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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'esprit dans l'histoire - Recherches et curiosités sur les mots historiques - -Author: Édouard Fournier - -Release Date: November 18, 2020 [EBook #63804] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - L'ESPRIT - - DANS L'HISTOIRE - - - - -LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR - -PALAIS-ROYAL - -DU MÊME AUTEUR: - - - L'ESPRIT DES AUTRES RECUEILLI ET RACONTÉ, 6e édition, - 1 vol. in-18 5 fr. » - - LA COMÉDIE DE JEAN DE LA BRUYÈRE. 2 vol. in-18 6 fr. » - - HISTOIRE DU PONT-NEUF. 2 vol. in-18 6 fr. - - LE VIEUX-NEUF. Histoire ancienne des inventions et découvertes - modernes. 3 vol. in-18 15 fr. » - - PARIS-CAPITALE, 1 vol. in-18 3 fr. 50 - - -Paris.--Typ Ch. UNSINGER, 83, rue du Bac. - - - - - L'ESPRIT - - DANS L'HISTOIRE - - RECHERCHES ET CURIOSITÉS - - SUR LES MOTS HISTORIQUES - - PAR - - ÉDOUARD FOURNIER - - CINQUIÈME ÉDITION - - PARIS - E. DENTU, ÉDITEUR - - LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES - PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS - - 1883 - Tous droits réservés. - - - - -L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE - - - - -I - - -Je veux tenter de faire aujourd'hui, pour les _mots_ soi-disant -_historiques_ qui courent par le monde et dans la plupart des ouvrages -sur l'histoire de France, ce que j'ai entrepris pour les _citations_ -dans le petit livre _l'Esprit des autres_. Je veux encore ici, mais -dans une matière plus sérieuse, tâcher de rendre à chacun ce qui lui -appartient, et surtout de lui enlever ce qui ne lui appartient pas; -car, je le prévois d'avance, j'aurai plutôt à dépouiller le mensonge -qu'à enrichir la vérité. Heureusement celle-ci trouve surtout son -compte dans chaque erreur que l'on détruit. Elle gagne tout ce que -l'autre perd. - - - - -II - - -Je me donne là, je le sais, un labeur rude et téméraire; cependant, -tant est vif mon désir de démolir le faux et d'arriver au vrai, tant -est grande ma haine pour les banalités rebattues, pour les héroïsmes -non prouvés, pour les scandales et pour les crimes sans authenticité, -je voulais étendre ce petit travail bien au-delà des limites que je me -suis définitivement assignées, et qui sont celles de l'_histoire de -France_. - -C'est à l'histoire tout entière que je voulais d'abord me prendre, -principalement pour les époques anciennes, les beaux temps des -mensonges; mais j'ai reculé devant ce grand effort, après l'avoir un -peu mesuré. - -J'avoue toutefois qu'il m'en coûte d'y renoncer et de circonscrire ma -tâche. Il eût été si bon de dauber d'importance sur ces immortelles -erreurs! Refaisant en grand le livre ébauché au XVIIe siècle par l'abbé -Lancelotti, _Farfalloni de gli antichi historici_[1], j'aurais trouvé -tant de plaisir et peut-être tant d'honneur à émietter l'un après -l'autre tous ces menus mensonges de l'antiquité, toutes ces fables -légendaires du moyen âge, nos siècles héroïques à nous autres gens des -temps modernes: je me serais si bien complu à repasser, flambeau en -main, à travers ces ombres menteuses, qui ne se sont faites si épaisses -et si impénétrables que pour mieux cacher des erreurs, que pour voiler -plus sûrement de faux héros! - -[Note 1: _Venezia_, 1636.--Il en parut chez Costard, en 1770, sous -ce titre: _Les Impostures de l'histoire ancienne et profane_, 2 vol. -in-12, une traduction due à l'abbé J. Oliva, et revue par le président -Rolland et Charpentier sur le manuscrit cédé à Costard par Luneau -de Boisjermain (Barbier, _Dict. des Anonymes_, 2e édit., t. II, p. -166).--Baudelot, dans sa querelle avec l'abbé de Vallemont (_V. Mém._ -de d'Artigny, t. II, p. 221), attaqua vivement Lancelotti pour son -livre, mais l'abbé le défendit bien (_Réponse à M. Baudelot_, 1705, -in-12, p. 57): «Les _Farfalloni_ de Lancelotti, dit-il, sont un livre -des plus agréables, et ils renferment une critique fine, judicieuse et -savante. Rien n'est plus sensé que son système, par lequel il pose que -les plus exacts et les plus sages des anciens historiens contiennent -des faits ridicules, et qu'il faut mettre au rang des contes les plus -fabuleux.»] - -J'aurais, par exemple, abordé franchement l'histoire grecque. J'aurais -dit à l'égyptien Cécrops: Vous en avez menti quand vous avez prétendu -que vous veniez d'Égypte; au phénicien Cadmus: Il n'est point vrai -que vous soyez arrivé de Phénicie[2]. J'aurais cherché ce qu'il faut -croire de la grande affaire des Thermopyles[3]. M'aventurant dans -une autre série de souvenirs, j'aurais dit à Ésope son fait; tout au -moins l'aurais-je dépouillé de sa bosse proverbiale, et cela de par -l'autorité tout académique de M. de Méziriac[4]. Pour le procès que les -fils de Sophocle firent à leur père[5], j'en aurais appelé devant la -Vérité. Je me serais encore curieusement enquis de ce qu'était Sapho, -et peut-être aurais-je ramené son fameux suicide du saut de Leucade à -la réalité toute prosaïque d'une mort très naturelle[6]. J'aurais voulu -chercher un peu ce qu'il y a de vrai dans l'histoire de Denys le Tyran -devenu maître d'école à Corinthe[7], et aussi dans la fameuse lettre -que Philippe aurait écrite à Aristote pour le charger de l'éducation -de son fils Alexandre[8]; serrer de près, en compagnie de MM. Littré, -Rossignol et Paul de Rémusat, l'histoire d'Hippocrate refusant les -présents d'Artaxerces[9]; voir ce qu'étaient le prétendu tonneau[10] de -Diogène et sa fameuse lanterne[11], enfin mille autres choses encore; -car je ne détaille ici, bien entendu, que le très maigre sommaire de -mon programme. - -[Note 2: Pour ces deux faits, _V. De la Colonisation de l'ancienne -Grèce_, par Henri Schnitzler, dans le tome Ier de la _Littérature -grecque_, par Schœll.] - -[Note 3: _V._, à ce sujet, l'introduction au _Voyage du Jeune -Anacharsis_, 1re édit., p. 134 et p. 252, note VIIe. L'abbé Barthélemy -prouve qu'au lieu de trois cents hommes, c'est sept mille au moins -que Léonidas commandait, selon Diodore; et même douze mille, s'il -fallait en croire Pausanias. Voyez aussi un curieux article du _Magasin -pittoresque_, juin 1844, p. 190. Le combat des trois cents Spartiates y -est mis au rang des préjugés et des erreurs historiques, ainsi que le -fameux _colosse de Rhodes_.] - -[Note 4: _Vie d'Ésope_, dans les _Mémoires_ de Sallengre, t. I, p. -91.--_Dict._ de Bayle, in-fol., t. IV, p. 389.--Bentley, _Dissertation -sur les Fables d'Ésope_.--Un autre _bossu_ d'esprit, le jongleur -Adam de la Halle, se trouve avoir été non moins gratuitement paré de -l'éminence ésopique. Dans une de ses pièces, _C'est du roi de Sézile_ -(mss. de La Vallière), il dit de lui-même: - - On m'appelle _bossu_, mais je ne le suis mie. - -Simple erreur de _forme_. Ce qui est plus grave, c'est celle de M. -Beuchot, qui, dans sa _Biographie universelle_, confond le trouvère -Adam de la Halle avec le chanoine Adam de Saint-Victor, mort cent ans -auparavant.] - -[Note 5: _Mélanges_ de Malte-Brun, t. III, p. 55.] - -[Note 6: _Les Saisons du Parnasse_, t. VI, p. 164.--_Sapphonis -Mytilenææ Fragmenta_, par C.-F. Neue, 1827, in-4º.--M. J. Mongin, -dans son remarquable art. _Sapho_ de l'_Encyclopédie nouvelle_, a -dit: «L'histoire merveilleuse du jeune Phaon, telle que la rapporte -Polyphatus, et la _tradition du saut de Leucade_ sont des récits -populaires qui ne manquent pas, je crois, d'une certaine antiquité; -mais c'est après coup, et au temps de l'épicuréisme qu'ils auront été -rattachés au nom de Sapho. Pour ce qui est au moins du saut de Leucade, -la chose m'est évidemment prouvée.»] - -[Note 7: _V._ le curieux travail de M. Boissonade, _Notice des -Manuscrits_, t. X, p. 157 et suiv.] - -[Note 8: M. Egger, dans un article du _Journal des Savants_ de -1861, a coulé à fond cette anecdote, ainsi que la plupart des faits -sur lesquels s'était appuyé l'allemand R. Geier pour écrire près de -250 pages avec ce titre: _Alexandre et Aristote dans leurs rapports -réciproques, d'après les documents originaux_.] - -[Note 9: «Rien n'est mieux établi, dit M. Littré, que la fausseté -de toute cette histoire, concernant Hippocrate et le roi des Perses.» -(_Œuvres_ d'Hippocrate, t. I, p. 429.)--«Le seul fondement de ce récit -est la prétendue correspondance d'Hippocrate et du roi de Perse, par -l'intermédiaire du satrape Histanès. Ces lettres sont l'œuvre d'un -faussaire.» (P. de Rémusat, _Les Sciences naturelles_, in-18, p. 140.) -Ce qu'on savait de la vie d'Hippocrate, qui fut vraiment le médecin -des pauvres; ce que l'on connaissait «de l'exclusion absolue des -riches et des grands de sa clientèle hippocratique», ainsi que l'a -dit M. Rossignol, a donné lieu à ce conte. (_Journal de l'Instruction -publique_, 7 juillet 1858, p. 427.)] - -[Note 10: Spon, _Miscellanea_, p. 125.--_Notices et Extraits des -manuscrits_, t. X, p. 133-137.--Spon a donné, d'après un monument -ancien, la figure de l'amphore fêlée dans laquelle Diogène s'était fait -un gîte. Elle a été reproduite à la p. 50 du t. I de notre _Histoire -des hôtelleries et cabarets_.] - -[Note 11: Les lanternes existaient, puisqu'il en est parlé dans -l'_Agamemnon_ d'Eschyle (v. 284) et dans un fragment d'Aristophane, -cité par Pollux (_Onomasticon_, l. IX, 2, 26); mais cela ne suffit pas -pour la vérité de l'anecdote. Diogène Laërce n'en a pas parlé, et par -conséquent je n'y crois guère. M. Ch. Loriquet est de mon avis. (_Essai -sur l'Éclairage des anciens_, Reims, 1853, in-8º, p. 34.)] - -Pour l'histoire romaine, j'aurais fait bien davantage, sans même avoir -besoin de recommencer les destructions historiques de Niebühr, ni ces -profanations dont s'indignait Ampère, lorsqu'il voyait par exemple ce -qu'on aurait voulu faire, en Allemagne, de l'histoire de Lucrèce: «Il -y a, dit-il[12], des savants allemands qui ont supposé que Lucrèce, -vraiment coupable, s'était tuée pour se dérober au jugement de ses -proches. C'est, ajoute-t-il, renouveler le crime de Sextus, comme -Voltaire, en souillant le nom de Jeanne d'Arc, a imité les soldats -qui voulurent la déshonorer dans sa prison. La pureté de la Pucelle -d'Orléans, la chasteté de Lucrèce font partie du trésor moral de -l'humanité.» - -[Note 12: _L'Histoire romaine à Rome_, 1855, in-8º, t. II, p. 242.] - -C'est aussi juste que bien dit, la légende de Lucrèce n'aurait donc -certainement eu à craindre de ma part aucun attentat. - -Pour beaucoup d'autres, dans l'entreprise de rectification dont -j'esquisse le sommaire, ma discrétion n'eût pas été si grande. - -J'aurais tâché de prouver le fort et le faible de la _légende_ des -Horaces et des Curiaces[13], ainsi que la fausseté de l'invention -intéressée à laquelle l'imaginaire Mucius Scævola dut une immortalité -dont les réfutations de Beaufort auraient dû avoir raison depuis cent -trente ans déjà[14]. - -[Note 13: _Magasin pittoresque_, juin 1844, p. 190.--Du temps -même de Tite-Live, on était déjà si peu sûr de la vérité du fait, que -l'historien écrit: «On ne sait auquel des deux peuples appartenaient, -soit les Horaces, soit les Curiaces.» (_Décades_, liv. I, ch. XXIV.) -M. H. Taine constate cette incertitude de Tite-Live, et peu s'en faut -qu'il ne l'en félicite: «Il est encore mieux en garde, dit-il, contre -la vanité d'auteur, que contre les préférences du citoyen. Il avoue -librement ses incertitudes et ses ignorances, ne voulant point paraître -plus instruit qu'il n'est, ni affirmer au delà de ce qu'il sait.» -(_Essai sur Tite-Live_, 1856, in-18, p. 46.)] - -[Note 14: Beaufort, _Dissertation sur l'Incertitude des cinq -premiers siècles de Rome_, 1738, in-8º, p. 330.--«A chaque page, écrit -d'après lui M. H. Taine (_Essai sur Tite-Live_, p. 93-94), on reconnaît -d'anciennes légendes, inventées ou embellies par amour-propre: celle -de Mucius Scævola, par exemple. Les Mucii plébéiens trouvèrent commode -de se donner une origine patricienne, et d'expliquer leur surnom de -Scævola.»--Bien avant Beaufort, Catherinot avait eu raison de ce -mensonge. (_V._ ses _Opuscules_, in-4, t. II.)] - -Dans l'histoire des fils de Brutus envoyés à la mort par leur père, -j'aurais montré sans peine le crime et la férocité où l'on a cherché -la vertu et la force d'âme[15]; dans celle de Virginie et d'Appius -Claudius, qui est une question de droit[16] autant qu'une question -d'histoire, je me serais mis en peine de savoir qui a dit vrai de Denis -d'Halicarnasse ou de Tite-Live; et, pour une fois, c'est celui-ci -peut-être qui se serait le plus rapproché de la vérité[17], en -s'éloignant le moins de la vraie question juridique, si utile à bien -connaître dans cette affaire, comme dans celle des Gracques[18]. - -[Note 15: _Bibliotek für Denker..._ 1786.--_Esprit des journaux_, -juin 1786, p. 414.] - -[Note 16: M. de Caqueray, professeur de Droit romain à la faculté -de Rennes, a donné _l'explication juridique du récit de Tite-Live_ -dans le _Journ. génér. de l'Instruction publique_ du 30 avril 1862, p. -301-303.] - -[Note 17: On peut consulter à ce sujet une excellente brochure de -96 pages in-8º, publiée à Vienne en 1860, sous ce titre: _Der Prozess -der Virginia_. L'auteur, M. V. Puntschard, prouve que le récit de -Tite-Live est le seul authentique, le seul croyable.] - -[Note 18: On ne comprend l'action des deux Gracchus qu'en sachant -bien ce qu'ils demandaient. Qu'était-ce que leur _loi agraire_? une -simple et très juste revendication. L'_ager publicus_, propriété -commune de la plèbe latine, avait été peu à peu usurpé par quelques -grandes familles pour créer les _latifundia_, dont la culture, livrée -aux esclaves, excluait les travailleurs libres. Au nom de la plèbe -spoliée, les Gracques réclamèrent l'_ager publicus_ usurpé. Voilà leur -crime, on devrait dire leur vertu. Ils furent vaincus, et l'_ager -publicus_ périt avec eux, au profit des grands propriétaires qui furent -la plaie de l'Italie. Pline avait bien raison de dire: _Latifundia -perdidere Italiam_. _V._ sur tout cela un très bon article de M. -Rapetti, _Moniteur_, 9 juillet 1862.] - -J'aurais aussi étudié à fond dans son mensonge probable la fable -héroïque de Régulus[19]. Je me serais ingénié, avec Montesquieu, de -découvrir ce qu'il y a de vrai ou plutôt de complètement faux dans -l'opinion qui accuse Annibal d'avoir commis une lourde faute en -n'attaquant pas Rome après la bataille de Cannes, et en s'allant perdre -dans les délices de Capoue[20]. J'aurais voulu voir, en compagnie de -Dutens, s'il fut possible au héros carthaginois de fondre des rochers -avec du vinaigre[21], et si le même dissolvant fut assez énergique -pour réduire en liqueur l'une des perles qui pendaient aux oreilles -de Cléopâtre[22]. Je me serais fait un devoir d'élucider, après le -savant Mongez[23], ce qu'il y a de fausseté romanesque dans le récit -de Claudius Donatus, qui veut qu'Octavie soit tombée pâmée de douleur -en écoutant Virgile lui lisant le _Tu Marcellus eris_. Je vous aurais -aussi fait prouver, par un très curieux passage de Bulwer, comment -Archimède ne dut pas dire: «Donnez-moi un point d'appui, et avec -un levier je remuerai le monde:» il était trop grand mathématicien -pour cela[24]. M. Alfred Maury, invoqué à propos, serait venu -vous démontrer que César ne dit pas et ne put pas dire au pilote -qu'effrayait la tempête: _Quid times_? _Cæsarem vehis_ (Pourquoi -craindre? tu portes César)[25], et Lebeau[26], tout classique qu'il -est, m'eût aidé à prouver très facilement que la disgrâce de Bélisaire -et son aveuglement, sur lequel nous nous sommes tant apitoyés, sont, en -dépit du poète J. Tzetzès, encore du roman dans l'histoire. J'aurais -enfin passé au crible les vertus de Scipion l'Africain: sa fameuse -continence, examinée ainsi d'un peu près, eût peut-être couru de -grands risques[27]. - -[Note 19: _V._ une _Dissertation_ de M. Rey dans les _Mém. de la -Société des antiquaires_, t. XII, p. 154-162.--«Tite-Live atteste le -fait», lit-on dans Moréri (art. RÉGULUS): or, la _décade_ où Tite-Live -en aurait pu parler est perdue! L'erreur vient de Cicéron et de Florus. -Polybe, «si voisin des faits, si exact», et qui, ayant ainsi plus -d'autorité, aurait dû obtenir plus de créance, proteste, sur ce point, -par son silence.--«Si l'on pouvoit, dit Beaufort, conjecturer le vrai -à travers tant de contes, on trouveroit peut-être que ce supplice de -Régulus fut supposé pour excuser celui que ses fils firent subir aux -prisonniers carthaginois.» (_Dissertat. sur l'Incertitude des cinq -premiers siècles de Rome_, p. 436.) Beaufort n'est guère connu chez -nous. Les Allemands en ont profité pour nous faire croire que ce qu'ils -lui prenaient venait d'eux. C'est de Beaufort et de Lévesque que -Niebühr est sorti. _V._ à ce sujet un article de Ch. Labitte, dans la -_Revue des Deux-Mondes_, 1er oct. 1840, p. 135.] - -[Note 20: Montesquieu, _Grandeur et décadence des Romains_, ch. IV.] - -[Note 21: _Dutensiana_, p. 35.--_V._ aussi: Eus. Salverte, _Les -Sciences occultes_, édit. Littré, p. 448, et l'_Intermédiaire_, année -1864, p. 143, 175.--M. Rey a publié, dans le _Recueil industriel -de Moléon_ (1828), une _Dissertation sur l'emploi du vinaigre à la -guerre_.] - -[Note 22: _V._ la traduction du livre de J. Oliva, cité plus haut, -p. 3.--La manière dont mourut Cléopâtre a été aussi mise en question. -M. Georges, de Château-Renard, la prit, en 1846, pour sujet d'une étude -présentée à la _Société des Belles-Lettres d'Orléans_, et analysée dans -le 7e volume, p. 64-79, des _Mémoires_ de cette Société, par M. L. de -Sainte-Marie, dont voici la conclusion: «Comme M. Georges, nous pensons -que la reine et ses femmes eurent recours au poison dans un breuvage.»] - -[Note 23: _Moniteur_ du 10 août 1819, et _Mém. de l'Acad. des -Inscript._, nouv. série, t. VII. M. Quatremère lut à la même Académie -un Mémoire qui condamnait celui de Mongez.] - -[Note 24: _Revue de Paris_, août 1833, p.210: ce qu'y dit Bulwer -n'est que la reproduction d'un très curieux calcul de Fergusson, -_Astronomy explained_, London, 1803, in-8º, ch. VII, p. 83.--On va -répétant qu'Archimède, lorsqu'il eut trouvé la fameuse vis qui porte -son nom, courut dans Syracuse en criant: _Euréka_. C'est lorsqu'il -eut découvert _la gravité spécifique_, à l'occasion de la couronne de -Hiéron, qu'il poussa ce cri triomphant. Une autre question a souvent -été posée aussi au sujet d'Archimède. A-t-il incendié la flotte romaine -avec des miroirs? Un article du _Magasin Encyclop._ (1802, t. II, p. -534) a traité ce point avec esprit et savoir.] - -[Note 25: _Revue de Philologie_, vol. I, nº 3, et _Revue de -Bibliographie_, avril 1845, p. 331.--M. Maury se demande pourquoi César -n'en a pas parlé dans ses _Commentaires_; puis il prouve qu'en effet, -vu le peu de vérité de l'aventure, il lui eût été assez difficile d'en -faire mention. Napoléon n'y croyait pas non plus et s'en moquait. -(_Souvenirs diplom._ de lord Holland, tr. franç., 1851, in-12, p. 233.)] - -[Note 26: _Hist. du Bas-Empire_, l. XLIX, ch. LXVII.--_V._ aussi -le P. Griffet, _Traité des différentes sortes de preuves qui servent à -établir la vérité de l'histoire_, 1770, in-8º, p. 194.] - -[Note 27: _V._ un fragment des _Annales_ de Valerius, dans les -_Noctes Atticæ_ d'Aulu-Gelle, liv. VI, ch. VIII.--Napoléon rangeait -encore ce conte parmi «les niaiseries historiques, ridiculement -exaltées par les traducteurs et les commentateurs.» (_Mémorial de -Sainte-Hélène_, sous la date du 21 mars 1816.)] - -Quant à quelques autres contes, comme celui de Porcia qui -se tue en avalant des charbons, il m'eût suffi d'en prouver -l'invraisemblance[28]. Le possible est l'important. Si l'on prouve -par exemple que Julien, blessé à mort, n'eut la force que de pousser -quelques cris inarticulés, on n'aura plus besoin de disserter -longuement pour savoir laquelle des deux phrases: «Tu as vaincu, -Galiléen!» ou celle-ci: «Soleil, tu m'as trompé!» il prononça en -mourant. On mettra tout le monde d'accord, en faisant voir qu'il ne put -rien dire[29]. Or, pour Julien, comme pour Desaix, quinze siècles plus -tard, c'est ce qu'il y a de plus probable. - -[Note 28: C'est ce qui a déjà été fait dans le _Carpenteriana_, -1741, in-8º, p. 159-161. Martial dit que Porcia s'étouffa en avalant -les cendres du foyer; cela du moins est possible. La vérité n'est pas -toujours aussi heureuse avec ce poète. Elle est plus souvent altérée -que rétablie dans les _épigrammes_ qu'il a faites sur des événements -ou sur des mots historiques. C'est lui qui a gâté, par exemple, le mot -qu'Arria dit à Pœtus. (_V._ une note du _Tacite_ de l'édit. Nisard, p. -514.)] - -[Note 29: M. Albert de Broglie est de cet avis, dans son excellent -travail sur Julien (_Correspondant_, 25 fév. 1859, p. 299-300).--Il -existait déjà, sur ce sujet, une dissertation de Christ.-Aug. Heumann: -_Dissertatio in quâ fabula de Juliani voce extremâ_: VICISTI, -GALILÆE, _certis argumentis confutatur, ejusque origo in apricum -profertur_. Gœtting., 1740, in-4º. «_In apricum_» doit se traduire par -_lumineusement_.] - -Plus d'un grand homme eût perdu à mon analyse quelque vertu peu -authentique, quelque belle parole devenue célèbre sans contrôle; en -revanche, il serait arrivé aussi que les maudits de l'histoire, à la -scélératesse plus fameuse que suffisamment prouvée, se seraient souvent -bien trouvés de mon examen, et en seraient sortis déchargés de quelques -crimes. Il y aurait eu ainsi compensation, et d'ailleurs, comme a dit -Lessing, «il faut rendre justice même au diable.» - -Je ne réponds point, par exemple, que Néron, bien que je n'eusse pas -refait, en sa faveur, le plaidoyer de Cardan[30], n'eût pas été quelque -peu innocenté; mais ce qui est tout à fait certain, c'est que, par -la haute autorité de Heyne[31], _le farouche_ Omar--l'épithète est -consacrée--serait sorti absous du grand crime qui l'a rendu fameux: -l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. Ici, je trouve deux -impossibilités pour une: Omar ne vint pas à Alexandrie; et s'il y fût -venu, il n'eût plus trouvé de livres à brûler. La bibliothèque avait -cessé d'exister depuis deux siècles et demi[32]! - -[Note 30: Je veux parler de son curieux traité: _Neronis Encomium_. -Amsterd., Blaeu, 1640, in-12.] - -[Note 31: _Opuscula Academica_, t. I, p. 129, et t. VI, p. 438.] - -[Note 32: Avant Heyne, Renaudot et Gibbon avaient justifié Omar de -cet acte de vandalisme, mais on ne prit pas la peine de les écouter, -pas plus qu'on n'écouta Heyne, pas plus qu'on ne m'écouta moi-même -pour ce que j'avais dit à ce sujet dans la première édition de ce -livre. Six mois après qu'il avait paru, en mars 1857, M. le baron Ch. -Dupin, rendant compte, à l'Académie des sciences, des Mémoires de -MM. Linant-Bey, Paulin Talabot, etc., sur le canal maritime de Suez, -écrivit: «Omar, le compagnon de Mahomet, ayant conquis la vallée du -Nil, son lieutenant Amrou lui présenta l'idée d'un canal direct de -Suez à Peluze... Mais, ajouta M. Ch. Dupin, un conquérant ignare, qui -brûlait la bibliothèque d'Alexandrie, cet esprit borné n'était pas -fait pour comprendre une si grande idée.» Or, Omar ne conquit pas la -vallée du Nil; Amrou ne lui présenta pas le plan d'un canal, puisque -ce canal existait déjà, et qu'il n'y eut besoin que de le nettoyer, -ce qu'Amrou fit faire en effet; Omar enfin, nous l'avons dit, ne -brûla pas la bibliothèque d'Alexandrie. En tout cela, c'est la plus -grosse erreur; et, comme l'a fort bien dit M. Tamizey de Larroque, -il n'est pas pardonnable à un académicien de l'avoir répétée. (_La -Correspondance littéraire_, 5 fév. 1858, p. 84.) On a trop médit aussi -des Barbares, notamment des Vandales; Rome, après leur passage, était -encore magnifique et peuplée de monuments. (_V._ le _Mémoire_ de l'abbé -Barthélemy _sur les anciens monuments de Rome_, et surtout un très -curieux article de M. Ampère, _Revue des Deux-Mondes_, 15 nov. 1857, p. -228-229.)--Les Barbares n'ont détruit dans Rome que l'empire romain; il -est vrai que cette ruine entraîna peu à peu toutes les autres.] - -Dans les temps les plus rapprochés de nous, que de fables dignes des -temps anciens j'aurais trouvées encore: ainsi la fameuse phrase, _e -pur' si muove_, que Galilée ne dit pas, et ne put pas dire[33]; -l'épisode de sa prison qui, tout bien examiné, se réduit à quelques -jours d'une assez bénigne captivité dans le palais d'un ambassadeur -ami[34], puis dans les plus beaux appartements du Saint-Office; ainsi -encore toute l'histoire des _Vêpres siciliennes_, notamment l'épisode -du médecin Procida, qui, bien loin d'être le chef du massacre, ne -put même pas y prendre part[35]; quelques aventures de Christophe -Colomb aussi: la fable de l'œuf qu'il aurait brisé pour le faire tenir -debout[36]; l'anecdote de ses trois jours d'attente et d'angoisses au -milieu de l'équipage menaçant auquel il a promis la terre, petit drame -très émouvant dans le récit qu'en a donné Robertson[37], mais qui s'est -trouvé n'être qu'un gros mensonge après l'examen qu'en a fait M. de -Humboldt[38]. - -[Note 33: Aucun des personnages contemporains les mieux informés -ne lui attribue ces paroles, et ce qu'on sait de ses aveux et de ses -renonciations éloigne toute idée qu'il eût osé même dire ces quatre -mots. (Biot, _Mélang. scient. et litt._, t. III, p. 44.)] - -[Note 34: Barbier, _Examen critique des Biographies_, t. I, p. -365. _V._ aussi Libri, _Hist. des sciences en Italie_, t. IV, p. 259 -et suiv.; Biot, _Mélang. scient. et litt._, t. III, p. 18, 19, 24, 28, -32, et l'ouvrage de M. Philarète Chasle, _Galileo Galilei, sa vie, son -procès et ses contemporains_, liv. III. Ce livre a soulevé de vives -critiques, mais aucune, même la plus nette, celle de M. Trouessard dans -la _Revue de l'Instruction publique_ (6 mars 1862, p. 778-782), n'a -suffisamment prouvé que le fait qui nous occupe, et que M. Chasle a -nié, comme nous, ne fût pas niable. La publication posthume du docteur -Parchappe, continuée par son ami M. Fréd. Baudry, _Galilée, sa vie, ses -découvertes et ses travaux_, n'a pu davantage arriver à une conclusion -contraire, ainsi que M. Ernest Renan lui-même en est convenu dans les -_Débats_.--Ce qu'on a dit de la prison du Tasse n'est pas plus prouvé. -Il suffit de lire les _Lettres_ du poète pour voir que ce n'est qu'un -mensonge attendrissant. Le Tasse était fou: on l'enferma, mais avec -tous les égards possibles. Il eut de beaux appartements pour prison. -(Valery, _Voyages en Italie_, 1833, in-8º, t. II, p. 93-95; et, du -même, _Curios. et Anecd. italiennes_, 1842, in-8º, p. 271. _V._ aussi -un article de M. P. Deltuf, _Rev. franç._, 20 déc. 1858, p. 357-367.)] - -[Note 35: _Revue des Deux-Mondes_, 1er nov. 1843, p. 480-483. _V._ -aussi un article d'Hoffmann dans le _Journal des Débats_, 1er déc, -1815.] - -[Note 36: Navarette, _Les Quatre Voyages de Colomb_, in-8, t. I, p. -116, et un article de M. Berger de Xivrey dans la _Revue de Paris_, 25 -nov. 1838, p. 269.] - -[Note 37: _Hist. d'Amérique_, t. I, p. 117.] - -[Note 38: _Examen critique de l'histoire de la géographie du -nouveau continent_, t. I, p. 245.] - -J'aurais encore cherché querelle au même Robertson pour tout ce qu'il -a dit touchant le séjour de Charles-Quint au monastère de Yuste, son -amour des horloges, son enterrement anticipé, etc., et mille autres -fables dont il m'eût été d'autant plus facile d'avoir raison que les -excellents livres de MM. Mignet et Amédée Pichot semblent publiés tout -exprès pour m'aider dans cette réfutation[39]. Que vous dirais-je de -plus? Me prenant aussi corps à corps avec la légende de Guillaume-Tell, -je l'aurais renvoyée parmi les contes du Danemark, comme on s'en avisa -justement dès l'année 1760[40]; et, ne croyant en cela faire tort -qu'à un trop éternel mensonge et point du tout à une nation qui, pour -perdre son héros traditionnel, n'en restera pas moins très héroïque, -je n'aurais pris nul souci des brochures qu'ont publiées pour le -revendiquer le baron de Zurlauben[41] et MM. X. Zuraggen[42] et J.-J. -Hisely[43], non plus que de je ne sais quelle charte imaginée tout -exprès par les jésuites de Fribourg[44]. - -[Note 39: _V._ aussi dans le _Bull. de l'Alliance des Arts_ (10 -oct. 1843, p. 123), un article dans lequel on analyse avec grand soin -la lettre écrite par M. H. Wheaton au secrétaire de l'Institut national -de Washington, touchant ces erreurs de l'historien de Charles-Quint. -M. Wheaton, dans sa réfutation, s'autorise de l'ouvrage de D. Thomas -Gonzalez ainsi que des mss. de Quesa et de Velasquez de Molina, -secrétaire privé de l'empereur. Mais l'ouvrage le plus excellent à -consulter sur ce sujet est celui de M. Stirling, _Last days of Charles -V_.] - -[Note 40: C'est le fils aîné de Haller, qui, dans un petit écrit -intitulé _Fables Danisch_, essaya de prouver ainsi la fausseté du fait. -Son livre, qui fut condamné au feu, est aujourd'hui très rare.] - -[Note 41: Il publia à Paris, chez Vente, en 1767, une lettre in-12 -intitulée _Guillaume Tell_, à propos de la tragédie de Lemierre, où -il fit l'historique complet de ce qui aurait précédé et suivi la -conspiration. _V._ le _Journal encyclopédique_ du 15 av. 1767, p. 140.] - -[Note 42: _Vertheidigung der Wilhelm Tell_, Fluelen, 1824, in-8.] - -[Note 43: _Guillaume Tell et la Révolution de 1307_, etc., Delft, -1828, in-8.] - -[Note 44: _Bull. de l'Alliance des Arts_, t. III, p. 155.--La -légende dont celle-ci n'est qu'une imitation transposée remontait -à 965. On la trouve parmi les traditions populaires du Danemark -recueillies par Saxo Grammaticus (Leipzig, 1771, p. 286). Haller, -dans sa réfutation, _Fables Danisch_, s'appuyait surtout de cette -similitude. (_V. l'Artiste_, juillet 1843.)--J'ajouterai que là-dessus -les Suisses n'entendent pas raillerie. Il y a quelques années, dans -une réunion de savants à Altorf, ville d'ailleurs assez mal choisie -pour élever des doutes sur la réalité de Guillaume Tell, l'archiviste -M. Schnelles, qui présidait, ayant contesté son existence, il y eut -soulèvement de tous les savants du canton d'Uri, et presque émeute -dans la ville, ce qui força M. Schnelles à décamper avec ses doutes. -(_V._ le _Moniteur_ du 20 sept. 1864.)--Selon M. Just Olivier, dans un -article de la _Revue des Deux-Mondes_ (15 mai 1844, p. 595), _Nouvelles -Recherches sur Guillaume Tell_: «La légende, la poésie sont partout -dans l'histoire de Tell: dans le premier mot qu'on dit de lui, dans -le premier mot qu'il prononce, dans l'orage sur le lac, comme dans la -terrible épreuve proposée à son adresse.»] - -L'histoire d'Angleterre m'aurait enfin fourni une très ample matière: -par exemple, l'examen approfondi de la mort des enfants d'Édouard qui, -selon Buck et Walpole[45], ne furent peut-être point assassinés par -les ordres de Richard III; la mort aussi du duc de Clarence, qui, bien -qu'on le répète depuis quatre siècles sur la foi de Commines et d'un -quatrain menteur, ne fut pas noyé dans un tonneau de malvoisie[46]; le -conte pittoresque de Cromwell se faisant ouvrir le cercueil de Charles -Ier[47]; la question si souvent débattue de l'exhumation du cadavre du -sombre Protecteur et des ouvrages infligés à ses restes par l'ordre de -Charles II[48]. Quoi donc encore? L'anecdote funèbre de Young «dérobant -une sépulture pour sa fille Narcissa aux catholiques de Montpellier,» -mensonge mélancolique, dont la découverte de l'extrait de mort -d'Élisabeth Lee (Narcissa) dans les archives de Lyon, où elle mourut -réellement, démontra l'évidence[49]; enfin l'histoire si intéressante -et faisant si bien tableau, mais, hélas! si peu vraie, de Milton -dictant à ses filles son _Paradis perdu_. Pour celle-ci, elle n'est pas -même possible, puisqu'en effet Milton, selon Samuel Johnson, n'avait -jamais voulu que ses filles apprissent à écrire[50]! - -[Note 45: _V._ son livre, _Essai hist. et crit. sur la vie de -Richard III_, traduit par M. Rey, Paris, 1819, in-8; _Lettres inédites -de madame du Deffand_, 1859, in-8, t. I, p. 63, et une lettre de -Voltaire à Walpole, à la suite du _Voltaire à Ferney_ de M. Evar. -Bavoux, 1860, in-8, p. 410.] - -[Note 46: John Bayley, _the Historie and Antiquities of the -Tower of London_.--Paulmy, _Mél. d'une grande Bibliot._ (Lecture -des poètes françois), t. IV, p. 319.--Michelet, _Hist. de France_, -t. VI, p. 453.--Rabelais, liv. IV, ch. XXXIII, _ad fin._, note de -Le Duchat.--L'erreur, sur ce point, semble être venue de l'anecdote -racontée par l'Anglais Fabyan, dont Commines, qui la répéta (liv. 1, -ch. VII), comprit mal le sens. Selon M. James Gardnair, qui, en 1857, -reprit ce passage de Fabyan pour le commenter, c'est ainsi qu'il -faudrait le lire: «Le duc de Clarence fut mis à mort secrètement, et -son corps, enfermé dans une tonne qui avait contenu du malvoisie, a été -jeté dans la Tamise près de la Tour de Londres.» _V._ pour les preuves -de cette opinion très plausible, le _Mag. pitt._ de 1867, p. 95.] - -[Note 47: Par le procès-verbal de l'ouverture du cercueil de -Charles Ier, qui ne fut retrouvé que sous George IV, il paraît évident -qu'il n'avait jamais été ouvert auparavant. (_Rev. britann._, mars -1838, p. 179-181.)] - -[Note 48: _Gentlemen's Magazine_, mai 1825, p. 350.--Henry Halford, -_Essays and Orations_.] - -[Note 49: M. Alfred de Terrebasse en a fait l'objet d'un -intéressant article inséré dans la _Revue de Paris_ (15 avril 1832, -p. 176-180), et l'on trouve sur le même point, avec les mêmes -conclusions négatives, une note de M. L. Benoît dans le _Bulletin de -la Société de l'Histoire du protestantisme français_, nov.-déc. 1862, -p. 463.--Lemontey, d'ordinaire si exact, avait autorisé et popularisé -l'erreur. _Hist. de la Régence_, t. II, p. 150, note.] - -[Note 50: _Vie de Milton_, trad. franç., Paris, 1813, in-12, t. I, -p. 95.] - -Oui, tout cela, certes, eût été excellent à développer dans la pleine -lumière des preuves curieuses et imprévues! Il faut pourtant, de toute -nécessité, que je me l'interdise. Je me suis fait la promesse de ne -toucher ni à l'_histoire ancienne_, ni à l'_histoire étrangère_. - -L'histoire de France est aujourd'hui mon seul domaine; encore -dois-je surtout m'en tenir à la réfutation des _mots_ et n'aborder -qu'incidemment celle des faits. C'est le mensonge _parlé_, et faisant -pour ainsi dire axiome historique, que je prends à partie, plutôt -encore que le mensonge en épisode et en action. - -Le premier est le plus vivace des deux, et celui qui tient le plus -profondément. Ailleurs les paroles volent; ici c'est tout le contraire, -elles restent et s'incrustent; or Bacon a dit: «Ce n'est pas le -mensonge qui passe par l'esprit, qui fait le mal, c'est celui qui y -rentre et qui s'y fixe[51].» - -[Note 51: _Politique_, 2e partie, édit. de 1742, p. 18.] - -Les noms illustres sous le couvert desquels se faufile l'erreur -augmentent son danger en ajoutant à sa fortune. On dirait qu'ainsi -patronnée elle est à l'abri de toute attaque, et que chacun doit lui -tirer respectueusement son chapeau. Allez donc dire, par exemple, que -Cromwell ne mourut pas de la pierre, après cette admirable phrase des -_Pensées_ de Pascal[52]: «Rome même alloit trembler sous lui, mais ce -petit gravier, qui n'étoit rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà -mort, sa famille abaissée et le roi rétabli.» Il fallait à M. Havet -toute sa conscience de commentateur pour oser signaler une erreur sous -cette éloquence[53]: il nous faut tout notre courage pour dire qu'il a -bien fait. - -[Note 52: 2e partie, art. 6, § 7.] - -[Note 53: P. 39 de son édit. des _Pensées_ de Pascal.] - -Nous devons dire aussi que, bien que la vérité soit une, il y a -mensonge et mensonge. Tous ne tirent pas également à conséquence. Il -est même telles inventions qui, une fois reconnues pour ce qu'elles -sont, me semblent devoir rester dans la circulation à cause des beaux -exemples qu'elles propagent et de l'honneur qui en ressort pour -l'humanité. En ce point la poésie, qui les transmet et les colore, est, -je ne dirai pas, comme Aristote, «plus vraie que l'histoire,» mais -aussi utile. - -Il est bon que l'enfant, à qui s'adressent ces choses, ait de l'homme -la meilleure opinion possible; il faut donc, pour lui, recourir aux -fables, et même lui laisser croire que ce sont des vérités, jusqu'au -temps où le spectacle des réalités humaines lui fera penser ou que -l'homme est bien déchu, ou que ces belles choses ne furent jamais -vraisemblables: «Les anciens historiens, dit Rousseau,[54] sont -remplis de vues dont on pourroit faire usage quand même les faits qui -les présentent seroient faux... Les hommes sensés doivent regarder -l'histoire comme un tissu de fables, dont la morale est très appropriée -au cœur humain.» Puisque pour la morale et la règle du devoir, l'idéal -n'est ainsi qu'en des mensonges sublimes, laissons passer ceux qui sont -créés, et tirons-en des leçons que la vérité, telle que les hommes -l'ont forcée d'être, ne saurait pas fournir. Tant pis pour l'humanité -si rien n'est vrai de ce que l'on croit beau dans les actions humaines! -La meilleure preuve de notre infériorité, et du besoin que nous -ressentons d'une nature supérieure, où le vrai sera enfin dans le beau -et dans le grand, se trouve là. - -[Note 54: _Émile_, édit. Pourrat, 1838, in-8, t. I, p. 307.] - -Il est encore d'autres mensonges pour lesquels il convient d'être -indulgent: ce sont ceux qui naissent d'eux-mêmes, comme les fleurs -héroïques d'une époque dont ils transmettent couleur et parfum. Ils -n'ont rien du mensonge officieux, créé par l'imagination de celui dont -il sert les intérêts; ils surgissent naturellement dans l'ardent esprit -du peuple, et les légendes y trouvent une matière extensible et souple, -tandis que l'histoire cherche où se prendre dans ce que lui apporte -l'insaisissable et rigide vérité. Ils ne sont pas pour le souvenir -fidèle, mais pour le sentiment charmé. Nés de l'imagination, c'est -à elle qu'ils retournent pour l'aider à répandre la lumière et les -couleurs sur les aridités du réel. Il leur suffit d'être conformes au -génie du peuple dont ils grossissent les traditions, et à l'esprit du -temps où ils naissent. M. Michelet[55] a dit d'un récit légendaire qui -satisfaisait à toutes ces conditions: «Il peut bien n'être pas réel, -mais il est éminemment, c'est-à-dire parfaitement conforme au caractère -du peuple qui l'a donné pour historique.» Selon le même historien, -inventer ainsi, dans le sens de la réalité, ce n'est pas commettre un -mensonge. - -[Note 55: _Hist. romaine_, édit. belge, in-12, t. I, p. 257.--«Ces -mensonges, dit aussi M. Valery, peignent l'esprit ou les mœurs d'une -époque, et servent ainsi à la vérité.» (_Études morales, polit. et -litt._, 1823, in-8, p. 79.)] - -Napoléon était du même avis, lorsque trouvant dans les tragédies de -Corneille des héros supérieurs à ce qu'il leur était possible d'être, -mais toujours grandis d'après la mesure logique de leur caractère, -et devenus par là, comme exemples, d'une vérité plus utile et plus -rayonnante que la sèche vérité des historiens, il disait: «Moi, j'aime -surtout la tragédie haute, sublime, comme l'a faite Corneille. Les -grands hommes y sont plus vrais que dans l'histoire[56].» - -[Note 56: Villemain, _Souvenirs contemporains_, 1re partie, p. -226.] - -Mais inventer dans un intérêt de flatterie quelconque, ainsi que le -fit Tite-Live pour embellir la nudité barbare des premiers temps -de Rome[57], ou pour rendre plus illustre l'origine des familles -patriciennes[58]; faire de sa tâche d'historien un exercice oratoire, -comme ce même Tite-Live, qui, la tribune aux harangues étant -interdite, la transporta dans les _Décades_, «et fut historien pour -rester orateur[59];» imaginer un fait pour se donner le plaisir -d'une déclamation, ainsi qu'il est arrivé pour un discours prêté à -Périclès[60]: voilà les véritables mensonges historiques. Aussi ne -ferons-nous aucune grâce à ceux de ce genre que nous rencontrerons. - -[Note 57: L'épisode de Porsenna, tourné par Tite-Live tout à la -gloire de Rome, bien que, d'après Tacite (_Histoires_, liv. III, ch. -72) et d'après Pline, la ville se fût rendue à ce roi des Étrusques; -l'aventure d'Horatius Coclès, qui, suivant Polybe, eut pour dénouement -la mort du valeureux borgne; le combat singulier de Manlius Torquatus, -qui ne doit avoir rien de réel, puisque Polybe n'en a pas parlé; la -prétendue victoire de Camille sur Brennus, lequel fut en réalité maître -de Rome et ne partit qu'après l'avoir mise à rançon, tout cela rentre -dans la catégorie des mensonges officieux dont je parle ici, de ces -inventions fabriquées tout exprès pour la plus grande gloire de Rome.] - -[Note 58: Nous en avons eu déjà un exemple, à propos de Scævola. -_V._ pour une foule d'autres, Michelet, _Hist. romaine_, édit. belge, -t. I, p. 283-287.] - -[Note 59: H. Taine, _Essai sur Tite-Live_, p. 9.--Montesquieu -(_Grandeur et Décadence des Romains_, ch. v) disait à propos des bons -mots prêtés à Annibal dans les _Décades_: «J'ai du regret de voir -Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes colosses de l'antiquité; -je voudrais qu'il eût fait comme Homère, qui néglige de les parer, et -qui sait si bien les faire mouvoir.»--Les harangues abondent moins -dans Tacite, aussi sont-elles plus authentiques. On possède une preuve -de son exactitude. Le discours de Claude au sénat, tendant à faire -accorder aux Gaulois le droit d'admission parmi les sénateurs, a été -retrouvé sur les tables de bronze découvertes à Lyon en 1528. Les -paroles du prince y sont presque en tout point identiques à celles que -Tacite lui a prêtées. (_Annal._, I. XI, ch. XXIV.)] - -[Note 60: Cette harangue est celle qu'il aurait prononcée pour se -défendre d'aspirer à la tyrannie, comme on l'en accusait. Elle n'a rien -d'historique; ce n'est autre chose qu'un de ces exercices oratoires -qu'on faisait faire dans les écoles. Celui-ci nous vient de Pachymère. -(Boissonade, _Anecdota græca_, t. V, p. 350.)] - - - - -III - - -Je viens de dire que je faussais compagnie à l'histoire ancienne; mais -je vois tout d'abord qu'il faudra bien, malgré moi, que j'y revienne, -car une bonne partie des _mots_ qui font l'_esprit_ de l'histoire de -France, est dérobée à l'esprit des anciens. On a donné de la phrase -une version tant soit peu rajeunie, on a déplacé la scène, changé les -personnages, et le tour a été joué; et cela non pas une, mais vingt -fois au moins. Nos historiens n'ont pas même eu le mérite d'inventer -l'esprit qu'ils prêtaient à leur héros; ils l'ont pris tout fait -dans quelque livre de langue morte, pour le faire courir à travers -l'histoire vivante de leur temps. - -L'exemple en cela leur venait des Romains. Dans le bagage littéraire -importé de Grèce à Rome, se trouva l'histoire toute faite. Il ne fallut -qu'arranger à la romaine ce qui était à la grecque. Tite-Live et les -autres s'en chargèrent. De cette manière, telle tradition qui figure -dans les origines helléniques se retrouve plaquée sur les origines -romaines. - -L'héroïsme de Scævola, dont nous parlions tout à l'heure, est un -plagiat fait à je ne sais quel héros grec célébré par l'historien -Agatharcide[61]. Les trois Horaces et les trois Curiaces sont des Grecs -déguisés en Romains et en Albins. Le combat dont on leur fait honneur -eut pour véritables champions trois soldats de Tégée et trois de -Phénée, dans une guerre qu'avaient entre elles ces deux petites villes -d'Arcadie. Le récit du fait se trouve tout au long dans un fragment -des _Arcadiques_ de Démarate, conservé par Stobée[62]. «Il n'y manque -aucune circonstance, dit M. Villemain[63], on y trouve jusqu'à l'amour -de la sœur du vainqueur pour l'un des vaincus, et jusqu'au meurtre de -cette sœur infortunée.» - -[Note 61: _V._ la _Dissertation_ de M. de Pouilly, _sur l'histoire -des quatre premiers siècles de Rome_, dans les _Mémoires de l'Acad. des -Inscript._, ancienne série, t. VI, p. 26.] - -[Note 62: _Id._, _ibid._, p. 27.] - -[Note 63: _La République de Cicéron_, Paris, Didier, 1858, in-8, p. -147.] - -L'histoire de Romulus n'est qu'une version à peine modifiée de celle -de Cyrus: «L'Astyage d'Hérodote, dit M. Michelet[64], craignait que sa -fille Mandane ne lui donnât un fils. L'Amulius de Tite-Live craint que -sa nièce Ilia ne lui donne un arrière-neveu. Tous deux sont également -trompés. Romulus est nourri par une louve, Cyrus par une chienne. Comme -lui, Romulus se met à la tête des bergers; comme lui, il les exerce -tour à tour dans les combats et dans les fêtes. Il est de même le -libérateur des siens. Seulement les proportions de l'Asie à l'Europe -sont observées. Cyrus est le chef d'un peuple, Romulus d'une bande; le -premier fonda un empire, le second une ville.» L'histoire de Curtius se -retrouve dans les traditions phrygiennes, tout à fait semblable, ainsi -qu'on en peut juger par le récit qu'en a fait Callisthène, qui vivait -sous Alexandre, c'est-à-dire avant les premiers historiens de Rome[65]. - -[Note 64: _Hist. romaine_, édit. belge, t. I, p. 63.] - -[Note 65: _Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. VI, p. 27.] - -Si l'histoire put être aussi complaisamment accommodée à la guise de -tel peuple comme à celle de tel autre; s'arranger pour celui-ci après -avoir servi pour celui-là, mais le plus souvent, il faut en convenir, à -la condition de n'être vraie pour aucun des deux; il est, à plus forte -raison, tout naturel que les emprunts d'esprit, qui tiraient moins à -conséquence, aient toujours pu se faire, d'un peuple à l'autre, avec la -plus grande facilité. Le prêt d'une anecdote ou d'un mot devait moins -coûter que celui d'un fait sérieux, d'un héroïsme, ou d'une tradition. -Aussi les dettes de ce genre, que les faiseurs d'_Ana_ nous ont fait -contracter envers le passé, sont-elles sans nombre. Je ne parle pas -seulement des facéties ordinaires, menues monnaies des conversations -qu'on manie et qu'on fait circuler, sans regarder à la marque qui -souvent est grecque ou romaine[66]; mais aussi et surtout des paroles -dont on a gratifié l'esprit des princes ou des grands hommes, et qui, -en raison de l'importance de leurs modernes endosseurs, ont obtenu, -sans contrôle et à perpétuité, droit de circulation dans l'histoire. - -[Note 66: Pour un grand nombre de ces bons mots renouvelés des -Grecs, nous renverrons au curieux _Ana_ grec, le _Philogelos_, publié -par M. Boissonade, à la suite des _Déclamations_ de Pachymère, 1848, -in-8. _V._ notamment les notes des pages 272, 280, 281, 284, 302.] - -Voltaire s'aperçut de ces emprunts des anecdotiers, qui, acceptés par -les historiens, ont jeté tant de fausse monnaie dans l'histoire. Il -les en railla fort, lui qui, s'il n'eut pas en pareille affaire une -conscience beaucoup plus rigoureuse, se donna du moins presque toujours -la peine de créer de toutes pièces les belles paroles dont il fit -honneur à ses personnages: - -«Pour la plupart des contes dont on a farci les _Ana_, écrit-il à M. -du M...[67], pour toutes ces réponses plaisantes qu'on attribue à -Charles-Quint, à Henri IV, à cent princes modernes, vous les retrouvez -dans Athénée et dans nos vieux auteurs. C'est en ce sens seulement -qu'on peut dire: _Nil sub sole novum._» - -[Note 67: _A M. du M..., membre de plusieurs académies, sur -plusieurs anecdotes_ (1774).] - -A cela Voltaire n'ajoute pas de preuves; mais, sans beaucoup de peine, -nous allons pouvoir en donner pour lui. - - - - -IV - - -«Il n'appartient qu'aux tyrans d'être toujours en crainte. La -peur ne doit pas entrer dans une âme royale. Qui craindra la mort -n'entreprendra rien sur moi; qui méprisera la vie sera toujours maître -de la mienne, sans que mille gardes l'en puissent empêcher.» - -Telles sont, entre autres belles paroles, celles que le bon Hardouin -de Péréfixe, et après lui tous les griffonneurs du _Henriana_, de -l'_Esprit de Henri IV_, etc., mettent bravement dans la bouche du chef -de la dynastie bourbonienne, croyant sans doute lui faire beaucoup -d'honneur. Ils n'arrivent pourtant qu'à transformer ainsi le grand -roi en une sorte de perroquet à paraphrases. La longue période qu'ils -lui font dérouler n'est que l'écho étendu de cette parole de Sénèque: -_Contemptor suœmet vitæ, dominus alienœ_, «Qui fait bon marché de sa -vie est maître de celle des autres.» - -Ce n'est pas seulement pour des propos graves comme celui-ci que -ces anecdotiers sont allés _gueuser_, au nom du Béarnais, dans les -livres anciens; ils les ont aussi écrémés de paroles grivoises, qui, -assaisonnées, épicées à la française, ont pu être mises avec plus de -vraisemblance encore que le reste sur le compte de ce _diable à quatre_. - -Nos jurés-experts en supposition d'esprit vous raconteront, par -exemple, que Baudesson, maire de Saint-Dizier, ressemblait si fort au -roi, qu'un jour qu'il était venu le complimenter, la garde, le voyant -passer et le prenant pour Henri IV, battit aux champs. «Qu'est-ce à -dire, sommes-nous deux Majestés céans?» s'écria le roi en mettant la -tête à la fenêtre. On lui expliqua que sa ressemblance avec Baudesson, -qui venait d'arriver, était cause de l'erreur et de l'aubade. Il le -fit entrer aussitôt, et fut surpris tout le premier de se trouver un -ménechme si parfait: «Eh! compère, lui dit-il avec son accent le plus -gascon et le plus narquois, votre mère est-elle donc allée dans le -Béarn?--Non, Sire, c'est mon père qui y demeura.--Ventre-saint-gris! -dit le roi gasconnant un peu moins, je suis payé.» - -Maintenant, lisez Macrobe, au chapitre des _Saturnales_[68], -qui rapporte les bons mots d'Auguste et les bonnes réponses qui -lui furent faites, vous trouverez toute l'anecdote.... moins le -_ventre-saint-gris_[69]. - -[Note 68: Liv. II, ch. IV.] - -[Note 69: Elle avait déjà couru au moyen âge. _V._ A. de -Montaiglon, _Anciennes poésies françaises_, t. IV.--Pour un mot du -Dante qui fut prêté à Henri IV, _V._ le _Rabelais_ de MM. Burgaut des -Marets et Rathery, t. II, p. 378, note.] - -Je vous ferai grâce de cent autres de même espèce, sauf une seule -pourtant, dont l'origine m'échappa longtemps et qu'il faut que je vous -raconte. - -Sully avait promesse du roi pour une audience. Il vient heurter à la -porte du cabinet royal; au lieu de le faire entrer, on lui dit que Sa -Majesté a la fièvre et ne pourra le recevoir que dans l'après-dîner. Il -se retire et va s'asseoir tout en grondant à quelques pas d'un petit -escalier qui menait à la chambre du roi. Une belle jeune fille voilée, -tout de vert vêtue, en descend bientôt furtivement et s'échappe. Le roi -ne tarde pas à la suivre: «Eh! monsieur de Rosny, que faites-vous là? -dit-il un peu troublé à la vue de son ministre; ne vous ai-je pas fait -dire que j'avais la fièvre?--Oui, Sire, mais elle est partie.... Je -viens de la voir passer tout habillée de vert.» Le roi se sentit pris; -il lui frappa gaiement sur la joue, et ils s'en allèrent travailler. - -S'il est quelque part une anecdote vraisemblable et bien faite suivant -l'humeur de ceux à qui on la prête, c'est celle-ci certainement. J'ai -donc été assez surpris d'apprendre qu'elle était supposée, comme tant -d'autres. Elle se lit dans Plutarque[70], avec une petite différence -conforme au goût des Grecs, et que le nôtre jugerait contre nature; ce -n'est pas tout, je vous dirai qu'à la prendre seulement telle qu'elle -est ici, on la trouve, bien avant qu'Henri fût né, qui court déjà le -monde, mise en _iambes_ malins par un certain Hilaire Courtois, qui, -bien que Bas-Normand, latinisait d'une assez jolie façon[71]. - -[Note 70: _Vie de Démétrius_, ch. VI (_Œuvres_ de Plutarque, trad. -Pierron, t. IV, p. 246).] - -[Note 71: _Hilarii Cortesii Volantillæ._ Paris, 1533, in-12, p. 24.] - -Oh! le vraisemblable, le vraisemblable! C'est la mort du vrai en -histoire; c'est l'espoir des mauvais historiens, et c'est la terreur -des bons. Il ne faut pour la vérité ni deux poids ni deux mesures. Elle -est nue; qu'importe! faites-la voir telle qu'elle est. Sa parole est -franche jusqu'à la brutalité; qu'importe encore! laissez-lui sa brutale -parole, et faites tout pour qu'elle parvienne à tous. L'idéal, dont -elle s'est trop parée, est un voile charmant sans doute; enlevez-le lui -pourtant, et rendez-le, si c'est possible, à la poésie, qui, de nos -jours, s'en est trop passée. - -M. Renan a écrit[72]: «Au point de vue de la vérité historique, -le savant seul a le droit d'admirer; mais au point de vue de la -morale, l'idéal appartient à tous. Les sentiments ont leur valeur -indépendamment de la réalité de l'objet qui les excite, et on peut -douter que l'humanité partage jamais le scrupule de l'érudit qui ne -veut admirer qu'à coup sûr.» - -[Note 72: _Études d'hist. relig._, 2e édit., p. 271.] - -Ce n'est pas mon avis. L'exactitude, selon moi, n'est pas faite pour -la dégustation exclusive des privilégiés. Ce qu'elle apporte d'utile -doit profiter à tous. Sans elle, l'histoire n'a point d'enseignement -pour l'humanité; et l'humanité ne doit être frustrée d'aucun des -enseignements de l'histoire. - -Aux derniers siècles, époque de la flatterie et des mensonges -aristocratiques, on pouvait dire, à la grande indignation du P. -Griffet[73]: «Le vrai est le sublime des sots;» mais aujourd'hui c'est -différent. Voltaire alors pouvait se croire en droit d'écrire: «Il y -a des vérités qui ne sont pas pour tous les hommes et pour tous les -temps[74];» ou bien encore, à propos de certains faits de l'histoire -de Russie: «Il n'est pas encore temps de les dire, les vérités sont -des fruits qui ne doivent être cueillis que bien mûrs[75].» La raison -humaine a fait assez de progrès pour que ces réserves prudentes soient -devenues inutiles. On peut aujourd'hui lui servir les vérités en -primeur. Il faut surtout qu'elles lui arrivent sans avoir été frelatées -d'aucune manière, et sans qu'on ait tenté de mettre à leur place le -vraisemblable qui n'est que leur fantôme. - -[Note 73: _Traité des différentes sortes de preuves qui servent à -établir la vérité de l'histoire_, p. 90.] - -[Note 74: Lettre au cardinal de Bernis, du 23 avril 1764.] - -[Note 75: Lettre à la comtesse de Bassevitz, du 24 déc. 1761.] - -En cela, je me tiens à ce qu'a dit le P. Griffet: «Il n'y a de -place dans l'histoire que pour le vrai, et tout ce qui n'est que -vraisemblable doit être renvoyé aux espaces imaginaires des romans et -des fictions poétiques[76].» - -[Note 76: _Traité des différentes sortes de preuves_, etc., p. 42.] - -Si, du moins, l'on n'en faisait abus que pour les bagatelles dont -je parlais tout à l'heure, le mal serait petit et nous en ririons -presque. Si l'on se contentait, par exemple, de perpétuer, sous le nom -de François Ier, je ne sais quelle aventure de chasse qui quelques -mille ans auparavant, avait été prêtée au roi de Syrie Antiochus -Sidètes[77], après avoir peut-être auparavant servi pour Nemrod, -le grand chasseur; si tout le danger de ces sortes de suppositions -consistait à faire répéter par Rabelais, riant dans son agonie, la -parole de Demonax mourant: «Tirez le rideau, la farce est jouée[78];» -ou bien à faire dire encore, par un paysan, à Louis XIV, ce mot copié -d'Apulée: «Vous aurez beau agrandir votre parc de Versailles, vous -aurez toujours des voisins;» si l'on s'en tenait seulement aussi à -renouveler pour Bassompierre et tels autres gens d'esprit certains -mots de spirituelle paillardise qui avaient fait fortune cent ans -avant eux, comme celui-ci sur la virginité: «Il est bien difficile -de garder un trésor dont tous les hommes ont la clef[79];» si même, -en une question plus grave, l'on s'avisait, comme fit J.-B. Say, de -prêter trop gratuitement à Christine de Suède, à propos de Louis XIV -et de la révocation de l'édit de Nantes, ce vieux mot fait tant de -siècles auparavant pour Valentinien venant de tuer Aétius: «Il s'est -coupé le bras gauche avec le bras droit[80]»; tout cela, encore une -fois, ne tirerait pas à grande conséquence. Je pourrais m'en amuser, -comme fit Léonard Salviati, lorsqu'il voulut prouver en se jouant -que, pour les faits historiques, il suffit de ce vraisemblable que je -honnis[81]. J'irais même jusqu'à dire comme Montaigne, à propos de -hardiesses pareilles hasardées dans son livre: «En l'estude que je -traicte des mœurs et mouvemens, les témoignages fabuleux, pourvu qu'ils -soient possibles, y servent comme les vrais.» Le malheur, c'est que le -même système d'invention et de supposition, la même méthode de prêts -gratuits, de greffes ingénieuses qui font fleurir sur un nom l'esprit -ou l'héroïsme germé sous le couvert d'un autre, c'est que toutes ces -manœuvres du mensonge ont été mises en usage pour les choses les plus -graves de l'histoire, aussi bien et plus souvent peut-être encore que -pour ces frivolités, pour ces bagatelles: et cela, toujours à la grande -joie du menteur qui tendait le piège, du mystificateur sournois qui -riait sous cape du succès de son industrie, et s'en applaudissait -d'autant mieux qu'il vous avait leurré pour une affaire plus sérieuse, -et vous avait servi une bourde plus vide et plus inutile, au lieu d'une -vérité nécessaire. - -[Note 77: Plutarque, _Apophthegmes_, édit. Didot, t. III, p. -121.--Rollin, _Hist. ancienne_, 1836, in-8, t. III, p. 27.--H. -Estienne, _Précellence du langage françois_, édit. Feugère, p. 118.] - -[Note 78: C'est Freigius qui lui prêta le premier ce mot au t. I de -ses _Commentaires sur Cicéron_. _V._ la lettre de Guy Patin à Spon, du -22 juin 1660.] - -[Note 79: Ce mot, dans le _Chevræana_, t. I, p. 350, est prêté à -Bassompierre. Il se trouvait, bien avant que celui-ci fût né, dans le -_Trésor du Monde_, Paris, 1565, in-12, liv. II, p. 59.] - -[Note 80: J.-B. Say, _Traité d'économie politique_, t. I, p. 189.] - -[Note 81: _Il Lasca Dialogo, cruscata, ovvero barodosso di Mannozzo -Rigogoli._ Firenze, 1606, in-8.] - -On ne trompe pas toujours son siècle; mais pour peu qu'on soit imprimé -et qu'on ait mis un peu d'art à façonner ses menteries, l'on a pour soi -tous les siècles qui suivent. La vérité se dit toujours la dernière, -souvent même elle ne se dit pas du tout, tant il y a de gens qui sont -de l'humeur timorée de Fontenelle et qui craignent d'ouvrir les mains. -Le mensonge, fanfaron et bavard autant qu'elle est timide et muette, -marche, court, vole cependant: l'avenir est à lui. - -C'était bien l'espoir de cet impudent de Paul Jove, «lequel, dit -Guil. Bouchet[82], estant blasmé de mensonge en son histoire, le -confessa, adjoutant néantmoins qu'une chose le confortoit, qui estoit -l'asseurance que dedans cent ans il n'y auroit escrit aucun, ne -personne qui dist le contraire de ce qu'il avoit mis en son livre; et -par ainsy que la postérité croiroit tout ce qui estoit couché dans son -histoire.» - -[Note 82: XIVe _Sérée_, t. II, p. 57.] - - - - -V - - -De notre temps, le roman a fait sa proie de l'histoire, et l'on a -bien eu raison de s'en plaindre. Il n'agissait pourtant ainsi que par -droit de légitime échange. Lorsqu'il s'arrangeait sur le domaine de la -muse sévère un lot de petites vérités à transformer en mensonges, il -ne faisait que lui rendre la pareille. Il s'y prenait avec elle comme -elle s'y était prise avec lui, lorsque, levant sur son terrain une -large dîme de romanesques inventions, elle en avait fait tout autant -de bonnes vérités si bien viables, si solidement constituées, qu'elles -courent encore. - -«Petits poupeaux de lait, dit l'auteur du _Moyen de parvenir_[83], je -vous avertis que vieilles folies deviennent sagesses; et les anciens -mensonges se transforment en de belles petites vérités dont vous savez -extraire à propos l'essence vivifiante.» - -[Note 83: Édit. de 1757, in-12, t. I, p. 132.] - -Ce qui est fort bien dit, à ce point même que Beaumarchais ne crut -pouvoir mieux dire, et prit tout le passage pour en grossir l'esprit de -son Figaro[84]. Il pensa que la phrase était faite pour lui, et il s'en -empara; elle était certes, vu la matière traitée ici, fort bien faite -aussi pour nous, mais nous nous contentons de la citer. - -[Note 84: «Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps _vieilles -folies deviennent sagesses et qu'anciens petits mensonges assez mal -plantés ont produit de grosses, grosses vérités_, on en a de mille -espèces.» (_Le Mariage de Figaro_, acte IV, sc. Ire.)] - - - - -VI - - -Les conteurs du moyen âge, prêtres ou laïques, ont semé, plus que -personne, de ces beaux mensonges à destinée singulière, qui, soutenus -d'âge en âge par la crédulité naïve, sont parvenus à se faire en pleine -histoire une floraison inattendue. - -C'est à l'un d'eux, le moine Jean, que l'on doit par exemple, la -première version du joli conte que Collé prit de bonne foi dans -l'histoire anecdotique et déjà presque légendaire du Béarnais, et dont -il fit le fond de sa comédie: _La Partie de chasse de Henri IV_. Il -s'imaginait, et de son temps quelqu'un pouvait-il le démentir? qu'il -mettait en scène une aventure vraie dont il ne changeait ni l'époque ni -le héros, tandis qu'en réalité il faisait sa pièce avec un conte qui -datait du XIIe siècle, et dans lequel l'Angevin Geoffroy Plantagenet -avait joué d'origine, et, comme on dit, _créé_ le beau rôle[85]. - -[Note 85: _Hist. de Geoffroy Plantagenet_, par le moine Jean, p. -26-40.--_Hist. litt. de la France_, t. XIII, p. 356.--Quand Geoffroy -mourut, l'aventure échut à son fils avec le reste de son héritage. Dans -une ballade anglaise sur ce sujet, c'est Henri II, fils de Geoffroy, -qui joue son rôle. _V._ l'analyse de cette ballade dans le _Magasin -pittoresque_, 1839, p. 345-347.] - -Il en est de même pour la fameuse histoire du chien de Montargis, dont -les faiseurs d'_Ana_, sur la foi du vieux Vulson de la Colombière[86], -illustrent tous le règne de Charles V, croyant ainsi lui constituer -ses meilleurs droits au surnom de _Sage_ et au titre de _Salomon de la -France_. La vérité, c'est qu'elle courait le monde bien avant que ce -roi ne fût né. On la trouve dans la _Chronique_ d'Albéric, moine des -Trois-Fontaines[87], qui se termine à l'année 1241, c'est-à-dire un peu -moins d'un siècle avant la naissance de Charles V. - -[Note 86: _Théâtre d'Honneur et de Chevalerie_, t. II, p. 300.] - -[Note 87: Hanovre, 1680, in-4, p. 105.] - -Le moine, qui plus est, la donne comme bien antérieure à son temps, -puisqu'il la fait se passer sous le règne de Charlemagne; encore la -raconte-t-il moins comme une vérité que comme une fiction: «C'est, -dit-il, une de ces fables tissues par les chanteurs gaulois, qui, bien -qu'elles plaisent, s'écartent par trop de la vérité de l'histoire. -Comme bien d'autres, elle a été composée en vue de gagner un peu -d'argent.» Il disait vrai: l'un des romans dans lesquels elle fut -intercalée en façon d'épisode, sans que les noms de Macaire et d'Aubry -fussent changés, a été retrouvé, il y a deux ans, par M. Guessard, à la -bibliothèque de Saint-Marc, à Venise[88]. - -[Note 88: _Notes sur un manuscrit français de la Biblioth. de -Saint-Marc_, par F. Guessard, 1857, in-8, p. 18.--La même histoire se -trouve sous d'autres noms dans une version portugaise de _Tiran le -Blanc_. _V_. à ce sujet, le _Bull. de l'Alliance des arts_, 25 mars -1843, p. 302-303.] - -En la voyant ainsi se promener de chansons en chansons, et de romans -en romans, on peut juger de sa popularité, mais il ne semble aussi -que plus difficile de fixer l'époque véritable où elle dut se passer, -si toutefois elle eut jamais quelque réalité. Des chansons et des -romans, elle fut tout naturellement transportée sur les images; on -sait que son titre populaire, _Histoire du chien de Montargis_, lui -vient de ce que la principale péripétie s'en trouvait figurée sur -un bas-relief placé au dessus de la cheminée de la grand'salle du -château de Montargis[89]. Montdidier, où l'on disait qu'était né le -chevalier Aubry; Paris, où l'on racontait que le duel de son chien avec -l'assassin Macaire avait eu lieu dans l'île Notre-Dame[90], s'étaient -ainsi vu préférer, à cause du bas-relief, une ville qui n'avait -autrement rien à faire en tout cela[91]. - -[Note 89: On voit ce bas-relief vaguement indiqué sur la gravure -que Du Cerceau a donnée de cette grand'salle dans ses _Villes et -Châteaux de France_.] - -[Note 90: Le récit qu'on trouve dans le _Mesnagier_ publié par M. -J. Pichon, t. I, p. 93, ne lui donne pas d'autre champ clos.] - -[Note 91: _V._ encore, à ce sujet, Bullet, _Mythol. franç._, p. -64. La gravité des gens qui citèrent ce débris de roman comme un fait -historique contribua beaucoup à autoriser l'erreur. L'un des plus -célèbres avocats du XVIIe siècle, Cl. Expilly, ne se fit-il pas un -jour une preuve juridique de ce combat du chien et de Macaire? _V._ -son _Plaidoyer_ XXX, et Bruneau, _Observat. sur les lois criminelles_, -in-4º, p. 376.] - -L'aventure de Pépin, abattant d'un seul coup de sabre la tête d'un -lion furieux dans la cour de l'abbaye de Ferrière[92], doit être aussi -rangée parmi les contes dont on ne connaît pas le héros véritable, -et pour lesquels chaque nation, chaque époque ont un acteur de -rechange[93]. - -[Note 92: _Monachus Sangallensis_, cap. XXIII.] - -[Note 93: Cette histoire se rencontre, par exemple, dans -l'_Historia de las guerras civiles de Granada_, par Perez de Hita, et -elle était, d'après le titre, _sacada de un libro arabigoy traducido en -castellano_.] - -Celui-ci a été mis en cours par le moine de Saint-Gall, et n'en est -pas plus respectable. Le bon religieux, en effet, est coutumier -de mensonges ou tout au moins de suppositions historiques[94]. Sa -_Chronique_ n'est très souvent qu'un écho prolongé des commérages -émerveillés de la légende. - -[Note 94: C'est encore lui (_Des Faits et Gestes de Charles le -Grand_, coll. Guizot, t. III, p. 247) qui renouvelle pour Pépin le -Bossu, bâtard du grand Charles, le récit de l'aventure de Tarquin -le Superbe abattant les têtes des plus hauts pavots de son jardin, -etc. Enfin, M. Depping (_Rev. franç._, 2e série, t. III, p. 262) l'a -convaincu d'erreur pour la relation qu'il fait de l'ambassade d'Haroun -à Charlemagne.] - -Le savant historiographe de la Marine, M. Jal, l'a pris en faute pour -un fait plus important que celui dont nous venons de parler, plus -spécieux dans son mensonge, ce qui en accroît le danger, et, qui pis -est, tout autant répété. Aussi M. Jal s'indigne-t-il moins contre le -vieux moine, qu'il ne donne sur les doigts des routiniers qui, de nos -jours encore, reprennent sans examen et perpétuent son conte. Voici -ce fait, qui, tout d'abord, vous reviendra en mémoire, comme l'un des -plus rebattus de vos souvenirs de collège. Nous le donnons tel que le -raconte M. Michelet, à la page 57 d'un livre où il figure plus mal -qu'en tout autre, puisque c'est le _Précis de l'histoire de France_, -ouvrage d'éducation dans lequel des vérités triées et certaines -devraient seules avoir place: - -«Un jour, dit donc M. Michelet, d'après le moine de Saint-Gall, -un jour que Charlemagne s'était arrêté dans une ville de la Gaule -narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans le -port. Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, africains, -d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à la légèreté de -leurs bâtiments. «Ce ne sont pas là des marchands, dit-il, ce sont de -cruels ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur s'étant -levé de table, se mit, dit le chroniqueur, à la fenêtre qui regardait -l'Orient et demeura très longtemps le visage inondé de larmes. Comme -personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui l'entouraient: -«Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement? Certes, je -ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misérables pirateries; mais -je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils ont été près de -toucher ce rivage, et je suis tourmenté d'une violente douleur, quand -je prévois tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux et à leurs -peuples.» - -Tel est le fait, très agréable à raconter certainement, et dont, à -cause de ce charme même, on se garderait presque de vérifier à fond -l'authenticité, de peur de ne pouvoir plus après en illustrer son -livre. Voici maintenant la réfutation, d'autant plus hardie, qu'il y -a là, je le répète, un récit qui tient fortement dans l'esprit des -historiens et dans le souvenir du public. Mais les historiens ne le -feront pas moins, et le public y croira toujours. - -«Je voudrais bien, dit M. Jal[95], qu'on renonçât au plaisir de -répéter..... la fameuse anecdote mise en circulation par le moine de -Saint-Gall..... Le silence d'Eginhard est d'un grand poids contre -l'authenticité de cette historiette, qui fait arriver _inopinato -vagabundum Carolum_ dans une ville maritime de la Gaule narbonnaise, -et lui fait voir des barques normandes sur un point du littoral de la -Méditerranée..... En y songeant bien, l'on verra que le conteur ne nous -dit pas plus la date du voyage du _vagabundus Carolus_ que le nom de la -ville où il arriva inopinément. - -[Note 95: _Journal des Débats_, 21 oct. 1851.] - -«On conviendra qu'Eginhard, bien placé pour savoir ce que faisait le -roi dont il suivait les pas, n'aurait pas manqué de raconter cette -anecdote, plus importante assurément que les mentions des chasses -ou des parties de pêche auxquelles assista Charlemagne; on se -rappellera surtout que la _Chronique_ de Roderic de Tolède, comme -les _Gesta Normannorum_ publiés par Duchesne, et la _Chronique_ -rimée de Benoît de Saint-Maure, rapportent à l'année 859 ou 860, -c'est-à-dire à quarante-six ans environ après la mort de Charlemagne, -la première entrée des Normands dans la Méditerranée; enfin l'on se -demandera... si le moine de Saint-Gall, qui écrivait pour Charles le -Gros, en 884, alors que la France, toujours menacée ou envahie par -les Normands, appelait un défenseur énergique, n'imagina pas, dans -une intention louable de patriotisme, ce petit mensonge, ou, si l'on -veut, cet apologue, dans lequel Charlemagne s'adresse en pleurant à ses -successeurs. - -«Pour moi, ajoute M. Jal, je n'en saurais douter quand j'entends le -chroniqueur s'écrier à la fin de son récit: «Pour qu'un pareil malheur -ne nous arrive pas, que le Christ nous protége, et que votre glaive -redoutable se trempe dans le sang des Normands, en même temps que le -fer de votre frère Carloman!» Il me semble que le moine de Saint-Gall, -fier de la leçon qui ressortait pour son maître de son ingénieuse -invention, dut se dire à peu près, comme à une autre époque Estienne -Pasquier, à propos d'une anecdote qui caressait la magistrature: «Je -crois que cette histoire est très vraie, parce que je la souhaite -telle.» - -Et pour combien d'autres n'en est-il pas de même! La vérité, cette -suprême loi, se subordonne aux convenances. Nous le prouverons par plus -d'un fait encore; mais, pour le moment, il ne s'agit que de Charlemagne -et des Normands. - -Je ne veux pas quitter ceux-ci sans vous dire en passant que l'histoire -du mariage de Rollon, leur chef, avec Giselle, fille de Charles le -Simple, à l'occasion du traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, n'est -pas moins imaginaire que toutes celles qui précèdent, par la raison que -Rollon avait alors environ soixante-quinze ans, et pour cette autre -plus décisive, que Giselle n'était probablement pas née encore[96]. -Quel moyen de faire conclure un mariage, même politique, entre un -septuagénaire et une fille à naître? - -[Note 96: _V._ un travail de M. Auger dans les _Mémoires de la -Société biblioph. histor._, et l'_Histoire de Normandie_, par M. Th. -Licquet, Rouen, 1835, in-8º. Le savant conservateur de la Bibliothèque -de Rouen avait hasardé pour la première fois, dans les _Mémoires de -la Société des antiquaires de Normandie_ pour 1827 et 1828, cette -opinion, qui, entre autres approbations, obtint celle de M. Raynouard -(_Journal des Savants_, 1835, p. 753), après avoir trouvé quelques -contradicteurs, notamment dans le _Bulletin des Sciences historiques_ -du baron de Férussac, t. XIV, p. 204.] - -Je ne veux pas non plus m'éloigner de l'époque de Charlemagne sans -vous émettre au passage certain doute du savant Fréd. Lorentz[97], -touchant l'existence de cette fameuse _école palatine_ que Charlemagne -présidait sous le nom de David, où l'on voyait Alcuin prendre celui -d'Horace, Engelbert celui d'Homère, etc. Selon l'érudit allemand, -c'est un conte absurde. J'ajouterai, pour concilier tout, que M. -Francis Monnier[98], sans vouloir détruire ni même combattre ce doute -de Lorentz, ne l'accepte pas, du moins tel qu'il l'a émis. La réunion -«que la postérité a nommée Académie palatine» fut, il en convient, «une -réunion toute morale de savants» qui se connaissaient, sans beaucoup se -voir, et qui, pour ainsi dire, ne se réunissaient qu'à distance, mais -dont l'influence n'en fut pas moins tout aussi active sur l'esprit de -leur temps que celle d'une école permanente et d'une académie à séances -assidues: «Frédérik Lorentz, dit-il, s'est trop pressé de la reléguer -au rang des fables, car, ajoute-t-il avec un grand sens, si l'on ne -veut s'arrêter qu'au mot lui-même, Charlemagne est bien autre chose -que le fondateur d'une académie, d'une université, puisqu'il les a -toutes préparées. Il est, avec Alcuin, son intelligent ministre, le -restaurateur des lettres en Occident.» - -[Note 97: _De Carolo Magno litterarum fautore_, etc., 1828, in-8, -p. 42, et _Alcuins Leben_, p. 171.] - -[Note 98: _Alcuin et Charlemagne_, 2e édit., 1864, in-12, p. 127.] - -Puisqu'il a tout à l'heure été question d'Eginhard, je crois bon de -vous répéter en courant que ses amours et son mariage avec Emma ou -Imma, fille de Charlemagne, ne sont qu'un roman, dont la première -version, naïvement consignée dans la _Chronique du monastère de -Lauresheim_, a été depuis amplement exagérée dans son mensonge par les -conteurs, les poètes et les peintres[99]. Il est sûr que Charlemagne -n'eut pas de fille du nom d'Emma, et, quoi qu'en ait dit dom -Rivet[100], se faisant fort d'un passage de la 32e _lettre_ d'Eginhard, -il n'est d'aucune façon certain que celui-ci ait été le gendre de -Charlemagne. Il ne faut même que lire la fin du XIVe chapitre de sa -_Vie_ de l'empereur pour s'assurer qu'il ne dut pas l'être. Eginhard -n'y dit-il pas que Charlemagne «ne voulut jamais marier aucune de ses -filles, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers»? A moins -qu'Eginhard ne fût aussi distrait que M. de Brancas, qui oubliait -parfois qu'il était marié, je ne comprends pas qu'ayant pour femme une -des filles de Charlemagne il ait pu parler ainsi. - -[Note 99: On a été jusqu'à mettre la scène de ce roman dans une -des petites cours de l'hôtel de Cluny. _V._ la _Notice sur l'hôtel de -Cluny_, p. 9.] - -[Note 100: _Hist. litt. de la France_, t. IV, p. 550. Mabillon, -dans ses _Annal. Bénédict._, a de même donné créance à cette légende, -t. II, p. 223, 426.] - -Quant à l'épisode de la neige, traversée d'un pas ferme par la -vigoureuse princesse qui porte son amant sur ses épaules, pour dérober -ses traces aux regards de son père, il n'est pas plus vrai que le -reste, si l'on persiste surtout à lui donner pour héros Eginhard et -Emma. Avant que la _Chronique de Lauresheim_, publiée pour la première -fois en 1600[101], fût venue le mettre sur leur compte, le _Miroir -historical_[102] de Vincent de Beauvais, l'avait popularisé chez nous -plusieurs siècles auparavant, en lui donnant pour principal personnage -l'empereur d'Allemagne, Henri le Noir[103]. - -[Note 101: _Scriptores rerum Germanicarum_, publiés par Marquard -Freher, 1600, in-fol., t. III.--Cette chronique a été ensuite donnée à -part sous le titre de _Chronicon Laurishamense_, 1768, in-4. _V._ au t. -I, p. 40-46.] - -[Note 102: 5 vol. in-fol., 1495.] - -[Note 103: _V._ les frères Grimm, _Traditions allemandes_, -traduites en français par M. du Theil, in-8, t. II, p. 149.--Guillaume -de Malmesbury, dont le récit est antérieur à celui du chroniqueur de -Lauresheim, raconte aussi l'anecdote, en la mettant sur le compte de -Henri le Noir. (_De Gestis regum Anglorum_, lib. II, chap. XII.)] - -C'est d'une vanité de descendants que vint toute la légende, ou -du moins sa popularité. Les comtes d'Erpach se croyaient descendus -d'Eginhard, mais une plus noble ascendance leur eût fort agréé. Ayant -à choisir, ils s'attribuèrent celle de Charlemagne, et la rattachèrent -à l'autre par le conte qui a fait fortune. Ils imaginèrent de -faire courir le bruit qu'on avait ouvert à Selgenstratt le tombeau -d'Eginhard, et que l'histoire de ses amours et de son mariage avec Imma -s'y était trouvée gravée en peu de mots sur une lame de plomb[104]. -Il n'en fallut pas davantage pour que, cette prétendue preuve venant -s'ajouter au récit, sans doute arrangé lui-même, de la _Chronique de -Lauresheim_, on acceptât toute la légende, sans plus la contester. -Freher, qui avait publié la _Chronique_, n'avait pas cru à l'histoire -de ces amours, et l'avait dit. C'est alors que, pour détruire le -mauvais effet de ce doute, les comtes d'Erpach avaient imaginé -l'ouverture du tombeau d'Eginhard et la trouvaille de la lame de -plomb. Dès lors on put croire, sur ce point, l'incrédulité bien morte; -mais Bayle, en reprenant le doute de Freher, la réveilla[105], et lui -donna par l'autorité de sa critique assez de force pour qu'elle pût de -nouveau serrer de près le mensonge, et en avoir définitivement raison. - -[Note 104: Hubert Thomas, _Vie de l'Électeur palatin Frédéric_, t. -II, p. 10.] - -[Note 105: _V._ dans son _Dict. crit._, in-fol., t. II, l'article -_Eginhard_, à l'endroit où il dit: «Freher n'ajoute aucune foi à ce -conte.» _V._ aussi le _Ducatiana_, t. I, p. 178-179.] - - - - -VII - - -Les frères Grimm, qui, dans leur très savant et très curieux livre -sur les _Traditions allemandes_, ont dégagé l'histoire de la légende -avec tant de courage et de lumière, n'ont eu garde d'oublier ce conte. -Ils l'ont remis à sa vraie place, dans la catégorie des inventions -ingénieuses, des mensonges bien trouvés dont l'étiquette naturelle est -la fameuse phrase italienne: _Si non e vero, e bene trovato_. - -La plupart des traditions de notre histoire à l'époque mérovingienne -les ont rencontrés tout aussi inexorablement sceptiques. Il faut voir -quel bon marché ils font de la vérité historique des événements les -plus populaires du règne de Childéric et de celui de Clovis; comment -ils rejettent parmi les fables, en dépit d'Aimoin[106] et de Grégoire -de Tours[107], tout le roman du mariage de Childéric avec la reine -Basine, que l'abbé Velly avait pomponné de si jolies phrases; comment, -malgré les mêmes historiens, ils relèguent au nombre des légendes: et -la fameuse histoire du vase de Soissons[108], et celle du mariage de -Clovis et de Clotilde[109], et celle encore de l'épée et des ciseaux -que cette dernière princesse reçut des rois Childebert et Clotaire, -comme présents symboliques lui annonçant qu'il lui fallait choisir, -pour ses petits-fils, entre la mort par le glaive et la tonsure du -moine[110]. - -[Note 106: _Hist. des Français_, liv. I, chap. XIII et XIV.] - -[Note 107: Hist. des Francs, liv. II, chap. XXVIII.] - -[Note 108: Aimoin, liv. I, ch. XII.--Grégoire de Tours, liv. II, -ch. XXVIII.--Flodoard, _Hist. de Reims_, liv. I, ch. XIII.] - -[Note 109: Aimoin et Grégoire de Tours, _ibid._] - -[Note 110: Grég. de Tours, liv. III, ch. XVIII.--_V._ sur tous ces -faits, le livre des frères Grimm, déjà cité, t. II, p. 85, 89, 95, 98.] - -De l'existence de Pharamond comme premier roi des Francs, les frères -Grimm n'en parlent même pas[111]. Ils savent que c'est une croyance sur -laquelle, à moins d'être le continuateur patenté de M. Le Ragois, l'on -a passé condamnation depuis plus d'un siècle. - -[Note 111: L'abbé de Longuerue en doutait déjà, voyant qu'il n'en -était pas fait mention dans Grég. de Tours et qu'il n'en était parlé -que dans le _Manuscrit de Saint-Victor_.] - -Auparavant, on y croyait si bien, qu'on allait jusqu'à dire par quelles -vertus s'était distingué Pharamond. Il se trouve dans les manuscrits -de la Bibliothèque impériale[112] une _dictée_ faite par Élisabeth de -France, sous les yeux de Louis XIII encore enfant, où l'on fait dire -à la petite princesse au sujet de son frère: «Qu'il prendra comme -modèles, pour la piété saint Louis, pour la justice Louis XII, pour -l'amour de la vérité Pharamond Ier.....» L'amour de la vérité sous le -patronage d'un roi dont l'existence est un mensonge, voilà certes qui -est bien placé! - -[Note 112: _Mss. de Béthune_, vol. coté 9309.] - -Un mensonge, ai-je dit, l'existence de Pharamond un mensonge! C'est -bien de l'audace. Ceux à qui la fable est chère vont m'en vouloir; -peut-être m'en feront-ils un vrai crime, comme il arriva au savant -de Bohême Shlœzer, qui passa pour criminel de lèse-majesté, parce -qu'il avait rayé de l'histoire de son pays plusieurs princes que -des récits mystiques y avaient placés: _Ausus est reges incessere -dictis_[113]! Le plus grave, c'est que notre liste royale y perd -un roi, et commence ainsi par un vide. Avec un peu de complaisance -on peut le combler, et recompléter le nombre, en replaçant dans la -nomenclature un carlovingien jusqu'ici tenu à l'écart. C'est ce -fils de Louis-d'Outremer, nommé Charles, que l'on croyait avoir été -entièrement supprimé par son frère Lothaire, mais qui semble avoir eu -toutefois quelques années de règne en Bourgogne, ainsi que l'a prouvé -M. Auguste Bernard, d'après la suscription d'un acte des _Cartulaires -de Cluny_[114]. - -[Note 113: Baron de Férussac, _Bulletin des Sciences historiques_, -t. XVI, p. 328] - -[Note 114: _Notes sur un roi inconnu de la race carlovingienne_, -dans le XXIIIe volume des _Mémoires de la Soc. imp. des Antiq. de -France_.] - -Les frères Grimm n'ont pas dit un mot de la Sainte-Ampoule. S'ils -doutent des légendes, jugez ce qu'ils pensent des miracles! - -Nous n'en parlerons pas nous-même davantage; il nous suffira de -renvoyer, pour l'origine de la sainte fiole, à l'excellent livre de M. -Alfred Maury sur les _Légendes pieuses_[115]. - -[Note 115: P. 183.] - -J'avais, dans la première édition de ce livre, fait une chicane aux -historiens pour leur traduction des paroles de saint Remy baptisant -Clovis. M. Édouard Thierry m'a fort courtoisement prouvé que j'avais -eu tort, et je vais prouver à mon tour que j'approuve ses raisons, en -les reproduisant ici: - -«M. Édouard Fournier, dit l'aimable critique[116], prend la traduction: -«Courbe ton front, _fier_ Sicambre,» en flagrant délit de rhétorique. -Elle n'est pas tout à fait exacte, j'en conviens; mais elle l'est -bien plus qu'il ne semble. Si elle cherche le nombre harmonieux, elle -imite en cela le texte, qui affecte un faux air de vers latin: _Mitis -depone colla, Sicamber_, et la traduction est encore plus simple que -l'original. Quant au mot _fier_, on aurait tort de le prendre pour -un contre-sens. Grégoire de Tours[117] ne dit pas: _Depone colla, -mitis Sicamber_, «baisse le cou, doux Sicambre;» mais: _Mitis depone -colla, Sicamber_; «baisse doucement la tête, Sicambre,»--la force de -l'adjectif portant sur l'action du verbe; ou mieux encore: «Apprivoisé -désormais,»--c'est le vrai sens de _mitis_--«baisse la tête, Sicambre.» -Or, qui dit apprivoisé suppose un état antérieur, qui est l'état -sauvage, et le _mitis Sicamber_ contient le fier Sicambre.» - -[Note 116: _Moniteur_ du 4 nov. 1856.] - -[Note 117: Lib. II, cap. XXI.] - -On est presque heureux des erreurs qui vous attirent de semblables -rectifications. Elles deviennent ainsi des bonnes fortunes pour la -vérité. - -Si le _mot_ n'a pas été gâté par les arrangeurs d'histoire, il n'en -a pas été de même pour le reste de l'épisode. La mise en scène qui a -complètement dénaturé la pièce n'est nulle part plus fausse ni plus -amusante que dans le livre de Scipion Dupleix[118]. Il nous montre le -roi franc inclinant, à la voix de l'évêque, sa tête frisée et parfumée. -On croit assister au sacre de Louis XIV, recevant, en perruque, la -couronne de ses ancêtres. - -[Note 118: _Hist. génér. de France_, 1639, t. I, p. 58.] - -«L'heure de la veille de Pasques, à laquelle le roy devoit recevoir -le baptesme de la main de sainct Remi, estant venue, il s'y présenta -avec une contenance relevée, une démarche grave, un port majestueux, -très-richement vestu, musqué, poudré, la perruque pendante, -curieusement peignée, gaufrée, ondoyante, crespée et parfumée, selon -la coutume des roys françois. Le sage n'approuvant pas telles vanités, -mesmement en une action si saincte et religieuse, ne manqua pas de luy -remonstrer qu'il falloit s'approcher de ce sacrement avec humilité!» - -Les avènements de dynastie sont plus qu'autre chose encore en histoire -des occasions d'erreur, ou tout au moins de doute. La _Chronique_, -dont le langage, en ce temps-là surtout, est si mal assuré, ne bégaye -jamais tant qu'auprès des berceaux. On se croyait sûr de la vérité, -par exemple, au sujet de Hugues-Capet et de sa prise de possession -du trône. Augustin Thierry avait dit qu'avec lui la France s'était -enfin donné une royauté nationale, substituant ses droits nouveaux aux -droits vieillis de la monarchie venue d'outre-Rhin avec les Franks de -Clovis et ceux de Charlemagne. M. Olleris[119] vient aujourd'hui nous -dire qu'on s'est trompé. Ni Hugues-Capet, ni ses successeurs immédiats -n'eurent, à l'entendre, rien de vraiment national. Ce furent moins des -rois français, selon lui, que des agents couronnés de l'étranger. S'ils -n'étaient plus Germains par la race, comme ceux qu'ils remplaçaient, -ils l'étaient par le servage. M. Olleris nous paraît aller trop loin. -Il se peut, comme il tend à le prouver, que les premiers Capétiens, -sans grande force au dedans, où les vassaux leur étaient plus ennemis -que l'étranger même, aient cherché au dehors l'appui qui leur manquait -là, et se soient fait ainsi une défense de ce qu'ils auraient dû -combattre; mais il serait injuste de leur faire un crime de cette -politique de prudence, et d'y voir surtout la preuve d'une vassalité -quelconque vis-à-vis de l'Allemagne. De ce que celle-ci les soutint, -il ne faut pas aller jusqu'à dire qu'ils fussent tout à elle, comme -serviteurs et créatures de ses empereurs. La France ne vit pas moins en -eux des rois de son choix, les premiers qu'elle eût vraiment tirés de -ses propres entrailles, comme il est dit dans un passage des _Annales -de Metz_, oublié par Augustin Thierry, bien qu'il fût singulièrement -favorable à sa thèse: _Unum quodque de suis visceribus, regem sibi -creari disponit._ - -[Note 119: _Mémoire sur Aurillac et son monastère_, fort bien -analysé par M. E. Levasseur dans la _Revue des Sociétés savantes_, -mai-juin 1864, p. 541, et signalé par quelques lignes excellentes de M. -Saint-Marc Girardin, _Journal des Débats_, 17 mars 1863.] - -La bourgeoisie et les gens de métiers, chez lesquels était alors le -vrai cœur de la France, en jugèrent si bien ainsi que, pour mieux -établir le lien intime qui existait entre eux et cette dynastie, -moins française encore qu'essentiellement parisienne, ils imaginèrent -le conte singulier et bientôt popularisé par les romans[120], qui -donnait le chef de la dynastie pour le fils d'un boucher de Paris, et -tendait à confondre ainsi, dans une même parenté, les _Capets_ avec -les _Capeluches_. La dynastie en fut un peu rabaissée vis-à-vis de -l'étranger, où l'on se moqua de cette origine, comme fit Dante dans son -_Purgatoire_[121], mais en France, à Paris même, où la corporation des -bouchers avait une si grande puissance, elle n'en fut que mieux assise -et plus forte. - -[Note 120: _V._ l'excellente introduction de M. Guessard au roman -de _Hugues-Capet_, «seul poème où la légende du bouclier soit rapportée -avec une apparence de bonne foi...» P. 10, 31.] - -[Note 121: Chant XXe.] - - - - -VIII - - -Préoccupés seulement dans leur livre de la communauté de traditions -qui peut exister entre notre histoire et celle des États germaniques, -les frères Grimm ne vont pas pour nous au-delà des deux premières -races. Je le regrette; dans les règnes suivants, ils auraient encore -eu beaucoup à redresser. Que leur eût-il semblé, par exemple, de cette -belle anecdote sur le roi Louis le Gros, racontée dans tous les livres -sur l'histoire de France, notamment en ces termes dans les _Tablettes -historiques_ de Dreux du Radier[122]? - -[Note 122: T. I, p. 148.] - -«Dans le combat de Brenneville contre Henri Ier, roi d'Angleterre, -en 1119, un chevalier anglois ayant pris les rênes du cheval sur -lequel Louis le Gros étoit monté, et criant: «Le roi est pris,» Louis -lui déchargea un coup de la masse d'armes dont il étoit armé, et le -renversa par terre en disant, avec ce sang-froid qui caractérise la -véritable valeur: «Sache qu'on ne prend jamais le roi, pas même aux -échecs.» - -Cela sent bien, n'est-ce pas, son histoire inventée, son _mot_ fait à -plaisir? Croiriez-vous pourtant que Mézeray avait trouvé encore moyen -d'enchérir sur cet aimable mensonge et de l'enjoliver: «Cette aventure, -dit-il, fut le sujet d'une médaille qu'on fit graver avec cette -inscription, tirée de Virgile: - - «_Nec capti potuere capi_[123].» - -[Note 123: Cet hémistiche de Virgile, où se trouve un jeu de mots -qu'on lui a souvent reproché, se lit, avec une différence pour le -premier mot, dans le VIIe l. de l'_Énéide_, v. 295, discours de Junon.] - -Une médaille commémorative, une médaille honorifique du temps de Louis -le Gros[124]! Avouez qu'on ne peut mieux greffer une fausseté sur une -autre, et plus impudemment _illustrer_ un mensonge. - -[Note 124: _V._ sur les erreurs de ce genre, un mémoire de l'abbé -Barthélemy, dans les _Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. XXIV, p. 34.] - -Je fus longtemps à trouver l'origine de celui-ci, dont il n'y a pas -trace, bien entendu, dans la vie de Louis VI, par l'abbé Suger: _Vita -Ludovici VI, cognomine Grossi_. Le hasard me la fit enfin découvrir -dans un livre qui n'était guère fait pour donner à l'anecdote plus de -créance à mes yeux: c'est le _Policration_ de Jean de Salisbury[125]. - -[Note 125: Liv. I, ch. v.--L'abbé Garnier, dans un Mémoire à -l'_Académie des Inscriptions_ (t. XLIII, p. 364), répète le mot de -Louis le Gros et semble y croire. En revanche, il nie ce qu'on dit -de l'origine de cette guerre: la scène de l'échiquier que Henri -d'Angleterre aurait jeté à la tête de Louis de France. Il a raison de -dire que c'est un épisode du roman des _Quatre Fils Aymon_ transplanté, -avec d'autres personnages, en pleine histoire de France (_ibid._, p. -356). Il conteste encore dans le même mémoire, p. 357, la réalité de -certaine plaisanterie que Philippe Ier se serait permise sur l'obésité -de Guillaume le Conquérant, et qui aurait été la cause d'une autre -guerre.] - -Cette bataille de Brenneville a joué de malheur avec la vérité. -Quelques historiens prétendent qu'il n'y eut là qu'un seul homme de -tué. Or, je ne crois pas beaucoup plus à cette mort unique qu'au mot -de Louis le Gros. Elle me fait souvenir du fameux bulletin du général -Beurnonville, après les affaires de Pellygen et de Grew-Machern, en -1791. - -«Après trois heures d'une action terrible, et dans laquelle les ennemis -ont éprouvé une perte de dix mille hommes, celle des Français, -écrivait-il, s'est réduite au petit doigt d'un chasseur.» - -Paris s'amusa beaucoup de cette gasconnade. On en fit le sujet d'une -chanson qui avait pour refrain: - - Holà! citoyen Beurnonville, - Le petit doigt n'a pas tout dit. - -Quelques jours après, un loustic de régiment écrivit au ministre que -«le petit doigt perdu était retrouvé.» - - - - -IX - - -Bien souvent il est arrivé que lorsqu'un fait réellement vrai avait été -revêtu par les historiens des formes menteuses de leur style, celles-ci -faisaient mettre en doute la vérité du fond, et reléguer le tout dans -la catégorie de leurs fables coutumières. - -Il en a été ainsi pour cette grande scène où tous les historiens des -deux derniers siècles, mais aucun avec autant de pompe et de faux -apparat que l'abbé Velly, nous représentent Philippe-Auguste, le matin -de la bataille de Bouvines, posant sa couronne sur l'autel, en disant à -ses barons: «S'il est quelqu'un parmi vous qui se juge plus capable que -moi de la porter, je la mets sur sa tête et je lui obéis.» - -Tenu en défiance par cette mise en scène et par cette déclamation; -n'ayant d'ailleurs pour garantie du fait qu'un passage de la -_Chronique_ de Richier, abbé de Senones, et un autre de Papire Masson -qu'il savait très-porté à donner créance aux fables, Augustin Thierry -n'hésita pas à révoquer hautement en doute, dans une de ses _Lettres -sur l'histoire de France_[126], tout le théâtral épisode. Depuis lors, -on a publié la _Chronique de Rains_, et le fait condamné par M. Thierry -s'y est retrouvé avec des airs de vérité naïve qui lui assurent enfin -une sorte d'authenticité. Par la manière dont le récit nouveau détruit -presque de fond en comble l'échafaudage de cette histoire telle qu'on -la racontait auparavant, on ne voit que mieux toutefois combien il -avait été raisonnable, sinon de la nier, du moins de la mettre en doute. - -[Note 126: 1re édition, p. 72.] - -Nous allons reproduire la simple narration du vieux chroniqueur, avec -les paroles sensées dont M. Edward Leglay la fait précéder en la citant -dans son _Histoire des comtes de Flandre_[127]. - -[Note 127: T. I, p. 500.] - -«Quelques historiens, dit-il, prétendent que le roi de France, se -plaçant au milieu de ses officiers, fit déposer sa couronne sur un -autel, et que là il l'offrit au plus digne. Personne ne se présenta -comme bien l'on pense, et Philippe remit sa couronne sur sa tête. -Guillaume le Breton, qui se tenait derrière le roi, et vit de ses -propres yeux tout ce qui se passa dans cette journée mémorable, ne -parle pas de cette cérémonie à la Plutarque. Si la chose eut lieu, elle -fut beaucoup plus simple, plus naïve, et par conséquent beaucoup plus -en harmonie avec les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que -la rapporte un vieil auteur français: - -«Quand la messe fut dite, le roi fit apporter pain et vin, et fit -tailler des soupes, et en mangea une, et puis il dit à tous ceux qui -autour de lui étaient: «Je prie à tous mes bons amis qu'ils mangent -avec moi, en souvenance des douze apôtres, qui avec Notre-Seigneur -burent et mangèrent, et s'il y en a aucun qui pense mauvaisetié ou -tricherie, qu'il ne s'approche pas.» Alors s'avança messire Enguerrand -de Coucy, et prit la première soupe et le comte Gauthier de Saint-Pol -la seconde et dit au roi: «Sire, on verra bien en ce jour si je suis -un traître.» Il disait ces paroles pour ce qu'il savait que le roi -l'avait en soupçon, à cause de certains mauvais propos. Le comte de -Sancerre prit la troisième soupe, et les autres barons après, et il -y eut si grande presse, qu'ils ne purent tous arriver au hanap qui -contenait les soupes. Quand le roi le vit, il en fut grandement joyeux; -et il dit aux barons: «Seigneurs, vous êtes tous mes hommes, et je suis -votre sire, quel que je soie, et je vous ai beaucoup aimés... Pour ce, -je vous prie, gardez en ce jour mon honneur et le vôtre. Et _se vos -vées que la corone soit mius emploié en l'un de vous que en moi, jo mi -otroi volontiers et le voit de bon cuer et de bonne volenté_.» Lorsque -les barons l'ouïrent ainsi parler, ils commencèrent à plorer, disant: -«Sire, pour Dieu, merci! nous ne voulons roi sinon vous. Or, chevauchez -hardiment contre vos ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec -vous[128].» - -[Note 128: La _Chronique de Rains_, publiée par M. L. Paris, p. -148.--Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que la scène, telle que -l'abbé Velly et les autres l'ont arrangée, ressemble beaucoup moins à -celle dont on trouve le récit dans cette _Chronique de Rains_, qu'à -certaine scène du même genre pompeusement décrite dans l'_Alexiade_, -liv. IV, ch. V. Au lieu de la bataille de Bouvines, il s'agit de celle -de Dyrrachium; au lieu de Philippe-Auguste, c'est Robert Guiscard. -Anne Comnène lui fait tenir aux chevaliers normands le même discours à -peu près que l'on a prêté à Philippe-Auguste offrant sa couronne aux -barons.] - -Il vous semblera sans doute, comme à moi, que l'histoire gagne beaucoup -à ce simple récit où la pratique d'un pieux usage, cette communion -de la bataille, si chère à Du Guesclin lui-même[129], fait le fond -de la scène. On ne peut nier qu'il substitue au mieux ses naïvetés -chevaleresques à la pompe déclamatoire de ces narrations de seconde -main, dans lesquelles, à force d'être frelatée et fardée, la vérité -elle-même n'était plus vraisemblable. - -[Note 129: Sa coutume, avant le combat, était de manger _trois -soupes_ (trois tranches de pain) _dans du vin_, en l'honneur de la -Trinité. Les preux du _Roman de Perceval_ faisaient tous la même -chose.] - - - - -X - - -Des vieux textes retrouvés ou mieux lus sont sortis, sous les mains de -la jeune génération savante, un grand nombre de vérités nouvelles, de -lumières imprévues qui ont fait le jour ou dissipé le doute sur des -événements qu'on hésitait à accepter. - -M. Mérimée dit quelque part[130]: «Bien des sources autrefois fermées -sont ouvertes aujourd'hui,» c'est un des grands points; mais un autre -aussi important, c'est que, la source une fois ouverte, beaucoup de -mains intelligentes savent y puiser et trouver la vérité au fond. - -[Note 130: _Rev. des Deux-Mondes_, 1er avril 1859, p. 577.] - -Ce n'est plus aujourd'hui qu'on répétera, par exemple, -qu'Aigues-Mortes était autrefois un port de mer, parce que saint Louis -s'y embarqua pour l'Orient, et qu'on cherchera dans le prétendu retrait -des eaux une preuve d'un notable abaissement de la Méditerranée, -depuis le XIIIe siècle. Un examen éclairé des lieux a prouvé que la -mer n'était pas alors plus rapprochée de la ville, mais qu'il existait -un canal large, profond, bien entretenu--une enquête faite sous le roi -Jean permit encore de le constater--qui établissait une communication -entre les étangs, aujourd'hui desséchés, qui baignaient les murs -d'Aigues-Mortes. La ville, sans être sur la mer, avait ainsi une sorte -de port où pouvaient mouiller les plus gros vaisseaux de cette époque, -et dans lequel, en effet, saint Louis s'embarqua[131]. - -[Note 131: _Écho du monde savant_, t. I, p. 119.--Ch. Lenormant -disait, à la page 35 de son _Rapport sur les Antiquités de la France_ -pour 1850, à propos d'un mémoire de M. Di Pietro sur Aigues-Mortes: «On -y trouve la réfutation péremptoire du préjugé consacré par l'erreur des -plus illustres savants, préjugé suivant lequel la mer aurait reculé de -plus d'une lieue, depuis l'embarquement de saint Louis sur ce rivage. -Les salines et les marais au-dessus desquels s'élève la fameuse tour de -Constance n'ont pas changé d'aspect depuis l'âge des Croisades.»] - -L'erreur sur le lieu de départ du saint roi se complique d'un mensonge -sur son retour. On lit partout qu'il ramena de la croisade trois cents -chevaliers à qui les Sarrasins avaient crevé les yeux, et que c'est -pour eux qu'il fit construire le premier hospice d'aveugles dont le nom -de _Quinze-Vingts_ eut pour origine leur nombre de trois cents. Saint -Louis fit bâtir, en effet, cet hôpital, «la meson aux aveugles,» comme -dit Joinville[132]; leur nombre fut, il est vrai aussi, de trois cents, -mais la condition des malheureux admis ne fut pas ce qu'on a dit. Ce -sont des pauvres gens que le bon roi voulut dans son hôpital, et l'on -voit bien par la description que Rutebeuf a faite de leurs courses et -de leurs cris par la ville, qu'il n'y avait parmi eux que des mendiants -et pas un chevalier[133]. - -[Note 132: Édit. Francisque-Michel, p. 219.] - -[Note 133: On trouve sur ce fait, dans le _Journal des Savants_ de -1725, p. 362, un premier doute, qui devint une réfutation complète en -1779, dans le _Dict. hist. de Paris_ de Hurtault et Magny, t. IV, p. -200-201.] - -Autrefois l'on s'émerveillait fort des audiences données par saint -Louis sous le chêne de Vincennes ou sous les ombrages du jardin du -palais; aujourd'hui l'on ramène à la simple vérité le simple récit -de Joinville. On y trouve bien moins un acte de royale bonhomie, -qu'un fait de politique éclairée: le roi par qui fut inaugurée l'ère -des légistes donnait ainsi l'exemple; il prêchait pour la loi en la -faisant observer lui-même comme juge; il élevait la profession de -légiste en prouvant qu'elle n'était pas au-dessous de lui. Saint Louis -y perd comme bonhomie, je le répète, mais comme politique il y gagne, -et, quoi qu'on dise, pour un roi celle-ci vaut beaucoup. - -Les petits commérages qui couraient sur sa mère, Blanche de Castille, -et sur ses amours avec le comte de Champagne, médisances intéressées -qui donnaient aux mauvais esprits leur revanche contre le saint roi, -sont aujourd'hui comptés pour ce qu'ils valent. La vertu de la noble -reine est sortie saine et sauve de l'examen que lui ont fait subir MM. -Bourquelot[134] et Éd. de Barthélemy[135]. Les gens que le mérite gêne, -qu'un éloge trop soutenu jette dans l'humeur noire, devront se décider, -désormais, à n'admirer le fils qu'après avoir admiré la mère. - -[Note 134: _Hist. de Provins_, t. I, p. 164, 172, 178.] - -[Note 135: _Rev. française_, 10 juin 1857, p. 301 et suiv.] - -La bonne reine Marguerite, femme du saint roi, devra perdre au -contraire à pareil examen, non pas certes en vertu, mais en héroïsme. -L'on sait à présent que Joinville, lorsqu'il nous la montre priant un -vieux chevalier de la mettre à mort aussitôt qu'il y aurait pour elle -péril de tomber aux mains des mécréants, n'a fait que reproduire une -aventure déjà mise en scène dans la _Geste_ latine de Waltharius[136]. - -[Note 136: Reiffenberg, _Annuaire de la Biblioth. royale de -Belgique_, t. III, p. 42.] - -J'ai du regret pour ce que perd l'héroïsme, et de la joie pour ce -que la vérité peut enlever au scandale. Malheureusement, c'est de ce -côté-là qu'il n'y a presque toujours rien à ôter. Douteux ou faux par -le détail, il résiste par le fond. L'histoire de l'adultère de la -reine, femme de Louis le Hutin, est, par exemple, un de ces scandales -bien conformés dont il faut, quoi qu'il en coûte, laisser la tache sur -notre histoire. Tout ce qu'on raconte des débordements de cette reine, -et de ses relations impudiques avec les écoliers qu'elle attirait de -nuit au Louvre, est absolument vrai, hormis toutefois sur un point: -Buridan ne fut pas, comme on l'a dit même en des livres sérieux[137], -un des galants de l'École pris au piège du royal adultère; loin de -là, maître alors et non plus élève, il s'indigna dans sa chaire de la -rue du Fouarre contre ces débauches, et parvint, dit-on, à détourner -les écoliers de ces dangereux rendez-vous. La reine s'en vengea en le -faisant saisir et précipiter dans la rivière, ce qui fit dire à Villon, -en des vers d'où vint l'erreur parce qu'on ne les comprit pas: - -[Note 137: _Œuvres_ de Villon, avec des notes de l'abbé Prompsault, -1832, in-8º, p. 127.] - - Semblablement où est la Reine - Qui commanda que Buridan - Fut jetté en un sac en Seine[138]. - -[Note 138: Il paraît qu'il échappa et qu'il alla établir à Vienne, -en Autriche, une école qui devint aussi célèbre que l'avait été -celle d'Abailard à Paris. (_Ducatiana_, t. I, p. 92-93.)--Puisque je -viens de nommer Abailard, je dois ajouter que l'authenticité de sa -correspondance avec Héloïse semble fort douteuse, depuis l'excellent -travail que M. Lud. Lalanne a consacré à ce point d'histoire galante -dans la _Corresp. littér._, 5 déc. 1856, p. 27-33. Quant à un autre -fait sur lequel se sont aussi élevés des doutes, la présence des restes -d'Héloïse et d'Abailard dans les cercueils transportés du Paraclet -au Père-Lachaise, les lettres écrites et les preuves données par MM. -Trébuchet et Albert Lenoir dans le _Journal de l'Institut historique_, -t. IV, p. 193-199, ne permettent plus de n'y pas croire.] - -Ainsi toujours le roman prend pied dans l'histoire. Villani lui donna -beau jeu[139], quand, je ne sais d'après quelles preuves, il fit un -si beau récit de l'entrevue de Philippe le Bel avec Bertrand de -Goth, archevêque de Bordeaux, dans la forêt de Saint-Jean-d'Angély, -entrevue qui aurait abouti à un échange de promesses bientôt réalisées: -pour Bertrand, la tiare; pour Philippe, la pleine autorité sur le -saint-siège. - -[Note 139: _Istorie fiorentine_, liv. VIII., chap. LXXX.] - -M. Rabanis[140] a démontré la fausseté du théâtral épisode par un -double _alibi_. L'archevêque était à vingt-cinq lieues de là, et le roi -plus loin encore. Il a de plus fait voir que l'élection de Clément V -fut toute naturelle, et n'eut pas besoin d'être imposée par Philippe le -Bel; enfin, il a prouvé que si Clément transporta le saint-siège dans -Avignon, ce fut pour fuir les troubles qui agitaient l'Italie, et non -pas pour témoigner envers le roi de France d'une soumission stipulée, -comme prix de la tiare, dans la mystérieuse entrevue. - -[Note 140: _Lettre à M. Daremberg, sur l'entrevue de Philippe le -Bel et de Bertrand de Goth à Saint-Jean-d'Angély_, 1858, in-8.] - -«La conscience morale, dit M. Rabanis, comme conclusion de son -remarquable travail, n'est-elle pas satisfaite, lorsque ces bonnes -fortunes de l'érudition tournent à la justification ou à l'honneur de -quelque grande victime des passions ou des préjugés; de quelqu'un de -ces hommes du passé, qui ne sont plus là pour se défendre, et dont on -a pu jeter la mémoire et la poussière à tous les vents, sans crainte -qu'il en sortît un cri ou une plainte[141]!» - -[Note 141: MM. Victor Leclerc et Littré, l'un dans le t. XXIV -de _l'Histoire littéraire de la France_, l'autre dans la _Revue des -Deux-Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 416, ont confirmé la réfutation -faite par M. Rabanis: «On ne peut, dit M. Littré, analysant ce qui se -trouve sur ce point dans le beau travail de M. V. Leclerc, on ne peut -ajouter foi à l'anecdote racontée par le chroniqueur Jean Villani, que -le roi et le futur pape se virent dans une abbaye au fond d'un bois -près de Saint-Jean-d'Angély, et firent entre eux un trafic des choses -saintes, en un contrat en six articles, avec serment sur l'hostie; mais -la remarque de M. Leclerc est juste: on rencontre à tout moment dans -l'histoire de ces anecdotes suspectes ou fausses, qui ont un fond de -vérité. Ici, la rumeur populaire mettait en action ce qui était dans la -pensée de tous, c'est-à-dire la condescendance des papes durant trois -siècles pour la politique des rois de France.»] - - - - -XI - - -Il n'est pas que vous n'ayez vu citer partout les dernières paroles -du grand maître des Templiers qui, du haut de son bûcher flamboyant, -assigna devant Dieu, pour le quarantième jour après son supplice, -le pape qui l'avait livré; et pour un délai qui ne dépassait point -l'année, le roi qui avait signé sa condamnation. Vous vous souvenez -aussi que l'événement donna raison à cet appel, et que la mort du -pape Clément, ainsi que celle du roi Philippe le Bel, survenues dans -l'espace de temps marqué par Jacques Molay, en firent une sorte de -prophétie. - -Ce hasard, cette rencontre du fait prédit avec le fait accompli, -suffirent, et non sans raison, pour rendre la chose peu croyable, à -notre époque peu croyante. Il se fit de notre temps, autour de ce fait -qui pendant quatre siècles n'avait pas trouvé un incrédule, une sorte -de conspiration du doute: «C'est un récit arrangé d'après l'événement,» -dit Sismondi[142]. «Ce fait, écrit Salgues[143], n'est appuyé sur aucun -monument historique, et les historiens les plus dignes de foi n'en -parlent point.» C'est aussi l'opinion sceptique de Raynouard[144], -et celle encore de M. Henri Martin[145], dont le seul tort, dans sa -réfutation, est de citer l'historien Ferreti au sujet d'un fait dont il -n'a parlé que pour un autre que le grand maître[146]. - -[Note 142: _Hist. des Français_, t. IX, p. 293.] - -[Note 143: _Des Erreurs et des Préjugés_, t. II, p. 39.] - -[Note 144: Dans une note de sa tragédie des _Templiers_ (acte V, -sc. VIII): «Peut-être, dit-il, l'événement de la mort du pape et de -celle du roi, qui survécurent peu de temps au supplice du grand-maître, -fut-il l'occasion de répandre ces bruits populaires.» Ce qui n'empêcha -pas Raynouard de faire une tirade avec la prétendue citation. -Historien, il doutait; poète, il faisait comme s'il avait cru. Dans -les deux cas il s'acquittait de son métier. D'une main il cherchait la -vérité, de l'autre il aidait à l'erreur. C'est le poète seul qui a été -entendu.] - -[Note 145: _Hist. de France_, 1re édition, t. V, p. 214.] - -[Note 146: Le passage de Ferreti, qu'on peut lire dans le _Rerum -Italicarum scriptores_, t. IX, p. 1017, fait mention d'une assignation -du même genre, mais c'est à Naples que se passe l'histoire, et le -prince assigné est Clément V lui-même, qui s'y trouvait alors. Il faut -ajouter, pour être juste, que Ferreti ne croit pas lui-même à ce qu'il -rapporte. Il le donne comme un _on dit_, dont il ne se fait pas le -garant: _Non hoc pro rei veritate conscripsimus, ut auctoritate nostrâ -posteris evangelizatur, sed velut fama dictavit. V. l'Intermédiaire_ du -10 mai 1865, p. 287.] - -Mézeray dit bien, il est vrai: «J'ai lu que le grand maître n'ayant -plus que la langue de libre, et presque étouffé de fumée, s'écria à -haute voix: «Clément, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à -comparoitre dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge.» - -_J'ai lu_ est positif; _j'ai lu_ est fort bon; mais où a-t-il lu? Les -_Chroniques de Saint-Denis_[147] ne parlent pas de cet appel qui aurait -été si bien entendu; Villani n'en dit pas un mot[148]; Paul-Émile ne -s'en explique pas davantage[149]. Juste Lipse en fait bien mention, -et le donne comme un fait très certain (_certissimum_), mais est-ce -suffisant? L'auteur des _Facta, dicta memorabilia_, cité par Raynouard, -le raconte aussi avec conviction, mais outre que ce livre n'est pas -une autorité bien forte, il se trouve, dans le récit qu'il donne -de l'événement, une variante qui tendrait à diminuer plutôt qu'à -augmenter la croyance. Selon lui, ce n'est pas Jacques Molay sur son -bûcher, à Paris, qui convoqua Clément et Philippe devant le tribunal -suprême, c'est un templier napolitain brûlé à Bordeaux[150]! Reste -encore le jésuite Drexelius[151]; mais celui-là, le récit une fois -fait, se contente de s'écrier: «Qui nierait qu'il n'y eût dans cette -prédiction quelque chose d'inspiré et de divin par la permission de -l'Être-Suprême?» Malheureusement, l'enthousiasme de celui qui parle ne -fait pas toujours la foi de celui qui écoute. Quoique le jésuite eût -dit: _Qui nierait?_ l'on continua de nier. - -[Note 147: Édit. in-fol., p. 46.] - -[Note 148: _Istorie fiorentine_, liv. IX, ch. LXV.] - -[Note 149: Liv. VIII, p. 257.] - -[Note 150: Celui-ci trouvait moyen de combiner la légende dont -Ferreti nous a parlé tout à l'heure avec celle du même genre qui -courait toute la France. En plaçant l'anecdote à Bordeaux, avec un -templier napolitain pour acteur, il concilia les deux mensonges de -façon à n'en faire qu'un.] - -[Note 151: _De Tribun. christ._, lib. II, cap. III.] - -Enfin, de nos jours, une _Chronique_ contemporaine de l'événement, la -_Chronique_ de Godefroy de Paris, a été retrouvée, et l'on y a pu lire -la mention détaillée du fait qu'on reléguait au rang des mensonges[152]. - -[Note 152: _V._ un article de M. L. Lacabane, _Bibliothèque de -l'École des Chartes_, 1re série, t. III, p. 2 et suiv.--Dernièrement, -M. Elizé de Montagnac, dans son _Histoire des chevaliers Templiers_, -a pris notre réfutation à partie; mais un défenseur très compétent, -M. Alphonse Feillet, est intervenu pour nous, ajoutant une preuve -nouvelle à celles que M. de Montagnac ne trouvait pas suffisantes. Si -M. de Montagnac n'est pas convaincu, «nous lui conseillons de lire, -dit-il, une chronique rimée par un contemporain, témoin oculaire de la -mort du grand maître, et dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque -impériale (F. fr., nº 6, 812), il verra que rien n'appuie le récit -que Mézeray et Raynouard ont rendu populaire.» _Revue historique des -Ardennes_, 6e livr., année 1865, p. 330.] - -Les croyants ont crié victoire. On tenait donc le récit primitif d'où -tous les autres étaient sans doute partis! C'était beaucoup, était-ce -assez? Je ne le crois pas. Connaître l'origine d'un fait, ce n'est pas -en avoir la preuve. Pour celui-ci surtout, eu égard au merveilleux -qui l'entoure et qui justifie le doute, peut-être fallait-il plus -que le témoignage d'une de ces _Chroniques_ en rimes, faites pour -fixer les événements dans la mémoire du peuple, en frappant d'abord -son imagination, et écrites par conséquent sous l'inspiration de ses -croyances habituelles[153]. - -[Note 153: On saura la vérité sur un autre grand procès de ce -temps-là, celui d'Enguerrand de Marigny, dont la condamnation, si -souvent incriminée par les historiens, ne fut peut-être qu'une -justice nécessaire, lorsque M. Francisque-Michel aura publié le -résultat de ses recherches dans les comptes de l'Échiquier au _Record -Office_ à Londres. Il nous a dit à nous-même plus d'une fois, et -_l'International_ de la fin d'octobre 1865 l'assurait d'après la même -confidence, que Marigny était vendu aux Anglais. La mention des sommes -considérables qu'il recevait existe aux registres de l'Échiquier. On -n'ignorait pas que les Flamands le pensionnaient richement; lui-même -en convenait, disant «qu'il ne recevait ces sommes que pour ruiner -d'autant l'ennemi». (P. Clément, _Trois Drames historiques_, 1858, -in-18, p. 89.) Mais on ne savait pas qu'il tâchait aussi de ruiner -l'Angleterre en lui vendant chèrement la France à son profit.] - - - - -XII - - -Je préfère, à la réfutation indécise de la prédiction du Templier, une -autre qui est vraiment irrécusable, triomphante; je parle de celle -que, grâce à un texte mieux lu, l'on a faite, dans ces derniers temps, -d'une des paroles qui ont eu le plus de crédit chez les historiens des -premiers Valois, et qui leur ont inspiré les plus belles phrases, les -plus solennels commentaires. - -Il s'agit du _mot_ de Philippe VI, fuyant le champ de bataille de Crécy -et venant demander asile au châtelain de Broye. Il n'en est guère de -plus autorisé. Il a pour lui Villaret[154], Désormeaux[155], Dreux du -Radier[156], mille autres encore, et enfin M. de Chateaubriand dans son -_Analyse raisonnée de l'histoire de France_[157]. C'est lui qui va nous -le redire, avec cette pompe de langage si facilement ridicule quand -elle n'est plus que la parure d'un mensonge. - -[Note 154: _Hist. de France_, t. VIII, p. 451.] - -[Note 155: _Hist. de la maison de Bourbon_, t. I, p. 264.] - -[Note 156: _Tablettes historiques_, t. II, p. 148.] - -[Note 157: Édit. F. Didot, 1845, in-12, p. 206.] - -«La nuit, dit-il, pluvieuse et obscure favorisa la retraite de -Philippe... Il arriva au château de Broye: les portes en étaient -fermées. On appela le commandant; celui-ci vint sur les créneaux et -dit: «Qu'est-ce là? qui appelle à cette heure?» Le roi répondit: -«Ouvrez: C'EST LA FORTUNE DE LA FRANCE:» parole plus belle que celle -de César dans la tempête[158], confiance magnanime, honorable au sujet -comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans -cette monarchie de saint Louis.» - -[Note 158: _V._ plus haut, p. 12, pour l'authenticité au moins -douteuse de _ce mot_.] - -J'ai regret d'avoir à biffer cette magnifique période, le cœur m'en -saigne; il le faut pourtant: la belle parole qui l'a inspirée n'a -jamais été dite. Ce qui est pis encore, c'est que sa solennité un peu -matamore fait contre-sens avec le mot bien simple qui a réellement -été prononcé par le roi vaincu, fugitif, et courbé sous les mornes -tristesses de la défaite: - -«Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour vaillant, se partit le roy -Philippe tout déconcerté, il y avoit bien raison, luy, cinquième des -barons tant seulement.... Si chevaucha ledict roy tout lamentant et -complaignant ses gens, jusques au chastel de Broye. Quand il vint à la -porte, il la trouva fermée et le pont levé, car il estoit toute nuit, -et faisoit moult brun et moult épais. Adonc fit le roy appeler le -chastelain, car il vouloit entrer dedans. Si fut appelé, et vint avant -sur les guérites, et demanda tout haut: «Qui est là qui heurte à cette -heure?» Le roy Philippe qui entendit la voix répondit et dit: «_Ouvrez, -ouvrez, chastelain, c'est l'_INFORTUNÉ ROY DE FRANCE...» - -Voilà ce qu'a écrit Froissart[159], et cette fois vous pouvez l'en -croire. Il a pour lui la pleine vraisemblance, ce qui, auprès de la -version recueillie par M. de Chateaubriand, équivaut à la pleine -vérité. Quant à l'origine de l'erreur reprise si malheureusement -par le grand écrivain, elle est facile à deviner: elle vient d'une -mauvaise lecture. Ceux qui publièrent les premiers le texte du -chroniqueur lurent et imprimèrent mal; ou plutôt, égarés par les -mauvaises habitudes historiques de leur temps, si fort engoué pour les -discours et les mots fanfarons à la Tite-Live et à la Quinte-Curce, ils -cherchèrent moins à lire ce qui s'y trouvait que ce qu'ils désiraient y -trouver. - -[Note 159: Liv. I, part. I, chap. CCXCII.] - -C'est pendant la Renaissance, qui vit se réveiller la mode des pompeux -mensonges à l'antique avec le goût des littératures anciennes, que -le _mot_ me semble avoir commencé de circuler sous sa forme altérée. -Brantôme, qui le trouvait au gré de son imagination gasconne, fut -un des premiers qui le mit en cours: «S'il faut qu'ils se retirent, -dit-il[160], parlant des rois après une défaite, que ce soit en -valleureuse et honorable rellique de battaille, comme fit ce brave -Philippe de Vallois amprès la battaille de Crécy, qui amprès avoir -combattu tout ce qui se pouvoit jusques à la sérée, qui le fit retirer -au giste en un château et ville, où le gouverneur luy ayant demandé de -la muraille son nom, il répondit que c'étoit la fortune restée de la -battaille perdue!» - -[Note 160: _Œuv. complètes_ de Brantôme, édit. elzévirienne, t. II, -p. 88.] - -Depuis, l'on a recouru aux manuscrits, à celui de Breslau, qui est -la meilleure copie de l'original, à celui de Berne, à celui de la -bibliothèque de l'Arsenal, et le vrai texte a été rétabli tel que nous -venons de le donner[161]. - -[Note 161: _V._ le _Récit de la bataille de Crécy_, par M. C. -Louandre (_Revue anglo-française_, t. III, p. 262), et un remarquable -article de M. de Pongerville, dans le _Journal de l'Instruction -publique_, 1855.--Dacier donna le premier la bonne _leçon_, après lui -Noël la mit dans ses _Éphémérides_ (1803, in-8, août, p. 211), Buchon -enfin la consacra, d'après Dacier, dont il cita l'autorité en note, -dans sa _Collection des Chroniques en langue vulgaire_, t. II, p. 370. -Il la signala, un jour, à M. de Chateaubriand, pour qu'il rectifiât, -dans une prochaine édition de ses _Études historiques_, le passage -reproduit plus haut. Le grand écrivain lui répondit que le _mot_, tel -qu'il l'avait cité d'abord, était bien plus beau et qu'il s'y tenait. -Pour lui la vérité ne valait pas une phrase. Le fait nous a été affirmé -par M. le docteur Payen, à qui Buchon l'avait raconté sur le moment -même.] - -Si les historiens des siècles derniers l'eussent connu, je doute qu'ils -en eussent fait cas; je répondrais même qu'ils lui auraient préféré -la fausse version. N'était-ce pas assez d'avouer la défaite d'un roi -de France? fallait-il lui enlever encore le _mot_ qui relevait cette -défaite et en était comme la revanche? Leur patriotisme n'aurait pu -faire ce sacrifice à la vérité. La censure royale ne leur aurait -d'ailleurs peut-être pas permis cette sincérité, surtout pendant le -règne de Louis XIV. Tout ce qui touchait à l'infaillibilité des rois -et tendait à diminuer leur prestige devait être sous-entendu par -l'histoire. - -A l'époque où l'abbé de Choisy s'occupait du règne de Charles VI, le -duc de Bourgogne lui dit: «Comment vous y prendrez-vous pour dire qu'il -étoit fou?--Je dirai qu'il étoit fou, répondit l'abbé. La seule vertu -distingue les hommes dès qu'ils sont morts[162].» - -[Note 162: _Mémoires_, t. I, p. 2.] - -On peut se faire une idée, par ce débris de conversation, de -l'indépendance que les princes, qui pouvaient tout, permettaient alors -aux historiens, même pour le passé; mais il ne faut pas s'en rapporter -à la réponse de l'abbé pour croire que beaucoup s'affranchissaient du -joug. Ils se soumettaient à mentir, et l'abbé lui-même des premiers, -quoi qu'il veuille prétendre, avec sa fanfaronnade de sincérité. - - - - -XIII - - -Puisque nous en étions à parler de Philippe de Valois à Crécy, -l'occasion serait bien prise pour revenir sur la plupart des événements -qui suivirent ou précédèrent cette funeste journée, et qui sont les -points éclatants ou sinistres de la longue guerre de rivalité entre la -France et l'Angleterre, aux XIVe et XVe siècles. - -Froissart, avec ses récits de chroniqueur intéressé et romanesque, fait -pour cette époque la part fort belle à notre ennemie et au mensonge. -Nous n'aurions qu'à vouloir pour trouver à réfuter dans chaque page de -son livre; ainsi, le _mot_ d'Édouard, qui, débarquant sur le rivage -de France, tombe le nez en terre et s'écrie, comme si c'était un -bon présage: «Cette terre me désire[163];» l'histoire d'Arteweld, -ce _brasseur-roi_, comme l'appelle M. d'Arlincourt dans un roman -fameux, et qui ne fut jamais ni _brasseur_[164], quoique Froissart -l'ait dit, ni _roi_ surtout[165]; l'aventure d'Édouard III et de la -comtesse de Salisbury, qui donna lieu à la création de l'ordre de la -Jarretière et à sa fameuse devise: _Honny soit qui mal y pense_[166], -et dont la première invraisemblance est l'âge même de l'héroïne, qui, -à l'époque où tout ceci dut se passer, aurait eu sur son royal amant -un droit d'aînesse beaucoup trop marqué[167]; enfin et surtout, car -c'est plus grave, les massacres de la Jacquerie, pour lesquels il ne -faut plus croire le récit de croque-mitaine que Froissart en a fait, -mais les pages sérieuses que leur a consacrées M. Bonnemère dans son -_Histoire des Paysans_, et qui ramènent ces horreurs exagérées à leur -plus simple expression. «Plût au ciel, dit M. Feillet[168], après -avoir félicité M. Bonnemère de cette heureuse réfutation, plût au ciel -que des historiens inspirés du même amour de la patrie pussent nous -réhabiliter aussi facilement les massacres de Cabrières et de Mérindol, -de la Saint-Barthélemy! etc... Peu importe le parti qui se trouverait -justifié, puisqu'avant tout la France aurait une tache de moins sur son -noble front.» - -[Note 163: Froissart, liv. I, part. I, ch. CCLXVI.--C'est le _mot_ -de César, qui fit une chute pareille en mettant pied sur la terre -d'Afrique, et s'écria: _Terre d'Afrique, je te saisis._ C'est aussi le -_mot_ de Guillaume le Conquérant dans une circonstance toute semblable, -lors de son débarquement en Angleterre. Voyez Augustin Thierry, _Hist. -de la Conquête des Normands_, t. I, p. 334.] - -[Note 164: _V._ les _Annales de l'Académie de Bruxelles_ (1832), p. -124, et les _Nouvelles Archives historiques des Pays-Bas_, janv. 1831, -p. 14.] - -[Note 165: M. d'Arlincourt a cru que _rewart_ ou plutôt _ruward_ -(gardien de la tranquillité) signifiait _roi-citoyen_.] - -[Note 166: _V._ ce qu'en dit M. Beltz, membre du _College of -Arms_, dans ses Annales (_Memorials_) de l'_Ordre de la Jarretière_, -analysées, sur ce point, dans la _Revue de Paris_ du 10 oct. 1841, p. -131.] - -[Note 167: _V._ la dissertation de Papebroch dans les -_Bollandistes_ (avril, t. III) et le compte-rendu d'une séance de -l'_Académie de Bruxelles_, 4 juin 1852, où le débat fut repris sur ce -sujet par MM. Polain et Gachard.] - -[Note 168: _Revue de Paris_, 1er mai 1857, p. 55.] - -Oui, donnons sur toutes choses la vérité à tous, sans parti pris, sans -réticences. Soyons heureux si notre histoire se purifie sous nos mains -impartiales et perd quelques souillures, qu'elle ne méritait pas; -mais laissons aussi à chacun les flétrissures qu'il a bien gagnées. -Justifier quand même n'est pas de notre fait; et nous ne voulons pas -qu'on puisse accuser la moindre de ces pages d'avoir fait l'office de -papier brouillard, c'est-à-dire d'avoir gardé pour soi la tache qu'elle -voulait enlever. Le beau et le bien mis en leur vrai jour feront notre -joie, mais nous ne reculerons pas devant l'aveu du mal. Mieux vaut la -vérité, même hideuse, qu'un séduisant mensonge. Nous sommes en cela de -l'avis de Grégoire le Grand, qui disait[169]: «_Si autem de veritate -scandalum sumitur, utiliùs permittitur nasci scandalum, quam veritas -relinquatur._ Si du récit d'un fait véritable il résulte du scandale, -il vaut mieux laisser naître le scandale que renoncer à la vérité.» - -[Note 169: 7e _homélie_, § 5.] - -La sévérité contre les autres oblige contre soi-même. Nous n'aurons -donc pour notre propre livre aucune partialité complaisante; nous en -confesserons les fautes avec autant d'empressement que celles d'autrui. -C'est même, en toute franchise, par un aveu de ce genre que nous -reprendrons notre travail où nous l'avons laissé. - -Confiant dans ce qu'avait dit Daru, qui, pour une fois qu'il doutait, -n'eut pas la main heureuse; fort de ce qu'avait écrit Depping, dont le -scepticisme était encore allé plus loin[170], nous avions cru pouvoir -reléguer parmi les légendes le fameux _Combat des Trente_, livré en -1351, entre Josselin et Ploërmel. Nous avions tort, on nous l'a prouvé -depuis avec d'excellentes raisons[171]. C'est pour nous un bonheur de -le déclarer, car alors même que nous doutions le plus, nous étions -presque tenté de mentir par patriotisme. - -[Note 170: _Rev. encyclopéd._, t. XXXVI, p. 64-65.] - -[Note 171: _V._ la savante brochure de M. Pol de Courcy, _le Combat -des trente Bretons_, etc., Saint-Pol-de-Léon, 1857, in-8º; et un -article de M. de Laroche-Héron dans l'_Univers_, 17 juin 1858.] - -Que n'en est-il de même pour le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre! -Malheureusement, pour ce qu'il y a de mensonge de ce côté le doute -n'est guère permis, depuis qu'au dernier siècle Bréquigny[172] -découvrit, dans les archives de Londres, des pièces témoignant des -connivences du héros calaisien avec les Anglais, et prouvant, entre -autres choses, qu'il reçut du roi Édouard une pension qu'un traître -seul pouvait accepter; je n'ajouterai qu'un détail nouveau, mais, ce me -semble, tout à fait décisif. - -[Note 172: _Notice des Manuscrits_, t. II, p. 227.--_Mémoires de -l'Académie des Inscriptions_, t. XXXVII, p. 539. Dans le premier de -ces mémoires, Bréquigny se fait une arme contre Froissart du silence -que garde sur toute cette affaire la _Chronique_ latine de Gilles de -Muisit, «qui, dit-il, écrivoit dans le temps même de l'événement et -dans une ville peu éloignée du lieu où se passoit la scène». Dans -l'autre travail, il prouve que, deux mois après la reddition de Calais, -Édouard, par lettre du 8 oct. 1347, non-seulement rendit à Eustache de -Saint-Pierre les maisons qu'il possédait dans Calais, mais lui en donna -d'autres et le pensionna. Il ajoute: «Comment Eustache de Saint-Pierre, -cet homme qu'on nous peint s'immolant avec tant de générosité aux -devoirs de sujet et de citoyen, put-il consentir à reconnoître pour -souverain l'ennemi de sa patrie; à s'engager solennellement de lui -conserver cette même place qu'il avoit si longtemps défendue contre -lui; enfin, à se lier à lui par le nœud le plus fort, l'acceptation -du bienfait? C'est ce qui me paroît s'accorder mal avec la haute idée -donnée jusqu'ici de son héroïsme patriotique.»--Notre ami Eugène -d'Auriac a repris, dans le _Siècle_ du 26 septembre 1854, à l'époque -où la ville de Calais se proposait d'élever une statue à Eustache de -Saint-Pierre, la réfutation entreprise par Bréquigny; il l'a complétée -à l'aide de quelques pièces récemment trouvées à la Tour de Londres, -une entre autres, datée du 29 juillet 1351, qui nous montre Édouard III -dépossédant les héritiers d'Eustache de Saint-Pierre des biens qu'on -lui avait accordés, parce que, loin sans doute de suivre son exemple, -ils étaient restés fidèles à la cause française. Le dernier mot de M. -d'Auriac sur cette question se trouve, très étendu et corroboré de -nouvelles preuves, dans un travail de la _Revue des Provinces_ de 1864, -t. VI, p. 491.] - -En 1835, une société savante, qui se recrute d'érudits à Calais et dans -les villes voisines, la _Société des Antiquaires de la Morinie_, mit -au concours cette question si intéressante pour la gloire de toute la -contrée: _Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons -au siège de Calais_. - -On pouvait s'attendre d'avance à voir le prix remporté par quelque -mémoire rétablissant enfin dans sa glorieuse authenticité l'événement -mis en doute depuis tantôt un siècle. Si la Société devait être -naturellement indulgente et partiale, c'était certainement pour tout -travail où la question se trouverait envisagée sous ce point de vue. -Malheureusement c'était le moins favorable; le mauvais rôle ici était -du côté de la défense. Les juges, après lecture des pièces, eurent le -bon esprit de s'en apercevoir et assez de justice pour le déclarer. - -Le mémoire auquel le prix fut décerné, et dont M. Clovis Bolard, un -Calaisien! était l'auteur, prouvait qu'Eustache de Saint-Pierre n'était -rien moins qu'un héros. - -Voici comment le _Mémorial artésien_[173] raconte la séance dans -laquelle fut proclamée la décision de la Société: - -[Note 173: Cité dans les _Archives historiques et littéraires du -nord de la France_, t. IV, p. 506.] - -«M. le secrétaire perpétuel fait un rapport sur les travaux de la -Société pendant l'année. Il le termine en disant que sur les trois -questions proposées pour le concours de 1835, il n'a été répondu -qu'à une seule, celle qui a pour objet _le dévouement d'Eustache de -Saint-Pierre et de ses compagnons au siège de Calais_, et qu'après -maintes discussions dans le sein de la compagnie, une majorité de -quatorze voix contre onze a prononcé que la médaille serait décernée à -l'auteur du mémoire qui a révoqué en doute ce fait historique. - -«A ces mots, un mouvement de surprise se manifeste dans l'auditoire, et -plus d'un assistant s'étonne qu'une société française puisse couronner -un ouvrage qui tend à effacer de notre histoire un des plus beaux -traits qui honorent les annales de notre nation. On écoute cependant -avec attention divers fragments du mémoire, lus avec chaleur par M. -le secrétaire, et bientôt le lauréat, M. Clovis Bolard, de Calais, -s'avance au bureau pour recevoir des mains de M. le président la -médaille d'or que lui décerne la Société.» - -Ici, l'on se contenta d'être surpris et un peu mécontent, comme le dit -le journal; ailleurs, dans une circonstance à peu près pareille, si ce -n'est que l'esprit religieux et non plus le sentiment patriotique y -était mis en jeu, l'on ne s'en tint pas à ce muet étonnement. - -M. Henri Julia lisait à la dixième séance de la Société archéologique -de Béziers un fragment du mémoire historique qui lui avait mérité la -_Couronne d'argent_. L'épisode choisi était le sac de Béziers, en -1209. Il venait de citer les paroles du légat Milon: «Tuez-les tous, -Dieu reconnaîtra bien ceux qui sont à lui,» lorsque tout à coup, du -milieu de l'assemblée, un jeune prêtre s'écrie: «C'est faux, cela a été -démenti.» Grand tumulte; le lecteur s'interrompt, le président se lève; -on s'attend à le voir rappeler à l'ordre l'impétueux perturbateur. -Point du tout; il retire la parole à M. Julia, qui voulait continuer, -et il croit devoir se justifier lui-même du scandale de cette scène, -en déclarant à l'assemblée que le fragment dont la lecture avait causé -tant d'émotion n'était pas celui qu'il avait indiqué à l'auteur. -«Ainsi, lisons-nous dans l'_Alliance des Arts_[174], M. Henri Julia, -qui était venu de Paris pour recevoir une ovation dans une séance -solennelle, s'est vu l'objet d'une censure publique.» - -[Note 174: 25 mai 1844, p. 363.] - -Le président avait de cette manière donné deux fois raison au -jeune prêtre; il l'avait indirectement excusé de son inexcusable -interruption, et il avait tacitement approuvé son démenti du _mot_ -historique. En ce dernier point avait-il tort? Que faut-il penser de -la réalité de l'impitoyable parole du légat? Est-elle assez authentique -pour qu'on se croie en droit de la répéter partout? Les uns diront -oui; les autres non. Ceux-là ayant pour eux dom Vaissette; ceux-ci, -son commentateur, le chevalier Du Mège. Dans le doute, je fis comme le -sage; je commençai par m'abstenir[175], bien qu'en cela mon penchant -fût volontiers pour la justification du légat. On a tant médit de -l'Église et de ses prêtres! on a tant exagéré le mal dont leur sévérité -souvent nécessaire a été la cause! - -[Note 175: Il faut dire, avant tout, à la justification du légat, -que si son mot cruel se trouve relaté par quelques historiens (_V._ -Césaire d'Heisterbach, liv. V, ch. XXI), il ne l'est point par tous, -notamment par ceux qui feraient le mieux autorité, les écrivains du -pays. Il ne se lit même pas dans le récit du moine de Vaulx-Cernay, -«qui, dit M. Du Mège, aurait, sans aucun doute, trouvé le mot sublime -et approuvé avec une sainte joie cet ordre barbare». (_Hist. du -Languedoc_, de D. Vaissette, édit. Du Mège, 1838, in-8º, _addit. et -notes_ à la suite du t. V, p. 31.)] - -L'authenticité du mot me semblait toutefois assez fortement sapée -pour penser qu'on ne dût pas désormais le citer sérieusement. Je fus -donc surpris de le voir solennellement rappelé par M. Guizot dans sa -réponse au _discours de réception_ du Père Lacordaire. Les érudits s'en -émurent, et l'un d'eux, M. Ch. Tamisey de Larroque, crut à propos de -faire une réfutation en règle de la malencontreuse citation[176]. Après -ce qu'il a dit pour montrer le peu de foi qu'il faut avoir en Césaire -d'Heisterbach, dont le livre est ici le seul témoignage[177], et pour -faire voir aussi par quelques faits de la vie du légat, que de telles -paroles étaient absolument contraires à ses habitudes de miséricorde, -j'avoue que le doute dans lequel je m'abstenais d'abord fut entièrement -dissipé[178]. - -[Note 176: _Correspondance littéraire_ du 10 février 1861, p. -149-152.] - -[Note 177: Daunou, qui ne peut être suspecté de trop de partialité -pour l'Église, avait lui-même déclaré que le légat était calomnié par -Césaire d'Heisterbach, dont le livre est indigne, selon lui, de toute -créance. (_Hist. litt. de la France_, t. XVII, p. 313.)] - -[Note 178: Si le compilateur Larousse avait connu l'excellent -article de M. Tamisey de Larroque, il se fût sans doute dispensé de -croire encore à l'odieux lieu commun, et il se fût gardé de nous faire -un crime de notre doute prudent. _V._ son livre, au titre si bizarre, -_Fleurs historiques des dames_, p. 632.] - -Pour la création du Saint-Office, à laquelle on prétend que saint -Dominique eut part, je serai plus à l'aise encore. J'ai, pour nier, les -autorités les plus fortes[179], entre autres celle du P. Lacordaire, -d'autant plus précieuse en cela que l'empressement du célèbre -dominicain à repousser pour son patron toute responsabilité dans cette -fondation sinistre semble être une garantie de son horreur pour tous -les actes de l'Inquisition[180]. - -[Note 179: _Le cardinal Ximenès et l'Église d'Espagne_, par le -docteur Hefels, traduct. de l'abbé Sisson, p. 205.] - -[Note 180: Ce qu'il a dit, à ce sujet, dans son _Histoire de -saint Dominique_, se trouve confirmé par un article de la _Revue -contemporaine_, 25 avril 1857, p. 733.] - -Puisque je me trouve avec lui, je ne le quitterai pas sans parler d'un -_mot_ qu'il mit en crédit, et que son autorité fit prendre pour une -parole célèbre, lorsque ce n'était qu'un titre de livre. Je laisserai -parler à ce sujet M. de Montalembert[181], et d'autant plus volontiers -qu'il me donne occasion de relever une petite erreur. - -[Note 181: _Le P. Lacordaire_, p. 147.] - -«C'est Lacordaire, dit-il, qui a le premier, dans un article de -_l'Avenir_, exhumé ce titre de la _Chronique_ des _Gesta Dei per -Francos_, dont on usa depuis lors à tort et à travers, dans la -littérature ecclésiastique....» C'est fort vrai; ce qui l'est moins, -c'est l'origine de la phrase telle que la donna M. de Montalembert. -Ce n'est pas le titre d'une Chronique, mais celui d'une _collection_ -d'historiens relatifs aux Croisades, publiée en 2 vol. in-folio, par -Bongars, en 1611. Bongars était protestant, et il est curieux que ce -soit lui qui ait prêté au grand orateur catholique l'une des formules -dont il aimait le mieux se servir. Cette source, s'il l'eût connue, ne -lui eût pas rendu moins belle la parole qu'il y trouvait. Son esprit -faisait partout son profit du grand et du beau, et la phrase dont -nous parlons est de ce domaine. Elle n'est égalée que par celle de -Shakespeare, qui est presque sa tributaire: «La France est le soldat de -Dieu.» - - - - -XIV - - -Autre question: Doit-on faire grâce à la belle parole que tout le -monde, même cette bonne _Biographie universelle_[182], prête au roi -Jean II, quand, sur la nouvelle que son fils le duc d'Anjou, fuyant -l'Angleterre où il l'avait laissé en otage, était revenu en France, il -se décida à s'en aller reprendre son rôle de monarque captif? Je ne le -pense pas. - -[Note 182: T. XXI, p. 446.] - -«Il prit la résolution, dit la _Biographie_, de retourner se constituer -prisonnier à Londres, répondant à toutes les objections de son conseil, -que _si la bonne foi était bannie du reste du monde, il fallait qu'on -la trouvât dans la bouche des rois_.» - -Moins heureuse que tous les petits mensonges historiques de ce -temps-là, parlés ou en action, cette belle phrase n'a pas même, pour -enjoliver un peu et brillanter ce qu'elle a de faux, la spécieuse -autorité de Froissart. Bien plus, c'est celui-ci qui va nous aider à -prouver que Jean parla peut-être tout autrement. «Et, dit-il de ce roi -qui veut à toute force quitter son royaume et retourner en prison, -et ne luy pouvoit nul oster ni briser son propos. Si estoit-il fort -conseillé du contraire; et luy disoient plusieurs prélats et barons de -France que il entreprenoit grande folie, quand il se vouloit encore -mettre en danger du roy d'Angleterre. Il répondoit à ce, et disoit -qu'il avoit trouvé au roy d'Angleterre son frère, en la reine et ses -neveux leurs enfants, tant de loyauté, d'honneur et de courtoisie, -qu'il ne s'en pouvoit trop louer; et que rien ne se doutoit d'eux -qu'ils ne luy fussent loyaux, courtois et aimables en tous cas: et -aussi il vouloit excuser son fils le duc d'Anjou.» - -N'être point relaté par Froissart, être même indirectement contredit -par les paroles qu'il rapporte, c'est presque pour un _mot_ une raison -d'être authentique; ceux qui soutiennent la vérité de la phrase prêtée -au roi Jean pourraient s'en faire forts, j'en conviens. Malheureusement -elle n'a pas même ce refuge. Le douteux chroniqueur a dit tout à fait -juste cette fois; plusieurs écrivains qu'il faut croire confirment son -récit. - -Il en est un même qui va plus loin que lui dans la réfutation implicite -de la sentencieuse parole qui court toutes les histoires: c'est le -Continuateur de Nangis[183]. Non seulement, dans ce qu'il a écrit à -ce sujet, la phrase prêtée au roi Jean, mais aussi l'intention toute -chevaleresque qui l'aurait fait retourner en Angleterre, se trouvent -formellement contredites. A l'entendre, le roi aurait pris ce parti -extrême moins par raison d'honneur que pour cause de galanterie, -_causâ joci_, ce que M. Michelet paraphrase ainsi[184]: «Quelques-uns -prétendaient qu'il n'y allait que par ennui des misères de la France, -ou pour revoir quelque belle maîtresse[185].» - -[Note 183: Dans le _Spicilège_ de D. d'Achery, in-4º, t. III, p. -132.] - -[Note 184: _Hist. de France_, t. III, p. 430.] - -[Note 185: _V._ aussi une note de M. Dessales, dans les _Mélanges -de littérature et d'histoire_ de la Société des Bibliophiles, 1850, p. -152.--Une autre anecdote, racontée sur le roi Jean, par Roquefort (_De -l'état de la Poésie françoise dans les_ XIIe _et_ XIIIe _siècles_, p. -362-367), d'après Boetius (_Scotorum historiæ_..., lib. XV), n'est pas -plus vraie. Le roi se serait plaint de ne plus voir de Rolands parmi -les Français, et un vieux brave lui aurait répondu: «Sachez, Sire, -que vous ne manqueriez pas de Rolands, si les soldats voyaient un -Charlemagne à leur tête.» Le mot est de ceux qui ne se disent pas à un -roi, il n'a donc pas certainement été adressé au roi Jean: ce qui me -le prouve encore mieux, c'est que, bien avant l'époque où il aurait pu -être dit, il se trouvait formulé dans un vers du petit poème de _la Vie -du Monde_: - - Se Charles fust en France, encore y fust Roland, - -et dans deux autres d'Adam de la Halle, cités par M. Francisque-Michel -dans la préface de son édition de la _Chanson de Roland_, p. XIV-XV, où -l'anecdote a été réfutée pour la première fois.] - -Cette tradition, tout à fait d'accord avec ce qu'on sait du caractère -du roi Jean, surnommé _le Bon_, non pas à cause de sa bonté, mais -pour sa prodigalité trop facile[186], était la seule qu'on acceptât à -ce sujet pendant tout le XVIe siècle. Brantôme en fait foi[187]. Il -va même jusqu'à nommer la dame pour laquelle il quitta son royaume -et revint prendre des chaînes qui étaient moins d'un captif que d'un -amoureux. «Le roy Jean, dit Brantôme, prisonnier en Angleterre, -receut plusieurs faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes -que, ne la pouvant oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit -donnés, il s'en retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et -promettre[188].» - -[Note 186: Michelet, _Hist. de France_, t. III, p. 352.] - -[Note 187: _Les Dames galantes_, édit. Ad. Delahays, p. 128.] - -[Note 188: M. le duc d'Aumale, dans son travail sur les comptes -de Denis de Collors, publié dans les _Miscellanies of the Philobiblon -Society_ de Londres, t. II, et reproduit dans le _Bulletin du -Bibliophile_, 1855-1856, p. 1045, n'est pas lui-même éloigné de croire -que Jean ne retournât à Londres _causâ joci_.--Pour terminer, je dirai -que le _mot_ dont il est question ne fut pas toujours prêté à ce roi, -mais à un autre, pour lequel il semble mieux fait: c'est François -Ier. «Il disoit, selon Balth. Gracian, dans une note de _l'Homme de -cour_, trad. par Amelot de la Houssaye, p. 202, que si la fidélité se -perdoit, elle devoit se retrouver dans le cœur d'un roi.» N'est-ce -pas le mot du roi Jean? Or, réfléchissez qu'il eut plus d'un rapport -de destinée avec François Ier, puisqu'il fut prisonnier comme lui, et -vous comprendrez que la parole, si vraisemblable chez celui-ci, put -fort bien être prêtée à l'autre par suite d'un de ces déplacements -d'esprit si ordinaires aux historiens. Le mot, à mon avis, est donc de -François Ier; son caractère le justifie, et l'auteur qui le lui prête -donne toute autorité à l'attribution. Gracian, qui est Espagnol, avait -pu l'apprendre à Madrid des gens qui avaient approché le roi chevalier -dans sa prison. Or, c'est là, en effet, un des jours où on lui aura -proposé de manquer à sa parole et de s'enfuir, qu'il aura dû dire le -_mot_. Jusqu'au XVIIe siècle, c'est à lui seul qu'on l'attribua, comme -on le voit par le _Recueil d'apophthegmes et bons mots_, 1695, in-12, -p. 83-84.] - - - - -XV - - -Dans ce petit livre, où je me suis donné la mission circonscrite de -réfuter seulement les _mots_, et de ne m'attaquer aux faits que le -plus rarement possible et incidemment, je ne devrais pas, sans doute, -m'occuper de ce fameux récit de la mort de Du Guesclin, où l'on nous -montre un capitaine anglais, qui, enchaîné par la parole donnée et par -son respect pour le grand homme expiré, vient déposer sur son cercueil -les clefs de la place qu'il commande. Cependant, par amour pour la -vérité, et entraîné par ce vif désir qui me suit en toutes choses, de -rendre à chacun ce qui lui revient ou d'honneur ou de honte, je veux -cette fois aller un peu au delà de ce que j'ai promis, et vous montrer -ce qu'il faut croire de cet effort de courtoisie anglaise. - -«Le gouverneur de Rendon avoit capitulé avec le connétable, est-il dit -dans l'_Abrégé chronologique_ du président Hénault[189], que je cite -exprès, par la raison qu'on ne détruit jamais mieux l'erreur qu'en -l'attaquant dans son fort, c'est-à-dire au cœur même des livres qui -ont le plus aidé à la populariser. Il étoit convenu de se rendre le 12 -juillet, en cas qu'il ne fût pas secouru: quand on le somma de rendre -la place le lendemain, qui fut le jour de la mort de Du Guesclin, le -gouverneur dit qu'il lui tiendroit parole, même après sa mort; en -effet, il sortit avec les plus considérables officiers de sa garnison -et vint mettre sur le cercueil du connétable les clés de la ville, en -lui rendant les mêmes respects que s'il eût été vivant.» - -[Note 189: 1761, in-12, t. I, p. 323.] - -Voyons maintenant le récit du chroniqueur[190] qui est entré dans -le plus de détails sur cette affaire, et cherchons, d'après ce qu'il -écrit, de quel côté fut le beau rôle; s'il fut pour l'Anglais qui -rendait la place, ou pour Louis de Sancerre qui commandait l'_ost_ -des Français après la mort de Du Guesclin. Ce ne sera pas difficile à -démêler. - -[Note 190: _Chronique de Du Guesclin_, publiée par Fr.-Michel -(_Biblioth. choisie_, 1830, in-12), p. 448.--Sur quelques autres -fables dont on a grossi l'histoire du connétable, _V._ les _Mémoires -sur l'Histoire de France_ (collect. Petitot, 1re série, t. V, p. -163), et pour quelques faits prouvant qu'il n'était pas en disgrâce -lorsqu'il mourut, le beau travail de M. Lacabane sur Charles V, dans le -_Dictionnaire de la Conversation_, t. XIII, p. 156.] - -«Au trépassement messire Bertrand, dit donc notre _Chronique_, fut levé -grand cry à l'ost des François: dont _les Anglois du chastel refusèrent -le chastel rendre_.» Ce voyant, le maréchal Louis de Sancerre fait -aussitôt amener les otages «pour les testes leur faire tranchier». Les -Anglais en sont avertis, et tout effrayés, ils baissent la herse du -château, «et vint le capitaine offrir les cleifs au mareschal qui les -refusa et leur dist: «Amis, à messire Bertrand avez vos convenances et -les lui rendrez.» Sans tarder, il les conduisit alors «en l'ostel où -reposoit messire Bertrand, et leurs cleifs leur fist rendre et mestre -sur le serqueul de messire Bertrand tout en plourant.» - -On voit maintenant à quoi se réduisent la bonne volonté du chef anglais -et cette déférence pour la mémoire du héros mort, dont on a l'habitude -de faire si grand bruit. - -Pendant le XVIe siècle, ce dernier récit, le seul vraisemblable, fut le -seul accepté. Laissons parler Montaigne[191]. «Les assiegez, dit-il, -s'estans rendus après, furent _obligez_ de porter les clefs de la -place sur le corps du trespassé.» Brantôme ne s'exprime pas autrement. -Suivant lui, comme, selon le dire du chroniqueur et d'après Montaigne, -ce n'est pas de bon gré, mais contraints, que les Anglais rendirent -ce dernier hommage au connétable. «Messire Bertrand Du Guesclin, -dit-il[192]....., estant mort devant le château de Randon, et ceux de -dedans s'estant renduz, fust _ordonné_ et advisé par ceux de l'armée -qui commandoient amprès luy qu'on porteroit sur son tahu, où estoit le -corps, les clefs, en signe d'obédiance et humilité.» - -[Note 191: _Essais_, liv. Ier, ch. III.] - -[Note 192: _Œuvres complètes de Brantôme_, édit. elzévir., t. II, -p. 208.] - - - - -XVI - - -Je pourrais avoir beaucoup à dire sur le règne de Charles VI et sur -celui de Charles VII, si je continuais cette réfutation des faits mal -éclaircis ou faussement racontés. Ils ne manquent pas alors; mais les -paroles à grand effet manquent davantage. Pressés par les événements, -les personnages ne prennent pas le temps de faire des _mots_, les -historiens d'en inventer[193]. - -[Note 193: Il est toutefois deux erreurs sur l'histoire du temps -de Charles VI que je ne veux pas laisser passer sans dire mon mot. La -première, qui vient des _Essais sur Paris_, par Sainte-Foix, comme l'a -prouvé l'abbé Rive, se rapporte à l'invention des _cartes à jouer_, -qu'on attribue à Jehan Gringonneur, bien qu'il n'ait rien inventé et -se soit contenté d'être le fournisseur du roi pour ces cartes depuis -longtemps connues, ainsi que l'ont prouvé: l'abbé Rive, que je viens -de nommer, dans sa brochure, _Éclairciss. hist. sur les cartes_, 1780, -in-12, p. 41; Leber, _Étude sur les cartes à jouer_, p. 43; Duchesne, -_Annuaire historique_ de 1837, p. 174, 182, 190; et P. Lacroix, -_Curios. de l'hist. des arts_, p. 21, 24, 41, 42.--La seconde erreur -est dans la façon dont on a lu longtemps la devise du duc d'Orléans, -ennemi de Jean sans Peur. Cette devise était _Je l'enuie_, pour _Je -l'ennuie_; on lut _Je l'envie_, gros contre-sens qui, substituant -une sorte d'hommage à une insolence, enlevait toute raison au -mécontentement du duc de Bourgogne, dont le meurtre de celui qui se -faisait gloire de l'_ennuyer_ fut le dernier éclat. _V._ à ce sujet une -note de M. A. Vallet, dans la _Biographie_ Didot, t. XXXVIII, p. 803, -et nos _Chroniques et Légendes des rues de Paris_, p. 85.] - -Ma tâche se trouve ainsi singulièrement restreinte pour cette époque. - -J'ai bien les paroles dites par Jeanne d'Arc, mais de celles-là je -n'ai point à m'occuper; elles sont toutes de la plus naïve et aussi -de la plus glorieuse vérité. Pour le prouver, on a mieux que les -pièces de l'histoire, on a les pièces d'un double procès, celui de sa -condamnation, celui de sa réhabilitation, qui toutes rendent témoignage -de l'élévation, de l'éloquence de son bon sens, et de cette promptitude -vaillante dans la répartie, dont le plus beau trait peut-être est ce -qu'elle dit quand on lui fit un crime d'avoir déployé sa bannière -auprès du roi le jour du sacre. Comme la phrase est une des plus -souvent citées, il est bon d'en rétablir le texte authentique. - -«Interrogée pourquoi son estendard fut plus porté en l'église de Reims -au sacre que ceux des autres capitaines, répond: «Il avoit esté à la -peine, c'estoit bien raison qu'il fust à l'honneur.» - -Dans le nombre de ses réponses, il s'en trouve une qui aurait dû -suffire à détruire l'opinion partout admise que Jeanne était bergère -au moment de sa mission. Elle ne l'était pas plus alors que sainte -Geneviève ne l'avait été[194]. Écoutez-la elle-même le dire à ses juges: - -[Note 194: _V._ une curieuse page du _Valesiana_, p. 43, et aussi -Le Roux de Lincy, _Femmes de l'ancienne France_, t. I, p. 39, 598.] - -«Interrogée si elle avoit apprins aucun art ou mestier, dit que oui -et que sa mère lui avoit apprins à cousdre, et qu'elle ne cuidoit -point qu'il y eust femme dans Rouen qui lui en sceust apprendre -aulcune chose. Ne alloit point aux champs garder les brebis ne autres -bestes[195].» - -[Note 195: _Le Procès de Jeanne d'Arc_, édit. Buchon, 1827, p. 58, -69. «Quant à avoir gardé les bestiaux, lit-on aussi dans l'_Histoire de -Charles VII_ de M. Vallet de Viriville, t. II, p. 45, note, elle dit -qu'elle ne s'en souvenait plus.»] - - - - -XVII - - -Je ne serai pas de ceux qui doutent de l'existence de Jeanne -d'Arc[196]; je ne recommencerai pas non plus les dissertations de G. -Naudé[197] et du P. Vignier de l'Oratoire, pour prouver qu'elle n'a -pas été brûlée[198]. Ce sont jeux d'esprit et d'opinion qui seraient -futiles ici; mais il est un fait du règne de Charles VII au sujet -duquel on me permettra quelques contradictions: c'est celui qui tend à -poser Agnès Sorel en conseillère héroïque de Charles VII, et à faire en -quelque sorte de cette favorite l'émule de la vaillante Jeanne. - -[Note 196: _V._ notre article de l'_Illustration_, 10 mars 1855, p. -158-159.] - -[Note 197: _Considérations politiques sur les coups d'État._ _V._ -aussi le _Patiniana_, p. III.] - -[Note 198: _V._ le _Mercure galant_ de de Visé, nov. 1683. Cette -question, qui ne méritait d'occuper personne, fut résolue une première -fois avec une netteté assez brutale par Lenglet du Fresnoy (_L'Histoire -justifiée contre les romans_, 1735, in-12, p. 281), puis, beaucoup -plus tard, avec un sérieux qu'elle ne comportait peut-être pas, dans -le _Magasin pittoresque_, 1844, p. 298. Il y est bel et bien prouvé -que toute l'erreur venait d'une aventurière qui s'était fait passer -pour Jeanne d'Arc, quelques années après sa mort, et qui finit par -épouser M. des Armoises, gentilhomme lorrain. Après la publication, -dans le _Mercure_, de ce que le P. Vignier avait écrit à ce sujet, -beaucoup de gens se passionnèrent pour sa chimère. Un chanoine de -Beauvais, M. Foi de Saint-Hilaire, était de ceux qui y tenaient le -plus, sans doute par esprit de corps et patriotisme de diocèse, -puisque en prouvant que la Pucelle n'avait pas été brûlée, on aurait -déchargé d'un crime la mémoire de l'évêque de Beauvais, Cauchon. Le -14 mai 1695, l'abbé Colbert, qu'il était, à ce qu'il semble, parvenu -à convaincre, lui écrivait: «Je viens de faire un voïage à Rouen, où -j'ai souffert perséqusion, de la part de ceux dont j'entreprenois la -deffense, je veux dire de MM. de Rouen, qui, au lieu de se purger, -comme ils le pourroient, du faux reproche qu'on leur fait d'avoir -été les parricides de cette pauvre pucelle d'Orléans, trouvent fort -mauvais qu'on dise qu'elle est morte très tranquillement en Loreine, -au milieu de sa famille, dans le château de Vaucouleurs (car il me -semble que c'est ainsi que vous m'avez dit qu'il s'appeloit). Je vous -aurois fort souhaité pour m'ayder à prouver cette vérité.» (_Catalogue -d'autographes_ Laverdet, du 20 avril 1855, p. 44, nº 364.)] - -C'est Brantôme[199] qui accrédita cette histoire, dans un temps où, -les favorites étant plus que jamais en grande puissance, il était d'un -bon courtisan de vanter leur règne, dans le passé comme dans le présent. - -[Note 199: _Dames galantes_, disc. VI; édit. Ad. Delahays, p. -393.--Brantôme prenait cette belle histoire à Du Haillan (_Hist. -de France_, in-fol., p. 1253). Beroalde de Verville (_La Pucelle -restituée_, 1599, n-12, feuillet 32) l'avait déjà prise à la même -source.] - -De nos jours l'on a douté de l'aventure[200], et l'on a fort bien fait, -à mon sens. Il y a tant de choses qui prouveraient au besoin qu'elle ne -dut pas être, si peu qui témoignent qu'elle est authentique. - -[Note 200: P. Clément, _Hist. de Jacques Cœur_, t. II, p. 211. -Vallet de Viriville, _Agnès Sorel, étude morale et polit. sur le_ XVe -_siècle_, Paris, 1855, gr. in-8º, p. 14, note.--Agnès Sorel ne fut la -maîtresse de Charles VII qu'en 1434. (Th. Bazin, _Histoire de Charles -VII_, publiée par J. Quicherat, 1855, in-8º, t. I, p. 313.)] - -Sur quoi se fonde-t-on, en dehors du passage de Brantôme? Sur quelques -vers de Baïf[201], paraphrasés par Fontenelle dans un de ses plus jolis -dialogues, puis encore sur l'ingénieux et galant quatrain de François -Ier: - -[Note 201: Liv. II de ses _Poèmes_.] - - Gentille Agnez, plus de los tu mérite, - La cause estant de France recouvrer, - Que tout ce que en cloistre peut ouvrer - Close nonnain ni en désert hermite. - -Tout cela, certes, est charmant; mais en histoire il faut de bien -autres raisons. Comment trouver, par exemple, quelque autorité -historique au madrigal du _Père des Lettres_, quand on sait que c'est -une traduction de Pétrarque[202] où il mit _Agnès_, comme il aurait mis -tout autre nom? Cette gloire-là, toute d'emprunt, à mon sens, se trouve -ainsi prouvée et chantée comme elle le mérite. - -[Note 202: Nicolas Bourbon, qui l'a traduit en latin, le dit -positivement. (_Nugarum_ liber VII, p. 389.)] - -La critique moderne en a, du reste, fait pleine justice[203]. Charles -VII y gagne tout ce qu'y perd la belle Agnès. On sait maintenant que -ses inspirations de courage lui vinrent de lui-même et qu'il n'était, -dès le commencement de son règne, ni couard, ni nonchalant, quoi qu'en -ait dit M. H. Martin[204] se contredisant lui-même[205]. - -[Note 203: Vallet de Viriville, _loc. citat._--Du Fresne de -Beaucourt, _Le Règne de Charles VII_, etc., 1856, in-8º, p. 24-25.] - -[Note 204: _Hist. de France_, t. VI, p. 401.] - -[Note 205: Au commencement du même volume, p. 90, M. Martin avait -reconnu le courage de Charles VII.] - -On sait aussi ce qu'il faut croire des royales orgies dans lesquelles -on le fait se plonger pour se distraire de ses malheurs. Charles VII -fut toujours plus ami de la tristesse que de la joie. «Solitaire -estoit,» dit Henri Baude[206]; «et sobre à table,» ajoute G. -Chatellain[207]. S'il n'avait eu par goût ce dernier mérite, la -misère dans laquelle il fut si longtemps le lui eût, bon gré mal gré, -imposé. Quel grand train pouvait mener un prince si misérable et -si _malaisé_ qu'un cordonnier lui refusât une paire de _houssiaux_ -(bottes), faute d'avoir été payé d'avance, comme le disait, dans une -chanson célèbre[208], le bon peuple, qui, sachant la vérité sur sa -pénurie, lui en tint compte plus tard? Quelle grande chère vouliez-vous -que fît un pauvre prince dont pendant plusieurs années la table ne -fut approvisionnée qu'avec le produit des étangs du chapitre de -Saint-Étienne de Bourges[209], et qui un jour, c'est encore la chanson -populaire qui le dit, n'eut à faire servir à ses hôtes - - ..... Qu'une queue de mouton - Et deux poulets tant seulement! - - -[Note 206: Cité par M. Vallet de Viriville, _Agnès Sorel_, etc., p. -22.] - -[Note 207: Cité par M. Vallet de Viriville, _ibid._, p. 10.--il -était même fort pieux alors. (Paradin, _Ann. de Bourgogne_, 1566, -in-fol., p. 703.--Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. III, p. 400, -et t. V, p. 340.)] - -[Note 208: _Biblioth. Impér._, fonds Cangé, ms. 122.] - -[Note 209: «En 1435, dit M. de Viriville (p. 22, note), cette dette -de nourriture n'était point encore acquittée.»] - -La Hire était de ce piètre festin; et comme il ne dut jamais faire -plus grande ripaille à la table du roi, je trouve qu'on a bien fait -de douter de la vérité de son fameux _mot_ à Charles VII: «On ne peut -perdre plus gaiement son royaume.» C'est «plus tristement» qu'il aurait -fallu dire. - -Pasquier fut le premier qui mentionna ce _mot_, mais comme un simple -_on dit_, ce qui prouve qu'il n'y croyait guère[210]. Tout bien -considéré, cette boutade du Gascon La Hire n'est donc qu'une gasconnade -historique. - -[Note 210: Du Fresne de Beaucourt, _Corresp. littér._, 5 mai 1857, -p. 148.] - -La gaieté du joyeux capitaine était le seul régal des festins où -le conviait le pauvre petit roi. C'était le bon mot qui remplaçait -un plat, comme plus tard chez Scarron les anecdotes de Françoise -d'Aubigné. Charles VII lui en savait gré et l'en paya bien, quand il -fut mieux en argent comptant. M. de Joursanvault possédait dans ses -archives[211] une pièce sur un don qu'il lui fit ainsi «pour ses bons -et _agréables_ services». - -[Note 211: _V._ le _Catalogue_, t. I, p. 45.] - - - - -XVIII - - -Je ne veux pas réhabiliter Louis XI. Je sais trop bien, sans même -l'avoir mesurée, que la tâche serait énorme; mais d'après ce que j'ai -découvert, sans beaucoup chercher, de gros mensonges courant sur son -compte, de crimes supposés, etc., etc., il me semble aussi qu'il ne -serait peut-être pas impossible de la mener à bonne fin. Ce n'est -sûrement pas un roi d'une irréprochable moralité, mais très sûrement -aussi c'est un roi calomnié. - -Son règne commence par une accusation absurde. Charles VII meurt d'une -horrible maladie de mâchoires, «maladie qui luy fust incurable», comme -dit Jehan de Troyes dans la _Chronique scandaleuse_[212]; ou plutôt, -mis hors d'état de manger par ce mal même, il meurt de faim[213]. Que -disent aussitôt les ennemis du dauphin? que le pauvre roi, craignant -d'être empoisonné par son fils,--remarquez que celui-ci était alors à -la cour du duc de Bourgogne,--aime mieux se laisser mourir d'épuisement -que de chercher des forces dans une nourriture où la main parricide -aurait pu cacher la mort. Au lieu de dire que le vieux roi «ne pouvait -plus», ils ont dit «ne voulait plus» manger. Tout le crime supposé est -dans ce jeu de mots[214]. - -[Note 212: _Collect. Petitot_, 1re série, t. XIII, p. 256.] - -[Note 213: Barante, _Hist. des ducs de Bourgogne_, t. VII, p. -390.--_V._ aussi dans Duclos (_Hist. de Louis XI_, t. III, p. 237-239, -Preuves), _Lettres des ministres et autres gens du Conseil au dauphin, -pour lui donner avis de la maladie du roi_.] - -[Note 214: Cette calomnie contre Louis, dauphin, comme presque -toutes celles qui suivirent contre Louis XI, roi, fut propagée par -ces méchantes langues de l'histoire qui se trouvent dans tous les -règnes, et qui sévirent contre celui-ci plus que contre tout autre. -La plus mauvaise fut celle de l'évêque de Lisieux, Thomas Bazin, dont -l'_Histoire_, jusqu'en ces derniers temps, passa pour être d'Amelgard. -L'accusation de parricide contre le dauphin s'y trouve au chapitre -XXI du liv. V. M. Quicherat, qui a publié en 3 volumes cette histoire -trop écoutée, fut le premier à la redresser. Il n'y voit qu'un «amas -de fictions», reprises plus tard par le Flamand Mayer, qui les a -encore amplifiées; «une suite d'événements arrangés au gré de la haine -personnelle de l'auteur, et d'après les propos d'ennemis déclarés». -_V._ la _Notice_, p. LXXV, LXXXV, etc.] - -Louis XI fut mauvais fils, c'est vrai, mais non jusqu'au crime; il fut -mauvais père aussi, je le veux bien encore, mais non pas autant qu'on -voudrait nous le faire croire. - -On nous dit qu'il fit enfermer son fils à Amboise, sans un maître -qui pût lui apprendre à lire; or, il existe un livre, _le Rozier -des Guerres_, ouvrage moitié moral, moitié politique, qu'il composa -lui-même, ou fit du moins composer sous ses yeux, pour l'instruction de -ce fils[215]. Comment croire, après cela, qu'il ne voulut pas que le -dauphin sût lire[216]? - -[Note 215: Il a été imprimé, in-4º gothique, chez la veuve Michel -Lenoir. C'est donc à tort que M. de Sismondi a prétendu qu'on ne -l'avait pas publié. (_Histoire des Français_, t. XIV, p. 323.)] - -[Note 216: _V._ P. Paris, _Manuscrits français_, t. IV, p. 116-136.] - -L'ayant calomnié comme père, on ne devait pas l'épargner comme mari; -aussi n'a-t-on pas manqué de répéter qu'il fit fort mauvais ménage -avec Charlotte de Savoie, sa seconde femme. Du Haillan va même jusqu'à -dire que le peu d'intelligence des deux époux rendant impossible la -légitimité du dauphin Charles, il avait dû naître d'une autre femme que -la reine, et n'était ainsi qu'un dauphin supposé[217]. - -[Note 217: Le président Hénault, dans sa _Chronologie de l'Histoire -de France_, 1761, in-8º, Ire part., p. 392, a fait justice de ce -mensonge.] - -Du premier mariage de Louis XI, avec Marguerite d'Écosse, on n'a rien -dit. N'était même l'anecdote du baiser qu'elle déposa sur la bouche -du vieil Alain Chartier, et qu'on a singulièrement faussée en la -jugeant d'après nos usages[218], on ne parlerait pas de cette aimable -Marguerite, qui mourut avant d'être reine. - -[Note 218: Le baiser de Marguerite sur les lèvres du vieux -poète, qui l'était allé chercher en Écosse et l'avait initiée à -notre poésie, qu'elle ne cessa plus d'aimer, n'était qu'un de ces -_baisers d'hommage_, si naturels alors, comme on le voit par une foule -d'exemples que donne Ducange au mot _osculum_. Celui de Marguerite -n'étonna que parce que le poète qui le reçut de cette bouche si fraîche -était vieux et laid. L'anecdote, que Bouchet rapporta le premier -dans ses _Annales d'Aquitaine_, p. 252 de l'édit. de 1644, in-4º, et -que Brantôme reprit dans ses _Femmes illustres_ (édit. du _Panthéon -littéraire_, t. II, p. 200), a été mise en doute, mais à tort, selon -moi. Il ne s'agit que de la voir à sa place, dans son cadre du temps, -pour la croire vraisemblable. C'est aussi l'avis d'un rédacteur de -_l'Intermédiaire_, qui a fait à ce sujet, t. II, p. 306-307, un -judicieux petit article.] - -On répète partout que Louis XI avait des raffinements de cruauté -inouïs. Il avait inventé tout exprès, nous dit-on, des cages de fer où -il enfermait ses prisonniers; mais ce n'est rien encore: dans un jour -d'exécution, il fit placer des enfants sous l'échafaud tout ruisselant -du sang de leur père! Contes encore, contes horribles. - -Louis XI n'inventa pas les cages-prisons; c'était un genre -d'incarcération depuis très longtemps en usage en Italie et en -Espagne[219]. - -[Note 219: Muratori, VIII, p. 624; XI, p. 145.--Ducange, au -mot _Gabia_.--Il est une autre invention, fort honorable celle-là, -dont il faut enlever aussi le mérite à Louis XI: c'est l'invention -des _postes_. Deux siècles avant qu'il les organisât en France, les -chevaliers Teutoniques les avaient établies sur les terres dépendant de -leur ordre. _V._ le _Vieux-Neuf_, 2e édit., t. II, p. 115.] - -Le supplice de Nemours n'eut pas lieu comme on l'a décrit partout; -les détails effrayants dont on s'est plu à l'entourer, ces enfants -à genoux sous l'échafaud, cette _rosée affreuse_, comme dit Casimir -Delavigne[220], qui tombe goutte à goutte sur leur tête, sont un -appareil mélodramatique de mise tout au plus maintenant dans les -_Crimes célèbres_. «Les contemporains, dit M. Michelet, n'en parlent -point, même les plus hostiles[221].» L'avocat Masselin, qui, un peu -après la mort de Louis XI, à la fin de 1483, présenta requête aux États -pour ces pauvres enfants du duc de Nemours, dépouillés de tous leurs -biens, et qui, dans cette cause, devait, par conséquent, exagérer la -vérité de leur malheur pour en accroître l'intérêt, ne dit pas un mot -de cette barbarie perfectionnée[222]. Donc, encore une fois, dans tout -cela, rien de vrai. - -[Note 220: _Louis XI_, acte II, sc. VI.] - -[Note 221: _Hist. de France_, t. VI, p. 451.] - -[Note 222: _Diarium statuum generalium_, p. 236.--Voltaire, qui -revenait souvent sur ce mensonge, aida beaucoup à le répandre. _V._ sa -_Lettre à Linguet_ (juin 1776), édit. Beuchot, t. LXX, p. 84.] - -Le reste de ce que l'on raconte sur Louis XI ne l'est pas, j'en suis -sûr, davantage. L'âge de Tristan l'Ermite, selon M. Michelet[223], rend -invraisemblable tout ce que l'on nous a répété partout de ses prouesses -de bourreau. Il était trop vieux pour être aussi alerte à la pendaison, -et trop gai compagnon pour l'aimer tant. Un bourreau qui fut clément -pour Villon, dont nous avons les remerciements, devait l'être pour bien -d'autres beaucoup moins pendables[224]. - -[Note 223: _Hist. de France_, t. VI, p. 491.] - -[Note 224: _V._ l'_Étude_ de M. Campaux sur _Villon_, p. 130.] - -La faveur de Coictier le médecin fut grande, mais pas autant qu'on -s'est plu à le dire. Louis XI, loin d'être homme à se mettre sans cesse -pieds et poings liés à sa merci, «estoit, selon Commines, enclin à ne -vouloir bien souvent croire le conseil des médecins[225].» Si Coictier -devint riche, c'est qu'il gagnait sans doute sur l'_or potable_ -et autres drogues coûteuses dont il avait vanté au roi la vertu -efficace[226]. - -[Note 225: Liv. VI, ch. VII.] - -[Note 226: Commines, édit. de Mlle Dupont, t. II, p. 248.] - -Pour ce qui est de la venue de saint François de Paule, il paraît que -dans cette affaire le saint homme avait autant besoin du roi de France -que le roi du saint homme. Il était malade des écrouelles[227], que -Louis XI guérissait par privilège royal, et Louis XI souffrait, sans -compter la vieillesse, de toutes sortes d'infirmités que le saint -guérissait par grâce divine. C'était donc entre eux un échange de -vertus curatives: ni l'un ni l'autre ne s'en trouva mieux. - -[Note 227: _Acta sancti Francisci Pauli_, p. 155.