme s'il avait le -pouvoir de distribuer le bien-être ou le mal-être. Maintenant il me -semblait que le feu de chez moi m'avait accompagnée dans mon -déplacement et qu'il donnait à toutes choses le même aspect familier -et ami qu'aux choses de chez moi.</p> - -<p>—Mais si maintenant on t'obligeait à quitter Närlunda? dit -Gudmund.</p> - -<p>—Alors je le regretterais toute ma vie, répondit-elle; et à -l'entendre on comprenait bien que c'était très sérieux.</p> - -<p>—Eh bien, ce ne sera pas moi qui te chasserai, dit Gudmund, et -bien qu'il rît en le disant, il y avait de la chaleur dans l'expression de -sa voix.</p> - -<p>Puis ils ne renouèrent plus la conversation, mais marchèrent -silencieux jusqu'à la ferme. De temps en temps Gudmund tournait la -tête pour regarder celle qui avançait à côté de lui. Elle s'était -bien remise, depuis les mauvais jours qu'elle avait eus l'année -passée. Maintenant elle avait pris un air de fraîcheur et de pureté. -Les traits de son visage étaient fins et délicats, les cheveux -ébouriffés entouraient sa tête d'une vraie auréole, les yeux -étaient drôles à n'y rien comprendre. Elle avait la marche rapide et -légère. Sa parole était prompte mais pourtant timide. Elle avait -toujours peur d'être tournée en ridicule, mais il lui fallait -néanmoins dire ce qu'elle avait sur le cœur.</p> - -<p>Gudmund se demandait à lui-même s'il aurait désiré que Hildur fût -ainsi, mais cela, non, il ne le voudrait pas. Cette Helga n'était pas -une personne qu'on épouse.</p> - -<p>Quelques semaines plus tard, Helga apprit qu'il lui fallait quitter -Närlunda au mois d'avril; Hildur Eriksdotter ne voulait pas demeurer -sous le même toit qu'elle.</p> - -<p>Ce n'est pas que ses maîtres le lui déclarassent ouvertement, mais -mère Ingeborg laissa tomber que quand la belle-fille serait arrivée, -ils n'auraient probablement plus besoin de tant de domestiques, grâce -à l'aide qu'elle ne manquerait pas de leur apporter dans le ménage. -Une autre fois elle dit qu'elle avait entendu parler d'une très bonne -place où Helga serait bien mieux que chez eux.</p> - -<p>Il ne fallut pas plus à Helga pour comprendre qu'elle devait s'en -aller, et elle déclara tout de suite qu'elle voulait partir, mais -qu'elle ne désirait aucune autre place: elle retournerait chez elle.</p> - -<p>On voyait bien que ce n'était pas de plein gré que les gens de -Närlunda renvoyaient Helga.</p> - -<p>Au jour de son départ, il y eut, au repas, un tel nombre de plats qu'on -aurait dit une vraie fête, et mère Ingeborg lui remit une telle -provision de vêtements et de chaussures, que la jeune fille qui était -arrivée, un petit baluchon sous le bras parvenait à peine maintenant -à caser ses effets dans un grand coffre.</p> - -<p>—Je n'aurai jamais une meilleure domestique que toi, dit mère -Ingeborg. Et maintenant, n'aie pas trop mauvaise idée de moi parce que -je te renvoie. Tu comprends bien que ce n'est pas de mon plein gré. Je -ne t'oublierai pas. Tant qu'il restera en mon pouvoir de l'aider, tu -n'auras pas à craindre la misère.</p> - -<p>Il fut convenu avec Helga qu'elle se mettrait à tisser des draps et des -serviettes pour le compte de mère Ingeborg. Celle-ci lui donna de -l'ouvrage pour six mois au moins.</p> - -<p>Gudmund coupait du bois, au bûcher, à l'heure du départ de Helga. Il -ne venait pas faire ses adieux bien que le traîneau fût déjà devant -la porte. Il paraissait si affairé qu'il ne voyait pas ce qui se -passait. Elle fut bien obligée de se rendre près de lui pour prendre -congé.</p> - -<p>Il déposa la hache, prit la main de Helga et dit, non sans -précipitation:</p> - -<p>—Merci du temps que tu as passé chez nous!</p> - -<p>Et puis il se remit au travail. Helga aurait voulu lui dire qu'elle -comprenait bien l'impossibilité de la garder et que tout cela était de -sa propre faute; c'était elle-même qui s'était mise dans une si -mauvaise position. Mais Gudmund donnait de tels coups que les éclats de -bois s'envolaient autour d'eux, et elle n'arrivait à rien dire.</p> - -<p>Mais ce qu'il y eut de plus singulier dans ce départ, c'est que ce fut -le patron lui-même, le vieux Erland Erlandsson, qui reconduisit Helga -au Grand-Marais.</p> - -<p>Le père de Gudmund était un petit homme sec, à la tête chauve, aux -yeux clairs et intelligents. Il était très réservé et si taciturne -qu'il lui arrivait de ne pas prononcer un seul mot de toute la journée. -Tant que tout marchait à souhait, on ne s'apercevait pas de son -existence, mais aussitôt qu'il y avait quelque accroc, il arrivait -toujours au bon moment pour dire et faire ce qu'il fallait, et remettre -les choses en état. Il était habile à la tenue des livres et -jouissait de l'estime des gens de sa commune, aussi l'avait-on chargé -de toutes sortes de missions de confiance et il était plus considéré -que bien des gens qui possédaient de grandes fermes et des fortunes -considérables.</p> - -<p>Erland Erlandsson reconduisait Helga sur des routes rendues mauvaises -par la fonte des neiges, et néanmoins il ne lui permît pas de -descendre dans les côtes pour alléger le fardeau du cheval. Après -leur arrivée au Grand-Marais, il s'attardait longtemps à la cabane -pour causer avec les parents de Helga, leur racontant combien et lui et -mère Ingeborg avaient été contents d'elle. Ce n'était que parce que -dorénavant ils n'auraient plus besoin de tant de domestiques, qu'on -avait dû la renvoyer. Comme elle était la plus jeune, c'était à elle -de partir. Il leur avait paru injuste de renvoyer de vieux domestiques -qui étaient chez eux depuis de longues années.</p> - -<p>Les paroles d'Erland Erlandsson eurent l'effet visé de préparer à -Helga un bon accueil de la part des parents. En apprenant qu'elle avait -reçu de si grandes commandes de tissus qu'elle était sûre de gagner -sa vie à ce métier, ils se déclaraient contents de la garder auprès -d'eux.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>IV</h4> - - -<p>Il semblait à Gudmund qu'il avait aimé Hildur Eriksdotter jusqu'au -jour où elle lui extorqua la promesse de renvoyer Helga de Närlunda. -Du moins n'y eut-il jusqu'à ce jour-là aucun être au monde qu'il -admirât et estimât plus qu'elle. Jamais jeune fille ne lui avait paru -digne d'être comparée à Hildur et il s'était senti très fier -d'avoir réussi à la gagner. Il avait trouvé un réel plaisir à -imaginer l'avenir à côté d'elle. Ils seraient riches et considérés -et il avait le sûr pressentiment qu'il ferait bon vivre dans une maison -dirigée par Hildur. Il ne lui répugnait pas non plus de penser à tout -l'argent qu'il aurait par son mariage avec cette jeune fille. Il allait -pouvoir améliorer la culture, reconstruire les vieux bâtiments -délabrés et agrandir la ferme de manière à devenir un vrai grand -paysan.</p> - -<p>Le même dimanche où il avait fait le retour de l'église en compagnie -de Helga, il était parti au soir pour Elvokra. Là, Hildur s'était -mise à parler de Helga, disant qu'elle ne voulait pas venir à -Närlunda avant d'avoir vu partir cette fille. Gudmund avait d'abord -voulu prendre cette idée pour une plaisanterie, mais bientôt il avait -compris que Hildur était très sérieuse en parlant ainsi. Alors -Gudmund plaida avec beaucoup de chaleur la cause de Helga, disant -qu'elle était si jeune au moment où on l'avait envoyée en place, que -vraiment il n'y avait pas de quoi s'étonner si cela tournait mal, -surtout qu'elle était tombée sur un mauvais patron comme Per -Mortensson. Depuis que la mère de Gudmund s'était chargée d'elle, -elle s'était toujours bien conduite.</p> - -<p>—Ça ne peut pas être juste de la repousser, dit-il. Alors il se -pourrait bien qu'elle eût de nouveaux malheurs.</p> - -<p>Mais Hildur ne voulait pas entendre raison.</p> - -<p>—Si cette fille doit rester à Närlunda, je n'y mettrai jamais les -pieds, dit-elle. Je ne pourrai jamais supporter la présence, dans ma -maison, d'une telle personne.</p> - -<p>—Tu ne sais pas ce que tu fais, dit Gudmund. Personne n'a su si -bien qu'Helga soigner ma mère. Nous avons tous été très heureux de sa -venue parmi nous. Auparavant, mère était souvent difficile et d'humeur -sombre.</p> - -<p>—Je ne pense pas t'obliger à la renvoyer, dit Hildur; mais c'était -l'évidence même que si Gudmund ne lui accordait pas satisfaction, elle -était décidée à renoncer aux projets de mariage.</p> - -<p>—Eh bien, ça sera comme tu voudras, lui dit alors Gudmund.</p> - -<p>Il jugea impossible de risquer tout son avenir à cause de Helga. Mais -il était très pâle en faisant cette concession et il resta silencieux -et abattu toute la soirée.</p> - -<p>Cet incident faisait craindre à Gudmund que peut-être Helga ne fût -pas telle qu'il se l'était imaginée. Il n'aimait évidemment pas -qu'elle eût pu lui imposer sa volonté, mais ce qui était pis, il -n'arrivait pas à se persuader qu'elle eût eu raison. Il se disait -qu'il se serait fait un plaisir de céder devant elle, si elle s'était -montrée généreuse, mais au lieu de cela elle lui était apparue -mesquine et dépourvue de cœur.</p> - -<p>Toutes les fois que Gudmund revoyait sa fiancée, il restait aux aguets -pour voir si ce trait de caractère qu'il croyait avoir découvert chez -elle, réapparaîtrait encore. Sa méfiance une fois mise en éveil, il -ne fut pas longtemps à découvrir bien des choses qui n'étaient pas -comme il aurait désiré.</p> - -<p>—Je crois bien qu'elle est de celles qui pensent d'abord à -elles-mêmes, murmurait-il par devers lui chaque fois qu'il la quittait, -et il se demandait combien durerait l'amour qu'elle avait pour lui s'il -était mis à l'épreuve.</p> - -<p>Il essayait de se consoler en se disant que tout le monde pense d'abord -à soi-même, mais à cette idée l'image de Helga se présentait -immédiatement à son esprit. Il la revoyait dans la salle d'audience -s'emparant de la Bible, et de nouveau il l'entendait crier:</p> - -<p>—Je renonce au procès. Je l'aime encore. Je ne veux pas qu'il soit -parjure.</p> - -<p>C'est ainsi qu'il aurait voulu Hildur. Helga lui était devenue une -mesure avec laquelle il mesurait les gens.</p> - -<p>En vérité, il n'y en avait pas beaucoup pour égaler cette fille-là -en amour et en charité.</p> - -<p>Chaque jour, son amour pour Hildur diminuait davantage, mais il ne lui -vint pas à l'idée de renoncer à ce mariage. Il essayait de se -persuader que son découragement n'était qu'une lubie. À peine -quelques semaines auparavant ne la tenait-il pas pour la meilleure de -toutes!</p> - -<p>Si c'eût été au début des fiançailles, il se serait sans doute -retiré. Mais maintenant les bans étaient publiés, le jour du mariage -fixé, et chez lui on avait déjà commencé à faire de vastes -réparations. Et puis, il ne tenait pas non plus à renoncer à la belle -fortune et à la bonne situation qui l'attendaient. Enfin, quelle raison -invoquerait-il pour une rupture? Ce qu'il avait à redire contre Hildur -était si peu de chose que cela n'eût plus été que du vent entre ses -lèvres, s'il avait essayé de le formuler.</p> - -<p>Mais souvent le cœur lui pesait, et chaque fois qu'il avait des courses -à faire au village ou en ville, il se fournissait de bière et de vin -dans les boutiques pour retrouver sa belle humeur en buvant. Après -avoir vidé quelques bouteilles, il était de nouveau fier de son -mariage et épris de Hildur. Alors il ne comprenait plus ce qui l'avait -tourmenté.</p> - -<p>Gudmund pensait souvent à Helga et désirait ardemment la revoir. Mais -il se disait que Helga devait tenir pour un misérable l'homme qui -l'avait fait renvoyer, malgré l'engagement contraire, donné de plein -gré. Ne pouvant ni s'expliquer, ni s'excuser, il évitait de se -rencontrer avec elle.</p> - -<p>Un matin, Gudmund, se trouvant sur la route, y rencontra Helga qui -revenait du village où elle était allée chercher du lait. Gudmund fit -demi-tour et se mit en devoir de raccompagner. Elle ne parut pas très -heureuse de la compagnie: elle se mit à marcher très vite comme si -elle désirait lui échapper, et elle ne disait rien. Gudmund aussi se -taisait, ne sachant comment engager la conversation.</p> - -<p>Alors une voiture parut au loin. Gudmund, absorbé par ses pensées, ne -s'en aperçut pas, mais Helga l'ayant vue se tourna brusquement vers -lui.</p> - -<p>—Ce n'est pas la peine que tu m'accompagnes plus loin, Gudmund, -car si je ne me trompe, voici la voiture des gens d'Elvokra qui arrive -là-bas.</p> - -<p>Gudmund ayant jeté un rapide coup d'œil et reconnaissant le cheval et -la voiture, fit un mouvement comme pour retourner sur ses pas. Mais -l'instant après, se redressant fièrement, il continua sa marche à -côté de Helga jusqu'à ce que la voiture eût passé. Alors il -ralentit le pas. Helga continuant à marcher aussi vite qu'avant, ils se -séparèrent sans qu'il lui eût adressé un seul mot. Mais le restant -de la journée il était plus content de lui-même qu'il ne l'avait -été depuis bien longtemps.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>V</h4> - - -<p>Il avait été décidé que le mariage de Gudmund et de Hildur serait -célébré à Elvokra, le lundi de la Pentecôte. Le vendredi de la -semaine précédente, Gudmund se rendit à la ville pour faire quelques -emplettes en vue d'une fête de bienvenue qu'on devait donner à -Närlunda au lendemain du mariage. En ville, il se rencontra avec des -jeunes gens de sa commune. Sachant que c'était sa dernière promenade -en ville avant le mariage, ils en prirent prétexte pour organiser une -véritable orgie. Tous prenant à tâche de faire boire Gudmund, ils -firent si bien qu'à la fin celui-ci se trouva ivre-mort.</p> - -<p>Il ne rentra qu'au matin suivant, si tard, que son père et le valet -étaient déjà partis au travail, et il resta au lit jusqu'après-midi. -En se levant pour s'habiller, il constata que son veston était -déchiré à plusieurs endroits.</p> - -<p>—Il paraît que je me suis battu cette nuit, se dit-il, faisant -effort pour se rappeler ce qu'il avait bien pu faire.</p> - -<p>Il se rappela tout juste que vers onze heures il avait quitté l'auberge -en compagnie de ses amis, mais il n'arriva pas à démêler où ils -s'étaient rendus par la suite. C'était là vouloir pénétrer de son -regard l'obscurité la plus absolue. Il ne savait pas s'ils n'avaient -fait que se ballader par les rues ou bien s'ils étaient entrés quelque -part. Il ne se rappelait pas si c'était lui-même ou bien un autre qui -avait attelé le cheval et il ne gardait aucun souvenir de son retour.</p> - -<p>En entrant dans la salle, il la trouva lavée et rangée en vue de la -fête. Le travail était fini pour la journée, et les gens étaient en -train de goûter. Personne ne fit allusion au voyage de Gudmund. -C'était chose convenue qu'il aurait pleine liberté de faire ce qu'il -voulait, ces dernières semaines.</p> - -<p>Gudmund s'assit à table pour prendre son café comme tout le monde. -Tandis qu'il le versait de la tasse dans la soucoupe, et de là de -nouveau dans la tasse pour le faire refroidir, mère Ingeborg, ayant -achevé de boire, prit le journal qui venait d'arriver et se mit à -lire. Elle lut à voix haute colonne après colonne, et Gudmund, son -père et tous les autres l'écoutaient.</p> - -<p>Parmi les nouvelles qu'elle débitait ainsi, se trouvait le récit d'une -rixe survenue la nuit passée sur la grande place entre un groupe de -paysans ivres et des ouvriers. Aussitôt la police arrivée, les -combattants s'étaient enfuis à l'exception d'un seul resté inanimé -au milieu de la place. Celui-ci avait été transporté au poste de -police et aucune blessure extérieure n'ayant été constatée, on avait -essayé de le rappeler à la vie. Tous les efforts étant restés vains, -on avait enfin découvert une lame de couteau enfoncée dans la tête. -C'était une lame de grandeur considérable, qui ayant pénétré dans -le cerveau s'était cassée presque au ras du crâne. Le meurtrier -s'était enfui avec le manche du couteau; mais la police, connaissant -fort bien ceux qui avaient pris part à la rixe, gardait bon espoir de -le retrouver sous peu.</p> - -<p>Tout en écoutant la lecture, Gudmund déposa sa tasse, mit la main à -la poche, d'où il retira son couteau sur lequel il jeta un regard -indifférent. Soudain il eut un mouvement brusque, retourna le couteau -dans la main et le remit dans sa poche si vite qu'on aurait dit qu'il le -brûlait. Puis, il ne toucha plus au café mais resta longtemps -immobile, ayant l'air fort soucieux. Son front se rida de plis profonds. -Il était manifeste qu'il cherchait à toute force à pénétrer un -mystère.</p> - -<p>À la fin il se leva, s'étira, bâilla et se dirigea lentement vers la -porte de sortie.</p> - -<p>—Il faut bien me remuer un peu. Je n'ai pas été dehors de toute la -journée, dit-il en quittant la pièce.</p> - -<p>Presque en même temps Erland Erlandsson se leva aussi. Ayant fini sa -pipe il entra dans sa chambre chercher du tabac. S'attardant un peu à -bourrer sa pipe, il aperçut Gudmund qui passait. La chambre où il se -trouvait ne donnait pas sur la cour comme la salle mais sur un jardinet -où se dressaient quelques pommiers énormes. En bas du jardinet était -un petit marécage où se formaient au printemps de grandes flaques -d'eau, mais qui séchait complètement au courant de l'été. Rarement -voyait-on quelqu'un se diriger de ce côté-là. Erland Erlandsson, se -demandant ce qu'allait y faire Gudmund le suivait des yeux. Il vit son -fils mettre la main à la poche pour en retirer un objet qu'il lança au -loin dans le marécage. Puis il traversa le jardinet, sauta une -barrière et disparut du côté de la route.</p> - -<p>Aussitôt le fils hors de vue, Erland sortant à son tour se dirigea -vers le marécage. Il passa hardiment dans l'eau vaseuse où bientôt il -se baissa pour ramasser un objet contre lequel son pied venait de buter. -C'était un grand couteau dont la grande lame était brisée. Il le -retourna de tous les côtés, l'examinant avec un soin minutieux, -pendant qu'il restait encore les pieds dans l'eau. Puis il le mit dans -sa poche, mais le retira de nouveau pour l'examiner encore plusieurs -fois avant de retourner à la maison.</p> - -<p>Gudmund ne rentra que lorsque tout le monde fut couché. Il se mit au -lit sans toucher au repas qui l'attendait sur la table de la salle.</p> - -<p>Erland Erlandsson et sa femme couchaient dans la pièce donnant sur le -jardinet. Au premier jour, Erland crut entendre un bruit de pas sous la -fenêtre. Il se leva, écarta le rideau et vit de nouveau son fils qui -se dirigeait vers le marécage. Là ôtant chaussures et chaussettes, il -se mit dans l'eau qu'il explora dans tous les sens comme quelqu'un qui -cherche un objet perdu. Il continua ainsi un bon moment, puis regagna la -terre ferme comme s'il eût pensé s'en aller, mais retourna aussitôt -à sa recherche. Une heure entière le père resta à le regarder. Alors -Gudmund retourna vers la maison et rentra se coucher.</p> - -<p>Le dimanche de la Pentecôte, Gudmund devait aller à l'église. Au -moment où il attelait le cheval, son père traversa la cour.</p> - -<p>—Tu as oublié d'astiquer le harnais aujourd'hui, dit-il en -passant, car le harnais aussi bien du reste que la voiture, étaient sales -et crasseux.</p> - -<p>—J'ai eu autre chose à faire, répondit Gudmund avec indolence; et -il partit sans y rien changer.</p> - -<p>Après la messe, Gudmund accompagna sa fiancée à Elvokra où il passa -le reste de la journée. Il y avait là une nombreuse réunion de jeunes -gens qui devaient fêter la dernière soirée de jeune fille de Hildur, -et l'on dansa jusque fort tard dans la nuit. Il y avait beaucoup à -boire mais Gudmund ne toucha à rien. De toute la soirée il ne dit -guère mot à personne, mais il dansait frénétiquement et riait -parfois d'un rire bruyant et aigu sans que personne comprît au juste ce -qui l'amusait.</p> - -<p>Gudmund ne rentra que vers deux heures et aussitôt qu'il eut remisé -son cheval, il se dirigea vers le marécage derrière la maison. Il se -mit pieds nus, retroussa son pantalon et entra dans l'eau. C'était une -claire nuit d'été et le père se trouvait derrière le rideau de sa -chambre, regardant les manœuvres de son fils. Il le vit marcher -incliné vers la surface de l'eau, cherchant obstinément comme la nuit -précédente. De temps à autre il regagnait le bord comme s'il eût -désespéré de rien trouver, mais l'instant d'après il se remettait à -l'eau. À un moment donné il s'en fut chercher un seau de l'étable à -l'aide duquel il se mit en devoir de puiser l'eau des petites mares -stagnantes comme s'il eût pensé les vider, mais constatant bientôt -que c'était peine perdue, il déposa le seau. Il essaya encore une -épuisette. Il en sillonna le marécage entier sans en retirer autre -chose que de la vase. Quand il rentra, l'heure était si avancée que la -maison commençait à s'animer. Il était alors si fatigué et si -épuisé par l'insomnie qu'il trébuchait en marchant et il se jeta sur -son lit sans se déshabiller.</p> - -<p>À huit heures sonnantes, le père vint le réveiller. Gudmund était -couché sur le lit, les vêtements éclaboussés de vase et de boue, -mais le père ne lui demanda pas ce qu'il avait pu faire, il lui dit -seulement que c'était l'heure de se lever, puis il ferma la porte. -Quelques minutes après, Gudmund descendit dans la salle, habillé de -son beau costume de noces. Il était pâle, ses yeux brûlaient d'un -éclat anxieux, mais personne ne l'avait jamais vu si beau. Les traits -du visage étaient comme illuminés par une lumière intérieure. On -croyait voir un être fait d'âme et de volonté et non pas de chair et -de sang.</p> - -<p>Dans la salle tout avait pris un air solennel. La mère avait mis sa -robe noire et jeté un beau châle de soie sur ses épaules, bien -qu'elle ne dût pas assister au mariage. Tous les domestiques avaient de -même mis leurs plus beaux costumes. Le foyer était décoré de -feuilles fraîches de bouleau. La table était recouverte d'une nappe -blanche et chargée de plats variés et succulents.</p> - -<p>Après le repas, mère Ingeborg lut un psaume et quelques versets de la -Bible. Puis, s'adressant à Gudmund, elle le remercia d'avoir toujours -été un bon fils, lui souhaita du bonheur pour l'avenir et lui donna sa -bénédiction. Mère Ingeborg savait fort bien tourner ses phrases et -Gudmund en fut tout ému. À plusieurs reprises ses yeux se voilèrent, -mais il réussit cependant à vaincre son envie de pleurer. Le père -aussi prononça quelques mots.</p> - -<p>—Il nous sera bien dur de te perdre, dit-il; et de nouveau Gudmund -fut près d'éclater en sanglots.</p> - -<p>Tous les domestiques venaient aussi lui serrer la main en le remerciant -du temps passé. Les larmes brillaient aux cils de Gudmund pendant toute -cette scène. Il toussotait et faisait de vains efforts pour parler, -mais arrivait à peine à prononcer un mot intelligible.</p> - -<p>Le père devait l'accompagner à Elvokra pour assister au mariage. Il -sortit pour atteler le cheval, et rentra peu après annoncer que le -moment était venu de partir. En prenant place dans la voiture, Gudmund -constata qu'elle était nettoyée. Tout était aussi reluisant, aussi -bien soigné qu'il le voulait d'ordinaire lui-même. Du même coup il -fut frappé du bel ordre qui régnait dans la cour. L'avenue était -sablée de frais, des tas de vieux bois et d'autres fatras qui s'y -trouvaient depuis des années et des années, avaient été enlevés. -Des deux côtés de l'entrée étaient placés en guise d'arc de -triomphe deux beaux bouleaux, à la girouette était suspendue une -magnifique couronne de fleurs de prunier sauvage, de toutes les lucarnes -sortaient des branches vert clair de bouleau fraîchement coupées. De -nouveau, Gudmund se sentit prêt à pleurer. Il serra violemment le bras -de son père au moment où celui-ci allait fouetter le cheval. C'était -comme s'il eût voulu empêcher le départ.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il? demanda le père.</p> - -<p>—Rien, répondit Gudmund, ce n'était rien. Il faut bien partir.</p> - -<p>Gudmund n'était pas encore bien loin qu'il dut faire encore un adieu. -C'était Helga du Grand-Marais. Elle l'attendait à la barrière qui -séparait de la route le petit sentier conduisant chez elle. Le père, -qui conduisait, arrêta le cheval en apercevant Helga.</p> - -<p>—Je vous ai attendus, parce que je voulais apporter mes vœux de -bonheur à Gudmund aujourd'hui même, dit Helga.</p> - -<p>Gudmund se baissa hors de la voiture pour serrer la main à Helga. Il -crut voir qu'elle avait maigri, ses yeux étaient bordés de rouge. Nul -doute qu'elle ne passât ses nuits à pleurer et à regretter Närlunda. -Mais aujourd'hui elle voulait avoir l'air heureux et elle lui souriait -de son plus beau sourire. Il fut de nouveau très ému mais ne put rien -dire. Son père, qui cependant avait la réputation de ne jamais parler -sans être poussé par la plus extrême nécessité, eut cette -exclamation:</p> - -<p>—Je crois bien que ce vœu-là fera plus de plaisir à Gudmund que -tout autre.</p> - -<p>—Oui, c'est bien vrai cela, dit Gudmund.</p> - -<p>Ils se serrèrent la main encore une fois, puis on repartit. Gudmund -resta tourné en arrière, fixant Helga du regard. Un groupe d'arbres -venant à la cacher, il retira vivement le tablier de la voiture comme -pour sauter à bas.</p> - -<p>—Tu avais donc autre chose à dire à Helga? demanda le père.</p> - -<p>—Oh non, rien, répondit Gudmund en reprenant sa place sur le -siège.</p> - -<p>Ils firent encore un petit bout de chemin. Le père conduisait tout -doucement. On aurait dit qu'il trouvait plaisir à rester ainsi à -côté de son fils. Il ne se souciait pas d'arriver vite.</p> - -<p>Tout à coup, Gudmund, inclinant la tête vers l'épaule de son père, -éclata en sanglots.</p> - -<p>—Qu'as-tu donc? demanda Erland, tirant à lui les rênes si vivement -que le cheval s'arrêta.</p> - -<p>—C'est que vous étiez tous si bons pour moi, et je ne le mérite -pas.</p> - -<p>—Tu n'as pourtant pas commis de mauvaise action?</p> - -<p>—Si, père, j'en ai commis une.</p> - -<p>—Je ne veux pas le croire.</p> - -<p>—Si, j'ai tué un homme.</p> - -<p>Le père poussa un gros soupir. On aurait dit un soupir de soulagement -et Gudmund levant la tête le regarda surpris. Le père remit le cheval -en marche, puis, doucement, il dit:</p> - -<p>—Je suis heureux que tu me l'aies dit toi-même.</p> - -<p>—Vous le saviez donc déjà, père?</p> - -<p>—J'ai bien vu samedi soir qu'il y avait quelque chose de travers. -Et puis, j'ai trouvé ton couteau dans le marécage.</p> - -<p>—Ah, c'est donc vous qui l'aviez trouvé?</p> - -<p>—Je l'ai trouvé et j'ai vu qu'une des lames était brisée.</p> - -<p>—Oui père, je sais que la lame est brisée, mais je ne peux pas me -mettre cette idée dans la tête que c'est moi qui ai fait cela.</p> - -<p>—Tu as dû le faire étant ivre.</p> - -<p>—Je ne sais rien, je ne me rappelle rien. J'ai vu à l'état de mes -vêtements que je m'étais battu, et je sais que la lame a disparu.</p> - -<p>—Je comprends que tu avais l'intention de te taire, dit le -père.</p> - -<p>—Je me suis dit que sans doute mes camarades étaient aussi ivres -que moi, et qu'ils ne se rappelaient pas plus que moi. Il n'y avait -peut-être pas d'autre preuve contre moi que le couteau et c'est pour -cela que je m'en suis débarrassé.</p> - -<p>—J'ai compris que tu raisonnais ainsi.</p> - -<p>—Vous comprenez, père: je ne sais pas qui est mort, je ne l'ai -peut-être jamais vu. Je ne me rappelle pas l'avoir fait. J'ai trouvé -que ce n'était pas mon devoir de payer pour ce que je n'avais pas fait -exprès. Bientôt donc j'en suis venu à me dire que j'avais été fou -de jeter le couteau dans le marécage. Il se dessèche, l'été, et -alors n'importe qui aurait pu le trouver. Voilà pourquoi j'ai essayé -de le retrouver moi-même, la nuit d'hier et cette nuit-ci.</p> - -<p>—Tu n'as pas eu l'idée d'avouer?</p> - -<p>—Non, hier, je n'ai pensé qu'à une chose, à savoir comment je -pourrais tenir la chose secrète, et j'ai tâché de danser et de -m'amuser, pour que personne ne puisse rien voir de changé dans mon -attitude.</p> - -<p>—C'était donc ton intention de te marier aujourd'hui sans avouer? -Tu acceptais là une grosse responsabilité. N'as-tu pas compris que si tu -étais découvert, tu entraînerais dans ta misère Hildur et toute sa -famille?</p> - -<p>—Il m'a semblé que je les épargnais encore mieux en ne disant -rien.</p> - -<p>Ils allaient maintenant très vite. Le père paraissait très pressé -d'arriver. Il continuait cependant de parler à son fils. De toute sa -vie il ne lui avait adressé autant de paroles.</p> - -<p>—Je me demande ce qui a pu te faire changer d'avis, dit-il.</p> - -<p>—C'est Helga, en venant m'apporter ses vœux de bonheur. Alors j'ai -senti fléchir la dureté de mon cœur. Elle m'a tout ému. J'ai bien -été ému ce matin par mère et par vous-même, et j'ai été sur le -point de vous dire que je n'étais pas digne de votre amour, seulement -mon cœur restait dur et résistait encore; mais à l'arrivée de Helga, -c'en fut fini de moi. J'estimais qu'elle devait plutôt me haïr, moi -qui l'avais fait renvoyer de chez nous.</p> - -<p>—Maintenant je pense que tu es d'accord avec moi pour faire savoir -tout cela immédiatement à la famille de Hildur, dit le père.</p> - -<p>—Oui, répondit Gudmund à voix basse. Oui, pour sûr! ajouta-t-il -tout de suite après, d'un ton plus ferme. Je ne voudrais pas lier Hildur à -mon mauvais sort. Elle ne me le pardonnerait jamais.</p> - -<p>—Les gens d'Elvokra tiennent à leur honneur, comme tout le monde, -dit le père. Et il faut que tu saches, Gudmund, que ce matin en partant, je -me suis dit que je serais forcé de tout raconter moi-même au père de -Hildur, si tu ne te décidais pas à le faire. Jamais je n'aurais pu -assister silencieux à l'union de Hildur avec un homme qui à tout -moment peut être accusé d'assassinat.</p> - -<p>Il faisait claquer son fouet pour aller plus vite encore.</p> - -<p>—Nous avons devant nous le moment le plus pénible, dit-il. Nous -ferons en sorte qu'il soit vite passé. Je pense que les parents de Hildur -trouveront très bien de ta part de t'accuser toi-même, et j'espère -que cela les rendra plus bienveillants envers toi.</p> - -<p>Gudmund ne répondit rien, il avait l'air toujours plus abattu à mesure -qu'on s'approchait d'Elvokra. Le père continuait de parler pour lui -inspirer courage.</p> - -<p>—J'ai déjà entendu raconter un cas pareil, dit-il. Il s'agissait -d'un fiancé qui avait eu le malheur de tuer son camarade de chasse. Il ne -l'avait pas fait exprès, et l'on n'avait pas su que c'était lui qui -avait tiré le coup meurtrier; mais peu après, au jour même du -mariage, en arrivant dans la maison où tout était prêt pour la -cérémonie, il se rendit auprès de sa fiancée et lui dit: «Il n'y -aura pas de mariage. Je ne veux pas t'entraîner dans la misère qui -m'attend.» Mais la fiancée, qui déjà avait mis la couronne et le -voile, le prit par la main et le conduisit dans la salle où les hôtes -se trouvaient réunis pour assister à la bénédiction nuptiale. Là, -elle raconta à haute voix ce que son fiancé venait de lui dire. «J'ai -raconté ceci, pour que tout le monde sache que tu n'as pas usé de -fausseté envers moi, ajouta-t-elle en se tournant vers son fiancé. -Maintenant je veux qu'on nous donne immédiatement la bénédiction. Car -tu restes le même qu'auparavant, malgré le malheur qui te frappe, et -quelque misère qui t'attende, je veux que nous la supportions en -commun.»</p> - -<p>Au moment même où le père eut fini son histoire, ils arrivèrent à -l'avenue étroite conduisant à Elvokra. Gudmund se tourna vers lui, un -sourire mélancolique sur les lèvres.</p> - -<p>—Cela ne se passera pas ainsi pour nous, dit-il.</p> - -<p>—Qui sait? dit le père en se redressant sur le siège.</p> - -<p>Il regarda le fils et encore une fois il s'étonna de voir comme il -était beau ce jour-là.</p> - -<p>—Je ne serais pas trop surpris qu'il lui arrivât quelque chose de -grand et d'inattendu, se dit-il tout bas.