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-The Project Gutenberg EBook of L'esprit dans l'histoire, by Édouard Fournier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'esprit dans l'histoire
- Recherches et curiosités sur les mots historiques
-
-Author: Édouard Fournier
-
-Release Date: November 18, 2020 [EBook #63804]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE ***
-
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-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
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- L'ESPRIT
-
- DANS L'HISTOIRE
-
-
-
-
-LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR
-
-PALAIS-ROYAL
-
-DU MÊME AUTEUR:
-
-
- L'ESPRIT DES AUTRES RECUEILLI ET RACONTÉ, 6e édition,
- 1 vol. in-18 5 fr. »
-
- LA COMÉDIE DE JEAN DE LA BRUYÈRE. 2 vol. in-18 6 fr. »
-
- HISTOIRE DU PONT-NEUF. 2 vol. in-18 6 fr.
-
- LE VIEUX-NEUF. Histoire ancienne des inventions et découvertes
- modernes. 3 vol. in-18 15 fr. »
-
- PARIS-CAPITALE, 1 vol. in-18 3 fr. 50
-
-
-Paris.--Typ Ch. UNSINGER, 83, rue du Bac.
-
-
-
-
- L'ESPRIT
-
- DANS L'HISTOIRE
-
- RECHERCHES ET CURIOSITÉS
-
- SUR LES MOTS HISTORIQUES
-
- PAR
-
- ÉDOUARD FOURNIER
-
- CINQUIÈME ÉDITION
-
- PARIS
- E. DENTU, ÉDITEUR
-
- LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
- PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS
-
- 1883
- Tous droits réservés.
-
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-
-
-L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE
-
-
-
-
-I
-
-
-Je veux tenter de faire aujourd'hui, pour les _mots_ soi-disant
-_historiques_ qui courent par le monde et dans la plupart des ouvrages
-sur l'histoire de France, ce que j'ai entrepris pour les _citations_
-dans le petit livre _l'Esprit des autres_. Je veux encore ici, mais
-dans une matière plus sérieuse, tâcher de rendre à chacun ce qui lui
-appartient, et surtout de lui enlever ce qui ne lui appartient pas;
-car, je le prévois d'avance, j'aurai plutôt à dépouiller le mensonge
-qu'à enrichir la vérité. Heureusement celle-ci trouve surtout son
-compte dans chaque erreur que l'on détruit. Elle gagne tout ce que
-l'autre perd.
-
-
-
-
-II
-
-
-Je me donne là, je le sais, un labeur rude et téméraire; cependant,
-tant est vif mon désir de démolir le faux et d'arriver au vrai, tant
-est grande ma haine pour les banalités rebattues, pour les héroïsmes
-non prouvés, pour les scandales et pour les crimes sans authenticité,
-je voulais étendre ce petit travail bien au-delà des limites que je me
-suis définitivement assignées, et qui sont celles de l'_histoire de
-France_.
-
-C'est à l'histoire tout entière que je voulais d'abord me prendre,
-principalement pour les époques anciennes, les beaux temps des
-mensonges; mais j'ai reculé devant ce grand effort, après l'avoir un
-peu mesuré.
-
-J'avoue toutefois qu'il m'en coûte d'y renoncer et de circonscrire ma
-tâche. Il eût été si bon de dauber d'importance sur ces immortelles
-erreurs! Refaisant en grand le livre ébauché au XVIIe siècle par l'abbé
-Lancelotti, _Farfalloni de gli antichi historici_[1], j'aurais trouvé
-tant de plaisir et peut-être tant d'honneur à émietter l'un après
-l'autre tous ces menus mensonges de l'antiquité, toutes ces fables
-légendaires du moyen âge, nos siècles héroïques à nous autres gens des
-temps modernes: je me serais si bien complu à repasser, flambeau en
-main, à travers ces ombres menteuses, qui ne se sont faites si épaisses
-et si impénétrables que pour mieux cacher des erreurs, que pour voiler
-plus sûrement de faux héros!
-
-[Note 1: _Venezia_, 1636.--Il en parut chez Costard, en 1770, sous
-ce titre: _Les Impostures de l'histoire ancienne et profane_, 2 vol.
-in-12, une traduction due à l'abbé J. Oliva, et revue par le président
-Rolland et Charpentier sur le manuscrit cédé à Costard par Luneau
-de Boisjermain (Barbier, _Dict. des Anonymes_, 2e édit., t. II, p.
-166).--Baudelot, dans sa querelle avec l'abbé de Vallemont (_V. Mém._
-de d'Artigny, t. II, p. 221), attaqua vivement Lancelotti pour son
-livre, mais l'abbé le défendit bien (_Réponse à M. Baudelot_, 1705,
-in-12, p. 57): «Les _Farfalloni_ de Lancelotti, dit-il, sont un livre
-des plus agréables, et ils renferment une critique fine, judicieuse et
-savante. Rien n'est plus sensé que son système, par lequel il pose que
-les plus exacts et les plus sages des anciens historiens contiennent
-des faits ridicules, et qu'il faut mettre au rang des contes les plus
-fabuleux.»]
-
-J'aurais, par exemple, abordé franchement l'histoire grecque. J'aurais
-dit à l'égyptien Cécrops: Vous en avez menti quand vous avez prétendu
-que vous veniez d'Égypte; au phénicien Cadmus: Il n'est point vrai
-que vous soyez arrivé de Phénicie[2]. J'aurais cherché ce qu'il faut
-croire de la grande affaire des Thermopyles[3]. M'aventurant dans
-une autre série de souvenirs, j'aurais dit à Ésope son fait; tout au
-moins l'aurais-je dépouillé de sa bosse proverbiale, et cela de par
-l'autorité tout académique de M. de Méziriac[4]. Pour le procès que les
-fils de Sophocle firent à leur père[5], j'en aurais appelé devant la
-Vérité. Je me serais encore curieusement enquis de ce qu'était Sapho,
-et peut-être aurais-je ramené son fameux suicide du saut de Leucade à
-la réalité toute prosaïque d'une mort très naturelle[6]. J'aurais voulu
-chercher un peu ce qu'il y a de vrai dans l'histoire de Denys le Tyran
-devenu maître d'école à Corinthe[7], et aussi dans la fameuse lettre
-que Philippe aurait écrite à Aristote pour le charger de l'éducation
-de son fils Alexandre[8]; serrer de près, en compagnie de MM. Littré,
-Rossignol et Paul de Rémusat, l'histoire d'Hippocrate refusant les
-présents d'Artaxerces[9]; voir ce qu'étaient le prétendu tonneau[10] de
-Diogène et sa fameuse lanterne[11], enfin mille autres choses encore;
-car je ne détaille ici, bien entendu, que le très maigre sommaire de
-mon programme.
-
-[Note 2: Pour ces deux faits, _V. De la Colonisation de l'ancienne
-Grèce_, par Henri Schnitzler, dans le tome Ier de la _Littérature
-grecque_, par Schœll.]
-
-[Note 3: _V._, à ce sujet, l'introduction au _Voyage du Jeune
-Anacharsis_, 1re édit., p. 134 et p. 252, note VIIe. L'abbé Barthélemy
-prouve qu'au lieu de trois cents hommes, c'est sept mille au moins
-que Léonidas commandait, selon Diodore; et même douze mille, s'il
-fallait en croire Pausanias. Voyez aussi un curieux article du _Magasin
-pittoresque_, juin 1844, p. 190. Le combat des trois cents Spartiates y
-est mis au rang des préjugés et des erreurs historiques, ainsi que le
-fameux _colosse de Rhodes_.]
-
-[Note 4: _Vie d'Ésope_, dans les _Mémoires_ de Sallengre, t. I, p.
-91.--_Dict._ de Bayle, in-fol., t. IV, p. 389.--Bentley, _Dissertation
-sur les Fables d'Ésope_.--Un autre _bossu_ d'esprit, le jongleur
-Adam de la Halle, se trouve avoir été non moins gratuitement paré de
-l'éminence ésopique. Dans une de ses pièces, _C'est du roi de Sézile_
-(mss. de La Vallière), il dit de lui-même:
-
- On m'appelle _bossu_, mais je ne le suis mie.
-
-Simple erreur de _forme_. Ce qui est plus grave, c'est celle de M.
-Beuchot, qui, dans sa _Biographie universelle_, confond le trouvère
-Adam de la Halle avec le chanoine Adam de Saint-Victor, mort cent ans
-auparavant.]
-
-[Note 5: _Mélanges_ de Malte-Brun, t. III, p. 55.]
-
-[Note 6: _Les Saisons du Parnasse_, t. VI, p. 164.--_Sapphonis
-Mytilenææ Fragmenta_, par C.-F. Neue, 1827, in-4º.--M. J. Mongin,
-dans son remarquable art. _Sapho_ de l'_Encyclopédie nouvelle_, a
-dit: «L'histoire merveilleuse du jeune Phaon, telle que la rapporte
-Polyphatus, et la _tradition du saut de Leucade_ sont des récits
-populaires qui ne manquent pas, je crois, d'une certaine antiquité;
-mais c'est après coup, et au temps de l'épicuréisme qu'ils auront été
-rattachés au nom de Sapho. Pour ce qui est au moins du saut de Leucade,
-la chose m'est évidemment prouvée.»]
-
-[Note 7: _V._ le curieux travail de M. Boissonade, _Notice des
-Manuscrits_, t. X, p. 157 et suiv.]
-
-[Note 8: M. Egger, dans un article du _Journal des Savants_ de
-1861, a coulé à fond cette anecdote, ainsi que la plupart des faits
-sur lesquels s'était appuyé l'allemand R. Geier pour écrire près de
-250 pages avec ce titre: _Alexandre et Aristote dans leurs rapports
-réciproques, d'après les documents originaux_.]
-
-[Note 9: «Rien n'est mieux établi, dit M. Littré, que la fausseté
-de toute cette histoire, concernant Hippocrate et le roi des Perses.»
-(_Œuvres_ d'Hippocrate, t. I, p. 429.)--«Le seul fondement de ce récit
-est la prétendue correspondance d'Hippocrate et du roi de Perse, par
-l'intermédiaire du satrape Histanès. Ces lettres sont l'œuvre d'un
-faussaire.» (P. de Rémusat, _Les Sciences naturelles_, in-18, p. 140.)
-Ce qu'on savait de la vie d'Hippocrate, qui fut vraiment le médecin
-des pauvres; ce que l'on connaissait «de l'exclusion absolue des
-riches et des grands de sa clientèle hippocratique», ainsi que l'a
-dit M. Rossignol, a donné lieu à ce conte. (_Journal de l'Instruction
-publique_, 7 juillet 1858, p. 427.)]
-
-[Note 10: Spon, _Miscellanea_, p. 125.--_Notices et Extraits des
-manuscrits_, t. X, p. 133-137.--Spon a donné, d'après un monument
-ancien, la figure de l'amphore fêlée dans laquelle Diogène s'était fait
-un gîte. Elle a été reproduite à la p. 50 du t. I de notre _Histoire
-des hôtelleries et cabarets_.]
-
-[Note 11: Les lanternes existaient, puisqu'il en est parlé dans
-l'_Agamemnon_ d'Eschyle (v. 284) et dans un fragment d'Aristophane,
-cité par Pollux (_Onomasticon_, l. IX, 2, 26); mais cela ne suffit pas
-pour la vérité de l'anecdote. Diogène Laërce n'en a pas parlé, et par
-conséquent je n'y crois guère. M. Ch. Loriquet est de mon avis. (_Essai
-sur l'Éclairage des anciens_, Reims, 1853, in-8º, p. 34.)]
-
-Pour l'histoire romaine, j'aurais fait bien davantage, sans même avoir
-besoin de recommencer les destructions historiques de Niebühr, ni ces
-profanations dont s'indignait Ampère, lorsqu'il voyait par exemple ce
-qu'on aurait voulu faire, en Allemagne, de l'histoire de Lucrèce: «Il
-y a, dit-il[12], des savants allemands qui ont supposé que Lucrèce,
-vraiment coupable, s'était tuée pour se dérober au jugement de ses
-proches. C'est, ajoute-t-il, renouveler le crime de Sextus, comme
-Voltaire, en souillant le nom de Jeanne d'Arc, a imité les soldats
-qui voulurent la déshonorer dans sa prison. La pureté de la Pucelle
-d'Orléans, la chasteté de Lucrèce font partie du trésor moral de
-l'humanité.»
-
-[Note 12: _L'Histoire romaine à Rome_, 1855, in-8º, t. II, p. 242.]
-
-C'est aussi juste que bien dit, la légende de Lucrèce n'aurait donc
-certainement eu à craindre de ma part aucun attentat.
-
-Pour beaucoup d'autres, dans l'entreprise de rectification dont
-j'esquisse le sommaire, ma discrétion n'eût pas été si grande.
-
-J'aurais tâché de prouver le fort et le faible de la _légende_ des
-Horaces et des Curiaces[13], ainsi que la fausseté de l'invention
-intéressée à laquelle l'imaginaire Mucius Scævola dut une immortalité
-dont les réfutations de Beaufort auraient dû avoir raison depuis cent
-trente ans déjà[14].
-
-[Note 13: _Magasin pittoresque_, juin 1844, p. 190.--Du temps
-même de Tite-Live, on était déjà si peu sûr de la vérité du fait, que
-l'historien écrit: «On ne sait auquel des deux peuples appartenaient,
-soit les Horaces, soit les Curiaces.» (_Décades_, liv. I, ch. XXIV.)
-M. H. Taine constate cette incertitude de Tite-Live, et peu s'en faut
-qu'il ne l'en félicite: «Il est encore mieux en garde, dit-il, contre
-la vanité d'auteur, que contre les préférences du citoyen. Il avoue
-librement ses incertitudes et ses ignorances, ne voulant point paraître
-plus instruit qu'il n'est, ni affirmer au delà de ce qu'il sait.»
-(_Essai sur Tite-Live_, 1856, in-18, p. 46.)]
-
-[Note 14: Beaufort, _Dissertation sur l'Incertitude des cinq
-premiers siècles de Rome_, 1738, in-8º, p. 330.--«A chaque page, écrit
-d'après lui M. H. Taine (_Essai sur Tite-Live_, p. 93-94), on reconnaît
-d'anciennes légendes, inventées ou embellies par amour-propre: celle
-de Mucius Scævola, par exemple. Les Mucii plébéiens trouvèrent commode
-de se donner une origine patricienne, et d'expliquer leur surnom de
-Scævola.»--Bien avant Beaufort, Catherinot avait eu raison de ce
-mensonge. (_V._ ses _Opuscules_, in-4, t. II.)]
-
-Dans l'histoire des fils de Brutus envoyés à la mort par leur père,
-j'aurais montré sans peine le crime et la férocité où l'on a cherché
-la vertu et la force d'âme[15]; dans celle de Virginie et d'Appius
-Claudius, qui est une question de droit[16] autant qu'une question
-d'histoire, je me serais mis en peine de savoir qui a dit vrai de Denis
-d'Halicarnasse ou de Tite-Live; et, pour une fois, c'est celui-ci
-peut-être qui se serait le plus rapproché de la vérité[17], en
-s'éloignant le moins de la vraie question juridique, si utile à bien
-connaître dans cette affaire, comme dans celle des Gracques[18].
-
-[Note 15: _Bibliotek für Denker..._ 1786.--_Esprit des journaux_,
-juin 1786, p. 414.]
-
-[Note 16: M. de Caqueray, professeur de Droit romain à la faculté
-de Rennes, a donné _l'explication juridique du récit de Tite-Live_
-dans le _Journ. génér. de l'Instruction publique_ du 30 avril 1862, p.
-301-303.]
-
-[Note 17: On peut consulter à ce sujet une excellente brochure de
-96 pages in-8º, publiée à Vienne en 1860, sous ce titre: _Der Prozess
-der Virginia_. L'auteur, M. V. Puntschard, prouve que le récit de
-Tite-Live est le seul authentique, le seul croyable.]
-
-[Note 18: On ne comprend l'action des deux Gracchus qu'en sachant
-bien ce qu'ils demandaient. Qu'était-ce que leur _loi agraire_? une
-simple et très juste revendication. L'_ager publicus_, propriété
-commune de la plèbe latine, avait été peu à peu usurpé par quelques
-grandes familles pour créer les _latifundia_, dont la culture, livrée
-aux esclaves, excluait les travailleurs libres. Au nom de la plèbe
-spoliée, les Gracques réclamèrent l'_ager publicus_ usurpé. Voilà leur
-crime, on devrait dire leur vertu. Ils furent vaincus, et l'_ager
-publicus_ périt avec eux, au profit des grands propriétaires qui furent
-la plaie de l'Italie. Pline avait bien raison de dire: _Latifundia
-perdidere Italiam_. _V._ sur tout cela un très bon article de M.
-Rapetti, _Moniteur_, 9 juillet 1862.]
-
-J'aurais aussi étudié à fond dans son mensonge probable la fable
-héroïque de Régulus[19]. Je me serais ingénié, avec Montesquieu, de
-découvrir ce qu'il y a de vrai ou plutôt de complètement faux dans
-l'opinion qui accuse Annibal d'avoir commis une lourde faute en
-n'attaquant pas Rome après la bataille de Cannes, et en s'allant perdre
-dans les délices de Capoue[20]. J'aurais voulu voir, en compagnie de
-Dutens, s'il fut possible au héros carthaginois de fondre des rochers
-avec du vinaigre[21], et si le même dissolvant fut assez énergique
-pour réduire en liqueur l'une des perles qui pendaient aux oreilles
-de Cléopâtre[22]. Je me serais fait un devoir d'élucider, après le
-savant Mongez[23], ce qu'il y a de fausseté romanesque dans le récit
-de Claudius Donatus, qui veut qu'Octavie soit tombée pâmée de douleur
-en écoutant Virgile lui lisant le _Tu Marcellus eris_. Je vous aurais
-aussi fait prouver, par un très curieux passage de Bulwer, comment
-Archimède ne dut pas dire: «Donnez-moi un point d'appui, et avec
-un levier je remuerai le monde:» il était trop grand mathématicien
-pour cela[24]. M. Alfred Maury, invoqué à propos, serait venu
-vous démontrer que César ne dit pas et ne put pas dire au pilote
-qu'effrayait la tempête: _Quid times_? _Cæsarem vehis_ (Pourquoi
-craindre? tu portes César)[25], et Lebeau[26], tout classique qu'il
-est, m'eût aidé à prouver très facilement que la disgrâce de Bélisaire
-et son aveuglement, sur lequel nous nous sommes tant apitoyés, sont, en
-dépit du poète J. Tzetzès, encore du roman dans l'histoire. J'aurais
-enfin passé au crible les vertus de Scipion l'Africain: sa fameuse
-continence, examinée ainsi d'un peu près, eût peut-être couru de
-grands risques[27].
-
-[Note 19: _V._ une _Dissertation_ de M. Rey dans les _Mém. de la
-Société des antiquaires_, t. XII, p. 154-162.--«Tite-Live atteste le
-fait», lit-on dans Moréri (art. RÉGULUS): or, la _décade_ où Tite-Live
-en aurait pu parler est perdue! L'erreur vient de Cicéron et de Florus.
-Polybe, «si voisin des faits, si exact», et qui, ayant ainsi plus
-d'autorité, aurait dû obtenir plus de créance, proteste, sur ce point,
-par son silence.--«Si l'on pouvoit, dit Beaufort, conjecturer le vrai
-à travers tant de contes, on trouveroit peut-être que ce supplice de
-Régulus fut supposé pour excuser celui que ses fils firent subir aux
-prisonniers carthaginois.» (_Dissertat. sur l'Incertitude des cinq
-premiers siècles de Rome_, p. 436.) Beaufort n'est guère connu chez
-nous. Les Allemands en ont profité pour nous faire croire que ce qu'ils
-lui prenaient venait d'eux. C'est de Beaufort et de Lévesque que
-Niebühr est sorti. _V._ à ce sujet un article de Ch. Labitte, dans la
-_Revue des Deux-Mondes_, 1er oct. 1840, p. 135.]
-
-[Note 20: Montesquieu, _Grandeur et décadence des Romains_, ch. IV.]
-
-[Note 21: _Dutensiana_, p. 35.--_V._ aussi: Eus. Salverte, _Les
-Sciences occultes_, édit. Littré, p. 448, et l'_Intermédiaire_, année
-1864, p. 143, 175.--M. Rey a publié, dans le _Recueil industriel
-de Moléon_ (1828), une _Dissertation sur l'emploi du vinaigre à la
-guerre_.]
-
-[Note 22: _V._ la traduction du livre de J. Oliva, cité plus haut,
-p. 3.--La manière dont mourut Cléopâtre a été aussi mise en question.
-M. Georges, de Château-Renard, la prit, en 1846, pour sujet d'une étude
-présentée à la _Société des Belles-Lettres d'Orléans_, et analysée dans
-le 7e volume, p. 64-79, des _Mémoires_ de cette Société, par M. L. de
-Sainte-Marie, dont voici la conclusion: «Comme M. Georges, nous pensons
-que la reine et ses femmes eurent recours au poison dans un breuvage.»]
-
-[Note 23: _Moniteur_ du 10 août 1819, et _Mém. de l'Acad. des
-Inscript._, nouv. série, t. VII. M. Quatremère lut à la même Académie
-un Mémoire qui condamnait celui de Mongez.]
-
-[Note 24: _Revue de Paris_, août 1833, p.210: ce qu'y dit Bulwer
-n'est que la reproduction d'un très curieux calcul de Fergusson,
-_Astronomy explained_, London, 1803, in-8º, ch. VII, p. 83.--On va
-répétant qu'Archimède, lorsqu'il eut trouvé la fameuse vis qui porte
-son nom, courut dans Syracuse en criant: _Euréka_. C'est lorsqu'il
-eut découvert _la gravité spécifique_, à l'occasion de la couronne de
-Hiéron, qu'il poussa ce cri triomphant. Une autre question a souvent
-été posée aussi au sujet d'Archimède. A-t-il incendié la flotte romaine
-avec des miroirs? Un article du _Magasin Encyclop._ (1802, t. II, p.
-534) a traité ce point avec esprit et savoir.]
-
-[Note 25: _Revue de Philologie_, vol. I, nº 3, et _Revue de
-Bibliographie_, avril 1845, p. 331.--M. Maury se demande pourquoi César
-n'en a pas parlé dans ses _Commentaires_; puis il prouve qu'en effet,
-vu le peu de vérité de l'aventure, il lui eût été assez difficile d'en
-faire mention. Napoléon n'y croyait pas non plus et s'en moquait.
-(_Souvenirs diplom._ de lord Holland, tr. franç., 1851, in-12, p. 233.)]
-
-[Note 26: _Hist. du Bas-Empire_, l. XLIX, ch. LXVII.--_V._ aussi
-le P. Griffet, _Traité des différentes sortes de preuves qui servent à
-établir la vérité de l'histoire_, 1770, in-8º, p. 194.]
-
-[Note 27: _V._ un fragment des _Annales_ de Valerius, dans les
-_Noctes Atticæ_ d'Aulu-Gelle, liv. VI, ch. VIII.--Napoléon rangeait
-encore ce conte parmi «les niaiseries historiques, ridiculement
-exaltées par les traducteurs et les commentateurs.» (_Mémorial de
-Sainte-Hélène_, sous la date du 21 mars 1816.)]
-
-Quant à quelques autres contes, comme celui de Porcia qui
-se tue en avalant des charbons, il m'eût suffi d'en prouver
-l'invraisemblance[28]. Le possible est l'important. Si l'on prouve
-par exemple que Julien, blessé à mort, n'eut la force que de pousser
-quelques cris inarticulés, on n'aura plus besoin de disserter
-longuement pour savoir laquelle des deux phrases: «Tu as vaincu,
-Galiléen!» ou celle-ci: «Soleil, tu m'as trompé!» il prononça en
-mourant. On mettra tout le monde d'accord, en faisant voir qu'il ne put
-rien dire[29]. Or, pour Julien, comme pour Desaix, quinze siècles plus
-tard, c'est ce qu'il y a de plus probable.
-
-[Note 28: C'est ce qui a déjà été fait dans le _Carpenteriana_,
-1741, in-8º, p. 159-161. Martial dit que Porcia s'étouffa en avalant
-les cendres du foyer; cela du moins est possible. La vérité n'est pas
-toujours aussi heureuse avec ce poète. Elle est plus souvent altérée
-que rétablie dans les _épigrammes_ qu'il a faites sur des événements
-ou sur des mots historiques. C'est lui qui a gâté, par exemple, le mot
-qu'Arria dit à Pœtus. (_V._ une note du _Tacite_ de l'édit. Nisard, p.
-514.)]
-
-[Note 29: M. Albert de Broglie est de cet avis, dans son excellent
-travail sur Julien (_Correspondant_, 25 fév. 1859, p. 299-300).--Il
-existait déjà, sur ce sujet, une dissertation de Christ.-Aug. Heumann:
-_Dissertatio in quâ fabula de Juliani voce extremâ_: VICISTI,
-GALILÆE, _certis argumentis confutatur, ejusque origo in apricum
-profertur_. Gœtting., 1740, in-4º. «_In apricum_» doit se traduire par
-_lumineusement_.]
-
-Plus d'un grand homme eût perdu à mon analyse quelque vertu peu
-authentique, quelque belle parole devenue célèbre sans contrôle; en
-revanche, il serait arrivé aussi que les maudits de l'histoire, à la
-scélératesse plus fameuse que suffisamment prouvée, se seraient souvent
-bien trouvés de mon examen, et en seraient sortis déchargés de quelques
-crimes. Il y aurait eu ainsi compensation, et d'ailleurs, comme a dit
-Lessing, «il faut rendre justice même au diable.»
-
-Je ne réponds point, par exemple, que Néron, bien que je n'eusse pas
-refait, en sa faveur, le plaidoyer de Cardan[30], n'eût pas été quelque
-peu innocenté; mais ce qui est tout à fait certain, c'est que, par
-la haute autorité de Heyne[31], _le farouche_ Omar--l'épithète est
-consacrée--serait sorti absous du grand crime qui l'a rendu fameux:
-l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. Ici, je trouve deux
-impossibilités pour une: Omar ne vint pas à Alexandrie; et s'il y fût
-venu, il n'eût plus trouvé de livres à brûler. La bibliothèque avait
-cessé d'exister depuis deux siècles et demi[32]!
-
-[Note 30: Je veux parler de son curieux traité: _Neronis Encomium_.
-Amsterd., Blaeu, 1640, in-12.]
-
-[Note 31: _Opuscula Academica_, t. I, p. 129, et t. VI, p. 438.]
-
-[Note 32: Avant Heyne, Renaudot et Gibbon avaient justifié Omar de
-cet acte de vandalisme, mais on ne prit pas la peine de les écouter,
-pas plus qu'on n'écouta Heyne, pas plus qu'on ne m'écouta moi-même
-pour ce que j'avais dit à ce sujet dans la première édition de ce
-livre. Six mois après qu'il avait paru, en mars 1857, M. le baron Ch.
-Dupin, rendant compte, à l'Académie des sciences, des Mémoires de
-MM. Linant-Bey, Paulin Talabot, etc., sur le canal maritime de Suez,
-écrivit: «Omar, le compagnon de Mahomet, ayant conquis la vallée du
-Nil, son lieutenant Amrou lui présenta l'idée d'un canal direct de
-Suez à Peluze... Mais, ajouta M. Ch. Dupin, un conquérant ignare, qui
-brûlait la bibliothèque d'Alexandrie, cet esprit borné n'était pas
-fait pour comprendre une si grande idée.» Or, Omar ne conquit pas la
-vallée du Nil; Amrou ne lui présenta pas le plan d'un canal, puisque
-ce canal existait déjà, et qu'il n'y eut besoin que de le nettoyer,
-ce qu'Amrou fit faire en effet; Omar enfin, nous l'avons dit, ne
-brûla pas la bibliothèque d'Alexandrie. En tout cela, c'est la plus
-grosse erreur; et, comme l'a fort bien dit M. Tamizey de Larroque,
-il n'est pas pardonnable à un académicien de l'avoir répétée. (_La
-Correspondance littéraire_, 5 fév. 1858, p. 84.) On a trop médit aussi
-des Barbares, notamment des Vandales; Rome, après leur passage, était
-encore magnifique et peuplée de monuments. (_V._ le _Mémoire_ de l'abbé
-Barthélemy _sur les anciens monuments de Rome_, et surtout un très
-curieux article de M. Ampère, _Revue des Deux-Mondes_, 15 nov. 1857, p.
-228-229.)--Les Barbares n'ont détruit dans Rome que l'empire romain; il
-est vrai que cette ruine entraîna peu à peu toutes les autres.]
-
-Dans les temps les plus rapprochés de nous, que de fables dignes des
-temps anciens j'aurais trouvées encore: ainsi la fameuse phrase, _e
-pur' si muove_, que Galilée ne dit pas, et ne put pas dire[33];
-l'épisode de sa prison qui, tout bien examiné, se réduit à quelques
-jours d'une assez bénigne captivité dans le palais d'un ambassadeur
-ami[34], puis dans les plus beaux appartements du Saint-Office; ainsi
-encore toute l'histoire des _Vêpres siciliennes_, notamment l'épisode
-du médecin Procida, qui, bien loin d'être le chef du massacre, ne
-put même pas y prendre part[35]; quelques aventures de Christophe
-Colomb aussi: la fable de l'œuf qu'il aurait brisé pour le faire tenir
-debout[36]; l'anecdote de ses trois jours d'attente et d'angoisses au
-milieu de l'équipage menaçant auquel il a promis la terre, petit drame
-très émouvant dans le récit qu'en a donné Robertson[37], mais qui s'est
-trouvé n'être qu'un gros mensonge après l'examen qu'en a fait M. de
-Humboldt[38].
-
-[Note 33: Aucun des personnages contemporains les mieux informés
-ne lui attribue ces paroles, et ce qu'on sait de ses aveux et de ses
-renonciations éloigne toute idée qu'il eût osé même dire ces quatre
-mots. (Biot, _Mélang. scient. et litt._, t. III, p. 44.)]
-
-[Note 34: Barbier, _Examen critique des Biographies_, t. I, p.
-365. _V._ aussi Libri, _Hist. des sciences en Italie_, t. IV, p. 259
-et suiv.; Biot, _Mélang. scient. et litt._, t. III, p. 18, 19, 24, 28,
-32, et l'ouvrage de M. Philarète Chasle, _Galileo Galilei, sa vie, son
-procès et ses contemporains_, liv. III. Ce livre a soulevé de vives
-critiques, mais aucune, même la plus nette, celle de M. Trouessard dans
-la _Revue de l'Instruction publique_ (6 mars 1862, p. 778-782), n'a
-suffisamment prouvé que le fait qui nous occupe, et que M. Chasle a
-nié, comme nous, ne fût pas niable. La publication posthume du docteur
-Parchappe, continuée par son ami M. Fréd. Baudry, _Galilée, sa vie, ses
-découvertes et ses travaux_, n'a pu davantage arriver à une conclusion
-contraire, ainsi que M. Ernest Renan lui-même en est convenu dans les
-_Débats_.--Ce qu'on a dit de la prison du Tasse n'est pas plus prouvé.
-Il suffit de lire les _Lettres_ du poète pour voir que ce n'est qu'un
-mensonge attendrissant. Le Tasse était fou: on l'enferma, mais avec
-tous les égards possibles. Il eut de beaux appartements pour prison.
-(Valery, _Voyages en Italie_, 1833, in-8º, t. II, p. 93-95; et, du
-même, _Curios. et Anecd. italiennes_, 1842, in-8º, p. 271. _V._ aussi
-un article de M. P. Deltuf, _Rev. franç._, 20 déc. 1858, p. 357-367.)]
-
-[Note 35: _Revue des Deux-Mondes_, 1er nov. 1843, p. 480-483. _V._
-aussi un article d'Hoffmann dans le _Journal des Débats_, 1er déc,
-1815.]
-
-[Note 36: Navarette, _Les Quatre Voyages de Colomb_, in-8, t. I, p.
-116, et un article de M. Berger de Xivrey dans la _Revue de Paris_, 25
-nov. 1838, p. 269.]
-
-[Note 37: _Hist. d'Amérique_, t. I, p. 117.]
-
-[Note 38: _Examen critique de l'histoire de la géographie du
-nouveau continent_, t. I, p. 245.]
-
-J'aurais encore cherché querelle au même Robertson pour tout ce qu'il
-a dit touchant le séjour de Charles-Quint au monastère de Yuste, son
-amour des horloges, son enterrement anticipé, etc., et mille autres
-fables dont il m'eût été d'autant plus facile d'avoir raison que les
-excellents livres de MM. Mignet et Amédée Pichot semblent publiés tout
-exprès pour m'aider dans cette réfutation[39]. Que vous dirais-je de
-plus? Me prenant aussi corps à corps avec la légende de Guillaume-Tell,
-je l'aurais renvoyée parmi les contes du Danemark, comme on s'en avisa
-justement dès l'année 1760[40]; et, ne croyant en cela faire tort
-qu'à un trop éternel mensonge et point du tout à une nation qui, pour
-perdre son héros traditionnel, n'en restera pas moins très héroïque,
-je n'aurais pris nul souci des brochures qu'ont publiées pour le
-revendiquer le baron de Zurlauben[41] et MM. X. Zuraggen[42] et J.-J.
-Hisely[43], non plus que de je ne sais quelle charte imaginée tout
-exprès par les jésuites de Fribourg[44].
-
-[Note 39: _V._ aussi dans le _Bull. de l'Alliance des Arts_ (10
-oct. 1843, p. 123), un article dans lequel on analyse avec grand soin
-la lettre écrite par M. H. Wheaton au secrétaire de l'Institut national
-de Washington, touchant ces erreurs de l'historien de Charles-Quint.
-M. Wheaton, dans sa réfutation, s'autorise de l'ouvrage de D. Thomas
-Gonzalez ainsi que des mss. de Quesa et de Velasquez de Molina,
-secrétaire privé de l'empereur. Mais l'ouvrage le plus excellent à
-consulter sur ce sujet est celui de M. Stirling, _Last days of Charles
-V_.]
-
-[Note 40: C'est le fils aîné de Haller, qui, dans un petit écrit
-intitulé _Fables Danisch_, essaya de prouver ainsi la fausseté du fait.
-Son livre, qui fut condamné au feu, est aujourd'hui très rare.]
-
-[Note 41: Il publia à Paris, chez Vente, en 1767, une lettre in-12
-intitulée _Guillaume Tell_, à propos de la tragédie de Lemierre, où
-il fit l'historique complet de ce qui aurait précédé et suivi la
-conspiration. _V._ le _Journal encyclopédique_ du 15 av. 1767, p. 140.]
-
-[Note 42: _Vertheidigung der Wilhelm Tell_, Fluelen, 1824, in-8.]
-
-[Note 43: _Guillaume Tell et la Révolution de 1307_, etc., Delft,
-1828, in-8.]
-
-[Note 44: _Bull. de l'Alliance des Arts_, t. III, p. 155.--La
-légende dont celle-ci n'est qu'une imitation transposée remontait
-à 965. On la trouve parmi les traditions populaires du Danemark
-recueillies par Saxo Grammaticus (Leipzig, 1771, p. 286). Haller,
-dans sa réfutation, _Fables Danisch_, s'appuyait surtout de cette
-similitude. (_V. l'Artiste_, juillet 1843.)--J'ajouterai que là-dessus
-les Suisses n'entendent pas raillerie. Il y a quelques années, dans
-une réunion de savants à Altorf, ville d'ailleurs assez mal choisie
-pour élever des doutes sur la réalité de Guillaume Tell, l'archiviste
-M. Schnelles, qui présidait, ayant contesté son existence, il y eut
-soulèvement de tous les savants du canton d'Uri, et presque émeute
-dans la ville, ce qui força M. Schnelles à décamper avec ses doutes.
-(_V._ le _Moniteur_ du 20 sept. 1864.)--Selon M. Just Olivier, dans un
-article de la _Revue des Deux-Mondes_ (15 mai 1844, p. 595), _Nouvelles
-Recherches sur Guillaume Tell_: «La légende, la poésie sont partout
-dans l'histoire de Tell: dans le premier mot qu'on dit de lui, dans
-le premier mot qu'il prononce, dans l'orage sur le lac, comme dans la
-terrible épreuve proposée à son adresse.»]
-
-L'histoire d'Angleterre m'aurait enfin fourni une très ample matière:
-par exemple, l'examen approfondi de la mort des enfants d'Édouard qui,
-selon Buck et Walpole[45], ne furent peut-être point assassinés par
-les ordres de Richard III; la mort aussi du duc de Clarence, qui, bien
-qu'on le répète depuis quatre siècles sur la foi de Commines et d'un
-quatrain menteur, ne fut pas noyé dans un tonneau de malvoisie[46]; le
-conte pittoresque de Cromwell se faisant ouvrir le cercueil de Charles
-Ier[47]; la question si souvent débattue de l'exhumation du cadavre du
-sombre Protecteur et des ouvrages infligés à ses restes par l'ordre de
-Charles II[48]. Quoi donc encore? L'anecdote funèbre de Young «dérobant
-une sépulture pour sa fille Narcissa aux catholiques de Montpellier,»
-mensonge mélancolique, dont la découverte de l'extrait de mort
-d'Élisabeth Lee (Narcissa) dans les archives de Lyon, où elle mourut
-réellement, démontra l'évidence[49]; enfin l'histoire si intéressante
-et faisant si bien tableau, mais, hélas! si peu vraie, de Milton
-dictant à ses filles son _Paradis perdu_. Pour celle-ci, elle n'est pas
-même possible, puisqu'en effet Milton, selon Samuel Johnson, n'avait
-jamais voulu que ses filles apprissent à écrire[50]!
-
-[Note 45: _V._ son livre, _Essai hist. et crit. sur la vie de
-Richard III_, traduit par M. Rey, Paris, 1819, in-8; _Lettres inédites
-de madame du Deffand_, 1859, in-8, t. I, p. 63, et une lettre de
-Voltaire à Walpole, à la suite du _Voltaire à Ferney_ de M. Evar.
-Bavoux, 1860, in-8, p. 410.]
-
-[Note 46: John Bayley, _the Historie and Antiquities of the
-Tower of London_.--Paulmy, _Mél. d'une grande Bibliot._ (Lecture
-des poètes françois), t. IV, p. 319.--Michelet, _Hist. de France_,
-t. VI, p. 453.--Rabelais, liv. IV, ch. XXXIII, _ad fin._, note de
-Le Duchat.--L'erreur, sur ce point, semble être venue de l'anecdote
-racontée par l'Anglais Fabyan, dont Commines, qui la répéta (liv. 1,
-ch. VII), comprit mal le sens. Selon M. James Gardnair, qui, en 1857,
-reprit ce passage de Fabyan pour le commenter, c'est ainsi qu'il
-faudrait le lire: «Le duc de Clarence fut mis à mort secrètement, et
-son corps, enfermé dans une tonne qui avait contenu du malvoisie, a été
-jeté dans la Tamise près de la Tour de Londres.» _V._ pour les preuves
-de cette opinion très plausible, le _Mag. pitt._ de 1867, p. 95.]
-
-[Note 47: Par le procès-verbal de l'ouverture du cercueil de
-Charles Ier, qui ne fut retrouvé que sous George IV, il paraît évident
-qu'il n'avait jamais été ouvert auparavant. (_Rev. britann._, mars
-1838, p. 179-181.)]
-
-[Note 48: _Gentlemen's Magazine_, mai 1825, p. 350.--Henry Halford,
-_Essays and Orations_.]
-
-[Note 49: M. Alfred de Terrebasse en a fait l'objet d'un
-intéressant article inséré dans la _Revue de Paris_ (15 avril 1832,
-p. 176-180), et l'on trouve sur le même point, avec les mêmes
-conclusions négatives, une note de M. L. Benoît dans le _Bulletin de
-la Société de l'Histoire du protestantisme français_, nov.-déc. 1862,
-p. 463.--Lemontey, d'ordinaire si exact, avait autorisé et popularisé
-l'erreur. _Hist. de la Régence_, t. II, p. 150, note.]
-
-[Note 50: _Vie de Milton_, trad. franç., Paris, 1813, in-12, t. I,
-p. 95.]
-
-Oui, tout cela, certes, eût été excellent à développer dans la pleine
-lumière des preuves curieuses et imprévues! Il faut pourtant, de toute
-nécessité, que je me l'interdise. Je me suis fait la promesse de ne
-toucher ni à l'_histoire ancienne_, ni à l'_histoire étrangère_.
-
-L'histoire de France est aujourd'hui mon seul domaine; encore
-dois-je surtout m'en tenir à la réfutation des _mots_ et n'aborder
-qu'incidemment celle des faits. C'est le mensonge _parlé_, et faisant
-pour ainsi dire axiome historique, que je prends à partie, plutôt
-encore que le mensonge en épisode et en action.
-
-Le premier est le plus vivace des deux, et celui qui tient le plus
-profondément. Ailleurs les paroles volent; ici c'est tout le contraire,
-elles restent et s'incrustent; or Bacon a dit: «Ce n'est pas le
-mensonge qui passe par l'esprit, qui fait le mal, c'est celui qui y
-rentre et qui s'y fixe[51].»
-
-[Note 51: _Politique_, 2e partie, édit. de 1742, p. 18.]
-
-Les noms illustres sous le couvert desquels se faufile l'erreur
-augmentent son danger en ajoutant à sa fortune. On dirait qu'ainsi
-patronnée elle est à l'abri de toute attaque, et que chacun doit lui
-tirer respectueusement son chapeau. Allez donc dire, par exemple, que
-Cromwell ne mourut pas de la pierre, après cette admirable phrase des
-_Pensées_ de Pascal[52]: «Rome même alloit trembler sous lui, mais ce
-petit gravier, qui n'étoit rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà
-mort, sa famille abaissée et le roi rétabli.» Il fallait à M. Havet
-toute sa conscience de commentateur pour oser signaler une erreur sous
-cette éloquence[53]: il nous faut tout notre courage pour dire qu'il a
-bien fait.
-
-[Note 52: 2e partie, art. 6, § 7.]
-
-[Note 53: P. 39 de son édit. des _Pensées_ de Pascal.]
-
-Nous devons dire aussi que, bien que la vérité soit une, il y a
-mensonge et mensonge. Tous ne tirent pas également à conséquence. Il
-est même telles inventions qui, une fois reconnues pour ce qu'elles
-sont, me semblent devoir rester dans la circulation à cause des beaux
-exemples qu'elles propagent et de l'honneur qui en ressort pour
-l'humanité. En ce point la poésie, qui les transmet et les colore, est,
-je ne dirai pas, comme Aristote, «plus vraie que l'histoire,» mais
-aussi utile.
-
-Il est bon que l'enfant, à qui s'adressent ces choses, ait de l'homme
-la meilleure opinion possible; il faut donc, pour lui, recourir aux
-fables, et même lui laisser croire que ce sont des vérités, jusqu'au
-temps où le spectacle des réalités humaines lui fera penser ou que
-l'homme est bien déchu, ou que ces belles choses ne furent jamais
-vraisemblables: «Les anciens historiens, dit Rousseau,[54] sont
-remplis de vues dont on pourroit faire usage quand même les faits qui
-les présentent seroient faux... Les hommes sensés doivent regarder
-l'histoire comme un tissu de fables, dont la morale est très appropriée
-au cœur humain.» Puisque pour la morale et la règle du devoir, l'idéal
-n'est ainsi qu'en des mensonges sublimes, laissons passer ceux qui sont
-créés, et tirons-en des leçons que la vérité, telle que les hommes
-l'ont forcée d'être, ne saurait pas fournir. Tant pis pour l'humanité
-si rien n'est vrai de ce que l'on croit beau dans les actions humaines!
-La meilleure preuve de notre infériorité, et du besoin que nous
-ressentons d'une nature supérieure, où le vrai sera enfin dans le beau
-et dans le grand, se trouve là.
-
-[Note 54: _Émile_, édit. Pourrat, 1838, in-8, t. I, p. 307.]
-
-Il est encore d'autres mensonges pour lesquels il convient d'être
-indulgent: ce sont ceux qui naissent d'eux-mêmes, comme les fleurs
-héroïques d'une époque dont ils transmettent couleur et parfum. Ils
-n'ont rien du mensonge officieux, créé par l'imagination de celui dont
-il sert les intérêts; ils surgissent naturellement dans l'ardent esprit
-du peuple, et les légendes y trouvent une matière extensible et souple,
-tandis que l'histoire cherche où se prendre dans ce que lui apporte
-l'insaisissable et rigide vérité. Ils ne sont pas pour le souvenir
-fidèle, mais pour le sentiment charmé. Nés de l'imagination, c'est
-à elle qu'ils retournent pour l'aider à répandre la lumière et les
-couleurs sur les aridités du réel. Il leur suffit d'être conformes au
-génie du peuple dont ils grossissent les traditions, et à l'esprit du
-temps où ils naissent. M. Michelet[55] a dit d'un récit légendaire qui
-satisfaisait à toutes ces conditions: «Il peut bien n'être pas réel,
-mais il est éminemment, c'est-à-dire parfaitement conforme au caractère
-du peuple qui l'a donné pour historique.» Selon le même historien,
-inventer ainsi, dans le sens de la réalité, ce n'est pas commettre un
-mensonge.
-
-[Note 55: _Hist. romaine_, édit. belge, in-12, t. I, p. 257.--«Ces
-mensonges, dit aussi M. Valery, peignent l'esprit ou les mœurs d'une
-époque, et servent ainsi à la vérité.» (_Études morales, polit. et
-litt._, 1823, in-8, p. 79.)]
-
-Napoléon était du même avis, lorsque trouvant dans les tragédies de
-Corneille des héros supérieurs à ce qu'il leur était possible d'être,
-mais toujours grandis d'après la mesure logique de leur caractère,
-et devenus par là, comme exemples, d'une vérité plus utile et plus
-rayonnante que la sèche vérité des historiens, il disait: «Moi, j'aime
-surtout la tragédie haute, sublime, comme l'a faite Corneille. Les
-grands hommes y sont plus vrais que dans l'histoire[56].»
-
-[Note 56: Villemain, _Souvenirs contemporains_, 1re partie, p.
-226.]
-
-Mais inventer dans un intérêt de flatterie quelconque, ainsi que le
-fit Tite-Live pour embellir la nudité barbare des premiers temps
-de Rome[57], ou pour rendre plus illustre l'origine des familles
-patriciennes[58]; faire de sa tâche d'historien un exercice oratoire,
-comme ce même Tite-Live, qui, la tribune aux harangues étant
-interdite, la transporta dans les _Décades_, «et fut historien pour
-rester orateur[59];» imaginer un fait pour se donner le plaisir
-d'une déclamation, ainsi qu'il est arrivé pour un discours prêté à
-Périclès[60]: voilà les véritables mensonges historiques. Aussi ne
-ferons-nous aucune grâce à ceux de ce genre que nous rencontrerons.
-
-[Note 57: L'épisode de Porsenna, tourné par Tite-Live tout à la
-gloire de Rome, bien que, d'après Tacite (_Histoires_, liv. III, ch.
-72) et d'après Pline, la ville se fût rendue à ce roi des Étrusques;
-l'aventure d'Horatius Coclès, qui, suivant Polybe, eut pour dénouement
-la mort du valeureux borgne; le combat singulier de Manlius Torquatus,
-qui ne doit avoir rien de réel, puisque Polybe n'en a pas parlé; la
-prétendue victoire de Camille sur Brennus, lequel fut en réalité maître
-de Rome et ne partit qu'après l'avoir mise à rançon, tout cela rentre
-dans la catégorie des mensonges officieux dont je parle ici, de ces
-inventions fabriquées tout exprès pour la plus grande gloire de Rome.]
-
-[Note 58: Nous en avons eu déjà un exemple, à propos de Scævola.
-_V._ pour une foule d'autres, Michelet, _Hist. romaine_, édit. belge,
-t. I, p. 283-287.]
-
-[Note 59: H. Taine, _Essai sur Tite-Live_, p. 9.--Montesquieu
-(_Grandeur et Décadence des Romains_, ch. v) disait à propos des bons
-mots prêtés à Annibal dans les _Décades_: «J'ai du regret de voir
-Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes colosses de l'antiquité;
-je voudrais qu'il eût fait comme Homère, qui néglige de les parer, et
-qui sait si bien les faire mouvoir.»--Les harangues abondent moins
-dans Tacite, aussi sont-elles plus authentiques. On possède une preuve
-de son exactitude. Le discours de Claude au sénat, tendant à faire
-accorder aux Gaulois le droit d'admission parmi les sénateurs, a été
-retrouvé sur les tables de bronze découvertes à Lyon en 1528. Les
-paroles du prince y sont presque en tout point identiques à celles que
-Tacite lui a prêtées. (_Annal._, I. XI, ch. XXIV.)]
-
-[Note 60: Cette harangue est celle qu'il aurait prononcée pour se
-défendre d'aspirer à la tyrannie, comme on l'en accusait. Elle n'a rien
-d'historique; ce n'est autre chose qu'un de ces exercices oratoires
-qu'on faisait faire dans les écoles. Celui-ci nous vient de Pachymère.
-(Boissonade, _Anecdota græca_, t. V, p. 350.)]
-
-
-
-
-III
-
-
-Je viens de dire que je faussais compagnie à l'histoire ancienne; mais
-je vois tout d'abord qu'il faudra bien, malgré moi, que j'y revienne,
-car une bonne partie des _mots_ qui font l'_esprit_ de l'histoire de
-France, est dérobée à l'esprit des anciens. On a donné de la phrase
-une version tant soit peu rajeunie, on a déplacé la scène, changé les
-personnages, et le tour a été joué; et cela non pas une, mais vingt
-fois au moins. Nos historiens n'ont pas même eu le mérite d'inventer
-l'esprit qu'ils prêtaient à leur héros; ils l'ont pris tout fait
-dans quelque livre de langue morte, pour le faire courir à travers
-l'histoire vivante de leur temps.
-
-L'exemple en cela leur venait des Romains. Dans le bagage littéraire
-importé de Grèce à Rome, se trouva l'histoire toute faite. Il ne fallut
-qu'arranger à la romaine ce qui était à la grecque. Tite-Live et les
-autres s'en chargèrent. De cette manière, telle tradition qui figure
-dans les origines helléniques se retrouve plaquée sur les origines
-romaines.
-
-L'héroïsme de Scævola, dont nous parlions tout à l'heure, est un
-plagiat fait à je ne sais quel héros grec célébré par l'historien
-Agatharcide[61]. Les trois Horaces et les trois Curiaces sont des Grecs
-déguisés en Romains et en Albins. Le combat dont on leur fait honneur
-eut pour véritables champions trois soldats de Tégée et trois de
-Phénée, dans une guerre qu'avaient entre elles ces deux petites villes
-d'Arcadie. Le récit du fait se trouve tout au long dans un fragment
-des _Arcadiques_ de Démarate, conservé par Stobée[62]. «Il n'y manque
-aucune circonstance, dit M. Villemain[63], on y trouve jusqu'à l'amour
-de la sœur du vainqueur pour l'un des vaincus, et jusqu'au meurtre de
-cette sœur infortunée.»
-
-[Note 61: _V._ la _Dissertation_ de M. de Pouilly, _sur l'histoire
-des quatre premiers siècles de Rome_, dans les _Mémoires de l'Acad. des
-Inscript._, ancienne série, t. VI, p. 26.]
-
-[Note 62: _Id._, _ibid._, p. 27.]
-
-[Note 63: _La République de Cicéron_, Paris, Didier, 1858, in-8, p.
-147.]
-
-L'histoire de Romulus n'est qu'une version à peine modifiée de celle
-de Cyrus: «L'Astyage d'Hérodote, dit M. Michelet[64], craignait que sa
-fille Mandane ne lui donnât un fils. L'Amulius de Tite-Live craint que
-sa nièce Ilia ne lui donne un arrière-neveu. Tous deux sont également
-trompés. Romulus est nourri par une louve, Cyrus par une chienne. Comme
-lui, Romulus se met à la tête des bergers; comme lui, il les exerce
-tour à tour dans les combats et dans les fêtes. Il est de même le
-libérateur des siens. Seulement les proportions de l'Asie à l'Europe
-sont observées. Cyrus est le chef d'un peuple, Romulus d'une bande; le
-premier fonda un empire, le second une ville.» L'histoire de Curtius se
-retrouve dans les traditions phrygiennes, tout à fait semblable, ainsi
-qu'on en peut juger par le récit qu'en a fait Callisthène, qui vivait
-sous Alexandre, c'est-à-dire avant les premiers historiens de Rome[65].
-
-[Note 64: _Hist. romaine_, édit. belge, t. I, p. 63.]
-
-[Note 65: _Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. VI, p. 27.]
-
-Si l'histoire put être aussi complaisamment accommodée à la guise de
-tel peuple comme à celle de tel autre; s'arranger pour celui-ci après
-avoir servi pour celui-là, mais le plus souvent, il faut en convenir, à
-la condition de n'être vraie pour aucun des deux; il est, à plus forte
-raison, tout naturel que les emprunts d'esprit, qui tiraient moins à
-conséquence, aient toujours pu se faire, d'un peuple à l'autre, avec la
-plus grande facilité. Le prêt d'une anecdote ou d'un mot devait moins
-coûter que celui d'un fait sérieux, d'un héroïsme, ou d'une tradition.
-Aussi les dettes de ce genre, que les faiseurs d'_Ana_ nous ont fait
-contracter envers le passé, sont-elles sans nombre. Je ne parle pas
-seulement des facéties ordinaires, menues monnaies des conversations
-qu'on manie et qu'on fait circuler, sans regarder à la marque qui
-souvent est grecque ou romaine[66]; mais aussi et surtout des paroles
-dont on a gratifié l'esprit des princes ou des grands hommes, et qui,
-en raison de l'importance de leurs modernes endosseurs, ont obtenu,
-sans contrôle et à perpétuité, droit de circulation dans l'histoire.
-
-[Note 66: Pour un grand nombre de ces bons mots renouvelés des
-Grecs, nous renverrons au curieux _Ana_ grec, le _Philogelos_, publié
-par M. Boissonade, à la suite des _Déclamations_ de Pachymère, 1848,
-in-8. _V._ notamment les notes des pages 272, 280, 281, 284, 302.]
-
-Voltaire s'aperçut de ces emprunts des anecdotiers, qui, acceptés par
-les historiens, ont jeté tant de fausse monnaie dans l'histoire. Il
-les en railla fort, lui qui, s'il n'eut pas en pareille affaire une
-conscience beaucoup plus rigoureuse, se donna du moins presque toujours
-la peine de créer de toutes pièces les belles paroles dont il fit
-honneur à ses personnages:
-
-«Pour la plupart des contes dont on a farci les _Ana_, écrit-il à M.
-du M...[67], pour toutes ces réponses plaisantes qu'on attribue à
-Charles-Quint, à Henri IV, à cent princes modernes, vous les retrouvez
-dans Athénée et dans nos vieux auteurs. C'est en ce sens seulement
-qu'on peut dire: _Nil sub sole novum._»
-
-[Note 67: _A M. du M..., membre de plusieurs académies, sur
-plusieurs anecdotes_ (1774).]
-
-A cela Voltaire n'ajoute pas de preuves; mais, sans beaucoup de peine,
-nous allons pouvoir en donner pour lui.
-
-
-
-
-IV
-
-
-«Il n'appartient qu'aux tyrans d'être toujours en crainte. La
-peur ne doit pas entrer dans une âme royale. Qui craindra la mort
-n'entreprendra rien sur moi; qui méprisera la vie sera toujours maître
-de la mienne, sans que mille gardes l'en puissent empêcher.»
-
-Telles sont, entre autres belles paroles, celles que le bon Hardouin
-de Péréfixe, et après lui tous les griffonneurs du _Henriana_, de
-l'_Esprit de Henri IV_, etc., mettent bravement dans la bouche du chef
-de la dynastie bourbonienne, croyant sans doute lui faire beaucoup
-d'honneur. Ils n'arrivent pourtant qu'à transformer ainsi le grand
-roi en une sorte de perroquet à paraphrases. La longue période qu'ils
-lui font dérouler n'est que l'écho étendu de cette parole de Sénèque:
-_Contemptor suœmet vitæ, dominus alienœ_, «Qui fait bon marché de sa
-vie est maître de celle des autres.»
-
-Ce n'est pas seulement pour des propos graves comme celui-ci que
-ces anecdotiers sont allés _gueuser_, au nom du Béarnais, dans les
-livres anciens; ils les ont aussi écrémés de paroles grivoises, qui,
-assaisonnées, épicées à la française, ont pu être mises avec plus de
-vraisemblance encore que le reste sur le compte de ce _diable à quatre_.
-
-Nos jurés-experts en supposition d'esprit vous raconteront, par
-exemple, que Baudesson, maire de Saint-Dizier, ressemblait si fort au
-roi, qu'un jour qu'il était venu le complimenter, la garde, le voyant
-passer et le prenant pour Henri IV, battit aux champs. «Qu'est-ce à
-dire, sommes-nous deux Majestés céans?» s'écria le roi en mettant la
-tête à la fenêtre. On lui expliqua que sa ressemblance avec Baudesson,
-qui venait d'arriver, était cause de l'erreur et de l'aubade. Il le
-fit entrer aussitôt, et fut surpris tout le premier de se trouver un
-ménechme si parfait: «Eh! compère, lui dit-il avec son accent le plus
-gascon et le plus narquois, votre mère est-elle donc allée dans le
-Béarn?--Non, Sire, c'est mon père qui y demeura.--Ventre-saint-gris!
-dit le roi gasconnant un peu moins, je suis payé.»
-
-Maintenant, lisez Macrobe, au chapitre des _Saturnales_[68],
-qui rapporte les bons mots d'Auguste et les bonnes réponses qui
-lui furent faites, vous trouverez toute l'anecdote.... moins le
-_ventre-saint-gris_[69].
-
-[Note 68: Liv. II, ch. IV.]
-
-[Note 69: Elle avait déjà couru au moyen âge. _V._ A. de
-Montaiglon, _Anciennes poésies françaises_, t. IV.--Pour un mot du
-Dante qui fut prêté à Henri IV, _V._ le _Rabelais_ de MM. Burgaut des
-Marets et Rathery, t. II, p. 378, note.]
-
-Je vous ferai grâce de cent autres de même espèce, sauf une seule
-pourtant, dont l'origine m'échappa longtemps et qu'il faut que je vous
-raconte.
-
-Sully avait promesse du roi pour une audience. Il vient heurter à la
-porte du cabinet royal; au lieu de le faire entrer, on lui dit que Sa
-Majesté a la fièvre et ne pourra le recevoir que dans l'après-dîner. Il
-se retire et va s'asseoir tout en grondant à quelques pas d'un petit
-escalier qui menait à la chambre du roi. Une belle jeune fille voilée,
-tout de vert vêtue, en descend bientôt furtivement et s'échappe. Le roi
-ne tarde pas à la suivre: «Eh! monsieur de Rosny, que faites-vous là?
-dit-il un peu troublé à la vue de son ministre; ne vous ai-je pas fait
-dire que j'avais la fièvre?--Oui, Sire, mais elle est partie.... Je
-viens de la voir passer tout habillée de vert.» Le roi se sentit pris;
-il lui frappa gaiement sur la joue, et ils s'en allèrent travailler.
-
-S'il est quelque part une anecdote vraisemblable et bien faite suivant
-l'humeur de ceux à qui on la prête, c'est celle-ci certainement. J'ai
-donc été assez surpris d'apprendre qu'elle était supposée, comme tant
-d'autres. Elle se lit dans Plutarque[70], avec une petite différence
-conforme au goût des Grecs, et que le nôtre jugerait contre nature; ce
-n'est pas tout, je vous dirai qu'à la prendre seulement telle qu'elle
-est ici, on la trouve, bien avant qu'Henri fût né, qui court déjà le
-monde, mise en _iambes_ malins par un certain Hilaire Courtois, qui,
-bien que Bas-Normand, latinisait d'une assez jolie façon[71].
-
-[Note 70: _Vie de Démétrius_, ch. VI (_Œuvres_ de Plutarque, trad.
-Pierron, t. IV, p. 246).]
-
-[Note 71: _Hilarii Cortesii Volantillæ._ Paris, 1533, in-12, p. 24.]
-
-Oh! le vraisemblable, le vraisemblable! C'est la mort du vrai en
-histoire; c'est l'espoir des mauvais historiens, et c'est la terreur
-des bons. Il ne faut pour la vérité ni deux poids ni deux mesures. Elle
-est nue; qu'importe! faites-la voir telle qu'elle est. Sa parole est
-franche jusqu'à la brutalité; qu'importe encore! laissez-lui sa brutale
-parole, et faites tout pour qu'elle parvienne à tous. L'idéal, dont
-elle s'est trop parée, est un voile charmant sans doute; enlevez-le lui
-pourtant, et rendez-le, si c'est possible, à la poésie, qui, de nos
-jours, s'en est trop passée.
-
-M. Renan a écrit[72]: «Au point de vue de la vérité historique,
-le savant seul a le droit d'admirer; mais au point de vue de la
-morale, l'idéal appartient à tous. Les sentiments ont leur valeur
-indépendamment de la réalité de l'objet qui les excite, et on peut
-douter que l'humanité partage jamais le scrupule de l'érudit qui ne
-veut admirer qu'à coup sûr.»
-
-[Note 72: _Études d'hist. relig._, 2e édit., p. 271.]
-
-Ce n'est pas mon avis. L'exactitude, selon moi, n'est pas faite pour
-la dégustation exclusive des privilégiés. Ce qu'elle apporte d'utile
-doit profiter à tous. Sans elle, l'histoire n'a point d'enseignement
-pour l'humanité; et l'humanité ne doit être frustrée d'aucun des
-enseignements de l'histoire.
-
-Aux derniers siècles, époque de la flatterie et des mensonges
-aristocratiques, on pouvait dire, à la grande indignation du P.
-Griffet[73]: «Le vrai est le sublime des sots;» mais aujourd'hui c'est
-différent. Voltaire alors pouvait se croire en droit d'écrire: «Il y
-a des vérités qui ne sont pas pour tous les hommes et pour tous les
-temps[74];» ou bien encore, à propos de certains faits de l'histoire
-de Russie: «Il n'est pas encore temps de les dire, les vérités sont
-des fruits qui ne doivent être cueillis que bien mûrs[75].» La raison
-humaine a fait assez de progrès pour que ces réserves prudentes soient
-devenues inutiles. On peut aujourd'hui lui servir les vérités en
-primeur. Il faut surtout qu'elles lui arrivent sans avoir été frelatées
-d'aucune manière, et sans qu'on ait tenté de mettre à leur place le
-vraisemblable qui n'est que leur fantôme.
-
-[Note 73: _Traité des différentes sortes de preuves qui servent à
-établir la vérité de l'histoire_, p. 90.]
-
-[Note 74: Lettre au cardinal de Bernis, du 23 avril 1764.]
-
-[Note 75: Lettre à la comtesse de Bassevitz, du 24 déc. 1761.]
-
-En cela, je me tiens à ce qu'a dit le P. Griffet: «Il n'y a de
-place dans l'histoire que pour le vrai, et tout ce qui n'est que
-vraisemblable doit être renvoyé aux espaces imaginaires des romans et
-des fictions poétiques[76].»
-
-[Note 76: _Traité des différentes sortes de preuves_, etc., p. 42.]
-
-Si, du moins, l'on n'en faisait abus que pour les bagatelles dont
-je parlais tout à l'heure, le mal serait petit et nous en ririons
-presque. Si l'on se contentait, par exemple, de perpétuer, sous le nom
-de François Ier, je ne sais quelle aventure de chasse qui quelques
-mille ans auparavant, avait été prêtée au roi de Syrie Antiochus
-Sidètes[77], après avoir peut-être auparavant servi pour Nemrod,
-le grand chasseur; si tout le danger de ces sortes de suppositions
-consistait à faire répéter par Rabelais, riant dans son agonie, la
-parole de Demonax mourant: «Tirez le rideau, la farce est jouée[78];»
-ou bien à faire dire encore, par un paysan, à Louis XIV, ce mot copié
-d'Apulée: «Vous aurez beau agrandir votre parc de Versailles, vous
-aurez toujours des voisins;» si l'on s'en tenait seulement aussi à
-renouveler pour Bassompierre et tels autres gens d'esprit certains
-mots de spirituelle paillardise qui avaient fait fortune cent ans
-avant eux, comme celui-ci sur la virginité: «Il est bien difficile
-de garder un trésor dont tous les hommes ont la clef[79];» si même,
-en une question plus grave, l'on s'avisait, comme fit J.-B. Say, de
-prêter trop gratuitement à Christine de Suède, à propos de Louis XIV
-et de la révocation de l'édit de Nantes, ce vieux mot fait tant de
-siècles auparavant pour Valentinien venant de tuer Aétius: «Il s'est
-coupé le bras gauche avec le bras droit[80]»; tout cela, encore une
-fois, ne tirerait pas à grande conséquence. Je pourrais m'en amuser,
-comme fit Léonard Salviati, lorsqu'il voulut prouver en se jouant
-que, pour les faits historiques, il suffit de ce vraisemblable que je
-honnis[81]. J'irais même jusqu'à dire comme Montaigne, à propos de
-hardiesses pareilles hasardées dans son livre: «En l'estude que je
-traicte des mœurs et mouvemens, les témoignages fabuleux, pourvu qu'ils
-soient possibles, y servent comme les vrais.» Le malheur, c'est que le
-même système d'invention et de supposition, la même méthode de prêts
-gratuits, de greffes ingénieuses qui font fleurir sur un nom l'esprit
-ou l'héroïsme germé sous le couvert d'un autre, c'est que toutes ces
-manœuvres du mensonge ont été mises en usage pour les choses les plus
-graves de l'histoire, aussi bien et plus souvent peut-être encore que
-pour ces frivolités, pour ces bagatelles: et cela, toujours à la grande
-joie du menteur qui tendait le piège, du mystificateur sournois qui
-riait sous cape du succès de son industrie, et s'en applaudissait
-d'autant mieux qu'il vous avait leurré pour une affaire plus sérieuse,
-et vous avait servi une bourde plus vide et plus inutile, au lieu d'une
-vérité nécessaire.
-
-[Note 77: Plutarque, _Apophthegmes_, édit. Didot, t. III, p.
-121.--Rollin, _Hist. ancienne_, 1836, in-8, t. III, p. 27.--H.
-Estienne, _Précellence du langage françois_, édit. Feugère, p. 118.]
-
-[Note 78: C'est Freigius qui lui prêta le premier ce mot au t. I de
-ses _Commentaires sur Cicéron_. _V._ la lettre de Guy Patin à Spon, du
-22 juin 1660.]
-
-[Note 79: Ce mot, dans le _Chevræana_, t. I, p. 350, est prêté à
-Bassompierre. Il se trouvait, bien avant que celui-ci fût né, dans le
-_Trésor du Monde_, Paris, 1565, in-12, liv. II, p. 59.]
-
-[Note 80: J.-B. Say, _Traité d'économie politique_, t. I, p. 189.]
-
-[Note 81: _Il Lasca Dialogo, cruscata, ovvero barodosso di Mannozzo
-Rigogoli._ Firenze, 1606, in-8.]
-
-On ne trompe pas toujours son siècle; mais pour peu qu'on soit imprimé
-et qu'on ait mis un peu d'art à façonner ses menteries, l'on a pour soi
-tous les siècles qui suivent. La vérité se dit toujours la dernière,
-souvent même elle ne se dit pas du tout, tant il y a de gens qui sont
-de l'humeur timorée de Fontenelle et qui craignent d'ouvrir les mains.
-Le mensonge, fanfaron et bavard autant qu'elle est timide et muette,
-marche, court, vole cependant: l'avenir est à lui.
-
-C'était bien l'espoir de cet impudent de Paul Jove, «lequel, dit
-Guil. Bouchet[82], estant blasmé de mensonge en son histoire, le
-confessa, adjoutant néantmoins qu'une chose le confortoit, qui estoit
-l'asseurance que dedans cent ans il n'y auroit escrit aucun, ne
-personne qui dist le contraire de ce qu'il avoit mis en son livre; et
-par ainsy que la postérité croiroit tout ce qui estoit couché dans son
-histoire.»
-
-[Note 82: XIVe _Sérée_, t. II, p. 57.]
-
-
-
-
-V
-
-
-De notre temps, le roman a fait sa proie de l'histoire, et l'on a
-bien eu raison de s'en plaindre. Il n'agissait pourtant ainsi que par
-droit de légitime échange. Lorsqu'il s'arrangeait sur le domaine de la
-muse sévère un lot de petites vérités à transformer en mensonges, il
-ne faisait que lui rendre la pareille. Il s'y prenait avec elle comme
-elle s'y était prise avec lui, lorsque, levant sur son terrain une
-large dîme de romanesques inventions, elle en avait fait tout autant
-de bonnes vérités si bien viables, si solidement constituées, qu'elles
-courent encore.
-
-«Petits poupeaux de lait, dit l'auteur du _Moyen de parvenir_[83], je
-vous avertis que vieilles folies deviennent sagesses; et les anciens
-mensonges se transforment en de belles petites vérités dont vous savez
-extraire à propos l'essence vivifiante.»
-
-[Note 83: Édit. de 1757, in-12, t. I, p. 132.]
-
-Ce qui est fort bien dit, à ce point même que Beaumarchais ne crut
-pouvoir mieux dire, et prit tout le passage pour en grossir l'esprit de
-son Figaro[84]. Il pensa que la phrase était faite pour lui, et il s'en
-empara; elle était certes, vu la matière traitée ici, fort bien faite
-aussi pour nous, mais nous nous contentons de la citer.
-
-[Note 84: «Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps _vieilles
-folies deviennent sagesses et qu'anciens petits mensonges assez mal
-plantés ont produit de grosses, grosses vérités_, on en a de mille
-espèces.» (_Le Mariage de Figaro_, acte IV, sc. Ire.)]
-
-
-
-
-VI
-
-
-Les conteurs du moyen âge, prêtres ou laïques, ont semé, plus que
-personne, de ces beaux mensonges à destinée singulière, qui, soutenus
-d'âge en âge par la crédulité naïve, sont parvenus à se faire en pleine
-histoire une floraison inattendue.
-
-C'est à l'un d'eux, le moine Jean, que l'on doit par exemple, la
-première version du joli conte que Collé prit de bonne foi dans
-l'histoire anecdotique et déjà presque légendaire du Béarnais, et dont
-il fit le fond de sa comédie: _La Partie de chasse de Henri IV_. Il
-s'imaginait, et de son temps quelqu'un pouvait-il le démentir? qu'il
-mettait en scène une aventure vraie dont il ne changeait ni l'époque ni
-le héros, tandis qu'en réalité il faisait sa pièce avec un conte qui
-datait du XIIe siècle, et dans lequel l'Angevin Geoffroy Plantagenet
-avait joué d'origine, et, comme on dit, _créé_ le beau rôle[85].
-
-[Note 85: _Hist. de Geoffroy Plantagenet_, par le moine Jean, p.
-26-40.--_Hist. litt. de la France_, t. XIII, p. 356.--Quand Geoffroy
-mourut, l'aventure échut à son fils avec le reste de son héritage. Dans
-une ballade anglaise sur ce sujet, c'est Henri II, fils de Geoffroy,
-qui joue son rôle. _V._ l'analyse de cette ballade dans le _Magasin
-pittoresque_, 1839, p. 345-347.]
-
-Il en est de même pour la fameuse histoire du chien de Montargis, dont
-les faiseurs d'_Ana_, sur la foi du vieux Vulson de la Colombière[86],
-illustrent tous le règne de Charles V, croyant ainsi lui constituer
-ses meilleurs droits au surnom de _Sage_ et au titre de _Salomon de la
-France_. La vérité, c'est qu'elle courait le monde bien avant que ce
-roi ne fût né. On la trouve dans la _Chronique_ d'Albéric, moine des
-Trois-Fontaines[87], qui se termine à l'année 1241, c'est-à-dire un peu
-moins d'un siècle avant la naissance de Charles V.
-
-[Note 86: _Théâtre d'Honneur et de Chevalerie_, t. II, p. 300.]
-
-[Note 87: Hanovre, 1680, in-4, p. 105.]
-
-Le moine, qui plus est, la donne comme bien antérieure à son temps,
-puisqu'il la fait se passer sous le règne de Charlemagne; encore la
-raconte-t-il moins comme une vérité que comme une fiction: «C'est,
-dit-il, une de ces fables tissues par les chanteurs gaulois, qui, bien
-qu'elles plaisent, s'écartent par trop de la vérité de l'histoire.
-Comme bien d'autres, elle a été composée en vue de gagner un peu
-d'argent.» Il disait vrai: l'un des romans dans lesquels elle fut
-intercalée en façon d'épisode, sans que les noms de Macaire et d'Aubry
-fussent changés, a été retrouvé, il y a deux ans, par M. Guessard, à la
-bibliothèque de Saint-Marc, à Venise[88].
-
-[Note 88: _Notes sur un manuscrit français de la Biblioth. de
-Saint-Marc_, par F. Guessard, 1857, in-8, p. 18.--La même histoire se
-trouve sous d'autres noms dans une version portugaise de _Tiran le
-Blanc_. _V_. à ce sujet, le _Bull. de l'Alliance des arts_, 25 mars
-1843, p. 302-303.]
-
-En la voyant ainsi se promener de chansons en chansons, et de romans
-en romans, on peut juger de sa popularité, mais il ne semble aussi
-que plus difficile de fixer l'époque véritable où elle dut se passer,
-si toutefois elle eut jamais quelque réalité. Des chansons et des
-romans, elle fut tout naturellement transportée sur les images; on
-sait que son titre populaire, _Histoire du chien de Montargis_, lui
-vient de ce que la principale péripétie s'en trouvait figurée sur
-un bas-relief placé au dessus de la cheminée de la grand'salle du
-château de Montargis[89]. Montdidier, où l'on disait qu'était né le
-chevalier Aubry; Paris, où l'on racontait que le duel de son chien avec
-l'assassin Macaire avait eu lieu dans l'île Notre-Dame[90], s'étaient
-ainsi vu préférer, à cause du bas-relief, une ville qui n'avait
-autrement rien à faire en tout cela[91].
-
-[Note 89: On voit ce bas-relief vaguement indiqué sur la gravure
-que Du Cerceau a donnée de cette grand'salle dans ses _Villes et
-Châteaux de France_.]
-
-[Note 90: Le récit qu'on trouve dans le _Mesnagier_ publié par M.
-J. Pichon, t. I, p. 93, ne lui donne pas d'autre champ clos.]
-
-[Note 91: _V._ encore, à ce sujet, Bullet, _Mythol. franç._, p.
-64. La gravité des gens qui citèrent ce débris de roman comme un fait
-historique contribua beaucoup à autoriser l'erreur. L'un des plus
-célèbres avocats du XVIIe siècle, Cl. Expilly, ne se fit-il pas un
-jour une preuve juridique de ce combat du chien et de Macaire? _V._
-son _Plaidoyer_ XXX, et Bruneau, _Observat. sur les lois criminelles_,
-in-4º, p. 376.]
-
-L'aventure de Pépin, abattant d'un seul coup de sabre la tête d'un
-lion furieux dans la cour de l'abbaye de Ferrière[92], doit être aussi
-rangée parmi les contes dont on ne connaît pas le héros véritable,
-et pour lesquels chaque nation, chaque époque ont un acteur de
-rechange[93].
-
-[Note 92: _Monachus Sangallensis_, cap. XXIII.]
-
-[Note 93: Cette histoire se rencontre, par exemple, dans
-l'_Historia de las guerras civiles de Granada_, par Perez de Hita, et
-elle était, d'après le titre, _sacada de un libro arabigoy traducido en
-castellano_.]
-
-Celui-ci a été mis en cours par le moine de Saint-Gall, et n'en est
-pas plus respectable. Le bon religieux, en effet, est coutumier
-de mensonges ou tout au moins de suppositions historiques[94]. Sa
-_Chronique_ n'est très souvent qu'un écho prolongé des commérages
-émerveillés de la légende.
-
-[Note 94: C'est encore lui (_Des Faits et Gestes de Charles le
-Grand_, coll. Guizot, t. III, p. 247) qui renouvelle pour Pépin le
-Bossu, bâtard du grand Charles, le récit de l'aventure de Tarquin
-le Superbe abattant les têtes des plus hauts pavots de son jardin,
-etc. Enfin, M. Depping (_Rev. franç._, 2e série, t. III, p. 262) l'a
-convaincu d'erreur pour la relation qu'il fait de l'ambassade d'Haroun
-à Charlemagne.]
-
-Le savant historiographe de la Marine, M. Jal, l'a pris en faute pour
-un fait plus important que celui dont nous venons de parler, plus
-spécieux dans son mensonge, ce qui en accroît le danger, et, qui pis
-est, tout autant répété. Aussi M. Jal s'indigne-t-il moins contre le
-vieux moine, qu'il ne donne sur les doigts des routiniers qui, de nos
-jours encore, reprennent sans examen et perpétuent son conte. Voici
-ce fait, qui, tout d'abord, vous reviendra en mémoire, comme l'un des
-plus rebattus de vos souvenirs de collège. Nous le donnons tel que le
-raconte M. Michelet, à la page 57 d'un livre où il figure plus mal
-qu'en tout autre, puisque c'est le _Précis de l'histoire de France_,
-ouvrage d'éducation dans lequel des vérités triées et certaines
-devraient seules avoir place:
-
-«Un jour, dit donc M. Michelet, d'après le moine de Saint-Gall,
-un jour que Charlemagne s'était arrêté dans une ville de la Gaule
-narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans le
-port. Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, africains,
-d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à la légèreté de
-leurs bâtiments. «Ce ne sont pas là des marchands, dit-il, ce sont de
-cruels ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur s'étant
-levé de table, se mit, dit le chroniqueur, à la fenêtre qui regardait
-l'Orient et demeura très longtemps le visage inondé de larmes. Comme
-personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui l'entouraient:
-«Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement? Certes, je
-ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misérables pirateries; mais
-je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils ont été près de
-toucher ce rivage, et je suis tourmenté d'une violente douleur, quand
-je prévois tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux et à leurs
-peuples.»
-
-Tel est le fait, très agréable à raconter certainement, et dont, à
-cause de ce charme même, on se garderait presque de vérifier à fond
-l'authenticité, de peur de ne pouvoir plus après en illustrer son
-livre. Voici maintenant la réfutation, d'autant plus hardie, qu'il y
-a là, je le répète, un récit qui tient fortement dans l'esprit des
-historiens et dans le souvenir du public. Mais les historiens ne le
-feront pas moins, et le public y croira toujours.
-
-«Je voudrais bien, dit M. Jal[95], qu'on renonçât au plaisir de
-répéter..... la fameuse anecdote mise en circulation par le moine de
-Saint-Gall..... Le silence d'Eginhard est d'un grand poids contre
-l'authenticité de cette historiette, qui fait arriver _inopinato
-vagabundum Carolum_ dans une ville maritime de la Gaule narbonnaise,
-et lui fait voir des barques normandes sur un point du littoral de la
-Méditerranée..... En y songeant bien, l'on verra que le conteur ne nous
-dit pas plus la date du voyage du _vagabundus Carolus_ que le nom de la
-ville où il arriva inopinément.
-
-[Note 95: _Journal des Débats_, 21 oct. 1851.]
-
-«On conviendra qu'Eginhard, bien placé pour savoir ce que faisait le
-roi dont il suivait les pas, n'aurait pas manqué de raconter cette
-anecdote, plus importante assurément que les mentions des chasses
-ou des parties de pêche auxquelles assista Charlemagne; on se
-rappellera surtout que la _Chronique_ de Roderic de Tolède, comme
-les _Gesta Normannorum_ publiés par Duchesne, et la _Chronique_
-rimée de Benoît de Saint-Maure, rapportent à l'année 859 ou 860,
-c'est-à-dire à quarante-six ans environ après la mort de Charlemagne,
-la première entrée des Normands dans la Méditerranée; enfin l'on se
-demandera... si le moine de Saint-Gall, qui écrivait pour Charles le
-Gros, en 884, alors que la France, toujours menacée ou envahie par
-les Normands, appelait un défenseur énergique, n'imagina pas, dans
-une intention louable de patriotisme, ce petit mensonge, ou, si l'on
-veut, cet apologue, dans lequel Charlemagne s'adresse en pleurant à ses
-successeurs.
-
-«Pour moi, ajoute M. Jal, je n'en saurais douter quand j'entends le
-chroniqueur s'écrier à la fin de son récit: «Pour qu'un pareil malheur
-ne nous arrive pas, que le Christ nous protége, et que votre glaive
-redoutable se trempe dans le sang des Normands, en même temps que le
-fer de votre frère Carloman!» Il me semble que le moine de Saint-Gall,
-fier de la leçon qui ressortait pour son maître de son ingénieuse
-invention, dut se dire à peu près, comme à une autre époque Estienne
-Pasquier, à propos d'une anecdote qui caressait la magistrature: «Je
-crois que cette histoire est très vraie, parce que je la souhaite
-telle.»
-
-Et pour combien d'autres n'en est-il pas de même! La vérité, cette
-suprême loi, se subordonne aux convenances. Nous le prouverons par plus
-d'un fait encore; mais, pour le moment, il ne s'agit que de Charlemagne
-et des Normands.
-
-Je ne veux pas quitter ceux-ci sans vous dire en passant que l'histoire
-du mariage de Rollon, leur chef, avec Giselle, fille de Charles le
-Simple, à l'occasion du traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, n'est
-pas moins imaginaire que toutes celles qui précèdent, par la raison que
-Rollon avait alors environ soixante-quinze ans, et pour cette autre
-plus décisive, que Giselle n'était probablement pas née encore[96].
-Quel moyen de faire conclure un mariage, même politique, entre un
-septuagénaire et une fille à naître?
-
-[Note 96: _V._ un travail de M. Auger dans les _Mémoires de la
-Société biblioph. histor._, et l'_Histoire de Normandie_, par M. Th.
-Licquet, Rouen, 1835, in-8º. Le savant conservateur de la Bibliothèque
-de Rouen avait hasardé pour la première fois, dans les _Mémoires de
-la Société des antiquaires de Normandie_ pour 1827 et 1828, cette
-opinion, qui, entre autres approbations, obtint celle de M. Raynouard
-(_Journal des Savants_, 1835, p. 753), après avoir trouvé quelques
-contradicteurs, notamment dans le _Bulletin des Sciences historiques_
-du baron de Férussac, t. XIV, p. 204.]
-
-Je ne veux pas non plus m'éloigner de l'époque de Charlemagne sans
-vous émettre au passage certain doute du savant Fréd. Lorentz[97],
-touchant l'existence de cette fameuse _école palatine_ que Charlemagne
-présidait sous le nom de David, où l'on voyait Alcuin prendre celui
-d'Horace, Engelbert celui d'Homère, etc. Selon l'érudit allemand,
-c'est un conte absurde. J'ajouterai, pour concilier tout, que M.
-Francis Monnier[98], sans vouloir détruire ni même combattre ce doute
-de Lorentz, ne l'accepte pas, du moins tel qu'il l'a émis. La réunion
-«que la postérité a nommée Académie palatine» fut, il en convient, «une
-réunion toute morale de savants» qui se connaissaient, sans beaucoup se
-voir, et qui, pour ainsi dire, ne se réunissaient qu'à distance, mais
-dont l'influence n'en fut pas moins tout aussi active sur l'esprit de
-leur temps que celle d'une école permanente et d'une académie à séances
-assidues: «Frédérik Lorentz, dit-il, s'est trop pressé de la reléguer
-au rang des fables, car, ajoute-t-il avec un grand sens, si l'on ne
-veut s'arrêter qu'au mot lui-même, Charlemagne est bien autre chose
-que le fondateur d'une académie, d'une université, puisqu'il les a
-toutes préparées. Il est, avec Alcuin, son intelligent ministre, le
-restaurateur des lettres en Occident.»
-
-[Note 97: _De Carolo Magno litterarum fautore_, etc., 1828, in-8,
-p. 42, et _Alcuins Leben_, p. 171.]
-
-[Note 98: _Alcuin et Charlemagne_, 2e édit., 1864, in-12, p. 127.]
-
-Puisqu'il a tout à l'heure été question d'Eginhard, je crois bon de
-vous répéter en courant que ses amours et son mariage avec Emma ou
-Imma, fille de Charlemagne, ne sont qu'un roman, dont la première
-version, naïvement consignée dans la _Chronique du monastère de
-Lauresheim_, a été depuis amplement exagérée dans son mensonge par les
-conteurs, les poètes et les peintres[99]. Il est sûr que Charlemagne
-n'eut pas de fille du nom d'Emma, et, quoi qu'en ait dit dom
-Rivet[100], se faisant fort d'un passage de la 32e _lettre_ d'Eginhard,
-il n'est d'aucune façon certain que celui-ci ait été le gendre de
-Charlemagne. Il ne faut même que lire la fin du XIVe chapitre de sa
-_Vie_ de l'empereur pour s'assurer qu'il ne dut pas l'être. Eginhard
-n'y dit-il pas que Charlemagne «ne voulut jamais marier aucune de ses
-filles, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers»? A moins
-qu'Eginhard ne fût aussi distrait que M. de Brancas, qui oubliait
-parfois qu'il était marié, je ne comprends pas qu'ayant pour femme une
-des filles de Charlemagne il ait pu parler ainsi.
-
-[Note 99: On a été jusqu'à mettre la scène de ce roman dans une
-des petites cours de l'hôtel de Cluny. _V._ la _Notice sur l'hôtel de
-Cluny_, p. 9.]
-
-[Note 100: _Hist. litt. de la France_, t. IV, p. 550. Mabillon,
-dans ses _Annal. Bénédict._, a de même donné créance à cette légende,
-t. II, p. 223, 426.]
-
-Quant à l'épisode de la neige, traversée d'un pas ferme par la
-vigoureuse princesse qui porte son amant sur ses épaules, pour dérober
-ses traces aux regards de son père, il n'est pas plus vrai que le
-reste, si l'on persiste surtout à lui donner pour héros Eginhard et
-Emma. Avant que la _Chronique de Lauresheim_, publiée pour la première
-fois en 1600[101], fût venue le mettre sur leur compte, le _Miroir
-historical_[102] de Vincent de Beauvais, l'avait popularisé chez nous
-plusieurs siècles auparavant, en lui donnant pour principal personnage
-l'empereur d'Allemagne, Henri le Noir[103].
-
-[Note 101: _Scriptores rerum Germanicarum_, publiés par Marquard
-Freher, 1600, in-fol., t. III.--Cette chronique a été ensuite donnée à
-part sous le titre de _Chronicon Laurishamense_, 1768, in-4. _V._ au t.
-I, p. 40-46.]
-
-[Note 102: 5 vol. in-fol., 1495.]
-
-[Note 103: _V._ les frères Grimm, _Traditions allemandes_,
-traduites en français par M. du Theil, in-8, t. II, p. 149.--Guillaume
-de Malmesbury, dont le récit est antérieur à celui du chroniqueur de
-Lauresheim, raconte aussi l'anecdote, en la mettant sur le compte de
-Henri le Noir. (_De Gestis regum Anglorum_, lib. II, chap. XII.)]
-
-C'est d'une vanité de descendants que vint toute la légende, ou
-du moins sa popularité. Les comtes d'Erpach se croyaient descendus
-d'Eginhard, mais une plus noble ascendance leur eût fort agréé. Ayant
-à choisir, ils s'attribuèrent celle de Charlemagne, et la rattachèrent
-à l'autre par le conte qui a fait fortune. Ils imaginèrent de
-faire courir le bruit qu'on avait ouvert à Selgenstratt le tombeau
-d'Eginhard, et que l'histoire de ses amours et de son mariage avec Imma
-s'y était trouvée gravée en peu de mots sur une lame de plomb[104].
-Il n'en fallut pas davantage pour que, cette prétendue preuve venant
-s'ajouter au récit, sans doute arrangé lui-même, de la _Chronique de
-Lauresheim_, on acceptât toute la légende, sans plus la contester.
-Freher, qui avait publié la _Chronique_, n'avait pas cru à l'histoire
-de ces amours, et l'avait dit. C'est alors que, pour détruire le
-mauvais effet de ce doute, les comtes d'Erpach avaient imaginé
-l'ouverture du tombeau d'Eginhard et la trouvaille de la lame de
-plomb. Dès lors on put croire, sur ce point, l'incrédulité bien morte;
-mais Bayle, en reprenant le doute de Freher, la réveilla[105], et lui
-donna par l'autorité de sa critique assez de force pour qu'elle pût de
-nouveau serrer de près le mensonge, et en avoir définitivement raison.
-
-[Note 104: Hubert Thomas, _Vie de l'Électeur palatin Frédéric_, t.
-II, p. 10.]
-
-[Note 105: _V._ dans son _Dict. crit._, in-fol., t. II, l'article
-_Eginhard_, à l'endroit où il dit: «Freher n'ajoute aucune foi à ce
-conte.» _V._ aussi le _Ducatiana_, t. I, p. 178-179.]
-
-
-
-
-VII
-
-
-Les frères Grimm, qui, dans leur très savant et très curieux livre
-sur les _Traditions allemandes_, ont dégagé l'histoire de la légende
-avec tant de courage et de lumière, n'ont eu garde d'oublier ce conte.
-Ils l'ont remis à sa vraie place, dans la catégorie des inventions
-ingénieuses, des mensonges bien trouvés dont l'étiquette naturelle est
-la fameuse phrase italienne: _Si non e vero, e bene trovato_.
-
-La plupart des traditions de notre histoire à l'époque mérovingienne
-les ont rencontrés tout aussi inexorablement sceptiques. Il faut voir
-quel bon marché ils font de la vérité historique des événements les
-plus populaires du règne de Childéric et de celui de Clovis; comment
-ils rejettent parmi les fables, en dépit d'Aimoin[106] et de Grégoire
-de Tours[107], tout le roman du mariage de Childéric avec la reine
-Basine, que l'abbé Velly avait pomponné de si jolies phrases; comment,
-malgré les mêmes historiens, ils relèguent au nombre des légendes: et
-la fameuse histoire du vase de Soissons[108], et celle du mariage de
-Clovis et de Clotilde[109], et celle encore de l'épée et des ciseaux
-que cette dernière princesse reçut des rois Childebert et Clotaire,
-comme présents symboliques lui annonçant qu'il lui fallait choisir,
-pour ses petits-fils, entre la mort par le glaive et la tonsure du
-moine[110].
-
-[Note 106: _Hist. des Français_, liv. I, chap. XIII et XIV.]
-
-[Note 107: Hist. des Francs, liv. II, chap. XXVIII.]
-
-[Note 108: Aimoin, liv. I, ch. XII.--Grégoire de Tours, liv. II,
-ch. XXVIII.--Flodoard, _Hist. de Reims_, liv. I, ch. XIII.]
-
-[Note 109: Aimoin et Grégoire de Tours, _ibid._]
-
-[Note 110: Grég. de Tours, liv. III, ch. XVIII.--_V._ sur tous ces
-faits, le livre des frères Grimm, déjà cité, t. II, p. 85, 89, 95, 98.]
-
-De l'existence de Pharamond comme premier roi des Francs, les frères
-Grimm n'en parlent même pas[111]. Ils savent que c'est une croyance sur
-laquelle, à moins d'être le continuateur patenté de M. Le Ragois, l'on
-a passé condamnation depuis plus d'un siècle.
-
-[Note 111: L'abbé de Longuerue en doutait déjà, voyant qu'il n'en
-était pas fait mention dans Grég. de Tours et qu'il n'en était parlé
-que dans le _Manuscrit de Saint-Victor_.]
-
-Auparavant, on y croyait si bien, qu'on allait jusqu'à dire par quelles
-vertus s'était distingué Pharamond. Il se trouve dans les manuscrits
-de la Bibliothèque impériale[112] une _dictée_ faite par Élisabeth de
-France, sous les yeux de Louis XIII encore enfant, où l'on fait dire
-à la petite princesse au sujet de son frère: «Qu'il prendra comme
-modèles, pour la piété saint Louis, pour la justice Louis XII, pour
-l'amour de la vérité Pharamond Ier.....» L'amour de la vérité sous le
-patronage d'un roi dont l'existence est un mensonge, voilà certes qui
-est bien placé!
-
-[Note 112: _Mss. de Béthune_, vol. coté 9309.]
-
-Un mensonge, ai-je dit, l'existence de Pharamond un mensonge! C'est
-bien de l'audace. Ceux à qui la fable est chère vont m'en vouloir;
-peut-être m'en feront-ils un vrai crime, comme il arriva au savant
-de Bohême Shlœzer, qui passa pour criminel de lèse-majesté, parce
-qu'il avait rayé de l'histoire de son pays plusieurs princes que
-des récits mystiques y avaient placés: _Ausus est reges incessere
-dictis_[113]! Le plus grave, c'est que notre liste royale y perd
-un roi, et commence ainsi par un vide. Avec un peu de complaisance
-on peut le combler, et recompléter le nombre, en replaçant dans la
-nomenclature un carlovingien jusqu'ici tenu à l'écart. C'est ce
-fils de Louis-d'Outremer, nommé Charles, que l'on croyait avoir été
-entièrement supprimé par son frère Lothaire, mais qui semble avoir eu
-toutefois quelques années de règne en Bourgogne, ainsi que l'a prouvé
-M. Auguste Bernard, d'après la suscription d'un acte des _Cartulaires
-de Cluny_[114].
-
-[Note 113: Baron de Férussac, _Bulletin des Sciences historiques_,
-t. XVI, p. 328]
-
-[Note 114: _Notes sur un roi inconnu de la race carlovingienne_,
-dans le XXIIIe volume des _Mémoires de la Soc. imp. des Antiq. de
-France_.]
-
-Les frères Grimm n'ont pas dit un mot de la Sainte-Ampoule. S'ils
-doutent des légendes, jugez ce qu'ils pensent des miracles!
-
-Nous n'en parlerons pas nous-même davantage; il nous suffira de
-renvoyer, pour l'origine de la sainte fiole, à l'excellent livre de M.
-Alfred Maury sur les _Légendes pieuses_[115].
-
-[Note 115: P. 183.]
-
-J'avais, dans la première édition de ce livre, fait une chicane aux
-historiens pour leur traduction des paroles de saint Remy baptisant
-Clovis. M. Édouard Thierry m'a fort courtoisement prouvé que j'avais
-eu tort, et je vais prouver à mon tour que j'approuve ses raisons, en
-les reproduisant ici:
-
-«M. Édouard Fournier, dit l'aimable critique[116], prend la traduction:
-«Courbe ton front, _fier_ Sicambre,» en flagrant délit de rhétorique.
-Elle n'est pas tout à fait exacte, j'en conviens; mais elle l'est
-bien plus qu'il ne semble. Si elle cherche le nombre harmonieux, elle
-imite en cela le texte, qui affecte un faux air de vers latin: _Mitis
-depone colla, Sicamber_, et la traduction est encore plus simple que
-l'original. Quant au mot _fier_, on aurait tort de le prendre pour
-un contre-sens. Grégoire de Tours[117] ne dit pas: _Depone colla,
-mitis Sicamber_, «baisse le cou, doux Sicambre;» mais: _Mitis depone
-colla, Sicamber_; «baisse doucement la tête, Sicambre,»--la force de
-l'adjectif portant sur l'action du verbe; ou mieux encore: «Apprivoisé
-désormais,»--c'est le vrai sens de _mitis_--«baisse la tête, Sicambre.»
-Or, qui dit apprivoisé suppose un état antérieur, qui est l'état
-sauvage, et le _mitis Sicamber_ contient le fier Sicambre.»
-
-[Note 116: _Moniteur_ du 4 nov. 1856.]
-
-[Note 117: Lib. II, cap. XXI.]
-
-On est presque heureux des erreurs qui vous attirent de semblables
-rectifications. Elles deviennent ainsi des bonnes fortunes pour la
-vérité.
-
-Si le _mot_ n'a pas été gâté par les arrangeurs d'histoire, il n'en
-a pas été de même pour le reste de l'épisode. La mise en scène qui a
-complètement dénaturé la pièce n'est nulle part plus fausse ni plus
-amusante que dans le livre de Scipion Dupleix[118]. Il nous montre le
-roi franc inclinant, à la voix de l'évêque, sa tête frisée et parfumée.
-On croit assister au sacre de Louis XIV, recevant, en perruque, la
-couronne de ses ancêtres.
-
-[Note 118: _Hist. génér. de France_, 1639, t. I, p. 58.]
-
-«L'heure de la veille de Pasques, à laquelle le roy devoit recevoir
-le baptesme de la main de sainct Remi, estant venue, il s'y présenta
-avec une contenance relevée, une démarche grave, un port majestueux,
-très-richement vestu, musqué, poudré, la perruque pendante,
-curieusement peignée, gaufrée, ondoyante, crespée et parfumée, selon
-la coutume des roys françois. Le sage n'approuvant pas telles vanités,
-mesmement en une action si saincte et religieuse, ne manqua pas de luy
-remonstrer qu'il falloit s'approcher de ce sacrement avec humilité!»
-
-Les avènements de dynastie sont plus qu'autre chose encore en histoire
-des occasions d'erreur, ou tout au moins de doute. La _Chronique_,
-dont le langage, en ce temps-là surtout, est si mal assuré, ne bégaye
-jamais tant qu'auprès des berceaux. On se croyait sûr de la vérité,
-par exemple, au sujet de Hugues-Capet et de sa prise de possession
-du trône. Augustin Thierry avait dit qu'avec lui la France s'était
-enfin donné une royauté nationale, substituant ses droits nouveaux aux
-droits vieillis de la monarchie venue d'outre-Rhin avec les Franks de
-Clovis et ceux de Charlemagne. M. Olleris[119] vient aujourd'hui nous
-dire qu'on s'est trompé. Ni Hugues-Capet, ni ses successeurs immédiats
-n'eurent, à l'entendre, rien de vraiment national. Ce furent moins des
-rois français, selon lui, que des agents couronnés de l'étranger. S'ils
-n'étaient plus Germains par la race, comme ceux qu'ils remplaçaient,
-ils l'étaient par le servage. M. Olleris nous paraît aller trop loin.
-Il se peut, comme il tend à le prouver, que les premiers Capétiens,
-sans grande force au dedans, où les vassaux leur étaient plus ennemis
-que l'étranger même, aient cherché au dehors l'appui qui leur manquait
-là, et se soient fait ainsi une défense de ce qu'ils auraient dû
-combattre; mais il serait injuste de leur faire un crime de cette
-politique de prudence, et d'y voir surtout la preuve d'une vassalité
-quelconque vis-à-vis de l'Allemagne. De ce que celle-ci les soutint,
-il ne faut pas aller jusqu'à dire qu'ils fussent tout à elle, comme
-serviteurs et créatures de ses empereurs. La France ne vit pas moins en
-eux des rois de son choix, les premiers qu'elle eût vraiment tirés de
-ses propres entrailles, comme il est dit dans un passage des _Annales
-de Metz_, oublié par Augustin Thierry, bien qu'il fût singulièrement
-favorable à sa thèse: _Unum quodque de suis visceribus, regem sibi
-creari disponit._
-
-[Note 119: _Mémoire sur Aurillac et son monastère_, fort bien
-analysé par M. E. Levasseur dans la _Revue des Sociétés savantes_,
-mai-juin 1864, p. 541, et signalé par quelques lignes excellentes de M.
-Saint-Marc Girardin, _Journal des Débats_, 17 mars 1863.]
-
-La bourgeoisie et les gens de métiers, chez lesquels était alors le
-vrai cœur de la France, en jugèrent si bien ainsi que, pour mieux
-établir le lien intime qui existait entre eux et cette dynastie,
-moins française encore qu'essentiellement parisienne, ils imaginèrent
-le conte singulier et bientôt popularisé par les romans[120], qui
-donnait le chef de la dynastie pour le fils d'un boucher de Paris, et
-tendait à confondre ainsi, dans une même parenté, les _Capets_ avec
-les _Capeluches_. La dynastie en fut un peu rabaissée vis-à-vis de
-l'étranger, où l'on se moqua de cette origine, comme fit Dante dans son
-_Purgatoire_[121], mais en France, à Paris même, où la corporation des
-bouchers avait une si grande puissance, elle n'en fut que mieux assise
-et plus forte.
-
-[Note 120: _V._ l'excellente introduction de M. Guessard au roman
-de _Hugues-Capet_, «seul poème où la légende du bouclier soit rapportée
-avec une apparence de bonne foi...» P. 10, 31.]
-
-[Note 121: Chant XXe.]
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Préoccupés seulement dans leur livre de la communauté de traditions
-qui peut exister entre notre histoire et celle des États germaniques,
-les frères Grimm ne vont pas pour nous au-delà des deux premières
-races. Je le regrette; dans les règnes suivants, ils auraient encore
-eu beaucoup à redresser. Que leur eût-il semblé, par exemple, de cette
-belle anecdote sur le roi Louis le Gros, racontée dans tous les livres
-sur l'histoire de France, notamment en ces termes dans les _Tablettes
-historiques_ de Dreux du Radier[122]?
-
-[Note 122: T. I, p. 148.]
-
-«Dans le combat de Brenneville contre Henri Ier, roi d'Angleterre,
-en 1119, un chevalier anglois ayant pris les rênes du cheval sur
-lequel Louis le Gros étoit monté, et criant: «Le roi est pris,» Louis
-lui déchargea un coup de la masse d'armes dont il étoit armé, et le
-renversa par terre en disant, avec ce sang-froid qui caractérise la
-véritable valeur: «Sache qu'on ne prend jamais le roi, pas même aux
-échecs.»
-
-Cela sent bien, n'est-ce pas, son histoire inventée, son _mot_ fait à
-plaisir? Croiriez-vous pourtant que Mézeray avait trouvé encore moyen
-d'enchérir sur cet aimable mensonge et de l'enjoliver: «Cette aventure,
-dit-il, fut le sujet d'une médaille qu'on fit graver avec cette
-inscription, tirée de Virgile:
-
- «_Nec capti potuere capi_[123].»
-
-[Note 123: Cet hémistiche de Virgile, où se trouve un jeu de mots
-qu'on lui a souvent reproché, se lit, avec une différence pour le
-premier mot, dans le VIIe l. de l'_Énéide_, v. 295, discours de Junon.]
-
-Une médaille commémorative, une médaille honorifique du temps de Louis
-le Gros[124]! Avouez qu'on ne peut mieux greffer une fausseté sur une
-autre, et plus impudemment _illustrer_ un mensonge.
-
-[Note 124: _V._ sur les erreurs de ce genre, un mémoire de l'abbé
-Barthélemy, dans les _Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. XXIV, p. 34.]
-
-Je fus longtemps à trouver l'origine de celui-ci, dont il n'y a pas
-trace, bien entendu, dans la vie de Louis VI, par l'abbé Suger: _Vita
-Ludovici VI, cognomine Grossi_. Le hasard me la fit enfin découvrir
-dans un livre qui n'était guère fait pour donner à l'anecdote plus de
-créance à mes yeux: c'est le _Policration_ de Jean de Salisbury[125].
-
-[Note 125: Liv. I, ch. v.--L'abbé Garnier, dans un Mémoire à
-l'_Académie des Inscriptions_ (t. XLIII, p. 364), répète le mot de
-Louis le Gros et semble y croire. En revanche, il nie ce qu'on dit
-de l'origine de cette guerre: la scène de l'échiquier que Henri
-d'Angleterre aurait jeté à la tête de Louis de France. Il a raison de
-dire que c'est un épisode du roman des _Quatre Fils Aymon_ transplanté,
-avec d'autres personnages, en pleine histoire de France (_ibid._, p.
-356). Il conteste encore dans le même mémoire, p. 357, la réalité de
-certaine plaisanterie que Philippe Ier se serait permise sur l'obésité
-de Guillaume le Conquérant, et qui aurait été la cause d'une autre
-guerre.]
-
-Cette bataille de Brenneville a joué de malheur avec la vérité.
-Quelques historiens prétendent qu'il n'y eut là qu'un seul homme de
-tué. Or, je ne crois pas beaucoup plus à cette mort unique qu'au mot
-de Louis le Gros. Elle me fait souvenir du fameux bulletin du général
-Beurnonville, après les affaires de Pellygen et de Grew-Machern, en
-1791.
-
-«Après trois heures d'une action terrible, et dans laquelle les ennemis
-ont éprouvé une perte de dix mille hommes, celle des Français,
-écrivait-il, s'est réduite au petit doigt d'un chasseur.»
-
-Paris s'amusa beaucoup de cette gasconnade. On en fit le sujet d'une
-chanson qui avait pour refrain:
-
- Holà! citoyen Beurnonville,
- Le petit doigt n'a pas tout dit.
-
-Quelques jours après, un loustic de régiment écrivit au ministre que
-«le petit doigt perdu était retrouvé.»
-
-
-
-
-IX
-
-
-Bien souvent il est arrivé que lorsqu'un fait réellement vrai avait été
-revêtu par les historiens des formes menteuses de leur style, celles-ci
-faisaient mettre en doute la vérité du fond, et reléguer le tout dans
-la catégorie de leurs fables coutumières.
-
-Il en a été ainsi pour cette grande scène où tous les historiens des
-deux derniers siècles, mais aucun avec autant de pompe et de faux
-apparat que l'abbé Velly, nous représentent Philippe-Auguste, le matin
-de la bataille de Bouvines, posant sa couronne sur l'autel, en disant à
-ses barons: «S'il est quelqu'un parmi vous qui se juge plus capable que
-moi de la porter, je la mets sur sa tête et je lui obéis.»
-
-Tenu en défiance par cette mise en scène et par cette déclamation;
-n'ayant d'ailleurs pour garantie du fait qu'un passage de la
-_Chronique_ de Richier, abbé de Senones, et un autre de Papire Masson
-qu'il savait très-porté à donner créance aux fables, Augustin Thierry
-n'hésita pas à révoquer hautement en doute, dans une de ses _Lettres
-sur l'histoire de France_[126], tout le théâtral épisode. Depuis lors,
-on a publié la _Chronique de Rains_, et le fait condamné par M. Thierry
-s'y est retrouvé avec des airs de vérité naïve qui lui assurent enfin
-une sorte d'authenticité. Par la manière dont le récit nouveau détruit
-presque de fond en comble l'échafaudage de cette histoire telle qu'on
-la racontait auparavant, on ne voit que mieux toutefois combien il
-avait été raisonnable, sinon de la nier, du moins de la mettre en doute.
-
-[Note 126: 1re édition, p. 72.]
-
-Nous allons reproduire la simple narration du vieux chroniqueur, avec
-les paroles sensées dont M. Edward Leglay la fait précéder en la citant
-dans son _Histoire des comtes de Flandre_[127].
-
-[Note 127: T. I, p. 500.]
-
-«Quelques historiens, dit-il, prétendent que le roi de France, se
-plaçant au milieu de ses officiers, fit déposer sa couronne sur un
-autel, et que là il l'offrit au plus digne. Personne ne se présenta
-comme bien l'on pense, et Philippe remit sa couronne sur sa tête.
-Guillaume le Breton, qui se tenait derrière le roi, et vit de ses
-propres yeux tout ce qui se passa dans cette journée mémorable, ne
-parle pas de cette cérémonie à la Plutarque. Si la chose eut lieu, elle
-fut beaucoup plus simple, plus naïve, et par conséquent beaucoup plus
-en harmonie avec les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que
-la rapporte un vieil auteur français:
-
-«Quand la messe fut dite, le roi fit apporter pain et vin, et fit
-tailler des soupes, et en mangea une, et puis il dit à tous ceux qui
-autour de lui étaient: «Je prie à tous mes bons amis qu'ils mangent
-avec moi, en souvenance des douze apôtres, qui avec Notre-Seigneur
-burent et mangèrent, et s'il y en a aucun qui pense mauvaisetié ou
-tricherie, qu'il ne s'approche pas.» Alors s'avança messire Enguerrand
-de Coucy, et prit la première soupe et le comte Gauthier de Saint-Pol
-la seconde et dit au roi: «Sire, on verra bien en ce jour si je suis
-un traître.» Il disait ces paroles pour ce qu'il savait que le roi
-l'avait en soupçon, à cause de certains mauvais propos. Le comte de
-Sancerre prit la troisième soupe, et les autres barons après, et il
-y eut si grande presse, qu'ils ne purent tous arriver au hanap qui
-contenait les soupes. Quand le roi le vit, il en fut grandement joyeux;
-et il dit aux barons: «Seigneurs, vous êtes tous mes hommes, et je suis
-votre sire, quel que je soie, et je vous ai beaucoup aimés... Pour ce,
-je vous prie, gardez en ce jour mon honneur et le vôtre. Et _se vos
-vées que la corone soit mius emploié en l'un de vous que en moi, jo mi
-otroi volontiers et le voit de bon cuer et de bonne volenté_.» Lorsque
-les barons l'ouïrent ainsi parler, ils commencèrent à plorer, disant:
-«Sire, pour Dieu, merci! nous ne voulons roi sinon vous. Or, chevauchez
-hardiment contre vos ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec
-vous[128].»
-
-[Note 128: La _Chronique de Rains_, publiée par M. L. Paris, p.
-148.--Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que la scène, telle que
-l'abbé Velly et les autres l'ont arrangée, ressemble beaucoup moins à
-celle dont on trouve le récit dans cette _Chronique de Rains_, qu'à
-certaine scène du même genre pompeusement décrite dans l'_Alexiade_,
-liv. IV, ch. V. Au lieu de la bataille de Bouvines, il s'agit de celle
-de Dyrrachium; au lieu de Philippe-Auguste, c'est Robert Guiscard.
-Anne Comnène lui fait tenir aux chevaliers normands le même discours à
-peu près que l'on a prêté à Philippe-Auguste offrant sa couronne aux
-barons.]
-
-Il vous semblera sans doute, comme à moi, que l'histoire gagne beaucoup
-à ce simple récit où la pratique d'un pieux usage, cette communion
-de la bataille, si chère à Du Guesclin lui-même[129], fait le fond
-de la scène. On ne peut nier qu'il substitue au mieux ses naïvetés
-chevaleresques à la pompe déclamatoire de ces narrations de seconde
-main, dans lesquelles, à force d'être frelatée et fardée, la vérité
-elle-même n'était plus vraisemblable.
-
-[Note 129: Sa coutume, avant le combat, était de manger _trois
-soupes_ (trois tranches de pain) _dans du vin_, en l'honneur de la
-Trinité. Les preux du _Roman de Perceval_ faisaient tous la même
-chose.]
-
-
-
-
-X
-
-
-Des vieux textes retrouvés ou mieux lus sont sortis, sous les mains de
-la jeune génération savante, un grand nombre de vérités nouvelles, de
-lumières imprévues qui ont fait le jour ou dissipé le doute sur des
-événements qu'on hésitait à accepter.
-
-M. Mérimée dit quelque part[130]: «Bien des sources autrefois fermées
-sont ouvertes aujourd'hui,» c'est un des grands points; mais un autre
-aussi important, c'est que, la source une fois ouverte, beaucoup de
-mains intelligentes savent y puiser et trouver la vérité au fond.
-
-[Note 130: _Rev. des Deux-Mondes_, 1er avril 1859, p. 577.]
-
-Ce n'est plus aujourd'hui qu'on répétera, par exemple,
-qu'Aigues-Mortes était autrefois un port de mer, parce que saint Louis
-s'y embarqua pour l'Orient, et qu'on cherchera dans le prétendu retrait
-des eaux une preuve d'un notable abaissement de la Méditerranée,
-depuis le XIIIe siècle. Un examen éclairé des lieux a prouvé que la
-mer n'était pas alors plus rapprochée de la ville, mais qu'il existait
-un canal large, profond, bien entretenu--une enquête faite sous le roi
-Jean permit encore de le constater--qui établissait une communication
-entre les étangs, aujourd'hui desséchés, qui baignaient les murs
-d'Aigues-Mortes. La ville, sans être sur la mer, avait ainsi une sorte
-de port où pouvaient mouiller les plus gros vaisseaux de cette époque,
-et dans lequel, en effet, saint Louis s'embarqua[131].
-
-[Note 131: _Écho du monde savant_, t. I, p. 119.--Ch. Lenormant
-disait, à la page 35 de son _Rapport sur les Antiquités de la France_
-pour 1850, à propos d'un mémoire de M. Di Pietro sur Aigues-Mortes: «On
-y trouve la réfutation péremptoire du préjugé consacré par l'erreur des
-plus illustres savants, préjugé suivant lequel la mer aurait reculé de
-plus d'une lieue, depuis l'embarquement de saint Louis sur ce rivage.
-Les salines et les marais au-dessus desquels s'élève la fameuse tour de
-Constance n'ont pas changé d'aspect depuis l'âge des Croisades.»]
-
-L'erreur sur le lieu de départ du saint roi se complique d'un mensonge
-sur son retour. On lit partout qu'il ramena de la croisade trois cents
-chevaliers à qui les Sarrasins avaient crevé les yeux, et que c'est
-pour eux qu'il fit construire le premier hospice d'aveugles dont le nom
-de _Quinze-Vingts_ eut pour origine leur nombre de trois cents. Saint
-Louis fit bâtir, en effet, cet hôpital, «la meson aux aveugles,» comme
-dit Joinville[132]; leur nombre fut, il est vrai aussi, de trois cents,
-mais la condition des malheureux admis ne fut pas ce qu'on a dit. Ce
-sont des pauvres gens que le bon roi voulut dans son hôpital, et l'on
-voit bien par la description que Rutebeuf a faite de leurs courses et
-de leurs cris par la ville, qu'il n'y avait parmi eux que des mendiants
-et pas un chevalier[133].
-
-[Note 132: Édit. Francisque-Michel, p. 219.]
-
-[Note 133: On trouve sur ce fait, dans le _Journal des Savants_ de
-1725, p. 362, un premier doute, qui devint une réfutation complète en
-1779, dans le _Dict. hist. de Paris_ de Hurtault et Magny, t. IV, p.
-200-201.]
-
-Autrefois l'on s'émerveillait fort des audiences données par saint
-Louis sous le chêne de Vincennes ou sous les ombrages du jardin du
-palais; aujourd'hui l'on ramène à la simple vérité le simple récit
-de Joinville. On y trouve bien moins un acte de royale bonhomie,
-qu'un fait de politique éclairée: le roi par qui fut inaugurée l'ère
-des légistes donnait ainsi l'exemple; il prêchait pour la loi en la
-faisant observer lui-même comme juge; il élevait la profession de
-légiste en prouvant qu'elle n'était pas au-dessous de lui. Saint Louis
-y perd comme bonhomie, je le répète, mais comme politique il y gagne,
-et, quoi qu'on dise, pour un roi celle-ci vaut beaucoup.
-
-Les petits commérages qui couraient sur sa mère, Blanche de Castille,
-et sur ses amours avec le comte de Champagne, médisances intéressées
-qui donnaient aux mauvais esprits leur revanche contre le saint roi,
-sont aujourd'hui comptés pour ce qu'ils valent. La vertu de la noble
-reine est sortie saine et sauve de l'examen que lui ont fait subir MM.
-Bourquelot[134] et Éd. de Barthélemy[135]. Les gens que le mérite gêne,
-qu'un éloge trop soutenu jette dans l'humeur noire, devront se décider,
-désormais, à n'admirer le fils qu'après avoir admiré la mère.
-
-[Note 134: _Hist. de Provins_, t. I, p. 164, 172, 178.]
-
-[Note 135: _Rev. française_, 10 juin 1857, p. 301 et suiv.]
-
-La bonne reine Marguerite, femme du saint roi, devra perdre au
-contraire à pareil examen, non pas certes en vertu, mais en héroïsme.
-L'on sait à présent que Joinville, lorsqu'il nous la montre priant un
-vieux chevalier de la mettre à mort aussitôt qu'il y aurait pour elle
-péril de tomber aux mains des mécréants, n'a fait que reproduire une
-aventure déjà mise en scène dans la _Geste_ latine de Waltharius[136].
-
-[Note 136: Reiffenberg, _Annuaire de la Biblioth. royale de
-Belgique_, t. III, p. 42.]
-
-J'ai du regret pour ce que perd l'héroïsme, et de la joie pour ce
-que la vérité peut enlever au scandale. Malheureusement, c'est de ce
-côté-là qu'il n'y a presque toujours rien à ôter. Douteux ou faux par
-le détail, il résiste par le fond. L'histoire de l'adultère de la
-reine, femme de Louis le Hutin, est, par exemple, un de ces scandales
-bien conformés dont il faut, quoi qu'il en coûte, laisser la tache sur
-notre histoire. Tout ce qu'on raconte des débordements de cette reine,
-et de ses relations impudiques avec les écoliers qu'elle attirait de
-nuit au Louvre, est absolument vrai, hormis toutefois sur un point:
-Buridan ne fut pas, comme on l'a dit même en des livres sérieux[137],
-un des galants de l'École pris au piège du royal adultère; loin de
-là, maître alors et non plus élève, il s'indigna dans sa chaire de la
-rue du Fouarre contre ces débauches, et parvint, dit-on, à détourner
-les écoliers de ces dangereux rendez-vous. La reine s'en vengea en le
-faisant saisir et précipiter dans la rivière, ce qui fit dire à Villon,
-en des vers d'où vint l'erreur parce qu'on ne les comprit pas:
-
-[Note 137: _Œuvres_ de Villon, avec des notes de l'abbé Prompsault,
-1832, in-8º, p. 127.]
-
- Semblablement où est la Reine
- Qui commanda que Buridan
- Fut jetté en un sac en Seine[138].
-
-[Note 138: Il paraît qu'il échappa et qu'il alla établir à Vienne,
-en Autriche, une école qui devint aussi célèbre que l'avait été
-celle d'Abailard à Paris. (_Ducatiana_, t. I, p. 92-93.)--Puisque je
-viens de nommer Abailard, je dois ajouter que l'authenticité de sa
-correspondance avec Héloïse semble fort douteuse, depuis l'excellent
-travail que M. Lud. Lalanne a consacré à ce point d'histoire galante
-dans la _Corresp. littér._, 5 déc. 1856, p. 27-33. Quant à un autre
-fait sur lequel se sont aussi élevés des doutes, la présence des restes
-d'Héloïse et d'Abailard dans les cercueils transportés du Paraclet
-au Père-Lachaise, les lettres écrites et les preuves données par MM.
-Trébuchet et Albert Lenoir dans le _Journal de l'Institut historique_,
-t. IV, p. 193-199, ne permettent plus de n'y pas croire.]
-
-Ainsi toujours le roman prend pied dans l'histoire. Villani lui donna
-beau jeu[139], quand, je ne sais d'après quelles preuves, il fit un
-si beau récit de l'entrevue de Philippe le Bel avec Bertrand de
-Goth, archevêque de Bordeaux, dans la forêt de Saint-Jean-d'Angély,
-entrevue qui aurait abouti à un échange de promesses bientôt réalisées:
-pour Bertrand, la tiare; pour Philippe, la pleine autorité sur le
-saint-siège.
-
-[Note 139: _Istorie fiorentine_, liv. VIII., chap. LXXX.]
-
-M. Rabanis[140] a démontré la fausseté du théâtral épisode par un
-double _alibi_. L'archevêque était à vingt-cinq lieues de là, et le roi
-plus loin encore. Il a de plus fait voir que l'élection de Clément V
-fut toute naturelle, et n'eut pas besoin d'être imposée par Philippe le
-Bel; enfin, il a prouvé que si Clément transporta le saint-siège dans
-Avignon, ce fut pour fuir les troubles qui agitaient l'Italie, et non
-pas pour témoigner envers le roi de France d'une soumission stipulée,
-comme prix de la tiare, dans la mystérieuse entrevue.
-
-[Note 140: _Lettre à M. Daremberg, sur l'entrevue de Philippe le
-Bel et de Bertrand de Goth à Saint-Jean-d'Angély_, 1858, in-8.]
-
-«La conscience morale, dit M. Rabanis, comme conclusion de son
-remarquable travail, n'est-elle pas satisfaite, lorsque ces bonnes
-fortunes de l'érudition tournent à la justification ou à l'honneur de
-quelque grande victime des passions ou des préjugés; de quelqu'un de
-ces hommes du passé, qui ne sont plus là pour se défendre, et dont on
-a pu jeter la mémoire et la poussière à tous les vents, sans crainte
-qu'il en sortît un cri ou une plainte[141]!»
-
-[Note 141: MM. Victor Leclerc et Littré, l'un dans le t. XXIV
-de _l'Histoire littéraire de la France_, l'autre dans la _Revue des
-Deux-Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 416, ont confirmé la réfutation
-faite par M. Rabanis: «On ne peut, dit M. Littré, analysant ce qui se
-trouve sur ce point dans le beau travail de M. V. Leclerc, on ne peut
-ajouter foi à l'anecdote racontée par le chroniqueur Jean Villani, que
-le roi et le futur pape se virent dans une abbaye au fond d'un bois
-près de Saint-Jean-d'Angély, et firent entre eux un trafic des choses
-saintes, en un contrat en six articles, avec serment sur l'hostie; mais
-la remarque de M. Leclerc est juste: on rencontre à tout moment dans
-l'histoire de ces anecdotes suspectes ou fausses, qui ont un fond de
-vérité. Ici, la rumeur populaire mettait en action ce qui était dans la
-pensée de tous, c'est-à-dire la condescendance des papes durant trois
-siècles pour la politique des rois de France.»]
-
-
-
-
-XI
-
-
-Il n'est pas que vous n'ayez vu citer partout les dernières paroles
-du grand maître des Templiers qui, du haut de son bûcher flamboyant,
-assigna devant Dieu, pour le quarantième jour après son supplice,
-le pape qui l'avait livré; et pour un délai qui ne dépassait point
-l'année, le roi qui avait signé sa condamnation. Vous vous souvenez
-aussi que l'événement donna raison à cet appel, et que la mort du
-pape Clément, ainsi que celle du roi Philippe le Bel, survenues dans
-l'espace de temps marqué par Jacques Molay, en firent une sorte de
-prophétie.
-
-Ce hasard, cette rencontre du fait prédit avec le fait accompli,
-suffirent, et non sans raison, pour rendre la chose peu croyable, à
-notre époque peu croyante. Il se fit de notre temps, autour de ce fait
-qui pendant quatre siècles n'avait pas trouvé un incrédule, une sorte
-de conspiration du doute: «C'est un récit arrangé d'après l'événement,»
-dit Sismondi[142]. «Ce fait, écrit Salgues[143], n'est appuyé sur aucun
-monument historique, et les historiens les plus dignes de foi n'en
-parlent point.» C'est aussi l'opinion sceptique de Raynouard[144],
-et celle encore de M. Henri Martin[145], dont le seul tort, dans sa
-réfutation, est de citer l'historien Ferreti au sujet d'un fait dont il
-n'a parlé que pour un autre que le grand maître[146].
-
-[Note 142: _Hist. des Français_, t. IX, p. 293.]
-
-[Note 143: _Des Erreurs et des Préjugés_, t. II, p. 39.]
-
-[Note 144: Dans une note de sa tragédie des _Templiers_ (acte V,
-sc. VIII): «Peut-être, dit-il, l'événement de la mort du pape et de
-celle du roi, qui survécurent peu de temps au supplice du grand-maître,
-fut-il l'occasion de répandre ces bruits populaires.» Ce qui n'empêcha
-pas Raynouard de faire une tirade avec la prétendue citation.
-Historien, il doutait; poète, il faisait comme s'il avait cru. Dans
-les deux cas il s'acquittait de son métier. D'une main il cherchait la
-vérité, de l'autre il aidait à l'erreur. C'est le poète seul qui a été
-entendu.]
-
-[Note 145: _Hist. de France_, 1re édition, t. V, p. 214.]
-
-[Note 146: Le passage de Ferreti, qu'on peut lire dans le _Rerum
-Italicarum scriptores_, t. IX, p. 1017, fait mention d'une assignation
-du même genre, mais c'est à Naples que se passe l'histoire, et le
-prince assigné est Clément V lui-même, qui s'y trouvait alors. Il faut
-ajouter, pour être juste, que Ferreti ne croit pas lui-même à ce qu'il
-rapporte. Il le donne comme un _on dit_, dont il ne se fait pas le
-garant: _Non hoc pro rei veritate conscripsimus, ut auctoritate nostrâ
-posteris evangelizatur, sed velut fama dictavit. V. l'Intermédiaire_ du
-10 mai 1865, p. 287.]
-
-Mézeray dit bien, il est vrai: «J'ai lu que le grand maître n'ayant
-plus que la langue de libre, et presque étouffé de fumée, s'écria à
-haute voix: «Clément, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à
-comparoitre dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge.»
-
-_J'ai lu_ est positif; _j'ai lu_ est fort bon; mais où a-t-il lu? Les
-_Chroniques de Saint-Denis_[147] ne parlent pas de cet appel qui aurait
-été si bien entendu; Villani n'en dit pas un mot[148]; Paul-Émile ne
-s'en explique pas davantage[149]. Juste Lipse en fait bien mention,
-et le donne comme un fait très certain (_certissimum_), mais est-ce
-suffisant? L'auteur des _Facta, dicta memorabilia_, cité par Raynouard,
-le raconte aussi avec conviction, mais outre que ce livre n'est pas
-une autorité bien forte, il se trouve, dans le récit qu'il donne
-de l'événement, une variante qui tendrait à diminuer plutôt qu'à
-augmenter la croyance. Selon lui, ce n'est pas Jacques Molay sur son
-bûcher, à Paris, qui convoqua Clément et Philippe devant le tribunal
-suprême, c'est un templier napolitain brûlé à Bordeaux[150]! Reste
-encore le jésuite Drexelius[151]; mais celui-là, le récit une fois
-fait, se contente de s'écrier: «Qui nierait qu'il n'y eût dans cette
-prédiction quelque chose d'inspiré et de divin par la permission de
-l'Être-Suprême?» Malheureusement, l'enthousiasme de celui qui parle ne
-fait pas toujours la foi de celui qui écoute. Quoique le jésuite eût
-dit: _Qui nierait?_ l'on continua de nier.
-
-[Note 147: Édit. in-fol., p. 46.]
-
-[Note 148: _Istorie fiorentine_, liv. IX, ch. LXV.]
-
-[Note 149: Liv. VIII, p. 257.]
-
-[Note 150: Celui-ci trouvait moyen de combiner la légende dont
-Ferreti nous a parlé tout à l'heure avec celle du même genre qui
-courait toute la France. En plaçant l'anecdote à Bordeaux, avec un
-templier napolitain pour acteur, il concilia les deux mensonges de
-façon à n'en faire qu'un.]
-
-[Note 151: _De Tribun. christ._, lib. II, cap. III.]
-
-Enfin, de nos jours, une _Chronique_ contemporaine de l'événement, la
-_Chronique_ de Godefroy de Paris, a été retrouvée, et l'on y a pu lire
-la mention détaillée du fait qu'on reléguait au rang des mensonges[152].
-
-[Note 152: _V._ un article de M. L. Lacabane, _Bibliothèque de
-l'École des Chartes_, 1re série, t. III, p. 2 et suiv.--Dernièrement,
-M. Elizé de Montagnac, dans son _Histoire des chevaliers Templiers_,
-a pris notre réfutation à partie; mais un défenseur très compétent,
-M. Alphonse Feillet, est intervenu pour nous, ajoutant une preuve
-nouvelle à celles que M. de Montagnac ne trouvait pas suffisantes. Si
-M. de Montagnac n'est pas convaincu, «nous lui conseillons de lire,
-dit-il, une chronique rimée par un contemporain, témoin oculaire de la
-mort du grand maître, et dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque
-impériale (F. fr., nº 6, 812), il verra que rien n'appuie le récit
-que Mézeray et Raynouard ont rendu populaire.» _Revue historique des
-Ardennes_, 6e livr., année 1865, p. 330.]
-
-Les croyants ont crié victoire. On tenait donc le récit primitif d'où
-tous les autres étaient sans doute partis! C'était beaucoup, était-ce
-assez? Je ne le crois pas. Connaître l'origine d'un fait, ce n'est pas
-en avoir la preuve. Pour celui-ci surtout, eu égard au merveilleux
-qui l'entoure et qui justifie le doute, peut-être fallait-il plus
-que le témoignage d'une de ces _Chroniques_ en rimes, faites pour
-fixer les événements dans la mémoire du peuple, en frappant d'abord
-son imagination, et écrites par conséquent sous l'inspiration de ses
-croyances habituelles[153].
-
-[Note 153: On saura la vérité sur un autre grand procès de ce
-temps-là, celui d'Enguerrand de Marigny, dont la condamnation, si
-souvent incriminée par les historiens, ne fut peut-être qu'une
-justice nécessaire, lorsque M. Francisque-Michel aura publié le
-résultat de ses recherches dans les comptes de l'Échiquier au _Record
-Office_ à Londres. Il nous a dit à nous-même plus d'une fois, et
-_l'International_ de la fin d'octobre 1865 l'assurait d'après la même
-confidence, que Marigny était vendu aux Anglais. La mention des sommes
-considérables qu'il recevait existe aux registres de l'Échiquier. On
-n'ignorait pas que les Flamands le pensionnaient richement; lui-même
-en convenait, disant «qu'il ne recevait ces sommes que pour ruiner
-d'autant l'ennemi». (P. Clément, _Trois Drames historiques_, 1858,
-in-18, p. 89.) Mais on ne savait pas qu'il tâchait aussi de ruiner
-l'Angleterre en lui vendant chèrement la France à son profit.]
-
-
-
-
-XII
-
-
-Je préfère, à la réfutation indécise de la prédiction du Templier, une
-autre qui est vraiment irrécusable, triomphante; je parle de celle
-que, grâce à un texte mieux lu, l'on a faite, dans ces derniers temps,
-d'une des paroles qui ont eu le plus de crédit chez les historiens des
-premiers Valois, et qui leur ont inspiré les plus belles phrases, les
-plus solennels commentaires.
-
-Il s'agit du _mot_ de Philippe VI, fuyant le champ de bataille de Crécy
-et venant demander asile au châtelain de Broye. Il n'en est guère de
-plus autorisé. Il a pour lui Villaret[154], Désormeaux[155], Dreux du
-Radier[156], mille autres encore, et enfin M. de Chateaubriand dans son
-_Analyse raisonnée de l'histoire de France_[157]. C'est lui qui va nous
-le redire, avec cette pompe de langage si facilement ridicule quand
-elle n'est plus que la parure d'un mensonge.
-
-[Note 154: _Hist. de France_, t. VIII, p. 451.]
-
-[Note 155: _Hist. de la maison de Bourbon_, t. I, p. 264.]
-
-[Note 156: _Tablettes historiques_, t. II, p. 148.]
-
-[Note 157: Édit. F. Didot, 1845, in-12, p. 206.]
-
-«La nuit, dit-il, pluvieuse et obscure favorisa la retraite de
-Philippe... Il arriva au château de Broye: les portes en étaient
-fermées. On appela le commandant; celui-ci vint sur les créneaux et
-dit: «Qu'est-ce là? qui appelle à cette heure?» Le roi répondit:
-«Ouvrez: C'EST LA FORTUNE DE LA FRANCE:» parole plus belle que celle
-de César dans la tempête[158], confiance magnanime, honorable au sujet
-comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans
-cette monarchie de saint Louis.»
-
-[Note 158: _V._ plus haut, p. 12, pour l'authenticité au moins
-douteuse de _ce mot_.]
-
-J'ai regret d'avoir à biffer cette magnifique période, le cœur m'en
-saigne; il le faut pourtant: la belle parole qui l'a inspirée n'a
-jamais été dite. Ce qui est pis encore, c'est que sa solennité un peu
-matamore fait contre-sens avec le mot bien simple qui a réellement
-été prononcé par le roi vaincu, fugitif, et courbé sous les mornes
-tristesses de la défaite:
-
-«Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour vaillant, se partit le roy
-Philippe tout déconcerté, il y avoit bien raison, luy, cinquième des
-barons tant seulement.... Si chevaucha ledict roy tout lamentant et
-complaignant ses gens, jusques au chastel de Broye. Quand il vint à la
-porte, il la trouva fermée et le pont levé, car il estoit toute nuit,
-et faisoit moult brun et moult épais. Adonc fit le roy appeler le
-chastelain, car il vouloit entrer dedans. Si fut appelé, et vint avant
-sur les guérites, et demanda tout haut: «Qui est là qui heurte à cette
-heure?» Le roy Philippe qui entendit la voix répondit et dit: «_Ouvrez,
-ouvrez, chastelain, c'est l'_INFORTUNÉ ROY DE FRANCE...»
-
-Voilà ce qu'a écrit Froissart[159], et cette fois vous pouvez l'en
-croire. Il a pour lui la pleine vraisemblance, ce qui, auprès de la
-version recueillie par M. de Chateaubriand, équivaut à la pleine
-vérité. Quant à l'origine de l'erreur reprise si malheureusement
-par le grand écrivain, elle est facile à deviner: elle vient d'une
-mauvaise lecture. Ceux qui publièrent les premiers le texte du
-chroniqueur lurent et imprimèrent mal; ou plutôt, égarés par les
-mauvaises habitudes historiques de leur temps, si fort engoué pour les
-discours et les mots fanfarons à la Tite-Live et à la Quinte-Curce, ils
-cherchèrent moins à lire ce qui s'y trouvait que ce qu'ils désiraient y
-trouver.
-
-[Note 159: Liv. I, part. I, chap. CCXCII.]
-
-C'est pendant la Renaissance, qui vit se réveiller la mode des pompeux
-mensonges à l'antique avec le goût des littératures anciennes, que
-le _mot_ me semble avoir commencé de circuler sous sa forme altérée.
-Brantôme, qui le trouvait au gré de son imagination gasconne, fut
-un des premiers qui le mit en cours: «S'il faut qu'ils se retirent,
-dit-il[160], parlant des rois après une défaite, que ce soit en
-valleureuse et honorable rellique de battaille, comme fit ce brave
-Philippe de Vallois amprès la battaille de Crécy, qui amprès avoir
-combattu tout ce qui se pouvoit jusques à la sérée, qui le fit retirer
-au giste en un château et ville, où le gouverneur luy ayant demandé de
-la muraille son nom, il répondit que c'étoit la fortune restée de la
-battaille perdue!»
-
-[Note 160: _Œuv. complètes_ de Brantôme, édit. elzévirienne, t. II,
-p. 88.]
-
-Depuis, l'on a recouru aux manuscrits, à celui de Breslau, qui est
-la meilleure copie de l'original, à celui de Berne, à celui de la
-bibliothèque de l'Arsenal, et le vrai texte a été rétabli tel que nous
-venons de le donner[161].
-
-[Note 161: _V._ le _Récit de la bataille de Crécy_, par M. C.
-Louandre (_Revue anglo-française_, t. III, p. 262), et un remarquable
-article de M. de Pongerville, dans le _Journal de l'Instruction
-publique_, 1855.--Dacier donna le premier la bonne _leçon_, après lui
-Noël la mit dans ses _Éphémérides_ (1803, in-8, août, p. 211), Buchon
-enfin la consacra, d'après Dacier, dont il cita l'autorité en note,
-dans sa _Collection des Chroniques en langue vulgaire_, t. II, p. 370.
-Il la signala, un jour, à M. de Chateaubriand, pour qu'il rectifiât,
-dans une prochaine édition de ses _Études historiques_, le passage
-reproduit plus haut. Le grand écrivain lui répondit que le _mot_, tel
-qu'il l'avait cité d'abord, était bien plus beau et qu'il s'y tenait.
-Pour lui la vérité ne valait pas une phrase. Le fait nous a été affirmé
-par M. le docteur Payen, à qui Buchon l'avait raconté sur le moment
-même.]
-
-Si les historiens des siècles derniers l'eussent connu, je doute qu'ils
-en eussent fait cas; je répondrais même qu'ils lui auraient préféré
-la fausse version. N'était-ce pas assez d'avouer la défaite d'un roi
-de France? fallait-il lui enlever encore le _mot_ qui relevait cette
-défaite et en était comme la revanche? Leur patriotisme n'aurait pu
-faire ce sacrifice à la vérité. La censure royale ne leur aurait
-d'ailleurs peut-être pas permis cette sincérité, surtout pendant le
-règne de Louis XIV. Tout ce qui touchait à l'infaillibilité des rois
-et tendait à diminuer leur prestige devait être sous-entendu par
-l'histoire.
-
-A l'époque où l'abbé de Choisy s'occupait du règne de Charles VI, le
-duc de Bourgogne lui dit: «Comment vous y prendrez-vous pour dire qu'il
-étoit fou?--Je dirai qu'il étoit fou, répondit l'abbé. La seule vertu
-distingue les hommes dès qu'ils sont morts[162].»
-
-[Note 162: _Mémoires_, t. I, p. 2.]
-
-On peut se faire une idée, par ce débris de conversation, de
-l'indépendance que les princes, qui pouvaient tout, permettaient alors
-aux historiens, même pour le passé; mais il ne faut pas s'en rapporter
-à la réponse de l'abbé pour croire que beaucoup s'affranchissaient du
-joug. Ils se soumettaient à mentir, et l'abbé lui-même des premiers,
-quoi qu'il veuille prétendre, avec sa fanfaronnade de sincérité.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Puisque nous en étions à parler de Philippe de Valois à Crécy,
-l'occasion serait bien prise pour revenir sur la plupart des événements
-qui suivirent ou précédèrent cette funeste journée, et qui sont les
-points éclatants ou sinistres de la longue guerre de rivalité entre la
-France et l'Angleterre, aux XIVe et XVe siècles.
-
-Froissart, avec ses récits de chroniqueur intéressé et romanesque, fait
-pour cette époque la part fort belle à notre ennemie et au mensonge.
-Nous n'aurions qu'à vouloir pour trouver à réfuter dans chaque page de
-son livre; ainsi, le _mot_ d'Édouard, qui, débarquant sur le rivage
-de France, tombe le nez en terre et s'écrie, comme si c'était un
-bon présage: «Cette terre me désire[163];» l'histoire d'Arteweld,
-ce _brasseur-roi_, comme l'appelle M. d'Arlincourt dans un roman
-fameux, et qui ne fut jamais ni _brasseur_[164], quoique Froissart
-l'ait dit, ni _roi_ surtout[165]; l'aventure d'Édouard III et de la
-comtesse de Salisbury, qui donna lieu à la création de l'ordre de la
-Jarretière et à sa fameuse devise: _Honny soit qui mal y pense_[166],
-et dont la première invraisemblance est l'âge même de l'héroïne, qui,
-à l'époque où tout ceci dut se passer, aurait eu sur son royal amant
-un droit d'aînesse beaucoup trop marqué[167]; enfin et surtout, car
-c'est plus grave, les massacres de la Jacquerie, pour lesquels il ne
-faut plus croire le récit de croque-mitaine que Froissart en a fait,
-mais les pages sérieuses que leur a consacrées M. Bonnemère dans son
-_Histoire des Paysans_, et qui ramènent ces horreurs exagérées à leur
-plus simple expression. «Plût au ciel, dit M. Feillet[168], après
-avoir félicité M. Bonnemère de cette heureuse réfutation, plût au ciel
-que des historiens inspirés du même amour de la patrie pussent nous
-réhabiliter aussi facilement les massacres de Cabrières et de Mérindol,
-de la Saint-Barthélemy! etc... Peu importe le parti qui se trouverait
-justifié, puisqu'avant tout la France aurait une tache de moins sur son
-noble front.»
-
-[Note 163: Froissart, liv. I, part. I, ch. CCLXVI.--C'est le _mot_
-de César, qui fit une chute pareille en mettant pied sur la terre
-d'Afrique, et s'écria: _Terre d'Afrique, je te saisis._ C'est aussi le
-_mot_ de Guillaume le Conquérant dans une circonstance toute semblable,
-lors de son débarquement en Angleterre. Voyez Augustin Thierry, _Hist.
-de la Conquête des Normands_, t. I, p. 334.]
-
-[Note 164: _V._ les _Annales de l'Académie de Bruxelles_ (1832), p.
-124, et les _Nouvelles Archives historiques des Pays-Bas_, janv. 1831,
-p. 14.]
-
-[Note 165: M. d'Arlincourt a cru que _rewart_ ou plutôt _ruward_
-(gardien de la tranquillité) signifiait _roi-citoyen_.]
-
-[Note 166: _V._ ce qu'en dit M. Beltz, membre du _College of
-Arms_, dans ses Annales (_Memorials_) de l'_Ordre de la Jarretière_,
-analysées, sur ce point, dans la _Revue de Paris_ du 10 oct. 1841, p.
-131.]
-
-[Note 167: _V._ la dissertation de Papebroch dans les
-_Bollandistes_ (avril, t. III) et le compte-rendu d'une séance de
-l'_Académie de Bruxelles_, 4 juin 1852, où le débat fut repris sur ce
-sujet par MM. Polain et Gachard.]
-
-[Note 168: _Revue de Paris_, 1er mai 1857, p. 55.]
-
-Oui, donnons sur toutes choses la vérité à tous, sans parti pris, sans
-réticences. Soyons heureux si notre histoire se purifie sous nos mains
-impartiales et perd quelques souillures, qu'elle ne méritait pas;
-mais laissons aussi à chacun les flétrissures qu'il a bien gagnées.
-Justifier quand même n'est pas de notre fait; et nous ne voulons pas
-qu'on puisse accuser la moindre de ces pages d'avoir fait l'office de
-papier brouillard, c'est-à-dire d'avoir gardé pour soi la tache qu'elle
-voulait enlever. Le beau et le bien mis en leur vrai jour feront notre
-joie, mais nous ne reculerons pas devant l'aveu du mal. Mieux vaut la
-vérité, même hideuse, qu'un séduisant mensonge. Nous sommes en cela de
-l'avis de Grégoire le Grand, qui disait[169]: «_Si autem de veritate
-scandalum sumitur, utiliùs permittitur nasci scandalum, quam veritas
-relinquatur._ Si du récit d'un fait véritable il résulte du scandale,
-il vaut mieux laisser naître le scandale que renoncer à la vérité.»
-
-[Note 169: 7e _homélie_, § 5.]
-
-La sévérité contre les autres oblige contre soi-même. Nous n'aurons
-donc pour notre propre livre aucune partialité complaisante; nous en
-confesserons les fautes avec autant d'empressement que celles d'autrui.
-C'est même, en toute franchise, par un aveu de ce genre que nous
-reprendrons notre travail où nous l'avons laissé.
-
-Confiant dans ce qu'avait dit Daru, qui, pour une fois qu'il doutait,
-n'eut pas la main heureuse; fort de ce qu'avait écrit Depping, dont le
-scepticisme était encore allé plus loin[170], nous avions cru pouvoir
-reléguer parmi les légendes le fameux _Combat des Trente_, livré en
-1351, entre Josselin et Ploërmel. Nous avions tort, on nous l'a prouvé
-depuis avec d'excellentes raisons[171]. C'est pour nous un bonheur de
-le déclarer, car alors même que nous doutions le plus, nous étions
-presque tenté de mentir par patriotisme.
-
-[Note 170: _Rev. encyclopéd._, t. XXXVI, p. 64-65.]
-
-[Note 171: _V._ la savante brochure de M. Pol de Courcy, _le Combat
-des trente Bretons_, etc., Saint-Pol-de-Léon, 1857, in-8º; et un
-article de M. de Laroche-Héron dans l'_Univers_, 17 juin 1858.]
-
-Que n'en est-il de même pour le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre!
-Malheureusement, pour ce qu'il y a de mensonge de ce côté le doute
-n'est guère permis, depuis qu'au dernier siècle Bréquigny[172]
-découvrit, dans les archives de Londres, des pièces témoignant des
-connivences du héros calaisien avec les Anglais, et prouvant, entre
-autres choses, qu'il reçut du roi Édouard une pension qu'un traître
-seul pouvait accepter; je n'ajouterai qu'un détail nouveau, mais, ce me
-semble, tout à fait décisif.
-
-[Note 172: _Notice des Manuscrits_, t. II, p. 227.--_Mémoires de
-l'Académie des Inscriptions_, t. XXXVII, p. 539. Dans le premier de
-ces mémoires, Bréquigny se fait une arme contre Froissart du silence
-que garde sur toute cette affaire la _Chronique_ latine de Gilles de
-Muisit, «qui, dit-il, écrivoit dans le temps même de l'événement et
-dans une ville peu éloignée du lieu où se passoit la scène». Dans
-l'autre travail, il prouve que, deux mois après la reddition de Calais,
-Édouard, par lettre du 8 oct. 1347, non-seulement rendit à Eustache de
-Saint-Pierre les maisons qu'il possédait dans Calais, mais lui en donna
-d'autres et le pensionna. Il ajoute: «Comment Eustache de Saint-Pierre,
-cet homme qu'on nous peint s'immolant avec tant de générosité aux
-devoirs de sujet et de citoyen, put-il consentir à reconnoître pour
-souverain l'ennemi de sa patrie; à s'engager solennellement de lui
-conserver cette même place qu'il avoit si longtemps défendue contre
-lui; enfin, à se lier à lui par le nœud le plus fort, l'acceptation
-du bienfait? C'est ce qui me paroît s'accorder mal avec la haute idée
-donnée jusqu'ici de son héroïsme patriotique.»--Notre ami Eugène
-d'Auriac a repris, dans le _Siècle_ du 26 septembre 1854, à l'époque
-où la ville de Calais se proposait d'élever une statue à Eustache de
-Saint-Pierre, la réfutation entreprise par Bréquigny; il l'a complétée
-à l'aide de quelques pièces récemment trouvées à la Tour de Londres,
-une entre autres, datée du 29 juillet 1351, qui nous montre Édouard III
-dépossédant les héritiers d'Eustache de Saint-Pierre des biens qu'on
-lui avait accordés, parce que, loin sans doute de suivre son exemple,
-ils étaient restés fidèles à la cause française. Le dernier mot de M.
-d'Auriac sur cette question se trouve, très étendu et corroboré de
-nouvelles preuves, dans un travail de la _Revue des Provinces_ de 1864,
-t. VI, p. 491.]
-
-En 1835, une société savante, qui se recrute d'érudits à Calais et dans
-les villes voisines, la _Société des Antiquaires de la Morinie_, mit
-au concours cette question si intéressante pour la gloire de toute la
-contrée: _Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons
-au siège de Calais_.
-
-On pouvait s'attendre d'avance à voir le prix remporté par quelque
-mémoire rétablissant enfin dans sa glorieuse authenticité l'événement
-mis en doute depuis tantôt un siècle. Si la Société devait être
-naturellement indulgente et partiale, c'était certainement pour tout
-travail où la question se trouverait envisagée sous ce point de vue.
-Malheureusement c'était le moins favorable; le mauvais rôle ici était
-du côté de la défense. Les juges, après lecture des pièces, eurent le
-bon esprit de s'en apercevoir et assez de justice pour le déclarer.
-
-Le mémoire auquel le prix fut décerné, et dont M. Clovis Bolard, un
-Calaisien! était l'auteur, prouvait qu'Eustache de Saint-Pierre n'était
-rien moins qu'un héros.
-
-Voici comment le _Mémorial artésien_[173] raconte la séance dans
-laquelle fut proclamée la décision de la Société:
-
-[Note 173: Cité dans les _Archives historiques et littéraires du
-nord de la France_, t. IV, p. 506.]
-
-«M. le secrétaire perpétuel fait un rapport sur les travaux de la
-Société pendant l'année. Il le termine en disant que sur les trois
-questions proposées pour le concours de 1835, il n'a été répondu
-qu'à une seule, celle qui a pour objet _le dévouement d'Eustache de
-Saint-Pierre et de ses compagnons au siège de Calais_, et qu'après
-maintes discussions dans le sein de la compagnie, une majorité de
-quatorze voix contre onze a prononcé que la médaille serait décernée à
-l'auteur du mémoire qui a révoqué en doute ce fait historique.
-
-«A ces mots, un mouvement de surprise se manifeste dans l'auditoire, et
-plus d'un assistant s'étonne qu'une société française puisse couronner
-un ouvrage qui tend à effacer de notre histoire un des plus beaux
-traits qui honorent les annales de notre nation. On écoute cependant
-avec attention divers fragments du mémoire, lus avec chaleur par M.
-le secrétaire, et bientôt le lauréat, M. Clovis Bolard, de Calais,
-s'avance au bureau pour recevoir des mains de M. le président la
-médaille d'or que lui décerne la Société.»
-
-Ici, l'on se contenta d'être surpris et un peu mécontent, comme le dit
-le journal; ailleurs, dans une circonstance à peu près pareille, si ce
-n'est que l'esprit religieux et non plus le sentiment patriotique y
-était mis en jeu, l'on ne s'en tint pas à ce muet étonnement.
-
-M. Henri Julia lisait à la dixième séance de la Société archéologique
-de Béziers un fragment du mémoire historique qui lui avait mérité la
-_Couronne d'argent_. L'épisode choisi était le sac de Béziers, en
-1209. Il venait de citer les paroles du légat Milon: «Tuez-les tous,
-Dieu reconnaîtra bien ceux qui sont à lui,» lorsque tout à coup, du
-milieu de l'assemblée, un jeune prêtre s'écrie: «C'est faux, cela a été
-démenti.» Grand tumulte; le lecteur s'interrompt, le président se lève;
-on s'attend à le voir rappeler à l'ordre l'impétueux perturbateur.
-Point du tout; il retire la parole à M. Julia, qui voulait continuer,
-et il croit devoir se justifier lui-même du scandale de cette scène,
-en déclarant à l'assemblée que le fragment dont la lecture avait causé
-tant d'émotion n'était pas celui qu'il avait indiqué à l'auteur.
-«Ainsi, lisons-nous dans l'_Alliance des Arts_[174], M. Henri Julia,
-qui était venu de Paris pour recevoir une ovation dans une séance
-solennelle, s'est vu l'objet d'une censure publique.»
-
-[Note 174: 25 mai 1844, p. 363.]
-
-Le président avait de cette manière donné deux fois raison au
-jeune prêtre; il l'avait indirectement excusé de son inexcusable
-interruption, et il avait tacitement approuvé son démenti du _mot_
-historique. En ce dernier point avait-il tort? Que faut-il penser de
-la réalité de l'impitoyable parole du légat? Est-elle assez authentique
-pour qu'on se croie en droit de la répéter partout? Les uns diront
-oui; les autres non. Ceux-là ayant pour eux dom Vaissette; ceux-ci,
-son commentateur, le chevalier Du Mège. Dans le doute, je fis comme le
-sage; je commençai par m'abstenir[175], bien qu'en cela mon penchant
-fût volontiers pour la justification du légat. On a tant médit de
-l'Église et de ses prêtres! on a tant exagéré le mal dont leur sévérité
-souvent nécessaire a été la cause!
-
-[Note 175: Il faut dire, avant tout, à la justification du légat,
-que si son mot cruel se trouve relaté par quelques historiens (_V._
-Césaire d'Heisterbach, liv. V, ch. XXI), il ne l'est point par tous,
-notamment par ceux qui feraient le mieux autorité, les écrivains du
-pays. Il ne se lit même pas dans le récit du moine de Vaulx-Cernay,
-«qui, dit M. Du Mège, aurait, sans aucun doute, trouvé le mot sublime
-et approuvé avec une sainte joie cet ordre barbare». (_Hist. du
-Languedoc_, de D. Vaissette, édit. Du Mège, 1838, in-8º, _addit. et
-notes_ à la suite du t. V, p. 31.)]
-
-L'authenticité du mot me semblait toutefois assez fortement sapée
-pour penser qu'on ne dût pas désormais le citer sérieusement. Je fus
-donc surpris de le voir solennellement rappelé par M. Guizot dans sa
-réponse au _discours de réception_ du Père Lacordaire. Les érudits s'en
-émurent, et l'un d'eux, M. Ch. Tamisey de Larroque, crut à propos de
-faire une réfutation en règle de la malencontreuse citation[176]. Après
-ce qu'il a dit pour montrer le peu de foi qu'il faut avoir en Césaire
-d'Heisterbach, dont le livre est ici le seul témoignage[177], et pour
-faire voir aussi par quelques faits de la vie du légat, que de telles
-paroles étaient absolument contraires à ses habitudes de miséricorde,
-j'avoue que le doute dans lequel je m'abstenais d'abord fut entièrement
-dissipé[178].
-
-[Note 176: _Correspondance littéraire_ du 10 février 1861, p.
-149-152.]
-
-[Note 177: Daunou, qui ne peut être suspecté de trop de partialité
-pour l'Église, avait lui-même déclaré que le légat était calomnié par
-Césaire d'Heisterbach, dont le livre est indigne, selon lui, de toute
-créance. (_Hist. litt. de la France_, t. XVII, p. 313.)]
-
-[Note 178: Si le compilateur Larousse avait connu l'excellent
-article de M. Tamisey de Larroque, il se fût sans doute dispensé de
-croire encore à l'odieux lieu commun, et il se fût gardé de nous faire
-un crime de notre doute prudent. _V._ son livre, au titre si bizarre,
-_Fleurs historiques des dames_, p. 632.]
-
-Pour la création du Saint-Office, à laquelle on prétend que saint
-Dominique eut part, je serai plus à l'aise encore. J'ai, pour nier, les
-autorités les plus fortes[179], entre autres celle du P. Lacordaire,
-d'autant plus précieuse en cela que l'empressement du célèbre
-dominicain à repousser pour son patron toute responsabilité dans cette
-fondation sinistre semble être une garantie de son horreur pour tous
-les actes de l'Inquisition[180].
-
-[Note 179: _Le cardinal Ximenès et l'Église d'Espagne_, par le
-docteur Hefels, traduct. de l'abbé Sisson, p. 205.]
-
-[Note 180: Ce qu'il a dit, à ce sujet, dans son _Histoire de
-saint Dominique_, se trouve confirmé par un article de la _Revue
-contemporaine_, 25 avril 1857, p. 733.]
-
-Puisque je me trouve avec lui, je ne le quitterai pas sans parler d'un
-_mot_ qu'il mit en crédit, et que son autorité fit prendre pour une
-parole célèbre, lorsque ce n'était qu'un titre de livre. Je laisserai
-parler à ce sujet M. de Montalembert[181], et d'autant plus volontiers
-qu'il me donne occasion de relever une petite erreur.
-
-[Note 181: _Le P. Lacordaire_, p. 147.]
-
-«C'est Lacordaire, dit-il, qui a le premier, dans un article de
-_l'Avenir_, exhumé ce titre de la _Chronique_ des _Gesta Dei per
-Francos_, dont on usa depuis lors à tort et à travers, dans la
-littérature ecclésiastique....» C'est fort vrai; ce qui l'est moins,
-c'est l'origine de la phrase telle que la donna M. de Montalembert.
-Ce n'est pas le titre d'une Chronique, mais celui d'une _collection_
-d'historiens relatifs aux Croisades, publiée en 2 vol. in-folio, par
-Bongars, en 1611. Bongars était protestant, et il est curieux que ce
-soit lui qui ait prêté au grand orateur catholique l'une des formules
-dont il aimait le mieux se servir. Cette source, s'il l'eût connue, ne
-lui eût pas rendu moins belle la parole qu'il y trouvait. Son esprit
-faisait partout son profit du grand et du beau, et la phrase dont
-nous parlons est de ce domaine. Elle n'est égalée que par celle de
-Shakespeare, qui est presque sa tributaire: «La France est le soldat de
-Dieu.»
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Autre question: Doit-on faire grâce à la belle parole que tout le
-monde, même cette bonne _Biographie universelle_[182], prête au roi
-Jean II, quand, sur la nouvelle que son fils le duc d'Anjou, fuyant
-l'Angleterre où il l'avait laissé en otage, était revenu en France, il
-se décida à s'en aller reprendre son rôle de monarque captif? Je ne le
-pense pas.
-
-[Note 182: T. XXI, p. 446.]
-
-«Il prit la résolution, dit la _Biographie_, de retourner se constituer
-prisonnier à Londres, répondant à toutes les objections de son conseil,
-que _si la bonne foi était bannie du reste du monde, il fallait qu'on
-la trouvât dans la bouche des rois_.»
-
-Moins heureuse que tous les petits mensonges historiques de ce
-temps-là, parlés ou en action, cette belle phrase n'a pas même, pour
-enjoliver un peu et brillanter ce qu'elle a de faux, la spécieuse
-autorité de Froissart. Bien plus, c'est celui-ci qui va nous aider à
-prouver que Jean parla peut-être tout autrement. «Et, dit-il de ce roi
-qui veut à toute force quitter son royaume et retourner en prison,
-et ne luy pouvoit nul oster ni briser son propos. Si estoit-il fort
-conseillé du contraire; et luy disoient plusieurs prélats et barons de
-France que il entreprenoit grande folie, quand il se vouloit encore
-mettre en danger du roy d'Angleterre. Il répondoit à ce, et disoit
-qu'il avoit trouvé au roy d'Angleterre son frère, en la reine et ses
-neveux leurs enfants, tant de loyauté, d'honneur et de courtoisie,
-qu'il ne s'en pouvoit trop louer; et que rien ne se doutoit d'eux
-qu'ils ne luy fussent loyaux, courtois et aimables en tous cas: et
-aussi il vouloit excuser son fils le duc d'Anjou.»
-
-N'être point relaté par Froissart, être même indirectement contredit
-par les paroles qu'il rapporte, c'est presque pour un _mot_ une raison
-d'être authentique; ceux qui soutiennent la vérité de la phrase prêtée
-au roi Jean pourraient s'en faire forts, j'en conviens. Malheureusement
-elle n'a pas même ce refuge. Le douteux chroniqueur a dit tout à fait
-juste cette fois; plusieurs écrivains qu'il faut croire confirment son
-récit.
-
-Il en est un même qui va plus loin que lui dans la réfutation implicite
-de la sentencieuse parole qui court toutes les histoires: c'est le
-Continuateur de Nangis[183]. Non seulement, dans ce qu'il a écrit à
-ce sujet, la phrase prêtée au roi Jean, mais aussi l'intention toute
-chevaleresque qui l'aurait fait retourner en Angleterre, se trouvent
-formellement contredites. A l'entendre, le roi aurait pris ce parti
-extrême moins par raison d'honneur que pour cause de galanterie,
-_causâ joci_, ce que M. Michelet paraphrase ainsi[184]: «Quelques-uns
-prétendaient qu'il n'y allait que par ennui des misères de la France,
-ou pour revoir quelque belle maîtresse[185].»
-
-[Note 183: Dans le _Spicilège_ de D. d'Achery, in-4º, t. III, p.
-132.]
-
-[Note 184: _Hist. de France_, t. III, p. 430.]
-
-[Note 185: _V._ aussi une note de M. Dessales, dans les _Mélanges
-de littérature et d'histoire_ de la Société des Bibliophiles, 1850, p.
-152.--Une autre anecdote, racontée sur le roi Jean, par Roquefort (_De
-l'état de la Poésie françoise dans les_ XIIe _et_ XIIIe _siècles_, p.
-362-367), d'après Boetius (_Scotorum historiæ_..., lib. XV), n'est pas
-plus vraie. Le roi se serait plaint de ne plus voir de Rolands parmi
-les Français, et un vieux brave lui aurait répondu: «Sachez, Sire,
-que vous ne manqueriez pas de Rolands, si les soldats voyaient un
-Charlemagne à leur tête.» Le mot est de ceux qui ne se disent pas à un
-roi, il n'a donc pas certainement été adressé au roi Jean: ce qui me
-le prouve encore mieux, c'est que, bien avant l'époque où il aurait pu
-être dit, il se trouvait formulé dans un vers du petit poème de _la Vie
-du Monde_:
-
- Se Charles fust en France, encore y fust Roland,
-
-et dans deux autres d'Adam de la Halle, cités par M. Francisque-Michel
-dans la préface de son édition de la _Chanson de Roland_, p. XIV-XV, où
-l'anecdote a été réfutée pour la première fois.]
-
-Cette tradition, tout à fait d'accord avec ce qu'on sait du caractère
-du roi Jean, surnommé _le Bon_, non pas à cause de sa bonté, mais
-pour sa prodigalité trop facile[186], était la seule qu'on acceptât à
-ce sujet pendant tout le XVIe siècle. Brantôme en fait foi[187]. Il
-va même jusqu'à nommer la dame pour laquelle il quitta son royaume
-et revint prendre des chaînes qui étaient moins d'un captif que d'un
-amoureux. «Le roy Jean, dit Brantôme, prisonnier en Angleterre,
-receut plusieurs faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes
-que, ne la pouvant oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit
-donnés, il s'en retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et
-promettre[188].»
-
-[Note 186: Michelet, _Hist. de France_, t. III, p. 352.]
-
-[Note 187: _Les Dames galantes_, édit. Ad. Delahays, p. 128.]
-
-[Note 188: M. le duc d'Aumale, dans son travail sur les comptes
-de Denis de Collors, publié dans les _Miscellanies of the Philobiblon
-Society_ de Londres, t. II, et reproduit dans le _Bulletin du
-Bibliophile_, 1855-1856, p. 1045, n'est pas lui-même éloigné de croire
-que Jean ne retournât à Londres _causâ joci_.--Pour terminer, je dirai
-que le _mot_ dont il est question ne fut pas toujours prêté à ce roi,
-mais à un autre, pour lequel il semble mieux fait: c'est François
-Ier. «Il disoit, selon Balth. Gracian, dans une note de _l'Homme de
-cour_, trad. par Amelot de la Houssaye, p. 202, que si la fidélité se
-perdoit, elle devoit se retrouver dans le cœur d'un roi.» N'est-ce
-pas le mot du roi Jean? Or, réfléchissez qu'il eut plus d'un rapport
-de destinée avec François Ier, puisqu'il fut prisonnier comme lui, et
-vous comprendrez que la parole, si vraisemblable chez celui-ci, put
-fort bien être prêtée à l'autre par suite d'un de ces déplacements
-d'esprit si ordinaires aux historiens. Le mot, à mon avis, est donc de
-François Ier; son caractère le justifie, et l'auteur qui le lui prête
-donne toute autorité à l'attribution. Gracian, qui est Espagnol, avait
-pu l'apprendre à Madrid des gens qui avaient approché le roi chevalier
-dans sa prison. Or, c'est là, en effet, un des jours où on lui aura
-proposé de manquer à sa parole et de s'enfuir, qu'il aura dû dire le
-_mot_. Jusqu'au XVIIe siècle, c'est à lui seul qu'on l'attribua, comme
-on le voit par le _Recueil d'apophthegmes et bons mots_, 1695, in-12,
-p. 83-84.]
-
-
-
-
-XV
-
-
-Dans ce petit livre, où je me suis donné la mission circonscrite de
-réfuter seulement les _mots_, et de ne m'attaquer aux faits que le
-plus rarement possible et incidemment, je ne devrais pas, sans doute,
-m'occuper de ce fameux récit de la mort de Du Guesclin, où l'on nous
-montre un capitaine anglais, qui, enchaîné par la parole donnée et par
-son respect pour le grand homme expiré, vient déposer sur son cercueil
-les clefs de la place qu'il commande. Cependant, par amour pour la
-vérité, et entraîné par ce vif désir qui me suit en toutes choses, de
-rendre à chacun ce qui lui revient ou d'honneur ou de honte, je veux
-cette fois aller un peu au delà de ce que j'ai promis, et vous montrer
-ce qu'il faut croire de cet effort de courtoisie anglaise.
-
-«Le gouverneur de Rendon avoit capitulé avec le connétable, est-il dit
-dans l'_Abrégé chronologique_ du président Hénault[189], que je cite
-exprès, par la raison qu'on ne détruit jamais mieux l'erreur qu'en
-l'attaquant dans son fort, c'est-à-dire au cœur même des livres qui
-ont le plus aidé à la populariser. Il étoit convenu de se rendre le 12
-juillet, en cas qu'il ne fût pas secouru: quand on le somma de rendre
-la place le lendemain, qui fut le jour de la mort de Du Guesclin, le
-gouverneur dit qu'il lui tiendroit parole, même après sa mort; en
-effet, il sortit avec les plus considérables officiers de sa garnison
-et vint mettre sur le cercueil du connétable les clés de la ville, en
-lui rendant les mêmes respects que s'il eût été vivant.»
-
-[Note 189: 1761, in-12, t. I, p. 323.]
-
-Voyons maintenant le récit du chroniqueur[190] qui est entré dans
-le plus de détails sur cette affaire, et cherchons, d'après ce qu'il
-écrit, de quel côté fut le beau rôle; s'il fut pour l'Anglais qui
-rendait la place, ou pour Louis de Sancerre qui commandait l'_ost_
-des Français après la mort de Du Guesclin. Ce ne sera pas difficile à
-démêler.
-
-[Note 190: _Chronique de Du Guesclin_, publiée par Fr.-Michel
-(_Biblioth. choisie_, 1830, in-12), p. 448.--Sur quelques autres
-fables dont on a grossi l'histoire du connétable, _V._ les _Mémoires
-sur l'Histoire de France_ (collect. Petitot, 1re série, t. V, p.
-163), et pour quelques faits prouvant qu'il n'était pas en disgrâce
-lorsqu'il mourut, le beau travail de M. Lacabane sur Charles V, dans le
-_Dictionnaire de la Conversation_, t. XIII, p. 156.]
-
-«Au trépassement messire Bertrand, dit donc notre _Chronique_, fut levé
-grand cry à l'ost des François: dont _les Anglois du chastel refusèrent
-le chastel rendre_.» Ce voyant, le maréchal Louis de Sancerre fait
-aussitôt amener les otages «pour les testes leur faire tranchier». Les
-Anglais en sont avertis, et tout effrayés, ils baissent la herse du
-château, «et vint le capitaine offrir les cleifs au mareschal qui les
-refusa et leur dist: «Amis, à messire Bertrand avez vos convenances et
-les lui rendrez.» Sans tarder, il les conduisit alors «en l'ostel où
-reposoit messire Bertrand, et leurs cleifs leur fist rendre et mestre
-sur le serqueul de messire Bertrand tout en plourant.»
-
-On voit maintenant à quoi se réduisent la bonne volonté du chef anglais
-et cette déférence pour la mémoire du héros mort, dont on a l'habitude
-de faire si grand bruit.
-
-Pendant le XVIe siècle, ce dernier récit, le seul vraisemblable, fut le
-seul accepté. Laissons parler Montaigne[191]. «Les assiegez, dit-il,
-s'estans rendus après, furent _obligez_ de porter les clefs de la
-place sur le corps du trespassé.» Brantôme ne s'exprime pas autrement.
-Suivant lui, comme, selon le dire du chroniqueur et d'après Montaigne,
-ce n'est pas de bon gré, mais contraints, que les Anglais rendirent
-ce dernier hommage au connétable. «Messire Bertrand Du Guesclin,
-dit-il[192]....., estant mort devant le château de Randon, et ceux de
-dedans s'estant renduz, fust _ordonné_ et advisé par ceux de l'armée
-qui commandoient amprès luy qu'on porteroit sur son tahu, où estoit le
-corps, les clefs, en signe d'obédiance et humilité.»
-
-[Note 191: _Essais_, liv. Ier, ch. III.]
-
-[Note 192: _Œuvres complètes de Brantôme_, édit. elzévir., t. II,
-p. 208.]
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Je pourrais avoir beaucoup à dire sur le règne de Charles VI et sur
-celui de Charles VII, si je continuais cette réfutation des faits mal
-éclaircis ou faussement racontés. Ils ne manquent pas alors; mais les
-paroles à grand effet manquent davantage. Pressés par les événements,
-les personnages ne prennent pas le temps de faire des _mots_, les
-historiens d'en inventer[193].
-
-[Note 193: Il est toutefois deux erreurs sur l'histoire du temps
-de Charles VI que je ne veux pas laisser passer sans dire mon mot. La
-première, qui vient des _Essais sur Paris_, par Sainte-Foix, comme l'a
-prouvé l'abbé Rive, se rapporte à l'invention des _cartes à jouer_,
-qu'on attribue à Jehan Gringonneur, bien qu'il n'ait rien inventé et
-se soit contenté d'être le fournisseur du roi pour ces cartes depuis
-longtemps connues, ainsi que l'ont prouvé: l'abbé Rive, que je viens
-de nommer, dans sa brochure, _Éclairciss. hist. sur les cartes_, 1780,
-in-12, p. 41; Leber, _Étude sur les cartes à jouer_, p. 43; Duchesne,
-_Annuaire historique_ de 1837, p. 174, 182, 190; et P. Lacroix,
-_Curios. de l'hist. des arts_, p. 21, 24, 41, 42.--La seconde erreur
-est dans la façon dont on a lu longtemps la devise du duc d'Orléans,
-ennemi de Jean sans Peur. Cette devise était _Je l'enuie_, pour _Je
-l'ennuie_; on lut _Je l'envie_, gros contre-sens qui, substituant
-une sorte d'hommage à une insolence, enlevait toute raison au
-mécontentement du duc de Bourgogne, dont le meurtre de celui qui se
-faisait gloire de l'_ennuyer_ fut le dernier éclat. _V._ à ce sujet une
-note de M. A. Vallet, dans la _Biographie_ Didot, t. XXXVIII, p. 803,
-et nos _Chroniques et Légendes des rues de Paris_, p. 85.]
-
-Ma tâche se trouve ainsi singulièrement restreinte pour cette époque.
-
-J'ai bien les paroles dites par Jeanne d'Arc, mais de celles-là je
-n'ai point à m'occuper; elles sont toutes de la plus naïve et aussi
-de la plus glorieuse vérité. Pour le prouver, on a mieux que les
-pièces de l'histoire, on a les pièces d'un double procès, celui de sa
-condamnation, celui de sa réhabilitation, qui toutes rendent témoignage
-de l'élévation, de l'éloquence de son bon sens, et de cette promptitude
-vaillante dans la répartie, dont le plus beau trait peut-être est ce
-qu'elle dit quand on lui fit un crime d'avoir déployé sa bannière
-auprès du roi le jour du sacre. Comme la phrase est une des plus
-souvent citées, il est bon d'en rétablir le texte authentique.
-
-«Interrogée pourquoi son estendard fut plus porté en l'église de Reims
-au sacre que ceux des autres capitaines, répond: «Il avoit esté à la
-peine, c'estoit bien raison qu'il fust à l'honneur.»
-
-Dans le nombre de ses réponses, il s'en trouve une qui aurait dû
-suffire à détruire l'opinion partout admise que Jeanne était bergère
-au moment de sa mission. Elle ne l'était pas plus alors que sainte
-Geneviève ne l'avait été[194]. Écoutez-la elle-même le dire à ses juges:
-
-[Note 194: _V._ une curieuse page du _Valesiana_, p. 43, et aussi
-Le Roux de Lincy, _Femmes de l'ancienne France_, t. I, p. 39, 598.]
-
-«Interrogée si elle avoit apprins aucun art ou mestier, dit que oui
-et que sa mère lui avoit apprins à cousdre, et qu'elle ne cuidoit
-point qu'il y eust femme dans Rouen qui lui en sceust apprendre
-aulcune chose. Ne alloit point aux champs garder les brebis ne autres
-bestes[195].»
-
-[Note 195: _Le Procès de Jeanne d'Arc_, édit. Buchon, 1827, p. 58,
-69. «Quant à avoir gardé les bestiaux, lit-on aussi dans l'_Histoire de
-Charles VII_ de M. Vallet de Viriville, t. II, p. 45, note, elle dit
-qu'elle ne s'en souvenait plus.»]
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Je ne serai pas de ceux qui doutent de l'existence de Jeanne
-d'Arc[196]; je ne recommencerai pas non plus les dissertations de G.
-Naudé[197] et du P. Vignier de l'Oratoire, pour prouver qu'elle n'a
-pas été brûlée[198]. Ce sont jeux d'esprit et d'opinion qui seraient
-futiles ici; mais il est un fait du règne de Charles VII au sujet
-duquel on me permettra quelques contradictions: c'est celui qui tend à
-poser Agnès Sorel en conseillère héroïque de Charles VII, et à faire en
-quelque sorte de cette favorite l'émule de la vaillante Jeanne.
-
-[Note 196: _V._ notre article de l'_Illustration_, 10 mars 1855, p.
-158-159.]
-
-[Note 197: _Considérations politiques sur les coups d'État._ _V._
-aussi le _Patiniana_, p. III.]
-
-[Note 198: _V._ le _Mercure galant_ de de Visé, nov. 1683. Cette
-question, qui ne méritait d'occuper personne, fut résolue une première
-fois avec une netteté assez brutale par Lenglet du Fresnoy (_L'Histoire
-justifiée contre les romans_, 1735, in-12, p. 281), puis, beaucoup
-plus tard, avec un sérieux qu'elle ne comportait peut-être pas, dans
-le _Magasin pittoresque_, 1844, p. 298. Il y est bel et bien prouvé
-que toute l'erreur venait d'une aventurière qui s'était fait passer
-pour Jeanne d'Arc, quelques années après sa mort, et qui finit par
-épouser M. des Armoises, gentilhomme lorrain. Après la publication,
-dans le _Mercure_, de ce que le P. Vignier avait écrit à ce sujet,
-beaucoup de gens se passionnèrent pour sa chimère. Un chanoine de
-Beauvais, M. Foi de Saint-Hilaire, était de ceux qui y tenaient le
-plus, sans doute par esprit de corps et patriotisme de diocèse,
-puisque en prouvant que la Pucelle n'avait pas été brûlée, on aurait
-déchargé d'un crime la mémoire de l'évêque de Beauvais, Cauchon. Le
-14 mai 1695, l'abbé Colbert, qu'il était, à ce qu'il semble, parvenu
-à convaincre, lui écrivait: «Je viens de faire un voïage à Rouen, où
-j'ai souffert perséqusion, de la part de ceux dont j'entreprenois la
-deffense, je veux dire de MM. de Rouen, qui, au lieu de se purger,
-comme ils le pourroient, du faux reproche qu'on leur fait d'avoir
-été les parricides de cette pauvre pucelle d'Orléans, trouvent fort
-mauvais qu'on dise qu'elle est morte très tranquillement en Loreine,
-au milieu de sa famille, dans le château de Vaucouleurs (car il me
-semble que c'est ainsi que vous m'avez dit qu'il s'appeloit). Je vous
-aurois fort souhaité pour m'ayder à prouver cette vérité.» (_Catalogue
-d'autographes_ Laverdet, du 20 avril 1855, p. 44, nº 364.)]
-
-C'est Brantôme[199] qui accrédita cette histoire, dans un temps où,
-les favorites étant plus que jamais en grande puissance, il était d'un
-bon courtisan de vanter leur règne, dans le passé comme dans le présent.
-
-[Note 199: _Dames galantes_, disc. VI; édit. Ad. Delahays, p.
-393.--Brantôme prenait cette belle histoire à Du Haillan (_Hist.
-de France_, in-fol., p. 1253). Beroalde de Verville (_La Pucelle
-restituée_, 1599, n-12, feuillet 32) l'avait déjà prise à la même
-source.]
-
-De nos jours l'on a douté de l'aventure[200], et l'on a fort bien fait,
-à mon sens. Il y a tant de choses qui prouveraient au besoin qu'elle ne
-dut pas être, si peu qui témoignent qu'elle est authentique.
-
-[Note 200: P. Clément, _Hist. de Jacques Cœur_, t. II, p. 211.
-Vallet de Viriville, _Agnès Sorel, étude morale et polit. sur le_ XVe
-_siècle_, Paris, 1855, gr. in-8º, p. 14, note.--Agnès Sorel ne fut la
-maîtresse de Charles VII qu'en 1434. (Th. Bazin, _Histoire de Charles
-VII_, publiée par J. Quicherat, 1855, in-8º, t. I, p. 313.)]
-
-Sur quoi se fonde-t-on, en dehors du passage de Brantôme? Sur quelques
-vers de Baïf[201], paraphrasés par Fontenelle dans un de ses plus jolis
-dialogues, puis encore sur l'ingénieux et galant quatrain de François
-Ier:
-
-[Note 201: Liv. II de ses _Poèmes_.]
-
- Gentille Agnez, plus de los tu mérite,
- La cause estant de France recouvrer,
- Que tout ce que en cloistre peut ouvrer
- Close nonnain ni en désert hermite.
-
-Tout cela, certes, est charmant; mais en histoire il faut de bien
-autres raisons. Comment trouver, par exemple, quelque autorité
-historique au madrigal du _Père des Lettres_, quand on sait que c'est
-une traduction de Pétrarque[202] où il mit _Agnès_, comme il aurait mis
-tout autre nom? Cette gloire-là, toute d'emprunt, à mon sens, se trouve
-ainsi prouvée et chantée comme elle le mérite.
-
-[Note 202: Nicolas Bourbon, qui l'a traduit en latin, le dit
-positivement. (_Nugarum_ liber VII, p. 389.)]
-
-La critique moderne en a, du reste, fait pleine justice[203]. Charles
-VII y gagne tout ce qu'y perd la belle Agnès. On sait maintenant que
-ses inspirations de courage lui vinrent de lui-même et qu'il n'était,
-dès le commencement de son règne, ni couard, ni nonchalant, quoi qu'en
-ait dit M. H. Martin[204] se contredisant lui-même[205].
-
-[Note 203: Vallet de Viriville, _loc. citat._--Du Fresne de
-Beaucourt, _Le Règne de Charles VII_, etc., 1856, in-8º, p. 24-25.]
-
-[Note 204: _Hist. de France_, t. VI, p. 401.]
-
-[Note 205: Au commencement du même volume, p. 90, M. Martin avait
-reconnu le courage de Charles VII.]
-
-On sait aussi ce qu'il faut croire des royales orgies dans lesquelles
-on le fait se plonger pour se distraire de ses malheurs. Charles VII
-fut toujours plus ami de la tristesse que de la joie. «Solitaire
-estoit,» dit Henri Baude[206]; «et sobre à table,» ajoute G.
-Chatellain[207]. S'il n'avait eu par goût ce dernier mérite, la
-misère dans laquelle il fut si longtemps le lui eût, bon gré mal gré,
-imposé. Quel grand train pouvait mener un prince si misérable et
-si _malaisé_ qu'un cordonnier lui refusât une paire de _houssiaux_
-(bottes), faute d'avoir été payé d'avance, comme le disait, dans une
-chanson célèbre[208], le bon peuple, qui, sachant la vérité sur sa
-pénurie, lui en tint compte plus tard? Quelle grande chère vouliez-vous
-que fît un pauvre prince dont pendant plusieurs années la table ne
-fut approvisionnée qu'avec le produit des étangs du chapitre de
-Saint-Étienne de Bourges[209], et qui un jour, c'est encore la chanson
-populaire qui le dit, n'eut à faire servir à ses hôtes
-
- ..... Qu'une queue de mouton
- Et deux poulets tant seulement!
-
-
-[Note 206: Cité par M. Vallet de Viriville, _Agnès Sorel_, etc., p.
-22.]
-
-[Note 207: Cité par M. Vallet de Viriville, _ibid._, p. 10.--il
-était même fort pieux alors. (Paradin, _Ann. de Bourgogne_, 1566,
-in-fol., p. 703.--Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. III, p. 400,
-et t. V, p. 340.)]
-
-[Note 208: _Biblioth. Impér._, fonds Cangé, ms. 122.]