--Isambert, -_Anciennes Lois françaises_, t. XIV, p. 304.] - -On raconte que François de Paule, à sa première entrevue avec le -roi, lui ayant dit: «Sire, je vais prier Dieu pour le repos de Votre -Majesté[228].--Oh! priez seulement pour le corps, aurait répondu Louis -XI; il ne faut pas demander tant de choses à la fois.» Je ne sais d'où -vient cette anecdote, qui nous montre Louis XI faisant de l'esprit et -de l'impiété, dans un moment où il devait avoir des préoccupations bien -contraires. Ce n'est sans doute que la mise en scène de ce quatrain -narquois que je me rappelle avoir lu au bas d'un portrait de Louis XI, -longtemps conservé à Cléry, et maintenant au musée d'Orléans: - -[Note 228: On croit généralement, et M. H. Martin l'a répété dans -son _Hist. de France_ (4e édition, t. III, p. 18, note), que le titre -de _Majesté_, abandonné sous Henri Ier, ne fut repris que par Louis -XI; c'est une erreur, ainsi que l'ont prouvé M. L. Delisle (_Biblioth. -de l'École des Chartes_, 4e série, t. II, p. 512, 553, 555) et M. H. -d'Arbois de Jubainville (_Quelques observations sur les six premiers -volumes de l'Histoire de France de M. Henri Martin_, 1857, in-8º, p. -58).] - - Du corps seulement la santé - Je demandois à Nostre-Dame. - Trop l'importuner c'eust esté - De la prier aussi pour l'âme[229]. - -[Note 229: Les images qu'il portait à son chapeau, et auxquelles -il adressait de temps en temps ses prières, lui ont été imputées à -superstition. On n'y a vu qu'une puérilité de dévotion toute spéciale, -tandis qu'elle était universelle alors chez les gens du peuple de -Paris, dont Louis XI avait pris le costume et suivait les usages. -Combien n'a-t-on pas retrouvé dans la Seine, depuis quelques années, -de ces _enseignes_ de dévotion, que les gens de métiers arboraient -à leur couvre-chef, et dont la ressemblance avec celle que portait -Louis XI paraîtrait frappante, si «cette petite image de plomb -représentant la Vierge» ne s'était enfin perdue, après avoir été -conservée à Fontainebleau, comme relique de ce roi, jusqu'au temps de -Louis XIV! (Le P. Dan, _Trésor des Merveilles de la maison royale de -Fontainebleau_, etc., 1642, in-fol., p. 84.)] - -J'ai nié les cruautés de Louis XI; maintenant, que dirai-je de ses -bonnes actions? On lui en suppose beaucoup moins, je l'avoue; je n'en -trouve même qu'une seule qui lui soit prêtée, et encore celle-là -faut-il que je la discute. Je le ferai de bonne grâce. On verra du -moins par là que je n'essayais pas ici une réhabilitation quand même. -Cette bonne œuvre de Louis XI est racontée par Du Verdier et reproduite -par l'abbé Tuet dans ses _Matinées sénonoises_. Louis XI était arrivé -un peu avant l'heure des vêpres à Notre-Dame de Cléry; la première -personne qu'il y trouva était un solliciteur qui le guettait au passage -pour lui demander un bénéfice de collation royale. Le roi écouta la -supplique et ne dit mot. Un pauvre prêtre dormait dans un coin du -chœur; il l'avisa, s'en vint à lui, le fit éveiller et commanda qu'on -lui expédiât sans délai les lettres de ce bénéfice, «disant, écrit -Du Verdier, qu'il vouloit en cet endroit faire trouver véritable le -proverbe qui dit qu'_à aucuns les biens viennent en dormant_». Or, -pareille anecdote est mise sur le compte de Henri III; Tallemant -nomme même le bienheureux à qui le sommeil fut si profitable[230]. -Pour qui faut-il opter en ce cas? pour Louis XI, ou pour Henri III? -Je pencherais volontiers pour le dernier, par la raison qu'il était -contemporain de Du Verdier, et que celui-ci, ayant à conter l'aventure, -crut sans doute lui donner plus de crédit en l'attribuant à un roi plus -ancien, et plus de popularité surtout, en lui donnant pour héros, au -lieu de l'impopulaire Henri III, le populaire Louis XI. - -[Note 230: _Historiettes_, édit. in-12, t. I, p. 114.] - - - - -XIX - - -«Sous ce règne peu héroïque de Louis XI,--ai-je dit dans la deuxième -édition de ce livre,--nous ne trouvons guère qu'un héroïsme à -constater, encore a-t-il été bien des fois mis en doute: c'est celui -de cette vaillante bourgeoise de Beauvais, cette autre Jehanne, qui -méritait si bien d'avoir la même patronne que la Pucelle, et qui, -tenant en main la _hachette_ d'où lui vient son surnom, aida si -courageusement à repousser l'assaut de l'armée bourguignonne. - -«On fait souvent pour Jeanne Hachette comme pour Clémence Isaure. Elle -n'a pas existé, dit-on; son histoire est une légende; on personnifie -en elle la vaillance des femmes de Beauvais, comme au XIVe siècle, à -Toulouse, on avait personnifié en _dame Clémence_ le plus doux attribut -de la Vierge, protectrice de la poétique cité: _la Clémence_[231]. -Soit. J'accepte pour dame Isaure, mais je nie pour Jeanne Hachette. -Je sais que Commines n'a pas dit un mot d'elle; mais, à défaut de -l'historien, le roi lui-même a parlé. - -[Note 231: Cette thèse a été soutenue d'une façon ingénieuse et -savante par M. Noulet, dans son ouvrage de _Dame Clémence Isaure_, -Toulouse, 1853, in-8º. _V._ aussi Le Roux de Lincy, _Compagnies -littéraires avant l'Académie_ (_Revue de Paris_, 24 janvier 1841, p. -257 et suiv.). Si l'on veut avoir en main toutes les pièces du procès, -pour ou contre, on devra lire encore une lettre de M. de Ponsan à dom -Vaissette, dans laquelle il se déclare pour l'existence de dame Isaure. -M. L. Paris a publié cette lettre (_Cabinet historique_, nov. 1857, p. -285).] - -«Dans l'ordonnance[232] qui accorde de nouveaux privilèges à la ville -de Beauvais, qui institue une fête commémorative où les femmes auront -le pas sur les hommes, il est fait mention de la vaillante bourgeoise. -C'est assez pour que, aux yeux même d'un douteur comme moi, Jeanne -Hachette soit une héroïne incontestable.» - -[Note 232: _Ordonnances_, t. XVII, p. 259. Il est parlé de Jeanne -Hachette dans l'_Histoire de Louis XI_ de P. Mathieu, 1610, in-fol., -p. 207, et dans le _Discours véritable du siège mis devant la ville de -Beauvais_, etc. (Cimber et Danjou, _Archiv. curieuses_, 1re série, t. -I, p. 115.)] - -Aujourd'hui, après avoir lu un excellent travail de M. Tamisey de -Larroque[233], et relu, sur son indication, un curieux article de M. -Paulin Paris[234], je changerai de conclusion; je reviendrai, malgré -moi, au doute que je voulais écarter, et je serai presque tenté de dire -aussi affirmativement que M. Paris, à propos des dames de Beauvais: -«Elles ont toutes été des Jeanne Hachette... à l'exception de Jeanne -Hachette.» - -[Note 233: _Revue des questions historiques_, octobre-décembre -1866, p. 610-614.] - -[Note 234: _L'Assemblée nationale_, 19 février 1850.] - - - - -XX - - -«Rien de plus spontané et de plus authentique que ce mot de Louis XII: -_Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans._ Philippe, -comte de Bresse et ensuite duc de Savoie, mort en 1497, avait dit peu -de temps avant lui: _Il serait honteux au duc de venger les injures -faites au comte._ Cette pensée généreuse était dans le cœur de ces -deux princes, et nous ne devons pas sans doute les regarder comme de -froids imitateurs de l'empereur Adrien, qui, le jour où il parvint au -pouvoir, rencontrant un ancien ennemi, et remarquant son embarras: «Tu -es sauvé,» lui dit-il (_evasisti_)[235].» - -[Note 235: Le président Hénault, dans son _Abrégé chronologique_, à -l'année 1498, avait déjà fait ce rapprochement.] - -Voilà ce que nous lisons dans un excellent travail de M. Suard, -_Notes sur l'esprit d'imitation_, revu et publié dans la _Revue -française_[236] par M. Jos.-Vict. Leclerc. Nous n'ajouterons rien à -ces quelques lignes[237]. On y trouve tout ce qu'il faut dire sur ce -_mot_ et sur beaucoup d'autres du même genre qui sont assez simples et -viennent assez facilement à l'esprit pour que deux princes, se trouvant -dans une position pareille, aient pu les dire sans se devoir rien l'un -à l'autre. Les rois généralement se volent peu leurs _mots_; lorsqu'il -y a plagiat, transposition, supposition d'esprit, soyez sûr que le -coupable est quelque historien trop zélé qui veut à toute force faire -bien parler celui dont il écrit l'histoire. Ne pouvant rien inventer, -il vole pour le compte de son héros. C'est dans ce cas seulement que -le _mot_ de Louis XII, devancé par celui du comte de Bresse, pourrait -être d'une authenticité contestable. - -[Note 236: Nouv. série, t. VI, p. 202.] - -[Note 237: Il est bon toutefois de remarquer que le _mot_ ne fut -pas dit à M. de la Trémoille, comme on l'a écrit partout, mais aux -députés de la ville d'Orléans, qui, après s'être assez mal conduits -avec leur duc, venaient en hâte lui faire leur soumission comme à leur -roi. Louis XII les écouta avec bienveillance et leur dit ensuite: -qu'_il ne serait décent et à honneur à un roi de France de venger les -querelles d'un duc d'Orléans_. (_Hist. ms. de Louis XII_, par Humbert -Velay, au prolog. du traduct. Nicol. de Langes.) Le _mot_ ainsi -présenté vise moins à l'antithèse et devient plus direct, plus naturel.] - -Je n'ai point de chicane à faire au sujet de cet autre que dit le -_Père du Peuple_, lorsqu'on vint se plaindre à lui de la liberté de -langage que se permettaient les farceurs de la Basoche contre sa façon -de gouverner. «Le diable m'emporte! s'écria Louis XII, laissez-les -dire, mais qu'ils gardent l'honneur des dames.» Puis il ajouta que -ces satires étaient utiles, en ce qu'elles lui faisaient connaître la -pensée du peuple. - -Je partagerai bien un peu l'opinion de mon ami Ch. d'Héricault[238], -qui trouve dans cette parole beaucoup moins de bonhomie que de prudente -politique; moins de condescendance volontaire et presque paternelle -que de concession forcée; quelque chose enfin comme la prétendue bonne -volonté de Louis-Philippe, qui laissait dire parce qu'il ne pouvait -empêcher de parler; mais ce sera une raison de plus pour que le _mot_ -me semble authentique. - -[Note 238: _Œuvres complètes de Gringore_, édit. elzévirienne, t. -I, p. XXVIII.] - -Il sera bon toutefois, lorsqu'on le citera, de dire en quelle -circonstance il fut prononcé: c'est après la représentation de la -_Sottise à huit personnages; c'est à sçavoir: le Monde, Abuz, Sot -dissolu, Sot glorieux, Sot corrompu, Sot trompeur, Sot ignorant et -Sotte folle._ On y trouvait, entre autres épigrammes, celle-ci qui va -droit à l'adresse du prince un peu trop économe: - - Libéralité interdite - Est aux nobles pour avarice: - Le chief mesme y est propice, - Et les subjectz sont si marchans! - -On ne sait de qui est cette _sottise_ au libre parler, que Louis XII -alla, dit-on, voir représenter. On l'attribue à Jean Bouchet, ce qui -n'est pas invraisemblable. Il a en effet rappelé dans ses _Épistres -morales et familières_ la conduite si bienveillante du roi envers les -farceurs, et ses paroles d'encouragement pour la témérité de leurs -satires[239]. Cette mention, répétée en prose par Guillaume, frère de -Jean Bouchet, dans ses _Sérées_[240], pourrait bien être le fait d'un -souvenir ou plutôt d'une reconnaissance toute personnelle. Voici les -vers de Jean Bouchet: - -[Note 239: _V._ notre édition de Gaultier Garguille, p. XLV de -l'Introduction: _La Farce et la Chanson au théâtre avant 1660_.] - -[Note 240: 1635, in-8º, 2e partie, p. 18.] - - Le roi Louis douzième désiroit - Qu'on les jouast devant lui, et disoit - Que par tels jeux il sçavoit mainte faute, - Qu'on lui celoit, par surprise trop haute. - - - - -XXI - - -«On ne retrouve plus, lit-on dans les _Études historiques_ de M. de -Chateaubriand[241], l'original du fameux billet: _Tout est perdu -fors l'honneur_; mais la France, qui l'aurait écrit, le tient pour -authentique.» - -[Note 241: _Études historiques_, t. I, p. 128.] - -Soit; je conviens que très longtemps, même chez les plus sérieux -historiens[242], l'on ajouta foi à la célèbre parole; ne retrouvant pas -le billet dont, en moins d'une ligne, elle était toute la teneur, on -s'en fiait de bonne grâce à la tradition qui le déclarait authentique; -mais lorsque au lieu de ce billet en cinq mots on retrouva toute -une lettre en vingt lignes au moins, qui était certainement la -copie de celle que François Ier dut écrire à sa mère le soir de la -malheureuse journée de Pavie, l'on ne fut plus aussi confiant. En -face de cette page, le _mot_ fut nettement mis en doute. C'est ce -que M. de Chateaubriand aurait dû savoir, car la découverte était -faite[243] avant qu'il publiât ses _Études historiques_; c'est ce que -M. de Sismondi surtout n'aurait pas dû ignorer, lui qui, venant après -M. de Chateaubriand et écrivant un livre plus sérieux, du moins par -l'apparence, et plus approfondi, n'aurait pas dû laisser courir encore, -sous le couvert de son _Histoire des Français_[244], ce _mot_, à qui -toutes les _histoires de France_ n'avaient déjà fait faire qu'un trop -beau chemin. - -[Note 242: _V._ l'_Hist. de France_ du P. Daniel, sous la date de -1526.] - -[Note 243: Dulaure la retrouva dans les _Registres manuscrits du -Parlement_, sous la date du 10 nov. 1525, et la publia dans son _Hist. -de Paris_; _V._ l'édit. de 1837, t. III, p. 209. Elle se trouve aussi -à la p. 191 de la _Chronique manuscrite_ de Nicaise Ladam, roi d'armes -de Charles-Quint; dans le _Journal_ qui sera cité tout à l'heure, et -dans les papiers du cardinal Granvelle, _Papiers d'État_ (_Collect. -des Documents inédits_), t. I, p. 258.--L'original est perdu, mais -l'authenticité de la lettre n'en est pas moins irrécusable, comme le -remarque fort bien M. Champollion, puisque l'on possède, autographe, la -réponse collective de Louise de Savoie et de Marguerite, réponse qui -reproduit presque textuellement les phrases de la lettre du roi.] - -[Note 244: T. XVI, p. 242.] - -Voyons la lettre véritable, telle que l'a donnée M. Champollion[245], -d'après un _Journal_ manuscrit du temps[246]: - -[Note 245: _Captivité de François Ier_ (_Documents inédits_), p. -129-130.] - -[Note 246: _Collect. Dupuy_, vol. DCCXLII.--Ce _Journal_ est celui -d'un _Bourgeois de Paris_ que M. Ludovic Lalanne a publié depuis, pour -la _Société de l'Histoire de France_, 1854, in-8º. La lettre se trouve -à la p. 237 de ce précieux volume.] - - «Madame, - -«Pour vous advertir comment se porte le ressort de mon infortune, -_de toutes choses ne m'est demouré que l'honneur et la vie qui est -saulve_[247], et pour ce que en nostre adversité cette nouvelle vous -fera quelque resconfort, j'ay prié qu'on me laissast pour escrire ces -lettres, ce qu'on m'a agréablement accordé. Vous suppliant de volloir -prendre l'extrémité de vous meismes, en usant de vostre accoutumée -prudence; car j'ai espoir en la fin que Dieu ne m'abandonnera point; -vous recommandant vos petits enfants et les miens, vous suppliant de -faire donner seur passage et le retour en Espaigne à ce porteur qui va -vers l'empereur pour sçavoir comme il faudra que je sois traicté, et -sur ce très humblement me recommande à vostre bonne grâce[248].» - -[Note 247: Dans une autre copie de cette lettre, reproduite dans -le _Cabinet historique_ de M. L. Paris, t. II, p. 142, d'après un ms. -du fonds Fontanieu, on lit: «De toutes choses ne m'est demouré que -l'honneur et la vie qui est _saine_;» ce qui vaut mieux. Puisqu'il -écrit, sa vie est _saulve_; mais il pouvait être blessé, voilà pourquoi -il croit bon de dire que sa vie est _saine_.] - -[Note 248: Il y a dans le XLIVe volume de cette même _collection -Dupuy_, une autre copie de la lettre de François Ier, dont le texte est -identique, sauf de légères variantes. M. A. Macé l'a publiée dans le -_Bulletin de l'Académie delphinale_ (t. IV, p. 11-26), et M. Chéruel, -d'après lui, dans la _Revue des Sociétés savantes_ (t. I, p. 146-149).] - -Le _Tout est perdu fors l'honneur_ se trouve bien à peu près en -substance dans les premières lignes de la lettre; c'est ce qui fut -cause de l'erreur. Les historiens, avec cette manie de résumé et pour -ainsi dire de condensation qui s'empare d'eux quelquefois, et presque -toujours mal à propos, pensèrent qu'en réduisant à cinq mots bien -frappés toute cette lettre, ils lui donneraient plus de force. C'est -donc ce qu'ils firent, et cela, j'en suis sûr, avec d'autant plus -d'empressement qu'ils biffaient ainsi le: _et la vie qui est saulve_, -petite considération incidente, qui est en effet un peu moins héroïque -que le reste, mais qui pourtant paraît toute naturelle, quand on -réfléchit que c'est un fils qui écrit à sa mère. Le roi avait commencé -la phrase, le fils l'a achevée. - -Antonio de Vera, qui devait connaître la lettre par le manuscrit de -Nicaise Ladam[249] ou par les papiers de Granvelle, semble avoir été -le premier qui s'avisa pour elle de cet arrangement _à la laconienne_. -Voici comment il nous l'a traduite en son espagnol: _Madama, toto se -ha perdido sino es la honra_[250]. Historien de Charles-Quint, Vera -n'avait pas sans doute intérêt à corriger la vérité pour faire plus -beau le rôle du roi de France; mais, présentée de cette façon, la -lettre avait je ne sais quel air qui devait plaire davantage à son -humeur castillane. C'est pour cela peut-être qu'il nous en arrangea -cette version, bientôt reprise chez nous, traduite, popularisée, mais -cette fois pour la raison toute française que le mot ainsi donné -séyait mieux au vaincu de Pavie et relevait encore son caractère -chevaleresque[251]. - -[Note 249: Sur cette curieuse _Chronique_ de Nicaise Ladam, -que nous avons indiquée tout à l'heure en note, on peut lire une -intéressante notice dans l'_Annuaire de la Bibliothèque royale de -Belgique_, 1842, p. 95.] - -[Note 250: _Vida y hechos de Carlos V_, p. 123.] - -[Note 251: M. Antonin Macé dit que le _billet sublime_, «si -profondément différent de la vraie lettre», est de l'invention du P. -Daniel (_Athenæum_, 14 oct. 1854, p. 960). Je crois que Daniel n'a fait -que le traduire d'Antonio de Vera.] - -Lorsqu'un mensonge n'est, après tout, comme celui-ci, qu'un débris de -la vérité et qu'il a son origine dans une raison d'honneur, il faudrait -être bien sévère pour ne pas lui faire grâce[252]. Dire ce qu'il est, -ne plus y croire, voilà, selon moi, la seule rigueur qu'il faille se -permettre à son égard[253]. - -[Note 252: D'ailleurs, le mensonge était alors chose tellement -coutumière chez les historiens! «Il semble, dit M. Champollion, -justement au sujet de cette lettre altérée, que ce défaut de véracité -fût passé insensiblement dans les habitudes des écrivains des derniers -siècles.»] - -[Note 253: L'_Épître_ de Clément Marot à la reine Éléonore, où l'on -trouve ce vers à propos du roi fait prisonnier: - - Que le corps pris, l'honneur luy demoura, - -quelques passages aussi d'une chanson faite par le roi pendant sa -captivité: - - Cueur résolu d'autre chose n'a cure - Que de l'honneur... - - * * * * * - - Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur... - -purent aider encore à populariser l'erreur.--Sur quelques autres -circonstances de la bataille de Pavie, dénaturées par les historiens, -notamment par M. de Sismondi, _V._ Champollion, _Introduction aux -Lettres de François Ier_ p. XVIII.] - - - - -XXII - - - Souvent femme varie; - Bien fol est qui s'y fie - -Ce sont deux vers qui ont bien couru le monde depuis le jour où l'on -dit que François Ier les écrivit sur une vitre du château de Chambord. -Les a-t-il écrits réellement, et, dans ce cas, est-ce bien sur une -vitre, longtemps cherchée, jamais retrouvée[254], qu'il les traça avec -le diamant de sa bague? Je vais laisser Brantôme vous répondre à ces -questions par un passage du _Discours IV_ de son livre: _Vie des Dames -galantes_[255]. - -[Note 254: Théophile, _Essai sur divers arts_, notes de M. De -l'Escalopier, p. 296.] - -[Note 255: Édit. Ad. Delahays, p. 336.] - -«Il me souvient qu'une fois, dit-il, m'estant allé pourmener à -Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de -chambre du roy François, m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès -ce temps-là coneu les miens à la cour et aux guerres, et luy-mesme -me voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du roy, il me -monstra un escrit au costé de la fenestre: - -«Tenez, dit-il, lisez cela, Monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture -du roy mon maistre, en voilà.» Et l'ayant leu, en grandes lettres il y -avoit ce mot: _Toute femme varie._» - -Telle est la vérité: l'on peut en croire Brantôme, le seul qui ait -parlé de l'inscription comme l'ayant vue. Au lieu de deux vers, il -n'y avait donc qu'une simple ligne de trois mots. De plus, rien ne -nous prouve ici qu'elle ait été écrite sur la vitre avec un diamant, -plutôt que sur l'un des larges côtés de l'embrasure de la fenêtre, -avec de la craie ou du charbon: ce qui eût été plus naturel, surtout à -cette époque-là. Si François Ier, en effet, se servit de la pointe de -sa bague, il se trouve avoir été le premier qui fit usage du diamant -pour rayer le verre. On n'en connaît pas d'autre exemple de son -temps[256]; rien que pour cela certainement, Brantôme eût remarqué que -l'inscription avait été tracée sur la vitre. - -[Note 256: Théophile, _Essai sur divers arts_, notes de M. De -l'Escalopier, p. 296.--C'est dans un livre du temps de Henri III -que j'en trouve la première indication, _les Subtiles et plaisantes -Inventions de J. Prévost_, Lyon, 1584, in-8º, Ire part., p. 30-31.] - -Le roi avait écrit en grandes lettres, dit toujours Brantôme, et d'une -main, à ce qu'il paraît, assez assurée pour que le caractère de son -écriture fût reconnaissable. Or, comment cela serait-il possible s'il -avait écrit sur l'une des vitres étroites dont alors on garnissait les -fenêtres, et s'il se fût servi d'un diamant avec lequel on ne peut -marquer que des linéaments indécis? Tous ceux qui ont repris l'anecdote -après l'auteur des _Dames galantes_ l'ont mal comprise, et, par suite, -l'ont dénaturée en l'étendant. Mais de ceux-là, quel est le premier? Je -crois bien, sans toutefois en pouvoir répondre, que c'est l'auteur du -roman _Les Galanteries des Roys de France_[257]. - -[Note 257: Bruxelles, 1690, in-8º, t. I, p. 145. Il n'y avait pas -auparavant d'autre version que celle de Brantôme; aussi Bussy, dans -sa lettre à Corbinelli, du 25 juin 1670, citant le mot, le cite comme -Brantôme le donne. L'auteur de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ devait -savoir par cœur ses _Femmes galantes_.] - -Je ne connais pas de livre plus ancien, qui nous donne le distique. -Voici sous quelle forme il s'y trouve, laquelle a depuis été elle-même -altérée, car le mensonge n'est pas plus respecté que la vérité: - - Souvent femme varie; - Mal habil qui s'y fie. - -Quant au dénouement de l'histoire de la fameuse vitre, soit qu'on -dise qu'elle ait été «vendue aux Anglais comme tant d'autres choses -françaises»[258], soit qu'on raconte que Louis XIV, «alors jeune et -heureux,» la sacrifia à Mlle de La Vallière, c'est la digne conclusion -de ce petit roman taillé à plaisir dans un fait véritable. - -[Note 258: _Hist. de Chambord_, par M. De la Saussaye, p. 52.] - - - - -XXIII - - -Que de choses dans l'histoire de François Ier, surtout dans la partie -galante, que de choses à ramener aussi de la vérité arrangée à la -vérité réelle, ou, plus souvent encore, du faux et de l'absurde au -raisonnable et au vrai! - -Ainsi le dernier épisode de ses amours avec Mme de Chateaubriand, -qu'un mari en réalité fort brave homme, d'accommodante humeur, et qui -pleura bien sa femme[259], mais transformé en Barbe-Bleue farouche par -Varillas[260], Lesconvel, Mme de Muralt[261] et mille autres, pour les -besoins de leurs romans, aurait, disent ces inventeurs, ensanglanté de -la plus barbare manière, et avec un raffinement de vengeance presque -égal à celui dont le châtelain de Coucy et la dame de Fayel passaient -pour avoir été victimes[262]. - -[Note 259: _V._ un article excellent de M. J. Niel, dans -l'_Artiste_ du 1er novembre 1851, p. 97-100, et un chapitre non moins -convaincant du bibliophile Jacob, dans ses _Curiosités de l'Histoire de -France_, 2e série, 1858, in-12, p. 147-153.] - -[Note 260: _Hist. de François Ier_, liv. IV.] - -[Note 261: _Les Effets de la jalousie_, roman par Mme de -Muralt.--C'est de Varillas qu'est venu tout le mal, tout le mensonge. -Il lui a valu cette vigoureuse sortie du P. Griffet, qui, venant de -parler du P. Maimbourg, ajoute: «Varillas, qui est encore plus décrié -que lui, ment avec plus de sang-froid. Il osoit citer des manuscrits -et des pièces originales qui n'avoient jamais existé; il imaginoit des -aventures tragiques dont personne n'avoit jamais entendu parler; entre -autres, celle de la comtesse de Chateaubriand, dont la fausseté a été -démontrée par des documents authentiques.» (_Traité des différentes -sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l'histoire_, 1770, -in-8º, p. 14.)] - -[Note 262: Dès le temps de Legrand d'Aussy, l'on n'était plus dupe -de la fausseté de cette légende. _V._ ses _Fabliaux des_ XIIe _et_ -XIIIe _siècles_, édit. de 1779, t. III, p. 280, note, et t. IV, p. 174.] - -C'est un roman qu'on a donné pour pendant à un roman. - -Ainsi encore, tout le mensonge que ne font pas même pardonner les -beaux vers du _Roi s'amuse_, où l'on nous donne comme certain l'amour -de François Ier pour Diane de Poitiers, bien que rien ne prouve ces -rapports du père avec celle qui devait être plus tard la maîtresse -de son fils[263], et par lequel encore, non content de cette sorte -d'inceste de la main gauche, on cherche à flétrir l'acte de clémence -du roi pour le père de Diane, en disant que celle-ci l'avait payé de -son déshonneur. Si le roi n'eût pardonné qu'à ce prix honteux, il eût -pardonné tout à fait, car des grâces ainsi achetées ne se donnent pas -à moitié, et il n'eût pas gardé M. de Saint-Vallier en prison plus de -quatre ans après[264]. Croyez que s'il fut clément, c'est à cause du -gendre, mari de Diane, M. de Brézé, féal et dévoué serviteur, que son -zèle pour le roi avait conduit à dénoncer M. de Saint-Vallier, mais -sans nul doute avec l'espoir du pardon: le châtiment de celui qu'il -livrait l'eût trop puni lui-même[265]. - -[Note 263: Gaillard, _Hist. de François Ier_, t. IV, p. 362, voit -dans cet amour une calomnie, et il a raison; mais quand il ajoute -qu'elle est une invention des protestants, peut-être va-t-il trop loin.] - -[Note 264: _V._ le beau travail de M. Gariel, bibliothécaire de -Grenoble, sur le procès de Saint-Vallier, _Delphinalia_, sept. 1856, p. -140-166.] - -[Note 265: _Id._, _ibid._--Il y a beaucoup à dire aussi sur le -rôle de Diane à la cour de Henri II, surtout dans les derniers temps, -où elle fut la garde-malade de la reine et de ses enfants. _V._ à -ce sujet, dans les _Études sur l'histoire de l'art_, de M. Vitet, -4e série, p. 115-118, une note que nous avions eu l'honneur de lui -communiquer et à laquelle il a bien voulu donner l'autorité de son -approbation.--Il y avait si bon accord entre Diane et la reine, que -celle-ci put fort bien accepter dans le fameux monogramme de Henri II, -si souvent répété sur les façades du Louvre, une sorte de partage avec -l'autre: on y peut voir à volonté, soit les deux C. de Catherine, soit -les D. de Diane entrelacés avec les H. de Henri II. _V._ nos _Énigmes -des rues de Paris_, p. 281-285.] - -Ainsi, enfin, l'histoire de la belle Féronnière[266], nouveau roman -de vengeance conjugale, qu'on ramène à la réalité en le débarrassant -des détails et du dénouement hideux dont, le premier de tous, Louis -Guyon[267] s'est plu à le charger, de sa pleine autorité d'inventeur de -scandales, et en le circonscrivant dans le cadre gracieux de cette XXVe -nouvelle de l'_Heptaméron_, qui en est le seul récit véritable. - -[Note 266: Nous avons fait remarquer ailleurs que l'on a eu tort de -donner le nom de _féronnière_ à l'espèce de parure que les femmes se -mettent sur le front. Le portrait sur lequel on en a pris le modèle, et -qui se voit au Louvre, n'est pas celui de la belle Féronnière, comme -on le pense généralement: c'est celui d'une belle Italienne, Ginevra -Benci, selon Venturi (_Essai... sur Léonard de Vinci_, p. 48) et M. -Delécluze (_Léonard de Vinci_, 1841, gr. in-8º, p. 29). Selon le P. -Dan, c'est une duchesse de Mantoue; suivant d'autres, qui paraissent -plus près du vrai, c'est Lucrezia Crivelli. _V._ nos _Variétés histor. -et litt._ (Bibliothèque elzévirienne de P. Jannet), t. III, p. 40, -note.--Pour un autre portrait, qui se trouve au musée du Louvre, -l'erreur a encore été plus grande. Il est de Léonard, disait-on, et il -représente Charles VIII. Or, c'est Andrea di Solario qui l'a peint, -et, au lieu du roi de France, c'est Charles d'Amboise, seigneur de -Chaumont, qui s'y trouve _pourtraict au vif._--J'ajouterai, pour la -Féronnière, que son vrai portrait existait encore sous Louis XIV, et -que la description qu'on en a faite ne se rapporte aucunement à celle -du portrait peint par Léonard, qui du reste n'aurait pu _pourtraire_ -la Féronnière, puisque, pour le remarquer en passant avec M. Feuillet -de Conches, en son excellent article sur les _Apocryphes de la -Peinture_ (_Revue des Deux-Mondes_, 15 nov. 1849, p. 619), il ne vint -en France que lorsqu'elle fut morte. C'est avec l'habit et la coiffure -des bourgeoises que la Féronnière avait été peinte, ainsi qu'il lui -convenait; mais elle n'en éclipsait pas moins les autres maîtresses du -roi, dont les portraits se voyaient auprès du sien: «Elle parut défaire -toutes les autres, malgré le chaperon de drap noir qui lui couvroit la -teste, les oreilles et tout le tour du visage; chaperon et bourgeoisie -de coiffure qui, comme une ombre, servoit à relever l'éclat de cette -beauté pendant que les autres paroissoient languir et s'éclipser -auprès de cette lumière, malgré l'éclat et le brillant des habits, des -pierreries, des parures, des couleurs dont elles étoient environnées.» -(_Réflexions, pensées et bons mots qui n'ont pas encore été donnés_, -par le sieur Pepinocourt (Bernier), 1696, in-8º, p. 134-135.)] - -[Note 267: _Diverses leçons_, 1610, in-8º, t. II, p. 109.] - -Ici, du moins, sous la plume sincère et charmante de la reine de -Navarre, plus de vengeance immonde, plus de honteuse contagion dont le -mari s'infecte et apporte le germe, qui surprend le roi sur le lit -adultère, et qui, après l'avoir dévoré pendant de longues années de -souffrance, finit par l'emporter. Ce sont les conteurs qui ont ajouté -cela, toujours d'après L. Guyon; les historiens suivirent, Mézeray en -tête, copiant, exagérant le premier récit. - -Pour bien terminer leur aimable histoire, il ne leur fallut rien moins -que la lente agonie et la mort de François Ier. Malheureusement pour -eux, l'on sait, par des témoignages beaucoup plus dignes de créance, -que le roi ne fut pas éprouvé certainement par une aussi longue et -aussi impitoyable maladie. Le _post-scriptum_ d'une lettre du cardinal -d'Armagnac nous fait voir que, moins d'un an avant sa mort, le roi -était en aussi parfaite santé que l'homme le plus robuste et le plus -sain de son royaume[268]. - -[Note 268: F. Genin, _Lettres de Marguerite d'Angoulême_, 1841, -in-8º, p. 473.--Puisqu'il est ici question du mal vénérien, n'oublions -pas de dire que M. Walkenaër (_Vies de plusieurs personnages célèbres_, -t. II, p. 39, 44, 49) a tâché de prouver qu'il fut importé de l'Inde, -et non, comme on le croit, de l'Amérique. Il eût mieux fait de dire -qu'il ne nous était venu ni de l'un ni de l'autre de ces deux pays. -On est à peu près sûr aujourd'hui que les variétés les plus bénignes, -il est vrai, de cette contagion étaient connues des Juifs (_V._ le -_Lévitique_, ch. XV) et des Romains; qu'elles s'envenimèrent au -moyen âge, comme le prouve ce qu'on lit dans Grégoire de Tours, sur -l'épidémie appelée _lues inguinaria_, et dans le livre de Lanfranc, -écrit en 1395, _Pratica, seu Ars completa Chirurgiæ_; et que la lèpre -s'étant mêlée avec ce mal, où elle se perdit, il acquit une violence -dont la décroissance ne date que de nos jours. Un passage de la _Grande -Chirurgie_ de Paracelse, liv. I, ch. VII, fait foi de cette union si -dangereuse, qui dut s'opérer au XVIe siècle, entre la lèpre et le mal -vénérien.] - -Peu de temps après la première édition de notre livre, parut une -brochure qui, sur ce point, lui donna complètement raison. En voici le -titre: _De quelle maladie est mort François Ier_[269]. L'auteur, M. -Cullérier, chirurgien à l'hôpital du Midi, et l'un des plus compétents -sur cette redoutable matière, conclut comme nous que le mal qui emporta -le vainqueur de Marignan n'était pas vénérien; c'était une fistule au -périnée. - -[Note 269: Paris, Vict. Masson, in-8º de 14 pages. Cette étude -avait paru d'abord dans la _Gazette hebdomadaire de médecine et de -chirurgie_, déc. 1856.] - - - - -XXIV - - -Si je passe au crible tous les _mots_ dont l'imagination des faiseurs -d'esprit s'est plu à gratifier les rois, ce n'est pas, certes, pour -faire grâce davantage à ceux qu'ils ont bénévolement prêtés à leurs -bouffons. Je trouve justement, à cette époque de François Ier, un de -ces bons mots de _fous de cour_ dont il est à propos de faire enfin -justice. - -Charles-Quint s'est fié à la parole de François Ier, et il va passer -par la France pour se rendre dans les Pays-Bas. Comme on l'attend à -Paris, le roi avise son fol, Triboulet, qui griffonne dans un coin. -«Que tiens-tu là? lui dit-il.--Le _Calendrier des fous_, et j'y écris -un nom.--Lequel?--Celui de l'empereur Charles, qui fait la folie de se -mettre à votre merci en traversant ce royaume.--Mais si je le laisse -passer?--Alors, c'est votre nom que j'inscrirai sur mon livre à la -place du sien.» - -Tout est faux dans cette anecdote, prise sous cette date et avec ces -personnages. Triboulet, _fol, complétement fol_, comme écrit de lui -Pantagruel; _fol à vingt-cinq carats, dont les vingt-quatre sont le -tout_, comme dit aussi à son sujet Bonaventure Desperriers, était -tout à fait incapable d'une saillie pareille; d'ailleurs, raison -beaucoup plus décisive, il était mort depuis cinq ans, lorsque en 1540 -Charles-Quint se hasarda de passer par la France. - -C'est à un autre fou, dans une tout autre circonstance, que l'aventure -arriva. Écoutez Brantôme vous raconter comment alors fut lancée la -bonne riposte. - -«Ce grand roy Alphonse avoit en sa cour un bouffon qui escrivoit dans -ses tablettes toutes les folies que luy et les courtisans faisoient le -jour et la semaine. Par cas, un jour le roy voulut voir ses tablettes, -où il se trouva le premier en date pour avoir donné mille escus à -un Maure, pour luy aller quérir des chevaux barbes en Barbarie. Ce -qu'ayant vu, le roy luy dit: «Et pourquoi m'as-tu mis là? et quelle -folie ai-je faite en cela?» L'autre luy répondit: «Pour t'estre fié à -un tel homme qui n'a ni foi, ni loi: il emportera ton argent et tu -n'auras ni chevaux ni argent, et ne retournera plus.» A quoi répliqua -le roy: «Et s'il retourne, que diras-tu sur cela?» Le bouffon, achevant -de parler, dit alors: «S'il retourne, je t'effaceray de mes tablettes, -et le mettray en ta place, pour estre un grand fol et un grand fat -d'estre retourné, et qu'il n'ait emporté tes beaux ducats[270].» - -[Note 270: _Œuvres de Brantôme_, édition du _Panthéon littéraire_, -t. I, p. 47.--Une anecdote dont un mot semblable fait le dénouement se -trouve dans un livre turc du XVIIe siècle, _Conseils de Nabi Effendi -à son fils Abou'l-Kaïr_. _V._ dans la _Correspondance litt._, 5 déc. -1858, p. 32, un article de M. Ch. Defrémery sur ce livre.] - -La réfutation ici n'était sans doute pas des plus nécessaires. Voltaire -disait en pareil cas: «La chose n'est pas bien importante,» mais il se -hâtait d'ajouter: «La vérité est toujours précieuse[271].» - -[Note 271: _Mélanges historiques_, Fragments sur l'histoire, -article VIII.] - -Nous dirons comme lui, et nous continuerons notre tâche, au risque de -glaner parfois des riens et de tondre sur des vétilles. - - - - -XXV - - -Voici toutefois qui est plus important, et tire bien autrement à -conséquence: car, au mensonge très pittoresque dont je vais parler, -nous ne devons rien moins que trois grands tableaux, l'un de -Ménageot[272], l'autre de M. Ingres, le troisième de J. Gigoux[273]. Il -est donc temps d'en finir avec lui une bonne fois, par pitié pour les -peintres dont il tente le pinceau, et qu'il faut enfin désenchanter; -par pitié aussi pour le public dont ces _illustrations_ d'un fait -complètement faux caressent et entretiennent l'erreur. - -[Note 272: A l'Exposition de 1781. Une copie de ce tableau fut -exécutée en tapisserie aux Gobelins.] - -[Note 273: Au Salon de 1835.] - -On a déjà deviné sans doute qu'il s'agit des _Derniers moments de -Léonard de Vinci, expirant à Fontainebleau dans les bras de François -Ier_ (style de livret). - -La _Biographie universelle_, qui a rarement le courage du doute et -moins encore celui de la négation, a tenté dans cette circonstance son -plus grand effort de critique; elle a bravement nié[274]. L'auteur de -l'article _Léonard de Vinci_ a fait céder les habitudes de crédulité -routinière et presque superstitieuse du recueil dans lequel il -écrivait, devant la logique des preuves entassées par Venturi[275], -par Amoretti[276] et par Millin[277], pour combattre l'opinion trop -longtemps acceptée. - -[Note 274: _V._ l'art. VINCI (Léonard), p. 156-157.] - -[Note 275: _Essai sur les ouvrages physico-mathématiques de Léonard -de Vinci..._, Paris, an V, in-4º.] - -[Note 276: _Vie de Léonard de Vinci._] - -[Note 277: _Voyage dans le Milanais_, t. I, p. 216.] - -Il s'est demandé comment il s'était pu faire que Léonard, brisé par -l'âge, malade depuis plus d'un an, eût tout à coup quitté le petit -château de Clou près d'Amboise, devenu sa résidence par un ordre -bienveillant du roi[278], et d'où peu de jours auparavant il avait -daté son testament[279], pour venir à Fontainebleau se mêler aux joies -bruyantes de la cour; comment, si sa mort avait eu lieu dans cette -dernière résidence royale, il avait pu se faire que son tombeau ne s'y -trouvât pas, mais fût au contraire placé près du lieu qu'il habitait -d'ordinaire, dans l'église Saint-Florentin d'Amboise[280]. Enfin, il -n'a rien omis non plus de ce qui peut éclaircir un autre point: il -n'a oublié aucune des preuves données par Venturi pour constater que -François Ier ne pouvait être, le 2 mai 1519, près du lit du grand -artiste expirant, pas plus à Fontainebleau qu'au château de Clou; -preuves du plus haut intérêt, puisque, dans cette circonstance, elles -font de l'_alibi_ double une raison sans réplique, digne d'être devant -l'histoire aussi décisive qu'elle le serait devant un tribunal. - -[Note 278: _V._ sur les causes de son voyage en France et de son -séjour en ce petit castel tourangeau, après une excursion en Sologne, -_le Vieux-Neuf_, 2e édit., t. II, p. 158-164.] - -[Note 279: On sait maintenant que Léonard fit son testament à -Amboise, devant le notaire Bereau, non pas quelques mois, comme on le -pensait, mais neuf jours seulement avant sa mort. Cet acte, retrouvé il -y a deux ans par M. Arsène Houssaye, porte la date du 23 avril 1519.] - -[Note 280: Il l'avait demandé par son testament. _V._ sur cette -sépulture les _Lettres_ de M. Ph. de Chenevière et de M. Cartier, dans -l'_Athenæum français_, des 19 août et 25 nov. 1854.] - -«Venturi...., dit M. J. Delécluze[281], qui, en résumant ces mêmes -preuves, leur a donné une autorité nouvelle, fonde son opinion sur ce -qu'au moment de cet événement la cour était à Saint-Germain-en-Laye, où -la reine venait d'accoucher; que les ordonnances du 1er mai sont datées -de ce lieu, et que le journal de la cour ne fait mention d'aucun voyage -du roi avant le mois de juillet. Il ajoute que l'élection prochaine -de l'Empire occupait trop François Ier, qui le convoitait, pour qu'il -s'éloignât du centre des négociations; et enfin, que Melzi, l'élève et -l'héritier de Léonard de Vinci, en annonçant la mort de Léonard aux -frères de ce grand artiste, ne dit pas un mot dans sa lettre de cet -événement, qui eût si vivement intéressé sa famille. - -[Note 281: _Léonard de Vinci_, Paris, 1841, gr. in-8º, p. 66-67.] - -«Il y a, poursuit M. Delécluze avec un sentiment auquel nous ne pouvons -trop applaudir, il y a des choses vraisemblables qui équivalent à la -réalité. Léonard de Vinci était digne d'un tel honneur, et l'intérêt -vif que François Ier a toujours montré pour les arts et les artistes, -et pour Léonard en particulier, est cause que l'erreur signalée par -Venturi sera difficilement détruite[282].» - -[Note 282: Venturi a fait d'autant plus facilement bon marché de -cette fable, que, suivant lui, le seul qui perde à la réfutation du -fait, ce n'est pas le peintre italien, mais le roi de France. «Cette -circonstance, dit-il, intéresse plus la gloire de François Ier que -celle de Vinci, qui, sans cela, n'est pas moins grande.» (_Essai sur -les ouvrages physico-mathématiques de Léonard de Vinci_, p. 39.)] - -J'avoue que c'est là, en effet, une erreur respectable, et à laquelle -on a presque peur de toucher. Tant d'honnêtes gens l'ont répétée! -tant de bons peintres l'ont illustrée! de plus, elle vient d'une -source si sérieuse! N'est-ce pas, en effet, Mabillon qui l'a prise le -premier sous l'infaillibilité de son patronage[283]? Malheureusement -pour l'honorable fable, les détails dont on l'a enjolivée sont d'une -si outrecuidante fausseté, qu'on prend, en les lisant, cœur à la -réfutation, et que, pour avoir le plaisir d'en faire justice, l'on se -donne sans remords le courage de ne rien épargner de tout le mensonge. - -[Note 283: Son _Itinerarium italicum_, in-4º, où elle se trouve, -p. 12, est le livre le plus ancien où je l'aie rencontrée. Pasch, -dans ses _Inventa Nova-Antiqua_, la cite d'après lui (p. 742). S'il -eût existé pour ce fait une autorité antérieure, soyez certain qu'il -l'aurait su et l'aurait dit. Mabillon s'était fait, cette fois, sans y -regarder de près, ce qui ne lui arrivait guère, l'écho d'une tradition -déjà en cours, née je ne sais d'où ni comment, et que le faiseur de -lettres, Vaumorières, devait, lui aussi, recueillir vers le même temps, -mais d'une façon plus excusable: si le mensonge ne s'était popularisé -que par ses _Lettres_, il n'eût pas fait une si grande fortune. Elles -parurent en 1699, in-12; c'est à la page 154 du tome II que se trouve -l'anecdote.] - -«Les amplificateurs d'anecdotes, est-il dit dans la _Biographie -universelle_, prétendent que François Ier, lisant une surprise -dédaigneuse sur la figure des courtisans qui l'avaient accompagné chez -Léonard, leur dit de ne pas s'étonner: «Je puis faire des nobles quand -je veux, et même de très grands seigneurs; Dieu seul peut faire un -homme comme celui que nous allons perdre.» - -«On prête ce mot à tant d'autres princes, ajoute naïvement la -_Biographie_, qu'il serait difficile de dire s'il appartient réellement -à François Ier.» - -Ce n'est pas assez s'indigner, à mon sens, et notre biographe, au -moment de conclure, se relâche un peu trop de sa logique et de -sa sévérité. Mais, après tout, pourquoi de la colère, et même de -l'étonnement, à propos de ces amplifications? On doit toujours -s'attendre à les voir paraître; ce sont les parasites naturels de tout -mensonge qui a fait fortune. - -Pour moi, je me suis fait un précepte de ces vers d'Ovide: - - Hic narrata ferunt alii, mensuraque ficti - Crescit, et auditis aliquid novus adjicit auctor[284]. - -[Note 284: _Métamorphoses_, liv. XII, v. 7.] - -Dès qu'une erreur est née, je me prépare à voir croître à l'entour tout -une végétation d'erreurs accessoires. - -S'il s'agit de mensonges _parlés_, la dernière phrase de ce petit -passage de Voltaire, dans les _Annales de l'Empire_, me sert aussi de -leçon constante, et fait que je me tiens toujours sur mes gardes, même, -comme on le verra, contre les erreurs de ce genre propagées... par -Voltaire. - -«Plusieurs historiens, dit-il, rapportent que Charles, avant la -bataille (celle qu'il livra près de Tunis à Barberousse), dit à ses -généraux: «Les nèfles mûrissent avec la paille; mais la paille de -notre lenteur fait pourrir et non pas mûrir les nèfles de la valeur de -nos soldats.» Les princes ne s'expriment pas ainsi. Il faut les faire -parler dignement, ou plutôt il ne faut jamais leur faire dire ce qu'ils -n'ont point dit. Presque toutes les harangues sont des fictions mêlées -à l'histoire.» - - - - -XXVI - - -Ce que Voltaire vient de dire des discours qu'on prête aux héros -dans les livres, je le dirai des actions qu'on leur prête sur les -tableaux; et pour cela, l'occasion, certes, est bien prise, après ce -que nous venons de voir sur les _illustrations_ de la mort de Vinci. -Le mensonge est, à ce qu'il paraît, beaucoup plus pittoresque et plus -à effet que la vérité, car je connais fort peu de tableaux historiques -qui ne soient une faute d'histoire. Le vrai n'a qu'une nuance; le -faux en a mille, variées, changeantes, comme la fée menteuse et folle -qui les prête: l'Imagination. C'est celle-ci qui broie les couleurs, -le roman sert de palette, et le peintre n'a plus qu'à prendre son -pinceau. Il est sûr d'avance de l'effet qu'il doit produire: le roman -a si vivement parlé à l'esprit; pourquoi la toile, sur laquelle il -l'a transporté, ne parlerait-elle pas aussi éloquemment aux yeux? La -vérité, plus froide, moins complaisante, aurait exigé plus de soins, -plus d'efforts, sans lui garantir un effet si certain; il n'y avait -donc pas à hésiter: l'incolore et sobre muse a été laissée dans son -coin, dans son puits; et le mensonge préféré s'est, en passant de -la page de l'historien romancier sur la toile du peintre, empâté de -nouvelles couleurs, d'autant plus fausses qu'elles sont plus voyantes. - -Rohr dans son _Pictor errans_, Guillaume Bowyer dans un chapitre de ses -_Miscellaneous Tracts_[285], ont énuméré toutes les fautes commises -par les plus grands peintres dans les sujets tirés de l'Ancien et -du Nouveau Testament; erreurs qui, vu la matière, sont presque des -hérésies; je serais tenté d'étendre à l'histoire leur système de -minutieuse rectification; mais la tâche serait, sinon fort difficile, -du moins beaucoup trop longue. Il faudrait greffer tout un livre sur -celui-ci. - -[Note 285: Édimbourg, 1785, in-4º.--L'_Esprit des journaux_ -(juillet 1786, p. 86) a donné une traduction de ce chapitre.] - -Nous avons déjà signalé plusieurs de ces mensonges _illustrés_ par -la peinture: Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès[286]; -sainte Geneviève prenant de la main des peintres un rôle de bergère, -qu'elle ne joue même pas dans la légende[287]; Philippe-Auguste avec -sa couronne sur l'autel et les seigneurs auxquels il l'offre d'un -geste sublime[288]; les enfants d'Édouard près d'être étouffés sur -leur lit[289]; Cromwell ouvrant le cercueil de Charles Ier[290], etc., -etc. Mille autres étaient sous ma main, que j'ai dédaignés, ainsi: la -mort de César, sur laquelle on a fait plusieurs bons tableaux, mais -pas un seul qui fût vrai[291]; l'anecdote d'Agésilas à cheval sur un -bâton, pour amuser son fils[292], anecdote que M. Ingres, suivant une -autre tradition populaire, a transposée à l'époque de Henri IV, en nous -montrant le bon roi, non pas à califourchon lui-même, mais servant de -monture au petit dauphin, devant l'ambassadeur d'Espagne stupéfait. -Plus loin, j'en indiquerai d'autres en courant: les tableaux sur -Henri IV et Sully, où le mensonge saute pour ainsi dire aux yeux:--le -roi, qui avait sept ans de plus que son ministre, est invariablement -représenté de dix au moins plus jeune que lui[293]; les tableaux sur -Richelieu et Cinq-Mars, toujours taillés sur un roman trop célèbre, -jamais sur l'histoire trop méconnue; la fameuse scène de Louis XIV -entrant au Parlement un fouet à la main; enfin mille autres encore. -Mais puisque je tiens ce sujet, je veux vous dénoncer, sans tarder, le -Sixte-Quint de M. Monvoisin au Luxembourg, et le Rizzio de Decaisne. -Tous deux, l'un où l'on voit l'impétueux pontife qui se relève en -jetant ses béquilles[294]; l'autre qui nous fait du Piémontais joueur -de guitare, bossu, un jouvenceau brillant sur lequel s'abaisse le -regard amoureux de Marie Stuart[295]; tous deux sont d'effrontés -mensonges. - -[Note 286: _V._ plus haut, p. 6.] - -[Note 287: _V._ plus haut, p. 120.] - -[Note 288: _V._ plus haut, p. 71-75.] - -[Note 289: _V._ plus haut, p. 20.--On connaît le tableau de -P. Delaroche; il en existe un autre du peintre de Dusseldorf, M. -Hildebrandt, dont le _Magasin pittoresque_ a donné une gravure, t. X, -p. 49.] - -[Note 290: _V._ plus haut, p. 20.] - -[Note 291: Celui de M. Court, au Luxembourg, n'est pas plus vrai -que celui de M. Gérôme, au Salon de 1859. Tout ce qu'on savait sur cet -événement se trouve singulièrement modifié par la découverte qu'on a -faite en Espagne d'un fragment de Nicolas de Damas, publié pour la -première fois en 1849, par M. Alfred Didot, au t. III des _Fragmenta -historicorum_.--_V._ Mérimée, _Mélanges histor. et litt._, p. 366 et -suiv.] - -[Note 292: «Un jour, dit Plutarque cité par Bayle (édit. Beuchot, -t. II, p. 24), un jour qu'on le surprit à cheval sur un bâton avec -ses enfants, il se contenta de dire à celui qui l'avait vu en cette -posture: «Attendez à en parler que vous soyez père.» N'est-ce pas, sauf -la différence de mise en scène, toute l'anecdote de Henri IV?] - -[Note 293: Cette remarque a déjà été faite par M. Ed. About, dans -son _Voyage à travers l'Exposition des beaux-arts_, p. 79.] - -[Note 294: La vie anecdotique de Sixte-Quint n'est, surtout -pour le commencement, qu'une répétition de celle du cardinal Brogni -(_V._ Bayle, à ce mot).--La scène des béquilles jetées, et le _mot_ -qu'aurait dit ensuite Sixte-Quint au cardinal de Médicis, s'étonnant -de le voir marcher droit, lui, si cassé avant l'élection: «Si je me -courbais, c'est que je cherchais les clefs du paradis»; tout cela n'est -qu'invention. On a mis dans la bouche de Sixte-Quint ce qui n'était -qu'une facétie, en circulation à propos de tous les nouveaux papes. «A -Rome, lisons-nous dans les _Historiettes_ de Tallemant, on dit, quand -on voit un vieux cardinal courbé, qu'il cherche les clefs, car, dès -qu'ils les ont trouvées, ils se portent le mieux du monde.» (Édit. -in-12, t. X, p. 74.)] - -[Note 295: Rizzio, ou plutôt Riccio, avait plus de la trentaine -et rien d'attrayant. Presque tout ce qu'on a écrit sur lui est faux. -Ainsi, M. Fétis (_Biographie des music._, à son nom) le pose en -compositeur distingué, tandis que, selon Hawkins, ce n'était qu'un -piètre chanteur, qui n'a rien composé (Lichtenthal, _Dict. de musique_, -trad. par Mondo, t. II, p. 259).] - -M. Despois, rendant compte de la première édition de ce livre[296], -disait: «J'imagine que M. Fournier va se faire bien des ennemis; je -mets en première ligne les artistes.» C'était fort juste; mais pour -prouver que ces sortes d'inimitiés ne m'effrayent pas, j'ai cru devoir -ajouter ce qu'on vient de lire. Les ennemis que la première édition ne -m'avait pas faits me sont venus après la seconde, ou me viendront après -la troisième[297]. - -[Note 296: _Estafette_, 21 juillet 1856.] - -[Note 297: Pour compléter ce que j'ai dit, je renverrai à un -excellent article de M. Vallet de Viriville dans la _Revue des -Provinces_, du 15 juin 1865: _l'Histoire de France au Salon de 1865_.] - -Cela dit, je retourne à d'autres mensonges. Je viens de finir en -parlant de Marie Stuart: c'est par elle que je recommencerai. - - - - -XXVII - - -Je lus un jour, dans un feuilleton du _Journal des Débats_[298] signé -de M. Philarète Chasles: - -[Note 298: 23 oct. 1844.] - -«Beaucoup de cœurs sensibles se révolteront si j'ose leur dire que -Marie Stuart n'a jamais fait que de très mauvais vers, et que ce petit -couplet tant répété: - - Adieu, plaisant pays de France, - O ma patrie - La plus chérie! etc., - -n'est qu'une mystification de journaliste, avouée par le journaliste -Querlon, et néanmoins reproduite à satiété, dans des torrents de -larmes et d'encre sortis de plumes bien taillées et sentimentales. -Querlon a imprimé l'aveu de sa faute, et néanmoins _dictionnaires_ et -_biographies_, _bibliographies_, _albums_, _notices_, et le reste, ont -reproduit fidèlement la légende; elle est encore écrite et imprimée -dans la _Biographie universelle_ de MM. Michaud. Mais la vérité -vaut-elle la peine qu'on la dise? Plusieurs pensent que non, je crois -que oui, j'ai tort peut-être.» - -Je ne suis pas de ceux que la vérité effraye; aussi les lignes de M. -Ph. Chasles ne firent-elles que me mettre en goût. Sans désemparer, je -me lançai à la recherche des preuves de ce qu'il venait de m'apprendre. - -J'y étais d'autant plus porté, que la chanson de Marie Stuart, -imprimée, pour la première fois, en 1765, dans cette _Anthologie_[299] -en trois volumes dont Monet avait fait les frais, dont ce même Meusnier -de Querlon avait écrit l'introduction, m'avait toujours semblé un peu -suspecte. La mention banale: _tirée du manuscrit de Buckingham_, ne me -rassurait pas du tout. Ce que je savais d'ailleurs des habitudes de -Querlon, qui prenait volontiers plaisir à ces sortes de mystifications -littéraires; ce que je connaissais de son petit livre publié à -Magdebourg, en 1761, _les Innocentes Impostures, ou Opuscules de -M.***_, n'était pas fait pour me donner plus de confiance. - -[Note 299: 1765, in-8º, t. I, p. 19.] - -Je cherchai donc. D'abord je trouvai un article de la _Revue des -Deux-Mondes_[300], dans lequel M. Ph. Chasles avait émis, pour la -première fois, le fait répété sous une autre forme dans son feuilleton -des _Débats_. Il persistait dans son dire, donc il en était bien -sûr. C'était de quoi me rendre plus confiant encore, plus ardent à -la découverte du reste. Il m'apprenait, de plus, que la lettre dans -laquelle M. de Querlon trahissait lui-même sa petite imposture était -adressée à l'abbé Mercier de Saint-Léger. Il fallait chercher cette -lettre; je ne m'en fis pas faute, comme bien vous pensez. - -[Note 300: Ier juin 1844, art. sur les _Pseudonymes anglais au_ -XVIIIe _siècle_.] - -Chemin faisant, j'appris que Mme de Norbelly fille de Querlon, morte -il y a trente ans environ, s'amusait souvent à conter l'histoire -de la supercherie commise par son père, et dont le monde entier -s'obstinait à être la dupe[301]. Je découvris quelques lignes de -M. Viollet-le-Duc[302], où il soutenait, lui aussi, que la chanson -attribuée à Marie Stuart n'était certainement pas d'elle. J'acquis -de plus, par un article de M. Sainte-Beuve dans le _Journal des -Savants_[303], une nouvelle preuve que l'assurance donnée à l'abbé -de Saint-Léger par Querlon sur la véritable origine de la chanson -était très réelle; enfin, je sus que l'un de nos plus riches amateurs -possédait, dans sa collection, l'_autographe_ même de la lettre dans -laquelle l'innocente fraude se trouvait révélée par son auteur[304]. -C'était tenir tout; cependant, je ne sais pourquoi, je ne me défiai pas -moins. - -[Note 301: Mme de Norbelly, mariée en premières noces avec -l'adjudant-major général Levasseur, était la mère de M. le général de -division Levasseur.] - -[Note 302: _Biblioth. poétique_, IIe part., p. 20.] - -[Note 303: Année 1847, p. 278, et _Derniers Portraits littéraires_, -p. 63-64.] - -[Note 304: C.-Blaze, _Molière musicien_, t. I, p. 446.] - -Les autographes sur des faits déjà un peu connus et pour lesquels ils -nous sont des preuves trop désirées, trop imprévues, m'ont toujours -trouvé sur mes gardes contre l'espèce de certitude improvisée qu'ils -apportent. Elle est, selon moi, trop complète pour l'être assez. Ici, -quelques lignes imprimées de Querlon ou de l'abbé de Saint-Léger dans -un des recueils où ils écrivaient d'habitude, eussent bien mieux été -mon affaire. Je désespérais malheureusement de les trouver, et, de -guerre lasse, je renonçais presque à poursuivre davantage la solution -définitive de ce petit problème littéraire. - -Après avoir vu pourtant avec quel dédain superbe M. Mignet, dans sa -belle et sérieuse _Histoire de Marie Stuart_, affecte de ne pas parler -de cette chanson, tandis que M. Dargaud[305], dans son livre romanesque -sur la même reine, n'oublie pas de la donner pour authentique, je -m'étais de plus en plus convaincu qu'elle devait être supposée[306]. - -[Note 305: _Hist. de Marie Stuart_, 1850, in-8º, t. I, p. -134-135.--«Ces vers, dit M. Dargaud, sont désormais inséparables de -son nom. Elle les acheva quelques semaines plus tard à Holyrood.» M. -Dargaud avait, à ce qu'il paraît, sur cette partie de la vie de Marie -Stuart, des mémoires particuliers. Il eût bien dû nous dire où ils se -trouvent.] - -[Note 306: M. Mignet (_Histoire de Marie Stuart_, 3e édit., -Charpentier, 1854, in-12, t. I, p. 102-105) se contente de citer ce -passage de Brantôme (t. V, p. 92-94): «Elle, les deux bras sur la -pouppe de la galère du costé du timon, se mist à fondre à grosses -larmes, jettant toujours ses beaux yeux sur le port et le lieu d'où -elle estoit partie, prononçant toujours ces tristes paroles: «Adieu, -France!» jusqu'à ce qu'il commença à faire nuict... Elle voulut se -coucher sans avoir mangé, et ne voulut descendre dans la chambre de -pouppe, et lui dressa-t-on là son lict. Elle commanda au timonnier, -sitost qu'il seroit jour, s'il voyoit et découvroit encore le terrain -de France, qu'il l'éveillast et ne craignist de l'appeler: à quoy la -fortune la favorisa, car le vent s'estant cessé, et ayant eu recours -aux rames, on ne fit guères de chemin cette nuict; si bien que le jour -paroissant, parut encore le terrain de France, et n'ayant failly le -timonnier au commandement qu'elle lui avoit faict, elle se leva sur son -lict, et se mit à contempler la France, encore et tant qu'elle put... -Adonc redoubla encore ces mots: «Adieu, France! Adieu, France! je pense -ne vous voir jamais plus.» Toute cette scène ne vaut-elle pas mieux -que le couplet de Querlon? Le silence de Marie Stuart, entrecoupé d'un -seul cri d'adieu, n'en dit-il pas plus que cette romance, composée de -sang-froid et chantée sur la poupe? Il n'y a de mise en tout ceci que -les vers de Ronsard (édit. in-fol., t. VIII, p. 6-7). M. Mignet les -cite: - - Le jour que vostre voile au vent se recourba - Et de nos yeux pleurans les vostres desroba, - Ce jour-là, mesme voile emporta loin de France - Les muses qui souloient y faire demeurance. -] - -Quelques lignes de M. de Villenfagne, dans ses _Mélanges de -littérature_, etc.[307], me rendirent tout à coup l'espoir. - -[Note 307: _Mélanges de littérature et d'histoire_, Liège, 1788, -in-8º p. 39.] - -Elles me mettaient sur la trace d'un article de l'_Esprit des -Journaux_, dans lequel, caché sous un pseudonyme, l'abbé de Saint-Léger -confessait franchement l'aveu que M. de Querlon lui avait fait de sa -supercherie. Je courus au volumineux recueil, et le feuilletai tant -et si bien que, dans le volume du mois de _septembre_ 1781[308], je -découvris ce petit paragraphe, qui mettait victorieusement fin à ma -tâche de chercheur: - -[Note 308: P. 227. _Observations sur deux lettres imprimées dans -l'_Esprit des Journaux, _concernant les Annales poétiques_ (par D...).] - -«Marie Stuart est-elle auteur de la chanson qui lui est attribuée dans -l'_Anthologie_? Feu M. de Querlon m'a assuré l'avoir faite lui-même. -Cette assertion d'un homme qui étoit vrai tranche la question.» - -Fort bien dit! Là, en effet, est toute la solution de l'affaire et la -condamnation des routiniers qui persisteraient désormais à croire et à -dire le contraire. - - - - -XXVIII - - -Dans l'article du _Journal des Savants_ cité tout à l'heure, M. -Sainte-Beuve pose cette autre question que personne, je crois, ne -s'était encore faite: - -«Les beaux vers de Charles IX à Ronsard: - - L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, etc., - -où se trouvent-ils pour la première fois?...» - -Je pris à cœur ce point d'interrogation, et je finis par me mettre, -je crois, en état d'y répondre. Ces vers, «les meilleurs que l'on -connaisse publiés sous le nom d'un roi, dit M. Valery[309], et -peut-être les plus beaux de ce siècle»; ces vers que Voltaire[310], -pour leur donner un auteur vraisemblable, mit sans plus de raison -sur le compte d'Amyot, très excellent prosateur, mais rimeur -détestable[311], se trouvent pour la première fois dans le _Sommaire -de l'Histoire de France, etc._, par Jean Le Royer, sieur de Prades, -Paris, 1651, in-4º, p. 548, où Abel de Sainte-Marthe les reprit pour -les placer dans le _Recueil de preuves_ jointes au _Discours historique -sur le rétablissement de la bibliothèque de Fontainebleau_[312]. - -[Note 309: _Curiosités et Anecdotes italiennes_, p. 252-253.] - -[Note 310: _Lettre à l'abbé Vitrac_, 23 décembre 1775. (Édit. -Beuchot, t. LXIX, p. 459.) _V._ aussi et surtout le _Dictionn. -philosoph._, art. CHARLES IX.--Puisque nous allons parler d'Amyot, -n'oublions pas de dire que toute l'histoire de son enfance, telle -qu'on la lit partout, est complètement fausse, ainsi que M. Ampère -l'a prouvé (_Revue des Deux-Mondes_, 1er juin 1841, p. 720-722). -Bayle y avait cru. Joly le réfuta le premier dans les _Remarques_ sur -son _Dictionnaire_, t. I, p. VI. C'est un petit roman de l'invention -de Saint-Réal, dans le genre de celui que l'abbé a écrit sur la -_Conspiration des Espagnols contre Venise_ (_V._ Sainte-Beuve, -_Causeries du lundi_, t. IX, p. 371), et de cet autre, dont Schiller -a fait une tragédie, et qui travestit tout à fait la vérité au sujet -de don Carlos et des causes de sa mort. Dès le dernier siècle, le -P. Griffet (_Traité des différentes sortes de preuves_, etc., p. -11-12) et l'abbé de Longuerue en avaient éventé le mensonge. _V._ -d'Argenson, _Essais dans le goût de Montaigne_, p. 346.--Dans la _Revue -des Deux-Mondes_ (1er avril 1859, p. 577), M. Mérimée fit à son tour -justice de ce roman, d'après les deux volumes de Prescott, _History of -the reign of Philippe II_; mais, depuis lors, en 1863, M. Gachard à -Bruxelles, M. Charles de Moüy à Paris, chacun dans un ouvrage portant -le même titre: _Don Carlos et Philippe II_, en ont encore eu bien plus -définitivement raison; après les deux volumes de l'un et le volume de -l'autre, il n'y a plus à douter de la folie coupable de l'insensé D. -Carlos, et de la fausseté de ses amours avec la reine sa belle-mère. -Robertson, qui popularisa cette fable, est comparé par M. Mérimée à -Tite-Live, avec toutes sortes de réserves, bien entendu, mais non pas -cependant avec celle du mensonge.] - -[Note 311: C'était l'avis de Charles IX lui-même. _V._ -_Dictionnaire_ de Bayle, édit. Beuchot, t. I, p. 504.] - -[Note 312: 1668, in-4º, p. 17.--Sainte-Marthe y cite tout le -passage du livre de son ami de Prades, sur le talent poétique de -Charles IX et sur les vers qu'il composa. «On en voit quelques-uns -à la suite de la _Franciade_ de Ronsard, et d'autres en d'autres -_lieux_, dont ceux-ci (ceux dont il est question ici) ne sont pas les -moins remarquables.» Voilà tout; ni de Prades ni Sainte-Marthe ne -s'expliquent davantage sur le _lieu_, très intéressant à connaître -cependant, où ces vers ont été trouvés. L'abbé Goujet (_Biblioth. -franç._, t. XII, p. 204) se contenta de les citer d'après eux. -De son temps, il y avait tant d'années déjà que ces vers étaient -attribués à Charles IX, qu'il paraissait inutile de chercher s'ils lui -appartenaient réellement. Il y avait prescription pour le mensonge. -J'ai regretté que, dernièrement encore, on n'ait pas cru devoir revenir -sur cette prescription dans un livre qui, en répétant l'erreur, lui -donnera une trop solennelle consécration: c'est le _Dictionnaire -historique_ de l'Académie (t. I, p. 26). Si l'on ne trouvait pas bon -d'enlever à Charles IX tout le mérite de ces vers, au moins, à mon -avis, fallait-il faire quelques réserves.] - -Pour mieux appuyer ce qui nous reste à dire à leur sujet, nous allons, -bien qu'ils soient connus de tout le monde, les reproduire encore ici: - - L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, - Doit être à plus haut prix que celui de régner. - Tous deux également nous portons des couronnes: - Mais, roi, je les reçois, poète, tu les donnes. - Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur, - Éclate par soi-même, et moi par ma grandeur. - Si du côté des dieux je cherche l'avantage, - Ronsard est leur mignon, et je suis leur image. - Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, - T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps, - Elle t'en rend le maître, et te sait introduire - Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire. - -Nous pourrions, après cette citation, faire ce dont s'avisa Voltaire à -l'encontre du sieur de Prades, qui s'en était prudemment gardé; nous -pourrions mettre en regard de ces douze vers quelque autre poésie -de Charles IX, que la comparaison ne ferait guère briller, et qui, -littérairement parlant, perdrait à être authentique. C'est inutile; ce -petit morceau porte assez avec lui la preuve de son origine: il suffit, -selon moi, de le lire. On sent tout d'abord, à la tournure des vers, -à leur solide régularité, à leur allure un peu fière, à l'antithèse -qui s'y joue et qui s'y soutient avec une grâce forte et aisée; enfin -à je ne sais quel grand air qui semble faire de cette poésie plutôt -une sœur de la muse assurée de Corneille qu'une contemporaine de la -muse inégale de Ronsard; on voit bien, dis-je, que pour leur donner -place dans son livre publié en 1651, de Prades a certainement façonné, -remanié à fond ces douze alexandrins selon la manière et le goût de son -temps[313], si même il ne les a pas fabriqués de toutes pièces. - -[Note 313: C'est ce que fit Sauvigny pour les vers de Mlle de -Calages, cités par la _Biographie universelle_ (art. CALAGES). En les -reproduisant le premier dans le _Parnasse des Dames_, il changea des -vers entiers, il l'avoue lui-même, des expressions, quelquefois même -des tours de phrase, et cela, dit-il, pour faire mieux goûter notre -ancienne poésie. Il n'est pas étonnant que la _Biographie_, qui les -reprit avec ses variantes, ait trouvé que ces vers, faits avant _le -Cid_, étaient dignes d'une autre époque. (Barbier, _Examen critique des -dict. histor._, p. 165.)] - -L'original n'a pas été retrouvé, et pour cause sans doute; on ne peut -donc savoir ce qu'après le travail d'épuration auquel on les aurait -soumis il a pu rester des vers écrits par Charles IX. Ce qui est plus -possible, la pièce primitive étant absente, c'est de croire, sans -crainte de démenti, que de Prades avait ses raisons pour être le -premier à citer ce morceau, et que même il était sans doute le seul, en -1651, qui pût s'en permettre la citation[314]. - -[Note 314: Ce qui me fait le soupçonner davantage, c'est qu'il -était moins historien que poète. Il avait fait des tragédies, entre -autres un _Arsace_, joué en 1666 par la _troupe du Roy_, et qui, lit-on -dans la préface, avait eu l'approbation des meilleurs esprits: MM. de -Sainte-Marthe, La Mothe-Le Vayer, du Ryer, Beys, Quinault. «L'illustre -M. Corneille dit qu'elle avoit assez de beautez pour parer trois -pièces entières.» On y trouve des vers comme ceux-ci, qui, soit dit en -passant, ressemblent fort à la célèbre parole du général Cavaignac, -quittant le pouvoir à la fin de 1848: - - J'abandonne le trône... - Je pourrois en tomber, j'aime mieux en descendre, etc. - -On conçoit qu'un homme dont les vers avaient l'applaudissement de -Corneille pouvait se croire en droit d'arranger ceux de Charles IX, -sinon de les faire entièrement lui-même.--C'est du reste--et ceci sera -décisif dans le procès--ce que de Prades s'était déjà permis pour -le même roi s'adressant au même poète. On trouve dans ses _Œuvres -poétiques_, 1650, in-4º, p. 37-38, une _Epistre de Charles IX à -Ronsard_, faite par lui tout entière.] - -Dreux du Radier, qui m'aida beaucoup à retrouver le premier gîte de -ces beaux vers, et à qui tout d'abord ils avaient aussi semblé d'une -authenticité suspecte, ne croyait de la part de de Prades qu'à un -travail d'arrangement. Ce n'était peut-être pas assez dire; mais pour -son temps c'était beaucoup. «Ils sont, écrit-il[315], si exacts pour ce -qu'on appelle versification, et même pour l'expression toute moderne, -que je ne saurois m'empêcher d'avertir le lecteur que celui qui les -rapporte s'est sans doute écarté de l'original, sous prétexte de ne pas -choquer l'oreille par des sons auxquels elle n'est plus accoutumée. -Il a changé ce qui lui a paru trop dur. Mais bien loin de mériter -quelque reconnoissance par cette fausse délicatesse, on ne sauroit que -le blâmer de sa hardiesse. Il nous prive des grâces respectables d'un -original précieux, pour nous donner une copie peut-être foible, et ses -expressions, au lieu de celles du monarque dont il parle.» - -[Note 315: _Tablettes historiques_, etc., t. II, p. 228.] - - - - -XXIX - - -«Je viens d'aider à dépouiller Charles IX du plus beau fleuron de sa -couronne poétique, je vais lui donner sa revanche. A-t-il tiré sur les -huguenots le matin de la Saint-Barthélemy, comme on le répète partout? -Pour moi, je ne le crois pas; les témoignages allégués, celui du Gascon -Brantôme[316], celui de ce marquis de Tessé, qui, selon Voltaire[317], -tenait le fait du gentilhomme même qui chargeait l'arquebuse du roi, -n'étant pas, à mon avis, des preuves bien redoutables. L'abbé Coupé en -a fait bon marché dans un article de ses _Soirées littéraires_, et je -fais comme lui très volontiers[318]. - -[Note 316: _Hommes illustres et grands capitaines françois_ (édit. -du _Panthéon littéraire_), t. I, p. 560-561.] - -[Note 317: _La Henriade_, chant II, notes.--Voltaire, dans ses -notes de _la Henriade_, comme dans son _Essai sur les guerres civiles_, -est impitoyable pour Charles IX, jusque-là qu'il ne craint pas de -lui prêter, devant le cadavre de Coligny à Montfaucon, le _mot_ de -Vitellius à Bédriac: «Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.» -Walter Scott l'a bien mis dans la bouche de Louis XI, au chapitre III -de _Quentin-Durward_! O licences du roman historique! Pour le prêt -fait ici à Charles IX, Brantôme est le premier coupable. C'est lui qui -lui fait dire, devant le gibet de Coligny, à ses courtisans qui se -bouchaient le nez «à cause de la senteur:--Je ne le bouche, comme vous -autres, car l'odeur de son ennemi est très bonne.» (_Œuvres_, édit. du -_Panthéon littéraire_, t. I, p. 561.)--Avouons que Voltaire se rétracta -plus tard. «C'est, dit-il au chap. CLXXI de l'_Essai sur les Mœurs_, un -ancien mot de Vitellius, qu'on s'est avisé d'attribuer à Charles IX.»] - -[Note 318: _V._ aussi Musset-Pathay, _Correspond, histor._, in-8º, -p. 103.] - -«Ce n'est pas la petite diatribe de Prudhomme dans ses _Révolutions de -Paris_, où il est dit, par exemple, que Charles IX quittait une partie -de billard quand il prit sa carabine pour tirer sur les huguenots, qui -me fera changer d'opinion. Le fameux décret de la Commune statuant, -en date du 29 vendémiaire an II (20 octobre 1793) qu' «il sera mis -un poteau infamant à la place même où Charles IX tirait sur son -peuple[319]», ne me convaincra pas davantage, et je ne me rendrai -point parce que je saurai que ce poteau, portant une inscription en -lettres gigantesques, se vit très longtemps sur le quai au-dessous -de la fenêtre du cabinet de la reine, aujourd'hui la galerie des -Antiques. Je sais trop bien que toute cette partie du Louvre n'ayant -été construite que vers la fin du règne d'Henri IV, il eût été assez -difficile que Charles IX pût s'être embusqué là pour _arquebuser_ -«aucuns dans les fauxbourgs de Saint-Germain, qui se remuoient et se -sauvoient», comme dit Brantôme. - -[Note 319: _Réimpression du Moniteur_, t. XVIII, p. 170.] - -«Un livre récemment publié déplace la scène, mais sans la rendre plus -vraisemblable. Ce n'est pas du Louvre, c'est du Petit-Bourbon, qui -était proche et dont la principale fenêtre donnait sur le quai de -l'École, presque en regard du bâtiment actuel de la Monnaie, que le roi -aurait tiré. On acheva de démolir le Petit-Bourbon en septembre 1758, -et c'est à propos de cette démolition que le livre dont je viens de -parler, et qui n'est autre que le _Journal_ de l'avocat Barbier[320], -assigne au forfait royal ce nouveau théâtre. - -[Note 320: T. IV, p. 290.] - -«Le 20 de ce mois, y est-il dit, on a commencé à abattre l'ancien -garde-meuble, rue des Poulies, sur le quai[321], dans lequel -bâtiment étoit un balcon d'une ancienne forme, couvert et élevé, d'où -Charles IX tiroit avec une arquebuse sur le peuple, le jour de la -Saint-Barthélemy; on ne verra plus, ajoute Barbier, le monument de ce -trait historique.» - -[Note 321: La rue des Poulies allait alors jusqu'au quai de -l'École, en longeant toute la colonnade du Louvre. _V._ notre _Paris -démoli_, 2e édit., Introduction, p. XXXVIII, notes.] - -«Il se trompait. La calomnie tient aux mensonges qu'elle a caressés -pendant des siècles. Quand on fait disparaître les lieux où elle en -avait étalé la mise en scène, elle cherche ailleurs où les loger, où -les faire mouvoir. C'est ainsi que pour celui qui nous occupe, le -balcon du garde-meuble étant détruit, elle fit choix de la fenêtre du -cabinet de la reine, place nouvelle qui, de 1758 à 1793, avait été déjà -consacrée par trente-cinq ans de commérages, lorsque la Commune vint à -son tour la déclarer authentique. - -«Vous savez maintenant, et de reste, si elle pouvait l'être. Celle -dont on lui cédait le rôle, la fenêtre du Petit-Bourbon, ne l'était -pas davantage. Pour s'en assurer, il n'y a qu'à prendre au pied de la -lettre le passage de Brantôme sur lequel se base toute l'accusation. -«Quand il fut jour, y est-il dit, le roy mist la teste à la fenestre de -sa _chambre_...» Où se trouvait la _chambre_ de Charles IX? Au Louvre, -et non pas au Petit-Bourbon. Croyez-m'en, un fait qui laisse ainsi dans -le doute sur le lieu où il s'est passé est loin d'être bien avéré[322].» - -[Note 322: Dans la première édition de son _Abrégé chronologique_ -(p. 238), le président Hénault avait donné créance à ce fait. Parlant -de Charles IX et de la Saint-Barthélemy, il avait écrit: «Ce roi qui -ce jour-là, _dit-on_, tira lui-même une carabine sur les huguenots -qui étoient ses sujets.» Ce _dit-on_, jeté prudemment au milieu de la -phrase, prouvait que le président ne croyait guère à ce qu'il écrivait -là. Aux autres éditions, il doutait encore davantage: il supprima tout -le passage.] - -Voilà ce que je disais dans la première édition de ce livre, et je m'y -tiens. Les objections n'ont cependant pas manqué pour me faire départir -de mon opinion; on a remué contre moi, groupé, échafaudé bien des -preuves; mais comme je me suis remis moi-même à la découverte, et comme -ce que j'ai trouvé ne vaut pas moins que ce qu'on m'a opposé, ainsi -qu'on en pourra juger tout à l'heure, je crois bon de répéter tout -d'abord, et même avec plus d'assurance que je n'en avais autrefois: -Charles IX n'a pas tiré sur les huguenots. - -Le _Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme français_ -est le champ clos sur le terrain duquel m'ont entraîné mes adversaires, -lice courtoise où les juges du camp me répondaient de la loyauté du -combat. D'abord est venu M. Aug. Bernard, lancé contre moi par un -feuilleton de M. Méry[323] où moi-même je ne pouvais tout accepter, -notamment les éloges excessifs sur mon livre. M. Bernard, dans un -premier article[324], puis dans un second publié six mois plus -tard[325], cherchait à bien établir que le pavillon dont je contestais -l'existence en 1572 «ne pouvait pas ne pas exister»; ou tout au moins -à prouver que si Charles IX n'avait pas tiré de là, il aurait pu tirer -«d'un pavillon tout voisin», où se trouvait sa chambre. Afin qu'il -n'y eût pas sur ces deux points de doutes à élever, il avait pris la -peine de dessiner, et le _Bulletin_ avait fait graver un plan qui -expliquait à merveille l'état des lieux. M. Ad. Berty, qui s'engagea -dans la discussion lors de sa reprise par M. Bernard, eut aussi le soin -de faire dessiner et de faire graver un plan[326]. Ses conclusions -étaient les mêmes: si l'on admet, d'après Brantôme, que le roi tira de -sa chambre, la chose est possible, car les fenêtres de cette chambre, -placée dans le pavillon du roi bâti par Henri II, faisaient face à la -Seine; si l'on veut, au contraire, que la royale arquebusade ait été -dirigée de la fenêtre traditionnelle, rien d'impossible encore, puisque -la construction de la grande galerie du Louvre implique celle de la -petite, et par conséquent l'existence de la fenêtre qui termine cette -petite galerie. Soit, et je veux bien, sans l'approfondir davantage, -donner raison à MM. Bernard et Berty sur ce point, qui n'est pas le -plus important de la question. - -[Note 323: _Le Pays_, 4 nov. 1856.] - -[Note 324: _Bulletin de la Société de l'hist. du Protestant. -franç._, nov.-déc. 1856, p. 336.] - -[Note 325: _Id._, mai-août 1857, p. 118.] - -[Note 326: _Id._, mai-août 1857, p. 124.] - -Je leur demanderai seulement s'ils sont bien sûrs que, la petite -galerie existant, la fenêtre existât aussi avec le balcon. Je n'en -suis pas, moi, bien persuadé. Ces jours derniers encore, j'examinais -au Louvre le tableau de Zeemann représentant le palais peu de temps -après la Fronde, c'est-à-dire lorsque la galerie des Rois, aujourd'hui -galerie d'Apollon, avait pris depuis plus de quarante ans déjà la -place de la terrasse à l'italienne qui, jusqu'au règne de Henri IV, -couronna ce simple rez-de-chaussée[327]. Or, que trouvai-je sur ce -tableau de Zeemann? Une fenêtre, sans doute, mais murée. M. Frédéric -Villot l'a remarqué, comme moi, dans la minutieuse description qu'il -a faite de ce tableau si curieux. «La fenêtre inférieure est bouchée, -dit-il[328], et il n'existe pas de trace de balcon.» Qui nous dit qu'il -n'en était pas de même sous Charles IX? Le fait est que pour le peuple -cette fenêtre bouchée était comme si elle n'existait pas, et qu'avant -que le poteau révolutionnaire lui eût dit: «C'est là!» il ne s'avisa -jamais de penser que Charles IX eût tiré d'un endroit où la tradition -lui montrait, non pas une fenêtre, mais un mur. Son opinion n'était pas -davantage pour la fenêtre de la chambre de Charles IX dans le pavillon -du roi, mais pour la fenêtre du Petit-Bourbon, détruit en 1758. Depuis -la citation du _Journal_ de Barbier donnée plus haut, j'ai trouvé un -passage des _Mémoires_ de d'Argenson[329], et un article du _Journal -des Arts_[330], prouvant, à n'en pas douter, que pour la tradition la -fenêtre fatale était au Petit-Bourbon et non ailleurs. On me dira que -c'est impossible, que cette tradition est mensongère, puisque Brantôme -a prétendu que Charles IX tirait de sa chambre, et que cette chambre, -on l'a vu, n'était pas au Petit-Bourbon. J'en conviens; ce sont là de -graves désaccords, mais je ne m'en afflige pas. Les désaccords prouvent -l'absence de la vérité, et en tout cela je ne veux pas démontrer autre -chose. - -[Note 327: L. Vitet, _Le Louvre_, 1853, in-8º, p. 30.] - -[Note 328: _Notice des tableaux du Louvre_, École allemande, nº -586, p. 317.] - -[Note 329: T. IV, p. 258.] - -[Note 330: 20 prairial an IX, p. 266.] - -Pour asseoir une certitude au milieu de ces contradictions, il faudrait -quelque autorité irrécusable, la parole d'un homme qui a vu, puis -écrit ce qu'il a vu. Sully, pour qui le souvenir de ce massacre, -où il faillit périr, devait être une vive impression d'enfance, -serait, quoique huguenot, fort bien venu pour ce témoignage. Je l'ai -cherché dans ses _Mémoires_, et n'ai rien trouvé[331]. L'attestation -de Brantôme peut-elle en tenir lieu? Je ne le crois pas, puisque à -l'époque des massacres de Paris, Brantôme se trouvait à Brouage[332]. -D'Aubigné, dont M. Lud. Lalanne[333] m'a opposé le double témoignage, -en prose, dans l'_Histoire universelle_[334], en vers dans les -_Tragiques_[335], mérite-t-il plus de créance, lorsque, tenant, -lui aussi, pour la _fenestre du Louvre_,--celle de la chambre du -roi,--il nous dit que «de là Charles IX giboyoit aux corps passants»? -Je répéterai non, pour d'Aubigné comme pour Brantôme, et cela, non -seulement parce que, de son aveu[336], il avait quitté Paris trois -jours avant la nuit du massacre, mais encore parce que, protestant -acharné, il a trop l'habitude de transformer la vérité au gré de ses -haines et de la passionner jusqu'au mensonge. Je le récuse, comme -fait tout bon juge pour tout témoin qu'il croirait intéressé; comme -Malherbe, qui le connaissait bien, le récusait nettement, même pour le -récit de ce qui s'était «faict auprès de luy, et par manière de dire, -à sa porte[337]». Un écrivain naïf, assez du moins pour rester vrai, -me prouvant qu'il a vu, et me le racontant sans phrase, serait bien -mieux mon affaire. A ces conditions d'honnêteté naïve, sauvegarde de -sincérité, je le prendrais volontiers, comme je l'aurais fait pour -l'honnête Sully, même dans le camp huguenot. Or, c'est en effet là que -je l'ai trouvé lorsque je ne le cherchais plus. Comme je relisais, il -y a quelques mois, une des pièces de ce temps, dont le titre suffit -pour indiquer l'esprit tout huguenot, _le Tocsin contre les massacreurs -et auteurs des confusions en France_[338], voici ce qui me tomba sous -les yeux. Notez que la pièce est presque contemporaine du fait, puisque -la première édition date de 1579, tandis que le récit de Brantôme ne -fut pas écrit avant 1594[339], et que celui de d'Aubigné vint encore -bien plus tard[340]. - -[Note 331: M. P. de Baroncourt avait fait la même recherche, sans -plus de succès, et avait tiré de ce silence la conclusion que j'en -tire. _V._ son _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_, 1851, -in-8º.] - -[Note 332: _Œuvres de Brantôme_, 1779, in-8º, t. I, p. 62-63. -M. Lalanne dit lui-même qu'«on peut ici répéter le témoignage de -Brantôme». (_Correspondance littér._, 5 août 1858, p. 224.)] - -[Note 333: _Correspondance littér._, 5 août 1858, p. 223.] - -[Note 334: 1626, in-fol., p. 550.] - -[Note 335: Édit. elzévir., p. 240.] - -[Note 336: _Mémoires_ de d'Aubigné, édition Lud. Lalanne, p. 23.] - -[Note 337: _Lettre_ de Malherbe à son cousin M. de Bouillon, du 14 -février 1620.] - -[Note 338: Cimber et Danjou, _Archives curieuses_, 1re série, t. -VII, p. 61-62.] - -[Note 339: _V._ _sa Vie_ en tête de l'édition de ses _Œuvres_, -1779, in-8º, t. I, p. 75.] - -[Note 340: Son _Histoire universelle_ ne fut publiée pour la -première fois que de 1616 à 1620, au fur et à mesure qu'il l'achevait.] - -«Or, dit l'auteur du _Tocsin_, encores qu'on eust pu penser que ce -carnage estant si grand, eust pu rassasier la cruauté d'un jeune Roy, -d'une femme et de plusieurs gens d'authorité de leur suite, néantmoins -ils sembloient d'autant plus s'acharner que le mal croissoit devant -leurs yeux; car le Roy de son costé ne s'y espargnoit point; NON PAS -QU'IL Y MIST LES MAINS, mais parce qu'estant au Louvre, à mesure qu'on -massacroit par la ville, il commandoit qu'on lui apportast les noms des -occis ou des prisonniers, afin qu'on délibérast sur ceux qui estoient -à garder ou à défaire[341].» - -[Note 341: Dans un récent article de _l'Intermédiaire_ (t. II, p. -88), où l'on revient sur cette question, le passage que je viens de -citer a été repris, comme preuve décisive en faveur de Charles IX. On -y ajoute des extraits de deux écrits protestants: _Le Réveil-Matin des -François_ et les _Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX_, où -le fait de l'arquebuse n'est donné que comme un _on-dit_. M. G. Gandy, -dans la _Revue des Questions historiques_, décembre 1866, p. 329, donne -aussi une conclusion conforme à la nôtre.] - -Il me semble qu'après ce témoignage, où Charles IX est certes assez mal -traité, mais seulement au moins dans les limites de la vérité; il me -semble évident qu'après ces mots: _non pas qu'il y mist les mains..._, -que l'on croirait avoir été écrits dans un élan de sincérité pour -réfuter les calomnies déjà répandues, l'on ne peut plus sérieusement -répéter que Charles IX prit part aux massacres, _en arquebusant_ les -huguenots de la fenêtre de sa chambre. - -Il avait bien d'autres soucis, comme on vient de l'apprendre par le -témoignage du pamphlet huguenot, mais comme on le sait encore mieux par -une de ses lettres, retrouvée en 1842, qu'il avait écrite le lendemain -du massacre au duc de Longueville, gouverneur de Picardie[342]. Il dit -qu'il n'a pu s'opposer au mal, ni même y apporter remède. «Ayant eu -assez à faire, ajoute-t-il, à employer mes gardes et autres forces, -pour me tenir le plus fort en ce chasteau du Louvre, pour après faire -donner par toute la ville de l'appaisement de la sédition,» et pour -prévenir d'autres massacres, «dont j'aurois un merveilleux regret[343].» - -[Note 342: Citée dans la _Revue de Bibliographie_ de MM. Miller et -Aubenas, t. III, p. 72.] - -[Note 343: Il ne put malheureusement les prévenir partout. Les -ordres donnés en son nom, par sa mère et par son frère le duc d'Anjou, -qui avaient tout conduit à Paris, et voulaient continuer dans les -provinces, devancèrent les siens. _V._ p. 206, 211, 216, 219, note.] - -M'en voudra-t-on pour ces démentis que je donne à l'opinion commune? -Ce serait avoir mauvaise grâce. Ce que j'ai tâché de détruire là n'est -pas, en effet, une de ces «belles choses, lesquelles, disait Pasquier, -bien qu'elles ne soyent aydées d'aucteurs anciens, si est-ce qu'il -est bien séant à tout bon citoyen de les croire pour la majesté de -l'empire[344]». - -[Note 344: _Recherches de la France_, liv. VIII, ch. XXI.] - - - - -XXX - - -Si, comme je le pense, Brantôme n'avait pas dit vrai dans cette -occasion, ce ne serait pas la seule fois qu'il eût erré en parlant -de Charles IX. Ici, il lui a prêté un crime qu'il n'a sans doute pas -commis; ailleurs, il lui prête un _mot_ qu'il n'a pas dit. - -A l'entendre, «ce roy tenoit que, contre les rebelles, c'estoit cruauté -que d'estre humain et humanité d'estre cruel.» Le farouche apophthegme -n'est pas de Charles IX; c'est un trait tiré des sermons de Corneille -Muis, évêque de Bitonte[345], dont Catherine de Médicis, dans ses -conseils à son fils, s'était fait un précepte favori. - -[Note 345: _Bibliothèque choisie_ de Colomiez, 1682, in-12, p. -179.] - -D'Aubigné nous révèle cette particularité[346], et nous aide ainsi à -corriger Brantôme. Son tour arrive d'être réfuté lui-même. - -[Note 346: _Histoire universelle_, t. II, liv. I, ch. II.] - -La fameuse lettre de H. d'Apremont, vicomte d'Orthez, comme refus -d'obéissance à l'ordre qu'il avait reçu de faire massacrer les -huguenots de Bayonne, est très probablement une pièce de son -invention[347]. - -[Note 347: _Ibid._, ch. V.--Par les lettres que Charles IX adressa -le jour même de la Saint-Barthélemy à Pierre Le Vavasseur, seigneur -d'Éguilly, et aux notables de la ville de Chartres, on peut supposer de -quelle nature devaient être celles qu'il écrivit aux gouverneurs des -provinces, et qu'on n'a pas retrouvées. Elles avaient pour but, non -pas d'ordonner le massacre dans la ville, mais seulement d'expliquer -les raisons qui avaient rendu nécessaires la mort de l'Amiral et celle -de ses complices, «d'autant, lit-on dans la seconde de ces lettres, -d'autant que ledit faict pourroit leur avoir été déguisé autrement que -il n'est». Ce sont des conspirateurs et non pas les protestants que le -roi poursuit, et contre lesquels il a sévi: «Sadite Majesté déclare que -ce qui en est ainsy advenu a esté... non pour cause aucune de religion, -ne contrevenir à ses idées de pacification qu'il a toujours entendu, -comme encores entend observer, garder et entretenir, ains pour obvier -et prévenir l'exécution d'une malheureuse et détestable conspiration -faicte par ledit amiral, chef d'icelle et autres ses adhérents...» -Ces curieuses lettres, au nombre de trois, ont été publiées pour la -première fois par l'_Artiste_ du 30 juillet 1843.--La lettre que -Charles IX écrivit le jour même du massacre à son ambassadeur à Rome, -et qui a été publiée d'après les manuscrits de Du Puy, par M. Frédéric -de Raumer, _Briefe aus Paris zur Erlaeuterung der geschichte_, etc., -prouve aussi, par la manière ambiguë dont elle est rédigée, combien -il était impossible de faire à des lettres si peu nettes des réponses -aussi formelles, aussi décisives, que l'est celle prêtée par d'Aubigné -au vicomte d'Orthez. _V._ encore, pour les lettres écrites par Charles -IX à cette date fatale, le _Bulletin du Bibliophile_, 1842, p. 198, -et le t. VII de la _Correspondance_ de Bertrand de Salignac de La -Mothe-Fénelon.] - -Relisez-la avec attention, et, mis en éveil par ce simple avis, vous -reconnaîtrez tout d'abord à la tournure du style, énergique, serré, -prompt à l'antithèse, que c'est bien vraiment d'Aubigné qui doit -l'avoir écrite. Les autres preuves viendront après. - -«Sire, j'ay communiqué le commandement de Vostre Majesté à ses fidèles -habitans et gens de guerre de la garnison: je n'y ay trouvé que bons -citoyens et braves soldats; mais pas un bourreau[348]. C'est pourquoi -eux et moy supplions très humblement Vostre dite Majesté de vouloir -bien employer en choses possibles, quelque hasardeuses qu'elles soyent, -nos bras et nos vies, comme estant, autant qu'elles dureront, Sire, -vostres.» - -[Note 348: Le lieutenant du roi en Dauphiné aurait, selon le -_Scaligerana_ (Cologne, 1667, in-12, p. 78), fait une réponse à peu -près pareille: «Monsieur de Gordes empescha que le massacre ne fust -fait à Grenoble; il respondit qu'il estoit lieutenant du roy et non -bourreau.»] - -Aucun historien n'a rapporté cette pièce, pas même de Thou, qui, ne lui -trouvant pas une authenticité suffisante, «n'a pas oser l'adopter, dit -l'abbé Caveirac[349], malgré sa bonne volonté pour les huguenots et -ses mauvaises intentions contre Charles IX». D'Aubigné est le seul qui -l'ait connue, et cela pour une excellente raison, si, comme j'ai tout -lieu de le penser, c'est lui qui l'a fabriquée[350]. - -[Note 349: _Dissertat. sur la journée de la Saint-Barthélemy_, -etc. (_Archives curieuses_, 1re série, t. VII, p. 508).--C'est autour -de cette dissertation, reprise par Lingard et combattue par M. Allen, -qu'on fit si grand bruit de brochures en Angleterre, vers 1829. -Aujourd'hui, l'on en fait grand cas, et on la trouve d'une logique -fort acceptable. Du temps de Voltaire, ce n'était qu'une monstruosité. -«Envoyez-moi, je vous prie, écrivait-il à Thiriot, le 24 décembre 1758, -cette abominable justification de la Saint-Barthélemy; j'ai acheté -un ours, je mettrai ce livre dans sa cage. Quoi! l'on persécute M. -Helvétius et l'on souffre des monstres?»] - -[Note 350: Et il y tenait, car, ainsi que l'a remarqué M. Léon -Feugère (_Revue contemp._, 31 déc. 1854, p. 278), il l'a résumée dans -ce vers des _Tragiques_: - - Tu as, dis-tu, soldats et non bourreaux, Bayonne. -] - -C'est bien d'après lui du moins qu'elle a couru et fait fortune dans -l'histoire. Par malheur, il n'a pas été heureux dans le choix de -l'homme à qui il en a fait endosser l'héroïsme. D'après le langage -qu'il lui prête, ce vicomte d'Orthez vous semble sans doute n'avoir pu -être qu'un homme de la plus énergique intégrité, catholique clément, -ennemi de toute rigueur. Or, sachez au contraire qu'il n'y avait pas -de plus enragé guerroyeur contre les protestants. Fallait-il tenter -quelque coup de main contre eux; était-il besoin, comme en 1560, de -se joindre à l'armée du roi d'Espagne pour entrer dans les États du -Navarrais huguenot, et, comme dit La Planche, pour «tout râcler, sans -espargner femmes ni enfans[351]»; on pouvait compter sur lui. Il -allait même si loin dans ses sévices, il était si ardent au massacre -et à la curée quand il s'agissait des religionnaires de Bayonne qu'on -lui avait donnés à gouverner, que ce même roi aux cruautés duquel -d'Aubigné voudrait qu'il eût si courageusement refusé de prêter les -mains, Charles IX, se vit forcé de lui ordonner moins de rigueur. M. -Huillard-Bréholles en a donné des preuves dans un Rapport au ministre -sur deux cent trente-huit lettres de rois et de reines de France -conservées aux archives de Bayonne. - -[Note 351: _Hist. de l'Estat de France_, par Regnier de La Planche, -édit. in-8º, p. 116.] - -«J'appellerai, dit-il, votre attention sur une lettre de Charles IX, du -mois de mai 1574, à Vincennes, confirmée par une autre de Catherine -de Médicis, portant injonction au vicomte d'Orthez de se conduire avec -plus de modération, et la promesse de faire droit aux plaintes des -habitants contre ce gouverneur. En y joignant deux notifications de -Henri III, du 8 novembre 1584 à Ollainville et du 29 janvier 1582 à -Paris, où il est question d'une réponse de ce même gouverneur contre -l'autorité royale, on pourrait sans doute se faire une idée plus exacte -du caractère d'un personnage qui n'est guère connu que par la lettre de -d'Aubigné, reproduite avec empressement par Voltaire, mais rejetée à -juste titre par la critique moderne[352].» - -[Note 352: _Bulletin des comités histor._, 1850, p. 167.] - -On m'objectera maintenant que s'il n'y eut pas de massacres à Bayonne, -il faut que quelqu'un s'y soit opposé; et l'on me demandera qui ce put -être. Tallemant va nous répondre par deux lignes de son _Historiette_ -sur le musicien de Niert, qu'on ne s'était pas encore avisé de citer à -ce sujet. - -«De Niert, écrit Tallemant[353],... est de Bayonne: il dit que son -grand-père étant maire empescha qu'on ne fist le massacre dans Bayonne.» - -[Note 353: Édit. P. Paris, t. VI, p. 192.] - -Qui croire maintenant, de d'Aubigné qui tient pour le vicomte -d'Orthez, ou de de Niert qui tient pour son grand-père? Ni l'un ni -l'autre de façon certaine. S'il fallait opter cependant, c'est pour -d'Aubigné et le vicomte que je me déciderais, ne voyant dans le -dire de de Niert que la vantardise d'un descendant, qui se fait une -gloire de la belle action qu'il prête à son aïeul. Quant au vicomte -d'Orthez, d'Aubigné revient trop sur son action, et lui en tient trop -de compte[354] pour qu'il n'y eût pas quelque réalité dans le fait: un -homme de guerre, ainsi que l'a dit fort bien M. de Samaseuilh[355], -peut être à la fois cruel et loyal; et le vicomte, par conséquent, -qui ne reculait pas devant les plus sanglants massacres contre des -gens armés, pouvait au contraire avoir de la répugnance pour une -exécution digne du bourreau[356]. De là son refus, dont je ne repousse -expressément que la forme donnée par d'Aubigné. Le fait peut être -vrai; mais la lettre qui l'annonce est, à mon avis, incontestablement -fausse dans le texte de l'historien. Or, ici, qu'est-ce qui nous -importe le plus? La réalité des _mots_ prononcés, l'authenticité des -lettres écrites[357]. - -[Note 354: Il alla jusqu'à épargner, dans un jour de massacre, les -soldats du vicomte d'Orthez, pour lui rendre ainsi ce qu'il avait fait -à ses coreligionnaires de Bayonne. (_Hist. univ._, liv. III, ch. XIII.)] - -[Note 355: _Bulletin de la Société de l'hist. du Protestantisme -français_, 1863, p. 19.] - -[Note 356: Les gens d'Agen avaient pour la même raison répugné aux -ordres du massacre. Les plus rigoureux contre les huguenots dans les -temps ordinaires furent ceux qui se montrèrent les plus ardents à la -désobéissance. (_Scaligerana_, p. 5, 96.)] - -[Note 357: Ceci était écrit et sous presse lorsqu'un excellent -article de M. Ph. Tamisey de Larroque, dans la _Revue des Questions -historiques_, 1er janvier 1867, p. 292-296, est venu clore le débat -et nous donner raison. M. de Larroque a découvert dans les manuscrits -de la Bibliothèque Impériale, fs fr., nº 15555, p. 601, une lettre du -vicomte d'Orthez au roi, en date du «dernier août 1572», par laquelle -il lui promet «de fere vivre en tel poinct» ceux dont il est chargé, -qu'aucun trouble ne puisse être à craindre; ce qui eut lieu. Il tint -en brides catholiques et huguenots, et lutte et massacre furent ainsi -empêchés. M. de Larroque pense avec assez de raison que de Niert, -le maire, dut lui venir en aide pour cette tâche difficile, ce qui -expliquerait le dire de son petit-fils, rapporté par Tallemant.] - - - - -XXXI - - -On a prêté[358] à M. de Montmorin, que Charles IX aurait aussi sommé de -sévir contre les huguenots de l'Auvergne, dont il était gouverneur, une -réponse assez semblable à la prétendue lettre du vicomte d'Orthez. Elle -n'a pas mieux tenu devant la critique. Dulaure, que l'on n'attendait -guère en pareille affaire, puisqu'il s'agissait de mettre à néant -un fait défavorable à l'un des rois qu'il a le plus maudits, en a -impartialement et logiquement nié l'existence, dans un _Mémoire_ lu à -l'Institut en 1802[359]. - -[Note 358: Voltaire, _Essai sur les guerres civiles_, édit. -Beuchot, t. X, p. 365.] - -[Note 359: _V._ _Décade philosophique_, t. XXXII, p. 188-189.] - -Le fait du discours qu'Hennuyer, évêque de Lisieux, adressa, dit-on, -aux massacreurs pour arrêter leurs bras levés contre les huguenots, -«ces brebis égarées», s'est réfuté de lui-même[360]. - -[Note 360: Ce discours se trouve partout, notamment dans une note -de la _Vie de l'Hôpital_, en tête de l'édit. de ses _Œuvres_ donnée -par Dufey (de l'Yonne), p. 283.--Puisqu'il vient d'être parlé de la -vie de l'Hôpital, ce bon citoyen «qui avoit les fleurs de lys dans le -cœur», comme dit L'Étoile, n'oublions pas de rappeler ses paroles à -propos des massacres: «Voilà un très mauvais conseil; je ne sais qui -l'a donné, mais j'ay belle peur que la France en pâtisse.» Brantôme lui -attribue cette plainte, ce qui ne l'empêche pas de la mettre aussi dans -la bouche du pape Pie V; mais comme ce pontife était mort trois mois -avant la Saint-Barthélemy, la seconde attribution ne doit pas nuire à -la première, comme l'a déjà remarqué G. Brotier (_Paroles mémorables_, -1790, in-12, p. 40).--Le _mot_ doit rester au chancelier, qui eut le -malheur de voir les massacres et de leur survivre six mois. On dit -aussi qu'ils lui inspirèrent ce vers: - - Excidat illa dies ævo, nec postera credant - Sæcula... - -C'était une simple citation. Le vers se trouve dans les _Sylves_ de -Stace (lib. V, syl. II). L'application était très heureuse; mais il -paraît qu'elle fut faite par le président de Thou et non par l'Hôpital. -C'est du moins le fils du premier qui l'assure dans les _Mémoires de -sa vie_, liv. I.--L'avocat Gouthières (_De Jure manium_, lib. II, -cap. XXVI) prête à l'Hôpital une parole satirique sur les Français -pour laquelle je serais plutôt de l'avis de Montaigne, qui (liv. II, -ch. XVII) l'attribue au chancelier Olivier. «Les François, disait-il, -semblent des guenons qui vont grimpant contre-mont un arbre, de branche -en branche, et ne cessent d'aller jusques à ce qu'elles soyent arrivées -à la plus haute branche, et y monstrent le cul quand elles y sont.»] - -Il a suffi de se souvenir qu'Hennuyer était aumônier du roi, confesseur -de la reine, et l'on s'est bientôt convaincu que ce prélat fanatique, -sans doute l'un des conseillers du massacre, n'avait dû rien faire pour -enchaîner l'ardeur des bourreaux. Il les eût plutôt armés lui-même. Au -dernier siècle, le charitable élan qu'on lui prête passait déjà pour un -mensonge tellement avéré que le _Gallia Christiana_[361] n'a pas osé en -faire mention. - -[Note 361: Édition de 1759, t. XII, art. LISIEUX.--Selon l'abbé -Lebœuf, c'est Matignon, gouverneur du bailliage d'Alençon, d'où -dépendait Lisieux, qui aurait empêché le massacre des protestants. _V._ -le _Mercure_, décembre 1748.--Selon M.-L. Dubois, en son _Histoire -de Lisieux_, citée par M. Despois (_Estafette_ du 21 juillet 1857), -l'honneur d'avoir protégé les huguenots reviendrait au capitaine -Fumichon et aux conseillers municipaux, ainsi qu'il résulte d'un -procès-verbal conservé à la mairie de Lisieux.] - -Comme la cause de l'erreur est des plus curieuses à connaître, je vais -en dire quelques mots. - -En 1562, après l'édit de janvier, qui fut, comme on sait, tout de -conciliation, Charles IX avait envoyé dans les villes l'ordre de -ne plus sévir contre ceux de la religion, et de tolérer l'exercice -public de leur culte. L'évêque de Lisieux crut devoir répondre à -l'ordre du roi par une protestation dont lui tinrent beaucoup de -compte les fervents du parti catholique. Sa désobéissance, en cette -occasion, marqua même si bien, à leurs yeux, parmi les actes les plus -honorables de sa vie, que mention en fut faite sur l'épitaphe de son -tombeau, placé dans la cathédrale de Lisieux. De là vint la méprise. -Son intolérante rébellion de 1562, transportée à dix années de là, -quand on commandait, non plus des ménagements, mais des massacres, lui -fut imputée comme un acte de la plus héroïque tolérance! Je ne connais -pas de contre-sens historique qui vaille celui-là. L'historien de -Saint-Quentin, Hémeré, fut le premier coupable; les autres, les moutons -de Panurge, suivirent, comme toujours, _à la queue leu-leu_. - - - - -XXXII - - -J'aurais bien des choses à dire encore sur les différents épisodes qui -précédèrent ou suivirent cette sanglante nuit de la Saint-Barthélemy. -Que de faits à préciser mieux, entre autres ceux qui furent la -véritable cause du massacre, et qui prouvent qu'il y eut là bien moins -un sanglant parti pris de la part de Catherine de Médicis et du roi, -qu'un complot particulier des Guises! Par ambition, ils en voulaient à -la vie du roi de Navarre et du prince de Condé[362], héritiers du trône -après le duc d'Anjou et le duc d'Alençon, auxquels ils ne voyaient -pas d'espoir de postérité mâle; mais par vengeance surtout ils en -voulaient à l'Amiral. Leur but était d'avoir raison de l'assassinat de -leur père[363]; afin d'atteindre Coligny, qui, d'après leurs soupçons, -avait armé Poltrot et se trouvait être ainsi le vrai coupable, ils -entassèrent des milliers de victimes[364]. - -[Note 362: _Mémoires_ de Marguerite de Valois, édit. Lud. Lalanne, -p. 35.] - -[Note 363: _V._, à ce sujet, dans nos _Variétés hist. et litt._, t. -VIII, p. 5 et suiv., l'_Interrogatoire et déposition de Jean Poltrot_, -avec les notes que nous avons cru devoir y joindre.] - -[Note 364: Le duc de Guise, en mourant, semble lui-même avoir -accusé Coligny. Ces mots: «Et vous, qui en êtes l'auteur, je vous le -pardonne», étaient, selon Brantôme, à l'adresse de l'Amiral. (Édit. du -_Panthéon_, t. I, p. 435.) Notons, en passant, que ces paroles suprêmes -de François de Guise ont souvent été confondues avec celles qu'il dit, -lors du siège de Rouen, à un gentilhomme angevin soupçonné d'être le -chef d'une conspiration contre ses jours. Ces paroles que Montaigne -rapporte, d'après ce qu'Amyot lui en avait dit (_Essais_, liv. I, ch. -XXIII), et qui se trouvent aussi dans le livre du sieur de Dampmartin, -_La Fortune de la cour_ (p. 139), ont été reproduites, en ces vers que -dit Guzman, dans _Alzire_: - - Des dieux que nous servons connais la différence. - Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance; - Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner, - M'ordonne de te plaindre et de te pardonner. - -Voltaire est convenu très franchement de l'imitation (_V._ sa _Lettre_ -à d'Argental, du 4 janv. 1736).] - -Que de _mots_ dits alors qui sont à rétablir aussi dans leur véritable -formule! - -Celui, par exemple, de Charles IX à Coligny, blessé grièvement à la -main par le fameux coup d'arquebuse qu'on a cru si longtemps avoir été -tiré par Maurevers, mais qui maintenant, d'après de nouvelles preuves, -passe pour être le fait d'un homme dont c'était bien mieux le métier: -le capitaine Tosinghi, bravo florentin, «créature de la reine et favori -intime de M. d'Anjou[365]». - -[Note 365: C'est M. A. Baschet, dans son beau livre _la -Diplomatie vénitienne_, t. I, p. 552-553, qui, d'après la relation -de l'ambassadeur de Venise en France à cette époque, et d'après les -dépêches du nonce, nous a le premier renseignés sur ce fait «dont -Tosinghi s'était vanté lui-même à un ami». M. Baschet eût pu ajouter -que ce _bravo_ était déjà connu. Le duc de Nevers l'avait nommé dans -ses _Mémoires_, à propos des États de Blois de 1577, et il figure parmi -les gens que le duc d'Anjou emmena en Pologne. _V._ nos _Variétés -hist._, t. IX, p. 104.--L'ambassadeur de Venise, dans le récit déjà -mentionné, assure, comme nous l'avons dit nous-même (p. 204, note), -que pour la Saint-Barthélemy comme pour le coup d'arquebuse qui eût -empêché le massacre, si Coligny eût succombé, tout fut concerté par la -reine, «avec la seule participation du duc d'Anjou», et que celui-ci se -servit du _bravo_ florentin parce qu'il ne trouva pas un seul Français -à qui se fier. Le duc d'Anjou et la reine furent donc, encore une fois, -tout ou presque tout dans le complot, avec la complicité tacite des -Guises, mais sans l'avis du roi, qui jusqu'à la dernière heure ne sut -rien. Philippe II, qu'on accusa d'avoir tout dirigé de loin, était -moins instruit encore. Une lettre de lui au duc d'Albe, du 28 sept. -1572, retrouvée il y a quelques années à Simancas par M. Gachard, -témoigne de sa surprise après l'événement, et aussi, il est vrai, de sa -satisfaction.] - -Ce _mot_ a été vraiment dit, car il est relaté partout; mais partout -aussi c'est d'une manière différente qu'on nous le présente. Quelle est -la bonne? - -Tel est le sort des _mots_ historiques: ou ils n'ont pas été dits, ou -l'on ne peut savoir comment au juste ils l'ont été. Les _mots_ faux -sont en cela ceux qui ont le plus de bonheur. Il y a toujours pour eux -une formule nette, bien préparée, adroitement mise en saillie; veut-on -y déranger quelque chose, l'on a bien moins ses aises qu'avec les mots -vrais, venus sans préparation, sans forme arrêtée, comme tout ce qui -jaillit du prime saut de la pensée. Ceux-là ne sont arrivés qu'écrits, -et on les a répétés comme on les avait lus; ceux-ci, au contraire, ont -été d'abord entendus, très mal souvent, puis ont été redits plus mal -encore. Pour les uns, qui ne passent que du livre au livre, il n'y a -presque pas de causes d'altération; pour les autres, qui ont eu la -forme parlée avant la forme écrite, il y en a mille. Ainsi Charles dit -à Coligny--je prends dans le nombre la plus simple version du _mot_ qui -m'occupe ici, celle de l'historien de Thou: «La blessure est pour vous, -la douleur est pour moy.» Quelqu'un qui n'a entendu qu'à moitié, mais -qui veut paraître avoir entendu tout à fait, répète la phrase comme il -l'a recomposée, et l'on a cette variante: «La douleur des blessures -est à vous, l'injure et l'outrage sont faicts à moy[366].» Un autre se -fait aussi l'écho de la royale parole, quoiqu'il n'en soit arrivé qu'un -lambeau à son oreille, et nous avons cette troisième version[367]: -«Vous avez reçu le coup au bras, et moy je le ressens au cœur.» - -[Note 366: La parole du roi se trouve ainsi reproduite dans le -_Réveil-Matin des Massacreurs_.] - -[Note 367: C'est celle qui a été adoptée par Le Laboureur.] - -Vous voyez la transformation: plus le _mot_ marche, plus il prend ses -aises; il grandit, il se prélasse dans sa formule amplifiée, _crescit -eundo_. - -Quelquefois pourtant il suit le procédé contraire; il se resserre, il -se condense, il prend la forme concentrée et brève de l'apophthegme; -au lieu d'un discours l'on a une phrase; au lieu d'une lettre de vingt -lignes l'on a cinq mots, comme nous l'avons vu par le célèbre: _Tout -est perdu fors l'honneur_. - -L'histoire, malgré sa mauvaise réputation, s'y prend dans ce cas tout -au rebours des commères de la fable. - - - - -XXXIII - - -Je ne dirai qu'un mot en courant du médecin Ambroise Paré, que le roi -sauva, assure-t-on, de la mort, quoiqu'il fût très bon calviniste[368]. -Je laisserai à un savant de ma connaissance[369] le soin de vous -prouver que Charles IX n'eut pas en cela grand effort de clémence à -faire, puisque Paré, quoi qu'on en ait dit, était catholique[370]. - -[Note 368: Le _mot_ de Paré: _Je le soignay, Dieu le guarit_, gravé -sur sa statue à Laval, n'était qu'une réminiscence de ce que disait le -roi de France à chacun de ceux qu'il touchait pour les écrouelles: «Le -Roy te touche, Dieu te guérit.» (_V._ Du Peyrat, p. 793.)] - -[Note 369: A. Jal, _Dictionnaire critique_, 1867, in-8º, p. -936-941.] - -[Note 370: M. Malgaigne, dans sa remarquable _Introduction_ aux -_Œuvres complètes_ d'A. Paré (t. I, p. CCLXXIX), avait émis déjà, sur -ce sujet, des doutes équivalant presque à une négation absolue du fait -accepté par tout le monde, depuis Brantôme (Sully, _Mémoires_, liv. -I). C'est surtout au premier qu'il faut renvoyer le mensonge, rapporté -deux fois dans ses _Hommes illustres_: au discours sur l'_Amiral -Coligny_ et à celui sur _Charles IX_. Il dit notamment en ce dernier -endroit que le roi «incessamment crioit: _Tuez, tuez_, et n'en voulut -jamais sauver aucun, sinon maistre A. Paré, son premier chirurgien...». -L'erreur est double ici: d'abord, en ce que Charles IX, contre l'avis -duquel le massacre eut lieu, voulut au moins qu'on épargnât Téligny, -La Nouë, La Rochefoucauld et même l'Amiral; c'est Marguerite de -Valois, sa sœur, qui le dit, et rien ne s'oppose à ce qu'on l'en croie -(_Mémoires_, édit. L. Lalanne, p. 27-28); ensuite, parce que, je le -répète, A. Paré, que Brantôme déclare avoir été le seul épargné, -était de ceux qui n'avaient pas besoin de l'être, puisqu'il était -catholique. M. Malgaigne (p. CCLXXX-CCLXXXII) démontre qu'il en eut -toujours les croyances. On trouve dans ses _Œuvres_ des preuves de sa -dévotion toute catholique au Saint-Esprit, et de sa confiance, très -peu huguenote, dans les exorcismes, etc. Ce n'est pas tout: quand il -mourut, où l'enterra-t-on? Dans une église, à Saint-André-des-Arcs, -alors qu'Aubry, le plus enragé des prêtres ligueurs, en était curé! M. -Jal, p. 938, a reproduit l'acte mortuaire.] - -Je ne chercherai pas non plus à éclaircir le mystère de la mort de -Jean Goujon, qu'on prétend, sans preuve, avoir été massacré à la -Saint-Barthélemy; je vous dirai seulement qu'il ne fut pas tué d'une -balle sur son échafaud du Louvre[371], ni, plus certainement encore, -au moment où il achevait de sculpter les belles nymphes de la fontaine -des Innocents. En 1572, il y avait vingt-deux ans que ce travail était -terminé. - -[Note 371: Dans un de ces romans modernes qui ont tant ajouté aux -mensonges que nous ont laissés les derniers siècles, l'on a été jusqu'à -dire que c'est Charles IX qui, de son arquebuse, avait lui-même tué le -sculpteur du Louvre. «Dans ce cas, dit M. de Longpérier, l'histoire ne -laisse même pas, par son silence, le champ libre aux conjectures: nous -trouvons dans un ancien historien que la reine Catherine de Médicis -avait fait avertir Jean Goujon de ne pas sortir de chez lui.» (_Le -Plutarque français_, XVIe siècle, notice sur JEAN GOUJON.)] - -Avant de tenter la solution de ce problème, il faudrait pouvoir porter -la lumière sur tous les points de l'existence obscure du glorieux -artiste; chercher, par exemple, où et quand il est né, avant de -demander où et quand il est mort[372]. - -[Note 372: _V._ _Revue des Deux-Mondes_, 15 juillet 1850.--«Il -serait même possible de supposer, dit encore M. de Longpérier dans -son excellente notice, que Jean Goujon, contrairement à l'opinion -reçue, n'est pas mort dans la triste journée de la Saint-Barthélemy. -Les _Martyrologes_ protestants, plusieurs fois réimprimés, et qui -contiennent la liste fort exacte et fort détaillée des réformés qui -périrent dans les troubles du XVIe siècle, ne font aucune mention de -Jean Goujon.»] - - - - -XXXIV - - -«Guise, averti de se garder des assassins, répond: «Ils n'oseraient.» -César, en pareille circonstance, avait dit la même chose. S'ensuit-il -que Guise ait imité César? Non; mais il y avait dans Guise quelque -chose de César. Guise ressemblait à César, mais il ne le copiait pas.» - -L'académicien Arnault, qui a écrit ces lignes dans un article de la -_Revue de Paris_, sur les imitations plus ou moins fortuites d'actions -ou de paroles, a tout à fait raison: c'est une rencontre de pensées -inspirées par une rencontre d'événements semblables. Le _mot_ de -Guise, dont nous avons la preuve par tous les historiens de son temps, -contribue même à nous faire croire davantage à celui de César, -dont l'authenticité nous est certifiée par un moins grand nombre de -témoignages. - -Tout au rebours de celui-ci, le _mot_ du duc de Joyeuse, s'écriant -avant le combat de Coutras, lorsqu'il vit les soldats du roi de Navarre -se mettre à genoux pour prier et non pas pour demander pardon, comme il -le pensait: _Ces gens tremblent, ils sont à nous_; ce _mot_, dis-je, -est évidemment renouvelé de vingt autres du même genre. C'est ce -qu'avait dit Charles le Téméraire, à la bataille de Granson, lorsque, -voyant les Suisses s'agenouiller, il estima qu'ils demandaient merci; -c'est ce qu'avaient dit encore les Autrichiens à Frastenz[373]. Il n'y -a que les anecdotiers comme L'Étoile, ou les historiens suspects comme -d'Aubigné, qui prêtent cette parole à Joyeuse. Qu'en savaient-ils: -l'un, puisqu'il était alors à Paris; l'autre, puisqu'il combattait dans -le camp opposé? Sully, historien beaucoup moins inventif que d'Aubigné, -n'en dit mot: c'est lui seul que je crois[374]. - -[Note 373: V. un article de M. de Golbéry, _Revue du XIXe siècle_, -6 oct. 1838, p. 69.] - -[Note 374: Il n'y eut d'authentique à Coutras que le _mot_ du -Béarnais: «Nostre grand et brave roy Henry IV, rapporte Brantôme, -avec de longues et grandes plumes bien pendantes, disoit à ses gens: -«Ostez-vous de devant moy, ne m'offusquez pas, car je veux paroistre.»] - -Vous avez pu juger, par ce qui précède, que je n'ai pas grande foi dans -ce que dit d'Aubigné. Je suis, en cela, de l'avis de plus d'un esprit -raisonnable de son temps. Voici ce que Malherbe écrivait à son cousin, -le 14 février 1620, dans une lettre déjà citée, lorsque le second -volume de la première édition de l'_Histoire universelle_ était encore -dans sa nouveauté, et que le troisième, publié en effet bientôt après, -était attendu: - -«Pour ce que vous m'escrivez au bas de vostre lettre touchant -l'histoire de d'Aubigné, vous avez en ce volume, que je vous ay envoyé, -tout ce qu'il a faict imprimer. Je crois bien qu'il sera suivy d'un -troisième, mais il a si mal rencontré en ce commencement, que je crois -qu'il y pensera de plus près dans l'advenir. Vous pouvez juger comme il -doit parler véritablement des affaires du Levant et du Midy, puisqu'en -ce qui s'est faict auprès de luy, par manière de dire à sa porte, il -rencontre si mal. Le meilleur que j'y voye, c'est que ses mensonges ne -feront pas geler les vignes, et que les denrées seront en la halle au -prix qu'elles ont accoustumé. C'est de quoy il est question. Tout le -reste, vanité, sottise et chimère[375].» - -[Note 375: _Les Œuvres de messire François de Malherbe_, 1634 -in-8º, p. 464.] - - - - -XXXV - - -Le plus éloquent de nos rois, le mieux épris des grâces du bien dire, -et le mieux disant lui-même, ce fut peut-être Henri III. «On sait, -écrit l'abbé Coupé[376], qu'il composait lui-même ses harangues, et -qu'il avait souvent le don de bien dire, s'il n'avait pas toujours -celui de bien faire.» Cependant, il n'est pas resté un seul mot de -lui. Tout à l'heure, nous avons trouvé une anecdote à son honneur, -et c'est Louis XI que la tradition, toujours favorable aux princes -populaires,--Louis XI le fut plus qu'aucun,--s'est empressée d'en -gratifier. Henri III porte ainsi la peine de sa vie clandestine et -perdue, la peine de son règne sans popularité. - -[Note 376: _Essai de traduction des poésies de L'Hôpital_, t. -II, p. 103.--_V._ Henry Estienne, _Epistre au roy_, en tête de la -_Précellence du langage françois_.--Quand il monta sur le trône, -Amyot composa pour lui un _Projet de l'Eloquence royale_, etc., -publié pour la première fois, d'après le manuscrit autographe, dans -la _Bibliothèque choisie du Constitutionnel_, t. I, p. 77. Le grand -aumônier de France, en bon courtisan, y donne au roi plus d'éloges que -de conseils. «Quant au jugement et à la mémoire, lui dit-il au chap. -IV, vous en avez, Sire, ce qu'on en peut souhaiter en un prince très -accompli... Nous avons encore à déduire ce qui est de la troisième -faculté de l'âme et de la première partie de l'éloquence qu'on nomme -invention, en quoy la promptitude, vivacité et agilité de vostre esprit -est incomparable.»] - -Il en est tout autrement pour Henri IV, qui lui pourtant ne «se faisoit -pas gloire de passer pour excellent orateur», comme il le disait au -commencement de sa _Harangue aux notables de Rouen_, un peu par ironie -pour les prétentions oratoires de son prédécesseur[377]. Plutôt que de -le laisser chômer, lui, d'esprit et de bonnes répliques, on s'en va, -nous l'avons déjà bien montré, oui, l'on s'en va, pour lui en trouver, -jusque chez les anciens. On eût mieux fait de s'en tenir aux _mots_ -qu'il dit réellement, et dont le recueil n'est certes pas mince; on -eût mieux fait surtout de nous transmettre, sans les frelater d'aucune -sorte, les gaillardes paroles échappées à sa verve aimable et vaillante. - -[Note 377: C'est une remarque de l'abbé Brizard en son livre si -remarquable d'érudition pour son temps et si peu connu dans le nôtre: -_De l'Amour de Henri IV pour les Lettres_, 1785, in-12, p. 64.] - -Après une de ses victoires, répète-t-on partout en copiant une note de -Voltaire dans la _Henriade_[378], le Béarnais aurait écrit à celui de -ses braves qu'il aimait le plus, et qui n'avait pas été de la partie: - -[Note 378: Chant VIII, vers 109.--La _Biogr. univ._, t. X, p. 262, -a reproduit la lettre.] - -_Pends-toi, brave Crillon; nous avons combattu à Arques et tu n'y étois -pas.... Adieu, brave Crillon, je vous aime à tort et à travers._ - -On a longtemps cherché et enfin on a trouvé, publié[379], le vrai -billet de Henri IV à Grillon,--c'est ainsi que le roi l'appelait,--et -il est arrivé alors ce que nous avons déjà vu pour la lettre de -François Ier après Pavie: le billet authentique a prouvé que les trois -lignes fanfaronnes qui avaient eu la prétention de le résumer étaient -tout bonnement un mensonge. Comme avec la lettre de François Ier, et -mieux même encore, on tenait là une pauvre vérité qui s'était faite -erreur en s'abrégeant. - -[Note 379: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de -Henri IV_ (_Collect. des docum. inéd._), t. IV, p. 848. Cette lettre, -dont l'original autographe se trouve dans les archives de M. le duc de -Crillon, avait été imprimée, longtemps avant que Voltaire en donnât -la _variante_ qui l'a si complètement dénaturée, dans _le Bouclier -d'honneur_, par P. Bening (Avignon, 1616, in-8º).--Elle fut aussi -publiée, sauf deux ou trois altérations de texte et la dernière phrase, -par M. de Valory, dans le _Journal militaire de Henri IV_ (1821, -in-8º), p. 259; et aussi par M. de Fortia d'Urban, dans la _Vie de -Crillon, suivie de notes histor. et critiques_ (1825, in-8º), t. I, p. -69-70.] - -D'abord ce n'est pas du champ de bataille d'Arques, où Crillon ne -pouvait pas être, puisque en 1589, selon M. Berger de Xivrey[380], il -n'avait pas encore combattu dans l'armée du roi, que la lettre est -datée: c'est du camp devant Amiens, huit ans plus tard, le 20 septembre -1597. Pour donner plus d'éclat à la lettre, Voltaire aura cru devoir -lui assigner une date plus éclatante, ou bien encore, comme l'a dit M. -Berger de Xivrey, «son imagination aura suppléé à sa mémoire. Le siège -d'Amiens, qui sortait du cadre de la _Henriade_, ne lui était pas aussi -présent que le combat d'Arques.» - -[Note 380: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de Henri -IV_, t. T, p. 848 et 899.--M. Borel d'Hauterive a été le premier à -signaler la découverte faite par M. de Xivrey, dans un curieux article -de son _Annuaire de la Noblesse_, 1851, p. 265-266.] - -Quoi qu'il en soit, voici la lettre: - - «A M. DE GRILLON. - -«Brave Grillon, pendés-vous de n'avoir esté icy près de moy, lundy -dernier, à la plus belle occasion qui se soit jamais veue, et qui -peut-estre ne se verra jamais. Croyés que je vous y ay bien désiré. Le -Cardinal nous vint voir fort furieusement, mais il s'en est retourné -fort honteusement. J'espère jeudy prochain estre dans Amiens, où je ne -sesjourneray gueres, pour aller entreprendre quelque chose, car j'ay -maintenant une des belles armées que l'on sçauroit imaginer. Il n'y -manque rien que le brave Grillon, qui sera toujours le bien venu et veu -de moy. A Dieu. Ce XXe septembre, au camp devant Amiens. - - «HENRY.» - -Remarquez que Henri IV ne tutoie pas Crillon. Il eût manqué, s'il -l'eût fait, non pas seulement à l'une de ses habitudes, mais à l'un -des usages de son siècle, où ces manies de familiarités, qui ont si -trivialement ajouté au peu d'urbanité du nôtre, n'avaient pas cours -encore, Dieu merci! Quant à la formule du billet, qui semble avoir été -l'une des raisons qui l'ont fait remarquer, ne vous en étonnez pas -trop; elle était ordinaire au Béarnais en pareilles occasions. On a de -lui un billet au borgne Harambure, écrit tout à fait dans le même style: - -«Harambure, pendés-vous de ne vous estre point trouvé près de moy, en -un combat que nous avons eu contre les ennemys, où nous avons fait -rage, etc.... A Dieu, Borgne[381].» - -[Note 381: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de Henri -IV_, t. IV, p. 375.--On conservait un billet du même genre, écrit -par Henri IV à Fervacques, dans les archives du maréchal de Médavi, -au château de Grancey (Fr. Barrière, _La Cour et la Ville_, p. 22). -Chaque grande famille, en effet, possédait en son trésor un certain -nombre de lettres de ce roi si prodigue d'écrire pour ses amis, et -si grand dépensier d'âme et d'esprit dans tout ce qu'il écrivait. -C'est ainsi que le baron de Batz, issu en ligne directe au cinquième -degré de Manaud de Batz, put communiquer toute la correspondance de -Henri IV avec son aïeul à l'abbé Brizard, qui en détacha le premier -cet admirable fragment, tant de fois cité depuis, notamment il y a -quelques mois, par M. Feuillet de Conches, en ses _Causeries d'un -Curieux_, t. III, p. 221: «Monsieur de Batz..., combien que soyez de -ceux-là du Pape, je n'avois, comme le cuydiés, mesfiance de vous... -Ceux qui suyvent tout droict leur conscyence sont de ma relygion, -et je suis de celle de tous ceux-là quy sont braves et bons.» (_De -l'Amour de Henri IV pour les Lettres_, p. 52.) Les Chastellux avaient -aussi de ces billets en leurs archives. J'en citerai un récemment -retrouvé, si leste et si gaillard, qu'il semble écrit sur la selle -après le coup de l'étrier. Henri part du camp de Nangis pour faire le -siège de Montereau, couper les deux rivières de Marne et de Seine, -et enlever toutes provisions aux Parisiens. «C'est, dit-il, estre -bon medesyn de mon peuple, et n'est telle vigueur de dyette pour le -remettre en santé.» Puis il ajoute, recommandant à Chastellux d'arrêter -cinq bateaux de vin, qu'on lui signale comme descendant la Seine: -«Ne leur laissés rien passer avant la convalescence, ce sera pour la -fester tous ensemble.» (_Catal. des Autogr._, du Mis Raffaelli, 1863, -in-8º, p. 23-24.)--Quant aux prétendues lettres du même roi à François -Miron, citées, il y a quelques années, avec le plus grand sérieux, par -plusieurs journaux, on sait qu'elles sont complètement fausses. M. -Berger de Xivrey l'a prouvé sans réplique, à la grande confusion de -certains hommes d'État, qui en avaient déjà détaché quelques citations -pour émailler leur éloquence administrative (_V._ le _Moniteur_ du 31 -mai 1858).] - - - - -XXXVI - - -«La couronne vaut bien une messe.» D'autres disent: «Paris vaut bien -une messe.» - -Peu m'importe; sous l'une ou l'autre forme, c'est, à mon sens, un -mot très-impudent. Si Henri IV en eut la pensée, lorsqu'il prit la -résolution d'abjurer, pour en finir avec les difficultés qui lui -barraient le libre chemin du trône et l'entrée dans sa bonne ville, -il fut certes trop adroit pour le dire. Rétablissez-le tel qu'il -est, ce _mot_, rendez-le surtout à qui il appartient réellement, et -il va devenir tout à coup d'une grande justesse, d'une incontestable -vraisemblance. - -C'est une des babillardes des _Caquets de l'Accouchée_[382] qui va -vous édifier à ce sujet et faire ainsi leçon à l'histoire, sa commère. -«Il est vray, dit-elle, la hart sent toujours le fagot; et comme disoit -un jour le duc de Rosny au roy Henry le Grand, que Dieu absolve, -lorsqu'il luy demandoit pourquoy il n'alloit pas à la messe aussi bien -que luy: «_Sire, sire, la couronne vaut bien une messe._» - -[Note 382: _V._ notre édition, _Bibliothèque elzévirienne_ de P. -Jannet, p. 172-173.] - -J'aurais eu du regret de laisser ce mot à Henri IV, mais je me serais -bien plus encore gardé de le lui enlever s'il lui eût appartenu. A -chacun ce qu'il fit ou ce qu'il dit, bien ou mal. Mon système n'est -pas celui de M. C. de Montigny qui, élucidant, il y a quelque temps, -dans un travail d'ailleurs remarquable et décisif[383], la question du -procès du maréchal de Biron, la culpabilité du condamné et les raisons -de sa condamnation, déclare, en concluant, qu'il n'eût pas publié ses -recherches si le résultat en eût été défavorable à Henri IV. Bien qu'il -eût été convaincu dans ce cas de pouvoir faire absoudre la mémoire d'un -innocent, il n'aurait point parlé! Ses mains pleines de vérité ne se -seraient pas ouvertes parce que ces vérités eussent été fatales à la -popularité d'un roi! «Dois-je dire, écrit-il, qu'il m'en eût coûté -de trouver Henri IV coupable de la mort d'un innocent, et que ces -recherches personnelles n'eussent jamais vu le jour de la publicité, si -j'avais acquis la conviction qu'une mesquine jalousie seule avait armé -de vengeance le bras du Béarnais? Oui, je crois devoir faire cet aveu. -J'eusse préféré taire la vérité à l'histoire sur un point du reste -d'une bien microscopique importance, plutôt que de ternir, de propos -délibéré, la mémoire d'un roi resté si populaire.» - -[Note 383: _Le maréchal de Biron; sa vie, son procès, sa mort_, -1861, in-12.] - -A cette théorie de l'écrivain moderne sur Henri IV, je laisserai -répliquer celui même qui fit de son temps son histoire. «S'il y a, -dit Pierre Mathieu, perfidie à écrire des choses fausses, c'est une -honteuse couardise à dissimuler les vraies.» - - - - -XXXVII - - -Revenons à Sully. Il fut un jour invité, par un bref venu directement -du pape[384], d'avoir à se faire catholique. A cette prière du -pontife il répondit par une lettre qui contenait un refus, mais très -respectueux. L'une des dernières phrases était celle-ci: «Je publieray -en tout lieu vostre gloire et louange immortelles, rendant mille grâces -à Vostre Sainteté des belles admonitions qu'il luy a plu me faire, et -la suppliant en toute humilité de ne trouver mauvais si, estimant ne -pouvoir faire aucune action plus louable qu'en imitant les vostres, -j'adresse mes très ardentes prières à ce grand Dieu, créateur de toutes -choses, afin qu'il luy plaise, estant le père des resplendissantes -lumières, assister et illuminer de son saint esprit vostre zèle et -béatitude, et luy donner de plus en plus entière connoissance de sa -vérité et bonne volonté, en laquelle consistent le salut et la félicité -éternelle de toute créature.» - -[Note 384: _Rapport au ministre sur les manuscrits français des -bibliothèques d'Italie_, par M. P. Lacroix, in-8º, p. 42.] - -Savez-vous comment les biographes ont raconté l'affaire, comment -surtout ils ont résumé la lettre et changé en une lourde insolence la -politesse un peu matoise et un peu ironique, il est vrai, de la fin de -cette dernière phrase? Écoutez ce petit passage de l'article SULLY dans -le _Dictionnaire historique portatif_ du bénédictin Chaudon: - -«Le pape lui ayant écrit une lettre qui commençait par des éloges de -son ministère et finissait par le prier d'entrer dans la bonne voie, le -duc lui répondit qu'_il ne cessait, de son côté, de prier Dieu pour la -conversion de Sa Sainteté_[385].» - -[Note 385: M. Berriat Saint-Prix en a fait le sujet d'une -intéressante dissertation: _Recherches sur une réponse attribuée à -Sully_, Paris, 1825, in-8º.] - -Il est impossible de pousser plus loin cet abus dont je vous parlais, -et qui consiste à résumer les paroles pour les altérer, cette rage de -brutaliser le vrai, cette manie de traduction concise d'une vérité en -mensonge. - - - - -XXXVIII - - -Je pourrais, aidé de Bassompierre[386], réfuter très facilement ici -la fable du grand veneur de Fontainebleau et de ses tapages giboyeux -et lointains dans les bois pendant le règne de Henri IV; je pourrais -aussi vous montrer en quelques mots que la chanson de _la Belle -Gabrielle_ n'est de ce roi, ni pour les paroles,--dont une partie, -le refrain, date de bien avant lui, j'en ai la preuve[387];--ni pour -l'air encore moins[388], puisque, selon le cardinal Duperron, qui le -connaissait bien, Henri IV n'entendait rien «ni en la musique ni en la -poésie[389]»; mais c'est une question que je réserve pour le temps où -je ferai l'histoire des chansons populaires. Il me serait très facile -encore de vous faire voir que l'on a calomnié le _Diable à quatre_ -dans la pratique du premier de ses _talents_, celui de boire, quand -on a prétendu qu'il aimait de passion le vin de Suresnes, près Paris, -tandis qu'en réalité c'est le _Suren_, petit vin blanc _suret_ du _Clos -du Roi_, dans le Vendômois, qui le délectait plus que tout autre; mais -j'ai déjà traité quelque part[390], d'après un curieux renseignement -donné par Musset-Pathay[391], cette question importante, et j'ai trop -à dire encore pour avoir le temps de me répéter ici. - -[Note 386: _Observations sur l'Histoire de France de Dupleix_, p. -55.] - -[Note 387: _V._ le _Bulletin de l'Académie de Bruxelles_, t. XI, p. -380.--M. Ph. Chasles pense aussi avec raison (_Revue des Deux-Mondes_, -1er juin 1844) que la chanson - - Viens, Aurore, - Je t'implore, etc., - -n'est pas de Henri IV. _V._ encore Sainte-Beuve, _Derniers portraits_, -p. 63. C'est, je crois, La Borde qui l'attribua le premier à Henri -IV, dans le t. IV de ses _Essais sur la musique_, où l'abbé Brizard -la reprit pour son livre cité tout à l'heure. Il espérait, dit-il, p. -92-93, qu'on lui ferait «voir l'original écrit de la main du Roi»; -je crois bien qu'il l'espéra toujours. La première citation que j'en -ai vue est dans les _Stromates_ de Jamet le jeune, t. I, p. 984. Il -n'en nomme pas l'auteur, ce qu'il n'eût pas manqué de faire si à cette -époque déjà, c'est-à-dire en 1736, ces couplets eussent passé pour être -de Henri IV.] - -[Note 388: _V._ Fétis, _Curiosités de la musique_, 1re édition, p. -376.] - -[Note 389: _Perroniana_, p. 167.] - -[Note 390: _Variétés histor. et littér._, t. III, p. 133, note.] - -[Note 391: Dans son excellent livre, aujourd'hui introuvable, -_Bibliographie agronomique_, 1810, in-8º, p. 459.] - -Ce sont là d'ailleurs, comme la grande affaire des dindons importés -par les jésuites, selon les uns, ou, selon d'autres, naturalisés en -France à une époque bien antérieure[392]; comme aussi la grave querelle -relative aux bas de soie de Henri II[393]; ce sont là, dis-je, de -petits faits accessoires, de petites discussions incidentes dont je ne -puis m'occuper même en passant. - -[Note 392: _V._, à ce sujet, une très curieuse note de M. L. -Dubois, _Chansons d'Olivier Basselin_, édit. Ad. Delahays, in-18, p. -33-34, et un article du _Magasin pittor._, 1835, p. 62.] - -[Note 393: Mézeray a écrit (_Abrégé chronologique_, in-4º, p. -1388) que Henri II fut le premier qui porta des bas de soie aux noces -de sa sœur, et depuis, je ne saurais dire combien d'_Histoires_, -de _Dictionnaires des origines_, etc., ont répété la phrase. C'est -cependant tout le contraire qu'il faut croire pour être dans la vérité, -telle que nous la tenons d'un contemporain même, d'Olivier de Serres, -qui certes devait la savoir. Il vient de parler d'Aurélien, qui ne -voulut jamais «porter de robe de soie», et il ajoute: «Semblable -modestie se remarque du roy Henry second, _n'ayant jamais voulu porter -de bas de soie_ encore que l'usage en fust jà receu en France.» -(_Théâtre d'agriculture_, édit. François de Neufchâteau, in-4º, t. II, -p. 107.)] - -Ce qui, pour moi, est une affaire bien autrement importante ici, c'est -la _Poule au pot_ du bon roi. En a-t-il parlé? l'a-t-il souhaitée sur -la table du paysan chaque dimanche? Je n'en doute pas. Cette parole-là -est un _mot_ de son cœur, et j'y crois plus qu'à ceux de son esprit. -On se la répétait aux règnes suivants, même chez les ministres, et -il semble que Colbert s'était fait une loi de satisfaire au royal et -paternel souhait. Le passage suivant d'une de ses lettres à l'intendant -de Tours, Voisin de la Noiraye[394], n'est qu'une paraphrase du _mot_ -de Henri IV, son désir transformé en vague espérance. Colbert demande: -«si les paysans commencent à estre bien vestus et bien logés, et s'ils -pourront enfin se réjouir un peu, aux jours de feste et de noces». Je -crains bien que la réponse de l'intendant n'ait pas été satisfaisante. -La poule n'était pas encore au pot, bien qu'on la plumât depuis -longtemps, comme disait la vieille épigramme. - -[Note 394: _Correspondance administrat. de Louis XIV_, à la date du -21 nov. 1670.] - - - - -XXXIX - - -«Henry le Grand, dit le chevalier de Méré[395], trouvoit bon tout ce -qu'on lui disoit de facétieux, et le feu roy (Louis XIII), qui se -plaisoit assez à dire de bons mots, aimoit encore mieux que l'on se -défendist agréablement.» - -[Note 395: _Œuvres posthumes_, p. 282.] - -Cependant, de ce roi ami des bonnes ripostes pas un _bon mot_ n'est -resté. Il fut impopulaire comme Henri III, et comme lui il en porte la -peine. Aux autres on prête de l'esprit; à ceux-là, on ne fait même pas -honneur de celui qu'ils ont eu. - -Ce que Richelieu dit dans son _Testament politique_[396], sur les -plaisanteries des rois, plus cruelles dans leur bouche que dans toute -autre, doit être à l'adresse de son maître. Ce sont de belles paroles, -comme vous allez voir, et que Péréfixe a eu grand tort d'enlever au -cardinal pour les prêter au Béarnais[397]. Le _Diable à quatre_, qui ne -sut jamais retenir un bon mot contre personne, n'était pas d'humeur à -se faire à lui-même cette grave leçon de silence: - -[Note 396: P. 199. On voit que, malgré Voltaire, je crois à ce -livre, dont il ne cessa de combattre l'authenticité. J'ai pour moi -La Bruyère, Foncemagne, le P. Griffet, qui me semblent en histoire -d'aussi bonnes autorités que l'auteur de l'_Essai sur les mœurs_. Le -P. Griffet, pour affirmer son témoignage, invoquait celui de Huet, -qui avait vu le ms. dont on s'était servi pour l'impression, et que -la nièce du cardinal, Mme d'Aiguillon, avait prêté. (_Traité des -différentes preuves..._, 1770, in-8º, p. 102.)] - -[Note 397: _Hist. de Henri IV_, Paris, 1681, in-8º, p. 54-55.] - -«Les coups d'épée se guérissent aisément, mais il n'en est pas de -même de ceux de la langue, particulièrement de celle des rois, -dont l'autorité rend les coups presque sans remède, s'il ne vient -d'eux-mêmes. Plus une pierre est jetée de haut, plus elle fait -d'impression où elle tombe.» - -Louis XIII, d'après ce que nous a dit Méré, en aurait lancé beaucoup de -cette sorte dans le jardin de ses amis; mais, encore une fois, personne -ne les a ramassées. - -Les seuls faits qu'on raconte de ce prince sont presque tous -ridicules; les seuls _mots_ qu'on répète de lui sont odieux. Par -bonheur pour sa mémoire, il n'est pas bien difficile de prouver que -les uns et les autres sont inventés. L'aventure du billet que Mlle -de Hautefort cache dans son sein et que la main pudique du roi n'ose -aller y prendre, est un conte fabriqué par l'auteur du mauvais livre: -_Intrigues galantes de la cour_, dans lequel il se trouve pour la -première fois. - -L'anecdote du volant qui va se nicher à la même charmante place, et -que le roi n'ose reprendre qu'avec des pincettes et en fermant les -yeux, n'est pas certainement plus vraie[398]: c'est une invention -du prédicateur qui, faisant l'oraison funèbre de Louis XIII, ne -crut pouvoir trouver mieux pour exalter par un exemple la vertu -la plus célèbre de ce chaste roi. On s'en est bien moqué dans le -_Segraisiana_[399]. - -[Note 398: Elle se trouve dans la _Biogr. univers._, 1re édit. t. -XLI, p. 223-224.] - -[Note 399: P. 174-175.] - -«Un prédicateur, y est-il dit, faisoit le panégyrique de Louis XIII, -et en le louant de sa chasteté, il en rapportoit cet exemple avec une -grande exagération: «Ce prince, disoit-il, jouant un jour au volant -avec une dame de sa cour, et le volant étant tombé dans le sein de -la dame, la dame voulut qu'il vînt l'y prendre. Que fit ce chaste -prince pour éviter le piège qu'on lui tendoit? Il alla prendre les -pincettes au coin de la cheminée, etc.» Cela seroit bon à mettre dans -un _Asiniana_. C'est se moquer, d'amuser un grand auditoire de ces -bagatelles; aussi un gentilhomme se leva et cria hautement: «Il auroit -bien mieux fait de ne me pas mettre à la taxe,» ce qui fit rire toute -la grande assemblée.» - -Quel était le prédicateur? peut-être le P. Joseph, peut-être saint -Vincent de Paul, qui, sur ce point-là surtout, servaient, par la colère -de leurs sermons, la pudeur chatouilleuse du roi. Blot, dans ses -_Rêveries_, _Rébus_, etc., dont Lancelot possédait le manuscrit, après -avoir fait une très spirituelle dissertation sur le _beau tétin_[400], -parle de l'horreur qu'en avait Louis XIII, «qui le regardoit comme -damnation et lui faisoit même des avanies, ce qui faisoit, ajoute-t-il, -que le P. Joseph et Vincent de Paul ne tarissoient pas en invectives -sur cette partie de l'ornement des belles». - -[Note 400: Citée, d'après le ms. que lui avait prêté Lancelot par -Jamet, dans ses _Stromates_, t. II, p. 1014.] - - - - -XL - - -«Quand M. le Grand (Cinq-Mars) fut condamné, il (Louis XIII) dit: -«Je voudrois bien voir la grimace qu'il fait à cette heure sur cet -échafaud.» C'est un mot horrible. Tallemant fait bien son métier de -médisant quand il le répète[401]; mais M. Bazin remplit encore mieux sa -mission d'historien sérieux quand il semble n'y pas croire, en disant: -«Aucun témoin digne de foi ne garantit l'anecdote[402].» - -[Note 401: _Historiettes_, édit. in-12, t. III, p. 58.] - -[Note 402: _Hist. de Louis XIII_, t. IV, p. 416.] - -Louis XIII ne pouvait savoir à quelle heure ni même quel jour -l'exécution avait lieu, puisqu'elle avait été tout à coup retardée -à cause du bourreau de Lyon qui s'était cassé la jambe[403], et par -conséquent aussi ne pouvait-il pas tenir sur la _grimace de M. le Grand -à cette heure-là_ le propos qu'on lui prête. - -[Note 403: _V._ Rosset, _Hist. tragiques_.] - -Pour dire la vérité, ce _mot_ me semble, comme à M. Paulin Paris[404], -la seconde édition abrégée de celui qu'on attribue au duc d'Alençon, -lorsqu'on vint lui apprendre que le comte de Saint-Aignan avait été tué -au _tumulte_ d'Anvers, le 19 janvier 1583. - -[Note 404: Tallemant des Réaux, _Historiettes_, nouvelle édition, -t. II, p. 265, note.] - -«J'en suis bien marry,» dit-il. Souldain, se prenant à rire: «Je -croy, dit-il, que quy eust pu prendre le loisir de contempler à cette -heure-là Saint-Aignan, qu'on luy eust veu faire alors une plaisante -grimace[405].» - -[Note 405: L'Estoille, _Journal_, édition de 1719, t. I, p. 156.] - -Il n'y a que mensonge dans l'histoire de Cinq-Mars, telle qu'elle court -le monde et les livres, depuis qu'un roman trop heureux en a faussé la -vérité. Les pleurs ont, comme le rire, le don de désarmer. Le romancier -nous a fait pleurer sur la jeunesse de Cinq-Mars, et nous n'avons -plus vu son crime; le conspirateur de ruelle, le mignon de couchette -ambitieux, qui vendait la France à l'Espagne; le traître, enfin, a -disparu. Toutes les déclamations de la sensiblerie se sont apitoyées -sur lui; et tous les anathèmes se sont déchaînés contre Richelieu, dont -la rigueur en cette circonstance arrêtait d'autres complots et sauvait -la France des menaces du dedans conspirant avec le dehors. Cette -rigueur de Richelieu fut sans doute impitoyable, mais, même contre -de Thou, dont la part dans le complot n'est pas douteuse, elle n'eut -rien que de juste. Il suffit de lire les _Mémoires_ de Retz, qui fut -alors sollicité de conspiration par de Thou[406], pour être sûr de sa -complicité[407]. - -[Note 406: _V._ dans l'édit. abrégée qu'il a donnée des _Mémoires_, -p. 54, une note de M. Alph. Feillet, où il convient que de Thou fut -plus coupable qu'on ne le croit.] - -[Note 407: C'est de Thou qui avait ménagé l'entrevue de Cinq-Mars -avec M. de Bouillon (_Mém._ d'Arnault d'Andilly, _Collect. Petitot_, 2e -série, t. XXXIV, p. 67). On voit encore qu'il s'était fait recruteur -de conjurés par une lettre à Alexandre de Campion, qu'il avait voulu, -mais sans succès, entraîner dans le complot. M. C. Moreau, qui a -publié cette lettre (_Mém._ de A. de Campion, édit. P. Jannet, p. -379), dit fort justement, et avec une certaine ironie, à l'adresse du -roman indiqué tout à l'heure: «Il est certain que de Thou avait fait -un peu plus que de garder le secret de son ami.»--P. Delaroche, dans -son tableau, nous fait voir sur la même barque Cinq-Mars et de Thou, -traînés à la remorque par le bateau du cardinal. C'est une erreur à -effet, comme toutes celles des peintres. Richelieu n'était pas assez -maladroit pour laisser ensemble les deux coupables. Cinq-Mars était -dans un carrosse fermé et bien escorté, qui suivait les bords du Rhône, -tandis que de Thou, seul dans la barque, descendait le fleuve à la -remorque de Richelieu (_Athenæum_, 1854, p. 758).] - -Le cardinal disait souvent: «On ne ramène guère un traître par -l'impunité, au lieu que par la punition l'on en rend mille autres -sages[408].» Le supplice de Cinq-Mars ne fut que la sanglante mise -en œuvre de cette loi sans merci qu'il s'était faite, et dont on -retrouve une formule étendue dans son _Testament politique_[409]: «Être -rigoureux pour les particuliers qui font gloire de mépriser les loix, -c'est être bon pour le public... On ne sauroit faire un plus grand -crime contre les intérêts publics qu'en se rendant indulgent envers -ceux qui les violent.» - -[Note 408: _Mercure histor. et polit._, juillet 1688, p. 7-8.] - -[Note 409: P. 24.] - -Quand Richelieu fut sur son lit de mort, «le curé lui demandant s'il ne -pardonnoit point à ses ennemis, il répondit qu'il n'en avoit point que -ceux de l'Estat». Le mot est vrai, et il dut le dire[410]. Or, c'est -comme ennemi de l'État qu'il poursuivit Cinq-Mars et qu'il fit tomber -sa tête. La lettre qu'il écrivit à la malheureuse marquise d'Effiat, -qui le suppliait pour son fils, respire toute l'inflexibilité d'un -homme qui parle, non pour lui, mais pour l'État offensé. Voici cette -lettre, qui est _inédite_, ou peu s'en faut[411]: - -[Note 410: _Mém._ de Monglat, _Collection Michaud_, 3e série, t. V, -p. 133;--_Mém._ de Montchal, 1718, in-8º, p. 268.] - -[Note 411: Elle n'a été imprimée que dans la _Revue des -Deux-Mondes_, 15 nov. 1834, p. 427.] - -«Si votre fils n'étoit coupable que de divers desseins qu'il a faits -pour me perdre, je m'oublierois volontiers moy-même, pour l'assister -selon votre désir: mais l'estant d'une infidélité inimaginable envers -le Roy, et d'un parti qu'il a formé pour troubler la prospérité de -son règne, en faveur des ennemis de cet Estat, je ne puis en façon -quelconque me mesler de ses affaires, selon la prière que vous me -faites. Je supplie Dieu qu'il vous console.» - - - - -XLI - - -On met souvent sur le compte de Richelieu cette parole patibulaire: -«Qu'on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, -j'y trouverai de quoi le faire pendre.» Si quelqu'un a dit cela pendant -ce règne, c'est Laubardemont certainement, ou bien encore Laffémas[412]. - -[Note 412: Encore faut-il dire que celui-ci se lassa bien vite -d'être bourreau, comme on le voit par une lettre où il demandait au -chancelier Séguier d'être relevé de ses «emplois criminels... pour ne -plus passer pour un homme de sang» (Sainte-Suzanne, _les Intendants de -la généralité d'Amiens_, p. 239).] - -Richelieu ne descendait pas à ces détails de justicier farouche et de -bourreau en quête de supplices. - -Il ne s'amusait pas non plus, croyez-moi, à faire des antithèses sur -le sang de ses victimes et sur la couleur de sa robe de cardinal. «Il -avait dit, écrit M. Michelet[413]: «Je n'ose rien entreprendre que je -n'y aie bien pensé; mais quand une fois j'ai pris ma résolution, je -vais droit à mon but, je renverse tout, je fauche tout, et ensuite -je couvre tout de ma robe rouge.» Ce sont là, s'écrie M. Michelet, -des paroles qui font frémir.» Écoutez-les telles que Richelieu les a -dites, et vous ne frémirez pas tant. Vous n'y trouverez, en effet, -que l'expression d'une volonté inexorable qui, sans se faire gloire -de _tout faucher_, marche toujours dans sa force et n'est arrêtée par -rien: «Quand une fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but -et je renverse tout de ma soutane rouge.». - -[Note 413: _Précis de l'Hist. de France_, p. 237.] - -Un autre de ses _mots_, que Voltaire[414], je ne sais pourquoi, trouve -trivial, était celui-ci: «Tout par raison;» et c'est en effet par -raison qu'il fit tout. La politique de Henri IV lui semblait être -la vraie politique de la France; il s'en rendit bien compte, et ne -se donna d'autre tâche que de la continuer. Henri IV avait dit: «Je -veux bien que la langue espagnole demeure à l'Espagnol; l'allemande -à l'Allemand; mais toute la françoise doit être à moy[415].» C'était -poser les véritables limites de la France. Richelieu, qui le comprit, -dit à son tour: «Le but de mon ministère a été celui-ci: rétablir les -limites naturelles de la Gaule; identifier la Gaule avec la France, et -partout où fut l'ancienne Gaule constituer la nouvelle[416].» - -[Note 414: _Lettre du 21 mars 1768_, à M. de Taulès, dans laquelle -il reprend quelques points de sa _Dissertation_ tendant à prouver -que le _Testament politique du cardinal de Richelieu_ n'était pas de -ce ministre. Cette _Dissertation_, imprimée dans son chapitre des -_Mensonges imprimés_, a été mise à néant, avec toutes ses objections, -par la _Lettre_ de Foncemagne sur ce même _Testament politique_, 1769, -in-12.] - -[Note 415: Mathieu, _Hist. de Henry le Grand_, t. II, p. 444.] - -[Note 416: _Testamentum politicum_, publié d'abord dans les _Elogia -sacra_ de Labbe, 1706, p. 253; puis à la suite de la _Lettre_ de -Foncemagne, p. 105.] - -Louis XIII le laissa faire, et pour cette liberté d'action accordée par -lui à son ministre, il faut lui savoir presque autant de gré que s'il -eût agi lui-même. S'effacer du premier rang pour passer volontairement -au second n'est pas un mérite commun chez un souverain absolu: ce fut -le mérite de Louis XIII, qui, après avoir bien calculé l'importance -du fardeau qui lui était remis, et s'être avoué qu'il n'était pas de -force à le porter dignement, le confia sans réserve à son ministre. -Abnégation généreuse, car elle fut complète et persistante, sans -arrière-pensée de regret, sans révolte de vanité. Il consentit à ce -que le cardinal fût, comme on l'a si bien dit, «le fondé de pouvoir -universel de la royauté[417]». Jamais il ne revint, de lui-même, sur -le mandat qu'il lui avait octroyé[418]. Ce fut, pourrait-on dire, une -sorte de monarchie en commandite: le roi fournissait la puissance, -le ministre en trouvait l'emploi; Louis XIII régnait, Richelieu -gouvernait, et tous deux préparèrent ainsi l'avènement d'un prince qui -pût tout à la fois gouverner et régner. - -[Note 417: A. Thierry, _Essai sur l'histoire et la formation du -Tiers-État_ (_Revue des Deux-Mondes_, 1er mars 1850, p. 824).] - -[Note 418: Il ne fallait pas moins que les obsessions les -plus puissantes et les plus persistantes pour lui faire prendre -une résolution contre son ministre. Rendu à lui-même ou à quelque -bon conseil, il lui revenait toujours et tout entier, comme on le -voit par ce qui arriva dans la _Journée des dupes_. _V._ dans nos -_Variétés hist. et littér._, t. IX, p. 309, la relation qu'en a donnée -Saint-Simon, relation si peu connue, mais qui mérite tant de l'être, -à tous égards, pour les faits qui s'y trouvent et pour le style -incroyable qui les revêt.] - -Ce qui fit la durée et la prospérité de cette commandite monarchique, -de ce pouvoir royal affermé en des mains ministérielles, c'est que -l'homme de génie à qui l'exploitation était remise n'en retint jamais -rien de ce qu'aurait pu réclamer l'ombrageuse jalousie du maître. -Toujours il fit remonter au roi l'honneur et l'éclat que ses actes -pouvaient jeter sur la royauté. Dans tout ce qu'il a dit ou écrit, on -ne trouve pas un mot qui ne soit à la glorification du pouvoir qu'il -tient de Sa Majesté et sans lequel il n'eût rien fait. Jamais il ne -parle autrement que dans ce passage de son _Testament politique_[419]: -«Je promis à Votre Majesté d'employer toute l'autorité qu'il lui -plairoit me donner.» - -[Note 419: P. 7.] - -Lorsqu'il craint de la part du roi, que tant d'ennemis entourent, -quelque défaillance de bonne volonté, quelque défiance, qui en -détruisant leur accord nuirait aux intérêts de l'État, il se permet -de lui dire: «Je supplie Votre Majesté de repasser ce que je lui ai -représenté plusieurs fois, qu'il n'y a point de prince en si mauvais -état, que celui qui ne pouvant toujours faire par soi-même les choses -à quoi il est obligé, a de la peine à souffrir qu'elles soient faites -par autrui; et, qu'être capable de se laisser servir n'est pas une des -moindres qualités que puisse avoir un grand roi[420].» - -[Note 420: P. 198.] - -Voilà Richelieu, toujours prêt à dire à Louis XIII: «Je souhayte votre -gloire, plus que jamais serviteur qui ayt esté n'a fait celle de son -maître... je suis la plus fidèle créature, le plus passionné sujet et -le plus zélé serviteur que jamais roy et maître ayt eu au monde[421]»; -répétant sans cesse, à propos de cette gloire, qui ne vient que de lui: -«Je n'oublieray jamais rien de ce que j'y pourray contribuer[422]»; et -s'employant en effet de toutes les forces de son infatigable génie à ce -service, où chacun le subit, tant il en pousse les moyens à l'extrême, -mais où personne, même des plus hostiles, n'ose dire qu'il n'est pas -nécessaire[423]. - -[Note 421: _Lettre au Roy_, publiée pour la première fois dans la -_Revue des Deux-Mondes_ du 15 nov. 1834, p. 424.] - -[Note 422: _Id._, _ibid._] - -[Note 423: _V._ encore à ce sujet la relation de la _Journée des -dupes_, par Saint-Simon.] - -«Nous, dit M. Augustin Thierry[424], qui avons recueilli le fruit -lointain de ses veilles et de son dévouement patriotique, nous ne -pouvons que nous incliner devant cet homme de révolution, par qui ont -été préparées les voies de la société nouvelle.» - -[Note 424: _Revue des Deux-Mondes_, 1er mars 1850, p. 836.] - - - - -XLII - - -Lorsque Louis XIII était sur son lit de mort, le dauphin, qu'on venait -de baptiser, et qu'il aurait interrogé sur son nom, aurait répondu, -comme un enfant terrible: «Je m'appelle Louis XIV...», et le roi, tout -agonisant, aurait répliqué: «Pas encore, mon fils, pas encore.» - -Ce petit dialogue, dont se fussent attristés les derniers moments du -mourant, aurait besoin de preuves pour être accepté. Or, la relation -très circonstanciée du valet de chambre Dubois et les _Mémoires_ de La -Porte n'en disent pas un mot. L'on me permettra donc d'en douter, en -dépit de Montglat[425] et du P. Griffet[426]. - -[Note 425: _Mémoires_ (_Collect. Petitot_), p. 136.] - -[Note 426: _Hist. de Louis XIII_, t. III, p. 608.--L'éditeur du -_Mémoire_ de Dubois sur la mort de Louis XIII pense, comme nous, que -le silence de ce très exact journal détruit le fait tout naturellement -(_Collect. Michaud_, t. XI, p. 525, note).] - -Nous voici aux premiers temps du grand règne; nous touchons à la -Fronde, abordons-la. - -Pendant une de ses crises les plus violentes, le président Mathieu -Molé, qui n'était pas, certes, un faiseur de phrases, a-t-il assez -menti à ses habitudes gravement modestes et à son langage ordinaire, -pour se permettre cette parole de matamore qui ronfle et s'étale dans -tous les livres d'_Ana_: «Il y a loin du poignard d'un assassin à la -poitrine d'un honnête homme»! Non, certainement. Il se contenta de dire -avec la plus courageuse simplicité à ceux qui le menaçaient: «Quand -vous m'aurez tué, il ne me faudra que six pieds de terre[427].» - -[Note 427: _Biogr. univ_., art. MOLÉ (Mathieu), p. 289, note. _V._ -aussi dans le _Plutarque français_ (XVIIe siècle, p. 306), la notice -que M. le comte Molé a consacrée au plus illustre de ses ancêtres.] - -Le fanfaron paradait alors au théâtre et faisait tapage au cabaret; il -ne siégeait pas encore au Parlement. - -Louis XIV, dont la jeunesse et même les amours eurent quelque chose -de poli et de solennel, ne fit pas non plus asseoir avec lui sur le -trône ce type impudent et ferrailleur; loin de là, vous le savez tous. -Aussi n'ai-je jamais voulu donner créance à ce qu'on nous raconte de sa -prise de possession du pouvoir, de cette fameuse entrée qu'il aurait -faite au Parlement, vêtu de la façon la plus cavalière et le fouet à la -main. Passe encore pour le costume: _justaucorps rouge, chapeau gris -et grosses bottes_, comme le dit Montglat, puisque alors le jeune roi -chassait à Vincennes, et ne pouvait guère venir qu'en habit de chasse; -mais je suis de moins bonne composition pour le reste. - -C'est alors, ajoute-t-on, qu'il aurait dit son fameux _mot_: «_L'État -c'est moi._» Je n'y ai pas cru davantage, et dernièrement un homme -d'une haute compétence pour ce qui regarde cette époque, M. Chéruel, -m'est venu prouver que j'avais bien fait de douter. Le pupille de -Mazarin ne devait pas sitôt s'émanciper en Louis XIV: c'est son avis, -comme c'est le mien[428]. - -[Note 428: Ce fut aussi celui de M. de Noailles. _V._ son _Hist. de -Mme de Maintenon_, t. III, p. 687-689.] - -Laissons donc parler l'auteur de l'histoire de l'_Administration -monarchique en France_[429]. Après avoir exposé les nouvelles tendances -du Parlement à la rébellion dans les premiers jours d'avril 1665, M. -Chéruel ajoute: - -[Note 429: T. II, p. 32-34.] - -«C'est ici que l'on place, d'après une tradition suspecte, le récit de -l'apparition de Louis XIV dans le Parlement, en habit de chasse, un -fouet à la main, et qu'on lui prête la réponse fameuse aux observations -du premier président qui parlait de l'intérêt de l'État: «L'État -c'est moi.» Au lieu de cette scène dramatique qui s'est gravée dans -les esprits, les documents les plus authentiques nous montrent le -roi imposant silence au Parlement, mais sans affectation de hauteur -insolente.» - -M. Chéruel, rappelant ensuite un _Journal_ manuscrit où se retrouve -la relation exacte de cette affaire, nous dit: «L'auteur, qui est si -favorable au Parlement, aurait certainement signalé les circonstances -que je viens de rappeler, si elles étaient réelles.» - -Ce même récit, qu'il nous est inutile de reproduire, comme l'a fait -M. Chéruel, se termine par ces mots: «Sa Majesté s'estant levée -promptement sans qu'aucun de la compagnie eust dit une seule parole, -elle s'en retourna au Louvre et de là au bois de Vincennes, dont elle -estoit partie le matin et où M. le cardinal l'attendoit.» - -Ainsi Mazarin attend le roi, pour apprendre de lui comment tout -s'est passé, pour savoir surtout comment le jeune prince a dit la -leçon qu'il lui avait certainement faite lui-même[430]; et dans cette -leçon, soufflée par le cardinal et dont l'élève ne dut pas se départir -d'un mot, vous voudriez qu'une phrase comme celle-ci: «_L'État c'est -moi_», aussi inquiétante au moins pour le pouvoir du vieux ministre -que menaçante pour la puissance du Parlement, se fût glissée tout à -coup? C'est impossible. L'État ce n'était pas encore Louis XIV, c'était -toujours Mazarin. - -[Note 430: C'était une des habitudes prudentes de Mazarin. On a su -par ses _carnets_ manuscrits, conservés à la Bibliothèque nationale, -qu'il disait non seulement à Anne d'Autriche tout ce qu'elle devait -faire, mais qu'il lui dictait tout ce qu'elle devait dire, et l'on a -pu se convaincre aussi, par les _Mémoires_ du temps, de la docilité de -la reine. Ainsi, certaines paroles railleuses qu'il avait écrites pour -elle sur le douzième de ses carnets (p. 95), afin qu'elle les apprît -et pût, le moment venu, les adresser en se moquant à M. de Jarzé, se -retrouvent presque mot pour mot dans le récit que nous a fait Mme de -Motteville de l'entretien de la reine avec Jarzé (_Collect. Petitot_, -2e série, t. XXXVIII, p. 405-406).] - -Le _mot_, je dois l'avouer, n'en est pas moins très bien trouvé. Il ne -lui faudrait, comme vraisemblance, qu'arriver un peu plus tard dans ce -règne, dont il est la plus exacte, la plus formelle expression; comme -vérité, il ne lui manque que d'avoir été dit[431]. - -[Note 431: Dans un cours de droit public que Louis XIV fit -composer sous l'inspiration de M. de Torcy, pour l'instruction du duc -de Bourgogne, et dont Lemontey retrouva le manuscrit, on lit à la -première page: «La nation ne fait pas corps en France; elle réside tout -entière dans la personne du roy.» _L'État c'est moi_ n'en disait pas -tant (_Monarchie de Louis XIV_, etc., 1818, in-8º, p. 327).--Ajoutons, -pour en finir avec ce _mot_, que, suivant les Anglais, c'est la reine -Élisabeth qui l'aurait dit la première (_Rev. britann._, mai 1851, p. -254).] - - - - -XLIII - - -Ces souvenirs de la puissance de Mazarin m'amènent tout naturellement -à penser à son fameux _mot_: «Ils chantent, ils payeront», qui est -vrai, quelle que soit la forme, plus ou moins française, sous laquelle -il l'ait dit[432], et pour lequel je ne trouve qu'un commentaire -possible; c'est cette jolie phrase dont on a fait honneur à tant -de gens, excepté à Chamfort, qui l'a écrite: «La France est un -gouvernement absolu, tempéré par des chansons[433].» - -[Note 432: Voltaire le donne ainsi: «Laissons-les dire et qu'ils -nous laissent faire.» (_Lettre_ à. M. Hénin, 13 sept. 1772.) Dans -la _Vie de Mazarin_, il est reproduit dans cette espèce de patois -mi-partie italien et français, qui était la langue du ministre, qui -lui faisait prononcer _ognion_ pour _union_, et écrire _Rocofoco_ pour -La _Rochefoucauld_, ainsi qu'on le voit sur un de ses _carnets_. Il -disait donc: «S'ils chantent la cansonette, ils pagaront.» La princesse -Palatine cite aussi le _mot_, en le faisant suivre d'une anecdote qui -lui venait de je ne sais où: «Le cardinal Mazarin disoit: «La nation -françoise est la plus folle du monde: ils crient et chantent contre -moi, et me laissent faire; moi, je les laisse crier et chanter, et -je fais ce que je veux.» Voici un tour plaisant dont il s'avisa; il -faisoit parfois rechercher et saisir les libelles et les chansons qu'on -faisoit contre lui, et il les faisoit vendre en secret; il a de cette -manière gagné dix mille écus.» (_Nouvelles Lettres de la duchesse -d'Orléans, née princesse Palatine_, 1853, in-12, p. 249.)] - -[Note 433: _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p. 80.] - -Mazarin laissait chanter sans chanter lui-même; mais, à défaut de -couplets, il faisait des _mots_. N'est-ce pas lui qui dit cette parole -si spirituelle, à propos de la fille de Gaston, dont le canon de la -Bastille braqué par ses ordres détruisit toutes les espérances qu'elle -pouvait avoir d'épouser son royal cousin: - -«Mademoiselle,--lit-on dans le _Suppl. manuscrit du Ménagiana_[434], où -le mot attribué à tant d'autres, même au jeune roi, est enfin restitué -au ministre, son véritable auteur,--ayant autrefois fait tirer le -canon de la Bastille sur l'armée du Roy, monseigneur le cardinal -Mazarin dit en raillant qu'elle avoit tué son mary à coups de canon.» - -[Note 434: Fonds Bouhier, à la Biblioth., p. 78.--On a souvent dit -que Mademoiselle mit elle-même le feu au canon. C'est une exagération -du fait vrai. Elle ordonna de tirer, mais elle n'était même plus là -quand les coups partirent. «L'on tira de la Bastille, dit-elle, deux ou -trois volées de canon, comme je l'avois ordonné, quand j'en sortis.» -(_Mémoires_, édit. Petitot, t. II, p. 111.)] - -L'histoire de Mazarin me remet aussi en mémoire un autre fait d'un -ordre tout différent, moins politique, plus intime; certaine affaire -d'amour, qui, racontée comme elle se passa, eût fait une très piquante -histoire, mais qu'à toute force l'on a voulu gâter en roman sentimental -et attendri, avec un _mot_ au dénouement. - -C'est cet épisode de la passion de Louis XIV pour la nièce du cardinal, -Marie Mancini, qui fut terminé par un départ, au lieu de l'être par un -mariage, comme le roi l'avait sérieusement souhaité pendant quelque -temps. - -Selon les versions les plus courantes, la belle, toute éplorée, -lui aurait dit pour adieu: «Vous m'aimez, vous êtes roi, et je -pars.» Mot charmant, sans doute, que tout le monde a répété,--même -Saint-Simon[435], qui ne s'amuse pas d'ordinaire à redire ainsi les -paroles tendres,--mais auquel pourtant, malgré son charme, malgré -l'autorité des témoignages qui l'ont garanti, l'impitoyable Bayle n'a -pas cru devoir faire grâce. Il eut raison, sauf pour un point, comme on -verra. - -[Note 435: Notes sur le _Journal de Dangeau_, dans Lemontey, -_Monarchie de Louis XIV_, p. 170.] - -Au chapitre LXI de ses _Réponses aux Questions d'un Provincial_, il -remonte à l'origine du _mot_, et la trouve dans un roman[436] sur -lequel il daube d'importance, mais qu'il cite d'abord pour le mieux -gourmander après. Voici les lignes qu'il en extrait: - -[Note 436: _Le Palais-Royal_ ou _les Amours de Madame de la -Vallière_, 1680, in-12, p. 66.] - -«Le cardinal, dit-il, maria enfin sa nièce au duc de Colonna. Notre -prince pleura, cria, se jeta à ses pieds, et l'appela son papa; mais -enfin il étoit destiné que les deux amans se sépareroient. Cette amante -désolée étant prête à partir, et montant pour cet effet en carosse, -dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif -par l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes roi, et cependant -je suis malheureuse et je pars.» Effectivement, le roi faillit mourir -de chagrin de cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin s'en -consola, selon les apparences[437].» - -[Note 437: Une preuve, au moins singulière, de la réalité de -la douleur du roi se trouve dans le _Journal de sa santé_, dont le -manuscrit existe à la Bibliothèque nationale (_Suppl. franç._, nº 127, -1). Vallot, qui le soignait alors, crut bon de le saigner deux fois des -pieds, six fois des bras, et de le purger quatre fois!] - -Cela cité, Bayle en appelle aussitôt à l'histoire pour attaquer et -couler bas ce roman. «Je suis sûr, dit-il en commençant sa longue -réfutation, que nous ne suivrons pas jusqu'au bout, je suis sûr que -vous me pourriez nommer plus de cent personnes qui vous ont allégué -ce discours de la demoiselle Mancini, non seulement comme une pensée -délicate et ingénieuse, mais aussi comme un fait certain[438], et -cependant ce n'est qu'une fable romanesque et très impertinemment -inventée. Car lorsque Marie Mancini partit de France pour aller épouser -en Italie le connétable Colonna, elle n'avoit plus de part à l'amour du -roi, et il n'étoit plus possible qu'elle conservât aucune espérance. Il -y avoit plus de neuf mois que l'infante Marie-Thérèse étoit l'épouse de -ce prince...» - -[Note 438: Saint-Simon, dans le passage cité tout à l'heure, est -un de ceux qui y ont cru le mieux. Il pense que le départ définitif de -Marie suivit de près la fameuse phrase: «Elle partit toutefois, dit-il, -et courut bien le monde depuis. C'étoit la meilleure et la plus folle -de ces Mancines. Pour la plus galante on auroit peine à le décider, -excepté la duchesse de Mercœur, qui mourut dans la première jeunesse et -dans l'innocence des mœurs.»] - -Bayle cite alors, à l'appui de son dire, les _Mémoires_ de Marie -Mancini elle-même[439], dédaignant, tant avec cette preuve il se croit -sûr de son fait, de recourir aux _Mémoires_ de l'abbé de Choisy[440], -qui eussent pu prêter de nouvelles forces à sa critique. - -[Note 439: Brémond, _Apologie_ ou les _Véritables mémoires de Marie -Mancini, connétable de Colonna, écrits par elle-même_. Leyde, 1678, -in-12, p. 29 et suiv.] - -[Note 440: _Coll. Petitot_, 2e série, t. LXIII, p. 237.] - -Il omet toutefois un point très important: il ne dit mot d'une première -séparation qui eut lieu avant celle dont parle le roman, c'est-à-dire -en 1659, entre le jeune roi et Marie Mancini, lorsque l'un partit pour -chercher son épouse aux Pyrénées, tandis que l'autre, par ordre de son -oncle, allait, la mort dans le cœur, s'exiler à Brouage. Alors se passa -une scène où purent s'échanger les paroles d'adieu les plus tendres et -les plus déchirantes. - -Les _Mémoires_ de Marie, il est vrai, n'en disent rien, non plus -que ceux de sa sœur Hortense, publiés par Saint-Réal[441]. Mlle de -Montpensier, qui mentionne légèrement cette touchante entrevue, mais -qui semble avoir peur de parler, n'en dit pas davantage[442]. En -revanche, Mme de Motteville s'en explique à peu près nettement[443]. -C'est dans son récit que nous voyons apparaître le vrai _mot_ dit par -Marie Mancini, ce _mot_ simple, sans emphase comme tout ce qui vient du -cœur ému, ce _mot_ que les historiens, ceux mêmes qui rétablissent le -mieux la date de la scène[444], ont tous oublié pour répéter la phrase -qui en est la prétentieuse altération, et dont le roman critiqué par -Bayle avait fait la fortune. - -[Note 441: _Œuvres_ de Saint-Réal, Paris, 1745, in-8º, t. VI, p. -161-162.] - -[Note 442: _Coll. Petitot_, 2e série, t. XLII, p. 425.] - -[Note 443: _Coll. Petitot_, 2e série, t. XL, p. 11.] - -[Note 444: Walckenaër, _Mémoires sur la vie de Mme de Sévigné_, t. -II, p. 158.--Amédée Renée, _les Nièces de Mazarin_, 1856, in-8º, p. -268.--_Biogr. univ._, art. MARIE MANCINI.] - -«Il fallut enfin, dit donc Mme de Motteville, que le roi consentît à -une séparation si rude et qu'il vît partir Mlle de Mancini pour aller -à Brouage, qui fut le lieu choisi pour son exil. Ce ne fut pas sans -répandre des larmes, aussi bien qu'elle; mais il ne se laissa pas aller -aux paroles qu'elle ne put s'empêcher de lui dire, à ce qu'on prétend: -_Vous pleurez et vous êtes le maître!