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-The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome
-5/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this ebook.
-
-Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5
-
-Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-Release Date: November 08, 2020 [EBook #63679]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHEVALIER DE
-FAUBLAS, TOME 5/5 ***
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- LES AMOURS
-
- DU CHEVALIER
-
- DE FAUBLAS
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- TOME CINQUIÈME
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- [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
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- _ÉDITION JOUAUST_
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- Paris, 1884
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- LES AMOURS
-
- DU CHEVALIER
-
- DE FAUBLAS
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-
- [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
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- TOME CINQUIÈME
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- PARIS, M DCCC LXXXIV
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- LES AMOURS
-
- DU CHEVALIER
-
- DE FAUBLAS
-
-
-
- PAR
-
- LOUVET DE COUVRAY
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-
- AVEC UNE
-
- PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER
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-
- _Dessins de Paul Avril_
-
- GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS
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-
- [Marque d'imprimeur: IOVAVST]
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-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
-
- Rue Saint-Honoré, 338
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-
- M DCCC LXXXIV
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-[Illustration: L'AVENTURE DE LA MONTDÉSIR]
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-
-LA
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-
-FIN DES AMOURS
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-DU CHEVALIER
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-DE FAUBLAS
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-(SUITE)
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-
-Cependant le souvenir de Sophie me poursuivoit sans cesse, et mille
-
-regrets, dès que j'étois seul, venoient m'assaillir: j'avouerai
-
-néanmoins que le doux espoir d'embrasser bientôt mon Éléonore, et
-
-peut-être aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs la
-
-moitié de mes sentimens, peut-être aussi le vif désir de revoir la
-
-marquise, adoucissoient un peu mon infortune et contribuoient à me
-
-rendre des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de Justine
-
-m'annonçoient assez que j'étois des deux côtés attendu avec une
-
-impatience presque égale; mais, hélas! si jamais vous avez senti combien
-
-les passions contrariées deviennent plus ardentes, plaignez l'amant de
-
-Mme de Lignolle et l'ami de Mme de B... M. de Belcour, touché des maux
-
-qu'il m'étoit permis d'avouer, mais insensible à mes peines secrètes,
-
-déploroit avec moi la perte de Sophie et fermoit l'oreille aux plaintes
-
-mal étouffées que m'arrachoit l'absence d'Éléonore. Malgré mes
-
-sollicitations indirectes, malgré les représentations de la baronne, mon
-
-père, cette fois inexorable, s'obstinoit à ne me laisser aucun moment de
-
-liberté. Il venoit le matin s'établir dans mon appartement, et
-
-m'accompagnoit le soir à la promenade. Ce fut ainsi que ma lente
-
-convalescence fut prolongée de huit mortels jours.
-
-
-
-Le neuvième étoit le vendredi d'avant Pâques; une superbe matinée
-
-promettoit que le dernier jour de Longchamps seroit magnifique. Mme de
-
-Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade au bois de
-
-Boulogne. «Nous emmènerons le chevalier», dit-elle à mon père. Trop
-
-malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans, j'allois m'en défendre;
-
-un regard de la baronne m'avertit qu'il falloit accepter, et, M. de
-
-Belcour nous ayant un instant quittés, Mme de Fonrose me fit cette
-
-confidence d'autant plus agréable qu'elle étoit moins prévue: «Elle y va
-
-parce qu'elle espère que vous y viendrez.--La comtesse?--Eh! qui donc?
-
-vous aimeriez peut-être mieux que ce fût la marquise?--Non, non. La
-
-comtesse! j'aurai le bonheur de la voir!--De la voir, c'est là tout ce
-
-que vous demandez?--Tout ce que je demande,... oui,... puisqu'il est
-
-impossible de...--De...! interrompit-elle en me contrefaisant; et s'il
-
-n'étoit pas impossible de...?--Je serois dans les cieux!...--Dans les
-
-cieux! répéta-t-elle encore en affectant le même ton que moi; eh bien,
-
-vous irez dans les cieux!... Mais, pour cela, convenons auparavant de ce
-
-que vous avez à faire sur la terre. D'abord, ne vous avisez pas de vous
-
-enfermer dans une sombre berline avec cette ennuyeuse Mme de Fonrose et
-
-cet importun baron de... Vous n'écoutez point?--Si fait, de toutes mes
-
-oreilles!--Je le crois: il tremble d'impatience. Il a l'air de vouloir
-
-dévorer mes paroles... Vous arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez
-
-fait une centaine de caracoles à quelque distance du cabriolet où sera
-
-votre amie, quand la comtesse aura pu s'enivrer tout à son aise du
-
-plaisir de vous voir, avec une grâce infinie, manier votre joli cheval,
-
-le sien, qu'elle gouvernera plus mal, ou mieux, prendra tout à coup le
-
-mors aux dents. D'abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l'oeil la
-
-fugitive voiture; mais, un moment après, votre cheval aussi vous
-
-emportera,... d'un autre côté cependant, Monsieur.--D'un autre
-
-côté?--Oui. Mais rassurez-vous. Après de longs détours, au bout d'une
-
-heure,... d'une heure entière! au bout d'un siècle! l'animal, qui n'est
-
-pas du tout bête, apportera justement Faublas où l'attendra son
-
-Éléonore: devinez?--Chez elle, peut-être?--Quelle idée! est-ce bien vous
-
-qui me répondez ainsi?... Chez moi, jeune homme. Vous n'y trouverez que
-
-le suisse et mon Agathe, deux braves gens qui ne voient, ne disent et
-
-n'entendent que ce qu'il me plaît, des gens dont je vous réponds.--Chez
-
-vous! que de reconnoissance!...--Vraiment! dit-elle d'un ton presque
-
-sérieux, j'espère que vous vous comporterez comme des gens raisonnables.
-
-Si je croyois que vous fissiez seulement des enfantillages, je ne vous
-
-permettrois que l'entrée de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je
-
-vous connois tous deux, vous emploierez votre temps... à des choses
-
-importantes... Vous ferez une, ou deux, ou trois charades... Que
-
-sais-je, moi, tout ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef de
-
-mon boudoir... Ah çà! mais, pourtant, n'allez pas déplacer tous les
-
-meubles. Mes femmes, que je n'ai point accoutumées à des déménagemens,
-
-ne sauroient que penser. Ma réputation... Je tiens beaucoup à ma
-
-réputation...»
-
-
-
-M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore de Longchamps: je témoignai
-
-la plus grande envie d'y paroître à cheval. Mon père observa que trop
-
-d'exercice pourroit m'être nuisible; mais il ne fit plus d'objection
-
-quand je lui représentai que la plus grande fatigue me seroit épargnée,
-
-s'il vouloit bien me donner une place dans sa voiture jusqu'au-dessus de
-
-la grille de Chaillot. Ce fut encore plus loin, ce fut à l'entrée du
-
-bois même que Jasmin alla m'attendre avec mon cheval. Le baron, à
-
-l'instant où je quittois son carrosse, reconnut la Porte-Maillot, et,
-
-comme s'il eût pressenti la rencontre hasardeuse que j'allois faire:
-
-«Voilà, dit-il avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours
-
-présent à ma mémoire: j'y ai passé un des momens les plus pénibles et
-
-les plus doux de ma vie.»
-
-
-
-Aussitôt je cherchai Mme de Lignolle, et je ne tardai pas à la
-
-rencontrer; et bientôt elle vit, avec une joie difficile à rendre, elle
-
-vit son amant passer auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui
-
-jouissez des triomphes de Faublas, préparez-lui vos plus grandes
-
-félicitations. Lui, qu'enivroit déjà le plaisir d'admirer la comtesse et
-
-d'être admiré d'elle, eut encore le bonheur d'entendre plusieurs
-
-personnes, en la regardant, s'écrier: «O la charmante petite femme!»
-
-S'ils m'avoient donné quelque attention, ceux qui lui faisoient ce
-
-compliment si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer que je les
-
-remerciois par un sourire, par un sourire orgueilleux qui sembloit leur
-
-répondre: «C'est mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette femme que
-
-vous trouvez charmante!» et, sans m'en apercevoir, je répétois:
-
-«Charmante petite femme!... charmante!...» Il est bien pour elle, cet
-
-éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses gens, ne le
-
-partagent pas... Ses gens? Elle n'a qu'un domestique, le confident de
-
-nos amours, le discret La Fleur. Sa voiture? c'est tout uniment le petit
-
-cabriolet qui me l'amena dans la forêt de Compiègne. Ses habits? ils ne
-
-sont jamais ni recherchés ni riches, mais toujours frais et jolis. Elle
-
-est venue ici comme elle reste chez elle, parée surtout de ses attraits.
-
-Comme elle lui va bien, cette robe de linon, moins blanche que sa peau!
-
-que j'aime à lui voir, au lieu de diamans, ces fleurs, touchans symboles
-
-de son adolescence à peine commencée; ces violettes printanières et ce
-
-précoce bouton de rose qu'on diroit sans aucun art jetés dans sa
-
-chevelure! Ah! jusqu'au milieu des pompes du monde, que j'aime à
-
-reconnoître, dans les plus simples atours et dans le plus modeste
-
-équipage, la bienfaitrice de mille vassaux!
-
-
-
-Mais, dans la longue et double file des voitures, où le hasard
-
-persécuteur lui avoit-il fait prendre une place? le superbe whisky dont
-
-elle est précédée, quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le
-
-brillant phaéton qui vient immédiatement après la comtesse?
-
-
-
-Je vais d'abord au magnifique char: une femme superbe y paroît dans tout
-
-le faste de sa parure, dans tout l'éclat de sa beauté. Sa première vue
-
-impose à tous le silence de l'admiration; les courtes exclamations de
-
-l'enthousiasme s'élèvent ensuite; puis succède un léger murmure, puis on
-
-entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c'est elle, c'est la marquise
-
-de B...!
-
-
-
-Qui lui disputoit cependant les honneurs de Longchamps? la jolie femme
-
-du phaéton. Négligemment assise dans une conque lilas plaquée d'argent,
-
-elle manie avec abandon des guides si riches qu'on ne croit point que
-
-ses mains délicates puissent longtemps en soutenir le poids. Elle
-
-paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles, à tous crins,
-
-superbement enharnachés, couverts de rubans et de fleurs, quatre
-
-fringans chevaux qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs pieds
-
-frappant la terre, et couvrant leurs mors d'écume, semblent s'indigner
-
-qu'une femme et un enfant[1] aient la témérité de les conduire. Tout le
-
-monde voit bien que la nymphe a moins de contenance que de manières, et
-
-moins de fraîcheur que d'éclat; mais personne ne sauroit dire s'il y a
-
-plus d'indécence dans son maintien que de friponnerie sur sa figure;
-
-s'il y a plus de richesse que d'élégance dans le luxe effréné de son
-
-équipage et de ses habits. Cependant, ô Madame de B...! cette femme
-
-maintenant chargée de panaches, de diamans et de broderies, promenée sur
-
-un char triomphal, environnée de jeunes seigneurs et poursuivie des
-
-joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous deviner que c'est la
-
-petite fille qui fut pendant un an votre servante? M. de Valbrun s'est
-
-donc ruiné?