-
-[Note 209: «En 1435, dit M. de Viriville (p. 22, note), cette dette
-de nourriture n'était point encore acquittée.»]
-
-La Hire était de ce piètre festin; et comme il ne dut jamais faire
-plus grande ripaille à la table du roi, je trouve qu'on a bien fait
-de douter de la vérité de son fameux _mot_ à Charles VII: «On ne peut
-perdre plus gaiement son royaume.» C'est «plus tristement» qu'il aurait
-fallu dire.
-
-Pasquier fut le premier qui mentionna ce _mot_, mais comme un simple
-_on dit_, ce qui prouve qu'il n'y croyait guère[210]. Tout bien
-considéré, cette boutade du Gascon La Hire n'est donc qu'une gasconnade
-historique.
-
-[Note 210: Du Fresne de Beaucourt, _Corresp. littér._, 5 mai 1857,
-p. 148.]
-
-La gaieté du joyeux capitaine était le seul régal des festins où
-le conviait le pauvre petit roi. C'était le bon mot qui remplaçait
-un plat, comme plus tard chez Scarron les anecdotes de Françoise
-d'Aubigné. Charles VII lui en savait gré et l'en paya bien, quand il
-fut mieux en argent comptant. M. de Joursanvault possédait dans ses
-archives[211] une pièce sur un don qu'il lui fit ainsi «pour ses bons
-et _agréables_ services».
-
-[Note 211: _V._ le _Catalogue_, t. I, p. 45.]
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Je ne veux pas réhabiliter Louis XI. Je sais trop bien, sans même
-l'avoir mesurée, que la tâche serait énorme; mais d'après ce que j'ai
-découvert, sans beaucoup chercher, de gros mensonges courant sur son
-compte, de crimes supposés, etc., etc., il me semble aussi qu'il ne
-serait peut-être pas impossible de la mener à bonne fin. Ce n'est
-sûrement pas un roi d'une irréprochable moralité, mais très sûrement
-aussi c'est un roi calomnié.
-
-Son règne commence par une accusation absurde. Charles VII meurt d'une
-horrible maladie de mâchoires, «maladie qui luy fust incurable», comme
-dit Jehan de Troyes dans la _Chronique scandaleuse_[212]; ou plutôt,
-mis hors d'état de manger par ce mal même, il meurt de faim[213]. Que
-disent aussitôt les ennemis du dauphin? que le pauvre roi, craignant
-d'être empoisonné par son fils,--remarquez que celui-ci était alors à
-la cour du duc de Bourgogne,--aime mieux se laisser mourir d'épuisement
-que de chercher des forces dans une nourriture où la main parricide
-aurait pu cacher la mort. Au lieu de dire que le vieux roi «ne pouvait
-plus», ils ont dit «ne voulait plus» manger. Tout le crime supposé est
-dans ce jeu de mots[214].
-
-[Note 212: _Collect. Petitot_, 1re série, t. XIII, p. 256.]
-
-[Note 213: Barante, _Hist. des ducs de Bourgogne_, t. VII, p.
-390.--_V._ aussi dans Duclos (_Hist. de Louis XI_, t. III, p. 237-239,
-Preuves), _Lettres des ministres et autres gens du Conseil au dauphin,
-pour lui donner avis de la maladie du roi_.]
-
-[Note 214: Cette calomnie contre Louis, dauphin, comme presque
-toutes celles qui suivirent contre Louis XI, roi, fut propagée par
-ces méchantes langues de l'histoire qui se trouvent dans tous les
-règnes, et qui sévirent contre celui-ci plus que contre tout autre.
-La plus mauvaise fut celle de l'évêque de Lisieux, Thomas Bazin, dont
-l'_Histoire_, jusqu'en ces derniers temps, passa pour être d'Amelgard.
-L'accusation de parricide contre le dauphin s'y trouve au chapitre
-XXI du liv. V. M. Quicherat, qui a publié en 3 volumes cette histoire
-trop écoutée, fut le premier à la redresser. Il n'y voit qu'un «amas
-de fictions», reprises plus tard par le Flamand Mayer, qui les a
-encore amplifiées; «une suite d'événements arrangés au gré de la haine
-personnelle de l'auteur, et d'après les propos d'ennemis déclarés».
-_V._ la _Notice_, p. LXXV, LXXXV, etc.]
-
-Louis XI fut mauvais fils, c'est vrai, mais non jusqu'au crime; il fut
-mauvais père aussi, je le veux bien encore, mais non pas autant qu'on
-voudrait nous le faire croire.
-
-On nous dit qu'il fit enfermer son fils à Amboise, sans un maître
-qui pût lui apprendre à lire; or, il existe un livre, _le Rozier
-des Guerres_, ouvrage moitié moral, moitié politique, qu'il composa
-lui-même, ou fit du moins composer sous ses yeux, pour l'instruction de
-ce fils[215]. Comment croire, après cela, qu'il ne voulut pas que le
-dauphin sût lire[216]?
-
-[Note 215: Il a été imprimé, in-4º gothique, chez la veuve Michel
-Lenoir. C'est donc à tort que M. de Sismondi a prétendu qu'on ne
-l'avait pas publié. (_Histoire des Français_, t. XIV, p. 323.)]
-
-[Note 216: _V._ P. Paris, _Manuscrits français_, t. IV, p. 116-136.]
-
-L'ayant calomnié comme père, on ne devait pas l'épargner comme mari;
-aussi n'a-t-on pas manqué de répéter qu'il fit fort mauvais ménage
-avec Charlotte de Savoie, sa seconde femme. Du Haillan va même jusqu'à
-dire que le peu d'intelligence des deux époux rendant impossible la
-légitimité du dauphin Charles, il avait dû naître d'une autre femme que
-la reine, et n'était ainsi qu'un dauphin supposé[217].
-
-[Note 217: Le président Hénault, dans sa _Chronologie de l'Histoire
-de France_, 1761, in-8º, Ire part., p. 392, a fait justice de ce
-mensonge.]
-
-Du premier mariage de Louis XI, avec Marguerite d'Écosse, on n'a rien
-dit. N'était même l'anecdote du baiser qu'elle déposa sur la bouche
-du vieil Alain Chartier, et qu'on a singulièrement faussée en la
-jugeant d'après nos usages[218], on ne parlerait pas de cette aimable
-Marguerite, qui mourut avant d'être reine.
-
-[Note 218: Le baiser de Marguerite sur les lèvres du vieux
-poète, qui l'était allé chercher en Écosse et l'avait initiée à
-notre poésie, qu'elle ne cessa plus d'aimer, n'était qu'un de ces
-_baisers d'hommage_, si naturels alors, comme on le voit par une foule
-d'exemples que donne Ducange au mot _osculum_. Celui de Marguerite
-n'étonna que parce que le poète qui le reçut de cette bouche si fraîche
-était vieux et laid. L'anecdote, que Bouchet rapporta le premier
-dans ses _Annales d'Aquitaine_, p. 252 de l'édit. de 1644, in-4º, et
-que Brantôme reprit dans ses _Femmes illustres_ (édit. du _Panthéon
-littéraire_, t. II, p. 200), a été mise en doute, mais à tort, selon
-moi. Il ne s'agit que de la voir à sa place, dans son cadre du temps,
-pour la croire vraisemblable. C'est aussi l'avis d'un rédacteur de
-_l'Intermédiaire_, qui a fait à ce sujet, t. II, p. 306-307, un
-judicieux petit article.]
-
-On répète partout que Louis XI avait des raffinements de cruauté
-inouïs. Il avait inventé tout exprès, nous dit-on, des cages de fer où
-il enfermait ses prisonniers; mais ce n'est rien encore: dans un jour
-d'exécution, il fit placer des enfants sous l'échafaud tout ruisselant
-du sang de leur père! Contes encore, contes horribles.
-
-Louis XI n'inventa pas les cages-prisons; c'était un genre
-d'incarcération depuis très longtemps en usage en Italie et en
-Espagne[219].
-
-[Note 219: Muratori, VIII, p. 624; XI, p. 145.--Ducange, au
-mot _Gabia_.--Il est une autre invention, fort honorable celle-là,
-dont il faut enlever aussi le mérite à Louis XI: c'est l'invention
-des _postes_. Deux siècles avant qu'il les organisât en France, les
-chevaliers Teutoniques les avaient établies sur les terres dépendant de
-leur ordre. _V._ le _Vieux-Neuf_, 2e édit., t. II, p. 115.]
-
-Le supplice de Nemours n'eut pas lieu comme on l'a décrit partout;
-les détails effrayants dont on s'est plu à l'entourer, ces enfants
-à genoux sous l'échafaud, cette _rosée affreuse_, comme dit Casimir
-Delavigne[220], qui tombe goutte à goutte sur leur tête, sont un
-appareil mélodramatique de mise tout au plus maintenant dans les
-_Crimes célèbres_. «Les contemporains, dit M. Michelet, n'en parlent
-point, même les plus hostiles[221].» L'avocat Masselin, qui, un peu
-après la mort de Louis XI, à la fin de 1483, présenta requête aux États
-pour ces pauvres enfants du duc de Nemours, dépouillés de tous leurs
-biens, et qui, dans cette cause, devait, par conséquent, exagérer la
-vérité de leur malheur pour en accroître l'intérêt, ne dit pas un mot
-de cette barbarie perfectionnée[222]. Donc, encore une fois, dans tout
-cela, rien de vrai.
-
-[Note 220: _Louis XI_, acte II, sc. VI.]
-
-[Note 221: _Hist. de France_, t. VI, p. 451.]
-
-[Note 222: _Diarium statuum generalium_, p. 236.--Voltaire, qui
-revenait souvent sur ce mensonge, aida beaucoup à le répandre. _V._ sa
-_Lettre à Linguet_ (juin 1776), édit. Beuchot, t. LXX, p. 84.]
-
-Le reste de ce que l'on raconte sur Louis XI ne l'est pas, j'en suis
-sûr, davantage. L'âge de Tristan l'Ermite, selon M. Michelet[223], rend
-invraisemblable tout ce que l'on nous a répété partout de ses prouesses
-de bourreau. Il était trop vieux pour être aussi alerte à la pendaison,
-et trop gai compagnon pour l'aimer tant. Un bourreau qui fut clément
-pour Villon, dont nous avons les remerciements, devait l'être pour bien
-d'autres beaucoup moins pendables[224].
-
-[Note 223: _Hist. de France_, t. VI, p. 491.]
-
-[Note 224: _V._ l'_Étude_ de M. Campaux sur _Villon_, p. 130.]
-
-La faveur de Coictier le médecin fut grande, mais pas autant qu'on
-s'est plu à le dire. Louis XI, loin d'être homme à se mettre sans cesse
-pieds et poings liés à sa merci, «estoit, selon Commines, enclin à ne
-vouloir bien souvent croire le conseil des médecins[225].» Si Coictier
-devint riche, c'est qu'il gagnait sans doute sur l'_or potable_
-et autres drogues coûteuses dont il avait vanté au roi la vertu
-efficace[226].
-
-[Note 225: Liv. VI, ch. VII.]
-
-[Note 226: Commines, édit. de Mlle Dupont, t. II, p. 248.]
-
-Pour ce qui est de la venue de saint François de Paule, il paraît que
-dans cette affaire le saint homme avait autant besoin du roi de France
-que le roi du saint homme. Il était malade des écrouelles[227], que
-Louis XI guérissait par privilège royal, et Louis XI souffrait, sans
-compter la vieillesse, de toutes sortes d'infirmités que le saint
-guérissait par grâce divine. C'était donc entre eux un échange de
-vertus curatives: ni l'un ni l'autre ne s'en trouva mieux.
-
-[Note 227: _Acta sancti Francisci Pauli_, p. 155.--Isambert,
-_Anciennes Lois françaises_, t. XIV, p. 304.]
-
-On raconte que François de Paule, à sa première entrevue avec le
-roi, lui ayant dit: «Sire, je vais prier Dieu pour le repos de Votre
-Majesté[228].--Oh! priez seulement pour le corps, aurait répondu Louis
-XI; il ne faut pas demander tant de choses à la fois.» Je ne sais d'où
-vient cette anecdote, qui nous montre Louis XI faisant de l'esprit et
-de l'impiété, dans un moment où il devait avoir des préoccupations bien
-contraires. Ce n'est sans doute que la mise en scène de ce quatrain
-narquois que je me rappelle avoir lu au bas d'un portrait de Louis XI,
-longtemps conservé à Cléry, et maintenant au musée d'Orléans:
-
-[Note 228: On croit généralement, et M. H. Martin l'a répété dans
-son _Hist. de France_ (4e édition, t. III, p. 18, note), que le titre
-de _Majesté_, abandonné sous Henri Ier, ne fut repris que par Louis
-XI; c'est une erreur, ainsi que l'ont prouvé M. L. Delisle (_Biblioth.
-de l'École des Chartes_, 4e série, t. II, p. 512, 553, 555) et M. H.
-d'Arbois de Jubainville (_Quelques observations sur les six premiers
-volumes de l'Histoire de France de M. Henri Martin_, 1857, in-8º, p.
-58).]
-
- Du corps seulement la santé
- Je demandois à Nostre-Dame.
- Trop l'importuner c'eust esté
- De la prier aussi pour l'âme[229].
-
-[Note 229: Les images qu'il portait à son chapeau, et auxquelles
-il adressait de temps en temps ses prières, lui ont été imputées à
-superstition. On n'y a vu qu'une puérilité de dévotion toute spéciale,
-tandis qu'elle était universelle alors chez les gens du peuple de
-Paris, dont Louis XI avait pris le costume et suivait les usages.
-Combien n'a-t-on pas retrouvé dans la Seine, depuis quelques années,
-de ces _enseignes_ de dévotion, que les gens de métiers arboraient
-à leur couvre-chef, et dont la ressemblance avec celle que portait
-Louis XI paraîtrait frappante, si «cette petite image de plomb
-représentant la Vierge» ne s'était enfin perdue, après avoir été
-conservée à Fontainebleau, comme relique de ce roi, jusqu'au temps de
-Louis XIV! (Le P. Dan, _Trésor des Merveilles de la maison royale de
-Fontainebleau_, etc., 1642, in-fol., p. 84.)]
-
-J'ai nié les cruautés de Louis XI; maintenant, que dirai-je de ses
-bonnes actions? On lui en suppose beaucoup moins, je l'avoue; je n'en
-trouve même qu'une seule qui lui soit prêtée, et encore celle-là
-faut-il que je la discute. Je le ferai de bonne grâce. On verra du
-moins par là que je n'essayais pas ici une réhabilitation quand même.
-Cette bonne œuvre de Louis XI est racontée par Du Verdier et reproduite
-par l'abbé Tuet dans ses _Matinées sénonoises_. Louis XI était arrivé
-un peu avant l'heure des vêpres à Notre-Dame de Cléry; la première
-personne qu'il y trouva était un solliciteur qui le guettait au passage
-pour lui demander un bénéfice de collation royale. Le roi écouta la
-supplique et ne dit mot. Un pauvre prêtre dormait dans un coin du
-chœur; il l'avisa, s'en vint à lui, le fit éveiller et commanda qu'on
-lui expédiât sans délai les lettres de ce bénéfice, «disant, écrit
-Du Verdier, qu'il vouloit en cet endroit faire trouver véritable le
-proverbe qui dit qu'_à aucuns les biens viennent en dormant_». Or,
-pareille anecdote est mise sur le compte de Henri III; Tallemant
-nomme même le bienheureux à qui le sommeil fut si profitable[230].
-Pour qui faut-il opter en ce cas? pour Louis XI, ou pour Henri III?
-Je pencherais volontiers pour le dernier, par la raison qu'il était
-contemporain de Du Verdier, et que celui-ci, ayant à conter l'aventure,
-crut sans doute lui donner plus de crédit en l'attribuant à un roi plus
-ancien, et plus de popularité surtout, en lui donnant pour héros, au
-lieu de l'impopulaire Henri III, le populaire Louis XI.
-
-[Note 230: _Historiettes_, édit. in-12, t. I, p. 114.]
-
-
-
-
-XIX
-
-
-«Sous ce règne peu héroïque de Louis XI,--ai-je dit dans la deuxième
-édition de ce livre,--nous ne trouvons guère qu'un héroïsme à
-constater, encore a-t-il été bien des fois mis en doute: c'est celui
-de cette vaillante bourgeoise de Beauvais, cette autre Jehanne, qui
-méritait si bien d'avoir la même patronne que la Pucelle, et qui,
-tenant en main la _hachette_ d'où lui vient son surnom, aida si
-courageusement à repousser l'assaut de l'armée bourguignonne.
-
-«On fait souvent pour Jeanne Hachette comme pour Clémence Isaure. Elle
-n'a pas existé, dit-on; son histoire est une légende; on personnifie
-en elle la vaillance des femmes de Beauvais, comme au XIVe siècle, à
-Toulouse, on avait personnifié en _dame Clémence_ le plus doux attribut
-de la Vierge, protectrice de la poétique cité: _la Clémence_[231].
-Soit. J'accepte pour dame Isaure, mais je nie pour Jeanne Hachette.
-Je sais que Commines n'a pas dit un mot d'elle; mais, à défaut de
-l'historien, le roi lui-même a parlé.
-
-[Note 231: Cette thèse a été soutenue d'une façon ingénieuse et
-savante par M. Noulet, dans son ouvrage de _Dame Clémence Isaure_,
-Toulouse, 1853, in-8º. _V._ aussi Le Roux de Lincy, _Compagnies
-littéraires avant l'Académie_ (_Revue de Paris_, 24 janvier 1841, p.
-257 et suiv.). Si l'on veut avoir en main toutes les pièces du procès,
-pour ou contre, on devra lire encore une lettre de M. de Ponsan à dom
-Vaissette, dans laquelle il se déclare pour l'existence de dame Isaure.
-M. L. Paris a publié cette lettre (_Cabinet historique_, nov. 1857, p.
-285).]
-
-«Dans l'ordonnance[232] qui accorde de nouveaux privilèges à la ville
-de Beauvais, qui institue une fête commémorative où les femmes auront
-le pas sur les hommes, il est fait mention de la vaillante bourgeoise.
-C'est assez pour que, aux yeux même d'un douteur comme moi, Jeanne
-Hachette soit une héroïne incontestable.»
-
-[Note 232: _Ordonnances_, t. XVII, p. 259. Il est parlé de Jeanne
-Hachette dans l'_Histoire de Louis XI_ de P. Mathieu, 1610, in-fol.,
-p. 207, et dans le _Discours véritable du siège mis devant la ville de
-Beauvais_, etc. (Cimber et Danjou, _Archiv. curieuses_, 1re série, t.
-I, p. 115.)]
-
-Aujourd'hui, après avoir lu un excellent travail de M. Tamisey de
-Larroque[233], et relu, sur son indication, un curieux article de M.
-Paulin Paris[234], je changerai de conclusion; je reviendrai, malgré
-moi, au doute que je voulais écarter, et je serai presque tenté de dire
-aussi affirmativement que M. Paris, à propos des dames de Beauvais:
-«Elles ont toutes été des Jeanne Hachette... à l'exception de Jeanne
-Hachette.»
-
-[Note 233: _Revue des questions historiques_, octobre-décembre
-1866, p. 610-614.]
-
-[Note 234: _L'Assemblée nationale_, 19 février 1850.]
-
-
-
-
-XX
-
-
-«Rien de plus spontané et de plus authentique que ce mot de Louis XII:
-_Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans._ Philippe,
-comte de Bresse et ensuite duc de Savoie, mort en 1497, avait dit peu
-de temps avant lui: _Il serait honteux au duc de venger les injures
-faites au comte._ Cette pensée généreuse était dans le cœur de ces
-deux princes, et nous ne devons pas sans doute les regarder comme de
-froids imitateurs de l'empereur Adrien, qui, le jour où il parvint au
-pouvoir, rencontrant un ancien ennemi, et remarquant son embarras: «Tu
-es sauvé,» lui dit-il (_evasisti_)[235].»
-
-[Note 235: Le président Hénault, dans son _Abrégé chronologique_, à
-l'année 1498, avait déjà fait ce rapprochement.]
-
-Voilà ce que nous lisons dans un excellent travail de M. Suard,
-_Notes sur l'esprit d'imitation_, revu et publié dans la _Revue
-française_[236] par M. Jos.-Vict. Leclerc. Nous n'ajouterons rien à
-ces quelques lignes[237]. On y trouve tout ce qu'il faut dire sur ce
-_mot_ et sur beaucoup d'autres du même genre qui sont assez simples et
-viennent assez facilement à l'esprit pour que deux princes, se trouvant
-dans une position pareille, aient pu les dire sans se devoir rien l'un
-à l'autre. Les rois généralement se volent peu leurs _mots_; lorsqu'il
-y a plagiat, transposition, supposition d'esprit, soyez sûr que le
-coupable est quelque historien trop zélé qui veut à toute force faire
-bien parler celui dont il écrit l'histoire. Ne pouvant rien inventer,
-il vole pour le compte de son héros. C'est dans ce cas seulement que
-le _mot_ de Louis XII, devancé par celui du comte de Bresse, pourrait
-être d'une authenticité contestable.
-
-[Note 236: Nouv. série, t. VI, p. 202.]
-
-[Note 237: Il est bon toutefois de remarquer que le _mot_ ne fut
-pas dit à M. de la Trémoille, comme on l'a écrit partout, mais aux
-députés de la ville d'Orléans, qui, après s'être assez mal conduits
-avec leur duc, venaient en hâte lui faire leur soumission comme à leur
-roi. Louis XII les écouta avec bienveillance et leur dit ensuite:
-qu'_il ne serait décent et à honneur à un roi de France de venger les
-querelles d'un duc d'Orléans_. (_Hist. ms. de Louis XII_, par Humbert
-Velay, au prolog. du traduct. Nicol. de Langes.) Le _mot_ ainsi
-présenté vise moins à l'antithèse et devient plus direct, plus naturel.]
-
-Je n'ai point de chicane à faire au sujet de cet autre que dit le
-_Père du Peuple_, lorsqu'on vint se plaindre à lui de la liberté de
-langage que se permettaient les farceurs de la Basoche contre sa façon
-de gouverner. «Le diable m'emporte! s'écria Louis XII, laissez-les
-dire, mais qu'ils gardent l'honneur des dames.» Puis il ajouta que
-ces satires étaient utiles, en ce qu'elles lui faisaient connaître la
-pensée du peuple.
-
-Je partagerai bien un peu l'opinion de mon ami Ch. d'Héricault[238],
-qui trouve dans cette parole beaucoup moins de bonhomie que de prudente
-politique; moins de condescendance volontaire et presque paternelle
-que de concession forcée; quelque chose enfin comme la prétendue bonne
-volonté de Louis-Philippe, qui laissait dire parce qu'il ne pouvait
-empêcher de parler; mais ce sera une raison de plus pour que le _mot_
-me semble authentique.
-
-[Note 238: _Œuvres complètes de Gringore_, édit. elzévirienne, t.
-I, p. XXVIII.]
-
-Il sera bon toutefois, lorsqu'on le citera, de dire en quelle
-circonstance il fut prononcé: c'est après la représentation de la
-_Sottise à huit personnages; c'est à sçavoir: le Monde, Abuz, Sot
-dissolu, Sot glorieux, Sot corrompu, Sot trompeur, Sot ignorant et
-Sotte folle._ On y trouvait, entre autres épigrammes, celle-ci qui va
-droit à l'adresse du prince un peu trop économe:
-
- Libéralité interdite
- Est aux nobles pour avarice:
- Le chief mesme y est propice,
- Et les subjectz sont si marchans!
-
-On ne sait de qui est cette _sottise_ au libre parler, que Louis XII
-alla, dit-on, voir représenter. On l'attribue à Jean Bouchet, ce qui
-n'est pas invraisemblable. Il a en effet rappelé dans ses _Épistres
-morales et familières_ la conduite si bienveillante du roi envers les
-farceurs, et ses paroles d'encouragement pour la témérité de leurs
-satires[239]. Cette mention, répétée en prose par Guillaume, frère de
-Jean Bouchet, dans ses _Sérées_[240], pourrait bien être le fait d'un
-souvenir ou plutôt d'une reconnaissance toute personnelle. Voici les
-vers de Jean Bouchet:
-
-[Note 239: _V._ notre édition de Gaultier Garguille, p. XLV de
-l'Introduction: _La Farce et la Chanson au théâtre avant 1660_.]
-
-[Note 240: 1635, in-8º, 2e partie, p. 18.]
-
- Le roi Louis douzième désiroit
- Qu'on les jouast devant lui, et disoit
- Que par tels jeux il sçavoit mainte faute,
- Qu'on lui celoit, par surprise trop haute.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-«On ne retrouve plus, lit-on dans les _Études historiques_ de M. de
-Chateaubriand[241], l'original du fameux billet: _Tout est perdu
-fors l'honneur_; mais la France, qui l'aurait écrit, le tient pour
-authentique.»
-
-[Note 241: _Études historiques_, t. I, p. 128.]
-
-Soit; je conviens que très longtemps, même chez les plus sérieux
-historiens[242], l'on ajouta foi à la célèbre parole; ne retrouvant pas
-le billet dont, en moins d'une ligne, elle était toute la teneur, on
-s'en fiait de bonne grâce à la tradition qui le déclarait authentique;
-mais lorsque au lieu de ce billet en cinq mots on retrouva toute
-une lettre en vingt lignes au moins, qui était certainement la
-copie de celle que François Ier dut écrire à sa mère le soir de la
-malheureuse journée de Pavie, l'on ne fut plus aussi confiant. En
-face de cette page, le _mot_ fut nettement mis en doute. C'est ce
-que M. de Chateaubriand aurait dû savoir, car la découverte était
-faite[243] avant qu'il publiât ses _Études historiques_; c'est ce que
-M. de Sismondi surtout n'aurait pas dû ignorer, lui qui, venant après
-M. de Chateaubriand et écrivant un livre plus sérieux, du moins par
-l'apparence, et plus approfondi, n'aurait pas dû laisser courir encore,
-sous le couvert de son _Histoire des Français_[244], ce _mot_, à qui
-toutes les _histoires de France_ n'avaient déjà fait faire qu'un trop
-beau chemin.
-
-[Note 242: _V._ l'_Hist. de France_ du P. Daniel, sous la date de
-1526.]
-
-[Note 243: Dulaure la retrouva dans les _Registres manuscrits du
-Parlement_, sous la date du 10 nov. 1525, et la publia dans son _Hist.
-de Paris_; _V._ l'édit. de 1837, t. III, p. 209. Elle se trouve aussi
-à la p. 191 de la _Chronique manuscrite_ de Nicaise Ladam, roi d'armes
-de Charles-Quint; dans le _Journal_ qui sera cité tout à l'heure, et
-dans les papiers du cardinal Granvelle, _Papiers d'État_ (_Collect.
-des Documents inédits_), t. I, p. 258.--L'original est perdu, mais
-l'authenticité de la lettre n'en est pas moins irrécusable, comme le
-remarque fort bien M. Champollion, puisque l'on possède, autographe, la
-réponse collective de Louise de Savoie et de Marguerite, réponse qui
-reproduit presque textuellement les phrases de la lettre du roi.]
-
-[Note 244: T. XVI, p. 242.]
-
-Voyons la lettre véritable, telle que l'a donnée M. Champollion[245],
-d'après un _Journal_ manuscrit du temps[246]:
-
-[Note 245: _Captivité de François Ier_ (_Documents inédits_), p.
-129-130.]
-
-[Note 246: _Collect. Dupuy_, vol. DCCXLII.--Ce _Journal_ est celui
-d'un _Bourgeois de Paris_ que M. Ludovic Lalanne a publié depuis, pour
-la _Société de l'Histoire de France_, 1854, in-8º. La lettre se trouve
-à la p. 237 de ce précieux volume.]
-
- «Madame,
-
-«Pour vous advertir comment se porte le ressort de mon infortune,
-_de toutes choses ne m'est demouré que l'honneur et la vie qui est
-saulve_[247], et pour ce que en nostre adversité cette nouvelle vous
-fera quelque resconfort, j'ay prié qu'on me laissast pour escrire ces
-lettres, ce qu'on m'a agréablement accordé. Vous suppliant de volloir
-prendre l'extrémité de vous meismes, en usant de vostre accoutumée
-prudence; car j'ai espoir en la fin que Dieu ne m'abandonnera point;
-vous recommandant vos petits enfants et les miens, vous suppliant de
-faire donner seur passage et le retour en Espaigne à ce porteur qui va
-vers l'empereur pour sçavoir comme il faudra que je sois traicté, et
-sur ce très humblement me recommande à vostre bonne grâce[248].»
-
-[Note 247: Dans une autre copie de cette lettre, reproduite dans
-le _Cabinet historique_ de M. L. Paris, t. II, p. 142, d'après un ms.
-du fonds Fontanieu, on lit: «De toutes choses ne m'est demouré que
-l'honneur et la vie qui est _saine_;» ce qui vaut mieux. Puisqu'il
-écrit, sa vie est _saulve_; mais il pouvait être blessé, voilà pourquoi
-il croit bon de dire que sa vie est _saine_.]
-
-[Note 248: Il y a dans le XLIVe volume de cette même _collection
-Dupuy_, une autre copie de la lettre de François Ier, dont le texte est
-identique, sauf de légères variantes. M. A. Macé l'a publiée dans le
-_Bulletin de l'Académie delphinale_ (t. IV, p. 11-26), et M. Chéruel,
-d'après lui, dans la _Revue des Sociétés savantes_ (t. I, p. 146-149).]
-
-Le _Tout est perdu fors l'honneur_ se trouve bien à peu près en
-substance dans les premières lignes de la lettre; c'est ce qui fut
-cause de l'erreur. Les historiens, avec cette manie de résumé et pour
-ainsi dire de condensation qui s'empare d'eux quelquefois, et presque
-toujours mal à propos, pensèrent qu'en réduisant à cinq mots bien
-frappés toute cette lettre, ils lui donneraient plus de force. C'est
-donc ce qu'ils firent, et cela, j'en suis sûr, avec d'autant plus
-d'empressement qu'ils biffaient ainsi le: _et la vie qui est saulve_,
-petite considération incidente, qui est en effet un peu moins héroïque
-que le reste, mais qui pourtant paraît toute naturelle, quand on
-réfléchit que c'est un fils qui écrit à sa mère. Le roi avait commencé
-la phrase, le fils l'a achevée.
-
-Antonio de Vera, qui devait connaître la lettre par le manuscrit de
-Nicaise Ladam[249] ou par les papiers de Granvelle, semble avoir été
-le premier qui s'avisa pour elle de cet arrangement _à la laconienne_.
-Voici comment il nous l'a traduite en son espagnol: _Madama, toto se
-ha perdido sino es la honra_[250]. Historien de Charles-Quint, Vera
-n'avait pas sans doute intérêt à corriger la vérité pour faire plus
-beau le rôle du roi de France; mais, présentée de cette façon, la
-lettre avait je ne sais quel air qui devait plaire davantage à son
-humeur castillane. C'est pour cela peut-être qu'il nous en arrangea
-cette version, bientôt reprise chez nous, traduite, popularisée, mais
-cette fois pour la raison toute française que le mot ainsi donné
-séyait mieux au vaincu de Pavie et relevait encore son caractère
-chevaleresque[251].
-
-[Note 249: Sur cette curieuse _Chronique_ de Nicaise Ladam,
-que nous avons indiquée tout à l'heure en note, on peut lire une
-intéressante notice dans l'_Annuaire de la Bibliothèque royale de
-Belgique_, 1842, p. 95.]
-
-[Note 250: _Vida y hechos de Carlos V_, p. 123.]
-
-[Note 251: M. Antonin Macé dit que le _billet sublime_, «si
-profondément différent de la vraie lettre», est de l'invention du P.
-Daniel (_Athenæum_, 14 oct. 1854, p. 960). Je crois que Daniel n'a fait
-que le traduire d'Antonio de Vera.]
-
-Lorsqu'un mensonge n'est, après tout, comme celui-ci, qu'un débris de
-la vérité et qu'il a son origine dans une raison d'honneur, il faudrait
-être bien sévère pour ne pas lui faire grâce[252]. Dire ce qu'il est,
-ne plus y croire, voilà, selon moi, la seule rigueur qu'il faille se
-permettre à son égard[253].
-
-[Note 252: D'ailleurs, le mensonge était alors chose tellement
-coutumière chez les historiens! «Il semble, dit M. Champollion,
-justement au sujet de cette lettre altérée, que ce défaut de véracité
-fût passé insensiblement dans les habitudes des écrivains des derniers
-siècles.»]
-
-[Note 253: L'_Épître_ de Clément Marot à la reine Éléonore, où l'on
-trouve ce vers à propos du roi fait prisonnier:
-
- Que le corps pris, l'honneur luy demoura,
-
-quelques passages aussi d'une chanson faite par le roi pendant sa
-captivité:
-
- Cueur résolu d'autre chose n'a cure
- Que de l'honneur...
-
- * * * * *
-
- Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur...
-
-purent aider encore à populariser l'erreur.--Sur quelques autres
-circonstances de la bataille de Pavie, dénaturées par les historiens,
-notamment par M. de Sismondi, _V._ Champollion, _Introduction aux
-Lettres de François Ier_ p. XVIII.]
-
-
-
-
-XXII
-
-
- Souvent femme varie;
- Bien fol est qui s'y fie
-
-Ce sont deux vers qui ont bien couru le monde depuis le jour où l'on
-dit que François Ier les écrivit sur une vitre du château de Chambord.
-Les a-t-il écrits réellement, et, dans ce cas, est-ce bien sur une
-vitre, longtemps cherchée, jamais retrouvée[254], qu'il les traça avec
-le diamant de sa bague? Je vais laisser Brantôme vous répondre à ces
-questions par un passage du _Discours IV_ de son livre: _Vie des Dames
-galantes_[255].
-
-[Note 254: Théophile, _Essai sur divers arts_, notes de M. De
-l'Escalopier, p. 296.]
-
-[Note 255: Édit. Ad. Delahays, p. 336.]
-
-«Il me souvient qu'une fois, dit-il, m'estant allé pourmener à
-Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de
-chambre du roy François, m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès
-ce temps-là coneu les miens à la cour et aux guerres, et luy-mesme
-me voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du roy, il me
-monstra un escrit au costé de la fenestre:
-
-«Tenez, dit-il, lisez cela, Monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture
-du roy mon maistre, en voilà.» Et l'ayant leu, en grandes lettres il y
-avoit ce mot: _Toute femme varie._»
-
-Telle est la vérité: l'on peut en croire Brantôme, le seul qui ait
-parlé de l'inscription comme l'ayant vue. Au lieu de deux vers, il
-n'y avait donc qu'une simple ligne de trois mots. De plus, rien ne
-nous prouve ici qu'elle ait été écrite sur la vitre avec un diamant,
-plutôt que sur l'un des larges côtés de l'embrasure de la fenêtre,
-avec de la craie ou du charbon: ce qui eût été plus naturel, surtout à
-cette époque-là. Si François Ier, en effet, se servit de la pointe de
-sa bague, il se trouve avoir été le premier qui fit usage du diamant
-pour rayer le verre. On n'en connaît pas d'autre exemple de son
-temps[256]; rien que pour cela certainement, Brantôme eût remarqué que
-l'inscription avait été tracée sur la vitre.
-
-[Note 256: Théophile, _Essai sur divers arts_, notes de M. De
-l'Escalopier, p. 296.--C'est dans un livre du temps de Henri III
-que j'en trouve la première indication, _les Subtiles et plaisantes
-Inventions de J. Prévost_, Lyon, 1584, in-8º, Ire part., p. 30-31.]
-
-Le roi avait écrit en grandes lettres, dit toujours Brantôme, et d'une
-main, à ce qu'il paraît, assez assurée pour que le caractère de son
-écriture fût reconnaissable. Or, comment cela serait-il possible s'il
-avait écrit sur l'une des vitres étroites dont alors on garnissait les
-fenêtres, et s'il se fût servi d'un diamant avec lequel on ne peut
-marquer que des linéaments indécis? Tous ceux qui ont repris l'anecdote
-après l'auteur des _Dames galantes_ l'ont mal comprise, et, par suite,
-l'ont dénaturée en l'étendant. Mais de ceux-là, quel est le premier? Je
-crois bien, sans toutefois en pouvoir répondre, que c'est l'auteur du
-roman _Les Galanteries des Roys de France_[257].
-
-[Note 257: Bruxelles, 1690, in-8º, t. I, p. 145. Il n'y avait pas
-auparavant d'autre version que celle de Brantôme; aussi Bussy, dans
-sa lettre à Corbinelli, du 25 juin 1670, citant le mot, le cite comme
-Brantôme le donne. L'auteur de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ devait
-savoir par cœur ses _Femmes galantes_.]
-
-Je ne connais pas de livre plus ancien, qui nous donne le distique.
-Voici sous quelle forme il s'y trouve, laquelle a depuis été elle-même
-altérée, car le mensonge n'est pas plus respecté que la vérité:
-
- Souvent femme varie;
- Mal habil qui s'y fie.
-
-Quant au dénouement de l'histoire de la fameuse vitre, soit qu'on
-dise qu'elle ait été «vendue aux Anglais comme tant d'autres choses
-françaises»[258], soit qu'on raconte que Louis XIV, «alors jeune et
-heureux,» la sacrifia à Mlle de La Vallière, c'est la digne conclusion
-de ce petit roman taillé à plaisir dans un fait véritable.
-
-[Note 258: _Hist. de Chambord_, par M. De la Saussaye, p. 52.]
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Que de choses dans l'histoire de François Ier, surtout dans la partie
-galante, que de choses à ramener aussi de la vérité arrangée à la
-vérité réelle, ou, plus souvent encore, du faux et de l'absurde au
-raisonnable et au vrai!
-
-Ainsi le dernier épisode de ses amours avec Mme de Chateaubriand,
-qu'un mari en réalité fort brave homme, d'accommodante humeur, et qui
-pleura bien sa femme[259], mais transformé en Barbe-Bleue farouche par
-Varillas[260], Lesconvel, Mme de Muralt[261] et mille autres, pour les
-besoins de leurs romans, aurait, disent ces inventeurs, ensanglanté de
-la plus barbare manière, et avec un raffinement de vengeance presque
-égal à celui dont le châtelain de Coucy et la dame de Fayel passaient
-pour avoir été victimes[262].
-
-[Note 259: _V._ un article excellent de M. J. Niel, dans
-l'_Artiste_ du 1er novembre 1851, p. 97-100, et un chapitre non moins
-convaincant du bibliophile Jacob, dans ses _Curiosités de l'Histoire de
-France_, 2e série, 1858, in-12, p. 147-153.]
-
-[Note 260: _Hist. de François Ier_, liv. IV.]
-
-[Note 261: _Les Effets de la jalousie_, roman par Mme de
-Muralt.--C'est de Varillas qu'est venu tout le mal, tout le mensonge.
-Il lui a valu cette vigoureuse sortie du P. Griffet, qui, venant de
-parler du P. Maimbourg, ajoute: «Varillas, qui est encore plus décrié
-que lui, ment avec plus de sang-froid. Il osoit citer des manuscrits
-et des pièces originales qui n'avoient jamais existé; il imaginoit des
-aventures tragiques dont personne n'avoit jamais entendu parler; entre
-autres, celle de la comtesse de Chateaubriand, dont la fausseté a été
-démontrée par des documents authentiques.» (_Traité des différentes
-sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l'histoire_, 1770,
-in-8º, p. 14.)]
-
-[Note 262: Dès le temps de Legrand d'Aussy, l'on n'était plus dupe
-de la fausseté de cette légende. _V._ ses _Fabliaux des_ XIIe _et_
-XIIIe _siècles_, édit. de 1779, t. III, p. 280, note, et t. IV, p. 174.]
-
-C'est un roman qu'on a donné pour pendant à un roman.
-
-Ainsi encore, tout le mensonge que ne font pas même pardonner les
-beaux vers du _Roi s'amuse_, où l'on nous donne comme certain l'amour
-de François Ier pour Diane de Poitiers, bien que rien ne prouve ces
-rapports du père avec celle qui devait être plus tard la maîtresse
-de son fils[263], et par lequel encore, non content de cette sorte
-d'inceste de la main gauche, on cherche à flétrir l'acte de clémence
-du roi pour le père de Diane, en disant que celle-ci l'avait payé de
-son déshonneur. Si le roi n'eût pardonné qu'à ce prix honteux, il eût
-pardonné tout à fait, car des grâces ainsi achetées ne se donnent pas
-à moitié, et il n'eût pas gardé M. de Saint-Vallier en prison plus de
-quatre ans après[264]. Croyez que s'il fut clément, c'est à cause du
-gendre, mari de Diane, M. de Brézé, féal et dévoué serviteur, que son
-zèle pour le roi avait conduit à dénoncer M. de Saint-Vallier, mais
-sans nul doute avec l'espoir du pardon: le châtiment de celui qu'il
-livrait l'eût trop puni lui-même[265].
-
-[Note 263: Gaillard, _Hist. de François Ier_, t. IV, p. 362, voit
-dans cet amour une calomnie, et il a raison; mais quand il ajoute
-qu'elle est une invention des protestants, peut-être va-t-il trop loin.]
-
-[Note 264: _V._ le beau travail de M. Gariel, bibliothécaire de
-Grenoble, sur le procès de Saint-Vallier, _Delphinalia_, sept. 1856, p.
-140-166.]
-
-[Note 265: _Id._, _ibid._--Il y a beaucoup à dire aussi sur le
-rôle de Diane à la cour de Henri II, surtout dans les derniers temps,
-où elle fut la garde-malade de la reine et de ses enfants. _V._ à
-ce sujet, dans les _Études sur l'histoire de l'art_, de M. Vitet,
-4e série, p. 115-118, une note que nous avions eu l'honneur de lui
-communiquer et à laquelle il a bien voulu donner l'autorité de son
-approbation.--Il y avait si bon accord entre Diane et la reine, que
-celle-ci put fort bien accepter dans le fameux monogramme de Henri II,
-si souvent répété sur les façades du Louvre, une sorte de partage avec
-l'autre: on y peut voir à volonté, soit les deux C. de Catherine, soit
-les D. de Diane entrelacés avec les H. de Henri II. _V._ nos _Énigmes
-des rues de Paris_, p. 281-285.]
-
-Ainsi, enfin, l'histoire de la belle Féronnière[266], nouveau roman
-de vengeance conjugale, qu'on ramène à la réalité en le débarrassant
-des détails et du dénouement hideux dont, le premier de tous, Louis
-Guyon[267] s'est plu à le charger, de sa pleine autorité d'inventeur de
-scandales, et en le circonscrivant dans le cadre gracieux de cette XXVe
-nouvelle de l'_Heptaméron_, qui en est le seul récit véritable.
-
-[Note 266: Nous avons fait remarquer ailleurs que l'on a eu tort de
-donner le nom de _féronnière_ à l'espèce de parure que les femmes se
-mettent sur le front. Le portrait sur lequel on en a pris le modèle, et
-qui se voit au Louvre, n'est pas celui de la belle Féronnière, comme
-on le pense généralement: c'est celui d'une belle Italienne, Ginevra
-Benci, selon Venturi (_Essai... sur Léonard de Vinci_, p. 48) et M.
-Delécluze (_Léonard de Vinci_, 1841, gr. in-8º, p. 29). Selon le P.
-Dan, c'est une duchesse de Mantoue; suivant d'autres, qui paraissent
-plus près du vrai, c'est Lucrezia Crivelli. _V._ nos _Variétés histor.
-et litt._ (Bibliothèque elzévirienne de P. Jannet), t. III, p. 40,
-note.--Pour un autre portrait, qui se trouve au musée du Louvre,
-l'erreur a encore été plus grande. Il est de Léonard, disait-on, et il
-représente Charles VIII. Or, c'est Andrea di Solario qui l'a peint,
-et, au lieu du roi de France, c'est Charles d'Amboise, seigneur de
-Chaumont, qui s'y trouve _pourtraict au vif._--J'ajouterai, pour la
-Féronnière, que son vrai portrait existait encore sous Louis XIV, et
-que la description qu'on en a faite ne se rapporte aucunement à celle
-du portrait peint par Léonard, qui du reste n'aurait pu _pourtraire_
-la Féronnière, puisque, pour le remarquer en passant avec M. Feuillet
-de Conches, en son excellent article sur les _Apocryphes de la
-Peinture_ (_Revue des Deux-Mondes_, 15 nov. 1849, p. 619), il ne vint
-en France que lorsqu'elle fut morte. C'est avec l'habit et la coiffure
-des bourgeoises que la Féronnière avait été peinte, ainsi qu'il lui
-convenait; mais elle n'en éclipsait pas moins les autres maîtresses du
-roi, dont les portraits se voyaient auprès du sien: «Elle parut défaire
-toutes les autres, malgré le chaperon de drap noir qui lui couvroit la
-teste, les oreilles et tout le tour du visage; chaperon et bourgeoisie
-de coiffure qui, comme une ombre, servoit à relever l'éclat de cette
-beauté pendant que les autres paroissoient languir et s'éclipser
-auprès de cette lumière, malgré l'éclat et le brillant des habits, des
-pierreries, des parures, des couleurs dont elles étoient environnées.»
-(_Réflexions, pensées et bons mots qui n'ont pas encore été donnés_,
-par le sieur Pepinocourt (Bernier), 1696, in-8º, p. 134-135.)]
-
-[Note 267: _Diverses leçons_, 1610, in-8º, t. II, p. 109.]
-
-Ici, du moins, sous la plume sincère et charmante de la reine de
-Navarre, plus de vengeance immonde, plus de honteuse contagion dont le
-mari s'infecte et apporte le germe, qui surprend le roi sur le lit
-adultère, et qui, après l'avoir dévoré pendant de longues années de
-souffrance, finit par l'emporter. Ce sont les conteurs qui ont ajouté
-cela, toujours d'après L. Guyon; les historiens suivirent, Mézeray en
-tête, copiant, exagérant le premier récit.
-
-Pour bien terminer leur aimable histoire, il ne leur fallut rien moins
-que la lente agonie et la mort de François Ier. Malheureusement pour
-eux, l'on sait, par des témoignages beaucoup plus dignes de créance,
-que le roi ne fut pas éprouvé certainement par une aussi longue et
-aussi impitoyable maladie. Le _post-scriptum_ d'une lettre du cardinal
-d'Armagnac nous fait voir que, moins d'un an avant sa mort, le roi
-était en aussi parfaite santé que l'homme le plus robuste et le plus
-sain de son royaume[268].
-
-[Note 268: F. Genin, _Lettres de Marguerite d'Angoulême_, 1841,
-in-8º, p. 473.--Puisqu'il est ici question du mal vénérien, n'oublions
-pas de dire que M. Walkenaër (_Vies de plusieurs personnages célèbres_,
-t. II, p. 39, 44, 49) a tâché de prouver qu'il fut importé de l'Inde,
-et non, comme on le croit, de l'Amérique. Il eût mieux fait de dire
-qu'il ne nous était venu ni de l'un ni de l'autre de ces deux pays.
-On est à peu près sûr aujourd'hui que les variétés les plus bénignes,
-il est vrai, de cette contagion étaient connues des Juifs (_V._ le
-_Lévitique_, ch. XV) et des Romains; qu'elles s'envenimèrent au
-moyen âge, comme le prouve ce qu'on lit dans Grégoire de Tours, sur
-l'épidémie appelée _lues inguinaria_, et dans le livre de Lanfranc,
-écrit en 1395, _Pratica, seu Ars completa Chirurgiæ_; et que la lèpre
-s'étant mêlée avec ce mal, où elle se perdit, il acquit une violence
-dont la décroissance ne date que de nos jours. Un passage de la _Grande
-Chirurgie_ de Paracelse, liv. I, ch. VII, fait foi de cette union si
-dangereuse, qui dut s'opérer au XVIe siècle, entre la lèpre et le mal
-vénérien.]
-
-Peu de temps après la première édition de notre livre, parut une
-brochure qui, sur ce point, lui donna complètement raison. En voici le
-titre: _De quelle maladie est mort François Ier_[269]. L'auteur, M.
-Cullérier, chirurgien à l'hôpital du Midi, et l'un des plus compétents
-sur cette redoutable matière, conclut comme nous que le mal qui emporta
-le vainqueur de Marignan n'était pas vénérien; c'était une fistule au
-périnée.
-
-[Note 269: Paris, Vict. Masson, in-8º de 14 pages. Cette étude
-avait paru d'abord dans la _Gazette hebdomadaire de médecine et de
-chirurgie_, déc. 1856.]
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Si je passe au crible tous les _mots_ dont l'imagination des faiseurs
-d'esprit s'est plu à gratifier les rois, ce n'est pas, certes, pour
-faire grâce davantage à ceux qu'ils ont bénévolement prêtés à leurs
-bouffons. Je trouve justement, à cette époque de François Ier, un de
-ces bons mots de _fous de cour_ dont il est à propos de faire enfin
-justice.
-
-Charles-Quint s'est fié à la parole de François Ier, et il va passer
-par la France pour se rendre dans les Pays-Bas. Comme on l'attend à
-Paris, le roi avise son fol, Triboulet, qui griffonne dans un coin.
-«Que tiens-tu là? lui dit-il.--Le _Calendrier des fous_, et j'y écris
-un nom.--Lequel?--Celui de l'empereur Charles, qui fait la folie de se
-mettre à votre merci en traversant ce royaume.--Mais si je le laisse
-passer?--Alors, c'est votre nom que j'inscrirai sur mon livre à la
-place du sien.»
-
-Tout est faux dans cette anecdote, prise sous cette date et avec ces
-personnages. Triboulet, _fol, complétement fol_, comme écrit de lui
-Pantagruel; _fol à vingt-cinq carats, dont les vingt-quatre sont le
-tout_, comme dit aussi à son sujet Bonaventure Desperriers, était
-tout à fait incapable d'une saillie pareille; d'ailleurs, raison
-beaucoup plus décisive, il était mort depuis cinq ans, lorsque en 1540
-Charles-Quint se hasarda de passer par la France.
-
-C'est à un autre fou, dans une tout autre circonstance, que l'aventure
-arriva. Écoutez Brantôme vous raconter comment alors fut lancée la
-bonne riposte.
-
-«Ce grand roy Alphonse avoit en sa cour un bouffon qui escrivoit dans
-ses tablettes toutes les folies que luy et les courtisans faisoient le
-jour et la semaine. Par cas, un jour le roy voulut voir ses tablettes,
-où il se trouva le premier en date pour avoir donné mille escus à
-un Maure, pour luy aller quérir des chevaux barbes en Barbarie. Ce
-qu'ayant vu, le roy luy dit: «Et pourquoi m'as-tu mis là? et quelle
-folie ai-je faite en cela?» L'autre luy répondit: «Pour t'estre fié à
-un tel homme qui n'a ni foi, ni loi: il emportera ton argent et tu
-n'auras ni chevaux ni argent, et ne retournera plus.» A quoi répliqua
-le roy: «Et s'il retourne, que diras-tu sur cela?» Le bouffon, achevant
-de parler, dit alors: «S'il retourne, je t'effaceray de mes tablettes,
-et le mettray en ta place, pour estre un grand fol et un grand fat
-d'estre retourné, et qu'il n'ait emporté tes beaux ducats[270].»
-
-[Note 270: _Œuvres de Brantôme_, édition du _Panthéon littéraire_,
-t. I, p. 47.--Une anecdote dont un mot semblable fait le dénouement se
-trouve dans un livre turc du XVIIe siècle, _Conseils de Nabi Effendi
-à son fils Abou'l-Kaïr_. _V._ dans la _Correspondance litt._, 5 déc.
-1858, p. 32, un article de M. Ch. Defrémery sur ce livre.]
-
-La réfutation ici n'était sans doute pas des plus nécessaires. Voltaire
-disait en pareil cas: «La chose n'est pas bien importante,» mais il se
-hâtait d'ajouter: «La vérité est toujours précieuse[271].»
-
-[Note 271: _Mélanges historiques_, Fragments sur l'histoire,
-article VIII.]
-
-Nous dirons comme lui, et nous continuerons notre tâche, au risque de
-glaner parfois des riens et de tondre sur des vétilles.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Voici toutefois qui est plus important, et tire bien autrement à
-conséquence: car, au mensonge très pittoresque dont je vais parler,
-nous ne devons rien moins que trois grands tableaux, l'un de
-Ménageot[272], l'autre de M. Ingres, le troisième de J. Gigoux[273]. Il
-est donc temps d'en finir avec lui une bonne fois, par pitié pour les
-peintres dont il tente le pinceau, et qu'il faut enfin désenchanter;
-par pitié aussi pour le public dont ces _illustrations_ d'un fait
-complètement faux caressent et entretiennent l'erreur.
-
-[Note 272: A l'Exposition de 1781. Une copie de ce tableau fut
-exécutée en tapisserie aux Gobelins.]
-
-[Note 273: Au Salon de 1835.]
-
-On a déjà deviné sans doute qu'il s'agit des _Derniers moments de
-Léonard de Vinci, expirant à Fontainebleau dans les bras de François
-Ier_ (style de livret).
-
-La _Biographie universelle_, qui a rarement le courage du doute et
-moins encore celui de la négation, a tenté dans cette circonstance son
-plus grand effort de critique; elle a bravement nié[274]. L'auteur de
-l'article _Léonard de Vinci_ a fait céder les habitudes de crédulité
-routinière et presque superstitieuse du recueil dans lequel il
-écrivait, devant la logique des preuves entassées par Venturi[275],
-par Amoretti[276] et par Millin[277], pour combattre l'opinion trop
-longtemps acceptée.
-
-[Note 274: _V._ l'art. VINCI (Léonard), p. 156-157.]
-
-[Note 275: _Essai sur les ouvrages physico-mathématiques de Léonard
-de Vinci..._, Paris, an V, in-4º.]
-
-[Note 276: _Vie de Léonard de Vinci._]
-
-[Note 277: _Voyage dans le Milanais_, t. I, p. 216.]
-
-Il s'est demandé comment il s'était pu faire que Léonard, brisé par
-l'âge, malade depuis plus d'un an, eût tout à coup quitté le petit
-château de Clou près d'Amboise, devenu sa résidence par un ordre
-bienveillant du roi[278], et d'où peu de jours auparavant il avait
-daté son testament[279], pour venir à Fontainebleau se mêler aux joies
-bruyantes de la cour; comment, si sa mort avait eu lieu dans cette
-dernière résidence royale, il avait pu se faire que son tombeau ne s'y
-trouvât pas, mais fût au contraire placé près du lieu qu'il habitait
-d'ordinaire, dans l'église Saint-Florentin d'Amboise[280]. Enfin, il
-n'a rien omis non plus de ce qui peut éclaircir un autre point: il
-n'a oublié aucune des preuves données par Venturi pour constater que
-François Ier ne pouvait être, le 2 mai 1519, près du lit du grand
-artiste expirant, pas plus à Fontainebleau qu'au château de Clou;
-preuves du plus haut intérêt, puisque, dans cette circonstance, elles
-font de l'_alibi_ double une raison sans réplique, digne d'être devant
-l'histoire aussi décisive qu'elle le serait devant un tribunal.
-
-[Note 278: _V._ sur les causes de son voyage en France et de son
-séjour en ce petit castel tourangeau, après une excursion en Sologne,
-_le Vieux-Neuf_, 2e édit., t. II, p. 158-164.]
-
-[Note 279: On sait maintenant que Léonard fit son testament à
-Amboise, devant le notaire Bereau, non pas quelques mois, comme on le
-pensait, mais neuf jours seulement avant sa mort. Cet acte, retrouvé il
-y a deux ans par M. Arsène Houssaye, porte la date du 23 avril 1519.]
-
-[Note 280: Il l'avait demandé par son testament. _V._ sur cette
-sépulture les _Lettres_ de M. Ph. de Chenevière et de M. Cartier, dans
-l'_Athenæum français_, des 19 août et 25 nov. 1854.]
-
-«Venturi...., dit M. J. Delécluze[281], qui, en résumant ces mêmes
-preuves, leur a donné une autorité nouvelle, fonde son opinion sur ce
-qu'au moment de cet événement la cour était à Saint-Germain-en-Laye, où
-la reine venait d'accoucher; que les ordonnances du 1er mai sont datées
-de ce lieu, et que le journal de la cour ne fait mention d'aucun voyage
-du roi avant le mois de juillet. Il ajoute que l'élection prochaine
-de l'Empire occupait trop François Ier, qui le convoitait, pour qu'il
-s'éloignât du centre des négociations; et enfin, que Melzi, l'élève et
-l'héritier de Léonard de Vinci, en annonçant la mort de Léonard aux
-frères de ce grand artiste, ne dit pas un mot dans sa lettre de cet
-événement, qui eût si vivement intéressé sa famille.
-
-[Note 281: _Léonard de Vinci_, Paris, 1841, gr. in-8º, p. 66-67.]
-
-«Il y a, poursuit M. Delécluze avec un sentiment auquel nous ne pouvons
-trop applaudir, il y a des choses vraisemblables qui équivalent à la
-réalité. Léonard de Vinci était digne d'un tel honneur, et l'intérêt
-vif que François Ier a toujours montré pour les arts et les artistes,
-et pour Léonard en particulier, est cause que l'erreur signalée par
-Venturi sera difficilement détruite[282].»
-
-[Note 282: Venturi a fait d'autant plus facilement bon marché de
-cette fable, que, suivant lui, le seul qui perde à la réfutation du
-fait, ce n'est pas le peintre italien, mais le roi de France. «Cette
-circonstance, dit-il, intéresse plus la gloire de François Ier que
-celle de Vinci, qui, sans cela, n'est pas moins grande.» (_Essai sur
-les ouvrages physico-mathématiques de Léonard de Vinci_, p. 39.)]
-
-J'avoue que c'est là, en effet, une erreur respectable, et à laquelle
-on a presque peur de toucher. Tant d'honnêtes gens l'ont répétée!
-tant de bons peintres l'ont illustrée! de plus, elle vient d'une
-source si sérieuse! N'est-ce pas, en effet, Mabillon qui l'a prise le
-premier sous l'infaillibilité de son patronage[283]? Malheureusement
-pour l'honorable fable, les détails dont on l'a enjolivée sont d'une
-si outrecuidante fausseté, qu'on prend, en les lisant, cœur à la
-réfutation, et que, pour avoir le plaisir d'en faire justice, l'on se
-donne sans remords le courage de ne rien épargner de tout le mensonge.
-
-[Note 283: Son _Itinerarium italicum_, in-4º, où elle se trouve,
-p. 12, est le livre le plus ancien où je l'aie rencontrée. Pasch,
-dans ses _Inventa Nova-Antiqua_, la cite d'après lui (p. 742). S'il
-eût existé pour ce fait une autorité antérieure, soyez certain qu'il
-l'aurait su et l'aurait dit. Mabillon s'était fait, cette fois, sans y
-regarder de près, ce qui ne lui arrivait guère, l'écho d'une tradition
-déjà en cours, née je ne sais d'où ni comment, et que le faiseur de
-lettres, Vaumorières, devait, lui aussi, recueillir vers le même temps,
-mais d'une façon plus excusable: si le mensonge ne s'était popularisé
-que par ses _Lettres_, il n'eût pas fait une si grande fortune. Elles
-parurent en 1699, in-12; c'est à la page 154 du tome II que se trouve
-l'anecdote.]
-
-«Les amplificateurs d'anecdotes, est-il dit dans la _Biographie
-universelle_, prétendent que François Ier, lisant une surprise
-dédaigneuse sur la figure des courtisans qui l'avaient accompagné chez
-Léonard, leur dit de ne pas s'étonner: «Je puis faire des nobles quand
-je veux, et même de très grands seigneurs; Dieu seul peut faire un
-homme comme celui que nous allons perdre.»
-
-«On prête ce mot à tant d'autres princes, ajoute naïvement la
-_Biographie_, qu'il serait difficile de dire s'il appartient réellement
-à François Ier.»
-
-Ce n'est pas assez s'indigner, à mon sens, et notre biographe, au
-moment de conclure, se relâche un peu trop de sa logique et de
-sa sévérité. Mais, après tout, pourquoi de la colère, et même de
-l'étonnement, à propos de ces amplifications? On doit toujours
-s'attendre à les voir paraître; ce sont les parasites naturels de tout
-mensonge qui a fait fortune.
-
-Pour moi, je me suis fait un précepte de ces vers d'Ovide:
-
- Hic narrata ferunt alii, mensuraque ficti
- Crescit, et auditis aliquid novus adjicit auctor[284].
-
-[Note 284: _Métamorphoses_, liv. XII, v. 7.]
-
-Dès qu'une erreur est née, je me prépare à voir croître à l'entour tout
-une végétation d'erreurs accessoires.
-
-S'il s'agit de mensonges _parlés_, la dernière phrase de ce petit
-passage de Voltaire, dans les _Annales de l'Empire_, me sert aussi de
-leçon constante, et fait que je me tiens toujours sur mes gardes, même,
-comme on le verra, contre les erreurs de ce genre propagées... par
-Voltaire.
-
-«Plusieurs historiens, dit-il, rapportent que Charles, avant la
-bataille (celle qu'il livra près de Tunis à Barberousse), dit à ses
-généraux: «Les nèfles mûrissent avec la paille; mais la paille de
-notre lenteur fait pourrir et non pas mûrir les nèfles de la valeur de
-nos soldats.» Les princes ne s'expriment pas ainsi. Il faut les faire
-parler dignement, ou plutôt il ne faut jamais leur faire dire ce qu'ils
-n'ont point dit. Presque toutes les harangues sont des fictions mêlées
-à l'histoire.»
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Ce que Voltaire vient de dire des discours qu'on prête aux héros
-dans les livres, je le dirai des actions qu'on leur prête sur les
-tableaux; et pour cela, l'occasion, certes, est bien prise, après ce
-que nous venons de voir sur les _illustrations_ de la mort de Vinci.
-Le mensonge est, à ce qu'il paraît, beaucoup plus pittoresque et plus
-à effet que la vérité, car je connais fort peu de tableaux historiques
-qui ne soient une faute d'histoire. Le vrai n'a qu'une nuance; le
-faux en a mille, variées, changeantes, comme la fée menteuse et folle
-qui les prête: l'Imagination. C'est celle-ci qui broie les couleurs,
-le roman sert de palette, et le peintre n'a plus qu'à prendre son
-pinceau. Il est sûr d'avance de l'effet qu'il doit produire: le roman
-a si vivement parlé à l'esprit; pourquoi la toile, sur laquelle il
-l'a transporté, ne parlerait-elle pas aussi éloquemment aux yeux? La
-vérité, plus froide, moins complaisante, aurait exigé plus de soins,
-plus d'efforts, sans lui garantir un effet si certain; il n'y avait
-donc pas à hésiter: l'incolore et sobre muse a été laissée dans son
-coin, dans son puits; et le mensonge préféré s'est, en passant de
-la page de l'historien romancier sur la toile du peintre, empâté de
-nouvelles couleurs, d'autant plus fausses qu'elles sont plus voyantes.
-
-Rohr dans son _Pictor errans_, Guillaume Bowyer dans un chapitre de ses
-_Miscellaneous Tracts_[285], ont énuméré toutes les fautes commises
-par les plus grands peintres dans les sujets tirés de l'Ancien et
-du Nouveau Testament; erreurs qui, vu la matière, sont presque des
-hérésies; je serais tenté d'étendre à l'histoire leur système de
-minutieuse rectification; mais la tâche serait, sinon fort difficile,
-du moins beaucoup trop longue. Il faudrait greffer tout un livre sur
-celui-ci.
-
-[Note 285: Édimbourg, 1785, in-4º.--L'_Esprit des journaux_
-(juillet 1786, p. 86) a donné une traduction de ce chapitre.]
-
-Nous avons déjà signalé plusieurs de ces mensonges _illustrés_ par
-la peinture: Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès[286];
-sainte Geneviève prenant de la main des peintres un rôle de bergère,
-qu'elle ne joue même pas dans la légende[287]; Philippe-Auguste avec
-sa couronne sur l'autel et les seigneurs auxquels il l'offre d'un
-geste sublime[288]; les enfants d'Édouard près d'être étouffés sur
-leur lit[289]; Cromwell ouvrant le cercueil de Charles Ier[290], etc.,
-etc. Mille autres étaient sous ma main, que j'ai dédaignés, ainsi: la
-mort de César, sur laquelle on a fait plusieurs bons tableaux, mais
-pas un seul qui fût vrai[291]; l'anecdote d'Agésilas à cheval sur un
-bâton, pour amuser son fils[292], anecdote que M. Ingres, suivant une
-autre tradition populaire, a transposée à l'époque de Henri IV, en nous
-montrant le bon roi, non pas à califourchon lui-même, mais servant de
-monture au petit dauphin, devant l'ambassadeur d'Espagne stupéfait.
-Plus loin, j'en indiquerai d'autres en courant: les tableaux sur
-Henri IV et Sully, où le mensonge saute pour ainsi dire aux yeux:--le
-roi, qui avait sept ans de plus que son ministre, est invariablement
-représenté de dix au moins plus jeune que lui[293]; les tableaux sur
-Richelieu et Cinq-Mars, toujours taillés sur un roman trop célèbre,
-jamais sur l'histoire trop méconnue; la fameuse scène de Louis XIV
-entrant au Parlement un fouet à la main; enfin mille autres encore.
-Mais puisque je tiens ce sujet, je veux vous dénoncer, sans tarder, le
-Sixte-Quint de M. Monvoisin au Luxembourg, et le Rizzio de Decaisne.
-Tous deux, l'un où l'on voit l'impétueux pontife qui se relève en
-jetant ses béquilles[294]; l'autre qui nous fait du Piémontais joueur
-de guitare, bossu, un jouvenceau brillant sur lequel s'abaisse le
-regard amoureux de Marie Stuart[295]; tous deux sont d'effrontés
-mensonges.
-
-[Note 286: _V._ plus haut, p. 6.]
-
-[Note 287: _V._ plus haut, p. 120.]
-
-[Note 288: _V._ plus haut, p. 71-75.]
-
-[Note 289: _V._ plus haut, p. 20.--On connaît le tableau de
-P. Delaroche; il en existe un autre du peintre de Dusseldorf, M.
-Hildebrandt, dont le _Magasin pittoresque_ a donné une gravure, t. X,
-p. 49.]
-
-[Note 290: _V._ plus haut, p. 20.]
-
-[Note 291: Celui de M. Court, au Luxembourg, n'est pas plus vrai
-que celui de M. Gérôme, au Salon de 1859. Tout ce qu'on savait sur cet
-événement se trouve singulièrement modifié par la découverte qu'on a
-faite en Espagne d'un fragment de Nicolas de Damas, publié pour la
-première fois en 1849, par M. Alfred Didot, au t. III des _Fragmenta
-historicorum_.--_V._ Mérimée, _Mélanges histor. et litt._, p. 366 et
-suiv.]
-
-[Note 292: «Un jour, dit Plutarque cité par Bayle (édit. Beuchot,
-t. II, p. 24), un jour qu'on le surprit à cheval sur un bâton avec
-ses enfants, il se contenta de dire à celui qui l'avait vu en cette
-posture: «Attendez à en parler que vous soyez père.» N'est-ce pas, sauf
-la différence de mise en scène, toute l'anecdote de Henri IV?]
-
-[Note 293: Cette remarque a déjà été faite par M. Ed. About, dans
-son _Voyage à travers l'Exposition des beaux-arts_, p. 79.]
-
-[Note 294: La vie anecdotique de Sixte-Quint n'est, surtout
-pour le commencement, qu'une répétition de celle du cardinal Brogni
-(_V._ Bayle, à ce mot).--La scène des béquilles jetées, et le _mot_
-qu'aurait dit ensuite Sixte-Quint au cardinal de Médicis, s'étonnant
-de le voir marcher droit, lui, si cassé avant l'élection: «Si je me
-courbais, c'est que je cherchais les clefs du paradis»; tout cela n'est
-qu'invention. On a mis dans la bouche de Sixte-Quint ce qui n'était
-qu'une facétie, en circulation à propos de tous les nouveaux papes. «A
-Rome, lisons-nous dans les _Historiettes_ de Tallemant, on dit, quand
-on voit un vieux cardinal courbé, qu'il cherche les clefs, car, dès
-qu'ils les ont trouvées, ils se portent le mieux du monde.» (Édit.
-in-12, t. X, p. 74.)]
-
-[Note 295: Rizzio, ou plutôt Riccio, avait plus de la trentaine
-et rien d'attrayant. Presque tout ce qu'on a écrit sur lui est faux.
-Ainsi, M. Fétis (_Biographie des music._, à son nom) le pose en
-compositeur distingué, tandis que, selon Hawkins, ce n'était qu'un
-piètre chanteur, qui n'a rien composé (Lichtenthal, _Dict. de musique_,
-trad. par Mondo, t. II, p. 259).]
-
-M. Despois, rendant compte de la première édition de ce livre[296],
-disait: «J'imagine que M. Fournier va se faire bien des ennemis; je
-mets en première ligne les artistes.» C'était fort juste; mais pour
-prouver que ces sortes d'inimitiés ne m'effrayent pas, j'ai cru devoir
-ajouter ce qu'on vient de lire. Les ennemis que la première édition ne
-m'avait pas faits me sont venus après la seconde, ou me viendront après
-la troisième[297].
-
-[Note 296: _Estafette_, 21 juillet 1856.]
-
-[Note 297: Pour compléter ce que j'ai dit, je renverrai à un
-excellent article de M. Vallet de Viriville dans la _Revue des
-Provinces_, du 15 juin 1865: _l'Histoire de France au Salon de 1865_.]
-
-Cela dit, je retourne à d'autres mensonges. Je viens de finir en
-parlant de Marie Stuart: c'est par elle que je recommencerai.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Je lus un jour, dans un feuilleton du _Journal des Débats_[298] signé
-de M. Philarète Chasles:
-
-[Note 298: 23 oct. 1844.]
-
-«Beaucoup de cœurs sensibles se révolteront si j'ose leur dire que
-Marie Stuart n'a jamais fait que de très mauvais vers, et que ce petit
-couplet tant répété:
-
- Adieu, plaisant pays de France,
- O ma patrie
- La plus chérie! etc.,
-
-n'est qu'une mystification de journaliste, avouée par le journaliste
-Querlon, et néanmoins reproduite à satiété, dans des torrents de
-larmes et d'encre sortis de plumes bien taillées et sentimentales.
-Querlon a imprimé l'aveu de sa faute, et néanmoins _dictionnaires_ et
-_biographies_, _bibliographies_, _albums_, _notices_, et le reste, ont
-reproduit fidèlement la légende; elle est encore écrite et imprimée
-dans la _Biographie universelle_ de MM. Michaud. Mais la vérité
-vaut-elle la peine qu'on la dise? Plusieurs pensent que non, je crois
-que oui, j'ai tort peut-être.»
-
-Je ne suis pas de ceux que la vérité effraye; aussi les lignes de M.
-Ph. Chasles ne firent-elles que me mettre en goût. Sans désemparer, je
-me lançai à la recherche des preuves de ce qu'il venait de m'apprendre.
-
-J'y étais d'autant plus porté, que la chanson de Marie Stuart,
-imprimée, pour la première fois, en 1765, dans cette _Anthologie_[299]
-en trois volumes dont Monet avait fait les frais, dont ce même Meusnier
-de Querlon avait écrit l'introduction, m'avait toujours semblé un peu
-suspecte. La mention banale: _tirée du manuscrit de Buckingham_, ne me
-rassurait pas du tout. Ce que je savais d'ailleurs des habitudes de
-Querlon, qui prenait volontiers plaisir à ces sortes de mystifications
-littéraires; ce que je connaissais de son petit livre publié à
-Magdebourg, en 1761, _les Innocentes Impostures, ou Opuscules de
-M.***_, n'était pas fait pour me donner plus de confiance.
-
-[Note 299: 1765, in-8º, t. I, p. 19.]
-
-Je cherchai donc. D'abord je trouvai un article de la _Revue des
-Deux-Mondes_[300], dans lequel M. Ph. Chasles avait émis, pour la
-première fois, le fait répété sous une autre forme dans son feuilleton
-des _Débats_. Il persistait dans son dire, donc il en était bien
-sûr. C'était de quoi me rendre plus confiant encore, plus ardent à
-la découverte du reste. Il m'apprenait, de plus, que la lettre dans
-laquelle M. de Querlon trahissait lui-même sa petite imposture était
-adressée à l'abbé Mercier de Saint-Léger. Il fallait chercher cette
-lettre; je ne m'en fis pas faute, comme bien vous pensez.
-
-[Note 300: Ier juin 1844, art. sur les _Pseudonymes anglais au_
-XVIIIe _siècle_.]
-
-Chemin faisant, j'appris que Mme de Norbelly fille de Querlon, morte
-il y a trente ans environ, s'amusait souvent à conter l'histoire
-de la supercherie commise par son père, et dont le monde entier
-s'obstinait à être la dupe[301]. Je découvris quelques lignes de
-M. Viollet-le-Duc[302], où il soutenait, lui aussi, que la chanson
-attribuée à Marie Stuart n'était certainement pas d'elle. J'acquis
-de plus, par un article de M. Sainte-Beuve dans le _Journal des
-Savants_[303], une nouvelle preuve que l'assurance donnée à l'abbé
-de Saint-Léger par Querlon sur la véritable origine de la chanson
-était très réelle; enfin, je sus que l'un de nos plus riches amateurs
-possédait, dans sa collection, l'_autographe_ même de la lettre dans
-laquelle l'innocente fraude se trouvait révélée par son auteur[304].
-C'était tenir tout; cependant, je ne sais pourquoi, je ne me défiai pas
-moins.
-
-[Note 301: Mme de Norbelly, mariée en premières noces avec
-l'adjudant-major général Levasseur, était la mère de M. le général de
-division Levasseur.]
-
-[Note 302: _Biblioth. poétique_, IIe part., p. 20.]
-
-[Note 303: Année 1847, p. 278, et _Derniers Portraits littéraires_,
-p. 63-64.]
-
-[Note 304: C.-Blaze, _Molière musicien_, t. I, p. 446.]
-
-Les autographes sur des faits déjà un peu connus et pour lesquels ils
-nous sont des preuves trop désirées, trop imprévues, m'ont toujours
-trouvé sur mes gardes contre l'espèce de certitude improvisée qu'ils
-apportent. Elle est, selon moi, trop complète pour l'être assez. Ici,
-quelques lignes imprimées de Querlon ou de l'abbé de Saint-Léger dans
-un des recueils où ils écrivaient d'habitude, eussent bien mieux été
-mon affaire. Je désespérais malheureusement de les trouver, et, de
-guerre lasse, je renonçais presque à poursuivre davantage la solution
-définitive de ce petit problème littéraire.
-
-Après avoir vu pourtant avec quel dédain superbe M. Mignet, dans sa
-belle et sérieuse _Histoire de Marie Stuart_, affecte de ne pas parler
-de cette chanson, tandis que M. Dargaud[305], dans son livre romanesque
-sur la même reine, n'oublie pas de la donner pour authentique, je
-m'étais de plus en plus convaincu qu'elle devait être supposée[306].
-
-[Note 305: _Hist. de Marie Stuart_, 1850, in-8º, t. I, p.
-134-135.--«Ces vers, dit M. Dargaud, sont désormais inséparables de
-son nom. Elle les acheva quelques semaines plus tard à Holyrood.» M.
-Dargaud avait, à ce qu'il paraît, sur cette partie de la vie de Marie
-Stuart, des mémoires particuliers. Il eût bien dû nous dire où ils se
-trouvent.]
-
-[Note 306: M. Mignet (_Histoire de Marie Stuart_, 3e édit.,
-Charpentier, 1854, in-12, t. I, p. 102-105) se contente de citer ce
-passage de Brantôme (t. V, p. 92-94): «Elle, les deux bras sur la
-pouppe de la galère du costé du timon, se mist à fondre à grosses
-larmes, jettant toujours ses beaux yeux sur le port et le lieu d'où
-elle estoit partie, prononçant toujours ces tristes paroles: «Adieu,
-France!» jusqu'à ce qu'il commença à faire nuict... Elle voulut se
-coucher sans avoir mangé, et ne voulut descendre dans la chambre de
-pouppe, et lui dressa-t-on là son lict. Elle commanda au timonnier,
-sitost qu'il seroit jour, s'il voyoit et découvroit encore le terrain
-de France, qu'il l'éveillast et ne craignist de l'appeler: à quoy la
-fortune la favorisa, car le vent s'estant cessé, et ayant eu recours
-aux rames, on ne fit guères de chemin cette nuict; si bien que le jour
-paroissant, parut encore le terrain de France, et n'ayant failly le
-timonnier au commandement qu'elle lui avoit faict, elle se leva sur son
-lict, et se mit à contempler la France, encore et tant qu'elle put...
-Adonc redoubla encore ces mots: «Adieu, France! Adieu, France! je pense
-ne vous voir jamais plus.» Toute cette scène ne vaut-elle pas mieux
-que le couplet de Querlon? Le silence de Marie Stuart, entrecoupé d'un
-seul cri d'adieu, n'en dit-il pas plus que cette romance, composée de
-sang-froid et chantée sur la poupe? Il n'y a de mise en tout ceci que
-les vers de Ronsard (édit. in-fol., t. VIII, p. 6-7). M. Mignet les
-cite:
-
- Le jour que vostre voile au vent se recourba
- Et de nos yeux pleurans les vostres desroba,
- Ce jour-là, mesme voile emporta loin de France
- Les muses qui souloient y faire demeurance.
-]
-
-Quelques lignes de M. de Villenfagne, dans ses _Mélanges de
-littérature_, etc.[307], me rendirent tout à coup l'espoir.
-
-[Note 307: _Mélanges de littérature et d'histoire_, Liège, 1788,
-in-8º p. 39.]
-
-Elles me mettaient sur la trace d'un article de l'_Esprit des
-Journaux_, dans lequel, caché sous un pseudonyme, l'abbé de Saint-Léger
-confessait franchement l'aveu que M. de Querlon lui avait fait de sa
-supercherie. Je courus au volumineux recueil, et le feuilletai tant
-et si bien que, dans le volume du mois de _septembre_ 1781[308], je
-découvris ce petit paragraphe, qui mettait victorieusement fin à ma
-tâche de chercheur:
-
-[Note 308: P. 227. _Observations sur deux lettres imprimées dans
-l'_Esprit des Journaux, _concernant les Annales poétiques_ (par D...).]
-
-«Marie Stuart est-elle auteur de la chanson qui lui est attribuée dans
-l'_Anthologie_? Feu M. de Querlon m'a assuré l'avoir faite lui-même.
-Cette assertion d'un homme qui étoit vrai tranche la question.»
-
-Fort bien dit! Là, en effet, est toute la solution de l'affaire et la
-condamnation des routiniers qui persisteraient désormais à croire et à
-dire le contraire.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Dans l'article du _Journal des Savants_ cité tout à l'heure, M.
-Sainte-Beuve pose cette autre question que personne, je crois, ne
-s'était encore faite:
-
-«Les beaux vers de Charles IX à Ronsard:
-
- L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, etc.,
-
-où se trouvent-ils pour la première fois?...»
-
-Je pris à cœur ce point d'interrogation, et je finis par me mettre,
-je crois, en état d'y répondre. Ces vers, «les meilleurs que l'on
-connaisse publiés sous le nom d'un roi, dit M. Valery[309], et
-peut-être les plus beaux de ce siècle»; ces vers que Voltaire[310],
-pour leur donner un auteur vraisemblable, mit sans plus de raison
-sur le compte d'Amyot, très excellent prosateur, mais rimeur
-détestable[311], se trouvent pour la première fois dans le _Sommaire
-de l'Histoire de France, etc._, par Jean Le Royer, sieur de Prades,
-Paris, 1651, in-4º, p. 548, où Abel de Sainte-Marthe les reprit pour
-les placer dans le _Recueil de preuves_ jointes au _Discours historique
-sur le rétablissement de la bibliothèque de Fontainebleau_[312].
-
-[Note 309: _Curiosités et Anecdotes italiennes_, p. 252-253.]
-
-[Note 310: _Lettre à l'abbé Vitrac_, 23 décembre 1775. (Édit.
-Beuchot, t. LXIX, p. 459.) _V._ aussi et surtout le _Dictionn.
-philosoph._, art. CHARLES IX.--Puisque nous allons parler d'Amyot,
-n'oublions pas de dire que toute l'histoire de son enfance, telle
-qu'on la lit partout, est complètement fausse, ainsi que M. Ampère
-l'a prouvé (_Revue des Deux-Mondes_, 1er juin 1841, p. 720-722).
-Bayle y avait cru. Joly le réfuta le premier dans les _Remarques_ sur
-son _Dictionnaire_, t. I, p. VI. C'est un petit roman de l'invention
-de Saint-Réal, dans le genre de celui que l'abbé a écrit sur la
-_Conspiration des Espagnols contre Venise_ (_V._ Sainte-Beuve,
-_Causeries du lundi_, t. IX, p. 371), et de cet autre, dont Schiller
-a fait une tragédie, et qui travestit tout à fait la vérité au sujet
-de don Carlos et des causes de sa mort. Dès le dernier siècle, le
-P. Griffet (_Traité des différentes sortes de preuves_, etc., p.
-11-12) et l'abbé de Longuerue en avaient éventé le mensonge. _V._
-d'Argenson, _Essais dans le goût de Montaigne_, p. 346.--Dans la _Revue
-des Deux-Mondes_ (1er avril 1859, p. 577), M. Mérimée fit à son tour
-justice de ce roman, d'après les deux volumes de Prescott, _History of
-the reign of Philippe II_; mais, depuis lors, en 1863, M. Gachard à
-Bruxelles, M. Charles de Moüy à Paris, chacun dans un ouvrage portant
-le même titre: _Don Carlos et Philippe II_, en ont encore eu bien plus
-définitivement raison; après les deux volumes de l'un et le volume de
-l'autre, il n'y a plus à douter de la folie coupable de l'insensé D.
-Carlos, et de la fausseté de ses amours avec la reine sa belle-mère.
-Robertson, qui popularisa cette fable, est comparé par M. Mérimée à
-Tite-Live, avec toutes sortes de réserves, bien entendu, mais non pas
-cependant avec celle du mensonge.]
-
-[Note 311: C'était l'avis de Charles IX lui-même. _V._
-_Dictionnaire_ de Bayle, édit. Beuchot, t. I, p. 504.]
-
-[Note 312: 1668, in-4º, p. 17.--Sainte-Marthe y cite tout le
-passage du livre de son ami de Prades, sur le talent poétique de
-Charles IX et sur les vers qu'il composa. «On en voit quelques-uns
-à la suite de la _Franciade_ de Ronsard, et d'autres en d'autres
-_lieux_, dont ceux-ci (ceux dont il est question ici) ne sont pas les
-moins remarquables.» Voilà tout; ni de Prades ni Sainte-Marthe ne
-s'expliquent davantage sur le _lieu_, très intéressant à connaître
-cependant, où ces vers ont été trouvés. L'abbé Goujet (_Biblioth.
-franç._, t. XII, p. 204) se contenta de les citer d'après eux.
-De son temps, il y avait tant d'années déjà que ces vers étaient
-attribués à Charles IX, qu'il paraissait inutile de chercher s'ils lui
-appartenaient réellement. Il y avait prescription pour le mensonge.
-J'ai regretté que, dernièrement encore, on n'ait pas cru devoir revenir
-sur cette prescription dans un livre qui, en répétant l'erreur, lui
-donnera une trop solennelle consécration: c'est le _Dictionnaire
-historique_ de l'Académie (t. I, p. 26). Si l'on ne trouvait pas bon
-d'enlever à Charles IX tout le mérite de ces vers, au moins, à mon
-avis, fallait-il faire quelques réserves.]
-
-Pour mieux appuyer ce qui nous reste à dire à leur sujet, nous allons,
-bien qu'ils soient connus de tout le monde, les reproduire encore ici:
-
- L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
- Doit être à plus haut prix que celui de régner.
- Tous deux également nous portons des couronnes:
- Mais, roi, je les reçois, poète, tu les donnes.
- Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur,
- Éclate par soi-même, et moi par ma grandeur.
- Si du côté des dieux je cherche l'avantage,
- Ronsard est leur mignon, et je suis leur image.
- Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
- T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps,
- Elle t'en rend le maître, et te sait introduire
- Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
-
-Nous pourrions, après cette citation, faire ce dont s'avisa Voltaire à
-l'encontre du sieur de Prades, qui s'en était prudemment gardé; nous
-pourrions mettre en regard de ces douze vers quelque autre poésie
-de Charles IX, que la comparaison ne ferait guère briller, et qui,
-littérairement parlant, perdrait à être authentique. C'est inutile; ce
-petit morceau porte assez avec lui la preuve de son origine: il suffit,
-selon moi, de le lire. On sent tout d'abord, à la tournure des vers,
-à leur solide régularité, à leur allure un peu fière, à l'antithèse
-qui s'y joue et qui s'y soutient avec une grâce forte et aisée; enfin
-à je ne sais quel grand air qui semble faire de cette poésie plutôt
-une sœur de la muse assurée de Corneille qu'une contemporaine de la
-muse inégale de Ronsard; on voit bien, dis-je, que pour leur donner
-place dans son livre publié en 1651, de Prades a certainement façonné,
-remanié à fond ces douze alexandrins selon la manière et le goût de son
-temps[313], si même il ne les a pas fabriqués de toutes pièces.
-
-[Note 313: C'est ce que fit Sauvigny pour les vers de Mlle de
-Calages, cités par la _Biographie universelle_ (art. CALAGES). En les
-reproduisant le premier dans le _Parnasse des Dames_, il changea des
-vers entiers, il l'avoue lui-même, des expressions, quelquefois même
-des tours de phrase, et cela, dit-il, pour faire mieux goûter notre
-ancienne poésie. Il n'est pas étonnant que la _Biographie_, qui les
-reprit avec ses variantes, ait trouvé que ces vers, faits avant _le
-Cid_, étaient dignes d'une autre époque. (Barbier, _Examen critique des
-dict. histor._, p. 165.)]
-
-L'original n'a pas été retrouvé, et pour cause sans doute; on ne peut
-donc savoir ce qu'après le travail d'épuration auquel on les aurait
-soumis il a pu rester des vers écrits par Charles IX. Ce qui est plus
-possible, la pièce primitive étant absente, c'est de croire, sans
-crainte de démenti, que de Prades avait ses raisons pour être le
-premier à citer ce morceau, et que même il était sans doute le seul, en
-1651, qui pût s'en permettre la citation[314].
-
-[Note 314: Ce qui me fait le soupçonner davantage, c'est qu'il
-était moins historien que poète. Il avait fait des tragédies, entre
-autres un _Arsace_, joué en 1666 par la _troupe du Roy_, et qui, lit-on
-dans la préface, avait eu l'approbation des meilleurs esprits: MM. de
-Sainte-Marthe, La Mothe-Le Vayer, du Ryer, Beys, Quinault. «L'illustre
-M. Corneille dit qu'elle avoit assez de beautez pour parer trois
-pièces entières.» On y trouve des vers comme ceux-ci, qui, soit dit en
-passant, ressemblent fort à la célèbre parole du général Cavaignac,
-quittant le pouvoir à la fin de 1848:
-
- J'abandonne le trône...
- Je pourrois en tomber, j'aime mieux en descendre, etc.
-
-On conçoit qu'un homme dont les vers avaient l'applaudissement de
-Corneille pouvait se croire en droit d'arranger ceux de Charles IX,
-sinon de les faire entièrement lui-même.--C'est du reste--et ceci sera
-décisif dans le procès--ce que de Prades s'était déjà permis pour
-le même roi s'adressant au même poète. On trouve dans ses _Œuvres
-poétiques_, 1650, in-4º, p. 37-38, une _Epistre de Charles IX à
-Ronsard_, faite par lui tout entière.]
-
-Dreux du Radier, qui m'aida beaucoup à retrouver le premier gîte de
-ces beaux vers, et à qui tout d'abord ils avaient aussi semblé d'une
-authenticité suspecte, ne croyait de la part de de Prades qu'à un
-travail d'arrangement. Ce n'était peut-être pas assez dire; mais pour
-son temps c'était beaucoup. «Ils sont, écrit-il[315], si exacts pour ce
-qu'on appelle versification, et même pour l'expression toute moderne,
-que je ne saurois m'empêcher d'avertir le lecteur que celui qui les
-rapporte s'est sans doute écarté de l'original, sous prétexte de ne pas
-choquer l'oreille par des sons auxquels elle n'est plus accoutumée.
-Il a changé ce qui lui a paru trop dur. Mais bien loin de mériter
-quelque reconnoissance par cette fausse délicatesse, on ne sauroit que
-le blâmer de sa hardiesse. Il nous prive des grâces respectables d'un
-original précieux, pour nous donner une copie peut-être foible, et ses
-expressions, au lieu de celles du monarque dont il parle.»
-
-[Note 315: _Tablettes historiques_, etc., t. II, p. 228.]
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-«Je viens d'aider à dépouiller Charles IX du plus beau fleuron de sa
-couronne poétique, je vais lui donner sa revanche. A-t-il tiré sur les
-huguenots le matin de la Saint-Barthélemy, comme on le répète partout?
-Pour moi, je ne le crois pas; les témoignages allégués, celui du Gascon
-Brantôme[316], celui de ce marquis de Tessé, qui, selon Voltaire[317],
-tenait le fait du gentilhomme même qui chargeait l'arquebuse du roi,
-n'étant pas, à mon avis, des preuves bien redoutables. L'abbé Coupé en
-a fait bon marché dans un article de ses _Soirées littéraires_, et je
-fais comme lui très volontiers[318].
-
-[Note 316: _Hommes illustres et grands capitaines françois_ (édit.
-du _Panthéon littéraire_), t. I, p. 560-561.]
-
-[Note 317: _La Henriade_, chant II, notes.--Voltaire, dans ses
-notes de _la Henriade_, comme dans son _Essai sur les guerres civiles_,
-est impitoyable pour Charles IX, jusque-là qu'il ne craint pas de
-lui prêter, devant le cadavre de Coligny à Montfaucon, le _mot_ de
-Vitellius à Bédriac: «Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.»
-Walter Scott l'a bien mis dans la bouche de Louis XI, au chapitre III
-de _Quentin-Durward_! O licences du roman historique! Pour le prêt
-fait ici à Charles IX, Brantôme est le premier coupable. C'est lui qui
-lui fait dire, devant le gibet de Coligny, à ses courtisans qui se
-bouchaient le nez «à cause de la senteur:--Je ne le bouche, comme vous
-autres, car l'odeur de son ennemi est très bonne.» (_Œuvres_, édit. du
-_Panthéon littéraire_, t. I, p. 561.)--Avouons que Voltaire se rétracta
-plus tard. «C'est, dit-il au chap. CLXXI de l'_Essai sur les Mœurs_, un
-ancien mot de Vitellius, qu'on s'est avisé d'attribuer à Charles IX.»]
-
-[Note 318: _V._ aussi Musset-Pathay, _Correspond, histor._, in-8º,
-p. 103.]
-
-«Ce n'est pas la petite diatribe de Prudhomme dans ses _Révolutions de
-Paris_, où il est dit, par exemple, que Charles IX quittait une partie
-de billard quand il prit sa carabine pour tirer sur les huguenots, qui
-me fera changer d'opinion. Le fameux décret de la Commune statuant,
-en date du 29 vendémiaire an II (20 octobre 1793) qu' «il sera mis
-un poteau infamant à la place même où Charles IX tirait sur son
-peuple[319]», ne me convaincra pas davantage, et je ne me rendrai
-point parce que je saurai que ce poteau, portant une inscription en
-lettres gigantesques, se vit très longtemps sur le quai au-dessous
-de la fenêtre du cabinet de la reine, aujourd'hui la galerie des
-Antiques. Je sais trop bien que toute cette partie du Louvre n'ayant
-été construite que vers la fin du règne d'Henri IV, il eût été assez
-difficile que Charles IX pût s'être embusqué là pour _arquebuser_
-«aucuns dans les fauxbourgs de Saint-Germain, qui se remuoient et se
-sauvoient», comme dit Brantôme.
-
-[Note 319: _Réimpression du Moniteur_, t. XVIII, p. 170.]
-
-«Un livre récemment publié déplace la scène, mais sans la rendre plus
-vraisemblable. Ce n'est pas du Louvre, c'est du Petit-Bourbon, qui
-était proche et dont la principale fenêtre donnait sur le quai de
-l'École, presque en regard du bâtiment actuel de la Monnaie, que le roi
-aurait tiré. On acheva de démolir le Petit-Bourbon en septembre 1758,
-et c'est à propos de cette démolition que le livre dont je viens de
-parler, et qui n'est autre que le _Journal_ de l'avocat Barbier[320],
-assigne au forfait royal ce nouveau théâtre.
-
-[Note 320: T. IV, p. 290.]
-
-«Le 20 de ce mois, y est-il dit, on a commencé à abattre l'ancien
-garde-meuble, rue des Poulies, sur le quai[321], dans lequel
-bâtiment étoit un balcon d'une ancienne forme, couvert et élevé, d'où
-Charles IX tiroit avec une arquebuse sur le peuple, le jour de la
-Saint-Barthélemy; on ne verra plus, ajoute Barbier, le monument de ce
-trait historique.»
-
-[Note 321: La rue des Poulies allait alors jusqu'au quai de
-l'École, en longeant toute la colonnade du Louvre. _V._ notre _Paris
-démoli_, 2e édit., Introduction, p. XXXVIII, notes.]
-
-«Il se trompait. La calomnie tient aux mensonges qu'elle a caressés
-pendant des siècles. Quand on fait disparaître les lieux où elle en
-avait étalé la mise en scène, elle cherche ailleurs où les loger, où
-les faire mouvoir. C'est ainsi que pour celui qui nous occupe, le
-balcon du garde-meuble étant détruit, elle fit choix de la fenêtre du
-cabinet de la reine, place nouvelle qui, de 1758 à 1793, avait été déjà
-consacrée par trente-cinq ans de commérages, lorsque la Commune vint à
-son tour la déclarer authentique.
-
-«Vous savez maintenant, et de reste, si elle pouvait l'être. Celle
-dont on lui cédait le rôle, la fenêtre du Petit-Bourbon, ne l'était
-pas davantage. Pour s'en assurer, il n'y a qu'à prendre au pied de la
-lettre le passage de Brantôme sur lequel se base toute l'accusation.
-«Quand il fut jour, y est-il dit, le roy mist la teste à la fenestre de
-sa _chambre_...» Où se trouvait la _chambre_ de Charles IX? Au Louvre,
-et non pas au Petit-Bourbon. Croyez-m'en, un fait qui laisse ainsi dans
-le doute sur le lieu où il s'est passé est loin d'être bien avéré[322].»
-
-[Note 322: Dans la première édition de son _Abrégé chronologique_
-(p. 238), le président Hénault avait donné créance à ce fait. Parlant
-de Charles IX et de la Saint-Barthélemy, il avait écrit: «Ce roi qui
-ce jour-là, _dit-on_, tira lui-même une carabine sur les huguenots
-qui étoient ses sujets.» Ce _dit-on_, jeté prudemment au milieu de la
-phrase, prouvait que le président ne croyait guère à ce qu'il écrivait
-là. Aux autres éditions, il doutait encore davantage: il supprima tout
-le passage.]
-
-Voilà ce que je disais dans la première édition de ce livre, et je m'y
-tiens. Les objections n'ont cependant pas manqué pour me faire départir
-de mon opinion; on a remué contre moi, groupé, échafaudé bien des
-preuves; mais comme je me suis remis moi-même à la découverte, et comme
-ce que j'ai trouvé ne vaut pas moins que ce qu'on m'a opposé, ainsi
-qu'on en pourra juger tout à l'heure, je crois bon de répéter tout
-d'abord, et même avec plus d'assurance que je n'en avais autrefois:
-Charles IX n'a pas tiré sur les huguenots.
-
-Le _Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme français_
-est le champ clos sur le terrain duquel m'ont entraîné mes adversaires,
-lice courtoise où les juges du camp me répondaient de la loyauté du
-combat. D'abord est venu M. Aug. Bernard, lancé contre moi par un
-feuilleton de M. Méry[323] où moi-même je ne pouvais tout accepter,
-notamment les éloges excessifs sur mon livre. M. Bernard, dans un
-premier article[324], puis dans un second publié six mois plus
-tard[325], cherchait à bien établir que le pavillon dont je contestais
-l'existence en 1572 «ne pouvait pas ne pas exister»; ou tout au moins
-à prouver que si Charles IX n'avait pas tiré de là, il aurait pu tirer
-«d'un pavillon tout voisin», où se trouvait sa chambre. Afin qu'il
-n'y eût pas sur ces deux points de doutes à élever, il avait pris la
-peine de dessiner, et le _Bulletin_ avait fait graver un plan qui
-expliquait à merveille l'état des lieux. M. Ad. Berty, qui s'engagea
-dans la discussion lors de sa reprise par M. Bernard, eut aussi le soin
-de faire dessiner et de faire graver un plan[326]. Ses conclusions
-étaient les mêmes: si l'on admet, d'après Brantôme, que le roi tira de
-sa chambre, la chose est possible, car les fenêtres de cette chambre,
-placée dans le pavillon du roi bâti par Henri II, faisaient face à la
-Seine; si l'on veut, au contraire, que la royale arquebusade ait été
-dirigée de la fenêtre traditionnelle, rien d'impossible encore, puisque
-la construction de la grande galerie du Louvre implique celle de la
-petite, et par conséquent l'existence de la fenêtre qui termine cette
-petite galerie. Soit, et je veux bien, sans l'approfondir davantage,
-donner raison à MM. Bernard et Berty sur ce point, qui n'est pas le
-plus important de la question.
-
-[Note 323: _Le Pays_, 4 nov. 1856.]
-
-[Note 324: _Bulletin de la Société de l'hist. du Protestant.
-franç._, nov.-déc. 1856, p. 336.]
-
-[Note 325: _Id._, mai-août 1857, p. 118.]
-
-[Note 326: _Id._, mai-août 1857, p. 124.]
-
-Je leur demanderai seulement s'ils sont bien sûrs que, la petite
-galerie existant, la fenêtre existât aussi avec le balcon. Je n'en
-suis pas, moi, bien persuadé. Ces jours derniers encore, j'examinais
-au Louvre le tableau de Zeemann représentant le palais peu de temps
-après la Fronde, c'est-à-dire lorsque la galerie des Rois, aujourd'hui
-galerie d'Apollon, avait pris depuis plus de quarante ans déjà la
-place de la terrasse à l'italienne qui, jusqu'au règne de Henri IV,
-couronna ce simple rez-de-chaussée[327]. Or, que trouvai-je sur ce
-tableau de Zeemann? Une fenêtre, sans doute, mais murée. M. Frédéric
-Villot l'a remarqué, comme moi, dans la minutieuse description qu'il
-a faite de ce tableau si curieux. «La fenêtre inférieure est bouchée,
-dit-il[328], et il n'existe pas de trace de balcon.» Qui nous dit qu'il
-n'en était pas de même sous Charles IX? Le fait est que pour le peuple
-cette fenêtre bouchée était comme si elle n'existait pas, et qu'avant
-que le poteau révolutionnaire lui eût dit: «C'est là!» il ne s'avisa
-jamais de penser que Charles IX eût tiré d'un endroit où la tradition
-lui montrait, non pas une fenêtre, mais un mur. Son opinion n'était pas
-davantage pour la fenêtre de la chambre de Charles IX dans le pavillon
-du roi, mais pour la fenêtre du Petit-Bourbon, détruit en 1758. Depuis
-la citation du _Journal_ de Barbier donnée plus haut, j'ai trouvé un
-passage des _Mémoires_ de d'Argenson[329], et un article du _Journal
-des Arts_[330], prouvant, à n'en pas douter, que pour la tradition la
-fenêtre fatale était au Petit-Bourbon et non ailleurs. On me dira que
-c'est impossible, que cette tradition est mensongère, puisque Brantôme
-a prétendu que Charles IX tirait de sa chambre, et que cette chambre,
-on l'a vu, n'était pas au Petit-Bourbon. J'en conviens; ce sont là de
-graves désaccords, mais je ne m'en afflige pas. Les désaccords prouvent
-l'absence de la vérité, et en tout cela je ne veux pas démontrer autre
-chose.
-
-[Note 327: L. Vitet, _Le Louvre_, 1853, in-8º, p. 30.]
-
-[Note 328: _Notice des tableaux du Louvre_, École allemande, nº
-586, p. 317.]
-
-[Note 329: T. IV, p. 258.]
-
-[Note 330: 20 prairial an IX, p. 266.]
-
-Pour asseoir une certitude au milieu de ces contradictions, il faudrait
-quelque autorité irrécusable, la parole d'un homme qui a vu, puis
-écrit ce qu'il a vu. Sully, pour qui le souvenir de ce massacre,
-où il faillit périr, devait être une vive impression d'enfance,
-serait, quoique huguenot, fort bien venu pour ce témoignage. Je l'ai
-cherché dans ses _Mémoires_, et n'ai rien trouvé[331]. L'attestation
-de Brantôme peut-elle en tenir lieu? Je ne le crois pas, puisque à
-l'époque des massacres de Paris, Brantôme se trouvait à Brouage[332].
-D'Aubigné, dont M. Lud. Lalanne[333] m'a opposé le double témoignage,
-en prose, dans l'_Histoire universelle_[334], en vers dans les
-_Tragiques_[335], mérite-t-il plus de créance, lorsque, tenant,
-lui aussi, pour la _fenestre du Louvre_,--celle de la chambre du
-roi,--il nous dit que «de là Charles IX giboyoit aux corps passants»?
-Je répéterai non, pour d'Aubigné comme pour Brantôme, et cela, non
-seulement parce que, de son aveu[336], il avait quitté Paris trois
-jours avant la nuit du massacre, mais encore parce que, protestant
-acharné, il a trop l'habitude de transformer la vérité au gré de ses
-haines et de la passionner jusqu'au mensonge. Je le récuse, comme
-fait tout bon juge pour tout témoin qu'il croirait intéressé; comme
-Malherbe, qui le connaissait bien, le récusait nettement, même pour le
-récit de ce qui s'était «faict auprès de luy, et par manière de dire,
-à sa porte[337]». Un écrivain naïf, assez du moins pour rester vrai,
-me prouvant qu'il a vu, et me le racontant sans phrase, serait bien
-mieux mon affaire. A ces conditions d'honnêteté naïve, sauvegarde de
-sincérité, je le prendrais volontiers, comme je l'aurais fait pour
-l'honnête Sully, même dans le camp huguenot. Or, c'est en effet là que
-je l'ai trouvé lorsque je ne le cherchais plus. Comme je relisais, il
-y a quelques mois, une des pièces de ce temps, dont le titre suffit
-pour indiquer l'esprit tout huguenot, _le Tocsin contre les massacreurs
-et auteurs des confusions en France_[338], voici ce qui me tomba sous
-les yeux. Notez que la pièce est presque contemporaine du fait, puisque
-la première édition date de 1579, tandis que le récit de Brantôme ne
-fut pas écrit avant 1594[339], et que celui de d'Aubigné vint encore
-bien plus tard[340].
-
-[Note 331: M. P. de Baroncourt avait fait la même recherche, sans
-plus de succès, et avait tiré de ce silence la conclusion que j'en
-tire. _V._ son _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_, 1851,
-in-8º.]
-
-[Note 332: _Œuvres de Brantôme_, 1779, in-8º, t. I, p. 62-63.
-M. Lalanne dit lui-même qu'«on peut ici répéter le témoignage de
-Brantôme». (_Correspondance littér._, 5 août 1858, p. 224.)]
-
-[Note 333: _Correspondance littér._, 5 août 1858, p. 223.]
-
-[Note 334: 1626, in-fol., p. 550.]
-
-[Note 335: Édit. elzévir., p. 240.]
-
-[Note 336: _Mémoires_ de d'Aubigné, édition Lud. Lalanne, p. 23.]
-
-[Note 337: _Lettre_ de Malherbe à son cousin M. de Bouillon, du 14
-février 1620.]
-
-[Note 338: Cimber et Danjou, _Archives curieuses_, 1re série, t.
-VII, p. 61-62.]
-
-[Note 339: _V._ _sa Vie_ en tête de l'édition de ses _Œuvres_,
-1779, in-8º, t. I, p. 75.]
-
-[Note 340: Son _Histoire universelle_ ne fut publiée pour la
-première fois que de 1616 à 1620, au fur et à mesure qu'il l'achevait.]
-
-«Or, dit l'auteur du _Tocsin_, encores qu'on eust pu penser que ce
-carnage estant si grand, eust pu rassasier la cruauté d'un jeune Roy,
-d'une femme et de plusieurs gens d'authorité de leur suite, néantmoins
-ils sembloient d'autant plus s'acharner que le mal croissoit devant
-leurs yeux; car le Roy de son costé ne s'y espargnoit point; NON PAS
-QU'IL Y MIST LES MAINS, mais parce qu'estant au Louvre, à mesure qu'on
-massacroit par la ville, il commandoit qu'on lui apportast les noms des
-occis ou des prisonniers, afin qu'on délibérast sur ceux qui estoient
-à garder ou à défaire[341].»
-
-[Note 341: Dans un récent article de _l'Intermédiaire_ (t. II, p.
-88), où l'on revient sur cette question, le passage que je viens de
-citer a été repris, comme preuve décisive en faveur de Charles IX. On
-y ajoute des extraits de deux écrits protestants: _Le Réveil-Matin des
-François_ et les _Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX_, où
-le fait de l'arquebuse n'est donné que comme un _on-dit_. M. G. Gandy,
-dans la _Revue des Questions historiques_, décembre 1866, p. 329, donne
-aussi une conclusion conforme à la nôtre.]
-
-Il me semble qu'après ce témoignage, où Charles IX est certes assez mal
-traité, mais seulement au moins dans les limites de la vérité; il me
-semble évident qu'après ces mots: _non pas qu'il y mist les mains..._,
-que l'on croirait avoir été écrits dans un élan de sincérité pour
-réfuter les calomnies déjà répandues, l'on ne peut plus sérieusement
-répéter que Charles IX prit part aux massacres, _en arquebusant_ les
-huguenots de la fenêtre de sa chambre.
-
-Il avait bien d'autres soucis, comme on vient de l'apprendre par le
-témoignage du pamphlet huguenot, mais comme on le sait encore mieux par
-une de ses lettres, retrouvée en 1842, qu'il avait écrite le lendemain
-du massacre au duc de Longueville, gouverneur de Picardie[342]. Il dit
-qu'il n'a pu s'opposer au mal, ni même y apporter remède. «Ayant eu
-assez à faire, ajoute-t-il, à employer mes gardes et autres forces,
-pour me tenir le plus fort en ce chasteau du Louvre, pour après faire
-donner par toute la ville de l'appaisement de la sédition,» et pour
-prévenir d'autres massacres, «dont j'aurois un merveilleux regret[343].»
-
-[Note 342: Citée dans la _Revue de Bibliographie_ de MM. Miller et
-Aubenas, t. III, p. 72.]
-
-[Note 343: Il ne put malheureusement les prévenir partout. Les
-ordres donnés en son nom, par sa mère et par son frère le duc d'Anjou,
-qui avaient tout conduit à Paris, et voulaient continuer dans les
-provinces, devancèrent les siens. _V._ p. 206, 211, 216, 219, note.]
-
-M'en voudra-t-on pour ces démentis que je donne à l'opinion commune?
-Ce serait avoir mauvaise grâce. Ce que j'ai tâché de détruire là n'est
-pas, en effet, une de ces «belles choses, lesquelles, disait Pasquier,
-bien qu'elles ne soyent aydées d'aucteurs anciens, si est-ce qu'il
-est bien séant à tout bon citoyen de les croire pour la majesté de
-l'empire[344]».
-
-[Note 344: _Recherches de la France_, liv. VIII, ch. XXI.]
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Si, comme je le pense, Brantôme n'avait pas dit vrai dans cette
-occasion, ce ne serait pas la seule fois qu'il eût erré en parlant
-de Charles IX. Ici, il lui a prêté un crime qu'il n'a sans doute pas
-commis; ailleurs, il lui prête un _mot_ qu'il n'a pas dit.
-
-A l'entendre, «ce roy tenoit que, contre les rebelles, c'estoit cruauté
-que d'estre humain et humanité d'estre cruel.» Le farouche apophthegme
-n'est pas de Charles IX; c'est un trait tiré des sermons de Corneille
-Muis, évêque de Bitonte[345], dont Catherine de Médicis, dans ses
-conseils à son fils, s'était fait un précepte favori.
-
-[Note 345: _Bibliothèque choisie_ de Colomiez, 1682, in-12, p.
-179.]
-
-D'Aubigné nous révèle cette particularité[346], et nous aide ainsi à
-corriger Brantôme. Son tour arrive d'être réfuté lui-même.
-
-[Note 346: _Histoire universelle_, t. II, liv. I, ch. II.]
-
-La fameuse lettre de H. d'Apremont, vicomte d'Orthez, comme refus
-d'obéissance à l'ordre qu'il avait reçu de faire massacrer les
-huguenots de Bayonne, est très probablement une pièce de son
-invention[347].
-
-[Note 347: _Ibid._, ch. V.--Par les lettres que Charles IX adressa
-le jour même de la Saint-Barthélemy à Pierre Le Vavasseur, seigneur
-d'Éguilly, et aux notables de la ville de Chartres, on peut supposer de
-quelle nature devaient être celles qu'il écrivit aux gouverneurs des
-provinces, et qu'on n'a pas retrouvées. Elles avaient pour but, non
-pas d'ordonner le massacre dans la ville, mais seulement d'expliquer
-les raisons qui avaient rendu nécessaires la mort de l'Amiral et celle
-de ses complices, «d'autant, lit-on dans la seconde de ces lettres,
-d'autant que ledit faict pourroit leur avoir été déguisé autrement que
-il n'est». Ce sont des conspirateurs et non pas les protestants que le
-roi poursuit, et contre lesquels il a sévi: «Sadite Majesté déclare que
-ce qui en est ainsy advenu a esté... non pour cause aucune de religion,
-ne contrevenir à ses idées de pacification qu'il a toujours entendu,
-comme encores entend observer, garder et entretenir, ains pour obvier
-et prévenir l'exécution d'une malheureuse et détestable conspiration
-faicte par ledit amiral, chef d'icelle et autres ses adhérents...»
-Ces curieuses lettres, au nombre de trois, ont été publiées pour la
-première fois par l'_Artiste_ du 30 juillet 1843.--La lettre que
-Charles IX écrivit le jour même du massacre à son ambassadeur à Rome,
-et qui a été publiée d'après les manuscrits de Du Puy, par M. Frédéric
-de Raumer, _Briefe aus Paris zur Erlaeuterung der geschichte_, etc.,
-prouve aussi, par la manière ambiguë dont elle est rédigée, combien
-il était impossible de faire à des lettres si peu nettes des réponses
-aussi formelles, aussi décisives, que l'est celle prêtée par d'Aubigné
-au vicomte d'Orthez. _V._ encore, pour les lettres écrites par Charles
-IX à cette date fatale, le _Bulletin du Bibliophile_, 1842, p. 198,
-et le t. VII de la _Correspondance_ de Bertrand de Salignac de La
-Mothe-Fénelon.]
-
-Relisez-la avec attention, et, mis en éveil par ce simple avis, vous
-reconnaîtrez tout d'abord à la tournure du style, énergique, serré,
-prompt à l'antithèse, que c'est bien vraiment d'Aubigné qui doit
-l'avoir écrite. Les autres preuves viendront après.
-
-«Sire, j'ay communiqué le commandement de Vostre Majesté à ses fidèles
-habitans et gens de guerre de la garnison: je n'y ay trouvé que bons
-citoyens et braves soldats; mais pas un bourreau[348]. C'est pourquoi
-eux et moy supplions très humblement Vostre dite Majesté de vouloir
-bien employer en choses possibles, quelque hasardeuses qu'elles soyent,
-nos bras et nos vies, comme estant, autant qu'elles dureront, Sire,
-vostres.»
-
-[Note 348: Le lieutenant du roi en Dauphiné aurait, selon le
-_Scaligerana_ (Cologne, 1667, in-12, p. 78), fait une réponse à peu
-près pareille: «Monsieur de Gordes empescha que le massacre ne fust
-fait à Grenoble; il respondit qu'il estoit lieutenant du roy et non
-bourreau.»]
-
-Aucun historien n'a rapporté cette pièce, pas même de Thou, qui, ne lui
-trouvant pas une authenticité suffisante, «n'a pas oser l'adopter, dit
-l'abbé Caveirac[349], malgré sa bonne volonté pour les huguenots et
-ses mauvaises intentions contre Charles IX». D'Aubigné est le seul qui
-l'ait connue, et cela pour une excellente raison, si, comme j'ai tout
-lieu de le penser, c'est lui qui l'a fabriquée[350].
-
-[Note 349: _Dissertat. sur la journée de la Saint-Barthélemy_,
-etc. (_Archives curieuses_, 1re série, t. VII, p. 508).--C'est autour
-de cette dissertation, reprise par Lingard et combattue par M. Allen,
-qu'on fit si grand bruit de brochures en Angleterre, vers 1829.
-Aujourd'hui, l'on en fait grand cas, et on la trouve d'une logique
-fort acceptable. Du temps de Voltaire, ce n'était qu'une monstruosité.
-«Envoyez-moi, je vous prie, écrivait-il à Thiriot, le 24 décembre 1758,
-cette abominable justification de la Saint-Barthélemy; j'ai acheté
-un ours, je mettrai ce livre dans sa cage. Quoi! l'on persécute M.
-Helvétius et l'on souffre des monstres?»]
-
-[Note 350: Et il y tenait, car, ainsi que l'a remarqué M. Léon
-Feugère (_Revue contemp._, 31 déc. 1854, p. 278), il l'a résumée dans
-ce vers des _Tragiques_:
-
- Tu as, dis-tu, soldats et non bourreaux, Bayonne.
-]
-
-C'est bien d'après lui du moins qu'elle a couru et fait fortune dans
-l'histoire. Par malheur, il n'a pas été heureux dans le choix de
-l'homme à qui il en a fait endosser l'héroïsme. D'après le langage
-qu'il lui prête, ce vicomte d'Orthez vous semble sans doute n'avoir pu
-être qu'un homme de la plus énergique intégrité, catholique clément,
-ennemi de toute rigueur. Or, sachez au contraire qu'il n'y avait pas
-de plus enragé guerroyeur contre les protestants. Fallait-il tenter
-quelque coup de main contre eux; était-il besoin, comme en 1560, de
-se joindre à l'armée du roi d'Espagne pour entrer dans les États du
-Navarrais huguenot, et, comme dit La Planche, pour «tout râcler, sans
-espargner femmes ni enfans[351]»; on pouvait compter sur lui. Il
-allait même si loin dans ses sévices, il était si ardent au massacre
-et à la curée quand il s'agissait des religionnaires de Bayonne qu'on
-lui avait donnés à gouverner, que ce même roi aux cruautés duquel
-d'Aubigné voudrait qu'il eût si courageusement refusé de prêter les
-mains, Charles IX, se vit forcé de lui ordonner moins de rigueur. M.
-Huillard-Bréholles en a donné des preuves dans un Rapport au ministre
-sur deux cent trente-huit lettres de rois et de reines de France
-conservées aux archives de Bayonne.
-
-[Note 351: _Hist. de l'Estat de France_, par Regnier de La Planche,
-édit. in-8º, p. 116.]
-
-«J'appellerai, dit-il, votre attention sur une lettre de Charles IX, du
-mois de mai 1574, à Vincennes, confirmée par une autre de Catherine
-de Médicis, portant injonction au vicomte d'Orthez de se conduire avec
-plus de modération, et la promesse de faire droit aux plaintes des
-habitants contre ce gouverneur. En y joignant deux notifications de
-Henri III, du 8 novembre 1584 à Ollainville et du 29 janvier 1582 à
-Paris, où il est question d'une réponse de ce même gouverneur contre
-l'autorité royale, on pourrait sans doute se faire une idée plus exacte
-du caractère d'un personnage qui n'est guère connu que par la lettre de
-d'Aubigné, reproduite avec empressement par Voltaire, mais rejetée à
-juste titre par la critique moderne[352].»
-
-[Note 352: _Bulletin des comités histor._, 1850, p. 167.]
-
-On m'objectera maintenant que s'il n'y eut pas de massacres à Bayonne,
-il faut que quelqu'un s'y soit opposé; et l'on me demandera qui ce put
-être. Tallemant va nous répondre par deux lignes de son _Historiette_
-sur le musicien de Niert, qu'on ne s'était pas encore avisé de citer à
-ce sujet.
-
-«De Niert, écrit Tallemant[353],... est de Bayonne: il dit que son
-grand-père étant maire empescha qu'on ne fist le massacre dans Bayonne.»
-
-[Note 353: Édit. P. Paris, t. VI, p. 192.]
-
-Qui croire maintenant, de d'Aubigné qui tient pour le vicomte
-d'Orthez, ou de de Niert qui tient pour son grand-père? Ni l'un ni
-l'autre de façon certaine. S'il fallait opter cependant, c'est pour
-d'Aubigné et le vicomte que je me déciderais, ne voyant dans le
-dire de de Niert que la vantardise d'un descendant, qui se fait une
-gloire de la belle action qu'il prête à son aïeul. Quant au vicomte
-d'Orthez, d'Aubigné revient trop sur son action, et lui en tient trop
-de compte[354] pour qu'il n'y eût pas quelque réalité dans le fait: un
-homme de guerre, ainsi que l'a dit fort bien M. de Samaseuilh[355],
-peut être à la fois cruel et loyal; et le vicomte, par conséquent,
-qui ne reculait pas devant les plus sanglants massacres contre des
-gens armés, pouvait au contraire avoir de la répugnance pour une
-exécution digne du bourreau[356]. De là son refus, dont je ne repousse
-expressément que la forme donnée par d'Aubigné. Le fait peut être
-vrai; mais la lettre qui l'annonce est, à mon avis, incontestablement
-fausse dans le texte de l'historien. Or, ici, qu'est-ce qui nous
-importe le plus? La réalité des _mots_ prononcés, l'authenticité des
-lettres écrites[357].
-
-[Note 354: Il alla jusqu'à épargner, dans un jour de massacre, les
-soldats du vicomte d'Orthez, pour lui rendre ainsi ce qu'il avait fait
-à ses coreligionnaires de Bayonne. (_Hist. univ._, liv. III, ch. XIII.)]
-
-[Note 355: _Bulletin de la Société de l'hist. du Protestantisme
-français_, 1863, p. 19.]
-
-[Note 356: Les gens d'Agen avaient pour la même raison répugné aux
-ordres du massacre. Les plus rigoureux contre les huguenots dans les
-temps ordinaires furent ceux qui se montrèrent les plus ardents à la
-désobéissance. (_Scaligerana_, p. 5, 96.)]
-
-[Note 357: Ceci était écrit et sous presse lorsqu'un excellent
-article de M. Ph. Tamisey de Larroque, dans la _Revue des Questions
-historiques_, 1er janvier 1867, p. 292-296, est venu clore le débat
-et nous donner raison. M. de Larroque a découvert dans les manuscrits
-de la Bibliothèque Impériale, fs fr., nº 15555, p. 601, une lettre du
-vicomte d'Orthez au roi, en date du «dernier août 1572», par laquelle
-il lui promet «de fere vivre en tel poinct» ceux dont il est chargé,
-qu'aucun trouble ne puisse être à craindre; ce qui eut lieu. Il tint
-en brides catholiques et huguenots, et lutte et massacre furent ainsi
-empêchés. M. de Larroque pense avec assez de raison que de Niert,
-le maire, dut lui venir en aide pour cette tâche difficile, ce qui
-expliquerait le dire de son petit-fils, rapporté par Tallemant.]
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-On a prêté[358] à M. de Montmorin, que Charles IX aurait aussi sommé de
-sévir contre les huguenots de l'Auvergne, dont il était gouverneur, une
-réponse assez semblable à la prétendue lettre du vicomte d'Orthez. Elle
-n'a pas mieux tenu devant la critique. Dulaure, que l'on n'attendait
-guère en pareille affaire, puisqu'il s'agissait de mettre à néant
-un fait défavorable à l'un des rois qu'il a le plus maudits, en a
-impartialement et logiquement nié l'existence, dans un _Mémoire_ lu à
-l'Institut en 1802[359].
-
-[Note 358: Voltaire, _Essai sur les guerres civiles_, édit.
-Beuchot, t. X, p. 365.]
-
-[Note 359: _V._ _Décade philosophique_, t. XXXII, p. 188-189.]
-
-Le fait du discours qu'Hennuyer, évêque de Lisieux, adressa, dit-on,
-aux massacreurs pour arrêter leurs bras levés contre les huguenots,
-«ces brebis égarées», s'est réfuté de lui-même[360].
-
-[Note 360: Ce discours se trouve partout, notamment dans une note
-de la _Vie de l'Hôpital_, en tête de l'édit. de ses _Œuvres_ donnée
-par Dufey (de l'Yonne), p. 283.--Puisqu'il vient d'être parlé de la
-vie de l'Hôpital, ce bon citoyen «qui avoit les fleurs de lys dans le
-cœur», comme dit L'Étoile, n'oublions pas de rappeler ses paroles à
-propos des massacres: «Voilà un très mauvais conseil; je ne sais qui
-l'a donné, mais j'ay belle peur que la France en pâtisse.» Brantôme lui
-attribue cette plainte, ce qui ne l'empêche pas de la mettre aussi dans
-la bouche du pape Pie V; mais comme ce pontife était mort trois mois
-avant la Saint-Barthélemy, la seconde attribution ne doit pas nuire à
-la première, comme l'a déjà remarqué G. Brotier (_Paroles mémorables_,
-1790, in-12, p. 40).--Le _mot_ doit rester au chancelier, qui eut le
-malheur de voir les massacres et de leur survivre six mois. On dit
-aussi qu'ils lui inspirèrent ce vers:
-
- Excidat illa dies ævo, nec postera credant
- Sæcula...
-
-C'était une simple citation. Le vers se trouve dans les _Sylves_ de
-Stace (lib. V, syl. II). L'application était très heureuse; mais il
-paraît qu'elle fut faite par le président de Thou et non par l'Hôpital.
-C'est du moins le fils du premier qui l'assure dans les _Mémoires de
-sa vie_, liv. I.--L'avocat Gouthières (_De Jure manium_, lib. II,
-cap. XXVI) prête à l'Hôpital une parole satirique sur les Français
-pour laquelle je serais plutôt de l'avis de Montaigne, qui (liv. II,
-ch. XVII) l'attribue au chancelier Olivier. «Les François, disait-il,
-semblent des guenons qui vont grimpant contre-mont un arbre, de branche
-en branche, et ne cessent d'aller jusques à ce qu'elles soyent arrivées
-à la plus haute branche, et y monstrent le cul quand elles y sont.»]
-
-Il a suffi de se souvenir qu'Hennuyer était aumônier du roi, confesseur
-de la reine, et l'on s'est bientôt convaincu que ce prélat fanatique,
-sans doute l'un des conseillers du massacre, n'avait dû rien faire pour
-enchaîner l'ardeur des bourreaux. Il les eût plutôt armés lui-même. Au
-dernier siècle, le charitable élan qu'on lui prête passait déjà pour un
-mensonge tellement avéré que le _Gallia Christiana_[361] n'a pas osé en
-faire mention.
-
-[Note 361: Édition de 1759, t. XII, art. LISIEUX.--Selon l'abbé
-Lebœuf, c'est Matignon, gouverneur du bailliage d'Alençon, d'où
-dépendait Lisieux, qui aurait empêché le massacre des protestants. _V._
-le _Mercure_, décembre 1748.--Selon M.-L. Dubois, en son _Histoire
-de Lisieux_, citée par M. Despois (_Estafette_ du 21 juillet 1857),
-l'honneur d'avoir protégé les huguenots reviendrait au capitaine
-Fumichon et aux conseillers municipaux, ainsi qu'il résulte d'un
-procès-verbal conservé à la mairie de Lisieux.]
-
-Comme la cause de l'erreur est des plus curieuses à connaître, je vais
-en dire quelques mots.
-
-En 1562, après l'édit de janvier, qui fut, comme on sait, tout de
-conciliation, Charles IX avait envoyé dans les villes l'ordre de
-ne plus sévir contre ceux de la religion, et de tolérer l'exercice
-public de leur culte. L'évêque de Lisieux crut devoir répondre à
-l'ordre du roi par une protestation dont lui tinrent beaucoup de
-compte les fervents du parti catholique. Sa désobéissance, en cette
-occasion, marqua même si bien, à leurs yeux, parmi les actes les plus
-honorables de sa vie, que mention en fut faite sur l'épitaphe de son
-tombeau, placé dans la cathédrale de Lisieux. De là vint la méprise.
-Son intolérante rébellion de 1562, transportée à dix années de là,
-quand on commandait, non plus des ménagements, mais des massacres, lui
-fut imputée comme un acte de la plus héroïque tolérance! Je ne connais
-pas de contre-sens historique qui vaille celui-là. L'historien de
-Saint-Quentin, Hémeré, fut le premier coupable; les autres, les moutons
-de Panurge, suivirent, comme toujours, _à la queue leu-leu_.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-J'aurais bien des choses à dire encore sur les différents épisodes qui
-précédèrent ou suivirent cette sanglante nuit de la Saint-Barthélemy.
-Que de faits à préciser mieux, entre autres ceux qui furent la
-véritable cause du massacre, et qui prouvent qu'il y eut là bien moins
-un sanglant parti pris de la part de Catherine de Médicis et du roi,
-qu'un complot particulier des Guises! Par ambition, ils en voulaient à
-la vie du roi de Navarre et du prince de Condé[362], héritiers du trône
-après le duc d'Anjou et le duc d'Alençon, auxquels ils ne voyaient
-pas d'espoir de postérité mâle; mais par vengeance surtout ils en
-voulaient à l'Amiral. Leur but était d'avoir raison de l'assassinat de
-leur père[363]; afin d'atteindre Coligny, qui, d'après leurs soupçons,
-avait armé Poltrot et se trouvait être ainsi le vrai coupable, ils
-entassèrent des milliers de victimes[364].
-
-[Note 362: _Mémoires_ de Marguerite de Valois, édit. Lud. Lalanne,
-p. 35.]
-
-[Note 363: _V._, à ce sujet, dans nos _Variétés hist. et litt._, t.
-VIII, p. 5 et suiv., l'_Interrogatoire et déposition de Jean Poltrot_,
-avec les notes que nous avons cru devoir y joindre.]
-
-[Note 364: Le duc de Guise, en mourant, semble lui-même avoir
-accusé Coligny. Ces mots: «Et vous, qui en êtes l'auteur, je vous le
-pardonne», étaient, selon Brantôme, à l'adresse de l'Amiral. (Édit. du
-_Panthéon_, t. I, p. 435.) Notons, en passant, que ces paroles suprêmes
-de François de Guise ont souvent été confondues avec celles qu'il dit,
-lors du siège de Rouen, à un gentilhomme angevin soupçonné d'être le
-chef d'une conspiration contre ses jours. Ces paroles que Montaigne
-rapporte, d'après ce qu'Amyot lui en avait dit (_Essais_, liv. I, ch.
-XXIII), et qui se trouvent aussi dans le livre du sieur de Dampmartin,
-_La Fortune de la cour_ (p. 139), ont été reproduites, en ces vers que
-dit Guzman, dans _Alzire_:
-
- Des dieux que nous servons connais la différence.
- Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;
- Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner,
- M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
-
-Voltaire est convenu très franchement de l'imitation (_V._ sa _Lettre_
-à d'Argental, du 4 janv. 1736).]
-
-Que de _mots_ dits alors qui sont à rétablir aussi dans leur véritable
-formule!
-
-Celui, par exemple, de Charles IX à Coligny, blessé grièvement à la
-main par le fameux coup d'arquebuse qu'on a cru si longtemps avoir été
-tiré par Maurevers, mais qui maintenant, d'après de nouvelles preuves,
-passe pour être le fait d'un homme dont c'était bien mieux le métier:
-le capitaine Tosinghi, bravo florentin, «créature de la reine et favori
-intime de M. d'Anjou[365]».
-
-[Note 365: C'est M. A. Baschet, dans son beau livre _la
-Diplomatie vénitienne_, t. I, p. 552-553, qui, d'après la relation
-de l'ambassadeur de Venise en France à cette époque, et d'après les
-dépêches du nonce, nous a le premier renseignés sur ce fait «dont
-Tosinghi s'était vanté lui-même à un ami». M. Baschet eût pu ajouter
-que ce _bravo_ était déjà connu. Le duc de Nevers l'avait nommé dans
-ses _Mémoires_, à propos des États de Blois de 1577, et il figure parmi
-les gens que le duc d'Anjou emmena en Pologne. _V._ nos _Variétés
-hist._, t. IX, p. 104.--L'ambassadeur de Venise, dans le récit déjà
-mentionné, assure, comme nous l'avons dit nous-même (p. 204, note),
-que pour la Saint-Barthélemy comme pour le coup d'arquebuse qui eût
-empêché le massacre, si Coligny eût succombé, tout fut concerté par la
-reine, «avec la seule participation du duc d'Anjou», et que celui-ci se
-servit du _bravo_ florentin parce qu'il ne trouva pas un seul Français
-à qui se fier. Le duc d'Anjou et la reine furent donc, encore une fois,
-tout ou presque tout dans le complot, avec la complicité tacite des
-Guises, mais sans l'avis du roi, qui jusqu'à la dernière heure ne sut
-rien. Philippe II, qu'on accusa d'avoir tout dirigé de loin, était
-moins instruit encore. Une lettre de lui au duc d'Albe, du 28 sept.
-1572, retrouvée il y a quelques années à Simancas par M. Gachard,
-témoigne de sa surprise après l'événement, et aussi, il est vrai, de sa
-satisfaction.]
-
-Ce _mot_ a été vraiment dit, car il est relaté partout; mais partout
-aussi c'est d'une manière différente qu'on nous le présente. Quelle est
-la bonne?
-
-Tel est le sort des _mots_ historiques: ou ils n'ont pas été dits, ou
-l'on ne peut savoir comment au juste ils l'ont été. Les _mots_ faux
-sont en cela ceux qui ont le plus de bonheur. Il y a toujours pour eux
-une formule nette, bien préparée, adroitement mise en saillie; veut-on
-y déranger quelque chose, l'on a bien moins ses aises qu'avec les mots
-vrais, venus sans préparation, sans forme arrêtée, comme tout ce qui
-jaillit du prime saut de la pensée. Ceux-là ne sont arrivés qu'écrits,
-et on les a répétés comme on les avait lus; ceux-ci, au contraire, ont
-été d'abord entendus, très mal souvent, puis ont été redits plus mal
-encore. Pour les uns, qui ne passent que du livre au livre, il n'y a
-presque pas de causes d'altération; pour les autres, qui ont eu la
-forme parlée avant la forme écrite, il y en a mille. Ainsi Charles dit
-à Coligny--je prends dans le nombre la plus simple version du _mot_ qui
-m'occupe ici, celle de l'historien de Thou: «La blessure est pour vous,
-la douleur est pour moy.» Quelqu'un qui n'a entendu qu'à moitié, mais
-qui veut paraître avoir entendu tout à fait, répète la phrase comme il
-l'a recomposée, et l'on a cette variante: «La douleur des blessures
-est à vous, l'injure et l'outrage sont faicts à moy[366].» Un autre se
-fait aussi l'écho de la royale parole, quoiqu'il n'en soit arrivé qu'un
-lambeau à son oreille, et nous avons cette troisième version[367]:
-«Vous avez reçu le coup au bras, et moy je le ressens au cœur.»
-
-[Note 366: La parole du roi se trouve ainsi reproduite dans le
-_Réveil-Matin des Massacreurs_.]
-
-[Note 367: C'est celle qui a été adoptée par Le Laboureur.]
-
-Vous voyez la transformation: plus le _mot_ marche, plus il prend ses
-aises; il grandit, il se prélasse dans sa formule amplifiée, _crescit
-eundo_.
-
-Quelquefois pourtant il suit le procédé contraire; il se resserre, il
-se condense, il prend la forme concentrée et brève de l'apophthegme;
-au lieu d'un discours l'on a une phrase; au lieu d'une lettre de vingt
-lignes l'on a cinq mots, comme nous l'avons vu par le célèbre: _Tout
-est perdu fors l'honneur_.
-
-L'histoire, malgré sa mauvaise réputation, s'y prend dans ce cas tout
-au rebours des commères de la fable.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Je ne dirai qu'un mot en courant du médecin Ambroise Paré, que le roi
-sauva, assure-t-on, de la mort, quoiqu'il fût très bon calviniste[368].
-Je laisserai à un savant de ma connaissance[369] le soin de vous
-prouver que Charles IX n'eut pas en cela grand effort de clémence à
-faire, puisque Paré, quoi qu'on en ait dit, était catholique[370].
-
-[Note 368: Le _mot_ de Paré: _Je le soignay, Dieu le guarit_, gravé
-sur sa statue à Laval, n'était qu'une réminiscence de ce que disait le
-roi de France à chacun de ceux qu'il touchait pour les écrouelles: «Le
-Roy te touche, Dieu te guérit.» (_V._ Du Peyrat, p. 793.)]
-
-[Note 369: A. Jal, _Dictionnaire critique_, 1867, in-8º, p.
-936-941.]
-
-[Note 370: M. Malgaigne, dans sa remarquable _Introduction_ aux
-_Œuvres complètes_ d'A. Paré (t. I, p. CCLXXIX), avait émis déjà, sur
-ce sujet, des doutes équivalant presque à une négation absolue du fait
-accepté par tout le monde, depuis Brantôme (Sully, _Mémoires_, liv.
-I). C'est surtout au premier qu'il faut renvoyer le mensonge, rapporté
-deux fois dans ses _Hommes illustres_: au discours sur l'_Amiral
-Coligny_ et à celui sur _Charles IX_. Il dit notamment en ce dernier
-endroit que le roi «incessamment crioit: _Tuez, tuez_, et n'en voulut
-jamais sauver aucun, sinon maistre A. Paré, son premier chirurgien...».
-L'erreur est double ici: d'abord, en ce que Charles IX, contre l'avis
-duquel le massacre eut lieu, voulut au moins qu'on épargnât Téligny,
-La Nouë, La Rochefoucauld et même l'Amiral; c'est Marguerite de
-Valois, sa sœur, qui le dit, et rien ne s'oppose à ce qu'on l'en croie
-(_Mémoires_, édit. L. Lalanne, p. 27-28); ensuite, parce que, je le
-répète, A. Paré, que Brantôme déclare avoir été le seul épargné,
-était de ceux qui n'avaient pas besoin de l'être, puisqu'il était
-catholique. M. Malgaigne (p. CCLXXX-CCLXXXII) démontre qu'il en eut
-toujours les croyances. On trouve dans ses _Œuvres_ des preuves de sa
-dévotion toute catholique au Saint-Esprit, et de sa confiance, très
-peu huguenote, dans les exorcismes, etc. Ce n'est pas tout: quand il
-mourut, où l'enterra-t-on? Dans une église, à Saint-André-des-Arcs,
-alors qu'Aubry, le plus enragé des prêtres ligueurs, en était curé! M.
-Jal, p. 938, a reproduit l'acte mortuaire.]
-
-Je ne chercherai pas non plus à éclaircir le mystère de la mort de
-Jean Goujon, qu'on prétend, sans preuve, avoir été massacré à la
-Saint-Barthélemy; je vous dirai seulement qu'il ne fut pas tué d'une
-balle sur son échafaud du Louvre[371], ni, plus certainement encore,
-au moment où il achevait de sculpter les belles nymphes de la fontaine
-des Innocents. En 1572, il y avait vingt-deux ans que ce travail était
-terminé.
-
-[Note 371: Dans un de ces romans modernes qui ont tant ajouté aux
-mensonges que nous ont laissés les derniers siècles, l'on a été jusqu'à
-dire que c'est Charles IX qui, de son arquebuse, avait lui-même tué le
-sculpteur du Louvre. «Dans ce cas, dit M. de Longpérier, l'histoire ne
-laisse même pas, par son silence, le champ libre aux conjectures: nous
-trouvons dans un ancien historien que la reine Catherine de Médicis
-avait fait avertir Jean Goujon de ne pas sortir de chez lui.» (_Le
-Plutarque français_, XVIe siècle, notice sur JEAN GOUJON.)]
-
-Avant de tenter la solution de ce problème, il faudrait pouvoir porter
-la lumière sur tous les points de l'existence obscure du glorieux
-artiste; chercher, par exemple, où et quand il est né, avant de
-demander où et quand il est mort[372].
-
-[Note 372: _V._ _Revue des Deux-Mondes_, 15 juillet 1850.--«Il
-serait même possible de supposer, dit encore M. de Longpérier dans
-son excellente notice, que Jean Goujon, contrairement à l'opinion
-reçue, n'est pas mort dans la triste journée de la Saint-Barthélemy.
-Les _Martyrologes_ protestants, plusieurs fois réimprimés, et qui
-contiennent la liste fort exacte et fort détaillée des réformés qui
-périrent dans les troubles du XVIe siècle, ne font aucune mention de
-Jean Goujon.»]
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-«Guise, averti de se garder des assassins, répond: «Ils n'oseraient.»
-César, en pareille circonstance, avait dit la même chose. S'ensuit-il
-que Guise ait imité César? Non; mais il y avait dans Guise quelque
-chose de César. Guise ressemblait à César, mais il ne le copiait pas.»
-
-L'académicien Arnault, qui a écrit ces lignes dans un article de la
-_Revue de Paris_, sur les imitations plus ou moins fortuites d'actions
-ou de paroles, a tout à fait raison: c'est une rencontre de pensées
-inspirées par une rencontre d'événements semblables. Le _mot_ de
-Guise, dont nous avons la preuve par tous les historiens de son temps,
-contribue même à nous faire croire davantage à celui de César,
-dont l'authenticité nous est certifiée par un moins grand nombre de
-témoignages.
-
-Tout au rebours de celui-ci, le _mot_ du duc de Joyeuse, s'écriant
-avant le combat de Coutras, lorsqu'il vit les soldats du roi de Navarre
-se mettre à genoux pour prier et non pas pour demander pardon, comme il
-le pensait: _Ces gens tremblent, ils sont à nous_; ce _mot_, dis-je,
-est évidemment renouvelé de vingt autres du même genre. C'est ce
-qu'avait dit Charles le Téméraire, à la bataille de Granson, lorsque,
-voyant les Suisses s'agenouiller, il estima qu'ils demandaient merci;
-c'est ce qu'avaient dit encore les Autrichiens à Frastenz[373]. Il n'y
-a que les anecdotiers comme L'Étoile, ou les historiens suspects comme
-d'Aubigné, qui prêtent cette parole à Joyeuse. Qu'en savaient-ils:
-l'un, puisqu'il était alors à Paris; l'autre, puisqu'il combattait dans
-le camp opposé? Sully, historien beaucoup moins inventif que d'Aubigné,
-n'en dit mot: c'est lui seul que je crois[374].
-
-[Note 373: V. un article de M. de Golbéry, _Revue du XIXe siècle_,
-6 oct. 1838, p. 69.]
-
-[Note 374: Il n'y eut d'authentique à Coutras que le _mot_ du
-Béarnais: «Nostre grand et brave roy Henry IV, rapporte Brantôme,
-avec de longues et grandes plumes bien pendantes, disoit à ses gens:
-«Ostez-vous de devant moy, ne m'offusquez pas, car je veux paroistre.»]
-
-Vous avez pu juger, par ce qui précède, que je n'ai pas grande foi dans
-ce que dit d'Aubigné. Je suis, en cela, de l'avis de plus d'un esprit
-raisonnable de son temps. Voici ce que Malherbe écrivait à son cousin,
-le 14 février 1620, dans une lettre déjà citée, lorsque le second
-volume de la première édition de l'_Histoire universelle_ était encore
-dans sa nouveauté, et que le troisième, publié en effet bientôt après,
-était attendu:
-
-«Pour ce que vous m'escrivez au bas de vostre lettre touchant
-l'histoire de d'Aubigné, vous avez en ce volume, que je vous ay envoyé,
-tout ce qu'il a faict imprimer. Je crois bien qu'il sera suivy d'un
-troisième, mais il a si mal rencontré en ce commencement, que je crois
-qu'il y pensera de plus près dans l'advenir. Vous pouvez juger comme il
-doit parler véritablement des affaires du Levant et du Midy, puisqu'en
-ce qui s'est faict auprès de luy, par manière de dire à sa porte, il
-rencontre si mal. Le meilleur que j'y voye, c'est que ses mensonges ne
-feront pas geler les vignes, et que les denrées seront en la halle au
-prix qu'elles ont accoustumé. C'est de quoy il est question. Tout le
-reste, vanité, sottise et chimère[375].»
-
-[Note 375: _Les Œuvres de messire François de Malherbe_, 1634
-in-8º, p. 464.]
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Le plus éloquent de nos rois, le mieux épris des grâces du bien dire,
-et le mieux disant lui-même, ce fut peut-être Henri III. «On sait,
-écrit l'abbé Coupé[376], qu'il composait lui-même ses harangues, et
-qu'il avait souvent le don de bien dire, s'il n'avait pas toujours
-celui de bien faire.» Cependant, il n'est pas resté un seul mot de
-lui. Tout à l'heure, nous avons trouvé une anecdote à son honneur,
-et c'est Louis XI que la tradition, toujours favorable aux princes
-populaires,--Louis XI le fut plus qu'aucun,--s'est empressée d'en
-gratifier. Henri III porte ainsi la peine de sa vie clandestine et
-perdue, la peine de son règne sans popularité.
-
-[Note 376: _Essai de traduction des poésies de L'Hôpital_, t.
-II, p. 103.--_V._ Henry Estienne, _Epistre au roy_, en tête de la
-_Précellence du langage françois_.--Quand il monta sur le trône,
-Amyot composa pour lui un _Projet de l'Eloquence royale_, etc.,
-publié pour la première fois, d'après le manuscrit autographe, dans
-la _Bibliothèque choisie du Constitutionnel_, t. I, p. 77. Le grand
-aumônier de France, en bon courtisan, y donne au roi plus d'éloges que
-de conseils. «Quant au jugement et à la mémoire, lui dit-il au chap.
-IV, vous en avez, Sire, ce qu'on en peut souhaiter en un prince très
-accompli... Nous avons encore à déduire ce qui est de la troisième
-faculté de l'âme et de la première partie de l'éloquence qu'on nomme
-invention, en quoy la promptitude, vivacité et agilité de vostre esprit
-est incomparable.»]
-
-Il en est tout autrement pour Henri IV, qui lui pourtant ne «se faisoit
-pas gloire de passer pour excellent orateur», comme il le disait au
-commencement de sa _Harangue aux notables de Rouen_, un peu par ironie
-pour les prétentions oratoires de son prédécesseur[377]. Plutôt que de
-le laisser chômer, lui, d'esprit et de bonnes répliques, on s'en va,
-nous l'avons déjà bien montré, oui, l'on s'en va, pour lui en trouver,
-jusque chez les anciens. On eût mieux fait de s'en tenir aux _mots_
-qu'il dit réellement, et dont le recueil n'est certes pas mince; on
-eût mieux fait surtout de nous transmettre, sans les frelater d'aucune
-sorte, les gaillardes paroles échappées à sa verve aimable et vaillante.
-
-[Note 377: C'est une remarque de l'abbé Brizard en son livre si
-remarquable d'érudition pour son temps et si peu connu dans le nôtre:
-_De l'Amour de Henri IV pour les Lettres_, 1785, in-12, p. 64.]
-
-Après une de ses victoires, répète-t-on partout en copiant une note de
-Voltaire dans la _Henriade_[378], le Béarnais aurait écrit à celui de
-ses braves qu'il aimait le plus, et qui n'avait pas été de la partie:
-
-[Note 378: Chant VIII, vers 109.--La _Biogr. univ._, t. X, p. 262,
-a reproduit la lettre.]
-
-_Pends-toi, brave Crillon; nous avons combattu à Arques et tu n'y étois
-pas.... Adieu, brave Crillon, je vous aime à tort et à travers._
-
-On a longtemps cherché et enfin on a trouvé, publié[379], le vrai
-billet de Henri IV à Grillon,--c'est ainsi que le roi l'appelait,--et
-il est arrivé alors ce que nous avons déjà vu pour la lettre de
-François Ier après Pavie: le billet authentique a prouvé que les trois
-lignes fanfaronnes qui avaient eu la prétention de le résumer étaient
-tout bonnement un mensonge. Comme avec la lettre de François Ier, et
-mieux même encore, on tenait là une pauvre vérité qui s'était faite
-erreur en s'abrégeant.
-
-[Note 379: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de
-Henri IV_ (_Collect. des docum. inéd._), t. IV, p. 848. Cette lettre,
-dont l'original autographe se trouve dans les archives de M. le duc de
-Crillon, avait été imprimée, longtemps avant que Voltaire en donnât
-la _variante_ qui l'a si complètement dénaturée, dans _le Bouclier
-d'honneur_, par P. Bening (Avignon, 1616, in-8º).--Elle fut aussi
-publiée, sauf deux ou trois altérations de texte et la dernière phrase,
-par M. de Valory, dans le _Journal militaire de Henri IV_ (1821,
-in-8º), p. 259; et aussi par M. de Fortia d'Urban, dans la _Vie de
-Crillon, suivie de notes histor. et critiques_ (1825, in-8º), t. I, p.
-69-70.]
-
-D'abord ce n'est pas du champ de bataille d'Arques, où Crillon ne
-pouvait pas être, puisque en 1589, selon M. Berger de Xivrey[380], il
-n'avait pas encore combattu dans l'armée du roi, que la lettre est
-datée: c'est du camp devant Amiens, huit ans plus tard, le 20 septembre
-1597. Pour donner plus d'éclat à la lettre, Voltaire aura cru devoir
-lui assigner une date plus éclatante, ou bien encore, comme l'a dit M.
-Berger de Xivrey, «son imagination aura suppléé à sa mémoire. Le siège
-d'Amiens, qui sortait du cadre de la _Henriade_, ne lui était pas aussi
-présent que le combat d'Arques.»
-
-[Note 380: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de Henri
-IV_, t. T, p. 848 et 899.--M. Borel d'Hauterive a été le premier à
-signaler la découverte faite par M. de Xivrey, dans un curieux article
-de son _Annuaire de la Noblesse_, 1851, p. 265-266.]
-
-Quoi qu'il en soit, voici la lettre:
-
- «A M. DE GRILLON.
-
-«Brave Grillon, pendés-vous de n'avoir esté icy près de moy, lundy
-dernier, à la plus belle occasion qui se soit jamais veue, et qui
-peut-estre ne se verra jamais. Croyés que je vous y ay bien désiré. Le
-Cardinal nous vint voir fort furieusement, mais il s'en est retourné
-fort honteusement. J'espère jeudy prochain estre dans Amiens, où je ne
-sesjourneray gueres, pour aller entreprendre quelque chose, car j'ay
-maintenant une des belles armées que l'on sçauroit imaginer. Il n'y
-manque rien que le brave Grillon, qui sera toujours le bien venu et veu
-de moy. A Dieu. Ce XXe septembre, au camp devant Amiens.
-
- «HENRY.»
-
-Remarquez que Henri IV ne tutoie pas Crillon. Il eût manqué, s'il
-l'eût fait, non pas seulement à l'une de ses habitudes, mais à l'un
-des usages de son siècle, où ces manies de familiarités, qui ont si
-trivialement ajouté au peu d'urbanité du nôtre, n'avaient pas cours
-encore, Dieu merci! Quant à la formule du billet, qui semble avoir été
-l'une des raisons qui l'ont fait remarquer, ne vous en étonnez pas
-trop; elle était ordinaire au Béarnais en pareilles occasions. On a de
-lui un billet au borgne Harambure, écrit tout à fait dans le même style:
-
-«Harambure, pendés-vous de ne vous estre point trouvé près de moy, en
-un combat que nous avons eu contre les ennemys, où nous avons fait
-rage, etc.... A Dieu, Borgne[381].»
-
-[Note 381: Berger de Xivrey, _Recueil des lettres missives de Henri
-IV_, t. IV, p. 375.--On conservait un billet du même genre, écrit
-par Henri IV à Fervacques, dans les archives du maréchal de Médavi,
-au château de Grancey (Fr. Barrière, _La Cour et la Ville_, p. 22).
-Chaque grande famille, en effet, possédait en son trésor un certain
-nombre de lettres de ce roi si prodigue d'écrire pour ses amis, et
-si grand dépensier d'âme et d'esprit dans tout ce qu'il écrivait.
-C'est ainsi que le baron de Batz, issu en ligne directe au cinquième
-degré de Manaud de Batz, put communiquer toute la correspondance de
-Henri IV avec son aïeul à l'abbé Brizard, qui en détacha le premier
-cet admirable fragment, tant de fois cité depuis, notamment il y a
-quelques mois, par M. Feuillet de Conches, en ses _Causeries d'un
-Curieux_, t. III, p. 221: «Monsieur de Batz..., combien que soyez de
-ceux-là du Pape, je n'avois, comme le cuydiés, mesfiance de vous...
-Ceux qui suyvent tout droict leur conscyence sont de ma relygion,
-et je suis de celle de tous ceux-là quy sont braves et bons.» (_De
-l'Amour de Henri IV pour les Lettres_, p. 52.) Les Chastellux avaient
-aussi de ces billets en leurs archives. J'en citerai un récemment
-retrouvé, si leste et si gaillard, qu'il semble écrit sur la selle
-après le coup de l'étrier. Henri part du camp de Nangis pour faire le
-siège de Montereau, couper les deux rivières de Marne et de Seine,
-et enlever toutes provisions aux Parisiens. «C'est, dit-il, estre
-bon medesyn de mon peuple, et n'est telle vigueur de dyette pour le
-remettre en santé.» Puis il ajoute, recommandant à Chastellux d'arrêter
-cinq bateaux de vin, qu'on lui signale comme descendant la Seine:
-«Ne leur laissés rien passer avant la convalescence, ce sera pour la
-fester tous ensemble.» (_Catal. des Autogr._, du Mis Raffaelli, 1863,
-in-8º, p. 23-24.)--Quant aux prétendues lettres du même roi à François
-Miron, citées, il y a quelques années, avec le plus grand sérieux, par
-plusieurs journaux, on sait qu'elles sont complètement fausses. M.
-Berger de Xivrey l'a prouvé sans réplique, à la grande confusion de
-certains hommes d'État, qui en avaient déjà détaché quelques citations
-pour émailler leur éloquence administrative (_V._ le _Moniteur_ du 31
-mai 1858).]
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-«La couronne vaut bien une messe.» D'autres disent: «Paris vaut bien
-une messe.»
-
-Peu m'importe; sous l'une ou l'autre forme, c'est, à mon sens, un
-mot très-impudent. Si Henri IV en eut la pensée, lorsqu'il prit la
-résolution d'abjurer, pour en finir avec les difficultés qui lui
-barraient le libre chemin du trône et l'entrée dans sa bonne ville,
-il fut certes trop adroit pour le dire. Rétablissez-le tel qu'il
-est, ce _mot_, rendez-le surtout à qui il appartient réellement, et
-il va devenir tout à coup d'une grande justesse, d'une incontestable
-vraisemblance.
-
-C'est une des babillardes des _Caquets de l'Accouchée_[382] qui va
-vous édifier à ce sujet et faire ainsi leçon à l'histoire, sa commère.
-«Il est vray, dit-elle, la hart sent toujours le fagot; et comme disoit
-un jour le duc de Rosny au roy Henry le Grand, que Dieu absolve,
-lorsqu'il luy demandoit pourquoy il n'alloit pas à la messe aussi bien
-que luy: «_Sire, sire, la couronne vaut bien une messe._»
-
-[Note 382: _V._ notre édition, _Bibliothèque elzévirienne_ de P.
-Jannet, p. 172-173.]
-
-J'aurais eu du regret de laisser ce mot à Henri IV, mais je me serais
-bien plus encore gardé de le lui enlever s'il lui eût appartenu. A
-chacun ce qu'il fit ou ce qu'il dit, bien ou mal. Mon système n'est
-pas celui de M. C. de Montigny qui, élucidant, il y a quelque temps,
-dans un travail d'ailleurs remarquable et décisif[383], la question du
-procès du maréchal de Biron, la culpabilité du condamné et les raisons
-de sa condamnation, déclare, en concluant, qu'il n'eût pas publié ses
-recherches si le résultat en eût été défavorable à Henri IV. Bien qu'il
-eût été convaincu dans ce cas de pouvoir faire absoudre la mémoire d'un
-innocent, il n'aurait point parlé! Ses mains pleines de vérité ne se
-seraient pas ouvertes parce que ces vérités eussent été fatales à la
-popularité d'un roi! «Dois-je dire, écrit-il, qu'il m'en eût coûté
-de trouver Henri IV coupable de la mort d'un innocent, et que ces
-recherches personnelles n'eussent jamais vu le jour de la publicité, si
-j'avais acquis la conviction qu'une mesquine jalousie seule avait armé
-de vengeance le bras du Béarnais? Oui, je crois devoir faire cet aveu.
-J'eusse préféré taire la vérité à l'histoire sur un point du reste
-d'une bien microscopique importance, plutôt que de ternir, de propos
-délibéré, la mémoire d'un roi resté si populaire.»
-
-[Note 383: _Le maréchal de Biron; sa vie, son procès, sa mort_,
-1861, in-12.]
-
-A cette théorie de l'écrivain moderne sur Henri IV, je laisserai
-répliquer celui même qui fit de son temps son histoire. «S'il y a,
-dit Pierre Mathieu, perfidie à écrire des choses fausses, c'est une
-honteuse couardise à dissimuler les vraies.»
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Revenons à Sully. Il fut un jour invité, par un bref venu directement
-du pape[384], d'avoir à se faire catholique. A cette prière du
-pontife il répondit par une lettre qui contenait un refus, mais très
-respectueux. L'une des dernières phrases était celle-ci: «Je publieray
-en tout lieu vostre gloire et louange immortelles, rendant mille grâces
-à Vostre Sainteté des belles admonitions qu'il luy a plu me faire, et
-la suppliant en toute humilité de ne trouver mauvais si, estimant ne
-pouvoir faire aucune action plus louable qu'en imitant les vostres,
-j'adresse mes très ardentes prières à ce grand Dieu, créateur de toutes
-choses, afin qu'il luy plaise, estant le père des resplendissantes
-lumières, assister et illuminer de son saint esprit vostre zèle et
-béatitude, et luy donner de plus en plus entière connoissance de sa
-vérité et bonne volonté, en laquelle consistent le salut et la félicité
-éternelle de toute créature.»
-
-[Note 384: _Rapport au ministre sur les manuscrits français des
-bibliothèques d'Italie_, par M. P. Lacroix, in-8º, p. 42.]
-
-Savez-vous comment les biographes ont raconté l'affaire, comment
-surtout ils ont résumé la lettre et changé en une lourde insolence la
-politesse un peu matoise et un peu ironique, il est vrai, de la fin de
-cette dernière phrase? Écoutez ce petit passage de l'article SULLY dans
-le _Dictionnaire historique portatif_ du bénédictin Chaudon:
-
-«Le pape lui ayant écrit une lettre qui commençait par des éloges de
-son ministère et finissait par le prier d'entrer dans la bonne voie, le
-duc lui répondit qu'_il ne cessait, de son côté, de prier Dieu pour la
-conversion de Sa Sainteté_[385].»
-
-[Note 385: M. Berriat Saint-Prix en a fait le sujet d'une
-intéressante dissertation: _Recherches sur une réponse attribuée à
-Sully_, Paris, 1825, in-8º.]
-
-Il est impossible de pousser plus loin cet abus dont je vous parlais,
-et qui consiste à résumer les paroles pour les altérer, cette rage de
-brutaliser le vrai, cette manie de traduction concise d'une vérité en
-mensonge.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Je pourrais, aidé de Bassompierre[386], réfuter très facilement ici
-la fable du grand veneur de Fontainebleau et de ses tapages giboyeux
-et lointains dans les bois pendant le règne de Henri IV; je pourrais
-aussi vous montrer en quelques mots que la chanson de _la Belle
-Gabrielle_ n'est de ce roi, ni pour les paroles,--dont une partie,
-le refrain, date de bien avant lui, j'en ai la preuve[387];--ni pour
-l'air encore moins[388], puisque, selon le cardinal Duperron, qui le
-connaissait bien, Henri IV n'entendait rien «ni en la musique ni en la
-poésie[389]»; mais c'est une question que je réserve pour le temps où
-je ferai l'histoire des chansons populaires. Il me serait très facile
-encore de vous faire voir que l'on a calomnié le _Diable à quatre_
-dans la pratique du premier de ses _talents_, celui de boire, quand
-on a prétendu qu'il aimait de passion le vin de Suresnes, près Paris,
-tandis qu'en réalité c'est le _Suren_, petit vin blanc _suret_ du _Clos
-du Roi_, dans le Vendômois, qui le délectait plus que tout autre; mais
-j'ai déjà traité quelque part[390], d'après un curieux renseignement
-donné par Musset-Pathay[391], cette question importante, et j'ai trop
-à dire encore pour avoir le temps de me répéter ici.
-
-[Note 386: _Observations sur l'Histoire de France de Dupleix_, p.
-55.]
-
-[Note 387: _V._ le _Bulletin de l'Académie de Bruxelles_, t. XI, p.
-380.--M. Ph. Chasles pense aussi avec raison (_Revue des Deux-Mondes_,
-1er juin 1844) que la chanson
-
- Viens, Aurore,
- Je t'implore, etc.,
-
-n'est pas de Henri IV. _V._ encore Sainte-Beuve, _Derniers portraits_,
-p. 63. C'est, je crois, La Borde qui l'attribua le premier à Henri
-IV, dans le t. IV de ses _Essais sur la musique_, où l'abbé Brizard
-la reprit pour son livre cité tout à l'heure. Il espérait, dit-il, p.
-92-93, qu'on lui ferait «voir l'original écrit de la main du Roi»;
-je crois bien qu'il l'espéra toujours. La première citation que j'en
-ai vue est dans les _Stromates_ de Jamet le jeune, t. I, p. 984. Il
-n'en nomme pas l'auteur, ce qu'il n'eût pas manqué de faire si à cette
-époque déjà, c'est-à-dire en 1736, ces couplets eussent passé pour être
-de Henri IV.]
-
-[Note 388: _V._ Fétis, _Curiosités de la musique_, 1re édition, p.
-376.]
-
-[Note 389: _Perroniana_, p. 167.]
-
-[Note 390: _Variétés histor. et littér._, t. III, p. 133, note.]
-
-[Note 391: Dans son excellent livre, aujourd'hui introuvable,
-_Bibliographie agronomique_, 1810, in-8º, p. 459.]
-
-Ce sont là d'ailleurs, comme la grande affaire des dindons importés
-par les jésuites, selon les uns, ou, selon d'autres, naturalisés en
-France à une époque bien antérieure[392]; comme aussi la grave querelle
-relative aux bas de soie de Henri II[393]; ce sont là, dis-je, de
-petits faits accessoires, de petites discussions incidentes dont je ne
-puis m'occuper même en passant.
-
-[Note 392: _V._, à ce sujet, une très curieuse note de M. L.
-Dubois, _Chansons d'Olivier Basselin_, édit. Ad. Delahays, in-18, p.
-33-34, et un article du _Magasin pittor._, 1835, p. 62.]
-
-[Note 393: Mézeray a écrit (_Abrégé chronologique_, in-4º, p.
-1388) que Henri II fut le premier qui porta des bas de soie aux noces
-de sa sœur, et depuis, je ne saurais dire combien d'_Histoires_,
-de _Dictionnaires des origines_, etc., ont répété la phrase. C'est
-cependant tout le contraire qu'il faut croire pour être dans la vérité,
-telle que nous la tenons d'un contemporain même, d'Olivier de Serres,
-qui certes devait la savoir. Il vient de parler d'Aurélien, qui ne
-voulut jamais «porter de robe de soie», et il ajoute: «Semblable
-modestie se remarque du roy Henry second, _n'ayant jamais voulu porter
-de bas de soie_ encore que l'usage en fust jà receu en France.»
-(_Théâtre d'agriculture_, édit. François de Neufchâteau, in-4º, t. II,
-p. 107.)]
-
-Ce qui, pour moi, est une affaire bien autrement importante ici, c'est
-la _Poule au pot_ du bon roi. En a-t-il parlé? l'a-t-il souhaitée sur
-la table du paysan chaque dimanche? Je n'en doute pas. Cette parole-là
-est un _mot_ de son cœur, et j'y crois plus qu'à ceux de son esprit.
-On se la répétait aux règnes suivants, même chez les ministres, et
-il semble que Colbert s'était fait une loi de satisfaire au royal et
-paternel souhait. Le passage suivant d'une de ses lettres à l'intendant
-de Tours, Voisin de la Noiraye[394], n'est qu'une paraphrase du _mot_
-de Henri IV, son désir transformé en vague espérance. Colbert demande:
-«si les paysans commencent à estre bien vestus et bien logés, et s'ils
-pourront enfin se réjouir un peu, aux jours de feste et de noces». Je
-crains bien que la réponse de l'intendant n'ait pas été satisfaisante.
-La poule n'était pas encore au pot, bien qu'on la plumât depuis
-longtemps, comme disait la vieille épigramme.
-
-[Note 394: _Correspondance administrat. de Louis XIV_, à la date du
-21 nov. 1670.]
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-«Henry le Grand, dit le chevalier de Méré[395], trouvoit bon tout ce
-qu'on lui disoit de facétieux, et le feu roy (Louis XIII), qui se
-plaisoit assez à dire de bons mots, aimoit encore mieux que l'on se
-défendist agréablement.»
-
-[Note 395: _Œuvres posthumes_, p. 282.]
-
-Cependant, de ce roi ami des bonnes ripostes pas un _bon mot_ n'est
-resté. Il fut impopulaire comme Henri III, et comme lui il en porte la
-peine. Aux autres on prête de l'esprit; à ceux-là, on ne fait même pas
-honneur de celui qu'ils ont eu.
-
-Ce que Richelieu dit dans son _Testament politique_[396], sur les
-plaisanteries des rois, plus cruelles dans leur bouche que dans toute
-autre, doit être à l'adresse de son maître. Ce sont de belles paroles,
-comme vous allez voir, et que Péréfixe a eu grand tort d'enlever au
-cardinal pour les prêter au Béarnais[397]. Le _Diable à quatre_, qui ne
-sut jamais retenir un bon mot contre personne, n'était pas d'humeur à
-se faire à lui-même cette grave leçon de silence:
-
-[Note 396: P. 199. On voit que, malgré Voltaire, je crois à ce
-livre, dont il ne cessa de combattre l'authenticité. J'ai pour moi
-La Bruyère, Foncemagne, le P. Griffet, qui me semblent en histoire
-d'aussi bonnes autorités que l'auteur de l'_Essai sur les mœurs_. Le
-P. Griffet, pour affirmer son témoignage, invoquait celui de Huet,
-qui avait vu le ms. dont on s'était servi pour l'impression, et que
-la nièce du cardinal, Mme d'Aiguillon, avait prêté. (_Traité des
-différentes preuves..._, 1770, in-8º, p. 102.)]
-
-[Note 397: _Hist. de Henri IV_, Paris, 1681, in-8º, p. 54-55.]
-
-«Les coups d'épée se guérissent aisément, mais il n'en est pas de
-même de ceux de la langue, particulièrement de celle des rois,
-dont l'autorité rend les coups presque sans remède, s'il ne vient
-d'eux-mêmes. Plus une pierre est jetée de haut, plus elle fait
-d'impression où elle tombe.»
-
-Louis XIII, d'après ce que nous a dit Méré, en aurait lancé beaucoup de
-cette sorte dans le jardin de ses amis; mais, encore une fois, personne
-ne les a ramassées.
-
-Les seuls faits qu'on raconte de ce prince sont presque tous
-ridicules; les seuls _mots_ qu'on répète de lui sont odieux. Par
-bonheur pour sa mémoire, il n'est pas bien difficile de prouver que
-les uns et les autres sont inventés. L'aventure du billet que Mlle
-de Hautefort cache dans son sein et que la main pudique du roi n'ose
-aller y prendre, est un conte fabriqué par l'auteur du mauvais livre:
-_Intrigues galantes de la cour_, dans lequel il se trouve pour la
-première fois.
-
-L'anecdote du volant qui va se nicher à la même charmante place, et
-que le roi n'ose reprendre qu'avec des pincettes et en fermant les
-yeux, n'est pas certainement plus vraie[398]: c'est une invention
-du prédicateur qui, faisant l'oraison funèbre de Louis XIII, ne
-crut pouvoir trouver mieux pour exalter par un exemple la vertu
-la plus célèbre de ce chaste roi. On s'en est bien moqué dans le
-_Segraisiana_[399].
-
-[Note 398: Elle se trouve dans la _Biogr. univers._, 1re édit. t.
-XLI, p. 223-224.]
-
-[Note 399: P. 174-175.]
-
-«Un prédicateur, y est-il dit, faisoit le panégyrique de Louis XIII,
-et en le louant de sa chasteté, il en rapportoit cet exemple avec une
-grande exagération: «Ce prince, disoit-il, jouant un jour au volant
-avec une dame de sa cour, et le volant étant tombé dans le sein de
-la dame, la dame voulut qu'il vînt l'y prendre. Que fit ce chaste
-prince pour éviter le piège qu'on lui tendoit? Il alla prendre les
-pincettes au coin de la cheminée, etc.» Cela seroit bon à mettre dans
-un _Asiniana_. C'est se moquer, d'amuser un grand auditoire de ces
-bagatelles; aussi un gentilhomme se leva et cria hautement: «Il auroit
-bien mieux fait de ne me pas mettre à la taxe,» ce qui fit rire toute
-la grande assemblée.»
-
-Quel était le prédicateur? peut-être le P. Joseph, peut-être saint
-Vincent de Paul, qui, sur ce point-là surtout, servaient, par la colère
-de leurs sermons, la pudeur chatouilleuse du roi. Blot, dans ses
-_Rêveries_, _Rébus_, etc., dont Lancelot possédait le manuscrit, après
-avoir fait une très spirituelle dissertation sur le _beau tétin_[400],
-parle de l'horreur qu'en avait Louis XIII, «qui le regardoit comme
-damnation et lui faisoit même des avanies, ce qui faisoit, ajoute-t-il,
-que le P. Joseph et Vincent de Paul ne tarissoient pas en invectives
-sur cette partie de l'ornement des belles».
-
-[Note 400: Citée, d'après le ms. que lui avait prêté Lancelot par
-Jamet, dans ses _Stromates_, t. II, p. 1014.]
-
-
-
-
-XL
-
-
-«Quand M. le Grand (Cinq-Mars) fut condamné, il (Louis XIII) dit:
-«Je voudrois bien voir la grimace qu'il fait à cette heure sur cet
-échafaud.» C'est un mot horrible. Tallemant fait bien son métier de
-médisant quand il le répète[401]; mais M. Bazin remplit encore mieux sa
-mission d'historien sérieux quand il semble n'y pas croire, en disant:
-«Aucun témoin digne de foi ne garantit l'anecdote[402].»
-
-[Note 401: _Historiettes_, édit. in-12, t. III, p. 58.]
-
-[Note 402: _Hist. de Louis XIII_, t. IV, p. 416.]
-
-Louis XIII ne pouvait savoir à quelle heure ni même quel jour
-l'exécution avait lieu, puisqu'elle avait été tout à coup retardée
-à cause du bourreau de Lyon qui s'était cassé la jambe[403], et par
-conséquent aussi ne pouvait-il pas tenir sur la _grimace de M. le Grand
-à cette heure-là_ le propos qu'on lui prête.
-
-[Note 403: _V._ Rosset, _Hist. tragiques_.]
-
-Pour dire la vérité, ce _mot_ me semble, comme à M. Paulin Paris[404],
-la seconde édition abrégée de celui qu'on attribue au duc d'Alençon,
-lorsqu'on vint lui apprendre que le comte de Saint-Aignan avait été tué
-au _tumulte_ d'Anvers, le 19 janvier 1583.
-
-[Note 404: Tallemant des Réaux, _Historiettes_, nouvelle édition,
-t. II, p. 265, note.]
-
-«J'en suis bien marry,» dit-il. Souldain, se prenant à rire: «Je
-croy, dit-il, que quy eust pu prendre le loisir de contempler à cette
-heure-là Saint-Aignan, qu'on luy eust veu faire alors une plaisante
-grimace[405].»
-
-[Note 405: L'Estoille, _Journal_, édition de 1719, t. I, p. 156.]
-
-Il n'y a que mensonge dans l'histoire de Cinq-Mars, telle qu'elle court
-le monde et les livres, depuis qu'un roman trop heureux en a faussé la
-vérité. Les pleurs ont, comme le rire, le don de désarmer. Le romancier
-nous a fait pleurer sur la jeunesse de Cinq-Mars, et nous n'avons
-plus vu son crime; le conspirateur de ruelle, le mignon de couchette
-ambitieux, qui vendait la France à l'Espagne; le traître, enfin, a
-disparu. Toutes les déclamations de la sensiblerie se sont apitoyées
-sur lui; et tous les anathèmes se sont déchaînés contre Richelieu, dont
-la rigueur en cette circonstance arrêtait d'autres complots et sauvait
-la France des menaces du dedans conspirant avec le dehors. Cette
-rigueur de Richelieu fut sans doute impitoyable, mais, même contre
-de Thou, dont la part dans le complot n'est pas douteuse, elle n'eut
-rien que de juste. Il suffit de lire les _Mémoires_ de Retz, qui fut
-alors sollicité de conspiration par de Thou[406], pour être sûr de sa
-complicité[407].
-
-[Note 406: _V._ dans l'édit. abrégée qu'il a donnée des _Mémoires_,
-p. 54, une note de M. Alph. Feillet, où il convient que de Thou fut
-plus coupable qu'on ne le croit.]
-
-[Note 407: C'est de Thou qui avait ménagé l'entrevue de Cinq-Mars
-avec M. de Bouillon (_Mém._ d'Arnault d'Andilly, _Collect. Petitot_, 2e
-série, t. XXXIV, p. 67). On voit encore qu'il s'était fait recruteur
-de conjurés par une lettre à Alexandre de Campion, qu'il avait voulu,
-mais sans succès, entraîner dans le complot. M. C. Moreau, qui a
-publié cette lettre (_Mém._ de A. de Campion, édit. P. Jannet, p.
-379), dit fort justement, et avec une certaine ironie, à l'adresse du
-roman indiqué tout à l'heure: «Il est certain que de Thou avait fait
-un peu plus que de garder le secret de son ami.»--P. Delaroche, dans
-son tableau, nous fait voir sur la même barque Cinq-Mars et de Thou,
-traînés à la remorque par le bateau du cardinal. C'est une erreur à
-effet, comme toutes celles des peintres. Richelieu n'était pas assez
-maladroit pour laisser ensemble les deux coupables. Cinq-Mars était
-dans un carrosse fermé et bien escorté, qui suivait les bords du Rhône,
-tandis que de Thou, seul dans la barque, descendait le fleuve à la
-remorque de Richelieu (_Athenæum_, 1854, p. 758).]
-
-Le cardinal disait souvent: «On ne ramène guère un traître par
-l'impunité, au lieu que par la punition l'on en rend mille autres
-sages[408].» Le supplice de Cinq-Mars ne fut que la sanglante mise
-en œuvre de cette loi sans merci qu'il s'était faite, et dont on
-retrouve une formule étendue dans son _Testament politique_[409]: «Être
-rigoureux pour les particuliers qui font gloire de mépriser les loix,
-c'est être bon pour le public... On ne sauroit faire un plus grand
-crime contre les intérêts publics qu'en se rendant indulgent envers
-ceux qui les violent.»
-
-[Note 408: _Mercure histor. et polit._, juillet 1688, p. 7-8.]
-
-[Note 409: P. 24.]
-
-Quand Richelieu fut sur son lit de mort, «le curé lui demandant s'il ne
-pardonnoit point à ses ennemis, il répondit qu'il n'en avoit point que
-ceux de l'Estat». Le mot est vrai, et il dut le dire[410]. Or, c'est
-comme ennemi de l'État qu'il poursuivit Cinq-Mars et qu'il fit tomber
-sa tête. La lettre qu'il écrivit à la malheureuse marquise d'Effiat,
-qui le suppliait pour son fils, respire toute l'inflexibilité d'un
-homme qui parle, non pour lui, mais pour l'État offensé. Voici cette
-lettre, qui est _inédite_, ou peu s'en faut[411]:
-
-[Note 410: _Mém._ de Monglat, _Collection Michaud_, 3e série, t. V,
-p. 133;--_Mém._ de Montchal, 1718, in-8º, p. 268.]
-
-[Note 411: Elle n'a été imprimée que dans la _Revue des
-Deux-Mondes_, 15 nov. 1834, p. 427.]
-
-«Si votre fils n'étoit coupable que de divers desseins qu'il a faits
-pour me perdre, je m'oublierois volontiers moy-même, pour l'assister
-selon votre désir: mais l'estant d'une infidélité inimaginable envers
-le Roy, et d'un parti qu'il a formé pour troubler la prospérité de
-son règne, en faveur des ennemis de cet Estat, je ne puis en façon
-quelconque me mesler de ses affaires, selon la prière que vous me
-faites. Je supplie Dieu qu'il vous console.»
-
-
-
-
-XLI
-
-
-On met souvent sur le compte de Richelieu cette parole patibulaire:
-«Qu'on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme,
-j'y trouverai de quoi le faire pendre.» Si quelqu'un a dit cela pendant
-ce règne, c'est Laubardemont certainement, ou bien encore Laffémas[412].
-
-[Note 412: Encore faut-il dire que celui-ci se lassa bien vite
-d'être bourreau, comme on le voit par une lettre où il demandait au
-chancelier Séguier d'être relevé de ses «emplois criminels... pour ne
-plus passer pour un homme de sang» (Sainte-Suzanne, _les Intendants de
-la généralité d'Amiens_, p. 239).]
-
-Richelieu ne descendait pas à ces détails de justicier farouche et de
-bourreau en quête de supplices.
-
-Il ne s'amusait pas non plus, croyez-moi, à faire des antithèses sur
-le sang de ses victimes et sur la couleur de sa robe de cardinal. «Il
-avait dit, écrit M. Michelet[413]: «Je n'ose rien entreprendre que je
-n'y aie bien pensé; mais quand une fois j'ai pris ma résolution, je
-vais droit à mon but, je renverse tout, je fauche tout, et ensuite
-je couvre tout de ma robe rouge.» Ce sont là, s'écrie M. Michelet,
-des paroles qui font frémir.» Écoutez-les telles que Richelieu les a
-dites, et vous ne frémirez pas tant. Vous n'y trouverez, en effet,
-que l'expression d'une volonté inexorable qui, sans se faire gloire
-de _tout faucher_, marche toujours dans sa force et n'est arrêtée par
-rien: «Quand une fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but
-et je renverse tout de ma soutane rouge.».
-
-[Note 413: _Précis de l'Hist. de France_, p. 237.]
-
-Un autre de ses _mots_, que Voltaire[414], je ne sais pourquoi, trouve
-trivial, était celui-ci: «Tout par raison;» et c'est en effet par
-raison qu'il fit tout. La politique de Henri IV lui semblait être
-la vraie politique de la France; il s'en rendit bien compte, et ne
-se donna d'autre tâche que de la continuer. Henri IV avait dit: «Je
-veux bien que la langue espagnole demeure à l'Espagnol; l'allemande
-à l'Allemand; mais toute la françoise doit être à moy[415].» C'était
-poser les véritables limites de la France. Richelieu, qui le comprit,
-dit à son tour: «Le but de mon ministère a été celui-ci: rétablir les
-limites naturelles de la Gaule; identifier la Gaule avec la France, et
-partout où fut l'ancienne Gaule constituer la nouvelle[416].»
-
-[Note 414: _Lettre du 21 mars 1768_, à M. de Taulès, dans laquelle
-il reprend quelques points de sa _Dissertation_ tendant à prouver
-que le _Testament politique du cardinal de Richelieu_ n'était pas de
-ce ministre. Cette _Dissertation_, imprimée dans son chapitre des
-_Mensonges imprimés_, a été mise à néant, avec toutes ses objections,
-par la _Lettre_ de Foncemagne sur ce même _Testament politique_, 1769,
-in-12.]
-
-[Note 415: Mathieu, _Hist. de Henry le Grand_, t. II, p. 444.]
-
-[Note 416: _Testamentum politicum_, publié d'abord dans les _Elogia
-sacra_ de Labbe, 1706, p. 253; puis à la suite de la _Lettre_ de
-Foncemagne, p. 105.]
-
-Louis XIII le laissa faire, et pour cette liberté d'action accordée par
-lui à son ministre, il faut lui savoir presque autant de gré que s'il
-eût agi lui-même. S'effacer du premier rang pour passer volontairement
-au second n'est pas un mérite commun chez un souverain absolu: ce fut
-le mérite de Louis XIII, qui, après avoir bien calculé l'importance
-du fardeau qui lui était remis, et s'être avoué qu'il n'était pas de
-force à le porter dignement, le confia sans réserve à son ministre.
-Abnégation généreuse, car elle fut complète et persistante, sans
-arrière-pensée de regret, sans révolte de vanité. Il consentit à ce
-que le cardinal fût, comme on l'a si bien dit, «le fondé de pouvoir
-universel de la royauté[417]». Jamais il ne revint, de lui-même, sur
-le mandat qu'il lui avait octroyé[418]. Ce fut, pourrait-on dire, une
-sorte de monarchie en commandite: le roi fournissait la puissance,
-le ministre en trouvait l'emploi; Louis XIII régnait, Richelieu
-gouvernait, et tous deux préparèrent ainsi l'avènement d'un prince qui
-pût tout à la fois gouverner et régner.
-
-[Note 417: A. Thierry, _Essai sur l'histoire et la formation du
-Tiers-État_ (_Revue des Deux-Mondes_, 1er mars 1850, p. 824).]
-
-[Note 418: Il ne fallait pas moins que les obsessions les
-plus puissantes et les plus persistantes pour lui faire prendre
-une résolution contre son ministre. Rendu à lui-même ou à quelque
-bon conseil, il lui revenait toujours et tout entier, comme on le
-voit par ce qui arriva dans la _Journée des dupes_. _V._ dans nos
-_Variétés hist. et littér._, t. IX, p. 309, la relation qu'en a donnée
-Saint-Simon, relation si peu connue, mais qui mérite tant de l'être,
-à tous égards, pour les faits qui s'y trouvent et pour le style
-incroyable qui les revêt.]
-
-Ce qui fit la durée et la prospérité de cette commandite monarchique,
-de ce pouvoir royal affermé en des mains ministérielles, c'est que
-l'homme de génie à qui l'exploitation était remise n'en retint jamais
-rien de ce qu'aurait pu réclamer l'ombrageuse jalousie du maître.