_» - -Voilà, encore une fois, le _mot_ véritable, le seul que durent répéter -les gens bien renseignés sur toute cette affaire[445]. Ce qui m'en -assure, c'est que Racine, composant, par ordre, pour célébrer un autre -désespoir d'amour de Louis XIV, la tragédie de _Bérénice_, et persuadé -qu'il serait d'un bon courtisan et tout à fait à propos de lui rappeler -en même temps la première de ses passions[446], trouva moyen de glisser -dans sa pièce la fameuse phrase tout entière, presque textuellement, -au risque de n'en faire qu'un très mauvais vers. C'est à la scène V -de l'acte IV. Bérénice, qui parle à la fois pour Marie Mancini et -Henriette d'Angleterre, dit à Louis XIV, c'est-à-dire à Titus: - - Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez! - -[Note 445: Le comte de Caylus, dans ses _Souvenirs_, au chapitre: -_Anecdotes sur les amours de Louis XIV_, ne le reproduit pas autrement -(p. 326).] - -[Note 446: Il paraît d'ailleurs que cette allusion entrait dans -le programme qu'Henriette d'Angleterre avait donné à Racine en lui -commandant sa tragédie. Les mécomptes de son amour pour le roi, dont -elle avait dû se résigner à n'être que la belle-sœur, étaient l'objet -caché de cette pièce, mais elle voulait que l'histoire de la passion de -Louis XIV pour Marie Mancini en fût l'objet apparent. «Elle avait en -vue, non seulement, dit Voltaire, la rupture du roi avec la connétable -Colonna, mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de -peur qu'il ne devînt dangereux.» (_Siècle de Louis XIV_, ch. XXV.)] - - - - -XLIV - - -Bayle a quelque part mis en doute une ou deux railleries prêtées -gratuitement à Louis XIV[447], et il a eu raison. Le grand roi savait -quelle valeur les mots mordants auraient acquis dans sa bouche[448]; -lors même que son esprit lui en eût fait trouver, soyez donc sûr que, -par bonté, par dignité surtout, il ne s'en fût pas permis un seul. -M. de Lévis nous dit, dans ses _Souvenirs_[449]: «Les plus anciens -courtisans se rappeloient lui avoir entendu faire une plaisanterie; -mais, ajoute-t-il bien vite, on ne pouvoit en citer une autre.» - -[Note 447: Édit. in-fol., t. I, p. 12; t. II, p. 98.] - -[Note 448: «Car encores qu'un roy, dit Amyot au chap. V de son -_Projet de l'éloquence royale_, puisse non seulement dire mais aussi -faire tout ce qui luy plaist: si est-ce qu'en ceci où il cherche du -plaisir il y doibt avoir aussi quelque contentement pour ceuls à qui il -parle; de sorte que ses propos semblent plutost chatouiller que piquer -aigrement: tant pour retenir l'auctorité que telle chose diminue, que -pour ce que les hommes souvent endurent fort impatiemment un traict de -moquerie, mesmement quand il est jetté par celuy contre lequel on n'ose -user de revanche.»] - -[Note 449: 2e édit., p. 25-26.] - -Était-ce impuissance ou retenue d'esprit? L'une plutôt que l'autre. Ces -quelques lignes de Bussy, que la vérité amène presque à être courtisan, -vous en convaincront. «Le roy, dit-il, aime naturellement la société, -mais il se retient par politique; la crainte qu'il a que les François, -qui abusent aisément des familiarités qu'on leur donne, ne choquent -le respect qu'ils luy doivent le fait tenir plus réservé...» A peine -se permettait-il de rire aux choses les plus risibles. Quand cela -d'aventure arrivait, c'était un événement qui faisait grand bruit à -la cour, et dont Saint-Simon, rentré chez lui, prenait note pour ses -_Mémoires_[450]. - -[Note 450: Il écrivait, par exemple, en pareil cas: «Le roy, tout -_contenu_ qu'il étoit, rioit aussi.» Or, notez bien ce mot _contenu_. -Dans toutes les éditions qui précédèrent celle de M. Chéruel, on -avait imprimé _content_. Comprenait qui pouvait. _V._ sur ces fautes -d'impression de l'ancien texte, corrigées dans le nouveau, l'_Année -littéraire_, par G. Vapereau, 1858, in-12, p. 318.] - -Il ne parlait pas d'abondance, surtout lorsqu'il lui fallait avoir -de l'esprit. S'il avait trouvé un mot gracieux pour quelqu'un, il le -répétait presque toujours dans une circonstance pareille, à une autre -personne. «Madame, dit-il à Mme Scarron, en lui remettant le brevet -de sa pension, je vous ai fait attendre longtemps; mais vous avez -tant d'amis, que j'ai voulu avoir seul ce mérite auprès de vous.» Le -cardinal Fleury disait que Louis XIV, en le nommant évêque de Fréjus, -lui avait fait le même compliment[451]. - -[Note 451: Noël et Planche, _Éphémérides_, 1803, in-8º, _avril_, p. -144.] - -Ne croyez donc pas désormais avec trop de facilité à toutes les paroles -que vous verrez circuler sous le nom de Louis XIV, fussent-elles même -assez d'accord avec ce qu'on sait de la solennité de son caractère. Si -vous lisez dans le _Ménagiana_[452] qu'un jour il dit à un seigneur -de sa cour qui avait reçu une offense: «Comme ami, je vous offre mon -bras; comme maître, je vous promets justice,» souvenez-vous que c'est -un _mot_ de Henri IV à Duplessis-Mornay, un jour que celui-ci, qui ne -l'a pas oublié dans ses _Mémoires_, avait été outragé par le jeune -Saint-Phal[453]. Cette parole-là d'ailleurs semble au premier mot bien -plus vraisemblable dans la bouche du Béarnais que dans celle de son -petit-fils. - -[Note 452: Édit. 1715, in-12, t. III, p. 134.] - -[Note 453: _Ducatiania_, t. II, p. 261.--M. Fr. Barrière, d'accord -avec les _Mémoires_ de La Porte (1830, in-12, p. 106), a de même, -d'après les manuscrits du président Bouhier, restitué avec beaucoup de -vraisemblance à Louis XIII un _mot_ mis souvent sur le compte de Louis -XIV. _V._ _Essai sur les mœurs et les usages du_ XVIIe _siècle_, en -tête des _Mémoires_ de Brienne, t. I, p. 83-84.] - -A la mort de sa femme, Louis XIV aurait dit: «Le ciel me prive d'une -épouse qui ne m'a jamais donné d'autre chagrin que celui de sa mort.» -Vieille pensée, vieux _mot_, et qui feraient de Louis XIV un plagiaire -de ces vers de Maynard[454]: - - La morte que tu plains fut exempte de blâme, - Et le triste accident qui termina ses jours - Est le seul déplaisir qu'elle a mis dans ton âme. - -[Note 454: _Œuvres_, p. 25.--Je ne crois pas davantage à ce billet, -sur lequel Bruzen de la Martinière se récrie avec tant d'admiration, et -que le roi, dit-il, avait écrit à un homme de qualité en le gratifiant -d'une place considérable: «Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du -présent que je vous fais comme roy...» (_Nouveau portefeuille histor._, -p. 98.) L'abbé de Choisy (_Mémoires_, 1747, in-8º, p. 34) m'apprend -que c'est à M. de La Rochefoucauld qu'il aurait écrit ce billet, en -le nommant grand maître de sa garde-robe. Je n'y crois pas pour cela -davantage. Je voudrais voir l'autographe.] - -Ne croyez pas non plus, de grâce, à ce compliment que Louis XIV aurait -adressé à Boileau quand il lui présenta son épître sur le _Passage du -Rhin_: «Cela est beau, et je vous louerois davantage si vous m'aviez -loué moins.» Celui qui s'avisa le premier de cette belle phrase, dont -Boileau ne parle pas (et eût-il manqué de le faire si elle lui eût été -dite?), l'avait pillée mot pour mot dans la préface des _Mémoires_ de -la reine Marguerite. On sait que c'est une sorte de dédicace que la -reine fait à Brantôme pour le remercier du chapitre élogieux qu'il lui -avait consacré dans ses _Dames illustres_, oubliant que la reine Margot -ne devait avoir place que parmi ses _Dames galantes_. «_Je louerois -davantage vostre œuvre_, lui dit-elle se rendant justice, _si elle me -louoit moins_.» - - - - -XLV - - -A propos de ce passage du Rhin, Louis XIV, s'il eût été sincère, n'eût -pas eu tant à complimenter Boileau de son éloge. - -Il savait à quoi s'en tenir sur cet exploit. Bien que brillante, la -réalité, mise auprès du panégyrique, devait avoir un peu pour lui l'air -d'une parodie. - -Une armée passant à gué un fleuve, dans sa plus petite largeur, sous -le feu d'une masure à moitié désemparée; un chef, le prince de Condé, -qui, à cause de sa goutte, craint de se mouiller les pieds, et passe -en barque au lieu de se lancer à cheval; un roi qui fait moins encore -que le prince goutteux, et que sa _grandeur attache au rivage_, pour -employer la formule de poétique politesse consacrée par Boileau, tout -cela méritait-il tant et de si beaux vers? - - On affaiblit toujours tout ce qu'on exagère, - -dit La Harpe[455], et Boileau, en voulant renchérir sur le prestige -de ce fait d'armes, a nui en effet à l'admiration qu'il pouvait -mériter[456]; on a cherché l'histoire sous son épopée, et on l'a -trouvée d'autant plus nue qu'il l'avait plus parée. «Quoi! ce n'est que -cela,» s'est-on mis à dire, et dès lors les rieurs ont eu beau jeu. - -[Note 455: _Mélanie_, acte I, sc. 1.] - -[Note 456: Il y eut de fort beaux détails; toute la maison du -roi passant à la nage, par escadrons, est une admirable chose. (_V._ -Quincy, _Hist. milit. de Louis XIV_, 1726, in-4º, t. I, p. 322.)] - -«Que je vous demande pardon, écrit Voltaire au président Hénault, le -1er février 1752, d'avoir dit qu'il y avait quarante à cinquante pas -à nager au passage du Rhin! il n'y en a que douze, Pélisson même le -dit. J'ai vu une femme qui a passé vingt fois le Rhin sur son cheval -en cet endroit, pour frauder la douane de cet épouvantable fort du -Tholus[457]. Le fameux fort de Schenk, dont parle Boileau, est une -ancienne gentilhommière qui pouvait se défendre du temps du duc d'Albe. -Croyez-moi encore une fois, j'aime la vérité et ma patrie.» - -[Note 457: Voltaire aurait dû faire remarquer mieux encore que cet -_épouvantable fort_ n'était qu'une _maison de péage_. C'est ce que -signifie _Toll-Huys_ en flamand. (_Mercure de France_, octobre 1809, p. -361.)] - -C'est l'absence de tout danger réel dans ce passage du Rhin qui fit -blâmer, même par ses plus vifs admirateurs, le roi de ne l'avoir -pas tenté de sa personne. Selon l'abbé de Choisy, ce fut une de ses -fautes irréparables. Il ne la justifie pas, mais il l'explique. Le -héros y perd, l'homme y gagne; car, ainsi qu'on va le voir, ce fut par -déférence, par bonté qu'il négligea cette occasion de gloire. «Il y -avoit, écrit l'abbé[458], peu de danger à courir et une gloire infinie -à acquérir. Alexandre et son Granique n'auroient eu qu'à se cacher. -Il est vrai qu'il faut lui rendre justice; il le vouloit, mais M. le -Prince, qui n'osoit pas mettre le pied dans l'eau à cause de sa goutte, -s'y opposa. Comment eût-il osé passer en bateau, le roi passant à la -nage? J'en suis témoin, j'y étois présent.» - -[Note 458: _Mémoires_, 1747, in-8º, p. 38. Plus loin, p. 43, l'abbé -ajoute que le roi, d'après ce que lui en avait dit un ministre, se -reprochait souvent d'avoir eu de la faiblesse dans cette occasion.] - -Pour le siège de Namur, la fameuse ode de Boileau est une autre -mystification. Là rien ne manque, pas même les vers ridicules, c'est -une parodie complète. Ce siège, où l'on vit en présence les deux grands -ingénieurs du siècle, Vauban et Cohorn, est assez _mémorable_, suivant -l'expression d'Allent[459], pour qu'on n'ait pas besoin de le célébrer -pompeusement. Les déclamations en vers ne font ici, comme pour le -passage du Rhin, qu'exciter la taquinerie des railleurs, et les pousser -à chercher si tout ce faste ampoulé ne cache pas quelque détail bien -ridicule, agréable pâture pour leur malignité. Or, le siège de Namur -leur prête le flanc pour cela; il n'y en eut pas de plus crotté. - -[Note 459: _Hist. du corps du génie_, 1805, in-8º, p. 273, 312.] - -Lisez Saint-Simon, et vous verrez quel bel exploit, sous les auspices -de saint Médard[460], quelle belle victoire embourbée ce fut là. Louis -XIV y fut pris de la goutte à son tour, et l'on ne savait comment s'en -tirer. Madame Deshoulières ne fut pas empêchée pour si peu; elle trouva -moyen de dire dans son épître à la prosaïque maladie, que la _goutte_ -du roi était un bienfait pour l'armée, que sans cela il aurait menée -trop vite: - -[Note 460: «Le beau temps, dit Saint-Simon, se tourna en pluyes, -de l'abondance et de la continuité desquelles personne n'avoit vu -d'exemple, et qui donnèrent une grande réputation à saint Médard, dont -la feste est au 8 juin. Il plut tout ce jour-là à verse, et on prétend -que le temps qu'il fait ce jour-là dure quarante jours de suite. Le -hazard fit que cela arriva cette année.» (_Mémoires_, t. I, ch. 1.)] - - Tout ce qu'affrontoit son courage, - En forçant de Namur les orgueilleux remparts, - Peignoit l'effroy sur le visage - Des généreux guerriers dont ce héros partage - Les pénibles travaux, les glorieux hazards. - Dans la crainte de luy déplaire - On n'osoit condamner son ardeur téméraire, - Bien qu'elle pût nous mettre au comble du malheur. - A force de respect on devenoit coupable: - Vous seule, Goutte secourable, - Avez osé donner un frein à sa valeur. - -Est-ce charmant! - -Pendant que Boileau dans son ode, madame Deshoulières dans son épître, -prenaient tant de peine pour mentir en mauvais vers, les comédiens -italiens y mettaient moins de façons avec ce siège de Namur. Ils se -donnaient bel et bien là-dessus leur franc-parler: - -«ISABELLE. Vous estiez donc à Namur? - -«ARLEQUIN. Si j'y estois! Ouy, par la sambleu! j'y estois; j'en suis -encore tout crotté. - -«ISABELLE. En quelle qualité serviez-vous, Monsieur, dans l'armée? - -«ARLEQUIN. Moi servir! Eh! pour qui me prenez-vous donc? Je commandois -en chef le détachement des brouettes qui enlevoient les boues du -camp[461].» - -[Note 461: _Les Chinois_, par Regnard et Du Fresny, _Théâtre -italien de Gherardi_, t. IV, p. 198-199.] - - - - -XLVI - - -Je pourrais, après avoir soufflé quelque peu, comme je viens de le -faire ici, sur les rayons de la gloire du grand roi, donner une -revanche à l'histoire de son règne, en me hâtant de biffer d'un trait -de plume ce roman de l'incendie du Palatinat par Turenne, que Sandras -de Courtilz a complaisamment inventé[462]; mais cette réfutation a -été faite si complètement par le comte de Grimoard[463], et même par -Voltaire[464], que je ne pourrais ajouter aucun fait nouveau[465]. - -[Note 462: _Vie du vicomte de Turenne_, 1685, in-12, par Dubuisson -(Sandras de Courtilz).] - -[Note 463: _Histoire des dernières campagnes de Turenne_, 1782, -in-fol., t. II, p. 117; ouvrage publié sous le pseudonyme de Beaurain -fils. M. de Grimoard y prouve que s'il y eut d'horribles ravages -dans le Palatinat, ce fut seulement en 1689, lors de l'expédition -du maréchal de Duras et du général Mélac. «On a fait brûler Spire, -Worms, Oppeinheim, dit Dangeau, pour empêcher que les ennemis ne s'y -établissent et n'en tirassent des secours.» (_Journal_, édit. complète, -t. II, p. 406.)--C'est Louvois qui avait commandé ces ravages. -«J'éprouve, écrit la Palatine, une douleur amère, quand je pense à tout -ce que M. Louvois a fait brûler dans le Palatinat, je crois qu'il brûle -terriblement dans l'autre monde.» (_Nouvelles Lettres_, p. 181.)] - -[Note 464: _Lettre_ à Collini, 21 octobre 1767.] - -[Note 465: Je dirai pourtant que d'après une lettre longtemps -_inédite_, du marquis d'Hauterive à Bussy, datée du 10 août 1674, il -y avait eu des incendies dans plusieurs endroits du Palatinat, et que -l'Électeur furieux avait alors fait défier Turenne, «lui demandant -un jour et un lieu pour le combat» seul à seul. «La réponse de M. de -Turenne a été que, bien loin que le feu ait été commandé, il avoit -été expressément défendu, mais que quelques soldats des nôtres, ayant -trouvé de leurs camarades brûlés par les paysans, ils s'étoient vengés -sur les paysans par le feu même, et qu'il supplioit Son Altesse -Électorale de lui conserver sa bonne volonté.» (_Correspondance de -Bussy_, édit. Lud. Lalanne, t. II, p. 381.) M. d'Hauterive était fort -bien renseigné, sa lettre donne en substance ce qui se trouve dans -celle que Turenne écrivit lui-même à Louvois, quelques jours après. -Il y réduit à quelques bourgades brûlées par représailles ce fameux -incendie de toute une contrée. «Je lui mandai (à l'Électeur), écrit -Turenne, ce qui est vrai, que si les soldats avoient brûlé sans ordre -quelques villages, c'étoient ceux où ils avoient trouvé des soldats -tués par les paysans.» (Rousset, _Hist. de Louvois_, t. II, p. 83.)] - -C'est là certainement un _sinistre_ tout gratuit que supposa le -romancier, afin, sans doute, que cet épisode de sa romanesque -histoire eût plus d'intérêt et de couleur; ou bien plutôt encore à -la sollicitation des ennemis de la France, pour jeter de l'odieux sur -la politique de Louis XIV, en montrant quels moyens extrêmes il ne -craignait pas d'employer quand il voulait pousser ses conquêtes. Dans -ce dernier cas, si Sandras de Courtilz avait été réellement payé par -les cabinets d'Allemagne pour fausser la vérité, il n'aurait fait que -recourir, en leur nom, à un procédé très souvent mis en usage, je ne -dis pas par Louis XIV, mais par ses ministres, notamment par Louvois. - -Voici, par exemple, une lettre que celui-ci écrivit de Saint-Germain, -le 14 mars 1675, à _M. Descarrières, envoyé du roy à Liège_; vous y -trouverez la preuve que le mensonge et le faux en écriture politique -étaient des moyens d'action qui ne répugnaient pas à M. le surintendant -de la guerre: - -«Voyez si vous ne pourriez pas feindre qu'on a trouvé dans les papiers -du cardinal de Baden quelque lettre du ministre de l'empereur qui pût, -étant répandue dans l'Allemagne et les Pays-Bas, y décrier les affaires -de Sa Majesté Impériale et de son parti. Il faudroit que cette lettre -fût à peu près du style de la cour de Vienne, et remplie de toutes -choses qui pourroient rendre sa conduite plus odieuse. Brûlez ceci -après que vous l'aurez lu[466].» - -[Note 466: _Recueil_ (ms.) _de pièces et de faits particuliers que -le P. Griffet n'a pas cru devoir ni pouvoir insérer dans l'Histoire -de Louis XIII et dans les Fastes de Louis XIV, dont il est auteur._ -(Bibliothèque nation.)--Ces suppositions de documents étaient un des -procédés politiques de Louvois. Sur la fin de son ministère, toutes -les correspondances d'Angleterre ou de Hollande, qui parurent dans -la _Gazette_, avaient été écrites par lui, ou tout au moins revues -et corrigées pour se trouver bien au point de sa politique, dont il -enflait les succès et cachait les défaites. _V._ Rousset, _Hist. de -Louvois_, t. IV, p. 376, et les _Rois et Princes journalistes_, dans la -_Revue des Provinces_ du 15 avril 1865, p. 142.] - -Ce Sandras de Courtilz, que je viens de nommer, est l'un des hommes -les plus funestes à la vérité qui aient écrit,--et que n'a-t-il -pas écrit!--pendant le XVIIe siècle. Un bon travail sur lui serait -nécessaire, non pour montrer tous ses mensonges, ce serait impossible, -mais pour prouver qu'il est le mensonge même. Il a inventé le roman -historique, c'est assez dire. Du moins ne le faisait-il guère qu'en -un, deux ou trois volumes au plus, tandis que de nos jours vous savez -à quel nombre de tomes on a porté les livres du même genre, qu'on lui -a presque tous repris. Il est de cette famille de romanciers mixtes -dont fait partie l'auteur du livre que Bayle a si bien malmené tout -à l'heure, et dans laquelle il faut aussi ranger un peu l'abbé de -Saint-Réal, un peu l'abbé de Vertot, avec son leste procédé d'écrire -l'histoire sans attendre les renseignements, d'où le fameux _mot_: -_Mon siège est fait!_ qu'il dit si naïvement lorsque, son _Histoire de -l'Ordre de Malte_ et du siège si vaillamment soutenu par les chevaliers -étant finie, il reçut les documents avec lesquels il eût fallu la -faire, ou tout au moins la recommencer, ce dont il se garda[467]. - -[Note 467: Le _mot_ se trouve, je crois, pour la première fois, -dans les _Réflexions sur l'histoire_, par d'Alembert, 1762. L'abbé -dut le dire à la fin de 1725. C'est alors, en effet, que son livre -fut fini. Le 9 nov., Marais en avait parlé à Bouhier, dans une lettre -encore _inédite_, et ce qu'il lui en avait dit, donnait, par un mot, -une idée de la hâte que l'abbé de Vertot mettait à ce travail, et du -désir qu'il avait d'en finir vite.] - -Que de gens étaient alors de cette école! que de gens en sont toujours! -celui par exemple, qui inventa les singulières aventures du _Masque de -fer_, prétendu fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche, ou frère jumeau -de Louis XIV, légende à présent éclaircie, ou plutôt dissipée, qui, en -disparaissant, a laissé le mystérieux personnage passer enfin du roman -dans l'histoire[468]; cet autre qui supposa l'anecdote de la subite -conversion de l'abbé de Rancé, à la vue du cadavre décapité de madame -de Monbazon[469]; celui qui enjoliva si romanesquement l'histoire du -musicien Stradella, dont le meurtre, sans le moindre attendrissement -de la part des bravi, est le seul détail vrai[470]; celui encore qui -imagina l'histoire impossible de saint Vincent de Paul se substituant à -un forçat dans le bagne de Toulon, sublime invraisemblance, à laquelle -pourtant le bon Abelli[471] se laissa prendre en toute ingénuité; cet -autre qui, s'ingérant d'un conte trop connu sur Salomon de Caus, fait -mourir méconnu, méprisé, fou, dans un cabanon de Bicêtre[472], un homme -qui était à l'époque de sa mort «ingénieur et architecte du roi[473]», -et dont les livres jouirent d'une grande estime parmi les savants -durant tout le XVIIe siècle[474]; enfin, mille autres dont l'imposture -historique semble être l'industrie, et qui mériteraient le traitement -que leur réservait Gomberville[475]. - -[Note 468: On sait maintenant de façon presque certaine que -le prisonnier au _masque de fer_ n'était autre que Matthioli, -ministre du duc de Mantoue, chargé par son maître d'organiser une -ligue des princes d'Italie contre Louis XIV, pour laquelle il avait -presque entièrement réussi, quand Louvois le fit enlever par notre -ambassadeur à Turin, le marquis d'Arcy, et enfermer à Pignerol, puis -aux îles Sainte-Marguerite, avec toutes les précautions et le mystère -qu'exigeait une si grave violation du droit des gens. La vérité de -ce fait, entrevue par Mme Campan (_Mémoires_, t. II, p. 206), plus -nettement précisée par Dutens, en 1789, dans la _Corresp. interceptée_, -puis dans les _Mémoires d'un Voyageur qui se repose_, t. II, p. -206-210, a été à peu près établie par M. Rousset dans son _Hist. de -Louvois_, in-12, t. III, p. 103-106, et par plusieurs correspondants -de l'excellent recueil _l'Intermédiaire_, 3e année, p. 71, 108 et -140.--J'ajouterai que le mensonge et le roman naquirent vite du mystère -en toute cette histoire. Dès 1688, Saint-Mars, gouverneur des îles -Sainte-Marguerite et geôlier du _Masque de Fer_, écrivait à Louvois, le -8 janvier, à propos de son prisonnier: «Dans toute cette province, l'on -dit que le mien est M. de Beaufort, et d'autres disent que c'est le -fils de feu Cromwell.» Cette lettre, citée en 1800 par Roux-Farillac, -qui tint le premier pour Matthioli, dans ses _Recherches... sur le -Masque de Fer_, a été publiée tout entière en 1834, par M. Monmerqué, -qui l'avait vue autographe, dans la Revue _Vieille France et Jeune -France_, t. I, p. 297-300.] - -[Note 469: Cette anecdote sinistre, pour laquelle nous avons prouvé -ailleurs (_Paris démoli_, 2e édit., p. 64-65) qu'il y avait eu au moins -supposition de personnages, et que par conséquent M. de Rancé n'y -était pour rien, fut mise en circulation sous son nom par un livre, -aujourd'hui fort rare, de Daniel de Larroque: _Les véritables motifs de -la conversion de l'abbé de la Trappe_, Cologne, P. Marteau, 1665, petit -in-12.] - -[Note 470: On sait maintenant que Stradella, poursuivi de Venise -jusqu'à Turin par les _bravi_ d'un Contarini, dont il avait enlevé la -maîtresse, fut seulement blessé dans un premier guet-apens, puis un peu -plus tard définitivement tué par les assassins, que le prestige de son -talent n'eut pas à toucher une minute: Stradella était un compositeur -et non un chanteur. M. Rousset, dans son _Histoire de Louvois_, -édit. in-18, t. III, p. 91-92, note, avait jeté sur cette affaire -des commencements de clarté que M. P. Richard, de la Bibliothèque -nationale, a singulièrement étendus et complétés par d'excellents -articles du _Ménestrel_, nos du 19 nov. 1865 et suivants.] - -[Note 471: _Vie de saint Vincent de Paul_, t. II, p. 294.--Le -lazariste Collet, qui a aussi écrit la vie du saint homme, n'hésite pas -à déclarer le fait impossible.] - -[Note 472: Ce conte-là est tout moderne; il parut sous la forme -d'une lettre écrite par Marion Delorme. «C'est, dit Mme de Girardin, -la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait jamais imaginée -et que grand journal ait jamais répétée.» (_Lettres parisiennes_, -1re édit., p. 170.) Cet homme d'esprit est Henri Berthoud, qui nous -a conté lui-même l'histoire de son mensonge. La direction du _Musée -des Familles_ avait demandé à Gavarni un dessin pour une nouvelle, où -figurait un fou regardant à travers les barreaux de son cabanon. Le -dessin fut fait et gravé, mais arriva trop tard. La nouvelle, qui ne -pouvait attendre, avait paru sans vignette. Cependant, comme le _bois_ -était à effet, et que de plus il était payé, l'on voulut qu'il ne fût -pas inutile. Berthoud fut chargé de chercher un sujet et de fabriquer -une nouvelle sur laquelle on pût l'appliquer. Je ne sais trop comment, -peut-être en feuilletant la _Biographie universelle_, l'idée de Salomon -de Caus lui vint à l'esprit. Faire de cet inventeur ce qu'il aurait -pu être, mais ce qu'il ne fut pas, un martyr de son génie, lui parut -ingénieux; il lui fallait un fou, il prit de Caus et lui dérangea le -cerveau; il lui fallait une prison, il prit Bicêtre, et il y plaça -son homme derrière les barreaux d'une grille, ainsi que l'exigeait -la gravure. Comme assaisonnement, il imagina une visite que Marion -Delorme aurait faite à Bicêtre, avec le marquis de Worcester, qui, -dans les éclairs de lucidité du fou, lui aurait surpris son secret: -l'invention de la machine à vapeur! Que dites-vous de l'imagination? -Le tout adroitement arrangé sous la forme d'une lettre écrite, le 3 -février 1641, par Marion à son amant Cinq-Mars, parut, tout flambant de -mensonge, au mois de décembre 1834, dans le _Musée des Familles_ (t. -II, p. 57-58). Il ne se trouva pas un incrédule; le succès fut immense -et dure encore. Berthoud voulut crier: «Holà! c'est un mensonge! j'en -réponds; il est de moi.» On lui répondit qu'il se vantait, et son petit -roman continua de courir malgré lui, et de passer pour de l'histoire, -en dépit de ses démentis. Un jour que la _Démocratie pacifique_, -journal du phalanstère, avait reproduit la fameuse lettre, Berthoud -écrivit pour la réclamer comme sienne. «Allons donc! lui dit-on; nous -en avons vu l'original autographe dans une bibliothèque de Normandie.» -C'était trop fort! Il écrivit de nouveau pour promettre _un million_ -à qui lui ferait voir ce fameux autographe, oui, _un million!_ dont, -ajoutait-il, le phalanstère pourrait bien avoir besoin. Devant cette -promesse, si étonnante de la part d'un homme de lettres, on s'inclina -et l'on se tint pour battu; mais le mensonge en question ne l'est pas; -tout dernièrement, je le voyais se réveiller triomphant dans un petit -volume qui s'est beaucoup vendu: _Les Mystères des prisons_, in-18, p. -66-70.] - -[Note 473: C'est le titre qu'il prend en tête de l'édition qu'il -donna en 1624, et très rare aujourd'hui, de son livre: _Raison -des forces mouvantes_, où se trouve en germe l'invention de la -vapeur.--On peut lire sur lui et sur la haute position qu'il occupa -comme architecte auprès d'un prince d'Allemagne, des détails fort -intéressants dans le beau livre de M. L. Dussieux: _Les Artistes -français à l'étranger_, Paris, 1856, grand in-8º, p. 48.--Il y a dix -ans, M. Ch. Read a découvert au greffe du Palais un document qui met à -néant ce qui pouvait rester du mensonge; c'est l'acte d'inhumation du -prétendu fou de Bicêtre en 1641: «_Salomon de Caus, ingénieur du Roy, a -esté enterré à la Trinité le samedy dernier jour de febvrier_ (1626), -_assisté de deux archers du guet_.» Ainsi, d'après cette découverte, -communiquée par M. Read à l'Académie des sciences dans une lettre du 18 -juillet 1862, Salomon de Caus était mort depuis quinze ans, à l'époque -de la fameuse visite que Marion Delorme aurait faite en 1641 à son -cabanon de Bicêtre! Il était ingénieur du roi, comme nous l'avons déjà -dit, et en l'enterrant dans le cimetière de la Trinité, on lui rendait -tous les honneurs qui lui étaient dus, puisqu'on le faisait accompagner -par deux archers du guet; distinction réelle et fort rare en ce temps. -Cela nous met bien loin de Bicêtre et de son cabanon. Par suite de la -découverte de M. Ch. Read, une rue voisine de l'endroit où fut enterré -Salomon de Caus a pris son nom.] - -[Note 474: _V._ _le Roman bourgeois_, de Furetière, P. Jannet, -1855, biblioth. elzévirienne, p. 244, note.] - -[Note 475: Le Roy de Gomberville, _Discours sur les vertus et les -vices de l'histoire_, in-4º, p. 59.] - -Il eût voulu qu'au premier mensonge on brûlât le livre; il n'ajoute pas -qu'au second il faudrait brûler l'auteur; mais je suis sûr que c'était -sa pensée. - - - - -XLVII - - -Voltaire, dans sa lettre à Collini sur l'affaire de l'incendie du -Palatinat, rappelée tout à l'heure, a dit avec beaucoup de sens: «Les -historiens ne se font pas scrupule de faire parler leurs héros. Je -n'approuve pas dans Tite-Live ce que j'aime dans Homère.» - -C'est très bien pensé, très bien dit. Pourquoi donc alors Voltaire -s'empresse-t-il de prêter lui-même à Louis XIV des _mots_ que, s'il fût -allé aux informations, il aurait bien su n'avoir pas été dits par ce -roi? Pourquoi, par exemple, écrit-il avec un si bel aplomb, au chapitre -XXVIII du _Siècle de Louis XIV_: - -«Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller régner en Espagne, il (le -roi) lui dit, pour marquer l'union qui allait désormais joindre les -deux nations: «IL N'Y A PLUS DE PYRÉNÉES.» - -Voltaire alors avait pourtant déjà dû lire le _Journal de Dangeau_, -dont, sans qu'il l'ait avoué, le manuscrit lui fut si utile pour son -_Histoire_[476]; il devait par conséquent savoir déjà la vérité sur -cette parole, qui ne fut pas dite ainsi tout à fait, et qui surtout ne -le fut point par Louis XIV. Puisque en ne prenant pas le _mot_ tel que -l'auteur de l'exact _Journal_ l'a donné, il ne s'est pas soucié d'être -vrai, nous allons, nous, l'être à sa place, et sans beaucoup de peine. -Il nous suffira de nous parer de ce qu'il n'a pas voulu ramasser. - -[Note 476: Comment Voltaire, en effet, ne l'eût-il pas connu, -puisque le président Hénault, qui lui fournit tant de notes pour -l'_Essai sur les mœurs_ et pour le _Siècle de Louis XIV_, fut, avec M. -de Luynes, qui en avait hérité, l'un des continuateurs du _Journal de -Dangeau_. _V._ les _Mémoires du président Hénault_, E. Dentu, 1855, -in-8º, p. 193.] - -Après nous avoir appris, sous la date du 16 novembre 1700, que le -nouveau roi d'Espagne permit aux jeunes courtisans de le suivre dans -ses États, Dangeau, qui écoute tout, qui n'oublie rien, qui n'attribue -à chacun, même, notez ce point, même au roi, que juste ce qui lui -revient d'esprit, Dangeau ajoute[477]: «L'ambassadeur d'Espagne dit -fort à propos que ce voyage devenoit aisé, et que présentement _les -Pyrénées étoient fondues_;» mot bien espagnol, n'est-ce pas? et qui -porte avec soi toute sa couleur, sa pleine vraisemblance. Puisqu'il -fut dit ainsi par l'ambassadeur, le roi n'avait plus à dire le sien, -l'eût-il eu sur les lèvres: c'était le même, sauf la forme. - -[Note 477: _Journal du marquis de Dangeau, publié en entier pour la -première fois par MM. Soulié et Dussieux_, t. VII, p. 419. Malherbe, -comme l'a fort bien remarqué M. Lud. Lalanne dans sa belle édition, t. -I, p. 415, avait d'avance paraphrasé le _mot_, quand il avait dit, à -propos du mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche: - - Puis quand ces deux grands hyménées, - Dont le fatal embrassement - Doit aplanir les Pyrénées.. -] - -Madame de Genlis comprit cela la première et, bien mieux, l'écrivit, -mais en pure perte; elle n'avait pas autorité. «Ce qu'il raconte est -vrai, assurait-on à madame Geoffrin, à propos de certain récit fait -par un menteur.--Eh bien! pourquoi le dit-il?» s'écriait-elle, doutant -toujours. Madame de Genlis en était là. Ce qu'elle disait, au lieu -de faire la fortune d'une vérité, la gâtait presque. On ne fit pas -la moindre attention à la note excellente que, dans son édition des -fragments du _Journal de Dangeau_, elle consacra à la parole prononcée -par l'ambassadeur. «Il est vraisemblable, dit-elle, que ce joli mot -a fait supposer celui qu'on attribue à Louis XIV: _Il n'y a plus de -Pyrénées_. Ce dernier mot ne serait qu'une espèce de répétition de -celui de l'ambassadeur, et sûrement Louis XIV ne l'a pas dit[478].» - -[Note 478: _Abrégé des Mémoires ou Journal du marquis de Dangeau_, -1817, in-8º, t. II, p. 208.] - -Voltaire se trompa donc où ne s'était pas trompée madame de Genlis; -c'est du malheur, et, qui pis est, il y eut ici, de sa part, un cas -d'erreur en récidive. On sait qu'il publia en 1770, avec des _notes -intéressantes_, des extraits de Dangeau, sous ce titre: _le Journal de -la cour de Louis XIV_. Dans le nombre, du reste assez restreint, il -n'oublia pas le passage qui nous occupe. C'était pour lui le moment -ou jamais de voir qu'il n'avait pas tout à fait dit vrai jadis. Il -ne daigna pas y prendre garde malheureusement. Bien loin même de se -laisser convaincre par la phrase qu'il transcrivait, il mit en note: -«Louis XIV avait dit: _Il n'y a plus de Pyrénées..._ Cela est plus -beau[479].» - -[Note 479: C'était le même _mot_, encore une fois, et la preuve, -c'est que le _Mercure_, rapportant la parole de l'ambassadeur, la -donne telle que Voltaire l'attribue au roi: «L'ambassadeur se jeta à -ses pieds et lui baisa la main, les yeux remplis de larmes de joie, et -s'étant relevé, il fit avancer son fils et les Espagnols de sa suite, -qui en firent autant. Il s'écria alors: «Quelle joie! _il n'y a plus de -Pyrénées_; elles sont abymées et nous ne sommes plus qu'un.» (_Mercure -galant_, novembre 1700, p. 237.)] - -Il y tenait: c'était son _mot_, ou plutôt, peut-être, ne voulait-il -pas, après avoir fait dans ses précédentes notes un grand étalage de -mépris pour l'auteur du _Journal_, se donner la honte de recevoir -un tel démenti de ce «pied-plat,» de ce «laquais»; il n'appelle pas -Dangeau autrement. - -Ce n'est pourtant pas encore en ceci que la petite méchanceté de madame -du Deffand aurait raison contre Voltaire: «Il n'a rien inventé, lui -disait-on.--Rien! répliquait-elle, et que voulez-vous de plus? il a -inventé l'histoire[480].» Ici, il l'a tout bonnement arrangée; il faut -bien lui en tenir compte. - -[Note 480: Une fois, l'abbé Velly--c'était encore jouer de -malheur--le prit en flagrant délit d'invention. L'abbé avait lu, au -chap. LVII de l'_Essai sur les mœurs_, qu'en 1204, les Français, -maîtres de Constantinople, «dansèrent avec des femmes dans le -sanctuaire de l'église de Sainte-Sophie», etc. Il écrivit à Voltaire -pour lui demander naïvement où il avait trouvé ce fait. Voltaire, non -moins ingénument, lui répondit: «Nulle part; c'est une espièglerie de -mon imagination.» (Coupé, _Soirées littéraires_, t. IV, p.240.) Il ne -faudrait pourtant pas croire que Voltaire s'amusât continuellement -de ces sortes d'espiègleries historiques, et, partant de là, lui -faire un crime de son fameux _mot_: _Mentez, mes amis, mentez_, où -l'histoire n'a rien à faire, quoi qu'on en ait dit. Il s'agissait de -la comédie de _l'Enfant prodigue_, Voltaire ne s'en voulait pas avouer -l'auteur.--«Mais si l'on vous devine? disaient ses amis.--Criez: L'on -se trompe, ce n'est pas de Voltaire, _mentez, mes amis, mentez_!» Vous -voyez, comme l'a fort bien remarqué M. Despois (_Estafette_, 21 juillet -1856), que l'histoire n'est ici pour rien, et qu'on est injuste quand -on fait, pour ce _mot_-là, comparaître Voltaire pardevant elle.] - -Le _Siècle de Louis XIV_ est de tous ses livres celui où il a fait le -plus de ces arrangements et le plus abusé des accommodements qu'on -peut se permettre avec la vérité. Il l'écrivit de souvenir, d'après -ce qu'il savait d'enfance, plutôt que sur bonnes preuves. Lemontey -l'accuse quelque part[481] d'y suivre «les vagues réminiscences de sa -jeunesse». Je crus d'abord l'accusation sévère, mais Voltaire lui-même -vint me confirmer qu'elle est de toute justice. Dans sa _lettre_ au -président Hénault, du 8 janvier 1752, il convient qu'il a écrit de -mémoire une partie du tome II de cet ouvrage. Or le _mot_ dont nous -venons de parler est dans ce tome II. Quelques mois après, le 29 avril, -il écrivait encore à La Condamine au sujet de ce même livre, où il se -souvient trop de ce qu'il n'a jamais bien su: «_Et ignorantias meas ne -memineris_.» Le _mot_ sur les Pyrénées était une de ces ignorances-là. -Pourquoi ne s'en est-il pas repenti comme de bien d'autres qu'il -corrigea[482]? - -[Note 481: _Hist. de la Régence_, t. I, p. 224, note.] - -[Note 482: Pour son _Histoire de Russie sous Pierre le Grand_, -ayant reçu de Lomonosoff plusieurs observations importantes, il -corrigea son texte en beaucoup d'endroits, à l'édition suivante. On -peut lire les remarques de Lomonosoff dans le _Bulletin du Nord_, -publié à Moscou, juillet 1828, p. 326-330. Pour son _Charles XII_, il -fit de même, comme on peut le voir par l'excellente édition classique, -avec variantes, qu'en a donnée M. Geffroy, chez Dezobry. Le 16 juin -1746, il écrivait dans un billet à M. Dusson d'Alin, notre ministre en -Russie: «J'ai écrit, il y a quelques années, une histoire de Charles -XII sur des _mémoires_ fort bons quant au fond, mais dans lesquels il -y avait quelques erreurs sur les détails des actions de ce monarque. -J'ai à présent des mémoires plus exacts.» Ses corrections furent faites -d'après ces mémoires nouveaux. Le billet que nous venons de citer n'est -dans aucune édition de la _Correspondance_. Il n'a été cité que par -Lemontey, _Histoire de la Régence_, t. II, p. 393.--Un des passages -qu'il eût dû modifier, et où il ne changea rien, est l'épisode de -Mazeppa. On a su par les _Mémoires_ du chevalier Pasck, ami du cosaque -trop fameux, que sa cavalcade forcée ne fut que de quelque cent pas, -à travers des haies d'épines, depuis la maison du mari qu'il avait -outragé jusqu'à la sienne. _V._ un fragm. des _Mémoires_ de Pasck, -communiqué par Mickiewicz, dans le _Magasin pittoresque_, t. V, p. 370.] - -Ailleurs, il a fait mieux, j'en conviens. - -Sans doute, ainsi que J.-J. Rousseau aimait à le répéter, il a pu -dire à ses amis qui lui reprochaient les mensonges dont il a farci -ses histoires: «Moi, je n'écris pas pour être vrai, mais pour être -lu[483].» En revanche, il n'a jamais du moins passionné l'histoire -en calomnies, comme il accusa si justement La Beaumelle de l'avoir -fait[484], et comme il en eût accusé bien mieux encore Saint-Simon, «le -plus avide glaneur de contes apocryphes[485]», s'il eût pu connaître -ses _Mémoires_. Être plus occupé de ce qui peut être «glorieux et -utile... que de dire des vérités désagréables...[486]», telle fut -sa doctrine en histoire. De cette façon sans doute, il lui fallut -sous-entendre bien des sévérités, et nous donner l'idéal des choses -bien plus que leur réalité; mais il ne tomba pas non plus, avec ce -système, dans l'excès qui substitue les petits bruits et les commérages -à la grande voix de l'histoire, et fait si vite de l'historien un -calomniateur. Sa faute, du moins pour ces temps, fut l'indulgence. Or, -comment ne pas pardonner ce qui n'est au fond que trop de tendance au -pardon? - -[Note 483: _Souvenirs_ de J.-J. Rousseau dans la _Biblioth. -univers. de Genève_, janv. 1836, p. 89.] - -[Note 484: _V._ à ce sujet, dans le _Recueil des Lettres_ donné par -M. de Cayrol, t. II, p. 117-118, ce qu'il écrivait le 7 septembre 1767, -à M. de Chenevières, sur le mauvais effet produit en Europe par les -livres de La Beaumelle, où se trouve ce que nous avons retrouvé depuis -dans Saint-Simon: l'empoisonnement de Louvois par Louis XIV; l'entente -secrète du duc de Bourgogne et du prince Eugène pour trahir la France, -et «un tel coquin, dit-il, fait plus d'impression qu'on ne pense dans -les pays étrangers. Il est cité par tous les compilateurs d'anecdotes, -et la calomnie qui n'a pas été réfutée passe pour une vérité.»] - -[Note 485: Ce sont les propres expressions de Lemontey, qui eut si -souvent occasion de le prendre la main dans un mensonge ou dans une -calomnie. (_Hist. de la Régence_, t. II, p. 398.)] - -[Note 486: _Lettre à M. de Noailles_, du 28 juillet 1752.] - -Voltaire a souvent aussi évité les bourdes grossières dans lesquelles -sont tombés ceux qui le suivirent et arrangèrent à leur tour ses récits -arrangés. - -Raconte-t-il la chaude journée de Fribourg, au chapitre III du _Siècle -de Louis XIV_, il se garde bien d'écrire que M. le Prince, alors duc -d'Enghien, jeta dans les retranchements son bâton de maréchal. Il -savait trop bien que Condé, prince du sang, n'était pas, ne pouvait pas -être, ne fut jamais maréchal de France. Il mit: «Le duc d'Enghien jeta -son bâton de commandement, etc.» S'il eût dit: «jeta sa canne», il eût -mieux fait encore, car il faut appeler les choses par leur nom, quel -qu'il soit, et c'est en effet sa canne--il la portait partout, selon -l'usage du temps--que Condé lança par-dessus les palissades ennemies. -Voltaire en employant le vrai mot, aurait été dans la pleine vérité du -fait, et il eût, en outre, sauvé d'une lourde erreur ceux qui vinrent -après lui. Ils ne comprirent rien à ce bâton de commandement, et, pour -simplifier la question, ils le métamorphosèrent en bâton de maréchal. -Quant à en faire ce que c'était en effet, une canne très prosaïque, -fi donc! ils n'y songèrent pas. Depuis lors, où n'a-t-on pas dit, où -n'a-t-on pas imprimé, même officiellement, que le prince de Condé était -maréchal de France? - -Les fréquents anathèmes que Voltaire s'est permis contre les -historiens qui font parler leurs héros, l'ont du moins souvent tenu -en garde contre la même manie, et l'ont empêché de tomber dans un des -ridicules d'invention les plus absurdes en histoire: le mensonge de la -déclamation et de la harangue. Par exemple, il s'est bien abstenu de -faire dire par le prince de Condé à ses soldats, avant la bataille de -Lens, cette banalité héroïque tant répétée partout: «Souvenez-vous de -Rocroy, de Fribourg et de Nordlingue[487].» - -[Note 487: Lisez _Nordlingen_; de même que, parlant du combat naval -de la Hogue, dites toujours _la Hougue_. _V._ le _Magasin pittor._, t. -IX, p. 131.] - -Sa défiance pour ces harangues guerrières, pour ces discours -préliminaires des batailles, semble même en cette occasion lui avoir -trop fait dédaigner les véritables paroles qui furent dites par -le prince; il ne les cite pas, bien qu'elles le méritassent plus -qu'aucunes, comme vous allez en juger. C'est madame de Motteville[488] -qui les rapporte: - -[Note 488: _Mémoires_, collection Petitot, 2e série, t. XXXVIII.] - -«Le prince de Condé, à son ordinaire, se trouva partout, dit-elle, -et le comte de Châtillon conta à la reine que, pour toute harangue, -il avoit dit à ses soldats: «Mes amis, ayez bon courage; il faut -nécessairement combattre aujourd'hui: il sera inutile de reculer; car -je vous promets que, vaillants et poltrons, tous combattront, les uns -de bonne volonté, les autres par force.» - -Voilà qui est parlé, cela, et non pas déclamé: c'est net et franc, et -tout à fait selon le précepte de notre ancienne discipline militaire. -Il semble qu'on voit brandir dans ces dernières paroles la canne jetée -à Fribourg et retrouvée derrière les retranchements. - -De Condé à Turenne il n'y a que la main, et de Turenne à Villars la -distance n'est pas longue. J'ai, à leur sujet, à m'expliquer sur deux -_mots_, l'un qui est vrai, l'autre qui ne l'est pas. - -J'avais douté longtemps que M. de Saint-Hilaire, dont un bras fut -emporté par le boulet qui tua Turenne, eût pu trouver assez de force -pour dire à son fils, qui était tout en larmes à la vue de l'horrible -blessure de son père: «Ah! mon fils, ce n'est pas moi qu'il faut -pleurer, c'est la mort de ce grand homme.» Le témoignage du fils -lui-même, dans ses _Mémoires_, m'a prouvé que je doutais à tort[489]. - -[Note 489: _Mémoires_ de Saint-Hilaire, 1766, in-12, t. I, p. -205.--Le P. Griffet est d'avis que pour tout ce qui se rapporte aux -circonstances de la mort de Turenne, assez inexactement racontée -par les historiens, le récit de Saint-Hilaire est celui qu'on -doit préférer. (_Traité des différentes sortes de preuves_, p. -126.)--Saint-Hilaire a fait lui-même indirectement la critique de ces -relations où les circonstances de la mort de Turenne sont faussement -présentées. «Tous ceux, dit-il, qui en ont écrit, n'ont pu le savoir -comme moi.» (_Mémoires_, t. I, p. 204.)] - -En revanche, le _mot_ de Villars, qui, près de mourir dans son lit, -aurait envié Berwick, tué sur le champ de bataille, ne m'avait jamais -semblé devoir être mis en doute[490]. C'était encore une erreur; M. -Sainte-Beuve me l'a prouvé dans son article sur Villars, dans les -_Causeries du lundi_[491]. Il mourut, dit-il, le 17 juin. Le prêtre -qui l'exhortait au moment de la mort lui disait que Dieu, en lui -laissant le temps de se reconnaître, lui faisait plus de grâce qu'au -maréchal de Berwick, qui venait d'être tué devant Philisbourg d'un -coup de canon. «Il a été tué! s'écrie Villars, j'avais toujours bien -dit que cet homme-là était plus heureux que moi.» Berwick étant mort -seulement le 12, et si loin de là, Villars n'aurait eu que juste le -temps d'apprendre la nouvelle et de dire le _mot_. - -[Note 490: Il se trouve dans la _Vie du maréchal de Villars_, t. -IV, p. 350.] - -[Note 491: T. XIII, p. 107-108.] - -«Mais, ajoute M. Sainte-Beuve, indulgent pour la vraisemblance, le -_mot_ est si bien dans sa nature, que, s'il ne l'a pas dit, il a dû le -dire[492].» - -[Note 492: On lui en prête un autre des plus cyniques, à propos des -ministres à qui, «tant qu'ils sont en place, il faut tenir le bassin, -qu'on leur verse sur la tête dès qu'ils sont tombés». (_Corr. secrète_, -t. XI, p. 181). Son esprit ne gagnait guère à ce mot, sa mémoire aura -du profit à le perdre. Il n'est pas plus de lui que du maréchal de -Villeroy, à qui il fut aussi prêté (La Place, _Pièces intér._, t. III). -On l'avait fait sous Louis XIII, quand Baradas était tombé; plus tard, -Boursault l'avait mis en vers (_Lettres nouvelles_, 1703, in-12, t. I, -p. 244-245).] - -Un autre doute élevé sur ce même fait, et bien plus grave, car il -s'agit de la mort même de M. de Berwick, n'a pas été davantage -éclairci. D'où partit le boulet qui lui emporta la tête? C'est ce qu'on -se demanda sur le moment même, et ce qu'on se demande encore. «C'est, -écrivit Marais à Bouhier le 25 juin, par conséquent treize jours -après[493], c'est quelque chose de beau que le pyrrhonisme historique, -Monsieur; nous ne savons pas si M. le maréchal de Berwick est mort de -notre canon ou de celui des ennemis[494].» - -[Note 493: _Corresp. inédite_ de Marais avec le président Bouhier, -t. II, p. 255.] - -[Note 494: J'ajouterai ici, pour en finir avec les grands généraux -de Louis XIV, que le _mot_ sur le maréchal de Luxembourg, se rendant -au _Te Deum_, à Notre-Dame, après la victoire de Marsaille: «Laissez -passer le tapissier de Notre-Dame», est du prince de Conti. _V._ -_Lettres_ de J.-B. Rousseau, 1re édit., t. III, p. 112.] - - - - -XVLIII - - -Un jour qu'on avait un peu manqué d'exactitude avec lui, Louis XIV -a-t-il dit: «J'ai failli attendre»? - -C'est peu probable. En pareil cas, on le vit très souvent d'une -patience toute bourgeoise. «Ce matin, dit Dangeau, sous la date du 17 -juillet 1690, Sa Majesté a donné audience à l'ambassadeur de Portugal, -qui l'a fait attendre plus d'une heure sans que le Roy témoignât la -moindre impatience.» - -Cette preuve suffirait. En voici une autre que me fournissent les -_Fragments historiques_ de Racine, et qui vaut mieux que la première, -car cette fois la patience du roi vient de sa bonté: «Un portier du -parc qui avoit été averti que le Roy devoit sortir par cette porte ne -s'y trouva pas, et se fit longtemps chercher. Comme il venoit tout en -courant, c'étoit à qui lui diroit des injures. Le Roy dit: «Pourquoi le -grondez-vous? Croyez-vous qu'il ne soit pas assez affligé de m'avoir -fait attendre?» - -L'impatience et la vivacité ne vont guère avec l'idée qu'on se -fait de Louis XIV. A peine lui connaît-on deux accès de colère: le -premier, lorsqu'il jeta sa canne par la fenêtre pour ne pas frapper -Lauzun; l'autre, quand il étrilla si bien de sa main royale un valet -qui volait un biscuit. Il y aurait bien eu aussi de la colère dans -son _mot_ à l'ambassadeur d'Angleterre, qui se plaignait, en 1714, -des travaux qu'on faisait au port de Mardick, en dépit des traités. -«Monsieur l'ambassadeur, aurait dit le roi, j'ai toujours été maître -chez moi, quelquefois chez les autres, ne m'en faites pas souvenir.» -Mais ce fait, popularisé par Hénault, est inventé. «Le président, écrit -Voltaire à M. de Courtivron[495], m'avoua lui-même que cette anecdote -était très fausse; mais que l'ayant imprimée, il n'aurait pas la force -de se rétracter. J'aurais eu ce courage à sa place,» ajoute Voltaire, -qui se vante. - -[Note 495: _Lettre_ du 12 octobre 1775.--_V._ aussi le _Siècle de -Louis XIV_, ch. XXIII, la _Lettre_ à Senac de Meilhan, du 4 juillet -1760, et l'_Hist. de la Régence_ par Lemontey, t. I, p. 88, note.] - -Boileau, dans une lettre à de Losme de Monchesnay[496], écrit: «Je vous -dirai qu'un grand prince, qui avoit dansé à plusieurs ballets, ayant vu -jouer le _Britannicus_ de M. de Racine, où la fureur de Néron à monter -sur un théâtre est si bien attaquée, il ne dansa plus aucun ballet.» -Là-dessus, on croit Boileau sur parole[497]; dans le grand prince on -reconnaît Louis XIV, et l'on se met à répéter partout que _Britannicus_ -l'a dégoûté de la danse théâtrale, etc., etc. Or, quand cette pièce -fut jouée, à la fin de 1669, il y avait près d'un an qu'il ne dansait -presque plus sur la scène. La dernière fois qu'il s'y était montré, il -avait presque fallu lui faire violence. Le _roy_, dit Robinet[498]: - -[Note 496: Septembre 1707.] - -[Note 497: L. Racine, _Mémoires sur la vie de son père_, 1747, -in-8º, p. 80;--Voltaire, _Siècle de Louis XIV_, ch. XXVI.] - -[Note 498: _Gazette rimée_, 9 mars 1669.] - - Le roy, même par complaisance, - Quoyqu'il n'eust dansé de longtemps, - Dansa comme les autres gens; - Il s'acquitta d'une courante - D'une manière très galante[499]. - -[Note 499: C'était le 15 février 1669. Louis XIV avait figuré, dans -le _Ballet de Flore_, son personnage favori du _Soleil_. «Le lendemain -16, il donna sa parole royale qu'il ne danserait plus», et il ne la -démentit pas (C.-Blaze, _Molière musicien_, t. I, p. 398-399). L'on -croyait qu'il avait reparu dans _les Amants magnifiques_, deux mois -après la représentation de _Britannicus_, ce qui donnait un argument de -plus contre le fait que nous réfutons ici; c'était une erreur. M. Bazin -ne l'eût pas commise (_Notes histor. sur la vie de Molière_, 2e édit., -p. 167), si, comme M. Deltour (_Les Ennemis de Racine_, p. 224), il -s'en fût référé à la _Gazette_ de Robinet, du 15 février 1670, où nous -lisons, à propos de ce _ballet_ ou _comédie_: - - ..... Nostre auguste sire - _Fait danser et n'y danse point_, - M'estant trompé dessus ce point, - Quand, sur un livre, j'allay mettre - Le contraire en mon autre lettre. - -Dans la _Gazette_ du 8 février, Robinet avait en effet désigné le roi -parmi les acteurs du ballet; et cela--comme il le donne à entendre par -ces mots: «sur un livre»,--cela, dis-je, d'après le livret manuscrit -dont le texte fautif fut aussi suivi pour les _Œuvres_ de Molière. -De là vient que Louis XIV n'a pas cessé d'y figurer sur la liste des -personnes qui parurent dans _les Amants magnifiques_.] - -_Britannicus_ n'aurait pas eu, vous le voyez, beaucoup à faire pour -détourner Louis XIV de reparaître sur le théâtre; il s'était, on peut -le dire, corrigé avant la leçon. - -Les vers de Racine n'eurent donc pas, à mon avis, d'influence -sur sa résolution. Par contre aussi, pourrions-nous dire comme -réfutation d'une autre erreur non moins accréditée, ce ne fut pas un -mécontentement de Louis XIV qui causa la mort du poète. Il y avait eu -entre Racine et le roi un peu de froid, mais qui n'avait pas duré, et -dont le poète, tout sensible qu'il fût, n'avait pu s'affecter jusqu'à -s'en laisser mourir de douleur[500]. - -[Note 500: _V._ dans l'_Athenæum_ du 6 août 1853, un curieux -article de M. James Gordon, à ce sujet; et un autre de M. Fréd. Lock, -dans _l'Ami de la maison_, t. II, p. 239. Il s'agissait d'un _mémoire_ -que Mme de Maintenon lui avait dit d'écrire sur la misère du peuple, -et dont l'idée, qui n'était certes pas d'un flatteur, déplut au roi. -Voltaire, qui ne se souvenait du fait que très vaguement, écrivit, le -27 janvier 1773, à La Harpe: «Racine mourut parce que les jésuites -avaient dit au roi qu'il était janséniste.» Et de deux! Une erreur, à -ce qu'il paraît, ne suffisait pas!] - -M. de Lamartine a donc fait un contresens et une injustice quand il a -écrit que Racine mourut, comme il avait vécu,... _d'adulation_[501]. - -[Note 501: _Cours familier de littérature_, t. III, p. 46.--La mort -du poète Sarrasin a donné lieu de même à bien des _on-dit_ historiques. -Que n'a-t-on pas répété sur la _brutalité_ du prince de Conti, qui -le frappa de coups de pincettes, dont il mourut... de chagrin? (_V._ -_Biog. universelle_, art. SARRASIN, p. 435.) Il eût été juste de dire -que le prince le frappa parce qu'il le surprit essayant de lui dérober, -pendant son sommeil, des lettres qu'il cachait sous son chevet, et -parce que, dans l'ombre, il crut que c'était un voleur. Il lui pardonna -pourtant, le reprit à son service, et ce n'est qu'alors qu'il mourut. -On peut lire à ce sujet, dans le curieux livre de M. Barrière, _la Cour -et la Ville_ (p. 31), ce que racontait le président Bouhier, qui tenait -le fait d'un témoin. La mort de Santeul a servi de thème à une calomnie -plus grave encore. Le victorin serait mort pour avoir bu un verre de -vin dans lequel on aurait jeté du tabac d'Espagne; selon Saint-Simon -(édit. Chéruel, in-12, t. I, p. 299), c'est M. le Prince qui y aurait -versé sa tabatière. Or, il a été prouvé par M. de Lescure que le prince -était à ce moment loin du lieu où mourut Santeul (_Les Philippiques -de Lagrange-Chancel_, 1858, in-8º, p. 56, note); et l'on sait par le -_Recueil de particularités, mss._ du président Bouhier, qui voyait -alors Santeul tous les jours et à toute heure, que sa mort eut une -cause toute naturelle.] - -Une maladie des plus graves, bien plus que l'ennui exagéré d'une -disgrâce imaginaire, fut cause de sa fin. Racine mourut de chagrin... -et d'un abcès au foie[502]. - -[Note 502: Il serait bon d'en finir aussi avec les plaisanteries -d'un goût douteux dont Louis XIV a été rendu l'objet pour son fameux -emblème du soleil ayant ces mots: _Nec pluribus impar_, pour devise. -Il ne prit de lui-même, ni la devise, ni l'emblème: c'est Douvrier, -que Voltaire qualifie d'_antiquaire_, qui les imagina pour lui à -l'occasion du fameux _carrousel_, dont la place, tant agrandie -aujourd'hui, a gardé le nom. Le roi ne voulait pas s'en parer, mais -le succès prodigieux qu'ils avaient obtenu, sur une indiscrétion de -l'héraldiste, les lui imposa. C'était d'ailleurs une vieille devise de -Philippe II, qui, régnant en réalité sur deux continents, l'ancien et -le nouveau, avait plus le droit que Louis XIV, roi d'un seul royaume, -de dire, comme s'il était le soleil: _Nec pluribus impar_ (Je suffis à -plusieurs mondes). On fit, dans le temps, de gros livres aux Pays-Bas -pour prouver le plagiat du roi, ou plutôt de son _antiquaire_. _V._ La -Monnoie, _Œuvres_, t. III, p. 338. On aurait pu ajouter que, même en -France, cet emblème avait déjà servi. (_Annuaire de la Bibliothèque -royale de Belgique_, t. III, p. 249-250.)--Je voudrais encore que -l'on ne revînt plus avec autant de complaisance sur le chiffre des -dépenses que Louis XIV fit en bâtiments. On les a exagérées partout -d'une façon déplorable. Mirabeau les évaluait à 1,200 millions, et -Volney à 4 milliards. (_Leçons d'histoire prononcées en l'an III_, p. -141.) La vérité est que, d'après un _mémoire_ dont M. de Monmerqué -possédait le manuscrit, la totalité des dépenses du roi pour Versailles -et dépendances, Saint-Germain, Marly, Fontainebleau, etc., pour le -canal du Languedoc, pour acquisition de tableaux et statues, pour -les académies de Rome, gratifications aux savants et artistes, etc., -s'éleva à 153,280,287 liv. 10 s. 5 d., de 1666 à 1690, c'est-à-dire -pendant le temps du plus grand luxe et des plus grands travaux du roi. -Eckard, faisant aussi, mais d'une façon plus complète, le compte des -_dépenses effectives de Louis XIV_ (Paris, 1838, in-8º, p. 44), arrive -à la somme de 280,643,326 fr. 30 c.; plus, pour la chapelle, de 1690 à -1715, 3,260,341 fr.--Lorsqu'on parle des prodigalités de cette époque, -on rappelle toujours, d'après Amelot de la Houssaye, ces urnes pleines -de louis que M. de Bullion aurait fait un jour servir au dessert, -et que ses nobles convives auraient vidées jusqu'au fond. C'est une -erreur que Marais a très bien ramenée à la vérité, d'après le dire d'un -arrière-petit-fils du surintendant. Le fameux Varin avait donné à M. de -Bullion plusieurs médailles d'or de son plus beau travail. Comme on en -avait parlé à table, l'hôte magnifique les fit porter au dessert, et, -voyant qu'on se récriait sur leur beauté, les distribua également à ses -convives. (_Revue rétrosp._, 31 janvier 1837, p. 126.)] - - - - -XLIX - - -L'on a voulu faire honneur à Louis XIV du _mot_: _Le pauvre homme!_ -si habilement enchâssé par Molière dans l'une des premières scènes -du _Tartuffe_; mais la publication des _Historiettes_ de Tallemant -des Réaux a fait découvrir une anecdote qui semble être bien mieux -l'origine du trait comique[503]. C'est le P. Joseph qui remplace le roi -et qui pousse l'exclamation. M. Bazin avait d'ailleurs prouvé[504] que, -dans le cas où le trait serait de Louis XIV, ce n'est pas, comme on l'a -dit partout, l'évêque de Rodez qui aurait pu le lui inspirer. - -[Note 503: Édition in-12, t. II, p. 245.] - -[Note 504: _Revue des Deux-Mondes_, 15 janv. 1848, p. 192.] - -J'ai parlé de Molière et de l'un de ses plus sérieux chefs-d'œuvre; je -ne les quitterai point sans reprendre un peu, pour aider à la mettre à -néant, la grossière histoire qui nous montre le poète-comédien venant -annoncer au public assemblé dans son théâtre l'interdiction dont -le _Tartuffe_ a été frappé.--_M. le président ne veut pas qu'on le -joue_;--voilà ce qu'on lui fait dire. M. Taschereau[505] a très bien -prouvé que Molière, toujours ami des convenances, n'a jamais pu tenir -un langage pareil, d'autant que le magistrat auquel il aurait fait -injure par cette brutale équivoque était M. de Lamoignon, le protecteur -bienveillant des lettres, l'ami de Boileau et du grand Corneille. - -[Note 505: _Hist. de Molière_, 2e édit., p. 122.--_V._ aussi la -notice de M. Després, en tête des _Mémoires_ sur Molière. (_Collection -des Mémoires sur l'art dramatique_, 2e livraison, p. VIII.)] - -«Le folliculaire obscur, ajoute-t-il, qui a accusé Molière de cette -charge n'a pas même le mérite, assez triste il est vrai, de l'avoir -inventée. On avait fait à Madrid une comédie sur l'alcade: il eut le -crédit de la faire défendre; néanmoins les comédiens eurent assez -d'accès auprès du roi pour la faire réhabiliter. Celui qui fit -l'annonce, la veille que cette pièce devait être représentée, dit -au parterre: «Messieurs, _le Juge_ (c'était le nom de la pièce) a -souffert quelque difficultés: l'alcade ne voulait pas qu'on le jouât; -mais enfin Sa Majesté consent qu'on le représente.» Cette anecdote, -qu'on lit dans le _Ménagiana_[506], dit encore M. Taschereau, -a évidemment fourni l'idée et le trait de celle où l'on s'est -calomnieusement plu à faire figurer Molière[507]. - -[Note 506: 1715, in-8º, t. IV, p. 173-174.] - -[Note 507: On a dernièrement eu de nouvelles preuves de la fausseté -du _mot_ prêté à Molière. Le fragment des _Mémoires_ de Brossette, -publié par M. Laverdet à la suite de son édition de la _Correspondance -de Boileau_ (1858, in-8º), contient (p. 564) le récit d'une visite -que Molière, conduit par Boileau, aurait faite à M. de Lamoignon, le -lendemain de l'interdiction du _Tartuffe_, afin d'obtenir qu'elle -fût levée. S'il avait dit la veille, en public, le _mot_ qu'on lui -attribue, aurait-il osé tenter une pareille démarche? Brossette assure, -d'ailleurs, que Boileau lui avait affirmé que l'anecdote «n'étoit pas -véritable, et qu'il savoit le contraire par lui-même.» (_Ibid._)] - -Ce _mot_ ne vaut un peu que par l'application qu'en fit Florian sur -le théâtre du château de Sceaux, un soir qu'on devait représenter -sa comédie du _Bon Père_. Au moment où l'on allait commencer, M. le -duc de Penthièvre fit dire qu'il ne viendrait pas. C'était défendre -le spectacle. Florian, pour congédier poliment son monde, fit cette -_annonce_: «Nous allions vous donner le _Bon Père_; Monseigneur ne -veut pas qu'on le joue.» - -Un autre _mot_ de Molière, qu'on répète encore plus souvent, et qui -a fait surtout fortune chez les plagiaires, dont il est le _mot de -passe_, mérite aussi qu'on le mette enfin à néant, en lui rendant son -vrai sens. «Je prends mon bien où je le trouve,» fait-on dire au poète, -qui se serait ainsi donné sur les terres d'autrui un droit de conquête, -bientôt transformé pour d'autres en droit au pillage. Voyons ce qu'il -dit vraiment, et nous trouverons qu'au lieu de justifier le vol -littéraire par son exemple et sa formule, il criait lui-même au voleur, -quand il disait le mot si frauduleusement altéré aujourd'hui. - -Le Gascon Cyrano, qui avait été de ses camarades d'étude chez Gassendi, -et son _copin_ d'inspiration pour les premières idées de théâtre qui -lui jaillirent au cerveau, profita des longues courses de Molière en -province pour donner à Paris sa comédie du _Pédant joué_, dans laquelle -il avait glissé l'une des scènes ainsi glanées par lui dans ses -entretiens avec le jeune grand homme, c'est celle de la _Galère_. - -Molière de retour, trouvant son idée prise, patienta quelque temps. Il -était assez en fonds d'autres bonnes scènes pour se passer de celle-là. -Plus tard, la fatigue étant venue lui faire un besoin de ses idées -passées, et le forcer à prendre, pour les œuvres de son âge plus mûr, -des ressources dans les œuvres de sa jeunesse, il fallut bien qu'il -songeât à ce que lui avait tacitement emprunté Cyrano, et que bon gré -mal gré il y revînt. - -C'est alors que remettant sur pied, dans _les Fourberies de Scapin_, -une des premières farces dont s'était égayé son génie, et y faisant -reparaître à son tour cette scène de la _Galère_, dont Cyrano avait -fait le joyau comique de son _Pédant joué_, il dit et eut raison de -dire: «_Je reprends_ mon bien où je le trouve.» C'était en effet -son bien qu'il _reprenait_, et non celui d'autrui qu'il _prenait_. -Grimarest est le seul qui nous ait dit le _mot_, et il le donne tel que -vous venez de le lire, avec les détails mêmes dont je l'ai entouré. - -Il n'y a plus que les plagiaires qui le citent autrement. Ils -perdraient trop s'ils perdaient ce mot de passe qu'ils se sont -complaisamment arrangé, et si Molière ainsi cessait de paraître leur -chef de file. - - - - -L - - -Les femmes, pendant ce règne, ont eu leur part de bons mots; elles ont, -elles aussi, mis en circulation leur menue monnaie d'esprit courant, -monnaie fort bien frappée, je vous jure. Je ne vous parlerai que des -_mots_ qui sont de bonne fabrique, de marque certaine. - -Je passerai par conséquent sur celui qu'on prête à madame de -Maintenon, au lit de mort de Louis XIV[508], parole indigne acceptée -par Saint-Simon[509] avec une complaisance méchante, mais que M. de -Monmerqué a très logiquement réfutée[510]. - -[Note 508: Le roi, au milieu des derniers adieux, lui aurait dit: -«Nous nous reverrons bientôt,» et la marquise aurait murmuré en se -retournant: «Voyez le beau rendez-vous qu'il me donne, cet homme-là n'a -jamais aimé que lui-même.» Est-ce possible?] - -[Note 509: _Mémoires_, édit. Delloye, t. XXIV, p. 39.] - -[Note 510: _Notice sur madame de Maintenon_, en tête des -_Conversations morales inédites_, p. LXVI.--_V._ dans les extraits du -_Journal de Dangeau_ donnés par Voltaire (p. 162-163), les véritables -paroles de Louis XIV à la marquise.--Médire de madame de Maintenon -est un lieu commun dont tout le monde veut se passer l'envie. Il y a -quelques années, un billet de six lignes, où une femme s'offre à vendre -pour vingt mille écus, billet dont le titre surchargé porte le nom de -madame de Maintenon, fut découvert à l'Arsenal, dans les _Manuscrits_ -de Conrart (t. IX, p. 151), et trois ou quatre érudits se hâtèrent de -le publier, croyant en avoir la primeur. Il avait été publié depuis -quatre ou cinq ans déjà par MM. de Goncourt, et le charme de l'inédit -n'existait par conséquent plus pour lui. C'était le seul qu'il pût -avoir, car il est outrageusement faux. M. L. Lalanne a pris la peine -de le prouver (_Correspondance littér._, 20 fév. 1859, p. 130), et -M. Chéruel s'est donné le même soin (_Mémoires sur Fouquet_, 1862, -in-8º, t. I, p. 448); il suffisait pour s'en convaincre de rapprocher -ces six lignes, indécemment indiscrètes, de la vie si continuellement -réservée de madame de Maintenon, et de les confronter avec ses autres -lettres, avec ses autres écrits, notamment ses _Conversations_, où, -dans un passage, elle parle justement du danger des correspondances, -«des cassettes trouvées, etc.» (_Conversations morales inédites_, -publiées par M. de Monmerqué, 1828, in-12, p. 71.)--Dans la _Journée -des Madrigaux_, réimpression d'ailleurs charmante et faite avec -soin, l'on a publié, toujours d'après les inépuisables _Manuscrits_ -de Conrart, un madrigal adressé par _mademoiselle_ de Maintenon à -Villarceaux, avec la réponse de celui-ci, et l'on a voulu y voir une -preuve décisive des relations galantes de l'ami de Ninon avec Françoise -d'Aubigné. On avait oublié que la veuve Scarron ne s'appela madame -(et non pas _mademoiselle_) de Maintenon (_V._ sa _Lettre_ à madame -de Coulanges), qu'en février 1675, c'est-à-dire lorsqu'elle avait -quarante ans, et lorsque Villarceaux en avait cinquante-six, ce qui -n'est plus guère l'âge d'envoyer des _galants_ (faveurs) et de courir -la bague, choses dont il est question dans le madrigal et dans la -réponse. De qui donc alors s'agit-il ici? Du fils de Villarceaux, qui -fut tué à Fleurus, en 1690, et de la jeune sœur de Charles-François -d'Angennes, marquis de Maintenon, le même qui vendit sa terre et son -titre à Françoise d'Aubigné, à la fin de 1674.--Je voudrais bien aussi -que, d'après Saint-Simon (édit. Chéruel, in-12, t. VII, p. 43), l'on -n'accusât plus madame de Maintenon d'avoir inspiré à Louis XIV l'idée -de révoquer l'édit de Nantes. Au mois de mars 1665, c'est-à-dire -quatre ans avant que la veuve Scarron eût été attachée à l'éducation -des enfants de madame de Montespan, et fût ainsi entrée en relation, -même très indirecte, avec le roi, cette révocation était déjà dans les -projets de Louis XIV (_V._ une _Lettre_ de Gui Patin à Spon, 3 mars -1665, et aussi, surtout, les _Mémoires inédits_ de l'abbé Legendre, -dans le _Magasin de librairie_, t. V, p. 115). Voltaire avait sur ce -point protesté le premier et très justement. «Pourquoi dites-vous, -avait-il écrit à Formey, le 17 janvier 1753, que madame de Maintenon -eut beaucoup de part à la révocation de l'édit de Nantes? Elle toléra -cette persécution, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles, -celle de Racine; mais certainement elle n'y eut aucune part, c'est un -fait certain. Elle n'osait jamais contredire Louis XIV.»] - -Je vous citerai en revanche quelques-uns des _mots_ de madame Cornuel, -cette bonne langue, qui trouvait si bien le trait juste à décocher sur -chaque ridicule, la formule précise, l'expression nette et saillante -pour chaque pensée. C'est d'elle, et non pas de madame de Sévigné, -comme on l'a dit souvent, que nous vient ce _mot_ si bien fait au sujet -des généraux qui avaient pris le commandement après le héros tué à -Saltzbach, et qui, à dix qu'ils étaient, ne remplaçaient pas ce seul -homme: elle les appelait _la monnoie de M. de Turenne_. La première -aussi, selon mademoiselle Aïssé[511], elle a dit cette phrase si -vraie et qui a fait fortune: _Il n'y a pas de héros pour son valet de -chambre._ - -[Note 511: _Lettres_, édit. J. Ravenel, E. Dentu, 1853, p. -161.--Madame Cornuel n'avait d'ailleurs fait que se souvenir ici de -cette phrase de Montaigne: «Peu d'hommes ont esté admirez par leurs -domestiques.» (_Essais_, livre III, chap. II.)] - -Ne trouvez-vous pas que ce _mot_-là ferait merveille dans une lettre de -madame de Sévigné, et qu'à tout prendre, puisqu'on voulait lui prêter -quelque chose, on eût mieux fait de le lui attribuer que celui-ci: -_Racine passera comme le café_, qu'on a toujours mis sur son compte et -toujours répété avec une raillerie pour la charmante femme, bien que, -Dieu merci! elle n'en soit pas coupable? - -C'est toute une histoire. M. de Monmerqué, M. de Saint-Surin, l'ont -débrouillée les premiers; M. Aubenas est venu ensuite[512], puis enfin -M. Géruzez, qui, dans ses nouveaux _Essais d'histoire littéraire_, en a -donné le résumé suivant, trop spirituel et trop exact pour que nous ne -nous contentions pas de le citer: - -[Note 512: Il ne faut pas oublier non plus une ingénieuse note de -M. J. Taschereau, dans la _Revue rétrospective_, t. Ier, p. 126-127, -à propos d'une _Notice sur madame de Sévigné_, par Mirabeau, dans -laquelle l'erreur commune se trouve reproduite.] - -«Comment se fait-il que l'arrêt en question soit devenu proverbe?.... -Le premier coupable est Voltaire, et La Harpe a consommé le crime. -Madame de Sévigné avait dit, en 1672[513]: «Racine fait des comédies -pour la Champmeslé; ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais -il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc -notre vieil ami Corneille!» Quatre ans après[514], elle écrivait à sa -fille: «Vous voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Méri -l'a aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on compter sur la -fortune?» Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petites phrases -reposaient à distance respectueuse, chacune à sa place, et dans son -entourage, qui se modifia lorsque Voltaire s'avisa de les rapprocher -en les altérant: «Madame de Sévigné croit toujours que Racine _n'ira -pas loin_; elle en jugeait comme du café, dont elle disait _qu'on -se désabuserait bientôt_.» Sur ce texte, La Harpe composa alors la -phrase sacramentelle: _Racine passera comme le café._ Il la porte tout -simplement au compte de madame de Sévigné. M. Suard l'adopte, et les -moutons de Panurge viennent ensuite. C'est ainsi que s'est composé -ce petit mensonge historique, qui sera longtemps encore une vérité -pour bien des gens. Cependant madame de Sévigné a loué Racine avec -enthousiasme[515], et M. Aubenas nous fait remarquer que nous lui -devons probablement l'usage du café au lait[516].» - -[Note 513: _Lettre du 16 mars._ Il n'est pas indifférent de -préciser les dates que M. Géruzez a oublié de donner.] - -[Note 514: _Lettre du 10 mai 1676._] - -[Note 515: _Lettre du 20 février 1689._] - -[Note 516: _Lettre du 29 janvier 1690._] - -Voilà qui est concluant. Je n'aurais rien à ajouter si M. Géruzez -n'eût oublié un petit détail qui n'amoindrit pas l'erreur, mais qui -la déplace un peu. Ce n'est pas La Harpe, mais Voltaire, qui fut le -vrai coupable; c'est lui qui fit entre les deux lettres de madame de -Sévigné, si étonnées du rapprochement, la liaison dangereuse signalée -tout à l'heure. La Harpe ne composa donc pas la phrase sacramentelle. -Il la prit toute faite dans ce passage de la lettre de Voltaire à -l'Académie, qui sert de préface à son _Irène_: «Nous avons été indignés -contre madame de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si -mal.... Nous sommes révoltés de cet esprit misérable de parti, de cette -aveugle prévention qui lui fait dire: _La mode d'aimer Racine passera -comme la mode du café_[517].» - -[Note 517: A propos du café, il est bon de rappeler, mais pour y -rétablir aussi la vérité, ce que fit le chevalier Des Clieux, quand il -transporta, par ordre du Régent, à la Martinique, deux caféiers venus -de Hollande au Jardin du Roi. Il est bien vrai que dans le voyage il -se priva de sa ration d'eau pour les conserver, mais il n'est pas vrai -que ce fussent les premiers plants apportés dans nos colonies. Bien -auparavant, l'agent de la Compagnie orientale, Imbert, avait transporté -du golfe Persique à l'île Bourbon soixante plants qu'il avait obtenus -du cheick de l'Yemen. La plupart réussirent, et la Compagnie put, en -1710, distribuer aux colons des gousses en pleine maturité. Telle est -l'origine du _café Bourbon_, qui, en raison de sa provenance directe, -a plus de ressemblance que les autres avec le moka. _V._ une citation -des _Mémoires mss._ de M. Hardancourt, directeur de la Compagnie des -Indes, dans l'_Hist. de la Régence_, par Lemontey, t. II, p. 325.--On -a souvent appliqué à la légende du _Cèdre du Jardin des Plantes_ le -détail de la ration d'eau donnée aux caféiers de Des Clieux; il faut -l'en retrancher, comme presque tout le reste, y compris même le fameux -chapeau, qui aurait servi de caisse au cèdre pendant la traversée. On -a su par M. F. Roulin, qui le tenait du dernier des Jussieu, que si le -grand-père de celui-ci dut en effet recueillir le plant du cèdre dans -son chapeau, ce ne fut que pendant quelques minutes. Il le portait de -la rue des Bernardins au Jardin du Roi, le pot fêlé se brisa en route, -et le cèdre n'eut alors que le chapeau du savant pour refuge. (F. -Roulin, _Hist. naturelle_, etc., 1865, in-18, p. 260.)] - -Je crois, après cela, qu'il n'y a plus qu'à retourner contre Voltaire -lui-même cette vertueuse indignation, puis à passer à autre chose. - -L'aimable marquise, si bien justifiée ici d'une faute contre le goût, -trouve ailleurs un défenseur éloquent dans M. Walckenaër, au sujet de -la boutade au moins étrange qu'on lui prête dans l'anecdote que voici: -«Elle avait signé le contrat de mariage de sa fille avec le comte de -Grignan. Lorsqu'elle compta la dot, qui était considérable: «Quoi! -s'écria-t-elle, faut-il tant d'argent pour obliger M. de Grignan de -coucher avec ma fille?» Après avoir un peu réfléchi, elle se reprit en -disant: «Il y couchera demain, après-demain, toutes les nuits; ce n'est -pas trop d'argent pour cela.» - -«C'est là, dit M. Walckenaër, un propos de mauvais goût, de mauvais -ton, qui ne s'appuie sur rien, qui n'a paru que dans de détestables -_Ana_.» Et il gourmande vertement M. de Saint-Surin de l'avoir admis -dans sa notice, d'ailleurs excellente[518]. - -[Note 518: _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III, p. 452.--Les -opinions qu'on se fait par les livres tiennent encore à moins que cela -quelquefois. Il suffit d'une faute d'impression, même d'une faute de -ponctuation, pour pervertir complètement un mot connu et faire dire -à la personne à qui on le prête le contraire de ce qu'elle a dit. On -lit dans la première édition du _Segraisiana_, p. 28: «Madame de La -Fayette, disoit M. de La Rochefoucauld, m'a donné de l'esprit, mais -j'ai réformé son cœur.» C'est le plus gros contre sens dont les points -et virgules se soient rendus coupables. Voici ce qu'il faut lire, en -ponctuant et guillemettant autrement: «Madame de La Fayette disoit: -«M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son -cœur.»--Ces anecdotes littéraires m'amènent à dire un mot de celle qui -court depuis l'abbé Prévost, qui l'a, je crois, racontée le premier -(_Le Pour et le Contre_, t. V, p. 74), au sujet du _Glossaire_ de -Ducange, dont il n'y aurait eu d'autre manuscrit qu'une masse énorme de -petits papiers pêle-mêle dans une grande malle. La découverte qu'on a -faite il y a quelques années du manuscrit original, à la Bibliothèque -nationale, prouve la fausseté du fait. (Édélestand du Méril, _Mélanges -archéologiques_, p. 278.)] - -Il est très bien de mettre à néant ces sortes de calomnies courantes, -et je sais fort bon gré, par exemple, à M. Paulin Paris d'avoir pris -de même à partie le fameux _mot_ de Lauzun à la grande Mademoiselle: -_Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes_, et d'avoir prouvé qu'il est -absurdement faux[519]. - -[Note 519: Édit. de Tallemant des Réaux, t. II, p. 227-234.] - -Il ne faut qu'un de ces _mots_-là pour décrier une société. Montrer -leur sottise et leur fausseté, c'est rendre service à toute une époque. - -Or, quelle autre mieux que celle-ci, le grand règne, mérite qu'on -la remette en son vrai jour? Il y a eu, jusqu'à présent, si peu de -justesse et de justice dans les jugements qu'on en a porté? - -La bourgeoisie et le peuple ont Louis XIV en haine, et la noblesse -le déifie. C'est une bien étrange interversion de rôles, d'adoration -et de haine! Tous les éloges pour le grand roi devraient venir de la -bourgeoisie et du peuple, et la noblesse seule devrait se réserver -contre lui les malédictions. Qui donc, après Richelieu, prit le mieux -à tâche «d'imposer à toute les classes de la nation l'habitude de -l'égalité civile»[520], et de niveler, pour ainsi dire, toute la -France sous le sceptre? Ce fut Colbert, obéissant à Louis XIV. Qui -donc, avec la plus vive ardeur pour le progrès et la plus grande -puissance d'initiative, eut d'une façon plus évidente le pressentiment -de l'avenir[521]? Colbert encore, sous les mêmes ordres. Jamais on ne -sut mieux que ce roi et que ce ministre «diriger une réforme sans -déchaîner une révolution»[522]; mais cela, pour ainsi dire, à l'insu -de ceux que frappait cette réforme, et de ceux aussi qui en devaient -recueillir le bienfait. La noblesse était trop abaissée dans son -adulation pour avoir conscience de l'abaissement véritable que les -mesures égalitaires de Louis XIV lui faisaient subir; tandis que, d'un -autre côté, les besoins du peuple, sa soif de ces réformes, étaient -déjà tels qu'il s'aperçut à peine de ce qui était tenté pour le -satisfaire, et qu'il n'en tint compte ni au ministre, ni au roi. Il n'a -pas fallu moins que la lumineuse impartialité de la critique moderne, -tirant ses clartés des faits et de l'expérience d'une révolution par -laquelle fut achevée l'œuvre de Colbert, pour bien faire voir quelle -avait été cette œuvre, et quelle reconnaissance le peuple, qui la -méconnaissait, doit en garder au grand administrateur. C'est seulement -de nos jours, lorsque la Révolution les eut tranchées, qu'on a bien vu -l'égalité des parts marquées par Colbert et que l'on a pu dire[523], -envisageant ce ministre et son roi comme les précurseurs de 1789: «Ils -auraient approuvé la plupart des innovations administratives d'une -révolution qui, dans ses résultats politiques, fut la conséquence -presque nécessaire, quoique fort imprévue, de leur système de -gouvernement. - -[Note 520: L. de Carné, _l'École administrative de Louis XIV_, -_Revue des Deux-Mondes_, 1er juillet 1857, p. 71.] - -[Note 521: _Id., ibid._, p. 58.] - -[Note 522: L. de Carné, _ibid._, p. 66.] - -[Note 523: _Id., ibid._, p. 75.] - -«Cependant, ajoute, pour conclure, l'écrivain distingué auquel -nous empruntons ce passage, et qui nous a guidé dans toute cette -appréciation; cependant, par un contraste inexplicable, par l'esprit de -contradiction le plus obstiné, il se trouve que les fils de ceux dont -Louis XIV remplissait ses conseils le tiennent pour le représentant -d'un état social dont ils abhorrent jusqu'au souvenir, tandis qu'il est -devenu le modèle des princes et le type accompli de la royauté pour les -gentilshommes, dont il avait abaissé l'importance jusqu'à le servir à -sa table et à l'assister à sa toilette.» - -A la fin du dernier siècle, Chamfort[524] trouvait beaucoup de justesse -et de portée à ce _mot_ de Voisenon[525]: «Henri IV fut un grand -roi, Louis XIV fut le roi d'un beau règne.» Aujourd'hui l'on va plus -loin: on trouve que Henri IV et Louis XIV furent deux grands rois. On -confirme pour le dernier ce que Voltaire écrivait le 23 septembre 1752, -à madame du Deffand: «C'était, avec ses défauts, un grand roi; son -siècle est un très grand siècle.» - -[Note 524: _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p. 127.] - -[Note 525: _Œuvres_, t. IV, p. 121.] - -Et du Régent, qu'en dirons-nous? Qu'il eut le tort de succéder trop -gaiement à un règne trop grave, de trop détendre des affaires trop -tendues. Lui et Dubois son ministre valurent mieux que leur réputation. -Lemontey, qui n'était entré dans leur histoire qu'avec des intentions -de critique, fut obligé de s'en départir en présence des faits qu'une -étude sérieuse lui amena et qu'il eut la bonne foi de ne pas repousser. -Pour lui, Dubois fut plutôt un travailleur qu'un débauché, un ambitieux -plus qu'un corrompu[526]. - -[Note 526: Lemontey, _Histoire de la Régence_, t. II, p. 87, note.] - -Quant au Régent, «ce fanfaron de crime[527]», il lui trouve une -capacité des plus vastes, sans presque rien de futile, même dans les -choses où on l'accuse de luxe frivole, comme l'achat du diamant qui -garde son nom, et pour lequel il le justifie, en expliquant l'affaire -par la politique. En payant deux millions, il acheta bien moins le -diamant que Pitt son possesseur, et tout le parti que dirigeait à -Londres ce beau-frère du ministre Stanhope[528]. - -[Note 527: Le mot est de Louis XIV lui-même sur son neveu. -«C'étoit, dit Saint-Simon qui le rapporte, tout surpris de ce grand -coup de pinceau, c'étoit peindre M. le duc d'Orléans d'un seul trait, -et dans la ressemblance la plus juste et la plus parfaite.» (_Mém._, -édit. Hachette, in-12, t. VI, p. 268.)] - -[Note 528: Lemontey, t. II, p. 108.--Il est curieux de rapprocher -ce passage de Lemontey de celui de Saint-Simon sur le même objet, t. -IX, p. 223. On y peut voir combien peu le dernier était vraiment au -fait de ce qu'il raconte.] - -Ici, comme pour le reste de son administration, Lemontey ne trouve à -reprocher au Régent que trop d'entraînement vers la politique anglaise, -qui resta de tradition dans sa famille. Nous savons ce que fit -Louis-Philippe, son arrière-petit-fils. - - - - -LI - - -Venons à Louis XV. Quoiqu'on lui ait prêté bien des _mots_, quoiqu'il -eût même la prétention d'en dire[529], il n'y eut pas de monarque plus -muet. C'est un vrai roi fainéant de parole comme d'action. Était-ce -défaut d'esprit? Non pas certes; mais paresse, dédain, timidité même; -car sa faiblesse de caractère allait jusqu'à le rendre timide[530]. - -[Note 529: D'Argenson, _Mémoire_, t. II, p. 330.] - -[Note 530: Dès son enfance, il avait été silencieux. «On a de la -peine à lui arracher des paroles,» dit la Palatine (_Nouv. Lettres_, -p. 177).--«Il est taciturne,» dit aussi Barbier dans son _Journal_ -(édit. in-18, t. Ier, p. 257); «il ne répond aux compliments» (_Ibid._, -p. 259); «on croit qu'il a un sort sur la langue» (_Ibid._, t. II, p. -410).] - -L'éducation y fut aussi pour beaucoup. Le Régent avait insisté pour -lui sur le besoin de discrétion, «qualité la plus essentielle à un -roi qui veut se faire craindre et respecter». Il avait dans ce sens -invité l'Académie française à faire de la _Discrétion des Princes_ le -sujet d'un concours, et prié aussi les ambassadeurs de glisser le plus -souvent possible l'éloge de cette vertu dans leurs dépêches au Conseil -de Régence[531]. Le petit roi comprit et ne parla guère; mais s'il -fut en cela obéissant aux avis du Régent, il fut aussi surtout docile -à sa nature. Plus tard, le cardinal Fleury ne lui apprit pas plus le -bavardage que le maréchal de Villeroy, son gouverneur, n'avait dû lui -apprendre l'esprit. - -[Note 531: Lemontey, _Hist. de la Régence_, t. II, p. 79.] - -Je savais de Louis XV un _mot_, fort joli du reste, qu'on prétendait -qu'il avait dit à M. de Lauraguais, de retour d'un voyage philosophique -à Londres: «Et qu'êtes-vous allé faire là-bas, Monsieur?--Apprendre -à penser, Sire.--Les chevaux,» aurait répliqué le roi, en tournant -le dos. Eh bien! ce mot charmant, le prince de Ligne nous assure que -Louis XV ne l'a pas dit[532]. Il est vrai que, d'après une lettre de -Beaumarchais à M. de Lauraguais lui-même, où il lui répète le _mot_ -que Louis XV lui aurait dit, il faudrait s'en tenir ici à l'opinion -courante. Lequel croire du prince de Ligne ou de Beaumarchais? -Celui-ci, toute réflexion faite, et comme l'a déjà décidé, avant nous, -M. de Loménie[533]. - -[Note 532: _Œuvres choisies_, t. II, p. 342.--En revanche, je -crois qu'il faut laisser à Louis XV le _mot_ plein d'esprit et de goût -qu'il dit lors de sa visite à l'imprimerie du ministère de la guerre. -Un papier était sur une presse et des lunettes auprès: il les prend -et lit, c'était son éloge. «_Elles sont trop fortes_, dit-il en les -replaçant; _elles grossissent les objets_.»] - -[Note 533: _Beaumarchais et son temps_, 1856, in-8º, t. II, p. 272.] - -On raconte encore que, le peintre La Tour s'étant permis de lui -dire: «Nous n'avons pas de marine,» Louis XV, piqué, lui répondit: -«Et celles de Vernet, Monsieur?» Il n'y a de vrai dans l'anecdote -que l'observation fort déplacée du peintre. Le roi en fut tellement -interdit qu'il ne trouva rien à répondre. Il lui eût fallu, en pareil -cas, j'en conviens, un grand esprit d'à-propos, et ce n'était pas, je -le répète, sa qualité dominante. Mariette est le seul qui rapporte le -fait tel qu'il dut se passer[534]. Or, suivant lui, comme vous allez -voir, le roi ne dit rien: - -[Note 534: _Abecedario_, publié par MM. de Chenevière et de -Montaiglon, art. LA TOUR.] - -«Il (La Tour) peignoit le portrait de madame de Pompadour; le roi étoit -présent, et dans la conversation il fut question des bâtiments que le -roi avoit fait construire. La Tour, qu'on n'interrogeoit pas, prit la -parole et eut l'impudence de dire que cela étoit fort beau, mais que -des vaisseaux vaudroient beaucoup mieux. C'étoit dans le temps que les -Anglois avoient détruit notre marine, et que nous n'avions aucun navire -à leur opposer[535]. - -[Note 535: C'est une opinion du temps, dont M. Jal, dans son _Dict. -crit._, p. 75-76, a fait bonne justice. Après avoir rappelé ce qu'on -lit dans le _Siècle de Louis XV_, ch. XXIV, sur le combat naval du 14 -octobre 1749, qui aurait laissé notre marine avec UN SEUL vaisseau de -guerre, il prouve, pièces en main, qu'il faut remplacer la phrase de -Voltaire par celle-ci: «La France n'avait plus alors que VINGT-DEUX -vaisseaux de guerre.» Cinq ans après, à l'époque où La Tour fit sa -sotte réflexion, notre marine comptait «cinquante-cinq bons vaisseaux à -flot, et sept en construction»!] - -«Le roi en rougit, et tout le monde regarda comme une bêtise une sortie -si imprudente, qui ne menoit à rien et ne méritoit que du mépris.» - -_Après nous le déluge!_ disait, même dans sa plus grande prospérité, -madame de Pompadour[536], qui voyait poindre déjà tout au loin, à -l'horizon de la royauté, le grain révolutionnaire. Cette parole de -nonchalant cynisme dans la prophétie a été souvent répétée, et chaque -fois on l'a mise sur le compte de Louis XV. Elle était si bien le -_mot_, l'expression de ce règne au jour le jour, qu'on pensait avec -raison que le roi _bien-aimé_[537] pouvait seul l'avoir dite. - -[Note 536: _Essai sur la marquise de Pompadour_, en tête des -_Mémoires_ de madame de Hausset, 1824, in-8º, p. XIX.] - -[Note 537: On ne sait pas généralement que c'est Vadé (_V._ les -_Lettres_ de Voltaire du 7 et du 14 sept. 1774), d'autres disent -Panard, qui donna ce surnom à Louis XV en pleine Courtille.] - -Personne ne vit mieux que lui, qui était au sommet, venir de loin ce -grand orage; il eut, par pressentiment, l'ennui sombre, comme les -autres, devant la réalité sinistre, eurent le deuil ou le martyre. Le -trône n'était pas encore frappé que le roi semblait déjà foudroyé, et -qu'il en portait les marques. - -Si M. d'Argenson avait pu lui dire ce qu'il pensait, dès 1743, de -l'imminence d'une révolution[538]; si Jean-Jacques avait pu lui faire -entendre ce qu'il dit dans l'_Émile_[539] sur les monarchies de son -temps destinées à périr, et si Louis XV alors avait pu s'abandonner -jusqu'à être sincère, il eût courbé la tête et leur eût dit: «C'est -vrai, je le sens mieux que vous[540].» - -[Note 538: _Mémoires_, t. II, p. 282; t. III, p. 261, 313; t. IV, -p. 189.] - -[Note 539: Édit. Pourrat, t. I, p. 397-398.--C'était la pensée de -tous les clairvoyants. Voltaire écrivait à M. de Chauvelin, le 2 avril -1764, juste douze jours avant la mort de madame de Pompadour: «Tout -ce que je vois jette les semences d'une _révolution_ qui arrivera -immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La -lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à -la première occasion; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens -sont bien heureux, ils verront de belles choses.»] - -[Note 540: _V._, dans notre article sur madame du Barry (_Rev. -franç._, 10 janv. 1859), une lettre de Louis XV, où il manifeste ses -craintes au sujet «du peuple républicain.»] - -J'ai douté du _mot_ de Louis XIII sur la _grimace_ de Cinq-Mars -à l'heure de son exécution. Je voudrais en faire autant pour -l'indifférent adieu de Louis XV à madame de Pompadour, dont le cercueil -s'en allait, par une pluie battante, de Versailles à Paris: «La -marquise n'aura pas beau temps pour son voyage.» Rien, par malheur, ne -me contredit la vérité de cette froide parole; et ce que je sais du -caractère du roi m'en prouve la vraisemblance. D'ailleurs, «auprès du -mot de Louis XIII, dit M. Sainte-Beuve[541], le mot de Louis XV est -presque touchant de sensibilité»[542]. - -[Note 541: _Causeries du Lundi_, 1re édit., t. II, p. 471.] - -[Note 542: Je ne quitterai point la marquise sans préciser -deux points de sa biographie qui sont restés en litige: la date de -sa naissance, l'état qu'exerçait son père. Les uns disent qu'elle -naquit en 1720, les autres en 1722; ceux-ci, et c'est le plus grand -nombre, soutiennent que son père était _boucher des Invalides_; -ceux-là, Voltaire est parmi, prétendent qu'il était fermier à la -Ferté-sous-Jouarre. L'extrait de naissance de la marquise--publié ici, -dès 1856, c'est-à-dire bien avant que _l'Intermédiaire_ (t. I, p. -144) et le _Dict. crit._ de M. Jal (p. 985) l'eussent donné, chacun, -comme _inédit_,--mettra tout le monde d'accord sur les deux points: -«_L'an 1721, le 30 décembre_, fut baptisée _Jeanne-Antoinette Poisson_, -née hier, fille de François Poisson, _fourrier_ de Son Altesse R. -Monseigneur le duc d'Orléans (le Régent), et de Louise-Magdeleine De -la Mothe, son épouse, demeurant rue de Cléri. Le parein, Jean Paris -de Montmartel, la mareine, demoiselle Antoinette Justine Paris, fille -d'Antoine Paris, écuier, thrésorier receveur-général de la province -de Dauphiné.» (_Extrait des registres des baptêmes de la paroisse -Saint-Eustache à Paris._)--C'est madame de Breteuil, femme du ministre -de la guerre en 1723, qui était fille du _boucher des Invalides_, nommé -Charpentier. _V._ le _Journal_ de Marais, _Revue rétrosp._, 2e série, -nº 26, p. 283.] - -Dans les _Mémoires de la minorité_, écrits sur son ordre même, -Massillon avait donné à Louis XV, par opposition avec les premiers -ordres du Régent[543], de très excellents préceptes sur l'art de bien -parler et de bien répondre, plus nécessaire aux rois qu'aux autres -hommes encore. Il avait _insisté_ sur ce point, c'est son mot, parce -qu'il savait bien pour quel esprit paresseux, pour quelle nature -indolente à la parole sa leçon était faite. «Il semble, disait-il, que -parce que nos princes sont grands ils soient dispensés de paroles; -et c'est certainement une grande erreur. Il y a mille occasions dans -lesquelles un prince qui parle à la multitude gagne plus que par le -poids de toute son autorité.... Combien Henri IV, par exemple, ne -rencontra-t-il pas d'obstacles, qu'il surmonta parce qu'il savoit -parler! _J'insiste_ sur cet article par l'amour et l'attachement que je -sens pour mon roi.» - -[Note 543: _V._ plus haut, p. 336-337.] - -Peine perdue; Louis XV persista dans ce mutisme indolent qui fit tant -douter de son esprit, et qui accréditait en Europe l'opinion que cette -impuissance de parler était _un des tics de la maison de Bourbon_. - -«Tandis qu'il n'était question parmi nous, dit La Harpe[544], que des -conversations toujours intéressantes que tout voyageur un peu connu ne -manquait jamais d'avoir avec les souverains de l'Europe, en Angleterre, -en Prusse, en Russie, dans toute l'Allemagne, on savait par cœur à -Versailles les trois ou quatre questions insignifiantes que le roi ne -manquait pas de faire à tout étranger qui lui était présenté, et qui -étaient constamment les mêmes. On peut imaginer combien ce protocole -faisait rire, surtout quand on le rapprochait de ce que nous disions de -la morgue allemande et de l'urbanité française.» - -[Note 544: _Mélanges inédits de littér._, Paris, 1810, in-8º, p. -260.] - -Plusieurs anecdotes racontées par Chamfort viennent bien à l'appui de -ce passage de La Harpe, surtout la suivante[545]: «Le roi de Prusse -demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de France.--«Oui, Sire, lui -dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie -française.--Eh bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit?--Il -ne m'a pas parlé, Sire.--A qui donc parle-t-il? poursuivit Frédéric.» - -[Note 545: _Œuvres choisies de Chamfort_, édit. A. Houssaye, p. 69.] - -Peut-être trouva-t-il quelquefois un _mot_ satirique: un _mot_ -obligeant, jamais. - -Quand M. de Richelieu vint lui faire sa cour, après la prise de Mahon, -Louis XV lui dit seulement: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre -Lansmatt?» C'était un vieux garçon de la chambre! - -C'est aussi Chamfort qui nous a raconté cela[546], et je le crois, -comme pour cette autre anecdote moins insignifiante, car Louis XV n'en -est plus le héros[547]: «M. le prince de Charolais ayant surpris M. -de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «_Sortez!_» M. de Brissac lui -répondit: «Monseigneur, vos ancêtres auroient dit: _Sortons!_» - -[Note 546: _Id._, _ibid._, p. 84.--La reine Marie Leczinska, -bien qu'elle eût de l'esprit, n'était pas plus prompte à la riposte -spirituelle. La fameuse anecdote du _Vous m'en direz tant!_ qu'on lui -prête, n'est pas vraie telle qu'elle est racontée. Il s'agissait de -juges vendus; l'abbé Terrasson s'indignait, et la reine, pour voir à -quelle somme s'arrêteraient ses scrupules, allait augmentant toujours: -«Mais, disait-elle, si l'on vous donnait cent, deux cent, trois cent -mille écus, un million?» Si bien que l'abbé, à bout de conscience, -lâcha son fameux: «Votre Majesté m'en dira tant!» M. de Las-Cases -(_Mémor. de Sainte-Hélène_, 1re édit., t. III, p. 111) fait raconter -à Napoléon l'anecdote telle qu'elle court le monde; mais elle fut -rétablie dans sa vérité, à la p. 108 du t. IX, où se trouvent, pour -cette édition, les _additions_ et _corrections_.--Une autre anecdote -plus gaillarde, où se trouve aussi un: _Vous m'en direz tant_, se passa -entre Bautru et la reine Anne d'Autriche. _V._ à la Biblioth. nation., -fs fr., nº 10, 436, un _recueil ms._, fol. 31.] - -[Note 547: _Œuvres choisies de Chamfort_, p. 96.] - -Le mot est vaillant et sied bien à un Cossé-Brissac; ce qui ne vaut -pas moins, il est authentique, j'en ai pour garants madame Campan[548] -et madame Necker[549]. Vous trouverez pourtant des gens qui vous -soutiendront que ce n'est pas M. de Brissac qui le dit à M. de -Charolais, mais le comte de Horn au Régent. Leur grande autorité, ce -sont les faux _Souvenirs de la marquise de Créqui_[550]. D'autres vous -affirmeront, au contraire, que le mot n'appartient ni à M. de Brissac, -ni à M. de Horn, mais à M. de Saint-Herem, qui le jeta comme un défi à -la face du roi Philippe V. Qui le leur a dit? M. Alexandre Dumas, dans -sa comédie des _Demoiselles de Saint-Cyr_, dont M. de Saint-Herem est, -vous le savez, l'un des personnages, et dont le quatrième acte n'a pas -de trait plus saillant que ce _mot_ d'emprunt. - -[Note 548: _Mémoires_, t. 1er, p. 60.] - -[Note 549: _Nouveaux Mélanges._] - -[Note 550: Édit. in-12, t. II, p. 28.] - -C'est ainsi que vous instruisent romans, drames et comédies -historiques[551]. - -[Note 551: Parmi ces comédies, je n'en citerai qu'une au choix, -_le Verre d'eau_, par M. Scribe, faite d'après une fausse anecdote -qu'avait accréditée Voltaire dans son _Siècle de Louis XIV_. L'auteur -dramatique a, comme toujours, enchéri sur l'erreur de l'historien par -une foule d'inventions supplémentaires. Si peu qu'on aille au fond -des choses, on trouve dans cet épisode de l'histoire d'Angleterre -beaucoup de verres de vin, car la reine Anne, qui joue le principal -rôle, buvait fort, mais pas un seul verre d'eau. Un Anglais, voyant la -pièce, ne la comprit pas d'abord, pour cause d'invraisemblance. Il ne -se crut au fait qu'à la scène où lady Marlborough est congédiée: pour -lui, la disgrâce vint de ce que la favorite ayant pris la carafe pour -la bouteille, aurait offert à la reine, au lieu d'un verre de vin, un -verre d'eau! A partir de ce moment, la comédie lui parut raisonnable. -(_V._, pour tout cela, _Nouvelles Lettres de la duchesse d'Orléans, -mère du Régent_, p. 80; Agnès Strickland, _Lives of the queens of -England_, t. XII, p. 250, 285, etc.; _Private correspondance of -duchesse of Marlborough_, t. Ier, p. 301, et Eug. Moret, _Quinze ans du -règne de Louis XIV_, t. III, p. 160, 165.)] - -Il serait utile pourtant, lorsqu'on se veut orner l'esprit, qu'on ne -prît pas moins de soin que lorsqu'il s'agit de se parer le corps. -Va-t-on, si peu qu'on se respecte, se fournir chez les marchands de -chrysocale? Pourquoi donc, cherchant des parures pour son intelligence, -s'adresse-t-on aux marchands de _faux_ en histoire[552]? - -[Note 552: L'auteur des _Demoiselles de Saint-Cyr_ mettait de -l'amour-propre à remplacer la vérité par quelqu'une de ses inventions. -Un jour que, pendant la grande popularité de son _Monte-Cristo_, -il visitait le château d'If, il se donna le plaisir de demander au -concierge où était le cachot de Dantès. On le lui montra. Ayant voulu -voir ensuite, la prison de Mirabeau et les restes du cercueil de -Kléber, son guide lui répondit qu'il ne connaissait pas ces gens-là. -«Ainsi, disait A. Dumas pour terminer l'anecdote, mon triomphe était -complet. Non seulement j'avais créé ce qui n'était pas, mais j'avais -anéanti ce qui était.»] - - - - -LII - - -L'on a douté quelquefois de la réalité du _mot_ si chevaleresque, si -français, c'est tout dire, que M. le comte d'Auteroches, lieutenant -des grenadiers, adressa à lord Charles Hay et à ses gardes anglaises, -le jour de la bataille de Fontenoy: _Messieurs les Anglais, tirez les -premiers_. M. Alexis de Valon, quoiqu'il soit de ceux qui doutent, -en a fait, dans un article de la _Revue des Deux-Mondes_[553], -l'objet d'une chaleureuse digression tout à l'honneur des vaillantes -vertus de l'ancienne armée de France. Quant à moi, je tiens le mot -de M. d'Auteroches pour très authentique, surtout si on le ramène à -l'exacte réalité. Les deux troupes sont en présence. Lord Hay crie en -s'avançant hors des rangs: «Messieurs les gardes françaises, tirez.» -M. d'Auteroches alors va à sa rencontre, et le saluant de l'épée: -«Monsieur, lui dit-il, nous ne tirons jamais les premiers; tirez -vous-mêmes[554].» - -[Note 553: Numéro du 1er fév. 1851.] - -[Note 554: Le marquis de Valfons, dans ses _Souvenirs_, Paris, -E. Dentu, 1860, in-18, p. 143, raconte ainsi le fait dont il avait -été témoin: «Cet engagement se fit à distance si rapprochée que les -officiers anglais, au moment d'arrêter leur troupe, nous saluèrent -le chapeau à la main; les nôtres ayant répondu de même à cette -courtoisie, un capitaine des gardes anglaises, qui était lord Charles -Hay, sortit de son rang et s'avança. Le comte d'Auteroches, lieutenant -des grenadiers, se porta alors au-devant de lui. «Monsieur, dit le -capitaine, faites donc tirer vos gens.--Non, Monsieur, répondit -d'Auteroches, nous ne tirons jamais les premiers.» Et s'étant de -nouveau salués, ils rentrèrent chacun à son rang. Le feu des Anglais -commença aussitôt, et d'une telle vivacité, qu'il nous en coûta plus de -mille hommes du coup, et qu'il s'ensuivit un grand désordre.»] - -Or, c'était de tradition dans l'armée: on laissait toujours, par -courtoisie, l'avantage du premier feu à l'ennemi. - -Ici la nation qui a établi cet usage chevaleresque n'a pas droit à -moins d'honneur que l'officier qui l'a si bien mis en pratique. - -M. d'Auteroches n'est pas célèbre que par ce _mot_-là. C'est lui qui -dit encore, à propos du siège de Maëstricht, à quelqu'un qui prétendait -que la ville était _imprenable_: «Ce mot-là, Monsieur, n'est pas -français[555].» C'est ce qu'on a dit depuis pour _impossible_. - -[Note 555: Je doute cependant un peu de l'anecdote; je ne la trouve -que dans un livre assez peu sûr: _Paris, la Cour et les Provinces_, -par Dugast-Dubois de Saint-Just (t. Ier, p. 6). Je n'ai pas la moindre -confiance dans ce recueil, depuis que j'y ai trouvé (t. II, p. 53-54) -certaine anecdote sur le mot ZESTE du _Dictionnaire_ de Richelet, -dont j'ai démontré sans peine la fausseté dans une note des _Variétés -histor. et littér._, t. IX, p. 20.--J'ajouterai que d'ailleurs -l'anecdote sur _imprenable_ courait avant M. d'Auteroches et le siège -de Maëstricht. Dans un recueil _ms._ de la Biblioth. nation., fs fr., -nº 10434, fol. 18, je la trouve attribuée au duc de Bourbon, en 1744, -devant une place du Piémont.] - - - - -LIII - - -Je voudrais pouvoir admettre sans plus de conteste ce que l'on raconte -du dévouement du chevalier d'Assas; malheureusement il faut que je -laisse Grimm le discuter un peu. - -La mémoire du chevalier n'y perdra presque rien; un brave soldat -jusqu'ici inconnu y gagnera beaucoup, et de tout cela la vérité fera -son profit. On n'aura donc pas à regretter d'avoir été quelque peu -désenchanté, par la connaissance d'un fait nouveau, de l'opinion trop -longtemps admise. - -«J'étais au camp de Reimberg[556], dit Grimm[557], le jour du combat -si connu par le dévouement d'un militaire français. - -[Note 556: Clostercamp, où l'affaire eut lieu, en est tout près.] - -[Note 557: _Mémoires inédits_, t. Ier, p. 188.] - -«Le mot sublime: «_A moi, Auvergne, voilà l'ennemi!_» appartient au -valeureux Dubois, sergent de ce régiment; mais, par une erreur presque -inévitable dans un jour de combat, ce mot fut attribué à un jeune -officier nommé d'Assas. M. de Castries le crut comme tant d'autres; -mais quand, après ce combat, il eut forcé le prince héréditaire à -repasser le Rhin et à lever le siège de Wesel, des renseignements -positifs apprirent que le chevalier d'Assas n'était pas entré seul dans -le bois, mais accompagné de Dubois, sergent de sa compagnie. Ce fut -celui-ci qui cria: «_A nous, Auvergne, c'est l'ennemi!_» - -«Le chevalier fut blessé en même temps, mais il n'expira pas sur -le coup, comme Dubois; et une foule de témoins affirmèrent à M. -de Castries que cet officier avait souvent répété à ceux qui le -transportaient au camp: «_Enfants! ce n'est pas moi qui ai crié, c'est -Dubois._» - -«A mon retour à Paris, continue Grimm, on ne parlait que du beau trait -du chevalier d'Assas, et il n'était pas plus question de Dubois que -s'il n'eût jamais existé. Je savais le contraire: je ne pus convaincre -personne; et l'histoire, qui a recueilli ce fait, n'en consacrera pas -moins une grave erreur de fait et de nom.» - -On m'a fait bien des objections au sujet de cette citation de Grimm, et -de ce qui s'y trouve réfuté. Ces _Mémoires inédits_ sont apocryphes, -m'a-t-on dit. Qui le prouve? Un passage de la _France littéraire_ -de Quérard, qui ne prouve rien. Mais, pour ce fait, ajoutent mes -critiques, leur peu d'exactitude est évident: on fait dire à Grimm -que, le 16 octobre 1760, il était au camp de Reimberg, tandis que, -d'après sa _Correspondance_, il est hors de doute qu'à cette date il -se trouvait à Paris. Je n'aurais rien à répondre, si je ne savais que -cette partie de la _Correspondance_ de Grimm n'est pas de Grimm, mais -de Diderot et de Meister, et si, par une lettre de celui-ci qui a été -récemment publiée[558], je n'avais appris qu'à la date en question, -Diderot et Meister tenaient la plume pour Grimm, parce que Grimm -faisait «un premier voyage en Saxe et en Prusse». Or, où se trouve -Reimberg? Dans la Prusse rhénane. Je retourne donc la critique de mes -critiques contre eux-mêmes, et je leur dis: Grimm ne pouvait être à -Paris, mais à Reimberg. Qui l'y attirait? La curiosité de voir un camp -où commandait en chef M. de Castries que nous savons avoir été de ses -amis[559]. Mes critiques ne sont pas à bout pour si peu; ils ont trois -points sur lesquels ils m'attaquent encore. - -[Note 558: _Mémoires et Correspondance histor. et littér. inédits_, -publiés par Ch. Nisard, 1858, in-18, p. 91.] - -[Note 559: _Correspondance et Mém._ de Diderot, t. Ier, p. 400.] - -1º Si ce que dit Grimm était vrai, d'autres témoignages l'eussent -confirmé, et il n'en existe aucun de ce genre. 2º Grimm prétend -qu'à son retour à Paris, il tâcha de faire valoir la vérité et d'en -convaincre tout le monde; rien n'indique qu'il ait fait de pareils -efforts. 3º M. de Rochambeau, dans ses _Mémoires_, a, lui aussi, -raconté le fait, et avec d'autant plus d'autorité qu'il était alors -colonel dans le régiment où servait d'Assas; d'où vient donc que son -récit, qui n'est pas, il est vrai, conforme à celui qui s'est le plus -accrédité, diffère si fort de la version donnée par Grimm? - -Je vais répondre à tout cela. - -Lorsqu'on vient nous dire que le récit de Grimm n'est confirmé par -aucun autre, on se trompe: le chapitre X du livre II des _Mémoires_ -de Lombard de Langres[560] contient une relation du fait complètement -identique. C'est de son père, engagé comme sergent-major par M. de -Rochambeau, que Lombard en tenait tous les détails. «Moi aussi, disait -le père à son fils, moi aussi j'étais soldat dans Auvergne!» Et il -lui racontait comment on était entré, la nuit, dans le taillis pour y -reconnaître l'ennemi; comment, dans cette reconnaissance, il était près -de Dubois; comment il lui avait entendu crier: «A nous, Auvergne!» et -comment enfin il pouvait attester que d'Assas, blessé à mort, répétait -à ses soldats: «Enfants! ce n'est pas moi qui ai crié, c'est Dubois.» -Lombard de Langres prend la parole après son père. «J'ai, ajoute-t-il, -hésité de rendre ce fait public. J'ai prié un ami, M. Crêtu, employé au -ministère de la guerre, de faire toutes les recherches possibles pour -savoir s'il ne découvrirait point sur les registres du temps quelque -indice qui pût jeter du jour sur un fait si remarquable; ses soins ont -été infructueux. Ces registres sont muets[561].» - -[Note 560: Tome Ier, p. 330-334.] - -[Note 561: M. Théodore Anne, dans l'avant-propos de son édition -de l'_Histoire de l'ordre de Saint-Louis_ par Alex. Mazas (t. I, p. -VIII) constate lui-même l'absence de tout document, au ministère de -la guerre, pour les époques antérieures à 1763. La mort des officiers -sur le champ de bataille n'a pas même une mention; à plus forte raison -celle d'un simple sergent, comme Dubois, dut-elle être oubliée.] - -Grimm nous a dit que ses réclamations en faveur de Dubois n'avaient pas -été moins inutiles; de là vient qu'on a douté qu'il les eût faites. Si -je ne me trompe, cependant, il en existe dans la _Correspondance_ de -Voltaire une sorte de trace, bien vague, bien effacée peut-être, mais -que je ne puis me dispenser d'indiquer. Dans la première édition de son -_Précis du règne de Louis XV_, Voltaire n'avait pu faire mention du -trait de d'Assas. Le baron, frère du chevalier, et le major du régiment -d'Auvergne lui écrivirent pour le prier de réparer cette omission, tout -en omettant eux-mêmes de parler de Dubois. - -Fier d'être pris «pour le greffier de la gloire[562]», c'est son _mot_, -Voltaire se hâta d'écrire à M. de Choiseul et de lui parler du fait -tel que le lui avaient conté dans leur lettre le frère et le major. -Il avait surtout hâte de l'assurer que son oubli involontaire d'un -trait digne de Décius serait réparé dans la belle édition in-4º qu'il -préparait. - -[Note 562: _Lettre_ à M. de Choiseul, du 12 nov. 1768.] - -Elle parut peu de temps après, avec l'addition annoncée: des -réclamations toutes différentes des premières ne se firent pas -attendre. M. de Schomberg, dont Grimm avait élevé les enfants, et qui -était resté son ami, fut au nombre de ces nouveaux critiques. Nous -n'avons pas sa lettre, mais on voit par la réponse de Voltaire que M. -de Schomberg y parlait de d'Assas, et que, bien renseigné par Grimm, il -s'étonnait des renseignements contraires à la vérité dont l'historien -avait dû se servir.--«D'où vous sont venus ces détails? Qui vous a -dit tout cela?» Voilà ce que semble avoir écrit M. de Schomberg, car -Voltaire lui répond[563]: «Je n'ai fait que copier ce que le frère de -M. d'Assas et le major du régiment m'ont mandé.» - -[Note 563: _Lettre_ du 31 oct. 1769.] - -Ce récit du baron d'Assas et du major est le même que Voltaire a -conservé, en dépit des critiques, au chapitre XXXIII de son _Précis du -règne de Louis XV_, et que nous connaissons tous. J'avoue qu'en raison -de la source d'où il nous vient, ce récit ne manque pas d'autorité. - -Si l'histoire tient compte de leur grade à ceux qui témoignent devant -elle, un major doit être cru sur parole; mais à le prendre ainsi, un -colonel doit mériter qu'on ajoute encore plus de foi à ce qu'il dit. -Or, le colonel du régiment d'Auvergne, M. de Rochambeau, a parlé[564], -et sa version n'est pas d'accord avec celle du major, reproduite par -Voltaire. Qui donc croire des deux? Ni l'un, ni l'autre, du moins -complètement: tel est mon avis. - -[Note 564: _Mémoires militaires, histor. et polit._ de M. de -Rochambeau, 1824, in-8º, t. Ier, p. 162-163.] - -Le témoignage du major, rendu de concert avec celui du baron d'Assas, -ne me paraît pas des plus sûrs, parce qu'il n'est pas des plus -désintéressés. Il cachait le désir d'une récompense qui fut en effet -accordée à la famille, au mois d'octobre 1777, et cela suffit pour -diminuer à mes yeux la sincérité des témoins. D'un autre côté, cette -récompense civique ayant reporté, sans partage, sur le nom de d'Assas, -la gloire de l'action héroïque, M. de Rochambeau pouvait-il, dans ses -_Mémoires_, donner un démenti formel à l'ordonnance royale[565] qui en -avait été la consécration? Pour qui d'ailleurs eût-il fait ce démenti? -Pour la mémoire d'un pauvre sergent qui, pendant sa vie, n'avait guère -compté aux yeux de son colonel, et qui, après sa mort, devait compter -encore moins. M. de Rochambeau se contenta donc de relever dans le -récit officiel, conforme à celui de Voltaire, quelques détails que le -major n'aurait pas dû altérer[566]; mais, quoiqu'il n'oubliât pas la -reconnaissance faite dans le taillis, il ne dit mot du sergent Dubois. -Ce n'est pas pour moi une raison de douter de son héroïsme: loin de là. - -[Note 565: L'original existe dans la belle collection d'autographes -de M. Ed. Dentu, qui a bien voulu m'en donner communication.] - -[Note 566: Un fragment de fort étonnants _Mémoires_, publié dans le -_Bulletin du Bibliophile belge_, t. III, p. 130, contient sur ce fait -une autre version assez peu différente de celle de M. de Rochambeau.] - -Les ténèbres planent sans doute encore sur l'histoire de cette nuit -célèbre, mais j'y vois cependant assez clair pour dire: C'est Grimm -qu'il faut croire, et avec lui Lombard de Langres. Je le fais d'autant -plus volontiers qu'ainsi nous avons deux héros pour un. - -D'Assas perd la gloire du _mot_, mais il lui reste l'honneur insigne -d'avoir déclaré qu'il ne lui appartenait pas, et d'avoir réclamé -lui-même pour le soldat dont on lui prêtait la belle action. Il -méritait qu'on l'écoutât mieux. - -Voilà ce que nous avions écrit dans notre seconde édition. Depuis -lors rien n'est venu détruire notre opinion, au contraire: un nouveau -témoignage lui est arrivé en aide. - -Le 12 juillet 1862, M. l'abbé Adrien de La Roque, arrière-petit-fils -de Racine, à qui l'on doit la publication si intéressante des _Lettres -inédites_ de son aïeul, nous écrivit: - -«Ce que vous avez dit de d'Assas dans votre livre de _l'Esprit dans -l'histoire_ est parfaitement vrai. - -«Un de mes parents qui était officier supérieur au régiment d'Auvergne, -à l'époque de la bataille de Clostercamp, a toujours raconté que le -sergent Dubois seul avait eu le temps de crier: «A moi!» - - - - -LIV - - -Louis XVI, pas plus que son prédécesseur, ne possédait le don de la -présence d'esprit et le secret de l'à-propos; mais lui, du moins, il -avait conscience de son infériorité, et comme il savait aussi de quelle -importance lui eussent été les qualités qui lui manquaient, il tâchait -d'y suppléer. - -Pendant quelque temps, il eut sous main une sorte de bel-esprit en -titre d'office, un juré faiseur de _mots_, un homme qui, d'après l'air -des circonstances où le roi aurait à se montrer, devinait ce qu'on -pourrait lui dire, et improvisait ce qu'il aurait à répondre. Cet -homme, c'était le marquis de Pezay[567], qui recevait pour cela du -roi une pension de 6,000 livres[568]. Louis XVI, aux grands jours, -comptait sur lui, absolument comme le comédien sur son souffleur. Le -prince de Ligne, je ne sais, il est vrai, d'après quelles données -authentiques, nous fait connaître une des lettres-leçons que Pezay -écrivit ainsi au roi, lettres dialoguées d'avance, contenant la demande -et la réponse. - -[Note 567: _V._ sur le rôle politique du marquis de Pezay, les -_Mémoires_ de Bezenval, t. Ier, p. 235; _l'Espion anglais_, t. IV, p. -388; _l'Espion dévalisé_, p. 69.] - -[Note 568: _Rev. rétrospective_, oct. 1834, p. 138-139.] - -«Vous ne pouvez pas régner par la grâce, Sire, lui dit-il;--vous voyez -qu'il parle en vrai maître,--la nature vous en a refusé; imposez par -une grande sévérité de principes. Votre Majesté va tantôt à une course -de chevaux; elle trouvera un notaire qui écrira les paris de M. le -comte d'Artois et de M. le duc d'Orléans. Dites, Sire, en le voyant: -«Pourquoi cet homme? faut-il écrire entre gentilshommes? la parole -suffit.» - -«Cela arriva, dit le prince de Ligne. J'y étais. On s'écria: «Quelle -justesse, et quel grand mot du roi! voilà son genre[569].» - -[Note 569: _Œuvres choisies_ du prince de Ligne, t. II, p. 288. Le -rôle de Pezay cessa quand M. de Maurepas, qu'il voulait renverser par -son influence auprès du roi, comme il avait renversé l'abbé Terray, -se fut fait livrer sa correspondance secrète. Madame Cassini, sœur de -Pezay, et l'inspiratrice ordinaire de ce qu'il devait inspirer, avait -confié une copie des lettres à M. de Maillebois, qui les livra lui-même -à M. de Maurepas. Pezay fut exilé. (MM. de Goncourt, _la Femme au -XVIIIe siècle_, 1862, in-8º, p. 441.)] - -A une époque où l'esprit était tout, le bon sens presque rien; où -un mot spirituel sauvait la sottise d'un fait; où l'on était charmé -d'une révolution pourvu qu'elle fît dire de jolis _mots_[570], la -précaution n'était pas mauvaise à prendre. Un roi de France pouvait -tout se permettre, excepté de rester court. L'esprit était une des -nécessités de son état; il lui en fallait quand même. Louis XV avait -perdu une partie de sa popularité en ne prenant pas la peine d'en -avoir ou de s'en faire fournir; Louis XVI pouvait risquer la sienne -par une négligence semblable. L'expédient du marquis fut donc, à tout -considérer, un moyen de bonne administration[571]. - -[Note 570: Chamfort, _Œuvres choisies_, éd. A. Houssaye, p. 64.] - -[Note 571: Quand, à partir de 1789, Louis XVI fut obligé de -prononcer des discours, on lui fit son éloquence, comme on lui avait -fait son esprit. Garat fut un des pourvoyeurs. V. dans la _Revue -contemporaine_, 15 décembre 1857, un article de M. Rathery sur -l'_Armoire de fer_, p. 153.] - -Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'on y recourait pour nos -princes. Nous avons vu Anne d'Autriche _soufflée_ par Mazarin, et nous -allons voir, avec Chamfort, Louis XV, lui aussi, malgré sa paresse, -acceptant d'étudier un rôle et de l'apprendre, gestes et paroles: -«Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour -plénière, tel qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre le -roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses -qu'il ferait au premier président, tout fut expliqué dans un mémoire, -dans lequel on disait: «Ici, le roi prendra un air sévère; ici, le -front du roi s'adoucira; ici, le roi fera tel geste, etc.» Le mémoire -existe[572].» - -[Note 572: Chamfort, _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p.46.--A -la séance royale qui eut lieu au Parlement le 22 février 1723, dans -laquelle Louis XV vint déclarer sa majorité, il fallut trois discours: -l'un du roi, l'autre du régent, le troisième du premier président. Pour -qu'il n'y eût pas désaccord, une même plume écrivit les trois discours: -celle du président Hénault. (_V._ ses _Mémoires_, Paris, E. Dentu, -1855, in-8º, p. 61-62.)] - -Que de choses perdues faute d'un mot dit à point! que d'inimitiés -faute d'une bonne parole! La duchesse d'Angoulême n'avait pas plus que -son père le don de l'à-propos. Elle n'aurait pas, elle non plus, pu -régner par la grâce, comme disait Pezay. Elle le savait, et de peur -de ne pas bien dire, elle ne disait rien. Par malheur, son silence, -mal interprété, faisait des mécontents. M. de Chateaubriand fut de -ceux-là. Après la campagne d'Espagne, les ministres étaient venus -complimenter la duchesse; elle eut pour tous un mot aimable; pour le -ministre des affaires étrangères, Chateaubriand, elle n'eut qu'un -sourire. Il s'en plaignit, et ses plaintes, bien naturelles, transmises -par madame Récamier au duc de Montmorency, parvinrent jusqu'à la -princesse, dont le duc était le chevalier d'honneur. Elle avoua son -tort. «Mais que voulez-vous, dit-elle, M. de Chateaubriand n'est pas -comme un autre. Un compliment banal ne lui suffit pas. Il faut lui -parler sa langue ou se taire. J'ai cherché pour lui un mot heureux que -je n'ai pas trouvé, et je me suis contentée d'un sourire, croyant qu'il -lui exprimerait assez ma reconnaissance.» - -«Cette justification, dit M. Ch. Brifaut[573], parut insuffisante -au grand homme, qui n'en a pas moins prouvé, en toute occasion, son -admiration profonde pour la première vertu du siècle.» - -[Note 573: _Œuvres_, t. III, p. 78.] - - - - -LV - - -Me voici venu au temps de la Révolution. Il y aurait tout un livre à -faire pour pousser comme il faut, à travers cette époque, la tâche que -j'ai entreprise; pour prendre un à un les faits et les mots, et, les -passant au crible, y dégager la vérité du mensonge; mais le moment d'un -pareil travail n'est pas arrivé. Ce temps-là n'est pas encore mûr pour -les historiens de notre génération. Le tableau est trop rapproché; nous -ne sommes pas au point, comme on dit, pour le bien voir, même dans -ces petits détails que notre tâche à nous est d'examiner avec un soin -minutieux. - -«L'histoire, nous l'avons écrit quelque part, a la vue presbyte, elle -voit mieux de loin que de près.» Or, ces temps ne sont pas encore -assez éloignés pour qu'elle les puisse examiner comme il convient. - -Nous ne pourrons que nous poser, en courant, quelques questions sur un -petit nombre de faits et surtout de _mots_ pris entre les plus fameux. - -Barnave a-t-il vraiment dit, à la séance de l'Assemblée nationale -du 23 juillet 1789, après le meurtre de Foulon[574], cette phrase -atroce: «Le sang qui vient de se répandre était-il donc si pur?» -Oui, malheureusement. Rien, ni ce qu'il a lui-même écrit pour s'en -justifier[575], ni ce que, par un effort de courageuse indulgence, M. -Sainte-Beuve a tenté pour cela[576], rien ne pourra le laver du crime -de cette parole inhumaine, qu'on lui répétait sans cesse, qui semblait -être pour lui un stigmate indélébile[577], et dont, jusqu'au pied de -l'échafaud, on lui fit un vivant remords. - -[Note 574: J'avais écrit que cette parole fut prononcée au sujet -des massacres des colons de Saint-Domingue; c'était une erreur relevée -avec raison par M. Eug. Despois (_l'Estafette_, 25 juillet 1857). -La question des colonies ne donna lieu qu'à un _mot_ resté célèbre, -mais souvent altéré. On avait dit (séance du 15 mai 1791) que les -mesures favorables aux noirs irriteraient les colons, et rendraient -entre eux une scission imminente. «Si, dit un orateur, cette scission -devait avoir lieu; s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice, _il -vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe_.» Voilà le vrai -_mot_. On l'a prêté souvent à Robespierre; c'est Dupont de Nemours qui -l'a dit.] - -[Note 575: _Œuvres_, publiées par M. de Bérenger, t. Ier, p. 107.] - -[Note 576: _Causeries du Lundi_, t. II, p. 34.] - -[Note 577: «J'ai vu depuis, dit-il (_Œuvres_, t. Ier, p. 108), -beaucoup de gens qui, s'étant formé, sur ces deux mots, une idée -complète de ma personne, s'étonnaient de ne trouver en moi ni la -physionomie, ni le son de voix, ni les manières d'un homme féroce.»] - -«Le jour où il fut mené au supplice, lisons-nous sur l'un des rapports -que les observateurs du Comité de sûreté générale rédigeaient tous les -soirs, deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus, appuyés près -d'une borne, entre un café et le corps de garde de la gendarmerie, -près la grille de la Conciergerie, dans la cour du Palais, vis-à-vis -l'escalier et en face de la fatale charrette, semblaient s'être mis là -tout exprès pour apostropher Barnave; et, profitant d'un instant de -huées pour n'être pas reconnus, ils lui dirent: «Barnave, le sang qui -coule est-il donc si pur?[578]» - -[Note 578: _Memento, ou Souvenirs inédits_, 1838, in-12, t. II, p. -223-224.] - -On ne peut pousser plus loin la cruauté du reproche. - -Dans un tout autre genre, Dieu merci! le _mot_ célèbre de M. de -Montlosier passe pour n'être pas moins authentique, et cela de l'aveu -même de M. de Chateaubriand[579]. Il avoue bien qu'il _ratissa_ quelque -peu la phrase quand il la reproduisit, mais, en somme, il la déclare -_vraie au fond_. - -[Note 579: _Mémoires d'outre-tombe_, t. III, p. 235.--Mais ce qui -mit le _mot_ en relief, c'est la citation qui en fut faite dans le -_Génie du Christianisme_ (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. -107).] - -La voici. Que le style de l'auteur des _Martyrs_ y ait ou non faufilé -sa trame d'or, elle est fort belle: - -«Si l'on chasse les évêques de leurs palais, ils se retireront dans la -cabane du pauvre qu'ils ont nourri. Si on leur ôte leur croix d'or, ils -prendront une croix de bois; c'est une croix de bois qui a sauvé le -monde[580].» - -[Note 580: _V._ Montlosier, _Mém. sur la Révolution française_, t. -Ier, p. 379, et la _Notice sur M. de Montlosier_, par M. de Barante, -p. 10.--M. de Talleyrand, dans un de ses derniers entretiens avec -M. Dupanloup, lui certifia que tout ce qu'on disait sur ce _mot_ de -Montlosier, et sur l'immense effet qu'il avait produit, était la vérité -même. (_Biographie univers._, supplément, t. LXXXIII, p. 341.)] - - - - -LVI - - -Le _mot_ de Mirabeau à M. de Dreux-Brézé: _Allez dire à votre maître -que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en -sortirons que par la force des baïonnettes_[581], a longtemps été -regardé comme étant d'une authenticité à toute épreuve. Une petite -discussion soulevée à la Chambre des pairs, le 10 mars 1833, au sujet -de la pension à décerner aux vainqueurs de la Bastille, a tout à coup -amené des révélations qui ont un peu modifié la scène, et dont les -paroles du grand orateur, qui en étaient le coup de théâtre, se sont -elles-mêmes un peu ressenties. Le _Moniteur_ raconte ainsi ce court -mais très curieux débat: - -[Note 581: A propos de la _baïonnette_, dont le P. Daniel disait -(_Milice françoise_, liv. VI, ch. v) qu'il ne savait ni quand ni où -elle avait été inventée, permettez-moi de vous rappeler, en passant, -que son nom ne vient pas, comme on le dit partout, de celui de la -ville de Bayonne, mais du diminutif espagnol _bayneta_, petite gaîne. -_V._ notre _Chronique_ de la _Patrie_, nº du 27 mai 1859; le _Magasin -pittoresque_, t. IX, p. 151-152. _V._ aussi _l'Intermédiaire_, t. II, -p. 452, 598.--Le _mot_ le plus célèbre qu'on ait dit sur cette arme -est celui-ci: «La balle est folle, la baïonnette est un héros.» Il se -trouve dans la _Proclamation de Souwarow aux armées russes en 1796_. -_V._ la traduction qu'en a donnée, d'après la version anglaise, M. de -Montalivet, dans la _Revue de Paris_, 2e année, t. XIII, p. 232.] - -«M. VILLEMAIN.... Il y a quarante-deux ans, M. le marquis de -Dreux-Brézé, appuyant et répétant un ordre imprudent qui avait été -suggéré au vertueux et infortuné Louis XVI, prescrivait à l'Assemblée -nationale de se dissoudre et de se séparer en trois ordres, et de -ressusciter ainsi un passé qui allait disparaître à jamais. Vous savez -les terribles et foudroyantes paroles qui furent alors prononcées par -un grand orateur... - -«M. LE MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. Je vous remercie. - -«M. VILLEMAIN. Vous savez les paroles qui furent prononcées alors: -«Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du -peuple...» Je n'achève pas. Le jour où ces paroles furent prononcées, -Messieurs, l'insurrection commençait et la Bastille était prise. - -«M. LE MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. J'ai dit que je remerciais M. Villemain -d'avoir parlé de la séance dans laquelle mon père fut en présence de -Mirabeau, et voici pourquoi je l'ai remercié: c'est parce que depuis -longtemps je désirais que l'occasion se présentât de rectifier ce fait. -Mon père, au retour de Louis XVIII, lui demanda la permission de le -faire. Ce roi législateur, si sage, si modéré, lui demanda de ne pas le -faire, et mon père s'y soumit par respect pour une si auguste volonté. -Voici comment la chose se passa. - -«Mon père fut envoyé pour demander la dissolution de l'Assemblée -nationale. Il y arriva couvert, c'était son devoir, il parlait au nom -du roi. L'Assemblée qui était déjà dans un état d'agitation trouva cela -mauvais. Mon père, en se servant d'une expression que je ne veux pas -rappeler, répondit qu'il resterait couvert, puisqu'il parlait au nom -du roi. Mirabeau ne lui dit pas: _Allez dire à votre maître_... J'en -appelle à tous ceux qui étaient dans l'Assemblée et qui peuvent se -trouver dans cette enceinte; ce langage n'aurait pas été admis. - -«Mirabeau dit à mon père: «NOUS SOMMES ASSEMBLÉS PAR LA VOLONTÉ -NATIONALE, NOUS NE SORTIRONS QUE PAR LA FORCE.» Je demande à M. de -Montlosier si cela est exact[582]. Mon père répondit à M. Bailly: «Je -ne puis reconnaître dans M. Mirabeau que le député du bailliage d'Aix, -et non l'organe de l'Assemblée.» Le tumulte augmenta, un homme contre -cinq cents est toujours le plus faible; mon père se retira. Voilà, -Messieurs, la vérité dans toute son exactitude[583].» - -[Note 582: D'après le compte rendu du _Journal des Débats_ du même -jour (10 mars 1833), M. de Montlosier fit un signe affirmatif.--Les -_Mémoires_ de Bailly, publiés en 1804 (t. Ier, p. 216), ne rapportent -les paroles de Mirabeau, ni comme on les répète ordinairement, ni comme -elles sont reproduites ici. Les _Éphémérides_ de Noël, au contraire -(juin, p. 161), consacrent dès 1803 la version donnée par M. de -Dreux-Brézé.] - -[Note 583: On a repris dans _l'Intermédiaire_, t. II, p. 74, 126, -275, le débat sur cette affaire, mais sans rien en faire sortir de -nouveau, qui contredise la déclaration de M. le marquis de Dreux-Brézé -à la Chambre des pairs.] - -Un autre des grands effets oratoires de Mirabeau, cette belle phrase -sur un fait mensonger[584] qu'il dit dans la séance du 13 avril 1790: -«Je vois d'ici cette fenêtre.... d'où partit l'arquebuse fatale qui -a donné le signal du massacre de la Saint-Barthélemy, etc.,» est un -vol qu'il fit à Volney, bon écrivain, mauvais diseur, et, selon -un pamphlet du temps, «l'un des plus éloquents orateurs _muets_ de -l'Assemblée nationale[585].» Ces sortes d'emprunts, avec consentement -du prêteur, étaient alors assez fréquents; Mirabeau, plus que personne, -y trouva son compte. - -[Note 584: _V._ plus haut, p. 192-204.] - -[Note 585: Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, t. VII, p. -323.--_V._ aussi Fortia de Piles, _Préservatif contre la Biographie -nouvelle des contemporains_, nº 5, p. 43.] - -«Il avait un esprit très distingué, mais il lui préféra toujours celui -des autres. Il avait une aptitude particulière à s'en emparer, et -savait très-bien le rendre sien, en lui donnant sa couleur[586].» - -[Note 586: _Anecdotes sur les principaux personnages de la -Révolution_, à la suite des _Mémoires_ attribués à Condorcet, 1824, -in-8º, p. 319.] - -Chamfort fit presque tous ses discours, notamment, en sa qualité -d'académicien, celui qui attaque si violemment les académies. Mirabeau, -en échange, appelait Chamfort son _cher philosophe_[587]. Ce fut, en -cela, son seul salaire, sa seule gloire. - -[Note 587: _Anecdotes inédites de la fin du_ XVIIIe _siècle_, -Paris, 1801, in-12, p. 34.] - -Sieyès dut à M. de Lauraguais[588] le titre, c'est-à-dire tout l'effet -de la brochure qui fit sa fortune séditieuse, comme disait M. de -Vaisne: _Qu'est-ce que le Tiers-État? Rien! Que doit-il être? Tout!_ - -[Note 588: _Lettres de L.-B. Lauraguais à madame ***_, an X, in-8º, -p. 161-162.] - -M. de Talleyrand prit à H.-C. Guilhe, ancien directeur de l'École -royale des sourds-muets de Bordeaux, le rapport sur l'instruction -publique qu'il lut à l'Assemblée nationale, et qu'il imprima ensuite -sous son nom[589]. - -[Note 589: Quérard, _Supercheries littéraires dévoilées_, t. IV, p. -441-442.] - -On s'entre-tuait si souvent alors! on pouvait bien se voler -quelquefois. D'ailleurs le fameux axiome, rajeuni pour une autre -révolution, n'était-il pas trouvé déjà? Brissot n'avait-il pas écrit -dès 1780: «_La propriété_ exclusive _est un vol_ dans la nature[590].» - -[Note 590: _Recherches philosophiques sur le droit de propriété -et sur le vol considéré dans sa nature_, etc. (Biblioth. philosoph. -des législateurs, t. VI.)--Un bel esprit qui avait eu en communication -les lettres autographes de Vauvenargues, n'avait que trop usé de ce -droit plagiaire. D'après une note, écrite par M. de Villevieille, -sur l'un des autographes du moraliste qui font partie de la riche -collection de M. Ed. Dentu, «ce curieux d'esprit se faisait honneur de -celui de Vauvenargues, et encadrait de ses phrases dans ses lettres -particulières.» On ne revoyait plus les autographes qu'il pillait -ainsi. Un grand nombre de lettres de Vauvenargues à M. de Villevieille, -père de celui qui a écrit la note, n'ont pas été perdues autrement.] - - - - -LVII - - -J'avais souvent entendu dire[591] que Prudhomme avait pris dans une des -plus véhémentes _mazarinades_ la fameuse devise de son recueil _les -Révolutions de Paris_: «Les grands ne sont grands que parce que nous -sommes à genoux; relevons-nous.» Je me mis en quête, et je finis par -découvrir, mais sans être fort satisfait de la découverte. Je n'avais -pas trouvé le voleur au gîte. Je ne tenais qu'une imitation indécise -au lieu du plagiat bien conditionné qu'on m'avait promis. Jugez-en. -Montandré a dit, dans son pamphlet bizarre, au titre plus bizarre -encore: _le Point de l'Ovale_: «Les grands ne sont grands que parce -que nous les portons sur nos épaules; nous n'avons qu'à les secouer -pour en joncher la terre[592].» Comparez avec l'épigraphe de Prudhomme, -et vous verrez qu'il n'y a rien là qui vaille la peine que l'on crie au -voleur. - -[Note 591: _V._ Henri Martin, _le Libelliste_, Paris, 1833, -introd., p. VI, et le _Catalogue de la biblioth. Soleinne_, t. Ier, p. -287, nº 1264.] - -[Note 592: Moreau, _Bibliographie des Mazarinades_, t. Ier, p. 31; -Rathery, _Athenæum_, 12 février 1853.] - -En fait de _mots_, il y en eut alors beaucoup plus de prêtés que de -trouvés. On a donné celui-ci à Le Pelletier Saint-Fargeau tombant sous -le couteau du garde du corps Pâris: «Je meurs content, je meurs pour la -liberté de mon pays;» et sûrement, de l'aveu de ceux qui assistèrent à -son agonie, il n'a rien dit[593]. - -[Note 593: _V._ un article de G. Duval, _Revue du_ XIXe _siècle_, 9 -février 1840, p. 348.] - -«On fit tenir à l'homme expirant, dit Mercier[594], des paroles qui ne -furent jamais prononcées.» - -[Note 594: _Le Nouveau Paris_, t. Ier, p. 162.] - -A ce propos, je vous dirai en passant: Défiez-vous des _mots_ prêtés -aux mourants. La mort n'est point bavarde: un soupir, un regard noyé -dans les ombres suprêmes, un geste de la main se portant vers le -cœur, quelques paroles confuses, mais surtout sans déclamation, voilà -seulement ce qu'elle permet à ceux qu'elle a frappés. - -On sait maintenant d'une façon certaine que Desaix à Marengo ne dit -rien et ne put rien dire[595], et que les dernières paroles de Lannes à -Essling ne furent pas celles qu'on croit[596]. - -[Note 595: «Desaix, dit le duc de Valmy, tomba, non pas blessé à -la tête d'un coup mortel, comme le dit W. Scott, mais d'une balle dans -la poitrine qui traversa le cœur entier, et sortit par le dos. C'est -alors que la division Desaix plia, et que les colonnes autrichiennes -passèrent sur le corps du général qui ne fut retrouvé que longtemps -après la bataille.» (_Hist. de la campagne de 1800_, 1854, in-8º, p. -188.) Comment alors aurait-il pu prononcer un seul mot? Il ne dit donc -rien, ainsi que l'affirme de son côté le duc de Raguse, qui, sur ce -point, n'a pas été démenti. (_Mémoires_, t. II, p. 137.)] - -[Note 596: Fortia de Piles,_ Préservatif contre la Biographie -nouvelle des contemporains_, nº 4, p. 96. V. surtout un excellent -article de M. Villemain, _Revue des Deux-Mondes_, 15 avril 1857, p. -904. On y trouve les vraies paroles du maréchal Lannes à Napoléon: «Au -nom de Dieu, Sire, faites la paix pour la France, moi je meurs.» Il -n'eût pas été prudent d'insérer de pareils mots dans le _Moniteur_; -aussi, comme pour Desaix, en supposa-t-on d'autres: «Sire, je meurs -avec la conviction et la gloire d'avoir été votre meilleur ami.» Par -ces paroles prêtées à l'un de ses fidèles, Napoléon protestait contre -les amitiés qu'il sentait défaillir ou qui l'abandonnaient déjà.] - -On n'est plus dupe du «léger badinage» que, suivant M. Thiers[597], -Napoléon aurait mêlé à ses dernières paroles, en disant: «Je vais -rejoindre Kléber, Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!... -Ils viendront à ma rencontre.... Nous parlerons de ce que nous avons -fait.... A moins que là-haut, comme ici-bas, on n'ait peur de voir tant -de militaires ensemble[598].» On a cessé de croire au _mot_ de Joseph -de Maistre mourant: «Je m'en vais avec l'Europe[599].» On a ramené à sa -simple expression le dernier cri de Goëthe: «De la lumière, encore plus -de lumière[600]!» Enfin l'on a supprimé de l'histoire tout l'esprit que -Louis XVIII aurait eu à sa mort, qui fut, comme la plupart, des plus -muettes[601]. - -[Note 597: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XX, p. 705.] - -[Note 598: Ce «léger badinage» est l'invention d'un littérateur -français, «qui a cru bien faire en embellissant ainsi la relation des -derniers moments de Napoléon.» (_Napoléon et son historien M. Thiers_, -par J. Barni. Genève, 1865, in-18, p. 353.) M. Barni ajoute en note: -«C'est ce qui m'a été affirmé de la manière la plus positive par un -témoin parfaitement digne de foi, mais que je n'ai pas le droit de -nommer.»] - -[Note 599: «Le comte Rodolphe son fils, dans la _Vie_ qu'il a -donnée de son père, ne fait pas mention de l'anecdote.» (_Revue de -Genève_, août 1851, p. 556.)] - -[Note 600: Il dit en se tournant vers sa servante: «Approchez la -chandelle.»] - -[Note 601: _V._ plus bas, p. 417-418.] - -Mais revenons aux scènes de la Terreur. - -Le _mot_ de l'abbé Edgeworth à Louis XVI prêt à mourir: _Fils de saint -Louis, montez au ciel!_ est un _mot_ prêté. C'est Charles His[602], -rédacteur du journal _le Républicain français_, qui passa pour l'avoir -inventé le soir de l'exécution[603]. - -[Note 602: C'est le même qui se vanta d'avoir le premier, -c'est-à-dire même avant la ville d'Orléans, qui lui en disputa -l'honneur, demandé que la fille de Louis XVI, prisonnière au Temple, -fût rendue à la liberté. Sous la Restauration, tant de royalisme -méritait récompense: on parla d'anoblir l'ancien rédacteur du -_Républicain français_. Le voyez-vous s'appelant Charles d'His, comme -le roi! Il n'osa pas. Son fils, plus hardi, n'a pas, dit-on, reculé -devant la particule, quoiqu'il eût le même prénom que son père, et que -l'équivoque fût ainsi toujours possible.] - -[Note 603: Charles de Lacretelle, dans son ouvrage _Dix années -d'épreuves_, 1842, in-8º, p. 134, dit qu'il fut le premier à citer le -mot dans le récit qu'il fit de l'exécution pour un journal, «alors -presque le seul où respirât de l'intérêt pour l'auguste victime». Ce -journal ne serait-il pas _le Républicain français_? et ne serait-ce pas -pour cela que le _mot_ fut attribué à Ch. His, qui, après sa sortie du -_Moniteur_, avait fondé cette feuille où l'on combattait énergiquement -les principes de la Terreur? J'ajouterai, et sur bonnes preuves, que -Ch. de Lacretelle, moins discret dans l'intimité que dans son livre, se -déclarait franchement l'auteur du _mot_. S'il l'avait cité le premier, -comme le disent ses _Dix années d'épreuves_, c'est qu'il eût été -impossible que personne le citât avant lui!] - -Il courut bientôt tout Paris[604]. Le pauvre abbé fut l'un des -derniers à apprendre..... qu'il l'avait dit. - -[Note 604: A l'endroit déjà cité, Lacretelle dit que l'article où -se trouvait le _mot_ «fut généralement copié et traduit eu plusieurs -langues». Il y eut toutefois des variantes. Ainsi, dans le nº 192 -des _Révolutions de Paris_ du 9 au 16 mars 1793, le _mot_ est ainsi -reproduit: «Allez, fils aîné de saint Louis, le ciel vous attend.»] - -Il fut souvent questionné à ce sujet. Le comte d'Allonville[605], -l'ancien ministre marquis Bertrand de Molleville, qui en parle -dans son _Histoire de la Révolution_[606], M. de Bausset[607], -lord Hollande[608], trompés par le bruit public, lui demandèrent -sérieusement s'il avait ou non prononcé cette belle parole, et à tous -il répondit que la pensée en était certainement dans son cœur, mais -que, troublé comme il l'était, il n'avait pas dû en trouver la sublime -formule. Enfin il ne se souvenait pas d'avoir rien dit. - -[Note 605: _V._ ses _Mémoires secrets_, 1838, in 8º, t. III, p. -159-160, et les _Causeries d'un curieux_, par M. Feuillet de Conches, -t. III, p. 416.] - -[Note 606: T. X, p. 429.] - -[Note 607: _Revue Rétrosp._, 2e série, t. IX, p. 458.] - -[Note 608: «Ce mot, écrit lord Holland, est une complète fiction. -L'abbé Edgeworth a avoué franchement et honnêtement qu'il ne se -rappelait pas l'avoir dit. Ce mot a été inventé dans un souper, le -soir même de l'exécution.» (_Souvenirs diplomatiques_ de lord Holland, -trad. de l'anglais, 1851, in-12, p. 254.)--Au moment où Louis XVI -résistait pour qu'on ne lui liât pas les mains, l'abbé Edgeworth avait -dit seulement: «Sire, c'est encore un sacrifice que vous avez à faire -pour avoir un nouveau trait de ressemblance avec votre divin modèle.» -Ces paroles, reproduites presque textuellement dans la lettre que -Sanson fit insérer le 21 février 1793 dans le _Thermomètre politique_, -journal de Dulaure, en réponse à l'indigne récit qui y avait paru, se -trouvent, telles que nous les donnons, dans la lettre que la sœur de -l'abbé Edgeworth écrivit le 10 février 1793 à l'une de ses amies, et -qui a été publiée dans le _Dutensiana_, p. 213-218. Le _mot_ prêté au -courageux abbé ne se trouve naturellement pas dans cette lettre qui -n'omet pourtant aucune des circonstances du supplice. «Mon ami, dit -mademoiselle Edgeworth, qui appelle ainsi son frère, se tint toujours -auprès de lui (le roi). Il reçut ses derniers soupirs, et il n'est -pas mort de douleur, il ne s'est même pas évanoui; il eut même la -force de se mettre à genoux et de ne quitter que lorsque ses habits -furent teints du sang de cette tête sacrée, que l'on promenait sur -l'échafaud, aux cris de: Vive la nation!» Mademoiselle Edgeworth parle -aussi du roulement de tambours qui couvrit la voix du roi, et, comme -tout le monde, elle en attribue l'ordre à Santerre; mais il paraît -prouvé que ce n'est pas lui qui le commanda. Mercier (_Nouveau Paris_, -t. III, p. 6) dit que c'est l'acteur Dugazon. Selon M. Caro (_Notice -sur Santerre_), ce serait le général Berruyer, qui même s'en serait -vanté; d'autres veulent que ce soit Beaufranchet d'Ayat, ancien page -de Louis XVI, et, disait-on, bâtard de Louis XV et de Morphise, la -danseuse. C'est peut-être l'opinion la plus probable. _V._ Bertrand de -Molleville, t. X, p. 430, et le _Catalogue des autogr._ de M. Guilb. de -Pixérécourt, nº 867.] - -Et qui donc aurait pu garder un souvenir certain en pareille -circonstance? La mémoire ne survit pas à ces ivresses de sang et -d'épouvante. - -«J'y étois, dit Mercier dans un de ses meilleurs chapitres[609], et je -n'ai jamais pu savoir où j'étois; c'est-à-dire comprendre, ou le péril -où je me trouvois, ou toutes les singularités qui m'environnoient. - -[Note 609: _Nouveau Paris_, t. VI, p. 141-142.] - -«J'ai vu, ajoute-t-il, porter la tête de Féraud, et je ne puis rendre -compte de son assassinat[610]. - -[Note 610: Longtemps personne ne put savoir la vraie cause de ce -meurtre, résultat d'une erreur de nom. Voici ce que je trouve, à ce -sujet, dans les notes autographes du baron de Boissy d'Anglas sur les -principaux événements de la vie politique de son père, qui présidait, -comme on sait, cette terrible séance de la Convention: «Un adjudant -général, nommé Fox, qui était de service auprès de la Convention, vint -annoncer à M. de Boissy que les attroupements s'augmentaient d'une -manière inquiétante, et lui demanda ses ordres; M. de Boissy les lui -donna par écrit et de sa main: ils portaient de repousser la force -par la force. Au moment où on lui présenta la tête de Féraud, que -l'on disait être celle de Fréron, il crut que l'on venait de nommer -Fox; pensant alors qu'on allait trouver sur cet officier général les -ordres ci-dessus, M. de Boissy se crut totalement perdu, et, résigné à -subir le même sort, il salua religieusement cette tête sanglante.» Il -y avait en effet un complot contre Boissy d'Anglas. Une femme, Carie -Migelly, avoua devant la Convention qu'elle était venue à l'Assemblée, -ainsi que bien d'autres, avec l'intention de l'assassiner. M. L. -Montigny possédait son _ordre d'incarcération_. Il avait aussi celui -du nommé Martin Tacq, «prévenu d'avoir porté au bout d'une pique la -tête du représentant du peuple Féraud». _V. Catalogue_ de sa collection -d'autographes, 1860, in-8º, p. 184.--Un mot encore, ou plutôt une -anecdote, qui fera ressortir tout ce qu'il y eut de modestie dans -le courage de Boissy d'Anglas en cette circonstance. «Quelque temps -après cette terrible séance, dit M. Saint-Marc Girardin, il montrait -à M. Pasquier et à quelques amis la salle de la Convention, et leur -expliquait sur les lieux la scène du 2 prairial: «Étant monté, avec -lui, sur l'estrade du fauteuil du président, disait M. Pasquier, -j'aperçus au fond de cette estrade une porte que je n'y avais point -encore vue. Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? lui dis-je.--Oui, -vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas, elle n'est percée -et ouverte que depuis peu de jours, _et bien heureusement peut-être -pour ma gloire_. Car, qui peut savoir ce que j'aurais fait, si j'avais -eu derrière moi cette porte prête à s'ouvrir pour ma retraite? -Peut-être aurais-je cédé à la tentation.» Voilà bien, ajoutait M. -Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue sans rougir que la peur est -possible à l'homme. Il n'y a que ceux qui se croient capables d'être -faibles qui ne le sont pas, et il n'y a aussi que ceux-là qui sont -indulgents pour les faibles.» (_Journal des Débats_, 22 août 1862.)] - -«J'ai vu Henriot commander aux canonniers, et je ne sais par quel -chemin je me suis trouvé libre et chez moi. - -«J'ai appris la victoire du 13 vendémiaire, lorsque, sur ma chaise -curule, je ne savois pas encore s'il y avoit eu bataille. - -«J'ai couru le palais du Luxembourg, le 18 fructidor, sans connaître -l'importance de cette journée. - -«Je n'ai jamais cru à l'audace insolente et sanguinaire des -Montagnards, parce que j'étois près d'eux.... - -«Tout est _effet d'optique_; il est impossible de se figurer ce qui -est.» - - - - -LVIII - - -On a prêté à l'abbé Maury, sinon plus d'esprit qu'il n'en eut, du moins -plus de _mots_ qu'il n'en dit[611]; de même pour l'abbé Sieyès, dont le -laconisme proverbial est presque devenu du bavardage, tant le mensonge -l'a fait parler dans l'histoire. Ce qu'il y a de pis, c'est que souvent -il n'a gagné que de l'odieux, à tous ces _mots_ supposés. - -[Note 611: Un des meilleurs est authentique: «Aux traits déjà -cités, dit Arnault, dans la notice excellente qu'il lui a consacrée, -j'ajouterai celui-ci; je le tiens de la personne qui s'y trouve -compromise: «Vous croyez donc valoir beaucoup?» dit à Maury, dans un -moment d'humeur, cet homme qui valait beaucoup lui-même. «Très peu -quand je me considère, beaucoup quand je me compare» répondit vivement -Maury.» (_Œuvres de A.-V. Arnault_, Mélanges, p. 431.)] - -Son fameux vote au jugement de Louis XVI: _La mort sans phrase_, est -un des prêts que l'esprit des nouvellistes ou des folliculaires s'est -trop empressé de lui faire; prêts forcés, mais non gratuits, car la -réputation de celui à qui l'on en impose la charge en paye chèrement -les intérêts. Sieyès pourtant ne craignait pas de repasser sur ces -particularités supposées et parasites de son existence politique; il -les réfutait sans humeur. - -«Il revenait avec quelque plaisir, dit M. Sainte-Beuve, sur ses anciens -jours, et y rectifiait quelques points de récits qui appartiennent à -l'histoire. - -«Le premier, disait-il, qui a crié _Vive la nation!_ et cela étonna -bien alors, ce fut moi[612].» - -[Note 612: «En pleine Terreur, dit M. Clément de Ris, l'abbé -Sieyès, corrigeant l'épreuve d'un panégyrique dans lequel il défendait -sa vie politique, vit ces mots si terribles alors: J'ai _abjuré_ -la République, au lieu de: j'ai _adjuré_. «Malheureux! dit-il à -l'imprimeur, voulez-vous donc m'envoyer à la guillotine?» (_Revue -franç._, 20 oct. 1855, p. 21.) Ceci rentre dans la catégorie des faits -et des _mots_ dont une faute d'impression est l'origine, et parmi ceux -aussi qui sont nés d'un contre-sens, comme la fameuse parole d'Alfred -le Grand: «Je veux laisser mes Anglais aussi libres que leur pensée.» -(_V._ G. Guizot, _Études sur Alfred le Grand et les Anglo-Saxons_, -et un article de M. Édouard Thierry, dans le _Moniteur_ du 26 août -1856.)--La phrase: _C'est ici le chemin de Byzance_, que Catherine II -aurait, dit-on, trouvée écrite à chaque coin de route, lors de son -voyage en Crimée, comme l'espérance d'une conquête, est dans le même -cas. Nous avons prouvé ailleurs que c'est la traduction abrégée et à -contresens d'une inscription grecque placée à Kherson, sur un arc de -triomphe, et mal comprise par l'ambassadeur anglais, M. Fitzherbert. -(_V. l'Illustration_, 22 juillet 1854, p. 55.)--En fait de contresens -de mots qui ont amené de grosses erreurs d'histoire, je n'en sais pas -de plus curieux que celui d'Aug. Thierry dans la vingt-quatrième de ses -_Lettres sur l'histoire de France_. Il y prend une table brisée pour -une proclamation déchirée, et fait sortir de là toute la révolution -de la commune de Vézelay. M. Guizot, qui, dans ses _Mém. relatifs -à l'hist. de France_ (t. VII, p. 192), avait traduit _tabula_ par -_affiche_, était le premier coupable. (_V._, à ce sujet, un excellent -travail de M. Léon de Bastard, _Biblioth. de l'École des Chartes_, 3e -série, t. II, p. 361.)] - -«Il niait avoir prononcé les paroles qu'on lui prête après le 18 -brumaire: «_Messieurs, nous avons un maître; ce jeune homme fait -tout, peut tout, et veut tout._» Le _mot_, d'ailleurs, est beau et -digne d'avoir été prononcé. Mais il dit seulement à Bonaparte, qui -lui demandait pourquoi il ne voulait pas rester consul avec lui, et -qui insistait à lui offrir cette seconde place: «Il ne s'agit pas de -consuls, et je ne veux pas être votre aide de camp.» - -«Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de Louis XVI, ce -fameux mot: _La mort sans phrase_; il dit seulement, ce qui est -beaucoup trop: _La mort_. Il supposait que quelqu'un s'étant enquis de -son vote, on aurait répondu: _Il a voté la mort sans phrase_, ce qui a -passé ensuite pour son vote textuel[613]. - -[Note 613: Nous tenons de M. de Pongerville que Du Festel, l'un -des votants (_Réimpression du Moniteur_, t. XV, p. 169-208), lui avait -souvent dit que l'erreur venait du sténographe de la Convention. Avant -le vote de chacun des membres, il avait eu à consigner quelque petit -discours justificatif. Sieyès presque seul ne dit rien que: _La mort_. -Le sténographe, pour constater ce laconisme exceptionnel, mit sur -sa copie, entre parenthèse: (_sans phrase_). De là l'erreur, encore -une fois.--Un jour, M. Anglès avait prêté à M. Sieyès le cinquième -volume du _Censeur européen_, où le mot: _La mort sans phrase_ était -répété. Il le lui rendit après avoir mis en marge: _C'est faux, voir -le_ Moniteur _de l'époque._ En effet, ayant consulté le _Moniteur_ du -20 janvier 1793, nous avons trouvé le vote du laconique député de la -Sarthe, désigné ainsi (p. 105): «SYEYES (sic). La mort.»] - -«Il a dû regretter ce vote fatal, sans lequel il aurait eu le droit, en -effet, de dire ce qu'il écrivait à Rœderer dans l'intimité: «Vous me -connaissez, vous ne m'avez jamais vu prendre part au mal; vous m'avez -vu quelquefois prendre part au bien qui s'est fait[614].» - -[Note 614: Pourquoi en effet, au lieu d'avoir à se justifier de -sa façon de voter, n'a-t-il pas eu à se justifier de son vote même, -comme l'abbé Grégoire, si souvent traité à tort de régicide, et qui si -souvent se disculpa vainement de l'avoir été? Malgré ses protestations, -telle qu'une lettre du 4 octobre 1820, analysée dans le _Catalogue -d'autographes_ du 15 avril 1854, p. 42; malgré les livres qui -protestèrent pour lui, telle que la _Biographie des contemporains_ par -Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 1946, l'erreur ne s'est pas arrêtée. Il y -a quelque temps, elle trouvait un dernier mais redoutable écho dans les -_Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, par M. Guizot, t. I, -p. 233.] - -«Il s'indignait qu'on attribuât à ce mot: _J'ai vécu_, qu'il avait -dit pour résumer sa conduite sous la Terreur, un sens d'égoïsme et -d'insensibilité qu'il n'y avait pas mis[615].» - -[Note 615: «Lorsqu'un de ses amis, dit M. Mignet, lui demanda -plus tard ce qu'il avait fait pendant la Terreur: «Ce que j'ai fait, -lui répondit M. Sieyès, _j'ai vécu_.» Il avait, en effet, résolu -le problème le plus difficile de ce temps, celui de ne pas périr.» -(_Notices historiques_, in-8º, t. Ier, p. 81.)--Le mot _arrière-pensée_ -est, a-t-on dit (_Magasin pittor._, t. VIII, p. 87), un néologisme de -l'abbé Sieyès. La chose était si bien dans son caractère qu'on a cru -que lui seul pouvait avoir créé le mot; erreur encore; il se trouve -déjà dans ce vers très vrai du _Dissipateur_ de Destouches (acte V, sc. -IX): - - Les femmes ont toujours quelque arrière-pensée. -] - -Le _mot_ de Favras, disant au greffier, après avoir lu son arrêt de -mort: _Vous avez fait, Monsieur, trois fautes d'orthographe_, passe -pour très vrai. Mais c'est probablement ce qui importa le moins à M. -V. Hugo lorsqu'il en fit un vers de sa _Marion Delorme_[616]. Pour -qu'il le trouvât digne d'être mis dans la bouche de Saverny allant au -supplice, il lui suffit que ce fût un _mot_ d'un héroïsme à effet. -Nous trouvons, mise en alexandrins, dans la même pièce[617], la phrase -sur la soutane rouge de Richelieu, dont nous avons déjà prouvé le -mensonge[618]. - -[Note 616: Acte V, sc. VII.] - -[Note 617: Acte II, sc. I.] - -[Note 618: _V._ plus haut, p. 256.] - -Cette boutade spirituelle de Saverny[619]: - -[Note 619: Acte III, sc. VII.] - - Donc vous me succédez..... un peu, sur ma parole, - Comme le roi Louis succède à Pharamond, - -n'est que la traduction versifiée d'un _mot_ dit à Louis XV, se -décidant à avouer qu'il _succédait_ peut-être à Saint-Foix dans les -bonnes grâces de la Du Barry: «Oui, répliqua quelqu'un, comme Votre -Majesté succède à Pharamond!» - -Un vers plus remarqué de _Marion Delorme_ est celui-ci[620]: - -[Note 620: Acte IV, sc. VIII.] - - LE ROI (_à l'Angely_). - - Pourquoi vis-tu? - - L'ANGELY. - - _Je vis par curiosité._ - -Très joli _mot_! mais qui date de la Terreur. - -Les uns le prêtent à Mercier, les autres, madame de Bawr, par -exemple[621], en gratifient M. Martin, homme d'esprit plus inédit, mais -plus réel aussi peut-être. Quelqu'un m'a reproché de n'avoir pas mis -cet hémistiche dans mon petit livre des _Citations_. Vous voyez que -j'ai mes raisons; je le réservais pour les _Mots historiques_[622]. - -[Note 621: _Mes souvenirs_, p. 137.] - -[Note 622: En revanche, j'ai mis parmi les citations (_L'Esprit des -autres_, édition elzévir., p. 222) un _mot_ que M. Eugène Despois m'a -reproché de n'avoir pas placé dans ce volume; c'est celui de Vergniaud, -à la séance du 17 septembre 1792. Comme ce _mot_ n'est qu'une citation -du _Guillaume Tell_ de Lemierre, et non un souvenir authentique du -Guillaume Tell de l'histoire, si tant est que l'histoire ait un -Guillaume Tell, j'ai cru bon de le laisser où je l'avais d'abord placé.] - -C'est à Ducis qu'il fut dit, selon madame de Bawr. Lui aussi avait -alors fait son _mot_, lorsqu'il avait écrit à l'un de ses amis: «Que -parles-tu, Vallier, de faire des tragédies? _la Tragédie court les -rues_[623]!» Seulement, il ne se doutait pas qu'il ne faisait que -répéter là ce qu'on lit dans une _mazarinade_: - -[Note 623: Campenon, _Essais de Mémoires... sur la vie... de -Ducis_, Paris, 1824, in-8º, p. 79.] - - Comédiens, c'est un mauvais temps, - La Tragédie est par les champs[624]. - -[Note 624: _Les Triboulets du temps_, dans nos _Variétés -historiques et littéraires_, t. V, p. 17.] - - - - -LIX - - -Vous parlerai-je de la mort d'André Chénier; de cette scène -d'_Andromaque_ que Roucher et le poète de _la Jeune captive_[625] -auraient récitée dans la charrette qui les portait au supplice; du -_mot_ désespéré d'André, qui, prêt à mourir, frappe son front plein -de pensées immortelles? Je ne sais, j'hésite. Ce sont choses dont je -doute, j'en conviens, mais tout en m'affligeant de douter[626]. - -[Note 625: Cette _jeune captive_ était mademoiselle Aimée de -Coigny, depuis duchesse de Fleury, puis épouse de M. de Montrond, et -non pas, comme on l'a toujours dit, la marquise de Coigny, née de -Conflans. (Ch. Labitte, _Études litt._, t. II, p. 184, et l'_Athenæum_, -1853, 2e semestre, p. 393.)] - -[Note 626: Ce dont je ne doute plus, par exemple, et j'en suis -bien heureux, c'est de la fausseté de l'accusation portée contre -Marie-Joseph-Chénier, au sujet de la mort de son frère. M. Michaud -dit et écrivit le premier qu'il l'avait laissé périr (Sainte-Beuve, -_Causeries du Lundi_, t. VII, p. 20), et, depuis, qui ne l'a pas -répété? Tout ce qu'il y a là de cruel mensonge a été victorieusement -démontré dans la brochure de M. L.-J.-G. de Chénier, neveu d'André et -de Marie-Joseph: _la Vérité sur la famille de Chénier_, Paris, 1844, -in-8º.] - -Le récit qu'un romancier, Hyacinthe de Latouche, en a fait, ne repose, -il faut l'avouer, que sur le dire de contemporains plus ou moins -suspects. J'ai su, je l'avoue encore, par des témoignages dignes de -foi, des détails bien faits pour aider à la désillusion; j'en appelle -même à un poète, à M. A. Houssaye, qui, les ayant eus d'une autre -source, n'a pas craint de consigner les plus curieux dans une relation -très intéressante, mais tout à fait désenchantée[627]. Je sais qu'on -viendra me dire aussi que le _mot_ d'André Chénier peut parfaitement -avoir été suggéré à celui qui le lui attribua le premier par la devise -que son ami et compagnon de captivité, le jeune Trudaine, avait -dessinée sur le mur de leur cachot: «C'était un arbre fruitier ayant -à ses pieds une branche rompue sur laquelle se lisaient ces mots: -«_J'aurais porté des fruits[628]._» Le _mot_ d'André Chénier est là -tout entier comme pensée; il n'avait plus qu'à en trouver l'expression, -ce qui n'était pas difficile pour un écrivain comme H. de Latouche. Je -vois cela, j'y trouve des raisons de doute, et cependant l'idée que -je vais toucher à cette mort poétique et la déflorer de sa virginité -funèbre fait que je répugne à la réfutation. - -[Note 627: _La Mort d'André Chénier_ (_Philosophes et Comédiennes_, -2e série, p. 79).--C'est M. de Vigny, dans _Stello_, qui a le plus aidé -au mensonge. Il ne savait même pas qu'André Chénier périt, non sur la -place de la Révolution, mais «sur la place publique de la barrière de -Vincennes.» _V._ la brochure de M. de Chénier, p. 57.] - -[Note 628: _Fructus matura tulissem._ (Le marquis de Saint-Aulaire, -_Lettres inédites de madame du Deffant_, t. Ier, p. 103, note.)--Depuis -que j'ai écrit ceci, dans mes précédentes éditions, il m'est arrivé -un témoignage qui ne laisse aucun doute sur l'origine du _mot_. -Suivant une _note_ de Loizerolles fils, dans son poème sur _la mort -de Loizerolles_, son père (1813, in-12, p. 176), le dessin dont je -parle aurait été, non du jeune Trudaine, mais d'André lui-même. «André -Chénier, dit Loizerolles, qu'il faut en croire, puisqu'il était son -compagnon de captivité à Saint-Lazare, avait dessiné sur le mur de sa -chambre un arbre qui penchait sa tête languissante, dont les rameaux -étaient abattus par le vent.»] - -M. Géruzez a procédé plus hardiment. - -«M. de Latouche, dit-il[629], a pris sur lui de faire réciter à -Roucher et André Chénier, pendant le trajet de la prison à l'échafaud, -la première scène d'_Andromaque_, entre Oreste et Pylade; il ne savait -pas, et ne pouvait pas savoir quelles paroles ont échangées les deux -amis sur le triste tombereau qui les conduisait à la mort, et il le dit -comme s'il l'avait su[630].» - -[Note 629: _Histoire de la Littérature pendant la Révolution_, p. -388-389. Le dernier et le plus complet des biographes d'André Chénier, -M. Becq de Fouquières, ne voit aussi dans tout cela que des légendes. -_V._ la _notice_ en tête de l'édition qu'il a donnée des _Œuvres_, p. -XLV.] - -[Note 630: Je ne veux pas faire grâce au fameux banquet des -Girondins. C'est une invention de M. Thiers (_Hist. de la Révolut._, 4e -édit., t. V, p. 460), enjolivée par Charles Nodier (_Œuvr. complètes_, -t. VII, p. 39), et, pour que rien n'y manquât, _illustrée_ par M. de -Lamartine (_Hist. des Girondins_, t. VII, p. 47-54). Le récit que -Riouffe, l'un de ceux qui survécurent, donna dans ses _Mémoires d'un -détenu_ (2e édit., an III, in-12, p. 61-63), était assez pathétique -sans qu'il fût besoin que ces trois historiens, dont un romancier et un -poète, vinssent y dresser le menu de leurs mensonges. «Il serait, dit -M. Granier de Cassagnac, après avoir, dans son _Histoire des Girondins -et des Massacres de septembre_ (Paris, E. Dentu, in-8º, t. Ier, p. 48), -reproduit les pages de M. de Lamartine, il serait impossible de rien -ajouter à ce récit; rien, si ce n'est la vérité.» Et M. de Cassagnac -prouve qu'en effet elle en est complètement absente.] - -S'il a pu m'en coûter de toucher à ce mensonge intéressant, il -ne m'est pas moins pénible d'en déflorer un pareil et même plus -touchant, la prétendue histoire des vierges de Verdun, dont, selon -M. de Lamartine[631], «la plus âgée aurait eu dix-huit ans,» tandis -qu'en réalité la plus vieille de ces malheureuses suppliciées était -septuagénaire[632], et la plus jeune plus que majeure[633]. - -[Note 631: _Histoire des Girondins_, 1847, in-8º, t. VIII, p. 125.] - -[Note 632: Ou peut s'en faut, elle avait soixante-neuf ans.] - -[Note 633: Elle avait vingt-deux ans. Deux des condamnées n'avaient -que dix-sept ans; mais, à cause de leur âge même, elles ne furent pas -menées à l'échafaud, on se contenta de les déporter. (Ch. Berriat -Saint-Prix, _la Justice révolutionnaire_, 1861, in-12, p. 63-64.)] - -Comme revanche, il est une autre erreur simplement horrible celle-là, -qui pourra me dédommager par la réfutation qu'elle appelle, et qui est, -Dieu merci! très facile à faire. - -Il s'agit de mademoiselle de Sombreuil et du verre de sang qu'on -prétend qu'elle fut forcée de boire, pour obtenir la vie de son père, -aux massacres de septembre. Cette fable atroce, tant répétée, ne -repose que sur une note de Legouvé, dans son poème sur le _Mérite -des femmes_[634]. Comment, sans aucune preuve, en dépit même de -l'invraisemblance matérielle du fait[635], Legouvé s'est-il permis -cette invention? quel a pu être son point de départ? M. Louis Blanc va -répondre[636]. - -[Note 634: 1838, in-8º, p. 94. La première édit. est de -1801.--L'abbé Delille lui-même, dans ses notes du poème de la _Pitié_ -(édit. de 1822, in-12, p. 205), s'était contenté de dire: «Mademoiselle -de Sombreuil se précipita au travers des bourreaux pour sauver son -père. Cet héroïsme de la piété filiale désarma les assassins, et M. de -Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe.»] - -[Note 635: B. Maurice, _Hist. polit. des anciennes prisons de la -Seine_, 1840, in-8º, p. 286-287.] - -[Note 636: _Hist. de la Révolution_, t. VII, p. 185.] - -Quand mademoiselle de Sombreuil eut désarmé les meurtriers, «à force -de courage, de beauté, de dévouement et de larmes», elle parut sur le -point de s'évanouir. «Un de ces hommes barbares, saisi d'une soudaine -émotion, courut à elle et lui offrit un verre d'eau, dans lequel -tomba une goutte de sang que l'égorgeur avait à ses mains. Telle est -l'origine de la fable hideuse, où l'on nous montre mademoiselle de -Sombreuil forcée, comme condition du salut de son père, de boire un -verre de sang[637].» - -[Note 637: L'horrible anecdote est aussi réfutée par G. Duval, -(_Dict. de la Conversat._, 2e édit., t. XVI, p. 266); mais elle ne -l'a jamais été plus victorieusement que dans plusieurs articles de -_l'Intermédiaire_, t. II, p. 279, 308, 435, et surtout dans celui de -l'historien du _Couvent des Carmes_, M. Alex. Sorel, publié par _le -Droit_ du 27 sept. 1863.] - -M. Louis Blanc ajoute en note: «Je tiens le fait d'une dame qui, -elle-même, le tenait de mademoiselle de Sombreuil, dont elle avait été -l'amie. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que mademoiselle de -Sombreuil racontait la chose pour prouver que les hommes de septembre, -tout cruels qu'ils furent, n'étaient point absolument inaccessibles à -la pitié.» - - - - -LX - - -«C'est, dit Arnault dans l'article de la _Revue de Paris_ que nous -avons déjà souvent cité, c'est un mot admirable que le mot de Bailly, -cet homme qui termina par une mort si héroïque une vie si honorable. -Pendant les apprêts de son supplice, apprêts renouvelés et prolongés -avec tant de cruauté, une pluie glaciale n'avait pas cessé de tomber -sur ce vieillard demi-nu. «Tu trembles, Bailly?» lui dit un de ses -bourreaux.--«J'ai froid,» répondit Bailly. - -«On trouve dans Shakspeare une réponse toute semblable faite par un -de ses héros, en semblable position[638]. Dans une émeute populaire, -lord Say, traîné devant le Marat de l'époque, devant John Cade, qui -rendait ses sentences au pied même du gibet, est condamné à mort par ce -monstre. «Quoi! lâche, tu trembles!» lui dit un des exécuteurs.--«C'est -la paralysie et non la peur qui me fait trembler,» répondit le vieux -lord. - -[Note 638: Selon Lingard, Charles Ier, le matin de son exécution (9 -février 1649), se revêtit de deux chemises, disant: «Si je tremblais de -froid, mes ennemis l'attribueraient à la peur; je ne veux pas m'exposer -à un pareil reproche.»] - -«Que conclure de cette ressemblance? Que Shakspeare avait deviné -Bailly[639]. Tout ce que les passions humaines peuvent inspirer, le -génie peut l'inventer. - -[Note 639: On a su le mot de Bailly par l'exécuteur lui-même. _V._ -les _Mémoires d'un détenu_, p. 80.--Ce très curieux livre de Riouffe -nous a transmis la plupart des _mots_ de Danton avant son supplice, -et ce témoignage suffit pour qu'on les croie authentiques. Riouffe -les écrivait au vol. Danton, qui s'en doutait, y mettait alors de la -coquetterie; il soignait ses _mots_, il faisait à chacun sa toilette -pour la postérité: «Il s'efforçait, dit Riouffe, p. 93, de donner à ses -phrases une tournure précise et apophthegmatique, propre à être citée.»] - - Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance, - -dit Piron.» - -Ces rencontres sont possibles pour tous les genres de pensées; j'en -ai donné des preuves ici même et dans _l'Esprit des autres_. Une -dernière preuve pourtant: Cicéron a dit de la reconnaissance que «c'est -l'âme qui se souvient», _Animus memor_. Le sourd-muet Massieu, prié -par écrit, dans une des séances publiques de l'abbé Sicard, de donner -la définition de la même vertu, traça avec la craie, sur le tableau -noir, cette phrase restée célèbre et qui méritait si bien de l'être: -_La reconnaissance est la mémoire du cœur_[640]. C'est, étendue et -embellie encore, l'expression de l'orateur romain que ce bon Massieu -certainement ne connaissait pas. - -[Note 640: La Bouisse-Rochefort, _Trente ans de ma vie_ ou -_Mémoires politiques et littéraires_, 15e livraison, p. 37.] - -De nos jours, l'auteur des _Nouvelles à la main_, et non pas celui de -_Richard III_, qui n'a fait que la reprendre, a donné de la phrase -du sourd-muet cette désolante contre-partie: _L'ingratitude est -l'indépendance du cœur_. J'ai cherché partout des précédents à cette -triste pensée et n'en ai pas trouvé. Ce n'est pas que l'ingratitude fût -inconnue autrefois; mais, et c'est peu honorable pour notre temps, le -_mot_, la formule, n'arrive jamais qu'à l'époque où la _chose_ est le -plus en honneur. - - - - -LXI - - -Nous avons raconté ailleurs[641], dans toute leur effroyable réalité, -les détails des dernières heures de Robespierre, et nous nous sommes -efforcé de prouver d'une façon définitive comment sa mort n'a pas été -le résultat d'un suicide, ainsi qu'on l'a répété si souvent depuis que -l'_Histoire de la Révolution_ par M. Thiers a donné à cette erreur -sanction et popularité[642]. - -[Note 641: _V._ _Paris démoli_, 2e édit., ch. I.] - -[Note 642: Depuis, M. Campardon, dans son livre d'ailleurs très -curieux, _Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris_, 1862, in-12, -t. II, ch. v, a repris le système qui admet que Robespierre se tira -lui-même le coup de pistolet; mais une des pièces qu'il publie, p. 152, -le dément; c'est le rapport des officiers de santé sur le pansement -des blessures de Robespierre. Il en ressort que le coup de pistolet -qui lui fracassa la mâchoire inférieure fut tiré «_dans une direction -oblique_..., DE GAUCHE A DROITE, DE HAUT EN BAS». Or, fût-on même -gaucher, s'est-on jamais tiré ainsi un coup de pistolet? Il faut, -dans ce cas, qu'il parte de la main d'un autre: cet autre ici est le -gendarme Méda, comme nous l'avons dit, qui, par ses déclarations, que -reproduit M. Campardon, p. 150, sur la manière dont l'arme fut dirigée, -puis déviée, et dont le coup porta, se trouve on ne peut mieux d'accord -avec le procès-verbal des médecins.] - -Nous ne reprendrons pas cette thèse. Un autre point plus obscur de -la biographie de Robespierre nous occupera. Ce n'est pas l'histoire -trop rebattue de l'homme, mais l'histoire très peu connue de l'une de -ses œuvres, que nous vous dirons; en un mot, nous vous ferons savoir -comment c'est un pauvre abbé qui fit, sous le nom et pour la plus -grande gloire de notre avocat d'Arras, le rapport sur l'_Être suprême_, -lu à la Convention le 7 mai 1794. - -Je prends textuellement ce récit dans un rare et curieux petit livre: -_La Harpe peint par lui-même_[643]: - -[Note 643: Paris, 1817, petit in-12, p. 36.