</p> - -<p>On devait se marier à l'église et une foule de gens se trouvaient -déjà réunis à la ferme, pour prendre part au cortège nuptial. Des -parents étaient venus de loin. Ils étaient assis sur le perron, en -grand apparat, tout prêts à partir pour l'église. Les charrettes et -les chars-à-bancs étaient déjà sortis dans la cour et l'on entendait -dans l'écurie le piaffement des chevaux qu'on était en train de -panser. Le violoniste de la commune, assis seul sur l'escalier de la -remise, accordait son violon. D'une croisée de l'étage supérieur, la -fiancée, tout accoutrée, guettait l'arrivée de son futur, pour -l'apercevoir avant qu'il n'eût pu la découvrir lui-même.</p> - -<p>Erland et Gudmund descendirent de voiture et demandèrent immédiatement -à avoir un entretien privé avec Hildur et ses parents. Bientôt tous -se retrouvaient dans une petite pièce servant de bureau au fermier.</p> - -<p>—Je suppose que vous avez lu dans les journaux le récit d'une rixe -qui a eu lieu en ville, dans la nuit de vendredi et où un homme a été -tué, dit Gudmund, si vite qu'on eût dit qu'il répétait une leçon -apprise.</p> - -<p>—Évidemment, j'ai lu ça, dit le fermier.</p> - -<p>—C'est que cette nuit-là j'étais à la ville, continua Gudmund.</p> - -<p>Cette fois il n'y eut pas de réponse. Un silence de mort plana. Il -parut à Gudmund que tout le monde le fixait de regards si terrifiés -qu'il ne put continuer. Mais alors le père lui vint en aide.</p> - -<p>—Gudmund avait été traité par des amis. Il a dû boire un peu trop -cette nuit-là, car en rentrant il ne savait pas ce qu'il avait pu -faire. Mais on voyait bien qu'il s'était battu, car ses vêtements -étaient déchirés.</p> - -<p>Gudmund vit la terreur de l'assistance croître à chaque mot, mais -lui-même devenait au contraire plus calme. Un sentiment de défi -s'empara de lui et il prit de nouveau la parole:</p> - -<p>—Aussi, lorsque le journal est arrivé samedi soir et que j'y ai lu -le récit de la rixe et de la lame qu'on avait trouvée, enfoncée dans le -crâne, j'ai sorti mon couteau et j'ai constaté qu'une lame manquait.</p> - -<p>—C'est là une bien grave nouvelle que Gudmund nous apporte, dit le -fermier. Il aurait mieux valu nous raconter cela hier.</p> - -<p>Gudmund se taisait mais de nouveau son père lui vint en aide.</p> - -<p>—Ce n'était pas une tâche bien aisée pour Gudmund. C'était bien -tentant de ne rien dire. Il perd beaucoup en faisant cet aveu.</p> - -<p>—Oui, oui, il faut bien s'estimer heureux qu'il se soit enfin -résolu à parler, de sorte que nous ne soyons pas entraînés dans cette -misère, dit le fermier avec aigreur.</p> - -<p>Gudmund tenait les yeux fixés sur Hildur tout le temps. Elle était -parée de la couronne et du voile nuptial, et à ce moment il la vit -lever la main pour retirer une des grandes épingles qui retenaient la -couronne. Elle paraissait le faire presqu'inconsciemment. S'apercevant -que le regard de Gudmund était posé sur elle, doucement elle remit -l'épingle en place.</p> - -<p>—Il n'est pas encore pleinement démontré que ce soit Gudmund le -meurtrier, dit le père, mais je comprends qu'il est désirable -d'ajourner le mariage jusqu'à ce que tout soit tiré au clair.</p> - -<p>—Ce n'est pas la peine de parler d'ajournement, dit le fermier. Je -pense bien que Gudmund est assez certain de son affaire pour que nous -puissions tout de suite, d'un commun accord, abandonner toute idée de -mariage entre lui et Hildur.</p> - -<p>Gudmund ne répondit pas tout de suite à cet appel. Il s'approcha de sa -fiancée, et lui tendit la main. Elle resta immobile et eut l'air de ne -pas le voir.</p> - -<p>—Ne veux-tu pas me dire adieu, Hildur?</p> - -<p>À ces mots, elle leva vers lui ses grands yeux où il vit passer une -lueur froide.</p> - -<p>—C'était cette main-là qui tenait le couteau? demanda-t-elle.</p> - -<p>Sans un mot, Gudmund se tourna vers le fermier.</p> - -<p>—Oui, maintenant je suis sûr de mon affaire, dit-il. Ce n'est pas -la peine de parler d'ajournement.</p> - -<p>Sur cette parole, l'entretien prit fin et Gudmund et Erland partirent. -Ils avaient à traverser toute une série de pièces et de corridors, -avant de gagner la sortie, et partout ils voyaient des préparatifs de -noces. La porte de la cuisine étant ouverte, ils purent voir s'y agiter -une foule de gens empressés. Il en sortait une odeur mêlée de rôtis -et de petits pâtés, l'énorme fourneau était entièrement recouvert -de grandes et petites marmites, même les casseroles en cuivre qui -d'ordinaire ornaient les murs, en avaient été décrochées pour -servir. «Penser, que c'est pour mon mariage qu'on se donne toute cette -peine!» se disait Gudmund, en passant.</p> - -<p>Il put entrevoir la richesse de la vieille ferme en traversant la -maison. Il vit la salle à manger, où les grandes tables étaient -couvertes d'une longue rangée de gobelets et de canettes en argent. Il -passa devant la garde-robe, dont le plancher était garni de grands -coffres et les murs d'une quantité infinie de vêtements divers. En -sortant dans la cour, il vit le nombre considérable de voitures -vieilles et neuves, les chevaux superbes qu'on sortait de l'écurie, les -belles couvertures de voyage posées sur les sièges des voitures. Il -embrassa du regard plusieurs corps de logis, entourés d'étables, -d'écuries, de bercails, remises, granges et greniers, et encore -d'autres dépendances. «Tout cela aurait pu être à moi», se dit-il -en remontant dans sa charrette.</p> - -<p>Il fut pris subitement de regrets cuisants. Il aurait voulu se jeter -hors de la voiture, pour aller leur dire que ce n'était pas vrai, ce -qu'il leur avait raconté. Il n'avait fait que se moquer d'eux, les -effrayer. C'était horriblement bête à lui de faire des aveux. Quelle -utilité y avait-il à agir ainsi? Qui cela avançait-il? Le mort -restait bien mort. Non, cet aveu n'aurait pas d'autre résultat que -celui d'entraîner encore la perte d'un homme, la sienne.</p> - -<p>Les dernières semaines, il n'avait plus été si avide de ce mariage, -mais maintenant qu'il se voyait forcé à y renoncer, il l'appréciait -enfin à sa juste valeur. C'était beaucoup de perdre Hildur Eriksdotter -et tout ce 'qui s'ensuivait. Qu'importait qu'elle fût égoïste et -autoritaire? Elle était néanmoins la première de toutes les femmes du -pays et, grâce à elle, il serait arrivé d'un seul coup au sommet de -l'honneur et de l'influence.</p> - -<p>Ce n'était pas uniquement Hildur elle-même et ses biens qu'il -regrettait, mais mille petites choses de moindre importance. À ce -moment précis, il devait partir pour l'église, et tous ceux qui -l'auraient vu passer, l'auraient envié. Et c'était aujourd'hui qu'il -devait avoir la première place au festin nuptial. C'était aujourd'hui -qu'il devait être le centre des danses et des plaisirs. C'était son -grand jour qui lui tournait le dos.</p> - -<p>Erland se tourna à plusieurs reprises vers son fils pour le regarder. -Celui-ci n'était plus si beau, si illuminé que le matin; il restait -abattu, hébété, le regard éteint. Le père se demandait si son fils -regrettait ses aveux, et il allait le lui demander, mais jugea -préférable de se taire.</p> - -<p>—Où allons-nous, maintenant? demanda Gudmund, après un court -silence. Ne vaudrait-il pas mieux aller directement chez le -commissaire?</p> - -<p>—Il faut bien que tu rentres te reposer un peu, dit le père. Tu -n'as pas dû dormir beaucoup ces dernières nuits.</p> - -<p>—Mère sera bien effrayée de nous voir revenir.</p> - -<p>—Elle ne sera guère étonnée, dit le père. Elle en sait autant que -moi. Elle sera certainement heureuse d'apprendre que tu as fait des -aveux.</p> - -<p>—Je crois que mère et vous tous, là-bas, serez heureux de -m'envoyer en prison, dit Gudmund avec amertume.</p> - -<p>—Nous savons que tu perds beaucoup, en agissant selon la justice, -dit le père. Et nous ne pouvons pas nous empêcher de trouver heureux que -tu aies su te vaincre toi-même.</p> - -<p>Il parut impossible à Gudmund de rentrer pour écouter tous ces gens le -louer d'avoir détruit, gaspillé son avenir. Il cherchait un prétexte -pour éviter de voir qui que ce fût avant d'avoir retrouvé un peu de -calme.</p> - -<p>À ce moment, ils passaient devant l'endroit où débouche le sentier du -Grand-Marais.</p> - -<p>—Voulez-vous arrêter ici, père? Je crois que j'irai causer un peu -avec Helga.</p> - -<p>De bonne grâce le père arrêta le cheval.</p> - -<p>—Tâche de rentrer aussi tût que possible, pour te reposer, -dit-il.</p> - -<p>Gudmund s'enfonça dans la forêt et bientôt fut hors de vue. Il -n'avait nullement l'intention de retrouver Helga, il était seulement -très content d'être seul pour n'avoir plus besoin de se retenir. Il -éprouvait une colère irraisonnée contre tous et contre tout, il -donnait des coups de pied violents aux pierres qui se trouvaient sur son -chemin, et parfois il s'arrêtait pour arracher des branches entières, -uniquement parce qu'une feuille l'avait frappé au visage.</p> - -<p>Il suivit le chemin jusqu'au Grand-Marais, mais dépassa la cabane et se -dirigea vers le sommet de la montagne. Ici, il eut de la peine à se -frayer un chemin. Il avait perdu le sentier, et, pour arriver au sommet, -il était obligé de franchir une large bande de roches pointues. Ce fut -une promenade périlleuse, par-dessus les rocs escarpés, et il aurait -pu se casser bras et jambes s'il avait fait un faux pas. Il en eut la -sensation très nette, mais continua néanmoins sa marche, comme s'il -eût pris plaisir à s'exposer au péril.</p> - -<p>—S'il m'arrive un malheur ici, personne ne me retrouvera, se -dit-il. Mais, qu'est-ce que cela peut bien me faire? J'aime autant mourir -ainsi que de croupir de longues années entre les murs d'une prison.</p> - -<p>Tout se passa bien, pourtant, et quelques minutes plus tard, il avait -atteint le Grand Pic. Autrefois, un incendie avait ravagé la forêt, de -ce côté-là. La partie la plus haute restait encore nue, et de là on -jouissait d'une vue magnifique. Il vit des vallées et des lacs, des -forêts noires et de riches campagnes, des églises, des châteaux, de -petites cabanes et de grands villages. Dans un lointain reculé, il -aperçut la ville, enveloppée d'un voile de brume blanche, d'où -émergeaient quelques tours qui brillaient au soleil. Des routes -tortueuses sillonnaient les vallées, et un train passait, rapide, à la -lisière de la forêt. C'était une province entière qu'il avait devant -ses yeux.</p> - -<p>Il se jeta par terre, sans détourner cependant le regard de cette vue -splendide. Il y avait dans ce spectacle quelque chose d'auguste et de -grandiose devant quoi il se sentait tout petit, lui et ses chagrins.</p> - -<p>Il se rappela qu'ayant lu dans son enfance que le Tentateur avait -conduit Jésus-Christ sur une haute montagne pour lui montrer toute la -splendeur de ce monde, il s'était toujours imaginé qu'ils s'étaient -trouvés là-haut, sur le Grand Pic, et il répéta l'antique parole:</p> - -<p>—Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes devant moi pour -m'adorer.</p> - -<p>Alors, il eut la soudaine impression d'avoir eu à subir lui-même une -tentation identique ces jours derniers.</p> - -<p>En vérité, le Tentateur l'avait bien conduit sur une haute montagne, -d'où il lui avait montré toute la splendeur de la richesse et de la -puissance.</p> - -<p>—Tu n'as qu'à taire ce que tu crois avoir fait, avait-il dit, et -je te donnerai tout cela.</p> - -<p>À cette réflexion, Gudmund eut enfin un vague sentiment de -satisfaction.</p> - -<p>—J'ai pourtant répondu non, dit-il; et du même coup, il vit -distinctement le sens de ce qui s'était passé.</p> - -<p>S'il s'était tu, n'aurait-il pas alors été obligé de servir le -Tentateur toute sa vie? Un homme lâche et vil, voilà ce qu'il serait -devenu, rien qu'un esclave de ses biens. La crainte de la découverte -aurait toujours pesé sur lui. Jamais plus il n'aurait pu se sentir un -homme libre.</p> - -<p>Un grand calme s'empara de Gudmund. Il se sentit heureux de comprendre -enfin qu'il avait bien agi. En se reportant aux jours passés, il eut la -sensation d'avoir tâtonné dans une grande obscurité. C'était un vrai -miracle qu'il s'y fût retrouvé. Il se demandait comment il ne s'y -était pas égaré.</p> - -<p>—C'est parce qu'on a été si bon pour moi, chez nous, pensait-il, -et puis, ce qui m'a aidé encore plus, c'est Helga, en venant m'apporter -ses vœux de bonheur.</p> - -<p>Il resta quelque temps sur la montagne, mais bientôt il se dit qu'il -fallait rentrer au plus vite, et raconter aux parents qu'il avait enfin -retrouvé la paix de son âme. En se levant pour commencer la descente, -il aperçut Helga, assise sur un gradin inférieur de la montagne.</p> - -<p>Elle n'avait pas la vaste et large vue circulaire là où elle était -assise; seul un tout petit coin de la vallée lui était visible. -C'était du côté de Närlunda et probablement elle pouvait voir une -partie de la ferme. En découvrant la jeune fille, Gudmund sentit son -cœur qui toute la journée était resté oppressé d'une lourde -angoisse, commencer à battre à coups légers et joyeux, et en même -temps il éprouva une sensation de bonheur si vive qu'il s'arrêta net, -se demandant ce qui lui arrivait.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui me prend? Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il donc? -pensa-t-il, sentant le sang bouillonner dans ses veines et le bonheur le -saisir si violemment qu'il en eut presque une sensation douloureuse. Enfin, -il se dit à lui-même d'une voix étonnée:</p> - -<p>—Mais c'est elle que j'aime! Penser que j'ai attendu jusqu'à -maintenant pour le savoir!</p> - -<p>Cette révélation le surprit avec la force d'un torrent déchaîné. Il -avait été lié tout le temps qu'il avait connu Helga. Il avait dû -renfermer tout ce qui l'avait attiré vers elle. Maintenant seulement -qu'il était enfin délivré de l'idée de se marier avec une autre, -maintenant seulement il était libre de l'aimer.</p> - -<p>—Helga! cria-t-il; et il se mit à descendre à toutes jambes la -côte raide. Elle se retourna avec un cri d'effroi.</p> - -<p>—N'aie pas peur! Ce n'est que moi!</p> - -<p>—Tu n'es donc pas à l'église pour te marier?</p> - -<p>—Oh, non, il n'y aura pas de mariage aujourd'hui. Elle ne veut -plus de moi, elle, Hildur.</p> - -<p>Helga se leva. Elle posa la main sur son cœur et ferma les yeux. Elle -dut penser à ce moment que ce n'était pas Gudmund qui arrivait. -Évidemment elle avait eu yeux et oreilles fascinés par quelque esprit -de la forêt! Mais sa venue lui était douce et chère, quand même ce -ne serait qu'une apparence, et elle ferma les yeux et resta immobile -pour retenir cette illusion quelques instants encore.</p> - -<p>Gudmund avait la tête tournée par le grand amour qui s'était -éveillé en lui. Aussitôt arrivé près de Helga il la prit dans ses -bras et l'embrassa sur la bouche, et elle se laissa faire, car elle -était tout abasourdie et ravie par la surprise. C'était pour elle un -trop grand miracle d'admettre que lui qui à ce moment précis devait se -trouver à l'église à côté de sa fiancée, fût en réalité venu à -elle dans la forêt. Ce revenant, ce fantôme de Gudmund venu là -pouvait bien l'embrasser!</p> - -<p>Mais le baiser de Gudmund réveilla la jeune fille et elle le repoussa -vivement. Puis elle se mit à l'accabler de questions. C'était vraiment -lui-même? Qu'avait-il à faire dans la forêt? Lui était-il arrivé -quelque malheur? Pourquoi le mariage était-il renvoyé? Est-ce que -Hildur était malade? Est-ce que le pasteur avait été frappé de -congestion en pleine église?</p> - -<p>Gudmund aurait voulu ne lui parler que de son amour, mais elle l'obligea -à raconter ce qui s'était passé. Tandis qu'il parlait, elle restait -à écouter très attentivement.</p> - -<p>Elle n'interrompit que lorsqu'il parla de la lame brisée. Alors, elle -sursauta et demanda s'il s'agissait de son couteau ordinaire, celui -qu'il avait quand elle était encore à leur service.</p> - -<p>—Oui, précisément celui-là! dit-il.</p> - -<p>—Combien de lames brisées y avait-il? demanda-t-il.</p> - -<p>—Il n'y en avait qu'une seule.</p> - -<p>Il y eut un bourdonnement dans la tête de Helga. Les sourcils froncés, -elle faisait un effort visible pour se rappeler quelque chose. Comment -ça? Mais oui, elle se souvenait fort bien que ce couteau-là, elle le -lui avait emprunté pour faire des bûchettes la veille de son départ. -Elle l'avait cassé en s'en servant, mais elle n'avait jamais eu -l'occasion de le lui dire.</p> - -<p>Il l'avait évitée et n'avait pas voulu engager de conversation avec -elle à ce moment-là. Et depuis il avait dû garder le couteau dans sa -poche sans s'apercevoir qu'il était cassé.</p> - -<p>Elle leva la tête et voulut lui raconter tout cela, mais comme déjà -il abordait le récit de sa visite à Elvokra, au milieu des -préparatifs de la noce, elle préféra le laisser achever. Ayant appris -de quelle manière il s'était séparé de Hildur, elle trouva que -c'était là un malheur si terrible qu'elle se mit à le combler de -reproches.</p> - -<p>—C'est ta propre faute, dit-elle. Voilà que toi et ton père venez -l'effrayer à mort avec cette nouvelle épouvantable. Elle n'aurait pas -fait une telle réponse, si elle n'avait pas été hors d'elle. -Crois-moi, elle doit le regretter dès maintenant.</p> - -<p>—Qu'elle ait le regret qu'elle voudra, dit Gudmund. Je sais -maintenant qu'elle est de celles qui ne pensent qu'à elles-mêmes. Je suis -heureux d'en être quitte.</p> - -<p>Helga pinça les lèvres comme pour empêcher le grand secret de lui -échapper. Tout cela lui donnait beaucoup à réfléchir. Il ne -s'agissait pas seulement de laver Gudmund de cette accusation de -meurtre. Il s'en était suivi une brouille entre lui et sa fiancée. -Est-ce qu'elle ne pourrait pas, elle, aplanir ce conflit à l'aide de ce -qu'elle savait?</p> - -<p>De nouveau elle garda le silence pour réfléchir. Gudmund se mit à lui -parler de son amour pour elle. Mais cela lui parut le plus grand des -malheurs qui s'étaient acharnés sur lui ce jour-là. C'était déjà -mal qu'il fût sur le point de manquer un mariage avantageux, ce serait -bien pis, s'il s'avisait de vouloir épouser une fille telle que Helga.</p> - -<p>—Oh! non, il ne faut pas venir me raconter de telles sottises, -dit-elle, se levant brusquement.</p> - -<p>—Pourquoi ne te dirais-je pas cela? dit Gudmund en pâlissant. -C'est peut-être la même chose pour toi que pour Hildur: tu as peur de -moi?</p> - -<p>—Oh non, ce n'est pas cela.</p> - -<p>Elle voulait lui expliquer qu'il préparait ainsi sa propre perte, mais -il ne l'écoutait pas.</p> - -<p>—J'ai entendu dire qu'autrefois il y eut des femmes qui portèrent -aide aux hommes, au moment du malheur, mais cela ne doit plus se faire -aujourd'hui.</p> - -<p>Helga eut un tressaillement. Elle eût voulu jeter ses bras autour du -cou de Gudmund, mais elle ne bougea pas. Aujourd'hui c'était son devoir -de rester raisonnable.</p> - -<p>—Il est bien vrai que je n'aurais pas dû te demander de devenir ma -femme le jour même, où je dois aller en prison, mais vois-tu, si je -savais que tu veuilles attendre ma libération, je supporterais toutes -ces horreurs d'un cœur léger.</p> - -<p>—Ce n'est pas à moi de t'attendre, Gudmund.</p> - -<p>—Tout le monde va dès maintenant me considérer comme un -malfaiteur, un individu qui boit et qui assassine. Mais s'il y avait une -seule personne pour me regarder avec amour! C'est cela qui me soutiendrait -plus que toute autre chose.</p> - -<p>—Tu sais que je ne penserai jamais que du bien de toi, Gudmund.</p> - -<p>Helga se faisait très douce. Les prières de Gudmund étaient bien -près d'avoir raison d'elle. Elle ne savait plus comment lui échapper, -mais Gudmund n'en comprit rien, bien au contraire, il commença à -croire qu'il s'était trompé. Elle ne devait pas avoir pour lui les -mêmes sentiments qu'il avait pour elle. Il s'approcha près d'elle et -la regarda comme s'il eût voulu voir le fond de son âme.</p> - -<p>—N'as-tu pas choisi cette roche, exprès pour pouvoir voir -Närlunda?</p> - -<p>—Oui, c'est cela.</p> - -<p>—Est-ce que tu n'y penses pas, jour et nuit?</p> - -<p>—Si, mais je ne regrette personne en particulier.</p> - -<p>—Et moi, je te suis donc complètement indifférent?</p> - -<p>—Oh non, mais je ne veux pas me marier avec toi.</p> - -<p>—Qui est-ce donc que tu aimes?</p> - -<p>Helga ne répondit pas.</p> - -<p>—Est-ce Per Mortensson?</p> - -<p>—Oui, j'ai bien dit que je l'aime, n'est-ce pas? dit-elle à bout -de forces.</p> - -<p>Gudmund resta quelques moments à lui faire des yeux farouches:</p> - -<p>—Eh bien, il faut donc nous quitter. Dorénavant nos chemins ne -vont plus se rencontrer.</p> - -<p>Et, sur ces mots, il se mit à descendre rapidement, de gradin en -gradin, et bientôt il disparut sous les arbres.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>VI</h4> - - -<p>À peine Gudmund fut-il hors de vue que Helga, par un autre chemin, -descendit de la montagne en toute hâte. Elle dépassa le Grand-Marais -sans s'arrêter et dévala la côte en courant de toutes ses forces, -jusqu'à la grand'route. Dans la première ferme qu'elle gagna, elle -demanda à emprunter cheval et voiture pour aller à Elvokra. Elle dit -qu'il y allait de la vie, et elle promit de payer le dérangement. -Déjà, des gens, en revenant de l'église, avaient apporté la nouvelle -du mariage remis. Tout le monde était bouleversé et rempli de -compassion; on ne refusa donc pas d'aider Helga, puisqu'elle paraissait -avoir un message important pour les gens de la noce.</p> - -<p>À Elvokra, Hildur Eriksdotter se tenait dans la petite pièce de -l'étage supérieur, où le matin elle avait mis son costume de noces. -Elle avait autour d'elle sa mère et d'autres paysannes. Hildur ne -pleurait pas mais elle gardait un silence inaccoutumé; elle était si -pâle qu'on s'attendait à la voir tomber malade d'un instant à -l'autre. Les femmes parlaient de Gudmund sans interruption. Toutes le -blâmaient et se donnaient l'air de trouver heureux pour Hildur d'avoir -échappé à ce mariage. Certaines trouvaient que Gudmund avait fait -montre de peu d'égards envers les beaux-parents en ne révélant pas -dès le jour de la Pentecôte le mauvais pas où il s'était engagé. -D'autres disaient que celui qu'attendait un si grand bonheur, eût du -savoir mieux se garder. D'autres encore félicitaient Hildur de ne pas -avoir épousé un homme qui se soûlait au point de ne pas savoir ce -qu'il faisait.</p> - -<p>Au milieu de tous ces bavardages Hildur parut s'impatienter et se leva -pour sortir. À peine eut-elle refermé la porte derrière elle, que sa -meilleure amie, une jeune fille du pays, vint lui dire à l'oreille:</p> - -<p>—Il y a là-bas quelqu'un qui te demande.</p> - -<p>—Est-ce Gudmund? demanda Hildur, dont le regard s'anima -soudain.</p> - -<p>—Non, mais je crois que ça peut être de sa part. Elle ne veut rien -dire à personne sauf à toi.</p> - -<p>Or, Hildur s'était répété tout le long de la journée que quelque -chose devait forcément survenir qui mît fin à cette misère. Elle -n'admettait pas qu'un malheur si terrible pût lui arriver. Il fallait -quelque événement extraordinaire qui lui permît à elle de remettre -la couronne et le voile, au cortège de se rendre à l'église, et à la -noce entière de reprendre son train régulier. Apprenant qu'on la -demandait de la part de Gudmund, elle accourut empressée vers Helga qui -l'attendait sur le perron de la cuisine.</p> - -<p>Hildur fut sans doute un peu surprise que Gudmund lui eût délégué -Helga, mais elle se dit qu'en pleine fête il n'avait peut-être pas pu -trouver d'autre messager. Elle salua donc aimablement.</p> - -<p>Elle fit signe à Helga de l'accompagner dans la laiterie, de l'autre -côté de la cour.</p> - -<p>—Je ne vois pas d'autre endroit où nous puissions causer en paix, -dit-elle. La maison est encore toute remplie de gens.</p> - -<p>Aussitôt entrée, Helga s'approcha de Hildur et la regarda bien en -face.</p> - -<p>—Avant de rien dire, il faut que je sache si vous aimez -Gudmund.</p> - -<p>Hildur eut un mouvement de révolte. Il lui déplaisait vivement d'avoir -à échanger un seul mot avec cette Helga et elle n'avait aucune envie -d'en faire sa confidente. Mais dans l'état d'accablement où elle se -trouvait, elle fit un effort sur elle-même pour répondre:</p> - -<p>—Pourquoi cette question? Si je ne l'aimais pas crois-tu que -j'aurais voulu me marier avec lui?</p> - -<p>—Je voulais dire: si vous l'aimez toujours.</p> - -<p>Hildur fut comme pétrifiée et ne put mentir sous le regard scrutateur -de l'autre.</p> - -<p>—Je crois bien ne jamais l'avoir tant aimé qu'aujourd'hui, -dit-elle, mais d'une voix si basse, qu'on eût pu croire que les paroles lui -faisaient mal en sortant de sa bouche.</p> - -<p>—Alors venez tout de suite! dit Helga. J'ai une voiture là-bas sur -la route. Allez donc chercher un manteau, et nous irons ensemble à -Närlunda.</p> - -<p>—À quoi bon y aller? demanda Hildur.</p> - -<p>—Vous devez y aller pour dire à Gudmund que vous voulez être à lui -quoi qu'il ait pu faire, et que vous voulez l'attendre fidèlement, tant -qu'il restera en prison.</p> - -<p>—Pourquoi faut-il dire cela?</p> - -<p>—Pour tout arranger entre vous deux.</p> - -<p>—Mais c'est impossible. Je ne peux pourtant pas épouser un homme -qui a fait de la prison.</p> - -<p>Helga recula de quelques pas comme si elle se fût heurtée contre un -mur. Mais elle reprit vite courage. Elle aurait dû comprendre que les -gens riches et considérés comme Hildur, raisonnent ainsi.</p> - -<p>—Je ne serais pas venue vous demander d'aller à Närlunda, si je ne -savais Gudmund innocent, dit-elle.</p> - -<p>Ce fut maintenant Hildur qui fit un pas vers Helga.</p> - -<p>—Le sais-tu réellement, ou est-ce simplement ton idée à toi?</p> - -<p>—Il vaut mieux que nous gagnions la voiture, ainsi je pourrai tout -vous raconter en route.</p> - -<p>—Non, il faut que tu m'expliques d'abord ce que tu veux dire. J'ai -besoin de savoir ce que je fais.</p> - -<p>Helga était prise d'une telle ardeur qu'elle pouvait à peine tenir en -place, mais il fallut néanmoins raconter à Hildur comment elle avait -su que ce n'était pas Gudmund le meurtrier.</p> - -<p>—Tu n'as donc pas dit cela à Gudmund tout de suite?</p> - -<p>—Non je vous le dis maintenant à vous. Il n'y a pas d'autre -personne qui le sache.</p> - -<p>—Et pourquoi viens-tu me dire cela à moi?</p> - -<p>—Pour que tout s'arrange entre vous deux. Il saura bientôt qu'il -n'a rien fait de mal, mais je veux que vous vous rendiez chez lui comme de -vous-même, pour arranger les choses.</p> - -<p>—Ne dois-je pas dire que je sais qu'il est innocent?</p> - -<p>—Il faut venir par votre seule volonté, sans raconter que je vous -ai parlé. Autrement il ne vous pardonnera jamais vos paroles de ce matin.</p> - -<p>Hildur l'écoutait en silence. Il y avait là-dedans quelque chose -qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant dans la vie, et elle -faisait des efforts pour se l'expliquer.</p> - -<p>—Sais-tu que c'est moi qui t'ai fait renvoyer de Närlunda?</p> - -<p>—Je sais bien que ce n'est pas à mes patrons que je dois d'avoir -été renvoyée.</p> - -<p>—Alors je ne comprends pas que tu sois venue ici aujourd'hui pour -m'aider.</p> - -<p>—Vous n'avez qu'à m'accompagner et tout s'arrangera!</p> - -<p>Mais Hildur regarda Helga, sans sortir de ses réflexions.</p> - -<p>—C'est peut-être que Gudmund t'aime, toi? hasarda-t-elle.</p> - -<p>Mais à ce mot la patience de Helga prit fin.</p> - -<p>—Est-ce que je pourrais être une femme pour lui? dit-elle avec -emportement. Vous savez bien que je ne suis que la fille d'un pauvre -journalier et que ce n'est même pas là le pire.</p> - -<p>Les deux jeunes filles quittèrent la ferme sans être aperçues et -gagnèrent la voiture. Helga se chargea de conduire et ne ménagea pas -le cheval. On mena bon train et toutes deux gardèrent le silence. -Hildur ne quittait pas Helga des yeux. On eût dit que la jeune fille -l'étonnait plus que tout le reste.</p> - -<p>Au moment où elles approchèrent de la ferme, Helga remit les rênes à -Hildur en disant:</p> - -<p>—Maintenant vous irez seule là-bas parler à Gudmund. Je viendrai -dans un moment raconter l'histoire du couteau. Mais vous ne devez pas -laisser entendre par un seul mot que c'est moi qui suis venue vous -chercher.</p> - -<p>Gudmund se trouvait dans la salle, en train de causer avec sa mère. Le -père assis à quelque distance fumait sa pipe. Il avait l'air satisfait -et ne prononçait pas un seul mot. On voyait bien qu'à son avis tout -marchait à souhait et qu'il n'avait plus besoin d'intervenir.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous auriez dit, mère, si je vous avais proposé -Helga pour belle-fille? dit Gudmund.</p> - -<p>Mère Ingeborg leva la tête et dit d'une voix ferme:</p> - -<p>—J'accueillerai avec plaisir la belle-fille qu'il te plaira de -choisir, si je sais qu'elle t'aime de l'amour qu'une femme doit avoir pour -son mari.</p> - -<p>À peine ces mots furent-ils prononcés qu'ils virent Hildur Eriksdotter -arriver dans la cour. Un instant après, elle fit son entrée; cependant -elle n'était presque plus reconnaissable. Elle n'avança pas dans la -pièce avec son assurance habituelle, elle eut presque l'air de vouloir -rester près de la porte comme une pauvre mendiante.</p> - -<p>Elle vint cependant serrer la main à mère Ingeborg et à Erland -Erlandsson. Puis, s'adressant à Gudmund:</p> - -<p>—Je voudrais bien te dire un mot, dit-elle.</p> - -<p>Gudmund se leva, et ils entrèrent tous deux dans la pièce à côté. -Il avança une chaise à Hildur, mais elle ne s'assit point. Elle était -rouge d'embarras, et les paroles arrivaient gauches et timides.</p> - -<p>—J'étais sans doute... Oui, c'est peut-être bien un peu trop dur -ce que je t'ai dit ce matin...</p> - -<p>—Nous sommes venus un peu brusquement, dit Gudmund.</p> - -<p>Elle devint encore plus rouge de honte.</p> - -<p>—J'aurais dû réfléchir un peu. Nous aurions pu... Il aurait mieux -valu...</p> - -<p>—Je crois, moi, que tout est pour le mieux, Hildur. Ce n'est plus -la peine d'en parler. Mais c'est gentil à vous d'être venue.</p> - -<p>Elle cacha son visage dans ses mains et poussa un soupir qui ressemblait -à un sanglot, mais tout de suite, elle releva la tête.</p> - -<p>—Non, dit-elle. Je n'y tiens plus. Je ne veux pas te faire croire -que je sois meilleure que je ne suis. Quelqu'un est venu me dire que tu -étais innocent, en me conseillant de me rendre ici au plus vite, pour -tout arranger. Et je ne devais pas dire que je connaissais ton -innocence, car alors tu ne ferais pas grand cas de ma venue. J'aimerais -bien avoir eu cette idée moi-même, seulement, je ne l'ai pas eue, mais -je t'ai regretté toute la journée, en souhaitant que tout redevienne -entre nous comme auparavant. Et, de quelque façon que cela finisse, il -faut que je te dise que je me réjouis bien vivement de ton innocence.</p> - -<p>—Qui est-ce qui est venu te donner ce conseil-là? demanda -Gudmund.</p> - -<p>—Je ne devais pas le dire.</p> - -<p>—Je suis étonné que quelqu'un le sache déjà. Père ne fait que -revenir de chez le commissaire. Il a télégraphié en ville, et on lui -a répondu que le vrai meurtrier est déjà retrouvé.</p> - -<p>À ces mots, Hildur sentit ses jambes fléchir sous elle, et elle se -laissa tomber sur la chaise. Elle eut peur devant l'attitude calme et -aimable de Gudmund, et elle commença à s'apercevoir qu'elle n'avait -plus son ancien empire sur lui.</p> - -<p>—Je le comprends, vous ne pouvez pas oublier ma conduite de ce -matin.</p> - -<p>—Mais si, et je ne vous en garde nulle rancune, dit-il, du même -ton calme. Nous n'en parlerons plus.</p> - -<p>Elle tressaillit, baissa les yeux, et garda une attitude d'attente.</p> - -<p>—Il faut nous estimer heureux, Hildur, dit-il, en venant lui -prendre la main, que cela se soit terminé ainsi; car, aujourd'hui, j'ai -acquis la certitude que j'en aime une autre. Je crois que je l'aimais -depuis longtemps, seulement je ne l'ai su qu'aujourd'hui.</p> - -<p>—Qui est-ce que vous aimez, fit-elle d'une voix sourde.</p> - -<p>—Ce n'est pas la peine de le dire. Je ne l'épouserai pas, car elle -ne m'aime pas, mais je n'en épouserai pas une autre non plus.