-Toujours il fit remonter au roi l'honneur et l'éclat que ses actes
-pouvaient jeter sur la royauté. Dans tout ce qu'il a dit ou écrit, on
-ne trouve pas un mot qui ne soit à la glorification du pouvoir qu'il
-tient de Sa Majesté et sans lequel il n'eût rien fait. Jamais il ne
-parle autrement que dans ce passage de son _Testament politique_[419]:
-«Je promis à Votre Majesté d'employer toute l'autorité qu'il lui
-plairoit me donner.»
-
-[Note 419: P. 7.]
-
-Lorsqu'il craint de la part du roi, que tant d'ennemis entourent,
-quelque défaillance de bonne volonté, quelque défiance, qui en
-détruisant leur accord nuirait aux intérêts de l'État, il se permet
-de lui dire: «Je supplie Votre Majesté de repasser ce que je lui ai
-représenté plusieurs fois, qu'il n'y a point de prince en si mauvais
-état, que celui qui ne pouvant toujours faire par soi-même les choses
-à quoi il est obligé, a de la peine à souffrir qu'elles soient faites
-par autrui; et, qu'être capable de se laisser servir n'est pas une des
-moindres qualités que puisse avoir un grand roi[420].»
-
-[Note 420: P. 198.]
-
-Voilà Richelieu, toujours prêt à dire à Louis XIII: «Je souhayte votre
-gloire, plus que jamais serviteur qui ayt esté n'a fait celle de son
-maître... je suis la plus fidèle créature, le plus passionné sujet et
-le plus zélé serviteur que jamais roy et maître ayt eu au monde[421]»;
-répétant sans cesse, à propos de cette gloire, qui ne vient que de lui:
-«Je n'oublieray jamais rien de ce que j'y pourray contribuer[422]»; et
-s'employant en effet de toutes les forces de son infatigable génie à ce
-service, où chacun le subit, tant il en pousse les moyens à l'extrême,
-mais où personne, même des plus hostiles, n'ose dire qu'il n'est pas
-nécessaire[423].
-
-[Note 421: _Lettre au Roy_, publiée pour la première fois dans la
-_Revue des Deux-Mondes_ du 15 nov. 1834, p. 424.]
-
-[Note 422: _Id._, _ibid._]
-
-[Note 423: _V._ encore à ce sujet la relation de la _Journée des
-dupes_, par Saint-Simon.]
-
-«Nous, dit M. Augustin Thierry[424], qui avons recueilli le fruit
-lointain de ses veilles et de son dévouement patriotique, nous ne
-pouvons que nous incliner devant cet homme de révolution, par qui ont
-été préparées les voies de la société nouvelle.»
-
-[Note 424: _Revue des Deux-Mondes_, 1er mars 1850, p. 836.]
-
-
-
-
-XLII
-
-
-Lorsque Louis XIII était sur son lit de mort, le dauphin, qu'on venait
-de baptiser, et qu'il aurait interrogé sur son nom, aurait répondu,
-comme un enfant terrible: «Je m'appelle Louis XIV...», et le roi, tout
-agonisant, aurait répliqué: «Pas encore, mon fils, pas encore.»
-
-Ce petit dialogue, dont se fussent attristés les derniers moments du
-mourant, aurait besoin de preuves pour être accepté. Or, la relation
-très circonstanciée du valet de chambre Dubois et les _Mémoires_ de La
-Porte n'en disent pas un mot. L'on me permettra donc d'en douter, en
-dépit de Montglat[425] et du P. Griffet[426].
-
-[Note 425: _Mémoires_ (_Collect. Petitot_), p. 136.]
-
-[Note 426: _Hist. de Louis XIII_, t. III, p. 608.--L'éditeur du
-_Mémoire_ de Dubois sur la mort de Louis XIII pense, comme nous, que
-le silence de ce très exact journal détruit le fait tout naturellement
-(_Collect. Michaud_, t. XI, p. 525, note).]
-
-Nous voici aux premiers temps du grand règne; nous touchons à la
-Fronde, abordons-la.
-
-Pendant une de ses crises les plus violentes, le président Mathieu
-Molé, qui n'était pas, certes, un faiseur de phrases, a-t-il assez
-menti à ses habitudes gravement modestes et à son langage ordinaire,
-pour se permettre cette parole de matamore qui ronfle et s'étale dans
-tous les livres d'_Ana_: «Il y a loin du poignard d'un assassin à la
-poitrine d'un honnête homme»! Non, certainement. Il se contenta de dire
-avec la plus courageuse simplicité à ceux qui le menaçaient: «Quand
-vous m'aurez tué, il ne me faudra que six pieds de terre[427].»
-
-[Note 427: _Biogr. univ_., art. MOLÉ (Mathieu), p. 289, note. _V._
-aussi dans le _Plutarque français_ (XVIIe siècle, p. 306), la notice
-que M. le comte Molé a consacrée au plus illustre de ses ancêtres.]
-
-Le fanfaron paradait alors au théâtre et faisait tapage au cabaret; il
-ne siégeait pas encore au Parlement.
-
-Louis XIV, dont la jeunesse et même les amours eurent quelque chose
-de poli et de solennel, ne fit pas non plus asseoir avec lui sur le
-trône ce type impudent et ferrailleur; loin de là, vous le savez tous.
-Aussi n'ai-je jamais voulu donner créance à ce qu'on nous raconte de sa
-prise de possession du pouvoir, de cette fameuse entrée qu'il aurait
-faite au Parlement, vêtu de la façon la plus cavalière et le fouet à la
-main. Passe encore pour le costume: _justaucorps rouge, chapeau gris
-et grosses bottes_, comme le dit Montglat, puisque alors le jeune roi
-chassait à Vincennes, et ne pouvait guère venir qu'en habit de chasse;
-mais je suis de moins bonne composition pour le reste.
-
-C'est alors, ajoute-t-on, qu'il aurait dit son fameux _mot_: «_L'État
-c'est moi._» Je n'y ai pas cru davantage, et dernièrement un homme
-d'une haute compétence pour ce qui regarde cette époque, M. Chéruel,
-m'est venu prouver que j'avais bien fait de douter. Le pupille de
-Mazarin ne devait pas sitôt s'émanciper en Louis XIV: c'est son avis,
-comme c'est le mien[428].
-
-[Note 428: Ce fut aussi celui de M. de Noailles. _V._ son _Hist. de
-Mme de Maintenon_, t. III, p. 687-689.]
-
-Laissons donc parler l'auteur de l'histoire de l'_Administration
-monarchique en France_[429]. Après avoir exposé les nouvelles tendances
-du Parlement à la rébellion dans les premiers jours d'avril 1665, M.
-Chéruel ajoute:
-
-[Note 429: T. II, p. 32-34.]
-
-«C'est ici que l'on place, d'après une tradition suspecte, le récit de
-l'apparition de Louis XIV dans le Parlement, en habit de chasse, un
-fouet à la main, et qu'on lui prête la réponse fameuse aux observations
-du premier président qui parlait de l'intérêt de l'État: «L'État
-c'est moi.» Au lieu de cette scène dramatique qui s'est gravée dans
-les esprits, les documents les plus authentiques nous montrent le
-roi imposant silence au Parlement, mais sans affectation de hauteur
-insolente.»
-
-M. Chéruel, rappelant ensuite un _Journal_ manuscrit où se retrouve
-la relation exacte de cette affaire, nous dit: «L'auteur, qui est si
-favorable au Parlement, aurait certainement signalé les circonstances
-que je viens de rappeler, si elles étaient réelles.»
-
-Ce même récit, qu'il nous est inutile de reproduire, comme l'a fait
-M. Chéruel, se termine par ces mots: «Sa Majesté s'estant levée
-promptement sans qu'aucun de la compagnie eust dit une seule parole,
-elle s'en retourna au Louvre et de là au bois de Vincennes, dont elle
-estoit partie le matin et où M. le cardinal l'attendoit.»
-
-Ainsi Mazarin attend le roi, pour apprendre de lui comment tout
-s'est passé, pour savoir surtout comment le jeune prince a dit la
-leçon qu'il lui avait certainement faite lui-même[430]; et dans cette
-leçon, soufflée par le cardinal et dont l'élève ne dut pas se départir
-d'un mot, vous voudriez qu'une phrase comme celle-ci: «_L'État c'est
-moi_», aussi inquiétante au moins pour le pouvoir du vieux ministre
-que menaçante pour la puissance du Parlement, se fût glissée tout à
-coup? C'est impossible. L'État ce n'était pas encore Louis XIV, c'était
-toujours Mazarin.
-
-[Note 430: C'était une des habitudes prudentes de Mazarin. On a su
-par ses _carnets_ manuscrits, conservés à la Bibliothèque nationale,
-qu'il disait non seulement à Anne d'Autriche tout ce qu'elle devait
-faire, mais qu'il lui dictait tout ce qu'elle devait dire, et l'on a
-pu se convaincre aussi, par les _Mémoires_ du temps, de la docilité de
-la reine. Ainsi, certaines paroles railleuses qu'il avait écrites pour
-elle sur le douzième de ses carnets (p. 95), afin qu'elle les apprît
-et pût, le moment venu, les adresser en se moquant à M. de Jarzé, se
-retrouvent presque mot pour mot dans le récit que nous a fait Mme de
-Motteville de l'entretien de la reine avec Jarzé (_Collect. Petitot_,
-2e série, t. XXXVIII, p. 405-406).]
-
-Le _mot_, je dois l'avouer, n'en est pas moins très bien trouvé. Il ne
-lui faudrait, comme vraisemblance, qu'arriver un peu plus tard dans ce
-règne, dont il est la plus exacte, la plus formelle expression; comme
-vérité, il ne lui manque que d'avoir été dit[431].
-
-[Note 431: Dans un cours de droit public que Louis XIV fit
-composer sous l'inspiration de M. de Torcy, pour l'instruction du duc
-de Bourgogne, et dont Lemontey retrouva le manuscrit, on lit à la
-première page: «La nation ne fait pas corps en France; elle réside tout
-entière dans la personne du roy.» _L'État c'est moi_ n'en disait pas
-tant (_Monarchie de Louis XIV_, etc., 1818, in-8º, p. 327).--Ajoutons,
-pour en finir avec ce _mot_, que, suivant les Anglais, c'est la reine
-Élisabeth qui l'aurait dit la première (_Rev. britann._, mai 1851, p.
-254).]
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-Ces souvenirs de la puissance de Mazarin m'amènent tout naturellement
-à penser à son fameux _mot_: «Ils chantent, ils payeront», qui est
-vrai, quelle que soit la forme, plus ou moins française, sous laquelle
-il l'ait dit[432], et pour lequel je ne trouve qu'un commentaire
-possible; c'est cette jolie phrase dont on a fait honneur à tant
-de gens, excepté à Chamfort, qui l'a écrite: «La France est un
-gouvernement absolu, tempéré par des chansons[433].»
-
-[Note 432: Voltaire le donne ainsi: «Laissons-les dire et qu'ils
-nous laissent faire.» (_Lettre_ à. M. Hénin, 13 sept. 1772.) Dans
-la _Vie de Mazarin_, il est reproduit dans cette espèce de patois
-mi-partie italien et français, qui était la langue du ministre, qui
-lui faisait prononcer _ognion_ pour _union_, et écrire _Rocofoco_ pour
-La _Rochefoucauld_, ainsi qu'on le voit sur un de ses _carnets_. Il
-disait donc: «S'ils chantent la cansonette, ils pagaront.» La princesse
-Palatine cite aussi le _mot_, en le faisant suivre d'une anecdote qui
-lui venait de je ne sais où: «Le cardinal Mazarin disoit: «La nation
-françoise est la plus folle du monde: ils crient et chantent contre
-moi, et me laissent faire; moi, je les laisse crier et chanter, et
-je fais ce que je veux.» Voici un tour plaisant dont il s'avisa; il
-faisoit parfois rechercher et saisir les libelles et les chansons qu'on
-faisoit contre lui, et il les faisoit vendre en secret; il a de cette
-manière gagné dix mille écus.» (_Nouvelles Lettres de la duchesse
-d'Orléans, née princesse Palatine_, 1853, in-12, p. 249.)]
-
-[Note 433: _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p. 80.]
-
-Mazarin laissait chanter sans chanter lui-même; mais, à défaut de
-couplets, il faisait des _mots_. N'est-ce pas lui qui dit cette parole
-si spirituelle, à propos de la fille de Gaston, dont le canon de la
-Bastille braqué par ses ordres détruisit toutes les espérances qu'elle
-pouvait avoir d'épouser son royal cousin:
-
-«Mademoiselle,--lit-on dans le _Suppl. manuscrit du Ménagiana_[434], où
-le mot attribué à tant d'autres, même au jeune roi, est enfin restitué
-au ministre, son véritable auteur,--ayant autrefois fait tirer le
-canon de la Bastille sur l'armée du Roy, monseigneur le cardinal
-Mazarin dit en raillant qu'elle avoit tué son mary à coups de canon.»
-
-[Note 434: Fonds Bouhier, à la Biblioth., p. 78.--On a souvent dit
-que Mademoiselle mit elle-même le feu au canon. C'est une exagération
-du fait vrai. Elle ordonna de tirer, mais elle n'était même plus là
-quand les coups partirent. «L'on tira de la Bastille, dit-elle, deux ou
-trois volées de canon, comme je l'avois ordonné, quand j'en sortis.»
-(_Mémoires_, édit. Petitot, t. II, p. 111.)]
-
-L'histoire de Mazarin me remet aussi en mémoire un autre fait d'un
-ordre tout différent, moins politique, plus intime; certaine affaire
-d'amour, qui, racontée comme elle se passa, eût fait une très piquante
-histoire, mais qu'à toute force l'on a voulu gâter en roman sentimental
-et attendri, avec un _mot_ au dénouement.
-
-C'est cet épisode de la passion de Louis XIV pour la nièce du cardinal,
-Marie Mancini, qui fut terminé par un départ, au lieu de l'être par un
-mariage, comme le roi l'avait sérieusement souhaité pendant quelque
-temps.
-
-Selon les versions les plus courantes, la belle, toute éplorée,
-lui aurait dit pour adieu: «Vous m'aimez, vous êtes roi, et je
-pars.» Mot charmant, sans doute, que tout le monde a répété,--même
-Saint-Simon[435], qui ne s'amuse pas d'ordinaire à redire ainsi les
-paroles tendres,--mais auquel pourtant, malgré son charme, malgré
-l'autorité des témoignages qui l'ont garanti, l'impitoyable Bayle n'a
-pas cru devoir faire grâce. Il eut raison, sauf pour un point, comme on
-verra.
-
-[Note 435: Notes sur le _Journal de Dangeau_, dans Lemontey,
-_Monarchie de Louis XIV_, p. 170.]
-
-Au chapitre LXI de ses _Réponses aux Questions d'un Provincial_, il
-remonte à l'origine du _mot_, et la trouve dans un roman[436] sur
-lequel il daube d'importance, mais qu'il cite d'abord pour le mieux
-gourmander après. Voici les lignes qu'il en extrait:
-
-[Note 436: _Le Palais-Royal_ ou _les Amours de Madame de la
-Vallière_, 1680, in-12, p. 66.]
-
-«Le cardinal, dit-il, maria enfin sa nièce au duc de Colonna. Notre
-prince pleura, cria, se jeta à ses pieds, et l'appela son papa; mais
-enfin il étoit destiné que les deux amans se sépareroient. Cette amante
-désolée étant prête à partir, et montant pour cet effet en carosse,
-dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif
-par l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes roi, et cependant
-je suis malheureuse et je pars.» Effectivement, le roi faillit mourir
-de chagrin de cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin s'en
-consola, selon les apparences[437].»
-
-[Note 437: Une preuve, au moins singulière, de la réalité de
-la douleur du roi se trouve dans le _Journal de sa santé_, dont le
-manuscrit existe à la Bibliothèque nationale (_Suppl. franç._, nº 127,
-1). Vallot, qui le soignait alors, crut bon de le saigner deux fois des
-pieds, six fois des bras, et de le purger quatre fois!]
-
-Cela cité, Bayle en appelle aussitôt à l'histoire pour attaquer et
-couler bas ce roman. «Je suis sûr, dit-il en commençant sa longue
-réfutation, que nous ne suivrons pas jusqu'au bout, je suis sûr que
-vous me pourriez nommer plus de cent personnes qui vous ont allégué
-ce discours de la demoiselle Mancini, non seulement comme une pensée
-délicate et ingénieuse, mais aussi comme un fait certain[438], et
-cependant ce n'est qu'une fable romanesque et très impertinemment
-inventée. Car lorsque Marie Mancini partit de France pour aller épouser
-en Italie le connétable Colonna, elle n'avoit plus de part à l'amour du
-roi, et il n'étoit plus possible qu'elle conservât aucune espérance. Il
-y avoit plus de neuf mois que l'infante Marie-Thérèse étoit l'épouse de
-ce prince...»
-
-[Note 438: Saint-Simon, dans le passage cité tout à l'heure, est
-un de ceux qui y ont cru le mieux. Il pense que le départ définitif de
-Marie suivit de près la fameuse phrase: «Elle partit toutefois, dit-il,
-et courut bien le monde depuis. C'étoit la meilleure et la plus folle
-de ces Mancines. Pour la plus galante on auroit peine à le décider,
-excepté la duchesse de Mercœur, qui mourut dans la première jeunesse et
-dans l'innocence des mœurs.»]
-
-Bayle cite alors, à l'appui de son dire, les _Mémoires_ de Marie
-Mancini elle-même[439], dédaignant, tant avec cette preuve il se croit
-sûr de son fait, de recourir aux _Mémoires_ de l'abbé de Choisy[440],
-qui eussent pu prêter de nouvelles forces à sa critique.
-
-[Note 439: Brémond, _Apologie_ ou les _Véritables mémoires de Marie
-Mancini, connétable de Colonna, écrits par elle-même_. Leyde, 1678,
-in-12, p. 29 et suiv.]
-
-[Note 440: _Coll. Petitot_, 2e série, t. LXIII, p. 237.]
-
-Il omet toutefois un point très important: il ne dit mot d'une première
-séparation qui eut lieu avant celle dont parle le roman, c'est-à-dire
-en 1659, entre le jeune roi et Marie Mancini, lorsque l'un partit pour
-chercher son épouse aux Pyrénées, tandis que l'autre, par ordre de son
-oncle, allait, la mort dans le cœur, s'exiler à Brouage. Alors se passa
-une scène où purent s'échanger les paroles d'adieu les plus tendres et
-les plus déchirantes.
-
-Les _Mémoires_ de Marie, il est vrai, n'en disent rien, non plus
-que ceux de sa sœur Hortense, publiés par Saint-Réal[441]. Mlle de
-Montpensier, qui mentionne légèrement cette touchante entrevue, mais
-qui semble avoir peur de parler, n'en dit pas davantage[442]. En
-revanche, Mme de Motteville s'en explique à peu près nettement[443].
-C'est dans son récit que nous voyons apparaître le vrai _mot_ dit par
-Marie Mancini, ce _mot_ simple, sans emphase comme tout ce qui vient du
-cœur ému, ce _mot_ que les historiens, ceux mêmes qui rétablissent le
-mieux la date de la scène[444], ont tous oublié pour répéter la phrase
-qui en est la prétentieuse altération, et dont le roman critiqué par
-Bayle avait fait la fortune.
-
-[Note 441: _Œuvres_ de Saint-Réal, Paris, 1745, in-8º, t. VI, p.
-161-162.]
-
-[Note 442: _Coll. Petitot_, 2e série, t. XLII, p. 425.]
-
-[Note 443: _Coll. Petitot_, 2e série, t. XL, p. 11.]
-
-[Note 444: Walckenaër, _Mémoires sur la vie de Mme de Sévigné_, t.
-II, p. 158.--Amédée Renée, _les Nièces de Mazarin_, 1856, in-8º, p.
-268.--_Biogr. univ._, art. MARIE MANCINI.]
-
-«Il fallut enfin, dit donc Mme de Motteville, que le roi consentît à
-une séparation si rude et qu'il vît partir Mlle de Mancini pour aller
-à Brouage, qui fut le lieu choisi pour son exil. Ce ne fut pas sans
-répandre des larmes, aussi bien qu'elle; mais il ne se laissa pas aller
-aux paroles qu'elle ne put s'empêcher de lui dire, à ce qu'on prétend:
-_Vous pleurez et vous êtes le maître!_»
-
-Voilà, encore une fois, le _mot_ véritable, le seul que durent répéter
-les gens bien renseignés sur toute cette affaire[445]. Ce qui m'en
-assure, c'est que Racine, composant, par ordre, pour célébrer un autre
-désespoir d'amour de Louis XIV, la tragédie de _Bérénice_, et persuadé
-qu'il serait d'un bon courtisan et tout à fait à propos de lui rappeler
-en même temps la première de ses passions[446], trouva moyen de glisser
-dans sa pièce la fameuse phrase tout entière, presque textuellement,
-au risque de n'en faire qu'un très mauvais vers. C'est à la scène V
-de l'acte IV. Bérénice, qui parle à la fois pour Marie Mancini et
-Henriette d'Angleterre, dit à Louis XIV, c'est-à-dire à Titus:
-
- Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!
-
-[Note 445: Le comte de Caylus, dans ses _Souvenirs_, au chapitre:
-_Anecdotes sur les amours de Louis XIV_, ne le reproduit pas autrement
-(p. 326).]
-
-[Note 446: Il paraît d'ailleurs que cette allusion entrait dans
-le programme qu'Henriette d'Angleterre avait donné à Racine en lui
-commandant sa tragédie. Les mécomptes de son amour pour le roi, dont
-elle avait dû se résigner à n'être que la belle-sœur, étaient l'objet
-caché de cette pièce, mais elle voulait que l'histoire de la passion de
-Louis XIV pour Marie Mancini en fût l'objet apparent. «Elle avait en
-vue, non seulement, dit Voltaire, la rupture du roi avec la connétable
-Colonna, mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de
-peur qu'il ne devînt dangereux.» (_Siècle de Louis XIV_, ch. XXV.)]
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-Bayle a quelque part mis en doute une ou deux railleries prêtées
-gratuitement à Louis XIV[447], et il a eu raison. Le grand roi savait
-quelle valeur les mots mordants auraient acquis dans sa bouche[448];
-lors même que son esprit lui en eût fait trouver, soyez donc sûr que,
-par bonté, par dignité surtout, il ne s'en fût pas permis un seul.
-M. de Lévis nous dit, dans ses _Souvenirs_[449]: «Les plus anciens
-courtisans se rappeloient lui avoir entendu faire une plaisanterie;
-mais, ajoute-t-il bien vite, on ne pouvoit en citer une autre.»
-
-[Note 447: Édit. in-fol., t. I, p. 12; t. II, p. 98.]
-
-[Note 448: «Car encores qu'un roy, dit Amyot au chap. V de son
-_Projet de l'éloquence royale_, puisse non seulement dire mais aussi
-faire tout ce qui luy plaist: si est-ce qu'en ceci où il cherche du
-plaisir il y doibt avoir aussi quelque contentement pour ceuls à qui il
-parle; de sorte que ses propos semblent plutost chatouiller que piquer
-aigrement: tant pour retenir l'auctorité que telle chose diminue, que
-pour ce que les hommes souvent endurent fort impatiemment un traict de
-moquerie, mesmement quand il est jetté par celuy contre lequel on n'ose
-user de revanche.»]
-
-[Note 449: 2e édit., p. 25-26.]
-
-Était-ce impuissance ou retenue d'esprit? L'une plutôt que l'autre. Ces
-quelques lignes de Bussy, que la vérité amène presque à être courtisan,
-vous en convaincront. «Le roy, dit-il, aime naturellement la société,
-mais il se retient par politique; la crainte qu'il a que les François,
-qui abusent aisément des familiarités qu'on leur donne, ne choquent
-le respect qu'ils luy doivent le fait tenir plus réservé...» A peine
-se permettait-il de rire aux choses les plus risibles. Quand cela
-d'aventure arrivait, c'était un événement qui faisait grand bruit à
-la cour, et dont Saint-Simon, rentré chez lui, prenait note pour ses
-_Mémoires_[450].
-
-[Note 450: Il écrivait, par exemple, en pareil cas: «Le roy, tout
-_contenu_ qu'il étoit, rioit aussi.» Or, notez bien ce mot _contenu_.
-Dans toutes les éditions qui précédèrent celle de M. Chéruel, on
-avait imprimé _content_. Comprenait qui pouvait. _V._ sur ces fautes
-d'impression de l'ancien texte, corrigées dans le nouveau, l'_Année
-littéraire_, par G. Vapereau, 1858, in-12, p. 318.]
-
-Il ne parlait pas d'abondance, surtout lorsqu'il lui fallait avoir
-de l'esprit. S'il avait trouvé un mot gracieux pour quelqu'un, il le
-répétait presque toujours dans une circonstance pareille, à une autre
-personne. «Madame, dit-il à Mme Scarron, en lui remettant le brevet
-de sa pension, je vous ai fait attendre longtemps; mais vous avez
-tant d'amis, que j'ai voulu avoir seul ce mérite auprès de vous.» Le
-cardinal Fleury disait que Louis XIV, en le nommant évêque de Fréjus,
-lui avait fait le même compliment[451].
-
-[Note 451: Noël et Planche, _Éphémérides_, 1803, in-8º, _avril_, p.
-144.]
-
-Ne croyez donc pas désormais avec trop de facilité à toutes les paroles
-que vous verrez circuler sous le nom de Louis XIV, fussent-elles même
-assez d'accord avec ce qu'on sait de la solennité de son caractère. Si
-vous lisez dans le _Ménagiana_[452] qu'un jour il dit à un seigneur
-de sa cour qui avait reçu une offense: «Comme ami, je vous offre mon
-bras; comme maître, je vous promets justice,» souvenez-vous que c'est
-un _mot_ de Henri IV à Duplessis-Mornay, un jour que celui-ci, qui ne
-l'a pas oublié dans ses _Mémoires_, avait été outragé par le jeune
-Saint-Phal[453]. Cette parole-là d'ailleurs semble au premier mot bien
-plus vraisemblable dans la bouche du Béarnais que dans celle de son
-petit-fils.
-
-[Note 452: Édit. 1715, in-12, t. III, p. 134.]
-
-[Note 453: _Ducatiania_, t. II, p. 261.--M. Fr. Barrière, d'accord
-avec les _Mémoires_ de La Porte (1830, in-12, p. 106), a de même,
-d'après les manuscrits du président Bouhier, restitué avec beaucoup de
-vraisemblance à Louis XIII un _mot_ mis souvent sur le compte de Louis
-XIV. _V._ _Essai sur les mœurs et les usages du_ XVIIe _siècle_, en
-tête des _Mémoires_ de Brienne, t. I, p. 83-84.]
-
-A la mort de sa femme, Louis XIV aurait dit: «Le ciel me prive d'une
-épouse qui ne m'a jamais donné d'autre chagrin que celui de sa mort.»
-Vieille pensée, vieux _mot_, et qui feraient de Louis XIV un plagiaire
-de ces vers de Maynard[454]:
-
- La morte que tu plains fut exempte de blâme,
- Et le triste accident qui termina ses jours
- Est le seul déplaisir qu'elle a mis dans ton âme.
-
-[Note 454: _Œuvres_, p. 25.--Je ne crois pas davantage à ce billet,
-sur lequel Bruzen de la Martinière se récrie avec tant d'admiration, et
-que le roi, dit-il, avait écrit à un homme de qualité en le gratifiant
-d'une place considérable: «Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du
-présent que je vous fais comme roy...» (_Nouveau portefeuille histor._,
-p. 98.) L'abbé de Choisy (_Mémoires_, 1747, in-8º, p. 34) m'apprend
-que c'est à M. de La Rochefoucauld qu'il aurait écrit ce billet, en
-le nommant grand maître de sa garde-robe. Je n'y crois pas pour cela
-davantage. Je voudrais voir l'autographe.]
-
-Ne croyez pas non plus, de grâce, à ce compliment que Louis XIV aurait
-adressé à Boileau quand il lui présenta son épître sur le _Passage du
-Rhin_: «Cela est beau, et je vous louerois davantage si vous m'aviez
-loué moins.» Celui qui s'avisa le premier de cette belle phrase, dont
-Boileau ne parle pas (et eût-il manqué de le faire si elle lui eût été
-dite?), l'avait pillée mot pour mot dans la préface des _Mémoires_ de
-la reine Marguerite. On sait que c'est une sorte de dédicace que la
-reine fait à Brantôme pour le remercier du chapitre élogieux qu'il lui
-avait consacré dans ses _Dames illustres_, oubliant que la reine Margot
-ne devait avoir place que parmi ses _Dames galantes_. «_Je louerois
-davantage vostre œuvre_, lui dit-elle se rendant justice, _si elle me
-louoit moins_.»
-
-
-
-
-XLV
-
-
-A propos de ce passage du Rhin, Louis XIV, s'il eût été sincère, n'eût
-pas eu tant à complimenter Boileau de son éloge.
-
-Il savait à quoi s'en tenir sur cet exploit. Bien que brillante, la
-réalité, mise auprès du panégyrique, devait avoir un peu pour lui l'air
-d'une parodie.
-
-Une armée passant à gué un fleuve, dans sa plus petite largeur, sous
-le feu d'une masure à moitié désemparée; un chef, le prince de Condé,
-qui, à cause de sa goutte, craint de se mouiller les pieds, et passe
-en barque au lieu de se lancer à cheval; un roi qui fait moins encore
-que le prince goutteux, et que sa _grandeur attache au rivage_, pour
-employer la formule de poétique politesse consacrée par Boileau, tout
-cela méritait-il tant et de si beaux vers?
-
- On affaiblit toujours tout ce qu'on exagère,
-
-dit La Harpe[455], et Boileau, en voulant renchérir sur le prestige
-de ce fait d'armes, a nui en effet à l'admiration qu'il pouvait
-mériter[456]; on a cherché l'histoire sous son épopée, et on l'a
-trouvée d'autant plus nue qu'il l'avait plus parée. «Quoi! ce n'est que
-cela,» s'est-on mis à dire, et dès lors les rieurs ont eu beau jeu.
-
-[Note 455: _Mélanie_, acte I, sc. 1.]
-
-[Note 456: Il y eut de fort beaux détails; toute la maison du
-roi passant à la nage, par escadrons, est une admirable chose. (_V._
-Quincy, _Hist. milit. de Louis XIV_, 1726, in-4º, t. I, p. 322.)]
-
-«Que je vous demande pardon, écrit Voltaire au président Hénault, le
-1er février 1752, d'avoir dit qu'il y avait quarante à cinquante pas
-à nager au passage du Rhin! il n'y en a que douze, Pélisson même le
-dit. J'ai vu une femme qui a passé vingt fois le Rhin sur son cheval
-en cet endroit, pour frauder la douane de cet épouvantable fort du
-Tholus[457]. Le fameux fort de Schenk, dont parle Boileau, est une
-ancienne gentilhommière qui pouvait se défendre du temps du duc d'Albe.
-Croyez-moi encore une fois, j'aime la vérité et ma patrie.»
-
-[Note 457: Voltaire aurait dû faire remarquer mieux encore que cet
-_épouvantable fort_ n'était qu'une _maison de péage_. C'est ce que
-signifie _Toll-Huys_ en flamand. (_Mercure de France_, octobre 1809, p.
-361.)]
-
-C'est l'absence de tout danger réel dans ce passage du Rhin qui fit
-blâmer, même par ses plus vifs admirateurs, le roi de ne l'avoir
-pas tenté de sa personne. Selon l'abbé de Choisy, ce fut une de ses
-fautes irréparables. Il ne la justifie pas, mais il l'explique. Le
-héros y perd, l'homme y gagne; car, ainsi qu'on va le voir, ce fut par
-déférence, par bonté qu'il négligea cette occasion de gloire. «Il y
-avoit, écrit l'abbé[458], peu de danger à courir et une gloire infinie
-à acquérir. Alexandre et son Granique n'auroient eu qu'à se cacher.
-Il est vrai qu'il faut lui rendre justice; il le vouloit, mais M. le
-Prince, qui n'osoit pas mettre le pied dans l'eau à cause de sa goutte,
-s'y opposa. Comment eût-il osé passer en bateau, le roi passant à la
-nage? J'en suis témoin, j'y étois présent.»
-
-[Note 458: _Mémoires_, 1747, in-8º, p. 38. Plus loin, p. 43, l'abbé
-ajoute que le roi, d'après ce que lui en avait dit un ministre, se
-reprochait souvent d'avoir eu de la faiblesse dans cette occasion.]
-
-Pour le siège de Namur, la fameuse ode de Boileau est une autre
-mystification. Là rien ne manque, pas même les vers ridicules, c'est
-une parodie complète. Ce siège, où l'on vit en présence les deux grands
-ingénieurs du siècle, Vauban et Cohorn, est assez _mémorable_, suivant
-l'expression d'Allent[459], pour qu'on n'ait pas besoin de le célébrer
-pompeusement. Les déclamations en vers ne font ici, comme pour le
-passage du Rhin, qu'exciter la taquinerie des railleurs, et les pousser
-à chercher si tout ce faste ampoulé ne cache pas quelque détail bien
-ridicule, agréable pâture pour leur malignité. Or, le siège de Namur
-leur prête le flanc pour cela; il n'y en eut pas de plus crotté.
-
-[Note 459: _Hist. du corps du génie_, 1805, in-8º, p. 273, 312.]
-
-Lisez Saint-Simon, et vous verrez quel bel exploit, sous les auspices
-de saint Médard[460], quelle belle victoire embourbée ce fut là. Louis
-XIV y fut pris de la goutte à son tour, et l'on ne savait comment s'en
-tirer. Madame Deshoulières ne fut pas empêchée pour si peu; elle trouva
-moyen de dire dans son épître à la prosaïque maladie, que la _goutte_
-du roi était un bienfait pour l'armée, que sans cela il aurait menée
-trop vite:
-
-[Note 460: «Le beau temps, dit Saint-Simon, se tourna en pluyes,
-de l'abondance et de la continuité desquelles personne n'avoit vu
-d'exemple, et qui donnèrent une grande réputation à saint Médard, dont
-la feste est au 8 juin. Il plut tout ce jour-là à verse, et on prétend
-que le temps qu'il fait ce jour-là dure quarante jours de suite. Le
-hazard fit que cela arriva cette année.» (_Mémoires_, t. I, ch. 1.)]
-
- Tout ce qu'affrontoit son courage,
- En forçant de Namur les orgueilleux remparts,
- Peignoit l'effroy sur le visage
- Des généreux guerriers dont ce héros partage
- Les pénibles travaux, les glorieux hazards.
- Dans la crainte de luy déplaire
- On n'osoit condamner son ardeur téméraire,
- Bien qu'elle pût nous mettre au comble du malheur.
- A force de respect on devenoit coupable:
- Vous seule, Goutte secourable,
- Avez osé donner un frein à sa valeur.
-
-Est-ce charmant!
-
-Pendant que Boileau dans son ode, madame Deshoulières dans son épître,
-prenaient tant de peine pour mentir en mauvais vers, les comédiens
-italiens y mettaient moins de façons avec ce siège de Namur. Ils se
-donnaient bel et bien là-dessus leur franc-parler:
-
-«ISABELLE. Vous estiez donc à Namur?
-
-«ARLEQUIN. Si j'y estois! Ouy, par la sambleu! j'y estois; j'en suis
-encore tout crotté.
-
-«ISABELLE. En quelle qualité serviez-vous, Monsieur, dans l'armée?
-
-«ARLEQUIN. Moi servir! Eh! pour qui me prenez-vous donc? Je commandois
-en chef le détachement des brouettes qui enlevoient les boues du
-camp[461].»
-
-[Note 461: _Les Chinois_, par Regnard et Du Fresny, _Théâtre
-italien de Gherardi_, t. IV, p. 198-199.]
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-Je pourrais, après avoir soufflé quelque peu, comme je viens de le
-faire ici, sur les rayons de la gloire du grand roi, donner une
-revanche à l'histoire de son règne, en me hâtant de biffer d'un trait
-de plume ce roman de l'incendie du Palatinat par Turenne, que Sandras
-de Courtilz a complaisamment inventé[462]; mais cette réfutation a
-été faite si complètement par le comte de Grimoard[463], et même par
-Voltaire[464], que je ne pourrais ajouter aucun fait nouveau[465].
-
-[Note 462: _Vie du vicomte de Turenne_, 1685, in-12, par Dubuisson
-(Sandras de Courtilz).]
-
-[Note 463: _Histoire des dernières campagnes de Turenne_, 1782,
-in-fol., t. II, p. 117; ouvrage publié sous le pseudonyme de Beaurain
-fils. M. de Grimoard y prouve que s'il y eut d'horribles ravages
-dans le Palatinat, ce fut seulement en 1689, lors de l'expédition
-du maréchal de Duras et du général Mélac. «On a fait brûler Spire,
-Worms, Oppeinheim, dit Dangeau, pour empêcher que les ennemis ne s'y
-établissent et n'en tirassent des secours.» (_Journal_, édit. complète,
-t. II, p. 406.)--C'est Louvois qui avait commandé ces ravages.
-«J'éprouve, écrit la Palatine, une douleur amère, quand je pense à tout
-ce que M. Louvois a fait brûler dans le Palatinat, je crois qu'il brûle
-terriblement dans l'autre monde.» (_Nouvelles Lettres_, p. 181.)]
-
-[Note 464: _Lettre_ à Collini, 21 octobre 1767.]
-
-[Note 465: Je dirai pourtant que d'après une lettre longtemps
-_inédite_, du marquis d'Hauterive à Bussy, datée du 10 août 1674, il
-y avait eu des incendies dans plusieurs endroits du Palatinat, et que
-l'Électeur furieux avait alors fait défier Turenne, «lui demandant
-un jour et un lieu pour le combat» seul à seul. «La réponse de M. de
-Turenne a été que, bien loin que le feu ait été commandé, il avoit
-été expressément défendu, mais que quelques soldats des nôtres, ayant
-trouvé de leurs camarades brûlés par les paysans, ils s'étoient vengés
-sur les paysans par le feu même, et qu'il supplioit Son Altesse
-Électorale de lui conserver sa bonne volonté.» (_Correspondance de
-Bussy_, édit. Lud. Lalanne, t. II, p. 381.) M. d'Hauterive était fort
-bien renseigné, sa lettre donne en substance ce qui se trouve dans
-celle que Turenne écrivit lui-même à Louvois, quelques jours après.
-Il y réduit à quelques bourgades brûlées par représailles ce fameux
-incendie de toute une contrée. «Je lui mandai (à l'Électeur), écrit
-Turenne, ce qui est vrai, que si les soldats avoient brûlé sans ordre
-quelques villages, c'étoient ceux où ils avoient trouvé des soldats
-tués par les paysans.» (Rousset, _Hist. de Louvois_, t. II, p. 83.)]
-
-C'est là certainement un _sinistre_ tout gratuit que supposa le
-romancier, afin, sans doute, que cet épisode de sa romanesque
-histoire eût plus d'intérêt et de couleur; ou bien plutôt encore à
-la sollicitation des ennemis de la France, pour jeter de l'odieux sur
-la politique de Louis XIV, en montrant quels moyens extrêmes il ne
-craignait pas d'employer quand il voulait pousser ses conquêtes. Dans
-ce dernier cas, si Sandras de Courtilz avait été réellement payé par
-les cabinets d'Allemagne pour fausser la vérité, il n'aurait fait que
-recourir, en leur nom, à un procédé très souvent mis en usage, je ne
-dis pas par Louis XIV, mais par ses ministres, notamment par Louvois.
-
-Voici, par exemple, une lettre que celui-ci écrivit de Saint-Germain,
-le 14 mars 1675, à _M. Descarrières, envoyé du roy à Liège_; vous y
-trouverez la preuve que le mensonge et le faux en écriture politique
-étaient des moyens d'action qui ne répugnaient pas à M. le surintendant
-de la guerre:
-
-«Voyez si vous ne pourriez pas feindre qu'on a trouvé dans les papiers
-du cardinal de Baden quelque lettre du ministre de l'empereur qui pût,
-étant répandue dans l'Allemagne et les Pays-Bas, y décrier les affaires
-de Sa Majesté Impériale et de son parti. Il faudroit que cette lettre
-fût à peu près du style de la cour de Vienne, et remplie de toutes
-choses qui pourroient rendre sa conduite plus odieuse. Brûlez ceci
-après que vous l'aurez lu[466].»
-
-[Note 466: _Recueil_ (ms.) _de pièces et de faits particuliers que
-le P. Griffet n'a pas cru devoir ni pouvoir insérer dans l'Histoire
-de Louis XIII et dans les Fastes de Louis XIV, dont il est auteur._
-(Bibliothèque nation.)--Ces suppositions de documents étaient un des
-procédés politiques de Louvois. Sur la fin de son ministère, toutes
-les correspondances d'Angleterre ou de Hollande, qui parurent dans
-la _Gazette_, avaient été écrites par lui, ou tout au moins revues
-et corrigées pour se trouver bien au point de sa politique, dont il
-enflait les succès et cachait les défaites. _V._ Rousset, _Hist. de
-Louvois_, t. IV, p. 376, et les _Rois et Princes journalistes_, dans la
-_Revue des Provinces_ du 15 avril 1865, p. 142.]
-
-Ce Sandras de Courtilz, que je viens de nommer, est l'un des hommes
-les plus funestes à la vérité qui aient écrit,--et que n'a-t-il
-pas écrit!--pendant le XVIIe siècle. Un bon travail sur lui serait
-nécessaire, non pour montrer tous ses mensonges, ce serait impossible,
-mais pour prouver qu'il est le mensonge même. Il a inventé le roman
-historique, c'est assez dire. Du moins ne le faisait-il guère qu'en
-un, deux ou trois volumes au plus, tandis que de nos jours vous savez
-à quel nombre de tomes on a porté les livres du même genre, qu'on lui
-a presque tous repris. Il est de cette famille de romanciers mixtes
-dont fait partie l'auteur du livre que Bayle a si bien malmené tout
-à l'heure, et dans laquelle il faut aussi ranger un peu l'abbé de
-Saint-Réal, un peu l'abbé de Vertot, avec son leste procédé d'écrire
-l'histoire sans attendre les renseignements, d'où le fameux _mot_:
-_Mon siège est fait!_ qu'il dit si naïvement lorsque, son _Histoire de
-l'Ordre de Malte_ et du siège si vaillamment soutenu par les chevaliers
-étant finie, il reçut les documents avec lesquels il eût fallu la
-faire, ou tout au moins la recommencer, ce dont il se garda[467].
-
-[Note 467: Le _mot_ se trouve, je crois, pour la première fois,
-dans les _Réflexions sur l'histoire_, par d'Alembert, 1762. L'abbé
-dut le dire à la fin de 1725. C'est alors, en effet, que son livre
-fut fini. Le 9 nov., Marais en avait parlé à Bouhier, dans une lettre
-encore _inédite_, et ce qu'il lui en avait dit, donnait, par un mot,
-une idée de la hâte que l'abbé de Vertot mettait à ce travail, et du
-désir qu'il avait d'en finir vite.]
-
-Que de gens étaient alors de cette école! que de gens en sont toujours!
-celui par exemple, qui inventa les singulières aventures du _Masque de
-fer_, prétendu fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche, ou frère jumeau
-de Louis XIV, légende à présent éclaircie, ou plutôt dissipée, qui, en
-disparaissant, a laissé le mystérieux personnage passer enfin du roman
-dans l'histoire[468]; cet autre qui supposa l'anecdote de la subite
-conversion de l'abbé de Rancé, à la vue du cadavre décapité de madame
-de Monbazon[469]; celui qui enjoliva si romanesquement l'histoire du
-musicien Stradella, dont le meurtre, sans le moindre attendrissement
-de la part des bravi, est le seul détail vrai[470]; celui encore qui
-imagina l'histoire impossible de saint Vincent de Paul se substituant à
-un forçat dans le bagne de Toulon, sublime invraisemblance, à laquelle
-pourtant le bon Abelli[471] se laissa prendre en toute ingénuité; cet
-autre qui, s'ingérant d'un conte trop connu sur Salomon de Caus, fait
-mourir méconnu, méprisé, fou, dans un cabanon de Bicêtre[472], un homme
-qui était à l'époque de sa mort «ingénieur et architecte du roi[473]»,
-et dont les livres jouirent d'une grande estime parmi les savants
-durant tout le XVIIe siècle[474]; enfin, mille autres dont l'imposture
-historique semble être l'industrie, et qui mériteraient le traitement
-que leur réservait Gomberville[475].
-
-[Note 468: On sait maintenant de façon presque certaine que
-le prisonnier au _masque de fer_ n'était autre que Matthioli,
-ministre du duc de Mantoue, chargé par son maître d'organiser une
-ligue des princes d'Italie contre Louis XIV, pour laquelle il avait
-presque entièrement réussi, quand Louvois le fit enlever par notre
-ambassadeur à Turin, le marquis d'Arcy, et enfermer à Pignerol, puis
-aux îles Sainte-Marguerite, avec toutes les précautions et le mystère
-qu'exigeait une si grave violation du droit des gens. La vérité de
-ce fait, entrevue par Mme Campan (_Mémoires_, t. II, p. 206), plus
-nettement précisée par Dutens, en 1789, dans la _Corresp. interceptée_,
-puis dans les _Mémoires d'un Voyageur qui se repose_, t. II, p.
-206-210, a été à peu près établie par M. Rousset dans son _Hist. de
-Louvois_, in-12, t. III, p. 103-106, et par plusieurs correspondants
-de l'excellent recueil _l'Intermédiaire_, 3e année, p. 71, 108 et
-140.--J'ajouterai que le mensonge et le roman naquirent vite du mystère
-en toute cette histoire. Dès 1688, Saint-Mars, gouverneur des îles
-Sainte-Marguerite et geôlier du _Masque de Fer_, écrivait à Louvois, le
-8 janvier, à propos de son prisonnier: «Dans toute cette province, l'on
-dit que le mien est M. de Beaufort, et d'autres disent que c'est le
-fils de feu Cromwell.» Cette lettre, citée en 1800 par Roux-Farillac,
-qui tint le premier pour Matthioli, dans ses _Recherches... sur le
-Masque de Fer_, a été publiée tout entière en 1834, par M. Monmerqué,
-qui l'avait vue autographe, dans la Revue _Vieille France et Jeune
-France_, t. I, p. 297-300.]
-
-[Note 469: Cette anecdote sinistre, pour laquelle nous avons prouvé
-ailleurs (_Paris démoli_, 2e édit., p. 64-65) qu'il y avait eu au moins
-supposition de personnages, et que par conséquent M. de Rancé n'y
-était pour rien, fut mise en circulation sous son nom par un livre,
-aujourd'hui fort rare, de Daniel de Larroque: _Les véritables motifs de
-la conversion de l'abbé de la Trappe_, Cologne, P. Marteau, 1665, petit
-in-12.]
-
-[Note 470: On sait maintenant que Stradella, poursuivi de Venise
-jusqu'à Turin par les _bravi_ d'un Contarini, dont il avait enlevé la
-maîtresse, fut seulement blessé dans un premier guet-apens, puis un peu
-plus tard définitivement tué par les assassins, que le prestige de son
-talent n'eut pas à toucher une minute: Stradella était un compositeur
-et non un chanteur. M. Rousset, dans son _Histoire de Louvois_,
-édit. in-18, t. III, p. 91-92, note, avait jeté sur cette affaire
-des commencements de clarté que M. P. Richard, de la Bibliothèque
-nationale, a singulièrement étendus et complétés par d'excellents
-articles du _Ménestrel_, nos du 19 nov. 1865 et suivants.]
-
-[Note 471: _Vie de saint Vincent de Paul_, t. II, p. 294.--Le
-lazariste Collet, qui a aussi écrit la vie du saint homme, n'hésite pas
-à déclarer le fait impossible.]
-
-[Note 472: Ce conte-là est tout moderne; il parut sous la forme
-d'une lettre écrite par Marion Delorme. «C'est, dit Mme de Girardin,
-la plus charmante mystification qu'homme d'esprit ait jamais imaginée
-et que grand journal ait jamais répétée.» (_Lettres parisiennes_,
-1re édit., p. 170.) Cet homme d'esprit est Henri Berthoud, qui nous
-a conté lui-même l'histoire de son mensonge. La direction du _Musée
-des Familles_ avait demandé à Gavarni un dessin pour une nouvelle, où
-figurait un fou regardant à travers les barreaux de son cabanon. Le
-dessin fut fait et gravé, mais arriva trop tard. La nouvelle, qui ne
-pouvait attendre, avait paru sans vignette. Cependant, comme le _bois_
-était à effet, et que de plus il était payé, l'on voulut qu'il ne fût
-pas inutile. Berthoud fut chargé de chercher un sujet et de fabriquer
-une nouvelle sur laquelle on pût l'appliquer. Je ne sais trop comment,
-peut-être en feuilletant la _Biographie universelle_, l'idée de Salomon
-de Caus lui vint à l'esprit. Faire de cet inventeur ce qu'il aurait
-pu être, mais ce qu'il ne fut pas, un martyr de son génie, lui parut
-ingénieux; il lui fallait un fou, il prit de Caus et lui dérangea le
-cerveau; il lui fallait une prison, il prit Bicêtre, et il y plaça
-son homme derrière les barreaux d'une grille, ainsi que l'exigeait
-la gravure. Comme assaisonnement, il imagina une visite que Marion
-Delorme aurait faite à Bicêtre, avec le marquis de Worcester, qui,
-dans les éclairs de lucidité du fou, lui aurait surpris son secret:
-l'invention de la machine à vapeur! Que dites-vous de l'imagination?
-Le tout adroitement arrangé sous la forme d'une lettre écrite, le 3
-février 1641, par Marion à son amant Cinq-Mars, parut, tout flambant de
-mensonge, au mois de décembre 1834, dans le _Musée des Familles_ (t.
-II, p. 57-58). Il ne se trouva pas un incrédule; le succès fut immense
-et dure encore. Berthoud voulut crier: «Holà! c'est un mensonge! j'en
-réponds; il est de moi.» On lui répondit qu'il se vantait, et son petit
-roman continua de courir malgré lui, et de passer pour de l'histoire,
-en dépit de ses démentis. Un jour que la _Démocratie pacifique_,
-journal du phalanstère, avait reproduit la fameuse lettre, Berthoud
-écrivit pour la réclamer comme sienne. «Allons donc! lui dit-on; nous
-en avons vu l'original autographe dans une bibliothèque de Normandie.»
-C'était trop fort! Il écrivit de nouveau pour promettre _un million_
-à qui lui ferait voir ce fameux autographe, oui, _un million!_ dont,
-ajoutait-il, le phalanstère pourrait bien avoir besoin. Devant cette
-promesse, si étonnante de la part d'un homme de lettres, on s'inclina
-et l'on se tint pour battu; mais le mensonge en question ne l'est pas;
-tout dernièrement, je le voyais se réveiller triomphant dans un petit
-volume qui s'est beaucoup vendu: _Les Mystères des prisons_, in-18, p.
-66-70.]
-
-[Note 473: C'est le titre qu'il prend en tête de l'édition qu'il
-donna en 1624, et très rare aujourd'hui, de son livre: _Raison
-des forces mouvantes_, où se trouve en germe l'invention de la
-vapeur.--On peut lire sur lui et sur la haute position qu'il occupa
-comme architecte auprès d'un prince d'Allemagne, des détails fort
-intéressants dans le beau livre de M. L. Dussieux: _Les Artistes
-français à l'étranger_, Paris, 1856, grand in-8º, p. 48.--Il y a dix
-ans, M. Ch. Read a découvert au greffe du Palais un document qui met à
-néant ce qui pouvait rester du mensonge; c'est l'acte d'inhumation du
-prétendu fou de Bicêtre en 1641: «_Salomon de Caus, ingénieur du Roy, a
-esté enterré à la Trinité le samedy dernier jour de febvrier_ (1626),
-_assisté de deux archers du guet_.» Ainsi, d'après cette découverte,
-communiquée par M. Read à l'Académie des sciences dans une lettre du 18
-juillet 1862, Salomon de Caus était mort depuis quinze ans, à l'époque
-de la fameuse visite que Marion Delorme aurait faite en 1641 à son
-cabanon de Bicêtre! Il était ingénieur du roi, comme nous l'avons déjà
-dit, et en l'enterrant dans le cimetière de la Trinité, on lui rendait
-tous les honneurs qui lui étaient dus, puisqu'on le faisait accompagner
-par deux archers du guet; distinction réelle et fort rare en ce temps.
-Cela nous met bien loin de Bicêtre et de son cabanon. Par suite de la
-découverte de M. Ch. Read, une rue voisine de l'endroit où fut enterré
-Salomon de Caus a pris son nom.]
-
-[Note 474: _V._ _le Roman bourgeois_, de Furetière, P. Jannet,
-1855, biblioth. elzévirienne, p. 244, note.]
-
-[Note 475: Le Roy de Gomberville, _Discours sur les vertus et les
-vices de l'histoire_, in-4º, p. 59.]
-
-Il eût voulu qu'au premier mensonge on brûlât le livre; il n'ajoute pas
-qu'au second il faudrait brûler l'auteur; mais je suis sûr que c'était
-sa pensée.
-
-
-
-
-XLVII
-
-
-Voltaire, dans sa lettre à Collini sur l'affaire de l'incendie du
-Palatinat, rappelée tout à l'heure, a dit avec beaucoup de sens: «Les
-historiens ne se font pas scrupule de faire parler leurs héros. Je
-n'approuve pas dans Tite-Live ce que j'aime dans Homère.»
-
-C'est très bien pensé, très bien dit. Pourquoi donc alors Voltaire
-s'empresse-t-il de prêter lui-même à Louis XIV des _mots_ que, s'il fût
-allé aux informations, il aurait bien su n'avoir pas été dits par ce
-roi? Pourquoi, par exemple, écrit-il avec un si bel aplomb, au chapitre
-XXVIII du _Siècle de Louis XIV_:
-
-«Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller régner en Espagne, il (le
-roi) lui dit, pour marquer l'union qui allait désormais joindre les
-deux nations: «IL N'Y A PLUS DE PYRÉNÉES.»
-
-Voltaire alors avait pourtant déjà dû lire le _Journal de Dangeau_,
-dont, sans qu'il l'ait avoué, le manuscrit lui fut si utile pour son
-_Histoire_[476]; il devait par conséquent savoir déjà la vérité sur
-cette parole, qui ne fut pas dite ainsi tout à fait, et qui surtout ne
-le fut point par Louis XIV. Puisque en ne prenant pas le _mot_ tel que
-l'auteur de l'exact _Journal_ l'a donné, il ne s'est pas soucié d'être
-vrai, nous allons, nous, l'être à sa place, et sans beaucoup de peine.
-Il nous suffira de nous parer de ce qu'il n'a pas voulu ramasser.
-
-[Note 476: Comment Voltaire, en effet, ne l'eût-il pas connu,
-puisque le président Hénault, qui lui fournit tant de notes pour
-l'_Essai sur les mœurs_ et pour le _Siècle de Louis XIV_, fut, avec M.
-de Luynes, qui en avait hérité, l'un des continuateurs du _Journal de
-Dangeau_. _V._ les _Mémoires du président Hénault_, E. Dentu, 1855,
-in-8º, p. 193.]
-
-Après nous avoir appris, sous la date du 16 novembre 1700, que le
-nouveau roi d'Espagne permit aux jeunes courtisans de le suivre dans
-ses États, Dangeau, qui écoute tout, qui n'oublie rien, qui n'attribue
-à chacun, même, notez ce point, même au roi, que juste ce qui lui
-revient d'esprit, Dangeau ajoute[477]: «L'ambassadeur d'Espagne dit
-fort à propos que ce voyage devenoit aisé, et que présentement _les
-Pyrénées étoient fondues_;» mot bien espagnol, n'est-ce pas? et qui
-porte avec soi toute sa couleur, sa pleine vraisemblance. Puisqu'il
-fut dit ainsi par l'ambassadeur, le roi n'avait plus à dire le sien,
-l'eût-il eu sur les lèvres: c'était le même, sauf la forme.
-
-[Note 477: _Journal du marquis de Dangeau, publié en entier pour la
-première fois par MM. Soulié et Dussieux_, t. VII, p. 419. Malherbe,
-comme l'a fort bien remarqué M. Lud. Lalanne dans sa belle édition, t.
-I, p. 415, avait d'avance paraphrasé le _mot_, quand il avait dit, à
-propos du mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche:
-
- Puis quand ces deux grands hyménées,
- Dont le fatal embrassement
- Doit aplanir les Pyrénées..
-]
-
-Madame de Genlis comprit cela la première et, bien mieux, l'écrivit,
-mais en pure perte; elle n'avait pas autorité. «Ce qu'il raconte est
-vrai, assurait-on à madame Geoffrin, à propos de certain récit fait
-par un menteur.--Eh bien! pourquoi le dit-il?» s'écriait-elle, doutant
-toujours. Madame de Genlis en était là. Ce qu'elle disait, au lieu
-de faire la fortune d'une vérité, la gâtait presque. On ne fit pas
-la moindre attention à la note excellente que, dans son édition des
-fragments du _Journal de Dangeau_, elle consacra à la parole prononcée
-par l'ambassadeur. «Il est vraisemblable, dit-elle, que ce joli mot
-a fait supposer celui qu'on attribue à Louis XIV: _Il n'y a plus de
-Pyrénées_. Ce dernier mot ne serait qu'une espèce de répétition de
-celui de l'ambassadeur, et sûrement Louis XIV ne l'a pas dit[478].»
-
-[Note 478: _Abrégé des Mémoires ou Journal du marquis de Dangeau_,
-1817, in-8º, t. II, p. 208.]
-
-Voltaire se trompa donc où ne s'était pas trompée madame de Genlis;
-c'est du malheur, et, qui pis est, il y eut ici, de sa part, un cas
-d'erreur en récidive. On sait qu'il publia en 1770, avec des _notes
-intéressantes_, des extraits de Dangeau, sous ce titre: _le Journal de
-la cour de Louis XIV_. Dans le nombre, du reste assez restreint, il
-n'oublia pas le passage qui nous occupe. C'était pour lui le moment
-ou jamais de voir qu'il n'avait pas tout à fait dit vrai jadis. Il
-ne daigna pas y prendre garde malheureusement. Bien loin même de se
-laisser convaincre par la phrase qu'il transcrivait, il mit en note:
-«Louis XIV avait dit: _Il n'y a plus de Pyrénées..._ Cela est plus
-beau[479].»
-
-[Note 479: C'était le même _mot_, encore une fois, et la preuve,
-c'est que le _Mercure_, rapportant la parole de l'ambassadeur, la
-donne telle que Voltaire l'attribue au roi: «L'ambassadeur se jeta à
-ses pieds et lui baisa la main, les yeux remplis de larmes de joie, et
-s'étant relevé, il fit avancer son fils et les Espagnols de sa suite,
-qui en firent autant. Il s'écria alors: «Quelle joie! _il n'y a plus de
-Pyrénées_; elles sont abymées et nous ne sommes plus qu'un.» (_Mercure
-galant_, novembre 1700, p. 237.)]
-
-Il y tenait: c'était son _mot_, ou plutôt, peut-être, ne voulait-il
-pas, après avoir fait dans ses précédentes notes un grand étalage de
-mépris pour l'auteur du _Journal_, se donner la honte de recevoir
-un tel démenti de ce «pied-plat,» de ce «laquais»; il n'appelle pas
-Dangeau autrement.
-
-Ce n'est pourtant pas encore en ceci que la petite méchanceté de madame
-du Deffand aurait raison contre Voltaire: «Il n'a rien inventé, lui
-disait-on.--Rien! répliquait-elle, et que voulez-vous de plus? il a
-inventé l'histoire[480].» Ici, il l'a tout bonnement arrangée; il faut
-bien lui en tenir compte.
-
-[Note 480: Une fois, l'abbé Velly--c'était encore jouer de
-malheur--le prit en flagrant délit d'invention. L'abbé avait lu, au
-chap. LVII de l'_Essai sur les mœurs_, qu'en 1204, les Français,
-maîtres de Constantinople, «dansèrent avec des femmes dans le
-sanctuaire de l'église de Sainte-Sophie», etc. Il écrivit à Voltaire
-pour lui demander naïvement où il avait trouvé ce fait. Voltaire, non
-moins ingénument, lui répondit: «Nulle part; c'est une espièglerie de
-mon imagination.» (Coupé, _Soirées littéraires_, t. IV, p.240.) Il ne
-faudrait pourtant pas croire que Voltaire s'amusât continuellement
-de ces sortes d'espiègleries historiques, et, partant de là, lui
-faire un crime de son fameux _mot_: _Mentez, mes amis, mentez_, où
-l'histoire n'a rien à faire, quoi qu'on en ait dit. Il s'agissait de
-la comédie de _l'Enfant prodigue_, Voltaire ne s'en voulait pas avouer
-l'auteur.--«Mais si l'on vous devine? disaient ses amis.--Criez: L'on
-se trompe, ce n'est pas de Voltaire, _mentez, mes amis, mentez_!» Vous
-voyez, comme l'a fort bien remarqué M. Despois (_Estafette_, 21 juillet
-1856), que l'histoire n'est ici pour rien, et qu'on est injuste quand
-on fait, pour ce _mot_-là, comparaître Voltaire pardevant elle.]
-
-Le _Siècle de Louis XIV_ est de tous ses livres celui où il a fait le
-plus de ces arrangements et le plus abusé des accommodements qu'on
-peut se permettre avec la vérité. Il l'écrivit de souvenir, d'après
-ce qu'il savait d'enfance, plutôt que sur bonnes preuves. Lemontey
-l'accuse quelque part[481] d'y suivre «les vagues réminiscences de sa
-jeunesse». Je crus d'abord l'accusation sévère, mais Voltaire lui-même
-vint me confirmer qu'elle est de toute justice. Dans sa _lettre_ au
-président Hénault, du 8 janvier 1752, il convient qu'il a écrit de
-mémoire une partie du tome II de cet ouvrage. Or le _mot_ dont nous
-venons de parler est dans ce tome II. Quelques mois après, le 29 avril,
-il écrivait encore à La Condamine au sujet de ce même livre, où il se
-souvient trop de ce qu'il n'a jamais bien su: «_Et ignorantias meas ne
-memineris_.» Le _mot_ sur les Pyrénées était une de ces ignorances-là.
-Pourquoi ne s'en est-il pas repenti comme de bien d'autres qu'il
-corrigea[482]?
-
-[Note 481: _Hist. de la Régence_, t. I, p. 224, note.]
-
-[Note 482: Pour son _Histoire de Russie sous Pierre le Grand_,
-ayant reçu de Lomonosoff plusieurs observations importantes, il
-corrigea son texte en beaucoup d'endroits, à l'édition suivante. On
-peut lire les remarques de Lomonosoff dans le _Bulletin du Nord_,
-publié à Moscou, juillet 1828, p. 326-330. Pour son _Charles XII_, il
-fit de même, comme on peut le voir par l'excellente édition classique,
-avec variantes, qu'en a donnée M. Geffroy, chez Dezobry. Le 16 juin
-1746, il écrivait dans un billet à M. Dusson d'Alin, notre ministre en
-Russie: «J'ai écrit, il y a quelques années, une histoire de Charles
-XII sur des _mémoires_ fort bons quant au fond, mais dans lesquels il
-y avait quelques erreurs sur les détails des actions de ce monarque.
-J'ai à présent des mémoires plus exacts.» Ses corrections furent faites
-d'après ces mémoires nouveaux. Le billet que nous venons de citer n'est
-dans aucune édition de la _Correspondance_. Il n'a été cité que par
-Lemontey, _Histoire de la Régence_, t. II, p. 393.--Un des passages
-qu'il eût dû modifier, et où il ne changea rien, est l'épisode de
-Mazeppa. On a su par les _Mémoires_ du chevalier Pasck, ami du cosaque
-trop fameux, que sa cavalcade forcée ne fut que de quelque cent pas,
-à travers des haies d'épines, depuis la maison du mari qu'il avait
-outragé jusqu'à la sienne. _V._ un fragm. des _Mémoires_ de Pasck,
-communiqué par Mickiewicz, dans le _Magasin pittoresque_, t. V, p. 370.]
-
-Ailleurs, il a fait mieux, j'en conviens.
-
-Sans doute, ainsi que J.-J. Rousseau aimait à le répéter, il a pu
-dire à ses amis qui lui reprochaient les mensonges dont il a farci
-ses histoires: «Moi, je n'écris pas pour être vrai, mais pour être
-lu[483].» En revanche, il n'a jamais du moins passionné l'histoire
-en calomnies, comme il accusa si justement La Beaumelle de l'avoir
-fait[484], et comme il en eût accusé bien mieux encore Saint-Simon, «le
-plus avide glaneur de contes apocryphes[485]», s'il eût pu connaître
-ses _Mémoires_. Être plus occupé de ce qui peut être «glorieux et
-utile... que de dire des vérités désagréables...[486]», telle fut
-sa doctrine en histoire. De cette façon sans doute, il lui fallut
-sous-entendre bien des sévérités, et nous donner l'idéal des choses
-bien plus que leur réalité; mais il ne tomba pas non plus, avec ce
-système, dans l'excès qui substitue les petits bruits et les commérages
-à la grande voix de l'histoire, et fait si vite de l'historien un
-calomniateur. Sa faute, du moins pour ces temps, fut l'indulgence. Or,
-comment ne pas pardonner ce qui n'est au fond que trop de tendance au
-pardon?
-
-[Note 483: _Souvenirs_ de J.-J. Rousseau dans la _Biblioth.
-univers. de Genève_, janv. 1836, p. 89.]
-
-[Note 484: _V._ à ce sujet, dans le _Recueil des Lettres_ donné par
-M. de Cayrol, t. II, p. 117-118, ce qu'il écrivait le 7 septembre 1767,
-à M. de Chenevières, sur le mauvais effet produit en Europe par les
-livres de La Beaumelle, où se trouve ce que nous avons retrouvé depuis
-dans Saint-Simon: l'empoisonnement de Louvois par Louis XIV; l'entente
-secrète du duc de Bourgogne et du prince Eugène pour trahir la France,
-et «un tel coquin, dit-il, fait plus d'impression qu'on ne pense dans
-les pays étrangers. Il est cité par tous les compilateurs d'anecdotes,
-et la calomnie qui n'a pas été réfutée passe pour une vérité.»]
-
-[Note 485: Ce sont les propres expressions de Lemontey, qui eut si
-souvent occasion de le prendre la main dans un mensonge ou dans une
-calomnie. (_Hist. de la Régence_, t. II, p. 398.)]
-
-[Note 486: _Lettre à M. de Noailles_, du 28 juillet 1752.]
-
-Voltaire a souvent aussi évité les bourdes grossières dans lesquelles
-sont tombés ceux qui le suivirent et arrangèrent à leur tour ses récits
-arrangés.
-
-Raconte-t-il la chaude journée de Fribourg, au chapitre III du _Siècle
-de Louis XIV_, il se garde bien d'écrire que M. le Prince, alors duc
-d'Enghien, jeta dans les retranchements son bâton de maréchal. Il
-savait trop bien que Condé, prince du sang, n'était pas, ne pouvait pas
-être, ne fut jamais maréchal de France. Il mit: «Le duc d'Enghien jeta
-son bâton de commandement, etc.» S'il eût dit: «jeta sa canne», il eût
-mieux fait encore, car il faut appeler les choses par leur nom, quel
-qu'il soit, et c'est en effet sa canne--il la portait partout, selon
-l'usage du temps--que Condé lança par-dessus les palissades ennemies.
-Voltaire en employant le vrai mot, aurait été dans la pleine vérité du
-fait, et il eût, en outre, sauvé d'une lourde erreur ceux qui vinrent
-après lui. Ils ne comprirent rien à ce bâton de commandement, et, pour
-simplifier la question, ils le métamorphosèrent en bâton de maréchal.
-Quant à en faire ce que c'était en effet, une canne très prosaïque,
-fi donc! ils n'y songèrent pas. Depuis lors, où n'a-t-on pas dit, où
-n'a-t-on pas imprimé, même officiellement, que le prince de Condé était
-maréchal de France?
-
-Les fréquents anathèmes que Voltaire s'est permis contre les
-historiens qui font parler leurs héros, l'ont du moins souvent tenu
-en garde contre la même manie, et l'ont empêché de tomber dans un des
-ridicules d'invention les plus absurdes en histoire: le mensonge de la
-déclamation et de la harangue. Par exemple, il s'est bien abstenu de
-faire dire par le prince de Condé à ses soldats, avant la bataille de
-Lens, cette banalité héroïque tant répétée partout: «Souvenez-vous de
-Rocroy, de Fribourg et de Nordlingue[487].»
-
-[Note 487: Lisez _Nordlingen_; de même que, parlant du combat naval
-de la Hogue, dites toujours _la Hougue_. _V._ le _Magasin pittor._, t.
-IX, p. 131.]
-
-Sa défiance pour ces harangues guerrières, pour ces discours
-préliminaires des batailles, semble même en cette occasion lui avoir
-trop fait dédaigner les véritables paroles qui furent dites par
-le prince; il ne les cite pas, bien qu'elles le méritassent plus
-qu'aucunes, comme vous allez en juger. C'est madame de Motteville[488]
-qui les rapporte:
-
-[Note 488: _Mémoires_, collection Petitot, 2e série, t. XXXVIII.]
-
-«Le prince de Condé, à son ordinaire, se trouva partout, dit-elle,
-et le comte de Châtillon conta à la reine que, pour toute harangue,
-il avoit dit à ses soldats: «Mes amis, ayez bon courage; il faut
-nécessairement combattre aujourd'hui: il sera inutile de reculer; car
-je vous promets que, vaillants et poltrons, tous combattront, les uns
-de bonne volonté, les autres par force.»
-
-Voilà qui est parlé, cela, et non pas déclamé: c'est net et franc, et
-tout à fait selon le précepte de notre ancienne discipline militaire.
-Il semble qu'on voit brandir dans ces dernières paroles la canne jetée
-à Fribourg et retrouvée derrière les retranchements.
-
-De Condé à Turenne il n'y a que la main, et de Turenne à Villars la
-distance n'est pas longue. J'ai, à leur sujet, à m'expliquer sur deux
-_mots_, l'un qui est vrai, l'autre qui ne l'est pas.
-
-J'avais douté longtemps que M. de Saint-Hilaire, dont un bras fut
-emporté par le boulet qui tua Turenne, eût pu trouver assez de force
-pour dire à son fils, qui était tout en larmes à la vue de l'horrible
-blessure de son père: «Ah! mon fils, ce n'est pas moi qu'il faut
-pleurer, c'est la mort de ce grand homme.» Le témoignage du fils
-lui-même, dans ses _Mémoires_, m'a prouvé que je doutais à tort[489].
-
-[Note 489: _Mémoires_ de Saint-Hilaire, 1766, in-12, t. I, p.
-205.--Le P. Griffet est d'avis que pour tout ce qui se rapporte aux
-circonstances de la mort de Turenne, assez inexactement racontée
-par les historiens, le récit de Saint-Hilaire est celui qu'on
-doit préférer. (_Traité des différentes sortes de preuves_, p.
-126.)--Saint-Hilaire a fait lui-même indirectement la critique de ces
-relations où les circonstances de la mort de Turenne sont faussement
-présentées. «Tous ceux, dit-il, qui en ont écrit, n'ont pu le savoir
-comme moi.» (_Mémoires_, t. I, p. 204.)]
-
-En revanche, le _mot_ de Villars, qui, près de mourir dans son lit,
-aurait envié Berwick, tué sur le champ de bataille, ne m'avait jamais
-semblé devoir être mis en doute[490]. C'était encore une erreur; M.
-Sainte-Beuve me l'a prouvé dans son article sur Villars, dans les
-_Causeries du lundi_[491]. Il mourut, dit-il, le 17 juin. Le prêtre
-qui l'exhortait au moment de la mort lui disait que Dieu, en lui
-laissant le temps de se reconnaître, lui faisait plus de grâce qu'au
-maréchal de Berwick, qui venait d'être tué devant Philisbourg d'un
-coup de canon. «Il a été tué! s'écrie Villars, j'avais toujours bien
-dit que cet homme-là était plus heureux que moi.» Berwick étant mort
-seulement le 12, et si loin de là, Villars n'aurait eu que juste le
-temps d'apprendre la nouvelle et de dire le _mot_.
-
-[Note 490: Il se trouve dans la _Vie du maréchal de Villars_, t.
-IV, p. 350.]
-
-[Note 491: T. XIII, p. 107-108.]
-
-«Mais, ajoute M. Sainte-Beuve, indulgent pour la vraisemblance, le
-_mot_ est si bien dans sa nature, que, s'il ne l'a pas dit, il a dû le
-dire[492].»
-
-[Note 492: On lui en prête un autre des plus cyniques, à propos des
-ministres à qui, «tant qu'ils sont en place, il faut tenir le bassin,
-qu'on leur verse sur la tête dès qu'ils sont tombés». (_Corr. secrète_,
-t. XI, p. 181). Son esprit ne gagnait guère à ce mot, sa mémoire aura
-du profit à le perdre. Il n'est pas plus de lui que du maréchal de
-Villeroy, à qui il fut aussi prêté (La Place, _Pièces intér._, t. III).
-On l'avait fait sous Louis XIII, quand Baradas était tombé; plus tard,
-Boursault l'avait mis en vers (_Lettres nouvelles_, 1703, in-12, t. I,
-p. 244-245).]
-
-Un autre doute élevé sur ce même fait, et bien plus grave, car il
-s'agit de la mort même de M. de Berwick, n'a pas été davantage
-éclairci. D'où partit le boulet qui lui emporta la tête? C'est ce qu'on
-se demanda sur le moment même, et ce qu'on se demande encore. «C'est,
-écrivit Marais à Bouhier le 25 juin, par conséquent treize jours
-après[493], c'est quelque chose de beau que le pyrrhonisme historique,
-Monsieur; nous ne savons pas si M. le maréchal de Berwick est mort de
-notre canon ou de celui des ennemis[494].»
-
-[Note 493: _Corresp. inédite_ de Marais avec le président Bouhier,
-t. II, p. 255.]
-
-[Note 494: J'ajouterai ici, pour en finir avec les grands généraux
-de Louis XIV, que le _mot_ sur le maréchal de Luxembourg, se rendant
-au _Te Deum_, à Notre-Dame, après la victoire de Marsaille: «Laissez
-passer le tapissier de Notre-Dame», est du prince de Conti. _V._
-_Lettres_ de J.-B. Rousseau, 1re édit., t. III, p. 112.]
-
-
-
-
-XVLIII
-
-
-Un jour qu'on avait un peu manqué d'exactitude avec lui, Louis XIV
-a-t-il dit: «J'ai failli attendre»?
-
-C'est peu probable. En pareil cas, on le vit très souvent d'une
-patience toute bourgeoise. «Ce matin, dit Dangeau, sous la date du 17
-juillet 1690, Sa Majesté a donné audience à l'ambassadeur de Portugal,
-qui l'a fait attendre plus d'une heure sans que le Roy témoignât la
-moindre impatience.»
-
-Cette preuve suffirait. En voici une autre que me fournissent les
-_Fragments historiques_ de Racine, et qui vaut mieux que la première,
-car cette fois la patience du roi vient de sa bonté: «Un portier du
-parc qui avoit été averti que le Roy devoit sortir par cette porte ne
-s'y trouva pas, et se fit longtemps chercher. Comme il venoit tout en
-courant, c'étoit à qui lui diroit des injures. Le Roy dit: «Pourquoi le
-grondez-vous? Croyez-vous qu'il ne soit pas assez affligé de m'avoir
-fait attendre?»
-
-L'impatience et la vivacité ne vont guère avec l'idée qu'on se
-fait de Louis XIV. A peine lui connaît-on deux accès de colère: le
-premier, lorsqu'il jeta sa canne par la fenêtre pour ne pas frapper
-Lauzun; l'autre, quand il étrilla si bien de sa main royale un valet
-qui volait un biscuit. Il y aurait bien eu aussi de la colère dans
-son _mot_ à l'ambassadeur d'Angleterre, qui se plaignait, en 1714,
-des travaux qu'on faisait au port de Mardick, en dépit des traités.
-«Monsieur l'ambassadeur, aurait dit le roi, j'ai toujours été maître
-chez moi, quelquefois chez les autres, ne m'en faites pas souvenir.»
-Mais ce fait, popularisé par Hénault, est inventé. «Le président, écrit
-Voltaire à M. de Courtivron[495], m'avoua lui-même que cette anecdote
-était très fausse; mais que l'ayant imprimée, il n'aurait pas la force
-de se rétracter. J'aurais eu ce courage à sa place,» ajoute Voltaire,
-qui se vante.
-
-[Note 495: _Lettre_ du 12 octobre 1775.--_V._ aussi le _Siècle de
-Louis XIV_, ch. XXIII, la _Lettre_ à Senac de Meilhan, du 4 juillet
-1760, et l'_Hist. de la Régence_ par Lemontey, t. I, p. 88, note.]
-
-Boileau, dans une lettre à de Losme de Monchesnay[496], écrit: «Je vous
-dirai qu'un grand prince, qui avoit dansé à plusieurs ballets, ayant vu
-jouer le _Britannicus_ de M. de Racine, où la fureur de Néron à monter
-sur un théâtre est si bien attaquée, il ne dansa plus aucun ballet.»
-Là-dessus, on croit Boileau sur parole[497]; dans le grand prince on
-reconnaît Louis XIV, et l'on se met à répéter partout que _Britannicus_
-l'a dégoûté de la danse théâtrale, etc., etc. Or, quand cette pièce
-fut jouée, à la fin de 1669, il y avait près d'un an qu'il ne dansait
-presque plus sur la scène. La dernière fois qu'il s'y était montré, il
-avait presque fallu lui faire violence. Le _roy_, dit Robinet[498]:
-
-[Note 496: Septembre 1707.]
-
-[Note 497: L. Racine, _Mémoires sur la vie de son père_, 1747,
-in-8º, p. 80;--Voltaire, _Siècle de Louis XIV_, ch. XXVI.]
-
-[Note 498: _Gazette rimée_, 9 mars 1669.]
-
- Le roy, même par complaisance,
- Quoyqu'il n'eust dansé de longtemps,
- Dansa comme les autres gens;
- Il s'acquitta d'une courante
- D'une manière très galante[499].
-
-[Note 499: C'était le 15 février 1669. Louis XIV avait figuré, dans
-le _Ballet de Flore_, son personnage favori du _Soleil_. «Le lendemain
-16, il donna sa parole royale qu'il ne danserait plus», et il ne la
-démentit pas (C.-Blaze, _Molière musicien_, t. I, p. 398-399). L'on
-croyait qu'il avait reparu dans _les Amants magnifiques_, deux mois
-après la représentation de _Britannicus_, ce qui donnait un argument de
-plus contre le fait que nous réfutons ici; c'était une erreur. M. Bazin
-ne l'eût pas commise (_Notes histor. sur la vie de Molière_, 2e édit.,
-p. 167), si, comme M. Deltour (_Les Ennemis de Racine_, p. 224), il
-s'en fût référé à la _Gazette_ de Robinet, du 15 février 1670, où nous
-lisons, à propos de ce _ballet_ ou _comédie_:
-
- ..... Nostre auguste sire
- _Fait danser et n'y danse point_,
- M'estant trompé dessus ce point,
- Quand, sur un livre, j'allay mettre
- Le contraire en mon autre lettre.
-
-Dans la _Gazette_ du 8 février, Robinet avait en effet désigné le roi
-parmi les acteurs du ballet; et cela--comme il le donne à entendre par
-ces mots: «sur un livre»,--cela, dis-je, d'après le livret manuscrit
-dont le texte fautif fut aussi suivi pour les _Œuvres_ de Molière.
-De là vient que Louis XIV n'a pas cessé d'y figurer sur la liste des
-personnes qui parurent dans _les Amants magnifiques_.]
-
-_Britannicus_ n'aurait pas eu, vous le voyez, beaucoup à faire pour
-détourner Louis XIV de reparaître sur le théâtre; il s'était, on peut
-le dire, corrigé avant la leçon.
-
-Les vers de Racine n'eurent donc pas, à mon avis, d'influence
-sur sa résolution. Par contre aussi, pourrions-nous dire comme
-réfutation d'une autre erreur non moins accréditée, ce ne fut pas un
-mécontentement de Louis XIV qui causa la mort du poète. Il y avait eu
-entre Racine et le roi un peu de froid, mais qui n'avait pas duré, et
-dont le poète, tout sensible qu'il fût, n'avait pu s'affecter jusqu'à
-s'en laisser mourir de douleur[500].
-
-[Note 500: _V._ dans l'_Athenæum_ du 6 août 1853, un curieux
-article de M. James Gordon, à ce sujet; et un autre de M. Fréd. Lock,
-dans _l'Ami de la maison_, t. II, p. 239. Il s'agissait d'un _mémoire_
-que Mme de Maintenon lui avait dit d'écrire sur la misère du peuple,
-et dont l'idée, qui n'était certes pas d'un flatteur, déplut au roi.
-Voltaire, qui ne se souvenait du fait que très vaguement, écrivit, le
-27 janvier 1773, à La Harpe: «Racine mourut parce que les jésuites
-avaient dit au roi qu'il était janséniste.» Et de deux! Une erreur, à
-ce qu'il paraît, ne suffisait pas!]
-
-M. de Lamartine a donc fait un contresens et une injustice quand il a
-écrit que Racine mourut, comme il avait vécu,... _d'adulation_[501].
-
-[Note 501: _Cours familier de littérature_, t. III, p. 46.--La mort
-du poète Sarrasin a donné lieu de même à bien des _on-dit_ historiques.
-Que n'a-t-on pas répété sur la _brutalité_ du prince de Conti, qui
-le frappa de coups de pincettes, dont il mourut... de chagrin? (_V._
-_Biog. universelle_, art. SARRASIN, p. 435.) Il eût été juste de dire
-que le prince le frappa parce qu'il le surprit essayant de lui dérober,
-pendant son sommeil, des lettres qu'il cachait sous son chevet, et
-parce que, dans l'ombre, il crut que c'était un voleur. Il lui pardonna
-pourtant, le reprit à son service, et ce n'est qu'alors qu'il mourut.
-On peut lire à ce sujet, dans le curieux livre de M. Barrière, _la Cour
-et la Ville_ (p. 31), ce que racontait le président Bouhier, qui tenait
-le fait d'un témoin. La mort de Santeul a servi de thème à une calomnie
-plus grave encore. Le victorin serait mort pour avoir bu un verre de
-vin dans lequel on aurait jeté du tabac d'Espagne; selon Saint-Simon
-(édit. Chéruel, in-12, t. I, p. 299), c'est M. le Prince qui y aurait
-versé sa tabatière. Or, il a été prouvé par M. de Lescure que le prince
-était à ce moment loin du lieu où mourut Santeul (_Les Philippiques
-de Lagrange-Chancel_, 1858, in-8º, p. 56, note); et l'on sait par le
-_Recueil de particularités, mss._ du président Bouhier, qui voyait
-alors Santeul tous les jours et à toute heure, que sa mort eut une
-cause toute naturelle.]
-
-Une maladie des plus graves, bien plus que l'ennui exagéré d'une
-disgrâce imaginaire, fut cause de sa fin. Racine mourut de chagrin...
-et d'un abcès au foie[502].
-
-[Note 502: Il serait bon d'en finir aussi avec les plaisanteries
-d'un goût douteux dont Louis XIV a été rendu l'objet pour son fameux
-emblème du soleil ayant ces mots: _Nec pluribus impar_, pour devise.
-Il ne prit de lui-même, ni la devise, ni l'emblème: c'est Douvrier,
-que Voltaire qualifie d'_antiquaire_, qui les imagina pour lui à
-l'occasion du fameux _carrousel_, dont la place, tant agrandie
-aujourd'hui, a gardé le nom. Le roi ne voulait pas s'en parer, mais
-le succès prodigieux qu'ils avaient obtenu, sur une indiscrétion de
-l'héraldiste, les lui imposa. C'était d'ailleurs une vieille devise de
-Philippe II, qui, régnant en réalité sur deux continents, l'ancien et
-le nouveau, avait plus le droit que Louis XIV, roi d'un seul royaume,
-de dire, comme s'il était le soleil: _Nec pluribus impar_ (Je suffis à
-plusieurs mondes). On fit, dans le temps, de gros livres aux Pays-Bas
-pour prouver le plagiat du roi, ou plutôt de son _antiquaire_. _V._ La
-Monnoie, _Œuvres_, t. III, p. 338. On aurait pu ajouter que, même en
-France, cet emblème avait déjà servi. (_Annuaire de la Bibliothèque
-royale de Belgique_, t. III, p. 249-250.)--Je voudrais encore que
-l'on ne revînt plus avec autant de complaisance sur le chiffre des
-dépenses que Louis XIV fit en bâtiments. On les a exagérées partout
-d'une façon déplorable. Mirabeau les évaluait à 1,200 millions, et
-Volney à 4 milliards. (_Leçons d'histoire prononcées en l'an III_, p.
-141.) La vérité est que, d'après un _mémoire_ dont M. de Monmerqué
-possédait le manuscrit, la totalité des dépenses du roi pour Versailles
-et dépendances, Saint-Germain, Marly, Fontainebleau, etc., pour le
-canal du Languedoc, pour acquisition de tableaux et statues, pour
-les académies de Rome, gratifications aux savants et artistes, etc.,
-s'éleva à 153,280,287 liv. 10 s. 5 d., de 1666 à 1690, c'est-à-dire
-pendant le temps du plus grand luxe et des plus grands travaux du roi.
-Eckard, faisant aussi, mais d'une façon plus complète, le compte des
-_dépenses effectives de Louis XIV_ (Paris, 1838, in-8º, p. 44), arrive
-à la somme de 280,643,326 fr. 30 c.; plus, pour la chapelle, de 1690 à
-1715, 3,260,341 fr.--Lorsqu'on parle des prodigalités de cette époque,
-on rappelle toujours, d'après Amelot de la Houssaye, ces urnes pleines
-de louis que M. de Bullion aurait fait un jour servir au dessert,
-et que ses nobles convives auraient vidées jusqu'au fond. C'est une
-erreur que Marais a très bien ramenée à la vérité, d'après le dire d'un
-arrière-petit-fils du surintendant. Le fameux Varin avait donné à M. de
-Bullion plusieurs médailles d'or de son plus beau travail. Comme on en
-avait parlé à table, l'hôte magnifique les fit porter au dessert, et,
-voyant qu'on se récriait sur leur beauté, les distribua également à ses
-convives. (_Revue rétrosp._, 31 janvier 1837, p. 126.)]
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-L'on a voulu faire honneur à Louis XIV du _mot_: _Le pauvre homme!_
-si habilement enchâssé par Molière dans l'une des premières scènes
-du _Tartuffe_; mais la publication des _Historiettes_ de Tallemant
-des Réaux a fait découvrir une anecdote qui semble être bien mieux
-l'origine du trait comique[503]. C'est le P. Joseph qui remplace le roi
-et qui pousse l'exclamation. M. Bazin avait d'ailleurs prouvé[504] que,
-dans le cas où le trait serait de Louis XIV, ce n'est pas, comme on l'a
-dit partout, l'évêque de Rodez qui aurait pu le lui inspirer.
-
-[Note 503: Édition in-12, t. II, p. 245.]
-
-[Note 504: _Revue des Deux-Mondes_, 15 janv. 1848, p. 192.]
-
-J'ai parlé de Molière et de l'un de ses plus sérieux chefs-d'œuvre; je
-ne les quitterai point sans reprendre un peu, pour aider à la mettre à
-néant, la grossière histoire qui nous montre le poète-comédien venant
-annoncer au public assemblé dans son théâtre l'interdiction dont
-le _Tartuffe_ a été frappé.--_M. le président ne veut pas qu'on le
-joue_;--voilà ce qu'on lui fait dire. M. Taschereau[505] a très bien
-prouvé que Molière, toujours ami des convenances, n'a jamais pu tenir
-un langage pareil, d'autant que le magistrat auquel il aurait fait
-injure par cette brutale équivoque était M. de Lamoignon, le protecteur
-bienveillant des lettres, l'ami de Boileau et du grand Corneille.
-
-[Note 505: _Hist. de Molière_, 2e édit., p. 122.--_V._ aussi la
-notice de M. Després, en tête des _Mémoires_ sur Molière. (_Collection
-des Mémoires sur l'art dramatique_, 2e livraison, p. VIII.)]
-
-«Le folliculaire obscur, ajoute-t-il, qui a accusé Molière de cette
-charge n'a pas même le mérite, assez triste il est vrai, de l'avoir
-inventée. On avait fait à Madrid une comédie sur l'alcade: il eut le
-crédit de la faire défendre; néanmoins les comédiens eurent assez
-d'accès auprès du roi pour la faire réhabiliter. Celui qui fit
-l'annonce, la veille que cette pièce devait être représentée, dit
-au parterre: «Messieurs, _le Juge_ (c'était le nom de la pièce) a
-souffert quelque difficultés: l'alcade ne voulait pas qu'on le jouât;
-mais enfin Sa Majesté consent qu'on le représente.» Cette anecdote,
-qu'on lit dans le _Ménagiana_[506], dit encore M. Taschereau,
-a évidemment fourni l'idée et le trait de celle où l'on s'est
-calomnieusement plu à faire figurer Molière[507].
-
-[Note 506: 1715, in-8º, t. IV, p. 173-174.]
-
-[Note 507: On a dernièrement eu de nouvelles preuves de la fausseté
-du _mot_ prêté à Molière. Le fragment des _Mémoires_ de Brossette,
-publié par M. Laverdet à la suite de son édition de la _Correspondance
-de Boileau_ (1858, in-8º), contient (p. 564) le récit d'une visite
-que Molière, conduit par Boileau, aurait faite à M. de Lamoignon, le
-lendemain de l'interdiction du _Tartuffe_, afin d'obtenir qu'elle
-fût levée. S'il avait dit la veille, en public, le _mot_ qu'on lui
-attribue, aurait-il osé tenter une pareille démarche? Brossette assure,
-d'ailleurs, que Boileau lui avait affirmé que l'anecdote «n'étoit pas
-véritable, et qu'il savoit le contraire par lui-même.» (_Ibid._)]
-
-Ce _mot_ ne vaut un peu que par l'application qu'en fit Florian sur
-le théâtre du château de Sceaux, un soir qu'on devait représenter
-sa comédie du _Bon Père_. Au moment où l'on allait commencer, M. le
-duc de Penthièvre fit dire qu'il ne viendrait pas. C'était défendre
-le spectacle. Florian, pour congédier poliment son monde, fit cette
-_annonce_: «Nous allions vous donner le _Bon Père_; Monseigneur ne
-veut pas qu'on le joue.»
-
-Un autre _mot_ de Molière, qu'on répète encore plus souvent, et qui
-a fait surtout fortune chez les plagiaires, dont il est le _mot de
-passe_, mérite aussi qu'on le mette enfin à néant, en lui rendant son
-vrai sens. «Je prends mon bien où je le trouve,» fait-on dire au poète,
-qui se serait ainsi donné sur les terres d'autrui un droit de conquête,
-bientôt transformé pour d'autres en droit au pillage. Voyons ce qu'il
-dit vraiment, et nous trouverons qu'au lieu de justifier le vol
-littéraire par son exemple et sa formule, il criait lui-même au voleur,
-quand il disait le mot si frauduleusement altéré aujourd'hui.
-
-Le Gascon Cyrano, qui avait été de ses camarades d'étude chez Gassendi,
-et son _copin_ d'inspiration pour les premières idées de théâtre qui
-lui jaillirent au cerveau, profita des longues courses de Molière en
-province pour donner à Paris sa comédie du _Pédant joué_, dans laquelle
-il avait glissé l'une des scènes ainsi glanées par lui dans ses
-entretiens avec le jeune grand homme, c'est celle de la _Galère_.
-
-Molière de retour, trouvant son idée prise, patienta quelque temps. Il
-était assez en fonds d'autres bonnes scènes pour se passer de celle-là.
-Plus tard, la fatigue étant venue lui faire un besoin de ses idées
-passées, et le forcer à prendre, pour les œuvres de son âge plus mûr,
-des ressources dans les œuvres de sa jeunesse, il fallut bien qu'il
-songeât à ce que lui avait tacitement emprunté Cyrano, et que bon gré
-mal gré il y revînt.
-
-C'est alors que remettant sur pied, dans _les Fourberies de Scapin_,
-une des premières farces dont s'était égayé son génie, et y faisant
-reparaître à son tour cette scène de la _Galère_, dont Cyrano avait
-fait le joyau comique de son _Pédant joué_, il dit et eut raison de
-dire: «_Je reprends_ mon bien où je le trouve.» C'était en effet
-son bien qu'il _reprenait_, et non celui d'autrui qu'il _prenait_.
-Grimarest est le seul qui nous ait dit le _mot_, et il le donne tel que
-vous venez de le lire, avec les détails mêmes dont je l'ai entouré.
-
-Il n'y a plus que les plagiaires qui le citent autrement. Ils
-perdraient trop s'ils perdaient ce mot de passe qu'ils se sont
-complaisamment arrangé, et si Molière ainsi cessait de paraître leur
-chef de file.
-
-
-
-
-L
-
-
-Les femmes, pendant ce règne, ont eu leur part de bons mots; elles ont,
-elles aussi, mis en circulation leur menue monnaie d'esprit courant,
-monnaie fort bien frappée, je vous jure. Je ne vous parlerai que des
-_mots_ qui sont de bonne fabrique, de marque certaine.
-
-Je passerai par conséquent sur celui qu'on prête à madame de
-Maintenon, au lit de mort de Louis XIV[508], parole indigne acceptée
-par Saint-Simon[509] avec une complaisance méchante, mais que M. de
-Monmerqué a très logiquement réfutée[510].
-
-[Note 508: Le roi, au milieu des derniers adieux, lui aurait dit:
-«Nous nous reverrons bientôt,» et la marquise aurait murmuré en se
-retournant: «Voyez le beau rendez-vous qu'il me donne, cet homme-là n'a
-jamais aimé que lui-même.» Est-ce possible?]
-
-[Note 509: _Mémoires_, édit. Delloye, t. XXIV, p. 39.]
-
-[Note 510: _Notice sur madame de Maintenon_, en tête des
-_Conversations morales inédites_, p. LXVI.--_V._ dans les extraits du
-_Journal de Dangeau_ donnés par Voltaire (p. 162-163), les véritables
-paroles de Louis XIV à la marquise.--Médire de madame de Maintenon
-est un lieu commun dont tout le monde veut se passer l'envie. Il y a
-quelques années, un billet de six lignes, où une femme s'offre à vendre
-pour vingt mille écus, billet dont le titre surchargé porte le nom de
-madame de Maintenon, fut découvert à l'Arsenal, dans les _Manuscrits_
-de Conrart (t. IX, p. 151), et trois ou quatre érudits se hâtèrent de
-le publier, croyant en avoir la primeur. Il avait été publié depuis
-quatre ou cinq ans déjà par MM. de Goncourt, et le charme de l'inédit
-n'existait par conséquent plus pour lui. C'était le seul qu'il pût
-avoir, car il est outrageusement faux. M. L. Lalanne a pris la peine
-de le prouver (_Correspondance littér._, 20 fév. 1859, p. 130), et
-M. Chéruel s'est donné le même soin (_Mémoires sur Fouquet_, 1862,
-in-8º, t. I, p. 448); il suffisait pour s'en convaincre de rapprocher
-ces six lignes, indécemment indiscrètes, de la vie si continuellement
-réservée de madame de Maintenon, et de les confronter avec ses autres
-lettres, avec ses autres écrits, notamment ses _Conversations_, où,
-dans un passage, elle parle justement du danger des correspondances,
-«des cassettes trouvées, etc.» (_Conversations morales inédites_,
-publiées par M. de Monmerqué, 1828, in-12, p. 71.)--Dans la _Journée
-des Madrigaux_, réimpression d'ailleurs charmante et faite avec
-soin, l'on a publié, toujours d'après les inépuisables _Manuscrits_
-de Conrart, un madrigal adressé par _mademoiselle_ de Maintenon à
-Villarceaux, avec la réponse de celui-ci, et l'on a voulu y voir une
-preuve décisive des relations galantes de l'ami de Ninon avec Françoise
-d'Aubigné. On avait oublié que la veuve Scarron ne s'appela madame
-(et non pas _mademoiselle_) de Maintenon (_V._ sa _Lettre_ à madame
-de Coulanges), qu'en février 1675, c'est-à-dire lorsqu'elle avait
-quarante ans, et lorsque Villarceaux en avait cinquante-six, ce qui
-n'est plus guère l'âge d'envoyer des _galants_ (faveurs) et de courir
-la bague, choses dont il est question dans le madrigal et dans la
-réponse. De qui donc alors s'agit-il ici? Du fils de Villarceaux, qui
-fut tué à Fleurus, en 1690, et de la jeune sœur de Charles-François
-d'Angennes, marquis de Maintenon, le même qui vendit sa terre et son
-titre à Françoise d'Aubigné, à la fin de 1674.--Je voudrais bien aussi
-que, d'après Saint-Simon (édit. Chéruel, in-12, t. VII, p. 43), l'on
-n'accusât plus madame de Maintenon d'avoir inspiré à Louis XIV l'idée
-de révoquer l'édit de Nantes. Au mois de mars 1665, c'est-à-dire
-quatre ans avant que la veuve Scarron eût été attachée à l'éducation
-des enfants de madame de Montespan, et fût ainsi entrée en relation,
-même très indirecte, avec le roi, cette révocation était déjà dans les
-projets de Louis XIV (_V._ une _Lettre_ de Gui Patin à Spon, 3 mars
-1665, et aussi, surtout, les _Mémoires inédits_ de l'abbé Legendre,
-dans le _Magasin de librairie_, t. V, p. 115). Voltaire avait sur ce
-point protesté le premier et très justement. «Pourquoi dites-vous,
-avait-il écrit à Formey, le 17 janvier 1753, que madame de Maintenon
-eut beaucoup de part à la révocation de l'édit de Nantes? Elle toléra
-cette persécution, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles,
-celle de Racine; mais certainement elle n'y eut aucune part, c'est un
-fait certain. Elle n'osait jamais contredire Louis XIV.»]
-
-Je vous citerai en revanche quelques-uns des _mots_ de madame Cornuel,
-cette bonne langue, qui trouvait si bien le trait juste à décocher sur
-chaque ridicule, la formule précise, l'expression nette et saillante
-pour chaque pensée. C'est d'elle, et non pas de madame de Sévigné,
-comme on l'a dit souvent, que nous vient ce _mot_ si bien fait au sujet
-des généraux qui avaient pris le commandement après le héros tué à
-Saltzbach, et qui, à dix qu'ils étaient, ne remplaçaient pas ce seul
-homme: elle les appelait _la monnoie de M. de Turenne_. La première
-aussi, selon mademoiselle Aïssé[511], elle a dit cette phrase si
-vraie et qui a fait fortune: _Il n'y a pas de héros pour son valet de
-chambre._
-
-[Note 511: _Lettres_, édit. J. Ravenel, E. Dentu, 1853, p.
-161.--Madame Cornuel n'avait d'ailleurs fait que se souvenir ici de
-cette phrase de Montaigne: «Peu d'hommes ont esté admirez par leurs
-domestiques.» (_Essais_, livre III, chap. II.)]
-
-Ne trouvez-vous pas que ce _mot_-là ferait merveille dans une lettre de
-madame de Sévigné, et qu'à tout prendre, puisqu'on voulait lui prêter
-quelque chose, on eût mieux fait de le lui attribuer que celui-ci:
-_Racine passera comme le café_, qu'on a toujours mis sur son compte et
-toujours répété avec une raillerie pour la charmante femme, bien que,
-Dieu merci! elle n'en soit pas coupable?
-
-C'est toute une histoire. M. de Monmerqué, M. de Saint-Surin, l'ont
-débrouillée les premiers; M. Aubenas est venu ensuite[512], puis enfin
-M. Géruzez, qui, dans ses nouveaux _Essais d'histoire littéraire_, en a
-donné le résumé suivant, trop spirituel et trop exact pour que nous ne
-nous contentions pas de le citer:
-
-[Note 512: Il ne faut pas oublier non plus une ingénieuse note de
-M. J. Taschereau, dans la _Revue rétrospective_, t. Ier, p. 126-127,
-à propos d'une _Notice sur madame de Sévigné_, par Mirabeau, dans
-laquelle l'erreur commune se trouve reproduite.]
-
-«Comment se fait-il que l'arrêt en question soit devenu proverbe?....
-Le premier coupable est Voltaire, et La Harpe a consommé le crime.
-Madame de Sévigné avait dit, en 1672[513]: «Racine fait des comédies
-pour la Champmeslé; ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais
-il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc
-notre vieil ami Corneille!» Quatre ans après[514], elle écrivait à sa
-fille: «Vous voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Méri
-l'a aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on compter sur la
-fortune?» Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petites phrases
-reposaient à distance respectueuse, chacune à sa place, et dans son
-entourage, qui se modifia lorsque Voltaire s'avisa de les rapprocher
-en les altérant: «Madame de Sévigné croit toujours que Racine _n'ira
-pas loin_; elle en jugeait comme du café, dont elle disait _qu'on
-se désabuserait bientôt_.» Sur ce texte, La Harpe composa alors la
-phrase sacramentelle: _Racine passera comme le café._ Il la porte tout
-simplement au compte de madame de Sévigné. M. Suard l'adopte, et les
-moutons de Panurge viennent ensuite. C'est ainsi que s'est composé
-ce petit mensonge historique, qui sera longtemps encore une vérité
-pour bien des gens. Cependant madame de Sévigné a loué Racine avec
-enthousiasme[515], et M. Aubenas nous fait remarquer que nous lui
-devons probablement l'usage du café au lait[516].»
-
-[Note 513: _Lettre du 16 mars._ Il n'est pas indifférent de
-préciser les dates que M. Géruzez a oublié de donner.]
-
-[Note 514: _Lettre du 10 mai 1676._]
-
-[Note 515: _Lettre du 20 février 1689._]
-
-[Note 516: _Lettre du 29 janvier 1690._]
-
-Voilà qui est concluant. Je n'aurais rien à ajouter si M. Géruzez
-n'eût oublié un petit détail qui n'amoindrit pas l'erreur, mais qui
-la déplace un peu. Ce n'est pas La Harpe, mais Voltaire, qui fut le
-vrai coupable; c'est lui qui fit entre les deux lettres de madame de
-Sévigné, si étonnées du rapprochement, la liaison dangereuse signalée
-tout à l'heure. La Harpe ne composa donc pas la phrase sacramentelle.
-Il la prit toute faite dans ce passage de la lettre de Voltaire à
-l'Académie, qui sert de préface à son _Irène_: «Nous avons été indignés
-contre madame de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si
-mal.... Nous sommes révoltés de cet esprit misérable de parti, de cette
-aveugle prévention qui lui fait dire: _La mode d'aimer Racine passera
-comme la mode du café_[517].»
-
-[Note 517: A propos du café, il est bon de rappeler, mais pour y
-rétablir aussi la vérité, ce que fit le chevalier Des Clieux, quand il
-transporta, par ordre du Régent, à la Martinique, deux caféiers venus
-de Hollande au Jardin du Roi. Il est bien vrai que dans le voyage il
-se priva de sa ration d'eau pour les conserver, mais il n'est pas vrai
-que ce fussent les premiers plants apportés dans nos colonies. Bien
-auparavant, l'agent de la Compagnie orientale, Imbert, avait transporté
-du golfe Persique à l'île Bourbon soixante plants qu'il avait obtenus
-du cheick de l'Yemen. La plupart réussirent, et la Compagnie put, en
-1710, distribuer aux colons des gousses en pleine maturité. Telle est
-l'origine du _café Bourbon_, qui, en raison de sa provenance directe,
-a plus de ressemblance que les autres avec le moka. _V._ une citation
-des _Mémoires mss._ de M. Hardancourt, directeur de la Compagnie des
-Indes, dans l'_Hist. de la Régence_, par Lemontey, t. II, p. 325.--On
-a souvent appliqué à la légende du _Cèdre du Jardin des Plantes_ le
-détail de la ration d'eau donnée aux caféiers de Des Clieux; il faut
-l'en retrancher, comme presque tout le reste, y compris même le fameux
-chapeau, qui aurait servi de caisse au cèdre pendant la traversée. On
-a su par M. F. Roulin, qui le tenait du dernier des Jussieu, que si le
-grand-père de celui-ci dut en effet recueillir le plant du cèdre dans
-son chapeau, ce ne fut que pendant quelques minutes. Il le portait de
-la rue des Bernardins au Jardin du Roi, le pot fêlé se brisa en route,
-et le cèdre n'eut alors que le chapeau du savant pour refuge. (F.
-Roulin, _Hist. naturelle_, etc., 1865, in-18, p. 260.)]
-
-Je crois, après cela, qu'il n'y a plus qu'à retourner contre Voltaire
-lui-même cette vertueuse indignation, puis à passer à autre chose.
-
-L'aimable marquise, si bien justifiée ici d'une faute contre le goût,
-trouve ailleurs un défenseur éloquent dans M. Walckenaër, au sujet de
-la boutade au moins étrange qu'on lui prête dans l'anecdote que voici:
-«Elle avait signé le contrat de mariage de sa fille avec le comte de
-Grignan. Lorsqu'elle compta la dot, qui était considérable: «Quoi!
-s'écria-t-elle, faut-il tant d'argent pour obliger M. de Grignan de
-coucher avec ma fille?» Après avoir un peu réfléchi, elle se reprit en
-disant: «Il y couchera demain, après-demain, toutes les nuits; ce n'est
-pas trop d'argent pour cela.»
-
-«C'est là, dit M. Walckenaër, un propos de mauvais goût, de mauvais
-ton, qui ne s'appuie sur rien, qui n'a paru que dans de détestables
-_Ana_.» Et il gourmande vertement M. de Saint-Surin de l'avoir admis
-dans sa notice, d'ailleurs excellente[518].
-
-[Note 518: _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III, p. 452.--Les
-opinions qu'on se fait par les livres tiennent encore à moins que cela
-quelquefois. Il suffit d'une faute d'impression, même d'une faute de
-ponctuation, pour pervertir complètement un mot connu et faire dire
-à la personne à qui on le prête le contraire de ce qu'elle a dit. On
-lit dans la première édition du _Segraisiana_, p. 28: «Madame de La
-Fayette, disoit M. de La Rochefoucauld, m'a donné de l'esprit, mais
-j'ai réformé son cœur.» C'est le plus gros contre sens dont les points
-et virgules se soient rendus coupables. Voici ce qu'il faut lire, en
-ponctuant et guillemettant autrement: «Madame de La Fayette disoit:
-«M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son
-cœur.»--Ces anecdotes littéraires m'amènent à dire un mot de celle qui
-court depuis l'abbé Prévost, qui l'a, je crois, racontée le premier
-(_Le Pour et le Contre_, t. V, p. 74), au sujet du _Glossaire_ de
-Ducange, dont il n'y aurait eu d'autre manuscrit qu'une masse énorme de
-petits papiers pêle-mêle dans une grande malle. La découverte qu'on a
-faite il y a quelques années du manuscrit original, à la Bibliothèque
-nationale, prouve la fausseté du fait. (Édélestand du Méril, _Mélanges
-archéologiques_, p. 278.)]
-
-Il est très bien de mettre à néant ces sortes de calomnies courantes,
-et je sais fort bon gré, par exemple, à M. Paulin Paris d'avoir pris
-de même à partie le fameux _mot_ de Lauzun à la grande Mademoiselle:
-_Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes_, et d'avoir prouvé qu'il est
-absurdement faux[519].
-
-[Note 519: Édit. de Tallemant des Réaux, t. II, p. 227-234.]
-
-Il ne faut qu'un de ces _mots_-là pour décrier une société. Montrer
-leur sottise et leur fausseté, c'est rendre service à toute une époque.
-
-Or, quelle autre mieux que celle-ci, le grand règne, mérite qu'on
-la remette en son vrai jour? Il y a eu, jusqu'à présent, si peu de
-justesse et de justice dans les jugements qu'on en a porté?
-
-La bourgeoisie et le peuple ont Louis XIV en haine, et la noblesse
-le déifie. C'est une bien étrange interversion de rôles, d'adoration
-et de haine! Tous les éloges pour le grand roi devraient venir de la
-bourgeoisie et du peuple, et la noblesse seule devrait se réserver
-contre lui les malédictions. Qui donc, après Richelieu, prit le mieux
-à tâche «d'imposer à toute les classes de la nation l'habitude de
-l'égalité civile»[520], et de niveler, pour ainsi dire, toute la
-France sous le sceptre? Ce fut Colbert, obéissant à Louis XIV. Qui
-donc, avec la plus vive ardeur pour le progrès et la plus grande
-puissance d'initiative, eut d'une façon plus évidente le pressentiment
-de l'avenir[521]? Colbert encore, sous les mêmes ordres. Jamais on ne
-sut mieux que ce roi et que ce ministre «diriger une réforme sans
-déchaîner une révolution»[522]; mais cela, pour ainsi dire, à l'insu
-de ceux que frappait cette réforme, et de ceux aussi qui en devaient
-recueillir le bienfait. La noblesse était trop abaissée dans son
-adulation pour avoir conscience de l'abaissement véritable que les
-mesures égalitaires de Louis XIV lui faisaient subir; tandis que, d'un
-autre côté, les besoins du peuple, sa soif de ces réformes, étaient
-déjà tels qu'il s'aperçut à peine de ce qui était tenté pour le
-satisfaire, et qu'il n'en tint compte ni au ministre, ni au roi. Il n'a
-pas fallu moins que la lumineuse impartialité de la critique moderne,
-tirant ses clartés des faits et de l'expérience d'une révolution par
-laquelle fut achevée l'œuvre de Colbert, pour bien faire voir quelle
-avait été cette œuvre, et quelle reconnaissance le peuple, qui la
-méconnaissait, doit en garder au grand administrateur. C'est seulement
-de nos jours, lorsque la Révolution les eut tranchées, qu'on a bien vu
-l'égalité des parts marquées par Colbert et que l'on a pu dire[523],
-envisageant ce ministre et son roi comme les précurseurs de 1789: «Ils
-auraient approuvé la plupart des innovations administratives d'une
-révolution qui, dans ses résultats politiques, fut la conséquence
-presque nécessaire, quoique fort imprévue, de leur système de
-gouvernement.
-
-[Note 520: L. de Carné, _l'École administrative de Louis XIV_,
-_Revue des Deux-Mondes_, 1er juillet 1857, p. 71.]
-
-[Note 521: _Id., ibid._, p. 58.]
-
-[Note 522: L. de Carné, _ibid._, p. 66.]
-
-[Note 523: _Id., ibid._, p. 75.]
-
-«Cependant, ajoute, pour conclure, l'écrivain distingué auquel
-nous empruntons ce passage, et qui nous a guidé dans toute cette
-appréciation; cependant, par un contraste inexplicable, par l'esprit de
-contradiction le plus obstiné, il se trouve que les fils de ceux dont
-Louis XIV remplissait ses conseils le tiennent pour le représentant
-d'un état social dont ils abhorrent jusqu'au souvenir, tandis qu'il est
-devenu le modèle des princes et le type accompli de la royauté pour les
-gentilshommes, dont il avait abaissé l'importance jusqu'à le servir à
-sa table et à l'assister à sa toilette.»
-
-A la fin du dernier siècle, Chamfort[524] trouvait beaucoup de justesse
-et de portée à ce _mot_ de Voisenon[525]: «Henri IV fut un grand
-roi, Louis XIV fut le roi d'un beau règne.» Aujourd'hui l'on va plus
-loin: on trouve que Henri IV et Louis XIV furent deux grands rois. On
-confirme pour le dernier ce que Voltaire écrivait le 23 septembre 1752,
-à madame du Deffand: «C'était, avec ses défauts, un grand roi; son
-siècle est un très grand siècle.»
-
-[Note 524: _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p. 127.]
-
-[Note 525: _Œuvres_, t. IV, p. 121.]
-
-Et du Régent, qu'en dirons-nous? Qu'il eut le tort de succéder trop
-gaiement à un règne trop grave, de trop détendre des affaires trop
-tendues. Lui et Dubois son ministre valurent mieux que leur réputation.
-Lemontey, qui n'était entré dans leur histoire qu'avec des intentions
-de critique, fut obligé de s'en départir en présence des faits qu'une
-étude sérieuse lui amena et qu'il eut la bonne foi de ne pas repousser.
-Pour lui, Dubois fut plutôt un travailleur qu'un débauché, un ambitieux
-plus qu'un corrompu[526].
-
-[Note 526: Lemontey, _Histoire de la Régence_, t. II, p. 87, note.]
-
-Quant au Régent, «ce fanfaron de crime[527]», il lui trouve une
-capacité des plus vastes, sans presque rien de futile, même dans les
-choses où on l'accuse de luxe frivole, comme l'achat du diamant qui
-garde son nom, et pour lequel il le justifie, en expliquant l'affaire
-par la politique. En payant deux millions, il acheta bien moins le
-diamant que Pitt son possesseur, et tout le parti que dirigeait à
-Londres ce beau-frère du ministre Stanhope[528].
-
-[Note 527: Le mot est de Louis XIV lui-même sur son neveu.
-«C'étoit, dit Saint-Simon qui le rapporte, tout surpris de ce grand
-coup de pinceau, c'étoit peindre M. le duc d'Orléans d'un seul trait,
-et dans la ressemblance la plus juste et la plus parfaite.» (_Mém._,
-édit. Hachette, in-12, t. VI, p. 268.)]
-
-[Note 528: Lemontey, t. II, p. 108.--Il est curieux de rapprocher
-ce passage de Lemontey de celui de Saint-Simon sur le même objet, t.
-IX, p. 223. On y peut voir combien peu le dernier était vraiment au
-fait de ce qu'il raconte.]
-
-Ici, comme pour le reste de son administration, Lemontey ne trouve à
-reprocher au Régent que trop d'entraînement vers la politique anglaise,
-qui resta de tradition dans sa famille. Nous savons ce que fit
-Louis-Philippe, son arrière-petit-fils.
-
-
-
-
-LI
-
-
-Venons à Louis XV. Quoiqu'on lui ait prêté bien des _mots_, quoiqu'il
-eût même la prétention d'en dire[529], il n'y eut pas de monarque plus
-muet. C'est un vrai roi fainéant de parole comme d'action. Était-ce
-défaut d'esprit? Non pas certes; mais paresse, dédain, timidité même;
-car sa faiblesse de caractère allait jusqu'à le rendre timide[530].
-
-[Note 529: D'Argenson, _Mémoire_, t. II, p. 330.]
-
-[Note 530: Dès son enfance, il avait été silencieux. «On a de la
-peine à lui arracher des paroles,» dit la Palatine (_Nouv. Lettres_,
-p. 177).--«Il est taciturne,» dit aussi Barbier dans son _Journal_
-(édit. in-18, t. Ier, p. 257); «il ne répond aux compliments» (_Ibid._,
-p. 259); «on croit qu'il a un sort sur la langue» (_Ibid._, t. II, p.
-410).]
-
-L'éducation y fut aussi pour beaucoup. Le Régent avait insisté pour
-lui sur le besoin de discrétion, «qualité la plus essentielle à un
-roi qui veut se faire craindre et respecter». Il avait dans ce sens
-invité l'Académie française à faire de la _Discrétion des Princes_ le
-sujet d'un concours, et prié aussi les ambassadeurs de glisser le plus
-souvent possible l'éloge de cette vertu dans leurs dépêches au Conseil
-de Régence[531]. Le petit roi comprit et ne parla guère; mais s'il
-fut en cela obéissant aux avis du Régent, il fut aussi surtout docile
-à sa nature. Plus tard, le cardinal Fleury ne lui apprit pas plus le
-bavardage que le maréchal de Villeroy, son gouverneur, n'avait dû lui
-apprendre l'esprit.
-
-[Note 531: Lemontey, _Hist. de la Régence_, t. II, p. 79.]
-
-Je savais de Louis XV un _mot_, fort joli du reste, qu'on prétendait
-qu'il avait dit à M. de Lauraguais, de retour d'un voyage philosophique
-à Londres: «Et qu'êtes-vous allé faire là-bas, Monsieur?--Apprendre
-à penser, Sire.--Les chevaux,» aurait répliqué le roi, en tournant
-le dos. Eh bien! ce mot charmant, le prince de Ligne nous assure que
-Louis XV ne l'a pas dit[532]. Il est vrai que, d'après une lettre de
-Beaumarchais à M. de Lauraguais lui-même, où il lui répète le _mot_
-que Louis XV lui aurait dit, il faudrait s'en tenir ici à l'opinion
-courante. Lequel croire du prince de Ligne ou de Beaumarchais?
-Celui-ci, toute réflexion faite, et comme l'a déjà décidé, avant nous,
-M. de Loménie[533].
-
-[Note 532: _Œuvres choisies_, t. II, p. 342.--En revanche, je
-crois qu'il faut laisser à Louis XV le _mot_ plein d'esprit et de goût
-qu'il dit lors de sa visite à l'imprimerie du ministère de la guerre.
-Un papier était sur une presse et des lunettes auprès: il les prend
-et lit, c'était son éloge. «_Elles sont trop fortes_, dit-il en les
-replaçant; _elles grossissent les objets_.»]
-
-[Note 533: _Beaumarchais et son temps_, 1856, in-8º, t. II, p. 272.]
-
-On raconte encore que, le peintre La Tour s'étant permis de lui
-dire: «Nous n'avons pas de marine,» Louis XV, piqué, lui répondit:
-«Et celles de Vernet, Monsieur?» Il n'y a de vrai dans l'anecdote
-que l'observation fort déplacée du peintre. Le roi en fut tellement
-interdit qu'il ne trouva rien à répondre. Il lui eût fallu, en pareil
-cas, j'en conviens, un grand esprit d'à-propos, et ce n'était pas, je
-le répète, sa qualité dominante. Mariette est le seul qui rapporte le
-fait tel qu'il dut se passer[534]. Or, suivant lui, comme vous allez
-voir, le roi ne dit rien:
-
-[Note 534: _Abecedario_, publié par MM. de Chenevière et de
-Montaiglon, art. LA TOUR.]
-
-«Il (La Tour) peignoit le portrait de madame de Pompadour; le roi étoit
-présent, et dans la conversation il fut question des bâtiments que le
-roi avoit fait construire. La Tour, qu'on n'interrogeoit pas, prit la
-parole et eut l'impudence de dire que cela étoit fort beau, mais que
-des vaisseaux vaudroient beaucoup mieux. C'étoit dans le temps que les
-Anglois avoient détruit notre marine, et que nous n'avions aucun navire
-à leur opposer[535].
-
-[Note 535: C'est une opinion du temps, dont M. Jal, dans son _Dict.
-crit._, p. 75-76, a fait bonne justice. Après avoir rappelé ce qu'on
-lit dans le _Siècle de Louis XV_, ch. XXIV, sur le combat naval du 14
-octobre 1749, qui aurait laissé notre marine avec UN SEUL vaisseau de
-guerre, il prouve, pièces en main, qu'il faut remplacer la phrase de
-Voltaire par celle-ci: «La France n'avait plus alors que VINGT-DEUX
-vaisseaux de guerre.» Cinq ans après, à l'époque où La Tour fit sa
-sotte réflexion, notre marine comptait «cinquante-cinq bons vaisseaux à
-flot, et sept en construction»!]
-
-«Le roi en rougit, et tout le monde regarda comme une bêtise une sortie
-si imprudente, qui ne menoit à rien et ne méritoit que du mépris.»
-
-_Après nous le déluge!_ disait, même dans sa plus grande prospérité,
-madame de Pompadour[536], qui voyait poindre déjà tout au loin, à
-l'horizon de la royauté, le grain révolutionnaire. Cette parole de
-nonchalant cynisme dans la prophétie a été souvent répétée, et chaque
-fois on l'a mise sur le compte de Louis XV. Elle était si bien le
-_mot_, l'expression de ce règne au jour le jour, qu'on pensait avec
-raison que le roi _bien-aimé_[537] pouvait seul l'avoir dite.
-
-[Note 536: _Essai sur la marquise de Pompadour_, en tête des
-_Mémoires_ de madame de Hausset, 1824, in-8º, p. XIX.]
-
-[Note 537: On ne sait pas généralement que c'est Vadé (_V._ les
-_Lettres_ de Voltaire du 7 et du 14 sept. 1774), d'autres disent
-Panard, qui donna ce surnom à Louis XV en pleine Courtille.]
-
-Personne ne vit mieux que lui, qui était au sommet, venir de loin ce
-grand orage; il eut, par pressentiment, l'ennui sombre, comme les
-autres, devant la réalité sinistre, eurent le deuil ou le martyre. Le
-trône n'était pas encore frappé que le roi semblait déjà foudroyé, et
-qu'il en portait les marques.
-
-Si M. d'Argenson avait pu lui dire ce qu'il pensait, dès 1743, de
-l'imminence d'une révolution[538]; si Jean-Jacques avait pu lui faire
-entendre ce qu'il dit dans l'_Émile_[539] sur les monarchies de son
-temps destinées à périr, et si Louis XV alors avait pu s'abandonner
-jusqu'à être sincère, il eût courbé la tête et leur eût dit: «C'est
-vrai, je le sens mieux que vous[540].»
-
-[Note 538: _Mémoires_, t. II, p. 282; t. III, p. 261, 313; t. IV,
-p. 189.]
-
-[Note 539: Édit. Pourrat, t. I, p. 397-398.--C'était la pensée de
-tous les clairvoyants. Voltaire écrivait à M. de Chauvelin, le 2 avril
-1764, juste douze jours avant la mort de madame de Pompadour: «Tout
-ce que je vois jette les semences d'une _révolution_ qui arrivera
-immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La
-lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à
-la première occasion; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens
-sont bien heureux, ils verront de belles choses.»]
-
-[Note 540: _V._, dans notre article sur madame du Barry (_Rev.
-franç._, 10 janv. 1859), une lettre de Louis XV, où il manifeste ses
-craintes au sujet «du peuple républicain.»]
-
-J'ai douté du _mot_ de Louis XIII sur la _grimace_ de Cinq-Mars
-à l'heure de son exécution. Je voudrais en faire autant pour
-l'indifférent adieu de Louis XV à madame de Pompadour, dont le cercueil
-s'en allait, par une pluie battante, de Versailles à Paris: «La
-marquise n'aura pas beau temps pour son voyage.» Rien, par malheur, ne
-me contredit la vérité de cette froide parole; et ce que je sais du
-caractère du roi m'en prouve la vraisemblance. D'ailleurs, «auprès du
-mot de Louis XIII, dit M. Sainte-Beuve[541], le mot de Louis XV est
-presque touchant de sensibilité»[542].
-
-[Note 541: _Causeries du Lundi_, 1re édit., t. II, p. 471.]
-
-[Note 542: Je ne quitterai point la marquise sans préciser
-deux points de sa biographie qui sont restés en litige: la date de
-sa naissance, l'état qu'exerçait son père. Les uns disent qu'elle
-naquit en 1720, les autres en 1722; ceux-ci, et c'est le plus grand
-nombre, soutiennent que son père était _boucher des Invalides_;
-ceux-là, Voltaire est parmi, prétendent qu'il était fermier à la
-Ferté-sous-Jouarre. L'extrait de naissance de la marquise--publié ici,
-dès 1856, c'est-à-dire bien avant que _l'Intermédiaire_ (t. I, p.
-144) et le _Dict. crit._ de M. Jal (p. 985) l'eussent donné, chacun,
-comme _inédit_,--mettra tout le monde d'accord sur les deux points:
-«_L'an 1721, le 30 décembre_, fut baptisée _Jeanne-Antoinette Poisson_,
-née hier, fille de François Poisson, _fourrier_ de Son Altesse R.
-Monseigneur le duc d'Orléans (le Régent), et de Louise-Magdeleine De
-la Mothe, son épouse, demeurant rue de Cléri. Le parein, Jean Paris
-de Montmartel, la mareine, demoiselle Antoinette Justine Paris, fille
-d'Antoine Paris, écuier, thrésorier receveur-général de la province
-de Dauphiné.» (_Extrait des registres des baptêmes de la paroisse
-Saint-Eustache à Paris._)--C'est madame de Breteuil, femme du ministre
-de la guerre en 1723, qui était fille du _boucher des Invalides_, nommé
-Charpentier. _V._ le _Journal_ de Marais, _Revue rétrosp._, 2e série,
-nº 26, p. 283.]
-
-Dans les _Mémoires de la minorité_, écrits sur son ordre même,
-Massillon avait donné à Louis XV, par opposition avec les premiers
-ordres du Régent[543], de très excellents préceptes sur l'art de bien
-parler et de bien répondre, plus nécessaire aux rois qu'aux autres
-hommes encore. Il avait _insisté_ sur ce point, c'est son mot, parce
-qu'il savait bien pour quel esprit paresseux, pour quelle nature
-indolente à la parole sa leçon était faite. «Il semble, disait-il, que
-parce que nos princes sont grands ils soient dispensés de paroles;
-et c'est certainement une grande erreur. Il y a mille occasions dans
-lesquelles un prince qui parle à la multitude gagne plus que par le
-poids de toute son autorité.... Combien Henri IV, par exemple, ne
-rencontra-t-il pas d'obstacles, qu'il surmonta parce qu'il savoit
-parler! _J'insiste_ sur cet article par l'amour et l'attachement que je
-sens pour mon roi.»
-
-[Note 543: _V._ plus haut, p. 336-337.]
-
-Peine perdue; Louis XV persista dans ce mutisme indolent qui fit tant
-douter de son esprit, et qui accréditait en Europe l'opinion que cette
-impuissance de parler était _un des tics de la maison de Bourbon_.
-
-«Tandis qu'il n'était question parmi nous, dit La Harpe[544], que des
-conversations toujours intéressantes que tout voyageur un peu connu ne
-manquait jamais d'avoir avec les souverains de l'Europe, en Angleterre,
-en Prusse, en Russie, dans toute l'Allemagne, on savait par cœur à
-Versailles les trois ou quatre questions insignifiantes que le roi ne
-manquait pas de faire à tout étranger qui lui était présenté, et qui
-étaient constamment les mêmes. On peut imaginer combien ce protocole
-faisait rire, surtout quand on le rapprochait de ce que nous disions de
-la morgue allemande et de l'urbanité française.»
-
-[Note 544: _Mélanges inédits de littér._, Paris, 1810, in-8º, p.
-260.]
-
-Plusieurs anecdotes racontées par Chamfort viennent bien à l'appui de
-ce passage de La Harpe, surtout la suivante[545]: «Le roi de Prusse
-demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de France.--«Oui, Sire, lui
-dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie
-française.--Eh bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit?--Il
-ne m'a pas parlé, Sire.--A qui donc parle-t-il? poursuivit Frédéric.»
-
-[Note 545: _Œuvres choisies de Chamfort_, édit. A. Houssaye, p. 69.]
-
-Peut-être trouva-t-il quelquefois un _mot_ satirique: un _mot_
-obligeant, jamais.
-
-Quand M. de Richelieu vint lui faire sa cour, après la prise de Mahon,
-Louis XV lui dit seulement: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre
-Lansmatt?» C'était un vieux garçon de la chambre!
-
-C'est aussi Chamfort qui nous a raconté cela[546], et je le crois,
-comme pour cette autre anecdote moins insignifiante, car Louis XV n'en
-est plus le héros[547]: «M. le prince de Charolais ayant surpris M.
-de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «_Sortez!_» M. de Brissac lui
-répondit: «Monseigneur, vos ancêtres auroient dit: _Sortons!_»
-
-[Note 546: _Id._, _ibid._, p. 84.--La reine Marie Leczinska,
-bien qu'elle eût de l'esprit, n'était pas plus prompte à la riposte
-spirituelle. La fameuse anecdote du _Vous m'en direz tant!_ qu'on lui
-prête, n'est pas vraie telle qu'elle est racontée. Il s'agissait de
-juges vendus; l'abbé Terrasson s'indignait, et la reine, pour voir à
-quelle somme s'arrêteraient ses scrupules, allait augmentant toujours:
-«Mais, disait-elle, si l'on vous donnait cent, deux cent, trois cent
-mille écus, un million?» Si bien que l'abbé, à bout de conscience,
-lâcha son fameux: «Votre Majesté m'en dira tant!» M. de Las-Cases
-(_Mémor. de Sainte-Hélène_, 1re édit., t. III, p. 111) fait raconter
-à Napoléon l'anecdote telle qu'elle court le monde; mais elle fut
-rétablie dans sa vérité, à la p. 108 du t. IX, où se trouvent, pour
-cette édition, les _additions_ et _corrections_.--Une autre anecdote
-plus gaillarde, où se trouve aussi un: _Vous m'en direz tant_, se passa
-entre Bautru et la reine Anne d'Autriche. _V._ à la Biblioth. nation.,
-fs fr., nº 10, 436, un _recueil ms._, fol. 31.]
-
-[Note 547: _Œuvres choisies de Chamfort_, p. 96.]
-
-Le mot est vaillant et sied bien à un Cossé-Brissac; ce qui ne vaut
-pas moins, il est authentique, j'en ai pour garants madame Campan[548]
-et madame Necker[549]. Vous trouverez pourtant des gens qui vous
-soutiendront que ce n'est pas M. de Brissac qui le dit à M. de
-Charolais, mais le comte de Horn au Régent. Leur grande autorité, ce
-sont les faux _Souvenirs de la marquise de Créqui_[550]. D'autres vous
-affirmeront, au contraire, que le mot n'appartient ni à M. de Brissac,
-ni à M. de Horn, mais à M. de Saint-Herem, qui le jeta comme un défi à
-la face du roi Philippe V. Qui le leur a dit? M. Alexandre Dumas, dans
-sa comédie des _Demoiselles de Saint-Cyr_, dont M. de Saint-Herem est,
-vous le savez, l'un des personnages, et dont le quatrième acte n'a pas
-de trait plus saillant que ce _mot_ d'emprunt.
-
-[Note 548: _Mémoires_, t. 1er, p. 60.]
-
-[Note 549: _Nouveaux Mélanges._]
-
-[Note 550: Édit. in-12, t. II, p. 28.]
-
-C'est ainsi que vous instruisent romans, drames et comédies
-historiques[551].
-
-[Note 551: Parmi ces comédies, je n'en citerai qu'une au choix,
-_le Verre d'eau_, par M. Scribe, faite d'après une fausse anecdote
-qu'avait accréditée Voltaire dans son _Siècle de Louis XIV_. L'auteur
-dramatique a, comme toujours, enchéri sur l'erreur de l'historien par
-une foule d'inventions supplémentaires. Si peu qu'on aille au fond
-des choses, on trouve dans cet épisode de l'histoire d'Angleterre
-beaucoup de verres de vin, car la reine Anne, qui joue le principal
-rôle, buvait fort, mais pas un seul verre d'eau. Un Anglais, voyant la
-pièce, ne la comprit pas d'abord, pour cause d'invraisemblance. Il ne
-se crut au fait qu'à la scène où lady Marlborough est congédiée: pour
-lui, la disgrâce vint de ce que la favorite ayant pris la carafe pour
-la bouteille, aurait offert à la reine, au lieu d'un verre de vin, un
-verre d'eau! A partir de ce moment, la comédie lui parut raisonnable.
-(_V._, pour tout cela, _Nouvelles Lettres de la duchesse d'Orléans,
-mère du Régent_, p. 80; Agnès Strickland, _Lives of the queens of
-England_, t. XII, p. 250, 285, etc.; _Private correspondance of
-duchesse of Marlborough_, t. Ier, p. 301, et Eug. Moret, _Quinze ans du
-règne de Louis XIV_, t. III, p. 160, 165.)]
-
-Il serait utile pourtant, lorsqu'on se veut orner l'esprit, qu'on ne
-prît pas moins de soin que lorsqu'il s'agit de se parer le corps.
-Va-t-on, si peu qu'on se respecte, se fournir chez les marchands de
-chrysocale? Pourquoi donc, cherchant des parures pour son intelligence,
-s'adresse-t-on aux marchands de _faux_ en histoire[552]?
-
-[Note 552: L'auteur des _Demoiselles de Saint-Cyr_ mettait de
-l'amour-propre à remplacer la vérité par quelqu'une de ses inventions.
-Un jour que, pendant la grande popularité de son _Monte-Cristo_,
-il visitait le château d'If, il se donna le plaisir de demander au
-concierge où était le cachot de Dantès. On le lui montra. Ayant voulu
-voir ensuite, la prison de Mirabeau et les restes du cercueil de
-Kléber, son guide lui répondit qu'il ne connaissait pas ces gens-là.
-«Ainsi, disait A. Dumas pour terminer l'anecdote, mon triomphe était
-complet. Non seulement j'avais créé ce qui n'était pas, mais j'avais
-anéanti ce qui était.»]
-
-
-
-
-LII
-
-
-L'on a douté quelquefois de la réalité du _mot_ si chevaleresque, si
-français, c'est tout dire, que M. le comte d'Auteroches, lieutenant
-des grenadiers, adressa à lord Charles Hay et à ses gardes anglaises,
-le jour de la bataille de Fontenoy: _Messieurs les Anglais, tirez les
-premiers_. M. Alexis de Valon, quoiqu'il soit de ceux qui doutent,
-en a fait, dans un article de la _Revue des Deux-Mondes_[553],
-l'objet d'une chaleureuse digression tout à l'honneur des vaillantes
-vertus de l'ancienne armée de France. Quant à moi, je tiens le mot
-de M. d'Auteroches pour très authentique, surtout si on le ramène à
-l'exacte réalité. Les deux troupes sont en présence. Lord Hay crie en
-s'avançant hors des rangs: «Messieurs les gardes françaises, tirez.»
-M. d'Auteroches alors va à sa rencontre, et le saluant de l'épée:
-«Monsieur, lui dit-il, nous ne tirons jamais les premiers; tirez
-vous-mêmes[554].»
-
-[Note 553: Numéro du 1er fév. 1851.]
-
-[Note 554: Le marquis de Valfons, dans ses _Souvenirs_, Paris,
-E. Dentu, 1860, in-18, p. 143, raconte ainsi le fait dont il avait
-été témoin: «Cet engagement se fit à distance si rapprochée que les
-officiers anglais, au moment d'arrêter leur troupe, nous saluèrent
-le chapeau à la main; les nôtres ayant répondu de même à cette
-courtoisie, un capitaine des gardes anglaises, qui était lord Charles
-Hay, sortit de son rang et s'avança. Le comte d'Auteroches, lieutenant
-des grenadiers, se porta alors au-devant de lui. «Monsieur, dit le
-capitaine, faites donc tirer vos gens.--Non, Monsieur, répondit
-d'Auteroches, nous ne tirons jamais les premiers.» Et s'étant de
-nouveau salués, ils rentrèrent chacun à son rang. Le feu des Anglais
-commença aussitôt, et d'une telle vivacité, qu'il nous en coûta plus de
-mille hommes du coup, et qu'il s'ensuivit un grand désordre.»]
-
-Or, c'était de tradition dans l'armée: on laissait toujours, par
-courtoisie, l'avantage du premier feu à l'ennemi.
-
-Ici la nation qui a établi cet usage chevaleresque n'a pas droit à
-moins d'honneur que l'officier qui l'a si bien mis en pratique.
-
-M. d'Auteroches n'est pas célèbre que par ce _mot_-là. C'est lui qui
-dit encore, à propos du siège de Maëstricht, à quelqu'un qui prétendait
-que la ville était _imprenable_: «Ce mot-là, Monsieur, n'est pas
-français[555].» C'est ce qu'on a dit depuis pour _impossible_.
-
-[Note 555: Je doute cependant un peu de l'anecdote; je ne la trouve
-que dans un livre assez peu sûr: _Paris, la Cour et les Provinces_,
-par Dugast-Dubois de Saint-Just (t. Ier, p. 6). Je n'ai pas la moindre
-confiance dans ce recueil, depuis que j'y ai trouvé (t. II, p. 53-54)
-certaine anecdote sur le mot ZESTE du _Dictionnaire_ de Richelet,
-dont j'ai démontré sans peine la fausseté dans une note des _Variétés
-histor. et littér._, t. IX, p. 20.--J'ajouterai que d'ailleurs
-l'anecdote sur _imprenable_ courait avant M. d'Auteroches et le siège
-de Maëstricht. Dans un recueil _ms._ de la Biblioth. nation., fs fr.,
-nº 10434, fol. 18, je la trouve attribuée au duc de Bourbon, en 1744,
-devant une place du Piémont.]
-
-
-
-
-LIII
-
-
-Je voudrais pouvoir admettre sans plus de conteste ce que l'on raconte
-du dévouement du chevalier d'Assas; malheureusement il faut que je
-laisse Grimm le discuter un peu.
-
-La mémoire du chevalier n'y perdra presque rien; un brave soldat
-jusqu'ici inconnu y gagnera beaucoup, et de tout cela la vérité fera
-son profit. On n'aura donc pas à regretter d'avoir été quelque peu
-désenchanté, par la connaissance d'un fait nouveau, de l'opinion trop
-longtemps admise.
-
-«J'étais au camp de Reimberg[556], dit Grimm[557], le jour du combat
-si connu par le dévouement d'un militaire français.
-
-[Note 556: Clostercamp, où l'affaire eut lieu, en est tout près.]
-
-[Note 557: _Mémoires inédits_, t. Ier, p. 188.]
-
-«Le mot sublime: «_A moi, Auvergne, voilà l'ennemi!_» appartient au
-valeureux Dubois, sergent de ce régiment; mais, par une erreur presque
-inévitable dans un jour de combat, ce mot fut attribué à un jeune
-officier nommé d'Assas. M. de Castries le crut comme tant d'autres;
-mais quand, après ce combat, il eut forcé le prince héréditaire à
-repasser le Rhin et à lever le siège de Wesel, des renseignements
-positifs apprirent que le chevalier d'Assas n'était pas entré seul dans
-le bois, mais accompagné de Dubois, sergent de sa compagnie. Ce fut
-celui-ci qui cria: «_A nous, Auvergne, c'est l'ennemi!_»
-
-«Le chevalier fut blessé en même temps, mais il n'expira pas sur
-le coup, comme Dubois; et une foule de témoins affirmèrent à M.
-de Castries que cet officier avait souvent répété à ceux qui le
-transportaient au camp: «_Enfants! ce n'est pas moi qui ai crié, c'est
-Dubois._»
-
-«A mon retour à Paris, continue Grimm, on ne parlait que du beau trait
-du chevalier d'Assas, et il n'était pas plus question de Dubois que
-s'il n'eût jamais existé. Je savais le contraire: je ne pus convaincre
-personne; et l'histoire, qui a recueilli ce fait, n'en consacrera pas
-moins une grave erreur de fait et de nom.»
-
-On m'a fait bien des objections au sujet de cette citation de Grimm, et
-de ce qui s'y trouve réfuté. Ces _Mémoires inédits_ sont apocryphes,
-m'a-t-on dit. Qui le prouve? Un passage de la _France littéraire_
-de Quérard, qui ne prouve rien. Mais, pour ce fait, ajoutent mes
-critiques, leur peu d'exactitude est évident: on fait dire à Grimm
-que, le 16 octobre 1760, il était au camp de Reimberg, tandis que,
-d'après sa _Correspondance_, il est hors de doute qu'à cette date il
-se trouvait à Paris. Je n'aurais rien à répondre, si je ne savais que
-cette partie de la _Correspondance_ de Grimm n'est pas de Grimm, mais
-de Diderot et de Meister, et si, par une lettre de celui-ci qui a été
-récemment publiée[558], je n'avais appris qu'à la date en question,
-Diderot et Meister tenaient la plume pour Grimm, parce que Grimm
-faisait «un premier voyage en Saxe et en Prusse». Or, où se trouve
-Reimberg? Dans la Prusse rhénane. Je retourne donc la critique de mes
-critiques contre eux-mêmes, et je leur dis: Grimm ne pouvait être à
-Paris, mais à Reimberg. Qui l'y attirait? La curiosité de voir un camp
-où commandait en chef M. de Castries que nous savons avoir été de ses
-amis[559]. Mes critiques ne sont pas à bout pour si peu; ils ont trois
-points sur lesquels ils m'attaquent encore.
-
-[Note 558: _Mémoires et Correspondance histor. et littér. inédits_,
-publiés par Ch. Nisard, 1858, in-18, p. 91.]
-
-[Note 559: _Correspondance et Mém._ de Diderot, t. Ier, p. 400.]
-
-1º Si ce que dit Grimm était vrai, d'autres témoignages l'eussent
-confirmé, et il n'en existe aucun de ce genre. 2º Grimm prétend
-qu'à son retour à Paris, il tâcha de faire valoir la vérité et d'en
-convaincre tout le monde; rien n'indique qu'il ait fait de pareils
-efforts. 3º M. de Rochambeau, dans ses _Mémoires_, a, lui aussi,
-raconté le fait, et avec d'autant plus d'autorité qu'il était alors
-colonel dans le régiment où servait d'Assas; d'où vient donc que son
-récit, qui n'est pas, il est vrai, conforme à celui qui s'est le plus
-accrédité, diffère si fort de la version donnée par Grimm?
-
-Je vais répondre à tout cela.
-
-Lorsqu'on vient nous dire que le récit de Grimm n'est confirmé par
-aucun autre, on se trompe: le chapitre X du livre II des _Mémoires_
-de Lombard de Langres[560] contient une relation du fait complètement
-identique. C'est de son père, engagé comme sergent-major par M. de
-Rochambeau, que Lombard en tenait tous les détails. «Moi aussi, disait
-le père à son fils, moi aussi j'étais soldat dans Auvergne!» Et il
-lui racontait comment on était entré, la nuit, dans le taillis pour y
-reconnaître l'ennemi; comment, dans cette reconnaissance, il était près
-de Dubois; comment il lui avait entendu crier: «A nous, Auvergne!» et
-comment enfin il pouvait attester que d'Assas, blessé à mort, répétait
-à ses soldats: «Enfants! ce n'est pas moi qui ai crié, c'est Dubois.»
-Lombard de Langres prend la parole après son père. «J'ai, ajoute-t-il,
-hésité de rendre ce fait public. J'ai prié un ami, M. Crêtu, employé au
-ministère de la guerre, de faire toutes les recherches possibles pour
-savoir s'il ne découvrirait point sur les registres du temps quelque
-indice qui pût jeter du jour sur un fait si remarquable; ses soins ont
-été infructueux. Ces registres sont muets[561].»
-
-[Note 560: Tome Ier, p. 330-334.]
-
-[Note 561: M. Théodore Anne, dans l'avant-propos de son édition
-de l'_Histoire de l'ordre de Saint-Louis_ par Alex. Mazas (t. I, p.
-VIII) constate lui-même l'absence de tout document, au ministère de
-la guerre, pour les époques antérieures à 1763. La mort des officiers
-sur le champ de bataille n'a pas même une mention; à plus forte raison
-celle d'un simple sergent, comme Dubois, dut-elle être oubliée.]
-
-Grimm nous a dit que ses réclamations en faveur de Dubois n'avaient pas
-été moins inutiles; de là vient qu'on a douté qu'il les eût faites. Si
-je ne me trompe, cependant, il en existe dans la _Correspondance_ de
-Voltaire une sorte de trace, bien vague, bien effacée peut-être, mais
-que je ne puis me dispenser d'indiquer. Dans la première édition de son
-_Précis du règne de Louis XV_, Voltaire n'avait pu faire mention du
-trait de d'Assas. Le baron, frère du chevalier, et le major du régiment
-d'Auvergne lui écrivirent pour le prier de réparer cette omission, tout
-en omettant eux-mêmes de parler de Dubois.
-
-Fier d'être pris «pour le greffier de la gloire[562]», c'est son _mot_,
-Voltaire se hâta d'écrire à M. de Choiseul et de lui parler du fait
-tel que le lui avaient conté dans leur lettre le frère et le major.
-Il avait surtout hâte de l'assurer que son oubli involontaire d'un
-trait digne de Décius serait réparé dans la belle édition in-4º qu'il
-préparait.
-
-[Note 562: _Lettre_ à M. de Choiseul, du 12 nov. 1768.]
-
-Elle parut peu de temps après, avec l'addition annoncée: des
-réclamations toutes différentes des premières ne se firent pas
-attendre. M. de Schomberg, dont Grimm avait élevé les enfants, et qui
-était resté son ami, fut au nombre de ces nouveaux critiques. Nous
-n'avons pas sa lettre, mais on voit par la réponse de Voltaire que M.
-de Schomberg y parlait de d'Assas, et que, bien renseigné par Grimm, il
-s'étonnait des renseignements contraires à la vérité dont l'historien
-avait dû se servir.--«D'où vous sont venus ces détails? Qui vous a
-dit tout cela?» Voilà ce que semble avoir écrit M. de Schomberg, car
-Voltaire lui répond[563]: «Je n'ai fait que copier ce que le frère de
-M. d'Assas et le major du régiment m'ont mandé.»
-
-[Note 563: _Lettre_ du 31 oct. 1769.]
-
-Ce récit du baron d'Assas et du major est le même que Voltaire a
-conservé, en dépit des critiques, au chapitre XXXIII de son _Précis du
-règne de Louis XV_, et que nous connaissons tous. J'avoue qu'en raison
-de la source d'où il nous vient, ce récit ne manque pas d'autorité.
-
-Si l'histoire tient compte de leur grade à ceux qui témoignent devant
-elle, un major doit être cru sur parole; mais à le prendre ainsi, un
-colonel doit mériter qu'on ajoute encore plus de foi à ce qu'il dit.
-Or, le colonel du régiment d'Auvergne, M. de Rochambeau, a parlé[564],
-et sa version n'est pas d'accord avec celle du major, reproduite par
-Voltaire. Qui donc croire des deux? Ni l'un, ni l'autre, du moins
-complètement: tel est mon avis.
-
-[Note 564: _Mémoires militaires, histor. et polit._ de M. de
-Rochambeau, 1824, in-8º, t. Ier, p. 162-163.]
-
-Le témoignage du major, rendu de concert avec celui du baron d'Assas,
-ne me paraît pas des plus sûrs, parce qu'il n'est pas des plus
-désintéressés. Il cachait le désir d'une récompense qui fut en effet
-accordée à la famille, au mois d'octobre 1777, et cela suffit pour
-diminuer à mes yeux la sincérité des témoins. D'un autre côté, cette
-récompense civique ayant reporté, sans partage, sur le nom de d'Assas,
-la gloire de l'action héroïque, M. de Rochambeau pouvait-il, dans ses
-_Mémoires_, donner un démenti formel à l'ordonnance royale[565] qui en
-avait été la consécration? Pour qui d'ailleurs eût-il fait ce démenti?
-Pour la mémoire d'un pauvre sergent qui, pendant sa vie, n'avait guère
-compté aux yeux de son colonel, et qui, après sa mort, devait compter
-encore moins. M. de Rochambeau se contenta donc de relever dans le
-récit officiel, conforme à celui de Voltaire, quelques détails que le
-major n'aurait pas dû altérer[566]; mais, quoiqu'il n'oubliât pas la
-reconnaissance faite dans le taillis, il ne dit mot du sergent Dubois.
-Ce n'est pas pour moi une raison de douter de son héroïsme: loin de là.
-
-[Note 565: L'original existe dans la belle collection d'autographes
-de M. Ed. Dentu, qui a bien voulu m'en donner communication.]
-
-[Note 566: Un fragment de fort étonnants _Mémoires_, publié dans le
-_Bulletin du Bibliophile belge_, t. III, p. 130, contient sur ce fait
-une autre version assez peu différente de celle de M. de Rochambeau.]
-
-Les ténèbres planent sans doute encore sur l'histoire de cette nuit
-célèbre, mais j'y vois cependant assez clair pour dire: C'est Grimm
-qu'il faut croire, et avec lui Lombard de Langres. Je le fais d'autant
-plus volontiers qu'ainsi nous avons deux héros pour un.
-
-D'Assas perd la gloire du _mot_, mais il lui reste l'honneur insigne
-d'avoir déclaré qu'il ne lui appartenait pas, et d'avoir réclamé
-lui-même pour le soldat dont on lui prêtait la belle action. Il
-méritait qu'on l'écoutât mieux.
-
-Voilà ce que nous avions écrit dans notre seconde édition. Depuis
-lors rien n'est venu détruire notre opinion, au contraire: un nouveau
-témoignage lui est arrivé en aide.
-
-Le 12 juillet 1862, M. l'abbé Adrien de La Roque, arrière-petit-fils
-de Racine, à qui l'on doit la publication si intéressante des _Lettres
-inédites_ de son aïeul, nous écrivit:
-
-«Ce que vous avez dit de d'Assas dans votre livre de _l'Esprit dans
-l'histoire_ est parfaitement vrai.
-
-«Un de mes parents qui était officier supérieur au régiment d'Auvergne,
-à l'époque de la bataille de Clostercamp, a toujours raconté que le
-sergent Dubois seul avait eu le temps de crier: «A moi!»
-
-
-
-
-LIV
-
-
-Louis XVI, pas plus que son prédécesseur, ne possédait le don de la
-présence d'esprit et le secret de l'à-propos; mais lui, du moins, il
-avait conscience de son infériorité, et comme il savait aussi de quelle
-importance lui eussent été les qualités qui lui manquaient, il tâchait
-d'y suppléer.
-
-Pendant quelque temps, il eut sous main une sorte de bel-esprit en
-titre d'office, un juré faiseur de _mots_, un homme qui, d'après l'air
-des circonstances où le roi aurait à se montrer, devinait ce qu'on
-pourrait lui dire, et improvisait ce qu'il aurait à répondre. Cet
-homme, c'était le marquis de Pezay[567], qui recevait pour cela du
-roi une pension de 6,000 livres[568]. Louis XVI, aux grands jours,
-comptait sur lui, absolument comme le comédien sur son souffleur. Le
-prince de Ligne, je ne sais, il est vrai, d'après quelles données
-authentiques, nous fait connaître une des lettres-leçons que Pezay
-écrivit ainsi au roi, lettres dialoguées d'avance, contenant la demande
-et la réponse.
-
-[Note 567: _V._ sur le rôle politique du marquis de Pezay, les
-_Mémoires_ de Bezenval, t. Ier, p. 235; _l'Espion anglais_, t. IV, p.
-388; _l'Espion dévalisé_, p. 69.]
-
-[Note 568: _Rev. rétrospective_, oct. 1834, p. 138-139.]
-
-«Vous ne pouvez pas régner par la grâce, Sire, lui dit-il;--vous voyez
-qu'il parle en vrai maître,--la nature vous en a refusé; imposez par
-une grande sévérité de principes. Votre Majesté va tantôt à une course
-de chevaux; elle trouvera un notaire qui écrira les paris de M. le
-comte d'Artois et de M. le duc d'Orléans. Dites, Sire, en le voyant:
-«Pourquoi cet homme? faut-il écrire entre gentilshommes? la parole
-suffit.»
-
-«Cela arriva, dit le prince de Ligne. J'y étais. On s'écria: «Quelle
-justesse, et quel grand mot du roi! voilà son genre[569].»
-
-[Note 569: _Œuvres choisies_ du prince de Ligne, t. II, p. 288. Le
-rôle de Pezay cessa quand M. de Maurepas, qu'il voulait renverser par
-son influence auprès du roi, comme il avait renversé l'abbé Terray,
-se fut fait livrer sa correspondance secrète. Madame Cassini, sœur de
-Pezay, et l'inspiratrice ordinaire de ce qu'il devait inspirer, avait
-confié une copie des lettres à M. de Maillebois, qui les livra lui-même
-à M. de Maurepas. Pezay fut exilé. (MM. de Goncourt, _la Femme au
-XVIIIe siècle_, 1862, in-8º, p. 441.)]
-
-A une époque où l'esprit était tout, le bon sens presque rien; où
-un mot spirituel sauvait la sottise d'un fait; où l'on était charmé
-d'une révolution pourvu qu'elle fît dire de jolis _mots_[570], la
-précaution n'était pas mauvaise à prendre. Un roi de France pouvait
-tout se permettre, excepté de rester court. L'esprit était une des
-nécessités de son état; il lui en fallait quand même. Louis XV avait
-perdu une partie de sa popularité en ne prenant pas la peine d'en
-avoir ou de s'en faire fournir; Louis XVI pouvait risquer la sienne
-par une négligence semblable. L'expédient du marquis fut donc, à tout
-considérer, un moyen de bonne administration[571].
-
-[Note 570: Chamfort, _Œuvres choisies_, éd. A. Houssaye, p. 64.]
-
-[Note 571: Quand, à partir de 1789, Louis XVI fut obligé de
-prononcer des discours, on lui fit son éloquence, comme on lui avait
-fait son esprit. Garat fut un des pourvoyeurs. V. dans la _Revue
-contemporaine_, 15 décembre 1857, un article de M. Rathery sur
-l'_Armoire de fer_, p. 153.]
-
-Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'on y recourait pour nos
-princes. Nous avons vu Anne d'Autriche _soufflée_ par Mazarin, et nous
-allons voir, avec Chamfort, Louis XV, lui aussi, malgré sa paresse,
-acceptant d'étudier un rôle et de l'apprendre, gestes et paroles:
-«Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour
-plénière, tel qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre le
-roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses
-qu'il ferait au premier président, tout fut expliqué dans un mémoire,
-dans lequel on disait: «Ici, le roi prendra un air sévère; ici, le
-front du roi s'adoucira; ici, le roi fera tel geste, etc.» Le mémoire
-existe[572].»
-
-[Note 572: Chamfort, _Œuvres choisies_, édit. A. Houssaye, p.46.--A
-la séance royale qui eut lieu au Parlement le 22 février 1723, dans
-laquelle Louis XV vint déclarer sa majorité, il fallut trois discours:
-l'un du roi, l'autre du régent, le troisième du premier président. Pour
-qu'il n'y eût pas désaccord, une même plume écrivit les trois discours:
-celle du président Hénault. (_V._ ses _Mémoires_, Paris, E. Dentu,
-1855, in-8º, p. 61-62.)]
-
-Que de choses perdues faute d'un mot dit à point! que d'inimitiés
-faute d'une bonne parole! La duchesse d'Angoulême n'avait pas plus que
-son père le don de l'à-propos. Elle n'aurait pas, elle non plus, pu
-régner par la grâce, comme disait Pezay. Elle le savait, et de peur
-de ne pas bien dire, elle ne disait rien. Par malheur, son silence,
-mal interprété, faisait des mécontents. M. de Chateaubriand fut de
-ceux-là. Après la campagne d'Espagne, les ministres étaient venus
-complimenter la duchesse; elle eut pour tous un mot aimable; pour le
-ministre des affaires étrangères, Chateaubriand, elle n'eut qu'un
-sourire. Il s'en plaignit, et ses plaintes, bien naturelles, transmises
-par madame Récamier au duc de Montmorency, parvinrent jusqu'à la
-princesse, dont le duc était le chevalier d'honneur. Elle avoua son
-tort. «Mais que voulez-vous, dit-elle, M. de Chateaubriand n'est pas
-comme un autre. Un compliment banal ne lui suffit pas. Il faut lui
-parler sa langue ou se taire. J'ai cherché pour lui un mot heureux que
-je n'ai pas trouvé, et je me suis contentée d'un sourire, croyant qu'il
-lui exprimerait assez ma reconnaissance.»
-
-«Cette justification, dit M. Ch. Brifaut[573], parut insuffisante
-au grand homme, qui n'en a pas moins prouvé, en toute occasion, son
-admiration profonde pour la première vertu du siècle.»
-
-[Note 573: _Œuvres_, t. III, p. 78.]
-
-
-
-
-LV
-
-
-Me voici venu au temps de la Révolution. Il y aurait tout un livre à
-faire pour pousser comme il faut, à travers cette époque, la tâche que
-j'ai entreprise; pour prendre un à un les faits et les mots, et, les
-passant au crible, y dégager la vérité du mensonge; mais le moment d'un
-pareil travail n'est pas arrivé. Ce temps-là n'est pas encore mûr pour
-les historiens de notre génération. Le tableau est trop rapproché; nous
-ne sommes pas au point, comme on dit, pour le bien voir, même dans
-ces petits détails que notre tâche à nous est d'examiner avec un soin
-minutieux.
-
-«L'histoire, nous l'avons écrit quelque part, a la vue presbyte, elle
-voit mieux de loin que de près.» Or, ces temps ne sont pas encore
-assez éloignés pour qu'elle les puisse examiner comme il convient.
-
-Nous ne pourrons que nous poser, en courant, quelques questions sur un
-petit nombre de faits et surtout de _mots_ pris entre les plus fameux.
-
-Barnave a-t-il vraiment dit, à la séance de l'Assemblée nationale
-du 23 juillet 1789, après le meurtre de Foulon[574], cette phrase
-atroce: «Le sang qui vient de se répandre était-il donc si pur?»
-Oui, malheureusement. Rien, ni ce qu'il a lui-même écrit pour s'en
-justifier[575], ni ce que, par un effort de courageuse indulgence, M.
-Sainte-Beuve a tenté pour cela[576], rien ne pourra le laver du crime
-de cette parole inhumaine, qu'on lui répétait sans cesse, qui semblait
-être pour lui un stigmate indélébile[577], et dont, jusqu'au pied de
-l'échafaud, on lui fit un vivant remords.
-
-[Note 574: J'avais écrit que cette parole fut prononcée au sujet
-des massacres des colons de Saint-Domingue; c'était une erreur relevée
-avec raison par M. Eug. Despois (_l'Estafette_, 25 juillet 1857).
-La question des colonies ne donna lieu qu'à un _mot_ resté célèbre,
-mais souvent altéré. On avait dit (séance du 15 mai 1791) que les
-mesures favorables aux noirs irriteraient les colons, et rendraient
-entre eux une scission imminente. «Si, dit un orateur, cette scission
-devait avoir lieu; s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice, _il
-vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe_.» Voilà le vrai
-_mot_. On l'a prêté souvent à Robespierre; c'est Dupont de Nemours qui
-l'a dit.]
-
-[Note 575: _Œuvres_, publiées par M. de Bérenger, t. Ier, p. 107.]
-
-[Note 576: _Causeries du Lundi_, t. II, p. 34.]
-
-[Note 577: «J'ai vu depuis, dit-il (_Œuvres_, t. Ier, p. 108),
-beaucoup de gens qui, s'étant formé, sur ces deux mots, une idée
-complète de ma personne, s'étonnaient de ne trouver en moi ni la
-physionomie, ni le son de voix, ni les manières d'un homme féroce.»]
-
-«Le jour où il fut mené au supplice, lisons-nous sur l'un des rapports
-que les observateurs du Comité de sûreté générale rédigeaient tous les
-soirs, deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus, appuyés près
-d'une borne, entre un café et le corps de garde de la gendarmerie,
-près la grille de la Conciergerie, dans la cour du Palais, vis-à-vis
-l'escalier et en face de la fatale charrette, semblaient s'être mis là
-tout exprès pour apostropher Barnave; et, profitant d'un instant de
-huées pour n'être pas reconnus, ils lui dirent: «Barnave, le sang qui
-coule est-il donc si pur?[578]»
-
-[Note 578: _Memento, ou Souvenirs inédits_, 1838, in-12, t. II, p.
-223-224.]
-
-On ne peut pousser plus loin la cruauté du reproche.
-
-Dans un tout autre genre, Dieu merci! le _mot_ célèbre de M. de
-Montlosier passe pour n'être pas moins authentique, et cela de l'aveu
-même de M. de Chateaubriand[579]. Il avoue bien qu'il _ratissa_ quelque
-peu la phrase quand il la reproduisit, mais, en somme, il la déclare
-_vraie au fond_.
-
-[Note 579: _Mémoires d'outre-tombe_, t. III, p. 235.--Mais ce qui
-mit le _mot_ en relief, c'est la citation qui en fut faite dans le
-_Génie du Christianisme_ (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p.
-107).]
-
-La voici. Que le style de l'auteur des _Martyrs_ y ait ou non faufilé
-sa trame d'or, elle est fort belle:
-
-«Si l'on chasse les évêques de leurs palais, ils se retireront dans la
-cabane du pauvre qu'ils ont nourri. Si on leur ôte leur croix d'or, ils
-prendront une croix de bois; c'est une croix de bois qui a sauvé le
-monde[580].»
-
-[Note 580: _V._ Montlosier, _Mém. sur la Révolution française_, t.
-Ier, p. 379, et la _Notice sur M. de Montlosier_, par M. de Barante,
-p. 10.--M. de Talleyrand, dans un de ses derniers entretiens avec
-M. Dupanloup, lui certifia que tout ce qu'on disait sur ce _mot_ de
-Montlosier, et sur l'immense effet qu'il avait produit, était la vérité
-même. (_Biographie univers._, supplément, t. LXXXIII, p. 341.)]
-
-
-
-
-LVI
-
-
-Le _mot_ de Mirabeau à M. de Dreux-Brézé: _Allez dire à votre maître
-que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en
-sortirons que par la force des baïonnettes_[581], a longtemps été
-regardé comme étant d'une authenticité à toute épreuve. Une petite
-discussion soulevée à la Chambre des pairs, le 10 mars 1833, au sujet
-de la pension à décerner aux vainqueurs de la Bastille, a tout à coup
-amené des révélations qui ont un peu modifié la scène, et dont les
-paroles du grand orateur, qui en étaient le coup de théâtre, se sont
-elles-mêmes un peu ressenties. Le _Moniteur_ raconte ainsi ce court
-mais très curieux débat:
-
-[Note 581: A propos de la _baïonnette_, dont le P. Daniel disait
-(_Milice françoise_, liv. VI, ch. v) qu'il ne savait ni quand ni où
-elle avait été inventée, permettez-moi de vous rappeler, en passant,
-que son nom ne vient pas, comme on le dit partout, de celui de la
-ville de Bayonne, mais du diminutif espagnol _bayneta_, petite gaîne.
-_V._ notre _Chronique_ de la _Patrie_, nº du 27 mai 1859; le _Magasin
-pittoresque_, t. IX, p. 151-152. _V._ aussi _l'Intermédiaire_, t. II,
-p. 452, 598.--Le _mot_ le plus célèbre qu'on ait dit sur cette arme
-est celui-ci: «La balle est folle, la baïonnette est un héros.» Il se
-trouve dans la _Proclamation de Souwarow aux armées russes en 1796_.
-_V._ la traduction qu'en a donnée, d'après la version anglaise, M. de
-Montalivet, dans la _Revue de Paris_, 2e année, t. XIII, p. 232.]
-
-«M. VILLEMAIN.... Il y a quarante-deux ans, M. le marquis de
-Dreux-Brézé, appuyant et répétant un ordre imprudent qui avait été
-suggéré au vertueux et infortuné Louis XVI, prescrivait à l'Assemblée
-nationale de se dissoudre et de se séparer en trois ordres, et de
-ressusciter ainsi un passé qui allait disparaître à jamais. Vous savez
-les terribles et foudroyantes paroles qui furent alors prononcées par
-un grand orateur...
-
-«M. LE MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. Je vous remercie.
-
-«M. VILLEMAIN. Vous savez les paroles qui furent prononcées alors:
-«Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du
-peuple...» Je n'achève pas. Le jour où ces paroles furent prononcées,
-Messieurs, l'insurrection commençait et la Bastille était prise.
-
-«M. LE MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. J'ai dit que je remerciais M. Villemain
-d'avoir parlé de la séance dans laquelle mon père fut en présence de
-Mirabeau, et voici pourquoi je l'ai remercié: c'est parce que depuis
-longtemps je désirais que l'occasion se présentât de rectifier ce fait.
-Mon père, au retour de Louis XVIII, lui demanda la permission de le
-faire. Ce roi législateur, si sage, si modéré, lui demanda de ne pas le
-faire, et mon père s'y soumit par respect pour une si auguste volonté.
-Voici comment la chose se passa.
-
-«Mon père fut envoyé pour demander la dissolution de l'Assemblée
-nationale. Il y arriva couvert, c'était son devoir, il parlait au nom
-du roi. L'Assemblée qui était déjà dans un état d'agitation trouva cela
-mauvais. Mon père, en se servant d'une expression que je ne veux pas
-rappeler, répondit qu'il resterait couvert, puisqu'il parlait au nom
-du roi. Mirabeau ne lui dit pas: _Allez dire à votre maître_... J'en
-appelle à tous ceux qui étaient dans l'Assemblée et qui peuvent se
-trouver dans cette enceinte; ce langage n'aurait pas été admis.
-
-«Mirabeau dit à mon père: «NOUS SOMMES ASSEMBLÉS PAR LA VOLONTÉ
-NATIONALE, NOUS NE SORTIRONS QUE PAR LA FORCE.» Je demande à M. de
-Montlosier si cela est exact[582]. Mon père répondit à M. Bailly: «Je
-ne puis reconnaître dans M. Mirabeau que le député du bailliage d'Aix,
-et non l'organe de l'Assemblée.» Le tumulte augmenta, un homme contre
-cinq cents est toujours le plus faible; mon père se retira. Voilà,
-Messieurs, la vérité dans toute son exactitude[583].»
-
-[Note 582: D'après le compte rendu du _Journal des Débats_ du même
-jour (10 mars 1833), M. de Montlosier fit un signe affirmatif.--Les
-_Mémoires_ de Bailly, publiés en 1804 (t. Ier, p. 216), ne rapportent
-les paroles de Mirabeau, ni comme on les répète ordinairement, ni comme
-elles sont reproduites ici. Les _Éphémérides_ de Noël, au contraire
-(juin, p. 161), consacrent dès 1803 la version donnée par M. de
-Dreux-Brézé.]
-
-[Note 583: On a repris dans _l'Intermédiaire_, t. II, p. 74, 126,
-275, le débat sur cette affaire, mais sans rien en faire sortir de
-nouveau, qui contredise la déclaration de M. le marquis de Dreux-Brézé
-à la Chambre des pairs.]
-
-Un autre des grands effets oratoires de Mirabeau, cette belle phrase
-sur un fait mensonger[584] qu'il dit dans la séance du 13 avril 1790:
-«Je vois d'ici cette fenêtre.... d'où partit l'arquebuse fatale qui
-a donné le signal du massacre de la Saint-Barthélemy, etc.,» est un
-vol qu'il fit à Volney, bon écrivain, mauvais diseur, et, selon
-un pamphlet du temps, «l'un des plus éloquents orateurs _muets_ de
-l'Assemblée nationale[585].» Ces sortes d'emprunts, avec consentement
-du prêteur, étaient alors assez fréquents; Mirabeau, plus que personne,
-y trouva son compte.
-
-[Note 584: _V._ plus haut, p. 192-204.]
-
-[Note 585: Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, t. VII, p.
-323.--_V._ aussi Fortia de Piles, _Préservatif contre la Biographie
-nouvelle des contemporains_, nº 5, p. 43.]
-
-«Il avait un esprit très distingué, mais il lui préféra toujours celui
-des autres. Il avait une aptitude particulière à s'en emparer, et
-savait très-bien le rendre sien, en lui donnant sa couleur[586].»
-
-[Note 586: _Anecdotes sur les principaux personnages de la
-Révolution_, à la suite des _Mémoires_ attribués à Condorcet, 1824,
-in-8º, p. 319.]
-
-Chamfort fit presque tous ses discours, notamment, en sa qualité
-d'académicien, celui qui attaque si violemment les académies. Mirabeau,
-en échange, appelait Chamfort son _cher philosophe_[587]. Ce fut, en
-cela, son seul salaire, sa seule gloire.
-
-[Note 587: _Anecdotes inédites de la fin du_ XVIIIe _siècle_,
-Paris, 1801, in-12, p. 34.]
-
-Sieyès dut à M. de Lauraguais[588] le titre, c'est-à-dire tout l'effet
-de la brochure qui fit sa fortune séditieuse, comme disait M. de
-Vaisne: _Qu'est-ce que le Tiers-État? Rien! Que doit-il être? Tout!_
-
-[Note 588: _Lettres de L.-B. Lauraguais à madame ***_, an X, in-8º,
-p. 161-162.]
-
-M. de Talleyrand prit à H.-C. Guilhe, ancien directeur de l'École
-royale des sourds-muets de Bordeaux, le rapport sur l'instruction
-publique qu'il lut à l'Assemblée nationale, et qu'il imprima ensuite
-sous son nom[589].
-
-[Note 589: Quérard, _Supercheries littéraires dévoilées_, t. IV, p.
-441-442.]
-
-On s'entre-tuait si souvent alors! on pouvait bien se voler
-quelquefois. D'ailleurs le fameux axiome, rajeuni pour une autre
-révolution, n'était-il pas trouvé déjà? Brissot n'avait-il pas écrit
-dès 1780: «_La propriété_ exclusive _est un vol_ dans la nature[590].»
-
-[Note 590: _Recherches philosophiques sur le droit de propriété
-et sur le vol considéré dans sa nature_, etc. (Biblioth. philosoph.
-des législateurs, t. VI.)--Un bel esprit qui avait eu en communication
-les lettres autographes de Vauvenargues, n'avait que trop usé de ce
-droit plagiaire. D'après une note, écrite par M. de Villevieille,
-sur l'un des autographes du moraliste qui font partie de la riche
-collection de M. Ed. Dentu, «ce curieux d'esprit se faisait honneur de
-celui de Vauvenargues, et encadrait de ses phrases dans ses lettres
-particulières.» On ne revoyait plus les autographes qu'il pillait
-ainsi. Un grand nombre de lettres de Vauvenargues à M. de Villevieille,
-père de celui qui a écrit la note, n'ont pas été perdues autrement.]
-
-
-
-
-LVII
-
-
-J'avais souvent entendu dire[591] que Prudhomme avait pris dans une des
-plus véhémentes _mazarinades_ la fameuse devise de son recueil _les
-Révolutions de Paris_: «Les grands ne sont grands que parce que nous
-sommes à genoux; relevons-nous.» Je me mis en quête, et je finis par
-découvrir, mais sans être fort satisfait de la découverte. Je n'avais
-pas trouvé le voleur au gîte. Je ne tenais qu'une imitation indécise
-au lieu du plagiat bien conditionné qu'on m'avait promis. Jugez-en.
-Montandré a dit, dans son pamphlet bizarre, au titre plus bizarre
-encore: _le Point de l'Ovale_: «Les grands ne sont grands que parce
-que nous les portons sur nos épaules; nous n'avons qu'à les secouer
-pour en joncher la terre[592].» Comparez avec l'épigraphe de Prudhomme,
-et vous verrez qu'il n'y a rien là qui vaille la peine que l'on crie au
-voleur.
-
-[Note 591: _V._ Henri Martin, _le Libelliste_, Paris, 1833,
-introd., p. VI, et le _Catalogue de la biblioth. Soleinne_, t. Ier, p.
-287, nº 1264.]
-
-[Note 592: Moreau, _Bibliographie des Mazarinades_, t. Ier, p. 31;
-Rathery, _Athenæum_, 12 février 1853.]
-
-En fait de _mots_, il y en eut alors beaucoup plus de prêtés que de
-trouvés. On a donné celui-ci à Le Pelletier Saint-Fargeau tombant sous
-le couteau du garde du corps Pâris: «Je meurs content, je meurs pour la
-liberté de mon pays;» et sûrement, de l'aveu de ceux qui assistèrent à
-son agonie, il n'a rien dit[593].
-
-[Note 593: _V._ un article de G. Duval, _Revue du_ XIXe _siècle_, 9
-février 1840, p. 348.]
-
-«On fit tenir à l'homme expirant, dit Mercier[594], des paroles qui ne
-furent jamais prononcées.»
-
-[Note 594: _Le Nouveau Paris_, t. Ier, p. 162.]
-
-A ce propos, je vous dirai en passant: Défiez-vous des _mots_ prêtés
-aux mourants. La mort n'est point bavarde: un soupir, un regard noyé
-dans les ombres suprêmes, un geste de la main se portant vers le
-cœur, quelques paroles confuses, mais surtout sans déclamation, voilà
-seulement ce qu'elle permet à ceux qu'elle a frappés.
-
-On sait maintenant d'une façon certaine que Desaix à Marengo ne dit
-rien et ne put rien dire[595], et que les dernières paroles de Lannes à
-Essling ne furent pas celles qu'on croit[596].
-
-[Note 595: «Desaix, dit le duc de Valmy, tomba, non pas blessé à
-la tête d'un coup mortel, comme le dit W. Scott, mais d'une balle dans
-la poitrine qui traversa le cœur entier, et sortit par le dos. C'est
-alors que la division Desaix plia, et que les colonnes autrichiennes
-passèrent sur le corps du général qui ne fut retrouvé que longtemps
-après la bataille.» (_Hist. de la campagne de 1800_, 1854, in-8º, p.
-188.) Comment alors aurait-il pu prononcer un seul mot? Il ne dit donc
-rien, ainsi que l'affirme de son côté le duc de Raguse, qui, sur ce
-point, n'a pas été démenti. (_Mémoires_, t. II, p. 137.)]
-
-[Note 596: Fortia de Piles,_ Préservatif contre la Biographie
-nouvelle des contemporains_, nº 4, p. 96. V. surtout un excellent
-article de M. Villemain, _Revue des Deux-Mondes_, 15 avril 1857, p.
-904. On y trouve les vraies paroles du maréchal Lannes à Napoléon: «Au
-nom de Dieu, Sire, faites la paix pour la France, moi je meurs.» Il
-n'eût pas été prudent d'insérer de pareils mots dans le _Moniteur_;
-aussi, comme pour Desaix, en supposa-t-on d'autres: «Sire, je meurs
-avec la conviction et la gloire d'avoir été votre meilleur ami.» Par
-ces paroles prêtées à l'un de ses fidèles, Napoléon protestait contre
-les amitiés qu'il sentait défaillir ou qui l'abandonnaient déjà.]
-
-On n'est plus dupe du «léger badinage» que, suivant M. Thiers[597],
-Napoléon aurait mêlé à ses dernières paroles, en disant: «Je vais
-rejoindre Kléber, Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!...
-Ils viendront à ma rencontre.... Nous parlerons de ce que nous avons
-fait.... A moins que là-haut, comme ici-bas, on n'ait peur de voir tant
-de militaires ensemble[598].» On a cessé de croire au _mot_ de Joseph
-de Maistre mourant: «Je m'en vais avec l'Europe[599].» On a ramené à sa
-simple expression le dernier cri de Goëthe: «De la lumière, encore plus
-de lumière[600]!» Enfin l'on a supprimé de l'histoire tout l'esprit que
-Louis XVIII aurait eu à sa mort, qui fut, comme la plupart, des plus
-muettes[601].
-
-[Note 597: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XX, p. 705.]
-
-[Note 598: Ce «léger badinage» est l'invention d'un littérateur
-français, «qui a cru bien faire en embellissant ainsi la relation des
-derniers moments de Napoléon.» (_Napoléon et son historien M. Thiers_,
-par J. Barni. Genève, 1865, in-18, p. 353.) M. Barni ajoute en note:
-«C'est ce qui m'a été affirmé de la manière la plus positive par un
-témoin parfaitement digne de foi, mais que je n'ai pas le droit de
-nommer.»]
-
-[Note 599: «Le comte Rodolphe son fils, dans la _Vie_ qu'il a
-donnée de son père, ne fait pas mention de l'anecdote.» (_Revue de
-Genève_, août 1851, p. 556.)]
-
-[Note 600: Il dit en se tournant vers sa servante: «Approchez la
-chandelle.»]
-
-[Note 601: _V._ plus bas, p. 417-418.]
-
-Mais revenons aux scènes de la Terreur.
-
-Le _mot_ de l'abbé Edgeworth à Louis XVI prêt à mourir: _Fils de saint
-Louis, montez au ciel!_ est un _mot_ prêté. C'est Charles His[602],
-rédacteur du journal _le Républicain français_, qui passa pour l'avoir
-inventé le soir de l'exécution[603].
-
-[Note 602: C'est le même qui se vanta d'avoir le premier,
-c'est-à-dire même avant la ville d'Orléans, qui lui en disputa
-l'honneur, demandé que la fille de Louis XVI, prisonnière au Temple,
-fût rendue à la liberté. Sous la Restauration, tant de royalisme
-méritait récompense: on parla d'anoblir l'ancien rédacteur du
-_Républicain français_. Le voyez-vous s'appelant Charles d'His, comme
-le roi! Il n'osa pas. Son fils, plus hardi, n'a pas, dit-on, reculé
-devant la particule, quoiqu'il eût le même prénom que son père, et que
-l'équivoque fût ainsi toujours possible.]
-
-[Note 603: Charles de Lacretelle, dans son ouvrage _Dix années
-d'épreuves_, 1842, in-8º, p. 134, dit qu'il fut le premier à citer le
-mot dans le récit qu'il fit de l'exécution pour un journal, «alors
-presque le seul où respirât de l'intérêt pour l'auguste victime». Ce
-journal ne serait-il pas _le Républicain français_? et ne serait-ce pas
-pour cela que le _mot_ fut attribué à Ch. His, qui, après sa sortie du
-_Moniteur_, avait fondé cette feuille où l'on combattait énergiquement
-les principes de la Terreur? J'ajouterai, et sur bonnes preuves, que
-Ch. de Lacretelle, moins discret dans l'intimité que dans son livre, se
-déclarait franchement l'auteur du _mot_. S'il l'avait cité le premier,
-comme le disent ses _Dix années d'épreuves_, c'est qu'il eût été
-impossible que personne le citât avant lui!]
-
-Il courut bientôt tout Paris[604]. Le pauvre abbé fut l'un des
-derniers à apprendre..... qu'il l'avait dit.
-
-[Note 604: A l'endroit déjà cité, Lacretelle dit que l'article où
-se trouvait le _mot_ «fut généralement copié et traduit eu plusieurs
-langues». Il y eut toutefois des variantes. Ainsi, dans le nº 192
-des _Révolutions de Paris_ du 9 au 16 mars 1793, le _mot_ est ainsi
-reproduit: «Allez, fils aîné de saint Louis, le ciel vous attend.»]
-
-Il fut souvent questionné à ce sujet. Le comte d'Allonville[605],
-l'ancien ministre marquis Bertrand de Molleville, qui en parle
-dans son _Histoire de la Révolution_[606], M. de Bausset[607],
-lord Hollande[608], trompés par le bruit public, lui demandèrent
-sérieusement s'il avait ou non prononcé cette belle parole, et à tous
-il répondit que la pensée en était certainement dans son cœur, mais
-que, troublé comme il l'était, il n'avait pas dû en trouver la sublime
-formule. Enfin il ne se souvenait pas d'avoir rien dit.
-
-[Note 605: _V._ ses _Mémoires secrets_, 1838, in 8º, t. III, p.
-159-160, et les _Causeries d'un curieux_, par M. Feuillet de Conches,
-t. III, p. 416.]
-
-[Note 606: T. X, p. 429.]
-
-[Note 607: _Revue Rétrosp._, 2e série, t. IX, p. 458.]
-
-[Note 608: «Ce mot, écrit lord Holland, est une complète fiction.