--Puisque nous venons de -nommer La Harpe, rappelons en courant que la _prédiction_ de Cazotte, -dont il écrivit le récit tant cité, est toute de son fait. Il l'avouait -lui-même en finissant; mais cette fin fut supprimée par l'éditeur de -ses _Œuvres posthumes_ qui publia le premier l'étrange narration. -Heureusement M. Boulard possédait le récit autographe, et l'on a tout -su par là. Le _Journal de Paris_ du 17 février 1817 donna une partie -de l'aveu supprimé, et M. Beuchot (_Journal de la Librairie_, 1817, p. -382-383) a dit le reste. Dans la _Biographie des croyants célèbres_ -(art. CAZOTTE), dans les _Mémoires de la baronne d'Oberckick_ (t. II, -p. 398), que ce fait seul discréditerait, on s'y est encore laissé -prendre; mais M. Sainte-Beuve, au contraire, s'en est gardé. Ce récit -lui semble être le morceau capital de La Harpe: «_Invention_ et style, -dit-il, c'est son chef-d'œuvre.» Or, notez bien, _invention!_ _V._ les -_Causeries du Lundi_, t. V, p. 110.] - -«M. Porquet est digne d'être distingué par sa prose, particulièrement -pour un discours que personne au monde ne lui aurait attribué, si M. de -Boufflers, son élève, n'eût trahi son secret. Voici le fait, tel que -nous le tenons de cet académicien lui-même: - -«En 1794, l'abbé Porquet demeurait à Chaillot; là, vivant dans une -solitude profonde, il avait pensé qu'il était à l'abri de la faux -révolutionnaire, qui à cette époque moissonnait tant de victimes. -Quelle fut un jour sa surprise, et quel fut son effroi, lorsqu'il reçut -une invitation de Robespierre de se rendre sur-le-champ auprès de lui! -Une pareille invitation n'était rien moins qu'un ordre. Il obéit et se -présenta tout tremblant devant cet arbitre suprême de la vie et de la -mort de tous les Français. - -«Robespierre sourit en le voyant. «Ne craignez rien, lui dit-il, je -connais votre patriotisme, et, mes occupations ne me laissant pas le -temps d'écrire, j'ai recours à votre plume. Sous quatre jours, je dois -prononcer à la Convention un discours pour annoncer et faire légaliser -la Fête de l'Être suprême; j'ai jeté les yeux sur vous pour me faire ce -discours, dont la lecture ne doit point passer une heure. Vous voudrez -bien me le remettre sous trois jours.» - -«Deux jours après, l'abbé Porquet eut fini ce discours qu'on trouva -bien différent de tous ceux que Robespierre avait composés jusqu'alors. -Le petit nombre de connaisseurs qui pouvaient, à cette époque, juger -sans passion et sans partialité, trouvèrent que l'avocat d'Arras avait -fait des progrès dans l'art d'écrire[644].» - -[Note 644: Selon une note de M. Boulliot, dont le concours fut si -précieux à Barbier pour son _Dictionnaire des anonymes_, ce n'est pas -l'abbé Porquet, mais un autre prêtre, l'abbé Martin, collaborateur de -Raynal pour une grande partie de l'_Histoire philosophique_, qui aurait -composé ce discours de Robespierre. (_Dict. des anonymes_, 1823, in-8º, -t. II, p. 546.)] - -Robespierre prêchant au milieu de sa fête déiste un _sermon_ écrit par -le vieil aumônier du roi Stanislas, me fait songer au R. P. Pacaud, -lequel, s'il faut en croire l'abbé L'Écuy[645], prêcha vers 1750, -à Notre-Dame, les cinq volumes de sermons du _protestant_ Jacques -Saurin, «mot à mot, dit l'abbé, sans y rien changer[646]». - -[Note 645: _Bulletin de la Société du protestantisme français_, -etc., t. V, p. 70.--Il n'est plus étonnant que B. de Roquefort, parlant -des sermons du P. Pacaud, dise que «l'on crut y reconnaître quelques -erreurs». (_Dictionnaire biographique des prédicateurs_, 1824, in-8º, -p. 193.)] - -[Note 646: Il en est des chansons comme des sermons et des -discours, elles n'appartiennent pas toujours à qui on les prête: -pour la _Marseillaise_, quoi qu'en ait dit Castil-Blaze, cherchant à -prouver que Rouget de Lisle en avait emprunté l'air tout fait à un -cantique allemand chanté, dès 1782, aux concerts de madame de Montesson -(_Molière musicien_, t. II, p. 452), on sait maintenant à quoi s'en -tenir. Le récent travail du neveu de l'auteur ne permet plus l'ombre -d'un doute. Paroles et musique sont bien de Rouget de Lisle.--L'air -du _Ça ira_ ou _Carillon national_ est de Bécourt, et les paroles du -chanteur ambulant Ladré, qui en prit le refrain au _mot_ célèbre de -Franklin sur la Révolution: «_Ça ira_, ça tiendra.» (G. de Gassagnac, -_Hist. des Girondins et des Massacres de septembre_, Paris, E. Dentu, -in-8º, t. Ier, p. 373.)] - - - - -LXII - - -L'histoire de Napoléon, toute la période du Consulat et de l'Empire, -certains détails biographiques dont le grand homme riait lui-même[647], -certaines paroles qu'on lui prête[648], quelques belles actions qu'on -veut lui ôter[649], pourraient fournir une ample pâture à notre ardeur -du doute et à notre passion plus vive encore de la vérité. - -[Note 647: Par exemple, «il riait, dit M. de Las Cases, de toutes -les biographies qui s'obstinaient à lui faire escalader, l'épée à la -main, le ballon de l'École militaire.» (_Mémorial de Sainte-Hélène_, -1824, in-12, t. VI, p. 363.) L'auteur aurait dû s'expliquer davantage -et dire toute la vérité sur ce fait, et sur le jeune Du Chambon, qui en -fut réellement le héros. Le défaut d'espace nous empêchera nous-même de -la dire, mais nous renverrons à la _Décade philosophique_ de 1797, nº -86, p. 499, et nº 87, p. 564, où elle se trouve tout entière.] - -[Note 648: Ainsi, quoique M. Thiers l'ait répétée, il est douteux -qu'il ait prononcé au Conseil des Anciens, le 18 brumaire, cette -fameuse phrase: «Songez que je marche accompagné du dieu de la fortune -et du dieu de la guerre.» Elle ne figure pas au _Moniteur_.] - -[Note 649: On a nié en plusieurs endroits, mais à tort, ainsi que -la _Biographie_ Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 2035, l'a déjà fait -remarquer, sa belle action envers madame de Hatzfeld, dont il sauva le -mari, en jetant au feu la lettre qui établissait sa complicité dans -une conspiration contre lui. Le fait est aujourd'hui irréfutable. Une -lettre de Napoléon à Joséphine, du 6 nov. 1806, publiée au tome XIII de -sa _Correspondance_, l'établit de la façon la plus simple et la plus -modeste.] - -Nous n'aurions qu'à choisir, entre tous ces épisodes au résultat -décisif pour la gloire, aux particularités incertaines pour la vérité: - -1º L'héroïque désastre du _Vengeur_, assez différent dans la réalité de -ce que l'ont fait le rapport de Barrère et l'ode de Lebrun: criblé de -boulets, le _Vengeur_ amena pavillon; les Anglais mirent pied sur son -bord, et leurs vaisseaux _le Culloden_ et _l'Alfred_ recueillirent deux -cent soixante-sept matelots, avec le capitaine, depuis contre-amiral -Renaudin, et son fils[650]. Ce n'est qu'après que le vaisseau sombra, -s'il sombra[651]. - -[Note 650: _V._, à ce sujet, la discussion qui fut soulevée à -Londres, en 1839, et dont la _Revue britannique_ (août 1839, p. -334-345) a reproduit toutes les pièces, d'après le _Frazer's Magazine_ -(t. XX, p. 76-84). Consulter surtout, au mot VENGEUR, le _Dictionn. -crit._ de M. A. Jal, qui avait pris part à la polémique engagée sur -ce point avec la critique anglaise, dans la _Revue britannique_; il -rétablit définitivement toute la vérité sur cet événement, «un peu -surfait, dit-il, par l'opinion».--On peut voir dans le _National_ (10 -juin 1839) les noms des six marins du _Vengeur_ qui survivaient encore -à cette époque. Ce n'étaient pas les seuls. En effet, onze ans plus -tard, au lieu de six, il s'en trouva huit, qui, sur un rapport de -l'amiral Romain-Desfossés, furent décorés par décret du 8 février 1850.] - -[Note 651: Feydel soutenait (avait-il raison?) qu'il avait vu -les restes du bâtiment dans un port anglais. (_Un Cahier d'histoire -littéraire_, 1818, in-8º, p. 41.)--Pour ce fait, encore une fois, toute -l'erreur vient du rapport de Barrère et de l'exagération poétique de -Lebrun dans sa fameuse ode. (_V._ ses _Œuvres complètes_, t. I, p. -357.) Sans mensonge, il était assez héroïque.] - -2º La fameuse histoire des pestiférés de Jaffa, sur laquelle se sont -greffés tant de contes[652], et qui a fait tant d'incrédules[653]. - -[Note 652: _V._ les _Mémoires_ de Madame de Genlis, t. VIII, P. -54-55.] - -[Note 653: _V._ _le Globe_, nº du 25 janvier 1825, pour ce qui se -rapporte au prétendu empoisonnement des malades. Cette accusation, qui -partit d'un rapport de Morier, agent anglais à Constantinople, répétée -par Wilson en 1801, et reproduite par Malte-Brun, en 1814, dans _le -Spectateur_, t. I, p. 185, est complètement fausse. «Il n'y eut pas, -dit M. Rapetti, un seul pestiféré sacrifié. Tous furent transportés, de -l'aveu même de Desgenettes.» (Art. NAPOLÉON, dans la _Biogr. générale_, -col. 252, note.)--M. Duruy, dans un excellent article de la _Revue de -l'instruction publique_, sur les _Mémoires du duc de Raguse_, a réfuté, -plus victorieusement que personne, l'odieux mensonge, repris par -Marmont.] - -3º La question de savoir si le succès de Marengo fut décidé par Desaix, -comme tout le monde le pense, ou par Kellermann, comme celui-ci le -prétendait[654], avec raison. - -[Note 654: _V._, à son nom, la _Biogr. portat. des contemp._, -t. II, p. 2213; l'_Histoire de la campagne de 1800_, par le duc de -Valmy, Paris, 1854, in-8º, p. 180-181, et, dans le _Catalogue des -autographes_ de la collection La Jarriette, p. 180, nº 1571, une lettre -de Kellermann, réclamant près de Bourienne, à la date du 8 février -1821, la vraie part qui lui revient dans cette victoire.--Ce même -_Catalogue_, p. 33, nº 294, donne l'extrait d'une lettre adressée aussi -à Bourienne par Bessières, pour revendiquer l'honneur de la charge de -cavalerie qui avait contribué au succès de la bataille d'Austerlitz, et -qu'on attribuait à Rapp.] - -4º L'affaire du 18 brumaire et du poignard d'Aréna[655]. - -[Note 655: _V._, pour la réfutation de ce fait, une très mince mais -très curieuse brochure émanée probablement des papiers de M. Rœderer, -qui parut sous ce titre: _La petite maison de la rue Chantereine_, -Paulin, 1840, in-8º, p. 12-14. Consulter aussi Savary, _Mon examen de -conscience sur le 18 brumaire_, p. 37.--Un grenadier qui prétendait -avoir sauvé la vie à Bonaparte en cette circonstance, et qui, pour -cela, recevait une pension, demanda, en 1819, par une pétition à la -Chambre, qu'elle fût maintenue. «Elle lui fut refusée, presque à -l'unanimité, après quelques mots par lesquels Dupont (de l'Eure) adjura -ses anciens collègues des Cinq-Cents, Daunou, Girod (de l'Ain), etc., -de dire si la tentative d'assassinat commise sur le général Bonaparte, -dans cette circonstance, n'était pas un mensonge imaginé pour justifier -l'attentat commis par la force des armes sur la représentation -nationale.» (Duvergier de Hauranne, _Hist. du gouvern. parlementaire_, -t. V, p. 156.)] - -5º Dans un autre ordre d'événements, l'intéressant problème de cette -belle retraite sur Huningue, dont on ne sait à qui attribuer l'honneur: -à Moreau, à Ferino[656], ou bien au jeune général Abbatucci[657]. - -[Note 656: _V._ une lettre de M. Valentin de Lapelouze, dans le -_Siècle_ du 4 août 1844.] - -[Note 657: Il commandait l'arrière-garde du corps d'armée du -général Ferino et avait ainsi la tâche la plus difficile. La plus belle -part de ce grand fait d'armes lui revient de droit. Malheureusement, -Abbatucci fut tué à Huningue même.] - -6º Enfin, l'affaire du procès de ce même Moreau, dans laquelle on -prétend que Clavier, sur une prière de Bonaparte, qui désirait la -condamnation, en promettant la grâce après, aurait fait entendre cette -parole: _Eh! qui nous fera grâce à nous?_ tandis qu'en réalité notre -juge helléniste, qui prenait dans Plutarque des leçons de grec et non -des préceptes d'énergie et de vertu, fut l'un des premiers qui condamna -Moreau[658]. - -[Note 658: _Revue rétrosp._, 2º série, t. IX, p. 458, et les -_Annales encyclopédiques_ (1817), t. VI, p. 255.] - -Toutes ces questions, encore une fois, seraient très curieuses à -traiter: mais nous avons déjà fourni une longue carrière, nous avons -hâte de finir. Nous arriverons donc bien vite à Waterloo, au fameux: -_La garde meurt et ne se rend pas_, si étrangement remis à l'ordre du -jour par le livre des _Misérables_[659], en 1862. - -[Note 659: T. III, liv. 1, ch. 15, p. 103.] - -On sait que Cambronne ne dit pas cette belle phrase. On prétend aussi, -sans plus de raison, qu'il dit autre chose..... en un seul mot, que -M. Victor Hugo a le premier osé écrire, ce qui lui mérita l'honneur -d'un pastel au Salon suivant, où la page _embaumée_ était représentée -couverte d'une feuille de vigne, une feuille de rose ne pouvant pas -suffire. - -Cambronne se fâchait tout rouge quand on le félicitait de sa belle -parole. Il la trouvait absurde: d'abord, disait-il, parce qu'il n'était -pas mort, ensuite parce qu'il s'était rendu. - -«Cambronne, disait le général Alava, présent à sa prise par le colonel -Halkett[660], n'ouvrit la bouche que pour demander un chirurgien, afin -de panser ses blessures. Il s'était rendu sans fracas[661].» - -[Note 660: Ce fut au moment du recul de la garde impériale. Halkett -s'était précipité sabre haut sur Cambronne, qui, déjà grièvement -blessé, lui tendit la main et se rendit. (_Larpent's Journal_, t. III, -p. 41; la _Revue d'Édimbourg_, t. XCIII, p. 160, et Siborne, _History -of the war in France and Belgium_, t. II, p. 220.)] - -[Note 661: _V._ dans la _Revue britann._, août 1864, p. 328, la -traduction de quelques extraits des _Diaries of a lady of quality from -1797 to 1844_.] - -Ce doit être là toute la vérité. - -Toujours, je le répète, il se défendit nettement de la phrase qu'on lui -prêtait[662]. En 1835, présidant à Nantes un banquet patriotique, il la -désavoua même de la façon la plus formelle[663]. - -[Note 662: _V._ une _lettre_ du lieutenant-colonel Magnant au fils -du général Michel, et une autre du préfet de la Loire-Inférieure au -même, citées par M. Cuvillier-Fleury dans un de ses articles sur cette -question. (_Journal des Débats_, 7 juillet 1862.)] - -[Note 663: Levot, _Biographie bretonne_, au mot CAMBRONNE.] - -Il ne s'est pas moins trouvé un grenadier qui prétendit lui avoir -entendu dire _deux fois_, ce qu'il soutenait, lui, n'avoir pas dit une -seule[664]. - -[Note 664: _V._ un art. de M. Deulin dans l'_Esprit public_ du 24 -juin 1862.] - -Il est vrai que ce grenadier, le sieur Antoine Deleau, qui, -mandé devant le maréchal de Mac-Mahon et le préfet du Nord, tint -courageusement à ne pas démentir ce qu'il répétait depuis quarante-huit -ans[665], prétendait aussi avoir très distinctement entendu -Poniatowski s'écrier à Leipsick, en se précipitant dans l'Elster: «Dieu -m'a confié l'honneur des Polonais, je ne le remettrai qu'à Dieu[666]!» -Quand on a entendu cette phrase-là, on doit avoir entendu l'autre[667]. - -[Note 665: Il y eut, pour cela, réunion solennelle à la préfecture -du Nord, le 30 juin 1862. M. Cuvillier-Fleury en publia le procès -verbal, le 7 juillet, dans les _Débats_.] - -[Note 666: Ch. Deulin, l'_Esprit public_, 24 juin 1862.] - -[Note 667: Il ne faut guère croire aux _mots_ prononcés dans la -chaleur d'une bataille; le sang-froid manque trop alors, et il en faut -pour avoir de l'esprit. Cette exclamation: _Finis Poloniæ!_ qu'aurait -jetée Kosciusko à la déroute de Macijowice, fut niée par lui dans sa -lettre du 12 nov. 1803, à M. de Ségur, qui avait reproduit le mot dans -son _Histoire des principaux événements du règne de Frédéric-Guillaume -II_. On peut lire cette lettre sans réplique dans les notes de M. -Amédée Renée sur l'_Histoire de cent ans_ de M. C. Cantu, t. Ier, p. -419, notes excellentes et qui donnent raison au proverbe: _La glose -vaut mieux que le texte._] - -Quoi qu'il en soit, si Cambronne eût encore vécu lorsque les fils du -général Michel réclamèrent, au nom de leur père, la célèbre parole -de Waterloo, comme une propriété de famille, et même présentèrent -requête contre l'ordonnance royale qui avait autorisé la ville de -Nantes à la prendre pour inscription de la statue de celui à qui on -l'attribuait[668], soyez sûrs qu'il la leur aurait cédée bien vite et -sans débat[669]. - -[Note 668: _Le Journal de la Librairie_, 3 mai 1845, nº 2277.] - -[Note 669: Un officier, dont les _Souvenirs_ m'inspirent quelque -défiance, quoiqu'ils aient été cités par Edgar Quinet dans sa -remarquable _Histoire de la campagne de 1815_, p. 273, note, et par -_l'Intermédiaire_, t. I, p. 31, prétendait que Cambronne avouait qu'il -avait dit: «Des b... comme nous ne se rendent pas.» Voilà qui eût -été parler. Mais après les dénégations de Cambronne, indiquées tout -à l'heure, et le témoignage d'Alava, qui avait pu tout voir et tout -entendre, comment croire même à cette parole vraisemblable?] - -C'est Rougemont, ce Rougemont dont nous vous avons déjà parlé dans -l'_Esprit des autres_, qui, le soir même de la bataille, aurait, -suivant quelques-uns, trouvé la résonnante parole et l'aurait -imprimée dès le lendemain dans le journal l'_Indépendant_, récemment -fondé par Julien de la Drôme, et qui, en grandissant, est devenu le -_Constitutionnel_[670]. - -[Note 670: Selon M. Michaud jeune, _Biogr. univ._, Suppl., t. LXXX, -p. 56, c'est dans le _Journal général de France_ que le _mot_ aurait -paru pour la première fois. Il fut répété par le _Journal du Commerce_ -(28 juin 1815) et par le _Journal de Paris_ (30 juin).] - -Faire des _mots_ était le métier de Rougemont, sa spécialité, comme on -dirait aujourd'hui. Chaque événement le trouvait son _mot_ tout prêt -en main. Il le vendait à quiconque avait quelque effet à produire, et -s'il n'en trouvait pas le placement, il l'imprimait sous tel ou tel nom -approprié à sa nature et capable de le faire valoir. - -Il connaissait bien des choses, et entre autres ce passage de La -Bruyère, au livre des _Jugements_, §65: - -«C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre, que de vouloir -le donner pour sien; il n'est pas relevé, il tombe avec des gens -d'esprit ou qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit et qui devoient -le dire. C'est, au contraire, le faire valoir que de le rapporter -comme d'un autre. Ce n'est qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé -de savoir; il est dit avec plus d'insinuation et reçu avec moins de -jalousie; personne n'en souffre; on rit, s'il faut rire; et s'il faut -admirer, on admire.» - -On a écrit sur Rougemont, sans le nommer pourtant, un très spirituel -article dans le _Figaro_ de septembre 1830. On le prend, bien entendu, -comme type du faiseur de _mots_: - -«A l'avènement de Charles X, il y eut une pluie, une grêle, un orage de -paroles charmantes dont les niais furent émerveillés à s'en pâmer de -joie: - -«Oh! disait-il, à l'Hôtel-Dieu, en avisant du Petit-Pont la file -d'arcades du Louvre: «_Il est bon que de chez lui un souverain puisse -voir la maison du pauvre._» - -«_Plus de hallebardes!_» disait-il quelques jours après. Et le -ravissement populaire des auditeurs allait jusqu'au délire, pendant que -notre homme, mêlé à la foule, riait d'un rire malin mêlé de cet orgueil -de père qu'on ne peut cacher quand on voit ses enfants réussir dans le -monde. - -«Vous savez la réplique du duc de Berry sur les louanges de Napoléon, -faite à un vieux soldat qui vantait le génie militaire du père -Laviolette: - -«_Parbleu! c'est bien extraordinaire, avec des b...... comme vous!_» Eh -bien! tout cela sortait de la même cervelle.» - -Les _mots_ prêtés à Louis XVIII mourant devaient être de Rougemont ou -de ses confrères en improvisation d'esprit. Il y en eut tant et de -toutes sortes, sérieux ou burlesques, tels que ceux-ci: «Saint-Denis, -Givet,» donnés, disait-on, pour mot d'ordre, par le roi agonisant -au commandant du château[671], que Ch. Brifaut, lecteur du roi, -crut devoir écrire à la _Gazette de France_ pour mettre un terme à -la circulation de toute cette fausse monnaie. Sa lettre est du 15 -septembre 1824: - -[Note 671: _Revue de Paris_, 28 mars 1841, p. 253.--Pour ne pas -douter que Louis XVIII, à ses derniers moments, ne dit rien, et ne put -rien dire, on n'a qu'à se reporter au _Journal_ de sa mort, par Madame -Adélaïde d'Orléans, que nous avons publié le premier dans la _Revue des -Provinces_ du 15 sept. 1865, p. 231-239.] - -«Peu de mots, y dit-il, sont sortis depuis deux jours de la bouche de -Sa Majesté, et quelques-uns de ceux qu'on lui prête dans les journaux -sont entièrement inventés[672].» - -[Note 672: _Catalogues d'autographes, Laverdet_, nº 4, p. 36.--On -n'avait pas attendu l'agonie de Louis XVIII pour lui prêter de l'esprit -et du courage. Ce qu'il passe pour avoir dit à propos du pont d'Iéna, -que Blücher voulait faire sauter: «Je m'y ferai porter, et nous -sauterons ensemble,» est une invention du comte Beugnot, qui l'avoue -dans ses _Mémoires_ (E. Dentu, 1866, in-8º, t. II, p. 312-313). «Louis -XVIII, dit-il, dut être bien effrayé d'un pareil coup de tête de sa -part; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la renommée. Je l'ai -entendu complimenter de cet admirable trait de courage, et il répondait -avec une assurance parfaite.»] - - - - -LXIII - - -La Restauration devait pourtant s'inaugurer par une parole du -même genre, mais de meilleur aloi, de fabrique ministérielle, et, -pourrait-on dire, avec garantie du gouvernement. C'est le _mot_ du -comte d'Artois: «Il n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un -Français de plus.» Comment tout se passa-t-il? M. de Vaulabelle l'a -raconté avec assez d'exactitude[673]; mais M. Beugnot ayant plus -d'autorité, puisque le _mot_ est de lui, c'est son récit que nous -emprunterons. Il se trouve dans un passage de ses _Mémoires_[674] qui -nous avait d'abord échappé. - -[Note 673: _Histoire des deux Restaurations_, 3e édit., t. II, p. -30-31.] - -[Note 674: Publié d'abord dans la _Revue contemp._, 15 fév. 1854, -p. 53-54; ce passage se trouve au t. II, p. 112-114 des _Mémoires_ -complets, E. Dentu, 1866, in-8º.] - -Le comte d'Artois venait de faire dans Paris une entrée triomphale. -Il n'y manquait rien qu'une belle parole, sans doute dans tous les -cœurs, mais qui n'en était pas sortie. M. Beugnot avait suivi le prince -partout. Il ne le quitta que sur les onze heures du soir, pour aller -chez M. de Talleyrand: «Je le trouvai, dit-il, s'entretenant de la -journée avec MM. Pasquier, Dupont de Nemours et Anglès. On s'accordait -à la trouver parfaite. M. de Talleyrand rappela qu'il fallait un -article au _Moniteur_. Dupont s'offrit de le faire.--«Non pas, reprit -M. de Talleyrand, vous y mettriez de la poésie: je vous connais; -Beugnot suffit pour cela; qu'il passe dans la bibliothèque, et qu'il -broche bien vite un article pour que nous l'envoyions à Sauvo.» Je -me mets à la besogne, qui n'était pas fort épineuse; mais, parvenu -à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand, j'y suis -embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent de -l'effet, par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des objets -qui les ont provoqués; mais quand il s'agit de les traduire sur le -papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus que froids, et trop -heureux s'ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de Talleyrand, et -je lui fais part de la difficulté.--«Voyons, me repond-il, qu'a dit -Monsieur?--Je n'ai pas entendu grand'chose; il me paraissait ému, et -fort curieux de continuer sa route.--Mais si ce qu'il a dit ne vous -convient pas, faites-lui une réponse.--Et comment faire un discours -que Monsieur n'a pas tenu?--La difficulté n'est pas là: faites-le bon, -convenable à la personne et au moment, et je vous promets que Monsieur -l'acceptera, et si bien, qu'au bout de deux jours il croira l'avoir -fait; et il l'aura fait; vous n'y serez plus pour rien.--A la bonne -heure!» - -«Je rentre, j'essaye une première version, et je l'apporte à la -censure.--«Ce n'est pas cela, dit M. de Talleyrand. Monsieur ne fait -point d'antithèses, et pas la plus petite fleur de rhétorique. Soyez -court, soyez simple, et dites ce qui convient davantage à ceux qui -parlent et à ceux qui écoutent: voilà tout.--Il me semble, reprit -M. Pasquier, que ce qui agite bon nombre d'esprits est la crainte -des changements que doit occasionner le retour des princes de la -maison de Bourbon; il faudrait peut-être toucher ce point, mais avec -délicatesse.--Bien! et je le recommande,» dit M. de Talleyrand. - -«J'essaye une nouvelle version, et je suis renvoyé une seconde fois, -parce que j'ai été trop long et que le style est apprêté. Enfin -j'accouche de celle qui est au _Moniteur_, et où je fais dire au -prince: «Plus de divisions, la paix et la France; je la revois enfin! -_et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de -plus!_»--«Pour cette fois, je me rends, reprit enfin le grand censeur: -c'est bien là le discours de Monsieur, et je vous réponds que c'est lui -qui l'a fait; vous pouvez être tranquille à présent.» - -«Et en effet, le mot fit fortune, les journaux s'en emparèrent comme -d'un à-propos heureux; on le reproduisit aussi comme un engagement pris -par le prince, et le mot du _Français de plus_ devint le passeport -obligé des harangues qui vinrent pleuvoir de toutes parts. Le prince ne -dédaigna pas de le commenter dans ses réponses, et la prophétie de M. -de Talleyrand fut complètement réalisée[675].» - -[Note 675: «M. le comte d'Artois, est-il dit dans la _Revue -rétrospective_ (2e série, t. IX, p. 459), lisant le lendemain le -récit de son entrée, s'écria: «Mais je n'ai pas dit cela!» On lui fit -observer qu'il était nécessaire qu'il l'eût dit, et la phrase demeura -historique.»] - -C'est le cas de le répéter avec l'auteur d'un article[676] où le sujet -qui nous occupe se trouve en partie ébauché: «Les passions politiques -favorisent en général merveilleusement l'adoption de ces fables.» Il -cite ensuite à l'appui un exemple dont nous ferons notre profit. «Quel -est, dit-il, l'avocat de la Restauration qui n'est pas plus certain -que M. Séguier que ce magistrat répondit à une demande venant de haut: -_La Cour rend des arrêts et non pas des services!_ M. Séguier, en -effet, répétait à qui voulait l'entendre qu'il n'avait rien dit de -pareil[677].» - -[Note 676: _Revue rétrosp._, 2e série, _ibid._] - -[Note 677: Dans une lettre qu'il écrivit, le 28 novembre 1828, à -M. de Peyronnet, garde des sceaux, le président Séguier protesta, de -la façon la plus digne, contre ces paroles que lui avait prêtées le -sténographe des journaux, «en les arrangeant, dit-il, à son idée». -Depuis, le sténographe avoua lui-même son invention. La lettre du -président, qu'on a rappelée dans quelques journaux des premiers jours -de décembre 1864, à propos du plaidoyer de M. Berryer au procès dit -_des Treize_, où le fameux _mot_ se trouvait encore cité, a été -reproduite textuellement dans l'_Histoire de Louis-Philippe_ par M. -Crétineau-Joly.] - -Ce que M. Beugnot nous a raconté tout à l'heure prouve qu'il n'est -pas aussi facile qu'on le croit de faire un _mot_ historique. Il faut -s'y prendre à plusieurs fois pour le bien frapper et lui donner son -empreinte: ce produit prétendu de l'improvisation la plus spontanée ne -s'improvise jamais. - -M. de Chateaubriand, qui _ratissa_ si bien, il nous l'a dit, la célèbre -phrase de M. de Montlosier, dut lui-même laisser _ratisser_ les -siennes. Celle qu'il fit sur la chute de M. Decazes, après l'assassinat -du duc de Berry, ne fut pas, de premier jet, telle qu'elle est restée. -Il fallut l'émonder un peu. «M. de Vitrolles m'a raconté, dit M. -de Marcellus, que M. de Chateaubriand ayant apporté au bureau du -_Conservateur_ l'article où se trouvait cette terrible parole: «Les -pieds lui ont glissé dans le sang,» elle était sur le manuscrit suivie -de celle-ci: «Le torrent de nos larmes l'a emporté;» et comme on fit -observer à l'écrivain que l'image ainsi délayée perdait de son énergie, -il biffa tout d'un trait le torrent; mais s'il effaça, sans murmurer, -le second membre de la phrase, il n'a jamais regretté le premier, ni -ce qu'il appelait la chute du favori[678].» Fidèle en tout, même à ses -inimitiés, M. de Chateaubriand n'oubliait jamais le _mot_ fait par lui -ou par d'autres contre les hommes qu'il n'aimait pas. Il a mis dans les -_Mémoires d'outre-tombe_[679] celui du marquis de Lauderdale[680] sur -M. de Talleyrand. Il se contenta d'affaiblir l'expression, et d'écrire: -«C'est de la _boue_ dans un bas de soie.» - -[Note 678: Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 243.] - -[Note 679: T. V, p. 402.] - -[Note 680: On l'attribue aussi à Fox.] - -Les changements subis par la phrase que le gouvernement de Juillet se -donna pour mot d'ordre sont une preuve de l'influence qu'une simple -particule peut avoir en pareil cas. Entre l'adjectif numéral _une_ et -l'article _la_, certes la différence n'est pas grande lorsqu'il s'agit -d'une phrase ordinaire. Cette fois, il y eut presque entre les deux -assez de place pour une révolution; tant il est vrai, comme l'a dit -Montaigne, que la plupart des troubles de ce monde sont grammairiens. - -«Le duc d'Orléans, dit M. Guizot[681], en acceptant, le 31 juillet, -la lieutenance générale du royaume, avait terminé sa première -proclamation par ces mots: _La Charte sera désormais une vérité._ Cette -reconnaissance implicite de la Charte, même pour la réformer, déplut -à quelques-uns des commissaires qui s'étaient rendus au Palais-Royal, -et, je ne sais à quel moment précis, ni par quels moyens, ils y firent -substituer, dans le _Moniteur_ du 2 août, cette absurde phrase: _Une -charte sera désormais une vérité_: altération que le _Moniteur_ du -lendemain, 3 août, démentit par un _erratum_ formel.» - -[Note 681: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. II, -p. 22.] - -Ce temps-là n'est pas éloigné, et, cependant, l'un de ceux qui s'y -trouvèrent pour une grande part, qui aurait dû tout connaître, tout -voir, nous déclare dès le premier fait: «Je ne sais ni comment il -eut lieu, ni par qui, ni à quel moment.» Comptez donc après cela sur -l'histoire et sur les historiens! Tout nuit à la manifestation de la -vérité. Chaque événement qu'on cherche à bien connaître rencontre son -obstacle. Ici, c'est l'absence du témoignage qui ferait autorité; là, -une réticence; ailleurs, l'oubli complet. - -S'il en est ainsi pour les faits, jugez pour les _mots_, qui sont -de leur nature si essentiellement fugitifs. _Verba volant_, dit le -proverbe, et ceux qui s'envolent le mieux sont les _mots_ historiques. -S'ils restent, ce n'est jamais tout entiers, toujours quelque chose en -échappe. Se souvient-on du texte, on oublie par qui il fut formulé, et -à quel moment. - -D'où vient: «Noblesse oblige»? Bien peu vous diront: de M. de -Lévis[682]. - -[Note 682: Madame de Girardin, _Lettres parisiennes_, Ire édit., -p. 145.--M. de La Borde, après avoir posé une question sur ce _mot_, -dans l'_Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France_ -(avril 1835), n'ayant pas eu de réponse satisfaisante, prit le parti -de conclure, à l'une des séances suivantes de la Société, que le _mot_ -était réellement la devise créée par M. de Lévis. (_L'Intermédiaire_, -t. II, p. 596.)] - -Cherchez qui a dit le fameux: «Où est la femme?» ce mot si vrai -sur l'action constante des femmes dans tout ce que tente l'homme: -les uns vous répondront: C'est M. de Sartine; d'autres: C'est un -procureur du roi, ou un juge d'instruction; ou bien: C'est le fameux -Jakal des _Mohicans de Paris_. Personne ne vous dira: Ce n'est qu'un -proverbe espagnol, arrangé et purifié par le roi Charles III, qui, -vers la fin, selon Ch. Didier, se contentait même de dire: «Comment -s'appelle-t-elle[683]?» - -[Note 683: _Revue des Deux-Mondes_, 1er sept. 1845, p. 822.] - -Interrogez pour savoir qui a dit le premier que «le divorce est le -sacrement de l'adultère;» et je mets en fait que nul ne vous dira: Le -_mot_ est du poète Guichard[684]. Mais ne nous perdons pas dans ces -inconnus; allons aux plus nouveaux, aux plus célèbres; les réponses -n'arriveront pas plus vite. - -[Note 684: _Journal de Paris_, fév. 1797.] - -«S'il vient chez nous, tout ira bien; s'il vient chez lui, tout -ira mal,» a-t-on bien des fois répété quand Louis XVIII rentra en -France. Qui avait dit le _mot_ le premier? Fournier-Verneuil le -journaliste[685]. - -[Note 685: _V._ ses _Curiosités et Indiscrétions_, in-8º, p. 144.] - -«Le Congrès ne marche pas, mais il danse;» très joli _mot_ encore, le -meilleur même qu'on ait fait sur les joyeuses lenteurs du Congrès de -Vienne; qui l'a dit? Le vieux prince de Ligne, «que le Congrès enterra, -sans cesser de danser[686]». - -[Note 686: _V._ un art. de M. Cuvillier-Fleury, _Journal des -Débats_, 5 février 1861.] - -«Il y a de l'écho en France quand on prononce ici les mots d'honneur -et de patrie.» De qui cette phrase? Du général Foy à la Chambre, le 30 -décembre 1820[687]. - -[Note 687: A propos des réclamations de M. Marié-Duplan contre la -réduction de son traitement de légionnaire.] - -«Malheureuse France! malheureux roi!» Qui a écrit cela deux jours après -la nomination du ministère Polignac? Étienne Béquet, dans le _Journal -des Débats_. - -«Le roi règne et ne gouverne pas.» De qui cette formule? où et quand -fut-elle écrite? Elle est de M. Thiers journaliste; c'est dans un des -premiers numéros du _National_, fondé le 1er janvier 1830, qu'elle -parut. Ainsi l'expression la plus nette du gouvernement constitutionnel -fut formulée sous l'œil même du plus inconstitutionnel des pouvoirs, -déjà prêt à violer la Constitution, et à en mourir. - -«Nous dansons sur un volcan!» Où, quand et par qui cela a-t-il été -dit? Par M. de Salvandy, vers le même temps, à une fête du duc -d'Orléans[688]. «Le 31 mai, dit M. Guizot[689], il donnait à son -beau-frère, le roi de Naples, arrivé depuis peu à Paris, une fête -au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille royale y -assistaient; la magnificence était grande, la réunion brillante et très -animée. «Monseigneur, dit au duc d'Orléans, en passant près de lui, M. -de Salvandy, ceci est une fête toute napolitaine; nous dansons sur un -volcan.» - -[Note 688: M. de Salvandy a lui-même raconté le fait et le _mot_ -dans le _Livre des cent et un_, t. Ier, p. 398.] - -[Note 689: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. II, -p. 13.] - -Le volcan fit irruption deux mois après, et il en sortit le règne du -_Juste milieu_. - -Juste milieu! encore un _mot_ qui a son histoire, connue dans le temps, -inconnue aujourd'hui. Il est de Louis-Philippe, à qui, plus qu'à tout -autre, il appartenait de créer cette étiquette de son règne. «Nous -chercherons, dit-il, dès les premiers jours, aux députés de Gaillac, à -nous tenir dans un _juste milieu_ également éloigné des abus du pouvoir -royal et des excès du pouvoir populaire.» - -Les _mots_ dits par un roi courant risque d'être oubliés ou prêtés -à d'autres, il est naturel que les oublis et les changements -d'attribution soient faciles quand il s'agit de paroles tombées de la -tribune des Chambres. Il y eut là toujours confusion de _mots_, comme à -Babel confusion de langues. - -A qui de ce temps-là rendre l'axiome si bien en faveur: «Laissez -passer, laissez faire»? A personne. Le mot était fait depuis un -siècle[690]; restait à l'appliquer; on n'y manqua pas. Celui-ci qui -précéda, qui appela les mesures de rigueur: «La légalité nous tue,» est -de M. Viennet, à la séance du 29 mars 1833[691]. Peu de personnes s'en -souviennent; on a bien oublié déjà que le _mot_: «L'Empire est fait,» -si prophétique, le 17 novembre 1851, est de M. Thiers. La prophétie -accomplie, on n'en a plus mémoire. - -[Note 690: Le mot est de Quesnay. Il lui fut pris par Smith, pour -son _Traité de la richesse des nations_.] - -[Note 691: _Œuvres_ de Carrel, t. III, p. 383.] - -Si pourtant il me fallait choisir, j'aimerais mieux l'oubli que -l'erreur; l'oubli peut être une absolution, l'erreur est toujours -une injustice. En est-il une plus grande que celle qui, pour une -légère ressemblance de nom, rejette sur un La Rochefoucauld l'odieux -de la mesure qui fit décapiter la Colonne de son empereur de bronze? -L'ordre fut donné, non par M. de La Rochefoucauld, mais par M. de -Rochechouart, «aide de camp de S. M. l'empereur de Russie, commandant -la place de Paris[692]». - -[Note 692: L. Paris, _Cabinet histor._, mars 1857, p. 79-80.--Un -autre La Rochefoucauld, le comte Gaëtan de La Rochefoucauld-Liancourt, -fut victime d'une mystification cruelle, à propos de son recueil de -fables publié en 1800, où il avait repris le sujet du _Chêne et le -Roseau_. On prétendit qu'il avait mis en note: «J'apprends à l'instant -que ce sujet a été traité par un certain La Fontaine.» Il s'en est -plus d'une fois défendu, avec raison, notamment dans une lettre à M. -Mennechet. _V._ les _Mélanges tirés des autogr._ de M. Fossé-Darcosse, -p. 409.] - -Dans un tout autre ordre de faits, trouvez-vous une injustice -comparable à l'erreur qui s'est perpétuée au sujet du _Pont d'Arcole_? - -Le 28 juillet 1830, a-t-on dit, écrit, imprimé partout, un jeune -homme se précipita sur le pont de la Grève, un drapeau à la main, -en s'écriant: «Souvenez-vous que je m'appelle Arcole;» à ces mots, -il tomba frappé à mort. Cherchez sur la colonne de Juillet le nom -d'Arcole, il n'y est pas. C'est qu'en effet celui qui planta le drapeau -sur le pont ne se nommait pas ainsi: il s'appelait Jean Fournier. Une -gravure du temps le constate[693], et son nom est sur la colonne, où -l'on avait eu si bien raison d'oublier l'autre. Cela n'empêcha pas que -le pont ait gardé son premier baptême. Il est vrai que si l'on songe -au courage d'Augereau sur un autre pont d'Arcole, on trouve que ce nom -n'est pas plus mal choisi que celui des ponts d'Iéna, d'Austerlitz, de -l'Alma et de Solferino. - -[Note 693: Les gravures répandent l'erreur plus qu'elles ne la -détruisent. Combien de _mots_ nous viennent de Charlet! Celui de Jean -Coluche, le factionnaire d'Ebersberg, à Napoléon: «On ne passe pas, -quand bien même qu'encore tu serais le petit caporal,» n'est vrai qu'à -moitié, en dépit des estampes. Il dit seulement: «On ne passe pas!» -_V._ l'_Illustration_ de 1846, et le _Journal du Loiret_, 29 août -1862.] - - - - -LXIV - - -Peu de _mots_ dits pendant la Restauration eurent autant de succès -que la fameuse phrase de M. Dupin, dans le _Procès de tendance_ de -1825, par laquelle il comparait l'institut des Jésuites à _une épée -dont la poignée est à Rome et la pointe partout_. Ce n'était pourtant -pas une chose bien neuve. D'Aubigné avait déjà dit cela presque dans -les mêmes termes à la fin du XVIe siècle[694]. J.-B. Rousseau, qui -trouva la phrase du vieux huguenot dans un bouquin, où nous l'avons lue -nous-même, écrit, le 25 mars 1716, à Brossette: «J'ay vu dans un petit -livre, l'_Anti-Coton_[695], que la Société de Jésus est _une épée dont -la lame est en France et la poignée à Rome_[696].» - -[Note 694: Meyer, _Galerie du XVIe siècle_, t. II, p. 355.] - -[Note 695: _Anti-Coton, ou Réfutation de la lettre déclaratoire du -Père Coton_, etc., 1610, in-18º, p. 73. Le _mot_ que J.-B. Rousseau -modifie un peu y est donné comme venant d'un «Polonois».] - -[Note 696: Ce qui n'était d'ailleurs, sous une autre image, que la -pensée de Minutius Felix dans l'_Octavius_, pensée que Bartoli avait -donnée pour devise à saint Ignace, fondateur de l'ordre: «Le soleil -est attaché au ciel, mais il est répandu sur toute la terre.»--J'avais -pu penser que M. Dupin, dans sa plaidoirie, avait donné la phrase -comme une citation; mais la manière dont il l'a reproduite dans ses -_Mémoires_ (t. Ier, p. 215) prouve qu'il veut faire croire qu'elle -est bien de son cru. C'est donc un petit emprunt tacite à enregistrer -avec ceux qu'il fit, pour son _Précis historique du droit romain_, -à Heineccius, à Bossuet, et dont on l'a convaincu, preuves en main, -dans la brochure: _Chiquenaude sur le nez de M. Dupin_, par Menippe -(Giampietri), 1850, in-12. Il aurait eu plus de peine à s'en justifier -que du mot: _Chacun chez soi, chacun pour soi_, que M. L. Blanc -(_Histoire de Dix Ans_, t. II, p. 139) lui avait désobligeamment prêté, -et dont il a pleinement démontré la fausseté dans ses _Mémoires_, t. -II, p. 267-269.] - -Le plus curieux de l'affaire, c'est que le _mot_ anti-jésuite prit la -forme définitive que M. Dupin lui laissa, et qu'il doit garder, de la -main d'un abbé, qui se plaignait parfois qu'on dît du mal de la Société -de Jésus, dont il avait fait partie. «J'osai dire, écrit Diderot à -mademoiselle Voland[697], qu'à juger de ces hommes (les jésuites) -par leur histoire, c'était une troupe de fanatiques commandée -despotiquement par un chef machiavéliste. L'abbé Raynal ne fut pas -content de ma définition, quoiqu'il ait imprimé dans un de ses ouvrages -que _la Société de Jésus est une épée dont la poignée est à Rome et la -pointe partout_.» - -[Note 697: _Œuvres choisies_ de Diderot, édit. F. Génin, 1856, -in-12, p. 298.] - -N'est-ce pas le _mot_ de d'Aubigné? N'est-ce pas aussi celui de M. -Dupin? Ainsi, toujours de vieux traits refondus, reforgés, refourbis! - -L'esprit si renommé de M. de Talleyrand en est fait presque tout -entier. On a donné de lui, dans le _Mercure du XIXe siècle_[698], sous -le titre de _Talleyrandana_, un recueil de bons mots qu'on a étendu -ensuite en un petit volume qui s'appelle _Album perdu_[699]: tout ce -qui s'y trouve, ou peu s'en faut, se lit déjà dans une foule de livrets -plus ou moins centenaires. On en a changé un peu la rédaction, on les a -appliqués à des noms nouveaux: le procédé du rajeunissement n'a pas été -plus loin. - -[Note 698: T. XXXIII, p. 402.] - -[Note 699: 1829, in-12.--Ce petit volume est rare. L'exemplaire -que nous possédons vient du docteur Koreff, autre grand diseur de bons -mots, qui dut faire, lui aussi, son profit de tous ceux qu'on prêtait à -M. de Talleyrand. C'est, vous le voyez, un ricochet d'emprunts à n'en -plus finir.] - -Sur une lettre de M. de Talleyrand, datée de Londres, le 17 septembre -1831, se trouve une note bien curieuse, écrite de la main même du frère -de ce grand chercheur d'esprit. On y apprend que pour tout bréviaire -l'ex-évêque d'Autun lisait, quoi? L'_Improvisateur français_[700]. - -[Note 700: _Catalogue d'une intéressante collection d'autographes -composant le cabinet_ de feu M. l'abbé Lacoste. Paris, 1840, in-8º, p. -79, nº 711.] - -C'est nous livrer tout entier le secret de l'esprit de M. de -Talleyrand, secret que d'ailleurs nous avions entrevu déjà. -L'_Improvisateur_ est, pour que vous le sachiez, un recueil d'anecdotes -et de bons mots en vingt et un volumes in-douze, disposés par ordre -alphabétique, pour plus de commodité. Vingt et un volumes! Au débit que -faisait M. de Talleyrand, il ne lui fallait pas moins. - -Avant cette découverte, le recueil me semblait avoir un titre étrange; -mais quand je vis par là de quelle utilité il peut être pour qui veut -_improviser_ de l'esprit à coup sûr, à heure dite, je trouvai que ce -titre était, au contraire, ce qu'il y avait peut-être de plus spirituel -dans la collection. - -M. de Talleyrand était souvent approvisionné d'esprit avec moins de -peine encore, plus gratuitement. Il lui en arrivait de partout, sans -qu'il y songeât, sans même qu'il le sût; aussi, pour mon compte, -je ne regarde comme étant bien à lui que les _mots_ qu'il a dits -publiquement. Ils sont rares. En voici un toutefois qu'on trouve dans -un de ses meilleurs discours, prononcé à la Chambre des pairs en 1821: -«Je connais quelqu'un qui a plus d'esprit que Napoléon, que Voltaire, -que tous les ministres présents et futurs: c'est l'opinion[701].» - -[Note 701: Cette phrase, qui est restée, eut un très grand succès. -(_Journal anecdot. de madame Campan...._ 1824, in-8º, p. 81.)] - -Suivant Stendhal[702], c'est aussi M. de Talleyrand qui aurait dit: -«La vie privée d'un citoyen doit être murée.» Je l'admets; il y avait -prudence, pour le diplomate, à se faire ainsi l'apôtre de la discrétion. - -[Note 702: Lettre à M. Colomb, du 31 oct. 1823. (_Correspondance_, -1855, in-18, Ire part., p. 249.)] - -Je crois aussi volontiers, sous la garantie de M. Sainte-Beuve[703], -que le fameux: «N'ayez pas de zèle[704]» est de M. de Talleyrand. - -[Note 703: _Critiques et portraits_, t. III, p. 324.] - -[Note 704: Ce n'est en somme que le conseil du ministre -Chesterfield à un résident de ses amis: «_Temper!_ lui disait-il, -_temper!_ pas de vivacité.» (Philarète Chasle, _Revue des Deux-Mondes_, -15 décembre 1845, p. 919.)] - -Tout _mot_ bien venu prenait son nom pour enseigne, et ainsi -recommandé ne faisait que mieux son chemin, en raison de cette -nonchalante habitude des causeurs, que Nodier définit ainsi: «C'est le -propre de l'érudition populaire de rattacher toutes ses connaissances -à un nom vulgaire[705].» Un _mot_ ne lui venait quelquefois à lui-même -que harassé, défloré. L'apprenant après tout le monde, il en riait -naïvement comme d'une nouveauté, quand chacun était las d'en rire. -«Mais c'est de vous!» lui disait-on. Si le _mot_ en valait la peine, il -laissait dire et ne reniait pas la paternité. C'est à peu près ainsi -qu'aux Cent-Jours il apprit par un compliment de M. de Vitrolles que -le fameux: _C'est le commencement de la fin_, mot de situation s'il en -fut jamais, était de lui, Talleyrand. Il l'avait trouvé fort juste; il -l'endossa donc très volontiers[706]. - -[Note 705: _Questions de littérature légale_, p. 68.--«L'homme -qu'on choisit ainsi pour lui faire endosser l'esprit de tout le monde -est pour les badauds de Paris, lit-on dans la _Revue britannique_ -(octob. 1840, p. 316), ce que la statue de Pasquin est pour les oisifs -de Rome, une sorte de monument banal où chacun s'arroge le droit -d'afficher ses saillies bonnes ou mauvaises.»] - -[Note 706: Nous devons la connaissance de ce fait à notre savant -ami Audibert, qui le tenait de M. de Vitrolles lui-même.--En pareil -cas, madame du Deffand y mettait plus de conscience. Sur un _mot_ du -roi de Prusse, au sujet des philosophes qui _abattent la forêt des -préjugés_, on prétendait qu'elle avait dit: _Ah! voilà donc pourquoi -ils nous débitent tant de fagots._ Elle trouva le mot joli, mais elle -n'écrivit pas moins à Walpole qu'il n'était pas d'elle, et que tout -ce qu'elle pouvait faire pour cet enfant perdu de l'esprit, c'était -de «l'adopter». (_Correspondance_, t. Ier, p. 222.) L'abbé de Feller -(article D'ALEMBERT) le lui attribue pourtant toujours, et le lui -fait décocher à l'adresse du grand encyclopédiste: c'est ajouter une -erreur à une autre, car l'on sait que d'Alembert était le seul qu'elle -exceptât de son éloignement bien connu pour la plupart des philosophes. -(_Correspondance_, t. IV, p. 224.)] - -Endossa-t-il de même la responsabilité de celui-ci: «La mort du duc -d'Enghien est plus qu'un crime, c'est une faute»? J'en doute, comme -en a douté M. de Vaulabelle, qui nie absolument que M. de Talleyrand -ait pu le dire[707]. Sa part avait été trop grande en cette sinistre -affaire pour qu'il y vît un crime et moins encore une faute[708]. - -[Note 707: _Histoire des deux Restaurations_, t. I, p. 80-81.] - -[Note 708: Les acteurs de ce drame n'en reparlaient que pour -protester qu'ils n'y avaient pris aucune part, ou qu'ils avaient agi -par force. Ce dernier argument fut celui du général Hulin, président -de la commission qui avait jugé et condamné si vite. Il n'avait fait -qu'obéir, disait-il, à l'injonction de témoins supérieurs, dont la -présence le dominait. _V._ ses _Explications offertes aux hommes -impartiaux_, 1823, in-8º, p. 6, 12. Malheureusement il existe une -lettre écrite par lui un instant après la condamnation, où l'on ne -trouve rien de pareil, sous le ton dégagé qu'il y prend. J'ai découvert -cette lettre à la Bibliothèque nationale, _Fs fr._, 12764, 76, et je -la crois complètement inédite. P. Hulin, général de brigade commandant -les grenadiers, l'adresse à son ami le général Macon, commandant les -grenadiers de la réserve à Arras: «Vincennes, le 30 ventôse, an XII de -la République.--Le ci-devant duc d'Enghien, arrêté et conduit hier au -château de Vincennes, a été jugé et condamné à mort par une commission -militaire, dont j'étais président, ce matin à trois heures. Je ne puis -t'en écrire davantage, étant exténué de fatigue. Il a été exécuté de -suite. - - «P. HULIN.» - -Est-ce la lettre d'un homme qui vient d'avoir la main forcée, et d'agir -malgré lui? J'y vois bien plutôt dans le sans-gêne de la forme, dans la -hâte qu'il a mise à écrire, une sorte de satisfaction de ce qu'il vient -de faire: l'orgueil d'un premier rôle de drame, après la pièce terrible -qu'il vient de jouer.] - -Le _mot_ sur les émigrés: _Ils n'ont rien appris ni rien oublié_, fut -aussi porté au compte de l'esprit de M. de Talleyrand[709]. - -[Note 709: _Album perdu_, p. 147.] - -Au mois de janvier 1796, le chevalier de Panat, étant à Londres, -avait écrit à Mallet du Pan, à l'occasion d'une de leurs plus folles -entreprises: «Personne n'est corrigé; _personne n'a su ni rien oublier -ni rien apprendre_[710].» - -[Note 710: _Mémoires et Correspondance_ de Mallet du Pan, -_recueillis et mis en ordre_ par M. A. Sayous, t. II, p. 197.] - -La phrase, s'adressant surtout à un journaliste, à un indiscret par -métier, était faite pour courir. Aussi courut-elle; mais elle égara -bientôt en chemin le nom de son auteur. - -Comme il fallait pourtant que quelqu'un l'eût dite le premier, son vrai -père étant perdu, on lui choisit pour père adoptif M. de Talleyrand, -qui, selon sa coutume, ne refusa pas. - -Harel, lorsqu'il voulait faire la fortune d'un _mot_ auquel il tenait, -ne manquait jamais de le mettre sous le patronage de ce nom en crédit, -à charge de le reprendre quand cette commandite l'aurait un peu fait -valoir. Mais alors on ne le croyait pas toujours; quand il venait dire: -«Ce mot est à moi,» on lui répondait en criant: Au voleur! - -Il mit ainsi, dans _le Nain jaune_, toujours sous le couvert de M. de -Talleyrand, sa fameuse phrase: «La parole a été donnée à l'homme pour -déguiser sa pensée[711].» Puis, la réputation du _mot_ une fois faite, -il voulut le réclamer[712]; peine perdue! S'il court encore, c'est -sous le nom du malin boiteux[713]. - -[Note 711: M. Michaud jeune, _Biographie universelle_, l'attribue -positivement à M. de Talleyrand. _V._ les articles REINHARDT et -TALLEYRAND.] - -[Note 712: _V._ _le Siècle_ du 24 août 1846, _feuilleton_ de M. -de Fienne.--Harel n'avait pas eu beaucoup de peine à faire celui-là. -Il se préparait déjà sans doute à son _Éloge de Voltaire_, et en bon -prêtre, il commençait par prendre le bien de l'idole. Sa phrase, comme -on l'a déjà dit dans le _Quérard_ (nos 11 et 12, p. 391), en continuant -à l'attribuer à M. de Talleyrand, se trouve presque textuellement dans -ce passage du XIVe dialogue de Voltaire, _le Chapon et la Poularde_. -C'est le chapon, pauvre bête à qui la misanthropie est bien permise, -qui parle ainsi des hommes: «Ils ne se servent de la pensée que pour -autoriser leurs injustices, et _n'emploient les paroles que pour -déguiser leurs pensées_.»--J'ai lu dans un article de _l'Illustration_ -(2 décembre 1865) que l'axiome «est tout bonnement la traduction de -deux vers anglais, de deux vers d'Young.» Il est dommage que l'auteur -ne les ait pas cités.] - -[Note 713: «Le prince, lit-on dans la _Revue Britannique_, a pu se -dire en mourant qu'il n'en coûte guère, les niais aidant, pour avoir -tout l'esprit parlé de son époque.»] - -Pour donner à M. de Talleyrand une fin digne de lui, M. L. Blanc l'a -fait mourir sous le coup d'un _mot_ volé. - -Il raconte que Louis-Philippe étant venu le voir sur son lit d'agonie, -lui demanda s'il souffrait. - -«--Oui, aurait répondu le moribond, oui, comme un damné!» et le roi -aurait murmuré: - -«--Déjà!» - -«Mot que le mourant aurait entendu, ajoute M. L. Blanc, et dont il -se serait sur-le-champ vengé, en donnant à une des personnes qui -l'entouraient des indications secrètes et redoutables[714]!» - -[Note 714: _Histoire de Dix Ans_, t. V, p. 290.--On n'a pas oublié -de répéter ce joli mensonge dans l'_Histoire de Louis-Philippe_, par M. -Amédée Boudin, t. II, p. 367.] - -Or, savez-vous d'où vient le _mot_? D'une anecdote qui date à peu près -de 1778, que Lebrun a mise en épigramme[715] et que voici racontée par -M. de Lévis[716]: - -[Note 715: _Œuvres_ de Lebrun, 1827, in-16, t. II, p. 192.] - -[Note 716: _Souvenirs_, 2e édit., p. 241.] - -«On prétend qu'il (le médecin Bouvard) répondit au cardinal de ***, -prélat peu regretté (d'autres disent à l'abbé Terray), qui se plaignait -de souffrir comme un _damné_: «Quoi! _déjà_, Monseigneur?» Pour moi, -ajoute M. de Lévis, je crois bien qu'il a pu dire cela d'un de ses -malades, mais non pas le lui répondre: les mœurs s'y opposaient.» - -Ne trouvez-vous pas que ce dernier fait va bien clore cette -nomenclature d'erreurs, de mensonges, de suppositions, de faussetés, -etc., et qu'il amène bien ce vers que je m'étais toujours promis de -donner pour conclusion à ce petit travail: - - Et voilà justement comme on écrit l'histoire! - -FIN - - - - -TABLE ALPHABÉTIQUE - - - Pages - - - ABAILARD. Ses lettres à Héloïse sont-elles - authentiques? note, 80 - - -- Ses restes sont-ils réellement au cimetière du P. - Lachaise? note, 80 - - ABBATUCCI (le général). Sa retraite sur - Huningue, dont le succès est faussement attribué à - Moreau, 411 - - ADAM DE LA HALLE, _le bossu d'Arras_. - Etait-il bossu? note, 4 - - AÉTIUS. _Mot_ sur sa mort, répété lors de la - révocation de l'Édit de Nantes, 40 - - AGNÈS SOREL. Son discours à Charles VII pour - lui donner du courage, 122-124 - - ALFRED LE GRAND. Parole de ce roi qui a son - origine dans un contre-sens, note, 387 - - _Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la - volonté du peuple, etc._, 370-373 - - _A moi, Auvergne, voilà l'ennemi!_, 351-360 - - AMYOT (J.). Le roman de son enfance, note, 186 - - ANNE D'AUTRICHE. Mazarin lui fait ses _mots_, - note, 265 - - ANNIBAL. Sur divers faits de son histoire, 10 - - -- Sa retraite à Capoue, 10 - - -- S'il fondit des rochers avec du vinaigre, 10 - - ANTIOCHUS SIDETÈS. Aventure dont il est le - héros et dont on renouvelle l'histoire à l'honneur de - François Ier, 38 - - _Après nous le déluge_, 339 - - ARC (Jeanne d'). Si elle fut bergère?, 120 - - -- Son _mot_ à Reims, 120 - - -- Si elle fut brûlée?, 121-122 - - ARCHIMÈDE. La vérité sur son levier, 11 - - -- Quand il dit son fameux _Eurêka_, note, 12 - - ARCOLE (le pont d'). Mensonge sur l'origine - de son nom, 431-432 - - ARÉNA. Son coup de poignard au 18 brumaire, 410 - - ARMAGNAC (les enfants d') sous l'échafaud de - leur père, 131-132 - - ARISTOTE. Philippe lui écrivit-il pour le - charger de l'éducation de son fils?, 5-6 - - ARRIA. Son mot à Pœtus, note, 13 - - ARTEVELD _le brasseur-roi_, 97 - - ASSAS (le chevalier d'), 351-360 - - AUTEROCHES (M. d'). Son _mot_ à Fontenoy, 348-350 - - AYAT (comte d') commande le roulement de - tambours au pied de l'échafaud de Louis XVI, note, 382 - - - BAILLY. Son _mot_ en allant au supplice, 399-400 - - BARNAVE. Son _mot_ cruel, 367-368 - - BASSOMPIERRE. Son _mot_ sur la virginité, 39 - - -- Mensonge qu'il réfute, 242 - - BÉLISAIRE. S'il fut aveugle?, 12 - - BEAUMARCHAIS prend toute une phrase dans le - _Moyen de parvenir_, 43 - - BERWICK. Comment il fut tué, 309 - - BESSIÈRE dispute à Rapp le gain de la - bataille d'Austerlitz, note, 410 - - BEUGNOT (le comte). _Mots_ qu'il fait, note, 418, 419-422 - - BLANCHE DE CASTILLE. Ses amours avec Thibault - de Champagne, 79 - - BOILEAU. Exagérations de son épître sur - _le passage du Rhin_ et de son ode sur _la prise de - Namur_, 280-285 - - BOUVARD (le médecin). _Mot_ de lui qu'on - prête à Louis-Philippe, 442-443 - - BRENNUS. S'il prit Rome, et s'il fut vaincu - par Camille, note, 26 - - BRUTUS. Sa conduite envers ses fils jugée, 8 - - BULLION. Vases pleins de louis d'or qu'il - fait servir au dessert, note, 316 - - BURIDAN. La vérité de son histoire, 80-81 - - - CADMUS. Venait-il de Phénicie?, 4 - - CAFÉ. Si nos colonies en doivent les premiers - plants à Des Clieux, note, 328 - - ÇA IRA, mot de Franklin, origine d'un refrain - célèbre, note, 406 - - CARLOS (don). Roman de sa vie et de sa mort, - note, 186 - - CAMBRONNE. Ce qu'il n'a pas dit à Waterloo, 412-414 - - CAUS (Salomon de) à Bicêtre, 292-294 - - CAVAIGNAC (général). Son _mot_ en quittant le - pouvoir, note, 190 - - CAZOTTE. Prophétie que lui prête La Harpe, - note, 403-404 - - CÉCROPS. Venait-il d'Égypte?, 4 - - CÈDRE DU JARDIN DES PLANTES. La vérité sur sa - légende, note, 328-329 - - CÉSAR. _Mot_ qu'il n'a pas dit, 12 - - CÉSAR. Son _mot_ en débarquant en Afrique, - note, 97 - - -- Mensonges des peintres au sujet de sa mort, 174 - - -- _Mot_ qu'il a dit, 225 - - _C'est de la boue dans un bas de soie_, 424 - - _C'est le commencement de la fin_, 438 - - _C'est ici le chemin de Byzance_, note, 387-388 - - _C'est une croix de bois qui a sauvé le monde_, 369 - - _Cette pauvre marquise aura bien mauvais temps_, 341 - - _Chacun chez soi, chacun pour soi_, note, 434 - - CHARLEMAGNE. Son _mot_ sur les invasions des - Normands, 49-52 - - -- Ambassade que lui envoie le calife, note, 48 - - -- Son _école palatine_, 53 - - CHARLES VII et Agnès Sorel, 122-124 - - -- Sur les débauches de sa jeunesse, 124-126 - - -- Sur un _mot_ que lui aurait dit La Hire, 126 - - -- De quoi mourut-il?, 127-128 - - CHARLES IX. Ses vers à Ronsard, 185-191 - - -- S'il a tiré sur les Huguenots?, 192-203 - - -- _Mot_ qu'on lui prête devant le cadavre de Coligny, - note, 192-193 - - -- Son _mot_ contre les rebelles, 205 - - -- Ses lettres aux gouverneurs des villes après la - Saint-Barthélemy, notes, 206-210 - - -- Son _mot_ à Coligny blessé, 219-221 - - -- S'il eut besoin de sauver la vie à son médecin A. - Paré, 222-223 - - CHARLES X. _Mots_ qu'on a faits pour lui, 419-422 - - CHARLES-QUINT. Mensonges débités sur son - compte, 18 - - -- Discours qu'on lui prête, 171 - - CHARTIER (Alain). Ce qu'il faut croire du - baiser que lui donna la reine Marguerite d'Écosse, - note, 130 - - CHATEAUBRIAND. Une phrase de lui restée - célèbre, 424 - - -- Son _mot_ sur M. de Talleyrand, 424 - - CHÉNIER (André) et Roucher sur la charrette, 393-396 - - -- (Marie-Joseph). S'il faut l'accuser d'avoir laissé - périr son frère, note, 393-394 - - CHIEN DE MONTARGIS. Sa légende, 45-47 - - CHILDEBERT et CLOTAIRE. L'épée et - les ciseaux, 59 - - CHILDÉRIC. Son mariage avec Basine, 59 - - CHRISTINE (la reine). Son _mot_ sur la - révocation de l'édit de Nantes, 39-40 - - CINQ-MARS. La vérité sur son crime, 250-254 - - -- Mensonge du tableau de M. Delaroche, qui le - représente en barque avec de Thou, à la remorque de - Richelieu, note, 252-253 - - CLARENCE. Fable sur sa mort, 20 - - CLAUDE. Son discours au Sénat pour les - Gaulois, note, 27 - - CLAVIER. Sa réponse lors du procès de Moreau, 411 - - CLÉOPÂTRE. Histoire de sa perle fondue, 11 - - -- Comment elle se tua, note, 11 - - CLOVIS. Son mariage avec Clotilde, 59 - - -- Histoire du vase de Soissons, 59 - - -- La Sainte-Ampoule, 61 - - -- Son baptême, 61-63 - - COLIGNY. Véritable cause de son assassinat, 217-219 - - COLUCHE (Jean). Son _mot_: _On ne passe pas_, - note, 432 - - COLLÉ. Origine très ancienne de sa pièce _la - Partie de chasse de Henri IV_, 44 - - COLOMB (Christophe). Mensonges de Robertson à - son sujet, 17 - - COMBAT DES TRENTE (le), 99-100 - - COMNÈNE (Anne). Discours que, dans son - _Alexiade_, elle prête à Robert Guiscard, note, 74 - - CONDÉ et son bâton de _maréchal_ à Fribourg, 304-305 - - -- Ses paroles avant la bataille de Lens, 305-306 - - _Conspiration des Espagnols contre Venise_, roman de - Saint-Réal, note, 186 - - _Contre les rebelles, c'est cruauté que d'être - humain_, 205 - - CORNUEL (Madame). Ses _mots_, 324-325 - - COSSÉ-BRISSAC (M. de). Son _mot_ à M. de - Charolais, 345-346 - - COUCY (le châtelain de) et la dame de Fayel, - note, 156 - - CROMWELL. Fable au sujet de l'exhumation de - son cadavre, 21 - - -- S'il ouvrit le cercueil de Charles Ier, 21 - - -- S'il mourut de la pierre, 23 - - _Courbe ton front_, fier _Sicambre_, 61-63 - - CURTIUS. Sa légende, 30 - - - DANTON. Ses _mots_, note, 400 - - DEMONAX. Parole de lui qu'on prête à - Rabelais, 39 - - DENYS LE TYRAN fut-il maître d'école?, 5 - - DESAIX. Sa dernière parole, 378 - - -- S'il décida la victoire à Marengo, 406 - - DINDONS. Si nous les devons aux jésuites, 244 - - DIOGÈNE. Ce qu'était son tonneau, note, 6 - - -- Le conte de sa lanterne, note, 6 - - DUCANGE. Manuscrit de son _Glossaire_, note, 330 - - DUCIS. _Mot_ de lui, 392 - - DU DEFFAND (Madame). _Mot_ qu'on lui prête - sur les philosophes, note, 438 - - DUGUESCLIN. Son pieux usage avant de - combattre, 75 - - -- Histoire des clefs déposées sur son cercueil, 114-117 - - DUPIN (M.). Ses plagiats, 433-435 - - - EDGEWORTH (l'abbé). Ses paroles à Louis XVI - sur l'échafaud, note, 381 - - -- _Mot_ qu'il n'a pas dit, 379-382 - - ÉDOUARD III. _Mots_ qu'on lui prête, 96-97 - - -- et Eustache de Saint-Pierre, 100-103 - - EGINHARD et EMMA. Leur histoire, 54-57 - - ENFANTS D'ÉDOUARD. S'ils furent assassinés, 20 - - ÉSOPE. Était-il bossu?, 4 - - EUSTACHE DE SAINT-PIERRE. Son dévouement, 100-103 - - - FAVRAS. _Mot_ de lui, 390 - - FÉRAUD, assassiné par méprise, note, 383 - - _Fils de saint Louis, montez au ciel!_, 379-382 - - _Finis Poloniæ_, note, 414 - - FLORIAN parodie un _mot_ prêté à Molière, 319-320 - - FRANÇOIS Ier. _Mots_ qu'on lui prête, 145-150, - 151-154 - - -- _Mot_ de lui, prêté au roi Jean, note, 113 - - -- Son aventure à la chasse, 38 - - -- et Madame de Chateaubriand, 155-156 - - -- et Diane de Poitiers, 156-157 - - -- et la belle Féronnière, 158-159 - - -- De quelle maladie il mourut, 160-161 - - -- et Triboulet, 162-164 - - -- au lit de mort de Léonard de Vinci, 165-170 - - GALILÉE. La vérité sur sa prison, 16 - - -- _Mot_ qu'il ne dit pas, 15-16 - - GENEVIÈVE (Sainte). Si elle fut bergère, 120, 174 - - GENLIS (Madame de) est la première qui - devine la vérité au sujet du mot: _Il n'y a plus de - Pyrénées_, 298-299 - - GEOFFRIN (Madame). Son _mot_ sur un menteur - qui disait vrai, 298 - - _Gesta Dei per Francos_, origine de cette phrase, 107-108 - - GIRONDINS (banquet des), note, 396 - - GOETHE. Ses dernières paroles, 379 - - GOUJON (Jean). Sa mort, 223-224 - - GRACCHES (les). La vérité sur leur _loi - agraire_, note, 9 - - GRINGONNEUR (Jehan) n'inventa pas les cartes - à jouer, note, 118-119 - - GUILLAUME LE CONQUÉRANT. Son _mot_ en - débarquant sur le rivage d'Angleterre, note, 97 - - GUISCARD (Robert) à Dyrrachium, note, 74 - - GUISE (Henri, duc de). Son _mot_: _Ils - n'oseraient_, 225-226 - - -- (François, duc de). Son _mot_ à un assassin, note, 218 - - - HACHETTE (Jeanne), 137-139 - - HAROUN (le calife). Son ambassade à - Charlemagne, note, 48 - - HENRI II et les bas de soie, note, 244 - - HENRI III. Anecdote qui lui est commune avec - Louis XI, 135-136 - - -- Son éloquence, 229-230 - - HENRI IV. Anecdotes, 33-35, 35-36, - 44, 175 - - -- était plus vieux que Sully, 175 - - -- Ses paroles à Coutras, note, 226-227 - - -- Sa lettre à Crillon, 231-235 - - -- Lettres à François Miron, qu'on lui attribue, note, 235 - - -- Ce qu'il écrit au baron de Batz, à Chastellux, - note, 234-235 - - -- S'il dit: _Paris vaut bien une messe!_, 236-237 - - -- et ses chansons: _Charmante Gabrielle_; _Viens_, - _Aurore_, _etc._, note, 242 - - -- et le grand veneur de Fontainebleau, note, 242 - - -- et le vin de Suresnes, 241 - - -- et la _Poule au pot_, 244-245 - - -- _Mot_ de lui qu'on prête à Louis XIV, 377-378 - - - HIS (Charles). _Mot_ qu'il doit avoir fait, - et prêté, 379-380 - - _Honni soit qui mal y pense_, 97 - - HIPPOCRATE. S'il refusa les présents - d'Artaxercès, note, 6 - - HOPITAL (le chancelier de l'). Ses plaintes - après la Saint-Barthélemy, note, 214 - - -- _Mot_ qu'on lui attribue sur les Français, note, 214 - - HORACES et CURIACES. Sur cette - légende romaine, note, 7-8 - - -- D'où elle vient, 29 - - HORATIUS COCLÈS. La vérité sur son héroïsme, - note, 26 - - HUGUES CAPET. Pourquoi on le dit fils d'un - boucher, 65-66 - - - _Il faut rendre justice, même au diable_, 14 - - _Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre_, 325 - - _Il n'y a plus de Pyrénées_, 297-301 - - _Il n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un - Français de plus_, 419-422 - - _Il y a de l'écho en France, quand on parle ici - d'honneur et de patrie_, 428 - - _Il y a loin du poignard d'un assassin à la poitrine - d'un honnête homme_, 262 - - _Ils n'ont rien appris, ni rien oublié_, 440 - - ISAURE (Clémence), 137-138 - - - JACQUERIE. Comment on en a exagéré les - horreurs, 8 - - _J'ai failli attendre_, 310-311 - - _J'avais pourtant quelque chose là_, 393-395 - - JEAN (le roi). _Mot_ qu'on lui prête, 109-113 - - -- Réponse que lui fit un soldat, note, 111-112 - - JEAN-SANS-PEUR. Quelle était la vraie devise - du duc d'Orléans, dont il se vengea?, 119 - - _Je couvre tout de ma robe rouge, etc._, 256 - - _Je meurs content; je meurs pour la liberté de mon - pays_, 377 - - _Je souffre comme un damné.--Déjà!_, 442-443 - - _Je veux laisser mes Anglais aussi libres que leur - pensée_, note, 387 - - _Je vis par curiosité_, 391-392 - - JOYEUSE. Son _mot_ à Coutras, 226 - - JULIEN. S'il dit quelque chose quand il fut - blessé à mort, 13 - - - KELLERMANN à Marengo, 410 - - KOSCIUSKO. _Mot_ qu'il ne dit pas, note, 414 - - - _La balle est folle, la baïonnette est un héros_, - note, 370 - - _La Charte sera désormais une vérité_, 425 - - _La Cour rend des arrêts et non pas des services_, 423 - - LAFAYETTE (Madame de). Son _mot_ sur M. de la - Rochefoucauld, note, 330 - - _La garde meurt et ne se rend pas_, 412-414 - - _Laissez passer, laissez faire_, 430 - - _La légalité nous tue_, 430 - - _La monnaie de M. de Turenne_, 325 - - _La mort du duc d'Enghien est plus qu'un crime, c'est - une faute_, 439-440 - - _La mort sans phrase_, 388-389 - - LANNES (le maréchal). Sa dernière parole, 378 - - _La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa - pensée_, 441-442 - - _La propriété c'est le vol_, 375 - - _La reconnaissance est la mémoire du cœur_, 401 - - _La Société de Jésus est une épée dont la poignée est - à Rome et la pointe partout_, 433-435 - - _La Tragédie court les rues_, 392 - - LAURAGUAIS (le comte de). _Mot_ que Louis XV - passe pour lui avoir dit, 337-338 - - -- Idée qu'il donne à Sieyès, 374-375 - - LAUZUN. _Mot_ qu'il ne dit pas, 330 - - _La vie privée d'un citoyen doit être murée_, 437 - - _Le congrès ne marche pas, mais il danse_, 427-428 - - _Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon_, note, 192-193 - - _Le divorce est le sacrement de l'adultère_, 427 - - _L'Empire est fait_, 430 - - LÉONIDAS. La vérité sur son héroïsme aux - Thermopyles, 4 - - _Le pauvre homme!_, 317 - - LE PELLETIER SAINT-FARGEAU. Ses dernières - paroles, 377 - - _Le roi de France ne venge pas les injures du duc - d'Orléans_, 140-141 - - _Le roi règne et ne gouverne pas_, 428 - - _Le sang qui coule est-il donc si pur?_, 367-368 - - _Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à - genoux, etc._, 376-377 - - _L'État c'est moi_, 264-266 - - _L'ingratitude est l'indépendance du cœur_, 401 - - LISIEUX (l'évêque de). Son _mot_ à la - Saint-Barthélemy, 214-216 - - _Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes_, 330 - - LOUIS LE GROS. _Mot_ qu'on lui prête, 67-69 - - LOUIS LE GROS. Anecdote sur lui, renouvelée - des Quatre Fils Aymon, note, 69 - - LOUIS IX. S'il s'embarqua pour la croisade à - Aigues-Mortes, 76-77 - - -- et l'origine des _Quinze-Vingts_, 77-78 - - -- Ses audiences sous le chêne de Vincennes, 78-79 - - LOUIS XI. Sa conduite comme fils, comme père, - et comme mari, 127-130 - - -- Son _Rozier des guerres_, 129 - - -- S'il inventa les cages-prisons, 130-131 - - -- S'il créa les postes, note, 130-131 - - -- Sa cruauté envers les enfants de Nemours, 131-132 - - -- et Tristan, 132 - - -- et Coictier, 132-133 - - -- et saint François de Paule, 133-134 - - -- Sa prière à Notre-Dame, 134 - - -- Les madones de son chapeau, note, 134 - - -- S'il fut le premier de nos rois qui reprit le titre - de Majesté, note, 133 - - -- Sa générosité pour un pauvre diable endormi dans - une église, 135 - - LOUIS XII. Son _mot_ lorsqu'il devint roi, 140-141 - - -- Ce qu'il dit au sujet des farces de la Basoche, 142-144 - - LOUIS XIII aime les bons mots, 246-247 - - -- Anecdote de la lettre cachée dans le sein de - mademoiselle de Hautefort, 248-249 - - -- Son _mot_ sur Cinq-Mars à l'échafaud, 250-251 - - -- _Mot_ de lui qu'on prête à Louis XIV, note, 278 - - LOUIS XIV. Parole que lui adresse un paysan, 39 - - -- Son _mot_ à Louis XIII mourant, 261 - - -- Son entrée en bottes au Parlement, 263-265 - - -- A-t-il dit: _L'État c'est moi?_, 263-266 - - -- Son amour pour Marie Mancini, 269-274 - - -- Ses plaisanteries, 275-277 - - -- se répète, 277 - - -- _Mot_ d'Henri IV qu'on lui prête, 277-278 - - -- Son _mot_ à la mort de sa femme, 278 - - -- _Autre_ que lui prête Br. de la Martinière, note, 278 - - -- _Autre_ de Louis XIII, qu'on lui attribue, note, 278 - - -- Son remerciement à Boileau pour l'épître sur le - passage du Rhin, 279 - - -- Vérité sur le passage du Rhin, 280-285 - - -- Les crottes du siège de Namur; la goutte du roi, 283-285 - - -- A-t-il dit: _Il n'y a plus de Pyrénées?_, 296-300 - - -- A-t-il pu dire: _J'ai failli attendre?_, 310-311 - - -- Son _mot_ à l'ambassadeur d'Angleterre, 311 - - -- et les vers de _Britannicus_, 312-314 - - -- Sa devise: _Nec pluribus impar_, note, 315 - - -- Ses dépenses à Versailles, 316 - - -- On ne rend plus assez justice à son règne, 331-333 - - -- Son _mot_ sur son neveu, futur Régent, 334 - - LOUIS XV. Son _mot_ à M. de Lauraguais, 337-338 - - -- à Latour, 338-339 - - -- Autre _mot_, 338-339 - - -- prévoit la république, 339-341 - - -- Par qui surnommé le _Bien-Aimé_, note, 340 - - -- Son _mot_ à la mort de madame de Pompadour, 341 - - -- Au duc de Richelieu, 344 - - -- On lui compose ses réponses, 364 - - LOUIS XVI. Ses _mots_. Qui les lui fait?, 361-363 - - LOUIS XVIII. Ses dernières paroles, 417-418 - - -- Son _mot_ à propos du pont d'Iéna, note, 418 - - LOUIS-PHILIPPE au lit de mort de M. de - Talleyrand, 442-443 - - -- crée le mot _juste-milieu_, 429 - - LOUVOIS, faussaire en écriture politique, 288 - - LUCRÈCE. Ce que dit J.-J. Ampère sur la - vérité de sa mort, 7 - - LUXEMBOURG (le maréchal de). Par qui surnommé - le tapissier de Notre-Dame? note, 309 - - - MACAIRE (le chevalier) et le _chien de - Montargis_. Origine de ce conte, 45-47 - - MADEMOISELLE et le canon de la Bastille, - note, 268 - - -- et le _mot_ de Lauzun, 330 - - MAINTENON (Mme de) Son _mot_ au lit de - mort du roi, 322 - - -- Sur un billet qu'elle n'a pas dû écrire, note, 323 - - -- et Villarceaux, note, 323 - - -- S'il faut l'accuser de la révocation de l'Édit de - Nantes, note, 324 - - MAISTRE (Joseph de). S'il dit en mourant: _Je - m'en vais avec l'Europe_, 379 - - _Malheureuse France! Malheureux roi!_, 428 - - MANCINI (Marie). Sa véritable parole au roi, 269-274 - - MANLIUS TORQUATUS. Son exploit n'est qu'une - légende, note, 26 - - MARGUERITE, femme de saint Louis. Légende à - son sujet racontée par Joinville, 79-80 - - -- Quelle en est l'origine?, 79-80 - - MARIGNY (Enguerrand de). S'il était coupable, - note, 88-89 - - MASQUE DE FER. Qui c'était, note, 291 - - MASSIEU (le sourd-muet). _Mot_ qu'il trouve, 401 - - MARSEILLAISE. L'air est-il de Rouget de - l'Isle? note, 406 - - MAUREVERS. Comment ce n'est pas lui qui tira - sur Coligny, 219 - - MAURY (l'abbé). Ses _mots_, 386 - - MAZARIN fait l'_esprit_ de la reine, note, 265 - - -- Son _mot_: _Ils chantent, ils payeront_, 267-268 - - MAZEPPA. La vérité sur son aventure, note, 302 - - _Messieurs les Anglais, tirez les premiers_, 348-349 - - MILON (le légat). Son _mot_ au sac de - Béziers, 103-106 - - MILTON dictant ses poèmes à ses filles, 21-22 - - MIRABEAU. Son _mot_ à M. de Dreux-Brézé, 370-373 - - -- Ses emprunts à Volney, à Chamfort, 373-374 - - MOLAY (Jacques). Son assignation à Philippe - le Bel et à Clément V, 84-88 - - MOLÉ (Mathieu). Son _mot_ pendant la Fronde, 262 - - MOLIÈRE. S'il doit à Louis XIV un des traits - de sa comédie du _Tartuffe_, 317 - - -- _Mot_ qu'il ne dit pas, 318-319 - - -- S'il a dit: _Je_ prends _mon bien où je le trouve_, 320-321 - - _Mon siège est fait_, 290 - - _Monsieur le président ne veut pas qu'on le joue_, 318-319 - - MONTLOSIER. Belle parole de lui, 369 - - MONTAIGNE. _Mot_ que madame Cornuel trouve - dans ses _Essais_, note, 325 - - MONTMORIN. Sa lettre à Charles IX, 213 - - MOREAU. Fameuse retraite dont on lui fait - l'honneur, 411 - - -- Son procès, 411 - - - NAPOLÉON. Son aventure du ballon au - Champ-de-Mars, note, 407 - - -- Le coup de poignard d'Aréna au 18 brumaire, 410 - - -- Phrase qu'il n'a pas prononcée, note, 407 - - -- Fausseté des dernières paroles qu'on lui prête, 378-379 - - NÉRON. S'il est possible de faire son - apologie, 14 - - _Noblesse oblige_, 426 - - _Nous dansons sur un volcan_, 428-429 - - - OLIVIER (le chancelier). Son _mot_ sur les - Français, note, 214-215 - - OMAR et l'incendie de la bibliothèque - d'Alexandrie, 15 - - _On ne passe pas!_..., note, 432 - - _On ne prend pas le roi, pas même aux échecs_, 67-69 - - ORTHEZ (le vicomte d'). Sa lettre à Charles - IX, 206-212 - - _Où est la femme?_, 427 - - _Ouvrez, c'est la fortune de la France_, 90-94 - - - PARÉ (Ambroise). S'il était protestant, note, 262-263 - - _Paris vaut bien une messe_, 236-238 - - _Pends-toi, Crillon, etc._, 231-233 - - PÉPIN et le lion, 47 - - PÉPIN LE BOSSU. Aventure que lui prête le - moine de Saint-Gall, note, 48 - - PÉRICLÈS. Discours inventé qu'on lui prête, 27 - - _Périssent les colonies plutôt qu'un principe!_ note, 367 - - Pestiférés de Jaffa (les), 409 - - PHARAMOND. S'il a existé, 59-60 - - PHILIPPE-AUGUSTE à Bouvines, 71-75 - - PHILIPPE DE VALOIS à Crécy, 90-94 - - PHILIPPE Ier. _Mot_ de lui sur l'obésité - de Guillaume le Conquérant, note, 69 - - PHILIPPE LE BEL. La vérité sur sa prétendue - entrevue avec Bertrand de Goth, dans la forêt de - Saint-Jean-d'Angély, 81-83 - - _Plus de hallebardes_, 416 - - POMPADOUR (Madame de). Son _mot_ sur - l'avenir, 339 - - -- Date de sa naissance, note, 341-342 - - -- De qui elle est fille, 341-342 - - PORCIA. Si elle put se tuer en avalant des - charbons, 13 - - PORQUET (l'abbé). Discours qu'il fait, et - pour qui, 403-405 - - PORSENNA. Comment et pourquoi Tite-Live a - menti sur ce qui le concerne, note, 26 - - PRUDHOMME. S'il prend dans une _Mazarinade_ - l'épigraphe de ses _Révolutions de Paris_, 376-377 - - - _Quid times? Cæsarem vehis_, 12 - - QUINZE-VINGTS. La vérité sur leur origine, 77-78 - - _Qu'on me donne six lignes de la main du plus honnête - homme, etc._, 255 - - - RABELAIS. Dernière parole qu'on lui prête, 39 - - RACINE. Causes de sa mort, 313-315 - - _Racine passera comme le café_, 326-328 - - RANCÉ et le corps décapité de Madame de - Montbazon, 291-292 - - RÉGULUS. Ce qu'il faut croire de son - histoire, 10 - - RÉGENT (le). _Mot_ de Louis XIV sur lui, 334 - - -- Comment, de qui, et pourquoi il acquit le diamant - qui porte son nom, 334-335 - - RICHELIEU (le cardinal de). Sa politique, 251-254, 255-260 - - -- ne fut que juste en faisant exécuter Cinq-Mars, - 251-254 - - -- _Mots_ qu'on lui prête, 255-257 - - ROMULUS. Légende de son enfance, 30 - - ROBESPIERRE. Comment fut composé un de ses - rapports, 403-405 - - -- Mot de Dupont de Nemours, qu'on lui prête, note, 367 - - -- S'il se tua, note, 402-403 - - ROCHEFOUCAULD (le duc de la). S'il commanda - d'enlever la statue de la colonne Vendôme?, 430-431 - - ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT (le comte de la). Une - note de ses fables et La Fontaine, note, 431 - - ROLLON. Son mariage avec Giselle, 52 - - ROUGEMONT. _Mots_ qu'il fait et qu'il prête, 415-417 - - - SALVANDY. _Mot_ de lui, note, 428-429 - - SANTERRE. S'il commanda le roulement de - tambours au pied de l'échafaud de Louis XVI, note, 382 - - SANTEUIL. Vérité sur sa mort, note, 315 - - SAPHO. Son suicide, 5 - - SARRASIN. Sur sa disgrâce et sa mort, note, 314-315 - - SCÆVOLA. Sa légende; pourquoi inventée, note, 8 - - -- D'où elle vient, 29 - - SCIPION L'AFRICAIN. Sa continence, 12-13 - - SÉGUIER (le président). _Mot_ qu'il n'a pas - dit, 423 - - SÉVIGNÉ (Madame de) justifiée de certains - _mots_, 325-329 - - SIEYÈS (l'abbé). Sa brochure: _Qu'est-ce que - le tiers-état? etc._ A qui en doit-il l'idée et le - titre?, 374-375 - - -- Ses _mots_, 386-390 - - -- Lui doit-on le néologisme _arrière-pensée_? note, 390 - - _Si la bonne foi était bannie du reste du monde, - etc._, 109-113 - - _S'il vient chez nous, tout ira bien, etc._, 427 - - SIXTE-QUINT. L'anecdote des béquilles et - autres, note, 176 - - SOMBREUIL (Mademoiselle de). Histoire du - verre de sang, 397-398 - - SOPHOCLE. Son procès avec ses fils, 4-5 - - SOREL (Agnès). Si elle releva le courage de - Charles VII, 121-124 - - _Sortez!--Vos ancêtres auraient dit: Sortons!_, 344-346 - - _Souvent femme varie, etc._, 151-154 - - SOUWAROW. Son _mot_ sur la balle et la - baïonnette, note, 370 - - STRADELLA. La vérité sur son histoire, note, 292 - - STUART (Marie) et Rizzio, note, 176 - - -- Sa chanson, 178-184 - - SULLY. Sa lettre au pape, 239-241 - - -- était plus jeune que Henri IV, 175 - - - TALLEYRAND. Où il prend son esprit, et - comment il lui vient, 435-436 - - -- Ses vrais _mots_, 437-439 - - -- Plagiat de lui, 375 - - TASSE. La vérité sur sa prison, note, 16-17 - - TELL (Guillaume). Sur sa légende moins suisse - que danoise, 18-19 - - _Tirez le rideau, la farce est jouée_, 39 - - THOU (de). Ses plaintes après la - Saint-Barthélemy, note, 214 - - TORQUATUS (Manlius). Mensonge de son - histoire, note, 27 - - _Tout est perdu, fors l'honneur_, 145-150 - - TRIBOULET. Son _mot_ à François Ier, 162-164 - - _Tu as vaincu, Galiléen_, 13 - - _Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra ceux qui sont à lui_, 104-106 - - _Tu Marcellus eris, etc._ Histoire de ce vers, 11 - - TURENNE et l'incendie du Palatinat, 286-288 - - -- Paroles à sa mort, 306-307 - - _Tu trembles?--C'est de froid_, 399-400 - - - VANDALES. S'ils méritent leur mauvaise - réputation, note, 16 - - VAUVENARGUES. Esprit qu'on lui prend, note, 375 - - VERRE D'EAU (le) de la reine Anne. Vérité sur - cette anecdote, note, 346-347 - - VIERGES DE VERDUN (les), ce qu'elles étaient, 396-397 - - VILLARS. Dernière parole qu'on lui prête, 307-308 - - -- Son _mot_ sur les ministres tombés, note, 308 - - VINCI (Léonard de). Sa mort, 165-170 - - VIRGINIE. Ce qu'il faut croire de son - histoire, 8-9 - - VITELLIUS. _Mot_ de lui, note, 192 - - VENGEUR (affaire du), 408-409 - - VÊPRES SICILIENNES (les), 17 - - VINCENT DE PAUL (saint) et le forçat, 292 - - VERTOT. _Mot_ de lui, 290 - - VOLTAIRE. _Mot_ de madame du Deffand à son - sujet, 300 - - -- convaincu d'invention historique, note, 300 - - -- S'il a écrit à ses amis: _Mentez! mentez!_ note, 301 - - -- avoue qu'il a écrit de mémoire une partie du - _Siècle de Louis XIV_, 301 - - -- convient des mensonges de l'_Histoire de Charles - XII_, 302 - - _Vous avez fait, Monsieur, trois fautes - d'orthographe_, 390 - - _Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars_, 269-274 - - _Vous m'en direz tant!_ note, 344-345 - - - YOUNG. Fable au sujet du tombeau de sa fille, 21 - - -FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE. - - - - - IMPRIMÉ - - PAR CHARLES UNSINGER - - POUR - - E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR - - _A PARIS_ - - - - -LIBRAIRIE DE E. DENTU - - -DU MÊME AUTEUR - - _L'esprit des autres_, recueilli et raconté, 6e édit., - 1 vol. in-18 elzévir 5 " - - _Paris démoli_, nouvelle édition, 1 vol. in-18 elzévir 5 » - - _Le Vieux-Neuf_, histoire ancienne des découvertes - modernes, nouvelle édition, 3 vol. in-18 15 » - - _Paris-Capitale_, 1 vol. in-18 3 50 - - _La Comédie de Jean de La Bruyère_, 2 vol. in-16 6 » - - _Histoire du Pont-Neuf_, 2 vol. in-16 6 » - - _Le mystère de Robert le Diable_, 1 vol. grand in-18 3 50 - - -SOUS PRESSE: - -_Histoire des enseignes de Paris_, 1 vol. illustré. - - -LIVRES D'AMATEURS - - ARSÈNE HOUSSAYE.--_Molière, sa femme et sa fille_, - 1 vol. in-folio, illustré de gravures et eaux-fortes 100 » - - -- _Les comédiennes de Molière_, 1 vol. in-8º, avec - grav. et eaux-fortes 10 » - - -- _Histoire du 41e fauteuil de l'Académie française_, - nouvelle édition, ornée de portraits, 1 vol. in-8º, sur - papier vergé de Hollande 20 » - - EDMOND ET JULES DE GONCOURT.--_Sophie Arnould_, - d'après ses mémoires et sa correspondance, 1 vol. petit - in-4º, avec portraits et fac-similé 10 » - - -- _L'amour au XVIIIe siècle_, 1 vol in-16, avec - eaux-fortes 5 » - - -- _La Saint-Huberty_, d'après ses mémoires et sa - correspondance, par Ed. de Goncourt, 1 vol. in-16, avec - vignettes et eaux-fortes 8 » - - CHAMFLEURY.--_Le violon de faïence_, nouvelle - édition, 1 vol. in-8º, avec illustrations en couleurs 25 » - - -- _Histoire de la caricature_, 5 vol. gr. in-18 jésus, - ornés de 500 vign. 25 » - - -- _Henry Monnier, sa vie et son œuvre_, 1 vol. in-8º, - orné de 100 gravures, fac-similé 10 » - - -- _Les Vignettes Romantiques_, histoire de la - littérature et de l'art, 1 vol. - grand in-8º jésus, orné de 150 vignettes 50 » - - GOURDON DE GENOUILLAC.--_Les Refrains - de la rue_ de 1830 à 1870, 1 vol. grand in-18 jésus 2 » - - EMMANUEL GONZALÈS.--_Les Caravanes de - Scaramouche_, suivies de _Giangurgolo_ - et de _Maître Rogeneau_, avec une préface par - Paul Lacroix, 1 vol. in-16, avec vignettes et - eaux-fortes, encadrement en couleur 10 » - - JULES CLARETIE.--_Un enlèvement au XVIIIe - siècle_, 1 volume in-16, avec vignettes et eaux-fortes 10 » - - CHARLES MONSELET.--_Poésies complètes_, - 1 vol. grand in-18 elzévir avec un frontispice - gravé à l'eau-forte par Lalauze 5 » - - HENRI MONNIER.--_Scènes populaires_ - dessinées à la plume, nouvelle édition, - illustrée de 80 dessins de l'auteur, 2 vol. - in-8º de chacun 650 pages 20 » - - CHARLES VINCENT.--_Chansons, Mois et Toasts_, - précédés d'un Historique du Caveau par E. Dentu, - 1 vol. in-8º, avec portraits et vignettes à - l'eau-forte par Le Nain 10 » - - -Paris.--Charles UNSINGER, imprimeur, 83, rue du Bac. - - - - - - - -End of Project Gutenberg's L'esprit dans l'histoire, by Édouard Fournier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE *** - -***** This file should be named 63804-0.txt or 63804-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/8/0/63804/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'esprit dans l'histoire - Recherches et curiosités sur les mots historiques - -Author: Édouard Fournier - -Release Date: November 18, 2020 [EBook #63804] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - -</pre> - - -<h1> -L'ESPRIT - -DANS L'HISTOIRE</h1> - - -<div class="chapter"> -<h3 id="LIBRAIRIE_DE_E_DENTU_EDITEUR">LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR</h3> -</div> - -<h4>PALAIS-ROYAL</h4> -<hr class="chap" /> - -<h2>DU MÊME AUTEUR:</h2> - - -<table> -<tr><td><span class="smcap">L'Esprit des autres recueilli et raconté</span>, 6<sup>e</sup> édition,<br /> -1 vol. in-1 </td><td> 5 fr. »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">La Comédie de Jean de la Bruyère.</span> 2 vol. in-18 </td><td> 6 fr. »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Histoire du Pont-Neuf.</span> 2 vol. in-18 </td><td> 6 fr.</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Le Vieux-Neuf.</span> Histoire ancienne des inventions et découvertes<br /> -modernes. 3 vol. in-18</td><td> 15 fr. »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Paris-Capitale</span>, 1 vol. in-18 </td><td> 3 fr. 5</td></tr> -</table> - - -<h4>Paris.—Typ Ch. <span class="smcap">Unsinger</span>, 83, rue du Bac.</h4> - - -<hr class="chap" /> - -<h1> -L'ESPRIT<br /> - -DANS L'HISTOIRE</h1> - -<h2>RECHERCHES ET CURIOSITÉS <br /> - -SUR LES MOTS HISTORIQUES</h2> -<h3> -PAR</h3> -<h1> -ÉDOUARD FOURNIER</h1> -<h4> -CINQUIÈME ÉDITION</h4> - -<h4>PARIS</h4> -<h4>E. DENTU, ÉDITEUR</h4> - -<h4>LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</h4> -<h4>PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS</h4> - -<h4>1883</h4> -<h4>Tous droits réservés.</h4> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"></a>[Pg 1]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LESPRIT_DANS_LHISTOIRE">L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE</h2> -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="I">I</h2> -</div> - - -<p>Je veux tenter de faire aujourd'hui, pour les <i>mots</i> -soi-disant <i>historiques</i> qui courent par le monde et -dans la plupart des ouvrages sur l'histoire de France, -ce que j'ai entrepris pour les <i>citations</i> dans le petit -livre <i>l'Esprit des autres</i>. Je veux encore ici, mais dans -une matière plus sérieuse, tâcher de rendre à chacun -ce qui lui appartient, et surtout de lui enlever ce qui -ne lui appartient pas; car, je le prévois d'avance, -j'aurai plutôt à dépouiller le mensonge qu'à enrichir -la vérité. Heureusement celle-ci trouve surtout -son compte dans chaque erreur que l'on détruit. Elle -gagne tout ce que l'autre perd.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_2"></a>[Pg 2]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="II">II</h2> -</div> - - -<p>Je me donne là, je le sais, un labeur rude et téméraire; -cependant, tant est vif mon désir de démolir -le faux et d'arriver au vrai, tant est grande ma -haine pour les banalités rebattues, pour les héroïsmes -non prouvés, pour les scandales et pour les crimes -sans authenticité, je voulais étendre ce petit travail -bien au-delà des limites que je me suis définitivement -assignées, et qui sont celles de l'<i>histoire de -France</i>.</p> - -<p>C'est à l'histoire tout entière que je voulais d'abord -me prendre, principalement pour les époques -anciennes, les beaux temps des mensonges; mais j'ai -reculé devant ce grand effort, après l'avoir un peu -mesuré.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"></a>[Pg 3]</span></p> - -<p>J'avoue toutefois qu'il m'en coûte d'y renoncer et -de circonscrire ma tâche. Il eût été si bon de dauber -d'importance sur ces immortelles erreurs! Refaisant -en grand le livre ébauché au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle par l'abbé -Lancelotti, <i>Farfalloni de gli antichi historici</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, j'aurais -trouvé tant de plaisir et peut-être tant d'honneur à -émietter l'un après l'autre tous ces menus mensonges -de l'antiquité, toutes ces fables légendaires du -moyen âge, nos siècles héroïques à nous autres gens -des temps modernes: je me serais si bien complu à -repasser, flambeau en main, à travers ces ombres -menteuses, qui ne se sont faites si épaisses et si impénétrables -que pour mieux cacher des erreurs, que -pour voiler plus sûrement de faux héros!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <i>Venezia</i>, 1636.—Il en parut chez Costard, en 1770, -sous ce titre: <i>Les Impostures de l'histoire ancienne et profane</i>, -2 vol. in-12, une traduction due à l'abbé J. Oliva, -et revue par le président Rolland et Charpentier sur le -manuscrit cédé à Costard par Luneau de Boisjermain -(Barbier, <i>Dict. des Anonymes</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. II, p. 166).—Baudelot, -dans sa querelle avec l'abbé de Vallemont (<i>V. -Mém.</i> de d'Artigny, t. II, p. 221), attaqua vivement Lancelotti -pour son livre, mais l'abbé le défendit bien (<i>Réponse -à M. Baudelot</i>, 1705, in-12, p. 57): «Les <i>Farfalloni</i> de -Lancelotti, dit-il, sont un livre des plus agréables, et ils -renferment une critique fine, judicieuse et savante. Rien -n'est plus sensé que son système, par lequel il pose que -les plus exacts et les plus sages des anciens historiens -contiennent des faits ridicules, et qu'il faut mettre au rang -des contes les plus fabuleux.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"></a>[Pg 4]</span></p> - -</div> - -<p>J'aurais, par exemple, abordé franchement l'histoire -grecque. J'aurais dit à l'égyptien Cécrops: Vous -en avez menti quand vous avez prétendu que vous -veniez d'Égypte; au phénicien Cadmus: Il n'est -point vrai que vous soyez arrivé de Phénicie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. J'aurais -cherché ce qu'il faut croire de la grande affaire -des Thermopyles<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. M'aventurant dans une autre -série de souvenirs, j'aurais dit à Ésope son fait; tout -au moins l'aurais-je dépouillé de sa bosse proverbiale, -et cela de par l'autorité tout académique de -M. de Méziriac<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Pour le procès que les fils de Sophocle<span class="pagenum"><a id="Page_5"></a>[Pg 5]</span> -firent à leur père<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, j'en aurais appelé devant -la Vérité. Je me serais encore curieusement enquis -de ce qu'était Sapho, et peut-être aurais-je ramené -son fameux suicide du saut de Leucade à la réalité -toute prosaïque d'une mort très naturelle<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. J'aurais -voulu chercher un peu ce qu'il y a de vrai dans -l'histoire de Denys le Tyran devenu maître d'école à -Corinthe<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et aussi dans la fameuse lettre que Philippe -aurait écrite à Aristote pour le charger de l'éducation -de son fils Alexandre<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>; serrer de près, en<span class="pagenum"><a id="Page_6"></a>[Pg 6]</span> -compagnie de MM. Littré, Rossignol et Paul de Rémusat, -l'histoire d'Hippocrate refusant les présents -d'Artaxerces<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>; voir ce qu'étaient le prétendu tonneau<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> -de Diogène et sa fameuse lanterne<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, enfin -mille autres choses encore; car je ne détaille ici,<span class="pagenum"><a id="Page_7"></a>[Pg 7]</span> -bien entendu, que le très maigre sommaire de mon -programme.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Pour ces deux faits, <i>V. De la Colonisation de l'ancienne -Grèce</i>, par Henri Schnitzler, dans le tome I<sup>er</sup> de la <i>Littérature -grecque</i>, par Schœll.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <i>V.</i>, à ce sujet, l'introduction au <i>Voyage du Jeune -Anacharsis</i>, 1<sup>re</sup> édit., p. 134 et p. 252, note VII<sup>e</sup>. L'abbé -Barthélemy prouve qu'au lieu de trois cents hommes, c'est -sept mille au moins que Léonidas commandait, selon -Diodore; et même douze mille, s'il fallait en croire Pausanias. -Voyez aussi un curieux article du <i>Magasin pittoresque</i>, -juin 1844, p. 190. Le combat des trois cents -Spartiates y est mis au rang des préjugés et des erreurs -historiques, ainsi que le fameux <i>colosse de Rhodes</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <i>Vie d'Ésope</i>, dans les <i>Mémoires</i> de Sallengre, t. I, -p. 91.—<i>Dict.</i> de Bayle, in-fol., t. IV, p. 389.—Bentley, -<i>Dissertation sur les Fables d'Ésope</i>.—Un autre <i>bossu</i> d'esprit, -le jongleur Adam de la Halle, se trouve avoir été non -moins gratuitement paré de l'éminence ésopique. Dans -une de ses pièces, <i>C'est du roi de Sézile</i> (mss. de La Vallière), -il dit de lui-même:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">On m'appelle <i>bossu</i>, mais je ne le suis mie.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Simple erreur de <i>forme</i>. Ce qui est plus grave, c'est celle -de M. Beuchot, qui, dans sa <i>Biographie universelle</i>, confond -le trouvère Adam de la Halle avec le chanoine Adam de -Saint-Victor, mort cent ans auparavant.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <i>Mélanges</i> de Malte-Brun, t. III, p. 55.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <i>Les Saisons du Parnasse</i>, t. VI, p. 164.—<i>Sapphonis -Mytilenææ Fragmenta</i>, par C.-F. Neue, 1827, in-4º.—M. -J. Mongin, dans son remarquable art. <i>Sapho</i> de l'<i>Encyclopédie -nouvelle</i>, a dit: «L'histoire merveilleuse du jeune -Phaon, telle que la rapporte Polyphatus, et la <i>tradition du -saut de Leucade</i> sont des récits populaires qui ne manquent -pas, je crois, d'une certaine antiquité; mais c'est après -coup, et au temps de l'épicuréisme qu'ils auront été rattachés -au nom de Sapho. Pour ce qui est au moins du saut -de Leucade, la chose m'est évidemment prouvée.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <i>V.</i> le curieux travail de M. Boissonade, <i>Notice des -Manuscrits</i>, t. X, p. 157 et suiv.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> M. Egger, dans un article du <i>Journal des Savants</i> de -1861, a coulé à fond cette anecdote, ainsi que la plupart -des faits sur lesquels s'était appuyé l'allemand R. Geier -pour écrire près de 250 pages avec ce titre: <i>Alexandre et -Aristote dans leurs rapports réciproques, d'après les documents -originaux</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> «Rien n'est mieux établi, dit M. Littré, que la -fausseté de toute cette histoire, concernant Hippocrate et -le roi des Perses.» (<i>Œuvres</i> d'Hippocrate, t. I, p. 429.)—«Le -seul fondement de ce récit est la prétendue correspondance -d'Hippocrate et du roi de Perse, par l'intermédiaire -du satrape Histanès. Ces lettres sont l'œuvre d'un -faussaire.» (P. de Rémusat, <i>Les Sciences naturelles</i>, in-18, -p. 140.) Ce qu'on savait de la vie d'Hippocrate, qui fut -vraiment le médecin des pauvres; ce que l'on connaissait -«de l'exclusion absolue des riches et des grands de sa -clientèle hippocratique», ainsi que l'a dit M. Rossignol, a -donné lieu à ce conte. (<i>Journal de l'Instruction publique</i>, -7 juillet 1858, p. 427.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Spon, <i>Miscellanea</i>, p. 125.—<i>Notices et Extraits des -manuscrits</i>, t. X, p. 133-137.—Spon a donné, d'après -un monument ancien, la figure de l'amphore fêlée dans -laquelle Diogène s'était fait un gîte. Elle a été reproduite -à la p. 50 du t. I de notre <i>Histoire des hôtelleries et cabarets</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Les lanternes existaient, puisqu'il en est parlé dans -l'<i>Agamemnon</i> d'Eschyle (v. 284) et dans un fragment d'Aristophane, -cité par Pollux (<i>Onomasticon</i>, l. IX, 2, 26); -mais cela ne suffit pas pour la vérité de l'anecdote. Diogène -Laërce n'en a pas parlé, et par conséquent je n'y crois -guère. M. Ch. Loriquet est de mon avis. (<i>Essai sur l'Éclairage -des anciens</i>, Reims, 1853, in-8º, p. 34.)</p> - -</div> - -<p>Pour l'histoire romaine, j'aurais fait bien davantage, -sans même avoir besoin de recommencer les -destructions historiques de Niebühr, ni ces profanations -dont s'indignait Ampère, lorsqu'il voyait par -exemple ce qu'on aurait voulu faire, en Allemagne, -de l'histoire de Lucrèce: «Il y a, dit-il<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, des savants -allemands qui ont supposé que Lucrèce, vraiment -coupable, s'était tuée pour se dérober au jugement -de ses proches. C'est, ajoute-t-il, renouveler le crime -de Sextus, comme Voltaire, en souillant le nom de -Jeanne d'Arc, a imité les soldats qui voulurent la déshonorer -dans sa prison. La pureté de la Pucelle -d'Orléans, la chasteté de Lucrèce font partie du trésor -moral de l'humanité.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> <i>L'Histoire romaine à Rome</i>, 1855, in-8º, t. II, p. 242.</p> - -</div> - -<p>C'est aussi juste que bien dit, la légende de Lucrèce -n'aurait donc certainement eu à craindre de ma -part aucun attentat.</p> - -<p>Pour beaucoup d'autres, dans l'entreprise de rectification -dont j'esquisse le sommaire, ma discrétion -n'eût pas été si grande.</p> - -<p>J'aurais tâché de prouver le fort et le faible de la -<i>légende</i> des Horaces et des Curiaces<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, ainsi que la<span class="pagenum"><a id="Page_8"></a>[Pg 8]</span> -fausseté de l'invention intéressée à laquelle l'imaginaire -Mucius Scævola dut une immortalité dont les -réfutations de Beaufort auraient dû avoir raison depuis -cent trente ans déjà<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <i>Magasin pittoresque</i>, juin 1844, p. 190.—Du temps -même de Tite-Live, on était déjà si peu sûr de la vérité -du fait, que l'historien écrit: «On ne sait auquel des deux -peuples appartenaient, soit les Horaces, soit les Curiaces.» -(<i>Décades</i>, liv. I, ch. <span class="allsmcap">XXIV</span>.) M. H. Taine constate cette incertitude -de Tite-Live, et peu s'en faut qu'il ne l'en -félicite: «Il est encore mieux en garde, dit-il, contre la -vanité d'auteur, que contre les préférences du citoyen. Il -avoue librement ses incertitudes et ses ignorances, ne -voulant point paraître plus instruit qu'il n'est, ni affirmer -au delà de ce qu'il sait.» (<i>Essai sur Tite-Live</i>, 1856, in-18, -p. 46.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Beaufort, <i>Dissertation sur l'Incertitude des cinq premiers -siècles de Rome</i>, 1738, in-8º, p. 330.—«A chaque -page, écrit d'après lui M. H. Taine (<i>Essai sur Tite-Live</i>, -p. 93-94), on reconnaît d'anciennes légendes, inventées -ou embellies par amour-propre: celle de Mucius Scævola, -par exemple. Les Mucii plébéiens trouvèrent commode de -se donner une origine patricienne, et d'expliquer leur surnom -de Scævola.»—Bien avant Beaufort, Catherinot -avait eu raison de ce mensonge. (<i>V.</i> ses <i>Opuscules</i>, in-4, -t. II.)</p> - -</div> - -<p>Dans l'histoire des fils de Brutus envoyés à la -mort par leur père, j'aurais montré sans peine le -crime et la férocité où l'on a cherché la vertu et la -force d'âme<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>; dans celle de Virginie et d'Appius<span class="pagenum"><a id="Page_9"></a>[Pg 9]</span> -Claudius, qui est une question de droit<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> autant -qu'une question d'histoire, je me serais mis en peine -de savoir qui a dit vrai de Denis d'Halicarnasse ou -de Tite-Live; et, pour une fois, c'est celui-ci peut-être -qui se serait le plus rapproché de la vérité<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, en -s'éloignant le moins de la vraie question juridique, -si utile à bien connaître dans cette affaire, comme -dans celle des Gracques<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <i>Bibliotek für Denker...</i> 1786.—<i>Esprit des journaux</i>, -juin 1786, p. 414.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> M. de Caqueray, professeur de Droit romain à la -faculté de Rennes, a donné <i>l'explication juridique du récit -de Tite-Live</i> dans le <i>Journ. génér. de l'Instruction publique</i> -du 30 avril 1862, p. 301-303.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> On peut consulter à ce sujet une excellente brochure -de 96 pages in-8º, publiée à Vienne en 1860, sous ce -titre: <i>Der Prozess der Virginia</i>. L'auteur, M. V. Puntschard, -prouve que le récit de Tite-Live est le seul authentique, -le seul croyable.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> On ne comprend l'action des deux Gracchus qu'en -sachant bien ce qu'ils demandaient. Qu'était-ce que leur -<i>loi agraire</i>? une simple et très juste revendication. L'<i>ager -publicus</i>, propriété commune de la plèbe latine, avait été -peu à peu usurpé par quelques grandes familles pour créer -les <i>latifundia</i>, dont la culture, livrée aux esclaves, excluait -les travailleurs libres. Au nom de la plèbe spoliée, les -Gracques réclamèrent l'<i>ager publicus</i> usurpé. Voilà leur -crime, on devrait dire leur vertu. Ils furent vaincus, et -l'<i>ager publicus</i> périt avec eux, au profit des grands propriétaires -qui furent la plaie de l'Italie. Pline avait bien -raison de dire: <i>Latifundia perdidere Italiam</i>. <i>V.</i> sur tout -cela un très bon article de M. Rapetti, <i>Moniteur</i>, 9 juillet -1862.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"></a>[Pg 10]</span></p> - -</div> - -<p>J'aurais aussi étudié à fond dans son mensonge -probable la fable héroïque de Régulus<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Je me serais -ingénié, avec Montesquieu, de découvrir ce qu'il -y a de vrai ou plutôt de complètement faux dans -l'opinion qui accuse Annibal d'avoir commis une -lourde faute en n'attaquant pas Rome après la bataille -de Cannes, et en s'allant perdre dans les -délices de Capoue<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. J'aurais voulu voir, en compagnie -de Dutens, s'il fut possible au héros carthaginois -de fondre des rochers avec du vinaigre<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, et si<span class="pagenum"><a id="Page_11"></a>[Pg 11]</span> -le même dissolvant fut assez énergique pour réduire -en liqueur l'une des perles qui pendaient aux oreilles -de Cléopâtre<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Je me serais fait un devoir d'élucider, -après le savant Mongez<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, ce qu'il y a de fausseté -romanesque dans le récit de Claudius Donatus, -qui veut qu'Octavie soit tombée pâmée de douleur -en écoutant Virgile lui lisant le <i>Tu Marcellus eris</i>. -Je vous aurais aussi fait prouver, par un très curieux -passage de Bulwer, comment Archimède ne dut pas -dire: «Donnez-moi un point d'appui, et avec un -levier je remuerai le monde:» il était trop grand -mathématicien pour cela<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. M. Alfred Maury, invoqué<span class="pagenum"><a id="Page_12"></a>[Pg 12]</span> -à propos, serait venu vous démontrer que César -ne dit pas et ne put pas dire au pilote qu'effrayait -la tempête: <i>Quid times</i>? <i>Cæsarem vehis</i> (Pourquoi -craindre? tu portes César)<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, et Lebeau<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, tout classique -qu'il est, m'eût aidé à prouver très facilement -que la disgrâce de Bélisaire et son aveuglement, -sur lequel nous nous sommes tant apitoyés, sont, -en dépit du poète J. Tzetzès, encore du roman dans -l'histoire. J'aurais enfin passé au crible les vertus -de Scipion l'Africain: sa fameuse continence, examinée<span class="pagenum"><a id="Page_13"></a>[Pg 13]</span> -ainsi d'un peu près, eût peut-être couru de -grands risques<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <i>V.</i> une <i>Dissertation</i> de M. Rey dans les <i>Mém. de la -Société des antiquaires</i>, t. XII, p. 154-162.—«Tite-Live -atteste le fait», lit-on dans Moréri (art. <span class="smcap">Régulus</span>): or, la -<i>décade</i> où Tite-Live en aurait pu parler est perdue! L'erreur -vient de Cicéron et de Florus. Polybe, «si voisin des faits, -si exact», et qui, ayant ainsi plus d'autorité, aurait dû -obtenir plus de créance, proteste, sur ce point, par son -silence.—«Si l'on pouvoit, dit Beaufort, conjecturer le -vrai à travers tant de contes, on trouveroit peut-être que -ce supplice de Régulus fut supposé pour excuser celui que -ses fils firent subir aux prisonniers carthaginois.» (<i>Dissertat. -sur l'Incertitude des cinq premiers siècles de Rome</i>, p. 436.) -Beaufort n'est guère connu chez nous. Les Allemands en -ont profité pour nous faire croire que ce qu'ils lui prenaient -venait d'eux. C'est de Beaufort et de Lévesque que Niebühr -est sorti. <i>V.</i> à ce sujet un article de Ch. Labitte, dans la -<i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> oct. 1840, p. 135.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Montesquieu, <i>Grandeur et décadence des Romains</i>, -ch. <span class="allsmcap">IV</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <i>Dutensiana</i>, p. 35.—<i>V.</i> aussi: Eus. Salverte, <i>Les -Sciences occultes</i>, édit. Littré, p. 448, et l'<i>Intermédiaire</i>, année -1864, p. 143, 175.—M. Rey a publié, dans le <i>Recueil -industriel de Moléon</i> (1828), une <i>Dissertation sur l'emploi du -vinaigre à la guerre</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <i>V.</i> la traduction du livre de J. Oliva, cité plus haut, -p. 3.—La manière dont mourut Cléopâtre a été aussi -mise en question. M. Georges, de Château-Renard, la -prit, en 1846, pour sujet d'une étude présentée à la <i>Société -des Belles-Lettres d'Orléans</i>, et analysée dans le 7<sup>e</sup> volume, -p. 64-79, des <i>Mémoires</i> de cette Société, par M. L. -de Sainte-Marie, dont voici la conclusion: «Comme -M. Georges, nous pensons que la reine et ses femmes -eurent recours au poison dans un breuvage.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <i>Moniteur</i> du 10 août 1819, et <i>Mém. de l'Acad. des -Inscript.</i>, nouv. série, t. VII. M. Quatremère lut à la même -Académie un Mémoire qui condamnait celui de Mongez.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i>Revue de Paris</i>, août 1833, p.210: ce qu'y dit Bulwer -n'est que la reproduction d'un très curieux calcul de Fergusson, -<i>Astronomy explained</i>, London, 1803, in-8º, ch. VII, -p. 83.—On va répétant qu'Archimède, lorsqu'il eut -trouvé la fameuse vis qui porte son nom, courut dans Syracuse -en criant: <i>Euréka</i>. C'est lorsqu'il eut découvert <i>la -gravité spécifique</i>, à l'occasion de la couronne de Hiéron, -qu'il poussa ce cri triomphant. Une autre question a souvent -été posée aussi au sujet d'Archimède. A-t-il incendié -la flotte romaine avec des miroirs? Un article du <i>Magasin -Encyclop.</i> (1802, t. II, p. 534) a traité ce point avec esprit -et savoir.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <i>Revue de Philologie</i>, vol. I, nº 3, et <i>Revue de Bibliographie</i>, -avril 1845, p. 331.—M. Maury se demande -pourquoi César n'en a pas parlé dans ses <i>Commentaires</i>; -puis il prouve qu'en effet, vu le peu de vérité de l'aventure, -il lui eût été assez difficile d'en faire mention. Napoléon -n'y croyait pas non plus et s'en moquait. (<i>Souvenirs -diplom.</i> de lord Holland, tr. franç., 1851, in-12, p. 233.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <i>Hist. du Bas-Empire</i>, l. XLIX, ch. <span class="allsmcap">LXVII</span>.—<i>V.</i> aussi -le P. Griffet, <i>Traité des différentes sortes de preuves qui -servent à établir la vérité de l'histoire</i>, 1770, in-8º, p. 194.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <i>V.</i> un fragment des <i>Annales</i> de Valerius, dans les -<i>Noctes Atticæ</i> d'Aulu-Gelle, liv. VI, ch. <span class="allsmcap">VIII</span>.—Napoléon -rangeait encore ce conte parmi «les niaiseries historiques, -ridiculement exaltées par les traducteurs et les commentateurs.» -(<i>Mémorial de Sainte-Hélène</i>, sous la date du 21 mars -1816.)</p> - -</div> - -<p>Quant à quelques autres contes, comme celui de -Porcia qui se tue en avalant des charbons, il m'eût -suffi d'en prouver l'invraisemblance<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. Le possible -est l'important. Si l'on prouve par exemple que -Julien, blessé à mort, n'eut la force que de pousser -quelques cris inarticulés, on n'aura plus besoin de -disserter longuement pour savoir laquelle des deux -phrases: «Tu as vaincu, Galiléen!» ou celle-ci: -«Soleil, tu m'as trompé!» il prononça en mourant. -On mettra tout le monde d'accord, en faisant voir -qu'il ne put rien dire<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Or, pour Julien, comme pour<span class="pagenum"><a id="Page_14"></a>[Pg 14]</span> -Desaix, quinze siècles plus tard, c'est ce qu'il y a -de plus probable.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> C'est ce qui a déjà été fait dans le <i>Carpenteriana</i>, -1741, in-8º, p. 159-161. Martial dit que Porcia s'étouffa -en avalant les cendres du foyer; cela du moins est possible. -La vérité n'est pas toujours aussi heureuse avec ce poète. -Elle est plus souvent altérée que rétablie dans les <i>épigrammes</i> -qu'il a faites sur des événements ou sur des mots -historiques. C'est lui qui a gâté, par exemple, le mot -qu'Arria dit à Pœtus. (<i>V.</i> une note du <i>Tacite</i> de l'édit. -Nisard, p. 514.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> M. Albert de Broglie est de cet avis, dans son excellent -travail sur Julien (<i>Correspondant</i>, 25 fév. 1859, p. 299-300).—Il -existait déjà, sur ce sujet, une dissertation de -Christ.-Aug. Heumann: <i>Dissertatio in quâ fabula de Juliani -voce extremâ</i>: <span class="smcap">Vicisti</span>, <span class="smcap">Galilæe</span>, <i>certis argumentis -confutatur, ejusque origo in apricum profertur</i>. Gœtting., -1740, in-4º. «<i>In apricum</i>» doit se traduire par <i>lumineusement</i>.</p> - -</div> - -<p>Plus d'un grand homme eût perdu à mon analyse -quelque vertu peu authentique, quelque belle parole -devenue célèbre sans contrôle; en revanche, il -serait arrivé aussi que les maudits de l'histoire, à la -scélératesse plus fameuse que suffisamment prouvée, -se seraient souvent bien trouvés de mon examen, et -en seraient sortis déchargés de quelques crimes. Il -y aurait eu ainsi compensation, et d'ailleurs, comme -a dit Lessing, «il faut rendre justice même au -diable.»</p> - -<p>Je ne réponds point, par exemple, que Néron, -bien que je n'eusse pas refait, en sa faveur, le plaidoyer -de Cardan<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, n'eût pas été quelque peu innocenté; -mais ce qui est tout à fait certain, c'est que, -par la haute autorité de Heyne<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, <i>le farouche</i> Omar—l'épithète -est consacrée—serait sorti absous du<span class="pagenum"><a id="Page_15"></a>[Pg 15]</span> -grand crime qui l'a rendu fameux: l'incendie de la -bibliothèque d'Alexandrie. Ici, je trouve deux impossibilités -pour une: Omar ne vint pas à Alexandrie; -et s'il y fût venu, il n'eût plus trouvé de livres -à brûler. La bibliothèque avait cessé d'exister depuis -deux siècles et demi<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Je veux parler de son curieux traité: <i>Neronis Encomium</i>. -Amsterd., Blaeu, 1640, in-12.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <i>Opuscula Academica</i>, t. I, p. 129, et t. VI, p. 438.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Avant Heyne, Renaudot et Gibbon avaient justifié -Omar de cet acte de vandalisme, mais on ne prit pas la -peine de les écouter, pas plus qu'on n'écouta Heyne, pas -plus qu'on ne m'écouta moi-même pour ce que j'avais dit -à ce sujet dans la première édition de ce livre. Six mois -après qu'il avait paru, en mars 1857, M. le baron Ch. -Dupin, rendant compte, à l'Académie des sciences, des -Mémoires de MM. Linant-Bey, Paulin Talabot, etc., sur -le canal maritime de Suez, écrivit: «Omar, le compagnon -de Mahomet, ayant conquis la vallée du Nil, son -lieutenant Amrou lui présenta l'idée d'un canal direct de -Suez à Peluze... Mais, ajouta M. Ch. Dupin, un conquérant -ignare, qui brûlait la bibliothèque d'Alexandrie, cet -esprit borné n'était pas fait pour comprendre une si grande -idée.» Or, Omar ne conquit pas la vallée du Nil; Amrou -ne lui présenta pas le plan d'un canal, puisque ce canal -existait déjà, et qu'il n'y eut besoin que de le nettoyer, ce -qu'Amrou fit faire en effet; Omar enfin, nous l'avons dit, -ne brûla pas la bibliothèque d'Alexandrie. En tout cela, -c'est la plus grosse erreur; et, comme l'a fort bien dit -M. Tamizey de Larroque, il n'est pas pardonnable à un -académicien de l'avoir répétée. (<i>La Correspondance littéraire</i>, -5 fév. 1858, p. 84.) On a trop médit aussi des -Barbares, notamment des Vandales; Rome, après leur -passage, était encore magnifique et peuplée de monuments. -(<i>V.</i> le <i>Mémoire</i> de l'abbé Barthélemy <i>sur les anciens monuments -de Rome</i>, et surtout un très curieux article de -M. Ampère, <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 nov. 1857, p. 228-229.)—Les -Barbares n'ont détruit dans Rome que l'empire -romain; il est vrai que cette ruine entraîna peu à peu -toutes les autres.</p> - -</div> - -<p>Dans les temps les plus rapprochés de nous, -que de fables dignes des temps anciens j'aurais -trouvées encore: ainsi la fameuse phrase, <i>e pur' si<span class="pagenum"><a id="Page_16"></a>[Pg 16]</span> -muove</i>, que Galilée ne dit pas, et ne put pas dire<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>; -l'épisode de sa prison qui, tout bien examiné, se -réduit à quelques jours d'une assez bénigne captivité -dans le palais d'un ambassadeur ami<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>, puis dans les<span class="pagenum"><a id="Page_17"></a>[Pg 17]</span> -plus beaux appartements du Saint-Office; ainsi encore -toute l'histoire des <i>Vêpres siciliennes</i>, notamment -l'épisode du médecin Procida, qui, bien loin d'être -le chef du massacre, ne put même pas y prendre -part<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>; quelques aventures de Christophe Colomb -aussi: la fable de l'œuf qu'il aurait brisé pour le faire -tenir debout<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>; l'anecdote de ses trois jours d'attente -et d'angoisses au milieu de l'équipage menaçant -auquel il a promis la terre, petit drame très émouvant -dans le récit qu'en a donné Robertson<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, mais -qui s'est trouvé n'être qu'un gros mensonge après -l'examen qu'en a fait M. de Humboldt<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Aucun des personnages contemporains les mieux informés -ne lui attribue ces paroles, et ce qu'on sait de ses -aveux et de ses renonciations éloigne toute idée qu'il eût -osé même dire ces quatre mots. (Biot, <i>Mélang. scient. et -litt.</i>, t. III, p. 44.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Barbier, <i>Examen critique des Biographies</i>, t. I, p. 365. -<i>V.</i> aussi Libri, <i>Hist. des sciences en Italie</i>, t. IV, p. 259 et -suiv.; Biot, <i>Mélang. scient. et litt.</i>, t. III, p. 18, 19, 24, -28, 32, et l'ouvrage de M. Philarète Chasle, <i>Galileo Galilei, -sa vie, son procès et ses contemporains</i>, liv. III. Ce livre -a soulevé de vives critiques, mais aucune, même la plus -nette, celle de M. Trouessard dans la <i>Revue de l'Instruction -publique</i> (6 mars 1862, p. 778-782), n'a suffisamment -prouvé que le fait qui nous occupe, et que M. Chasle a -nié, comme nous, ne fût pas niable. La publication posthume -du docteur Parchappe, continuée par son ami -M. Fréd. Baudry, <i>Galilée, sa vie, ses découvertes et ses travaux</i>, -n'a pu davantage arriver à une conclusion contraire, -ainsi que M. Ernest Renan lui-même en est convenu dans -les <i>Débats</i>.—Ce qu'on a dit de la prison du Tasse n'est -pas plus prouvé. Il suffit de lire les <i>Lettres</i> du poète pour -voir que ce n'est qu'un mensonge attendrissant. Le Tasse -était fou: on l'enferma, mais avec tous les égards possibles. -Il eut de beaux appartements pour prison. (Valery, -<i>Voyages en Italie</i>, 1833, in-8º, t. II, p. 93-95; et, du même, -<i>Curios. et Anecd. italiennes</i>, 1842, in-8º, p. 271. <i>V.</i> aussi -un article de M. P. Deltuf, <i>Rev. franç.</i>, 20 déc. 1858, -p. 357-367.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> nov. 1843, p. 480-483. -<i>V.</i> aussi un article d'Hoffmann dans le <i>Journal des Débats</i>, -1<sup>er</sup> déc, 1815.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Navarette, <i>Les Quatre Voyages de Colomb</i>, in-8, t. I, -p. 116, et un article de M. Berger de Xivrey dans la -<i>Revue de Paris</i>, 25 nov. 1838, p. 269.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <i>Hist. d'Amérique</i>, t. I, p. 117.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <i>Examen critique de l'histoire de la géographie du nouveau -continent</i>, t. I, p. 245.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"></a>[Pg 18]</span></p> - -</div> - -<p>J'aurais encore cherché querelle au même Robertson -pour tout ce qu'il a dit touchant le séjour de -Charles-Quint au monastère de Yuste, son amour -des horloges, son enterrement anticipé, etc., et mille -autres fables dont il m'eût été d'autant plus facile -d'avoir raison que les excellents livres de MM. Mignet -et Amédée Pichot semblent publiés tout exprès -pour m'aider dans cette réfutation<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. Que vous -dirais-je de plus? Me prenant aussi corps à corps -avec la légende de Guillaume-Tell, je l'aurais renvoyée -parmi les contes du Danemark, comme on -s'en avisa justement dès l'année 1760<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>; et, ne croyant -en cela faire tort qu'à un trop éternel mensonge et -point du tout à une nation qui, pour perdre son -héros traditionnel, n'en restera pas moins très héroïque,<span class="pagenum"><a id="Page_19"></a>[Pg 19]</span> -je n'aurais pris nul souci des brochures qu'ont -publiées pour le revendiquer le baron de Zurlauben<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> -et MM. X. Zuraggen<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> et J.-J. Hisely<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, non plus que -de je ne sais quelle charte imaginée tout exprès par -les jésuites de Fribourg<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <i>V.</i> aussi dans le <i>Bull. de l'Alliance des Arts</i> (10 oct. -1843, p. 123), un article dans lequel on analyse avec -grand soin la lettre écrite par M. H. Wheaton au secrétaire -de l'Institut national de Washington, touchant ces -erreurs de l'historien de Charles-Quint. M. Wheaton, -dans sa réfutation, s'autorise de l'ouvrage de D. Thomas -Gonzalez ainsi que des mss. de Quesa et de Velasquez de -Molina, secrétaire privé de l'empereur. Mais l'ouvrage le -plus excellent à consulter sur ce sujet est celui de M. Stirling, -<i>Last days of Charles V</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> C'est le fils aîné de Haller, qui, dans un petit écrit -intitulé <i>Fables Danisch</i>, essaya de prouver ainsi la fausseté -du fait. Son livre, qui fut condamné au feu, est aujourd'hui -très rare.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Il publia à Paris, chez Vente, en 1767, une lettre -in-12 intitulée <i>Guillaume Tell</i>, à propos de la tragédie de -Lemierre, où il fit l'historique complet de ce qui aurait -précédé et suivi la conspiration. <i>V.</i> le <i>Journal encyclopédique</i> -du 15 av. 1767, p. 140.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <i>Vertheidigung der Wilhelm Tell</i>, Fluelen, 1824, in-8.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <i>Guillaume Tell et la Révolution de 1307</i>, etc., Delft, -1828, in-8.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> <i>Bull. de l'Alliance des Arts</i>, t. III, p. 155.—La légende -dont celle-ci n'est qu'une imitation transposée remontait -à 965. On la trouve parmi les traditions populaires -du Danemark recueillies par Saxo Grammaticus (Leipzig, -1771, p. 286). Haller, dans sa réfutation, <i>Fables Danisch</i>, -s'appuyait surtout de cette similitude. (<i>V. l'Artiste</i>, juillet -1843.)—J'ajouterai que là-dessus les Suisses n'entendent -pas raillerie. Il y a quelques années, dans une réunion de -savants à Altorf, ville d'ailleurs assez mal choisie pour élever -des doutes sur la réalité de Guillaume Tell, l'archiviste -M. Schnelles, qui présidait, ayant contesté son existence, -il y eut soulèvement de tous les savants du canton d'Uri, -et presque émeute dans la ville, ce qui força M. Schnelles -à décamper avec ses doutes. (<i>V.</i> le <i>Moniteur</i> du 20 sept. -1864.)—Selon M. Just Olivier, dans un article de la -<i>Revue des Deux-Mondes</i> (15 mai 1844, p. 595), <i>Nouvelles -Recherches sur Guillaume Tell</i>: «La légende, la poésie -sont partout dans l'histoire de Tell: dans le premier mot -qu'on dit de lui, dans le premier mot qu'il prononce, dans -l'orage sur le lac, comme dans la terrible épreuve proposée -à son adresse.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"></a>[Pg 20]</span></p> - -</div> - -<p>L'histoire d'Angleterre m'aurait enfin fourni une -très ample matière: par exemple, l'examen approfondi -de la mort des enfants d'Édouard qui, selon -Buck et Walpole<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, ne furent peut-être point assassinés -par les ordres de Richard III; la mort aussi du -duc de Clarence, qui, bien qu'on le répète depuis -quatre siècles sur la foi de Commines et d'un quatrain -menteur, ne fut pas noyé dans un tonneau de -malvoisie<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>; le conte pittoresque de Cromwell se<span class="pagenum"><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span> -faisant ouvrir le cercueil de Charles I<sup>er</sup><a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>; la question -si souvent débattue de l'exhumation du cadavre du -sombre Protecteur et des ouvrages infligés à ses -restes par l'ordre de Charles II<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Quoi donc encore? -L'anecdote funèbre de Young «dérobant une sépulture -pour sa fille Narcissa aux catholiques de Montpellier,» -mensonge mélancolique, dont la découverte -de l'extrait de mort d'Élisabeth Lee (Narcissa) dans -les archives de Lyon, où elle mourut réellement, -démontra l'évidence<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>; enfin l'histoire si intéressante -et faisant si bien tableau, mais, hélas! si peu vraie, -de Milton dictant à ses filles son <i>Paradis perdu</i>. -Pour celle-ci, elle n'est pas même possible, puisqu'en -effet Milton, selon Samuel Johnson, n'avait<span class="pagenum"><a id="Page_22"></a>[Pg 22]</span> -jamais voulu que ses filles apprissent à écrire<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <i>V.</i> son livre, <i>Essai hist. et crit. sur la vie de Richard -III</i>, traduit par M. Rey, Paris, 1819, in-8; <i>Lettres -inédites de madame du Deffand</i>, 1859, in-8, t. I, p. 63, et -une lettre de Voltaire à Walpole, à la suite du <i>Voltaire à -Ferney</i> de M. Evar. Bavoux, 1860, in-8, p. 410.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> John Bayley, <i>the Historie and Antiquities of the Tower -of London</i>.—Paulmy, <i>Mél. d'une grande Bibliot.</i> (Lecture -des poètes françois), t. IV, p. 319.—Michelet, <i>Hist. de -France</i>, t. VI, p. 453.—Rabelais, liv. IV, ch. <span class="allsmcap">XXXIII</span>, -<i>ad fin.</i>, note de Le Duchat.—L'erreur, sur ce point, -semble être venue de l'anecdote racontée par l'Anglais -Fabyan, dont Commines, qui la répéta (liv. 1, ch. <span class="allsmcap">VII</span>), -comprit mal le sens. Selon M. James Gardnair, qui, en -1857, reprit ce passage de Fabyan pour le commenter, -c'est ainsi qu'il faudrait le lire: «Le duc de Clarence fut -mis à mort secrètement, et son corps, enfermé dans une -tonne qui avait contenu du malvoisie, a été jeté dans la -Tamise près de la Tour de Londres.» <i>V.</i> pour les preuves -de cette opinion très plausible, le <i>Mag. pitt.</i> de 1867, -p. 95.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Par le procès-verbal de l'ouverture du cercueil de -Charles I<sup>er</sup>, qui ne fut retrouvé que sous George IV, il -paraît évident qu'il n'avait jamais été ouvert auparavant. -(<i>Rev. britann.</i>, mars 1838, p. 179-181.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <i>Gentlemen's Magazine</i>, mai 1825, p. 350.—Henry -Halford, <i>Essays and Orations</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> M. Alfred de Terrebasse en a fait l'objet d'un intéressant -article inséré dans la <i>Revue de Paris</i> (15 avril -1832, p. 176-180), et l'on trouve sur le même point, avec -les mêmes conclusions négatives, une note de M. L. Benoît -dans le <i>Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme -français</i>, nov.-déc. 1862, p. 463.—Lemontey, d'ordinaire -si exact, avait autorisé et popularisé l'erreur. <i>Hist. -de la Régence</i>, t. II, p. 150, note.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> <i>Vie de Milton</i>, trad. franç., Paris, 1813, in-12, t. I, -p. 95.</p> - -</div> - -<p>Oui, tout cela, certes, eût été excellent à développer -dans la pleine lumière des preuves curieuses et -imprévues! Il faut pourtant, de toute nécessité, que -je me l'interdise. Je me suis fait la promesse de ne -toucher ni à l'<i>histoire ancienne</i>, ni à l'<i>histoire étrangère</i>.</p> - -<p>L'histoire de France est aujourd'hui mon seul -domaine; encore dois-je surtout m'en tenir à la réfutation -des <i>mots</i> et n'aborder qu'incidemment celle -des faits. C'est le mensonge <i>parlé</i>, et faisant pour -ainsi dire axiome historique, que je prends à partie, -plutôt encore que le mensonge en épisode et en -action.</p> - -<p>Le premier est le plus vivace des deux, et celui -qui tient le plus profondément. Ailleurs les paroles -volent; ici c'est tout le contraire, elles restent et -s'incrustent; or Bacon a dit: «Ce n'est pas le mensonge -qui passe par l'esprit, qui fait le mal, c'est -celui qui y rentre et qui s'y fixe<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> <i>Politique</i>, 2<sup>e</sup> partie, édit. de 1742, p. 18.</p> - -</div> - -<p>Les noms illustres sous le couvert desquels se -faufile l'erreur augmentent son danger en ajoutant -à sa fortune. On dirait qu'ainsi patronnée elle est<span class="pagenum"><a id="Page_23"></a>[Pg 23]</span> -à l'abri de toute attaque, et que chacun doit lui tirer -respectueusement son chapeau. Allez donc dire, par -exemple, que Cromwell ne mourut pas de la pierre, -après cette admirable phrase des <i>Pensées</i> de Pascal<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>: -«Rome même alloit trembler sous lui, mais ce petit -gravier, qui n'étoit rien ailleurs, mis en cet endroit, -le voilà mort, sa famille abaissée et le roi rétabli.» -Il fallait à M. Havet toute sa conscience de commentateur -pour oser signaler une erreur sous cette éloquence<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>: -il nous faut tout notre courage pour dire -qu'il a bien fait.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> 2<sup>e</sup> partie, art. 6, § 7.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> P. 39 de son édit. des <i>Pensées</i> de Pascal.</p> - -</div> - -<p>Nous devons dire aussi que, bien que la vérité -soit une, il y a mensonge et mensonge. Tous ne -tirent pas également à conséquence. Il est même -telles inventions qui, une fois reconnues pour ce -qu'elles sont, me semblent devoir rester dans la -circulation à cause des beaux exemples qu'elles propagent -et de l'honneur qui en ressort pour l'humanité. -En ce point la poésie, qui les transmet et les -colore, est, je ne dirai pas, comme Aristote, «plus -vraie que l'histoire,» mais aussi utile.</p> - -<p>Il est bon que l'enfant, à qui s'adressent ces choses, -ait de l'homme la meilleure opinion possible; il faut -donc, pour lui, recourir aux fables, et même lui<span class="pagenum"><a id="Page_24"></a>[Pg 24]</span> -laisser croire que ce sont des vérités, jusqu'au temps -où le spectacle des réalités humaines lui fera penser -ou que l'homme est bien déchu, ou que ces belles -choses ne furent jamais vraisemblables: «Les anciens -historiens, dit Rousseau,<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> sont remplis de vues -dont on pourroit faire usage quand même les faits -qui les présentent seroient faux... Les hommes sensés -doivent regarder l'histoire comme un tissu de -fables, dont la morale est très appropriée au cœur -humain.» Puisque pour la morale et la règle du -devoir, l'idéal n'est ainsi qu'en des mensonges -sublimes, laissons passer ceux qui sont créés, et -tirons-en des leçons que la vérité, telle que les -hommes l'ont forcée d'être, ne saurait pas fournir. -Tant pis pour l'humanité si rien n'est vrai de ce que -l'on croit beau dans les actions humaines! La meilleure -preuve de notre infériorité, et du besoin que -nous ressentons d'une nature supérieure, où le vrai -sera enfin dans le beau et dans le grand, se trouve là.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <i>Émile</i>, édit. Pourrat, 1838, in-8, t. I, p. 307.</p> - -</div> - -<p>Il est encore d'autres mensonges pour lesquels il -convient d'être indulgent: ce sont ceux qui naissent -d'eux-mêmes, comme les fleurs héroïques d'une -époque dont ils transmettent couleur et parfum. Ils -n'ont rien du mensonge officieux, créé par l'imagination<span class="pagenum"><a id="Page_25"></a>[Pg 25]</span> -de celui dont il sert les intérêts; ils surgissent -naturellement dans l'ardent esprit du peuple, -et les légendes y trouvent une matière extensible et -souple, tandis que l'histoire cherche où se prendre -dans ce que lui apporte l'insaisissable et rigide -vérité. Ils ne sont pas pour le souvenir fidèle, mais -pour le sentiment charmé. Nés de l'imagination, -c'est à elle qu'ils retournent pour l'aider à répandre -la lumière et les couleurs sur les aridités du réel. -Il leur suffit d'être conformes au génie du peuple -dont ils grossissent les traditions, et à l'esprit du -temps où ils naissent. M. Michelet<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> a dit d'un -récit légendaire qui satisfaisait à toutes ces conditions: -«Il peut bien n'être pas réel, mais il est -éminemment, c'est-à-dire parfaitement conforme au -caractère du peuple qui l'a donné pour historique.» -Selon le même historien, inventer ainsi, dans le -sens de la réalité, ce n'est pas commettre un mensonge.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> <i>Hist. romaine</i>, édit. belge, in-12, t. I, p. 257.—«Ces -mensonges, dit aussi M. Valery, peignent l'esprit -ou les mœurs d'une époque, et servent ainsi à la -vérité.» (<i>Études morales, polit. et litt.</i>, 1823, in-8, p. 79.)</p> - -</div> - -<p>Napoléon était du même avis, lorsque trouvant -dans les tragédies de Corneille des héros supérieurs -à ce qu'il leur était possible d'être, mais toujours<span class="pagenum"><a id="Page_26"></a>[Pg 26]</span> -grandis d'après la mesure logique de leur caractère, -et devenus par là, comme exemples, d'une vérité -plus utile et plus rayonnante que la sèche vérité des -historiens, il disait: «Moi, j'aime surtout la tragédie -haute, sublime, comme l'a faite Corneille. -Les grands hommes y sont plus vrais que dans -l'histoire<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<span class="pagenum"><a id="Page_27"></a>[Pg 27]</span> - -<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> Villemain, <i>Souvenirs contemporains</i>, 1<sup>re</sup> partie, p. 226.</p> - -</div> - -<p>Mais inventer dans un intérêt de flatterie quelconque, -ainsi que le fit Tite-Live pour embellir la -nudité barbare des premiers temps de Rome<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, ou -pour rendre plus illustre l'origine des familles patriciennes<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>; -faire de sa tâche d'historien un exercice -oratoire, comme ce même Tite-Live, qui, la tribune -aux harangues étant interdite, la transporta dans -les <i>Décades</i>, «et fut historien pour rester orateur<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>;» -imaginer un fait pour se donner le plaisir d'une -déclamation, ainsi qu'il est arrivé pour un discours -prêté à Périclès<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>: voilà les véritables mensonges -historiques. Aussi ne ferons-nous aucune grâce à -ceux de ce genre que nous rencontrerons.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> L'épisode de Porsenna, tourné par Tite-Live tout à -la gloire de Rome, bien que, d'après Tacite (<i>Histoires</i>, -liv. <span class="allsmcap">III</span>, ch. 72) et d'après Pline, la ville se fût rendue à -ce roi des Étrusques; l'aventure d'Horatius Coclès, qui, -suivant Polybe, eut pour dénouement la mort du valeureux -borgne; le combat singulier de Manlius Torquatus, -qui ne doit avoir rien de réel, puisque Polybe n'en a pas -parlé; la prétendue victoire de Camille sur Brennus, lequel -fut en réalité maître de Rome et ne partit qu'après l'avoir -mise à rançon, tout cela rentre dans la catégorie des mensonges -officieux dont je parle ici, de ces inventions fabriquées -tout exprès pour la plus grande gloire de Rome.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Nous en avons eu déjà un exemple, à propos de -Scævola. <i>V.</i> pour une foule d'autres, Michelet, <i>Hist. romaine</i>, -édit. belge, t. I, p. 283-287.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> H. Taine, <i>Essai sur Tite-Live</i>, p. 9.—Montesquieu -(<i>Grandeur et Décadence des Romains</i>, ch. v) disait à propos -des bons mots prêtés à Annibal dans les <i>Décades</i>: «J'ai du -regret de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes -colosses de l'antiquité; je voudrais qu'il eût fait comme -Homère, qui néglige de les parer, et qui sait si bien les -faire mouvoir.»—Les harangues abondent moins dans -Tacite, aussi sont-elles plus authentiques. On possède une -preuve de son exactitude. Le discours de Claude au sénat, -tendant à faire accorder aux Gaulois le droit d'admission -parmi les sénateurs, a été retrouvé sur les tables de bronze -découvertes à Lyon en 1528. Les paroles du prince y sont -presque en tout point identiques à celles que Tacite lui a -prêtées. (<i>Annal.</i>, I. XI, ch. <span class="allsmcap">XXIV</span>.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Cette harangue est celle qu'il aurait prononcée pour -se défendre d'aspirer à la tyrannie, comme on l'en accusait. -Elle n'a rien d'historique; ce n'est autre chose qu'un -de ces exercices oratoires qu'on faisait faire dans les écoles. -Celui-ci nous vient de Pachymère. (Boissonade, <i>Anecdota -græca</i>, t. V, p. 350.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"></a>[Pg 28]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="III">III</h2> -</div> - - -<p>Je viens de dire que je faussais compagnie à l'histoire -ancienne; mais je vois tout d'abord qu'il faudra -bien, malgré moi, que j'y revienne, car une bonne -partie des <i>mots</i> qui font l'<i>esprit</i> de l'histoire de -France, est dérobée à l'esprit des anciens. On a -donné de la phrase une version tant soit peu rajeunie, -on a déplacé la scène, changé les personnages, et -le tour a été joué; et cela non pas une, mais vingt -fois au moins. Nos historiens n'ont pas même eu -le mérite d'inventer l'esprit qu'ils prêtaient à leur -héros; ils l'ont pris tout fait dans quelque livre de -langue morte, pour le faire courir à travers l'histoire -vivante de leur temps.</p> - -<p>L'exemple en cela leur venait des Romains. Dans<span class="pagenum"><a id="Page_29"></a>[Pg 29]</span> -le bagage littéraire importé de Grèce à Rome, se -trouva l'histoire toute faite. Il ne fallut qu'arranger -à la romaine ce qui était à la grecque. Tite-Live et -les autres s'en chargèrent. De cette manière, telle -tradition qui figure dans les origines helléniques se -retrouve plaquée sur les origines romaines.</p> - -<p>L'héroïsme de Scævola, dont nous parlions tout -à l'heure, est un plagiat fait à je ne sais quel héros -grec célébré par l'historien Agatharcide<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. Les trois -Horaces et les trois Curiaces sont des Grecs déguisés -en Romains et en Albins. Le combat dont on leur -fait honneur eut pour véritables champions trois -soldats de Tégée et trois de Phénée, dans une -guerre qu'avaient entre elles ces deux petites villes -d'Arcadie. Le récit du fait se trouve tout au long -dans un fragment des <i>Arcadiques</i> de Démarate, conservé -par Stobée<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>. «Il n'y manque aucune circonstance, -dit M. Villemain<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, on y trouve jusqu'à -l'amour de la sœur du vainqueur pour l'un des -vaincus, et jusqu'au meurtre de cette sœur infortunée.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <i>V.</i> la <i>Dissertation</i> de M. de Pouilly, <i>sur l'histoire des -quatre premiers siècles de Rome</i>, dans les <i>Mémoires de l'Acad. -des Inscript.</i>, ancienne série, t. VI, p. 26.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 27.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <i>La République de Cicéron</i>, Paris, Didier, 1858, in-8, -p. 147.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"></a>[Pg 30]</span></p> - -</div> - -<p>L'histoire de Romulus n'est qu'une version à -peine modifiée de celle de Cyrus: «L'Astyage -d'Hérodote, dit M. Michelet<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>, craignait que sa fille -Mandane ne lui donnât un fils. L'Amulius de Tite-Live -craint que sa nièce Ilia ne lui donne un arrière-neveu. -Tous deux sont également trompés. Romulus -est nourri par une louve, Cyrus par une chienne. -Comme lui, Romulus se met à la tête des bergers; -comme lui, il les exerce tour à tour dans les combats -et dans les fêtes. Il est de même le libérateur -des siens. Seulement les proportions de l'Asie à -l'Europe sont observées. Cyrus est le chef d'un -peuple, Romulus d'une bande; le premier fonda un -empire, le second une ville.» L'histoire de Curtius -se retrouve dans les traditions phrygiennes, tout à -fait semblable, ainsi qu'on en peut juger par le récit -qu'en a fait Callisthène, qui vivait sous Alexandre, -c'est-à-dire avant les premiers historiens de Rome<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <i>Hist. romaine</i>, édit. belge, t. I, p. 63.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> <i>Mém. de l'Acad. des Inscript.</i>, t. VI, p. 27.</p> - -</div> - -<p>Si l'histoire put être aussi complaisamment accommodée -à la guise de tel peuple comme à celle de -tel autre; s'arranger pour celui-ci après avoir servi -pour celui-là, mais le plus souvent, il faut en convenir, -à la condition de n'être vraie pour aucun des<span class="pagenum"><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span> -deux; il est, à plus forte raison, tout naturel que -les emprunts d'esprit, qui tiraient moins à conséquence, -aient toujours pu se faire, d'un peuple à -l'autre, avec la plus grande facilité. Le prêt d'une -anecdote ou d'un mot devait moins coûter que celui -d'un fait sérieux, d'un héroïsme, ou d'une tradition. -Aussi les dettes de ce genre, que les faiseurs d'<i>Ana</i> -nous ont fait contracter envers le passé, sont-elles -sans nombre. Je ne parle pas seulement des facéties -ordinaires, menues monnaies des conversations -qu'on manie et qu'on fait circuler, sans regarder à -la marque qui souvent est grecque ou romaine<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>; -mais aussi et surtout des paroles dont on a gratifié -l'esprit des princes ou des grands hommes, et qui, -en raison de l'importance de leurs modernes endosseurs, -ont obtenu, sans contrôle et à perpétuité, -droit de circulation dans l'histoire.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> Pour un grand nombre de ces bons mots renouvelés -des Grecs, nous renverrons au curieux <i>Ana</i> grec, le <i>Philogelos</i>, -publié par M. Boissonade, à la suite des <i>Déclamations</i> -de Pachymère, 1848, in-8. <i>V.</i> notamment les notes -des pages 272, 280, 281, 284, 302.</p> - -</div> - -<p>Voltaire s'aperçut de ces emprunts des anecdotiers, -qui, acceptés par les historiens, ont jeté tant -de fausse monnaie dans l'histoire. Il les en railla -fort, lui qui, s'il n'eut pas en pareille affaire une<span class="pagenum"><a id="Page_32"></a>[Pg 32]</span> -conscience beaucoup plus rigoureuse, se donna du -moins presque toujours la peine de créer de toutes -pièces les belles paroles dont il fit honneur à ses -personnages:</p> - -<p>«Pour la plupart des contes dont on a farci les -<i>Ana</i>, écrit-il à M. du M...<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, pour toutes ces réponses -plaisantes qu'on attribue à Charles-Quint, à -Henri IV, à cent princes modernes, vous les retrouvez -dans Athénée et dans nos vieux auteurs. -C'est en ce sens seulement qu'on peut dire: <i>Nil sub -sole novum.</i>»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <i>A M. du M..., membre de plusieurs académies, sur -plusieurs anecdotes</i> (1774).</p> - -</div> - -<p>A cela Voltaire n'ajoute pas de preuves; mais, -sans beaucoup de peine, nous allons pouvoir en -donner pour lui.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"></a>[Pg 33]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="IV">IV</h2> -</div> - - -<p>«Il n'appartient qu'aux tyrans d'être toujours en -crainte. La peur ne doit pas entrer dans une âme -royale. Qui craindra la mort n'entreprendra rien -sur moi; qui méprisera la vie sera toujours maître -de la mienne, sans que mille gardes l'en puissent -empêcher.»</p> - -<p>Telles sont, entre autres belles paroles, celles que -le bon Hardouin de Péréfixe, et après lui tous les -griffonneurs du <i>Henriana</i>, de l'<i>Esprit de Henri IV</i>, etc., -mettent bravement dans la bouche du chef de la -dynastie bourbonienne, croyant sans doute lui faire -beaucoup d'honneur. Ils n'arrivent pourtant qu'à -transformer ainsi le grand roi en une sorte de perroquet -à paraphrases. La longue période qu'ils lui<span class="pagenum"><a id="Page_34"></a>[Pg 34]</span> -font dérouler n'est que l'écho étendu de cette parole -de Sénèque: <i>Contemptor suœmet vitæ, dominus alienœ</i>, -«Qui fait bon marché de sa vie est maître de celle -des autres.»</p> - -<p>Ce n'est pas seulement pour des propos graves -comme celui-ci que ces anecdotiers sont allés -<i>gueuser</i>, au nom du Béarnais, dans les livres anciens; -ils les ont aussi écrémés de paroles grivoises, qui, -assaisonnées, épicées à la française, ont pu être -mises avec plus de vraisemblance encore que le reste -sur le compte de ce <i>diable à quatre</i>.</p> - -<p>Nos jurés-experts en supposition d'esprit vous -raconteront, par exemple, que Baudesson, maire de -Saint-Dizier, ressemblait si fort au roi, qu'un jour -qu'il était venu le complimenter, la garde, le voyant -passer et le prenant pour Henri IV, battit aux -champs. «Qu'est-ce à dire, sommes-nous deux -Majestés céans?» s'écria le roi en mettant la tête à -la fenêtre. On lui expliqua que sa ressemblance avec -Baudesson, qui venait d'arriver, était cause de -l'erreur et de l'aubade. Il le fit entrer aussitôt, et -fut surpris tout le premier de se trouver un ménechme -si parfait: «Eh! compère, lui dit-il avec -son accent le plus gascon et le plus narquois, votre -mère est-elle donc allée dans le Béarn?—Non, -Sire, c'est mon père qui y demeura.—Ventre-saint-gris!<span class="pagenum"><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span> -dit le roi gasconnant un peu moins, je -suis payé.»</p> - -<p>Maintenant, lisez Macrobe, au chapitre des <i>Saturnales</i><a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, -qui rapporte les bons mots d'Auguste et les -bonnes réponses qui lui furent faites, vous trouverez -toute l'anecdote.... moins le <i>ventre-saint-gris</i><a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Liv. II, ch. <span class="allsmcap">IV</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Elle avait déjà couru au moyen âge. <i>V.</i> A. de Montaiglon, -<i>Anciennes poésies françaises</i>, t. IV.—Pour un mot -du Dante qui fut prêté à Henri IV, <i>V.</i> le <i>Rabelais</i> de -MM. Burgaut des Marets et Rathery, t. II, p. 378, note.</p> - -</div> - -<p>Je vous ferai grâce de cent autres de même espèce, -sauf une seule pourtant, dont l'origine m'échappa -longtemps et qu'il faut que je vous raconte.</p> - -<p>Sully avait promesse du roi pour une audience. -Il vient heurter à la porte du cabinet royal; au lieu -de le faire entrer, on lui dit que Sa Majesté a la -fièvre et ne pourra le recevoir que dans l'après-dîner. -Il se retire et va s'asseoir tout en grondant à quelques -pas d'un petit escalier qui menait à la chambre -du roi. Une belle jeune fille voilée, tout de vert -vêtue, en descend bientôt furtivement et s'échappe. -Le roi ne tarde pas à la suivre: «Eh! monsieur de -Rosny, que faites-vous là? dit-il un peu troublé à -la vue de son ministre; ne vous ai-je pas fait dire -que j'avais la fièvre?—Oui, Sire, mais elle est<span class="pagenum"><a id="Page_36"></a>[Pg 36]</span> -partie.... Je viens de la voir passer tout habillée de -vert.» Le roi se sentit pris; il lui frappa gaiement -sur la joue, et ils s'en allèrent travailler.</p> - -<p>S'il est quelque part une anecdote vraisemblable -et bien faite suivant l'humeur de ceux à qui on la -prête, c'est celle-ci certainement. J'ai donc été assez surpris -d'apprendre qu'elle était supposée, comme tant -d'autres. Elle se lit dans Plutarque<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, avec une petite -différence conforme au goût des Grecs, et que le -nôtre jugerait contre nature; ce n'est pas tout, je -vous dirai qu'à la prendre seulement telle qu'elle est -ici, on la trouve, bien avant qu'Henri fût né, qui -court déjà le monde, mise en <i>iambes</i> malins par un -certain Hilaire Courtois, qui, bien que Bas-Normand, -latinisait d'une assez jolie façon<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <i>Vie de Démétrius</i>, ch. <span class="allsmcap">VI</span> (<i>Œuvres</i> de Plutarque, trad. -Pierron, t. IV, p. 246).</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> <i>Hilarii Cortesii Volantillæ.</i> Paris, 1533, in-12, p. 24.</p> - -</div> - -<p>Oh! le vraisemblable, le vraisemblable! C'est la -mort du vrai en histoire; c'est l'espoir des mauvais -historiens, et c'est la terreur des bons. Il ne faut -pour la vérité ni deux poids ni deux mesures. Elle -est nue; qu'importe! faites-la voir telle qu'elle est. -Sa parole est franche jusqu'à la brutalité; qu'importe -encore! laissez-lui sa brutale parole, et faites tout<span class="pagenum"><a id="Page_37"></a>[Pg 37]</span> -pour qu'elle parvienne à tous. L'idéal, dont elle -s'est trop parée, est un voile charmant sans doute; -enlevez-le lui pourtant, et rendez-le, si c'est possible, -à la poésie, qui, de nos jours, s'en est trop passée.</p> - -<p>M. Renan a écrit<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>: «Au point de vue de la vérité -historique, le savant seul a le droit d'admirer; mais -au point de vue de la morale, l'idéal appartient à -tous. Les sentiments ont leur valeur indépendamment -de la réalité de l'objet qui les excite, et on -peut douter que l'humanité partage jamais le scrupule -de l'érudit qui ne veut admirer qu'à coup sûr.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> <i>Études d'hist. relig.</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 271.</p> - -</div> - -<p>Ce n'est pas mon avis. L'exactitude, selon moi, -n'est pas faite pour la dégustation exclusive des privilégiés. -Ce qu'elle apporte d'utile doit profiter à -tous. Sans elle, l'histoire n'a point d'enseignement -pour l'humanité; et l'humanité ne doit être frustrée -d'aucun des enseignements de l'histoire.</p> - -<p>Aux derniers siècles, époque de la flatterie et des -mensonges aristocratiques, on pouvait dire, à la -grande indignation du P. Griffet<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>: «Le vrai est le -sublime des sots;» mais aujourd'hui c'est différent. -Voltaire alors pouvait se croire en droit d'écrire: -«Il y a des vérités qui ne sont pas pour tous les<span class="pagenum"><a id="Page_38"></a>[Pg 38]</span> -hommes et pour tous les temps<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>;» ou bien encore, -à propos de certains faits de l'histoire de Russie: -«Il n'est pas encore temps de les dire, les vérités -sont des fruits qui ne doivent être cueillis que bien -mûrs<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.» La raison humaine a fait assez de progrès -pour que ces réserves prudentes soient devenues inutiles. -On peut aujourd'hui lui servir les vérités en -primeur. Il faut surtout qu'elles lui arrivent sans -avoir été frelatées d'aucune manière, et sans qu'on -ait tenté de mettre à leur place le vraisemblable qui -n'est que leur fantôme.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <i>Traité des différentes sortes de preuves qui servent à -établir la vérité de l'histoire</i>, p. 90.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Lettre au cardinal de Bernis, du 23 avril 1764.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> Lettre à la comtesse de Bassevitz, du 24 déc. 1761.</p> - -</div> - -<p>En cela, je me tiens à ce qu'a dit le P. Griffet: -«Il n'y a de place dans l'histoire que pour le vrai, -et tout ce qui n'est que vraisemblable doit être renvoyé -aux espaces imaginaires des romans et des fictions -poétiques<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <i>Traité des différentes sortes de preuves</i>, etc., p. 42.</p> - -</div> - -<p>Si, du moins, l'on n'en faisait abus que pour les -bagatelles dont je parlais tout à l'heure, le mal serait -petit et nous en ririons presque. Si l'on se contentait, -par exemple, de perpétuer, sous le nom de -François I<sup>er</sup>, je ne sais quelle aventure de chasse qui -quelques mille ans auparavant, avait été prêtée au<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a>[Pg 39]</span> -roi de Syrie Antiochus Sidètes<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>, après avoir peut-être -auparavant servi pour Nemrod, le grand chasseur; -si tout le danger de ces sortes de suppositions -consistait à faire répéter par Rabelais, riant dans son -agonie, la parole de Demonax mourant: «Tirez le -rideau, la farce est jouée<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>;» ou bien à faire dire -encore, par un paysan, à Louis XIV, ce mot copié -d'Apulée: «Vous aurez beau agrandir votre parc de -Versailles, vous aurez toujours des voisins;» si l'on -s'en tenait seulement aussi à renouveler pour Bassompierre -et tels autres gens d'esprit certains mots -de spirituelle paillardise qui avaient fait fortune cent -ans avant eux, comme celui-ci sur la virginité: «Il -est bien difficile de garder un trésor dont tous les -hommes ont la clef<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>;» si même, en une question -plus grave, l'on s'avisait, comme fit J.-B. Say, de -prêter trop gratuitement à Christine de Suède, à propos<span class="pagenum"><a id="Page_40"></a>[Pg 40]</span> -de Louis XIV et de la révocation de l'édit de -Nantes, ce vieux mot fait tant de siècles auparavant -pour Valentinien venant de tuer Aétius: «Il s'est -coupé le bras gauche avec le bras droit<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>»; tout cela, -encore une fois, ne tirerait pas à grande conséquence. -Je pourrais m'en amuser, comme fit Léonard Salviati, -lorsqu'il voulut prouver en se jouant que, -pour les faits historiques, il suffit de ce vraisemblable -que je honnis<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. J'irais même jusqu'à dire comme -Montaigne, à propos de hardiesses pareilles hasardées -dans son livre: «En l'estude que je traicte des -mœurs et mouvemens, les témoignages fabuleux, -pourvu qu'ils soient possibles, y servent comme les -vrais.» Le malheur, c'est que le même système -d'invention et de supposition, la même méthode de -prêts gratuits, de greffes ingénieuses qui font fleurir -sur un nom l'esprit ou l'héroïsme germé sous le -couvert d'un autre, c'est que toutes ces manœuvres -du mensonge ont été mises en usage pour les -choses les plus graves de l'histoire, aussi bien et -plus souvent peut-être encore que pour ces frivolités, -pour ces bagatelles: et cela, toujours à la grande -joie du menteur qui tendait le piège, du mystificateur<span class="pagenum"><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span> -sournois qui riait sous cape du succès de son -industrie, et s'en applaudissait d'autant mieux qu'il -vous avait leurré pour une affaire plus sérieuse, et -vous avait servi une bourde plus vide et plus inutile, -au lieu d'une vérité nécessaire.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> Plutarque, <i>Apophthegmes</i>, édit. Didot, t. III, p. 121.—Rollin, -<i>Hist. ancienne</i>, 1836, in-8, t. III, p. 27.—H. -Estienne, <i>Précellence du langage françois</i>, édit. Feugère, -p. 118.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> C'est Freigius qui lui prêta le premier ce mot au -t. I de ses <i>Commentaires sur Cicéron</i>. <i>V.</i> la lettre de Guy -Patin à Spon, du 22 juin 1660.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Ce mot, dans le <i>Chevræana</i>, t. I, p. 350, est prêté -à Bassompierre. Il se trouvait, bien avant que celui-ci fût -né, dans le <i>Trésor du Monde</i>, Paris, 1565, in-12, liv. II, -p. 59.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> J.-B. Say, <i>Traité d'économie politique</i>, t. I, p. 189.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <i>Il Lasca Dialogo, cruscata, ovvero barodosso di Mannozzo -Rigogoli.</i> Firenze, 1606, in-8.</p> - -</div> - -<p>On ne trompe pas toujours son siècle; mais pour -peu qu'on soit imprimé et qu'on ait mis un peu -d'art à façonner ses menteries, l'on a pour soi tous -les siècles qui suivent. La vérité se dit toujours la -dernière, souvent même elle ne se dit pas du tout, -tant il y a de gens qui sont de l'humeur timorée de -Fontenelle et qui craignent d'ouvrir les mains. Le -mensonge, fanfaron et bavard autant qu'elle est -timide et muette, marche, court, vole cependant: -l'avenir est à lui.</p> - -<p>C'était bien l'espoir de cet impudent de Paul -Jove, «lequel, dit Guil. Bouchet<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, estant blasmé -de mensonge en son histoire, le confessa, adjoutant -néantmoins qu'une chose le confortoit, qui estoit -l'asseurance que dedans cent ans il n'y auroit escrit -aucun, ne personne qui dist le contraire de ce qu'il -avoit mis en son livre; et par ainsy que la postérité -croiroit tout ce qui estoit couché dans son histoire.»</p> - -<div class="footnote"> - -<span class="pagenum"><a id="Page_42"></a>[Pg 42]</span> - -<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> XIV<sup>e</sup> <i>Sérée</i>, t. II, p. 57.</p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="V">V</h2> -</div> - - -<p>De notre temps, le roman a fait sa proie de l'histoire, -et l'on a bien eu raison de s'en plaindre. Il -n'agissait pourtant ainsi que par droit de légitime -échange. Lorsqu'il s'arrangeait sur le domaine de la -muse sévère un lot de petites vérités à transformer -en mensonges, il ne faisait que lui rendre la pareille. -Il s'y prenait avec elle comme elle s'y était prise avec -lui, lorsque, levant sur son terrain une large dîme -de romanesques inventions, elle en avait fait tout -autant de bonnes vérités si bien viables, si solidement -constituées, qu'elles courent encore.</p> - -<p>«Petits poupeaux de lait, dit l'auteur du <i>Moyen -de parvenir</i><a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, je vous avertis que vieilles folies deviennent<span class="pagenum"><a id="Page_43"></a>[Pg 43]</span> -sagesses; et les anciens mensonges se transforment -en de belles petites vérités dont vous savez -extraire à propos l'essence vivifiante.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Édit. de 1757, in-12, t. I, p. 132.</p> - -</div> - -<p>Ce qui est fort bien dit, à ce point même que -Beaumarchais ne crut pouvoir mieux dire, et prit -tout le passage pour en grossir l'esprit de son Figaro<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. -Il pensa que la phrase était faite pour lui, et -il s'en empara; elle était certes, vu la matière traitée -ici, fort bien faite aussi pour nous, mais nous -nous contentons de la citer.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> «Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps <i>vieilles -folies deviennent sagesses et qu'anciens petits mensonges assez -mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités</i>, on en a de -<span class="pagenum"><a id="Page_44"></a>[Pg 44]</span>mille espèces.» (<i>Le Mariage de Figaro</i>, acte IV, sc. I<sup>re</sup>.)</p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="VI">VI</h2> -</div> - - -<p>Les conteurs du moyen âge, prêtres ou laïques, -ont semé, plus que personne, de ces beaux mensonges -à destinée singulière, qui, soutenus d'âge en -âge par la crédulité naïve, sont parvenus à se faire -en pleine histoire une floraison inattendue.</p> - -<p>C'est à l'un d'eux, le moine Jean, que l'on doit -par exemple, la première version du joli conte que -Collé prit de bonne foi dans l'histoire anecdotique -et déjà presque légendaire du Béarnais, et dont il -fit le fond de sa comédie: <i>La Partie de chasse de -Henri IV</i>. Il s'imaginait, et de son temps quelqu'un -pouvait-il le démentir? qu'il mettait en scène une -aventure vraie dont il ne changeait ni l'époque ni le -héros, tandis qu'en réalité il faisait sa pièce avec un<span class="pagenum"><a id="Page_45"></a>[Pg 45]</span> -conte qui datait du XII<sup>e</sup> siècle, et dans lequel l'Angevin -Geoffroy Plantagenet avait joué d'origine, et, -comme on dit, <i>créé</i> le beau rôle<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> <i>Hist. de Geoffroy Plantagenet</i>, par le moine Jean, -p. 26-40.—<i>Hist. litt. de la France</i>, t. XIII, p. 356.—Quand -Geoffroy mourut, l'aventure échut à son fils avec -le reste de son héritage. Dans une ballade anglaise sur ce -sujet, c'est Henri II, fils de Geoffroy, qui joue son rôle. -<i>V.</i> l'analyse de cette ballade dans le <i>Magasin pittoresque</i>, -1839, p. 345-347.</p> - -</div> - -<p>Il en est de même pour la fameuse histoire du -chien de Montargis, dont les faiseurs d'<i>Ana</i>, sur la -foi du vieux Vulson de la Colombière<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>, illustrent -tous le règne de Charles V, croyant ainsi lui constituer -ses meilleurs droits au surnom de <i>Sage</i> et au -titre de <i>Salomon de la France</i>. La vérité, c'est qu'elle -courait le monde bien avant que ce roi ne fût né. -On la trouve dans la <i>Chronique</i> d'Albéric, moine des -Trois-Fontaines<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, qui se termine à l'année 1241, -c'est-à-dire un peu moins d'un siècle avant la naissance -de Charles V.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> <i>Théâtre d'Honneur et de Chevalerie</i>, t. II, p. 300.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> Hanovre, 1680, in-4, p. 105.</p> - -</div> - -<p>Le moine, qui plus est, la donne comme bien antérieure -à son temps, puisqu'il la fait se passer sous le -règne de Charlemagne; encore la raconte-t-il moins -comme une vérité que comme une fiction: «C'est,<span class="pagenum"><a id="Page_46"></a>[Pg 46]</span> -dit-il, une de ces fables tissues par les chanteurs -gaulois, qui, bien qu'elles plaisent, s'écartent par -trop de la vérité de l'histoire. Comme bien d'autres, -elle a été composée en vue de gagner un peu d'argent.» -Il disait vrai: l'un des romans dans lesquels -elle fut intercalée en façon d'épisode, sans que les -noms de Macaire et d'Aubry fussent changés, a été -retrouvé, il y a deux ans, par M. Guessard, à la -bibliothèque de Saint-Marc, à Venise<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> <i>Notes sur un manuscrit français de la Biblioth. de -Saint-Marc</i>, par F. Guessard, 1857, in-8, p. 18.—La -même histoire se trouve sous d'autres noms dans une version -portugaise de <i>Tiran le Blanc</i>. <i>V</i>. à ce sujet, le <i>Bull. -de l'Alliance des arts</i>, 25 mars 1843, p. 302-303.</p> - -</div> - -<p>En la voyant ainsi se promener de chansons en -chansons, et de romans en romans, on peut juger -de sa popularité, mais il ne semble aussi que plus -difficile de fixer l'époque véritable où elle dut se -passer, si toutefois elle eut jamais quelque réalité. -Des chansons et des romans, elle fut tout naturellement -transportée sur les images; on sait que son -titre populaire, <i>Histoire du chien de Montargis</i>, lui -vient de ce que la principale péripétie s'en trouvait -figurée sur un bas-relief placé au dessus de la cheminée -de la grand'salle du château de Montargis<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.<span class="pagenum"><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span> -Montdidier, où l'on disait qu'était né le chevalier -Aubry; Paris, où l'on racontait que le duel de son -chien avec l'assassin Macaire avait eu lieu dans l'île -Notre-Dame<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, s'étaient ainsi vu préférer, à cause -du bas-relief, une ville qui n'avait autrement rien à -faire en tout cela<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> On voit ce bas-relief vaguement indiqué sur la gravure -que Du Cerceau a donnée de cette grand'salle dans -ses <i>Villes et Châteaux de France</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> Le récit qu'on trouve dans le <i>Mesnagier</i> publié par -M. J. Pichon, t. I, p. 93, ne lui donne pas d'autre champ -clos.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> <i>V.</i> encore, à ce sujet, Bullet, <i>Mythol. franç.</i>, p. 64. -La gravité des gens qui citèrent ce débris de roman comme -un fait historique contribua beaucoup à autoriser l'erreur. -L'un des plus célèbres avocats du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, Cl. Expilly, -ne se fit-il pas un jour une preuve juridique de ce combat -du chien et de Macaire? <i>V.</i> son <i>Plaidoyer</i> <span class="allsmcap">XXX</span>, et Bruneau, -<i>Observat. sur les lois criminelles</i>, in-4º, p. 376.</p> - -</div> - -<p>L'aventure de Pépin, abattant d'un seul coup de -sabre la tête d'un lion furieux dans la cour de l'abbaye -de Ferrière<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, doit être aussi rangée parmi les -contes dont on ne connaît pas le héros véritable, et -pour lesquels chaque nation, chaque époque ont un -acteur de rechange<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> <i>Monachus Sangallensis</i>, cap. <span class="allsmcap">XXIII</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> Cette histoire se rencontre, par exemple, dans l'<i>Historia -de las guerras civiles de Granada</i>, par Perez de Hita, -et elle était, d'après le titre, <i>sacada de un libro arabigoy -traducido en castellano</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"></a>[Pg 48]</span></p> - -</div> - -<p>Celui-ci a été mis en cours par le moine de Saint-Gall, -et n'en est pas plus respectable. Le bon religieux, -en effet, est coutumier de mensonges ou tout -au moins de suppositions historiques<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. Sa <i>Chronique</i> -n'est très souvent qu'un écho prolongé des commérages -émerveillés de la légende.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> C'est encore lui (<i>Des Faits et Gestes de Charles le -Grand</i>, coll. Guizot, t. III, p. 247) qui renouvelle pour -Pépin le Bossu, bâtard du grand Charles, le récit de l'aventure -de Tarquin le Superbe abattant les têtes des plus -hauts pavots de son jardin, etc. Enfin, M. Depping (<i>Rev. -franç.</i>, 2<sup>e</sup> série, t. III, p. 262) l'a convaincu d'erreur pour -la relation qu'il fait de l'ambassade d'Haroun à Charlemagne.</p> - -</div> - -<p>Le savant historiographe de la Marine, M. Jal, l'a -pris en faute pour un fait plus important que celui -dont nous venons de parler, plus spécieux dans son -mensonge, ce qui en accroît le danger, et, qui pis -est, tout autant répété. Aussi M. Jal s'indigne-t-il -moins contre le vieux moine, qu'il ne donne sur -les doigts des routiniers qui, de nos jours encore, -reprennent sans examen et perpétuent son conte. -Voici ce fait, qui, tout d'abord, vous reviendra en -mémoire, comme l'un des plus rebattus de vos souvenirs -de collège. Nous le donnons tel que le raconte -M. Michelet, à la page 57 d'un livre où il figure -plus mal qu'en tout autre, puisque c'est le <i>Précis de<span class="pagenum"><a id="Page_49"></a>[Pg 49]</span> -l'histoire de France</i>, ouvrage d'éducation dans lequel -des vérités triées et certaines devraient seules avoir -place:</p> - -<p>«Un jour, dit donc M. Michelet, d'après le moine -de Saint-Gall, un jour que Charlemagne s'était arrêté -dans une ville de la Gaule narbonnaise, des barques -scandinaves vinrent pirater jusque dans le port. -Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, -africains, d'autres disaient bretons; mais Charles les -reconnut à la légèreté de leurs bâtiments. «Ce ne -sont pas là des marchands, dit-il, ce sont de cruels -ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur -s'étant levé de table, se mit, dit le chroniqueur, -à la fenêtre qui regardait l'Orient et demeura -très longtemps le visage inondé de larmes. Comme -personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui -l'entouraient: «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je -pleure amèrement? Certes, je ne crains pas qu'ils -me nuisent par ces misérables pirateries; mais je -m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils -ont été près de toucher ce rivage, et je suis tourmenté -d'une violente douleur, quand je prévois -tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux et à -leurs peuples.»</p> - -<p>Tel est le fait, très agréable à raconter certainement, -et dont, à cause de ce charme même, on se<span class="pagenum"><a id="Page_50"></a>[Pg 50]</span> -garderait presque de vérifier à fond l'authenticité, -de peur de ne pouvoir plus après en illustrer son -livre. Voici maintenant la réfutation, d'autant plus -hardie, qu'il y a là, je le répète, un récit qui tient -fortement dans l'esprit des historiens et dans le souvenir -du public. Mais les historiens ne le feront pas -moins, et le public y croira toujours.