-
-
-
- [1] Le jockey, monté sur l'un des deux premiers chevaux.
-
-
-
-Je passai plusieurs fois devant le whisky de Mme de B...: elle eut l'air
-
-de ne me pas voir, j'eus la discrétion de ne la pas saluer; mais,
-
-curieuse apparemment de savoir si j'étois là pour elle, la marquise
-
-promena de toutes parts ses regards inquiets. En se retournant, elle
-
-reconnut, dans son cabriolet modeste, Mme de Lignolle, qu'elle honora
-
-d'un gracieux sourire, et sur son char de triomphe Mme de Montdésir,
-
-qu'elle humilia d'un coup d'oeil protecteur. Il y a tout lieu de penser
-
-que Mme de B..., si près de la comtesse dont elle connoissoit les
-
-jalouses vivacités, et non loin de Justine qui pouvoit se permettre
-
-quelques familiarités imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est
-
-du moins certain, c'est qu'à l'instant même elle sortit des rangs pour
-
-aller prendre la file un peu plus haut. Peut-être aussi fut-elle
-
-déterminée à cette espèce de fuite parce qu'elle aperçut de loin son
-
-mari qui sembloit piquer droit vers moi.
-
-
-
-Mon premier mouvement fut de rebrousser chemin pour éviter le
-
-malencontreux cavalier; mais, par réflexion, craignant, sans doute assez
-
-mal à propos, qu'il ne me soupçonnât d'une lâcheté, je pris le parti de
-
-continuer ma route. Je crus même devoir ne plus aller qu'au petit pas et
-
-regarder fièrement l'ennemi qui s'approchoit. J'étois pourtant bien
-
-résolu, comme on le devine, à laisser passer M. de B..., s'il ne
-
-m'abordoit pas.
-
-
-
-Il m'aborda. Je suis, Monsieur le chevalier, charmé du
-
-hasard...--N'achevez pas, Monsieur le marquis, je vous entends; mais que
-
-signifie ce mot hasard, je vous en prie? Il n'est pas, ce me semble,
-
-tout à fait impossible de me rencontrer dans le monde, et quiconque
-
-d'ailleurs a quelque chose de pressant à me dire est toujours sûr de me
-
-trouver chez moi.--Vraiment! je voulois y aller chez vous!--Qui a pu
-
-vous en empêcher?--Qui? ma femme.--Eh bien! Monsieur, vous croyez donc
-
-que madame la marquise a mal fait?--Pas trop mal, dans un sens. Elle
-
-avoit ses raisons...--Ses raisons?--Pour m'engager à ne pas vous faire
-
-ma visite; moi, j'avois les miennes pour désirer du moins de vous
-
-joindre quelque part, Monsieur le chevalier.--La rencontre est donc,
-
-comme vous disiez tout à l'heure, fort heureuse.--Oui, parce que je vais
-
-avoir avec vous une explication...--Ah! tout à l'heure si vous le
-
-voulez, Monsieur le marquis!--De tout mon coeur.--Sortons de la
-
-foule.--Sortons... Mais je vous demande bien pardon.--Et de quoi?»
-
-
-
-En m'en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser de saluer Mme de
-
-Lignolle, et de tâcher de lui faire comprendre par mes signes que
-
-j'allois bientôt revenir.
-
-
-
-«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit M. de B...; c'est
-
-apparemment cette jolie femme du phaéton qui vous occupe? Je vous
-
-dérange.--Ah! laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.--Je ne
-
-plaisante point!... Arrêtons-nous ici.--Ici! nous serons mal.--Pourquoi?
-
-personne ne nous entendra.--Mais tout le monde pourra nous
-
-voir!--Qu'importe?--Qu'importe!... Enfin, comme il vous plaira,
-
-Monsieur... Vous avez donc vos pistolets?--Mes pistolets?--Sans doute.
-
-Ni vous ni moi n'avons d'épée.--Eh! pourquoi donc faire des pistolets et
-
-des épées, Monsieur le chevalier?--Comment, pourquoi faire? Est-ce qu'il
-
-n'est pas question de nous battre?--Nous battre! au contraire, Monsieur.
-
-C'est que je me repens de m'être déjà battu avec vous.--Bon!--Je me
-
-repens de vous avoir fait une mauvaise querelle.--Ah!--D'avoir causé
-
-votre exil.--Ah! ah!--Et, par suite, votre emprisonnement.--Monsieur le
-
-marquis!... vous conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!--Voilà
-
-pourquoi je vous cherche depuis que vous êtes sorti de la Bastille.--En
-
-vérité, vous êtes trop bon!--Et, comme je vous l'ai dit, j'aurois même
-
-été chez vous, si ma femme...--Madame la marquise a très bien fait de
-
-vous le déconseiller; c'eût été pousser trop loin...--Je ne sais pas! Un
-
-galant homme ne sauroit trop vite et trop bien réparer une offense.
-
-Voilà mon avis, à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience:
-
-je suis vif, je m'emporte sur un mot, je me fâche avant de m'expliquer;
-
-mais l'instant d'après je reviens et je conviens franchement de mes
-
-torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je gagne à être connu, je suis
-
-dans le fond un bon diable.--Vous m'en voyez convaincu.--Bien! mais
-
-dites que vous me pardonnez.--Vous vous moquez!--Dites-le, je vous en
-
-prie.--Jamais! jamais je ne pourrai...--Vous ne me pardonnerez
-
-jamais?--Ce n'est pas cela que...--Écoutez-moi. Je vous ai avoué mes
-
-torts, je ne dois pas non plus vous dissimuler mes services: c'est moi
-
-qui vous ai fait sortir de la Bastille.--Vous, Monsieur le
-
-marquis?--Moi-même. Je me suis mis aux genoux de ma femme pour obtenir
-
-d'elle qu'elle sollicitât votre liberté.--Et vous avez pu l'y
-
-résoudre?--Vraiment ce n'a pas été sans peine! mais il faut lui rendre
-
-justice: ensuite, elle a pris cette affaire à coeur autant que moi. Elle
-
-a pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont vous n'avez pas
-
-d'idée!--On dit qu'elle est bien avec le nouveau ministre?--Au mieux!
-
-ils s'enferment ensemble pendant des heures entières... C'est une femme
-
-de mérite que ma femme... Je la connoissois bien quand je l'ai épousée;
-
-sa figure promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout ce que
-
-promettoit sa figure... A propos, si vous désirez quelque emploi,
-
-quelque pension, quelque lettre de cachet...--Sensiblement obligé.--Vous
-
-n'avez qu'à parler! Mme de B... aura une conversation particulière
-
-avec...--Je vous rends mille grâces!--Pour en revenir à nous... Mais
-
-vous ne m'écoutez point?--Je regarde là-bas cette vieille dame!...
-
-N'est-ce pas la marquise d'Armincourt?--Je ne la connois pas.--Oui,
-
-c'est elle... Monsieur le marquis, ne tournons plus les yeux de ce
-
-côté-là.--J'entends, vous ne vous souciez pas d'être obligé d'aller
-
-faire votre cour à cette douairière?--Pas infiniment.--Pour en revenir à
-
-nous, je vous ai donc fait sortir de la Bastille; et puis n'avois-je pas
-
-eu déjà ce que je méritois? ne m'aviez-vous pas donné ce fier coup
-
-d'épée...?--Je ne me consolois pas d'y avoir été forcé, je vous
-
-assure.--Oh! c'étoit un maître coup d'épée, celui-là! savez-vous bien
-
-que j'en ai pensé mourir?--C'eût été pour moi, je vous en donne ma
-
-parole d'honneur, un éternel sujet de chagrin.--Vous ne m'en vouliez
-
-donc pas?--Pas du tout.--Comment, en ce cas-là, refusez-vous aujourd'hui
-
-de me pardonner?--Moi, je ne demande pas mieux.--Monsieur le chevalier,
-
-j'en suis ravi d'aise!--Et vous, Monsieur le marquis, vous me pardonnez
-
-donc aussi?--Si je vous pardonne! mais, de l'aveu de ma femme elle-même,
-
-vous n'avez eu dans toute cette affaire que de très légers torts avec
-
-moi... et avec elle,... mais très légers.»
-
-
-
-Cette conversation, qui d'abord ne m'avoit paru que fâcheuse, m'amusoit
-
-maintenant et piquoit ma curiosité; mais je sentois que Mme de Lignolle,
-
-déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre mon retour avec une
-
-mortelle impatience, et pourroit, s'il tardoit longtemps, faire une
-
-étourderie. «Monsieur le marquis, nous voilà d'accord, rentrons dans la
-
-foule.--Nous causerions ici plus à notre aise.--Nous serons tout aussi
-
-bien là-bas.--Je le disois bien que la jolie fille lui tenoit au coeur!»
-
-s'écria M. de B...
-
-
-
-En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton que je le
-
-reconduisis; mais ce fut la dame du cabriolet qui s'attira tous mes
-
-regards, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle parut enchantée de
-
-me revoir; cependant il m'étoit aisé de m'apercevoir que cet étranger
-
-dont elle me voyoit suivi l'inquiétoit. Mme de Montdésir aussi parut
-
-excessivement flattée du nouvel hommage que j'avois l'air de lui rendre
-
-en revenant une seconde fois grossir le nombre de ses adorateurs; mais,
-
-aussitôt qu'elle eut reconnu son ancien maître dans le cavalier qui
-
-m'accompagnoit, elle étouffa quelques éclats de rire, pour lui lancer,
-
-comme à moi, des coups d'oeil très significatifs. Cependant le marquis,
-
-revenant à sa première idée, me disoit:
-
-
-
-«Vous n'avez eu, par rapport à la marquise et par rapport à moi, que des
-
-torts très légers, de ces torts que tout autre jeune homme...--N'est-il
-
-pas vrai, Monsieur, qu'à ma place tout autre eût fait de même que
-
-moi?--Sans doute. Mais c'est M. de Rosambert qui, dans tout cela, s'est
-
-conduit on ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés jusqu'à
-
-la mort. M. Duportail a bien, de son côté, quelques petits reproches à
-
-se faire.--Vraiment! oui...--Vous en convenez donc?--Assurément.--Ce
-
-fatal jour que je vous rencontrai tous aux Tuileries, M. Duportail
-
-devoit conserver plus de présence d'esprit, me tirer à part, m'avertir
-
-que l'honneur et le repos de toute une famille l'obligeoient à ce
-
-mensonge... Pouvois-je deviner, moi?--Certainement non.--Mademoiselle
-
-votre soeur aussi n'auroit pas mal fait d'essayer de me glisser un mot à
-
-l'oreille; mais la jeune personne avoit peur, son père étoit là! Vous,
-
-Monsieur le chevalier...--Ah! moi...--Voyons! que voulez-vous
-
-dire?--Non, non, parlez.--Après vous.--Point du tout; Monsieur le
-
-marquis, je vous ai interrompu.--Cela ne fait rien! dites.--Dites
-
-vous-même.--Je vous en prie!--Je vous le demande en grâce.--Eh bien!