-L'abbé Edgeworth a avoué franchement et honnêtement qu'il ne se
-rappelait pas l'avoir dit. Ce mot a été inventé dans un souper, le
-soir même de l'exécution.» (_Souvenirs diplomatiques_ de lord Holland,
-trad. de l'anglais, 1851, in-12, p. 254.)--Au moment où Louis XVI
-résistait pour qu'on ne lui liât pas les mains, l'abbé Edgeworth avait
-dit seulement: «Sire, c'est encore un sacrifice que vous avez à faire
-pour avoir un nouveau trait de ressemblance avec votre divin modèle.»
-Ces paroles, reproduites presque textuellement dans la lettre que
-Sanson fit insérer le 21 février 1793 dans le _Thermomètre politique_,
-journal de Dulaure, en réponse à l'indigne récit qui y avait paru, se
-trouvent, telles que nous les donnons, dans la lettre que la sœur de
-l'abbé Edgeworth écrivit le 10 février 1793 à l'une de ses amies, et
-qui a été publiée dans le _Dutensiana_, p. 213-218. Le _mot_ prêté au
-courageux abbé ne se trouve naturellement pas dans cette lettre qui
-n'omet pourtant aucune des circonstances du supplice. «Mon ami, dit
-mademoiselle Edgeworth, qui appelle ainsi son frère, se tint toujours
-auprès de lui (le roi). Il reçut ses derniers soupirs, et il n'est
-pas mort de douleur, il ne s'est même pas évanoui; il eut même la
-force de se mettre à genoux et de ne quitter que lorsque ses habits
-furent teints du sang de cette tête sacrée, que l'on promenait sur
-l'échafaud, aux cris de: Vive la nation!» Mademoiselle Edgeworth parle
-aussi du roulement de tambours qui couvrit la voix du roi, et, comme
-tout le monde, elle en attribue l'ordre à Santerre; mais il paraît
-prouvé que ce n'est pas lui qui le commanda. Mercier (_Nouveau Paris_,
-t. III, p. 6) dit que c'est l'acteur Dugazon. Selon M. Caro (_Notice
-sur Santerre_), ce serait le général Berruyer, qui même s'en serait
-vanté; d'autres veulent que ce soit Beaufranchet d'Ayat, ancien page
-de Louis XVI, et, disait-on, bâtard de Louis XV et de Morphise, la
-danseuse. C'est peut-être l'opinion la plus probable. _V._ Bertrand de
-Molleville, t. X, p. 430, et le _Catalogue des autogr._ de M. Guilb. de
-Pixérécourt, nº 867.]
-
-Et qui donc aurait pu garder un souvenir certain en pareille
-circonstance? La mémoire ne survit pas à ces ivresses de sang et
-d'épouvante.
-
-«J'y étois, dit Mercier dans un de ses meilleurs chapitres[609], et je
-n'ai jamais pu savoir où j'étois; c'est-à-dire comprendre, ou le péril
-où je me trouvois, ou toutes les singularités qui m'environnoient.
-
-[Note 609: _Nouveau Paris_, t. VI, p. 141-142.]
-
-«J'ai vu, ajoute-t-il, porter la tête de Féraud, et je ne puis rendre
-compte de son assassinat[610].
-
-[Note 610: Longtemps personne ne put savoir la vraie cause de ce
-meurtre, résultat d'une erreur de nom. Voici ce que je trouve, à ce
-sujet, dans les notes autographes du baron de Boissy d'Anglas sur les
-principaux événements de la vie politique de son père, qui présidait,
-comme on sait, cette terrible séance de la Convention: «Un adjudant
-général, nommé Fox, qui était de service auprès de la Convention, vint
-annoncer à M. de Boissy que les attroupements s'augmentaient d'une
-manière inquiétante, et lui demanda ses ordres; M. de Boissy les lui
-donna par écrit et de sa main: ils portaient de repousser la force
-par la force. Au moment où on lui présenta la tête de Féraud, que
-l'on disait être celle de Fréron, il crut que l'on venait de nommer
-Fox; pensant alors qu'on allait trouver sur cet officier général les
-ordres ci-dessus, M. de Boissy se crut totalement perdu, et, résigné à
-subir le même sort, il salua religieusement cette tête sanglante.» Il
-y avait en effet un complot contre Boissy d'Anglas. Une femme, Carie
-Migelly, avoua devant la Convention qu'elle était venue à l'Assemblée,
-ainsi que bien d'autres, avec l'intention de l'assassiner. M. L.
-Montigny possédait son _ordre d'incarcération_. Il avait aussi celui
-du nommé Martin Tacq, «prévenu d'avoir porté au bout d'une pique la
-tête du représentant du peuple Féraud». _V. Catalogue_ de sa collection
-d'autographes, 1860, in-8º, p. 184.--Un mot encore, ou plutôt une
-anecdote, qui fera ressortir tout ce qu'il y eut de modestie dans
-le courage de Boissy d'Anglas en cette circonstance. «Quelque temps
-après cette terrible séance, dit M. Saint-Marc Girardin, il montrait
-à M. Pasquier et à quelques amis la salle de la Convention, et leur
-expliquait sur les lieux la scène du 2 prairial: «Étant monté, avec
-lui, sur l'estrade du fauteuil du président, disait M. Pasquier,
-j'aperçus au fond de cette estrade une porte que je n'y avais point
-encore vue. Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? lui dis-je.--Oui,
-vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas, elle n'est percée
-et ouverte que depuis peu de jours, _et bien heureusement peut-être
-pour ma gloire_. Car, qui peut savoir ce que j'aurais fait, si j'avais
-eu derrière moi cette porte prête à s'ouvrir pour ma retraite?
-Peut-être aurais-je cédé à la tentation.» Voilà bien, ajoutait M.
-Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue sans rougir que la peur est
-possible à l'homme. Il n'y a que ceux qui se croient capables d'être
-faibles qui ne le sont pas, et il n'y a aussi que ceux-là qui sont
-indulgents pour les faibles.» (_Journal des Débats_, 22 août 1862.)]
-
-«J'ai vu Henriot commander aux canonniers, et je ne sais par quel
-chemin je me suis trouvé libre et chez moi.
-
-«J'ai appris la victoire du 13 vendémiaire, lorsque, sur ma chaise
-curule, je ne savois pas encore s'il y avoit eu bataille.
-
-«J'ai couru le palais du Luxembourg, le 18 fructidor, sans connaître
-l'importance de cette journée.
-
-«Je n'ai jamais cru à l'audace insolente et sanguinaire des
-Montagnards, parce que j'étois près d'eux....
-
-«Tout est _effet d'optique_; il est impossible de se figurer ce qui
-est.»
-
-
-
-
-LVIII
-
-
-On a prêté à l'abbé Maury, sinon plus d'esprit qu'il n'en eut, du moins
-plus de _mots_ qu'il n'en dit[611]; de même pour l'abbé Sieyès, dont le
-laconisme proverbial est presque devenu du bavardage, tant le mensonge
-l'a fait parler dans l'histoire. Ce qu'il y a de pis, c'est que souvent
-il n'a gagné que de l'odieux, à tous ces _mots_ supposés.
-
-[Note 611: Un des meilleurs est authentique: «Aux traits déjà
-cités, dit Arnault, dans la notice excellente qu'il lui a consacrée,
-j'ajouterai celui-ci; je le tiens de la personne qui s'y trouve
-compromise: «Vous croyez donc valoir beaucoup?» dit à Maury, dans un
-moment d'humeur, cet homme qui valait beaucoup lui-même. «Très peu
-quand je me considère, beaucoup quand je me compare» répondit vivement
-Maury.» (_Œuvres de A.-V. Arnault_, Mélanges, p. 431.)]
-
-Son fameux vote au jugement de Louis XVI: _La mort sans phrase_, est
-un des prêts que l'esprit des nouvellistes ou des folliculaires s'est
-trop empressé de lui faire; prêts forcés, mais non gratuits, car la
-réputation de celui à qui l'on en impose la charge en paye chèrement
-les intérêts. Sieyès pourtant ne craignait pas de repasser sur ces
-particularités supposées et parasites de son existence politique; il
-les réfutait sans humeur.
-
-«Il revenait avec quelque plaisir, dit M. Sainte-Beuve, sur ses anciens
-jours, et y rectifiait quelques points de récits qui appartiennent à
-l'histoire.
-
-«Le premier, disait-il, qui a crié _Vive la nation!_ et cela étonna
-bien alors, ce fut moi[612].»
-
-[Note 612: «En pleine Terreur, dit M. Clément de Ris, l'abbé
-Sieyès, corrigeant l'épreuve d'un panégyrique dans lequel il défendait
-sa vie politique, vit ces mots si terribles alors: J'ai _abjuré_
-la République, au lieu de: j'ai _adjuré_. «Malheureux! dit-il à
-l'imprimeur, voulez-vous donc m'envoyer à la guillotine?» (_Revue
-franç._, 20 oct. 1855, p. 21.) Ceci rentre dans la catégorie des faits
-et des _mots_ dont une faute d'impression est l'origine, et parmi ceux
-aussi qui sont nés d'un contre-sens, comme la fameuse parole d'Alfred
-le Grand: «Je veux laisser mes Anglais aussi libres que leur pensée.»
-(_V._ G. Guizot, _Études sur Alfred le Grand et les Anglo-Saxons_,
-et un article de M. Édouard Thierry, dans le _Moniteur_ du 26 août
-1856.)--La phrase: _C'est ici le chemin de Byzance_, que Catherine II
-aurait, dit-on, trouvée écrite à chaque coin de route, lors de son
-voyage en Crimée, comme l'espérance d'une conquête, est dans le même
-cas. Nous avons prouvé ailleurs que c'est la traduction abrégée et à
-contresens d'une inscription grecque placée à Kherson, sur un arc de
-triomphe, et mal comprise par l'ambassadeur anglais, M. Fitzherbert.
-(_V. l'Illustration_, 22 juillet 1854, p. 55.)--En fait de contresens
-de mots qui ont amené de grosses erreurs d'histoire, je n'en sais pas
-de plus curieux que celui d'Aug. Thierry dans la vingt-quatrième de ses
-_Lettres sur l'histoire de France_. Il y prend une table brisée pour
-une proclamation déchirée, et fait sortir de là toute la révolution
-de la commune de Vézelay. M. Guizot, qui, dans ses _Mém. relatifs
-à l'hist. de France_ (t. VII, p. 192), avait traduit _tabula_ par
-_affiche_, était le premier coupable. (_V._, à ce sujet, un excellent
-travail de M. Léon de Bastard, _Biblioth. de l'École des Chartes_, 3e
-série, t. II, p. 361.)]
-
-«Il niait avoir prononcé les paroles qu'on lui prête après le 18
-brumaire: «_Messieurs, nous avons un maître; ce jeune homme fait
-tout, peut tout, et veut tout._» Le _mot_, d'ailleurs, est beau et
-digne d'avoir été prononcé. Mais il dit seulement à Bonaparte, qui
-lui demandait pourquoi il ne voulait pas rester consul avec lui, et
-qui insistait à lui offrir cette seconde place: «Il ne s'agit pas de
-consuls, et je ne veux pas être votre aide de camp.»
-
-«Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de Louis XVI, ce
-fameux mot: _La mort sans phrase_; il dit seulement, ce qui est
-beaucoup trop: _La mort_. Il supposait que quelqu'un s'étant enquis de
-son vote, on aurait répondu: _Il a voté la mort sans phrase_, ce qui a
-passé ensuite pour son vote textuel[613].
-
-[Note 613: Nous tenons de M. de Pongerville que Du Festel, l'un
-des votants (_Réimpression du Moniteur_, t. XV, p. 169-208), lui avait
-souvent dit que l'erreur venait du sténographe de la Convention. Avant
-le vote de chacun des membres, il avait eu à consigner quelque petit
-discours justificatif. Sieyès presque seul ne dit rien que: _La mort_.
-Le sténographe, pour constater ce laconisme exceptionnel, mit sur
-sa copie, entre parenthèse: (_sans phrase_). De là l'erreur, encore
-une fois.--Un jour, M. Anglès avait prêté à M. Sieyès le cinquième
-volume du _Censeur européen_, où le mot: _La mort sans phrase_ était
-répété. Il le lui rendit après avoir mis en marge: _C'est faux, voir
-le_ Moniteur _de l'époque._ En effet, ayant consulté le _Moniteur_ du
-20 janvier 1793, nous avons trouvé le vote du laconique député de la
-Sarthe, désigné ainsi (p. 105): «SYEYES (sic). La mort.»]
-
-«Il a dû regretter ce vote fatal, sans lequel il aurait eu le droit, en
-effet, de dire ce qu'il écrivait à Rœderer dans l'intimité: «Vous me
-connaissez, vous ne m'avez jamais vu prendre part au mal; vous m'avez
-vu quelquefois prendre part au bien qui s'est fait[614].»
-
-[Note 614: Pourquoi en effet, au lieu d'avoir à se justifier de
-sa façon de voter, n'a-t-il pas eu à se justifier de son vote même,
-comme l'abbé Grégoire, si souvent traité à tort de régicide, et qui si
-souvent se disculpa vainement de l'avoir été? Malgré ses protestations,
-telle qu'une lettre du 4 octobre 1820, analysée dans le _Catalogue
-d'autographes_ du 15 avril 1854, p. 42; malgré les livres qui
-protestèrent pour lui, telle que la _Biographie des contemporains_ par
-Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 1946, l'erreur ne s'est pas arrêtée. Il y
-a quelque temps, elle trouvait un dernier mais redoutable écho dans les
-_Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, par M. Guizot, t. I,
-p. 233.]
-
-«Il s'indignait qu'on attribuât à ce mot: _J'ai vécu_, qu'il avait
-dit pour résumer sa conduite sous la Terreur, un sens d'égoïsme et
-d'insensibilité qu'il n'y avait pas mis[615].»
-
-[Note 615: «Lorsqu'un de ses amis, dit M. Mignet, lui demanda
-plus tard ce qu'il avait fait pendant la Terreur: «Ce que j'ai fait,
-lui répondit M. Sieyès, _j'ai vécu_.» Il avait, en effet, résolu
-le problème le plus difficile de ce temps, celui de ne pas périr.»
-(_Notices historiques_, in-8º, t. Ier, p. 81.)--Le mot _arrière-pensée_
-est, a-t-on dit (_Magasin pittor._, t. VIII, p. 87), un néologisme de
-l'abbé Sieyès. La chose était si bien dans son caractère qu'on a cru
-que lui seul pouvait avoir créé le mot; erreur encore; il se trouve
-déjà dans ce vers très vrai du _Dissipateur_ de Destouches (acte V, sc.
-IX):
-
- Les femmes ont toujours quelque arrière-pensée.
-]
-
-Le _mot_ de Favras, disant au greffier, après avoir lu son arrêt de
-mort: _Vous avez fait, Monsieur, trois fautes d'orthographe_, passe
-pour très vrai. Mais c'est probablement ce qui importa le moins à M.
-V. Hugo lorsqu'il en fit un vers de sa _Marion Delorme_[616]. Pour
-qu'il le trouvât digne d'être mis dans la bouche de Saverny allant au
-supplice, il lui suffit que ce fût un _mot_ d'un héroïsme à effet.
-Nous trouvons, mise en alexandrins, dans la même pièce[617], la phrase
-sur la soutane rouge de Richelieu, dont nous avons déjà prouvé le
-mensonge[618].
-
-[Note 616: Acte V, sc. VII.]
-
-[Note 617: Acte II, sc. I.]
-
-[Note 618: _V._ plus haut, p. 256.]
-
-Cette boutade spirituelle de Saverny[619]:
-
-[Note 619: Acte III, sc. VII.]
-
- Donc vous me succédez..... un peu, sur ma parole,
- Comme le roi Louis succède à Pharamond,
-
-n'est que la traduction versifiée d'un _mot_ dit à Louis XV, se
-décidant à avouer qu'il _succédait_ peut-être à Saint-Foix dans les
-bonnes grâces de la Du Barry: «Oui, répliqua quelqu'un, comme Votre
-Majesté succède à Pharamond!»
-
-Un vers plus remarqué de _Marion Delorme_ est celui-ci[620]:
-
-[Note 620: Acte IV, sc. VIII.]
-
- LE ROI (_à l'Angely_).
-
- Pourquoi vis-tu?
-
- L'ANGELY.
-
- _Je vis par curiosité._
-
-Très joli _mot_! mais qui date de la Terreur.
-
-Les uns le prêtent à Mercier, les autres, madame de Bawr, par
-exemple[621], en gratifient M. Martin, homme d'esprit plus inédit, mais
-plus réel aussi peut-être. Quelqu'un m'a reproché de n'avoir pas mis
-cet hémistiche dans mon petit livre des _Citations_. Vous voyez que
-j'ai mes raisons; je le réservais pour les _Mots historiques_[622].
-
-[Note 621: _Mes souvenirs_, p. 137.]
-
-[Note 622: En revanche, j'ai mis parmi les citations (_L'Esprit des
-autres_, édition elzévir., p. 222) un _mot_ que M. Eugène Despois m'a
-reproché de n'avoir pas placé dans ce volume; c'est celui de Vergniaud,
-à la séance du 17 septembre 1792. Comme ce _mot_ n'est qu'une citation
-du _Guillaume Tell_ de Lemierre, et non un souvenir authentique du
-Guillaume Tell de l'histoire, si tant est que l'histoire ait un
-Guillaume Tell, j'ai cru bon de le laisser où je l'avais d'abord placé.]
-
-C'est à Ducis qu'il fut dit, selon madame de Bawr. Lui aussi avait
-alors fait son _mot_, lorsqu'il avait écrit à l'un de ses amis: «Que
-parles-tu, Vallier, de faire des tragédies? _la Tragédie court les
-rues_[623]!» Seulement, il ne se doutait pas qu'il ne faisait que
-répéter là ce qu'on lit dans une _mazarinade_:
-
-[Note 623: Campenon, _Essais de Mémoires... sur la vie... de
-Ducis_, Paris, 1824, in-8º, p. 79.]
-
- Comédiens, c'est un mauvais temps,
- La Tragédie est par les champs[624].
-
-[Note 624: _Les Triboulets du temps_, dans nos _Variétés
-historiques et littéraires_, t. V, p. 17.]
-
-
-
-
-LIX
-
-
-Vous parlerai-je de la mort d'André Chénier; de cette scène
-d'_Andromaque_ que Roucher et le poète de _la Jeune captive_[625]
-auraient récitée dans la charrette qui les portait au supplice; du
-_mot_ désespéré d'André, qui, prêt à mourir, frappe son front plein
-de pensées immortelles? Je ne sais, j'hésite. Ce sont choses dont je
-doute, j'en conviens, mais tout en m'affligeant de douter[626].
-
-[Note 625: Cette _jeune captive_ était mademoiselle Aimée de
-Coigny, depuis duchesse de Fleury, puis épouse de M. de Montrond, et
-non pas, comme on l'a toujours dit, la marquise de Coigny, née de
-Conflans. (Ch. Labitte, _Études litt._, t. II, p. 184, et l'_Athenæum_,
-1853, 2e semestre, p. 393.)]
-
-[Note 626: Ce dont je ne doute plus, par exemple, et j'en suis
-bien heureux, c'est de la fausseté de l'accusation portée contre
-Marie-Joseph-Chénier, au sujet de la mort de son frère. M. Michaud
-dit et écrivit le premier qu'il l'avait laissé périr (Sainte-Beuve,
-_Causeries du Lundi_, t. VII, p. 20), et, depuis, qui ne l'a pas
-répété? Tout ce qu'il y a là de cruel mensonge a été victorieusement
-démontré dans la brochure de M. L.-J.-G. de Chénier, neveu d'André et
-de Marie-Joseph: _la Vérité sur la famille de Chénier_, Paris, 1844,
-in-8º.]
-
-Le récit qu'un romancier, Hyacinthe de Latouche, en a fait, ne repose,
-il faut l'avouer, que sur le dire de contemporains plus ou moins
-suspects. J'ai su, je l'avoue encore, par des témoignages dignes de
-foi, des détails bien faits pour aider à la désillusion; j'en appelle
-même à un poète, à M. A. Houssaye, qui, les ayant eus d'une autre
-source, n'a pas craint de consigner les plus curieux dans une relation
-très intéressante, mais tout à fait désenchantée[627]. Je sais qu'on
-viendra me dire aussi que le _mot_ d'André Chénier peut parfaitement
-avoir été suggéré à celui qui le lui attribua le premier par la devise
-que son ami et compagnon de captivité, le jeune Trudaine, avait
-dessinée sur le mur de leur cachot: «C'était un arbre fruitier ayant
-à ses pieds une branche rompue sur laquelle se lisaient ces mots:
-«_J'aurais porté des fruits[628]._» Le _mot_ d'André Chénier est là
-tout entier comme pensée; il n'avait plus qu'à en trouver l'expression,
-ce qui n'était pas difficile pour un écrivain comme H. de Latouche. Je
-vois cela, j'y trouve des raisons de doute, et cependant l'idée que
-je vais toucher à cette mort poétique et la déflorer de sa virginité
-funèbre fait que je répugne à la réfutation.
-
-[Note 627: _La Mort d'André Chénier_ (_Philosophes et Comédiennes_,
-2e série, p. 79).--C'est M. de Vigny, dans _Stello_, qui a le plus aidé
-au mensonge. Il ne savait même pas qu'André Chénier périt, non sur la
-place de la Révolution, mais «sur la place publique de la barrière de
-Vincennes.» _V._ la brochure de M. de Chénier, p. 57.]
-
-[Note 628: _Fructus matura tulissem._ (Le marquis de Saint-Aulaire,
-_Lettres inédites de madame du Deffant_, t. Ier, p. 103, note.)--Depuis
-que j'ai écrit ceci, dans mes précédentes éditions, il m'est arrivé
-un témoignage qui ne laisse aucun doute sur l'origine du _mot_.
-Suivant une _note_ de Loizerolles fils, dans son poème sur _la mort
-de Loizerolles_, son père (1813, in-12, p. 176), le dessin dont je
-parle aurait été, non du jeune Trudaine, mais d'André lui-même. «André
-Chénier, dit Loizerolles, qu'il faut en croire, puisqu'il était son
-compagnon de captivité à Saint-Lazare, avait dessiné sur le mur de sa
-chambre un arbre qui penchait sa tête languissante, dont les rameaux
-étaient abattus par le vent.»]
-
-M. Géruzez a procédé plus hardiment.
-
-«M. de Latouche, dit-il[629], a pris sur lui de faire réciter à
-Roucher et André Chénier, pendant le trajet de la prison à l'échafaud,
-la première scène d'_Andromaque_, entre Oreste et Pylade; il ne savait
-pas, et ne pouvait pas savoir quelles paroles ont échangées les deux
-amis sur le triste tombereau qui les conduisait à la mort, et il le dit
-comme s'il l'avait su[630].»
-
-[Note 629: _Histoire de la Littérature pendant la Révolution_, p.
-388-389. Le dernier et le plus complet des biographes d'André Chénier,
-M. Becq de Fouquières, ne voit aussi dans tout cela que des légendes.
-_V._ la _notice_ en tête de l'édition qu'il a donnée des _Œuvres_, p.
-XLV.]
-
-[Note 630: Je ne veux pas faire grâce au fameux banquet des
-Girondins. C'est une invention de M. Thiers (_Hist. de la Révolut._, 4e
-édit., t. V, p. 460), enjolivée par Charles Nodier (_Œuvr. complètes_,
-t. VII, p. 39), et, pour que rien n'y manquât, _illustrée_ par M. de
-Lamartine (_Hist. des Girondins_, t. VII, p. 47-54). Le récit que
-Riouffe, l'un de ceux qui survécurent, donna dans ses _Mémoires d'un
-détenu_ (2e édit., an III, in-12, p. 61-63), était assez pathétique
-sans qu'il fût besoin que ces trois historiens, dont un romancier et un
-poète, vinssent y dresser le menu de leurs mensonges. «Il serait, dit
-M. Granier de Cassagnac, après avoir, dans son _Histoire des Girondins
-et des Massacres de septembre_ (Paris, E. Dentu, in-8º, t. Ier, p. 48),
-reproduit les pages de M. de Lamartine, il serait impossible de rien
-ajouter à ce récit; rien, si ce n'est la vérité.» Et M. de Cassagnac
-prouve qu'en effet elle en est complètement absente.]
-
-S'il a pu m'en coûter de toucher à ce mensonge intéressant, il
-ne m'est pas moins pénible d'en déflorer un pareil et même plus
-touchant, la prétendue histoire des vierges de Verdun, dont, selon
-M. de Lamartine[631], «la plus âgée aurait eu dix-huit ans,» tandis
-qu'en réalité la plus vieille de ces malheureuses suppliciées était
-septuagénaire[632], et la plus jeune plus que majeure[633].
-
-[Note 631: _Histoire des Girondins_, 1847, in-8º, t. VIII, p. 125.]
-
-[Note 632: Ou peut s'en faut, elle avait soixante-neuf ans.]
-
-[Note 633: Elle avait vingt-deux ans. Deux des condamnées n'avaient
-que dix-sept ans; mais, à cause de leur âge même, elles ne furent pas
-menées à l'échafaud, on se contenta de les déporter. (Ch. Berriat
-Saint-Prix, _la Justice révolutionnaire_, 1861, in-12, p. 63-64.)]
-
-Comme revanche, il est une autre erreur simplement horrible celle-là,
-qui pourra me dédommager par la réfutation qu'elle appelle, et qui est,
-Dieu merci! très facile à faire.
-
-Il s'agit de mademoiselle de Sombreuil et du verre de sang qu'on
-prétend qu'elle fut forcée de boire, pour obtenir la vie de son père,
-aux massacres de septembre. Cette fable atroce, tant répétée, ne
-repose que sur une note de Legouvé, dans son poème sur le _Mérite
-des femmes_[634]. Comment, sans aucune preuve, en dépit même de
-l'invraisemblance matérielle du fait[635], Legouvé s'est-il permis
-cette invention? quel a pu être son point de départ? M. Louis Blanc va
-répondre[636].
-
-[Note 634: 1838, in-8º, p. 94. La première édit. est de
-1801.--L'abbé Delille lui-même, dans ses notes du poème de la _Pitié_
-(édit. de 1822, in-12, p. 205), s'était contenté de dire: «Mademoiselle
-de Sombreuil se précipita au travers des bourreaux pour sauver son
-père. Cet héroïsme de la piété filiale désarma les assassins, et M. de
-Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe.»]
-
-[Note 635: B. Maurice, _Hist. polit. des anciennes prisons de la
-Seine_, 1840, in-8º, p. 286-287.]
-
-[Note 636: _Hist. de la Révolution_, t. VII, p. 185.]
-
-Quand mademoiselle de Sombreuil eut désarmé les meurtriers, «à force
-de courage, de beauté, de dévouement et de larmes», elle parut sur le
-point de s'évanouir. «Un de ces hommes barbares, saisi d'une soudaine
-émotion, courut à elle et lui offrit un verre d'eau, dans lequel
-tomba une goutte de sang que l'égorgeur avait à ses mains. Telle est
-l'origine de la fable hideuse, où l'on nous montre mademoiselle de
-Sombreuil forcée, comme condition du salut de son père, de boire un
-verre de sang[637].»
-
-[Note 637: L'horrible anecdote est aussi réfutée par G. Duval,
-(_Dict. de la Conversat._, 2e édit., t. XVI, p. 266); mais elle ne
-l'a jamais été plus victorieusement que dans plusieurs articles de
-_l'Intermédiaire_, t. II, p. 279, 308, 435, et surtout dans celui de
-l'historien du _Couvent des Carmes_, M. Alex. Sorel, publié par _le
-Droit_ du 27 sept. 1863.]
-
-M. Louis Blanc ajoute en note: «Je tiens le fait d'une dame qui,
-elle-même, le tenait de mademoiselle de Sombreuil, dont elle avait été
-l'amie. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que mademoiselle de
-Sombreuil racontait la chose pour prouver que les hommes de septembre,
-tout cruels qu'ils furent, n'étaient point absolument inaccessibles à
-la pitié.»
-
-
-
-
-LX
-
-
-«C'est, dit Arnault dans l'article de la _Revue de Paris_ que nous
-avons déjà souvent cité, c'est un mot admirable que le mot de Bailly,
-cet homme qui termina par une mort si héroïque une vie si honorable.
-Pendant les apprêts de son supplice, apprêts renouvelés et prolongés
-avec tant de cruauté, une pluie glaciale n'avait pas cessé de tomber
-sur ce vieillard demi-nu. «Tu trembles, Bailly?» lui dit un de ses
-bourreaux.--«J'ai froid,» répondit Bailly.
-
-«On trouve dans Shakspeare une réponse toute semblable faite par un
-de ses héros, en semblable position[638]. Dans une émeute populaire,
-lord Say, traîné devant le Marat de l'époque, devant John Cade, qui
-rendait ses sentences au pied même du gibet, est condamné à mort par ce
-monstre. «Quoi! lâche, tu trembles!» lui dit un des exécuteurs.--«C'est
-la paralysie et non la peur qui me fait trembler,» répondit le vieux
-lord.
-
-[Note 638: Selon Lingard, Charles Ier, le matin de son exécution (9
-février 1649), se revêtit de deux chemises, disant: «Si je tremblais de
-froid, mes ennemis l'attribueraient à la peur; je ne veux pas m'exposer
-à un pareil reproche.»]
-
-«Que conclure de cette ressemblance? Que Shakspeare avait deviné
-Bailly[639]. Tout ce que les passions humaines peuvent inspirer, le
-génie peut l'inventer.
-
-[Note 639: On a su le mot de Bailly par l'exécuteur lui-même. _V._
-les _Mémoires d'un détenu_, p. 80.--Ce très curieux livre de Riouffe
-nous a transmis la plupart des _mots_ de Danton avant son supplice,
-et ce témoignage suffit pour qu'on les croie authentiques. Riouffe
-les écrivait au vol. Danton, qui s'en doutait, y mettait alors de la
-coquetterie; il soignait ses _mots_, il faisait à chacun sa toilette
-pour la postérité: «Il s'efforçait, dit Riouffe, p. 93, de donner à ses
-phrases une tournure précise et apophthegmatique, propre à être citée.»]
-
- Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance,
-
-dit Piron.»
-
-Ces rencontres sont possibles pour tous les genres de pensées; j'en
-ai donné des preuves ici même et dans _l'Esprit des autres_. Une
-dernière preuve pourtant: Cicéron a dit de la reconnaissance que «c'est
-l'âme qui se souvient», _Animus memor_. Le sourd-muet Massieu, prié
-par écrit, dans une des séances publiques de l'abbé Sicard, de donner
-la définition de la même vertu, traça avec la craie, sur le tableau
-noir, cette phrase restée célèbre et qui méritait si bien de l'être:
-_La reconnaissance est la mémoire du cœur_[640]. C'est, étendue et
-embellie encore, l'expression de l'orateur romain que ce bon Massieu
-certainement ne connaissait pas.
-
-[Note 640: La Bouisse-Rochefort, _Trente ans de ma vie_ ou
-_Mémoires politiques et littéraires_, 15e livraison, p. 37.]
-
-De nos jours, l'auteur des _Nouvelles à la main_, et non pas celui de
-_Richard III_, qui n'a fait que la reprendre, a donné de la phrase
-du sourd-muet cette désolante contre-partie: _L'ingratitude est
-l'indépendance du cœur_. J'ai cherché partout des précédents à cette
-triste pensée et n'en ai pas trouvé. Ce n'est pas que l'ingratitude fût
-inconnue autrefois; mais, et c'est peu honorable pour notre temps, le
-_mot_, la formule, n'arrive jamais qu'à l'époque où la _chose_ est le
-plus en honneur.
-
-
-
-
-LXI
-
-
-Nous avons raconté ailleurs[641], dans toute leur effroyable réalité,
-les détails des dernières heures de Robespierre, et nous nous sommes
-efforcé de prouver d'une façon définitive comment sa mort n'a pas été
-le résultat d'un suicide, ainsi qu'on l'a répété si souvent depuis que
-l'_Histoire de la Révolution_ par M. Thiers a donné à cette erreur
-sanction et popularité[642].
-
-[Note 641: _V._ _Paris démoli_, 2e édit., ch. I.]
-
-[Note 642: Depuis, M. Campardon, dans son livre d'ailleurs très
-curieux, _Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris_, 1862, in-12,
-t. II, ch. v, a repris le système qui admet que Robespierre se tira
-lui-même le coup de pistolet; mais une des pièces qu'il publie, p. 152,
-le dément; c'est le rapport des officiers de santé sur le pansement
-des blessures de Robespierre. Il en ressort que le coup de pistolet
-qui lui fracassa la mâchoire inférieure fut tiré «_dans une direction
-oblique_..., DE GAUCHE A DROITE, DE HAUT EN BAS». Or, fût-on même
-gaucher, s'est-on jamais tiré ainsi un coup de pistolet? Il faut,
-dans ce cas, qu'il parte de la main d'un autre: cet autre ici est le
-gendarme Méda, comme nous l'avons dit, qui, par ses déclarations, que
-reproduit M. Campardon, p. 150, sur la manière dont l'arme fut dirigée,
-puis déviée, et dont le coup porta, se trouve on ne peut mieux d'accord
-avec le procès-verbal des médecins.]
-
-Nous ne reprendrons pas cette thèse. Un autre point plus obscur de
-la biographie de Robespierre nous occupera. Ce n'est pas l'histoire
-trop rebattue de l'homme, mais l'histoire très peu connue de l'une de
-ses œuvres, que nous vous dirons; en un mot, nous vous ferons savoir
-comment c'est un pauvre abbé qui fit, sous le nom et pour la plus
-grande gloire de notre avocat d'Arras, le rapport sur l'_Être suprême_,
-lu à la Convention le 7 mai 1794.
-
-Je prends textuellement ce récit dans un rare et curieux petit livre:
-_La Harpe peint par lui-même_[643]:
-
-[Note 643: Paris, 1817, petit in-12, p. 36.--Puisque nous venons de
-nommer La Harpe, rappelons en courant que la _prédiction_ de Cazotte,
-dont il écrivit le récit tant cité, est toute de son fait. Il l'avouait
-lui-même en finissant; mais cette fin fut supprimée par l'éditeur de
-ses _Œuvres posthumes_ qui publia le premier l'étrange narration.
-Heureusement M. Boulard possédait le récit autographe, et l'on a tout
-su par là. Le _Journal de Paris_ du 17 février 1817 donna une partie
-de l'aveu supprimé, et M. Beuchot (_Journal de la Librairie_, 1817, p.
-382-383) a dit le reste. Dans la _Biographie des croyants célèbres_
-(art. CAZOTTE), dans les _Mémoires de la baronne d'Oberckick_ (t. II,
-p. 398), que ce fait seul discréditerait, on s'y est encore laissé
-prendre; mais M. Sainte-Beuve, au contraire, s'en est gardé. Ce récit
-lui semble être le morceau capital de La Harpe: «_Invention_ et style,
-dit-il, c'est son chef-d'œuvre.» Or, notez bien, _invention!_ _V._ les
-_Causeries du Lundi_, t. V, p. 110.]
-
-«M. Porquet est digne d'être distingué par sa prose, particulièrement
-pour un discours que personne au monde ne lui aurait attribué, si M. de
-Boufflers, son élève, n'eût trahi son secret. Voici le fait, tel que
-nous le tenons de cet académicien lui-même:
-
-«En 1794, l'abbé Porquet demeurait à Chaillot; là, vivant dans une
-solitude profonde, il avait pensé qu'il était à l'abri de la faux
-révolutionnaire, qui à cette époque moissonnait tant de victimes.
-Quelle fut un jour sa surprise, et quel fut son effroi, lorsqu'il reçut
-une invitation de Robespierre de se rendre sur-le-champ auprès de lui!
-Une pareille invitation n'était rien moins qu'un ordre. Il obéit et se
-présenta tout tremblant devant cet arbitre suprême de la vie et de la
-mort de tous les Français.
-
-«Robespierre sourit en le voyant. «Ne craignez rien, lui dit-il, je
-connais votre patriotisme, et, mes occupations ne me laissant pas le
-temps d'écrire, j'ai recours à votre plume. Sous quatre jours, je dois
-prononcer à la Convention un discours pour annoncer et faire légaliser
-la Fête de l'Être suprême; j'ai jeté les yeux sur vous pour me faire ce
-discours, dont la lecture ne doit point passer une heure. Vous voudrez
-bien me le remettre sous trois jours.»
-
-«Deux jours après, l'abbé Porquet eut fini ce discours qu'on trouva
-bien différent de tous ceux que Robespierre avait composés jusqu'alors.
-Le petit nombre de connaisseurs qui pouvaient, à cette époque, juger
-sans passion et sans partialité, trouvèrent que l'avocat d'Arras avait
-fait des progrès dans l'art d'écrire[644].»
-
-[Note 644: Selon une note de M. Boulliot, dont le concours fut si
-précieux à Barbier pour son _Dictionnaire des anonymes_, ce n'est pas
-l'abbé Porquet, mais un autre prêtre, l'abbé Martin, collaborateur de
-Raynal pour une grande partie de l'_Histoire philosophique_, qui aurait
-composé ce discours de Robespierre. (_Dict. des anonymes_, 1823, in-8º,
-t. II, p. 546.)]
-
-Robespierre prêchant au milieu de sa fête déiste un _sermon_ écrit par
-le vieil aumônier du roi Stanislas, me fait songer au R. P. Pacaud,
-lequel, s'il faut en croire l'abbé L'Écuy[645], prêcha vers 1750,
-à Notre-Dame, les cinq volumes de sermons du _protestant_ Jacques
-Saurin, «mot à mot, dit l'abbé, sans y rien changer[646]».
-
-[Note 645: _Bulletin de la Société du protestantisme français_,
-etc., t. V, p. 70.--Il n'est plus étonnant que B. de Roquefort, parlant
-des sermons du P. Pacaud, dise que «l'on crut y reconnaître quelques
-erreurs». (_Dictionnaire biographique des prédicateurs_, 1824, in-8º,
-p. 193.)]
-
-[Note 646: Il en est des chansons comme des sermons et des
-discours, elles n'appartiennent pas toujours à qui on les prête:
-pour la _Marseillaise_, quoi qu'en ait dit Castil-Blaze, cherchant à
-prouver que Rouget de Lisle en avait emprunté l'air tout fait à un
-cantique allemand chanté, dès 1782, aux concerts de madame de Montesson
-(_Molière musicien_, t. II, p. 452), on sait maintenant à quoi s'en
-tenir. Le récent travail du neveu de l'auteur ne permet plus l'ombre
-d'un doute. Paroles et musique sont bien de Rouget de Lisle.--L'air
-du _Ça ira_ ou _Carillon national_ est de Bécourt, et les paroles du
-chanteur ambulant Ladré, qui en prit le refrain au _mot_ célèbre de
-Franklin sur la Révolution: «_Ça ira_, ça tiendra.» (G. de Gassagnac,
-_Hist. des Girondins et des Massacres de septembre_, Paris, E. Dentu,
-in-8º, t. Ier, p. 373.)]
-
-
-
-
-LXII
-
-
-L'histoire de Napoléon, toute la période du Consulat et de l'Empire,
-certains détails biographiques dont le grand homme riait lui-même[647],
-certaines paroles qu'on lui prête[648], quelques belles actions qu'on
-veut lui ôter[649], pourraient fournir une ample pâture à notre ardeur
-du doute et à notre passion plus vive encore de la vérité.
-
-[Note 647: Par exemple, «il riait, dit M. de Las Cases, de toutes
-les biographies qui s'obstinaient à lui faire escalader, l'épée à la
-main, le ballon de l'École militaire.» (_Mémorial de Sainte-Hélène_,
-1824, in-12, t. VI, p. 363.) L'auteur aurait dû s'expliquer davantage
-et dire toute la vérité sur ce fait, et sur le jeune Du Chambon, qui en
-fut réellement le héros. Le défaut d'espace nous empêchera nous-même de
-la dire, mais nous renverrons à la _Décade philosophique_ de 1797, nº
-86, p. 499, et nº 87, p. 564, où elle se trouve tout entière.]
-
-[Note 648: Ainsi, quoique M. Thiers l'ait répétée, il est douteux
-qu'il ait prononcé au Conseil des Anciens, le 18 brumaire, cette
-fameuse phrase: «Songez que je marche accompagné du dieu de la fortune
-et du dieu de la guerre.» Elle ne figure pas au _Moniteur_.]
-
-[Note 649: On a nié en plusieurs endroits, mais à tort, ainsi que
-la _Biographie_ Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 2035, l'a déjà fait
-remarquer, sa belle action envers madame de Hatzfeld, dont il sauva le
-mari, en jetant au feu la lettre qui établissait sa complicité dans
-une conspiration contre lui. Le fait est aujourd'hui irréfutable. Une
-lettre de Napoléon à Joséphine, du 6 nov. 1806, publiée au tome XIII de
-sa _Correspondance_, l'établit de la façon la plus simple et la plus
-modeste.]
-
-Nous n'aurions qu'à choisir, entre tous ces épisodes au résultat
-décisif pour la gloire, aux particularités incertaines pour la vérité:
-
-1º L'héroïque désastre du _Vengeur_, assez différent dans la réalité de
-ce que l'ont fait le rapport de Barrère et l'ode de Lebrun: criblé de
-boulets, le _Vengeur_ amena pavillon; les Anglais mirent pied sur son
-bord, et leurs vaisseaux _le Culloden_ et _l'Alfred_ recueillirent deux
-cent soixante-sept matelots, avec le capitaine, depuis contre-amiral
-Renaudin, et son fils[650]. Ce n'est qu'après que le vaisseau sombra,
-s'il sombra[651].
-
-[Note 650: _V._, à ce sujet, la discussion qui fut soulevée à
-Londres, en 1839, et dont la _Revue britannique_ (août 1839, p.
-334-345) a reproduit toutes les pièces, d'après le _Frazer's Magazine_
-(t. XX, p. 76-84). Consulter surtout, au mot VENGEUR, le _Dictionn.
-crit._ de M. A. Jal, qui avait pris part à la polémique engagée sur
-ce point avec la critique anglaise, dans la _Revue britannique_; il
-rétablit définitivement toute la vérité sur cet événement, «un peu
-surfait, dit-il, par l'opinion».--On peut voir dans le _National_ (10
-juin 1839) les noms des six marins du _Vengeur_ qui survivaient encore
-à cette époque. Ce n'étaient pas les seuls. En effet, onze ans plus
-tard, au lieu de six, il s'en trouva huit, qui, sur un rapport de
-l'amiral Romain-Desfossés, furent décorés par décret du 8 février 1850.]
-
-[Note 651: Feydel soutenait (avait-il raison?) qu'il avait vu
-les restes du bâtiment dans un port anglais. (_Un Cahier d'histoire
-littéraire_, 1818, in-8º, p. 41.)--Pour ce fait, encore une fois, toute
-l'erreur vient du rapport de Barrère et de l'exagération poétique de
-Lebrun dans sa fameuse ode. (_V._ ses _Œuvres complètes_, t. I, p.
-357.) Sans mensonge, il était assez héroïque.]
-
-2º La fameuse histoire des pestiférés de Jaffa, sur laquelle se sont
-greffés tant de contes[652], et qui a fait tant d'incrédules[653].
-
-[Note 652: _V._ les _Mémoires_ de Madame de Genlis, t. VIII, P.
-54-55.]
-
-[Note 653: _V._ _le Globe_, nº du 25 janvier 1825, pour ce qui se
-rapporte au prétendu empoisonnement des malades. Cette accusation, qui
-partit d'un rapport de Morier, agent anglais à Constantinople, répétée
-par Wilson en 1801, et reproduite par Malte-Brun, en 1814, dans _le
-Spectateur_, t. I, p. 185, est complètement fausse. «Il n'y eut pas,
-dit M. Rapetti, un seul pestiféré sacrifié. Tous furent transportés, de
-l'aveu même de Desgenettes.» (Art. NAPOLÉON, dans la _Biogr. générale_,
-col. 252, note.)--M. Duruy, dans un excellent article de la _Revue de
-l'instruction publique_, sur les _Mémoires du duc de Raguse_, a réfuté,
-plus victorieusement que personne, l'odieux mensonge, repris par
-Marmont.]
-
-3º La question de savoir si le succès de Marengo fut décidé par Desaix,
-comme tout le monde le pense, ou par Kellermann, comme celui-ci le
-prétendait[654], avec raison.
-
-[Note 654: _V._, à son nom, la _Biogr. portat. des contemp._,
-t. II, p. 2213; l'_Histoire de la campagne de 1800_, par le duc de
-Valmy, Paris, 1854, in-8º, p. 180-181, et, dans le _Catalogue des
-autographes_ de la collection La Jarriette, p. 180, nº 1571, une lettre
-de Kellermann, réclamant près de Bourienne, à la date du 8 février
-1821, la vraie part qui lui revient dans cette victoire.--Ce même
-_Catalogue_, p. 33, nº 294, donne l'extrait d'une lettre adressée aussi
-à Bourienne par Bessières, pour revendiquer l'honneur de la charge de
-cavalerie qui avait contribué au succès de la bataille d'Austerlitz, et
-qu'on attribuait à Rapp.]
-
-4º L'affaire du 18 brumaire et du poignard d'Aréna[655].
-
-[Note 655: _V._, pour la réfutation de ce fait, une très mince mais
-très curieuse brochure émanée probablement des papiers de M. Rœderer,
-qui parut sous ce titre: _La petite maison de la rue Chantereine_,
-Paulin, 1840, in-8º, p. 12-14. Consulter aussi Savary, _Mon examen de
-conscience sur le 18 brumaire_, p. 37.--Un grenadier qui prétendait
-avoir sauvé la vie à Bonaparte en cette circonstance, et qui, pour
-cela, recevait une pension, demanda, en 1819, par une pétition à la
-Chambre, qu'elle fût maintenue. «Elle lui fut refusée, presque à
-l'unanimité, après quelques mots par lesquels Dupont (de l'Eure) adjura
-ses anciens collègues des Cinq-Cents, Daunou, Girod (de l'Ain), etc.,
-de dire si la tentative d'assassinat commise sur le général Bonaparte,
-dans cette circonstance, n'était pas un mensonge imaginé pour justifier
-l'attentat commis par la force des armes sur la représentation
-nationale.» (Duvergier de Hauranne, _Hist. du gouvern. parlementaire_,
-t. V, p. 156.)]
-
-5º Dans un autre ordre d'événements, l'intéressant problème de cette
-belle retraite sur Huningue, dont on ne sait à qui attribuer l'honneur:
-à Moreau, à Ferino[656], ou bien au jeune général Abbatucci[657].
-
-[Note 656: _V._ une lettre de M. Valentin de Lapelouze, dans le
-_Siècle_ du 4 août 1844.]
-
-[Note 657: Il commandait l'arrière-garde du corps d'armée du
-général Ferino et avait ainsi la tâche la plus difficile. La plus belle
-part de ce grand fait d'armes lui revient de droit. Malheureusement,
-Abbatucci fut tué à Huningue même.]
-
-6º Enfin, l'affaire du procès de ce même Moreau, dans laquelle on
-prétend que Clavier, sur une prière de Bonaparte, qui désirait la
-condamnation, en promettant la grâce après, aurait fait entendre cette
-parole: _Eh! qui nous fera grâce à nous?_ tandis qu'en réalité notre
-juge helléniste, qui prenait dans Plutarque des leçons de grec et non
-des préceptes d'énergie et de vertu, fut l'un des premiers qui condamna
-Moreau[658].
-
-[Note 658: _Revue rétrosp._, 2º série, t. IX, p. 458, et les
-_Annales encyclopédiques_ (1817), t. VI, p. 255.]
-
-Toutes ces questions, encore une fois, seraient très curieuses à
-traiter: mais nous avons déjà fourni une longue carrière, nous avons
-hâte de finir. Nous arriverons donc bien vite à Waterloo, au fameux:
-_La garde meurt et ne se rend pas_, si étrangement remis à l'ordre du
-jour par le livre des _Misérables_[659], en 1862.
-
-[Note 659: T. III, liv. 1, ch. 15, p. 103.]
-
-On sait que Cambronne ne dit pas cette belle phrase. On prétend aussi,
-sans plus de raison, qu'il dit autre chose..... en un seul mot, que
-M. Victor Hugo a le premier osé écrire, ce qui lui mérita l'honneur
-d'un pastel au Salon suivant, où la page _embaumée_ était représentée
-couverte d'une feuille de vigne, une feuille de rose ne pouvant pas
-suffire.
-
-Cambronne se fâchait tout rouge quand on le félicitait de sa belle
-parole. Il la trouvait absurde: d'abord, disait-il, parce qu'il n'était
-pas mort, ensuite parce qu'il s'était rendu.
-
-«Cambronne, disait le général Alava, présent à sa prise par le colonel
-Halkett[660], n'ouvrit la bouche que pour demander un chirurgien, afin
-de panser ses blessures. Il s'était rendu sans fracas[661].»
-
-[Note 660: Ce fut au moment du recul de la garde impériale. Halkett
-s'était précipité sabre haut sur Cambronne, qui, déjà grièvement
-blessé, lui tendit la main et se rendit. (_Larpent's Journal_, t. III,
-p. 41; la _Revue d'Édimbourg_, t. XCIII, p. 160, et Siborne, _History
-of the war in France and Belgium_, t. II, p. 220.)]
-
-[Note 661: _V._ dans la _Revue britann._, août 1864, p. 328, la
-traduction de quelques extraits des _Diaries of a lady of quality from
-1797 to 1844_.]
-
-Ce doit être là toute la vérité.
-
-Toujours, je le répète, il se défendit nettement de la phrase qu'on lui
-prêtait[662]. En 1835, présidant à Nantes un banquet patriotique, il la
-désavoua même de la façon la plus formelle[663].
-
-[Note 662: _V._ une _lettre_ du lieutenant-colonel Magnant au fils
-du général Michel, et une autre du préfet de la Loire-Inférieure au
-même, citées par M. Cuvillier-Fleury dans un de ses articles sur cette
-question. (_Journal des Débats_, 7 juillet 1862.)]
-
-[Note 663: Levot, _Biographie bretonne_, au mot CAMBRONNE.]
-
-Il ne s'est pas moins trouvé un grenadier qui prétendit lui avoir
-entendu dire _deux fois_, ce qu'il soutenait, lui, n'avoir pas dit une
-seule[664].
-
-[Note 664: _V._ un art. de M. Deulin dans l'_Esprit public_ du 24
-juin 1862.]
-
-Il est vrai que ce grenadier, le sieur Antoine Deleau, qui,
-mandé devant le maréchal de Mac-Mahon et le préfet du Nord, tint
-courageusement à ne pas démentir ce qu'il répétait depuis quarante-huit
-ans[665], prétendait aussi avoir très distinctement entendu
-Poniatowski s'écrier à Leipsick, en se précipitant dans l'Elster: «Dieu
-m'a confié l'honneur des Polonais, je ne le remettrai qu'à Dieu[666]!»
-Quand on a entendu cette phrase-là, on doit avoir entendu l'autre[667].
-
-[Note 665: Il y eut, pour cela, réunion solennelle à la préfecture
-du Nord, le 30 juin 1862. M. Cuvillier-Fleury en publia le procès
-verbal, le 7 juillet, dans les _Débats_.]
-
-[Note 666: Ch. Deulin, l'_Esprit public_, 24 juin 1862.]
-
-[Note 667: Il ne faut guère croire aux _mots_ prononcés dans la
-chaleur d'une bataille; le sang-froid manque trop alors, et il en faut
-pour avoir de l'esprit. Cette exclamation: _Finis Poloniæ!_ qu'aurait
-jetée Kosciusko à la déroute de Macijowice, fut niée par lui dans sa
-lettre du 12 nov. 1803, à M. de Ségur, qui avait reproduit le mot dans
-son _Histoire des principaux événements du règne de Frédéric-Guillaume
-II_. On peut lire cette lettre sans réplique dans les notes de M.
-Amédée Renée sur l'_Histoire de cent ans_ de M. C. Cantu, t. Ier, p.
-419, notes excellentes et qui donnent raison au proverbe: _La glose
-vaut mieux que le texte._]
-
-Quoi qu'il en soit, si Cambronne eût encore vécu lorsque les fils du
-général Michel réclamèrent, au nom de leur père, la célèbre parole
-de Waterloo, comme une propriété de famille, et même présentèrent
-requête contre l'ordonnance royale qui avait autorisé la ville de
-Nantes à la prendre pour inscription de la statue de celui à qui on
-l'attribuait[668], soyez sûrs qu'il la leur aurait cédée bien vite et
-sans débat[669].
-
-[Note 668: _Le Journal de la Librairie_, 3 mai 1845, nº 2277.]
-
-[Note 669: Un officier, dont les _Souvenirs_ m'inspirent quelque
-défiance, quoiqu'ils aient été cités par Edgar Quinet dans sa
-remarquable _Histoire de la campagne de 1815_, p. 273, note, et par
-_l'Intermédiaire_, t. I, p. 31, prétendait que Cambronne avouait qu'il
-avait dit: «Des b... comme nous ne se rendent pas.» Voilà qui eût
-été parler. Mais après les dénégations de Cambronne, indiquées tout
-à l'heure, et le témoignage d'Alava, qui avait pu tout voir et tout
-entendre, comment croire même à cette parole vraisemblable?]
-
-C'est Rougemont, ce Rougemont dont nous vous avons déjà parlé dans
-l'_Esprit des autres_, qui, le soir même de la bataille, aurait,
-suivant quelques-uns, trouvé la résonnante parole et l'aurait
-imprimée dès le lendemain dans le journal l'_Indépendant_, récemment
-fondé par Julien de la Drôme, et qui, en grandissant, est devenu le
-_Constitutionnel_[670].
-
-[Note 670: Selon M. Michaud jeune, _Biogr. univ._, Suppl., t. LXXX,
-p. 56, c'est dans le _Journal général de France_ que le _mot_ aurait
-paru pour la première fois. Il fut répété par le _Journal du Commerce_
-(28 juin 1815) et par le _Journal de Paris_ (30 juin).]
-
-Faire des _mots_ était le métier de Rougemont, sa spécialité, comme on
-dirait aujourd'hui. Chaque événement le trouvait son _mot_ tout prêt
-en main. Il le vendait à quiconque avait quelque effet à produire, et
-s'il n'en trouvait pas le placement, il l'imprimait sous tel ou tel nom
-approprié à sa nature et capable de le faire valoir.
-
-Il connaissait bien des choses, et entre autres ce passage de La
-Bruyère, au livre des _Jugements_, §65:
-
-«C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre, que de vouloir
-le donner pour sien; il n'est pas relevé, il tombe avec des gens
-d'esprit ou qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit et qui devoient
-le dire. C'est, au contraire, le faire valoir que de le rapporter
-comme d'un autre. Ce n'est qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé
-de savoir; il est dit avec plus d'insinuation et reçu avec moins de
-jalousie; personne n'en souffre; on rit, s'il faut rire; et s'il faut
-admirer, on admire.»
-
-On a écrit sur Rougemont, sans le nommer pourtant, un très spirituel
-article dans le _Figaro_ de septembre 1830. On le prend, bien entendu,
-comme type du faiseur de _mots_:
-
-«A l'avènement de Charles X, il y eut une pluie, une grêle, un orage de
-paroles charmantes dont les niais furent émerveillés à s'en pâmer de
-joie:
-
-«Oh! disait-il, à l'Hôtel-Dieu, en avisant du Petit-Pont la file
-d'arcades du Louvre: «_Il est bon que de chez lui un souverain puisse
-voir la maison du pauvre._»
-
-«_Plus de hallebardes!_» disait-il quelques jours après. Et le
-ravissement populaire des auditeurs allait jusqu'au délire, pendant que
-notre homme, mêlé à la foule, riait d'un rire malin mêlé de cet orgueil
-de père qu'on ne peut cacher quand on voit ses enfants réussir dans le
-monde.
-
-«Vous savez la réplique du duc de Berry sur les louanges de Napoléon,
-faite à un vieux soldat qui vantait le génie militaire du père
-Laviolette:
-
-«_Parbleu! c'est bien extraordinaire, avec des b...... comme vous!_» Eh
-bien! tout cela sortait de la même cervelle.»
-
-Les _mots_ prêtés à Louis XVIII mourant devaient être de Rougemont ou
-de ses confrères en improvisation d'esprit. Il y en eut tant et de
-toutes sortes, sérieux ou burlesques, tels que ceux-ci: «Saint-Denis,
-Givet,» donnés, disait-on, pour mot d'ordre, par le roi agonisant
-au commandant du château[671], que Ch. Brifaut, lecteur du roi,
-crut devoir écrire à la _Gazette de France_ pour mettre un terme à
-la circulation de toute cette fausse monnaie. Sa lettre est du 15
-septembre 1824:
-
-[Note 671: _Revue de Paris_, 28 mars 1841, p. 253.--Pour ne pas
-douter que Louis XVIII, à ses derniers moments, ne dit rien, et ne put
-rien dire, on n'a qu'à se reporter au _Journal_ de sa mort, par Madame
-Adélaïde d'Orléans, que nous avons publié le premier dans la _Revue des
-Provinces_ du 15 sept. 1865, p. 231-239.]
-
-«Peu de mots, y dit-il, sont sortis depuis deux jours de la bouche de
-Sa Majesté, et quelques-uns de ceux qu'on lui prête dans les journaux
-sont entièrement inventés[672].»
-
-[Note 672: _Catalogues d'autographes, Laverdet_, nº 4, p. 36.--On
-n'avait pas attendu l'agonie de Louis XVIII pour lui prêter de l'esprit
-et du courage. Ce qu'il passe pour avoir dit à propos du pont d'Iéna,
-que Blücher voulait faire sauter: «Je m'y ferai porter, et nous
-sauterons ensemble,» est une invention du comte Beugnot, qui l'avoue
-dans ses _Mémoires_ (E. Dentu, 1866, in-8º, t. II, p. 312-313). «Louis
-XVIII, dit-il, dut être bien effrayé d'un pareil coup de tête de sa
-part; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la renommée. Je l'ai
-entendu complimenter de cet admirable trait de courage, et il répondait
-avec une assurance parfaite.»]
-
-
-
-
-LXIII
-
-
-La Restauration devait pourtant s'inaugurer par une parole du
-même genre, mais de meilleur aloi, de fabrique ministérielle, et,
-pourrait-on dire, avec garantie du gouvernement. C'est le _mot_ du
-comte d'Artois: «Il n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un
-Français de plus.» Comment tout se passa-t-il? M. de Vaulabelle l'a
-raconté avec assez d'exactitude[673]; mais M. Beugnot ayant plus
-d'autorité, puisque le _mot_ est de lui, c'est son récit que nous
-emprunterons. Il se trouve dans un passage de ses _Mémoires_[674] qui
-nous avait d'abord échappé.
-
-[Note 673: _Histoire des deux Restaurations_, 3e édit., t. II, p.
-30-31.]
-
-[Note 674: Publié d'abord dans la _Revue contemp._, 15 fév. 1854,
-p. 53-54; ce passage se trouve au t. II, p. 112-114 des _Mémoires_
-complets, E. Dentu, 1866, in-8º.]
-
-Le comte d'Artois venait de faire dans Paris une entrée triomphale.
-Il n'y manquait rien qu'une belle parole, sans doute dans tous les
-cœurs, mais qui n'en était pas sortie. M. Beugnot avait suivi le prince
-partout. Il ne le quitta que sur les onze heures du soir, pour aller
-chez M. de Talleyrand: «Je le trouvai, dit-il, s'entretenant de la
-journée avec MM. Pasquier, Dupont de Nemours et Anglès. On s'accordait
-à la trouver parfaite. M. de Talleyrand rappela qu'il fallait un
-article au _Moniteur_. Dupont s'offrit de le faire.--«Non pas, reprit
-M. de Talleyrand, vous y mettriez de la poésie: je vous connais;
-Beugnot suffit pour cela; qu'il passe dans la bibliothèque, et qu'il
-broche bien vite un article pour que nous l'envoyions à Sauvo.» Je
-me mets à la besogne, qui n'était pas fort épineuse; mais, parvenu
-à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand, j'y suis
-embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent de
-l'effet, par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des objets
-qui les ont provoqués; mais quand il s'agit de les traduire sur le
-papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus que froids, et trop
-heureux s'ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de Talleyrand, et
-je lui fais part de la difficulté.--«Voyons, me repond-il, qu'a dit
-Monsieur?--Je n'ai pas entendu grand'chose; il me paraissait ému, et
-fort curieux de continuer sa route.--Mais si ce qu'il a dit ne vous
-convient pas, faites-lui une réponse.--Et comment faire un discours
-que Monsieur n'a pas tenu?--La difficulté n'est pas là: faites-le bon,
-convenable à la personne et au moment, et je vous promets que Monsieur
-l'acceptera, et si bien, qu'au bout de deux jours il croira l'avoir
-fait; et il l'aura fait; vous n'y serez plus pour rien.--A la bonne
-heure!»
-
-«Je rentre, j'essaye une première version, et je l'apporte à la
-censure.--«Ce n'est pas cela, dit M. de Talleyrand. Monsieur ne fait
-point d'antithèses, et pas la plus petite fleur de rhétorique. Soyez
-court, soyez simple, et dites ce qui convient davantage à ceux qui
-parlent et à ceux qui écoutent: voilà tout.--Il me semble, reprit
-M. Pasquier, que ce qui agite bon nombre d'esprits est la crainte
-des changements que doit occasionner le retour des princes de la
-maison de Bourbon; il faudrait peut-être toucher ce point, mais avec
-délicatesse.--Bien! et je le recommande,» dit M. de Talleyrand.
-
-«J'essaye une nouvelle version, et je suis renvoyé une seconde fois,
-parce que j'ai été trop long et que le style est apprêté. Enfin
-j'accouche de celle qui est au _Moniteur_, et où je fais dire au
-prince: «Plus de divisions, la paix et la France; je la revois enfin!
-_et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de
-plus!_»--«Pour cette fois, je me rends, reprit enfin le grand censeur:
-c'est bien là le discours de Monsieur, et je vous réponds que c'est lui
-qui l'a fait; vous pouvez être tranquille à présent.»
-
-«Et en effet, le mot fit fortune, les journaux s'en emparèrent comme
-d'un à-propos heureux; on le reproduisit aussi comme un engagement pris
-par le prince, et le mot du _Français de plus_ devint le passeport
-obligé des harangues qui vinrent pleuvoir de toutes parts. Le prince ne
-dédaigna pas de le commenter dans ses réponses, et la prophétie de M.
-de Talleyrand fut complètement réalisée[675].»
-
-[Note 675: «M. le comte d'Artois, est-il dit dans la _Revue
-rétrospective_ (2e série, t. IX, p. 459), lisant le lendemain le
-récit de son entrée, s'écria: «Mais je n'ai pas dit cela!» On lui fit
-observer qu'il était nécessaire qu'il l'eût dit, et la phrase demeura
-historique.»]
-
-C'est le cas de le répéter avec l'auteur d'un article[676] où le sujet
-qui nous occupe se trouve en partie ébauché: «Les passions politiques
-favorisent en général merveilleusement l'adoption de ces fables.» Il
-cite ensuite à l'appui un exemple dont nous ferons notre profit. «Quel
-est, dit-il, l'avocat de la Restauration qui n'est pas plus certain
-que M. Séguier que ce magistrat répondit à une demande venant de haut:
-_La Cour rend des arrêts et non pas des services!_ M. Séguier, en
-effet, répétait à qui voulait l'entendre qu'il n'avait rien dit de
-pareil[677].»
-
-[Note 676: _Revue rétrosp._, 2e série, _ibid._]
-
-[Note 677: Dans une lettre qu'il écrivit, le 28 novembre 1828, à
-M. de Peyronnet, garde des sceaux, le président Séguier protesta, de
-la façon la plus digne, contre ces paroles que lui avait prêtées le
-sténographe des journaux, «en les arrangeant, dit-il, à son idée».
-Depuis, le sténographe avoua lui-même son invention. La lettre du
-président, qu'on a rappelée dans quelques journaux des premiers jours
-de décembre 1864, à propos du plaidoyer de M. Berryer au procès dit
-_des Treize_, où le fameux _mot_ se trouvait encore cité, a été
-reproduite textuellement dans l'_Histoire de Louis-Philippe_ par M.
-Crétineau-Joly.]
-
-Ce que M. Beugnot nous a raconté tout à l'heure prouve qu'il n'est
-pas aussi facile qu'on le croit de faire un _mot_ historique. Il faut
-s'y prendre à plusieurs fois pour le bien frapper et lui donner son
-empreinte: ce produit prétendu de l'improvisation la plus spontanée ne
-s'improvise jamais.
-
-M. de Chateaubriand, qui _ratissa_ si bien, il nous l'a dit, la célèbre
-phrase de M. de Montlosier, dut lui-même laisser _ratisser_ les
-siennes. Celle qu'il fit sur la chute de M. Decazes, après l'assassinat
-du duc de Berry, ne fut pas, de premier jet, telle qu'elle est restée.
-Il fallut l'émonder un peu. «M. de Vitrolles m'a raconté, dit M.
-de Marcellus, que M. de Chateaubriand ayant apporté au bureau du
-_Conservateur_ l'article où se trouvait cette terrible parole: «Les
-pieds lui ont glissé dans le sang,» elle était sur le manuscrit suivie
-de celle-ci: «Le torrent de nos larmes l'a emporté;» et comme on fit
-observer à l'écrivain que l'image ainsi délayée perdait de son énergie,
-il biffa tout d'un trait le torrent; mais s'il effaça, sans murmurer,
-le second membre de la phrase, il n'a jamais regretté le premier, ni
-ce qu'il appelait la chute du favori[678].» Fidèle en tout, même à ses
-inimitiés, M. de Chateaubriand n'oubliait jamais le _mot_ fait par lui
-ou par d'autres contre les hommes qu'il n'aimait pas. Il a mis dans les
-_Mémoires d'outre-tombe_[679] celui du marquis de Lauderdale[680] sur
-M. de Talleyrand. Il se contenta d'affaiblir l'expression, et d'écrire:
-«C'est de la _boue_ dans un bas de soie.»
-
-[Note 678: Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 243.]
-
-[Note 679: T. V, p. 402.]
-
-[Note 680: On l'attribue aussi à Fox.]
-
-Les changements subis par la phrase que le gouvernement de Juillet se
-donna pour mot d'ordre sont une preuve de l'influence qu'une simple
-particule peut avoir en pareil cas. Entre l'adjectif numéral _une_ et
-l'article _la_, certes la différence n'est pas grande lorsqu'il s'agit
-d'une phrase ordinaire. Cette fois, il y eut presque entre les deux
-assez de place pour une révolution; tant il est vrai, comme l'a dit
-Montaigne, que la plupart des troubles de ce monde sont grammairiens.
-
-«Le duc d'Orléans, dit M. Guizot[681], en acceptant, le 31 juillet,
-la lieutenance générale du royaume, avait terminé sa première
-proclamation par ces mots: _La Charte sera désormais une vérité._ Cette
-reconnaissance implicite de la Charte, même pour la réformer, déplut
-à quelques-uns des commissaires qui s'étaient rendus au Palais-Royal,
-et, je ne sais à quel moment précis, ni par quels moyens, ils y firent
-substituer, dans le _Moniteur_ du 2 août, cette absurde phrase: _Une
-charte sera désormais une vérité_: altération que le _Moniteur_ du
-lendemain, 3 août, démentit par un _erratum_ formel.»
-
-[Note 681: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. II,
-p. 22.]
-
-Ce temps-là n'est pas éloigné, et, cependant, l'un de ceux qui s'y
-trouvèrent pour une grande part, qui aurait dû tout connaître, tout
-voir, nous déclare dès le premier fait: «Je ne sais ni comment il
-eut lieu, ni par qui, ni à quel moment.» Comptez donc après cela sur
-l'histoire et sur les historiens! Tout nuit à la manifestation de la
-vérité. Chaque événement qu'on cherche à bien connaître rencontre son
-obstacle. Ici, c'est l'absence du témoignage qui ferait autorité; là,
-une réticence; ailleurs, l'oubli complet.
-
-S'il en est ainsi pour les faits, jugez pour les _mots_, qui sont
-de leur nature si essentiellement fugitifs. _Verba volant_, dit le
-proverbe, et ceux qui s'envolent le mieux sont les _mots_ historiques.
-S'ils restent, ce n'est jamais tout entiers, toujours quelque chose en
-échappe. Se souvient-on du texte, on oublie par qui il fut formulé, et
-à quel moment.
-
-D'où vient: «Noblesse oblige»? Bien peu vous diront: de M. de
-Lévis[682].
-
-[Note 682: Madame de Girardin, _Lettres parisiennes_, Ire édit.,
-p. 145.--M. de La Borde, après avoir posé une question sur ce _mot_,
-dans l'_Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France_
-(avril 1835), n'ayant pas eu de réponse satisfaisante, prit le parti
-de conclure, à l'une des séances suivantes de la Société, que le _mot_
-était réellement la devise créée par M. de Lévis. (_L'Intermédiaire_,
-t. II, p. 596.)]
-
-Cherchez qui a dit le fameux: «Où est la femme?» ce mot si vrai
-sur l'action constante des femmes dans tout ce que tente l'homme:
-les uns vous répondront: C'est M. de Sartine; d'autres: C'est un
-procureur du roi, ou un juge d'instruction; ou bien: C'est le fameux
-Jakal des _Mohicans de Paris_. Personne ne vous dira: Ce n'est qu'un
-proverbe espagnol, arrangé et purifié par le roi Charles III, qui,
-vers la fin, selon Ch. Didier, se contentait même de dire: «Comment
-s'appelle-t-elle[683]?»
-
-[Note 683: _Revue des Deux-Mondes_, 1er sept. 1845, p. 822.]
-
-Interrogez pour savoir qui a dit le premier que «le divorce est le
-sacrement de l'adultère;» et je mets en fait que nul ne vous dira: Le
-_mot_ est du poète Guichard[684]. Mais ne nous perdons pas dans ces
-inconnus; allons aux plus nouveaux, aux plus célèbres; les réponses
-n'arriveront pas plus vite.
-
-[Note 684: _Journal de Paris_, fév. 1797.]
-
-«S'il vient chez nous, tout ira bien; s'il vient chez lui, tout
-ira mal,» a-t-on bien des fois répété quand Louis XVIII rentra en
-France. Qui avait dit le _mot_ le premier? Fournier-Verneuil le
-journaliste[685].
-
-[Note 685: _V._ ses _Curiosités et Indiscrétions_, in-8º, p. 144.]
-
-«Le Congrès ne marche pas, mais il danse;» très joli _mot_ encore, le
-meilleur même qu'on ait fait sur les joyeuses lenteurs du Congrès de
-Vienne; qui l'a dit? Le vieux prince de Ligne, «que le Congrès enterra,
-sans cesser de danser[686]».
-
-[Note 686: _V._ un art. de M. Cuvillier-Fleury, _Journal des
-Débats_, 5 février 1861.]
-
-«Il y a de l'écho en France quand on prononce ici les mots d'honneur
-et de patrie.» De qui cette phrase? Du général Foy à la Chambre, le 30
-décembre 1820[687].
-
-[Note 687: A propos des réclamations de M. Marié-Duplan contre la
-réduction de son traitement de légionnaire.]
-
-«Malheureuse France! malheureux roi!» Qui a écrit cela deux jours après
-la nomination du ministère Polignac? Étienne Béquet, dans le _Journal
-des Débats_.
-
-«Le roi règne et ne gouverne pas.» De qui cette formule? où et quand
-fut-elle écrite? Elle est de M. Thiers journaliste; c'est dans un des
-premiers numéros du _National_, fondé le 1er janvier 1830, qu'elle
-parut. Ainsi l'expression la plus nette du gouvernement constitutionnel
-fut formulée sous l'œil même du plus inconstitutionnel des pouvoirs,
-déjà prêt à violer la Constitution, et à en mourir.
-
-«Nous dansons sur un volcan!» Où, quand et par qui cela a-t-il été
-dit? Par M. de Salvandy, vers le même temps, à une fête du duc
-d'Orléans[688]. «Le 31 mai, dit M. Guizot[689], il donnait à son
-beau-frère, le roi de Naples, arrivé depuis peu à Paris, une fête
-au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille royale y
-assistaient; la magnificence était grande, la réunion brillante et très
-animée. «Monseigneur, dit au duc d'Orléans, en passant près de lui, M.
-de Salvandy, ceci est une fête toute napolitaine; nous dansons sur un
-volcan.»
-
-[Note 688: M. de Salvandy a lui-même raconté le fait et le _mot_
-dans le _Livre des cent et un_, t. Ier, p. 398.]
-
-[Note 689: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, t. II,
-p. 13.]
-
-Le volcan fit irruption deux mois après, et il en sortit le règne du
-_Juste milieu_.
-
-Juste milieu! encore un _mot_ qui a son histoire, connue dans le temps,
-inconnue aujourd'hui. Il est de Louis-Philippe, à qui, plus qu'à tout
-autre, il appartenait de créer cette étiquette de son règne. «Nous
-chercherons, dit-il, dès les premiers jours, aux députés de Gaillac, à
-nous tenir dans un _juste milieu_ également éloigné des abus du pouvoir
-royal et des excès du pouvoir populaire.»
-
-Les _mots_ dits par un roi courant risque d'être oubliés ou prêtés
-à d'autres, il est naturel que les oublis et les changements
-d'attribution soient faciles quand il s'agit de paroles tombées de la
-tribune des Chambres. Il y eut là toujours confusion de _mots_, comme à
-Babel confusion de langues.
-
-A qui de ce temps-là rendre l'axiome si bien en faveur: «Laissez
-passer, laissez faire»? A personne. Le mot était fait depuis un
-siècle[690]; restait à l'appliquer; on n'y manqua pas. Celui-ci qui
-précéda, qui appela les mesures de rigueur: «La légalité nous tue,» est
-de M. Viennet, à la séance du 29 mars 1833[691]. Peu de personnes s'en
-souviennent; on a bien oublié déjà que le _mot_: «L'Empire est fait,»
-si prophétique, le 17 novembre 1851, est de M. Thiers. La prophétie
-accomplie, on n'en a plus mémoire.
-
-[Note 690: Le mot est de Quesnay. Il lui fut pris par Smith, pour
-son _Traité de la richesse des nations_.]
-
-[Note 691: _Œuvres_ de Carrel, t. III, p. 383.]
-
-Si pourtant il me fallait choisir, j'aimerais mieux l'oubli que
-l'erreur; l'oubli peut être une absolution, l'erreur est toujours
-une injustice. En est-il une plus grande que celle qui, pour une
-légère ressemblance de nom, rejette sur un La Rochefoucauld l'odieux
-de la mesure qui fit décapiter la Colonne de son empereur de bronze?
-L'ordre fut donné, non par M. de La Rochefoucauld, mais par M. de
-Rochechouart, «aide de camp de S. M. l'empereur de Russie, commandant
-la place de Paris[692]».
-
-[Note 692: L. Paris, _Cabinet histor._, mars 1857, p. 79-80.--Un
-autre La Rochefoucauld, le comte Gaëtan de La Rochefoucauld-Liancourt,
-fut victime d'une mystification cruelle, à propos de son recueil de
-fables publié en 1800, où il avait repris le sujet du _Chêne et le
-Roseau_. On prétendit qu'il avait mis en note: «J'apprends à l'instant
-que ce sujet a été traité par un certain La Fontaine.» Il s'en est
-plus d'une fois défendu, avec raison, notamment dans une lettre à M.
-Mennechet. _V._ les _Mélanges tirés des autogr._ de M. Fossé-Darcosse,
-p. 409.]
-
-Dans un tout autre ordre de faits, trouvez-vous une injustice
-comparable à l'erreur qui s'est perpétuée au sujet du _Pont d'Arcole_?
-
-Le 28 juillet 1830, a-t-on dit, écrit, imprimé partout, un jeune
-homme se précipita sur le pont de la Grève, un drapeau à la main,
-en s'écriant: «Souvenez-vous que je m'appelle Arcole;» à ces mots,
-il tomba frappé à mort. Cherchez sur la colonne de Juillet le nom
-d'Arcole, il n'y est pas. C'est qu'en effet celui qui planta le drapeau
-sur le pont ne se nommait pas ainsi: il s'appelait Jean Fournier. Une
-gravure du temps le constate[693], et son nom est sur la colonne, où
-l'on avait eu si bien raison d'oublier l'autre. Cela n'empêcha pas que
-le pont ait gardé son premier baptême. Il est vrai que si l'on songe
-au courage d'Augereau sur un autre pont d'Arcole, on trouve que ce nom
-n'est pas plus mal choisi que celui des ponts d'Iéna, d'Austerlitz, de
-l'Alma et de Solferino.
-
-[Note 693: Les gravures répandent l'erreur plus qu'elles ne la
-détruisent. Combien de _mots_ nous viennent de Charlet! Celui de Jean
-Coluche, le factionnaire d'Ebersberg, à Napoléon: «On ne passe pas,
-quand bien même qu'encore tu serais le petit caporal,» n'est vrai qu'à
-moitié, en dépit des estampes. Il dit seulement: «On ne passe pas!»
-_V._ l'_Illustration_ de 1846, et le _Journal du Loiret_, 29 août
-1862.]
-
-
-
-
-LXIV
-
-
-Peu de _mots_ dits pendant la Restauration eurent autant de succès
-que la fameuse phrase de M. Dupin, dans le _Procès de tendance_ de
-1825, par laquelle il comparait l'institut des Jésuites à _une épée
-dont la poignée est à Rome et la pointe partout_. Ce n'était pourtant
-pas une chose bien neuve. D'Aubigné avait déjà dit cela presque dans
-les mêmes termes à la fin du XVIe siècle[694]. J.-B. Rousseau, qui
-trouva la phrase du vieux huguenot dans un bouquin, où nous l'avons lue
-nous-même, écrit, le 25 mars 1716, à Brossette: «J'ay vu dans un petit
-livre, l'_Anti-Coton_[695], que la Société de Jésus est _une épée dont
-la lame est en France et la poignée à Rome_[696].»
-
-[Note 694: Meyer, _Galerie du XVIe siècle_, t. II, p. 355.]
-
-[Note 695: _Anti-Coton, ou Réfutation de la lettre déclaratoire du
-Père Coton_, etc., 1610, in-18º, p. 73. Le _mot_ que J.-B. Rousseau
-modifie un peu y est donné comme venant d'un «Polonois».]
-
-[Note 696: Ce qui n'était d'ailleurs, sous une autre image, que la
-pensée de Minutius Felix dans l'_Octavius_, pensée que Bartoli avait
-donnée pour devise à saint Ignace, fondateur de l'ordre: «Le soleil
-est attaché au ciel, mais il est répandu sur toute la terre.»--J'avais
-pu penser que M. Dupin, dans sa plaidoirie, avait donné la phrase
-comme une citation; mais la manière dont il l'a reproduite dans ses
-_Mémoires_ (t. Ier, p. 215) prouve qu'il veut faire croire qu'elle
-est bien de son cru. C'est donc un petit emprunt tacite à enregistrer
-avec ceux qu'il fit, pour son _Précis historique du droit romain_,
-à Heineccius, à Bossuet, et dont on l'a convaincu, preuves en main,
-dans la brochure: _Chiquenaude sur le nez de M. Dupin_, par Menippe
-(Giampietri), 1850, in-12. Il aurait eu plus de peine à s'en justifier
-que du mot: _Chacun chez soi, chacun pour soi_, que M. L. Blanc
-(_Histoire de Dix Ans_, t. II, p. 139) lui avait désobligeamment prêté,
-et dont il a pleinement démontré la fausseté dans ses _Mémoires_, t.
-II, p. 267-269.]
-
-Le plus curieux de l'affaire, c'est que le _mot_ anti-jésuite prit la
-forme définitive que M. Dupin lui laissa, et qu'il doit garder, de la
-main d'un abbé, qui se plaignait parfois qu'on dît du mal de la Société
-de Jésus, dont il avait fait partie. «J'osai dire, écrit Diderot à
-mademoiselle Voland[697], qu'à juger de ces hommes (les jésuites)
-par leur histoire, c'était une troupe de fanatiques commandée
-despotiquement par un chef machiavéliste. L'abbé Raynal ne fut pas
-content de ma définition, quoiqu'il ait imprimé dans un de ses ouvrages
-que _la Société de Jésus est une épée dont la poignée est à Rome et la
-pointe partout_.»
-
-[Note 697: _Œuvres choisies_ de Diderot, édit. F. Génin, 1856,
-in-12, p. 298.]
-
-N'est-ce pas le _mot_ de d'Aubigné? N'est-ce pas aussi celui de M.
-Dupin? Ainsi, toujours de vieux traits refondus, reforgés, refourbis!
-
-L'esprit si renommé de M. de Talleyrand en est fait presque tout
-entier. On a donné de lui, dans le _Mercure du XIXe siècle_[698], sous
-le titre de _Talleyrandana_, un recueil de bons mots qu'on a étendu
-ensuite en un petit volume qui s'appelle _Album perdu_[699]: tout ce
-qui s'y trouve, ou peu s'en faut, se lit déjà dans une foule de livrets
-plus ou moins centenaires. On en a changé un peu la rédaction, on les a
-appliqués à des noms nouveaux: le procédé du rajeunissement n'a pas été
-plus loin.
-
-[Note 698: T. XXXIII, p. 402.]
-
-[Note 699: 1829, in-12.--Ce petit volume est rare. L'exemplaire
-que nous possédons vient du docteur Koreff, autre grand diseur de bons
-mots, qui dut faire, lui aussi, son profit de tous ceux qu'on prêtait à
-M. de Talleyrand. C'est, vous le voyez, un ricochet d'emprunts à n'en
-plus finir.]
-
-Sur une lettre de M. de Talleyrand, datée de Londres, le 17 septembre
-1831, se trouve une note bien curieuse, écrite de la main même du frère
-de ce grand chercheur d'esprit. On y apprend que pour tout bréviaire
-l'ex-évêque d'Autun lisait, quoi? L'_Improvisateur français_[700].
-
-[Note 700: _Catalogue d'une intéressante collection d'autographes
-composant le cabinet_ de feu M. l'abbé Lacoste. Paris, 1840, in-8º, p.
-79, nº 711.]
-
-C'est nous livrer tout entier le secret de l'esprit de M. de
-Talleyrand, secret que d'ailleurs nous avions entrevu déjà.
-L'_Improvisateur_ est, pour que vous le sachiez, un recueil d'anecdotes
-et de bons mots en vingt et un volumes in-douze, disposés par ordre
-alphabétique, pour plus de commodité. Vingt et un volumes! Au débit que
-faisait M. de Talleyrand, il ne lui fallait pas moins.
-
-Avant cette découverte, le recueil me semblait avoir un titre étrange;
-mais quand je vis par là de quelle utilité il peut être pour qui veut
-_improviser_ de l'esprit à coup sûr, à heure dite, je trouvai que ce
-titre était, au contraire, ce qu'il y avait peut-être de plus spirituel
-dans la collection.
-
-M. de Talleyrand était souvent approvisionné d'esprit avec moins de
-peine encore, plus gratuitement. Il lui en arrivait de partout, sans
-qu'il y songeât, sans même qu'il le sût; aussi, pour mon compte,
-je ne regarde comme étant bien à lui que les _mots_ qu'il a dits
-publiquement. Ils sont rares. En voici un toutefois qu'on trouve dans
-un de ses meilleurs discours, prononcé à la Chambre des pairs en 1821:
-«Je connais quelqu'un qui a plus d'esprit que Napoléon, que Voltaire,
-que tous les ministres présents et futurs: c'est l'opinion[701].»
-
-[Note 701: Cette phrase, qui est restée, eut un très grand succès.
-(_Journal anecdot. de madame Campan...._ 1824, in-8º, p. 81.)]
-
-Suivant Stendhal[702], c'est aussi M. de Talleyrand qui aurait dit:
-«La vie privée d'un citoyen doit être murée.» Je l'admets; il y avait
-prudence, pour le diplomate, à se faire ainsi l'apôtre de la discrétion.
-
-[Note 702: Lettre à M. Colomb, du 31 oct. 1823. (_Correspondance_,
-1855, in-18, Ire part., p. 249.)]
-
-Je crois aussi volontiers, sous la garantie de M. Sainte-Beuve[703],
-que le fameux: «N'ayez pas de zèle[704]» est de M. de Talleyrand.
-
-[Note 703: _Critiques et portraits_, t. III, p. 324.]
-
-[Note 704: Ce n'est en somme que le conseil du ministre
-Chesterfield à un résident de ses amis: «_Temper!_ lui disait-il,
-_temper!_ pas de vivacité.» (Philarète Chasle, _Revue des Deux-Mondes_,
-15 décembre 1845, p. 919.)]
-
-Tout _mot_ bien venu prenait son nom pour enseigne, et ainsi
-recommandé ne faisait que mieux son chemin, en raison de cette
-nonchalante habitude des causeurs, que Nodier définit ainsi: «C'est le
-propre de l'érudition populaire de rattacher toutes ses connaissances
-à un nom vulgaire[705].» Un _mot_ ne lui venait quelquefois à lui-même
-que harassé, défloré. L'apprenant après tout le monde, il en riait
-naïvement comme d'une nouveauté, quand chacun était las d'en rire.
-«Mais c'est de vous!» lui disait-on. Si le _mot_ en valait la peine, il
-laissait dire et ne reniait pas la paternité. C'est à peu près ainsi
-qu'aux Cent-Jours il apprit par un compliment de M. de Vitrolles que
-le fameux: _C'est le commencement de la fin_, mot de situation s'il en
-fut jamais, était de lui, Talleyrand. Il l'avait trouvé fort juste; il
-l'endossa donc très volontiers[706].
-
-[Note 705: _Questions de littérature légale_, p. 68.--«L'homme
-qu'on choisit ainsi pour lui faire endosser l'esprit de tout le monde
-est pour les badauds de Paris, lit-on dans la _Revue britannique_
-(octob. 1840, p. 316), ce que la statue de Pasquin est pour les oisifs
-de Rome, une sorte de monument banal où chacun s'arroge le droit
-d'afficher ses saillies bonnes ou mauvaises.»]
-
-[Note 706: Nous devons la connaissance de ce fait à notre savant
-ami Audibert, qui le tenait de M. de Vitrolles lui-même.--En pareil
-cas, madame du Deffand y mettait plus de conscience. Sur un _mot_ du
-roi de Prusse, au sujet des philosophes qui _abattent la forêt des
-préjugés_, on prétendait qu'elle avait dit: _Ah! voilà donc pourquoi
-ils nous débitent tant de fagots._ Elle trouva le mot joli, mais elle
-n'écrivit pas moins à Walpole qu'il n'était pas d'elle, et que tout
-ce qu'elle pouvait faire pour cet enfant perdu de l'esprit, c'était
-de «l'adopter». (_Correspondance_, t. Ier, p. 222.) L'abbé de Feller
-(article D'ALEMBERT) le lui attribue pourtant toujours, et le lui
-fait décocher à l'adresse du grand encyclopédiste: c'est ajouter une
-erreur à une autre, car l'on sait que d'Alembert était le seul qu'elle
-exceptât de son éloignement bien connu pour la plupart des philosophes.
-(_Correspondance_, t. IV, p. 224.)]
-
-Endossa-t-il de même la responsabilité de celui-ci: «La mort du duc
-d'Enghien est plus qu'un crime, c'est une faute»? J'en doute, comme
-en a douté M. de Vaulabelle, qui nie absolument que M. de Talleyrand
-ait pu le dire[707]. Sa part avait été trop grande en cette sinistre
-affaire pour qu'il y vît un crime et moins encore une faute[708].
-
-[Note 707: _Histoire des deux Restaurations_, t. I, p. 80-81.]
-
-[Note 708: Les acteurs de ce drame n'en reparlaient que pour
-protester qu'ils n'y avaient pris aucune part, ou qu'ils avaient agi
-par force. Ce dernier argument fut celui du général Hulin, président
-de la commission qui avait jugé et condamné si vite. Il n'avait fait
-qu'obéir, disait-il, à l'injonction de témoins supérieurs, dont la
-présence le dominait. _V._ ses _Explications offertes aux hommes
-impartiaux_, 1823, in-8º, p. 6, 12. Malheureusement il existe une
-lettre écrite par lui un instant après la condamnation, où l'on ne
-trouve rien de pareil, sous le ton dégagé qu'il y prend. J'ai découvert
-cette lettre à la Bibliothèque nationale, _Fs fr._, 12764, 76, et je
-la crois complètement inédite. P. Hulin, général de brigade commandant
-les grenadiers, l'adresse à son ami le général Macon, commandant les
-grenadiers de la réserve à Arras: «Vincennes, le 30 ventôse, an XII de
-la République.--Le ci-devant duc d'Enghien, arrêté et conduit hier au
-château de Vincennes, a été jugé et condamné à mort par une commission
-militaire, dont j'étais président, ce matin à trois heures. Je ne puis
-t'en écrire davantage, étant exténué de fatigue. Il a été exécuté de
-suite.
-
- «P. HULIN.»
-
-Est-ce la lettre d'un homme qui vient d'avoir la main forcée, et d'agir
-malgré lui? J'y vois bien plutôt dans le sans-gêne de la forme, dans la
-hâte qu'il a mise à écrire, une sorte de satisfaction de ce qu'il vient
-de faire: l'orgueil d'un premier rôle de drame, après la pièce terrible
-qu'il vient de jouer.]
-
-Le _mot_ sur les émigrés: _Ils n'ont rien appris ni rien oublié_, fut
-aussi porté au compte de l'esprit de M. de Talleyrand[709].
-
-[Note 709: _Album perdu_, p. 147.]
-
-Au mois de janvier 1796, le chevalier de Panat, étant à Londres,
-avait écrit à Mallet du Pan, à l'occasion d'une de leurs plus folles
-entreprises: «Personne n'est corrigé; _personne n'a su ni rien oublier
-ni rien apprendre_[710].»
-
-[Note 710: _Mémoires et Correspondance_ de Mallet du Pan,
-_recueillis et mis en ordre_ par M. A. Sayous, t. II, p. 197.]
-
-La phrase, s'adressant surtout à un journaliste, à un indiscret par
-métier, était faite pour courir. Aussi courut-elle; mais elle égara
-bientôt en chemin le nom de son auteur.
-
-Comme il fallait pourtant que quelqu'un l'eût dite le premier, son vrai
-père étant perdu, on lui choisit pour père adoptif M. de Talleyrand,
-qui, selon sa coutume, ne refusa pas.
-
-Harel, lorsqu'il voulait faire la fortune d'un _mot_ auquel il tenait,
-ne manquait jamais de le mettre sous le patronage de ce nom en crédit,
-à charge de le reprendre quand cette commandite l'aurait un peu fait
-valoir. Mais alors on ne le croyait pas toujours; quand il venait dire:
-«Ce mot est à moi,» on lui répondait en criant: Au voleur!
-
-Il mit ainsi, dans _le Nain jaune_, toujours sous le couvert de M. de
-Talleyrand, sa fameuse phrase: «La parole a été donnée à l'homme pour
-déguiser sa pensée[711].» Puis, la réputation du _mot_ une fois faite,
-il voulut le réclamer[712]; peine perdue! S'il court encore, c'est
-sous le nom du malin boiteux[713].
-
-[Note 711: M. Michaud jeune, _Biographie universelle_, l'attribue
-positivement à M. de Talleyrand. _V._ les articles REINHARDT et
-TALLEYRAND.]
-
-[Note 712: _V._ _le Siècle_ du 24 août 1846, _feuilleton_ de M.
-de Fienne.--Harel n'avait pas eu beaucoup de peine à faire celui-là.
-Il se préparait déjà sans doute à son _Éloge de Voltaire_, et en bon
-prêtre, il commençait par prendre le bien de l'idole. Sa phrase, comme
-on l'a déjà dit dans le _Quérard_ (nos 11 et 12, p. 391), en continuant
-à l'attribuer à M. de Talleyrand, se trouve presque textuellement dans
-ce passage du XIVe dialogue de Voltaire, _le Chapon et la Poularde_.
-C'est le chapon, pauvre bête à qui la misanthropie est bien permise,
-qui parle ainsi des hommes: «Ils ne se servent de la pensée que pour
-autoriser leurs injustices, et _n'emploient les paroles que pour
-déguiser leurs pensées_.»--J'ai lu dans un article de _l'Illustration_
-(2 décembre 1865) que l'axiome «est tout bonnement la traduction de
-deux vers anglais, de deux vers d'Young.» Il est dommage que l'auteur
-ne les ait pas cités.]
-
-[Note 713: «Le prince, lit-on dans la _Revue Britannique_, a pu se
-dire en mourant qu'il n'en coûte guère, les niais aidant, pour avoir
-tout l'esprit parlé de son époque.»]
-
-Pour donner à M. de Talleyrand une fin digne de lui, M. L. Blanc l'a
-fait mourir sous le coup d'un _mot_ volé.
-
-Il raconte que Louis-Philippe étant venu le voir sur son lit d'agonie,
-lui demanda s'il souffrait.
-
-«--Oui, aurait répondu le moribond, oui, comme un damné!» et le roi
-aurait murmuré:
-
-«--Déjà!»
-
-«Mot que le mourant aurait entendu, ajoute M. L. Blanc, et dont il
-se serait sur-le-champ vengé, en donnant à une des personnes qui
-l'entouraient des indications secrètes et redoutables[714]!»
-
-[Note 714: _Histoire de Dix Ans_, t. V, p. 290.--On n'a pas oublié
-de répéter ce joli mensonge dans l'_Histoire de Louis-Philippe_, par M.
-Amédée Boudin, t. II, p. 367.]
-
-Or, savez-vous d'où vient le _mot_? D'une anecdote qui date à peu près
-de 1778, que Lebrun a mise en épigramme[715] et que voici racontée par
-M. de Lévis[716]:
-
-[Note 715: _Œuvres_ de Lebrun, 1827, in-16, t. II, p. 192.]
-
-[Note 716: _Souvenirs_, 2e édit., p. 241.]
-
-«On prétend qu'il (le médecin Bouvard) répondit au cardinal de ***,
-prélat peu regretté (d'autres disent à l'abbé Terray), qui se plaignait
-de souffrir comme un _damné_: «Quoi! _déjà_, Monseigneur?» Pour moi,
-ajoute M. de Lévis, je crois bien qu'il a pu dire cela d'un de ses
-malades, mais non pas le lui répondre: les mœurs s'y opposaient.»
-
-Ne trouvez-vous pas que ce dernier fait va bien clore cette
-nomenclature d'erreurs, de mensonges, de suppositions, de faussetés,
-etc., et qu'il amène bien ce vers que je m'étais toujours promis de
-donner pour conclusion à ce petit travail:
-
- Et voilà justement comme on écrit l'histoire!
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE ALPHABÉTIQUE
-
-
- Pages
-
-
- ABAILARD. Ses lettres à Héloïse sont-elles
- authentiques? note, 80
-
- -- Ses restes sont-ils réellement au cimetière du P.
- Lachaise? note, 80
-
- ABBATUCCI (le général). Sa retraite sur
- Huningue, dont le succès est faussement attribué à
- Moreau, 411
-
- ADAM DE LA HALLE, _le bossu d'Arras_.
- Etait-il bossu? note, 4
-
- AÉTIUS. _Mot_ sur sa mort, répété lors de la
- révocation de l'Édit de Nantes, 40
-
- AGNÈS SOREL. Son discours à Charles VII pour
- lui donner du courage, 122-124
-
- ALFRED LE GRAND. Parole de ce roi qui a son
- origine dans un contre-sens, note, 387
-
- _Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la
- volonté du peuple, etc._, 370-373
-
- _A moi, Auvergne, voilà l'ennemi!_, 351-360
-
- AMYOT (J.). Le roman de son enfance, note, 186
-
- ANNE D'AUTRICHE. Mazarin lui fait ses _mots_,
- note, 265
-
- ANNIBAL. Sur divers faits de son histoire, 10
-
- -- Sa retraite à Capoue, 10
-
- -- S'il fondit des rochers avec du vinaigre, 10
-
- ANTIOCHUS SIDETÈS. Aventure dont il est le
- héros et dont on renouvelle l'histoire à l'honneur de
- François Ier, 38
-
- _Après nous le déluge_, 339
-
- ARC (Jeanne d'). Si elle fut bergère?, 120
-
- -- Son _mot_ à Reims, 120
-
- -- Si elle fut brûlée?, 121-122
-
- ARCHIMÈDE. La vérité sur son levier, 11
-
- -- Quand il dit son fameux _Eurêka_, note, 12
-
- ARCOLE (le pont d'). Mensonge sur l'origine
- de son nom, 431-432
-
- ARÉNA. Son coup de poignard au 18 brumaire, 410
-
- ARMAGNAC (les enfants d') sous l'échafaud de
- leur père, 131-132
-
- ARISTOTE. Philippe lui écrivit-il pour le
- charger de l'éducation de son fils?, 5-6
-
- ARRIA. Son mot à Pœtus, note, 13
-
- ARTEVELD _le brasseur-roi_, 97
-
- ASSAS (le chevalier d'), 351-360
-
- AUTEROCHES (M. d'). Son _mot_ à Fontenoy, 348-350
-
- AYAT (comte d') commande le roulement de
- tambours au pied de l'échafaud de Louis XVI, note, 382
-
-
- BAILLY. Son _mot_ en allant au supplice, 399-400
-
- BARNAVE. Son _mot_ cruel, 367-368
-
- BASSOMPIERRE. Son _mot_ sur la virginité, 39
-
- -- Mensonge qu'il réfute, 242
-
- BÉLISAIRE. S'il fut aveugle?, 12
-
- BEAUMARCHAIS prend toute une phrase dans le
- _Moyen de parvenir_, 43
-
- BERWICK. Comment il fut tué, 309
-
- BESSIÈRE dispute à Rapp le gain de la
- bataille d'Austerlitz, note, 410
-
- BEUGNOT (le comte). _Mots_ qu'il fait, note, 418, 419-422
-
- BLANCHE DE CASTILLE. Ses amours avec Thibault
- de Champagne, 79
-
- BOILEAU. Exagérations de son épître sur
- _le passage du Rhin_ et de son ode sur _la prise de
- Namur_, 280-285
-
- BOUVARD (le médecin). _Mot_ de lui qu'on
- prête à Louis-Philippe, 442-443
-
- BRENNUS. S'il prit Rome, et s'il fut vaincu
- par Camille, note, 26
-
- BRUTUS. Sa conduite envers ses fils jugée, 8
-
- BULLION. Vases pleins de louis d'or qu'il
- fait servir au dessert, note, 316
-
- BURIDAN. La vérité de son histoire, 80-81
-
-
- CADMUS. Venait-il de Phénicie?, 4
-
- CAFÉ. Si nos colonies en doivent les premiers
- plants à Des Clieux, note, 328
-
- ÇA IRA, mot de Franklin, origine d'un refrain
- célèbre, note, 406
-
- CARLOS (don). Roman de sa vie et de sa mort,
- note, 186
-
- CAMBRONNE. Ce qu'il n'a pas dit à Waterloo, 412-414
-
- CAUS (Salomon de) à Bicêtre, 292-294
-
- CAVAIGNAC (général). Son _mot_ en quittant le
- pouvoir, note, 190
-
- CAZOTTE. Prophétie que lui prête La Harpe,
- note, 403-404
-
- CÉCROPS. Venait-il d'Égypte?, 4
-
- CÈDRE DU JARDIN DES PLANTES. La vérité sur sa
- légende, note, 328-329
-
- CÉSAR. _Mot_ qu'il n'a pas dit, 12
-
- CÉSAR. Son _mot_ en débarquant en Afrique,
- note, 97
-
- -- Mensonges des peintres au sujet de sa mort, 174
-
- -- _Mot_ qu'il a dit, 225
-
- _C'est de la boue dans un bas de soie_, 424
-
- _C'est le commencement de la fin_, 438
-
- _C'est ici le chemin de Byzance_, note, 387-388
-
- _C'est une croix de bois qui a sauvé le monde_, 369
-
- _Cette pauvre marquise aura bien mauvais temps_, 341
-
- _Chacun chez soi, chacun pour soi_, note, 434
-
- CHARLEMAGNE. Son _mot_ sur les invasions des
- Normands, 49-52
-
- -- Ambassade que lui envoie le calife, note, 48
-
- -- Son _école palatine_, 53
-
- CHARLES VII et Agnès Sorel, 122-124
-
- -- Sur les débauches de sa jeunesse, 124-126
-
- -- Sur un _mot_ que lui aurait dit La Hire, 126
-
- -- De quoi mourut-il?, 127-128
-
- CHARLES IX. Ses vers à Ronsard, 185-191
-
- -- S'il a tiré sur les Huguenots?, 192-203
-
- -- _Mot_ qu'on lui prête devant le cadavre de Coligny,
- note, 192-193
-
- -- Son _mot_ contre les rebelles, 205
-
- -- Ses lettres aux gouverneurs des villes après la
- Saint-Barthélemy, notes, 206-210
-
- -- Son _mot_ à Coligny blessé, 219-221
-
- -- S'il eut besoin de sauver la vie à son médecin A.
- Paré, 222-223
-
- CHARLES X. _Mots_ qu'on a faits pour lui, 419-422
-
- CHARLES-QUINT. Mensonges débités sur son
- compte, 18
-
- -- Discours qu'on lui prête, 171
-
- CHARTIER (Alain). Ce qu'il faut croire du
- baiser que lui donna la reine Marguerite d'Écosse,
- note, 130
-
- CHATEAUBRIAND. Une phrase de lui restée
- célèbre, 424
-
- -- Son _mot_ sur M. de Talleyrand, 424
-
- CHÉNIER (André) et Roucher sur la charrette, 393-396
-
- -- (Marie-Joseph). S'il faut l'accuser d'avoir laissé
- périr son frère, note, 393-394
-
- CHIEN DE MONTARGIS. Sa légende, 45-47
-
- CHILDEBERT et CLOTAIRE. L'épée et
- les ciseaux, 59
-
- CHILDÉRIC. Son mariage avec Basine, 59
-
- CHRISTINE (la reine). Son _mot_ sur la
- révocation de l'édit de Nantes, 39-40
-
- CINQ-MARS. La vérité sur son crime, 250-254
-
- -- Mensonge du tableau de M. Delaroche, qui le
- représente en barque avec de Thou, à la remorque de
- Richelieu, note, 252-253
-
- CLARENCE. Fable sur sa mort, 20
-
- CLAUDE. Son discours au Sénat pour les
- Gaulois, note, 27
-
- CLAVIER. Sa réponse lors du procès de Moreau, 411
-
- CLÉOPÂTRE. Histoire de sa perle fondue, 11
-
- -- Comment elle se tua, note, 11
-
- CLOVIS. Son mariage avec Clotilde, 59
-
- -- Histoire du vase de Soissons, 59
-
- -- La Sainte-Ampoule, 61
-
- -- Son baptême, 61-63
-
- COLIGNY. Véritable cause de son assassinat, 217-219
-
- COLUCHE (Jean). Son _mot_: _On ne passe pas_,
- note, 432
-
- COLLÉ. Origine très ancienne de sa pièce _la
- Partie de chasse de Henri IV_, 44
-
- COLOMB (Christophe). Mensonges de Robertson à
- son sujet, 17
-
- COMBAT DES TRENTE (le), 99-100
-
- COMNÈNE (Anne). Discours que, dans son
- _Alexiade_, elle prête à Robert Guiscard, note, 74
-
- CONDÉ et son bâton de _maréchal_ à Fribourg, 304-305
-
- -- Ses paroles avant la bataille de Lens, 305-306
-
- _Conspiration des Espagnols contre Venise_, roman de
- Saint-Réal, note, 186
-
- _Contre les rebelles, c'est cruauté que d'être
- humain_, 205
-
- CORNUEL (Madame). Ses _mots_, 324-325
-
- COSSÉ-BRISSAC (M. de). Son _mot_ à M. de
- Charolais, 345-346
-
- COUCY (le châtelain de) et la dame de Fayel,
- note, 156
-
- CROMWELL. Fable au sujet de l'exhumation de
- son cadavre, 21
-
- -- S'il ouvrit le cercueil de Charles Ier, 21
-
- -- S'il mourut de la pierre, 23
-
- _Courbe ton front_, fier _Sicambre_, 61-63
-
- CURTIUS. Sa légende, 30
-
-
- DANTON. Ses _mots_, note, 400
-
- DEMONAX. Parole de lui qu'on prête à
- Rabelais, 39
-
- DENYS LE TYRAN fut-il maître d'école?, 5
-
- DESAIX. Sa dernière parole, 378
-
- -- S'il décida la victoire à Marengo, 406
-
- DINDONS. Si nous les devons aux jésuites, 244
-
- DIOGÈNE. Ce qu'était son tonneau, note, 6
-
- -- Le conte de sa lanterne, note, 6
-
- DUCANGE. Manuscrit de son _Glossaire_, note, 330
-
- DUCIS. _Mot_ de lui, 392
-
- DU DEFFAND (Madame). _Mot_ qu'on lui prête
- sur les philosophes, note, 438
-
- DUGUESCLIN. Son pieux usage avant de
- combattre, 75
-
- -- Histoire des clefs déposées sur son cercueil, 114-117
-
- DUPIN (M.). Ses plagiats, 433-435
-
-
- EDGEWORTH (l'abbé). Ses paroles à Louis XVI
- sur l'échafaud, note, 381
-
- -- _Mot_ qu'il n'a pas dit, 379-382
-
- ÉDOUARD III. _Mots_ qu'on lui prête, 96-97
-
- -- et Eustache de Saint-Pierre, 100-103
-
- EGINHARD et EMMA. Leur histoire, 54-57
-
- ENFANTS D'ÉDOUARD. S'ils furent assassinés, 20
-
- ÉSOPE. Était-il bossu?, 4
-
- EUSTACHE DE SAINT-PIERRE. Son dévouement, 100-103
-
-
- FAVRAS. _Mot_ de lui, 390
-
- FÉRAUD, assassiné par méprise, note, 383
-
- _Fils de saint Louis, montez au ciel!_, 379-382
-
- _Finis Poloniæ_, note, 414
-
- FLORIAN parodie un _mot_ prêté à Molière, 319-320
-
- FRANÇOIS Ier. _Mots_ qu'on lui prête, 145-150,
- 151-154
-
- -- _Mot_ de lui, prêté au roi Jean, note, 113
-
- -- Son aventure à la chasse, 38
-
- -- et Madame de Chateaubriand, 155-156
-
- -- et Diane de Poitiers, 156-157
-
- -- et la belle Féronnière, 158-159
-
- -- De quelle maladie il mourut, 160-161
-
- -- et Triboulet, 162-164
-
- -- au lit de mort de Léonard de Vinci, 165-170
-
- GALILÉE. La vérité sur sa prison, 16
-
- -- _Mot_ qu'il ne dit pas, 15-16
-
- GENEVIÈVE (Sainte). Si elle fut bergère, 120, 174
-
- GENLIS (Madame de) est la première qui
- devine la vérité au sujet du mot: _Il n'y a plus de
- Pyrénées_, 298-299
-
- GEOFFRIN (Madame). Son _mot_ sur un menteur
- qui disait vrai, 298
-
- _Gesta Dei per Francos_, origine de cette phrase, 107-108
-
- GIRONDINS (banquet des), note, 396
-
- GOETHE. Ses dernières paroles, 379
-
- GOUJON (Jean). Sa mort, 223-224
-
- GRACCHES (les). La vérité sur leur _loi
- agraire_, note, 9
-
- GRINGONNEUR (Jehan) n'inventa pas les cartes
- à jouer, note, 118-119
-
- GUILLAUME LE CONQUÉRANT. Son _mot_ en
- débarquant sur le rivage d'Angleterre, note, 97
-
- GUISCARD (Robert) à Dyrrachium, note, 74
-
- GUISE (Henri, duc de). Son _mot_: _Ils
- n'oseraient_, 225-226
-
- -- (François, duc de). Son _mot_ à un assassin, note, 218
-
-
- HACHETTE (Jeanne), 137-139
-
- HAROUN (le calife). Son ambassade à
- Charlemagne, note, 48
-
- HENRI II et les bas de soie, note, 244
-
- HENRI III. Anecdote qui lui est commune avec
- Louis XI, 135-136
-
- -- Son éloquence, 229-230
-
- HENRI IV. Anecdotes, 33-35, 35-36,
- 44, 175
-
- -- était plus vieux que Sully, 175
-
- -- Ses paroles à Coutras, note, 226-227
-
- -- Sa lettre à Crillon, 231-235
-
- -- Lettres à François Miron, qu'on lui attribue, note, 235
-
- -- Ce qu'il écrit au baron de Batz, à Chastellux,
- note, 234-235
-
- -- S'il dit: _Paris vaut bien une messe!_, 236-237
-
- -- et ses chansons: _Charmante Gabrielle_; _Viens_,
- _Aurore_, _etc._, note, 242
-
- -- et le grand veneur de Fontainebleau, note, 242
-
- -- et le vin de Suresnes, 241
-
- -- et la _Poule au pot_, 244-245
-
- -- _Mot_ de lui qu'on prête à Louis XIV, 377-378
-
-
- HIS (Charles). _Mot_ qu'il doit avoir fait,
- et prêté, 379-380
-
- _Honni soit qui mal y pense_, 97
-
- HIPPOCRATE. S'il refusa les présents
- d'Artaxercès, note, 6
-
- HOPITAL (le chancelier de l'). Ses plaintes
- après la Saint-Barthélemy, note, 214
-
- -- _Mot_ qu'on lui attribue sur les Français, note, 214
-
- HORACES et CURIACES. Sur cette
- légende romaine, note, 7-8
-
- -- D'où elle vient, 29
-
- HORATIUS COCLÈS. La vérité sur son héroïsme,
- note, 26
-
- HUGUES CAPET. Pourquoi on le dit fils d'un
- boucher, 65-66
-
-
- _Il faut rendre justice, même au diable_, 14
-
- _Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre_, 325
-
- _Il n'y a plus de Pyrénées_, 297-301
-
- _Il n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un
- Français de plus_, 419-422
-
- _Il y a de l'écho en France, quand on parle ici
- d'honneur et de patrie_, 428
-
- _Il y a loin du poignard d'un assassin à la poitrine
- d'un honnête homme_, 262
-
- _Ils n'ont rien appris, ni rien oublié_, 440
-
- ISAURE (Clémence), 137-138
-
-
- JACQUERIE. Comment on en a exagéré les
- horreurs, 8
-
- _J'ai failli attendre_, 310-311
-
- _J'avais pourtant quelque chose là_, 393-395
-
- JEAN (le roi). _Mot_ qu'on lui prête, 109-113
-
- -- Réponse que lui fit un soldat, note, 111-112
-
- JEAN-SANS-PEUR. Quelle était la vraie devise
- du duc d'Orléans, dont il se vengea?, 119
-
- _Je couvre tout de ma robe rouge, etc._, 256
-
- _Je meurs content; je meurs pour la liberté de mon
- pays_, 377
-
- _Je souffre comme un damné.--Déjà!_, 442-443
-
- _Je veux laisser mes Anglais aussi libres que leur
- pensée_, note, 387
-
- _Je vis par curiosité_, 391-392
-
- JOYEUSE. Son _mot_ à Coutras, 226
-
- JULIEN. S'il dit quelque chose quand il fut
- blessé à mort, 13
-
-
- KELLERMANN à Marengo, 410
-
- KOSCIUSKO. _Mot_ qu'il ne dit pas, note, 414
-
-
- _La balle est folle, la baïonnette est un héros_,
- note, 370
-
- _La Charte sera désormais une vérité_, 425
-
- _La Cour rend des arrêts et non pas des services_, 423
-
- LAFAYETTE (Madame de). Son _mot_ sur M. de la
- Rochefoucauld, note, 330
-
- _La garde meurt et ne se rend pas_, 412-414
-
- _Laissez passer, laissez faire_, 430
-
- _La légalité nous tue_, 430
-
- _La monnaie de M. de Turenne_, 325
-
- _La mort du duc d'Enghien est plus qu'un crime, c'est
- une faute_, 439-440
-
- _La mort sans phrase_, 388-389
-
- LANNES (le maréchal). Sa dernière parole, 378
-
- _La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa
- pensée_, 441-442
-
- _La propriété c'est le vol_, 375
-
- _La reconnaissance est la mémoire du cœur_, 401
-
- _La Société de Jésus est une épée dont la poignée est
- à Rome et la pointe partout_, 433-435
-
- _La Tragédie court les rues_, 392
-
- LAURAGUAIS (le comte de). _Mot_ que Louis XV
- passe pour lui avoir dit, 337-338
-
- -- Idée qu'il donne à Sieyès, 374-375
-
- LAUZUN. _Mot_ qu'il ne dit pas, 330
-
- _La vie privée d'un citoyen doit être murée_, 437
-
- _Le congrès ne marche pas, mais il danse_, 427-428
-
- _Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon_, note, 192-193
-
- _Le divorce est le sacrement de l'adultère_, 427
-
- _L'Empire est fait_, 430
-
- LÉONIDAS. La vérité sur son héroïsme aux
- Thermopyles, 4
-
- _Le pauvre homme!_, 317
-
- LE PELLETIER SAINT-FARGEAU. Ses dernières
- paroles, 377
-
- _Le roi de France ne venge pas les injures du duc
- d'Orléans_, 140-141
-
- _Le roi règne et ne gouverne pas_, 428
-
- _Le sang qui coule est-il donc si pur?_, 367-368
-
- _Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à
- genoux, etc._, 376-377
-
- _L'État c'est moi_, 264-266
-
- _L'ingratitude est l'indépendance du cœur_, 401
-
- LISIEUX (l'évêque de). Son _mot_ à la
- Saint-Barthélemy, 214-216
-
- _Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes_, 330
-
- LOUIS LE GROS. _Mot_ qu'on lui prête, 67-69
-
- LOUIS LE GROS. Anecdote sur lui, renouvelée
- des Quatre Fils Aymon, note, 69
-
- LOUIS IX. S'il s'embarqua pour la croisade à
- Aigues-Mortes, 76-77
-
- -- et l'origine des _Quinze-Vingts_, 77-78
-
- -- Ses audiences sous le chêne de Vincennes, 78-79
-
- LOUIS XI. Sa conduite comme fils, comme père,
- et comme mari, 127-130
-
- -- Son _Rozier des guerres_, 129
-
- -- S'il inventa les cages-prisons, 130-131
-
- -- S'il créa les postes, note, 130-131
-
- -- Sa cruauté envers les enfants de Nemours, 131-132
-
- -- et Tristan, 132
-
- -- et Coictier, 132-133
-
- -- et saint François de Paule, 133-134
-
- -- Sa prière à Notre-Dame, 134
-
- -- Les madones de son chapeau, note, 134
-
- -- S'il fut le premier de nos rois qui reprit le titre
- de Majesté, note, 133
-
- -- Sa générosité pour un pauvre diable endormi dans
- une église, 135
-
- LOUIS XII. Son _mot_ lorsqu'il devint roi, 140-141
-
- -- Ce qu'il dit au sujet des farces de la Basoche, 142-144
-
- LOUIS XIII aime les bons mots, 246-247
-
- -- Anecdote de la lettre cachée dans le sein de
- mademoiselle de Hautefort, 248-249
-
- -- Son _mot_ sur Cinq-Mars à l'échafaud, 250-251
-
- -- _Mot_ de lui qu'on prête à Louis XIV, note, 278
-
- LOUIS XIV. Parole que lui adresse un paysan, 39
-
- -- Son _mot_ à Louis XIII mourant, 261
-
- -- Son entrée en bottes au Parlement, 263-265
-
- -- A-t-il dit: _L'État c'est moi?_, 263-266
-
- -- Son amour pour Marie Mancini, 269-274
-
- -- Ses plaisanteries, 275-277
-
- -- se répète, 277
-
- -- _Mot_ d'Henri IV qu'on lui prête, 277-278
-
- -- Son _mot_ à la mort de sa femme, 278
-
- -- _Autre_ que lui prête Br. de la Martinière, note, 278
-
- -- _Autre_ de Louis XIII, qu'on lui attribue, note, 278
-
- -- Son remerciement à Boileau pour l'épître sur le
- passage du Rhin, 279
-
- -- Vérité sur le passage du Rhin, 280-285
-
- -- Les crottes du siège de Namur; la goutte du roi, 283-285
-
- -- A-t-il dit: _Il n'y a plus de Pyrénées?_, 296-300
-
- -- A-t-il pu dire: _J'ai failli attendre?_, 310-311
-
- -- Son _mot_ à l'ambassadeur d'Angleterre, 311
-
- -- et les vers de _Britannicus_, 312-314
-
- -- Sa devise: _Nec pluribus impar_, note, 315
-
- -- Ses dépenses à Versailles, 316
-
- -- On ne rend plus assez justice à son règne, 331-333
-
- -- Son _mot_ sur son neveu, futur Régent, 334
-
- LOUIS XV. Son _mot_ à M. de Lauraguais, 337-338
-
- -- à Latour, 338-339
-
- -- Autre _mot_, 338-339
-
- -- prévoit la république, 339-341
-
- -- Par qui surnommé le _Bien-Aimé_, note, 340
-
- -- Son _mot_ à la mort de madame de Pompadour, 341
-
- -- Au duc de Richelieu, 344
-
- -- On lui compose ses réponses, 364
-
- LOUIS XVI. Ses _mots_. Qui les lui fait?, 361-363
-
- LOUIS XVIII. Ses dernières paroles, 417-418
-
- -- Son _mot_ à propos du pont d'Iéna, note, 418
-
- LOUIS-PHILIPPE au lit de mort de M. de
- Talleyrand, 442-443
-
- -- crée le mot _juste-milieu_, 429
-
- LOUVOIS, faussaire en écriture politique, 288
-
- LUCRÈCE. Ce que dit J.-J. Ampère sur la
- vérité de sa mort, 7
-
- LUXEMBOURG (le maréchal de). Par qui surnommé
- le tapissier de Notre-Dame? note, 309
-
-
- MACAIRE (le chevalier) et le _chien de
- Montargis_. Origine de ce conte, 45-47
-
- MADEMOISELLE et le canon de la Bastille,
- note, 268
-
- -- et le _mot_ de Lauzun, 330
-
- MAINTENON (Mme de) Son _mot_ au lit de
- mort du roi, 322
-
- -- Sur un billet qu'elle n'a pas dû écrire, note, 323
-
- -- et Villarceaux, note, 323
-
- -- S'il faut l'accuser de la révocation de l'Édit de
- Nantes, note, 324
-
- MAISTRE (Joseph de). S'il dit en mourant: _Je
- m'en vais avec l'Europe_, 379
-
- _Malheureuse France! Malheureux roi!_, 428
-
- MANCINI (Marie). Sa véritable parole au roi, 269-274
-
- MANLIUS TORQUATUS. Son exploit n'est qu'une
- légende, note, 26
-
- MARGUERITE, femme de saint Louis. Légende à
- son sujet racontée par Joinville, 79-80
-
- -- Quelle en est l'origine?, 79-80
-
- MARIGNY (Enguerrand de). S'il était coupable,
- note, 88-89
-
- MASQUE DE FER. Qui c'était, note, 291
-
- MASSIEU (le sourd-muet). _Mot_ qu'il trouve, 401
-
- MARSEILLAISE. L'air est-il de Rouget de
- l'Isle? note, 406
-
- MAUREVERS. Comment ce n'est pas lui qui tira
- sur Coligny, 219
-
- MAURY (l'abbé). Ses _mots_, 386
-
- MAZARIN fait l'_esprit_ de la reine, note, 265
-
- -- Son _mot_: _Ils chantent, ils payeront_, 267-268
-
- MAZEPPA. La vérité sur son aventure, note, 302
-
- _Messieurs les Anglais, tirez les premiers_, 348-349
-
- MILON (le légat). Son _mot_ au sac de
- Béziers, 103-106
-
- MILTON dictant ses poèmes à ses filles, 21-22
-
- MIRABEAU. Son _mot_ à M. de Dreux-Brézé, 370-373
-
- -- Ses emprunts à Volney, à Chamfort, 373-374
-
- MOLAY (Jacques). Son assignation à Philippe
- le Bel et à Clément V, 84-88
-
- MOLÉ (Mathieu). Son _mot_ pendant la Fronde, 262
-
- MOLIÈRE. S'il doit à Louis XIV un des traits
- de sa comédie du _Tartuffe_, 317
-
- -- _Mot_ qu'il ne dit pas, 318-319
-
- -- S'il a dit: _Je_ prends _mon bien où je le trouve_, 320-321
-
- _Mon siège est fait_, 290
-
- _Monsieur le président ne veut pas qu'on le joue_, 318-319
-
- MONTLOSIER. Belle parole de lui, 369
-
- MONTAIGNE. _Mot_ que madame Cornuel trouve
- dans ses _Essais_, note, 325
-
- MONTMORIN. Sa lettre à Charles IX, 213
-
- MOREAU. Fameuse retraite dont on lui fait
- l'honneur, 411
-
- -- Son procès, 411
-
-
- NAPOLÉON. Son aventure du ballon au
- Champ-de-Mars, note, 407
-
- -- Le coup de poignard d'Aréna au 18 brumaire, 410
-
- -- Phrase qu'il n'a pas prononcée, note, 407
-
- -- Fausseté des dernières paroles qu'on lui prête, 378-379
-
- NÉRON. S'il est possible de faire son
- apologie, 14
-
- _Noblesse oblige_, 426
-
- _Nous dansons sur un volcan_, 428-429
-
-
- OLIVIER (le chancelier). Son _mot_ sur les
- Français, note, 214-215
-
- OMAR et l'incendie de la bibliothèque
- d'Alexandrie, 15
-
- _On ne passe pas!_..., note, 432
-
- _On ne prend pas le roi, pas même aux échecs_, 67-69
-
- ORTHEZ (le vicomte d'). Sa lettre à Charles
- IX, 206-212
-
- _Où est la femme?_, 427
-
- _Ouvrez, c'est la fortune de la France_, 90-94
-
-
- PARÉ (Ambroise). S'il était protestant, note, 262-263
-
- _Paris vaut bien une messe_, 236-238
-
- _Pends-toi, Crillon, etc._, 231-233
-
- PÉPIN et le lion, 47
-
- PÉPIN LE BOSSU. Aventure que lui prête le
- moine de Saint-Gall, note, 48
-
- PÉRICLÈS. Discours inventé qu'on lui prête, 27
-
- _Périssent les colonies plutôt qu'un principe!_ note, 367
-
- Pestiférés de Jaffa (les), 409
-
- PHARAMOND. S'il a existé, 59-60
-
- PHILIPPE-AUGUSTE à Bouvines, 71-75
-
- PHILIPPE DE VALOIS à Crécy, 90-94
-
- PHILIPPE Ier. _Mot_ de lui sur l'obésité
- de Guillaume le Conquérant, note, 69
-
- PHILIPPE LE BEL. La vérité sur sa prétendue
- entrevue avec Bertrand de Goth, dans la forêt de
- Saint-Jean-d'Angély, 81-83
-
- _Plus de hallebardes_, 416
-
- POMPADOUR (Madame de). Son _mot_ sur
- l'avenir, 339
-
- -- Date de sa naissance, note, 341-342
-
- -- De qui elle est fille, 341-342
-
- PORCIA. Si elle put se tuer en avalant des
- charbons, 13
-
- PORQUET (l'abbé). Discours qu'il fait, et
- pour qui, 403-405
-
- PORSENNA. Comment et pourquoi Tite-Live a
- menti sur ce qui le concerne, note, 26
-
- PRUDHOMME. S'il prend dans une _Mazarinade_
- l'épigraphe de ses _Révolutions de Paris_, 376-377
-
-
- _Quid times? Cæsarem vehis_, 12
-
- QUINZE-VINGTS. La vérité sur leur origine, 77-78
-
- _Qu'on me donne six lignes de la main du plus honnête
- homme, etc._, 255
-
-
- RABELAIS. Dernière parole qu'on lui prête, 39
-
- RACINE. Causes de sa mort, 313-315
-
- _Racine passera comme le café_, 326-328
-
- RANCÉ et le corps décapité de Madame de
- Montbazon, 291-292
-
- RÉGULUS. Ce qu'il faut croire de son
- histoire, 10
-
- RÉGENT (le). _Mot_ de Louis XIV sur lui, 334
-
- -- Comment, de qui, et pourquoi il acquit le diamant
- qui porte son nom, 334-335
-
- RICHELIEU (le cardinal de). Sa politique, 251-254, 255-260
-
- -- ne fut que juste en faisant exécuter Cinq-Mars,
- 251-254
-
- -- _Mots_ qu'on lui prête, 255-257
-
- ROMULUS. Légende de son enfance, 30
-
- ROBESPIERRE. Comment fut composé un de ses
- rapports, 403-405
-
- -- Mot de Dupont de Nemours, qu'on lui prête, note, 367
-
- -- S'il se tua, note, 402-403
-
- ROCHEFOUCAULD (le duc de la). S'il commanda
- d'enlever la statue de la colonne Vendôme?, 430-431
-
- ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT (le comte de la). Une
- note de ses fables et La Fontaine, note, 431
-
- ROLLON. Son mariage avec Giselle, 52
-
- ROUGEMONT. _Mots_ qu'il fait et qu'il prête, 415-417
-
-
- SALVANDY. _Mot_ de lui, note, 428-429
-
- SANTERRE. S'il commanda le roulement de
- tambours au pied de l'échafaud de Louis XVI, note, 382
-
- SANTEUIL. Vérité sur sa mort, note, 315
-
- SAPHO. Son suicide, 5
-
- SARRASIN. Sur sa disgrâce et sa mort, note, 314-315
-
- SCÆVOLA. Sa légende; pourquoi inventée, note, 8
-
- -- D'où elle vient, 29
-
- SCIPION L'AFRICAIN. Sa continence, 12-13
-
- SÉGUIER (le président). _Mot_ qu'il n'a pas
- dit, 423
-
- SÉVIGNÉ (Madame de) justifiée de certains
- _mots_, 325-329
-
- SIEYÈS (l'abbé). Sa brochure: _Qu'est-ce que
- le tiers-état? etc._ A qui en doit-il l'idée et le
- titre?, 374-375
-
- -- Ses _mots_, 386-390
-
- -- Lui doit-on le néologisme _arrière-pensée_? note, 390
-
- _Si la bonne foi était bannie du reste du monde,
- etc._, 109-113
-
- _S'il vient chez nous, tout ira bien, etc._, 427
-
- SIXTE-QUINT. L'anecdote des béquilles et
- autres, note, 176
-
- SOMBREUIL (Mademoiselle de). Histoire du
- verre de sang, 397-398
-
- SOPHOCLE. Son procès avec ses fils, 4-5
-
- SOREL (Agnès). Si elle releva le courage de
- Charles VII, 121-124
-
- _Sortez!--Vos ancêtres auraient dit: Sortons!_, 344-346
-
- _Souvent femme varie, etc._, 151-154
-
- SOUWAROW. Son _mot_ sur la balle et la
- baïonnette, note, 370
-
- STRADELLA. La vérité sur son histoire, note, 292
-
- STUART (Marie) et Rizzio, note, 176
-
- -- Sa chanson, 178-184
-
- SULLY. Sa lettre au pape, 239-241
-
- -- était plus jeune que Henri IV, 175
-
-
- TALLEYRAND. Où il prend son esprit, et
- comment il lui vient, 435-436
-
- -- Ses vrais _mots_, 437-439
-
- -- Plagiat de lui, 375
-
- TASSE. La vérité sur sa prison, note, 16-17
-
- TELL (Guillaume). Sur sa légende moins suisse
- que danoise, 18-19
-
- _Tirez le rideau, la farce est jouée_, 39
-
- THOU (de). Ses plaintes après la
- Saint-Barthélemy, note, 214
-
- TORQUATUS (Manlius). Mensonge de son
- histoire, note, 27
-
- _Tout est perdu, fors l'honneur_, 145-150
-
- TRIBOULET. Son _mot_ à François Ier, 162-164
-
- _Tu as vaincu, Galiléen_, 13
-
- _Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra ceux qui sont à lui_, 104-106
-
- _Tu Marcellus eris, etc._ Histoire de ce vers, 11
-
- TURENNE et l'incendie du Palatinat, 286-288
-
- -- Paroles à sa mort, 306-307
-
- _Tu trembles?--C'est de froid_, 399-400
-
-
- VANDALES. S'ils méritent leur mauvaise
- réputation, note, 16
-
- VAUVENARGUES. Esprit qu'on lui prend, note, 375
-
- VERRE D'EAU (le) de la reine Anne. Vérité sur
- cette anecdote, note, 346-347
-
- VIERGES DE VERDUN (les), ce qu'elles étaient, 396-397
-
- VILLARS. Dernière parole qu'on lui prête, 307-308
-
- -- Son _mot_ sur les ministres tombés, note, 308
-
- VINCI (Léonard de). Sa mort, 165-170
-
- VIRGINIE. Ce qu'il faut croire de son
- histoire, 8-9
-
- VITELLIUS. _Mot_ de lui, note, 192
-
- VENGEUR (affaire du), 408-409
-
- VÊPRES SICILIENNES (les), 17
-
- VINCENT DE PAUL (saint) et le forçat, 292
-
- VERTOT. _Mot_ de lui, 290
-
- VOLTAIRE. _Mot_ de madame du Deffand à son
- sujet, 300
-
- -- convaincu d'invention historique, note, 300
-
- -- S'il a écrit à ses amis: _Mentez! mentez!_ note, 301
-
- -- avoue qu'il a écrit de mémoire une partie du
- _Siècle de Louis XIV_, 301
-
- -- convient des mensonges de l'_Histoire de Charles
- XII_, 302
-
- _Vous avez fait, Monsieur, trois fautes
- d'orthographe_, 390
-
- _Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars_, 269-274
-
- _Vous m'en direz tant!_ note, 344-345
-
-
- YOUNG. Fable au sujet du tombeau de sa fille, 21
-
-
-FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE.
-
-
-
-
- IMPRIMÉ
-
- PAR CHARLES UNSINGER
-
- POUR
-
- E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
-
- _A PARIS_
-
-
-
-
-LIBRAIRIE DE E. DENTU
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
- _L'esprit des autres_, recueilli et raconté, 6e édit.,
- 1 vol. in-18 elzévir 5 "
-
- _Paris démoli_, nouvelle édition, 1 vol. in-18 elzévir 5 »
-
- _Le Vieux-Neuf_, histoire ancienne des découvertes
- modernes, nouvelle édition, 3 vol. in-18 15 »
-
- _Paris-Capitale_, 1 vol. in-18 3 50
-
- _La Comédie de Jean de La Bruyère_, 2 vol. in-16 6 »
-
- _Histoire du Pont-Neuf_, 2 vol. in-16 6 »
-
- _Le mystère de Robert le Diable_, 1 vol. grand in-18 3 50
-
-
-SOUS PRESSE:
-
-_Histoire des enseignes de Paris_, 1 vol. illustré.
-
-
-LIVRES D'AMATEURS
-
- ARSÈNE HOUSSAYE.--_Molière, sa femme et sa fille_,
- 1 vol. in-folio, illustré de gravures et eaux-fortes 100 »
-
- -- _Les comédiennes de Molière_, 1 vol. in-8º, avec
- grav. et eaux-fortes 10 »
-
- -- _Histoire du 41e fauteuil de l'Académie française_,
- nouvelle édition, ornée de portraits, 1 vol. in-8º, sur
- papier vergé de Hollande 20 »
-
- EDMOND ET JULES DE GONCOURT.--_Sophie Arnould_,
- d'après ses mémoires et sa correspondance, 1 vol. petit
- in-4º, avec portraits et fac-similé 10 »
-
- -- _L'amour au XVIIIe siècle_, 1 vol in-16, avec
- eaux-fortes 5 »
-
- -- _La Saint-Huberty_, d'après ses mémoires et sa
- correspondance, par Ed. de Goncourt, 1 vol. in-16, avec
- vignettes et eaux-fortes 8 »
-
- CHAMFLEURY.--_Le violon de faïence_, nouvelle
- édition, 1 vol. in-8º, avec illustrations en couleurs 25 »
-
- -- _Histoire de la caricature_, 5 vol. gr. in-18 jésus,
- ornés de 500 vign. 25 »
-
- -- _Henry Monnier, sa vie et son œuvre_, 1 vol. in-8º,
- orné de 100 gravures, fac-similé 10 »
-
- -- _Les Vignettes Romantiques_, histoire de la
- littérature et de l'art, 1 vol.
- grand in-8º jésus, orné de 150 vignettes 50 »
-
- GOURDON DE GENOUILLAC.--_Les Refrains
- de la rue_ de 1830 à 1870, 1 vol. grand in-18 jésus 2 »
-
- EMMANUEL GONZALÈS.--_Les Caravanes de
- Scaramouche_, suivies de _Giangurgolo_
- et de _Maître Rogeneau_, avec une préface par
- Paul Lacroix, 1 vol. in-16, avec vignettes et
- eaux-fortes, encadrement en couleur 10 »
-
- JULES CLARETIE.--_Un enlèvement au XVIIIe
- siècle_, 1 volume in-16, avec vignettes et eaux-fortes 10 »
-
- CHARLES MONSELET.--_Poésies complètes_,
- 1 vol. grand in-18 elzévir avec un frontispice
- gravé à l'eau-forte par Lalauze 5 »
-
- HENRI MONNIER.--_Scènes populaires_
- dessinées à la plume, nouvelle édition,
- illustrée de 80 dessins de l'auteur, 2 vol.
- in-8º de chacun 650 pages 20 »
-
- CHARLES VINCENT.--_Chansons, Mois et Toasts_,
- précédés d'un Historique du Caveau par E. Dentu,
- 1 vol. in-8º, avec portraits et vignettes à
- l'eau-forte par Le Nain 10 »
-
-
-Paris.--Charles UNSINGER, imprimeur, 83, rue du Bac.
-
-
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE ***
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- L'esprit dans l'histoire, by Edouard Fournier&mdash;A Project Gutenberg eBook
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-The Project Gutenberg EBook of L'esprit dans l'histoire, by Édouard Fournier
-
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-
-Title: L'esprit dans l'histoire
- Recherches et curiosités sur les mots historiques
-
-Author: Édouard Fournier
-
-Release Date: November 18, 2020 [EBook #63804]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h1>
-L'ESPRIT
-
-DANS L'HISTOIRE</h1>
-
-
-<div class="chapter">
-<h3 id="LIBRAIRIE_DE_E_DENTU_EDITEUR">LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR</h3>
-</div>
-
-<h4>PALAIS-ROYAL</h4>
-<hr class="chap" />
-
-<h2>DU MÊME AUTEUR:</h2>
-
-
-<table>
-<tr><td><span class="smcap">L'Esprit des autres recueilli et raconté</span>, 6<sup>e</sup> édition,<br />
-1 vol. in-1 </td><td> 5 fr. »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">La Comédie de Jean de la Bruyère.</span> 2 vol. in-18 </td><td> 6 fr. »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Histoire du Pont-Neuf.</span> 2 vol. in-18 </td><td> 6 fr.</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Le Vieux-Neuf.</span> Histoire ancienne des inventions et découvertes<br />
-modernes. 3 vol. in-18</td><td> 15 fr. »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Paris-Capitale</span>, 1 vol. in-18 </td><td> 3 fr. 5</td></tr>
-</table>
-
-
-<h4>Paris.&mdash;Typ Ch. <span class="smcap">Unsinger</span>, 83, rue du Bac.</h4>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h1>
-L'ESPRIT<br />
-
-DANS L'HISTOIRE</h1>
-
-<h2>RECHERCHES ET CURIOSITÉS <br />
-
-SUR LES MOTS HISTORIQUES</h2>
-<h3>
-PAR</h3>
-<h1>
-ÉDOUARD FOURNIER</h1>
-<h4>
-CINQUIÈME ÉDITION</h4>
-
-<h4>PARIS</h4>
-<h4>E. DENTU, ÉDITEUR</h4>
-
-<h4>LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</h4>
-<h4>PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS</h4>
-
-<h4>1883</h4>
-<h4>Tous droits réservés.</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"></a>[Pg 1]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LESPRIT_DANS_LHISTOIRE">L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE</h2>
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="I">I</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je veux tenter de faire aujourd'hui, pour les <i>mots</i>
-soi-disant <i>historiques</i> qui courent par le monde et
-dans la plupart des ouvrages sur l'histoire de France,
-ce que j'ai entrepris pour les <i>citations</i> dans le petit
-livre <i>l'Esprit des autres</i>. Je veux encore ici, mais dans
-une matière plus sérieuse, tâcher de rendre à chacun
-ce qui lui appartient, et surtout de lui enlever ce qui
-ne lui appartient pas; car, je le prévois d'avance,
-j'aurai plutôt à dépouiller le mensonge qu'à enrichir
-la vérité. Heureusement celle-ci trouve surtout
-son compte dans chaque erreur que l'on détruit. Elle
-gagne tout ce que l'autre perd.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_2"></a>[Pg 2]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="II">II</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je me donne là, je le sais, un labeur rude et téméraire;
-cependant, tant est vif mon désir de démolir
-le faux et d'arriver au vrai, tant est grande ma
-haine pour les banalités rebattues, pour les héroïsmes
-non prouvés, pour les scandales et pour les crimes
-sans authenticité, je voulais étendre ce petit travail
-bien au-delà des limites que je me suis définitivement
-assignées, et qui sont celles de l'<i>histoire de
-France</i>.</p>
-
-<p>C'est à l'histoire tout entière que je voulais d'abord
-me prendre, principalement pour les époques
-anciennes, les beaux temps des mensonges; mais j'ai
-reculé devant ce grand effort, après l'avoir un peu
-mesuré.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"></a>[Pg 3]</span></p>
-
-<p>J'avoue toutefois qu'il m'en coûte d'y renoncer et
-de circonscrire ma tâche. Il eût été si bon de dauber
-d'importance sur ces immortelles erreurs! Refaisant
-en grand le livre ébauché au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle par l'abbé
-Lancelotti, <i>Farfalloni de gli antichi historici</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, j'aurais
-trouvé tant de plaisir et peut-être tant d'honneur à
-émietter l'un après l'autre tous ces menus mensonges
-de l'antiquité, toutes ces fables légendaires du
-moyen âge, nos siècles héroïques à nous autres gens
-des temps modernes: je me serais si bien complu à
-repasser, flambeau en main, à travers ces ombres
-menteuses, qui ne se sont faites si épaisses et si impénétrables
-que pour mieux cacher des erreurs, que
-pour voiler plus sûrement de faux héros!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <i>Venezia</i>, 1636.&mdash;Il en parut chez Costard, en 1770,
-sous ce titre: <i>Les Impostures de l'histoire ancienne et profane</i>,
-2 vol. in-12, une traduction due à l'abbé J. Oliva,
-et revue par le président Rolland et Charpentier sur le
-manuscrit cédé à Costard par Luneau de Boisjermain
-(Barbier, <i>Dict. des Anonymes</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. II, p. 166).&mdash;Baudelot,
-dans sa querelle avec l'abbé de Vallemont (<i>V.
-Mém.</i> de d'Artigny, t. II, p. 221), attaqua vivement Lancelotti
-pour son livre, mais l'abbé le défendit bien (<i>Réponse
-à M. Baudelot</i>, 1705, in-12, p. 57): «Les <i>Farfalloni</i> de
-Lancelotti, dit-il, sont un livre des plus agréables, et ils
-renferment une critique fine, judicieuse et savante. Rien
-n'est plus sensé que son système, par lequel il pose que
-les plus exacts et les plus sages des anciens historiens
-contiennent des faits ridicules, et qu'il faut mettre au rang
-des contes les plus fabuleux.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"></a>[Pg 4]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>J'aurais, par exemple, abordé franchement l'histoire
-grecque. J'aurais dit à l'égyptien Cécrops: Vous
-en avez menti quand vous avez prétendu que vous
-veniez d'Égypte; au phénicien Cadmus: Il n'est
-point vrai que vous soyez arrivé de Phénicie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. J'aurais
-cherché ce qu'il faut croire de la grande affaire
-des Thermopyles<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. M'aventurant dans une autre
-série de souvenirs, j'aurais dit à Ésope son fait; tout
-au moins l'aurais-je dépouillé de sa bosse proverbiale,
-et cela de par l'autorité tout académique de
-M. de Méziriac<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Pour le procès que les fils de Sophocle<span class="pagenum"><a id="Page_5"></a>[Pg 5]</span>
-firent à leur père<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, j'en aurais appelé devant
-la Vérité. Je me serais encore curieusement enquis
-de ce qu'était Sapho, et peut-être aurais-je ramené
-son fameux suicide du saut de Leucade à la réalité
-toute prosaïque d'une mort très naturelle<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. J'aurais
-voulu chercher un peu ce qu'il y a de vrai dans
-l'histoire de Denys le Tyran devenu maître d'école à
-Corinthe<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et aussi dans la fameuse lettre que Philippe
-aurait écrite à Aristote pour le charger de l'éducation
-de son fils Alexandre<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>; serrer de près, en<span class="pagenum"><a id="Page_6"></a>[Pg 6]</span>
-compagnie de MM. Littré, Rossignol et Paul de Rémusat,
-l'histoire d'Hippocrate refusant les présents
-d'Artaxerces<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>; voir ce qu'étaient le prétendu tonneau<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>
-de Diogène et sa fameuse lanterne<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, enfin
-mille autres choses encore; car je ne détaille ici,<span class="pagenum"><a id="Page_7"></a>[Pg 7]</span>
-bien entendu, que le très maigre sommaire de mon
-programme.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Pour ces deux faits, <i>V. De la Colonisation de l'ancienne
-Grèce</i>, par Henri Schnitzler, dans le tome I<sup>er</sup> de la <i>Littérature
-grecque</i>, par Schœll.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <i>V.</i>, à ce sujet, l'introduction au <i>Voyage du Jeune
-Anacharsis</i>, 1<sup>re</sup> édit., p. 134 et p. 252, note VII<sup>e</sup>. L'abbé
-Barthélemy prouve qu'au lieu de trois cents hommes, c'est
-sept mille au moins que Léonidas commandait, selon
-Diodore; et même douze mille, s'il fallait en croire Pausanias.
-Voyez aussi un curieux article du <i>Magasin pittoresque</i>,
-juin 1844, p. 190. Le combat des trois cents
-Spartiates y est mis au rang des préjugés et des erreurs
-historiques, ainsi que le fameux <i>colosse de Rhodes</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <i>Vie d'Ésope</i>, dans les <i>Mémoires</i> de Sallengre, t. I,
-p. 91.&mdash;<i>Dict.</i> de Bayle, in-fol., t. IV, p. 389.&mdash;Bentley,
-<i>Dissertation sur les Fables d'Ésope</i>.&mdash;Un autre <i>bossu</i> d'esprit,
-le jongleur Adam de la Halle, se trouve avoir été non
-moins gratuitement paré de l'éminence ésopique. Dans
-une de ses pièces, <i>C'est du roi de Sézile</i> (mss. de La Vallière),
-il dit de lui-même:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">On m'appelle <i>bossu</i>, mais je ne le suis mie.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Simple erreur de <i>forme</i>. Ce qui est plus grave, c'est celle
-de M. Beuchot, qui, dans sa <i>Biographie universelle</i>, confond
-le trouvère Adam de la Halle avec le chanoine Adam de
-Saint-Victor, mort cent ans auparavant.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <i>Mélanges</i> de Malte-Brun, t. III, p. 55.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <i>Les Saisons du Parnasse</i>, t. VI, p. 164.&mdash;<i>Sapphonis
-Mytilenææ Fragmenta</i>, par C.-F. Neue, 1827, in-4º.&mdash;M.
-J. Mongin, dans son remarquable art. <i>Sapho</i> de l'<i>Encyclopédie
-nouvelle</i>, a dit: «L'histoire merveilleuse du jeune
-Phaon, telle que la rapporte Polyphatus, et la <i>tradition du
-saut de Leucade</i> sont des récits populaires qui ne manquent
-pas, je crois, d'une certaine antiquité; mais c'est après
-coup, et au temps de l'épicuréisme qu'ils auront été rattachés
-au nom de Sapho. Pour ce qui est au moins du saut
-de Leucade, la chose m'est évidemment prouvée.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <i>V.</i> le curieux travail de M. Boissonade, <i>Notice des
-Manuscrits</i>, t. X, p. 157 et suiv.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> M. Egger, dans un article du <i>Journal des Savants</i> de
-1861, a coulé à fond cette anecdote, ainsi que la plupart
-des faits sur lesquels s'était appuyé l'allemand R. Geier
-pour écrire près de 250 pages avec ce titre: <i>Alexandre et
-Aristote dans leurs rapports réciproques, d'après les documents
-originaux</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> «Rien n'est mieux établi, dit M. Littré, que la
-fausseté de toute cette histoire, concernant Hippocrate et
-le roi des Perses.» (<i>Œuvres</i> d'Hippocrate, t. I, p. 429.)&mdash;«Le
-seul fondement de ce récit est la prétendue correspondance
-d'Hippocrate et du roi de Perse, par l'intermédiaire
-du satrape Histanès. Ces lettres sont l'œuvre d'un
-faussaire.» (P. de Rémusat, <i>Les Sciences naturelles</i>, in-18,
-p. 140.) Ce qu'on savait de la vie d'Hippocrate, qui fut
-vraiment le médecin des pauvres; ce que l'on connaissait
-«de l'exclusion absolue des riches et des grands de sa
-clientèle hippocratique», ainsi que l'a dit M. Rossignol, a
-donné lieu à ce conte. (<i>Journal de l'Instruction publique</i>,
-7 juillet 1858, p. 427.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Spon, <i>Miscellanea</i>, p. 125.&mdash;<i>Notices et Extraits des
-manuscrits</i>, t. X, p. 133-137.&mdash;Spon a donné, d'après
-un monument ancien, la figure de l'amphore fêlée dans
-laquelle Diogène s'était fait un gîte. Elle a été reproduite
-à la p. 50 du t. I de notre <i>Histoire des hôtelleries et cabarets</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Les lanternes existaient, puisqu'il en est parlé dans
-l'<i>Agamemnon</i> d'Eschyle (v. 284) et dans un fragment d'Aristophane,
-cité par Pollux (<i>Onomasticon</i>, l. IX, 2, 26);
-mais cela ne suffit pas pour la vérité de l'anecdote. Diogène
-Laërce n'en a pas parlé, et par conséquent je n'y crois
-guère. M. Ch. Loriquet est de mon avis. (<i>Essai sur l'Éclairage
-des anciens</i>, Reims, 1853, in-8º, p. 34.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Pour l'histoire romaine, j'aurais fait bien davantage,
-sans même avoir besoin de recommencer les
-destructions historiques de Niebühr, ni ces profanations
-dont s'indignait Ampère, lorsqu'il voyait par
-exemple ce qu'on aurait voulu faire, en Allemagne,
-de l'histoire de Lucrèce: «Il y a, dit-il<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, des savants
-allemands qui ont supposé que Lucrèce, vraiment
-coupable, s'était tuée pour se dérober au jugement
-de ses proches. C'est, ajoute-t-il, renouveler le crime
-de Sextus, comme Voltaire, en souillant le nom de
-Jeanne d'Arc, a imité les soldats qui voulurent la déshonorer
-dans sa prison. La pureté de la Pucelle
-d'Orléans, la chasteté de Lucrèce font partie du trésor
-moral de l'humanité.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> <i>L'Histoire romaine à Rome</i>, 1855, in-8º, t. II, p. 242.</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est aussi juste que bien dit, la légende de Lucrèce
-n'aurait donc certainement eu à craindre de ma
-part aucun attentat.</p>
-
-<p>Pour beaucoup d'autres, dans l'entreprise de rectification
-dont j'esquisse le sommaire, ma discrétion
-n'eût pas été si grande.</p>
-
-<p>J'aurais tâché de prouver le fort et le faible de la
-<i>légende</i> des Horaces et des Curiaces<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, ainsi que la<span class="pagenum"><a id="Page_8"></a>[Pg 8]</span>
-fausseté de l'invention intéressée à laquelle l'imaginaire
-Mucius Scævola dut une immortalité dont les
-réfutations de Beaufort auraient dû avoir raison depuis
-cent trente ans déjà<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <i>Magasin pittoresque</i>, juin 1844, p. 190.&mdash;Du temps
-même de Tite-Live, on était déjà si peu sûr de la vérité
-du fait, que l'historien écrit: «On ne sait auquel des deux
-peuples appartenaient, soit les Horaces, soit les Curiaces.»
-(<i>Décades</i>, liv. I, ch. <span class="allsmcap">XXIV</span>.) M. H. Taine constate cette incertitude
-de Tite-Live, et peu s'en faut qu'il ne l'en
-félicite: «Il est encore mieux en garde, dit-il, contre la
-vanité d'auteur, que contre les préférences du citoyen. Il
-avoue librement ses incertitudes et ses ignorances, ne
-voulant point paraître plus instruit qu'il n'est, ni affirmer
-au delà de ce qu'il sait.» (<i>Essai sur Tite-Live</i>, 1856, in-18,
-p. 46.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Beaufort, <i>Dissertation sur l'Incertitude des cinq premiers
-siècles de Rome</i>, 1738, in-8º, p. 330.&mdash;«A chaque
-page, écrit d'après lui M. H. Taine (<i>Essai sur Tite-Live</i>,
-p. 93-94), on reconnaît d'anciennes légendes, inventées
-ou embellies par amour-propre: celle de Mucius Scævola,
-par exemple. Les Mucii plébéiens trouvèrent commode de
-se donner une origine patricienne, et d'expliquer leur surnom
-de Scævola.»&mdash;Bien avant Beaufort, Catherinot
-avait eu raison de ce mensonge. (<i>V.</i> ses <i>Opuscules</i>, in-4,
-t. II.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Dans l'histoire des fils de Brutus envoyés à la
-mort par leur père, j'aurais montré sans peine le
-crime et la férocité où l'on a cherché la vertu et la
-force d'âme<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>; dans celle de Virginie et d'Appius<span class="pagenum"><a id="Page_9"></a>[Pg 9]</span>
-Claudius, qui est une question de droit<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> autant
-qu'une question d'histoire, je me serais mis en peine
-de savoir qui a dit vrai de Denis d'Halicarnasse ou
-de Tite-Live; et, pour une fois, c'est celui-ci peut-être
-qui se serait le plus rapproché de la vérité<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, en
-s'éloignant le moins de la vraie question juridique,
-si utile à bien connaître dans cette affaire, comme
-dans celle des Gracques<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <i>Bibliotek für Denker...</i> 1786.&mdash;<i>Esprit des journaux</i>,
-juin 1786, p. 414.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> M. de Caqueray, professeur de Droit romain à la
-faculté de Rennes, a donné <i>l'explication juridique du récit
-de Tite-Live</i> dans le <i>Journ. génér. de l'Instruction publique</i>
-du 30 avril 1862, p. 301-303.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> On peut consulter à ce sujet une excellente brochure
-de 96 pages in-8º, publiée à Vienne en 1860, sous ce
-titre: <i>Der Prozess der Virginia</i>. L'auteur, M. V. Puntschard,
-prouve que le récit de Tite-Live est le seul authentique,
-le seul croyable.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> On ne comprend l'action des deux Gracchus qu'en
-sachant bien ce qu'ils demandaient. Qu'était-ce que leur
-<i>loi agraire</i>? une simple et très juste revendication. L'<i>ager
-publicus</i>, propriété commune de la plèbe latine, avait été
-peu à peu usurpé par quelques grandes familles pour créer
-les <i>latifundia</i>, dont la culture, livrée aux esclaves, excluait
-les travailleurs libres. Au nom de la plèbe spoliée, les
-Gracques réclamèrent l'<i>ager publicus</i> usurpé. Voilà leur
-crime, on devrait dire leur vertu. Ils furent vaincus, et
-l'<i>ager publicus</i> périt avec eux, au profit des grands propriétaires
-qui furent la plaie de l'Italie. Pline avait bien
-raison de dire: <i>Latifundia perdidere Italiam</i>. <i>V.</i> sur tout
-cela un très bon article de M. Rapetti, <i>Moniteur</i>, 9 juillet
-1862.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"></a>[Pg 10]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>J'aurais aussi étudié à fond dans son mensonge
-probable la fable héroïque de Régulus<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Je me serais
-ingénié, avec Montesquieu, de découvrir ce qu'il
-y a de vrai ou plutôt de complètement faux dans
-l'opinion qui accuse Annibal d'avoir commis une
-lourde faute en n'attaquant pas Rome après la bataille
-de Cannes, et en s'allant perdre dans les
-délices de Capoue<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. J'aurais voulu voir, en compagnie
-de Dutens, s'il fut possible au héros carthaginois
-de fondre des rochers avec du vinaigre<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, et si<span class="pagenum"><a id="Page_11"></a>[Pg 11]</span>
-le même dissolvant fut assez énergique pour réduire
-en liqueur l'une des perles qui pendaient aux oreilles
-de Cléopâtre<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Je me serais fait un devoir d'élucider,
-après le savant Mongez<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, ce qu'il y a de fausseté
-romanesque dans le récit de Claudius Donatus,
-qui veut qu'Octavie soit tombée pâmée de douleur
-en écoutant Virgile lui lisant le <i>Tu Marcellus eris</i>.
-Je vous aurais aussi fait prouver, par un très curieux
-passage de Bulwer, comment Archimède ne dut pas
-dire: «Donnez-moi un point d'appui, et avec un
-levier je remuerai le monde:» il était trop grand
-mathématicien pour cela<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. M. Alfred Maury, invoqué<span class="pagenum"><a id="Page_12"></a>[Pg 12]</span>
-à propos, serait venu vous démontrer que César
-ne dit pas et ne put pas dire au pilote qu'effrayait
-la tempête: <i>Quid times</i>? <i>Cæsarem vehis</i> (Pourquoi
-craindre? tu portes César)<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, et Lebeau<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, tout classique
-qu'il est, m'eût aidé à prouver très facilement
-que la disgrâce de Bélisaire et son aveuglement,
-sur lequel nous nous sommes tant apitoyés, sont,
-en dépit du poète J. Tzetzès, encore du roman dans
-l'histoire. J'aurais enfin passé au crible les vertus
-de Scipion l'Africain: sa fameuse continence, examinée<span class="pagenum"><a id="Page_13"></a>[Pg 13]</span>
-ainsi d'un peu près, eût peut-être couru de
-grands risques<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <i>V.</i> une <i>Dissertation</i> de M. Rey dans les <i>Mém. de la
-Société des antiquaires</i>, t. XII, p. 154-162.&mdash;«Tite-Live
-atteste le fait», lit-on dans Moréri (art. <span class="smcap">Régulus</span>): or, la
-<i>décade</i> où Tite-Live en aurait pu parler est perdue! L'erreur
-vient de Cicéron et de Florus. Polybe, «si voisin des faits,
-si exact», et qui, ayant ainsi plus d'autorité, aurait dû
-obtenir plus de créance, proteste, sur ce point, par son
-silence.&mdash;«Si l'on pouvoit, dit Beaufort, conjecturer le
-vrai à travers tant de contes, on trouveroit peut-être que
-ce supplice de Régulus fut supposé pour excuser celui que
-ses fils firent subir aux prisonniers carthaginois.» (<i>Dissertat.
-sur l'Incertitude des cinq premiers siècles de Rome</i>, p. 436.)
-Beaufort n'est guère connu chez nous. Les Allemands en
-ont profité pour nous faire croire que ce qu'ils lui prenaient
-venait d'eux. C'est de Beaufort et de Lévesque que Niebühr
-est sorti. <i>V.</i> à ce sujet un article de Ch. Labitte, dans la
-<i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> oct. 1840, p. 135.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Montesquieu, <i>Grandeur et décadence des Romains</i>,
-ch. <span class="allsmcap">IV</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <i>Dutensiana</i>, p. 35.&mdash;<i>V.</i> aussi: Eus. Salverte, <i>Les
-Sciences occultes</i>, édit. Littré, p. 448, et l'<i>Intermédiaire</i>, année
-1864, p. 143, 175.&mdash;M. Rey a publié, dans le <i>Recueil
-industriel de Moléon</i> (1828), une <i>Dissertation sur l'emploi du
-vinaigre à la guerre</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <i>V.</i> la traduction du livre de J. Oliva, cité plus haut,
-p. 3.&mdash;La manière dont mourut Cléopâtre a été aussi
-mise en question. M. Georges, de Château-Renard, la
-prit, en 1846, pour sujet d'une étude présentée à la <i>Société
-des Belles-Lettres d'Orléans</i>, et analysée dans le 7<sup>e</sup> volume,
-p. 64-79, des <i>Mémoires</i> de cette Société, par M. L.
-de Sainte-Marie, dont voici la conclusion: «Comme
-M. Georges, nous pensons que la reine et ses femmes
-eurent recours au poison dans un breuvage.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <i>Moniteur</i> du 10 août 1819, et <i>Mém. de l'Acad. des
-Inscript.</i>, nouv. série, t. VII. M. Quatremère lut à la même
-Académie un Mémoire qui condamnait celui de Mongez.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i>Revue de Paris</i>, août 1833, p.210: ce qu'y dit Bulwer
-n'est que la reproduction d'un très curieux calcul de Fergusson,
-<i>Astronomy explained</i>, London, 1803, in-8º, ch. VII,
-p. 83.&mdash;On va répétant qu'Archimède, lorsqu'il eut
-trouvé la fameuse vis qui porte son nom, courut dans Syracuse
-en criant: <i>Euréka</i>. C'est lorsqu'il eut découvert <i>la
-gravité spécifique</i>, à l'occasion de la couronne de Hiéron,
-qu'il poussa ce cri triomphant. Une autre question a souvent
-été posée aussi au sujet d'Archimède. A-t-il incendié
-la flotte romaine avec des miroirs? Un article du <i>Magasin
-Encyclop.</i> (1802, t. II, p. 534) a traité ce point avec esprit
-et savoir.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <i>Revue de Philologie</i>, vol. I, nº 3, et <i>Revue de Bibliographie</i>,
-avril 1845, p. 331.&mdash;M. Maury se demande
-pourquoi César n'en a pas parlé dans ses <i>Commentaires</i>;
-puis il prouve qu'en effet, vu le peu de vérité de l'aventure,
-il lui eût été assez difficile d'en faire mention. Napoléon
-n'y croyait pas non plus et s'en moquait. (<i>Souvenirs
-diplom.</i> de lord Holland, tr. franç., 1851, in-12, p. 233.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <i>Hist. du Bas-Empire</i>, l. XLIX, ch. <span class="allsmcap">LXVII</span>.&mdash;<i>V.</i> aussi
-le P. Griffet, <i>Traité des différentes sortes de preuves qui
-servent à établir la vérité de l'histoire</i>, 1770, in-8º, p. 194.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <i>V.</i> un fragment des <i>Annales</i> de Valerius, dans les
-<i>Noctes Atticæ</i> d'Aulu-Gelle, liv. VI, ch. <span class="allsmcap">VIII</span>.&mdash;Napoléon
-rangeait encore ce conte parmi «les niaiseries historiques,
-ridiculement exaltées par les traducteurs et les commentateurs.»
-(<i>Mémorial de Sainte-Hélène</i>, sous la date du 21 mars
-1816.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Quant à quelques autres contes, comme celui de
-Porcia qui se tue en avalant des charbons, il m'eût
-suffi d'en prouver l'invraisemblance<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. Le possible
-est l'important. Si l'on prouve par exemple que
-Julien, blessé à mort, n'eut la force que de pousser
-quelques cris inarticulés, on n'aura plus besoin de
-disserter longuement pour savoir laquelle des deux
-phrases: «Tu as vaincu, Galiléen!» ou celle-ci:
-«Soleil, tu m'as trompé!» il prononça en mourant.
-On mettra tout le monde d'accord, en faisant voir
-qu'il ne put rien dire<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Or, pour Julien, comme pour<span class="pagenum"><a id="Page_14"></a>[Pg 14]</span>
-Desaix, quinze siècles plus tard, c'est ce qu'il y a
-de plus probable.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> C'est ce qui a déjà été fait dans le <i>Carpenteriana</i>,
-1741, in-8º, p. 159-161. Martial dit que Porcia s'étouffa
-en avalant les cendres du foyer; cela du moins est possible.
-La vérité n'est pas toujours aussi heureuse avec ce poète.
-Elle est plus souvent altérée que rétablie dans les <i>épigrammes</i>
-qu'il a faites sur des événements ou sur des mots
-historiques. C'est lui qui a gâté, par exemple, le mot
-qu'Arria dit à Pœtus. (<i>V.</i> une note du <i>Tacite</i> de l'édit.
-Nisard, p. 514.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> M. Albert de Broglie est de cet avis, dans son excellent
-travail sur Julien (<i>Correspondant</i>, 25 fév. 1859, p. 299-300).&mdash;Il
-existait déjà, sur ce sujet, une dissertation de
-Christ.-Aug. Heumann: <i>Dissertatio in quâ fabula de Juliani
-voce extremâ</i>: <span class="smcap">Vicisti</span>, <span class="smcap">Galilæe</span>, <i>certis argumentis
-confutatur, ejusque origo in apricum profertur</i>. Gœtting.,
-1740, in-4º. «<i>In apricum</i>» doit se traduire par <i>lumineusement</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Plus d'un grand homme eût perdu à mon analyse
-quelque vertu peu authentique, quelque belle parole
-devenue célèbre sans contrôle; en revanche, il
-serait arrivé aussi que les maudits de l'histoire, à la
-scélératesse plus fameuse que suffisamment prouvée,
-se seraient souvent bien trouvés de mon examen, et
-en seraient sortis déchargés de quelques crimes. Il
-y aurait eu ainsi compensation, et d'ailleurs, comme
-a dit Lessing, «il faut rendre justice même au
-diable.»</p>
-
-<p>Je ne réponds point, par exemple, que Néron,
-bien que je n'eusse pas refait, en sa faveur, le plaidoyer
-de Cardan<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, n'eût pas été quelque peu innocenté;
-mais ce qui est tout à fait certain, c'est que,
-par la haute autorité de Heyne<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, <i>le farouche</i> Omar&mdash;l'épithète
-est consacrée&mdash;serait sorti absous du<span class="pagenum"><a id="Page_15"></a>[Pg 15]</span>
-grand crime qui l'a rendu fameux: l'incendie de la
-bibliothèque d'Alexandrie. Ici, je trouve deux impossibilités
-pour une: Omar ne vint pas à Alexandrie;
-et s'il y fût venu, il n'eût plus trouvé de livres
-à brûler. La bibliothèque avait cessé d'exister depuis
-deux siècles et demi<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Je veux parler de son curieux traité: <i>Neronis Encomium</i>.
-Amsterd., Blaeu, 1640, in-12.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <i>Opuscula Academica</i>, t. I, p. 129, et t. VI, p. 438.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Avant Heyne, Renaudot et Gibbon avaient justifié
-Omar de cet acte de vandalisme, mais on ne prit pas la
-peine de les écouter, pas plus qu'on n'écouta Heyne, pas
-plus qu'on ne m'écouta moi-même pour ce que j'avais dit
-à ce sujet dans la première édition de ce livre. Six mois
-après qu'il avait paru, en mars 1857, M. le baron Ch.
-Dupin, rendant compte, à l'Académie des sciences, des
-Mémoires de MM. Linant-Bey, Paulin Talabot, etc., sur
-le canal maritime de Suez, écrivit: «Omar, le compagnon
-de Mahomet, ayant conquis la vallée du Nil, son
-lieutenant Amrou lui présenta l'idée d'un canal direct de
-Suez à Peluze... Mais, ajouta M. Ch. Dupin, un conquérant
-ignare, qui brûlait la bibliothèque d'Alexandrie, cet
-esprit borné n'était pas fait pour comprendre une si grande
-idée.» Or, Omar ne conquit pas la vallée du Nil; Amrou
-ne lui présenta pas le plan d'un canal, puisque ce canal
-existait déjà, et qu'il n'y eut besoin que de le nettoyer, ce
-qu'Amrou fit faire en effet; Omar enfin, nous l'avons dit,
-ne brûla pas la bibliothèque d'Alexandrie. En tout cela,
-c'est la plus grosse erreur; et, comme l'a fort bien dit
-M. Tamizey de Larroque, il n'est pas pardonnable à un
-académicien de l'avoir répétée. (<i>La Correspondance littéraire</i>,
-5 fév. 1858, p. 84.) On a trop médit aussi des
-Barbares, notamment des Vandales; Rome, après leur
-passage, était encore magnifique et peuplée de monuments.
-(<i>V.</i> le <i>Mémoire</i> de l'abbé Barthélemy <i>sur les anciens monuments
-de Rome</i>, et surtout un très curieux article de
-M. Ampère, <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 nov. 1857, p. 228-229.)&mdash;Les
-Barbares n'ont détruit dans Rome que l'empire
-romain; il est vrai que cette ruine entraîna peu à peu
-toutes les autres.</p>
-
-</div>
-
-<p>Dans les temps les plus rapprochés de nous,
-que de fables dignes des temps anciens j'aurais
-trouvées encore: ainsi la fameuse phrase, <i>e pur' si<span class="pagenum"><a id="Page_16"></a>[Pg 16]</span>
-muove</i>, que Galilée ne dit pas, et ne put pas dire<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>;
-l'épisode de sa prison qui, tout bien examiné, se
-réduit à quelques jours d'une assez bénigne captivité
-dans le palais d'un ambassadeur ami<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>, puis dans les<span class="pagenum"><a id="Page_17"></a>[Pg 17]</span>
-plus beaux appartements du Saint-Office; ainsi encore
-toute l'histoire des <i>Vêpres siciliennes</i>, notamment
-l'épisode du médecin Procida, qui, bien loin d'être
-le chef du massacre, ne put même pas y prendre
-part<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>; quelques aventures de Christophe Colomb
-aussi: la fable de l'œuf qu'il aurait brisé pour le faire
-tenir debout<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>; l'anecdote de ses trois jours d'attente
-et d'angoisses au milieu de l'équipage menaçant
-auquel il a promis la terre, petit drame très émouvant
-dans le récit qu'en a donné Robertson<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, mais
-qui s'est trouvé n'être qu'un gros mensonge après
-l'examen qu'en a fait M. de Humboldt<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Aucun des personnages contemporains les mieux informés
-ne lui attribue ces paroles, et ce qu'on sait de ses
-aveux et de ses renonciations éloigne toute idée qu'il eût
-osé même dire ces quatre mots. (Biot, <i>Mélang. scient. et
-litt.</i>, t. III, p. 44.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> Barbier, <i>Examen critique des Biographies</i>, t. I, p. 365.
-<i>V.</i> aussi Libri, <i>Hist. des sciences en Italie</i>, t. IV, p. 259 et
-suiv.; Biot, <i>Mélang. scient. et litt.</i>, t. III, p. 18, 19, 24,
-28, 32, et l'ouvrage de M. Philarète Chasle, <i>Galileo Galilei,
-sa vie, son procès et ses contemporains</i>, liv. III. Ce livre
-a soulevé de vives critiques, mais aucune, même la plus
-nette, celle de M. Trouessard dans la <i>Revue de l'Instruction
-publique</i> (6 mars 1862, p. 778-782), n'a suffisamment
-prouvé que le fait qui nous occupe, et que M. Chasle a
-nié, comme nous, ne fût pas niable. La publication posthume
-du docteur Parchappe, continuée par son ami
-M. Fréd. Baudry, <i>Galilée, sa vie, ses découvertes et ses travaux</i>,
-n'a pu davantage arriver à une conclusion contraire,
-ainsi que M. Ernest Renan lui-même en est convenu dans
-les <i>Débats</i>.&mdash;Ce qu'on a dit de la prison du Tasse n'est
-pas plus prouvé. Il suffit de lire les <i>Lettres</i> du poète pour
-voir que ce n'est qu'un mensonge attendrissant. Le Tasse
-était fou: on l'enferma, mais avec tous les égards possibles.
-Il eut de beaux appartements pour prison. (Valery,
-<i>Voyages en Italie</i>, 1833, in-8º, t. II, p. 93-95; et, du même,
-<i>Curios. et Anecd. italiennes</i>, 1842, in-8º, p. 271. <i>V.</i> aussi
-un article de M. P. Deltuf, <i>Rev. franç.</i>, 20 déc. 1858,
-p. 357-367.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> nov. 1843, p. 480-483.
-<i>V.</i> aussi un article d'Hoffmann dans le <i>Journal des Débats</i>,
-1<sup>er</sup> déc, 1815.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Navarette, <i>Les Quatre Voyages de Colomb</i>, in-8, t. I,
-p. 116, et un article de M. Berger de Xivrey dans la
-<i>Revue de Paris</i>, 25 nov. 1838, p. 269.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <i>Hist. d'Amérique</i>, t. I, p. 117.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <i>Examen critique de l'histoire de la géographie du nouveau
-continent</i>, t. I, p. 245.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"></a>[Pg 18]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>J'aurais encore cherché querelle au même Robertson
-pour tout ce qu'il a dit touchant le séjour de
-Charles-Quint au monastère de Yuste, son amour
-des horloges, son enterrement anticipé, etc., et mille
-autres fables dont il m'eût été d'autant plus facile
-d'avoir raison que les excellents livres de MM. Mignet
-et Amédée Pichot semblent publiés tout exprès
-pour m'aider dans cette réfutation<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. Que vous
-dirais-je de plus? Me prenant aussi corps à corps
-avec la légende de Guillaume-Tell, je l'aurais renvoyée
-parmi les contes du Danemark, comme on
-s'en avisa justement dès l'année 1760<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>; et, ne croyant
-en cela faire tort qu'à un trop éternel mensonge et
-point du tout à une nation qui, pour perdre son
-héros traditionnel, n'en restera pas moins très héroïque,<span class="pagenum"><a id="Page_19"></a>[Pg 19]</span>
-je n'aurais pris nul souci des brochures qu'ont
-publiées pour le revendiquer le baron de Zurlauben<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>
-et MM. X. Zuraggen<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> et J.-J. Hisely<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, non plus que
-de je ne sais quelle charte imaginée tout exprès par
-les jésuites de Fribourg<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <i>V.</i> aussi dans le <i>Bull. de l'Alliance des Arts</i> (10 oct.
-1843, p. 123), un article dans lequel on analyse avec
-grand soin la lettre écrite par M. H. Wheaton au secrétaire
-de l'Institut national de Washington, touchant ces
-erreurs de l'historien de Charles-Quint. M. Wheaton,
-dans sa réfutation, s'autorise de l'ouvrage de D. Thomas
-Gonzalez ainsi que des mss. de Quesa et de Velasquez de
-Molina, secrétaire privé de l'empereur. Mais l'ouvrage le
-plus excellent à consulter sur ce sujet est celui de M. Stirling,
-<i>Last days of Charles V</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> C'est le fils aîné de Haller, qui, dans un petit écrit
-intitulé <i>Fables Danisch</i>, essaya de prouver ainsi la fausseté
-du fait. Son livre, qui fut condamné au feu, est aujourd'hui
-très rare.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Il publia à Paris, chez Vente, en 1767, une lettre
-in-12 intitulée <i>Guillaume Tell</i>, à propos de la tragédie de
-Lemierre, où il fit l'historique complet de ce qui aurait
-précédé et suivi la conspiration. <i>V.</i> le <i>Journal encyclopédique</i>
-du 15 av. 1767, p. 140.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <i>Vertheidigung der Wilhelm Tell</i>, Fluelen, 1824, in-8.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <i>Guillaume Tell et la Révolution de 1307</i>, etc., Delft,
-1828, in-8.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> <i>Bull. de l'Alliance des Arts</i>, t. III, p. 155.&mdash;La légende
-dont celle-ci n'est qu'une imitation transposée remontait
-à 965. On la trouve parmi les traditions populaires
-du Danemark recueillies par Saxo Grammaticus (Leipzig,
-1771, p. 286). Haller, dans sa réfutation, <i>Fables Danisch</i>,
-s'appuyait surtout de cette similitude. (<i>V. l'Artiste</i>, juillet
-1843.)&mdash;J'ajouterai que là-dessus les Suisses n'entendent
-pas raillerie. Il y a quelques années, dans une réunion de
-savants à Altorf, ville d'ailleurs assez mal choisie pour élever
-des doutes sur la réalité de Guillaume Tell, l'archiviste
-M. Schnelles, qui présidait, ayant contesté son existence,
-il y eut soulèvement de tous les savants du canton d'Uri,
-et presque émeute dans la ville, ce qui força M. Schnelles
-à décamper avec ses doutes. (<i>V.</i> le <i>Moniteur</i> du 20 sept.
-1864.)&mdash;Selon M. Just Olivier, dans un article de la
-<i>Revue des Deux-Mondes</i> (15 mai 1844, p. 595), <i>Nouvelles
-Recherches sur Guillaume Tell</i>: «La légende, la poésie
-sont partout dans l'histoire de Tell: dans le premier mot
-qu'on dit de lui, dans le premier mot qu'il prononce, dans
-l'orage sur le lac, comme dans la terrible épreuve proposée
-à son adresse.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"></a>[Pg 20]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>L'histoire d'Angleterre m'aurait enfin fourni une
-très ample matière: par exemple, l'examen approfondi
-de la mort des enfants d'Édouard qui, selon
-Buck et Walpole<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, ne furent peut-être point assassinés
-par les ordres de Richard III; la mort aussi du
-duc de Clarence, qui, bien qu'on le répète depuis
-quatre siècles sur la foi de Commines et d'un quatrain
-menteur, ne fut pas noyé dans un tonneau de
-malvoisie<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>; le conte pittoresque de Cromwell se<span class="pagenum"><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span>
-faisant ouvrir le cercueil de Charles I<sup>er</sup><a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>; la question
-si souvent débattue de l'exhumation du cadavre du
-sombre Protecteur et des ouvrages infligés à ses
-restes par l'ordre de Charles II<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Quoi donc encore?
-L'anecdote funèbre de Young «dérobant une sépulture
-pour sa fille Narcissa aux catholiques de Montpellier,»
-mensonge mélancolique, dont la découverte
-de l'extrait de mort d'Élisabeth Lee (Narcissa) dans
-les archives de Lyon, où elle mourut réellement,
-démontra l'évidence<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>; enfin l'histoire si intéressante
-et faisant si bien tableau, mais, hélas! si peu vraie,
-de Milton dictant à ses filles son <i>Paradis perdu</i>.
-Pour celle-ci, elle n'est pas même possible, puisqu'en
-effet Milton, selon Samuel Johnson, n'avait<span class="pagenum"><a id="Page_22"></a>[Pg 22]</span>
-jamais voulu que ses filles apprissent à écrire<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <i>V.</i> son livre, <i>Essai hist. et crit. sur la vie de Richard
-III</i>, traduit par M. Rey, Paris, 1819, in-8; <i>Lettres
-inédites de madame du Deffand</i>, 1859, in-8, t. I, p. 63, et
-une lettre de Voltaire à Walpole, à la suite du <i>Voltaire à
-Ferney</i> de M. Evar. Bavoux, 1860, in-8, p. 410.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> John Bayley, <i>the Historie and Antiquities of the Tower
-of London</i>.&mdash;Paulmy, <i>Mél. d'une grande Bibliot.</i> (Lecture
-des poètes françois), t. IV, p. 319.&mdash;Michelet, <i>Hist. de
-France</i>, t. VI, p. 453.&mdash;Rabelais, liv. IV, ch. <span class="allsmcap">XXXIII</span>,
-<i>ad fin.</i>, note de Le Duchat.&mdash;L'erreur, sur ce point,
-semble être venue de l'anecdote racontée par l'Anglais
-Fabyan, dont Commines, qui la répéta (liv. 1, ch. <span class="allsmcap">VII</span>),
-comprit mal le sens. Selon M. James Gardnair, qui, en
-1857, reprit ce passage de Fabyan pour le commenter,
-c'est ainsi qu'il faudrait le lire: «Le duc de Clarence fut
-mis à mort secrètement, et son corps, enfermé dans une
-tonne qui avait contenu du malvoisie, a été jeté dans la
-Tamise près de la Tour de Londres.» <i>V.</i> pour les preuves
-de cette opinion très plausible, le <i>Mag. pitt.</i> de 1867,
-p. 95.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> Par le procès-verbal de l'ouverture du cercueil de
-Charles I<sup>er</sup>, qui ne fut retrouvé que sous George IV, il
-paraît évident qu'il n'avait jamais été ouvert auparavant.
-(<i>Rev. britann.</i>, mars 1838, p. 179-181.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <i>Gentlemen's Magazine</i>, mai 1825, p. 350.&mdash;Henry
-Halford, <i>Essays and Orations</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> M. Alfred de Terrebasse en a fait l'objet d'un intéressant
-article inséré dans la <i>Revue de Paris</i> (15 avril
-1832, p. 176-180), et l'on trouve sur le même point, avec
-les mêmes conclusions négatives, une note de M. L. Benoît
-dans le <i>Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme
-français</i>, nov.-déc. 1862, p. 463.&mdash;Lemontey, d'ordinaire
-si exact, avait autorisé et popularisé l'erreur. <i>Hist.
-de la Régence</i>, t. II, p. 150, note.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> <i>Vie de Milton</i>, trad. franç., Paris, 1813, in-12, t. I,
-p. 95.</p>
-
-</div>
-
-<p>Oui, tout cela, certes, eût été excellent à développer
-dans la pleine lumière des preuves curieuses et
-imprévues! Il faut pourtant, de toute nécessité, que
-je me l'interdise. Je me suis fait la promesse de ne
-toucher ni à l'<i>histoire ancienne</i>, ni à l'<i>histoire étrangère</i>.</p>
-
-<p>L'histoire de France est aujourd'hui mon seul
-domaine; encore dois-je surtout m'en tenir à la réfutation
-des <i>mots</i> et n'aborder qu'incidemment celle
-des faits. C'est le mensonge <i>parlé</i>, et faisant pour
-ainsi dire axiome historique, que je prends à partie,
-plutôt encore que le mensonge en épisode et en
-action.</p>
-
-<p>Le premier est le plus vivace des deux, et celui
-qui tient le plus profondément. Ailleurs les paroles
-volent; ici c'est tout le contraire, elles restent et
-s'incrustent; or Bacon a dit: «Ce n'est pas le mensonge
-qui passe par l'esprit, qui fait le mal, c'est
-celui qui y rentre et qui s'y fixe<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> <i>Politique</i>, 2<sup>e</sup> partie, édit. de 1742, p. 18.</p>
-
-</div>
-
-<p>Les noms illustres sous le couvert desquels se
-faufile l'erreur augmentent son danger en ajoutant
-à sa fortune. On dirait qu'ainsi patronnée elle est<span class="pagenum"><a id="Page_23"></a>[Pg 23]</span>
-à l'abri de toute attaque, et que chacun doit lui tirer
-respectueusement son chapeau. Allez donc dire, par
-exemple, que Cromwell ne mourut pas de la pierre,
-après cette admirable phrase des <i>Pensées</i> de Pascal<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>:
-«Rome même alloit trembler sous lui, mais ce petit
-gravier, qui n'étoit rien ailleurs, mis en cet endroit,
-le voilà mort, sa famille abaissée et le roi rétabli.»