</p> - -<p>«Je voudrais bien, dit M. Jal<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, qu'on renonçât -au plaisir de répéter..... la fameuse anecdote mise -en circulation par le moine de Saint-Gall..... Le silence -d'Eginhard est d'un grand poids contre l'authenticité -de cette historiette, qui fait arriver <i>inopinato -vagabundum Carolum</i> dans une ville maritime de -la Gaule narbonnaise, et lui fait voir des barques -normandes sur un point du littoral de la Méditerranée..... -En y songeant bien, l'on verra que le conteur -ne nous dit pas plus la date du voyage du <i>vagabundus -Carolus</i> que le nom de la ville où il arriva -inopinément.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> <i>Journal des Débats</i>, 21 oct. 1851.</p> - -</div> - -<p>«On conviendra qu'Eginhard, bien placé pour -savoir ce que faisait le roi dont il suivait les pas, -n'aurait pas manqué de raconter cette anecdote, -plus importante assurément que les mentions des -chasses ou des parties de pêche auxquelles assista<span class="pagenum"><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span> -Charlemagne; on se rappellera surtout que la -<i>Chronique</i> de Roderic de Tolède, comme les <i>Gesta -Normannorum</i> publiés par Duchesne, et la <i>Chronique</i> -rimée de Benoît de Saint-Maure, rapportent à l'année -859 ou 860, c'est-à-dire à quarante-six ans environ -après la mort de Charlemagne, la première -entrée des Normands dans la Méditerranée; enfin -l'on se demandera... si le moine de Saint-Gall, qui -écrivait pour Charles le Gros, en 884, alors que la -France, toujours menacée ou envahie par les Normands, -appelait un défenseur énergique, n'imagina -pas, dans une intention louable de patriotisme, ce -petit mensonge, ou, si l'on veut, cet apologue, dans -lequel Charlemagne s'adresse en pleurant à ses successeurs.</p> - -<p>«Pour moi, ajoute M. Jal, je n'en saurais douter -quand j'entends le chroniqueur s'écrier à la fin de -son récit: «Pour qu'un pareil malheur ne nous arrive -pas, que le Christ nous protége, et que votre -glaive redoutable se trempe dans le sang des Normands, -en même temps que le fer de votre frère -Carloman!» Il me semble que le moine de -Saint-Gall, fier de la leçon qui ressortait pour son -maître de son ingénieuse invention, dut se dire à peu -près, comme à une autre époque Estienne Pasquier, -à propos d'une anecdote qui caressait la magistrature:<span class="pagenum"><a id="Page_52"></a>[Pg 52]</span> -«Je crois que cette histoire est très vraie, -parce que je la souhaite telle.»</p> - -<p>Et pour combien d'autres n'en est-il pas de -même! La vérité, cette suprême loi, se subordonne -aux convenances. Nous le prouverons par plus d'un -fait encore; mais, pour le moment, il ne s'agit que -de Charlemagne et des Normands.</p> - -<p>Je ne veux pas quitter ceux-ci sans vous dire en -passant que l'histoire du mariage de Rollon, leur -chef, avec Giselle, fille de Charles le Simple, à l'occasion -du traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, -n'est pas moins imaginaire que toutes celles qui -précèdent, par la raison que Rollon avait alors -environ soixante-quinze ans, et pour cette autre plus -décisive, que Giselle n'était probablement pas née -encore<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. Quel moyen de faire conclure un mariage, -même politique, entre un septuagénaire et une fille -à naître?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> <i>V.</i> un travail de M. Auger dans les <i>Mémoires de la -Société biblioph. histor.</i>, et l'<i>Histoire de Normandie</i>, par -M. Th. Licquet, Rouen, 1835, in-8º. Le savant conservateur -de la Bibliothèque de Rouen avait hasardé pour la -première fois, dans les <i>Mémoires de la Société des antiquaires -de Normandie</i> pour 1827 et 1828, cette opinion, qui, entre -autres approbations, obtint celle de M. Raynouard (<i>Journal -des Savants</i>, 1835, p. 753), après avoir trouvé quelques -contradicteurs, notamment dans le <i>Bulletin des Sciences -historiques</i> du baron de Férussac, t. XIV, p. 204.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"></a>[Pg 53]</span></p> - -</div> - -<p>Je ne veux pas non plus m'éloigner de l'époque -de Charlemagne sans vous émettre au passage certain -doute du savant Fréd. Lorentz<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, touchant l'existence -de cette fameuse <i>école palatine</i> que Charlemagne -présidait sous le nom de David, où l'on voyait -Alcuin prendre celui d'Horace, Engelbert celui -d'Homère, etc. Selon l'érudit allemand, c'est un -conte absurde. J'ajouterai, pour concilier tout, que -M. Francis Monnier<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>, sans vouloir détruire ni -même combattre ce doute de Lorentz, ne l'accepte -pas, du moins tel qu'il l'a émis. La réunion «que -la postérité a nommée Académie palatine» fut, il -en convient, «une réunion toute morale de savants» -qui se connaissaient, sans beaucoup se voir, -et qui, pour ainsi dire, ne se réunissaient qu'à distance, -mais dont l'influence n'en fut pas moins tout -aussi active sur l'esprit de leur temps que celle d'une -école permanente et d'une académie à séances assidues: -«Frédérik Lorentz, dit-il, s'est trop pressé de -la reléguer au rang des fables, car, ajoute-t-il avec -un grand sens, si l'on ne veut s'arrêter qu'au mot -lui-même, Charlemagne est bien autre chose que le -fondateur d'une académie, d'une université, puisqu'il<span class="pagenum"><a id="Page_54"></a>[Pg 54]</span> -les a toutes préparées. Il est, avec Alcuin, son intelligent -ministre, le restaurateur des lettres en Occident.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> <i>De Carolo Magno litterarum fautore</i>, etc., 1828, in-8, -p. 42, et <i>Alcuins Leben</i>, p. 171.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> <i>Alcuin et Charlemagne</i>, 2<sup>e</sup> édit., 1864, in-12, p. 127.</p> - -</div> - -<p>Puisqu'il a tout à l'heure été question d'Eginhard, -je crois bon de vous répéter en courant que ses -amours et son mariage avec Emma ou Imma, fille -de Charlemagne, ne sont qu'un roman, dont la première -version, naïvement consignée dans la <i>Chronique -du monastère de Lauresheim</i>, a été depuis amplement -exagérée dans son mensonge par les conteurs, -les poètes et les peintres<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Il est sûr que Charlemagne -n'eut pas de fille du nom d'Emma, et, quoi -qu'en ait dit dom Rivet<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, se faisant fort d'un passage -de la 32<sup>e</sup> <i>lettre</i> d'Eginhard, il n'est d'aucune façon -certain que celui-ci ait été le gendre de Charlemagne. -Il ne faut même que lire la fin du <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> chapitre -de sa <i>Vie</i> de l'empereur pour s'assurer qu'il ne -dut pas l'être. Eginhard n'y dit-il pas que Charlemagne -«ne voulut jamais marier aucune de ses -filles, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers»?<span class="pagenum"><a id="Page_55"></a>[Pg 55]</span> -A moins qu'Eginhard ne fût aussi distrait -que M. de Brancas, qui oubliait parfois qu'il était -marié, je ne comprends pas qu'ayant pour femme -une des filles de Charlemagne il ait pu parler ainsi.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> On a été jusqu'à mettre la scène de ce roman dans -une des petites cours de l'hôtel de Cluny. <i>V.</i> la <i>Notice sur -l'hôtel de Cluny</i>, p. 9.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> <i>Hist. litt. de la France</i>, t. IV, p. 550. Mabillon, dans -ses <i>Annal. Bénédict.</i>, a de même donné créance à cette -légende, t. II, p. 223, 426.</p> - -</div> - -<p>Quant à l'épisode de la neige, traversée d'un pas -ferme par la vigoureuse princesse qui porte son -amant sur ses épaules, pour dérober ses traces aux -regards de son père, il n'est pas plus vrai que le -reste, si l'on persiste surtout à lui donner pour héros -Eginhard et Emma. Avant que la <i>Chronique de -Lauresheim</i>, publiée pour la première fois en 1600<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, -fût venue le mettre sur leur compte, le <i>Miroir historical</i><a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> -de Vincent de Beauvais, l'avait popularisé -chez nous plusieurs siècles auparavant, en lui donnant -pour principal personnage l'empereur d'Allemagne, -Henri le Noir<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> <i>Scriptores rerum Germanicarum</i>, publiés par Marquard -Freher, 1600, in-fol., t. III.—Cette chronique a été -ensuite donnée à part sous le titre de <i>Chronicon Laurishamense</i>, -1768, in-4. <i>V.</i> au t. I, p. 40-46.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> 5 vol. in-fol., 1495.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> <i>V.</i> les frères Grimm, <i>Traditions allemandes</i>, traduites -en français par M. du Theil, in-8, t. II, p. 149.—Guillaume -de Malmesbury, dont le récit est antérieur à celui -du chroniqueur de Lauresheim, raconte aussi l'anecdote, -en la mettant sur le compte de Henri le Noir. (<i>De Gestis -regum Anglorum</i>, lib. II, chap. <span class="allsmcap">XII</span>.)</p> - -</div> - -<p>C'est d'une vanité de descendants que vint toute la<span class="pagenum"><a id="Page_56"></a>[Pg 56]</span> -légende, ou du moins sa popularité. Les comtes d'Erpach -se croyaient descendus d'Eginhard, mais une -plus noble ascendance leur eût fort agréé. Ayant à -choisir, ils s'attribuèrent celle de Charlemagne, et la -rattachèrent à l'autre par le conte qui a fait fortune. -Ils imaginèrent de faire courir le bruit qu'on avait -ouvert à Selgenstratt le tombeau d'Eginhard, et que -l'histoire de ses amours et de son mariage avec Imma -s'y était trouvée gravée en peu de mots sur une lame -de plomb<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>. Il n'en fallut pas davantage pour que, -cette prétendue preuve venant s'ajouter au récit, sans -doute arrangé lui-même, de la <i>Chronique de Lauresheim</i>, -on acceptât toute la légende, sans plus la contester. -Freher, qui avait publié la <i>Chronique</i>, n'avait -pas cru à l'histoire de ces amours, et l'avait dit. -C'est alors que, pour détruire le mauvais effet de ce -doute, les comtes d'Erpach avaient imaginé l'ouverture -du tombeau d'Eginhard et la trouvaille de -la lame de plomb. Dès lors on put croire, sur ce -point, l'incrédulité bien morte; mais Bayle, en reprenant -le doute de Freher, la réveilla<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>, et lui donna<span class="pagenum"><a id="Page_57"></a>[Pg 57]</span> -par l'autorité de sa critique assez de force pour qu'elle -pût de nouveau serrer de près le mensonge, et en -avoir définitivement raison.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> Hubert Thomas, <i>Vie de l'Électeur palatin Frédéric</i>, -t. II, p. 10.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> <i>V.</i> dans son <i>Dict. crit.</i>, in-fol., t. II, l'article <i>Eginhard</i>, -à l'endroit où il dit: «Freher n'ajoute aucune foi -à ce conte.» <i>V.</i> aussi le <i>Ducatiana</i>, t. I, p. 178-179.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_58"></a>[Pg 58]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="VII">VII</h2> -</div> - - -<p>Les frères Grimm, qui, dans leur très savant et -très curieux livre sur les <i>Traditions allemandes</i>, ont -dégagé l'histoire de la légende avec tant de courage -et de lumière, n'ont eu garde d'oublier ce conte. Ils -l'ont remis à sa vraie place, dans la catégorie des -inventions ingénieuses, des mensonges bien trouvés -dont l'étiquette naturelle est la fameuse phrase italienne: -<i>Si non e vero, e bene trovato</i>.</p> - -<p>La plupart des traditions de notre histoire à l'époque -mérovingienne les ont rencontrés tout aussi -inexorablement sceptiques. Il faut voir quel bon -marché ils font de la vérité historique des événements -les plus populaires du règne de Childéric et -de celui de Clovis; comment ils rejettent parmi les<span class="pagenum"><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span> -fables, en dépit d'Aimoin<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> et de Grégoire de Tours<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, -tout le roman du mariage de Childéric avec la reine -Basine, que l'abbé Velly avait pomponné de si jolies -phrases; comment, malgré les mêmes historiens, -ils relèguent au nombre des légendes: et la fameuse -histoire du vase de Soissons<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>, et celle du mariage -de Clovis et de Clotilde<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, et celle encore de l'épée -et des ciseaux que cette dernière princesse reçut des -rois Childebert et Clotaire, comme présents symboliques -lui annonçant qu'il lui fallait choisir, pour ses -petits-fils, entre la mort par le glaive et la tonsure -du moine<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> <i>Hist. des Français</i>, liv. I, chap. <span class="allsmcap">XIII</span> et <span class="allsmcap">XIV</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> Hist. des Francs, liv. II, chap. <span class="allsmcap">XXVIII</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> Aimoin, liv. I, ch. <span class="allsmcap">XII</span>.—Grégoire de Tours, -liv. II, ch. <span class="allsmcap">XXVIII</span>.—Flodoard, <i>Hist. de Reims</i>, liv. I, -ch. <span class="allsmcap">XIII</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> Aimoin et Grégoire de Tours, <i>ibid.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> Grég. de Tours, liv. III, ch. <span class="allsmcap">XVIII</span>.—<i>V.</i> sur tous ces -faits, le livre des frères Grimm, déjà cité, t. II, p. 85, 89, -95, 98.</p> - -</div> - -<p>De l'existence de Pharamond comme premier roi -des Francs, les frères Grimm n'en parlent même -pas<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. Ils savent que c'est une croyance sur laquelle, -à moins d'être le continuateur patenté de M. Le<span class="pagenum"><a id="Page_60"></a>[Pg 60]</span> -Ragois, l'on a passé condamnation depuis plus d'un -siècle.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> L'abbé de Longuerue en doutait déjà, voyant qu'il -n'en était pas fait mention dans Grég. de Tours et qu'il -n'en était parlé que dans le <i>Manuscrit de Saint-Victor</i>.</p> - -</div> - -<p>Auparavant, on y croyait si bien, qu'on allait -jusqu'à dire par quelles vertus s'était distingué Pharamond. -Il se trouve dans les manuscrits de la -Bibliothèque impériale<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> une <i>dictée</i> faite par Élisabeth -de France, sous les yeux de Louis XIII encore -enfant, où l'on fait dire à la petite princesse au sujet -de son frère: «Qu'il prendra comme modèles, -pour la piété saint Louis, pour la justice Louis XII, -pour l'amour de la vérité Pharamond I<sup>er</sup>.....» -L'amour de la vérité sous le patronage d'un roi -dont l'existence est un mensonge, voilà certes qui -est bien placé!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> <i>Mss. de Béthune</i>, vol. coté 9309.</p> - -</div> - -<p>Un mensonge, ai-je dit, l'existence de Pharamond -un mensonge! C'est bien de l'audace. Ceux à qui -la fable est chère vont m'en vouloir; peut-être m'en -feront-ils un vrai crime, comme il arriva au savant -de Bohême Shlœzer, qui passa pour criminel de -lèse-majesté, parce qu'il avait rayé de l'histoire de -son pays plusieurs princes que des récits mystiques -y avaient placés: <i>Ausus est reges incessere dictis</i><a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>! -Le plus grave, c'est que notre liste royale y perd<span class="pagenum"><a id="Page_61"></a>[Pg 61]</span> -un roi, et commence ainsi par un vide. Avec un -peu de complaisance on peut le combler, et recompléter -le nombre, en replaçant dans la nomenclature -un carlovingien jusqu'ici tenu à l'écart. C'est -ce fils de Louis-d'Outremer, nommé Charles, que -l'on croyait avoir été entièrement supprimé par son -frère Lothaire, mais qui semble avoir eu toutefois -quelques années de règne en Bourgogne, ainsi que -l'a prouvé M. Auguste Bernard, d'après la suscription -d'un acte des <i>Cartulaires de Cluny</i><a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> Baron de Férussac, <i>Bulletin des Sciences historiques</i>, -t. XVI, p. 328</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> <i>Notes sur un roi inconnu de la race carlovingienne</i>, dans -le XXIII<sup>e</sup> volume des <i>Mémoires de la Soc. imp. des Antiq. -de France</i>.</p> - -</div> - -<p>Les frères Grimm n'ont pas dit un mot de la -Sainte-Ampoule. S'ils doutent des légendes, jugez -ce qu'ils pensent des miracles!</p> - -<p>Nous n'en parlerons pas nous-même davantage; -il nous suffira de renvoyer, pour l'origine de la -sainte fiole, à l'excellent livre de M. Alfred Maury -sur les <i>Légendes pieuses</i><a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> P. 183.</p> - -</div> - -<p>J'avais, dans la première édition de ce livre, fait -une chicane aux historiens pour leur traduction des -paroles de saint Remy baptisant Clovis. M. Édouard -Thierry m'a fort courtoisement prouvé que j'avais<span class="pagenum"><a id="Page_62"></a>[Pg 62]</span> -eu tort, et je vais prouver à mon tour que j'approuve -ses raisons, en les reproduisant ici:</p> - -<p>«M. Édouard Fournier, dit l'aimable critique<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, -prend la traduction: «Courbe ton front, <i>fier</i> -Sicambre,» en flagrant délit de rhétorique. Elle -n'est pas tout à fait exacte, j'en conviens; mais elle -l'est bien plus qu'il ne semble. Si elle cherche le -nombre harmonieux, elle imite en cela le texte, qui -affecte un faux air de vers latin: <i>Mitis depone colla, -Sicamber</i>, et la traduction est encore plus simple -que l'original. Quant au mot <i>fier</i>, on aurait tort de -le prendre pour un contre-sens. Grégoire de Tours<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a> -ne dit pas: <i>Depone colla, mitis Sicamber</i>, «baisse le -cou, doux Sicambre;» mais: <i>Mitis depone colla, -Sicamber</i>; «baisse doucement la tête, Sicambre,»—la -force de l'adjectif portant sur l'action du verbe; -ou mieux encore: «Apprivoisé désormais,»—c'est -le vrai sens de <i>mitis</i>—«baisse la tête, Sicambre.» -Or, qui dit apprivoisé suppose un état antérieur, -qui est l'état sauvage, et le <i>mitis Sicamber</i> contient -le fier Sicambre.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> <i>Moniteur</i> du 4 nov. 1856.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> Lib. II, cap. <span class="allsmcap">XXI</span>.</p> - -</div> - -<p>On est presque heureux des erreurs qui vous -attirent de semblables rectifications. Elles deviennent -ainsi des bonnes fortunes pour la vérité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span></p> - -<p>Si le <i>mot</i> n'a pas été gâté par les arrangeurs d'histoire, -il n'en a pas été de même pour le reste de -l'épisode. La mise en scène qui a complètement -dénaturé la pièce n'est nulle part plus fausse ni plus -amusante que dans le livre de Scipion Dupleix<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. -Il nous montre le roi franc inclinant, à la voix de -l'évêque, sa tête frisée et parfumée. On croit assister -au sacre de Louis XIV, recevant, en perruque, la -couronne de ses ancêtres.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> <i>Hist. génér. de France</i>, 1639, t. I, p. 58.</p> - -</div> - -<p>«L'heure de la veille de Pasques, à laquelle le -roy devoit recevoir le baptesme de la main de sainct -Remi, estant venue, il s'y présenta avec une contenance -relevée, une démarche grave, un port -majestueux, très-richement vestu, musqué, poudré, -la perruque pendante, curieusement peignée, gaufrée, -ondoyante, crespée et parfumée, selon la coutume -des roys françois. Le sage n'approuvant pas telles -vanités, mesmement en une action si saincte et -religieuse, ne manqua pas de luy remonstrer qu'il -falloit s'approcher de ce sacrement avec humilité!»</p> - -<p>Les avènements de dynastie sont plus qu'autre -chose encore en histoire des occasions d'erreur, ou -tout au moins de doute. La <i>Chronique</i>, dont le langage, -en ce temps-là surtout, est si mal assuré, ne<span class="pagenum"><a id="Page_64"></a>[Pg 64]</span> -bégaye jamais tant qu'auprès des berceaux. On se -croyait sûr de la vérité, par exemple, au sujet de -Hugues-Capet et de sa prise de possession du trône. -Augustin Thierry avait dit qu'avec lui la France -s'était enfin donné une royauté nationale, substituant -ses droits nouveaux aux droits vieillis de la -monarchie venue d'outre-Rhin avec les Franks de -Clovis et ceux de Charlemagne. M. Olleris<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a> vient -aujourd'hui nous dire qu'on s'est trompé. Ni Hugues-Capet, -ni ses successeurs immédiats n'eurent, à -l'entendre, rien de vraiment national. Ce furent -moins des rois français, selon lui, que des agents -couronnés de l'étranger. S'ils n'étaient plus Germains -par la race, comme ceux qu'ils remplaçaient, ils -l'étaient par le servage. M. Olleris nous paraît aller -trop loin. Il se peut, comme il tend à le prouver, -que les premiers Capétiens, sans grande force au -dedans, où les vassaux leur étaient plus ennemis -que l'étranger même, aient cherché au dehors -l'appui qui leur manquait là, et se soient fait ainsi -une défense de ce qu'ils auraient dû combattre;<span class="pagenum"><a id="Page_65"></a>[Pg 65]</span> -mais il serait injuste de leur faire un crime de cette -politique de prudence, et d'y voir surtout la preuve -d'une vassalité quelconque vis-à-vis de l'Allemagne. -De ce que celle-ci les soutint, il ne faut pas aller -jusqu'à dire qu'ils fussent tout à elle, comme serviteurs -et créatures de ses empereurs. La France ne -vit pas moins en eux des rois de son choix, les premiers -qu'elle eût vraiment tirés de ses propres -entrailles, comme il est dit dans un passage des -<i>Annales de Metz</i>, oublié par Augustin Thierry, bien -qu'il fût singulièrement favorable à sa thèse: <i>Unum -quodque de suis visceribus, regem sibi creari disponit.</i></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> <i>Mémoire sur Aurillac et son monastère</i>, fort bien analysé -par M. E. Levasseur dans la <i>Revue des Sociétés savantes</i>, -mai-juin 1864, p. 541, et signalé par quelques lignes -excellentes de M. Saint-Marc Girardin, <i>Journal des Débats</i>, -17 mars 1863.</p> - -</div> - -<p>La bourgeoisie et les gens de métiers, chez lesquels -était alors le vrai cœur de la France, en -jugèrent si bien ainsi que, pour mieux établir le lien -intime qui existait entre eux et cette dynastie, -moins française encore qu'essentiellement parisienne, -ils imaginèrent le conte singulier et bientôt popularisé -par les romans<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, qui donnait le chef de la -dynastie pour le fils d'un boucher de Paris, et tendait -à confondre ainsi, dans une même parenté, les -<i>Capets</i> avec les <i>Capeluches</i>. La dynastie en fut un<span class="pagenum"><a id="Page_66"></a>[Pg 66]</span> -peu rabaissée vis-à-vis de l'étranger, où l'on se -moqua de cette origine, comme fit Dante dans son -<i>Purgatoire</i><a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, mais en France, à Paris même, où la -corporation des bouchers avait une si grande puissance, -elle n'en fut que mieux assise et plus forte.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> <i>V.</i> l'excellente introduction de M. Guessard au -roman de <i>Hugues-Capet</i>, «seul poème où la légende du -bouclier soit rapportée avec une apparence de bonne foi...» -P. 10, 31.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<span class="pagenum"><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span> - -<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Chant <span class="allsmcap">XX</span><sup>e</sup>.</p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="VIII">VIII</h2> -</div> - - -<p>Préoccupés seulement dans leur livre de la communauté -de traditions qui peut exister entre notre -histoire et celle des États germaniques, les frères -Grimm ne vont pas pour nous au-delà des deux -premières races. Je le regrette; dans les règnes suivants, -ils auraient encore eu beaucoup à redresser. -Que leur eût-il semblé, par exemple, de cette belle -anecdote sur le roi Louis le Gros, racontée dans -tous les livres sur l'histoire de France, notamment -en ces termes dans les <i>Tablettes historiques</i> de Dreux -du Radier<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> T. I, p. 148.</p> - -</div> - -<p>«Dans le combat de Brenneville contre Henri I<sup>er</sup>, -roi d'Angleterre, en 1119, un chevalier anglois<span class="pagenum"><a id="Page_68"></a>[Pg 68]</span> -ayant pris les rênes du cheval sur lequel Louis le -Gros étoit monté, et criant: «Le roi est pris,» -Louis lui déchargea un coup de la masse d'armes -dont il étoit armé, et le renversa par terre en disant, -avec ce sang-froid qui caractérise la véritable valeur: -«Sache qu'on ne prend jamais le roi, pas même -aux échecs.»</p> - -<p>Cela sent bien, n'est-ce pas, son histoire inventée, -son <i>mot</i> fait à plaisir? Croiriez-vous pourtant que -Mézeray avait trouvé encore moyen d'enchérir sur -cet aimable mensonge et de l'enjoliver: «Cette -aventure, dit-il, fut le sujet d'une médaille qu'on -fit graver avec cette inscription, tirée de Virgile:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">«<i>Nec capti potuere capi</i><a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.»</div> - </div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> Cet hémistiche de Virgile, où se trouve un jeu de -mots qu'on lui a souvent reproché, se lit, avec une différence -pour le premier mot, dans le VII<sup>e</sup> l. de l'<i>Énéide</i>, -v. 295, discours de Junon.</p> - -</div> - -<p>Une médaille commémorative, une médaille honorifique -du temps de Louis le Gros<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>! Avouez qu'on -ne peut mieux greffer une fausseté sur une autre, -et plus impudemment <i>illustrer</i> un mensonge.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> <i>V.</i> sur les erreurs de ce genre, un mémoire de l'abbé -Barthélemy, dans les <i>Mém. de l'Acad. des Inscript.</i>, t. XXIV, -p. 34.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"></a>[Pg 69]</span></p> - -</div> - -<p>Je fus longtemps à trouver l'origine de celui-ci, -dont il n'y a pas trace, bien entendu, dans la vie -de Louis VI, par l'abbé Suger: <i>Vita Ludovici VI, -cognomine Grossi</i>. Le hasard me la fit enfin découvrir -dans un livre qui n'était guère fait pour donner à -l'anecdote plus de créance à mes yeux: c'est le -<i>Policration</i> de Jean de Salisbury<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> Liv. I, ch. v.—L'abbé Garnier, dans un Mémoire à -l'<i>Académie des Inscriptions</i> (t. XLIII, p. 364), répète le -mot de Louis le Gros et semble y croire. En revanche, il -nie ce qu'on dit de l'origine de cette guerre: la scène de -l'échiquier que Henri d'Angleterre aurait jeté à la tête de -Louis de France. Il a raison de dire que c'est un épisode -du roman des <i>Quatre Fils Aymon</i> transplanté, avec d'autres -personnages, en pleine histoire de France (<i>ibid.</i>, p. 356). -Il conteste encore dans le même mémoire, p. 357, la réalité -de certaine plaisanterie que Philippe I<sup>er</sup> se serait permise -sur l'obésité de Guillaume le Conquérant, et qui aurait été -la cause d'une autre guerre.</p> - -</div> - -<p>Cette bataille de Brenneville a joué de malheur -avec la vérité. Quelques historiens prétendent qu'il -n'y eut là qu'un seul homme de tué. Or, je ne crois -pas beaucoup plus à cette mort unique qu'au mot -de Louis le Gros. Elle me fait souvenir du fameux -bulletin du général Beurnonville, après les affaires -de Pellygen et de Grew-Machern, en 1791.</p> - -<p>«Après trois heures d'une action terrible, et -dans laquelle les ennemis ont éprouvé une perte de<span class="pagenum"><a id="Page_70"></a>[Pg 70]</span> -dix mille hommes, celle des Français, écrivait-il, -s'est réduite au petit doigt d'un chasseur.»</p> - -<p>Paris s'amusa beaucoup de cette gasconnade. On -en fit le sujet d'une chanson qui avait pour refrain:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Holà! citoyen Beurnonville,</div> - <div class="verse indent0">Le petit doigt n'a pas tout dit.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Quelques jours après, un loustic de régiment -écrivit au ministre que «le petit doigt perdu était -retrouvé.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"></a>[Pg 71]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="IX">IX</h2> -</div> - - -<p>Bien souvent il est arrivé que lorsqu'un fait réellement -vrai avait été revêtu par les historiens des -formes menteuses de leur style, celles-ci faisaient -mettre en doute la vérité du fond, et reléguer le -tout dans la catégorie de leurs fables coutumières.</p> - -<p>Il en a été ainsi pour cette grande scène où tous -les historiens des deux derniers siècles, mais aucun -avec autant de pompe et de faux apparat que l'abbé -Velly, nous représentent Philippe-Auguste, le matin -de la bataille de Bouvines, posant sa couronne sur -l'autel, en disant à ses barons: «S'il est quelqu'un -parmi vous qui se juge plus capable que moi de la -porter, je la mets sur sa tête et je lui obéis.»</p> - -<p>Tenu en défiance par cette mise en scène et par<span class="pagenum"><a id="Page_72"></a>[Pg 72]</span> -cette déclamation; n'ayant d'ailleurs pour garantie -du fait qu'un passage de la <i>Chronique</i> de Richier, -abbé de Senones, et un autre de Papire Masson qu'il -savait très-porté à donner créance aux fables, Augustin -Thierry n'hésita pas à révoquer hautement -en doute, dans une de ses <i>Lettres sur l'histoire de -France</i><a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, tout le théâtral épisode. Depuis lors, on a -publié la <i>Chronique de Rains</i>, et le fait condamné -par M. Thierry s'y est retrouvé avec des airs de -vérité naïve qui lui assurent enfin une sorte d'authenticité. -Par la manière dont le récit nouveau -détruit presque de fond en comble l'échafaudage -de cette histoire telle qu'on la racontait auparavant, -on ne voit que mieux toutefois combien il avait été -raisonnable, sinon de la nier, du moins de la mettre -en doute.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> 1<sup>re</sup> édition, p. 72.</p> - -</div> - -<p>Nous allons reproduire la simple narration du -vieux chroniqueur, avec les paroles sensées dont -M. Edward Leglay la fait précéder en la citant dans -son <i>Histoire des comtes de Flandre</i><a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> T. I, p. 500.</p> - -</div> - -<p>«Quelques historiens, dit-il, prétendent que le -roi de France, se plaçant au milieu de ses officiers, -fit déposer sa couronne sur un autel, et que là il<span class="pagenum"><a id="Page_73"></a>[Pg 73]</span> -l'offrit au plus digne. Personne ne se présenta -comme bien l'on pense, et Philippe remit sa couronne -sur sa tête. Guillaume le Breton, qui se tenait -derrière le roi, et vit de ses propres yeux tout ce qui -se passa dans cette journée mémorable, ne parle -pas de cette cérémonie à la Plutarque. Si la chose -eut lieu, elle fut beaucoup plus simple, plus naïve, -et par conséquent beaucoup plus en harmonie avec -les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que -la rapporte un vieil auteur français:</p> - -<p>«Quand la messe fut dite, le roi fit apporter pain -et vin, et fit tailler des soupes, et en mangea une, -et puis il dit à tous ceux qui autour de lui étaient: -«Je prie à tous mes bons amis qu'ils mangent avec -moi, en souvenance des douze apôtres, qui avec -Notre-Seigneur burent et mangèrent, et s'il y en -a aucun qui pense mauvaisetié ou tricherie, qu'il -ne s'approche pas.» Alors s'avança messire -Enguerrand de Coucy, et prit la première soupe -et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde et -dit au roi: «Sire, on verra bien en ce jour si je -suis un traître.» Il disait ces paroles pour ce qu'il -savait que le roi l'avait en soupçon, à cause de -certains mauvais propos. Le comte de Sancerre -prit la troisième soupe, et les autres barons après, -et il y eut si grande presse, qu'ils ne purent tous<span class="pagenum"><a id="Page_74"></a>[Pg 74]</span> -arriver au hanap qui contenait les soupes. Quand -le roi le vit, il en fut grandement joyeux; et il -dit aux barons: «Seigneurs, vous êtes tous mes -hommes, et je suis votre sire, quel que je soie, -et je vous ai beaucoup aimés... Pour ce, je vous -prie, gardez en ce jour mon honneur et le vôtre. -Et <i>se vos vées que la corone soit mius emploié en l'un -de vous que en moi, jo mi otroi volontiers et le voit de -bon cuer et de bonne volenté</i>.» Lorsque les barons -l'ouïrent ainsi parler, ils commencèrent à plorer, -disant: «Sire, pour Dieu, merci! nous ne voulons -roi sinon vous. Or, chevauchez hardiment -contre vos ennemis, et nous sommes appareillés -de mourir avec vous<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> La <i>Chronique de Rains</i>, publiée par M. L. Paris, -p. 148.—Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que la -scène, telle que l'abbé Velly et les autres l'ont arrangée, -ressemble beaucoup moins à celle dont on trouve le récit -dans cette <i>Chronique de Rains</i>, qu'à certaine scène du même -genre pompeusement décrite dans l'<i>Alexiade</i>, liv. IV, ch. <span class="allsmcap">V</span>. -Au lieu de la bataille de Bouvines, il s'agit de celle de -Dyrrachium; au lieu de Philippe-Auguste, c'est Robert -Guiscard. Anne Comnène lui fait tenir aux chevaliers -normands le même discours à peu près que l'on a prêté à -Philippe-Auguste offrant sa couronne aux barons.</p> - -</div> - -<p>Il vous semblera sans doute, comme à moi, que -l'histoire gagne beaucoup à ce simple récit où la<span class="pagenum"><a id="Page_75"></a>[Pg 75]</span> -pratique d'un pieux usage, cette communion de la -bataille, si chère à Du Guesclin lui-même<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, fait le -fond de la scène. On ne peut nier qu'il substitue -au mieux ses naïvetés chevaleresques à la pompe -déclamatoire de ces narrations de seconde main, -dans lesquelles, à force d'être frelatée et fardée, la -vérité elle-même n'était plus vraisemblable.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Sa coutume, avant le combat, était de manger <i>trois -soupes</i> (trois tranches de pain) <i>dans du vin</i>, en l'honneur de -la Trinité. Les preux du <i>Roman de Perceval</i> faisaient tous -la même chose.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"></a>[Pg 76]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="X">X</h2> -</div> - - -<p>Des vieux textes retrouvés ou mieux lus sont -sortis, sous les mains de la jeune génération savante, -un grand nombre de vérités nouvelles, de lumières -imprévues qui ont fait le jour ou dissipé le doute -sur des événements qu'on hésitait à accepter.</p> - -<p>M. Mérimée dit quelque part<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>: «Bien des -sources autrefois fermées sont ouvertes aujourd'hui,» -c'est un des grands points; mais un autre aussi -important, c'est que, la source une fois ouverte, -beaucoup de mains intelligentes savent y puiser et -trouver la vérité au fond.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> <i>Rev. des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> avril 1859, p. 577.</p> - -</div> - -<p>Ce n'est plus aujourd'hui qu'on répétera, par<span class="pagenum"><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span> -exemple, qu'Aigues-Mortes était autrefois un port -de mer, parce que saint Louis s'y embarqua pour -l'Orient, et qu'on cherchera dans le prétendu retrait -des eaux une preuve d'un notable abaissement de -la Méditerranée, depuis le <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Un examen -éclairé des lieux a prouvé que la mer n'était pas -alors plus rapprochée de la ville, mais qu'il existait -un canal large, profond, bien entretenu—une -enquête faite sous le roi Jean permit encore de le -constater—qui établissait une communication entre -les étangs, aujourd'hui desséchés, qui baignaient -les murs d'Aigues-Mortes. La ville, sans être sur la -mer, avait ainsi une sorte de port où pouvaient -mouiller les plus gros vaisseaux de cette époque, et -dans lequel, en effet, saint Louis s'embarqua<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> <i>Écho du monde savant</i>, t. I, p. 119.—Ch. Lenormant -disait, à la page 35 de son <i>Rapport sur les Antiquités -de la France</i> pour 1850, à propos d'un mémoire de M. Di -Pietro sur Aigues-Mortes: «On y trouve la réfutation -péremptoire du préjugé consacré par l'erreur des plus -illustres savants, préjugé suivant lequel la mer aurait reculé -de plus d'une lieue, depuis l'embarquement de saint Louis -sur ce rivage. Les salines et les marais au-dessus desquels -s'élève la fameuse tour de Constance n'ont pas changé -d'aspect depuis l'âge des Croisades.»</p> - -</div> - -<p>L'erreur sur le lieu de départ du saint roi se -complique d'un mensonge sur son retour. On lit<span class="pagenum"><a id="Page_78"></a>[Pg 78]</span> -partout qu'il ramena de la croisade trois cents chevaliers -à qui les Sarrasins avaient crevé les yeux, et -que c'est pour eux qu'il fit construire le premier -hospice d'aveugles dont le nom de <i>Quinze-Vingts</i> -eut pour origine leur nombre de trois cents. Saint -Louis fit bâtir, en effet, cet hôpital, «la meson aux -aveugles,» comme dit Joinville<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>; leur nombre fut, -il est vrai aussi, de trois cents, mais la condition -des malheureux admis ne fut pas ce qu'on a dit. Ce -sont des pauvres gens que le bon roi voulut dans -son hôpital, et l'on voit bien par la description que -Rutebeuf a faite de leurs courses et de leurs cris -par la ville, qu'il n'y avait parmi eux que des mendiants -et pas un chevalier<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Édit. Francisque-Michel, p. 219.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> On trouve sur ce fait, dans le <i>Journal des Savants</i> -de 1725, p. 362, un premier doute, qui devint une réfutation -complète en 1779, dans le <i>Dict. hist. de Paris</i> de -Hurtault et Magny, t. IV, p. 200-201.</p> - -</div> - -<p>Autrefois l'on s'émerveillait fort des audiences -données par saint Louis sous le chêne de Vincennes -ou sous les ombrages du jardin du palais; aujourd'hui -l'on ramène à la simple vérité le simple récit -de Joinville. On y trouve bien moins un acte de -royale bonhomie, qu'un fait de politique éclairée: -le roi par qui fut inaugurée l'ère des légistes donnait<span class="pagenum"><a id="Page_79"></a>[Pg 79]</span> -ainsi l'exemple; il prêchait pour la loi en la -faisant observer lui-même comme juge; il élevait -la profession de légiste en prouvant qu'elle n'était -pas au-dessous de lui. Saint Louis y perd comme -bonhomie, je le répète, mais comme politique il y -gagne, et, quoi qu'on dise, pour un roi celle-ci vaut -beaucoup.</p> - -<p>Les petits commérages qui couraient sur sa mère, -Blanche de Castille, et sur ses amours avec le comte -de Champagne, médisances intéressées qui donnaient -aux mauvais esprits leur revanche contre le -saint roi, sont aujourd'hui comptés pour ce qu'ils -valent. La vertu de la noble reine est sortie -saine et sauve de l'examen que lui ont fait subir -MM. Bourquelot<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a> et Éd. de Barthélemy<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>. Les -gens que le mérite gêne, qu'un éloge trop soutenu -jette dans l'humeur noire, devront se décider, désormais, -à n'admirer le fils qu'après avoir admiré -la mère.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> <i>Hist. de Provins</i>, t. I, p. 164, 172, 178.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> <i>Rev. française</i>, 10 juin 1857, p. 301 et suiv.</p> - -</div> - -<p>La bonne reine Marguerite, femme du saint roi, -devra perdre au contraire à pareil examen, non pas -certes en vertu, mais en héroïsme. L'on sait à présent -que Joinville, lorsqu'il nous la montre priant<span class="pagenum"><a id="Page_80"></a>[Pg 80]</span> -un vieux chevalier de la mettre à mort aussitôt -qu'il y aurait pour elle péril de tomber aux mains -des mécréants, n'a fait que reproduire une aventure -déjà mise en scène dans la <i>Geste</i> latine de Waltharius<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> Reiffenberg, <i>Annuaire de la Biblioth. royale de Belgique</i>, -t. III, p. 42.</p> - -</div> - -<p>J'ai du regret pour ce que perd l'héroïsme, et de -la joie pour ce que la vérité peut enlever au scandale. -Malheureusement, c'est de ce côté-là qu'il n'y -a presque toujours rien à ôter. Douteux ou faux par -le détail, il résiste par le fond. L'histoire de l'adultère -de la reine, femme de Louis le Hutin, est, par -exemple, un de ces scandales bien conformés dont -il faut, quoi qu'il en coûte, laisser la tache sur notre -histoire. Tout ce qu'on raconte des débordements -de cette reine, et de ses relations impudiques avec -les écoliers qu'elle attirait de nuit au Louvre, est -absolument vrai, hormis toutefois sur un point: -Buridan ne fut pas, comme on l'a dit même en des -livres sérieux<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, un des galants de l'École pris au -piège du royal adultère; loin de là, maître alors et -non plus élève, il s'indigna dans sa chaire de la rue -du Fouarre contre ces débauches, et parvint, dit-on,<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a>[Pg 81]</span> -à détourner les écoliers de ces dangereux rendez-vous. -La reine s'en vengea en le faisant saisir et -précipiter dans la rivière, ce qui fit dire à Villon, -en des vers d'où vint l'erreur parce qu'on ne les -comprit pas:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> <i>Œuvres</i> de Villon, avec des notes de l'abbé Prompsault, -1832, in-8º, p. 127.</p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Semblablement où est la Reine</div> - <div class="verse indent0">Qui commanda que Buridan</div> - <div class="verse indent0">Fut jetté en un sac en Seine<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>.</div> - </div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Il paraît qu'il échappa et qu'il alla établir à Vienne, -en Autriche, une école qui devint aussi célèbre que l'avait -été celle d'Abailard à Paris. (<i>Ducatiana</i>, t. I, p. 92-93.)—Puisque -je viens de nommer Abailard, je dois ajouter que -l'authenticité de sa correspondance avec Héloïse semble -fort douteuse, depuis l'excellent travail que M. Lud. Lalanne -a consacré à ce point d'histoire galante dans la -<i>Corresp. littér.</i>, 5 déc. 1856, p. 27-33. Quant à un autre -fait sur lequel se sont aussi élevés des doutes, la présence -des restes d'Héloïse et d'Abailard dans les cercueils transportés -du Paraclet au Père-Lachaise, les lettres écrites et -les preuves données par MM. Trébuchet et Albert Lenoir -dans le <i>Journal de l'Institut historique</i>, t. IV, p. 193-199, -ne permettent plus de n'y pas croire.</p> - -</div> - -<p>Ainsi toujours le roman prend pied dans l'histoire. -Villani lui donna beau jeu<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, quand, je ne -sais d'après quelles preuves, il fit un si beau récit -de l'entrevue de Philippe le Bel avec Bertrand de<span class="pagenum"><a id="Page_82"></a>[Pg 82]</span> -Goth, archevêque de Bordeaux, dans la forêt de -Saint-Jean-d'Angély, entrevue qui aurait abouti à -un échange de promesses bientôt réalisées: pour -Bertrand, la tiare; pour Philippe, la pleine autorité -sur le saint-siège.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> <i>Istorie fiorentine</i>, liv. VIII., chap. <span class="allsmcap">LXXX.</span></p> - -</div> - -<p>M. Rabanis<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a> a démontré la fausseté du théâtral -épisode par un double <i>alibi</i>. L'archevêque était à -vingt-cinq lieues de là, et le roi plus loin encore. -Il a de plus fait voir que l'élection de Clément V -fut toute naturelle, et n'eut pas besoin d'être imposée -par Philippe le Bel; enfin, il a prouvé que si -Clément transporta le saint-siège dans Avignon, ce -fut pour fuir les troubles qui agitaient l'Italie, et non -pas pour témoigner envers le roi de France d'une -soumission stipulée, comme prix de la tiare, dans -la mystérieuse entrevue.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> <i>Lettre à M. Daremberg, sur l'entrevue de Philippe le -Bel et de Bertrand de Goth à Saint-Jean-d'Angély</i>, 1858, -in-8.</p> - -</div> - -<p>«La conscience morale, dit M. Rabanis, comme -conclusion de son remarquable travail, n'est-elle pas -satisfaite, lorsque ces bonnes fortunes de l'érudition -tournent à la justification ou à l'honneur de quelque -grande victime des passions ou des préjugés; -de quelqu'un de ces hommes du passé, qui ne sont<span class="pagenum"><a id="Page_83"></a>[Pg 83]</span> -plus là pour se défendre, et dont on a pu jeter la -mémoire et la poussière à tous les vents, sans -crainte qu'il en sortît un cri ou une plainte<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>!»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> MM. Victor Leclerc et Littré, l'un dans le t. XXIV -de <i>l'Histoire littéraire de la France</i>, l'autre dans la <i>Revue -des Deux-Mondes</i> du 15 septembre 1864, p. 416, ont -confirmé la réfutation faite par M. Rabanis: «On ne -peut, dit M. Littré, analysant ce qui se trouve sur ce point -dans le beau travail de M. V. Leclerc, on ne peut ajouter -foi à l'anecdote racontée par le chroniqueur Jean Villani, -que le roi et le futur pape se virent dans une abbaye au -fond d'un bois près de Saint-Jean-d'Angély, et firent entre -eux un trafic des choses saintes, en un contrat en six articles, -avec serment sur l'hostie; mais la remarque de -M. Leclerc est juste: on rencontre à tout moment dans -l'histoire de ces anecdotes suspectes ou fausses, qui ont un -fond de vérité. Ici, la rumeur populaire mettait en action -ce qui était dans la pensée de tous, c'est-à-dire la condescendance -des papes durant trois siècles pour la politique -des rois de France.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"></a>[Pg 84]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XI">XI</h2> -</div> - - -<p>Il n'est pas que vous n'ayez vu citer partout les -dernières paroles du grand maître des Templiers -qui, du haut de son bûcher flamboyant, assigna devant -Dieu, pour le quarantième jour après son supplice, -le pape qui l'avait livré; et pour un délai qui -ne dépassait point l'année, le roi qui avait signé sa -condamnation. Vous vous souvenez aussi que l'événement -donna raison à cet appel, et que la mort du -pape Clément, ainsi que celle du roi Philippe le Bel, -survenues dans l'espace de temps marqué par Jacques -Molay, en firent une sorte de prophétie.</p> - -<p>Ce hasard, cette rencontre du fait prédit avec le -fait accompli, suffirent, et non sans raison, pour -rendre la chose peu croyable, à notre époque peu<span class="pagenum"><a id="Page_85"></a>[Pg 85]</span> -croyante. Il se fit de notre temps, autour de ce fait -qui pendant quatre siècles n'avait pas trouvé un incrédule, -une sorte de conspiration du doute: «C'est -un récit arrangé d'après l'événement,» dit Sismondi<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>. -«Ce fait, écrit Salgues<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>, n'est appuyé sur aucun -monument historique, et les historiens les plus dignes -de foi n'en parlent point.» C'est aussi l'opinion -sceptique de Raynouard<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>, et celle encore de -M. Henri Martin<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, dont le seul tort, dans sa réfutation, -est de citer l'historien Ferreti au sujet d'un fait -dont il n'a parlé que pour un autre que le grand -maître<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> <i>Hist. des Français</i>, t. IX, p. 293.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> <i>Des Erreurs et des Préjugés</i>, t. II, p. 39.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> Dans une note de sa tragédie des <i>Templiers</i> (acte V, -sc. <span class="allsmcap">VIII</span>): «Peut-être, dit-il, l'événement de la mort du -pape et de celle du roi, qui survécurent peu de temps au -supplice du grand-maître, fut-il l'occasion de répandre ces -bruits populaires.» Ce qui n'empêcha pas Raynouard de -faire une tirade avec la prétendue citation. Historien, il -doutait; poète, il faisait comme s'il avait cru. Dans les -deux cas il s'acquittait de son métier. D'une main il -cherchait la vérité, de l'autre il aidait à l'erreur. C'est le -poète seul qui a été entendu.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> <i>Hist. de France</i>, 1<sup>re</sup> édition, t. V, p. 214.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Le passage de Ferreti, qu'on peut lire dans le <i>Rerum -Italicarum scriptores</i>, t. IX, p. 1017, fait mention d'une -assignation du même genre, mais c'est à Naples que se -passe l'histoire, et le prince assigné est Clément V -lui-même, qui s'y trouvait alors. Il faut ajouter, pour être -juste, que Ferreti ne croit pas lui-même à ce qu'il rapporte. -Il le donne comme un <i>on dit</i>, dont il ne se fait pas -le garant: <i>Non hoc pro rei veritate conscripsimus, ut auctoritate -nostrâ posteris evangelizatur, sed velut fama dictavit. -V. l'Intermédiaire</i> du 10 mai 1865, p. 287.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_86"></a>[Pg 86]</span></p> - -</div> - -<p>Mézeray dit bien, il est vrai: «J'ai lu que le grand -maître n'ayant plus que la langue de libre, et presque -étouffé de fumée, s'écria à haute voix: «Clément, -juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à -comparoitre dans quarante jours devant le tribunal -du souverain juge.»</p> - -<p><i>J'ai lu</i> est positif; <i>j'ai lu</i> est fort bon; mais où -a-t-il lu? Les <i>Chroniques de Saint-Denis</i><a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a> ne parlent -pas de cet appel qui aurait été si bien entendu; Villani -n'en dit pas un mot<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>; Paul-Émile ne s'en explique -pas davantage<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. Juste Lipse en fait bien mention, -et le donne comme un fait très certain (<i>certissimum</i>), -mais est-ce suffisant? L'auteur des <i>Facta, -dicta memorabilia</i>, cité par Raynouard, le raconte -aussi avec conviction, mais outre que ce livre n'est -pas une autorité bien forte, il se trouve, dans le récit -qu'il donne de l'événement, une variante qui -tendrait à diminuer plutôt qu'à augmenter la<span class="pagenum"><a id="Page_87"></a>[Pg 87]</span> -croyance. Selon lui, ce n'est pas Jacques Molay sur -son bûcher, à Paris, qui convoqua Clément et Philippe -devant le tribunal suprême, c'est un templier -napolitain brûlé à Bordeaux<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>! Reste encore le jésuite -Drexelius<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>; mais celui-là, le récit une fois fait, -se contente de s'écrier: «Qui nierait qu'il n'y eût -dans cette prédiction quelque chose d'inspiré et de -divin par la permission de l'Être-Suprême?» Malheureusement, -l'enthousiasme de celui qui parle ne -fait pas toujours la foi de celui qui écoute. Quoique -le jésuite eût dit: <i>Qui nierait?</i> l'on continua de nier.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Édit. in-fol., p. 46.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> <i>Istorie fiorentine</i>, liv. IX, ch. <span class="allsmcap">LXV.</span></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> Liv. VIII, p. 257.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Celui-ci trouvait moyen de combiner la légende dont -Ferreti nous a parlé tout à l'heure avec celle du même -genre qui courait toute la France. En plaçant l'anecdote à -Bordeaux, avec un templier napolitain pour acteur, il -concilia les deux mensonges de façon à n'en faire qu'un.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> <i>De Tribun. christ.</i>, lib. II, cap. <span class="allsmcap">III.</span></p> - -</div> - -<p>Enfin, de nos jours, une <i>Chronique</i> contemporaine -de l'événement, la <i>Chronique</i> de Godefroy de Paris, -a été retrouvée, et l'on y a pu lire la mention détaillée -du fait qu'on reléguait au rang des mensonges<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> <i>V.</i> un article de M. L. Lacabane, <i>Bibliothèque de -l'École des Chartes</i>, 1<sup>re</sup> série, t. III, p. 2 et suiv.—Dernièrement, -M. Elizé de Montagnac, dans son <i>Histoire -des chevaliers Templiers</i>, a pris notre réfutation à partie; -mais un défenseur très compétent, M. Alphonse Feillet, -est intervenu pour nous, ajoutant une preuve nouvelle à -celles que M. de Montagnac ne trouvait pas suffisantes. Si -M. de Montagnac n'est pas convaincu, «nous lui conseillons -de lire, dit-il, une chronique rimée par un contemporain, -témoin oculaire de la mort du grand maître, et -dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque impériale -(F. fr., nº 6, 812), il verra que rien n'appuie le récit que -Mézeray et Raynouard ont rendu populaire.» <i>Revue historique -<span class="pagenum"><a id="Page_88"></a>[Pg 88]</span>des Ardennes</i>, 6<sup>e</sup> livr., année 1865, p. 330.</p> - -</div> - -<p>Les croyants ont crié victoire. On tenait donc -le récit primitif d'où tous les autres étaient sans -doute partis! C'était beaucoup, était-ce assez? Je ne -le crois pas. Connaître l'origine d'un fait, ce n'est -pas en avoir la preuve. Pour celui-ci surtout, eu -égard au merveilleux qui l'entoure et qui justifie le -doute, peut-être fallait-il plus que le témoignage -d'une de ces <i>Chroniques</i> en rimes, faites pour fixer -les événements dans la mémoire du peuple, en -frappant d'abord son imagination, et écrites par -conséquent sous l'inspiration de ses croyances habituelles<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> On saura la vérité sur un autre grand procès de ce -temps-là, celui d'Enguerrand de Marigny, dont la condamnation, -si souvent incriminée par les historiens, ne fut -peut-être qu'une justice nécessaire, lorsque M. Francisque-Michel -aura publié le résultat de ses recherches dans les -comptes de l'Échiquier au <i>Record Office</i> à Londres. Il nous -a dit à nous-même plus d'une fois, et <i>l'International</i> de la -fin d'octobre 1865 l'assurait d'après la même confidence, -que Marigny était vendu aux Anglais. La mention des -sommes considérables qu'il recevait existe aux registres de -l'Échiquier. On n'ignorait pas que les Flamands le pensionnaient -richement; lui-même en convenait, disant «qu'il -ne recevait ces sommes que pour ruiner d'autant l'ennemi». -(P. Clément, <i>Trois Drames historiques</i>, 1858, in-18, p. 89.) -Mais on ne savait pas qu'il tâchait aussi de ruiner l'Angleterre -en lui vendant chèrement la France à son profit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_90"></a>[Pg 90]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XII">XII</h2> -</div> - - -<p>Je préfère, à la réfutation indécise de la prédiction -du Templier, une autre qui est vraiment irrécusable, -triomphante; je parle de celle que, grâce -à un texte mieux lu, l'on a faite, dans ces derniers -temps, d'une des paroles qui ont eu le plus de crédit -chez les historiens des premiers Valois, et qui leur -ont inspiré les plus belles phrases, les plus solennels -commentaires.</p> - -<p>Il s'agit du <i>mot</i> de Philippe VI, fuyant le champ -de bataille de Crécy et venant demander asile au -châtelain de Broye. Il n'en est guère de plus autorisé. -Il a pour lui Villaret<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, Désormeaux<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, Dreux<span class="pagenum"><a id="Page_91"></a>[Pg 91]</span> -du Radier<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, mille autres encore, et enfin M. de -Chateaubriand dans son <i>Analyse raisonnée de l'histoire -de France</i><a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. C'est lui qui va nous le redire, avec -cette pompe de langage si facilement ridicule quand -elle n'est plus que la parure d'un mensonge.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> <i>Hist. de France</i>, t. VIII, p. 451.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> <i>Hist. de la maison de Bourbon</i>, t. I, p. 264.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> <i>Tablettes historiques</i>, t. II, p. 148.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Édit. F. Didot, 1845, in-12, p. 206.</p> - -</div> - -<p>«La nuit, dit-il, pluvieuse et obscure favorisa la -retraite de Philippe... Il arriva au château de Broye: -les portes en étaient fermées. On appela le commandant; -celui-ci vint sur les créneaux et dit: «Qu'est-ce -là? qui appelle à cette heure?» Le roi répondit: -«Ouvrez: <span class="allsmcap">C'EST LA FORTUNE DE LA FRANCE</span>:» parole -plus belle que celle de César dans la tempête<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>, -confiance magnanime, honorable au sujet comme au -monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de -l'autre dans cette monarchie de saint Louis.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 12, pour l'authenticité au moins -douteuse de <i>ce mot</i>.</p> - -</div> - -<p>J'ai regret d'avoir à biffer cette magnifique période, -le cœur m'en saigne; il le faut pourtant: la -belle parole qui l'a inspirée n'a jamais été dite. Ce -qui est pis encore, c'est que sa solennité un peu matamore -fait contre-sens avec le mot bien simple -qui a réellement été prononcé par le roi vaincu, fugitif,<span class="pagenum"><a id="Page_92"></a>[Pg 92]</span> -et courbé sous les mornes tristesses de la défaite:</p> - -<p>«Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour vaillant, -se partit le roy Philippe tout déconcerté, il y -avoit bien raison, luy, cinquième des barons tant -seulement.... Si chevaucha ledict roy tout lamentant -et complaignant ses gens, jusques au chastel -de Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva -fermée et le pont levé, car il estoit toute nuit, et -faisoit moult brun et moult épais. Adonc fit le roy -appeler le chastelain, car il vouloit entrer dedans. -Si fut appelé, et vint avant sur les guérites, et demanda -tout haut: «Qui est là qui heurte à cette -heure?» Le roy Philippe qui entendit la voix -répondit et dit: «<i>Ouvrez, ouvrez, chastelain, c'est -l'</i><span class="allsmcap">INFORTUNÉ ROY DE FRANCE</span>...»</p> - -<p>Voilà ce qu'a écrit Froissart<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, et cette fois vous -pouvez l'en croire. Il a pour lui la pleine vraisemblance, -ce qui, auprès de la version recueillie par -M. de Chateaubriand, équivaut à la pleine vérité. -Quant à l'origine de l'erreur reprise si malheureusement -par le grand écrivain, elle est facile à deviner: -elle vient d'une mauvaise lecture. Ceux qui -publièrent les premiers le texte du chroniqueur lurent<span class="pagenum"><a id="Page_93"></a>[Pg 93]</span> -et imprimèrent mal; ou plutôt, égarés par les -mauvaises habitudes historiques de leur temps, si -fort engoué pour les discours et les mots fanfarons à -la Tite-Live et à la Quinte-Curce, ils cherchèrent -moins à lire ce qui s'y trouvait que ce qu'ils désiraient -y trouver.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Liv. I, part. I, chap. <span class="allsmcap">CCXCII</span>.</p> - -</div> - -<p>C'est pendant la Renaissance, qui vit se réveiller -la mode des pompeux mensonges à l'antique avec -le goût des littératures anciennes, que le <i>mot</i> me -semble avoir commencé de circuler sous sa forme -altérée. Brantôme, qui le trouvait au gré de son -imagination gasconne, fut un des premiers qui le -mit en cours: «S'il faut qu'ils se retirent, dit-il<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>, -parlant des rois après une défaite, que ce soit en -valleureuse et honorable rellique de battaille, comme -fit ce brave Philippe de Vallois amprès la battaille -de Crécy, qui amprès avoir combattu tout ce qui se -pouvoit jusques à la sérée, qui le fit retirer au giste -en un château et ville, où le gouverneur luy ayant -demandé de la muraille son nom, il répondit -que c'étoit la fortune restée de la battaille perdue!»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> <i>Œuv. complètes</i> de Brantôme, édit. elzévirienne, t. II, -p. 88.</p> - -</div> - -<p>Depuis, l'on a recouru aux manuscrits, à celui de<span class="pagenum"><a id="Page_94"></a>[Pg 94]</span> -Breslau, qui est la meilleure copie de l'original, à -celui de Berne, à celui de la bibliothèque de l'Arsenal, -et le vrai texte a été rétabli tel que nous venons -de le donner<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> <i>V.</i> le <i>Récit de la bataille de Crécy</i>, par M. C. Louandre -(<i>Revue anglo-française</i>, t. III, p. 262), et un remarquable -article de M. de Pongerville, dans le <i>Journal de l'Instruction -publique</i>, 1855.—Dacier donna le premier la bonne -<i>leçon</i>, après lui Noël la mit dans ses <i>Éphémérides</i> (1803, -in-8, août, p. 211), Buchon enfin la consacra, d'après -Dacier, dont il cita l'autorité en note, dans sa <i>Collection des -Chroniques en langue vulgaire</i>, t. II, p. 370. Il la signala, -un jour, à M. de Chateaubriand, pour qu'il rectifiât, dans -une prochaine édition de ses <i>Études historiques</i>, le passage -reproduit plus haut. Le grand écrivain lui répondit que le -<i>mot</i>, tel qu'il l'avait cité d'abord, était bien plus beau et -qu'il s'y tenait. Pour lui la vérité ne valait pas une -phrase. Le fait nous a été affirmé par M. le docteur Payen, -à qui Buchon l'avait raconté sur le moment même.</p> - -</div> - -<p>Si les historiens des siècles derniers l'eussent -connu, je doute qu'ils en eussent fait cas; je répondrais -même qu'ils lui auraient préféré la fausse version. -N'était-ce pas assez d'avouer la défaite d'un -roi de France? fallait-il lui enlever encore le <i>mot</i> -qui relevait cette défaite et en était comme la revanche? -Leur patriotisme n'aurait pu faire ce sacrifice -à la vérité. La censure royale ne leur aurait -d'ailleurs peut-être pas permis cette sincérité, surtout -pendant le règne de Louis XIV. Tout ce qui<span class="pagenum"><a id="Page_95"></a>[Pg 95]</span> -touchait à l'infaillibilité des rois et tendait à diminuer -leur prestige devait être sous-entendu par l'histoire.</p> - -<p>A l'époque où l'abbé de Choisy s'occupait du -règne de Charles VI, le duc de Bourgogne lui dit: -«Comment vous y prendrez-vous pour dire qu'il -étoit fou?—Je dirai qu'il étoit fou, répondit l'abbé. -La seule vertu distingue les hommes dès qu'ils sont -morts<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> <i>Mémoires</i>, t. I, p. 2.</p> - -</div> - -<p>On peut se faire une idée, par ce débris de conversation, -de l'indépendance que les princes, qui -pouvaient tout, permettaient alors aux historiens, -même pour le passé; mais il ne faut pas s'en rapporter -à la réponse de l'abbé pour croire que beaucoup -s'affranchissaient du joug. Ils se soumettaient à -mentir, et l'abbé lui-même des premiers, quoi qu'il -veuille prétendre, avec sa fanfaronnade de sincérité.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"></a>[Pg 96]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XIII">XIII</h2> -</div> - - -<p>Puisque nous en étions à parler de Philippe de -Valois à Crécy, l'occasion serait bien prise pour -revenir sur la plupart des événements qui suivirent -ou précédèrent cette funeste journée, et qui sont les -points éclatants ou sinistres de la longue guerre de -rivalité entre la France et l'Angleterre, aux <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> et -<span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècles.</p> - -<p>Froissart, avec ses récits de chroniqueur intéressé -et romanesque, fait pour cette époque la part fort -belle à notre ennemie et au mensonge. Nous n'aurions -qu'à vouloir pour trouver à réfuter dans chaque -page de son livre; ainsi, le <i>mot</i> d'Édouard, qui, -débarquant sur le rivage de France, tombe le nez -en terre et s'écrie, comme si c'était un bon présage:<span class="pagenum"><a id="Page_97"></a>[Pg 97]</span> -«Cette terre me désire<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>;» l'histoire d'Arteweld, -ce <i>brasseur-roi</i>, comme l'appelle M. d'Arlincourt -dans un roman fameux, et qui ne fut jamais -ni <i>brasseur</i><a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>, quoique Froissart l'ait dit, ni <i>roi</i> surtout<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>; -l'aventure d'Édouard III et de la comtesse de -Salisbury, qui donna lieu à la création de l'ordre de -la Jarretière et à sa fameuse devise: <i>Honny soit qui -mal y pense</i><a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>, et dont la première invraisemblance -est l'âge même de l'héroïne, qui, à l'époque où tout -ceci dut se passer, aurait eu sur son royal amant un -droit d'aînesse beaucoup trop marqué<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>; enfin et<span class="pagenum"><a id="Page_98"></a>[Pg 98]</span> -surtout, car c'est plus grave, les massacres de la -Jacquerie, pour lesquels il ne faut plus croire le -récit de croque-mitaine que Froissart en a fait, -mais les pages sérieuses que leur a consacrées -M. Bonnemère dans son <i>Histoire des Paysans</i>, et qui -ramènent ces horreurs exagérées à leur plus simple -expression. «Plût au ciel, dit M. Feillet<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>, après -avoir félicité M. Bonnemère de cette heureuse réfutation, -plût au ciel que des historiens inspirés du -même amour de la patrie pussent nous réhabiliter -aussi facilement les massacres de Cabrières et de -Mérindol, de la Saint-Barthélemy! etc... Peu importe -le parti qui se trouverait justifié, puisqu'avant -tout la France aurait une tache de moins sur son -noble front.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Froissart, liv. I, part. I, ch. <span class="allsmcap">CCLXVI.</span>—C'est le <i>mot</i> -de César, qui fit une chute pareille en mettant pied sur la -terre d'Afrique, et s'écria: <i>Terre d'Afrique, je te saisis.</i> -C'est aussi le <i>mot</i> de Guillaume le Conquérant dans une -circonstance toute semblable, lors de son débarquement en -Angleterre. Voyez Augustin Thierry, <i>Hist. de la Conquête -des Normands</i>, t. I, p. 334.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> <i>V.</i> les <i>Annales de l'Académie de Bruxelles</i> (1832), -p. 124, et les <i>Nouvelles Archives historiques des Pays-Bas</i>, -janv. 1831, p. 14.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> M. d'Arlincourt a cru que <i>rewart</i> ou plutôt <i>ruward</i> -(gardien de la tranquillité) signifiait <i>roi-citoyen</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> <i>V.</i> ce qu'en dit M. Beltz, membre du <i>College of Arms</i>, -dans ses Annales (<i>Memorials</i>) de l'<i>Ordre de la Jarretière</i>, -analysées, sur ce point, dans la <i>Revue de Paris</i> du 10 oct. -1841, p. 131.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> <i>V.</i> la dissertation de Papebroch dans les <i>Bollandistes</i> -(avril, t. III) et le compte-rendu d'une séance de l'<i>Académie -de Bruxelles</i>, 4 juin 1852, où le débat fut repris sur ce -sujet par MM. Polain et Gachard.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> <i>Revue de Paris</i>, 1<sup>er</sup> mai 1857, p. 55.</p> - -</div> - -<p>Oui, donnons sur toutes choses la vérité à tous, -sans parti pris, sans réticences. Soyons heureux si -notre histoire se purifie sous nos mains impartiales -et perd quelques souillures, qu'elle ne méritait pas; -mais laissons aussi à chacun les flétrissures qu'il a -bien gagnées. Justifier quand même n'est pas de -notre fait; et nous ne voulons pas qu'on puisse<span class="pagenum"><a id="Page_99"></a>[Pg 99]</span> -accuser la moindre de ces pages d'avoir fait l'office -de papier brouillard, c'est-à-dire d'avoir gardé pour -soi la tache qu'elle voulait enlever. Le beau et le -bien mis en leur vrai jour feront notre joie, mais -nous ne reculerons pas devant l'aveu du mal. Mieux -vaut la vérité, même hideuse, qu'un séduisant mensonge. -Nous sommes en cela de l'avis de Grégoire -le Grand, qui disait<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>: «<i>Si autem de veritate scandalum -sumitur, utiliùs permittitur nasci scandalum, quam veritas -relinquatur.</i> Si du récit d'un fait véritable il résulte -du scandale, il vaut mieux laisser naître le scandale -que renoncer à la vérité.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> 7<sup>e</sup> <i>homélie</i>, § 5.</p> - -</div> - -<p>La sévérité contre les autres oblige contre soi-même. -Nous n'aurons donc pour notre propre livre -aucune partialité complaisante; nous en confesserons -les fautes avec autant d'empressement que celles -d'autrui. C'est même, en toute franchise, par un -aveu de ce genre que nous reprendrons notre travail -où nous l'avons laissé.</p> - -<p>Confiant dans ce qu'avait dit Daru, qui, pour une -fois qu'il doutait, n'eut pas la main heureuse; fort -de ce qu'avait écrit Depping, dont le scepticisme -était encore allé plus loin<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>, nous avions cru pouvoir<span class="pagenum"><a id="Page_100"></a>[Pg 100]</span> -reléguer parmi les légendes le fameux <i>Combat des -Trente</i>, livré en 1351, entre Josselin et Ploërmel. -Nous avions tort, on nous l'a prouvé depuis avec -d'excellentes raisons<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>. C'est pour nous un bonheur -de le déclarer, car alors même que nous doutions -le plus, nous étions presque tenté de mentir par -patriotisme.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> <i>Rev. encyclopéd.</i>, t. XXXVI, p. 64-65.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> <i>V.</i> la savante brochure de M. Pol de Courcy, <i>le -Combat des trente Bretons</i>, etc., Saint-Pol-de-Léon, 1857, -in-8º; et un article de M. de Laroche-Héron dans l'<i>Univers</i>, -17 juin 1858.</p> - -</div> - -<p>Que n'en est-il de même pour le dévouement -d'Eustache de Saint-Pierre! Malheureusement, pour -ce qu'il y a de mensonge de ce côté le doute n'est -guère permis, depuis qu'au dernier siècle Bréquigny<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a> -découvrit, dans les archives de Londres, des<span class="pagenum"><a id="Page_101"></a>[Pg 101]</span> -pièces témoignant des connivences du héros calaisien -avec les Anglais, et prouvant, entre autres -choses, qu'il reçut du roi Édouard une pension -qu'un traître seul pouvait accepter; je n'ajouterai -qu'un détail nouveau, mais, ce me semble, tout à -fait décisif.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> <i>Notice des Manuscrits</i>, t. II, p. 227.—<i>Mémoires de -l'Académie des Inscriptions</i>, t. XXXVII, p. 539. Dans le -premier de ces mémoires, Bréquigny se fait une arme -contre Froissart du silence que garde sur toute cette affaire -la <i>Chronique</i> latine de Gilles de Muisit, «qui, dit-il, écrivoit -dans le temps même de l'événement et dans une ville -peu éloignée du lieu où se passoit la scène». Dans l'autre -travail, il prouve que, deux mois après la reddition de -Calais, Édouard, par lettre du 8 oct. 1347, non-seulement -rendit à Eustache de Saint-Pierre les maisons qu'il possédait -dans Calais, mais lui en donna d'autres et le pensionna. -Il ajoute: «Comment Eustache de Saint-Pierre, -cet homme qu'on nous peint s'immolant avec tant de -générosité aux devoirs de sujet et de citoyen, put-il -consentir à reconnoître pour souverain l'ennemi de sa -patrie; à s'engager solennellement de lui conserver cette -même place qu'il avoit si longtemps défendue contre lui; -enfin, à se lier à lui par le nœud le plus fort, l'acceptation -du bienfait? C'est ce qui me paroît s'accorder mal avec la -haute idée donnée jusqu'ici de son héroïsme patriotique.»—Notre -ami Eugène d'Auriac a repris, dans le <i>Siècle</i> du -26 septembre 1854, à l'époque où la ville de Calais se -proposait d'élever une statue à Eustache de Saint-Pierre, la -réfutation entreprise par Bréquigny; il l'a complétée à -l'aide de quelques pièces récemment trouvées à la Tour de -Londres, une entre autres, datée du 29 juillet 1351, qui -nous montre Édouard III dépossédant les héritiers d'Eustache -de Saint-Pierre des biens qu'on lui avait accordés, -parce que, loin sans doute de suivre son exemple, ils -étaient restés fidèles à la cause française. Le dernier mot -de M. d'Auriac sur cette question se trouve, très étendu -et corroboré de nouvelles preuves, dans un travail de la -<i>Revue des Provinces</i> de 1864, t. VI, p. 491.</p> - -</div> - -<p>En 1835, une société savante, qui se recrute d'érudits -à Calais et dans les villes voisines, la <i>Société des -Antiquaires de la Morinie</i>, mit au concours cette -question si intéressante pour la gloire de toute la<span class="pagenum"><a id="Page_102"></a>[Pg 102]</span> -contrée: <i>Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre et -de ses compagnons au siège de Calais</i>.</p> - -<p>On pouvait s'attendre d'avance à voir le prix remporté -par quelque mémoire rétablissant enfin dans -sa glorieuse authenticité l'événement mis en doute -depuis tantôt un siècle. Si la Société devait être -naturellement indulgente et partiale, c'était certainement -pour tout travail où la question se trouverait -envisagée sous ce point de vue. Malheureusement -c'était le moins favorable; le mauvais rôle ici -était du côté de la défense. Les juges, après lecture -des pièces, eurent le bon esprit de s'en apercevoir -et assez de justice pour le déclarer.</p> - -<p>Le mémoire auquel le prix fut décerné, et dont -M. Clovis Bolard, un Calaisien! était l'auteur, prouvait -qu'Eustache de Saint-Pierre n'était rien moins -qu'un héros.</p> - -<p>Voici comment le <i>Mémorial artésien</i><a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a> raconte la -séance dans laquelle fut proclamée la décision de la -Société:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> Cité dans les <i>Archives historiques et littéraires du nord -de la France</i>, t. IV, p. 506.</p> - -</div> - -<p>«M. le secrétaire perpétuel fait un rapport sur -les travaux de la Société pendant l'année. Il le termine -en disant que sur les trois questions proposées<span class="pagenum"><a id="Page_103"></a>[Pg 103]</span> -pour le concours de 1835, il n'a été répondu qu'à une -seule, celle qui a pour objet <i>le dévouement d'Eustache -de Saint-Pierre et de ses compagnons au siège de Calais</i>, -et qu'après maintes discussions dans le sein de la -compagnie, une majorité de quatorze voix contre -onze a prononcé que la médaille serait décernée à -l'auteur du mémoire qui a révoqué en doute ce fait -historique.</p> - -<p>«A ces mots, un mouvement de surprise se manifeste -dans l'auditoire, et plus d'un assistant s'étonne -qu'une société française puisse couronner un ouvrage -qui tend à effacer de notre histoire un des plus -beaux traits qui honorent les annales de notre -nation. On écoute cependant avec attention divers -fragments du mémoire, lus avec chaleur par M. le -secrétaire, et bientôt le lauréat, M. Clovis Bolard, -de Calais, s'avance au bureau pour recevoir des -mains de M. le président la médaille d'or que lui -décerne la Société.»</p> - -<p>Ici, l'on se contenta d'être surpris et un peu mécontent, -comme le dit le journal; ailleurs, dans une -circonstance à peu près pareille, si ce n'est que l'esprit -religieux et non plus le sentiment patriotique -y était mis en jeu, l'on ne s'en tint pas à ce muet -étonnement.</p> - -<p>M. Henri Julia lisait à la dixième séance de la<span class="pagenum"><a id="Page_104"></a>[Pg 104]</span> -Société archéologique de Béziers un fragment du -mémoire historique qui lui avait mérité la <i>Couronne -d'argent</i>. L'épisode choisi était le sac de Béziers, en -1209. Il venait de citer les paroles du légat Milon: -«Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra bien ceux qui sont -à lui,» lorsque tout à coup, du milieu de l'assemblée, -un jeune prêtre s'écrie: «C'est faux, cela a -été démenti.» Grand tumulte; le lecteur s'interrompt, -le président se lève; on s'attend à le voir -rappeler à l'ordre l'impétueux perturbateur. Point -du tout; il retire la parole à M. Julia, qui voulait -continuer, et il croit devoir se justifier lui-même du -scandale de cette scène, en déclarant à l'assemblée -que le fragment dont la lecture avait causé tant -d'émotion n'était pas celui qu'il avait indiqué à l'auteur. -«Ainsi, lisons-nous dans l'<i>Alliance des Arts</i><a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>, -M. Henri Julia, qui était venu de Paris pour recevoir -une ovation dans une séance solennelle, s'est -vu l'objet d'une censure publique.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> 25 mai 1844, p. 363.</p> - -</div> - -<p>Le président avait de cette manière donné deux -fois raison au jeune prêtre; il l'avait indirectement -excusé de son inexcusable interruption, et il avait -tacitement approuvé son démenti du <i>mot</i> historique. -En ce dernier point avait-il tort? Que faut-il penser<span class="pagenum"><a id="Page_105"></a>[Pg 105]</span> -de la réalité de l'impitoyable parole du légat? Est-elle -assez authentique pour qu'on se croie en droit -de la répéter partout? Les uns diront oui; les autres -non. Ceux-là ayant pour eux dom Vaissette; -ceux-ci, son commentateur, le chevalier Du Mège. -Dans le doute, je fis comme le sage; je commençai -par m'abstenir<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>, bien qu'en cela mon penchant fût -volontiers pour la justification du légat. On a tant -médit de l'Église et de ses prêtres! on a tant exagéré -le mal dont leur sévérité souvent nécessaire a -été la cause!</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> Il faut dire, avant tout, à la justification du légat, -que si son mot cruel se trouve relaté par quelques historiens -(<i>V.</i> Césaire d'Heisterbach, liv. V, ch. <span class="allsmcap">XXI</span>), il ne l'est -point par tous, notamment par ceux qui feraient le mieux -autorité, les écrivains du pays. Il ne se lit même pas dans -le récit du moine de Vaulx-Cernay, «qui, dit M. Du -Mège, aurait, sans aucun doute, trouvé le mot sublime et -approuvé avec une sainte joie cet ordre barbare». (<i>Hist. du -Languedoc</i>, de D. Vaissette, édit. Du Mège, 1838, in-8º, -<i>addit. et notes</i> à la suite du t. V, p. 31.)</p> - -</div> - -<p>L'authenticité du mot me semblait toutefois assez -fortement sapée pour penser qu'on ne dût pas désormais -le citer sérieusement. Je fus donc surpris de -le voir solennellement rappelé par M. Guizot dans -sa réponse au <i>discours de réception</i> du Père Lacordaire. -Les érudits s'en émurent, et l'un d'eux,<span class="pagenum"><a id="Page_106"></a>[Pg 106]</span> -M. Ch. Tamisey de Larroque, crut à propos de -faire une réfutation en règle de la malencontreuse -citation<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>. Après ce qu'il a dit pour montrer le peu -de foi qu'il faut avoir en Césaire d'Heisterbach, dont -le livre est ici le seul témoignage<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>, et pour faire -voir aussi par quelques faits de la vie du légat, que -de telles paroles étaient absolument contraires à ses -habitudes de miséricorde, j'avoue que le doute dans -lequel je m'abstenais d'abord fut entièrement dissipé<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> <i>Correspondance littéraire</i> du 10 février 1861, p. 149-152.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> Daunou, qui ne peut être suspecté de trop de partialité -pour l'Église, avait lui-même déclaré que le légat -était calomnié par Césaire d'Heisterbach, dont le livre est -indigne, selon lui, de toute créance. (<i>Hist. litt. de la -France</i>, t. XVII, p. 313.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> Si le compilateur Larousse avait connu l'excellent -article de M. Tamisey de Larroque, il se fût sans doute -dispensé de croire encore à l'odieux lieu commun, et il se -fût gardé de nous faire un crime de notre doute prudent. -<i>V.</i> son livre, au titre si bizarre, <i>Fleurs historiques des dames</i>, -p. 632.</p> - -</div> - -<p>Pour la création du Saint-Office, à laquelle on -prétend que saint Dominique eut part, je serai plus -à l'aise encore. J'ai, pour nier, les autorités les plus -fortes<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>, entre autres celle du P. Lacordaire, d'autant<span class="pagenum"><a id="Page_107"></a>[Pg 107]</span> -plus précieuse en cela que l'empressement du -célèbre dominicain à repousser pour son patron -toute responsabilité dans cette fondation sinistre -semble être une garantie de son horreur pour tous -les actes de l'Inquisition<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> <i>Le cardinal Ximenès et l'Église d'Espagne</i>, par le docteur -Hefels, traduct. de l'abbé Sisson, p. 205.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> Ce qu'il a dit, à ce sujet, dans son <i>Histoire de saint -Dominique</i>, se trouve confirmé par un article de la <i>Revue -contemporaine</i>, 25 avril 1857, p. 733.</p> - -</div> - -<p>Puisque je me trouve avec lui, je ne le quitterai -pas sans parler d'un <i>mot</i> qu'il mit en crédit, et que -son autorité fit prendre pour une parole célèbre, -lorsque ce n'était qu'un titre de livre. Je laisserai -parler à ce sujet M. de Montalembert<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, et d'autant -plus volontiers qu'il me donne occasion de relever -une petite erreur.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> <i>Le P. Lacordaire</i>, p. 147.</p> - -</div> - -<p>«C'est Lacordaire, dit-il, qui a le premier, dans -un article de <i>l'Avenir</i>, exhumé ce titre de la <i>Chronique</i> -des <i>Gesta Dei per Francos</i>, dont on usa depuis -lors à tort et à travers, dans la littérature ecclésiastique....» -C'est fort vrai; ce qui l'est moins, c'est -l'origine de la phrase telle que la donna M. de Montalembert. -Ce n'est pas le titre d'une Chronique, -mais celui d'une <i>collection</i> d'historiens relatifs aux -Croisades, publiée en 2 vol. in-folio, par Bongars, -en 1611. Bongars était protestant, et il est curieux<span class="pagenum"><a id="Page_108"></a>[Pg 108]</span> -que ce soit lui qui ait prêté au grand orateur catholique -l'une des formules dont il aimait le mieux se -servir. Cette source, s'il l'eût connue, ne lui eût -pas rendu moins belle la parole qu'il y trouvait. Son -esprit faisait partout son profit du grand et du beau, -et la phrase dont nous parlons est de ce domaine. -Elle n'est égalée que par celle de Shakespeare, qui -est presque sa tributaire: «La France est le soldat -de Dieu.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"></a>[Pg 109]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XIV">XIV</h2> -</div> - - -<p>Autre question: Doit-on faire grâce à la belle parole -que tout le monde, même cette bonne <i>Biographie -universelle</i><a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>, prête au roi Jean II, quand, sur la -nouvelle que son fils le duc d'Anjou, fuyant l'Angleterre -où il l'avait laissé en otage, était revenu en -France, il se décida à s'en aller reprendre son rôle -de monarque captif? Je ne le pense pas.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> T. XXI, p. 446.</p> - -</div> - -<p>«Il prit la résolution, dit la <i>Biographie</i>, de retourner -se constituer prisonnier à Londres, répondant -à toutes les objections de son conseil, que <i>si -la bonne foi était bannie du reste du monde, il fallait -qu'on la trouvât dans la bouche des rois</i>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_110"></a>[Pg 110]</span></p> - -<p>Moins heureuse que tous les petits mensonges -historiques de ce temps-là, parlés ou en action, cette -belle phrase n'a pas même, pour enjoliver un peu et -brillanter ce qu'elle a de faux, la spécieuse autorité -de Froissart. Bien plus, c'est celui-ci qui va nous -aider à prouver que Jean parla peut-être tout autrement. -«Et, dit-il de ce roi qui veut à toute force -quitter son royaume et retourner en prison, et ne -luy pouvoit nul oster ni briser son propos. Si estoit-il -fort conseillé du contraire; et luy disoient -plusieurs prélats et barons de France que il entreprenoit -grande folie, quand il se vouloit encore mettre -en danger du roy d'Angleterre. Il répondoit à -ce, et disoit qu'il avoit trouvé au roy d'Angleterre -son frère, en la reine et ses neveux leurs enfants, -tant de loyauté, d'honneur et de courtoisie, qu'il ne -s'en pouvoit trop louer; et que rien ne se doutoit -d'eux qu'ils ne luy fussent loyaux, courtois et aimables -en tous cas: et aussi il vouloit excuser son fils -le duc d'Anjou.»</p> - -<p>N'être point relaté par Froissart, être même indirectement -contredit par les paroles qu'il rapporte, -c'est presque pour un <i>mot</i> une raison d'être authentique; -ceux qui soutiennent la vérité de la phrase -prêtée au roi Jean pourraient s'en faire forts, j'en -conviens. Malheureusement elle n'a pas même ce<span class="pagenum"><a id="Page_111"></a>[Pg 111]</span> -refuge. Le douteux chroniqueur a dit tout à fait -juste cette fois; plusieurs écrivains qu'il faut croire -confirment son récit.</p> - -<p>Il en est un même qui va plus loin que lui dans -la réfutation implicite de la sentencieuse parole qui -court toutes les histoires: c'est le Continuateur de -Nangis<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>. Non seulement, dans ce qu'il a écrit à ce -sujet, la phrase prêtée au roi Jean, mais aussi l'intention -toute chevaleresque qui l'aurait fait retourner -en Angleterre, se trouvent formellement contredites. -A l'entendre, le roi aurait pris ce parti extrême -moins par raison d'honneur que pour cause -de galanterie, <i>causâ joci</i>, ce que M. Michelet paraphrase -ainsi<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>: «Quelques-uns prétendaient qu'il -n'y allait que par ennui des misères de la France, ou -pour revoir quelque belle maîtresse<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> Dans le <i>Spicilège</i> de D. d'Achery, in-4º, t. III, -p. 132.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> <i>Hist. de France</i>, t. III, p. 430.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> <i>V.</i> aussi une note de M. Dessales, dans les <i>Mélanges -de littérature et d'histoire</i> de la Société des Bibliophiles, -1850, p. 152.—Une autre anecdote, racontée sur le roi -Jean, par Roquefort (<i>De l'état de la Poésie françoise dans les</i> -<span class="allsmcap">XII</span><sup>e</sup> <i>et</i> <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> <i>siècles</i>, p. 362-367), d'après Boetius (<i>Scotorum -historiæ</i>..., lib. XV), n'est pas plus vraie. Le roi se serait -plaint de ne plus voir de Rolands parmi les Français, et -un vieux brave lui aurait répondu: «Sachez, Sire, que -vous ne manqueriez pas de Rolands, si les soldats voyaient -un Charlemagne à leur tête.» Le mot est de ceux qui ne -se disent pas à un roi, il n'a donc pas certainement été -adressé au roi Jean: ce qui me le prouve encore mieux, -c'est que, bien avant l'époque où il aurait pu être dit, il -se trouvait formulé dans un vers du petit poème de <i>la Vie -du Monde</i>:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Se Charles fust en France, encore y fust Roland,</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>et dans deux autres d'Adam de la Halle, cités par M. Francisque-Michel -dans la préface de son édition de la <i>Chanson -de Roland</i>, p. <span class="allsmcap">XIV</span>-<span class="allsmcap">XV</span>, où l'anecdote a été réfutée pour la -première fois.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"></a>[Pg 112]</span></p> - -</div> - -<p>Cette tradition, tout à fait d'accord avec ce qu'on -sait du caractère du roi Jean, surnommé <i>le Bon</i>, non -pas à cause de sa bonté, mais pour sa prodigalité -trop facile<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, était la seule qu'on acceptât à ce sujet -pendant tout le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Brantôme en fait foi<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>. -Il va même jusqu'à nommer la dame pour laquelle -il quitta son royaume et revint prendre des chaînes -qui étaient moins d'un captif que d'un amoureux. -«Le roy Jean, dit Brantôme, prisonnier en Angleterre, -receut plusieurs faveurs de la comtesse de -Salsberiq, et si bonnes que, ne la pouvant oublier, et -les bons morceaux qu'elle luy avoit donnés, il s'en<span class="pagenum"><a id="Page_113"></a>[Pg 113]</span> -retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et promettre<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> Michelet, <i>Hist. de France</i>, t. III, p. 352.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> <i>Les Dames galantes</i>, édit. Ad. Delahays, p. 128.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> M. le duc d'Aumale, dans son travail sur les comptes -de Denis de Collors, publié dans les <i>Miscellanies of the -Philobiblon Society</i> de Londres, t. II, et reproduit dans le -<i>Bulletin du Bibliophile</i>, 1855-1856, p. 1045, n'est pas lui-même -éloigné de croire que Jean ne retournât à Londres -<i>causâ joci</i>.—Pour terminer, je dirai que le <i>mot</i> dont il est -question ne fut pas toujours prêté à ce roi, mais à un -autre, pour lequel il semble mieux fait: c'est François I<sup>er</sup>. -«Il disoit, selon Balth. Gracian, dans une note de <i>l'Homme -de cour</i>, trad. par Amelot de la Houssaye, p. 202, que si -la fidélité se perdoit, elle devoit se retrouver dans le cœur -d'un roi.» N'est-ce pas le mot du roi Jean? Or, réfléchissez -qu'il eut plus d'un rapport de destinée avec François I<sup>er</sup>, -puisqu'il fut prisonnier comme lui, et vous comprendrez -que la parole, si vraisemblable chez celui-ci, put fort bien -être prêtée à l'autre par suite d'un de ces déplacements -d'esprit si ordinaires aux historiens. Le mot, à mon avis, -est donc de François I<sup>er</sup>; son caractère le justifie, et l'auteur -qui le lui prête donne toute autorité à l'attribution. Gracian, -qui est Espagnol, avait pu l'apprendre à Madrid des -gens qui avaient approché le roi chevalier dans sa prison. -Or, c'est là, en effet, un des jours où on lui aura proposé -de manquer à sa parole et de s'enfuir, qu'il aura dû dire le -<i>mot</i>. Jusqu'au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, c'est à lui seul qu'on l'attribua, -comme on le voit par le <i>Recueil d'apophthegmes et bons mots</i>, -1695, in-12, p. 83-84.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"></a>[Pg 114]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XV">XV</h2> -</div> - - -<p>Dans ce petit livre, où je me suis donné la mission -circonscrite de réfuter seulement les <i>mots</i>, et de -ne m'attaquer aux faits que le plus rarement possible -et incidemment, je ne devrais pas, sans doute, m'occuper -de ce fameux récit de la mort de Du Guesclin, -où l'on nous montre un capitaine anglais, qui, -enchaîné par la parole donnée et par son respect -pour le grand homme expiré, vient déposer sur son -cercueil les clefs de la place qu'il commande. Cependant, -par amour pour la vérité, et entraîné par -ce vif désir qui me suit en toutes choses, de rendre -à chacun ce qui lui revient ou d'honneur ou de -honte, je veux cette fois aller un peu au delà de ce<span class="pagenum"><a id="Page_115"></a>[Pg 115]</span> -que j'ai promis, et vous montrer ce qu'il faut croire -de cet effort de courtoisie anglaise.</p> - -<p>«Le gouverneur de Rendon avoit capitulé avec -le connétable, est-il dit dans l'<i>Abrégé chronologique</i> -du président Hénault<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>, que je cite exprès, par la -raison qu'on ne détruit jamais mieux l'erreur qu'en -l'attaquant dans son fort, c'est-à-dire au cœur même -des livres qui ont le plus aidé à la populariser. Il -étoit convenu de se rendre le 12 juillet, en cas qu'il -ne fût pas secouru: quand on le somma de rendre -la place le lendemain, qui fut le jour de la mort de -Du Guesclin, le gouverneur dit qu'il lui tiendroit -parole, même après sa mort; en effet, il sortit avec -les plus considérables officiers de sa garnison et vint -mettre sur le cercueil du connétable les clés de la -ville, en lui rendant les mêmes respects que s'il eût -été vivant.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> 1761, in-12, t. I, p. 323.</p> - -</div> - -<p>Voyons maintenant le récit du chroniqueur<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a> qui<span class="pagenum"><a id="Page_116"></a>[Pg 116]</span> -est entré dans le plus de détails sur cette affaire, et -cherchons, d'après ce qu'il écrit, de quel côté fut le -beau rôle; s'il fut pour l'Anglais qui rendait la place, -ou pour Louis de Sancerre qui commandait l'<i>ost</i> des -Français après la mort de Du Guesclin. Ce ne sera -pas difficile à démêler.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> <i>Chronique de Du Guesclin</i>, publiée par Fr.-Michel -(<i>Biblioth. choisie</i>, 1830, in-12), p. 448.—Sur quelques -autres fables dont on a grossi l'histoire du connétable, <i>V.</i> -les <i>Mémoires sur l'Histoire de France</i> (collect. Petitot, 1<sup>re</sup> série, -t. V, p. 163), et pour quelques faits prouvant qu'il -n'était pas en disgrâce lorsqu'il mourut, le beau travail de -M. Lacabane sur Charles V, dans le <i>Dictionnaire de la -Conversation</i>, t. XIII, p. 156.</p> - -</div> - -<p>«Au trépassement messire Bertrand, dit donc -notre <i>Chronique</i>, fut levé grand cry à l'ost des François: -dont <i>les Anglois du chastel refusèrent le chastel -rendre</i>.» Ce voyant, le maréchal Louis de Sancerre -fait aussitôt amener les otages «pour les testes leur -faire tranchier». Les Anglais en sont avertis, et -tout effrayés, ils baissent la herse du château, «et -vint le capitaine offrir les cleifs au mareschal qui -les refusa et leur dist: «Amis, à messire Bertrand -avez vos convenances et les lui rendrez.» Sans -tarder, il les conduisit alors «en l'ostel où reposoit -messire Bertrand, et leurs cleifs leur fist rendre et -mestre sur le serqueul de messire Bertrand tout en -plourant.»</p> - -<p>On voit maintenant à quoi se réduisent la bonne -volonté du chef anglais et cette déférence pour la -mémoire du héros mort, dont on a l'habitude de -faire si grand bruit.</p> - -<p>Pendant le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, ce dernier récit, le seul -vraisemblable, fut le seul accepté. Laissons parler<span class="pagenum"><a id="Page_117"></a>[Pg 117]</span> -Montaigne<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>. «Les assiegez, dit-il, s'estans rendus -après, furent <i>obligez</i> de porter les clefs de la -place sur le corps du trespassé.» Brantôme ne s'exprime -pas autrement. Suivant lui, comme, selon le -dire du chroniqueur et d'après Montaigne, ce n'est -pas de bon gré, mais contraints, que les Anglais rendirent -ce dernier hommage au connétable. «Messire -Bertrand Du Guesclin, dit-il<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>....., estant mort -devant le château de Randon, et ceux de dedans -s'estant renduz, fust <i>ordonné</i> et advisé par ceux de -l'armée qui commandoient amprès luy qu'on porteroit -sur son tahu, où estoit le corps, les clefs, en -signe d'obédiance et humilité.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <i>Essais</i>, liv. I<sup>er</sup>, ch. <span class="allsmcap">III</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <i>Œuvres complètes de Brantôme</i>, édit. elzévir., t. II, -p. 208.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_118"></a>[Pg 118]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XVI">XVI</h2> -</div> - - -<p>Je pourrais avoir beaucoup à dire sur le règne de -Charles VI et sur celui de Charles VII, si je continuais -cette réfutation des faits mal éclaircis ou faussement -racontés. Ils ne manquent pas alors; mais -les paroles à grand effet manquent davantage. -Pressés par les événements, les personnages ne prennent -pas le temps de faire des <i>mots</i>, les historiens -d'en inventer<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> Il est toutefois deux erreurs sur l'histoire du temps de -Charles VI que je ne veux pas laisser passer sans dire mon -mot. La première, qui vient des <i>Essais sur Paris</i>, par -Sainte-Foix, comme l'a prouvé l'abbé Rive, se rapporte à -l'invention des <i>cartes à jouer</i>, qu'on attribue à Jehan Gringonneur, -bien qu'il n'ait rien inventé et se soit contenté -d'être le fournisseur du roi pour ces cartes depuis longtemps -connues, ainsi que l'ont prouvé: l'abbé Rive, que -je viens de nommer, dans sa brochure, <i>Éclairciss. hist. sur -les cartes</i>, 1780, in-12, p. 41; Leber, <i>Étude sur les cartes -à jouer</i>, p. 43; Duchesne, <i>Annuaire historique</i> de 1837, -p. 174, 182, 190; et P. Lacroix, <i>Curios. de l'hist. des -arts</i>, p. 21, 24, 41, 42.—La seconde erreur est dans la -façon dont on a lu longtemps la devise du duc d'Orléans, -ennemi de Jean sans Peur. Cette devise était <i>Je l'enuie</i>, -pour <i>Je l'ennuie</i>; on lut <i>Je l'envie</i>, gros contre-sens qui, -substituant une sorte d'hommage à une insolence, enlevait -toute raison au mécontentement du duc de Bourgogne, -dont le meurtre de celui qui se faisait gloire de l'<i>ennuyer</i> -fut le dernier éclat. <i>V.</i> à ce sujet une note de M. A. Vallet, -dans la <i>Biographie</i> Didot, t. XXXVIII, p. 803, et nos -<i>Chroniques et Légendes des rues de Paris</i>, p. 85.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"></a>[Pg 119]</span></p> - -</div> - -<p>Ma tâche se trouve ainsi singulièrement restreinte -pour cette époque.</p> - -<p>J'ai bien les paroles dites par Jeanne d'Arc, mais -de celles-là je n'ai point à m'occuper; elles sont -toutes de la plus naïve et aussi de la plus glorieuse -vérité. Pour le prouver, on a mieux que les pièces -de l'histoire, on a les pièces d'un double procès, -celui de sa condamnation, celui de sa réhabilitation, -qui toutes rendent témoignage de l'élévation, de -l'éloquence de son bon sens, et de cette promptitude -vaillante dans la répartie, dont le plus beau trait -peut-être est ce qu'elle dit quand on lui fit un crime -d'avoir déployé sa bannière auprès du roi le jour du -sacre. Comme la phrase est une des plus souvent<span class="pagenum"><a id="Page_120"></a>[Pg 120]</span> -citées, il est bon d'en rétablir le texte authentique.</p> - -<p>«Interrogée pourquoi son estendard fut plus porté -en l'église de Reims au sacre que ceux des autres -capitaines, répond: «Il avoit esté à la peine, c'estoit -bien raison qu'il fust à l'honneur.»</p> - -<p>Dans le nombre de ses réponses, il s'en trouve -une qui aurait dû suffire à détruire l'opinion partout -admise que Jeanne était bergère au moment de sa -mission. Elle ne l'était pas plus alors que sainte Geneviève -ne l'avait été<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>. Écoutez-la elle-même le dire -à ses juges:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> <i>V.</i> une curieuse page du <i>Valesiana</i>, p. 43, et aussi -Le Roux de Lincy, <i>Femmes de l'ancienne France</i>, t. I, -p. 39, 598.</p> - -</div> - -<p>«Interrogée si elle avoit apprins aucun art ou -mestier, dit que oui et que sa mère lui avoit apprins -à cousdre, et qu'elle ne cuidoit point qu'il y -eust femme dans Rouen qui lui en sceust apprendre -aulcune chose. Ne alloit point aux champs garder -les brebis ne autres bestes<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> <i>Le Procès de Jeanne d'Arc</i>, édit. Buchon, 1827, p. 58, -69. «Quant à avoir gardé les bestiaux, lit-on aussi dans -l'<i>Histoire de Charles VII</i> de M. Vallet de Viriville, t. II, -p. 45, note, elle dit qu'elle ne s'en souvenait plus.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_121"></a>[Pg 121]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XVII">XVII</h2> -</div> - - -<p>Je ne serai pas de ceux qui doutent de l'existence -de Jeanne d'Arc<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>; je ne recommencerai pas non -plus les dissertations de G. Naudé<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> et du P. Vignier -de l'Oratoire, pour prouver qu'elle n'a pas -été brûlée<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>. Ce sont jeux d'esprit et d'opinion qui<span class="pagenum"><a id="Page_122"></a>[Pg 122]</span> -seraient futiles ici; mais il est un fait du règne -de Charles VII au sujet duquel on me permettra -quelques contradictions: c'est celui qui tend à poser -Agnès Sorel en conseillère héroïque de Charles VII, -et à faire en quelque sorte de cette favorite l'émule -de la vaillante Jeanne.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> <i>V.</i> notre article de l'<i>Illustration</i>, 10 mars 1855, p. 158-159.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> <i>Considérations politiques sur les coups d'État.</i> <i>V.</i> aussi -le <i>Patiniana</i>, p. <span class="allsmcap">III</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> <i>V.</i> le <i>Mercure galant</i> de de Visé, nov. 1683. Cette -question, qui ne méritait d'occuper personne, fut résolue -une première fois avec une netteté assez brutale par Lenglet -du Fresnoy (<i>L'Histoire justifiée contre les romans</i>, 1735, -in-12, p. 281), puis, beaucoup plus tard, avec un sérieux -qu'elle ne comportait peut-être pas, dans le <i>Magasin pittoresque</i>, -1844, p. 298. Il y est bel et bien prouvé que toute -l'erreur venait d'une aventurière qui s'était fait passer -pour Jeanne d'Arc, quelques années après sa mort, et qui -finit par épouser M. des Armoises, gentilhomme lorrain. -Après la publication, dans le <i>Mercure</i>, de ce que le P. Vignier -avait écrit à ce sujet, beaucoup de gens se passionnèrent -pour sa chimère. Un chanoine de Beauvais, M. Foi -de Saint-Hilaire, était de ceux qui y tenaient le plus, sans -doute par esprit de corps et patriotisme de diocèse, puisque -en prouvant que la Pucelle n'avait pas été brûlée, on -aurait déchargé d'un crime la mémoire de l'évêque de -Beauvais, Cauchon. Le 14 mai 1695, l'abbé Colbert, qu'il -était, à ce qu'il semble, parvenu à convaincre, lui écrivait: -«Je viens de faire un voïage à Rouen, où j'ai souffert -perséqusion, de la part de ceux dont j'entreprenois la -deffense, je veux dire de MM. de Rouen, qui, au lieu de -se purger, comme ils le pourroient, du faux reproche -qu'on leur fait d'avoir été les parricides de cette pauvre -pucelle d'Orléans, trouvent fort mauvais qu'on dise qu'elle -est morte très tranquillement en Loreine, au milieu de sa -famille, dans le château de Vaucouleurs (car il me semble -que c'est ainsi que vous m'avez dit qu'il s'appeloit). Je -vous aurois fort souhaité pour m'ayder à prouver cette -vérité.» (<i>Catalogue d'autographes</i> Laverdet, du 20 avril -1855, p. 44, nº 364.)</p> - -</div> - -<p>C'est Brantôme<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a> qui accrédita cette histoire, dans<span class="pagenum"><a id="Page_123"></a>[Pg 123]</span> -un temps où, les favorites étant plus que jamais en -grande puissance, il était d'un bon courtisan de vanter -leur règne, dans le passé comme dans le présent.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> <i>Dames galantes</i>, disc. <span class="allsmcap">VI</span>; édit. Ad. Delahays, p. 393.—Brantôme -prenait cette belle histoire à Du Haillan (<i>Hist. de -France</i>, in-fol., p. 1253). Beroalde de Verville (<i>La Pucelle -restituée</i>, 1599, n-12, feuillet 32) l'avait déjà prise à la -même source.</p> - -</div> - -<p>De nos jours l'on a douté de l'aventure<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>, et l'on -a fort bien fait, à mon sens. Il y a tant de choses -qui prouveraient au besoin qu'elle ne dut pas être, -si peu qui témoignent qu'elle est authentique.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> P. Clément, <i>Hist. de Jacques Cœur</i>, t. II, p. 211. -Vallet de Viriville, <i>Agnès Sorel, étude morale et polit. sur -le</i> <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, Paris, 1855, gr. in-8º, p. 14, note.—Agnès -Sorel ne fut la maîtresse de Charles VII qu'en 1434. (Th. -Bazin, <i>Histoire de Charles VII</i>, publiée par J. Quicherat, -1855, in-8º, t. I, p. 313.)</p> - -</div> - -<p>Sur quoi se fonde-t-on, en dehors du passage de -Brantôme? Sur quelques vers de Baïf<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>, paraphrasés -par Fontenelle dans un de ses plus jolis dialogues, -puis encore sur l'ingénieux et galant quatrain de -François I<sup>er</sup>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> Liv. II de ses <i>Poèmes</i>.</p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Gentille Agnez, plus de los tu mérite,</div> - <div class="verse indent0">La cause estant de France recouvrer,</div> - <div class="verse indent0">Que tout ce que en cloistre peut ouvrer</div> - <div class="verse indent0">Close nonnain ni en désert hermite.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Tout cela, certes, est charmant; mais en histoire il<span class="pagenum"><a id="Page_124"></a>[Pg 124]</span> -faut de bien autres raisons. Comment trouver, par -exemple, quelque autorité historique au madrigal -du <i>Père des Lettres</i>, quand on sait que c'est une traduction -de Pétrarque<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a> où il mit <i>Agnès</i>, comme -il aurait mis tout autre nom? Cette gloire-là, toute -d'emprunt, à mon sens, se trouve ainsi prouvée et -chantée comme elle le mérite.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> Nicolas Bourbon, qui l'a traduit en latin, le dit positivement. -(<i>Nugarum</i> liber VII, p. 389.)</p> - -</div> - -<p>La critique moderne en a, du reste, fait pleine -justice<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>. Charles VII y gagne tout ce qu'y perd la -belle Agnès. On sait maintenant que ses inspirations -de courage lui vinrent de lui-même et qu'il -n'était, dès le commencement de son règne, ni couard, -ni nonchalant, quoi qu'en ait dit M. H. Martin<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a> se -contredisant lui-même<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> Vallet de Viriville, <i>loc. citat.</i>—Du Fresne de Beaucourt, -<i>Le Règne de Charles VII</i>, etc., 1856, in-8º, p. 24-25.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> <i>Hist. de France</i>, t. VI, p. 401.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> Au commencement du même volume, p. 90, M. Martin -avait reconnu le courage de Charles VII.</p> - -</div> - -<p>On sait aussi ce qu'il faut croire des royales orgies -dans lesquelles on le fait se plonger pour se distraire -de ses malheurs. Charles VII fut toujours plus -ami de la tristesse que de la joie. «Solitaire estoit,» -dit Henri Baude<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>; «et sobre à table,» ajoute G.<span class="pagenum"><a id="Page_125"></a>[Pg 125]</span> -Chatellain<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>. S'il n'avait eu par goût ce dernier mérite, -la misère dans laquelle il fut si longtemps le lui -eût, bon gré mal gré, imposé. Quel grand train -pouvait mener un prince si misérable et si <i>malaisé</i> -qu'un cordonnier lui refusât une paire de <i>houssiaux</i> -(bottes), faute d'avoir été payé d'avance, comme le -disait, dans une chanson célèbre<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>, le bon peuple, qui, -sachant la vérité sur sa pénurie, lui en tint compte -plus tard? Quelle grande chère vouliez-vous que fît -un pauvre prince dont pendant plusieurs années la -table ne fut approvisionnée qu'avec le produit des -étangs du chapitre de Saint-Étienne de Bourges<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>, et -qui un jour, c'est encore la chanson populaire qui -le dit, n'eut à faire servir à ses hôtes</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">..... Qu'une queue de mouton</div> - <div class="verse indent0">Et deux poulets tant seulement!</div> - </div> -</div> -</div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> Cité par M. Vallet de Viriville, <i>Agnès Sorel</i>, etc., p. 22.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> Cité par M. Vallet de Viriville, <i>ibid.</i>, p. 10.—il -était même fort pieux alors. (Paradin, <i>Ann. de Bourgogne</i>, -1566, in-fol., p. 703.—Quicherat, <i>Procès de Jeanne d'Arc</i>, -t. III, p. 400, et t. V, p. 340.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> <i>Biblioth. Impér.</i>, fonds Cangé, ms. 122.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> «En 1435, dit M. de Viriville (p. 22, note), cette -dette de nourriture n'était point encore acquittée.»</p> - -</div> - -<p>La Hire était de ce piètre festin; et comme il ne -dut jamais faire plus grande ripaille à la table du roi,<span class="pagenum"><a id="Page_126"></a>[Pg 126]</span> -je trouve qu'on a bien fait de douter de la vérité de -son fameux <i>mot</i> à Charles VII: «On ne peut perdre -plus gaiement son royaume.» C'est «plus tristement» -qu'il aurait fallu dire.</p> - -<p>Pasquier fut le premier qui mentionna ce <i>mot</i>, -mais comme un simple <i>on dit</i>, ce qui prouve qu'il n'y -croyait guère<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>. Tout bien considéré, cette boutade -du Gascon La Hire n'est donc qu'une gasconnade -historique.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> Du Fresne de Beaucourt, <i>Corresp. littér.</i>, 5 mai 1857, -p. 148.</p> - -</div> - -<p>La gaieté du joyeux capitaine était le seul régal -des festins où le conviait le pauvre petit roi. C'était -le bon mot qui remplaçait un plat, comme plus tard -chez Scarron les anecdotes de Françoise d'Aubigné. -Charles VII lui en savait gré et l'en paya bien, quand -il fut mieux en argent comptant. M. de Joursanvault -possédait dans ses archives<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a> une pièce sur un -don qu'il lui fit ainsi «pour ses bons et <i>agréables</i> -services».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> <i>V.</i> le <i>Catalogue</i>, t. I, p. 45.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_127"></a>[Pg 127]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XVIII">XVIII</h2> -</div> - - -<p>Je ne veux pas réhabiliter Louis XI. Je sais trop -bien, sans même l'avoir mesurée, que la tâche serait -énorme; mais d'après ce que j'ai découvert, -sans beaucoup chercher, de gros mensonges courant -sur son compte, de crimes supposés, etc., etc., -il me semble aussi qu'il ne serait peut-être pas -impossible de la mener à bonne fin. Ce n'est sûrement -pas un roi d'une irréprochable moralité, mais -très sûrement aussi c'est un roi calomnié.</p> - -<p>Son règne commence par une accusation absurde. -Charles VII meurt d'une horrible maladie de mâchoires, -«maladie qui luy fust incurable», comme -dit Jehan de Troyes dans la <i>Chronique scandaleuse</i><a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>;<span class="pagenum"><a id="Page_128"></a>[Pg 128]</span> -ou plutôt, mis hors d'état de manger par ce mal -même, il meurt de faim<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>. Que disent aussitôt les -ennemis du dauphin? que le pauvre roi, craignant -d'être empoisonné par son fils,—remarquez que -celui-ci était alors à la cour du duc de Bourgogne,—aime -mieux se laisser mourir d'épuisement que -de chercher des forces dans une nourriture où la -main parricide aurait pu cacher la mort. Au lieu de -dire que le vieux roi «ne pouvait plus», ils ont dit -«ne voulait plus» manger. Tout le crime supposé -est dans ce jeu de mots<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> <i>Collect. Petitot</i>, 1<sup>re</sup> série, t. XIII, p. 256.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> Barante, <i>Hist. des ducs de Bourgogne</i>, t. VII, p. 390.—<i>V.</i> -aussi dans Duclos (<i>Hist. de Louis XI</i>, t. III, p. 237-239, -Preuves), <i>Lettres des ministres et autres gens du -Conseil au dauphin, pour lui donner avis de la maladie du roi</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> Cette calomnie contre Louis, dauphin, comme presque -toutes celles qui suivirent contre Louis XI, roi, fut -propagée par ces méchantes langues de l'histoire qui se -trouvent dans tous les règnes, et qui sévirent contre celui-ci -plus que contre tout autre. La plus mauvaise fut celle de -l'évêque de Lisieux, Thomas Bazin, dont l'<i>Histoire</i>, jusqu'en -ces derniers temps, passa pour être d'Amelgard. -L'accusation de parricide contre le dauphin s'y trouve au -chapitre <span class="allsmcap">XXI</span> du liv. V. M. Quicherat, qui a publié en -3 volumes cette histoire trop écoutée, fut le premier à la -redresser. Il n'y voit qu'un «amas de fictions», reprises -plus tard par le Flamand Mayer, qui les a encore amplifiées; -«une suite d'événements arrangés au gré de la -haine personnelle de l'auteur, et d'après les propos d'ennemis -déclarés». <i>V.</i> la <i>Notice</i>, p. <span class="allsmcap">LXXV</span>, <span class="allsmcap">LXXXV</span>, etc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_129"></a>[Pg 129]</span></p> - -</div> - -<p>Louis XI fut mauvais fils, c'est vrai, mais non -jusqu'au crime; il fut mauvais père aussi, je le veux -bien encore, mais non pas autant qu'on voudrait -nous le faire croire.</p> - -<p>On nous dit qu'il fit enfermer son fils à Amboise, -sans un maître qui pût lui apprendre à lire; or, il -existe un livre, <i>le Rozier des Guerres</i>, ouvrage moitié -moral, moitié politique, qu'il composa lui-même, -ou fit du moins composer sous ses yeux, pour l'instruction -de ce fils<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>. Comment croire, après cela, -qu'il ne voulut pas que le dauphin sût lire<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> Il a été imprimé, in-4º gothique, chez la veuve Michel -Lenoir. C'est donc à tort que M. de Sismondi a prétendu -qu'on ne l'avait pas publié. (<i>Histoire des Français</i>, -t. XIV, p. 323.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> <i>V.</i> P. Paris, <i>Manuscrits français</i>, t. IV, p. 116-136.</p> - -</div> - -<p>L'ayant calomnié comme père, on ne devait pas -l'épargner comme mari; aussi n'a-t-on pas manqué -de répéter qu'il fit fort mauvais ménage avec Charlotte -de Savoie, sa seconde femme. Du Haillan va -même jusqu'à dire que le peu d'intelligence des deux -époux rendant impossible la légitimité du dauphin -Charles, il avait dû naître d'une autre femme -que la reine, et n'était ainsi qu'un dauphin supposé<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> Le président Hénault, dans sa <i>Chronologie de l'Histoire -de France</i>, 1761, in-8º, I<sup>re</sup> part., p. 392, a fait justice -de ce mensonge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"></a>[Pg 130]</span></p> - -</div> - -<p>Du premier mariage de Louis XI, avec Marguerite -d'Écosse, on n'a rien dit. N'était même l'anecdote -du baiser qu'elle déposa sur la bouche du vieil Alain -Chartier, et qu'on a singulièrement faussée en la -jugeant d'après nos usages<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>, on ne parlerait pas de -cette aimable Marguerite, qui mourut avant d'être -reine.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> Le baiser de Marguerite sur les lèvres du vieux poète, -qui l'était allé chercher en Écosse et l'avait initiée à notre -poésie, qu'elle ne cessa plus d'aimer, n'était qu'un de ces -<i>baisers d'hommage</i>, si naturels alors, comme on le voit par -une foule d'exemples que donne Ducange au mot <i>osculum</i>. -Celui de Marguerite n'étonna que parce que le poète qui le -reçut de cette bouche si fraîche était vieux et laid. L'anecdote, -que Bouchet rapporta le premier dans ses <i>Annales -d'Aquitaine</i>, p. 252 de l'édit. de 1644, in-4º, et que Brantôme -reprit dans ses <i>Femmes illustres</i> (édit. du <i>Panthéon -littéraire</i>, t. II, p. 200), a été mise en doute, mais à tort, -selon moi. Il ne s'agit que de la voir à sa place, dans son -cadre du temps, pour la croire vraisemblable. C'est aussi -l'avis d'un rédacteur de <i>l'Intermédiaire</i>, qui a fait à ce sujet, -t. II, p. 306-307, un judicieux petit article.</p> - -</div> - -<p>On répète partout que Louis XI avait des raffinements -de cruauté inouïs. Il avait inventé tout exprès, -nous dit-on, des cages de fer où il enfermait ses -prisonniers; mais ce n'est rien encore: dans un -jour d'exécution, il fit placer des enfants sous l'échafaud -tout ruisselant du sang de leur père! Contes -encore, contes horribles.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"></a>[Pg 131]</span></p> - -<p>Louis XI n'inventa pas les cages-prisons; c'était -un genre d'incarcération depuis très longtemps en -usage en Italie et en Espagne<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> Muratori, VIII, p. 624; XI, p. 145.—Ducange, au -mot <i>Gabia</i>.—Il est une autre invention, fort honorable -celle-là, dont il faut enlever aussi le mérite à Louis XI: -c'est l'invention des <i>postes</i>. Deux siècles avant qu'il les -organisât en France, les chevaliers Teutoniques les avaient -établies sur les terres dépendant de leur ordre. <i>V.</i> le <i>Vieux-Neuf</i>, -2<sup>e</sup> édit., t. II, p. 115.</p> - -</div> - -<p>Le supplice de Nemours n'eut pas lieu comme -on l'a décrit partout; les détails effrayants dont on -s'est plu à l'entourer, ces enfants à genoux sous -l'échafaud, cette <i>rosée affreuse</i>, comme dit Casimir -Delavigne<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>, qui tombe goutte à goutte sur leur -tête, sont un appareil mélodramatique de mise tout -au plus maintenant dans les <i>Crimes célèbres</i>. «Les -contemporains, dit M. Michelet, n'en parlent point, -même les plus hostiles<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>.» L'avocat Masselin, -qui, un peu après la mort de Louis XI, à la fin -de 1483, présenta requête aux États pour ces pauvres -enfants du duc de Nemours, dépouillés de tous -leurs biens, et qui, dans cette cause, devait, par -conséquent, exagérer la vérité de leur malheur pour -en accroître l'intérêt, ne dit pas un mot de cette<span class="pagenum"><a id="Page_132"></a>[Pg 132]</span> -barbarie perfectionnée<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. Donc, encore une fois, -dans tout cela, rien de vrai.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> <i>Louis XI</i>, acte II, sc. <span class="allsmcap">VI</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> <i>Hist. de France</i>, t. VI, p. 451.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> <i>Diarium statuum generalium</i>, p. 236.—Voltaire, qui -revenait souvent sur ce mensonge, aida beaucoup à le répandre. -<i>V.</i> sa <i>Lettre à Linguet</i> (juin 1776), édit. Beuchot, -t. LXX, p. 84.</p> - -</div> - -<p>Le reste de ce que l'on raconte sur Louis XI ne -l'est pas, j'en suis sûr, davantage. L'âge de Tristan -l'Ermite, selon M. Michelet<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>, rend invraisemblable -tout ce que l'on nous a répété partout de ses -prouesses de bourreau. Il était trop vieux pour être -aussi alerte à la pendaison, et trop gai compagnon -pour l'aimer tant. Un bourreau qui fut clément -pour Villon, dont nous avons les remerciements, -devait l'être pour bien d'autres beaucoup moins -pendables<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> <i>Hist. de France</i>, t. VI, p. 491.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> <i>V.</i> l'<i>Étude</i> de M. Campaux sur <i>Villon</i>, p. 130.</p> - -</div> - -<p>La faveur de Coictier le médecin fut grande, mais -pas autant qu'on s'est plu à le dire. Louis XI, loin -d'être homme à se mettre sans cesse pieds et poings -liés à sa merci, «estoit, selon Commines, enclin -à ne vouloir bien souvent croire le conseil des médecins<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>.» -Si Coictier devint riche, c'est qu'il gagnait -sans doute sur l'<i>or potable</i> et autres drogues<span class="pagenum"><a id="Page_133"></a>[Pg 133]</span> -coûteuses dont il avait vanté au roi la vertu efficace<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> Liv. VI, ch. <span class="allsmcap">VII</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> Commines, édit. de M<sup>lle</sup> Dupont, t. II, p. 248.</p> - -</div> - -<p>Pour ce qui est de la venue de saint François de -Paule, il paraît que dans cette affaire le saint homme -avait autant besoin du roi de France que le roi du -saint homme. Il était malade des écrouelles<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>, -que Louis XI guérissait par privilège royal, et -Louis XI souffrait, sans compter la vieillesse, de -toutes sortes d'infirmités que le saint guérissait par -grâce divine. C'était donc entre eux un échange de -vertus curatives: ni l'un ni l'autre ne s'en trouva -mieux.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> <i>Acta sancti Francisci Pauli</i>, p. 155.—Isambert, <i>Anciennes -Lois françaises</i>, t. XIV, p. 304.</p> - -</div> - -<p>On raconte que François de Paule, à sa première -entrevue avec le roi, lui ayant dit: «Sire, -je vais prier Dieu pour le repos de Votre Majesté<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>.—Oh!<span class="pagenum"><a id="Page_134"></a>[Pg 134]</span> -priez seulement pour le corps, aurait répondu -Louis XI; il ne faut pas demander tant de -choses à la fois.» Je ne sais d'où vient cette anecdote, -qui nous montre Louis XI faisant de l'esprit -et de l'impiété, dans un moment où il devait avoir -des préoccupations bien contraires. Ce n'est sans -doute que la mise en scène de ce quatrain narquois -que je me rappelle avoir lu au bas d'un portrait -de Louis XI, longtemps conservé à Cléry, et maintenant -au musée d'Orléans:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> On croit généralement, et M. H. Martin l'a répété -dans son <i>Hist. de France</i> (4<sup>e</sup> édition, t. III, p. 18, note), -que le titre de <i>Majesté</i>, abandonné sous Henri I<sup>er</sup>, ne fut -repris que par Louis XI; c'est une erreur, ainsi que l'ont -prouvé M. L. Delisle (<i>Biblioth. de l'École des Chartes</i>, 4<sup>e</sup> série, -t. II, p. 512, 553, 555) et M. H. d'Arbois de Jubainville -(<i>Quelques observations sur les six premiers volumes de -l'Histoire de France de M. Henri Martin</i>, 1857, in-8º, -p. 58).</p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Du corps seulement la santé</div> - <div class="verse indent0">Je demandois à Nostre-Dame.</div> - <div class="verse indent0">Trop l'importuner c'eust esté</div> - <div class="verse indent0">De la prier aussi pour l'âme<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>.</div> - </div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> Les images qu'il portait à son chapeau, et auxquelles -il adressait de temps en temps ses prières, lui ont été imputées -à superstition. On n'y a vu qu'une puérilité de dévotion -toute spéciale, tandis qu'elle était universelle alors -chez les gens du peuple de Paris, dont Louis XI avait pris -le costume et suivait les usages. Combien n'a-t-on pas retrouvé -dans la Seine, depuis quelques années, de ces -<i>enseignes</i> de dévotion, que les gens de métiers arboraient à -leur couvre-chef, et dont la ressemblance avec celle que -portait Louis XI paraîtrait frappante, si «cette petite image -de plomb représentant la Vierge» ne s'était enfin perdue, -après avoir été conservée à Fontainebleau, comme relique -de ce roi, jusqu'au temps de Louis XIV! (Le P. Dan, -<i>Trésor des Merveilles de la maison royale de Fontainebleau</i>, -etc., 1642, in-fol., p. 84.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"></a>[Pg 135]</span></p> - -</div> - -<p>J'ai nié les cruautés de Louis XI; maintenant, -que dirai-je de ses bonnes actions? On lui en suppose -beaucoup moins, je l'avoue; je n'en trouve -même qu'une seule qui lui soit prêtée, et encore -celle-là faut-il que je la discute. Je le ferai de bonne -grâce. On verra du moins par là que je n'essayais -pas ici une réhabilitation quand même. Cette bonne -œuvre de Louis XI est racontée par Du Verdier et -reproduite par l'abbé Tuet dans ses <i>Matinées sénonoises</i>. -Louis XI était arrivé un peu avant l'heure -des vêpres à Notre-Dame de Cléry; la première -personne qu'il y trouva était un solliciteur qui le -guettait au passage pour lui demander un bénéfice -de collation royale. Le roi écouta la supplique et -ne dit mot. Un pauvre prêtre dormait dans un coin -du chœur; il l'avisa, s'en vint à lui, le fit éveiller -et commanda qu'on lui expédiât sans délai les lettres -de ce bénéfice, «disant, écrit Du Verdier, qu'il -vouloit en cet endroit faire trouver véritable le proverbe -qui dit qu'<i>à aucuns les biens viennent en dormant</i>». -Or, pareille anecdote est mise sur le -compte de Henri III; Tallemant nomme même le -bienheureux à qui le sommeil fut si profitable<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>. -Pour qui faut-il opter en ce cas? pour Louis XI, ou<span class="pagenum"><a id="Page_136"></a>[Pg 136]</span> -pour Henri III? Je pencherais volontiers pour le -dernier, par la raison qu'il était contemporain de Du -Verdier, et que celui-ci, ayant à conter l'aventure, -crut sans doute lui donner plus de crédit en l'attribuant -à un roi plus ancien, et plus de popularité -surtout, en lui donnant pour héros, au lieu de l'impopulaire -Henri III, le populaire Louis XI.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> <i>Historiettes</i>, édit. in-12, t. I, p. 114.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"></a>[Pg 137]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XIX">XIX</h2> -</div> - - -<p>«Sous ce règne peu héroïque de Louis XI,—ai-je -dit dans la deuxième édition de ce livre,—nous -ne trouvons guère qu'un héroïsme à constater, encore -a-t-il été bien des fois mis en doute: c'est -celui de cette vaillante bourgeoise de Beauvais, -cette autre Jehanne, qui méritait si bien d'avoir la -même patronne que la Pucelle, et qui, tenant en -main la <i>hachette</i> d'où lui vient son surnom, aida si -courageusement à repousser l'assaut de l'armée -bourguignonne.</p> - -<p>«On fait souvent pour Jeanne Hachette comme -pour Clémence Isaure. Elle n'a pas existé, dit-on; -son histoire est une légende; on personnifie en elle -la vaillance des femmes de Beauvais, comme au<span class="pagenum"><a id="Page_138"></a>[Pg 138]</span> -<span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, à Toulouse, on avait personnifié en -<i>dame Clémence</i> le plus doux attribut de la Vierge, -protectrice de la poétique cité: <i>la Clémence</i><a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>. Soit. -J'accepte pour dame Isaure, mais je nie pour Jeanne -Hachette. Je sais que Commines n'a pas dit un mot -d'elle; mais, à défaut de l'historien, le roi lui-même -a parlé.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> Cette thèse a été soutenue d'une façon ingénieuse et -savante par M. Noulet, dans son ouvrage de <i>Dame Clémence -Isaure</i>, Toulouse, 1853, in-8º. <i>V.</i> aussi Le Roux de -Lincy, <i>Compagnies littéraires avant l'Académie</i> (<i>Revue de -Paris</i>, 24 janvier 1841, p. 257 et suiv.). Si l'on veut -avoir en main toutes les pièces du procès, pour ou contre, -on devra lire encore une lettre de M. de Ponsan à dom -Vaissette, dans laquelle il se déclare pour l'existence de -dame Isaure. M. L. Paris a publié cette lettre (<i>Cabinet -historique</i>, nov. 1857, p. 285).</p> - -</div> - -<p>«Dans l'ordonnance<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a> qui accorde de nouveaux -privilèges à la ville de Beauvais, qui institue une -fête commémorative où les femmes auront le pas -sur les hommes, il est fait mention de la vaillante -bourgeoise. C'est assez pour que, aux yeux même -d'un douteur comme moi, Jeanne Hachette soit -une héroïne incontestable.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> <i>Ordonnances</i>, t. XVII, p. 259. Il est parlé de Jeanne -Hachette dans l'<i>Histoire de Louis XI</i> de P. Mathieu, 1610, -in-fol., p. 207, et dans le <i>Discours véritable du siège mis -devant la ville de Beauvais</i>, etc. (Cimber et Danjou, <i>Archiv. -<span class="pagenum"><a id="Page_139"></a>[Pg 139]</span>curieuses</i>, 1<sup>re</sup> série, t. I, p. 115.)</p> - -</div> - -<p>Aujourd'hui, après avoir lu un excellent travail -de M. Tamisey de Larroque<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>, et relu, sur son indication, -un curieux article de M. Paulin Paris<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>, je -changerai de conclusion; je reviendrai, malgré moi, -au doute que je voulais écarter, et je serai presque -tenté de dire aussi affirmativement que M. Paris, à -propos des dames de Beauvais: «Elles ont toutes -été des Jeanne Hachette... à l'exception de Jeanne -Hachette.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> <i>Revue des questions historiques</i>, octobre-décembre 1866, -p. 610-614.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> <i>L'Assemblée nationale</i>, 19 février 1850.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"></a>[Pg 140]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XX">XX</h2> -</div> - - -<p>«Rien de plus spontané et de plus authentique -que ce mot de Louis XII: <i>Le roi de France ne venge -pas les injures du duc d'Orléans.</i> Philippe, comte de -Bresse et ensuite duc de Savoie, mort en 1497, -avait dit peu de temps avant lui: <i>Il serait honteux -au duc de venger les injures faites au comte.</i> Cette -pensée généreuse était dans le cœur de ces deux -princes, et nous ne devons pas sans doute les regarder -comme de froids imitateurs de l'empereur -Adrien, qui, le jour où il parvint au pouvoir, rencontrant -un ancien ennemi, et remarquant son embarras: -«Tu es sauvé,» lui dit-il (<i>evasisti</i>)<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> Le président Hénault, dans son <i>Abrégé chronologique</i>, -à l'année 1498, avait déjà fait ce rapprochement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"></a>[Pg 141]</span></p> - -</div> - -<p>Voilà ce que nous lisons dans un excellent travail -de M. Suard, <i>Notes sur l'esprit d'imitation</i>, revu et -publié dans la <i>Revue française</i><a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a> par M. Jos.-Vict. -Leclerc. Nous n'ajouterons rien à ces quelques lignes<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>. -On y trouve tout ce qu'il faut dire sur ce -<i>mot</i> et sur beaucoup d'autres du même genre qui -sont assez simples et viennent assez facilement à -l'esprit pour que deux princes, se trouvant dans une -position pareille, aient pu les dire sans se devoir rien -l'un à l'autre. Les rois généralement se volent peu -leurs <i>mots</i>; lorsqu'il y a plagiat, transposition, supposition -d'esprit, soyez sûr que le coupable est quelque -historien trop zélé qui veut à toute force faire -bien parler celui dont il écrit l'histoire. Ne pouvant -rien inventer, il vole pour le compte de son héros. -C'est dans ce cas seulement que le <i>mot</i> de Louis XII,<span class="pagenum"><a id="Page_142"></a>[Pg 142]</span> -devancé par celui du comte de Bresse, pourrait -être d'une authenticité contestable.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> Nouv. série, t. VI, p. 202.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> Il est bon toutefois de remarquer que le <i>mot</i> ne fut -pas dit à M. de la Trémoille, comme on l'a écrit partout, -mais aux députés de la ville d'Orléans, qui, après s'être -assez mal conduits avec leur duc, venaient en hâte lui -faire leur soumission comme à leur roi. Louis XII les -écouta avec bienveillance et leur dit ensuite: qu'<i>il ne serait -décent et à honneur à un roi de France de venger les querelles -d'un duc d'Orléans</i>. (<i>Hist. ms. de Louis XII</i>, par Humbert -Velay, au prolog. du traduct. Nicol. de Langes.) Le <i>mot</i> -ainsi présenté vise moins à l'antithèse et devient plus direct, -plus naturel.</p> - -</div> - -<p>Je n'ai point de chicane à faire au sujet de cet -autre que dit le <i>Père du Peuple</i>, lorsqu'on vint se -plaindre à lui de la liberté de langage que se permettaient -les farceurs de la Basoche contre sa façon -de gouverner. «Le diable m'emporte! s'écria -Louis XII, laissez-les dire, mais qu'ils gardent -l'honneur des dames.» Puis il ajouta que ces satires -étaient utiles, en ce qu'elles lui faisaient connaître -la pensée du peuple.</p> - -<p>Je partagerai bien un peu l'opinion de mon ami -Ch. d'Héricault<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>, qui trouve dans cette parole -beaucoup moins de bonhomie que de prudente politique; -moins de condescendance volontaire et presque -paternelle que de concession forcée; quelque chose -enfin comme la prétendue bonne volonté de Louis-Philippe, -qui laissait dire parce qu'il ne pouvait empêcher -de parler; mais ce sera une raison de plus -pour que le <i>mot</i> me semble authentique.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> <i>Œuvres complètes de Gringore</i>, édit. elzévirienne, t. I, -p. <span class="allsmcap">XXVIII</span>.</p> - -</div> - -<p>Il sera bon toutefois, lorsqu'on le citera, de dire -en quelle circonstance il fut prononcé: c'est après -la représentation de la <i>Sottise à huit personnages;<span class="pagenum"><a id="Page_143"></a>[Pg 143]</span> -c'est à sçavoir: le Monde, Abuz, Sot dissolu, Sot glorieux, -Sot corrompu, Sot trompeur, Sot ignorant et -Sotte folle.</i> On y trouvait, entre autres épigrammes, -celle-ci qui va droit à l'adresse du prince un peu -trop économe:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Libéralité interdite</div> - <div class="verse indent0">Est aux nobles pour avarice:</div> - <div class="verse indent0">Le chief mesme y est propice,</div> - <div class="verse indent0">Et les subjectz sont si marchans!</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>On ne sait de qui est cette <i>sottise</i> au libre parler, -que Louis XII alla, dit-on, voir représenter. On -l'attribue à Jean Bouchet, ce qui n'est pas invraisemblable. -Il a en effet rappelé dans ses <i>Épistres -morales et familières</i> la conduite si bienveillante du -roi envers les farceurs, et ses paroles d'encouragement -pour la témérité de leurs satires<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Cette mention, -répétée en prose par Guillaume, frère de Jean -Bouchet, dans ses <i>Sérées</i><a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, pourrait bien être le fait<span class="pagenum"><a id="Page_144"></a>[Pg 144]</span> -d'un souvenir ou plutôt d'une reconnaissance toute -personnelle. Voici les vers de Jean Bouchet:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> <i>V.</i> notre édition de Gaultier Garguille, p. <span class="allsmcap">XLV</span> de -l'Introduction: <i>La Farce et la Chanson au théâtre avant -1660</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> 1635, in-8º, 2<sup>e</sup> partie, p. 18.</p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Le roi Louis douzième désiroit</div> - <div class="verse indent0">Qu'on les jouast devant lui, et disoit</div> - <div class="verse indent0">Que par tels jeux il sçavoit mainte faute,</div> - <div class="verse indent0">Qu'on lui celoit, par surprise trop haute.</div> - </div> -</div> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"></a>[Pg 145]</span></p> -<h2 class="nobreak" id="XXI">XXI</h2> -</div> - - -<p>«On ne retrouve plus, lit-on dans les <i>Études -historiques</i> de M. de Chateaubriand<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>, l'original du -fameux billet: <i>Tout est perdu fors l'honneur</i>; mais la -France, qui l'aurait écrit, le tient pour authentique.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> <i>Études historiques</i>, t. I, p. 128.</p> - -</div> - -<p>Soit; je conviens que très longtemps, même chez -les plus sérieux historiens<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>, l'on ajouta foi à la célèbre -parole; ne retrouvant pas le billet dont, en -moins d'une ligne, elle était toute la teneur, on -s'en fiait de bonne grâce à la tradition qui le déclarait -authentique; mais lorsque au lieu de ce billet -en cinq mots on retrouva toute une lettre en vingt<span class="pagenum"><a id="Page_146"></a>[Pg 146]</span> -lignes au moins, qui était certainement la copie de -celle que François I<sup>er</sup> dut écrire à sa mère le soir -de la malheureuse journée de Pavie, l'on ne fut -plus aussi confiant. En face de cette page, le <i>mot</i> -fut nettement mis en doute. C'est ce que M. de Chateaubriand -aurait dû savoir, car la découverte était -faite<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a> avant qu'il publiât ses <i>Études historiques</i>; c'est -ce que M. de Sismondi surtout n'aurait pas dû ignorer, -lui qui, venant après M. de Chateaubriand et -écrivant un livre plus sérieux, du moins par l'apparence, -et plus approfondi, n'aurait pas dû laisser -courir encore, sous le couvert de son <i>Histoire des -Français</i><a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>, ce <i>mot</i>, à qui toutes les <i>histoires de France</i> -n'avaient déjà fait faire qu'un trop beau chemin.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> <i>V.</i> l'<i>Hist. de France</i> du P. Daniel, sous la date de -1526.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> Dulaure la retrouva dans les <i>Registres manuscrits du -Parlement</i>, sous la date du 10 nov. 1525, et la publia dans -son <i>Hist. de Paris</i>; <i>V.</i> l'édit. de 1837, t. III, p. 209. Elle -se trouve aussi à la p. 191 de la <i>Chronique manuscrite</i> de -Nicaise Ladam, roi d'armes de Charles-Quint; dans le -<i>Journal</i> qui sera cité tout à l'heure, et dans les papiers du -cardinal Granvelle, <i>Papiers d'État</i> (<i>Collect. des Documents -inédits</i>), t. I, p. 258.—L'original est perdu, mais l'authenticité -de la lettre n'en est pas moins irrécusable, -comme le remarque fort bien M. Champollion, puisque -l'on possède, autographe, la réponse collective de Louise -de Savoie et de Marguerite, réponse qui reproduit presque -textuellement les phrases de la lettre du roi.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> T. XVI, p. 242.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"></a>[Pg 147]</span></p> - -</div> - -<p>Voyons la lettre véritable, telle que l'a donnée -M. Champollion<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>, d'après un <i>Journal</i> manuscrit du -temps<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> <i>Captivité de François I<sup>er</sup></i> (<i>Documents inédits</i>), p. 129-130.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> <i>Collect. Dupuy</i>, vol. DCCXLII.—Ce <i>Journal</i> est celui -d'un <i>Bourgeois de Paris</i> que M. Ludovic Lalanne a publié -depuis, pour la <i>Société de l'Histoire de France</i>, 1854, in-8º. -La lettre se trouve à la p. 237 de ce précieux volume.</p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">«Madame,</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>«Pour vous advertir comment se porte le ressort -de mon infortune, <i>de toutes choses ne m'est demouré -que l'honneur et la vie qui est saulve</i><a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>, et pour ce que en -nostre adversité cette nouvelle vous fera quelque -resconfort, j'ay prié qu'on me laissast pour escrire -ces lettres, ce qu'on m'a agréablement accordé. -Vous suppliant de volloir prendre l'extrémité de -vous meismes, en usant de vostre accoutumée prudence; -car j'ai espoir en la fin que Dieu ne m'abandonnera<span class="pagenum"><a id="Page_148"></a>[Pg 148]</span> -point; vous recommandant vos petits enfants -et les miens, vous suppliant de faire donner -seur passage et le retour en Espaigne à ce porteur -qui va vers l'empereur pour sçavoir comme il faudra -que je sois traicté, et sur ce très humblement me -recommande à vostre bonne grâce<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> Dans une autre copie de cette lettre, reproduite dans -le <i>Cabinet historique</i> de M. L. Paris, t. II, p. 142, d'après -un ms. du fonds Fontanieu, on lit: «De toutes choses -ne m'est demouré que l'honneur et la vie qui est <i>saine</i>;» -ce qui vaut mieux. Puisqu'il écrit, sa vie est <i>saulve</i>; mais -il pouvait être blessé, voilà pourquoi il croit bon de dire -que sa vie est <i>saine</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> Il y a dans le XLIV<sup>e</sup> volume de cette même <i>collection -Dupuy</i>, une autre copie de la lettre de François I<sup>er</sup>, dont le -texte est identique, sauf de légères variantes. M. A. Macé -l'a publiée dans le <i>Bulletin de l'Académie delphinale</i> (t. IV, -p. 11-26), et M. Chéruel, d'après lui, dans la <i>Revue des -Sociétés savantes</i> (t. I, p. 146-149).</p> - -</div> - -<p>Le <i>Tout est perdu fors l'honneur</i> se trouve bien à -peu près en substance dans les premières lignes de -la lettre; c'est ce qui fut cause de l'erreur. Les historiens, -avec cette manie de résumé et pour ainsi -dire de condensation qui s'empare d'eux quelquefois, -et presque toujours mal à propos, pensèrent qu'en -réduisant à cinq mots bien frappés toute cette lettre, -ils lui donneraient plus de force. C'est donc ce -qu'ils firent, et cela, j'en suis sûr, avec d'autant plus -d'empressement qu'ils biffaient ainsi le: <i>et la vie -qui est saulve</i>, petite considération incidente, qui est -en effet un peu moins héroïque que le reste, mais -qui pourtant paraît toute naturelle, quand on réfléchit -que c'est un fils qui écrit à sa mère. Le roi -avait commencé la phrase, le fils l'a achevée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"></a>[Pg 149]</span></p> - -<p>Antonio de Vera, qui devait connaître la lettre -par le manuscrit de Nicaise Ladam<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a> ou par les papiers -de Granvelle, semble avoir été le premier qui -s'avisa pour elle de cet arrangement <i>à la laconienne</i>. -Voici comment il nous l'a traduite en son espagnol: -<i>Madama, toto se ha perdido sino es la honra</i><a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>. Historien -de Charles-Quint, Vera n'avait pas sans doute -intérêt à corriger la vérité pour faire plus beau le -rôle du roi de France; mais, présentée de cette façon, -la lettre avait je ne sais quel air qui devait -plaire davantage à son humeur castillane. C'est pour -cela peut-être qu'il nous en arrangea cette version, -bientôt reprise chez nous, traduite, popularisée, -mais cette fois pour la raison toute française que le -mot ainsi donné séyait mieux au vaincu de Pavie et -relevait encore son caractère chevaleresque<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> Sur cette curieuse <i>Chronique</i> de Nicaise Ladam, que -nous avons indiquée tout à l'heure en note, on peut lire -une intéressante notice dans l'<i>Annuaire de la Bibliothèque -royale de Belgique</i>, 1842, p. 95.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> <i>Vida y hechos de Carlos V</i>, p. 123.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> M. Antonin Macé dit que le <i>billet sublime</i>, «si -profondément différent de la vraie lettre», est de l'invention -du P. Daniel (<i>Athenæum</i>, 14 oct. 1854, p. 960). -Je crois que Daniel n'a fait que le traduire d'Antonio de -Vera.</p> - -</div> - -<p>Lorsqu'un mensonge n'est, après tout, comme<span class="pagenum"><a id="Page_150"></a>[Pg 150]</span> -celui-ci, qu'un débris de la vérité et qu'il a son origine -dans une raison d'honneur, il faudrait être bien -sévère pour ne pas lui faire grâce<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>. Dire ce qu'il -est, ne plus y croire, voilà, selon moi, la seule rigueur -qu'il faille se permettre à son égard<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> D'ailleurs, le mensonge était alors chose tellement -coutumière chez les historiens! «Il semble, dit M. Champollion, -justement au sujet de cette lettre altérée, que ce -défaut de véracité fût passé insensiblement dans les habitudes -des écrivains des derniers siècles.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> L'<i>Épître</i> de Clément Marot à la reine Éléonore, où -l'on trouve ce vers à propos du roi fait prisonnier:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Que le corps pris, l'honneur luy demoura,</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>quelques passages aussi d'une chanson faite par le roi -pendant sa captivité:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Cueur résolu d'autre chose n'a cure</div> - <div class="verse indent6">Que de l'honneur...</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0"> - -<hr class="tb" /></div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur...</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>purent aider encore à populariser l'erreur.—Sur quelques -autres circonstances de la bataille de Pavie, dénaturées -par les historiens, notamment par M. de Sismondi, -<i>V.</i> Champollion, <i>Introduction aux Lettres de François I<sup>er</sup></i> -p. <span class="allsmcap">XVIII</span>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"></a>[Pg 151]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXII">XXII</h2> -</div> - - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Souvent femme varie;</div> - <div class="verse indent0">Bien fol est qui s'y fie</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Ce sont deux vers qui ont bien couru le monde -depuis le jour où l'on dit que François I<sup>er</sup> les écrivit -sur une vitre du château de Chambord. Les a-t-il -écrits réellement, et, dans ce cas, est-ce bien sur -une vitre, longtemps cherchée, jamais retrouvée<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>, -qu'il les traça avec le diamant de sa bague? Je vais -laisser Brantôme vous répondre à ces questions par -un passage du <i>Discours IV</i> de son livre: <i>Vie des -Dames galantes</i><a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> Théophile, <i>Essai sur divers arts</i>, notes de M. De l'Escalopier, -p. 296.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> Édit. Ad. Delahays, p. 336.</p> - -</div> - -<p>«Il me souvient qu'une fois, dit-il, m'estant allé<span class="pagenum"><a id="Page_152"></a>[Pg 152]</span> -pourmener à Chambord, un vieux concierge qui -estoit céans, et avoit esté valet de chambre du roy -François, m'y reçut fort honnestement; car il avoit -dès ce temps-là coneu les miens à la cour et aux -guerres, et luy-mesme me voulut monstrer tout; et -m'ayant mené à la chambre du roy, il me monstra -un escrit au costé de la fenestre:</p> - -<p>«Tenez, dit-il, lisez cela, Monsieur; si vous n'avez -veu de l'escriture du roy mon maistre, en -voilà.» Et l'ayant leu, en grandes lettres il y -avoit ce mot: <i>Toute femme varie.</i>»</p> - -<p>Telle est la vérité: l'on peut en croire Brantôme, -le seul qui ait parlé de l'inscription comme l'ayant -vue. Au lieu de deux vers, il n'y avait donc qu'une -simple ligne de trois mots. De plus, rien ne nous -prouve ici qu'elle ait été écrite sur la vitre avec un -diamant, plutôt que sur l'un des larges côtés de -l'embrasure de la fenêtre, avec de la craie ou du -charbon: ce qui eût été plus naturel, surtout à -cette époque-là. Si François I<sup>er</sup>, en effet, se servit -de la pointe de sa bague, il se trouve avoir été le -premier qui fit usage du diamant pour rayer le -verre. On n'en connaît pas d'autre exemple de son -temps<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>; rien que pour cela certainement, Brantôme<span class="pagenum"><a id="Page_153"></a>[Pg 153]</span> -eût remarqué que l'inscription avait été tracée sur -la vitre.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> Théophile, <i>Essai sur divers arts</i>, notes de M. De l'Escalopier, -p. 296.—C'est dans un livre du temps de -Henri III que j'en trouve la première indication, <i>les Subtiles -et plaisantes Inventions de J. Prévost</i>, Lyon, 1584, in-8º, -I<sup>re</sup> part., p. 30-31.</p> - -</div> - -<p>Le roi avait écrit en grandes lettres, dit toujours -Brantôme, et d'une main, à ce qu'il paraît, assez -assurée pour que le caractère de son écriture fût -reconnaissable. Or, comment cela serait-il possible -s'il avait écrit sur l'une des vitres étroites dont alors -on garnissait les fenêtres, et s'il se fût servi d'un -diamant avec lequel on ne peut marquer que des -linéaments indécis? Tous ceux qui ont repris l'anecdote -après l'auteur des <i>Dames galantes</i> l'ont mal -comprise, et, par suite, l'ont dénaturée en l'étendant. -Mais de ceux-là, quel est le premier? Je crois bien, -sans toutefois en pouvoir répondre, que c'est l'auteur -du roman <i>Les Galanteries des Roys de France</i><a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> Bruxelles, 1690, in-8º, t. I, p. 145. Il n'y avait pas -auparavant d'autre version que celle de Brantôme; aussi -Bussy, dans sa lettre à Corbinelli, du 25 juin 1670, citant -le mot, le cite comme Brantôme le donne. L'auteur de -l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i> devait savoir par cœur ses -<i>Femmes galantes</i>.</p> - -</div> - -<p>Je ne connais pas de livre plus ancien, qui nous -donne le distique. Voici sous quelle forme il s'y<span class="pagenum"><a id="Page_154"></a>[Pg 154]</span> -trouve, laquelle a depuis été elle-même altérée, -car le mensonge n'est pas plus respecté que la vérité:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Souvent femme varie;</div> - <div class="verse indent0">Mal habil qui s'y fie.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Quant au dénouement de l'histoire de la fameuse -vitre, soit qu'on dise qu'elle ait été «vendue aux -Anglais comme tant d'autres choses françaises»<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>, -soit qu'on raconte que Louis XIV, «alors jeune et -heureux,» la sacrifia à M<sup>lle</sup> de La Vallière, c'est la -digne conclusion de ce petit roman taillé à plaisir -dans un fait véritable.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> <i>Hist. de Chambord</i>, par M. De la Saussaye, p. 52.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_155"></a>[Pg 155]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXIII">XXIII</h2> -</div> - - -<p>Que de choses dans l'histoire de François I<sup>er</sup>, -surtout dans la partie galante, que de choses à ramener -aussi de la vérité arrangée à la vérité réelle, -ou, plus souvent encore, du faux et de l'absurde au -raisonnable et au vrai!</p> - -<p>Ainsi le dernier épisode de ses amours avec -M<sup>me</sup> de Chateaubriand, qu'un mari en réalité fort -brave homme, d'accommodante humeur, et qui pleura -bien sa femme<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>, mais transformé en Barbe-Bleue<span class="pagenum"><a id="Page_156"></a>[Pg 156]</span> -farouche par Varillas<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>, Lesconvel, M<sup>me</sup> de Muralt<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a> -et mille autres, pour les besoins de leurs romans, -aurait, disent ces inventeurs, ensanglanté de -la plus barbare manière, et avec un raffinement de -vengeance presque égal à celui dont le châtelain de -Coucy et la dame de Fayel passaient pour avoir été -victimes<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> <i>V.</i> un article excellent de M. J. Niel, dans l'<i>Artiste</i> -du 1<sup>er</sup> novembre 1851, p. 97-100, et un chapitre non -moins convaincant du bibliophile Jacob, dans ses <i>Curiosités -de l'Histoire de France</i>, 2<sup>e</sup> série, 1858, in-12, p. 147-153.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> <i>Hist. de François I<sup>er</sup></i>, liv. IV.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> <i>Les Effets de la jalousie</i>, roman par M<sup>me</sup> de Muralt.—C'est -de Varillas qu'est venu tout le mal, tout le -mensonge. Il lui a valu cette vigoureuse sortie du P. Griffet, -qui, venant de parler du P. Maimbourg, ajoute: «Varillas, -qui est encore plus décrié que lui, ment avec plus de -sang-froid. Il osoit citer des manuscrits et des pièces originales -qui n'avoient jamais existé; il imaginoit des aventures -tragiques dont personne n'avoit jamais entendu -parler; entre autres, celle de la comtesse de Chateaubriand, -dont la fausseté a été démontrée par des documents -authentiques.» (<i>Traité des différentes sortes de preuves qui -servent à établir la vérité de l'histoire</i>, 1770, in-8º, p. 14.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> Dès le temps de Legrand d'Aussy, l'on n'était plus -dupe de la fausseté de cette légende. <i>V.</i> ses <i>Fabliaux des</i> -<span class="allsmcap">XII</span><sup>e</sup> <i>et</i> <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> <i>siècles</i>, édit. de 1779, t. III, p. 280, note, et -t. IV, p. 174.</p> - -</div> - -<p>C'est un roman qu'on a donné pour pendant à un -roman.</p> - -<p>Ainsi encore, tout le mensonge que ne font pas -même pardonner les beaux vers du <i>Roi s'amuse</i>, où l'on -<span class="pagenum"><a id="Page_157"></a>[Pg 157]</span>nous donne comme certain l'amour de François I<sup>er</sup> -pour Diane de Poitiers, bien que rien ne prouve -ces rapports du père avec celle qui devait être plus -tard la maîtresse de son fils<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>, et par lequel encore, -non content de cette sorte d'inceste de la main gauche, -on cherche à flétrir l'acte de clémence du roi -pour le père de Diane, en disant que celle-ci l'avait -payé de son déshonneur. Si le roi n'eût pardonné -qu'à ce prix honteux, il eût pardonné tout à fait, car -des grâces ainsi achetées ne se donnent pas à moitié, -et il n'eût pas gardé M. de Saint-Vallier en prison -plus de quatre ans après<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>. Croyez que s'il fut clément, -c'est à cause du gendre, mari de Diane, -M. de Brézé, féal et dévoué serviteur, que son zèle -pour le roi avait conduit à dénoncer M. de Saint-Vallier, -mais sans nul doute avec l'espoir du pardon: -le châtiment de celui qu'il livrait l'eût trop puni lui-même<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> Gaillard, <i>Hist. de François I<sup>er</sup></i>, t. IV, p. 362, voit -dans cet amour une calomnie, et il a raison; mais quand -il ajoute qu'elle est une invention des protestants, peut-être -va-t-il trop loin.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> <i>V.</i> le beau travail de M. Gariel, bibliothécaire de -Grenoble, sur le procès de Saint-Vallier, <i>Delphinalia</i>, sept. -1856, p. 140-166.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>—Il y a beaucoup à dire aussi sur le rôle -de Diane à la cour de Henri II, surtout dans les derniers -temps, où elle fut la garde-malade de la reine et de ses -enfants. <i>V.</i> à ce sujet, dans les <i>Études sur l'histoire de l'art</i>, -de M. Vitet, 4<sup>e</sup> série, p. 115-118, une note que nous -avions eu l'honneur de lui communiquer et à laquelle il a -bien voulu donner l'autorité de son approbation.—Il y -avait si bon accord entre Diane et la reine, que celle-ci -put fort bien accepter dans le fameux monogramme de -Henri II, si souvent répété sur les façades du Louvre, une -sorte de partage avec l'autre: on y peut voir à volonté, -soit les deux C. de Catherine, soit les D. de Diane entrelacés -avec les H. de Henri II. <i>V.</i> nos <i>Énigmes des rues de -Paris</i>, p. 281-285.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"></a>[Pg 158]</span></p> - -</div> - -<p>Ainsi, enfin, l'histoire de la belle Féronnière<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>, -nouveau roman de vengeance conjugale, qu'on ramène<span class="pagenum"><a id="Page_159"></a>[Pg 159]</span> -à la réalité en le débarrassant des détails et du -dénouement hideux dont, le premier de tous, Louis -Guyon<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a> s'est plu à le charger, de sa pleine autorité -d'inventeur de scandales, et en le circonscrivant -dans le cadre gracieux de cette <span class="allsmcap">XXV</span><sup>e</sup> nouvelle de -l'<i>Heptaméron</i>, qui en est le seul récit véritable.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> Nous avons fait remarquer ailleurs que l'on a eu tort -de donner le nom de <i>féronnière</i> à l'espèce de parure que -les femmes se mettent sur le front. Le portrait sur lequel -on en a pris le modèle, et qui se voit au Louvre, n'est pas -celui de la belle Féronnière, comme on le pense généralement: -c'est celui d'une belle Italienne, Ginevra Benci, -selon Venturi (<i>Essai... sur Léonard de Vinci</i>, p. 48) et -M. Delécluze (<i>Léonard de Vinci</i>, 1841, gr. in-8º, p. 29). -Selon le P. Dan, c'est une duchesse de Mantoue; suivant -d'autres, qui paraissent plus près du vrai, c'est Lucrezia -Crivelli. <i>V.</i> nos <i>Variétés histor. et litt.</i> (Bibliothèque elzévirienne -de P. Jannet), t. III, p. 40, note.—Pour un -autre portrait, qui se trouve au musée du Louvre, l'erreur -a encore été plus grande. Il est de Léonard, disait-on, et il -représente Charles VIII. Or, c'est Andrea di Solario qui -l'a peint, et, au lieu du roi de France, c'est Charles -d'Amboise, seigneur de Chaumont, qui s'y trouve <i>pourtraict -au vif.</i>—J'ajouterai, pour la Féronnière, que son vrai -portrait existait encore sous Louis XIV, et que la description -qu'on en a faite ne se rapporte aucunement à celle -du portrait peint par Léonard, qui du reste n'aurait pu -<i>pourtraire</i> la Féronnière, puisque, pour le remarquer en -passant avec M. Feuillet de Conches, en son excellent -article sur les <i>Apocryphes de la Peinture</i> (<i>Revue des Deux-Mondes</i>, -15 nov. 1849, p. 619), il ne vint en France que -lorsqu'elle fut morte. C'est avec l'habit et la coiffure des -bourgeoises que la Féronnière avait été peinte, ainsi qu'il -lui convenait; mais elle n'en éclipsait pas moins les autres -maîtresses du roi, dont les portraits se voyaient auprès du -sien: «Elle parut défaire toutes les autres, malgré le -chaperon de drap noir qui lui couvroit la teste, les oreilles -et tout le tour du visage; chaperon et bourgeoisie de -coiffure qui, comme une ombre, servoit à relever l'éclat -de cette beauté pendant que les autres paroissoient languir -et s'éclipser auprès de cette lumière, malgré l'éclat et le -brillant des habits, des pierreries, des parures, des couleurs -dont elles étoient environnées.» (<i>Réflexions, pensées et bons -mots qui n'ont pas encore été donnés</i>, par le sieur Pepinocourt -(Bernier), 1696, in-8º, p. 134-135.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> <i>Diverses leçons</i>, 1610, in-8º, t. II, p. 109.</p> - -</div> - -<p>Ici, du moins, sous la plume sincère et charmante -de la reine de Navarre, plus de vengeance immonde, -plus de honteuse contagion dont le mari -s'infecte et apporte le germe, qui surprend le roi<span class="pagenum"><a id="Page_160"></a>[Pg 160]</span> -sur le lit adultère, et qui, après l'avoir dévoré pendant -de longues années de souffrance, finit par l'emporter. -Ce sont les conteurs qui ont ajouté cela, -toujours d'après L. Guyon; les historiens suivirent, -Mézeray en tête, copiant, exagérant le premier -récit.</p> - -<p>Pour bien terminer leur aimable histoire, il ne -leur fallut rien moins que la lente agonie et la mort -de François I<sup>er</sup>. Malheureusement pour eux, l'on -sait, par des témoignages beaucoup plus dignes de -créance, que le roi ne fut pas éprouvé certainement -par une aussi longue et aussi impitoyable maladie. -Le <i>post-scriptum</i> d'une lettre du cardinal d'Armagnac -nous fait voir que, moins d'un an avant sa mort, le -roi était en aussi parfaite santé que l'homme le plus -robuste et le plus sain de son royaume<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> F. Genin, <i>Lettres de Marguerite d'Angoulême</i>, 1841, -in-8º, p. 473.—Puisqu'il est ici question du mal vénérien, -n'oublions pas de dire que M. Walkenaër (<i>Vies de -plusieurs personnages célèbres</i>, t. II, p. 39, 44, 49) a tâché -de prouver qu'il fut importé de l'Inde, et non, comme on -le croit, de l'Amérique. Il eût mieux fait de dire qu'il ne -nous était venu ni de l'un ni de l'autre de ces deux pays. -On est à peu près sûr aujourd'hui que les variétés les -plus bénignes, il est vrai, de cette contagion étaient -connues des Juifs (<i>V.</i> le <i>Lévitique</i>, ch. <span class="allsmcap">XV</span>) et des Romains; -qu'elles s'envenimèrent au moyen âge, comme le -prouve ce qu'on lit dans Grégoire de Tours, sur l'épidémie -appelée <i>lues inguinaria</i>, et dans le livre de Lanfranc, écrit -en 1395, <i>Pratica, seu Ars completa Chirurgiæ</i>; et que la -lèpre s'étant mêlée avec ce mal, où elle se perdit, il acquit -une violence dont la décroissance ne date que de nos -jours. Un passage de la <i>Grande Chirurgie</i> de Paracelse, -liv. I, ch. <span class="allsmcap">VII</span>, fait foi de cette union si dangereuse, qui -dut s'opérer au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, entre la lèpre et le mal -vénérien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"></a>[Pg 161]</span></p> - -</div> - -<p>Peu de temps après la première édition de notre -livre, parut une brochure qui, sur ce point, lui donna -complètement raison. En voici le titre: <i>De quelle -maladie est mort François I<sup>er</sup></i><a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>. L'auteur, M. Cullérier, -chirurgien à l'hôpital du Midi, et l'un des plus -compétents sur cette redoutable matière, conclut -comme nous que le mal qui emporta le vainqueur -de Marignan n'était pas vénérien; c'était une fistule -au périnée.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> Paris, Vict. Masson, in-8º de 14 pages. Cette étude -avait paru d'abord dans la <i>Gazette hebdomadaire de médecine -et de chirurgie</i>, déc. 1856.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_162"></a>[Pg 162]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXIV">XXIV</h2> -</div> - - -<p>Si je passe au crible tous les <i>mots</i> dont l'imagination -des faiseurs d'esprit s'est plu à gratifier les rois, -ce n'est pas, certes, pour faire grâce davantage à ceux -qu'ils ont bénévolement prêtés à leurs bouffons. Je -trouve justement, à cette époque de François I<sup>er</sup>, -un de ces bons mots de <i>fous de cour</i> dont il est à -propos de faire enfin justice.</p> - -<p>Charles-Quint s'est fié à la parole de François I<sup>er</sup>, -et il va passer par la France pour se rendre dans les -Pays-Bas. Comme on l'attend à Paris, le roi avise -son fol, Triboulet, qui griffonne dans un coin. -«Que tiens-tu là? lui dit-il.—Le <i>Calendrier des fous</i>, -et j'y écris un nom.—Lequel?—Celui de l'empereur -Charles, qui fait la folie de se mettre à votre<span class="pagenum"><a id="Page_163"></a>[Pg 163]</span> -merci en traversant ce royaume.—Mais si je le laisse -passer?—Alors, c'est votre nom que j'inscrirai sur -mon livre à la place du sien.»</p> - -<p>Tout est faux dans cette anecdote, prise sous -cette date et avec ces personnages. Triboulet, <i>fol, -complétement fol</i>, comme écrit de lui Pantagruel; <i>fol -à vingt-cinq carats, dont les vingt-quatre sont le tout</i>, -comme dit aussi à son sujet Bonaventure Desperriers, -était tout à fait incapable d'une saillie pareille; -d'ailleurs, raison beaucoup plus décisive, il était mort -depuis cinq ans, lorsque en 1540 Charles-Quint se -hasarda de passer par la France.</p> - -<p>C'est à un autre fou, dans une tout autre circonstance, -que l'aventure arriva. Écoutez Brantôme -vous raconter comment alors fut lancée la bonne -riposte.</p> - -<p>«Ce grand roy Alphonse avoit en sa cour un -bouffon qui escrivoit dans ses tablettes toutes les -folies que luy et les courtisans faisoient le jour et la -semaine. Par cas, un jour le roy voulut voir ses tablettes, -où il se trouva le premier en date pour avoir -donné mille escus à un Maure, pour luy aller quérir -des chevaux barbes en Barbarie. Ce qu'ayant vu, -le roy luy dit: «Et pourquoi m'as-tu mis là? et -quelle folie ai-je faite en cela?» L'autre luy répondit: -«Pour t'estre fié à un tel homme qui n'a<span class="pagenum"><a id="Page_164"></a>[Pg 164]</span> -ni foi, ni loi: il emportera ton argent et tu n'auras -ni chevaux ni argent, et ne retournera plus.» -A quoi répliqua le roy: «Et s'il retourne, que diras-tu -sur cela?» Le bouffon, achevant de parler, dit -alors: «S'il retourne, je t'effaceray de mes tablettes, -et le mettray en ta place, pour estre un grand fol -et un grand fat d'estre retourné, et qu'il n'ait emporté -tes beaux ducats<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> <i>Œuvres de Brantôme</i>, édition du <i>Panthéon littéraire</i>, -t. I, p. 47.—Une anecdote dont un mot semblable fait -le dénouement se trouve dans un livre turc du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, -<i>Conseils de Nabi Effendi à son fils Abou'l-Kaïr</i>. <i>V.</i> dans la -<i>Correspondance litt.</i>, 5 déc. 1858, p. 32, un article de -M. Ch. Defrémery sur ce livre.</p> - -</div> - -<p>La réfutation ici n'était sans doute pas des plus -nécessaires. Voltaire disait en pareil cas: «La chose -n'est pas bien importante,» mais il se hâtait d'ajouter: -«La vérité est toujours précieuse<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> <i>Mélanges historiques</i>, Fragments sur l'histoire, article -<span class="allsmcap">VIII</span>.</p> - -</div> - -<p>Nous dirons comme lui, et nous continuerons -notre tâche, au risque de glaner parfois des riens et -de tondre sur des vétilles.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"></a>[Pg 165]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XXV">XXV</h2> -</div> - - -<p>Voici toutefois qui est plus important, et tire bien -autrement à conséquence: car, au mensonge très -pittoresque dont je vais parler, nous ne devons rien -moins que trois grands tableaux, l'un de Ménageot<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>, -l'autre de M. Ingres, le troisième de J. Gigoux<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>. -Il est donc temps d'en finir avec lui une bonne fois, -par pitié pour les peintres dont il tente le pinceau, et -qu'il faut enfin désenchanter; par pitié aussi pour -le public dont ces <i>illustrations</i> d'un fait complètement -faux caressent et entretiennent l'erreur.