-
-vous, Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune confidence.
-
-D'abord il ne vous convenoit pas de m'accuser les petits écarts de
-
-mademoiselle votre soeur... Ceci vous fait de la peine?... Oh! ne me
-
-croyez pas capable de causer! J'ai donné ma parole d'honneur... Et
-
-gardez-vous d'en vouloir à la marquise: je ne lui ai point surpris vos
-
-secrets d'abord! Ce n'est pas non plus pour le plaisir de parler qu'elle
-
-me les a confiés.--Je le crois, je crois madame la marquise incapable
-
-d'une maladresse ou d'une indiscrétion.--Incapable! c'est le mot... Les
-
-étourderies de mademoiselle votre soeur, une dangereuse plaisanterie que
-
-vous avoit conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge de M.
-
-Duportail, avoient à mes yeux étrangement compromis la marquise.
-
-J'accusois ma femme... Oh! je lui en ai demandé cent fois pardon, et je
-
-me le reproche encore tous les jours... J'accusois ma femme,... la femme
-
-la plus sage! Si c'étoit seulement par principes, on pourroit s'en
-
-défier;... mais chez elle, ajouta-t-il très bas, la sagesse est solide;
-
-elle tient à un tempérament de glace: car, le croiriez-vous? c'est par
-
-pure complaisance que Mme de B... me donne de temps en temps une nuit, à
-
-moi qui suis son mari et qu'elle adore!... Je l'accusois cependant! Il a
-
-donc fallu que, pour se justifier, elle me contât vos petits chagrins de
-
-famille,... que je savois à peu près.--Enfin, Monsieur le marquis, ce
-
-qui me fait grand plaisir, c'est de vous entendre convenir que je ne
-
-devois pas vous avouer les écarts de Mlle Duportail.--Ne dites donc plus
-
-Duportail! vous voyez que je suis au fait!--De Mlle de Faublas, puisque
-
-vous le voulez.--Bon!... D'abord, vous ne le deviez pas; et puis, si
-
-vous aviez eu l'air de solliciter une explication, moi qui, dans ma
-
-colère, brûlois d'en venir aux mains, j'aurois été peut-être assez
-
-injuste pour vous soupçonner de manquer de courage. Or, un jeune homme
-
-ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa première affaire; et, dans
-
-celle-ci, je l'ai dit à la marquise, qui s'est vue forcée de le
-
-reconnoître, vous vous êtes en tout point montré comme le plus brave des
-
-hommes... Oui, vous êtes plein de coeur! et quiconque s'y connoît le
-
-voit dans votre physionomie... Oh! j'ai pour vous beaucoup d'estime, et
-
-ma femme aussi... Tenez, je vous engagerois à nous venir voir; mais le
-
-public est si bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle femme
-
-tel amant, il n'en revient pas. Je trouve quantité de gens qui ne
-
-mettent que de la complaisance à ne me point contredire quand je leur
-
-affirme que je ne suis pas... Vous le leur protesteriez vous-même,
-
-qu'ils ne vous croiroient pas davantage! et cependant personne, excepté
-
-la marquise, ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez un peu
-
-l'extrême différence: à présent que je suis tranquille sur votre
-
-aventure, vous et cent mille autres jeunes gens plus aimables, s'il y en
-
-a, pourroient à la file se donner à tous les diables avant de me
-
-persuader qu'ils ont obtenu les faveurs de la marquise. Je vous ai déjà
-
-dit combien de raisons me font croire à la sagesse de Mme de B...; il y
-
-en a encore une qui me paroît, seule, aussi forte que toutes les autres
-
-ensemble: je m'avise quelquefois de me regarder au miroir, et je ne
-
-trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul trait qui annonce que
-
-je puisse être... Que diable! M. de B... ne voit pas du tout qu'il ait
-
-la figure d'un sot! et M. de B... s'y connoît!... Ah çà! mais donnez-moi
-
-donc un peu d'attention. Depuis une heure il ne m'écoute que d'une
-
-oreille! Il a toujours les yeux tournés sur la jolie fille!... Il me
-
-semble aussi que, de temps en temps, elle vous regarde? En vérité, elle
-
-vous lorgne!--Point du tout, Monsieur le marquis, c'est vous qu'elle
-
-agace.--Oh! que non! vous êtes plus joli garçon que moi. Ce n'est pas
-
-qu'à votre âge je n'aie été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant
-
-l'avantage de la première jeunesse... Pourtant, je crois que vous ne
-
-vous trompiez pas! je crois que j'ai ma part des oeillades que lance la
-
-princesse!... Je vous avouerai franchement qu'elle commence à me
-
-tourmenter un peu. C'est pour moi du tout neuf au moins; il faut que
-
-cela soit très nouvellement sur le trottoir! Dites-moi son nom.--Son
-
-nom?... je l'ignore.--Et sa demeure?--Je ne la sais pas.--Mais pourtant
-
-vous la connoissez?--Ah! comme on connoît ces filles-là! de
-
-réminiscence!... Oui, je crois me rappeler que j'allois assez
-
-fréquemment souper dans une maison tierce où quelquefois, la trouvant
-
-sous ma main, je lui faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le
-
-même temps que j'avois cette fantaisie pour une certaine Justine, vous
-
-savez?--Oui! oui! une des femmes de la marquise, cette petite
-
-dévergondée, que vous veniez commodément caresser jusque dans mon
-
-hôtel. Oh! Monsieur le libertin, j'ai été trop bon chez ce
-
-commissaire!--Monsieur le marquis, vous direz tout ce qu'il vous plaira,
-
-je ne puis me persuader que cette beauté-là vous soit tout à fait
-
-inconnue. Faites-moi donc le plaisir de vous en approcher davantage et
-
-de la regarder comme il faut.--Ma foi, vous avez raison; j'ai vu quelque
-
-part ce visage chiffonné. Tout à l'heure nous parlions de Justine; cette
-
-petite fille en a un faux air.--Il me semble que la ressemblance est
-
-grande.--Grande? non.--Moi, je le trouve.--Oh! mais, vous, s'écria-t-il
-
-avec feu, vous n'êtes pas physionomiste!... Puisqu'il est question de
-
-ressemblance, savez-vous deux individus entre lesquels il y en a une
-
-frappante? Mademoiselle votre soeur et vous. Ah! parlez-moi de cela, par
-
-exemple! Le plus habile en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier
-
-du royaume pour la science physionomique, je m'y suis mépris!...
-
-plusieurs fois!... plusieurs fois mépris! Il paroît que mademoiselle
-
-votre soeur aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, pâle,
-
-exténuée, on s'aperçoit bien que ce n'est pas vous; mais, lorsqu'elle
-
-est dans ses jours de santé, le diable vous verroit l'un à côté de
-
-l'autre qu'il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le garçon!
-
-A propos, parlerez-vous à mademoiselle votre soeur de notre
-
-rencontre?--Si cela peut vous être agréable...--Oui, faites-moi le
-
-plaisir de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos auxquels son
-
-premier déguisement a donné lieu, je l'aime toujours de tout mon coeur;
-
-et, quoique monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de toute mon
-
-estime. Dites même à M. Duportail que je ne lui en veux pas beaucoup,
-
-pas...--Monsieur le connoisseur, voyez dans ce cabriolet qui précède le
-
-phaéton, voyez un peu cette jeune femme; voilà ce que c'est qu'une
-
-figure! voilà ce qu'on peut appeler une charmante petite personne! bien
-
-moins parée que l'autre, et bien plus jolie! et ça n'a pas l'air d'une
-
-fille...--Une femme comme il faut, _parbleu_! Je connois cette livrée.
-
-Au reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien aise de vous
-
-avertir que depuis longtemps aussi cette dame nous regarde; et beaucoup,
-
-et souvent!... Tenez! ne diroit-on pas qu'elle veut nous parler?»
-
-
-
-Il est vrai que Mme de Lignolle perdoit patience, et tâchoit de me faire
-
-entendre par ses signes qu'il falloit enfin, à quelque prix que ce fût,
-
-me débarrasser de cet importun cavalier, pour la venir joindre
-
-incessamment au lieu du rendez-vous où, lassée d'attendre, elle alloit
-
-courir. Plusieurs fois, emportée par son impétuosité naturelle, la
-
-comtesse se montra tout entière hors de sa voiture. Cependant Mme de
-
-Montdésir, du haut de la sienne, put remarquer les impatiences d'une
-
-rivale; je ne crois pas qu'alors il lui fût possible de voir que c'étoit
-
-Mme de Lignolle qui lui enlevoit mon attention; mais sans doute elle le
-
-soupçonna. Ce fut pour s'en assurer qu'elle fit sur-le-champ donner à
-
-son jockey l'ordre un peu trop hardi de quitter son rang et d'essayer de
-
-couper le cabriolet. Il ne put le couper; mais durant quelques secondes
-
-il marcha tout auprès, sur la même ligne, et puis le devança de quelques
-
-pas. Justine, qui reconnut alors Mme de Lignolle, se permit de la saluer
-
-d'un air insolemment familier; elle osa même, en la regardant avec
-
-affectation, pousser d'impertinens éclats de rire. Je fus indigné!
-
-j'allois... Je ne sais pas tout ce que j'allois faire! La comtesse ne me
-
-laissa pas le temps de la compromettre en la vengeant. Trop vive pour
-
-endurer tranquillement un affront pareil, la comtesse aussitôt cria
-
-gare, poussa son cheval, d'un coup de fouet coupa le visage de Mme de
-
-Montdésir, et, du même temps, accrocha le léger phaéton si bien et si
-
-ferme qu'elle mit en pièces l'une de ses roues. Le char versa, l'idole
-
-fut culbutée; je craignis un moment qu'elle ne se brisât la face contre
-
-terre. Heureusement que, dans sa chute, Justine, par un mouvement
-
-machinal, jeta ses bras en avant, de sorte qu'aux dépens de plusieurs
-
-meurtrissures ses mains sauvèrent quelques contusions à son visage, déjà
-
-bien maltraité. Mais, par un accident qui devint comique, il arriva que
-
-les pieds de la nymphe restèrent, je ne sais comment, retenus en haut de
-
-son char: or, dans cette posture, rien ne put empêcher les jupes de
-
-retomber sur les épaules en découvrant une autre partie, et, le malin
-
-zéphyr ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit alors sur
-
-la blanche peau, Mme de Montdésir fit voir... Respectons les bizarreries
-
-de la langue: il seroit grossier de nommer par son nom ce que Mme de
-
-Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce qu'il m'est permis de dire:
-
-c'est que toute l'assemblée, trouvant ce nouvel Antinoüs[2] fort joli,
-
-applaudit à son apparition par de grands claquemens de mains.