-Il fallait à M. Havet toute sa conscience de commentateur
-pour oser signaler une erreur sous cette éloquence<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>:
-il nous faut tout notre courage pour dire
-qu'il a bien fait.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> 2<sup>e</sup> partie, art. 6, § 7.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> P. 39 de son édit. des <i>Pensées</i> de Pascal.</p>
-
-</div>
-
-<p>Nous devons dire aussi que, bien que la vérité
-soit une, il y a mensonge et mensonge. Tous ne
-tirent pas également à conséquence. Il est même
-telles inventions qui, une fois reconnues pour ce
-qu'elles sont, me semblent devoir rester dans la
-circulation à cause des beaux exemples qu'elles propagent
-et de l'honneur qui en ressort pour l'humanité.
-En ce point la poésie, qui les transmet et les
-colore, est, je ne dirai pas, comme Aristote, «plus
-vraie que l'histoire,» mais aussi utile.</p>
-
-<p>Il est bon que l'enfant, à qui s'adressent ces choses,
-ait de l'homme la meilleure opinion possible; il faut
-donc, pour lui, recourir aux fables, et même lui<span class="pagenum"><a id="Page_24"></a>[Pg 24]</span>
-laisser croire que ce sont des vérités, jusqu'au temps
-où le spectacle des réalités humaines lui fera penser
-ou que l'homme est bien déchu, ou que ces belles
-choses ne furent jamais vraisemblables: «Les anciens
-historiens, dit Rousseau,<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> sont remplis de vues
-dont on pourroit faire usage quand même les faits
-qui les présentent seroient faux... Les hommes sensés
-doivent regarder l'histoire comme un tissu de
-fables, dont la morale est très appropriée au cœur
-humain.» Puisque pour la morale et la règle du
-devoir, l'idéal n'est ainsi qu'en des mensonges
-sublimes, laissons passer ceux qui sont créés, et
-tirons-en des leçons que la vérité, telle que les
-hommes l'ont forcée d'être, ne saurait pas fournir.
-Tant pis pour l'humanité si rien n'est vrai de ce que
-l'on croit beau dans les actions humaines! La meilleure
-preuve de notre infériorité, et du besoin que
-nous ressentons d'une nature supérieure, où le vrai
-sera enfin dans le beau et dans le grand, se trouve là.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <i>Émile</i>, édit. Pourrat, 1838, in-8, t. I, p. 307.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il est encore d'autres mensonges pour lesquels il
-convient d'être indulgent: ce sont ceux qui naissent
-d'eux-mêmes, comme les fleurs héroïques d'une
-époque dont ils transmettent couleur et parfum. Ils
-n'ont rien du mensonge officieux, créé par l'imagination<span class="pagenum"><a id="Page_25"></a>[Pg 25]</span>
-de celui dont il sert les intérêts; ils surgissent
-naturellement dans l'ardent esprit du peuple,
-et les légendes y trouvent une matière extensible et
-souple, tandis que l'histoire cherche où se prendre
-dans ce que lui apporte l'insaisissable et rigide
-vérité. Ils ne sont pas pour le souvenir fidèle, mais
-pour le sentiment charmé. Nés de l'imagination,
-c'est à elle qu'ils retournent pour l'aider à répandre
-la lumière et les couleurs sur les aridités du réel.
-Il leur suffit d'être conformes au génie du peuple
-dont ils grossissent les traditions, et à l'esprit du
-temps où ils naissent. M. Michelet<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> a dit d'un
-récit légendaire qui satisfaisait à toutes ces conditions:
-«Il peut bien n'être pas réel, mais il est
-éminemment, c'est-à-dire parfaitement conforme au
-caractère du peuple qui l'a donné pour historique.»
-Selon le même historien, inventer ainsi, dans le
-sens de la réalité, ce n'est pas commettre un mensonge.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> <i>Hist. romaine</i>, édit. belge, in-12, t. I, p. 257.&mdash;«Ces
-mensonges, dit aussi M. Valery, peignent l'esprit
-ou les mœurs d'une époque, et servent ainsi à la
-vérité.» (<i>Études morales, polit. et litt.</i>, 1823, in-8, p. 79.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Napoléon était du même avis, lorsque trouvant
-dans les tragédies de Corneille des héros supérieurs
-à ce qu'il leur était possible d'être, mais toujours<span class="pagenum"><a id="Page_26"></a>[Pg 26]</span>
-grandis d'après la mesure logique de leur caractère,
-et devenus par là, comme exemples, d'une vérité
-plus utile et plus rayonnante que la sèche vérité des
-historiens, il disait: «Moi, j'aime surtout la tragédie
-haute, sublime, comme l'a faite Corneille.
-Les grands hommes y sont plus vrais que dans
-l'histoire<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<span class="pagenum"><a id="Page_27"></a>[Pg 27]</span>
-
-<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> Villemain, <i>Souvenirs contemporains</i>, 1<sup>re</sup> partie, p. 226.</p>
-
-</div>
-
-<p>Mais inventer dans un intérêt de flatterie quelconque,
-ainsi que le fit Tite-Live pour embellir la
-nudité barbare des premiers temps de Rome<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, ou
-pour rendre plus illustre l'origine des familles patriciennes<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>;
-faire de sa tâche d'historien un exercice
-oratoire, comme ce même Tite-Live, qui, la tribune
-aux harangues étant interdite, la transporta dans
-les <i>Décades</i>, «et fut historien pour rester orateur<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>;»
-imaginer un fait pour se donner le plaisir d'une
-déclamation, ainsi qu'il est arrivé pour un discours
-prêté à Périclès<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>: voilà les véritables mensonges
-historiques. Aussi ne ferons-nous aucune grâce à
-ceux de ce genre que nous rencontrerons.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> L'épisode de Porsenna, tourné par Tite-Live tout à
-la gloire de Rome, bien que, d'après Tacite (<i>Histoires</i>,
-liv. <span class="allsmcap">III</span>, ch. 72) et d'après Pline, la ville se fût rendue à
-ce roi des Étrusques; l'aventure d'Horatius Coclès, qui,
-suivant Polybe, eut pour dénouement la mort du valeureux
-borgne; le combat singulier de Manlius Torquatus,
-qui ne doit avoir rien de réel, puisque Polybe n'en a pas
-parlé; la prétendue victoire de Camille sur Brennus, lequel
-fut en réalité maître de Rome et ne partit qu'après l'avoir
-mise à rançon, tout cela rentre dans la catégorie des mensonges
-officieux dont je parle ici, de ces inventions fabriquées
-tout exprès pour la plus grande gloire de Rome.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> Nous en avons eu déjà un exemple, à propos de
-Scævola. <i>V.</i> pour une foule d'autres, Michelet, <i>Hist. romaine</i>,
-édit. belge, t. I, p. 283-287.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> H. Taine, <i>Essai sur Tite-Live</i>, p. 9.&mdash;Montesquieu
-(<i>Grandeur et Décadence des Romains</i>, ch. v) disait à propos
-des bons mots prêtés à Annibal dans les <i>Décades</i>: «J'ai du
-regret de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces énormes
-colosses de l'antiquité; je voudrais qu'il eût fait comme
-Homère, qui néglige de les parer, et qui sait si bien les
-faire mouvoir.»&mdash;Les harangues abondent moins dans
-Tacite, aussi sont-elles plus authentiques. On possède une
-preuve de son exactitude. Le discours de Claude au sénat,
-tendant à faire accorder aux Gaulois le droit d'admission
-parmi les sénateurs, a été retrouvé sur les tables de bronze
-découvertes à Lyon en 1528. Les paroles du prince y sont
-presque en tout point identiques à celles que Tacite lui a
-prêtées. (<i>Annal.</i>, I. XI, ch. <span class="allsmcap">XXIV</span>.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> Cette harangue est celle qu'il aurait prononcée pour
-se défendre d'aspirer à la tyrannie, comme on l'en accusait.
-Elle n'a rien d'historique; ce n'est autre chose qu'un
-de ces exercices oratoires qu'on faisait faire dans les écoles.
-Celui-ci nous vient de Pachymère. (Boissonade, <i>Anecdota
-græca</i>, t. V, p. 350.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"></a>[Pg 28]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="III">III</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je viens de dire que je faussais compagnie à l'histoire
-ancienne; mais je vois tout d'abord qu'il faudra
-bien, malgré moi, que j'y revienne, car une bonne
-partie des <i>mots</i> qui font l'<i>esprit</i> de l'histoire de
-France, est dérobée à l'esprit des anciens. On a
-donné de la phrase une version tant soit peu rajeunie,
-on a déplacé la scène, changé les personnages, et
-le tour a été joué; et cela non pas une, mais vingt
-fois au moins. Nos historiens n'ont pas même eu
-le mérite d'inventer l'esprit qu'ils prêtaient à leur
-héros; ils l'ont pris tout fait dans quelque livre de
-langue morte, pour le faire courir à travers l'histoire
-vivante de leur temps.</p>
-
-<p>L'exemple en cela leur venait des Romains. Dans<span class="pagenum"><a id="Page_29"></a>[Pg 29]</span>
-le bagage littéraire importé de Grèce à Rome, se
-trouva l'histoire toute faite. Il ne fallut qu'arranger
-à la romaine ce qui était à la grecque. Tite-Live et
-les autres s'en chargèrent. De cette manière, telle
-tradition qui figure dans les origines helléniques se
-retrouve plaquée sur les origines romaines.</p>
-
-<p>L'héroïsme de Scævola, dont nous parlions tout
-à l'heure, est un plagiat fait à je ne sais quel héros
-grec célébré par l'historien Agatharcide<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. Les trois
-Horaces et les trois Curiaces sont des Grecs déguisés
-en Romains et en Albins. Le combat dont on leur
-fait honneur eut pour véritables champions trois
-soldats de Tégée et trois de Phénée, dans une
-guerre qu'avaient entre elles ces deux petites villes
-d'Arcadie. Le récit du fait se trouve tout au long
-dans un fragment des <i>Arcadiques</i> de Démarate, conservé
-par Stobée<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>. «Il n'y manque aucune circonstance,
-dit M. Villemain<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, on y trouve jusqu'à
-l'amour de la sœur du vainqueur pour l'un des
-vaincus, et jusqu'au meurtre de cette sœur infortunée.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <i>V.</i> la <i>Dissertation</i> de M. de Pouilly, <i>sur l'histoire des
-quatre premiers siècles de Rome</i>, dans les <i>Mémoires de l'Acad.
-des Inscript.</i>, ancienne série, t. VI, p. 26.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 27.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <i>La République de Cicéron</i>, Paris, Didier, 1858, in-8,
-p. 147.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"></a>[Pg 30]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>L'histoire de Romulus n'est qu'une version à
-peine modifiée de celle de Cyrus: «L'Astyage
-d'Hérodote, dit M. Michelet<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>, craignait que sa fille
-Mandane ne lui donnât un fils. L'Amulius de Tite-Live
-craint que sa nièce Ilia ne lui donne un arrière-neveu.
-Tous deux sont également trompés. Romulus
-est nourri par une louve, Cyrus par une chienne.
-Comme lui, Romulus se met à la tête des bergers;
-comme lui, il les exerce tour à tour dans les combats
-et dans les fêtes. Il est de même le libérateur
-des siens. Seulement les proportions de l'Asie à
-l'Europe sont observées. Cyrus est le chef d'un
-peuple, Romulus d'une bande; le premier fonda un
-empire, le second une ville.» L'histoire de Curtius
-se retrouve dans les traditions phrygiennes, tout à
-fait semblable, ainsi qu'on en peut juger par le récit
-qu'en a fait Callisthène, qui vivait sous Alexandre,
-c'est-à-dire avant les premiers historiens de Rome<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <i>Hist. romaine</i>, édit. belge, t. I, p. 63.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> <i>Mém. de l'Acad. des Inscript.</i>, t. VI, p. 27.</p>
-
-</div>
-
-<p>Si l'histoire put être aussi complaisamment accommodée
-à la guise de tel peuple comme à celle de
-tel autre; s'arranger pour celui-ci après avoir servi
-pour celui-là, mais le plus souvent, il faut en convenir,
-à la condition de n'être vraie pour aucun des<span class="pagenum"><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span>
-deux; il est, à plus forte raison, tout naturel que
-les emprunts d'esprit, qui tiraient moins à conséquence,
-aient toujours pu se faire, d'un peuple à
-l'autre, avec la plus grande facilité. Le prêt d'une
-anecdote ou d'un mot devait moins coûter que celui
-d'un fait sérieux, d'un héroïsme, ou d'une tradition.
-Aussi les dettes de ce genre, que les faiseurs d'<i>Ana</i>
-nous ont fait contracter envers le passé, sont-elles
-sans nombre. Je ne parle pas seulement des facéties
-ordinaires, menues monnaies des conversations
-qu'on manie et qu'on fait circuler, sans regarder à
-la marque qui souvent est grecque ou romaine<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>;
-mais aussi et surtout des paroles dont on a gratifié
-l'esprit des princes ou des grands hommes, et qui,
-en raison de l'importance de leurs modernes endosseurs,
-ont obtenu, sans contrôle et à perpétuité,
-droit de circulation dans l'histoire.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> Pour un grand nombre de ces bons mots renouvelés
-des Grecs, nous renverrons au curieux <i>Ana</i> grec, le <i>Philogelos</i>,
-publié par M. Boissonade, à la suite des <i>Déclamations</i>
-de Pachymère, 1848, in-8. <i>V.</i> notamment les notes
-des pages 272, 280, 281, 284, 302.</p>
-
-</div>
-
-<p>Voltaire s'aperçut de ces emprunts des anecdotiers,
-qui, acceptés par les historiens, ont jeté tant
-de fausse monnaie dans l'histoire. Il les en railla
-fort, lui qui, s'il n'eut pas en pareille affaire une<span class="pagenum"><a id="Page_32"></a>[Pg 32]</span>
-conscience beaucoup plus rigoureuse, se donna du
-moins presque toujours la peine de créer de toutes
-pièces les belles paroles dont il fit honneur à ses
-personnages:</p>
-
-<p>«Pour la plupart des contes dont on a farci les
-<i>Ana</i>, écrit-il à M. du M...<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, pour toutes ces réponses
-plaisantes qu'on attribue à Charles-Quint, à
-Henri IV, à cent princes modernes, vous les retrouvez
-dans Athénée et dans nos vieux auteurs.
-C'est en ce sens seulement qu'on peut dire: <i>Nil sub
-sole novum.</i>»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <i>A M. du M..., membre de plusieurs académies, sur
-plusieurs anecdotes</i> (1774).</p>
-
-</div>
-
-<p>A cela Voltaire n'ajoute pas de preuves; mais,
-sans beaucoup de peine, nous allons pouvoir en
-donner pour lui.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"></a>[Pg 33]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="IV">IV</h2>
-</div>
-
-
-<p>«Il n'appartient qu'aux tyrans d'être toujours en
-crainte. La peur ne doit pas entrer dans une âme
-royale. Qui craindra la mort n'entreprendra rien
-sur moi; qui méprisera la vie sera toujours maître
-de la mienne, sans que mille gardes l'en puissent
-empêcher.»</p>
-
-<p>Telles sont, entre autres belles paroles, celles que
-le bon Hardouin de Péréfixe, et après lui tous les
-griffonneurs du <i>Henriana</i>, de l'<i>Esprit de Henri IV</i>, etc.,
-mettent bravement dans la bouche du chef de la
-dynastie bourbonienne, croyant sans doute lui faire
-beaucoup d'honneur. Ils n'arrivent pourtant qu'à
-transformer ainsi le grand roi en une sorte de perroquet
-à paraphrases. La longue période qu'ils lui<span class="pagenum"><a id="Page_34"></a>[Pg 34]</span>
-font dérouler n'est que l'écho étendu de cette parole
-de Sénèque: <i>Contemptor suœmet vitæ, dominus alienœ</i>,
-«Qui fait bon marché de sa vie est maître de celle
-des autres.»</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement pour des propos graves
-comme celui-ci que ces anecdotiers sont allés
-<i>gueuser</i>, au nom du Béarnais, dans les livres anciens;
-ils les ont aussi écrémés de paroles grivoises, qui,
-assaisonnées, épicées à la française, ont pu être
-mises avec plus de vraisemblance encore que le reste
-sur le compte de ce <i>diable à quatre</i>.</p>
-
-<p>Nos jurés-experts en supposition d'esprit vous
-raconteront, par exemple, que Baudesson, maire de
-Saint-Dizier, ressemblait si fort au roi, qu'un jour
-qu'il était venu le complimenter, la garde, le voyant
-passer et le prenant pour Henri IV, battit aux
-champs. «Qu'est-ce à dire, sommes-nous deux
-Majestés céans?» s'écria le roi en mettant la tête à
-la fenêtre. On lui expliqua que sa ressemblance avec
-Baudesson, qui venait d'arriver, était cause de
-l'erreur et de l'aubade. Il le fit entrer aussitôt, et
-fut surpris tout le premier de se trouver un ménechme
-si parfait: «Eh! compère, lui dit-il avec
-son accent le plus gascon et le plus narquois, votre
-mère est-elle donc allée dans le Béarn?&mdash;Non,
-Sire, c'est mon père qui y demeura.&mdash;Ventre-saint-gris!<span class="pagenum"><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span>
-dit le roi gasconnant un peu moins, je
-suis payé.»</p>
-
-<p>Maintenant, lisez Macrobe, au chapitre des <i>Saturnales</i><a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>,
-qui rapporte les bons mots d'Auguste et les
-bonnes réponses qui lui furent faites, vous trouverez
-toute l'anecdote.... moins le <i>ventre-saint-gris</i><a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> Liv. II, ch. <span class="allsmcap">IV</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> Elle avait déjà couru au moyen âge. <i>V.</i> A. de Montaiglon,
-<i>Anciennes poésies françaises</i>, t. IV.&mdash;Pour un mot
-du Dante qui fut prêté à Henri IV, <i>V.</i> le <i>Rabelais</i> de
-MM. Burgaut des Marets et Rathery, t. II, p. 378, note.</p>
-
-</div>
-
-<p>Je vous ferai grâce de cent autres de même espèce,
-sauf une seule pourtant, dont l'origine m'échappa
-longtemps et qu'il faut que je vous raconte.</p>
-
-<p>Sully avait promesse du roi pour une audience.
-Il vient heurter à la porte du cabinet royal; au lieu
-de le faire entrer, on lui dit que Sa Majesté a la
-fièvre et ne pourra le recevoir que dans l'après-dîner.
-Il se retire et va s'asseoir tout en grondant à quelques
-pas d'un petit escalier qui menait à la chambre
-du roi. Une belle jeune fille voilée, tout de vert
-vêtue, en descend bientôt furtivement et s'échappe.
-Le roi ne tarde pas à la suivre: «Eh! monsieur de
-Rosny, que faites-vous là? dit-il un peu troublé à
-la vue de son ministre; ne vous ai-je pas fait dire
-que j'avais la fièvre?&mdash;Oui, Sire, mais elle est<span class="pagenum"><a id="Page_36"></a>[Pg 36]</span>
-partie.... Je viens de la voir passer tout habillée de
-vert.» Le roi se sentit pris; il lui frappa gaiement
-sur la joue, et ils s'en allèrent travailler.</p>
-
-<p>S'il est quelque part une anecdote vraisemblable
-et bien faite suivant l'humeur de ceux à qui on la
-prête, c'est celle-ci certainement. J'ai donc été assez surpris
-d'apprendre qu'elle était supposée, comme tant
-d'autres. Elle se lit dans Plutarque<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, avec une petite
-différence conforme au goût des Grecs, et que le
-nôtre jugerait contre nature; ce n'est pas tout, je
-vous dirai qu'à la prendre seulement telle qu'elle est
-ici, on la trouve, bien avant qu'Henri fût né, qui
-court déjà le monde, mise en <i>iambes</i> malins par un
-certain Hilaire Courtois, qui, bien que Bas-Normand,
-latinisait d'une assez jolie façon<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <i>Vie de Démétrius</i>, ch. <span class="allsmcap">VI</span> (<i>Œuvres</i> de Plutarque, trad.
-Pierron, t. IV, p. 246).</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> <i>Hilarii Cortesii Volantillæ.</i> Paris, 1533, in-12, p. 24.</p>
-
-</div>
-
-<p>Oh! le vraisemblable, le vraisemblable! C'est la
-mort du vrai en histoire; c'est l'espoir des mauvais
-historiens, et c'est la terreur des bons. Il ne faut
-pour la vérité ni deux poids ni deux mesures. Elle
-est nue; qu'importe! faites-la voir telle qu'elle est.
-Sa parole est franche jusqu'à la brutalité; qu'importe
-encore! laissez-lui sa brutale parole, et faites tout<span class="pagenum"><a id="Page_37"></a>[Pg 37]</span>
-pour qu'elle parvienne à tous. L'idéal, dont elle
-s'est trop parée, est un voile charmant sans doute;
-enlevez-le lui pourtant, et rendez-le, si c'est possible,
-à la poésie, qui, de nos jours, s'en est trop passée.</p>
-
-<p>M. Renan a écrit<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>: «Au point de vue de la vérité
-historique, le savant seul a le droit d'admirer; mais
-au point de vue de la morale, l'idéal appartient à
-tous. Les sentiments ont leur valeur indépendamment
-de la réalité de l'objet qui les excite, et on
-peut douter que l'humanité partage jamais le scrupule
-de l'érudit qui ne veut admirer qu'à coup sûr.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> <i>Études d'hist. relig.</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 271.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce n'est pas mon avis. L'exactitude, selon moi,
-n'est pas faite pour la dégustation exclusive des privilégiés.
-Ce qu'elle apporte d'utile doit profiter à
-tous. Sans elle, l'histoire n'a point d'enseignement
-pour l'humanité; et l'humanité ne doit être frustrée
-d'aucun des enseignements de l'histoire.</p>
-
-<p>Aux derniers siècles, époque de la flatterie et des
-mensonges aristocratiques, on pouvait dire, à la
-grande indignation du P. Griffet<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>: «Le vrai est le
-sublime des sots;» mais aujourd'hui c'est différent.
-Voltaire alors pouvait se croire en droit d'écrire:
-«Il y a des vérités qui ne sont pas pour tous les<span class="pagenum"><a id="Page_38"></a>[Pg 38]</span>
-hommes et pour tous les temps<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>;» ou bien encore,
-à propos de certains faits de l'histoire de Russie:
-«Il n'est pas encore temps de les dire, les vérités
-sont des fruits qui ne doivent être cueillis que bien
-mûrs<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.» La raison humaine a fait assez de progrès
-pour que ces réserves prudentes soient devenues inutiles.
-On peut aujourd'hui lui servir les vérités en
-primeur. Il faut surtout qu'elles lui arrivent sans
-avoir été frelatées d'aucune manière, et sans qu'on
-ait tenté de mettre à leur place le vraisemblable qui
-n'est que leur fantôme.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <i>Traité des différentes sortes de preuves qui servent à
-établir la vérité de l'histoire</i>, p. 90.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> Lettre au cardinal de Bernis, du 23 avril 1764.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> Lettre à la comtesse de Bassevitz, du 24 déc. 1761.</p>
-
-</div>
-
-<p>En cela, je me tiens à ce qu'a dit le P. Griffet:
-«Il n'y a de place dans l'histoire que pour le vrai,
-et tout ce qui n'est que vraisemblable doit être renvoyé
-aux espaces imaginaires des romans et des fictions
-poétiques<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <i>Traité des différentes sortes de preuves</i>, etc., p. 42.</p>
-
-</div>
-
-<p>Si, du moins, l'on n'en faisait abus que pour les
-bagatelles dont je parlais tout à l'heure, le mal serait
-petit et nous en ririons presque. Si l'on se contentait,
-par exemple, de perpétuer, sous le nom de
-François I<sup>er</sup>, je ne sais quelle aventure de chasse qui
-quelques mille ans auparavant, avait été prêtée au<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a>[Pg 39]</span>
-roi de Syrie Antiochus Sidètes<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>, après avoir peut-être
-auparavant servi pour Nemrod, le grand chasseur;
-si tout le danger de ces sortes de suppositions
-consistait à faire répéter par Rabelais, riant dans son
-agonie, la parole de Demonax mourant: «Tirez le
-rideau, la farce est jouée<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>;» ou bien à faire dire
-encore, par un paysan, à Louis XIV, ce mot copié
-d'Apulée: «Vous aurez beau agrandir votre parc de
-Versailles, vous aurez toujours des voisins;» si l'on
-s'en tenait seulement aussi à renouveler pour Bassompierre
-et tels autres gens d'esprit certains mots
-de spirituelle paillardise qui avaient fait fortune cent
-ans avant eux, comme celui-ci sur la virginité: «Il
-est bien difficile de garder un trésor dont tous les
-hommes ont la clef<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>;» si même, en une question
-plus grave, l'on s'avisait, comme fit J.-B. Say, de
-prêter trop gratuitement à Christine de Suède, à propos<span class="pagenum"><a id="Page_40"></a>[Pg 40]</span>
-de Louis XIV et de la révocation de l'édit de
-Nantes, ce vieux mot fait tant de siècles auparavant
-pour Valentinien venant de tuer Aétius: «Il s'est
-coupé le bras gauche avec le bras droit<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>»; tout cela,
-encore une fois, ne tirerait pas à grande conséquence.
-Je pourrais m'en amuser, comme fit Léonard Salviati,
-lorsqu'il voulut prouver en se jouant que,
-pour les faits historiques, il suffit de ce vraisemblable
-que je honnis<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. J'irais même jusqu'à dire comme
-Montaigne, à propos de hardiesses pareilles hasardées
-dans son livre: «En l'estude que je traicte des
-mœurs et mouvemens, les témoignages fabuleux,
-pourvu qu'ils soient possibles, y servent comme les
-vrais.» Le malheur, c'est que le même système
-d'invention et de supposition, la même méthode de
-prêts gratuits, de greffes ingénieuses qui font fleurir
-sur un nom l'esprit ou l'héroïsme germé sous le
-couvert d'un autre, c'est que toutes ces manœuvres
-du mensonge ont été mises en usage pour les
-choses les plus graves de l'histoire, aussi bien et
-plus souvent peut-être encore que pour ces frivolités,
-pour ces bagatelles: et cela, toujours à la grande
-joie du menteur qui tendait le piège, du mystificateur<span class="pagenum"><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span>
-sournois qui riait sous cape du succès de son
-industrie, et s'en applaudissait d'autant mieux qu'il
-vous avait leurré pour une affaire plus sérieuse, et
-vous avait servi une bourde plus vide et plus inutile,
-au lieu d'une vérité nécessaire.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> Plutarque, <i>Apophthegmes</i>, édit. Didot, t. III, p. 121.&mdash;Rollin,
-<i>Hist. ancienne</i>, 1836, in-8, t. III, p. 27.&mdash;H.
-Estienne, <i>Précellence du langage françois</i>, édit. Feugère,
-p. 118.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> C'est Freigius qui lui prêta le premier ce mot au
-t. I de ses <i>Commentaires sur Cicéron</i>. <i>V.</i> la lettre de Guy
-Patin à Spon, du 22 juin 1660.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> Ce mot, dans le <i>Chevræana</i>, t. I, p. 350, est prêté
-à Bassompierre. Il se trouvait, bien avant que celui-ci fût
-né, dans le <i>Trésor du Monde</i>, Paris, 1565, in-12, liv. II,
-p. 59.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> J.-B. Say, <i>Traité d'économie politique</i>, t. I, p. 189.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <i>Il Lasca Dialogo, cruscata, ovvero barodosso di Mannozzo
-Rigogoli.</i> Firenze, 1606, in-8.</p>
-
-</div>
-
-<p>On ne trompe pas toujours son siècle; mais pour
-peu qu'on soit imprimé et qu'on ait mis un peu
-d'art à façonner ses menteries, l'on a pour soi tous
-les siècles qui suivent. La vérité se dit toujours la
-dernière, souvent même elle ne se dit pas du tout,
-tant il y a de gens qui sont de l'humeur timorée de
-Fontenelle et qui craignent d'ouvrir les mains. Le
-mensonge, fanfaron et bavard autant qu'elle est
-timide et muette, marche, court, vole cependant:
-l'avenir est à lui.</p>
-
-<p>C'était bien l'espoir de cet impudent de Paul
-Jove, «lequel, dit Guil. Bouchet<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, estant blasmé
-de mensonge en son histoire, le confessa, adjoutant
-néantmoins qu'une chose le confortoit, qui estoit
-l'asseurance que dedans cent ans il n'y auroit escrit
-aucun, ne personne qui dist le contraire de ce qu'il
-avoit mis en son livre; et par ainsy que la postérité
-croiroit tout ce qui estoit couché dans son histoire.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<span class="pagenum"><a id="Page_42"></a>[Pg 42]</span>
-
-<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> XIV<sup>e</sup> <i>Sérée</i>, t. II, p. 57.</p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="V">V</h2>
-</div>
-
-
-<p>De notre temps, le roman a fait sa proie de l'histoire,
-et l'on a bien eu raison de s'en plaindre. Il
-n'agissait pourtant ainsi que par droit de légitime
-échange. Lorsqu'il s'arrangeait sur le domaine de la
-muse sévère un lot de petites vérités à transformer
-en mensonges, il ne faisait que lui rendre la pareille.
-Il s'y prenait avec elle comme elle s'y était prise avec
-lui, lorsque, levant sur son terrain une large dîme
-de romanesques inventions, elle en avait fait tout
-autant de bonnes vérités si bien viables, si solidement
-constituées, qu'elles courent encore.</p>
-
-<p>«Petits poupeaux de lait, dit l'auteur du <i>Moyen
-de parvenir</i><a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, je vous avertis que vieilles folies deviennent<span class="pagenum"><a id="Page_43"></a>[Pg 43]</span>
-sagesses; et les anciens mensonges se transforment
-en de belles petites vérités dont vous savez
-extraire à propos l'essence vivifiante.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Édit. de 1757, in-12, t. I, p. 132.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce qui est fort bien dit, à ce point même que
-Beaumarchais ne crut pouvoir mieux dire, et prit
-tout le passage pour en grossir l'esprit de son Figaro<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.
-Il pensa que la phrase était faite pour lui, et
-il s'en empara; elle était certes, vu la matière traitée
-ici, fort bien faite aussi pour nous, mais nous
-nous contentons de la citer.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> «Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps <i>vieilles
-folies deviennent sagesses et qu'anciens petits mensonges assez
-mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités</i>, on en a de
-<span class="pagenum"><a id="Page_44"></a>[Pg 44]</span>mille espèces.» (<i>Le Mariage de Figaro</i>, acte IV, sc. I<sup>re</sup>.)</p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="VI">VI</h2>
-</div>
-
-
-<p>Les conteurs du moyen âge, prêtres ou laïques,
-ont semé, plus que personne, de ces beaux mensonges
-à destinée singulière, qui, soutenus d'âge en
-âge par la crédulité naïve, sont parvenus à se faire
-en pleine histoire une floraison inattendue.</p>
-
-<p>C'est à l'un d'eux, le moine Jean, que l'on doit
-par exemple, la première version du joli conte que
-Collé prit de bonne foi dans l'histoire anecdotique
-et déjà presque légendaire du Béarnais, et dont il
-fit le fond de sa comédie: <i>La Partie de chasse de
-Henri IV</i>. Il s'imaginait, et de son temps quelqu'un
-pouvait-il le démentir? qu'il mettait en scène une
-aventure vraie dont il ne changeait ni l'époque ni le
-héros, tandis qu'en réalité il faisait sa pièce avec un<span class="pagenum"><a id="Page_45"></a>[Pg 45]</span>
-conte qui datait du XII<sup>e</sup> siècle, et dans lequel l'Angevin
-Geoffroy Plantagenet avait joué d'origine, et,
-comme on dit, <i>créé</i> le beau rôle<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> <i>Hist. de Geoffroy Plantagenet</i>, par le moine Jean,
-p. 26-40.&mdash;<i>Hist. litt. de la France</i>, t. XIII, p. 356.&mdash;Quand
-Geoffroy mourut, l'aventure échut à son fils avec
-le reste de son héritage. Dans une ballade anglaise sur ce
-sujet, c'est Henri II, fils de Geoffroy, qui joue son rôle.
-<i>V.</i> l'analyse de cette ballade dans le <i>Magasin pittoresque</i>,
-1839, p. 345-347.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il en est de même pour la fameuse histoire du
-chien de Montargis, dont les faiseurs d'<i>Ana</i>, sur la
-foi du vieux Vulson de la Colombière<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>, illustrent
-tous le règne de Charles V, croyant ainsi lui constituer
-ses meilleurs droits au surnom de <i>Sage</i> et au
-titre de <i>Salomon de la France</i>. La vérité, c'est qu'elle
-courait le monde bien avant que ce roi ne fût né.
-On la trouve dans la <i>Chronique</i> d'Albéric, moine des
-Trois-Fontaines<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, qui se termine à l'année 1241,
-c'est-à-dire un peu moins d'un siècle avant la naissance
-de Charles V.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> <i>Théâtre d'Honneur et de Chevalerie</i>, t. II, p. 300.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> Hanovre, 1680, in-4, p. 105.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le moine, qui plus est, la donne comme bien antérieure
-à son temps, puisqu'il la fait se passer sous le
-règne de Charlemagne; encore la raconte-t-il moins
-comme une vérité que comme une fiction: «C'est,<span class="pagenum"><a id="Page_46"></a>[Pg 46]</span>
-dit-il, une de ces fables tissues par les chanteurs
-gaulois, qui, bien qu'elles plaisent, s'écartent par
-trop de la vérité de l'histoire. Comme bien d'autres,
-elle a été composée en vue de gagner un peu d'argent.»
-Il disait vrai: l'un des romans dans lesquels
-elle fut intercalée en façon d'épisode, sans que les
-noms de Macaire et d'Aubry fussent changés, a été
-retrouvé, il y a deux ans, par M. Guessard, à la
-bibliothèque de Saint-Marc, à Venise<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> <i>Notes sur un manuscrit français de la Biblioth. de
-Saint-Marc</i>, par F. Guessard, 1857, in-8, p. 18.&mdash;La
-même histoire se trouve sous d'autres noms dans une version
-portugaise de <i>Tiran le Blanc</i>. <i>V</i>. à ce sujet, le <i>Bull.
-de l'Alliance des arts</i>, 25 mars 1843, p. 302-303.</p>
-
-</div>
-
-<p>En la voyant ainsi se promener de chansons en
-chansons, et de romans en romans, on peut juger
-de sa popularité, mais il ne semble aussi que plus
-difficile de fixer l'époque véritable où elle dut se
-passer, si toutefois elle eut jamais quelque réalité.
-Des chansons et des romans, elle fut tout naturellement
-transportée sur les images; on sait que son
-titre populaire, <i>Histoire du chien de Montargis</i>, lui
-vient de ce que la principale péripétie s'en trouvait
-figurée sur un bas-relief placé au dessus de la cheminée
-de la grand'salle du château de Montargis<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.<span class="pagenum"><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span>
-Montdidier, où l'on disait qu'était né le chevalier
-Aubry; Paris, où l'on racontait que le duel de son
-chien avec l'assassin Macaire avait eu lieu dans l'île
-Notre-Dame<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, s'étaient ainsi vu préférer, à cause
-du bas-relief, une ville qui n'avait autrement rien à
-faire en tout cela<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> On voit ce bas-relief vaguement indiqué sur la gravure
-que Du Cerceau a donnée de cette grand'salle dans
-ses <i>Villes et Châteaux de France</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> Le récit qu'on trouve dans le <i>Mesnagier</i> publié par
-M. J. Pichon, t. I, p. 93, ne lui donne pas d'autre champ
-clos.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> <i>V.</i> encore, à ce sujet, Bullet, <i>Mythol. franç.</i>, p. 64.
-La gravité des gens qui citèrent ce débris de roman comme
-un fait historique contribua beaucoup à autoriser l'erreur.
-L'un des plus célèbres avocats du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, Cl. Expilly,
-ne se fit-il pas un jour une preuve juridique de ce combat
-du chien et de Macaire? <i>V.</i> son <i>Plaidoyer</i> <span class="allsmcap">XXX</span>, et Bruneau,
-<i>Observat. sur les lois criminelles</i>, in-4º, p. 376.</p>
-
-</div>
-
-<p>L'aventure de Pépin, abattant d'un seul coup de
-sabre la tête d'un lion furieux dans la cour de l'abbaye
-de Ferrière<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, doit être aussi rangée parmi les
-contes dont on ne connaît pas le héros véritable, et
-pour lesquels chaque nation, chaque époque ont un
-acteur de rechange<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> <i>Monachus Sangallensis</i>, cap. <span class="allsmcap">XXIII</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> Cette histoire se rencontre, par exemple, dans l'<i>Historia
-de las guerras civiles de Granada</i>, par Perez de Hita,
-et elle était, d'après le titre, <i>sacada de un libro arabigoy
-traducido en castellano</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"></a>[Pg 48]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Celui-ci a été mis en cours par le moine de Saint-Gall,
-et n'en est pas plus respectable. Le bon religieux,
-en effet, est coutumier de mensonges ou tout
-au moins de suppositions historiques<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. Sa <i>Chronique</i>
-n'est très souvent qu'un écho prolongé des commérages
-émerveillés de la légende.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> C'est encore lui (<i>Des Faits et Gestes de Charles le
-Grand</i>, coll. Guizot, t. III, p. 247) qui renouvelle pour
-Pépin le Bossu, bâtard du grand Charles, le récit de l'aventure
-de Tarquin le Superbe abattant les têtes des plus
-hauts pavots de son jardin, etc. Enfin, M. Depping (<i>Rev.
-franç.</i>, 2<sup>e</sup> série, t. III, p. 262) l'a convaincu d'erreur pour
-la relation qu'il fait de l'ambassade d'Haroun à Charlemagne.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le savant historiographe de la Marine, M. Jal, l'a
-pris en faute pour un fait plus important que celui
-dont nous venons de parler, plus spécieux dans son
-mensonge, ce qui en accroît le danger, et, qui pis
-est, tout autant répété. Aussi M. Jal s'indigne-t-il
-moins contre le vieux moine, qu'il ne donne sur
-les doigts des routiniers qui, de nos jours encore,
-reprennent sans examen et perpétuent son conte.
-Voici ce fait, qui, tout d'abord, vous reviendra en
-mémoire, comme l'un des plus rebattus de vos souvenirs
-de collège. Nous le donnons tel que le raconte
-M. Michelet, à la page 57 d'un livre où il figure
-plus mal qu'en tout autre, puisque c'est le <i>Précis de<span class="pagenum"><a id="Page_49"></a>[Pg 49]</span>
-l'histoire de France</i>, ouvrage d'éducation dans lequel
-des vérités triées et certaines devraient seules avoir
-place:</p>
-
-<p>«Un jour, dit donc M. Michelet, d'après le moine
-de Saint-Gall, un jour que Charlemagne s'était arrêté
-dans une ville de la Gaule narbonnaise, des barques
-scandinaves vinrent pirater jusque dans le port.
-Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs,
-africains, d'autres disaient bretons; mais Charles les
-reconnut à la légèreté de leurs bâtiments. «Ce ne
-sont pas là des marchands, dit-il, ce sont de cruels
-ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur
-s'étant levé de table, se mit, dit le chroniqueur,
-à la fenêtre qui regardait l'Orient et demeura
-très longtemps le visage inondé de larmes. Comme
-personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui
-l'entouraient: «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je
-pleure amèrement? Certes, je ne crains pas qu'ils
-me nuisent par ces misérables pirateries; mais je
-m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils
-ont été près de toucher ce rivage, et je suis tourmenté
-d'une violente douleur, quand je prévois
-tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux et à
-leurs peuples.»</p>
-
-<p>Tel est le fait, très agréable à raconter certainement,
-et dont, à cause de ce charme même, on se<span class="pagenum"><a id="Page_50"></a>[Pg 50]</span>
-garderait presque de vérifier à fond l'authenticité,
-de peur de ne pouvoir plus après en illustrer son
-livre. Voici maintenant la réfutation, d'autant plus
-hardie, qu'il y a là, je le répète, un récit qui tient
-fortement dans l'esprit des historiens et dans le souvenir
-du public. Mais les historiens ne le feront pas
-moins, et le public y croira toujours.</p>
-
-<p>«Je voudrais bien, dit M. Jal<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, qu'on renonçât
-au plaisir de répéter..... la fameuse anecdote mise
-en circulation par le moine de Saint-Gall..... Le silence
-d'Eginhard est d'un grand poids contre l'authenticité
-de cette historiette, qui fait arriver <i>inopinato
-vagabundum Carolum</i> dans une ville maritime de
-la Gaule narbonnaise, et lui fait voir des barques
-normandes sur un point du littoral de la Méditerranée.....
-En y songeant bien, l'on verra que le conteur
-ne nous dit pas plus la date du voyage du <i>vagabundus
-Carolus</i> que le nom de la ville où il arriva
-inopinément.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> <i>Journal des Débats</i>, 21 oct. 1851.</p>
-
-</div>
-
-<p>«On conviendra qu'Eginhard, bien placé pour
-savoir ce que faisait le roi dont il suivait les pas,
-n'aurait pas manqué de raconter cette anecdote,
-plus importante assurément que les mentions des
-chasses ou des parties de pêche auxquelles assista<span class="pagenum"><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span>
-Charlemagne; on se rappellera surtout que la
-<i>Chronique</i> de Roderic de Tolède, comme les <i>Gesta
-Normannorum</i> publiés par Duchesne, et la <i>Chronique</i>
-rimée de Benoît de Saint-Maure, rapportent à l'année
-859 ou 860, c'est-à-dire à quarante-six ans environ
-après la mort de Charlemagne, la première
-entrée des Normands dans la Méditerranée; enfin
-l'on se demandera... si le moine de Saint-Gall, qui
-écrivait pour Charles le Gros, en 884, alors que la
-France, toujours menacée ou envahie par les Normands,
-appelait un défenseur énergique, n'imagina
-pas, dans une intention louable de patriotisme, ce
-petit mensonge, ou, si l'on veut, cet apologue, dans
-lequel Charlemagne s'adresse en pleurant à ses successeurs.</p>
-
-<p>«Pour moi, ajoute M. Jal, je n'en saurais douter
-quand j'entends le chroniqueur s'écrier à la fin de
-son récit: «Pour qu'un pareil malheur ne nous arrive
-pas, que le Christ nous protége, et que votre
-glaive redoutable se trempe dans le sang des Normands,
-en même temps que le fer de votre frère
-Carloman!» Il me semble que le moine de
-Saint-Gall, fier de la leçon qui ressortait pour son
-maître de son ingénieuse invention, dut se dire à peu
-près, comme à une autre époque Estienne Pasquier,
-à propos d'une anecdote qui caressait la magistrature:<span class="pagenum"><a id="Page_52"></a>[Pg 52]</span>
-«Je crois que cette histoire est très vraie,
-parce que je la souhaite telle.»</p>
-
-<p>Et pour combien d'autres n'en est-il pas de
-même! La vérité, cette suprême loi, se subordonne
-aux convenances. Nous le prouverons par plus d'un
-fait encore; mais, pour le moment, il ne s'agit que
-de Charlemagne et des Normands.</p>
-
-<p>Je ne veux pas quitter ceux-ci sans vous dire en
-passant que l'histoire du mariage de Rollon, leur
-chef, avec Giselle, fille de Charles le Simple, à l'occasion
-du traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911,
-n'est pas moins imaginaire que toutes celles qui
-précèdent, par la raison que Rollon avait alors
-environ soixante-quinze ans, et pour cette autre plus
-décisive, que Giselle n'était probablement pas née
-encore<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. Quel moyen de faire conclure un mariage,
-même politique, entre un septuagénaire et une fille
-à naître?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> <i>V.</i> un travail de M. Auger dans les <i>Mémoires de la
-Société biblioph. histor.</i>, et l'<i>Histoire de Normandie</i>, par
-M. Th. Licquet, Rouen, 1835, in-8º. Le savant conservateur
-de la Bibliothèque de Rouen avait hasardé pour la
-première fois, dans les <i>Mémoires de la Société des antiquaires
-de Normandie</i> pour 1827 et 1828, cette opinion, qui, entre
-autres approbations, obtint celle de M. Raynouard (<i>Journal
-des Savants</i>, 1835, p. 753), après avoir trouvé quelques
-contradicteurs, notamment dans le <i>Bulletin des Sciences
-historiques</i> du baron de Férussac, t. XIV, p. 204.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"></a>[Pg 53]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Je ne veux pas non plus m'éloigner de l'époque
-de Charlemagne sans vous émettre au passage certain
-doute du savant Fréd. Lorentz<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, touchant l'existence
-de cette fameuse <i>école palatine</i> que Charlemagne
-présidait sous le nom de David, où l'on voyait
-Alcuin prendre celui d'Horace, Engelbert celui
-d'Homère, etc. Selon l'érudit allemand, c'est un
-conte absurde. J'ajouterai, pour concilier tout, que
-M. Francis Monnier<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>, sans vouloir détruire ni
-même combattre ce doute de Lorentz, ne l'accepte
-pas, du moins tel qu'il l'a émis. La réunion «que
-la postérité a nommée Académie palatine» fut, il
-en convient, «une réunion toute morale de savants»
-qui se connaissaient, sans beaucoup se voir,
-et qui, pour ainsi dire, ne se réunissaient qu'à distance,
-mais dont l'influence n'en fut pas moins tout
-aussi active sur l'esprit de leur temps que celle d'une
-école permanente et d'une académie à séances assidues:
-«Frédérik Lorentz, dit-il, s'est trop pressé de
-la reléguer au rang des fables, car, ajoute-t-il avec
-un grand sens, si l'on ne veut s'arrêter qu'au mot
-lui-même, Charlemagne est bien autre chose que le
-fondateur d'une académie, d'une université, puisqu'il<span class="pagenum"><a id="Page_54"></a>[Pg 54]</span>
-les a toutes préparées. Il est, avec Alcuin, son intelligent
-ministre, le restaurateur des lettres en Occident.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> <i>De Carolo Magno litterarum fautore</i>, etc., 1828, in-8,
-p. 42, et <i>Alcuins Leben</i>, p. 171.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> <i>Alcuin et Charlemagne</i>, 2<sup>e</sup> édit., 1864, in-12, p. 127.</p>
-
-</div>
-
-<p>Puisqu'il a tout à l'heure été question d'Eginhard,
-je crois bon de vous répéter en courant que ses
-amours et son mariage avec Emma ou Imma, fille
-de Charlemagne, ne sont qu'un roman, dont la première
-version, naïvement consignée dans la <i>Chronique
-du monastère de Lauresheim</i>, a été depuis amplement
-exagérée dans son mensonge par les conteurs,
-les poètes et les peintres<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Il est sûr que Charlemagne
-n'eut pas de fille du nom d'Emma, et, quoi
-qu'en ait dit dom Rivet<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, se faisant fort d'un passage
-de la 32<sup>e</sup> <i>lettre</i> d'Eginhard, il n'est d'aucune façon
-certain que celui-ci ait été le gendre de Charlemagne.
-Il ne faut même que lire la fin du <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> chapitre
-de sa <i>Vie</i> de l'empereur pour s'assurer qu'il ne
-dut pas l'être. Eginhard n'y dit-il pas que Charlemagne
-«ne voulut jamais marier aucune de ses
-filles, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers»?<span class="pagenum"><a id="Page_55"></a>[Pg 55]</span>
-A moins qu'Eginhard ne fût aussi distrait
-que M. de Brancas, qui oubliait parfois qu'il était
-marié, je ne comprends pas qu'ayant pour femme
-une des filles de Charlemagne il ait pu parler ainsi.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> On a été jusqu'à mettre la scène de ce roman dans
-une des petites cours de l'hôtel de Cluny. <i>V.</i> la <i>Notice sur
-l'hôtel de Cluny</i>, p. 9.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> <i>Hist. litt. de la France</i>, t. IV, p. 550. Mabillon, dans
-ses <i>Annal. Bénédict.</i>, a de même donné créance à cette
-légende, t. II, p. 223, 426.</p>
-
-</div>
-
-<p>Quant à l'épisode de la neige, traversée d'un pas
-ferme par la vigoureuse princesse qui porte son
-amant sur ses épaules, pour dérober ses traces aux
-regards de son père, il n'est pas plus vrai que le
-reste, si l'on persiste surtout à lui donner pour héros
-Eginhard et Emma. Avant que la <i>Chronique de
-Lauresheim</i>, publiée pour la première fois en 1600<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>,
-fût venue le mettre sur leur compte, le <i>Miroir historical</i><a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>
-de Vincent de Beauvais, l'avait popularisé
-chez nous plusieurs siècles auparavant, en lui donnant
-pour principal personnage l'empereur d'Allemagne,
-Henri le Noir<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> <i>Scriptores rerum Germanicarum</i>, publiés par Marquard
-Freher, 1600, in-fol., t. III.&mdash;Cette chronique a été
-ensuite donnée à part sous le titre de <i>Chronicon Laurishamense</i>,
-1768, in-4. <i>V.</i> au t. I, p. 40-46.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> 5 vol. in-fol., 1495.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> <i>V.</i> les frères Grimm, <i>Traditions allemandes</i>, traduites
-en français par M. du Theil, in-8, t. II, p. 149.&mdash;Guillaume
-de Malmesbury, dont le récit est antérieur à celui
-du chroniqueur de Lauresheim, raconte aussi l'anecdote,
-en la mettant sur le compte de Henri le Noir. (<i>De Gestis
-regum Anglorum</i>, lib. II, chap. <span class="allsmcap">XII</span>.)</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est d'une vanité de descendants que vint toute la<span class="pagenum"><a id="Page_56"></a>[Pg 56]</span>
-légende, ou du moins sa popularité. Les comtes d'Erpach
-se croyaient descendus d'Eginhard, mais une
-plus noble ascendance leur eût fort agréé. Ayant à
-choisir, ils s'attribuèrent celle de Charlemagne, et la
-rattachèrent à l'autre par le conte qui a fait fortune.
-Ils imaginèrent de faire courir le bruit qu'on avait
-ouvert à Selgenstratt le tombeau d'Eginhard, et que
-l'histoire de ses amours et de son mariage avec Imma
-s'y était trouvée gravée en peu de mots sur une lame
-de plomb<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>. Il n'en fallut pas davantage pour que,
-cette prétendue preuve venant s'ajouter au récit, sans
-doute arrangé lui-même, de la <i>Chronique de Lauresheim</i>,
-on acceptât toute la légende, sans plus la contester.
-Freher, qui avait publié la <i>Chronique</i>, n'avait
-pas cru à l'histoire de ces amours, et l'avait dit.
-C'est alors que, pour détruire le mauvais effet de ce
-doute, les comtes d'Erpach avaient imaginé l'ouverture
-du tombeau d'Eginhard et la trouvaille de
-la lame de plomb. Dès lors on put croire, sur ce
-point, l'incrédulité bien morte; mais Bayle, en reprenant
-le doute de Freher, la réveilla<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>, et lui donna<span class="pagenum"><a id="Page_57"></a>[Pg 57]</span>
-par l'autorité de sa critique assez de force pour qu'elle
-pût de nouveau serrer de près le mensonge, et en
-avoir définitivement raison.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> Hubert Thomas, <i>Vie de l'Électeur palatin Frédéric</i>,
-t. II, p. 10.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> <i>V.</i> dans son <i>Dict. crit.</i>, in-fol., t. II, l'article <i>Eginhard</i>,
-à l'endroit où il dit: «Freher n'ajoute aucune foi
-à ce conte.» <i>V.</i> aussi le <i>Ducatiana</i>, t. I, p. 178-179.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_58"></a>[Pg 58]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="VII">VII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Les frères Grimm, qui, dans leur très savant et
-très curieux livre sur les <i>Traditions allemandes</i>, ont
-dégagé l'histoire de la légende avec tant de courage
-et de lumière, n'ont eu garde d'oublier ce conte. Ils
-l'ont remis à sa vraie place, dans la catégorie des
-inventions ingénieuses, des mensonges bien trouvés
-dont l'étiquette naturelle est la fameuse phrase italienne:
-<i>Si non e vero, e bene trovato</i>.</p>
-
-<p>La plupart des traditions de notre histoire à l'époque
-mérovingienne les ont rencontrés tout aussi
-inexorablement sceptiques. Il faut voir quel bon
-marché ils font de la vérité historique des événements
-les plus populaires du règne de Childéric et
-de celui de Clovis; comment ils rejettent parmi les<span class="pagenum"><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span>
-fables, en dépit d'Aimoin<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> et de Grégoire de Tours<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>,
-tout le roman du mariage de Childéric avec la reine
-Basine, que l'abbé Velly avait pomponné de si jolies
-phrases; comment, malgré les mêmes historiens,
-ils relèguent au nombre des légendes: et la fameuse
-histoire du vase de Soissons<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>, et celle du mariage
-de Clovis et de Clotilde<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, et celle encore de l'épée
-et des ciseaux que cette dernière princesse reçut des
-rois Childebert et Clotaire, comme présents symboliques
-lui annonçant qu'il lui fallait choisir, pour ses
-petits-fils, entre la mort par le glaive et la tonsure
-du moine<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> <i>Hist. des Français</i>, liv. I, chap. <span class="allsmcap">XIII</span> et <span class="allsmcap">XIV</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> Hist. des Francs, liv. II, chap. <span class="allsmcap">XXVIII</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> Aimoin, liv. I, ch. <span class="allsmcap">XII</span>.&mdash;Grégoire de Tours,
-liv. II, ch. <span class="allsmcap">XXVIII</span>.&mdash;Flodoard, <i>Hist. de Reims</i>, liv. I,
-ch. <span class="allsmcap">XIII</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> Aimoin et Grégoire de Tours, <i>ibid.</i></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> Grég. de Tours, liv. III, ch. <span class="allsmcap">XVIII</span>.&mdash;<i>V.</i> sur tous ces
-faits, le livre des frères Grimm, déjà cité, t. II, p. 85, 89,
-95, 98.</p>
-
-</div>
-
-<p>De l'existence de Pharamond comme premier roi
-des Francs, les frères Grimm n'en parlent même
-pas<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. Ils savent que c'est une croyance sur laquelle,
-à moins d'être le continuateur patenté de M. Le<span class="pagenum"><a id="Page_60"></a>[Pg 60]</span>
-Ragois, l'on a passé condamnation depuis plus d'un
-siècle.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> L'abbé de Longuerue en doutait déjà, voyant qu'il
-n'en était pas fait mention dans Grég. de Tours et qu'il
-n'en était parlé que dans le <i>Manuscrit de Saint-Victor</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Auparavant, on y croyait si bien, qu'on allait
-jusqu'à dire par quelles vertus s'était distingué Pharamond.
-Il se trouve dans les manuscrits de la
-Bibliothèque impériale<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> une <i>dictée</i> faite par Élisabeth
-de France, sous les yeux de Louis XIII encore
-enfant, où l'on fait dire à la petite princesse au sujet
-de son frère: «Qu'il prendra comme modèles,
-pour la piété saint Louis, pour la justice Louis XII,
-pour l'amour de la vérité Pharamond I<sup>er</sup>.....»
-L'amour de la vérité sous le patronage d'un roi
-dont l'existence est un mensonge, voilà certes qui
-est bien placé!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> <i>Mss. de Béthune</i>, vol. coté 9309.</p>
-
-</div>
-
-<p>Un mensonge, ai-je dit, l'existence de Pharamond
-un mensonge! C'est bien de l'audace. Ceux à qui
-la fable est chère vont m'en vouloir; peut-être m'en
-feront-ils un vrai crime, comme il arriva au savant
-de Bohême Shlœzer, qui passa pour criminel de
-lèse-majesté, parce qu'il avait rayé de l'histoire de
-son pays plusieurs princes que des récits mystiques
-y avaient placés: <i>Ausus est reges incessere dictis</i><a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>!
-Le plus grave, c'est que notre liste royale y perd<span class="pagenum"><a id="Page_61"></a>[Pg 61]</span>
-un roi, et commence ainsi par un vide. Avec un
-peu de complaisance on peut le combler, et recompléter
-le nombre, en replaçant dans la nomenclature
-un carlovingien jusqu'ici tenu à l'écart. C'est
-ce fils de Louis-d'Outremer, nommé Charles, que
-l'on croyait avoir été entièrement supprimé par son
-frère Lothaire, mais qui semble avoir eu toutefois
-quelques années de règne en Bourgogne, ainsi que
-l'a prouvé M. Auguste Bernard, d'après la suscription
-d'un acte des <i>Cartulaires de Cluny</i><a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> Baron de Férussac, <i>Bulletin des Sciences historiques</i>,
-t. XVI, p. 328</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> <i>Notes sur un roi inconnu de la race carlovingienne</i>, dans
-le XXIII<sup>e</sup> volume des <i>Mémoires de la Soc. imp. des Antiq.
-de France</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Les frères Grimm n'ont pas dit un mot de la
-Sainte-Ampoule. S'ils doutent des légendes, jugez
-ce qu'ils pensent des miracles!</p>
-
-<p>Nous n'en parlerons pas nous-même davantage;
-il nous suffira de renvoyer, pour l'origine de la
-sainte fiole, à l'excellent livre de M. Alfred Maury
-sur les <i>Légendes pieuses</i><a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> P. 183.</p>
-
-</div>
-
-<p>J'avais, dans la première édition de ce livre, fait
-une chicane aux historiens pour leur traduction des
-paroles de saint Remy baptisant Clovis. M. Édouard
-Thierry m'a fort courtoisement prouvé que j'avais<span class="pagenum"><a id="Page_62"></a>[Pg 62]</span>
-eu tort, et je vais prouver à mon tour que j'approuve
-ses raisons, en les reproduisant ici:</p>
-
-<p>«M. Édouard Fournier, dit l'aimable critique<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>,
-prend la traduction: «Courbe ton front, <i>fier</i>
-Sicambre,» en flagrant délit de rhétorique. Elle
-n'est pas tout à fait exacte, j'en conviens; mais elle
-l'est bien plus qu'il ne semble. Si elle cherche le
-nombre harmonieux, elle imite en cela le texte, qui
-affecte un faux air de vers latin: <i>Mitis depone colla,
-Sicamber</i>, et la traduction est encore plus simple
-que l'original. Quant au mot <i>fier</i>, on aurait tort de
-le prendre pour un contre-sens. Grégoire de Tours<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>
-ne dit pas: <i>Depone colla, mitis Sicamber</i>, «baisse le
-cou, doux Sicambre;» mais: <i>Mitis depone colla,
-Sicamber</i>; «baisse doucement la tête, Sicambre,»&mdash;la
-force de l'adjectif portant sur l'action du verbe;
-ou mieux encore: «Apprivoisé désormais,»&mdash;c'est
-le vrai sens de <i>mitis</i>&mdash;«baisse la tête, Sicambre.»
-Or, qui dit apprivoisé suppose un état antérieur,
-qui est l'état sauvage, et le <i>mitis Sicamber</i> contient
-le fier Sicambre.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> <i>Moniteur</i> du 4 nov. 1856.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> Lib. II, cap. <span class="allsmcap">XXI</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>On est presque heureux des erreurs qui vous
-attirent de semblables rectifications. Elles deviennent
-ainsi des bonnes fortunes pour la vérité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span></p>
-
-<p>Si le <i>mot</i> n'a pas été gâté par les arrangeurs d'histoire,
-il n'en a pas été de même pour le reste de
-l'épisode. La mise en scène qui a complètement
-dénaturé la pièce n'est nulle part plus fausse ni plus
-amusante que dans le livre de Scipion Dupleix<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.
-Il nous montre le roi franc inclinant, à la voix de
-l'évêque, sa tête frisée et parfumée. On croit assister
-au sacre de Louis XIV, recevant, en perruque, la
-couronne de ses ancêtres.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> <i>Hist. génér. de France</i>, 1639, t. I, p. 58.</p>
-
-</div>
-
-<p>«L'heure de la veille de Pasques, à laquelle le
-roy devoit recevoir le baptesme de la main de sainct
-Remi, estant venue, il s'y présenta avec une contenance
-relevée, une démarche grave, un port
-majestueux, très-richement vestu, musqué, poudré,
-la perruque pendante, curieusement peignée, gaufrée,
-ondoyante, crespée et parfumée, selon la coutume
-des roys françois. Le sage n'approuvant pas telles
-vanités, mesmement en une action si saincte et
-religieuse, ne manqua pas de luy remonstrer qu'il
-falloit s'approcher de ce sacrement avec humilité!»</p>
-
-<p>Les avènements de dynastie sont plus qu'autre
-chose encore en histoire des occasions d'erreur, ou
-tout au moins de doute. La <i>Chronique</i>, dont le langage,
-en ce temps-là surtout, est si mal assuré, ne<span class="pagenum"><a id="Page_64"></a>[Pg 64]</span>
-bégaye jamais tant qu'auprès des berceaux. On se
-croyait sûr de la vérité, par exemple, au sujet de
-Hugues-Capet et de sa prise de possession du trône.
-Augustin Thierry avait dit qu'avec lui la France
-s'était enfin donné une royauté nationale, substituant
-ses droits nouveaux aux droits vieillis de la
-monarchie venue d'outre-Rhin avec les Franks de
-Clovis et ceux de Charlemagne. M. Olleris<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a> vient
-aujourd'hui nous dire qu'on s'est trompé. Ni Hugues-Capet,
-ni ses successeurs immédiats n'eurent, à
-l'entendre, rien de vraiment national. Ce furent
-moins des rois français, selon lui, que des agents
-couronnés de l'étranger. S'ils n'étaient plus Germains
-par la race, comme ceux qu'ils remplaçaient, ils
-l'étaient par le servage. M. Olleris nous paraît aller
-trop loin. Il se peut, comme il tend à le prouver,
-que les premiers Capétiens, sans grande force au
-dedans, où les vassaux leur étaient plus ennemis
-que l'étranger même, aient cherché au dehors
-l'appui qui leur manquait là, et se soient fait ainsi
-une défense de ce qu'ils auraient dû combattre;<span class="pagenum"><a id="Page_65"></a>[Pg 65]</span>
-mais il serait injuste de leur faire un crime de cette
-politique de prudence, et d'y voir surtout la preuve
-d'une vassalité quelconque vis-à-vis de l'Allemagne.
-De ce que celle-ci les soutint, il ne faut pas aller
-jusqu'à dire qu'ils fussent tout à elle, comme serviteurs
-et créatures de ses empereurs. La France ne
-vit pas moins en eux des rois de son choix, les premiers
-qu'elle eût vraiment tirés de ses propres
-entrailles, comme il est dit dans un passage des
-<i>Annales de Metz</i>, oublié par Augustin Thierry, bien
-qu'il fût singulièrement favorable à sa thèse: <i>Unum
-quodque de suis visceribus, regem sibi creari disponit.</i></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> <i>Mémoire sur Aurillac et son monastère</i>, fort bien analysé
-par M. E. Levasseur dans la <i>Revue des Sociétés savantes</i>,
-mai-juin 1864, p. 541, et signalé par quelques lignes
-excellentes de M. Saint-Marc Girardin, <i>Journal des Débats</i>,
-17 mars 1863.</p>
-
-</div>
-
-<p>La bourgeoisie et les gens de métiers, chez lesquels
-était alors le vrai cœur de la France, en
-jugèrent si bien ainsi que, pour mieux établir le lien
-intime qui existait entre eux et cette dynastie,
-moins française encore qu'essentiellement parisienne,
-ils imaginèrent le conte singulier et bientôt popularisé
-par les romans<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, qui donnait le chef de la
-dynastie pour le fils d'un boucher de Paris, et tendait
-à confondre ainsi, dans une même parenté, les
-<i>Capets</i> avec les <i>Capeluches</i>. La dynastie en fut un<span class="pagenum"><a id="Page_66"></a>[Pg 66]</span>
-peu rabaissée vis-à-vis de l'étranger, où l'on se
-moqua de cette origine, comme fit Dante dans son
-<i>Purgatoire</i><a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, mais en France, à Paris même, où la
-corporation des bouchers avait une si grande puissance,
-elle n'en fut que mieux assise et plus forte.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> <i>V.</i> l'excellente introduction de M. Guessard au
-roman de <i>Hugues-Capet</i>, «seul poème où la légende du
-bouclier soit rapportée avec une apparence de bonne foi...»
-P. 10, 31.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<span class="pagenum"><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span>
-
-<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> Chant <span class="allsmcap">XX</span><sup>e</sup>.</p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="VIII">VIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Préoccupés seulement dans leur livre de la communauté
-de traditions qui peut exister entre notre
-histoire et celle des États germaniques, les frères
-Grimm ne vont pas pour nous au-delà des deux
-premières races. Je le regrette; dans les règnes suivants,
-ils auraient encore eu beaucoup à redresser.
-Que leur eût-il semblé, par exemple, de cette belle
-anecdote sur le roi Louis le Gros, racontée dans
-tous les livres sur l'histoire de France, notamment
-en ces termes dans les <i>Tablettes historiques</i> de Dreux
-du Radier<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> T. I, p. 148.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Dans le combat de Brenneville contre Henri I<sup>er</sup>,
-roi d'Angleterre, en 1119, un chevalier anglois<span class="pagenum"><a id="Page_68"></a>[Pg 68]</span>
-ayant pris les rênes du cheval sur lequel Louis le
-Gros étoit monté, et criant: «Le roi est pris,»
-Louis lui déchargea un coup de la masse d'armes
-dont il étoit armé, et le renversa par terre en disant,
-avec ce sang-froid qui caractérise la véritable valeur:
-«Sache qu'on ne prend jamais le roi, pas même
-aux échecs.»</p>
-
-<p>Cela sent bien, n'est-ce pas, son histoire inventée,
-son <i>mot</i> fait à plaisir? Croiriez-vous pourtant que
-Mézeray avait trouvé encore moyen d'enchérir sur
-cet aimable mensonge et de l'enjoliver: «Cette
-aventure, dit-il, fut le sujet d'une médaille qu'on
-fit graver avec cette inscription, tirée de Virgile:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">«<i>Nec capti potuere capi</i><a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>.»</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> Cet hémistiche de Virgile, où se trouve un jeu de
-mots qu'on lui a souvent reproché, se lit, avec une différence
-pour le premier mot, dans le VII<sup>e</sup> l. de l'<i>Énéide</i>,
-v. 295, discours de Junon.</p>
-
-</div>
-
-<p>Une médaille commémorative, une médaille honorifique
-du temps de Louis le Gros<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>! Avouez qu'on
-ne peut mieux greffer une fausseté sur une autre,
-et plus impudemment <i>illustrer</i> un mensonge.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> <i>V.</i> sur les erreurs de ce genre, un mémoire de l'abbé
-Barthélemy, dans les <i>Mém. de l'Acad. des Inscript.</i>, t. XXIV,
-p. 34.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"></a>[Pg 69]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Je fus longtemps à trouver l'origine de celui-ci,
-dont il n'y a pas trace, bien entendu, dans la vie
-de Louis VI, par l'abbé Suger: <i>Vita Ludovici VI,
-cognomine Grossi</i>. Le hasard me la fit enfin découvrir
-dans un livre qui n'était guère fait pour donner à
-l'anecdote plus de créance à mes yeux: c'est le
-<i>Policration</i> de Jean de Salisbury<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> Liv. I, ch. v.&mdash;L'abbé Garnier, dans un Mémoire à
-l'<i>Académie des Inscriptions</i> (t. XLIII, p. 364), répète le
-mot de Louis le Gros et semble y croire. En revanche, il
-nie ce qu'on dit de l'origine de cette guerre: la scène de
-l'échiquier que Henri d'Angleterre aurait jeté à la tête de
-Louis de France. Il a raison de dire que c'est un épisode
-du roman des <i>Quatre Fils Aymon</i> transplanté, avec d'autres
-personnages, en pleine histoire de France (<i>ibid.</i>, p. 356).
-Il conteste encore dans le même mémoire, p. 357, la réalité
-de certaine plaisanterie que Philippe I<sup>er</sup> se serait permise
-sur l'obésité de Guillaume le Conquérant, et qui aurait été
-la cause d'une autre guerre.</p>
-
-</div>
-
-<p>Cette bataille de Brenneville a joué de malheur
-avec la vérité. Quelques historiens prétendent qu'il
-n'y eut là qu'un seul homme de tué. Or, je ne crois
-pas beaucoup plus à cette mort unique qu'au mot
-de Louis le Gros. Elle me fait souvenir du fameux
-bulletin du général Beurnonville, après les affaires
-de Pellygen et de Grew-Machern, en 1791.</p>
-
-<p>«Après trois heures d'une action terrible, et
-dans laquelle les ennemis ont éprouvé une perte de<span class="pagenum"><a id="Page_70"></a>[Pg 70]</span>
-dix mille hommes, celle des Français, écrivait-il,
-s'est réduite au petit doigt d'un chasseur.»</p>
-
-<p>Paris s'amusa beaucoup de cette gasconnade. On
-en fit le sujet d'une chanson qui avait pour refrain:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Holà! citoyen Beurnonville,</div>
- <div class="verse indent0">Le petit doigt n'a pas tout dit.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Quelques jours après, un loustic de régiment
-écrivit au ministre que «le petit doigt perdu était
-retrouvé.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"></a>[Pg 71]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="IX">IX</h2>
-</div>
-
-
-<p>Bien souvent il est arrivé que lorsqu'un fait réellement
-vrai avait été revêtu par les historiens des
-formes menteuses de leur style, celles-ci faisaient
-mettre en doute la vérité du fond, et reléguer le
-tout dans la catégorie de leurs fables coutumières.</p>
-
-<p>Il en a été ainsi pour cette grande scène où tous
-les historiens des deux derniers siècles, mais aucun
-avec autant de pompe et de faux apparat que l'abbé
-Velly, nous représentent Philippe-Auguste, le matin
-de la bataille de Bouvines, posant sa couronne sur
-l'autel, en disant à ses barons: «S'il est quelqu'un
-parmi vous qui se juge plus capable que moi de la
-porter, je la mets sur sa tête et je lui obéis.»</p>
-
-<p>Tenu en défiance par cette mise en scène et par<span class="pagenum"><a id="Page_72"></a>[Pg 72]</span>
-cette déclamation; n'ayant d'ailleurs pour garantie
-du fait qu'un passage de la <i>Chronique</i> de Richier,
-abbé de Senones, et un autre de Papire Masson qu'il
-savait très-porté à donner créance aux fables, Augustin
-Thierry n'hésita pas à révoquer hautement
-en doute, dans une de ses <i>Lettres sur l'histoire de
-France</i><a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, tout le théâtral épisode. Depuis lors, on a
-publié la <i>Chronique de Rains</i>, et le fait condamné
-par M. Thierry s'y est retrouvé avec des airs de
-vérité naïve qui lui assurent enfin une sorte d'authenticité.
-Par la manière dont le récit nouveau
-détruit presque de fond en comble l'échafaudage
-de cette histoire telle qu'on la racontait auparavant,
-on ne voit que mieux toutefois combien il avait été
-raisonnable, sinon de la nier, du moins de la mettre
-en doute.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> 1<sup>re</sup> édition, p. 72.</p>
-
-</div>
-
-<p>Nous allons reproduire la simple narration du
-vieux chroniqueur, avec les paroles sensées dont
-M. Edward Leglay la fait précéder en la citant dans
-son <i>Histoire des comtes de Flandre</i><a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> T. I, p. 500.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Quelques historiens, dit-il, prétendent que le
-roi de France, se plaçant au milieu de ses officiers,
-fit déposer sa couronne sur un autel, et que là il<span class="pagenum"><a id="Page_73"></a>[Pg 73]</span>
-l'offrit au plus digne. Personne ne se présenta
-comme bien l'on pense, et Philippe remit sa couronne
-sur sa tête. Guillaume le Breton, qui se tenait
-derrière le roi, et vit de ses propres yeux tout ce qui
-se passa dans cette journée mémorable, ne parle
-pas de cette cérémonie à la Plutarque. Si la chose
-eut lieu, elle fut beaucoup plus simple, plus naïve,
-et par conséquent beaucoup plus en harmonie avec
-les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que
-la rapporte un vieil auteur français:</p>
-
-<p>«Quand la messe fut dite, le roi fit apporter pain
-et vin, et fit tailler des soupes, et en mangea une,
-et puis il dit à tous ceux qui autour de lui étaient:
-«Je prie à tous mes bons amis qu'ils mangent avec
-moi, en souvenance des douze apôtres, qui avec
-Notre-Seigneur burent et mangèrent, et s'il y en
-a aucun qui pense mauvaisetié ou tricherie, qu'il
-ne s'approche pas.» Alors s'avança messire
-Enguerrand de Coucy, et prit la première soupe
-et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde et
-dit au roi: «Sire, on verra bien en ce jour si je
-suis un traître.» Il disait ces paroles pour ce qu'il
-savait que le roi l'avait en soupçon, à cause de
-certains mauvais propos. Le comte de Sancerre
-prit la troisième soupe, et les autres barons après,
-et il y eut si grande presse, qu'ils ne purent tous<span class="pagenum"><a id="Page_74"></a>[Pg 74]</span>
-arriver au hanap qui contenait les soupes. Quand
-le roi le vit, il en fut grandement joyeux; et il
-dit aux barons: «Seigneurs, vous êtes tous mes
-hommes, et je suis votre sire, quel que je soie,
-et je vous ai beaucoup aimés... Pour ce, je vous
-prie, gardez en ce jour mon honneur et le vôtre.
-Et <i>se vos vées que la corone soit mius emploié en l'un
-de vous que en moi, jo mi otroi volontiers et le voit de
-bon cuer et de bonne volenté</i>.» Lorsque les barons
-l'ouïrent ainsi parler, ils commencèrent à plorer,
-disant: «Sire, pour Dieu, merci! nous ne voulons
-roi sinon vous. Or, chevauchez hardiment
-contre vos ennemis, et nous sommes appareillés
-de mourir avec vous<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> La <i>Chronique de Rains</i>, publiée par M. L. Paris,
-p. 148.&mdash;Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que la
-scène, telle que l'abbé Velly et les autres l'ont arrangée,
-ressemble beaucoup moins à celle dont on trouve le récit
-dans cette <i>Chronique de Rains</i>, qu'à certaine scène du même
-genre pompeusement décrite dans l'<i>Alexiade</i>, liv. IV, ch. <span class="allsmcap">V</span>.
-Au lieu de la bataille de Bouvines, il s'agit de celle de
-Dyrrachium; au lieu de Philippe-Auguste, c'est Robert
-Guiscard. Anne Comnène lui fait tenir aux chevaliers
-normands le même discours à peu près que l'on a prêté à
-Philippe-Auguste offrant sa couronne aux barons.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il vous semblera sans doute, comme à moi, que
-l'histoire gagne beaucoup à ce simple récit où la<span class="pagenum"><a id="Page_75"></a>[Pg 75]</span>
-pratique d'un pieux usage, cette communion de la
-bataille, si chère à Du Guesclin lui-même<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, fait le
-fond de la scène. On ne peut nier qu'il substitue
-au mieux ses naïvetés chevaleresques à la pompe
-déclamatoire de ces narrations de seconde main,
-dans lesquelles, à force d'être frelatée et fardée, la
-vérité elle-même n'était plus vraisemblable.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Sa coutume, avant le combat, était de manger <i>trois
-soupes</i> (trois tranches de pain) <i>dans du vin</i>, en l'honneur de
-la Trinité. Les preux du <i>Roman de Perceval</i> faisaient tous
-la même chose.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"></a>[Pg 76]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="X">X</h2>
-</div>
-
-
-<p>Des vieux textes retrouvés ou mieux lus sont
-sortis, sous les mains de la jeune génération savante,
-un grand nombre de vérités nouvelles, de lumières
-imprévues qui ont fait le jour ou dissipé le doute
-sur des événements qu'on hésitait à accepter.</p>
-
-<p>M. Mérimée dit quelque part<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>: «Bien des
-sources autrefois fermées sont ouvertes aujourd'hui,»
-c'est un des grands points; mais un autre aussi
-important, c'est que, la source une fois ouverte,
-beaucoup de mains intelligentes savent y puiser et
-trouver la vérité au fond.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> <i>Rev. des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> avril 1859, p. 577.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce n'est plus aujourd'hui qu'on répétera, par<span class="pagenum"><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span>
-exemple, qu'Aigues-Mortes était autrefois un port
-de mer, parce que saint Louis s'y embarqua pour
-l'Orient, et qu'on cherchera dans le prétendu retrait
-des eaux une preuve d'un notable abaissement de
-la Méditerranée, depuis le <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Un examen
-éclairé des lieux a prouvé que la mer n'était pas
-alors plus rapprochée de la ville, mais qu'il existait
-un canal large, profond, bien entretenu&mdash;une
-enquête faite sous le roi Jean permit encore de le
-constater&mdash;qui établissait une communication entre
-les étangs, aujourd'hui desséchés, qui baignaient
-les murs d'Aigues-Mortes. La ville, sans être sur la
-mer, avait ainsi une sorte de port où pouvaient
-mouiller les plus gros vaisseaux de cette époque, et
-dans lequel, en effet, saint Louis s'embarqua<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> <i>Écho du monde savant</i>, t. I, p. 119.&mdash;Ch. Lenormant
-disait, à la page 35 de son <i>Rapport sur les Antiquités
-de la France</i> pour 1850, à propos d'un mémoire de M. Di
-Pietro sur Aigues-Mortes: «On y trouve la réfutation
-péremptoire du préjugé consacré par l'erreur des plus
-illustres savants, préjugé suivant lequel la mer aurait reculé
-de plus d'une lieue, depuis l'embarquement de saint Louis
-sur ce rivage. Les salines et les marais au-dessus desquels
-s'élève la fameuse tour de Constance n'ont pas changé
-d'aspect depuis l'âge des Croisades.»</p>
-
-</div>
-
-<p>L'erreur sur le lieu de départ du saint roi se
-complique d'un mensonge sur son retour. On lit<span class="pagenum"><a id="Page_78"></a>[Pg 78]</span>
-partout qu'il ramena de la croisade trois cents chevaliers
-à qui les Sarrasins avaient crevé les yeux, et
-que c'est pour eux qu'il fit construire le premier
-hospice d'aveugles dont le nom de <i>Quinze-Vingts</i>
-eut pour origine leur nombre de trois cents. Saint
-Louis fit bâtir, en effet, cet hôpital, «la meson aux
-aveugles,» comme dit Joinville<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>; leur nombre fut,
-il est vrai aussi, de trois cents, mais la condition
-des malheureux admis ne fut pas ce qu'on a dit. Ce
-sont des pauvres gens que le bon roi voulut dans
-son hôpital, et l'on voit bien par la description que
-Rutebeuf a faite de leurs courses et de leurs cris
-par la ville, qu'il n'y avait parmi eux que des mendiants
-et pas un chevalier<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Édit. Francisque-Michel, p. 219.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> On trouve sur ce fait, dans le <i>Journal des Savants</i>
-de 1725, p. 362, un premier doute, qui devint une réfutation
-complète en 1779, dans le <i>Dict. hist. de Paris</i> de
-Hurtault et Magny, t. IV, p. 200-201.</p>
-
-</div>
-
-<p>Autrefois l'on s'émerveillait fort des audiences
-données par saint Louis sous le chêne de Vincennes
-ou sous les ombrages du jardin du palais; aujourd'hui
-l'on ramène à la simple vérité le simple récit
-de Joinville. On y trouve bien moins un acte de
-royale bonhomie, qu'un fait de politique éclairée:
-le roi par qui fut inaugurée l'ère des légistes donnait<span class="pagenum"><a id="Page_79"></a>[Pg 79]</span>
-ainsi l'exemple; il prêchait pour la loi en la
-faisant observer lui-même comme juge; il élevait
-la profession de légiste en prouvant qu'elle n'était
-pas au-dessous de lui. Saint Louis y perd comme
-bonhomie, je le répète, mais comme politique il y
-gagne, et, quoi qu'on dise, pour un roi celle-ci vaut
-beaucoup.</p>
-
-<p>Les petits commérages qui couraient sur sa mère,
-Blanche de Castille, et sur ses amours avec le comte
-de Champagne, médisances intéressées qui donnaient
-aux mauvais esprits leur revanche contre le
-saint roi, sont aujourd'hui comptés pour ce qu'ils
-valent. La vertu de la noble reine est sortie
-saine et sauve de l'examen que lui ont fait subir
-MM. Bourquelot<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a> et Éd. de Barthélemy<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>. Les
-gens que le mérite gêne, qu'un éloge trop soutenu
-jette dans l'humeur noire, devront se décider, désormais,
-à n'admirer le fils qu'après avoir admiré
-la mère.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> <i>Hist. de Provins</i>, t. I, p. 164, 172, 178.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> <i>Rev. française</i>, 10 juin 1857, p. 301 et suiv.</p>
-
-</div>
-
-<p>La bonne reine Marguerite, femme du saint roi,
-devra perdre au contraire à pareil examen, non pas
-certes en vertu, mais en héroïsme. L'on sait à présent
-que Joinville, lorsqu'il nous la montre priant<span class="pagenum"><a id="Page_80"></a>[Pg 80]</span>
-un vieux chevalier de la mettre à mort aussitôt
-qu'il y aurait pour elle péril de tomber aux mains
-des mécréants, n'a fait que reproduire une aventure
-déjà mise en scène dans la <i>Geste</i> latine de Waltharius<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> Reiffenberg, <i>Annuaire de la Biblioth. royale de Belgique</i>,
-t. III, p. 42.</p>
-
-</div>
-
-<p>J'ai du regret pour ce que perd l'héroïsme, et de
-la joie pour ce que la vérité peut enlever au scandale.
-Malheureusement, c'est de ce côté-là qu'il n'y
-a presque toujours rien à ôter. Douteux ou faux par
-le détail, il résiste par le fond. L'histoire de l'adultère
-de la reine, femme de Louis le Hutin, est, par
-exemple, un de ces scandales bien conformés dont
-il faut, quoi qu'il en coûte, laisser la tache sur notre
-histoire. Tout ce qu'on raconte des débordements
-de cette reine, et de ses relations impudiques avec
-les écoliers qu'elle attirait de nuit au Louvre, est
-absolument vrai, hormis toutefois sur un point:
-Buridan ne fut pas, comme on l'a dit même en des
-livres sérieux<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, un des galants de l'École pris au
-piège du royal adultère; loin de là, maître alors et
-non plus élève, il s'indigna dans sa chaire de la rue
-du Fouarre contre ces débauches, et parvint, dit-on,<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a>[Pg 81]</span>
-à détourner les écoliers de ces dangereux rendez-vous.
-La reine s'en vengea en le faisant saisir et
-précipiter dans la rivière, ce qui fit dire à Villon,
-en des vers d'où vint l'erreur parce qu'on ne les
-comprit pas:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> <i>Œuvres</i> de Villon, avec des notes de l'abbé Prompsault,
-1832, in-8º, p. 127.</p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Semblablement où est la Reine</div>
- <div class="verse indent0">Qui commanda que Buridan</div>
- <div class="verse indent0">Fut jetté en un sac en Seine<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Il paraît qu'il échappa et qu'il alla établir à Vienne,
-en Autriche, une école qui devint aussi célèbre que l'avait
-été celle d'Abailard à Paris. (<i>Ducatiana</i>, t. I, p. 92-93.)&mdash;Puisque
-je viens de nommer Abailard, je dois ajouter que
-l'authenticité de sa correspondance avec Héloïse semble
-fort douteuse, depuis l'excellent travail que M. Lud. Lalanne
-a consacré à ce point d'histoire galante dans la
-<i>Corresp. littér.</i>, 5 déc. 1856, p. 27-33. Quant à un autre
-fait sur lequel se sont aussi élevés des doutes, la présence
-des restes d'Héloïse et d'Abailard dans les cercueils transportés
-du Paraclet au Père-Lachaise, les lettres écrites et
-les preuves données par MM. Trébuchet et Albert Lenoir
-dans le <i>Journal de l'Institut historique</i>, t. IV, p. 193-199,
-ne permettent plus de n'y pas croire.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ainsi toujours le roman prend pied dans l'histoire.
-Villani lui donna beau jeu<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, quand, je ne
-sais d'après quelles preuves, il fit un si beau récit
-de l'entrevue de Philippe le Bel avec Bertrand de<span class="pagenum"><a id="Page_82"></a>[Pg 82]</span>
-Goth, archevêque de Bordeaux, dans la forêt de
-Saint-Jean-d'Angély, entrevue qui aurait abouti à
-un échange de promesses bientôt réalisées: pour
-Bertrand, la tiare; pour Philippe, la pleine autorité
-sur le saint-siège.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> <i>Istorie fiorentine</i>, liv. VIII., chap. <span class="allsmcap">LXXX.</span></p>
-
-</div>
-
-<p>M. Rabanis<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a> a démontré la fausseté du théâtral
-épisode par un double <i>alibi</i>. L'archevêque était à
-vingt-cinq lieues de là, et le roi plus loin encore.
-Il a de plus fait voir que l'élection de Clément V
-fut toute naturelle, et n'eut pas besoin d'être imposée
-par Philippe le Bel; enfin, il a prouvé que si
-Clément transporta le saint-siège dans Avignon, ce
-fut pour fuir les troubles qui agitaient l'Italie, et non
-pas pour témoigner envers le roi de France d'une
-soumission stipulée, comme prix de la tiare, dans
-la mystérieuse entrevue.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> <i>Lettre à M. Daremberg, sur l'entrevue de Philippe le
-Bel et de Bertrand de Goth à Saint-Jean-d'Angély</i>, 1858,
-in-8.</p>
-
-</div>
-
-<p>«La conscience morale, dit M. Rabanis, comme
-conclusion de son remarquable travail, n'est-elle pas
-satisfaite, lorsque ces bonnes fortunes de l'érudition
-tournent à la justification ou à l'honneur de quelque
-grande victime des passions ou des préjugés;
-de quelqu'un de ces hommes du passé, qui ne sont<span class="pagenum"><a id="Page_83"></a>[Pg 83]</span>
-plus là pour se défendre, et dont on a pu jeter la
-mémoire et la poussière à tous les vents, sans
-crainte qu'il en sortît un cri ou une plainte<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>!»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> MM. Victor Leclerc et Littré, l'un dans le t. XXIV
-de <i>l'Histoire littéraire de la France</i>, l'autre dans la <i>Revue
-des Deux-Mondes</i> du 15 septembre 1864, p. 416, ont
-confirmé la réfutation faite par M. Rabanis: «On ne
-peut, dit M. Littré, analysant ce qui se trouve sur ce point
-dans le beau travail de M. V. Leclerc, on ne peut ajouter
-foi à l'anecdote racontée par le chroniqueur Jean Villani,
-que le roi et le futur pape se virent dans une abbaye au
-fond d'un bois près de Saint-Jean-d'Angély, et firent entre
-eux un trafic des choses saintes, en un contrat en six articles,
-avec serment sur l'hostie; mais la remarque de
-M. Leclerc est juste: on rencontre à tout moment dans
-l'histoire de ces anecdotes suspectes ou fausses, qui ont un
-fond de vérité. Ici, la rumeur populaire mettait en action
-ce qui était dans la pensée de tous, c'est-à-dire la condescendance
-des papes durant trois siècles pour la politique
-des rois de France.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"></a>[Pg 84]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XI">XI</h2>
-</div>
-
-
-<p>Il n'est pas que vous n'ayez vu citer partout les
-dernières paroles du grand maître des Templiers
-qui, du haut de son bûcher flamboyant, assigna devant
-Dieu, pour le quarantième jour après son supplice,
-le pape qui l'avait livré; et pour un délai qui
-ne dépassait point l'année, le roi qui avait signé sa
-condamnation. Vous vous souvenez aussi que l'événement
-donna raison à cet appel, et que la mort du
-pape Clément, ainsi que celle du roi Philippe le Bel,
-survenues dans l'espace de temps marqué par Jacques
-Molay, en firent une sorte de prophétie.</p>
-
-<p>Ce hasard, cette rencontre du fait prédit avec le
-fait accompli, suffirent, et non sans raison, pour
-rendre la chose peu croyable, à notre époque peu<span class="pagenum"><a id="Page_85"></a>[Pg 85]</span>
-croyante. Il se fit de notre temps, autour de ce fait
-qui pendant quatre siècles n'avait pas trouvé un incrédule,
-une sorte de conspiration du doute: «C'est
-un récit arrangé d'après l'événement,» dit Sismondi<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>.
-«Ce fait, écrit Salgues<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>, n'est appuyé sur aucun
-monument historique, et les historiens les plus dignes
-de foi n'en parlent point.» C'est aussi l'opinion
-sceptique de Raynouard<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>, et celle encore de
-M. Henri Martin<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, dont le seul tort, dans sa réfutation,
-est de citer l'historien Ferreti au sujet d'un fait
-dont il n'a parlé que pour un autre que le grand
-maître<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> <i>Hist. des Français</i>, t. IX, p. 293.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> <i>Des Erreurs et des Préjugés</i>, t. II, p. 39.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> Dans une note de sa tragédie des <i>Templiers</i> (acte V,
-sc. <span class="allsmcap">VIII</span>): «Peut-être, dit-il, l'événement de la mort du
-pape et de celle du roi, qui survécurent peu de temps au
-supplice du grand-maître, fut-il l'occasion de répandre ces
-bruits populaires.» Ce qui n'empêcha pas Raynouard de
-faire une tirade avec la prétendue citation. Historien, il
-doutait; poète, il faisait comme s'il avait cru. Dans les
-deux cas il s'acquittait de son métier. D'une main il
-cherchait la vérité, de l'autre il aidait à l'erreur. C'est le
-poète seul qui a été entendu.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> <i>Hist. de France</i>, 1<sup>re</sup> édition, t. V, p. 214.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Le passage de Ferreti, qu'on peut lire dans le <i>Rerum
-Italicarum scriptores</i>, t. IX, p. 1017, fait mention d'une
-assignation du même genre, mais c'est à Naples que se
-passe l'histoire, et le prince assigné est Clément V
-lui-même, qui s'y trouvait alors. Il faut ajouter, pour être
-juste, que Ferreti ne croit pas lui-même à ce qu'il rapporte.
-Il le donne comme un <i>on dit</i>, dont il ne se fait pas
-le garant: <i>Non hoc pro rei veritate conscripsimus, ut auctoritate
-nostrâ posteris evangelizatur, sed velut fama dictavit.
-V. l'Intermédiaire</i> du 10 mai 1865, p. 287.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_86"></a>[Pg 86]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Mézeray dit bien, il est vrai: «J'ai lu que le grand
-maître n'ayant plus que la langue de libre, et presque
-étouffé de fumée, s'écria à haute voix: «Clément,
-juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à
-comparoitre dans quarante jours devant le tribunal
-du souverain juge.»</p>
-
-<p><i>J'ai lu</i> est positif; <i>j'ai lu</i> est fort bon; mais où
-a-t-il lu? Les <i>Chroniques de Saint-Denis</i><a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a> ne parlent
-pas de cet appel qui aurait été si bien entendu; Villani
-n'en dit pas un mot<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>; Paul-Émile ne s'en explique
-pas davantage<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. Juste Lipse en fait bien mention,
-et le donne comme un fait très certain (<i>certissimum</i>),
-mais est-ce suffisant? L'auteur des <i>Facta,
-dicta memorabilia</i>, cité par Raynouard, le raconte
-aussi avec conviction, mais outre que ce livre n'est
-pas une autorité bien forte, il se trouve, dans le récit
-qu'il donne de l'événement, une variante qui
-tendrait à diminuer plutôt qu'à augmenter la<span class="pagenum"><a id="Page_87"></a>[Pg 87]</span>
-croyance. Selon lui, ce n'est pas Jacques Molay sur
-son bûcher, à Paris, qui convoqua Clément et Philippe
-devant le tribunal suprême, c'est un templier
-napolitain brûlé à Bordeaux<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>! Reste encore le jésuite
-Drexelius<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>; mais celui-là, le récit une fois fait,
-se contente de s'écrier: «Qui nierait qu'il n'y eût
-dans cette prédiction quelque chose d'inspiré et de
-divin par la permission de l'Être-Suprême?» Malheureusement,
-l'enthousiasme de celui qui parle ne
-fait pas toujours la foi de celui qui écoute. Quoique
-le jésuite eût dit: <i>Qui nierait?</i> l'on continua de nier.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Édit. in-fol., p. 46.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> <i>Istorie fiorentine</i>, liv. IX, ch. <span class="allsmcap">LXV.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> Liv. VIII, p. 257.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> Celui-ci trouvait moyen de combiner la légende dont
-Ferreti nous a parlé tout à l'heure avec celle du même
-genre qui courait toute la France. En plaçant l'anecdote à
-Bordeaux, avec un templier napolitain pour acteur, il
-concilia les deux mensonges de façon à n'en faire qu'un.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> <i>De Tribun. christ.</i>, lib. II, cap. <span class="allsmcap">III.</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Enfin, de nos jours, une <i>Chronique</i> contemporaine
-de l'événement, la <i>Chronique</i> de Godefroy de Paris,
-a été retrouvée, et l'on y a pu lire la mention détaillée
-du fait qu'on reléguait au rang des mensonges<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> <i>V.</i> un article de M. L. Lacabane, <i>Bibliothèque de
-l'École des Chartes</i>, 1<sup>re</sup> série, t. III, p. 2 et suiv.&mdash;Dernièrement,
-M. Elizé de Montagnac, dans son <i>Histoire
-des chevaliers Templiers</i>, a pris notre réfutation à partie;
-mais un défenseur très compétent, M. Alphonse Feillet,
-est intervenu pour nous, ajoutant une preuve nouvelle à
-celles que M. de Montagnac ne trouvait pas suffisantes. Si
-M. de Montagnac n'est pas convaincu, «nous lui conseillons
-de lire, dit-il, une chronique rimée par un contemporain,
-témoin oculaire de la mort du grand maître, et
-dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque impériale
-(F. fr., nº 6, 812), il verra que rien n'appuie le récit que
-Mézeray et Raynouard ont rendu populaire.» <i>Revue historique
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"></a>[Pg 88]</span>des Ardennes</i>, 6<sup>e</sup> livr., année 1865, p. 330.</p>
-
-</div>
-
-<p>Les croyants ont crié victoire. On tenait donc
-le récit primitif d'où tous les autres étaient sans
-doute partis! C'était beaucoup, était-ce assez? Je ne
-le crois pas. Connaître l'origine d'un fait, ce n'est
-pas en avoir la preuve. Pour celui-ci surtout, eu
-égard au merveilleux qui l'entoure et qui justifie le
-doute, peut-être fallait-il plus que le témoignage
-d'une de ces <i>Chroniques</i> en rimes, faites pour fixer
-les événements dans la mémoire du peuple, en
-frappant d'abord son imagination, et écrites par
-conséquent sous l'inspiration de ses croyances habituelles<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> On saura la vérité sur un autre grand procès de ce
-temps-là, celui d'Enguerrand de Marigny, dont la condamnation,
-si souvent incriminée par les historiens, ne fut
-peut-être qu'une justice nécessaire, lorsque M. Francisque-Michel
-aura publié le résultat de ses recherches dans les
-comptes de l'Échiquier au <i>Record Office</i> à Londres. Il nous
-a dit à nous-même plus d'une fois, et <i>l'International</i> de la
-fin d'octobre 1865 l'assurait d'après la même confidence,
-que Marigny était vendu aux Anglais. La mention des
-sommes considérables qu'il recevait existe aux registres de
-l'Échiquier. On n'ignorait pas que les Flamands le pensionnaient
-richement; lui-même en convenait, disant «qu'il
-ne recevait ces sommes que pour ruiner d'autant l'ennemi».
-(P. Clément, <i>Trois Drames historiques</i>, 1858, in-18, p. 89.)
-Mais on ne savait pas qu'il tâchait aussi de ruiner l'Angleterre
-en lui vendant chèrement la France à son profit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_90"></a>[Pg 90]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XII">XII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je préfère, à la réfutation indécise de la prédiction
-du Templier, une autre qui est vraiment irrécusable,
-triomphante; je parle de celle que, grâce
-à un texte mieux lu, l'on a faite, dans ces derniers
-temps, d'une des paroles qui ont eu le plus de crédit
-chez les historiens des premiers Valois, et qui leur
-ont inspiré les plus belles phrases, les plus solennels
-commentaires.</p>
-
-<p>Il s'agit du <i>mot</i> de Philippe VI, fuyant le champ
-de bataille de Crécy et venant demander asile au
-châtelain de Broye. Il n'en est guère de plus autorisé.
-Il a pour lui Villaret<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, Désormeaux<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, Dreux<span class="pagenum"><a id="Page_91"></a>[Pg 91]</span>
-du Radier<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>, mille autres encore, et enfin M. de
-Chateaubriand dans son <i>Analyse raisonnée de l'histoire
-de France</i><a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. C'est lui qui va nous le redire, avec
-cette pompe de langage si facilement ridicule quand
-elle n'est plus que la parure d'un mensonge.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> <i>Hist. de France</i>, t. VIII, p. 451.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> <i>Hist. de la maison de Bourbon</i>, t. I, p. 264.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> <i>Tablettes historiques</i>, t. II, p. 148.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Édit. F. Didot, 1845, in-12, p. 206.</p>
-
-</div>
-
-<p>«La nuit, dit-il, pluvieuse et obscure favorisa la
-retraite de Philippe... Il arriva au château de Broye:
-les portes en étaient fermées. On appela le commandant;
-celui-ci vint sur les créneaux et dit: «Qu'est-ce
-là? qui appelle à cette heure?» Le roi répondit:
-«Ouvrez: <span class="allsmcap">C'EST LA FORTUNE DE LA FRANCE</span>:» parole
-plus belle que celle de César dans la tempête<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>,
-confiance magnanime, honorable au sujet comme au
-monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de
-l'autre dans cette monarchie de saint Louis.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 12, pour l'authenticité au moins
-douteuse de <i>ce mot</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p>J'ai regret d'avoir à biffer cette magnifique période,
-le cœur m'en saigne; il le faut pourtant: la
-belle parole qui l'a inspirée n'a jamais été dite. Ce
-qui est pis encore, c'est que sa solennité un peu matamore
-fait contre-sens avec le mot bien simple
-qui a réellement été prononcé par le roi vaincu, fugitif,<span class="pagenum"><a id="Page_92"></a>[Pg 92]</span>
-et courbé sous les mornes tristesses de la défaite:</p>
-
-<p>«Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour vaillant,
-se partit le roy Philippe tout déconcerté, il y
-avoit bien raison, luy, cinquième des barons tant
-seulement.... Si chevaucha ledict roy tout lamentant
-et complaignant ses gens, jusques au chastel
-de Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva
-fermée et le pont levé, car il estoit toute nuit, et
-faisoit moult brun et moult épais. Adonc fit le roy
-appeler le chastelain, car il vouloit entrer dedans.
-Si fut appelé, et vint avant sur les guérites, et demanda
-tout haut: «Qui est là qui heurte à cette
-heure?» Le roy Philippe qui entendit la voix
-répondit et dit: «<i>Ouvrez, ouvrez, chastelain, c'est
-l'</i><span class="allsmcap">INFORTUNÉ ROY DE FRANCE</span>...»</p>
-
-<p>Voilà ce qu'a écrit Froissart<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, et cette fois vous
-pouvez l'en croire. Il a pour lui la pleine vraisemblance,
-ce qui, auprès de la version recueillie par
-M. de Chateaubriand, équivaut à la pleine vérité.
-Quant à l'origine de l'erreur reprise si malheureusement
-par le grand écrivain, elle est facile à deviner:
-elle vient d'une mauvaise lecture. Ceux qui
-publièrent les premiers le texte du chroniqueur lurent<span class="pagenum"><a id="Page_93"></a>[Pg 93]</span>
-et imprimèrent mal; ou plutôt, égarés par les
-mauvaises habitudes historiques de leur temps, si
-fort engoué pour les discours et les mots fanfarons à
-la Tite-Live et à la Quinte-Curce, ils cherchèrent
-moins à lire ce qui s'y trouvait que ce qu'ils désiraient
-y trouver.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Liv. I, part. I, chap. <span class="allsmcap">CCXCII</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est pendant la Renaissance, qui vit se réveiller
-la mode des pompeux mensonges à l'antique avec
-le goût des littératures anciennes, que le <i>mot</i> me
-semble avoir commencé de circuler sous sa forme
-altérée. Brantôme, qui le trouvait au gré de son
-imagination gasconne, fut un des premiers qui le
-mit en cours: «S'il faut qu'ils se retirent, dit-il<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>,
-parlant des rois après une défaite, que ce soit en
-valleureuse et honorable rellique de battaille, comme
-fit ce brave Philippe de Vallois amprès la battaille
-de Crécy, qui amprès avoir combattu tout ce qui se
-pouvoit jusques à la sérée, qui le fit retirer au giste
-en un château et ville, où le gouverneur luy ayant
-demandé de la muraille son nom, il répondit
-que c'étoit la fortune restée de la battaille perdue!»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> <i>Œuv. complètes</i> de Brantôme, édit. elzévirienne, t. II,
-p. 88.</p>
-
-</div>
-
-<p>Depuis, l'on a recouru aux manuscrits, à celui de<span class="pagenum"><a id="Page_94"></a>[Pg 94]</span>
-Breslau, qui est la meilleure copie de l'original, à
-celui de Berne, à celui de la bibliothèque de l'Arsenal,
-et le vrai texte a été rétabli tel que nous venons
-de le donner<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> <i>V.</i> le <i>Récit de la bataille de Crécy</i>, par M. C. Louandre
-(<i>Revue anglo-française</i>, t. III, p. 262), et un remarquable
-article de M. de Pongerville, dans le <i>Journal de l'Instruction
-publique</i>, 1855.&mdash;Dacier donna le premier la bonne
-<i>leçon</i>, après lui Noël la mit dans ses <i>Éphémérides</i> (1803,
-in-8, août, p. 211), Buchon enfin la consacra, d'après
-Dacier, dont il cita l'autorité en note, dans sa <i>Collection des
-Chroniques en langue vulgaire</i>, t. II, p. 370. Il la signala,
-un jour, à M. de Chateaubriand, pour qu'il rectifiât, dans
-une prochaine édition de ses <i>Études historiques</i>, le passage
-reproduit plus haut. Le grand écrivain lui répondit que le
-<i>mot</i>, tel qu'il l'avait cité d'abord, était bien plus beau et
-qu'il s'y tenait. Pour lui la vérité ne valait pas une
-phrase. Le fait nous a été affirmé par M. le docteur Payen,
-à qui Buchon l'avait raconté sur le moment même.</p>
-
-</div>
-
-<p>Si les historiens des siècles derniers l'eussent
-connu, je doute qu'ils en eussent fait cas; je répondrais
-même qu'ils lui auraient préféré la fausse version.
-N'était-ce pas assez d'avouer la défaite d'un
-roi de France? fallait-il lui enlever encore le <i>mot</i>
-qui relevait cette défaite et en était comme la revanche?
-Leur patriotisme n'aurait pu faire ce sacrifice
-à la vérité. La censure royale ne leur aurait
-d'ailleurs peut-être pas permis cette sincérité, surtout
-pendant le règne de Louis XIV. Tout ce qui<span class="pagenum"><a id="Page_95"></a>[Pg 95]</span>
-touchait à l'infaillibilité des rois et tendait à diminuer
-leur prestige devait être sous-entendu par l'histoire.</p>
-
-<p>A l'époque où l'abbé de Choisy s'occupait du
-règne de Charles VI, le duc de Bourgogne lui dit:
-«Comment vous y prendrez-vous pour dire qu'il
-étoit fou?&mdash;Je dirai qu'il étoit fou, répondit l'abbé.
-La seule vertu distingue les hommes dès qu'ils sont
-morts<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> <i>Mémoires</i>, t. I, p. 2.</p>
-
-</div>
-
-<p>On peut se faire une idée, par ce débris de conversation,
-de l'indépendance que les princes, qui
-pouvaient tout, permettaient alors aux historiens,
-même pour le passé; mais il ne faut pas s'en rapporter
-à la réponse de l'abbé pour croire que beaucoup
-s'affranchissaient du joug. Ils se soumettaient à
-mentir, et l'abbé lui-même des premiers, quoi qu'il
-veuille prétendre, avec sa fanfaronnade de sincérité.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"></a>[Pg 96]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XIII">XIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Puisque nous en étions à parler de Philippe de
-Valois à Crécy, l'occasion serait bien prise pour
-revenir sur la plupart des événements qui suivirent
-ou précédèrent cette funeste journée, et qui sont les
-points éclatants ou sinistres de la longue guerre de
-rivalité entre la France et l'Angleterre, aux <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> et
-<span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> siècles.</p>
-
-<p>Froissart, avec ses récits de chroniqueur intéressé
-et romanesque, fait pour cette époque la part fort
-belle à notre ennemie et au mensonge. Nous n'aurions
-qu'à vouloir pour trouver à réfuter dans chaque
-page de son livre; ainsi, le <i>mot</i> d'Édouard, qui,
-débarquant sur le rivage de France, tombe le nez
-en terre et s'écrie, comme si c'était un bon présage:<span class="pagenum"><a id="Page_97"></a>[Pg 97]</span>
-«Cette terre me désire<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>;» l'histoire d'Arteweld,
-ce <i>brasseur-roi</i>, comme l'appelle M. d'Arlincourt
-dans un roman fameux, et qui ne fut jamais
-ni <i>brasseur</i><a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>, quoique Froissart l'ait dit, ni <i>roi</i> surtout<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>;
-l'aventure d'Édouard III et de la comtesse de
-Salisbury, qui donna lieu à la création de l'ordre de
-la Jarretière et à sa fameuse devise: <i>Honny soit qui
-mal y pense</i><a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>, et dont la première invraisemblance
-est l'âge même de l'héroïne, qui, à l'époque où tout
-ceci dut se passer, aurait eu sur son royal amant un
-droit d'aînesse beaucoup trop marqué<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>; enfin et<span class="pagenum"><a id="Page_98"></a>[Pg 98]</span>
-surtout, car c'est plus grave, les massacres de la
-Jacquerie, pour lesquels il ne faut plus croire le
-récit de croque-mitaine que Froissart en a fait,
-mais les pages sérieuses que leur a consacrées
-M. Bonnemère dans son <i>Histoire des Paysans</i>, et qui
-ramènent ces horreurs exagérées à leur plus simple
-expression. «Plût au ciel, dit M. Feillet<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>, après
-avoir félicité M. Bonnemère de cette heureuse réfutation,
-plût au ciel que des historiens inspirés du
-même amour de la patrie pussent nous réhabiliter
-aussi facilement les massacres de Cabrières et de
-Mérindol, de la Saint-Barthélemy! etc... Peu importe
-le parti qui se trouverait justifié, puisqu'avant
-tout la France aurait une tache de moins sur son
-noble front.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> Froissart, liv. I, part. I, ch. <span class="allsmcap">CCLXVI.</span>&mdash;C'est le <i>mot</i>
-de César, qui fit une chute pareille en mettant pied sur la
-terre d'Afrique, et s'écria: <i>Terre d'Afrique, je te saisis.</i>
-C'est aussi le <i>mot</i> de Guillaume le Conquérant dans une
-circonstance toute semblable, lors de son débarquement en
-Angleterre. Voyez Augustin Thierry, <i>Hist. de la Conquête
-des Normands</i>, t. I, p. 334.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> <i>V.</i> les <i>Annales de l'Académie de Bruxelles</i> (1832),
-p. 124, et les <i>Nouvelles Archives historiques des Pays-Bas</i>,
-janv. 1831, p. 14.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> M. d'Arlincourt a cru que <i>rewart</i> ou plutôt <i>ruward</i>
-(gardien de la tranquillité) signifiait <i>roi-citoyen</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> <i>V.</i> ce qu'en dit M. Beltz, membre du <i>College of Arms</i>,
-dans ses Annales (<i>Memorials</i>) de l'<i>Ordre de la Jarretière</i>,
-analysées, sur ce point, dans la <i>Revue de Paris</i> du 10 oct.
-1841, p. 131.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> <i>V.</i> la dissertation de Papebroch dans les <i>Bollandistes</i>
-(avril, t. III) et le compte-rendu d'une séance de l'<i>Académie
-de Bruxelles</i>, 4 juin 1852, où le débat fut repris sur ce
-sujet par MM. Polain et Gachard.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> <i>Revue de Paris</i>, 1<sup>er</sup> mai 1857, p. 55.</p>
-
-</div>
-
-<p>Oui, donnons sur toutes choses la vérité à tous,
-sans parti pris, sans réticences. Soyons heureux si
-notre histoire se purifie sous nos mains impartiales
-et perd quelques souillures, qu'elle ne méritait pas;
-mais laissons aussi à chacun les flétrissures qu'il a
-bien gagnées. Justifier quand même n'est pas de
-notre fait; et nous ne voulons pas qu'on puisse<span class="pagenum"><a id="Page_99"></a>[Pg 99]</span>
-accuser la moindre de ces pages d'avoir fait l'office
-de papier brouillard, c'est-à-dire d'avoir gardé pour
-soi la tache qu'elle voulait enlever. Le beau et le
-bien mis en leur vrai jour feront notre joie, mais
-nous ne reculerons pas devant l'aveu du mal. Mieux
-vaut la vérité, même hideuse, qu'un séduisant mensonge.
-Nous sommes en cela de l'avis de Grégoire
-le Grand, qui disait<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>: «<i>Si autem de veritate scandalum
-sumitur, utiliùs permittitur nasci scandalum, quam veritas
-relinquatur.</i> Si du récit d'un fait véritable il résulte
-du scandale, il vaut mieux laisser naître le scandale
-que renoncer à la vérité.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> 7<sup>e</sup> <i>homélie</i>, § 5.</p>
-
-</div>
-
-<p>La sévérité contre les autres oblige contre soi-même.
-Nous n'aurons donc pour notre propre livre
-aucune partialité complaisante; nous en confesserons
-les fautes avec autant d'empressement que celles
-d'autrui. C'est même, en toute franchise, par un
-aveu de ce genre que nous reprendrons notre travail
-où nous l'avons laissé.</p>
-
-<p>Confiant dans ce qu'avait dit Daru, qui, pour une
-fois qu'il doutait, n'eut pas la main heureuse; fort
-de ce qu'avait écrit Depping, dont le scepticisme
-était encore allé plus loin<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>, nous avions cru pouvoir<span class="pagenum"><a id="Page_100"></a>[Pg 100]</span>
-reléguer parmi les légendes le fameux <i>Combat des
-Trente</i>, livré en 1351, entre Josselin et Ploërmel.
-Nous avions tort, on nous l'a prouvé depuis avec
-d'excellentes raisons<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>. C'est pour nous un bonheur
-de le déclarer, car alors même que nous doutions
-le plus, nous étions presque tenté de mentir par
-patriotisme.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> <i>Rev. encyclopéd.</i>, t. XXXVI, p. 64-65.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> <i>V.</i> la savante brochure de M. Pol de Courcy, <i>le
-Combat des trente Bretons</i>, etc., Saint-Pol-de-Léon, 1857,
-in-8º; et un article de M. de Laroche-Héron dans l'<i>Univers</i>,
-17 juin 1858.</p>
-
-</div>
-
-<p>Que n'en est-il de même pour le dévouement
-d'Eustache de Saint-Pierre! Malheureusement, pour
-ce qu'il y a de mensonge de ce côté le doute n'est
-guère permis, depuis qu'au dernier siècle Bréquigny<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>
-découvrit, dans les archives de Londres, des<span class="pagenum"><a id="Page_101"></a>[Pg 101]</span>
-pièces témoignant des connivences du héros calaisien
-avec les Anglais, et prouvant, entre autres
-choses, qu'il reçut du roi Édouard une pension
-qu'un traître seul pouvait accepter; je n'ajouterai
-qu'un détail nouveau, mais, ce me semble, tout à
-fait décisif.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> <i>Notice des Manuscrits</i>, t. II, p. 227.&mdash;<i>Mémoires de
-l'Académie des Inscriptions</i>, t. XXXVII, p. 539. Dans le
-premier de ces mémoires, Bréquigny se fait une arme
-contre Froissart du silence que garde sur toute cette affaire
-la <i>Chronique</i> latine de Gilles de Muisit, «qui, dit-il, écrivoit
-dans le temps même de l'événement et dans une ville
-peu éloignée du lieu où se passoit la scène». Dans l'autre
-travail, il prouve que, deux mois après la reddition de
-Calais, Édouard, par lettre du 8 oct. 1347, non-seulement
-rendit à Eustache de Saint-Pierre les maisons qu'il possédait
-dans Calais, mais lui en donna d'autres et le pensionna.
-Il ajoute: «Comment Eustache de Saint-Pierre,
-cet homme qu'on nous peint s'immolant avec tant de
-générosité aux devoirs de sujet et de citoyen, put-il
-consentir à reconnoître pour souverain l'ennemi de sa
-patrie; à s'engager solennellement de lui conserver cette
-même place qu'il avoit si longtemps défendue contre lui;
-enfin, à se lier à lui par le nœud le plus fort, l'acceptation
-du bienfait? C'est ce qui me paroît s'accorder mal avec la
-haute idée donnée jusqu'ici de son héroïsme patriotique.»&mdash;Notre
-ami Eugène d'Auriac a repris, dans le <i>Siècle</i> du
-26 septembre 1854, à l'époque où la ville de Calais se
-proposait d'élever une statue à Eustache de Saint-Pierre, la
-réfutation entreprise par Bréquigny; il l'a complétée à
-l'aide de quelques pièces récemment trouvées à la Tour de
-Londres, une entre autres, datée du 29 juillet 1351, qui
-nous montre Édouard III dépossédant les héritiers d'Eustache
-de Saint-Pierre des biens qu'on lui avait accordés,
-parce que, loin sans doute de suivre son exemple, ils
-étaient restés fidèles à la cause française. Le dernier mot
-de M. d'Auriac sur cette question se trouve, très étendu
-et corroboré de nouvelles preuves, dans un travail de la
-<i>Revue des Provinces</i> de 1864, t. VI, p. 491.</p>
-
-</div>
-
-<p>En 1835, une société savante, qui se recrute d'érudits
-à Calais et dans les villes voisines, la <i>Société des
-Antiquaires de la Morinie</i>, mit au concours cette
-question si intéressante pour la gloire de toute la<span class="pagenum"><a id="Page_102"></a>[Pg 102]</span>
-contrée: <i>Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre et
-de ses compagnons au siège de Calais</i>.</p>
-
-<p>On pouvait s'attendre d'avance à voir le prix remporté
-par quelque mémoire rétablissant enfin dans
-sa glorieuse authenticité l'événement mis en doute
-depuis tantôt un siècle. Si la Société devait être
-naturellement indulgente et partiale, c'était certainement
-pour tout travail où la question se trouverait
-envisagée sous ce point de vue. Malheureusement
-c'était le moins favorable; le mauvais rôle ici
-était du côté de la défense. Les juges, après lecture
-des pièces, eurent le bon esprit de s'en apercevoir
-et assez de justice pour le déclarer.</p>
-
-<p>Le mémoire auquel le prix fut décerné, et dont
-M. Clovis Bolard, un Calaisien! était l'auteur, prouvait
-qu'Eustache de Saint-Pierre n'était rien moins
-qu'un héros.</p>
-
-<p>Voici comment le <i>Mémorial artésien</i><a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a> raconte la
-séance dans laquelle fut proclamée la décision de la
-Société:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> Cité dans les <i>Archives historiques et littéraires du nord
-de la France</i>, t. IV, p. 506.</p>
-
-</div>
-
-<p>«M. le secrétaire perpétuel fait un rapport sur
-les travaux de la Société pendant l'année. Il le termine
-en disant que sur les trois questions proposées<span class="pagenum"><a id="Page_103"></a>[Pg 103]</span>
-pour le concours de 1835, il n'a été répondu qu'à une
-seule, celle qui a pour objet <i>le dévouement d'Eustache
-de Saint-Pierre et de ses compagnons au siège de Calais</i>,
-et qu'après maintes discussions dans le sein de la
-compagnie, une majorité de quatorze voix contre
-onze a prononcé que la médaille serait décernée à
-l'auteur du mémoire qui a révoqué en doute ce fait
-historique.</p>
-
-<p>«A ces mots, un mouvement de surprise se manifeste
-dans l'auditoire, et plus d'un assistant s'étonne
-qu'une société française puisse couronner un ouvrage
-qui tend à effacer de notre histoire un des plus
-beaux traits qui honorent les annales de notre
-nation. On écoute cependant avec attention divers
-fragments du mémoire, lus avec chaleur par M. le
-secrétaire, et bientôt le lauréat, M. Clovis Bolard,
-de Calais, s'avance au bureau pour recevoir des
-mains de M. le président la médaille d'or que lui
-décerne la Société.»</p>
-
-<p>Ici, l'on se contenta d'être surpris et un peu mécontent,
-comme le dit le journal; ailleurs, dans une
-circonstance à peu près pareille, si ce n'est que l'esprit
-religieux et non plus le sentiment patriotique
-y était mis en jeu, l'on ne s'en tint pas à ce muet
-étonnement.</p>
-
-<p>M. Henri Julia lisait à la dixième séance de la<span class="pagenum"><a id="Page_104"></a>[Pg 104]</span>
-Société archéologique de Béziers un fragment du
-mémoire historique qui lui avait mérité la <i>Couronne
-d'argent</i>. L'épisode choisi était le sac de Béziers, en
-1209. Il venait de citer les paroles du légat Milon:
-«Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra bien ceux qui sont
-à lui,» lorsque tout à coup, du milieu de l'assemblée,
-un jeune prêtre s'écrie: «C'est faux, cela a
-été démenti.» Grand tumulte; le lecteur s'interrompt,
-le président se lève; on s'attend à le voir
-rappeler à l'ordre l'impétueux perturbateur. Point
-du tout; il retire la parole à M. Julia, qui voulait
-continuer, et il croit devoir se justifier lui-même du
-scandale de cette scène, en déclarant à l'assemblée
-que le fragment dont la lecture avait causé tant
-d'émotion n'était pas celui qu'il avait indiqué à l'auteur.
-«Ainsi, lisons-nous dans l'<i>Alliance des Arts</i><a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>,
-M. Henri Julia, qui était venu de Paris pour recevoir
-une ovation dans une séance solennelle, s'est
-vu l'objet d'une censure publique.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> 25 mai 1844, p. 363.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le président avait de cette manière donné deux
-fois raison au jeune prêtre; il l'avait indirectement
-excusé de son inexcusable interruption, et il avait
-tacitement approuvé son démenti du <i>mot</i> historique.
-En ce dernier point avait-il tort? Que faut-il penser<span class="pagenum"><a id="Page_105"></a>[Pg 105]</span>
-de la réalité de l'impitoyable parole du légat? Est-elle
-assez authentique pour qu'on se croie en droit
-de la répéter partout? Les uns diront oui; les autres
-non. Ceux-là ayant pour eux dom Vaissette;
-ceux-ci, son commentateur, le chevalier Du Mège.
-Dans le doute, je fis comme le sage; je commençai
-par m'abstenir<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>, bien qu'en cela mon penchant fût
-volontiers pour la justification du légat. On a tant
-médit de l'Église et de ses prêtres! on a tant exagéré
-le mal dont leur sévérité souvent nécessaire a
-été la cause!</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> Il faut dire, avant tout, à la justification du légat,
-que si son mot cruel se trouve relaté par quelques historiens
-(<i>V.</i> Césaire d'Heisterbach, liv. V, ch. <span class="allsmcap">XXI</span>), il ne l'est
-point par tous, notamment par ceux qui feraient le mieux
-autorité, les écrivains du pays. Il ne se lit même pas dans
-le récit du moine de Vaulx-Cernay, «qui, dit M. Du
-Mège, aurait, sans aucun doute, trouvé le mot sublime et
-approuvé avec une sainte joie cet ordre barbare». (<i>Hist. du
-Languedoc</i>, de D. Vaissette, édit. Du Mège, 1838, in-8º,
-<i>addit. et notes</i> à la suite du t. V, p. 31.)</p>
-
-</div>
-
-<p>L'authenticité du mot me semblait toutefois assez
-fortement sapée pour penser qu'on ne dût pas désormais
-le citer sérieusement. Je fus donc surpris de
-le voir solennellement rappelé par M. Guizot dans
-sa réponse au <i>discours de réception</i> du Père Lacordaire.
-Les érudits s'en émurent, et l'un d'eux,<span class="pagenum"><a id="Page_106"></a>[Pg 106]</span>
-M. Ch. Tamisey de Larroque, crut à propos de
-faire une réfutation en règle de la malencontreuse
-citation<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>. Après ce qu'il a dit pour montrer le peu
-de foi qu'il faut avoir en Césaire d'Heisterbach, dont
-le livre est ici le seul témoignage<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>, et pour faire
-voir aussi par quelques faits de la vie du légat, que
-de telles paroles étaient absolument contraires à ses
-habitudes de miséricorde, j'avoue que le doute dans
-lequel je m'abstenais d'abord fut entièrement dissipé<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> <i>Correspondance littéraire</i> du 10 février 1861, p. 149-152.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> Daunou, qui ne peut être suspecté de trop de partialité
-pour l'Église, avait lui-même déclaré que le légat
-était calomnié par Césaire d'Heisterbach, dont le livre est
-indigne, selon lui, de toute créance. (<i>Hist. litt. de la
-France</i>, t. XVII, p. 313.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> Si le compilateur Larousse avait connu l'excellent
-article de M. Tamisey de Larroque, il se fût sans doute
-dispensé de croire encore à l'odieux lieu commun, et il se
-fût gardé de nous faire un crime de notre doute prudent.
-<i>V.</i> son livre, au titre si bizarre, <i>Fleurs historiques des dames</i>,
-p. 632.</p>
-
-</div>
-
-<p>Pour la création du Saint-Office, à laquelle on
-prétend que saint Dominique eut part, je serai plus
-à l'aise encore. J'ai, pour nier, les autorités les plus
-fortes<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>, entre autres celle du P. Lacordaire, d'autant<span class="pagenum"><a id="Page_107"></a>[Pg 107]</span>
-plus précieuse en cela que l'empressement du
-célèbre dominicain à repousser pour son patron
-toute responsabilité dans cette fondation sinistre
-semble être une garantie de son horreur pour tous
-les actes de l'Inquisition<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> <i>Le cardinal Ximenès et l'Église d'Espagne</i>, par le docteur
-Hefels, traduct. de l'abbé Sisson, p. 205.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> Ce qu'il a dit, à ce sujet, dans son <i>Histoire de saint
-Dominique</i>, se trouve confirmé par un article de la <i>Revue
-contemporaine</i>, 25 avril 1857, p. 733.</p>
-
-</div>
-
-<p>Puisque je me trouve avec lui, je ne le quitterai
-pas sans parler d'un <i>mot</i> qu'il mit en crédit, et que
-son autorité fit prendre pour une parole célèbre,
-lorsque ce n'était qu'un titre de livre. Je laisserai
-parler à ce sujet M. de Montalembert<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, et d'autant
-plus volontiers qu'il me donne occasion de relever
-une petite erreur.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> <i>Le P. Lacordaire</i>, p. 147.</p>
-
-</div>
-
-<p>«C'est Lacordaire, dit-il, qui a le premier, dans
-un article de <i>l'Avenir</i>, exhumé ce titre de la <i>Chronique</i>
-des <i>Gesta Dei per Francos</i>, dont on usa depuis
-lors à tort et à travers, dans la littérature ecclésiastique....»
-C'est fort vrai; ce qui l'est moins, c'est
-l'origine de la phrase telle que la donna M. de Montalembert.
-Ce n'est pas le titre d'une Chronique,
-mais celui d'une <i>collection</i> d'historiens relatifs aux
-Croisades, publiée en 2 vol. in-folio, par Bongars,
-en 1611. Bongars était protestant, et il est curieux<span class="pagenum"><a id="Page_108"></a>[Pg 108]</span>
-que ce soit lui qui ait prêté au grand orateur catholique
-l'une des formules dont il aimait le mieux se
-servir. Cette source, s'il l'eût connue, ne lui eût
-pas rendu moins belle la parole qu'il y trouvait. Son
-esprit faisait partout son profit du grand et du beau,
-et la phrase dont nous parlons est de ce domaine.
-Elle n'est égalée que par celle de Shakespeare, qui
-est presque sa tributaire: «La France est le soldat
-de Dieu.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"></a>[Pg 109]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XIV">XIV</h2>
-</div>
-
-
-<p>Autre question: Doit-on faire grâce à la belle parole
-que tout le monde, même cette bonne <i>Biographie
-universelle</i><a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>, prête au roi Jean II, quand, sur la
-nouvelle que son fils le duc d'Anjou, fuyant l'Angleterre
-où il l'avait laissé en otage, était revenu en
-France, il se décida à s'en aller reprendre son rôle
-de monarque captif? Je ne le pense pas.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> T. XXI, p. 446.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il prit la résolution, dit la <i>Biographie</i>, de retourner
-se constituer prisonnier à Londres, répondant
-à toutes les objections de son conseil, que <i>si
-la bonne foi était bannie du reste du monde, il fallait
-qu'on la trouvât dans la bouche des rois</i>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_110"></a>[Pg 110]</span></p>
-
-<p>Moins heureuse que tous les petits mensonges
-historiques de ce temps-là, parlés ou en action, cette
-belle phrase n'a pas même, pour enjoliver un peu et
-brillanter ce qu'elle a de faux, la spécieuse autorité
-de Froissart. Bien plus, c'est celui-ci qui va nous
-aider à prouver que Jean parla peut-être tout autrement.
-«Et, dit-il de ce roi qui veut à toute force
-quitter son royaume et retourner en prison, et ne
-luy pouvoit nul oster ni briser son propos. Si estoit-il
-fort conseillé du contraire; et luy disoient
-plusieurs prélats et barons de France que il entreprenoit
-grande folie, quand il se vouloit encore mettre
-en danger du roy d'Angleterre. Il répondoit à
-ce, et disoit qu'il avoit trouvé au roy d'Angleterre
-son frère, en la reine et ses neveux leurs enfants,
-tant de loyauté, d'honneur et de courtoisie, qu'il ne
-s'en pouvoit trop louer; et que rien ne se doutoit
-d'eux qu'ils ne luy fussent loyaux, courtois et aimables
-en tous cas: et aussi il vouloit excuser son fils
-le duc d'Anjou.»</p>
-
-<p>N'être point relaté par Froissart, être même indirectement
-contredit par les paroles qu'il rapporte,
-c'est presque pour un <i>mot</i> une raison d'être authentique;
-ceux qui soutiennent la vérité de la phrase
-prêtée au roi Jean pourraient s'en faire forts, j'en
-conviens. Malheureusement elle n'a pas même ce<span class="pagenum"><a id="Page_111"></a>[Pg 111]</span>
-refuge. Le douteux chroniqueur a dit tout à fait
-juste cette fois; plusieurs écrivains qu'il faut croire
-confirment son récit.</p>
-
-<p>Il en est un même qui va plus loin que lui dans
-la réfutation implicite de la sentencieuse parole qui
-court toutes les histoires: c'est le Continuateur de
-Nangis<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>. Non seulement, dans ce qu'il a écrit à ce
-sujet, la phrase prêtée au roi Jean, mais aussi l'intention
-toute chevaleresque qui l'aurait fait retourner
-en Angleterre, se trouvent formellement contredites.
-A l'entendre, le roi aurait pris ce parti extrême
-moins par raison d'honneur que pour cause
-de galanterie, <i>causâ joci</i>, ce que M. Michelet paraphrase
-ainsi<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>: «Quelques-uns prétendaient qu'il
-n'y allait que par ennui des misères de la France, ou
-pour revoir quelque belle maîtresse<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> Dans le <i>Spicilège</i> de D. d'Achery, in-4º, t. III,
-p. 132.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> <i>Hist. de France</i>, t. III, p. 430.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> <i>V.</i> aussi une note de M. Dessales, dans les <i>Mélanges
-de littérature et d'histoire</i> de la Société des Bibliophiles,
-1850, p. 152.&mdash;Une autre anecdote, racontée sur le roi
-Jean, par Roquefort (<i>De l'état de la Poésie françoise dans les</i>
-<span class="allsmcap">XII</span><sup>e</sup> <i>et</i> <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> <i>siècles</i>, p. 362-367), d'après Boetius (<i>Scotorum
-historiæ</i>..., lib. XV), n'est pas plus vraie. Le roi se serait
-plaint de ne plus voir de Rolands parmi les Français, et
-un vieux brave lui aurait répondu: «Sachez, Sire, que
-vous ne manqueriez pas de Rolands, si les soldats voyaient
-un Charlemagne à leur tête.» Le mot est de ceux qui ne
-se disent pas à un roi, il n'a donc pas certainement été
-adressé au roi Jean: ce qui me le prouve encore mieux,
-c'est que, bien avant l'époque où il aurait pu être dit, il
-se trouvait formulé dans un vers du petit poème de <i>la Vie
-du Monde</i>:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Se Charles fust en France, encore y fust Roland,</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>et dans deux autres d'Adam de la Halle, cités par M. Francisque-Michel
-dans la préface de son édition de la <i>Chanson
-de Roland</i>, p. <span class="allsmcap">XIV</span>-<span class="allsmcap">XV</span>, où l'anecdote a été réfutée pour la
-première fois.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"></a>[Pg 112]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Cette tradition, tout à fait d'accord avec ce qu'on
-sait du caractère du roi Jean, surnommé <i>le Bon</i>, non
-pas à cause de sa bonté, mais pour sa prodigalité
-trop facile<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, était la seule qu'on acceptât à ce sujet
-pendant tout le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Brantôme en fait foi<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>.
-Il va même jusqu'à nommer la dame pour laquelle
-il quitta son royaume et revint prendre des chaînes
-qui étaient moins d'un captif que d'un amoureux.
-«Le roy Jean, dit Brantôme, prisonnier en Angleterre,
-receut plusieurs faveurs de la comtesse de
-Salsberiq, et si bonnes que, ne la pouvant oublier, et
-les bons morceaux qu'elle luy avoit donnés, il s'en<span class="pagenum"><a id="Page_113"></a>[Pg 113]</span>
-retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et promettre<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> Michelet, <i>Hist. de France</i>, t. III, p. 352.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> <i>Les Dames galantes</i>, édit. Ad. Delahays, p. 128.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> M. le duc d'Aumale, dans son travail sur les comptes
-de Denis de Collors, publié dans les <i>Miscellanies of the
-Philobiblon Society</i> de Londres, t. II, et reproduit dans le
-<i>Bulletin du Bibliophile</i>, 1855-1856, p. 1045, n'est pas lui-même
-éloigné de croire que Jean ne retournât à Londres
-<i>causâ joci</i>.&mdash;Pour terminer, je dirai que le <i>mot</i> dont il est
-question ne fut pas toujours prêté à ce roi, mais à un
-autre, pour lequel il semble mieux fait: c'est François I<sup>er</sup>.
-«Il disoit, selon Balth. Gracian, dans une note de <i>l'Homme
-de cour</i>, trad. par Amelot de la Houssaye, p. 202, que si
-la fidélité se perdoit, elle devoit se retrouver dans le cœur
-d'un roi.» N'est-ce pas le mot du roi Jean? Or, réfléchissez
-qu'il eut plus d'un rapport de destinée avec François I<sup>er</sup>,
-puisqu'il fut prisonnier comme lui, et vous comprendrez
-que la parole, si vraisemblable chez celui-ci, put fort bien
-être prêtée à l'autre par suite d'un de ces déplacements
-d'esprit si ordinaires aux historiens. Le mot, à mon avis,
-est donc de François I<sup>er</sup>; son caractère le justifie, et l'auteur
-qui le lui prête donne toute autorité à l'attribution. Gracian,
-qui est Espagnol, avait pu l'apprendre à Madrid des
-gens qui avaient approché le roi chevalier dans sa prison.
-Or, c'est là, en effet, un des jours où on lui aura proposé
-de manquer à sa parole et de s'enfuir, qu'il aura dû dire le
-<i>mot</i>. Jusqu'au <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, c'est à lui seul qu'on l'attribua,
-comme on le voit par le <i>Recueil d'apophthegmes et bons mots</i>,
-1695, in-12, p. 83-84.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"></a>[Pg 114]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XV">XV</h2>
-</div>
-
-
-<p>Dans ce petit livre, où je me suis donné la mission
-circonscrite de réfuter seulement les <i>mots</i>, et de
-ne m'attaquer aux faits que le plus rarement possible
-et incidemment, je ne devrais pas, sans doute, m'occuper
-de ce fameux récit de la mort de Du Guesclin,
-où l'on nous montre un capitaine anglais, qui,
-enchaîné par la parole donnée et par son respect
-pour le grand homme expiré, vient déposer sur son
-cercueil les clefs de la place qu'il commande. Cependant,
-par amour pour la vérité, et entraîné par
-ce vif désir qui me suit en toutes choses, de rendre
-à chacun ce qui lui revient ou d'honneur ou de
-honte, je veux cette fois aller un peu au delà de ce<span class="pagenum"><a id="Page_115"></a>[Pg 115]</span>
-que j'ai promis, et vous montrer ce qu'il faut croire
-de cet effort de courtoisie anglaise.</p>
-
-<p>«Le gouverneur de Rendon avoit capitulé avec
-le connétable, est-il dit dans l'<i>Abrégé chronologique</i>
-du président Hénault<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>, que je cite exprès, par la
-raison qu'on ne détruit jamais mieux l'erreur qu'en
-l'attaquant dans son fort, c'est-à-dire au cœur même
-des livres qui ont le plus aidé à la populariser. Il
-étoit convenu de se rendre le 12 juillet, en cas qu'il
-ne fût pas secouru: quand on le somma de rendre
-la place le lendemain, qui fut le jour de la mort de
-Du Guesclin, le gouverneur dit qu'il lui tiendroit
-parole, même après sa mort; en effet, il sortit avec
-les plus considérables officiers de sa garnison et vint
-mettre sur le cercueil du connétable les clés de la
-ville, en lui rendant les mêmes respects que s'il eût
-été vivant.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> 1761, in-12, t. I, p. 323.</p>
-
-</div>
-
-<p>Voyons maintenant le récit du chroniqueur<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a> qui<span class="pagenum"><a id="Page_116"></a>[Pg 116]</span>
-est entré dans le plus de détails sur cette affaire, et
-cherchons, d'après ce qu'il écrit, de quel côté fut le
-beau rôle; s'il fut pour l'Anglais qui rendait la place,
-ou pour Louis de Sancerre qui commandait l'<i>ost</i> des
-Français après la mort de Du Guesclin. Ce ne sera
-pas difficile à démêler.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> <i>Chronique de Du Guesclin</i>, publiée par Fr.-Michel
-(<i>Biblioth. choisie</i>, 1830, in-12), p. 448.&mdash;Sur quelques
-autres fables dont on a grossi l'histoire du connétable, <i>V.</i>
-les <i>Mémoires sur l'Histoire de France</i> (collect. Petitot, 1<sup>re</sup> série,
-t. V, p. 163), et pour quelques faits prouvant qu'il
-n'était pas en disgrâce lorsqu'il mourut, le beau travail de
-M. Lacabane sur Charles V, dans le <i>Dictionnaire de la
-Conversation</i>, t. XIII, p. 156.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Au trépassement messire Bertrand, dit donc
-notre <i>Chronique</i>, fut levé grand cry à l'ost des François:
-dont <i>les Anglois du chastel refusèrent le chastel
-rendre</i>.» Ce voyant, le maréchal Louis de Sancerre
-fait aussitôt amener les otages «pour les testes leur
-faire tranchier». Les Anglais en sont avertis, et
-tout effrayés, ils baissent la herse du château, «et
-vint le capitaine offrir les cleifs au mareschal qui
-les refusa et leur dist: «Amis, à messire Bertrand
-avez vos convenances et les lui rendrez.» Sans
-tarder, il les conduisit alors «en l'ostel où reposoit
-messire Bertrand, et leurs cleifs leur fist rendre et
-mestre sur le serqueul de messire Bertrand tout en
-plourant.»</p>
-
-<p>On voit maintenant à quoi se réduisent la bonne
-volonté du chef anglais et cette déférence pour la
-mémoire du héros mort, dont on a l'habitude de
-faire si grand bruit.</p>
-
-<p>Pendant le <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, ce dernier récit, le seul
-vraisemblable, fut le seul accepté. Laissons parler<span class="pagenum"><a id="Page_117"></a>[Pg 117]</span>
-Montaigne<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>. «Les assiegez, dit-il, s'estans rendus
-après, furent <i>obligez</i> de porter les clefs de la
-place sur le corps du trespassé.» Brantôme ne s'exprime
-pas autrement. Suivant lui, comme, selon le
-dire du chroniqueur et d'après Montaigne, ce n'est
-pas de bon gré, mais contraints, que les Anglais rendirent
-ce dernier hommage au connétable. «Messire
-Bertrand Du Guesclin, dit-il<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>....., estant mort
-devant le château de Randon, et ceux de dedans
-s'estant renduz, fust <i>ordonné</i> et advisé par ceux de
-l'armée qui commandoient amprès luy qu'on porteroit
-sur son tahu, où estoit le corps, les clefs, en
-signe d'obédiance et humilité.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <i>Essais</i>, liv. I<sup>er</sup>, ch. <span class="allsmcap">III</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <i>Œuvres complètes de Brantôme</i>, édit. elzévir., t. II,
-p. 208.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_118"></a>[Pg 118]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XVI">XVI</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je pourrais avoir beaucoup à dire sur le règne de
-Charles VI et sur celui de Charles VII, si je continuais
-cette réfutation des faits mal éclaircis ou faussement
-racontés. Ils ne manquent pas alors; mais
-les paroles à grand effet manquent davantage.
-Pressés par les événements, les personnages ne prennent
-pas le temps de faire des <i>mots</i>, les historiens
-d'en inventer<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> Il est toutefois deux erreurs sur l'histoire du temps de
-Charles VI que je ne veux pas laisser passer sans dire mon
-mot. La première, qui vient des <i>Essais sur Paris</i>, par
-Sainte-Foix, comme l'a prouvé l'abbé Rive, se rapporte à
-l'invention des <i>cartes à jouer</i>, qu'on attribue à Jehan Gringonneur,
-bien qu'il n'ait rien inventé et se soit contenté
-d'être le fournisseur du roi pour ces cartes depuis longtemps
-connues, ainsi que l'ont prouvé: l'abbé Rive, que
-je viens de nommer, dans sa brochure, <i>Éclairciss. hist. sur
-les cartes</i>, 1780, in-12, p. 41; Leber, <i>Étude sur les cartes
-à jouer</i>, p. 43; Duchesne, <i>Annuaire historique</i> de 1837,
-p. 174, 182, 190; et P. Lacroix, <i>Curios. de l'hist. des
-arts</i>, p. 21, 24, 41, 42.&mdash;La seconde erreur est dans la
-façon dont on a lu longtemps la devise du duc d'Orléans,
-ennemi de Jean sans Peur. Cette devise était <i>Je l'enuie</i>,
-pour <i>Je l'ennuie</i>; on lut <i>Je l'envie</i>, gros contre-sens qui,
-substituant une sorte d'hommage à une insolence, enlevait
-toute raison au mécontentement du duc de Bourgogne,
-dont le meurtre de celui qui se faisait gloire de l'<i>ennuyer</i>
-fut le dernier éclat. <i>V.</i> à ce sujet une note de M. A. Vallet,
-dans la <i>Biographie</i> Didot, t. XXXVIII, p. 803, et nos
-<i>Chroniques et Légendes des rues de Paris</i>, p. 85.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"></a>[Pg 119]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Ma tâche se trouve ainsi singulièrement restreinte
-pour cette époque.</p>
-
-<p>J'ai bien les paroles dites par Jeanne d'Arc, mais
-de celles-là je n'ai point à m'occuper; elles sont
-toutes de la plus naïve et aussi de la plus glorieuse
-vérité. Pour le prouver, on a mieux que les pièces
-de l'histoire, on a les pièces d'un double procès,
-celui de sa condamnation, celui de sa réhabilitation,
-qui toutes rendent témoignage de l'élévation, de
-l'éloquence de son bon sens, et de cette promptitude
-vaillante dans la répartie, dont le plus beau trait
-peut-être est ce qu'elle dit quand on lui fit un crime
-d'avoir déployé sa bannière auprès du roi le jour du
-sacre. Comme la phrase est une des plus souvent<span class="pagenum"><a id="Page_120"></a>[Pg 120]</span>
-citées, il est bon d'en rétablir le texte authentique.</p>
-
-<p>«Interrogée pourquoi son estendard fut plus porté
-en l'église de Reims au sacre que ceux des autres
-capitaines, répond: «Il avoit esté à la peine, c'estoit
-bien raison qu'il fust à l'honneur.»</p>
-
-<p>Dans le nombre de ses réponses, il s'en trouve
-une qui aurait dû suffire à détruire l'opinion partout
-admise que Jeanne était bergère au moment de sa
-mission. Elle ne l'était pas plus alors que sainte Geneviève
-ne l'avait été<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>. Écoutez-la elle-même le dire
-à ses juges:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> <i>V.</i> une curieuse page du <i>Valesiana</i>, p. 43, et aussi
-Le Roux de Lincy, <i>Femmes de l'ancienne France</i>, t. I,
-p. 39, 598.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Interrogée si elle avoit apprins aucun art ou
-mestier, dit que oui et que sa mère lui avoit apprins
-à cousdre, et qu'elle ne cuidoit point qu'il y
-eust femme dans Rouen qui lui en sceust apprendre
-aulcune chose. Ne alloit point aux champs garder
-les brebis ne autres bestes<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> <i>Le Procès de Jeanne d'Arc</i>, édit. Buchon, 1827, p. 58,
-69. «Quant à avoir gardé les bestiaux, lit-on aussi dans
-l'<i>Histoire de Charles VII</i> de M. Vallet de Viriville, t. II,
-p. 45, note, elle dit qu'elle ne s'en souvenait plus.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_121"></a>[Pg 121]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XVII">XVII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je ne serai pas de ceux qui doutent de l'existence
-de Jeanne d'Arc<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>; je ne recommencerai pas non
-plus les dissertations de G. Naudé<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> et du P. Vignier
-de l'Oratoire, pour prouver qu'elle n'a pas
-été brûlée<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>. Ce sont jeux d'esprit et d'opinion qui<span class="pagenum"><a id="Page_122"></a>[Pg 122]</span>
-seraient futiles ici; mais il est un fait du règne
-de Charles VII au sujet duquel on me permettra
-quelques contradictions: c'est celui qui tend à poser
-Agnès Sorel en conseillère héroïque de Charles VII,
-et à faire en quelque sorte de cette favorite l'émule
-de la vaillante Jeanne.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> <i>V.</i> notre article de l'<i>Illustration</i>, 10 mars 1855, p. 158-159.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> <i>Considérations politiques sur les coups d'État.</i> <i>V.</i> aussi
-le <i>Patiniana</i>, p. <span class="allsmcap">III</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> <i>V.</i> le <i>Mercure galant</i> de de Visé, nov. 1683. Cette
-question, qui ne méritait d'occuper personne, fut résolue
-une première fois avec une netteté assez brutale par Lenglet
-du Fresnoy (<i>L'Histoire justifiée contre les romans</i>, 1735,
-in-12, p. 281), puis, beaucoup plus tard, avec un sérieux
-qu'elle ne comportait peut-être pas, dans le <i>Magasin pittoresque</i>,
-1844, p. 298. Il y est bel et bien prouvé que toute
-l'erreur venait d'une aventurière qui s'était fait passer
-pour Jeanne d'Arc, quelques années après sa mort, et qui
-finit par épouser M. des Armoises, gentilhomme lorrain.
-Après la publication, dans le <i>Mercure</i>, de ce que le P. Vignier
-avait écrit à ce sujet, beaucoup de gens se passionnèrent
-pour sa chimère. Un chanoine de Beauvais, M. Foi
-de Saint-Hilaire, était de ceux qui y tenaient le plus, sans
-doute par esprit de corps et patriotisme de diocèse, puisque
-en prouvant que la Pucelle n'avait pas été brûlée, on
-aurait déchargé d'un crime la mémoire de l'évêque de
-Beauvais, Cauchon. Le 14 mai 1695, l'abbé Colbert, qu'il
-était, à ce qu'il semble, parvenu à convaincre, lui écrivait:
-«Je viens de faire un voïage à Rouen, où j'ai souffert
-perséqusion, de la part de ceux dont j'entreprenois la
-deffense, je veux dire de MM. de Rouen, qui, au lieu de
-se purger, comme ils le pourroient, du faux reproche
-qu'on leur fait d'avoir été les parricides de cette pauvre
-pucelle d'Orléans, trouvent fort mauvais qu'on dise qu'elle
-est morte très tranquillement en Loreine, au milieu de sa
-famille, dans le château de Vaucouleurs (car il me semble
-que c'est ainsi que vous m'avez dit qu'il s'appeloit). Je
-vous aurois fort souhaité pour m'ayder à prouver cette
-vérité.» (<i>Catalogue d'autographes</i> Laverdet, du 20 avril
-1855, p. 44, nº 364.)</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est Brantôme<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a> qui accrédita cette histoire, dans<span class="pagenum"><a id="Page_123"></a>[Pg 123]</span>
-un temps où, les favorites étant plus que jamais en
-grande puissance, il était d'un bon courtisan de vanter
-leur règne, dans le passé comme dans le présent.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> <i>Dames galantes</i>, disc. <span class="allsmcap">VI</span>; édit. Ad. Delahays, p. 393.&mdash;Brantôme
-prenait cette belle histoire à Du Haillan (<i>Hist. de
-France</i>, in-fol., p. 1253). Beroalde de Verville (<i>La Pucelle
-restituée</i>, 1599, n-12, feuillet 32) l'avait déjà prise à la
-même source.</p>
-
-</div>
-
-<p>De nos jours l'on a douté de l'aventure<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>, et l'on
-a fort bien fait, à mon sens. Il y a tant de choses
-qui prouveraient au besoin qu'elle ne dut pas être,
-si peu qui témoignent qu'elle est authentique.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> P. Clément, <i>Hist. de Jacques Cœur</i>, t. II, p. 211.
-Vallet de Viriville, <i>Agnès Sorel, étude morale et polit. sur
-le</i> <span class="allsmcap">XV</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, Paris, 1855, gr. in-8º, p. 14, note.&mdash;Agnès
-Sorel ne fut la maîtresse de Charles VII qu'en 1434. (Th.
-Bazin, <i>Histoire de Charles VII</i>, publiée par J. Quicherat,
-1855, in-8º, t. I, p. 313.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Sur quoi se fonde-t-on, en dehors du passage de
-Brantôme? Sur quelques vers de Baïf<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>, paraphrasés
-par Fontenelle dans un de ses plus jolis dialogues,
-puis encore sur l'ingénieux et galant quatrain de
-François I<sup>er</sup>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> Liv. II de ses <i>Poèmes</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Gentille Agnez, plus de los tu mérite,</div>
- <div class="verse indent0">La cause estant de France recouvrer,</div>
- <div class="verse indent0">Que tout ce que en cloistre peut ouvrer</div>
- <div class="verse indent0">Close nonnain ni en désert hermite.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Tout cela, certes, est charmant; mais en histoire il<span class="pagenum"><a id="Page_124"></a>[Pg 124]</span>
-faut de bien autres raisons. Comment trouver, par
-exemple, quelque autorité historique au madrigal
-du <i>Père des Lettres</i>, quand on sait que c'est une traduction
-de Pétrarque<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a> où il mit <i>Agnès</i>, comme
-il aurait mis tout autre nom? Cette gloire-là, toute
-d'emprunt, à mon sens, se trouve ainsi prouvée et
-chantée comme elle le mérite.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> Nicolas Bourbon, qui l'a traduit en latin, le dit positivement.
-(<i>Nugarum</i> liber VII, p. 389.)</p>
-
-</div>
-
-<p>La critique moderne en a, du reste, fait pleine
-justice<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>. Charles VII y gagne tout ce qu'y perd la
-belle Agnès. On sait maintenant que ses inspirations
-de courage lui vinrent de lui-même et qu'il
-n'était, dès le commencement de son règne, ni couard,
-ni nonchalant, quoi qu'en ait dit M. H. Martin<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a> se
-contredisant lui-même<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> Vallet de Viriville, <i>loc. citat.</i>&mdash;Du Fresne de Beaucourt,
-<i>Le Règne de Charles VII</i>, etc., 1856, in-8º, p. 24-25.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> <i>Hist. de France</i>, t. VI, p. 401.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> Au commencement du même volume, p. 90, M. Martin
-avait reconnu le courage de Charles VII.</p>
-
-</div>
-
-<p>On sait aussi ce qu'il faut croire des royales orgies
-dans lesquelles on le fait se plonger pour se distraire
-de ses malheurs. Charles VII fut toujours plus
-ami de la tristesse que de la joie. «Solitaire estoit,»
-dit Henri Baude<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>; «et sobre à table,» ajoute G.<span class="pagenum"><a id="Page_125"></a>[Pg 125]</span>
-Chatellain<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>. S'il n'avait eu par goût ce dernier mérite,
-la misère dans laquelle il fut si longtemps le lui
-eût, bon gré mal gré, imposé. Quel grand train
-pouvait mener un prince si misérable et si <i>malaisé</i>
-qu'un cordonnier lui refusât une paire de <i>houssiaux</i>
-(bottes), faute d'avoir été payé d'avance, comme le
-disait, dans une chanson célèbre<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>, le bon peuple, qui,
-sachant la vérité sur sa pénurie, lui en tint compte
-plus tard? Quelle grande chère vouliez-vous que fît
-un pauvre prince dont pendant plusieurs années la
-table ne fut approvisionnée qu'avec le produit des
-étangs du chapitre de Saint-Étienne de Bourges<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>, et
-qui un jour, c'est encore la chanson populaire qui
-le dit, n'eut à faire servir à ses hôtes</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">..... Qu'une queue de mouton</div>
- <div class="verse indent0">Et deux poulets tant seulement!</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> Cité par M. Vallet de Viriville, <i>Agnès Sorel</i>, etc., p. 22.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> Cité par M. Vallet de Viriville, <i>ibid.</i>, p. 10.&mdash;il
-était même fort pieux alors. (Paradin, <i>Ann. de Bourgogne</i>,
-1566, in-fol., p. 703.&mdash;Quicherat, <i>Procès de Jeanne d'Arc</i>,
-t. III, p. 400, et t. V, p. 340.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> <i>Biblioth. Impér.</i>, fonds Cangé, ms. 122.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> «En 1435, dit M. de Viriville (p. 22, note), cette
-dette de nourriture n'était point encore acquittée.»</p>
-
-</div>
-
-<p>La Hire était de ce piètre festin; et comme il ne
-dut jamais faire plus grande ripaille à la table du roi,<span class="pagenum"><a id="Page_126"></a>[Pg 126]</span>
-je trouve qu'on a bien fait de douter de la vérité de
-son fameux <i>mot</i> à Charles VII: «On ne peut perdre
-plus gaiement son royaume.» C'est «plus tristement»
-qu'il aurait fallu dire.</p>
-
-<p>Pasquier fut le premier qui mentionna ce <i>mot</i>,
-mais comme un simple <i>on dit</i>, ce qui prouve qu'il n'y
-croyait guère<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>. Tout bien considéré, cette boutade
-du Gascon La Hire n'est donc qu'une gasconnade
-historique.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> Du Fresne de Beaucourt, <i>Corresp. littér.</i>, 5 mai 1857,
-p. 148.</p>
-
-</div>
-
-<p>La gaieté du joyeux capitaine était le seul régal
-des festins où le conviait le pauvre petit roi. C'était
-le bon mot qui remplaçait un plat, comme plus tard
-chez Scarron les anecdotes de Françoise d'Aubigné.
-Charles VII lui en savait gré et l'en paya bien, quand
-il fut mieux en argent comptant. M. de Joursanvault
-possédait dans ses archives<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a> une pièce sur un
-don qu'il lui fit ainsi «pour ses bons et <i>agréables</i>
-services».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> <i>V.</i> le <i>Catalogue</i>, t. I, p. 45.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_127"></a>[Pg 127]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XVIII">XVIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je ne veux pas réhabiliter Louis XI. Je sais trop
-bien, sans même l'avoir mesurée, que la tâche serait
-énorme; mais d'après ce que j'ai découvert,
-sans beaucoup chercher, de gros mensonges courant
-sur son compte, de crimes supposés, etc., etc.,
-il me semble aussi qu'il ne serait peut-être pas
-impossible de la mener à bonne fin. Ce n'est sûrement
-pas un roi d'une irréprochable moralité, mais
-très sûrement aussi c'est un roi calomnié.</p>
-
-<p>Son règne commence par une accusation absurde.
-Charles VII meurt d'une horrible maladie de mâchoires,
-«maladie qui luy fust incurable», comme
-dit Jehan de Troyes dans la <i>Chronique scandaleuse</i><a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>;<span class="pagenum"><a id="Page_128"></a>[Pg 128]</span>
-ou plutôt, mis hors d'état de manger par ce mal
-même, il meurt de faim<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>. Que disent aussitôt les
-ennemis du dauphin? que le pauvre roi, craignant
-d'être empoisonné par son fils,&mdash;remarquez que
-celui-ci était alors à la cour du duc de Bourgogne,&mdash;aime
-mieux se laisser mourir d'épuisement que
-de chercher des forces dans une nourriture où la
-main parricide aurait pu cacher la mort. Au lieu de
-dire que le vieux roi «ne pouvait plus», ils ont dit
-«ne voulait plus» manger. Tout le crime supposé
-est dans ce jeu de mots<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> <i>Collect. Petitot</i>, 1<sup>re</sup> série, t. XIII, p. 256.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> Barante, <i>Hist. des ducs de Bourgogne</i>, t. VII, p. 390.&mdash;<i>V.</i>
-aussi dans Duclos (<i>Hist. de Louis XI</i>, t. III, p. 237-239,
-Preuves), <i>Lettres des ministres et autres gens du
-Conseil au dauphin, pour lui donner avis de la maladie du roi</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> Cette calomnie contre Louis, dauphin, comme presque
-toutes celles qui suivirent contre Louis XI, roi, fut
-propagée par ces méchantes langues de l'histoire qui se
-trouvent dans tous les règnes, et qui sévirent contre celui-ci
-plus que contre tout autre. La plus mauvaise fut celle de
-l'évêque de Lisieux, Thomas Bazin, dont l'<i>Histoire</i>, jusqu'en
-ces derniers temps, passa pour être d'Amelgard.
-L'accusation de parricide contre le dauphin s'y trouve au
-chapitre <span class="allsmcap">XXI</span> du liv. V. M. Quicherat, qui a publié en
-3 volumes cette histoire trop écoutée, fut le premier à la
-redresser. Il n'y voit qu'un «amas de fictions», reprises
-plus tard par le Flamand Mayer, qui les a encore amplifiées;
-«une suite d'événements arrangés au gré de la
-haine personnelle de l'auteur, et d'après les propos d'ennemis
-déclarés». <i>V.</i> la <i>Notice</i>, p. <span class="allsmcap">LXXV</span>, <span class="allsmcap">LXXXV</span>, etc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_129"></a>[Pg 129]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Louis XI fut mauvais fils, c'est vrai, mais non
-jusqu'au crime; il fut mauvais père aussi, je le veux
-bien encore, mais non pas autant qu'on voudrait
-nous le faire croire.</p>
-
-<p>On nous dit qu'il fit enfermer son fils à Amboise,
-sans un maître qui pût lui apprendre à lire; or, il
-existe un livre, <i>le Rozier des Guerres</i>, ouvrage moitié
-moral, moitié politique, qu'il composa lui-même,
-ou fit du moins composer sous ses yeux, pour l'instruction
-de ce fils<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>. Comment croire, après cela,
-qu'il ne voulut pas que le dauphin sût lire<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> Il a été imprimé, in-4º gothique, chez la veuve Michel
-Lenoir. C'est donc à tort que M. de Sismondi a prétendu
-qu'on ne l'avait pas publié. (<i>Histoire des Français</i>,
-t. XIV, p. 323.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> <i>V.</i> P. Paris, <i>Manuscrits français</i>, t. IV, p. 116-136.</p>
-
-</div>
-
-<p>L'ayant calomnié comme père, on ne devait pas
-l'épargner comme mari; aussi n'a-t-on pas manqué
-de répéter qu'il fit fort mauvais ménage avec Charlotte
-de Savoie, sa seconde femme. Du Haillan va
-même jusqu'à dire que le peu d'intelligence des deux
-époux rendant impossible la légitimité du dauphin
-Charles, il avait dû naître d'une autre femme
-que la reine, et n'était ainsi qu'un dauphin supposé<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> Le président Hénault, dans sa <i>Chronologie de l'Histoire
-de France</i>, 1761, in-8º, I<sup>re</sup> part., p. 392, a fait justice
-de ce mensonge.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"></a>[Pg 130]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Du premier mariage de Louis XI, avec Marguerite
-d'Écosse, on n'a rien dit. N'était même l'anecdote
-du baiser qu'elle déposa sur la bouche du vieil Alain
-Chartier, et qu'on a singulièrement faussée en la
-jugeant d'après nos usages<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>, on ne parlerait pas de
-cette aimable Marguerite, qui mourut avant d'être
-reine.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> Le baiser de Marguerite sur les lèvres du vieux poète,
-qui l'était allé chercher en Écosse et l'avait initiée à notre
-poésie, qu'elle ne cessa plus d'aimer, n'était qu'un de ces
-<i>baisers d'hommage</i>, si naturels alors, comme on le voit par
-une foule d'exemples que donne Ducange au mot <i>osculum</i>.
-Celui de Marguerite n'étonna que parce que le poète qui le
-reçut de cette bouche si fraîche était vieux et laid. L'anecdote,
-que Bouchet rapporta le premier dans ses <i>Annales
-d'Aquitaine</i>, p. 252 de l'édit. de 1644, in-4º, et que Brantôme
-reprit dans ses <i>Femmes illustres</i> (édit. du <i>Panthéon
-littéraire</i>, t. II, p. 200), a été mise en doute, mais à tort,
-selon moi. Il ne s'agit que de la voir à sa place, dans son
-cadre du temps, pour la croire vraisemblable. C'est aussi
-l'avis d'un rédacteur de <i>l'Intermédiaire</i>, qui a fait à ce sujet,
-t. II, p. 306-307, un judicieux petit article.</p>
-
-</div>
-
-<p>On répète partout que Louis XI avait des raffinements
-de cruauté inouïs. Il avait inventé tout exprès,
-nous dit-on, des cages de fer où il enfermait ses
-prisonniers; mais ce n'est rien encore: dans un
-jour d'exécution, il fit placer des enfants sous l'échafaud
-tout ruisselant du sang de leur père! Contes
-encore, contes horribles.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"></a>[Pg 131]</span></p>
-
-<p>Louis XI n'inventa pas les cages-prisons; c'était
-un genre d'incarcération depuis très longtemps en
-usage en Italie et en Espagne<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> Muratori, VIII, p. 624; XI, p. 145.&mdash;Ducange, au
-mot <i>Gabia</i>.&mdash;Il est une autre invention, fort honorable
-celle-là, dont il faut enlever aussi le mérite à Louis XI:
-c'est l'invention des <i>postes</i>. Deux siècles avant qu'il les
-organisât en France, les chevaliers Teutoniques les avaient
-établies sur les terres dépendant de leur ordre. <i>V.</i> le <i>Vieux-Neuf</i>,
-2<sup>e</sup> édit., t. II, p. 115.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le supplice de Nemours n'eut pas lieu comme
-on l'a décrit partout; les détails effrayants dont on
-s'est plu à l'entourer, ces enfants à genoux sous
-l'échafaud, cette <i>rosée affreuse</i>, comme dit Casimir
-Delavigne<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>, qui tombe goutte à goutte sur leur
-tête, sont un appareil mélodramatique de mise tout
-au plus maintenant dans les <i>Crimes célèbres</i>. «Les
-contemporains, dit M. Michelet, n'en parlent point,
-même les plus hostiles<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>.» L'avocat Masselin,
-qui, un peu après la mort de Louis XI, à la fin
-de 1483, présenta requête aux États pour ces pauvres
-enfants du duc de Nemours, dépouillés de tous
-leurs biens, et qui, dans cette cause, devait, par
-conséquent, exagérer la vérité de leur malheur pour
-en accroître l'intérêt, ne dit pas un mot de cette<span class="pagenum"><a id="Page_132"></a>[Pg 132]</span>
-barbarie perfectionnée<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. Donc, encore une fois,
-dans tout cela, rien de vrai.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> <i>Louis XI</i>, acte II, sc. <span class="allsmcap">VI</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> <i>Hist. de France</i>, t. VI, p. 451.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> <i>Diarium statuum generalium</i>, p. 236.&mdash;Voltaire, qui
-revenait souvent sur ce mensonge, aida beaucoup à le répandre.
-<i>V.</i> sa <i>Lettre à Linguet</i> (juin 1776), édit. Beuchot,
-t. LXX, p. 84.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le reste de ce que l'on raconte sur Louis XI ne
-l'est pas, j'en suis sûr, davantage. L'âge de Tristan
-l'Ermite, selon M. Michelet<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>, rend invraisemblable
-tout ce que l'on nous a répété partout de ses
-prouesses de bourreau. Il était trop vieux pour être
-aussi alerte à la pendaison, et trop gai compagnon
-pour l'aimer tant. Un bourreau qui fut clément
-pour Villon, dont nous avons les remerciements,
-devait l'être pour bien d'autres beaucoup moins
-pendables<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> <i>Hist. de France</i>, t. VI, p. 491.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> <i>V.</i> l'<i>Étude</i> de M. Campaux sur <i>Villon</i>, p. 130.</p>
-
-</div>
-
-<p>La faveur de Coictier le médecin fut grande, mais
-pas autant qu'on s'est plu à le dire. Louis XI, loin
-d'être homme à se mettre sans cesse pieds et poings
-liés à sa merci, «estoit, selon Commines, enclin
-à ne vouloir bien souvent croire le conseil des médecins<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>.»
-Si Coictier devint riche, c'est qu'il gagnait
-sans doute sur l'<i>or potable</i> et autres drogues<span class="pagenum"><a id="Page_133"></a>[Pg 133]</span>
-coûteuses dont il avait vanté au roi la vertu efficace<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> Liv. VI, ch. <span class="allsmcap">VII</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> Commines, édit. de M<sup>lle</sup> Dupont, t. II, p. 248.</p>
-
-</div>
-
-<p>Pour ce qui est de la venue de saint François de
-Paule, il paraît que dans cette affaire le saint homme
-avait autant besoin du roi de France que le roi du
-saint homme. Il était malade des écrouelles<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>,
-que Louis XI guérissait par privilège royal, et
-Louis XI souffrait, sans compter la vieillesse, de
-toutes sortes d'infirmités que le saint guérissait par
-grâce divine. C'était donc entre eux un échange de
-vertus curatives: ni l'un ni l'autre ne s'en trouva
-mieux.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> <i>Acta sancti Francisci Pauli</i>, p. 155.&mdash;Isambert, <i>Anciennes
-Lois françaises</i>, t. XIV, p. 304.</p>
-
-</div>
-
-<p>On raconte que François de Paule, à sa première
-entrevue avec le roi, lui ayant dit: «Sire,
-je vais prier Dieu pour le repos de Votre Majesté<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>.&mdash;Oh!<span class="pagenum"><a id="Page_134"></a>[Pg 134]</span>
-priez seulement pour le corps, aurait répondu
-Louis XI; il ne faut pas demander tant de
-choses à la fois.» Je ne sais d'où vient cette anecdote,
-qui nous montre Louis XI faisant de l'esprit
-et de l'impiété, dans un moment où il devait avoir
-des préoccupations bien contraires. Ce n'est sans
-doute que la mise en scène de ce quatrain narquois
-que je me rappelle avoir lu au bas d'un portrait
-de Louis XI, longtemps conservé à Cléry, et maintenant
-au musée d'Orléans:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> On croit généralement, et M. H. Martin l'a répété
-dans son <i>Hist. de France</i> (4<sup>e</sup> édition, t. III, p. 18, note),
-que le titre de <i>Majesté</i>, abandonné sous Henri I<sup>er</sup>, ne fut
-repris que par Louis XI; c'est une erreur, ainsi que l'ont
-prouvé M. L. Delisle (<i>Biblioth. de l'École des Chartes</i>, 4<sup>e</sup> série,
-t. II, p. 512, 553, 555) et M. H. d'Arbois de Jubainville
-(<i>Quelques observations sur les six premiers volumes de
-l'Histoire de France de M. Henri Martin</i>, 1857, in-8º,
-p. 58).</p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Du corps seulement la santé</div>
- <div class="verse indent0">Je demandois à Nostre-Dame.</div>
- <div class="verse indent0">Trop l'importuner c'eust esté</div>
- <div class="verse indent0">De la prier aussi pour l'âme<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> Les images qu'il portait à son chapeau, et auxquelles
-il adressait de temps en temps ses prières, lui ont été imputées
-à superstition. On n'y a vu qu'une puérilité de dévotion
-toute spéciale, tandis qu'elle était universelle alors
-chez les gens du peuple de Paris, dont Louis XI avait pris
-le costume et suivait les usages. Combien n'a-t-on pas retrouvé
-dans la Seine, depuis quelques années, de ces
-<i>enseignes</i> de dévotion, que les gens de métiers arboraient à
-leur couvre-chef, et dont la ressemblance avec celle que
-portait Louis XI paraîtrait frappante, si «cette petite image
-de plomb représentant la Vierge» ne s'était enfin perdue,
-après avoir été conservée à Fontainebleau, comme relique
-de ce roi, jusqu'au temps de Louis XIV! (Le P. Dan,
-<i>Trésor des Merveilles de la maison royale de Fontainebleau</i>,
-etc., 1642, in-fol., p. 84.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"></a>[Pg 135]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>J'ai nié les cruautés de Louis XI; maintenant,
-que dirai-je de ses bonnes actions? On lui en suppose
-beaucoup moins, je l'avoue; je n'en trouve
-même qu'une seule qui lui soit prêtée, et encore
-celle-là faut-il que je la discute. Je le ferai de bonne
-grâce. On verra du moins par là que je n'essayais
-pas ici une réhabilitation quand même. Cette bonne
-œuvre de Louis XI est racontée par Du Verdier et
-reproduite par l'abbé Tuet dans ses <i>Matinées sénonoises</i>.
-Louis XI était arrivé un peu avant l'heure
-des vêpres à Notre-Dame de Cléry; la première
-personne qu'il y trouva était un solliciteur qui le
-guettait au passage pour lui demander un bénéfice
-de collation royale. Le roi écouta la supplique et
-ne dit mot. Un pauvre prêtre dormait dans un coin
-du chœur; il l'avisa, s'en vint à lui, le fit éveiller
-et commanda qu'on lui expédiât sans délai les lettres
-de ce bénéfice, «disant, écrit Du Verdier, qu'il
-vouloit en cet endroit faire trouver véritable le proverbe
-qui dit qu'<i>à aucuns les biens viennent en dormant</i>».
-Or, pareille anecdote est mise sur le
-compte de Henri III; Tallemant nomme même le
-bienheureux à qui le sommeil fut si profitable<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>.
-Pour qui faut-il opter en ce cas? pour Louis XI, ou<span class="pagenum"><a id="Page_136"></a>[Pg 136]</span>
-pour Henri III? Je pencherais volontiers pour le
-dernier, par la raison qu'il était contemporain de Du
-Verdier, et que celui-ci, ayant à conter l'aventure,
-crut sans doute lui donner plus de crédit en l'attribuant
-à un roi plus ancien, et plus de popularité
-surtout, en lui donnant pour héros, au lieu de l'impopulaire
-Henri III, le populaire Louis XI.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> <i>Historiettes</i>, édit. in-12, t. I, p. 114.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"></a>[Pg 137]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XIX">XIX</h2>
-</div>
-
-
-<p>«Sous ce règne peu héroïque de Louis XI,&mdash;ai-je
-dit dans la deuxième édition de ce livre,&mdash;nous
-ne trouvons guère qu'un héroïsme à constater, encore
-a-t-il été bien des fois mis en doute: c'est
-celui de cette vaillante bourgeoise de Beauvais,
-cette autre Jehanne, qui méritait si bien d'avoir la
-même patronne que la Pucelle, et qui, tenant en
-main la <i>hachette</i> d'où lui vient son surnom, aida si
-courageusement à repousser l'assaut de l'armée
-bourguignonne.</p>
-
-<p>«On fait souvent pour Jeanne Hachette comme
-pour Clémence Isaure. Elle n'a pas existé, dit-on;
-son histoire est une légende; on personnifie en elle
-la vaillance des femmes de Beauvais, comme au<span class="pagenum"><a id="Page_138"></a>[Pg 138]</span>
-<span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, à Toulouse, on avait personnifié en
-<i>dame Clémence</i> le plus doux attribut de la Vierge,
-protectrice de la poétique cité: <i>la Clémence</i><a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>. Soit.
-J'accepte pour dame Isaure, mais je nie pour Jeanne
-Hachette. Je sais que Commines n'a pas dit un mot
-d'elle; mais, à défaut de l'historien, le roi lui-même
-a parlé.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> Cette thèse a été soutenue d'une façon ingénieuse et
-savante par M. Noulet, dans son ouvrage de <i>Dame Clémence
-Isaure</i>, Toulouse, 1853, in-8º. <i>V.</i> aussi Le Roux de
-Lincy, <i>Compagnies littéraires avant l'Académie</i> (<i>Revue de
-Paris</i>, 24 janvier 1841, p. 257 et suiv.). Si l'on veut
-avoir en main toutes les pièces du procès, pour ou contre,
-on devra lire encore une lettre de M. de Ponsan à dom
-Vaissette, dans laquelle il se déclare pour l'existence de
-dame Isaure. M. L. Paris a publié cette lettre (<i>Cabinet
-historique</i>, nov. 1857, p. 285).</p>
-
-</div>
-
-<p>«Dans l'ordonnance<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a> qui accorde de nouveaux
-privilèges à la ville de Beauvais, qui institue une
-fête commémorative où les femmes auront le pas
-sur les hommes, il est fait mention de la vaillante
-bourgeoise. C'est assez pour que, aux yeux même
-d'un douteur comme moi, Jeanne Hachette soit
-une héroïne incontestable.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> <i>Ordonnances</i>, t. XVII, p. 259. Il est parlé de Jeanne
-Hachette dans l'<i>Histoire de Louis XI</i> de P. Mathieu, 1610,
-in-fol., p. 207, et dans le <i>Discours véritable du siège mis
-devant la ville de Beauvais</i>, etc. (Cimber et Danjou, <i>Archiv.
-<span class="pagenum"><a id="Page_139"></a>[Pg 139]</span>curieuses</i>, 1<sup>re</sup> série, t. I, p. 115.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Aujourd'hui, après avoir lu un excellent travail
-de M. Tamisey de Larroque<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>, et relu, sur son indication,
-un curieux article de M. Paulin Paris<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>, je
-changerai de conclusion; je reviendrai, malgré moi,
-au doute que je voulais écarter, et je serai presque
-tenté de dire aussi affirmativement que M. Paris, à
-propos des dames de Beauvais: «Elles ont toutes
-été des Jeanne Hachette... à l'exception de Jeanne
-Hachette.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> <i>Revue des questions historiques</i>, octobre-décembre 1866,
-p. 610-614.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> <i>L'Assemblée nationale</i>, 19 février 1850.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"></a>[Pg 140]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XX">XX</h2>
-</div>
-
-
-<p>«Rien de plus spontané et de plus authentique
-que ce mot de Louis XII: <i>Le roi de France ne venge
-pas les injures du duc d'Orléans.</i> Philippe, comte de
-Bresse et ensuite duc de Savoie, mort en 1497,
-avait dit peu de temps avant lui: <i>Il serait honteux
-au duc de venger les injures faites au comte.</i> Cette
-pensée généreuse était dans le cœur de ces deux
-princes, et nous ne devons pas sans doute les regarder
-comme de froids imitateurs de l'empereur
-Adrien, qui, le jour où il parvint au pouvoir, rencontrant
-un ancien ennemi, et remarquant son embarras:
-«Tu es sauvé,» lui dit-il (<i>evasisti</i>)<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> Le président Hénault, dans son <i>Abrégé chronologique</i>,
-à l'année 1498, avait déjà fait ce rapprochement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"></a>[Pg 141]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Voilà ce que nous lisons dans un excellent travail
-de M. Suard, <i>Notes sur l'esprit d'imitation</i>, revu et
-publié dans la <i>Revue française</i><a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a> par M. Jos.-Vict.
-Leclerc. Nous n'ajouterons rien à ces quelques lignes<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>.
-On y trouve tout ce qu'il faut dire sur ce
-<i>mot</i> et sur beaucoup d'autres du même genre qui
-sont assez simples et viennent assez facilement à
-l'esprit pour que deux princes, se trouvant dans une
-position pareille, aient pu les dire sans se devoir rien
-l'un à l'autre. Les rois généralement se volent peu
-leurs <i>mots</i>; lorsqu'il y a plagiat, transposition, supposition
-d'esprit, soyez sûr que le coupable est quelque
-historien trop zélé qui veut à toute force faire
-bien parler celui dont il écrit l'histoire. Ne pouvant
-rien inventer, il vole pour le compte de son héros.
-C'est dans ce cas seulement que le <i>mot</i> de Louis XII,<span class="pagenum"><a id="Page_142"></a>[Pg 142]</span>
-devancé par celui du comte de Bresse, pourrait
-être d'une authenticité contestable.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> Nouv. série, t. VI, p. 202.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> Il est bon toutefois de remarquer que le <i>mot</i> ne fut
-pas dit à M. de la Trémoille, comme on l'a écrit partout,
-mais aux députés de la ville d'Orléans, qui, après s'être
-assez mal conduits avec leur duc, venaient en hâte lui
-faire leur soumission comme à leur roi. Louis XII les
-écouta avec bienveillance et leur dit ensuite: qu'<i>il ne serait
-décent et à honneur à un roi de France de venger les querelles
-d'un duc d'Orléans</i>. (<i>Hist. ms. de Louis XII</i>, par Humbert
-Velay, au prolog. du traduct. Nicol. de Langes.) Le <i>mot</i>
-ainsi présenté vise moins à l'antithèse et devient plus direct,
-plus naturel.</p>
-
-</div>
-
-<p>Je n'ai point de chicane à faire au sujet de cet
-autre que dit le <i>Père du Peuple</i>, lorsqu'on vint se
-plaindre à lui de la liberté de langage que se permettaient
-les farceurs de la Basoche contre sa façon
-de gouverner. «Le diable m'emporte! s'écria
-Louis XII, laissez-les dire, mais qu'ils gardent
-l'honneur des dames.» Puis il ajouta que ces satires
-étaient utiles, en ce qu'elles lui faisaient connaître
-la pensée du peuple.</p>
-
-<p>Je partagerai bien un peu l'opinion de mon ami
-Ch. d'Héricault<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>, qui trouve dans cette parole
-beaucoup moins de bonhomie que de prudente politique;
-moins de condescendance volontaire et presque
-paternelle que de concession forcée; quelque chose
-enfin comme la prétendue bonne volonté de Louis-Philippe,
-qui laissait dire parce qu'il ne pouvait empêcher
-de parler; mais ce sera une raison de plus
-pour que le <i>mot</i> me semble authentique.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> <i>Œuvres complètes de Gringore</i>, édit. elzévirienne, t. I,
-p. <span class="allsmcap">XXVIII</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il sera bon toutefois, lorsqu'on le citera, de dire
-en quelle circonstance il fut prononcé: c'est après
-la représentation de la <i>Sottise à huit personnages;<span class="pagenum"><a id="Page_143"></a>[Pg 143]</span>
-c'est à sçavoir: le Monde, Abuz, Sot dissolu, Sot glorieux,
-Sot corrompu, Sot trompeur, Sot ignorant et
-Sotte folle.</i> On y trouvait, entre autres épigrammes,
-celle-ci qui va droit à l'adresse du prince un peu
-trop économe:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Libéralité interdite</div>
- <div class="verse indent0">Est aux nobles pour avarice:</div>
- <div class="verse indent0">Le chief mesme y est propice,</div>
- <div class="verse indent0">Et les subjectz sont si marchans!</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>On ne sait de qui est cette <i>sottise</i> au libre parler,
-que Louis XII alla, dit-on, voir représenter. On
-l'attribue à Jean Bouchet, ce qui n'est pas invraisemblable.
-Il a en effet rappelé dans ses <i>Épistres
-morales et familières</i> la conduite si bienveillante du
-roi envers les farceurs, et ses paroles d'encouragement
-pour la témérité de leurs satires<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Cette mention,
-répétée en prose par Guillaume, frère de Jean
-Bouchet, dans ses <i>Sérées</i><a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, pourrait bien être le fait<span class="pagenum"><a id="Page_144"></a>[Pg 144]</span>
-d'un souvenir ou plutôt d'une reconnaissance toute
-personnelle. Voici les vers de Jean Bouchet:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> <i>V.</i> notre édition de Gaultier Garguille, p. <span class="allsmcap">XLV</span> de
-l'Introduction: <i>La Farce et la Chanson au théâtre avant
-1660</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> 1635, in-8º, 2<sup>e</sup> partie, p. 18.</p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Le roi Louis douzième désiroit</div>
- <div class="verse indent0">Qu'on les jouast devant lui, et disoit</div>
- <div class="verse indent0">Que par tels jeux il sçavoit mainte faute,</div>
- <div class="verse indent0">Qu'on lui celoit, par surprise trop haute.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"></a>[Pg 145]</span></p>
-<h2 class="nobreak" id="XXI">XXI</h2>
-</div>
-
-
-<p>«On ne retrouve plus, lit-on dans les <i>Études
-historiques</i> de M. de Chateaubriand<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>, l'original du
-fameux billet: <i>Tout est perdu fors l'honneur</i>; mais la
-France, qui l'aurait écrit, le tient pour authentique.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> <i>Études historiques</i>, t. I, p. 128.</p>
-
-</div>
-
-<p>Soit; je conviens que très longtemps, même chez
-les plus sérieux historiens<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>, l'on ajouta foi à la célèbre
-parole; ne retrouvant pas le billet dont, en
-moins d'une ligne, elle était toute la teneur, on
-s'en fiait de bonne grâce à la tradition qui le déclarait
-authentique; mais lorsque au lieu de ce billet
-en cinq mots on retrouva toute une lettre en vingt<span class="pagenum"><a id="Page_146"></a>[Pg 146]</span>
-lignes au moins, qui était certainement la copie de
-celle que François I<sup>er</sup> dut écrire à sa mère le soir
-de la malheureuse journée de Pavie, l'on ne fut
-plus aussi confiant. En face de cette page, le <i>mot</i>
-fut nettement mis en doute. C'est ce que M. de Chateaubriand
-aurait dû savoir, car la découverte était
-faite<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a> avant qu'il publiât ses <i>Études historiques</i>; c'est
-ce que M. de Sismondi surtout n'aurait pas dû ignorer,
-lui qui, venant après M. de Chateaubriand et
-écrivant un livre plus sérieux, du moins par l'apparence,
-et plus approfondi, n'aurait pas dû laisser
-courir encore, sous le couvert de son <i>Histoire des
-Français</i><a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>, ce <i>mot</i>, à qui toutes les <i>histoires de France</i>
-n'avaient déjà fait faire qu'un trop beau chemin.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> <i>V.</i> l'<i>Hist. de France</i> du P. Daniel, sous la date de
-1526.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> Dulaure la retrouva dans les <i>Registres manuscrits du
-Parlement</i>, sous la date du 10 nov. 1525, et la publia dans
-son <i>Hist. de Paris</i>; <i>V.</i> l'édit. de 1837, t. III, p. 209. Elle
-se trouve aussi à la p. 191 de la <i>Chronique manuscrite</i> de
-Nicaise Ladam, roi d'armes de Charles-Quint; dans le
-<i>Journal</i> qui sera cité tout à l'heure, et dans les papiers du
-cardinal Granvelle, <i>Papiers d'État</i> (<i>Collect. des Documents
-inédits</i>), t. I, p. 258.&mdash;L'original est perdu, mais l'authenticité
-de la lettre n'en est pas moins irrécusable,
-comme le remarque fort bien M. Champollion, puisque
-l'on possède, autographe, la réponse collective de Louise
-de Savoie et de Marguerite, réponse qui reproduit presque
-textuellement les phrases de la lettre du roi.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> T. XVI, p. 242.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_147"></a>[Pg 147]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Voyons la lettre véritable, telle que l'a donnée
-M. Champollion<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>, d'après un <i>Journal</i> manuscrit du
-temps<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> <i>Captivité de François I<sup>er</sup></i> (<i>Documents inédits</i>), p. 129-130.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> <i>Collect. Dupuy</i>, vol. DCCXLII.&mdash;Ce <i>Journal</i> est celui
-d'un <i>Bourgeois de Paris</i> que M. Ludovic Lalanne a publié
-depuis, pour la <i>Société de l'Histoire de France</i>, 1854, in-8º.