</p> - -<p>Hildur leva la tête. Il est difficile de dire au juste ce qui se passa -en elle, mais elle eut la sensation nette, dès ce moment, qu'elle, la -fille du grand fermier, avec toute sa beauté et tous ses biens, elle -n'était rien pour Gudmund; mais elle avait sa fierté, et elle ne -voulut pas se séparer de lui sans lui faire voir, qu'outre ces -choses-là, elle avait aussi une valeur personnelle.</p> - -<p>—Je veux, Gudmund, que tu me dises si c'est Helga du Grand-Marais -que tu aimes.</p> - -<p>Gudmund ne répondit pas.</p> - -<p>—Car, si c'est Helga, alors je peux te dire qu'elle t'aime de son -côté. C'est elle qui est venue m'apprendre ce que j'avais à faire -pour regagner ton amour. Elle savait que tu étais innocent, mais elle -ne te l'a pas dit à toi, parce qu'elle voulait me le faire savoir -d'abord.</p> - -<p>Gudmund la fixa dans les yeux.</p> - -<p>—Et cela te semble prouver qu'elle a pour moi un grand amour?</p> - -<p>—Tu peux en être sûr, Gudmund. Je m'en porte garante. Personne au -monde ne pourra t'aimer plus qu'elle.</p> - -<p>Il fit quelques pas rapides sur le plancher. Puis il s'arrêta devant -Hildur.</p> - -<p>—Mais toi, alors, pourquoi me dis-tu cela?</p> - -<p>—C'est que je ne voulais pas le céder à Helga en fait de -générosité.</p> - -<p>—Ah! Hildur, Hildur! s'écria-t-il, lui posant les mains sur les -épaules et la secouant en proie à la plus vive émotion. Tu ne sais -pas, toi, tu ne sais pas combien je t'aime, en ce moment. Tu ne sais pas -combien tu m'as rendu heureux!...</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p>Helga était assise au bord de la route. Le menton sur la main, elle -regardait le sol. Elle essayait de se figurer quel bonheur pourrait -être celui de Gudmund et de Hildur.</p> - -<p>Tandis qu'elle restait là, un valet de Närlunda vint à passer. Il -s'arrêta en l'apercevant.</p> - -<p>—Helga, as-tu entendu cette histoire de Gudmund?</p> - -<p>Elle répondit oui de la tête.</p> - -<p>—Heureusement que ce n'était pas exact. Le vrai meurtrier est déjà -sous les verrous.</p> - -<p>—Je savais bien que cela ne pouvait pas être vrai, dit Helga.</p> - -<p>Puis, l'homme s'en alla, mais Helga resta toujours assise au bord de la -route.</p> - -<p>Donc, ils le savaient déjà à la ferme!... Elle n'avait plus besoin -d'aller le leur raconter.</p> - -<p>Elle se sentit étrangement abandonnée. Dans la journée, elle avait -été animée d'une telle ardeur. Elle n'avait pas pensé à elle-même, -elle n'avait eu qu'une seule idée, celle de remettre sur pied l'union -de Gudmund avec Hildur. Mais maintenant il lui apparut combien elle -était seule. Et cela était bien dur de n'être plus rien pour ceux -qu'on aime. Maintenant, Gudmund n'avait plus besoin d'elle, et son -enfant, à elle, sa mère l'avait fait sien. C'est à peine si on lui -accordait de le regarder.</p> - -<p>Elle se disait qu'il fallait se lever pour rentrer. Mais les côtes lui -paraissaient longues et pénibles. Elle ne savait pas où elle -trouverait la force de les monter.</p> - -<p>Une voiture s'approcha du côté de Närlunda. Elle crut y découvrir, -assis côte à côte, Gudmund et Hildur. Sans doute, ils s'étaient -déjà mis en route pour porter à Elvokra la nouvelle de leur -réconciliation. Et demain le mariage aurait lieu.</p> - -<p>En découvrant Helga, ils arrêtèrent le cheval. Gudmund remit les -rênes à Hildur, et sauta à bas. Hildur salua Helga de la tête et -repartit.</p> - -<p>Gudmund resta sur la route devant Helga.</p> - -<p>—Je suis heureux que tu sois là, Helga, dit-il. Je croyais que -j'allais être obligé de grimper jusqu'au Grand-Marais pour te -retrouver.</p> - -<p>Il dit cela sur un ton brusque, presque dur, et, d'un geste résolu, il -la saisit par le bras. Et elle lut dans ses yeux que maintenant il -savait à quoi s'en tenir. Maintenant, elle ne voyait plus moyen de lui -échapper.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="LA_MINE_DARGENT">LA MINE D'ARGENT</a></h4> - - -<p>Le roi Gustave III voyageait en Dalécarlie. Pressé par le temps, il -voulait avancer constamment à toute allure. La vitesse était telle que -les chevaux avaient l'air de lanières tendues sur la route et que la -voiture ne roulait plus que sur deux roues dans les tournants, et -pourtant le roi passait la tête à la portière pour crier au cocher:</p> - -<p>—Pourquoi nous fais-tu traîner comme ça? Crois-tu conduire un -convoi de coquilles d'œufs?</p> - -<p>À rouler à cette allure endiablée sur des routes mauvaises, c'eût -été miracle que harnais et voiture tinssent bon. C'est du reste ce -qu'ils ne firent point: au pied d'une pente raide, le timon se cassa, et -voilà le roi en panne. Les gentilshommes de la suite sautèrent -vivement hors du carrosse et se mirent à invectiver le cocher, ce qui -du reste ne changea rien au dégât. Il y avait impossibilité absolue -de continuer le voyage, avant d'avoir réparé la voiture.</p> - -<p>Comme les courtisans promenaient leurs regards autour d'eux pour trouver -quelque chose qui pût divertir le roi durant l'attente, ils virent un -peu plus loin, sur le chemin, un clocher qui émergeait d'un bouquet -d'arbres. Ils proposèrent au roi de prendre place dans une des voitures -de la suite pour se laisser conduire à l'église. C'était un dimanche -et le roi pouvait toujours écouter la messe pour passer le temps, -jusqu'à ce que le grand carrosse royal fût prêt.</p> - -<p>Le roi, ayant accepté, se dirigea vers l'église. Jusqu'à ce moment il -n'avait vu, de longues heures durant, que de vastes forêts noires; ici -le paysage prenait un aspect plus gai: parmi des champs assez étendus -et des villages, la Dalelf roulait ses flots clairs et splendides entre -les aulnes innombrables.</p> - -<p>Mais le roi n'eut pas de chance; au moment même où il descendait de -voiture sur la place de l'église, il entendit le chantre entonner le -psaume de sortie et les gens commencèrent à s'en aller. En les voyant -passer devant lui, le roi s'arrêta un pied dans la voiture, l'autre sur -le marchepied, et resta ainsi immobile, fasciné par le spectacle. -Jamais il n'avait vu de gens de si belle tenue. Les hommes, qui tous -dépassaient la taille moyenne, avaient des figures graves et -intelligentes; les femmes avançaient dignes et majestueuses, comme si -la paix dominicale se fût reflétée dans leur maintien.</p> - -<p>Toute la journée le roi avait parlé de la désolation du pays qu'il -parcourait et il ne cessait de répéter à sa suite:</p> - -<p>—Je dois en ce moment traverser la partie la plus misérable de mon -royaume.</p> - -<p>Mais à présent qu'il voyait les habitants vêtus du beau costume -national, il oubliait complètement de penser à leur pauvreté. Bien au -contraire, il se sentit le cœur tout réchauffé et se dit à lui -même: «Le roi de Suède n'est pas en si mauvaise posture que le -croient ses ennemis. Tant que mes sujets garderont cet aspect-là, je -serai bien en état de défendre mon trône et mon pays».</p> - -<p>Sur son ordre, les courtisans annoncèrent aux passants que l'étranger -survenu au milieu d'eux, était leur roi, et les firent grouper autour -de lui pour qu'il pût leur parler.</p> - -<p>Et ainsi le roi fit un discours au peuple. Il parla du haut de -l'escalier qui mène à la sacristie, et la marche étroite sur laquelle -il se tenait se trouve là aujourd'hui encore.</p> - -<p>Le roi commença à exposer combien les affaires du pays allaient mal. -Il dit que les Suédois avaient été assaillis à la fois par les -Russes et par les Danois. Dans d'autres circonstances cela n'eût pas -été bien dangereux, mais à l'heure actuelle, l'armée était -tellement envahie de traîtres, qu'il n'osait plus s'y fier. Voilà -pourquoi il ne lui était resté d'autre ressource que de parcourir en -personne le pays pour demander à ses sujets s'ils voulaient se joindre -aux traîtres ou bien rester fidèles au roi et lui fournir leur aide en -hommes et en argent, pour lui permettre de sauver la patrie.</p> - -<p>Les paysans gardèrent le silence tant que dura le discours du roi et -même quand il eut fini, ils ne donnèrent aucun signe, ni -d'approbation, ni de désapprobation.</p> - -<p>Le roi trouva lui-même qu'il avait été très éloquent. Les larmes -lui étaient montées aux yeux plusieurs fois pendant qu'il parlait. -Mais comme les paysans persistaient dans leur attitude hésitante et -gênée, sans se décider à lui donner une réponse, il fronça les -sourcils et eut l'air mécontent.</p> - -<p>Les paysans comprirent que le roi commençait à trouver l'attente -longue, et à la fin, l'un d'eux sortant de la foule s'avança.</p> - -<p>—Il faut que tu saches, roi Gustave, que nous ne nous attendions -pas à une visite royale pour aujourd'hui, dit le paysan; voilà pourquoi -nous ne sommes pas prêts à te répondre sur le champ. Or, je te conseille -d'entrer dans la sacristie pour parler à notre pasteur pendant que nous -délibérerons sur ce dont tu nous as saisis.</p> - -<p>Le roi comprit qu'il n'en saurait pas davantage pour le moment et jugea -bon de suivre le conseil du paysan.</p> - -<p>En entrant dans la sacristie, il n'y trouva personne, si ce n'est un -individu qui avait l'aspect d'un vieux paysan. Il était de haute et -forte taille, ses mains étaient grosses et usées de labeur; il ne -portait ni col, ni robe, mais des culottes de cuir et un long manteau de -bure blanche, comme tous les autres hommes du pays.</p> - -<p>Il se leva et s'inclina devant le roi qui entrait:</p> - -<p>—Je croyais que je trouverais ici le pasteur, dit le roi.</p> - -<p>L'autre sentit la rougeur lui monter au visage. Voyant que le roi le -prenait pour un paysan, il lui parut désagréable de dire que c'était -lui le pasteur de la commune.</p> - -<p>—Mais oui, le pasteur est d'habitude ici à cette heure-ci, -fit-il.</p> - -<p>Le roi s'installa dans un grand fauteuil à haut dossier qui se trouvait -alors dans la sacristie et qui s'y trouve encore aujourd'hui, tout -pareil, à cela près que depuis la commune en a orné le dossier d'une -couronne royale dorée.</p> - -<p>—Avez-vous un bon pasteur par ici? demanda le roi qui voulait -avoir l'air de s'intéresser aux affaires de l'endroit.</p> - -<p>Le roi posant la question ainsi, il parut au pasteur qu'il était -absolument impossible de révéler qui il était. «Il vaut mieux que le -roi garde son idée que je ne suis qu'un paysan,» se dit-il, et il -répondit que le pasteur n'était pas trop mauvais. Il prêchait la -parole de Dieu d'une façon claire et pure, et tâchait de vivre selon -son enseignement.</p> - -<p>Le roi trouva que c'était là un bel éloge, mais ayant l'oreille fine, -il crut s'apercevoir d'une certaine hésitation dans la voix de son -interlocuteur.</p> - -<p>—Il paraît qu'on n'est pourtant pas tout à fait content du -pasteur, dit-il.</p> - -<p>—Il est bien un peu arbitraire, fit l'autre.</p> - -<p>Il se disait que si le roi venait à apprendre qui il était, il fallait -éviter, du moins, d'avoir l'air de ne s'être attribué que des -éloges; c'est pour cela qu'il crut devoir porter quelques critiques.</p> - -<p>—Il y en a bien qui disent que le pasteur veut être seul à tout -décider dans cette commune, continua-t-il.</p> - -<p>—Dans ce cas, fit le roi, il a dû tout décider et arranger de la -meilleure façon. Il n'aimait pas que le paysan se plaignît de son -supérieur. Il me paraît à moi qu'ici règnent les bonnes mœurs et la -simplicité du bon vieux temps.</p> - -<p>—Les gens d'ici sont assez honnêtes, poursuivit le pasteur, mais -aussi ils vivent loin de tout, dans l'isolement et la pauvreté. Ils ne -seraient guère meilleurs que les autres si les tentations de ce monde -venaient plus près d'eux.</p> - -<p>—Heureusement, il n'est pas à craindre que cela arrive, dit le roi -en haussant les épaules.</p> - -<p>Il ne dit plus rien mais se mit à tambouriner des doigts sur la table. -Il estima avoir échangé assez de paroles gracieuses avec ce rustre, et -se demanda avec impatience quand les autres auraient enfin préparé -leur réponse.</p> - -<p>—Les paysans d'ici ne sont pas très empressés de venir au secours -de leur roi, pensa-t-il. Si j'avais au moins mon carrosse, je m'en irais de -suite loin d'eux et de leurs délibérations.</p> - -<p>Le pasteur, de son côté, restait là en proie à une lutte -intérieure, au sujet d'une décision importante qu'il fallait prendre. -Il commença à se féliciter de n'avoir pas dit au roi qui il était. -Il estimait pouvoir ainsi lui parler de choses qu'il n'aurait pas osé -aborder autrement.</p> - -<p>Après une pause, le pasteur rompit de nouveau le silence pour demander -au roi s'il était vrai que les ennemis allaient tomber sur eux et que -la patrie était en danger.</p> - -<p>Le roi trouvait que ce rustre aurait dû avoir le bon goût de ne plus -le déranger. Il le regarda avec de gros yeux sans rien dire.</p> - -<p>—Je le demande parce que j'étais à l'intérieur et n'arrivais pas à -bien saisir les paroles, dit le pasteur. Mais si vraiment il en est -ainsi, je voudrais vous dire que le pasteur de cette commune serait -peut-être en état de procurer au roi autant d'argent qu'il lui en -faut.</p> - -<p>—Il me semble avoir entendu tout à l'heure que tout le monde par -ici est pauvre, dit le roi, pensant tout bas que cet homme ne savait pas au -juste ce qu'il disait.</p> - -<p>—Oui, c'est vrai reprit l'autre, et le pasteur possède encore -moins que personne. Mais si le roi veut être assez gracieux pour m'écouter -un moment, je vais lui raconter comment il est au pouvoir du pasteur de -l'aider.</p> - -<p>—Parle! fit le roi. Tu parais avoir moins de peine à faire sortir -les mots de tes lèvres que tes amis et voisins là-bas, qui n'arrivent pas -à formuler leur réponse.</p> - -<p>—Ce n'est pas si facile de répondre au roi. J'ai bien peur que ce -ne soit le pasteur qui ait à répondre au nom et lieu des autres.</p> - -<p>Le roi passa une jambe sur l'autre, s'enfonça dans le fauteuil, se -croisa les bras et inclina la tête sur la poitrine.</p> - -<p>—Maintenant tu peux commencer, dit-il du même ton que s'il dormait -déjà.</p> - -<p>—Il y avait une fois cinq hommes de cette commune qui chassaient -l'élan dans la forêt, commença le pasteur. L'un d'eux était le -pasteur, dont nous parlons. Deux des autres étaient soldats, et -s'appelaient Olof et Erik Svärd, le quatrième était l'aubergiste du -village où nous sommes et le cinquième était un paysan du nom de -Israëls Per Persson.</p> - -<p>—Ce n'est pas la peine de donner tant de noms, murmura le roi, -laissant retomber la tête sur le côté.</p> - -<p>—Ces hommes-là étaient de bons chasseurs, à qui la veine souriait -toujours. Mais ce jour-là ils avaient fait de longues marches sans rien -prendre. À la fin, ils renoncèrent complètement à toute recherche et -s'assirent par terre pour causer. Ils se disaient entre eux que dans la -forêt entière, il n'y avait pas un seul endroit qui convînt à la -culture. Il n'y avait partout que des rochers et des marais.</p> - -<p>—Le seigneur n'a pas été juste envers nous, en nous donnant un -pays si pauvre à habiter, dit l'un d'eux. Dans d'autres contrées les gens -peuvent se procurer de la richesse et du superflu, tandis qu'ici avec -tous nos efforts, nous arrivons à peine à gagner notre pain quotidien.</p> - -<p>Le pasteur s'interrompit un instant, se demandant, si le roi écoutait, -mais celui-ci remua un peu le petit doigt, pour montrer qu'il était -encore éveillé.</p> - -<p>Au moment même où les chasseurs échangeaient ces paroles, le pasteur -vit quelque chose briller dans la roche à un endroit d'où son pied, -par hasard, avait enlevé la mousse.</p> - -<p>—En voilà une roche singulière, se dit-il, et d'un nouveau coup de -pied il enleva encore une motte. Il ramassa un éclat de pierre qui -adhérait à la motte et qui brillait de la même façon que tout le -restant.</p> - -<p>—Ce n'est pas Dieu possible que ce soit là du plomb? fit-il.</p> - -<p>À ces mots les autres se levèrent vivement, et se mirent à enlever la -mousse à coups de crosses. Cela fait, ils virent tous distinctement un -filon de minerai qui traversait la roche.</p> - -<p>—Que pensez-vous que cela puisse être? dit le pasteur. Les hommes -détachèrent de nouveaux éclats, et y mordirent à pleines dents.</p> - -<p>—Ça doit être au moins du plomb ou du zinc, opinèrent-ils.</p> - -<p>—Et le rocher entier en est plein, ajouta l'aubergiste.</p> - -<p>Comme le pasteur en était là de son récit, il vit la tête du roi se -soulever un peu et un œil s'ouvrir.</p> - -<p>—Sais-tu si quelqu'un de ces hommes-là s'y connaissait en fait de -roches ou de minerais? demanda-t-il.</p> - -<p>—Non, ils n'y comprenaient rien, répondit le pasteur. Alors la -tête du roi retomba, et les deux yeux se fermèrent.</p> - -<p>—Et le pasteur et ceux qui étaient avec lui se réjouirent -grandement de la trouvaille, continua le narrateur sans se laisser -distraire par l'indifférence du roi. Ils pensèrent qu'ils venaient de -découvrir quelque chose qui devait les rendre riches, eux et leurs -descendants.</p> - -<p>—Jamais plus je n'aurai besoin de travailler, dit l'un d'eux.</p> - -<p>—J'aurai les moyens de ne rien faire de toute la semaine, et le -dimanche j'irai à l'église en carrosse doré.</p> - -<p>C'étaient d'habitude de fort braves gens, mais la grande découverte -leur avait tourné la tête, au point de les faire parler comme des -enfants. Ils gardaient cependant assez de sang-froid pour remettre tout -en état en recouvrant le filon de mottes de mousse. Après quoi ils -marquèrent bien l'endroit et s'en retournèrent chez eux.</p> - -<p>Avant de se quitter, ils décidèrent d'un commun accord que le pasteur -devait aller à Falun demander à l'inspecteur des mines quel genre de -minerai on avait trouvé. Il devait revenir aussitôt que possible, et -en attendant ils s'engagèrent mutuellement par un serment solennel à -ne révéler à aucun être humain l'endroit où l'on avait trouvé le -minerai.</p> - -<p>De nouveau le roi releva un tant soit peu la tête, mais il -n'interrompit plus le narrateur d'un seul mot. Il parut enfin commencer -à croire que l'autre devait avoir quelque chose de vraiment important -à lui dire, puisqu'il ne se laissait pas impressionner par son -indifférence.</p> - -<p>—Ainsi le pasteur se mit en route, quelques échantillons du -minerai dans ses poches. Il se réjouissait tout autant que les autres de -l'idée de devenir riche. Il se disait dans son for intérieur que -bientôt il allait pouvoir rebâtir le presbytère, qui avait l'air -d'une simple cabane; et puis il allait se marier avec la fille du doyen -qu'il aimait beaucoup. Il avait toujours cru qu'il aurait à attendre -bien des années avant de pouvoir l'épouser! Il était pauvre et -obscur, et il savait que de longs jours passeraient avant qu'il eût un -poste assez bien rémunéré pour pouvoir se marier.</p> - -<p>Le pasteur gagna Falun en deux jours, et passa le troisième dans -l'attente de l'inspecteur qui était absent. Enfin il put le voir et lui -montrer les morceaux de minerai. L'inspecteur les mit dans sa main. Il -regarda d'abord les morceaux, puis le pasteur.</p> - -<p>Celui-ci raconta qu'il les avait trouvés dans une montagne de sa -commune, et que maintenant il se demandait si cela ne pouvait pas être -du plomb.</p> - -<p>—Non, ce n'est pas du plomb, dit l'inspecteur.</p> - -<p>—Peut-être alors que c'est du zinc? demanda le pasteur.</p> - -<p>—Ce n'est pas du zinc non plus, dit l'inspecteur.</p> - -<p>Il sembla au pasteur que tout espoir s'évanouissait. Il y avait -longtemps qu'il ne s'était senti si abattu.</p> - -<p>—Est-ce que dans votre commune vous avez beaucoup de morceaux de -pierre de ce genre? demanda l'inspecteur.</p> - -<p>—Nous en avons une montagne entière, dit le pasteur.</p> - -<p>Alors l'inspecteur des mines s'approcha de lui, et le frappa sur -l'épaule en disant:</p> - -<p>—Je vous souhaite d'en faire un tel usage, que cela profite tant à -vous qu'à la patrie, car c'est là de l'argent!</p> - -<p>—De l'argent, répéta le pasteur, et il resta là comme abasourdi. -C'est de l'argent!</p> - -<p>L'inspecteur se mit à lui expliquer comment il fallait s'y prendre pour -acquérir le droit légal sur la mine, et lui donna une foule de bons -conseils, mais le pasteur demeura tout étourdi et n'écouta pas ce -qu'on lui disait. Il ne faisait que retourner dans sa tête cette idée -merveilleuse que là-bas dans sa pauvre commune, il y avait une montagne -entière de minerai d'argent qui l'attendait.</p> - -<p>Le roi leva la tête si vivement que le pasteur s'arrêta net.</p> - -<p>—Je suppose, dit le roi, que lorsqu'il fut de retour et qu'il se -mit à travailler la mine, il constata que l'inspecteur n'avait fait que se -moquer de lui.</p> - -<p>—Mais non, l'inspecteur ne l'avait pas trompé, dit le pasteur.</p> - -<p>—Tu peux continuer, dit le roi qui se rassit pour écouter.</p> - -<p>—Lorsqu'enfin le pasteur fut de retour dans sa commune, poursuivit -le narrateur, il jugea que son premier devoir était d'informer ses -camarades de chasse de la valeur de leur trouvaille. Et comme il passait -devant l'auberge de Sten Stensson il décida d'entrer chez lui pour -raconter que ce qu'on avait trouvé était de l'argent. Mais en arrivant -devant la porte, il vit qu'il y avait des draps devant les fenêtres et -qu'une large traînée de sapin haché conduisait à l'escalier -d'entrée.</p> - -<p>—Qui est-ce qui est mort par ici? demanda-t-il à un gamin qui -musait près de la barrière.</p> - -<p>—C'est l'aubergiste lui-même, répondit le gamin.</p> - -<p>Et il raconta au pasteur que depuis une semaine l'aubergiste se soûlait -tous les jours.</p> - -<p>—Ah que d'eau-de-vie! que d'eau-de-vie on a fait couler! s'exclama -le gamin.</p> - -<p>—Comment cela se fait-il, demanda le pasteur. L'aubergiste ne se -soûlait jamais auparavant.</p> - -<p>—Il buvait, dit le gamin, parce qu'il prétendait avoir trouvé une -mine. Il était tellement riche, disait-il. Il n'aurait jamais plus -besoin de faire autre chose que de boire. Et hier soir, il partit en -voiture tout bu qu'il était; la voiture versa et il fut tué net.</p> - -<p>Lorsque le pasteur eut tout appris, il reprit son chemin. Il était bien -attristé de ce qu'on lui avait raconté. Il était revenu si heureux, -se réjouissant à l'idée de communiquer la grande nouvelle.</p> - -<p>À peine eut-il fait quelques pas, qu'il vit Israëls Per Persson -s'avancer vers lui. Il avait son aspect ordinaire, et le pasteur se dit -qu'heureusement, la fortune n'avait pas tourné la tête à celui-là. -Il ne fallait pas tarder à le rendre heureux en lui annonçant que, -dès maintenant, il était un homme riche.</p> - -<p>—Bonjour! dit Per Persson. Tu reviens de Falun, maintenant?</p> - -<p>—Oui, répondit le pasteur, et je viens te dire que tout s'est -passé bien mieux que nous n'aurions pu l'imaginer. L'inspecteur des mines -m'a dit que c'est du minerai d'argent que nous avons trouvé.</p> - -<p>À ce moment même, Per Persson eut l'aspect d'un homme devant qui la -terre vient de s'ouvrir.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu dis? C'est de l'argent?</p> - -<p>—Oui, reprit le pasteur, nous sommes riches, nous tous, à présent, -et nous pourrons vivre à l'aise.</p> - -<p>—C'est de l'argent! répéta Per Persson encore une fois; et il eut -l'air encore plus accablé.</p> - -<p>—Mais certainement, c'est de l'argent, affirma le pasteur, tu ne -penses pas que je veuille te tromper. N'aie pas peur de te réjouir.</p> - -<p>—Me réjouir, dit Per Persson. Moi, me réjouir! Je croyais que ce -que nous avions trouvé n'était que du mica, et, comme je préférais le -certain à l'incertain, je viens de vendre ma part de la mine à Olof -Svärd pour cent écus.</p> - -<p>Il était désespéré, et lorsque le pasteur le quitta, il resta à -pleurer sur la grand'route.</p> - -<p>Une fois rentré chez lui, le pasteur envoya son valet annoncer à Olof -Svärd et à son frère que c'était de l'argent qu'on avait trouvé. Il -avait assez de colporter lui-même la bonne nouvelle.</p> - -<p>Mais quand le pasteur se retrouva seul le soir, le bonheur reprit ses -droits. Il sortit dans l'obscurité, et monta sur la colline où il -pensait bâtir le nouveau presbytère. Naturellement, il serait -magnifique, aussi magnifique que n'importe quel évêché. Il resta -longtemps dehors cette nuit-là, et il ne se contenta pas de -reconstruire le presbytère. Il lui vint à l'esprit que, du moment -qu'il y avait tant de richesse dans la commune, il devait y affluer une -quantité de gens, et, à la fin, peut-être une ville entière serait -construite autour de la mine. Et alors il serait bien obligé de bâtir -une nouvelle église à la place de la vieille. Une grande partie de sa -fortune y passerait sans doute. Mais il ne s'arrêta pas là, car il se -disait que quand son église serait prête, le roi et un grand nombre -d'évêques viendraient la consacrer, et alors le roi serait bien -satisfait de l'église, mais il ferait observer qu'il n'y avait point -là de logis digne de le recevoir, lui, le roi. Et alors, il serait bien -obligé de construire un château royal dans la nouvelle ville.</p> - -<p>À ce moment, un gentilhomme de la suite du roi ouvrit la porte pour -annoncer que le grand carrosse était réparé.</p> - -<p>Le premier mouvement du roi fut pour partir sur le champ, mais il se -ravisa:</p> - -<p>—Il te sera permis d'achever ton histoire, dit-il au pasteur. Mais -il faut aller plus rapidement. Nous savons maintenant ce que pensait et -rêvait l'homme en question. Nous voulons savoir comment il agit.</p> - -<p>—Mais, comme le pasteur était encore au beau milieu de ses rêves, -continua le pasteur, on vint lui dire qu'Israëls Per Persson s'était -suicidé. Il n'avait pu supporter l'idée d'avoir vendu sa part de la -mine. Il s'était dit sans doute qu'il ne pourrait pas voir tous les -jours un autre se réjouir d'une richesse qui aurait pu être la sienne.</p> - -<p>Le roi changea de position dans le fauteuil. Il avait les deux yeux -grands ouverts.</p> - -<p>—En vérité, fit-il, si j'avais été ce pasteur-là, j'aurais eu -assez de cette mine!</p> - -<p>—Le roi est un homme riche, lui dit le pasteur. Il a tout ce qu'il -lui faut. Il n'en est pas ainsi d'un pauvre pasteur qui ne possède rien.</p> - -<p>Voyant que la bénédiction de Dieu n'était pas sur son entreprise, il -se disait: je ne rêverai plus de devenir riche et honoré moi-même à -l'aide de ces trésors, mais je ne pourrai pas laisser l'argent inutile -dans la terre. Il faut que je l'en sorte pour le bien des pauvres et des -miséreux. J'exploiterai la mine pour mettre la commune entière à son -aise.</p> - -<p>Donc, un beau jour, le pasteur s'achemina vers la demeure de Olof Svärd -pour causer avec celui-ci et avec son frère de ce qu'il fallait faire -tout d'abord de la montagne d'argent.</p> - -<p>En s'approchant de la maison du soldat, il rencontra une charrette -entourée de paysans armés. Et, dans la charrette, un homme était -assis, les mains liées derrière le dos et les chevilles entourées de -cordes.</p> - -<p>Lorsque le pasteur vint à passer, la charrette s'arrêta, et il eut le -temps de regarder le prisonnier. Sa tête était bandée de telle sorte -qu'il n'était pas facile de discerner qui c'était, mais il sembla -cependant au pasteur qu'il reconnaissait Olof Svärd.</p> - -<p>Il entendit le prisonnier demander à ceux qui le surveillaient de lui -permettre de dire quelques mots au pasteur.</p> - -<p>Il s'approcha donc, et le prisonnier se tourna vers lui.</p> - -<p>—Maintenant, tu vas bientôt être seul à savoir où se trouve la -mine d'argent, dit Olof.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu dis, Olof? dit le pasteur.</p> - -<p>—C'est que, vois-tu, pasteur, depuis que nous avons su que c'était -une montagne d'argent que nous avions trouvée, mon frère et moi nous -n'avons pas pu rester aussi bons amis qu'auparavant: nous nous prenions -constamment de querelle. Hier soir, nous nous sommes disputés sur le -point de savoir qui de nous cinq avait le premier découvert la mine, et -nous en sommes venus aux mains. Et maintenant, j'ai tué mon frère, et -lui m'a blessé là sur le front. Je serai pendu, et après tu seras -seul à connaître l'emplacement de la mine. C'est pourquoi je veux te -demander une chose.</p> - -<p>—Dis ce que tu as sur le cœur, fît le pasteur. Je ferai ce que je -peux pour toi.</p> - -<p>—Tu sais que je laisse une nombreuse nichée, commença le soldat.</p> - -<p>Mais le pasteur l'interrompit immédiatement.</p> - -<p>—Pour cela, tu peux être tranquille. Ce qui devait être ta part de -la mine, leur reviendra comme si tu étais toujours en vie.</p> - -<p>—Non, dit Olof Svärd, ce n'était pas cela que je voulais te -demander. Je te demande de ne donner à aucun d'eux la moindre chose qui -provienne de cette mine!</p> - -<p>Le pasteur recula d'un pas, puis s'arrêta, muet de stupeur.</p> - -<p>—Si tu ne me promets pas cela, je ne pourrai pas mourir -tranquille, dit le prisonnier.</p> - -<p>—Oui, dit le pasteur, lentement et avec effort. Je te promets ce -que tu me demandes.</p> - -<p>Puis on emmena le meurtrier, et le pasteur demeura tout seul sur la -route à se demander comment il allait tenir la promesse qu'il avait -faite au prisonnier. Pendant tout le retour, il ne pensait qu'à cette -fortune dont il s'était tant réjoui. Mais s'il se trouvait maintenant, -que les gens de sa commune ne supportaient pas la richesse? Déjà, il -en avait vu périr quatre, tous, auparavant, hommes braves et fiers. Il -lui sembla voir, devant lui, tous ses paroissiens, et il se figura que -la mine d'argent allait les perdre l'un après l'autre. Convenait-il que -lui, qui était préposé à veiller sur les âmes de ces pauvres gens, -déchaînât au contraire sur eux ce qui devait les perdre?</p> - -<p>Le roi se redressa tout d'un coup dans le fauteuil et regarda fixement -son interlocuteur.</p> - -<p>—En vérité, dit-il, en vérité, tu me fais comprendre qu'un pasteur -de ces contrées reculées doit nécessairement être un homme peu -ordinaire!</p> - -<p>—Il ne suffisait même pas de ce qui était déjà arrivé, continua le -pasteur; à mesure que la nouvelle de la découverte se répandait parmi -les habitants de la commune, ils cessaient de travailler et on les -voyait se promener oisifs, attendant le jour où la grande richesse -devait affluer sur eux. Tous les gens sans aveu qui se trouvaient dans -la contrée accoururent, et bientôt le pasteur n'entendit parler que de -soûleries et de rixes sanglantes.</p> - -<p>Une foule de gens ne faisaient que parcourir la forêt en tous sens, à -la recherche de la mine, et le pasteur remarquait que, aussitôt qu'il -s'éloignait de chez lui, il était guetté par des gens qui tâchaient -de le surprendre en route pour la mine, afin de lui voler son secret.</p> - -<p>Les choses en étant là, le pasteur convoqua ses paroissiens en -assemblée communale.</p> - -<p>Pour commencer, il leur rappela tous les malheurs que la découverte de -la montagne d'argent leur avait attirés, et il leur demanda s'ils -voulaient se laisser perdre ou s'ils tenaient à se sauver eux-mêmes. -Puis il leur dit qu'il ne fallait pas attendre de lui, leur pasteur, -qu'il contribuât à leur perdition. Maintenant il avait décidé de ne -révéler à personne où se trouvait la montagne d'argent et jamais non -plus il n'en tirerait aucun profit pour lui-même. Enfin il demanda aux -paysans comment ils désiraient l'avenir. S'ils choisissaient de -continuer leur vaine recherche de la mine et d'attendre une richesse à -venir, il s'en irait assez loin d'eux pour que jamais aucun bruit de -tout cela ne pût arriver jusqu'à lui. Mais s'ils voulaient enfin -cesser de penser à cette mine d'argent pour redevenir ce qu'ils -étaient auparavant, alors il resterait parmi eux.</p> - -<p>—Mais quel que soit votre choix, rappelez-vous que de ma bouche -jamais personne ne saura rien de la montagne d'argent!</p> - -<p>—Eh bien, dit le roi, quel fut le choix des paysans?</p> - -<p>—Il fut celui que désirait le pasteur. Ils comprirent qu'il -voulait leur bien, puisqu'il choisissait lui-même de rester pauvre à cause -d'eux. Et ils chargèrent leur pasteur d'aller à la forêt cacher le -filon de minerai sous les pierres et les branches mortes si bien que -jamais personne ne pût le retrouver, ni eux-mêmes, ni leurs -descendants.</p> - -<p>—Et après cela le pasteur a vécu ici aussi pauvre que les -autres?</p> - -<p>—Oui, répondit le pasteur, il a vécu ici aussi pauvre que les -autres.