-
-
-
- [2] Si vous avez oublié ce passage de l'histoire de Rome,
-
- consultez-le: la chose en vaut la peine.
-
-
-
-Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la désolée personne; et
-
-moi-même, aussitôt calmé par le touchant spectacle de son infortune, je
-
-mis pied à terre pour l'aller secourir. «Attendez, me dit M. de B...,
-
-j'y vais avec vous: car je la plains, et, je vous le répète, j'ai vu
-
-cette figure-là quelque part.--Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis,
-
-je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes aussi trop bon
-
-d'appeler cela une figure! Au reste, que vous vous obstiniez ou non à
-
-soutenir que c'en est une, je vous déclare qu'elle est un peu de ma
-
-connoissance; et, quant à vous, je doute que vous l'ayez jamais vue.»
-
-
-
-Lorsque je me trouvai près de Justine, on l'avoit déjà remise sur ses
-
-pieds. «Ah! s'écria-t-elle en me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme
-
-elle vient de m'équiper!» Je l'interrompis, je lui dis bien bas: «Ma
-
-chère enfant, tu n'as que ce que tu mérites, mais ne t'avise pas de
-
-nommer la comtesse, car, sur mon honneur, tu n'en serois pas quitte à si
-
-bon marché.--Ah! Monsieur de Faublas, vous croyez qu'elle a bien fait?»
-
-reprit Justine au désespoir.
-
-
-
-Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, plusieurs voix le
-
-répétèrent: aussitôt il circula dans l'assemblée, et vola de bouche en
-
-bouche. La foule qui environnoit Mme de Montdésir me pressa tout à coup,
-
-de manière qu'à peine le marquis et moi nous eûmes la liberté de
-
-remonter à cheval, et qu'il fallut aller au petit pas. Le nombre des
-
-curieux ne fit à chaque instant que s'accroître. Jeunes gens et
-
-vieillards, hommes et femmes, piétons et cavaliers, tout accourut, tout
-
-vint se jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s'arrêtèrent. Aucun
-
-des héros de la patrie, d'Estaing, La Fayette et Suffren, et mille
-
-autres, au retour des plus glorieuses expéditions, ne virent autour
-
-d'eux, dans les promenades publiques, une affluence plus prodigieuse. Et
-
-pourtant ce n'est, ô de toutes les nations la plus légère, ce n'est qu'à
-
-Mlle Duportail que vous prodiguez tant d'honneurs!
-
-
-
-Quel jeune homme assez maître de lui, quel jeune homme cependant eût
-
-repoussé le charme de ce triomphe? un moment j'en fus enivré; un moment
-
-je sentis quelque orgueil à la vue de tant de jeunes gens qui, renommés
-
-dans l'art de plaire et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer
-
-en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les femmes! Ce fut avec
-
-transport que je me vis l'objet de leur attention! Le vif désir d'en
-
-être plus digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, à ma figure
-
-plus d'expression. Et d'un regard plus doux je dus répondre à leurs
-
-caressans regards, qui sembloient me promettre à jamais d'heureux
-
-engagemens! Et, d'une oreille plus avide, je dus recueillir leurs
-
-enchanteurs éloges qui me décernoient sur tous le prix de la beauté!
-
-
-
-Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une erreur: le vain prestige ne
-
-dura guère. Faublas pouvoit-il s'arrêter à Longchamps, pouvoit-il y
-
-rester longtemps, retenu par les illusions doublement trompeuses de
-
-l'amour-propre et de la coquetterie, quand l'amour, l'impatient amour,
-
-l'attendoit à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et de plus
-
-solides jouissances?
-
-
-
-«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous débarrasser de la
-
-foule?--J'y consens, me répondit-il; mais dites-moi donc comment il se
-
-fait que vous soyez connu de tant de monde?--Vous savez ce que c'est que
-
-ce pays-ci! Tout ce qui n'est pas absolument ordinaire y fait du bruit,
-
-et vous donne pendant vingt-quatre heures une espèce de réputation:
-
-notre combat, mon exil, ma prison.» Il m'interrompit: «Me suis-je
-
-trompé? n'est-ce pas mon nom...?--Oui, c'est votre nom qui vient de
-
-retentir à mes oreilles; et, tenez, voilà que deux cents personnes le
-
-crient.--Deux mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour moi,
-
-cela ne m'étonne pas, je suis très répandu.--Le bruit va toujours
-
-croissant. Bon Dieu! quel tintamarre!--C'est que tous ces gens-là sont
-
-bien aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs physionomies
-
-qu'ils sont bien aises. C'est une chose charmante pour eux d'être sûrs
-
-que nous voilà réconciliés. En effet, c'étoit bien dommage que les deux
-
-hommes de France les plus...--Monsieur le marquis, je crois, comme vous
-
-le dites, qu'ils sont bien aises; mais dépêchons-nous d'échapper à leurs
-
-applaudissemens.»
-
-
-
-Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes leurs forces; et
-
-c'étoit visiblement à M. de B... que s'adressoient leurs applaudissemens
-
-maintenant dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus joyeux de
-
-leurs gaietés que je n'avois été fier de leurs hommages. Ce fut bien
-
-malgré moi, mais au grand contentement de mon compagnon illustre, qu'il
-
-fallut suivre les flots de cette multitude jusqu'à l'extrémité de la
-
-file. Là, je parvins, non sans beaucoup de peine, à m'ouvrir un passage
-
-dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. Là, je fis mes
-
-adieux à M. de B..., qui, ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon
-
-cheval de toute la vitesse du sien. D'autres cavaliers aussi se mirent à
-
-galoper sur ses traces; mais ce n'étoit point à lui qu'ils en vouloient,
-
-puisque, l'ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité de
-
-leur course. Je conservai quelque temps l'espérance de leur échapper par
-
-la fuite; mais, comme, après de longs et inutiles détours, je me vis sur
-
-le point d'être atteint, il me parut nécessaire d'essayer des moyens
-
-peut-être plus puissans pour écarter ces indiscrets persécuteurs.
-
-
-
-Je me retournai sur eux, c'étoient des pages, j'en comptai huit:
-
-«Messieurs, que puis-je faire pour votre service?--Nous permettre de
-
-vous voir et de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.--Messieurs,
-
-vous êtes bien jeunes, mais pourtant vous devez être raisonnables.
-
-Pourquoi donc, je vous prie, hasarder avec un galant homme une mauvaise
-
-plaisanterie qui peut avoir des suites fâcheuses?--Ce n'est point une
-
-plaisanterie, répliqua l'étourdi qui s'étoit chargé de porter la parole,
-
-nous serions désolés de vous offenser; mais, en vérité, nous mourons
-
-d'envie d'embrasser Mlle Duportail.--Non, dit un autre plus avisé, pas
-
-Mlle Duportail, mais le généreux vainqueur du marquis de B...»
-
-
-
-Tandis qu'ils me parloient, je promenois sur la campagne des regards
-
-inquiets; je l'entrevoyois déjà ce fâcheux marquis! il s'approchoit à
-
-vue d'oeil, et je tremblois pour mon rendez-vous. «Messieurs, je ne
-
-connois pas Mlle Duportail; mais, tenez, le temps me presse, finissons:
-
-s'il faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé, j'y consens,
-
-à condition cependant que vous allez attendre, arrêter et retenir sous
-
-quelque prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier que vous pouvez
-
-apercevoir d'ici. Vous me rendriez même un plus grand service si, pour
-
-plus de sûreté, vous vouliez l'engager à reprendre avec vous le chemin
-
-de Longchamps.»
-
-
-
-Comme je parlois encore, un homme assez mal vêtu, que d'abord j'avois
-
-pris pour le laquais de l'un de ces jeunes gens, s'approcha de moi d'un
-
-air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu qu'il tenoit enfoncé
-
-sur ses yeux, je reconnus M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il
-
-me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser, moi; mais j'accours
-
-pour vous annoncer que Mme de Montdésir vous prie instamment de passer
-
-un instant chez elle.--Mme de Montdésir!... oui, oui, je comprends!...
-
-Mon cher, dites que j'en suis au désespoir, mais qu'il m'est absolument
-
-impossible de me rendre à son invitation avant deux bonnes heures.»
-
-
-
-Cependant mes écervelés de pages tous ensemble me promirent d'arrêter et
-
-de remmener avec eux l'importun cavalier, qui n'étoit plus qu'à très peu
-
-de distance. Ils me le promirent, ils m'embrassèrent, ils me virent avec
-
-regret m'éloigner le plus vite possible.
-
-
-
-Il étoit temps que j'arrivasse, Mme de Lignolle trouvoit les momens bien
-
-longs. Dès qu'elle me vit, elle m'accabla de reproches. «Mon amie, que
-
-vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette femme a l'audace...?--Oui!
-
-c'est votre faute. Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures?
-
-Pourquoi m'avez-vous fait pour cette Mme de Montdésir une
-
-infidélité?--Bon! vous allez rappeler une querelle oubliée!--Oubliée?
-
-jamais! De ma vie je n'oublierai que j'ai sottement baisé la main de
-
-cette impertinente,... qui ose aujourd'hui se prévaloir...--Vous venez
-
-de l'en punir. Vous l'avez défigurée.--J'aurois dû la tuer!--Peu s'en
-
-est fallu. Elle est tombée du haut en bas de sa voiture brisée...--Du
-
-haut en bas! s'écria la comtesse avec beaucoup d'inquiétude. Mon Dieu!
-
-je l'ai peut-être dangereusement blessée?--Non; mais...»