-La lettre se trouve à la p. 237 de ce précieux volume.</p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">«Madame,</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>«Pour vous advertir comment se porte le ressort
-de mon infortune, <i>de toutes choses ne m'est demouré
-que l'honneur et la vie qui est saulve</i><a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>, et pour ce que en
-nostre adversité cette nouvelle vous fera quelque
-resconfort, j'ay prié qu'on me laissast pour escrire
-ces lettres, ce qu'on m'a agréablement accordé.
-Vous suppliant de volloir prendre l'extrémité de
-vous meismes, en usant de vostre accoutumée prudence;
-car j'ai espoir en la fin que Dieu ne m'abandonnera<span class="pagenum"><a id="Page_148"></a>[Pg 148]</span>
-point; vous recommandant vos petits enfants
-et les miens, vous suppliant de faire donner
-seur passage et le retour en Espaigne à ce porteur
-qui va vers l'empereur pour sçavoir comme il faudra
-que je sois traicté, et sur ce très humblement me
-recommande à vostre bonne grâce<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> Dans une autre copie de cette lettre, reproduite dans
-le <i>Cabinet historique</i> de M. L. Paris, t. II, p. 142, d'après
-un ms. du fonds Fontanieu, on lit: «De toutes choses
-ne m'est demouré que l'honneur et la vie qui est <i>saine</i>;»
-ce qui vaut mieux. Puisqu'il écrit, sa vie est <i>saulve</i>; mais
-il pouvait être blessé, voilà pourquoi il croit bon de dire
-que sa vie est <i>saine</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> Il y a dans le XLIV<sup>e</sup> volume de cette même <i>collection
-Dupuy</i>, une autre copie de la lettre de François I<sup>er</sup>, dont le
-texte est identique, sauf de légères variantes. M. A. Macé
-l'a publiée dans le <i>Bulletin de l'Académie delphinale</i> (t. IV,
-p. 11-26), et M. Chéruel, d'après lui, dans la <i>Revue des
-Sociétés savantes</i> (t. I, p. 146-149).</p>
-
-</div>
-
-<p>Le <i>Tout est perdu fors l'honneur</i> se trouve bien à
-peu près en substance dans les premières lignes de
-la lettre; c'est ce qui fut cause de l'erreur. Les historiens,
-avec cette manie de résumé et pour ainsi
-dire de condensation qui s'empare d'eux quelquefois,
-et presque toujours mal à propos, pensèrent qu'en
-réduisant à cinq mots bien frappés toute cette lettre,
-ils lui donneraient plus de force. C'est donc ce
-qu'ils firent, et cela, j'en suis sûr, avec d'autant plus
-d'empressement qu'ils biffaient ainsi le: <i>et la vie
-qui est saulve</i>, petite considération incidente, qui est
-en effet un peu moins héroïque que le reste, mais
-qui pourtant paraît toute naturelle, quand on réfléchit
-que c'est un fils qui écrit à sa mère. Le roi
-avait commencé la phrase, le fils l'a achevée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"></a>[Pg 149]</span></p>
-
-<p>Antonio de Vera, qui devait connaître la lettre
-par le manuscrit de Nicaise Ladam<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a> ou par les papiers
-de Granvelle, semble avoir été le premier qui
-s'avisa pour elle de cet arrangement <i>à la laconienne</i>.
-Voici comment il nous l'a traduite en son espagnol:
-<i>Madama, toto se ha perdido sino es la honra</i><a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>. Historien
-de Charles-Quint, Vera n'avait pas sans doute
-intérêt à corriger la vérité pour faire plus beau le
-rôle du roi de France; mais, présentée de cette façon,
-la lettre avait je ne sais quel air qui devait
-plaire davantage à son humeur castillane. C'est pour
-cela peut-être qu'il nous en arrangea cette version,
-bientôt reprise chez nous, traduite, popularisée,
-mais cette fois pour la raison toute française que le
-mot ainsi donné séyait mieux au vaincu de Pavie et
-relevait encore son caractère chevaleresque<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> Sur cette curieuse <i>Chronique</i> de Nicaise Ladam, que
-nous avons indiquée tout à l'heure en note, on peut lire
-une intéressante notice dans l'<i>Annuaire de la Bibliothèque
-royale de Belgique</i>, 1842, p. 95.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> <i>Vida y hechos de Carlos V</i>, p. 123.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> M. Antonin Macé dit que le <i>billet sublime</i>, «si
-profondément différent de la vraie lettre», est de l'invention
-du P. Daniel (<i>Athenæum</i>, 14 oct. 1854, p. 960).
-Je crois que Daniel n'a fait que le traduire d'Antonio de
-Vera.</p>
-
-</div>
-
-<p>Lorsqu'un mensonge n'est, après tout, comme<span class="pagenum"><a id="Page_150"></a>[Pg 150]</span>
-celui-ci, qu'un débris de la vérité et qu'il a son origine
-dans une raison d'honneur, il faudrait être bien
-sévère pour ne pas lui faire grâce<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>. Dire ce qu'il
-est, ne plus y croire, voilà, selon moi, la seule rigueur
-qu'il faille se permettre à son égard<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> D'ailleurs, le mensonge était alors chose tellement
-coutumière chez les historiens! «Il semble, dit M. Champollion,
-justement au sujet de cette lettre altérée, que ce
-défaut de véracité fût passé insensiblement dans les habitudes
-des écrivains des derniers siècles.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> L'<i>Épître</i> de Clément Marot à la reine Éléonore, où
-l'on trouve ce vers à propos du roi fait prisonnier:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Que le corps pris, l'honneur luy demoura,</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>quelques passages aussi d'une chanson faite par le roi
-pendant sa captivité:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Cueur résolu d'autre chose n'a cure</div>
- <div class="verse indent6">Que de l'honneur...</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">
-
-<hr class="tb" /></div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur...</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>purent aider encore à populariser l'erreur.&mdash;Sur quelques
-autres circonstances de la bataille de Pavie, dénaturées
-par les historiens, notamment par M. de Sismondi,
-<i>V.</i> Champollion, <i>Introduction aux Lettres de François I<sup>er</sup></i>
-p. <span class="allsmcap">XVIII</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"></a>[Pg 151]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXII">XXII</h2>
-</div>
-
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Souvent femme varie;</div>
- <div class="verse indent0">Bien fol est qui s'y fie</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Ce sont deux vers qui ont bien couru le monde
-depuis le jour où l'on dit que François I<sup>er</sup> les écrivit
-sur une vitre du château de Chambord. Les a-t-il
-écrits réellement, et, dans ce cas, est-ce bien sur
-une vitre, longtemps cherchée, jamais retrouvée<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>,
-qu'il les traça avec le diamant de sa bague? Je vais
-laisser Brantôme vous répondre à ces questions par
-un passage du <i>Discours IV</i> de son livre: <i>Vie des
-Dames galantes</i><a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> Théophile, <i>Essai sur divers arts</i>, notes de M. De l'Escalopier,
-p. 296.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> Édit. Ad. Delahays, p. 336.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il me souvient qu'une fois, dit-il, m'estant allé<span class="pagenum"><a id="Page_152"></a>[Pg 152]</span>
-pourmener à Chambord, un vieux concierge qui
-estoit céans, et avoit esté valet de chambre du roy
-François, m'y reçut fort honnestement; car il avoit
-dès ce temps-là coneu les miens à la cour et aux
-guerres, et luy-mesme me voulut monstrer tout; et
-m'ayant mené à la chambre du roy, il me monstra
-un escrit au costé de la fenestre:</p>
-
-<p>«Tenez, dit-il, lisez cela, Monsieur; si vous n'avez
-veu de l'escriture du roy mon maistre, en
-voilà.» Et l'ayant leu, en grandes lettres il y
-avoit ce mot: <i>Toute femme varie.</i>»</p>
-
-<p>Telle est la vérité: l'on peut en croire Brantôme,
-le seul qui ait parlé de l'inscription comme l'ayant
-vue. Au lieu de deux vers, il n'y avait donc qu'une
-simple ligne de trois mots. De plus, rien ne nous
-prouve ici qu'elle ait été écrite sur la vitre avec un
-diamant, plutôt que sur l'un des larges côtés de
-l'embrasure de la fenêtre, avec de la craie ou du
-charbon: ce qui eût été plus naturel, surtout à
-cette époque-là. Si François I<sup>er</sup>, en effet, se servit
-de la pointe de sa bague, il se trouve avoir été le
-premier qui fit usage du diamant pour rayer le
-verre. On n'en connaît pas d'autre exemple de son
-temps<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>; rien que pour cela certainement, Brantôme<span class="pagenum"><a id="Page_153"></a>[Pg 153]</span>
-eût remarqué que l'inscription avait été tracée sur
-la vitre.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> Théophile, <i>Essai sur divers arts</i>, notes de M. De l'Escalopier,
-p. 296.&mdash;C'est dans un livre du temps de
-Henri III que j'en trouve la première indication, <i>les Subtiles
-et plaisantes Inventions de J. Prévost</i>, Lyon, 1584, in-8º,
-I<sup>re</sup> part., p. 30-31.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le roi avait écrit en grandes lettres, dit toujours
-Brantôme, et d'une main, à ce qu'il paraît, assez
-assurée pour que le caractère de son écriture fût
-reconnaissable. Or, comment cela serait-il possible
-s'il avait écrit sur l'une des vitres étroites dont alors
-on garnissait les fenêtres, et s'il se fût servi d'un
-diamant avec lequel on ne peut marquer que des
-linéaments indécis? Tous ceux qui ont repris l'anecdote
-après l'auteur des <i>Dames galantes</i> l'ont mal
-comprise, et, par suite, l'ont dénaturée en l'étendant.
-Mais de ceux-là, quel est le premier? Je crois bien,
-sans toutefois en pouvoir répondre, que c'est l'auteur
-du roman <i>Les Galanteries des Roys de France</i><a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> Bruxelles, 1690, in-8º, t. I, p. 145. Il n'y avait pas
-auparavant d'autre version que celle de Brantôme; aussi
-Bussy, dans sa lettre à Corbinelli, du 25 juin 1670, citant
-le mot, le cite comme Brantôme le donne. L'auteur de
-l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i> devait savoir par cœur ses
-<i>Femmes galantes</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Je ne connais pas de livre plus ancien, qui nous
-donne le distique. Voici sous quelle forme il s'y<span class="pagenum"><a id="Page_154"></a>[Pg 154]</span>
-trouve, laquelle a depuis été elle-même altérée,
-car le mensonge n'est pas plus respecté que la vérité:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Souvent femme varie;</div>
- <div class="verse indent0">Mal habil qui s'y fie.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Quant au dénouement de l'histoire de la fameuse
-vitre, soit qu'on dise qu'elle ait été «vendue aux
-Anglais comme tant d'autres choses françaises»<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>,
-soit qu'on raconte que Louis XIV, «alors jeune et
-heureux,» la sacrifia à M<sup>lle</sup> de La Vallière, c'est la
-digne conclusion de ce petit roman taillé à plaisir
-dans un fait véritable.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> <i>Hist. de Chambord</i>, par M. De la Saussaye, p. 52.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_155"></a>[Pg 155]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXIII">XXIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Que de choses dans l'histoire de François I<sup>er</sup>,
-surtout dans la partie galante, que de choses à ramener
-aussi de la vérité arrangée à la vérité réelle,
-ou, plus souvent encore, du faux et de l'absurde au
-raisonnable et au vrai!</p>
-
-<p>Ainsi le dernier épisode de ses amours avec
-M<sup>me</sup> de Chateaubriand, qu'un mari en réalité fort
-brave homme, d'accommodante humeur, et qui pleura
-bien sa femme<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>, mais transformé en Barbe-Bleue<span class="pagenum"><a id="Page_156"></a>[Pg 156]</span>
-farouche par Varillas<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>, Lesconvel, M<sup>me</sup> de Muralt<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>
-et mille autres, pour les besoins de leurs romans,
-aurait, disent ces inventeurs, ensanglanté de
-la plus barbare manière, et avec un raffinement de
-vengeance presque égal à celui dont le châtelain de
-Coucy et la dame de Fayel passaient pour avoir été
-victimes<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> <i>V.</i> un article excellent de M. J. Niel, dans l'<i>Artiste</i>
-du 1<sup>er</sup> novembre 1851, p. 97-100, et un chapitre non
-moins convaincant du bibliophile Jacob, dans ses <i>Curiosités
-de l'Histoire de France</i>, 2<sup>e</sup> série, 1858, in-12, p. 147-153.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> <i>Hist. de François I<sup>er</sup></i>, liv. IV.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> <i>Les Effets de la jalousie</i>, roman par M<sup>me</sup> de Muralt.&mdash;C'est
-de Varillas qu'est venu tout le mal, tout le
-mensonge. Il lui a valu cette vigoureuse sortie du P. Griffet,
-qui, venant de parler du P. Maimbourg, ajoute: «Varillas,
-qui est encore plus décrié que lui, ment avec plus de
-sang-froid. Il osoit citer des manuscrits et des pièces originales
-qui n'avoient jamais existé; il imaginoit des aventures
-tragiques dont personne n'avoit jamais entendu
-parler; entre autres, celle de la comtesse de Chateaubriand,
-dont la fausseté a été démontrée par des documents
-authentiques.» (<i>Traité des différentes sortes de preuves qui
-servent à établir la vérité de l'histoire</i>, 1770, in-8º, p. 14.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> Dès le temps de Legrand d'Aussy, l'on n'était plus
-dupe de la fausseté de cette légende. <i>V.</i> ses <i>Fabliaux des</i>
-<span class="allsmcap">XII</span><sup>e</sup> <i>et</i> <span class="allsmcap">XIII</span><sup>e</sup> <i>siècles</i>, édit. de 1779, t. III, p. 280, note, et
-t. IV, p. 174.</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est un roman qu'on a donné pour pendant à un
-roman.</p>
-
-<p>Ainsi encore, tout le mensonge que ne font pas
-même pardonner les beaux vers du <i>Roi s'amuse</i>, où l'on
-<span class="pagenum"><a id="Page_157"></a>[Pg 157]</span>nous donne comme certain l'amour de François I<sup>er</sup>
-pour Diane de Poitiers, bien que rien ne prouve
-ces rapports du père avec celle qui devait être plus
-tard la maîtresse de son fils<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>, et par lequel encore,
-non content de cette sorte d'inceste de la main gauche,
-on cherche à flétrir l'acte de clémence du roi
-pour le père de Diane, en disant que celle-ci l'avait
-payé de son déshonneur. Si le roi n'eût pardonné
-qu'à ce prix honteux, il eût pardonné tout à fait, car
-des grâces ainsi achetées ne se donnent pas à moitié,
-et il n'eût pas gardé M. de Saint-Vallier en prison
-plus de quatre ans après<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>. Croyez que s'il fut clément,
-c'est à cause du gendre, mari de Diane,
-M. de Brézé, féal et dévoué serviteur, que son zèle
-pour le roi avait conduit à dénoncer M. de Saint-Vallier,
-mais sans nul doute avec l'espoir du pardon:
-le châtiment de celui qu'il livrait l'eût trop puni lui-même<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> Gaillard, <i>Hist. de François I<sup>er</sup></i>, t. IV, p. 362, voit
-dans cet amour une calomnie, et il a raison; mais quand
-il ajoute qu'elle est une invention des protestants, peut-être
-va-t-il trop loin.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> <i>V.</i> le beau travail de M. Gariel, bibliothécaire de
-Grenoble, sur le procès de Saint-Vallier, <i>Delphinalia</i>, sept.
-1856, p. 140-166.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>&mdash;Il y a beaucoup à dire aussi sur le rôle
-de Diane à la cour de Henri II, surtout dans les derniers
-temps, où elle fut la garde-malade de la reine et de ses
-enfants. <i>V.</i> à ce sujet, dans les <i>Études sur l'histoire de l'art</i>,
-de M. Vitet, 4<sup>e</sup> série, p. 115-118, une note que nous
-avions eu l'honneur de lui communiquer et à laquelle il a
-bien voulu donner l'autorité de son approbation.&mdash;Il y
-avait si bon accord entre Diane et la reine, que celle-ci
-put fort bien accepter dans le fameux monogramme de
-Henri II, si souvent répété sur les façades du Louvre, une
-sorte de partage avec l'autre: on y peut voir à volonté,
-soit les deux C. de Catherine, soit les D. de Diane entrelacés
-avec les H. de Henri II. <i>V.</i> nos <i>Énigmes des rues de
-Paris</i>, p. 281-285.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"></a>[Pg 158]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Ainsi, enfin, l'histoire de la belle Féronnière<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>,
-nouveau roman de vengeance conjugale, qu'on ramène<span class="pagenum"><a id="Page_159"></a>[Pg 159]</span>
-à la réalité en le débarrassant des détails et du
-dénouement hideux dont, le premier de tous, Louis
-Guyon<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a> s'est plu à le charger, de sa pleine autorité
-d'inventeur de scandales, et en le circonscrivant
-dans le cadre gracieux de cette <span class="allsmcap">XXV</span><sup>e</sup> nouvelle de
-l'<i>Heptaméron</i>, qui en est le seul récit véritable.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> Nous avons fait remarquer ailleurs que l'on a eu tort
-de donner le nom de <i>féronnière</i> à l'espèce de parure que
-les femmes se mettent sur le front. Le portrait sur lequel
-on en a pris le modèle, et qui se voit au Louvre, n'est pas
-celui de la belle Féronnière, comme on le pense généralement:
-c'est celui d'une belle Italienne, Ginevra Benci,
-selon Venturi (<i>Essai... sur Léonard de Vinci</i>, p. 48) et
-M. Delécluze (<i>Léonard de Vinci</i>, 1841, gr. in-8º, p. 29).
-Selon le P. Dan, c'est une duchesse de Mantoue; suivant
-d'autres, qui paraissent plus près du vrai, c'est Lucrezia
-Crivelli. <i>V.</i> nos <i>Variétés histor. et litt.</i> (Bibliothèque elzévirienne
-de P. Jannet), t. III, p. 40, note.&mdash;Pour un
-autre portrait, qui se trouve au musée du Louvre, l'erreur
-a encore été plus grande. Il est de Léonard, disait-on, et il
-représente Charles VIII. Or, c'est Andrea di Solario qui
-l'a peint, et, au lieu du roi de France, c'est Charles
-d'Amboise, seigneur de Chaumont, qui s'y trouve <i>pourtraict
-au vif.</i>&mdash;J'ajouterai, pour la Féronnière, que son vrai
-portrait existait encore sous Louis XIV, et que la description
-qu'on en a faite ne se rapporte aucunement à celle
-du portrait peint par Léonard, qui du reste n'aurait pu
-<i>pourtraire</i> la Féronnière, puisque, pour le remarquer en
-passant avec M. Feuillet de Conches, en son excellent
-article sur les <i>Apocryphes de la Peinture</i> (<i>Revue des Deux-Mondes</i>,
-15 nov. 1849, p. 619), il ne vint en France que
-lorsqu'elle fut morte. C'est avec l'habit et la coiffure des
-bourgeoises que la Féronnière avait été peinte, ainsi qu'il
-lui convenait; mais elle n'en éclipsait pas moins les autres
-maîtresses du roi, dont les portraits se voyaient auprès du
-sien: «Elle parut défaire toutes les autres, malgré le
-chaperon de drap noir qui lui couvroit la teste, les oreilles
-et tout le tour du visage; chaperon et bourgeoisie de
-coiffure qui, comme une ombre, servoit à relever l'éclat
-de cette beauté pendant que les autres paroissoient languir
-et s'éclipser auprès de cette lumière, malgré l'éclat et le
-brillant des habits, des pierreries, des parures, des couleurs
-dont elles étoient environnées.» (<i>Réflexions, pensées et bons
-mots qui n'ont pas encore été donnés</i>, par le sieur Pepinocourt
-(Bernier), 1696, in-8º, p. 134-135.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> <i>Diverses leçons</i>, 1610, in-8º, t. II, p. 109.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ici, du moins, sous la plume sincère et charmante
-de la reine de Navarre, plus de vengeance immonde,
-plus de honteuse contagion dont le mari
-s'infecte et apporte le germe, qui surprend le roi<span class="pagenum"><a id="Page_160"></a>[Pg 160]</span>
-sur le lit adultère, et qui, après l'avoir dévoré pendant
-de longues années de souffrance, finit par l'emporter.
-Ce sont les conteurs qui ont ajouté cela,
-toujours d'après L. Guyon; les historiens suivirent,
-Mézeray en tête, copiant, exagérant le premier
-récit.</p>
-
-<p>Pour bien terminer leur aimable histoire, il ne
-leur fallut rien moins que la lente agonie et la mort
-de François I<sup>er</sup>. Malheureusement pour eux, l'on
-sait, par des témoignages beaucoup plus dignes de
-créance, que le roi ne fut pas éprouvé certainement
-par une aussi longue et aussi impitoyable maladie.
-Le <i>post-scriptum</i> d'une lettre du cardinal d'Armagnac
-nous fait voir que, moins d'un an avant sa mort, le
-roi était en aussi parfaite santé que l'homme le plus
-robuste et le plus sain de son royaume<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> F. Genin, <i>Lettres de Marguerite d'Angoulême</i>, 1841,
-in-8º, p. 473.&mdash;Puisqu'il est ici question du mal vénérien,
-n'oublions pas de dire que M. Walkenaër (<i>Vies de
-plusieurs personnages célèbres</i>, t. II, p. 39, 44, 49) a tâché
-de prouver qu'il fut importé de l'Inde, et non, comme on
-le croit, de l'Amérique. Il eût mieux fait de dire qu'il ne
-nous était venu ni de l'un ni de l'autre de ces deux pays.
-On est à peu près sûr aujourd'hui que les variétés les
-plus bénignes, il est vrai, de cette contagion étaient
-connues des Juifs (<i>V.</i> le <i>Lévitique</i>, ch. <span class="allsmcap">XV</span>) et des Romains;
-qu'elles s'envenimèrent au moyen âge, comme le
-prouve ce qu'on lit dans Grégoire de Tours, sur l'épidémie
-appelée <i>lues inguinaria</i>, et dans le livre de Lanfranc, écrit
-en 1395, <i>Pratica, seu Ars completa Chirurgiæ</i>; et que la
-lèpre s'étant mêlée avec ce mal, où elle se perdit, il acquit
-une violence dont la décroissance ne date que de nos
-jours. Un passage de la <i>Grande Chirurgie</i> de Paracelse,
-liv. I, ch. <span class="allsmcap">VII</span>, fait foi de cette union si dangereuse, qui
-dut s'opérer au <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, entre la lèpre et le mal
-vénérien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"></a>[Pg 161]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Peu de temps après la première édition de notre
-livre, parut une brochure qui, sur ce point, lui donna
-complètement raison. En voici le titre: <i>De quelle
-maladie est mort François I<sup>er</sup></i><a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>. L'auteur, M. Cullérier,
-chirurgien à l'hôpital du Midi, et l'un des plus
-compétents sur cette redoutable matière, conclut
-comme nous que le mal qui emporta le vainqueur
-de Marignan n'était pas vénérien; c'était une fistule
-au périnée.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> Paris, Vict. Masson, in-8º de 14 pages. Cette étude
-avait paru d'abord dans la <i>Gazette hebdomadaire de médecine
-et de chirurgie</i>, déc. 1856.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_162"></a>[Pg 162]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXIV">XXIV</h2>
-</div>
-
-
-<p>Si je passe au crible tous les <i>mots</i> dont l'imagination
-des faiseurs d'esprit s'est plu à gratifier les rois,
-ce n'est pas, certes, pour faire grâce davantage à ceux
-qu'ils ont bénévolement prêtés à leurs bouffons. Je
-trouve justement, à cette époque de François I<sup>er</sup>,
-un de ces bons mots de <i>fous de cour</i> dont il est à
-propos de faire enfin justice.</p>
-
-<p>Charles-Quint s'est fié à la parole de François I<sup>er</sup>,
-et il va passer par la France pour se rendre dans les
-Pays-Bas. Comme on l'attend à Paris, le roi avise
-son fol, Triboulet, qui griffonne dans un coin.
-«Que tiens-tu là? lui dit-il.&mdash;Le <i>Calendrier des fous</i>,
-et j'y écris un nom.&mdash;Lequel?&mdash;Celui de l'empereur
-Charles, qui fait la folie de se mettre à votre<span class="pagenum"><a id="Page_163"></a>[Pg 163]</span>
-merci en traversant ce royaume.&mdash;Mais si je le laisse
-passer?&mdash;Alors, c'est votre nom que j'inscrirai sur
-mon livre à la place du sien.»</p>
-
-<p>Tout est faux dans cette anecdote, prise sous
-cette date et avec ces personnages. Triboulet, <i>fol,
-complétement fol</i>, comme écrit de lui Pantagruel; <i>fol
-à vingt-cinq carats, dont les vingt-quatre sont le tout</i>,
-comme dit aussi à son sujet Bonaventure Desperriers,
-était tout à fait incapable d'une saillie pareille;
-d'ailleurs, raison beaucoup plus décisive, il était mort
-depuis cinq ans, lorsque en 1540 Charles-Quint se
-hasarda de passer par la France.</p>
-
-<p>C'est à un autre fou, dans une tout autre circonstance,
-que l'aventure arriva. Écoutez Brantôme
-vous raconter comment alors fut lancée la bonne
-riposte.</p>
-
-<p>«Ce grand roy Alphonse avoit en sa cour un
-bouffon qui escrivoit dans ses tablettes toutes les
-folies que luy et les courtisans faisoient le jour et la
-semaine. Par cas, un jour le roy voulut voir ses tablettes,
-où il se trouva le premier en date pour avoir
-donné mille escus à un Maure, pour luy aller quérir
-des chevaux barbes en Barbarie. Ce qu'ayant vu,
-le roy luy dit: «Et pourquoi m'as-tu mis là? et
-quelle folie ai-je faite en cela?» L'autre luy répondit:
-«Pour t'estre fié à un tel homme qui n'a<span class="pagenum"><a id="Page_164"></a>[Pg 164]</span>
-ni foi, ni loi: il emportera ton argent et tu n'auras
-ni chevaux ni argent, et ne retournera plus.»
-A quoi répliqua le roy: «Et s'il retourne, que diras-tu
-sur cela?» Le bouffon, achevant de parler, dit
-alors: «S'il retourne, je t'effaceray de mes tablettes,
-et le mettray en ta place, pour estre un grand fol
-et un grand fat d'estre retourné, et qu'il n'ait emporté
-tes beaux ducats<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> <i>Œuvres de Brantôme</i>, édition du <i>Panthéon littéraire</i>,
-t. I, p. 47.&mdash;Une anecdote dont un mot semblable fait
-le dénouement se trouve dans un livre turc du <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
-<i>Conseils de Nabi Effendi à son fils Abou'l-Kaïr</i>. <i>V.</i> dans la
-<i>Correspondance litt.</i>, 5 déc. 1858, p. 32, un article de
-M. Ch. Defrémery sur ce livre.</p>
-
-</div>
-
-<p>La réfutation ici n'était sans doute pas des plus
-nécessaires. Voltaire disait en pareil cas: «La chose
-n'est pas bien importante,» mais il se hâtait d'ajouter:
-«La vérité est toujours précieuse<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> <i>Mélanges historiques</i>, Fragments sur l'histoire, article
-<span class="allsmcap">VIII</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Nous dirons comme lui, et nous continuerons
-notre tâche, au risque de glaner parfois des riens et
-de tondre sur des vétilles.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"></a>[Pg 165]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XXV">XXV</h2>
-</div>
-
-
-<p>Voici toutefois qui est plus important, et tire bien
-autrement à conséquence: car, au mensonge très
-pittoresque dont je vais parler, nous ne devons rien
-moins que trois grands tableaux, l'un de Ménageot<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>,
-l'autre de M. Ingres, le troisième de J. Gigoux<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>.
-Il est donc temps d'en finir avec lui une bonne fois,
-par pitié pour les peintres dont il tente le pinceau, et
-qu'il faut enfin désenchanter; par pitié aussi pour
-le public dont ces <i>illustrations</i> d'un fait complètement
-faux caressent et entretiennent l'erreur.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> A l'Exposition de 1781. Une copie de ce tableau fut
-exécutée en tapisserie aux Gobelins.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> Au Salon de 1835.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"></a>[Pg 166]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>On a déjà deviné sans doute qu'il s'agit des <i>Derniers
-moments de Léonard de Vinci, expirant à Fontainebleau
-dans les bras de François I<sup>er</sup></i> (style de livret).</p>
-
-<p>La <i>Biographie universelle</i>, qui a rarement le courage
-du doute et moins encore celui de la négation,
-a tenté dans cette circonstance son plus grand effort
-de critique; elle a bravement nié<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>. L'auteur de l'article
-<i>Léonard de Vinci</i> a fait céder les habitudes de
-crédulité routinière et presque superstitieuse du recueil
-dans lequel il écrivait, devant la logique des
-preuves entassées par Venturi<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>, par Amoretti<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a> et
-par Millin<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>, pour combattre l'opinion trop longtemps
-acceptée.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> <i>V.</i> l'art. <span class="smcap">Vinci</span> (Léonard), p. 156-157.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> <i>Essai sur les ouvrages physico-mathématiques de Léonard
-de Vinci...</i>, Paris, an V, in-4º.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> <i>Vie de Léonard de Vinci.</i></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> <i>Voyage dans le Milanais</i>, t. I, p. 216.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il s'est demandé comment il s'était pu faire que
-Léonard, brisé par l'âge, malade depuis plus d'un
-an, eût tout à coup quitté le petit château de Clou
-près d'Amboise, devenu sa résidence par un ordre
-bienveillant du roi<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>, et d'où peu de jours auparavant<span class="pagenum"><a id="Page_167"></a>[Pg 167]</span>
-il avait daté son testament<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>, pour venir à Fontainebleau
-se mêler aux joies bruyantes de la cour;
-comment, si sa mort avait eu lieu dans cette dernière
-résidence royale, il avait pu se faire que son
-tombeau ne s'y trouvât pas, mais fût au contraire
-placé près du lieu qu'il habitait d'ordinaire, dans l'église
-Saint-Florentin d'Amboise<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>. Enfin, il n'a rien
-omis non plus de ce qui peut éclaircir un autre
-point: il n'a oublié aucune des preuves données par
-Venturi pour constater que François I<sup>er</sup> ne pouvait
-être, le 2 mai 1519, près du lit du grand artiste expirant,
-pas plus à Fontainebleau qu'au château de Clou;
-preuves du plus haut intérêt, puisque, dans cette
-circonstance, elles font de l'<i>alibi</i> double une raison
-sans réplique, digne d'être devant l'histoire aussi décisive
-qu'elle le serait devant un tribunal.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> <i>V.</i> sur les causes de son voyage en France et de son
-séjour en ce petit castel tourangeau, après une excursion
-en Sologne, <i>le Vieux-Neuf</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. II, p. 158-164.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> On sait maintenant que Léonard fit son testament à
-Amboise, devant le notaire Bereau, non pas quelques mois,
-comme on le pensait, mais neuf jours seulement avant sa
-mort. Cet acte, retrouvé il y a deux ans par M. Arsène
-Houssaye, porte la date du 23 avril 1519.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> Il l'avait demandé par son testament. <i>V.</i> sur cette
-sépulture les <i>Lettres</i> de M. Ph. de Chenevière et de
-M. Cartier, dans l'<i>Athenæum français</i>, des 19 août et
-25 nov. 1854.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Venturi...., dit M. J. Delécluze<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>, qui, en résumant<span class="pagenum"><a id="Page_168"></a>[Pg 168]</span>
-ces mêmes preuves, leur a donné une autorité
-nouvelle, fonde son opinion sur ce qu'au moment
-de cet événement la cour était à Saint-Germain-en-Laye,
-où la reine venait d'accoucher; que les ordonnances
-du 1<sup>er</sup> mai sont datées de ce lieu, et que le
-journal de la cour ne fait mention d'aucun voyage
-du roi avant le mois de juillet. Il ajoute que l'élection
-prochaine de l'Empire occupait trop François I<sup>er</sup>,
-qui le convoitait, pour qu'il s'éloignât du centre des
-négociations; et enfin, que Melzi, l'élève et l'héritier
-de Léonard de Vinci, en annonçant la mort de Léonard
-aux frères de ce grand artiste, ne dit pas un mot
-dans sa lettre de cet événement, qui eût si vivement
-intéressé sa famille.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> <i>Léonard de Vinci</i>, Paris, 1841, gr. in-8º, p. 66-67.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il y a, poursuit M. Delécluze avec un sentiment
-auquel nous ne pouvons trop applaudir, il y a
-des choses vraisemblables qui équivalent à la réalité.
-Léonard de Vinci était digne d'un tel honneur, et
-l'intérêt vif que François I<sup>er</sup> a toujours montré pour
-les arts et les artistes, et pour Léonard en particulier,
-est cause que l'erreur signalée par Venturi sera difficilement
-détruite<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> Venturi a fait d'autant plus facilement bon marché
-de cette fable, que, suivant lui, le seul qui perde à la
-réfutation du fait, ce n'est pas le peintre italien, mais le
-roi de France. «Cette circonstance, dit-il, intéresse plus
-la gloire de François I<sup>er</sup> que celle de Vinci, qui, sans cela,
-n'est pas moins grande.» (<i>Essai sur les ouvrages physico-mathématiques
-de Léonard de Vinci</i>, p. 39.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"></a>[Pg 169]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>J'avoue que c'est là, en effet, une erreur respectable,
-et à laquelle on a presque peur de toucher.
-Tant d'honnêtes gens l'ont répétée! tant de bons
-peintres l'ont illustrée! de plus, elle vient d'une
-source si sérieuse! N'est-ce pas, en effet, Mabillon
-qui l'a prise le premier sous l'infaillibilité de
-son patronage<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>? Malheureusement pour l'honorable
-fable, les détails dont on l'a enjolivée sont
-d'une si outrecuidante fausseté, qu'on prend, en les
-lisant, cœur à la réfutation, et que, pour avoir le
-plaisir d'en faire justice, l'on se donne sans remords
-le courage de ne rien épargner de tout le mensonge.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> Son <i>Itinerarium italicum</i>, in-4º, où elle se trouve,
-p. 12, est le livre le plus ancien où je l'aie rencontrée.
-Pasch, dans ses <i>Inventa Nova-Antiqua</i>, la cite d'après
-lui (p. 742). S'il eût existé pour ce fait une autorité antérieure,
-soyez certain qu'il l'aurait su et l'aurait dit.
-Mabillon s'était fait, cette fois, sans y regarder de près,
-ce qui ne lui arrivait guère, l'écho d'une tradition déjà en
-cours, née je ne sais d'où ni comment, et que le faiseur
-de lettres, Vaumorières, devait, lui aussi, recueillir vers le
-même temps, mais d'une façon plus excusable: si le mensonge
-ne s'était popularisé que par ses <i>Lettres</i>, il n'eût
-pas fait une si grande fortune. Elles parurent en 1699,
-in-12; c'est à la page 154 du tome II que se trouve
-l'anecdote.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"></a>[Pg 170]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>«Les amplificateurs d'anecdotes, est-il dit dans
-la <i>Biographie universelle</i>, prétendent que François I<sup>er</sup>,
-lisant une surprise dédaigneuse sur la figure des
-courtisans qui l'avaient accompagné chez Léonard,
-leur dit de ne pas s'étonner: «Je puis faire des
-nobles quand je veux, et même de très grands
-seigneurs; Dieu seul peut faire un homme comme
-celui que nous allons perdre.»</p>
-
-<p>«On prête ce mot à tant d'autres princes, ajoute
-naïvement la <i>Biographie</i>, qu'il serait difficile de dire
-s'il appartient réellement à François I<sup>er</sup>.»</p>
-
-<p>Ce n'est pas assez s'indigner, à mon sens, et notre
-biographe, au moment de conclure, se relâche un
-peu trop de sa logique et de sa sévérité. Mais, après
-tout, pourquoi de la colère, et même de l'étonnement,
-à propos de ces amplifications? On doit toujours
-s'attendre à les voir paraître; ce sont les
-parasites naturels de tout mensonge qui a fait fortune.</p>
-
-<p>Pour moi, je me suis fait un précepte de ces vers
-d'Ovide:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Hic narrata ferunt alii, mensuraque ficti</div>
- <div class="verse indent0">Crescit, et auditis aliquid novus adjicit auctor<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> <i>Métamorphoses</i>, liv. XII, v. 7.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_171"></a>[Pg 171]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Dès qu'une erreur est née, je me prépare à voir
-croître à l'entour tout une végétation d'erreurs accessoires.</p>
-
-<p>S'il s'agit de mensonges <i>parlés</i>, la dernière phrase
-de ce petit passage de Voltaire, dans les <i>Annales de
-l'Empire</i>, me sert aussi de leçon constante, et fait
-que je me tiens toujours sur mes gardes, même,
-comme on le verra, contre les erreurs de ce genre
-propagées... par Voltaire.</p>
-
-<p>«Plusieurs historiens, dit-il, rapportent que
-Charles, avant la bataille (celle qu'il livra près de
-Tunis à Barberousse), dit à ses généraux: «Les
-nèfles mûrissent avec la paille; mais la paille de
-notre lenteur fait pourrir et non pas mûrir les
-nèfles de la valeur de nos soldats.» Les princes
-ne s'expriment pas ainsi. Il faut les faire parler
-dignement, ou plutôt il ne faut jamais leur faire
-dire ce qu'ils n'ont point dit. Presque toutes les
-harangues sont des fictions mêlées à l'histoire.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_172"></a>[Pg 172]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XXVI">XXVI</h2>
-</div>
-
-
-<p>Ce que Voltaire vient de dire des discours qu'on
-prête aux héros dans les livres, je le dirai des actions
-qu'on leur prête sur les tableaux; et pour cela, l'occasion,
-certes, est bien prise, après ce que nous venons
-de voir sur les <i>illustrations</i> de la mort de Vinci. Le
-mensonge est, à ce qu'il paraît, beaucoup plus pittoresque
-et plus à effet que la vérité, car je connais
-fort peu de tableaux historiques qui ne soient une
-faute d'histoire. Le vrai n'a qu'une nuance; le faux
-en a mille, variées, changeantes, comme la fée menteuse
-et folle qui les prête: l'Imagination. C'est
-celle-ci qui broie les couleurs, le roman sert de palette,
-et le peintre n'a plus qu'à prendre son pinceau.
-Il est sûr d'avance de l'effet qu'il doit produire:<span class="pagenum"><a id="Page_173"></a>[Pg 173]</span>
-le roman a si vivement parlé à l'esprit; pourquoi la
-toile, sur laquelle il l'a transporté, ne parlerait-elle
-pas aussi éloquemment aux yeux? La vérité, plus
-froide, moins complaisante, aurait exigé plus de
-soins, plus d'efforts, sans lui garantir un effet si
-certain; il n'y avait donc pas à hésiter: l'incolore et
-sobre muse a été laissée dans son coin, dans son
-puits; et le mensonge préféré s'est, en passant de
-la page de l'historien romancier sur la toile du
-peintre, empâté de nouvelles couleurs, d'autant plus
-fausses qu'elles sont plus voyantes.</p>
-
-<p>Rohr dans son <i>Pictor errans</i>, Guillaume Bowyer
-dans un chapitre de ses <i>Miscellaneous Tracts</i><a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>, ont
-énuméré toutes les fautes commises par les plus
-grands peintres dans les sujets tirés de l'Ancien et
-du Nouveau Testament; erreurs qui, vu la matière,
-sont presque des hérésies; je serais tenté d'étendre
-à l'histoire leur système de minutieuse rectification;
-mais la tâche serait, sinon fort difficile, du moins
-beaucoup trop longue. Il faudrait greffer tout un
-livre sur celui-ci.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> Édimbourg, 1785, in-4º.&mdash;L'<i>Esprit des journaux</i>
-(juillet 1786, p. 86) a donné une traduction de ce chapitre.</p>
-
-</div>
-
-<p>Nous avons déjà signalé plusieurs de ces mensonges<span class="pagenum"><a id="Page_174"></a>[Pg 174]</span>
-<i>illustrés</i> par la peinture: Hippocrate refusant
-les présents d'Artaxercès<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>; sainte Geneviève prenant
-de la main des peintres un rôle de bergère, qu'elle
-ne joue même pas dans la légende<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>; Philippe-Auguste
-avec sa couronne sur l'autel et les seigneurs auxquels
-il l'offre d'un geste sublime<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>; les enfants
-d'Édouard près d'être étouffés sur leur lit<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>; Cromwell
-ouvrant le cercueil de Charles I<sup>er</sup><a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>, etc., etc.
-Mille autres étaient sous ma main, que j'ai dédaignés,
-ainsi: la mort de César, sur laquelle on a fait plusieurs
-bons tableaux, mais pas un seul qui fût vrai<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>;
-l'anecdote d'Agésilas à cheval sur un bâton, pour<span class="pagenum"><a id="Page_175"></a>[Pg 175]</span>
-amuser son fils<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>, anecdote que M. Ingres, suivant
-une autre tradition populaire, a transposée à l'époque
-de Henri IV, en nous montrant le bon roi, non
-pas à califourchon lui-même, mais servant de monture
-au petit dauphin, devant l'ambassadeur d'Espagne
-stupéfait. Plus loin, j'en indiquerai d'autres en
-courant: les tableaux sur Henri IV et Sully, où le
-mensonge saute pour ainsi dire aux yeux:&mdash;le roi,
-qui avait sept ans de plus que son ministre, est invariablement
-représenté de dix au moins plus jeune
-que lui<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>; les tableaux sur Richelieu et Cinq-Mars,
-toujours taillés sur un roman trop célèbre, jamais
-sur l'histoire trop méconnue; la fameuse scène de
-Louis XIV entrant au Parlement un fouet à la main;
-enfin mille autres encore. Mais puisque je tiens ce
-sujet, je veux vous dénoncer, sans tarder, le Sixte-Quint
-de M. Monvoisin au Luxembourg, et le Rizzio
-de Decaisne. Tous deux, l'un où l'on voit l'impétueux<span class="pagenum"><a id="Page_176"></a>[Pg 176]</span>
-pontife qui se relève en jetant ses béquilles<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>;
-l'autre qui nous fait du Piémontais joueur de guitare,
-bossu, un jouvenceau brillant sur lequel s'abaisse
-le regard amoureux de Marie Stuart<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>; tous
-deux sont d'effrontés mensonges.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 6.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 120.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 71-75.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 20.&mdash;On connaît le tableau de
-P. Delaroche; il en existe un autre du peintre de Dusseldorf,
-M. Hildebrandt, dont le <i>Magasin pittoresque</i> a donné
-une gravure, t. X, p. 49.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 20.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> Celui de M. Court, au Luxembourg, n'est pas plus
-vrai que celui de M. Gérôme, au Salon de 1859. Tout ce
-qu'on savait sur cet événement se trouve singulièrement
-modifié par la découverte qu'on a faite en Espagne d'un
-fragment de Nicolas de Damas, publié pour la première
-fois en 1849, par M. Alfred Didot, au t. III des <i>Fragmenta
-historicorum</i>.&mdash;<i>V.</i> Mérimée, <i>Mélanges histor. et litt.</i>,
-p. 366 et suiv.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> «Un jour, dit Plutarque cité par Bayle (édit. Beuchot,
-t. II, p. 24), un jour qu'on le surprit à cheval sur
-un bâton avec ses enfants, il se contenta de dire à celui
-qui l'avait vu en cette posture: «Attendez à en parler
-que vous soyez père.» N'est-ce pas, sauf la différence de
-mise en scène, toute l'anecdote de Henri IV?</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> Cette remarque a déjà été faite par M. Ed. About,
-dans son <i>Voyage à travers l'Exposition des beaux-arts</i>, p. 79.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> La vie anecdotique de Sixte-Quint n'est, surtout pour
-le commencement, qu'une répétition de celle du cardinal
-Brogni (<i>V.</i> Bayle, à ce mot).&mdash;La scène des béquilles
-jetées, et le <i>mot</i> qu'aurait dit ensuite Sixte-Quint au cardinal
-de Médicis, s'étonnant de le voir marcher droit, lui,
-si cassé avant l'élection: «Si je me courbais, c'est que je
-cherchais les clefs du paradis»; tout cela n'est qu'invention.
-On a mis dans la bouche de Sixte-Quint ce qui
-n'était qu'une facétie, en circulation à propos de tous les
-nouveaux papes. «A Rome, lisons-nous dans les <i>Historiettes</i>
-de Tallemant, on dit, quand on voit un vieux
-cardinal courbé, qu'il cherche les clefs, car, dès qu'ils les
-ont trouvées, ils se portent le mieux du monde.» (Édit.
-in-12, t. X, p. 74.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295" class="label">[295]</a> Rizzio, ou plutôt Riccio, avait plus de la trentaine et
-rien d'attrayant. Presque tout ce qu'on a écrit sur lui est
-faux. Ainsi, M. Fétis (<i>Biographie des music.</i>, à son nom)
-le pose en compositeur distingué, tandis que, selon
-Hawkins, ce n'était qu'un piètre chanteur, qui n'a rien
-composé (Lichtenthal, <i>Dict. de musique</i>, trad. par Mondo,
-t. II, p. 259).</p>
-
-</div>
-
-<p>M. Despois, rendant compte de la première édition
-de ce livre<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>, disait: «J'imagine que M. Fournier
-va se faire bien des ennemis; je mets en première
-ligne les artistes.» C'était fort juste; mais<span class="pagenum"><a id="Page_177"></a>[Pg 177]</span>
-pour prouver que ces sortes d'inimitiés ne m'effrayent
-pas, j'ai cru devoir ajouter ce qu'on vient
-de lire. Les ennemis que la première édition ne
-m'avait pas faits me sont venus après la seconde, ou
-me viendront après la troisième<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296" class="label">[296]</a> <i>Estafette</i>, 21 juillet 1856.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297" class="label">[297]</a> Pour compléter ce que j'ai dit, je renverrai à un
-excellent article de M. Vallet de Viriville dans la <i>Revue
-des Provinces</i>, du 15 juin 1865: <i>l'Histoire de France au
-Salon de 1865</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Cela dit, je retourne à d'autres mensonges. Je
-viens de finir en parlant de Marie Stuart: c'est par
-elle que je recommencerai.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_178"></a>[Pg 178]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XXVII">XXVII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je lus un jour, dans un feuilleton du <i>Journal des
-Débats</i><a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a> signé de M. Philarète Chasles:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298" class="label">[298]</a> 23 oct. 1844.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Beaucoup de cœurs sensibles se révolteront si
-j'ose leur dire que Marie Stuart n'a jamais fait
-que de très mauvais vers, et que ce petit couplet
-tant répété:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Adieu, plaisant pays de France,</div>
- <div class="verse indent6">O ma patrie</div>
- <div class="verse indent6">La plus chérie! etc.,</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>n'est qu'une mystification de journaliste, avouée
-par le journaliste Querlon, et néanmoins reproduite
-à satiété, dans des torrents de larmes et d'encre<span class="pagenum"><a id="Page_179"></a>[Pg 179]</span>
-sortis de plumes bien taillées et sentimentales.
-Querlon a imprimé l'aveu de sa faute, et néanmoins
-<i>dictionnaires</i> et <i>biographies</i>, <i>bibliographies</i>,
-<i>albums</i>, <i>notices</i>, et le reste, ont reproduit fidèlement
-la légende; elle est encore écrite et imprimée dans
-la <i>Biographie universelle</i> de MM. Michaud. Mais la
-vérité vaut-elle la peine qu'on la dise? Plusieurs
-pensent que non, je crois que oui, j'ai tort peut-être.»</p>
-
-<p>Je ne suis pas de ceux que la vérité effraye; aussi
-les lignes de M. Ph. Chasles ne firent-elles que me
-mettre en goût. Sans désemparer, je me lançai à la
-recherche des preuves de ce qu'il venait de m'apprendre.</p>
-
-<p>J'y étais d'autant plus porté, que la chanson de
-Marie Stuart, imprimée, pour la première fois, en
-1765, dans cette <i>Anthologie</i><a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a> en trois volumes dont
-Monet avait fait les frais, dont ce même Meusnier
-de Querlon avait écrit l'introduction, m'avait toujours
-semblé un peu suspecte. La mention banale:
-<i>tirée du manuscrit de Buckingham</i>, ne me rassurait
-pas du tout. Ce que je savais d'ailleurs des habitudes
-de Querlon, qui prenait volontiers plaisir à
-ces sortes de mystifications littéraires; ce que je<span class="pagenum"><a id="Page_180"></a>[Pg 180]</span>
-connaissais de son petit livre publié à Magdebourg,
-en 1761, <i>les Innocentes Impostures, ou Opuscules
-de M.***</i>, n'était pas fait pour me donner plus de
-confiance.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299" class="label">[299]</a> 1765, in-8º, t. I, p. 19.</p>
-
-</div>
-
-<p>Je cherchai donc. D'abord je trouvai un article de
-la <i>Revue des Deux-Mondes</i><a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>, dans lequel M. Ph.
-Chasles avait émis, pour la première fois, le fait
-répété sous une autre forme dans son feuilleton des
-<i>Débats</i>. Il persistait dans son dire, donc il en était
-bien sûr. C'était de quoi me rendre plus confiant
-encore, plus ardent à la découverte du reste. Il
-m'apprenait, de plus, que la lettre dans laquelle
-M. de Querlon trahissait lui-même sa petite imposture
-était adressée à l'abbé Mercier de Saint-Léger.
-Il fallait chercher cette lettre; je ne m'en fis pas
-faute, comme bien vous pensez.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300" class="label">[300]</a> I<sup>er</sup> juin 1844, art. sur les <i>Pseudonymes anglais au</i>
-<span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Chemin faisant, j'appris que M<sup>me</sup> de Norbelly
-fille de Querlon, morte il y a trente ans environ,
-s'amusait souvent à conter l'histoire de la supercherie
-commise par son père, et dont le monde
-entier s'obstinait à être la dupe<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>. Je découvris quelques<span class="pagenum"><a id="Page_181"></a>[Pg 181]</span>
-lignes de M. Viollet-le-Duc<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>, où il soutenait,
-lui aussi, que la chanson attribuée à Marie Stuart
-n'était certainement pas d'elle. J'acquis de plus, par
-un article de M. Sainte-Beuve dans le <i>Journal des
-Savants</i><a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>, une nouvelle preuve que l'assurance donnée
-à l'abbé de Saint-Léger par Querlon sur la
-véritable origine de la chanson était très réelle;
-enfin, je sus que l'un de nos plus riches amateurs
-possédait, dans sa collection, l'<i>autographe</i> même de
-la lettre dans laquelle l'innocente fraude se trouvait
-révélée par son auteur<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>. C'était tenir tout; cependant,
-je ne sais pourquoi, je ne me défiai pas
-moins.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301" class="label">[301]</a> M<sup>me</sup> de Norbelly, mariée en premières noces avec
-l'adjudant-major général Levasseur, était la mère de M. le
-général de division Levasseur.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302" class="label">[302]</a> <i>Biblioth. poétique</i>, II<sup>e</sup> part., p. 20.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303" class="label">[303]</a> Année 1847, p. 278, et <i>Derniers Portraits littéraires</i>,
-p. 63-64.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304" class="label">[304]</a> C.-Blaze, <i>Molière musicien</i>, t. I, p. 446.</p>
-
-</div>
-
-<p>Les autographes sur des faits déjà un peu connus
-et pour lesquels ils nous sont des preuves trop désirées,
-trop imprévues, m'ont toujours trouvé sur
-mes gardes contre l'espèce de certitude improvisée
-qu'ils apportent. Elle est, selon moi, trop complète
-pour l'être assez. Ici, quelques lignes imprimées de
-Querlon ou de l'abbé de Saint-Léger dans un des
-recueils où ils écrivaient d'habitude, eussent bien
-mieux été mon affaire. Je désespérais malheureusement<span class="pagenum"><a id="Page_182"></a>[Pg 182]</span>
-de les trouver, et, de guerre lasse, je renonçais
-presque à poursuivre davantage la solution
-définitive de ce petit problème littéraire.</p>
-
-<p>Après avoir vu pourtant avec quel dédain superbe
-M. Mignet, dans sa belle et sérieuse <i>Histoire de
-Marie Stuart</i>, affecte de ne pas parler de cette chanson,
-tandis que M. Dargaud<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>, dans son livre romanesque
-sur la même reine, n'oublie pas de la donner
-pour authentique, je m'étais de plus en plus convaincu
-qu'elle devait être supposée<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305" class="label">[305]</a> <i>Hist. de Marie Stuart</i>, 1850, in-8º, t. I, p. 134-135.&mdash;«Ces
-vers, dit M. Dargaud, sont désormais inséparables
-de son nom. Elle les acheva quelques semaines plus
-tard à Holyrood.» M. Dargaud avait, à ce qu'il paraît,
-sur cette partie de la vie de Marie Stuart, des mémoires
-particuliers. Il eût bien dû nous dire où ils se trouvent.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306" class="label">[306]</a> M. Mignet (<i>Histoire de Marie Stuart</i>, 3<sup>e</sup> édit., Charpentier,
-1854, in-12, t. I, p. 102-105) se contente de
-citer ce passage de Brantôme (t. V, p. 92-94): «Elle, les
-deux bras sur la pouppe de la galère du costé du timon, se
-mist à fondre à grosses larmes, jettant toujours ses beaux
-yeux sur le port et le lieu d'où elle estoit partie, prononçant
-toujours ces tristes paroles: «Adieu, France!»
-jusqu'à ce qu'il commença à faire nuict... Elle voulut se
-coucher sans avoir mangé, et ne voulut descendre dans la
-chambre de pouppe, et lui dressa-t-on là son lict. Elle
-commanda au timonnier, sitost qu'il seroit jour, s'il voyoit
-et découvroit encore le terrain de France, qu'il l'éveillast
-et ne craignist de l'appeler: à quoy la fortune la favorisa,
-car le vent s'estant cessé, et ayant eu recours aux rames,
-on ne fit guères de chemin cette nuict; si bien que le jour
-paroissant, parut encore le terrain de France, et n'ayant
-failly le timonnier au commandement qu'elle lui avoit
-faict, elle se leva sur son lict, et se mit à contempler la
-France, encore et tant qu'elle put... Adonc redoubla encore
-ces mots: «Adieu, France! Adieu, France! je pense ne
-vous voir jamais plus.» Toute cette scène ne vaut-elle
-pas mieux que le couplet de Querlon? Le silence de Marie
-Stuart, entrecoupé d'un seul cri d'adieu, n'en dit-il pas
-plus que cette romance, composée de sang-froid et chantée
-sur la poupe? Il n'y a de mise en tout ceci que les vers
-de Ronsard (édit. in-fol., t. VIII, p. 6-7). M. Mignet les
-cite:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Le jour que vostre voile au vent se recourba</div>
- <div class="verse indent0">Et de nos yeux pleurans les vostres desroba,</div>
- <div class="verse indent0">Ce jour-là, mesme voile emporta loin de France</div>
- <div class="verse indent0">Les muses qui souloient y faire demeurance.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_183"></a>[Pg 183]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Quelques lignes de M. de Villenfagne, dans ses
-<i>Mélanges de littérature</i>, etc.<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>, me rendirent tout à
-coup l'espoir.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307" class="label">[307]</a> <i>Mélanges de littérature et d'histoire</i>, Liège, 1788, in-8º
-p. 39.</p>
-
-</div>
-
-<p>Elles me mettaient sur la trace d'un article de
-l'<i>Esprit des Journaux</i>, dans lequel, caché sous un
-pseudonyme, l'abbé de Saint-Léger confessait franchement
-l'aveu que M. de Querlon lui avait fait de
-sa supercherie. Je courus au volumineux recueil, et
-le feuilletai tant et si bien que, dans le volume du<span class="pagenum"><a id="Page_184"></a>[Pg 184]</span>
-mois de <i>septembre</i> 1781<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>, je découvris ce petit paragraphe,
-qui mettait victorieusement fin à ma tâche
-de chercheur:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308" class="label">[308]</a> P. 227. <i>Observations sur deux lettres imprimées dans
-l'</i>Esprit des Journaux, <i>concernant les Annales poétiques</i>
-(par D...).</p>
-
-</div>
-
-<p>«Marie Stuart est-elle auteur de la chanson qui
-lui est attribuée dans l'<i>Anthologie</i>? Feu M. de Querlon
-m'a assuré l'avoir faite lui-même. Cette assertion
-d'un homme qui étoit vrai tranche la question.»</p>
-
-<p>Fort bien dit! Là, en effet, est toute la solution
-de l'affaire et la condamnation des routiniers qui
-persisteraient désormais à croire et à dire le contraire.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"></a>[Pg 185]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XXVIII">XXVIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Dans l'article du <i>Journal des Savants</i> cité tout à
-l'heure, M. Sainte-Beuve pose cette autre question
-que personne, je crois, ne s'était encore faite:</p>
-
-<p>«Les beaux vers de Charles IX à Ronsard:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, etc.,</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>où se trouvent-ils pour la première fois?...»</p>
-
-<p>Je pris à cœur ce point d'interrogation, et je finis
-par me mettre, je crois, en état d'y répondre. Ces
-vers, «les meilleurs que l'on connaisse publiés sous
-le nom d'un roi, dit M. Valery<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>, et peut-être les<span class="pagenum"><a id="Page_186"></a>[Pg 186]</span>
-plus beaux de ce siècle»; ces vers que Voltaire<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>,
-pour leur donner un auteur vraisemblable, mit sans<span class="pagenum"><a id="Page_187"></a>[Pg 187]</span>
-plus de raison sur le compte d'Amyot, très excellent
-prosateur, mais rimeur détestable<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>, se trouvent
-pour la première fois dans le <i>Sommaire de
-l'Histoire de France, etc.</i>, par Jean Le Royer, sieur
-de Prades, Paris, 1651, in-4º, p. 548, où Abel de
-Sainte-Marthe les reprit pour les placer dans le
-<i>Recueil de preuves</i> jointes au <i>Discours historique sur le
-rétablissement de la bibliothèque de Fontainebleau</i><a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309" class="label">[309]</a> <i>Curiosités et Anecdotes italiennes</i>, p. 252-253.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310" class="label">[310]</a> <i>Lettre à l'abbé Vitrac</i>, 23 décembre 1775. (Édit. Beuchot,
-t. LXIX, p. 459.) <i>V.</i> aussi et surtout le <i>Dictionn.
-philosoph.</i>, art. <span class="smcap">Charles IX</span>.&mdash;Puisque nous allons parler
-d'Amyot, n'oublions pas de dire que toute l'histoire de
-son enfance, telle qu'on la lit partout, est complètement
-fausse, ainsi que M. Ampère l'a prouvé (<i>Revue des Deux-Mondes</i>,
-1<sup>er</sup> juin 1841, p. 720-722). Bayle y avait cru.
-Joly le réfuta le premier dans les <i>Remarques</i> sur son
-<i>Dictionnaire</i>, t. I, p. <span class="allsmcap">VI</span>. C'est un petit roman de l'invention
-de Saint-Réal, dans le genre de celui que l'abbé a
-écrit sur la <i>Conspiration des Espagnols contre Venise</i>
-(<i>V.</i> Sainte-Beuve, <i>Causeries du lundi</i>, t. IX, p. 371), et de
-cet autre, dont Schiller a fait une tragédie, et qui travestit
-tout à fait la vérité au sujet de don Carlos et des causes
-de sa mort. Dès le dernier siècle, le P. Griffet (<i>Traité des
-différentes sortes de preuves</i>, etc., p. 11-12) et l'abbé de
-Longuerue en avaient éventé le mensonge. <i>V.</i> d'Argenson,
-<i>Essais dans le goût de Montaigne</i>, p. 346.&mdash;Dans la <i>Revue
-des Deux-Mondes</i> (1<sup>er</sup> avril 1859, p. 577), M. Mérimée fit
-à son tour justice de ce roman, d'après les deux volumes
-de Prescott, <i>History of the reign of Philippe II</i>; mais, depuis
-lors, en 1863, M. Gachard à Bruxelles, M. Charles
-de Moüy à Paris, chacun dans un ouvrage portant le
-même titre: <i>Don Carlos et Philippe II</i>, en ont encore eu
-bien plus définitivement raison; après les deux volumes
-de l'un et le volume de l'autre, il n'y a plus à douter de
-la folie coupable de l'insensé D. Carlos, et de la fausseté
-de ses amours avec la reine sa belle-mère. Robertson, qui
-popularisa cette fable, est comparé par M. Mérimée à Tite-Live,
-avec toutes sortes de réserves, bien entendu, mais
-non pas cependant avec celle du mensonge.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311" class="label">[311]</a> C'était l'avis de Charles IX lui-même. <i>V.</i> <i>Dictionnaire</i>
-de Bayle, édit. Beuchot, t. I, p. 504.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312" class="label">[312]</a> 1668, in-4º, p. 17.&mdash;Sainte-Marthe y cite tout le
-passage du livre de son ami de Prades, sur le talent
-poétique de Charles IX et sur les vers qu'il composa. «On
-en voit quelques-uns à la suite de la <i>Franciade</i> de Ronsard,
-et d'autres en d'autres <i>lieux</i>, dont ceux-ci (ceux dont
-il est question ici) ne sont pas les moins remarquables.»
-Voilà tout; ni de Prades ni Sainte-Marthe ne s'expliquent
-davantage sur le <i>lieu</i>, très intéressant à connaître cependant,
-où ces vers ont été trouvés. L'abbé Goujet (<i>Biblioth.
-franç.</i>, t. XII, p. 204) se contenta de les citer d'après eux.
-De son temps, il y avait tant d'années déjà que ces vers
-étaient attribués à Charles IX, qu'il paraissait inutile de
-chercher s'ils lui appartenaient réellement. Il y avait prescription
-pour le mensonge. J'ai regretté que, dernièrement
-encore, on n'ait pas cru devoir revenir sur cette prescription
-dans un livre qui, en répétant l'erreur, lui donnera
-une trop solennelle consécration: c'est le <i>Dictionnaire
-historique</i> de l'Académie (t. I, p. 26). Si l'on ne trouvait
-pas bon d'enlever à Charles IX tout le mérite de ces vers,
-au moins, à mon avis, fallait-il faire quelques réserves.</p>
-
-</div>
-
-<p>Pour mieux appuyer ce qui nous reste à dire à
-leur sujet, nous allons, bien qu'ils soient connus de
-tout le monde, les reproduire encore ici:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,</div>
- <div class="verse indent0">Doit être à plus haut prix que celui de régner.</div>
- <div class="verse indent0">Tous deux également nous portons des couronnes:</div>
- <div class="verse indent0">Mais, roi, je les reçois, poète, tu les donnes.</div>
- <div class="verse indent0">Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur,</div>
- <div class="verse indent0">Éclate par soi-même, et moi par ma grandeur.</div>
- <div class="verse indent0">Si du côté des dieux je cherche l'avantage,</div>
- <div class="verse indent0">Ronsard est leur mignon, et je suis leur image.</div>
- <div class="verse indent0">Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,</div>
- <div class="verse indent0">T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps,</div>
- <div class="verse indent0">Elle t'en rend le maître, et te sait introduire</div>
- <div class="verse indent0">Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"></a>[Pg 188]</span></p>
-<p>Nous pourrions, après cette citation, faire ce dont
-s'avisa Voltaire à l'encontre du sieur de Prades,
-qui s'en était prudemment gardé; nous pourrions
-mettre en regard de ces douze vers quelque autre
-poésie de Charles IX, que la comparaison ne ferait
-guère briller, et qui, littérairement parlant, perdrait
-à être authentique. C'est inutile; ce petit morceau
-porte assez avec lui la preuve de son origine: il
-suffit, selon moi, de le lire. On sent tout d'abord,
-à la tournure des vers, à leur solide régularité, à
-leur allure un peu fière, à l'antithèse qui s'y joue
-et qui s'y soutient avec une grâce forte et aisée;
-enfin à je ne sais quel grand air qui semble faire de<span class="pagenum"><a id="Page_189"></a>[Pg 189]</span>
-cette poésie plutôt une sœur de la muse assurée de
-Corneille qu'une contemporaine de la muse inégale
-de Ronsard; on voit bien, dis-je, que pour leur
-donner place dans son livre publié en 1651, de
-Prades a certainement façonné, remanié à fond ces
-douze alexandrins selon la manière et le goût de
-son temps<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>, si même il ne les a pas fabriqués de
-toutes pièces.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313" class="label">[313]</a> C'est ce que fit Sauvigny pour les vers de M<sup>lle</sup> de
-Calages, cités par la <i>Biographie universelle</i> (art. <span class="smcap">Calages</span>).
-En les reproduisant le premier dans le <i>Parnasse des Dames</i>,
-il changea des vers entiers, il l'avoue lui-même, des
-expressions, quelquefois même des tours de phrase, et cela,
-dit-il, pour faire mieux goûter notre ancienne poésie. Il
-n'est pas étonnant que la <i>Biographie</i>, qui les reprit avec
-ses variantes, ait trouvé que ces vers, faits avant <i>le Cid</i>,
-étaient dignes d'une autre époque. (Barbier, <i>Examen critique
-des dict. histor.</i>, p. 165.)</p>
-
-</div>
-
-<p>L'original n'a pas été retrouvé, et pour cause
-sans doute; on ne peut donc savoir ce qu'après le
-travail d'épuration auquel on les aurait soumis il a
-pu rester des vers écrits par Charles IX. Ce qui est
-plus possible, la pièce primitive étant absente, c'est
-de croire, sans crainte de démenti, que de Prades
-avait ses raisons pour être le premier à citer ce morceau,
-et que même il était sans doute le seul, en
-1651, qui pût s'en permettre la citation<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314" class="label">[314]</a> Ce qui me fait le soupçonner davantage, c'est qu'il
-était moins historien que poète. Il avait fait des tragédies,
-entre autres un <i>Arsace</i>, joué en 1666 par la <i>troupe du Roy</i>,
-et qui, lit-on dans la préface, avait eu l'approbation des
-meilleurs esprits: MM. de Sainte-Marthe, La Mothe-Le
-Vayer, du Ryer, Beys, Quinault. «L'illustre M. Corneille
-dit qu'elle avoit assez de beautez pour parer trois pièces
-entières.» On y trouve des vers comme ceux-ci, qui, soit
-dit en passant, ressemblent fort à la célèbre parole du général
-Cavaignac, quittant le pouvoir à la fin de 1848:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent26">J'abandonne le trône...</div>
- <div class="verse indent0">Je pourrois en tomber, j'aime mieux en descendre, etc.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>On conçoit qu'un homme dont les vers avaient l'applaudissement
-de Corneille pouvait se croire en droit d'arranger
-ceux de Charles IX, sinon de les faire entièrement lui-même.&mdash;C'est
-du reste&mdash;et ceci sera décisif dans le
-procès&mdash;ce que de Prades s'était déjà permis pour le
-même roi s'adressant au même poète. On trouve dans ses
-<i>Œuvres poétiques</i>, 1650, in-4º, p. 37-38, une <i>Epistre de
-Charles IX à Ronsard</i>, faite par lui tout entière.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"></a>[Pg 190]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Dreux du Radier, qui m'aida beaucoup à retrouver
-le premier gîte de ces beaux vers, et à qui tout
-d'abord ils avaient aussi semblé d'une authenticité
-suspecte, ne croyait de la part de de Prades qu'à
-un travail d'arrangement. Ce n'était peut-être pas
-assez dire; mais pour son temps c'était beaucoup.
-«Ils sont, écrit-il<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>, si exacts pour ce qu'on appelle
-versification, et même pour l'expression toute moderne,
-que je ne saurois m'empêcher d'avertir le<span class="pagenum"><a id="Page_191"></a>[Pg 191]</span>
-lecteur que celui qui les rapporte s'est sans doute
-écarté de l'original, sous prétexte de ne pas choquer
-l'oreille par des sons auxquels elle n'est plus accoutumée.
-Il a changé ce qui lui a paru trop dur. Mais
-bien loin de mériter quelque reconnoissance par
-cette fausse délicatesse, on ne sauroit que le blâmer
-de sa hardiesse. Il nous prive des grâces respectables
-d'un original précieux, pour nous donner une copie
-peut-être foible, et ses expressions, au lieu de celles
-du monarque dont il parle.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315" class="label">[315]</a> <i>Tablettes historiques</i>, etc., t. II, p. 228.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"></a>[Pg 192]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXIX">XXIX</h2>
-</div>
-
-
-<p>«Je viens d'aider à dépouiller Charles IX du
-plus beau fleuron de sa couronne poétique, je vais
-lui donner sa revanche. A-t-il tiré sur les huguenots
-le matin de la Saint-Barthélemy, comme on le répète
-partout? Pour moi, je ne le crois pas; les témoignages
-allégués, celui du Gascon Brantôme<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>, celui
-de ce marquis de Tessé, qui, selon Voltaire<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>, tenait<span class="pagenum"><a id="Page_193"></a>[Pg 193]</span>
-le fait du gentilhomme même qui chargeait l'arquebuse
-du roi, n'étant pas, à mon avis, des preuves
-bien redoutables. L'abbé Coupé en a fait bon marché
-dans un article de ses <i>Soirées littéraires</i>, et je
-fais comme lui très volontiers<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316" class="label">[316]</a> <i>Hommes illustres et grands capitaines françois</i> (édit. du
-<i>Panthéon littéraire</i>), t. I, p. 560-561.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317" class="label">[317]</a> <i>La Henriade</i>, chant II, notes.&mdash;Voltaire, dans ses
-notes de <i>la Henriade</i>, comme dans son <i>Essai sur les guerres
-civiles</i>, est impitoyable pour Charles IX, jusque-là qu'il ne
-craint pas de lui prêter, devant le cadavre de Coligny à
-Montfaucon, le <i>mot</i> de Vitellius à Bédriac: «Le corps
-d'un ennemi mort sent toujours bon.» Walter Scott l'a
-bien mis dans la bouche de Louis XI, au chapitre <span class="allsmcap">III</span> de
-<i>Quentin-Durward</i>! O licences du roman historique! Pour
-le prêt fait ici à Charles IX, Brantôme est le premier coupable.
-C'est lui qui lui fait dire, devant le gibet de Coligny,
-à ses courtisans qui se bouchaient le nez «à cause de
-la senteur:&mdash;Je ne le bouche, comme vous autres, car
-l'odeur de son ennemi est très bonne.» (<i>Œuvres</i>, édit. du
-<i>Panthéon littéraire</i>, t. I, p. 561.)&mdash;Avouons que Voltaire
-se rétracta plus tard. «C'est, dit-il au chap. <span class="allsmcap">CLXXI</span> de
-l'<i>Essai sur les Mœurs</i>, un ancien mot de Vitellius, qu'on
-s'est avisé d'attribuer à Charles IX.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318" class="label">[318]</a> <i>V.</i> aussi Musset-Pathay, <i>Correspond, histor.</i>, in-8º,
-p. 103.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Ce n'est pas la petite diatribe de Prudhomme
-dans ses <i>Révolutions de Paris</i>, où il est dit, par exemple,
-que Charles IX quittait une partie de billard
-quand il prit sa carabine pour tirer sur les huguenots,
-qui me fera changer d'opinion. Le fameux décret de
-la Commune statuant, en date du 29 vendémiaire
-an II (20 octobre 1793) qu' «il sera mis un poteau
-infamant à la place même où Charles IX tirait sur
-son peuple<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>», ne me convaincra pas davantage, et<span class="pagenum"><a id="Page_194"></a>[Pg 194]</span>
-je ne me rendrai point parce que je saurai que ce
-poteau, portant une inscription en lettres gigantesques,
-se vit très longtemps sur le quai au-dessous
-de la fenêtre du cabinet de la reine, aujourd'hui la
-galerie des Antiques. Je sais trop bien que toute
-cette partie du Louvre n'ayant été construite que
-vers la fin du règne d'Henri IV, il eût été assez difficile
-que Charles IX pût s'être embusqué là pour
-<i>arquebuser</i> «aucuns dans les fauxbourgs de Saint-Germain,
-qui se remuoient et se sauvoient», comme
-dit Brantôme.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319" class="label">[319]</a> <i>Réimpression du Moniteur</i>, t. XVIII, p. 170.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Un livre récemment publié déplace la scène,
-mais sans la rendre plus vraisemblable. Ce n'est pas
-du Louvre, c'est du Petit-Bourbon, qui était proche
-et dont la principale fenêtre donnait sur le quai de
-l'École, presque en regard du bâtiment actuel de la
-Monnaie, que le roi aurait tiré. On acheva de démolir
-le Petit-Bourbon en septembre 1758, et c'est
-à propos de cette démolition que le livre dont je
-viens de parler, et qui n'est autre que le <i>Journal</i> de
-l'avocat Barbier<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>, assigne au forfait royal ce nouveau
-théâtre.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320" class="label">[320]</a> T. IV, p. 290.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Le 20 de ce mois, y est-il dit, on a commencé
-à abattre l'ancien garde-meuble, rue des Poulies,<span class="pagenum"><a id="Page_195"></a>[Pg 195]</span>
-sur le quai<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>, dans lequel bâtiment étoit un balcon
-d'une ancienne forme, couvert et élevé, d'où
-Charles IX tiroit avec une arquebuse sur le peuple,
-le jour de la Saint-Barthélemy; on ne verra
-plus, ajoute Barbier, le monument de ce trait
-historique.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321" class="label">[321]</a> La rue des Poulies allait alors jusqu'au quai de
-l'École, en longeant toute la colonnade du Louvre. <i>V.</i>
-notre <i>Paris démoli</i>, 2<sup>e</sup> édit., Introduction, p. <span class="allsmcap">XXXVIII</span>,
-notes.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il se trompait. La calomnie tient aux mensonges
-qu'elle a caressés pendant des siècles. Quand
-on fait disparaître les lieux où elle en avait étalé la
-mise en scène, elle cherche ailleurs où les loger, où
-les faire mouvoir. C'est ainsi que pour celui qui
-nous occupe, le balcon du garde-meuble étant détruit,
-elle fit choix de la fenêtre du cabinet de la
-reine, place nouvelle qui, de 1758 à 1793, avait
-été déjà consacrée par trente-cinq ans de commérages,
-lorsque la Commune vint à son tour la déclarer
-authentique.</p>
-
-<p>«Vous savez maintenant, et de reste, si elle
-pouvait l'être. Celle dont on lui cédait le rôle, la
-fenêtre du Petit-Bourbon, ne l'était pas davantage.
-Pour s'en assurer, il n'y a qu'à prendre au pied de
-la lettre le passage de Brantôme sur lequel se base<span class="pagenum"><a id="Page_196"></a>[Pg 196]</span>
-toute l'accusation. «Quand il fut jour, y est-il dit,
-le roy mist la teste à la fenestre de sa <i>chambre</i>...»
-Où se trouvait la <i>chambre</i> de Charles IX? Au Louvre,
-et non pas au Petit-Bourbon. Croyez-m'en, un
-fait qui laisse ainsi dans le doute sur le lieu où il
-s'est passé est loin d'être bien avéré<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322" class="label">[322]</a> Dans la première édition de son <i>Abrégé chronologique</i>
-(p. 238), le président Hénault avait donné créance à ce
-fait. Parlant de Charles IX et de la Saint-Barthélemy, il
-avait écrit: «Ce roi qui ce jour-là, <i>dit-on</i>, tira lui-même
-une carabine sur les huguenots qui étoient ses sujets.»
-Ce <i>dit-on</i>, jeté prudemment au milieu de la phrase, prouvait
-que le président ne croyait guère à ce qu'il écrivait
-là. Aux autres éditions, il doutait encore davantage: il
-supprima tout le passage.</p>
-
-</div>
-
-<p>Voilà ce que je disais dans la première édition de
-ce livre, et je m'y tiens. Les objections n'ont
-cependant pas manqué pour me faire départir de
-mon opinion; on a remué contre moi, groupé,
-échafaudé bien des preuves; mais comme je me
-suis remis moi-même à la découverte, et comme ce
-que j'ai trouvé ne vaut pas moins que ce qu'on
-m'a opposé, ainsi qu'on en pourra juger tout à
-l'heure, je crois bon de répéter tout d'abord, et
-même avec plus d'assurance que je n'en avais autrefois:
-Charles IX n'a pas tiré sur les huguenots.</p>
-
-<p>Le <i>Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme<span class="pagenum"><a id="Page_197"></a>[Pg 197]</span>
-français</i> est le champ clos sur le terrain duquel
-m'ont entraîné mes adversaires, lice courtoise où
-les juges du camp me répondaient de la loyauté du
-combat. D'abord est venu M. Aug. Bernard, lancé
-contre moi par un feuilleton de M. Méry<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a> où moi-même
-je ne pouvais tout accepter, notamment les
-éloges excessifs sur mon livre. M. Bernard, dans un
-premier article<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>, puis dans un second publié six
-mois plus tard<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>, cherchait à bien établir que le
-pavillon dont je contestais l'existence en 1572 «ne
-pouvait pas ne pas exister»; ou tout au moins à
-prouver que si Charles IX n'avait pas tiré de là, il
-aurait pu tirer «d'un pavillon tout voisin», où se
-trouvait sa chambre. Afin qu'il n'y eût pas sur
-ces deux points de doutes à élever, il avait pris la
-peine de dessiner, et le <i>Bulletin</i> avait fait graver un
-plan qui expliquait à merveille l'état des lieux.
-M. Ad. Berty, qui s'engagea dans la discussion lors
-de sa reprise par M. Bernard, eut aussi le soin de
-faire dessiner et de faire graver un plan<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>. Ses conclusions<span class="pagenum"><a id="Page_198"></a>[Pg 198]</span>
-étaient les mêmes: si l'on admet, d'après
-Brantôme, que le roi tira de sa chambre, la chose
-est possible, car les fenêtres de cette chambre, placée
-dans le pavillon du roi bâti par Henri II, faisaient
-face à la Seine; si l'on veut, au contraire, que la
-royale arquebusade ait été dirigée de la fenêtre traditionnelle,
-rien d'impossible encore, puisque la
-construction de la grande galerie du Louvre implique
-celle de la petite, et par conséquent l'existence
-de la fenêtre qui termine cette petite galerie. Soit,
-et je veux bien, sans l'approfondir davantage, donner
-raison à MM. Bernard et Berty sur ce point,
-qui n'est pas le plus important de la question.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323" class="label">[323]</a> <i>Le Pays</i>, 4 nov. 1856.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324" class="label">[324]</a> <i>Bulletin de la Société de l'hist. du Protestant. franç.</i>,
-nov.-déc. 1856, p. 336.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325" class="label">[325]</a> <i>Id.</i>, mai-août 1857, p. 118.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326" class="label">[326]</a> <i>Id.</i>, mai-août 1857, p. 124.</p>
-
-</div>
-
-<p>Je leur demanderai seulement s'ils sont bien sûrs
-que, la petite galerie existant, la fenêtre existât aussi
-avec le balcon. Je n'en suis pas, moi, bien persuadé.
-Ces jours derniers encore, j'examinais au Louvre le
-tableau de Zeemann représentant le palais peu de
-temps après la Fronde, c'est-à-dire lorsque la galerie
-des Rois, aujourd'hui galerie d'Apollon, avait pris
-depuis plus de quarante ans déjà la place de la terrasse
-à l'italienne qui, jusqu'au règne de Henri IV,
-couronna ce simple rez-de-chaussée<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>. Or, que trouvai-je
-sur ce tableau de Zeemann? Une fenêtre,<span class="pagenum"><a id="Page_199"></a>[Pg 199]</span>
-sans doute, mais murée. M. Frédéric Villot l'a
-remarqué, comme moi, dans la minutieuse description
-qu'il a faite de ce tableau si curieux. «La
-fenêtre inférieure est bouchée, dit-il<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>, et il n'existe
-pas de trace de balcon.» Qui nous dit qu'il n'en
-était pas de même sous Charles IX? Le fait est que
-pour le peuple cette fenêtre bouchée était comme si
-elle n'existait pas, et qu'avant que le poteau révolutionnaire
-lui eût dit: «C'est là!» il ne s'avisa
-jamais de penser que Charles IX eût tiré d'un
-endroit où la tradition lui montrait, non pas une
-fenêtre, mais un mur. Son opinion n'était pas davantage
-pour la fenêtre de la chambre de Charles
-IX dans le pavillon du roi, mais pour la fenêtre
-du Petit-Bourbon, détruit en 1758. Depuis la citation
-du <i>Journal</i> de Barbier donnée plus haut, j'ai
-trouvé un passage des <i>Mémoires</i> de d'Argenson<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>, et
-un article du <i>Journal des Arts</i><a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>, prouvant, à n'en pas
-douter, que pour la tradition la fenêtre fatale était au
-Petit-Bourbon et non ailleurs. On me dira que c'est
-impossible, que cette tradition est mensongère, puisque
-Brantôme a prétendu que Charles IX tirait de<span class="pagenum"><a id="Page_200"></a>[Pg 200]</span>
-sa chambre, et que cette chambre, on l'a vu, n'était
-pas au Petit-Bourbon. J'en conviens; ce sont là de
-graves désaccords, mais je ne m'en afflige pas. Les
-désaccords prouvent l'absence de la vérité, et en
-tout cela je ne veux pas démontrer autre chose.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327" class="label">[327]</a> L. Vitet, <i>Le Louvre</i>, 1853, in-8º, p. 30.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328" class="label">[328]</a> <i>Notice des tableaux du Louvre</i>, École allemande, nº 586,
-p. 317.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329" class="label">[329]</a> T. IV, p. 258.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330" class="label">[330]</a> 20 prairial an IX, p. 266.</p>
-
-</div>
-
-<p>Pour asseoir une certitude au milieu de ces contradictions,
-il faudrait quelque autorité irrécusable,
-la parole d'un homme qui a vu, puis écrit ce qu'il
-a vu. Sully, pour qui le souvenir de ce massacre,
-où il faillit périr, devait être une vive impression
-d'enfance, serait, quoique huguenot, fort bien venu
-pour ce témoignage. Je l'ai cherché dans ses <i>Mémoires</i>,
-et n'ai rien trouvé<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>. L'attestation de Brantôme
-peut-elle en tenir lieu? Je ne le crois pas,
-puisque à l'époque des massacres de Paris, Brantôme
-se trouvait à Brouage<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>. D'Aubigné, dont
-M. Lud. Lalanne<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a> m'a opposé le double témoignage,
-en prose, dans l'<i>Histoire universelle</i><a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>, en vers<span class="pagenum"><a id="Page_201"></a>[Pg 201]</span>
-dans les <i>Tragiques</i><a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>, mérite-t-il plus de créance,
-lorsque, tenant, lui aussi, pour la <i>fenestre du Louvre</i>,&mdash;celle
-de la chambre du roi,&mdash;il nous dit que
-«de là Charles IX giboyoit aux corps passants»? Je
-répéterai non, pour d'Aubigné comme pour Brantôme,
-et cela, non seulement parce que, de son
-aveu<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>, il avait quitté Paris trois jours avant la nuit
-du massacre, mais encore parce que, protestant
-acharné, il a trop l'habitude de transformer la vérité
-au gré de ses haines et de la passionner jusqu'au
-mensonge. Je le récuse, comme fait tout bon juge
-pour tout témoin qu'il croirait intéressé; comme
-Malherbe, qui le connaissait bien, le récusait nettement,
-même pour le récit de ce qui s'était «faict
-auprès de luy, et par manière de dire, à sa porte<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>».
-Un écrivain naïf, assez du moins pour rester vrai,
-me prouvant qu'il a vu, et me le racontant sans
-phrase, serait bien mieux mon affaire. A ces conditions
-d'honnêteté naïve, sauvegarde de sincérité, je
-le prendrais volontiers, comme je l'aurais fait pour
-l'honnête Sully, même dans le camp huguenot. Or,
-c'est en effet là que je l'ai trouvé lorsque je ne le<span class="pagenum"><a id="Page_202"></a>[Pg 202]</span>
-cherchais plus. Comme je relisais, il y a quelques
-mois, une des pièces de ce temps, dont le titre suffit
-pour indiquer l'esprit tout huguenot, <i>le Tocsin contre
-les massacreurs et auteurs des confusions en France</i><a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>,
-voici ce qui me tomba sous les yeux. Notez que la
-pièce est presque contemporaine du fait, puisque la
-première édition date de 1579, tandis que le récit
-de Brantôme ne fut pas écrit avant 1594<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>, et que
-celui de d'Aubigné vint encore bien plus tard<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331" class="label">[331]</a> M. P. de Baroncourt avait fait la même recherche,
-sans plus de succès, et avait tiré de ce silence la conclusion
-que j'en tire. <i>V.</i> son <i>Analyse raisonnée de l'Histoire de
-France</i>, 1851, in-8º.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332" class="label">[332]</a> <i>Œuvres de Brantôme</i>, 1779, in-8º, t. I, p. 62-63.
-M. Lalanne dit lui-même qu'«on peut ici répéter le témoignage
-de Brantôme». (<i>Correspondance littér.</i>, 5 août 1858,
-p. 224.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333" class="label">[333]</a> <i>Correspondance littér.</i>, 5 août 1858, p. 223.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334" class="label">[334]</a> 1626, in-fol., p. 550.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335" class="label">[335]</a> Édit. elzévir., p. 240.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336" class="label">[336]</a> <i>Mémoires</i> de d'Aubigné, édition Lud. Lalanne, p. 23.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337" class="label">[337]</a> <i>Lettre</i> de Malherbe à son cousin M. de Bouillon, du
-14 février 1620.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338" class="label">[338]</a> Cimber et Danjou, <i>Archives curieuses</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII,
-p. 61-62.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339" class="label">[339]</a> <i>V.</i> <i>sa Vie</i> en tête de l'édition de ses <i>Œuvres</i>, 1779,
-in-8º, t. I, p. 75.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340" class="label">[340]</a> Son <i>Histoire universelle</i> ne fut publiée pour la première
-fois que de 1616 à 1620, au fur et à mesure qu'il
-l'achevait.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Or, dit l'auteur du <i>Tocsin</i>, encores qu'on eust
-pu penser que ce carnage estant si grand, eust pu
-rassasier la cruauté d'un jeune Roy, d'une femme
-et de plusieurs gens d'authorité de leur suite, néantmoins
-ils sembloient d'autant plus s'acharner que
-le mal croissoit devant leurs yeux; car le Roy de
-son costé ne s'y espargnoit point; <span class="allsmcap">NON PAS QU'IL
-Y MIST LES MAINS</span>, mais parce qu'estant au Louvre,
-à mesure qu'on massacroit par la ville, il commandoit
-qu'on lui apportast les noms des occis ou des<span class="pagenum"><a id="Page_203"></a>[Pg 203]</span>
-prisonniers, afin qu'on délibérast sur ceux qui
-estoient à garder ou à défaire<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341" class="label">[341]</a> Dans un récent article de <i>l'Intermédiaire</i> (t. II, p. 88),
-où l'on revient sur cette question, le passage que je viens
-de citer a été repris, comme preuve décisive en faveur de
-Charles IX. On y ajoute des extraits de deux écrits protestants:
-<i>Le Réveil-Matin des François</i> et les <i>Mémoires de
-l'Estat de France sous Charles IX</i>, où le fait de l'arquebuse
-n'est donné que comme un <i>on-dit</i>. M. G. Gandy, dans la
-<i>Revue des Questions historiques</i>, décembre 1866, p. 329,
-donne aussi une conclusion conforme à la nôtre.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il me semble qu'après ce témoignage, où Charles
-IX est certes assez mal traité, mais seulement
-au moins dans les limites de la vérité; il me semble
-évident qu'après ces mots: <i>non pas qu'il y mist les
-mains...</i>, que l'on croirait avoir été écrits dans un
-élan de sincérité pour réfuter les calomnies déjà
-répandues, l'on ne peut plus sérieusement répéter
-que Charles IX prit part aux massacres, <i>en arquebusant</i>
-les huguenots de la fenêtre de sa chambre.</p>
-
-<p>Il avait bien d'autres soucis, comme on vient de
-l'apprendre par le témoignage du pamphlet huguenot,
-mais comme on le sait encore mieux par une
-de ses lettres, retrouvée en 1842, qu'il avait écrite le
-lendemain du massacre au duc de Longueville,
-gouverneur de Picardie<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>. Il dit qu'il n'a pu s'opposer<span class="pagenum"><a id="Page_204"></a>[Pg 204]</span>
-au mal, ni même y apporter remède. «Ayant eu
-assez à faire, ajoute-t-il, à employer mes gardes et
-autres forces, pour me tenir le plus fort en ce chasteau
-du Louvre, pour après faire donner par toute
-la ville de l'appaisement de la sédition,» et pour
-prévenir d'autres massacres, «dont j'aurois un
-merveilleux regret<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342" class="label">[342]</a> Citée dans la <i>Revue de Bibliographie</i> de MM. Miller et
-Aubenas, t. III, p. 72.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343" class="label">[343]</a> Il ne put malheureusement les prévenir partout. Les
-ordres donnés en son nom, par sa mère et par son frère
-le duc d'Anjou, qui avaient tout conduit à Paris, et voulaient
-continuer dans les provinces, devancèrent les siens.
-<i>V.</i> p. 206, 211, 216, 219, note.</p>
-
-</div>
-
-<p>M'en voudra-t-on pour ces démentis que je donne
-à l'opinion commune? Ce serait avoir mauvaise
-grâce. Ce que j'ai tâché de détruire là n'est pas, en
-effet, une de ces «belles choses, lesquelles, disait
-Pasquier, bien qu'elles ne soyent aydées d'aucteurs
-anciens, si est-ce qu'il est bien séant à tout bon
-citoyen de les croire pour la majesté de l'empire<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344" class="label">[344]</a> <i>Recherches de la France</i>, liv. VIII, ch. <span class="allsmcap">XXI</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"></a>[Pg 205]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXX">XXX</h2>
-</div>
-
-
-<p>Si, comme je le pense, Brantôme n'avait pas dit
-vrai dans cette occasion, ce ne serait pas la seule
-fois qu'il eût erré en parlant de Charles IX. Ici, il
-lui a prêté un crime qu'il n'a sans doute pas commis;
-ailleurs, il lui prête un <i>mot</i> qu'il n'a pas dit.</p>
-
-<p>A l'entendre, «ce roy tenoit que, contre les rebelles,
-c'estoit cruauté que d'estre humain et humanité
-d'estre cruel.» Le farouche apophthegme n'est
-pas de Charles IX; c'est un trait tiré des sermons
-de Corneille Muis, évêque de Bitonte<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>, dont Catherine
-de Médicis, dans ses conseils à son fils, s'était
-fait un précepte favori.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345" class="label">[345]</a> <i>Bibliothèque choisie</i> de Colomiez, 1682, in-12, p. 179.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"></a>[Pg 206]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>D'Aubigné nous révèle cette particularité<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>, et
-nous aide ainsi à corriger Brantôme. Son tour
-arrive d'être réfuté lui-même.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346" class="label">[346]</a> <i>Histoire universelle</i>, t. II, liv. I, ch. <span class="allsmcap">II</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>La fameuse lettre de H. d'Apremont, vicomte
-d'Orthez, comme refus d'obéissance à l'ordre qu'il
-avait reçu de faire massacrer les huguenots de
-Bayonne, est très probablement une pièce de son
-invention<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347" class="label">[347]</a> <i>Ibid.</i>, ch. <span class="allsmcap">V</span>.&mdash;Par les lettres que Charles IX adressa
-le jour même de la Saint-Barthélemy à Pierre Le Vavasseur,
-seigneur d'Éguilly, et aux notables de la ville de Chartres,
-on peut supposer de quelle nature devaient être celles qu'il
-écrivit aux gouverneurs des provinces, et qu'on n'a pas
-retrouvées. Elles avaient pour but, non pas d'ordonner le
-massacre dans la ville, mais seulement d'expliquer les
-raisons qui avaient rendu nécessaires la mort de l'Amiral
-et celle de ses complices, «d'autant, lit-on dans la seconde
-de ces lettres, d'autant que ledit faict pourroit leur avoir
-été déguisé autrement que il n'est». Ce sont des conspirateurs
-et non pas les protestants que le roi poursuit, et
-contre lesquels il a sévi: «Sadite Majesté déclare que ce
-qui en est ainsy advenu a esté... non pour cause aucune
-de religion, ne contrevenir à ses idées de pacification qu'il
-a toujours entendu, comme encores entend observer, garder
-et entretenir, ains pour obvier et prévenir l'exécution
-d'une malheureuse et détestable conspiration faicte par
-ledit amiral, chef d'icelle et autres ses adhérents...» Ces
-curieuses lettres, au nombre de trois, ont été publiées pour
-la première fois par l'<i>Artiste</i> du 30 juillet 1843.&mdash;La
-lettre que Charles IX écrivit le jour même du massacre à
-son ambassadeur à Rome, et qui a été publiée d'après les
-manuscrits de Du Puy, par M. Frédéric de Raumer, <i>Briefe
-aus Paris zur Erlaeuterung der geschichte</i>, etc., prouve aussi,
-par la manière ambiguë dont elle est rédigée, combien il
-était impossible de faire à des lettres si peu nettes des réponses
-aussi formelles, aussi décisives, que l'est celle prêtée
-par d'Aubigné au vicomte d'Orthez. <i>V.</i> encore, pour les
-lettres écrites par Charles IX à cette date fatale, le <i>Bulletin
-du Bibliophile</i>, 1842, p. 198, et le t. VII de la <i>Correspondance</i>
-de Bertrand de Salignac de La Mothe-Fénelon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"></a>[Pg 207]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Relisez-la avec attention, et, mis en éveil par ce
-simple avis, vous reconnaîtrez tout d'abord à la
-tournure du style, énergique, serré, prompt à l'antithèse,
-que c'est bien vraiment d'Aubigné qui doit
-l'avoir écrite. Les autres preuves viendront après.</p>
-
-<p>«Sire, j'ay communiqué le commandement de
-Vostre Majesté à ses fidèles habitans et gens de
-guerre de la garnison: je n'y ay trouvé que bons
-citoyens et braves soldats; mais pas un bourreau<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>.
-C'est pourquoi eux et moy supplions très humblement
-Vostre dite Majesté de vouloir bien employer
-en choses possibles, quelque hasardeuses qu'elles
-soyent, nos bras et nos vies, comme estant, autant
-qu'elles dureront, Sire, vostres.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348" class="label">[348]</a> Le lieutenant du roi en Dauphiné aurait, selon le
-<i>Scaligerana</i> (Cologne, 1667, in-12, p. 78), fait une réponse
-à peu près pareille: «Monsieur de Gordes empescha que
-le massacre ne fust fait à Grenoble; il respondit qu'il
-estoit lieutenant du roy et non bourreau.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"></a>[Pg 208]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Aucun historien n'a rapporté cette pièce, pas
-même de Thou, qui, ne lui trouvant pas une authenticité
-suffisante, «n'a pas oser l'adopter, dit l'abbé
-Caveirac<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>, malgré sa bonne volonté pour les huguenots
-et ses mauvaises intentions contre Charles IX».
-D'Aubigné est le seul qui l'ait connue, et cela pour
-une excellente raison, si, comme j'ai tout lieu de le
-penser, c'est lui qui l'a fabriquée<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349" class="label">[349]</a> <i>Dissertat. sur la journée de la Saint-Barthélemy</i>, etc.
-(<i>Archives curieuses</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, p. 508).&mdash;C'est autour
-de cette dissertation, reprise par Lingard et combattue
-par M. Allen, qu'on fit si grand bruit de brochures en
-Angleterre, vers 1829. Aujourd'hui, l'on en fait grand cas,
-et on la trouve d'une logique fort acceptable. Du temps de
-Voltaire, ce n'était qu'une monstruosité. «Envoyez-moi,
-je vous prie, écrivait-il à Thiriot, le 24 décembre 1758,
-cette abominable justification de la Saint-Barthélemy; j'ai
-acheté un ours, je mettrai ce livre dans sa cage. Quoi!
-l'on persécute M. Helvétius et l'on souffre des monstres?»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350" class="label">[350]</a> Et il y tenait, car, ainsi que l'a remarqué M. Léon
-Feugère (<i>Revue contemp.</i>, 31 déc. 1854, p. 278), il l'a résumée
-dans ce vers des <i>Tragiques</i>:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Tu as, dis-tu, soldats et non bourreaux, Bayonne.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-
-</div>
-
-<p>C'est bien d'après lui du moins qu'elle a couru
-et fait fortune dans l'histoire. Par malheur, il n'a
-pas été heureux dans le choix de l'homme à qui il
-en a fait endosser l'héroïsme. D'après le langage
-qu'il lui prête, ce vicomte d'Orthez vous semble<span class="pagenum"><a id="Page_209"></a>[Pg 209]</span>
-sans doute n'avoir pu être qu'un homme de la plus
-énergique intégrité, catholique clément, ennemi de
-toute rigueur. Or, sachez au contraire qu'il n'y
-avait pas de plus enragé guerroyeur contre les protestants.
-Fallait-il tenter quelque coup de main
-contre eux; était-il besoin, comme en 1560, de se
-joindre à l'armée du roi d'Espagne pour entrer
-dans les États du Navarrais huguenot, et, comme
-dit La Planche, pour «tout râcler, sans espargner
-femmes ni enfans<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>»; on pouvait compter sur lui.
-Il allait même si loin dans ses sévices, il était si
-ardent au massacre et à la curée quand il s'agissait
-des religionnaires de Bayonne qu'on lui avait donnés
-à gouverner, que ce même roi aux cruautés
-duquel d'Aubigné voudrait qu'il eût si courageusement
-refusé de prêter les mains, Charles IX, se vit
-forcé de lui ordonner moins de rigueur. M. Huillard-Bréholles
-en a donné des preuves dans un
-Rapport au ministre sur deux cent trente-huit lettres
-de rois et de reines de France conservées aux
-archives de Bayonne.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351" class="label">[351]</a> <i>Hist. de l'Estat de France</i>, par Regnier de La Planche,
-édit. in-8º, p. 116.</p>
-
-</div>
-
-<p>«J'appellerai, dit-il, votre attention sur une
-lettre de Charles IX, du mois de mai 1574, à Vincennes,<span class="pagenum"><a id="Page_210"></a>[Pg 210]</span>
-confirmée par une autre de Catherine de
-Médicis, portant injonction au vicomte d'Orthez de
-se conduire avec plus de modération, et la promesse
-de faire droit aux plaintes des habitants contre ce
-gouverneur. En y joignant deux notifications de
-Henri III, du 8 novembre 1584 à Ollainville et du
-29 janvier 1582 à Paris, où il est question d'une
-réponse de ce même gouverneur contre l'autorité
-royale, on pourrait sans doute se faire une idée plus
-exacte du caractère d'un personnage qui n'est guère
-connu que par la lettre de d'Aubigné, reproduite
-avec empressement par Voltaire, mais rejetée à juste
-titre par la critique moderne<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352" class="label">[352]</a> <i>Bulletin des comités histor.</i>, 1850, p. 167.</p>
-
-</div>
-
-<p>On m'objectera maintenant que s'il n'y eut pas
-de massacres à Bayonne, il faut que quelqu'un s'y
-soit opposé; et l'on me demandera qui ce put être.
-Tallemant va nous répondre par deux lignes de son
-<i>Historiette</i> sur le musicien de Niert, qu'on ne s'était
-pas encore avisé de citer à ce sujet.</p>
-
-<p>«De Niert, écrit Tallemant<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>,... est de Bayonne:
-il dit que son grand-père étant maire empescha
-qu'on ne fist le massacre dans Bayonne.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353" class="label">[353]</a> Édit. P. Paris, t. VI, p. 192.</p>
-
-</div>
-
-<p>Qui croire maintenant, de d'Aubigné qui tient<span class="pagenum"><a id="Page_211"></a>[Pg 211]</span>
-pour le vicomte d'Orthez, ou de de Niert qui tient
-pour son grand-père? Ni l'un ni l'autre de façon
-certaine. S'il fallait opter cependant, c'est pour
-d'Aubigné et le vicomte que je me déciderais, ne
-voyant dans le dire de de Niert que la vantardise
-d'un descendant, qui se fait une gloire de la belle
-action qu'il prête à son aïeul. Quant au vicomte
-d'Orthez, d'Aubigné revient trop sur son action, et
-lui en tient trop de compte<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a> pour qu'il n'y eût pas
-quelque réalité dans le fait: un homme de guerre,
-ainsi que l'a dit fort bien M. de Samaseuilh<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>, peut
-être à la fois cruel et loyal; et le vicomte, par conséquent,
-qui ne reculait pas devant les plus sanglants
-massacres contre des gens armés, pouvait
-au contraire avoir de la répugnance pour une exécution
-digne du bourreau<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. De là son refus, dont je
-ne repousse expressément que la forme donnée par<span class="pagenum"><a id="Page_212"></a>[Pg 212]</span>
-d'Aubigné. Le fait peut être vrai; mais la lettre qui
-l'annonce est, à mon avis, incontestablement fausse
-dans le texte de l'historien. Or, ici, qu'est-ce qui
-nous importe le plus? La réalité des <i>mots</i> prononcés,
-l'authenticité des lettres écrites<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354" class="label">[354]</a> Il alla jusqu'à épargner, dans un jour de massacre,
-les soldats du vicomte d'Orthez, pour lui rendre ainsi ce
-qu'il avait fait à ses coreligionnaires de Bayonne. (<i>Hist.
-univ.</i>, liv. III, ch. <span class="allsmcap">XIII</span>.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355" class="label">[355]</a> <i>Bulletin de la Société de l'hist. du Protestantisme français</i>,
-1863, p. 19.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356" class="label">[356]</a> Les gens d'Agen avaient pour la même raison répugné
-aux ordres du massacre. Les plus rigoureux contre les
-huguenots dans les temps ordinaires furent ceux qui se
-montrèrent les plus ardents à la désobéissance. (<i>Scaligerana</i>,
-p. 5, 96.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357" class="label">[357]</a> Ceci était écrit et sous presse lorsqu'un excellent article
-de M. Ph. Tamisey de Larroque, dans la <i>Revue des
-Questions historiques</i>, 1<sup>er</sup> janvier 1867, p. 292-296, est venu
-clore le débat et nous donner raison. M. de Larroque a
-découvert dans les manuscrits de la Bibliothèque Impériale,
-f<sup>s</sup> fr., nº 15555, p. 601, une lettre du vicomte d'Orthez
-au roi, en date du «dernier août 1572», par laquelle il
-lui promet «de fere vivre en tel poinct» ceux dont il est
-chargé, qu'aucun trouble ne puisse être à craindre; ce qui
-eut lieu. Il tint en brides catholiques et huguenots, et
-lutte et massacre furent ainsi empêchés. M. de Larroque
-pense avec assez de raison que de Niert, le maire, dut lui
-venir en aide pour cette tâche difficile, ce qui expliquerait
-le dire de son petit-fils, rapporté par Tallemant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_213"></a>[Pg 213]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXXI">XXXI</h2>
-</div>
-
-
-<p>On a prêté<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a> à M. de Montmorin, que Charles IX
-aurait aussi sommé de sévir contre les huguenots
-de l'Auvergne, dont il était gouverneur, une réponse
-assez semblable à la prétendue lettre du vicomte
-d'Orthez. Elle n'a pas mieux tenu devant la critique.
-Dulaure, que l'on n'attendait guère en pareille
-affaire, puisqu'il s'agissait de mettre à néant un fait
-défavorable à l'un des rois qu'il a le plus maudits,
-en a impartialement et logiquement nié l'existence,
-dans un <i>Mémoire</i> lu à l'Institut en 1802<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358" class="label">[358]</a> Voltaire, <i>Essai sur les guerres civiles</i>, édit. Beuchot,
-t. X, p. 365.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359" class="label">[359]</a> <i>V.</i> <i>Décade philosophique</i>, t. XXXII, p. 188-189.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le fait du discours qu'Hennuyer, évêque de<span class="pagenum"><a id="Page_214"></a>[Pg 214]</span>
-Lisieux, adressa, dit-on, aux massacreurs pour
-arrêter leurs bras levés contre les huguenots, «ces
-brebis égarées», s'est réfuté de lui-même<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360" class="label">[360]</a> Ce discours se trouve partout, notamment dans une
-note de la <i>Vie de l'Hôpital</i>, en tête de l'édit. de ses <i>Œuvres</i>
-donnée par Dufey (de l'Yonne), p. 283.&mdash;Puisqu'il vient
-d'être parlé de la vie de l'Hôpital, ce bon citoyen «qui
-avoit les fleurs de lys dans le cœur», comme dit L'Étoile,
-n'oublions pas de rappeler ses paroles à propos des massacres:
-«Voilà un très mauvais conseil; je ne sais qui l'a
-donné, mais j'ay belle peur que la France en pâtisse.»
-Brantôme lui attribue cette plainte, ce qui ne l'empêche
-pas de la mettre aussi dans la bouche du pape Pie V; mais
-comme ce pontife était mort trois mois avant la Saint-Barthélemy,
-la seconde attribution ne doit pas nuire à la
-première, comme l'a déjà remarqué G. Brotier (<i>Paroles
-mémorables</i>, 1790, in-12, p. 40).&mdash;Le <i>mot</i> doit rester au
-chancelier, qui eut le malheur de voir les massacres et de
-leur survivre six mois. On dit aussi qu'ils lui inspirèrent
-ce vers:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Excidat illa dies ævo, nec postera credant</div>
- <div class="verse indent0">Sæcula...</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>C'était une simple citation. Le vers se trouve dans les
-<i>Sylves</i> de Stace (lib. V, syl. <span class="allsmcap">II</span>). L'application était très
-heureuse; mais il paraît qu'elle fut faite par le président
-de Thou et non par l'Hôpital. C'est du moins le fils du
-premier qui l'assure dans les <i>Mémoires de sa vie</i>, liv. I.&mdash;L'avocat
-Gouthières (<i>De Jure manium</i>, lib. II, cap. <span class="allsmcap">XXVI</span>)
-prête à l'Hôpital une parole satirique sur les Français pour
-laquelle je serais plutôt de l'avis de Montaigne, qui (liv. II,
-ch. <span class="allsmcap">XVII</span>) l'attribue au chancelier Olivier. «Les François,
-disait-il, semblent des guenons qui vont grimpant contre-mont
-un arbre, de branche en branche, et ne cessent
-d'aller jusques à ce qu'elles soyent arrivées à la plus
-haute branche, et y monstrent le cul quand elles y sont.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"></a>[Pg 215]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Il a suffi de se souvenir qu'Hennuyer était aumônier
-du roi, confesseur de la reine, et l'on s'est
-bientôt convaincu que ce prélat fanatique, sans
-doute l'un des conseillers du massacre, n'avait dû
-rien faire pour enchaîner l'ardeur des bourreaux.
-Il les eût plutôt armés lui-même. Au dernier siècle,
-le charitable élan qu'on lui prête passait déjà pour
-un mensonge tellement avéré que le <i>Gallia Christiana</i><a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a>
-n'a pas osé en faire mention.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361" class="label">[361]</a> Édition de 1759, t. XII, art. <span class="smcap">Lisieux</span>.&mdash;Selon
-l'abbé Lebœuf, c'est Matignon, gouverneur du bailliage
-d'Alençon, d'où dépendait Lisieux, qui aurait empêché le
-massacre des protestants. <i>V.</i> le <i>Mercure</i>, décembre 1748.&mdash;Selon
-M.-L. Dubois, en son <i>Histoire de Lisieux</i>, citée
-par M. Despois (<i>Estafette</i> du 21 juillet 1857), l'honneur
-d'avoir protégé les huguenots reviendrait au capitaine
-Fumichon et aux conseillers municipaux, ainsi qu'il résulte
-d'un procès-verbal conservé à la mairie de Lisieux.</p>
-
-</div>
-
-<p>Comme la cause de l'erreur est des plus curieuses
-à connaître, je vais en dire quelques mots.</p>
-
-<p>En 1562, après l'édit de janvier, qui fut, comme
-on sait, tout de conciliation, Charles IX avait
-envoyé dans les villes l'ordre de ne plus sévir contre
-ceux de la religion, et de tolérer l'exercice public<span class="pagenum"><a id="Page_216"></a>[Pg 216]</span>
-de leur culte. L'évêque de Lisieux crut devoir répondre
-à l'ordre du roi par une protestation dont
-lui tinrent beaucoup de compte les fervents du parti
-catholique. Sa désobéissance, en cette occasion,
-marqua même si bien, à leurs yeux, parmi les
-actes les plus honorables de sa vie, que mention en
-fut faite sur l'épitaphe de son tombeau, placé dans
-la cathédrale de Lisieux. De là vint la méprise. Son
-intolérante rébellion de 1562, transportée à dix
-années de là, quand on commandait, non plus des
-ménagements, mais des massacres, lui fut imputée
-comme un acte de la plus héroïque tolérance! Je ne
-connais pas de contre-sens historique qui vaille
-celui-là. L'historien de Saint-Quentin, Hémeré, fut
-le premier coupable; les autres, les moutons de
-Panurge, suivirent, comme toujours, <i>à la queue
-leu-leu</i>.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_217"></a>[Pg 217]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XXXII">XXXII</h2>
-</div>
-
-
-<p>J'aurais bien des choses à dire encore sur les différents
-épisodes qui précédèrent ou suivirent cette
-sanglante nuit de la Saint-Barthélemy. Que de faits
-à préciser mieux, entre autres ceux qui furent la
-véritable cause du massacre, et qui prouvent qu'il
-y eut là bien moins un sanglant parti pris de la
-part de Catherine de Médicis et du roi, qu'un
-complot particulier des Guises! Par ambition, ils
-en voulaient à la vie du roi de Navarre et du prince
-de Condé<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>, héritiers du trône après le duc d'Anjou
-et le duc d'Alençon, auxquels ils ne voyaient pas
-d'espoir de postérité mâle; mais par vengeance surtout<span class="pagenum"><a id="Page_218"></a>[Pg 218]</span>
-ils en voulaient à l'Amiral. Leur but était
-d'avoir raison de l'assassinat de leur père<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>; afin
-d'atteindre Coligny, qui, d'après leurs soupçons,
-avait armé Poltrot et se trouvait être ainsi le vrai
-coupable, ils entassèrent des milliers de victimes<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362" class="label">[362]</a> <i>Mémoires</i> de Marguerite de Valois, édit. Lud. Lalanne,
-p. 35.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363" class="label">[363]</a> <i>V.</i>, à ce sujet, dans nos <i>Variétés hist. et litt.</i>, t. VIII,
-p. 5 et suiv., l'<i>Interrogatoire et déposition de Jean Poltrot</i>,
-avec les notes que nous avons cru devoir y joindre.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364" class="label">[364]</a> Le duc de Guise, en mourant, semble lui-même avoir
-accusé Coligny. Ces mots: «Et vous, qui en êtes l'auteur,
-je vous le pardonne», étaient, selon Brantôme, à
-l'adresse de l'Amiral. (Édit. du <i>Panthéon</i>, t. I, p. 435.)
-Notons, en passant, que ces paroles suprêmes de François
-de Guise ont souvent été confondues avec celles qu'il dit,
-lors du siège de Rouen, à un gentilhomme angevin
-soupçonné d'être le chef d'une conspiration contre ses
-jours. Ces paroles que Montaigne rapporte, d'après ce
-qu'Amyot lui en avait dit (<i>Essais</i>, liv. I, ch. <span class="allsmcap">XXIII</span>), et qui
-se trouvent aussi dans le livre du sieur de Dampmartin,
-<i>La Fortune de la cour</i> (p. 139), ont été reproduites, en ces
-vers que dit Guzman, dans <i>Alzire</i>:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Des dieux que nous servons connais la différence.</div>
- <div class="verse indent0">Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;</div>
- <div class="verse indent0">Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner,</div>
- <div class="verse indent0">M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Voltaire est convenu très franchement de l'imitation
-(<i>V.</i> sa <i>Lettre</i> à d'Argental, du 4 janv. 1736).</p>
-
-</div>
-
-<p>Que de <i>mots</i> dits alors qui sont à rétablir aussi
-dans leur véritable formule!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"></a>[Pg 219]</span></p>
-
-<p>Celui, par exemple, de Charles IX à Coligny, blessé
-grièvement à la main par le fameux coup d'arquebuse
-qu'on a cru si longtemps avoir été tiré par
-Maurevers, mais qui maintenant, d'après de nouvelles
-preuves, passe pour être le fait d'un homme
-dont c'était bien mieux le métier: le capitaine
-Tosinghi, bravo florentin, «créature de la reine et
-favori intime de M. d'Anjou<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365" class="label">[365]</a> C'est M. A. Baschet, dans son beau livre <i>la Diplomatie
-vénitienne</i>, t. I, p. 552-553, qui, d'après la relation
-de l'ambassadeur de Venise en France à cette époque, et
-d'après les dépêches du nonce, nous a le premier renseignés
-sur ce fait «dont Tosinghi s'était vanté lui-même à
-un ami». M. Baschet eût pu ajouter que ce <i>bravo</i> était
-déjà connu. Le duc de Nevers l'avait nommé dans ses
-<i>Mémoires</i>, à propos des États de Blois de 1577, et il figure
-parmi les gens que le duc d'Anjou emmena en Pologne.
-<i>V.</i> nos <i>Variétés hist.</i>, t. IX, p. 104.&mdash;L'ambassadeur de
-Venise, dans le récit déjà mentionné, assure, comme nous
-l'avons dit nous-même (p. 204, note), que pour la Saint-Barthélemy
-comme pour le coup d'arquebuse qui eût empêché
-le massacre, si Coligny eût succombé, tout fut
-concerté par la reine, «avec la seule participation du duc
-d'Anjou», et que celui-ci se servit du <i>bravo</i> florentin
-parce qu'il ne trouva pas un seul Français à qui se fier.
-Le duc d'Anjou et la reine furent donc, encore une fois,
-tout ou presque tout dans le complot, avec la complicité
-tacite des Guises, mais sans l'avis du roi, qui jusqu'à la
-dernière heure ne sut rien. Philippe II, qu'on accusa
-d'avoir tout dirigé de loin, était moins instruit encore.
-Une lettre de lui au duc d'Albe, du 28 sept. 1572, retrouvée
-il y a quelques années à Simancas par M. Gachard,
-témoigne de sa surprise après l'événement, et aussi, il est
-vrai, de sa satisfaction.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"></a>[Pg 220]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Ce <i>mot</i> a été vraiment dit, car il est relaté partout;
-mais partout aussi c'est d'une manière différente
-qu'on nous le présente. Quelle est la bonne?</p>
-
-<p>Tel est le sort des <i>mots</i> historiques: ou ils n'ont
-pas été dits, ou l'on ne peut savoir comment au
-juste ils l'ont été. Les <i>mots</i> faux sont en cela ceux
-qui ont le plus de bonheur. Il y a toujours pour eux
-une formule nette, bien préparée, adroitement mise
-en saillie; veut-on y déranger quelque chose, l'on
-a bien moins ses aises qu'avec les mots vrais, venus
-sans préparation, sans forme arrêtée, comme tout
-ce qui jaillit du prime saut de la pensée. Ceux-là ne
-sont arrivés qu'écrits, et on les a répétés comme on
-les avait lus; ceux-ci, au contraire, ont été d'abord
-entendus, très mal souvent, puis ont été redits plus
-mal encore. Pour les uns, qui ne passent que du
-livre au livre, il n'y a presque pas de causes d'altération;
-pour les autres, qui ont eu la forme parlée
-avant la forme écrite, il y en a mille. Ainsi Charles
-dit à Coligny&mdash;je prends dans le nombre la plus
-simple version du <i>mot</i> qui m'occupe ici, celle de
-l'historien de Thou: «La blessure est pour
-vous, la douleur est pour moy.» Quelqu'un qui<span class="pagenum"><a id="Page_221"></a>[Pg 221]</span>
-n'a entendu qu'à moitié, mais qui veut paraître
-avoir entendu tout à fait, répète la phrase comme
-il l'a recomposée, et l'on a cette variante: «La
-douleur des blessures est à vous, l'injure et l'outrage
-sont faicts à moy<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>.» Un autre se fait aussi l'écho
-de la royale parole, quoiqu'il n'en soit arrivé qu'un
-lambeau à son oreille, et nous avons cette troisième
-version<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>: «Vous avez reçu le coup au bras, et moy
-je le ressens au cœur.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366" class="label">[366]</a> La parole du roi se trouve ainsi reproduite dans le
-<i>Réveil-Matin des Massacreurs</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367" class="label">[367]</a> C'est celle qui a été adoptée par Le Laboureur.</p>
-
-</div>
-
-<p>Vous voyez la transformation: plus le <i>mot</i> marche,
-plus il prend ses aises; il grandit, il se prélasse
-dans sa formule amplifiée, <i>crescit eundo</i>.</p>
-
-<p>Quelquefois pourtant il suit le procédé contraire;
-il se resserre, il se condense, il prend la forme concentrée
-et brève de l'apophthegme; au lieu d'un
-discours l'on a une phrase; au lieu d'une lettre de
-vingt lignes l'on a cinq mots, comme nous l'avons
-vu par le célèbre: <i>Tout est perdu fors l'honneur</i>.</p>
-
-<p>L'histoire, malgré sa mauvaise réputation, s'y
-prend dans ce cas tout au rebours des commères de
-la fable.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_222"></a>[Pg 222]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XXXIII">XXXIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je ne dirai qu'un mot en courant du médecin
-Ambroise Paré, que le roi sauva, assure-t-on, de
-la mort, quoiqu'il fût très bon calviniste<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>. Je laisserai
-à un savant de ma connaissance<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a> le soin de
-vous prouver que Charles IX n'eut pas en cela
-grand effort de clémence à faire, puisque Paré,
-quoi qu'on en ait dit, était catholique<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368" class="label">[368]</a> Le <i>mot</i> de Paré: <i>Je le soignay, Dieu le guarit</i>, gravé
-sur sa statue à Laval, n'était qu'une réminiscence de ce
-que disait le roi de France à chacun de ceux qu'il touchait
-pour les écrouelles: «Le Roy te touche, Dieu te guérit.»
-(<i>V.</i> Du Peyrat, p. 793.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369" class="label">[369]</a> A. Jal, <i>Dictionnaire critique</i>, 1867, in-8º, p. 936-941.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370" class="label">[370]</a> M. Malgaigne, dans sa remarquable <i>Introduction</i> aux
-<i>Œuvres complètes</i> d'A. Paré (t. I, p. <span class="allsmcap">CCLXXIX</span>), avait émis
-déjà, sur ce sujet, des doutes équivalant presque à une
-négation absolue du fait accepté par tout le monde, depuis
-Brantôme (Sully, <i>Mémoires</i>, liv. I). C'est surtout au premier
-qu'il faut renvoyer le mensonge, rapporté deux fois
-dans ses <i>Hommes illustres</i>: au discours sur l'<i>Amiral Coligny</i>
-et à celui sur <i>Charles IX</i>. Il dit notamment en ce dernier
-endroit que le roi «incessamment crioit: <i>Tuez, tuez</i>, et
-n'en voulut jamais sauver aucun, sinon maistre A. Paré,
-son premier chirurgien...». L'erreur est double ici: d'abord,
-en ce que Charles IX, contre l'avis duquel le massacre eut
-lieu, voulut au moins qu'on épargnât Téligny, La Nouë,
-La Rochefoucauld et même l'Amiral; c'est Marguerite de
-Valois, sa sœur, qui le dit, et rien ne s'oppose à ce qu'on
-l'en croie (<i>Mémoires</i>, édit. L. Lalanne, p. 27-28); ensuite,
-parce que, je le répète, A. Paré, que Brantôme déclare
-avoir été le seul épargné, était de ceux qui n'avaient pas
-besoin de l'être, puisqu'il était catholique. M. Malgaigne
-(p. <span class="allsmcap">CCLXXX-CCLXXXII</span>) démontre qu'il en eut toujours les
-croyances. On trouve dans ses <i>Œuvres</i> des preuves de sa
-dévotion toute catholique au Saint-Esprit, et de sa confiance,
-très peu huguenote, dans les exorcismes, etc. Ce n'est pas
-tout: quand il mourut, où l'enterra-t-on? Dans une église,
-à Saint-André-des-Arcs, alors qu'Aubry, le plus enragé
-des prêtres ligueurs, en était curé! M. Jal, p. 938, a reproduit
-l'acte mortuaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"></a>[Pg 223]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Je ne chercherai pas non plus à éclaircir le mystère
-de la mort de Jean Goujon, qu'on prétend,
-sans preuve, avoir été massacré à la Saint-Barthélemy;
-je vous dirai seulement qu'il ne fut pas tué
-d'une balle sur son échafaud du Louvre<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>, ni, plus<span class="pagenum"><a id="Page_224"></a>[Pg 224]</span>
-certainement encore, au moment où il achevait de
-sculpter les belles nymphes de la fontaine des Innocents.
-En 1572, il y avait vingt-deux ans que ce
-travail était terminé.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371" class="label">[371]</a> Dans un de ces romans modernes qui ont tant
-ajouté aux mensonges que nous ont laissés les derniers
-siècles, l'on a été jusqu'à dire que c'est Charles IX qui, de
-son arquebuse, avait lui-même tué le sculpteur du Louvre.
-«Dans ce cas, dit M. de Longpérier, l'histoire ne laisse
-même pas, par son silence, le champ libre aux conjectures:
-nous trouvons dans un ancien historien que la reine
-Catherine de Médicis avait fait avertir Jean Goujon de ne
-pas sortir de chez lui.» (<i>Le Plutarque français</i>, <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
-notice sur <span class="smcap">Jean Goujon</span>.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Avant de tenter la solution de ce problème, il
-faudrait pouvoir porter la lumière sur tous les
-points de l'existence obscure du glorieux artiste;
-chercher, par exemple, où et quand il est né, avant
-de demander où et quand il est mort<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372" class="label">[372]</a> <i>V.</i> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 juillet 1850.&mdash;«Il
-serait même possible de supposer, dit encore M. de Longpérier
-dans son excellente notice, que Jean Goujon,
-contrairement à l'opinion reçue, n'est pas mort dans la
-triste journée de la Saint-Barthélemy. Les <i>Martyrologes</i>
-protestants, plusieurs fois réimprimés, et qui contiennent
-la liste fort exacte et fort détaillée des réformés qui périrent
-dans les troubles du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, ne font aucune mention
-de Jean Goujon.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_225"></a>[Pg 225]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXXIV">XXXIV</h2>
-</div>
-
-
-<p>«Guise, averti de se garder des assassins, répond:
-«Ils n'oseraient.» César, en pareille circonstance,
-avait dit la même chose. S'ensuit-il que
-Guise ait imité César? Non; mais il y avait dans
-Guise quelque chose de César. Guise ressemblait à
-César, mais il ne le copiait pas.»</p>
-
-<p>L'académicien Arnault, qui a écrit ces lignes
-dans un article de la <i>Revue de Paris</i>, sur les imitations
-plus ou moins fortuites d'actions ou de paroles,
-a tout à fait raison: c'est une rencontre de
-pensées inspirées par une rencontre d'événements
-semblables. Le <i>mot</i> de Guise, dont nous avons la
-preuve par tous les historiens de son temps, contribue<span class="pagenum"><a id="Page_226"></a>[Pg 226]</span>
-même à nous faire croire davantage à celui
-de César, dont l'authenticité nous est certifiée par
-un moins grand nombre de témoignages.</p>
-
-<p>Tout au rebours de celui-ci, le <i>mot</i> du duc de
-Joyeuse, s'écriant avant le combat de Coutras,
-lorsqu'il vit les soldats du roi de Navarre se mettre
-à genoux pour prier et non pas pour demander
-pardon, comme il le pensait: <i>Ces gens tremblent, ils
-sont à nous</i>; ce <i>mot</i>, dis-je, est évidemment renouvelé
-de vingt autres du même genre. C'est ce
-qu'avait dit Charles le Téméraire, à la bataille de
-Granson, lorsque, voyant les Suisses s'agenouiller,
-il estima qu'ils demandaient merci; c'est ce
-qu'avaient dit encore les Autrichiens à Frastenz<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>.
-Il n'y a que les anecdotiers comme L'Étoile,
-ou les historiens suspects comme d'Aubigné, qui
-prêtent cette parole à Joyeuse. Qu'en savaient-ils:
-l'un, puisqu'il était alors à Paris; l'autre, puisqu'il
-combattait dans le camp opposé? Sully, historien
-beaucoup moins inventif que d'Aubigné, n'en dit
-mot: c'est lui seul que je crois<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373" class="label">[373]</a> V. un article de M. de Golbéry, <i>Revue du XIX<sup>e</sup> siècle</i>,
-6 oct. 1838, p. 69.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374" class="label">[374]</a> Il n'y eut d'authentique à Coutras que le <i>mot</i> du
-Béarnais: «Nostre grand et brave roy Henry IV, rapporte
-Brantôme, avec de longues et grandes plumes bien pendantes,
-disoit à ses gens: «Ostez-vous de devant moy,
-ne m'offusquez pas, car je veux paroistre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_227"></a>[Pg 227]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Vous avez pu juger, par ce qui précède, que je
-n'ai pas grande foi dans ce que dit d'Aubigné. Je
-suis, en cela, de l'avis de plus d'un esprit raisonnable
-de son temps. Voici ce que Malherbe écrivait à
-son cousin, le 14 février 1620, dans une lettre déjà
-citée, lorsque le second volume de la première
-édition de l'<i>Histoire universelle</i> était encore dans
-sa nouveauté, et que le troisième, publié en effet
-bientôt après, était attendu:</p>
-
-<p>«Pour ce que vous m'escrivez au bas de vostre
-lettre touchant l'histoire de d'Aubigné, vous avez
-en ce volume, que je vous ay envoyé, tout ce qu'il
-a faict imprimer. Je crois bien qu'il sera suivy d'un
-troisième, mais il a si mal rencontré en ce commencement,
-que je crois qu'il y pensera de plus
-près dans l'advenir. Vous pouvez juger comme il
-doit parler véritablement des affaires du Levant et
-du Midy, puisqu'en ce qui s'est faict auprès de luy,
-par manière de dire à sa porte, il rencontre si
-mal. Le meilleur que j'y voye, c'est que ses mensonges
-ne feront pas geler les vignes, et que les
-denrées seront en la halle au prix qu'elles ont<span class="pagenum"><a id="Page_228"></a>[Pg 228]</span>
-accoustumé. C'est de quoy il est question. Tout le
-reste, vanité, sottise et chimère<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375" class="label">[375]</a> <i>Les Œuvres de messire François de Malherbe</i>, 1634
-in-8º, p. 464.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_229"></a>[Pg 229]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXXV">XXXV</h2>
-</div>
-
-
-<p>Le plus éloquent de nos rois, le mieux épris des
-grâces du bien dire, et le mieux disant lui-même,
-ce fut peut-être Henri III. «On sait, écrit l'abbé
-Coupé<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>, qu'il composait lui-même ses harangues,<span class="pagenum"><a id="Page_230"></a>[Pg 230]</span>
-et qu'il avait souvent le don de bien dire, s'il n'avait
-pas toujours celui de bien faire.» Cependant, il
-n'est pas resté un seul mot de lui. Tout à l'heure,
-nous avons trouvé une anecdote à son honneur, et
-c'est Louis XI que la tradition, toujours favorable
-aux princes populaires,&mdash;Louis XI le fut plus
-qu'aucun,&mdash;s'est empressée d'en gratifier. Henri III
-porte ainsi la peine de sa vie clandestine et perdue,
-la peine de son règne sans popularité.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376" class="label">[376]</a> <i>Essai de traduction des poésies de L'Hôpital</i>, t. II,
-p. 103.&mdash;<i>V.</i> Henry Estienne, <i>Epistre au roy</i>, en tête de
-la <i>Précellence du langage françois</i>.&mdash;Quand il monta sur
-le trône, Amyot composa pour lui un <i>Projet de l'Eloquence
-royale</i>, etc., publié pour la première fois, d'après le manuscrit
-autographe, dans la <i>Bibliothèque choisie du Constitutionnel</i>,
-t. I, p. 77. Le grand aumônier de France, en
-bon courtisan, y donne au roi plus d'éloges que de
-conseils. «Quant au jugement et à la mémoire, lui dit-il
-au chap. <span class="allsmcap">IV</span>, vous en avez, Sire, ce qu'on en peut souhaiter
-en un prince très accompli... Nous avons encore à déduire
-ce qui est de la troisième faculté de l'âme et de la première
-partie de l'éloquence qu'on nomme invention, en quoy la
-promptitude, vivacité et agilité de vostre esprit est incomparable.»</p>
-
-</div>
-
-<p>Il en est tout autrement pour Henri IV, qui lui
-pourtant ne «se faisoit pas gloire de passer pour
-excellent orateur», comme il le disait au commencement
-de sa <i>Harangue aux notables de Rouen</i>, un peu
-par ironie pour les prétentions oratoires de son prédécesseur<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>.
-Plutôt que de le laisser chômer, lui,
-d'esprit et de bonnes répliques, on s'en va, nous
-l'avons déjà bien montré, oui, l'on s'en va, pour
-lui en trouver, jusque chez les anciens. On eût
-mieux fait de s'en tenir aux <i>mots</i> qu'il dit réellement,<span class="pagenum"><a id="Page_231"></a>[Pg 231]</span>
-et dont le recueil n'est certes pas mince; on
-eût mieux fait surtout de nous transmettre, sans les
-frelater d'aucune sorte, les gaillardes paroles échappées
-à sa verve aimable et vaillante.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377" class="label">[377]</a> C'est une remarque de l'abbé Brizard en son livre si
-remarquable d'érudition pour son temps et si peu connu
-dans le nôtre: <i>De l'Amour de Henri IV pour les Lettres</i>,
-1785, in-12, p. 64.</p>
-
-</div>
-
-<p>Après une de ses victoires, répète-t-on partout
-en copiant une note de Voltaire dans la <i>Henriade</i><a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>,
-le Béarnais aurait écrit à celui de ses braves qu'il
-aimait le plus, et qui n'avait pas été de la partie:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378" class="label">[378]</a> Chant VIII, vers 109.&mdash;La <i>Biogr. univ.</i>, t. X,
-p. 262, a reproduit la lettre.</p>
-
-</div>
-
-<p><i>Pends-toi, brave Crillon; nous avons combattu à
-Arques et tu n'y étois pas.... Adieu, brave Crillon, je
-vous aime à tort et à travers.</i></p>
-
-<p>On a longtemps cherché et enfin on a trouvé,
-publié<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>, le vrai billet de Henri IV à Grillon,&mdash;c'est
-ainsi que le roi l'appelait,&mdash;et il est arrivé<span class="pagenum"><a id="Page_232"></a>[Pg 232]</span>
-alors ce que nous avons déjà vu pour la lettre de
-François I<sup>er</sup> après Pavie: le billet authentique a
-prouvé que les trois lignes fanfaronnes qui avaient
-eu la prétention de le résumer étaient tout bonnement
-un mensonge. Comme avec la lettre de François
-I<sup>er</sup>, et mieux même encore, on tenait là
-une pauvre vérité qui s'était faite erreur en s'abrégeant.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379" class="label">[379]</a> Berger de Xivrey, <i>Recueil des lettres missives de
-Henri IV</i> (<i>Collect. des docum. inéd.</i>), t. IV, p. 848. Cette
-lettre, dont l'original autographe se trouve dans les archives
-de M. le duc de Crillon, avait été imprimée, longtemps
-avant que Voltaire en donnât la <i>variante</i> qui l'a si complètement
-dénaturée, dans <i>le Bouclier d'honneur</i>, par P.
-Bening (Avignon, 1616, in-8º).&mdash;Elle fut aussi publiée,
-sauf deux ou trois altérations de texte et la dernière phrase,
-par M. de Valory, dans le <i>Journal militaire de Henri IV</i>
-(1821, in-8º), p. 259; et aussi par M. de Fortia d'Urban,
-dans la <i>Vie de Crillon, suivie de notes histor. et critiques</i>
-(1825, in-8º), t. I, p. 69-70.</p>
-
-</div>
-
-<p>D'abord ce n'est pas du champ de bataille d'Arques,
-où Crillon ne pouvait pas être, puisque en
-1589, selon M. Berger de Xivrey<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>, il n'avait pas
-encore combattu dans l'armée du roi, que la lettre
-est datée: c'est du camp devant Amiens, huit ans
-plus tard, le 20 septembre 1597. Pour donner plus
-d'éclat à la lettre, Voltaire aura cru devoir lui assigner
-une date plus éclatante, ou bien encore,
-comme l'a dit M. Berger de Xivrey, «son imagination
-aura suppléé à sa mémoire. Le siège d'Amiens,
-qui sortait du cadre de la <i>Henriade</i>, ne lui était pas
-aussi présent que le combat d'Arques.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380" class="label">[380]</a> Berger de Xivrey, <i>Recueil des lettres missives de
-Henri IV</i>, t. T, p. 848 et 899.&mdash;M. Borel d'Hauterive
-a été le premier à signaler la découverte faite par M. de
-Xivrey, dans un curieux article de son <i>Annuaire de la
-Noblesse</i>, 1851, p. 265-266.</p>
-
-</div>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, voici la lettre:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">«A M. <span class="smcap">de Grillon</span>.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>«Brave Grillon, pendés-vous de n'avoir esté icy<span class="pagenum"><a id="Page_233"></a>[Pg 233]</span>
-près de moy, lundy dernier, à la plus belle occasion
-qui se soit jamais veue, et qui peut-estre ne se verra
-jamais. Croyés que je vous y ay bien désiré. Le
-Cardinal nous vint voir fort furieusement, mais il
-s'en est retourné fort honteusement. J'espère jeudy
-prochain estre dans Amiens, où je ne sesjourneray
-gueres, pour aller entreprendre quelque chose, car
-j'ay maintenant une des belles armées que l'on
-sçauroit imaginer. Il n'y manque rien que le brave
-Grillon, qui sera toujours le bien venu et veu de
-moy. A Dieu. Ce <span class="allsmcap">XX</span><sup>e</sup> septembre, au camp devant
-Amiens.</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">«<span class="smcap">Henry.</span>»</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Remarquez que Henri IV ne tutoie pas Crillon. Il
-eût manqué, s'il l'eût fait, non pas seulement à l'une
-de ses habitudes, mais à l'un des usages de son siècle,
-où ces manies de familiarités, qui ont si trivialement
-ajouté au peu d'urbanité du nôtre, n'avaient
-pas cours encore, Dieu merci! Quant à la formule
-du billet, qui semble avoir été l'une des raisons qui
-l'ont fait remarquer, ne vous en étonnez pas trop;<span class="pagenum"><a id="Page_234"></a>[Pg 234]</span>
-elle était ordinaire au Béarnais en pareilles occasions.
-On a de lui un billet au borgne Harambure, écrit
-tout à fait dans le même style:</p>
-
-<p>«Harambure, pendés-vous de ne vous estre
-point trouvé près de moy, en un combat que nous
-avons eu contre les ennemys, où nous avons fait
-rage, etc.... A Dieu, Borgne<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381" class="label">[381]</a> Berger de Xivrey, <i>Recueil des lettres missives de
-Henri IV</i>, t. IV, p. 375.&mdash;On conservait un billet du
-même genre, écrit par Henri IV à Fervacques, dans les
-archives du maréchal de Médavi, au château de Grancey
-(Fr. Barrière, <i>La Cour et la Ville</i>, p. 22). Chaque grande
-famille, en effet, possédait en son trésor un certain nombre
-de lettres de ce roi si prodigue d'écrire pour ses amis, et
-si grand dépensier d'âme et d'esprit dans tout ce qu'il
-écrivait. C'est ainsi que le baron de Batz, issu en ligne
-directe au cinquième degré de Manaud de Batz, put communiquer
-toute la correspondance de Henri IV avec son
-aïeul à l'abbé Brizard, qui en détacha le premier cet admirable
-fragment, tant de fois cité depuis, notamment il y a
-quelques mois, par M. Feuillet de Conches, en ses <i>Causeries
-d'un Curieux</i>, t. III, p. 221: «Monsieur de Batz...,
-combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avois, comme
-le cuydiés, mesfiance de vous... Ceux qui suyvent tout
-droict leur conscyence sont de ma relygion, et je suis de
-celle de tous ceux-là quy sont braves et bons.» (<i>De
-l'Amour de Henri IV pour les Lettres</i>, p. 52.) Les Chastellux
-avaient aussi de ces billets en leurs archives. J'en citerai
-un récemment retrouvé, si leste et si gaillard, qu'il semble
-écrit sur la selle après le coup de l'étrier. Henri part du
-camp de Nangis pour faire le siège de Montereau, couper
-les deux rivières de Marne et de Seine, et enlever toutes
-provisions aux Parisiens. «C'est, dit-il, estre bon medesyn
-de mon peuple, et n'est telle vigueur de dyette pour
-le remettre en santé.» Puis il ajoute, recommandant à
-Chastellux d'arrêter cinq bateaux de vin, qu'on lui signale
-comme descendant la Seine: «Ne leur laissés rien passer
-avant la convalescence, ce sera pour la fester tous ensemble.»
-(<i>Catal. des Autogr.</i>, du M<sup>is</sup> Raffaelli, 1863, in-8º,
-p. 23-24.)&mdash;Quant aux prétendues lettres du même roi à
-François Miron, citées, il y a quelques années, avec le
-plus grand sérieux, par plusieurs journaux, on sait qu'elles
-sont complètement fausses. M. Berger de Xivrey l'a prouvé
-sans réplique, à la grande confusion de certains hommes
-d'État, qui en avaient déjà détaché quelques citations pour
-émailler leur éloquence administrative (<i>V.</i> le <i>Moniteur</i> du
-31 mai 1858).</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"></a>[Pg 236]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXXVI">XXXVI</h2>
-</div>
-
-
-<p>«La couronne vaut bien une messe.» D'autres
-disent: «Paris vaut bien une messe.»</p>
-
-<p>Peu m'importe; sous l'une ou l'autre forme, c'est,
-à mon sens, un mot très-impudent. Si Henri IV en
-eut la pensée, lorsqu'il prit la résolution d'abjurer,
-pour en finir avec les difficultés qui lui barraient le
-libre chemin du trône et l'entrée dans sa bonne
-ville, il fut certes trop adroit pour le dire. Rétablissez-le
-tel qu'il est, ce <i>mot</i>, rendez-le surtout à qui il
-appartient réellement, et il va devenir tout à coup
-d'une grande justesse, d'une incontestable vraisemblance.</p>
-
-<p>C'est une des babillardes des <i>Caquets de l'Accouchée</i><a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a><span class="pagenum"><a id="Page_237"></a>[Pg 237]</span>
-qui va vous édifier à ce sujet et faire ainsi leçon
-à l'histoire, sa commère. «Il est vray, dit-elle,
-la hart sent toujours le fagot; et comme disoit un
-jour le duc de Rosny au roy Henry le Grand, que
-Dieu absolve, lorsqu'il luy demandoit pourquoy il
-n'alloit pas à la messe aussi bien que luy: «<i>Sire,
-sire, la couronne vaut bien une messe.</i>»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382" class="label">[382]</a> <i>V.</i> notre édition, <i>Bibliothèque elzévirienne</i> de P. Jannet,
-p. 172-173.</p>
-
-</div>
-
-<p>J'aurais eu du regret de laisser ce mot à Henri IV,
-mais je me serais bien plus encore gardé de le lui
-enlever s'il lui eût appartenu. A chacun ce qu'il
-fit ou ce qu'il dit, bien ou mal. Mon système n'est
-pas celui de M. C. de Montigny qui, élucidant, il y
-a quelque temps, dans un travail d'ailleurs remarquable
-et décisif<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>, la question du procès du maréchal
-de Biron, la culpabilité du condamné et les raisons
-de sa condamnation, déclare, en concluant, qu'il
-n'eût pas publié ses recherches si le résultat en eût
-été défavorable à Henri IV. Bien qu'il eût été convaincu
-dans ce cas de pouvoir faire absoudre la mémoire
-d'un innocent, il n'aurait point parlé! Ses mains
-pleines de vérité ne se seraient pas ouvertes parce
-que ces vérités eussent été fatales à la popularité<span class="pagenum"><a id="Page_238"></a>[Pg 238]</span>
-d'un roi! «Dois-je dire, écrit-il, qu'il m'en eût
-coûté de trouver Henri IV coupable de la mort d'un
-innocent, et que ces recherches personnelles n'eussent
-jamais vu le jour de la publicité, si j'avais acquis
-la conviction qu'une mesquine jalousie seule
-avait armé de vengeance le bras du Béarnais?
-Oui, je crois devoir faire cet aveu. J'eusse préféré
-taire la vérité à l'histoire sur un point du reste d'une
-bien microscopique importance, plutôt que de ternir,
-de propos délibéré, la mémoire d'un roi resté si populaire.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383" class="label">[383]</a> <i>Le maréchal de Biron; sa vie, son procès, sa mort</i>, 1861,
-in-12.</p>
-
-</div>
-
-<p>A cette théorie de l'écrivain moderne sur
-Henri IV, je laisserai répliquer celui même qui fit
-de son temps son histoire. «S'il y a, dit Pierre
-Mathieu, perfidie à écrire des choses fausses, c'est
-une honteuse couardise à dissimuler les vraies.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"></a>[Pg 239]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XXXVII">XXXVII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Revenons à Sully. Il fut un jour invité, par un
-bref venu directement du pape<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>, d'avoir à se faire
-catholique. A cette prière du pontife il répondit par
-une lettre qui contenait un refus, mais très respectueux.
-L'une des dernières phrases était celle-ci:
-«Je publieray en tout lieu vostre gloire et louange
-immortelles, rendant mille grâces à Vostre Sainteté
-des belles admonitions qu'il luy a plu me faire, et
-la suppliant en toute humilité de ne trouver mauvais
-si, estimant ne pouvoir faire aucune action plus<span class="pagenum"><a id="Page_240"></a>[Pg 240]</span>
-louable qu'en imitant les vostres, j'adresse mes très
-ardentes prières à ce grand Dieu, créateur de toutes
-choses, afin qu'il luy plaise, estant le père des resplendissantes
-lumières, assister et illuminer de son
-saint esprit vostre zèle et béatitude, et luy donner
-de plus en plus entière connoissance de sa vérité et
-bonne volonté, en laquelle consistent le salut et la
-félicité éternelle de toute créature.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384" class="label">[384]</a> <i>Rapport au ministre sur les manuscrits français des
-bibliothèques d'Italie</i>, par M. P. Lacroix, in-8º, p. 42.</p>
-
-</div>
-
-<p>Savez-vous comment les biographes ont raconté
-l'affaire, comment surtout ils ont résumé la lettre
-et changé en une lourde insolence la politesse un
-peu matoise et un peu ironique, il est vrai, de la fin
-de cette dernière phrase? Écoutez ce petit passage
-de l'article <span class="smcap">Sully</span> dans le <i>Dictionnaire historique portatif</i>
-du bénédictin Chaudon:</p>
-
-<p>«Le pape lui ayant écrit une lettre qui commençait
-par des éloges de son ministère et finissait par le
-prier d'entrer dans la bonne voie, le duc lui répondit
-qu'<i>il ne cessait, de son côté, de prier Dieu pour la conversion
-de Sa Sainteté</i><a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385" class="label">[385]</a> M. Berriat Saint-Prix en a fait le sujet d'une intéressante
-dissertation: <i>Recherches sur une réponse attribuée à
-Sully</i>, Paris, 1825, in-8º.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il est impossible de pousser plus loin cet abus
-dont je vous parlais, et qui consiste à résumer les<span class="pagenum"><a id="Page_241"></a>[Pg 241]</span>
-paroles pour les altérer, cette rage de brutaliser le
-vrai, cette manie de traduction concise d'une vérité
-en mensonge.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_242"></a>[Pg 242]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XXXVIII">XXXVIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je pourrais, aidé de Bassompierre<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>, réfuter très
-facilement ici la fable du grand veneur de Fontainebleau
-et de ses tapages giboyeux et lointains dans
-les bois pendant le règne de Henri IV; je pourrais
-aussi vous montrer en quelques mots que la chanson
-de <i>la Belle Gabrielle</i> n'est de ce roi, ni pour les
-paroles,&mdash;dont une partie, le refrain, date de bien
-avant lui, j'en ai la preuve<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>;&mdash;ni pour l'air encore<span class="pagenum"><a id="Page_243"></a>[Pg 243]</span>
-moins<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>, puisque, selon le cardinal Duperron,
-qui le connaissait bien, Henri IV n'entendait rien
-«ni en la musique ni en la poésie<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>»; mais c'est
-une question que je réserve pour le temps où je
-ferai l'histoire des chansons populaires. Il me serait
-très facile encore de vous faire voir que l'on a calomnié
-le <i>Diable à quatre</i> dans la pratique du premier
-de ses <i>talents</i>, celui de boire, quand on a prétendu
-qu'il aimait de passion le vin de Suresnes, près
-Paris, tandis qu'en réalité c'est le <i>Suren</i>, petit vin
-blanc <i>suret</i> du <i>Clos du Roi</i>, dans le Vendômois, qui
-le délectait plus que tout autre; mais j'ai déjà traité
-quelque part<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>, d'après un curieux renseignement
-donné par Musset-Pathay<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>, cette question importante,<span class="pagenum"><a id="Page_244"></a>[Pg 244]</span>
-et j'ai trop à dire encore pour avoir le temps
-de me répéter ici.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386" class="label">[386]</a> <i>Observations sur l'Histoire de France de Dupleix</i>, p. 55.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387" class="label">[387]</a> <i>V.</i> le <i>Bulletin de l'Académie de Bruxelles</i>, t. XI,
-p. 380.&mdash;M. Ph. Chasles pense aussi avec raison (<i>Revue
-des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> juin 1844) que la chanson</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Viens, Aurore,</div>
- <div class="verse indent0">Je t'implore, etc.,</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>n'est pas de Henri IV. <i>V.</i> encore Sainte-Beuve, <i>Derniers
-portraits</i>, p. 63. C'est, je crois, La Borde qui l'attribua le
-premier à Henri IV, dans le t. IV de ses <i>Essais sur la
-musique</i>, où l'abbé Brizard la reprit pour son livre cité
-tout à l'heure. Il espérait, dit-il, p. 92-93, qu'on lui ferait
-«voir l'original écrit de la main du Roi»; je crois bien
-qu'il l'espéra toujours. La première citation que j'en ai vue
-est dans les <i>Stromates</i> de Jamet le jeune, t. I, p. 984. Il
-n'en nomme pas l'auteur, ce qu'il n'eût pas manqué de
-faire si à cette époque déjà, c'est-à-dire en 1736, ces couplets
-eussent passé pour être de Henri IV.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388" class="label">[388]</a> <i>V.</i> Fétis, <i>Curiosités de la musique</i>, 1<sup>re</sup> édition, p. 376.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389" class="label">[389]</a> <i>Perroniana</i>, p. 167.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390" class="label">[390]</a> <i>Variétés histor. et littér.</i>, t. III, p. 133, note.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391" class="label">[391]</a> Dans son excellent livre, aujourd'hui introuvable,
-<i>Bibliographie agronomique</i>, 1810, in-8º, p. 459.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce sont là d'ailleurs, comme la grande affaire des
-dindons importés par les jésuites, selon les uns, ou,
-selon d'autres, naturalisés en France à une époque
-bien antérieure<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>; comme aussi la grave querelle relative
-aux bas de soie de Henri II<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>; ce sont là, dis-je,
-de petits faits accessoires, de petites discussions
-incidentes dont je ne puis m'occuper même en passant.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392" class="label">[392]</a> <i>V.</i>, à ce sujet, une très curieuse note de M. L.
-Dubois, <i>Chansons d'Olivier Basselin</i>, édit. Ad. Delahays,
-in-18, p. 33-34, et un article du <i>Magasin pittor.</i>, 1835,
-p. 62.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393" class="label">[393]</a> Mézeray a écrit (<i>Abrégé chronologique</i>, in-4º, p. 1388)
-que Henri II fut le premier qui porta des bas de soie aux
-noces de sa sœur, et depuis, je ne saurais dire combien
-d'<i>Histoires</i>, de <i>Dictionnaires des origines</i>, etc., ont répété la
-phrase. C'est cependant tout le contraire qu'il faut croire
-pour être dans la vérité, telle que nous la tenons d'un
-contemporain même, d'Olivier de Serres, qui certes devait
-la savoir. Il vient de parler d'Aurélien, qui ne voulut
-jamais «porter de robe de soie», et il ajoute: «Semblable
-modestie se remarque du roy Henry second, <i>n'ayant jamais
-voulu porter de bas de soie</i> encore que l'usage en fust jà
-receu en France.» (<i>Théâtre d'agriculture</i>, édit. François de
-Neufchâteau, in-4º, t. II, p. 107.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce qui, pour moi, est une affaire bien autrement
-importante ici, c'est la <i>Poule au pot</i> du bon roi. En a-t-il<span class="pagenum"><a id="Page_245"></a>[Pg 245]</span>
-parlé? l'a-t-il souhaitée sur la table du paysan
-chaque dimanche? Je n'en doute pas. Cette parole-là
-est un <i>mot</i> de son cœur, et j'y crois plus qu'à
-ceux de son esprit. On se la répétait aux règnes suivants,
-même chez les ministres, et il semble que
-Colbert s'était fait une loi de satisfaire au royal et
-paternel souhait. Le passage suivant d'une de ses
-lettres à l'intendant de Tours, Voisin de la Noiraye<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>,
-n'est qu'une paraphrase du <i>mot</i> de Henri IV, son
-désir transformé en vague espérance. Colbert demande:
-«si les paysans commencent à estre bien
-vestus et bien logés, et s'ils pourront enfin se réjouir
-un peu, aux jours de feste et de noces». Je crains
-bien que la réponse de l'intendant n'ait pas été satisfaisante.
-La poule n'était pas encore au pot, bien
-qu'on la plumât depuis longtemps, comme disait la
-vieille épigramme.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394" class="label">[394]</a> <i>Correspondance administrat. de Louis XIV</i>, à la date du
-21 nov. 1670.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"></a>[Pg 246]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XXXIX">XXXIX</h2>
-</div>
-
-
-<p>«Henry le Grand, dit le chevalier de Méré<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>,
-trouvoit bon tout ce qu'on lui disoit de facétieux,
-et le feu roy (Louis XIII), qui se plaisoit assez à
-dire de bons mots, aimoit encore mieux que l'on se
-défendist agréablement.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395" class="label">[395]</a> <i>Œuvres posthumes</i>, p. 282.</p>
-
-</div>
-
-<p>Cependant, de ce roi ami des bonnes ripostes pas
-un <i>bon mot</i> n'est resté. Il fut impopulaire comme
-Henri III, et comme lui il en porte la peine. Aux
-autres on prête de l'esprit; à ceux-là, on ne fait
-même pas honneur de celui qu'ils ont eu.</p>
-
-<p>Ce que Richelieu dit dans son <i>Testament politique</i><a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>,<span class="pagenum"><a id="Page_247"></a>[Pg 247]</span>
-sur les plaisanteries des rois, plus cruelles dans leur
-bouche que dans toute autre, doit être à l'adresse de
-son maître. Ce sont de belles paroles, comme vous
-allez voir, et que Péréfixe a eu grand tort d'enlever
-au cardinal pour les prêter au Béarnais<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>. Le <i>Diable
-à quatre</i>, qui ne sut jamais retenir un bon mot
-contre personne, n'était pas d'humeur à se faire à
-lui-même cette grave leçon de silence:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396" class="label">[396]</a> P. 199. On voit que, malgré Voltaire, je crois à ce
-livre, dont il ne cessa de combattre l'authenticité. J'ai pour
-moi La Bruyère, Foncemagne, le P. Griffet, qui me
-semblent en histoire d'aussi bonnes autorités que l'auteur
-de l'<i>Essai sur les mœurs</i>. Le P. Griffet, pour affirmer son
-témoignage, invoquait celui de Huet, qui avait vu le ms.
-dont on s'était servi pour l'impression, et que la nièce du
-cardinal, M<sup>me</sup> d'Aiguillon, avait prêté. (<i>Traité des différentes
-preuves...</i>, 1770, in-8º, p. 102.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397" class="label">[397]</a> <i>Hist. de Henri IV</i>, Paris, 1681, in-8º, p. 54-55.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Les coups d'épée se guérissent aisément, mais
-il n'en est pas de même de ceux de la langue, particulièrement
-de celle des rois, dont l'autorité rend
-les coups presque sans remède, s'il ne vient d'eux-mêmes.
-Plus une pierre est jetée de haut, plus elle
-fait d'impression où elle tombe.»</p>
-
-<p>Louis XIII, d'après ce que nous a dit Méré, en
-aurait lancé beaucoup de cette sorte dans le jardin
-de ses amis; mais, encore une fois, personne ne les
-a ramassées.</p>
-
-<p>Les seuls faits qu'on raconte de ce prince sont<span class="pagenum"><a id="Page_248"></a>[Pg 248]</span>
-presque tous ridicules; les seuls <i>mots</i> qu'on répète
-de lui sont odieux. Par bonheur pour sa mémoire,
-il n'est pas bien difficile de prouver que les uns et
-les autres sont inventés. L'aventure du billet que
-M<sup>lle</sup> de Hautefort cache dans son sein et que la
-main pudique du roi n'ose aller y prendre, est un
-conte fabriqué par l'auteur du mauvais livre: <i>Intrigues
-galantes de la cour</i>, dans lequel il se trouve pour
-la première fois.</p>
-
-<p>L'anecdote du volant qui va se nicher à la même
-charmante place, et que le roi n'ose reprendre qu'avec
-des pincettes et en fermant les yeux, n'est pas certainement
-plus vraie<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>: c'est une invention du prédicateur
-qui, faisant l'oraison funèbre de Louis XIII,
-ne crut pouvoir trouver mieux pour exalter par un
-exemple la vertu la plus célèbre de ce chaste roi. On
-s'en est bien moqué dans le <i>Segraisiana</i><a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398" class="label">[398]</a> Elle se trouve dans la <i>Biogr. univers.</i>, 1<sup>re</sup> édit.
-t. XLI, p. 223-224.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399" class="label">[399]</a> P. 174-175.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Un prédicateur, y est-il dit, faisoit le panégyrique
-de Louis XIII, et en le louant de sa chasteté,
-il en rapportoit cet exemple avec une grande exagération:
-«Ce prince, disoit-il, jouant un jour au
-volant avec une dame de sa cour, et le volant<span class="pagenum"><a id="Page_249"></a>[Pg 249]</span>
-étant tombé dans le sein de la dame, la dame
-voulut qu'il vînt l'y prendre. Que fit ce chaste
-prince pour éviter le piège qu'on lui tendoit? Il
-alla prendre les pincettes au coin de la cheminée,
-etc.» Cela seroit bon à mettre dans un
-<i>Asiniana</i>. C'est se moquer, d'amuser un grand auditoire
-de ces bagatelles; aussi un gentilhomme se
-leva et cria hautement: «Il auroit bien mieux fait
-de ne me pas mettre à la taxe,» ce qui fit rire
-toute la grande assemblée.»</p>
-
-<p>Quel était le prédicateur? peut-être le P. Joseph,
-peut-être saint Vincent de Paul, qui, sur ce point-là
-surtout, servaient, par la colère de leurs sermons,
-la pudeur chatouilleuse du roi. Blot, dans ses
-<i>Rêveries</i>, <i>Rébus</i>, etc., dont Lancelot possédait le
-manuscrit, après avoir fait une très spirituelle dissertation
-sur le <i>beau tétin</i><a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>, parle de l'horreur qu'en
-avait Louis XIII, «qui le regardoit comme damnation
-et lui faisoit même des avanies, ce qui faisoit,
-ajoute-t-il, que le P. Joseph et Vincent de Paul ne
-tarissoient pas en invectives sur cette partie de l'ornement
-des belles».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400" class="label">[400]</a> Citée, d'après le ms. que lui avait prêté Lancelot
-par Jamet, dans ses <i>Stromates</i>, t. II, p. 1014.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_250"></a>[Pg 250]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XL">XL</h2>
-</div>
-
-
-<p>«Quand M. le Grand (Cinq-Mars) fut condamné,
-il (Louis XIII) dit: «Je voudrois bien voir la grimace
-qu'il fait à cette heure sur cet échafaud.»
-C'est un mot horrible. Tallemant fait bien son
-métier de médisant quand il le répète<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>; mais
-M. Bazin remplit encore mieux sa mission d'historien
-sérieux quand il semble n'y pas croire, en
-disant: «Aucun témoin digne de foi ne garantit
-l'anecdote<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401" class="label">[401]</a> <i>Historiettes</i>, édit. in-12, t. III, p. 58.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402" class="label">[402]</a> <i>Hist. de Louis XIII</i>, t. IV, p. 416.</p>
-
-</div>
-
-<p>Louis XIII ne pouvait savoir à quelle heure ni
-même quel jour l'exécution avait lieu, puisqu'elle<span class="pagenum"><a id="Page_251"></a>[Pg 251]</span>
-avait été tout à coup retardée à cause du bourreau
-de Lyon qui s'était cassé la jambe<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>, et par conséquent
-aussi ne pouvait-il pas tenir sur la <i>grimace de
-M. le Grand à cette heure-là</i> le propos qu'on lui
-prête.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403" class="label">[403]</a> <i>V.</i> Rosset, <i>Hist. tragiques</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Pour dire la vérité, ce <i>mot</i> me semble, comme à
-M. Paulin Paris<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>, la seconde édition abrégée de
-celui qu'on attribue au duc d'Alençon, lorsqu'on
-vint lui apprendre que le comte de Saint-Aignan
-avait été tué au <i>tumulte</i> d'Anvers, le 19 janvier 1583.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404" class="label">[404]</a> Tallemant des Réaux, <i>Historiettes</i>, nouvelle édition,
-t. II, p. 265, note.</p>
-
-</div>
-
-<p>«J'en suis bien marry,» dit-il. Souldain, se prenant
-à rire: «Je croy, dit-il, que quy eust pu
-prendre le loisir de contempler à cette heure-là
-Saint-Aignan, qu'on luy eust veu faire alors une
-plaisante grimace<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405" class="label">[405]</a> L'Estoille, <i>Journal</i>, édition de 1719, t. I, p. 156.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il n'y a que mensonge dans l'histoire de Cinq-Mars,
-telle qu'elle court le monde et les livres,
-depuis qu'un roman trop heureux en a faussé la
-vérité. Les pleurs ont, comme le rire, le don de
-désarmer. Le romancier nous a fait pleurer sur la
-jeunesse de Cinq-Mars, et nous n'avons plus vu son
-crime; le conspirateur de ruelle, le mignon de couchette<span class="pagenum"><a id="Page_252"></a>[Pg 252]</span>
-ambitieux, qui vendait la France à l'Espagne;
-le traître, enfin, a disparu. Toutes les déclamations
-de la sensiblerie se sont apitoyées sur lui; et
-tous les anathèmes se sont déchaînés contre Richelieu,
-dont la rigueur en cette circonstance arrêtait
-d'autres complots et sauvait la France des menaces
-du dedans conspirant avec le dehors. Cette rigueur
-de Richelieu fut sans doute impitoyable, mais,
-même contre de Thou, dont la part dans le complot
-n'est pas douteuse, elle n'eut rien que de
-juste. Il suffit de lire les <i>Mémoires</i> de Retz, qui fut
-alors sollicité de conspiration par de Thou<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>, pour
-être sûr de sa complicité<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406" class="label">[406]</a> <i>V.</i> dans l'édit. abrégée qu'il a donnée des <i>Mémoires</i>,
-p. 54, une note de M. Alph. Feillet, où il convient que de
-Thou fut plus coupable qu'on ne le croit.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407" class="label">[407]</a> C'est de Thou qui avait ménagé l'entrevue de Cinq-Mars
-avec M. de Bouillon (<i>Mém.</i> d'Arnault d'Andilly,
-<i>Collect. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. XXXIV, p. 67). On voit encore
-qu'il s'était fait recruteur de conjurés par une lettre à
-Alexandre de Campion, qu'il avait voulu, mais sans succès,
-entraîner dans le complot. M. C. Moreau, qui a publié
-cette lettre (<i>Mém.</i> de A. de Campion, édit. P. Jannet,
-p. 379), dit fort justement, et avec une certaine ironie, à
-l'adresse du roman indiqué tout à l'heure: «Il est certain
-que de Thou avait fait un peu plus que de garder le secret
-de son ami.»&mdash;P. Delaroche, dans son tableau, nous
-fait voir sur la même barque Cinq-Mars et de Thou,
-traînés à la remorque par le bateau du cardinal. C'est une
-erreur à effet, comme toutes celles des peintres. Richelieu
-n'était pas assez maladroit pour laisser ensemble les deux
-coupables. Cinq-Mars était dans un carrosse fermé et bien
-escorté, qui suivait les bords du Rhône, tandis que de
-Thou, seul dans la barque, descendait le fleuve à la remorque
-de Richelieu (<i>Athenæum</i>, 1854, p. 758).</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"></a>[Pg 253]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Le cardinal disait souvent: «On ne ramène
-guère un traître par l'impunité, au lieu que par
-la punition l'on en rend mille autres sages<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>.» Le
-supplice de Cinq-Mars ne fut que la sanglante mise
-en œuvre de cette loi sans merci qu'il s'était faite,
-et dont on retrouve une formule étendue dans son
-<i>Testament politique</i><a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>: «Être rigoureux pour les particuliers
-qui font gloire de mépriser les loix, c'est
-être bon pour le public... On ne sauroit faire un
-plus grand crime contre les intérêts publics qu'en se
-rendant indulgent envers ceux qui les violent.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408" class="label">[408]</a> <i>Mercure histor. et polit.</i>, juillet 1688, p. 7-8.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409" class="label">[409]</a> P. 24.</p>
-
-</div>
-
-<p>Quand Richelieu fut sur son lit de mort, «le curé
-lui demandant s'il ne pardonnoit point à ses ennemis,
-il répondit qu'il n'en avoit point que ceux de
-l'Estat». Le mot est vrai, et il dut le dire<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>. Or,
-c'est comme ennemi de l'État qu'il poursuivit Cinq-Mars
-et qu'il fit tomber sa tête. La lettre qu'il écrivit<span class="pagenum"><a id="Page_254"></a>[Pg 254]</span>
-à la malheureuse marquise d'Effiat, qui le suppliait
-pour son fils, respire toute l'inflexibilité d'un homme
-qui parle, non pour lui, mais pour l'État offensé.
-Voici cette lettre, qui est <i>inédite</i>, ou peu s'en faut<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410" class="label">[410]</a> <i>Mém.</i> de Monglat, <i>Collection Michaud</i>, 3<sup>e</sup> série, t. V,
-p. 133;&mdash;<i>Mém.</i> de Montchal, 1718, in-8º, p. 268.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411" class="label">[411]</a> Elle n'a été imprimée que dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>,
-15 nov. 1834, p. 427.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Si votre fils n'étoit coupable que de divers desseins
-qu'il a faits pour me perdre, je m'oublierois
-volontiers moy-même, pour l'assister selon votre
-désir: mais l'estant d'une infidélité inimaginable
-envers le Roy, et d'un parti qu'il a formé pour
-troubler la prospérité de son règne, en faveur des
-ennemis de cet Estat, je ne puis en façon quelconque
-me mesler de ses affaires, selon la prière que
-vous me faites. Je supplie Dieu qu'il vous console.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"></a>[Pg 255]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XLI">XLI</h2>
-</div>
-
-
-<p>On met souvent sur le compte de Richelieu cette
-parole patibulaire: «Qu'on me donne six lignes
-écrites de la main du plus honnête homme, j'y
-trouverai de quoi le faire pendre.» Si quelqu'un a
-dit cela pendant ce règne, c'est Laubardemont certainement,
-ou bien encore Laffémas<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412" class="label">[412]</a> Encore faut-il dire que celui-ci se lassa bien vite
-d'être bourreau, comme on le voit par une lettre où il
-demandait au chancelier Séguier d'être relevé de ses «emplois
-criminels... pour ne plus passer pour un homme de
-sang» (Sainte-Suzanne, <i>les Intendants de la généralité
-d'Amiens</i>, p. 239).</p>
-
-</div>
-
-<p>Richelieu ne descendait pas à ces détails de justicier
-farouche et de bourreau en quête de supplices.</p>
-
-<p>Il ne s'amusait pas non plus, croyez-moi, à faire<span class="pagenum"><a id="Page_256"></a>[Pg 256]</span>
-des antithèses sur le sang de ses victimes et sur la
-couleur de sa robe de cardinal. «Il avait dit, écrit
-M. Michelet<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>: «Je n'ose rien entreprendre que je
-n'y aie bien pensé; mais quand une fois j'ai pris
-ma résolution, je vais droit à mon but, je renverse
-tout, je fauche tout, et ensuite je couvre
-tout de ma robe rouge.» Ce sont là, s'écrie
-M. Michelet, des paroles qui font frémir.» Écoutez-les
-telles que Richelieu les a dites, et vous ne frémirez
-pas tant. Vous n'y trouverez, en effet, que
-l'expression d'une volonté inexorable qui, sans se
-faire gloire de <i>tout faucher</i>, marche toujours dans sa
-force et n'est arrêtée par rien: «Quand une fois
-j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but et je
-renverse tout de ma soutane rouge.».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413" class="label">[413]</a> <i>Précis de l'Hist. de France</i>, p. 237.</p>
-
-</div>
-
-<p>Un autre de ses <i>mots</i>, que Voltaire<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>, je ne sais
-pourquoi, trouve trivial, était celui-ci: «Tout par
-raison;» et c'est en effet par raison qu'il fit tout.
-La politique de Henri IV lui semblait être la vraie<span class="pagenum"><a id="Page_257"></a>[Pg 257]</span>
-politique de la France; il s'en rendit bien compte,
-et ne se donna d'autre tâche que de la continuer.
-Henri IV avait dit: «Je veux bien que la langue
-espagnole demeure à l'Espagnol; l'allemande à l'Allemand;
-mais toute la françoise doit être à moy<a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>.»
-C'était poser les véritables limites de la France.
-Richelieu, qui le comprit, dit à son tour: «Le but
-de mon ministère a été celui-ci: rétablir les limites
-naturelles de la Gaule; identifier la Gaule avec la
-France, et partout où fut l'ancienne Gaule constituer
-la nouvelle<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414" class="label">[414]</a> <i>Lettre du 21 mars 1768</i>, à M. de Taulès, dans laquelle
-il reprend quelques points de sa <i>Dissertation</i> tendant à
-prouver que le <i>Testament politique du cardinal de Richelieu</i>
-n'était pas de ce ministre. Cette <i>Dissertation</i>, imprimée
-dans son chapitre des <i>Mensonges imprimés</i>, a été mise à
-néant, avec toutes ses objections, par la <i>Lettre</i> de Foncemagne
-sur ce même <i>Testament politique</i>, 1769, in-12.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415" class="label">[415]</a> Mathieu, <i>Hist. de Henry le Grand</i>, t. II, p. 444.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416" class="label">[416]</a> <i>Testamentum politicum</i>, publié d'abord dans les <i>Elogia
-sacra</i> de Labbe, 1706, p. 253; puis à la suite de la <i>Lettre</i>
-de Foncemagne, p. 105.</p>
-
-</div>
-
-<p>Louis XIII le laissa faire, et pour cette liberté
-d'action accordée par lui à son ministre, il faut lui
-savoir presque autant de gré que s'il eût agi lui-même.
-S'effacer du premier rang pour passer volontairement
-au second n'est pas un mérite commun
-chez un souverain absolu: ce fut le mérite de
-Louis XIII, qui, après avoir bien calculé l'importance
-du fardeau qui lui était remis, et s'être avoué
-qu'il n'était pas de force à le porter dignement, le
-confia sans réserve à son ministre. Abnégation généreuse,
-car elle fut complète et persistante, sans<span class="pagenum"><a id="Page_258"></a>[Pg 258]</span>
-arrière-pensée de regret, sans révolte de vanité. Il
-consentit à ce que le cardinal fût, comme on l'a si
-bien dit, «le fondé de pouvoir universel de la
-royauté<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>». Jamais il ne revint, de lui-même, sur
-le mandat qu'il lui avait octroyé<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>. Ce fut, pourrait-on
-dire, une sorte de monarchie en commandite:
-le roi fournissait la puissance, le ministre en trouvait
-l'emploi; Louis XIII régnait, Richelieu gouvernait,
-et tous deux préparèrent ainsi l'avènement
-d'un prince qui pût tout à la fois gouverner et
-régner.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417" class="label">[417]</a> A. Thierry, <i>Essai sur l'histoire et la formation du
-Tiers-État</i> (<i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> mars 1850, p. 824).</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418" class="label">[418]</a> Il ne fallait pas moins que les obsessions les plus
-puissantes et les plus persistantes pour lui faire prendre
-une résolution contre son ministre. Rendu à lui-même ou
-à quelque bon conseil, il lui revenait toujours et tout entier,
-comme on le voit par ce qui arriva dans la <i>Journée
-des dupes</i>. <i>V.</i> dans nos <i>Variétés hist. et littér.</i>, t. IX, p. 309,
-la relation qu'en a donnée Saint-Simon, relation si peu
-connue, mais qui mérite tant de l'être, à tous égards, pour
-les faits qui s'y trouvent et pour le style incroyable qui
-les revêt.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce qui fit la durée et la prospérité de cette commandite
-monarchique, de ce pouvoir royal affermé
-en des mains ministérielles, c'est que l'homme de
-génie à qui l'exploitation était remise n'en retint
-jamais rien de ce qu'aurait pu réclamer l'ombrageuse<span class="pagenum"><a id="Page_259"></a>[Pg 259]</span>
-jalousie du maître. Toujours il fit remonter
-au roi l'honneur et l'éclat que ses actes pouvaient
-jeter sur la royauté. Dans tout ce qu'il a dit ou
-écrit, on ne trouve pas un mot qui ne soit à la glorification
-du pouvoir qu'il tient de Sa Majesté et
-sans lequel il n'eût rien fait. Jamais il ne parle
-autrement que dans ce passage de son <i>Testament
-politique</i><a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>: «Je promis à Votre Majesté d'employer
-toute l'autorité qu'il lui plairoit me donner.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419" class="label">[419]</a> P. 7.</p>
-
-</div>
-
-<p>Lorsqu'il craint de la part du roi, que tant d'ennemis
-entourent, quelque défaillance de bonne
-volonté, quelque défiance, qui en détruisant leur
-accord nuirait aux intérêts de l'État, il se permet
-de lui dire: «Je supplie Votre Majesté de repasser
-ce que je lui ai représenté plusieurs fois, qu'il n'y a
-point de prince en si mauvais état, que celui qui ne
-pouvant toujours faire par soi-même les choses à
-quoi il est obligé, a de la peine à souffrir qu'elles
-soient faites par autrui; et, qu'être capable de se
-laisser servir n'est pas une des moindres qualités
-que puisse avoir un grand roi<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420" class="label">[420]</a> P. 198.</p>
-
-</div>
-
-<p>Voilà Richelieu, toujours prêt à dire à Louis XIII:
-«Je souhayte votre gloire, plus que jamais serviteur<span class="pagenum"><a id="Page_260"></a>[Pg 260]</span>
-qui ayt esté n'a fait celle de son maître... je suis la
-plus fidèle créature, le plus passionné sujet et le
-plus zélé serviteur que jamais roy et maître ayt eu
-au monde<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>»; répétant sans cesse, à propos de cette
-gloire, qui ne vient que de lui: «Je n'oublieray
-jamais rien de ce que j'y pourray contribuer<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>»; et
-s'employant en effet de toutes les forces de son
-infatigable génie à ce service, où chacun le subit,
-tant il en pousse les moyens à l'extrême, mais où
-personne, même des plus hostiles, n'ose dire qu'il
-n'est pas nécessaire<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421" class="label">[421]</a> <i>Lettre au Roy</i>, publiée pour la première fois dans la
-<i>Revue des Deux-Mondes</i> du 15 nov. 1834, p. 424.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422" class="label">[422]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423" class="label">[423]</a> <i>V.</i> encore à ce sujet la relation de la <i>Journée des
-dupes</i>, par Saint-Simon.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Nous, dit M. Augustin Thierry<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>, qui avons
-recueilli le fruit lointain de ses veilles et de son
-dévouement patriotique, nous ne pouvons que nous
-incliner devant cet homme de révolution, par qui
-ont été préparées les voies de la société nouvelle.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<span class="pagenum"><a id="Page_261"></a>[Pg 261]</span>
-
-<p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424" class="label">[424]</a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> mars 1850, p. 836.</p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XLII">XLII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Lorsque Louis XIII était sur son lit de mort, le
-dauphin, qu'on venait de baptiser, et qu'il aurait
-interrogé sur son nom, aurait répondu, comme un
-enfant terrible: «Je m'appelle Louis XIV...», et
-le roi, tout agonisant, aurait répliqué: «Pas encore,
-mon fils, pas encore.»</p>
-
-<p>Ce petit dialogue, dont se fussent attristés les
-derniers moments du mourant, aurait besoin de
-preuves pour être accepté. Or, la relation très
-circonstanciée du valet de chambre Dubois et les
-<i>Mémoires</i> de La Porte n'en disent pas un mot. L'on
-me permettra donc d'en douter, en dépit de Montglat<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a>
-et du P. Griffet<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425" class="label">[425]</a> <i>Mémoires</i> (<i>Collect. Petitot</i>), p. 136.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426" class="label">[426]</a> <i>Hist. de Louis XIII</i>, t. III, p. 608.&mdash;L'éditeur du
-<i>Mémoire</i> de Dubois sur la mort de Louis XIII pense,
-comme nous, que le silence de ce très exact journal détruit
-le fait tout naturellement (<i>Collect. Michaud</i>, t. XI, p. 525,
-note).</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"></a>[Pg 262]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Nous voici aux premiers temps du grand règne;
-nous touchons à la Fronde, abordons-la.</p>
-
-<p>Pendant une de ses crises les plus violentes, le
-président Mathieu Molé, qui n'était pas, certes, un
-faiseur de phrases, a-t-il assez menti à ses habitudes
-gravement modestes et à son langage ordinaire,
-pour se permettre cette parole de matamore qui
-ronfle et s'étale dans tous les livres d'<i>Ana</i>: «Il y
-a loin du poignard d'un assassin à la poitrine d'un
-honnête homme»! Non, certainement. Il se contenta
-de dire avec la plus courageuse simplicité à ceux
-qui le menaçaient: «Quand vous m'aurez tué, il
-ne me faudra que six pieds de terre<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427" class="label">[427]</a> <i>Biogr. univ</i>., art. <span class="smcap">Molé</span> (Mathieu), p. 289, note.
-<i>V.</i> aussi dans le <i>Plutarque français</i> (<span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, p. 306),
-la notice que M. le comte Molé a consacrée au plus
-illustre de ses ancêtres.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le fanfaron paradait alors au théâtre et faisait
-tapage au cabaret; il ne siégeait pas encore au Parlement.</p>
-
-<p>Louis XIV, dont la jeunesse et même les amours
-eurent quelque chose de poli et de solennel, ne fit
-pas non plus asseoir avec lui sur le trône ce type<span class="pagenum"><a id="Page_263"></a>[Pg 263]</span>
-impudent et ferrailleur; loin de là, vous le savez
-tous. Aussi n'ai-je jamais voulu donner créance à
-ce qu'on nous raconte de sa prise de possession du
-pouvoir, de cette fameuse entrée qu'il aurait faite
-au Parlement, vêtu de la façon la plus cavalière et
-le fouet à la main. Passe encore pour le costume:
-<i>justaucorps rouge, chapeau gris et grosses bottes</i>, comme
-le dit Montglat, puisque alors le jeune roi chassait à
-Vincennes, et ne pouvait guère venir qu'en habit de
-chasse; mais je suis de moins bonne composition
-pour le reste.</p>
-
-<p>C'est alors, ajoute-t-on, qu'il aurait dit son
-fameux <i>mot</i>: «<i>L'État c'est moi.</i>» Je n'y ai pas cru
-davantage, et dernièrement un homme d'une haute
-compétence pour ce qui regarde cette époque,
-M. Chéruel, m'est venu prouver que j'avais bien
-fait de douter. Le pupille de Mazarin ne devait pas
-sitôt s'émanciper en Louis XIV: c'est son avis,
-comme c'est le mien<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428" class="label">[428]</a> Ce fut aussi celui de M. de Noailles. <i>V.</i> son <i>Hist. de
-M<sup>me</sup> de Maintenon</i>, t. III, p. 687-689.</p>
-
-</div>
-
-<p>Laissons donc parler l'auteur de l'histoire de
-l'<i>Administration monarchique en France</i><a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>. Après avoir
-exposé les nouvelles tendances du Parlement à la<span class="pagenum"><a id="Page_264"></a>[Pg 264]</span>
-rébellion dans les premiers jours d'avril 1665,
-M. Chéruel ajoute:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429" class="label">[429]</a> T. II, p. 32-34.</p>
-
-</div>
-
-<p>«C'est ici que l'on place, d'après une tradition
-suspecte, le récit de l'apparition de Louis XIV dans
-le Parlement, en habit de chasse, un fouet à la
-main, et qu'on lui prête la réponse fameuse aux
-observations du premier président qui parlait de
-l'intérêt de l'État: «L'État c'est moi.» Au lieu de
-cette scène dramatique qui s'est gravée dans les
-esprits, les documents les plus authentiques nous
-montrent le roi imposant silence au Parlement, mais
-sans affectation de hauteur insolente.»</p>
-
-<p>M. Chéruel, rappelant ensuite un <i>Journal</i> manuscrit
-où se retrouve la relation exacte de cette
-affaire, nous dit: «L'auteur, qui est si favorable
-au Parlement, aurait certainement signalé les circonstances
-que je viens de rappeler, si elles étaient
-réelles.»</p>
-
-<p>Ce même récit, qu'il nous est inutile de reproduire,
-comme l'a fait M. Chéruel, se termine par
-ces mots: «Sa Majesté s'estant levée promptement
-sans qu'aucun de la compagnie eust dit une seule
-parole, elle s'en retourna au Louvre et de là au bois
-de Vincennes, dont elle estoit partie le matin et où
-M. le cardinal l'attendoit.»</p>
-
-<p>Ainsi Mazarin attend le roi, pour apprendre de<span class="pagenum"><a id="Page_265"></a>[Pg 265]</span>
-lui comment tout s'est passé, pour savoir surtout
-comment le jeune prince a dit la leçon qu'il lui
-avait certainement faite lui-même<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>; et dans cette
-leçon, soufflée par le cardinal et dont l'élève ne dut
-pas se départir d'un mot, vous voudriez qu'une
-phrase comme celle-ci: «<i>L'État c'est moi</i>», aussi
-inquiétante au moins pour le pouvoir du vieux ministre
-que menaçante pour la puissance du Parlement,
-se fût glissée tout à coup? C'est impossible.