</p> - -<p>—Il a cependant dû se marier et se faire construire un nouveau -presbytère, dit le roi.</p> - -<p>—Non, il n'a pas eu les moyens de se marier et il demeure toujours -dans la vieille cabane.</p> - -<p>—C'est là une belle histoire que tu m'as racontée, dit le roi en -inclinant la tête.</p> - -<p>Le pasteur resta silencieux devant le roi. Après quelques instants -celui-ci reprit:</p> - -<p>—C'est à la mine d'argent que tu pensais tout à l'heure quand tu -m'as dit que le pasteur d'ici pourrait me procurer autant d'argent qu'il me -faut?</p> - -<p>—Oui, répondit l'autre.</p> - -<p>—Mais je ne peux pourtant pas lui mettre des poucettes, dit le -roi; et comment veux-tu autrement que j'obtienne d'un tel homme qu'il me -montre le chemin de la mine? D'un homme qui a renoncé, non seulement à sa -fiancée, mais à tous les biens de la terre.</p> - -<p>—Cela, c'est autre chose, dit le pasteur. Mais si c'est la patrie -qui a besoin du trésor, alors il se laissera sûrement fléchir.</p> - -<p>—Tu m'en réponds? demanda le roi.</p> - -<p>—Oui, j'en réponds, répondit le pasteur.</p> - -<p>—Tu ne te soucies donc point du sort qui attend les gens de ta -commune?</p> - -<p>—Que Dieu leur soit clément!</p> - -<p>Le roi se leva de son fauteuil et s'approcha de la fenêtre. Il resta un -moment à regarder la foule du dehors. Plus il regardait, plus ses -grands yeux brillaient d'un vif éclat et tout son être semblait -grandir.</p> - -<p>—Tu peux dire de ma part au pasteur de cette commune, dit le roi, -qu'il n'existe pas de vue plus belle aux yeux du roi de Suède que la vue de -gens tels que ceux-là.</p> - -<p>Puis le roi se tourna vers le pasteur et le regarda. Il se mit à -sourire.</p> - -<p>—Est-ce par hasard que le pasteur de cette commune serait si -pauvre qu'aussitôt la messe finie il ôte ses habits noirs pour se mettre en -paysan? demanda le roi.</p> - -<p>—Oui, il est si pauvre, fut la réponse, et de nouveau la rougeur -monta au rude visage du pasteur.</p> - -<p>Le roi retourna à la fenêtre. On voyait bien qu'il était de la plus -belle humeur. Tout ce qu'il y avait en lui de sentiments nobles et -généreux avait été réveillé par ce qu'il venait d'entendre.</p> - -<p>—Tu devrais laisser cette mine en paix, dit le roi. Puisque tu as -trimé et peiné une vie entière pour rendre les gens d'ici tels que tu -les désirais, il faut bien que tu les gardes tels qu'ils sont -maintenant!</p> - -<p>—Mais si la patrie est en danger? demanda le pasteur.</p> - -<p>—La patrie est mieux servie par des hommes que par de l'argent, -dit le roi.</p> - -<p>Et ayant dit cela, il prit congé du pasteur et quitta la sacristie.</p> - -<p>Au dehors, la foule était aussi silencieuse, aussi avare de paroles que -lorsqu'il l'avait quittée. Mais comme le roi descendait les marches de -l'escalier, un paysan s'avança vers lui.</p> - -<p>—As-tu vu notre pasteur? dit le paysan.</p> - -<p>—Oui, dit le roi, j'ai parlé à votre pasteur.</p> - -<p>—Alors tu as dû avoir notre réponse, dit le paysan. Nous t'avons -prié d'aller causer avec notre pasteur pour que ce fût lui qui te -donnât notre réponse.</p> - -<p>—Oui, j'ai eu la réponse, dit le roi.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="LA_LEGENDE_DE_LA_ROSE_DE_NOEL">LA LÉGENDE DE LA ROSE DE NOËL</a></h4> - - -<p>La femme du brigand, qui habitait la caverne, là-haut, dans la forêt -de Göinge, s'était, un beau jour, mise en route vers la plaine pour -mendier. Le brigand lui-même étant homme interdit et n'osant pas -quitter la forêt, devait se contenter de tendre des guet-apens aux -voyageurs qui s'aventuraient dans la zone forestière. Mais à cette -époque, les voyageurs n'abondaient pas dans le nord de la Scanie. Si, -par cette raison, il arrivait que la chasse de l'homme fût -infructueuse, la femme faisait sa tournée. Elle amenait cinq gosses, -tous munis de vêtements de peaux et de chaussures en écorce de -bouleau; sur le dos, chacun avait une besace aussi longue que lui-même. -Quand elle entrait dans une ferme, personne n'osait lui refuser ce -qu'elle demandait, car si elle n'avait pas été bien reçue, elle ne se -gênait pas pour revenir mettre le feu à la maison, la nuit suivante. -La femme du brigand et ses gosses étaient plus redoutés qu'une bande -de loups et plus d'un aurait bien voulu leur enfoncer sa pique dans le -corps, mais cela n'arrivait jamais, car on savait que l'homme était -resté là-haut dans la forêt, prêt à la vengeance, s'il était -arrivé quelque chose à la femme ou aux enfants.</p> - -<p>Dans ses tournées de mendiante à travers les fermes, la femme du -brigand arriva un beau jour à Oved, qui dans ces temps-là était un -couvent. Elle sonna à la porte et demanda de quoi manger. Le concierge -ouvrit un petit judas au milieu de la porte et lui tendit six pains -ronds, un pour elle et un pour chacun de ses enfants.</p> - -<p>Pendant que la mère s'était arrêtée devant la porte, les gosses -fouinaient tout autour. Tout à coup, l'un d'eux vint la tirer par sa -jupe pour attirer son attention sur quelque chose qu'il venait de -trouver; elle le suivit.</p> - -<p>Le couvent était tout entier entouré d'un mur haut et solide, mais le -gosse avait réussi à découvrir une petite porte dissimulée, qui -restait entre-bâillée. Quand la femme du brigand y arriva, elle eut -tôt fait d'ouvrir la porte toute grande et d'entrer sans seulement -demander la permission, selon son habitude.</p> - -<p>Le couvent d'Oved était en ce moment-là dirigé par l'abbé Hans, qui -s'entendait à la culture des plantes. À l'intérieur du mur il avait -installé un petit jardin et c'est là que la femme du brigand fit -irruption.</p> - -<p>Au premier coup d'œil, la femme du brigand fut tellement stupéfaite -qu'elle s'arrêta à l'entrée. C'était en plein été et dans le -jardin de l'abbé Hans les fleurs se pressaient tellement nombreuses que -le regard n'y pouvait distinguer qu'un flamboiement de bleu, de rouge et -de jaune. Mais bientôt un sourire de satisfaction s'épanouit sur son -visage et elle s'engagea dans un sentier étroit qui se déroulait entre -de nombreuses petites plates-bandes.</p> - -<p>Dans le jardin, un jeune frère lai était en train d'arracher les -herbes folles. C'était lui qui avait laissé la porte entre-bâillée -pour pouvoir jeter sur le tas d'ordures au dehors les prêles et les -poules grasses qu'il venait d'arracher. Voyant entrer dans le jardin la -femme du brigand avec les cinq gosses, il s'élança au-devant d'eux, en -leur ordonnant de s'en aller. Mais la mendiante continua son chemin. -Elle jetait des regards de tous côtés autour d'elle, fixant tantôt -les lis rigides et blancs qui s'épanouissaient sur une plate-bande, -tantôt le lierre qui grimpait haut sur le mur du couvent, et elle -semblait ne pas s'apercevoir de la présence du frère lai.</p> - -<p>Le frère lai pensa qu'elle ne l'avait pas compris. Il voulut la saisir -par le bras pour la tourner vers la sortie, mais quand la femme du -brigand se rendit compte de son intention, elle lui adressa un regard -qui le fit reculer. Elle avait jusque-là marché le dos voûté sous la -besace mais maintenant elle se redressa de toute sa hauteur.</p> - -<p>—Je suis la femme du brigand de Göinge, dit-elle. Touche-moi -maintenant, si tu oses.</p> - -<p>Et il était évident qu'ayant dit cela, elle se sentit tout aussi sûre -de n'être plus inquiétée, que si elle eût été la reine du Danemark -en personne.</p> - -<p>Pourtant, le frère lai osa l'inquiéter, seulement sachant qui elle -était, il lui parla doucement.</p> - -<p>—Tu dois savoir, toi, la femme du brigand, fit-il, que ceci est un -couvent de moines et qu'aucune femme du pays n'a la permission d'entrer -dans ces murs. Si tu ne t'en vas pas, les moines m'en voudront d'avoir -oublié de fermer la porte, et ils me chasseront peut-être et du -couvent et du jardin.</p> - -<p>Mais de telles prières étaient vaines devant la femme du brigand. Elle -continuait son chemin vers le coin des roses et regardait l'hysope aux -fleurs gris de lin et le chèvrefeuille couvert de corymbes orange.</p> - -<p>Alors le frère lai ne vit pas d'autre solution que de courir au couvent -chercher du secours.</p> - -<p>Il revint avec deux moines robustes et la femme du brigand comprit -aussitôt que maintenant, c'était sérieux. Elle se planta, les pieds -écartés, au milieu du sentier et se mit à crier d'une voix aiguë -toute la vengeance terrible qu'elle allait exercer contre le couvent, si -on ne lui permettait pas de rester dans le jardin autant qu'elle le -désirait. Mais les moines, jugeant qu'ils n'avaient pas à la craindre, -ne pensaient qu'à l'expulser. Alors la femme du brigand poussa des cris -formidables, se jeta sur eux à coups de griffes et de dents et les -gosses en firent autant. Les trois hommes ne tardèrent pas à -s'apercevoir qu'elle était plus forte qu'eux. Il ne leur restait pas -autre chose à faire que de rentrer au couvent chercher du renfort.</p> - -<p>En suivant l'allée qui menait à l'intérieur du couvent, ils -rencontrèrent l'abbé Hans qui accourait pour savoir la cause du -vacarme que l'on entendait venir du jardin. Ils durent avouer que la -femme du brigand du Göinge était dans le couvent et que n'ayant pu -parvenir à l'expulser, ils avaient été forcés de chercher du -renfort.</p> - -<p>Mais l'abbé Hans leur reprocha d'avoir eu recours à la violence, et -leur interdit de chercher du secours. Il renvoya les deux moines à -leurs occupations et, bien qu'il fût un vieil homme chétif, il -n'emmena que le frère lai avec lui dans le jardin.</p> - -<p>Comme l'abbé Hans y pénétrait, la femme du brigand se promenait comme -auparavant entre les plates-bandes. Il ne revenait pas de son -étonnement en la voyant. Il était convaincu qu'elle n'avait jamais de -sa vie vu un jardin. Et pourtant elle se promenait entre les -plates-bandes dont chacune était semée d'une sorte de fleurs -différente et inconnue, les regardant comme si elles avaient été de -vieilles amies. Elle avait tout l'air de connaître et le lierre, et la -sauge, et le romarin. Devant quelques-unes, elle souriait, devant -d'autres elle secouait la tête.</p> - -<p>L'abbé Hans aimait son jardin autant qu'il lui était possible d'aimer -quelque chose de terrestre et périssable. Quelque sauvage et dangereuse -que parût la femme étrangère, il ne put s'empêcher d'admirer qu'elle -eût lutté contre trois moines pour pouvoir regarder le jardin à son -aise. Il s'approcha d'elle et lui demanda doucement, si le jardin lui -plaisait.</p> - -<p>La femme du brigand se retourna brusquement vers l'abbé Hans, car elle -ne s'attendait qu'aux guet-apens et attaques, mais voyant ses cheveux -blancs et son dos voûté, elle dit paisiblement:</p> - -<p>—Au premier abord, il m'a semblé n'avoir jamais vu jardin plus -joli, mais maintenant je m'aperçois qu'il ne vaut pas certain autre que je -connais.</p> - -<p>L'abbé Hans avait certainement escompté une autre réponse. Quand il -entendit que la femme du brigand avait vu un paradis plus joli que le -sien, une faible rougeur envahit sa joue ridée.</p> - -<p>Le frère lai, qui était resté tout près, avait hâte de remettre à -sa place la femme du brigand.</p> - -<p>—Celui-ci, dit-il, est l'abbé Hans lui-même, qui avec une grande -persévérance et beaucoup de soins a réuni de près et de loin les -plantes de son jardin. Nous savons tous qu'il n'y a pas un jardin plus -riche que le sien dans tout le pays de Scanie et il n'est pas -convenable, que toi qui vis toute l'année dans la forêt sauvage, -estimes peu son œuvre.</p> - -<p>—Je ne veux nullement m'ériger en maître-juge, ni vis-à-vis de -lui, ni vis-à-vis de toi, dit la femme du brigand, je dis seulement que, -s'il vous était permis de voir le paradis auquel je pense, vous -arracheriez toutes les fleurs qui sont ici et vous les rejetteriez comme -de l'ivraie.</p> - -<p>Mais l'aide-jardinier était presque aussi fier des fleurs que l'abbé -Hans lui-même, et entent dans ces paroles, il se mit à ricaner.</p> - -<p>—Je comprends, dit-il, que tu bavardes de cette façon rien que -pour nous taquiner. J'aimerais voir le joli jardin que tu as dû t'arranger -entre les genièvres et les pins de la forêt de Göinge. J'oserais -jurer sur le salut de mon âme que tu n'es jamais entrée jusqu'ici dans -un jardin.</p> - -<p>La femme du brigand devint pourpre de colère, se voyant si honteusement -soupçonnée de mensonge, et s'écria:</p> - -<p>—Il est possible que je ne sois pas entrée dans un jardin avant -aujourd'hui, mais vous autres moines, qui êtes des hommes saints, vous -devriez tout de même savoir que chaque nuit de Noël la grande forêt -de Göinge se change en un vrai paradis pour fêter l'heure de la -naissance de Notre Seigneur. Nous autres qui vivons dans la forêt, nous -avons vu cela chaque année et dans ce jardin-là j'ai vu des plantes -tellement splendides que je n'ai pas osé lever la main pour les -cueillir.</p> - -<p>Le frère lai voulait continuer à lui répondre, mais l'abbé Hans lui -fit signe de se taire. Car depuis son enfance il avait entendu dire que -la nuit de Noël, la forêt revêt sa parure de gala. Souvent, il avait -désiré voir le mirage mais il n'y était jamais parvenu. Aussi, il se -mit à prier et à implorer la femme du brigand de le laisser devenir -l'hôte de la caverne durant la nuit de Noël. Si seulement elle voulait -envoyer un de ses enfants pour lui montrer le chemin, il s'y rendrait -tout seul à cheval et jamais il ne les trahirait; au contraire il les -récompenserait du mieux qu'il pourrait.</p> - -<p>La femme du brigand refusa d'abord, car elle pensait au brigand, son -homme, et au danger que celui-ci pourrait courir par suite de la venue -de l'abbé Hans à leur caverne. Mais le désir de montrer au moine que -le jardin qu'elle connaissait était plus joli que le sien, l'emportant -sur la crainte, elle acquiesça.</p> - -<p>—Tu n'amèneras qu'un seul compagnon, dit-elle. Et tu ne nous -tendras ni guet-apens ni embûches, aussi vrai que tu es un homme saint.</p> - -<p>L'abbé Hans promit et là-dessus la femme du brigand s'en alla. Mais -l'abbé intima au frère lai l'ordre de ne rien révéler à personne de -ce qui avait été convenu. Il craignait que ses moines, mis au courant -de ses projets, ne permissent point à un homme de son âge de se rendre -à la caverne des brigands.</p> - -<p>Quant à lui, il se promettait bien de ne divulguer son plan à âme qui -vive. Or il advint que l'archevêque Absalon de Lund arriva à Oved et -y coucha une nuit. Pendant que l'abbé Hans montrait son jardin à son -hôte, la visite de la femme du brigand lui revint à l'esprit et le -frère lai qui y travaillait l'entendit raconter à l'évêque le cas du -brigand vivant depuis des années interdit dans la forêt. Et il -entendit l'abbé demander une lettre d'absolution pour le brigand afin -que celui-ci pût recommencer une vie honnête parmi les autres hommes.</p> - -<p>—Si cela continue comme maintenant, dit l'abbé Hans, ses enfants -deviendront en grandissant des criminels plus grands que lui-même et -vous aurez bientôt toute une bande de brigands à supporter là-haut -dans la forêt.</p> - -<p>L'évêque Absalon répondit qu'il ne pouvait cependant pas laisser le -mauvais brigand de là-haut se mêler aux honnêtes gens de la plaine. -Il valait mieux pour tout le monde qu'il demeurât là-haut dans sa -forêt.</p> - -<p>L'abbé Hans s'exaltant se mit alors à raconter à l'évêque -l'histoire de la forêt de Göinge qui chaque année se revêt de sa -parure de Noël.</p> - -<p>—Si ces brigands ne sont pas trop misérables pour que la splendeur -de Dieu se montre à leurs yeux, dit-il, ils ne sauraient tout de même -être trop méchants pour mériter la clémence des hommes.</p> - -<p>Mais l'archevêque savait comment répondre à l'abbé Hans.</p> - -<p>—Je peux te promettre une chose, dit-il en souriant. N'importe -quel jour où tu m'enverras une fleur du jardin de Noël à Göinge, je te -donnerai une lettre d'absolution pour tous les interdits en faveur -desquels tu en demanderas.</p> - -<p>Le frère lai comprenait que l'évêque ne croyait pas plus que -lui-même au récit de la femme du brigand, mais l'abbé Hans ne s'en -apercevait pas; il remercia Absalon de sa bonne promesse en ajoutant que -sans faute il lui enverrait la fleur demandée.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>L'abbé Hans exécuta son projet, et, le jour de Noël suivant, il -n'était pas assis chez lui à Oved, mais se trouvait en route pour la -forêt de Göinge. Un des gosses sauvages de la femme du brigand courait -devant lui et comme compagnon il avait le frère lai, le même qui avait -abordé la femme du brigand dans le jardin.</p> - -<p>L'abbé Hans avait vivement désiré de faire ce voyage et maintenant il -était très heureux qu'il eût vraiment lieu. Mais il en était tout -autrement du frère lai, qui l'accompagnait. Il chérissait beaucoup -l'abbé Hans et il n'aurait pas volontiers permis à un autre de -raccompagner et de veiller sur lui; mais il ne croyait point qu'il leur -serait donné de voir le jardin de Noël. Il pensait que tout cela -n'était qu'un piège tendu avec beaucoup d'astuce par la femme du -brigand à l'abbé Hans pour que celui-ci tombât entre les mains de son -homme.</p> - -<p>En cheminant vers le nord, vers la forêt, l'abbé Hans remarquait que -partout on se préparait à célébrer la Noël. Dans chaque ferme on -faisait du feu à la buanderie pour chauffer le bain de l'après-midi. -On transportait de grandes quantités de pain et de viande des -garde-manger à la maison, et de grandes bottes de paille étaient -amenées des granges pour garnir le plancher.</p> - -<p>En passant devant les petites églises de campagne, ils voyaient le -curé et son bedeau en train d'accrocher leurs plus jolies tentures et -quand il arriva au chemin qui menait au couvent de Bosjö, il vit les -pauvres de l'endroit revenir chargés de grands pains et de longues -bougies, qu'on leur avait distribués à la porte du couvent.</p> - -<p>Quand l'abbé Hans vit tous ces préparatifs, sa hâte s'en accrut. Il -pensait qu'une fête l'attendait, plus grande que celle qu'allait -célébrer n'importe quel autre homme.</p> - -<p>Mais le frère lai gémissait et se lamentait, en voyant qu'il n'y avait -pas de ferme si petite qu'on ne s'y préparât à célébrer la Noël. -Il devenait de plus en plus inquiet, et conjurait l'abbé Hans de -retourner et de ne pas se jeter exprès entre les mains des brigands.</p> - -<p>L'abbé Hans continuait sa route sans se soucier de ces plaintes. Il -laissa derrière lui la plaine et arriva aux confins sauvages et -déserts de la grande forêt. Le chemin devenait de plus en plus -mauvais. Il ne ressemblait plus qu'à un sentier semé de pierres et -hérissé d'aiguilles de pin; ni pont ni passerelle n'aidait le voyageur -à traverser les rivières et les ruisseaux. Plus ils avançaient, plus -il faisait froid, et bientôt ils rencontrèrent un sol couvert de -neige.</p> - -<p>Ce fut un voyage long et difficile. Ils s'engouffraient dans des -sentiers latéraux raides et glissants, ils parcouraient des landes et -des marécages, ils traversaient des broussailles et franchissaient des -arbres abattus par le vent. Juste au moment où le jour baissa, le petit -des brigands les conduisit dans un pré bordé de hauts arbres nus et de -pins recouverts de leurs aiguilles. Derrière le pré se dressait un -rocher, et dans le rocher ils aperçurent une porte faite de planches -épaisses.</p> - -<p>L'abbé Hans comprit qu'ils étaient arrivés au but et descendit de -cheval. L'enfant lui ayant ouvert la lourde porte, il aperçut -l'intérieur d'une pauvre caverne creusée dans le rocher lui-même dont -les flancs nus restaient visibles. La femme du brigand était assise à -côté d'un grand feu de bûches, allumé au milieu de la caverne. Le -long des murs il y avait des couches de brindilles et de mousses, et sur -l'une d'elles le brigand dormait.</p> - -<p>—Entrez donc, vous là-bas, cria sans se lever la femme du brigand. -Et entrez les chevaux avec vous dans la maison pour que la nuit froide ne -leur fasse pas de mal.</p> - -<p>L'abbé Hans entra hardiment et le frère lai le suivit. La maison avait -un aspect pauvre et dénudé et rien n'était fait pour célébrer la -Noël. La femme du brigand n'avait préparé ni bière, ni pain, elle -n'avait ni nettoyé ni astiqué. Ses enfants grouillaient par terre, -autour d'une grande marmite, mais le manger que celle-ci contenait -n'était pas bien fameux: la soupe à l'eau.</p> - -<p>La femme du brigand parlait avec autorité et aisance comme une femme de -paysan riche.</p> - -<p>—Assieds-toi ici, à côté du feu, abbé Hans, fit-elle, et mange si -tu as apporté de quoi manger. Car je pense que la nourriture que nous -préparons ici dans la forêt, tu ne voudrais pas y goûter. Et si le -voyage t'a fatigué, tu peux t'étendre sur une de ces couches. Tu n'as -pas besoin d'avoir peur de dormir trop longtemps. Je veille ici à -côté du feu et je t'éveillerai afin que tu puisses regarder le -miracle pour lequel tu es venu.</p> - -<p>L'abbé Hans, obéissant à la femme du brigand, sortit ses provisions. -Mais le voyage l'avait tellement fatigué qu'il pouvait à peine manger, -et il ne fut pas plutôt allongé sur la couche qu'il s'endormit.</p> - -<p>Le frère lai aussi fut invité à prendre une couche pour se reposer, -mais il n'osa pas s'endormir, se croyant obligé de surveiller le -brigand pour l'empêcher de se lever et de tuer l'abbé Hans. Peu à -peu, cependant, le sommeil eut raison de lui et il s'endormit. En se -réveillant il s'aperçut que l'abbé Hans, ayant quitté sa couche, -était assis à côté du feu, en conversation avec la femme du brigand. -L'homme interdit, le brigand lui-même était assis aussi à côté du -feu. C'était un grand homme maigre et qui avait l'air lourdaud et -mélancolique. Il tournait le dos à l'abbé Hans, affectant de ne pas -écouter la conversation.</p> - -<p>L'abbé Hans parlait de tous les préparatifs pour le Noël qu'il venait -devoir chemin faisant et il rappelait à la femme du brigand toutes les -fêtes et danses de Noël auxquelles elle avait dû prendre part dans sa -jeunesse, quand elle était encore parmi les hommes paisibles.</p> - -<p>—Vos enfants me font pitié, dit l'abbé Hans; ils ne pourront -jamais courir dans la rue du bourg en travesti, ou jouer dans la paille de -Noël.</p> - -<p>Tout d'abord, la femme du brigand s'était contentée de donner des -réponses courtes et sèches, mais peu à peu elle devint plus -confidentielle, et écouta avec plus d'attention. Tout d'un coup, le -brigand se tourna vers l'abbé Hans, tendant son poing fermé vers le -visage de celui-ci.</p> - -<p>—Mauvais moine, es-tu venu pour m'arracher ma femme et mes enfants -par tes paroles? Ne sais-tu pas que je suis interdit et qu'il m'est défendu -de descendre des hauteurs de la forêt?</p> - -<p>L'abbé Hans le regarda fermement dans les yeux.</p> - -<p>—Mon intention est de te procurer une lettre d'absolution de -l'archevêque, dit-il.</p> - -<p>À ces mots l'homme interdit et sa femme se mirent à rire bruyamment. -Ils ne savaient que trop bien quelle grâce pouvait attendre un brigand -des forêts de la part de l'évêque Absalon.</p> - -<p>—Bon, si je reçois une lettre de grâce d'Absalon, dit le brigand, -je ne volerai jamais plus la valeur d'une oie, je te le promets.</p> - -<p>Le frère lai trouva mauvais que les brigands osassent rire de l'abbé -Hans, mais celui-ci parut fort satisfait. Le frère lai ne l'avait -jamais vu plus serein ni plus doux parmi les moines à Oved qu'il le vit -ici chez les sauvages brigands.</p> - -<p>Tout d'un coup la femme du brigand se leva.</p> - -<p>—Voilà que tu nous parles de manière à nous faire oublier la -forêt, dit-elle. Maintenant on peut entendre jusqu'ici le son des cloches -de Noël.</p> - -<p>À peine eut-elle parlé, que tout le monde se leva et se porta au -dehors. Mais dans la forêt ils ne trouvèrent encore que la nuit noire -et l'hiver brumeux. On distinguait le tintement des cloches, -qu'apportait de loin le vent du sud, et rien de plus.</p> - -<p>—Comment le son des cloches va-t-il pouvoir réveiller la forêt -morte? se demandait l'abbé Hans. Car maintenant, entouré des ombres de -l'hiver, il lui semblait bien plus impossible qu'il ne l'avait cru -jusque-là que la forêt pût se changer en jardin.</p> - -<p>Mais quand les cloches eurent sonné quelques instants, une lueur subite -traversa la forêt. Puis l'obscurité se reforma aussi épaisse -qu'auparavant mais de nouveau la lumière apparaissait. Elle luttait -telle un brouillard étincelant entre les arbres noirs. Et elle -transformait la nuit en aurore naissante.</p> - -<p>Alors l'abbé Hans s'aperçut que la neige disparaissait du sol comme si -l'on avait enlevé un tapis, et la terre commença à verdoyer. Les -fougères firent saillir leurs pousses, enroulées comme des crosses -d'évêques. La bruyère de la colline et la myrte bâtarde du marais se -revêtirent vivement d'une parure vert clair. Les touffes de mousse -grossirent et s'élevèrent, et les fleurs printanières poussèrent des -boutons vigoureux déjà striés de couleurs.</p> - -<p>Le cœur de l'abbé Hans se mit à battre très fort quand il aperçut -les premiers signes de l'éveil de la forêt.</p> - -<p>—Me sera-t-il donné, à moi, un homme déjà vieux, pensa-t-il, de -voir un tel miracle?</p> - -<p>Et les larmes perlaient à ses yeux.</p> - -<p>Par moments l'obscurité se faisait tellement dense qu'il craignait que -la nuit ne remportât de nouveau.</p> - -<p>Mais bientôt une nouvelle vague de lumière fit irruption. Elle était -accompagnée du bruissement des ruisseaux et du rugissement des chutes -d'eau déchaînées. Alors les feuilles des arbres percèrent si vite -qu'on eût dit un essaim de papillons verts venu s'abattre sur les -branches. Or ce n'était pas seulement les arbres et les plantes qui se -réveillaient. Les becs-croisés commencèrent à sauter sur les -branches. Les pics se mirent à marteler les troncs d'arbres en faisant -voler autour d'eux les éclats de bois. Un groupe d'étourneaux en route -vers le nord s'abattit dans le feuillage d'un arbre pour se reposer. -C'étaient des étourneaux merveilleux. Le bout de chaque plume -flamboyait d'un rouge écarlate, et quand les oiseaux remuaient, ils -scintillaient comme des pierres précieuses.</p> - -<p>De nouveau, il faisait plus sombre, mais bientôt une nouvelle vague -lumineuse apparaissait. Un zéphyr tiède soufflait qui semait sur le -petit champ de la forêt toutes les petites graines des pays du Midi -apportées dans le pays par les oiseaux, les navires et les vents, et -qui, à cause des rigueurs de l'hiver, n'avaient pu croître ailleurs: -en touchant terre elles poussaient des racines et se revêtaient de -bourgeons.</p> - -<p>À l'apparition de la vague de lumière suivante les airelles et les -myrtilles épanouirent leurs fleurs. Les canards sauvages et les grues -crièrent dans l'air, les pinsons se mirent à construire leurs nids et -les petits des écureuils commencèrent leurs jeux sur les branches.</p> - -<p>Les événements se succédaient maintenant avec une telle rapidité, -que l'abbé Hans n'eut pas le temps do saisir la grandeur du miracle qui -se déroulait. Il était tout yeux et tout oreilles. La vague suivante -apporta l'odeur des terres fraîchement retournées. Au loin les -bergères appelaient leurs vaches et les clochettes des moutons -tintaient. Les pins et les sapins se criblèrent de pommes rouges si -drument que les arbres eurent l'air de porter des manteaux de pourpre. -Les baies des genièvres changèrent de couleur d'instant en instant. -Les fleurs recouvrirent le sol d'un tapis blanc, bleu et jaune.</p> - -<p>L'abbé Hans se pencha et cueillit une fleur de fraisier. Pendant qu'il -se redressait, la baie mûrit. La femelle du renard sortit de son trou -avec toute une nichée de petits aux pattes noires. Elle s'approcha de -la femme du brigand et gratta le bord de sa jupe; la femme se pencha et -la complimenta au sujet de ses petits. Le grand-duc, qui venait de -commencer sa chasse nocturne, rentra chez lui, effrayé par la lumière, -chercha sa crevasse et se percha pour dormir. Le coucou chantait et sa -femelle se faufilait près des nids des petits oiseaux, son œuf dans le -bec.</p> - -<p>Les gosses de la femme du brigand poussaient des gloussements de joie. -Ils mangeaient à leur faim les baies qui pendaient des arbrisseaux, -gros comme des pommes de pin. L'un d'eux jouait avec une nichée de -levrauts; un autre faisait la course avec de jeunes corneilles, qui -avaient quitté le nid avant que leurs ailes fussent développées; le -troisième avait ramassé une vipère qu'il enroula autour de son cou et -de ses bras. Le brigand s'était aventuré au milieu du marais pour -manger des fausses mûres. En levant la tête, il vit un grand animal -noir qui se promenait à ses côtés. Le brigand brisa une branche de -saule dont il frappa le museau de l'ours.</p> - -<p>—Reste de ton côté, toi, lui cria-t-il, cette touffe-ci est à -moi!</p> - -<p>L'ours esquiva le coup et s'en fut docilement d'un autre côté.</p> - -<p>Les vagues de chaleur et de lumière se succédaient sans relâche, et -l'on entendait le barbotement des canards. Le pollen jaune du seigle -flottait dans l'air. Des papillons arrivaient, si grands qu'ils -semblaient des lis volants. La ruche des abeilles installée dans un -chêne creux débordait déjà de miel, qui coulait le long du tronc. -Maintenant s'ouvraient aussi les fleurs qui provenaient des graines -venues des pays lointains. Des roses merveilleuses grimpaient -sur le rocher en compagnie des ronces. Sur le pré, des fleurs -s'épanouissaient, grandes comme des visages d'hommes. L'abbé Hans se -souvint de la fleur promise à l'évêque Absalon, mais il hésitait -encore à la cueillir. Une fleur succédait à l'autre, de plus en plus -merveilleuse, et il voulait choisir la plus belle.</p> - -<p>Il survint vague sur vague et maintenant l'air était tellement -imprégné de lumière qu'il scintillait. Toute la joie, toute la -splendeur et tout le bonheur de l'été souriaient autour de l'abbé -Hans. Il lui sembla impossible que la terre pût lui offrir une joie -plus grande que celle qui jaillissait autour de lui et il se dit:</p> - -<p>—Maintenant je ne sais plus ce que pourrait apporter de plus -magnifique la prochaine vague.</p> - -<p>Mais la lumière continuait d'affluer, et maintenant elle semblait -apporter quelque chose d'un lointain infini. Il se sentit entouré d'une -atmosphère surnaturelle et, maintenant qu'il avait goûté déjà toute -la joie terrestre, il attendait tout tremblant que la joie céleste lui -fût révélée.</p> - -<p>L'abbé Hans s'aperçut que tout devenait calme. Les oiseaux se turent, -les petits renards ne jouaient plus et les fleurs avaient cessé de -croître. La félicité qui s'approchait était telle que le cœur -voulait s'arrêter, l'œil versait des larmes inconscientes, l'âme -aspirait au vol vers l'éternité. De loin arrivèrent des sons de harpe -et un chant surhumain fut perceptible, pareil à un murmure très doux.</p> - -<p>L'abbé Hans joignit les mains et se jeta à genoux. Son visage était -transfiguré de béatitude. Jamais il n'aurait osé espérer qu'il pût -lui être donné dès cette vie de jouir de la joie céleste et -d'entendre les anges chanter des hymnes de Noël.</p> - -<p>Or, à côté de l'abbé Hans se tenait le frère lai qui l'avait -accompagné. Des pensées troubles traversaient sa tête.</p> - -<p>—Ça ne peut pas être un vrai miracle, se dit-il, celui qui se -montre même à de misérables criminels. Ceci ne peut pas être l'œuvre de -Dieu mais doit avoir son origine dans le mal. Ce miracle nous est -envoyé par l'artifice malfaisant du diable. C'est la puissance de -l'Ennemi qui nous ensorcèle et nous force de voir ce qui n'existe pas.</p> - -<p>Au loin on entendait résonner les harpes des anges, et leur chant -harmonieux, mais le frère lai était persuadé que c'étaient les -esprits de l'enfer qui approchaient.</p> - -<p>—Ils veulent nous tenter et nous séduire, soupira-t-il, jamais -nous ne sortirons sains et saufs de tout ceci. Nous serons envoûtés et -vendus à l'enfer.