-
-
-
-Ici, pour calmer tout à fait Mme de Lignolle, je me hâtai de lui
-
-raconter la déconvenue de Justine; et je vous laisse à penser combien
-
-mon récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive dans ses gaietés
-
-comme dans ses fureurs. Je craignois qu'à force de rire elle ne
-
-suffoquât. Je la serrai dans mes bras, croyant que l'heure du
-
-raccommodement étoit venue. Je me trompois: la cruelle Éléonore repoussa
-
-son amant. «Vous serez toujours, me dit-elle en reprenant sa colère,
-
-toujours le plus ingrat des hommes!... Depuis un siècle je péris d'amour
-
-et d'impatience; cependant c'est à moi qu'il laisse le soin d'inventer
-
-quelque moyen de nous réunir!--Mon amie, c'est inutilement que j'en ai
-
-tenté plusieurs.--Enfin je trouve un expédient favorable, je vole à ce
-
-Longchamps qui m'ennuie, j'y vole pour voir Faublas, uniquement pour le
-
-voir! il y vient en effet, mais afin d'avoir l'occasion de faire en même
-
-temps sa cour à mes deux rivales!--Éléonore, je te jure que non.--Et,
-
-pour comble de perfidie, le barbare! il arrange tout cela de manière que
-
-moi, dont la jalousie déchire le coeur, je me trouve justement placée
-
-entre mes deux mortelles ennemies!--Quoi! vous prétendez que c'est
-
-encore ma faute?--Oui, tâchez, menteur que vous êtes, tâchez de me
-
-persuader que c'est le hasard qui a voulu que la voiture de Mme de B...
-
-précédât la mienne.--Éléonore, je t'en donne ma parole d'honneur.--Elle
-
-a bien fait de s'en aller cette Mme de B...! vous avez bien fait de ne
-
-la pas suivre! je venois de l'entrevoir! Un moment plus tard je vous
-
-donnois à tous deux une leçon dont vous vous seriez souvenus!--Mon amie,
-
-si pourtant j'y étois venu pour elle, ne l'aurois-je pas suivie?»
-
-
-
-Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle m'embrassa; mais tout
-
-d'un coup: «Non, non! s'écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue!
-
-C'est donc parce qu'il vous a fallu nécessairement secourir Mme de
-
-Montdésir que vous me faites attendre ici depuis près d'une
-
-demi-heure?--Non, mon amie; j'ai été longtemps retenu par cet importun
-
-cavalier...--Qui vous parloit avec tant de feu, et que vous paroissiez
-
-entendre avec tant de plaisir?--De plaisir? non.--Que vous disoit-il
-
-donc de si beau, ce monsieur?--Il m'entretenoit de ma soeur.--Il la
-
-connoît?--Oui, c'est un parent...--Un parent?... mais cette fois je vous
-
-crois... parce que je l'ai bien examiné pour m'assurer si ce n'étoit pas
-
-encore quelque femme déguisée. Oh! vous ne m'attraperez plus, j'y
-
-prendrai garde, allez!--A propos, mon amie, dis-moi, n'as-tu pas vu ta
-
-tante à Longchamps?--Non, je ne voyois que toi; mais vous, Monsieur,
-
-vous avez pu faire attention à tous ceux qui vous entouroient.--J'ai
-
-fait attention à la marquise, parce qu'il m'a semblé qu'elle me
-
-regardoit.--Heureusement pour nous, dit la comtesse, elle n'a pas ses
-
-yeux de quinze ans.--Éléonore, si pourtant elle m'avoit reconnu?--Oh!
-
-que non, s'écria-t-elle... Faublas, ce seroit un grand malheur;...
-
-mais... mais il faut espérer que non.»
-
-
-
-Déjà la comtesse me parloit d'un ton plus doux, et je l'eus bientôt
-
-persuadée de toute mon innocence. Alors elle parut avec transport
-
-m'entendre lui répéter cent fois les protestations d'un fidèle amour;
-
-mais je fus non moins affligé que surpris quand je vis qu'elle en
-
-refusoit les preuves. «Non! non! disoit-elle d'un ton absolu... Tu
-
-pleures, mon ami! Pourquoi donc?--Parce que vous ne m'aimez plus comme
-
-autrefois!--Davantage, Monsieur!--Autrefois jamais un refus...--Oui,
-
-lorsque vous n'étiez pas malade!... Tu pleures?... voyez donc, qu'il est
-
-enfant!»
-
-
-
-Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à ses genoux pour essuyer
-
-et baiser mes larmes.
-
-
-
-«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de la peine... Écoutez
-
-donc, mon ami; je me souviens du jour que dans mes bras vous avez perdu
-
-connoissance; votre maladie vous a encore bien fatigué depuis, ta
-
-convalescence ne fait que commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je
-
-mourrois aussi... Là, vraiment, ne seroit-ce pas dommage? tous deux si
-
-jeunes et nous aimant si bien! Ah! je t'en prie, Faublas, ne mourons que
-
-le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer le plus longtemps
-
-possible. Vous riez, Monsieur? est-ce que j'ai l'air risible, quand je
-
-parle raison?... Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! tout ce que
-
-je dis et rien, c'est donc la même chose?... Finis, Faublas; finis, mon
-
-ami... Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me fâcherai!... Dame!
-
-écoutez donc! mettez-y de votre côté un peu de courage!... Faublas, mon
-
-cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après m'avoir donné le baiser
-
-le plus tendre, ce n'est déjà pas pour moi une chose si facile que de
-
-résister à mes désirs: s'il faut en même temps triompher des tiens, je
-
-ne réponds pas d'en avoir la force.»
-
-
-
-C'étoit avec raison qu'elle se défioit d'elle-même, mon adorable
-
-Éléonore, puisque, après quelques momens d'un voluptueux silence, elle
-
-me dit avec des soupirs entrecoupés et d'une voix tremblante: «Tu vois
-
-bien, mon ami, tu vois bien ce qui vient d'arriver? eh bien, en venant
-
-ici j'avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de suite elle jura que
-
-du moins cela ne seroit plus. Or, comme je publie sa défaite, il faut
-
-avouer ses victoires: malgré mes efforts à chaque instant renouvelés, je
-
-ne pus une seconde fois obtenir de ma délicate maîtresse qu'elle oubliât
-
-ses chastes résolutions.
-
-
-
-«Ma charmante amie, les heures fortunées s'écoulent bien vite! il faut
-
-déjà nous séparer.--Déjà!--Si j'arrivois trop tard, il me deviendroit
-
-impossible de faire à M. de Belcour une fable un peu vraisemblable; mon
-
-esclavage...--Un moment! s'écria-t-elle, les larmes aux yeux; un moment
-
-encore! Faublas, nous nous quittons pour trois jours!--Pour trois
-
-jours?--Demain je vais au Gâtinois...--Au Gâtinois sans moi, pourquoi
-
-donc faire?--Hélas! sans toi. C'est ton père... Ton père me fera mourir
-
-de chagrin!... Cette fête, qu'elle sera triste! et, quand il m'étoit
-
-permis de croire que mon amant l'embelliroit de sa présence, je m'en
-
-faisois une idée si charmante!--Éléonore, tes pleurs me font un plaisir
-
-trop douloureux. Sèche tes pleurs, attends... que ma bouche...! Dis-moi,
-
-ma belle amie, dis, quelle est cette fête?--Être au milieu de mille gens
-
-indifférens, et ne pas rencontrer ce qu'on aime! se voir environnée de
-
-monde, quand on voudroit gémir dans un désert!--Dis-moi donc quelle est
-
-cette fête.--Tous les ans, au jour de Pâques,... tous les ans, depuis
-
-que j'existe,... la rosière a reçu de mes mains... L'année dernière
-
-j'ignorois encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je le
-
-sais!... Du moins je flattois ma foiblesse de cette espérance que mon
-
-amant seroit là pour me consoler, pour me soutenir, si je venois à
-
-songer avec quelque frayeur que moi, qui couronne la sagesse, je ne suis
-
-pas sage... Hélas! je le dirai toujours: ce n'est point ma faute! je ne
-
-cesserai de le répéter: pourquoi m'ont-ils donné ce M. de Lignolle?...
-
-Ce que je dis là te fait de la peine, Faublas?... Va, rassure-toi: je
-
-n'ai pas de remords! pas même de regrets... Quelquefois seulement,
-
-depuis que ton père m'a fait de grands discours,... je me surprends
-
-réfléchissant sur les dangers sans nombre... Va, rassure-toi: tant que
-
-tu m'aimeras, ne crains pas que je t'abandonne! et, quand tu ne
-
-m'aimeras plus,... quand tu ne m'aimeras plus, je trouverai dans mon
-
-désespoir ma dernière ressource. Rassure-toi... Tu pleures! Tiens, mon
-
-ami, viens, viens m'embrasser; viens, que nos larmes se confondent!
-
-Demain je pars, dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très bonne
-
-heure, tout le monde revient. Je ramène, avec ma tante, Mme de Fonrose
-
-qui nous aime tant; Mme de Fonrose et moi nous concertons quelque
-
-heureux stratagème qui puisse te rendre à ton Éléonore dans la soirée
-
-même du lundi.»
-
-
-
-Quoiqu'il fût déjà tard, quoique la marquise m'attendît, quoique mon
-
-père dût s'impatienter de ma longue absence, je répétai cent fois mes
-
-adieux à Mme de Lignolle avant de la pouvoir quitter.
-
-
-
-Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force pour nous séparer, et je
-
-courus chez Justine joindre Mme de B...
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-La marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure
-
-très altérée; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m'emparer de sa
-
-main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait
-
-impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez
-
-un peu moins attendre?» Puis, sans me donner le temps de lui répondre,
-
-affectant de la joie et me regardant avec complaisance: «Le voilà tout à
-
-fait bien, poursuivit-elle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a
-
-douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes
-
-qui tout à l'heure, à Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint
-
-de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer son éclat, sa beauté,
-
-sa fraîcheur, sa...» Mme de B... parut se faire violence pour n'en pas
-
-dire davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint triste,
-
-incertain, pensif. D'une voix foible et traînante elle reprit: «Je ne me
-
-serois point avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dussiez
-
-venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer que vous étiez en état
-
-de paroître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir
-
-attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière...--Ah! ne
-
-m'accusez point! je n'ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m'a
-
-suivi partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps avec moi...--Ne
-
-m'y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce
-
-d'inquiétude.--Oui, je ne vous ai point saluée, de peur...» Elle
-
-m'interrompit avec un cri de joie. «J'osois m'en flatter qu'il m'avoit
-
-bien reconnue, et que c'étoit seulement par discrétion... Recevez mes
-
-remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement
-
-délicat, je reconnois... l'ami de mon choix.--Ma chère maman, pourquoi
-
-donc n'avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont
-
-vous étiez le principal ornement?--Le principal?... non,... non, je ne
-
-le crois pas... Au reste, je ne suis partie qu'à l'instant où j'ai vu la
-
-foule se porter autour de vous.--C'est-à-dire que vous avez pu voir
-
-aussi l'accident de Justine?» Un sourire vint effleurer les lèvres de la
-
-marquise. «Oui, je l'ai pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d'un
-
-ton très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l'a-t-il assez punie?
-
-Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez;
-
-c'est pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous
-
-l'attendrons.»