-L'État ce n'était pas encore Louis XIV, c'était toujours
-Mazarin.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430" class="label">[430]</a> C'était une des habitudes prudentes de Mazarin. On
-a su par ses <i>carnets</i> manuscrits, conservés à la Bibliothèque
-nationale, qu'il disait non seulement à Anne d'Autriche
-tout ce qu'elle devait faire, mais qu'il lui dictait tout ce
-qu'elle devait dire, et l'on a pu se convaincre aussi, par
-les <i>Mémoires</i> du temps, de la docilité de la reine. Ainsi,
-certaines paroles railleuses qu'il avait écrites pour elle sur
-le douzième de ses carnets (p. 95), afin qu'elle les apprît
-et pût, le moment venu, les adresser en se moquant à
-M. de Jarzé, se retrouvent presque mot pour mot dans le
-récit que nous a fait M<sup>me</sup> de Motteville de l'entretien de la
-reine avec Jarzé (<i>Collect. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. XXXVIII,
-p. 405-406).</p>
-
-</div>
-
-<p>Le <i>mot</i>, je dois l'avouer, n'en est pas moins très
-bien trouvé. Il ne lui faudrait, comme vraisemblance,
-qu'arriver un peu plus tard dans ce règne,
-dont il est la plus exacte, la plus formelle expression;<span class="pagenum"><a id="Page_266"></a>[Pg 266]</span>
-comme vérité, il ne lui manque que d'avoir
-été dit<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431" class="label">[431]</a> Dans un cours de droit public que Louis XIV fit
-composer sous l'inspiration de M. de Torcy, pour l'instruction
-du duc de Bourgogne, et dont Lemontey retrouva le
-manuscrit, on lit à la première page: «La nation ne fait
-pas corps en France; elle réside tout entière dans la personne
-du roy.» <i>L'État c'est moi</i> n'en disait pas tant (<i>Monarchie
-de Louis XIV</i>, etc., 1818, in-8º, p. 327).&mdash;Ajoutons,
-pour en finir avec ce <i>mot</i>, que, suivant les Anglais,
-c'est la reine Élisabeth qui l'aurait dit la première (<i>Rev.
-britann.</i>, mai 1851, p. 254).</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"></a>[Pg 267]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XLIII">XLIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Ces souvenirs de la puissance de Mazarin m'amènent
-tout naturellement à penser à son fameux
-<i>mot</i>: «Ils chantent, ils payeront», qui est vrai,
-quelle que soit la forme, plus ou moins française,
-sous laquelle il l'ait dit<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>, et pour lequel je ne trouve<span class="pagenum"><a id="Page_268"></a>[Pg 268]</span>
-qu'un commentaire possible; c'est cette jolie phrase
-dont on a fait honneur à tant de gens, excepté à
-Chamfort, qui l'a écrite: «La France est un gouvernement
-absolu, tempéré par des chansons<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432" class="label">[432]</a> Voltaire le donne ainsi: «Laissons-les dire et qu'ils
-nous laissent faire.» (<i>Lettre</i> à. M. Hénin, 13 sept. 1772.)
-Dans la <i>Vie de Mazarin</i>, il est reproduit dans cette espèce
-de patois mi-partie italien et français, qui était la langue
-du ministre, qui lui faisait prononcer <i>ognion</i> pour <i>union</i>, et
-écrire <i>Rocofoco</i> pour La <i>Rochefoucauld</i>, ainsi qu'on le voit
-sur un de ses <i>carnets</i>. Il disait donc: «S'ils chantent la
-cansonette, ils pagaront.» La princesse Palatine cite aussi
-le <i>mot</i>, en le faisant suivre d'une anecdote qui lui venait
-de je ne sais où: «Le cardinal Mazarin disoit: «La nation
-françoise est la plus folle du monde: ils crient et chantent
-contre moi, et me laissent faire; moi, je les laisse crier
-et chanter, et je fais ce que je veux.» Voici un tour
-plaisant dont il s'avisa; il faisoit parfois rechercher et saisir
-les libelles et les chansons qu'on faisoit contre lui, et il
-les faisoit vendre en secret; il a de cette manière gagné dix
-mille écus.» (<i>Nouvelles Lettres de la duchesse d'Orléans, née
-princesse Palatine</i>, 1853, in-12, p. 249.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433" class="label">[433]</a> <i>Œuvres choisies</i>, édit. A. Houssaye, p. 80.</p>
-
-</div>
-
-<p>Mazarin laissait chanter sans chanter lui-même;
-mais, à défaut de couplets, il faisait des <i>mots</i>.
-N'est-ce pas lui qui dit cette parole si spirituelle, à
-propos de la fille de Gaston, dont le canon de la
-Bastille braqué par ses ordres détruisit toutes les
-espérances qu'elle pouvait avoir d'épouser son royal
-cousin:</p>
-
-<p>«Mademoiselle,&mdash;lit-on dans le <i>Suppl. manuscrit
-du Ménagiana</i><a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>, où le mot attribué à tant d'autres,
-même au jeune roi, est enfin restitué au ministre,<span class="pagenum"><a id="Page_269"></a>[Pg 269]</span>
-son véritable auteur,&mdash;ayant autrefois fait tirer le
-canon de la Bastille sur l'armée du Roy, monseigneur
-le cardinal Mazarin dit en raillant qu'elle
-avoit tué son mary à coups de canon.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434" class="label">[434]</a> Fonds Bouhier, à la Biblioth., p. 78.&mdash;On a souvent
-dit que Mademoiselle mit elle-même le feu au canon. C'est
-une exagération du fait vrai. Elle ordonna de tirer, mais
-elle n'était même plus là quand les coups partirent. «L'on
-tira de la Bastille, dit-elle, deux ou trois volées de canon,
-comme je l'avois ordonné, quand j'en sortis.» (<i>Mémoires</i>,
-édit. Petitot, t. II, p. 111.)</p>
-
-</div>
-
-<p>L'histoire de Mazarin me remet aussi en mémoire
-un autre fait d'un ordre tout différent, moins politique,
-plus intime; certaine affaire d'amour, qui,
-racontée comme elle se passa, eût fait une très
-piquante histoire, mais qu'à toute force l'on a voulu
-gâter en roman sentimental et attendri, avec un <i>mot</i>
-au dénouement.</p>
-
-<p>C'est cet épisode de la passion de Louis XIV pour
-la nièce du cardinal, Marie Mancini, qui fut terminé
-par un départ, au lieu de l'être par un mariage,
-comme le roi l'avait sérieusement souhaité pendant
-quelque temps.</p>
-
-<p>Selon les versions les plus courantes, la belle,
-toute éplorée, lui aurait dit pour adieu: «Vous
-m'aimez, vous êtes roi, et je pars.» Mot charmant,
-sans doute, que tout le monde a répété,&mdash;même
-Saint-Simon<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>, qui ne s'amuse pas d'ordinaire à redire
-ainsi les paroles tendres,&mdash;mais auquel pourtant,
-malgré son charme, malgré l'autorité des<span class="pagenum"><a id="Page_270"></a>[Pg 270]</span>
-témoignages qui l'ont garanti, l'impitoyable Bayle
-n'a pas cru devoir faire grâce. Il eut raison, sauf
-pour un point, comme on verra.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435" class="label">[435]</a> Notes sur le <i>Journal de Dangeau</i>, dans Lemontey,
-<i>Monarchie de Louis XIV</i>, p. 170.</p>
-
-</div>
-
-<p>Au chapitre <span class="allsmcap">LXI</span> de ses <i>Réponses aux Questions
-d'un Provincial</i>, il remonte à l'origine du <i>mot</i>, et la
-trouve dans un roman<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a> sur lequel il daube d'importance,
-mais qu'il cite d'abord pour le mieux
-gourmander après. Voici les lignes qu'il en extrait:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436" class="label">[436]</a> <i>Le Palais-Royal</i> ou <i>les Amours de Madame de la Vallière</i>,
-1680, in-12, p. 66.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Le cardinal, dit-il, maria enfin sa nièce au duc
-de Colonna. Notre prince pleura, cria, se jeta à ses
-pieds, et l'appela son papa; mais enfin il étoit
-destiné que les deux amans se sépareroient. Cette
-amante désolée étant prête à partir, et montant
-pour cet effet en carosse, dit fort spirituellement à
-son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par
-l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes
-roi, et cependant je suis malheureuse et je pars.»
-Effectivement, le roi faillit mourir de chagrin de
-cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin s'en
-consola, selon les apparences<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437" class="label">[437]</a> Une preuve, au moins singulière, de la réalité de la
-douleur du roi se trouve dans le <i>Journal de sa santé</i>, dont
-le manuscrit existe à la Bibliothèque nationale (<i>Suppl.
-franç.</i>, nº 127, 1). Vallot, qui le soignait alors, crut bon
-de le saigner deux fois des pieds, six fois des bras, et de
-le purger quatre fois!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"></a>[Pg 271]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Cela cité, Bayle en appelle aussitôt à l'histoire
-pour attaquer et couler bas ce roman. «Je suis sûr,
-dit-il en commençant sa longue réfutation, que nous
-ne suivrons pas jusqu'au bout, je suis sûr que vous
-me pourriez nommer plus de cent personnes qui
-vous ont allégué ce discours de la demoiselle Mancini,
-non seulement comme une pensée délicate et
-ingénieuse, mais aussi comme un fait certain<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>, et
-cependant ce n'est qu'une fable romanesque et très
-impertinemment inventée. Car lorsque Marie Mancini
-partit de France pour aller épouser en Italie le
-connétable Colonna, elle n'avoit plus de part à
-l'amour du roi, et il n'étoit plus possible qu'elle
-conservât aucune espérance. Il y avoit plus de neuf
-mois que l'infante Marie-Thérèse étoit l'épouse de
-ce prince...»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438" class="label">[438]</a> Saint-Simon, dans le passage cité tout à l'heure, est
-un de ceux qui y ont cru le mieux. Il pense que le départ
-définitif de Marie suivit de près la fameuse phrase: «Elle
-partit toutefois, dit-il, et courut bien le monde depuis.
-C'étoit la meilleure et la plus folle de ces Mancines. Pour
-la plus galante on auroit peine à le décider, excepté la
-duchesse de Mercœur, qui mourut dans la première jeunesse
-et dans l'innocence des mœurs.»</p>
-
-</div>
-
-<p>Bayle cite alors, à l'appui de son dire, les <i>Mémoires</i><span class="pagenum"><a id="Page_272"></a>[Pg 272]</span>
-de Marie Mancini elle-même<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>, dédaignant, tant
-avec cette preuve il se croit sûr de son fait, de
-recourir aux <i>Mémoires</i> de l'abbé de Choisy<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>, qui
-eussent pu prêter de nouvelles forces à sa critique.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439" class="label">[439]</a> Brémond, <i>Apologie</i> ou les <i>Véritables mémoires de Marie
-Mancini, connétable de Colonna, écrits par elle-même</i>. Leyde,
-1678, in-12, p. 29 et suiv.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440" class="label">[440]</a> <i>Coll. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. LXIII, p. 237.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il omet toutefois un point très important: il ne
-dit mot d'une première séparation qui eut lieu
-avant celle dont parle le roman, c'est-à-dire en
-1659, entre le jeune roi et Marie Mancini, lorsque
-l'un partit pour chercher son épouse aux Pyrénées,
-tandis que l'autre, par ordre de son oncle, allait, la
-mort dans le cœur, s'exiler à Brouage. Alors se
-passa une scène où purent s'échanger les paroles
-d'adieu les plus tendres et les plus déchirantes.</p>
-
-<p>Les <i>Mémoires</i> de Marie, il est vrai, n'en disent
-rien, non plus que ceux de sa sœur Hortense,
-publiés par Saint-Réal<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>. M<sup>lle</sup> de Montpensier, qui
-mentionne légèrement cette touchante entrevue,
-mais qui semble avoir peur de parler, n'en dit pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_273"></a>[Pg 273]</span>davantage<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>. En revanche, M<sup>me</sup> de Motteville s'en
-explique à peu près nettement<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a>. C'est dans son
-récit que nous voyons apparaître le vrai <i>mot</i> dit
-par Marie Mancini, ce <i>mot</i> simple, sans emphase
-comme tout ce qui vient du cœur ému, ce <i>mot</i>
-que les historiens, ceux mêmes qui rétablissent le
-mieux la date de la scène<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>, ont tous oublié pour
-répéter la phrase qui en est la prétentieuse altération,
-et dont le roman critiqué par Bayle avait fait
-la fortune.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441" class="label">[441]</a> <i>Œuvres</i> de Saint-Réal, Paris, 1745, in-8º, t. VI,
-p. 161-162.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442" class="label">[442]</a> <i>Coll. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. XLII, p. 425.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443" class="label">[443]</a> <i>Coll. Petitot</i>, 2<sup>e</sup> série, t. XL, p. 11.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444" class="label">[444]</a> Walckenaër, <i>Mémoires sur la vie de M<sup>me</sup> de
-Sévigné</i>, t. II, p. 158.&mdash;Amédée Renée, <i>les Nièces de
-Mazarin</i>, 1856, in-8º, p. 268.&mdash;<i>Biogr. univ.</i>, art. <span class="smcap">Marie
-Mancini</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il fallut enfin, dit donc M<sup>me</sup> de Motteville,
-que le roi consentît à une séparation si rude et qu'il
-vît partir M<sup>lle</sup> de Mancini pour aller à Brouage, qui
-fut le lieu choisi pour son exil. Ce ne fut pas sans
-répandre des larmes, aussi bien qu'elle; mais il ne
-se laissa pas aller aux paroles qu'elle ne put s'empêcher
-de lui dire, à ce qu'on prétend: <i>Vous
-pleurez et vous êtes le maître!</i>»</p>
-
-<p>Voilà, encore une fois, le <i>mot</i> véritable, le seul
-que durent répéter les gens bien renseignés sur
-toute cette affaire<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>. Ce qui m'en assure, c'est que<span class="pagenum"><a id="Page_274"></a>[Pg 274]</span>
-Racine, composant, par ordre, pour célébrer un
-autre désespoir d'amour de Louis XIV, la tragédie
-de <i>Bérénice</i>, et persuadé qu'il serait d'un bon courtisan
-et tout à fait à propos de lui rappeler en
-même temps la première de ses passions<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a>, trouva
-moyen de glisser dans sa pièce la fameuse phrase
-tout entière, presque textuellement, au risque de
-n'en faire qu'un très mauvais vers. C'est à la scène V
-de l'acte IV. Bérénice, qui parle à la fois pour
-Marie Mancini et Henriette d'Angleterre, dit à
-Louis XIV, c'est-à-dire à Titus:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445" class="label">[445]</a> Le comte de Caylus, dans ses <i>Souvenirs</i>, au chapitre:
-<i>Anecdotes sur les amours de Louis XIV</i>, ne le reproduit pas
-autrement (p. 326).</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446" class="label">[446]</a> Il paraît d'ailleurs que cette allusion entrait dans le
-programme qu'Henriette d'Angleterre avait donné à Racine
-en lui commandant sa tragédie. Les mécomptes de son
-amour pour le roi, dont elle avait dû se résigner à n'être
-que la belle-sœur, étaient l'objet caché de cette pièce, mais
-elle voulait que l'histoire de la passion de Louis XIV pour
-Marie Mancini en fût l'objet apparent. «Elle avait en vue,
-non seulement, dit Voltaire, la rupture du roi avec la
-connétable Colonna, mais le frein qu'elle-même avait mis
-à son propre penchant, de peur qu'il ne devînt dangereux.»
-(<i>Siècle de Louis XIV</i>, ch. <span class="allsmcap">XXV</span>.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"></a>[Pg 275]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XLIV">XLIV</h2>
-</div>
-
-
-<p>Bayle a quelque part mis en doute une ou deux
-railleries prêtées gratuitement à Louis XIV<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>, et il a
-eu raison. Le grand roi savait quelle valeur les
-mots mordants auraient acquis dans sa bouche<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>;
-lors même que son esprit lui en eût fait trouver,<span class="pagenum"><a id="Page_276"></a>[Pg 276]</span>
-soyez donc sûr que, par bonté, par dignité surtout,
-il ne s'en fût pas permis un seul. M. de Lévis nous
-dit, dans ses <i>Souvenirs</i><a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>: «Les plus anciens courtisans
-se rappeloient lui avoir entendu faire une plaisanterie;
-mais, ajoute-t-il bien vite, on ne pouvoit
-en citer une autre.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447" class="label">[447]</a> Édit. in-fol., t. I, p. 12; t. II, p. 98.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448" class="label">[448]</a> «Car encores qu'un roy, dit Amyot au chap. <span class="allsmcap">V</span> de
-son <i>Projet de l'éloquence royale</i>, puisse non seulement dire
-mais aussi faire tout ce qui luy plaist: si est-ce qu'en ceci
-où il cherche du plaisir il y doibt avoir aussi quelque
-contentement pour ceuls à qui il parle; de sorte que ses
-propos semblent plutost chatouiller que piquer aigrement:
-tant pour retenir l'auctorité que telle chose diminue, que
-pour ce que les hommes souvent endurent fort impatiemment
-un traict de moquerie, mesmement quand il est
-jetté par celuy contre lequel on n'ose user de revanche.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449" class="label">[449]</a> 2<sup>e</sup> édit., p. 25-26.</p>
-
-</div>
-
-<p>Était-ce impuissance ou retenue d'esprit? L'une
-plutôt que l'autre. Ces quelques lignes de Bussy,
-que la vérité amène presque à être courtisan, vous
-en convaincront. «Le roy, dit-il, aime naturellement
-la société, mais il se retient par politique; la
-crainte qu'il a que les François, qui abusent aisément
-des familiarités qu'on leur donne, ne choquent
-le respect qu'ils luy doivent le fait tenir plus
-réservé...» A peine se permettait-il de rire aux
-choses les plus risibles. Quand cela d'aventure arrivait,
-c'était un événement qui faisait grand bruit à
-la cour, et dont Saint-Simon, rentré chez lui, prenait
-note pour ses <i>Mémoires</i><a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450" class="label">[450]</a> Il écrivait, par exemple, en pareil cas: «Le roy, tout
-<i>contenu</i> qu'il étoit, rioit aussi.» Or, notez bien ce mot
-<i>contenu</i>. Dans toutes les éditions qui précédèrent celle de
-M. Chéruel, on avait imprimé <i>content</i>. Comprenait qui
-pouvait. <i>V.</i> sur ces fautes d'impression de l'ancien texte,
-corrigées dans le nouveau, l'<i>Année littéraire</i>, par G. Vapereau,
-1858, in-12, p. 318.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_277"></a>[Pg 277]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Il ne parlait pas d'abondance, surtout lorsqu'il
-lui fallait avoir de l'esprit. S'il avait trouvé un mot
-gracieux pour quelqu'un, il le répétait presque toujours
-dans une circonstance pareille, à une autre
-personne. «Madame, dit-il à M<sup>me</sup> Scarron, en
-lui remettant le brevet de sa pension, je vous ai
-fait attendre longtemps; mais vous avez tant
-d'amis, que j'ai voulu avoir seul ce mérite auprès
-de vous.» Le cardinal Fleury disait que Louis XIV,
-en le nommant évêque de Fréjus, lui avait fait le
-même compliment<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451" class="label">[451]</a> Noël et Planche, <i>Éphémérides</i>, 1803, in-8º, <i>avril</i>,
-p. 144.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ne croyez donc pas désormais avec trop de facilité
-à toutes les paroles que vous verrez circuler
-sous le nom de Louis XIV, fussent-elles même
-assez d'accord avec ce qu'on sait de la solennité de
-son caractère. Si vous lisez dans le <i>Ménagiana</i><a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a>
-qu'un jour il dit à un seigneur de sa cour qui avait
-reçu une offense: «Comme ami, je vous offre mon
-bras; comme maître, je vous promets justice,»
-souvenez-vous que c'est un <i>mot</i> de Henri IV à
-Duplessis-Mornay, un jour que celui-ci, qui ne l'a
-pas oublié dans ses <i>Mémoires</i>, avait été outragé par<span class="pagenum"><a id="Page_278"></a>[Pg 278]</span>
-le jeune Saint-Phal<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>. Cette parole-là d'ailleurs
-semble au premier mot bien plus vraisemblable
-dans la bouche du Béarnais que dans celle de son
-petit-fils.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452" class="label">[452]</a> Édit. 1715, in-12, t. III, p. 134.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453" class="label">[453]</a> <i>Ducatiania</i>, t. II, p. 261.&mdash;M. Fr. Barrière, d'accord
-avec les <i>Mémoires</i> de La Porte (1830, in-12, p. 106),
-a de même, d'après les manuscrits du président Bouhier,
-restitué avec beaucoup de vraisemblance à Louis XIII un
-<i>mot</i> mis souvent sur le compte de Louis XIV. <i>V.</i> <i>Essai
-sur les mœurs et les usages du</i> <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, en tête des <i>Mémoires</i>
-de Brienne, t. I, p. 83-84.</p>
-
-</div>
-
-<p>A la mort de sa femme, Louis XIV aurait dit:
-«Le ciel me prive d'une épouse qui ne m'a jamais
-donné d'autre chagrin que celui de sa mort.»
-Vieille pensée, vieux <i>mot</i>, et qui feraient de Louis XIV
-un plagiaire de ces vers de Maynard<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">La morte que tu plains fut exempte de blâme,</div>
- <div class="verse indent0">Et le triste accident qui termina ses jours</div>
- <div class="verse indent0">Est le seul déplaisir qu'elle a mis dans ton âme.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454" class="label">[454]</a> <i>Œuvres</i>, p. 25.&mdash;Je ne crois pas davantage à ce
-billet, sur lequel Bruzen de la Martinière se récrie avec
-tant d'admiration, et que le roi, dit-il, avait écrit à un
-homme de qualité en le gratifiant d'une place considérable:
-«Je me réjouis avec vous, comme votre ami, du
-présent que je vous fais comme roy...» (<i>Nouveau portefeuille
-histor.</i>, p. 98.) L'abbé de Choisy (<i>Mémoires</i>, 1747,
-in-8º, p. 34) m'apprend que c'est à M. de La Rochefoucauld
-qu'il aurait écrit ce billet, en le nommant grand
-maître de sa garde-robe. Je n'y crois pas pour cela davantage.
-Je voudrais voir l'autographe.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"></a>[Pg 279]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Ne croyez pas non plus, de grâce, à ce compliment
-que Louis XIV aurait adressé à Boileau quand
-il lui présenta son épître sur le <i>Passage du Rhin</i>:
-«Cela est beau, et je vous louerois davantage si
-vous m'aviez loué moins.» Celui qui s'avisa le premier
-de cette belle phrase, dont Boileau ne parle
-pas (et eût-il manqué de le faire si elle lui eût été
-dite?), l'avait pillée mot pour mot dans la préface
-des <i>Mémoires</i> de la reine Marguerite. On sait que
-c'est une sorte de dédicace que la reine fait à Brantôme
-pour le remercier du chapitre élogieux qu'il
-lui avait consacré dans ses <i>Dames illustres</i>, oubliant
-que la reine Margot ne devait avoir place que parmi
-ses <i>Dames galantes</i>. «<i>Je louerois davantage vostre
-œuvre</i>, lui dit-elle se rendant justice, <i>si elle me louoit
-moins</i>.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"></a>[Pg 280]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XLV">XLV</h2>
-</div>
-
-
-<p>A propos de ce passage du Rhin, Louis XIV, s'il
-eût été sincère, n'eût pas eu tant à complimenter
-Boileau de son éloge.</p>
-
-<p>Il savait à quoi s'en tenir sur cet exploit. Bien
-que brillante, la réalité, mise auprès du panégyrique,
-devait avoir un peu pour lui l'air d'une parodie.</p>
-
-<p>Une armée passant à gué un fleuve, dans sa plus
-petite largeur, sous le feu d'une masure à moitié
-désemparée; un chef, le prince de Condé, qui, à
-cause de sa goutte, craint de se mouiller les pieds,
-et passe en barque au lieu de se lancer à cheval; un
-roi qui fait moins encore que le prince goutteux,
-et que sa <i>grandeur attache au rivage</i>, pour employer<span class="pagenum"><a id="Page_281"></a>[Pg 281]</span>
-la formule de poétique politesse consacrée par Boileau,
-tout cela méritait-il tant et de si beaux vers?</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">On affaiblit toujours tout ce qu'on exagère,</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>dit La Harpe<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>, et Boileau, en voulant renchérir
-sur le prestige de ce fait d'armes, a nui en effet à
-l'admiration qu'il pouvait mériter<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>; on a cherché
-l'histoire sous son épopée, et on l'a trouvée d'autant
-plus nue qu'il l'avait plus parée. «Quoi! ce
-n'est que cela,» s'est-on mis à dire, et dès lors les
-rieurs ont eu beau jeu.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455" class="label">[455]</a> <i>Mélanie</i>, acte I, sc. 1.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456" class="label">[456]</a> Il y eut de fort beaux détails; toute la maison du
-roi passant à la nage, par escadrons, est une admirable
-chose. (<i>V.</i> Quincy, <i>Hist. milit. de Louis XIV</i>, 1726, in-4º,
-t. I, p. 322.)</p>
-
-</div>
-
-<p>«Que je vous demande pardon, écrit Voltaire au
-président Hénault, le 1<sup>er</sup> février 1752, d'avoir dit
-qu'il y avait quarante à cinquante pas à nager au
-passage du Rhin! il n'y en a que douze, Pélisson
-même le dit. J'ai vu une femme qui a passé vingt
-fois le Rhin sur son cheval en cet endroit, pour
-frauder la douane de cet épouvantable fort du Tholus<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>.
-Le fameux fort de Schenk, dont parle Boileau,<span class="pagenum"><a id="Page_282"></a>[Pg 282]</span>
-est une ancienne gentilhommière qui pouvait se
-défendre du temps du duc d'Albe. Croyez-moi
-encore une fois, j'aime la vérité et ma patrie.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457" class="label">[457]</a> Voltaire aurait dû faire remarquer mieux encore que
-cet <i>épouvantable fort</i> n'était qu'une <i>maison de péage</i>. C'est
-ce que signifie <i>Toll-Huys</i> en flamand. (<i>Mercure de France</i>,
-octobre 1809, p. 361.)</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est l'absence de tout danger réel dans ce passage
-du Rhin qui fit blâmer, même par ses plus
-vifs admirateurs, le roi de ne l'avoir pas tenté de sa
-personne. Selon l'abbé de Choisy, ce fut une de ses
-fautes irréparables. Il ne la justifie pas, mais il
-l'explique. Le héros y perd, l'homme y gagne;
-car, ainsi qu'on va le voir, ce fut par déférence, par
-bonté qu'il négligea cette occasion de gloire. «Il y
-avoit, écrit l'abbé<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>, peu de danger à courir et une
-gloire infinie à acquérir. Alexandre et son Granique
-n'auroient eu qu'à se cacher. Il est vrai qu'il faut lui
-rendre justice; il le vouloit, mais M. le Prince, qui
-n'osoit pas mettre le pied dans l'eau à cause de sa
-goutte, s'y opposa. Comment eût-il osé passer en
-bateau, le roi passant à la nage? J'en suis témoin,
-j'y étois présent.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458" class="label">[458]</a> <i>Mémoires</i>, 1747, in-8º, p. 38. Plus loin, p. 43, l'abbé
-ajoute que le roi, d'après ce que lui en avait dit un
-ministre, se reprochait souvent d'avoir eu de la faiblesse
-dans cette occasion.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"></a>[Pg 283]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Pour le siège de Namur, la fameuse ode de Boileau
-est une autre mystification. Là rien ne manque,
-pas même les vers ridicules, c'est une parodie complète.
-Ce siège, où l'on vit en présence les deux
-grands ingénieurs du siècle, Vauban et Cohorn, est
-assez <i>mémorable</i>, suivant l'expression d'Allent<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>, pour
-qu'on n'ait pas besoin de le célébrer pompeusement.
-Les déclamations en vers ne font ici, comme pour
-le passage du Rhin, qu'exciter la taquinerie des
-railleurs, et les pousser à chercher si tout ce faste
-ampoulé ne cache pas quelque détail bien ridicule,
-agréable pâture pour leur malignité. Or, le siège de
-Namur leur prête le flanc pour cela; il n'y en eut
-pas de plus crotté.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459" class="label">[459]</a> <i>Hist. du corps du génie</i>, 1805, in-8º, p. 273, 312.</p>
-
-</div>
-
-<p>Lisez Saint-Simon, et vous verrez quel bel exploit,
-sous les auspices de saint Médard<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>, quelle belle victoire
-embourbée ce fut là. Louis XIV y fut pris de
-la goutte à son tour, et l'on ne savait comment<span class="pagenum"><a id="Page_284"></a>[Pg 284]</span>
-s'en tirer. Madame Deshoulières ne fut pas empêchée
-pour si peu; elle trouva moyen de dire dans
-son épître à la prosaïque maladie, que la <i>goutte</i> du
-roi était un bienfait pour l'armée, que sans cela il
-aurait menée trop vite:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460" class="label">[460]</a> «Le beau temps, dit Saint-Simon, se tourna en
-pluyes, de l'abondance et de la continuité desquelles personne
-n'avoit vu d'exemple, et qui donnèrent une grande
-réputation à saint Médard, dont la feste est au 8 juin. Il
-plut tout ce jour-là à verse, et on prétend que le temps
-qu'il fait ce jour-là dure quarante jours de suite. Le
-hazard fit que cela arriva cette année.» (<i>Mémoires</i>, t. I,
-ch. 1.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent8">Tout ce qu'affrontoit son courage,</div>
- <div class="verse indent0">En forçant de Namur les orgueilleux remparts,</div>
- <div class="verse indent8">Peignoit l'effroy sur le visage</div>
- <div class="verse indent0">Des généreux guerriers dont ce héros partage</div>
- <div class="verse indent0">Les pénibles travaux, les glorieux hazards.</div>
- <div class="verse indent8">Dans la crainte de luy déplaire</div>
- <div class="verse indent0">On n'osoit condamner son ardeur téméraire,</div>
- <div class="verse indent0">Bien qu'elle pût nous mettre au comble du malheur.</div>
- <div class="verse indent0">A force de respect on devenoit coupable:</div>
- <div class="verse indent8">Vous seule, Goutte secourable,</div>
- <div class="verse indent0">Avez osé donner un frein à sa valeur.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Est-ce charmant!</p>
-
-<p>Pendant que Boileau dans son ode, madame Deshoulières
-dans son épître, prenaient tant de peine
-pour mentir en mauvais vers, les comédiens italiens
-y mettaient moins de façons avec ce siège de Namur.
-Ils se donnaient bel et bien là-dessus leur
-franc-parler:</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Isabelle.</span> Vous estiez donc à Namur?</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Arlequin.</span> Si j'y estois! Ouy, par la sambleu!
-j'y estois; j'en suis encore tout crotté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_285"></a>[Pg 285]</span></p>
-
-<p>«<span class="smcap">Isabelle.</span> En quelle qualité serviez-vous, Monsieur,
-dans l'armée?</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Arlequin.</span> Moi servir! Eh! pour qui me prenez-vous
-donc? Je commandois en chef le détachement
-des brouettes qui enlevoient les boues du
-camp<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461" class="label">[461]</a> <i>Les Chinois</i>, par Regnard et Du Fresny, <i>Théâtre
-italien de Gherardi</i>, t. IV, p. 198-199.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"></a>[Pg 286]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XLVI">XLVI</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je pourrais, après avoir soufflé quelque peu,
-comme je viens de le faire ici, sur les rayons de la
-gloire du grand roi, donner une revanche à l'histoire
-de son règne, en me hâtant de biffer d'un
-trait de plume ce roman de l'incendie du Palatinat
-par Turenne, que Sandras de Courtilz a complaisamment
-inventé<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>; mais cette réfutation a été
-faite si complètement par le comte de Grimoard<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>,<span class="pagenum"><a id="Page_287"></a>[Pg 287]</span>
-et même par Voltaire<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>, que je ne pourrais ajouter
-aucun fait nouveau<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462" class="label">[462]</a> <i>Vie du vicomte de Turenne</i>, 1685, in-12, par Dubuisson
-(Sandras de Courtilz).</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463" class="label">[463]</a> <i>Histoire des dernières campagnes de Turenne</i>, 1782,
-in-fol., t. II, p. 117; ouvrage publié sous le pseudonyme
-de Beaurain fils. M. de Grimoard y prouve que s'il y eut
-d'horribles ravages dans le Palatinat, ce fut seulement en
-1689, lors de l'expédition du maréchal de Duras et du
-général Mélac. «On a fait brûler Spire, Worms, Oppeinheim,
-dit Dangeau, pour empêcher que les ennemis ne
-s'y établissent et n'en tirassent des secours.» (<i>Journal</i>,
-édit. complète, t. II, p. 406.)&mdash;C'est Louvois qui avait
-commandé ces ravages. «J'éprouve, écrit la Palatine, une
-douleur amère, quand je pense à tout ce que M. Louvois
-a fait brûler dans le Palatinat, je crois qu'il brûle terriblement
-dans l'autre monde.» (<i>Nouvelles Lettres</i>, p. 181.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464" class="label">[464]</a> <i>Lettre</i> à Collini, 21 octobre 1767.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465" class="label">[465]</a> Je dirai pourtant que d'après une lettre longtemps
-<i>inédite</i>, du marquis d'Hauterive à Bussy, datée du 10 août
-1674, il y avait eu des incendies dans plusieurs endroits
-du Palatinat, et que l'Électeur furieux avait alors fait
-défier Turenne, «lui demandant un jour et un lieu pour
-le combat» seul à seul. «La réponse de M. de Turenne a
-été que, bien loin que le feu ait été commandé, il avoit
-été expressément défendu, mais que quelques soldats des
-nôtres, ayant trouvé de leurs camarades brûlés par les
-paysans, ils s'étoient vengés sur les paysans par le feu
-même, et qu'il supplioit Son Altesse Électorale de lui
-conserver sa bonne volonté.» (<i>Correspondance de Bussy</i>,
-édit. Lud. Lalanne, t. II, p. 381.) M. d'Hauterive était
-fort bien renseigné, sa lettre donne en substance ce qui se
-trouve dans celle que Turenne écrivit lui-même à Louvois,
-quelques jours après. Il y réduit à quelques bourgades
-brûlées par représailles ce fameux incendie de toute une
-contrée. «Je lui mandai (à l'Électeur), écrit Turenne, ce
-qui est vrai, que si les soldats avoient brûlé sans ordre
-quelques villages, c'étoient ceux où ils avoient trouvé des
-soldats tués par les paysans.» (Rousset, <i>Hist. de Louvois</i>,
-t. II, p. 83.)</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est là certainement un <i>sinistre</i> tout gratuit que
-supposa le romancier, afin, sans doute, que cet
-épisode de sa romanesque histoire eût plus d'intérêt<span class="pagenum"><a id="Page_288"></a>[Pg 288]</span>
-et de couleur; ou bien plutôt encore à la sollicitation
-des ennemis de la France, pour jeter de
-l'odieux sur la politique de Louis XIV, en montrant
-quels moyens extrêmes il ne craignait pas d'employer
-quand il voulait pousser ses conquêtes. Dans
-ce dernier cas, si Sandras de Courtilz avait été réellement
-payé par les cabinets d'Allemagne pour
-fausser la vérité, il n'aurait fait que recourir, en
-leur nom, à un procédé très souvent mis en usage,
-je ne dis pas par Louis XIV, mais par ses ministres,
-notamment par Louvois.</p>
-
-<p>Voici, par exemple, une lettre que celui-ci écrivit
-de Saint-Germain, le 14 mars 1675, à <i>M. Descarrières,
-envoyé du roy à Liège</i>; vous y trouverez la
-preuve que le mensonge et le faux en écriture politique
-étaient des moyens d'action qui ne répugnaient
-pas à M. le surintendant de la guerre:</p>
-
-<p>«Voyez si vous ne pourriez pas feindre qu'on a
-trouvé dans les papiers du cardinal de Baden quelque
-lettre du ministre de l'empereur qui pût,
-étant répandue dans l'Allemagne et les Pays-Bas, y
-décrier les affaires de Sa Majesté Impériale et de<span class="pagenum"><a id="Page_289"></a>[Pg 289]</span>
-son parti. Il faudroit que cette lettre fût à peu près
-du style de la cour de Vienne, et remplie de toutes
-choses qui pourroient rendre sa conduite plus
-odieuse. Brûlez ceci après que vous l'aurez lu<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466" class="label">[466]</a> <i>Recueil</i> (ms.) <i>de pièces et de faits particuliers que le
-P. Griffet n'a pas cru devoir ni pouvoir insérer dans l'Histoire
-de Louis XIII et dans les Fastes de Louis XIV, dont il
-est auteur.</i> (Bibliothèque nation.)&mdash;Ces suppositions de
-documents étaient un des procédés politiques de Louvois.
-Sur la fin de son ministère, toutes les correspondances
-d'Angleterre ou de Hollande, qui parurent dans la <i>Gazette</i>,
-avaient été écrites par lui, ou tout au moins revues et
-corrigées pour se trouver bien au point de sa politique,
-dont il enflait les succès et cachait les défaites. <i>V.</i> Rousset,
-<i>Hist. de Louvois</i>, t. IV, p. 376, et les <i>Rois et Princes journalistes</i>,
-dans la <i>Revue des Provinces</i> du 15 avril 1865,
-p. 142.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce Sandras de Courtilz, que je viens de nommer,
-est l'un des hommes les plus funestes à la vérité qui
-aient écrit,&mdash;et que n'a-t-il pas écrit!&mdash;pendant
-le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Un bon travail sur lui serait nécessaire,
-non pour montrer tous ses mensonges, ce
-serait impossible, mais pour prouver qu'il est le
-mensonge même. Il a inventé le roman historique,
-c'est assez dire. Du moins ne le faisait-il guère
-qu'en un, deux ou trois volumes au plus, tandis
-que de nos jours vous savez à quel nombre de tomes
-on a porté les livres du même genre, qu'on lui a<span class="pagenum"><a id="Page_290"></a>[Pg 290]</span>
-presque tous repris. Il est de cette famille de romanciers
-mixtes dont fait partie l'auteur du livre que
-Bayle a si bien malmené tout à l'heure, et dans
-laquelle il faut aussi ranger un peu l'abbé de Saint-Réal,
-un peu l'abbé de Vertot, avec son leste procédé
-d'écrire l'histoire sans attendre les renseignements,
-d'où le fameux <i>mot</i>: <i>Mon siège est fait!</i> qu'il
-dit si naïvement lorsque, son <i>Histoire de l'Ordre de
-Malte</i> et du siège si vaillamment soutenu par les
-chevaliers étant finie, il reçut les documents avec
-lesquels il eût fallu la faire, ou tout au moins la
-recommencer, ce dont il se garda<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467" class="label">[467]</a> Le <i>mot</i> se trouve, je crois, pour la première fois,
-dans les <i>Réflexions sur l'histoire</i>, par d'Alembert, 1762.
-L'abbé dut le dire à la fin de 1725. C'est alors, en effet,
-que son livre fut fini. Le 9 nov., Marais en avait parlé à
-Bouhier, dans une lettre encore <i>inédite</i>, et ce qu'il lui en
-avait dit, donnait, par un mot, une idée de la hâte que
-l'abbé de Vertot mettait à ce travail, et du désir qu'il avait
-d'en finir vite.</p>
-
-</div>
-
-<p>Que de gens étaient alors de cette école! que de
-gens en sont toujours! celui par exemple, qui inventa
-les singulières aventures du <i>Masque de fer</i>, prétendu
-fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche, ou frère
-jumeau de Louis XIV, légende à présent éclaircie,
-ou plutôt dissipée, qui, en disparaissant, a laissé le
-mystérieux personnage passer enfin du roman dans<span class="pagenum"><a id="Page_291"></a>[Pg 291]</span>
-l'histoire<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>; cet autre qui supposa l'anecdote de la
-subite conversion de l'abbé de Rancé, à la vue du
-cadavre décapité de madame de Monbazon<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>; celui<span class="pagenum"><a id="Page_292"></a>[Pg 292]</span>
-qui enjoliva si romanesquement l'histoire du musicien
-Stradella, dont le meurtre, sans le moindre
-attendrissement de la part des bravi, est le seul détail
-vrai<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>; celui encore qui imagina l'histoire impossible
-de saint Vincent de Paul se substituant à
-un forçat dans le bagne de Toulon, sublime invraisemblance,
-à laquelle pourtant le bon Abelli<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a> se
-laissa prendre en toute ingénuité; cet autre qui,
-s'ingérant d'un conte trop connu sur Salomon de<span class="pagenum"><a id="Page_293"></a>[Pg 293]</span>
-Caus, fait mourir méconnu, méprisé, fou, dans un
-cabanon de Bicêtre<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>, un homme qui était à l'époque<span class="pagenum"><a id="Page_294"></a>[Pg 294]</span>
-de sa mort «ingénieur et architecte du roi<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>»,
-et dont les livres jouirent d'une grande estime<span class="pagenum"><a id="Page_295"></a>[Pg 295]</span>
-parmi les savants durant tout le <span class="allsmcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>; enfin,
-mille autres dont l'imposture historique semble
-être l'industrie, et qui mériteraient le traitement
-que leur réservait Gomberville<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468" class="label">[468]</a> On sait maintenant de façon presque certaine que le
-prisonnier au <i>masque de fer</i> n'était autre que Matthioli,
-ministre du duc de Mantoue, chargé par son maître d'organiser
-une ligue des princes d'Italie contre Louis XIV,
-pour laquelle il avait presque entièrement réussi, quand
-Louvois le fit enlever par notre ambassadeur à Turin, le
-marquis d'Arcy, et enfermer à Pignerol, puis aux îles
-Sainte-Marguerite, avec toutes les précautions et le mystère
-qu'exigeait une si grave violation du droit des gens. La
-vérité de ce fait, entrevue par M<sup>me</sup> Campan (<i>Mémoires</i>,
-t. II, p. 206), plus nettement précisée par Dutens, en
-1789, dans la <i>Corresp. interceptée</i>, puis dans les <i>Mémoires
-d'un Voyageur qui se repose</i>, t. II, p. 206-210, a été à peu
-près établie par M. Rousset dans son <i>Hist. de Louvois</i>, in-12,
-t. III, p. 103-106, et par plusieurs correspondants de
-l'excellent recueil <i>l'Intermédiaire</i>, 3<sup>e</sup> année, p. 71, 108 et
-140.&mdash;J'ajouterai que le mensonge et le roman naquirent
-vite du mystère en toute cette histoire. Dès 1688, Saint-Mars,
-gouverneur des îles Sainte-Marguerite et geôlier du
-<i>Masque de Fer</i>, écrivait à Louvois, le 8 janvier, à propos de
-son prisonnier: «Dans toute cette province, l'on dit que
-le mien est M. de Beaufort, et d'autres disent que c'est le
-fils de feu Cromwell.» Cette lettre, citée en 1800 par
-Roux-Farillac, qui tint le premier pour Matthioli, dans
-ses <i>Recherches... sur le Masque de Fer</i>, a été publiée tout
-entière en 1834, par M. Monmerqué, qui l'avait vue autographe,
-dans la Revue <i>Vieille France et Jeune France</i>,
-t. I, p. 297-300.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469" class="label">[469]</a> Cette anecdote sinistre, pour laquelle nous avons
-prouvé ailleurs (<i>Paris démoli</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 64-65) qu'il y
-avait eu au moins supposition de personnages, et que par
-conséquent M. de Rancé n'y était pour rien, fut mise en
-circulation sous son nom par un livre, aujourd'hui fort
-rare, de Daniel de Larroque: <i>Les véritables motifs de la
-conversion de l'abbé de la Trappe</i>, Cologne, P. Marteau,
-1665, petit in-12.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470" class="label">[470]</a> On sait maintenant que Stradella, poursuivi de Venise
-jusqu'à Turin par les <i>bravi</i> d'un Contarini, dont il
-avait enlevé la maîtresse, fut seulement blessé dans un
-premier guet-apens, puis un peu plus tard définitivement
-tué par les assassins, que le prestige de son talent n'eut
-pas à toucher une minute: Stradella était un compositeur
-et non un chanteur. M. Rousset, dans son <i>Histoire de
-Louvois</i>, édit. in-18, t. III, p. 91-92, note, avait jeté sur
-cette affaire des commencements de clarté que M. P. Richard,
-de la Bibliothèque nationale, a singulièrement
-étendus et complétés par d'excellents articles du <i>Ménestrel</i>,
-n<sup>os</sup> du 19 nov. 1865 et suivants.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471" class="label">[471]</a> <i>Vie de saint Vincent de Paul</i>, t. II, p. 294.&mdash;Le
-lazariste Collet, qui a aussi écrit la vie du saint homme,
-n'hésite pas à déclarer le fait impossible.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472" class="label">[472]</a> Ce conte-là est tout moderne; il parut sous la forme
-d'une lettre écrite par Marion Delorme. «C'est, dit M<sup>me</sup> de
-Girardin, la plus charmante mystification qu'homme d'esprit
-ait jamais imaginée et que grand journal ait jamais
-répétée.» (<i>Lettres parisiennes</i>, 1<sup>re</sup> édit., p. 170.) Cet
-homme d'esprit est Henri Berthoud, qui nous a conté lui-même
-l'histoire de son mensonge. La direction du <i>Musée
-des Familles</i> avait demandé à Gavarni un dessin pour une
-nouvelle, où figurait un fou regardant à travers les barreaux
-de son cabanon. Le dessin fut fait et gravé, mais
-arriva trop tard. La nouvelle, qui ne pouvait attendre,
-avait paru sans vignette. Cependant, comme le <i>bois</i> était
-à effet, et que de plus il était payé, l'on voulut qu'il ne
-fût pas inutile. Berthoud fut chargé de chercher un sujet
-et de fabriquer une nouvelle sur laquelle on pût l'appliquer.
-Je ne sais trop comment, peut-être en feuilletant la
-<i>Biographie universelle</i>, l'idée de Salomon de Caus lui vint
-à l'esprit. Faire de cet inventeur ce qu'il aurait pu être,
-mais ce qu'il ne fut pas, un martyr de son génie, lui parut
-ingénieux; il lui fallait un fou, il prit de Caus et lui dérangea
-le cerveau; il lui fallait une prison, il prit Bicêtre,
-et il y plaça son homme derrière les barreaux d'une grille,
-ainsi que l'exigeait la gravure. Comme assaisonnement, il
-imagina une visite que Marion Delorme aurait faite à
-Bicêtre, avec le marquis de Worcester, qui, dans les éclairs
-de lucidité du fou, lui aurait surpris son secret: l'invention
-de la machine à vapeur! Que dites-vous de l'imagination?
-Le tout adroitement arrangé sous la forme d'une
-lettre écrite, le 3 février 1641, par Marion à son amant
-Cinq-Mars, parut, tout flambant de mensonge, au mois
-de décembre 1834, dans le <i>Musée des Familles</i> (t. II, p. 57-58).
-Il ne se trouva pas un incrédule; le succès fut immense
-et dure encore. Berthoud voulut crier: «Holà! c'est
-un mensonge! j'en réponds; il est de moi.» On lui répondit
-qu'il se vantait, et son petit roman continua de
-courir malgré lui, et de passer pour de l'histoire, en dépit
-de ses démentis. Un jour que la <i>Démocratie pacifique</i>, journal
-du phalanstère, avait reproduit la fameuse lettre, Berthoud
-écrivit pour la réclamer comme sienne. «Allons
-donc! lui dit-on; nous en avons vu l'original autographe
-dans une bibliothèque de Normandie.» C'était trop fort!
-Il écrivit de nouveau pour promettre <i>un million</i> à qui lui
-ferait voir ce fameux autographe, oui, <i>un million!</i> dont,
-ajoutait-il, le phalanstère pourrait bien avoir besoin. Devant
-cette promesse, si étonnante de la part d'un homme
-de lettres, on s'inclina et l'on se tint pour battu; mais le
-mensonge en question ne l'est pas; tout dernièrement, je
-le voyais se réveiller triomphant dans un petit volume
-qui s'est beaucoup vendu: <i>Les Mystères des prisons</i>, in-18,
-p. 66-70.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473" class="label">[473]</a> C'est le titre qu'il prend en tête de l'édition qu'il
-donna en 1624, et très rare aujourd'hui, de son livre:
-<i>Raison des forces mouvantes</i>, où se trouve en germe l'invention
-de la vapeur.&mdash;On peut lire sur lui et sur la haute
-position qu'il occupa comme architecte auprès d'un prince
-d'Allemagne, des détails fort intéressants dans le beau
-livre de M. L. Dussieux: <i>Les Artistes français à l'étranger</i>,
-Paris, 1856, grand in-8º, p. 48.&mdash;Il y a dix ans,
-M. Ch. Read a découvert au greffe du Palais un document
-qui met à néant ce qui pouvait rester du mensonge;
-c'est l'acte d'inhumation du prétendu fou de
-Bicêtre en 1641: «<i>Salomon de Caus, ingénieur du Roy,
-a esté enterré à la Trinité le samedy dernier jour de
-febvrier</i> (1626), <i>assisté de deux archers du guet</i>.» Ainsi,
-d'après cette découverte, communiquée par M. Read à
-l'Académie des sciences dans une lettre du 18 juillet
-1862, Salomon de Caus était mort depuis quinze ans,
-à l'époque de la fameuse visite que Marion Delorme
-aurait faite en 1641 à son cabanon de Bicêtre! Il
-était ingénieur du roi, comme nous l'avons déjà
-dit, et en l'enterrant dans le cimetière de la Trinité, on
-lui rendait tous les honneurs qui lui étaient dus, puisqu'on
-le faisait accompagner par deux archers du guet; distinction
-réelle et fort rare en ce temps. Cela nous met bien loin de
-Bicêtre et de son cabanon. Par suite de la découverte de
-M. Ch. Read, une rue voisine de l'endroit où fut enterré
-Salomon de Caus a pris son nom.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474" class="label">[474]</a> <i>V.</i> <i>le Roman bourgeois</i>, de Furetière, P. Jannet, 1855,
-biblioth. elzévirienne, p. 244, note.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475" class="label">[475]</a> Le Roy de Gomberville, <i>Discours sur les vertus et les
-vices de l'histoire</i>, in-4º, p. 59.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il eût voulu qu'au premier mensonge on brûlât
-le livre; il n'ajoute pas qu'au second il faudrait
-brûler l'auteur; mais je suis sûr que c'était sa
-pensée.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_296"></a>[Pg 296]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="XLVII">XLVII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Voltaire, dans sa lettre à Collini sur l'affaire de
-l'incendie du Palatinat, rappelée tout à l'heure, a
-dit avec beaucoup de sens: «Les historiens ne se
-font pas scrupule de faire parler leurs héros. Je n'approuve
-pas dans Tite-Live ce que j'aime dans Homère.»</p>
-
-<p>C'est très bien pensé, très bien dit. Pourquoi
-donc alors Voltaire s'empresse-t-il de prêter lui-même
-à Louis XIV des <i>mots</i> que, s'il fût allé aux
-informations, il aurait bien su n'avoir pas été dits
-par ce roi? Pourquoi, par exemple, écrit-il avec
-un si bel aplomb, au chapitre <span class="allsmcap">XXVIII</span> du <i>Siècle de
-Louis XIV</i>:</p>
-
-<p>«Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller régner<span class="pagenum"><a id="Page_297"></a>[Pg 297]</span>
-en Espagne, il (le roi) lui dit, pour marquer l'union
-qui allait désormais joindre les deux nations: «<span class="smcap">Il
-n'y a plus de Pyrénées</span>.»</p>
-
-<p>Voltaire alors avait pourtant déjà dû lire le <i>Journal
-de Dangeau</i>, dont, sans qu'il l'ait avoué, le manuscrit
-lui fut si utile pour son <i>Histoire</i><a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>; il devait par
-conséquent savoir déjà la vérité sur cette parole, qui
-ne fut pas dite ainsi tout à fait, et qui surtout ne le
-fut point par Louis XIV. Puisque en ne prenant pas
-le <i>mot</i> tel que l'auteur de l'exact <i>Journal</i> l'a donné,
-il ne s'est pas soucié d'être vrai, nous allons, nous,
-l'être à sa place, et sans beaucoup de peine. Il nous
-suffira de nous parer de ce qu'il n'a pas voulu ramasser.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476" class="label">[476]</a> Comment Voltaire, en effet, ne l'eût-il pas connu,
-puisque le président Hénault, qui lui fournit tant de
-notes pour l'<i>Essai sur les mœurs</i> et pour le <i>Siècle de
-Louis XIV</i>, fut, avec M. de Luynes, qui en avait hérité,
-l'un des continuateurs du <i>Journal de Dangeau</i>. <i>V.</i> les <i>Mémoires
-du président Hénault</i>, E. Dentu, 1855, in-8º, p. 193.</p>
-
-</div>
-
-<p>Après nous avoir appris, sous la date du 16 novembre
-1700, que le nouveau roi d'Espagne permit
-aux jeunes courtisans de le suivre dans ses États,
-Dangeau, qui écoute tout, qui n'oublie rien, qui
-n'attribue à chacun, même, notez ce point, même
-au roi, que juste ce qui lui revient d'esprit, Dangeau<span class="pagenum"><a id="Page_298"></a>[Pg 298]</span>
-ajoute<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>: «L'ambassadeur d'Espagne dit fort à propos
-que ce voyage devenoit aisé, et que présentement
-<i>les Pyrénées étoient fondues</i>;» mot bien espagnol,
-n'est-ce pas? et qui porte avec soi toute sa
-couleur, sa pleine vraisemblance. Puisqu'il fut dit
-ainsi par l'ambassadeur, le roi n'avait plus à dire le
-sien, l'eût-il eu sur les lèvres: c'était le même, sauf
-la forme.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477" class="label">[477]</a> <i>Journal du marquis de Dangeau, publié en entier pour
-la première fois par MM. Soulié et Dussieux</i>, t. VII, p. 419.
-Malherbe, comme l'a fort bien remarqué M. Lud. Lalanne
-dans sa belle édition, t. I, p. 415, avait d'avance paraphrasé
-le <i>mot</i>, quand il avait dit, à propos du mariage de
-Louis XIII et d'Anne d'Autriche:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Puis quand ces deux grands hyménées,</div>
- <div class="verse indent0">Dont le fatal embrassement</div>
- <div class="verse indent0">Doit aplanir les Pyrénées..</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-
-</div>
-
-<p>Madame de Genlis comprit cela la première et,
-bien mieux, l'écrivit, mais en pure perte; elle n'avait
-pas autorité. «Ce qu'il raconte est vrai, assurait-on
-à madame Geoffrin, à propos de certain récit
-fait par un menteur.&mdash;Eh bien! pourquoi le
-dit-il?» s'écriait-elle, doutant toujours. Madame de
-Genlis en était là. Ce qu'elle disait, au lieu de faire
-la fortune d'une vérité, la gâtait presque. On ne fit
-pas la moindre attention à la note excellente que,<span class="pagenum"><a id="Page_299"></a>[Pg 299]</span>
-dans son édition des fragments du <i>Journal de Dangeau</i>,
-elle consacra à la parole prononcée par l'ambassadeur.
-«Il est vraisemblable, dit-elle, que ce joli mot
-a fait supposer celui qu'on attribue à Louis XIV: <i>Il
-n'y a plus de Pyrénées</i>. Ce dernier mot ne serait
-qu'une espèce de répétition de celui de l'ambassadeur,
-et sûrement Louis XIV ne l'a pas dit<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478" class="label">[478]</a> <i>Abrégé des Mémoires ou Journal du marquis de Dangeau</i>,
-1817, in-8º, t. II, p. 208.</p>
-
-</div>
-
-<p>Voltaire se trompa donc où ne s'était pas trompée
-madame de Genlis; c'est du malheur, et, qui
-pis est, il y eut ici, de sa part, un cas d'erreur en
-récidive. On sait qu'il publia en 1770, avec des <i>notes
-intéressantes</i>, des extraits de Dangeau, sous ce titre:
-<i>le Journal de la cour de Louis XIV</i>. Dans le nombre,
-du reste assez restreint, il n'oublia pas le passage
-qui nous occupe. C'était pour lui le moment ou
-jamais de voir qu'il n'avait pas tout à fait dit vrai
-jadis. Il ne daigna pas y prendre garde malheureusement.
-Bien loin même de se laisser convaincre
-par la phrase qu'il transcrivait, il mit en note:
-«Louis XIV avait dit: <i>Il n'y a plus de Pyrénées...</i>
-Cela est plus beau<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479" class="label">[479]</a> C'était le même <i>mot</i>, encore une fois, et la preuve,
-c'est que le <i>Mercure</i>, rapportant la parole de l'ambassadeur,
-la donne telle que Voltaire l'attribue au roi: «L'ambassadeur
-se jeta à ses pieds et lui baisa la main, les yeux
-remplis de larmes de joie, et s'étant relevé, il fit avancer
-son fils et les Espagnols de sa suite, qui en firent autant.
-Il s'écria alors: «Quelle joie! <i>il n'y a plus de Pyrénées</i>;
-elles sont abymées et nous ne sommes plus qu'un.»
-(<i>Mercure galant</i>, novembre 1700, p. 237.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_300"></a>[Pg 300]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Il y tenait: c'était son <i>mot</i>, ou plutôt, peut-être,
-ne voulait-il pas, après avoir fait dans ses précédentes
-notes un grand étalage de mépris pour l'auteur du
-<i>Journal</i>, se donner la honte de recevoir un tel démenti
-de ce «pied-plat,» de ce «laquais»; il n'appelle
-pas Dangeau autrement.</p>
-
-<p>Ce n'est pourtant pas encore en ceci que la petite
-méchanceté de madame du Deffand aurait raison
-contre Voltaire: «Il n'a rien inventé, lui disait-on.&mdash;Rien!
-répliquait-elle, et que voulez-vous de plus?
-il a inventé l'histoire<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>.» Ici, il l'a tout bonnement arrangée;
-il faut bien lui en tenir compte.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480" class="label">[480]</a> Une fois, l'abbé Velly&mdash;c'était encore jouer de
-malheur&mdash;le prit en flagrant délit d'invention. L'abbé
-avait lu, au chap. LVII de l'<i>Essai sur les mœurs</i>, qu'en
-1204, les Français, maîtres de Constantinople, «dansèrent
-avec des femmes dans le sanctuaire de l'église de Sainte-Sophie»,
-etc. Il écrivit à Voltaire pour lui demander
-naïvement où il avait trouvé ce fait. Voltaire, non moins
-ingénument, lui répondit: «Nulle part; c'est une espièglerie
-de mon imagination.» (Coupé, <i>Soirées littéraires</i>,
-t. IV, p.240.) Il ne faudrait pourtant pas croire que Voltaire
-s'amusât continuellement de ces sortes d'espiègleries
-historiques, et, partant de là, lui faire un crime de son
-fameux <i>mot</i>: <i>Mentez, mes amis, mentez</i>, où l'histoire n'a
-rien à faire, quoi qu'on en ait dit. Il s'agissait de la
-comédie de <i>l'Enfant prodigue</i>, Voltaire ne s'en voulait pas
-avouer l'auteur.&mdash;«Mais si l'on vous devine? disaient
-ses amis.&mdash;Criez: L'on se trompe, ce n'est pas de Voltaire,
-<i>mentez, mes amis, mentez</i>!» Vous voyez, comme l'a
-fort bien remarqué M. Despois (<i>Estafette</i>, 21 juillet 1856),
-que l'histoire n'est ici pour rien, et qu'on est injuste quand
-on fait, pour ce <i>mot</i>-là, comparaître Voltaire pardevant
-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_301"></a>[Pg 301]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Le <i>Siècle de Louis XIV</i> est de tous ses livres celui
-où il a fait le plus de ces arrangements et le plus
-abusé des accommodements qu'on peut se permettre
-avec la vérité. Il l'écrivit de souvenir, d'après ce
-qu'il savait d'enfance, plutôt que sur bonnes preuves.
-Lemontey l'accuse quelque part<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a> d'y suivre
-«les vagues réminiscences de sa jeunesse». Je crus
-d'abord l'accusation sévère, mais Voltaire lui-même
-vint me confirmer qu'elle est de toute justice. Dans
-sa <i>lettre</i> au président Hénault, du 8 janvier 1752, il
-convient qu'il a écrit de mémoire une partie du tome II
-de cet ouvrage. Or le <i>mot</i> dont nous venons de
-parler est dans ce tome II. Quelques mois après, le
-29 avril, il écrivait encore à La Condamine au sujet
-de ce même livre, où il se souvient trop de ce
-qu'il n'a jamais bien su: «<i>Et ignorantias meas ne<span class="pagenum"><a id="Page_302"></a>[Pg 302]</span>
-memineris</i>.» Le <i>mot</i> sur les Pyrénées était une
-de ces ignorances-là. Pourquoi ne s'en est-il
-pas repenti comme de bien d'autres qu'il corrigea<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481" class="label">[481]</a> <i>Hist. de la Régence</i>, t. I, p. 224, note.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482" class="label">[482]</a> Pour son <i>Histoire de Russie sous Pierre le Grand</i>,
-ayant reçu de Lomonosoff plusieurs observations importantes,
-il corrigea son texte en beaucoup d'endroits, à
-l'édition suivante. On peut lire les remarques de Lomonosoff
-dans le <i>Bulletin du Nord</i>, publié à Moscou, juillet
-1828, p. 326-330. Pour son <i>Charles XII</i>, il fit de même,
-comme on peut le voir par l'excellente édition classique,
-avec variantes, qu'en a donnée M. Geffroy, chez Dezobry.
-Le 16 juin 1746, il écrivait dans un billet à M. Dusson
-d'Alin, notre ministre en Russie: «J'ai écrit, il y a quelques
-années, une histoire de Charles XII sur des <i>mémoires</i>
-fort bons quant au fond, mais dans lesquels il y avait
-quelques erreurs sur les détails des actions de ce monarque.
-J'ai à présent des mémoires plus exacts.» Ses
-corrections furent faites d'après ces mémoires nouveaux.
-Le billet que nous venons de citer n'est dans aucune édition
-de la <i>Correspondance</i>. Il n'a été cité que par Lemontey,
-<i>Histoire de la Régence</i>, t. II, p. 393.&mdash;Un des passages
-qu'il eût dû modifier, et où il ne changea rien, est l'épisode
-de Mazeppa. On a su par les <i>Mémoires</i> du chevalier
-Pasck, ami du cosaque trop fameux, que sa cavalcade
-forcée ne fut que de quelque cent pas, à travers des haies
-d'épines, depuis la maison du mari qu'il avait outragé
-jusqu'à la sienne. <i>V.</i> un fragm. des <i>Mémoires</i> de Pasck,
-communiqué par Mickiewicz, dans le <i>Magasin pittoresque</i>,
-t. V, p. 370.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ailleurs, il a fait mieux, j'en conviens.</p>
-
-<p>Sans doute, ainsi que J.-J. Rousseau aimait à le
-répéter, il a pu dire à ses amis qui lui reprochaient<span class="pagenum"><a id="Page_303"></a>[Pg 303]</span>
-les mensonges dont il a farci ses histoires: «Moi,
-je n'écris pas pour être vrai, mais pour être lu<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>.»
-En revanche, il n'a jamais du moins passionné l'histoire
-en calomnies, comme il accusa si justement La
-Beaumelle de l'avoir fait<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>, et comme il en eût accusé
-bien mieux encore Saint-Simon, «le plus avide glaneur
-de contes apocryphes<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>», s'il eût pu connaître
-ses <i>Mémoires</i>. Être plus occupé de ce qui peut être
-«glorieux et utile... que de dire des vérités désagréables...<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>»,
-telle fut sa doctrine en histoire. De
-cette façon sans doute, il lui fallut sous-entendre<span class="pagenum"><a id="Page_304"></a>[Pg 304]</span>
-bien des sévérités, et nous donner l'idéal des choses
-bien plus que leur réalité; mais il ne tomba pas non
-plus, avec ce système, dans l'excès qui substitue les
-petits bruits et les commérages à la grande voix de
-l'histoire, et fait si vite de l'historien un calomniateur.
-Sa faute, du moins pour ces temps, fut l'indulgence.
-Or, comment ne pas pardonner ce qui
-n'est au fond que trop de tendance au pardon?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483" class="label">[483]</a> <i>Souvenirs</i> de J.-J. Rousseau dans la <i>Biblioth. univers.
-de Genève</i>, janv. 1836, p. 89.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484" class="label">[484]</a> <i>V.</i> à ce sujet, dans le <i>Recueil des Lettres</i> donné par
-M. de Cayrol, t. II, p. 117-118, ce qu'il écrivait le 7 septembre
-1767, à M. de Chenevières, sur le mauvais effet
-produit en Europe par les livres de La Beaumelle, où se
-trouve ce que nous avons retrouvé depuis dans Saint-Simon:
-l'empoisonnement de Louvois par Louis XIV;
-l'entente secrète du duc de Bourgogne et du prince Eugène
-pour trahir la France, et «un tel coquin, dit-il, fait
-plus d'impression qu'on ne pense dans les pays étrangers.
-Il est cité par tous les compilateurs d'anecdotes, et la
-calomnie qui n'a pas été réfutée passe pour une vérité.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485" class="label">[485]</a> Ce sont les propres expressions de Lemontey, qui
-eut si souvent occasion de le prendre la main dans un
-mensonge ou dans une calomnie. (<i>Hist. de la Régence</i>,
-t. II, p. 398.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486" class="label">[486]</a> <i>Lettre à M. de Noailles</i>, du 28 juillet 1752.</p>
-
-</div>
-
-<p>Voltaire a souvent aussi évité les bourdes grossières
-dans lesquelles sont tombés ceux qui le suivirent
-et arrangèrent à leur tour ses récits arrangés.</p>
-
-<p>Raconte-t-il la chaude journée de Fribourg, au
-chapitre <span class="allsmcap">III</span> du <i>Siècle de Louis XIV</i>, il se garde bien
-d'écrire que M. le Prince, alors duc d'Enghien, jeta
-dans les retranchements son bâton de maréchal. Il
-savait trop bien que Condé, prince du sang, n'était
-pas, ne pouvait pas être, ne fut jamais maréchal de
-France. Il mit: «Le duc d'Enghien jeta son bâton
-de commandement, etc.» S'il eût dit: «jeta sa
-canne», il eût mieux fait encore, car il faut appeler
-les choses par leur nom, quel qu'il soit, et c'est en
-effet sa canne&mdash;il la portait partout, selon l'usage
-du temps&mdash;que Condé lança par-dessus les palissades
-ennemies. Voltaire en employant le vrai mot,
-aurait été dans la pleine vérité du fait, et il eût, en
-outre, sauvé d'une lourde erreur ceux qui vinrent<span class="pagenum"><a id="Page_305"></a>[Pg 305]</span>
-après lui. Ils ne comprirent rien à ce bâton de commandement,
-et, pour simplifier la question, ils le
-métamorphosèrent en bâton de maréchal. Quant à
-en faire ce que c'était en effet, une canne très prosaïque,
-fi donc! ils n'y songèrent pas. Depuis lors,
-où n'a-t-on pas dit, où n'a-t-on pas imprimé, même
-officiellement, que le prince de Condé était maréchal
-de France?</p>
-
-<p>Les fréquents anathèmes que Voltaire s'est permis
-contre les historiens qui font parler leurs héros,
-l'ont du moins souvent tenu en garde contre
-la même manie, et l'ont empêché de tomber dans
-un des ridicules d'invention les plus absurdes en
-histoire: le mensonge de la déclamation et de la
-harangue. Par exemple, il s'est bien abstenu de faire
-dire par le prince de Condé à ses soldats, avant la
-bataille de Lens, cette banalité héroïque tant répétée
-partout: «Souvenez-vous de Rocroy, de Fribourg
-et de Nordlingue<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487" class="label">[487]</a> Lisez <i>Nordlingen</i>; de même que, parlant du combat
-naval de la Hogue, dites toujours <i>la Hougue</i>. <i>V.</i> le <i>Magasin
-pittor.</i>, t. IX, p. 131.</p>
-
-</div>
-
-<p>Sa défiance pour ces harangues guerrières, pour
-ces discours préliminaires des batailles, semble même
-en cette occasion lui avoir trop fait dédaigner les<span class="pagenum"><a id="Page_306"></a>[Pg 306]</span>
-véritables paroles qui furent dites par le prince; il
-ne les cite pas, bien qu'elles le méritassent plus
-qu'aucunes, comme vous allez en juger. C'est madame
-de Motteville<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a> qui les rapporte:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488" class="label">[488]</a> <i>Mémoires</i>, collection Petitot, 2<sup>e</sup> série, t. XXXVIII.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Le prince de Condé, à son ordinaire, se trouva
-partout, dit-elle, et le comte de Châtillon conta à
-la reine que, pour toute harangue, il avoit dit à ses
-soldats: «Mes amis, ayez bon courage; il faut nécessairement
-combattre aujourd'hui: il sera inutile
-de reculer; car je vous promets que, vaillants et
-poltrons, tous combattront, les uns de bonne volonté,
-les autres par force.»</p>
-
-<p>Voilà qui est parlé, cela, et non pas déclamé:
-c'est net et franc, et tout à fait selon le précepte
-de notre ancienne discipline militaire. Il semble
-qu'on voit brandir dans ces dernières paroles la canne
-jetée à Fribourg et retrouvée derrière les retranchements.</p>
-
-<p>De Condé à Turenne il n'y a que la main, et de
-Turenne à Villars la distance n'est pas longue. J'ai,
-à leur sujet, à m'expliquer sur deux <i>mots</i>, l'un qui
-est vrai, l'autre qui ne l'est pas.</p>
-
-<p>J'avais douté longtemps que M. de Saint-Hilaire,
-dont un bras fut emporté par le boulet qui tua<span class="pagenum"><a id="Page_307"></a>[Pg 307]</span>
-Turenne, eût pu trouver assez de force pour dire à
-son fils, qui était tout en larmes à la vue de l'horrible
-blessure de son père: «Ah! mon fils, ce
-n'est pas moi qu'il faut pleurer, c'est la mort de ce
-grand homme.» Le témoignage du fils lui-même,
-dans ses <i>Mémoires</i>, m'a prouvé que je doutais à
-tort<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489" class="label">[489]</a> <i>Mémoires</i> de Saint-Hilaire, 1766, in-12, t. I, p. 205.&mdash;Le
-P. Griffet est d'avis que pour tout ce qui se rapporte
-aux circonstances de la mort de Turenne, assez
-inexactement racontée par les historiens, le récit de Saint-Hilaire
-est celui qu'on doit préférer. (<i>Traité des différentes
-sortes de preuves</i>, p. 126.)&mdash;Saint-Hilaire a fait lui-même
-indirectement la critique de ces relations où les circonstances
-de la mort de Turenne sont faussement présentées.
-«Tous ceux, dit-il, qui en ont écrit, n'ont pu le savoir
-comme moi.» (<i>Mémoires</i>, t. I, p. 204.)</p>
-
-</div>
-
-<p>En revanche, le <i>mot</i> de Villars, qui, près de
-mourir dans son lit, aurait envié Berwick, tué sur
-le champ de bataille, ne m'avait jamais semblé
-devoir être mis en doute<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>. C'était encore une
-erreur; M. Sainte-Beuve me l'a prouvé dans son
-article sur Villars, dans les <i>Causeries du lundi</i><a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>. Il
-mourut, dit-il, le 17 juin. Le prêtre qui l'exhortait
-au moment de la mort lui disait que Dieu, en lui<span class="pagenum"><a id="Page_308"></a>[Pg 308]</span>
-laissant le temps de se reconnaître, lui faisait plus
-de grâce qu'au maréchal de Berwick, qui venait
-d'être tué devant Philisbourg d'un coup de canon.
-«Il a été tué! s'écrie Villars, j'avais toujours
-bien dit que cet homme-là était plus heureux que
-moi.» Berwick étant mort seulement le 12,
-et si loin de là, Villars n'aurait eu que juste le
-temps d'apprendre la nouvelle et de dire le <i>mot</i>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490" class="label">[490]</a> Il se trouve dans la <i>Vie du maréchal de Villars</i>, t. IV,
-p. 350.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491" class="label">[491]</a> T. XIII, p. 107-108.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Mais, ajoute M. Sainte-Beuve, indulgent pour
-la vraisemblance, le <i>mot</i> est si bien dans sa nature,
-que, s'il ne l'a pas dit, il a dû le dire<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492" class="label">[492]</a> On lui en prête un autre des plus cyniques, à propos
-des ministres à qui, «tant qu'ils sont en place, il faut
-tenir le bassin, qu'on leur verse sur la tête dès qu'ils sont
-tombés». (<i>Corr. secrète</i>, t. XI, p. 181). Son esprit ne
-gagnait guère à ce mot, sa mémoire aura du profit à le
-perdre. Il n'est pas plus de lui que du maréchal de Villeroy,
-à qui il fut aussi prêté (La Place, <i>Pièces intér.</i>, t. III).
-On l'avait fait sous Louis XIII, quand Baradas était
-tombé; plus tard, Boursault l'avait mis en vers (<i>Lettres
-nouvelles</i>, 1703, in-12, t. I, p. 244-245).</p>
-
-</div>
-
-<p>Un autre doute élevé sur ce même fait, et bien
-plus grave, car il s'agit de la mort même de M. de
-Berwick, n'a pas été davantage éclairci. D'où partit
-le boulet qui lui emporta la tête? C'est ce qu'on se
-demanda sur le moment même, et ce qu'on se
-demande encore. «C'est, écrivit Marais à Bouhier<span class="pagenum"><a id="Page_309"></a>[Pg 309]</span>
-le 25 juin, par conséquent treize jours après<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a>, c'est
-quelque chose de beau que le pyrrhonisme historique,
-Monsieur; nous ne savons pas si M. le maréchal
-de Berwick est mort de notre canon ou de
-celui des ennemis<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493" class="label">[493]</a> <i>Corresp. inédite</i> de Marais avec le président Bouhier,
-t. II, p. 255.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494" class="label">[494]</a> J'ajouterai ici, pour en finir avec les grands généraux
-de Louis XIV, que le <i>mot</i> sur le maréchal de Luxembourg,
-se rendant au <i>Te Deum</i>, à Notre-Dame, après la victoire
-de Marsaille: «Laissez passer le tapissier de Notre-Dame»,
-est du prince de Conti. <i>V.</i> <i>Lettres</i> de J.-B. Rousseau,
-<span class="pagenum"><a id="Page_310"></a>[Pg 310]</span>1<sup>re</sup> édit., t. III, p. 112.</p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XVLIII">XVLIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Un jour qu'on avait un peu manqué d'exactitude
-avec lui, Louis XIV a-t-il dit: «J'ai failli attendre»?</p>
-
-<p>C'est peu probable. En pareil cas, on le vit très
-souvent d'une patience toute bourgeoise. «Ce
-matin, dit Dangeau, sous la date du 17 juillet 1690,
-Sa Majesté a donné audience à l'ambassadeur de
-Portugal, qui l'a fait attendre plus d'une heure sans
-que le Roy témoignât la moindre impatience.»</p>
-
-<p>Cette preuve suffirait. En voici une autre que
-me fournissent les <i>Fragments historiques</i> de Racine,
-et qui vaut mieux que la première, car cette fois la
-patience du roi vient de sa bonté: «Un portier du
-parc qui avoit été averti que le Roy devoit sortir
-par cette porte ne s'y trouva pas, et se fit longtemps<span class="pagenum"><a id="Page_311"></a>[Pg 311]</span>
-chercher. Comme il venoit tout en courant, c'étoit
-à qui lui diroit des injures. Le Roy dit: «Pourquoi
-le grondez-vous? Croyez-vous qu'il ne soit pas
-assez affligé de m'avoir fait attendre?»</p>
-
-<p>L'impatience et la vivacité ne vont guère avec
-l'idée qu'on se fait de Louis XIV. A peine lui connaît-on
-deux accès de colère: le premier, lorsqu'il
-jeta sa canne par la fenêtre pour ne pas frapper
-Lauzun; l'autre, quand il étrilla si bien de sa main
-royale un valet qui volait un biscuit. Il y aurait
-bien eu aussi de la colère dans son <i>mot</i> à l'ambassadeur
-d'Angleterre, qui se plaignait, en 1714, des
-travaux qu'on faisait au port de Mardick, en dépit
-des traités. «Monsieur l'ambassadeur, aurait dit le
-roi, j'ai toujours été maître chez moi, quelquefois
-chez les autres, ne m'en faites pas souvenir.» Mais
-ce fait, popularisé par Hénault, est inventé. «Le président,
-écrit Voltaire à M. de Courtivron<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a>, m'avoua
-lui-même que cette anecdote était très fausse; mais
-que l'ayant imprimée, il n'aurait pas la force de se
-rétracter. J'aurais eu ce courage à sa place,» ajoute
-Voltaire, qui se vante.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495" class="label">[495]</a> <i>Lettre</i> du 12 octobre 1775.&mdash;<i>V.</i> aussi le <i>Siècle de
-Louis XIV</i>, ch. <span class="allsmcap">XXIII</span>, la <i>Lettre</i> à Senac de Meilhan, du
-4 juillet 1760, et l'<i>Hist. de la Régence</i> par Lemontey, t. I,
-p. 88, note.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_312"></a>[Pg 312]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Boileau, dans une lettre à de Losme de Monchesnay<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>,
-écrit: «Je vous dirai qu'un grand prince, qui
-avoit dansé à plusieurs ballets, ayant vu jouer le <i>Britannicus</i>
-de M. de Racine, où la fureur de Néron à
-monter sur un théâtre est si bien attaquée, il ne
-dansa plus aucun ballet.» Là-dessus, on croit Boileau
-sur parole<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a>; dans le grand prince on reconnaît
-Louis XIV, et l'on se met à répéter partout
-que <i>Britannicus</i> l'a dégoûté de la danse théâtrale,
-etc., etc. Or, quand cette pièce fut jouée, à la fin
-de 1669, il y avait près d'un an qu'il ne dansait
-presque plus sur la scène. La dernière fois qu'il s'y
-était montré, il avait presque fallu lui faire violence.
-Le <i>roy</i>, dit Robinet<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496" class="label">[496]</a> Septembre 1707.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497" class="label">[497]</a> L. Racine, <i>Mémoires sur la vie de son père</i>, 1747,
-in-8º, p. 80;&mdash;Voltaire, <i>Siècle de Louis XIV</i>, ch. <span class="allsmcap">XXVI</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498" class="label">[498]</a> <i>Gazette rimée</i>, 9 mars 1669.</p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Le roy, même par complaisance,</div>
- <div class="verse indent0">Quoyqu'il n'eust dansé de longtemps,</div>
- <div class="verse indent0">Dansa comme les autres gens;</div>
- <div class="verse indent0">Il s'acquitta d'une courante</div>
- <div class="verse indent0">D'une manière très galante<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a>.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499" class="label">[499]</a> C'était le 15 février 1669. Louis XIV avait figuré,
-dans le <i>Ballet de Flore</i>, son personnage favori du <i>Soleil</i>.
-«Le lendemain 16, il donna sa parole royale qu'il ne danserait
-plus», et il ne la démentit pas (C.-Blaze, <i>Molière
-musicien</i>, t. I, p. 398-399). L'on croyait qu'il avait reparu
-dans <i>les Amants magnifiques</i>, deux mois après la représentation
-de <i>Britannicus</i>, ce qui donnait un argument de
-plus contre le fait que nous réfutons ici; c'était une erreur.
-M. Bazin ne l'eût pas commise (<i>Notes histor. sur la vie de
-Molière</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 167), si, comme M. Deltour (<i>Les Ennemis
-de Racine</i>, p. 224), il s'en fût référé à la <i>Gazette</i> de
-Robinet, du 15 février 1670, où nous lisons, à propos de
-ce <i>ballet</i> ou <i>comédie</i>:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">..... Nostre auguste sire</div>
- <div class="verse indent0"><i>Fait danser et n'y danse point</i>,</div>
- <div class="verse indent0">M'estant trompé dessus ce point,</div>
- <div class="verse indent0">Quand, sur un livre, j'allay mettre</div>
- <div class="verse indent0">Le contraire en mon autre lettre.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Dans la <i>Gazette</i> du 8 février, Robinet avait en effet désigné
-le roi parmi les acteurs du ballet; et cela&mdash;comme il
-le donne à entendre par ces mots: «sur un livre»,&mdash;cela,
-dis-je, d'après le livret manuscrit dont le texte fautif fut
-aussi suivi pour les <i>Œuvres</i> de Molière. De là vient que
-Louis XIV n'a pas cessé d'y figurer sur la liste des personnes
-qui parurent dans <i>les Amants magnifiques</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"></a>[Pg 313]</span></p>
-
-</div>
-
-<p><i>Britannicus</i> n'aurait pas eu, vous le voyez, beaucoup
-à faire pour détourner Louis XIV de reparaître
-sur le théâtre; il s'était, on peut le dire, corrigé
-avant la leçon.</p>
-
-<p>Les vers de Racine n'eurent donc pas, à mon
-avis, d'influence sur sa résolution. Par contre aussi,
-pourrions-nous dire comme réfutation d'une autre
-erreur non moins accréditée, ce ne fut pas un mécontentement<span class="pagenum"><a id="Page_314"></a>[Pg 314]</span>
-de Louis XIV qui causa la mort du
-poète. Il y avait eu entre Racine et le roi un peu
-de froid, mais qui n'avait pas duré, et dont le poète,
-tout sensible qu'il fût, n'avait pu s'affecter jusqu'à
-s'en laisser mourir de douleur<a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500" class="label">[500]</a> <i>V.</i> dans l'<i>Athenæum</i> du 6 août 1853, un curieux
-article de M. James Gordon, à ce sujet; et un autre de
-M. Fréd. Lock, dans <i>l'Ami de la maison</i>, t. II, p. 239. Il
-s'agissait d'un <i>mémoire</i> que M<sup>me</sup> de Maintenon lui avait dit
-d'écrire sur la misère du peuple, et dont l'idée, qui n'était
-certes pas d'un flatteur, déplut au roi. Voltaire, qui ne
-se souvenait du fait que très vaguement, écrivit, le 27 janvier
-1773, à La Harpe: «Racine mourut parce que les
-jésuites avaient dit au roi qu'il était janséniste.» Et de
-deux! Une erreur, à ce qu'il paraît, ne suffisait pas!</p>
-
-</div>
-
-<p>M. de Lamartine a donc fait un contresens et
-une injustice quand il a écrit que Racine mourut,
-comme il avait vécu,... <i>d'adulation</i><a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501" class="label">[501]</a> <i>Cours familier de littérature</i>, t. III, p. 46.&mdash;La
-mort du poète Sarrasin a donné lieu de même à bien des
-<i>on-dit</i> historiques. Que n'a-t-on pas répété sur la <i>brutalité</i>
-du prince de Conti, qui le frappa de coups de pincettes,
-dont il mourut... de chagrin? (<i>V.</i> <i>Biog. universelle</i>,
-art. <span class="smcap">Sarrasin</span>, p. 435.) Il eût été juste de dire que
-le prince le frappa parce qu'il le surprit essayant de lui
-dérober, pendant son sommeil, des lettres qu'il cachait
-sous son chevet, et parce que, dans l'ombre, il crut que
-c'était un voleur. Il lui pardonna pourtant, le reprit à son
-service, et ce n'est qu'alors qu'il mourut. On peut lire à
-ce sujet, dans le curieux livre de M. Barrière, <i>la Cour et
-la Ville</i> (p. 31), ce que racontait le président Bouhier, qui
-tenait le fait d'un témoin. La mort de Santeul a servi de
-thème à une calomnie plus grave encore. Le victorin serait
-mort pour avoir bu un verre de vin dans lequel on
-aurait jeté du tabac d'Espagne; selon Saint-Simon (édit.
-Chéruel, in-12, t. I, p. 299), c'est M. le Prince qui y
-aurait versé sa tabatière. Or, il a été prouvé par M. de
-Lescure que le prince était à ce moment loin du lieu où
-mourut Santeul (<i>Les Philippiques de Lagrange-Chancel</i>,
-1858, in-8º, p. 56, note); et l'on sait par le <i>Recueil de particularités,
-mss.</i> du président Bouhier, qui voyait alors Santeul
-tous les jours et à toute heure, que sa mort eut une
-cause toute naturelle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"></a>[Pg 315]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Une maladie des plus graves, bien plus que l'ennui
-exagéré d'une disgrâce imaginaire, fut cause de
-sa fin. Racine mourut de chagrin... et d'un abcès
-au foie<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502" class="label">[502]</a> Il serait bon d'en finir aussi avec les plaisanteries
-d'un goût douteux dont Louis XIV a été rendu l'objet
-pour son fameux emblème du soleil ayant ces mots: <i>Nec
-pluribus impar</i>, pour devise. Il ne prit de lui-même, ni la
-devise, ni l'emblème: c'est Douvrier, que Voltaire qualifie
-d'<i>antiquaire</i>, qui les imagina pour lui à l'occasion du
-fameux <i>carrousel</i>, dont la place, tant agrandie aujourd'hui,
-a gardé le nom. Le roi ne voulait pas s'en parer, mais le
-succès prodigieux qu'ils avaient obtenu, sur une indiscrétion
-de l'héraldiste, les lui imposa. C'était d'ailleurs une
-vieille devise de Philippe II, qui, régnant en réalité sur
-deux continents, l'ancien et le nouveau, avait plus le
-droit que Louis XIV, roi d'un seul royaume, de dire,
-comme s'il était le soleil: <i>Nec pluribus impar</i> (Je suffis à
-plusieurs mondes). On fit, dans le temps, de gros livres
-aux Pays-Bas pour prouver le plagiat du roi, ou plutôt de
-son <i>antiquaire</i>. <i>V.</i> La Monnoie, <i>Œuvres</i>, t. III, p. 338.
-On aurait pu ajouter que, même en France, cet emblème
-avait déjà servi. (<i>Annuaire de la Bibliothèque royale de
-Belgique</i>, t. III, p. 249-250.)&mdash;Je voudrais encore que
-l'on ne revînt plus avec autant de complaisance sur le
-chiffre des dépenses que Louis XIV fit en bâtiments. On
-les a exagérées partout d'une façon déplorable. Mirabeau
-les évaluait à 1,200 millions, et Volney à 4 milliards.
-(<i>Leçons d'histoire prononcées en l'an III</i>, p. 141.) La vérité
-est que, d'après un <i>mémoire</i> dont M. de Monmerqué possédait
-le manuscrit, la totalité des dépenses du roi pour
-Versailles et dépendances, Saint-Germain, Marly, Fontainebleau,
-etc., pour le canal du Languedoc, pour acquisition
-de tableaux et statues, pour les académies de
-Rome, gratifications aux savants et artistes, etc., s'éleva à
-153,280,287 liv. 10 s. 5 d., de 1666 à 1690, c'est-à-dire
-pendant le temps du plus grand luxe et des plus grands
-travaux du roi. Eckard, faisant aussi, mais d'une façon
-plus complète, le compte des <i>dépenses effectives de
-Louis XIV</i> (Paris, 1838, in-8º, p. 44), arrive à la somme
-de 280,643,326 fr. 30 c.; plus, pour la chapelle, de 1690
-à 1715, 3,260,341 fr.&mdash;Lorsqu'on parle des prodigalités
-de cette époque, on rappelle toujours, d'après Amelot de
-la Houssaye, ces urnes pleines de louis que M. de Bullion
-aurait fait un jour servir au dessert, et que ses nobles
-convives auraient vidées jusqu'au fond. C'est une erreur
-que Marais a très bien ramenée à la vérité, d'après le dire
-d'un arrière-petit-fils du surintendant. Le fameux Varin
-avait donné à M. de Bullion plusieurs médailles d'or de
-son plus beau travail. Comme on en avait parlé à table,
-l'hôte magnifique les fit porter au dessert, et, voyant
-qu'on se récriait sur leur beauté, les distribua également
-à ses convives. (<i>Revue rétrosp.</i>, 31 janvier 1837, p. 126.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"></a>[Pg 317]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="XLIX">XLIX</h2>
-</div>
-
-
-<p>L'on a voulu faire honneur à Louis XIV du
-<i>mot</i>: <i>Le pauvre homme!</i> si habilement enchâssé par
-Molière dans l'une des premières scènes du <i>Tartuffe</i>;
-mais la publication des <i>Historiettes</i> de Tallemant des
-Réaux a fait découvrir une anecdote qui semble
-être bien mieux l'origine du trait comique<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>. C'est
-le P. Joseph qui remplace le roi et qui pousse l'exclamation.
-M. Bazin avait d'ailleurs prouvé<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a> que,
-dans le cas où le trait serait de Louis XIV, ce n'est
-pas, comme on l'a dit partout, l'évêque de Rodez
-qui aurait pu le lui inspirer.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503" class="label">[503]</a> Édition in-12, t. II, p. 245.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504" class="label">[504]</a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 janv. 1848, p. 192.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_318"></a>[Pg 318]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>J'ai parlé de Molière et de l'un de ses plus sérieux
-chefs-d'œuvre; je ne les quitterai point sans reprendre
-un peu, pour aider à la mettre à néant, la grossière
-histoire qui nous montre le poète-comédien
-venant annoncer au public assemblé dans son
-théâtre l'interdiction dont le <i>Tartuffe</i> a été frappé.&mdash;<i>M.
-le président ne veut pas qu'on le joue</i>;&mdash;voilà
-ce qu'on lui fait dire. M. Taschereau<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a> a très bien
-prouvé que Molière, toujours ami des convenances,
-n'a jamais pu tenir un langage pareil, d'autant que
-le magistrat auquel il aurait fait injure par cette
-brutale équivoque était M. de Lamoignon, le protecteur
-bienveillant des lettres, l'ami de Boileau et
-du grand Corneille.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505" class="label">[505]</a> <i>Hist. de Molière</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 122.&mdash;<i>V.</i> aussi la notice
-de M. Després, en tête des <i>Mémoires</i> sur Molière.
-(<i>Collection des Mémoires sur l'art dramatique</i>, 2<sup>e</sup> livraison,
-p. <span class="allsmcap">VIII</span>.)</p>
-
-</div>
-
-<p>«Le folliculaire obscur, ajoute-t-il, qui a accusé
-Molière de cette charge n'a pas même le mérite,
-assez triste il est vrai, de l'avoir inventée. On avait
-fait à Madrid une comédie sur l'alcade: il eut le
-crédit de la faire défendre; néanmoins les comédiens
-eurent assez d'accès auprès du roi pour la
-faire réhabiliter. Celui qui fit l'annonce, la veille
-que cette pièce devait être représentée, dit au parterre:<span class="pagenum"><a id="Page_319"></a>[Pg 319]</span>
-«Messieurs, <i>le Juge</i> (c'était le nom de la
-pièce) a souffert quelque difficultés: l'alcade ne
-voulait pas qu'on le jouât; mais enfin Sa Majesté
-consent qu'on le représente.» Cette anecdote,
-qu'on lit dans le <i>Ménagiana</i><a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>, dit encore M. Taschereau,
-a évidemment fourni l'idée et le trait de
-celle où l'on s'est calomnieusement plu à faire figurer
-Molière<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506" class="label">[506]</a> 1715, in-8º, t. IV, p. 173-174.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507" class="label">[507]</a> On a dernièrement eu de nouvelles preuves de la
-fausseté du <i>mot</i> prêté à Molière. Le fragment des <i>Mémoires</i>
-de Brossette, publié par M. Laverdet à la suite de
-son édition de la <i>Correspondance de Boileau</i> (1858, in-8º),
-contient (p. 564) le récit d'une visite que Molière, conduit
-par Boileau, aurait faite à M. de Lamoignon, le lendemain
-de l'interdiction du <i>Tartuffe</i>, afin d'obtenir
-qu'elle fût levée. S'il avait dit la veille, en public, le <i>mot</i>
-qu'on lui attribue, aurait-il osé tenter une pareille démarche?
-Brossette assure, d'ailleurs, que Boileau lui avait
-affirmé que l'anecdote «n'étoit pas véritable, et qu'il savoit
-le contraire par lui-même.» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce <i>mot</i> ne vaut un peu que par l'application
-qu'en fit Florian sur le théâtre du château de
-Sceaux, un soir qu'on devait représenter sa comédie
-du <i>Bon Père</i>. Au moment où l'on allait commencer,
-M. le duc de Penthièvre fit dire qu'il ne viendrait
-pas. C'était défendre le spectacle. Florian, pour congédier
-poliment son monde, fit cette <i>annonce</i>:<span class="pagenum"><a id="Page_320"></a>[Pg 320]</span>
-«Nous allions vous donner le <i>Bon Père</i>; Monseigneur
-ne veut pas qu'on le joue.»</p>
-
-<p>Un autre <i>mot</i> de Molière, qu'on répète encore
-plus souvent, et qui a fait surtout fortune chez les
-plagiaires, dont il est le <i>mot de passe</i>, mérite aussi
-qu'on le mette enfin à néant, en lui rendant son
-vrai sens. «Je prends mon bien où je le trouve,»
-fait-on dire au poète, qui se serait ainsi donné sur
-les terres d'autrui un droit de conquête, bientôt
-transformé pour d'autres en droit au pillage. Voyons
-ce qu'il dit vraiment, et nous trouverons qu'au lieu
-de justifier le vol littéraire par son exemple et sa
-formule, il criait lui-même au voleur, quand il disait
-le mot si frauduleusement altéré aujourd'hui.</p>
-
-<p>Le Gascon Cyrano, qui avait été de ses camarades
-d'étude chez Gassendi, et son <i>copin</i> d'inspiration
-pour les premières idées de théâtre qui lui jaillirent
-au cerveau, profita des longues courses de Molière
-en province pour donner à Paris sa comédie du
-<i>Pédant joué</i>, dans laquelle il avait glissé l'une des
-scènes ainsi glanées par lui dans ses entretiens avec
-le jeune grand homme, c'est celle de la <i>Galère</i>.</p>
-
-<p>Molière de retour, trouvant son idée prise, patienta
-quelque temps. Il était assez en fonds d'autres
-bonnes scènes pour se passer de celle-là. Plus
-tard, la fatigue étant venue lui faire un besoin de<span class="pagenum"><a id="Page_321"></a>[Pg 321]</span>
-ses idées passées, et le forcer à prendre, pour les
-œuvres de son âge plus mûr, des ressources dans
-les œuvres de sa jeunesse, il fallut bien qu'il songeât
-à ce que lui avait tacitement emprunté Cyrano, et
-que bon gré mal gré il y revînt.</p>
-
-<p>C'est alors que remettant sur pied, dans <i>les Fourberies
-de Scapin</i>, une des premières farces dont s'était
-égayé son génie, et y faisant reparaître à son tour
-cette scène de la <i>Galère</i>, dont Cyrano avait fait le
-joyau comique de son <i>Pédant joué</i>, il dit et eut
-raison de dire: «<i>Je reprends</i> mon bien où je le
-trouve.» C'était en effet son bien qu'il <i>reprenait</i>, et
-non celui d'autrui qu'il <i>prenait</i>. Grimarest est le
-seul qui nous ait dit le <i>mot</i>, et il le donne tel que
-vous venez de le lire, avec les détails mêmes dont
-je l'ai entouré.</p>
-
-<p>Il n'y a plus que les plagiaires qui le citent autrement.
-Ils perdraient trop s'ils perdaient ce mot de
-passe qu'ils se sont complaisamment arrangé, et si
-Molière ainsi cessait de paraître leur chef de file.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"></a>[Pg 322]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="L">L</h2>
-</div>
-
-
-<p>Les femmes, pendant ce règne, ont eu leur part
-de bons mots; elles ont, elles aussi, mis en circulation
-leur menue monnaie d'esprit courant, monnaie
-fort bien frappée, je vous jure. Je ne vous parlerai
-que des <i>mots</i> qui sont de bonne fabrique, de marque
-certaine.</p>
-
-<p>Je passerai par conséquent sur celui qu'on prête à
-madame de Maintenon, au lit de mort de Louis XIV<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>,
-parole indigne acceptée par Saint-Simon<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a> avec une<span class="pagenum"><a id="Page_323"></a>[Pg 323]</span>
-complaisance méchante, mais que M. de Monmerqué
-a très logiquement réfutée<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508" class="label">[508]</a> Le roi, au milieu des derniers adieux, lui aurait
-dit: «Nous nous reverrons bientôt,» et la marquise
-aurait murmuré en se retournant: «Voyez le beau rendez-vous
-qu'il me donne, cet homme-là n'a jamais aimé
-que lui-même.» Est-ce possible?</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509" class="label">[509]</a> <i>Mémoires</i>, édit. Delloye, t. XXIV, p. 39.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510" class="label">[510]</a> <i>Notice sur madame de Maintenon</i>, en tête des <i>Conversations
-morales inédites</i>, p. <span class="allsmcap">LXVI</span>.&mdash;<i>V.</i> dans les extraits du
-<i>Journal de Dangeau</i> donnés par Voltaire (p. 162-163), les
-véritables paroles de Louis XIV à la marquise.&mdash;Médire
-de madame de Maintenon est un lieu commun dont tout
-le monde veut se passer l'envie. Il y a quelques années,
-un billet de six lignes, où une femme s'offre à vendre pour
-vingt mille écus, billet dont le titre surchargé porte le nom
-de madame de Maintenon, fut découvert à l'Arsenal, dans
-les <i>Manuscrits</i> de Conrart (t. IX, p. 151), et trois ou
-quatre érudits se hâtèrent de le publier, croyant en avoir
-la primeur. Il avait été publié depuis quatre ou cinq ans
-déjà par MM. de Goncourt, et le charme de l'inédit n'existait
-par conséquent plus pour lui. C'était le seul qu'il pût
-avoir, car il est outrageusement faux. M. L. Lalanne a
-pris la peine de le prouver (<i>Correspondance littér.</i>,
-20 fév. 1859, p. 130), et M. Chéruel s'est donné le même
-soin (<i>Mémoires sur Fouquet</i>, 1862, in-8º, t. I, p. 448); il
-suffisait pour s'en convaincre de rapprocher ces six lignes,
-indécemment indiscrètes, de la vie si continuellement réservée
-de madame de Maintenon, et de les confronter
-avec ses autres lettres, avec ses autres écrits, notamment
-ses <i>Conversations</i>, où, dans un passage, elle parle justement
-du danger des correspondances, «des cassettes trouvées,
-etc.» (<i>Conversations morales inédites</i>, publiées par
-M. de Monmerqué, 1828, in-12, p. 71.)&mdash;Dans la <i>Journée
-des Madrigaux</i>, réimpression d'ailleurs charmante et
-faite avec soin, l'on a publié, toujours d'après les inépuisables
-<i>Manuscrits</i> de Conrart, un madrigal adressé par <i>mademoiselle</i>
-de Maintenon à Villarceaux, avec la réponse de
-celui-ci, et l'on a voulu y voir une preuve décisive des relations
-galantes de l'ami de Ninon avec Françoise d'Aubigné.
-On avait oublié que la veuve Scarron ne s'appela
-madame (et non pas <i>mademoiselle</i>) de Maintenon (<i>V.</i> sa
-<i>Lettre</i> à madame de Coulanges), qu'en février 1675, c'est-à-dire
-lorsqu'elle avait quarante ans, et lorsque Villarceaux en
-avait cinquante-six, ce qui n'est plus guère l'âge d'envoyer
-des <i>galants</i> (faveurs) et de courir la bague, choses
-dont il est question dans le madrigal et dans la réponse.
-De qui donc alors s'agit-il ici? Du fils de Villarceaux,
-qui fut tué à Fleurus, en 1690, et de la jeune sœur de
-Charles-François d'Angennes, marquis de Maintenon, le
-même qui vendit sa terre et son titre à Françoise d'Aubigné,
-à la fin de 1674.&mdash;Je voudrais bien aussi que,
-d'après Saint-Simon (édit. Chéruel, in-12, t. VII, p. 43),
-l'on n'accusât plus madame de Maintenon d'avoir inspiré
-à Louis XIV l'idée de révoquer l'édit de Nantes. Au mois
-de mars 1665, c'est-à-dire quatre ans avant que la veuve
-Scarron eût été attachée à l'éducation des enfants de madame
-de Montespan, et fût ainsi entrée en relation, même
-très indirecte, avec le roi, cette révocation était déjà dans
-les projets de Louis XIV (<i>V.</i> une <i>Lettre</i> de Gui Patin à
-Spon, 3 mars 1665, et aussi, surtout, les <i>Mémoires inédits</i>
-de l'abbé Legendre, dans le <i>Magasin de librairie</i>, t. V,
-p. 115). Voltaire avait sur ce point protesté le premier et
-très justement. «Pourquoi dites-vous, avait-il écrit à
-Formey, le 17 janvier 1753, que madame de Maintenon
-eut beaucoup de part à la révocation de l'édit de Nantes?
-Elle toléra cette persécution, comme elle toléra celle du
-cardinal de Noailles, celle de Racine; mais certainement
-elle n'y eut aucune part, c'est un fait certain. Elle n'osait
-jamais contredire Louis XIV.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_324"></a>[Pg 324]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Je vous citerai en revanche quelques-uns des <i>mots</i>
-de madame Cornuel, cette bonne langue, qui trouvait<span class="pagenum"><a id="Page_325"></a>[Pg 325]</span>
-si bien le trait juste à décocher sur chaque ridicule,
-la formule précise, l'expression nette et saillante
-pour chaque pensée. C'est d'elle, et non pas
-de madame de Sévigné, comme on l'a dit souvent,
-que nous vient ce <i>mot</i> si bien fait au sujet des généraux
-qui avaient pris le commandement après le
-héros tué à Saltzbach, et qui, à dix qu'ils étaient, ne
-remplaçaient pas ce seul homme: elle les appelait
-<i>la monnoie de M. de Turenne</i>. La première aussi,
-selon mademoiselle Aïssé<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>, elle a dit cette phrase si
-vraie et qui a fait fortune: <i>Il n'y a pas de héros pour
-son valet de chambre.</i></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511" class="label">[511]</a> <i>Lettres</i>, édit. J. Ravenel, E. Dentu, 1853, p. 161.&mdash;Madame
-Cornuel n'avait d'ailleurs fait que se souvenir ici
-de cette phrase de Montaigne: «Peu d'hommes ont
-esté admirez par leurs domestiques.» (<i>Essais</i>, livre III,
-chap. <span class="allsmcap">II</span>.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Ne trouvez-vous pas que ce <i>mot</i>-là ferait merveille
-dans une lettre de madame de Sévigné, et qu'à tout
-prendre, puisqu'on voulait lui prêter quelque chose,
-on eût mieux fait de le lui attribuer que celui-ci: <i>Racine
-passera comme le café</i>, qu'on a toujours mis sur
-son compte et toujours répété avec une raillerie pour
-la charmante femme, bien que, Dieu merci! elle n'en
-soit pas coupable?</p>
-
-<p>C'est toute une histoire. M. de Monmerqué,<span class="pagenum"><a id="Page_326"></a>[Pg 326]</span>
-M. de Saint-Surin, l'ont débrouillée les premiers;
-M. Aubenas est venu ensuite<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>, puis enfin M. Géruzez,
-qui, dans ses nouveaux <i>Essais d'histoire littéraire</i>,
-en a donné le résumé suivant, trop spirituel
-et trop exact pour que nous ne nous contentions pas
-de le citer:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512" class="label">[512]</a> Il ne faut pas oublier non plus une ingénieuse note
-de M. J. Taschereau, dans la <i>Revue rétrospective</i>, t. I<sup>er</sup>,
-p. 126-127, à propos d'une <i>Notice sur madame de Sévigné</i>,
-par Mirabeau, dans laquelle l'erreur commune se trouve
-reproduite.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Comment se fait-il que l'arrêt en question soit
-devenu proverbe?.... Le premier coupable est Voltaire,
-et La Harpe a consommé le crime. Madame
-de Sévigné avait dit, en 1672<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>: «Racine fait des
-comédies pour la Champmeslé; ce n'est pas pour
-les siècles à venir. Si jamais il cesse d'être amoureux,
-ce ne sera plus la même chose. Vive donc
-notre vieil ami Corneille!» Quatre ans après<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>,
-elle écrivait à sa fille: «Vous voilà donc bien
-revenue du café; mademoiselle de Méri l'a
-aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on
-compter sur la fortune?» Il y avait quatre-vingts
-ans que ces deux petites phrases reposaient à distance<span class="pagenum"><a id="Page_327"></a>[Pg 327]</span>
-respectueuse, chacune à sa place, et dans son
-entourage, qui se modifia lorsque Voltaire s'avisa de
-les rapprocher en les altérant: «Madame de Sévigné
-croit toujours que Racine <i>n'ira pas loin</i>;
-elle en jugeait comme du café, dont elle disait
-<i>qu'on se désabuserait bientôt</i>.» Sur ce texte, La
-Harpe composa alors la phrase sacramentelle: <i>Racine
-passera comme le café.</i> Il la porte tout simplement au
-compte de madame de Sévigné. M. Suard l'adopte,
-et les moutons de Panurge viennent ensuite. C'est
-ainsi que s'est composé ce petit mensonge historique,
-qui sera longtemps encore une vérité pour bien
-des gens. Cependant madame de Sévigné a loué
-Racine avec enthousiasme<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>, et M. Aubenas nous
-fait remarquer que nous lui devons probablement
-l'usage du café au lait<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513" class="label">[513]</a> <i>Lettre du 16 mars.</i> Il n'est pas indifférent de préciser
-les dates que M. Géruzez a oublié de donner.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514" class="label">[514]</a> <i>Lettre du 10 mai 1676.</i></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515" class="label">[515]</a> <i>Lettre du 20 février 1689.</i></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516" class="label">[516]</a> <i>Lettre du 29 janvier 1690.</i></p>
-
-</div>
-
-<p>Voilà qui est concluant. Je n'aurais rien à ajouter
-si M. Géruzez n'eût oublié un petit détail qui n'amoindrit
-pas l'erreur, mais qui la déplace un peu.
-Ce n'est pas La Harpe, mais Voltaire, qui fut le
-vrai coupable; c'est lui qui fit entre les deux lettres
-de madame de Sévigné, si étonnées du rapprochement,
-la liaison dangereuse signalée tout à l'heure.<span class="pagenum"><a id="Page_328"></a>[Pg 328]</span>
-La Harpe ne composa donc pas la phrase sacramentelle.
-Il la prit toute faite dans ce passage de la lettre
-de Voltaire à l'Académie, qui sert de préface à
-son <i>Irène</i>: «Nous avons été indignés contre madame
-de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait
-si mal.... Nous sommes révoltés de cet esprit misérable
-de parti, de cette aveugle prévention qui lui fait
-dire: <i>La mode d'aimer Racine passera comme la mode
-du café</i><a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517" class="label">[517]</a> A propos du café, il est bon de rappeler, mais pour
-y rétablir aussi la vérité, ce que fit le chevalier Des Clieux,
-quand il transporta, par ordre du Régent, à la Martinique,
-deux caféiers venus de Hollande au Jardin du Roi. Il est
-bien vrai que dans le voyage il se priva de sa ration d'eau
-pour les conserver, mais il n'est pas vrai que ce fussent
-les premiers plants apportés dans nos colonies. Bien auparavant,
-l'agent de la Compagnie orientale, Imbert, avait
-transporté du golfe Persique à l'île Bourbon soixante
-plants qu'il avait obtenus du cheick de l'Yemen. La plupart
-réussirent, et la Compagnie put, en 1710, distribuer
-aux colons des gousses en pleine maturité. Telle est l'origine
-du <i>café Bourbon</i>, qui, en raison de sa provenance
-directe, a plus de ressemblance que les autres avec le
-moka. <i>V.</i> une citation des <i>Mémoires mss.</i> de M. Hardancourt,
-directeur de la Compagnie des Indes, dans l'<i>Hist.
-de la Régence</i>, par Lemontey, t. II, p. 325.&mdash;On a souvent
-appliqué à la légende du <i>Cèdre du Jardin des Plantes</i>
-le détail de la ration d'eau donnée aux caféiers de Des
-Clieux; il faut l'en retrancher, comme presque tout le
-reste, y compris même le fameux chapeau, qui aurait
-servi de caisse au cèdre pendant la traversée. On a su par
-M. F. Roulin, qui le tenait du dernier des Jussieu, que si
-le grand-père de celui-ci dut en effet recueillir le plant du
-cèdre dans son chapeau, ce ne fut que pendant quelques
-minutes. Il le portait de la rue des Bernardins au Jardin
-du Roi, le pot fêlé se brisa en route, et le cèdre n'eut
-alors que le chapeau du savant pour refuge. (F. Roulin,
-<i>Hist. naturelle</i>, etc., 1865, in-18, p. 260.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"></a>[Pg 329]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Je crois, après cela, qu'il n'y a plus qu'à retourner
-contre Voltaire lui-même cette vertueuse indignation,
-puis à passer à autre chose.</p>
-
-<p>L'aimable marquise, si bien justifiée ici d'une
-faute contre le goût, trouve ailleurs un défenseur éloquent
-dans M. Walckenaër, au sujet de la boutade
-au moins étrange qu'on lui prête dans l'anecdote
-que voici: «Elle avait signé le contrat de mariage
-de sa fille avec le comte de Grignan. Lorsqu'elle
-compta la dot, qui était considérable: «Quoi! s'écria-t-elle,
-faut-il tant d'argent pour obliger M. de
-Grignan de coucher avec ma fille?» Après avoir
-un peu réfléchi, elle se reprit en disant: «Il y couchera
-demain, après-demain, toutes les nuits; ce
-n'est pas trop d'argent pour cela.»</p>
-
-<p>«C'est là, dit M. Walckenaër, un propos de
-mauvais goût, de mauvais ton, qui ne s'appuie sur
-rien, qui n'a paru que dans de détestables <i>Ana</i>.»
-Et il gourmande vertement M. de Saint-Surin de<span class="pagenum"><a id="Page_330"></a>[Pg 330]</span>
-l'avoir admis dans sa notice, d'ailleurs excellente<a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518" class="label">[518]</a> <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. III, p. 452.&mdash;Les
-opinions qu'on se fait par les livres tiennent encore
-à moins que cela quelquefois. Il suffit d'une faute d'impression,
-même d'une faute de ponctuation, pour pervertir
-complètement un mot connu et faire dire à la personne à
-qui on le prête le contraire de ce qu'elle a dit. On lit
-dans la première édition du <i>Segraisiana</i>, p. 28: «Madame
-de La Fayette, disoit M. de La Rochefoucauld, m'a donné
-de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur.» C'est le plus
-gros contre sens dont les points et virgules se soient rendus
-coupables. Voici ce qu'il faut lire, en ponctuant et
-guillemettant autrement: «Madame de La Fayette disoit:
-«M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit,
-mais j'ai réformé son cœur.»&mdash;Ces anecdotes littéraires
-m'amènent à dire un mot de celle qui court depuis l'abbé
-Prévost, qui l'a, je crois, racontée le premier (<i>Le Pour et
-le Contre</i>, t. V, p. 74), au sujet du <i>Glossaire</i> de Ducange,
-dont il n'y aurait eu d'autre manuscrit qu'une masse
-énorme de petits papiers pêle-mêle dans une grande malle.
-La découverte qu'on a faite il y a quelques années du
-manuscrit original, à la Bibliothèque nationale, prouve
-la fausseté du fait. (Édélestand du Méril, <i>Mélanges archéologiques</i>,
-p. 278.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Il est très bien de mettre à néant ces sortes de
-calomnies courantes, et je sais fort bon gré, par
-exemple, à M. Paulin Paris d'avoir pris de même à
-partie le fameux <i>mot</i> de Lauzun à la grande Mademoiselle:
-<i>Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes</i>, et d'avoir
-prouvé qu'il est absurdement faux<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519" class="label">[519]</a> Édit. de Tallemant des Réaux, t. II, p. 227-234.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"></a>[Pg 331]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Il ne faut qu'un de ces <i>mots</i>-là pour décrier une
-société. Montrer leur sottise et leur fausseté, c'est
-rendre service à toute une époque.</p>
-
-<p>Or, quelle autre mieux que celle-ci, le grand règne,
-mérite qu'on la remette en son vrai jour? Il y
-a eu, jusqu'à présent, si peu de justesse et de justice
-dans les jugements qu'on en a porté?</p>
-
-<p>La bourgeoisie et le peuple ont Louis XIV en haine,
-et la noblesse le déifie. C'est une bien étrange interversion
-de rôles, d'adoration et de haine! Tous les
-éloges pour le grand roi devraient venir de la bourgeoisie
-et du peuple, et la noblesse seule devrait se
-réserver contre lui les malédictions. Qui donc, après
-Richelieu, prit le mieux à tâche «d'imposer à toute
-les classes de la nation l'habitude de l'égalité civile»<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>,
-et de niveler, pour ainsi dire, toute la France
-sous le sceptre? Ce fut Colbert, obéissant à Louis XIV.
-Qui donc, avec la plus vive ardeur pour le progrès
-et la plus grande puissance d'initiative, eut d'une
-façon plus évidente le pressentiment de l'avenir<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>?
-Colbert encore, sous les mêmes ordres. Jamais on
-ne sut mieux que ce roi et que ce ministre «diriger<span class="pagenum"><a id="Page_332"></a>[Pg 332]</span>
-une réforme sans déchaîner une révolution»<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>;
-mais cela, pour ainsi dire, à l'insu de ceux que frappait
-cette réforme, et de ceux aussi qui en devaient
-recueillir le bienfait. La noblesse était trop abaissée
-dans son adulation pour avoir conscience de l'abaissement
-véritable que les mesures égalitaires de
-Louis XIV lui faisaient subir; tandis que, d'un autre
-côté, les besoins du peuple, sa soif de ces réformes,
-étaient déjà tels qu'il s'aperçut à peine de ce qui
-était tenté pour le satisfaire, et qu'il n'en tint
-compte ni au ministre, ni au roi. Il n'a pas fallu
-moins que la lumineuse impartialité de la critique
-moderne, tirant ses clartés des faits et de l'expérience
-d'une révolution par laquelle fut achevée
-l'œuvre de Colbert, pour bien faire voir quelle avait
-été cette œuvre, et quelle reconnaissance le peuple,
-qui la méconnaissait, doit en garder au grand administrateur.
-C'est seulement de nos jours, lorsque la
-Révolution les eut tranchées, qu'on a bien vu l'égalité
-des parts marquées par Colbert et que l'on a pu
-dire<a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>, envisageant ce ministre et son roi comme les
-précurseurs de 1789: «Ils auraient approuvé la
-plupart des innovations administratives d'une révolution<span class="pagenum"><a id="Page_333"></a>[Pg 333]</span>
-qui, dans ses résultats politiques, fut la conséquence
-presque nécessaire, quoique fort imprévue,
-de leur système de gouvernement.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520" class="label">[520]</a> L. de Carné, <i>l'École administrative de Louis XIV</i>,
-<i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> juillet 1857, p. 71.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521" class="label">[521]</a> <i>Id., ibid.</i>, p. 58.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522" class="label">[522]</a> L. de Carné, <i>ibid.</i>, p. 66.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523" class="label">[523]</a> <i>Id., ibid.</i>, p. 75.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Cependant, ajoute, pour conclure, l'écrivain
-distingué auquel nous empruntons ce passage, et qui
-nous a guidé dans toute cette appréciation; cependant,
-par un contraste inexplicable, par l'esprit de
-contradiction le plus obstiné, il se trouve que les
-fils de ceux dont Louis XIV remplissait ses conseils
-le tiennent pour le représentant d'un état social
-dont ils abhorrent jusqu'au souvenir, tandis qu'il est
-devenu le modèle des princes et le type accompli de
-la royauté pour les gentilshommes, dont il avait
-abaissé l'importance jusqu'à le servir à sa table et à
-l'assister à sa toilette.»</p>
-
-<p>A la fin du dernier siècle, Chamfort<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a> trouvait
-beaucoup de justesse et de portée à ce <i>mot</i> de Voisenon<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a>:
-«Henri IV fut un grand roi, Louis XIV
-fut le roi d'un beau règne.» Aujourd'hui l'on va
-plus loin: on trouve que Henri IV et Louis XIV
-furent deux grands rois. On confirme pour le dernier
-ce que Voltaire écrivait le 23 septembre 1752, à
-madame du Deffand: «C'était, avec ses défauts,<span class="pagenum"><a id="Page_334"></a>[Pg 334]</span>
-un grand roi; son siècle est un très grand siècle.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524" class="label">[524]</a> <i>Œuvres choisies</i>, édit. A. Houssaye, p. 127.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525" class="label">[525]</a> <i>Œuvres</i>, t. IV, p. 121.</p>
-
-</div>
-
-<p>Et du Régent, qu'en dirons-nous? Qu'il eut le tort
-de succéder trop gaiement à un règne trop grave,
-de trop détendre des affaires trop tendues. Lui et
-Dubois son ministre valurent mieux que leur réputation.
-Lemontey, qui n'était entré dans leur histoire
-qu'avec des intentions de critique, fut obligé
-de s'en départir en présence des faits qu'une étude
-sérieuse lui amena et qu'il eut la bonne foi de ne
-pas repousser. Pour lui, Dubois fut plutôt un travailleur
-qu'un débauché, un ambitieux plus qu'un
-corrompu<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526" class="label">[526]</a> Lemontey, <i>Histoire de la Régence</i>, t. II, p. 87, note.</p>
-
-</div>
-
-<p>Quant au Régent, «ce fanfaron de crime<a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>», il
-lui trouve une capacité des plus vastes, sans presque
-rien de futile, même dans les choses où on l'accuse
-de luxe frivole, comme l'achat du diamant qui
-garde son nom, et pour lequel il le justifie, en expliquant
-l'affaire par la politique. En payant deux
-millions, il acheta bien moins le diamant que Pitt son<span class="pagenum"><a id="Page_335"></a>[Pg 335]</span>
-possesseur, et tout le parti que dirigeait à Londres
-ce beau-frère du ministre Stanhope<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527" class="label">[527]</a> Le mot est de Louis XIV lui-même sur son neveu.
-«C'étoit, dit Saint-Simon qui le rapporte, tout surpris
-de ce grand coup de pinceau, c'étoit peindre M. le duc
-d'Orléans d'un seul trait, et dans la ressemblance la plus
-juste et la plus parfaite.» (<i>Mém.</i>, édit. Hachette, in-12,
-t. VI, p. 268.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528" class="label">[528]</a> Lemontey, t. II, p. 108.&mdash;Il est curieux de rapprocher
-ce passage de Lemontey de celui de Saint-Simon
-sur le même objet, t. IX, p. 223. On y peut voir combien
-peu le dernier était vraiment au fait de ce qu'il raconte.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ici, comme pour le reste de son administration,
-Lemontey ne trouve à reprocher au Régent que
-trop d'entraînement vers la politique anglaise, qui
-resta de tradition dans sa famille. Nous savons
-ce que fit Louis-Philippe, son arrière-petit-fils.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_336"></a>[Pg 336]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LI">LI</h2>
-</div>
-
-
-<p>Venons à Louis XV. Quoiqu'on lui ait prêté bien
-des <i>mots</i>, quoiqu'il eût même la prétention d'en dire<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>,
-il n'y eut pas de monarque plus muet. C'est un vrai
-roi fainéant de parole comme d'action. Était-ce défaut
-d'esprit? Non pas certes; mais paresse, dédain, timidité
-même; car sa faiblesse de caractère allait jusqu'à
-le rendre timide<a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529" class="label">[529]</a> D'Argenson, <i>Mémoire</i>, t. II, p. 330.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530" class="label">[530]</a> Dès son enfance, il avait été silencieux. «On a de la
-peine à lui arracher des paroles,» dit la Palatine (<i>Nouv.
-Lettres</i>, p. 177).&mdash;«Il est taciturne,» dit aussi Barbier
-dans son <i>Journal</i> (édit. in-18, t. I<sup>er</sup>, p. 257); «il ne répond
-aux compliments» (<i>Ibid.</i>, p. 259); «on croit qu'il
-a un sort sur la langue» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 410).</p>
-
-</div>
-
-<p>L'éducation y fut aussi pour beaucoup. Le Régent<span class="pagenum"><a id="Page_337"></a>[Pg 337]</span>
-avait insisté pour lui sur le besoin de discrétion,
-«qualité la plus essentielle à un roi qui veut se
-faire craindre et respecter». Il avait dans ce sens
-invité l'Académie française à faire de la <i>Discrétion
-des Princes</i> le sujet d'un concours, et prié aussi les
-ambassadeurs de glisser le plus souvent possible l'éloge
-de cette vertu dans leurs dépêches au Conseil
-de Régence<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>. Le petit roi comprit et ne parla guère;
-mais s'il fut en cela obéissant aux avis du Régent,
-il fut aussi surtout docile à sa nature. Plus tard, le
-cardinal Fleury ne lui apprit pas plus le bavardage
-que le maréchal de Villeroy, son gouverneur, n'avait
-dû lui apprendre l'esprit.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531" class="label">[531]</a> Lemontey, <i>Hist. de la Régence</i>, t. II, p. 79.</p>
-
-</div>
-
-<p>Je savais de Louis XV un <i>mot</i>, fort joli du reste,
-qu'on prétendait qu'il avait dit à M. de Lauraguais,
-de retour d'un voyage philosophique à Londres:
-«Et qu'êtes-vous allé faire là-bas, Monsieur?&mdash;Apprendre
-à penser, Sire.&mdash;Les chevaux,» aurait
-répliqué le roi, en tournant le dos. Eh bien! ce
-mot charmant, le prince de Ligne nous assure que
-Louis XV ne l'a pas dit<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a>. Il est vrai que, d'après<span class="pagenum"><a id="Page_338"></a>[Pg 338]</span>
-une lettre de Beaumarchais à M. de Lauraguais lui-même,
-où il lui répète le <i>mot</i> que Louis XV lui aurait
-dit, il faudrait s'en tenir ici à l'opinion courante.
-Lequel croire du prince de Ligne ou de Beaumarchais?
-Celui-ci, toute réflexion faite, et comme l'a
-déjà décidé, avant nous, M. de Loménie<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532" class="label">[532]</a> <i>Œuvres choisies</i>, t. II, p. 342.&mdash;En revanche, je
-crois qu'il faut laisser à Louis XV le <i>mot</i> plein d'esprit
-et de goût qu'il dit lors de sa visite à l'imprimerie du ministère
-de la guerre. Un papier était sur une presse et
-des lunettes auprès: il les prend et lit, c'était son éloge.
-«<i>Elles sont trop fortes</i>, dit-il en les replaçant; <i>elles grossissent
-les objets</i>.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533" class="label">[533]</a> <i>Beaumarchais et son temps</i>, 1856, in-8º, t. II, p. 272.</p>
-
-</div>
-
-<p>On raconte encore que, le peintre La Tour s'étant
-permis de lui dire: «Nous n'avons pas de marine,»
-Louis XV, piqué, lui répondit: «Et celles
-de Vernet, Monsieur?» Il n'y a de vrai dans l'anecdote
-que l'observation fort déplacée du peintre. Le
-roi en fut tellement interdit qu'il ne trouva rien à
-répondre. Il lui eût fallu, en pareil cas, j'en conviens,
-un grand esprit d'à-propos, et ce n'était pas,
-je le répète, sa qualité dominante. Mariette est le
-seul qui rapporte le fait tel qu'il dut se passer<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>. Or,
-suivant lui, comme vous allez voir, le roi ne dit
-rien:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534" class="label">[534]</a> <i>Abecedario</i>, publié par MM. de Chenevière et de
-Montaiglon, art. <span class="smcap">La Tour</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il (La Tour) peignoit le portrait de madame de
-Pompadour; le roi étoit présent, et dans la conversation<span class="pagenum"><a id="Page_339"></a>[Pg 339]</span>
-il fut question des bâtiments que le roi
-avoit fait construire. La Tour, qu'on n'interrogeoit
-pas, prit la parole et eut l'impudence de dire que cela
-étoit fort beau, mais que des vaisseaux vaudroient
-beaucoup mieux. C'étoit dans le temps que les Anglois
-avoient détruit notre marine, et que nous n'avions
-aucun navire à leur opposer<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535" class="label">[535]</a> C'est une opinion du temps, dont M. Jal, dans son
-<i>Dict. crit.</i>, p. 75-76, a fait bonne justice. Après avoir
-rappelé ce qu'on lit dans le <i>Siècle de Louis XV</i>, ch. <span class="allsmcap">XXIV</span>,
-sur le combat naval du 14 octobre 1749, qui aurait laissé
-notre marine avec <span class="allsmcap">UN SEUL</span> vaisseau de guerre, il prouve,
-pièces en main, qu'il faut remplacer la phrase de Voltaire
-par celle-ci: «La France n'avait plus alors que <span class="allsmcap">VINGT-DEUX</span>
-vaisseaux de guerre.» Cinq ans après, à l'époque
-où La Tour fit sa sotte réflexion, notre marine comptait
-«cinquante-cinq bons vaisseaux à flot, et sept en construction»!</p>
-
-</div>
-
-<p>«Le roi en rougit, et tout le monde regarda
-comme une bêtise une sortie si imprudente, qui ne
-menoit à rien et ne méritoit que du mépris.»</p>
-
-<p><i>Après nous le déluge!</i> disait, même dans sa plus
-grande prospérité, madame de Pompadour<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>, qui
-voyait poindre déjà tout au loin, à l'horizon de la
-royauté, le grain révolutionnaire. Cette parole de
-nonchalant cynisme dans la prophétie a été souvent<span class="pagenum"><a id="Page_340"></a>[Pg 340]</span>
-répétée, et chaque fois on l'a mise sur le compte de
-Louis XV. Elle était si bien le <i>mot</i>, l'expression de
-ce règne au jour le jour, qu'on pensait avec raison
-que le roi <i>bien-aimé</i><a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a> pouvait seul l'avoir dite.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536" class="label">[536]</a> <i>Essai sur la marquise de Pompadour</i>, en tête des <i>Mémoires</i>
-de madame de Hausset, 1824, in-8º, p. <span class="allsmcap">XIX</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537" class="label">[537]</a> On ne sait pas généralement que c'est Vadé (<i>V.</i> les
-<i>Lettres</i> de Voltaire du 7 et du 14 sept. 1774), d'autres
-disent Panard, qui donna ce surnom à Louis XV en pleine
-Courtille.</p>
-
-</div>
-
-<p>Personne ne vit mieux que lui, qui était au sommet,
-venir de loin ce grand orage; il eut, par pressentiment,
-l'ennui sombre, comme les autres, devant
-la réalité sinistre, eurent le deuil ou le martyre.
-Le trône n'était pas encore frappé que le roi semblait
-déjà foudroyé, et qu'il en portait les marques.</p>
-
-<p>Si M. d'Argenson avait pu lui dire ce qu'il pensait,
-dès 1743, de l'imminence d'une révolution<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>;
-si Jean-Jacques avait pu lui faire entendre ce qu'il dit
-dans l'<i>Émile</i><a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a> sur les monarchies de son temps destinées
-à périr, et si Louis XV alors avait pu s'abandonner<span class="pagenum"><a id="Page_341"></a>[Pg 341]</span>
-jusqu'à être sincère, il eût courbé la tête et
-leur eût dit: «C'est vrai, je le sens mieux que
-vous<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538" class="label">[538]</a> <i>Mémoires</i>, t. II, p. 282; t. III, p. 261, 313; t. IV,
-p. 189.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539" class="label">[539]</a> Édit. Pourrat, t. I, p. 397-398.&mdash;C'était la pensée
-de tous les clairvoyants. Voltaire écrivait à M. de Chauvelin,
-le 2 avril 1764, juste douze jours avant la mort de
-madame de Pompadour: «Tout ce que je vois jette les
-semences d'une <i>révolution</i> qui arrivera immanquablement,
-et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La lumière
-s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera
-à la première occasion; et alors ce sera un beau tapage.
-Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de
-belles choses.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540" class="label">[540]</a> <i>V.</i>, dans notre article sur madame du Barry (<i>Rev.
-franç.</i>, 10 janv. 1859), une lettre de Louis XV, où il manifeste
-ses craintes au sujet «du peuple républicain.»</p>
-
-</div>
-
-<p>J'ai douté du <i>mot</i> de Louis XIII sur la <i>grimace</i> de
-Cinq-Mars à l'heure de son exécution. Je voudrais
-en faire autant pour l'indifférent adieu de Louis XV
-à madame de Pompadour, dont le cercueil s'en allait,
-par une pluie battante, de Versailles à Paris: «La
-marquise n'aura pas beau temps pour son voyage.»
-Rien, par malheur, ne me contredit la vérité de
-cette froide parole; et ce que je sais du caractère
-du roi m'en prouve la vraisemblance. D'ailleurs,
-«auprès du mot de Louis XIII, dit M. Sainte-Beuve<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>,
-le mot de Louis XV est presque touchant
-de sensibilité»<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541" class="label">[541]</a> <i>Causeries du Lundi</i>, 1<sup>re</sup> édit., t. II, p. 471.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542" class="label">[542]</a> Je ne quitterai point la marquise sans préciser deux
-points de sa biographie qui sont restés en litige: la date
-de sa naissance, l'état qu'exerçait son père. Les uns disent
-qu'elle naquit en 1720, les autres en 1722; ceux-ci, et
-c'est le plus grand nombre, soutiennent que son père
-était <i>boucher des Invalides</i>; ceux-là, Voltaire est parmi,
-prétendent qu'il était fermier à la Ferté-sous-Jouarre.
-L'extrait de naissance de la marquise&mdash;publié ici, dès 1856,
-c'est-à-dire bien avant que <i>l'Intermédiaire</i> (t. I, p. 144)
-et le <i>Dict. crit.</i> de M. Jal (p. 985) l'eussent donné, chacun,
-comme <i>inédit</i>,&mdash;mettra tout le monde d'accord sur
-les deux points: «<i>L'an 1721, le 30 décembre</i>, fut baptisée
-<i>Jeanne-Antoinette Poisson</i>, née hier, fille de François
-Poisson, <i>fourrier</i> de Son Altesse R. Monseigneur le duc
-d'Orléans (le Régent), et de Louise-Magdeleine De la
-Mothe, son épouse, demeurant rue de Cléri. Le parein,
-Jean Paris de Montmartel, la mareine, demoiselle Antoinette
-Justine Paris, fille d'Antoine Paris, écuier, thrésorier
-receveur-général de la province de Dauphiné.» (<i>Extrait
-des registres des baptêmes de la paroisse Saint-Eustache à
-Paris.</i>)&mdash;C'est madame de Breteuil, femme du ministre
-de la guerre en 1723, qui était fille du <i>boucher des Invalides</i>,
-nommé Charpentier. <i>V.</i> le <i>Journal</i> de Marais, <i>Revue
-<span class="pagenum"><a id="Page_342"></a>[Pg 342]</span>rétrosp.</i>, 2<sup>e</sup> série, nº 26, p. 283.</p>
-
-</div>
-
-<p>Dans les <i>Mémoires de la minorité</i>, écrits sur son
-ordre même, Massillon avait donné à Louis XV,
-par opposition avec les premiers ordres du Régent<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>,
-de très excellents préceptes sur l'art de bien parler
-et de bien répondre, plus nécessaire aux rois qu'aux
-autres hommes encore. Il avait <i>insisté</i> sur ce point,
-c'est son mot, parce qu'il savait bien pour quel esprit
-paresseux, pour quelle nature indolente à la
-parole sa leçon était faite. «Il semble, disait-il, que<span class="pagenum"><a id="Page_343"></a>[Pg 343]</span>
-parce que nos princes sont grands ils soient dispensés
-de paroles; et c'est certainement une grande
-erreur. Il y a mille occasions dans lesquelles un
-prince qui parle à la multitude gagne plus que par
-le poids de toute son autorité.... Combien Henri IV,
-par exemple, ne rencontra-t-il pas d'obstacles, qu'il
-surmonta parce qu'il savoit parler! <i>J'insiste</i> sur cet
-article par l'amour et l'attachement que je sens pour
-mon roi.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543" class="label">[543]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 336-337.</p>
-
-</div>
-
-<p>Peine perdue; Louis XV persista dans ce mutisme
-indolent qui fit tant douter de son esprit, et
-qui accréditait en Europe l'opinion que cette impuissance
-de parler était <i>un des tics de la maison de Bourbon</i>.</p>
-
-<p>«Tandis qu'il n'était question parmi nous, dit
-La Harpe<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>, que des conversations toujours intéressantes
-que tout voyageur un peu connu ne manquait
-jamais d'avoir avec les souverains de l'Europe,
-en Angleterre, en Prusse, en Russie, dans toute
-l'Allemagne, on savait par cœur à Versailles les
-trois ou quatre questions insignifiantes que le roi
-ne manquait pas de faire à tout étranger qui lui
-était présenté, et qui étaient constamment les
-mêmes. On peut imaginer combien ce protocole<span class="pagenum"><a id="Page_344"></a>[Pg 344]</span>
-faisait rire, surtout quand on le rapprochait de ce
-que nous disions de la morgue allemande et de
-l'urbanité française.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544" class="label">[544]</a> <i>Mélanges inédits de littér.</i>, Paris, 1810, in-8º, p. 260.</p>
-
-</div>
-
-<p>Plusieurs anecdotes racontées par Chamfort viennent
-bien à l'appui de ce passage de La Harpe,
-surtout la suivante<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>: «Le roi de Prusse demandait
-à d'Alembert s'il avait vu le roi de France.&mdash;«Oui,
-Sire, lui dit celui-ci, en lui présentant mon
-discours de réception à l'Académie française.&mdash;Eh
-bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il
-dit?&mdash;Il ne m'a pas parlé, Sire.&mdash;A qui donc
-parle-t-il? poursuivit Frédéric.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545" class="label">[545]</a> <i>Œuvres choisies de Chamfort</i>, édit. A. Houssaye, p. 69.</p>
-
-</div>
-
-<p>Peut-être trouva-t-il quelquefois un <i>mot</i> satirique:
-un <i>mot</i> obligeant, jamais.</p>
-
-<p>Quand M. de Richelieu vint lui faire sa cour,
-après la prise de Mahon, Louis XV lui dit seulement:
-«Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre
-Lansmatt?» C'était un vieux garçon de la chambre!</p>
-
-<p>C'est aussi Chamfort qui nous a raconté cela<a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>,
-et je le crois, comme pour cette autre anecdote<span class="pagenum"><a id="Page_345"></a>[Pg 345]</span>
-moins insignifiante, car Louis XV n'en est plus le
-héros<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>: «M. le prince de Charolais ayant surpris
-M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «<i>Sortez!</i>»
-M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos
-ancêtres auroient dit: <i>Sortons!</i>»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546" class="label">[546]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 84.&mdash;La reine Marie Leczinska, bien
-qu'elle eût de l'esprit, n'était pas plus prompte à la riposte
-spirituelle. La fameuse anecdote du <i>Vous m'en direz tant!</i>
-qu'on lui prête, n'est pas vraie telle qu'elle est racontée. Il
-s'agissait de juges vendus; l'abbé Terrasson s'indignait, et
-la reine, pour voir à quelle somme s'arrêteraient ses scrupules,
-allait augmentant toujours: «Mais, disait-elle, si
-l'on vous donnait cent, deux cent, trois cent mille écus,
-un million?» Si bien que l'abbé, à bout de conscience,
-lâcha son fameux: «Votre Majesté m'en dira tant!»
-M. de Las-Cases (<i>Mémor. de Sainte-Hélène</i>, 1<sup>re</sup> édit., t. III,
-p. 111) fait raconter à Napoléon l'anecdote telle qu'elle
-court le monde; mais elle fut rétablie dans sa vérité, à la
-p. 108 du t. IX, où se trouvent, pour cette édition, les
-<i>additions</i> et <i>corrections</i>.&mdash;Une autre anecdote plus gaillarde,
-où se trouve aussi un: <i>Vous m'en direz tant</i>, se passa entre
-Bautru et la reine Anne d'Autriche. <i>V.</i> à la Biblioth.
-nation., f<sup>s</sup> fr., nº 10, 436, un <i>recueil ms.</i>, fol. 31.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547" class="label">[547]</a> <i>Œuvres choisies de Chamfort</i>, p. 96.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le mot est vaillant et sied bien à un Cossé-Brissac;
-ce qui ne vaut pas moins, il est authentique,
-j'en ai pour garants madame Campan<a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a> et madame
-Necker<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>. Vous trouverez pourtant des gens qui
-vous soutiendront que ce n'est pas M. de Brissac
-qui le dit à M. de Charolais, mais le comte de<span class="pagenum"><a id="Page_346"></a>[Pg 346]</span>
-Horn au Régent. Leur grande autorité, ce sont les
-faux <i>Souvenirs de la marquise de Créqui</i><a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>. D'autres
-vous affirmeront, au contraire, que le mot n'appartient
-ni à M. de Brissac, ni à M. de Horn, mais à
-M. de Saint-Herem, qui le jeta comme un défi à la
-face du roi Philippe V. Qui le leur a dit?
-M. Alexandre Dumas, dans sa comédie des <i>Demoiselles
-de Saint-Cyr</i>, dont M. de Saint-Herem est,
-vous le savez, l'un des personnages, et dont le quatrième
-acte n'a pas de trait plus saillant que ce <i>mot</i>
-d'emprunt.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548" class="label">[548]</a> <i>Mémoires</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 60.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549" class="label">[549]</a> <i>Nouveaux Mélanges.</i></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550" class="label">[550]</a> Édit. in-12, t. II, p. 28.</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est ainsi que vous instruisent romans, drames
-et comédies historiques<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551" class="label">[551]</a> Parmi ces comédies, je n'en citerai qu'une au choix,
-<i>le Verre d'eau</i>, par M. Scribe, faite d'après une fausse anecdote
-qu'avait accréditée Voltaire dans son <i>Siècle de Louis XIV</i>.
-L'auteur dramatique a, comme toujours, enchéri sur l'erreur
-de l'historien par une foule d'inventions supplémentaires.
-Si peu qu'on aille au fond des choses, on trouve
-dans cet épisode de l'histoire d'Angleterre beaucoup de
-verres de vin, car la reine Anne, qui joue le principal
-rôle, buvait fort, mais pas un seul verre d'eau. Un Anglais,
-voyant la pièce, ne la comprit pas d'abord, pour cause
-d'invraisemblance. Il ne se crut au fait qu'à la scène où
-lady Marlborough est congédiée: pour lui, la disgrâce vint
-de ce que la favorite ayant pris la carafe pour la bouteille,
-aurait offert à la reine, au lieu d'un verre de vin, un verre
-d'eau! A partir de ce moment, la comédie lui parut raisonnable.
-(<i>V.</i>, pour tout cela, <i>Nouvelles Lettres de la
-duchesse d'Orléans, mère du Régent</i>, p. 80; Agnès Strickland,
-<i>Lives of the queens of England</i>, t. XII, p. 250, 285, etc.;
-<i>Private correspondance of duchesse of Marlborough</i>, t. I<sup>er</sup>,
-p. 301, et Eug. Moret, <i>Quinze ans du règne de Louis XIV</i>,
-t. III, p. 160, 165.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"></a>[Pg 347]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Il serait utile pourtant, lorsqu'on se veut orner
-l'esprit, qu'on ne prît pas moins de soin que lorsqu'il
-s'agit de se parer le corps. Va-t-on, si peu
-qu'on se respecte, se fournir chez les marchands de
-chrysocale? Pourquoi donc, cherchant des parures
-pour son intelligence, s'adresse-t-on aux marchands
-de <i>faux</i> en histoire<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>?</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552" class="label">[552]</a> L'auteur des <i>Demoiselles de Saint-Cyr</i> mettait de l'amour-propre
-à remplacer la vérité par quelqu'une de ses inventions.
-Un jour que, pendant la grande popularité de son
-<i>Monte-Cristo</i>, il visitait le château d'If, il se donna le
-plaisir de demander au concierge où était le cachot de
-Dantès. On le lui montra. Ayant voulu voir ensuite, la prison
-de Mirabeau et les restes du cercueil de Kléber, son
-guide lui répondit qu'il ne connaissait pas ces gens-là.
-«Ainsi, disait A. Dumas pour terminer l'anecdote, mon
-triomphe était complet. Non seulement j'avais créé ce qui
-n'était pas, mais j'avais anéanti ce qui était.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_348"></a>[Pg 348]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LII">LII</h2>
-</div>
-
-
-<p>L'on a douté quelquefois de la réalité du <i>mot</i> si
-chevaleresque, si français, c'est tout dire, que M. le
-comte d'Auteroches, lieutenant des grenadiers,
-adressa à lord Charles Hay et à ses gardes anglaises,
-le jour de la bataille de Fontenoy: <i>Messieurs les
-Anglais, tirez les premiers</i>. M. Alexis de Valon,
-quoiqu'il soit de ceux qui doutent, en a fait, dans
-un article de la <i>Revue des Deux-Mondes</i><a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>, l'objet
-d'une chaleureuse digression tout à l'honneur des
-vaillantes vertus de l'ancienne armée de France.
-Quant à moi, je tiens le mot de M. d'Auteroches
-pour très authentique, surtout si on le ramène à<span class="pagenum"><a id="Page_349"></a>[Pg 349]</span>
-l'exacte réalité. Les deux troupes sont en présence.
-Lord Hay crie en s'avançant hors des rangs: «Messieurs
-les gardes françaises, tirez.» M. d'Auteroches
-alors va à sa rencontre, et le saluant de
-l'épée: «Monsieur, lui dit-il, nous ne tirons jamais
-les premiers; tirez vous-mêmes<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553" class="label">[553]</a> Numéro du 1<sup>er</sup> fév. 1851.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554" class="label">[554]</a> Le marquis de Valfons, dans ses <i>Souvenirs</i>, Paris,
-E. Dentu, 1860, in-18, p. 143, raconte ainsi le fait dont
-il avait été témoin: «Cet engagement se fit à distance si
-rapprochée que les officiers anglais, au moment d'arrêter
-leur troupe, nous saluèrent le chapeau à la main; les
-nôtres ayant répondu de même à cette courtoisie, un capitaine
-des gardes anglaises, qui était lord Charles Hay,
-sortit de son rang et s'avança. Le comte d'Auteroches,
-lieutenant des grenadiers, se porta alors au-devant de lui.
-«Monsieur, dit le capitaine, faites donc tirer vos gens.&mdash;Non,
-Monsieur, répondit d'Auteroches, nous ne tirons
-jamais les premiers.» Et s'étant de nouveau salués, ils
-rentrèrent chacun à son rang. Le feu des Anglais commença
-aussitôt, et d'une telle vivacité, qu'il nous en coûta plus
-de mille hommes du coup, et qu'il s'ensuivit un grand
-désordre.»</p>
-
-</div>
-
-<p>Or, c'était de tradition dans l'armée: on laissait
-toujours, par courtoisie, l'avantage du premier feu
-à l'ennemi.</p>
-
-<p>Ici la nation qui a établi cet usage chevaleresque
-n'a pas droit à moins d'honneur que l'officier qui
-l'a si bien mis en pratique.</p>
-
-<p>M. d'Auteroches n'est pas célèbre que par ce<span class="pagenum"><a id="Page_350"></a>[Pg 350]</span>
-<i>mot</i>-là. C'est lui qui dit encore, à propos du siège
-de Maëstricht, à quelqu'un qui prétendait que la
-ville était <i>imprenable</i>: «Ce mot-là, Monsieur, n'est
-pas français<a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>.» C'est ce qu'on a dit depuis pour
-<i>impossible</i>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555" class="label">[555]</a> Je doute cependant un peu de l'anecdote; je ne la
-trouve que dans un livre assez peu sûr: <i>Paris, la Cour et
-les Provinces</i>, par Dugast-Dubois de Saint-Just (t. I<sup>er</sup>, p. 6).
-Je n'ai pas la moindre confiance dans ce recueil, depuis
-que j'y ai trouvé (t. II, p. 53-54) certaine anecdote sur le
-mot <span class="allsmcap">ZESTE</span> du <i>Dictionnaire</i> de Richelet, dont j'ai démontré
-sans peine la fausseté dans une note des <i>Variétés histor. et
-littér.</i>, t. IX, p. 20.&mdash;J'ajouterai que d'ailleurs l'anecdote
-sur <i>imprenable</i> courait avant M. d'Auteroches et le siège
-de Maëstricht. Dans un recueil <i>ms.</i> de la Biblioth. nation.,
-f<sup>s</sup> fr., nº 10434, fol. 18, je la trouve attribuée au duc
-de Bourbon, en 1744, devant une place du Piémont.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_351"></a>[Pg 351]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LIII">LIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>Je voudrais pouvoir admettre sans plus de conteste
-ce que l'on raconte du dévouement du chevalier
-d'Assas; malheureusement il faut que je laisse
-Grimm le discuter un peu.</p>
-
-<p>La mémoire du chevalier n'y perdra presque
-rien; un brave soldat jusqu'ici inconnu y gagnera
-beaucoup, et de tout cela la vérité fera son profit.
-On n'aura donc pas à regretter d'avoir été quelque
-peu désenchanté, par la connaissance d'un fait nouveau,
-de l'opinion trop longtemps admise.</p>
-
-<p>«J'étais au camp de Reimberg<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>, dit Grimm<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>,<span class="pagenum"><a id="Page_352"></a>[Pg 352]</span>
-le jour du combat si connu par le dévouement d'un
-militaire français.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556" class="label">[556]</a> Clostercamp, où l'affaire eut lieu, en est tout près.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557" class="label">[557]</a> <i>Mémoires inédits</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 188.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Le mot sublime: «<i>A moi, Auvergne, voilà
-l'ennemi!</i>» appartient au valeureux Dubois, sergent
-de ce régiment; mais, par une erreur presque
-inévitable dans un jour de combat, ce mot fut attribué
-à un jeune officier nommé d'Assas. M. de
-Castries le crut comme tant d'autres; mais quand,
-après ce combat, il eut forcé le prince héréditaire à
-repasser le Rhin et à lever le siège de Wesel, des
-renseignements positifs apprirent que le chevalier
-d'Assas n'était pas entré seul dans le bois, mais accompagné
-de Dubois, sergent de sa compagnie. Ce
-fut celui-ci qui cria: «<i>A nous, Auvergne, c'est l'ennemi!</i>»</p>
-
-<p>«Le chevalier fut blessé en même temps, mais
-il n'expira pas sur le coup, comme Dubois; et
-une foule de témoins affirmèrent à M. de Castries
-que cet officier avait souvent répété à ceux qui le
-transportaient au camp: «<i>Enfants! ce n'est pas
-moi qui ai crié, c'est Dubois.</i>»</p>
-
-<p>«A mon retour à Paris, continue Grimm, on ne
-parlait que du beau trait du chevalier d'Assas, et il
-n'était pas plus question de Dubois que s'il n'eût
-jamais existé. Je savais le contraire: je ne pus convaincre
-personne; et l'histoire, qui a recueilli ce<span class="pagenum"><a id="Page_353"></a>[Pg 353]</span>
-fait, n'en consacrera pas moins une grave erreur de
-fait et de nom.»</p>
-
-<p>On m'a fait bien des objections au sujet de cette
-citation de Grimm, et de ce qui s'y trouve réfuté.
-Ces <i>Mémoires inédits</i> sont apocryphes, m'a-t-on dit.
-Qui le prouve? Un passage de la <i>France littéraire</i>
-de Quérard, qui ne prouve rien. Mais, pour ce fait,
-ajoutent mes critiques, leur peu d'exactitude est
-évident: on fait dire à Grimm que, le 16 octobre
-1760, il était au camp de Reimberg, tandis que,
-d'après sa <i>Correspondance</i>, il est hors de doute qu'à
-cette date il se trouvait à Paris. Je n'aurais rien à
-répondre, si je ne savais que cette partie de la <i>Correspondance</i>
-de Grimm n'est pas de Grimm, mais de
-Diderot et de Meister, et si, par une lettre de celui-ci
-qui a été récemment publiée<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>, je n'avais appris
-qu'à la date en question, Diderot et Meister
-tenaient la plume pour Grimm, parce que Grimm
-faisait «un premier voyage en Saxe et en Prusse».
-Or, où se trouve Reimberg? Dans la Prusse rhénane.
-Je retourne donc la critique de mes critiques
-contre eux-mêmes, et je leur dis: Grimm ne pouvait
-être à Paris, mais à Reimberg. Qui l'y attirait?<span class="pagenum"><a id="Page_354"></a>[Pg 354]</span>
-La curiosité de voir un camp où commandait
-en chef M. de Castries que nous savons avoir été
-de ses amis<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>. Mes critiques ne sont pas à bout pour
-si peu; ils ont trois points sur lesquels ils m'attaquent
-encore.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558" class="label">[558]</a> <i>Mémoires et Correspondance histor. et littér. inédits</i>,
-publiés par Ch. Nisard, 1858, in-18, p. 91.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559" class="label">[559]</a> <i>Correspondance et Mém.</i> de Diderot, t. I<sup>er</sup>, p. 400.</p>
-
-</div>
-
-<p>1º Si ce que dit Grimm était vrai, d'autres témoignages
-l'eussent confirmé, et il n'en existe aucun
-de ce genre. 2º Grimm prétend qu'à son
-retour à Paris, il tâcha de faire valoir la vérité et
-d'en convaincre tout le monde; rien n'indique qu'il
-ait fait de pareils efforts. 3º M. de Rochambeau,
-dans ses <i>Mémoires</i>, a, lui aussi, raconté le fait, et
-avec d'autant plus d'autorité qu'il était alors colonel
-dans le régiment où servait d'Assas; d'où vient
-donc que son récit, qui n'est pas, il est vrai, conforme
-à celui qui s'est le plus accrédité, diffère si
-fort de la version donnée par Grimm?</p>
-
-<p>Je vais répondre à tout cela.</p>
-
-<p>Lorsqu'on vient nous dire que le récit de Grimm
-n'est confirmé par aucun autre, on se trompe: le
-chapitre X du livre II des <i>Mémoires</i> de Lombard de
-Langres<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a> contient une relation du fait complètement
-identique. C'est de son père, engagé comme<span class="pagenum"><a id="Page_355"></a>[Pg 355]</span>
-sergent-major par M. de Rochambeau, que Lombard
-en tenait tous les détails. «Moi aussi, disait
-le père à son fils, moi aussi j'étais soldat dans
-Auvergne!» Et il lui racontait comment on était
-entré, la nuit, dans le taillis pour y reconnaître
-l'ennemi; comment, dans cette reconnaissance,
-il était près de Dubois; comment il lui avait
-entendu crier: «A nous, Auvergne!» et comment
-enfin il pouvait attester que d'Assas, blessé à mort,
-répétait à ses soldats: «Enfants! ce n'est pas moi
-qui ai crié, c'est Dubois.» Lombard de Langres
-prend la parole après son père. «J'ai, ajoute-t-il,
-hésité de rendre ce fait public. J'ai prié un ami,
-M. Crêtu, employé au ministère de la guerre, de
-faire toutes les recherches possibles pour savoir s'il
-ne découvrirait point sur les registres du temps
-quelque indice qui pût jeter du jour sur un fait si
-remarquable; ses soins ont été infructueux. Ces registres
-sont muets<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560" class="label">[560]</a> Tome I<sup>er</sup>, p. 330-334.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561" class="label">[561]</a> M. Théodore Anne, dans l'avant-propos de son édition
-de l'<i>Histoire de l'ordre de Saint-Louis</i> par Alex. Mazas
-(t. I, p. <span class="allsmcap">VIII</span>) constate lui-même l'absence de tout document,
-au ministère de la guerre, pour les époques antérieures
-à 1763. La mort des officiers sur le champ de bataille
-n'a pas même une mention; à plus forte raison celle d'un
-simple sergent, comme Dubois, dut-elle être oubliée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_356"></a>[Pg 356]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Grimm nous a dit que ses réclamations en faveur
-de Dubois n'avaient pas été moins inutiles;
-de là vient qu'on a douté qu'il les eût faites. Si je
-ne me trompe, cependant, il en existe dans la
-<i>Correspondance</i> de Voltaire une sorte de trace, bien
-vague, bien effacée peut-être, mais que je ne puis
-me dispenser d'indiquer. Dans la première édition
-de son <i>Précis du règne de Louis XV</i>, Voltaire n'avait
-pu faire mention du trait de d'Assas. Le baron,
-frère du chevalier, et le major du régiment d'Auvergne
-lui écrivirent pour le prier de réparer cette
-omission, tout en omettant eux-mêmes de parler de
-Dubois.</p>
-
-<p>Fier d'être pris «pour le greffier de la gloire<a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>»,
-c'est son <i>mot</i>, Voltaire se hâta d'écrire à M. de
-Choiseul et de lui parler du fait tel que le lui
-avaient conté dans leur lettre le frère et le major.
-Il avait surtout hâte de l'assurer que son oubli involontaire
-d'un trait digne de Décius serait réparé
-dans la belle édition in-4º qu'il préparait.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562" class="label">[562]</a> <i>Lettre</i> à M. de Choiseul, du 12 nov. 1768.</p>
-
-</div>
-
-<p>Elle parut peu de temps après, avec l'addition
-annoncée: des réclamations toutes différentes des
-premières ne se firent pas attendre. M. de Schomberg,
-dont Grimm avait élevé les enfants, et qui<span class="pagenum"><a id="Page_357"></a>[Pg 357]</span>
-était resté son ami, fut au nombre de ces nouveaux
-critiques. Nous n'avons pas sa lettre, mais on voit
-par la réponse de Voltaire que M. de Schomberg
-y parlait de d'Assas, et que, bien renseigné par
-Grimm, il s'étonnait des renseignements contraires
-à la vérité dont l'historien avait dû se servir.&mdash;«D'où
-vous sont venus ces détails? Qui vous a dit
-tout cela?» Voilà ce que semble avoir écrit M. de
-Schomberg, car Voltaire lui répond<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>: «Je n'ai
-fait que copier ce que le frère de M. d'Assas et le
-major du régiment m'ont mandé.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563" class="label">[563]</a> <i>Lettre</i> du 31 oct. 1769.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce récit du baron d'Assas et du major est le
-même que Voltaire a conservé, en dépit des critiques,
-au chapitre <span class="allsmcap">XXXIII</span> de son <i>Précis du règne de
-Louis XV</i>, et que nous connaissons tous. J'avoue
-qu'en raison de la source d'où il nous vient, ce récit
-ne manque pas d'autorité.</p>
-
-<p>Si l'histoire tient compte de leur grade à ceux
-qui témoignent devant elle, un major doit être cru
-sur parole; mais à le prendre ainsi, un colonel doit
-mériter qu'on ajoute encore plus de foi à ce qu'il
-dit. Or, le colonel du régiment d'Auvergne, M. de
-Rochambeau, a parlé<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>, et sa version n'est pas<span class="pagenum"><a id="Page_358"></a>[Pg 358]</span>
-d'accord avec celle du major, reproduite par Voltaire.
-Qui donc croire des deux? Ni l'un, ni
-l'autre, du moins complètement: tel est mon avis.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564" class="label">[564]</a> <i>Mémoires militaires, histor. et polit.</i> de M. de Rochambeau,
-1824, in-8º, t. I<sup>er</sup>, p. 162-163.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le témoignage du major, rendu de concert avec
-celui du baron d'Assas, ne me paraît pas des plus
-sûrs, parce qu'il n'est pas des plus désintéressés. Il
-cachait le désir d'une récompense qui fut en effet
-accordée à la famille, au mois d'octobre 1777, et
-cela suffit pour diminuer à mes yeux la sincérité
-des témoins. D'un autre côté, cette récompense civique
-ayant reporté, sans partage, sur le nom de
-d'Assas, la gloire de l'action héroïque, M. de Rochambeau
-pouvait-il, dans ses <i>Mémoires</i>, donner un
-démenti formel à l'ordonnance royale<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a> qui en avait
-été la consécration? Pour qui d'ailleurs eût-il fait
-ce démenti? Pour la mémoire d'un pauvre sergent
-qui, pendant sa vie, n'avait guère compté aux yeux
-de son colonel, et qui, après sa mort, devait
-compter encore moins. M. de Rochambeau se contenta
-donc de relever dans le récit officiel, conforme
-à celui de Voltaire, quelques détails que le major
-n'aurait pas dû altérer<a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a>; mais, quoiqu'il n'oubliât<span class="pagenum"><a id="Page_359"></a>[Pg 359]</span>
-pas la reconnaissance faite dans le taillis, il ne dit
-mot du sergent Dubois. Ce n'est pas pour moi une
-raison de douter de son héroïsme: loin de là.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565" class="label">[565]</a> L'original existe dans la belle collection d'autographes
-de M. Ed. Dentu, qui a bien voulu m'en donner communication.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566" class="label">[566]</a> Un fragment de fort étonnants <i>Mémoires</i>, publié dans
-le <i>Bulletin du Bibliophile belge</i>, t. III, p. 130, contient sur
-ce fait une autre version assez peu différente de celle de
-M. de Rochambeau.</p>
-
-</div>
-
-<p>Les ténèbres planent sans doute encore sur l'histoire
-de cette nuit célèbre, mais j'y vois cependant
-assez clair pour dire: C'est Grimm qu'il faut croire,
-et avec lui Lombard de Langres. Je le fais d'autant
-plus volontiers qu'ainsi nous avons deux héros
-pour un.</p>
-
-<p>D'Assas perd la gloire du <i>mot</i>, mais il lui reste
-l'honneur insigne d'avoir déclaré qu'il ne lui appartenait
-pas, et d'avoir réclamé lui-même pour le soldat
-dont on lui prêtait la belle action. Il méritait
-qu'on l'écoutât mieux.</p>
-
-<p>Voilà ce que nous avions écrit dans notre seconde
-édition. Depuis lors rien n'est venu détruire notre
-opinion, au contraire: un nouveau témoignage lui
-est arrivé en aide.</p>
-
-<p>Le 12 juillet 1862, M. l'abbé Adrien de La
-Roque, arrière-petit-fils de Racine, à qui l'on doit
-la publication si intéressante des <i>Lettres inédites</i> de
-son aïeul, nous écrivit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_360"></a>[Pg 360]</span></p>
-
-<p>«Ce que vous avez dit de d'Assas dans votre
-livre de <i>l'Esprit dans l'histoire</i> est parfaitement
-vrai.</p>
-
-<p>«Un de mes parents qui était officier supérieur
-au régiment d'Auvergne, à l'époque de la bataille
-de Clostercamp, a toujours raconté que le sergent
-Dubois seul avait eu le temps de crier: «A moi!»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_361"></a>[Pg 361]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LIV">LIV</h2>
-</div>
-
-
-<p>Louis XVI, pas plus que son prédécesseur, ne
-possédait le don de la présence d'esprit et le secret
-de l'à-propos; mais lui, du moins, il avait conscience
-de son infériorité, et comme il savait aussi
-de quelle importance lui eussent été les qualités qui
-lui manquaient, il tâchait d'y suppléer.</p>
-
-<p>Pendant quelque temps, il eut sous main une
-sorte de bel-esprit en titre d'office, un juré faiseur
-de <i>mots</i>, un homme qui, d'après l'air des circonstances
-où le roi aurait à se montrer, devinait ce
-qu'on pourrait lui dire, et improvisait ce qu'il aurait
-à répondre. Cet homme, c'était le marquis de
-Pezay<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>, qui recevait pour cela du roi une pension<span class="pagenum"><a id="Page_362"></a>[Pg 362]</span>
-de 6,000 livres<a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>. Louis XVI, aux grands jours,
-comptait sur lui, absolument comme le comédien
-sur son souffleur. Le prince de Ligne, je ne sais, il
-est vrai, d'après quelles données authentiques, nous
-fait connaître une des lettres-leçons que Pezay écrivit
-ainsi au roi, lettres dialoguées d'avance, contenant
-la demande et la réponse.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567" class="label">[567]</a> <i>V.</i> sur le rôle politique du marquis de Pezay, les
-<i>Mémoires</i> de Bezenval, t. I<sup>er</sup>, p. 235; <i>l'Espion anglais</i>, t. IV,
-p. 388; <i>l'Espion dévalisé</i>, p. 69.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568" class="label">[568]</a> <i>Rev. rétrospective</i>, oct. 1834, p. 138-139.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Vous ne pouvez pas régner par la grâce, Sire,
-lui dit-il;&mdash;vous voyez qu'il parle en vrai maître,&mdash;la
-nature vous en a refusé; imposez par une
-grande sévérité de principes. Votre Majesté va tantôt
-à une course de chevaux; elle trouvera un notaire
-qui écrira les paris de M. le comte d'Artois et
-de M. le duc d'Orléans. Dites, Sire, en le voyant:
-«Pourquoi cet homme? faut-il écrire entre gentilshommes?
-la parole suffit.»</p>
-
-<p>«Cela arriva, dit le prince de Ligne. J'y étais.
-On s'écria: «Quelle justesse, et quel grand mot du
-roi! voilà son genre<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569" class="label">[569]</a> <i>Œuvres choisies</i> du prince de Ligne, t. II, p. 288. Le
-rôle de Pezay cessa quand M. de Maurepas, qu'il voulait
-renverser par son influence auprès du roi, comme il avait
-renversé l'abbé Terray, se fut fait livrer sa correspondance
-secrète. Madame Cassini, sœur de Pezay, et l'inspiratrice
-ordinaire de ce qu'il devait inspirer, avait confié une copie
-des lettres à M. de Maillebois, qui les livra lui-même à
-M. de Maurepas. Pezay fut exilé. (MM. de Goncourt, <i>la
-<span class="pagenum"><a id="Page_363"></a>[Pg 363]</span>Femme au XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, 1862, in-8º, p. 441.)</p>
-
-</div>
-
-<p>A une époque où l'esprit était tout, le bon sens
-presque rien; où un mot spirituel sauvait la sottise
-d'un fait; où l'on était charmé d'une révolution
-pourvu qu'elle fît dire de jolis <i>mots</i><a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>, la précaution
-n'était pas mauvaise à prendre. Un roi de France
-pouvait tout se permettre, excepté de rester court.
-L'esprit était une des nécessités de son état; il lui
-en fallait quand même. Louis XV avait perdu une
-partie de sa popularité en ne prenant pas la peine
-d'en avoir ou de s'en faire fournir; Louis XVI
-pouvait risquer la sienne par une négligence semblable.
-L'expédient du marquis fut donc, à tout
-considérer, un moyen de bonne administration<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570" class="label">[570]</a> Chamfort, <i>Œuvres choisies</i>, éd. A. Houssaye, p. 64.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571" class="label">[571]</a> Quand, à partir de 1789, Louis XVI fut obligé de
-prononcer des discours, on lui fit son éloquence, comme
-on lui avait fait son esprit. Garat fut un des pourvoyeurs.
-V. dans la <i>Revue contemporaine</i>, 15 décembre 1857, un
-article de M. Rathery sur l'<i>Armoire de fer</i>, p. 153.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'on y
-recourait pour nos princes. Nous avons vu Anne
-d'Autriche <i>soufflée</i> par Mazarin, et nous allons voir,<span class="pagenum"><a id="Page_364"></a>[Pg 364]</span>
-avec Chamfort, Louis XV, lui aussi, malgré sa paresse,
-acceptant d'étudier un rôle et de l'apprendre,
-gestes et paroles: «Du temps de M. de Machaut,
-on présenta au roi le projet d'une cour plénière,
-tel qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé
-entre le roi, madame de Pompadour et les ministres.
-On dicta au roi les réponses qu'il ferait au
-premier président, tout fut expliqué dans un mémoire,
-dans lequel on disait: «Ici, le roi prendra
-un air sévère; ici, le front du roi s'adoucira; ici,
-le roi fera tel geste, etc.» Le mémoire existe<a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572" class="label">[572]</a> Chamfort, <i>Œuvres choisies</i>, édit. A. Houssaye, p.46.&mdash;A
-la séance royale qui eut lieu au Parlement le 22 février
-1723, dans laquelle Louis XV vint déclarer sa majorité, il
-fallut trois discours: l'un du roi, l'autre du régent, le
-troisième du premier président. Pour qu'il n'y eût pas
-désaccord, une même plume écrivit les trois discours:
-celle du président Hénault. (<i>V.</i> ses <i>Mémoires</i>, Paris,
-E. Dentu, 1855, in-8º, p. 61-62.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Que de choses perdues faute d'un mot dit à
-point! que d'inimitiés faute d'une bonne parole!
-La duchesse d'Angoulême n'avait pas plus que son
-père le don de l'à-propos. Elle n'aurait pas, elle
-non plus, pu régner par la grâce, comme disait
-Pezay. Elle le savait, et de peur de ne pas bien
-dire, elle ne disait rien. Par malheur, son silence,
-mal interprété, faisait des mécontents. M. de Chateaubriand<span class="pagenum"><a id="Page_365"></a>[Pg 365]</span>
-fut de ceux-là. Après la campagne d'Espagne,
-les ministres étaient venus complimenter la
-duchesse; elle eut pour tous un mot aimable;
-pour le ministre des affaires étrangères, Chateaubriand,
-elle n'eut qu'un sourire. Il s'en plaignit,
-et ses plaintes, bien naturelles, transmises par madame
-Récamier au duc de Montmorency, parvinrent
-jusqu'à la princesse, dont le duc était le chevalier
-d'honneur. Elle avoua son tort. «Mais que voulez-vous,
-dit-elle, M. de Chateaubriand n'est pas
-comme un autre. Un compliment banal ne lui suffit
-pas. Il faut lui parler sa langue ou se taire. J'ai
-cherché pour lui un mot heureux que je n'ai pas
-trouvé, et je me suis contentée d'un sourire,
-croyant qu'il lui exprimerait assez ma reconnaissance.»</p>
-
-<p>«Cette justification, dit M. Ch. Brifaut<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>, parut
-insuffisante au grand homme, qui n'en a pas moins
-prouvé, en toute occasion, son admiration profonde
-pour la première vertu du siècle.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573" class="label">[573]</a> <i>Œuvres</i>, t. III, p. 78.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_366"></a>[Pg 366]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LV">LV</h2>
-</div>
-
-
-<p>Me voici venu au temps de la Révolution. Il y
-aurait tout un livre à faire pour pousser comme il
-faut, à travers cette époque, la tâche que j'ai entreprise;
-pour prendre un à un les faits et les mots,
-et, les passant au crible, y dégager la vérité du
-mensonge; mais le moment d'un pareil travail n'est
-pas arrivé. Ce temps-là n'est pas encore mûr pour
-les historiens de notre génération. Le tableau est
-trop rapproché; nous ne sommes pas au point,
-comme on dit, pour le bien voir, même dans ces
-petits détails que notre tâche à nous est d'examiner
-avec un soin minutieux.</p>
-
-<p>«L'histoire, nous l'avons écrit quelque part, a la
-vue presbyte, elle voit mieux de loin que de<span class="pagenum"><a id="Page_367"></a>[Pg 367]</span>
-près.» Or, ces temps ne sont pas encore assez éloignés
-pour qu'elle les puisse examiner comme il
-convient.</p>
-
-<p>Nous ne pourrons que nous poser, en courant,
-quelques questions sur un petit nombre de faits et
-surtout de <i>mots</i> pris entre les plus fameux.</p>
-
-<p>Barnave a-t-il vraiment dit, à la séance de l'Assemblée
-nationale du 23 juillet 1789, après le meurtre
-de Foulon<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>, cette phrase atroce: «Le sang qui
-vient de se répandre était-il donc si pur?» Oui,
-malheureusement. Rien, ni ce qu'il a lui-même
-écrit pour s'en justifier<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a>, ni ce que, par un effort de
-courageuse indulgence, M. Sainte-Beuve a tenté
-pour cela<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a>, rien ne pourra le laver du crime de cette<span class="pagenum"><a id="Page_368"></a>[Pg 368]</span>
-parole inhumaine, qu'on lui répétait sans cesse, qui
-semblait être pour lui un stigmate indélébile<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a>, et
-dont, jusqu'au pied de l'échafaud, on lui fit un vivant
-remords.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574" class="label">[574]</a> J'avais écrit que cette parole fut prononcée au sujet
-des massacres des colons de Saint-Domingue; c'était une
-erreur relevée avec raison par M. Eug. Despois (<i>l'Estafette</i>,
-25 juillet 1857). La question des colonies ne donna lieu
-qu'à un <i>mot</i> resté célèbre, mais souvent altéré. On avait
-dit (séance du 15 mai 1791) que les mesures favorables aux
-noirs irriteraient les colons, et rendraient entre eux une
-scission imminente. «Si, dit un orateur, cette scission
-devait avoir lieu; s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice,
-<i>il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe</i>.» Voilà
-le vrai <i>mot</i>. On l'a prêté souvent à Robespierre; c'est
-Dupont de Nemours qui l'a dit.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575" class="label">[575]</a> <i>Œuvres</i>, publiées par M. de Bérenger, t. I<sup>er</sup>, p. 107.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576" class="label">[576]</a> <i>Causeries du Lundi</i>, t. II, p. 34.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577" class="label">[577]</a> «J'ai vu depuis, dit-il (<i>Œuvres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 108), beaucoup
-de gens qui, s'étant formé, sur ces deux mots, une
-idée complète de ma personne, s'étonnaient de ne trouver
-en moi ni la physionomie, ni le son de voix, ni les manières
-d'un homme féroce.»</p>
-
-</div>
-
-<p>«Le jour où il fut mené au supplice, lisons-nous
-sur l'un des rapports que les observateurs du Comité
-de sûreté générale rédigeaient tous les soirs,
-deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus,
-appuyés près d'une borne, entre un café et le corps
-de garde de la gendarmerie, près la grille de la Conciergerie,
-dans la cour du Palais, vis-à-vis l'escalier
-et en face de la fatale charrette, semblaient s'être
-mis là tout exprès pour apostropher Barnave; et,
-profitant d'un instant de huées pour n'être pas reconnus,
-ils lui dirent: «Barnave, le sang qui coule
-est-il donc si pur?<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a>»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578" class="label">[578]</a> <i>Memento, ou Souvenirs inédits</i>, 1838, in-12, t. II,
-p. 223-224.</p>
-
-</div>
-
-<p>On ne peut pousser plus loin la cruauté du reproche.</p>
-
-<p>Dans un tout autre genre, Dieu merci! le <i>mot</i><span class="pagenum"><a id="Page_369"></a>[Pg 369]</span>
-célèbre de M. de Montlosier passe pour n'être pas
-moins authentique, et cela de l'aveu même de M. de
-Chateaubriand<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>. Il avoue bien qu'il <i>ratissa</i> quelque
-peu la phrase quand il la reproduisit, mais, en
-somme, il la déclare <i>vraie au fond</i>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579" class="label">[579]</a> <i>Mémoires d'outre-tombe</i>, t. III, p. 235.&mdash;Mais ce
-qui mit le <i>mot</i> en relief, c'est la citation qui en fut faite
-dans le <i>Génie du Christianisme</i> (Marcellus, <i>Chateaubriand et
-son temps</i>, p. 107).</p>
-
-</div>
-
-<p>La voici. Que le style de l'auteur des <i>Martyrs</i>
-y ait ou non faufilé sa trame d'or, elle est fort
-belle:</p>
-
-<p>«Si l'on chasse les évêques de leurs palais, ils se
-retireront dans la cabane du pauvre qu'ils ont nourri.
-Si on leur ôte leur croix d'or, ils prendront une
-croix de bois; c'est une croix de bois qui a sauvé le
-monde<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580" class="label">[580]</a> <i>V.</i> Montlosier, <i>Mém. sur la Révolution française</i>, t. I<sup>er</sup>,
-p. 379, et la <i>Notice sur M. de Montlosier</i>, par M. de Barante,
-p. 10.&mdash;M. de Talleyrand, dans un de ses derniers
-entretiens avec M. Dupanloup, lui certifia que tout ce
-qu'on disait sur ce <i>mot</i> de Montlosier, et sur l'immense
-effet qu'il avait produit, était la vérité même. (<i>Biographie
-univers.</i>, supplément, t. LXXXIII, p. 341.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_370"></a>[Pg 370]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LVI">LVI</h2>
-</div>
-
-
-<p>Le <i>mot</i> de Mirabeau à M. de Dreux-Brézé: <i>Allez
-dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté
-du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force
-des baïonnettes</i><a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>, a longtemps été regardé comme
-étant d'une authenticité à toute épreuve. Une petite<span class="pagenum"><a id="Page_371"></a>[Pg 371]</span>
-discussion soulevée à la Chambre des pairs, le 10
-mars 1833, au sujet de la pension à décerner aux
-vainqueurs de la Bastille, a tout à coup amené des
-révélations qui ont un peu modifié la scène, et dont
-les paroles du grand orateur, qui en étaient le coup
-de théâtre, se sont elles-mêmes un peu ressenties. Le
-<i>Moniteur</i> raconte ainsi ce court mais très curieux
-débat:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581" class="label">[581]</a> A propos de la <i>baïonnette</i>, dont le P. Daniel disait
-(<i>Milice françoise</i>, liv. VI, ch. v) qu'il ne savait ni quand ni
-où elle avait été inventée, permettez-moi de vous rappeler,
-en passant, que son nom ne vient pas, comme on le dit
-partout, de celui de la ville de Bayonne, mais du diminutif
-espagnol <i>bayneta</i>, petite gaîne. <i>V.</i> notre <i>Chronique</i> de la
-<i>Patrie</i>, nº du 27 mai 1859; le <i>Magasin pittoresque</i>, t. IX,
-p. 151-152. <i>V.</i> aussi <i>l'Intermédiaire</i>, t. II, p. 452, 598.&mdash;Le
-<i>mot</i> le plus célèbre qu'on ait dit sur cette arme est
-celui-ci: «La balle est folle, la baïonnette est un héros.»
-Il se trouve dans la <i>Proclamation de Souwarow aux armées
-russes en 1796</i>. <i>V.</i> la traduction qu'en a donnée, d'après la
-version anglaise, M. de Montalivet, dans la <i>Revue de Paris</i>,
-2<sup>e</sup> année, t. XIII, p. 232.</p>
-
-</div>
-
-<p>«<span class="smcap">M. Villemain</span>.... Il y a quarante-deux ans,
-M. le marquis de Dreux-Brézé, appuyant et répétant
-un ordre imprudent qui avait été suggéré au vertueux
-et infortuné Louis XVI, prescrivait à l'Assemblée
-nationale de se dissoudre et de se séparer en
-trois ordres, et de ressusciter ainsi un passé qui
-allait disparaître à jamais. Vous savez les terribles et
-foudroyantes paroles qui furent alors prononcées par
-un grand orateur...</p>
-
-<p>«<span class="smcap">M. le marquis de Dreux-Brézé.</span> Je vous
-remercie.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">M. Villemain.</span> Vous savez les paroles qui furent
-prononcées alors: «Allez dire à votre maître
-que nous sommes ici par la volonté du peuple...»<span class="pagenum"><a id="Page_372"></a>[Pg 372]</span>
-Je n'achève pas. Le jour où ces paroles furent prononcées,
-Messieurs, l'insurrection commençait et la
-Bastille était prise.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">M. le marquis de Dreux-Brézé</span>. J'ai dit que
-je remerciais M. Villemain d'avoir parlé de la séance
-dans laquelle mon père fut en présence de Mirabeau,
-et voici pourquoi je l'ai remercié: c'est parce que
-depuis longtemps je désirais que l'occasion se présentât
-de rectifier ce fait. Mon père, au retour de
-Louis XVIII, lui demanda la permission de le faire.
-Ce roi législateur, si sage, si modéré, lui demanda
-de ne pas le faire, et mon père s'y soumit par respect
-pour une si auguste volonté. Voici comment la
-chose se passa.</p>
-
-<p>«Mon père fut envoyé pour demander la dissolution
-de l'Assemblée nationale. Il y arriva couvert,
-c'était son devoir, il parlait au nom du roi. L'Assemblée
-qui était déjà dans un état d'agitation
-trouva cela mauvais. Mon père, en se servant d'une
-expression que je ne veux pas rappeler, répondit
-qu'il resterait couvert, puisqu'il parlait au nom du
-roi. Mirabeau ne lui dit pas: <i>Allez dire à votre maître</i>...