</p> - -<p>Maintenant les chœurs des anges étaient tellement près que l'abbé -Hans put voir des apparitions radieuses parmi les arbres de la forêt. -Et le frère lai vit la même chose que lui, mais il n'était -préoccupé que du blasphème de ces artifices diaboliques accomplis la -nuit même où naquit le Sauveur. Ce moment était évidemment choisi -pour pouvoir d'autant plus facilement envoûter les pauvres mortels.</p> - -<p>Pendant tout ce temps, des oiseaux avaient voltigé autour de la tête -de l'abbé Hans et il avait pu les prendre dans ses mains. Par contre, -les animaux avaient eu peur du frère lai: aucun oiseau n'était venu se -poser sur son épaule, aucune vipère ne jouait à ses pieds. Mais -voilà un petit ramier. Voyant approcher les anges, il fit appel à tout -son courage, s'abattit sur l'épaule du frère lai et lui caressa la -joue de sa tête. Alors il sembla à celui-ci que le vilain ennemi -lui-même le touchait pour le tenter et le séduire. Il porta un coup -violent vers le ramier, en criant d'une voix forte qui fit résonner -toute la forêt:</p> - -<p>—Retourne à l'enfer, d'où tu viens!</p> - -<p>Juste en ce moment les anges étaient tellement près que l'abbé Hans -percevait le bruissement de leurs grandes ailes et il s'inclina jusqu'à -terre pour les saluer. Mais au son des paroles du frère lai leur chant -cessa, et les hôtes sacrés se retournèrent pour fuir. Et de même, la -lumière et la douce chaleur fuirent devant l'horreur indicible du froid -et de l'obscurité d'un cœur humain. La nuit tomba sur la terre comme -un voile épais, le froid revint, les plantes du sol se ratatinèrent, -les animaux s'enfuirent, le mugissement des cascades s'arrêta, les -feuilles tombèrent des arbres, ruisselant comme de la pluie.</p> - -<p>L'abbé Hans sentit son cœur, tout à l'heure épanoui de béatitude, -se resserrer dans une douleur insurmontable.</p> - -<p>—Jamais, pensa-t-il, je ne pourrai survivre à cela, que les anges -du ciel étant venus si près aient été mis en fuite, que voulant me -chanter des hymnes de Noël ils aient été chassés.</p> - -<p>À ce moment même il se souvint de la fleur qu'il avait promise à -l'évêque Absalon: il se pencha à terre et se mit à tâtonner parmi -la mousse et les feuilles pour tâcher malgré tout d'en cueillir une au -dernier moment. Mais il sentit refroidir sous ses doigts la terre et se -répandre sur le sol la neige blanche.</p> - -<p>Alors son cœur fut déchiré par une douleur encore plus vive. Il ne -put plus se relever mais tomba à terre où il resta étendu.</p> - -<p>Étant rentrés à tâtons dans la caverne, par l'obscurité profonde, -la famille du brigand et le frère lai s'aperçurent que l'abbé Hans -avait disparu. Ils prirent des tisons du feu et s'en allèrent le -chercher; ils le trouvèrent, mort sur le blanc tapis de neige.</p> - -<p>Et le frère lai se mit à pleurer et à gémir. Il comprit que c'était -lui qui avait tué l'abbé Hans en lui enlevant la coupe de joie qu'il -avait si ardemment désirée.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Quand, à Oved, où l'on avait transporté l'abbé Hans, on était en -train de mettre en bière le mort, les moines découvrirent qu'il -gardait sa main droite fortement fermée autour d'un objet qu'il avait -dû saisir au moment de la mort. Ayant enfin réussi à ouvrir sa main, -ils virent que ce qu'il serrait si fortement était quelques tubercules -blancs, qu'il avait dû arracher du sol, couvert de mousse et de -feuilles. Voyant ces racines, le frère lai qui avait accompagné -l'abbé Hans les ramassa et les planta dans le jardin.</p> - -<p>Il les surveilla durant toute l'année dans l'espoir de voir pousser une -fleur, mais son attente fut vaine durant le printemps, l'été et -l'automne. Lorsque survint l'hiver où meurent toutes les fleurs et les -feuilles, il cessa enfin sa surveillance.</p> - -<p>Mais la veille de Noël le souvenir de l'abbé Hans devenant très vif, -il sortit dans le jardin pour penser à lui. Et voici qu'en passant -devant l'endroit où il avait enterré les tubercules nus, il vit -pousser des tiges vertes et vigoureuses portant de belles fleurs aux -pétales blancs.</p> - -<p>Il appela tous les moines d'Oved, et voyant que cette plante fleurissait -la veille de Noël, alors que toutes les autres plantes sont comme -mortes, ils comprirent que l'abbé Hans l'avait réellement cueillie -dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge. Mais le frère lai -sollicita des moines la permission d'apporter quelques-unes de ces -fleurs à l'évêque Absalon.</p> - -<p>En se présentant devant l'évêque Absalon, le frère lai lui tendit -les fleurs, disant:</p> - -<p>—Voilà ce que t'envoie l'abbé Hans. Ce sont les fleurs qu'il avait -promis de te cueillir dans le jardin de Noël de la forêt de Göinge.</p> - -<p>En voyant les fleurs qui avaient poussé en pleine terre au milieu de -l'hiver froid et en entendant ces paroles, l'évêque Absalon devint -tout aussi pâle que s'il avait rencontré un mort. Un moment il demeura -silencieux, puis il dit:</p> - -<p>—L'abbé Hans a bien tenu sa parole, je tiendrai la mienne. Et il -fit rédiger une lettre d'absolution pour le brigand qui avait vécu -interdit dans la forêt depuis sa jeunesse.</p> - -<p>Il donna la lettre au frère lai et celui-ci se mit en route pour la -forêt où il retrouva la caverne des brigands. Quand il y entra le jour -de Noël, le brigand s'avança sur lui, une hache à la main:</p> - -<p>—Je vous abattrai, vous autres moines, quelque nombreux que vous -soyez, dit-il. Car c'est certainement pas votre faute que la forêt de -Göinge ne s'est pas revêtue de sa parure de Noël cette année.</p> - -<p>—C'est par ma faute seulement, dit le frère lai, et je veux bien -mourir pour expier cela; mais avant de mourir il faut que je t'apporte -la missive de l'abbé Hans.</p> - -<p>Et il sortit la lettre de l'évêque et raconta à l'homme qu'il avait -reçu l'absolution.</p> - -<p>—Dorénavant, toi et tes enfants, vous jouerez dans la paille de -Noël et vous célébrerez la Noël parmi les hommes, comme le désirait -l'abbé Hans, dit-il.</p> - -<p>Le brigand resta pâle et muet, mais la femme dit à sa place:</p> - -<p>—L'abbé Hans a tenu sa parole, alors le brigand tiendra la -sienne.</p> - -<p>Le brigand et sa femme ayant quitté la caverne, le frère lai s'y -installa et habita depuis la forêt où il vécut en prières -ininterrompues afin que la dureté de son âme lui fût pardonnée.</p> - -<p>Mais la forêt de Göinge n'a jamais plus célébré la naissance du -Sauveur, et de toute sa splendeur il n'existe plus que la plante que -cueillit l'abbé Hans. On l'a surnommée la Rose de Noël et chaque -année, vers Noël, elle fait sortir de la terre ses tiges vertes et ses -fleurs blanches comme si elle ne pouvait jamais oublier que, dans le -temps, elle a poussé dans le grand jardin de Noël.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="LA_MARCHE_NUPTIALE">LA MARCHE NUPTIALE</a></h4> - - -<p>Maintenant, je vais vous raconter une belle histoire.</p> - -<p>Il y a bien des années, on allait célébrer un riche mariage dans la -commune de Svartsjö, en Vermland. La bénédiction nuptiale devait -être donnée à l'église, et, après, la noce devait durer trois -journées entières. Et tant que durerait la noce, on devait danser du -soir jusqu'au petit matin.</p> - -<p>Puisqu'on devait tant danser, il était de haute importance de trouver -un musicien consommé, et Nils Elofson, le riche paysan qui faisait le -mariage, se tourmentait à ce sujet plus que pour tout le reste. Quant -au musicien qui habitait Svartsjö même, il n'en voulait à aucun prix. -Celui-ci s'appelait Jean Oster, et notre paysan savait bien qu'il avait -une grande réputation, mais il était si pauvre, que parfois il -arrivait aux noces avec un gilet déchiré et sans chaussures aux pieds. -Ce n'est pas un tel gueux qu'on aimerait à voir en tête du cortège -nuptial.</p> - -<p>Enfin, il se décida à envoyer demander à un certain Martin, dit le -Joueur, du Jössehärad, canton voisin, s'il était disposé à venir -jouer aux noces de Svartsjö.</p> - -<p>Martin le Joueur répondit, sans un instant d'hésitation, que jamais il -ne jouerait à Svartsjö tant qu'il y aurait dans cette commune le -musicien le plus achevé du Vermland entier. Puisqu'on avait celui-là, -point n'était besoin d'en faire venir un autre.</p> - -<p>Ayant reçu cette réponse, Nils Elofson s'accorda quelques jours de -réflexion, puis il envoya demander à Olle de Säby, qui habitait la -commune de Stora Kil, s'il ne pourrait pas venir jouer aux noces de sa -fille.</p> - -<p>Mais Olle de Säby fit la même réponse que Martin. Il envoya dire à -Nils Elofson que tant qu'il y aurait à Svartsjö un musicien comme Jean -Oster, il n'y viendrait pas jouer.</p> - -<p>Nils Elofson ne trouvait pas de son goût la prétention des musiciens -de lui imposer celui dont il ne voulait pas. Même, il fut d'avis que, -maintenant, c'était pour lui un point d'honneur de trouver un autre -musicien que Jean Oster.</p> - -<p>Quelques jours après avoir reçu la réponse de Olle de Säby, il -envoya son valet à Lars Larsson, le joueur de violon qui habitait à -Engsgärdet, dans la commune d'Ullerud.</p> - -<p>Lars Larsson était un homme aisé, propriétaire d'une ferme prospère; -il était prudent et réfléchi; ce n'était pas une tête chaude comme -les autres musiciens.</p> - -<p>Mais lui, comme les autres, pensa tout de suite à Jean Oster, et -demanda pourquoi on ne s'était pas adressé à celui-là pour ce qu'on -désirait.</p> - -<p>Le valet de Nils Elofson trouva malin de répondre que, comme Jean Oster -habitait Svartsjö, on avait l'occasion de l'entendre tous les jours. Du -moment que Nils Elofson faisait des noces extraordinaires, il désirait -offrir à ses invités quelque chose de mieux, de plus rare.</p> - -<p>—Je doute qu'il trouve mieux, répondit Lars Larsson.</p> - -<p>—Maintenant, vous allez sans doute faire la même réponse que -Martin le Joueur et Olle de Säby, dit le valet, et il se mit à raconter -l'accueil qu'avaient fait ceux-ci aux invitations de son maître.</p> - -<p>Lars Larsson écouta attentivement le récit du valet. Puis, il garda le -silence un bon moment, pour réfléchir. Enfin, il donna cependant une -réponse affirmative.</p> - -<p>—Allez dire à votre maître que je le remercie de son invitation et -que je viendrai à l'heure fixée, dit-il au valet.</p> - -<p>Le dimanche suivant, Lars Larsson s'en fut donc à l'église de -Svartsjö. On le vit arriver dans la côte qui mène à l'église, juste -au moment où le cortège nuptial était en train de se former pour se -mettre en route.</p> - -<p>Il arriva dans son propre cabriolet, traîné par un cheval de prix; il -était vêtu de beaux habits noirs et il sortit son instrument d'une -caisse reluisante. Nils Elofson le reçut avec tous les égards dus à -son rang et trouva que c'était là un musicien dont on pouvait être -fier.</p> - -<p>Peu après l'arrivée de Lars Larsson, on vit aussi s'approcher Jean -Oster, son violon sous le bras. Il se dirigea tout droit vers le -cortège qui entourait la fiancée, tout comme s'il avait été invité -à venir jouer aux noces.</p> - -<p>Jean Oster arriva avec son vieux gilet de bure grise qu'on lui voyait -porter depuis de longues années; mais, comme il s'agissait d'un si -riche mariage, sa femme avait tenté quelques raccommodages aux coudes -où elle avait posé de grandes pièces vertes. C'était un bel homme de -taille haute qui aurait eu grande mine à la tête du corps nuptial, -s'il n'avait pas été si misérablement vêtu et si son visage n'avait -été creusé de rides par une lutte incessante contre la misère.</p> - -<p>Voyant venir Jean Oster, Lars Larsson parut s'assombrir.</p> - -<p>—Vous avez donc invité Jean Oster aussi? fit-il à mi-voix à Nils -Elofson. Ce n'est pas trop, en effet, de deux musiciens pour des noces -si magnifiques.</p> - -<p>—Mais je ne l'ai pas invité du tout, protesta Nils Elofson. Je ne -comprends pas du tout pourquoi il est venu. Attends un peu que je lui -fasse savoir qu'il n'a rien à faire ici.</p> - -<p>—Alors, c'est quelque farceur qui l'aura invité, dit Lars Larsson. -Mais, si vous voulez mon avis, ayons l'air de ne nous douter de rien et -allez lui souhaiter la bienvenue parmi nous. J'ai entendu dire qu'il a -la tête près du bonnet, et l'on ne peut être sûr qu'il n'aille pas -faire du scandale, si vous lui disiez qu'il n'est pas invité.</p> - -<p>Nils Elofson se rangea sans hésitation à ce conseil. Il eût été mal -à propos de s'attirer des ennuis au moment même où le cortège se -formait sur la place de l'Église. Il s'approcha donc de Jean Oster et -lui souhaita la bienvenue.</p> - -<p>Cela fait, les deux musiciens prirent la tête du cortège. Derrière -eux, le couple sous le poêle, suivi des garçons et des filles -d'honneur, deux par deux; venaient ensuite les parents des jeunes -mariés et les divers membres des deux familles, de sorte que le -cortège avait vraiment un aspect des plus imposant.</p> - -<p>Lorsque tout fut prêt, un garçon d'honneur, s'avançant vers les -musiciens, les pria d'entamer la marche nuptiale.</p> - -<p>Les deux musiciens firent simultanément le même geste d'appuyer le -violon contre le menton. Mais là ils s'arrêtèrent tous les deux, -figés dans l'attente.</p> - -<p>Car il y avait à Svartsjö une vieille coutume qui voulait que ce fût -le musicien le plus habile qui entamât la marche nuptiale.</p> - -<p>Le garçon d'honneur regarda Lars Larsson comme s'il voulait que -celui-ci commençât, mais Lars Larsson regarda Jean Oster en disant:</p> - -<p>—C'est à Jean Oster de commencer!</p> - -<p>Mais il ne venait pas à l'idée de Jean Oster que l'autre, habillé -aussi richement que n'importe quel monsieur, ne lui fût pas supérieur, -à lui, qui vêtu, d'un vieux gilet de bure, arrivait d'une pauvre -cabane où il n'y avait jamais eu que gêne et misère.</p> - -<p>—Oh! mais pas du tout, fit-il confus. Oh! mais pas du tout!</p> - -<p>Il vit le fiancé toucher le coude de Lars Larsson:</p> - -<p>—Lars Larsson doit commencer, dit-il.</p> - -<p>En entendant ces mots, Jean Oster retira le violon du menton et fit un -pas de côté.</p> - -<p>Lars Larsson ne bougea pas; il resta à sa place, l'air tranquille et -content de lui-même. Cependant, lui non plus ne leva pas son archet.</p> - -<p>—C'est à Jean Oster de commencer, répéta-t-il. Et il appuya sur -ses paroles en homme qui a l'habitude de faire à sa volonté.</p> - -<p>Il y eut pas mal d'émoi dans le cortège, à cause du retard. Le père -du fiancé vint demander à Lars Larsson de commencer. Le suisse de -l'église apparut à la porte leur faisant signe de se dépêcher. Le -pasteur était déjà devant l'autel; on ne pouvait pas le faire -attendre.</p> - -<p>—Vous n'avez qu'à demander à Jean Oster qu'il veuille bien -commencer, répondit Lars Larsson. Nous autres, musiciens, nous le tenons -pour le plus habile de nous tous.</p> - -<p>—Cela se peut bien, répliqua le paysan, mais nous autres paysans, -nous trouvons que c'est toi, Lars Larsson, qui est le plus habile.</p> - -<p>Tous les invités firent cercle autour d'eux.</p> - -<p>—Mais commencez donc, firent-ils, le pasteur attend. Nous allons -être la risée de tout le monde.</p> - -<p>Lars Larsson resta là, aussi tenace, aussi dédaigneux que jamais.</p> - -<p>—Je ne comprends pas pourquoi les gens d'ici s'opposent avec tant -d'ardeur à ce que leur musicien à eux ait la première place, dit-il.</p> - -<p>Mais Nils Elofson s'était mis en colère devant l'obstination de tous -à vouloir lui imposer à toute force ce Jean Oster. Il s'approcha de -Lars Larsson et lui dit à l'oreille:</p> - -<p>—Je comprends que c'est toi qui as fait venir Jean Oster, pour -l'honorer devant tout le monde. Mais dépêche-toi maintenant de -commencer. Sans cela, je vais chasser ce gueux-la de la place de -l'Église, et il n'emportera que honte et confusion.</p> - -<p>Lars Larsson le regarda dans les yeux et fit un signe affirmatif de la -tête, sans montrer de colère.</p> - -<p>—Oui, vous avez raison, il faut en finir, dit-il.</p> - -<p>Il fit signe à Jean Oster de reprendre sa place devant le cortège. -Puis il s'avança lui-même de quelques pas et se retourna pour que tout -le monde pût le voir. Et d'un geste brusque, il jeta au loin son -archet, tira son couteau et trancha d'un coup les quatre cordes du -violon, qui se brisèrent en rendant un son aigu.</p> - -<p>—On ne dira pas de moi que je me considère plus habile que Jean -Oster, s'écria-t-il.</p> - -<p>Or, il se trouvait que depuis trois ans Jean Oster ruminait un air qu'il -sentait palpiter en lui, mais qu'il était incapable de faire sortir des -cordes du violon, parce que là-bas, chez lui, il était constamment -courbé sous le lourd et triste fardeau des petits soucis misérables et -que jamais il ne lui était rien arrivé qui pût le soulever au-dessus -de la tâche quotidienne. En entendant éclater les cordes du violon de -Lars Larsson, il rejeta la tête en arrière et aspira violemment de -l'air dans ses poumons. Les traits de son visage étaient tendus comme -s'il écoutait quelque chose lui arriver de bien loin, et soudain il se -mit à jouer. Car l'air qu'il avait cherché en vain trois années -durant lui apparut tout d'un coup avec une limpidité merveilleuse, et, -faisant résonner les notes claires, il se mit à marcher fièrement -vers l'église. Et jamais les gens du cortège n'entendirent un air si -triomphal. Il les entraîna avec une fougue si irrésistible que Nils -Elofson lui-même ne put tenir en place. Et tous étaient si contents, -et de Jean Oster et de Lars Larsson, que le cortège entier eut les -larmes aux yeux en entrant à l'église.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="LE_JOUEUR_DE_VIOLON">LE JOUEUR DE VIOLON</a></h4> - - -<p>Personne ne saurait contester que, sur ses vieux jours, Lars Larsson, le -joueur d'Ullerud, ne se montrât d'une humilité et d'une modestie -parfaites. Mais il n'avait pas toujours été ainsi. Dans sa jeunesse il -paraît avoir été d'une telle morgue et d'une telle vantardise que -tout le monde en était peiné pour lui.</p> - -<p>On raconte que c'est en une seule nuit qu'il se transforma complètement -et voici dans quelles conditions.</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p>Par une belle soirée de samedi, fort tard du reste, Lars Larsson se -promenait le violon sous le bras. Il était d'humeur très enjouée, car -il rentrait d'une fête où il avait fait danser jeunes et vieux au son -de son violon.</p> - -<p>Il remarquait à part lui que tant que son archet était en mouvement, -personne n'avait pu tenir en place. Il y avait eu à travers la maison -un tournoiement si échevelé et si entraînant que parfois il lui avait -semblé voir chaises et tables prendre part à la danse.</p> - -<p>—Je crois décidément que jamais ils n'ont eu un tel musicien par -ici, pensait-il. Mais aussi, quelles difficultés j'ai eues à vaincre avant -de devenir l'homme que je suis! continua-t-il. Ce n'était guère -amusant au temps de mon enfance, lorsque mes parents m'envoyaient garder -les vaches et les moutons et que j'oubliais tout pour rêver, en faisant -vibrer les cordes de mon violon. Quelle misère! on ne voulait même pas -chez moi me payer un vrai violon. Je n'avais pour tout instrument qu'une -vieille caissette en bois sur laquelle j'avais tendu des cordes.</p> - -<p>Dans la journée on me laissait seul dans la forêt et je n'étais pas -trop à plaindre, mais ce qui allait moins bien, c'était de rentrer le -soir, ayant égaré mon troupeau. Ai-je assez de fois entendu de la -bouche de mes parents que j'étais un vaurien, que jamais je ne -deviendrais rien de bon!</p> - -<p>Dans la partie de la forêt que traversait Lars Larsson un petit -ruisseau cherchait sa voie. Le terrain étant pierreux et accidenté, le -ruisseau avait beaucoup peine à avancer: il errait par-ci par-là, se -hasardait en petites cascades, et néanmoins il donnait l'impression de -n'arriver nulle part. Par contre, le chemin que suivait le musicien -s'efforçait d'aller aussi droit que possible. C'est pourquoi atout -instant il rencontrait le ruisseau tortueux qu'il traversait chaque fois -sur un petit pont. Le musicien était donc bien obligé de traverser -constamment le ruisseau, et cela ne lui déplaisait pas du reste. Cela -lui donnait la sensation d'être accompagné, de n'être plus seul dans -la forêt.</p> - -<p>Il faisait nuit claire autour de lui. Le soleil ne s'était pas encore -levé, mais son absence n'y faisait rien, la clarté étant parfaite -quand même.</p> - -<p>On sentait cependant qu'on n'était pas en plein jour. La couleur des -choses était autre. Le ciel était tout blanc, les arbres et les hautes -plantes du sol avaient un ton grisâtre. Mais tout était aussi -clairement visible qu'en plein midi. S'étant arrêté sur un des petits -ponts pour regarder dans le ruisseau, Lars Larsson pouvait distinguer la -moindre bulle d'air sortant du fond de l'eau.</p> - -<p>—En regardant un ruisseau sauvage tel que celui-ci, pensa le -musicien, je ne peux m'empêcher de revoir ma propre vie. J'ai montré la -même obstination à me frayer une route à travers tous les obstacles qui se -dressaient devant moi. C'était mon père: il se mettait en travers de -ma route, dur comme le roc. C'était ma mère: elle essayait de me -retenir en m'enveloppant doucement comme entre des touffes de mousse. -Mais j'ai réussi à contourner l'un et l'autre, et je me suis lancé -éperdument dans la vie.</p> - -<p>Hé oui! Je pense que ma mère reste encore là-bas à pleurer à cause -de moi. Mais qu'est-ce que cela me fait? Elle aurait bien dû comprendre -qu'il me fallait devenir quelqu'un et qu'elle ne devait pas se mettre en -travers de ma route.</p> - -<p>D'un geste nerveux, il arracha à un buisson quelques feuilles qu'il -jeta dans le ruisseau.</p> - -<p>—Voilà de quelle manière je me suis détaché de tout ce qui me -retenait là-bas, dit-il en suivant du regard les feuilles parties au -fil de l'eau.</p> - -<p>—Ma mère sait-elle qu'à présent je suis le joueur de violon le -plus habile du Vermland entier? se dit-il en poursuivant son chemin.</p> - -<p>Il avança à pas rapides jusqu'au moment où il rencontra de nouveau le -ruisseau. Alors il s'arrêta encore pour regarder l'eau.</p> - -<p>Ici, le ruisseau arrivait en torrent rapide, faisant un vacarme -assourdissant. Comme il faisait nuit, on entendait sortir de l'eau des -sons tout différents de ceux qu'on entend dans la journée, et le -musicien en fut tout surpris.</p> - -<p>Pas de gazouillis dans les arbres, pas le moindre bruissement de -feuilles. Pas de grincement de roues sur la route, aucun tintement de -clochettes dans la forêt. On n'entendait que la chute d'eau, et c'est -pourquoi on l'entendait plus distinctement que dans la journée. On eût -dit qu'au fond de l'eau s'agitaient les choses les plus -invraisemblables. D'abord on aurait cru entendre moudre du blé entre -des meules énormes, parfois un son cristallin montait qui faisait -penser à l'entrechoquement des verres dans une fête, d'autres fois il -y avait un bourdonnement tel qu'on se serait cru sur la place de -l'église, à l'heure de la sortie, quand les gens s'interpellent entre -eux et engagent des parlottes animées.</p> - -<p>—C'est bien là aussi une espèce de musique, se dit Lars Larsson, -bien que je ne puisse trouver que cela vaille grand chose. Du moins je -trouve que l'air que j'ai composé l'autre jour était autrement -intéressant.</p> - -<p>Mais plus il s'attardait à écouter la cascade, mieux il on appréciait -la musique.</p> - -<p>—Je crois vraiment que tu fais des progrès, lui cria-t-il. Tu as -dû comprendre que celui qui t'écoute est le meilleur musicien du Vermland -entier.</p> - -<p>Au moment même où il prononçait ces paroles, il crut entendre surgir -du fond de l'eau des sons métalliques, comme si quelqu'un là-bas -était en train d'accorder un instrument.</p> - -<p>—Tiens, tiens, voilà le Neck lui-même qui arrive! Je l'entends -accorder son violon. Eh bien, voyons maintenant si tu sais mieux jouer -que moi! s'écria Lars Larsson on riant. Mais je ne peux pas rester ici -toute la nuit à attendre que tu veuilles bien commencer, continua-t-il, -tourné vers la cascade. Maintenant il faut que je m'en aille; mais je -te promets de m'arrêter sur le prochain pont pour écouter si tu es -capable de te mesurer avec moi.</p> - -<p>Il continua son chemin, et tandis que le ruisseau poursuivait dans la -forêt sa route tortueuse, le musicien se remit à penser aux choses -d'autrefois:</p> - -<p>—Je me demande ce qu'il en est du petit ruisseau qui longe la cour -de notre ferme. Je voudrais bien le revoir encore une fois. Je devrais bien -passer chez nous de temps en temps pour voir comment ma mère se tire -d'affaire, maintenant que mon père est mort. Mais avec toutes mes -occupations, cela devient presque impossible. Avec toutes mes -occupations actuelles, dis-je, je n'arrive pas à m'intéresser à autre -chose qu'à mon violon; dans toute la semaine, il n'y a guère de soir -où je sois libre.</p> - -<p>Un moment après il rencontra de nouveau le ruisseau, ce qui changea le -cours de ses idées. Cette fois, le ruisseau n'arrivait pas en cascades -tapageuses mais en flots calmes et profonds. Sous les feuillages gris -dans la nuit, il paraissait d'un noir luisant, charriant encore quelques -touffes d'écume blanche, souvenirs des cascades passées.</p> - -<p>Le musicien s'étant arrêté au milieu du pont, et n'entendant sortir -de l'eau qu'un faible clapotis intermittent, se mit à rire bruyamment.</p> - -<p>—Je pensais bien que le Neck ne se soucierait pas d'accepter mon -rendez-vous; j'ai bien toujours entendu dire qu'il est un musicien -fameux, mais que peut-on attendre d'un être qui reste toujours -tranquille dans son ruisseau, sans jamais rien entendre de nouveau. Il -doit bien savoir qu'ici se trouve quelqu'un qui s'y connaît mieux que -lui, et voilà pourquoi il préfère rester sur la réserve.</p> - -<p>Ayant dit, il partit, et, de nouveau, perdit de vue le ruisseau.</p> - -<p>Il pénétra dans une partie de la forêt qui lui avait toujours semblé -lugubre. Le sol était couvert d'immenses amas de pierres, entre -lesquels grimaçaient des racines de sapins dénudées et entortillées. -S'il y avait, de par la forêt, des esprits maléfiques et dangereux, -c'est bien là qu'ils devaient se trouver embusqués.</p> - -<p>En s'aventurant parmi ces blocs de pierre d'aspect sauvage, le musicien -eut un frisson de peur et commença à se dire qu'il n'avait pas été -très prudent en se vantant devant le Neck.</p> - -<p>Il lui sembla que les grosses racines de sapins lui faisaient des gestes -de menace.</p> - -<p>—Prends garde, toi qui te crois plus fort que le Neck! lui -criaient-elles.</p> - -<p>Lars Larsson sentit son cœur se contracter d'angoisse. L'oppression fut -si violente qu'il ne put presque plus respirer, et ses mains se -refroidirent. Il s'arrêta au milieu de la route et essaya de se -raisonner.</p> - -<p>—Jamais il ne s'est trouvé de musicien dans la cascade, se dit-il. -Ce ne sont là que superstitions et racontars. Et alors, peu importe ce que -je lui ai dit ou non.</p> - -<p>Ayant parlé ainsi, il regarda autour de lui dans la forêt, comme s'il -cherchait la confirmation de ses paroles. S'il avait fait jour, il est -probable que tout, jusqu'à la moindre feuille, lui eût cligné de -l'œil pour lui dire que dans la forêt, il n'y a rien de bien -dangereux; mais, comme c'était encore pleine nuit, les arbres se -renfrognaient, silencieux, ayant l'air de cacher toutes sortes de -dangers mystérieux.</p> - -<p>Aussi, Lars Larsson s'alarma de plus en plus. Ce qui l'effraya surtout, -c'est qu'il lui fallait traverser le ruisseau encore une fois, celui-ci -ne se séparant du chemin qu'un peu plus loin. Il se demanda ce que le -Neck allait lui faire, lorsqu'il traverserait le dernier pont. -Peut-être verrait-il une grosse main noire sortir de l'eau pour -l'attirer au fond.</p> - -<p>Il s'était monté la tête au point de se demander s'il ne valait pas -mieux rebrousser chemin. Mais alors, il rencontrerait le ruisseau de -nouveau. Et s'il quittait le chemin pour s'engouffrer dans la forêt, il -ne manquerait certainement pas de le rencontrer encore, tant son cours -était tortueux.</p> - -<p>Il ressentit une telle angoisse, qu'il ne sut plus que faire. Il était -pris, enchevêtré, enchaîné par ce terrible ruisseau, et ne voyait -aucun moyen d'en sortir.</p> - -<p>Enfin, il aperçut devant lui le dernier pont. En face, de l'autre -côté du ruisseau, se trouvait un vieux moulin, abandonné depuis bien -des années, à ce qu'il paraissait. La grande meule restait immobile, -suspendue sur l'eau, la vanne pourrissait par terre, les rayères se -couvraient de mousse, et dans les lucarnes vides, la fougère et le -lichen poussaient en abondance.</p> - -<p>—Si c'eût été autrefois, j'aurais trouvé des gens par ici, pensa -le musicien, et j'aurais été hors de tout danger.</p> - -<p>Il fut cependant tranquillisé par la vue d'une construction faite de -main d'homme, et en traversant le ruisseau, il n'avait presque plus peur -du tout. Aussi ne lui arriva-t-il rien d'extraordinaire. Le Neck sembla -ne pas lui garder rancune. Il s'indigna contre lui-même d'avoir pu -ainsi se monter la tête pour rien, rien du tout.</p> - -<p>Il se sentit très content et tout à fait rassuré, et il fut encore -plus content en voyant la porte du moulin s'ouvrir et une jeune fille -s'avancer vers lui.</p> - -<p>Elle avait l'air d'une jeune paysanne. Le fichu de coton sur la tête, -la jupe courte et la blouse large, les pieds nus.</p> - -<p>Elle s'approcha du musicien et lui dit simplement:</p> - -<p>—Si tu veux jouer pour moi, je danserai pour toi.</p> - -<p>—Parfaitement! répondit le musicien qui avait retrouvé sa belle -humeur, maintenant qu'il n'y avait plus de danger. Je n'y vois pas -d'inconvénient. Jamais de ma vie, je n'ai refusé de jouer pour une -belle fille qui veut danser.</p> - -<p>Il s'installa sur une pierre au bord de l'écluse, ajusta le violon sous -le menton et se mit à jouer.</p> - -<p>La jeune fille fit quelques pas, mais s'arrêta presqu'aussitôt.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu joues? fit-elle. Ça manque absolument -d'entrain.</p> - -<p>Le musicien changea d'air. Il en essaya un qui était plus vif. La jeune -fille resta toujours mécontente.</p> - -<p>—Est-ce que je peux danser sur un air si languissant? dit-elle.</p> - -<p>Alors, Lars Larsson aborda l'air le plus alerte qu'il connût.</p> - -<p>—Si tu n'es pas contente de celui-là, dit-il, il faudra faire -venir un musicien plus habile que moi.</p> - -<p>À peine ces paroles prononcées, il eut la sensation d'une main qui lui -saisit le bras juste au coude et se mit à manier l'archet, tout en -accélérant la cadence.</p> - -<p>De l'instrument sortit un air tel qu'on n'en avait jamais entendu de -pareil. Il était d'un tel mouvement, que Lars Larsson se disait que -même une roue lancée à toute vitesse n'aurait pu le suivre.</p> - -<p>—Voilà ce que j'appelle un air de danse, s'écria la jeune fille, -qui se mit à tournoyer.</p> - -<p>Mais le joueur ne la regarda plus. Il était tellement surpris de l'air -qu'il jouait qu'il ferma les yeux pour mieux écouter.</p> - -<p>Lorsque, quelques minutes après, il les rouvrit, la jeune fille avait -disparu, mais il ne s'en étonna pas outre mesure. Il continua à jouer -longtemps, longtemps, uniquement parce que jamais encore il n'avait -entendu pareille musique.</p> - -<p>—Maintenant, je trouve que c'est le moment de m'arrêter, se dit-il -enfin; et il voulut déposer l'archet.</p> - -<p>Mais l'archet continua à se démener et ne se laissa pas arrêter. Il -dansait de-ci de-là sur les cordes, forçant le bras et la main à -suivre le mouvement. Et la main qui tenait le manche du violon et qui -maniait les cordes, ne pouvait non plus se détacher.</p> - -<p>Alors Lars Larsson sentit son front se couvrir d'une sueur froide et -s'abandonna à une peur atroce.</p> - -<p>—Comment cela finira-t-il? Dois-je rester ici jusqu'au jour du -jugement dernier? se demanda-t-il, désespéré.</p> - -<p>L'archet continua sa danse effrénée, évoquant, comme par -enchantement, des airs sans fin. À chaque instant surgissait un morceau -nouveau, si beau que le pauvre musicien était bien forcé d'admettre -combien peu valait sa propre maîtrise. Et c'est cela qui le peina bien -plus que la fatigue.