-
-
-
-Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à l'instant même on lui ouvrit
-
-son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes
-
-gens m'ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne sais pas résister à des
-
-manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m'aiment! Cependant
-
-l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand j'ai vu cela, je suis
-
-revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie
-
-m'avoit frappé.--Est-ce que je me trompe? me dit Mme de B... Est-ce que
-
-ce n'est point...?--Vous ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses
-
-discours je crois aussi le reconnoître.--Oh! c'est lui! c'est lui!
-
-sauvons-nous.» Il n'y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la
-
-porte qui communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! s'écria la
-
-marquise, qu'ai-je fait de la clef?» Une armoire très haute, mais très
-
-étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une
-
-encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. Mme de
-
-B... s'y jeta la première. «Vite, Faublas!» Je n'eus que le temps de me
-
-précipiter après elle et de fermer la porte sur nous.
-
-
-
-Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions de leur abandonner.
-
-«Oui, continua-t-il, ta physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie
-
-de te parler.--Vous m'avez donc bien reconnue?--Tout de suite! mais
-
-peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les
-
-figures par coeur?--Ah! c'est que ce superbe attelage, cette brillante
-
-voiture, la grande parure où j'étois, tout cela pouvoit bien me rendre
-
-méconnoissable.--Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc
-
-oublié comme je suis physionomiste?... A propos de ton équipage, quel
-
-est, je t'en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le
-
-chevalier de Faublas peut-être?--Eh bien, oui! un plaisant freluquet!
-
-
-
---Entendez-vous l'impertinente?--Taisez-vous, me répondit la
-
-marquise.--Pourtant, reprit M. de B..., il me semble que tantôt tu le
-
-lorgnois à Longchamps?--Lui! ce morveux! c'étoit vous que je
-
-regardois.--Je te plais donc?--A qui ne plaisez-vous pas?--Il est vrai
-
-que j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que
-
-des gens qui m'aiment! Encore aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la
-
-joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit
-
-content.--Personne ne l'étoit plus que moi, je vous assure.--Cependant,
-
-ma pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure assez désagréable.
-
-Quelle est cette femme qui t'a si maltraitée?--Une petite catin!
-
-
-
---Mais voyez donc cette...--Taisez-vous», me dit encore Mme de B... Son
-
-mari continua: «Elle avoit un domestique à livrée!--Bon! une livrée
-
-d'emprunt.--Ton joli phaéton est bien endommagé.--J'en suis d'autant
-
-plus fâchée que c'est le présent d'une dame de mes amies...»
-
-
-
-A cet endroit de l'intéressant dialogue, la marquise ne put s'empêcher
-
-de se récrier tout bas: «Une dame de ses amies! l'insolente!--Ma belle
-
-maman, est-ce que c'est vous?...--Oui.--Eh bien! permettez qu'à mon tour
-
-je vous dise: «Paix donc!»
-
-
-
-Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes quelques-unes des paroles de
-
-Justine... «Venir tout exprès d'Angleterre! poursuivit-elle.--Une dame
-
-de tes amies! s'écria le marquis, diantre! il faut que tu aies de
-
-grandes complaisances pour cette dame-là?--Je vous en réponds.--Mais,
-
-mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois pas d'une maîtresse qui
-
-aimeroit les femmes.--Quoi! vous imaginez... Ce n'est pas cela! ce n'est
-
-pas cela! Tenez, je vais vous dire: c'est une dame... comme il faut,...
-
-du haut parage... Elle est gênée chez elle...--J'entends! j'entends!
-
-c'est encore un benêt de mari qu'on attrape!...--Ou qu'on attrapera,
-
-Monsieur le marquis.--Mon Dieu! que ces maris sont bons!... De sorte que
-
-tu lui prêtes cette chambre à coucher pour...--Non, oh! non, il ne se
-
-passe entre eux rien de malhonnête, j'en suis sûre.--L'intrigue ne fait
-
-donc que commencer?--Au contraire, elle est ancienne... C'est une
-
-histoire que cela, Monsieur le marquis!--Conte, conte, le récit des
-
-tours que ces imbéciles maris se laissent faire m'amuse toujours
-
-infiniment. Conte.--La dame a eu le jeune homme autrefois; mais il l'a
-
-quittée pour une autre: elle ne se soucie point de le partager et veut
-
-le revoir.»
-
-
-
-Ici la marquise murmura: «L'effrontée menteuse!--O ma belle maman,
-
-taisez-vous donc!» Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser
-
-qu'elle ne put s'empêcher de recevoir. Cependant nous avions encore
-
-perdu quelques mots.
-
-
-
-«Justement, disoit Mme de Montdésir, elle ne lui permet rien encore;
-
-mais le moment approche où elle lui permettra tout.--Tu es donc
-
-entièrement dans la confidence?--Non: c'est une femme trop méfiante et
-
-trop adroite! elle ne me dit presque rien; mais je vois bien par sa
-
-conduite... De quoi riez-vous?--De la mine que ces amoureux-là doivent
-
-faire quand ils sont ensemble. Moi, qui suis physionomiste, je
-
-donnerois... cent louis! pour étudier alors le jeu de leurs figures...
-
-Parbleu! tu devrois quelque jour me procurer ce plaisir-là.--A vous?--A
-
-moi.--Impossible, Monsieur le marquis!--Pourquoi? je me cacherois
-
-quelque part.--Impossible! vous dis-je.--Tiens! quand je devrois me
-
-tapir sous ton lit.--Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir que leurs
-
-jambes.--Tu as raison. Eh bien! dans une armoire. Tu as des armoires
-
-ici?--Vous le voyez que j'en ai.»
-
-
-
-La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; il s'en falloit bien
-
-que je fusse à mon aise, et je sentois la marquise trembler.
-
-
-
-«Attends!...» s'écria le marquis.
-
-
-
-Il alla très heureusement à celle qui étoit de l'autre côté de la
-
-cheminée, et, quand il en eut ouvert la porte: «Voilà précisément ce
-
-qu'il me faut, dit-il; un homme un peu puissant n'y tiendroit point;
-
-moi, je n'y serai pas trop mal. Et, vois-tu, par le petit trou de la
-
-serrure je contemplerois les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine,
-
-laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, et je garderai le
-
-secret.--D'honneur, si la chose n'étoit pas entièrement impraticable, je
-
-le voudrois pour la rareté du fait.--La dame est-elle jolie?--Bon! comme
-
-ça, pas trop mal; mais elle se croit... superbe!--C'est l'usage. Et le
-
-galant?--Oh! charmant, lui! charmant!--Mieux que le chevalier de
-
-Faublas?--Mieux, non, mais tout aussi bien, en vérité!--Sais-tu que je
-
-suis jaloux du chevalier?--Comment, jaloux? vous croyez encore que
-
-madame la marquise...?--Non, non. Mais toi, mon enfant...--Moi! ah! vous
-
-avez tort.--Autrefois, cependant...--Autrefois, je n'avois pas des goûts
-
-solides. Pourtant je me suis toujours senti de l'inclination pour vous,
-
-Monsieur le marquis.--Ah! je le crois bien. Je te dis, ma figure... Elle
-
-produit cet effet-là sur toutes les femmes.--Oui, la vôtre, par exemple,
-
-vous adore.--M'adore! tu as dit le mot... Sais-tu bien une chose? c'est
-
-qu'à la longue rien ne devient plus fatigant que ces adorations-là! Mme
-
-de B... peut passer pour belle, à la bonne heure! mais toujours la même
-
-femme! toujours! D'ailleurs, avec toute sa tendresse, la marquise est
-
-froide sur l'article! et moi je ne connois que cela de bon en amour. Ma
-
-foi! je suis jeune, j'ai besoin d'amusement, de distractions... Mon
-
-enfant, je soupe avec toi.--Vous soupez?--Oui, je soupe. Toujours je
-
-soupe, tu dois t'en souvenir,... et je couche, ma reine...--Ici,
-
-Monsieur le marquis?--Pas ailleurs, je t'assure.»
-
-
-
-Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. «Tout à l'heure nous
-
-passerons dans la salle à manger, dit Justine.--Pourquoi donc la salle à
-
-manger? restons ici, nous sommes si bien! fais apporter une volaille.
-
-Va, mon ange, avant et même pendant le souper nous pourrons avoir mille
-
-choses intéressantes à nous communiquer.»
-
-
-
-Mme de Montdésir sonna son jockey: «Vite, qu'on apporte deux couverts,
-
-et qu'on ne laisse entrer personne.
-
-
-
---Et nous, ma belle maman, nous allons donc, de notre côté, souper et
-
-coucher dans cette armoire?--Ah! mon ami, me répondit-elle, mon ami! je
-
-suis encore tremblante de la peur qu'il m'a faite!»
-
-
-
-Maintenant que j'y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de
-
-passer toute la nuit dans cette armoire où je devois me trouver si bien.
-
-Je vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus, et,
-
-puisqu'il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l'un sur
-
-l'autre serrés dans sa profondeur, n'eût-il pas été trop extraordinaire
-
-que je tournasse impoliment le dos à Mme de B...? Je m'étois donc placé
-
-dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes
-
-lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son
-
-sein, je pouvois compter les battemens de son coeur, nous nous touchions
-
-de la tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les antres froids de la
-
-Sibérie, des embrassemens d'un couple glacé; l'eût-on, sous un froc
-
-chastement absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la terreur
-
-des femmes; l'eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans
-
-sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; quel
-
-homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation pressante autant que
-
-celle qui m'agitoit, n'eût pas senti son coeur s'émouvoir, et tous ses
-
-esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien brûloit mes
-
-veines! et vous-même, ô Madame de B..., vous-même... Ah! quelle vertu
-
-n'eût pas succombé!»
-
-
-
-Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée
-
-d'effroi: «Faublas, est-il possible! y songez-vous?... Monsieur,
-
-Monsieur!»
-
-
-
-Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força
-
-par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des
-
-miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un silence qui nous eût
-
-trahis, si j'avois osé me permettre le moindre mouvement. «Ma belle
-
-maman, il me semble que votre mari vous fait une infidélité?--Que
-
-m'importe? dit-elle. Ah! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque
-
-respect, pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment chagrinante,
-
-que m'importe le reste?»