-J'en appelle à tous ceux qui étaient dans l'Assemblée
-et qui peuvent se trouver dans cette enceinte;
-ce langage n'aurait pas été admis.</p>
-
-<p>«Mirabeau dit à mon père: «<span class="smcap">Nous sommes assemblés<span class="pagenum"><a id="Page_373"></a>[Pg 373]</span>
-par la volonté nationale, nous ne sortirons
-que par la force.</span>» Je demande à M. de
-Montlosier si cela est exact<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a>. Mon père répondit à
-M. Bailly: «Je ne puis reconnaître dans M. Mirabeau
-que le député du bailliage d'Aix, et non l'organe
-de l'Assemblée.» Le tumulte augmenta, un
-homme contre cinq cents est toujours le plus faible;
-mon père se retira. Voilà, Messieurs, la vérité dans
-toute son exactitude<a id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor">[583]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582" class="label">[582]</a> D'après le compte rendu du <i>Journal des Débats</i> du même
-jour (10 mars 1833), M. de Montlosier fit un signe affirmatif.&mdash;Les
-<i>Mémoires</i> de Bailly, publiés en 1804 (t. I<sup>er</sup>,
-p. 216), ne rapportent les paroles de Mirabeau, ni comme
-on les répète ordinairement, ni comme elles sont reproduites
-ici. Les <i>Éphémérides</i> de Noël, au contraire (juin,
-p. 161), consacrent dès 1803 la version donnée par M. de
-Dreux-Brézé.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_583" href="#FNanchor_583" class="label">[583]</a> On a repris dans <i>l'Intermédiaire</i>, t. II, p. 74, 126,
-275, le débat sur cette affaire, mais sans rien en faire sortir
-de nouveau, qui contredise la déclaration de M. le marquis
-de Dreux-Brézé à la Chambre des pairs.</p>
-
-</div>
-
-<p>Un autre des grands effets oratoires de Mirabeau,
-cette belle phrase sur un fait mensonger<a id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor">[584]</a> qu'il dit
-dans la séance du 13 avril 1790: «Je vois d'ici
-cette fenêtre.... d'où partit l'arquebuse fatale qui a
-donné le signal du massacre de la Saint-Barthélemy,
-etc.,» est un vol qu'il fit à Volney, bon écrivain,<span class="pagenum"><a id="Page_374"></a>[Pg 374]</span>
-mauvais diseur, et, selon un pamphlet du temps,
-«l'un des plus éloquents orateurs <i>muets</i> de l'Assemblée
-nationale<a id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor">[585]</a>.» Ces sortes d'emprunts, avec consentement
-du prêteur, étaient alors assez fréquents;
-Mirabeau, plus que personne, y trouva son
-compte.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_584" href="#FNanchor_584" class="label">[584]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 192-204.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_585" href="#FNanchor_585" class="label">[585]</a> Sainte-Beuve, <i>Causeries du Lundi</i>, t. VII, p. 323.&mdash;<i>V.</i>
-aussi Fortia de Piles, <i>Préservatif contre la Biographie
-nouvelle des contemporains</i>, nº 5, p. 43.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il avait un esprit très distingué, mais il lui préféra
-toujours celui des autres. Il avait une aptitude
-particulière à s'en emparer, et savait très-bien le
-rendre sien, en lui donnant sa couleur<a id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor">[586]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_586" href="#FNanchor_586" class="label">[586]</a> <i>Anecdotes sur les principaux personnages de la Révolution</i>,
-à la suite des <i>Mémoires</i> attribués à Condorcet, 1824, in-8º,
-p. 319.</p>
-
-</div>
-
-<p>Chamfort fit presque tous ses discours, notamment,
-en sa qualité d'académicien, celui qui attaque si
-violemment les académies. Mirabeau, en échange,
-appelait Chamfort son <i>cher philosophe</i><a id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor">[587]</a>. Ce fut, en
-cela, son seul salaire, sa seule gloire.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_587" href="#FNanchor_587" class="label">[587]</a> <i>Anecdotes inédites de la fin du</i> <span class="allsmcap">XVIII</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, Paris, 1801,
-in-12, p. 34.</p>
-
-</div>
-
-<p>Sieyès dut à M. de Lauraguais<a id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor">[588]</a> le titre, c'est-à-dire
-tout l'effet de la brochure qui fit sa fortune séditieuse,<span class="pagenum"><a id="Page_375"></a>[Pg 375]</span>
-comme disait M. de Vaisne: <i>Qu'est-ce que
-le Tiers-État? Rien! Que doit-il être? Tout!</i></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_588" href="#FNanchor_588" class="label">[588]</a> <i>Lettres de L.-B. Lauraguais à madame ***</i>, an X, in-8º,
-p. 161-162.</p>
-
-</div>
-
-<p>M. de Talleyrand prit à H.-C. Guilhe, ancien
-directeur de l'École royale des sourds-muets de Bordeaux,
-le rapport sur l'instruction publique qu'il lut
-à l'Assemblée nationale, et qu'il imprima ensuite
-sous son nom<a id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor">[589]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_589" href="#FNanchor_589" class="label">[589]</a> Quérard, <i>Supercheries littéraires dévoilées</i>, t. IV, p. 441-442.</p>
-
-</div>
-
-<p>On s'entre-tuait si souvent alors! on pouvait bien
-se voler quelquefois. D'ailleurs le fameux axiome,
-rajeuni pour une autre révolution, n'était-il pas
-trouvé déjà? Brissot n'avait-il pas écrit dès 1780:
-«<i>La propriété</i> exclusive <i>est un vol</i> dans la nature<a id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor">[590]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_590" href="#FNanchor_590" class="label">[590]</a> <i>Recherches philosophiques sur le droit de propriété et sur le
-vol considéré dans sa nature</i>, etc. (Biblioth. philosoph. des
-législateurs, t. VI.)&mdash;Un bel esprit qui avait eu en communication
-les lettres autographes de Vauvenargues, n'avait
-que trop usé de ce droit plagiaire. D'après une note,
-écrite par M. de Villevieille, sur l'un des autographes du
-moraliste qui font partie de la riche collection de M. Ed.
-Dentu, «ce curieux d'esprit se faisait honneur de celui de
-Vauvenargues, et encadrait de ses phrases dans ses lettres
-particulières.» On ne revoyait plus les autographes qu'il
-pillait ainsi. Un grand nombre de lettres de Vauvenargues
-à M. de Villevieille, père de celui qui a écrit la note, n'ont
-pas été perdues autrement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_376"></a>[Pg 376]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LVII">LVII</h2>
-</div>
-
-
-<p>J'avais souvent entendu dire<a id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor">[591]</a> que Prudhomme
-avait pris dans une des plus véhémentes <i>mazarinades</i>
-la fameuse devise de son recueil <i>les Révolutions de
-Paris</i>: «Les grands ne sont grands que parce que
-nous sommes à genoux; relevons-nous.» Je me
-mis en quête, et je finis par découvrir, mais sans
-être fort satisfait de la découverte. Je n'avais pas
-trouvé le voleur au gîte. Je ne tenais qu'une imitation
-indécise au lieu du plagiat bien conditionné
-qu'on m'avait promis. Jugez-en. Montandré a dit,
-dans son pamphlet bizarre, au titre plus bizarre encore:<span class="pagenum"><a id="Page_377"></a>[Pg 377]</span>
-<i>le Point de l'Ovale</i>: «Les grands ne sont grands
-que parce que nous les portons sur nos épaules; nous
-n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre<a id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor">[592]</a>.»
-Comparez avec l'épigraphe de Prudhomme, et vous
-verrez qu'il n'y a rien là qui vaille la peine que l'on
-crie au voleur.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_591" href="#FNanchor_591" class="label">[591]</a> <i>V.</i> Henri Martin, <i>le Libelliste</i>, Paris, 1833, introd.,
-p. <span class="allsmcap">VI</span>, et le <i>Catalogue de la biblioth. Soleinne</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 287,
-nº 1264.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_592" href="#FNanchor_592" class="label">[592]</a> Moreau, <i>Bibliographie des Mazarinades</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 31;
-Rathery, <i>Athenæum</i>, 12 février 1853.</p>
-
-</div>
-
-<p>En fait de <i>mots</i>, il y en eut alors beaucoup plus de
-prêtés que de trouvés. On a donné celui-ci à Le Pelletier
-Saint-Fargeau tombant sous le couteau du garde
-du corps Pâris: «Je meurs content, je meurs pour
-la liberté de mon pays;» et sûrement, de l'aveu de
-ceux qui assistèrent à son agonie, il n'a rien dit<a id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor">[593]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_593" href="#FNanchor_593" class="label">[593]</a> <i>V.</i> un article de G. Duval, <i>Revue du</i> <span class="allsmcap">XIX</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 9 février
-1840, p. 348.</p>
-
-</div>
-
-<p>«On fit tenir à l'homme expirant, dit Mercier<a id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor">[594]</a>,
-des paroles qui ne furent jamais prononcées.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_594" href="#FNanchor_594" class="label">[594]</a> <i>Le Nouveau Paris</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 162.</p>
-
-</div>
-
-<p>A ce propos, je vous dirai en passant: Défiez-vous
-des <i>mots</i> prêtés aux mourants. La mort n'est point
-bavarde: un soupir, un regard noyé dans les ombres
-suprêmes, un geste de la main se portant vers
-le cœur, quelques paroles confuses, mais surtout
-sans déclamation, voilà seulement ce qu'elle permet
-à ceux qu'elle a frappés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_378"></a>[Pg 378]</span></p>
-
-<p>On sait maintenant d'une façon certaine que Desaix
-à Marengo ne dit rien et ne put rien dire<a id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor">[595]</a>, et
-que les dernières paroles de Lannes à Essling ne
-furent pas celles qu'on croit<a id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor">[596]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_595" href="#FNanchor_595" class="label">[595]</a> «Desaix, dit le duc de Valmy, tomba, non pas
-blessé à la tête d'un coup mortel, comme le dit W. Scott,
-mais d'une balle dans la poitrine qui traversa le cœur entier,
-et sortit par le dos. C'est alors que la division Desaix plia,
-et que les colonnes autrichiennes passèrent sur le corps du
-général qui ne fut retrouvé que longtemps après la bataille.»
-(<i>Hist. de la campagne de 1800</i>, 1854, in-8º, p. 188.) Comment
-alors aurait-il pu prononcer un seul mot? Il ne dit
-donc rien, ainsi que l'affirme de son côté le duc de Raguse,
-qui, sur ce point, n'a pas été démenti. (<i>Mémoires</i>, t. II,
-p. 137.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_596" href="#FNanchor_596" class="label">[596]</a> Fortia de Piles,<i> Préservatif contre la Biographie nouvelle
-des contemporains</i>, nº 4, p. 96. V. surtout un excellent
-article de M. Villemain, <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 avril
-1857, p. 904. On y trouve les vraies paroles du maréchal
-Lannes à Napoléon: «Au nom de Dieu, Sire, faites la
-paix pour la France, moi je meurs.» Il n'eût pas été
-prudent d'insérer de pareils mots dans le <i>Moniteur</i>; aussi,
-comme pour Desaix, en supposa-t-on d'autres: «Sire, je
-meurs avec la conviction et la gloire d'avoir été votre
-meilleur ami.» Par ces paroles prêtées à l'un de ses
-fidèles, Napoléon protestait contre les amitiés qu'il sentait
-défaillir ou qui l'abandonnaient déjà.</p>
-
-</div>
-
-<p>On n'est plus dupe du «léger badinage» que,
-suivant M. Thiers<a id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor">[597]</a>, Napoléon aurait mêlé à ses dernières
-paroles, en disant: «Je vais rejoindre Kléber,<span class="pagenum"><a id="Page_379"></a>[Pg 379]</span>
-Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc,
-Ney!... Ils viendront à ma rencontre.... Nous parlerons
-de ce que nous avons fait.... A moins que
-là-haut, comme ici-bas, on n'ait peur de voir tant
-de militaires ensemble<a id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor">[598]</a>.» On a cessé de croire au
-<i>mot</i> de Joseph de Maistre mourant: «Je m'en vais
-avec l'Europe<a id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor">[599]</a>.» On a ramené à sa simple expression
-le dernier cri de Goëthe: «De la lumière,
-encore plus de lumière<a id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor">[600]</a>!» Enfin l'on a supprimé
-de l'histoire tout l'esprit que Louis XVIII aurait
-eu à sa mort, qui fut, comme la plupart, des plus
-muettes<a id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor">[601]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_597" href="#FNanchor_597" class="label">[597]</a> <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, t. XX, p. 705.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_598" href="#FNanchor_598" class="label">[598]</a> Ce «léger badinage» est l'invention d'un littérateur
-français, «qui a cru bien faire en embellissant ainsi la
-relation des derniers moments de Napoléon.» (<i>Napoléon
-et son historien M. Thiers</i>, par J. Barni. Genève, 1865,
-in-18, p. 353.) M. Barni ajoute en note: «C'est ce qui m'a
-été affirmé de la manière la plus positive par un témoin
-parfaitement digne de foi, mais que je n'ai pas le droit de
-nommer.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_599" href="#FNanchor_599" class="label">[599]</a> «Le comte Rodolphe son fils, dans la <i>Vie</i> qu'il a donnée
-de son père, ne fait pas mention de l'anecdote.»
-(<i>Revue de Genève</i>, août 1851, p. 556.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_600" href="#FNanchor_600" class="label">[600]</a> Il dit en se tournant vers sa servante: «Approchez la
-chandelle.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_601" href="#FNanchor_601" class="label">[601]</a> <i>V.</i> plus bas, p. 417-418.</p>
-
-</div>
-
-<p>Mais revenons aux scènes de la Terreur.</p>
-
-<p>Le <i>mot</i> de l'abbé Edgeworth à Louis XVI prêt à<span class="pagenum"><a id="Page_380"></a>[Pg 380]</span>
-mourir: <i>Fils de saint Louis, montez au ciel!</i> est un
-<i>mot</i> prêté. C'est Charles His<a id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor">[602]</a>, rédacteur du journal
-<i>le Républicain français</i>, qui passa pour l'avoir inventé
-le soir de l'exécution<a id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor">[603]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_602" href="#FNanchor_602" class="label">[602]</a> C'est le même qui se vanta d'avoir le premier, c'est-à-dire
-même avant la ville d'Orléans, qui lui en disputa
-l'honneur, demandé que la fille de Louis XVI, prisonnière
-au Temple, fût rendue à la liberté. Sous la Restauration,
-tant de royalisme méritait récompense: on parla d'anoblir
-l'ancien rédacteur du <i>Républicain français</i>. Le voyez-vous
-s'appelant Charles d'His, comme le roi! Il n'osa pas.
-Son fils, plus hardi, n'a pas, dit-on, reculé devant la
-particule, quoiqu'il eût le même prénom que son père, et
-que l'équivoque fût ainsi toujours possible.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_603" href="#FNanchor_603" class="label">[603]</a> Charles de Lacretelle, dans son ouvrage <i>Dix années
-d'épreuves</i>, 1842, in-8º, p. 134, dit qu'il fut le premier à
-citer le mot dans le récit qu'il fit de l'exécution pour un
-journal, «alors presque le seul où respirât de l'intérêt pour
-l'auguste victime». Ce journal ne serait-il pas <i>le Républicain
-français</i>? et ne serait-ce pas pour cela que le <i>mot</i> fut
-attribué à Ch. His, qui, après sa sortie du <i>Moniteur</i>, avait
-fondé cette feuille où l'on combattait énergiquement les
-principes de la Terreur? J'ajouterai, et sur bonnes preuves,
-que Ch. de Lacretelle, moins discret dans l'intimité que
-dans son livre, se déclarait franchement l'auteur du <i>mot</i>.
-S'il l'avait cité le premier, comme le disent ses <i>Dix années
-d'épreuves</i>, c'est qu'il eût été impossible que personne le
-citât avant lui!</p>
-
-</div>
-
-<p>Il courut bientôt tout Paris<a id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor">[604]</a>. Le pauvre abbé<span class="pagenum"><a id="Page_381"></a>[Pg 381]</span>
-fut l'un des derniers à apprendre..... qu'il l'avait
-dit.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_604" href="#FNanchor_604" class="label">[604]</a> A l'endroit déjà cité, Lacretelle dit que l'article où
-se trouvait le <i>mot</i> «fut généralement copié et traduit eu
-plusieurs langues». Il y eut toutefois des variantes. Ainsi,
-dans le nº 192 des <i>Révolutions de Paris</i> du 9 au 16 mars
-1793, le <i>mot</i> est ainsi reproduit: «Allez, fils aîné de saint
-Louis, le ciel vous attend.»</p>
-
-</div>
-
-<p>Il fut souvent questionné à ce sujet. Le comte
-d'Allonville<a id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor">[605]</a>, l'ancien ministre marquis Bertrand de
-Molleville, qui en parle dans son <i>Histoire de la
-Révolution</i><a id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor">[606]</a>, M. de Bausset<a id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor">[607]</a>, lord Hollande<a id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor">[608]</a>, trompés<span class="pagenum"><a id="Page_382"></a>[Pg 382]</span>
-par le bruit public, lui demandèrent sérieusement
-s'il avait ou non prononcé cette belle parole, et à
-tous il répondit que la pensée en était certainement
-dans son cœur, mais que, troublé comme il l'était,
-il n'avait pas dû en trouver la sublime formule. Enfin
-il ne se souvenait pas d'avoir rien dit.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_605" href="#FNanchor_605" class="label">[605]</a> <i>V.</i> ses <i>Mémoires secrets</i>, 1838, in 8º, t. III, p. 159-160,
-et les <i>Causeries d'un curieux</i>, par M. Feuillet de
-Conches, t. III, p. 416.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_606" href="#FNanchor_606" class="label">[606]</a> T. X, p. 429.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_607" href="#FNanchor_607" class="label">[607]</a> <i>Revue Rétrosp.</i>, 2<sup>e</sup> série, t. IX, p. 458.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_608" href="#FNanchor_608" class="label">[608]</a> «Ce mot, écrit lord Holland, est une complète fiction.
-L'abbé Edgeworth a avoué franchement et honnêtement
-qu'il ne se rappelait pas l'avoir dit. Ce mot a été inventé
-dans un souper, le soir même de l'exécution.» (<i>Souvenirs
-diplomatiques</i> de lord Holland, trad. de l'anglais, 1851,
-in-12, p. 254.)&mdash;Au moment où Louis XVI résistait pour
-qu'on ne lui liât pas les mains, l'abbé Edgeworth avait
-dit seulement: «Sire, c'est encore un sacrifice que vous
-avez à faire pour avoir un nouveau trait de ressemblance
-avec votre divin modèle.» Ces paroles, reproduites presque
-textuellement dans la lettre que Sanson fit insérer le 21 février
-1793 dans le <i>Thermomètre politique</i>, journal de Dulaure,
-en réponse à l'indigne récit qui y avait paru, se
-trouvent, telles que nous les donnons, dans la lettre que
-la sœur de l'abbé Edgeworth écrivit le 10 février 1793 à
-l'une de ses amies, et qui a été publiée dans le <i>Dutensiana</i>,
-p. 213-218. Le <i>mot</i> prêté au courageux abbé ne se trouve
-naturellement pas dans cette lettre qui n'omet pourtant
-aucune des circonstances du supplice. «Mon ami, dit
-mademoiselle Edgeworth, qui appelle ainsi son frère, se
-tint toujours auprès de lui (le roi). Il reçut ses derniers
-soupirs, et il n'est pas mort de douleur, il ne s'est même
-pas évanoui; il eut même la force de se mettre à genoux
-et de ne quitter que lorsque ses habits furent teints du sang
-de cette tête sacrée, que l'on promenait sur l'échafaud, aux
-cris de: Vive la nation!» Mademoiselle Edgeworth parle
-aussi du roulement de tambours qui couvrit la voix du roi,
-et, comme tout le monde, elle en attribue l'ordre à Santerre;
-mais il paraît prouvé que ce n'est pas lui qui le
-commanda. Mercier (<i>Nouveau Paris</i>, t. III, p. 6) dit que
-c'est l'acteur Dugazon. Selon M. Caro (<i>Notice sur Santerre</i>),
-ce serait le général Berruyer, qui même s'en serait vanté;
-d'autres veulent que ce soit Beaufranchet d'Ayat, ancien page
-de Louis XVI, et, disait-on, bâtard de Louis XV et de Morphise,
-la danseuse. C'est peut-être l'opinion la plus probable.
-<i>V.</i> Bertrand de Molleville, t. X, p. 430, et le <i>Catalogue
-des autogr.</i> de M. Guilb. de Pixérécourt, nº 867.</p>
-
-</div>
-
-<p>Et qui donc aurait pu garder un souvenir certain
-en pareille circonstance? La mémoire ne survit pas
-à ces ivresses de sang et d'épouvante.</p>
-
-<p>«J'y étois, dit Mercier dans un de ses meilleurs<span class="pagenum"><a id="Page_383"></a>[Pg 383]</span>
-chapitres<a id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor">[609]</a>, et je n'ai jamais pu savoir où j'étois;
-c'est-à-dire comprendre, ou le péril où je me trouvois,
-ou toutes les singularités qui m'environnoient.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_609" href="#FNanchor_609" class="label">[609]</a> <i>Nouveau Paris</i>, t. VI, p. 141-142.</p>
-
-</div>
-
-<p>«J'ai vu, ajoute-t-il, porter la tête de Féraud, et
-je ne puis rendre compte de son assassinat<a id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor">[610]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_610" href="#FNanchor_610" class="label">[610]</a> Longtemps personne ne put savoir la vraie cause de
-ce meurtre, résultat d'une erreur de nom. Voici ce que je
-trouve, à ce sujet, dans les notes autographes du baron de
-Boissy d'Anglas sur les principaux événements de la vie
-politique de son père, qui présidait, comme on sait, cette
-terrible séance de la Convention: «Un adjudant général,
-nommé Fox, qui était de service auprès de la Convention,
-vint annoncer à M. de Boissy que les attroupements s'augmentaient
-d'une manière inquiétante, et lui demanda ses
-ordres; M. de Boissy les lui donna par écrit et de sa main:
-ils portaient de repousser la force par la force. Au moment
-où on lui présenta la tête de Féraud, que l'on disait être
-celle de Fréron, il crut que l'on venait de nommer Fox;
-pensant alors qu'on allait trouver sur cet officier général
-les ordres ci-dessus, M. de Boissy se crut totalement perdu,
-et, résigné à subir le même sort, il salua religieusement
-cette tête sanglante.» Il y avait en effet un complot contre
-Boissy d'Anglas. Une femme, Carie Migelly, avoua devant
-la Convention qu'elle était venue à l'Assemblée, ainsi que
-bien d'autres, avec l'intention de l'assassiner. M. L. Montigny
-possédait son <i>ordre d'incarcération</i>. Il avait aussi celui
-du nommé Martin Tacq, «prévenu d'avoir porté au bout
-d'une pique la tête du représentant du peuple Féraud».
-<i>V. Catalogue</i> de sa collection d'autographes, 1860, in-8º,
-p. 184.&mdash;Un mot encore, ou plutôt une anecdote, qui
-fera ressortir tout ce qu'il y eut de modestie dans le courage
-de Boissy d'Anglas en cette circonstance. «Quelque
-temps après cette terrible séance, dit M. Saint-Marc Girardin,
-il montrait à M. Pasquier et à quelques amis la salle
-de la Convention, et leur expliquait sur les lieux la scène
-du 2 prairial: «Étant monté, avec lui, sur l'estrade du
-fauteuil du président, disait M. Pasquier, j'aperçus au
-fond de cette estrade une porte que je n'y avais point
-encore vue. Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle?
-lui dis-je.&mdash;Oui, vous avez raison, dit tout haut
-M. Boissy d'Anglas, elle n'est percée et ouverte que depuis
-peu de jours, <i>et bien heureusement peut-être pour ma gloire</i>.
-Car, qui peut savoir ce que j'aurais fait, si j'avais eu derrière
-moi cette porte prête à s'ouvrir pour ma retraite?
-Peut-être aurais-je cédé à la tentation.» Voilà bien,
-ajoutait M. Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue sans
-rougir que la peur est possible à l'homme. Il n'y a que
-ceux qui se croient capables d'être faibles qui ne le sont pas,
-et il n'y a aussi que ceux-là qui sont indulgents pour les
-faibles.» (<i>Journal des Débats</i>, 22 août 1862.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_384"></a>[Pg 384]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>«J'ai vu Henriot commander aux canonniers, et
-je ne sais par quel chemin je me suis trouvé libre et
-chez moi.</p>
-
-<p>«J'ai appris la victoire du 13 vendémiaire, lorsque,
-sur ma chaise curule, je ne savois pas encore
-s'il y avoit eu bataille.</p>
-
-<p>«J'ai couru le palais du Luxembourg, le 18 fructidor,
-sans connaître l'importance de cette journée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_385"></a>[Pg 385]</span></p>
-
-<p>«Je n'ai jamais cru à l'audace insolente et sanguinaire
-des Montagnards, parce que j'étois près
-d'eux....</p>
-
-<p>«Tout est <i>effet d'optique</i>; il est impossible de se
-figurer ce qui est.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_386"></a>[Pg 386]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LVIII">LVIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>On a prêté à l'abbé Maury, sinon plus d'esprit
-qu'il n'en eut, du moins plus de <i>mots</i> qu'il n'en dit<a id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor">[611]</a>;
-de même pour l'abbé Sieyès, dont le laconisme
-proverbial est presque devenu du bavardage, tant le
-mensonge l'a fait parler dans l'histoire. Ce qu'il y a
-de pis, c'est que souvent il n'a gagné que de l'odieux,
-à tous ces <i>mots</i> supposés.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_611" href="#FNanchor_611" class="label">[611]</a> Un des meilleurs est authentique: «Aux traits déjà
-cités, dit Arnault, dans la notice excellente qu'il lui a consacrée,
-j'ajouterai celui-ci; je le tiens de la personne qui
-s'y trouve compromise: «Vous croyez donc valoir beaucoup?»
-dit à Maury, dans un moment d'humeur, cet
-homme qui valait beaucoup lui-même. «Très peu quand
-je me considère, beaucoup quand je me compare»
-répondit vivement Maury.» (<i>Œuvres de A.-V. Arnault</i>,
-Mélanges, p. 431.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_387"></a>[Pg 387]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Son fameux vote au jugement de Louis XVI: <i>La
-mort sans phrase</i>, est un des prêts que l'esprit des
-nouvellistes ou des folliculaires s'est trop empressé
-de lui faire; prêts forcés, mais non gratuits, car la
-réputation de celui à qui l'on en impose la charge
-en paye chèrement les intérêts. Sieyès pourtant ne
-craignait pas de repasser sur ces particularités supposées
-et parasites de son existence politique; il les
-réfutait sans humeur.</p>
-
-<p>«Il revenait avec quelque plaisir, dit M. Sainte-Beuve,
-sur ses anciens jours, et y rectifiait quelques
-points de récits qui appartiennent à l'histoire.</p>
-
-<p>«Le premier, disait-il, qui a crié <i>Vive la nation!</i>
-et cela étonna bien alors, ce fut moi<a id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor">[612]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_612" href="#FNanchor_612" class="label">[612]</a> «En pleine Terreur, dit M. Clément de Ris, l'abbé
-Sieyès, corrigeant l'épreuve d'un panégyrique dans lequel
-il défendait sa vie politique, vit ces mots si terribles alors:
-J'ai <i>abjuré</i> la République, au lieu de: j'ai <i>adjuré</i>. «Malheureux!
-dit-il à l'imprimeur, voulez-vous donc m'envoyer
-à la guillotine?» (<i>Revue franç.</i>, 20 oct. 1855, p. 21.)
-Ceci rentre dans la catégorie des faits et des <i>mots</i> dont une
-faute d'impression est l'origine, et parmi ceux aussi qui
-sont nés d'un contre-sens, comme la fameuse parole
-d'Alfred le Grand: «Je veux laisser mes Anglais aussi
-libres que leur pensée.» (<i>V.</i> G. Guizot, <i>Études sur Alfred
-le Grand et les Anglo-Saxons</i>, et un article de M. Édouard
-Thierry, dans le <i>Moniteur</i> du 26 août 1856.)&mdash;La phrase:
-<i>C'est ici le chemin de Byzance</i>, que Catherine II aurait, dit-on,
-trouvée écrite à chaque coin de route, lors de son
-voyage en Crimée, comme l'espérance d'une conquête, est
-dans le même cas. Nous avons prouvé ailleurs que c'est
-la traduction abrégée et à contresens d'une inscription
-grecque placée à Kherson, sur un arc de triomphe, et mal
-comprise par l'ambassadeur anglais, M. Fitzherbert.
-(<i>V. l'Illustration</i>, 22 juillet 1854, p. 55.)&mdash;En fait de
-contresens de mots qui ont amené de grosses erreurs
-d'histoire, je n'en sais pas de plus curieux que celui
-d'Aug. Thierry dans la vingt-quatrième de ses <i>Lettres sur
-l'histoire de France</i>. Il y prend une table brisée pour une
-proclamation déchirée, et fait sortir de là toute la révolution
-de la commune de Vézelay. M. Guizot, qui, dans ses <i>Mém.
-relatifs à l'hist. de France</i> (t. VII, p. 192), avait traduit
-<i>tabula</i> par <i>affiche</i>, était le premier coupable. (<i>V.</i>, à ce sujet,
-un excellent travail de M. Léon de Bastard, <i>Biblioth. de
-<span class="pagenum"><a id="Page_388"></a>[Pg 388]</span>l'École des Chartes</i>, 3<sup>e</sup> série, t. II, p. 361.)</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il niait avoir prononcé les paroles qu'on lui
-prête après le 18 brumaire: «<i>Messieurs, nous avons un
-maître; ce jeune homme fait tout, peut tout, et veut tout.</i>»
-Le <i>mot</i>, d'ailleurs, est beau et digne d'avoir été prononcé.
-Mais il dit seulement à Bonaparte, qui lui
-demandait pourquoi il ne voulait pas rester consul
-avec lui, et qui insistait à lui offrir cette seconde
-place: «Il ne s'agit pas de consuls, et je ne veux
-pas être votre aide de camp.»</p>
-
-<p>«Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de
-Louis XVI, ce fameux mot: <i>La mort sans phrase</i>;
-il dit seulement, ce qui est beaucoup trop: <i>La<span class="pagenum"><a id="Page_389"></a>[Pg 389]</span>
-mort</i>. Il supposait que quelqu'un s'étant enquis de
-son vote, on aurait répondu: <i>Il a voté la mort sans
-phrase</i>, ce qui a passé ensuite pour son vote textuel<a id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor">[613]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_613" href="#FNanchor_613" class="label">[613]</a> Nous tenons de M. de Pongerville que Du Festel,
-l'un des votants (<i>Réimpression du Moniteur</i>, t. XV, p. 169-208),
-lui avait souvent dit que l'erreur venait du sténographe
-de la Convention. Avant le vote de chacun des
-membres, il avait eu à consigner quelque petit discours
-justificatif. Sieyès presque seul ne dit rien que: <i>La mort</i>.
-Le sténographe, pour constater ce laconisme exceptionnel,
-mit sur sa copie, entre parenthèse: (<i>sans phrase</i>). De là
-l'erreur, encore une fois.&mdash;Un jour, M. Anglès avait
-prêté à M. Sieyès le cinquième volume du <i>Censeur européen</i>,
-où le mot: <i>La mort sans phrase</i> était répété. Il le lui rendit
-après avoir mis en marge: <i>C'est faux, voir le</i> Moniteur
-<i>de l'époque.</i> En effet, ayant consulté le <i>Moniteur</i> du 20 janvier
-1793, nous avons trouvé le vote du laconique député
-de la Sarthe, désigné ainsi (p. 105): «<span class="allsmcap">SYEYES</span> (sic). La
-mort.»</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il a dû regretter ce vote fatal, sans lequel il
-aurait eu le droit, en effet, de dire ce qu'il écrivait à
-Rœderer dans l'intimité: «Vous me connaissez,
-vous ne m'avez jamais vu prendre part au mal;
-vous m'avez vu quelquefois prendre part au bien
-qui s'est fait<a id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor">[614]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_614" href="#FNanchor_614" class="label">[614]</a> Pourquoi en effet, au lieu d'avoir à se justifier de sa
-façon de voter, n'a-t-il pas eu à se justifier de son vote
-même, comme l'abbé Grégoire, si souvent traité à tort de
-régicide, et qui si souvent se disculpa vainement de l'avoir
-été? Malgré ses protestations, telle qu'une lettre du 4 octobre
-1820, analysée dans le <i>Catalogue d'autographes</i> du
-15 avril 1854, p. 42; malgré les livres qui protestèrent
-pour lui, telle que la <i>Biographie des contemporains</i> par Rabbe
-et Boisjolin, t. II, p. 1946, l'erreur ne s'est pas arrêtée. Il
-y a quelque temps, elle trouvait un dernier mais redoutable
-écho dans les <i>Mémoires pour servir à l'histoire de mon
-temps</i>, par M. Guizot, t. I, p. 233.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_390"></a>[Pg 390]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>«Il s'indignait qu'on attribuât à ce mot: <i>J'ai
-vécu</i>, qu'il avait dit pour résumer sa conduite sous la
-Terreur, un sens d'égoïsme et d'insensibilité qu'il
-n'y avait pas mis<a id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor">[615]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_615" href="#FNanchor_615" class="label">[615]</a> «Lorsqu'un de ses amis, dit M. Mignet, lui demanda
-plus tard ce qu'il avait fait pendant la Terreur: «Ce que
-j'ai fait, lui répondit M. Sieyès, <i>j'ai vécu</i>.» Il avait, en effet,
-résolu le problème le plus difficile de ce temps, celui de ne
-pas périr.» (<i>Notices historiques</i>, in-8º, t. I<sup>er</sup>, p. 81.)&mdash;Le
-mot <i>arrière-pensée</i> est, a-t-on dit (<i>Magasin pittor.</i>, t. VIII,
-p. 87), un néologisme de l'abbé Sieyès. La chose était si
-bien dans son caractère qu'on a cru que lui seul pouvait
-avoir créé le mot; erreur encore; il se trouve déjà dans ce
-vers très vrai du <i>Dissipateur</i> de Destouches (acte V, sc. <span class="allsmcap">IX</span>):</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Les femmes ont toujours quelque arrière-pensée.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-
-</div>
-
-<p>Le <i>mot</i> de Favras, disant au greffier, après avoir
-lu son arrêt de mort: <i>Vous avez fait, Monsieur, trois
-fautes d'orthographe</i>, passe pour très vrai. Mais c'est
-probablement ce qui importa le moins à M. V. Hugo
-lorsqu'il en fit un vers de sa <i>Marion Delorme</i><a id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor">[616]</a>. Pour<span class="pagenum"><a id="Page_391"></a>[Pg 391]</span>
-qu'il le trouvât digne d'être mis dans la bouche de
-Saverny allant au supplice, il lui suffit que ce fût
-un <i>mot</i> d'un héroïsme à effet. Nous trouvons, mise
-en alexandrins, dans la même pièce<a id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor">[617]</a>, la phrase sur
-la soutane rouge de Richelieu, dont nous avons déjà
-prouvé le mensonge<a id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor">[618]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_616" href="#FNanchor_616" class="label">[616]</a> Acte V, sc. <span class="allsmcap">VII</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_617" href="#FNanchor_617" class="label">[617]</a> Acte II, sc. <span class="allsmcap">I.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_618" href="#FNanchor_618" class="label">[618]</a> <i>V.</i> plus haut, p. 256.</p>
-
-</div>
-
-<p>Cette boutade spirituelle de Saverny<a id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor">[619]</a>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_619" href="#FNanchor_619" class="label">[619]</a> Acte III, sc. <span class="allsmcap">VII.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Donc vous me succédez..... un peu, sur ma parole,</div>
- <div class="verse indent0">Comme le roi Louis succède à Pharamond,</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>n'est que la traduction versifiée d'un <i>mot</i> dit à
-Louis XV, se décidant à avouer qu'il <i>succédait</i> peut-être
-à Saint-Foix dans les bonnes grâces de la Du
-Barry: «Oui, répliqua quelqu'un, comme Votre
-Majesté succède à Pharamond!»</p>
-
-<p>Un vers plus remarqué de <i>Marion Delorme</i> est celui-ci<a id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor">[620]</a>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_620" href="#FNanchor_620" class="label">[620]</a> Acte IV, sc. <span class="allsmcap">VIII.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0"><span class="allsmcap">LE ROI</span> (<i>à l'Angely</i>).</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Pourquoi vis-tu?</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0"><span class="allsmcap">L'ANGELY.</span></div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent18"><i>Je vis par curiosité.</i></div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Très joli <i>mot</i>! mais qui date de la Terreur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_392"></a>[Pg 392]</span></p>
-
-<p>Les uns le prêtent à Mercier, les autres, madame de
-Bawr, par exemple<a id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor">[621]</a>, en gratifient M. Martin, homme
-d'esprit plus inédit, mais plus réel aussi peut-être.
-Quelqu'un m'a reproché de n'avoir pas mis cet hémistiche
-dans mon petit livre des <i>Citations</i>. Vous
-voyez que j'ai mes raisons; je le réservais pour les
-<i>Mots historiques</i><a id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor">[622]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_621" href="#FNanchor_621" class="label">[621]</a> <i>Mes souvenirs</i>, p. 137.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_622" href="#FNanchor_622" class="label">[622]</a> En revanche, j'ai mis parmi les citations (<i>L'Esprit des
-autres</i>, édition elzévir., p. 222) un <i>mot</i> que M. Eugène Despois
-m'a reproché de n'avoir pas placé dans ce volume; c'est
-celui de Vergniaud, à la séance du 17 septembre 1792.
-Comme ce <i>mot</i> n'est qu'une citation du <i>Guillaume Tell</i> de
-Lemierre, et non un souvenir authentique du Guillaume
-Tell de l'histoire, si tant est que l'histoire ait un Guillaume
-Tell, j'ai cru bon de le laisser où je l'avais d'abord
-placé.</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est à Ducis qu'il fut dit, selon madame de Bawr.
-Lui aussi avait alors fait son <i>mot</i>, lorsqu'il avait
-écrit à l'un de ses amis: «Que parles-tu, Vallier,
-de faire des tragédies? <i>la Tragédie court les rues</i><a id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor">[623]</a>!»
-Seulement, il ne se doutait pas qu'il ne faisait que
-répéter là ce qu'on lit dans une <i>mazarinade</i>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_623" href="#FNanchor_623" class="label">[623]</a> Campenon, <i>Essais de Mémoires... sur la vie... de Ducis</i>,
-Paris, 1824, in-8º, p. 79.</p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Comédiens, c'est un mauvais temps,</div>
- <div class="verse indent0">La Tragédie est par les champs<a id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor">[624]</a>.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_624" href="#FNanchor_624" class="label">[624]</a> <i>Les Triboulets du temps</i>, dans nos <i>Variétés historiques
-et littéraires</i>, t. V, p. 17.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_393"></a>[Pg 393]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LIX">LIX</h2>
-</div>
-
-
-<p>Vous parlerai-je de la mort d'André Chénier; de
-cette scène d'<i>Andromaque</i> que Roucher et le poète de
-<i>la Jeune captive</i><a id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor">[625]</a> auraient récitée dans la charrette qui
-les portait au supplice; du <i>mot</i> désespéré d'André,
-qui, prêt à mourir, frappe son front plein de pensées
-immortelles? Je ne sais, j'hésite. Ce sont choses
-dont je doute, j'en conviens, mais tout en m'affligeant
-de douter<a id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor">[626]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_625" href="#FNanchor_625" class="label">[625]</a> Cette <i>jeune captive</i> était mademoiselle Aimée de Coigny,
-depuis duchesse de Fleury, puis épouse de M. de
-Montrond, et non pas, comme on l'a toujours dit, la marquise
-de Coigny, née de Conflans. (Ch. Labitte, <i>Études
-litt.</i>, t. II, p. 184, et l'<i>Athenæum</i>, 1853, 2<sup>e</sup> semestre,
-p. 393.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_626" href="#FNanchor_626" class="label">[626]</a> Ce dont je ne doute plus, par exemple, et j'en suis
-bien heureux, c'est de la fausseté de l'accusation portée
-contre Marie-Joseph-Chénier, au sujet de la mort de son
-frère. M. Michaud dit et écrivit le premier qu'il l'avait
-laissé périr (Sainte-Beuve, <i>Causeries du Lundi</i>, t. VII, p. 20),
-et, depuis, qui ne l'a pas répété? Tout ce qu'il y a là de
-cruel mensonge a été victorieusement démontré dans la
-brochure de M. L.-J.-G. de Chénier, neveu d'André et de
-Marie-Joseph: <i>la Vérité sur la famille de Chénier</i>, Paris,
-1844, in-8º.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_394"></a>[Pg 394]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Le récit qu'un romancier, Hyacinthe de Latouche,
-en a fait, ne repose, il faut l'avouer, que sur le dire
-de contemporains plus ou moins suspects. J'ai su, je
-l'avoue encore, par des témoignages dignes de foi,
-des détails bien faits pour aider à la désillusion; j'en
-appelle même à un poète, à M. A. Houssaye, qui,
-les ayant eus d'une autre source, n'a pas craint de
-consigner les plus curieux dans une relation très
-intéressante, mais tout à fait désenchantée<a id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor">[627]</a>. Je sais
-qu'on viendra me dire aussi que le <i>mot</i> d'André
-Chénier peut parfaitement avoir été suggéré à celui
-qui le lui attribua le premier par la devise que son
-ami et compagnon de captivité, le jeune Trudaine,
-avait dessinée sur le mur de leur cachot: «C'était<span class="pagenum"><a id="Page_395"></a>[Pg 395]</span>
-un arbre fruitier ayant à ses pieds une branche rompue
-sur laquelle se lisaient ces mots: «<i>J'aurais porté
-des fruits<a id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor">[628]</a>.</i>» Le <i>mot</i> d'André Chénier est là tout
-entier comme pensée; il n'avait plus qu'à en trouver
-l'expression, ce qui n'était pas difficile pour un écrivain
-comme H. de Latouche. Je vois cela, j'y trouve
-des raisons de doute, et cependant l'idée que je
-vais toucher à cette mort poétique et la déflorer
-de sa virginité funèbre fait que je répugne à la réfutation.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_627" href="#FNanchor_627" class="label">[627]</a> <i>La Mort d'André Chénier</i> (<i>Philosophes et Comédiennes</i>,
-2<sup>e</sup> série, p. 79).&mdash;C'est M. de Vigny, dans <i>Stello</i>, qui a
-le plus aidé au mensonge. Il ne savait même pas qu'André
-Chénier périt, non sur la place de la Révolution, mais
-«sur la place publique de la barrière de Vincennes.» <i>V.</i>
-la brochure de M. de Chénier, p. 57.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_628" href="#FNanchor_628" class="label">[628]</a> <i>Fructus matura tulissem.</i> (Le marquis de Saint-Aulaire,
-<i>Lettres inédites de madame du Deffant</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 103, note.)&mdash;Depuis
-que j'ai écrit ceci, dans mes précédentes éditions,
-il m'est arrivé un témoignage qui ne laisse aucun doute
-sur l'origine du <i>mot</i>. Suivant une <i>note</i> de Loizerolles fils,
-dans son poème sur <i>la mort de Loizerolles</i>, son père (1813,
-in-12, p. 176), le dessin dont je parle aurait été, non du
-jeune Trudaine, mais d'André lui-même. «André Chénier,
-dit Loizerolles, qu'il faut en croire, puisqu'il était son compagnon
-de captivité à Saint-Lazare, avait dessiné sur le mur
-de sa chambre un arbre qui penchait sa tête languissante,
-dont les rameaux étaient abattus par le vent.»</p>
-
-</div>
-
-<p>M. Géruzez a procédé plus hardiment.</p>
-
-<p>«M. de Latouche, dit-il<a id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor">[629]</a>, a pris sur lui de faire<span class="pagenum"><a id="Page_396"></a>[Pg 396]</span>
-réciter à Roucher et André Chénier, pendant le trajet
-de la prison à l'échafaud, la première scène d'<i>Andromaque</i>,
-entre Oreste et Pylade; il ne savait pas,
-et ne pouvait pas savoir quelles paroles ont échangées
-les deux amis sur le triste tombereau qui les
-conduisait à la mort, et il le dit comme s'il l'avait
-su<a id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor">[630]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_629" href="#FNanchor_629" class="label">[629]</a> <i>Histoire de la Littérature pendant la Révolution</i>, p. 388-389.
-Le dernier et le plus complet des biographes d'André
-Chénier, M. Becq de Fouquières, ne voit aussi dans tout
-cela que des légendes. <i>V.</i> la <i>notice</i> en tête de l'édition qu'il
-a donnée des <i>Œuvres</i>, p. <span class="allsmcap">XLV.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_630" href="#FNanchor_630" class="label">[630]</a> Je ne veux pas faire grâce au fameux banquet des
-Girondins. C'est une invention de M. Thiers (<i>Hist. de la
-Révolut.</i>, 4<sup>e</sup> édit., t. V, p. 460), enjolivée par Charles Nodier
-(<i>Œuvr. complètes</i>, t. VII, p. 39), et, pour que rien n'y
-manquât, <i>illustrée</i> par M. de Lamartine (<i>Hist. des Girondins</i>,
-t. VII, p. 47-54). Le récit que Riouffe, l'un de ceux qui
-survécurent, donna dans ses <i>Mémoires d'un détenu</i> (2<sup>e</sup> édit.,
-an III, in-12, p. 61-63), était assez pathétique sans qu'il
-fût besoin que ces trois historiens, dont un romancier et
-un poète, vinssent y dresser le menu de leurs mensonges.
-«Il serait, dit M. Granier de Cassagnac, après avoir, dans
-son <i>Histoire des Girondins et des Massacres de septembre</i>
-(Paris, E. Dentu, in-8º, t. I<sup>er</sup>, p. 48), reproduit les pages
-de M. de Lamartine, il serait impossible de rien ajouter à
-ce récit; rien, si ce n'est la vérité.» Et M. de Cassagnac
-prouve qu'en effet elle en est complètement absente.</p>
-
-</div>
-
-<p>S'il a pu m'en coûter de toucher à ce mensonge
-intéressant, il ne m'est pas moins pénible d'en déflorer
-un pareil et même plus touchant, la prétendue
-histoire des vierges de Verdun, dont, selon M. de
-Lamartine<a id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor">[631]</a>, «la plus âgée aurait eu dix-huit ans,»
-tandis qu'en réalité la plus vieille de ces malheureuses<span class="pagenum"><a id="Page_397"></a>[Pg 397]</span>
-suppliciées était septuagénaire<a id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor">[632]</a>, et la plus
-jeune plus que majeure<a id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor">[633]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_631" href="#FNanchor_631" class="label">[631]</a> <i>Histoire des Girondins</i>, 1847, in-8º, t. VIII, p. 125.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_632" href="#FNanchor_632" class="label">[632]</a> Ou peut s'en faut, elle avait soixante-neuf ans.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_633" href="#FNanchor_633" class="label">[633]</a> Elle avait vingt-deux ans. Deux des condamnées
-n'avaient que dix-sept ans; mais, à cause de leur âge même,
-elles ne furent pas menées à l'échafaud, on se contenta de
-les déporter. (Ch. Berriat Saint-Prix, <i>la Justice révolutionnaire</i>,
-1861, in-12, p. 63-64.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Comme revanche, il est une autre erreur simplement
-horrible celle-là, qui pourra me dédommager
-par la réfutation qu'elle appelle, et qui est, Dieu
-merci! très facile à faire.</p>
-
-<p>Il s'agit de mademoiselle de Sombreuil et du verre
-de sang qu'on prétend qu'elle fut forcée de boire,
-pour obtenir la vie de son père, aux massacres de
-septembre. Cette fable atroce, tant répétée, ne
-repose que sur une note de Legouvé, dans son
-poème sur le <i>Mérite des femmes</i><a id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor">[634]</a>. Comment, sans
-aucune preuve, en dépit même de l'invraisemblance
-matérielle du fait<a id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor">[635]</a>, Legouvé s'est-il permis<span class="pagenum"><a id="Page_398"></a>[Pg 398]</span>
-cette invention? quel a pu être son point de départ?
-M. Louis Blanc va répondre<a id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor">[636]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_634" href="#FNanchor_634" class="label">[634]</a> 1838, in-8º, p. 94. La première édit. est de 1801.&mdash;L'abbé
-Delille lui-même, dans ses notes du poème de la
-<i>Pitié</i> (édit. de 1822, in-12, p. 205), s'était contenté de
-dire: «Mademoiselle de Sombreuil se précipita au travers
-des bourreaux pour sauver son père. Cet héroïsme de la
-piété filiale désarma les assassins, et M. de Sombreuil fut
-reconduit par eux en triomphe.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_635" href="#FNanchor_635" class="label">[635]</a> B. Maurice, <i>Hist. polit. des anciennes prisons de la Seine</i>,
-1840, in-8º, p. 286-287.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_636" href="#FNanchor_636" class="label">[636]</a> <i>Hist. de la Révolution</i>, t. VII, p. 185.</p>
-
-</div>
-
-<p>Quand mademoiselle de Sombreuil eut désarmé
-les meurtriers, «à force de courage, de beauté, de
-dévouement et de larmes», elle parut sur le point
-de s'évanouir. «Un de ces hommes barbares, saisi
-d'une soudaine émotion, courut à elle et lui offrit
-un verre d'eau, dans lequel tomba une goutte de sang
-que l'égorgeur avait à ses mains. Telle est l'origine
-de la fable hideuse, où l'on nous montre mademoiselle
-de Sombreuil forcée, comme condition du
-salut de son père, de boire un verre de sang<a id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor">[637]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_637" href="#FNanchor_637" class="label">[637]</a> L'horrible anecdote est aussi réfutée par G. Duval,
-(<i>Dict. de la Conversat.</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. XVI, p. 266); mais elle
-ne l'a jamais été plus victorieusement que dans plusieurs
-articles de <i>l'Intermédiaire</i>, t. II, p. 279, 308, 435, et surtout
-dans celui de l'historien du <i>Couvent des Carmes</i>,
-M. Alex. Sorel, publié par <i>le Droit</i> du 27 sept. 1863.</p>
-
-</div>
-
-<p>M. Louis Blanc ajoute en note: «Je tiens le fait
-d'une dame qui, elle-même, le tenait de mademoiselle
-de Sombreuil, dont elle avait été l'amie. Et ce
-qu'il y a de plus curieux, c'est que mademoiselle de
-Sombreuil racontait la chose pour prouver que les
-hommes de septembre, tout cruels qu'ils furent,
-n'étaient point absolument inaccessibles à la pitié.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_399"></a>[Pg 399]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LX">LX</h2>
-</div>
-
-
-<p>«C'est, dit Arnault dans l'article de la <i>Revue de
-Paris</i> que nous avons déjà souvent cité, c'est un
-mot admirable que le mot de Bailly, cet homme
-qui termina par une mort si héroïque une vie si
-honorable. Pendant les apprêts de son supplice,
-apprêts renouvelés et prolongés avec tant de cruauté,
-une pluie glaciale n'avait pas cessé de tomber sur ce
-vieillard demi-nu. «Tu trembles, Bailly?» lui dit
-un de ses bourreaux.&mdash;«J'ai froid,» répondit
-Bailly.</p>
-
-<p>«On trouve dans Shakspeare une réponse toute
-semblable faite par un de ses héros, en semblable
-position<a id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor">[638]</a>. Dans une émeute populaire, lord Say,<span class="pagenum"><a id="Page_400"></a>[Pg 400]</span>
-traîné devant le Marat de l'époque, devant John
-Cade, qui rendait ses sentences au pied même du
-gibet, est condamné à mort par ce monstre. «Quoi!
-lâche, tu trembles!» lui dit un des exécuteurs.&mdash;«C'est
-la paralysie et non la peur qui me fait
-trembler,» répondit le vieux lord.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_638" href="#FNanchor_638" class="label">[638]</a> Selon Lingard, Charles I<sup>er</sup>, le matin de son exécution
-(9 février 1649), se revêtit de deux chemises, disant:
-«Si je tremblais de froid, mes ennemis l'attribueraient à
-la peur; je ne veux pas m'exposer à un pareil reproche.»</p>
-
-</div>
-
-<p>«Que conclure de cette ressemblance? Que
-Shakspeare avait deviné Bailly<a id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor">[639]</a>. Tout ce que les
-passions humaines peuvent inspirer, le génie peut
-l'inventer.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_639" href="#FNanchor_639" class="label">[639]</a> On a su le mot de Bailly par l'exécuteur lui-même.
-<i>V.</i> les <i>Mémoires d'un détenu</i>, p. 80.&mdash;Ce très curieux
-livre de Riouffe nous a transmis la plupart des <i>mots</i> de
-Danton avant son supplice, et ce témoignage suffit pour
-qu'on les croie authentiques. Riouffe les écrivait au vol.
-Danton, qui s'en doutait, y mettait alors de la coquetterie;
-il soignait ses <i>mots</i>, il faisait à chacun sa toilette pour la
-postérité: «Il s'efforçait, dit Riouffe, p. 93, de donner à
-ses phrases une tournure précise et apophthegmatique,
-propre à être citée.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance,</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>dit Piron.»</p>
-
-<p>Ces rencontres sont possibles pour tous les genres
-de pensées; j'en ai donné des preuves ici même et<span class="pagenum"><a id="Page_401"></a>[Pg 401]</span>
-dans <i>l'Esprit des autres</i>. Une dernière preuve pourtant:
-Cicéron a dit de la reconnaissance que «c'est l'âme
-qui se souvient», <i>Animus memor</i>. Le sourd-muet
-Massieu, prié par écrit, dans une des séances publiques
-de l'abbé Sicard, de donner la définition de la
-même vertu, traça avec la craie, sur le tableau noir,
-cette phrase restée célèbre et qui méritait si bien de
-l'être: <i>La reconnaissance est la mémoire du cœur</i><a id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor">[640]</a>.
-C'est, étendue et embellie encore, l'expression de
-l'orateur romain que ce bon Massieu certainement
-ne connaissait pas.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_640" href="#FNanchor_640" class="label">[640]</a> La Bouisse-Rochefort, <i>Trente ans de ma vie</i> ou <i>Mémoires
-politiques et littéraires</i>, 15<sup>e</sup> livraison, p. 37.</p>
-
-</div>
-
-<p>De nos jours, l'auteur des <i>Nouvelles à la main</i>, et
-non pas celui de <i>Richard III</i>, qui n'a fait que la
-reprendre, a donné de la phrase du sourd-muet cette
-désolante contre-partie: <i>L'ingratitude est l'indépendance
-du cœur</i>. J'ai cherché partout des précédents
-à cette triste pensée et n'en ai pas trouvé. Ce n'est
-pas que l'ingratitude fût inconnue autrefois; mais,
-et c'est peu honorable pour notre temps, le <i>mot</i>, la
-formule, n'arrive jamais qu'à l'époque où la <i>chose</i> est
-le plus en honneur.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_402"></a>[Pg 402]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LXI">LXI</h2>
-</div>
-
-
-<p>Nous avons raconté ailleurs<a id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor">[641]</a>, dans toute leur
-effroyable réalité, les détails des dernières heures de
-Robespierre, et nous nous sommes efforcé de prouver
-d'une façon définitive comment sa mort n'a pas été
-le résultat d'un suicide, ainsi qu'on l'a répété si souvent
-depuis que l'<i>Histoire de la Révolution</i> par
-M. Thiers a donné à cette erreur sanction et popularité<a id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor">[642]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_641" href="#FNanchor_641" class="label">[641]</a> <i>V.</i> <i>Paris démoli</i>, 2<sup>e</sup> édit., ch. I.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_642" href="#FNanchor_642" class="label">[642]</a> Depuis, M. Campardon, dans son livre d'ailleurs
-très curieux, <i>Histoire du tribunal révolutionnaire de
-Paris</i>, 1862, in-12, t. II, ch. v, a repris le système qui
-admet que Robespierre se tira lui-même le coup de pistolet;
-mais une des pièces qu'il publie, p. 152, le dément;
-c'est le rapport des officiers de santé sur le pansement des
-blessures de Robespierre. Il en ressort que le coup de pistolet
-qui lui fracassa la mâchoire inférieure fut tiré «<i>dans
-une direction oblique</i>..., <span class="allsmcap">DE GAUCHE A DROITE, DE HAUT EN
-BAS</span>». Or, fût-on même gaucher, s'est-on jamais tiré
-ainsi un coup de pistolet? Il faut, dans ce cas, qu'il parte
-de la main d'un autre: cet autre ici est le gendarme Méda,
-comme nous l'avons dit, qui, par ses déclarations, que
-reproduit M. Campardon, p. 150, sur la manière dont
-l'arme fut dirigée, puis déviée, et dont le coup porta, se
-trouve on ne peut mieux d'accord avec le procès-verbal
-des médecins.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_403"></a>[Pg 403]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Nous ne reprendrons pas cette thèse. Un autre
-point plus obscur de la biographie de Robespierre
-nous occupera. Ce n'est pas l'histoire trop rebattue
-de l'homme, mais l'histoire très peu connue de
-l'une de ses œuvres, que nous vous dirons; en un
-mot, nous vous ferons savoir comment c'est un
-pauvre abbé qui fit, sous le nom et pour la plus
-grande gloire de notre avocat d'Arras, le rapport sur
-l'<i>Être suprême</i>, lu à la Convention le 7 mai 1794.</p>
-
-<p>Je prends textuellement ce récit dans un rare et
-curieux petit livre: <i>La Harpe peint par lui-même</i><a id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor">[643]</a>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_643" href="#FNanchor_643" class="label">[643]</a> Paris, 1817, petit in-12, p. 36.&mdash;Puisque nous
-venons de nommer La Harpe, rappelons en courant que la
-<i>prédiction</i> de Cazotte, dont il écrivit le récit tant cité, est
-toute de son fait. Il l'avouait lui-même en finissant; mais
-cette fin fut supprimée par l'éditeur de ses <i>Œuvres posthumes</i>
-qui publia le premier l'étrange narration. Heureusement
-M. Boulard possédait le récit autographe, et l'on a tout su
-par là. Le <i>Journal de Paris</i> du 17 février 1817 donna une
-partie de l'aveu supprimé, et M. Beuchot (<i>Journal de la
-Librairie</i>, 1817, p. 382-383) a dit le reste. Dans la <i>Biographie
-des croyants célèbres</i> (art. <span class="smcap">Cazotte</span>), dans les <i>Mémoires
-de la baronne d'Oberckick</i> (t. II, p. 398), que ce fait
-seul discréditerait, on s'y est encore laissé prendre; mais
-M. Sainte-Beuve, au contraire, s'en est gardé. Ce récit lui
-semble être le morceau capital de La Harpe: «<i>Invention</i> et
-style, dit-il, c'est son chef-d'œuvre.» Or, notez bien,
-<i>invention!</i> <i>V.</i> les <i>Causeries du Lundi</i>, t. V, p. 110.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_404"></a>[Pg 404]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>«M. Porquet est digne d'être distingué par sa
-prose, particulièrement pour un discours que personne
-au monde ne lui aurait attribué, si M. de
-Boufflers, son élève, n'eût trahi son secret. Voici le
-fait, tel que nous le tenons de cet académicien lui-même:</p>
-
-<p>«En 1794, l'abbé Porquet demeurait à Chaillot;
-là, vivant dans une solitude profonde, il avait pensé
-qu'il était à l'abri de la faux révolutionnaire, qui à
-cette époque moissonnait tant de victimes. Quelle
-fut un jour sa surprise, et quel fut son effroi, lorsqu'il
-reçut une invitation de Robespierre de se
-rendre sur-le-champ auprès de lui! Une pareille
-invitation n'était rien moins qu'un ordre. Il obéit
-et se présenta tout tremblant devant cet arbitre
-suprême de la vie et de la mort de tous les Français.</p>
-
-<p>«Robespierre sourit en le voyant. «Ne craignez
-rien, lui dit-il, je connais votre patriotisme,<span class="pagenum"><a id="Page_405"></a>[Pg 405]</span>
-et, mes occupations ne me laissant pas le temps
-d'écrire, j'ai recours à votre plume. Sous quatre
-jours, je dois prononcer à la Convention un discours
-pour annoncer et faire légaliser la Fête de
-l'Être suprême; j'ai jeté les yeux sur vous pour
-me faire ce discours, dont la lecture ne doit point
-passer une heure. Vous voudrez bien me le
-remettre sous trois jours.»</p>
-
-<p>«Deux jours après, l'abbé Porquet eut fini ce discours
-qu'on trouva bien différent de tous ceux que
-Robespierre avait composés jusqu'alors. Le petit
-nombre de connaisseurs qui pouvaient, à cette époque,
-juger sans passion et sans partialité, trouvèrent
-que l'avocat d'Arras avait fait des progrès dans l'art
-d'écrire<a id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor">[644]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_644" href="#FNanchor_644" class="label">[644]</a> Selon une note de M. Boulliot, dont le concours fut
-si précieux à Barbier pour son <i>Dictionnaire des anonymes</i>,
-ce n'est pas l'abbé Porquet, mais un autre prêtre, l'abbé
-Martin, collaborateur de Raynal pour une grande partie
-de l'<i>Histoire philosophique</i>, qui aurait composé ce discours
-de Robespierre. (<i>Dict. des anonymes</i>, 1823, in-8º, t. II,
-p. 546.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Robespierre prêchant au milieu de sa fête déiste
-un <i>sermon</i> écrit par le vieil aumônier du roi Stanislas,
-me fait songer au R. P. Pacaud, lequel, s'il faut en
-croire l'abbé L'Écuy<a id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor">[645]</a>, prêcha vers 1750, à Notre-Dame,<span class="pagenum"><a id="Page_406"></a>[Pg 406]</span>
-les cinq volumes de sermons du <i>protestant</i>
-Jacques Saurin, «mot à mot, dit l'abbé, sans y rien
-changer<a id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor">[646]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_645" href="#FNanchor_645" class="label">[645]</a> <i>Bulletin de la Société du protestantisme français</i>, etc.,
-t. V, p. 70.&mdash;Il n'est plus étonnant que B. de Roquefort,
-parlant des sermons du P. Pacaud, dise que «l'on
-crut y reconnaître quelques erreurs». (<i>Dictionnaire biographique
-des prédicateurs</i>, 1824, in-8º, p. 193.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_646" href="#FNanchor_646" class="label">[646]</a> Il en est des chansons comme des sermons et des
-discours, elles n'appartiennent pas toujours à qui on les
-prête: pour la <i>Marseillaise</i>, quoi qu'en ait dit Castil-Blaze,
-cherchant à prouver que Rouget de Lisle en avait emprunté
-l'air tout fait à un cantique allemand chanté, dès 1782,
-aux concerts de madame de Montesson (<i>Molière musicien</i>,
-t. II, p. 452), on sait maintenant à quoi s'en tenir. Le
-récent travail du neveu de l'auteur ne permet plus l'ombre
-d'un doute. Paroles et musique sont bien de Rouget de
-Lisle.&mdash;L'air du <i>Ça ira</i> ou <i>Carillon national</i> est de Bécourt,
-et les paroles du chanteur ambulant Ladré, qui en
-prit le refrain au <i>mot</i> célèbre de Franklin sur la Révolution:
-«<i>Ça ira</i>, ça tiendra.» (G. de Gassagnac, <i>Hist. des Girondins
-et des Massacres de septembre</i>, Paris, E. Dentu, in-8º,
-<span class="pagenum"><a id="Page_407"></a>[Pg 407]</span>t. I<sup>er</sup>, p. 373.)</p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LXII">LXII</h2>
-</div>
-
-
-<p>L'histoire de Napoléon, toute la période du Consulat
-et de l'Empire, certains détails biographiques
-dont le grand homme riait lui-même<a id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor">[647]</a>, certaines
-paroles qu'on lui prête<a id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor">[648]</a>, quelques belles actions<span class="pagenum"><a id="Page_408"></a>[Pg 408]</span>
-qu'on veut lui ôter<a id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor">[649]</a>, pourraient fournir une ample
-pâture à notre ardeur du doute et à notre passion
-plus vive encore de la vérité.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_647" href="#FNanchor_647" class="label">[647]</a> Par exemple, «il riait, dit M. de Las Cases, de
-toutes les biographies qui s'obstinaient à lui faire escalader,
-l'épée à la main, le ballon de l'École militaire.» (<i>Mémorial
-de Sainte-Hélène</i>, 1824, in-12, t. VI, p. 363.) L'auteur
-aurait dû s'expliquer davantage et dire toute la vérité sur
-ce fait, et sur le jeune Du Chambon, qui en fut réellement
-le héros. Le défaut d'espace nous empêchera nous-même de
-la dire, mais nous renverrons à la <i>Décade philosophique</i> de
-1797, nº 86, p. 499, et nº 87, p. 564, où elle se trouve
-tout entière.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_648" href="#FNanchor_648" class="label">[648]</a> Ainsi, quoique M. Thiers l'ait répétée, il est douteux
-qu'il ait prononcé au Conseil des Anciens, le 18 brumaire,
-cette fameuse phrase: «Songez que je marche accompagné
-du dieu de la fortune et du dieu de la guerre.» Elle ne
-figure pas au <i>Moniteur</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_649" href="#FNanchor_649" class="label">[649]</a> On a nié en plusieurs endroits, mais à tort, ainsi
-que la <i>Biographie</i> Rabbe et Boisjolin, t. II, p. 2035, l'a
-déjà fait remarquer, sa belle action envers madame de
-Hatzfeld, dont il sauva le mari, en jetant au feu la lettre
-qui établissait sa complicité dans une conspiration contre
-lui. Le fait est aujourd'hui irréfutable. Une lettre de Napoléon
-à Joséphine, du 6 nov. 1806, publiée au tome XIII de
-sa <i>Correspondance</i>, l'établit de la façon la plus simple et la
-plus modeste.</p>
-
-</div>
-
-<p>Nous n'aurions qu'à choisir, entre tous ces épisodes
-au résultat décisif pour la gloire, aux particularités
-incertaines pour la vérité:</p>
-
-<p>1º L'héroïque désastre du <i>Vengeur</i>, assez différent
-dans la réalité de ce que l'ont fait le rapport de
-Barrère et l'ode de Lebrun: criblé de boulets, le
-<i>Vengeur</i> amena pavillon; les Anglais mirent pied sur
-son bord, et leurs vaisseaux <i>le Culloden</i> et <i>l'Alfred</i> recueillirent
-deux cent soixante-sept matelots, avec le
-capitaine, depuis contre-amiral Renaudin, et son fils<a id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor">[650]</a>.<span class="pagenum"><a id="Page_409"></a>[Pg 409]</span>
-Ce n'est qu'après que le vaisseau sombra, s'il sombra<a id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor">[651]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_650" href="#FNanchor_650" class="label">[650]</a> <i>V.</i>, à ce sujet, la discussion qui fut soulevée à Londres,
-en 1839, et dont la <i>Revue britannique</i> (août 1839, p. 334-345)
-a reproduit toutes les pièces, d'après le <i>Frazer's Magazine</i>
-(t. XX, p. 76-84). Consulter surtout, au mot <span class="smcap">Vengeur</span>,
-le <i>Dictionn. crit.</i> de M. A. Jal, qui avait pris part à
-la polémique engagée sur ce point avec la critique anglaise,
-dans la <i>Revue britannique</i>; il rétablit définitivement toute
-la vérité sur cet événement, «un peu surfait, dit-il, par
-l'opinion».&mdash;On peut voir dans le <i>National</i> (10 juin 1839)
-les noms des six marins du <i>Vengeur</i> qui survivaient encore
-à cette époque. Ce n'étaient pas les seuls. En effet, onze
-ans plus tard, au lieu de six, il s'en trouva huit, qui, sur
-un rapport de l'amiral Romain-Desfossés, furent décorés par
-décret du 8 février 1850.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_651" href="#FNanchor_651" class="label">[651]</a> Feydel soutenait (avait-il raison?) qu'il avait vu les
-restes du bâtiment dans un port anglais. (<i>Un Cahier d'histoire
-littéraire</i>, 1818, in-8º, p. 41.)&mdash;Pour ce fait, encore
-une fois, toute l'erreur vient du rapport de Barrère et de
-l'exagération poétique de Lebrun dans sa fameuse ode. (<i>V.</i>
-ses <i>Œuvres complètes</i>, t. I, p. 357.) Sans mensonge, il était
-assez héroïque.</p>
-
-</div>
-
-<p>2º La fameuse histoire des pestiférés de Jaffa, sur
-laquelle se sont greffés tant de contes<a id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor">[652]</a>, et qui a fait
-tant d'incrédules<a id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor">[653]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_652" href="#FNanchor_652" class="label">[652]</a> <i>V.</i> les <i>Mémoires</i> de Madame de Genlis, t. VIII,
-P. 54-55.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_653" href="#FNanchor_653" class="label">[653]</a> <i>V.</i> <i>le Globe</i>, nº du 25 janvier 1825, pour ce qui se
-rapporte au prétendu empoisonnement des malades. Cette
-accusation, qui partit d'un rapport de Morier, agent anglais
-à Constantinople, répétée par Wilson en 1801, et reproduite
-par Malte-Brun, en 1814, dans <i>le Spectateur</i>, t. I, p. 185,
-est complètement fausse. «Il n'y eut pas, dit M. Rapetti,
-un seul pestiféré sacrifié. Tous furent transportés, de l'aveu
-même de Desgenettes.» (Art. <span class="smcap">Napoléon</span>, dans la <i>Biogr.
-générale</i>, col. 252, note.)&mdash;M. Duruy, dans un excellent
-article de la <i>Revue de l'instruction publique</i>, sur les <i>Mémoires
-du duc de Raguse</i>, a réfuté, plus victorieusement que personne,
-l'odieux mensonge, repris par Marmont.</p>
-
-</div>
-
-<p>3º La question de savoir si le succès de Marengo
-fut décidé par Desaix, comme tout le monde le pense,<span class="pagenum"><a id="Page_410"></a>[Pg 410]</span>
-ou par Kellermann, comme celui-ci le prétendait<a id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor">[654]</a>,
-avec raison.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_654" href="#FNanchor_654" class="label">[654]</a> <i>V.</i>, à son nom, la <i>Biogr. portat. des contemp.</i>, t. II,
-p. 2213; l'<i>Histoire de la campagne de 1800</i>, par le duc de
-Valmy, Paris, 1854, in-8º, p. 180-181, et, dans le <i>Catalogue
-des autographes</i> de la collection La Jarriette, p. 180,
-nº 1571, une lettre de Kellermann, réclamant près de
-Bourienne, à la date du 8 février 1821, la vraie part qui
-lui revient dans cette victoire.&mdash;Ce même <i>Catalogue</i>, p. 33,
-nº 294, donne l'extrait d'une lettre adressée aussi à Bourienne
-par Bessières, pour revendiquer l'honneur de la
-charge de cavalerie qui avait contribué au succès de la
-bataille d'Austerlitz, et qu'on attribuait à Rapp.</p>
-
-</div>
-
-<p>4º L'affaire du 18 brumaire et du poignard
-d'Aréna<a id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor">[655]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_655" href="#FNanchor_655" class="label">[655]</a> <i>V.</i>, pour la réfutation de ce fait, une très mince
-mais très curieuse brochure émanée probablement des papiers
-de M. Rœderer, qui parut sous ce titre: <i>La petite
-maison de la rue Chantereine</i>, Paulin, 1840, in-8º, p. 12-14.
-Consulter aussi Savary, <i>Mon examen de conscience sur le 18
-brumaire</i>, p. 37.&mdash;Un grenadier qui prétendait avoir
-sauvé la vie à Bonaparte en cette circonstance, et qui, pour
-cela, recevait une pension, demanda, en 1819, par une
-pétition à la Chambre, qu'elle fût maintenue. «Elle lui
-fut refusée, presque à l'unanimité, après quelques mots par
-lesquels Dupont (de l'Eure) adjura ses anciens collègues
-des Cinq-Cents, Daunou, Girod (de l'Ain), etc., de dire si
-la tentative d'assassinat commise sur le général Bonaparte,
-dans cette circonstance, n'était pas un mensonge imaginé
-pour justifier l'attentat commis par la force des armes sur
-la représentation nationale.» (Duvergier de Hauranne,
-<i>Hist. du gouvern. parlementaire</i>, t. V, p. 156.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_411"></a>[Pg 411]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>5º Dans un autre ordre d'événements, l'intéressant
-problème de cette belle retraite sur Huningue,
-dont on ne sait à qui attribuer l'honneur: à Moreau,
-à Ferino<a id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor">[656]</a>, ou bien au jeune général Abbatucci<a id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor">[657]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_656" href="#FNanchor_656" class="label">[656]</a> <i>V.</i> une lettre de M. Valentin de Lapelouze, dans le
-<i>Siècle</i> du 4 août 1844.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_657" href="#FNanchor_657" class="label">[657]</a> Il commandait l'arrière-garde du corps d'armée du
-général Ferino et avait ainsi la tâche la plus difficile. La
-plus belle part de ce grand fait d'armes lui revient de
-droit. Malheureusement, Abbatucci fut tué à Huningue
-même.</p>
-
-</div>
-
-<p>6º Enfin, l'affaire du procès de ce même Moreau,
-dans laquelle on prétend que Clavier, sur une prière
-de Bonaparte, qui désirait la condamnation, en promettant
-la grâce après, aurait fait entendre cette
-parole: <i>Eh! qui nous fera grâce à nous?</i> tandis qu'en
-réalité notre juge helléniste, qui prenait dans Plutarque
-des leçons de grec et non des préceptes
-d'énergie et de vertu, fut l'un des premiers qui
-condamna Moreau<a id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor">[658]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_658" href="#FNanchor_658" class="label">[658]</a> <i>Revue rétrosp.</i>, 2º série, t. IX, p. 458, et les <i>Annales
-encyclopédiques</i> (1817), t. VI, p. 255.</p>
-
-</div>
-
-<p>Toutes ces questions, encore une fois, seraient<span class="pagenum"><a id="Page_412"></a>[Pg 412]</span>
-très curieuses à traiter: mais nous avons déjà fourni
-une longue carrière, nous avons hâte de finir. Nous
-arriverons donc bien vite à Waterloo, au fameux:
-<i>La garde meurt et ne se rend pas</i>, si étrangement
-remis à l'ordre du jour par le livre des <i>Misérables</i><a id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor">[659]</a>,
-en 1862.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_659" href="#FNanchor_659" class="label">[659]</a> T. III, liv. 1, ch. 15, p. 103.</p>
-
-</div>
-
-<p>On sait que Cambronne ne dit pas cette belle
-phrase. On prétend aussi, sans plus de raison, qu'il
-dit autre chose..... en un seul mot, que M. Victor
-Hugo a le premier osé écrire, ce qui lui mérita l'honneur
-d'un pastel au Salon suivant, où la page
-<i>embaumée</i> était représentée couverte d'une feuille de
-vigne, une feuille de rose ne pouvant pas suffire.</p>
-
-<p>Cambronne se fâchait tout rouge quand on le félicitait
-de sa belle parole. Il la trouvait absurde:
-d'abord, disait-il, parce qu'il n'était pas mort, ensuite
-parce qu'il s'était rendu.</p>
-
-<p>«Cambronne, disait le général Alava, présent à
-sa prise par le colonel Halkett<a id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor">[660]</a>, n'ouvrit la bouche<span class="pagenum"><a id="Page_413"></a>[Pg 413]</span>
-que pour demander un chirurgien, afin de panser
-ses blessures. Il s'était rendu sans fracas<a id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor">[661]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_660" href="#FNanchor_660" class="label">[660]</a> Ce fut au moment du recul de la garde impériale.
-Halkett s'était précipité sabre haut sur Cambronne, qui,
-déjà grièvement blessé, lui tendit la main et se rendit.
-(<i>Larpent's Journal</i>, t. III, p. 41; la <i>Revue d'Édimbourg</i>,
-t. XCIII, p. 160, et Siborne, <i>History of the war in France
-and Belgium</i>, t. II, p. 220.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_661" href="#FNanchor_661" class="label">[661]</a> <i>V.</i> dans la <i>Revue britann.</i>, août 1864, p. 328, la
-traduction de quelques extraits des <i>Diaries of a lady of quality
-from 1797 to 1844</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce doit être là toute la vérité.</p>
-
-<p>Toujours, je le répète, il se défendit nettement
-de la phrase qu'on lui prêtait<a id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor">[662]</a>. En 1835, présidant
-à Nantes un banquet patriotique, il la désavoua
-même de la façon la plus formelle<a id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor">[663]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_662" href="#FNanchor_662" class="label">[662]</a> <i>V.</i> une <i>lettre</i> du lieutenant-colonel Magnant au fils
-du général Michel, et une autre du préfet de la Loire-Inférieure
-au même, citées par M. Cuvillier-Fleury dans un
-de ses articles sur cette question. (<i>Journal des Débats</i>, 7 juillet
-1862.)</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_663" href="#FNanchor_663" class="label">[663]</a> Levot, <i>Biographie bretonne</i>, au mot <span class="smcap">Cambronne</span>.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il ne s'est pas moins trouvé un grenadier qui
-prétendit lui avoir entendu dire <i>deux fois</i>, ce qu'il
-soutenait, lui, n'avoir pas dit une seule<a id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor">[664]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_664" href="#FNanchor_664" class="label">[664]</a> <i>V.</i> un art. de M. Deulin dans l'<i>Esprit public</i> du 24
-juin 1862.</p>
-
-</div>
-
-<p>Il est vrai que ce grenadier, le sieur Antoine
-Deleau, qui, mandé devant le maréchal de Mac-Mahon
-et le préfet du Nord, tint courageusement à
-ne pas démentir ce qu'il répétait depuis quarante-huit
-ans<a id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor">[665]</a>, prétendait aussi avoir très distinctement<span class="pagenum"><a id="Page_414"></a>[Pg 414]</span>
-entendu Poniatowski s'écrier à Leipsick, en se précipitant
-dans l'Elster: «Dieu m'a confié l'honneur
-des Polonais, je ne le remettrai qu'à Dieu<a id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor">[666]</a>!»
-Quand on a entendu cette phrase-là, on doit avoir
-entendu l'autre<a id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor">[667]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_665" href="#FNanchor_665" class="label">[665]</a> Il y eut, pour cela, réunion solennelle à la préfecture
-du Nord, le 30 juin 1862. M. Cuvillier-Fleury en publia
-le procès verbal, le 7 juillet, dans les <i>Débats</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_666" href="#FNanchor_666" class="label">[666]</a> Ch. Deulin, l'<i>Esprit public</i>, 24 juin 1862.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_667" href="#FNanchor_667" class="label">[667]</a> Il ne faut guère croire aux <i>mots</i> prononcés dans la
-chaleur d'une bataille; le sang-froid manque trop alors,
-et il en faut pour avoir de l'esprit. Cette exclamation:
-<i>Finis Poloniæ!</i> qu'aurait jetée Kosciusko à la déroute de
-Macijowice, fut niée par lui dans sa lettre du 12 nov. 1803,
-à M. de Ségur, qui avait reproduit le mot dans son <i>Histoire
-des principaux événements du règne de Frédéric-Guillaume
-II</i>. On peut lire cette lettre sans réplique dans les
-notes de M. Amédée Renée sur l'<i>Histoire de cent ans</i> de
-M. C. Cantu, t. I<sup>er</sup>, p. 419, notes excellentes et qui
-donnent raison au proverbe: <i>La glose vaut mieux que le
-texte.</i></p>
-
-</div>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, si Cambronne eût encore
-vécu lorsque les fils du général Michel réclamèrent,
-au nom de leur père, la célèbre parole de Waterloo,
-comme une propriété de famille, et même présentèrent
-requête contre l'ordonnance royale qui avait
-autorisé la ville de Nantes à la prendre pour inscription
-de la statue de celui à qui on l'attribuait<a id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor">[668]</a>,
-soyez sûrs qu'il la leur aurait cédée bien vite et sans
-débat<a id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor">[669]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_668" href="#FNanchor_668" class="label">[668]</a> <i>Le Journal de la Librairie</i>, 3 mai 1845, nº 2277.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_669" href="#FNanchor_669" class="label">[669]</a> Un officier, dont les <i>Souvenirs</i> m'inspirent quelque
-défiance, quoiqu'ils aient été cités par Edgar Quinet dans
-sa remarquable <i>Histoire de la campagne de 1815</i>, p. 273,
-note, et par <i>l'Intermédiaire</i>, t. I, p. 31, prétendait que
-Cambronne avouait qu'il avait dit: «Des b... comme nous
-ne se rendent pas.» Voilà qui eût été parler. Mais après
-les dénégations de Cambronne, indiquées tout à l'heure, et
-le témoignage d'Alava, qui avait pu tout voir et tout entendre,
-comment croire même à cette parole vraisemblable?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_415"></a>[Pg 415]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>C'est Rougemont, ce Rougemont dont nous
-vous avons déjà parlé dans l'<i>Esprit des autres</i>, qui,
-le soir même de la bataille, aurait, suivant quelques-uns,
-trouvé la résonnante parole et l'aurait
-imprimée dès le lendemain dans le journal l'<i>Indépendant</i>,
-récemment fondé par Julien de la Drôme,
-et qui, en grandissant, est devenu le <i>Constitutionnel</i><a id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor">[670]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_670" href="#FNanchor_670" class="label">[670]</a> Selon M. Michaud jeune, <i>Biogr. univ.</i>, Suppl.,
-t. LXXX, p. 56, c'est dans le <i>Journal général de France</i>
-que le <i>mot</i> aurait paru pour la première fois. Il fut répété
-par le <i>Journal du Commerce</i> (28 juin 1815) et par le <i>Journal
-de Paris</i> (30 juin).</p>
-
-</div>
-
-<p>Faire des <i>mots</i> était le métier de Rougemont, sa
-spécialité, comme on dirait aujourd'hui. Chaque
-événement le trouvait son <i>mot</i> tout prêt en main. Il
-le vendait à quiconque avait quelque effet à produire,
-et s'il n'en trouvait pas le placement, il l'imprimait
-sous tel ou tel nom approprié à sa nature et
-capable de le faire valoir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_416"></a>[Pg 416]</span></p>
-
-<p>Il connaissait bien des choses, et entre autres
-ce passage de La Bruyère, au livre des <i>Jugements</i>,
-§65:</p>
-
-<p>«C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir
-le perdre, que de vouloir le donner pour sien; il
-n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit ou
-qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit et qui devoient
-le dire. C'est, au contraire, le faire valoir que
-de le rapporter comme d'un autre. Ce n'est qu'un
-fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir; il est
-dit avec plus d'insinuation et reçu avec moins de
-jalousie; personne n'en souffre; on rit, s'il faut rire;
-et s'il faut admirer, on admire.»</p>
-
-<p>On a écrit sur Rougemont, sans le nommer pourtant,
-un très spirituel article dans le <i>Figaro</i> de septembre
-1830. On le prend, bien entendu, comme
-type du faiseur de <i>mots</i>:</p>
-
-<p>«A l'avènement de Charles X, il y eut une
-pluie, une grêle, un orage de paroles charmantes
-dont les niais furent émerveillés à s'en pâmer de
-joie:</p>
-
-<p>«Oh! disait-il, à l'Hôtel-Dieu, en avisant du
-Petit-Pont la file d'arcades du Louvre: «<i>Il est bon
-que de chez lui un souverain puisse voir la maison du
-pauvre.</i>»</p>
-
-<p>«<i>Plus de hallebardes!</i>» disait-il quelques jours<span class="pagenum"><a id="Page_417"></a>[Pg 417]</span>
-après. Et le ravissement populaire des auditeurs allait
-jusqu'au délire, pendant que notre homme, mêlé à
-la foule, riait d'un rire malin mêlé de cet orgueil de
-père qu'on ne peut cacher quand on voit ses enfants
-réussir dans le monde.</p>
-
-<p>«Vous savez la réplique du duc de Berry sur les
-louanges de Napoléon, faite à un vieux soldat qui
-vantait le génie militaire du père Laviolette:</p>
-
-<p>«<i>Parbleu! c'est bien extraordinaire, avec des b......
-comme vous!</i>» Eh bien! tout cela sortait de la
-même cervelle.»</p>
-
-<p>Les <i>mots</i> prêtés à Louis XVIII mourant devaient
-être de Rougemont ou de ses confrères en improvisation
-d'esprit. Il y en eut tant et de toutes sortes,
-sérieux ou burlesques, tels que ceux-ci: «Saint-Denis,
-Givet,» donnés, disait-on, pour mot d'ordre,
-par le roi agonisant au commandant du château<a id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor">[671]</a>,
-que Ch. Brifaut, lecteur du roi, crut devoir écrire à
-la <i>Gazette de France</i> pour mettre un terme à la circulation
-de toute cette fausse monnaie. Sa lettre est
-du 15 septembre 1824:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_671" href="#FNanchor_671" class="label">[671]</a> <i>Revue de Paris</i>, 28 mars 1841, p. 253.&mdash;Pour ne pas
-douter que Louis XVIII, à ses derniers moments, ne dit
-rien, et ne put rien dire, on n'a qu'à se reporter au <i>Journal</i>
-de sa mort, par Madame Adélaïde d'Orléans, que nous
-avons publié le premier dans la <i>Revue des Provinces</i> du
-15 sept. 1865, p. 231-239.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_418"></a>[Pg 418]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>«Peu de mots, y dit-il, sont sortis depuis deux
-jours de la bouche de Sa Majesté, et quelques-uns
-de ceux qu'on lui prête dans les journaux sont
-entièrement inventés<a id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor">[672]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_672" href="#FNanchor_672" class="label">[672]</a> <i>Catalogues d'autographes, Laverdet</i>, nº 4, p. 36.&mdash;On
-n'avait pas attendu l'agonie de Louis XVIII pour lui
-prêter de l'esprit et du courage. Ce qu'il passe pour avoir
-dit à propos du pont d'Iéna, que Blücher voulait faire
-sauter: «Je m'y ferai porter, et nous sauterons ensemble,»
-est une invention du comte Beugnot, qui l'avoue dans ses
-<i>Mémoires</i> (E. Dentu, 1866, in-8º, t. II, p. 312-313).
-«Louis XVIII, dit-il, dut être bien effrayé d'un pareil
-coup de tête de sa part; mais ensuite il en accepta de
-bonne grâce la renommée. Je l'ai entendu complimenter
-de cet admirable trait de courage, et il répondait avec une
-assurance parfaite.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_419"></a>[Pg 419]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LXIII">LXIII</h2>
-</div>
-
-
-<p>La Restauration devait pourtant s'inaugurer par
-une parole du même genre, mais de meilleur
-aloi, de fabrique ministérielle, et, pourrait-on dire,
-avec garantie du gouvernement. C'est le <i>mot</i> du
-comte d'Artois: «Il n'y a rien de changé en France;
-il n'y a qu'un Français de plus.» Comment tout se
-passa-t-il? M. de Vaulabelle l'a raconté avec assez
-d'exactitude<a id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor">[673]</a>; mais M. Beugnot ayant plus d'autorité,
-puisque le <i>mot</i> est de lui, c'est son récit que
-nous emprunterons. Il se trouve dans un passage
-de ses <i>Mémoires</i><a id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor">[674]</a> qui nous avait d'abord échappé.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_673" href="#FNanchor_673" class="label">[673]</a> <i>Histoire des deux Restaurations</i>, 3<sup>e</sup> édit., t. II, p. 30-31.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_674" href="#FNanchor_674" class="label">[674]</a> Publié d'abord dans la <i>Revue contemp.</i>, 15 fév. 1854,
-p. 53-54; ce passage se trouve au t. II, p. 112-114 des
-<i>Mémoires</i> complets, E. Dentu, 1866, in-8º.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_420"></a>[Pg 420]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Le comte d'Artois venait de faire dans Paris une
-entrée triomphale. Il n'y manquait rien qu'une belle
-parole, sans doute dans tous les cœurs, mais qui
-n'en était pas sortie. M. Beugnot avait suivi le prince
-partout. Il ne le quitta que sur les onze heures du
-soir, pour aller chez M. de Talleyrand: «Je le
-trouvai, dit-il, s'entretenant de la journée avec
-MM. Pasquier, Dupont de Nemours et Anglès. On
-s'accordait à la trouver parfaite. M. de Talleyrand
-rappela qu'il fallait un article au <i>Moniteur</i>. Dupont
-s'offrit de le faire.&mdash;«Non pas, reprit M. de Talleyrand,
-vous y mettriez de la poésie: je vous
-connais; Beugnot suffit pour cela; qu'il passe
-dans la bibliothèque, et qu'il broche bien vite un
-article pour que nous l'envoyions à Sauvo.» Je
-me mets à la besogne, qui n'était pas fort épineuse;
-mais, parvenu à la mention de la réponse du
-prince à M. de Talleyrand, j'y suis embarrassé.
-Quelques mots échappés à un sentiment profond
-produisent de l'effet, par le ton dont ils sont prononcés,
-par la présence des objets qui les ont provoqués;
-mais quand il s'agit de les traduire sur le
-papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus
-que froids, et trop heureux s'ils ne sont pas ridicules.
-Je reviens à M. de Talleyrand, et je lui fais part
-de la difficulté.&mdash;«Voyons, me repond-il, qu'a<span class="pagenum"><a id="Page_421"></a>[Pg 421]</span>
-dit Monsieur?&mdash;Je n'ai pas entendu grand'chose;
-il me paraissait ému, et fort curieux de continuer
-sa route.&mdash;Mais si ce qu'il a dit ne vous convient
-pas, faites-lui une réponse.&mdash;Et comment
-faire un discours que Monsieur n'a pas tenu?&mdash;La
-difficulté n'est pas là: faites-le bon, convenable
-à la personne et au moment, et je vous promets
-que Monsieur l'acceptera, et si bien, qu'au
-bout de deux jours il croira l'avoir fait; et il l'aura
-fait; vous n'y serez plus pour rien.&mdash;A la bonne
-heure!»</p>
-
-<p>«Je rentre, j'essaye une première version, et je
-l'apporte à la censure.&mdash;«Ce n'est pas cela, dit
-M. de Talleyrand. Monsieur ne fait point d'antithèses,
-et pas la plus petite fleur de rhétorique.
-Soyez court, soyez simple, et dites ce qui convient
-davantage à ceux qui parlent et à ceux qui écoutent:
-voilà tout.&mdash;Il me semble, reprit M. Pasquier,
-que ce qui agite bon nombre d'esprits est
-la crainte des changements que doit occasionner
-le retour des princes de la maison de Bourbon;
-il faudrait peut-être toucher ce point, mais avec
-délicatesse.&mdash;Bien! et je le recommande,» dit
-M. de Talleyrand.</p>
-
-<p>«J'essaye une nouvelle version, et je suis renvoyé
-une seconde fois, parce que j'ai été trop long et que<span class="pagenum"><a id="Page_422"></a>[Pg 422]</span>
-le style est apprêté. Enfin j'accouche de celle qui
-est au <i>Moniteur</i>, et où je fais dire au prince: «Plus
-de divisions, la paix et la France; je la revois enfin!
-<i>et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un
-Français de plus!</i>»&mdash;«Pour cette fois, je me
-rends, reprit enfin le grand censeur: c'est bien là le
-discours de Monsieur, et je vous réponds que c'est
-lui qui l'a fait; vous pouvez être tranquille à présent.»</p>
-
-<p>«Et en effet, le mot fit fortune, les journaux
-s'en emparèrent comme d'un à-propos heureux; on
-le reproduisit aussi comme un engagement pris par
-le prince, et le mot du <i>Français de plus</i> devint le
-passeport obligé des harangues qui vinrent pleuvoir
-de toutes parts. Le prince ne dédaigna pas
-de le commenter dans ses réponses, et la prophétie
-de M. de Talleyrand fut complètement réalisée<a id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor">[675]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_675" href="#FNanchor_675" class="label">[675]</a> «M. le comte d'Artois, est-il dit dans la <i>Revue rétrospective</i>
-(2<sup>e</sup> série, t. IX, p. 459), lisant le lendemain le récit
-de son entrée, s'écria: «Mais je n'ai pas dit cela!» On
-lui fit observer qu'il était nécessaire qu'il l'eût dit, et la
-phrase demeura historique.»</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est le cas de le répéter avec l'auteur d'un article<a id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor">[676]</a>
-où le sujet qui nous occupe se trouve en partie<span class="pagenum"><a id="Page_423"></a>[Pg 423]</span>
-ébauché: «Les passions politiques favorisent en général
-merveilleusement l'adoption de ces fables.» Il
-cite ensuite à l'appui un exemple dont nous ferons
-notre profit. «Quel est, dit-il, l'avocat de la Restauration
-qui n'est pas plus certain que M. Séguier
-que ce magistrat répondit à une demande venant de
-haut: <i>La Cour rend des arrêts et non pas des services!</i>
-M. Séguier, en effet, répétait à qui voulait
-l'entendre qu'il n'avait rien dit de pareil<a id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor">[677]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_676" href="#FNanchor_676" class="label">[676]</a> <i>Revue rétrosp.</i>, 2<sup>e</sup> série, <i>ibid.</i></p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_677" href="#FNanchor_677" class="label">[677]</a> Dans une lettre qu'il écrivit, le 28 novembre 1828,
-à M. de Peyronnet, garde des sceaux, le président Séguier
-protesta, de la façon la plus digne, contre ces paroles que
-lui avait prêtées le sténographe des journaux, «en les arrangeant,
-dit-il, à son idée». Depuis, le sténographe avoua
-lui-même son invention. La lettre du président, qu'on a
-rappelée dans quelques journaux des premiers jours de
-décembre 1864, à propos du plaidoyer de M. Berryer au
-procès dit <i>des Treize</i>, où le fameux <i>mot</i> se trouvait encore
-cité, a été reproduite textuellement dans l'<i>Histoire de Louis-Philippe</i>
-par M. Crétineau-Joly.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce que M. Beugnot nous a raconté tout à l'heure
-prouve qu'il n'est pas aussi facile qu'on le croit de
-faire un <i>mot</i> historique. Il faut s'y prendre à plusieurs
-fois pour le bien frapper et lui donner son empreinte:
-ce produit prétendu de l'improvisation la plus spontanée
-ne s'improvise jamais.</p>
-
-<p>M. de Chateaubriand, qui <i>ratissa</i> si bien, il nous
-l'a dit, la célèbre phrase de M. de Montlosier, dut<span class="pagenum"><a id="Page_424"></a>[Pg 424]</span>
-lui-même laisser <i>ratisser</i> les siennes. Celle qu'il fit
-sur la chute de M. Decazes, après l'assassinat du
-duc de Berry, ne fut pas, de premier jet, telle qu'elle
-est restée. Il fallut l'émonder un peu. «M. de Vitrolles
-m'a raconté, dit M. de Marcellus, que M. de
-Chateaubriand ayant apporté au bureau du <i>Conservateur</i>
-l'article où se trouvait cette terrible parole:
-«Les pieds lui ont glissé dans le sang,» elle était
-sur le manuscrit suivie de celle-ci: «Le torrent de
-nos larmes l'a emporté;» et comme on fit observer
-à l'écrivain que l'image ainsi délayée perdait de
-son énergie, il biffa tout d'un trait le torrent; mais
-s'il effaça, sans murmurer, le second membre de la
-phrase, il n'a jamais regretté le premier, ni ce qu'il
-appelait la chute du favori<a id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor">[678]</a>.» Fidèle en tout,
-même à ses inimitiés, M. de Chateaubriand n'oubliait
-jamais le <i>mot</i> fait par lui ou par d'autres contre
-les hommes qu'il n'aimait pas. Il a mis dans les
-<i>Mémoires d'outre-tombe</i><a id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor">[679]</a> celui du marquis de Lauderdale<a id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor">[680]</a>
-sur M. de Talleyrand. Il se contenta d'affaiblir
-l'expression, et d'écrire: «C'est de la <i>boue</i>
-dans un bas de soie.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_678" href="#FNanchor_678" class="label">[678]</a> Marcellus, <i>Chateaubriand et son temps</i>, p. 243.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_679" href="#FNanchor_679" class="label">[679]</a> T. V, p. 402.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_680" href="#FNanchor_680" class="label">[680]</a> On l'attribue aussi à Fox.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_425"></a>[Pg 425]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Les changements subis par la phrase que le gouvernement
-de Juillet se donna pour mot d'ordre
-sont une preuve de l'influence qu'une simple particule
-peut avoir en pareil cas. Entre l'adjectif numéral
-<i>une</i> et l'article <i>la</i>, certes la différence n'est pas
-grande lorsqu'il s'agit d'une phrase ordinaire. Cette
-fois, il y eut presque entre les deux assez de place
-pour une révolution; tant il est vrai, comme l'a dit
-Montaigne, que la plupart des troubles de ce monde
-sont grammairiens.</p>
-
-<p>«Le duc d'Orléans, dit M. Guizot<a id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor">[681]</a>, en acceptant,
-le 31 juillet, la lieutenance générale du royaume,
-avait terminé sa première proclamation par ces
-mots: <i>La Charte sera désormais une vérité.</i> Cette
-reconnaissance implicite de la Charte, même pour
-la réformer, déplut à quelques-uns des commissaires
-qui s'étaient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais à
-quel moment précis, ni par quels moyens, ils y
-firent substituer, dans le <i>Moniteur</i> du 2 août, cette
-absurde phrase: <i>Une charte sera désormais une vérité</i>:
-altération que le <i>Moniteur</i> du lendemain, 3 août,
-démentit par un <i>erratum</i> formel.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_681" href="#FNanchor_681" class="label">[681]</a> <i>Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps</i>, t. II,
-p. 22.</p>
-
-</div>
-
-<p>Ce temps-là n'est pas éloigné, et, cependant, l'un<span class="pagenum"><a id="Page_426"></a>[Pg 426]</span>
-de ceux qui s'y trouvèrent pour une grande part,
-qui aurait dû tout connaître, tout voir, nous déclare
-dès le premier fait: «Je ne sais ni comment
-il eut lieu, ni par qui, ni à quel moment.» Comptez
-donc après cela sur l'histoire et sur les historiens!
-Tout nuit à la manifestation de la vérité.
-Chaque événement qu'on cherche à bien connaître
-rencontre son obstacle. Ici, c'est l'absence du témoignage
-qui ferait autorité; là, une réticence; ailleurs,
-l'oubli complet.</p>
-
-<p>S'il en est ainsi pour les faits, jugez pour les
-<i>mots</i>, qui sont de leur nature si essentiellement
-fugitifs. <i>Verba volant</i>, dit le proverbe, et ceux qui
-s'envolent le mieux sont les <i>mots</i> historiques. S'ils
-restent, ce n'est jamais tout entiers, toujours quelque
-chose en échappe. Se souvient-on du texte, on
-oublie par qui il fut formulé, et à quel moment.</p>
-
-<p>D'où vient: «Noblesse oblige»? Bien peu
-vous diront: de M. de Lévis<a id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor">[682]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_682" href="#FNanchor_682" class="label">[682]</a> Madame de Girardin, <i>Lettres parisiennes</i>, I<sup>re</sup> édit.,
-p. 145.&mdash;M. de La Borde, après avoir posé une question
-sur ce <i>mot</i>, dans l'<i>Annuaire-Bulletin de la Société de
-l'histoire de France</i> (avril 1835), n'ayant pas eu de réponse
-satisfaisante, prit le parti de conclure, à l'une des
-séances suivantes de la Société, que le <i>mot</i> était réellement
-la devise créée par M. de Lévis. (<i>L'Intermédiaire</i>, t. II,
-p. 596.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_427"></a>[Pg 427]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Cherchez qui a dit le fameux: «Où est la
-femme?» ce mot si vrai sur l'action constante des
-femmes dans tout ce que tente l'homme: les uns
-vous répondront: C'est M. de Sartine; d'autres:
-C'est un procureur du roi, ou un juge d'instruction;
-ou bien: C'est le fameux Jakal des <i>Mohicans de Paris</i>.
-Personne ne vous dira: Ce n'est qu'un proverbe
-espagnol, arrangé et purifié par le roi Charles III,
-qui, vers la fin, selon Ch. Didier, se contentait
-même de dire: «Comment s'appelle-t-elle<a id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor">[683]</a>?»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_683" href="#FNanchor_683" class="label">[683]</a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> sept. 1845, p. 822.</p>
-
-</div>
-
-<p>Interrogez pour savoir qui a dit le premier que
-«le divorce est le sacrement de l'adultère;» et je
-mets en fait que nul ne vous dira: Le <i>mot</i> est du
-poète Guichard<a id="FNanchor_684" href="#Footnote_684" class="fnanchor">[684]</a>. Mais ne nous perdons pas dans
-ces inconnus; allons aux plus nouveaux, aux plus
-célèbres; les réponses n'arriveront pas plus vite.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_684" href="#FNanchor_684" class="label">[684]</a> <i>Journal de Paris</i>, fév. 1797.</p>
-
-</div>
-
-<p>«S'il vient chez nous, tout ira bien; s'il vient
-chez lui, tout ira mal,» a-t-on bien des fois répété
-quand Louis XVIII rentra en France. Qui avait dit
-le <i>mot</i> le premier? Fournier-Verneuil le journaliste<a id="FNanchor_685" href="#Footnote_685" class="fnanchor">[685]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_685" href="#FNanchor_685" class="label">[685]</a> <i>V.</i> ses <i>Curiosités et Indiscrétions</i>, in-8º, p. 144.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Le Congrès ne marche pas, mais il danse;»
-très joli <i>mot</i> encore, le meilleur même qu'on ait fait<span class="pagenum"><a id="Page_428"></a>[Pg 428]</span>
-sur les joyeuses lenteurs du Congrès de Vienne;
-qui l'a dit? Le vieux prince de Ligne, «que le Congrès
-enterra, sans cesser de danser<a id="FNanchor_686" href="#Footnote_686" class="fnanchor">[686]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_686" href="#FNanchor_686" class="label">[686]</a> <i>V.</i> un art. de M. Cuvillier-Fleury, <i>Journal des Débats</i>,
-5 février 1861.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Il y a de l'écho en France quand on prononce
-ici les mots d'honneur et de patrie.» De qui cette
-phrase? Du général Foy à la Chambre, le 30 décembre
-1820<a id="FNanchor_687" href="#Footnote_687" class="fnanchor">[687]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_687" href="#FNanchor_687" class="label">[687]</a> A propos des réclamations de M. Marié-Duplan contre
-la réduction de son traitement de légionnaire.</p>
-
-</div>
-
-<p>«Malheureuse France! malheureux roi!» Qui
-a écrit cela deux jours après la nomination du
-ministère Polignac? Étienne Béquet, dans le <i>Journal
-des Débats</i>.</p>
-
-<p>«Le roi règne et ne gouverne pas.» De qui cette
-formule? où et quand fut-elle écrite? Elle est de
-M. Thiers journaliste; c'est dans un des premiers
-numéros du <i>National</i>, fondé le 1<sup>er</sup> janvier 1830,
-qu'elle parut. Ainsi l'expression la plus nette du
-gouvernement constitutionnel fut formulée sous
-l'œil même du plus inconstitutionnel des pouvoirs,
-déjà prêt à violer la Constitution, et à en mourir.</p>
-
-<p>«Nous dansons sur un volcan!» Où, quand et
-par qui cela a-t-il été dit? Par M. de Salvandy, vers<span class="pagenum"><a id="Page_429"></a>[Pg 429]</span>
-le même temps, à une fête du duc d'Orléans<a id="FNanchor_688" href="#Footnote_688" class="fnanchor">[688]</a>.
-«Le 31 mai, dit M. Guizot<a id="FNanchor_689" href="#Footnote_689" class="fnanchor">[689]</a>, il donnait à son beau-frère,
-le roi de Naples, arrivé depuis peu à Paris,
-une fête au Palais-Royal; le roi Charles X et toute
-la famille royale y assistaient; la magnificence était
-grande, la réunion brillante et très animée. «Monseigneur,
-dit au duc d'Orléans, en passant près
-de lui, M. de Salvandy, ceci est une fête toute
-napolitaine; nous dansons sur un volcan.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_688" href="#FNanchor_688" class="label">[688]</a> M. de Salvandy a lui-même raconté le fait et le <i>mot</i>
-dans le <i>Livre des cent et un</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 398.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_689" href="#FNanchor_689" class="label">[689]</a> <i>Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps</i>, t. II,
-p. 13.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le volcan fit irruption deux mois après, et il en
-sortit le règne du <i>Juste milieu</i>.</p>
-
-<p>Juste milieu! encore un <i>mot</i> qui a son histoire,
-connue dans le temps, inconnue aujourd'hui. Il est
-de Louis-Philippe, à qui, plus qu'à tout autre, il
-appartenait de créer cette étiquette de son règne.
-«Nous chercherons, dit-il, dès les premiers jours,
-aux députés de Gaillac, à nous tenir dans un <i>juste
-milieu</i> également éloigné des abus du pouvoir royal
-et des excès du pouvoir populaire.»</p>
-
-<p>Les <i>mots</i> dits par un roi courant risque d'être
-oubliés ou prêtés à d'autres, il est naturel que les
-oublis et les changements d'attribution soient faciles<span class="pagenum"><a id="Page_430"></a>[Pg 430]</span>
-quand il s'agit de paroles tombées de la tribune des
-Chambres. Il y eut là toujours confusion de <i>mots</i>,
-comme à Babel confusion de langues.</p>
-
-<p>A qui de ce temps-là rendre l'axiome si bien en
-faveur: «Laissez passer, laissez faire»? A personne.
-Le mot était fait depuis un siècle<a id="FNanchor_690" href="#Footnote_690" class="fnanchor">[690]</a>; restait à
-l'appliquer; on n'y manqua pas. Celui-ci qui précéda,
-qui appela les mesures de rigueur: «La légalité
-nous tue,» est de M. Viennet, à la séance du
-29 mars 1833<a id="FNanchor_691" href="#Footnote_691" class="fnanchor">[691]</a>. Peu de personnes s'en souviennent;
-on a bien oublié déjà que le <i>mot</i>: «L'Empire est
-fait,» si prophétique, le 17 novembre 1851, est de
-M. Thiers. La prophétie accomplie, on n'en a plus
-mémoire.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_690" href="#FNanchor_690" class="label">[690]</a> Le mot est de Quesnay. Il lui fut pris par Smith,
-pour son <i>Traité de la richesse des nations</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_691" href="#FNanchor_691" class="label">[691]</a> <i>Œuvres</i> de Carrel, t. III, p. 383.</p>
-
-</div>
-
-<p>Si pourtant il me fallait choisir, j'aimerais mieux
-l'oubli que l'erreur; l'oubli peut être une absolution,
-l'erreur est toujours une injustice. En est-il une
-plus grande que celle qui, pour une légère ressemblance
-de nom, rejette sur un La Rochefoucauld
-l'odieux de la mesure qui fit décapiter la Colonne
-de son empereur de bronze? L'ordre fut donné,
-non par M. de La Rochefoucauld, mais par M. de<span class="pagenum"><a id="Page_431"></a>[Pg 431]</span>
-Rochechouart, «aide de camp de S. M. l'empereur
-de Russie, commandant la place de Paris<a id="FNanchor_692" href="#Footnote_692" class="fnanchor">[692]</a>».</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_692" href="#FNanchor_692" class="label">[692]</a> L. Paris, <i>Cabinet histor.</i>, mars 1857, p. 79-80.&mdash;Un
-autre La Rochefoucauld, le comte Gaëtan de La Rochefoucauld-Liancourt,
-fut victime d'une mystification cruelle,
-à propos de son recueil de fables publié en 1800, où il
-avait repris le sujet du <i>Chêne et le Roseau</i>. On prétendit
-qu'il avait mis en note: «J'apprends à l'instant que ce
-sujet a été traité par un certain La Fontaine.» Il s'en est
-plus d'une fois défendu, avec raison, notamment dans une
-lettre à M. Mennechet. <i>V.</i> les <i>Mélanges tirés des autogr.</i> de
-M. Fossé-Darcosse, p. 409.</p>
-
-</div>
-
-<p>Dans un tout autre ordre de faits, trouvez-vous
-une injustice comparable à l'erreur qui s'est perpétuée
-au sujet du <i>Pont d'Arcole</i>?</p>
-
-<p>Le 28 juillet 1830, a-t-on dit, écrit, imprimé
-partout, un jeune homme se précipita sur le pont
-de la Grève, un drapeau à la main, en s'écriant:
-«Souvenez-vous que je m'appelle Arcole;» à ces
-mots, il tomba frappé à mort. Cherchez sur la
-colonne de Juillet le nom d'Arcole, il n'y est pas.
-C'est qu'en effet celui qui planta le drapeau sur le
-pont ne se nommait pas ainsi: il s'appelait Jean
-Fournier. Une gravure du temps le constate<a id="FNanchor_693" href="#Footnote_693" class="fnanchor">[693]</a>, et son
-nom est sur la colonne, où l'on avait eu si bien raison
-d'oublier l'autre. Cela n'empêcha pas que le pont<span class="pagenum"><a id="Page_432"></a>[Pg 432]</span>
-ait gardé son premier baptême. Il est vrai que si l'on
-songe au courage d'Augereau sur un autre pont
-d'Arcole, on trouve que ce nom n'est pas plus mal
-choisi que celui des ponts d'Iéna, d'Austerlitz, de
-l'Alma et de Solferino.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_693" href="#FNanchor_693" class="label">[693]</a> Les gravures répandent l'erreur plus qu'elles ne la
-détruisent. Combien de <i>mots</i> nous viennent de Charlet!
-Celui de Jean Coluche, le factionnaire d'Ebersberg, à Napoléon:
-«On ne passe pas, quand bien même qu'encore
-tu serais le petit caporal,» n'est vrai qu'à moitié, en
-dépit des estampes. Il dit seulement: «On ne passe pas!»
-<i>V.</i> l'<i>Illustration</i> de 1846, et le <i>Journal du Loiret</i>, 29 août
-1862.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_433"></a>[Pg 433]</span></p>
-
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LXIV">LXIV</h2>
-</div>
-
-
-<p>Peu de <i>mots</i> dits pendant la Restauration eurent
-autant de succès que la fameuse phrase de M. Dupin,
-dans le <i>Procès de tendance</i> de 1825, par laquelle il
-comparait l'institut des Jésuites à <i>une épée dont la
-poignée est à Rome et la pointe partout</i>. Ce n'était
-pourtant pas une chose bien neuve. D'Aubigné avait
-déjà dit cela presque dans les mêmes termes à la fin
-du <span class="allsmcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_694" href="#Footnote_694" class="fnanchor">[694]</a>. J.-B. Rousseau, qui trouva la phrase
-du vieux huguenot dans un bouquin, où nous l'avons
-lue nous-même, écrit, le 25 mars 1716, à Brossette:
-«J'ay vu dans un petit livre, l'<i>Anti-Coton</i><a id="FNanchor_695" href="#Footnote_695" class="fnanchor">[695]</a>, que la<span class="pagenum"><a id="Page_434"></a>[Pg 434]</span>
-Société de Jésus est <i>une épée dont la lame est en France
-et la poignée à Rome</i><a id="FNanchor_696" href="#Footnote_696" class="fnanchor">[696]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_694" href="#FNanchor_694" class="label">[694]</a> Meyer, <i>Galerie du XVI<sup>e</sup> siècle</i>, t. II, p. 355.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_695" href="#FNanchor_695" class="label">[695]</a> <i>Anti-Coton, ou Réfutation de la lettre déclaratoire du
-Père Coton</i>, etc., 1610, in-18º, p. 73. Le <i>mot</i> que J.-B.
-Rousseau modifie un peu y est donné comme venant d'un
-«Polonois».</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_696" href="#FNanchor_696" class="label">[696]</a> Ce qui n'était d'ailleurs, sous une autre image, que la
-pensée de Minutius Felix dans l'<i>Octavius</i>, pensée que Bartoli
-avait donnée pour devise à saint Ignace, fondateur de
-l'ordre: «Le soleil est attaché au ciel, mais il est répandu
-sur toute la terre.»&mdash;J'avais pu penser que M. Dupin,
-dans sa plaidoirie, avait donné la phrase comme une citation;
-mais la manière dont il l'a reproduite dans ses <i>Mémoires</i>
-(t. I<sup>er</sup>, p. 215) prouve qu'il veut faire croire qu'elle
-est bien de son cru. C'est donc un petit emprunt tacite à
-enregistrer avec ceux qu'il fit, pour son <i>Précis historique du
-droit romain</i>, à Heineccius, à Bossuet, et dont on l'a convaincu,
-preuves en main, dans la brochure: <i>Chiquenaude
-sur le nez de M. Dupin</i>, par Menippe (Giampietri), 1850,
-in-12. Il aurait eu plus de peine à s'en justifier que du
-mot: <i>Chacun chez soi, chacun pour soi</i>, que M. L. Blanc (<i>Histoire
-de Dix Ans</i>, t. II, p. 139) lui avait désobligeamment
-prêté, et dont il a pleinement démontré la fausseté dans
-ses <i>Mémoires</i>, t. II, p. 267-269.</p>
-
-</div>
-
-<p>Le plus curieux de l'affaire, c'est que le <i>mot</i> anti-jésuite
-prit la forme définitive que M. Dupin lui
-laissa, et qu'il doit garder, de la main d'un abbé,
-qui se plaignait parfois qu'on dît du mal de la Société
-de Jésus, dont il avait fait partie. «J'osai dire,
-écrit Diderot à mademoiselle Voland<a id="FNanchor_697" href="#Footnote_697" class="fnanchor">[697]</a>, qu'à juger
-de ces hommes (les jésuites) par leur histoire,<span class="pagenum"><a id="Page_435"></a>[Pg 435]</span>
-c'était une troupe de fanatiques commandée despotiquement
-par un chef machiavéliste. L'abbé Raynal
-ne fut pas content de ma définition, quoiqu'il ait
-imprimé dans un de ses ouvrages que <i>la Société de
-Jésus est une épée dont la poignée est à Rome et la pointe
-partout</i>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_697" href="#FNanchor_697" class="label">[697]</a> <i>Œuvres choisies</i> de Diderot, édit. F. Génin, 1856, in-12,
-p. 298.</p>
-
-</div>
-
-<p>N'est-ce pas le <i>mot</i> de d'Aubigné? N'est-ce pas
-aussi celui de M. Dupin? Ainsi, toujours de vieux
-traits refondus, reforgés, refourbis!</p>
-
-<p>L'esprit si renommé de M. de Talleyrand en est fait
-presque tout entier. On a donné de lui, dans le
-<i>Mercure du XIX<sup>e</sup> siècle</i><a id="FNanchor_698" href="#Footnote_698" class="fnanchor">[698]</a>, sous le titre de <i>Talleyrandana</i>,
-un recueil de bons mots qu'on a étendu ensuite en
-un petit volume qui s'appelle <i>Album perdu</i><a id="FNanchor_699" href="#Footnote_699" class="fnanchor">[699]</a>: tout
-ce qui s'y trouve, ou peu s'en faut, se lit déjà dans
-une foule de livrets plus ou moins centenaires. On
-en a changé un peu la rédaction, on les a appliqués
-à des noms nouveaux: le procédé du rajeunissement
-n'a pas été plus loin.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_698" href="#FNanchor_698" class="label">[698]</a> T. XXXIII, p. 402.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_699" href="#FNanchor_699" class="label">[699]</a> 1829, in-12.&mdash;Ce petit volume est rare. L'exemplaire
-que nous possédons vient du docteur Koreff, autre
-grand diseur de bons mots, qui dut faire, lui aussi, son
-profit de tous ceux qu'on prêtait à M. de Talleyrand.
-C'est, vous le voyez, un ricochet d'emprunts à n'en plus
-finir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_436"></a>[Pg 436]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Sur une lettre de M. de Talleyrand, datée de
-Londres, le 17 septembre 1831, se trouve une note
-bien curieuse, écrite de la main même du frère de
-ce grand chercheur d'esprit. On y apprend que pour
-tout bréviaire l'ex-évêque d'Autun lisait, quoi? L'<i>Improvisateur
-français</i><a id="FNanchor_700" href="#Footnote_700" class="fnanchor">[700]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_700" href="#FNanchor_700" class="label">[700]</a> <i>Catalogue d'une intéressante collection d'autographes
-composant le cabinet</i> de feu M. l'abbé Lacoste. Paris, 1840,
-in-8º, p. 79, nº 711.</p>
-
-</div>
-
-<p>C'est nous livrer tout entier le secret de l'esprit
-de M. de Talleyrand, secret que d'ailleurs nous
-avions entrevu déjà. L'<i>Improvisateur</i> est, pour que
-vous le sachiez, un recueil d'anecdotes et de bons
-mots en vingt et un volumes in-douze, disposés par
-ordre alphabétique, pour plus de commodité. Vingt
-et un volumes! Au débit que faisait M. de Talleyrand,
-il ne lui fallait pas moins.</p>
-
-<p>Avant cette découverte, le recueil me semblait
-avoir un titre étrange; mais quand je vis par là de
-quelle utilité il peut être pour qui veut <i>improviser</i> de
-l'esprit à coup sûr, à heure dite, je trouvai que ce
-titre était, au contraire, ce qu'il y avait peut-être de
-plus spirituel dans la collection.</p>
-
-<p>M. de Talleyrand était souvent approvisionné
-d'esprit avec moins de peine encore, plus gratuitement.
-Il lui en arrivait de partout, sans qu'il y songeât,<span class="pagenum"><a id="Page_437"></a>[Pg 437]</span>
-sans même qu'il le sût; aussi, pour mon
-compte, je ne regarde comme étant bien à lui que
-les <i>mots</i> qu'il a dits publiquement. Ils sont rares.
-En voici un toutefois qu'on trouve dans un de ses
-meilleurs discours, prononcé à la Chambre des pairs
-en 1821: «Je connais quelqu'un qui a plus d'esprit
-que Napoléon, que Voltaire, que tous les ministres
-présents et futurs: c'est l'opinion<a id="FNanchor_701" href="#Footnote_701" class="fnanchor">[701]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_701" href="#FNanchor_701" class="label">[701]</a> Cette phrase, qui est restée, eut un très grand succès.
-(<i>Journal anecdot. de madame Campan....</i> 1824, in-8º,
-p. 81.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Suivant Stendhal<a id="FNanchor_702" href="#Footnote_702" class="fnanchor">[702]</a>, c'est aussi M. de Talleyrand
-qui aurait dit: «La vie privée d'un citoyen doit
-être murée.» Je l'admets; il y avait prudence, pour
-le diplomate, à se faire ainsi l'apôtre de la discrétion.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_702" href="#FNanchor_702" class="label">[702]</a> Lettre à M. Colomb, du 31 oct. 1823. (<i>Correspondance</i>,
-1855, in-18, I<sup>re</sup> part., p. 249.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Je crois aussi volontiers, sous la garantie de
-M. Sainte-Beuve<a id="FNanchor_703" href="#Footnote_703" class="fnanchor">[703]</a>, que le fameux: «N'ayez pas de
-zèle<a id="FNanchor_704" href="#Footnote_704" class="fnanchor">[704]</a>» est de M. de Talleyrand.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_703" href="#FNanchor_703" class="label">[703]</a> <i>Critiques et portraits</i>, t. III, p. 324.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_704" href="#FNanchor_704" class="label">[704]</a> Ce n'est en somme que le conseil du ministre Chesterfield
-à un résident de ses amis: «<i>Temper!</i> lui disait-il,
-<i>temper!</i> pas de vivacité.» (Philarète Chasle, <i>Revue des
-Deux-Mondes</i>, 15 décembre 1845, p. 919.)</p>
-
-</div>
-
-<p>Tout <i>mot</i> bien venu prenait son nom pour enseigne,<span class="pagenum"><a id="Page_438"></a>[Pg 438]</span>
-et ainsi recommandé ne faisait que mieux son chemin,
-en raison de cette nonchalante habitude des
-causeurs, que Nodier définit ainsi: «C'est le propre
-de l'érudition populaire de rattacher toutes ses connaissances
-à un nom vulgaire<a id="FNanchor_705" href="#Footnote_705" class="fnanchor">[705]</a>.» Un <i>mot</i> ne lui
-venait quelquefois à lui-même que harassé, défloré.
-L'apprenant après tout le monde, il en riait naïvement
-comme d'une nouveauté, quand chacun était
-las d'en rire. «Mais c'est de vous!» lui disait-on.
-Si le <i>mot</i> en valait la peine, il laissait dire et ne
-reniait pas la paternité. C'est à peu près ainsi qu'aux
-Cent-Jours il apprit par un compliment de M. de
-Vitrolles que le fameux: <i>C'est le commencement de
-la fin</i>, mot de situation s'il en fut jamais, était de
-lui, Talleyrand. Il l'avait trouvé fort juste; il l'endossa
-donc très volontiers<a id="FNanchor_706" href="#Footnote_706" class="fnanchor">[706]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_705" href="#FNanchor_705" class="label">[705]</a> <i>Questions de littérature légale</i>, p. 68.&mdash;«L'homme
-qu'on choisit ainsi pour lui faire endosser l'esprit de tout
-le monde est pour les badauds de Paris, lit-on dans la <i>Revue
-britannique</i> (octob. 1840, p. 316), ce que la statue de Pasquin
-est pour les oisifs de Rome, une sorte de monument
-banal où chacun s'arroge le droit d'afficher ses saillies bonnes
-ou mauvaises.»</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_706" href="#FNanchor_706" class="label">[706]</a> Nous devons la connaissance de ce fait à notre savant
-ami Audibert, qui le tenait de M. de Vitrolles lui-même.&mdash;En
-pareil cas, madame du Deffand y mettait plus de
-conscience. Sur un <i>mot</i> du roi de Prusse, au sujet des philosophes
-qui <i>abattent la forêt des préjugés</i>, on prétendait
-qu'elle avait dit: <i>Ah! voilà donc pourquoi ils nous débitent
-tant de fagots.</i> Elle trouva le mot joli, mais elle n'écrivit
-pas moins à Walpole qu'il n'était pas d'elle, et que tout
-ce qu'elle pouvait faire pour cet enfant perdu de l'esprit,
-c'était de «l'adopter». (<i>Correspondance</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 222.)
-L'abbé de Feller (article <span class="smcap">d'Alembert</span>) le lui attribue pourtant
-toujours, et le lui fait décocher à l'adresse du grand
-encyclopédiste: c'est ajouter une erreur à une autre, car
-l'on sait que d'Alembert était le seul qu'elle exceptât de son
-éloignement bien connu pour la plupart des philosophes.
-(<i>Correspondance</i>, t. IV, p. 224.)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_439"></a>[Pg 439]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Endossa-t-il de même la responsabilité de celui-ci:
-«La mort du duc d'Enghien est plus qu'un crime,
-c'est une faute»? J'en doute, comme en a douté
-M. de Vaulabelle, qui nie absolument que M. de Talleyrand
-ait pu le dire<a id="FNanchor_707" href="#Footnote_707" class="fnanchor">[707]</a>. Sa part avait été trop grande
-en cette sinistre affaire pour qu'il y vît un crime et
-moins encore une faute<a id="FNanchor_708" href="#Footnote_708" class="fnanchor">[708]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_707" href="#FNanchor_707" class="label">[707]</a> <i>Histoire des deux Restaurations</i>, t. I, p. 80-81.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_708" href="#FNanchor_708" class="label">[708]</a> Les acteurs de ce drame n'en reparlaient que pour
-protester qu'ils n'y avaient pris aucune part, ou qu'ils avaient
-agi par force. Ce dernier argument fut celui du général
-Hulin, président de la commission qui avait jugé et condamné
-si vite. Il n'avait fait qu'obéir, disait-il, à l'injonction
-de témoins supérieurs, dont la présence le dominait.
-<i>V.</i> ses <i>Explications offertes aux hommes impartiaux</i>, 1823, in-8º,
-p. 6, 12. Malheureusement il existe une lettre écrite par
-lui un instant après la condamnation, où l'on ne trouve
-rien de pareil, sous le ton dégagé qu'il y prend. J'ai découvert
-cette lettre à la Bibliothèque nationale, <i>F<sup>s</sup> fr.</i>,
-12764, 76, et je la crois complètement inédite. P. Hulin,
-général de brigade commandant les grenadiers, l'adresse à
-son ami le général Macon, commandant les grenadiers de la
-réserve à Arras: «Vincennes, le 30 ventôse, an XII de la République.&mdash;Le
-ci-devant duc d'Enghien, arrêté et conduit
-hier au château de Vincennes, a été jugé et condamné à
-mort par une commission militaire, dont j'étais président,
-ce matin à trois heures. Je ne puis t'en écrire davantage,
-étant exténué de fatigue. Il a été exécuté de suite.</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">«<span class="smcap">P. Hulin.</span>»</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Est-ce la lettre d'un homme qui vient d'avoir la main
-forcée, et d'agir malgré lui? J'y vois bien plutôt dans le
-sans-gêne de la forme, dans la hâte qu'il a mise à écrire,
-une sorte de satisfaction de ce qu'il vient de faire: l'orgueil
-d'un premier rôle de drame, après la pièce terrible qu'il vient
-de jouer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_440"></a>[Pg 440]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Le <i>mot</i> sur les émigrés: <i>Ils n'ont rien appris ni
-rien oublié</i>, fut aussi porté au compte de l'esprit de
-M. de Talleyrand<a id="FNanchor_709" href="#Footnote_709" class="fnanchor">[709]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_709" href="#FNanchor_709" class="label">[709]</a> <i>Album perdu</i>, p. 147.</p>
-
-</div>
-
-<p>Au mois de janvier 1796, le chevalier de Panat,
-étant à Londres, avait écrit à Mallet du Pan, à l'occasion
-d'une de leurs plus folles entreprises: «Personne
-n'est corrigé; <i>personne n'a su ni rien oublier
-ni rien apprendre</i><a id="FNanchor_710" href="#Footnote_710" class="fnanchor">[710]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_710" href="#FNanchor_710" class="label">[710]</a> <i>Mémoires et Correspondance</i> de Mallet du Pan, <i>recueillis
-et mis en ordre</i> par M. A. Sayous, t. II, p. 197.</p>
-
-</div>
-
-<p>La phrase, s'adressant surtout à un journaliste, à
-un indiscret par métier, était faite pour courir. Aussi<span class="pagenum"><a id="Page_441"></a>[Pg 441]</span>
-courut-elle; mais elle égara bientôt en chemin le
-nom de son auteur.</p>
-
-<p>Comme il fallait pourtant que quelqu'un l'eût
-dite le premier, son vrai père étant perdu, on lui
-choisit pour père adoptif M. de Talleyrand, qui,
-selon sa coutume, ne refusa pas.</p>
-
-<p>Harel, lorsqu'il voulait faire la fortune d'un <i>mot</i>
-auquel il tenait, ne manquait jamais de le mettre
-sous le patronage de ce nom en crédit, à charge de
-le reprendre quand cette commandite l'aurait un peu
-fait valoir. Mais alors on ne le croyait pas toujours;
-quand il venait dire: «Ce mot est à moi,» on lui
-répondait en criant: Au voleur!</p>
-
-<p>Il mit ainsi, dans <i>le Nain jaune</i>, toujours sous le
-couvert de M. de Talleyrand, sa fameuse phrase:
-«La parole a été donnée à l'homme pour déguiser
-sa pensée<a id="FNanchor_711" href="#Footnote_711" class="fnanchor">[711]</a>.» Puis, la réputation du <i>mot</i> une fois
-faite, il voulut le réclamer<a id="FNanchor_712" href="#Footnote_712" class="fnanchor">[712]</a>; peine perdue! S'il<span class="pagenum"><a id="Page_442"></a>[Pg 442]</span>
-court encore, c'est sous le nom du malin boiteux<a id="FNanchor_713" href="#Footnote_713" class="fnanchor">[713]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_711" href="#FNanchor_711" class="label">[711]</a> M. Michaud jeune, <i>Biographie universelle</i>, l'attribue
-positivement à M. de Talleyrand. <i>V.</i> les articles <span class="smcap">Reinhardt</span>
-et <span class="smcap">Talleyrand</span>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_712" href="#FNanchor_712" class="label">[712]</a> <i>V.</i> <i>le Siècle</i> du 24 août 1846, <i>feuilleton</i> de M. de
-Fienne.&mdash;Harel n'avait pas eu beaucoup de peine à faire
-celui-là. Il se préparait déjà sans doute à son <i>Éloge de Voltaire</i>,
-et en bon prêtre, il commençait par prendre le bien
-de l'idole. Sa phrase, comme on l'a déjà dit dans le <i>Quérard</i>
-(n<sup>os</sup> 11 et 12, p. 391), en continuant à l'attribuer à M. de
-Talleyrand, se trouve presque textuellement dans ce passage
-du <span class="allsmcap">XIV</span><sup>e</sup> dialogue de Voltaire, <i>le Chapon et la Poularde</i>.
-C'est le chapon, pauvre bête à qui la misanthropie est bien
-permise, qui parle ainsi des hommes: «Ils ne se servent
-de la pensée que pour autoriser leurs injustices, et <i>n'emploient
-les paroles que pour déguiser leurs pensées</i>.»&mdash;J'ai
-lu dans un article de <i>l'Illustration</i> (2 décembre 1865) que
-l'axiome «est tout bonnement la traduction de deux vers
-anglais, de deux vers d'Young.» Il est dommage que l'auteur
-ne les ait pas cités.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_713" href="#FNanchor_713" class="label">[713]</a> «Le prince, lit-on dans la <i>Revue Britannique</i>, a pu
-se dire en mourant qu'il n'en coûte guère, les niais aidant,
-pour avoir tout l'esprit parlé de son époque.»</p>
-
-</div>
-
-<p>Pour donner à M. de Talleyrand une fin digne de
-lui, M. L. Blanc l'a fait mourir sous le coup d'un
-<i>mot</i> volé.</p>
-
-<p>Il raconte que Louis-Philippe étant venu le voir
-sur son lit d'agonie, lui demanda s'il souffrait.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, aurait répondu le moribond, oui,
-comme un damné!» et le roi aurait murmuré:</p>
-
-<p>«&mdash;Déjà!»</p>
-
-<p>«Mot que le mourant aurait entendu, ajoute
-M. L. Blanc, et dont il se serait sur-le-champ vengé,
-en donnant à une des personnes qui l'entouraient
-des indications secrètes et redoutables<a id="FNanchor_714" href="#Footnote_714" class="fnanchor">[714]</a>!»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_714" href="#FNanchor_714" class="label">[714]</a> <i>Histoire de Dix Ans</i>, t. V, p. 290.&mdash;On n'a pas oublié
-de répéter ce joli mensonge dans l'<i>Histoire de Louis-Philippe</i>,
-par M. Amédée Boudin, t. II, p. 367.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_443"></a>[Pg 443]</span></p>
-
-</div>
-
-<p>Or, savez-vous d'où vient le <i>mot</i>? D'une anecdote
-qui date à peu près de 1778, que Lebrun a mise en
-épigramme<a id="FNanchor_715" href="#Footnote_715" class="fnanchor">[715]</a> et que voici racontée par M. de Lévis<a id="FNanchor_716" href="#Footnote_716" class="fnanchor">[716]</a>:</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_715" href="#FNanchor_715" class="label">[715]</a> <i>Œuvres</i> de Lebrun, 1827, in-16, t. II, p. 192.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_716" href="#FNanchor_716" class="label">[716]</a> <i>Souvenirs</i>, 2<sup>e</sup> édit., p. 241.</p>
-
-</div>
-
-<p>«On prétend qu'il (le médecin Bouvard) répondit
-au cardinal de ***, prélat peu regretté (d'autres disent
-à l'abbé Terray), qui se plaignait de souffrir comme
-un <i>damné</i>: «Quoi! <i>déjà</i>, Monseigneur?» Pour
-moi, ajoute M. de Lévis, je crois bien qu'il a pu
-dire cela d'un de ses malades, mais non pas le lui
-répondre: les mœurs s'y opposaient.»</p>
-
-<p>Ne trouvez-vous pas que ce dernier fait va bien
-clore cette nomenclature d'erreurs, de mensonges,
-de suppositions, de faussetés, etc., et qu'il amène
-bien ce vers que je m'étais toujours promis de donner
-pour conclusion à ce petit travail:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Et voilà justement comme on écrit l'histoire!</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<h2>FIN</h2>
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_445"></a>[Pg 445]</span></p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-
-
-<h2 class="nobreak" id="TABLE_ALPHABETIQUE">TABLE ALPHABÉTIQUE</h2>
-</div>
-
-
-<table>
-<tr><td></td><td>Pages</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Abailard.</span> Ses lettres à Héloïse sont-elles<br />
-authentiques? note, </td><td>80</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses restes sont-ils réellement au cimetière du P.<br />
-Lachaise? note, </td><td>80</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Abbatucci</span> (le général). Sa retraite sur<br />
-Huningue, dont le succès est faussement attribué à<br />
-Moreau, </td><td>411</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Adam de la Halle</span>, <i>le bossu d'Arras</i>.<br />
-Etait-il bossu? note,</td><td> 4</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Aétius.</span> <i>Mot</i> sur sa mort, répété lors de la<br />
-révocation de l'Édit de Nantes, </td><td>40</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Agnès Sorel.</span> Son discours à Charles VII pour<br />
-lui donner du courage, </td><td>122-124</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Alfred le Grand.</span> Parole de ce roi qui a son<br />
-origine dans un contre-sens, note, </td><td>387</td></tr>
-
-<tr><td><i>Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la<br />
-volonté du peuple, etc.</i>, </td><td>370-373</td></tr>
-
-<tr><td><i>A moi, Auvergne, voilà l'ennemi!</i>,</td><td> 351-360</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Amyot</span> (J.). Le roman de son enfance, note,</td><td> 186</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Anne d'Autriche.</span> Mazarin lui fait ses <i>mots</i>,<br />
-note,</td><td> 265</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Annibal.</span> Sur divers faits de son histoire,</td><td> 10</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sa retraite à Capoue,</td><td> 10</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il fondit des rochers avec du vinaigre,</td><td> 10</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Antiochus Sidetès.</span> Aventure dont il est le<br />
-héros et dont on renouvelle l'histoire à l'honneur de<br />
-François I<sup>er</sup>, </td><td>38</td></tr>
-
-<tr><td><i>Après nous le déluge</i>, </td><td>339</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Arc</span> (Jeanne d'). Si elle fut bergère?, </td><td>120</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> à Reims,</td><td> 120</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Si elle fut brûlée?, </td><td>121-122</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Archimède.</span> La vérité sur son levier, </td><td>11</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Quand il dit son fameux <i>Eurêka</i>, note, </td><td>12</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Arcole</span> (le pont d'). Mensonge sur l'origine<br />
-de son nom, </td><td>431-432</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Aréna.</span> Son coup de poignard au 18 brumaire,<br />
-</td><td>410</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Armagnac</span> (les enfants d') sous l'échafaud de<br />
-leur père, </td><td>131-132</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Aristote.</span> Philippe lui écrivit-il pour le<br />
-charger de l'éducation de son fils?, </td><td>5-6</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Arria.</span> Son mot à Pœtus, note, </td><td>13</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Arteveld</span> <i>le brasseur-roi</i>, </td><td>97</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Assas</span> (le chevalier d'), </td><td>351-360</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Auteroches</span> (M. d'). Son <i>mot</i> à Fontenoy, </td><td>348-350</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Ayat</span> (comte d') commande le roulement de<br />
-tambours au pied de l'échafaud de Louis XVI, note, </td><td>382</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Bailly.</span> Son <i>mot</i> en allant au supplice, </td><td>399-400</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Barnave.</span> Son <i>mot</i> cruel, </td><td>367-368</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Bassompierre.</span> Son <i>mot</i> sur la virginité, </td><td>39</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Mensonge qu'il réfute, </td><td>242</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Bélisaire.</span> S'il fut aveugle?, </td><td>12</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Beaumarchais</span> prend toute une phrase dans le<br />
-<i>Moyen de parvenir</i>, </td><td>43 </td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Berwick.</span> Comment il fut tué, </td><td>309</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Bessière</span> dispute à Rapp le gain de la<br />
-bataille d'Austerlitz, note, </td><td>410</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Beugnot</span> (le comte). <i>Mots</i> qu'il fait, note, </td><td>418, 419-422</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Blanche de Castille.</span> Ses amours avec Thibault<br />
-de Champagne, </td><td>79</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Boileau.</span> Exagérations de son épître sur<br />
-<i>le passage du Rhin</i> et de son ode sur <i>la prise de<br />
-Namur</i>, </td><td>280-285</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Bouvard</span> (le médecin). <i>Mot</i> de lui qu'on<br />
-prête à Louis-Philippe, </td><td>442-443</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Brennus.</span> S'il prit Rome, et s'il fut vaincu<br />
-par Camille, note, </td><td>26</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Brutus.</span> Sa conduite envers ses fils jugée, </td><td>8</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Bullion.</span> Vases pleins de louis d'or qu'il<br />
-fait servir au dessert, note, </td><td>316</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Buridan.</span> La vérité de son histoire, </td><td>80-81</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cadmus.</span> Venait-il de Phénicie?, </td><td>4</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Café.</span> Si nos colonies en doivent les premiers<br />
-plants à Des Clieux, note, </td><td>328</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Ça ira</span>, mot de Franklin, origine d'un refrain<br />
-célèbre, note, </td><td>406</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Carlos</span> (don). Roman de sa vie et de sa mort,<br />
-note, </td><td>186</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cambronne.</span> Ce qu'il n'a pas dit à Waterloo, </td><td>412-414</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Caus</span> (Salomon de) à Bicêtre, </td><td>292-294</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cavaignac</span> (général). Son <i>mot</i> en quittant le<br />
-pouvoir, note, </td><td>190</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cazotte.</span> Prophétie que lui prête La Harpe,<br />
-note, </td><td>403-404</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cécrops.</span> Venait-il d'Égypte?, </td><td>4</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cèdre du Jardin des Plantes.</span> La vérité sur sa<br />
-légende, note, </td><td>328-329</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">César.</span> <i>Mot</i> qu'il n'a pas dit, </td><td>12</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> en débarquant en Afrique,<br />
-note, </td><td>97</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Mensonges des peintres au sujet de sa mort, </td><td>174</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> qu'il a dit, </td><td>225</td></tr>
-
-<tr><td><i>C'est de la boue dans un bas de soie</i>,</td><td> 424</td></tr>
-
-<tr><td><i>C'est le commencement de la fin</i>, </td><td>438</td></tr>
-
-<tr><td><i>C'est ici le chemin de Byzance</i>, note, </td><td>387-388</td></tr>
-
-<tr><td><i>C'est une croix de bois qui a sauvé le monde</i>,</td><td> 369</td></tr>
-
-<tr><td><i>Cette pauvre marquise aura bien mauvais temps</i>, </td><td>341</td></tr>
-
-<tr><td><i>Chacun chez soi, chacun pour soi</i>, note, </td><td>434</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Charlemagne.</span> Son <i>mot</i> sur les invasions des<br />
-Normands, </td><td>49-52</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ambassade que lui envoie le calife, note, </td><td>48</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>école palatine</i>, </td><td>53</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Charles VII</span> et Agnès Sorel, </td><td>122-124</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sur les débauches de sa jeunesse, </td><td>124-126</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sur un <i>mot</i> que lui aurait dit La Hire, </td><td>126</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; De quoi mourut-il?, </td><td>127-128</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Charles IX.</span> Ses vers à Ronsard, </td><td>185-191</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il a tiré sur les Huguenots?, </td><td>192-203</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> qu'on lui prête devant le cadavre de Coligny,<br />
-note, </td><td>192-193</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> contre les rebelles, </td><td>205</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses lettres aux gouverneurs des villes après la<br />
-Saint-Barthélemy, notes, </td><td>206-210</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> à Coligny blessé, </td><td>219-221</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il eut besoin de sauver la vie à son médecin A.<br />
-Paré, </td><td>222-223</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Charles X.</span> <i>Mots</i> qu'on a faits pour lui,</td><td>
-419-422</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Charles-Quint.</span> Mensonges débités sur son<br />
-compte, </td><td>18</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Discours qu'on lui prête, </td><td>171</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Chartier</span> (Alain). Ce qu'il faut croire du<br />
-baiser que lui donna la reine Marguerite d'Écosse,<br />
-note, </td><td>130</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Chateaubriand.</span> Une phrase de lui restée<br />
-célèbre, </td><td>424</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> sur M. de Talleyrand, </td><td>424</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Chénier</span> (André) et Roucher sur la charrette,</td><td>
-393-396</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; (Marie-Joseph). S'il faut l'accuser d'avoir laissé<br />
-périr son frère, note, </td><td>393-394</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Chien de Montargis.</span> Sa légende, </td><td>45-47</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Childebert</span> et <span class="smcap">Clotaire</span>. L'épée et<br />
-les ciseaux, </td><td>59</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Childéric.</span> Son mariage avec Basine, </td><td>59</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Christine</span> (la reine). Son <i>mot</i> sur la<br />
-révocation de l'édit de Nantes, </td><td>39-40</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cinq-Mars.</span> La vérité sur son crime, </td><td>250-254</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Mensonge du tableau de M. Delaroche, qui le<br />
-représente en barque avec de Thou, à la remorque de<br />
-Richelieu, note, </td><td>252-253</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Clarence.</span> Fable sur sa mort, </td><td>20</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Claude.</span> Son discours au Sénat pour les<br />
-Gaulois, note, </td><td>27</td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Clavier.</span> Sa réponse lors du procès de Moreau, </td><td> 411</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cléopâtre.</span> Histoire de sa perle fondue,</td><td> 11</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Comment elle se tua, note, </td><td>11</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Clovis.</span> Son mariage avec Clotilde,</td><td> 59</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Histoire du vase de Soissons, </td><td>59</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; La Sainte-Ampoule, </td><td>61</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son baptême, </td><td>61-63</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Coligny.</span> Véritable cause de son assassinat,</td><td>217-219</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Coluche</span> (Jean). Son <i>mot</i>: <i>On ne passe pas</i>,<br />
-note, </td><td>432</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Collé.</span> Origine très ancienne de sa pièce <i>la<br />
-Partie de chasse de Henri IV</i>, </td><td>44</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Colomb</span> (Christophe). Mensonges de Robertson à<br />
-son sujet, </td><td>17</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Combat des Trente</span> (le), </td><td>99-100</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Comnène</span> (Anne). Discours que, dans son<br />
-<i>Alexiade</i>, elle prête à Robert Guiscard, note, </td><td>74</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Condé</span> et son bâton de <i>maréchal</i> à Fribourg,</td><td> 304-305</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses paroles avant la bataille de Lens, </td><td>305-306</td></tr>
-
-<tr><td><i>Conspiration des Espagnols contre Venise</i>, roman de<br />
-Saint-Réal, note, </td><td>186</td></tr>
-
-<tr><td><i>Contre les rebelles, c'est cruauté que d'être<br />
-humain</i>, </td><td>205</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cornuel</span> (Madame). Ses <i>mots</i>, </td><td>324-325</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cossé-Brissac</span> (M. de). Son <i>mot</i> à M. de<br />
-Charolais, </td><td>345-346</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Coucy</span> (le châtelain de) et la dame de Fayel,<br />
-note, </td><td>156</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Cromwell.</span> Fable au sujet de l'exhumation de<br />
-son cadavre, </td><td>21</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il ouvrit le cercueil de Charles I<sup>er</sup>, </td><td>21</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il mourut de la pierre, </td><td>23</td></tr>
-
-<tr><td><i>Courbe ton front</i>, fier <i>Sicambre</i>, </td><td>61-63</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Curtius.</span> Sa légende, </td><td>30</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Danton.</span> Ses <i>mots</i>, note, </td><td>400</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Demonax.</span> Parole de lui qu'on prête à<br />
-Rabelais, </td><td>39</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Denys le Tyran</span> fut-il maître d'école?, </td><td>5</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Desaix.</span> Sa dernière parole, </td><td>378</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il décida la victoire à Marengo, </td><td>406</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Dindons.</span> Si nous les devons aux jésuites, </td><td> 244</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Diogène.</span> Ce qu'était son tonneau, note, </td><td>6</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Le conte de sa lanterne, note, </td><td>6</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Ducange.</span> Manuscrit de son <i>Glossaire</i>, note, </td><td>330</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Ducis.</span> <i>Mot</i> de lui, </td><td>392</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Du Deffand</span> (Madame). <i>Mot</i> qu'on lui prête<br />
-sur les philosophes, note, </td><td>438</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Duguesclin.</span> Son pieux usage avant de<br />
-combattre, </td><td>75</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Histoire des clefs déposées sur son cercueil, </td><td> 114-117</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Dupin</span> (M.). Ses plagiats, </td><td>433-435</td></tr>
-
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Edgeworth</span> (l'abbé). Ses paroles à Louis XVI<br />
-sur l'échafaud, note, </td><td>381</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> qu'il n'a pas dit, </td><td>379-382</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Édouard III.</span> <i>Mots</i> qu'on lui prête, </td><td>96-97</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et Eustache de Saint-Pierre, </td><td>100-103</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Eginhard</span> et <span class="smcap">Emma</span>. Leur histoire,
-</td><td>
-54-57</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Enfants d'Édouard.</span> S'ils furent assassinés, </td><td>20</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Ésope.</span> Était-il bossu?, </td><td>4</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Eustache de Saint-Pierre.</span> Son dévouement, </td><td>100-103</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Favras.</span> <i>Mot</i> de lui, </td><td>390</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Féraud</span>, assassiné par méprise, note, </td><td>383</td></tr>
-
-<tr><td><i>Fils de saint Louis, montez au ciel!</i>, </td><td>379-382</td></tr>
-
-<tr><td><i>Finis Poloniæ</i>, note, </td><td>414</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Florian</span> parodie un <i>mot</i> prêté à Molière, </td><td>319-320</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">François I</span><sup>er</sup>. <i>Mots</i> qu'on lui prête, </td><td>145-150, 151-154</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> de lui, prêté au roi Jean, note, </td><td>113</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son aventure à la chasse, </td><td>38</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et Madame de Chateaubriand, </td><td>155-156</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et Diane de Poitiers, </td><td>156-157</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et la belle Féronnière, </td><td>158-159</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; De quelle maladie il mourut, </td><td>160-161</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et Triboulet, </td><td>162-164</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; au lit de mort de Léonard de Vinci, </td><td>165-170</td></tr>
-
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Galilée.</span> La vérité sur sa prison, </td><td>16</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> qu'il ne dit pas, </td><td>15-16</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Geneviève</span> (Sainte). Si elle fut bergère, </td><td>120, 174</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Genlis</span> (Madame de) est la première qui<br />
-devine la vérité au sujet du mot: <i>Il n'y a plus de<br />
-Pyrénées</i>, </td><td>298-299</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Geoffrin</span> (Madame). Son <i>mot</i> sur un menteur<br />
-qui disait vrai, </td><td>298</td></tr>
-
-<tr><td><i>Gesta Dei per Francos</i>, origine de cette phrase, </td><td>107-108</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Girondins</span> (banquet des), note, </td><td>396</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Goethe.</span> Ses dernières paroles, </td><td>379</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Goujon</span> (Jean). Sa mort, </td><td>223-224</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Gracches</span> (les). La vérité sur leur <i>loi<br />
-agraire</i>, note, </td><td>9</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Gringonneur</span> (Jehan) n'inventa pas les cartes<br />
-à jouer, note, </td><td>118-119</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Guillaume le Conquérant.</span> Son <i>mot</i> en<br />
-débarquant sur le rivage d'Angleterre, note, </td><td>97</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Guiscard</span> (Robert) à Dyrrachium, note, </td><td>74</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Guise</span> (Henri, duc de). Son <i>mot</i>: <i>Ils<br />
-n'oseraient</i>, </td><td>225-226</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; (François, duc de). Son <i>mot</i> à un assassin, note, </td><td>218</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Hachette</span> (Jeanne), </td><td>137-139</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Haroun</span> (le calife). Son ambassade à<br />
-Charlemagne, note, </td><td>48</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Henri II</span> et les bas de soie, note, </td><td>244</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Henri III.</span> Anecdote qui lui est commune avec<br />
-Louis XI,</td><td> 135-136</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son éloquence, </td><td>229-230</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Henri IV.</span> Anecdotes, </td><td>33-35, 35-36, 44, 175</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; était plus vieux que Sully, </td><td>175</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses paroles à Coutras, note, </td><td>226-227</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sa lettre à Crillon,</td><td> 231-235</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Lettres à François Miron, qu'on lui attribue, note, </td><td> 235</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ce qu'il écrit au baron de Batz, à Chastellux,<br />
-note, </td><td>234-235</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il dit: <i>Paris vaut bien une messe!</i>, </td><td>236-237</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et ses chansons: <i>Charmante Gabrielle</i>; <i>Viens</i>,<br />
-<i>Aurore</i>, <i>etc.</i>, note, </td><td>242</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et le grand veneur de Fontainebleau, note, </td><td>242</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et le vin de Suresnes, </td><td>241</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et la <i>Poule au pot</i>, </td><td>244-245</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> de lui qu'on prête à Louis XIV, </td><td>377-378</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">His</span> (Charles). <i>Mot</i> qu'il doit avoir fait,<br />
-et prêté, </td><td>379-380</td></tr>
-
-<tr><td><i>Honni soit qui mal y pense</i>, </td><td>97</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Hippocrate.</span> S'il refusa les présents<br />
-d'Artaxercès, note, </td><td>6</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Hopital</span> (le chancelier de l'). Ses plaintes<br />
-après la Saint-Barthélemy, note, </td><td>214</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> qu'on lui attribue sur les Français, note, </td><td>214</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Horaces</span> et <span class="smcap">Curiaces</span>. Sur cette<br />
-légende romaine, note, </td><td>7-8</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; D'où elle vient, </td><td>29</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Horatius Coclès.</span> La vérité sur son héroïsme,<br />
-note, </td><td>26</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Hugues Capet.</span> Pourquoi on le dit fils d'un<br />
-boucher, </td><td>65-66</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><i>Il faut rendre justice, même au diable</i>, </td><td>14</td></tr>
-
-<tr><td><i>Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre</i>, </td><td>325</td></tr>
-
-<tr><td><i>Il n'y a plus de Pyrénées</i>, </td><td>297-301</td></tr>
-
-<tr><td><i>Il n'y a rien de changé en France; il n'y a qu'un<br />
-Français de plus</i>, </td><td>419-422</td></tr>
-
-<tr><td><i>Il y a de l'écho en France, quand on parle ici<br />
-d'honneur et de patrie</i>, </td><td>428</td></tr>
-
-<tr><td><i>Il y a loin du poignard d'un assassin à la poitrine<br />
-d'un honnête homme</i>, </td><td>262</td></tr>
-
-<tr><td><i>Ils n'ont rien appris, ni rien oublié</i>, </td><td>440</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Isaure</span> (Clémence), </td><td>137-138</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Jacquerie.</span> Comment on en a exagéré les<br />
-horreurs, </td><td>8</td></tr>
-
-<tr><td><i>J'ai failli attendre</i>, </td><td>310-311</td></tr>
-
-<tr><td><i>J'avais pourtant quelque chose là</i>, </td><td>393-395</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Jean</span> (le roi). <i>Mot</i> qu'on lui prête, </td><td>109-113</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Réponse que lui fit un soldat, note, </td><td>111-112</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Jean-sans-Peur.</span> Quelle était la vraie devise<br />
-du duc d'Orléans, dont il se vengea?, </td><td>119</td></tr>
-
-<tr><td><i>Je couvre tout de ma robe rouge, etc.</i>, </td><td>256</td></tr>
-
-<tr><td><i>Je meurs content; je meurs pour la liberté de mon<br />
-pays</i>, </td><td>377</td></tr>
-
-<tr><td><i>Je souffre comme un damné.&mdash;Déjà!</i>, </td><td>442-443</td></tr>
-
-<tr><td><i>Je veux laisser mes Anglais aussi libres que leur<br />
-pensée</i>, note, </td><td>387</td></tr>
-
-<tr><td><i>Je vis par curiosité</i>, </td><td>391-392</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Joyeuse.</span> Son <i>mot</i> à Coutras, </td><td>226</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Julien.</span> S'il dit quelque chose quand il fut<br />
-blessé à mort, </td><td>13</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Kellermann</span> à Marengo, </td><td>410</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Kosciusko.</span> <i>Mot</i> qu'il ne dit pas, note, </td><td>414</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><i>La balle est folle, la baïonnette est un héros</i>,<br />
-note, </td><td>370</td></tr>
-
-<tr><td><i>La Charte sera désormais une vérité</i>, </td><td>425</td></tr>
-
-<tr><td><i>La Cour rend des arrêts et non pas des services</i>, </td><td>423</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Lafayette</span> (Madame de). Son <i>mot</i> sur M. de la<br />
-Rochefoucauld, note, </td><td>330</td></tr>
-
-<tr><td><i>La garde meurt et ne se rend pas</i>, </td><td>412-414</td></tr>
-
-<tr><td><i>Laissez passer, laissez faire</i>, </td><td>430</td></tr>
-
-<tr><td><i>La légalité nous tue</i>, </td><td>430</td></tr>
-
-<tr><td><i>La monnaie de M. de Turenne</i>, </td><td>325</td></tr>
-
-<tr><td><i>La mort du duc d'Enghien est plus qu'un crime, c'est<br />
-une faute</i>, </td><td>439-440</td></tr>
-
-<tr><td><i>La mort sans phrase</i>, </td><td>388-389</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Lannes</span> (le maréchal). Sa dernière parole, </td><td>378</td></tr>
-
-<tr><td><i>La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa<br />
-pensée</i>, </td><td>441-442</td></tr>
-
-<tr><td><i>La propriété c'est le vol</i>, </td><td>375</td></tr>
-
-<tr><td><i>La reconnaissance est la mémoire du cœur</i>, </td><td>401</td></tr>
-
-<tr><td><i>La Société de Jésus est une épée dont la poignée est<br />
-à Rome et la pointe partout</i>, </td><td>433-435</td></tr>
-
-<tr><td><i>La Tragédie court les rues</i>, </td><td>392</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Lauraguais</span> (le comte de). <i>Mot</i> que Louis XV<br />
-passe pour lui avoir dit, </td><td>337-338</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Idée qu'il donne à Sieyès, </td><td>374-375</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Lauzun.</span> <i>Mot</i> qu'il ne dit pas, </td><td>330</td></tr>
-
-<tr><td><i>La vie privée d'un citoyen doit être murée</i>, </td><td>437</td></tr>
-
-<tr><td><i>Le congrès ne marche pas, mais il danse</i>, </td><td>427-428</td></tr>
-
-<tr><td><i>Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon</i>, note,</td><td>
-192-193</td></tr>
-
-<tr><td><i>Le divorce est le sacrement de l'adultère</i>, </td><td>427</td></tr>
-
-<tr><td><i>L'Empire est fait</i>, </td><td>430</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Léonidas.</span> La vérité sur son héroïsme aux<br />
-Thermopyles, </td><td>4</td></tr>
-
-<tr><td><i>Le pauvre homme!</i>, </td><td>317</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Le Pelletier Saint-Fargeau.</span> Ses dernières<br />
-paroles, </td><td>377</td></tr>
-
-<tr><td><i>Le roi de France ne venge pas les injures du duc<br />
-d'Orléans</i>, </td><td>140-141</td></tr>
-
-<tr><td><i>Le roi règne et ne gouverne pas</i>, </td><td>428</td></tr>
-
-<tr><td><i>Le sang qui coule est-il donc si pur?</i>, </td><td>367-368</td></tr>
-
-<tr><td><i>Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à<br />
-genoux, etc.</i>, </td><td>376-377</td></tr>
-
-<tr><td><i>L'État c'est moi</i>, </td><td>264-266</td></tr>
-
-<tr><td><i>L'ingratitude est l'indépendance du cœur</i>, </td><td>401</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Lisieux</span> (l'évêque de). Son <i>mot</i> à la<br />
-Saint-Barthélemy, </td><td>214-216</td></tr>
-
-<tr><td><i>Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes</i>, </td><td>330</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis le Gros.</span> <i>Mot</i> qu'on lui prête, </td><td>67-69</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Anecdote sur lui, renouvelée<br />
-des Quatre Fils Aymon, note, </td><td>69</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis IX.</span> S'il s'embarqua pour la croisade à<br />
-Aigues-Mortes, </td><td>76-77</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et l'origine des <i>Quinze-Vingts</i>, </td><td>77-78</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses audiences sous le chêne de Vincennes, </td><td>78-79</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis XI.</span> Sa conduite comme fils, comme père,<br />
-et comme mari, </td><td>127-130</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>Rozier des guerres</i>, </td><td>129</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il inventa les cages-prisons, </td><td>130-131</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il créa les postes, note, </td><td>130-131</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sa cruauté envers les enfants de Nemours, </td><td>131-132</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et Tristan, </td><td>132</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et Coictier, </td><td>132-133</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et saint François de Paule, </td><td>133-134</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sa prière à Notre-Dame, </td><td>134</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Les madones de son chapeau, note, </td><td>134</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il fut le premier de nos rois qui reprit le titre<br />
-de Majesté, note, </td><td>133</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sa générosité pour un pauvre diable endormi dans<br />
-une église, </td><td>135</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis XII.</span> Son <i>mot</i> lorsqu'il devint roi,
-</td><td>140-141</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ce qu'il dit au sujet des farces de la Basoche,</td><td>
-142-144</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis XIII</span> aime les bons mots, </td><td>246-247</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Anecdote de la lettre cachée dans le sein de<br />
-mademoiselle de Hautefort, </td><td>248-249</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> sur Cinq-Mars à l'échafaud, </td><td>250-251</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> de lui qu'on prête à Louis XIV, note, </td><td>278</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis XIV.</span> Parole que lui adresse un paysan,</td><td>
-39</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> à Louis XIII mourant, </td><td>261</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son entrée en bottes au Parlement, </td><td>263-265</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; A-t-il dit: <i>L'État c'est moi?</i>, </td><td>263-266</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son amour pour Marie Mancini, </td><td>269-274</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses plaisanteries, </td><td>275-277</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; se répète, </td><td>277</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> d'Henri IV qu'on lui prête, </td><td>277-278</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> à la mort de sa femme, </td><td>278</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Autre</i> que lui prête Br. de la Martinière, note,</td><td>
-278</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Autre</i> de Louis XIII, qu'on lui attribue, note, </td><td>278</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son remerciement à Boileau pour l'épître sur le<br />
-passage du Rhin, </td><td>279</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Vérité sur le passage du Rhin, </td><td>280-285</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Les crottes du siège de Namur; la goutte du roi, </td><td>283-285</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; A-t-il dit: <i>Il n'y a plus de Pyrénées?</i>, </td><td>296-300</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; A-t-il pu dire: <i>J'ai failli attendre?</i>, </td><td>310-311</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> à l'ambassadeur d'Angleterre, </td><td>311</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et les vers de <i>Britannicus</i>, </td><td>312-314</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sa devise: <i>Nec pluribus impar</i>, note, </td><td>315</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses dépenses à Versailles, </td><td>316</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; On ne rend plus assez justice à son règne, </td><td>331-333</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> sur son neveu, futur Régent, </td><td>334</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis XV.</span> Son <i>mot</i> à M. de Lauraguais,</td><td>
-337-338</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; à Latour, </td><td>338-339</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Autre <i>mot</i>, </td><td>338-339</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; prévoit la république, </td><td>339-341</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Par qui surnommé le <i>Bien-Aimé</i>, note, </td><td>340</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> à la mort de madame de Pompadour, </td><td>341</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Au duc de Richelieu, </td><td>344</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; On lui compose ses réponses, </td><td>364</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis XVI.</span> Ses <i>mots</i>. Qui les lui fait?,</td><td>
-361-363</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis XVIII.</span> Ses dernières paroles, </td><td>417-418</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> à propos du pont d'Iéna, note, </td><td>418</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louis-Philippe</span> au lit de mort de M. de<br />
-Talleyrand, </td><td>442-443</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; crée le mot <i>juste-milieu</i>, </td><td>429</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Louvois</span>, faussaire en écriture politique, </td><td>288</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Lucrèce.</span> Ce que dit J.-J. Ampère sur la<br />
-vérité de sa mort, </td><td>7</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Luxembourg</span> (le maréchal de). Par qui surnommé<br />
-le tapissier de Notre-Dame? note, </td><td>309</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Macaire</span> (le chevalier) et le <i>chien de<br />
-Montargis</i>. Origine de ce conte, </td><td>45-47</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Mademoiselle</span> et le canon de la Bastille,<br />
-note, </td><td>268</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et le <i>mot</i> de Lauzun, </td><td>330</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Maintenon</span> (M<sup>me</sup> de) Son <i>mot</i> au lit de<br />
-mort du roi, </td><td>322</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sur un billet qu'elle n'a pas dû écrire, note, </td><td>323</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; et Villarceaux, note, </td><td>323</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il faut l'accuser de la révocation de l'Édit de<br />
-Nantes, note, </td><td>324</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Maistre</span> (Joseph de). S'il dit en mourant: <i>Je<br />
-m'en vais avec l'Europe</i>, </td><td>379</td></tr>
-
-<tr><td><i>Malheureuse France! Malheureux roi!</i>, </td><td> 428</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Mancini</span> (Marie). Sa véritable parole au roi,
- </td><td>269-274</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Manlius Torquatus.</span> Son exploit n'est qu'une<br />
-légende, note, </td><td>26</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Marguerite</span>, femme de saint Louis. Légende à<br />
-son sujet racontée par Joinville, </td><td>79-80</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Quelle en est l'origine?, </td><td>79-80</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Marigny</span> (Enguerrand de). S'il était coupable,<br />
-note, </td><td>88-89</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Masque de fer.</span> Qui c'était, note, </td><td>291</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Massieu</span> (le sourd-muet). <i>Mot</i> qu'il trouve, </td><td>
-401</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Marseillaise.</span> L'air est-il de Rouget de<br />
-l'Isle? note, </td><td>406</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Maurevers.</span> Comment ce n'est pas lui qui tira<br />
-sur Coligny, </td><td>219</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Maury</span> (l'abbé). Ses <i>mots</i>, </td><td>386</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Mazarin</span> fait l'<i>esprit</i> de la reine, note, </td><td>265</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i>: <i>Ils chantent, ils payeront</i>, </td><td>267-268</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Mazeppa.</span> La vérité sur son aventure, note, </td><td>302</td></tr>
-
-<tr><td><i>Messieurs les Anglais, tirez les premiers</i>, </td><td>348-349</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Milon</span> (le légat). Son <i>mot</i> au sac de<br />
-Béziers, </td><td>103-106</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Milton</span> dictant ses poèmes à ses filles, </td><td>21-22</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Mirabeau.</span> Son <i>mot</i> à M. de Dreux-Brézé, </td><td>370-373</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses emprunts à Volney, à Chamfort, </td><td>373-374</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Molay</span> (Jacques). Son assignation à Philippe<br />
-le Bel et à Clément V, </td><td>84-88</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Molé</span> (Mathieu). Son <i>mot</i> pendant la Fronde, </td><td>
-262</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Molière.</span> S'il doit à Louis XIV un des traits<br />
-de sa comédie du <i>Tartuffe</i>, </td><td>317</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mot</i> qu'il ne dit pas, </td><td>318-319</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il a dit: <i>Je</i> prends <i>mon bien où je le trouve</i>, </td><td>
-320-321</td></tr>
-
-<tr><td><i>Mon siège est fait</i>, </td><td>290</td></tr>
-
-<tr><td><i>Monsieur le président ne veut pas qu'on le joue</i>, </td><td>
-318-319</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Montlosier.</span> Belle parole de lui, </td><td>369</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Montaigne.</span> <i>Mot</i> que madame Cornuel trouve<br />
-dans ses <i>Essais</i>, note, </td><td>325</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Montmorin.</span> Sa lettre à Charles IX, </td><td>213</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Moreau.</span> Fameuse retraite dont on lui fait<br />
-l'honneur, </td><td>411</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son procès, </td><td>411</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Napoléon.</span> Son aventure du ballon au<br />
-Champ-de-Mars, note, </td><td>407</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Le coup de poignard d'Aréna au 18 brumaire, </td><td>410</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Phrase qu'il n'a pas prononcée, note, </td><td>407</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Fausseté des dernières paroles qu'on lui prête, </td><td>
-378-379</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Néron.</span> S'il est possible de faire son<br />
-apologie, </td><td>14</td></tr>
-
-<tr><td><i>Noblesse oblige</i>, </td><td>426</td></tr>
-
-<tr><td><i>Nous dansons sur un volcan</i>, </td><td>428-429</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Olivier</span> (le chancelier). Son <i>mot</i> sur les<br />
-Français, note, </td><td>214-215</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Omar</span> et l'incendie de la bibliothèque<br />
-d'Alexandrie, </td><td>15</td></tr>
-
-<tr><td><i>On ne passe pas!</i>..., note, </td><td>432</td></tr>
-
-<tr><td><i>On ne prend pas le roi, pas même aux échecs</i>, </td><td>67-69</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Orthez</span> (le vicomte d'). Sa lettre à Charles<br />
-IX, </td><td>206-212</td></tr>
-
-<tr><td><i>Où est la femme?</i>, </td><td>427</td></tr>
-
-<tr><td><i>Ouvrez, c'est la fortune de la France</i>, </td><td>90-94</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Paré</span> (Ambroise). S'il était protestant, note, </td><td>
-262-263</td></tr>
-
-<tr><td><i>Paris vaut bien une messe</i>, </td><td>236-238</td></tr>
-
-<tr><td><i>Pends-toi, Crillon, etc.</i>, </td><td>231-233</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Pépin</span> et le lion, </td><td>47</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Pépin le Bossu.</span> Aventure que lui prête le<br />
-moine de Saint-Gall, note, </td><td>48</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Périclès.</span> Discours inventé qu'on lui prête, </td><td>27</td></tr>
-
-<tr><td><i>Périssent les colonies plutôt qu'un principe!</i> note, </td><td>
-367</td></tr>
-
-<tr><td>Pestiférés de Jaffa (les), </td><td>409</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Pharamond.</span> S'il a existé, </td><td>59-60</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Philippe-Auguste</span> à Bouvines, </td><td>71-75</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Philippe de Valois</span> à Crécy, </td><td>90-94</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Philippe I</span><sup>er</sup>. <i>Mot</i> de lui sur l'obésité<br />
-de Guillaume le Conquérant, note, </td><td>69</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Philippe le Bel.</span> La vérité sur sa prétendue<br />
-entrevue avec Bertrand de Goth, dans la forêt de<br />
-Saint-Jean-d'Angély, </td><td>81-83</td></tr>
-
-<tr><td><i>Plus de hallebardes</i>, </td><td>416</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Pompadour</span> (Madame de). Son <i>mot</i> sur<br />
-l'avenir, </td><td>339</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Date de sa naissance, note, </td><td>341-342</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; De qui elle est fille, </td><td>341-342</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Porcia.</span> Si elle put se tuer en avalant des<br />
-charbons, </td><td>13</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Porquet</span> (l'abbé). Discours qu'il fait, et<br />
-pour qui, </td><td>403-405</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Porsenna.</span> Comment et pourquoi Tite-Live a<br />
-menti sur ce qui le concerne, note, </td><td>26</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Prudhomme.</span> S'il prend dans une <i>Mazarinade</i><br />
-l'épigraphe de ses <i>Révolutions de Paris</i>, </td><td>376-377</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><i>Quid times? Cæsarem vehis</i>, </td><td>12</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Quinze-Vingts.</span> La vérité sur leur origine, </td><td>
-77-78</td></tr>
-
-<tr><td><i>Qu'on me donne six lignes de la main du plus honnête<br />
-homme, etc.</i>, </td><td>255</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Rabelais.</span> Dernière parole qu'on lui prête, </td><td> 39</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Racine.</span> Causes de sa mort,</td><td> 313-315</td></tr>
-
-<tr><td><i>Racine passera comme le café</i>,</td><td> 326-328</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Rancé</span> et le corps décapité de Madame de<br />
-Montbazon,</td><td> 291-292</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Régulus.</span> Ce qu'il faut croire de son<br />
-histoire,</td><td> 10</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Régent</span> (le). <i>Mot</i> de Louis XIV sur lui,</td><td> 334</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Comment, de qui, et pourquoi il acquit le diamant<br />
-qui porte son nom,</td><td> 334-335</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Richelieu</span> (le cardinal de). Sa politique,</td><td>
-251-254, 255-260</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; ne fut que juste en faisant exécuter Cinq-Mars,</td><td>
-251-254</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Mots</i> qu'on lui prête,</td><td> 255-257</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Romulus.</span> Légende de son enfance,</td><td> 30</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Robespierre.</span> Comment fut composé un de ses<br />
-rapports, </td><td>403-405</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Mot de Dupont de Nemours, qu'on lui prête, note, </td><td>367</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il se tua, note,</td><td> 402-403</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Rochefoucauld</span> (le duc de la). S'il commanda<br />
-d'enlever la statue de la colonne Vendôme?,</td><td>430-431</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Rochefoucauld-Liancourt</span> (le comte de la). Une<br />
-note de ses fables et La Fontaine, note,</td><td>431</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Rollon.</span> Son mariage avec Giselle, </td><td>52</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Rougemont.</span> <i>Mots</i> qu'il fait et qu'il prête,</td><td>
-415-417</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Salvandy.</span> <i>Mot</i> de lui, note, </td><td>428-429</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Santerre.</span> S'il commanda le roulement de<br />
-tambours au pied de l'échafaud de Louis XVI, note, </td><td>382</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Santeuil.</span> Vérité sur sa mort, note,</td><td> 315</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Sapho.</span> Son suicide,</td><td> 5</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Sarrasin.</span> Sur sa disgrâce et sa mort, note,</td><td>
-314-315</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Scævola.</span> Sa légende; pourquoi inventée, note,</td><td>
-8</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; D'où elle vient, </td><td>29</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Scipion l'Africain.</span> Sa continence, </td><td>12-13</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Séguier</span> (le président). <i>Mot</i> qu'il n'a pas<br />
-dit,</td><td> 423</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Sévigné</span> (Madame de) justifiée de certains<br />
-<i>mots</i>, </td><td>325-329</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Sieyès</span> (l'abbé). Sa brochure: <i>Qu'est-ce que<br />
-le tiers-état? etc.</i> A qui en doit-il l'idée et le<br />
-titre?, </td><td>374-375</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses <i>mots</i>,</td><td> 386-390</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Lui doit-on le néologisme <i>arrière-pensée</i>? note,</td><td>
-390</td></tr>
-
-<tr><td><i>Si la bonne foi était bannie du reste du monde,<br />
-etc.</i>, </td><td>109-113</td></tr>
-
-<tr><td><i>S'il vient chez nous, tout ira bien, etc.</i>, </td><td> 427</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Sixte-Quint.</span> L'anecdote des béquilles et<br />
-autres, note, </td><td>176</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Sombreuil</span> (Mademoiselle de). Histoire du<br />
-verre de sang,</td><td> 397-398</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Sophocle.</span> Son procès avec ses fils,</td><td> 4-5</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Sorel</span> (Agnès). Si elle releva le courage de<br />
-Charles VII,</td><td> 121-124</td></tr>
-
-<tr><td><i>Sortez!&mdash;Vos ancêtres auraient dit: Sortons!</i>,</td><td> 344-346</td></tr>
-
-<tr><td><i>Souvent femme varie, etc.</i>,</td><td> 151-154</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Souwarow.</span> Son <i>mot</i> sur la balle et la<br />
-baïonnette, note, </td><td>370</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Stradella.</span> La vérité sur son histoire, note,</td><td>
-292</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Stuart</span> (Marie) et Rizzio, note,</td><td> 176</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Sa chanson,</td><td> 178-184</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Sully.</span> Sa lettre au pape,</td><td> 239-241</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; était plus jeune que Henri IV, </td><td>175</td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Talleyrand.</span> Où il prend son esprit, et<br />
-comment il lui vient, </td><td> 435-436</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Ses vrais <i>mots</i>, </td><td> 437-439</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Plagiat de lui, </td><td> 375</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Tasse.</span> La vérité sur sa prison, note, </td><td> 16-17</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Tell</span> (Guillaume). Sur sa légende moins suisse<br />
-que danoise, </td><td> 18-19</td></tr>
-
-<tr><td><i>Tirez le rideau, la farce est jouée</i>, </td><td> 39</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Thou</span> (de). Ses plaintes après la<br />
-Saint-Barthélemy, note, </td><td> 214</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Torquatus</span> (Manlius). Mensonge de son<br />
-histoire, note, </td><td> 27</td></tr>
-
-<tr><td><i>Tout est perdu, fors l'honneur</i>, </td><td> 145-150</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Triboulet.</span> Son <i>mot</i> à François I<sup>er</sup>, </td><td> 162-164</td></tr>
-
-<tr><td><i>Tu as vaincu, Galiléen</i>, </td><td> 13</td></tr>
-
-<tr><td><i>Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra ceux qui sont à lui</i>, </td><td> 104-106</td></tr>
-
-<tr><td><i>Tu Marcellus eris, etc.</i> Histoire de ce vers, </td><td> 11</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Turenne</span> et l'incendie du Palatinat, </td><td> 286-288</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Paroles à sa mort, </td><td> 306-307</td></tr>
-
-<tr><td><i>Tu trembles?&mdash;C'est de froid</i>, </td><td> 399-400</td></tr>
-
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Vandales.</span> S'ils méritent leur mauvaise<br />
-réputation, note, </td><td> 16</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Vauvenargues.</span> Esprit qu'on lui prend, note, </td><td> 375</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Verre d'eau</span> (le) de la reine Anne. Vérité sur<br />
-cette anecdote, note, </td><td> 346-347</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Vierges de Verdun</span> (les), ce qu'elles étaient, </td><td> 396-397</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Villars.</span> Dernière parole qu'on lui prête, </td><td> 307-308</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; Son <i>mot</i> sur les ministres tombés, note, </td><td> 308</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Vinci</span> (Léonard de). Sa mort, </td><td> 165-170</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Virginie.</span> Ce qu'il faut croire de son<br />
-histoire, </td><td> 8-9</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Vitellius.</span> <i>Mot</i> de lui, note, </td><td> 192</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Vengeur</span> (affaire du), </td><td> 408-409</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Vêpres siciliennes</span> (les), </td><td> 17</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Vincent de Paul</span> (saint) et le forçat, </td><td> 292</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Vertot.</span> <i>Mot</i> de lui, </td><td> 290</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Voltaire.</span> <i>Mot</i> de madame du Deffand à son<br />
-sujet, </td><td> 300</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; convaincu d'invention historique, note, </td><td> 300</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; S'il a écrit à ses amis: <i>Mentez! mentez!</i> note, </td><td> 301</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; avoue qu'il a écrit de mémoire une partie du<br />
-<i>Siècle de Louis XIV</i>, </td><td> 301</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; convient des mensonges de l'<i>Histoire de Charles<br />
-XII</i>, </td><td> 302</td></tr>
-
-<tr><td><i>Vous avez fait, Monsieur, trois fautes<br />
-d'orthographe</i>, </td><td> 390</td></tr>
-
-<tr><td><i>Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars</i>, </td><td> 269-274</td></tr>
-
-<tr><td><i>Vous m'en direz tant!</i> note, </td><td> 344-345</td></tr>
-
-
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td><span class="smcap">Young.</span> Fable au sujet du tombeau de sa fille, </td><td> 21</td></tr>
-</table>
-
-
-<h2>FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE.</h2>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_467"></a>[Pg 467]</span></p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center">
-IMPRIMÉ<br />
-
-<span class="smcap">Par Charles</span> UNSINGER<br />
-
-POUR<br />
-
-E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br />
-
-<i>A PARIS</i><br />
-</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_470"></a>[Pg 470]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LIBRAIRIE_DE_E_DENTU">LIBRAIRIE DE E. DENTU</h2>
-</div>
-
-
-<h3>DU MÊME AUTEUR</h3>
-
-<table>
-<tr><td><i>L'esprit des autres</i>, recueilli et raconté, 6<sup>e</sup> édit.,<br />
-1 vol. in-18 elzévir</td><td> 5 "</td></tr>
-
-<tr><td><i>Paris démoli</i>, nouvelle édition, 1 vol. in-18 elzévir </td><td> 5 »</td></tr>
-
-<tr><td><i>Le Vieux-Neuf</i>, histoire ancienne des découvertes<br />
-modernes, nouvelle édition, 3 vol. in-18 </td><td>15 »</td></tr>
-
-<tr><td><i>Paris-Capitale</i>, 1 vol. in-18 </td><td> 3 50</td></tr>
-
-<tr><td><i>La Comédie de Jean de La Bruyère</i>, 2 vol. in-16 </td><td> 6 »</td></tr>
-
-<tr><td><i>Histoire du Pont-Neuf</i>, 2 vol. in-16 </td><td> 6 »</td></tr>
-
-<tr><td><i>Le mystère de Robert le Diable</i>, 1 vol. grand in-18 </td><td>3 50</td></tr>
-</table>
-
-
-<h3>SOUS PRESSE:</h3>
-
-<p class="center"><i>Histoire des enseignes de Paris</i>, 1 vol. illustré.</p>
-
-
-<h3>LIVRES D'AMATEURS</h3>
-
-<table>
-<tr><td><span class="smcap">Arsène Houssaye.</span>&mdash;<i>Molière, sa femme et sa fille</i>,<br />
-1 vol. in-folio, illustré de gravures et eaux-fortes </td><td>100 »</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Les comédiennes de Molière</i>, 1 vol. in-8º, avec<br />
-grav. et eaux-fortes </td><td>10 »</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Histoire du 41<sup>e</sup> fauteuil de l'Académie française</i>,<br />
-nouvelle édition, ornée de portraits, 1 vol. in-8º, sur<br />
-papier vergé de Hollande </td><td>20 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Edmond et Jules de Goncourt.</span>&mdash;<i>Sophie Arnould</i>,<br />
-d'après ses mémoires et sa correspondance, 1 vol. petit<br />
-in-4º, avec portraits et fac-similé </td><td>10 »</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>L'amour au XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, 1 vol in-16, avec<br />
-eaux-fortes </td><td> 5 »</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>La Saint-Huberty</i>, d'après ses mémoires et sa<br />
-correspondance, par Ed. de Goncourt, 1 vol. in-16, avec<br />
-vignettes et eaux-fortes </td><td>8 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Chamfleury.</span>&mdash;<i>Le violon de faïence</i>, nouvelle<br />
-édition, 1 vol. in-8º, avec illustrations en couleurs</td><td> 25 »</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Histoire de la caricature</i>, 5 vol. gr. in-18 jésus,<br />
-ornés de 500 vign. </td><td> 25 »</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Henry Monnier, sa vie et son œuvre</i>, 1 vol. in-8º,<br />
-orné de 100 gravures, fac-similé </td><td>10 »</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash; <i>Les Vignettes Romantiques</i>, histoire de la<br />
-littérature et de l'art, 1 vol.<br />
-grand in-8º jésus, orné de 150 vignettes </td><td>50 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Gourdon de Genouillac.</span>&mdash;<i>Les Refrains<br />
-de la rue</i> de 1830 à 1870, 1 vol. grand in-18 jésus</td><td> 2 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Emmanuel Gonzalès.</span>&mdash;<i>Les Caravanes de<br />
-Scaramouche</i>, suivies de <i>Giangurgolo</i><br />
-et de <i>Maître Rogeneau</i>, avec une préface par<br />
-Paul Lacroix, 1 vol. in-16, avec vignettes et<br />
-eaux-fortes, encadrement en couleur </td><td> 10 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Jules Claretie.</span>&mdash;<i>Un enlèvement au XVIII<sup>e</sup><br />
-siècle</i>, 1 volume in-16, avec vignettes et eaux-fortes</td><td> 10 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Charles Monselet.</span>&mdash;<i>Poésies complètes</i>,<br />
-1 vol. grand in-18 elzévir avec un frontispice<br />
-gravé à l'eau-forte par Lalauze</td><td> 5 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Henri Monnier.</span>&mdash;<i>Scènes populaires</i><br />
-dessinées à la plume, nouvelle édition,<br />
-illustrée de 80 dessins de l'auteur, 2 vol.<br />
-in-8º de chacun 650 pages </td><td> 20 »</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Charles Vincent.</span>&mdash;<i>Chansons, Mois et Toasts</i>,<br />
-précédés d'un Historique du Caveau par E. Dentu,<br />
-1 vol. in-8º, avec portraits et vignettes à<br />
-l'eau-forte par Le Nain </td><td> 10 »</td></tr>
-</table>
-
-
-<p class="center">Paris.&mdash;Charles <span class="smcap">Unsinger</span>, imprimeur, 83, rue du Bac.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's L'esprit dans l'histoire, by Édouard Fournier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DANS L'HISTOIRE ***
-
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-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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