</p> - -<p>—Celui qui se sert de mon violon s'y connaît, mais moi je n'ai -jamais été qu'un gâte-métier. C'est maintenant seulement que j'apprends ce -que c'est que de jouer.</p> - -<p>Pour quelques instants il put se laisser enthousiasmer par la musique au -point d'oublier son triste sort. Mais tout à coup il sentit ses bras -endoloris par la fatigue et de nouveau il se laissa envahir par le -désespoir.</p> - -<p>—Je ne pourrai déposer ce violon avant de m'être tué au jeu. Je -comprends que le Neck n'est pas content à moins.</p> - -<p>Il se mit à pleurer sur lui-même, tout en continuant à jouer.</p> - -<p>—Il aurait bien mieux valu pour moi rester dans la petite cabane -auprès de ma mère. À quoi bon toute ma gloire, si je dois finir de -cette manière?</p> - -<p>Il resta ainsi des heures durant. Le matin parut, le soleil se leva, et -les oiseaux commencèrent leurs chants. Mais lui jouait, jouait sans -trêve.</p> - -<p>Comme le jour naissant était un dimanche, Lars Larsson dut rester seul -auprès du vieux moulin. Personne ne prit la route de la forêt. Tout le -monde s'en fut vers l'église dans la vallée ou bien vers les villages -qui bordaient la grand'route.</p> - -<p>La matinée s'écoula et le soleil monta toujours plus haut dans le -ciel. Les oiseaux se turent, mais en échange on entendit le bruissement -des longues aiguilles des pins.</p> - -<p>Lars Larsson ne se laissa pas arrêter par la chaleur de cette journée -d'été. Il jouait, jouait.</p> - -<p>Enfin le soir vint, le soleil se coucha mais son archet n'avait pas -besoin de repos et son bras continua à se mouvoir fébrilement.</p> - -<p>—Il est bien certain que cela ne finira que par ma mort, dit-il, -et ce sera là la juste punition de mon orgueil.</p> - -<p>Très tard dans la soirée, il vit un être humain s'approcher à -travers la forêt. C'était une pauvre vieille au dos courbé, aux -cheveux gris et au visage ridé par bien des chagrins.</p> - -<p>—Voilà qui est singulier, pensa le musicien. Il me semble -reconnaître cette vieille femme. Est-il possible que ce soit ma mère? -Est-il possible qu'elle soit devenue si vieille et si grise?</p> - -<p>Il l'interpella à haute voix pour l'arrêter.</p> - -<p>—Mère, mère, viens ici! cria-t-il.</p> - -<p>Elle s'arrêta comme à contre-cœur.</p> - -<p>—Je me rends compte maintenant, par mes propres oreilles, que tu -es le joueur de violon le plus habile du Vermland entier, dit-elle, et je -comprends que tu ne te soucies plus d'une vieille femme comme moi.</p> - -<p>—Mère, mère, ne passe pas! cria Lars Larsson. Je ne suis pas un -joueur habile, je ne suis qu'un vaurien. Viens ici, pour que je puisse -te parler!</p> - -<p>Alors, la mère s'approcha de lui et s'aperçut de son état. Son visage -avait une pâleur mortelle, ses cheveux ruisselaient de sueur et le sang -sortait par la racine de ses ongles.</p> - -<p>—Mère, je suis tombé dans le malheur à cause de mon orgueil et -maintenant il faut que je me tue à force de jouer. Mais auparavant -dis-moi si tu peux me pardonner, à moi, qui t'ai laissée seule et -pauvre dans tes vieux jours?</p> - -<p>La mère se sentit envahir d'une grande pitié pour le fils, et toute la -colère qu'elle avait eue contre lui disparut comme par enchantement.</p> - -<p>—Pour sûr que je te pardonne, dit-elle.</p> - -<p>Mais voyant son angoisse, et empressée à lui faire comprendre que -c'était bien là ses sentiments véritables, elle confirma le pardon en -prononçant le nom du Seigneur.</p> - -<p>—Au nom du Seigneur Jésus-Christ, je te pardonne, dit-elle.</p> - -<p>À ces paroles l'archet s'arrêta, le violon tomba par terre et le -joueur se leva, délivré et sauvé. Car l'enchantement était rompu du -moment que sa vieille mère avait été émue de pitié devant son -malheur, au point de prononcer sur lui le nom du Seigneur.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="UNE_LEGENDE_DE_JERUSALEM">UNE LÉGENDE DE JÉRUSALEM</a></h4> - - -<p>Dans la vieille et vénérable mosquée d'El Aksa, à Jérusalem, se -trouve, dans le bas-côté qui contourne le bâtiment, une large et -profonde baie de croisée. Dans cette baie on voit étendu un vieux -tapis usé, et assis sur le tapis, jour et nuit, le vieux Mésullam, -devin de son métier, et qui pour une somme modeste se charge de -prédire aux visiteurs leur sort futur.</p> - -<p>Or, il arriva une belle après-midi d'il y a quelques années que -Mésullam, assis comme toujours à sa fenêtre, fut de si mauvaise -humeur, qu'il ne rendit même pas leur salut aux passants.</p> - -<p>Personne cependant ne se sentit froissé de son impolitesse, car on -savait qu'il se désolait d'une humiliation subie au courant de la -journée.</p> - -<p>Un souverain puissant de l'Occident se trouvait en visite à Jérusalem, -et au matin de ce jour-là l'hôte illustre, entouré de sa suite, avait -traversé El Aksa. Avant son arrivée, l'intendant de la mosquée avait -fait balayer et nettoyer tous les petits recoins de la vieille bâtisse; -il avait en plus ordonné que Mésullam fût mis dehors. Il avait -trouvé impossible de le laisser là pendant l'auguste visite. Non -seulement son tapis était sale et déchiré et les sacs entassés tout -autour dans lesquels il fourrait ses biens, d'une malpropreté -répugnante; mais lui-même, Mésullam, ne pouvait pas être considéré -comme un ornement de la mosquée, loin de là.</p> - -<p>À vrai dire, c'était un nègre d'une laideur incroyable. Ses lèvres -étaient énormes, la mâchoire inférieure proéminente d'inquiétante -façon, le front extrêmement bas et le nez absolument pareil à un -groin. Ajoutons que Mésullam avait la peau rude et rugueuse et un corps -obèse et difforme à peine couvert d'un châle crasseux, et ne soyons -pas trop surpris qu'on lui défendît l'entrée de la mosquée tant que -l'hôte illustre s'y trouverait!</p> - -<p>Le pauvre Mésullam, qui avait la conscience d'être un homme fort sage -malgré sa laideur, éprouva un vif dépit de ne pas être admis à voir -l'auguste voyageur. Il avait espéré pouvoir donner à celui-ci -quelques preuves des vastes connaissances qu'il possédait en fait de -choses secrètes et mystérieuses, pour accroître ainsi sa propre -gloire et sa réputation. Cet espoir anéanti, il restait des heures -abandonné à sa douleur, dans une attitude singulière, ses longs bras -tendus en haut comme s'il implorait du ciel un peu de justice, et la -tête fortement penchée en arrière.</p> - -<p>À la nuit tombante, Mésullam fut réveillé de cet état de -prostration complète par une voix joyeuse qui l'appelait de son nom. -C'était un drogman syrien qui, accompagné d'un seul voyageur, s'était -arrêté devant le devin. Il lui dit que l'étranger qu'il guidait avait -exprimé le désir de voir quelques preuves de la sagesse orientale, et -lui, le drogman, n'avait pas manqué d'insister sur la merveilleuse -faculté de Mésullam d'interpréter les songes.</p> - -<p>Mésullam ne répondit pas un seul mot à tout cela mais resta immobile -dans la même position qu'avant. Ce n'est que lorsque le drogman lui -demanda une seconde fois s'il voulait bien écouter les songes que -l'étranger désirait lui soumettre, qu'il laissa retomber les bras pour -les croiser sur la poitrine, et tout en prenant l'attitude humble d'un -homme offensé, il répondit que ce soir son âme était si remplie de -sa propre douleur qu'il ne saurait guère juger avec justesse de choses -qui regardaient un autre.</p> - -<p>Mais l'étranger, qui était d'un tempérament très vif et très -impératif, ne paraissait pas se soucier de ses objections. Ne trouvant -pas de siège, il enleva du pied le tapis de Mésullam et s'assit dans -l'embrasure de la fenêtre. Puis, il se mit à raconter, à voix haute -et claire, les songes qu'il avait faits, pour que le drogman les -traduisît au vieux devin.</p> - -<p>—Dites-lui, fit le voyageur, qu'il y a quelques années je me -trouvais au Caire, en Égypte. Puisqu'il est un homme savant, il ne doit pas -ignorer qu'il y a là une mosquée dite El Azhar, qui est en même temps -l'école la plus célèbre de l'Orient entier. Je m'y suis rendu un jour -pour la visiter et j'ai trouvé l'énorme bâtiment, les salles aussi -bien que les arcades et les couloirs, tout remplis d'étudiants. Il y -avait là des vieillards qui avaient consacré leur vie entière aux -études, et des enfants en train d'apprendre à écrire leurs premières -lettres. Il y avait là des nègres de haute taille venus du cœur de -l'Afrique, de beaux et sveltes adolescents des Indes et de l'Arabie, des -étrangers venus de la Barbarie, de la Géorgie, de tous les pays dont -les habitants embrassent le Coran. Auprès des colonnes—on me dit que -dans El Azhar il y a autant de professeurs qu'il y a de colonnes—se -tenaient les maîtres accroupis sur leurs peaux de mouton, et les -élèves qui faisaient cercle autour d'eux, écoutaient religieusement -leurs leçons en se dandinant. Et dites-lui que bien que El Azhar ne -réponde en aucune façon aux idées que nous nous faisons en Occident -d'une grande école, j'ai été néanmoins stupéfait de ce que j'ai vu. -Et je me suis dit:</p> - -<p>«Voici la grande forteresse de l'Islam, c'est d'ici que sortent les -jeunes combattants de Mahomet. L'école d'El Azhar prépare les -breuvages magiques qui conservent aux enseignements du Coran leur -fraîcheur et leur puissance de vie».</p> - -<p>Tout cela fut dit presque d'une seule haleine. Ici cependant le voyageur -fit une pause pour laisser le drogman traduire. Puis il continua:</p> - -<p>—Dites-lui encore que El Azhar m'impressionna tant que la nuit -suivante je le revis en songe. Je vis le vaste bâtiment en marbre blanc, et -le grand nombre des étudiants, tous vêtus de manteaux noirs et de turbans -blancs, selon la coutume de El Azhar. Je parcourus les salles et les -préaux, et de nouveau je m'émerveillai de voir cette œuvre magnifique -de défense de l'Islam. Enfin, j'arrivai, en songe, au pied du minaret -dans lequel le muezzin monte annoncer aux fidèles que l'heure de la -prière a sonné. Je vis l'escalier qui s'enroule en spirale autour du -minaret et je vis un muezzin le monter. Il était vêtu d'un manteau -noir et d'un turban blanc, tout comme les autres, et tout d'abord, -lorsqu'il s'engagea dans l'escalier, je ne pus voir son visage. Mais -après qu'il y eut fait un tour, il vint à tourner le visage vers moi, -et alors je m'aperçus que c'était Jésus-Christ.</p> - -<p>L'étranger fit une brève pause et de sa poitrine s'échappa un soupir -profond.</p> - -<p>—Je n'oublierai jamais, dit-il, bien que ce ne fût qu'un rêve, -l'impression ressentie en voyant Jésus-Christ monter l'escalier du -minaret d'El Azhar. Le fait qu'il était venu là à cette forteresse de -l'Islam pour y crier les heures de la prière, m'a semblé si beau, si -plein de sens que je me suis réveillé en sursaut.</p> - -<p>Ici, le voyageur fit une nouvelle pause pour laisser le drogman -traduire. Cela cependant parut être peine perdue. Mésullam persista à -se dandiner tout le temps, les mains sur les hanches et les yeux à -moitié fermés. Il avait l'air de dire:</p> - -<p>—Puisque je ne puis échapper à ces gens importuns, je leur ferai -bien voir que je ne me soucie pas d'écouter ce qu'ils me racontent. Je -tâcherai de m'endormir en me berçant. Ce serait là le meilleur moyen -de leur montrer le peu de cas que je fais d'eux.</p> - -<p>Le drogman fit observer au voyageur que tous leurs efforts resteraient -vains et qu'ils ne réussiraient pas à extorquer un seul mot -raisonnable à Mésullam du moment qu'il était de cette humeur-là. -Mais l'Européen parut être épris de l'extraordinaire laideur et des -gestes singuliers de Mésullam. Il le regarda avec le même plaisir que -prend un enfant à regarder une bête d'une ménagerie et il eut malgré -tout envie de continuer l'entretien.</p> - -<p>—Dites-lui que je ne lui aurais pas demandé de m'interpréter ce -rêve, fit-il, s'il ne m'était pas pour ainsi dire revenu une seconde -fois! Faites-lui savoir qu'il y a quelques semaines j'ai visité la -mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, et qu'après avoir fait le -tour du merveilleux monument je suis monté dans une des galeries -supérieures pour mieux voir la magnifique salle du dôme. Dites-lui -encore qu'on m'avait laissé entrer dans la mosquée au cours d'un -service lorsqu'elle était remplie de fidèles. Sur chacun des tapis -innombrables qui jonchaient le carreau de la nef du milieu, se trouvait -un homme debout faisant sa prière. Tous ceux qui prenaient part au -service faisaient simultanément les mêmes gestes. Tous se mettaient à -genoux, se prosternaient, se relevaient en même temps. Tous murmuraient -tout bas leurs prières, mais de ces mouvements presque imperceptibles -de lèvres innombrables naissait un bruissement mystérieux, qui montait -vers les voûtes pour mourir et reprendre à des intervalles réguliers, -répercuté en chuchotement mélodieux par des couloirs et des galeries -éloignées. Tout cela était si étrange qu'on en était à se demander -si ce n'était pas l'esprit de Dieu qui soufflait à travers le -sanctuaire.</p> - -<p>Le voyageur s'arrêta de nouveau. Il observa Mésullam pendant que le -drogman traduisait ses paroles. On eut l'impression qu'il s'était -réellement efforcé d'attirer l'attention du nègre par son éloquence. -Il parut du reste y avoir réussi, car les yeux de Mésullam se prirent -tout d'un coup à briller comme des charbons qui commencent à prendre -feu. Mais, têtu comme un enfant qui ne veut pas qu'on l'amuse, le devin -laissa retomber sa tête sur sa poitrine et se remit à se dandiner -encore plus impatiemment qu'avant.</p> - -<p>—Dites-lui, reprit l'étranger, dites-lui que jamais je ne vis -prier dans un tel recueillement. Il me sembla que c'était la sainte beauté -de ce monument merveilleux qui faisait naître cette sensation d'extase. -En vérité, me dis-je, voici encore une des forteresses de l'Islam. -Voici le foyer du recueillement et de la ferveur; c'est de cette -mosquée puissante qu'émanent la foi et l'enthousiasme qui font la -puissance de l'Islam.</p> - -<p>Il s'arrêta de nouveau pour suivre attentivement le jeu de la -physionomie de Mésullam pendant la traduction. Il n'y découvrit aucun -signe d'intérêt. Mais l'étranger était évidemment un homme qui -aimait s'écouter parler. Il se grisait de ses propres paroles. Il -aurait été bien fâché de ne pouvoir continuer.</p> - -<p>—Eh bien, dit-il, lorsqu'il put de nouveau parler, je ne puis -expliquer au juste ce qui m'arriva. Il est possible que la vague odeur des -innombrables lampes à l'huile unie aux murmures et aux gestes monotones -des fidèles, me mît dans un état de somnolence, d'assoupissement. Je -ne fis que fermer les yeux là où je me trouvai adossé contre une -colonne. Immédiatement une sorte de sommeil ou plutôt de léthargie -s'empara de moi. Cela ne dura probablement qu'une minute, mais pendant -cette minute-là j'étais complètement ravi à la réalité ambiante. -Dans mon état léthargique je vis toujours devant moi la mosquée de -Sainte-Sophie et la foule des gens en prière, mais maintenant -j'aperçus ce que je n'avais pas vu auparavant: là-haut sous la coupole -il y avait des échafaudages sur lesquels se trouvaient des ouvriers -munis de brosses et de pots de couleurs.</p> - -<p>—Dites-lui encore, poursuivit le conteur, s'il ne le sait pas -déjà, que la mosquée de Sophie fut autrefois une église chrétienne, et que -ses voûtes et sa coupole sont couvertes de mosaïques sacrées, bien -que les Turcs aient caché toutes ces images sous une couche de couleur -jaune! Or, dans mon songe, il me sembla que la couleur jaune s'était -détachée à divers endroits et que les peintres étaient grimpés sur -les échafaudages pour réparer la peinture. Mais au moment même où -l'un d'eux leva sa brosse pour étaler sa peinture, un autre grand -morceau de couleur s'écailla, faisant apparaître à mes yeux une belle -image du Christ. De nouveau le peintre tendit son bras pour couvrir -l'image, mais le bras retomba comme paralysé, sans force devant le -visage majestueux. Du même coup, la couleur se détacha partout des -parois de la coupole et des voûtes, et le Christ apparut dans toute sa -splendeur, entouré des anges et des chœurs célestes. À cette vue, le -peintre jeta un cri qui fit lever la tête aux fidèles en prière sur -le carreau de la mosquée. En apercevant les chœurs célestes qui -entouraient le Rédempteur, ils poussèrent un cri d'extase et tous -tendirent les mains en haut. Mais devant cet enthousiasme je fus saisi -moi aussi d'une telle émotion, que brusquement je me réveillai. Alors -tout était comme auparavant, les mosaïques du plafond restaient -cachées sous la couleur jaune, et les fidèles continuaient à invoquer -Allah.</p> - -<p>Lorsque le drogman eut traduit cela, Mésullam ouvrit un œil et regarda -l'étranger. Il vit un homme qu'il trouva pareil à tous les autres -Occidentaux qui passaient par sa mosquée. «Je ne crois pas que ce pale -étranger ait pu avoir des visions, se dit-il. Il n'a pas les yeux -sombres qu'il faut pour regarder derrière le rideau du mystère. Je -crois plutôt qu'il est venu pour se moquer de moi. Il faut que je -prenne garde qu'en ce jour damné je ne sois frappé d'une nouvelle -humiliation.»</p> - -<p>L'étranger poursuivit son exposé.</p> - -<p>—Tu sais, ô devin, dit-il s'adressant cette fois directement à -Mésullam comme s'il avait la sensation d'être compris malgré sa -langue étrangère, tu sais qu'un hôte célèbre visite actuellement -Jérusalem. Les autorités de la ville font leur possible pour lui -plaire; il a même été question d'ouvrir à son intention la porte -murée de l'enceinte de Jérusalem, celle qu'on appelle la Porte Dorée -et qu'on croit être celle par où Jésus-Christ fit son entrée le -dimanche des Rameaux. On avait vraiment conçu l'idée de faire à -l'auguste voyageur l'insigne honneur de le faire entrer à Jérusalem -par une porte murée depuis des siècles, mais on fut retenu par une -vieille prédiction qui proclame que si l'on ouvre cette porte, les -occidentaux passeront par là pour s'emparer de Jérusalem.</p> - -<p>Mais maintenant, tu vas entendre ce qui m'est arrivé la nuit passée. -Il faisait un clair de lune merveilleux, le temps était superbe et -j'étais sorti tout seul pour faire une promenade tranquille à travers -la ville sainte. Je me trouvais en dehors de l'enceinte sur le sentier -étroit qui contourne les murs, et au cours de la promenade mes pensées -s'en furent vers des temps si reculés que je ne me rappelais plus -guère où j'étais. Tout d'un coup je me sentis fatigué, et je me -demandais si je n'allais pas bientôt arriver à une porte de l'enceinte -par où rentrer dans la ville et regagner ainsi mon auberge par le plus -court. Au moment même que je rumine cela, j'aperçois un homme en train -d'ouvrir une grande porte dans l'enceinte tout près de moi. Il l'ouvrit -toute grande devant moi, me faisant signe de passer. J'étais tout à ma -rêverie et ne me rendais pas compte jusqu'où j'avais poussé ma -promenade. J'étais bien un peu surpris de trouver une porte à cet -endroit précis, mais je n'y pensais déjà plus au moment de passer. À -peine eus-je traversé l'arche profonde, que les deux battants se -refermèrent avec un bruit formidable. Je me retournai vivement mais -derrière moi il n'y avait plus qu'une porte murée, celle-là -précisément que vous appelez la Porte Dorée. Devant moi était la -place du Temple, le vaste plateau du Haram, au milieu duquel se dresse -la mosquée d'Omar. Et tu sais bien qu'aucune porte de l'enceinte n'y -mène, excepté la Porte Dorée qui n'est pas seulement fermée, mais -murée.</p> - -<p>Tu dois comprendre que j'ai cru devenir fou, que j'ai cru rêver, et -qu'en vain j'ai cherché une explication du mystère. Je cherchai des -yeux l'homme qui m'avait fait passer par là. Il avait disparu et je ne -pus le retrouver. Mais alors je l'ai revu d'autant plus distinctement -dans mon esprit: la haute stature un peu voûtée, les beaux cheveux -bouclés, le doux visage, la barbe fendue. C'était Jésus-Christ, -devin, encore Jésus-Christ!</p> - -<p>Et dis-moi maintenant, toi qui peux soulever le rideau du mystère, que -signifient mes songes et mes visions, que signifie surtout le fait -indéniable que j'ai passé par la Porte Dorée? Encore à cette heure -je ne comprends pas comment cela s'est fait, mais je l'ai fait. Dis-moi -maintenant ce que signifient ces trois choses?</p> - -<p>Le drogman traduisit encore cela à Mésullam, mais le devin persista -dans son attitude de méfiance et de méchante humeur. «Il est sûr et -certain que cet étranger veut se moquer de moi, se dit-il. Peut-être -pense-t-il provoquer ma colère en parlant du Christ avec une telle -insistance!»</p> - -<p>Il aurait préféré ne pas répondre du tout, mais le drogman -insistant, il prononça quelques mots.</p> - -<p>Le drogman hésita à les traduire.</p> - -<p>—Que dit-il? demanda le voyageur avec empressement.</p> - -<p>—Il dit qu'il n'a pas autre chose à vous dire que cela: les songes -sont des mensonges.</p> - -<p>—Dites-lui alors de ma part, reprit le voyageur un peu irrité, que -cela n'est pas toujours vrai. Le tout est de savoir <i>qui</i> a fait les -songes!</p> - -<p>À peine ces paroles étaient-elles prononcées et traduites que déjà -l'Européen se levait, pour s'engager sans retard à pas légers et -élastiques dans le long couloir mystérieux.</p> - -<p>Mais Mésullam resta immobile à ruminer cette réponse, cinq longues -minutes. Puis, il se jeta sur le visage, anéanti.</p> - -<p>—Allah, Allah! Deux fois dans la même journée, le bonheur a passé -devant moi sans que j'aie su le saisir. Qu'a fait ton serviteur pour te -déplaire à ce point?</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="POURQUOI_LE_PAPE_DEVINT_SI_VIEUX">POURQUOI LE PAPE DEVINT SI VIEUX</a></h4> - - -<p>C'était à Rome, vers 1890. Léon XIII était au faîte de la gloire et -du prestige. Tous les vrais croyants applaudissaient à ses succès et -à ses victoires, qui du reste étaient éclatantes.</p> - -<p>Il était évident, même pour ceux qui ne comprenaient pas les grands -événements politiques, que la puissance de l'Église allait croissant. -N'importe qui pouvait constater que partout se fondaient de nouveaux -couvents, et que des foules de pèlerins commençaient à affluer en -Italie tout comme au temps jadis. En bien des endroits on vit restaurer -les vieilles églises délabrées, des mosaïques dégradées furent -remises en état et les trésors des églises se remplirent de châsses -dorées et d'ostensoirs incrustés de diamants.</p> - -<p>Au beau milieu de cette période de prospérité, le peuple romain fut -alarmé par la nouvelle que le pape était tombé malade. On prétendait -que sa maladie était fort inquiétante. Un bruit allait jusqu'à -affirmer qu'il était mourant.</p> - -<p>À vrai dire, son état était tout à fait critique. Les médecins du -pape publiaient des bulletins qui ne donnaient presque plus d'espoir. On -faisait remarquer que le grand âge du malade—il avait déjà -quatre-vingts ans—rendait bien improbable qu'il survécût.</p> - -<p>Cette maladie du pape jeta naturellement la consternation dans toutes -les églises de Rome; on se mit à faire des prières pour son -rétablissement. Les journaux étaient remplis de communications sur le -cours de la maladie. Les cardinaux commençaient à prendre des mesures -en vue de préparer l'élection d'un nouveau pape.</p> - -<p>Tout le monde déplorait la disparition imminente de l'illustre -souverain. On craignait que la fortune qui avait accompagné la -bannière de l'Église sous Léon XIII, ne lui fût pas fidèle sous un -successeur. Beaucoup avaient espéré que ce pape réussirait à -reprendre Rome et les États pontificaux. D'autres avaient rêvé qu'il -ramènerait quelque grand pays protestant dans le giron de l'Église -catholique.</p> - -<p>À mesure que les heures passaient, l'inquiétude, la désolation -augmentaient. Il y en eut même qui, à l'arrivée de la nuit, ne purent -se résoudre à aller se coucher. Les églises restaient ouvertes -jusqu'à minuit passé pour permettre aux gens affligés d'y entrer pour -prier.</p> - -<p>Parmi cette foule en prière il y eut certainement plus d'un pauvre -diable qui s'écria: «Seigneur, prenez ma vie au lieu de la sienne! -Laissez-le vivre, lui qui pourra encore tant faire pour votre gloire, et -éteignez en échange la flamme de ma vie qui brûle sans profit pour -personne!»</p> - -<p>Mais si l'ange de la mort avait pris au mot un de ceux qui priaient -ainsi, se présentant subitement devant lui, la faux levée pour exaucer -son vœu, on peut se demander comment il se serait comporté. -Probablement il aurait au plus vite rétracté une offre si -inconsidérée et demandé la grâce d'accomplir toutes les années de -vie qui lui étaient primitivement destinées.</p> - -<p>À cette époque-là, une vieille femme habitait dans un des taudis -noirs qui se trouvent sur la rive du Tibre. Elle était de ceux qui -chaque jour rendent grâce à Dieu de leur existence. Le matin, elle -vendait des légumes au marché et c'était là un métier qui lui -convenait admirablement. Elle trouvait que rien ne saurait être plus -gai qu'un marché au matin. Toutes les langues étaient en mouvement -pour crier les marchandises, les clients se bousculaient devant les -tables, en choisissant et en marchandant, et plus d'une bonne -plaisanterie s'échangeait entre eux et les vendeurs. Parfois, elle -faisait de bonnes affaires, écoulant tout son stock, mais même si elle -ne vendait pas un radis, elle se trouvait à l'aise parmi les fleurs et -la verdure dans l'air frais du matin.</p> - -<p>Le soir, elle s'offrait une autre joie, plus grande encore celle-là. -Alors son fils venait la voir. Il était prêtre, attaché à une petite -église des quartiers indigents. Les pauvres prêtres qui y officiaient -n'avaient guère de quoi vivre, et la mère craignait que son fils ne -souffrît de la faim. Cette crainte même lui procurait un plaisir -infini: elle lui servait de prétexte à le gaver de friandises quand il -venait la voir. Il regimbait, ayant des dispositions pour une vie de -discipline sévère et de renoncement, mais la mère se désespérait -tellement devant son refus qu'il devait toujours finir par céder. -Pendant qu'il mangeait, elle tournait dans la pièce en bavardant de -tout ce qu'elle avait observé le matin pendant les heures de marché. -C'étaient des choses fort profanes, tout cela, et parfois il lui venait -à l'idée que son fils pourrait s'en offusquer. Alors elle -s'interrompait au beau milieu d'une phrase et se mettait à parler de -choses élevées et sérieuses, mais le prêtre ne pouvait s'empêcher -de rire.</p> - -<p>—Non, non, mère Concenza, disait-il, continue comme tu en as -l'habitude! Les saints te connaissent déjà. Ils savent ce que tu vaux.</p> - -<p>Alors elle aussi se mettait à rire, en disant:</p> - -<p>—Tu as raison, en effet. Ça ne vaut pas la peine de faire des -simagrées devant le bon Dieu!</p> - -<p>Dès le début de la maladie du pape la signora Concenza eut à prendre -sa part de la désolation générale. D'elle-même elle n'aurait -certainement pas eu l'idée de s'inquiéter d'un tel événement, mais -quand son fils vint la voir, elle n'arriva ni à le faire goûter le -moindre morceau ni à lui arracher le plus faible sourire, bien qu'elle -débordât de saillies et d'histoires amusantes. Elle s'effraya -naturellement et demanda ce qui se passait.</p> - -<p>—Le Saint-Père est tombé malade, répondit le fils.</p> - -<p>Pour commencer, elle ne voulut pas croire que ce fût là le seul motif -de sa tristesse. Évidemment, c'était malheureux, mais elle savait bien -que si un pape mourait, on en aurait immédiatement un autre. Elle -rappela à son fils qu'ils avaient regretté également le bon Pio Nono. -Et voilà que celui qui lui avait succédé avait été un pape bien -plus grand encore. Probablement les cardinaux réussiraient à leur -trouver un nouveau souverain tout aussi saint et tout aussi sage que -l'autre.</p> - -<p>Le prêtre se mit alors à lui parler du pape. Il ne se souciait pas de -la mettre au courant de ses actes de souverain, mais il lui raconta de -petites histoires sur ses années d'enfance et de jeunesse. Même sur -des années de simple prêtrise il y avait des choses à raconter -qu'elle pouvait comprendre et apprécier, par exemple comment il avait -fait la chasse aux brigands dans l'Italie du Sud et comment il avait su -se faire aimer par les humbles et les miséreux au temps où il était -encore évêque de Pérouse.</p> - -<p>Ses yeux se remplirent de larmes et elle s'écria:</p> - -<p>—Ah, s'il n'était pas si vieux, s'il avait encore bien des années -à vivre, puisque c'est un si grand saint homme!</p> - -<p>—Oui, si seulement il n'était pas si vieux! dit le fils en -soupirant.</p> - -<p>Mais signora Concenza avait déjà essuyé les larmes de ses yeux.</p> - -<p>—Il faut cependant que tu supportes tout cela avec calme, -dit-elle. Dis-toi bien que le cours de sa vie doit être accompli! Il est -impossible d'empêcher la mort de le saisir.</p> - -<p>Mais le prêtre était un exalté. Il aimait l'Église et il avait -rêvé que le grand pape devait la conduire à des victoires importantes -et décisives.</p> - -<p>—Je donnerais volontiers ma vie, si elle pouvait racheter la -sienne, dit-il.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu racontes? s'écria la mère. Tu l'aimes vraiment à -ce point? Mais tu ne dois pourtant pas faire des vœux si dangereux. Tu -dois au contraire voir à vivre bien longtemps. Qui sait ce qui peut -arriver? Pourquoi ne serais-tu pas pape à ton tour?</p> - -<p>Une nuit et un jour passèrent, sans que l'état du pape s'améliorât. -Lorsque, le lendemain, signora Concenza rencontra son fils, celui-ci -avait l'air tout bouleversé. Elle comprit qu'il avait passé la -journée entière en jeûne et en prières, et elle commença à prendre -humeur.</p> - -<p>—Je crois vraiment que tu vas te tuer pour ce vieux malade, -dit-elle.</p> - -<p>Le fils fut peiné de la retrouver sans compassion et essaya de lui -faire partager sa douleur.</p> - -<p>—Tu devrais vraiment plus qu'aucun autre souhaiter que le pape -survive, dit-il. Si Dieu lui permet de continuer son règne, il va nommer -mon curé évêque avant qu'un an soit passé, et dans ce cas-là ma fortune -est faite. Il me donnera alors une bonne charge auprès d'une -cathédrale. Tu ne me verras plus me promener dans une soutane usée. -J'aurai de l'argent en abondance et je pourrai t'aider ainsi que tes -pauvres voisins.</p> - -<p>—Mais si le pape meurt? demanda signora Concenza angoissée.</p> - -<p>—Si le pape meurt, on ne peut plus savoir. Si par hasard mon curé -ne se trouve pas en faveur auprès du successeur, nous resterons tous les -deux ce que nous sommes, pour bien des années encore.</p> - -<p>Signora Concenza se mit à regarder son fils, la mine soucieuse. Elle -vit son front plein de rides, ses cheveux qui grisonnaient déjà. Il -avait l'air fatigué, miné par les soucis. Il était vraiment -indispensable qu'il eût ce poste près de la cathédrale aussitôt que -possible.</p> - -<p>—Cette nuit j'irai à l'église prier pour le pape, se dit-elle. Il -ne faut pas qu'il meure.</p> - -<p>Après dîner elle surmonta courageusement sa fatigue et descendit dans -la rue. La foule des passants était énorme. Beaucoup ne s'y trouvaient -que par curiosité, voulant être des premiers à apprendre la nouvelle -du décès, mais beaucoup d'autres étaient vraiment désolés et -allaient d'église en église pour prier.</p> - -<p>Aussitôt que signora Concenza se trouva dans la rue, elle rencontra une -de ses filles, mariée à un lithographe.</p> - -<p>—Ah! que tu fais bien d'aller prier pour lui! s'écria la fille. Tu -ne peux t'imaginer quel malheur ce serait s'il mourait. Mon Fabiano était -sur le point de se suicider en apprenant que le pape était tombé -malade.</p> - -<p>Elle raconta que son mari, le lithographe, venait de faire exécuter une -centaine de milliers d'images du pape. Si maintenant celui-ci mourait, -il n'en vendrait pas la moitié, pas même le quart. Il serait ruiné. -Toute leur fortune était en jeu.</p> - -<p>Elle continua sa course dans l'espoir de recueillir quelque nouvelle -capable de consoler son pauvre mari qui, n'osant plus sortir, -s'enfermait chez lui à ruminer sur le désastre. Mais sa mère resta -là immobile, se murmurant tout bas: «Il ne faut pas qu'il meure. Il ne -faut vraiment pas qu'il meure.»