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> A l'Exposition de 1781. Une copie de ce tableau fut -exécutée en tapisserie aux Gobelins.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> Au Salon de 1835.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"></a>[Pg 166]</span></p> - -</div> - -<p>On a déjà deviné sans doute qu'il s'agit des <i>Derniers -moments de Léonard de Vinci, expirant à Fontainebleau -dans les bras de François I<sup>er</sup></i> (style de livret).</p> - -<p>La <i>Biographie universelle</i>, qui a rarement le courage -du doute et moins encore celui de la négation, -a tenté dans cette circonstance son plus grand effort -de critique; elle a bravement nié<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>. L'auteur de l'article -<i>Léonard de Vinci</i> a fait céder les habitudes de -crédulité routinière et presque superstitieuse du recueil -dans lequel il écrivait, devant la logique des -preuves entassées par Venturi<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>, par Amoretti<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a> et -par Millin<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>, pour combattre l'opinion trop longtemps -acceptée.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> <i>V.</i> l'art. <span class="smcap">Vinci</span> (Léonard), p. 156-157.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> <i>Essai sur les ouvrages physico-mathématiques de Léonard -de Vinci...</i>, Paris, an V, in-4º.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> <i>Vie de Léonard de Vinci.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> <i>Voyage dans le Milanais</i>, t. I, p. 216.</p> - -</div> - -<p>Il s'est demandé comment il s'était pu faire que -Léonard, brisé par l'âge, malade depuis plus d'un -an, eût tout à coup quitté le petit château de Clou -près d'Amboise, devenu sa résidence par un ordre -bienveillant du roi<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>, et d'où peu de jours auparavant<span class="pagenum"><a id="Page_167"></a>[Pg 167]</span> -il avait daté son testament<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>, pour venir à Fontainebleau -se mêler aux joies bruyantes de la cour; -comment, si sa mort avait eu lieu dans cette dernière -résidence royale, il avait pu se faire que son -tombeau ne s'y trouvât pas, mais fût au contraire -placé près du lieu qu'il habitait d'ordinaire, dans l'église -Saint-Florentin d'Amboise<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>. Enfin, il n'a rien -omis non plus de ce qui peut éclaircir un autre -point: il n'a oublié aucune des preuves données par -Venturi pour constater que François I<sup>er</sup> ne pouvait -être, le 2 mai 1519, près du lit du grand artiste expirant, -pas plus à Fontainebleau qu'au château de Clou; -preuves du plus haut intérêt, puisque, dans cette -circonstance, elles font de l'<i>alibi</i> double une raison -sans réplique, digne d'être devant l'histoire aussi décisive -qu'elle le serait devant un tribunal.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> <i>V.</i> sur les causes de son voyage en France et de son -séjour en ce petit castel tourangeau, après une excursion -en Sologne, <i>le Vieux-Neuf</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. II, p. 158-164.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> On sait maintenant que Léonard fit son testament à -Amboise, devant le notaire Bereau, non pas quelques mois, -comme on le pensait, mais neuf jours seulement avant sa -mort. Cet acte, retrouvé il y a deux ans par M. Arsène -Houssaye, porte la date du 23 avril 1519.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> Il l'avait demandé par son testament. <i>V.</i> sur cette -sépulture les <i>Lettres</i> de M. Ph. de Chenevière et de -M. Cartier, dans l'<i>Athenæum français</i>, des 19 août et -25 nov. 1854.</p> - -</div> - -<p>«Venturi...., dit M. J. Delécluze<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>, qui, en résumant<span class="pagenum"><a id="Page_168"></a>[Pg 168]</span> -ces mêmes preuves, leur a donné une autorité -nouvelle, fonde son opinion sur ce qu'au moment -de cet événement la cour était à Saint-Germain-en-Laye, -où la reine venait d'accoucher; que les ordonnances -du 1<sup>er</sup> mai sont datées de ce lieu, et que le -journal de la cour ne fait mention d'aucun voyage -du roi avant le mois de juillet. Il ajoute que l'élection -prochaine de l'Empire occupait trop François I<sup>er</sup>, -qui le convoitait, pour qu'il s'éloignât du centre des -négociations; et enfin, que Melzi, l'élève et l'héritier -de Léonard de Vinci, en annonçant la mort de Léonard -aux frères de ce grand artiste, ne dit pas un mot -dans sa lettre de cet événement, qui eût si vivement -intéressé sa famille.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> <i>Léonard de Vinci</i>, Paris, 1841, gr. in-8º, p. 66-67.</p> - -</div> - -<p>«Il y a, poursuit M. Delécluze avec un sentiment -auquel nous ne pouvons trop applaudir, il y a -des choses vraisemblables qui équivalent à la réalité. -Léonard de Vinci était digne d'un tel honneur, et -l'intérêt vif que François I<sup>er</sup> a toujours montré pour -les arts et les artistes, et pour Léonard en particulier, -est cause que l'erreur signalée par Venturi sera difficilement -détruite<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> Venturi a fait d'autant plus facilement bon marché -de cette fable, que, suivant lui, le seul qui perde à la -réfutation du fait, ce n'est pas le peintre italien, mais le -roi de France. «Cette circonstance, dit-il, intéresse plus -la gloire de François I<sup>er</sup> que celle de Vinci, qui, sans cela, -n'est pas moins grande.» (<i>Essai sur les ouvrages physico-mathématiques -de Léonard de Vinci</i>, p. 39.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"></a>[Pg 169]</span></p> - -</div> - -<p>J'avoue que c'est là, en effet, une erreur respectable, -et à laquelle on a presque peur de toucher. -Tant d'honnêtes gens l'ont répétée! tant de bons -peintres l'ont illustrée! de plus, elle vient d'une -source si sérieuse! N'est-ce pas, en effet, Mabillon -qui l'a prise le premier sous l'infaillibilité de -son patronage<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>? Malheureusement pour l'honorable -fable, les détails dont on l'a enjolivée sont -d'une si outrecuidante fausseté, qu'on prend, en les -lisant, cœur à la réfutation, et que, pour avoir le -plaisir d'en faire justice, l'on se donne sans remords -le courage de ne rien épargner de tout le mensonge.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> Son <i>Itinerarium italicum</i>, in-4º, où elle se trouve, -p. 12, est le livre le plus ancien où je l'aie rencontrée. -Pasch, dans ses <i>Inventa Nova-Antiqua</i>, la cite d'après -lui (p. 742). S'il eût existé pour ce fait une autorité antérieure, -soyez certain qu'il l'aurait su et l'aurait dit. -Mabillon s'était fait, cette fois, sans y regarder de près, -ce qui ne lui arrivait guère, l'écho d'une tradition déjà en -cours, née je ne sais d'où ni comment, et que le faiseur -de lettres, Vaumorières, devait, lui aussi, recueillir vers le -même temps, mais d'une façon plus excusable: si le mensonge -ne s'était popularisé que par ses <i>Lettres</i>, il n'eût -pas fait une si grande fortune. Elles parurent en 1699, -in-12; c'est à la page 154 du tome II que se trouve -l'anecdote.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"></a>[Pg 170]</span></p> - -</div> - -<p>«Les amplificateurs d'anecdotes, est-il dit dans -la <i>Biographie universelle</i>, prétendent que François I<sup>er</sup>, -lisant une surprise dédaigneuse sur la figure des -courtisans qui l'avaient accompagné chez Léonard, -leur dit de ne pas s'étonner: «Je puis faire des -nobles quand je veux, et même de très grands -seigneurs; Dieu seul peut faire un homme comme -celui que nous allons perdre.»</p> - -<p>«On prête ce mot à tant d'autres princes, ajoute -naïvement la <i>Biographie</i>, qu'il serait difficile de dire -s'il appartient réellement à François I<sup>er</sup>.»</p> - -<p>Ce n'est pas assez s'indigner, à mon sens, et notre -biographe, au moment de conclure, se relâche un -peu trop de sa logique et de sa sévérité. Mais, après -tout, pourquoi de la colère, et même de l'étonnement, -à propos de ces amplifications? On doit toujours -s'attendre à les voir paraître; ce sont les -parasites naturels de tout mensonge qui a fait fortune.</p> - -<p>Pour moi, je me suis fait un précepte de ces vers -d'Ovide:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Hic narrata ferunt alii, mensuraque ficti</div> - <div class="verse indent0">Crescit, et auditis aliquid novus adjicit auctor<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>.</div> - </div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> <i>Métamorphoses</i>, liv. XII, v. 7.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_171"></a>[Pg 171]</span></p> - -</div> - -<p>Dès qu'une erreur est née, je me prépare à voir -croître à l'entour tout une végétation d'erreurs accessoires.</p> - -<p>S'il s'agit de mensonges <i>parlés</i>, la dernière phrase -de ce petit passage de Voltaire, dans les <i>Annales de -l'Empire</i>, me sert aussi de leçon constante, et fait -que je me tiens toujours sur mes gardes, même, -comme on le verra, contre les erreurs de ce genre -propagées... par Voltaire.</p> - -<p>«Plusieurs historiens, dit-il, rapportent que -Charles, avant la bataille (celle qu'il livra près de -Tunis à Barberousse), dit à ses généraux: «Les -nèfles mûrissent avec la paille; mais la paille de -notre lenteur fait pourrir et non pas mûrir les -nèfles de la valeur de nos soldats.» Les princes -ne s'expriment pas ainsi. Il faut les faire parler -dignement, ou plutôt il ne faut jamais leur faire -dire ce qu'ils n'ont point dit. Presque toutes les -harangues sont des fictions mêlées à l'histoire.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_172"></a>[Pg 172]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XXVI">XXVI</h2> -</div> - - -<p>Ce que Voltaire vient de dire des discours qu'on -prête aux héros dans les livres, je le dirai des actions -qu'on leur prête sur les tableaux; et pour cela, l'occasion, -certes, est bien prise, après ce que nous venons -de voir sur les <i>illustrations</i> de la mort de Vinci. Le -mensonge est, à ce qu'il paraît, beaucoup plus pittoresque -et plus à effet que la vérité, car je connais -fort peu de tableaux historiques qui ne soient une -faute d'histoire. Le vrai n'a qu'une nuance; le faux -en a mille, variées, changeantes, comme la fée menteuse -et folle qui les prête: l'Imagination. C'est -celle-ci qui broie les couleurs, le roman sert de palette, -et le peintre n'a plus qu'à prendre son pinceau. -Il est sûr d'avance de l'effet qu'il doit produire:<span class="pagenum"><a id="Page_173"></a>[Pg 173]</span> -le roman a si vivement parlé à l'esprit; pourquoi la -toile, sur laquelle il l'a transporté, ne parlerait-elle -pas aussi éloquemment aux yeux? La vérité, plus -froide, moins complaisante, aurait exigé plus de -soins, plus d'efforts, sans lui garantir un effet si -certain; il n'y avait donc pas à hésiter: l'incolore et -sobre muse a été laissée dans son coin, dans son -puits; et le mensonge préféré s'est, en passant de -la page de l'historien romancier sur la toile du -peintre, empâté de nouvelles couleurs, d'autant plus -fausses qu'elles sont plus voyantes.</p> - -<p>Rohr dans son <i>Pictor errans</i>, Guillaume Bowyer -dans un chapitre de ses <i>Miscellaneous Tracts</i><a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>, ont -énuméré toutes les fautes commises par les plus -grands peintres dans les sujets tirés de l'Ancien et -du Nouveau Testament; erreurs qui, vu la matière, -sont presque des hérésies; je serais tenté d'étendre -à l'histoire leur système de minutieuse rectification; -mais la tâche serait, sinon fort difficile, du moins -beaucoup trop longue. Il faudrait greffer tout un -livre sur celui-ci.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> Édimbourg, 1785, in-4º.—L'<i>Esprit des journaux</i> -(juillet 1786, p. 86) a donné une traduction de ce chapitre.</p> - -</div> - -<p>Nous avons déjà signalé plusieurs de ces mensonges<span class="pagenum"><a id="Page_174"></a>[Pg 174]</span> -<i>illustrés</i> par la peinture: Hippocrate refusant -les présents d'Artaxercès<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>; sainte Geneviève prenant -de la main des peintres un rôle de bergère, qu'elle -ne joue même pas dans la légende<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>; Philippe-Auguste -avec sa couronne sur l'autel et les seigneurs auxquels -il l'offre d'un geste sublime<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>; les enfants -d'Édouard près d'être étouffés sur leur lit<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>; Cromwell -ouvrant le cercueil de Charles I<sup>er</sup><a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>, etc., etc. -Mille autres étaient sous ma main, que j'ai dédaignés, -ainsi: la mort de César, sur laquelle on a fait plusieurs -bons tableaux, mais pas un seul qui fût vrai<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>; -l'anecdote d'Agésilas à cheval sur un bâton, pour<span class="pagenum"><a id="Page_175"></a>[Pg 175]</span> -amuser son fils<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>, anecdote que M. Ingres, suivant -une autre tradition populaire, a transposée à l'époque -de Henri IV, en nous montrant le bon roi, non -pas à califourchon lui-même, mais servant de monture -au petit dauphin, devant l'ambassadeur d'Espagne -stupéfait. Plus loin, j'en indiquerai d'autres en -courant: les tableaux sur Henri IV et Sully, où le -mensonge saute pour ainsi dire aux yeux:—le roi, -qui avait sept ans de plus que son ministre, est invariablement -représenté de dix au moins plus jeune -que lui<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>; les tableaux sur Richelieu et Cinq-Mars, -toujours taillés sur un roman trop célèbre, jamais -sur l'histoire trop méconnue; la fameuse scène de -Louis XIV entrant au Parlement un fouet à la main; -enfin mille autres encore. Mais puisque je tiens ce -sujet, je veux vous dénoncer, sans tarder, le Sixte-Quint -de M. Monvoisin au Luxembourg, et le Rizzio -de Decaisne. Tous deux, l'un où l'on voit l'impétueux<span class="pagenum"><a id="Page_176"></a>[Pg 176]</span> -pontife qui se relève en jetant ses béquilles<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>; -l'autre qui nous fait du Piémontais joueur de guitare, -bossu, un jouvenceau brillant sur lequel s'abaisse -le regard amoureux de Marie Stuart<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>; tous -deux sont d'effrontés mensonges.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 6.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 120.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 71-75.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 20.—On connaît le tableau de -P. Delaroche; il en existe un autre du peintre de Dusseldorf, -M. Hildebrandt, dont le <i>Magasin pittoresque</i> a donné -une gravure, t. X, p. 49.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 20.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> Celui de M. Court, au Luxembourg, n'est pas plus -vrai que celui de M. Gérôme, au Salon de 1859. Tout ce -qu'on savait sur cet événement se trouve singulièrement -modifié par la découverte qu'on a faite en Espagne d'un -fragment de Nicolas de Damas, publié pour la première -fois en 1849, par M. Alfred Didot, au t. III des <i>Fragmenta -historicorum</i>.—<i>V.</i> Mérimée, <i>Mélanges histor. et litt.</i>, -p. 366 et suiv.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> «Un jour, dit Plutarque cité par Bayle (édit. Beuchot, -t. II, p. 24), un jour qu'on le surprit à cheval sur -un bâton avec ses enfants, il se contenta de dire à celui -qui l'avait vu en cette posture: «Attendez à en parler -que vous soyez père.» N'est-ce pas, sauf la différence de -mise en scène, toute l'anecdote de Henri IV?</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> Cette remarque a déjà été faite par M. Ed. About, -dans son <i>Voyage à travers l'Exposition des beaux-arts</i>, p. 79.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> La vie anecdotique de Sixte-Quint n'est, surtout pour -le commencement, qu'une répétition de celle du cardinal -Brogni (<i>V.</i> Bayle, à ce mot).—La scène des béquilles -jetées, et le <i>mot</i> qu'aurait dit ensuite Sixte-Quint au cardinal -de Médicis, s'étonnant de le voir marcher droit, lui, -si cassé avant l'élection: «Si je me courbais, c'est que je -cherchais les clefs du paradis»; tout cela n'est qu'invention. -On a mis dans la bouche de Sixte-Quint ce qui -n'était qu'une facétie, en circulation à propos de tous les -nouveaux papes. «A Rome, lisons-nous dans les <i>Historiettes</i> -de Tallemant, on dit, quand on voit un vieux -cardinal courbé, qu'il cherche les clefs, car, dès qu'ils les -ont trouvées, ils se portent le mieux du monde.» (Édit. -in-12, t. X, p. 74.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295" class="label">[295]</a> Rizzio, ou plutôt Riccio, avait plus de la trentaine et -rien d'attrayant. Presque tout ce qu'on a écrit sur lui est -faux. Ainsi, M. Fétis (<i>Biographie des music.</i>, à son nom) -le pose en compositeur distingué, tandis que, selon -Hawkins, ce n'était qu'un piètre chanteur, qui n'a rien -composé (Lichtenthal, <i>Dict. de musique</i>, trad. par Mondo, -t. II, p. 259).</p> - -</div> - -<p>M. Despois, rendant compte de la première édition -de ce livre<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>, disait: «J'imagine que M. Fournier -va se faire bien des ennemis; je mets en première -ligne les artistes.» C'était fort juste; mais<span class="pagenum"><a id="Page_177"></a>[Pg 177]</span> -pour prouver que ces sortes d'inimitiés ne m'effrayent -pas, j'ai cru devoir ajouter ce qu'on vient -de lire. Les ennemis que la première édition ne -m'avait pas faits me sont venus après la seconde, ou -me viendront après la troisième<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296" class="label">[296]</a> <i>Estafette</i>, 21 juillet 1856.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297" class="label">[297]</a> Pour compléter ce que j'ai dit, je renverrai à un -excellent article de M. Vallet de Viriville dans la <i>Revue -des Provinces</i>, du 15 juin 1865: <i>l'Histoire de France au -Salon de 1865</i>.</p> - -</div> - -<p>Cela dit, je retourne à d'autres mensonges. Je -viens de finir en parlant de Marie Stuart: c'est par -elle que je recommencerai.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_178"></a>[Pg 178]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XXVII">XXVII</h2> -</div> - - -<p>Je lus un jour, dans un feuilleton du <i>Journal des -Débats</i><a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a> signé de M. Philarète Chasles:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298" class="label">[298]</a> 23 oct. 1844.</p> - -</div> - -<p>«Beaucoup de cœurs sensibles se révolteront si -j'ose leur dire que Marie Stuart n'a jamais fait -que de très mauvais vers, et que ce petit couplet -tant répété:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Adieu, plaisant pays de France,</div> - <div class="verse indent6">O ma patrie</div> - <div class="verse indent6">La plus chérie! etc.,</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>n'est qu'une mystification de journaliste, avouée -par le journaliste Querlon, et néanmoins reproduite -à satiété, dans des torrents de larmes et d'encre<span class="pagenum"><a id="Page_179"></a>[Pg 179]</span> -sortis de plumes bien taillées et sentimentales. -Querlon a imprimé l'aveu de sa faute, et néanmoins -<i>dictionnaires</i> et <i>biographies</i>, <i>bibliographies</i>, -<i>albums</i>, <i>notices</i>, et le reste, ont reproduit fidèlement -la légende; elle est encore écrite et imprimée dans -la <i>Biographie universelle</i> de MM. Michaud. Mais la -vérité vaut-elle la peine qu'on la dise? Plusieurs -pensent que non, je crois que oui, j'ai tort peut-être.»</p> - -<p>Je ne suis pas de ceux que la vérité effraye; aussi -les lignes de M. Ph. Chasles ne firent-elles que me -mettre en goût. Sans désemparer, je me lançai à la -recherche des preuves de ce qu'il venait de m'apprendre.</p> - -<p>J'y étais d'autant plus porté, que la chanson de -Marie Stuart, imprimée, pour la première fois, en -1765, dans cette <i>Anthologie</i><a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a> en trois volumes dont -Monet avait fait les frais, dont ce même Meusnier -de Querlon avait écrit l'introduction, m'avait toujours -semblé un peu suspecte. La mention banale: -<i>tirée du manuscrit de Buckingham</i>, ne me rassurait -pas du tout. Ce que je savais d'ailleurs des habitudes -de Querlon, qui prenait volontiers plaisir à -ces sortes de mystifications littéraires; ce que je<span class="pagenum"><a id="Page_180"></a>[Pg 180]</span> -connaissais de son petit livre publié à Magdebourg, -en 1761, <i>les Innocentes Impostures, ou Opuscules -de M.***</i>, n'était pas fait pour me donner plus de -confiance.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299" class="label">[299]</a> 1765, in-8º, t. I, p. 19.</p> - -</div> - -<p>Je cherchai donc. D'abord je trouvai un article de -la <i>Revue des Deux-Mondes</i><a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>, dans lequel M. Ph. -Chasles avait émis, pour la première fois, le fait -répété sous une autre forme dans son feuilleton des -<i>Débats</i>. Il persistait dans son dire, donc il en était -bien sûr. C'était de quoi me rendre plus confiant -encore, plus ardent à la découverte du reste. Il -m'apprenait, de plus, que la lettre dans laquelle -M. de Querlon trahissait lui-même sa petite imposture -était adressée à l'abbé Mercier de Saint-Léger. -Il fallait chercher cette lettre; je ne m'en fis pas -faute, comme bien vous pensez.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300" class="label">[300]</a> I<sup>er</sup> juin 1844, art. sur les <i>Pseudonymes anglais au</i> -<span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>.</p> - -</div> - -<p>Chemin faisant, j'appris que M<sup>me</sup> de Norbelly -fille de Querlon, morte il y a trente ans environ, -s'amusait souvent à conter l'histoire de la supercherie -commise par son père, et dont le monde -entier s'obstinait à être la dupe<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>. Je découvris quelques<span class="pagenum"><a id="Page_181"></a>[Pg 181]</span> -lignes de M. Viollet-le-Duc<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>, où il soutenait, -lui aussi, que la chanson attribuée à Marie Stuart -n'était certainement pas d'elle. J'acquis de plus, par -un article de M. Sainte-Beuve dans le <i>Journal des -Savants</i><a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>, une nouvelle preuve que l'assurance donnée -à l'abbé de Saint-Léger par Querlon sur la -véritable origine de la chanson était très réelle; -enfin, je sus que l'un de nos plus riches amateurs -possédait, dans sa collection, l'<i>autographe</i> même de -la lettre dans laquelle l'innocente fraude se trouvait -révélée par son auteur<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>. C'était tenir tout; cependant, -je ne sais pourquoi, je ne me défiai pas -moins.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301" class="label">[301]</a> M<sup>me</sup> de Norbelly, mariée en premières noces avec -l'adjudant-major général Levasseur, était la mère de M. le -général de division Levasseur.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302" class="label">[302]</a> <i>Biblioth. poétique</i>, II<sup>e</sup> part., p. 20.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303" class="label">[303]</a> Année 1847, p. 278, et <i>Derniers Portraits littéraires</i>, -p. 63-64.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304" class="label">[304]</a> C.-Blaze, <i>Molière musicien</i>, t. I, p. 446.</p> - -</div> - -<p>Les autographes sur des faits déjà un peu connus -et pour lesquels ils nous sont des preuves trop désirées, -trop imprévues, m'ont toujours trouvé sur -mes gardes contre l'espèce de certitude improvisée -qu'ils apportent. Elle est, selon moi, trop complète -pour l'être assez. Ici, quelques lignes imprimées de -Querlon ou de l'abbé de Saint-Léger dans un des -recueils où ils écrivaient d'habitude, eussent bien -mieux été mon affaire. Je désespérais malheureusement<span class="pagenum"><a id="Page_182"></a>[Pg 182]</span> -de les trouver, et, de guerre lasse, je renonçais -presque à poursuivre davantage la solution -définitive de ce petit problème littéraire.</p> - -<p>Après avoir vu pourtant avec quel dédain superbe -M. Mignet, dans sa belle et sérieuse <i>Histoire de -Marie Stuart</i>, affecte de ne pas parler de cette chanson, -tandis que M. Dargaud<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>, dans son livre romanesque -sur la même reine, n'oublie pas de la donner -pour authentique, je m'étais de plus en plus convaincu -qu'elle devait être supposée<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305" class="label">[305]</a> <i>Hist. de Marie Stuart</i>, 1850, in-8º, t. I, p. 134-135.—«Ces -vers, dit M. Dargaud, sont désormais inséparables -de son nom. Elle les acheva quelques semaines plus -tard à Holyrood.» M. Dargaud avait, à ce qu'il paraît, -sur cette partie de la vie de Marie Stuart, des mémoires -particuliers. Il eût bien dû nous dire où ils se trouvent.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306" class="label">[306]</a> M. Mignet (<i>Histoire de Marie Stuart</i>, 3<sup>e</sup> édit., Charpentier, -1854, in-12, t. I, p. 102-105) se contente de -citer ce passage de Brantôme (t. V, p. 92-94): «Elle, les -deux bras sur la pouppe de la galère du costé du timon, se -mist à fondre à grosses larmes, jettant toujours ses beaux -yeux sur le port et le lieu d'où elle estoit partie, prononçant -toujours ces tristes paroles: «Adieu, France!» -jusqu'à ce qu'il commença à faire nuict... Elle voulut se -coucher sans avoir mangé, et ne voulut descendre dans la -chambre de pouppe, et lui dressa-t-on là son lict. Elle -commanda au timonnier, sitost qu'il seroit jour, s'il voyoit -et découvroit encore le terrain de France, qu'il l'éveillast -et ne craignist de l'appeler: à quoy la fortune la favorisa, -car le vent s'estant cessé, et ayant eu recours aux rames, -on ne fit guères de chemin cette nuict; si bien que le jour -paroissant, parut encore le terrain de France, et n'ayant -failly le timonnier au commandement qu'elle lui avoit -faict, elle se leva sur son lict, et se mit à contempler la -France, encore et tant qu'elle put... Adonc redoubla encore -ces mots: «Adieu, France! Adieu, France! je pense ne -vous voir jamais plus.» Toute cette scène ne vaut-elle -pas mieux que le couplet de Querlon? Le silence de Marie -Stuart, entrecoupé d'un seul cri d'adieu, n'en dit-il pas -plus que cette romance, composée de sang-froid et chantée -sur la poupe? Il n'y a de mise en tout ceci que les vers -de Ronsard (édit. in-fol., t. VIII, p. 6-7). M. Mignet les -cite:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Le jour que vostre voile au vent se recourba</div> - <div class="verse indent0">Et de nos yeux pleurans les vostres desroba,</div> - <div class="verse indent0">Ce jour-là, mesme voile emporta loin de France</div> - <div class="verse indent0">Les muses qui souloient y faire demeurance.</div> - </div> -</div> -</div> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_183"></a>[Pg 183]</span></p> - -</div> - -<p>Quelques lignes de M. de Villenfagne, dans ses -<i>Mélanges de littérature</i>, etc.<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>, me rendirent tout à -coup l'espoir.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307" class="label">[307]</a> <i>Mélanges de littérature et d'histoire</i>, Liège, 1788, in-8º -p. 39.</p> - -</div> - -<p>Elles me mettaient sur la trace d'un article de -l'<i>Esprit des Journaux</i>, dans lequel, caché sous un -pseudonyme, l'abbé de Saint-Léger confessait franchement -l'aveu que M. de Querlon lui avait fait de -sa supercherie. Je courus au volumineux recueil, et -le feuilletai tant et si bien que, dans le volume du<span class="pagenum"><a id="Page_184"></a>[Pg 184]</span> -mois de <i>septembre</i> 1781<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>, je découvris ce petit paragraphe, -qui mettait victorieusement fin à ma tâche -de chercheur:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308" class="label">[308]</a> P. 227. <i>Observations sur deux lettres imprimées dans -l'</i>Esprit des Journaux, <i>concernant les Annales poétiques</i> -(par D...).</p> - -</div> - -<p>«Marie Stuart est-elle auteur de la chanson qui -lui est attribuée dans l'<i>Anthologie</i>? Feu M. de Querlon -m'a assuré l'avoir faite lui-même. Cette assertion -d'un homme qui étoit vrai tranche la question.»</p> - -<p>Fort bien dit! Là, en effet, est toute la solution -de l'affaire et la condamnation des routiniers qui -persisteraient désormais à croire et à dire le contraire.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"></a>[Pg 185]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XXVIII">XXVIII</h2> -</div> - - -<p>Dans l'article du <i>Journal des Savants</i> cité tout à -l'heure, M. Sainte-Beuve pose cette autre question -que personne, je crois, ne s'était encore faite:</p> - -<p>«Les beaux vers de Charles IX à Ronsard:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, etc.,</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>où se trouvent-ils pour la première fois?...»</p> - -<p>Je pris à cœur ce point d'interrogation, et je finis -par me mettre, je crois, en état d'y répondre. Ces -vers, «les meilleurs que l'on connaisse publiés sous -le nom d'un roi, dit M. Valery<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>, et peut-être les<span class="pagenum"><a id="Page_186"></a>[Pg 186]</span> -plus beaux de ce siècle»; ces vers que Voltaire<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>, -pour leur donner un auteur vraisemblable, mit sans<span class="pagenum"><a id="Page_187"></a>[Pg 187]</span> -plus de raison sur le compte d'Amyot, très excellent -prosateur, mais rimeur détestable<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>, se trouvent -pour la première fois dans le <i>Sommaire de -l'Histoire de France, etc.</i>, par Jean Le Royer, sieur -de Prades, Paris, 1651, in-4º, p. 548, où Abel de -Sainte-Marthe les reprit pour les placer dans le -<i>Recueil de preuves</i> jointes au <i>Discours historique sur le -rétablissement de la bibliothèque de Fontainebleau</i><a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309" class="label">[309]</a> <i>Curiosités et Anecdotes italiennes</i>, p. 252-253.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310" class="label">[310]</a> <i>Lettre à l'abbé Vitrac</i>, 23 décembre 1775. (Édit. Beuchot, -t. LXIX, p. 459.) <i>V.</i> aussi et surtout le <i>Dictionn. -philosoph.</i>, art. <span class="smcap">Charles IX</span>.—Puisque nous allons parler -d'Amyot, n'oublions pas de dire que toute l'histoire de -son enfance, telle qu'on la lit partout, est complètement -fausse, ainsi que M. Ampère l'a prouvé (<i>Revue des Deux-Mondes</i>, -1<sup>er</sup> juin 1841, p. 720-722). Bayle y avait cru. -Joly le réfuta le premier dans les <i>Remarques</i> sur son -<i>Dictionnaire</i>, t. I, p. <span class="allsmcap">VI</span>. C'est un petit roman de l'invention -de Saint-Réal, dans le genre de celui que l'abbé a -écrit sur la <i>Conspiration des Espagnols contre Venise</i> -(<i>V.</i> Sainte-Beuve, <i>Causeries du lundi</i>, t. IX, p. 371), et de -cet autre, dont Schiller a fait une tragédie, et qui travestit -tout à fait la vérité au sujet de don Carlos et des causes -de sa mort. Dès le dernier siècle, le P. Griffet (<i>Traité des -différentes sortes de preuves</i>, etc., p. 11-12) et l'abbé de -Longuerue en avaient éventé le mensonge. <i>V.</i> d'Argenson, -<i>Essais dans le goût de Montaigne</i>, p. 346.—Dans la <i>Revue -des Deux-Mondes</i> (1<sup>er</sup> avril 1859, p. 577), M. Mérimée fit -à son tour justice de ce roman, d'après les deux volumes -de Prescott, <i>History of the reign of Philippe II</i>; mais, depuis -lors, en 1863, M. Gachard à Bruxelles, M. Charles -de Moüy à Paris, chacun dans un ouvrage portant le -même titre: <i>Don Carlos et Philippe II</i>, en ont encore eu -bien plus définitivement raison; après les deux volumes -de l'un et le volume de l'autre, il n'y a plus à douter de -la folie coupable de l'insensé D. Carlos, et de la fausseté -de ses amours avec la reine sa belle-mère. Robertson, qui -popularisa cette fable, est comparé par M. Mérimée à Tite-Live, -avec toutes sortes de réserves, bien entendu, mais -non pas cependant avec celle du mensonge.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311" class="label">[311]</a> C'était l'avis de Charles IX lui-même. <i>V.</i> <i>Dictionnaire</i> -de Bayle, édit. Beuchot, t. I, p. 504.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312" class="label">[312]</a> 1668, in-4º, p. 17.—Sainte-Marthe y cite tout le -passage du livre de son ami de Prades, sur le talent -poétique de Charles IX et sur les vers qu'il composa. «On -en voit quelques-uns à la suite de la <i>Franciade</i> de Ronsard, -et d'autres en d'autres <i>lieux</i>, dont ceux-ci (ceux dont -il est question ici) ne sont pas les moins remarquables.» -Voilà tout; ni de Prades ni Sainte-Marthe ne s'expliquent -davantage sur le <i>lieu</i>, très intéressant à connaître cependant, -où ces vers ont été trouvés. L'abbé Goujet (<i>Biblioth. -franç.</i>, t. XII, p. 204) se contenta de les citer d'après eux. -De son temps, il y avait tant d'années déjà que ces vers -étaient attribués à Charles IX, qu'il paraissait inutile de -chercher s'ils lui appartenaient réellement. Il y avait prescription -pour le mensonge. J'ai regretté que, dernièrement -encore, on n'ait pas cru devoir revenir sur cette prescription -dans un livre qui, en répétant l'erreur, lui donnera -une trop solennelle consécration: c'est le <i>Dictionnaire -historique</i> de l'Académie (t. I, p. 26). Si l'on ne trouvait -pas bon d'enlever à Charles IX tout le mérite de ces vers, -au moins, à mon avis, fallait-il faire quelques réserves.</p> - -</div> - -<p>Pour mieux appuyer ce qui nous reste à dire à -leur sujet, nous allons, bien qu'ils soient connus de -tout le monde, les reproduire encore ici:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,</div> - <div class="verse indent0">Doit être à plus haut prix que celui de régner.</div> - <div class="verse indent0">Tous deux également nous portons des couronnes:</div> - <div class="verse indent0">Mais, roi, je les reçois, poète, tu les donnes.</div> - <div class="verse indent0">Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur,</div> - <div class="verse indent0">Éclate par soi-même, et moi par ma grandeur.</div> - <div class="verse indent0">Si du côté des dieux je cherche l'avantage,</div> - <div class="verse indent0">Ronsard est leur mignon, et je suis leur image.</div> - <div class="verse indent0">Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,</div> - <div class="verse indent0">T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps,</div> - <div class="verse indent0">Elle t'en rend le maître, et te sait introduire</div> - <div class="verse indent0">Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.</div> - </div> -</div> -</div> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"></a>[Pg 188]</span></p> -<p>Nous pourrions, après cette citation, faire ce dont -s'avisa Voltaire à l'encontre du sieur de Prades, -qui s'en était prudemment gardé; nous pourrions -mettre en regard de ces douze vers quelque autre -poésie de Charles IX, que la comparaison ne ferait -guère briller, et qui, littérairement parlant, perdrait -à être authentique. C'est inutile; ce petit morceau -porte assez avec lui la preuve de son origine: il -suffit, selon moi, de le lire. On sent tout d'abord, -à la tournure des vers, à leur solide régularité, à -leur allure un peu fière, à l'antithèse qui s'y joue -et qui s'y soutient avec une grâce forte et aisée; -enfin à je ne sais quel grand air qui semble faire de<span class="pagenum"><a id="Page_189"></a>[Pg 189]</span> -cette poésie plutôt une sœur de la muse assurée de -Corneille qu'une contemporaine de la muse inégale -de Ronsard; on voit bien, dis-je, que pour leur -donner place dans son livre publié en 1651, de -Prades a certainement façonné, remanié à fond ces -douze alexandrins selon la manière et le goût de -son temps<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>, si même il ne les a pas fabriqués de -toutes pièces.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313" class="label">[313]</a> C'est ce que fit Sauvigny pour les vers de M<sup>lle</sup> de -Calages, cités par la <i>Biographie universelle</i> (art. <span class="smcap">Calages</span>). -En les reproduisant le premier dans le <i>Parnasse des Dames</i>, -il changea des vers entiers, il l'avoue lui-même, des -expressions, quelquefois même des tours de phrase, et cela, -dit-il, pour faire mieux goûter notre ancienne poésie. Il -n'est pas étonnant que la <i>Biographie</i>, qui les reprit avec -ses variantes, ait trouvé que ces vers, faits avant <i>le Cid</i>, -étaient dignes d'une autre époque. (Barbier, <i>Examen critique -des dict. histor.</i>, p. 165.)</p> - -</div> - -<p>L'original n'a pas été retrouvé, et pour cause -sans doute; on ne peut donc savoir ce qu'après le -travail d'épuration auquel on les aurait soumis il a -pu rester des vers écrits par Charles IX. Ce qui est -plus possible, la pièce primitive étant absente, c'est -de croire, sans crainte de démenti, que de Prades -avait ses raisons pour être le premier à citer ce morceau, -et que même il était sans doute le seul, en -1651, qui pût s'en permettre la citation<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314" class="label">[314]</a> Ce qui me fait le soupçonner davantage, c'est qu'il -était moins historien que poète. Il avait fait des tragédies, -entre autres un <i>Arsace</i>, joué en 1666 par la <i>troupe du Roy</i>, -et qui, lit-on dans la préface, avait eu l'approbation des -meilleurs esprits: MM. de Sainte-Marthe, La Mothe-Le -Vayer, du Ryer, Beys, Quinault. «L'illustre M. Corneille -dit qu'elle avoit assez de beautez pour parer trois pièces -entières.» On y trouve des vers comme ceux-ci, qui, soit -dit en passant, ressemblent fort à la célèbre parole du général -Cavaignac, quittant le pouvoir à la fin de 1848:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent26">J'abandonne le trône...</div> - <div class="verse indent0">Je pourrois en tomber, j'aime mieux en descendre, etc.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>On conçoit qu'un homme dont les vers avaient l'applaudissement -de Corneille pouvait se croire en droit d'arranger -ceux de Charles IX, sinon de les faire entièrement lui-même.—C'est -du reste—et ceci sera décisif dans le -procès—ce que de Prades s'était déjà permis pour le -même roi s'adressant au même poète. On trouve dans ses -<i>Œuvres poétiques</i>, 1650, in-4º, p. 37-38, une <i>Epistre de -Charles IX à Ronsard</i>, faite par lui tout entière.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"></a>[Pg 190]</span></p> - -</div> - -<p>Dreux du Radier, qui m'aida beaucoup à retrouver -le premier gîte de ces beaux vers, et à qui tout -d'abord ils avaient aussi semblé d'une authenticité -suspecte, ne croyait de la part de de Prades qu'à -un travail d'arrangement. Ce n'était peut-être pas -assez dire; mais pour son temps c'était beaucoup. -«Ils sont, écrit-il<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>, si exacts pour ce qu'on appelle -versification, et même pour l'expression toute moderne, -que je ne saurois m'empêcher d'avertir le<span class="pagenum"><a id="Page_191"></a>[Pg 191]</span> -lecteur que celui qui les rapporte s'est sans doute -écarté de l'original, sous prétexte de ne pas choquer -l'oreille par des sons auxquels elle n'est plus accoutumée. -Il a changé ce qui lui a paru trop dur. Mais -bien loin de mériter quelque reconnoissance par -cette fausse délicatesse, on ne sauroit que le blâmer -de sa hardiesse. Il nous prive des grâces respectables -d'un original précieux, pour nous donner une copie -peut-être foible, et ses expressions, au lieu de celles -du monarque dont il parle.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315" class="label">[315]</a> <i>Tablettes historiques</i>, etc., t. II, p. 228.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"></a>[Pg 192]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXIX">XXIX</h2> -</div> - - -<p>«Je viens d'aider à dépouiller Charles IX du -plus beau fleuron de sa couronne poétique, je vais -lui donner sa revanche. A-t-il tiré sur les huguenots -le matin de la Saint-Barthélemy, comme on le répète -partout? Pour moi, je ne le crois pas; les témoignages -allégués, celui du Gascon Brantôme<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>, celui -de ce marquis de Tessé, qui, selon Voltaire<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>, tenait<span class="pagenum"><a id="Page_193"></a>[Pg 193]</span> -le fait du gentilhomme même qui chargeait l'arquebuse -du roi, n'étant pas, à mon avis, des preuves -bien redoutables. L'abbé Coupé en a fait bon marché -dans un article de ses <i>Soirées littéraires</i>, et je -fais comme lui très volontiers<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316" class="label">[316]</a> <i>Hommes illustres et grands capitaines françois</i> (édit. du -<i>Panthéon littéraire</i>), t. I, p. 560-561.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317" class="label">[317]</a> <i>La Henriade</i>, chant II, notes.—Voltaire, dans ses -notes de <i>la Henriade</i>, comme dans son <i>Essai sur les guerres -civiles</i>, est impitoyable pour Charles IX, jusque-là qu'il ne -craint pas de lui prêter, devant le cadavre de Coligny à -Montfaucon, le <i>mot</i> de Vitellius à Bédriac: «Le corps -d'un ennemi mort sent toujours bon.» Walter Scott l'a -bien mis dans la bouche de Louis XI, au chapitre <span class="allsmcap">III</span> de -<i>Quentin-Durward</i>! O licences du roman historique! Pour -le prêt fait ici à Charles IX, Brantôme est le premier coupable. -C'est lui qui lui fait dire, devant le gibet de Coligny, -à ses courtisans qui se bouchaient le nez «à cause de -la senteur:—Je ne le bouche, comme vous autres, car -l'odeur de son ennemi est très bonne.» (<i>Œuvres</i>, édit. du -<i>Panthéon littéraire</i>, t. I, p. 561.)—Avouons que Voltaire -se rétracta plus tard. «C'est, dit-il au chap. <span class="allsmcap">CLXXI</span> de -l'<i>Essai sur les Mœurs</i>, un ancien mot de Vitellius, qu'on -s'est avisé d'attribuer à Charles IX.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318" class="label">[318]</a> <i>V.</i> aussi Musset-Pathay, <i>Correspond, histor.</i>, in-8º, -p. 103.</p> - -</div> - -<p>«Ce n'est pas la petite diatribe de Prudhomme -dans ses <i>Révolutions de Paris</i>, où il est dit, par exemple, -que Charles IX quittait une partie de billard -quand il prit sa carabine pour tirer sur les huguenots, -qui me fera changer d'opinion. Le fameux décret de -la Commune statuant, en date du 29 vendémiaire -an II (20 octobre 1793) qu' «il sera mis un poteau -infamant à la place même où Charles IX tirait sur -son peuple<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>», ne me convaincra pas davantage, et<span class="pagenum"><a id="Page_194"></a>[Pg 194]</span> -je ne me rendrai point parce que je saurai que ce -poteau, portant une inscription en lettres gigantesques, -se vit très longtemps sur le quai au-dessous -de la fenêtre du cabinet de la reine, aujourd'hui la -galerie des Antiques. Je sais trop bien que toute -cette partie du Louvre n'ayant été construite que -vers la fin du règne d'Henri IV, il eût été assez difficile -que Charles IX pût s'être embusqué là pour -<i>arquebuser</i> «aucuns dans les fauxbourgs de Saint-Germain, -qui se remuoient et se sauvoient», comme -dit Brantôme.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319" class="label">[319]</a> <i>Réimpression du Moniteur</i>, t. XVIII, p. 170.</p> - -</div> - -<p>«Un livre récemment publié déplace la scène, -mais sans la rendre plus vraisemblable. Ce n'est pas -du Louvre, c'est du Petit-Bourbon, qui était proche -et dont la principale fenêtre donnait sur le quai de -l'École, presque en regard du bâtiment actuel de la -Monnaie, que le roi aurait tiré. On acheva de démolir -le Petit-Bourbon en septembre 1758, et c'est -à propos de cette démolition que le livre dont je -viens de parler, et qui n'est autre que le <i>Journal</i> de -l'avocat Barbier<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>, assigne au forfait royal ce nouveau -théâtre.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320" class="label">[320]</a> T. IV, p. 290.</p> - -</div> - -<p>«Le 20 de ce mois, y est-il dit, on a commencé -à abattre l'ancien garde-meuble, rue des Poulies,<span class="pagenum"><a id="Page_195"></a>[Pg 195]</span> -sur le quai<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>, dans lequel bâtiment étoit un balcon -d'une ancienne forme, couvert et élevé, d'où -Charles IX tiroit avec une arquebuse sur le peuple, -le jour de la Saint-Barthélemy; on ne verra -plus, ajoute Barbier, le monument de ce trait -historique.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321" class="label">[321]</a> La rue des Poulies allait alors jusqu'au quai de -l'École, en longeant toute la colonnade du Louvre. <i>V.</i> -notre <i>Paris démoli</i>, 2<sup>e</sup> édit., Introduction, p. <span class="allsmcap">XXXVIII</span>, -notes.</p> - -</div> - -<p>«Il se trompait. La calomnie tient aux mensonges -qu'elle a caressés pendant des siècles. Quand -on fait disparaître les lieux où elle en avait étalé la -mise en scène, elle cherche ailleurs où les loger, où -les faire mouvoir. C'est ainsi que pour celui qui -nous occupe, le balcon du garde-meuble étant détruit, -elle fit choix de la fenêtre du cabinet de la -reine, place nouvelle qui, de 1758 à 1793, avait -été déjà consacrée par trente-cinq ans de commérages, -lorsque la Commune vint à son tour la déclarer -authentique.</p> - -<p>«Vous savez maintenant, et de reste, si elle -pouvait l'être. Celle dont on lui cédait le rôle, la -fenêtre du Petit-Bourbon, ne l'était pas davantage. -Pour s'en assurer, il n'y a qu'à prendre au pied de -la lettre le passage de Brantôme sur lequel se base<span class="pagenum"><a id="Page_196"></a>[Pg 196]</span> -toute l'accusation. «Quand il fut jour, y est-il dit, -le roy mist la teste à la fenestre de sa <i>chambre</i>...» -Où se trouvait la <i>chambre</i> de Charles IX? Au Louvre, -et non pas au Petit-Bourbon. Croyez-m'en, un -fait qui laisse ainsi dans le doute sur le lieu où il -s'est passé est loin d'être bien avéré<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322" class="label">[322]</a> Dans la première édition de son <i>Abrégé chronologique</i> -(p. 238), le président Hénault avait donné créance à ce -fait. Parlant de Charles IX et de la Saint-Barthélemy, il -avait écrit: «Ce roi qui ce jour-là, <i>dit-on</i>, tira lui-même -une carabine sur les huguenots qui étoient ses sujets.» -Ce <i>dit-on</i>, jeté prudemment au milieu de la phrase, prouvait -que le président ne croyait guère à ce qu'il écrivait -là. Aux autres éditions, il doutait encore davantage: il -supprima tout le passage.</p> - -</div> - -<p>Voilà ce que je disais dans la première édition de -ce livre, et je m'y tiens. Les objections n'ont -cependant pas manqué pour me faire départir de -mon opinion; on a remué contre moi, groupé, -échafaudé bien des preuves; mais comme je me -suis remis moi-même à la découverte, et comme ce -que j'ai trouvé ne vaut pas moins que ce qu'on -m'a opposé, ainsi qu'on en pourra juger tout à -l'heure, je crois bon de répéter tout d'abord, et -même avec plus d'assurance que je n'en avais autrefois: -Charles IX n'a pas tiré sur les huguenots.</p> - -<p>Le <i>Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme<span class="pagenum"><a id="Page_197"></a>[Pg 197]</span> -français</i> est le champ clos sur le terrain duquel -m'ont entraîné mes adversaires, lice courtoise où -les juges du camp me répondaient de la loyauté du -combat. D'abord est venu M. Aug. Bernard, lancé -contre moi par un feuilleton de M. Méry<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a> où moi-même -je ne pouvais tout accepter, notamment les -éloges excessifs sur mon livre. M. Bernard, dans un -premier article<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>, puis dans un second publié six -mois plus tard<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>, cherchait à bien établir que le -pavillon dont je contestais l'existence en 1572 «ne -pouvait pas ne pas exister»; ou tout au moins à -prouver que si Charles IX n'avait pas tiré de là, il -aurait pu tirer «d'un pavillon tout voisin», où se -trouvait sa chambre. Afin qu'il n'y eût pas sur -ces deux points de doutes à élever, il avait pris la -peine de dessiner, et le <i>Bulletin</i> avait fait graver un -plan qui expliquait à merveille l'état des lieux. -M. Ad. Berty, qui s'engagea dans la discussion lors -de sa reprise par M. Bernard, eut aussi le soin de -faire dessiner et de faire graver un plan<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>. Ses conclusions<span class="pagenum"><a id="Page_198"></a>[Pg 198]</span> -étaient les mêmes: si l'on admet, d'après -Brantôme, que le roi tira de sa chambre, la chose -est possible, car les fenêtres de cette chambre, placée -dans le pavillon du roi bâti par Henri II, faisaient -face à la Seine; si l'on veut, au contraire, que la -royale arquebusade ait été dirigée de la fenêtre traditionnelle, -rien d'impossible encore, puisque la -construction de la grande galerie du Louvre implique -celle de la petite, et par conséquent l'existence -de la fenêtre qui termine cette petite galerie. Soit, -et je veux bien, sans l'approfondir davantage, donner -raison à MM. Bernard et Berty sur ce point, -qui n'est pas le plus important de la question.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323" class="label">[323]</a> <i>Le Pays</i>, 4 nov. 1856.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324" class="label">[324]</a> <i>Bulletin de la Société de l'hist. du Protestant. franç.</i>, -nov.-déc. 1856, p. 336.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325" class="label">[325]</a> <i>Id.</i>, mai-août 1857, p. 118.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326" class="label">[326]</a> <i>Id.</i>, mai-août 1857, p. 124.</p> - -</div> - -<p>Je leur demanderai seulement s'ils sont bien sûrs -que, la petite galerie existant, la fenêtre existât aussi -avec le balcon. Je n'en suis pas, moi, bien persuadé. -Ces jours derniers encore, j'examinais au Louvre le -tableau de Zeemann représentant le palais peu de -temps après la Fronde, c'est-à-dire lorsque la galerie -des Rois, aujourd'hui galerie d'Apollon, avait pris -depuis plus de quarante ans déjà la place de la terrasse -à l'italienne qui, jusqu'au règne de Henri IV, -couronna ce simple rez-de-chaussée<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>. Or, que trouvai-je -sur ce tableau de Zeemann? Une fenêtre,<span class="pagenum"><a id="Page_199"></a>[Pg 199]</span> -sans doute, mais murée. M. Frédéric Villot l'a -remarqué, comme moi, dans la minutieuse description -qu'il a faite de ce tableau si curieux. «La -fenêtre inférieure est bouchée, dit-il<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>, et il n'existe -pas de trace de balcon.» Qui nous dit qu'il n'en -était pas de même sous Charles IX? Le fait est que -pour le peuple cette fenêtre bouchée était comme si -elle n'existait pas, et qu'avant que le poteau révolutionnaire -lui eût dit: «C'est là!» il ne s'avisa -jamais de penser que Charles IX eût tiré d'un -endroit où la tradition lui montrait, non pas une -fenêtre, mais un mur. Son opinion n'était pas davantage -pour la fenêtre de la chambre de Charles -IX dans le pavillon du roi, mais pour la fenêtre -du Petit-Bourbon, détruit en 1758. Depuis la citation -du <i>Journal</i> de Barbier donnée plus haut, j'ai -trouvé un passage des <i>Mémoires</i> de d'Argenson<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>, et -un article du <i>Journal des Arts</i><a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>, prouvant, à n'en pas -douter, que pour la tradition la fenêtre fatale était au -Petit-Bourbon et non ailleurs. On me dira que c'est -impossible, que cette tradition est mensongère, puisque -Brantôme a prétendu que Charles IX tirait de<span class="pagenum"><a id="Page_200"></a>[Pg 200]</span> -sa chambre, et que cette chambre, on l'a vu, n'était -pas au Petit-Bourbon. J'en conviens; ce sont là de -graves désaccords, mais je ne m'en afflige pas. Les -désaccords prouvent l'absence de la vérité, et en -tout cela je ne veux pas démontrer autre chose.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327" class="label">[327]</a> L. Vitet, <i>Le Louvre</i>, 1853, in-8º, p. 30.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328" class="label">[328]</a> <i>Notice des tableaux du Louvre</i>, École allemande, nº 586, -p. 317.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329" class="label">[329]</a> T. IV, p. 258.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330" class="label">[330]</a> 20 prairial an IX, p. 266.</p> - -</div> - -<p>Pour asseoir une certitude au milieu de ces contradictions, -il faudrait quelque autorité irrécusable, -la parole d'un homme qui a vu, puis écrit ce qu'il -a vu. Sully, pour qui le souvenir de ce massacre, -où il faillit périr, devait être une vive impression -d'enfance, serait, quoique huguenot, fort bien venu -pour ce témoignage. Je l'ai cherché dans ses <i>Mémoires</i>, -et n'ai rien trouvé<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>. L'attestation de Brantôme -peut-elle en tenir lieu? Je ne le crois pas, -puisque à l'époque des massacres de Paris, Brantôme -se trouvait à Brouage<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>. D'Aubigné, dont -M. Lud. Lalanne<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a> m'a opposé le double témoignage, -en prose, dans l'<i>Histoire universelle</i><a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>, en vers<span class="pagenum"><a id="Page_201"></a>[Pg 201]</span> -dans les <i>Tragiques</i><a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>, mérite-t-il plus de créance, -lorsque, tenant, lui aussi, pour la <i>fenestre du Louvre</i>,—celle -de la chambre du roi,—il nous dit que -«de là Charles IX giboyoit aux corps passants»? Je -répéterai non, pour d'Aubigné comme pour Brantôme, -et cela, non seulement parce que, de son -aveu<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>, il avait quitté Paris trois jours avant la nuit -du massacre, mais encore parce que, protestant -acharné, il a trop l'habitude de transformer la vérité -au gré de ses haines et de la passionner jusqu'au -mensonge. Je le récuse, comme fait tout bon juge -pour tout témoin qu'il croirait intéressé; comme -Malherbe, qui le connaissait bien, le récusait nettement, -même pour le récit de ce qui s'était «faict -auprès de luy, et par manière de dire, à sa porte<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>». -Un écrivain naïf, assez du moins pour rester vrai, -me prouvant qu'il a vu, et me le racontant sans -phrase, serait bien mieux mon affaire. A ces conditions -d'honnêteté naïve, sauvegarde de sincérité, je -le prendrais volontiers, comme je l'aurais fait pour -l'honnête Sully, même dans le camp huguenot. Or, -c'est en effet là que je l'ai trouvé lorsque je ne le<span class="pagenum"><a id="Page_202"></a>[Pg 202]</span> -cherchais plus. Comme je relisais, il y a quelques -mois, une des pièces de ce temps, dont le titre suffit -pour indiquer l'esprit tout huguenot, <i>le Tocsin contre -les massacreurs et auteurs des confusions en France</i><a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>, -voici ce qui me tomba sous les yeux. Notez que la -pièce est presque contemporaine du fait, puisque la -première édition date de 1579, tandis que le récit -de Brantôme ne fut pas écrit avant 1594<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>, et que -celui de d'Aubigné vint encore bien plus tard<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331" class="label">[331]</a> M. P. de Baroncourt avait fait la même recherche, -sans plus de succès, et avait tiré de ce silence la conclusion -que j'en tire. <i>V.</i> son <i>Analyse raisonnée de l'Histoire de -France</i>, 1851, in-8º.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332" class="label">[332]</a> <i>Œuvres de Brantôme</i>, 1779, in-8º, t. I, p. 62-63. -M. Lalanne dit lui-même qu'«on peut ici répéter le témoignage -de Brantôme». (<i>Correspondance littér.</i>, 5 août 1858, -p. 224.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333" class="label">[333]</a> <i>Correspondance littér.</i>, 5 août 1858, p. 223.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334" class="label">[334]</a> 1626, in-fol., p. 550.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335" class="label">[335]</a> Édit. elzévir., p. 240.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336" class="label">[336]</a> <i>Mémoires</i> de d'Aubigné, édition Lud. Lalanne, p. 23.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337" class="label">[337]</a> <i>Lettre</i> de Malherbe à son cousin M. de Bouillon, du -14 février 1620.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338" class="label">[338]</a> Cimber et Danjou, <i>Archives curieuses</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, -p. 61-62.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339" class="label">[339]</a> <i>V.</i> <i>sa Vie</i> en tête de l'édition de ses <i>Œuvres</i>, 1779, -in-8º, t. I, p. 75.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340" class="label">[340]</a> Son <i>Histoire universelle</i> ne fut publiée pour la première -fois que de 1616 à 1620, au fur et à mesure qu'il -l'achevait.</p> - -</div> - -<p>«Or, dit l'auteur du <i>Tocsin</i>, encores qu'on eust -pu penser que ce carnage estant si grand, eust pu -rassasier la cruauté d'un jeune Roy, d'une femme -et de plusieurs gens d'authorité de leur suite, néantmoins -ils sembloient d'autant plus s'acharner que -le mal croissoit devant leurs yeux; car le Roy de -son costé ne s'y espargnoit point; <span class="allsmcap">NON PAS QU'IL -Y MIST LES MAINS</span>, mais parce qu'estant au Louvre, -à mesure qu'on massacroit par la ville, il commandoit -qu'on lui apportast les noms des occis ou des<span class="pagenum"><a id="Page_203"></a>[Pg 203]</span> -prisonniers, afin qu'on délibérast sur ceux qui -estoient à garder ou à défaire<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341" class="label">[341]</a> Dans un récent article de <i>l'Intermédiaire</i> (t. II, p. 88), -où l'on revient sur cette question, le passage que je viens -de citer a été repris, comme preuve décisive en faveur de -Charles IX. On y ajoute des extraits de deux écrits protestants: -<i>Le Réveil-Matin des François</i> et les <i>Mémoires de -l'Estat de France sous Charles IX</i>, où le fait de l'arquebuse -n'est donné que comme un <i>on-dit</i>. M. G. Gandy, dans la -<i>Revue des Questions historiques</i>, décembre 1866, p. 329, -donne aussi une conclusion conforme à la nôtre.</p> - -</div> - -<p>Il me semble qu'après ce témoignage, où Charles -IX est certes assez mal traité, mais seulement -au moins dans les limites de la vérité; il me semble -évident qu'après ces mots: <i>non pas qu'il y mist les -mains...</i>, que l'on croirait avoir été écrits dans un -élan de sincérité pour réfuter les calomnies déjà -répandues, l'on ne peut plus sérieusement répéter -que Charles IX prit part aux massacres, <i>en arquebusant</i> -les huguenots de la fenêtre de sa chambre.</p> - -<p>Il avait bien d'autres soucis, comme on vient de -l'apprendre par le témoignage du pamphlet huguenot, -mais comme on le sait encore mieux par une -de ses lettres, retrouvée en 1842, qu'il avait écrite le -lendemain du massacre au duc de Longueville, -gouverneur de Picardie<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>. Il dit qu'il n'a pu s'opposer<span class="pagenum"><a id="Page_204"></a>[Pg 204]</span> -au mal, ni même y apporter remède. «Ayant eu -assez à faire, ajoute-t-il, à employer mes gardes et -autres forces, pour me tenir le plus fort en ce chasteau -du Louvre, pour après faire donner par toute -la ville de l'appaisement de la sédition,» et pour -prévenir d'autres massacres, «dont j'aurois un -merveilleux regret<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342" class="label">[342]</a> Citée dans la <i>Revue de Bibliographie</i> de MM. Miller et -Aubenas, t. III, p. 72.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343" class="label">[343]</a> Il ne put malheureusement les prévenir partout. Les -ordres donnés en son nom, par sa mère et par son frère -le duc d'Anjou, qui avaient tout conduit à Paris, et voulaient -continuer dans les provinces, devancèrent les siens. -<i>V.</i> p. 206, 211, 216, 219, note.</p> - -</div> - -<p>M'en voudra-t-on pour ces démentis que je donne -à l'opinion commune? Ce serait avoir mauvaise -grâce. Ce que j'ai tâché de détruire là n'est pas, en -effet, une de ces «belles choses, lesquelles, disait -Pasquier, bien qu'elles ne soyent aydées d'aucteurs -anciens, si est-ce qu'il est bien séant à tout bon -citoyen de les croire pour la majesté de l'empire<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344" class="label">[344]</a> <i>Recherches de la France</i>, liv. VIII, ch. <span class="allsmcap">XXI</span>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"></a>[Pg 205]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXX">XXX</h2> -</div> - - -<p>Si, comme je le pense, Brantôme n'avait pas dit -vrai dans cette occasion, ce ne serait pas la seule -fois qu'il eût erré en parlant de Charles IX. Ici, il -lui a prêté un crime qu'il n'a sans doute pas commis; -ailleurs, il lui prête un <i>mot</i> qu'il n'a pas dit.</p> - -<p>A l'entendre, «ce roy tenoit que, contre les rebelles, -c'estoit cruauté que d'estre humain et humanité -d'estre cruel.» Le farouche apophthegme n'est -pas de Charles IX; c'est un trait tiré des sermons -de Corneille Muis, évêque de Bitonte<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>, dont Catherine -de Médicis, dans ses conseils à son fils, s'était -fait un précepte favori.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345" class="label">[345]</a> <i>Bibliothèque choisie</i> de Colomiez, 1682, in-12, p. 179.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"></a>[Pg 206]</span></p> - -</div> - -<p>D'Aubigné nous révèle cette particularité<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>, et -nous aide ainsi à corriger Brantôme. Son tour -arrive d'être réfuté lui-même.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346" class="label">[346]</a> <i>Histoire universelle</i>, t. II, liv. I, ch. <span class="allsmcap">II</span>.</p> - -</div> - -<p>La fameuse lettre de H. d'Apremont, vicomte -d'Orthez, comme refus d'obéissance à l'ordre qu'il -avait reçu de faire massacrer les huguenots de -Bayonne, est très probablement une pièce de son -invention<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347" class="label">[347]</a> <i>Ibid.</i>, ch. <span class="allsmcap">V</span>.—Par les lettres que Charles IX adressa -le jour même de la Saint-Barthélemy à Pierre Le Vavasseur, -seigneur d'Éguilly, et aux notables de la ville de Chartres, -on peut supposer de quelle nature devaient être celles qu'il -écrivit aux gouverneurs des provinces, et qu'on n'a pas -retrouvées. Elles avaient pour but, non pas d'ordonner le -massacre dans la ville, mais seulement d'expliquer les -raisons qui avaient rendu nécessaires la mort de l'Amiral -et celle de ses complices, «d'autant, lit-on dans la seconde -de ces lettres, d'autant que ledit faict pourroit leur avoir -été déguisé autrement que il n'est». Ce sont des conspirateurs -et non pas les protestants que le roi poursuit, et -contre lesquels il a sévi: «Sadite Majesté déclare que ce -qui en est ainsy advenu a esté... non pour cause aucune -de religion, ne contrevenir à ses idées de pacification qu'il -a toujours entendu, comme encores entend observer, garder -et entretenir, ains pour obvier et prévenir l'exécution -d'une malheureuse et détestable conspiration faicte par -ledit amiral, chef d'icelle et autres ses adhérents...» Ces -curieuses lettres, au nombre de trois, ont été publiées pour -la première fois par l'<i>Artiste</i> du 30 juillet 1843.—La -lettre que Charles IX écrivit le jour même du massacre à -son ambassadeur à Rome, et qui a été publiée d'après les -manuscrits de Du Puy, par M. Frédéric de Raumer, <i>Briefe -aus Paris zur Erlaeuterung der geschichte</i>, etc., prouve aussi, -par la manière ambiguë dont elle est rédigée, combien il -était impossible de faire à des lettres si peu nettes des réponses -aussi formelles, aussi décisives, que l'est celle prêtée -par d'Aubigné au vicomte d'Orthez. <i>V.</i> encore, pour les -lettres écrites par Charles IX à cette date fatale, le <i>Bulletin -du Bibliophile</i>, 1842, p. 198, et le t. VII de la <i>Correspondance</i> -de Bertrand de Salignac de La Mothe-Fénelon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"></a>[Pg 207]</span></p> - -</div> - -<p>Relisez-la avec attention, et, mis en éveil par ce -simple avis, vous reconnaîtrez tout d'abord à la -tournure du style, énergique, serré, prompt à l'antithèse, -que c'est bien vraiment d'Aubigné qui doit -l'avoir écrite. Les autres preuves viendront après.</p> - -<p>«Sire, j'ay communiqué le commandement de -Vostre Majesté à ses fidèles habitans et gens de -guerre de la garnison: je n'y ay trouvé que bons -citoyens et braves soldats; mais pas un bourreau<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>. -C'est pourquoi eux et moy supplions très humblement -Vostre dite Majesté de vouloir bien employer -en choses possibles, quelque hasardeuses qu'elles -soyent, nos bras et nos vies, comme estant, autant -qu'elles dureront, Sire, vostres.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348" class="label">[348]</a> Le lieutenant du roi en Dauphiné aurait, selon le -<i>Scaligerana</i> (Cologne, 1667, in-12, p. 78), fait une réponse -à peu près pareille: «Monsieur de Gordes empescha que -le massacre ne fust fait à Grenoble; il respondit qu'il -estoit lieutenant du roy et non bourreau.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"></a>[Pg 208]</span></p> - -</div> - -<p>Aucun historien n'a rapporté cette pièce, pas -même de Thou, qui, ne lui trouvant pas une authenticité -suffisante, «n'a pas oser l'adopter, dit l'abbé -Caveirac<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>, malgré sa bonne volonté pour les huguenots -et ses mauvaises intentions contre Charles IX». -D'Aubigné est le seul qui l'ait connue, et cela pour -une excellente raison, si, comme j'ai tout lieu de le -penser, c'est lui qui l'a fabriquée<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349" class="label">[349]</a> <i>Dissertat. sur la journée de la Saint-Barthélemy</i>, etc. -(<i>Archives curieuses</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, p. 508).—C'est autour -de cette dissertation, reprise par Lingard et combattue -par M. Allen, qu'on fit si grand bruit de brochures en -Angleterre, vers 1829. Aujourd'hui, l'on en fait grand cas, -et on la trouve d'une logique fort acceptable. Du temps de -Voltaire, ce n'était qu'une monstruosité. «Envoyez-moi, -je vous prie, écrivait-il à Thiriot, le 24 décembre 1758, -cette abominable justification de la Saint-Barthélemy; j'ai -acheté un ours, je mettrai ce livre dans sa cage. Quoi! -l'on persécute M. Helvétius et l'on souffre des monstres?»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350" class="label">[350]</a> Et il y tenait, car, ainsi que l'a remarqué M. Léon -Feugère (<i>Revue contemp.</i>, 31 déc. 1854, p. 278), il l'a résumée -dans ce vers des <i>Tragiques</i>:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Tu as, dis-tu, soldats et non bourreaux, Bayonne.</div> - </div> -</div> -</div> - - -</div> - -<p>C'est bien d'après lui du moins qu'elle a couru -et fait fortune dans l'histoire. Par malheur, il n'a -pas été heureux dans le choix de l'homme à qui il -en a fait endosser l'héroïsme. D'après le langage -qu'il lui prête, ce vicomte d'Orthez vous semble<span class="pagenum"><a id="Page_209"></a>[Pg 209]</span> -sans doute n'avoir pu être qu'un homme de la plus -énergique intégrité, catholique clément, ennemi de -toute rigueur. Or, sachez au contraire qu'il n'y -avait pas de plus enragé guerroyeur contre les protestants. -Fallait-il tenter quelque coup de main -contre eux; était-il besoin, comme en 1560, de se -joindre à l'armée du roi d'Espagne pour entrer -dans les États du Navarrais huguenot, et, comme -dit La Planche, pour «tout râcler, sans espargner -femmes ni enfans<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>»; on pouvait compter sur lui. -Il allait même si loin dans ses sévices, il était si -ardent au massacre et à la curée quand il s'agissait -des religionnaires de Bayonne qu'on lui avait donnés -à gouverner, que ce même roi aux cruautés -duquel d'Aubigné voudrait qu'il eût si courageusement -refusé de prêter les mains, Charles IX, se vit -forcé de lui ordonner moins de rigueur. M. Huillard-Bréholles -en a donné des preuves dans un -Rapport au ministre sur deux cent trente-huit lettres -de rois et de reines de France conservées aux -archives de Bayonne.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351" class="label">[351]</a> <i>Hist. de l'Estat de France</i>, par Regnier de La Planche, -édit. in-8º, p. 116.</p> - -</div> - -<p>«J'appellerai, dit-il, votre attention sur une -lettre de Charles IX, du mois de mai 1574, à Vincennes,<span class="pagenum"><a id="Page_210"></a>[Pg 210]</span> -confirmée par une autre de Catherine de -Médicis, portant injonction au vicomte d'Orthez de -se conduire avec plus de modération, et la promesse -de faire droit aux plaintes des habitants contre ce -gouverneur. En y joignant deux notifications de -Henri III, du 8 novembre 1584 à Ollainville et du -29 janvier 1582 à Paris, où il est question d'une -réponse de ce même gouverneur contre l'autorité -royale, on pourrait sans doute se faire une idée plus -exacte du caractère d'un personnage qui n'est guère -connu que par la lettre de d'Aubigné, reproduite -avec empressement par Voltaire, mais rejetée à juste -titre par la critique moderne<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352" class="label">[352]</a> <i>Bulletin des comités histor.</i>, 1850, p. 167.</p> - -</div> - -<p>On m'objectera maintenant que s'il n'y eut pas -de massacres à Bayonne, il faut que quelqu'un s'y -soit opposé; et l'on me demandera qui ce put être. -Tallemant va nous répondre par deux lignes de son -<i>Historiette</i> sur le musicien de Niert, qu'on ne s'était -pas encore avisé de citer à ce sujet.</p> - -<p>«De Niert, écrit Tallemant<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>,... est de Bayonne: -il dit que son grand-père étant maire empescha -qu'on ne fist le massacre dans Bayonne.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353" class="label">[353]</a> Édit. P. Paris, t. VI, p. 192.</p> - -</div> - -<p>Qui croire maintenant, de d'Aubigné qui tient<span class="pagenum"><a id="Page_211"></a>[Pg 211]</span> -pour le vicomte d'Orthez, ou de de Niert qui tient -pour son grand-père? Ni l'un ni l'autre de façon -certaine. S'il fallait opter cependant, c'est pour -d'Aubigné et le vicomte que je me déciderais, ne -voyant dans le dire de de Niert que la vantardise -d'un descendant, qui se fait une gloire de la belle -action qu'il prête à son aïeul. Quant au vicomte -d'Orthez, d'Aubigné revient trop sur son action, et -lui en tient trop de compte<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a> pour qu'il n'y eût pas -quelque réalité dans le fait: un homme de guerre, -ainsi que l'a dit fort bien M. de Samaseuilh<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>, peut -être à la fois cruel et loyal; et le vicomte, par conséquent, -qui ne reculait pas devant les plus sanglants -massacres contre des gens armés, pouvait -au contraire avoir de la répugnance pour une exécution -digne du bourreau<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. De là son refus, dont je -ne repousse expressément que la forme donnée par<span class="pagenum"><a id="Page_212"></a>[Pg 212]</span> -d'Aubigné. Le fait peut être vrai; mais la lettre qui -l'annonce est, à mon avis, incontestablement fausse -dans le texte de l'historien. Or, ici, qu'est-ce qui -nous importe le plus? La réalité des <i>mots</i> prononcés, -l'authenticité des lettres écrites<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354" class="label">[354]</a> Il alla jusqu'à épargner, dans un jour de massacre, -les soldats du vicomte d'Orthez, pour lui rendre ainsi ce -qu'il avait fait à ses coreligionnaires de Bayonne. (<i>Hist. -univ.</i>, liv. III, ch. <span class="allsmcap">XIII</span>.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355" class="label">[355]</a> <i>Bulletin de la Société de l'hist. du Protestantisme français</i>, -1863, p. 19.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356" class="label">[356]</a> Les gens d'Agen avaient pour la même raison répugné -aux ordres du massacre. Les plus rigoureux contre les -huguenots dans les temps ordinaires furent ceux qui se -montrèrent les plus ardents à la désobéissance. (<i>Scaligerana</i>, -p. 5, 96.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357" class="label">[357]</a> Ceci était écrit et sous presse lorsqu'un excellent article -de M. Ph. Tamisey de Larroque, dans la <i>Revue des -Questions historiques</i>, 1<sup>er</sup> janvier 1867, p. 292-296, est venu -clore le débat et nous donner raison. M. de Larroque a -découvert dans les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, -f<sup>s</sup> fr., nº 15555, p. 601, une lettre du vicomte d'Orthez -au roi, en date du «dernier août 1572», par laquelle il -lui promet «de fere vivre en tel poinct» ceux dont il est -chargé, qu'aucun trouble ne puisse être à craindre; ce qui -eut lieu. Il tint en brides catholiques et huguenots, et -lutte et massacre furent ainsi empêchés. M. de Larroque -pense avec assez de raison que de Niert, le maire, dut lui -venir en aide pour cette tâche difficile, ce qui expliquerait -le dire de son petit-fils, rapporté par Tallemant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_213"></a>[Pg 213]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXXI">XXXI</h2> -</div> - - -<p>On a prêté<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a> à M. de Montmorin, que Charles IX -aurait aussi sommé de sévir contre les huguenots -de l'Auvergne, dont il était gouverneur, une réponse -assez semblable à la prétendue lettre du vicomte -d'Orthez. Elle n'a pas mieux tenu devant la critique. -Dulaure, que l'on n'attendait guère en pareille -affaire, puisqu'il s'agissait de mettre à néant un fait -défavorable à l'un des rois qu'il a le plus maudits, -en a impartialement et logiquement nié l'existence, -dans un <i>Mémoire</i> lu à l'Institut en 1802<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358" class="label">[358]</a> Voltaire, <i>Essai sur les guerres civiles</i>, édit. Beuchot, -t. X, p. 365.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359" class="label">[359]</a> <i>V.</i> <i>Décade philosophique</i>, t. XXXII, p. 188-189.</p> - -</div> - -<p>Le fait du discours qu'Hennuyer, évêque de<span class="pagenum"><a id="Page_214"></a>[Pg 214]</span> -Lisieux, adressa, dit-on, aux massacreurs pour -arrêter leurs bras levés contre les huguenots, «ces -brebis égarées», s'est réfuté de lui-même<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360" class="label">[360]</a> Ce discours se trouve partout, notamment dans une -note de la <i>Vie de l'Hôpital</i>, en tête de l'édit. de ses <i>Œuvres</i> -donnée par Dufey (de l'Yonne), p. 283.—Puisqu'il vient -d'être parlé de la vie de l'Hôpital, ce bon citoyen «qui -avoit les fleurs de lys dans le cœur», comme dit L'Étoile, -n'oublions pas de rappeler ses paroles à propos des massacres: -«Voilà un très mauvais conseil; je ne sais qui l'a -donné, mais j'ay belle peur que la France en pâtisse.» -Brantôme lui attribue cette plainte, ce qui ne l'empêche -pas de la mettre aussi dans la bouche du pape Pie V; mais -comme ce pontife était mort trois mois avant la Saint-Barthélemy, -la seconde attribution ne doit pas nuire à la -première, comme l'a déjà remarqué G. Brotier (<i>Paroles -mémorables</i>, 1790, in-12, p. 40).—Le <i>mot</i> doit rester au -chancelier, qui eut le malheur de voir les massacres et de -leur survivre six mois. On dit aussi qu'ils lui inspirèrent -ce vers:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Excidat illa dies ævo, nec postera credant</div> - <div class="verse indent0">Sæcula...</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>C'était une simple citation. Le vers se trouve dans les -<i>Sylves</i> de Stace (lib. V, syl. <span class="allsmcap">II</span>). L'application était très -heureuse; mais il paraît qu'elle fut faite par le président -de Thou et non par l'Hôpital. C'est du moins le fils du -premier qui l'assure dans les <i>Mémoires de sa vie</i>, liv. I.—L'avocat -Gouthières (<i>De Jure manium</i>, lib. II, cap. <span class="allsmcap">XXVI</span>) -prête à l'Hôpital une parole satirique sur les Français pour -laquelle je serais plutôt de l'avis de Montaigne, qui (liv. II, -ch. <span class="allsmcap">XVII</span>) l'attribue au chancelier Olivier. «Les François, -disait-il, semblent des guenons qui vont grimpant contre-mont -un arbre, de branche en branche, et ne cessent -d'aller jusques à ce qu'elles soyent arrivées à la plus -haute branche, et y monstrent le cul quand elles y sont.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"></a>[Pg 215]</span></p> - -</div> - -<p>Il a suffi de se souvenir qu'Hennuyer était aumônier -du roi, confesseur de la reine, et l'on s'est -bientôt convaincu que ce prélat fanatique, sans -doute l'un des conseillers du massacre, n'avait dû -rien faire pour enchaîner l'ardeur des bourreaux. -Il les eût plutôt armés lui-même. Au dernier siècle, -le charitable élan qu'on lui prête passait déjà pour -un mensonge tellement avéré que le <i>Gallia Christiana</i><a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a> -n'a pas osé en faire mention.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361" class="label">[361]</a> Édition de 1759, t. XII, art. <span class="smcap">Lisieux</span>.—Selon -l'abbé Lebœuf, c'est Matignon, gouverneur du bailliage -d'Alençon, d'où dépendait Lisieux, qui aurait empêché le -massacre des protestants. <i>V.</i> le <i>Mercure</i>, décembre 1748.—Selon -M.-L. Dubois, en son <i>Histoire de Lisieux</i>, citée -par M. Despois (<i>Estafette</i> du 21 juillet 1857), l'honneur -d'avoir protégé les huguenots reviendrait au capitaine -Fumichon et aux conseillers municipaux, ainsi qu'il résulte -d'un procès-verbal conservé à la mairie de Lisieux.</p> - -</div> - -<p>Comme la cause de l'erreur est des plus curieuses -à connaître, je vais en dire quelques mots.</p> - -<p>En 1562, après l'édit de janvier, qui fut, comme -on sait, tout de conciliation, Charles IX avait -envoyé dans les villes l'ordre de ne plus sévir contre -ceux de la religion, et de tolérer l'exercice public<span class="pagenum"><a id="Page_216"></a>[Pg 216]</span> -de leur culte. L'évêque de Lisieux crut devoir répondre -à l'ordre du roi par une protestation dont -lui tinrent beaucoup de compte les fervents du parti -catholique. Sa désobéissance, en cette occasion, -marqua même si bien, à leurs yeux, parmi les -actes les plus honorables de sa vie, que mention en -fut faite sur l'épitaphe de son tombeau, placé dans -la cathédrale de Lisieux. De là vint la méprise. Son -intolérante rébellion de 1562, transportée à dix -années de là, quand on commandait, non plus des -ménagements, mais des massacres, lui fut imputée -comme un acte de la plus héroïque tolérance! Je ne -connais pas de contre-sens historique qui vaille -celui-là. L'historien de Saint-Quentin, Hémeré, fut -le premier coupable; les autres, les moutons de -Panurge, suivirent, comme toujours, <i>à la queue -leu-leu</i>.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_217"></a>[Pg 217]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XXXII">XXXII</h2> -</div> - - -<p>J'aurais bien des choses à dire encore sur les différents -épisodes qui précédèrent ou suivirent cette -sanglante nuit de la Saint-Barthélemy. Que de faits -à préciser mieux, entre autres ceux qui furent la -véritable cause du massacre, et qui prouvent qu'il -y eut là bien moins un sanglant parti pris de la -part de Catherine de Médicis et du roi, qu'un -complot particulier des Guises! Par ambition, ils -en voulaient à la vie du roi de Navarre et du prince -de Condé<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>, héritiers du trône après le duc d'Anjou -et le duc d'Alençon, auxquels ils ne voyaient pas -d'espoir de postérité mâle; mais par vengeance surtout<span class="pagenum"><a id="Page_218"></a>[Pg 218]</span> -ils en voulaient à l'Amiral. Leur but était -d'avoir raison de l'assassinat de leur père<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>; afin -d'atteindre Coligny, qui, d'après leurs soupçons, -avait armé Poltrot et se trouvait être ainsi le vrai -coupable, ils entassèrent des milliers de victimes<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362" class="label">[362]</a> <i>Mémoires</i> de Marguerite de Valois, édit. Lud. Lalanne, -p. 35.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363" class="label">[363]</a> <i>V.</i>, à ce sujet, dans nos <i>Variétés hist. et litt.</i>, t. VIII, -p. 5 et suiv., l'<i>Interrogatoire et déposition de Jean Poltrot</i>, -avec les notes que nous avons cru devoir y joindre.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364" class="label">[364]</a> Le duc de Guise, en mourant, semble lui-même avoir -accusé Coligny. Ces mots: «Et vous, qui en êtes l'auteur, -je vous le pardonne», étaient, selon Brantôme, à -l'adresse de l'Amiral. (Édit. du <i>Panthéon</i>, t. I, p. 435.) -Notons, en passant, que ces paroles suprêmes de François -de Guise ont souvent été confondues avec celles qu'il dit, -lors du siège de Rouen, à un gentilhomme angevin -soupçonné d'être le chef d'une conspiration contre ses -jours. Ces paroles que Montaigne rapporte, d'après ce -qu'Amyot lui en avait dit (<i>Essais</i>, liv. I, ch. <span class="allsmcap">XXIII</span>), et qui -se trouvent aussi dans le livre du sieur de Dampmartin, -<i>La Fortune de la cour</i> (p. 139), ont été reproduites, en ces -vers que dit Guzman, dans <i>Alzire</i>:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Des dieux que nous servons connais la différence.</div> - <div class="verse indent0">Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;</div> - <div class="verse indent0">Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner,</div> - <div class="verse indent0">M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Voltaire est convenu très franchement de l'imitation -(<i>V.</i> sa <i>Lettre</i> à d'Argental, du 4 janv. 1736).</p> - -</div> - -<p>Que de <i>mots</i> dits alors qui sont à rétablir aussi -dans leur véritable formule!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"></a>[Pg 219]</span></p> - -<p>Celui, par exemple, de Charles IX à Coligny, blessé -grièvement à la main par le fameux coup d'arquebuse -qu'on a cru si longtemps avoir été tiré par -Maurevers, mais qui maintenant, d'après de nouvelles -preuves, passe pour être le fait d'un homme -dont c'était bien mieux le métier: le capitaine -Tosinghi, bravo florentin, «créature de la reine et -favori intime de M. d'Anjou<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365" class="label">[365]</a> C'est M. A. Baschet, dans son beau livre <i>la Diplomatie -vénitienne</i>, t. I, p. 552-553, qui, d'après la relation -de l'ambassadeur de Venise en France à cette époque, et -d'après les dépêches du nonce, nous a le premier renseignés -sur ce fait «dont Tosinghi s'était vanté lui-même à -un ami». M. Baschet eût pu ajouter que ce <i>bravo</i> était -déjà connu. Le duc de Nevers l'avait nommé dans ses -<i>Mémoires</i>, à propos des États de Blois de 1577, et il figure -parmi les gens que le duc d'Anjou emmena en Pologne. -<i>V.</i> nos <i>Variétés hist.</i>, t. IX, p. 104.—L'ambassadeur de -Venise, dans le récit déjà mentionné, assure, comme nous -l'avons dit nous-même (p. 204, note), que pour la Saint-Barthélemy -comme pour le coup d'arquebuse qui eût empêché -le massacre, si Coligny eût succombé, tout fut -concerté par la reine, «avec la seule participation du duc -d'Anjou», et que celui-ci se servit du <i>bravo</i> florentin -parce qu'il ne trouva pas un seul Français à qui se fier. -Le duc d'Anjou et la reine furent donc, encore une fois, -tout ou presque tout dans le complot, avec la complicité -tacite des Guises, mais sans l'avis du roi, qui jusqu'à la -dernière heure ne sut rien. Philippe II, qu'on accusa -d'avoir tout dirigé de loin, était moins instruit encore. -Une lettre de lui au duc d'Albe, du 28 sept. 1572, retrouvée -il y a quelques années à Simancas par M. Gachard, -témoigne de sa surprise après l'événement, et aussi, il est -vrai, de sa satisfaction.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"></a>[Pg 220]</span></p> - -</div> - -<p>Ce <i>mot</i> a été vraiment dit, car il est relaté partout; -mais partout aussi c'est d'une manière différente -qu'on nous le présente. Quelle est la bonne?</p> - -<p>Tel est le sort des <i>mots</i> historiques: ou ils n'ont -pas été dits, ou l'on ne peut savoir comment au -juste ils l'ont été. Les <i>mots</i> faux sont en cela ceux -qui ont le plus de bonheur. Il y a toujours pour eux -une formule nette, bien préparée, adroitement mise -en saillie; veut-on y déranger quelque chose, l'on -a bien moins ses aises qu'avec les mots vrais, venus -sans préparation, sans forme arrêtée, comme tout -ce qui jaillit du prime saut de la pensée. Ceux-là ne -sont arrivés qu'écrits, et on les a répétés comme on -les avait lus; ceux-ci, au contraire, ont été d'abord -entendus, très mal souvent, puis ont été redits plus -mal encore. Pour les uns, qui ne passent que du -livre au livre, il n'y a presque pas de causes d'altération; -pour les autres, qui ont eu la forme parlée -avant la forme écrite, il y en a mille. Ainsi Charles -dit à Coligny—je prends dans le nombre la plus -simple version du <i>mot</i> qui m'occupe ici, celle de -l'historien de Thou: «La blessure est pour -vous, la douleur est pour moy.» Quelqu'un qui<span class="pagenum"><a id="Page_221"></a>[Pg 221]</span> -n'a entendu qu'à moitié, mais qui veut paraître -avoir entendu tout à fait, répète la phrase comme -il l'a recomposée, et l'on a cette variante: «La -douleur des blessures est à vous, l'injure et l'outrage -sont faicts à moy<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>.» Un autre se fait aussi l'écho -de la royale parole, quoiqu'il n'en soit arrivé qu'un -lambeau à son oreille, et nous avons cette troisième -version<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>: «Vous avez reçu le coup au bras, et moy -je le ressens au cœur.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366" class="label">[366]</a> La parole du roi se trouve ainsi reproduite dans le -<i>Réveil-Matin des Massacreurs</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367" class="label">[367]</a> C'est celle qui a été adoptée par Le Laboureur.</p> - -</div> - -<p>Vous voyez la transformation: plus le <i>mot</i> marche, -plus il prend ses aises; il grandit, il se prélasse -dans sa formule amplifiée, <i>crescit eundo</i>.</p> - -<p>Quelquefois pourtant il suit le procédé contraire; -il se resserre, il se condense, il prend la forme concentrée -et brève de l'apophthegme; au lieu d'un -discours l'on a une phrase; au lieu d'une lettre de -vingt lignes l'on a cinq mots, comme nous l'avons -vu par le célèbre: <i>Tout est perdu fors l'honneur</i>.</p> - -<p>L'histoire, malgré sa mauvaise réputation, s'y -prend dans ce cas tout au rebours des commères de -la fable.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_222"></a>[Pg 222]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XXXIII">XXXIII</h2> -</div> - - -<p>Je ne dirai qu'un mot en courant du médecin -Ambroise Paré, que le roi sauva, assure-t-on, de -la mort, quoiqu'il fût très bon calviniste<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>. Je laisserai -à un savant de ma connaissance<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a> le soin de -vous prouver que Charles IX n'eut pas en cela -grand effort de clémence à faire, puisque Paré, -quoi qu'on en ait dit, était catholique<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368" class="label">[368]</a> Le <i>mot</i> de Paré: <i>Je le soignay, Dieu le guarit</i>, gravé -sur sa statue à Laval, n'était qu'une réminiscence de ce -que disait le roi de France à chacun de ceux qu'il touchait -pour les écrouelles: «Le Roy te touche, Dieu te guérit.» -(<i>V.</i> Du Peyrat, p. 793.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369" class="label">[369]</a> A. Jal, <i>Dictionnaire critique</i>, 1867, in-8º, p. 936-941.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370" class="label">[370]</a> M. Malgaigne, dans sa remarquable <i>Introduction</i> aux -<i>Œuvres complètes</i> d'A. Paré (t. I, p. <span class="allsmcap">CCLXXIX</span>), avait émis -déjà, sur ce sujet, des doutes équivalant presque à une -négation absolue du fait accepté par tout le monde, depuis -Brantôme (Sully, <i>Mémoires</i>, liv. I). C'est surtout au premier -qu'il faut renvoyer le mensonge, rapporté deux fois -dans ses <i>Hommes illustres</i>: au discours sur l'<i>Amiral Coligny</i> -et à celui sur <i>Charles IX</i>. Il dit notamment en ce dernier -endroit que le roi «incessamment crioit: <i>Tuez, tuez</i>, et -n'en voulut jamais sauver aucun, sinon maistre A. Paré, -son premier chirurgien...». L'erreur est double ici: d'abord, -en ce que Charles IX, contre l'avis duquel le massacre eut -lieu, voulut au moins qu'on épargnât Téligny, La Nouë, -La Rochefoucauld et même l'Amiral; c'est Marguerite de -Valois, sa sœur, qui le dit, et rien ne s'oppose à ce qu'on -l'en croie (<i>Mémoires</i>, édit. L. Lalanne, p. 27-28); ensuite, -parce que, je le répète, A. Paré, que Brantôme déclare -avoir été le seul épargné, était de ceux qui n'avaient pas -besoin de l'être, puisqu'il était catholique. M. Malgaigne -(p. <span class="allsmcap">CCLXXX-CCLXXXII</span>) démontre qu'il en eut toujours les -croyances. On trouve dans ses <i>Œuvres</i> des preuves de sa -dévotion toute catholique au Saint-Esprit, et de sa confiance, -très peu huguenote, dans les exorcismes, etc. Ce n'est pas -tout: quand il mourut, où l'enterra-t-on? Dans une église, -à Saint-André-des-Arcs, alors qu'Aubry, le plus enragé -des prêtres ligueurs, en était curé! M. Jal, p. 938, a reproduit -l'acte mortuaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"></a>[Pg 223]</span></p> - -</div> - -<p>Je ne chercherai pas non plus à éclaircir le mystère -de la mort de Jean Goujon, qu'on prétend, -sans preuve, avoir été massacré à la Saint-Barthélemy; -je vous dirai seulement qu'il ne fut pas tué -d'une balle sur son échafaud du Louvre<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>, ni, plus<span class="pagenum"><a id="Page_224"></a>[Pg 224]</span> -certainement encore, au moment où il achevait de -sculpter les belles nymphes de la fontaine des Innocents. -En 1572, il y avait vingt-deux ans que ce -travail était terminé.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371" class="label">[371]</a> Dans un de ces romans modernes qui ont tant -ajouté aux mensonges que nous ont laissés les derniers -siècles, l'on a été jusqu'à dire que c'est Charles IX qui, de -son arquebuse, avait lui-même tué le sculpteur du Louvre. -«Dans ce cas, dit M. de Longpérier, l'histoire ne laisse -même pas, par son silence, le champ libre aux conjectures: -nous trouvons dans un ancien historien que la reine -Catherine de Médicis avait fait avertir Jean Goujon de ne -pas sortir de chez lui.» (<i>Le Plutarque français</i>, <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, -notice sur <span class="smcap">Jean Goujon</span>.)</p> - -</div> - -<p>Avant de tenter la solution de ce problème, il -faudrait pouvoir porter la lumière sur tous les -points de l'existence obscure du glorieux artiste; -chercher, par exemple, où et quand il est né, avant -de demander où et quand il est mort<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372" class="label">[372]</a> <i>V.</i> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 juillet 1850.—«Il -serait même possible de supposer, dit encore M. de Longpérier -dans son excellente notice, que Jean Goujon, -contrairement à l'opinion reçue, n'est pas mort dans la -triste journée de la Saint-Barthélemy. Les <i>Martyrologes</i> -protestants, plusieurs fois réimprimés, et qui contiennent -la liste fort exacte et fort détaillée des réformés qui périrent -dans les troubles du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, ne font aucune mention -de Jean Goujon.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_225"></a>[Pg 225]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXXIV">XXXIV</h2> -</div> - - -<p>«Guise, averti de se garder des assassins, répond: -«Ils n'oseraient.» César, en pareille circonstance, -avait dit la même chose. S'ensuit-il que -Guise ait imité César? Non; mais il y avait dans -Guise quelque chose de César. Guise ressemblait à -César, mais il ne le copiait pas.»</p> - -<p>L'académicien Arnault, qui a écrit ces lignes -dans un article de la <i>Revue de Paris</i>, sur les imitations -plus ou moins fortuites d'actions ou de paroles, -a tout à fait raison: c'est une rencontre de -pensées inspirées par une rencontre d'événements -semblables. Le <i>mot</i> de Guise, dont nous avons la -preuve par tous les historiens de son temps, contribue<span class="pagenum"><a id="Page_226"></a>[Pg 226]</span> -même à nous faire croire davantage à celui -de César, dont l'authenticité nous est certifiée par -un moins grand nombre de témoignages.</p> - -<p>Tout au rebours de celui-ci, le <i>mot</i> du duc de -Joyeuse, s'écriant avant le combat de Coutras, -lorsqu'il vit les soldats du roi de Navarre se mettre -à genoux pour prier et non pas pour demander -pardon, comme il le pensait: <i>Ces gens tremblent, ils -sont à nous</i>; ce <i>mot</i>, dis-je, est évidemment renouvelé -de vingt autres du même genre. C'est ce -qu'avait dit Charles le Téméraire, à la bataille de -Granson, lorsque, voyant les Suisses s'agenouiller, -il estima qu'ils demandaient merci; c'est ce -qu'avaient dit encore les Autrichiens à Frastenz<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>. -Il n'y a que les anecdotiers comme L'Étoile, -ou les historiens suspects comme d'Aubigné, qui -prêtent cette parole à Joyeuse. Qu'en savaient-ils: -l'un, puisqu'il était alors à Paris; l'autre, puisqu'il -combattait dans le camp opposé? Sully, historien -beaucoup moins inventif que d'Aubigné, n'en dit -mot: c'est lui seul que je crois<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373" class="label">[373]</a> V. un article de M. de Golbéry, <i>Revue du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, -6 oct. 1838, p. 69.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374" class="label">[374]</a> Il n'y eut d'authentique à Coutras que le <i>mot</i> du -Béarnais: «Nostre grand et brave roy Henry IV, rapporte -Brantôme, avec de longues et grandes plumes bien pendantes, -disoit à ses gens: «Ostez-vous de devant moy, -ne m'offusquez pas, car je veux paroistre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_227"></a>[Pg 227]</span></p> - -</div> - -<p>Vous avez pu juger, par ce qui précède, que je -n'ai pas grande foi dans ce que dit d'Aubigné. Je -suis, en cela, de l'avis de plus d'un esprit raisonnable -de son temps. Voici ce que Malherbe écrivait à -son cousin, le 14 février 1620, dans une lettre déjà -citée, lorsque le second volume de la première -édition de l'<i>Histoire universelle</i> était encore dans -sa nouveauté, et que le troisième, publié en effet -bientôt après, était attendu:</p> - -<p>«Pour ce que vous m'escrivez au bas de vostre -lettre touchant l'histoire de d'Aubigné, vous avez -en ce volume, que je vous ay envoyé, tout ce qu'il -a faict imprimer. Je crois bien qu'il sera suivy d'un -troisième, mais il a si mal rencontré en ce commencement, -que je crois qu'il y pensera de plus -près dans l'advenir. Vous pouvez juger comme il -doit parler véritablement des affaires du Levant et -du Midy, puisqu'en ce qui s'est faict auprès de luy, -par manière de dire à sa porte, il rencontre si -mal. Le meilleur que j'y voye, c'est que ses mensonges -ne feront pas geler les vignes, et que les -denrées seront en la halle au prix qu'elles ont<span class="pagenum"><a id="Page_228"></a>[Pg 228]</span> -accoustumé. C'est de quoy il est question. Tout le -reste, vanité, sottise et chimère<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375" class="label">[375]</a> <i>Les Œuvres de messire François de Malherbe</i>, 1634 -in-8º, p. 464.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_229"></a>[Pg 229]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXXV">XXXV</h2> -</div> - - -<p>Le plus éloquent de nos rois, le mieux épris des -grâces du bien dire, et le mieux disant lui-même, -ce fut peut-être Henri III. «On sait, écrit l'abbé -Coupé<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>, qu'il composait lui-même ses harangues,<span class="pagenum"><a id="Page_230"></a>[Pg 230]</span> -et qu'il avait souvent le don de bien dire, s'il n'avait -pas toujours celui de bien faire.» Cependant, il -n'est pas resté un seul mot de lui. Tout à l'heure, -nous avons trouvé une anecdote à son honneur, et -c'est Louis XI que la tradition, toujours favorable -aux princes populaires,—Louis XI le fut plus -qu'aucun,—s'est empressée d'en gratifier. Henri III -porte ainsi la peine de sa vie clandestine et perdue, -la peine de son règne sans popularité.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376" class="label">[376]</a> <i>Essai de traduction des poésies de L'Hôpital</i>, t. II, -p. 103.—<i>V.</i> Henry Estienne, <i>Epistre au roy</i>, en tête de -la <i>Précellence du langage françois</i>.—Quand il monta sur -le trône, Amyot composa pour lui un <i>Projet de l'Eloquence -royale</i>, etc., publié pour la première fois, d'après le manuscrit -autographe, dans la <i>Bibliothèque choisie du Constitutionnel</i>, -t. I, p. 77. Le grand aumônier de France, en -bon courtisan, y donne au roi plus d'éloges que de -conseils. «Quant au jugement et à la mémoire, lui dit-il -au chap. <span class="allsmcap">IV</span>, vous en avez, Sire, ce qu'on en peut souhaiter -en un prince très accompli... Nous avons encore à déduire -ce qui est de la troisième faculté de l'âme et de la première -partie de l'éloquence qu'on nomme invention, en quoy la -promptitude, vivacité et agilité de vostre esprit est incomparable.»</p> - -</div> - -<p>Il en est tout autrement pour Henri IV, qui lui -pourtant ne «se faisoit pas gloire de passer pour -excellent orateur», comme il le disait au commencement -de sa <i>Harangue aux notables de Rouen</i>, un peu -par ironie pour les prétentions oratoires de son prédécesseur<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>. -Plutôt que de le laisser chômer, lui, -d'esprit et de bonnes répliques, on s'en va, nous -l'avons déjà bien montré, oui, l'on s'en va, pour -lui en trouver, jusque chez les anciens. On eût -mieux fait de s'en tenir aux <i>mots</i> qu'il dit réellement,<span class="pagenum"><a id="Page_231"></a>[Pg 231]</span> -et dont le recueil n'est certes pas mince; on -eût mieux fait surtout de nous transmettre, sans les -frelater d'aucune sorte, les gaillardes paroles échappées -à sa verve aimable et vaillante.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377" class="label">[377]</a> C'est une remarque de l'abbé Brizard en son livre si -remarquable d'érudition pour son temps et si peu connu -dans le nôtre: <i>De l'Amour de Henri IV pour les Lettres</i>, -1785, in-12, p. 64.</p> - -</div> - -<p>Après une de ses victoires, répète-t-on partout -en copiant une note de Voltaire dans la <i>Henriade</i><a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>, -le Béarnais aurait écrit à celui de ses braves qu'il -aimait le plus, et qui n'avait pas été de la partie:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378" class="label">[378]</a> Chant VIII, vers 109.—La <i>Biogr. univ.</i>, t. X, -p. 262, a reproduit la lettre.</p> - -</div> - -<p><i>Pends-toi, brave Crillon; nous avons combattu à -Arques et tu n'y étois pas.... Adieu, brave Crillon, je -vous aime à tort et à travers.</i></p> - -<p>On a longtemps cherché et enfin on a trouvé, -publié<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>, le vrai billet de Henri IV à Grillon,—c'est -ainsi que le roi l'appelait,—et il est arrivé<span class="pagenum"><a id="Page_232"></a>[Pg 232]</span> -alors ce que nous avons déjà vu pour la lettre de -François I<sup>er</sup> après Pavie: le billet authentique a -prouvé que les trois lignes fanfaronnes qui avaient -eu la prétention de le résumer étaient tout bonnement -un mensonge. Comme avec la lettre de François -I<sup>er</sup>, et mieux même encore, on tenait là -une pauvre vérité qui s'était faite erreur en s'abrégeant.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379" class="label">[379]</a> Berger de Xivrey, <i>Recueil des lettres missives de -Henri IV</i> (<i>Collect. des docum. inéd.</i>), t. IV, p. 848. Cette -lettre, dont l'original autographe se trouve dans les archives -de M. le duc de Crillon, avait été imprimée, longtemps -avant que Voltaire en donnât la <i>variante</i> qui l'a si complètement -dénaturée, dans <i>le Bouclier d'honneur</i>, par P. -Bening (Avignon, 1616, in-8º).—Elle fut aussi publiée, -sauf deux ou trois altérations de texte et la dernière phrase, -par M. de Valory, dans le <i>Journal militaire de Henri IV</i> -(1821, in-8º), p. 259; et aussi par M. de Fortia d'Urban, -dans la <i>Vie de Crillon, suivie de notes histor. et critiques</i> -(1825, in-8º), t. I, p. 69-70.</p> - -</div> - -<p>D'abord ce n'est pas du champ de bataille d'Arques, -où Crillon ne pouvait pas être, puisque en -1589, selon M. Berger de Xivrey<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>, il n'avait pas -encore combattu dans l'armée du roi, que la lettre -est datée: c'est du camp devant Amiens, huit ans -plus tard, le 20 septembre 1597. Pour donner plus -d'éclat à la lettre, Voltaire aura cru devoir lui assigner -une date plus éclatante, ou bien encore, -comme l'a dit M. Berger de Xivrey, «son imagination -aura suppléé à sa mémoire. Le siège d'Amiens, -qui sortait du cadre de la <i>Henriade</i>, ne lui était pas -aussi présent que le combat d'Arques.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380" class="label">[380]</a> Berger de Xivrey, <i>Recueil des lettres missives de -Henri IV</i>, t. T, p. 848 et 899.—M. Borel d'Hauterive -a été le premier à signaler la découverte faite par M. de -Xivrey, dans un curieux article de son <i>Annuaire de la -Noblesse</i>, 1851, p. 265-266.</p> - -</div> - -<p>Quoi qu'il en soit, voici la lettre:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">«A M. <span class="smcap">de Grillon</span>.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>«Brave Grillon, pendés-vous de n'avoir esté icy<span class="pagenum"><a id="Page_233"></a>[Pg 233]</span> -près de moy, lundy dernier, à la plus belle occasion -qui se soit jamais veue, et qui peut-estre ne se verra -jamais. Croyés que je vous y ay bien désiré. Le -Cardinal nous vint voir fort furieusement, mais il -s'en est retourné fort honteusement. J'espère jeudy -prochain estre dans Amiens, où je ne sesjourneray -gueres, pour aller entreprendre quelque chose, car -j'ay maintenant une des belles armées que l'on -sçauroit imaginer. Il n'y manque rien que le brave -Grillon, qui sera toujours le bien venu et veu de -moy. A Dieu. Ce <span class="allsmcap">XX</span><sup>e</sup> septembre, au camp devant -Amiens.</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">«<span class="smcap">Henry.</span>»</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Remarquez que Henri IV ne tutoie pas Crillon. Il -eût manqué, s'il l'eût fait, non pas seulement à l'une -de ses habitudes, mais à l'un des usages de son siècle, -où ces manies de familiarités, qui ont si trivialement -ajouté au peu d'urbanité du nôtre, n'avaient -pas cours encore, Dieu merci! Quant à la formule -du billet, qui semble avoir été l'une des raisons qui -l'ont fait remarquer, ne vous en étonnez pas trop;<span class="pagenum"><a id="Page_234"></a>[Pg 234]</span> -elle était ordinaire au Béarnais en pareilles occasions. -On a de lui un billet au borgne Harambure, écrit -tout à fait dans le même style:</p> - -<p>«Harambure, pendés-vous de ne vous estre -point trouvé près de moy, en un combat que nous -avons eu contre les ennemys, où nous avons fait -rage, etc.... A Dieu, Borgne<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381" class="label">[381]</a> Berger de Xivrey, <i>Recueil des lettres missives de -Henri IV</i>, t. IV, p. 375.—On conservait un billet du -même genre, écrit par Henri IV à Fervacques, dans les -archives du maréchal de Médavi, au château de Grancey -(Fr. Barrière, <i>La Cour et la Ville</i>, p. 22). Chaque grande -famille, en effet, possédait en son trésor un certain nombre -de lettres de ce roi si prodigue d'écrire pour ses amis, et -si grand dépensier d'âme et d'esprit dans tout ce qu'il -écrivait. C'est ainsi que le baron de Batz, issu en ligne -directe au cinquième degré de Manaud de Batz, put communiquer -toute la correspondance de Henri IV avec son -aïeul à l'abbé Brizard, qui en détacha le premier cet admirable -fragment, tant de fois cité depuis, notamment il y a -quelques mois, par M. Feuillet de Conches, en ses <i>Causeries -d'un Curieux</i>, t. III, p. 221: «Monsieur de Batz..., -combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avois, comme -le cuydiés, mesfiance de vous... Ceux qui suyvent tout -droict leur conscyence sont de ma relygion, et je suis de -celle de tous ceux-là quy sont braves et bons.» (<i>De -l'Amour de Henri IV pour les Lettres</i>, p. 52.) Les Chastellux -avaient aussi de ces billets en leurs archives. J'en citerai -un récemment retrouvé, si leste et si gaillard, qu'il semble -écrit sur la selle après le coup de l'étrier. Henri part du -camp de Nangis pour faire le siège de Montereau, couper -les deux rivières de Marne et de Seine, et enlever toutes -provisions aux Parisiens. «C'est, dit-il, estre bon medesyn -de mon peuple, et n'est telle vigueur de dyette pour -le remettre en santé.» Puis il ajoute, recommandant à -Chastellux d'arrêter cinq bateaux de vin, qu'on lui signale -comme descendant la Seine: «Ne leur laissés rien passer -avant la convalescence, ce sera pour la fester tous ensemble.» -(<i>Catal. des Autogr.</i>, du M<sup>is</sup> Raffaelli, 1863, in-8º, -p. 23-24.)—Quant aux prétendues lettres du même roi à -François Miron, citées, il y a quelques années, avec le -plus grand sérieux, par plusieurs journaux, on sait qu'elles -sont complètement fausses. M. Berger de Xivrey l'a prouvé -sans réplique, à la grande confusion de certains hommes -d'État, qui en avaient déjà détaché quelques citations pour -émailler leur éloquence administrative (<i>V.</i> le <i>Moniteur</i> du -31 mai 1858).</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"></a>[Pg 236]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXXVI">XXXVI</h2> -</div> - - -<p>«La couronne vaut bien une messe.» D'autres -disent: «Paris vaut bien une messe.»</p> - -<p>Peu m'importe; sous l'une ou l'autre forme, c'est, -à mon sens, un mot très-impudent. Si Henri IV en -eut la pensée, lorsqu'il prit la résolution d'abjurer, -pour en finir avec les difficultés qui lui barraient le -libre chemin du trône et l'entrée dans sa bonne -ville, il fut certes trop adroit pour le dire. Rétablissez-le -tel qu'il est, ce <i>mot</i>, rendez-le surtout à qui il -appartient réellement, et il va devenir tout à coup -d'une grande justesse, d'une incontestable vraisemblance.</p> - -<p>C'est une des babillardes des <i>Caquets de l'Accouchée</i><a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a><span class="pagenum"><a id="Page_237"></a>[Pg 237]</span> -qui va vous édifier à ce sujet et faire ainsi leçon -à l'histoire, sa commère. «Il est vray, dit-elle, -la hart sent toujours le fagot; et comme disoit un -jour le duc de Rosny au roy Henry le Grand, que -Dieu absolve, lorsqu'il luy demandoit pourquoy il -n'alloit pas à la messe aussi bien que luy: «<i>Sire, -sire, la couronne vaut bien une messe.</i>»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382" class="label">[382]</a> <i>V.</i> notre édition, <i>Bibliothèque elzévirienne</i> de P. Jannet, -p. 172-173.</p> - -</div> - -<p>J'aurais eu du regret de laisser ce mot à Henri IV, -mais je me serais bien plus encore gardé de le lui -enlever s'il lui eût appartenu. A chacun ce qu'il -fit ou ce qu'il dit, bien ou mal. Mon système n'est -pas celui de M. C. de Montigny qui, élucidant, il y -a quelque temps, dans un travail d'ailleurs remarquable -et décisif<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>, la question du procès du maréchal -de Biron, la culpabilité du condamné et les raisons -de sa condamnation, déclare, en concluant, qu'il -n'eût pas publié ses recherches si le résultat en eût -été défavorable à Henri IV. Bien qu'il eût été convaincu -dans ce cas de pouvoir faire absoudre la mémoire -d'un innocent, il n'aurait point parlé! Ses mains -pleines de vérité ne se seraient pas ouvertes parce -que ces vérités eussent été fatales à la popularité<span class="pagenum"><a id="Page_238"></a>[Pg 238]</span> -d'un roi! «Dois-je dire, écrit-il, qu'il m'en eût -coûté de trouver Henri IV coupable de la mort d'un -innocent, et que ces recherches personnelles n'eussent -jamais vu le jour de la publicité, si j'avais acquis -la conviction qu'une mesquine jalousie seule -avait armé de vengeance le bras du Béarnais? -Oui, je crois devoir faire cet aveu. J'eusse préféré -taire la vérité à l'histoire sur un point du reste d'une -bien microscopique importance, plutôt que de ternir, -de propos délibéré, la mémoire d'un roi resté si populaire.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383" class="label">[383]</a> <i>Le maréchal de Biron; sa vie, son procès, sa mort</i>, 1861, -in-12.</p> - -</div> - -<p>A cette théorie de l'écrivain moderne sur -Henri IV, je laisserai répliquer celui même qui fit -de son temps son histoire. «S'il y a, dit Pierre -Mathieu, perfidie à écrire des choses fausses, c'est -une honteuse couardise à dissimuler les vraies.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"></a>[Pg 239]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XXXVII">XXXVII</h2> -</div> - - -<p>Revenons à Sully. Il fut un jour invité, par un -bref venu directement du pape<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>, d'avoir à se faire -catholique. A cette prière du pontife il répondit par -une lettre qui contenait un refus, mais très respectueux. -L'une des dernières phrases était celle-ci: -«Je publieray en tout lieu vostre gloire et louange -immortelles, rendant mille grâces à Vostre Sainteté -des belles admonitions qu'il luy a plu me faire, et -la suppliant en toute humilité de ne trouver mauvais -si, estimant ne pouvoir faire aucune action plus<span class="pagenum"><a id="Page_240"></a>[Pg 240]</span> -louable qu'en imitant les vostres, j'adresse mes très -ardentes prières à ce grand Dieu, créateur de toutes -choses, afin qu'il luy plaise, estant le père des resplendissantes -lumières, assister et illuminer de son -saint esprit vostre zèle et béatitude, et luy donner -de plus en plus entière connoissance de sa vérité et -bonne volonté, en laquelle consistent le salut et la -félicité éternelle de toute créature.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384" class="label">[384]</a> <i>Rapport au ministre sur les manuscrits français des -bibliothèques d'Italie</i>, par M. P. Lacroix, in-8º, p. 42.</p> - -</div> - -<p>Savez-vous comment les biographes ont raconté -l'affaire, comment surtout ils ont résumé la lettre -et changé en une lourde insolence la politesse un -peu matoise et un peu ironique, il est vrai, de la fin -de cette dernière phrase? Écoutez ce petit passage -de l'article <span class="smcap">Sully</span> dans le <i>Dictionnaire historique portatif</i> -du bénédictin Chaudon:</p> - -<p>«Le pape lui ayant écrit une lettre qui commençait -par des éloges de son ministère et finissait par le -prier d'entrer dans la bonne voie, le duc lui répondit -qu'<i>il ne cessait, de son côté, de prier Dieu pour la conversion -de Sa Sainteté</i><a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385" class="label">[385]</a> M. Berriat Saint-Prix en a fait le sujet d'une intéressante -dissertation: <i>Recherches sur une réponse attribuée à -Sully</i>, Paris, 1825, in-8º.</p> - -</div> - -<p>Il est impossible de pousser plus loin cet abus -dont je vous parlais, et qui consiste à résumer les<span class="pagenum"><a id="Page_241"></a>[Pg 241]</span> -paroles pour les altérer, cette rage de brutaliser le -vrai, cette manie de traduction concise d'une vérité -en mensonge.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_242"></a>[Pg 242]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XXXVIII">XXXVIII</h2> -</div> - - -<p>Je pourrais, aidé de Bassompierre<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>, réfuter très -facilement ici la fable du grand veneur de Fontainebleau -et de ses tapages giboyeux et lointains dans -les bois pendant le règne de Henri IV; je pourrais -aussi vous montrer en quelques mots que la chanson -de <i>la Belle Gabrielle</i> n'est de ce roi, ni pour les -paroles,—dont une partie, le refrain, date de bien -avant lui, j'en ai la preuve<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>;—ni pour l'air encore<span class="pagenum"><a id="Page_243"></a>[Pg 243]</span> -moins<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>, puisque, selon le cardinal Duperron, -qui le connaissait bien, Henri IV n'entendait rien -«ni en la musique ni en la poésie<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>»; mais c'est -une question que je réserve pour le temps où je -ferai l'histoire des chansons populaires. Il me serait -très facile encore de vous faire voir que l'on a calomnié -le <i>Diable à quatre</i> dans la pratique du premier -de ses <i>talents</i>, celui de boire, quand on a prétendu -qu'il aimait de passion le vin de Suresnes, près -Paris, tandis qu'en réalité c'est le <i>Suren</i>, petit vin -blanc <i>suret</i> du <i>Clos du Roi</i>, dans le Vendômois, qui -le délectait plus que tout autre; mais j'ai déjà traité -quelque part<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>, d'après un curieux renseignement -donné par Musset-Pathay<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>, cette question importante,<span class="pagenum"><a id="Page_244"></a>[Pg 244]</span> -et j'ai trop à dire encore pour avoir le temps -de me répéter ici.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386" class="label">[386]</a> <i>Observations sur l'Histoire de France de Dupleix</i>, p. 55.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387" class="label">[387]</a> <i>V.</i> le <i>Bulletin de l'Académie de Bruxelles</i>, t. XI, -p. 380.—M. Ph. Chasles pense aussi avec raison (<i>Revue -des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> juin 1844) que la chanson</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Viens, Aurore,</div> - <div class="verse indent0">Je t'implore, etc.,</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>n'est pas de Henri IV. <i>V.</i> encore Sainte-Beuve, <i>Derniers -portraits</i>, p. 63. C'est, je crois, La Borde qui l'attribua le -premier à Henri IV, dans le t. IV de ses <i>Essais sur la -musique</i>, où l'abbé Brizard la reprit pour son livre cité -tout à l'heure. Il espérait, dit-il, p. 92-93, qu'on lui ferait -«voir l'original écrit de la main du Roi»; je crois bien -qu'il l'espéra toujours. La première citation que j'en ai vue -est dans les <i>Stromates</i> de Jamet le jeune, t. I, p. 984. Il -n'en nomme pas l'auteur, ce qu'il n'eût pas manqué de -faire si à cette époque déjà, c'est-à-dire en 1736, ces couplets -eussent passé pour être de Henri IV.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388" class="label">[388]</a> <i>V.</i> Fétis, <i>Curiosités de la musique</i>, 1<sup>re</sup> édition, p. 376.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389" class="label">[389]</a> <i>Perroniana</i>, p. 167.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390" class="label">[390]</a> <i>Variétés histor. et littér.</i>, t. III, p. 133, note.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391" class="label">[391]</a> Dans son excellent livre, aujourd'hui introuvable, -<i>Bibliographie agronomique</i>, 1810, in-8º, p. 459.</p> - -</div> - -<p>Ce sont là d'ailleurs, comme la grande affaire des -dindons importés par les jésuites, selon les uns, ou, -selon d'autres, naturalisés en France à une époque -bien antérieure<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>; comme aussi la grave querelle relative -aux bas de soie de Henri II<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>; ce sont là, dis-je, -de petits faits accessoires, de petites discussions -incidentes dont je ne puis m'occuper même en passant.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392" class="label">[392]</a> <i>V.</i>, à ce sujet, une très curieuse note de M. L. -Dubois, <i>Chansons d'Olivier Basselin</i>, édit. Ad. Delahays, -in-18, p. 33-34, et un article du <i>Magasin pittor.</i>, 1835, -p. 62.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393" class="label">[393]</a> Mézeray a écrit (<i>Abrégé chronologique</i>, in-4º, p. 1388) -que Henri II fut le premier qui porta des bas de soie aux -noces de sa sœur, et depuis, je ne saurais dire combien -d'<i>Histoires</i>, de <i>Dictionnaires des origines</i>, etc., ont répété la -phrase. C'est cependant tout le contraire qu'il faut croire -pour être dans la vérité, telle que nous la tenons d'un -contemporain même, d'Olivier de Serres, qui certes devait -la savoir. Il vient de parler d'Aurélien, qui ne voulut -jamais «porter de robe de soie», et il ajoute: «Semblable -modestie se remarque du roy Henry second, <i>n'ayant jamais -voulu porter de bas de soie</i> encore que l'usage en fust jà -receu en France.» (<i>Théâtre d'agriculture</i>, édit. François de -Neufchâteau, in-4º, t. II, p. 107.)</p> - -</div> - -<p>Ce qui, pour moi, est une affaire bien autrement -importante ici, c'est la <i>Poule au pot</i> du bon roi. En a-t-il<span class="pagenum"><a id="Page_245"></a>[Pg 245]</span> -parlé? l'a-t-il souhaitée sur la table du paysan -chaque dimanche? Je n'en doute pas. Cette parole-là -est un <i>mot</i> de son cœur, et j'y crois plus qu'à -ceux de son esprit. On se la répétait aux règnes suivants, -même chez les ministres, et il semble que -Colbert s'était fait une loi de satisfaire au royal et -paternel souhait. Le passage suivant d'une de ses -lettres à l'intendant de Tours, Voisin de la Noiraye<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>, -n'est qu'une paraphrase du <i>mot</i> de Henri IV, son -désir transformé en vague espérance. Colbert demande: -«si les paysans commencent à estre bien -vestus et bien logés, et s'ils pourront enfin se réjouir -un peu, aux jours de feste et de noces». Je crains -bien que la réponse de l'intendant n'ait pas été satisfaisante. -La poule n'était pas encore au pot, bien -qu'on la plumât depuis longtemps, comme disait la -vieille épigramme.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394" class="label">[394]</a> <i>Correspondance administrat. de Louis XIV</i>, à la date du -21 nov. 1670.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"></a>[Pg 246]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XXXIX">XXXIX</h2> -</div> - - -<p>«Henry le Grand, dit le chevalier de Méré<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>, -trouvoit bon tout ce qu'on lui disoit de facétieux, -et le feu roy (Louis XIII), qui se plaisoit assez à -dire de bons mots, aimoit encore mieux que l'on se -défendist agréablement.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395" class="label">[395]</a> <i>Œuvres posthumes</i>, p. 282.</p> - -</div> - -<p>Cependant, de ce roi ami des bonnes ripostes pas -un <i>bon mot</i> n'est resté. Il fut impopulaire comme -Henri III, et comme lui il en porte la peine. Aux -autres on prête de l'esprit; à ceux-là, on ne fait -même pas honneur de celui qu'ils ont eu.</p> - -<p>Ce que Richelieu dit dans son <i>Testament politique</i><a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>,<span class="pagenum"><a id="Page_247"></a>[Pg 247]</span> -sur les plaisanteries des rois, plus cruelles dans leur -bouche que dans toute autre, doit être à l'adresse de -son maître. Ce sont de belles paroles, comme vous -allez voir, et que Péréfixe a eu grand tort d'enlever -au cardinal pour les prêter au Béarnais<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>. Le <i>Diable -à quatre</i>, qui ne sut jamais retenir un bon mot -contre personne, n'était pas d'humeur à se faire à -lui-même cette grave leçon de silence:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396" class="label">[396]</a> P. 199. On voit que, malgré Voltaire, je crois à ce -livre, dont il ne cessa de combattre l'authenticité. J'ai pour -moi La Bruyère, Foncemagne, le P. Griffet, qui me -semblent en histoire d'aussi bonnes autorités que l'auteur -de l'<i>Essai sur les mœurs</i>. Le P. Griffet, pour affirmer son -témoignage, invoquait celui de Huet, qui avait vu le ms. -dont on s'était servi pour l'impression, et que la nièce du -cardinal, M<sup>me</sup> d'Aiguillon, avait prêté. (<i>Traité des différentes -preuves...</i>, 1770, in-8º, p. 102.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397" class="label">[397]</a> <i>Hist. de Henri IV</i>, Paris, 1681, in-8º, p. 54-55.</p> - -</div> - -<p>«Les coups d'épée se guérissent aisément, mais -il n'en est pas de même de ceux de la langue, particulièrement -de celle des rois, dont l'autorité rend -les coups presque sans remède, s'il ne vient d'eux-mêmes. -Plus une pierre est jetée de haut, plus elle -fait d'impression où elle tombe.»</p> - -<p>Louis XIII, d'après ce que nous a dit Méré, en -aurait lancé beaucoup de cette sorte dans le jardin -de ses amis; mais, encore une fois, personne ne les -a ramassées.</p> - -<p>Les seuls faits qu'on raconte de ce prince sont<span class="pagenum"><a id="Page_248"></a>[Pg 248]</span> -presque tous ridicules; les seuls <i>mots</i> qu'on répète -de lui sont odieux. Par bonheur pour sa mémoire, -il n'est pas bien difficile de prouver que les uns et -les autres sont inventés. L'aventure du billet que -M<sup>lle</sup> de Hautefort cache dans son sein et que la -main pudique du roi n'ose aller y prendre, est un -conte fabriqué par l'auteur du mauvais livre: <i>Intrigues -galantes de la cour</i>, dans lequel il se trouve pour -la première fois.</p> - -<p>L'anecdote du volant qui va se nicher à la même -charmante place, et que le roi n'ose reprendre qu'avec -des pincettes et en fermant les yeux, n'est pas certainement -plus vraie<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>: c'est une invention du prédicateur -qui, faisant l'oraison funèbre de Louis XIII, -ne crut pouvoir trouver mieux pour exalter par un -exemple la vertu la plus célèbre de ce chaste roi. On -s'en est bien moqué dans le <i>Segraisiana</i><a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398" class="label">[398]</a> Elle se trouve dans la <i>Biogr. univers.</i>, 1<sup>re</sup> édit. -t. XLI, p. 223-224.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399" class="label">[399]</a> P. 174-175.</p> - -</div> - -<p>«Un prédicateur, y est-il dit, faisoit le panégyrique -de Louis XIII, et en le louant de sa chasteté, -il en rapportoit cet exemple avec une grande exagération: -«Ce prince, disoit-il, jouant un jour au -volant avec une dame de sa cour, et le volant<span class="pagenum"><a id="Page_249"></a>[Pg 249]</span> -étant tombé dans le sein de la dame, la dame -voulut qu'il vînt l'y prendre. Que fit ce chaste -prince pour éviter le piège qu'on lui tendoit? Il -alla prendre les pincettes au coin de la cheminée, -etc.» Cela seroit bon à mettre dans un -<i>Asiniana</i>. C'est se moquer, d'amuser un grand auditoire -de ces bagatelles; aussi un gentilhomme se -leva et cria hautement: «Il auroit bien mieux fait -de ne me pas mettre à la taxe,» ce qui fit rire -toute la grande assemblée.»</p> - -<p>Quel était le prédicateur? peut-être le P. Joseph, -peut-être saint Vincent de Paul, qui, sur ce point-là -surtout, servaient, par la colère de leurs sermons, -la pudeur chatouilleuse du roi. Blot, dans ses -<i>Rêveries</i>, <i>Rébus</i>, etc., dont Lancelot possédait le -manuscrit, après avoir fait une très spirituelle dissertation -sur le <i>beau tétin</i><a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>, parle de l'horreur qu'en -avait Louis XIII, «qui le regardoit comme damnation -et lui faisoit même des avanies, ce qui faisoit, -ajoute-t-il, que le P. Joseph et Vincent de Paul ne -tarissoient pas en invectives sur cette partie de l'ornement -des belles».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400" class="label">[400]</a> Citée, d'après le ms. que lui avait prêté Lancelot -par Jamet, dans ses <i>Stromates</i>, t. II, p. 1014.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_250"></a>[Pg 250]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XL">XL</h2> -</div> - - -<p>«Quand M. le Grand (Cinq-Mars) fut condamné, -il (Louis XIII) dit: «Je voudrois bien voir la grimace -qu'il fait à cette heure sur cet échafaud.» -C'est un mot horrible. Tallemant fait bien son -métier de médisant quand il le répète<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>; mais -M. Bazin remplit encore mieux sa mission d'historien -sérieux quand il semble n'y pas croire, en -disant: «Aucun témoin digne de foi ne garantit -l'anecdote<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401" class="label">[401]</a> <i>Historiettes</i>, édit. in-12, t. III, p. 58.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402" class="label">[402]</a> <i>Hist. de Louis XIII</i>, t. IV, p. 416.</p> - -</div> - -<p>Louis XIII ne pouvait savoir à quelle heure ni -même quel jour l'exécution avait lieu, puisqu'elle<span class="pagenum"><a id="Page_251"></a>[Pg 251]</span> -avait été tout à coup retardée à cause du bourreau -de Lyon qui s'était cassé la jambe<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>, et par conséquent -aussi ne pouvait-il pas tenir sur la <i>grimace de -M. le Grand à cette heure-là</i> le propos qu'on lui -prête.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403" class="label">[403]</a> <i>V.</i> Rosset, <i>Hist. tragiques</i>.</p> - -</div> - -<p>Pour dire la vérité, ce <i>mot</i> me semble, comme à -M. Paulin Paris<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>, la seconde édition abrégée de -celui qu'on attribue au duc d'Alençon, lorsqu'on -vint lui apprendre que le comte de Saint-Aignan -avait été tué au <i>tumulte</i> d'Anvers, le 19 janvier 1583.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404" class="label">[404]</a> Tallemant des Réaux, <i>Historiettes</i>, nouvelle édition, -t. II, p. 265, note.</p> - -</div> - -<p>«J'en suis bien marry,» dit-il. Souldain, se prenant -à rire: «Je croy, dit-il, que quy eust pu -prendre le loisir de contempler à cette heure-là -Saint-Aignan, qu'on luy eust veu faire alors une -plaisante grimace<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405" class="label">[405]</a> L'Estoille, <i>Journal</i>, édition de 1719, t. I, p. 156.</p> - -</div> - -<p>Il n'y a que mensonge dans l'histoire de Cinq-Mars, -telle qu'elle court le monde et les livres, -depuis qu'un roman trop heureux en a faussé la -vérité. Les pleurs ont, comme le rire, le don de -désarmer. Le romancier nous a fait pleurer sur la -jeunesse de Cinq-Mars, et nous n'avons plus vu son -crime; le conspirateur de ruelle, le mignon de couchette<span class="pagenum"><a id="Page_252"></a>[Pg 252]</span> -ambitieux, qui vendait la France à l'Espagne; -le traître, enfin, a disparu. Toutes les déclamations -de la sensiblerie se sont apitoyées sur lui; et -tous les anathèmes se sont déchaînés contre Richelieu, -dont la rigueur en cette circonstance arrêtait -d'autres complots et sauvait la France des menaces -du dedans conspirant avec le dehors. Cette rigueur -de Richelieu fut sans doute impitoyable, mais, -même contre de Thou, dont la part dans le complot -n'est pas douteuse, elle n'eut rien que de -juste. Il suffit de lire les <i>Mémoires</i> de Retz, qui fut -alors sollicité de conspiration par de Thou<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>, pour -être sûr de sa complicité<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406" class="label">[406]</a> <i>V.</i> dans l'édit. abrégée qu'il a donnée des <i>Mémoires</i>, -p. 54, une note de M. Alph. Feillet, où il convient que de -Thou fut plus coupable qu'on ne le croit.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407" class="label">[407]</a> C'est de Thou qui avait ménagé l'entrevue de Cinq-Mars -avec M. de Bouillon (<i>Mém.</i> d'Arnault d'Andilly, -<i>Collect. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. XXXIV, p. 67). On voit encore -qu'il s'était fait recruteur de conjurés par une lettre à -Alexandre de Campion, qu'il avait voulu, mais sans succès, -entraîner dans le complot. M. C. Moreau, qui a publié -cette lettre (<i>Mém.</i> de A. de Campion, édit. P. Jannet, -p. 379), dit fort justement, et avec une certaine ironie, à -l'adresse du roman indiqué tout à l'heure: «Il est certain -que de Thou avait fait un peu plus que de garder le secret -de son ami.»—P. Delaroche, dans son tableau, nous -fait voir sur la même barque Cinq-Mars et de Thou, -traînés à la remorque par le bateau du cardinal. C'est une -erreur à effet, comme toutes celles des peintres. Richelieu -n'était pas assez maladroit pour laisser ensemble les deux -coupables. Cinq-Mars était dans un carrosse fermé et bien -escorté, qui suivait les bords du Rhône, tandis que de -Thou, seul dans la barque, descendait le fleuve à la remorque -de Richelieu (<i>Athenæum</i>, 1854, p. 758).</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"></a>[Pg 253]</span></p> - -</div> - -<p>Le cardinal disait souvent: «On ne ramène -guère un traître par l'impunité, au lieu que par -la punition l'on en rend mille autres sages<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>.» Le -supplice de Cinq-Mars ne fut que la sanglante mise -en œuvre de cette loi sans merci qu'il s'était faite, -et dont on retrouve une formule étendue dans son -<i>Testament politique</i><a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>: «Être rigoureux pour les particuliers -qui font gloire de mépriser les loix, c'est -être bon pour le public... On ne sauroit faire un -plus grand crime contre les intérêts publics qu'en se -rendant indulgent envers ceux qui les violent.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408" class="label">[408]</a> <i>Mercure histor. et polit.</i>, juillet 1688, p. 7-8.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409" class="label">[409]</a> P. 24.</p> - -</div> - -<p>Quand Richelieu fut sur son lit de mort, «le curé -lui demandant s'il ne pardonnoit point à ses ennemis, -il répondit qu'il n'en avoit point que ceux de -l'Estat». Le mot est vrai, et il dut le dire<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>. Or, -c'est comme ennemi de l'État qu'il poursuivit Cinq-Mars -et qu'il fit tomber sa tête. La lettre qu'il écrivit<span class="pagenum"><a id="Page_254"></a>[Pg 254]</span> -à la malheureuse marquise d'Effiat, qui le suppliait -pour son fils, respire toute l'inflexibilité d'un homme -qui parle, non pour lui, mais pour l'État offensé. -Voici cette lettre, qui est <i>inédite</i>, ou peu s'en faut<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410" class="label">[410]</a> <i>Mém.</i> de Monglat, <i>Collection Michaud</i>, 3<sup>e</sup> série, t. V, -p. 133;—<i>Mém.</i> de Montchal, 1718, in-8º, p. 268.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411" class="label">[411]</a> Elle n'a été imprimée que dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, -15 nov. 1834, p. 427.</p> - -</div> - -<p>«Si votre fils n'étoit coupable que de divers desseins -qu'il a faits pour me perdre, je m'oublierois -volontiers moy-même, pour l'assister selon votre -désir: mais l'estant d'une infidélité inimaginable -envers le Roy, et d'un parti qu'il a formé pour -troubler la prospérité de son règne, en faveur des -ennemis de cet Estat, je ne puis en façon quelconque -me mesler de ses affaires, selon la prière que -vous me faites. Je supplie Dieu qu'il vous console.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"></a>[Pg 255]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XLI">XLI</h2> -</div> - - -<p>On met souvent sur le compte de Richelieu cette -parole patibulaire: «Qu'on me donne six lignes -écrites de la main du plus honnête homme, j'y -trouverai de quoi le faire pendre.» Si quelqu'un a -dit cela pendant ce règne, c'est Laubardemont certainement, -ou bien encore Laffémas<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412" class="label">[412]</a> Encore faut-il dire que celui-ci se lassa bien vite -d'être bourreau, comme on le voit par une lettre où il -demandait au chancelier Séguier d'être relevé de ses «emplois -criminels... pour ne plus passer pour un homme de -sang» (Sainte-Suzanne, <i>les Intendants de la généralité -d'Amiens</i>, p. 239).</p> - -</div> - -<p>Richelieu ne descendait pas à ces détails de justicier -farouche et de bourreau en quête de supplices.</p> - -<p>Il ne s'amusait pas non plus, croyez-moi, à faire<span class="pagenum"><a id="Page_256"></a>[Pg 256]</span> -des antithèses sur le sang de ses victimes et sur la -couleur de sa robe de cardinal. «Il avait dit, écrit -M. Michelet<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>: «Je n'ose rien entreprendre que je -n'y aie bien pensé; mais quand une fois j'ai pris -ma résolution, je vais droit à mon but, je renverse -tout, je fauche tout, et ensuite je couvre -tout de ma robe rouge.» Ce sont là, s'écrie -M. Michelet, des paroles qui font frémir.» Écoutez-les -telles que Richelieu les a dites, et vous ne frémirez -pas tant. Vous n'y trouverez, en effet, que -l'expression d'une volonté inexorable qui, sans se -faire gloire de <i>tout faucher</i>, marche toujours dans sa -force et n'est arrêtée par rien: «Quand une fois -j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but et je -renverse tout de ma soutane rouge.».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413" class="label">[413]</a> <i>Précis de l'Hist. de France</i>, p. 237.</p> - -</div> - -<p>Un autre de ses <i>mots</i>, que Voltaire<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>, je ne sais -pourquoi, trouve trivial, était celui-ci: «Tout par -raison;» et c'est en effet par raison qu'il fit tout. -La politique de Henri IV lui semblait être la vraie<span class="pagenum"><a id="Page_257"></a>[Pg 257]</span> -politique de la France; il s'en rendit bien compte, -et ne se donna d'autre tâche que de la continuer. -Henri IV avait dit: «Je veux bien que la langue -espagnole demeure à l'Espagnol; l'allemande à l'Allemand; -mais toute la françoise doit être à moy<a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>.» -C'était poser les véritables limites de la France. -Richelieu, qui le comprit, dit à son tour: «Le but -de mon ministère a été celui-ci: rétablir les limites -naturelles de la Gaule; identifier la Gaule avec la -France, et partout où fut l'ancienne Gaule constituer -la nouvelle<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414" class="label">[414]</a> <i>Lettre du 21 mars 1768</i>, à M. de Taulès, dans laquelle -il reprend quelques points de sa <i>Dissertation</i> tendant à -prouver que le <i>Testament politique du cardinal de Richelieu</i> -n'était pas de ce ministre. Cette <i>Dissertation</i>, imprimée -dans son chapitre des <i>Mensonges imprimés</i>, a été mise à -néant, avec toutes ses objections, par la <i>Lettre</i> de Foncemagne -sur ce même <i>Testament politique</i>, 1769, in-12.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415" class="label">[415]</a> Mathieu, <i>Hist. de Henry le Grand</i>, t. II, p. 444.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416" class="label">[416]</a> <i>Testamentum politicum</i>, publié d'abord dans les <i>Elogia -sacra</i> de Labbe, 1706, p. 253; puis à la suite de la <i>Lettre</i> -de Foncemagne, p. 105.</p> - -</div> - -<p>Louis XIII le laissa faire, et pour cette liberté -d'action accordée par lui à son ministre, il faut lui -savoir presque autant de gré que s'il eût agi lui-même. -S'effacer du premier rang pour passer volontairement -au second n'est pas un mérite commun -chez un souverain absolu: ce fut le mérite de -Louis XIII, qui, après avoir bien calculé l'importance -du fardeau qui lui était remis, et s'être avoué -qu'il n'était pas de force à le porter dignement, le -confia sans réserve à son ministre. Abnégation généreuse, -car elle fut complète et persistante, sans<span class="pagenum"><a id="Page_258"></a>[Pg 258]</span> -arrière-pensée de regret, sans révolte de vanité. Il -consentit à ce que le cardinal fût, comme on l'a si -bien dit, «le fondé de pouvoir universel de la -royauté<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>». Jamais il ne revint, de lui-même, sur -le mandat qu'il lui avait octroyé<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>. Ce fut, pourrait-on -dire, une sorte de monarchie en commandite: -le roi fournissait la puissance, le ministre en trouvait -l'emploi; Louis XIII régnait, Richelieu gouvernait, -et tous deux préparèrent ainsi l'avènement -d'un prince qui pût tout à la fois gouverner et -régner.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417" class="label">[417]</a> A. Thierry, <i>Essai sur l'histoire et la formation du -Tiers-État</i> (<i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> mars 1850, p. 824).</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418" class="label">[418]</a> Il ne fallait pas moins que les obsessions les plus -puissantes et les plus persistantes pour lui faire prendre -une résolution contre son ministre. Rendu à lui-même ou -à quelque bon conseil, il lui revenait toujours et tout entier, -comme on le voit par ce qui arriva dans la <i>Journée -des dupes</i>. <i>V.</i> dans nos <i>Variétés hist. et littér.</i>, t. IX, p. 309, -la relation qu'en a donnée Saint-Simon, relation si peu -connue, mais qui mérite tant de l'être, à tous égards, pour -les faits qui s'y trouvent et pour le style incroyable qui -les revêt.</p> - -</div> - -<p>Ce qui fit la durée et la prospérité de cette commandite -monarchique, de ce pouvoir royal affermé -en des mains ministérielles, c'est que l'homme de -génie à qui l'exploitation était remise n'en retint -jamais rien de ce qu'aurait pu réclamer l'ombrageuse<span class="pagenum"><a id="Page_259"></a>[Pg 259]</span> -jalousie du maître. Toujours il fit remonter -au roi l'honneur et l'éclat que ses actes pouvaient -jeter sur la royauté. Dans tout ce qu'il a dit ou -écrit, on ne trouve pas un mot qui ne soit à la glorification -du pouvoir qu'il tient de Sa Majesté et -sans lequel il n'eût rien fait. Jamais il ne parle -autrement que dans ce passage de son <i>Testament -politique</i><a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>: «Je promis à Votre Majesté d'employer -toute l'autorité qu'il lui plairoit me donner.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419" class="label">[419]</a> P. 7.</p> - -</div> - -<p>Lorsqu'il craint de la part du roi, que tant d'ennemis -entourent, quelque défaillance de bonne -volonté, quelque défiance, qui en détruisant leur -accord nuirait aux intérêts de l'État, il se permet -de lui dire: «Je supplie Votre Majesté de repasser -ce que je lui ai représenté plusieurs fois, qu'il n'y a -point de prince en si mauvais état, que celui qui ne -pouvant toujours faire par soi-même les choses à -quoi il est obligé, a de la peine à souffrir qu'elles -soient faites par autrui; et, qu'être capable de se -laisser servir n'est pas une des moindres qualités -que puisse avoir un grand roi<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420" class="label">[420]</a> P. 198.</p> - -</div> - -<p>Voilà Richelieu, toujours prêt à dire à Louis XIII: -«Je souhayte votre gloire, plus que jamais serviteur<span class="pagenum"><a id="Page_260"></a>[Pg 260]</span> -qui ayt esté n'a fait celle de son maître... je suis la -plus fidèle créature, le plus passionné sujet et le -plus zélé serviteur que jamais roy et maître ayt eu -au monde<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>»; répétant sans cesse, à propos de cette -gloire, qui ne vient que de lui: «Je n'oublieray -jamais rien de ce que j'y pourray contribuer<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>»; et -s'employant en effet de toutes les forces de son -infatigable génie à ce service, où chacun le subit, -tant il en pousse les moyens à l'extrême, mais où -personne, même des plus hostiles, n'ose dire qu'il -n'est pas nécessaire<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421" class="label">[421]</a> <i>Lettre au Roy</i>, publiée pour la première fois dans la -<i>Revue des Deux-Mondes</i> du 15 nov. 1834, p. 424.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422" class="label">[422]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423" class="label">[423]</a> <i>V.</i> encore à ce sujet la relation de la <i>Journée des -dupes</i>, par Saint-Simon.</p> - -</div> - -<p>«Nous, dit M. Augustin Thierry<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>, qui avons -recueilli le fruit lointain de ses veilles et de son -dévouement patriotique, nous ne pouvons que nous -incliner devant cet homme de révolution, par qui -ont été préparées les voies de la société nouvelle.»</p> - -<div class="footnote"> - -<span class="pagenum"><a id="Page_261"></a>[Pg 261]</span> - -<p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424" class="label">[424]</a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> mars 1850, p. 836.</p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XLII">XLII</h2> -</div> - - -<p>Lorsque Louis XIII était sur son lit de mort, le -dauphin, qu'on venait de baptiser, et qu'il aurait -interrogé sur son nom, aurait répondu, comme un -enfant terrible: «Je m'appelle Louis XIV...», et -le roi, tout agonisant, aurait répliqué: «Pas encore, -mon fils, pas encore.»</p> - -<p>Ce petit dialogue, dont se fussent attristés les -derniers moments du mourant, aurait besoin de -preuves pour être accepté. Or, la relation très -circonstanciée du valet de chambre Dubois et les -<i>Mémoires</i> de La Porte n'en disent pas un mot. L'on -me permettra donc d'en douter, en dépit de Montglat<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a> -et du P. Griffet<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425" class="label">[425]</a> <i>Mémoires</i> (<i>Collect. Petitot</i>), p. 136.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426" class="label">[426]</a> <i>Hist. de Louis XIII</i>, t. III, p. 608.—L'éditeur du -<i>Mémoire</i> de Dubois sur la mort de Louis XIII pense, -comme nous, que le silence de ce très exact journal détruit -le fait tout naturellement (<i>Collect. Michaud</i>, t. XI, p. 525, -note).</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"></a>[Pg 262]</span></p> - -</div> - -<p>Nous voici aux premiers temps du grand règne; -nous touchons à la Fronde, abordons-la.</p> - -<p>Pendant une de ses crises les plus violentes, le -président Mathieu Molé, qui n'était pas, certes, un -faiseur de phrases, a-t-il assez menti à ses habitudes -gravement modestes et à son langage ordinaire, -pour se permettre cette parole de matamore qui -ronfle et s'étale dans tous les livres d'<i>Ana</i>: «Il y -a loin du poignard d'un assassin à la poitrine d'un -honnête homme»! Non, certainement. Il se contenta -de dire avec la plus courageuse simplicité à ceux -qui le menaçaient: «Quand vous m'aurez tué, il -ne me faudra que six pieds de terre<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427" class="label">[427]</a> <i>Biogr. univ</i>., art. <span class="smcap">Molé</span> (Mathieu), p. 289, note. -<i>V.</i> aussi dans le <i>Plutarque français</i> (<span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, p. 306), -la notice que M. le comte Molé a consacrée au plus -illustre de ses ancêtres.</p> - -</div> - -<p>Le fanfaron paradait alors au théâtre et faisait -tapage au cabaret; il ne siégeait pas encore au Parlement.</p> - -<p>Louis XIV, dont la jeunesse et même les amours -eurent quelque chose de poli et de solennel, ne fit -pas non plus asseoir avec lui sur le trône ce type<span class="pagenum"><a id="Page_263"></a>[Pg 263]</span> -impudent et ferrailleur; loin de là, vous le savez -tous. Aussi n'ai-je jamais voulu donner créance à -ce qu'on nous raconte de sa prise de possession du -pouvoir, de cette fameuse entrée qu'il aurait faite -au Parlement, vêtu de la façon la plus cavalière et -le fouet à la main. Passe encore pour le costume: -<i>justaucorps rouge, chapeau gris et grosses bottes</i>, comme -le dit Montglat, puisque alors le jeune roi chassait à -Vincennes, et ne pouvait guère venir qu'en habit de -chasse; mais je suis de moins bonne composition -pour le reste.</p> - -<p>C'est alors, ajoute-t-on, qu'il aurait dit son -fameux <i>mot</i>: «<i>L'État c'est moi.</i>» Je n'y ai pas cru -davantage, et dernièrement un homme d'une haute -compétence pour ce qui regarde cette époque, -M. Chéruel, m'est venu prouver que j'avais bien -fait de douter. Le pupille de Mazarin ne devait pas -sitôt s'émanciper en Louis XIV: c'est son avis, -comme c'est le mien<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428" class="label">[428]</a> Ce fut aussi celui de M. de Noailles. <i>V.</i> son <i>Hist. de -M<sup>me</sup> de Maintenon</i>, t. III, p. 687-689.</p> - -</div> - -<p>Laissons donc parler l'auteur de l'histoire de -l'<i>Administration monarchique en France</i><a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>. Après avoir -exposé les nouvelles tendances du Parlement à la<span class="pagenum"><a id="Page_264"></a>[Pg 264]</span> -rébellion dans les premiers jours d'avril 1665, -M. Chéruel ajoute:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429" class="label">[429]</a> T. II, p. 32-34.</p> - -</div> - -<p>«C'est ici que l'on place, d'après une tradition -suspecte, le récit de l'apparition de Louis XIV dans -le Parlement, en habit de chasse, un fouet à la -main, et qu'on lui prête la réponse fameuse aux -observations du premier président qui parlait de -l'intérêt de l'État: «L'État c'est moi.» Au lieu de -cette scène dramatique qui s'est gravée dans les -esprits, les documents les plus authentiques nous -montrent le roi imposant silence au Parlement, mais -sans affectation de hauteur insolente.»</p> - -<p>M. Chéruel, rappelant ensuite un <i>Journal</i> manuscrit -où se retrouve la relation exacte de cette -affaire, nous dit: «L'auteur, qui est si favorable -au Parlement, aurait certainement signalé les circonstances -que je viens de rappeler, si elles étaient -réelles.»</p> - -<p>Ce même récit, qu'il nous est inutile de reproduire, -comme l'a fait M. Chéruel, se termine par -ces mots: «Sa Majesté s'estant levée promptement -sans qu'aucun de la compagnie eust dit une seule -parole, elle s'en retourna au Louvre et de là au bois -de Vincennes, dont elle estoit partie le matin et où -M. le cardinal l'attendoit.»</p> - -<p>Ainsi Mazarin attend le roi, pour apprendre de<span class="pagenum"><a id="Page_265"></a>[Pg 265]</span> -lui comment tout s'est passé, pour savoir surtout -comment le jeune prince a dit la leçon qu'il lui -avait certainement faite lui-même<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>; et dans cette -leçon, soufflée par le cardinal et dont l'élève ne dut -pas se départir d'un mot, vous voudriez qu'une -phrase comme celle-ci: «<i>L'État c'est moi</i>», aussi -inquiétante au moins pour le pouvoir du vieux ministre -que menaçante pour la puissance du Parlement, -se fût glissée tout à coup? C'est impossible. -L'État ce n'était pas encore Louis XIV, c'était toujours -Mazarin.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430" class="label">[430]</a> C'était une des habitudes prudentes de Mazarin. On -a su par ses <i>carnets</i> manuscrits, conservés à la Bibliothèque -nationale, qu'il disait non seulement à Anne d'Autriche -tout ce qu'elle devait faire, mais qu'il lui dictait tout ce -qu'elle devait dire, et l'on a pu se convaincre aussi, par -les <i>Mémoires</i> du temps, de la docilité de la reine. Ainsi, -certaines paroles railleuses qu'il avait écrites pour elle sur -le douzième de ses carnets (p. 95), afin qu'elle les apprît -et pût, le moment venu, les adresser en se moquant à -M. de Jarzé, se retrouvent presque mot pour mot dans le -récit que nous a fait M<sup>me</sup> de Motteville de l'entretien de la -reine avec Jarzé (<i>Collect. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. XXXVIII, -p. 405-406).</p> - -</div> - -<p>Le <i>mot</i>, je dois l'avouer, n'en est pas moins très -bien trouvé. Il ne lui faudrait, comme vraisemblance, -qu'arriver un peu plus tard dans ce règne, -dont il est la plus exacte, la plus formelle expression;<span class="pagenum"><a id="Page_266"></a>[Pg 266]</span> -comme vérité, il ne lui manque que d'avoir -été dit<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431" class="label">[431]</a> Dans un cours de droit public que Louis XIV fit -composer sous l'inspiration de M. de Torcy, pour l'instruction -du duc de Bourgogne, et dont Lemontey retrouva le -manuscrit, on lit à la première page: «La nation ne fait -pas corps en France; elle réside tout entière dans la personne -du roy.» <i>L'État c'est moi</i> n'en disait pas tant (<i>Monarchie -de Louis XIV</i>, etc., 1818, in-8º, p. 327).—Ajoutons, -pour en finir avec ce <i>mot</i>, que, suivant les Anglais, -c'est la reine Élisabeth qui l'aurait dit la première (<i>Rev. -britann.</i>, mai 1851, p. 254).</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"></a>[Pg 267]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XLIII">XLIII</h2> -</div> - - -<p>Ces souvenirs de la puissance de Mazarin m'amènent -tout naturellement à penser à son fameux -<i>mot</i>: «Ils chantent, ils payeront», qui est vrai, -quelle que soit la forme, plus ou moins française, -sous laquelle il l'ait dit<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>, et pour lequel je ne trouve<span class="pagenum"><a id="Page_268"></a>[Pg 268]</span> -qu'un commentaire possible; c'est cette jolie phrase -dont on a fait honneur à tant de gens, excepté à -Chamfort, qui l'a écrite: «La France est un gouvernement -absolu, tempéré par des chansons<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432" class="label">[432]</a> Voltaire le donne ainsi: «Laissons-les dire et qu'ils -nous laissent faire.» (<i>Lettre</i> à. M. Hénin, 13 sept. 1772.) -Dans la <i>Vie de Mazarin</i>, il est reproduit dans cette espèce -de patois mi-partie italien et français, qui était la langue -du ministre, qui lui faisait prononcer <i>ognion</i> pour <i>union</i>, et -écrire <i>Rocofoco</i> pour La <i>Rochefoucauld</i>, ainsi qu'on le voit -sur un de ses <i>carnets</i>. Il disait donc: «S'ils chantent la -cansonette, ils pagaront.» La princesse Palatine cite aussi -le <i>mot</i>, en le faisant suivre d'une anecdote qui lui venait -de je ne sais où: «Le cardinal Mazarin disoit: «La nation -françoise est la plus folle du monde: ils crient et chantent -contre moi, et me laissent faire; moi, je les laisse crier -et chanter, et je fais ce que je veux.» Voici un tour -plaisant dont il s'avisa; il faisoit parfois rechercher et saisir -les libelles et les chansons qu'on faisoit contre lui, et il -les faisoit vendre en secret; il a de cette manière gagné dix -mille écus.» (<i>Nouvelles Lettres de la duchesse d'Orléans, née -princesse Palatine</i>, 1853, in-12, p. 249.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433" class="label">[433]</a> <i>Œuvres choisies</i>, édit. A. Houssaye, p. 80.</p> - -</div> - -<p>Mazarin laissait chanter sans chanter lui-même; -mais, à défaut de couplets, il faisait des <i>mots</i>. -N'est-ce pas lui qui dit cette parole si spirituelle, à -propos de la fille de Gaston, dont le canon de la -Bastille braqué par ses ordres détruisit toutes les -espérances qu'elle pouvait avoir d'épouser son royal -cousin:</p> - -<p>«Mademoiselle,—lit-on dans le <i>Suppl. manuscrit -du Ménagiana</i><a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>, où le mot attribué à tant d'autres, -même au jeune roi, est enfin restitué au ministre,<span class="pagenum"><a id="Page_269"></a>[Pg 269]</span> -son véritable auteur,—ayant autrefois fait tirer le -canon de la Bastille sur l'armée du Roy, monseigneur -le cardinal Mazarin dit en raillant qu'elle -avoit tué son mary à coups de canon.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434" class="label">[434]</a> Fonds Bouhier, à la Biblioth., p. 78.—On a souvent -dit que Mademoiselle mit elle-même le feu au canon. C'est -une exagération du fait vrai. Elle ordonna de tirer, mais -elle n'était même plus là quand les coups partirent. «L'on -tira de la Bastille, dit-elle, deux ou trois volées de canon, -comme je l'avois ordonné, quand j'en sortis.» (<i>Mémoires</i>, -édit. Petitot, t. II, p. 111.)</p> - -</div> - -<p>L'histoire de Mazarin me remet aussi en mémoire -un autre fait d'un ordre tout différent, moins politique, -plus intime; certaine affaire d'amour, qui, -racontée comme elle se passa, eût fait une très -piquante histoire, mais qu'à toute force l'on a voulu -gâter en roman sentimental et attendri, avec un <i>mot</i> -au dénouement.</p> - -<p>C'est cet épisode de la passion de Louis XIV pour -la nièce du cardinal, Marie Mancini, qui fut terminé -par un départ, au lieu de l'être par un mariage, -comme le roi l'avait sérieusement souhaité pendant -quelque temps.</p> - -<p>Selon les versions les plus courantes, la belle, -toute éplorée, lui aurait dit pour adieu: «Vous -m'aimez, vous êtes roi, et je pars.» Mot charmant, -sans doute, que tout le monde a répété,—même -Saint-Simon<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>, qui ne s'amuse pas d'ordinaire à redire -ainsi les paroles tendres,—mais auquel pourtant, -malgré son charme, malgré l'autorité des<span class="pagenum"><a id="Page_270"></a>[Pg 270]</span> -témoignages qui l'ont garanti, l'impitoyable Bayle -n'a pas cru devoir faire grâce. Il eut raison, sauf -pour un point, comme on verra.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435" class="label">[435]</a> Notes sur le <i>Journal de Dangeau</i>, dans Lemontey, -<i>Monarchie de Louis XIV</i>, p. 170.</p> - -</div> - -<p>Au chapitre <span class="allsmcap">LXI</span> de ses <i>Réponses aux Questions -d'un Provincial</i>, il remonte à l'origine du <i>mot</i>, et la -trouve dans un roman<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a> sur lequel il daube d'importance, -mais qu'il cite d'abord pour le mieux -gourmander après. Voici les lignes qu'il en extrait:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436" class="label">[436]</a> <i>Le Palais-Royal</i> ou <i>les Amours de Madame de la Vallière</i>, -1680, in-12, p. 66.</p> - -</div> - -<p>«Le cardinal, dit-il, maria enfin sa nièce au duc -de Colonna. Notre prince pleura, cria, se jeta à ses -pieds, et l'appela son papa; mais enfin il étoit -destiné que les deux amans se sépareroient. Cette -amante désolée étant prête à partir, et montant -pour cet effet en carosse, dit fort spirituellement à -son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par -l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes -roi, et cependant je suis malheureuse et je pars.» -Effectivement, le roi faillit mourir de chagrin de -cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin s'en -consola, selon les apparences<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437" class="label">[437]</a> Une preuve, au moins singulière, de la réalité de la -douleur du roi se trouve dans le <i>Journal de sa santé</i>, dont -le manuscrit existe à la Bibliothèque nationale (<i>Suppl. -franç.</i>, nº 127, 1). Vallot, qui le soignait alors, crut bon -de le saigner deux fois des pieds, six fois des bras, et de -le purger quatre fois!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"></a>[Pg 271]</span></p> - -</div> - -<p>Cela cité, Bayle en appelle aussitôt à l'histoire -pour attaquer et couler bas ce roman. «Je suis sûr, -dit-il en commençant sa longue réfutation, que nous -ne suivrons pas jusqu'au bout, je suis sûr que vous -me pourriez nommer plus de cent personnes qui -vous ont allégué ce discours de la demoiselle Mancini, -non seulement comme une pensée délicate et -ingénieuse, mais aussi comme un fait certain<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>, et -cependant ce n'est qu'une fable romanesque et très -impertinemment inventée. Car lorsque Marie Mancini -partit de France pour aller épouser en Italie le -connétable Colonna, elle n'avoit plus de part à -l'amour du roi, et il n'étoit plus possible qu'elle -conservât aucune espérance. Il y avoit plus de neuf -mois que l'infante Marie-Thérèse étoit l'épouse de -ce prince...»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438" class="label">[438]</a> Saint-Simon, dans le passage cité tout à l'heure, est -un de ceux qui y ont cru le mieux. Il pense que le départ -définitif de Marie suivit de près la fameuse phrase: «Elle -partit toutefois, dit-il, et courut bien le monde depuis. -C'étoit la meilleure et la plus folle de ces Mancines. Pour -la plus galante on auroit peine à le décider, excepté la -duchesse de Mercœur, qui mourut dans la première jeunesse -et dans l'innocence des mœurs.»</p> - -</div> - -<p>Bayle cite alors, à l'appui de son dire, les <i>Mémoires</i><span class="pagenum"><a id="Page_272"></a>[Pg 272]</span> -de Marie Mancini elle-même<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>, dédaignant, tant -avec cette preuve il se croit sûr de son fait, de -recourir aux <i>Mémoires</i> de l'abbé de Choisy<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>, qui -eussent pu prêter de nouvelles forces à sa critique.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439" class="label">[439]</a> Brémond, <i>Apologie</i> ou les <i>Véritables mémoires de Marie -Mancini, connétable de Colonna, écrits par elle-même</i>. Leyde, -1678, in-12, p. 29 et suiv.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440" class="label">[440]</a> <i>Coll. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. LXIII, p. 237.</p> - -</div> - -<p>Il omet toutefois un point très important: il ne -dit mot d'une première séparation qui eut lieu -avant celle dont parle le roman, c'est-à-dire en -1659, entre le jeune roi et Marie Mancini, lorsque -l'un partit pour chercher son épouse aux Pyrénées, -tandis que l'autre, par ordre de son oncle, allait, la -mort dans le cœur, s'exiler à Brouage. Alors se -passa une scène où purent s'échanger les paroles -d'adieu les plus tendres et les plus déchirantes.</p> - -<p>Les <i>Mémoires</i> de Marie, il est vrai, n'en disent -rien, non plus que ceux de sa sœur Hortense, -publiés par Saint-Réal<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>. M<sup>lle</sup> de Montpensier, qui -mentionne légèrement cette touchante entrevue, -mais qui semble avoir peur de parler, n'en dit pas -<span class="pagenum"><a id="Page_273"></a>[Pg 273]</span>davantage<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>. En revanche, M<sup>me</sup> de Motteville s'en -explique à peu près nettement<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a>. C'est dans son -récit que nous voyons apparaître le vrai <i>mot</i> dit -par Marie Mancini, ce <i>mot</i> simple, sans emphase -comme tout ce qui vient du cœur ému, ce <i>mot</i> -que les historiens, ceux mêmes qui rétablissent le -mieux la date de la scène<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>, ont tous oublié pour -répéter la phrase qui en est la prétentieuse altération, -et dont le roman critiqué par Bayle avait fait -la fortune.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441" class="label">[441]</a> <i>Œuvres</i> de Saint-Réal, Paris, 1745, in-8º, t. VI, -p. 161-162.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442" class="label">[442]</a> <i>Coll. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. XLII, p. 425.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443" class="label">[443]</a> <i>Coll. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. XL, p. 11.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444" class="label">[444]</a> Walckenaër, <i>Mémoires sur la vie de M<sup>me</sup> de -Sévigné</i>, t. II, p. 158.—Amédée Renée, <i>les Nièces de -Mazarin</i>, 1856, in-8º, p. 268.—<i>Biogr. univ.</i>, art. <span class="smcap">Marie -Mancini</span>.</p> - -</div> - -<p>«Il fallut enfin, dit donc M<sup>me</sup> de Motteville, -que le roi consentît à une séparation si rude et qu'il -vît partir M<sup>lle</sup> de Mancini pour aller à Brouage, qui -fut le lieu choisi pour son exil. Ce ne fut pas sans -répandre des larmes, aussi bien qu'elle; mais il ne -se laissa pas aller aux paroles qu'elle ne put s'empêcher -de lui dire, à ce qu'on prétend: <i>Vous -pleurez et vous êtes le maître!</i>»</p> - -<p>Voilà, encore une fois, le <i>mot</i> véritable, le seul -que durent répéter les gens bien renseignés sur -toute cette affaire<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>. Ce qui m'en assure, c'est que<span class="pagenum"><a id="Page_274"></a>[Pg 274]</span> -Racine, composant, par ordre, pour célébrer un -autre désespoir d'amour de Louis XIV, la tragédie -de <i>Bérénice</i>, et persuadé qu'il serait d'un bon courtisan -et tout à fait à propos de lui rappeler en -même temps la première de ses passions<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a>, trouva -moyen de glisser dans sa pièce la fameuse phrase -tout entière, presque textuellement, au risque de -n'en faire qu'un très mauvais vers. C'est à la scène V -de l'acte IV. Bérénice, qui parle à la fois pour -Marie Mancini et Henriette d'Angleterre, dit à -Louis XIV, c'est-à-dire à Titus:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!</div> - </div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445" class="label">[445]</a> Le comte de Caylus, dans ses <i>Souvenirs</i>, au chapitre: -<i>Anecdotes sur les amours de Louis XIV</i>, ne le reproduit pas -autrement (p. 326).</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446" class="label">[446]</a> Il paraît d'ailleurs que cette allusion entrait dans le -programme qu'Henriette d'Angleterre avait donné à Racine -en lui commandant sa tragédie. Les mécomptes de son -amour pour le roi, dont elle avait dû se résigner à n'être -que la belle-sœur, étaient l'objet caché de cette pièce, mais -elle voulait que l'histoire de la passion de Louis XIV pour -Marie Mancini en fût l'objet apparent. «Elle avait en vue, -non seulement, dit Voltaire, la rupture du roi avec la -connétable Colonna, mais le frein qu'elle-même avait mis -à son propre penchant, de peur qu'il ne devînt dangereux.» -(<i>Siècle de Louis XIV</i>, ch. <span class="allsmcap">XXV</span>.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"></a>[Pg 275]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XLIV">XLIV</h2> -</div> - - -<p>Bayle a quelque part mis en doute une ou deux -railleries prêtées gratuitement à Louis XIV<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>, et il a -eu raison. Le grand roi savait quelle valeur les -mots mordants auraient acquis dans sa bouche<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>; -lors même que son esprit lui en eût fait trouver,<span class="pagenum"><a id="Page_276"></a>[Pg 276]</span> -soyez donc sûr que, par bonté, par dignité surtout, -il ne s'en fût pas permis un seul. M. de Lévis nous -dit, dans ses <i>Souvenirs</i><a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>: «Les plus anciens courtisans -se rappeloient lui avoir entendu faire une plaisanterie; -mais, ajoute-t-il bien vite, on ne pouvoit -en citer une autre.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447" class="label">[447]</a> Édit. in-fol., t. I, p. 12; t. II, p. 98.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448" class="label">[448]</a> «Car encores qu'un roy, dit Amyot au chap. <span class="allsmcap">V</span> de -son <i>Projet de l'éloquence royale</i>, puisse non seulement dire -mais aussi faire tout ce qui luy plaist: si est-ce qu'en ceci -où il cherche du plaisir il y doibt avoir aussi quelque -contentement pour ceuls à qui il parle; de sorte que ses -propos semblent plutost chatouiller que piquer aigrement: -tant pour retenir l'auctorité que telle chose diminue, que -pour ce que les hommes souvent endurent fort impatiemment -un traict de moquerie, mesmement quand il est -jetté par celuy contre lequel on n'ose user de revanche.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449" class="label">[449]</a> 2<sup>e</sup> édit., p. 25-26.