-
-
-
-Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le
-
-retour du petit domestique: il apportoit la table; nous entendîmes
-
-qu'elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut
-
-servi, Mme de Montdésir renvoya son jockey. «Nous voilà libres, dit-elle
-
-à M. de B..., causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée de vous
-
-appartenir. C'est une bonne fortune que je désirois trop pour qu'elle ne
-
-m'arrivât pas; mais pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard
-
-n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez
-
-vous?--Ah! dans la maison de ma femme!--Bon!... Tenez, soyez vrai, tous
-
-les hommes sont comme cela: vous m'aimez maintenant parce que je suis
-
-quelque chose.--Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta
-
-physionomie, que tu serois quelque chose?... car elle est heureuse ta
-
-physionomie,... un peu gâtée, ce soir! ce coup de fouet t'a marquée;
-
-mais, pour un connoisseur, c'est une bagatelle: le fond des traits reste
-
-toujours... Justine, je t'assure que de tout temps j'ai vu sur ta mine
-
-que tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te
-
-regardant: «Je remarque dans l'air de cette fille-là je ne sais quoi qui
-
-finira par me plaire quelque jour.»--Cependant, quand, il y a six mois,
-
-vous m'avez chassée?--J'étois en colère, on me vouloit faire croire que
-
-ma femme...--A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière
-
-vous avez découvert son innocence: car elle est innocente.--N'est-il pas
-
-vrai qu'elle l'est?--Moi, j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours
-
-soutenu, souvenez-vous-en.--Oui.--Mais je voudrois savoir de vous-même
-
-comment vous en avez acquis les preuves.--Vraiment! il a bien fallu que
-
-Mme de B... me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute.»
-
-
-
-Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive
-
-curiosité: je redoublai d'attention.
-
-
-
-«Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant, c'est la vérité. Son
-
-nom? Mlle de Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit
-
-pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone. C'est bien avec Mlle de
-
-Faublas que la marquise a fait connoissance. C'est bien Mlle de Faublas
-
-qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d'abord, comme tu me l'as
-
-cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose...
-
-
-
---Certainement! je l'ai déshabillée!--Bon! d'ailleurs il étoit horrible
-
-à moi de supposer que la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la
-
-tête d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je
-
-t'apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je
-
-me garderai bien d'instruire Mme de B... Ma figure avoit produit sur la
-
-jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m'avoit à peu
-
-près permis de venir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je
-
-suis entré dans l'appartement de ma femme; à tâtons j'ai promené
-
-librement ma main sur la gorge de la jeune fille... Et que diable! un
-
-garçon n'a pas la poitrine faite comme ça!... Tu ris!--Oui, je ris parce
-
-que... parce que je pense que madame... dans ce moment-là pouvoit sentir
-
-votre main:... car elle étoit couchée là tout auprès, madame?--Oh!
-
-madame étoit endormie: malheureusement le bruit l'a trop tôt
-
-réveillée...--Ah! ah! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de
-
-l'enfant, qui dormoit peut-être encore...--Qui dormoit, oui.--C'est à
-
-côté d'elle que vous avez... embrassé votre femme?--Justement, ma reine.
-
-Il n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien: c'eût été
-
-d'ailleurs faire une espèce d'insulte à la marquise, que de m'en aller
-
-sans avoir rempli le devoir conjugal!--Je suis pourtant bien étonnée que
-
-madame vous ait permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que
-
-la décence...--La marquise, cette nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce
-
-que...
-
-
-
---Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment.--Faublas! Faublas!
-
-plaignez-moi!
-
-
-
---... La jalouse marquise, disoit M. de B..., quand je lui rendis mon
-
-attention.--Il est vrai qu'elle est jalouse, cela fait trembler!...
-
-Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c'étoit Mlle de
-
-Faublas! Mais n'en auriez-vous pas encore quelque autre?--Assurément.
-
-Celle-là, je ne m'en souvenois plus, c'est Mme de B... qui me l'a
-
-rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue Mlle Duportail;
-
-elle fut obligée de nous mener chez son père supposé; mais nous y
-
-trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une
-
-demoiselle,... une demoiselle dont la conduite n'est pas tout à fait
-
-bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu deux
-
-fois l'occasion d'examiner son caractère et sa physionomie: c'est un
-
-homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de
-
-ménagement! Si c'eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé
-
-de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire: «C'est mon
-
-fils!»--Ainsi donc ce fut Mlle Duportail qui vint le soir en habit
-
-d'amazone, et le lendemain...--Le lendemain? non; ce fut son frère.--Son
-
-frère,... je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?--Parce que M.
-
-de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de
-
-Rosambert avoit ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, furieux
-
-de n'essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la
-
-marquise le chevalier revêtu des habits de sa soeur, et, profitant de la
-
-circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène
-
-affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène... Je ne me
-
-souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la mémoire que pour les
-
-physionomies. Mais la marquise m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en
-
-général que la scène étoit horrible... Ce procédé de Rosambert me paroît
-
-infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le
-
-vois... Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me couper la
-
-gorge avec lui.--Ne vous en avisez pas! vous feriez mourir votre amante
-
-d'inquiétude!--Mon amante, c'est...?--C'est moi.--Bien! ma petite. Fort
-
-bien, ce que tu dis là.--Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi...
-
-Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis
-
-enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et
-
-surtout sur le mien: car vous imaginiez que je vous faisois une foule de
-
-mensonges!... Mlle de Faublas, que devint-elle?--Mlle de Faublas? elle
-
-commença par se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis avec
-
-d'autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, des rendez-vous à
-
-celui-là, j'en suis sûr: j'ai trouvé une lettre qu'elle avoit laissée
-
-dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l'ai
-
-rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est
-
-arrivé de tout cela ce qui arrive: un enfant.--Un enfant?--Un enfant,
-
-j'en suis sûr encore. Je l'ai vue... grosse,... je l'ai vue grosse. La
-
-taille déjà rondelette, et la physionomie d'une femme. Que diable! je
-
-m'y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de Mme Ducange, dans un
-
-hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n'a pu
-
-ignorer plus longtemps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les
-
-parens. Les parens, pour sauver du moins l'honneur de la famille, ont
-
-décidé qu'il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public
-
-avec des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion de répandre
-
-partout que c'étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa soeur, qui
-
-avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien
-
-voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les
-
-médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le
-
-monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon.
-
-Mais ce qu'il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il
-
-d'un ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois, avorter la jeune
-
-personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l'auroit fait
-
-accoucher avant le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de la
-
-faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux
-
-Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!... Regarde pourtant
-
-combien d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes
-
-connoissances physionomiques en défaut! Je trouve la demoiselle fort
-
-changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père,
-
-qui est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que je suis dans le
-
-secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois
-
-pour la première fois le frère à côté de la soeur, je suis frappé de
-
-leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son
-
-père. Le père crie que M. Duportail n'a pas d'enfans. M. Duportail me
-
-fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme que c'est le
-
-chevalier qui a toujours mis le maudit habit d'amazone. Moi, tout
-
-étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je perds
-
-la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours plus que mes yeux,
-
-j'accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de
-
-m'avoir à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier le chevalier,
-
-qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il la connoît à peine; qui ne l'a
-
-point eue, qui ne l'aura jamais, ni lui, ni d'autres! Cependant le jeune
-
-homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la
-
-famille, ne s'explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain...»
-
-
-
-Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que
-
-j'étois si curieux de savoir, je cessai de l'écouter. Un intérêt plus
-
-pressant me commandoit une occupation plus douce: Mme de B..., dans une
-
-posture assez peu favorable à l'attaque, mais du moins incommode pour la
-
-défense, retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue, n'osoit
-
-risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes efforts
-
-rapidement multipliés qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque,
-
-après quelques minutes, son mari, transporté d'aise, répéta: «Le
-
-chevalier ne l'a jamais eue, et il ne l'aura jamais! ni lui, ni
-
-d'autres!» quand il le répéta, peu s'en falloit que je ne l'eusse. La
-
-marquise elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire, puisqu'elle
-
-prit le ton doucement suppliant d'une femme qui ne veut que retarder sa
-
-défaite: «Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu'un
-
-moment!... Faublas, je vous avois jugé capable de plus de
-
-générosité!--Ma belle maman, c'est de l'héroïsme qu'il faudroit!--...
-
-Cruel! me refuserez-vous un moment?... Faublas! mon ami! que je sache du
-
-moins si le danger n'est point extrême... Voudriez-vous m'exposer?...
-
-Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous... Où
-
-sont-ils?--Ils soupent.--Assurez-vous-en.--Le moyen?--Regardez.--Par
-
-où?--Mais par le trou de la serrure.--Cela n'est pas facile! je ne puis
-
-me baisser.--Tâchez.--Ils sont à table.--Comment placés?--Justine en
-
-face.--De cette armoire?--Oui.--Et le marquis?--Nous tourne le dos.»
-
-
-
-A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair, la marquise, en se
-
-dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite
-
-hors de l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et... Je ne vois
-
-plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de
-
-s'éteindre; mais, tout stupéfait que je suis, comme il me reste encore
-
-des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou six soufflets très
-
-lestement donnés. Je puis entendre Mme de B..., d'un ton ferme, parler
-
-ainsi: «Il vous sied bien, petite créature que j'ai tirée de la lie du
-
-peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de
-
-votre village, et que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier; il
-
-vous sied bien d'oublier le profond respect que vous devez à votre
-
-bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l'objet de vos secrets
-
-entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes
-
-remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner mon mari dans de
-
-libertines orgies... Et vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous
-
-payez mon attachement sans bornes! Je me doutois bien que quelque projet
-
-de conquête vous conduisoit à Longchamps! je vous ai fait suivre, on
-
-vous a vu... Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux
-
-cortège d'une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer
-
-l'honneur du mouchoir! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme
-
-à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public
-
-ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du
-
-trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin
-
-vous disposer à la ramener en triomphe chez elle!... Mademoiselle,
-
-quiconque fait métier de se vendre au premier venu doit s'attendre à
-
-n'avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j'ai fait
-
-généreusement payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer votre
-
-demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée dans cette chambre où je
-
-tremblois,... Monsieur, de vous voir arriver bientôt avec votre amante.