</p> - -<p>Elle entra dans la première église qu'elle vit. Une fois entrée, elle -s'agenouilla afin de prier pour la vie du pape.</p> - -<p>En se levant pour partir, elle vint à fixer son regard sur un petit -ex-voto suspendu au mur juste au-dessus de sa tête. Il représentait la -Mort, soulevant une horrible épée à deux tranchants pour abattre une -jeune fille, tandis que la vieille mère de celle-ci essayait en vain de -s'interposer pour recevoir le coup à la place de l'enfant. Elle resta -longtemps en contemplation devant le tableau. «Madame la Mort est une -comptable scrupuleuse, dit-elle. On n'a jamais entendu dire qu'elle -acceptât d'échanger une jeune personne contre une vieille. Peut-être -serait-elle moins intraitable si l'on lui proposait d'échanger une -vieille contre une jeune.»</p> - -<p>Elle se rappela les paroles de son fils, disant qu'il voudrait mourir à -la place du pape, et un frisson la fit tressaillir. Pensez, si la Mort -le prenait au mot!</p> - -<p>—Non, non, madame la Mort, chuchota-t-elle. Il ne faut pas le -croire. Vous comprenez bien qu'il n'était pas sérieux. Il aime bien vivre. -Il ne voudrait pas quitter sa vieille mère qui l'adore.</p> - -<p>Pour la première fois, l'idée lui traversa l'esprit que si quelqu'un -devait se sacrifier pour le pape, il valait bien mieux que ce fût elle -qui était déjà vieille et qui avait vécu sa vie.</p> - -<p>En quittant l'église, elle lia conversation avec quelques bonnes sœurs -d'aspect très vénérable, qui se disaient originaires de la partie -nord du pays. Elles étaient venues à Rome pour obtenir un petit -secours de la caisse pontificale.</p> - -<p>—Nous sommes vraiment dans le plus grand besoin, disaient-elles à -la vieille Concenza. Figurez-vous que notre couvent était si vieux et si -décrépit, que la tempête violente de l'hiver passé l'a renversé -complètement! Quel malheur que le pape soit malade! Nous ne pouvons pas -lui apprendre nos peines. S'il venait à mourir, nous serions obligées -de rentrer sans avoir rien obtenu. Qui saurait dire si son successeur -sera homme à s'occuper de quelques pauvres sœurs?</p> - -<p>On aurait dit que tout le monde avait les mêmes préoccupations. Il -était très facile de lier conversation avec n'importe qui. Chacun -était heureux de pouvoir donner libre cours à ses appréhensions. Tous -ceux dont signora Concenza s'approchait, lui firent savoir que la mort -du pape serait pour eux un vrai désastre.</p> - -<p>Et la vieille femme se répéta à elle-même:</p> - -<p>—Oui, c'est vrai. Mon fils a raison. Il ne faut pas que le pape -meure.</p> - -<p>Au milieu d'un groupe de gens, une infirmière parlait très haut. Elle -était tellement émue que les larmes lui coulaient sur les joues. Elle -raconta qu'il y a cinq ans, elle avait reçu l'ordre d'aller servir dans -un hôpital de lépreux, établi sur une île perdue, à l'autre bout du -monde. Elle avait, naturellement, dû obéir, quoique bien à -contre-cœur. Elle avait ressenti une peur atroce de cette mission. -Mais, avant de partir, elle avait été reçue par le pape qui lui avait -donné une bénédiction spéciale, et il lui avait promis formellement -de la recevoir une seconde fois, si elle revenait vivante. Et c'était -cela qui l'avait fait vivre les cinq années qu'elle avait été -absente, rien que l'espoir de revoir le Saint-Père encore une fois dans -sa vie. Cela l'avait aidée à traverser toutes les atrocités de -là-bas. Et à présent qu'enfin elle avait pu rentrer, elle avait été -accueillie par la nouvelle disant que le pape était mourant. Elle -n'était même pas admise à le voir de loin.</p> - -<p>Elle était tout à fait désespérée, et la vieille Concenza fut tout -émue.</p> - -<p>—Ce serait vraiment un trop grand malheur pour tout le monde, si -le pape mourait, pensa-t-elle en continuant sa route.</p> - -<p>En voyant que beaucoup des passants avaient l'air éploré, elle se -faisait un vrai plaisir en imaginant le bonheur qu'il y aurait à voir -la joie de tout ce monde-là, si le pape était rétabli. Et, comme à -l'instar de bien des gens qui ont l'humeur légère, elle n'éprouvait -pas plus de crainte à l'idée de mourir qu'à celle de vivre, elle se -dit à elle-même:</p> - -<p>—Si seulement je savais comment m'y prendre, je donnerais -volontiers au Saint-Père les années qui me restent encore à vivre!</p> - -<p>Elle parlait ainsi un peu en plaisantant, mais il y avait bien aussi du -sérieux dans ses paroles. Elle souhaitait vraiment de pouvoir faire -quelque chose de ce genre.</p> - -<p>—Une vieille femme ne saurait souhaiter une plus belle mort, se -dit-elle. Je rendrais service et à mon fils, et à ma fille, et je -ferais le bonheur d'une foule de gens par-dessus le marché.</p> - -<p>Tout en retournant ces idées dans sa tête, elle souleva le tapis -bourré, suspendu devant l'entrée d'une petite église obscure. -C'était une église des plus anciennes, une de celles qui ont l'air de -s'enfoncer petit à petit dans la terre, parce que le sol de la ville, -au cours des années, s'est soulevé de plusieurs mètres tout autour -d'elles. Cette église avait gardé, à l'intérieur, quelque chose de -lugubre, à force de vétusté, venant sans doute des temps sombres qui -l'avaient vu construire. Un frisson involontaire faisait tressaillir -celui qui entrait sous ces voûtes basses, soutenues par des colonnes de -largeur extraordinaire, et qui voyait les images des saints, d'un style -barbare, qui vous regardaient du haut des murs et des autels.</p> - -<p>En entrant dans cette vieille église, toute remplie de gens en -prières, signora Concenza fut prise d'une sensation de peur -mystérieuse mélangée de respect. Elle sentit nettement que dans cet -endroit demeurait, sans conteste, une divinité. Sous les voûtes -lourdes planait quelque chose d'infiniment puissant et mystérieux, -quelque chose qui donnait une telle impression de force surnaturelle, -qu'elle se sentit trembler à l'idée d'y rester.</p> - -<p>—Voici une église où l'on ne va pas pour écouter la messe ou pour -se confesser, se dit signora Concenza. On y va lorsqu'on est en grande -détresse et qu'on ne peut être aidé que par un miracle.</p> - -<p>Elle resta hésitante, près de la porte, à respirer cet air étrange -d'angoisse et de mystère.</p> - -<p>—Je ne sais même pas à qui cette église est consacrée, -murmura-t-elle, mais je sens qu'il y a vraiment ici quelqu'un qui peut -nous donner ce que nous demandons.</p> - -<p>Elle se laissa tomber à genoux parmi les fidèles, si nombreux qu'ils -couvraient le parvis, depuis l'autel jusqu'à la sortie. Tout en priant -elle-même, elle entendit soupirer et sangloter ceux qui l'entouraient. -Toute cette douleur pénétra dans son cœur et le remplit d'une -compassion toujours grandissante.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu, laissez-moi faire quelque chose pour sauver ce -vieux malade, pria-t-elle. Je viendrai par là en aide, d'abord à mes -enfants, et puis à tant d'autres!</p> - -<p>De temps à autre, un petit moine décharné se glissait parmi les -fidèles et leur chuchotait quelques mots à l'oreille. Celui à qui il -avait parlé se levait aussitôt pour le suivre dans la sacristie.</p> - -<p>Signora Concenza comprit bientôt de quoi il s'agissait.</p> - -<p>—Ce sont là des gens qui font des vœux pour le rétablissement du -pape, pensa-t-elle.</p> - -<p>La prochaine fois que le petit moine vint faire son tour, elle se leva -pour le suivre.</p> - -<p>Ce fut là un acte complètement involontaire. Il lui sembla qu'elle y -était poussée par la puissance occulte qui régnait dans la vieille -église.</p> - -<p>Une fois entrée dans la sacristie qui avait l'air encore plus -mystérieuse que l'église même, elle se repentit:</p> - -<p>—Qu'est-ce que je viens faire ici? se demanda-t-elle. Qu'est-ce -que j'ai à donner, moi? Je ne possède rien que deux charretées de -légumes. Je ne peux pourtant pas donner aux saints quelques paniers -d'artichauts!</p> - -<p>Le long d'un des murs était un comptoir derrière lequel se tenait un -prêtre qui notait sur un registre tout ce qu'on promettait aux saints. -Concenza entendit l'un promettre de donner à la vieille église une -somme d'argent, un autre sacrifier sa montre d'or, un troisième ses -boucles de perles.</p> - -<p>Concenza restait toujours immobile à la porte. Ses derniers pauvres -sous, elle les avait dépensés pour procurer quelques bons morceaux à -son fils. Elle entendit encore que des gens qui n'avaient pas l'air -d'être plus riches qu'elle, achetaient des cierges et des cœurs -d'argent. Elle retourna la poche de sa jupe. Elle n'arriva même pas à -réunir la somme qu'il fallait pour cela.</p> - -<p>Elle demeura dans l'expectative si longtemps qu'enfin elle était la -seule personne étrangère dans la sacristie. Les prêtres qui s'y -trouvaient commencèrent à la regarder d'un œil étonné. Alors elle -fit quelques pas en avant. Pour commencer elle eut l'air peu sûre -d'elle et même un peu gênée, mais les premiers pas franchis, elle -s'en fut d'un pied léger et prompt devant le comptoir.</p> - -<p>—Mon père, dit-elle au prêtre, écrivez que Concenza Zamponi qui a -eu soixante ans l'année passée à la Saint-Jean, donne les années qui -lui restent à vivre, au Saint-Père, pour allonger le fil de ses jours.</p> - -<p>Le prêtre avait déjà commencé à écrire. Il était certainement -très fatigué d'avoir tenu ce registre toute la nuit et il ne faisait -pas attention à ce qu'il notait. Mais maintenant il s'arrêta net au -milieu de la phrase et jeta un regard plein d'interrogation sur signora -Concenza. Elle rencontra son regard avec un calme parfait.</p> - -<p>—Je suis forte et en bonne santé, fit-elle. J'aurais bien atteint -les soixante-dix. C'est au moins dix années que je donne au Saint-Père.</p> - -<p>Le prêtre, voyant son zèle et sa ferveur, ne fit pas d'objections:</p> - -<p>—C'est une pauvre femme, se dit-il. Elle n'a pas autre chose à -donner.</p> - -<p>—C'est écrit, ma fille, dit-il.</p> - -<p>À l'heure tardive où enfin la vieille Concenza quitta l'église, toute -circulation avait cessé et la rue était complètement déserte. Elle -se trouvait dans une partie reculée de la ville où les becs de gaz -étaient si clairsemés qu'ils n'arrivaient que bien imparfaitement à -dissiper l'obscurité. Elle se mit à marcher rapidement. Elle sentit -son âme en fête, toute convaincue qu'elle était d'avoir accompli une -action qui ferait bien des heureux.</p> - -<p>En avançant dans la rue, elle eut tout d'un coup l'impression qu'un -être vivant planait au-dessus de sa tête.</p> - -<p>Elle s'arrêta et regarda en haut. Dans l'obscurité qui régnait entre -les hautes maisons, il lui sembla discerner une paire d'ailes énormes -et même elle crut entendre le bruissement des plumes.</p> - -<p>—Qu'est cela? dit-elle. Ce ne peut pourtant pas être un oiseau. -C'est beaucoup trop grand.</p> - -<p>Immédiatement après elle crut distinguer un visage dont la blancheur -était telle qu'elle perçait l'obscurité. Alors un effroi indicible -s'empara d'elle. «C'est l'ange de la mort qui plane sur moi, -pensa-t-elle. Ah qu'est-ce que j'ai fait? Je me suis livrée aux mains -du Terrible.»</p> - -<p>Elle se mit à courir, mais elle continua à entendre le bruit sourd des -ailes puissantes, et elle était convaincue que la mort la poursuivait.</p> - -<p>Elle fuyait par les rues avec une rapidité exaspérée. Néanmoins il -lui sembla que la mort s'approchait de plus en plus. Déjà elle sentait -les ailes effleurer son épaule.</p> - -<p>Soudain elle entendit un sifflement dans l'air. Un objet lourd et aigu -la frappa à la tête. L'épée de la mort l'avait atteinte. Elle tomba -à genoux. Elle comprit qu'il lui fallait mourir...</p> - -<p>Quelques heures plus tard la vieille Concenza fut trouvée dans la rue -par quelques ouvriers. Elle était là inanimée, frappée d'une -congestion. La pauvre femme fut transportée à l'hôpital où l'on -réussit à la faire recouvrer ses sens, mais il était évident qu'il -ne lui restait pas beaucoup d'heures à vivre.</p> - -<p>On eut cependant le temps de faire venir ses enfants. Lorsque, remplis -de douleur, ceux-ci arrivèrent à son lit, ils la trouvèrent très -calme et très heureuse. Elle ne pouvait guère parler, mais elle -restait là à caresser leurs mains.</p> - -<p>—Il faut être heureux, disait-elle, heureux, heureux.</p> - -<p>Elle n'était pas contente de les voir pleurer, cela était évident. -Elle demanda même aux infirmières de sourire et de manifester leur -joie.</p> - -<p>—Gais et heureux, répéta-t-elle, maintenant il faut que tout le -monde soit heureux et content.</p> - -<p>Elle demeurait là, les yeux affamés de voir un peu de joie autour -d'elle.</p> - -<p>Elle s'impatientait de plus en plus devant les larmes des enfants et les -mines graves des infirmières. Elle commençait à prononcer des paroles -que personne ne comprenait. Elle disait que s'ils n'étaient pas -contents, elle aurait pu aussi bien continuer à vivre. Ceux qui -l'entendaient croyaient qu'elle divaguait.</p> - -<p>Tout à coup la porte s'ouvrit et un jeune médecin entra dans la salle. -Il tenait à la main un journal qu'il brandit en criant à haute voix:</p> - -<p>—Le pape va mieux. Il guérira. Il y a eu un revirement cette -nuit.</p> - -<p>Les infirmières lui firent signe de se taire pour ne pas troubler la -paix de le mourante; mais signora Concenza l'avait déjà entendu.</p> - -<p>Elle avait remarqué aussi qu'un frémissement de joie, tel un éclair -de bonheur, avait effleuré ceux qui entouraient son lit.</p> - -<p>Alors l'inquiétude disparut de son visage. Elle sourit, contente. Elle -fit signe qu'on la redressât dans son lit.</p> - -<p>Là elle restait à regarder autour d'elle avec des yeux de visionnaire. -C'était comme si elle embrassait Rome entière de son regard, Rome dont -à cette heure les habitants envahissaient les rues, en se transmettant -entre eux la nouvelle heureuse.</p> - -<p>Elle releva la tête aussi haut que possible.</p> - -<p>—C'est moi, dit-elle. Je suis très contente. Dieu m'a laissée -mourir pour qu'il puisse vivre. Ça ne fait rien de mourir, puisque j'ai -rendu heureux tout le monde.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Mais à Rome on raconte qu'une fois rétabli, le Saint-Père s'amusait -un jour à relever sur les registres des églises tous les vœux pieux -faits pour sa guérison.</p> - -<p>Il lut en souriant la longue liste de petits cadeaux jusqu'à ce qu'il -vint à l'annotation portant que Concenza Zamponi lui avait donné les -années qu'il lui restait à vivre. Alors tout d'un coup il devint grave -et pensif.</p> - -<p>Il fit rechercher Concenza Zamponi et il apprit qu'elle était morte la -nuit même où il guérit. Il fit mander aussi son fils Domenico et le -questionna sur les derniers moments de sa mère.</p> - -<p>—Mon fils, lui dit le pape, lorsqu'il eut enfin fini, ta mère ne -m'a pas sauvé la vie comme elle le croyait à son heure dernière, mais je -suis très touché de son amour et de son esprit de sacrifice.</p> - -<p>Il donna sa main à baiser à Domenico, et le congédia.</p> - -<p>Mais les Romains assurent que bien que ne voulant pas avouer ouvertement -que sa vie avait été prolongée grâce au sacrifice de la vieille -femme, il en était cependant convaincu. «Pourquoi, sans cela, Père -Zamponi aurait-il fait une carrière si rapide? demandent les Romains. -Il est déjà évêque et l'on chuchote qu'à la prochaine occasion il -va être promu cardinal.»</p> - -<p>Et à Rome on ne craignait plus la mort du pape, même quand celui-ci -était très sérieusement malade. On prévoyait qu'il allait vivre plus -longtemps que les autres humains, car sa vie avait été prolongée de -toutes les années dont lui avait fait cadeau la pauvre Concenza.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="LE_BALLON">LE BALLON</a></h4> - - -<p>Père et les petits se trouvent par un triste soir d'octobre dans un -wagon de troisième en route pour Stockholm. Père est seul sur sa -banquette. En face de lui, les deux garçons, blottis l'un contre -l'autre, lisent un roman de Jules Verne: <i>Cinq semaines en ballon</i>. Le -livre est très fatigué. Les petits le savent presque par cœur, -l'ayant discuté et retourné de toutes les façons, mais ils continuent -à le lire avec le même plaisir. Ils ont tout oublié pour suivre les -hardis aéronautes à travers l'Afrique, et ce n'est que très rarement -qu'ils lèvent les yeux pour regarder les pays de Suède qu'on traverse.</p> - -<p>Les deux garçons se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Ils sont de -même taille, portent le même costume, même béret bleu, même paletot -gris; ils ont tous les deux de grands yeux rêveurs et un petit nez -retroussé. Ils sont toujours grands amis, inséparables, se souciant -peu des autres; ils parlent toujours d'inventions, de découvertes, -d'explorations. Pour ce qui est des aptitudes, ils se ressemblent moins. -Léonard, l'aîné, qui a treize ans, se tire péniblement d'affaire à -l'école, où il est dépassé par ses camarades dans presque toutes les -matières. En retour, il est très entreprenant et très débrouillard. -Il sera inventeur et s'occupe sans discontinuer à la construction d'un -aéroplane. Hugues a un an de moins que Léonard, mais, apprenant plus -facilement, il est déjà dans la même classe que son frère. Lui non -plus cependant ne se sent pas trop porté aux études; en revanche il -est très sportif: grand skieur, cycliste consommé, patineur émérite. -Il se propose de partir comme explorateur, aussitôt qu'il sera grand. -L'aéroplane de Léonard une fois bien au point, Hugues s'en servira -pour aller à la découverte de ce qui reste encore à découvrir de ce -monde.</p> - -<p>Père est un homme élancé, à la poitrine creuse, au visage terreux, -aux mains fines et allongées. Il est habillé très négligemment. Le -plastron est fripé, l'attache du paletot émerge à la nuque, le gilet -est boutonné de travers, les chaussettes retombent. Il porte les -cheveux longs, si longs qu'ils couvrent le col; cela cependant n'est pas -par négligence, mais par goût et par habitude.</p> - -<p>Père descend d'une de ces vieilles familles de joueurs de violon qui -existent encore dans les provinces lointaines; et il a apporté dans la -vie, comme héritage particulier, deux penchants naturels très -accentués. D'abord le talent musical, et ce fut celui-là qui apparut -le premier. On le fit donc passer par le Conservatoire de Stockholm pour -achever ensuite ses études à l'étranger, et ses années d'études lui -valurent tant de succès que lui-même aussi bien que ses maîtres -s'attendaient à le voir devenir un jour un violoniste de réputation -mondiale. Ce n'est pas le talent qui fît défaut pour arriver à ce -résultat, c'est l'énergie et la persévérance. Il n'eut pas la force -de caractère nécessaire pour conquérir de haute lutte une situation -dans le monde. Bientôt il fut de retour dans son pays et accepta le -poste d'organiste dans une petite ville de province. Pour commencer, il -avait honte de n'avoir pas répondu à l'attente générale, mais -d'autre part il se sentait heureux d'avoir le pain assuré et de ne plus -dépendre de la charité des autres.</p> - -<p>Aussitôt entré en charge, il se maria et pendant quelques années il -fut certainement très content de son sort. Il avait un petit chez-soi -très gentil, une femme heureuse et enjouée, deux garçons, et il -était le favori de la ville entière, fêté et recherché par tout le -monde. Puis, des jours étaient venus, où tout cela ne paraissait plus -le satisfaire. Il se prit à désirer de s'en aller encore chercher au -loin le succès, mais il se sentit moralement tenu à rester, à cause -de sa femme et des petits.</p> - -<p>C'était surtout sa femme qui lui avait persuadé de renoncer à ce -voyage tant désiré. Elle n'avait pas voulu croire qu'il réussirait -mieux cette fois-ci que l'autre. Elle trouvait du reste que leur bonheur -était si parfait qu'il ne lui restait rien à désirer. Sans doute, -elle commit en cela une grave erreur qu'elle eut à expier plus tard, -car à dater de ce jour, l'autre disposition héréditaire du mari -commençait à se faire jour. Du moment qu'il ne put satisfaire la soif -de gloire et de succès, il chercha sa consolation dans la bouteille.</p> - -<p>Il lui advint ce qui advenait généralement dans sa famille: il but -sans prudence ni modération et fut bientôt près de la déchéance -complète. Peu à peu, il avait changé de caractère du tout au tout. -Il n'était plus l'homme aimable et séduisant d'autrefois mais un être -dur et méchant. Et pour comble de malheur, il avait conçu une haine -terrible contre sa femme et s'obstinait à la tourmenter, qu'il fût -ivre ou non, de toutes les façons imaginables.</p> - -<p>Les petits n'ont donc pas eu un foyer des plus joyeux. Même, leur -enfance aurait été tout à fait malheureuse, s'ils n'avaient pas su se -créer un petit monde à part, plein de machines, de projets -d'explorations, de livres d'aventures. Le seul être qui a pu parfois -jeter un regard discret dans ce monde particulier, c'est la maman. Père -n'en soupçonne même pas l'existence et il ne sait du reste pas parler -aux enfants des choses qui les intéressent. Aujourd'hui il les dérange -coup sur coup en leur demandant s'ils ne trouvent pas qu'il sera amusant -de voir Stockholm, s'ils ne sont pas heureux d'être en voyage avec leur -père, et autres choses semblables, à quoi ils font des réponses très -courtes, pour se replonger immédiatement dans leur lecture. Père -continue néanmoins de leur parler. Il croit que les petits sont -enchantés de son amabilité mais qu'ils sont trop timides pour le -montrer.</p> - -<p>—Ils ont été trop longtemps dans les jupes de leur mère, se -dit-il. Ils sont devenus peureux et pleurnichards. Ça sera autre chose -maintenant que je m'en charge.</p> - -<p>Mais père se trompe. Si les petits lui font des réponses brèves, ce -n'est pas qu'ils sont timides, cela tient uniquement à ce qu'ils sont -bien élevés et ne veulent pas le blesser. Si cela n'était pas, ils -répondraient bien autrement.</p> - -<p>—Pourquoi trouverions-nous que c'est amusant de voyager avec père, -diraient-ils. Père doit croire qu'il est quelqu'un d'extraordinaire, -mais nous voyons trop bien qu'il n'est qu'un pauvre déchu. Et pourquoi -nous réjouirions-nous de voir Stockholm? Nous comprenons trop bien que -ce n'est pas pour nous amuser que Père nous a emmenés, mais uniquement -pour faire de la peine à Mère.</p> - -<p>Père ferait évidemment mieux de laisser lire les petits sans les -déranger. Ils sont malheureux et apeurés, et cela les agace de le voir -en bonne humeur.</p> - -<p>—C'est uniquement parce qu'il sait que Mère reste là-bas, seule, à -pleurer, qu'il est si gai aujourd'hui, se murmurent-ils tout bas.</p> - -<p>Les questions de Père ont enfin pour résultat d'interrompre la lecture -des petits qui continuent cependant à rester courbés sur leur livre. -Bien malgré eux, leurs pensées commencent à tourner avec amertume -autour des souffrances sans nombre qu'ils ont eu à supporter, à cause -de Père.</p> - -<p>Ils se rappellent le jour, où Père s'étant grisé dès le matin fut -aperçu titubant dans la rue suivi d'une foule de gamins qui se -gaussaient de lui. Ils se rappellent combien leurs camarades les ont -bafoués, leur donnant des sobriquets, à cause de leur poivrot de -père.</p> - -<p>Ils ont dû avoir honte de lui, ils ont vécu dans une angoisse -permanente à cause de lui, et aussitôt qu'ils ont eu un plaisir -quelconque, il est venu le gâter. C'est toute une liste de torts qu'ils -dressent contre lui. Les petits sont très doux, très patients, mais -ils sentent une colère croissante monter en eux.</p> - -<p>Il devrait tout de même comprendre qu'ils ne lui ont pas encore -pardonné la grande déception qu'il leur a causée la veille. Ce fut -même le pire de tout ce qu'il leur a fait jusqu'ici.</p> - -<p>C'est que la maman des petits, au printemps de l'année passée, s'est -enfin décidée à divorcer. Des années durant, son mari n'a fait que -la persécuter, la tourmenter de toutes les manières, mais elle n'a pas -voulu le quitter de peur de le voir se perdre complètement. Mais, en -fin de compte, elle s'y est résolue à cause des enfants. Elle avait -remarqué que leur père les rendait malheureux, et elle comprit qu'il -fallait les enlever à cette misère et les rendre à un foyer plus -digne et plus réconfortant.</p> - -<p>À la fin de l'année scolaire elle avait envoyé les garçons à la -campagne auprès de ses parents, tandis qu'elle-même prenait le chemin -de l'étranger, manière la plus commode d'obtenir le divorce.</p> - -<p>Il ne lui plaisait guère qu'ainsi ce fût elle qui eût l'air de rompre -le mariage, mais à cela il n'y avait pas de remède, elle avait dû s'y -résigner. Ce qui la choquait encore davantage, c'est que le tribunal -confia au père la garde des enfants pour la raison que la mère avait -déserté le domicile conjugal. Elle se consolait en se disant qu'il n'y -avait pas à craindre que son mari voulût garder les enfants, mais -néanmoins elle ne s'était pas sentie tout à fait tranquille.</p> - -<p>Aussitôt le divorce obtenu, elle était rentrée pour trouver un -logement où s'installer avec les enfants. Il y avait tout juste deux -jours que tout était arrangé pour recevoir les petits.</p> - -<p>Ç'avait été là le plus beau jour de leur vie. Le logement était -composé, en tout, d'une grande pièce et d'une cuisine plus grande -encore, mais tout avait l'air si reluisant et si propre et Mère avait -su tout arranger de façon si gentille. La pièce devait leur servir à -tous de cabinet de travail durant le jour, et, la nuit, les petits -devaient y dormir. La cuisine était propre et bien éclairée, on y -prendrait les repas. Dans un petit réduit à côté, Mère avait -trouvé moyen d'installer son lit à elle.</p> - -<p>Mère leur avait dit qu'ils seraient très pauvres. Elle avait obtenu le -poste de professeur de chant au collège de jeunes filles, et ils -étaient réduits à vivre de ce que cela rapportait. Ils n'avaient donc -pas les moyens d'avoir une bonne et devaient se tirer d'affaire tout -seuls. Les petits s'enthousiasmaient de tout, surtout de la perspective -de pouvoir se rendre utiles. Ils offraient de chercher de l'eau et du -bois. Ils cireraient eux-mêmes leurs chaussures et feraient eux-mêmes -leurs lits. Quel plaisir, rien qu'à y penser!</p> - -<p>Il y avait encore un cabinet, où Léonard pourrait s'installer avec ses -machines. Il garderait lui-même la clef et, sauf lui et Hugues, -personne n'y serait admis.</p> - -<p>Mais le bonheur des petits, aux côtés de leur mère, n'avait duré -qu'un jour. Après, Père était venu gâter leur joie, comme il avait -fait toujours, de plus loin qu'ils se souvinssent. Père venait de faire -un héritage de quelques milliers de couronnes, leur avait dit Mère; il -avait démissionné de son poste et devait partir pour la capitale. Les -petits s'étaient réjouis avec leur mère à l'idée de n'avoir plus à -le rencontrer dans la rue. À ce moment, un des amis du père était -venu de sa part les informer de son intention d'emmener avec lui les -enfants.</p> - -<p>Mère avait pleuré et supplié qu'on lui laissât les petits, mais -l'envoyé du père avait répondu que celui-ci était fermement résolu -à prendre les enfants sous sa garde. S'ils ne venaient pas de leur -plein gré, il les ferait chercher par la police. Il recommanda à la -mère de relire l'acte de divorce. Elle y verrait expressément dit que -les enfants devaient être confiés au père. Et cela, mère le savait -déjà. Ce n'était pas à nier.</p> - -<p>L'ami du père avait débité un tas de belles choses: c'était parce -que Père aimait tendrement ses enfants qu'il les voulait auprès de -lui, mais les petits savaient bien que Père les emmenait dans l'unique -but de faire de la peine à leur maman. Il avait trouvé cela pour lui -gâter le plaisir de se savoir séparée de lui. Elle serait réduite à -vivre dans une anxiété perpétuelle à leur sujet. Ce n'était que -vengeance et méchanceté, tout cela!</p> - -<p>Mais Père a fait sa volonté et les voici en route pour Stockholm. Et -en face d'eux. Père est là qui se réjouit du bon tour qu'il a joué -à Mère. D'instant en instant, l'idée d'accompagner leur père et -surtout de vivre avec lui leur devient plus répugnante. Sont-ils donc -complètement à sa merci? N'y a-t-il donc pas de remède à cela?</p> - -<p>Père s'est installé à son aise dans son coin et bientôt il s'endort. -Immédiatement les petits commencent à se parler tout bas avec ardeur. -Il ne leur est pas difficile d'arriver à une décision. Toute la -journée ils ont, chacun de son côté, ruminé l'idée de s'enfuir. Ils -se mettent d'accord pour gagner la plate-forme et de là sauter du train -aussitôt qu'il traversera quelque grande forêt. Puis ils se -construiront une hutte dans un endroit caché au fond des bois et là -ils vivront seuls, sans se montrer à qui que ce soit.</p> - -<p>Au beau milieu de ces projets le train s'arrête à une station et une -paysanne, menant par la main un petit bébé, fait son entrée dans le -compartiment. Elle est habillée de noir, un fichu sur la tête, et a -l'air douce et aimable. Elle ôte le paletot du bébé, tout trempé par -la pluie, et l'enveloppe d'un châle bien chaud. Puis elle lui enlève -ses chaussures, essuie ses petits pieds froids, tire de son sac des bas -et des souliers secs qu'elle lui met. Pour finir, elle lui donne un -bonbon et le couche sur la banquette, la tête sur les genoux, pour le -faire dormir.</p> - -<p>Tantôt l'un, tantôt l'autre des garçons jette un regard furtif sur la -paysanne qui soigne son bébé. Ces coups d'œil deviennent de plus en -plus fréquents et on voit simultanément des larmes briller aux yeux -des deux garçons. Ils ne lèvent plus les yeux mais les tiennent -obstinément fixés sur le plancher.</p> - -<p>On dirait qu'en même temps que la paysanne, une autre personne, -invisible à tous excepté au deux garçons, est entrée dans le -compartiment. Et cette autre personne, c'est Mère. Les petits ont -l'impression qu'elle est venue s'asseoir entre eux, qu'elle leur a pris -la main comme elle l'avait fait la veille au soir, lorsqu'il fut -décidé qu'ils partiraient, et qu'elle leur parle encore comme elle l'a -fait alors.</p> - -<p>—Il faut me promettre de ne pas garder rancune à Père à cause de -moi. Il n'a jamais pu me pardonner de l'avoir empêché de partir pour -l'étranger. Il trouve que c'est de ma faute, s'il n'a pas réussi et -s'il s'est mis à boire. Il ne m'en punira jamais assez, à son avis. -Mais il ne faut pas lui en vouloir pour cela.</p> - -<p>—À présent que vous vivrez avec Père, il faut me promettre d'être -gentils pour lui. Vous ne devez pas l'exciter contre vous, il faut vous -arranger avec lui aussi bien que possible. Cela, il faut absolument me -le promettre, sans cela je ne n'aurai pas la force de vous voir -partir.</p> - -<p>Et les petits avaient promis.</p> - -<p>—Il ne faut pas vous enfuir de chez votre père. Promettez encore -cela, avait-elle dit.</p> - -<p>Ils avaient encore promis cela.</p> - -<p>Les petits n'ont qu'une parole, et du moment qu'ils se rappellent les -promesses faites à mère, ils abandonnent toute idée d'évasion. Père -continue à dormir mais ils restent patiemment à leurs places. Ils -reprennent leur lecture avec une ardeur redoublée et leur fidèle ami -Jules Verne les transporte bientôt loin de toutes leurs peines dans les -parages bienheureux de l'Afrique aux mille merveilles.