</p> - -</div> - -<p>Était-ce impuissance ou retenue d'esprit? L'une -plutôt que l'autre. Ces quelques lignes de Bussy, -que la vérité amène presque à être courtisan, vous -en convaincront. «Le roy, dit-il, aime naturellement -la société, mais il se retient par politique; la -crainte qu'il a que les François, qui abusent aisément -des familiarités qu'on leur donne, ne choquent -le respect qu'ils luy doivent le fait tenir plus -réservé...» A peine se permettait-il de rire aux -choses les plus risibles. Quand cela d'aventure arrivait, -c'était un événement qui faisait grand bruit à -la cour, et dont Saint-Simon, rentré chez lui, prenait -note pour ses <i>Mémoires</i><a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450" class="label">[450]</a> Il écrivait, par exemple, en pareil cas: «Le roy, tout -<i>contenu</i> qu'il étoit, rioit aussi.» Or, notez bien ce mot -<i>contenu</i>. Dans toutes les éditions qui précédèrent celle de -M. Chéruel, on avait imprimé <i>content</i>. Comprenait qui -pouvait. <i>V.</i> sur ces fautes d'impression de l'ancien texte, -corrigées dans le nouveau, l'<i>Année littéraire</i>, par G. Vapereau, -1858, in-12, p. 318.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_277"></a>[Pg 277]</span></p> - -</div> - -<p>Il ne parlait pas d'abondance, surtout lorsqu'il -lui fallait avoir de l'esprit. S'il avait trouvé un mot -gracieux pour quelqu'un, il le répétait presque toujours -dans une circonstance pareille, à une autre -personne. «Madame, dit-il à M<sup>me</sup> Scarron, en -lui remettant le brevet de sa pension, je vous ai -fait attendre longtemps; mais vous avez tant -d'amis, que j'ai voulu avoir seul ce mérite auprès -de vous.» Le cardinal Fleury disait que Louis XIV, -en le nommant évêque de Fréjus, lui avait fait le -même compliment<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451" class="label">[451]</a> Noël et Planche, <i>Éphémérides</i>, 1803, in-8º, <i>avril</i>, -p. 144.</p> - -</div> - -<p>Ne croyez donc pas désormais avec trop de facilité -à toutes les paroles que vous verrez circuler -sous le nom de Louis XIV, fussent-elles même -assez d'accord avec ce qu'on sait de la solennité de -son caractère. Si vous lisez dans le <i>Ménagiana</i><a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a> -qu'un jour il dit à un seigneur de sa cour qui avait -reçu une offense: «Comme ami, je vous offre mon -bras; comme maître, je vous promets justice,» -souvenez-vous que c'est un <i>mot</i> de Henri IV à -Duplessis-Mornay, un jour que celui-ci, qui ne l'a -pas oublié dans ses <i>Mémoires</i>, avait été outragé par<span class="pagenum"><a id="Page_278"></a>[Pg 278]</span> -le jeune Saint-Phal<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>. Cette parole-là d'ailleurs -semble au premier mot bien plus vraisemblable -dans la bouche du Béarnais que dans celle de son -petit-fils.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452" class="label">[452]</a> Édit. 1715, in-12, t. III, p. 134.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453" class="label">[453]</a> <i>Ducatiania</i>, t. II, p. 261.—M. Fr. Barrière, d'accord -avec les <i>Mémoires</i> de La Porte (1830, in-12, p. 106), -a de même, d'après les manuscrits du président Bouhier, -restitué avec beaucoup de vraisemblance à Louis XIII un -<i>mot</i> mis souvent sur le compte de Louis XIV. <i>V.</i> <i>Essai -sur les mœurs et les usages du</i> <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, en tête des <i>Mémoires</i> -de Brienne, t. I, p. 83-84.</p> - -</div> - -<p>A la mort de sa femme, Louis XIV aurait dit: -«Le ciel me prive d'une épouse qui ne m'a jamais -donné d'autre chagrin que celui de sa mort.» -Vieille pensée, vieux <i>mot</i>, et qui feraient de Louis XIV -un plagiaire de ces vers de Maynard<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">La morte que tu plains fut exempte de blâme,</div> - <div class="verse indent0">Et le triste accident qui termina ses jours</div> - <div class="verse indent0">Est le seul déplaisir qu'elle a mis dans ton âme.</div> - </div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454" class="label">[454]</a> <i>Œuvres</i>, p. 25.—Je ne crois pas davantage à ce -billet, sur lequel Bruzen de la Martinière se récrie avec -tant d'admiration, et que le roi, dit-il, avait écrit à un -homme de qualité en le gratifiant d'une place considérable: -«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du -présent que je vous fais comme roy...» (<i>Nouveau portefeuille -histor.</i>, p. 98.) L'abbé de Choisy (<i>Mémoires</i>, 1747, -in-8º, p. 34) m'apprend que c'est à M. de La Rochefoucauld -qu'il aurait écrit ce billet, en le nommant grand -maître de sa garde-robe. Je n'y crois pas pour cela davantage. -Je voudrais voir l'autographe.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"></a>[Pg 279]</span></p> - -</div> - -<p>Ne croyez pas non plus, de grâce, à ce compliment -que Louis XIV aurait adressé à Boileau quand -il lui présenta son épître sur le <i>Passage du Rhin</i>: -«Cela est beau, et je vous louerois davantage si -vous m'aviez loué moins.» Celui qui s'avisa le premier -de cette belle phrase, dont Boileau ne parle -pas (et eût-il manqué de le faire si elle lui eût été -dite?), l'avait pillée mot pour mot dans la préface -des <i>Mémoires</i> de la reine Marguerite. On sait que -c'est une sorte de dédicace que la reine fait à Brantôme -pour le remercier du chapitre élogieux qu'il -lui avait consacré dans ses <i>Dames illustres</i>, oubliant -que la reine Margot ne devait avoir place que parmi -ses <i>Dames galantes</i>. «<i>Je louerois davantage vostre -œuvre</i>, lui dit-elle se rendant justice, <i>si elle me louoit -moins</i>.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"></a>[Pg 280]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XLV">XLV</h2> -</div> - - -<p>A propos de ce passage du Rhin, Louis XIV, s'il -eût été sincère, n'eût pas eu tant à complimenter -Boileau de son éloge.</p> - -<p>Il savait à quoi s'en tenir sur cet exploit. Bien -que brillante, la réalité, mise auprès du panégyrique, -devait avoir un peu pour lui l'air d'une parodie.</p> - -<p>Une armée passant à gué un fleuve, dans sa plus -petite largeur, sous le feu d'une masure à moitié -désemparée; un chef, le prince de Condé, qui, à -cause de sa goutte, craint de se mouiller les pieds, -et passe en barque au lieu de se lancer à cheval; un -roi qui fait moins encore que le prince goutteux, -et que sa <i>grandeur attache au rivage</i>, pour employer<span class="pagenum"><a id="Page_281"></a>[Pg 281]</span> -la formule de poétique politesse consacrée par Boileau, -tout cela méritait-il tant et de si beaux vers?</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">On affaiblit toujours tout ce qu'on exagère,</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>dit La Harpe<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>, et Boileau, en voulant renchérir -sur le prestige de ce fait d'armes, a nui en effet à -l'admiration qu'il pouvait mériter<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>; on a cherché -l'histoire sous son épopée, et on l'a trouvée d'autant -plus nue qu'il l'avait plus parée. «Quoi! ce -n'est que cela,» s'est-on mis à dire, et dès lors les -rieurs ont eu beau jeu.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455" class="label">[455]</a> <i>Mélanie</i>, acte I, sc. 1.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456" class="label">[456]</a> Il y eut de fort beaux détails; toute la maison du -roi passant à la nage, par escadrons, est une admirable -chose. (<i>V.</i> Quincy, <i>Hist. milit. de Louis XIV</i>, 1726, in-4º, -t. I, p. 322.)</p> - -</div> - -<p>«Que je vous demande pardon, écrit Voltaire au -président Hénault, le 1<sup>er</sup> février 1752, d'avoir dit -qu'il y avait quarante à cinquante pas à nager au -passage du Rhin! il n'y en a que douze, Pélisson -même le dit. J'ai vu une femme qui a passé vingt -fois le Rhin sur son cheval en cet endroit, pour -frauder la douane de cet épouvantable fort du Tholus<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>. -Le fameux fort de Schenk, dont parle Boileau,<span class="pagenum"><a id="Page_282"></a>[Pg 282]</span> -est une ancienne gentilhommière qui pouvait se -défendre du temps du duc d'Albe. Croyez-moi -encore une fois, j'aime la vérité et ma patrie.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457" class="label">[457]</a> Voltaire aurait dû faire remarquer mieux encore que -cet <i>épouvantable fort</i> n'était qu'une <i>maison de péage</i>. C'est -ce que signifie <i>Toll-Huys</i> en flamand. (<i>Mercure de France</i>, -octobre 1809, p. 361.)</p> - -</div> - -<p>C'est l'absence de tout danger réel dans ce passage -du Rhin qui fit blâmer, même par ses plus -vifs admirateurs, le roi de ne l'avoir pas tenté de sa -personne. Selon l'abbé de Choisy, ce fut une de ses -fautes irréparables. Il ne la justifie pas, mais il -l'explique. Le héros y perd, l'homme y gagne; -car, ainsi qu'on va le voir, ce fut par déférence, par -bonté qu'il négligea cette occasion de gloire. «Il y -avoit, écrit l'abbé<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>, peu de danger à courir et une -gloire infinie à acquérir. Alexandre et son Granique -n'auroient eu qu'à se cacher. Il est vrai qu'il faut lui -rendre justice; il le vouloit, mais M. le Prince, qui -n'osoit pas mettre le pied dans l'eau à cause de sa -goutte, s'y opposa. Comment eût-il osé passer en -bateau, le roi passant à la nage? J'en suis témoin, -j'y étois présent.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458" class="label">[458]</a> <i>Mémoires</i>, 1747, in-8º, p. 38. Plus loin, p. 43, l'abbé -ajoute que le roi, d'après ce que lui en avait dit un -ministre, se reprochait souvent d'avoir eu de la faiblesse -dans cette occasion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"></a>[Pg 283]</span></p> - -</div> - -<p>Pour le siège de Namur, la fameuse ode de Boileau -est une autre mystification. Là rien ne manque, -pas même les vers ridicules, c'est une parodie complète. -Ce siège, où l'on vit en présence les deux -grands ingénieurs du siècle, Vauban et Cohorn, est -assez <i>mémorable</i>, suivant l'expression d'Allent<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>, pour -qu'on n'ait pas besoin de le célébrer pompeusement. -Les déclamations en vers ne font ici, comme pour -le passage du Rhin, qu'exciter la taquinerie des -railleurs, et les pousser à chercher si tout ce faste -ampoulé ne cache pas quelque détail bien ridicule, -agréable pâture pour leur malignité. Or, le siège de -Namur leur prête le flanc pour cela; il n'y en eut -pas de plus crotté.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459" class="label">[459]</a> <i>Hist. du corps du génie</i>, 1805, in-8º, p. 273, 312.</p> - -</div> - -<p>Lisez Saint-Simon, et vous verrez quel bel exploit, -sous les auspices de saint Médard<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>, quelle belle victoire -embourbée ce fut là. Louis XIV y fut pris de -la goutte à son tour, et l'on ne savait comment<span class="pagenum"><a id="Page_284"></a>[Pg 284]</span> -s'en tirer. Madame Deshoulières ne fut pas empêchée -pour si peu; elle trouva moyen de dire dans -son épître à la prosaïque maladie, que la <i>goutte</i> du -roi était un bienfait pour l'armée, que sans cela il -aurait menée trop vite:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460" class="label">[460]</a> «Le beau temps, dit Saint-Simon, se tourna en -pluyes, de l'abondance et de la continuité desquelles personne -n'avoit vu d'exemple, et qui donnèrent une grande -réputation à saint Médard, dont la feste est au 8 juin. Il -plut tout ce jour-là à verse, et on prétend que le temps -qu'il fait ce jour-là dure quarante jours de suite. Le -hazard fit que cela arriva cette année.» (<i>Mémoires</i>, t. I, -ch. 1.)</p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent8">Tout ce qu'affrontoit son courage,</div> - <div class="verse indent0">En forçant de Namur les orgueilleux remparts,</div> - <div class="verse indent8">Peignoit l'effroy sur le visage</div> - <div class="verse indent0">Des généreux guerriers dont ce héros partage</div> - <div class="verse indent0">Les pénibles travaux, les glorieux hazards.</div> - <div class="verse indent8">Dans la crainte de luy déplaire</div> - <div class="verse indent0">On n'osoit condamner son ardeur téméraire,</div> - <div class="verse indent0">Bien qu'elle pût nous mettre au comble du malheur.</div> - <div class="verse indent0">A force de respect on devenoit coupable:</div> - <div class="verse indent8">Vous seule, Goutte secourable,</div> - <div class="verse indent0">Avez osé donner un frein à sa valeur.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Est-ce charmant!</p> - -<p>Pendant que Boileau dans son ode, madame Deshoulières -dans son épître, prenaient tant de peine -pour mentir en mauvais vers, les comédiens italiens -y mettaient moins de façons avec ce siège de Namur. -Ils se donnaient bel et bien là-dessus leur -franc-parler:</p> - -<p>«<span class="smcap">Isabelle.</span> Vous estiez donc à Namur?</p> - -<p>«<span class="smcap">Arlequin.</span> Si j'y estois! Ouy, par la sambleu! -j'y estois; j'en suis encore tout crotté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_285"></a>[Pg 285]</span></p> - -<p>«<span class="smcap">Isabelle.</span> En quelle qualité serviez-vous, Monsieur, -dans l'armée?</p> - -<p>«<span class="smcap">Arlequin.</span> Moi servir! Eh! pour qui me prenez-vous -donc? Je commandois en chef le détachement -des brouettes qui enlevoient les boues du -camp<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461" class="label">[461]</a> <i>Les Chinois</i>, par Regnard et Du Fresny, <i>Théâtre -italien de Gherardi</i>, t. IV, p. 198-199.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"></a>[Pg 286]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XLVI">XLVI</h2> -</div> - - -<p>Je pourrais, après avoir soufflé quelque peu, -comme je viens de le faire ici, sur les rayons de la -gloire du grand roi, donner une revanche à l'histoire -de son règne, en me hâtant de biffer d'un -trait de plume ce roman de l'incendie du Palatinat -par Turenne, que Sandras de Courtilz a complaisamment -inventé<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>; mais cette réfutation a été -faite si complètement par le comte de Grimoard<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>,<span class="pagenum"><a id="Page_287"></a>[Pg 287]</span> -et même par Voltaire<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>, que je ne pourrais ajouter -aucun fait nouveau<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462" class="label">[462]</a> <i>Vie du vicomte de Turenne</i>, 1685, in-12, par Dubuisson -(Sandras de Courtilz).</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463" class="label">[463]</a> <i>Histoire des dernières campagnes de Turenne</i>, 1782, -in-fol., t. II, p. 117; ouvrage publié sous le pseudonyme -de Beaurain fils. M. de Grimoard y prouve que s'il y eut -d'horribles ravages dans le Palatinat, ce fut seulement en -1689, lors de l'expédition du maréchal de Duras et du -général Mélac. «On a fait brûler Spire, Worms, Oppeinheim, -dit Dangeau, pour empêcher que les ennemis ne -s'y établissent et n'en tirassent des secours.» (<i>Journal</i>, -édit. complète, t. II, p. 406.)—C'est Louvois qui avait -commandé ces ravages. «J'éprouve, écrit la Palatine, une -douleur amère, quand je pense à tout ce que M. Louvois -a fait brûler dans le Palatinat, je crois qu'il brûle terriblement -dans l'autre monde.» (<i>Nouvelles Lettres</i>, p. 181.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464" class="label">[464]</a> <i>Lettre</i> à Collini, 21 octobre 1767.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465" class="label">[465]</a> Je dirai pourtant que d'après une lettre longtemps -<i>inédite</i>, du marquis d'Hauterive à Bussy, datée du 10 août -1674, il y avait eu des incendies dans plusieurs endroits -du Palatinat, et que l'Électeur furieux avait alors fait -défier Turenne, «lui demandant un jour et un lieu pour -le combat» seul à seul. «La réponse de M. de Turenne a -été que, bien loin que le feu ait été commandé, il avoit -été expressément défendu, mais que quelques soldats des -nôtres, ayant trouvé de leurs camarades brûlés par les -paysans, ils s'étoient vengés sur les paysans par le feu -même, et qu'il supplioit Son Altesse Électorale de lui -conserver sa bonne volonté.» (<i>Correspondance de Bussy</i>, -édit. Lud. Lalanne, t. II, p. 381.) M. d'Hauterive était -fort bien renseigné, sa lettre donne en substance ce qui se -trouve dans celle que Turenne écrivit lui-même à Louvois, -quelques jours après. Il y réduit à quelques bourgades -brûlées par représailles ce fameux incendie de toute une -contrée. «Je lui mandai (à l'Électeur), écrit Turenne, ce -qui est vrai, que si les soldats avoient brûlé sans ordre -quelques villages, c'étoient ceux où ils avoient trouvé des -soldats tués par les paysans.» (Rousset, <i>Hist. de Louvois</i>, -t. II, p. 83.)</p> - -</div> - -<p>C'est là certainement un <i>sinistre</i> tout gratuit que -supposa le romancier, afin, sans doute, que cet -épisode de sa romanesque histoire eût plus d'intérêt<span class="pagenum"><a id="Page_288"></a>[Pg 288]</span> -et de couleur; ou bien plutôt encore à la sollicitation -des ennemis de la France, pour jeter de -l'odieux sur la politique de Louis XIV, en montrant -quels moyens extrêmes il ne craignait pas d'employer -quand il voulait pousser ses conquêtes. Dans -ce dernier cas, si Sandras de Courtilz avait été réellement -payé par les cabinets d'Allemagne pour -fausser la vérité, il n'aurait fait que recourir, en -leur nom, à un procédé très souvent mis en usage, -je ne dis pas par Louis XIV, mais par ses ministres, -notamment par Louvois.</p> - -<p>Voici, par exemple, une lettre que celui-ci écrivit -de Saint-Germain, le 14 mars 1675, à <i>M. Descarrières, -envoyé du roy à Liège</i>; vous y trouverez la -preuve que le mensonge et le faux en écriture politique -étaient des moyens d'action qui ne répugnaient -pas à M. le surintendant de la guerre:</p> - -<p>«Voyez si vous ne pourriez pas feindre qu'on a -trouvé dans les papiers du cardinal de Baden quelque -lettre du ministre de l'empereur qui pût, -étant répandue dans l'Allemagne et les Pays-Bas, y -décrier les affaires de Sa Majesté Impériale et de<span class="pagenum"><a id="Page_289"></a>[Pg 289]</span> -son parti. Il faudroit que cette lettre fût à peu près -du style de la cour de Vienne, et remplie de toutes -choses qui pourroient rendre sa conduite plus -odieuse. Brûlez ceci après que vous l'aurez lu<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466" class="label">[466]</a> <i>Recueil</i> (ms.) <i>de pièces et de faits particuliers que le -P. Griffet n'a pas cru devoir ni pouvoir insérer dans l'Histoire -de Louis XIII et dans les Fastes de Louis XIV, dont il -est auteur.</i> (Bibliothèque nation.)—Ces suppositions de -documents étaient un des procédés politiques de Louvois. -Sur la fin de son ministère, toutes les correspondances -d'Angleterre ou de Hollande, qui parurent dans la <i>Gazette</i>, -avaient été écrites par lui, ou tout au moins revues et -corrigées pour se trouver bien au point de sa politique, -dont il enflait les succès et cachait les défaites. <i>V.</i> Rousset, -<i>Hist. de Louvois</i>, t. IV, p. 376, et les <i>Rois et Princes journalistes</i>, -dans la <i>Revue des Provinces</i> du 15 avril 1865, -p. 142.</p> - -</div> - -<p>Ce Sandras de Courtilz, que je viens de nommer, -est l'un des hommes les plus funestes à la vérité qui -aient écrit,—et que n'a-t-il pas écrit!—pendant -le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Un bon travail sur lui serait nécessaire, -non pour montrer tous ses mensonges, ce -serait impossible, mais pour prouver qu'il est le -mensonge même. Il a inventé le roman historique, -c'est assez dire. Du moins ne le faisait-il guère -qu'en un, deux ou trois volumes au plus, tandis -que de nos jours vous savez à quel nombre de tomes -on a porté les livres du même genre, qu'on lui a<span class="pagenum"><a id="Page_290"></a>[Pg 290]</span> -presque tous repris. Il est de cette famille de romanciers -mixtes dont fait partie l'auteur du livre que -Bayle a si bien malmené tout à l'heure, et dans -laquelle il faut aussi ranger un peu l'abbé de Saint-Réal, -un peu l'abbé de Vertot, avec son leste procédé -d'écrire l'histoire sans attendre les renseignements, -d'où le fameux <i>mot</i>: <i>Mon siège est fait!</i> qu'il -dit si naïvement lorsque, son <i>Histoire de l'Ordre de -Malte</i> et du siège si vaillamment soutenu par les -chevaliers étant finie, il reçut les documents avec -lesquels il eût fallu la faire, ou tout au moins la -recommencer, ce dont il se garda<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467" class="label">[467]</a> Le <i>mot</i> se trouve, je crois, pour la première fois, -dans les <i>Réflexions sur l'histoire</i>, par d'Alembert, 1762. -L'abbé dut le dire à la fin de 1725. C'est alors, en effet, -que son livre fut fini. Le 9 nov., Marais en avait parlé à -Bouhier, dans une lettre encore <i>inédite</i>, et ce qu'il lui en -avait dit, donnait, par un mot, une idée de la hâte que -l'abbé de Vertot mettait à ce travail, et du désir qu'il avait -d'en finir vite.</p> - -</div> - -<p>Que de gens étaient alors de cette école! que de -gens en sont toujours! celui par exemple, qui inventa -les singulières aventures du <i>Masque de fer</i>, prétendu -fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche, ou frère -jumeau de Louis XIV, légende à présent éclaircie, -ou plutôt dissipée, qui, en disparaissant, a laissé le -mystérieux personnage passer enfin du roman dans<span class="pagenum"><a id="Page_291"></a>[Pg 291]</span> -l'histoire<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>; cet autre qui supposa l'anecdote de la -subite conversion de l'abbé de Rancé, à la vue du -cadavre décapité de madame de Monbazon<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>; celui<span class="pagenum"><a id="Page_292"></a>[Pg 292]</span> -qui enjoliva si romanesquement l'histoire du musicien -Stradella, dont le meurtre, sans le moindre -attendrissement de la part des bravi, est le seul détail -vrai<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>; celui encore qui imagina l'histoire impossible -de saint Vincent de Paul se substituant à -un forçat dans le bagne de Toulon, sublime invraisemblance, -à laquelle pourtant le bon Abelli<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a> se -laissa prendre en toute ingénuité; cet autre qui, -s'ingérant d'un conte trop connu sur Salomon de<span class="pagenum"><a id="Page_293"></a>[Pg 293]</span> -Caus, fait mourir méconnu, méprisé, fou, dans un -cabanon de Bicêtre<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>, un homme qui était à l'époque<span class="pagenum"><a id="Page_294"></a>[Pg 294]</span> -de sa mort «ingénieur et architecte du roi<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>», -et dont les livres jouirent d'une grande estime<span class="pagenum"><a id="Page_295"></a>[Pg 295]</span> -parmi les savants durant tout le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>; enfin, -mille autres dont l'imposture historique semble -être l'industrie, et qui mériteraient le traitement -que leur réservait Gomberville<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468" class="label">[468]</a> On sait maintenant de façon presque certaine que le -prisonnier au <i>masque de fer</i> n'était autre que Matthioli, -ministre du duc de Mantoue, chargé par son maître d'organiser -une ligue des princes d'Italie contre Louis XIV, -pour laquelle il avait presque entièrement réussi, quand -Louvois le fit enlever par notre ambassadeur à Turin, le -marquis d'Arcy, et enfermer à Pignerol, puis aux îles -Sainte-Marguerite, avec toutes les précautions et le mystère -qu'exigeait une si grave violation du droit des gens. La -vérité de ce fait, entrevue par M<sup>me</sup> Campan (<i>Mémoires</i>, -t. II, p. 206), plus nettement précisée par Dutens, en -1789, dans la <i>Corresp. interceptée</i>, puis dans les <i>Mémoires -d'un Voyageur qui se repose</i>, t. II, p. 206-210, a été à peu -près établie par M. Rousset dans son <i>Hist. de Louvois</i>, in-12, -t. III, p. 103-106, et par plusieurs correspondants de -l'excellent recueil <i>l'Intermédiaire</i>, 3<sup>e</sup> année, p. 71, 108 et -140.—J'ajouterai que le mensonge et le roman naquirent -vite du mystère en toute cette histoire. Dès 1688, Saint-Mars, -gouverneur des îles Sainte-Marguerite et geôlier du -<i>Masque de Fer</i>, écrivait à Louvois, le 8 janvier, à propos de -son prisonnier: «Dans toute cette province, l'on dit que -le mien est M. de Beaufort, et d'autres disent que c'est le -fils de feu Cromwell.» Cette lettre, citée en 1800 par -Roux-Farillac, qui tint le premier pour Matthioli, dans -ses <i>Recherches... sur le Masque de Fer</i>, a été publiée tout -entière en 1834, par M. Monmerqué, qui l'avait vue autographe, -dans la Revue <i>Vieille France et Jeune France</i>, -t. I, p. 297-300.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469" class="label">[469]</a> Cette anecdote sinistre, pour laquelle nous avons -prouvé ailleurs (<i>Paris démoli</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 64-65) qu'il y -avait eu au moins supposition de personnages, et que par -conséquent M. de Rancé n'y était pour rien, fut mise en -circulation sous son nom par un livre, aujourd'hui fort -rare, de Daniel de Larroque: <i>Les véritables motifs de la -conversion de l'abbé de la Trappe</i>, Cologne, P. Marteau, -1665, petit in-12.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470" class="label">[470]</a> On sait maintenant que Stradella, poursuivi de Venise -jusqu'à Turin par les <i>bravi</i> d'un Contarini, dont il -avait enlevé la maîtresse, fut seulement blessé dans un -premier guet-apens, puis un peu plus tard définitivement -tué par les assassins, que le prestige de son talent n'eut -pas à toucher une minute: Stradella était un compositeur -et non un chanteur. M. Rousset, dans son <i>Histoire de -Louvois</i>, édit. in-18, t. III, p. 91-92, note, avait jeté sur -cette affaire des commencements de clarté que M. P. Richard, -de la Bibliothèque nationale, a singulièrement -étendus et complétés par d'excellents articles du <i>Ménestrel</i>, -n<sup>os</sup> du 19 nov. 1865 et suivants.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471" class="label">[471]</a> <i>Vie de saint Vincent de Paul</i>, t. II, p. 294.—Le -lazariste Collet, qui a aussi écrit la vie du saint homme, -n'hésite pas à déclarer le fait impossible.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472" class="label">[472]</a> Ce conte-là est tout moderne; il parut sous la forme -d'une lettre écrite par Marion Delorme. «C'est, dit M<sup>me</sup> de -Girardin, la plus charmante mystification qu'homme d'esprit -ait jamais imaginée et que grand journal ait jamais -répétée.» (<i>Lettres parisiennes</i>, 1<sup>re</sup> édit., p. 170.) Cet -homme d'esprit est Henri Berthoud, qui nous a conté lui-même -l'histoire de son mensonge. La direction du <i>Musée -des Familles</i> avait demandé à Gavarni un dessin pour une -nouvelle, où figurait un fou regardant à travers les barreaux -de son cabanon. Le dessin fut fait et gravé, mais -arriva trop tard. La nouvelle, qui ne pouvait attendre, -avait paru sans vignette. Cependant, comme le <i>bois</i> était -à effet, et que de plus il était payé, l'on voulut qu'il ne -fût pas inutile. Berthoud fut chargé de chercher un sujet -et de fabriquer une nouvelle sur laquelle on pût l'appliquer. -Je ne sais trop comment, peut-être en feuilletant la -<i>Biographie universelle</i>, l'idée de Salomon de Caus lui vint -à l'esprit. Faire de cet inventeur ce qu'il aurait pu être, -mais ce qu'il ne fut pas, un martyr de son génie, lui parut -ingénieux; il lui fallait un fou, il prit de Caus et lui dérangea -le cerveau; il lui fallait une prison, il prit Bicêtre, -et il y plaça son homme derrière les barreaux d'une grille, -ainsi que l'exigeait la gravure. Comme assaisonnement, il -imagina une visite que Marion Delorme aurait faite à -Bicêtre, avec le marquis de Worcester, qui, dans les éclairs -de lucidité du fou, lui aurait surpris son secret: l'invention -de la machine à vapeur! Que dites-vous de l'imagination? -Le tout adroitement arrangé sous la forme d'une -lettre écrite, le 3 février 1641, par Marion à son amant -Cinq-Mars, parut, tout flambant de mensonge, au mois -de décembre 1834, dans le <i>Musée des Familles</i> (t. II, p. 57-58). -Il ne se trouva pas un incrédule; le succès fut immense -et dure encore. Berthoud voulut crier: «Holà! c'est -un mensonge! j'en réponds; il est de moi.» On lui répondit -qu'il se vantait, et son petit roman continua de -courir malgré lui, et de passer pour de l'histoire, en dépit -de ses démentis. Un jour que la <i>Démocratie pacifique</i>, journal -du phalanstère, avait reproduit la fameuse lettre, Berthoud -écrivit pour la réclamer comme sienne. «Allons -donc! lui dit-on; nous en avons vu l'original autographe -dans une bibliothèque de Normandie.» C'était trop fort! -Il écrivit de nouveau pour promettre <i>un million</i> à qui lui -ferait voir ce fameux autographe, oui, <i>un million!</i> dont, -ajoutait-il, le phalanstère pourrait bien avoir besoin. Devant -cette promesse, si étonnante de la part d'un homme -de lettres, on s'inclina et l'on se tint pour battu; mais le -mensonge en question ne l'est pas; tout dernièrement, je -le voyais se réveiller triomphant dans un petit volume -qui s'est beaucoup vendu: <i>Les Mystères des prisons</i>, in-18, -p. 66-70.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473" class="label">[473]</a> C'est le titre qu'il prend en tête de l'édition qu'il -donna en 1624, et très rare aujourd'hui, de son livre: -<i>Raison des forces mouvantes</i>, où se trouve en germe l'invention -de la vapeur.—On peut lire sur lui et sur la haute -position qu'il occupa comme architecte auprès d'un prince -d'Allemagne, des détails fort intéressants dans le beau -livre de M. L. Dussieux: <i>Les Artistes français à l'étranger</i>, -Paris, 1856, grand in-8º, p. 48.—Il y a dix ans, -M. Ch. Read a découvert au greffe du Palais un document -qui met à néant ce qui pouvait rester du mensonge; -c'est l'acte d'inhumation du prétendu fou de -Bicêtre en 1641: «<i>Salomon de Caus, ingénieur du Roy, -a esté enterré à la Trinité le samedy dernier jour de -febvrier</i> (1626), <i>assisté de deux archers du guet</i>.» Ainsi, -d'après cette découverte, communiquée par M. Read à -l'Académie des sciences dans une lettre du 18 juillet -1862, Salomon de Caus était mort depuis quinze ans, -à l'époque de la fameuse visite que Marion Delorme -aurait faite en 1641 à son cabanon de Bicêtre! Il -était ingénieur du roi, comme nous l'avons déjà -dit, et en l'enterrant dans le cimetière de la Trinité, on -lui rendait tous les honneurs qui lui étaient dus, puisqu'on -le faisait accompagner par deux archers du guet; distinction -réelle et fort rare en ce temps. Cela nous met bien loin de -Bicêtre et de son cabanon. Par suite de la découverte de -M. Ch. Read, une rue voisine de l'endroit où fut enterré -Salomon de Caus a pris son nom.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474" class="label">[474]</a> <i>V.</i> <i>le Roman bourgeois</i>, de Furetière, P. Jannet, 1855, -biblioth. elzévirienne, p. 244, note.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475" class="label">[475]</a> Le Roy de Gomberville, <i>Discours sur les vertus et les -vices de l'histoire</i>, in-4º, p. 59.</p> - -</div> - -<p>Il eût voulu qu'au premier mensonge on brûlât -le livre; il n'ajoute pas qu'au second il faudrait -brûler l'auteur; mais je suis sûr que c'était sa -pensée.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_296"></a>[Pg 296]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="XLVII">XLVII</h2> -</div> - - -<p>Voltaire, dans sa lettre à Collini sur l'affaire de -l'incendie du Palatinat, rappelée tout à l'heure, a -dit avec beaucoup de sens: «Les historiens ne se -font pas scrupule de faire parler leurs héros. Je n'approuve -pas dans Tite-Live ce que j'aime dans Homère.»</p> - -<p>C'est très bien pensé, très bien dit. Pourquoi -donc alors Voltaire s'empresse-t-il de prêter lui-même -à Louis XIV des <i>mots</i> que, s'il fût allé aux -informations, il aurait bien su n'avoir pas été dits -par ce roi? Pourquoi, par exemple, écrit-il avec -un si bel aplomb, au chapitre <span class="allsmcap">XXVIII</span> du <i>Siècle de -Louis XIV</i>:</p> - -<p>«Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller régner<span class="pagenum"><a id="Page_297"></a>[Pg 297]</span> -en Espagne, il (le roi) lui dit, pour marquer l'union -qui allait désormais joindre les deux nations: «<span class="smcap">Il -n'y a plus de Pyrénées</span>.»</p> - -<p>Voltaire alors avait pourtant déjà dû lire le <i>Journal -de Dangeau</i>, dont, sans qu'il l'ait avoué, le manuscrit -lui fut si utile pour son <i>Histoire</i><a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>; il devait par -conséquent savoir déjà la vérité sur cette parole, qui -ne fut pas dite ainsi tout à fait, et qui surtout ne le -fut point par Louis XIV. Puisque en ne prenant pas -le <i>mot</i> tel que l'auteur de l'exact <i>Journal</i> l'a donné, -il ne s'est pas soucié d'être vrai, nous allons, nous, -l'être à sa place, et sans beaucoup de peine. Il nous -suffira de nous parer de ce qu'il n'a pas voulu ramasser.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476" class="label">[476]</a> Comment Voltaire, en effet, ne l'eût-il pas connu, -puisque le président Hénault, qui lui fournit tant de -notes pour l'<i>Essai sur les mœurs</i> et pour le <i>Siècle de -Louis XIV</i>, fut, avec M. de Luynes, qui en avait hérité, -l'un des continuateurs du <i>Journal de Dangeau</i>. <i>V.</i> les <i>Mémoires -du président Hénault</i>, E. Dentu, 1855, in-8º, p. 193.</p> - -</div> - -<p>Après nous avoir appris, sous la date du 16 novembre -1700, que le nouveau roi d'Espagne permit -aux jeunes courtisans de le suivre dans ses États, -Dangeau, qui écoute tout, qui n'oublie rien, qui -n'attribue à chacun, même, notez ce point, même -au roi, que juste ce qui lui revient d'esprit, Dangeau<span class="pagenum"><a id="Page_298"></a>[Pg 298]</span> -ajoute<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>: «L'ambassadeur d'Espagne dit fort à propos -que ce voyage devenoit aisé, et que présentement -<i>les Pyrénées étoient fondues</i>;» mot bien espagnol, -n'est-ce pas? et qui porte avec soi toute sa -couleur, sa pleine vraisemblance. Puisqu'il fut dit -ainsi par l'ambassadeur, le roi n'avait plus à dire le -sien, l'eût-il eu sur les lèvres: c'était le même, sauf -la forme.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477" class="label">[477]</a> <i>Journal du marquis de Dangeau, publié en entier pour -la première fois par MM. Soulié et Dussieux</i>, t. VII, p. 419. -Malherbe, comme l'a fort bien remarqué M. Lud. Lalanne -dans sa belle édition, t. I, p. 415, avait d'avance paraphrasé -le <i>mot</i>, quand il avait dit, à propos du mariage de -Louis XIII et d'Anne d'Autriche:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Puis quand ces deux grands hyménées,</div> - <div class="verse indent0">Dont le fatal embrassement</div> - <div class="verse indent0">Doit aplanir les Pyrénées..</div> - </div> -</div> -</div> - - -</div> - -<p>Madame de Genlis comprit cela la première et, -bien mieux, l'écrivit, mais en pure perte; elle n'avait -pas autorité. «Ce qu'il raconte est vrai, assurait-on -à madame Geoffrin, à propos de certain récit -fait par un menteur.—Eh bien! pourquoi le -dit-il?» s'écriait-elle, doutant toujours. Madame de -Genlis en était là. Ce qu'elle disait, au lieu de faire -la fortune d'une vérité, la gâtait presque. On ne fit -pas la moindre attention à la note excellente que,<span class="pagenum"><a id="Page_299"></a>[Pg 299]</span> -dans son édition des fragments du <i>Journal de Dangeau</i>, -elle consacra à la parole prononcée par l'ambassadeur. -«Il est vraisemblable, dit-elle, que ce joli mot -a fait supposer celui qu'on attribue à Louis XIV: <i>Il -n'y a plus de Pyrénées</i>. Ce dernier mot ne serait -qu'une espèce de répétition de celui de l'ambassadeur, -et sûrement Louis XIV ne l'a pas dit<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478" class="label">[478]</a> <i>Abrégé des Mémoires ou Journal du marquis de Dangeau</i>, -1817, in-8º, t. II, p. 208.</p> - -</div> - -<p>Voltaire se trompa donc où ne s'était pas trompée -madame de Genlis; c'est du malheur, et, qui -pis est, il y eut ici, de sa part, un cas d'erreur en -récidive. On sait qu'il publia en 1770, avec des <i>notes -intéressantes</i>, des extraits de Dangeau, sous ce titre: -<i>le Journal de la cour de Louis XIV</i>. Dans le nombre, -du reste assez restreint, il n'oublia pas le passage -qui nous occupe. C'était pour lui le moment ou -jamais de voir qu'il n'avait pas tout à fait dit vrai -jadis. Il ne daigna pas y prendre garde malheureusement. -Bien loin même de se laisser convaincre -par la phrase qu'il transcrivait, il mit en note: -«Louis XIV avait dit: <i>Il n'y a plus de Pyrénées...</i> -Cela est plus beau<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479" class="label">[479]</a> C'était le même <i>mot</i>, encore une fois, et la preuve, -c'est que le <i>Mercure</i>, rapportant la parole de l'ambassadeur, -la donne telle que Voltaire l'attribue au roi: «L'ambassadeur -se jeta à ses pieds et lui baisa la main, les yeux -remplis de larmes de joie, et s'étant relevé, il fit avancer -son fils et les Espagnols de sa suite, qui en firent autant. -Il s'écria alors: «Quelle joie! <i>il n'y a plus de Pyrénées</i>; -elles sont abymées et nous ne sommes plus qu'un.» -(<i>Mercure galant</i>, novembre 1700, p. 237.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_300"></a>[Pg 300]</span></p> - -</div> - -<p>Il y tenait: c'était son <i>mot</i>, ou plutôt, peut-être, -ne voulait-il pas, après avoir fait dans ses précédentes -notes un grand étalage de mépris pour l'auteur du -<i>Journal</i>, se donner la honte de recevoir un tel démenti -de ce «pied-plat,» de ce «laquais»; il n'appelle -pas Dangeau autrement.</p> - -<p>Ce n'est pourtant pas encore en ceci que la petite -méchanceté de madame du Deffand aurait raison -contre Voltaire: «Il n'a rien inventé, lui disait-on.—Rien! -répliquait-elle, et que voulez-vous de plus? -il a inventé l'histoire<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>.» Ici, il l'a tout bonnement arrangée; -il faut bien lui en tenir compte.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480" class="label">[480]</a> Une fois, l'abbé Velly—c'était encore jouer de -malheur—le prit en flagrant délit d'invention. L'abbé -avait lu, au chap. LVII de l'<i>Essai sur les mœurs</i>, qu'en -1204, les Français, maîtres de Constantinople, «dansèrent -avec des femmes dans le sanctuaire de l'église de Sainte-Sophie», -etc. Il écrivit à Voltaire pour lui demander -naïvement où il avait trouvé ce fait. Voltaire, non moins -ingénument, lui répondit: «Nulle part; c'est une espièglerie -de mon imagination.» (Coupé, <i>Soirées littéraires</i>, -t. IV, p.240.) Il ne faudrait pourtant pas croire que Voltaire -s'amusât continuellement de ces sortes d'espiègleries -historiques, et, partant de là, lui faire un crime de son -fameux <i>mot</i>: <i>Mentez, mes amis, mentez</i>, où l'histoire n'a -rien à faire, quoi qu'on en ait dit. Il s'agissait de la -comédie de <i>l'Enfant prodigue</i>, Voltaire ne s'en voulait pas -avouer l'auteur.—«Mais si l'on vous devine? disaient -ses amis.—Criez: L'on se trompe, ce n'est pas de Voltaire, -<i>mentez, mes amis, mentez</i>!» Vous voyez, comme l'a -fort bien remarqué M. Despois (<i>Estafette</i>, 21 juillet 1856), -que l'histoire n'est ici pour rien, et qu'on est injuste quand -on fait, pour ce <i>mot</i>-là, comparaître Voltaire pardevant -elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_301"></a>[Pg 301]</span></p> - -</div> - -<p>Le <i>Siècle de Louis XIV</i> est de tous ses livres celui -où il a fait le plus de ces arrangements et le plus -abusé des accommodements qu'on peut se permettre -avec la vérité. Il l'écrivit de souvenir, d'après ce -qu'il savait d'enfance, plutôt que sur bonnes preuves. -Lemontey l'accuse quelque part<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a> d'y suivre -«les vagues réminiscences de sa jeunesse». Je crus -d'abord l'accusation sévère, mais Voltaire lui-même -vint me confirmer qu'elle est de toute justice. Dans -sa <i>lettre</i> au président Hénault, du 8 janvier 1752, il -convient qu'il a écrit de mémoire une partie du tome II -de cet ouvrage. Or le <i>mot</i> dont nous venons de -parler est dans ce tome II. Quelques mois après, le -29 avril, il écrivait encore à La Condamine au sujet -de ce même livre, où il se souvient trop de ce -qu'il n'a jamais bien su: «<i>Et ignorantias meas ne<span class="pagenum"><a id="Page_302"></a>[Pg 302]</span> -memineris</i>.» Le <i>mot</i> sur les Pyrénées était une -de ces ignorances-là. Pourquoi ne s'en est-il -pas repenti comme de bien d'autres qu'il corrigea<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481" class="label">[481]</a> <i>Hist. de la Régence</i>, t. I, p. 224, note.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482" class="label">[482]</a> Pour son <i>Histoire de Russie sous Pierre le Grand</i>, -ayant reçu de Lomonosoff plusieurs observations importantes, -il corrigea son texte en beaucoup d'endroits, à -l'édition suivante. On peut lire les remarques de Lomonosoff -dans le <i>Bulletin du Nord</i>, publié à Moscou, juillet -1828, p. 326-330. Pour son <i>Charles XII</i>, il fit de même, -comme on peut le voir par l'excellente édition classique, -avec variantes, qu'en a donnée M. Geffroy, chez Dezobry. -Le 16 juin 1746, il écrivait dans un billet à M. Dusson -d'Alin, notre ministre en Russie: «J'ai écrit, il y a quelques -années, une histoire de Charles XII sur des <i>mémoires</i> -fort bons quant au fond, mais dans lesquels il y avait -quelques erreurs sur les détails des actions de ce monarque. -J'ai à présent des mémoires plus exacts.» Ses -corrections furent faites d'après ces mémoires nouveaux. -Le billet que nous venons de citer n'est dans aucune édition -de la <i>Correspondance</i>. Il n'a été cité que par Lemontey, -<i>Histoire de la Régence</i>, t. II, p. 393.—Un des passages -qu'il eût dû modifier, et où il ne changea rien, est l'épisode -de Mazeppa. On a su par les <i>Mémoires</i> du chevalier -Pasck, ami du cosaque trop fameux, que sa cavalcade -forcée ne fut que de quelque cent pas, à travers des haies -d'épines, depuis la maison du mari qu'il avait outragé -jusqu'à la sienne. <i>V.</i> un fragm. des <i>Mémoires</i> de Pasck, -communiqué par Mickiewicz, dans le <i>Magasin pittoresque</i>, -t. V, p. 370.</p> - -</div> - -<p>Ailleurs, il a fait mieux, j'en conviens.</p> - -<p>Sans doute, ainsi que J.-J. Rousseau aimait à le -répéter, il a pu dire à ses amis qui lui reprochaient<span class="pagenum"><a id="Page_303"></a>[Pg 303]</span> -les mensonges dont il a farci ses histoires: «Moi, -je n'écris pas pour être vrai, mais pour être lu<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>.» -En revanche, il n'a jamais du moins passionné l'histoire -en calomnies, comme il accusa si justement La -Beaumelle de l'avoir fait<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>, et comme il en eût accusé -bien mieux encore Saint-Simon, «le plus avide glaneur -de contes apocryphes<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>», s'il eût pu connaître -ses <i>Mémoires</i>. Être plus occupé de ce qui peut être -«glorieux et utile... que de dire des vérités désagréables...<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>», -telle fut sa doctrine en histoire. De -cette façon sans doute, il lui fallut sous-entendre<span class="pagenum"><a id="Page_304"></a>[Pg 304]</span> -bien des sévérités, et nous donner l'idéal des choses -bien plus que leur réalité; mais il ne tomba pas non -plus, avec ce système, dans l'excès qui substitue les -petits bruits et les commérages à la grande voix de -l'histoire, et fait si vite de l'historien un calomniateur. -Sa faute, du moins pour ces temps, fut l'indulgence. -Or, comment ne pas pardonner ce qui -n'est au fond que trop de tendance au pardon?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483" class="label">[483]</a> <i>Souvenirs</i> de J.-J. Rousseau dans la <i>Biblioth. univers. -de Genève</i>, janv. 1836, p. 89.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484" class="label">[484]</a> <i>V.</i> à ce sujet, dans le <i>Recueil des Lettres</i> donné par -M. de Cayrol, t. II, p. 117-118, ce qu'il écrivait le 7 septembre -1767, à M. de Chenevières, sur le mauvais effet -produit en Europe par les livres de La Beaumelle, où se -trouve ce que nous avons retrouvé depuis dans Saint-Simon: -l'empoisonnement de Louvois par Louis XIV; -l'entente secrète du duc de Bourgogne et du prince Eugène -pour trahir la France, et «un tel coquin, dit-il, fait -plus d'impression qu'on ne pense dans les pays étrangers. -Il est cité par tous les compilateurs d'anecdotes, et la -calomnie qui n'a pas été réfutée passe pour une vérité.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485" class="label">[485]</a> Ce sont les propres expressions de Lemontey, qui -eut si souvent occasion de le prendre la main dans un -mensonge ou dans une calomnie. (<i>Hist. de la Régence</i>, -t. II, p. 398.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486" class="label">[486]</a> <i>Lettre à M. de Noailles</i>, du 28 juillet 1752.</p> - -</div> - -<p>Voltaire a souvent aussi évité les bourdes grossières -dans lesquelles sont tombés ceux qui le suivirent -et arrangèrent à leur tour ses récits arrangés.</p> - -<p>Raconte-t-il la chaude journée de Fribourg, au -chapitre <span class="allsmcap">III</span> du <i>Siècle de Louis XIV</i>, il se garde bien -d'écrire que M. le Prince, alors duc d'Enghien, jeta -dans les retranchements son bâton de maréchal. Il -savait trop bien que Condé, prince du sang, n'était -pas, ne pouvait pas être, ne fut jamais maréchal de -France. Il mit: «Le duc d'Enghien jeta son bâton -de commandement, etc.» S'il eût dit: «jeta sa -canne», il eût mieux fait encore, car il faut appeler -les choses par leur nom, quel qu'il soit, et c'est en -effet sa canne—il la portait partout, selon l'usage -du temps—que Condé lança par-dessus les palissades -ennemies. Voltaire en employant le vrai mot, -aurait été dans la pleine vérité du fait, et il eût, en -outre, sauvé d'une lourde erreur ceux qui vinrent<span class="pagenum"><a id="Page_305"></a>[Pg 305]</span> -après lui. Ils ne comprirent rien à ce bâton de commandement, -et, pour simplifier la question, ils le -métamorphosèrent en bâton de maréchal. Quant à -en faire ce que c'était en effet, une canne très prosaïque, -fi donc! ils n'y songèrent pas. Depuis lors, -où n'a-t-on pas dit, où n'a-t-on pas imprimé, même -officiellement, que le prince de Condé était maréchal -de France?</p> - -<p>Les fréquents anathèmes que Voltaire s'est permis -contre les historiens qui font parler leurs héros, -l'ont du moins souvent tenu en garde contre -la même manie, et l'ont empêché de tomber dans -un des ridicules d'invention les plus absurdes en -histoire: le mensonge de la déclamation et de la -harangue. Par exemple, il s'est bien abstenu de faire -dire par le prince de Condé à ses soldats, avant la -bataille de Lens, cette banalité héroïque tant répétée -partout: «Souvenez-vous de Rocroy, de Fribourg -et de Nordlingue<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487" class="label">[487]</a> Lisez <i>Nordlingen</i>; de même que, parlant du combat -naval de la Hogue, dites toujours <i>la Hougue</i>. <i>V.</i> le <i>Magasin -pittor.</i>, t. IX, p. 131.</p> - -</div> - -<p>Sa défiance pour ces harangues guerrières, pour -ces discours préliminaires des batailles, semble même -en cette occasion lui avoir trop fait dédaigner les<span class="pagenum"><a id="Page_306"></a>[Pg 306]</span> -véritables paroles qui furent dites par le prince; il -ne les cite pas, bien qu'elles le méritassent plus -qu'aucunes, comme vous allez en juger. C'est madame -de Motteville<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a> qui les rapporte:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488" class="label">[488]</a> <i>Mémoires</i>, collection Petitot, 2<sup>e</sup> série, t. XXXVIII.</p> - -</div> - -<p>«Le prince de Condé, à son ordinaire, se trouva -partout, dit-elle, et le comte de Châtillon conta à -la reine que, pour toute harangue, il avoit dit à ses -soldats: «Mes amis, ayez bon courage; il faut nécessairement -combattre aujourd'hui: il sera inutile -de reculer; car je vous promets que, vaillants et -poltrons, tous combattront, les uns de bonne volonté, -les autres par force.»</p> - -<p>Voilà qui est parlé, cela, et non pas déclamé: -c'est net et franc, et tout à fait selon le précepte -de notre ancienne discipline militaire. Il semble -qu'on voit brandir dans ces dernières paroles la canne -jetée à Fribourg et retrouvée derrière les retranchements.</p> - -<p>De Condé à Turenne il n'y a que la main, et de -Turenne à Villars la distance n'est pas longue. J'ai, -à leur sujet, à m'expliquer sur deux <i>mots</i>, l'un qui -est vrai, l'autre qui ne l'est pas.</p> - -<p>J'avais douté longtemps que M. de Saint-Hilaire, -dont un bras fut emporté par le boulet qui tua<span class="pagenum"><a id="Page_307"></a>[Pg 307]</span> -Turenne, eût pu trouver assez de force pour dire à -son fils, qui était tout en larmes à la vue de l'horrible -blessure de son père: «Ah! mon fils, ce -n'est pas moi qu'il faut pleurer, c'est la mort de ce -grand homme.» Le témoignage du fils lui-même, -dans ses <i>Mémoires</i>, m'a prouvé que je doutais à -tort<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489" class="label">[489]</a> <i>Mémoires</i> de Saint-Hilaire, 1766, in-12, t. I, p. 205.—Le -P. Griffet est d'avis que pour tout ce qui se rapporte -aux circonstances de la mort de Turenne, assez -inexactement racontée par les historiens, le récit de Saint-Hilaire -est celui qu'on doit préférer. (<i>Traité des différentes -sortes de preuves</i>, p. 126.)—Saint-Hilaire a fait lui-même -indirectement la critique de ces relations où les circonstances -de la mort de Turenne sont faussement présentées. -«Tous ceux, dit-il, qui en ont écrit, n'ont pu le savoir -comme moi.» (<i>Mémoires</i>, t. I, p. 204.)</p> - -</div> - -<p>En revanche, le <i>mot</i> de Villars, qui, près de -mourir dans son lit, aurait envié Berwick, tué sur -le champ de bataille, ne m'avait jamais semblé -devoir être mis en doute<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>. C'était encore une -erreur; M. Sainte-Beuve me l'a prouvé dans son -article sur Villars, dans les <i>Causeries du lundi</i><a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>. Il -mourut, dit-il, le 17 juin. Le prêtre qui l'exhortait -au moment de la mort lui disait que Dieu, en lui<span class="pagenum"><a id="Page_308"></a>[Pg 308]</span> -laissant le temps de se reconnaître, lui faisait plus -de grâce qu'au maréchal de Berwick, qui venait -d'être tué devant Philisbourg d'un coup de canon. -«Il a été tué! s'écrie Villars, j'avais toujours -bien dit que cet homme-là était plus heureux que -moi.» Berwick étant mort seulement le 12, -et si loin de là, Villars n'aurait eu que juste le -temps d'apprendre la nouvelle et de dire le <i>mot</i>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490" class="label">[490]</a> Il se trouve dans la <i>Vie du maréchal de Villars</i>, t. IV, -p. 350.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491" class="label">[491]</a> T. XIII, p. 107-108.</p> - -</div> - -<p>«Mais, ajoute M. Sainte-Beuve, indulgent pour -la vraisemblance, le <i>mot</i> est si bien dans sa nature, -que, s'il ne l'a pas dit, il a dû le dire<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492" class="label">[492]</a> On lui en prête un autre des plus cyniques, à propos -des ministres à qui, «tant qu'ils sont en place, il faut -tenir le bassin, qu'on leur verse sur la tête dès qu'ils sont -tombés». (<i>Corr. secrète</i>, t. XI, p. 181). Son esprit ne -gagnait guère à ce mot, sa mémoire aura du profit à le -perdre. Il n'est pas plus de lui que du maréchal de Villeroy, -à qui il fut aussi prêté (La Place, <i>Pièces intér.</i>, t. III). -On l'avait fait sous Louis XIII, quand Baradas était -tombé; plus tard, Boursault l'avait mis en vers (<i>Lettres -nouvelles</i>, 1703, in-12, t. I, p. 244-245).</p> - -</div> - -<p>Un autre doute élevé sur ce même fait, et bien -plus grave, car il s'agit de la mort même de M. de -Berwick, n'a pas été davantage éclairci. D'où partit -le boulet qui lui emporta la tête? C'est ce qu'on se -demanda sur le moment même, et ce qu'on se -demande encore. «C'est, écrivit Marais à Bouhier<span class="pagenum"><a id="Page_309"></a>[Pg 309]</span> -le 25 juin, par conséquent treize jours après<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a>, c'est -quelque chose de beau que le pyrrhonisme historique, -Monsieur; nous ne savons pas si M. le maréchal -de Berwick est mort de notre canon ou de -celui des ennemis<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493" class="label">[493]</a> <i>Corresp. inédite</i> de Marais avec le président Bouhier, -t. II, p. 255.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494" class="label">[494]</a> J'ajouterai ici, pour en finir avec les grands généraux -de Louis XIV, que le <i>mot</i> sur le maréchal de Luxembourg, -se rendant au <i>Te Deum</i>, à Notre-Dame, après la victoire -de Marsaille: «Laissez passer le tapissier de Notre-Dame», -est du prince de Conti. <i>V.</i> <i>Lettres</i> de J.-B. Rousseau, -<span class="pagenum"><a id="Page_310"></a>[Pg 310]</span>1<sup>re</sup> édit., t. III, p. 112.</p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XVLIII">XVLIII</h2> -</div> - - -<p>Un jour qu'on avait un peu manqué d'exactitude -avec lui, Louis XIV a-t-il dit: «J'ai failli attendre»?</p> - -<p>C'est peu probable. En pareil cas, on le vit très -souvent d'une patience toute bourgeoise. «Ce -matin, dit Dangeau, sous la date du 17 juillet 1690, -Sa Majesté a donné audience à l'ambassadeur de -Portugal, qui l'a fait attendre plus d'une heure sans -que le Roy témoignât la moindre impatience.»</p> - -<p>Cette preuve suffirait. En voici une autre que -me fournissent les <i>Fragments historiques</i> de Racine, -et qui vaut mieux que la première, car cette fois la -patience du roi vient de sa bonté: «Un portier du -parc qui avoit été averti que le Roy devoit sortir -par cette porte ne s'y trouva pas, et se fit longtemps<span class="pagenum"><a id="Page_311"></a>[Pg 311]</span> -chercher. Comme il venoit tout en courant, c'étoit -à qui lui diroit des injures. Le Roy dit: «Pourquoi -le grondez-vous? Croyez-vous qu'il ne soit pas -assez affligé de m'avoir fait attendre?»</p> - -<p>L'impatience et la vivacité ne vont guère avec -l'idée qu'on se fait de Louis XIV. A peine lui connaît-on -deux accès de colère: le premier, lorsqu'il -jeta sa canne par la fenêtre pour ne pas frapper -Lauzun; l'autre, quand il étrilla si bien de sa main -royale un valet qui volait un biscuit. Il y aurait -bien eu aussi de la colère dans son <i>mot</i> à l'ambassadeur -d'Angleterre, qui se plaignait, en 1714, des -travaux qu'on faisait au port de Mardick, en dépit -des traités. «Monsieur l'ambassadeur, aurait dit le -roi, j'ai toujours été maître chez moi, quelquefois -chez les autres, ne m'en faites pas souvenir.» Mais -ce fait, popularisé par Hénault, est inventé. «Le président, -écrit Voltaire à M. de Courtivron<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a>, m'avoua -lui-même que cette anecdote était très fausse; mais -que l'ayant imprimée, il n'aurait pas la force de se -rétracter. J'aurais eu ce courage à sa place,» ajoute -Voltaire, qui se vante.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495" class="label">[495]</a> <i>Lettre</i> du 12 octobre 1775.—<i>V.</i> aussi le <i>Siècle de -Louis XIV</i>, ch. <span class="allsmcap">XXIII</span>, la <i>Lettre</i> à Senac de Meilhan, du -4 juillet 1760, et l'<i>Hist. de la Régence</i> par Lemontey, t. I, -p. 88, note.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_312"></a>[Pg 312]</span></p> - -</div> - -<p>Boileau, dans une lettre à de Losme de Monchesnay<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>, -écrit: «Je vous dirai qu'un grand prince, qui -avoit dansé à plusieurs ballets, ayant vu jouer le <i>Britannicus</i> -de M. de Racine, où la fureur de Néron à -monter sur un théâtre est si bien attaquée, il ne -dansa plus aucun ballet.» Là-dessus, on croit Boileau -sur parole<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a>; dans le grand prince on reconnaît -Louis XIV, et l'on se met à répéter partout -que <i>Britannicus</i> l'a dégoûté de la danse théâtrale, -etc., etc. Or, quand cette pièce fut jouée, à la fin -de 1669, il y avait près d'un an qu'il ne dansait -presque plus sur la scène. La dernière fois qu'il s'y -était montré, il avait presque fallu lui faire violence. -Le <i>roy</i>, dit Robinet<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496" class="label">[496]</a> Septembre 1707.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497" class="label">[497]</a> L. Racine, <i>Mémoires sur la vie de son père</i>, 1747, -in-8º, p. 80;—Voltaire, <i>Siècle de Louis XIV</i>, ch. <span class="allsmcap">XXVI</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498" class="label">[498]</a> <i>Gazette rimée</i>, 9 mars 1669.</p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Le roy, même par complaisance,</div> - <div class="verse indent0">Quoyqu'il n'eust dansé de longtemps,</div> - <div class="verse indent0">Dansa comme les autres gens;</div> - <div class="verse indent0">Il s'acquitta d'une courante</div> - <div class="verse indent0">D'une manière très galante<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a>.</div> - </div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499" class="label">[499]</a> C'était le 15 février 1669. Louis XIV avait figuré, -dans le <i>Ballet de Flore</i>, son personnage favori du <i>Soleil</i>. -«Le lendemain 16, il donna sa parole royale qu'il ne danserait -plus», et il ne la démentit pas (C.-Blaze, <i>Molière -musicien</i>, t. I, p. 398-399). L'on croyait qu'il avait reparu -dans <i>les Amants magnifiques</i>, deux mois après la représentation -de <i>Britannicus</i>, ce qui donnait un argument de -plus contre le fait que nous réfutons ici; c'était une erreur. -M. Bazin ne l'eût pas commise (<i>Notes histor. sur la vie de -Molière</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 167), si, comme M. Deltour (<i>Les Ennemis -de Racine</i>, p. 224), il s'en fût référé à la <i>Gazette</i> de -Robinet, du 15 février 1670, où nous lisons, à propos de -ce <i>ballet</i> ou <i>comédie</i>:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">..... Nostre auguste sire</div> - <div class="verse indent0"><i>Fait danser et n'y danse point</i>,</div> - <div class="verse indent0">M'estant trompé dessus ce point,</div> - <div class="verse indent0">Quand, sur un livre, j'allay mettre</div> - <div class="verse indent0">Le contraire en mon autre lettre.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Dans la <i>Gazette</i> du 8 février, Robinet avait en effet désigné -le roi parmi les acteurs du ballet; et cela—comme il -le donne à entendre par ces mots: «sur un livre»,—cela, -dis-je, d'après le livret manuscrit dont le texte fautif fut -aussi suivi pour les <i>Œuvres</i> de Molière. De là vient que -Louis XIV n'a pas cessé d'y figurer sur la liste des personnes -qui parurent dans <i>les Amants magnifiques</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"></a>[Pg 313]</span></p> - -</div> - -<p><i>Britannicus</i> n'aurait pas eu, vous le voyez, beaucoup -à faire pour détourner Louis XIV de reparaître -sur le théâtre; il s'était, on peut le dire, corrigé -avant la leçon.</p> - -<p>Les vers de Racine n'eurent donc pas, à mon -avis, d'influence sur sa résolution. Par contre aussi, -pourrions-nous dire comme réfutation d'une autre -erreur non moins accréditée, ce ne fut pas un mécontentement<span class="pagenum"><a id="Page_314"></a>[Pg 314]</span> -de Louis XIV qui causa la mort du -poète. Il y avait eu entre Racine et le roi un peu -de froid, mais qui n'avait pas duré, et dont le poète, -tout sensible qu'il fût, n'avait pu s'affecter jusqu'à -s'en laisser mourir de douleur<a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500" class="label">[500]</a> <i>V.</i> dans l'<i>Athenæum</i> du 6 août 1853, un curieux -article de M. James Gordon, à ce sujet; et un autre de -M. Fréd. Lock, dans <i>l'Ami de la maison</i>, t. II, p. 239. Il -s'agissait d'un <i>mémoire</i> que M<sup>me</sup> de Maintenon lui avait dit -d'écrire sur la misère du peuple, et dont l'idée, qui n'était -certes pas d'un flatteur, déplut au roi. Voltaire, qui ne -se souvenait du fait que très vaguement, écrivit, le 27 janvier -1773, à La Harpe: «Racine mourut parce que les -jésuites avaient dit au roi qu'il était janséniste.» Et de -deux! Une erreur, à ce qu'il paraît, ne suffisait pas!</p> - -</div> - -<p>M. de Lamartine a donc fait un contresens et -une injustice quand il a écrit que Racine mourut, -comme il avait vécu,... <i>d'adulation</i><a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501" class="label">[501]</a> <i>Cours familier de littérature</i>, t. III, p. 46.—La -mort du poète Sarrasin a donné lieu de même à bien des -<i>on-dit</i> historiques. Que n'a-t-on pas répété sur la <i>brutalité</i> -du prince de Conti, qui le frappa de coups de pincettes, -dont il mourut... de chagrin? (<i>V.</i> <i>Biog. universelle</i>, -art. <span class="smcap">Sarrasin</span>, p. 435.) Il eût été juste de dire que -le prince le frappa parce qu'il le surprit essayant de lui -dérober, pendant son sommeil, des lettres qu'il cachait -sous son chevet, et parce que, dans l'ombre, il crut que -c'était un voleur. Il lui pardonna pourtant, le reprit à son -service, et ce n'est qu'alors qu'il mourut. On peut lire à -ce sujet, dans le curieux livre de M. Barrière, <i>la Cour et -la Ville</i> (p. 31), ce que racontait le président Bouhier, qui -tenait le fait d'un témoin. La mort de Santeul a servi de -thème à une calomnie plus grave encore. Le victorin serait -mort pour avoir bu un verre de vin dans lequel on -aurait jeté du tabac d'Espagne; selon Saint-Simon (édit. -Chéruel, in-12, t. I, p. 299), c'est M. le Prince qui y -aurait versé sa tabatière. Or, il a été prouvé par M. de -Lescure que le prince était à ce moment loin du lieu où -mourut Santeul (<i>Les Philippiques de Lagrange-Chancel</i>, -1858, in-8º, p. 56, note); et l'on sait par le <i>Recueil de particularités, -mss.</i> du président Bouhier, qui voyait alors Santeul -tous les jours et à toute heure, que sa mort eut une -cause toute naturelle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"></a>[Pg 315]</span></p> - -</div> - -<p>Une maladie des plus graves, bien plus que l'ennui -exagéré d'une disgrâce imaginaire, fut cause de -sa fin. Racine mourut de chagrin... et d'un abcès -au foie<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502" class="label">[502]</a> Il serait bon d'en finir aussi avec les plaisanteries -d'un goût douteux dont Louis XIV a été rendu l'objet -pour son fameux emblème du soleil ayant ces mots: <i>Nec -pluribus impar</i>, pour devise. Il ne prit de lui-même, ni la -devise, ni l'emblème: c'est Douvrier, que Voltaire qualifie -d'<i>antiquaire</i>, qui les imagina pour lui à l'occasion du -fameux <i>carrousel</i>, dont la place, tant agrandie aujourd'hui, -a gardé le nom. Le roi ne voulait pas s'en parer, mais le -succès prodigieux qu'ils avaient obtenu, sur une indiscrétion -de l'héraldiste, les lui imposa. C'était d'ailleurs une -vieille devise de Philippe II, qui, régnant en réalité sur -deux continents, l'ancien et le nouveau, avait plus le -droit que Louis XIV, roi d'un seul royaume, de dire, -comme s'il était le soleil: <i>Nec pluribus impar</i> (Je suffis à -plusieurs mondes). On fit, dans le temps, de gros livres -aux Pays-Bas pour prouver le plagiat du roi, ou plutôt de -son <i>antiquaire</i>. <i>V.</i> La Monnoie, <i>Œuvres</i>, t. III, p. 338. -On aurait pu ajouter que, même en France, cet emblème -avait déjà servi. (<i>Annuaire de la Bibliothèque royale de -Belgique</i>, t. III, p. 249-250.)—Je voudrais encore que -l'on ne revînt plus avec autant de complaisance sur le -chiffre des dépenses que Louis XIV fit en bâtiments. On -les a exagérées partout d'une façon déplorable. Mirabeau -les évaluait à 1,200 millions, et Volney à 4 milliards. -(<i>Leçons d'histoire prononcées en l'an III</i>, p. 141.) La vérité -est que, d'après un <i>mémoire</i> dont M. de Monmerqué possédait -le manuscrit, la totalité des dépenses du roi pour -Versailles et dépendances, Saint-Germain, Marly, Fontainebleau, -etc., pour le canal du Languedoc, pour acquisition -de tableaux et statues, pour les académies de -Rome, gratifications aux savants et artistes, etc., s'éleva à -153,280,287 liv. 10 s. 5 d., de 1666 à 1690, c'est-à-dire -pendant le temps du plus grand luxe et des plus grands -travaux du roi. Eckard, faisant aussi, mais d'une façon -plus complète, le compte des <i>dépenses effectives de -Louis XIV</i> (Paris, 1838, in-8º, p. 44), arrive à la somme -de 280,643,326 fr. 30 c.; plus, pour la chapelle, de 1690 -à 1715, 3,260,341 fr.—Lorsqu'on parle des prodigalités -de cette époque, on rappelle toujours, d'après Amelot de -la Houssaye, ces urnes pleines de louis que M. de Bullion -aurait fait un jour servir au dessert, et que ses nobles -convives auraient vidées jusqu'au fond. C'est une erreur -que Marais a très bien ramenée à la vérité, d'après le dire -d'un arrière-petit-fils du surintendant. Le fameux Varin -avait donné à M. de Bullion plusieurs médailles d'or de -son plus beau travail. Comme on en avait parlé à table, -l'hôte magnifique les fit porter au dessert, et, voyant -qu'on se récriait sur leur beauté, les distribua également -à ses convives. (<i>Revue rétrosp.</i>, 31 janvier 1837, p. 126.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"></a>[Pg 317]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="XLIX">XLIX</h2> -</div> - - -<p>L'on a voulu faire honneur à Louis XIV du -<i>mot</i>: <i>Le pauvre homme!</i> si habilement enchâssé par -Molière dans l'une des premières scènes du <i>Tartuffe</i>; -mais la publication des <i>Historiettes</i> de Tallemant des -Réaux a fait découvrir une anecdote qui semble -être bien mieux l'origine du trait comique<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>. C'est -le P. Joseph qui remplace le roi et qui pousse l'exclamation. -M. Bazin avait d'ailleurs prouvé<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a> que, -dans le cas où le trait serait de Louis XIV, ce n'est -pas, comme on l'a dit partout, l'évêque de Rodez -qui aurait pu le lui inspirer.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503" class="label">[503]</a> Édition in-12, t. II, p. 245.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504" class="label">[504]</a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 janv. 1848, p. 192.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_318"></a>[Pg 318]</span></p> - -</div> - -<p>J'ai parlé de Molière et de l'un de ses plus sérieux -chefs-d'œuvre; je ne les quitterai point sans reprendre -un peu, pour aider à la mettre à néant, la grossière -histoire qui nous montre le poète-comédien -venant annoncer au public assemblé dans son -théâtre l'interdiction dont le <i>Tartuffe</i> a été frappé.—<i>M. -le président ne veut pas qu'on le joue</i>;—voilà -ce qu'on lui fait dire. M. Taschereau<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a> a très bien -prouvé que Molière, toujours ami des convenances, -n'a jamais pu tenir un langage pareil, d'autant que -le magistrat auquel il aurait fait injure par cette -brutale équivoque était M. de Lamoignon, le protecteur -bienveillant des lettres, l'ami de Boileau et -du grand Corneille.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505" class="label">[505]</a> <i>Hist. de Molière</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 122.—<i>V.</i> aussi la notice -de M. Després, en tête des <i>Mémoires</i> sur Molière. -(<i>Collection des Mémoires sur l'art dramatique</i>, 2<sup>e</sup> livraison, -p. <span class="allsmcap">VIII</span>.)</p> - -</div> - -<p>«Le folliculaire obscur, ajoute-t-il, qui a accusé -Molière de cette charge n'a pas même le mérite, -assez triste il est vrai, de l'avoir inventée. On avait -fait à Madrid une comédie sur l'alcade: il eut le -crédit de la faire défendre; néanmoins les comédiens -eurent assez d'accès auprès du roi pour la -faire réhabiliter. Celui qui fit l'annonce, la veille -que cette pièce devait être représentée, dit au parterre:<span class="pagenum"><a id="Page_319"></a>[Pg 319]</span> -«Messieurs, <i>le Juge</i> (c'était le nom de la -pièce) a souffert quelque difficultés: l'alcade ne -voulait pas qu'on le jouât; mais enfin Sa Majesté -consent qu'on le représente.» Cette anecdote, -qu'on lit dans le <i>Ménagiana</i><a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>, dit encore M. Taschereau, -a évidemment fourni l'idée et le trait de -celle où l'on s'est calomnieusement plu à faire figurer -Molière<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506" class="label">[506]</a> 1715, in-8º, t. IV, p. 173-174.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507" class="label">[507]</a> On a dernièrement eu de nouvelles preuves de la -fausseté du <i>mot</i> prêté à Molière. Le fragment des <i>Mémoires</i> -de Brossette, publié par M. Laverdet à la suite de -son édition de la <i>Correspondance de Boileau</i> (1858, in-8º), -contient (p. 564) le récit d'une visite que Molière, conduit -par Boileau, aurait faite à M. de Lamoignon, le lendemain -de l'interdiction du <i>Tartuffe</i>, afin d'obtenir -qu'elle fût levée. S'il avait dit la veille, en public, le <i>mot</i> -qu'on lui attribue, aurait-il osé tenter une pareille démarche? -Brossette assure, d'ailleurs, que Boileau lui avait -affirmé que l'anecdote «n'étoit pas véritable, et qu'il savoit -le contraire par lui-même.» (<i>Ibid.</i>)</p> - -</div> - -<p>Ce <i>mot</i> ne vaut un peu que par l'application -qu'en fit Florian sur le théâtre du château de -Sceaux, un soir qu'on devait représenter sa comédie -du <i>Bon Père</i>. Au moment où l'on allait commencer, -M. le duc de Penthièvre fit dire qu'il ne viendrait -pas. C'était défendre le spectacle. Florian, pour congédier -poliment son monde, fit cette <i>annonce</i>:<span class="pagenum"><a id="Page_320"></a>[Pg 320]</span> -«Nous allions vous donner le <i>Bon Père</i>; Monseigneur -ne veut pas qu'on le joue.»</p> - -<p>Un autre <i>mot</i> de Molière, qu'on répète encore -plus souvent, et qui a fait surtout fortune chez les -plagiaires, dont il est le <i>mot de passe</i>, mérite aussi -qu'on le mette enfin à néant, en lui rendant son -vrai sens. «Je prends mon bien où je le trouve,» -fait-on dire au poète, qui se serait ainsi donné sur -les terres d'autrui un droit de conquête, bientôt -transformé pour d'autres en droit au pillage. Voyons -ce qu'il dit vraiment, et nous trouverons qu'au lieu -de justifier le vol littéraire par son exemple et sa -formule, il criait lui-même au voleur, quand il disait -le mot si frauduleusement altéré aujourd'hui.</p> - -<p>Le Gascon Cyrano, qui avait été de ses camarades -d'étude chez Gassendi, et son <i>copin</i> d'inspiration -pour les premières idées de théâtre qui lui jaillirent -au cerveau, profita des longues courses de Molière -en province pour donner à Paris sa comédie du -<i>Pédant joué</i>, dans laquelle il avait glissé l'une des -scènes ainsi glanées par lui dans ses entretiens avec -le jeune grand homme, c'est celle de la <i>Galère</i>.</p> - -<p>Molière de retour, trouvant son idée prise, patienta -quelque temps. Il était assez en fonds d'autres -bonnes scènes pour se passer de celle-là. Plus -tard, la fatigue étant venue lui faire un besoin de<span class="pagenum"><a id="Page_321"></a>[Pg 321]</span> -ses idées passées, et le forcer à prendre, pour les -œuvres de son âge plus mûr, des ressources dans -les œuvres de sa jeunesse, il fallut bien qu'il songeât -à ce que lui avait tacitement emprunté Cyrano, et -que bon gré mal gré il y revînt.</p> - -<p>C'est alors que remettant sur pied, dans <i>les Fourberies -de Scapin</i>, une des premières farces dont s'était -égayé son génie, et y faisant reparaître à son tour -cette scène de la <i>Galère</i>, dont Cyrano avait fait le -joyau comique de son <i>Pédant joué</i>, il dit et eut -raison de dire: «<i>Je reprends</i> mon bien où je le -trouve.» C'était en effet son bien qu'il <i>reprenait</i>, et -non celui d'autrui qu'il <i>prenait</i>. Grimarest est le -seul qui nous ait dit le <i>mot</i>, et il le donne tel que -vous venez de le lire, avec les détails mêmes dont -je l'ai entouré.</p> - -<p>Il n'y a plus que les plagiaires qui le citent autrement. -Ils perdraient trop s'ils perdaient ce mot de -passe qu'ils se sont complaisamment arrangé, et si -Molière ainsi cessait de paraître leur chef de file.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"></a>[Pg 322]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="L">L</h2> -</div> - - -<p>Les femmes, pendant ce règne, ont eu leur part -de bons mots; elles ont, elles aussi, mis en circulation -leur menue monnaie d'esprit courant, monnaie -fort bien frappée, je vous jure. Je ne vous parlerai -que des <i>mots</i> qui sont de bonne fabrique, de marque -certaine.</p> - -<p>Je passerai par conséquent sur celui qu'on prête à -madame de Maintenon, au lit de mort de Louis XIV<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>, -parole indigne acceptée par Saint-Simon<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a> avec une<span class="pagenum"><a id="Page_323"></a>[Pg 323]</span> -complaisance méchante, mais que M. de Monmerqué -a très logiquement réfutée<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508" class="label">[508]</a> Le roi, au milieu des derniers adieux, lui aurait -dit: «Nous nous reverrons bientôt,» et la marquise -aurait murmuré en se retournant: «Voyez le beau rendez-vous -qu'il me donne, cet homme-là n'a jamais aimé -que lui-même.» Est-ce possible?</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509" class="label">[509]</a> <i>Mémoires</i>, édit. Delloye, t. XXIV, p. 39.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510" class="label">[510]</a> <i>Notice sur madame de Maintenon</i>, en tête des <i>Conversations -morales inédites</i>, p. <span class="allsmcap">LXVI</span>.—<i>V.</i> dans les extraits du -<i>Journal de Dangeau</i> donnés par Voltaire (p. 162-163), les -véritables paroles de Louis XIV à la marquise.—Médire -de madame de Maintenon est un lieu commun dont tout -le monde veut se passer l'envie. Il y a quelques années, -un billet de six lignes, où une femme s'offre à vendre pour -vingt mille écus, billet dont le titre surchargé porte le nom -de madame de Maintenon, fut découvert à l'Arsenal, dans -les <i>Manuscrits</i> de Conrart (t. IX, p. 151), et trois ou -quatre érudits se hâtèrent de le publier, croyant en avoir -la primeur. Il avait été publié depuis quatre ou cinq ans -déjà par MM. de Goncourt, et le charme de l'inédit n'existait -par conséquent plus pour lui. C'était le seul qu'il pût -avoir, car il est outrageusement faux. M. L. Lalanne a -pris la peine de le prouver (<i>Correspondance littér.</i>, -20 fév. 1859, p. 130), et M. Chéruel s'est donné le même -soin (<i>Mémoires sur Fouquet</i>, 1862, in-8º, t. I, p. 448); il -suffisait pour s'en convaincre de rapprocher ces six lignes, -indécemment indiscrètes, de la vie si continuellement réservée -de madame de Maintenon, et de les confronter -avec ses autres lettres, avec ses autres écrits, notamment -ses <i>Conversations</i>, où, dans un passage, elle parle justement -du danger des correspondances, «des cassettes trouvées, -etc.» (<i>Conversations morales inédites</i>, publiées par -M. de Monmerqué, 1828, in-12, p. 71.)—Dans la <i>Journée -des Madrigaux</i>, réimpression d'ailleurs charmante et -faite avec soin, l'on a publié, toujours d'après les inépuisables -<i>Manuscrits</i> de Conrart, un madrigal adressé par <i>mademoiselle</i> -de Maintenon à Villarceaux, avec la réponse de -celui-ci, et l'on a voulu y voir une preuve décisive des relations -galantes de l'ami de Ninon avec Françoise d'Aubigné. -On avait oublié que la veuve Scarron ne s'appela -madame (et non pas <i>mademoiselle</i>) de Maintenon (<i>V.</i> sa -<i>Lettre</i> à madame de Coulanges), qu'en février 1675, c'est-à-dire -lorsqu'elle avait quarante ans, et lorsque Villarceaux en -avait cinquante-six, ce qui n'est plus guère l'âge d'envoyer -des <i>galants</i> (faveurs) et de courir la bague, choses -dont il est question dans le madrigal et dans la réponse. -De qui donc alors s'agit-il ici? Du fils de Villarceaux, -qui fut tué à Fleurus, en 1690, et de la jeune sœur de -Charles-François d'Angennes, marquis de Maintenon, le -même qui vendit sa terre et son titre à Françoise d'Aubigné, -à la fin de 1674.—Je voudrais bien aussi que, -d'après Saint-Simon (édit. Chéruel, in-12, t. VII, p. 43), -l'on n'accusât plus madame de Maintenon d'avoir inspiré -à Louis XIV l'idée de révoquer l'édit de Nantes. Au mois -de mars 1665, c'est-à-dire quatre ans avant que la veuve -Scarron eût été attachée à l'éducation des enfants de madame -de Montespan, et fût ainsi entrée en relation, même -très indirecte, avec le roi, cette révocation était déjà dans -les projets de Louis XIV (<i>V.</i> une <i>Lettre</i> de Gui Patin à -Spon, 3 mars 1665, et aussi, surtout, les <i>Mémoires inédits</i> -de l'abbé Legendre, dans le <i>Magasin de librairie</i>, t. V, -p. 115). Voltaire avait sur ce point protesté le premier et -très justement. «Pourquoi dites-vous, avait-il écrit à -Formey, le 17 janvier 1753, que madame de Maintenon -eut beaucoup de part à la révocation de l'édit de Nantes? -Elle toléra cette persécution, comme elle toléra celle du -cardinal de Noailles, celle de Racine; mais certainement -elle n'y eut aucune part, c'est un fait certain. Elle n'osait -jamais contredire Louis XIV.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_324"></a>[Pg 324]</span></p> - -</div> - -<p>Je vous citerai en revanche quelques-uns des <i>mots</i> -de madame Cornuel, cette bonne langue, qui trouvait<span class="pagenum"><a id="Page_325"></a>[Pg 325]</span> -si bien le trait juste à décocher sur chaque ridicule, -la formule précise, l'expression nette et saillante -pour chaque pensée. C'est d'elle, et non pas -de madame de Sévigné, comme on l'a dit souvent, -que nous vient ce <i>mot</i> si bien fait au sujet des généraux -qui avaient pris le commandement après le -héros tué à Saltzbach, et qui, à dix qu'ils étaient, ne -remplaçaient pas ce seul homme: elle les appelait -<i>la monnoie de M. de Turenne</i>. La première aussi, -selon mademoiselle Aïssé<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>, elle a dit cette phrase si -vraie et qui a fait fortune: <i>Il n'y a pas de héros pour -son valet de chambre.</i></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511" class="label">[511]</a> <i>Lettres</i>, édit. J. Ravenel, E. Dentu, 1853, p. 161.—Madame -Cornuel n'avait d'ailleurs fait que se souvenir ici -de cette phrase de Montaigne: «Peu d'hommes ont -esté admirez par leurs domestiques.» (<i>Essais</i>, livre III, -chap. <span class="allsmcap">II</span>.)</p> - -</div> - -<p>Ne trouvez-vous pas que ce <i>mot</i>-là ferait merveille -dans une lettre de madame de Sévigné, et qu'à tout -prendre, puisqu'on voulait lui prêter quelque chose, -on eût mieux fait de le lui attribuer que celui-ci: <i>Racine -passera comme le café</i>, qu'on a toujours mis sur -son compte et toujours répété avec une raillerie pour -la charmante femme, bien que, Dieu merci! elle n'en -soit pas coupable?</p> - -<p>C'est toute une histoire. M. de Monmerqué,<span class="pagenum"><a id="Page_326"></a>[Pg 326]</span> -M. de Saint-Surin, l'ont débrouillée les premiers; -M. Aubenas est venu ensuite<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>, puis enfin M. Géruzez, -qui, dans ses nouveaux <i>Essais d'histoire littéraire</i>, -en a donné le résumé suivant, trop spirituel -et trop exact pour que nous ne nous contentions pas -de le citer:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512" class="label">[512]</a> Il ne faut pas oublier non plus une ingénieuse note -de M. J. Taschereau, dans la <i>Revue rétrospective</i>, t. I<sup>er</sup>, -p. 126-127, à propos d'une <i>Notice sur madame de Sévigné</i>, -par Mirabeau, dans laquelle l'erreur commune se trouve -reproduite.</p> - -</div> - -<p>«Comment se fait-il que l'arrêt en question soit -devenu proverbe?.... Le premier coupable est Voltaire, -et La Harpe a consommé le crime. Madame -de Sévigné avait dit, en 1672<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>: «Racine fait des -comédies pour la Champmeslé; ce n'est pas pour -les siècles à venir. Si jamais il cesse d'être amoureux, -ce ne sera plus la même chose. Vive donc -notre vieil ami Corneille!» Quatre ans après<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>, -elle écrivait à sa fille: «Vous voilà donc bien -revenue du café; mademoiselle de Méri l'a -aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on -compter sur la fortune?» Il y avait quatre-vingts -ans que ces deux petites phrases reposaient à distance<span class="pagenum"><a id="Page_327"></a>[Pg 327]</span> -respectueuse, chacune à sa place, et dans son -entourage, qui se modifia lorsque Voltaire s'avisa de -les rapprocher en les altérant: «Madame de Sévigné -croit toujours que Racine <i>n'ira pas loin</i>; -elle en jugeait comme du café, dont elle disait -<i>qu'on se désabuserait bientôt</i>.» Sur ce texte, La -Harpe composa alors la phrase sacramentelle: <i>Racine -passera comme le café.</i> Il la porte tout simplement au -compte de madame de Sévigné. M. Suard l'adopte, -et les moutons de Panurge viennent ensuite. C'est -ainsi que s'est composé ce petit mensonge historique, -qui sera longtemps encore une vérité pour bien -des gens. Cependant madame de Sévigné a loué -Racine avec enthousiasme<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>, et M. Aubenas nous -fait remarquer que nous lui devons probablement -l'usage du café au lait<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513" class="label">[513]</a> <i>Lettre du 16 mars.</i> Il n'est pas indifférent de préciser -les dates que M. Géruzez a oublié de donner.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514" class="label">[514]</a> <i>Lettre du 10 mai 1676.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515" class="label">[515]</a> <i>Lettre du 20 février 1689.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516" class="label">[516]</a> <i>Lettre du 29 janvier 1690.</i></p> - -</div> - -<p>Voilà qui est concluant. Je n'aurais rien à ajouter -si M. Géruzez n'eût oublié un petit détail qui n'amoindrit -pas l'erreur, mais qui la déplace un peu. -Ce n'est pas La Harpe, mais Voltaire, qui fut le -vrai coupable; c'est lui qui fit entre les deux lettres -de madame de Sévigné, si étonnées du rapprochement, -la liaison dangereuse signalée tout à l'heure.<span class="pagenum"><a id="Page_328"></a>[Pg 328]</span> -La Harpe ne composa donc pas la phrase sacramentelle. -Il la prit toute faite dans ce passage de la lettre -de Voltaire à l'Académie, qui sert de préface à -son <i>Irène</i>: «Nous avons été indignés contre madame -de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait -si mal.... Nous sommes révoltés de cet esprit misérable -de parti, de cette aveugle prévention qui lui fait -dire: <i>La mode d'aimer Racine passera comme la mode -du café</i><a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517" class="label">[517]</a> A propos du café, il est bon de rappeler, mais pour -y rétablir aussi la vérité, ce que fit le chevalier Des Clieux, -quand il transporta, par ordre du Régent, à la Martinique, -deux caféiers venus de Hollande au Jardin du Roi. Il est -bien vrai que dans le voyage il se priva de sa ration d'eau -pour les conserver, mais il n'est pas vrai que ce fussent -les premiers plants apportés dans nos colonies. Bien auparavant, -l'agent de la Compagnie orientale, Imbert, avait -transporté du golfe Persique à l'île Bourbon soixante -plants qu'il avait obtenus du cheick de l'Yemen. La plupart -réussirent, et la Compagnie put, en 1710, distribuer -aux colons des gousses en pleine maturité. Telle est l'origine -du <i>café Bourbon</i>, qui, en raison de sa provenance -directe, a plus de ressemblance que les autres avec le -moka. <i>V.</i> une citation des <i>Mémoires mss.</i> de M. Hardancourt, -directeur de la Compagnie des Indes, dans l'<i>Hist. -de la Régence</i>, par Lemontey, t. II, p. 325.—On a souvent -appliqué à la légende du <i>Cèdre du Jardin des Plantes</i> -le détail de la ration d'eau donnée aux caféiers de Des -Clieux; il faut l'en retrancher, comme presque tout le -reste, y compris même le fameux chapeau, qui aurait -servi de caisse au cèdre pendant la traversée. On a su par -M. F. Roulin, qui le tenait du dernier des Jussieu, que si -le grand-père de celui-ci dut en effet recueillir le plant du -cèdre dans son chapeau, ce ne fut que pendant quelques -minutes. Il le portait de la rue des Bernardins au Jardin -du Roi, le pot fêlé se brisa en route, et le cèdre n'eut -alors que le chapeau du savant pour refuge. (F. Roulin, -<i>Hist. naturelle</i>, etc., 1865, in-18, p. 260.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"></a>[Pg 329]</span></p> - -</div> - -<p>Je crois, après cela, qu'il n'y a plus qu'à retourner -contre Voltaire lui-même cette vertueuse indignation, -puis à passer à autre chose.</p> - -<p>L'aimable marquise, si bien justifiée ici d'une -faute contre le goût, trouve ailleurs un défenseur éloquent -dans M. Walckenaër, au sujet de la boutade -au moins étrange qu'on lui prête dans l'anecdote -que voici: «Elle avait signé le contrat de mariage -de sa fille avec le comte de Grignan. Lorsqu'elle -compta la dot, qui était considérable: «Quoi! s'écria-t-elle, -faut-il tant d'argent pour obliger M. de -Grignan de coucher avec ma fille?» Après avoir -un peu réfléchi, elle se reprit en disant: «Il y couchera -demain, après-demain, toutes les nuits; ce -n'est pas trop d'argent pour cela.»</p> - -<p>«C'est là, dit M. Walckenaër, un propos de -mauvais goût, de mauvais ton, qui ne s'appuie sur -rien, qui n'a paru que dans de détestables <i>Ana</i>.» -Et il gourmande vertement M. de Saint-Surin de<span class="pagenum"><a id="Page_330"></a>[Pg 330]</span> -l'avoir admis dans sa notice, d'ailleurs excellente<a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518" class="label">[518]</a> <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. III, p. 452.—Les -opinions qu'on se fait par les livres tiennent encore -à moins que cela quelquefois. Il suffit d'une faute d'impression, -même d'une faute de ponctuation, pour pervertir -complètement un mot connu et faire dire à la personne à -qui on le prête le contraire de ce qu'elle a dit. On lit -dans la première édition du <i>Segraisiana</i>, p. 28: «Madame -de La Fayette, disoit M. de La Rochefoucauld, m'a donné -de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur.» C'est le plus -gros contre sens dont les points et virgules se soient rendus -coupables. Voici ce qu'il faut lire, en ponctuant et -guillemettant autrement: «Madame de La Fayette disoit: -«M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, -mais j'ai réformé son cœur.»—Ces anecdotes littéraires -m'amènent à dire un mot de celle qui court depuis l'abbé -Prévost, qui l'a, je crois, racontée le premier (<i>Le Pour et -le Contre</i>, t. V, p. 74), au sujet du <i>Glossaire</i> de Ducange, -dont il n'y aurait eu d'autre manuscrit qu'une masse -énorme de petits papiers pêle-mêle dans une grande malle. -La découverte qu'on a faite il y a quelques années du -manuscrit original, à la Bibliothèque nationale, prouve -la fausseté du fait. (Édélestand du Méril, <i>Mélanges archéologiques</i>, -p. 278.)</p> - -</div> - -<p>Il est très bien de mettre à néant ces sortes de -calomnies courantes, et je sais fort bon gré, par -exemple, à M. Paulin Paris d'avoir pris de même à -partie le fameux <i>mot</i> de Lauzun à la grande Mademoiselle: -<i>Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes</i>, et d'avoir -prouvé qu'il est absurdement faux<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519" class="label">[519]</a> Édit. de Tallemant des Réaux, t. II, p. 227-234.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"></a>[Pg 331]</span></p> - -</div> - -<p>Il ne faut qu'un de ces <i>mots</i>-là pour décrier une -société. Montrer leur sottise et leur fausseté, c'est -rendre service à toute une époque.</p> - -<p>Or, quelle autre mieux que celle-ci, le grand règne, -mérite qu'on la remette en son vrai jour? Il y -a eu, jusqu'à présent, si peu de justesse et de justice -dans les jugements qu'on en a porté?</p> - -<p>La bourgeoisie et le peuple ont Louis XIV en haine, -et la noblesse le déifie. C'est une bien étrange interversion -de rôles, d'adoration et de haine! Tous les -éloges pour le grand roi devraient venir de la bourgeoisie -et du peuple, et la noblesse seule devrait se -réserver contre lui les malédictions. Qui donc, après -Richelieu, prit le mieux à tâche «d'imposer à toute -les classes de la nation l'habitude de l'égalité civile»<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>, -et de niveler, pour ainsi dire, toute la France -sous le sceptre? Ce fut Colbert, obéissant à Louis XIV. -Qui donc, avec la plus vive ardeur pour le progrès -et la plus grande puissance d'initiative, eut d'une -façon plus évidente le pressentiment de l'avenir<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>? -Colbert encore, sous les mêmes ordres. Jamais on -ne sut mieux que ce roi et que ce ministre «diriger<span class="pagenum"><a id="Page_332"></a>[Pg 332]</span> -une réforme sans déchaîner une révolution»<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>; -mais cela, pour ainsi dire, à l'insu de ceux que frappait -cette réforme, et de ceux aussi qui en devaient -recueillir le bienfait. La noblesse était trop abaissée -dans son adulation pour avoir conscience de l'abaissement -véritable que les mesures égalitaires de -Louis XIV lui faisaient subir; tandis que, d'un autre -côté, les besoins du peuple, sa soif de ces réformes, -étaient déjà tels qu'il s'aperçut à peine de ce qui -était tenté pour le satisfaire, et qu'il n'en tint -compte ni au ministre, ni au roi. Il n'a pas fallu -moins que la lumineuse impartialité de la critique -moderne, tirant ses clartés des faits et de l'expérience -d'une révolution par laquelle fut achevée -l'œuvre de Colbert, pour bien faire voir quelle avait -été cette œuvre, et quelle reconnaissance le peuple, -qui la méconnaissait, doit en garder au grand administrateur. -C'est seulement de nos jours, lorsque la -Révolution les eut tranchées, qu'on a bien vu l'égalité -des parts marquées par Colbert et que l'on a pu -dire<a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>, envisageant ce ministre et son roi comme les -précurseurs de 1789: «Ils auraient approuvé la -plupart des innovations administratives d'une révolution<span class="pagenum"><a id="Page_333"></a>[Pg 333]</span> -qui, dans ses résultats politiques, fut la conséquence -presque nécessaire, quoique fort imprévue, -de leur système de gouvernement.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520" class="label">[520]</a> L. de Carné, <i>l'École administrative de Louis XIV</i>, -<i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> juillet 1857, p. 71.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521" class="label">[521]</a> <i>Id., ibid.</i>, p. 58.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522" class="label">[522]</a> L. de Carné, <i>ibid.</i>, p. 66.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523" class="label">[523]</a> <i>Id., ibid.</i>, p. 75.</p> - -</div> - -<p>«Cependant, ajoute, pour conclure, l'écrivain -distingué auquel nous empruntons ce passage, et qui -nous a guidé dans toute cette appréciation; cependant, -par un contraste inexplicable, par l'esprit de -contradiction le plus obstiné, il se trouve que les -fils de ceux dont Louis XIV remplissait ses conseils -le tiennent pour le représentant d'un état social -dont ils abhorrent jusqu'au souvenir, tandis qu'il est -devenu le modèle des princes et le type accompli de -la royauté pour les gentilshommes, dont il avait -abaissé l'importance jusqu'à le servir à sa table et à -l'assister à sa toilette.»</p> - -<p>A la fin du dernier siècle, Chamfort<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a> trouvait -beaucoup de justesse et de portée à ce <i>mot</i> de Voisenon<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a>: -«Henri IV fut un grand roi, Louis XIV -fut le roi d'un beau règne.» Aujourd'hui l'on va -plus loin: on trouve que Henri IV et Louis XIV -furent deux grands rois. On confirme pour le dernier -ce que Voltaire écrivait le 23 septembre 1752, à -madame du Deffand: «C'était, avec ses défauts,<span class="pagenum"><a id="Page_334"></a>[Pg 334]</span> -un grand roi; son siècle est un très grand siècle.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524" class="label">[524]</a> <i>Œuvres choisies</i>, édit. A. Houssaye, p. 127.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525" class="label">[525]</a> <i>Œuvres</i>, t. IV, p. 121.</p> - -</div> - -<p>Et du Régent, qu'en dirons-nous? Qu'il eut le tort -de succéder trop gaiement à un règne trop grave, -de trop détendre des affaires trop tendues. Lui et -Dubois son ministre valurent mieux que leur réputation. -Lemontey, qui n'était entré dans leur histoire -qu'avec des intentions de critique, fut obligé -de s'en départir en présence des faits qu'une étude -sérieuse lui amena et qu'il eut la bonne foi de ne -pas repousser. Pour lui, Dubois fut plutôt un travailleur -qu'un débauché, un ambitieux plus qu'un -corrompu<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526" class="label">[526]</a> Lemontey, <i>Histoire de la Régence</i>, t. II, p. 87, note.</p> - -</div> - -<p>Quant au Régent, «ce fanfaron de crime<a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>», il -lui trouve une capacité des plus vastes, sans presque -rien de futile, même dans les choses où on l'accuse -de luxe frivole, comme l'achat du diamant qui -garde son nom, et pour lequel il le justifie, en expliquant -l'affaire par la politique. En payant deux -millions, il acheta bien moins le diamant que Pitt son<span class="pagenum"><a id="Page_335"></a>[Pg 335]</span> -possesseur, et tout le parti que dirigeait à Londres -ce beau-frère du ministre Stanhope<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527" class="label">[527]</a> Le mot est de Louis XIV lui-même sur son neveu. -«C'étoit, dit Saint-Simon qui le rapporte, tout surpris -de ce grand coup de pinceau, c'étoit peindre M. le duc -d'Orléans d'un seul trait, et dans la ressemblance la plus -juste et la plus parfaite.» (<i>Mém.</i>, édit. Hachette, in-12, -t. VI, p. 268.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528" class="label">[528]</a> Lemontey, t. II, p. 108.—Il est curieux de rapprocher -ce passage de Lemontey de celui de Saint-Simon -sur le même objet, t. IX, p. 223. On y peut voir combien -peu le dernier était vraiment au fait de ce qu'il raconte.</p> - -</div> - -<p>Ici, comme pour le reste de son administration, -Lemontey ne trouve à reprocher au Régent que -trop d'entraînement vers la politique anglaise, qui -resta de tradition dans sa famille. Nous savons -ce que fit Louis-Philippe, son arrière-petit-fils.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_336"></a>[Pg 336]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LI">LI</h2> -</div> - - -<p>Venons à Louis XV. Quoiqu'on lui ait prêté bien -des <i>mots</i>, quoiqu'il eût même la prétention d'en dire<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>, -il n'y eut pas de monarque plus muet. C'est un vrai -roi fainéant de parole comme d'action. Était-ce défaut -d'esprit? Non pas certes; mais paresse, dédain, timidité -même; car sa faiblesse de caractère allait jusqu'à -le rendre timide<a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529" class="label">[529]</a> D'Argenson, <i>Mémoire</i>, t. II, p. 330.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530" class="label">[530]</a> Dès son enfance, il avait été silencieux. «On a de la -peine à lui arracher des paroles,» dit la Palatine (<i>Nouv. -Lettres</i>, p. 177).—«Il est taciturne,» dit aussi Barbier -dans son <i>Journal</i> (édit. in-18, t. I<sup>er</sup>, p. 257); «il ne répond -aux compliments» (<i>Ibid.</i>, p. 259); «on croit qu'il -a un sort sur la langue» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 410).</p> - -</div> - -<p>L'éducation y fut aussi pour beaucoup. Le Régent<span class="pagenum"><a id="Page_337"></a>[Pg 337]</span> -avait insisté pour lui sur le besoin de discrétion, -«qualité la plus essentielle à un roi qui veut se -faire craindre et respecter». Il avait dans ce sens -invité l'Académie française à faire de la <i>Discrétion -des Princes</i> le sujet d'un concours, et prié aussi les -ambassadeurs de glisser le plus souvent possible l'éloge -de cette vertu dans leurs dépêches au Conseil -de Régence<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>. Le petit roi comprit et ne parla guère; -mais s'il fut en cela obéissant aux avis du Régent, -il fut aussi surtout docile à sa nature. Plus tard, le -cardinal Fleury ne lui apprit pas plus le bavardage -que le maréchal de Villeroy, son gouverneur, n'avait -dû lui apprendre l'esprit.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531" class="label">[531]</a> Lemontey, <i>Hist. de la Régence</i>, t. II, p. 79.</p> - -</div> - -<p>Je savais de Louis XV un <i>mot</i>, fort joli du reste, -qu'on prétendait qu'il avait dit à M. de Lauraguais, -de retour d'un voyage philosophique à Londres: -«Et qu'êtes-vous allé faire là-bas, Monsieur?—Apprendre -à penser, Sire.—Les chevaux,» aurait -répliqué le roi, en tournant le dos. Eh bien! ce -mot charmant, le prince de Ligne nous assure que -Louis XV ne l'a pas dit<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a>. Il est vrai que, d'après<span class="pagenum"><a id="Page_338"></a>[Pg 338]</span> -une lettre de Beaumarchais à M. de Lauraguais lui-même, -où il lui répète le <i>mot</i> que Louis XV lui aurait -dit, il faudrait s'en tenir ici à l'opinion courante. -Lequel croire du prince de Ligne ou de Beaumarchais? -Celui-ci, toute réflexion faite, et comme l'a -déjà décidé, avant nous, M. de Loménie<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532" class="label">[532]</a> <i>Œuvres choisies</i>, t. II, p. 342.—En revanche, je -crois qu'il faut laisser à Louis XV le <i>mot</i> plein d'esprit -et de goût qu'il dit lors de sa visite à l'imprimerie du ministère -de la guerre. Un papier était sur une presse et -des lunettes auprès: il les prend et lit, c'était son éloge. -«<i>Elles sont trop fortes</i>, dit-il en les replaçant; <i>elles grossissent -les objets</i>.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533" class="label">[533]</a> <i>Beaumarchais et son temps</i>, 1856, in-8º, t. II, p. 272.</p> - -</div> - -<p>On raconte encore que, le peintre La Tour s'étant -permis de lui dire: «Nous n'avons pas de marine,» -Louis XV, piqué, lui répondit: «Et celles -de Vernet, Monsieur?» Il n'y a de vrai dans l'anecdote -que l'observation fort déplacée du peintre. Le -roi en fut tellement interdit qu'il ne trouva rien à -répondre. Il lui eût fallu, en pareil cas, j'en conviens, -un grand esprit d'à-propos, et ce n'était pas, -je le répète, sa qualité dominante. Mariette est le -seul qui rapporte le fait tel qu'il dut se passer<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>. Or, -suivant lui, comme vous allez voir, le roi ne dit -rien:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534" class="label">[534]</a> <i>Abecedario</i>, publié par MM. de Chenevière et de -Montaiglon, art. <span class="smcap">La Tour</span>.</p> - -</div> - -<p>«Il (La Tour) peignoit le portrait de madame de -Pompadour; le roi étoit présent, et dans la conversation<span class="pagenum"><a id="Page_339"></a>[Pg 339]</span> -il fut question des bâtiments que le roi -avoit fait construire. La Tour, qu'on n'interrogeoit -pas, prit la parole et eut l'impudence de dire que cela -étoit fort beau, mais que des vaisseaux vaudroient -beaucoup mieux. C'étoit dans le temps que les Anglois -avoient détruit notre marine, et que nous n'avions -aucun navire à leur opposer<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535" class="label">[535]</a> C'est une opinion du temps, dont M. Jal, dans son -<i>Dict. crit.</i>, p. 75-76, a fait bonne justice. Après avoir -rappelé ce qu'on lit dans le <i>Siècle de Louis XV</i>, ch. <span class="allsmcap">XXIV</span>, -sur le combat naval du 14 octobre 1749, qui aurait laissé -notre marine avec <span class="allsmcap">UN SEUL</span> vaisseau de guerre, il prouve, -pièces en main, qu'il faut remplacer la phrase de Voltaire -par celle-ci: «La France n'avait plus alors que <span class="allsmcap">VINGT-DEUX</span> -vaisseaux de guerre.» Cinq ans après, à l'époque -où La Tour fit sa sotte réflexion, notre marine comptait -«cinquante-cinq bons vaisseaux à flot, et sept en construction»!</p> - -</div> - -<p>«Le roi en rougit, et tout le monde regarda -comme une bêtise une sortie si imprudente, qui ne -menoit à rien et ne méritoit que du mépris.»</p> - -<p><i>Après nous le déluge!</i> disait, même dans sa plus -grande prospérité, madame de Pompadour<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>, qui -voyait poindre déjà tout au loin, à l'horizon de la -royauté, le grain révolutionnaire. Cette parole de -nonchalant cynisme dans la prophétie a été souvent<span class="pagenum"><a id="Page_340"></a>[Pg 340]</span> -répétée, et chaque fois on l'a mise sur le compte de -Louis XV. Elle était si bien le <i>mot</i>, l'expression de -ce règne au jour le jour, qu'on pensait avec raison -que le roi <i>bien-aimé</i><a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a> pouvait seul l'avoir dite.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536" class="label">[536]</a> <i>Essai sur la marquise de Pompadour</i>, en tête des <i>Mémoires</i> -de madame de Hausset, 1824, in-8º, p. <span class="allsmcap">XIX</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537" class="label">[537]</a> On ne sait pas généralement que c'est Vadé (<i>V.</i> les -<i>Lettres</i> de Voltaire du 7 et du 14 sept. 1774), d'autres -disent Panard, qui donna ce surnom à Louis XV en pleine -Courtille.</p> - -</div> - -<p>Personne ne vit mieux que lui, qui était au sommet, -venir de loin ce grand orage; il eut, par pressentiment, -l'ennui sombre, comme les autres, devant -la réalité sinistre, eurent le deuil ou le martyre. -Le trône n'était pas encore frappé que le roi semblait -déjà foudroyé, et qu'il en portait les marques.</p> - -<p>Si M. d'Argenson avait pu lui dire ce qu'il pensait, -dès 1743, de l'imminence d'une révolution<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>; -si Jean-Jacques avait pu lui faire entendre ce qu'il dit -dans l'<i>Émile</i><a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a> sur les monarchies de son temps destinées -à périr, et si Louis XV alors avait pu s'abandonner<span class="pagenum"><a id="Page_341"></a>[Pg 341]</span> -jusqu'à être sincère, il eût courbé la tête et -leur eût dit: «C'est vrai, je le sens mieux que -vous<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538" class="label">[538]</a> <i>Mémoires</i>, t. II, p. 282; t. III, p. 261, 313; t. IV, -p. 189.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539" class="label">[539]</a> Édit. Pourrat, t. I, p. 397-398.—C'était la pensée -de tous les clairvoyants. Voltaire écrivait à M. de Chauvelin, -le 2 avril 1764, juste douze jours avant la mort de -madame de Pompadour: «Tout ce que je vois jette les -semences d'une <i>révolution</i> qui arrivera immanquablement, -et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La lumière -s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera -à la première occasion; et alors ce sera un beau tapage. -Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de -belles choses.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540" class="label">[540]</a> <i>V.</i>, dans notre article sur madame du Barry (<i>Rev. -franç.</i>, 10 janv. 1859), une lettre de Louis XV, où il manifeste -ses craintes au sujet «du peuple républicain.»</p> - -</div> - -<p>J'ai douté du <i>mot</i> de Louis XIII sur la <i>grimace</i> de -Cinq-Mars à l'heure de son exécution. Je voudrais -en faire autant pour l'indifférent adieu de Louis XV -à madame de Pompadour, dont le cercueil s'en allait, -par une pluie battante, de Versailles à Paris: «La -marquise n'aura pas beau temps pour son voyage.» -Rien, par malheur, ne me contredit la vérité de -cette froide parole; et ce que je sais du caractère -du roi m'en prouve la vraisemblance. D'ailleurs, -«auprès du mot de Louis XIII, dit M. Sainte-Beuve<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>, -le mot de Louis XV est presque touchant -de sensibilité»<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541" class="label">[541]</a> <i>Causeries du Lundi</i>, 1<sup>re</sup> édit., t. II, p. 471.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542" class="label">[542]</a> Je ne quitterai point la marquise sans préciser deux -points de sa biographie qui sont restés en litige: la date -de sa naissance, l'état qu'exerçait son père. Les uns disent -qu'elle naquit en 1720, les autres en 1722; ceux-ci, et -c'est le plus grand nombre, soutiennent que son père -était <i>boucher des Invalides</i>; ceux-là, Voltaire est parmi, -prétendent qu'il était fermier à la Ferté-sous-Jouarre. -L'extrait de naissance de la marquise—publié ici, dès 1856, -c'est-à-dire bien avant que <i>l'Intermédiaire</i> (t. I, p. 144) -et le <i>Dict. crit.</i> de M. Jal (p. 985) l'eussent donné, chacun, -comme <i>inédit</i>,—mettra tout le monde d'accord sur -les deux points: «<i>L'an 1721, le 30 décembre</i>, fut baptisée -<i>Jeanne-Antoinette Poisson</i>, née hier, fille de François -Poisson, <i>fourrier</i> de Son Altesse R. Monseigneur le duc -d'Orléans (le Régent), et de Louise-Magdeleine De la -Mothe, son épouse, demeurant rue de Cléri. Le parein, -Jean Paris de Montmartel, la mareine, demoiselle Antoinette -Justine Paris, fille d'Antoine Paris, écuier, thrésorier -receveur-général de la province de Dauphiné.» (<i>Extrait -des registres des baptêmes de la paroisse Saint-Eustache à -Paris.</i>)—C'est madame de Breteuil, femme du ministre -de la guerre en 1723, qui était fille du <i>boucher des Invalides</i>, -nommé Charpentier. <i>V.</i> le <i>Journal</i> de Marais, <i>Revue -<span class="pagenum"><a id="Page_342"></a>[Pg 342]</span>rétrosp.</i>, 2<sup>e</sup> série, nº 26, p. 283.</p> - -</div> - -<p>Dans les <i>Mémoires de la minorité</i>, écrits sur son -ordre même, Massillon avait donné à Louis XV, -par opposition avec les premiers ordres du Régent<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>, -de très excellents préceptes sur l'art de bien parler -et de bien répondre, plus nécessaire aux rois qu'aux -autres hommes encore. Il avait <i>insisté</i> sur ce point, -c'est son mot, parce qu'il savait bien pour quel esprit -paresseux, pour quelle nature indolente à la -parole sa leçon était faite. «Il semble, disait-il, que<span class="pagenum"><a id="Page_343"></a>[Pg 343]</span> -parce que nos princes sont grands ils soient dispensés -de paroles; et c'est certainement une grande -erreur. Il y a mille occasions dans lesquelles un -prince qui parle à la multitude gagne plus que par -le poids de toute son autorité.... Combien Henri IV, -par exemple, ne rencontra-t-il pas d'obstacles, qu'il -surmonta parce qu'il savoit parler! <i>J'insiste</i> sur cet -article par l'amour et l'attachement que je sens pour -mon roi.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543" class="label">[543]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 336-337.</p> - -</div> - -<p>Peine perdue; Louis XV persista dans ce mutisme -indolent qui fit tant douter de son esprit, et -qui accréditait en Europe l'opinion que cette impuissance -de parler était <i>un des tics de la maison de Bourbon</i>.</p> - -<p>«Tandis qu'il n'était question parmi nous, dit -La Harpe<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>, que des conversations toujours intéressantes -que tout voyageur un peu connu ne manquait -jamais d'avoir avec les souverains de l'Europe, -en Angleterre, en Prusse, en Russie, dans toute -l'Allemagne, on savait par cœur à Versailles les -trois ou quatre questions insignifiantes que le roi -ne manquait pas de faire à tout étranger qui lui -était présenté, et qui étaient constamment les -mêmes. On peut imaginer combien ce protocole<span class="pagenum"><a id="Page_344"></a>[Pg 344]</span> -faisait rire, surtout quand on le rapprochait de ce -que nous disions de la morgue allemande et de -l'urbanité française.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544" class="label">[544]</a> <i>Mélanges inédits de littér.</i>, Paris, 1810, in-8º, p. 260.</p> - -</div> - -<p>Plusieurs anecdotes racontées par Chamfort viennent -bien à l'appui de ce passage de La Harpe, -surtout la suivante<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>: «Le roi de Prusse demandait -à d'Alembert s'il avait vu le roi de France.—«Oui, -Sire, lui dit celui-ci, en lui présentant mon -discours de réception à l'Académie française.—Eh -bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il -dit?—Il ne m'a pas parlé, Sire.—A qui donc -parle-t-il? poursuivit Frédéric.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545" class="label">[545]</a> <i>Œuvres choisies de Chamfort</i>, édit. A. Houssaye, p. 69.</p> - -</div> - -<p>Peut-être trouva-t-il quelquefois un <i>mot</i> satirique: -un <i>mot</i> obligeant, jamais.</p> - -<p>Quand M. de Richelieu vint lui faire sa cour, -après la prise de Mahon, Louis XV lui dit seulement: -«Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre -Lansmatt?» C'était un vieux garçon de la chambre!</p> - -<p>C'est aussi Chamfort qui nous a raconté cela<a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>, -et je le crois, comme pour cette autre anecdote<span class="pagenum"><a id="Page_345"></a>[Pg 345]</span> -moins insignifiante, car Louis XV n'en est plus le -héros<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>: «M. le prince de Charolais ayant surpris -M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «<i>Sortez!</i>» -M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos -ancêtres auroient dit: <i>Sortons!</i>»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546" class="label">[546]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 84.—La reine Marie Leczinska, bien -qu'elle eût de l'esprit, n'était pas plus prompte à la riposte -spirituelle. La fameuse anecdote du <i>Vous m'en direz tant!</i> -qu'on lui prête, n'est pas vraie telle qu'elle est racontée. Il -s'agissait de juges vendus; l'abbé Terrasson s'indignait, et -la reine, pour voir à quelle somme s'arrêteraient ses scrupules, -allait augmentant toujours: «Mais, disait-elle, si -l'on vous donnait cent, deux cent, trois cent mille écus, -un million?» Si bien que l'abbé, à bout de conscience, -lâcha son fameux: «Votre Majesté m'en dira tant!» -M. de Las-Cases (<i>Mémor. de Sainte-Hélène</i>, 1<sup>re</sup> édit., t. III, -p. 111) fait raconter à Napoléon l'anecdote telle qu'elle -court le monde; mais elle fut rétablie dans sa vérité, à la -p. 108 du t. IX, où se trouvent, pour cette édition, les -<i>additions</i> et <i>corrections</i>.—Une autre anecdote plus gaillarde, -où se trouve aussi un: <i>Vous m'en direz tant</i>, se passa entre -Bautru et la reine Anne d'Autriche. <i>V.</i> à la Biblioth. -nation., f<sup>s</sup> fr., nº 10, 436, un <i>recueil ms.</i>, fol. 31.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547" class="label">[547]</a> <i>Œuvres choisies de Chamfort</i>, p. 96.</p> - -</div> - -<p>Le mot est vaillant et sied bien à un Cossé-Brissac; -ce qui ne vaut pas moins, il est authentique, -j'en ai pour garants madame Campan<a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a> et madame -Necker<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>. Vous trouverez pourtant des gens qui -vous soutiendront que ce n'est pas M. de Brissac -qui le dit à M. de Charolais, mais le comte de<span class="pagenum"><a id="Page_346"></a>[Pg 346]</span> -Horn au Régent. Leur grande autorité, ce sont les -faux <i>Souvenirs de la marquise de Créqui</i><a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>. D'autres -vous affirmeront, au contraire, que le mot n'appartient -ni à M. de Brissac, ni à M. de Horn, mais à -M. de Saint-Herem, qui le jeta comme un défi à la -face du roi Philippe V. Qui le leur a dit? -M. Alexandre Dumas, dans sa comédie des <i>Demoiselles -de Saint-Cyr</i>, dont M. de Saint-Herem est, -vous le savez, l'un des personnages, et dont le quatrième -acte n'a pas de trait plus saillant que ce <i>mot</i> -d'emprunt.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548" class="label">[548]</a> <i>Mémoires</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 60.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549" class="label">[549]</a> <i>Nouveaux Mélanges.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550" class="label">[550]</a> Édit. in-12, t. II, p. 28.</p> - -</div> - -<p>C'est ainsi que vous instruisent romans, drames -et comédies historiques<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551" class="label">[551]</a> Parmi ces comédies, je n'en citerai qu'une au choix, -<i>le Verre d'eau</i>, par M. Scribe, faite d'après une fausse anecdote -qu'avait accréditée Voltaire dans son <i>Siècle de Louis XIV</i>. -L'auteur dramatique a, comme toujours, enchéri sur l'erreur -de l'historien par une foule d'inventions supplémentaires. -Si peu qu'on aille au fond des choses, on trouve -dans cet épisode de l'histoire d'Angleterre beaucoup de -verres de vin, car la reine Anne, qui joue le principal -rôle, buvait fort, mais pas un seul verre d'eau. Un Anglais, -voyant la pièce, ne la comprit pas d'abord, pour cause -d'invraisemblance. Il ne se crut au fait qu'à la scène où -lady Marlborough est congédiée: pour lui, la disgrâce vint -de ce que la favorite ayant pris la carafe pour la bouteille, -aurait offert à la reine, au lieu d'un verre de vin, un verre -d'eau! A partir de ce moment, la comédie lui parut raisonnable. -(<i>V.</i>, pour tout cela, <i>Nouvelles Lettres de la -duchesse d'Orléans, mère du Régent</i>, p. 80; Agnès Strickland, -<i>Lives of the queens of England</i>, t. XII, p. 250, 285, etc.; -<i>Private correspondance of duchesse of Marlborough</i>, t. I<sup>er</sup>, -p. 301, et Eug. Moret, <i>Quinze ans du règne de Louis XIV</i>, -t. III, p. 160, 165.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"></a>[Pg 347]</span></p> - -</div> - -<p>Il serait utile pourtant, lorsqu'on se veut orner -l'esprit, qu'on ne prît pas moins de soin que lorsqu'il -s'agit de se parer le corps. Va-t-on, si peu -qu'on se respecte, se fournir chez les marchands de -chrysocale? Pourquoi donc, cherchant des parures -pour son intelligence, s'adresse-t-on aux marchands -de <i>faux</i> en histoire<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>?</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552" class="label">[552]</a> L'auteur des <i>Demoiselles de Saint-Cyr</i> mettait de l'amour-propre -à remplacer la vérité par quelqu'une de ses inventions. -Un jour que, pendant la grande popularité de son -<i>Monte-Cristo</i>, il visitait le château d'If, il se donna le -plaisir de demander au concierge où était le cachot de -Dantès. On le lui montra. Ayant voulu voir ensuite, la prison -de Mirabeau et les restes du cercueil de Kléber, son -guide lui répondit qu'il ne connaissait pas ces gens-là. -«Ainsi, disait A. Dumas pour terminer l'anecdote, mon -triomphe était complet. Non seulement j'avais créé ce qui -n'était pas, mais j'avais anéanti ce qui était.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_348"></a>[Pg 348]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LII">LII</h2> -</div> - - -<p>L'on a douté quelquefois de la réalité du <i>mot</i> si -chevaleresque, si français, c'est tout dire, que M. le -comte d'Auteroches, lieutenant des grenadiers, -adressa à lord Charles Hay et à ses gardes anglaises, -le jour de la bataille de Fontenoy: <i>Messieurs les -Anglais, tirez les premiers</i>. M. Alexis de Valon, -quoiqu'il soit de ceux qui doutent, en a fait, dans -un article de la <i>Revue des Deux-Mondes</i><a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>, l'objet -d'une chaleureuse digression tout à l'honneur des -vaillantes vertus de l'ancienne armée de France. -Quant à moi, je tiens le mot de M. d'Auteroches -pour très authentique, surtout si on le ramène à<span class="pagenum"><a id="Page_349"></a>[Pg 349]</span> -l'exacte réalité. Les deux troupes sont en présence. -Lord Hay crie en s'avançant hors des rangs: «Messieurs -les gardes françaises, tirez.» M. d'Auteroches -alors va à sa rencontre, et le saluant de -l'épée: «Monsieur, lui dit-il, nous ne tirons jamais -les premiers; tirez vous-mêmes<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553" class="label">[553]</a> Numéro du 1<sup>er</sup> fév. 1851.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554" class="label">[554]</a> Le marquis de Valfons, dans ses <i>Souvenirs</i>, Paris, -E. Dentu, 1860, in-18, p. 143, raconte ainsi le fait dont -il avait été témoin: «Cet engagement se fit à distance si -rapprochée que les officiers anglais, au moment d'arrêter -leur troupe, nous saluèrent le chapeau à la main; les -nôtres ayant répondu de même à cette courtoisie, un capitaine -des gardes anglaises, qui était lord Charles Hay, -sortit de son rang et s'avança. Le comte d'Auteroches, -lieutenant des grenadiers, se porta alors au-devant de lui. -«Monsieur, dit le capitaine, faites donc tirer vos gens.—Non, -Monsieur, répondit d'Auteroches, nous ne tirons -jamais les premiers.» Et s'étant de nouveau salués, ils -rentrèrent chacun à son rang. Le feu des Anglais commença -aussitôt, et d'une telle vivacité, qu'il nous en coûta plus -de mille hommes du coup, et qu'il s'ensuivit un grand -désordre.»</p> - -</div> - -<p>Or, c'était de tradition dans l'armée: on laissait -toujours, par courtoisie, l'avantage du premier feu -à l'ennemi.</p> - -<p>Ici la nation qui a établi cet usage chevaleresque -n'a pas droit à moins d'honneur que l'officier qui -l'a si bien mis en pratique.</p> - -<p>M. d'Auteroches n'est pas célèbre que par ce<span class="pagenum"><a id="Page_350"></a>[Pg 350]</span> -<i>mot</i>-là. C'est lui qui dit encore, à propos du siège -de Maëstricht, à quelqu'un qui prétendait que la -ville était <i>imprenable</i>: «Ce mot-là, Monsieur, n'est -pas français<a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>.» C'est ce qu'on a dit depuis pour -<i>impossible</i>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555" class="label">[555]</a> Je doute cependant un peu de l'anecdote; je ne la -trouve que dans un livre assez peu sûr: <i>Paris, la Cour et -les Provinces</i>, par Dugast-Dubois de Saint-Just (t. I<sup>er</sup>, p. 6). -Je n'ai pas la moindre confiance dans ce recueil, depuis -que j'y ai trouvé (t. II, p. 53-54) certaine anecdote sur le -mot <span class="allsmcap">ZESTE</span> du <i>Dictionnaire</i> de Richelet, dont j'ai démontré -sans peine la fausseté dans une note des <i>Variétés histor. et -littér.</i>, t. IX, p. 20.—J'ajouterai que d'ailleurs l'anecdote -sur <i>imprenable</i> courait avant M. d'Auteroches et le siège -de Maëstricht. Dans un recueil <i>ms.</i> de la Biblioth. nation., -f<sup>s</sup> fr., nº 10434, fol. 18, je la trouve attribuée au duc -de Bourbon, en 1744, devant une place du Piémont.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"></a>[Pg 351]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LIII">LIII</h2> -</div> - - -<p>Je voudrais pouvoir admettre sans plus de conteste -ce que l'on raconte du dévouement du chevalier -d'Assas; malheureusement il faut que je laisse -Grimm le discuter un peu.</p> - -<p>La mémoire du chevalier n'y perdra presque -rien; un brave soldat jusqu'ici inconnu y gagnera -beaucoup, et de tout cela la vérité fera son profit. -On n'aura donc pas à regretter d'avoir été quelque -peu désenchanté, par la connaissance d'un fait nouveau, -de l'opinion trop longtemps admise.</p> - -<p>«J'étais au camp de Reimberg<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>, dit Grimm<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>,<span class="pagenum"><a id="Page_352"></a>[Pg 352]</span> -le jour du combat si connu par le dévouement d'un -militaire français.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556" class="label">[556]</a> Clostercamp, où l'affaire eut lieu, en est tout près.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557" class="label">[557]</a> <i>Mémoires inédits</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 188.</p> - -</div> - -<p>«Le mot sublime: «<i>A moi, Auvergne, voilà -l'ennemi!</i>» appartient au valeureux Dubois, sergent -de ce régiment; mais, par une erreur presque -inévitable dans un jour de combat, ce mot fut attribué -à un jeune officier nommé d'Assas. M. de -Castries le crut comme tant d'autres; mais quand, -après ce combat, il eut forcé le prince héréditaire à -repasser le Rhin et à lever le siège de Wesel, des -renseignements positifs apprirent que le chevalier -d'Assas n'était pas entré seul dans le bois, mais accompagné -de Dubois, sergent de sa compagnie. Ce -fut celui-ci qui cria: «<i>A nous, Auvergne, c'est l'ennemi!</i>»</p> - -<p>«Le chevalier fut blessé en même temps, mais -il n'expira pas sur le coup, comme Dubois; et -une foule de témoins affirmèrent à M. de Castries -que cet officier avait souvent répété à ceux qui le -transportaient au camp: «<i>Enfants! ce n'est pas -moi qui ai crié, c'est Dubois.</i>»</p> - -<p>«A mon retour à Paris, continue Grimm, on ne -parlait que du beau trait du chevalier d'Assas, et il -n'était pas plus question de Dubois que s'il n'eût -jamais existé. Je savais le contraire: je ne pus convaincre -personne; et l'histoire, qui a recueilli ce<span class="pagenum"><a id="Page_353"></a>[Pg 353]</span> -fait, n'en consacrera pas moins une grave erreur de -fait et de nom.»</p> - -<p>On m'a fait bien des objections au sujet de cette -citation de Grimm, et de ce qui s'y trouve réfuté. -Ces <i>Mémoires inédits</i> sont apocryphes, m'a-t-on dit. -Qui le prouve? Un passage de la <i>France littéraire</i> -de Quérard, qui ne prouve rien. Mais, pour ce fait, -ajoutent mes critiques, leur peu d'exactitude est -évident: on fait dire à Grimm que, le 16 octobre -1760, il était au camp de Reimberg, tandis que, -d'après sa <i>Correspondance</i>, il est hors de doute qu'à -cette date il se trouvait à Paris. Je n'aurais rien à -répondre, si je ne savais que cette partie de la <i>Correspondance</i> -de Grimm n'est pas de Grimm, mais de -Diderot et de Meister, et si, par une lettre de celui-ci -qui a été récemment publiée<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>, je n'avais appris -qu'à la date en question, Diderot et Meister -tenaient la plume pour Grimm, parce que Grimm -faisait «un premier voyage en Saxe et en Prusse». -Or, où se trouve Reimberg? Dans la Prusse rhénane. -Je retourne donc la critique de mes critiques -contre eux-mêmes, et je leur dis: Grimm ne pouvait -être à Paris, mais à Reimberg. Qui l'y attirait?<span class="pagenum"><a id="Page_354"></a>[Pg 354]</span> -La curiosité de voir un camp où commandait -en chef M. de Castries que nous savons avoir été -de ses amis<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>. Mes critiques ne sont pas à bout pour -si peu; ils ont trois points sur lesquels ils m'attaquent -encore.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558" class="label">[558]</a> <i>Mémoires et Correspondance histor. et littér. inédits</i>, -publiés par Ch. Nisard, 1858, in-18, p. 91.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559" class="label">[559]</a> <i>Correspondance et Mém.</i> de Diderot, t. I<sup>er</sup>, p. 400.</p> - -</div> - -<p>1º Si ce que dit Grimm était vrai, d'autres témoignages -l'eussent confirmé, et il n'en existe aucun -de ce genre. 2º Grimm prétend qu'à son -retour à Paris, il tâcha de faire valoir la vérité et -d'en convaincre tout le monde; rien n'indique qu'il -ait fait de pareils efforts. 3º M. de Rochambeau, -dans ses <i>Mémoires</i>, a, lui aussi, raconté le fait, et -avec d'autant plus d'autorité qu'il était alors colonel -dans le régiment où servait d'Assas; d'où vient -donc que son récit, qui n'est pas, il est vrai, conforme -à celui qui s'est le plus accrédité, diffère si -fort de la version donnée par Grimm?</p> - -<p>Je vais répondre à tout cela.</p> - -<p>Lorsqu'on vient nous dire que le récit de Grimm -n'est confirmé par aucun autre, on se trompe: le -chapitre X du livre II des <i>Mémoires</i> de Lombard de -Langres<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a> contient une relation du fait complètement -identique. C'est de son père, engagé comme<span class="pagenum"><a id="Page_355"></a>[Pg 355]</span> -sergent-major par M. de Rochambeau, que Lombard -en tenait tous les détails. «Moi aussi, disait -le père à son fils, moi aussi j'étais soldat dans -Auvergne!» Et il lui racontait comment on était -entré, la nuit, dans le taillis pour y reconnaître -l'ennemi; comment, dans cette reconnaissance, -il était près de Dubois; comment il lui avait -entendu crier: «A nous, Auvergne!» et comment -enfin il pouvait attester que d'Assas, blessé à mort, -répétait à ses soldats: «Enfants! ce n'est pas moi -qui ai crié, c'est Dubois.» Lombard de Langres -prend la parole après son père. «J'ai, ajoute-t-il, -hésité de rendre ce fait public. J'ai prié un ami, -M. Crêtu, employé au ministère de la guerre, de -faire toutes les recherches possibles pour savoir s'il -ne découvrirait point sur les registres du temps -quelque indice qui pût jeter du jour sur un fait si -remarquable; ses soins ont été infructueux. Ces registres -sont muets<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560" class="label">[560]</a> Tome I<sup>er</sup>, p. 330-334.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561" class="label">[561]</a> M. Théodore Anne, dans l'avant-propos de son édition -de l'<i>Histoire de l'ordre de Saint-Louis</i> par Alex. Mazas -(t. I, p. <span class="allsmcap">VIII</span>) constate lui-même l'absence de tout document, -au ministère de la guerre, pour les époques antérieures -à 1763. La mort des officiers sur le champ de bataille -n'a pas même une mention; à plus forte raison celle d'un -simple sergent, comme Dubois, dut-elle être oubliée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_356"></a>[Pg 356]</span></p> - -</div> - -<p>Grimm nous a dit que ses réclamations en faveur -de Dubois n'avaient pas été moins inutiles; -de là vient qu'on a douté qu'il les eût faites. Si je -ne me trompe, cependant, il en existe dans la -<i>Correspondance</i> de Voltaire une sorte de trace, bien -vague, bien effacée peut-être, mais que je ne puis -me dispenser d'indiquer. Dans la première édition -de son <i>Précis du règne de Louis XV</i>, Voltaire n'avait -pu faire mention du trait de d'Assas. Le baron, -frère du chevalier, et le major du régiment d'Auvergne -lui écrivirent pour le prier de réparer cette -omission, tout en omettant eux-mêmes de parler de -Dubois.</p> - -<p>Fier d'être pris «pour le greffier de la gloire<a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>», -c'est son <i>mot</i>, Voltaire se hâta d'écrire à M. de -Choiseul et de lui parler du fait tel que le lui -avaient conté dans leur lettre le frère et le major. -Il avait surtout hâte de l'assurer que son oubli involontaire -d'un trait digne de Décius serait réparé -dans la belle édition in-4º qu'il préparait.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562" class="label">[562]</a> <i>Lettre</i> à M. de Choiseul, du 12 nov. 1768.</p> - -</div> - -<p>Elle parut peu de temps après, avec l'addition -annoncée: des réclamations toutes différentes des -premières ne se firent pas attendre. M. de Schomberg, -dont Grimm avait élevé les enfants, et qui<span class="pagenum"><a id="Page_357"></a>[Pg 357]</span> -était resté son ami, fut au nombre de ces nouveaux -critiques. Nous n'avons pas sa lettre, mais on voit -par la réponse de Voltaire que M. de Schomberg -y parlait de d'Assas, et que, bien renseigné par -Grimm, il s'étonnait des renseignements contraires -à la vérité dont l'historien avait dû se servir.—«D'où -vous sont venus ces détails? Qui vous a dit -tout cela?» Voilà ce que semble avoir écrit M. de -Schomberg, car Voltaire lui répond<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>: «Je n'ai -fait que copier ce que le frère de M. d'Assas et le -major du régiment m'ont mandé.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563" class="label">[563]</a> <i>Lettre</i> du 31 oct. 1769.</p> - -</div> - -<p>Ce récit du baron d'Assas et du major est le -même que Voltaire a conservé, en dépit des critiques, -au chapitre <span class="allsmcap">XXXIII</span> de son <i>Précis du règne de -Louis XV</i>, et que nous connaissons tous. J'avoue -qu'en raison de la source d'où il nous vient, ce récit -ne manque pas d'autorité.</p> - -<p>Si l'histoire tient compte de leur grade à ceux -qui témoignent devant elle, un major doit être cru -sur parole; mais à le prendre ainsi, un colonel doit -mériter qu'on ajoute encore plus de foi à ce qu'il -dit. Or, le colonel du régiment d'Auvergne, M. de -Rochambeau, a parlé<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>, et sa version n'est pas<span class="pagenum"><a id="Page_358"></a>[Pg 358]</span> -d'accord avec celle du major, reproduite par Voltaire. -Qui donc croire des deux? Ni l'un, ni -l'autre, du moins complètement: tel est mon avis.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564" class="label">[564]</a> <i>Mémoires militaires, histor. et polit.</i> de M. de Rochambeau, -1824, in-8º, t. I<sup>er</sup>, p. 162-163.</p> - -</div> - -<p>Le témoignage du major, rendu de concert avec -celui du baron d'Assas, ne me paraît pas des plus -sûrs, parce qu'il n'est pas des plus désintéressés. Il -cachait le désir d'une récompense qui fut en effet -accordée à la famille, au mois d'octobre 1777, et -cela suffit pour diminuer à mes yeux la sincérité -des témoins. D'un autre côté, cette récompense civique -ayant reporté, sans partage, sur le nom de -d'Assas, la gloire de l'action héroïque, M. de Rochambeau -pouvait-il, dans ses <i>Mémoires</i>, donner un -démenti formel à l'ordonnance royale<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a> qui en avait -été la consécration? Pour qui d'ailleurs eût-il fait -ce démenti? Pour la mémoire d'un pauvre sergent -qui, pendant sa vie, n'avait guère compté aux yeux -de son colonel, et qui, après sa mort, devait -compter encore moins. M. de Rochambeau se contenta -donc de relever dans le récit officiel, conforme -à celui de Voltaire, quelques détails que le major -n'aurait pas dû altérer<a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a>; mais, quoiqu'il n'oubliât<span class="pagenum"><a id="Page_359"></a>[Pg 359]</span> -pas la reconnaissance faite dans le taillis, il ne dit -mot du sergent Dubois. Ce n'est pas pour moi une -raison de douter de son héroïsme: loin de là.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565" class="label">[565]</a> L'original existe dans la belle collection d'autographes -de M. Ed. Dentu, qui a bien voulu m'en donner communication.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566" class="label">[566]</a> Un fragment de fort étonnants <i>Mémoires</i>, publié dans -le <i>Bulletin du Bibliophile belge</i>, t. III, p. 130, contient sur -ce fait une autre version assez peu différente de celle de -M. de Rochambeau.</p> - -</div> - -<p>Les ténèbres planent sans doute encore sur l'histoire -de cette nuit célèbre, mais j'y vois cependant -assez clair pour dire: C'est Grimm qu'il faut croire, -et avec lui Lombard de Langres. Je le fais d'autant -plus volontiers qu'ainsi nous avons deux héros -pour un.</p> - -<p>D'Assas perd la gloire du <i>mot</i>, mais il lui reste -l'honneur insigne d'avoir déclaré qu'il ne lui appartenait -pas, et d'avoir réclamé lui-même pour le soldat -dont on lui prêtait la belle action. Il méritait -qu'on l'écoutât mieux.</p> - -<p>Voilà ce que nous avions écrit dans notre seconde -édition. Depuis lors rien n'est venu détruire notre -opinion, au contraire: un nouveau témoignage lui -est arrivé en aide.</p> - -<p>Le 12 juillet 1862, M. l'abbé Adrien de La -Roque, arrière-petit-fils de Racine, à qui l'on doit -la publication si intéressante des <i>Lettres inédites</i> de -son aïeul, nous écrivit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_360"></a>[Pg 360]</span></p> - -<p>«Ce que vous avez dit de d'Assas dans votre -livre de <i>l'Esprit dans l'histoire</i> est parfaitement -vrai.</p> - -<p>«Un de mes parents qui était officier supérieur -au régiment d'Auvergne, à l'époque de la bataille -de Clostercamp, a toujours raconté que le sergent -Dubois seul avait eu le temps de crier: «A moi!»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_361"></a>[Pg 361]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LIV">LIV</h2> -</div> - - -<p>Louis XVI, pas plus que son prédécesseur, ne -possédait le don de la présence d'esprit et le secret -de l'à-propos; mais lui, du moins, il avait conscience -de son infériorité, et comme il savait aussi -de quelle importance lui eussent été les qualités qui -lui manquaient, il tâchait d'y suppléer.</p> - -<p>Pendant quelque temps, il eut sous main une -sorte de bel-esprit en titre d'office, un juré faiseur -de <i>mots</i>, un homme qui, d'après l'air des circonstances -où le roi aurait à se montrer, devinait ce -qu'on pourrait lui dire, et improvisait ce qu'il aurait -à répondre. Cet homme, c'était le marquis de -Pezay<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>, qui recevait pour cela du roi une pension<span class="pagenum"><a id="Page_362"></a>[Pg 362]</span> -de 6,000 livres<a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>. Louis XVI, aux grands jours, -comptait sur lui, absolument comme le comédien -sur son souffleur. Le prince de Ligne, je ne sais, il -est vrai, d'après quelles données authentiques, nous -fait connaître une des lettres-leçons que Pezay écrivit -ainsi au roi, lettres dialoguées d'avance, contenant -la demande et la réponse.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567" class="label">[567]</a> <i>V.</i> sur le rôle politique du marquis de Pezay, les -<i>Mémoires</i> de Bezenval, t. I<sup>er</sup>, p. 235; <i>l'Espion anglais</i>, t. IV, -p. 388; <i>l'Espion dévalisé</i>, p. 69.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568" class="label">[568]</a> <i>Rev. rétrospective</i>, oct. 1834, p. 138-139.</p> - -</div> - -<p>«Vous ne pouvez pas régner par la grâce, Sire, -lui dit-il;—vous voyez qu'il parle en vrai maître,—la -nature vous en a refusé; imposez par une -grande sévérité de principes. Votre Majesté va tantôt -à une course de chevaux; elle trouvera un notaire -qui écrira les paris de M. le comte d'Artois et -de M. le duc d'Orléans. Dites, Sire, en le voyant: -«Pourquoi cet homme? faut-il écrire entre gentilshommes? -la parole suffit.»</p> - -<p>«Cela arriva, dit le prince de Ligne. J'y étais. -On s'écria: «Quelle justesse, et quel grand mot du -roi! voilà son genre<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569" class="label">[569]</a> <i>Œuvres choisies</i> du prince de Ligne, t. II, p. 288. Le -rôle de Pezay cessa quand M. de Maurepas, qu'il voulait -renverser par son influence auprès du roi, comme il avait -renversé l'abbé Terray, se fut fait livrer sa correspondance -secrète. Madame Cassini, sœur de Pezay, et l'inspiratrice -ordinaire de ce qu'il devait inspirer, avait confié une copie -des lettres à M. de Maillebois, qui les livra lui-même à -M. de Maurepas. Pezay fut exilé. (MM. de Goncourt, <i>la -<span class="pagenum"><a id="Page_363"></a>[Pg 363]</span>Femme au XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, 1862, in-8º, p. 441.)</p> - -</div> - -<p>A une époque où l'esprit était tout, le bon sens -presque rien; où un mot spirituel sauvait la sottise -d'un fait; où l'on était charmé d'une révolution -pourvu qu'elle fît dire de jolis <i>mots</i><a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>, la précaution -n'était pas mauvaise à prendre. Un roi de France -pouvait tout se permettre, excepté de rester court. -L'esprit était une des nécessités de son état; il lui -en fallait quand même. Louis XV avait perdu une -partie de sa popularité en ne prenant pas la peine -d'en avoir ou de s'en faire fournir; Louis XVI -pouvait risquer la sienne par une négligence semblable. -L'expédient du marquis fut donc, à tout -considérer, un moyen de bonne administration<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570" class="label">[570]</a> Chamfort, <i>Œuvres choisies</i>, éd. A. Houssaye, p. 64.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571" class="label">[571]</a> Quand, à partir de 1789, Louis XVI fut obligé de -prononcer des discours, on lui fit son éloquence, comme -on lui avait fait son esprit. Garat fut un des pourvoyeurs. -V. dans la <i>Revue contemporaine</i>, 15 décembre 1857, un -article de M. Rathery sur l'<i>Armoire de fer</i>, p. 153.</p> - -</div> - -<p>Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'on y -recourait pour nos princes. Nous avons vu Anne -d'Autriche <i>soufflée</i> par Mazarin, et nous allons voir,<span class="pagenum"><a id="Page_364"></a>[Pg 364]</span> -avec Chamfort, Louis XV, lui aussi, malgré sa paresse, -acceptant d'étudier un rôle et de l'apprendre, -gestes et paroles: «Du temps de M. de Machaut, -on présenta au roi le projet d'une cour plénière, -tel qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé -entre le roi, madame de Pompadour et les ministres. -On dicta au roi les réponses qu'il ferait au -premier président, tout fut expliqué dans un mémoire, -dans lequel on disait: «Ici, le roi prendra -un air sévère; ici, le front du roi s'adoucira; ici, -le roi fera tel geste, etc.» Le mémoire existe<a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572" class="label">[572]</a> Chamfort, <i>Œuvres choisies</i>, édit. A. Houssaye, p.46.—A -la séance royale qui eut lieu au Parlement le 22 février -1723, dans laquelle Louis XV vint déclarer sa majorité, il -fallut trois discours: l'un du roi, l'autre du régent, le -troisième du premier président. Pour qu'il n'y eût pas -désaccord, une même plume écrivit les trois discours: -celle du président Hénault. (<i>V.</i> ses <i>Mémoires</i>, Paris, -E. Dentu, 1855, in-8º, p. 61-62.)</p> - -</div> - -<p>Que de choses perdues faute d'un mot dit à -point! que d'inimitiés faute d'une bonne parole! -La duchesse d'Angoulême n'avait pas plus que son -père le don de l'à-propos. Elle n'aurait pas, elle -non plus, pu régner par la grâce, comme disait -Pezay. Elle le savait, et de peur de ne pas bien -dire, elle ne disait rien. Par malheur, son silence, -mal interprété, faisait des mécontents. M. de Chateaubriand<span class="pagenum"><a id="Page_365"></a>[Pg 365]</span> -fut de ceux-là. Après la campagne d'Espagne, -les ministres étaient venus complimenter la -duchesse; elle eut pour tous un mot aimable; -pour le ministre des affaires étrangères, Chateaubriand, -elle n'eut qu'un sourire. Il s'en plaignit, -et ses plaintes, bien naturelles, transmises par madame -Récamier au duc de Montmorency, parvinrent -jusqu'à la princesse, dont le duc était le chevalier -d'honneur. Elle avoua son tort. «Mais que voulez-vous, -dit-elle, M. de Chateaubriand n'est pas -comme un autre. Un compliment banal ne lui suffit -pas. Il faut lui parler sa langue ou se taire. J'ai -cherché pour lui un mot heureux que je n'ai pas -trouvé, et je me suis contentée d'un sourire, -croyant qu'il lui exprimerait assez ma reconnaissance.»</p> - -<p>«Cette justification, dit M. Ch. Brifaut<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>, parut -insuffisante au grand homme, qui n'en a pas moins -prouvé, en toute occasion, son admiration profonde -pour la première vertu du siècle.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573" class="label">[573]</a> <i>Œuvres</i>, t. III, p. 78.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_366"></a>[Pg 366]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LV">LV</h2> -</div> - - -<p>Me voici venu au temps de la Révolution. Il y -aurait tout un livre à faire pour pousser comme il -faut, à travers cette époque, la tâche que j'ai entreprise; -pour prendre un à un les faits et les mots, -et, les passant au crible, y dégager la vérité du -mensonge; mais le moment d'un pareil travail n'est -pas arrivé. Ce temps-là n'est pas encore mûr pour -les historiens de notre génération. Le tableau est -trop rapproché; nous ne sommes pas au point, -comme on dit, pour le bien voir, même dans ces -petits détails que notre tâche à nous est d'examiner -avec un soin minutieux.</p> - -<p>«L'histoire, nous l'avons écrit quelque part, a la -vue presbyte, elle voit mieux de loin que de<span class="pagenum"><a id="Page_367"></a>[Pg 367]</span> -près.» Or, ces temps ne sont pas encore assez éloignés -pour qu'elle les puisse examiner comme il -convient.</p> - -<p>Nous ne pourrons que nous poser, en courant, -quelques questions sur un petit nombre de faits et -surtout de <i>mots</i> pris entre les plus fameux.</p> - -<p>Barnave a-t-il vraiment dit, à la séance de l'Assemblée -nationale du 23 juillet 1789, après le meurtre -de Foulon<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>, cette phrase atroce: «Le sang qui -vient de se répandre était-il donc si pur?» Oui, -malheureusement. Rien, ni ce qu'il a lui-même -écrit pour s'en justifier<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a>, ni ce que, par un effort de -courageuse indulgence, M. Sainte-Beuve a tenté -pour cela<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a>, rien ne pourra le laver du crime de cette<span class="pagenum"><a id="Page_368"></a>[Pg 368]</span> -parole inhumaine, qu'on lui répétait sans cesse, qui -semblait être pour lui un stigmate indélébile<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a>, et -dont, jusqu'au pied de l'échafaud, on lui fit un vivant -remords.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574" class="label">[574]</a> J'avais écrit que cette parole fut prononcée au sujet -des massacres des colons de Saint-Domingue; c'était une -erreur relevée avec raison par M. Eug. Despois (<i>l'Estafette</i>, -25 juillet 1857). La question des colonies ne donna lieu -qu'à un <i>mot</i> resté célèbre, mais souvent altéré. On avait -dit (séance du 15 mai 1791) que les mesures favorables aux -noirs irriteraient les colons, et rendraient entre eux une -scission imminente. «Si, dit un orateur, cette scission -devait avoir lieu; s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice, -<i>il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe</i>.» Voilà -le vrai <i>mot</i>. On l'a prêté souvent à Robespierre; c'est -Dupont de Nemours qui l'a dit.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575" class="label">[575]</a> <i>Œuvres</i>, publiées par M. de Bérenger, t. I<sup>er</sup>, p. 107.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576" class="label">[576]</a> <i>Causeries du Lundi</i>, t. II, p. 34.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577" class="label">[577]</a> «J'ai vu depuis, dit-il (<i>Œuvres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 108), beaucoup -de gens qui, s'étant formé, sur ces deux mots, une -idée complète de ma personne, s'étonnaient de ne trouver -en moi ni la physionomie, ni le son de voix, ni les manières -d'un homme féroce.»</p> - -</div> - -<p>«Le jour où il fut mené au supplice, lisons-nous -sur l'un des rapports que les observateurs du Comité -de sûreté générale rédigeaient tous les soirs, -deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus, -appuyés près d'une borne, entre un café et le corps -de garde de la gendarmerie, près la grille de la Conciergerie, -dans la cour du Palais, vis-à-vis l'escalier -et en face de la fatale charrette, semblaient s'être -mis là tout exprès pour apostropher Barnave; et, -profitant d'un instant de huées pour n'être pas reconnus, -ils lui dirent: «Barnave, le sang qui coule -est-il donc si pur?<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a>»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578" class="label">[578]</a> <i>Memento, ou Souvenirs inédits</i>, 1838, in-12, t. II, -p. 223-224.</p> - -</div> - -<p>On ne peut pousser plus loin la cruauté du reproche.</p> - -<p>Dans un tout autre genre, Dieu merci! le <i>mot</i><span class="pagenum"><a id="Page_369"></a>[Pg 369]</span> -célèbre de M. de Montlosier passe pour n'être pas -moins authentique, et cela de l'aveu même de M. de -Chateaubriand<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>. Il avoue bien qu'il <i>ratissa</i> quelque -peu la phrase quand il la reproduisit, mais, en -somme, il la déclare <i>vraie au fond</i>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579" class="label">[579]</a> <i>Mémoires d'outre-tombe</i>, t. III, p. 235.—Mais ce -qui mit le <i>mot</i> en relief, c'est la citation qui en fut faite -dans le <i>Génie du Christianisme</i> (Marcellus, <i>Chateaubriand et -son temps</i>, p. 107).</p> - -</div> - -<p>La voici. Que le style de l'auteur des <i>Martyrs</i> -y ait ou non faufilé sa trame d'or, elle est fort -belle:</p> - -<p>«Si l'on chasse les évêques de leurs palais, ils se -retireront dans la cabane du pauvre qu'ils ont nourri. -Si on leur ôte leur croix d'or, ils prendront une -croix de bois; c'est une croix de bois qui a sauvé le -monde<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580" class="label">[580]</a> <i>V.</i> Montlosier, <i>Mém. sur la Révolution française</i>, t. I<sup>er</sup>, -p. 379, et la <i>Notice sur M. de Montlosier</i>, par M. de Barante, -p. 10.—M. de Talleyrand, dans un de ses derniers -entretiens avec M. Dupanloup, lui certifia que tout ce -qu'on disait sur ce <i>mot</i> de Montlosier, et sur l'immense -effet qu'il avait produit, était la vérité même. (<i>Biographie -univers.</i>, supplément, t. LXXXIII, p. 341.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_370"></a>[Pg 370]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LVI">LVI</h2> -</div> - - -<p>Le <i>mot</i> de Mirabeau à M. de Dreux-Brézé: <i>Allez -dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté -du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force -des baïonnettes</i><a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>, a longtemps été regardé comme -étant d'une authenticité à toute épreuve. Une petite<span class="pagenum"><a id="Page_371"></a>[Pg 371]</span> -discussion soulevée à la Chambre des pairs, le 10 -mars 1833, au sujet de la pension à décerner aux -vainqueurs de la Bastille, a tout à coup amené des -révélations qui ont un peu modifié la scène, et dont -les paroles du grand orateur, qui en étaient le coup -de théâtre, se sont elles-mêmes un peu ressenties. Le -<i>Moniteur</i> raconte ainsi ce court mais très curieux -débat:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581" class="label">[581]</a> A propos de la <i>baïonnette</i>, dont le P. Daniel disait -(<i>Milice françoise</i>, liv. VI, ch. v) qu'il ne savait ni quand ni -où elle avait été inventée, permettez-moi de vous rappeler, -en passant, que son nom ne vient pas, comme on le dit -partout, de celui de la ville de Bayonne, mais du diminutif -espagnol <i>bayneta</i>, petite gaîne. <i>V.</i> notre <i>Chronique</i> de la -<i>Patrie</i>, nº du 27 mai 1859; le <i>Magasin pittoresque</i>, t. IX, -p. 151-152. <i>V.</i> aussi <i>l'Intermédiaire</i>, t. II, p. 452, 598.—Le -<i>mot</i> le plus célèbre qu'on ait dit sur cette arme est -celui-ci: «La balle est folle, la baïonnette est un héros.» -Il se trouve dans la <i>Proclamation de Souwarow aux armées -russes en 1796</i>. <i>V.</i> la traduction qu'en a donnée, d'après la -version anglaise, M. de Montalivet, dans la <i>Revue de Paris</i>, -2<sup>e</sup> année, t. XIII, p. 232.</p> - -</div> - -<p>«<span class="smcap">M. Villemain</span>.... Il y a quarante-deux ans, -M. le marquis de Dreux-Brézé, appuyant et répétant -un ordre imprudent qui avait été suggéré au vertueux -et infortuné Louis XVI, prescrivait à l'Assemblée -nationale de se dissoudre et de se séparer en -trois ordres, et de ressusciter ainsi un passé qui -allait disparaître à jamais. Vous savez les terribles et -foudroyantes paroles qui furent alors prononcées par -un grand orateur...</p> - -<p>«<span class="smcap">M. le marquis de Dreux-Brézé.</span> Je vous -remercie.</p> - -<p>«<span class="smcap">M. Villemain.</span> Vous savez les paroles qui furent -prononcées alors: «Allez dire à votre maître -que nous sommes ici par la volonté du peuple...»<span class="pagenum"><a id="Page_372"></a>[Pg 372]</span> -Je n'achève pas. Le jour où ces paroles furent prononcées, -Messieurs, l'insurrection commençait et la -Bastille était prise.</p> - -<p>«<span class="smcap">M. le marquis de Dreux-Brézé</span>. J'ai dit que -je remerciais M. Villemain d'avoir parlé de la séance -dans laquelle mon père fut en présence de Mirabeau, -et voici pourquoi je l'ai remercié: c'est parce que -depuis longtemps je désirais que l'occasion se présentât -de rectifier ce fait. Mon père, au retour de -Louis XVIII, lui demanda la permission de le faire. -Ce roi législateur, si sage, si modéré, lui demanda -de ne pas le faire, et mon père s'y soumit par respect -pour une si auguste volonté. Voici comment la -chose se passa.</p> - -<p>«Mon père fut envoyé pour demander la dissolution -de l'Assemblée nationale. Il y arriva couvert, -c'était son devoir, il parlait au nom du roi. L'Assemblée -qui était déjà dans un état d'agitation -trouva cela mauvais. Mon père, en se servant d'une -expression que je ne veux pas rappeler, répondit -qu'il resterait couvert, puisqu'il parlait au nom du -roi. Mirabeau ne lui dit pas: <i>Allez dire à votre maître</i>... -J'en appelle à tous ceux qui étaient dans l'Assemblée -et qui peuvent se trouver dans cette enceinte; -ce langage n'aurait pas été admis.</p> - -<p>«Mirabeau dit à mon père: «<span class="smcap">Nous sommes assemblés<span class="pagenum"><a id="Page_373"></a>[Pg 373]</span> -par la volonté nationale, nous ne sortirons -que par la force.</span>» Je demande à M. de -Montlosier si cela est exact<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a>. Mon père répondit à -M. Bailly: «Je ne puis reconnaître dans M. Mirabeau -que le député du bailliage d'Aix, et non l'organe -de l'Assemblée.» Le tumulte augmenta, un -homme contre cinq cents est toujours le plus faible; -mon père se retira. Voilà, Messieurs, la vérité dans -toute son exactitude<a id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor">[583]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582" class="label">[582]</a> D'après le compte rendu du <i>Journal des Débats</i> du même -jour (10 mars 1833), M. de Montlosier fit un signe affirmatif.—Les -<i>Mémoires</i> de Bailly, publiés en 1804 (t. I<sup>er</sup>, -p. 216), ne rapportent les paroles de Mirabeau, ni comme -on les répète ordinairement, ni comme elles sont reproduites -ici. Les <i>Éphémérides</i> de Noël, au contraire (juin, -p. 161), consacrent dès 1803 la version donnée par M. de -Dreux-Brézé.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_583" href="#FNanchor_583" class="label">[583]</a> On a repris dans <i>l'Intermédiaire</i>, t. II, p. 74, 126, -275, le débat sur cette affaire, mais sans rien en faire sortir -de nouveau, qui contredise la déclaration de M. le marquis -de Dreux-Brézé à la Chambre des pairs.</p> - -</div> - -<p>Un autre des grands effets oratoires de Mirabeau, -cette belle phrase sur un fait mensonger<a id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor">[584]</a> qu'il dit -dans la séance du 13 avril 1790: «Je vois d'ici -cette fenêtre.... d'où partit l'arquebuse fatale qui a -donné le signal du massacre de la Saint-Barthélemy, -etc.,» est un vol qu'il fit à Volney, bon écrivain,<span class="pagenum"><a id="Page_374"></a>[Pg 374]</span> -mauvais diseur, et, selon un pamphlet du temps, -«l'un des plus éloquents orateurs <i>muets</i> de l'Assemblée -nationale<a id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor">[585]</a>.» Ces sortes d'emprunts, avec consentement -du prêteur, étaient alors assez fréquents; -Mirabeau, plus que personne, y trouva son -compte.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_584" href="#FNanchor_584" class="label">[584]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 192-204.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_585" href="#FNanchor_585" class="label">[585]</a> Sainte-Beuve, <i>Causeries du Lundi</i>, t. VII, p. 323.—<i>V.</i> -aussi Fortia de Piles, <i>Préservatif contre la Biographie -nouvelle des contemporains</i>, nº 5, p. 43.</p> - -</div> - -<p>«Il avait un esprit très distingué, mais il lui préféra -toujours celui des autres. Il avait une aptitude -particulière à s'en emparer, et savait très-bien le -rendre sien, en lui donnant sa couleur<a id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor">[586]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_586" href="#FNanchor_586" class="label">[586]</a> <i>Anecdotes sur les principaux personnages de la Révolution</i>, -à la suite des <i>Mémoires</i> attribués à Condorcet, 1824, in-8º, -p. 319.</p> - -</div> - -<p>Chamfort fit presque tous ses discours, notamment, -en sa qualité d'académicien, celui qui attaque si -violemment les académies. Mirabeau, en échange, -appelait Chamfort son <i>cher philosophe</i><a id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor">[587]</a>. Ce fut, en -cela, son seul salaire, sa seule gloire.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_587" href="#FNanchor_587" class="label">[587]</a> <i>Anecdotes inédites de la fin du</i> <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, Paris, 1801, -in-12, p. 34.</p> - -</div> - -<p>Sieyès dut à M. de Lauraguais<a id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor">[588]</a> le titre, c'est-à-dire -tout l'effet de la brochure qui fit sa fortune séditieuse,<span class="pagenum"><a id="Page_375"></a>[Pg 375]</span> -comme disait M. de Vaisne: <i>Qu'est-ce que -le Tiers-État? Rien! Que doit-il être? Tout!</i></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_588" href="#FNanchor_588" class="label">[588]</a> <i>Lettres de L.-B. Lauraguais à madame ***</i>, an X, in-8º, -p. 161-162.</p> - -</div> - -<p>M. de Talleyrand prit à H.-C. Guilhe, ancien -directeur de l'École royale des sourds-muets de Bordeaux, -le rapport sur l'instruction publique qu'il lut -à l'Assemblée nationale, et qu'il imprima ensuite -sous son nom<a id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor">[589]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_589" href="#FNanchor_589" class="label">[589]</a> Quérard, <i>Supercheries littéraires dévoilées</i>, t. IV, p. 441-442.</p> - -</div> - -<p>On s'entre-tuait si souvent alors! on pouvait bien -se voler quelquefois. D'ailleurs le fameux axiome, -rajeuni pour une autre révolution, n'était-il pas -trouvé déjà? Brissot n'avait-il pas écrit dès 1780: -«<i>La propriété</i> exclusive <i>est un vol</i> dans la nature<a id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor">[590]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_590" href="#FNanchor_590" class="label">[590]</a> <i>Recherches philosophiques sur le droit de propriété et sur le -vol considéré dans sa nature</i>, etc. (Biblioth. philosoph. des -législateurs, t. VI.)—Un bel esprit qui avait eu en communication -les lettres autographes de Vauvenargues, n'avait -que trop usé de ce droit plagiaire. D'après une note, -écrite par M. de Villevieille, sur l'un des autographes du -moraliste qui font partie de la riche collection de M. Ed. -Dentu, «ce curieux d'esprit se faisait honneur de celui de -Vauvenargues, et encadrait de ses phrases dans ses lettres -particulières.» On ne revoyait plus les autographes qu'il -pillait ainsi. Un grand nombre de lettres de Vauvenargues -à M. de Villevieille, père de celui qui a écrit la note, n'ont -pas été perdues autrement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_376"></a>[Pg 376]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LVII">LVII</h2> -</div> - - -<p>J'avais souvent entendu dire<a id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor">[591]</a> que Prudhomme -avait pris dans une des plus véhémentes <i>mazarinades</i> -la fameuse devise de son recueil <i>les Révolutions de -Paris</i>: «Les grands ne sont grands que parce que -nous sommes à genoux; relevons-nous.» Je me -mis en quête, et je finis par découvrir, mais sans -être fort satisfait de la découverte. Je n'avais pas -trouvé le voleur au gîte. Je ne tenais qu'une imitation -indécise au lieu du plagiat bien conditionné -qu'on m'avait promis. Jugez-en. Montandré a dit, -dans son pamphlet bizarre, au titre plus bizarre encore:<span class="pagenum"><a id="Page_377"></a>[Pg 377]</span> -<i>le Point de l'Ovale</i>: «Les grands ne sont grands -que parce que nous les portons sur nos épaules; nous -n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre<a id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor">[592]</a>.» -Comparez avec l'épigraphe de Prudhomme, et vous -verrez qu'il n'y a rien là qui vaille la peine que l'on -crie au voleur.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_591" href="#FNanchor_591" class="label">[591]</a> <i>V.</i> Henri Martin, <i>le Libelliste</i>, Paris, 1833, introd., -p. <span class="allsmcap">VI</span>, et le <i>Catalogue de la biblioth. Soleinne</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 287, -nº 1264.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_592" href="#FNanchor_592" class="label">[592]</a> Moreau, <i>Bibliographie des Mazarinades</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 31; -Rathery, <i>Athenæum</i>, 12 février 1853.</p> - -</div> - -<p>En fait de <i>mots</i>, il y en eut alors beaucoup plus de -prêtés que de trouvés. On a donné celui-ci à Le Pelletier -Saint-Fargeau tombant sous le couteau du garde -du corps Pâris: «Je meurs content, je meurs pour -la liberté de mon pays;» et sûrement, de l'aveu de -ceux qui assistèrent à son agonie, il n'a rien dit<a id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor">[593]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_593" href="#FNanchor_593" class="label">[593]</a> <i>V.</i> un article de G. Duval, <i>Revue du</i> <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 9 février -1840, p. 348.</p> - -</div> - -<p>«On fit tenir à l'homme expirant, dit Mercier<a id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor">[594]</a>, -des paroles qui ne furent jamais prononcées.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_594" href="#FNanchor_594" class="label">[594]</a> <i>Le Nouveau Paris</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 162.</p> - -</div> - -<p>A ce propos, je vous dirai en passant: Défiez-vous -des <i>mots</i> prêtés aux mourants. La mort n'est point -bavarde: un soupir, un regard noyé dans les ombres -suprêmes, un geste de la main se portant vers -le cœur, quelques paroles confuses, mais surtout -sans déclamation, voilà seulement ce qu'elle permet -à ceux qu'elle a frappés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_378"></a>[Pg 378]</span></p> - -<p>On sait maintenant d'une façon certaine que Desaix -à Marengo ne dit rien et ne put rien dire<a id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor">[595]</a>, et -que les dernières paroles de Lannes à Essling ne -furent pas celles qu'on croit<a id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor">[596]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_595" href="#FNanchor_595" class="label">[595]</a> «Desaix, dit le duc de Valmy, tomba, non pas -blessé à la tête d'un coup mortel, comme le dit W. Scott, -mais d'une balle dans la poitrine qui traversa le cœur entier, -et sortit par le dos. C'est alors que la division Desaix plia, -et que les colonnes autrichiennes passèrent sur le corps du -général qui ne fut retrouvé que longtemps après la bataille.» -(<i>Hist. de la campagne de 1800</i>, 1854, in-8º, p. 188.) Comment -alors aurait-il pu prononcer un seul mot? Il ne dit -donc rien, ainsi que l'affirme de son côté le duc de Raguse, -qui, sur ce point, n'a pas été démenti. (<i>Mémoires</i>, t. II, -p. 137.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_596" href="#FNanchor_596" class="label">[596]</a> Fortia de Piles,<i> Préservatif contre la Biographie nouvelle -des contemporains</i>, nº 4, p. 96. V. surtout un excellent -article de M. Villemain, <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 avril -1857, p. 904. On y trouve les vraies paroles du maréchal -Lannes à Napoléon: «Au nom de Dieu, Sire, faites la -paix pour la France, moi je meurs.» Il n'eût pas été -prudent d'insérer de pareils mots dans le <i>Moniteur</i>; aussi, -comme pour Desaix, en supposa-t-on d'autres: «Sire, je -meurs avec la conviction et la gloire d'avoir été votre -meilleur ami.» Par ces paroles prêtées à l'un de ses -fidèles, Napoléon protestait contre les amitiés qu'il sentait -défaillir ou qui l'abandonnaient déjà.</p> - -</div> - -<p>On n'est plus dupe du «léger badinage» que, -suivant M. Thiers<a id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor">[597]</a>, Napoléon aurait mêlé à ses dernières -paroles, en disant: «Je vais rejoindre Kléber,<span class="pagenum"><a id="Page_379"></a>[Pg 379]</span> -Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, -Ney!... Ils viendront à ma rencontre.... Nous parlerons -de ce que nous avons fait.... A moins que -là-haut, comme ici-bas, on n'ait peur de voir tant -de militaires ensemble<a id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor">[598]</a>.» On a cessé de croire au -<i>mot</i> de Joseph de Maistre mourant: «Je m'en vais -avec l'Europe<a id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor">[599]</a>.» On a ramené à sa simple expression -le dernier cri de Goëthe: «De la lumière, -encore plus de lumière<a id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor">[600]</a>!» Enfin l'on a supprimé -de l'histoire tout l'esprit que Louis XVIII aurait -eu à sa mort, qui fut, comme la plupart, des plus -muettes<a id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor">[601]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_597" href="#FNanchor_597" class="label">[597]</a> <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, t. XX, p. 705.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_598" href="#FNanchor_598" class="label">[598]</a> Ce «léger badinage» est l'invention d'un littérateur -français, «qui a cru bien faire en embellissant ainsi la -relation des derniers moments de Napoléon.» (<i>Napoléon -et son historien M. Thiers</i>, par J. Barni. Genève, 1865, -in-18, p. 353.) M. Barni ajoute en note: «C'est ce qui m'a -été affirmé de la manière la plus positive par un témoin -parfaitement digne de foi, mais que je n'ai pas le droit de -nommer.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_599" href="#FNanchor_599" class="label">[599]</a> «Le comte Rodolphe son fils, dans la <i>Vie</i> qu'il a donnée -de son père, ne fait pas mention de l'anecdote.» -(<i>Revue de Genève</i>, août 1851, p. 556.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_600" href="#FNanchor_600" class="label">[600]</a> Il dit en se tournant vers sa servante: «Approchez la -chandelle.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_601" href="#FNanchor_601" class="label">[601]</a> <i>V.</i> plus bas, p. 417-418.</p> - -</div> - -<p>Mais revenons aux scènes de la Terreur.</p> - -<p>Le <i>mot</i> de l'abbé Edgeworth à Louis XVI prêt à<span class="pagenum"><a id="Page_380"></a>[Pg 380]</span> -mourir: <i>Fils de saint Louis, montez au ciel!</i> est un -<i>mot</i> prêté. C'est Charles His<a id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor">[602]</a>, rédacteur du journal -<i>le Républicain français</i>, qui passa pour l'avoir inventé -le soir de l'exécution<a id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor">[603]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_602" href="#FNanchor_602" class="label">[602]</a> C'est le même qui se vanta d'avoir le premier, c'est-à-dire -même avant la ville d'Orléans, qui lui en disputa -l'honneur, demandé que la fille de Louis XVI, prisonnière -au Temple, fût rendue à la liberté. Sous la Restauration, -tant de royalisme méritait récompense: on parla d'anoblir -l'ancien rédacteur du <i>Républicain français</i>. Le voyez-vous -s'appelant Charles d'His, comme le roi! Il n'osa pas. -Son fils, plus hardi, n'a pas, dit-on, reculé devant la -particule, quoiqu'il eût le même prénom que son père, et -que l'équivoque fût ainsi toujours possible.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_603" href="#FNanchor_603" class="label">[603]</a> Charles de Lacretelle, dans son ouvrage <i>Dix années -d'épreuves</i>, 1842, in-8º, p. 134, dit qu'il fut le premier à -citer le mot dans le récit qu'il fit de l'exécution pour un -journal, «alors presque le seul où respirât de l'intérêt pour -l'auguste victime». Ce journal ne serait-il pas <i>le Républicain -français</i>? et ne serait-ce pas pour cela que le <i>mot</i> fut -attribué à Ch. His, qui, après sa sortie du <i>Moniteur</i>, avait -fondé cette feuille où l'on combattait énergiquement les -principes de la Terreur? J'ajouterai, et sur bonnes preuves, -que Ch. de Lacretelle, moins discret dans l'intimité que -dans son livre, se déclarait franchement l'auteur du <i>mot</i>. -S'il l'avait cité le premier, comme le disent ses <i>Dix années -d'épreuves</i>, c'est qu'il eût été impossible que personne le -citât avant lui!</p> - -</div> - -<p>Il courut bientôt tout Paris<a id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor">[604]</a>. Le pauvre abbé<span class="pagenum"><a id="Page_381"></a>[Pg 381]</span> -fut l'un des derniers à apprendre..... qu'il l'avait -dit.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_604" href="#FNanchor_604" class="label">[604]</a> A l'endroit déjà cité, Lacretelle dit que l'article où -se trouvait le <i>mot</i> «fut généralement copié et traduit eu -plusieurs langues». Il y eut toutefois des variantes. Ainsi, -dans le nº 192 des <i>Révolutions de Paris</i> du 9 au 16 mars -1793, le <i>mot</i> est ainsi reproduit: «Allez, fils aîné de saint -Louis, le ciel vous attend.»</p> - -</div> - -<p>Il fut souvent questionné à ce sujet. Le comte -d'Allonville<a id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor">[605]</a>, l'ancien ministre marquis Bertrand de -Molleville, qui en parle dans son <i>Histoire de la -Révolution</i><a id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor">[606]</a>, M. de Bausset<a id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor">[607]</a>, lord Hollande<a id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor">[608]</a>, trompés<span class="pagenum"><a id="Page_382"></a>[Pg 382]</span> -par le bruit public, lui demandèrent sérieusement -s'il avait ou non prononcé cette belle parole, et à -tous il répondit que la pensée en était certainement -dans son cœur, mais que, troublé comme il l'était, -il n'avait pas dû en trouver la sublime formule. Enfin -il ne se souvenait pas d'avoir rien dit.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_605" href="#FNanchor_605" class="label">[605]</a> <i>V.</i> ses <i>Mémoires secrets</i>, 1838, in 8º, t. III, p. 159-160, -et les <i>Causeries d'un curieux</i>, par M. Feuillet de -Conches, t. III, p. 416.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_606" href="#FNanchor_606" class="label">[606]</a> T. X, p. 429.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_607" href="#FNanchor_607" class="label">[607]</a> <i>Revue Rétrosp.</i>, 2<sup>e</sup> série, t. IX, p. 458.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_608" href="#FNanchor_608" class="label">[608]</a> «Ce mot, écrit lord Holland, est une complète fiction. -L'abbé Edgeworth a avoué franchement et honnêtement -qu'il ne se rappelait pas l'avoir dit. Ce mot a été inventé -dans un souper, le soir même de l'exécution.» (<i>Souvenirs -diplomatiques</i> de lord Holland, trad. de l'anglais, 1851, -in-12, p. 254.)—Au moment où Louis XVI résistait pour -qu'on ne lui liât pas les mains, l'abbé Edgeworth avait -dit seulement: «Sire, c'est encore un sacrifice que vous -avez à faire pour avoir un nouveau trait de ressemblance -avec votre divin modèle.» Ces paroles, reproduites presque -textuellement dans la lettre que Sanson fit insérer le 21 février -1793 dans le <i>Thermomètre politique</i>, journal de Dulaure, -en réponse à l'indigne récit qui y avait paru, se -trouvent, telles que nous les donnons, dans la lettre que -la sœur de l'abbé Edgeworth écrivit le 10 février 1793 à -l'une de ses amies, et qui a été publiée dans le <i>Dutensiana</i>, -p. 213-218. Le <i>mot</i> prêté au courageux abbé ne se trouve -naturellement pas dans cette lettre qui n'omet pourtant -aucune des circonstances du supplice. «Mon ami, dit -mademoiselle Edgeworth, qui appelle ainsi son frère, se -tint toujours auprès de lui (le roi). Il reçut ses derniers -soupirs, et il n'est pas mort de douleur, il ne s'est même -pas évanoui; il eut même la force de se mettre à genoux -et de ne quitter que lorsque ses habits furent teints du sang -de cette tête sacrée, que l'on promenait sur l'échafaud, aux -cris de: Vive la nation!» Mademoiselle Edgeworth parle -aussi du roulement de tambours qui couvrit la voix du roi, -et, comme tout le monde, elle en attribue l'ordre à Santerre; -mais il paraît prouvé que ce n'est pas lui qui le -commanda. Mercier (<i>Nouveau Paris</i>, t. III, p. 6) dit que -c'est l'acteur Dugazon. Selon M. Caro (<i>Notice sur Santerre</i>), -ce serait le général Berruyer, qui même s'en serait vanté; -d'autres veulent que ce soit Beaufranchet d'Ayat, ancien page -de Louis XVI, et, disait-on, bâtard de Louis XV et de Morphise, -la danseuse. C'est peut-être l'opinion la plus probable. -<i>V.</i> Bertrand de Molleville, t. X, p. 430, et le <i>Catalogue -des autogr.</i> de M. Guilb. de Pixérécourt, nº 867.</p> - -</div> - -<p>Et qui donc aurait pu garder un souvenir certain -en pareille circonstance? La mémoire ne survit pas -à ces ivresses de sang et d'épouvante.</p> - -<p>«J'y étois, dit Mercier dans un de ses meilleurs<span class="pagenum"><a id="Page_383"></a>[Pg 383]</span> -chapitres<a id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor">[609]</a>, et je n'ai jamais pu savoir où j'étois; -c'est-à-dire comprendre, ou le péril où je me trouvois, -ou toutes les singularités qui m'environnoient.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_609" href="#FNanchor_609" class="label">[609]</a> <i>Nouveau Paris</i>, t. VI, p. 141-142.</p> - -</div> - -<p>«J'ai vu, ajoute-t-il, porter la tête de Féraud, et -je ne puis rendre compte de son assassinat<a id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor">[610]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_610" href="#FNanchor_610" class="label">[610]</a> Longtemps personne ne put savoir la vraie cause de -ce meurtre, résultat d'une erreur de nom. Voici ce que je -trouve, à ce sujet, dans les notes autographes du baron de -Boissy d'Anglas sur les principaux événements de la vie -politique de son père, qui présidait, comme on sait, cette -terrible séance de la Convention: «Un adjudant général, -nommé Fox, qui était de service auprès de la Convention, -vint annoncer à M. de Boissy que les attroupements s'augmentaient -d'une manière inquiétante, et lui demanda ses -ordres; M. de Boissy les lui donna par écrit et de sa main: -ils portaient de repousser la force par la force. Au moment -où on lui présenta la tête de Féraud, que l'on disait être -celle de Fréron, il crut que l'on venait de nommer Fox; -pensant alors qu'on allait trouver sur cet officier général -les ordres ci-dessus, M. de Boissy se crut totalement perdu, -et, résigné à subir le même sort, il salua religieusement -cette tête sanglante.» Il y avait en effet un complot contre -Boissy d'Anglas. Une femme, Carie Migelly, avoua devant -la Convention qu'elle était venue à l'Assemblée, ainsi que -bien d'autres, avec l'intention de l'assassiner. M. L. Montigny -possédait son <i>ordre d'incarcération</i>. Il avait aussi celui -du nommé Martin Tacq, «prévenu d'avoir porté au bout -d'une pique la tête du représentant du peuple Féraud». -<i>V. Catalogue</i> de sa collection d'autographes, 1860, in-8º, -p. 184.—Un mot encore, ou plutôt une anecdote, qui -fera ressortir tout ce qu'il y eut de modestie dans le courage -de Boissy d'Anglas en cette circonstance. «Quelque -temps après cette terrible séance, dit M. Saint-Marc Girardin, -il montrait à M. Pasquier et à quelques amis la salle -de la Convention, et leur expliquait sur les lieux la scène -du 2 prairial: «Étant monté, avec lui, sur l'estrade du -fauteuil du président, disait M. Pasquier, j'aperçus au -fond de cette estrade une porte que je n'y avais point -encore vue. Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? -lui dis-je.—Oui, vous avez raison, dit tout haut -M. Boissy d'Anglas, elle n'est percée et ouverte que depuis -peu de jours, <i>et bien heureusement peut-être pour ma gloire</i>. -Car, qui peut savoir ce que j'aurais fait, si j'avais eu derrière -moi cette porte prête à s'ouvrir pour ma retraite? -Peut-être aurais-je cédé à la tentation.» Voilà bien, -ajoutait M. Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue sans -rougir que la peur est possible à l'homme. Il n'y a que -ceux qui se croient capables d'être faibles qui ne le sont pas, -et il n'y a aussi que ceux-là qui sont indulgents pour les -faibles.» (<i>Journal des Débats</i>, 22 août 1862.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_384"></a>[Pg 384]</span></p> - -</div> - -<p>«J'ai vu Henriot commander aux canonniers, et -je ne sais par quel chemin je me suis trouvé libre et -chez moi.</p> - -<p>«J'ai appris la victoire du 13 vendémiaire, lorsque, -sur ma chaise curule, je ne savois pas encore -s'il y avoit eu bataille.</p> - -<p>«J'ai couru le palais du Luxembourg, le 18 fructidor, -sans connaître l'importance de cette journée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_385"></a>[Pg 385]</span></p> - -<p>«Je n'ai jamais cru à l'audace insolente et sanguinaire -des Montagnards, parce que j'étois près -d'eux....</p> - -<p>«Tout est <i>effet d'optique</i>; il est impossible de se -figurer ce qui est.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_386"></a>[Pg 386]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LVIII">LVIII</h2> -</div> - - -<p>On a prêté à l'abbé Maury, sinon plus d'esprit -qu'il n'en eut, du moins plus de <i>mots</i> qu'il n'en dit<a id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor">[611]</a>; -de même pour l'abbé Sieyès, dont le laconisme -proverbial est presque devenu du bavardage, tant le -mensonge l'a fait parler dans l'histoire. Ce qu'il y a -de pis, c'est que souvent il n'a gagné que de l'odieux, -à tous ces <i>mots</i> supposés.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_611" href="#FNanchor_611" class="label">[611]</a> Un des meilleurs est authentique: «Aux traits déjà -cités, dit Arnault, dans la notice excellente qu'il lui a consacrée, -j'ajouterai celui-ci; je le tiens de la personne qui -s'y trouve compromise: «Vous croyez donc valoir beaucoup?» -dit à Maury, dans un moment d'humeur, cet -homme qui valait beaucoup lui-même. «Très peu quand -je me considère, beaucoup quand je me compare» -répondit vivement Maury.» (<i>Œuvres de A.-V. Arnault</i>, -Mélanges, p. 431.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_387"></a>[Pg 387]</span></p> - -</div> - -<p>Son fameux vote au jugement de Louis XVI: <i>La -mort sans phrase</i>, est un des prêts que l'esprit des -nouvellistes ou des folliculaires s'est trop empressé -de lui faire; prêts forcés, mais non gratuits, car la -réputation de celui à qui l'on en impose la charge -en paye chèrement les intérêts. Sieyès pourtant ne -craignait pas de repasser sur ces particularités supposées -et parasites de son existence politique; il les -réfutait sans humeur.</p> - -<p>«Il revenait avec quelque plaisir, dit M. Sainte-Beuve, -sur ses anciens jours, et y rectifiait quelques -points de récits qui appartiennent à l'histoire.</p> - -<p>«Le premier, disait-il, qui a crié <i>Vive la nation!</i> -et cela étonna bien alors, ce fut moi<a id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor">[612]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_612" href="#FNanchor_612" class="label">[612]</a> «En pleine Terreur, dit M. Clément de Ris, l'abbé -Sieyès, corrigeant l'épreuve d'un panégyrique dans lequel -il défendait sa vie politique, vit ces mots si terribles alors: -J'ai <i>abjuré</i> la République, au lieu de: j'ai <i>adjuré</i>. «Malheureux! -dit-il à l'imprimeur, voulez-vous donc m'envoyer -à la guillotine?» (<i>Revue franç.</i>, 20 oct. 1855, p. 21.) -Ceci rentre dans la catégorie des faits et des <i>mots</i> dont une -faute d'impression est l'origine, et parmi ceux aussi qui -sont nés d'un contre-sens, comme la fameuse parole -d'Alfred le Grand: «Je veux laisser mes Anglais aussi -libres que leur pensée.» (<i>V.</i> G. Guizot, <i>Études sur Alfred -le Grand et les Anglo-Saxons</i>, et un article de M. Édouard -Thierry, dans le <i>Moniteur</i> du 26 août 1856.)—La phrase: -<i>C'est ici le chemin de Byzance</i>, que Catherine II aurait, dit-on, -trouvée écrite à chaque coin de route, lors de son -voyage en Crimée, comme l'espérance d'une conquête, est -dans le même cas. Nous avons prouvé ailleurs que c'est -la traduction abrégée et à contresens d'une inscription -grecque placée à Kherson, sur un arc de triomphe, et mal -comprise par l'ambassadeur anglais, M. Fitzherbert. -(<i>V. l'Illustration</i>, 22 juillet 1854, p. 55.)—En fait de -contresens de mots qui ont amené de grosses erreurs -d'histoire, je n'en sais pas de plus curieux que celui -d'Aug. Thierry dans la vingt-quatrième de ses <i>Lettres sur -l'histoire de France</i>. Il y prend une table brisée pour une -proclamation déchirée, et fait sortir de là toute la révolution -de la commune de Vézelay. M. Guizot, qui, dans ses <i>Mém. -relatifs à l'hist. de France</i> (t. VII, p. 192), avait traduit -<i>tabula</i> par <i>affiche</i>, était le premier coupable. (<i>V.</i>, à ce sujet, -un excellent travail de M. Léon de Bastard, <i>Biblioth. de -<span class="pagenum"><a id="Page_388"></a>[Pg 388]</span>l'École des Chartes</i>, 3<sup>e</sup> série, t. II, p. 361.)</p> - -</div> - -<p>«Il niait avoir prononcé les paroles qu'on lui -prête après le 18 brumaire: «<i>Messieurs, nous avons un -maître; ce jeune homme fait tout, peut tout, et veut tout.</i>» -Le <i>mot</i>, d'ailleurs, est beau et digne d'avoir été prononcé. -Mais il dit seulement à Bonaparte, qui lui -demandait pourquoi il ne voulait pas rester consul -avec lui, et qui insistait à lui offrir cette seconde -place: «Il ne s'agit pas de consuls, et je ne veux -pas être votre aide de camp.»</p> - -<p>«Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de -Louis XVI, ce fameux mot: <i>La mort sans phrase</i>; -il dit seulement, ce qui est beaucoup trop: <i>La<span class="pagenum"><a id="Page_389"></a>[Pg 389]</span> -mort</i>. Il supposait que quelqu'un s'étant enquis de -son vote, on aurait répondu: <i>Il a voté la mort sans -phrase</i>, ce qui a passé ensuite pour son vote textuel<a id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor">[613]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_613" href="#FNanchor_613" class="label">[613]</a> Nous tenons de M. de Pongerville que Du Festel, -l'un des votants (<i>Réimpression du Moniteur</i>, t. XV, p. 169-208), -lui avait souvent dit que l'erreur venait du sténographe -de la Convention. Avant le vote de chacun des -membres, il avait eu à consigner quelque petit discours -justificatif. Sieyès presque seul ne dit rien que: <i>La mort</i>. -Le sténographe, pour constater ce laconisme exceptionnel, -mit sur sa copie, entre parenthèse: (<i>sans phrase</i>). De là -l'erreur, encore une fois.—Un jour, M. Anglès avait -prêté à M. Sieyès le cinquième volume du <i>Censeur européen</i>, -où le mot: <i>La mort sans phrase</i> était répété. Il le lui rendit -après avoir mis en marge: <i>C'est faux, voir le</i> Moniteur -<i>de l'époque.</i> En effet, ayant consulté le <i>Moniteur</i> du 20 janvier -1793, nous avons trouvé le vote du laconique député -de la Sarthe, désigné ainsi (p. 105): «<span class="allsmcap">SYEYES</span> (sic). La -mort.»</p> - -</div> - -<p>«Il a dû regretter ce vote fatal, sans lequel il -aurait eu le droit, en effet, de dire ce qu'il écrivait à -Rœderer dans l'intimité: «Vous me connaissez, -vous ne m'avez jamais vu prendre part au mal; -vous m'avez vu quelquefois prendre part au bien -qui s'est fait<a id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor">[614]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_614" href="#FNanchor_614" class="label">[614]</a> Pourquoi en effet, au lieu d'avoir à se justifier de sa -façon de voter, n'a-t-il pas eu à se justifier de son vote -même, comme l'abbé Grégoire, si souvent traité à tort de -régicide, et qui si souvent se disculpa vainement de l'avoir -été? Malgré ses protestations, telle qu'une lettre du 4 octobre -1820, analysée dans le <i>Catalogue d'autographes</i> du -15 avril 1854, p. 42; malgré les livres qui protestèrent -pour lui, telle que la <i>Biographie des contemporains</i> par Rabbe -et Boisjolin, t. II, p. 1946, l'erreur ne s'est pas arrêtée. Il -y a quelque temps, elle trouvait un dernier mais redoutable -écho dans les <i>Mémoires pour servir à l'histoire de mon -temps</i>, par M. Guizot, t. I, p. 233.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_390"></a>[Pg 390]</span></p> - -</div> - -<p>«Il s'indignait qu'on attribuât à ce mot: <i>J'ai -vécu</i>, qu'il avait dit pour résumer sa conduite sous la -Terreur, un sens d'égoïsme et d'insensibilité qu'il -n'y avait pas mis<a id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor">[615]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_615" href="#FNanchor_615" class="label">[615]</a> «Lorsqu'un de ses amis, dit M. Mignet, lui demanda -plus tard ce qu'il avait fait pendant la Terreur: «Ce que -j'ai fait, lui répondit M. Sieyès, <i>j'ai vécu</i>.» Il avait, en effet, -résolu le problème le plus difficile de ce temps, celui de ne -pas périr.» (<i>Notices historiques</i>, in-8º, t. I<sup>er</sup>, p. 81.)—Le -mot <i>arrière-pensée</i> est, a-t-on dit (<i>Magasin pittor.</i>, t. VIII, -p. 87), un néologisme de l'abbé Sieyès. La chose était si -bien dans son caractère qu'on a cru que lui seul pouvait -avoir créé le mot; erreur encore; il se trouve déjà dans ce -vers très vrai du <i>Dissipateur</i> de Destouches (acte V, sc. <span class="allsmcap">IX</span>):</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Les femmes ont toujours quelque arrière-pensée.</div> - </div> -</div> -</div> - - -</div> - -<p>Le <i>mot</i> de Favras, disant au greffier, après avoir -lu son arrêt de mort: <i>Vous avez fait, Monsieur, trois -fautes d'orthographe</i>, passe pour très vrai. Mais c'est -probablement ce qui importa le moins à M. V. Hugo -lorsqu'il en fit un vers de sa <i>Marion Delorme</i><a id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor">[616]</a>. Pour<span class="pagenum"><a id="Page_391"></a>[Pg 391]</span> -qu'il le trouvât digne d'être mis dans la bouche de -Saverny allant au supplice, il lui suffit que ce fût -un <i>mot</i> d'un héroïsme à effet. Nous trouvons, mise -en alexandrins, dans la même pièce<a id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor">[617]</a>, la phrase sur -la soutane rouge de Richelieu, dont nous avons déjà -prouvé le mensonge<a id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor">[618]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_616" href="#FNanchor_616" class="label">[616]</a> Acte V, sc. <span class="allsmcap">VII</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_617" href="#FNanchor_617" class="label">[617]</a> Acte II, sc. <span class="allsmcap">I.</span></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_618" href="#FNanchor_618" class="label">[618]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 256.</p> - -</div> - -<p>Cette boutade spirituelle de Saverny<a id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor">[619]</a>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_619" href="#FNanchor_619" class="label">[619]</a> Acte III, sc. <span class="allsmcap">VII.</span></p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Donc vous me succédez..... un peu, sur ma parole,</div> - <div class="verse indent0">Comme le roi Louis succède à Pharamond,</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>n'est que la traduction versifiée d'un <i>mot</i> dit à -Louis XV, se décidant à avouer qu'il <i>succédait</i> peut-être -à Saint-Foix dans les bonnes grâces de la Du -Barry: «Oui, répliqua quelqu'un, comme Votre -Majesté succède à Pharamond!»</p> - -<p>Un vers plus remarqué de <i>Marion Delorme</i> est celui-ci<a id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor">[620]</a>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_620" href="#FNanchor_620" class="label">[620]</a> Acte IV, sc. <span class="allsmcap">VIII.</span></p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0"><span class="allsmcap">LE ROI</span> (<i>à l'Angely</i>).</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Pourquoi vis-tu?</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0"><span class="allsmcap">L'ANGELY.</span></div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent18"><i>Je vis par curiosité.</i></div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Très joli <i>mot</i>! mais qui date de la Terreur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_392"></a>[Pg 392]</span></p> - -<p>Les uns le prêtent à Mercier, les autres, madame de -Bawr, par exemple<a id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor">[621]</a>, en gratifient M. Martin, homme -d'esprit plus inédit, mais plus réel aussi peut-être. -Quelqu'un m'a reproché de n'avoir pas mis cet hémistiche -dans mon petit livre des <i>Citations</i>. Vous -voyez que j'ai mes raisons; je le réservais pour les -<i>Mots historiques</i><a id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor">[622]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_621" href="#FNanchor_621" class="label">[621]</a> <i>Mes souvenirs</i>, p. 137.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_622" href="#FNanchor_622" class="label">[622]</a> En revanche, j'ai mis parmi les citations (<i>L'Esprit des -autres</i>, édition elzévir., p. 222) un <i>mot</i> que M. Eugène Despois -m'a reproché de n'avoir pas placé dans ce volume; c'est -celui de Vergniaud, à la séance du 17 septembre 1792. -Comme ce <i>mot</i> n'est qu'une citation du <i>Guillaume Tell</i> de -Lemierre, et non un souvenir authentique du Guillaume -Tell de l'histoire, si tant est que l'histoire ait un Guillaume -Tell, j'ai cru bon de le laisser où je l'avais d'abord -placé.</p> - -</div> - -<p>C'est à Ducis qu'il fut dit, selon madame de Bawr. -Lui aussi avait alors fait son <i>mot</i>, lorsqu'il avait -écrit à l'un de ses amis: «Que parles-tu, Vallier, -de faire des tragédies? <i>la Tragédie court les rues</i><a id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor">[623]</a>!» -Seulement, il ne se doutait pas qu'il ne faisait que -répéter là ce qu'on lit dans une <i>mazarinade</i>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_623" href="#FNanchor_623" class="label">[623]</a> Campenon, <i>Essais de Mémoires... sur la vie... de Ducis</i>, -Paris, 1824, in-8º, p. 79.</p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Comédiens, c'est un mauvais temps,</div> - <div class="verse indent0">La Tragédie est par les champs<a id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor">[624]</a>.</div> - </div> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_624" href="#FNanchor_624" class="label">[624]</a> <i>Les Triboulets du temps</i>, dans nos <i>Variétés historiques -et littéraires</i>, t. V, p. 17.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_393"></a>[Pg 393]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LIX">LIX</h2> -</div> - - -<p>Vous parlerai-je de la mort d'André Chénier; de -cette scène d'<i>Andromaque</i> que Roucher et le poète de -<i>la Jeune captive</i><a id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor">[625]</a> auraient récitée dans la charrette qui -les portait au supplice; du <i>mot</i> désespéré d'André, -qui, prêt à mourir, frappe son front plein de pensées -immortelles? Je ne sais, j'hésite. Ce sont choses -dont je doute, j'en conviens, mais tout en m'affligeant -de douter<a id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor">[626]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_625" href="#FNanchor_625" class="label">[625]</a> Cette <i>jeune captive</i> était mademoiselle Aimée de Coigny, -depuis duchesse de Fleury, puis épouse de M. de -Montrond, et non pas, comme on l'a toujours dit, la marquise -de Coigny, née de Conflans. (Ch. Labitte, <i>Études -litt.</i>, t. II, p. 184, et l'<i>Athenæum</i>, 1853, 2<sup>e</sup> semestre, -p. 393.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_626" href="#FNanchor_626" class="label">[626]</a> Ce dont je ne doute plus, par exemple, et j'en suis -bien heureux, c'est de la fausseté de l'accusation portée -contre Marie-Joseph-Chénier, au sujet de la mort de son -frère. M. Michaud dit et écrivit le premier qu'il l'avait -laissé périr (Sainte-Beuve, <i>Causeries du Lundi</i>, t. VII, p. 20), -et, depuis, qui ne l'a pas répété? Tout ce qu'il y a là de -cruel mensonge a été victorieusement démontré dans la -brochure de M. L.-J.-G. de Chénier, neveu d'André et de -Marie-Joseph: <i>la Vérité sur la famille de Chénier</i>, Paris, -1844, in-8º.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_394"></a>[Pg 394]</span></p> - -</div> - -<p>Le récit qu'un romancier, Hyacinthe de Latouche, -en a fait, ne repose, il faut l'avouer, que sur le dire -de contemporains plus ou moins suspects. J'ai su, je -l'avoue encore, par des témoignages dignes de foi, -des détails bien faits pour aider à la désillusion; j'en -appelle même à un poète, à M. A. Houssaye, qui, -les ayant eus d'une autre source, n'a pas craint de -consigner les plus curieux dans une relation très -intéressante, mais tout à fait désenchantée<a id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor">[627]</a>. Je sais -qu'on viendra me dire aussi que le <i>mot</i> d'André -Chénier peut parfaitement avoir été suggéré à celui -qui le lui attribua le premier par la devise que son -ami et compagnon de captivité, le jeune Trudaine, -avait dessinée sur le mur de leur cachot: «C'était<span class="pagenum"><a id="Page_395"></a>[Pg 395]</span> -un arbre fruitier ayant à ses pieds une branche rompue -sur laquelle se lisaient ces mots: «<i>J'aurais porté -des fruits<a id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor">[628]</a>.</i>» Le <i>mot</i> d'André Chénier est là tout -entier comme pensée; il n'avait plus qu'à en trouver -l'expression, ce qui n'était pas difficile pour un écrivain -comme H. de Latouche. Je vois cela, j'y trouve -des raisons de doute, et cependant l'idée que je -vais toucher à cette mort poétique et la déflorer -de sa virginité funèbre fait que je répugne à la réfutation.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_627" href="#FNanchor_627" class="label">[627]</a> <i>La Mort d'André Chénier</i> (<i>Philosophes et Comédiennes</i>, -2<sup>e</sup> série, p. 79).—C'est M. de Vigny, dans <i>Stello</i>, qui a -le plus aidé au mensonge. Il ne savait même pas qu'André -Chénier périt, non sur la place de la Révolution, mais -«sur la place publique de la barrière de Vincennes.» <i>V.</i> -la brochure de M. de Chénier, p. 57.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_628" href="#FNanchor_628" class="label">[628]</a> <i>Fructus matura tulissem.</i> (Le marquis de Saint-Aulaire, -<i>Lettres inédites de madame du Deffant</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 103, note.)—Depuis -que j'ai écrit ceci, dans mes précédentes éditions, -il m'est arrivé un témoignage qui ne laisse aucun doute -sur l'origine du <i>mot</i>. Suivant une <i>note</i> de Loizerolles fils, -dans son poème sur <i>la mort de Loizerolles</i>, son père (1813, -in-12, p. 176), le dessin dont je parle aurait été, non du -jeune Trudaine, mais d'André lui-même. «André Chénier, -dit Loizerolles, qu'il faut en croire, puisqu'il était son compagnon -de captivité à Saint-Lazare, avait dessiné sur le mur -de sa chambre un arbre qui penchait sa tête languissante, -dont les rameaux étaient abattus par le vent.»</p> - -</div> - -<p>M. Géruzez a procédé plus hardiment.</p> - -<p>«M. de Latouche, dit-il<a id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor">[629]</a>, a pris sur lui de faire<span class="pagenum"><a id="Page_396"></a>[Pg 396]</span> -réciter à Roucher et André Chénier, pendant le trajet -de la prison à l'échafaud, la première scène d'<i>Andromaque</i>, -entre Oreste et Pylade; il ne savait pas, -et ne pouvait pas savoir quelles paroles ont échangées -les deux amis sur le triste tombereau qui les -conduisait à la mort, et il le dit comme s'il l'avait -su<a id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor">[630]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_629" href="#FNanchor_629" class="label">[629]</a> <i>Histoire de la Littérature pendant la Révolution</i>, p. 388-389. -Le dernier et le plus complet des biographes d'André -Chénier, M. Becq de Fouquières, ne voit aussi dans tout -cela que des légendes. <i>V.</i> la <i>notice</i> en tête de l'édition qu'il -a donnée des <i>Œuvres</i>, p. <span class="allsmcap">XLV.</span></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_630" href="#FNanchor_630" class="label">[630]</a> Je ne veux pas faire grâce au fameux banquet des -Girondins. C'est une invention de M. Thiers (<i>Hist. de la -Révolut.</i>, 4<sup>e</sup> édit., t. V, p. 460), enjolivée par Charles Nodier -(<i>Œuvr. complètes</i>, t. VII, p. 39), et, pour que rien n'y -manquât, <i>illustrée</i> par M. de Lamartine (<i>Hist. des Girondins</i>, -t. VII, p. 47-54). Le récit que Riouffe, l'un de ceux qui -survécurent, donna dans ses <i>Mémoires d'un détenu</i> (2<sup>e</sup> édit., -an III, in-12, p. 61-63), était assez pathétique sans qu'il -fût besoin que ces trois historiens, dont un romancier et -un poète, vinssent y dresser le menu de leurs mensonges. -«Il serait, dit M. Granier de Cassagnac, après avoir, dans -son <i>Histoire des Girondins et des Massacres de septembre</i> -(Paris, E. Dentu, in-8º, t. I<sup>er</sup>, p. 48), reproduit les pages -de M. de Lamartine, il serait impossible de rien ajouter à -ce récit; rien, si ce n'est la vérité.» Et M. de Cassagnac -prouve qu'en effet elle en est complètement absente.</p> - -</div> - -<p>S'il a pu m'en coûter de toucher à ce mensonge -intéressant, il ne m'est pas moins pénible d'en déflorer -un pareil et même plus touchant, la prétendue -histoire des vierges de Verdun, dont, selon M. de -Lamartine<a id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor">[631]</a>, «la plus âgée aurait eu dix-huit ans,» -tandis qu'en réalité la plus vieille de ces malheureuses<span class="pagenum"><a id="Page_397"></a>[Pg 397]</span> -suppliciées était septuagénaire<a id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor">[632]</a>, et la plus -jeune plus que majeure<a id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor">[633]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_631" href="#FNanchor_631" class="label">[631]</a> <i>Histoire des Girondins</i>, 1847, in-8º, t. VIII, p. 125.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_632" href="#FNanchor_632" class="label">[632]</a> Ou peut s'en faut, elle avait soixante-neuf ans.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_633" href="#FNanchor_633" class="label">[633]</a> Elle avait vingt-deux ans. Deux des condamnées -n'avaient que dix-sept ans; mais, à cause de leur âge même, -elles ne furent pas menées à l'échafaud, on se contenta de -les déporter. (Ch. Berriat Saint-Prix, <i>la Justice révolutionnaire</i>, -1861, in-12, p. 63-64.)</p> - -</div> - -<p>Comme revanche, il est une autre erreur simplement -horrible celle-là, qui pourra me dédommager -par la réfutation qu'elle appelle, et qui est, Dieu -merci! très facile à faire.</p> - -<p>Il s'agit de mademoiselle de Sombreuil et du verre -de sang qu'on prétend qu'elle fut forcée de boire, -pour obtenir la vie de son père, aux massacres de -septembre. Cette fable atroce, tant répétée, ne -repose que sur une note de Legouvé, dans son -poème sur le <i>Mérite des femmes</i><a id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor">[634]</a>. Comment, sans -aucune preuve, en dépit même de l'invraisemblance -matérielle du fait<a id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor">[635]</a>, Legouvé s'est-il permis<span class="pagenum"><a id="Page_398"></a>[Pg 398]</span> -cette invention? quel a pu être son point de départ? -M. Louis Blanc va répondre<a id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor">[636]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_634" href="#FNanchor_634" class="label">[634]</a> 1838, in-8º, p. 94. La première édit. est de 1801.—L'abbé -Delille lui-même, dans ses notes du poème de la -<i>Pitié</i> (édit. de 1822, in-12, p. 205), s'était contenté de -dire: «Mademoiselle de Sombreuil se précipita au travers -des bourreaux pour sauver son père. Cet héroïsme de la -piété filiale désarma les assassins, et M. de Sombreuil fut -reconduit par eux en triomphe.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_635" href="#FNanchor_635" class="label">[635]</a> B. Maurice, <i>Hist. polit. des anciennes prisons de la Seine</i>, -1840, in-8º, p. 286-287.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_636" href="#FNanchor_636" class="label">[636]</a> <i>Hist. de la Révolution</i>, t. VII, p. 185.</p> - -</div> - -<p>Quand mademoiselle de Sombreuil eut désarmé -les meurtriers, «à force de courage, de beauté, de -dévouement et de larmes», elle parut sur le point -de s'évanouir. «Un de ces hommes barbares, saisi -d'une soudaine émotion, courut à elle et lui offrit -un verre d'eau, dans lequel tomba une goutte de sang -que l'égorgeur avait à ses mains. Telle est l'origine -de la fable hideuse, où l'on nous montre mademoiselle -de Sombreuil forcée, comme condition du -salut de son père, de boire un verre de sang<a id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor">[637]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_637" href="#FNanchor_637" class="label">[637]</a> L'horrible anecdote est aussi réfutée par G. Duval, -(<i>Dict. de la Conversat.</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. XVI, p. 266); mais elle -ne l'a jamais été plus victorieusement que dans plusieurs -articles de <i>l'Intermédiaire</i>, t. II, p. 279, 308, 435, et surtout -dans celui de l'historien du <i>Couvent des Carmes</i>, -M. Alex. Sorel, publié par <i>le Droit</i> du 27 sept. 1863.</p> - -</div> - -<p>M. Louis Blanc ajoute en note: «Je tiens le fait -d'une dame qui, elle-même, le tenait de mademoiselle -de Sombreuil, dont elle avait été l'amie. Et ce -qu'il y a de plus curieux, c'est que mademoiselle de -Sombreuil racontait la chose pour prouver que les -hommes de septembre, tout cruels qu'ils furent, -n'étaient point absolument inaccessibles à la pitié.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_399"></a>[Pg 399]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LX">LX</h2> -</div> - - -<p>«C'est, dit Arnault dans l'article de la <i>Revue de -Paris</i> que nous avons déjà souvent cité, c'est un -mot admirable que le mot de Bailly, cet homme -qui termina par une mort si héroïque une vie si -honorable. Pendant les apprêts de son supplice, -apprêts renouvelés et prolongés avec tant de cruauté, -une pluie glaciale n'avait pas cessé de tomber sur ce -vieillard demi-nu. «Tu trembles, Bailly?» lui dit -un de ses bourreaux.—«J'ai froid,» répondit -Bailly.</p> - -<p>«On trouve dans Shakspeare une réponse toute -semblable faite par un de ses héros, en semblable -position<a id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor">[638]</a>. Dans une émeute populaire, lord Say,<span class="pagenum"><a id="Page_400"></a>[Pg 400]</span> -traîné devant le Marat de l'époque, devant John -Cade, qui rendait ses sentences au pied même du -gibet, est condamné à mort par ce monstre. «Quoi! -lâche, tu trembles!» lui dit un des exécuteurs.—«C'est -la paralysie et non la peur qui me fait -trembler,» répondit le vieux lord.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_638" href="#FNanchor_638" class="label">[638]</a> Selon Lingard, Charles I<sup>er</sup>, le matin de son exécution -(9 février 1649), se revêtit de deux chemises, disant: -«Si je tremblais de froid, mes ennemis l'attribueraient à -la peur; je ne veux pas m'exposer à un pareil reproche.»</p> - -</div> - -<p>«Que conclure de cette ressemblance? Que -Shakspeare avait deviné Bailly<a id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor">[639]</a>. Tout ce que les -passions humaines peuvent inspirer, le génie peut -l'inventer.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_639" href="#FNanchor_639" class="label">[639]</a> On a su le mot de Bailly par l'exécuteur lui-même. -<i>V.</i> les <i>Mémoires d'un détenu</i>, p. 80.—Ce très curieux -livre de Riouffe nous a transmis la plupart des <i>mots</i> de -Danton avant son supplice, et ce témoignage suffit pour -qu'on les croie authentiques. Riouffe les écrivait au vol. -Danton, qui s'en doutait, y mettait alors de la coquetterie; -il soignait ses <i>mots</i>, il faisait à chacun sa toilette pour la -postérité: «Il s'efforçait, dit Riouffe, p. 93, de donner à -ses phrases une tournure précise et apophthegmatique, -propre à être citée.»</p> - -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance,</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>dit Piron.»</p> - -<p>Ces rencontres sont possibles pour tous les genres -de pensées; j'en ai donné des preuves ici même et<span class="pagenum"><a id="Page_401"></a>[Pg 401]</span> -dans <i>l'Esprit des autres</i>. Une dernière preuve pourtant: -Cicéron a dit de la reconnaissance que «c'est l'âme -qui se souvient», <i>Animus memor</i>. Le sourd-muet -Massieu, prié par écrit, dans une des séances publiques -de l'abbé Sicard, de donner la définition de la -même vertu, traça avec la craie, sur le tableau noir, -cette phrase restée célèbre et qui méritait si bien de -l'être: <i>La reconnaissance est la mémoire du cœur</i><a id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor">[640]</a>. -C'est, étendue et embellie encore, l'expression de -l'orateur romain que ce bon Massieu certainement -ne connaissait pas.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_640" href="#FNanchor_640" class="label">[640]</a> La Bouisse-Rochefort, <i>Trente ans de ma vie</i> ou <i>Mémoires -politiques et littéraires</i>, 15<sup>e</sup> livraison, p. 37.</p> - -</div> - -<p>De nos jours, l'auteur des <i>Nouvelles à la main</i>, et -non pas celui de <i>Richard III</i>, qui n'a fait que la -reprendre, a donné de la phrase du sourd-muet cette -désolante contre-partie: <i>L'ingratitude est l'indépendance -du cœur</i>. J'ai cherché partout des précédents -à cette triste pensée et n'en ai pas trouvé. Ce n'est -pas que l'ingratitude fût inconnue autrefois; mais, -et c'est peu honorable pour notre temps, le <i>mot</i>, la -formule, n'arrive jamais qu'à l'époque où la <i>chose</i> est -le plus en honneur.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_402"></a>[Pg 402]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LXI">LXI</h2> -</div> - - -<p>Nous avons raconté ailleurs<a id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor">[641]</a>, dans toute leur -effroyable réalité, les détails des dernières heures de -Robespierre, et nous nous sommes efforcé de prouver -d'une façon définitive comment sa mort n'a pas été -le résultat d'un suicide, ainsi qu'on l'a répété si souvent -depuis que l'<i>Histoire de la Révolution</i> par -M. Thiers a donné à cette erreur sanction et popularité<a id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor">[642]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_641" href="#FNanchor_641" class="label">[641]</a> <i>V.</i> <i>Paris démoli</i>, 2<sup>e</sup> édit., ch. I.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_642" href="#FNanchor_642" class="label">[642]</a> Depuis, M. Campardon, dans son livre d'ailleurs -très curieux, <i>Histoire du tribunal révolutionnaire de -Paris</i>, 1862, in-12, t. II, ch. v, a repris le système qui -admet que Robespierre se tira lui-même le coup de pistolet; -mais une des pièces qu'il publie, p. 152, le dément; -c'est le rapport des officiers de santé sur le pansement des -blessures de Robespierre. Il en ressort que le coup de pistolet -qui lui fracassa la mâchoire inférieure fut tiré «<i>dans -une direction oblique</i>..., <span class="allsmcap">DE GAUCHE A DROITE, DE HAUT EN -BAS</span>». Or, fût-on même gaucher, s'est-on jamais tiré -ainsi un coup de pistolet? Il faut, dans ce cas, qu'il parte -de la main d'un autre: cet autre ici est le gendarme Méda, -comme nous l'avons dit, qui, par ses déclarations, que -reproduit M. Campardon, p. 150, sur la manière dont -l'arme fut dirigée, puis déviée, et dont le coup porta, se -trouve on ne peut mieux d'accord avec le procès-verbal -des médecins.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_403"></a>[Pg 403]</span></p> - -</div> - -<p>Nous ne reprendrons pas cette thèse. Un autre -point plus obscur de la biographie de Robespierre -nous occupera. Ce n'est pas l'histoire trop rebattue -de l'homme, mais l'histoire très peu connue de -l'une de ses œuvres, que nous vous dirons; en un -mot, nous vous ferons savoir comment c'est un -pauvre abbé qui fit, sous le nom et pour la plus -grande gloire de notre avocat d'Arras, le rapport sur -l'<i>Être suprême</i>, lu à la Convention le 7 mai 1794.</p> - -<p>Je prends textuellement ce récit dans un rare et -curieux petit livre: <i>La Harpe peint par lui-même</i><a id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor">[643]</a>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_643" href="#FNanchor_643" class="label">[643]</a> Paris, 1817, petit in-12, p. 36.—Puisque nous -venons de nommer La Harpe, rappelons en courant que la -<i>prédiction</i> de Cazotte, dont il écrivit le récit tant cité, est -toute de son fait. Il l'avouait lui-même en finissant; mais -cette fin fut supprimée par l'éditeur de ses <i>Œuvres posthumes</i> -qui publia le premier l'étrange narration. Heureusement -M. Boulard possédait le récit autographe, et l'on a tout su -par là. Le <i>Journal de Paris</i> du 17 février 1817 donna une -partie de l'aveu supprimé, et M. Beuchot (<i>Journal de la -Librairie</i>, 1817, p. 382-383) a dit le reste. Dans la <i>Biographie -des croyants célèbres</i> (art. <span class="smcap">Cazotte</span>), dans les <i>Mémoires -de la baronne d'Oberckick</i> (t. II, p. 398), que ce fait -seul discréditerait, on s'y est encore laissé prendre; mais -M. Sainte-Beuve, au contraire, s'en est gardé. Ce récit lui -semble être le morceau capital de La Harpe: «<i>Invention</i> et -style, dit-il, c'est son chef-d'œuvre.» Or, notez bien, -<i>invention!</i> <i>V.</i> les <i>Causeries du Lundi</i>, t. V, p. 110.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_404"></a>[Pg 404]</span></p> - -</div> - -<p>«M. Porquet est digne d'être distingué par sa -prose, particulièrement pour un discours que personne -au monde ne lui aurait attribué, si M. de -Boufflers, son élève, n'eût trahi son secret. Voici le -fait, tel que nous le tenons de cet académicien lui-même:</p> - -<p>«En 1794, l'abbé Porquet demeurait à Chaillot; -là, vivant dans une solitude profonde, il avait pensé -qu'il était à l'abri de la faux révolutionnaire, qui à -cette époque moissonnait tant de victimes. Quelle -fut un jour sa surprise, et quel fut son effroi, lorsqu'il -reçut une invitation de Robespierre de se -rendre sur-le-champ auprès de lui! Une pareille -invitation n'était rien moins qu'un ordre. Il obéit -et se présenta tout tremblant devant cet arbitre -suprême de la vie et de la mort de tous les Français.</p> - -<p>«Robespierre sourit en le voyant. «Ne craignez -rien, lui dit-il, je connais votre patriotisme,<span class="pagenum"><a id="Page_405"></a>[Pg 405]</span> -et, mes occupations ne me laissant pas le temps -d'écrire, j'ai recours à votre plume. Sous quatre -jours, je dois prononcer à la Convention un discours -pour annoncer et faire légaliser la Fête de -l'Être suprême; j'ai jeté les yeux sur vous pour -me faire ce discours, dont la lecture ne doit point -passer une heure. Vous voudrez bien me le -remettre sous trois jours.»</p> - -<p>«Deux jours après, l'abbé Porquet eut fini ce discours -qu'on trouva bien différent de tous ceux que -Robespierre avait composés jusqu'alors. Le petit -nombre de connaisseurs qui pouvaient, à cette époque, -juger sans passion et sans partialité, trouvèrent -que l'avocat d'Arras avait fait des progrès dans l'art -d'écrire<a id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor">[644]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_644" href="#FNanchor_644" class="label">[644]</a> Selon une note de M. Boulliot, dont le concours fut -si précieux à Barbier pour son <i>Dictionnaire des anonymes</i>, -ce n'est pas l'abbé Porquet, mais un autre prêtre, l'abbé -Martin, collaborateur de Raynal pour une grande partie -de l'<i>Histoire philosophique</i>, qui aurait composé ce discours -de Robespierre. (<i>Dict. des anonymes</i>, 1823, in-8º, t. II, -p. 546.)</p> - -</div> - -<p>Robespierre prêchant au milieu de sa fête déiste -un <i>sermon</i> écrit par le vieil aumônier du roi Stanislas, -me fait songer au R. P. Pacaud, lequel, s'il faut en -croire l'abbé L'Écuy<a id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor">[645]</a>, prêcha vers 1750, à Notre-Dame,<span class="pagenum"><a id="Page_406"></a>[Pg 406]</span> -les cinq volumes de sermons du <i>protestant</i> -Jacques Saurin, «mot à mot, dit l'abbé, sans y rien -changer<a id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor">[646]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_645" href="#FNanchor_645" class="label">[645]</a> <i>Bulletin de la Société du protestantisme français</i>, etc., -t. V, p. 70.—Il n'est plus étonnant que B. de Roquefort, -parlant des sermons du P. Pacaud, dise que «l'on -crut y reconnaître quelques erreurs». (<i>Dictionnaire biographique -des prédicateurs</i>, 1824, in-8º, p. 193.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_646" href="#FNanchor_646" class="label">[646]</a> Il en est des chansons comme des sermons et des -discours, elles n'appartiennent pas toujours à qui on les -prête: pour la <i>Marseillaise</i>, quoi qu'en ait dit Castil-Blaze, -cherchant à prouver que Rouget de Lisle en avait emprunté -l'air tout fait à un cantique allemand chanté, dès 1782, -aux concerts de madame de Montesson (<i>Molière musicien</i>, -t. II, p. 452), on sait maintenant à quoi s'en tenir. Le -récent travail du neveu de l'auteur ne permet plus l'ombre -d'un doute. Paroles et musique sont bien de Rouget de -Lisle.—L'air du <i>Ça ira</i> ou <i>Carillon national</i> est de Bécourt, -et les paroles du chanteur ambulant Ladré, qui en -prit le refrain au <i>mot</i> célèbre de Franklin sur la Révolution: -«<i>Ça ira</i>, ça tiendra.» (G. de Gassagnac, <i>Hist. des Girondins -et des Massacres de septembre</i>, Paris, E. Dentu, in-8º, -<span class="pagenum"><a id="Page_407"></a>[Pg 407]</span>t. I<sup>er</sup>, p. 373.)</p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LXII">LXII</h2> -</div> - - -<p>L'histoire de Napoléon, toute la période du Consulat -et de l'Empire, certains détails biographiques -dont le grand homme riait lui-même<a id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor">[647]</a>, certaines -paroles qu'on lui prête<a id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor">[648]</a>, quelques belles actions<span class="pagenum"><a id="Page_408"></a>[Pg 408]</span> -qu'on veut lui ôter<a id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor">[649]</a>, pourraient fournir une ample -pâture à notre ardeur du doute et à notre passion -plus vive encore de la vérité.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_647" href="#FNanchor_647" class="label">[647]</a> Par exemple, «il riait, dit M. de Las Cases, de -toutes les biographies qui s'obstinaient à lui faire escalader, -l'épée à la main, le ballon de l'École militaire.» (<i>Mémorial -de Sainte-Hélène</i>, 1824, in-12, t. VI, p. 363.) L'auteur -aurait dû s'expliquer davantage et dire toute la vérité sur -ce fait, et sur le jeune Du Chambon, qui en fut réellement -le héros. Le défaut d'espace nous empêchera nous-même de -la dire, mais nous renverrons à la <i>Décade philosophique</i> de -1797, nº 86, p. 499, et nº 87, p. 564, où elle se trouve -tout entière.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_648" href="#FNanchor_648" class="label">[648]</a> Ainsi, quoique M. Thiers l'ait répétée, il est douteux -qu'il ait prononcé au Conseil des Anciens, le 18 brumaire, -cette fameuse phrase: «Songez que je marche accompagné -du dieu de la fortune et du dieu de la guerre.» Elle ne -figure pas au <i>Moniteur</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_649" href="#FNanchor_649" class="label">[649]</a> On a nié en plusieurs endroits, mais à tort, ainsi -que la <i>Biographie</i> Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 2035, l'a -déjà fait remarquer, sa belle action envers madame de -Hatzfeld, dont il sauva le mari, en jetant au feu la lettre -qui établissait sa complicité dans une conspiration contre -lui. Le fait est aujourd'hui irréfutable. Une lettre de Napoléon -à Joséphine, du 6 nov. 1806, publiée au tome XIII de -sa <i>Correspondance</i>, l'établit de la façon la plus simple et la -plus modeste.</p> - -</div> - -<p>Nous n'aurions qu'à choisir, entre tous ces épisodes -au résultat décisif pour la gloire, aux particularités -incertaines pour la vérité:</p> - -<p>1º L'héroïque désastre du <i>Vengeur</i>, assez différent -dans la réalité de ce que l'ont fait le rapport de -Barrère et l'ode de Lebrun: criblé de boulets, le -<i>Vengeur</i> amena pavillon; les Anglais mirent pied sur -son bord, et leurs vaisseaux <i>le Culloden</i> et <i>l'Alfred</i> recueillirent -deux cent soixante-sept matelots, avec le -capitaine, depuis contre-amiral Renaudin, et son fils<a id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor">[650]</a>.<span class="pagenum"><a id="Page_409"></a>[Pg 409]</span> -Ce n'est qu'après que le vaisseau sombra, s'il sombra<a id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor">[651]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_650" href="#FNanchor_650" class="label">[650]</a> <i>V.</i>, à ce sujet, la discussion qui fut soulevée à Londres, -en 1839, et dont la <i>Revue britannique</i> (août 1839, p. 334-345) -a reproduit toutes les pièces, d'après le <i>Frazer's Magazine</i> -(t. XX, p. 76-84). Consulter surtout, au mot <span class="smcap">Vengeur</span>, -le <i>Dictionn. crit.</i> de M. A. Jal, qui avait pris part à -la polémique engagée sur ce point avec la critique anglaise, -dans la <i>Revue britannique</i>; il rétablit définitivement toute -la vérité sur cet événement, «un peu surfait, dit-il, par -l'opinion».—On peut voir dans le <i>National</i> (10 juin 1839) -les noms des six marins du <i>Vengeur</i> qui survivaient encore -à cette époque. Ce n'étaient pas les seuls. En effet, onze -ans plus tard, au lieu de six, il s'en trouva huit, qui, sur -un rapport de l'amiral Romain-Desfossés, furent décorés par -décret du 8 février 1850.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_651" href="#FNanchor_651" class="label">[651]</a> Feydel soutenait (avait-il raison?) qu'il avait vu les -restes du bâtiment dans un port anglais. (<i>Un Cahier d'histoire -littéraire</i>, 1818, in-8º, p. 41.)—Pour ce fait, encore -une fois, toute l'erreur vient du rapport de Barrère et de -l'exagération poétique de Lebrun dans sa fameuse ode. (<i>V.</i> -ses <i>Œuvres complètes</i>, t. I, p. 357.) Sans mensonge, il était -assez héroïque.</p> - -</div> - -<p>2º La fameuse histoire des pestiférés de Jaffa, sur -laquelle se sont greffés tant de contes<a id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor">[652]</a>, et qui a fait -tant d'incrédules<a id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor">[653]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_652" href="#FNanchor_652" class="label">[652]</a> <i>V.</i> les <i>Mémoires</i> de Madame de Genlis, t. VIII, -P. 54-55.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_653" href="#FNanchor_653" class="label">[653]</a> <i>V.</i> <i>le Globe</i>, nº du 25 janvier 1825, pour ce qui se -rapporte au prétendu empoisonnement des malades. Cette -accusation, qui partit d'un rapport de Morier, agent anglais -à Constantinople, répétée par Wilson en 1801, et reproduite -par Malte-Brun, en 1814, dans <i>le Spectateur</i>, t. I, p. 185, -est complètement fausse. «Il n'y eut pas, dit M. Rapetti, -un seul pestiféré sacrifié. Tous furent transportés, de l'aveu -même de Desgenettes.» (Art. <span class="smcap">Napoléon</span>, dans la <i>Biogr. -générale</i>, col. 252, note.)—M. Duruy, dans un excellent -article de la <i>Revue de l'instruction publique</i>, sur les <i>Mémoires -du duc de Raguse</i>, a réfuté, plus victorieusement que personne, -l'odieux mensonge, repris par Marmont.</p> - -</div> - -<p>3º La question de savoir si le succès de Marengo -fut décidé par Desaix, comme tout le monde le pense,<span class="pagenum"><a id="Page_410"></a>[Pg 410]</span> -ou par Kellermann, comme celui-ci le prétendait<a id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor">[654]</a>, -avec raison.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_654" href="#FNanchor_654" class="label">[654]</a> <i>V.</i>, à son nom, la <i>Biogr. portat. des contemp.</i>, t. II, -p. 2213; l'<i>Histoire de la campagne de 1800</i>, par le duc de -Valmy, Paris, 1854, in-8º, p. 180-181, et, dans le <i>Catalogue -des autographes</i> de la collection La Jarriette, p. 180, -nº 1571, une lettre de Kellermann, réclamant près de -Bourienne, à la date du 8 février 1821, la vraie part qui -lui revient dans cette victoire.—Ce même <i>Catalogue</i>, p. 33, -nº 294, donne l'extrait d'une lettre adressée aussi à Bourienne -par Bessières, pour revendiquer l'honneur de la -charge de cavalerie qui avait contribué au succès de la -bataille d'Austerlitz, et qu'on attribuait à Rapp.</p> - -</div> - -<p>4º L'affaire du 18 brumaire et du poignard -d'Aréna<a id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor">[655]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_655" href="#FNanchor_655" class="label">[655]</a> <i>V.</i>, pour la réfutation de ce fait, une très mince -mais très curieuse brochure émanée probablement des papiers -de M. Rœderer, qui parut sous ce titre: <i>La petite -maison de la rue Chantereine</i>, Paulin, 1840, in-8º, p. 12-14. -Consulter aussi Savary, <i>Mon examen de conscience sur le 18 -brumaire</i>, p. 37.—Un grenadier qui prétendait avoir -sauvé la vie à Bonaparte en cette circonstance, et qui, pour -cela, recevait une pension, demanda, en 1819, par une -pétition à la Chambre, qu'elle fût maintenue. «Elle lui -fut refusée, presque à l'unanimité, après quelques mots par -lesquels Dupont (de l'Eure) adjura ses anciens collègues -des Cinq-Cents, Daunou, Girod (de l'Ain), etc., de dire si -la tentative d'assassinat commise sur le général Bonaparte, -dans cette circonstance, n'était pas un mensonge imaginé -pour justifier l'attentat commis par la force des armes sur -la représentation nationale.» (Duvergier de Hauranne, -<i>Hist. du gouvern. parlementaire</i>, t. V, p. 156.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_411"></a>[Pg 411]</span></p> - -</div> - -<p>5º Dans un autre ordre d'événements, l'intéressant -problème de cette belle retraite sur Huningue, -dont on ne sait à qui attribuer l'honneur: à Moreau, -à Ferino<a id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor">[656]</a>, ou bien au jeune général Abbatucci<a id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor">[657]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_656" href="#FNanchor_656" class="label">[656]</a> <i>V.</i> une lettre de M. Valentin de Lapelouze, dans le -<i>Siècle</i> du 4 août 1844.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_657" href="#FNanchor_657" class="label">[657]</a> Il commandait l'arrière-garde du corps d'armée du -général Ferino et avait ainsi la tâche la plus difficile. La -plus belle part de ce grand fait d'armes lui revient de -droit. Malheureusement, Abbatucci fut tué à Huningue -même.</p> - -</div> - -<p>6º Enfin, l'affaire du procès de ce même Moreau, -dans laquelle on prétend que Clavier, sur une prière -de Bonaparte, qui désirait la condamnation, en promettant -la grâce après, aurait fait entendre cette -parole: <i>Eh! qui nous fera grâce à nous?</i> tandis qu'en -réalité notre juge helléniste, qui prenait dans Plutarque -des leçons de grec et non des préceptes -d'énergie et de vertu, fut l'un des premiers qui -condamna Moreau<a id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor">[658]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_658" href="#FNanchor_658" class="label">[658]</a> <i>Revue rétrosp.</i>, 2º série, t. IX, p. 458, et les <i>Annales -encyclopédiques</i> (1817), t. VI, p. 255.</p> - -</div> - -<p>Toutes ces questions, encore une fois, seraient<span class="pagenum"><a id="Page_412"></a>[Pg 412]</span> -très curieuses à traiter: mais nous avons déjà fourni -une longue carrière, nous avons hâte de finir. Nous -arriverons donc bien vite à Waterloo, au fameux: -<i>La garde meurt et ne se rend pas</i>, si étrangement -remis à l'ordre du jour par le livre des <i>Misérables</i><a id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor">[659]</a>, -en 1862.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_659" href="#FNanchor_659" class="label">[659]</a> T. III, liv. 1, ch. 15, p. 103.</p> - -</div> - -<p>On sait que Cambronne ne dit pas cette belle -phrase. On prétend aussi, sans plus de raison, qu'il -dit autre chose..... en un seul mot, que M. Victor -Hugo a le premier osé écrire, ce qui lui mérita l'honneur -d'un pastel au Salon suivant, où la page -<i>embaumée</i> était représentée couverte d'une feuille de -vigne, une feuille de rose ne pouvant pas suffire.</p> - -<p>Cambronne se fâchait tout rouge quand on le félicitait -de sa belle parole. Il la trouvait absurde: -d'abord, disait-il, parce qu'il n'était pas mort, ensuite -parce qu'il s'était rendu.</p> - -<p>«Cambronne, disait le général Alava, présent à -sa prise par le colonel Halkett<a id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor">[660]</a>, n'ouvrit la bouche<span class="pagenum"><a id="Page_413"></a>[Pg 413]</span> -que pour demander un chirurgien, afin de panser -ses blessures. Il s'était rendu sans fracas<a id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor">[661]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_660" href="#FNanchor_660" class="label">[660]</a> Ce fut au moment du recul de la garde impériale. -Halkett s'était précipité sabre haut sur Cambronne, qui, -déjà grièvement blessé, lui tendit la main et se rendit. -(<i>Larpent's Journal</i>, t. III, p. 41; la <i>Revue d'Édimbourg</i>, -t. XCIII, p. 160, et Siborne, <i>History of the war in France -and Belgium</i>, t. II, p. 220.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_661" href="#FNanchor_661" class="label">[661]</a> <i>V.</i> dans la <i>Revue britann.</i>, août 1864, p. 328, la -traduction de quelques extraits des <i>Diaries of a lady of quality -from 1797 to 1844</i>.</p> - -</div> - -<p>Ce doit être là toute la vérité.</p> - -<p>Toujours, je le répète, il se défendit nettement -de la phrase qu'on lui prêtait<a id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor">[662]</a>. En 1835, présidant -à Nantes un banquet patriotique, il la désavoua -même de la façon la plus formelle<a id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor">[663]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_662" href="#FNanchor_662" class="label">[662]</a> <i>V.</i> une <i>lettre</i> du lieutenant-colonel Magnant au fils -du général Michel, et une autre du préfet de la Loire-Inférieure -au même, citées par M. Cuvillier-Fleury dans un -de ses articles sur cette question. (<i>Journal des Débats</i>, 7 juillet -1862.)</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_663" href="#FNanchor_663" class="label">[663]</a> Levot, <i>Biographie bretonne</i>, au mot <span class="smcap">Cambronne</span>.</p> - -</div> - -<p>Il ne s'est pas moins trouvé un grenadier qui -prétendit lui avoir entendu dire <i>deux fois</i>, ce qu'il -soutenait, lui, n'avoir pas dit une seule<a id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor">[664]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_664" href="#FNanchor_664" class="label">[664]</a> <i>V.</i> un art. de M. Deulin dans l'<i>Esprit public</i> du 24 -juin 1862.</p> - -</div> - -<p>Il est vrai que ce grenadier, le sieur Antoine -Deleau, qui, mandé devant le maréchal de Mac-Mahon -et le préfet du Nord, tint courageusement à -ne pas démentir ce qu'il répétait depuis quarante-huit -ans<a id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor">[665]</a>, prétendait aussi avoir très distinctement<span class="pagenum"><a id="Page_414"></a>[Pg 414]</span> -entendu Poniatowski s'écrier à Leipsick, en se précipitant -dans l'Elster: «Dieu m'a confié l'honneur -des Polonais, je ne le remettrai qu'à Dieu<a id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor">[666]</a>!» -Quand on a entendu cette phrase-là, on doit avoir -entendu l'autre<a id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor">[667]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_665" href="#FNanchor_665" class="label">[665]</a> Il y eut, pour cela, réunion solennelle à la préfecture -du Nord, le 30 juin 1862. M. Cuvillier-Fleury en publia -le procès verbal, le 7 juillet, dans les <i>Débats</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_666" href="#FNanchor_666" class="label">[666]</a> Ch. Deulin, l'<i>Esprit public</i>, 24 juin 1862.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_667" href="#FNanchor_667" class="label">[667]</a> Il ne faut guère croire aux <i>mots</i> prononcés dans la -chaleur d'une bataille; le sang-froid manque trop alors, -et il en faut pour avoir de l'esprit. Cette exclamation: -<i>Finis Poloniæ!</i> qu'aurait jetée Kosciusko à la déroute de -Macijowice, fut niée par lui dans sa lettre du 12 nov. 1803, -à M. de Ségur, qui avait reproduit le mot dans son <i>Histoire -des principaux événements du règne de Frédéric-Guillaume -II</i>. On peut lire cette lettre sans réplique dans les -notes de M. Amédée Renée sur l'<i>Histoire de cent ans</i> de -M. C. Cantu, t. I<sup>er</sup>, p. 419, notes excellentes et qui -donnent raison au proverbe: <i>La glose vaut mieux que le -texte.</i></p> - -</div> - -<p>Quoi qu'il en soit, si Cambronne eût encore -vécu lorsque les fils du général Michel réclamèrent, -au nom de leur père, la célèbre parole de Waterloo, -comme une propriété de famille, et même présentèrent -requête contre l'ordonnance royale qui avait -autorisé la ville de Nantes à la prendre pour inscription -de la statue de celui à qui on l'attribuait<a id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor">[668]</a>, -soyez sûrs qu'il la leur aurait cédée bien vite et sans -débat<a id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor">[669]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_668" href="#FNanchor_668" class="label">[668]</a> <i>Le Journal de la Librairie</i>, 3 mai 1845, nº 2277.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_669" href="#FNanchor_669" class="label">[669]</a> Un officier, dont les <i>Souvenirs</i> m'inspirent quelque -défiance, quoiqu'ils aient été cités par Edgar Quinet dans -sa remarquable <i>Histoire de la campagne de 1815</i>, p. 273, -note, et par <i>l'Intermédiaire</i>, t. I, p. 31, prétendait que -Cambronne avouait qu'il avait dit: «Des b... comme nous -ne se rendent pas.» Voilà qui eût été parler. Mais après -les dénégations de Cambronne, indiquées tout à l'heure, et -le témoignage d'Alava, qui avait pu tout voir et tout entendre, -comment croire même à cette parole vraisemblable?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_415"></a>[Pg 415]</span></p> - -</div> - -<p>C'est Rougemont, ce Rougemont dont nous -vous avons déjà parlé dans l'<i>Esprit des autres</i>, qui, -le soir même de la bataille, aurait, suivant quelques-uns, -trouvé la résonnante parole et l'aurait -imprimée dès le lendemain dans le journal l'<i>Indépendant</i>, -récemment fondé par Julien de la Drôme, -et qui, en grandissant, est devenu le <i>Constitutionnel</i><a id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor">[670]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_670" href="#FNanchor_670" class="label">[670]</a> Selon M. Michaud jeune, <i>Biogr. univ.</i>, Suppl., -t. LXXX, p. 56, c'est dans le <i>Journal général de France</i> -que le <i>mot</i> aurait paru pour la première fois. Il fut répété -par le <i>Journal du Commerce</i> (28 juin 1815) et par le <i>Journal -de Paris</i> (30 juin).</p> - -</div> - -<p>Faire des <i>mots</i> était le métier de Rougemont, sa -spécialité, comme on dirait aujourd'hui. Chaque -événement le trouvait son <i>mot</i> tout prêt en main. Il -le vendait à quiconque avait quelque effet à produire, -et s'il n'en trouvait pas le placement, il l'imprimait -sous tel ou tel nom approprié à sa nature et -capable de le faire valoir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_416"></a>[Pg 416]</span></p> - -<p>Il connaissait bien des choses, et entre autres -ce passage de La Bruyère, au livre des <i>Jugements</i>, -§65:</p> - -<p>«C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir -le perdre, que de vouloir le donner pour sien; il -n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit ou -qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit et qui devoient -le dire. C'est, au contraire, le faire valoir que -de le rapporter comme d'un autre. Ce n'est qu'un -fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir; il est -dit avec plus d'insinuation et reçu avec moins de -jalousie; personne n'en souffre; on rit, s'il faut rire; -et s'il faut admirer, on admire.»</p> - -<p>On a écrit sur Rougemont, sans le nommer pourtant, -un très spirituel article dans le <i>Figaro</i> de septembre -1830. On le prend, bien entendu, comme -type du faiseur de <i>mots</i>:</p> - -<p>«A l'avènement de Charles X, il y eut une -pluie, une grêle, un orage de paroles charmantes -dont les niais furent émerveillés à s'en pâmer de -joie:</p> - -<p>«Oh! disait-il, à l'Hôtel-Dieu, en avisant du -Petit-Pont la file d'arcades du Louvre: «<i>Il est bon -que de chez lui un souverain puisse voir la maison du -pauvre.</i>»</p> - -<p>«<i>Plus de hallebardes!</i>» disait-il quelques jours<span class="pagenum"><a id="Page_417"></a>[Pg 417]</span> -après. Et le ravissement populaire des auditeurs allait -jusqu'au délire, pendant que notre homme, mêlé à -la foule, riait d'un rire malin mêlé de cet orgueil de -père qu'on ne peut cacher quand on voit ses enfants -réussir dans le monde.</p> - -<p>«Vous savez la réplique du duc de Berry sur les -louanges de Napoléon, faite à un vieux soldat qui -vantait le génie militaire du père Laviolette:</p> - -<p>«<i>Parbleu! c'est bien extraordinaire, avec des b...... -comme vous!</i>» Eh bien! tout cela sortait de la -même cervelle.»</p> - -<p>Les <i>mots</i> prêtés à Louis XVIII mourant devaient -être de Rougemont ou de ses confrères en improvisation -d'esprit. Il y en eut tant et de toutes sortes, -sérieux ou burlesques, tels que ceux-ci: «Saint-Denis, -Givet,» donnés, disait-on, pour mot d'ordre, -par le roi agonisant au commandant du château<a id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor">[671]</a>, -que Ch. Brifaut, lecteur du roi, crut devoir écrire à -la <i>Gazette de France</i> pour mettre un terme à la circulation -de toute cette fausse monnaie. Sa lettre est -du 15 septembre 1824:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_671" href="#FNanchor_671" class="label">[671]</a> <i>Revue de Paris</i>, 28 mars 1841, p. 253.—Pour ne pas -douter que Louis XVIII, à ses derniers moments, ne dit -rien, et ne put rien dire, on n'a qu'à se reporter au <i>Journal</i> -de sa mort, par Madame Adélaïde d'Orléans, que nous -avons publié le premier dans la <i>Revue des Provinces</i> du -15 sept. 1865, p. 231-239.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_418"></a>[Pg 418]</span></p> - -</div> - -<p>«Peu de mots, y dit-il, sont sortis depuis deux -jours de la bouche de Sa Majesté, et quelques-uns -de ceux qu'on lui prête dans les journaux sont -entièrement inventés<a id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor">[672]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_672" href="#FNanchor_672" class="label">[672]</a> <i>Catalogues d'autographes, Laverdet</i>, nº 4, p. 36.—On -n'avait pas attendu l'agonie de Louis XVIII pour lui -prêter de l'esprit et du courage. Ce qu'il passe pour avoir -dit à propos du pont d'Iéna, que Blücher voulait faire -sauter: «Je m'y ferai porter, et nous sauterons ensemble,» -est une invention du comte Beugnot, qui l'avoue dans ses -<i>Mémoires</i> (E. Dentu, 1866, in-8º, t. II, p. 312-313). -«Louis XVIII, dit-il, dut être bien effrayé d'un pareil -coup de tête de sa part; mais ensuite il en accepta de -bonne grâce la renommée. Je l'ai entendu complimenter -de cet admirable trait de courage, et il répondait avec une -assurance parfaite.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_419"></a>[Pg 419]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LXIII">LXIII</h2> -</div> - - -<p>La Restauration devait pourtant s'inaugurer par -une parole du même genre, mais de meilleur -aloi, de fabrique ministérielle, et, pourrait-on dire, -avec garantie du gouvernement. C'est le <i>mot</i> du -comte d'Artois: «Il n'y a rien de changé en France; -il n'y a qu'un Français de plus.» Comment tout se -passa-t-il? M. de Vaulabelle l'a raconté avec assez -d'exactitude<a id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor">[673]</a>; mais M. Beugnot ayant plus d'autorité, -puisque le <i>mot</i> est de lui, c'est son récit que -nous emprunterons. Il se trouve dans un passage -de ses <i>Mémoires</i><a id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor">[674]</a> qui nous avait d'abord échappé.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_673" href="#FNanchor_673" class="label">[673]</a> <i>Histoire des deux Restaurations</i>, 3<sup>e</sup> édit., t. II, p. 30-31.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_674" href="#FNanchor_674" class="label">[674]</a> Publié d'abord dans la <i>Revue contemp.</i>, 15 fév. 1854, -p. 53-54; ce passage se trouve au t. II, p. 112-114 des -<i>Mémoires</i> complets, E. Dentu, 1866, in-8º.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_420"></a>[Pg 420]</span></p> - -</div> - -<p>Le comte d'Artois venait de faire dans Paris une -entrée triomphale. Il n'y manquait rien qu'une belle -parole, sans doute dans tous les cœurs, mais qui -n'en était pas sortie. M. Beugnot avait suivi le prince -partout. Il ne le quitta que sur les onze heures du -soir, pour aller chez M. de Talleyrand: «Je le -trouvai, dit-il, s'entretenant de la journée avec -MM. Pasquier, Dupont de Nemours et Anglès. On -s'accordait à la trouver parfaite. M. de Talleyrand -rappela qu'il fallait un article au <i>Moniteur</i>. Dupont -s'offrit de le faire.—«Non pas, reprit M. de Talleyrand, -vous y mettriez de la poésie: je vous -connais; Beugnot suffit pour cela; qu'il passe -dans la bibliothèque, et qu'il broche bien vite un -article pour que nous l'envoyions à Sauvo.» Je -me mets à la besogne, qui n'était pas fort épineuse; -mais, parvenu à la mention de la réponse du -prince à M. de Talleyrand, j'y suis embarrassé. -Quelques mots échappés à un sentiment profond -produisent de l'effet, par le ton dont ils sont prononcés, -par la présence des objets qui les ont provoqués; -mais quand il s'agit de les traduire sur le -papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus -que froids, et trop heureux s'ils ne sont pas ridicules. -Je reviens à M. de Talleyrand, et je lui fais part -de la difficulté.—«Voyons, me repond-il, qu'a<span class="pagenum"><a id="Page_421"></a>[Pg 421]</span> -dit Monsieur?—Je n'ai pas entendu grand'chose; -il me paraissait ému, et fort curieux de continuer -sa route.—Mais si ce qu'il a dit ne vous convient -pas, faites-lui une réponse.—Et comment -faire un discours que Monsieur n'a pas tenu?—La -difficulté n'est pas là: faites-le bon, convenable -à la personne et au moment, et je vous promets -que Monsieur l'acceptera, et si bien, qu'au -bout de deux jours il croira l'avoir fait; et il l'aura -fait; vous n'y serez plus pour rien.—A la bonne -heure!»</p> - -<p>«Je rentre, j'essaye une première version, et je -l'apporte à la censure.—«Ce n'est pas cela, dit -M. de Talleyrand. Monsieur ne fait point d'antithèses, -et pas la plus petite fleur de rhétorique. -Soyez court, soyez simple, et dites ce qui convient -davantage à ceux qui parlent et à ceux qui écoutent: -voilà tout.—Il me semble, reprit M. Pasquier, -que ce qui agite bon nombre d'esprits est -la crainte des changements que doit occasionner -le retour des princes de la maison de Bourbon; -il faudrait peut-être toucher ce point, mais avec -délicatesse.—Bien! et je le recommande,» dit -M. de Talleyrand.</p> - -<p>«J'essaye une nouvelle version, et je suis renvoyé -une seconde fois, parce que j'ai été trop long et que<span class="pagenum"><a id="Page_422"></a>[Pg 422]</span> -le style est apprêté. Enfin j'accouche de celle qui -est au <i>Moniteur</i>, et où je fais dire au prince: «Plus -de divisions, la paix et la France; je la revois enfin! -<i>et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un -Français de plus!</i>»—«Pour cette fois, je me -rends, reprit enfin le grand censeur: c'est bien là le -discours de Monsieur, et je vous réponds que c'est -lui qui l'a fait; vous pouvez être tranquille à présent.»</p> - -<p>«Et en effet, le mot fit fortune, les journaux -s'en emparèrent comme d'un à-propos heureux; on -le reproduisit aussi comme un engagement pris par -le prince, et le mot du <i>Français de plus</i> devint le -passeport obligé des harangues qui vinrent pleuvoir -de toutes parts. Le prince ne dédaigna pas -de le commenter dans ses réponses, et la prophétie -de M. de Talleyrand fut complètement réalisée<a id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor">[675]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_675" href="#FNanchor_675" class="label">[675]</a> «M. le comte d'Artois, est-il dit dans la <i>Revue rétrospective</i> -(2<sup>e</sup> série, t. IX, p. 459), lisant le lendemain le récit -de son entrée, s'écria: «Mais je n'ai pas dit cela!» On -lui fit observer qu'il était nécessaire qu'il l'eût dit, et la -phrase demeura historique.»</p> - -</div> - -<p>C'est le cas de le répéter avec l'auteur d'un article<a id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor">[676]</a> -où le sujet qui nous occupe se trouve en partie<span class="pagenum"><a id="Page_423"></a>[Pg 423]</span> -ébauché: «Les passions politiques favorisent en général -merveilleusement l'adoption de ces fables.» Il -cite ensuite à l'appui un exemple dont nous ferons -notre profit. «Quel est, dit-il, l'avocat de la Restauration -qui n'est pas plus certain que M. Séguier -que ce magistrat répondit à une demande venant de -haut: <i>La Cour rend des arrêts et non pas des services!</i> -M. Séguier, en effet, répétait à qui voulait -l'entendre qu'il n'avait rien dit de pareil<a id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor">[677]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_676" href="#FNanchor_676" class="label">[676]</a> <i>Revue rétrosp.</i>, 2<sup>e</sup> série, <i>ibid.</i></p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_677" href="#FNanchor_677" class="label">[677]</a> Dans une lettre qu'il écrivit, le 28 novembre 1828, -à M. de Peyronnet, garde des sceaux, le président Séguier -protesta, de la façon la plus digne, contre ces paroles que -lui avait prêtées le sténographe des journaux, «en les arrangeant, -dit-il, à son idée». Depuis, le sténographe avoua -lui-même son invention. La lettre du président, qu'on a -rappelée dans quelques journaux des premiers jours de -décembre 1864, à propos du plaidoyer de M. Berryer au -procès dit <i>des Treize</i>, où le fameux <i>mot</i> se trouvait encore -cité, a été reproduite textuellement dans l'<i>Histoire de Louis-Philippe</i> -par M. Crétineau-Joly.</p> - -</div> - -<p>Ce que M. Beugnot nous a raconté tout à l'heure -prouve qu'il n'est pas aussi facile qu'on le croit de -faire un <i>mot</i> historique. Il faut s'y prendre à plusieurs -fois pour le bien frapper et lui donner son empreinte: -ce produit prétendu de l'improvisation la plus spontanée -ne s'improvise jamais.</p> - -<p>M. de Chateaubriand, qui <i>ratissa</i> si bien, il nous -l'a dit, la célèbre phrase de M. de Montlosier, dut<span class="pagenum"><a id="Page_424"></a>[Pg 424]</span> -lui-même laisser <i>ratisser</i> les siennes. Celle qu'il fit -sur la chute de M. Decazes, après l'assassinat du -duc de Berry, ne fut pas, de premier jet, telle qu'elle -est restée. Il fallut l'émonder un peu. «M. de Vitrolles -m'a raconté, dit M. de Marcellus, que M. de -Chateaubriand ayant apporté au bureau du <i>Conservateur</i> -l'article où se trouvait cette terrible parole: -«Les pieds lui ont glissé dans le sang,» elle était -sur le manuscrit suivie de celle-ci: «Le torrent de -nos larmes l'a emporté;» et comme on fit observer -à l'écrivain que l'image ainsi délayée perdait de -son énergie, il biffa tout d'un trait le torrent; mais -s'il effaça, sans murmurer, le second membre de la -phrase, il n'a jamais regretté le premier, ni ce qu'il -appelait la chute du favori<a id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor">[678]</a>.» Fidèle en tout, -même à ses inimitiés, M. de Chateaubriand n'oubliait -jamais le <i>mot</i> fait par lui ou par d'autres contre -les hommes qu'il n'aimait pas. Il a mis dans les -<i>Mémoires d'outre-tombe</i><a id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor">[679]</a> celui du marquis de Lauderdale<a id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor">[680]</a> -sur M. de Talleyrand. Il se contenta d'affaiblir -l'expression, et d'écrire: «C'est de la <i>boue</i> -dans un bas de soie.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_678" href="#FNanchor_678" class="label">[678]</a> Marcellus, <i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 243.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_679" href="#FNanchor_679" class="label">[679]</a> T. V, p. 402.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_680" href="#FNanchor_680" class="label">[680]</a> On l'attribue aussi à Fox.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_425"></a>[Pg 425]</span></p> - -</div> - -<p>Les changements subis par la phrase que le gouvernement -de Juillet se donna pour mot d'ordre -sont une preuve de l'influence qu'une simple particule -peut avoir en pareil cas. Entre l'adjectif numéral -<i>une</i> et l'article <i>la</i>, certes la différence n'est pas -grande lorsqu'il s'agit d'une phrase ordinaire. Cette -fois, il y eut presque entre les deux assez de place -pour une révolution; tant il est vrai, comme l'a dit -Montaigne, que la plupart des troubles de ce monde -sont grammairiens.</p> - -<p>«Le duc d'Orléans, dit M. Guizot<a id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor">[681]</a>, en acceptant, -le 31 juillet, la lieutenance générale du royaume, -avait terminé sa première proclamation par ces -mots: <i>La Charte sera désormais une vérité.</i> Cette -reconnaissance implicite de la Charte, même pour -la réformer, déplut à quelques-uns des commissaires -qui s'étaient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais à -quel moment précis, ni par quels moyens, ils y -firent substituer, dans le <i>Moniteur</i> du 2 août, cette -absurde phrase: <i>Une charte sera désormais une vérité</i>: -altération que le <i>Moniteur</i> du lendemain, 3 août, -démentit par un <i>erratum</i> formel.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_681" href="#FNanchor_681" class="label">[681]</a> <i>Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps</i>, t. II, -p. 22.</p> - -</div> - -<p>Ce temps-là n'est pas éloigné, et, cependant, l'un<span class="pagenum"><a id="Page_426"></a>[Pg 426]</span> -de ceux qui s'y trouvèrent pour une grande part, -qui aurait dû tout connaître, tout voir, nous déclare -dès le premier fait: «Je ne sais ni comment -il eut lieu, ni par qui, ni à quel moment.» Comptez -donc après cela sur l'histoire et sur les historiens! -Tout nuit à la manifestation de la vérité. -Chaque événement qu'on cherche à bien connaître -rencontre son obstacle. Ici, c'est l'absence du témoignage -qui ferait autorité; là, une réticence; ailleurs, -l'oubli complet.</p> - -<p>S'il en est ainsi pour les faits, jugez pour les -<i>mots</i>, qui sont de leur nature si essentiellement -fugitifs. <i>Verba volant</i>, dit le proverbe, et ceux qui -s'envolent le mieux sont les <i>mots</i> historiques. S'ils -restent, ce n'est jamais tout entiers, toujours quelque -chose en échappe. Se souvient-on du texte, on -oublie par qui il fut formulé, et à quel moment.</p> - -<p>D'où vient: «Noblesse oblige»? Bien peu -vous diront: de M. de Lévis<a id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor">[682]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_682" href="#FNanchor_682" class="label">[682]</a> Madame de Girardin, <i>Lettres parisiennes</i>, I<sup>re</sup> édit., -p. 145.—M. de La Borde, après avoir posé une question -sur ce <i>mot</i>, dans l'<i>Annuaire-Bulletin de la Société de -l'histoire de France</i> (avril 1835), n'ayant pas eu de réponse -satisfaisante, prit le parti de conclure, à l'une des -séances suivantes de la Société, que le <i>mot</i> était réellement -la devise créée par M. de Lévis. (<i>L'Intermédiaire</i>, t. II, -p. 596.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_427"></a>[Pg 427]</span></p> - -</div> - -<p>Cherchez qui a dit le fameux: «Où est la -femme?» ce mot si vrai sur l'action constante des -femmes dans tout ce que tente l'homme: les uns -vous répondront: C'est M. de Sartine; d'autres: -C'est un procureur du roi, ou un juge d'instruction; -ou bien: C'est le fameux Jakal des <i>Mohicans de Paris</i>. -Personne ne vous dira: Ce n'est qu'un proverbe -espagnol, arrangé et purifié par le roi Charles III, -qui, vers la fin, selon Ch. Didier, se contentait -même de dire: «Comment s'appelle-t-elle<a id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor">[683]</a>?»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_683" href="#FNanchor_683" class="label">[683]</a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> sept. 1845, p. 822.</p> - -</div> - -<p>Interrogez pour savoir qui a dit le premier que -«le divorce est le sacrement de l'adultère;» et je -mets en fait que nul ne vous dira: Le <i>mot</i> est du -poète Guichard<a id="FNanchor_684" href="#Footnote_684" class="fnanchor">[684]</a>. Mais ne nous perdons pas dans -ces inconnus; allons aux plus nouveaux, aux plus -célèbres; les réponses n'arriveront pas plus vite.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_684" href="#FNanchor_684" class="label">[684]</a> <i>Journal de Paris</i>, fév. 1797.</p> - -</div> - -<p>«S'il vient chez nous, tout ira bien; s'il vient -chez lui, tout ira mal,» a-t-on bien des fois répété -quand Louis XVIII rentra en France. Qui avait dit -le <i>mot</i> le premier? Fournier-Verneuil le journaliste<a id="FNanchor_685" href="#Footnote_685" class="fnanchor">[685]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_685" href="#FNanchor_685" class="label">[685]</a> <i>V.</i> ses <i>Curiosités et Indiscrétions</i>, in-8º, p. 144.</p> - -</div> - -<p>«Le Congrès ne marche pas, mais il danse;» -très joli <i>mot</i> encore, le meilleur même qu'on ait fait<span class="pagenum"><a id="Page_428"></a>[Pg 428]</span> -sur les joyeuses lenteurs du Congrès de Vienne; -qui l'a dit? Le vieux prince de Ligne, «que le Congrès -enterra, sans cesser de danser<a id="FNanchor_686" href="#Footnote_686" class="fnanchor">[686]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_686" href="#FNanchor_686" class="label">[686]</a> <i>V.</i> un art. de M. Cuvillier-Fleury, <i>Journal des Débats</i>, -5 février 1861.</p> - -</div> - -<p>«Il y a de l'écho en France quand on prononce -ici les mots d'honneur et de patrie.» De qui cette -phrase? Du général Foy à la Chambre, le 30 décembre -1820<a id="FNanchor_687" href="#Footnote_687" class="fnanchor">[687]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_687" href="#FNanchor_687" class="label">[687]</a> A propos des réclamations de M. Marié-Duplan contre -la réduction de son traitement de légionnaire.</p> - -</div> - -<p>«Malheureuse France! malheureux roi!» Qui -a écrit cela deux jours après la nomination du -ministère Polignac? Étienne Béquet, dans le <i>Journal -des Débats</i>.</p> - -<p>«Le roi règne et ne gouverne pas.» De qui cette -formule? où et quand fut-elle écrite? Elle est de -M. Thiers journaliste; c'est dans un des premiers -numéros du <i>National</i>, fondé le 1<sup>er</sup> janvier 1830, -qu'elle parut. Ainsi l'expression la plus nette du -gouvernement constitutionnel fut formulée sous -l'œil même du plus inconstitutionnel des pouvoirs, -déjà prêt à violer la Constitution, et à en mourir.</p> - -<p>«Nous dansons sur un volcan!» Où, quand et -par qui cela a-t-il été dit? Par M. de Salvandy, vers<span class="pagenum"><a id="Page_429"></a>[Pg 429]</span> -le même temps, à une fête du duc d'Orléans<a id="FNanchor_688" href="#Footnote_688" class="fnanchor">[688]</a>. -«Le 31 mai, dit M. Guizot<a id="FNanchor_689" href="#Footnote_689" class="fnanchor">[689]</a>, il donnait à son beau-frère, -le roi de Naples, arrivé depuis peu à Paris, -une fête au Palais-Royal; le roi Charles X et toute -la famille royale y assistaient; la magnificence était -grande, la réunion brillante et très animée. «Monseigneur, -dit au duc d'Orléans, en passant près -de lui, M. de Salvandy, ceci est une fête toute -napolitaine; nous dansons sur un volcan.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_688" href="#FNanchor_688" class="label">[688]</a> M. de Salvandy a lui-même raconté le fait et le <i>mot</i> -dans le <i>Livre des cent et un</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 398.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_689" href="#FNanchor_689" class="label">[689]</a> <i>Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps</i>, t. II, -p. 13.</p> - -</div> - -<p>Le volcan fit irruption deux mois après, et il en -sortit le règne du <i>Juste milieu</i>.</p> - -<p>Juste milieu! encore un <i>mot</i> qui a son histoire, -connue dans le temps, inconnue aujourd'hui. Il est -de Louis-Philippe, à qui, plus qu'à tout autre, il -appartenait de créer cette étiquette de son règne. -«Nous chercherons, dit-il, dès les premiers jours, -aux députés de Gaillac, à nous tenir dans un <i>juste -milieu</i> également éloigné des abus du pouvoir royal -et des excès du pouvoir populaire.»</p> - -<p>Les <i>mots</i> dits par un roi courant risque d'être -oubliés ou prêtés à d'autres, il est naturel que les -oublis et les changements d'attribution soient faciles<span class="pagenum"><a id="Page_430"></a>[Pg 430]</span> -quand il s'agit de paroles tombées de la tribune des -Chambres. Il y eut là toujours confusion de <i>mots</i>, -comme à Babel confusion de langues.</p> - -<p>A qui de ce temps-là rendre l'axiome si bien en -faveur: «Laissez passer, laissez faire»? A personne. -Le mot était fait depuis un siècle<a id="FNanchor_690" href="#Footnote_690" class="fnanchor">[690]</a>; restait à -l'appliquer; on n'y manqua pas. Celui-ci qui précéda, -qui appela les mesures de rigueur: «La légalité -nous tue,» est de M. Viennet, à la séance du -29 mars 1833<a id="FNanchor_691" href="#Footnote_691" class="fnanchor">[691]</a>. Peu de personnes s'en souviennent; -on a bien oublié déjà que le <i>mot</i>: «L'Empire est -fait,» si prophétique, le 17 novembre 1851, est de -M. Thiers. La prophétie accomplie, on n'en a plus -mémoire.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_690" href="#FNanchor_690" class="label">[690]</a> Le mot est de Quesnay. Il lui fut pris par Smith, -pour son <i>Traité de la richesse des nations</i>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_691" href="#FNanchor_691" class="label">[691]</a> <i>Œuvres</i> de Carrel, t. III, p. 383.</p> - -</div> - -<p>Si pourtant il me fallait choisir, j'aimerais mieux -l'oubli que l'erreur; l'oubli peut être une absolution, -l'erreur est toujours une injustice. En est-il une -plus grande que celle qui, pour une légère ressemblance -de nom, rejette sur un La Rochefoucauld -l'odieux de la mesure qui fit décapiter la Colonne -de son empereur de bronze? L'ordre fut donné, -non par M. de La Rochefoucauld, mais par M. de<span class="pagenum"><a id="Page_431"></a>[Pg 431]</span> -Rochechouart, «aide de camp de S. M. l'empereur -de Russie, commandant la place de Paris<a id="FNanchor_692" href="#Footnote_692" class="fnanchor">[692]</a>».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_692" href="#FNanchor_692" class="label">[692]</a> L. Paris, <i>Cabinet histor.</i>, mars 1857, p. 79-80.—Un -autre La Rochefoucauld, le comte Gaëtan de La Rochefoucauld-Liancourt, -fut victime d'une mystification cruelle, -à propos de son recueil de fables publié en 1800, où il -avait repris le sujet du <i>Chêne et le Roseau</i>. On prétendit -qu'il avait mis en note: «J'apprends à l'instant que ce -sujet a été traité par un certain La Fontaine.» Il s'en est -plus d'une fois défendu, avec raison, notamment dans une -lettre à M. Mennechet. <i>V.</i> les <i>Mélanges tirés des autogr.</i> de -M. Fossé-Darcosse, p. 409.</p> - -</div> - -<p>Dans un tout autre ordre de faits, trouvez-vous -une injustice comparable à l'erreur qui s'est perpétuée -au sujet du <i>Pont d'Arcole</i>?</p> - -<p>Le 28 juillet 1830, a-t-on dit, écrit, imprimé -partout, un jeune homme se précipita sur le pont -de la Grève, un drapeau à la main, en s'écriant: -«Souvenez-vous que je m'appelle Arcole;» à ces -mots, il tomba frappé à mort. Cherchez sur la -colonne de Juillet le nom d'Arcole, il n'y est pas. -C'est qu'en effet celui qui planta le drapeau sur le -pont ne se nommait pas ainsi: il s'appelait Jean -Fournier. Une gravure du temps le constate<a id="FNanchor_693" href="#Footnote_693" class="fnanchor">[693]</a>, et son -nom est sur la colonne, où l'on avait eu si bien raison -d'oublier l'autre. Cela n'empêcha pas que le pont<span class="pagenum"><a id="Page_432"></a>[Pg 432]</span> -ait gardé son premier baptême. Il est vrai que si l'on -songe au courage d'Augereau sur un autre pont -d'Arcole, on trouve que ce nom n'est pas plus mal -choisi que celui des ponts d'Iéna, d'Austerlitz, de -l'Alma et de Solferino.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_693" href="#FNanchor_693" class="label">[693]</a> Les gravures répandent l'erreur plus qu'elles ne la -détruisent. Combien de <i>mots</i> nous viennent de Charlet! -Celui de Jean Coluche, le factionnaire d'Ebersberg, à Napoléon: -«On ne passe pas, quand bien même qu'encore -tu serais le petit caporal,» n'est vrai qu'à moitié, en -dépit des estampes. Il dit seulement: «On ne passe pas!» -<i>V.</i> l'<i>Illustration</i> de 1846, et le <i>Journal du Loiret</i>, 29 août -1862.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_433"></a>[Pg 433]</span></p> - -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LXIV">LXIV</h2> -</div> - - -<p>Peu de <i>mots</i> dits pendant la Restauration eurent -autant de succès que la fameuse phrase de M. Dupin, -dans le <i>Procès de tendance</i> de 1825, par laquelle il -comparait l'institut des Jésuites à <i>une épée dont la -poignée est à Rome et la pointe partout</i>. Ce n'était -pourtant pas une chose bien neuve. D'Aubigné avait -déjà dit cela presque dans les mêmes termes à la fin -du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_694" href="#Footnote_694" class="fnanchor">[694]</a>. J.-B. Rousseau, qui trouva la phrase -du vieux huguenot dans un bouquin, où nous l'avons -lue nous-même, écrit, le 25 mars 1716, à Brossette: -«J'ay vu dans un petit livre, l'<i>Anti-Coton</i><a id="FNanchor_695" href="#Footnote_695" class="fnanchor">[695]</a>, que la<span class="pagenum"><a id="Page_434"></a>[Pg 434]</span> -Société de Jésus est <i>une épée dont la lame est en France -et la poignée à Rome</i><a id="FNanchor_696" href="#Footnote_696" class="fnanchor">[696]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_694" href="#FNanchor_694" class="label">[694]</a> Meyer, <i>Galerie du XVI<sup>e</sup> siècle</i>, t. II, p. 355.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_695" href="#FNanchor_695" class="label">[695]</a> <i>Anti-Coton, ou Réfutation de la lettre déclaratoire du -Père Coton</i>, etc., 1610, in-18º, p. 73. Le <i>mot</i> que J.-B. -Rousseau modifie un peu y est donné comme venant d'un -«Polonois».</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_696" href="#FNanchor_696" class="label">[696]</a> Ce qui n'était d'ailleurs, sous une autre image, que la -pensée de Minutius Felix dans l'<i>Octavius</i>, pensée que Bartoli -avait donnée pour devise à saint Ignace, fondateur de -l'ordre: «Le soleil est attaché au ciel, mais il est répandu -sur toute la terre.»—J'avais pu penser que M. Dupin, -dans sa plaidoirie, avait donné la phrase comme une citation; -mais la manière dont il l'a reproduite dans ses <i>Mémoires</i> -(t. I<sup>er</sup>, p. 215) prouve qu'il veut faire croire qu'elle -est bien de son cru. C'est donc un petit emprunt tacite à -enregistrer avec ceux qu'il fit, pour son <i>Précis historique du -droit romain</i>, à Heineccius, à Bossuet, et dont on l'a convaincu, -preuves en main, dans la brochure: <i>Chiquenaude -sur le nez de M. Dupin</i>, par Menippe (Giampietri), 1850, -in-12. Il aurait eu plus de peine à s'en justifier que du -mot: <i>Chacun chez soi, chacun pour soi</i>, que M. L. Blanc (<i>Histoire -de Dix Ans</i>, t. II, p. 139) lui avait désobligeamment -prêté, et dont il a pleinement démontré la fausseté dans -ses <i>Mémoires</i>, t. II, p. 267-269.</p> - -</div> - -<p>Le plus curieux de l'affaire, c'est que le <i>mot</i> anti-jésuite -prit la forme définitive que M. Dupin lui -laissa, et qu'il doit garder, de la main d'un abbé, -qui se plaignait parfois qu'on dît du mal de la Société -de Jésus, dont il avait fait partie. «J'osai dire, -écrit Diderot à mademoiselle Voland<a id="FNanchor_697" href="#Footnote_697" class="fnanchor">[697]</a>, qu'à juger -de ces hommes (les jésuites) par leur histoire,<span class="pagenum"><a id="Page_435"></a>[Pg 435]</span> -c'était une troupe de fanatiques commandée despotiquement -par un chef machiavéliste. L'abbé Raynal -ne fut pas content de ma définition, quoiqu'il ait -imprimé dans un de ses ouvrages que <i>la Société de -Jésus est une épée dont la poignée est à Rome et la pointe -partout</i>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_697" href="#FNanchor_697" class="label">[697]</a> <i>Œuvres choisies</i> de Diderot, édit. F. Génin, 1856, in-12, -p. 298.</p> - -</div> - -<p>N'est-ce pas le <i>mot</i> de d'Aubigné? N'est-ce pas -aussi celui de M. Dupin? Ainsi, toujours de vieux -traits refondus, reforgés, refourbis!</p> - -<p>L'esprit si renommé de M. de Talleyrand en est fait -presque tout entier. On a donné de lui, dans le -<i>Mercure du XIX<sup>e</sup> siècle</i><a id="FNanchor_698" href="#Footnote_698" class="fnanchor">[698]</a>, sous le titre de <i>Talleyrandana</i>, -un recueil de bons mots qu'on a étendu ensuite en -un petit volume qui s'appelle <i>Album perdu</i><a id="FNanchor_699" href="#Footnote_699" class="fnanchor">[699]</a>: tout -ce qui s'y trouve, ou peu s'en faut, se lit déjà dans -une foule de livrets plus ou moins centenaires. On -en a changé un peu la rédaction, on les a appliqués -à des noms nouveaux: le procédé du rajeunissement -n'a pas été plus loin.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_698" href="#FNanchor_698" class="label">[698]</a> T. XXXIII, p. 402.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_699" href="#FNanchor_699" class="label">[699]</a> 1829, in-12.—Ce petit volume est rare. L'exemplaire -que nous possédons vient du docteur Koreff, autre -grand diseur de bons mots, qui dut faire, lui aussi, son -profit de tous ceux qu'on prêtait à M. de Talleyrand. -C'est, vous le voyez, un ricochet d'emprunts à n'en plus -finir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_436"></a>[Pg 436]</span></p> - -</div> - -<p>Sur une lettre de M. de Talleyrand, datée de -Londres, le 17 septembre 1831, se trouve une note -bien curieuse, écrite de la main même du frère de -ce grand chercheur d'esprit. On y apprend que pour -tout bréviaire l'ex-évêque d'Autun lisait, quoi? L'<i>Improvisateur -français</i><a id="FNanchor_700" href="#Footnote_700" class="fnanchor">[700]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_700" href="#FNanchor_700" class="label">[700]</a> <i>Catalogue d'une intéressante collection d'autographes -composant le cabinet</i> de feu M. l'abbé Lacoste. Paris, 1840, -in-8º, p. 79, nº 711.</p> - -</div> - -<p>C'est nous livrer tout entier le secret de l'esprit -de M. de Talleyrand, secret que d'ailleurs nous -avions entrevu déjà. L'<i>Improvisateur</i> est, pour que -vous le sachiez, un recueil d'anecdotes et de bons -mots en vingt et un volumes in-douze, disposés par -ordre alphabétique, pour plus de commodité. Vingt -et un volumes! Au débit que faisait M. de Talleyrand, -il ne lui fallait pas moins.</p> - -<p>Avant cette découverte, le recueil me semblait -avoir un titre étrange; mais quand je vis par là de -quelle utilité il peut être pour qui veut <i>improviser</i> de -l'esprit à coup sûr, à heure dite, je trouvai que ce -titre était, au contraire, ce qu'il y avait peut-être de -plus spirituel dans la collection.</p> - -<p>M. de Talleyrand était souvent approvisionné -d'esprit avec moins de peine encore, plus gratuitement. -Il lui en arrivait de partout, sans qu'il y songeât,<span class="pagenum"><a id="Page_437"></a>[Pg 437]</span> -sans même qu'il le sût; aussi, pour mon -compte, je ne regarde comme étant bien à lui que -les <i>mots</i> qu'il a dits publiquement. Ils sont rares. -En voici un toutefois qu'on trouve dans un de ses -meilleurs discours, prononcé à la Chambre des pairs -en 1821: «Je connais quelqu'un qui a plus d'esprit -que Napoléon, que Voltaire, que tous les ministres -présents et futurs: c'est l'opinion<a id="FNanchor_701" href="#Footnote_701" class="fnanchor">[701]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_701" href="#FNanchor_701" class="label">[701]</a> Cette phrase, qui est restée, eut un très grand succès. -(<i>Journal anecdot. de madame Campan....</i> 1824, in-8º, -p. 81.)</p> - -</div> - -<p>Suivant Stendhal<a id="FNanchor_702" href="#Footnote_702" class="fnanchor">[702]</a>, c'est aussi M. de Talleyrand -qui aurait dit: «La vie privée d'un citoyen doit -être murée.» Je l'admets; il y avait prudence, pour -le diplomate, à se faire ainsi l'apôtre de la discrétion.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_702" href="#FNanchor_702" class="label">[702]</a> Lettre à M. Colomb, du 31 oct. 1823. (<i>Correspondance</i>, -1855, in-18, I<sup>re</sup> part., p. 249.)</p> - -</div> - -<p>Je crois aussi volontiers, sous la garantie de -M. Sainte-Beuve<a id="FNanchor_703" href="#Footnote_703" class="fnanchor">[703]</a>, que le fameux: «N'ayez pas de -zèle<a id="FNanchor_704" href="#Footnote_704" class="fnanchor">[704]</a>» est de M. de Talleyrand.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_703" href="#FNanchor_703" class="label">[703]</a> <i>Critiques et portraits</i>, t. III, p. 324.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_704" href="#FNanchor_704" class="label">[704]</a> Ce n'est en somme que le conseil du ministre Chesterfield -à un résident de ses amis: «<i>Temper!</i> lui disait-il, -<i>temper!</i> pas de vivacité.» (Philarète Chasle, <i>Revue des -Deux-Mondes</i>, 15 décembre 1845, p. 919.)</p> - -</div> - -<p>Tout <i>mot</i> bien venu prenait son nom pour enseigne,<span class="pagenum"><a id="Page_438"></a>[Pg 438]</span> -et ainsi recommandé ne faisait que mieux son chemin, -en raison de cette nonchalante habitude des -causeurs, que Nodier définit ainsi: «C'est le propre -de l'érudition populaire de rattacher toutes ses connaissances -à un nom vulgaire<a id="FNanchor_705" href="#Footnote_705" class="fnanchor">[705]</a>.» Un <i>mot</i> ne lui -venait quelquefois à lui-même que harassé, défloré. -L'apprenant après tout le monde, il en riait naïvement -comme d'une nouveauté, quand chacun était -las d'en rire. «Mais c'est de vous!» lui disait-on. -Si le <i>mot</i> en valait la peine, il laissait dire et ne -reniait pas la paternité. C'est à peu près ainsi qu'aux -Cent-Jours il apprit par un compliment de M. de -Vitrolles que le fameux: <i>C'est le commencement de -la fin</i>, mot de situation s'il en fut jamais, était de -lui, Talleyrand. Il l'avait trouvé fort juste; il l'endossa -donc très volontiers<a id="FNanchor_706" href="#Footnote_706" class="fnanchor">[706]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_705" href="#FNanchor_705" class="label">[705]</a> <i>Questions de littérature légale</i>, p. 68.—«L'homme -qu'on choisit ainsi pour lui faire endosser l'esprit de tout -le monde est pour les badauds de Paris, lit-on dans la <i>Revue -britannique</i> (octob. 1840, p. 316), ce que la statue de Pasquin -est pour les oisifs de Rome, une sorte de monument -banal où chacun s'arroge le droit d'afficher ses saillies bonnes -ou mauvaises.»</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_706" href="#FNanchor_706" class="label">[706]</a> Nous devons la connaissance de ce fait à notre savant -ami Audibert, qui le tenait de M. de Vitrolles lui-même.—En -pareil cas, madame du Deffand y mettait plus de -conscience. Sur un <i>mot</i> du roi de Prusse, au sujet des philosophes -qui <i>abattent la forêt des préjugés</i>, on prétendait -qu'elle avait dit: <i>Ah! voilà donc pourquoi ils nous débitent -tant de fagots.</i> Elle trouva le mot joli, mais elle n'écrivit -pas moins à Walpole qu'il n'était pas d'elle, et que tout -ce qu'elle pouvait faire pour cet enfant perdu de l'esprit, -c'était de «l'adopter». (<i>Correspondance</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 222.) -L'abbé de Feller (article <span class="smcap">d'Alembert</span>) le lui attribue pourtant -toujours, et le lui fait décocher à l'adresse du grand -encyclopédiste: c'est ajouter une erreur à une autre, car -l'on sait que d'Alembert était le seul qu'elle exceptât de son -éloignement bien connu pour la plupart des philosophes. -(<i>Correspondance</i>, t. IV, p. 224.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_439"></a>[Pg 439]</span></p> - -</div> - -<p>Endossa-t-il de même la responsabilité de celui-ci: -«La mort du duc d'Enghien est plus qu'un crime, -c'est une faute»? J'en doute, comme en a douté -M. de Vaulabelle, qui nie absolument que M. de Talleyrand -ait pu le dire<a id="FNanchor_707" href="#Footnote_707" class="fnanchor">[707]</a>. Sa part avait été trop grande -en cette sinistre affaire pour qu'il y vît un crime et -moins encore une faute<a id="FNanchor_708" href="#Footnote_708" class="fnanchor">[708]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_707" href="#FNanchor_707" class="label">[707]</a> <i>Histoire des deux Restaurations</i>, t. I, p. 80-81.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_708" href="#FNanchor_708" class="label">[708]</a> Les acteurs de ce drame n'en reparlaient que pour -protester qu'ils n'y avaient pris aucune part, ou qu'ils avaient -agi par force. Ce dernier argument fut celui du général -Hulin, président de la commission qui avait jugé et condamné -si vite. Il n'avait fait qu'obéir, disait-il, à l'injonction -de témoins supérieurs, dont la présence le dominait. -<i>V.</i> ses <i>Explications offertes aux hommes impartiaux</i>, 1823, in-8º, -p. 6, 12. Malheureusement il existe une lettre écrite par -lui un instant après la condamnation, où l'on ne trouve -rien de pareil, sous le ton dégagé qu'il y prend. J'ai découvert -cette lettre à la Bibliothèque nationale, <i>F<sup>s</sup> fr.</i>, -12764, 76, et je la crois complètement inédite. P. Hulin, -général de brigade commandant les grenadiers, l'adresse à -son ami le général Macon, commandant les grenadiers de la -réserve à Arras: «Vincennes, le 30 ventôse, an XII de la République.—Le -ci-devant duc d'Enghien, arrêté et conduit -hier au château de Vincennes, a été jugé et condamné à -mort par une commission militaire, dont j'étais président, -ce matin à trois heures. Je ne puis t'en écrire davantage, -étant exténué de fatigue. Il a été exécuté de suite.</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">«<span class="smcap">P. Hulin.</span>»</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>Est-ce la lettre d'un homme qui vient d'avoir la main -forcée, et d'agir malgré lui? J'y vois bien plutôt dans le -sans-gêne de la forme, dans la hâte qu'il a mise à écrire, -une sorte de satisfaction de ce qu'il vient de faire: l'orgueil -d'un premier rôle de drame, après la pièce terrible qu'il vient -de jouer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_440"></a>[Pg 440]</span></p> - -</div> - -<p>Le <i>mot</i> sur les émigrés: <i>Ils n'ont rien appris ni -rien oublié</i>, fut aussi porté au compte de l'esprit de -M. de Talleyrand<a id="FNanchor_709" href="#Footnote_709" class="fnanchor">[709]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_709" href="#FNanchor_709" class="label">[709]</a> <i>Album perdu</i>, p. 147.</p> - -</div> - -<p>Au mois de janvier 1796, le chevalier de Panat, -étant à Londres, avait écrit à Mallet du Pan, à l'occasion -d'une de leurs plus folles entreprises: «Personne -n'est corrigé; <i>personne n'a su ni rien oublier -ni rien apprendre</i><a id="FNanchor_710" href="#Footnote_710" class="fnanchor">[710]</a>.»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_710" href="#FNanchor_710" class="label">[710]</a> <i>Mémoires et Correspondance</i> de Mallet du Pan, <i>recueillis -et mis en ordre</i> par M. A. Sayous, t. II, p. 197.</p> - -</div> - -<p>La phrase, s'adressant surtout à un journaliste, à -un indiscret par métier, était faite pour courir. Aussi<span class="pagenum"><a id="Page_441"></a>[Pg 441]</span> -courut-elle; mais elle égara bientôt en chemin le -nom de son auteur.</p> - -<p>Comme il fallait pourtant que quelqu'un l'eût -dite le premier, son vrai père étant perdu, on lui -choisit pour père adoptif M. de Talleyrand, qui, -selon sa coutume, ne refusa pas.</p> - -<p>Harel, lorsqu'il voulait faire la fortune d'un <i>mot</i> -auquel il tenait, ne manquait jamais de le mettre -sous le patronage de ce nom en crédit, à charge de -le reprendre quand cette commandite l'aurait un peu -fait valoir. Mais alors on ne le croyait pas toujours; -quand il venait dire: «Ce mot est à moi,» on lui -répondait en criant: Au voleur!</p> - -<p>Il mit ainsi, dans <i>le Nain jaune</i>, toujours sous le -couvert de M. de Talleyrand, sa fameuse phrase: -«La parole a été donnée à l'homme pour déguiser -sa pensée<a id="FNanchor_711" href="#Footnote_711" class="fnanchor">[711]</a>.» Puis, la réputation du <i>mot</i> une fois -faite, il voulut le réclamer<a id="FNanchor_712" href="#Footnote_712" class="fnanchor">[712]</a>; peine perdue! S'il<span class="pagenum"><a id="Page_442"></a>[Pg 442]</span> -court encore, c'est sous le nom du malin boiteux<a id="FNanchor_713" href="#Footnote_713" class="fnanchor">[713]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_711" href="#FNanchor_711" class="label">[711]</a> M. Michaud jeune, <i>Biographie universelle</i>, l'attribue -positivement à M. de Talleyrand. <i>V.</i> les articles <span class="smcap">Reinhardt</span> -et <span class="smcap">Talleyrand</span>.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_712" href="#FNanchor_712" class="label">[712]</a> <i>V.</i> <i>le Siècle</i> du 24 août 1846, <i>feuilleton</i> de M. de -Fienne.—Harel n'avait pas eu beaucoup de peine à faire -celui-là. Il se préparait déjà sans doute à son <i>Éloge de Voltaire</i>, -et en bon prêtre, il commençait par prendre le bien -de l'idole. Sa phrase, comme on l'a déjà dit dans le <i>Quérard</i> -(n<sup>os</sup> 11 et 12, p. 391), en continuant à l'attribuer à M. de -Talleyrand, se trouve presque textuellement dans ce passage -du <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> dialogue de Voltaire, <i>le Chapon et la Poularde</i>. -C'est le chapon, pauvre bête à qui la misanthropie est bien -permise, qui parle ainsi des hommes: «Ils ne se servent -de la pensée que pour autoriser leurs injustices, et <i>n'emploient -les paroles que pour déguiser leurs pensées</i>.»—J'ai -lu dans un article de <i>l'Illustration</i> (2 décembre 1865) que -l'axiome «est tout bonnement la traduction de deux vers -anglais, de deux vers d'Young.» Il est dommage que l'auteur -ne les ait pas cités.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_713" href="#FNanchor_713" class="label">[713]</a> «Le prince, lit-on dans la <i>Revue Britannique</i>, a pu -se dire en mourant qu'il n'en coûte guère, les niais aidant, -pour avoir tout l'esprit parlé de son époque.»</p> - -</div> - -<p>Pour donner à M. de Talleyrand une fin digne de -lui, M. L. Blanc l'a fait mourir sous le coup d'un -<i>mot</i> volé.</p> - -<p>Il raconte que Louis-Philippe étant venu le voir -sur son lit d'agonie, lui demanda s'il souffrait.</p> - -<p>«—Oui, aurait répondu le moribond, oui, -comme un damné!» et le roi aurait murmuré:</p> - -<p>«—Déjà!»</p> - -<p>«Mot que le mourant aurait entendu, ajoute -M. L. Blanc, et dont il se serait sur-le-champ vengé, -en donnant à une des personnes qui l'entouraient -des indications secrètes et redoutables<a id="FNanchor_714" href="#Footnote_714" class="fnanchor">[714]</a>!»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_714" href="#FNanchor_714" class="label">[714]</a> <i>Histoire de Dix Ans</i>, t. V, p. 290.—On n'a pas oublié -de répéter ce joli mensonge dans l'<i>Histoire de Louis-Philippe</i>, -par M. Amédée Boudin, t. II, p. 367.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_443"></a>[Pg 443]</span></p> - -</div> - -<p>Or, savez-vous d'où vient le <i>mot</i>? D'une anecdote -qui date à peu près de 1778, que Lebrun a mise en -épigramme<a id="FNanchor_715" href="#Footnote_715" class="fnanchor">[715]</a> et que voici racontée par M. de Lévis<a id="FNanchor_716" href="#Footnote_716" class="fnanchor">[716]</a>:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_715" href="#FNanchor_715" class="label">[715]</a> <i>Œuvres</i> de Lebrun, 1827, in-16, t. II, p. 192.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_716" href="#FNanchor_716" class="label">[716]</a> <i>Souvenirs</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 241.</p> - -</div> - -<p>«On prétend qu'il (le médecin Bouvard) répondit -au cardinal de ***, prélat peu regretté (d'autres disent -à l'abbé Terray), qui se plaignait de souffrir comme -un <i>damné</i>: «Quoi! <i>déjà</i>, Monseigneur?» Pour -moi, ajoute M. de Lévis, je crois bien qu'il a pu -dire cela d'un de ses malades, mais non pas le lui -répondre: les mœurs s'y opposaient.»</p> - -<p>Ne trouvez-vous pas que ce dernier fait va bien -clore cette nomenclature d'erreurs, de mensonges, -de suppositions, de faussetés, etc., et qu'il amène -bien ce vers que je m'étais toujours promis de donner -pour conclusion à ce petit travail:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Et voilà justement comme on écrit l'histoire!</div> - </div> -</div> -</div> - -<h2>FIN</h2> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_445"></a>[Pg 445]</span></p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> - - -<h2 class="nobreak" id="TABLE_ALPHABETIQUE">TABLE ALPHABÉTIQUE</h2> -</div> - - -<table> -<tr><td></td><td>Pages</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Abailard.</span> Ses lettres à Héloïse sont-elles<br /> -authentiques? note, </td><td>80</td></tr> - -<tr><td>— Ses restes sont-ils réellement au cimetière du P.<br /> -Lachaise? note, </td><td>80</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Abbatucci</span> (le général). Sa retraite sur<br /> -Huningue, dont le succès est faussement attribué à<br /> -Moreau, </td><td>411</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Adam de la Halle</span>, <i>le bossu d'Arras</i>.<br /> -Etait-il bossu? note,</td><td> 4</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Aétius.</span> <i>Mot</i> sur sa mort, répété lors de la<br /> -révocation de l'Édit de Nantes, </td><td>40</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Agnès Sorel.</span> Son discours à Charles VII pour<br /> -lui donner du courage, </td><td>122-124</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Alfred le Grand.</span> Parole de ce roi qui a son<br /> -origine dans un contre-sens, note, </td><td>387</td></tr> - -<tr><td><i>Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la<br /> -volonté du peuple, etc.</i>, </td><td>370-373</td></tr> - -<tr><td><i>A moi, Auvergne, voilà l'ennemi!</i>,</td><td> 351-360</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Amyot</span> (J.). Le roman de son enfance, note,</td><td> 186</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Anne d'Autriche.</span> Mazarin lui fait ses <i>mots</i>,<br /> -note,</td><td> 265</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Annibal.</span> Sur divers faits de son histoire,</td><td> 10</td></tr> - -<tr><td>— Sa retraite à Capoue,</td><td> 10</td></tr> - -<tr><td>— S'il fondit des rochers avec du vinaigre,</td><td> 10</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Antiochus Sidetès.</span> Aventure dont il est le<br /> -héros et dont on renouvelle l'histoire à l'honneur de<br /> -François I<sup>er</sup>, </td><td>38</td></tr> - -<tr><td><i>Après nous le déluge</i>, </td><td>339</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Arc</span> (Jeanne d'). Si elle fut bergère?, </td><td>120</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> à Reims,</td><td> 120</td></tr> - -<tr><td>— Si elle fut brûlée?, </td><td>121-122</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Archimède.</span> La vérité sur son levier, </td><td>11</td></tr> - -<tr><td>— Quand il dit son fameux <i>Eurêka</i>, note, </td><td>12</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Arcole</span> (le pont d'). Mensonge sur l'origine<br /> -de son nom, </td><td>431-432</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Aréna.</span> Son coup de poignard au 18 brumaire,<br /> -</td><td>410</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Armagnac</span> (les enfants d') sous l'échafaud de<br /> -leur père, </td><td>131-132</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Aristote.</span> Philippe lui écrivit-il pour le<br /> -charger de l'éducation de son fils?, </td><td>5-6</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Arria.</span> Son mot à Pœtus, note, </td><td>13</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Arteveld</span> <i>le brasseur-roi</i>, </td><td>97</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Assas</span> (le chevalier d'), </td><td>351-360</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Auteroches</span> (M. d'). Son <i>mot</i> à Fontenoy, </td><td>348-350</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Ayat</span> (comte d') commande le roulement de<br /> -tambours au pied de l'échafaud de Louis XVI, note, </td><td>382</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Bailly.</span> Son <i>mot</i> en allant au supplice, </td><td>399-400</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Barnave.</span> Son <i>mot</i> cruel, </td><td>367-368</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Bassompierre.</span> Son <i>mot</i> sur la virginité, </td><td>39</td></tr> - -<tr><td>— Mensonge qu'il réfute, </td><td>242</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Bélisaire.</span> S'il fut aveugle?, </td><td>12</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Beaumarchais</span> prend toute une phrase dans le<br /> -<i>Moyen de parvenir</i>, </td><td>43 </td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Berwick.</span> Comment il fut tué, </td><td>309</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Bessière</span> dispute à Rapp le gain de la<br /> -bataille d'Austerlitz, note, </td><td>410</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Beugnot</span> (le comte). <i>Mots</i> qu'il fait, note, </td><td>418, 419-422</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Blanche de Castille.</span> Ses amours avec Thibault<br /> -de Champagne, </td><td>79</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Boileau.</span> Exagérations de son épître sur<br /> -<i>le passage du Rhin</i> et de son ode sur <i>la prise de<br /> -Namur</i>, </td><td>280-285</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Bouvard</span> (le médecin). <i>Mot</i> de lui qu'on<br /> -prête à Louis-Philippe, </td><td>442-443</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Brennus.</span> S'il prit Rome, et s'il fut vaincu<br /> -par Camille, note, </td><td>26</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Brutus.</span> Sa conduite envers ses fils jugée, </td><td>8</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Bullion.</span> Vases pleins de louis d'or qu'il<br /> -fait servir au dessert, note, </td><td>316</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Buridan.</span> La vérité de son histoire, </td><td>80-81</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cadmus.</span> Venait-il de Phénicie?, </td><td>4</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Café.</span> Si nos colonies en doivent les premiers<br /> -plants à Des Clieux, note, </td><td>328</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Ça ira</span>, mot de Franklin, origine d'un refrain<br /> -célèbre, note, </td><td>406</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Carlos</span> (don). Roman de sa vie et de sa mort,<br /> -note, </td><td>186</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cambronne.</span> Ce qu'il n'a pas dit à Waterloo, </td><td>412-414</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Caus</span> (Salomon de) à Bicêtre, </td><td>292-294</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cavaignac</span> (général). Son <i>mot</i> en quittant le<br /> -pouvoir, note, </td><td>190</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cazotte.</span> Prophétie que lui prête La Harpe,<br /> -note, </td><td>403-404</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cécrops.</span> Venait-il d'Égypte?, </td><td>4</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cèdre du Jardin des Plantes.</span> La vérité sur sa<br /> -légende, note, </td><td>328-329</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">César.</span> <i>Mot</i> qu'il n'a pas dit, </td><td>12</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> en débarquant en Afrique,<br /> -note, </td><td>97</td></tr> - -<tr><td>— Mensonges des peintres au sujet de sa mort, </td><td>174</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> qu'il a dit, </td><td>225</td></tr> - -<tr><td><i>C'est de la boue dans un bas de soie</i>,</td><td> 424</td></tr> - -<tr><td><i>C'est le commencement de la fin</i>, </td><td>438</td></tr> - -<tr><td><i>C'est ici le chemin de Byzance</i>, note, </td><td>387-388</td></tr> - -<tr><td><i>C'est une croix de bois qui a sauvé le monde</i>,</td><td> 369</td></tr> - -<tr><td><i>Cette pauvre marquise aura bien mauvais temps</i>, </td><td>341</td></tr> - -<tr><td><i>Chacun chez soi, chacun pour soi</i>, note, </td><td>434</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Charlemagne.</span> Son <i>mot</i> sur les invasions des<br /> -Normands, </td><td>49-52</td></tr> - -<tr><td>— Ambassade que lui envoie le calife, note, </td><td>48</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>école palatine</i>, </td><td>53</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Charles VII</span> et Agnès Sorel, </td><td>122-124</td></tr> - -<tr><td>— Sur les débauches de sa jeunesse, </td><td>124-126</td></tr> - -<tr><td>— Sur un <i>mot</i> que lui aurait dit La Hire, </td><td>126</td></tr> - -<tr><td>— De quoi mourut-il?, </td><td>127-128</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Charles IX.</span> Ses vers à Ronsard, </td><td>185-191</td></tr> - -<tr><td>— S'il a tiré sur les Huguenots?, </td><td>192-203</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> qu'on lui prête devant le cadavre de Coligny,<br /> -note, </td><td>192-193</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> contre les rebelles, </td><td>205</td></tr> - -<tr><td>— Ses lettres aux gouverneurs des villes après la<br /> -Saint-Barthélemy, notes, </td><td>206-210</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> à Coligny blessé, </td><td>219-221</td></tr> - -<tr><td>— S'il eut besoin de sauver la vie à son médecin A.<br /> -Paré, </td><td>222-223</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Charles X.</span> <i>Mots</i> qu'on a faits pour lui,</td><td> -419-422</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Charles-Quint.</span> Mensonges débités sur son<br /> -compte, </td><td>18</td></tr> - -<tr><td>— Discours qu'on lui prête, </td><td>171</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Chartier</span> (Alain). Ce qu'il faut croire du<br /> -baiser que lui donna la reine Marguerite d'Écosse,<br /> -note, </td><td>130</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Chateaubriand.</span> Une phrase de lui restée<br /> -célèbre, </td><td>424</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> sur M. de Talleyrand, </td><td>424</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Chénier</span> (André) et Roucher sur la charrette,</td><td> -393-396</td></tr> - -<tr><td>— (Marie-Joseph). S'il faut l'accuser d'avoir laissé<br /> -périr son frère, note, </td><td>393-394</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Chien de Montargis.</span> Sa légende, </td><td>45-47</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Childebert</span> et <span class="smcap">Clotaire</span>. L'épée et<br /> -les ciseaux, </td><td>59</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Childéric.</span> Son mariage avec Basine, </td><td>59</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Christine</span> (la reine). Son <i>mot</i> sur la<br /> -révocation de l'édit de Nantes, </td><td>39-40</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cinq-Mars.</span> La vérité sur son crime, </td><td>250-254</td></tr> - -<tr><td>— Mensonge du tableau de M. Delaroche, qui le<br /> -représente en barque avec de Thou, à la remorque de<br /> -Richelieu, note, </td><td>252-253</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Clarence.</span> Fable sur sa mort, </td><td>20</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Claude.</span> Son discours au Sénat pour les<br /> -Gaulois, note, </td><td>27</td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Clavier.</span> Sa réponse lors du procès de Moreau, </td><td> 411</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cléopâtre.</span> Histoire de sa perle fondue,</td><td> 11</td></tr> - -<tr><td>— Comment elle se tua, note, </td><td>11</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Clovis.</span> Son mariage avec Clotilde,</td><td> 59</td></tr> - -<tr><td>— Histoire du vase de Soissons, </td><td>59</td></tr> - -<tr><td>— La Sainte-Ampoule, </td><td>61</td></tr> - -<tr><td>— Son baptême, </td><td>61-63</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Coligny.</span> Véritable cause de son assassinat,</td><td>217-219</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Coluche</span> (Jean). Son <i>mot</i>: <i>On ne passe pas</i>,<br /> -note, </td><td>432</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Collé.</span> Origine très ancienne de sa pièce <i>la<br /> -Partie de chasse de Henri IV</i>, </td><td>44</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Colomb</span> (Christophe). Mensonges de Robertson à<br /> -son sujet, </td><td>17</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Combat des Trente</span> (le), </td><td>99-100</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Comnène</span> (Anne). Discours que, dans son<br /> -<i>Alexiade</i>, elle prête à Robert Guiscard, note, </td><td>74</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Condé</span> et son bâton de <i>maréchal</i> à Fribourg,</td><td> 304-305</td></tr> - -<tr><td>— Ses paroles avant la bataille de Lens, </td><td>305-306</td></tr> - -<tr><td><i>Conspiration des Espagnols contre Venise</i>, roman de<br /> -Saint-Réal, note, </td><td>186</td></tr> - -<tr><td><i>Contre les rebelles, c'est cruauté que d'être<br /> -humain</i>, </td><td>205</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cornuel</span> (Madame). Ses <i>mots</i>, </td><td>324-325</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cossé-Brissac</span> (M. de). Son <i>mot</i> à M. de<br /> -Charolais, </td><td>345-346</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Coucy</span> (le châtelain de) et la dame de Fayel,<br /> -note, </td><td>156</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Cromwell.</span> Fable au sujet de l'exhumation de<br /> -son cadavre, </td><td>21</td></tr> - -<tr><td>— S'il ouvrit le cercueil de Charles I<sup>er</sup>, </td><td>21</td></tr> - -<tr><td>— S'il mourut de la pierre, </td><td>23</td></tr> - -<tr><td><i>Courbe ton front</i>, fier <i>Sicambre</i>, </td><td>61-63</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Curtius.</span> Sa légende, </td><td>30</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Danton.</span> Ses <i>mots</i>, note, </td><td>400</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Demonax.</span> Parole de lui qu'on prête à<br /> -Rabelais, </td><td>39</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Denys le Tyran</span> fut-il maître d'école?, </td><td>5</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Desaix.</span> Sa dernière parole, </td><td>378</td></tr> - -<tr><td>— S'il décida la victoire à Marengo, </td><td>406</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Dindons.</span> Si nous les devons aux jésuites, </td><td> 244</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Diogène.</span> Ce qu'était son tonneau, note, </td><td>6</td></tr> - -<tr><td>— Le conte de sa lanterne, note, </td><td>6</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Ducange.</span> Manuscrit de son <i>Glossaire</i>, note, </td><td>330</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Ducis.</span> <i>Mot</i> de lui, </td><td>392</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Du Deffand</span> (Madame). <i>Mot</i> qu'on lui prête<br /> -sur les philosophes, note, </td><td>438</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Duguesclin.</span> Son pieux usage avant de<br /> -combattre, </td><td>75</td></tr> - -<tr><td>— Histoire des clefs déposées sur son cercueil, </td><td> 114-117</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Dupin</span> (M.). Ses plagiats, </td><td>433-435</td></tr> - -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Edgeworth</span> (l'abbé). Ses paroles à Louis XVI<br /> -sur l'échafaud, note, </td><td>381</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> qu'il n'a pas dit, </td><td>379-382</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Édouard III.</span> <i>Mots</i> qu'on lui prête, </td><td>96-97</td></tr> - -<tr><td>— et Eustache de Saint-Pierre, </td><td>100-103</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Eginhard</span> et <span class="smcap">Emma</span>. Leur histoire, -</td><td> -54-57</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Enfants d'Édouard.</span> S'ils furent assassinés, </td><td>20</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Ésope.</span> Était-il bossu?, </td><td>4</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Eustache de Saint-Pierre.</span> Son dévouement, </td><td>100-103</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Favras.</span> <i>Mot</i> de lui, </td><td>390</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Féraud</span>, assassiné par méprise, note, </td><td>383</td></tr> - -<tr><td><i>Fils de saint Louis, montez au ciel!</i>, </td><td>379-382</td></tr> - -<tr><td><i>Finis Poloniæ</i>, note, </td><td>414</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Florian</span> parodie un <i>mot</i> prêté à Molière, </td><td>319-320</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">François I</span><sup>er</sup>. <i>Mots</i> qu'on lui prête, </td><td>145-150, 151-154</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> de lui, prêté au roi Jean, note, </td><td>113</td></tr> - -<tr><td>— Son aventure à la chasse, </td><td>38</td></tr> - -<tr><td>— et Madame de Chateaubriand, </td><td>155-156</td></tr> - -<tr><td>— et Diane de Poitiers, </td><td>156-157</td></tr> - -<tr><td>— et la belle Féronnière, </td><td>158-159</td></tr> - -<tr><td>— De quelle maladie il mourut, </td><td>160-161</td></tr> - -<tr><td>— et Triboulet, </td><td>162-164</td></tr> - -<tr><td>— au lit de mort de Léonard de Vinci, </td><td>165-170</td></tr> - -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Galilée.</span> La vérité sur sa prison, </td><td>16</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> qu'il ne dit pas, </td><td>15-16</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Geneviève</span> (Sainte). Si elle fut bergère, </td><td>120, 174</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Genlis</span> (Madame de) est la première qui<br /> -devine la vérité au sujet du mot: <i>Il n'y a plus de<br /> -Pyrénées</i>, </td><td>298-299</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Geoffrin</span> (Madame). Son <i>mot</i> sur un menteur<br /> -qui disait vrai, </td><td>298</td></tr> - -<tr><td><i>Gesta Dei per Francos</i>, origine de cette phrase, </td><td>107-108</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Girondins</span> (banquet des), note, </td><td>396</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Goethe.</span> Ses dernières paroles, </td><td>379</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Goujon</span> (Jean). Sa mort, </td><td>223-224</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Gracches</span> (les). La vérité sur leur <i>loi<br /> -agraire</i>, note, </td><td>9</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Gringonneur</span> (Jehan) n'inventa pas les cartes<br /> -à jouer, note, </td><td>118-119</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Guillaume le Conquérant.</span> Son <i>mot</i> en<br /> -débarquant sur le rivage d'Angleterre, note, </td><td>97</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Guiscard</span> (Robert) à Dyrrachium, note, </td><td>74</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Guise</span> (Henri, duc de). Son <i>mot</i>: <i>Ils<br /> -n'oseraient</i>, </td><td>225-226</td></tr> - -<tr><td>— (François, duc de). Son <i>mot</i> à un assassin, note, </td><td>218</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Hachette</span> (Jeanne), </td><td>137-139</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Haroun</span> (le calife). Son ambassade à<br /> -Charlemagne, note, </td><td>48</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Henri II</span> et les bas de soie, note, </td><td>244</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Henri III.</span> Anecdote qui lui est commune avec<br /> -Louis XI,</td><td> 135-136</td></tr> - -<tr><td>— Son éloquence, </td><td>229-230</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Henri IV.</span> Anecdotes, </td><td>33-35, 35-36, 44, 175</td></tr> - -<tr><td>— était plus vieux que Sully, </td><td>175</td></tr> - -<tr><td>— Ses paroles à Coutras, note, </td><td>226-227</td></tr> - -<tr><td>— Sa lettre à Crillon,</td><td> 231-235</td></tr> - -<tr><td>— Lettres à François Miron, qu'on lui attribue, note, </td><td> 235</td></tr> - -<tr><td>— Ce qu'il écrit au baron de Batz, à Chastellux,<br /> -note, </td><td>234-235</td></tr> - -<tr><td>— S'il dit: <i>Paris vaut bien une messe!</i>, </td><td>236-237</td></tr> - -<tr><td>— et ses chansons: <i>Charmante Gabrielle</i>; <i>Viens</i>,<br /> -<i>Aurore</i>, <i>etc.</i>, note, </td><td>242</td></tr> - -<tr><td>— et le grand veneur de Fontainebleau, note, </td><td>242</td></tr> - -<tr><td>— et le vin de Suresnes, </td><td>241</td></tr> - -<tr><td>— et la <i>Poule au pot</i>, </td><td>244-245</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> de lui qu'on prête à Louis XIV, </td><td>377-378</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">His</span> (Charles). <i>Mot</i> qu'il doit avoir fait,<br /> -et prêté, </td><td>379-380</td></tr> - -<tr><td><i>Honni soit qui mal y pense</i>, </td><td>97</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Hippocrate.</span> S'il refusa les présents<br /> -d'Artaxercès, note, </td><td>6</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Hopital</span> (le chancelier de l'). Ses plaintes<br /> -après la Saint-Barthélemy, note, </td><td>214</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> qu'on lui attribue sur les Français, note, </td><td>214</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Horaces</span> et <span class="smcap">Curiaces</span>. Sur cette<br /> -légende romaine, note, </td><td>7-8</td></tr> - -<tr><td>— D'où elle vient, </td><td>29</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Horatius Coclès.</span> La vérité sur son héroïsme,<br /> -note, </td><td>26</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Hugues Capet.</span> Pourquoi on le dit fils d'un<br /> -boucher, </td><td>65-66</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><i>Il faut rendre justice, même au diable</i>, </td><td>14</td></tr> - -<tr><td><i>Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre</i>, </td><td>325</td></tr> - -<tr><td><i>Il n'y a plus de Pyrénées</i>, </td><td>297-301</td></tr> - -<tr><td><i>Il n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un<br /> -Français de plus</i>, </td><td>419-422</td></tr> - -<tr><td><i>Il y a de l'écho en France, quand on parle ici<br /> -d'honneur et de patrie</i>, </td><td>428</td></tr> - -<tr><td><i>Il y a loin du poignard d'un assassin à la poitrine<br /> -d'un honnête homme</i>, </td><td>262</td></tr> - -<tr><td><i>Ils n'ont rien appris, ni rien oublié</i>, </td><td>440</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Isaure</span> (Clémence), </td><td>137-138</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Jacquerie.</span> Comment on en a exagéré les<br /> -horreurs, </td><td>8</td></tr> - -<tr><td><i>J'ai failli attendre</i>, </td><td>310-311</td></tr> - -<tr><td><i>J'avais pourtant quelque chose là</i>, </td><td>393-395</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Jean</span> (le roi). <i>Mot</i> qu'on lui prête, </td><td>109-113</td></tr> - -<tr><td>— Réponse que lui fit un soldat, note, </td><td>111-112</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Jean-sans-Peur.</span> Quelle était la vraie devise<br /> -du duc d'Orléans, dont il se vengea?, </td><td>119</td></tr> - -<tr><td><i>Je couvre tout de ma robe rouge, etc.</i>, </td><td>256</td></tr> - -<tr><td><i>Je meurs content; je meurs pour la liberté de mon<br /> -pays</i>, </td><td>377</td></tr> - -<tr><td><i>Je souffre comme un damné.—Déjà!</i>, </td><td>442-443</td></tr> - -<tr><td><i>Je veux laisser mes Anglais aussi libres que leur<br /> -pensée</i>, note, </td><td>387</td></tr> - -<tr><td><i>Je vis par curiosité</i>, </td><td>391-392</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Joyeuse.</span> Son <i>mot</i> à Coutras, </td><td>226</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Julien.</span> S'il dit quelque chose quand il fut<br /> -blessé à mort, </td><td>13</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Kellermann</span> à Marengo, </td><td>410</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Kosciusko.</span> <i>Mot</i> qu'il ne dit pas, note, </td><td>414</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><i>La balle est folle, la baïonnette est un héros</i>,<br /> -note, </td><td>370</td></tr> - -<tr><td><i>La Charte sera désormais une vérité</i>, </td><td>425</td></tr> - -<tr><td><i>La Cour rend des arrêts et non pas des services</i>, </td><td>423</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Lafayette</span> (Madame de). Son <i>mot</i> sur M. de la<br /> -Rochefoucauld, note, </td><td>330</td></tr> - -<tr><td><i>La garde meurt et ne se rend pas</i>, </td><td>412-414</td></tr> - -<tr><td><i>Laissez passer, laissez faire</i>, </td><td>430</td></tr> - -<tr><td><i>La légalité nous tue</i>, </td><td>430</td></tr> - -<tr><td><i>La monnaie de M. de Turenne</i>, </td><td>325</td></tr> - -<tr><td><i>La mort du duc d'Enghien est plus qu'un crime, c'est<br /> -une faute</i>, </td><td>439-440</td></tr> - -<tr><td><i>La mort sans phrase</i>, </td><td>388-389</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Lannes</span> (le maréchal). Sa dernière parole, </td><td>378</td></tr> - -<tr><td><i>La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa<br /> -pensée</i>, </td><td>441-442</td></tr> - -<tr><td><i>La propriété c'est le vol</i>, </td><td>375</td></tr> - -<tr><td><i>La reconnaissance est la mémoire du cœur</i>, </td><td>401</td></tr> - -<tr><td><i>La Société de Jésus est une épée dont la poignée est<br /> -à Rome et la pointe partout</i>, </td><td>433-435</td></tr> - -<tr><td><i>La Tragédie court les rues</i>, </td><td>392</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Lauraguais</span> (le comte de). <i>Mot</i> que Louis XV<br /> -passe pour lui avoir dit, </td><td>337-338</td></tr> - -<tr><td>— Idée qu'il donne à Sieyès, </td><td>374-375</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Lauzun.</span> <i>Mot</i> qu'il ne dit pas, </td><td>330</td></tr> - -<tr><td><i>La vie privée d'un citoyen doit être murée</i>, </td><td>437</td></tr> - -<tr><td><i>Le congrès ne marche pas, mais il danse</i>, </td><td>427-428</td></tr> - -<tr><td><i>Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon</i>, note,</td><td> -192-193</td></tr> - -<tr><td><i>Le divorce est le sacrement de l'adultère</i>, </td><td>427</td></tr> - -<tr><td><i>L'Empire est fait</i>, </td><td>430</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Léonidas.</span> La vérité sur son héroïsme aux<br /> -Thermopyles, </td><td>4</td></tr> - -<tr><td><i>Le pauvre homme!</i>, </td><td>317</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Le Pelletier Saint-Fargeau.</span> Ses dernières<br /> -paroles, </td><td>377</td></tr> - -<tr><td><i>Le roi de France ne venge pas les injures du duc<br /> -d'Orléans</i>, </td><td>140-141</td></tr> - -<tr><td><i>Le roi règne et ne gouverne pas</i>, </td><td>428</td></tr> - -<tr><td><i>Le sang qui coule est-il donc si pur?</i>, </td><td>367-368</td></tr> - -<tr><td><i>Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à<br /> -genoux, etc.</i>, </td><td>376-377</td></tr> - -<tr><td><i>L'État c'est moi</i>, </td><td>264-266</td></tr> - -<tr><td><i>L'ingratitude est l'indépendance du cœur</i>, </td><td>401</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Lisieux</span> (l'évêque de). Son <i>mot</i> à la<br /> -Saint-Barthélemy, </td><td>214-216</td></tr> - -<tr><td><i>Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes</i>, </td><td>330</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis le Gros.</span> <i>Mot</i> qu'on lui prête, </td><td>67-69</td></tr> - -<tr><td>— Anecdote sur lui, renouvelée<br /> -des Quatre Fils Aymon, note, </td><td>69</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis IX.</span> S'il s'embarqua pour la croisade à<br /> -Aigues-Mortes, </td><td>76-77</td></tr> - -<tr><td>— et l'origine des <i>Quinze-Vingts</i>, </td><td>77-78</td></tr> - -<tr><td>— Ses audiences sous le chêne de Vincennes, </td><td>78-79</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis XI.</span> Sa conduite comme fils, comme père,<br /> -et comme mari, </td><td>127-130</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>Rozier des guerres</i>, </td><td>129</td></tr> - -<tr><td>— S'il inventa les cages-prisons, </td><td>130-131</td></tr> - -<tr><td>— S'il créa les postes, note, </td><td>130-131</td></tr> - -<tr><td>— Sa cruauté envers les enfants de Nemours, </td><td>131-132</td></tr> - -<tr><td>— et Tristan, </td><td>132</td></tr> - -<tr><td>— et Coictier, </td><td>132-133</td></tr> - -<tr><td>— et saint François de Paule, </td><td>133-134</td></tr> - -<tr><td>— Sa prière à Notre-Dame, </td><td>134</td></tr> - -<tr><td>— Les madones de son chapeau, note, </td><td>134</td></tr> - -<tr><td>— S'il fut le premier de nos rois qui reprit le titre<br /> -de Majesté, note, </td><td>133</td></tr> - -<tr><td>— Sa générosité pour un pauvre diable endormi dans<br /> -une église, </td><td>135</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis XII.</span> Son <i>mot</i> lorsqu'il devint roi, -</td><td>140-141</td></tr> - -<tr><td>— Ce qu'il dit au sujet des farces de la Basoche,</td><td> -142-144</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis XIII</span> aime les bons mots, </td><td>246-247</td></tr> - -<tr><td>— Anecdote de la lettre cachée dans le sein de<br /> -mademoiselle de Hautefort, </td><td>248-249</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> sur Cinq-Mars à l'échafaud, </td><td>250-251</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> de lui qu'on prête à Louis XIV, note, </td><td>278</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis XIV.</span> Parole que lui adresse un paysan,</td><td> -39</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> à Louis XIII mourant, </td><td>261</td></tr> - -<tr><td>— Son entrée en bottes au Parlement, </td><td>263-265</td></tr> - -<tr><td>— A-t-il dit: <i>L'État c'est moi?</i>, </td><td>263-266</td></tr> - -<tr><td>— Son amour pour Marie Mancini, </td><td>269-274</td></tr> - -<tr><td>— Ses plaisanteries, </td><td>275-277</td></tr> - -<tr><td>— se répète, </td><td>277</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> d'Henri IV qu'on lui prête, </td><td>277-278</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> à la mort de sa femme, </td><td>278</td></tr> - -<tr><td>— <i>Autre</i> que lui prête Br. de la Martinière, note,</td><td> -278</td></tr> - -<tr><td>— <i>Autre</i> de Louis XIII, qu'on lui attribue, note, </td><td>278</td></tr> - -<tr><td>— Son remerciement à Boileau pour l'épître sur le<br /> -passage du Rhin, </td><td>279</td></tr> - -<tr><td>— Vérité sur le passage du Rhin, </td><td>280-285</td></tr> - -<tr><td>— Les crottes du siège de Namur; la goutte du roi, </td><td>283-285</td></tr> - -<tr><td>— A-t-il dit: <i>Il n'y a plus de Pyrénées?</i>, </td><td>296-300</td></tr> - -<tr><td>— A-t-il pu dire: <i>J'ai failli attendre?</i>, </td><td>310-311</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> à l'ambassadeur d'Angleterre, </td><td>311</td></tr> - -<tr><td>— et les vers de <i>Britannicus</i>, </td><td>312-314</td></tr> - -<tr><td>— Sa devise: <i>Nec pluribus impar</i>, note, </td><td>315</td></tr> - -<tr><td>— Ses dépenses à Versailles, </td><td>316</td></tr> - -<tr><td>— On ne rend plus assez justice à son règne, </td><td>331-333</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> sur son neveu, futur Régent, </td><td>334</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis XV.</span> Son <i>mot</i> à M. de Lauraguais,</td><td> -337-338</td></tr> - -<tr><td>— à Latour, </td><td>338-339</td></tr> - -<tr><td>— Autre <i>mot</i>, </td><td>338-339</td></tr> - -<tr><td>— prévoit la république, </td><td>339-341</td></tr> - -<tr><td>— Par qui surnommé le <i>Bien-Aimé</i>, note, </td><td>340</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> à la mort de madame de Pompadour, </td><td>341</td></tr> - -<tr><td>— Au duc de Richelieu, </td><td>344</td></tr> - -<tr><td>— On lui compose ses réponses, </td><td>364</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis XVI.</span> Ses <i>mots</i>. Qui les lui fait?,</td><td> -361-363</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis XVIII.</span> Ses dernières paroles, </td><td>417-418</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> à propos du pont d'Iéna, note, </td><td>418</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louis-Philippe</span> au lit de mort de M. de<br /> -Talleyrand, </td><td>442-443</td></tr> - -<tr><td>— crée le mot <i>juste-milieu</i>, </td><td>429</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Louvois</span>, faussaire en écriture politique, </td><td>288</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Lucrèce.</span> Ce que dit J.-J. Ampère sur la<br /> -vérité de sa mort, </td><td>7</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Luxembourg</span> (le maréchal de). Par qui surnommé<br /> -le tapissier de Notre-Dame? note, </td><td>309</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Macaire</span> (le chevalier) et le <i>chien de<br /> -Montargis</i>. Origine de ce conte, </td><td>45-47</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Mademoiselle</span> et le canon de la Bastille,<br /> -note, </td><td>268</td></tr> - -<tr><td>— et le <i>mot</i> de Lauzun, </td><td>330</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Maintenon</span> (M<sup>me</sup> de) Son <i>mot</i> au lit de<br /> -mort du roi, </td><td>322</td></tr> - -<tr><td>— Sur un billet qu'elle n'a pas dû écrire, note, </td><td>323</td></tr> - -<tr><td>— et Villarceaux, note, </td><td>323</td></tr> - -<tr><td>— S'il faut l'accuser de la révocation de l'Édit de<br /> -Nantes, note, </td><td>324</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Maistre</span> (Joseph de). S'il dit en mourant: <i>Je<br /> -m'en vais avec l'Europe</i>, </td><td>379</td></tr> - -<tr><td><i>Malheureuse France! Malheureux roi!</i>, </td><td> 428</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Mancini</span> (Marie). Sa véritable parole au roi, - </td><td>269-274</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Manlius Torquatus.</span> Son exploit n'est qu'une<br /> -légende, note, </td><td>26</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Marguerite</span>, femme de saint Louis. Légende à<br /> -son sujet racontée par Joinville, </td><td>79-80</td></tr> - -<tr><td>— Quelle en est l'origine?, </td><td>79-80</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Marigny</span> (Enguerrand de). S'il était coupable,<br /> -note, </td><td>88-89</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Masque de fer.</span> Qui c'était, note, </td><td>291</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Massieu</span> (le sourd-muet). <i>Mot</i> qu'il trouve, </td><td> -401</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Marseillaise.</span> L'air est-il de Rouget de<br /> -l'Isle? note, </td><td>406</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Maurevers.</span> Comment ce n'est pas lui qui tira<br /> -sur Coligny, </td><td>219</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Maury</span> (l'abbé). Ses <i>mots</i>, </td><td>386</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Mazarin</span> fait l'<i>esprit</i> de la reine, note, </td><td>265</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i>: <i>Ils chantent, ils payeront</i>, </td><td>267-268</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Mazeppa.</span> La vérité sur son aventure, note, </td><td>302</td></tr> - -<tr><td><i>Messieurs les Anglais, tirez les premiers</i>, </td><td>348-349</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Milon</span> (le légat). Son <i>mot</i> au sac de<br /> -Béziers, </td><td>103-106</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Milton</span> dictant ses poèmes à ses filles, </td><td>21-22</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Mirabeau.</span> Son <i>mot</i> à M. de Dreux-Brézé, </td><td>370-373</td></tr> - -<tr><td>— Ses emprunts à Volney, à Chamfort, </td><td>373-374</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Molay</span> (Jacques). Son assignation à Philippe<br /> -le Bel et à Clément V, </td><td>84-88</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Molé</span> (Mathieu). Son <i>mot</i> pendant la Fronde, </td><td> -262</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Molière.</span> S'il doit à Louis XIV un des traits<br /> -de sa comédie du <i>Tartuffe</i>, </td><td>317</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mot</i> qu'il ne dit pas, </td><td>318-319</td></tr> - -<tr><td>— S'il a dit: <i>Je</i> prends <i>mon bien où je le trouve</i>, </td><td> -320-321</td></tr> - -<tr><td><i>Mon siège est fait</i>, </td><td>290</td></tr> - -<tr><td><i>Monsieur le président ne veut pas qu'on le joue</i>, </td><td> -318-319</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Montlosier.</span> Belle parole de lui, </td><td>369</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Montaigne.</span> <i>Mot</i> que madame Cornuel trouve<br /> -dans ses <i>Essais</i>, note, </td><td>325</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Montmorin.</span> Sa lettre à Charles IX, </td><td>213</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Moreau.</span> Fameuse retraite dont on lui fait<br /> -l'honneur, </td><td>411</td></tr> - -<tr><td>— Son procès, </td><td>411</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Napoléon.</span> Son aventure du ballon au<br /> -Champ-de-Mars, note, </td><td>407</td></tr> - -<tr><td>— Le coup de poignard d'Aréna au 18 brumaire, </td><td>410</td></tr> - -<tr><td>— Phrase qu'il n'a pas prononcée, note, </td><td>407</td></tr> - -<tr><td>— Fausseté des dernières paroles qu'on lui prête, </td><td> -378-379</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Néron.</span> S'il est possible de faire son<br /> -apologie, </td><td>14</td></tr> - -<tr><td><i>Noblesse oblige</i>, </td><td>426</td></tr> - -<tr><td><i>Nous dansons sur un volcan</i>, </td><td>428-429</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Olivier</span> (le chancelier). Son <i>mot</i> sur les<br /> -Français, note, </td><td>214-215</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Omar</span> et l'incendie de la bibliothèque<br /> -d'Alexandrie, </td><td>15</td></tr> - -<tr><td><i>On ne passe pas!</i>..., note, </td><td>432</td></tr> - -<tr><td><i>On ne prend pas le roi, pas même aux échecs</i>, </td><td>67-69</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Orthez</span> (le vicomte d'). Sa lettre à Charles<br /> -IX, </td><td>206-212</td></tr> - -<tr><td><i>Où est la femme?</i>, </td><td>427</td></tr> - -<tr><td><i>Ouvrez, c'est la fortune de la France</i>, </td><td>90-94</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Paré</span> (Ambroise). S'il était protestant, note, </td><td> -262-263</td></tr> - -<tr><td><i>Paris vaut bien une messe</i>, </td><td>236-238</td></tr> - -<tr><td><i>Pends-toi, Crillon, etc.</i>, </td><td>231-233</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Pépin</span> et le lion, </td><td>47</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Pépin le Bossu.</span> Aventure que lui prête le<br /> -moine de Saint-Gall, note, </td><td>48</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Périclès.</span> Discours inventé qu'on lui prête, </td><td>27</td></tr> - -<tr><td><i>Périssent les colonies plutôt qu'un principe!</i> note, </td><td> -367</td></tr> - -<tr><td>Pestiférés de Jaffa (les), </td><td>409</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Pharamond.</span> S'il a existé, </td><td>59-60</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Philippe-Auguste</span> à Bouvines, </td><td>71-75</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Philippe de Valois</span> à Crécy, </td><td>90-94</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Philippe I</span><sup>er</sup>. <i>Mot</i> de lui sur l'obésité<br /> -de Guillaume le Conquérant, note, </td><td>69</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Philippe le Bel.</span> La vérité sur sa prétendue<br /> -entrevue avec Bertrand de Goth, dans la forêt de<br /> -Saint-Jean-d'Angély, </td><td>81-83</td></tr> - -<tr><td><i>Plus de hallebardes</i>, </td><td>416</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Pompadour</span> (Madame de). Son <i>mot</i> sur<br /> -l'avenir, </td><td>339</td></tr> - -<tr><td>— Date de sa naissance, note, </td><td>341-342</td></tr> - -<tr><td>— De qui elle est fille, </td><td>341-342</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Porcia.</span> Si elle put se tuer en avalant des<br /> -charbons, </td><td>13</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Porquet</span> (l'abbé). Discours qu'il fait, et<br /> -pour qui, </td><td>403-405</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Porsenna.</span> Comment et pourquoi Tite-Live a<br /> -menti sur ce qui le concerne, note, </td><td>26</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Prudhomme.</span> S'il prend dans une <i>Mazarinade</i><br /> -l'épigraphe de ses <i>Révolutions de Paris</i>, </td><td>376-377</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><i>Quid times? Cæsarem vehis</i>, </td><td>12</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Quinze-Vingts.</span> La vérité sur leur origine, </td><td> -77-78</td></tr> - -<tr><td><i>Qu'on me donne six lignes de la main du plus honnête<br /> -homme, etc.</i>, </td><td>255</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Rabelais.</span> Dernière parole qu'on lui prête, </td><td> 39</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Racine.</span> Causes de sa mort,</td><td> 313-315</td></tr> - -<tr><td><i>Racine passera comme le café</i>,</td><td> 326-328</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Rancé</span> et le corps décapité de Madame de<br /> -Montbazon,</td><td> 291-292</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Régulus.</span> Ce qu'il faut croire de son<br /> -histoire,</td><td> 10</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Régent</span> (le). <i>Mot</i> de Louis XIV sur lui,</td><td> 334</td></tr> - -<tr><td>— Comment, de qui, et pourquoi il acquit le diamant<br /> -qui porte son nom,</td><td> 334-335</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Richelieu</span> (le cardinal de). Sa politique,</td><td> -251-254, 255-260</td></tr> - -<tr><td>— ne fut que juste en faisant exécuter Cinq-Mars,</td><td> -251-254</td></tr> - -<tr><td>— <i>Mots</i> qu'on lui prête,</td><td> 255-257</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Romulus.</span> Légende de son enfance,</td><td> 30</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Robespierre.</span> Comment fut composé un de ses<br /> -rapports, </td><td>403-405</td></tr> - -<tr><td>— Mot de Dupont de Nemours, qu'on lui prête, note, </td><td>367</td></tr> - -<tr><td>— S'il se tua, note,</td><td> 402-403</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Rochefoucauld</span> (le duc de la). S'il commanda<br /> -d'enlever la statue de la colonne Vendôme?,</td><td>430-431</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Rochefoucauld-Liancourt</span> (le comte de la). Une<br /> -note de ses fables et La Fontaine, note,</td><td>431</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Rollon.</span> Son mariage avec Giselle, </td><td>52</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Rougemont.</span> <i>Mots</i> qu'il fait et qu'il prête,</td><td> -415-417</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Salvandy.</span> <i>Mot</i> de lui, note, </td><td>428-429</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Santerre.</span> S'il commanda le roulement de<br /> -tambours au pied de l'échafaud de Louis XVI, note, </td><td>382</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Santeuil.</span> Vérité sur sa mort, note,</td><td> 315</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Sapho.</span> Son suicide,</td><td> 5</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Sarrasin.</span> Sur sa disgrâce et sa mort, note,</td><td> -314-315</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Scævola.</span> Sa légende; pourquoi inventée, note,</td><td> -8</td></tr> - -<tr><td>— D'où elle vient, </td><td>29</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Scipion l'Africain.</span> Sa continence, </td><td>12-13</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Séguier</span> (le président). <i>Mot</i> qu'il n'a pas<br /> -dit,</td><td> 423</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Sévigné</span> (Madame de) justifiée de certains<br /> -<i>mots</i>, </td><td>325-329</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Sieyès</span> (l'abbé). Sa brochure: <i>Qu'est-ce que<br /> -le tiers-état? etc.</i> A qui en doit-il l'idée et le<br /> -titre?, </td><td>374-375</td></tr> - -<tr><td>— Ses <i>mots</i>,</td><td> 386-390</td></tr> - -<tr><td>— Lui doit-on le néologisme <i>arrière-pensée</i>? note,</td><td> -390</td></tr> - -<tr><td><i>Si la bonne foi était bannie du reste du monde,<br /> -etc.</i>, </td><td>109-113</td></tr> - -<tr><td><i>S'il vient chez nous, tout ira bien, etc.</i>, </td><td> 427</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Sixte-Quint.</span> L'anecdote des béquilles et<br /> -autres, note, </td><td>176</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Sombreuil</span> (Mademoiselle de). Histoire du<br /> -verre de sang,</td><td> 397-398</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Sophocle.</span> Son procès avec ses fils,</td><td> 4-5</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Sorel</span> (Agnès). Si elle releva le courage de<br /> -Charles VII,</td><td> 121-124</td></tr> - -<tr><td><i>Sortez!—Vos ancêtres auraient dit: Sortons!</i>,</td><td> 344-346</td></tr> - -<tr><td><i>Souvent femme varie, etc.</i>,</td><td> 151-154</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Souwarow.</span> Son <i>mot</i> sur la balle et la<br /> -baïonnette, note, </td><td>370</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Stradella.</span> La vérité sur son histoire, note,</td><td> -292</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Stuart</span> (Marie) et Rizzio, note,</td><td> 176</td></tr> - -<tr><td>— Sa chanson,</td><td> 178-184</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Sully.</span> Sa lettre au pape,</td><td> 239-241</td></tr> - -<tr><td>— était plus jeune que Henri IV, </td><td>175</td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Talleyrand.</span> Où il prend son esprit, et<br /> -comment il lui vient, </td><td> 435-436</td></tr> - -<tr><td>— Ses vrais <i>mots</i>, </td><td> 437-439</td></tr> - -<tr><td>— Plagiat de lui, </td><td> 375</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Tasse.</span> La vérité sur sa prison, note, </td><td> 16-17</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Tell</span> (Guillaume). Sur sa légende moins suisse<br /> -que danoise, </td><td> 18-19</td></tr> - -<tr><td><i>Tirez le rideau, la farce est jouée</i>, </td><td> 39</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Thou</span> (de). Ses plaintes après la<br /> -Saint-Barthélemy, note, </td><td> 214</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Torquatus</span> (Manlius). Mensonge de son<br /> -histoire, note, </td><td> 27</td></tr> - -<tr><td><i>Tout est perdu, fors l'honneur</i>, </td><td> 145-150</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Triboulet.</span> Son <i>mot</i> à François I<sup>er</sup>, </td><td> 162-164</td></tr> - -<tr><td><i>Tu as vaincu, Galiléen</i>, </td><td> 13</td></tr> - -<tr><td><i>Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra ceux qui sont à lui</i>, </td><td> 104-106</td></tr> - -<tr><td><i>Tu Marcellus eris, etc.</i> Histoire de ce vers, </td><td> 11</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Turenne</span> et l'incendie du Palatinat, </td><td> 286-288</td></tr> - -<tr><td>— Paroles à sa mort, </td><td> 306-307</td></tr> - -<tr><td><i>Tu trembles?—C'est de froid</i>, </td><td> 399-400</td></tr> - -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Vandales.</span> S'ils méritent leur mauvaise<br /> -réputation, note, </td><td> 16</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Vauvenargues.</span> Esprit qu'on lui prend, note, </td><td> 375</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Verre d'eau</span> (le) de la reine Anne. Vérité sur<br /> -cette anecdote, note, </td><td> 346-347</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Vierges de Verdun</span> (les), ce qu'elles étaient, </td><td> 396-397</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Villars.</span> Dernière parole qu'on lui prête, </td><td> 307-308</td></tr> - -<tr><td>— Son <i>mot</i> sur les ministres tombés, note, </td><td> 308</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Vinci</span> (Léonard de). Sa mort, </td><td> 165-170</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Virginie.</span> Ce qu'il faut croire de son<br /> -histoire, </td><td> 8-9</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Vitellius.</span> <i>Mot</i> de lui, note, </td><td> 192</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Vengeur</span> (affaire du), </td><td> 408-409</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Vêpres siciliennes</span> (les), </td><td> 17</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Vincent de Paul</span> (saint) et le forçat, </td><td> 292</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Vertot.</span> <i>Mot</i> de lui, </td><td> 290</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Voltaire.</span> <i>Mot</i> de madame du Deffand à son<br /> -sujet, </td><td> 300</td></tr> - -<tr><td>— convaincu d'invention historique, note, </td><td> 300</td></tr> - -<tr><td>— S'il a écrit à ses amis: <i>Mentez! mentez!</i> note, </td><td> 301</td></tr> - -<tr><td>— avoue qu'il a écrit de mémoire une partie du<br /> -<i>Siècle de Louis XIV</i>, </td><td> 301</td></tr> - -<tr><td>— convient des mensonges de l'<i>Histoire de Charles<br /> -XII</i>, </td><td> 302</td></tr> - -<tr><td><i>Vous avez fait, Monsieur, trois fautes<br /> -d'orthographe</i>, </td><td> 390</td></tr> - -<tr><td><i>Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars</i>, </td><td> 269-274</td></tr> - -<tr><td><i>Vous m'en direz tant!</i> note, </td><td> 344-345</td></tr> - - -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td><span class="smcap">Young.</span> Fable au sujet du tombeau de sa fille, </td><td> 21</td></tr> -</table> - - -<h2>FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE.</h2> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_467"></a>[Pg 467]</span></p> - - -<hr class="chap" /> - -<p class="center"> -IMPRIMÉ<br /> - -<span class="smcap">Par Charles</span> UNSINGER<br /> - -POUR<br /> - -E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br /> - -<i>A PARIS</i><br /> -</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_470"></a>[Pg 470]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LIBRAIRIE_DE_E_DENTU">LIBRAIRIE DE E. DENTU</h2> -</div> - - -<h3>DU MÊME AUTEUR</h3> - -<table> -<tr><td><i>L'esprit des autres</i>, recueilli et raconté, 6<sup>e</sup> édit.,<br /> -1 vol. in-18 elzévir</td><td> 5 "</td></tr> - -<tr><td><i>Paris démoli</i>, nouvelle édition, 1 vol. in-18 elzévir </td><td> 5 »</td></tr> - -<tr><td><i>Le Vieux-Neuf</i>, histoire ancienne des découvertes<br /> -modernes, nouvelle édition, 3 vol. in-18 </td><td>15 »</td></tr> - -<tr><td><i>Paris-Capitale</i>, 1 vol. in-18 </td><td> 3 50</td></tr> - -<tr><td><i>La Comédie de Jean de La Bruyère</i>, 2 vol. in-16 </td><td> 6 »</td></tr> - -<tr><td><i>Histoire du Pont-Neuf</i>, 2 vol. in-16 </td><td> 6 »</td></tr> - -<tr><td><i>Le mystère de Robert le Diable</i>, 1 vol. grand in-18 </td><td>3 50</td></tr> -</table> - - -<h3>SOUS PRESSE:</h3> - -<p class="center"><i>Histoire des enseignes de Paris</i>, 1 vol. illustré.</p> - - -<h3>LIVRES D'AMATEURS</h3> - -<table> -<tr><td><span class="smcap">Arsène Houssaye.</span>—<i>Molière, sa femme et sa fille</i>,<br /> -1 vol. in-folio, illustré de gravures et eaux-fortes </td><td>100 »</td></tr> - -<tr><td>— <i>Les comédiennes de Molière</i>, 1 vol. in-8º, avec<br /> -grav. et eaux-fortes </td><td>10 »</td></tr> - -<tr><td>— <i>Histoire du 41<sup>e</sup> fauteuil de l'Académie française</i>,<br /> -nouvelle édition, ornée de portraits, 1 vol. in-8º, sur<br /> -papier vergé de Hollande </td><td>20 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Edmond et Jules de Goncourt.</span>—<i>Sophie Arnould</i>,<br /> -d'après ses mémoires et sa correspondance, 1 vol. petit<br /> -in-4º, avec portraits et fac-similé </td><td>10 »</td></tr> - -<tr><td>— <i>L'amour au XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, 1 vol in-16, avec<br /> -eaux-fortes </td><td> 5 »</td></tr> - -<tr><td>— <i>La Saint-Huberty</i>, d'après ses mémoires et sa<br /> -correspondance, par Ed. de Goncourt, 1 vol. in-16, avec<br /> -vignettes et eaux-fortes </td><td>8 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Chamfleury.</span>—<i>Le violon de faïence</i>, nouvelle<br /> -édition, 1 vol. in-8º, avec illustrations en couleurs</td><td> 25 »</td></tr> - -<tr><td>— <i>Histoire de la caricature</i>, 5 vol. gr. in-18 jésus,<br /> -ornés de 500 vign. </td><td> 25 »</td></tr> - -<tr><td>— <i>Henry Monnier, sa vie et son œuvre</i>, 1 vol. in-8º,<br /> -orné de 100 gravures, fac-similé </td><td>10 »</td></tr> - -<tr><td>— <i>Les Vignettes Romantiques</i>, histoire de la<br /> -littérature et de l'art, 1 vol.<br /> -grand in-8º jésus, orné de 150 vignettes </td><td>50 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Gourdon de Genouillac.</span>—<i>Les Refrains<br /> -de la rue</i> de 1830 à 1870, 1 vol. grand in-18 jésus</td><td> 2 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Emmanuel Gonzalès.</span>—<i>Les Caravanes de<br /> -Scaramouche</i>, suivies de <i>Giangurgolo</i><br /> -et de <i>Maître Rogeneau</i>, avec une préface par<br /> -Paul Lacroix, 1 vol. in-16, avec vignettes et<br /> -eaux-fortes, encadrement en couleur </td><td> 10 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Jules Claretie.</span>—<i>Un enlèvement au XVIII<sup>e</sup><br /> -siècle</i>, 1 volume in-16, avec vignettes et eaux-fortes</td><td> 10 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Charles Monselet.</span>—<i>Poésies complètes</i>,<br /> -1 vol. grand in-18 elzévir avec un frontispice<br /> -gravé à l'eau-forte par Lalauze</td><td> 5 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Henri Monnier.</span>—<i>Scènes populaires</i><br /> -dessinées à la plume, nouvelle édition,<br /> -illustrée de 80 dessins de l'auteur, 2 vol.<br /> -in-8º de chacun 650 pages </td><td> 20 »</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Charles Vincent.</span>—<i>Chansons, Mois et Toasts</i>,<br /> -précédés d'un Historique du Caveau par E. Dentu,<br /> -1 vol. in-8º, avec portraits et vignettes à<br /> -l'eau-forte par Le Nain </td><td> 10 »</td></tr> -</table> - - -<p class="center">Paris.—Charles <span class="smcap">Unsinger</span>, imprimeur, 83, rue du Bac.</p> - - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's L'esprit dans l'histoire, by Édouard Fournier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE *** - -***** This file should be named 63804-h.htm or 63804-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/8/0/63804/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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