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Dans le faubourg du Sud, loin du centre, Père a loué deux chambres et -une cuisine, au rez-de-chaussée, sur une cour étroite et sombre. Le -logement a longtemps servi, passant de locataire à locataire, sans -être réparé. Le papier est déchiré et taché, les plafonds sont -noircis, des carreaux sont cassés, le plancher de la cuisine est -tellement usé qu'on y voit des creux. Des commissionnaires ont été -chercher les bagages à la gare, et ils les ont abandonnés un peu -partout, au hasard, dans les pièces. Père et les petits sont en train -de déballer. Père manie une hache en donnant des coups désespérés -pour ouvrir une caisse. Les petits retirent d'une autre caisse des -verres et des porcelaines qu'ils rangent ensuivent dans un placard. Ils -sont adroits et travaillent avec ardeur, mais à chaque instant Père -les engage à plus de prudence et leur défend de porter plus d'une -assiette ou plus d'un verre à la fois. Entre temps, le travail du père -n'avance guère. Ses mains sont engourdies et sans force, il se met en -sueur sans pour cela réussir à enlever le couvercle de la caisse. Il -dépose la hache, fait le tour de la caisse, se demandant si ce n'est -pas par hasard le fond qui est en haut. Un des petits s'empare alors de -la hache et se met en devoir de faire sauter le couvercle en appuyant de -toutes ses forces, mais Père le repousse. Cette caisse-là est trop -bien clouée. Léonard ne peut pourtant pas croire qu'il réussira là -où père lui-même a échoué? Pour ouvrir cette caisse-là, il faudra -un homme du métier, conclut-il, en mettant son chapeau et son par-dessus -pour sortir chercher le concierge. À peine sorti, une idée lui -traverse la tête. Il comprend subitement pourquoi il n'a plus de force -dans les mains. C'est tôt dans la matinée, il n'a encore rien absorbé -qui puisse activer la circulation du sang. S'il entrait un moment dans -un café prendre un petit verre, les forces lui reviendraient et il se -tirerait d'affaire sans aide. «Cela vaut mieux que de chercher le -concierge.» Sur cette réflexion, Père s'en va à la recherche d'un -café. Et lorsqu'il regagne le petit logement sur la cour, il est huit -heures du soir.</p> - -<p>Dans sa jeunesse, lorsqu'il suivait les cours du Conservatoire, il -logeait dans le même quartier. Il avait fait partie d'une société de -quatuors, composée surtout de commis et de petits commerçants qui se -réunissaient d'ordinaire dans un caveau près de Mosebacke. L'envie lui -prit d'aller voir si le petit caveau existait encore. En effet, il -était toujours là, et Père a eu même la chance inespérée d'y -trouver quelques-uns des amis de jadis en train de déjeuner.</p> - -<p>Ils l'avaient reçu à bras ouverts, l'avaient convié à leur table et -avaient fêté son arrivée à Stockholm de la façon la plus aimable du -monde. Le déjeuner enfin terminé, Père avait voulu rentrer déballer -les meubles, mais les amis lui avaient persuadé de rester dîner avec -eux. Tant et si bien qu'il était huit heures passées lorsque enfin -Père se décida à rentrer. Et il lui en coûtait beaucoup de quitter -la joyeuse compagnie de si bonne heure.</p> - -<p>Lorsque Père rentre, il trouve les petits dans l'obscurité, faute -d'allumettes. Heureusement Père en a une boîte dans ses poches et -après avoir allumé un petit bout de chandelle qui, par un hasard -heureux, s'était glissé parmi les effets emballés, il peut constater -que les petits sont poudreux et échauffés, mais que malgré tout ils -ont l'air frais et dispos, et même très contents de leur journée.</p> - -<p>Dans les pièces, les meubles sont rangés le long des murs, les caisses -sont transportées dehors, et la paille et les papiers d'emballage ont -été balayés. Hugues est en train de faire les lits des petits dans la -pièce extérieure. L'autre pièce servira de chambre à coucher au -père, et là il trouve son lit fait avec tout le soin qu'il pourrait -souhaiter.</p> - -<p>Maintenant, un brusque revirement se fait dans l'esprit de Père. En -rentrant, il était mécontent de lui-même pour avoir déserté le -travail en laissant les petits sans manger, mais du moment qu'il voit -qu'ils sont de bonne humeur et n'ont l'air de manquer de rien, il est -pris de regrets d'avoir quitté ses amis à cause d'eux, et devient -irritable et querelleur.</p> - -<p>Il voit bien que les petits sont fiers de tout le travail abattu et -qu'ils s'attendent à en être loués, mais de cela il n'a aucune envie. -Il leur demande au contraire qui les a aidés et leur fait remarquer -qu'à Stockholm tout se paie et que par conséquent il faudra -dédommager le concierge pour la peine qu'il a eue. Les petits -répondent qu'ils n'ont eu l'assistance de personne, qu'ils se sont -tirés d'affaire tout seuls; mais lui, il continue à grommeler. -C'était mal à eux d'ouvrir la grande caisse. Ils auraient pu s'y -blesser. Il leur avait défendu de toucher à cette caisse. Il faudra -lui obéir à présent. C'est lui qui est responsable d'eux.</p> - -<p>La bougie à la main, il sort dans la cuisine et se met à inspecter les -placards. Le petit assortiment de verres et de porcelaines se trouve -rangé sur les rayons dans un ordre parfait. Il examine tout avec un -soin minutieux pour trouver un motif de continuer ses plaintes.</p> - -<p>Tout d'un coup, il aperçoit quelques restes du dîner des petits et se -met de suite à les gronder pour avoir mangé du poulet. Où l'ont-ils -eu? Est-ce son argent qu'ils osent gaspiller en mangeant du poulet?</p> - -<p>Soudain il se rappelle qu'il ne leur a pas donné un sou vaillant. Il se -demande s'ils ont volé le poulet et il est violemment ému à cette -idée.</p> - -<p>Il parle et pérore, il gronde et tempête, mais n'arrive pas à avoir -une réponse des petits. Ils ne se soucient pas de lui dire comment ils -ont eu le poulet, ils le laissent pérorer. Et lui, il fait de longs -discours, des sermons qui épuisent le restant de ses forces. À la fin, -il supplie, il implore...</p> - -<p>—Je vous adjure de me dire la vérité. Je vous pardonnerai ce que -vous avez pu commettre, pourvu que vous me disiez la vérité.</p> - -<p>À ce moment les petits ne peuvent pas se contenir plus longtemps. Père -entend une espèce d'ébrouement. Ils se redressent dans leurs lits en -rejetant les couvertures et il s'aperçoit qu'ils sont tout rouges d'un -rire retenu. Et au milieu d'éclats de rire qu'ils ne s'efforcent plus -de maîtriser, Léonard réussit à proférer ces mots:</p> - -<p>—Mère avait placé un poulet dans le sac à provisions qu'elle nous -a donné à notre départ.</p> - -<p>Père se redresse de toute sa hauteur et les foudroie d'un regard -terrible, il veut parler mais ne trouve pas le mot juste. Il se redresse -encore plus majestueusement, et avec un regard plein de mépris, il -rentre dans sa chambre.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>S'étant aperçu combien les petits sont débrouillards, Père en -profite pour se passer de domestique. Le matin, il envoie Léonard à la -cuisine préparer le café pendant que Hugues met la table et va -chercher le pain chez le boulanger. Après le petit déjeuner, il -s'installe dans un fauteuil à surveiller les petits qui font les lits, -frottent les parquets, arrangent les poêles sous ses yeux. Il donne -sans cesse des ordres et les envoie d'une tâche à une autre uniquement -pour montrer son autorité. Le nettoyage du matin fini, il sort et reste -absent toute la matinée. Il fait venir le déjeuner tout fait d'une -école de cuisinières du voisinage. Puis, il quitte les petits pour le -restant de la journée et n'exige d'eux qu'une chose: trouver son lit -tout fait lorsqu'il rentre.</p> - -<p>Les petits sont donc seuls presque toute la journée et peuvent -s'occuper selon leur bon plaisir.</p> - -<p>Une de leurs occupations principales est d'écrire à leur mère. Tous -les jours ils reçoivent des lettres d'elle et elle leur envoie du -papier et des timbres pour la réponse.</p> - -<p>Les lettres de Mère contiennent surtout des recommandations d'être -gentils envers Père. Elle ne se lasse pas de leur dire combien il -était aimable à l'époque où elle fit sa connaissance et elle leur -raconte combien il était travailleur au début de sa carrière. Il faut -qu'ils soient bons et affectueux pour lui. Ils ne doivent jamais oublier -combien il est malheureux.</p> - -<p>«Si vous êtes tout à fait gentils avec Père, il vous prendra -peut-être en pitié et vous laissera rentrer auprès de moi», -écrit-elle.</p> - -<p>Mère raconte encore qu'elle a été et chez le curé et chez le maire -demander s'il n'y avait pas un moyen de rentrer en possession des -petits. Tous les deux lui ont répondu qu'il n'y en avait pas. Il faut -laisser les petits à leur père. Mère aurait désiré quitter la ville -pour vivre à Stockholm dans l'espoir d'entrevoir ses fils de temps en -temps, mais tous lui conseillent de patienter. Ils croient que père va -bientôt se lasser des petits et qu'il les renverra chez leur mère. -Maintenant, elle ne sait pas au juste ce qu'il faut faire. D'un côté, -elle trouve affreux que les petits vivent à Stockholm sans avoir -personne pour les soigner, d'autre part, elle sait que si elle quitte sa -situation actuelle, elle ne pourra plus prendre soin d'eux, si, par -hasard, ils redevenaient libres. Mais à Noël, en tout cas, Mère -viendra les voir à Stockholm.</p> - -<p>Les petits écrivent ce qu'ils font le long de la journée, heure par -heure. Ils apprennent à Mère qu'ils vont chercher les repas pour leur -père et qu'ils font son lit. Elle comprend qu'ils tâchent d'être -gentils avec lui à cause de leur mère, mais elle s'aperçoit bien -qu'ils ne l'aiment pas plus qu'auparavant.</p> - -<p>Elle a l'impression que ses deux petits sont tout le temps seuls. Ils -habitent une grande ville qui fourmille de gens, mais personne ne se -soucie d'eux, personne ne fait attention à eux. Et cela vaut peut-être -mieux. Qui sait ce qui pourrait leur arriver s'ils venaient à faire des -connaissances.</p> - -<p>Ils lui demandent toujours de ne pas s'inquiéter à leur sujet. Ils -sauront bien se tirer d'affaire, allons! Ils racontent qu'ils -raccommodent eux-mêmes leurs chaussettes et recousent des boutons. Ils -laissent aussi échapper que Léonard a poussé déjà son invention -très loin et ils ajoutent qu'aussitôt qu'elle sera prête, tout -s'arrangera.</p> - -<p>Mais Mère vit dans une angoisse perpétuelle. Nuit et jour, ses -pensées sont auprès des petits. Nuit et jour elle prie Dieu de veiller -sur ses fils qui vivent seuls dans une grande ville sans personne qui -défende leurs yeux des tentations périlleuses et leurs jeunes cœurs -de l'envie du mal.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Père et les petits se trouvent un jour à l'Opéra. Un des anciens -camarades du père qui fait partie de l'orchestre royal l'a invité à -écouter la répétition d'un concert symphonique, et Père a amené les -petits.</p> - -<p>Lorsque l'orchestre entame le morceau, remplissant la salle d'harmonie. -Père en est si ému qu'il ne peut plus retenir ses larmes. Il sanglote, -se mouche bruyamment et pousse des gémissements continuels. Il ne -cherche même pas à se contraindre, mais fait un bruit tel que les -musiciens en sont dérangés. Un huissier vient le prier de sortir. -Père prend les petits par la main et se retire doucement sans un mot de -protestation. Et durant tout le retour, ses larmes continuent à couler.</p> - -<p>Père a gardé les mains des petits entre les siennes et avance par les -rues flanqué d'un garçon de chaque côté. Tout d'un coup, les petits -aussi se mettent à pleurer. Pour la première fois, ils comprennent -jusqu'à quel point père a aimé son art. C'était affreux pour lui de -rester là, alcoolique déchu, à écouter d'autres jouer. Quelle -misère de n'être pas devenu ce qu'il aurait dû devenir. Il en était -de Père comme il en serait de Léonard s'il n'arrivait pas à finir son -aéroplane, ou de Hugues s'il ne devait jamais faire de voyage -d'exploration. Pensez donc, si un beau jour ils étaient réduits, -vieillards usés, à regarder passer au-dessus de leurs têtes de beaux -aéronefs qu'ils n'auraient pas inventées et qu'ils ne sauraient même -pas manœuvrer.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Les petits sont un jour assis au bureau, chacun de son côté. Père est -sorti, un porte-musique sous le bras. Il a murmuré quelques mots d'une -leçon à donner, mais les petits n'ont pas cru un seul instant que -c'était là la vérité.</p> - -<p>Père est de méchante humeur, en se trimballant dans la rue il a -remarqué le regard qu'ont échangé les petits lorsqu'il a dit qu'il -s'en allait donner une leçon de musique. «Ils s'érigent en juge de -leur père, pense-t-il. J'ai été trop indulgent pour eux. J'aurais dû -leur donner une bonne paire de gifles. C'est sans doute leur mère qui -les excite contre moi.</p> - -<p>«Si je retournais voir un peu ce que font ces messieurs? continue-t-il. -Il ne serait peut-être pas déplacé de s'assurer de leur assiduité -aux études.»</p> - -<p>Il retourne, traverse doucement la cour et apparaît soudain au milieu -des petits sans que ceux-ci aient pu l'entendre venir. Et parfaitement! -Les petits sursautent rougissants, et Léonard tire fébrilement à lui -une liasse de papiers qu'il jette dans le tiroir.</p> - -<p>Quelques jours après leur arrivée à Stockholm, les petits avaient -demandé quelle école ils allaient fréquenter, et père leur avait -répondu qu'il ne fallait plus y penser. Il essaierait de leur trouver -un patron qui voulût les prendre comme apprentis. L'affaire en était -restée là et les petits n'avaient plus parlé d'école. Mais une -semaine à peine écoulée, on vit un tableau de cours attaché au mur -de la chambre des petits. Les livres scolaires avaient été sortis et -chaque matin, les deux garçons s'installaient chacun de son côté au -vieux bureau pour lire leurs leçons à haute voix. Il était évident -qu'ils avaient reçu une lettre de leur mère leur recommandant de -tacher de continuer leurs études tout seuls pour ne pas oublier tout ce -qu'ils avaient appris.</p> - -<p>Entré de façon si inattendue, Père s'approche tout d'abord de -l'horaire des cours qu'il se met à étudier. Il tire sa montre et -compare:</p> - -<p>—Mercredi: de 10 heures à 11 heures, géographie. Puis il retourne -vers le bureau.</p> - -<p>—Vous deviez faire de la géographie, cette heure-ci, n'est-ce pas? -dit-il.</p> - -<p>—Oui, père, répondent les petits, tout rouges aux visages.</p> - -<p>—Mais où avez-vous votre géographie et votre atlas?</p> - -<p>Les petits jettent un long regard sur la bibliothèque tout en ayant -l'air mortellement confus.</p> - -<p>—Nous n'avons pas encore commencé, dit Léonard.</p> - -<p>—Alors, dit père, vous vous amusez à autre chose.</p> - -<p>Il se redresse très satisfait. Il a pris un avantage sur les petits -qu'il ne lâchera pas avant de les avoir humiliés à fond.</p> - -<p>Les petits se taisent tous les deux. Depuis le jour qu'ils ont -accompagné leur père à l'Opéra, ils ont eu pitié de lui et il ne -leur en a pas tant coûté qu'auparavant d'être gentils avec lui. Mais, -évidemment, ils n'ont pas pensé un seul instant à admettre Père dans -leur confidence. Ce n'est pas qu'il soit monté dans leur estime; ils ne -l'ont qu'en pitié.</p> - -<p>—Vous faisiez votre correspondance, demande Père sur son ton le -plus sévère.</p> - -<p>—Non, répondent d'une seule voix les deux petits.</p> - -<p>—Que faisiez-vous?</p> - -<p>—Nous ne faisions que causer.</p> - -<p>—Ce n'est pas vrai. J'ai vu que Léonard a caché quelque chose dans -le tiroir.</p> - -<p>Sur cela, les petits se taisent de nouveau.</p> - -<p>—Faites voir, crie Père, rouge de colère.</p> - -<p>Il croit que les petits ont écrit à leur mère et puisqu'ils ne -veulent pas montrer leur lettre, il doit s'y trouver des appréciations -fâcheuses sur lui. Les petits ne bougent plus. Père lève la main pour -frapper Léonard qui est devant le tiroir.</p> - -<p>—Ne le touche pas, crie alors Hugues. Nous ne faisions que parler -d'une invention de Léonard.</p> - -<p>Hugues repousse Léonard, sort vivement le tiroir et en retire un papier -tout couvert d'aéronefs aux formes les plus extravagantes.</p> - -<p>—Cette nuit, Léonard a imaginé une nouvelle voile pour son -dirigeable. C'est de cela que nous étions en train de causer.</p> - -<p>Père ne veut pas le croire. Il se penche sur le tiroir qu'il fouille -minutieusement, mais il n'y trouve que des feuilles de papier couvertes -de dessins qui représentent des ballons, des parachutes, des -aéroplanes et tout ce qui se rapporte à la navigation aérienne.</p> - -<p>À la grande surprise des petits, père ne jette pas tout cela au loin, -il ne rit même pas de leurs essais, mais se met à les regarder -attentivement, feuille après feuille. La vérité est que père aussi -a eu des dispositions pour la mécanique, il s'intéressait beaucoup à -ces choses-là à l'époque où son cerveau gardait encore quelque -vigueur. Bientôt il se met à leur demander le sens de ceci et de cela, -et, comme ses paroles trahissent qu'il est vivement intéressé et qu'il -comprend ce qu'il voit, Léonard, maîtrisant sa timidité, lui répond, -d'abord avec hésitation, puis peu à peu avec une bonne volonté -croissante.</p> - -<p>Bientôt, Père et les petits ont engagé une discussion approfondie sur -les dirigeables et la navigation aérienne en général. Une fois -lancés, les petits parlent sans aucune retenue, faisant part à leur -père de tous leurs projets, de tous leurs rêves magnifiques. Et tout -en comprenant que les petits n'iront pas très loin avec les aéronefs -qu'ils construisent actuellement. Père en est néanmoins très -impressionné. Ses deux fils parlent de moteurs d'aluminium, -d'aéroplanes, d'équilibre comme de choses tout à fait familières. -Lui qui avait cru que c'étaient deux vrais imbéciles, uniquement parce -qu'à l'école ils n'étaient pas très brillants! Maintenant, il trouve -tout d'un coup qu'ils sont deux vrais petits savants.</p> - -<p>Et les idées et les espoirs ambitieux, père les comprend mieux que -toute autre chose. Il les reconnaît pour avoir rêvé lui-même de -façon identique et il n'a aucune envie de rire de ces rêves-là.</p> - -<p>Père ne sort plus de toute la matinée; il reste là à causer avec les -deux petits jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller chercher le déjeuner -et de dresser la table. Et à ce moment-là, Père et les petits sont de -très grands amis, à leur étonnement réciproque.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Il est onze heures du soir. Dans la rue Père s'avance en titubant et -les deux petits sont à ses côtés. Ils ont été le chercher dans un -de ses cafés préférés, où à peine entrés ils se sont placés -près de la porte sans rien dire. Père était seul à une table, un -grog copieux et foncé devant lui, écoutant un orchestre de dames qui -jouait à l'autre bout de la salle. Après un moment, il s'était levé -à contre-cœur et s'approchant des petits:</p> - -<p>—Qu'y a-t-il? demanda-t-il. Pourquoi êtes-vous venus?</p> - -<p>—Père devait rentrer, répondent-ils. C'est le 5 décembre. Père -avait promis...</p> - -<p>Alors il s'est rappelé que Léonard lui avait confié que, ce jour-là, -c'était la fête de Hugues, et qu'en effet, il avait promis de rentrer -de bonne heure. Mais tout cela, il l'avait complètement oublié. Hugues -s'attendait sans doute à quelque cadeau de son père, mais celui-ci -avait tout simplement oublié d'en acheter.</p> - -<p>Néanmoins, il s'est laissé emmener par les petits et se rend à la -maison, mécontent et d'eux et de lui-même. En rentrant, il trouve la -table dressée avec un grand apparat. Les deux garçons ont voulu -arranger un petit festin. Léonard a fait des crêpes, qui maintenant -sont vieilles de plusieurs heures, et ont l'air de morceaux de cuir. Ils -ont reçu un peu d'argent de leur mère et ils l'ont employé à l'achat -de noix, d'amandes, et d'une bouteille de limonade.</p> - -<p>Toute cette splendeur, ils n'en ont pas voulu jouir tout seuls; ils sont -restés là à attendre que Père veuille bien rentrer pour la partager -avec eux. Du moment qu'ils sont devenus amis avec Père, ils ne peuvent -pas célébrer une pareille fête sans lui. Père comprend tout cela. -Ça le flatte d'être désiré, et d'humeur assez réjouie, il prend -place à la table. Seulement, étant à moitié ivre, il trébuche au -moment de s'asseoir, empoigne la nappe, tombe et fait dégringoler tout -ce qui était si gentiment rangé sur la table. En se relevant, il voit -la limonade couler à flots sur le tapis, tandis que les crêpes et les -confitures s'entremêlent aux morceaux de porcelaine et aux éclats de -verre.</p> - -<p>Père jette un regard rapide sur les visages allongés des petits, et -lançant un juron terrible, il regagne la porte pour ne rentrer que vers -le matin.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Un matin de février, les petits s'en vont par la rue, les patins -suspendus aux épaules. Ils ne sont plus les mêmes. Ils sont devenus -maigres et pâles et ont l'air mal soignés et négligemment vêtus. -Leurs cheveux ne sont pas coupés, ils ne sont guère lavés, et leurs -bas ont des trous tout comme leurs chaussures. En causant entre eux, ils -se servent d'expressions ordurières, ramassées dans le ruisseau, et il -leur arrive même de proférer des jurons.</p> - -<p>Un vrai revirement s'est fait dans l'existence des petits à dater du -soir où Père avait oublié de rentrer pour la fête de Hugues. -C'était comme si, jusqu'à ce jour-là, ils avaient été soutenus par -l'espoir d'un prompt changement dans leur sort. Les premiers temps, ils -avaient escompté que bientôt le père se lasserait d'eux et les -renverrait à leur mère. Puis, ils s'étaient imaginé que Père se -prendrait d'amour pour eux au point de cesser de boire. Ils s'étaient -même figuré que Mère et lui se réconcilieraient et que tous -redeviendraient heureux. Mais ce soir-là, ils comprirent que Père -était irrémédiablement perdu. Il était incapable d'aimer autre chose -que la boisson. Quand même pour un moment il serait gentil avec eux, il -ne s'intéresserait jamais à eux pour de bon.</p> - -<p>Un morne désespoir s'empara des petits. Rien ne serait changé pour -eux. Père ne les lâcherait jamais. Ils avaient l'impression d'être -condamnés à l'encellulement à perpétuité.</p> - -<p>Même leurs grands et beaux projets ne les consolaient plus. Gênés par -tant d'entraves, ils ne pourraient jamais les mettre à exécution. -Pensez donc! ils n'apprenaient plus rien! Ils connaissaient suffisamment -l'histoire des grands hommes pour savoir que celui qui se propose de -faire des choses extraordinaires a besoin avant tout d'apprendre.</p> - -<p>Le coup le plus dur avait été, cependant, que Mère n'était pas venue -les voir à Noël comme c'était prévu. Au commencement de décembre, -elle avait fait une chute dans un escalier, se cassant une jambe, de -sorte qu'elle avait dû passer les vacances de Noël à l'hôpital au -lieu d'aller à Stockholm. À présent, elle était rétablie, mais les -cours avaient commencé. Avec cela, elle n'avait plus d'argent. Tout ce -qu'elle avait économisé, elle avait dû le dépenser pendant sa -maladie.</p> - -<p>Les petits se sentaient abandonnés par tout le monde. Il était -évident que, quelques efforts qu'ils fissent, leur situation resterait -la même; donc, ils avaient cessé de se déranger pour ce qui ne les -amusait guère. Autant faire ce qui leur plaisait!</p> - -<p>Souvent, ils ne faisaient leurs lits qu'à plusieurs jours d'intervalle, -et ils cessaient complètement de nettoyer le petit logement. Cela -n'avait pas d'importance. Jamais il ne venait personne voir comment les -choses se passaient chez eux.</p> - -<p>Père tomba de plus en plus bas. De temps en temps il essaya bien de se -donner une contenance en recommandant aux petits d'avoir un peu d'ordre, -mais c'étaient là de vains efforts. Il oublia ses recommandations plus -vite qu'il ne les avait données.</p> - -<p>Les petits ont commencé à négliger leur cours du matin. Personne -n'étant là pour les examiner, à quoi bon apprendre des leçons? -Depuis quelques jours on avait de la glace excellente pour patiner et -alors il valait bien mieux se donner des vacances pour patiner tant -qu'il faisait encore jour. Sur la glace on trouvait toujours bon nombre -de gamins; ils avaient fait la connaissance de pas mal d'entre eux et -tous trouvaient comme eux-mêmes qu'il valait bien mieux patiner que de -rester enfermés à lire...</p> - -<p>Aujourd'hui, il fait un temps si splendide que vraiment l'idée de -rester à la maison leur est insupportable. Il ne fait que quelques -degrés au-dessous de zéro, le soleil brille, l'air est calme et -limpide. Il fait si beau que même les écoles ont obtenu un jour de -congé pour patiner. La rue est pleine d'écoliers qui, après avoir -été chez eux chercher leurs patins, sont maintenant en route pour la -glace. Là où ils s'avancent parmi les autres garçons, les petits ont -l'air tristes et mélancoliques. Jamais un sourire n'éclaire leurs -visages. Leur malheur est trop grand pour qu'ils l'oublient un seul -instant.</p> - -<p>En arrivant sur la glace ils la trouvent pleine de vie et d'animation. -Tout le long de la côte, le golfe glacé est bordé de noir par la -foule dense des spectateurs; plus loin les patineurs décrivent leurs -cercles, pareils à des fourmis dont on vient d'endommager la -fourmilière; encore plus loin on aperçoit de petits points noirs qui -se déplacent avec une rapidité vertigineuse.</p> - -<p>Les petits mettent leurs patins et se mêlent aux patineurs. Ils -patinent fort bien, et en s'élançant à toute vitesse sur la glace, -ils recouvrent de la couleur aux joues et du brillant aux yeux, mais -cela ne leur donne cependant pas pour une seule minute l'air joyeux et -insouciant des autres enfants.</p> - -<p>Tout d'un coup, en retournant vers la terre ferme, ils aperçoivent -quelque chose de très beau. Un grand ballon leur arrive du côté de -Stockholm en poussant vers la mer. Il est rayé rouge et jaune et brille -au soleil comme une boule de feu. La nacelle est ornée d'une quantité -de pavillons bariolés, et, comme le ballon n'est pas très haut, le jeu -des couleurs s'aperçoit fort bien.</p> - -<p>En apercevant le ballon, les petits jettent un cri de joie. C'est la -première fois de leur vie qu'ils voient un grand ballon planer dans les -airs. Il est bien plus beau qu'ils ne l'avaient imaginé. Tous les -rêves, tous les projets qui ont été leur consolation et leur joie -durant les mauvais jours, leur reviennent à l'esprit à cette vue. Ils -s'arrêtent pour mieux observer comment sont attachées les cordes, les -guide-ropes, et ils se désignent l'ancre et les sacs de sable sur le -bord de la nacelle.</p> - -<p>Le ballon passe à toute vitesse sur le golfe glacé. Tous les -patineurs, petits et grands, pêle-mêle, se jettent en riant et en -criant à sa rencontre au moment où il fait son apparition et se -mettent ensuite à le pourchasser. Ils le suivent dans sa course vers la -mer, en une longue file oscillante comme un énorme guide-rope. Les -aéronautes s'amusent à jeter des feuilles multicolores qui lentement -s'envolent par l'atmosphère bleue.</p> - -<p>Les petits sont les premiers de la longue file qui poursuit le ballon. -Ils avancent rapidement, la tête en arrière et les regards -obstinément fixés en haut. Leurs yeux brillent de bonheur pour la -première fois depuis leur départ de chez leur mère. Ils sont hors -d'eux-mêmes d'enthousiasme, ils ne pensent qu'à une chose: poursuivre -le ballon aussi longtemps que possible.</p> - -<p>Mais le ballon va vite et il faut être un bon patineur pour rie pas -être laissé en arrière. Là troupe qui le fourchasse s'éclaircit, -mais à la tête de ceux qui continuent la poursuite, apparaissent -toujours les deux petits. Ils sont si pleins d'ardeur qu'ils attirent -l'attention. Après, on dira même qu'ils avaient à ce moment quelque -chose de mystérieux. Ils ne faisaient ni rire ni crier, mais il planait -sur leurs visages tournés en haut une expression d'extase comme s'ils -regardaient une apparition.</p> - -<p>Aussi, le ballon se présente-t-il à l'esprit des petits presque comme -un guide surnaturel venu pour les ramener sur le bon chemin et pour leur -apprendre à suivre ce chemin avec un courage nouveau. À sa vue, leurs -cœurs se gonflent d'un désir immense de se remettre au travail pour -réaliser la grande invention.</p> - -<p>De nouveau, ils se sentent certains de la réussite. Pourvu qu'ils -soient tenaces, ils arriveront bien jusqu'à la victoire définitive. Un -jour viendra où ils monteront leur propre aéronef à la conquête des -airs. Un jour, ce sont eux qui planeront là-haut au-dessus de la tête -des gens. Et leur aéronef à eux sera bien plus perfectionnée que -celle qu'ils ont en ce moment devant les yeux. Elle se laissera diriger, -virer, monter et descendre, aller contre le vent et sans vent. Elle les -portera nuit et jour-là où ils voudront. Ils la feront descendre sur -les plus hauts sommets des montagnes, ils passeront par-dessus les -déserts les plus terribles, ils exploreront les contrées les plus -inabordables. Ils verront toute la splendeur de l'univers.</p> - -<p>—C'est pas la peine de perdre courage, Hugues, dit Léonard. Ce -sera chic quand nous serons prêts!</p> - -<p>Père et son malheur, voilà des choses qui ne les regardent plus. Celui -qui a un but magnifique à atteindre, ne peut évidemment pas se laisser -arrêter par des considérations si mesquines.</p> - -<p>Le ballon augmente sa vitesse au fur et à mesure qu'il s'éloigne de la -terre. Les patineurs ont cessé de le poursuivre. Seuls, les deux petits -continuent la poursuite. Ils avancent rapides, aussi légers que s'ils -avaient des ailes aux pieds.</p> - -<p>Soudain, les gens qui se trouvent sur le bord et dont par conséquent -les regards dominent le golfe, jettent un cri d'effroi et d'angoisse. On -s'est aperçu que le ballon, toujours suivi de près par les deux -enfants, est poussé vers le chenal ouvert dans la glace en vue de la -navigation et où l'eau est libre...</p> - -<p>—L'eau est libre là-bas! crient les gens. L'eau est libre! Les -patineurs disséminés sur la glace, en entendant ces cris, tournent -leurs regards vers l'embouchure du golfe. En effet, ils aperçoivent une -bande d'eau libre qui brille au soleil, loin, très loin. Ils voient -aussi deux petits garçons s'approcher de cette bande d'eau qu'ils ne -voient pas, eux, parce qu'ils tiennent leurs yeux fixés sur le ballon, -sans les en détourner un seul instant.</p> - -<p>On crie à tous poumons, on frappe des coups désespérés dans la -glace, les coureurs les plus rapides s'élancent pour les arrêter. Les -petits ne s'aperçoivent de rien, dans leur poursuite acharnée. Ils ne -savent pas qu'ils sont seuls à persister. Ils n'écoutent pas les cris -derrière eux. Ils n'entendent pas le bruissement des vagues devant eux. -Ils ne voient que le ballon qui pour ainsi dire les emporte avec lui. -Léonard sent déjà son aéronef à lui le soulever, et Hugues plane -au-dessus des lieux mystérieux du pôle Nord.</p> - -<p>Les gens qui se trouvent sur la glace et sur la côte voient diminuer la -distance qui les sépare de l'eau libre. Pendant quelques instants, ils -sont saisis d'une telle angoisse qu'ils ne peuvent ni crier ni remuer. -Il y a comme un charme sur les deux enfants qui ne se rendent compte de -rien dans leur course effrénée, qui se ruent vers la mort, -pourchassant la plus belle des apparitions célestes.</p> - -<p>Les aéronautes aussi ont remarqué les deux petits. Ils se rendent -compte du danger, ils leur crient en faisant des gestes désespérés, -mais les petits ne comprennent pas. En voyant que les aéronautes leur -font signe, ils croient que ceux-ci désirent les faire monter dans la -nacelle. Ils lèvent leurs bras vers le ballon, ivres de joie à ridée -d'être emmenés à travers l'espace limpide.</p> - -<p>À ce moment, les petits ont atteint le chenal: les visages illuminés -et les bras levés vers le ciel, ils glissent dans l'eau et -disparaissent sans un cri. Des patineurs accourus au secours arrivent un -instant après, mais le courant a déjà emporté les corps sous la -glace où nul secours humain ne peut les atteindre.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>FIN</h4> - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES LÉGENDES ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64066-h.htm or 64066-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/0/6/64066/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller;'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. 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Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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