-
-Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois bien résolu
-
-d'acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières; je
-
-m'étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit
-
-mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n'ai pas eu la patience
-
-d'attendre si longtemps; vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je
-
-ne dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos
-
-empressemens!... Cependant rassurez-vous: je ne m'emporterai plus ni
-
-contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont
-
-un premier mouvement m'a tout à l'heure rendue coupable envers cette
-
-fille. A l'avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de
-
-tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la
-
-dernière que se permettra _la jalouse marquise_; et, pour continuer à me
-
-servir de vos expressions tout à fait obligeantes, _mes adorations ne
-
-vous fatigueront plus_. Au reste, puisqu'à présent je n'ignore pas que
-
-c'étoit le seul désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit à
-
-m'honorer quelquefois de ce qu'il vous plaît nommer le _devoir
-
-conjugal_, je ne suis plus obligée de vous répéter complaisamment ce que
-
-je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit la chose
-
-du monde qui m'étoit la plus indifférente. Il est bon de vous déclarer
-
-que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir,
-
-ce devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter de ce moment-ci je
-
-m'en crois entièrement dispensée. Peu m'importe qu'un tyrannique usage
-
-interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource
-
-contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui
-
-sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l'égalité. Il
-
-est trop affreux que les perfidies nombreuses de l'époux soient
-
-applaudies, lorsqu'une seule foiblesse de l'épouse la déshonore! Il est
-
-trop affreux que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur au fond de
-
-quelque retraite ignominieuse, parce que j'aurois idolâtré l'amant le
-
-plus digne de mon choix, on m'oblige à recevoir dans mes bras mon
-
-indigne mari sortant des bras d'une prostituée! Je jure qu'il n'en sera
-
-rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs
-
-et vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois justifiée mal ou
-
-bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne
-
-m'étois justifiée, si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon
-
-innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà
-
-vous m'annonciez que nos noeuds étoient rompus, qu'une éternelle prison
-
-m'alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors comme aujourd'hui, vous
-
-prononciez contre vous-même non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a
-
-pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l'arrêt de notre
-
-séparation. Vous venez de le signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de
-
-Justine. Mme de B... vous le proteste, et Mme de B..., vous devez le
-
-savoir, n'est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai
-
-célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l'esclave,
-
-le meuble de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous, cependant,
-
-Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu'auparavant, vous
-
-aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: toutes
-
-les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!...
-
-Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos
-
-largesses, et c'est là mon unique vengeance. Je l'avertis que, s'il lui
-
-arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais
-
-impitoyablement enlever... Mademoiselle, je vous cause un tort que vous
-
-croyez irréparable, n'est-ce pas? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un
-
-ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque
-
-discours, soyez toujours charmante,... adroite,... fidèle,... d'autres
-
-personnes plus riches ou plus généreuses vous dédommageront,... quant à
-
-la fortune,... de la perte de monsieur le marquis. D'autres, croyez-moi,
-
-vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice...
-
-Monsieur, je me flatte que vous voulez bien me donner la main pour
-
-descendre et rentrer à l'hôtel avec moi.
-
-
-
---Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s'écria Justine, qui,
-
-revenant de conduire jusque dans son antichambre le marquis et sa femme,
-
-se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce
-
-sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce
-
-que je pourrai conserver M. de Valbrun.»
-
-
-
-Pendant que Mme de Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette
-
-armoire, j'y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de
-
-tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant se mit à rire de
-
-toutes ses forces. «Ils sont loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons
-
-plus... J'étouffois... Ah! la bonne scène!... Quand verrai-je le
-
-chevalier, pour lui raconter... Ah! la bonne scène!... Comment diable
-
-aurois-je deviné que cette femme étoit ici,... dans cette armoire!...»
-
-
-
-Elle l'ouvrit, et m'y trouva.
-
-
-
-«Tiens! et l'autre aussi!... Mon Dieu! mon Dieu!... j'en suffoquerai!...
-
-Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!... Quoi!
-
-Monsieur le chevalier, vous en étiez?... quoi! nous faisions la partie
-
-carrée? Le marquis ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis
-
-une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!...
-
-Monsieur le chevalier, vous l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper
-
-une si belle occasion de reprendre vos droits?--Justine, ne m'en parle
-
-pas: tu me vois encore étonné de sa présence d'esprit, de son heureuse
-
-hardiesse! c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu'elle m'a
-
-arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre!--J'en suis
-
-vraiment fâchée, c'eût été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi
-
-qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de
-
-nous! comme si j'avois deviné que vous, Monsieur de Faublas, vous en
-
-étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes
-
-choses! et ce n'est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait
-
-faire,... là,... presque sous les yeux de sa femme,... une vengeance du
-
-Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame
-
-vous a jadis... _idolâtré_, comme tout à l'heure elle le donnoit si
-
-plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse femme! elle
-
-lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures!
-
-Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je
-
-voudrois que vous eussiez vu comme moi la figure qu'il faisoit: les
-
-sourcils en l'air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu'il
-
-arrivera chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre un mot...
-
-Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta Mme de
-
-Montdésir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d'or,
-
-c'est que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me
-
-caresser, et la femme pour me battre.--Comment?--Oui! celle-là, je l'ai
-
-gagnée sur mon sofa; celle-ci, c'est madame la marquise qui, tout à
-
-l'heure, avant que les bougies fussent rallumées, me l'a donnée très
-
-adroitement d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit sur la
-
-joue ces petits soufflets qui m'ont fait plus de peur que de mal.
-
-Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups
-
-qu'elle donne!--Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez
-
-plutôt, si vous voulez que nous soyons amis...--Je ferai pour cela tout
-
-ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez!
-
-en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas
-
-coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné
-
-beaucoup au change.--Justine, je pense qu'ils sont maintenant assez loin
-
-pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir.--Quoi! vraiment?
-
-qu'est devenu l'amour que vous aviez pour moi?--Il y a plusieurs jours
-
-qu'il est parti, cet amour-là, ma petite!--Ah! tâchez donc que ça
-
-revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au
-
-miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien
-
-reçu... Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau.--Un morceau?
-
-il est vrai que je meurs de faim... Mais non, il est déjà trop tard: mon
-
-père doit être dans l'inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir.»
-
-
-
-Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse cria: «Le voilà!--Le
-
-voilà! cria Jasmin sur l'escalier.--N'est-il pas blessé? demanda le
-
-baron, qui accourut vers moi.--Non, mon père. Vous m'avez donc vu dans
-
-la foule avec le marquis de B...?--Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de
-
-vains efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous. Depuis trois
-
-grandes heures que je suis revenu, je meurs d'inquiétude. Que vous
-
-est-il donc arrivé? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps
-
-retenu?--Le voici: quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la
-
-multitude, nous étions tous deux fort échauffés...--Vous l'avez
-
-tué?--Non, mon père; mais il m'a forcé...--Encore une fâcheuse affaire!
-
-encore un duel!--Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il
-
-m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un ami qu'il a dans cet
-
-endroit-là, et d'y prendre des rafraîchissemens...--Des
-
-rafraîchissemens?--Oui, mon père, M. de B... n'a qu'un chagrin, c'est de
-
-m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne s'en console pas; il m'en a
-
-demandé vingt fois pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé de
-
-vous assurer de toute son estime.»
-
-
-
-Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; mais, n'y pouvant
-
-réussir, il me tourna le dos. Mme de Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes
-
-raisons de se contraindre, s'en donna de tout son coeur. Ses coups
-
-d'oeil pourtant m'annoncèrent qu'elle comprenoit où j'avois été prendre
-
-des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de
-
-nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu'il faut
-
-demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite
-
-comtesse.»
-
-
-
-Je ne sais pas si Mme de Fonrose fut plus matinale que Mme de B...; mais
-
-avant sept heures un billet de Justine m'éveilla.
-
-
-
- _Monsieur le chevalier_,
-
-
-
- _M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa
-
- dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l'aient empêché
-
- de me dire hier, en votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite
-
- envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de mon espèce ait
-
- vraiment perdu la tête, pour avoir eu l'insolente audace de faire un
-
- outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu
-
- compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez
-
- moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l'auriez peut-être soupçonné
-
- d'avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le
-
- vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez
-
- disposé à la même indulgence pour moi, et il m'annonce que, si vous ne
-
- me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d'autres
-
- considérations, pourtant plus puissantes, ne m'empêcheront point
-
- d'aller coucher ce soir à... M. de Florville veut bien permettre que
-
- je n'aie pas l'humiliation d'écrire ce mot-là._
-
-
-
- _Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc._
-
-
-
- DE MONTDÉSIR.
-
-
-
-Je fis la réponse suivante:
-
-
-
- _Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre
-
- enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il
-
- s'inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l'esprit
-
- qu'il fût capable d'employer des moyens comme ceux d'hier, et une
-
- fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne
-
- manqueras pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération
-
- du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d'hier. Et, sur tout
-
- cela, porte-toi bien, ma petite._
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-Cependant, au milieu des événemens extraordinaires qui sembloient tout
-
-exprès se précipiter afin d'assurer ma convalescence en m'étourdissant
-
-sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et
-
-ce moment, ma Sophie l'occupa tout entier. Libre et tranquille,
-
-j'appelai ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie et toujours plus
-
-regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les
-
-vives impressions que produisent sur l'esprit et dans le coeur de ton
-
-jeune mari, trop foible contre tant d'épreuves, la tendresse et les
-
-charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n'en
-
-as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de
-
-l'adorer! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»
-
-
-
-Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à
-
-l'instant même où je formois les plus belles résolutions, se préparoit à
-
-m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, de plusieurs
-
-infidélités dont on verra qu'il seroit trop injuste de m'imputer tout le
-
-crime.
-
-
-
-Mme de Fonrose, que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer
-
-qu'une indisposition légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit
-
-dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller, en sortant
-
-de table, se promener aux Tuileries; je refusai d'en être. Avant le
-
-dîner, Mme de Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec
-
-moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous.
-
-Sautez de joie: ce soir, vous verrez Mme de Lignolle.--Il n'est pas
-
-possible!--Écoutez, et remerciez votre amie. Ce matin, comme j'étois à
-
-ma toilette, il m'est venu dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru
-
-chez la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours trop prompte,
-
-elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille
-
-tante; j'ai dit à Mme d'Armincour que Mlle de Brumont, venant d'obtenir
-
-seulement tout à l'heure l'inattendue permission d'aller au Gâtinois,
-
-m'envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ
-
-de quelques heures, pour lui donner une place dans sa voiture.--Dans la
-
-sienne! et pourquoi pas dans la vôtre?--Belle demande! parce que je me
-
-sacrifie, moi; pour que vous puissiez aller à la campagne, il ne faut
-
-pas que j'y aille. Après le concert, j'emmène votre père chez moi, et
-
-j'ai, pour l'y retenir toute la nuit, un moyen que je vous laisserai
-
-deviner, jeune homme! Le baron fera d'autant moins de difficulté
-
-qu'étant instruit de l'éloignement de Mme de Lignolle, il ne pourra
-
-m'alléguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de
-
-Belcour restera, je vous le promets; je m'engage même à le garder toute
-
-la journée de demain. Demain, je ferai si bien qu'il ne rentrera qu'à
-
-minuit. Arrangez-vous pour être, à tout hasard, de retour avant neuf
-
-heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, que j'ai déjà demandé
-
-qu'on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons
-
-partis, Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout de suite,
-
-dans une voiture de place, vous vous rendrez chez Mme d'Armincour... Ne
-
-perdez pas son adresse...--Eh! ne craignez rien!--Il sera peut-être six
-
-heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer
-
-une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à
-
-côté de Mme de Lignolle,... qui aura sans doute les yeux un peu battus,
-
-et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle... Mais,
-
-enfin, il n'y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d'ici que sa
-
-petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais
-
-patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme
-
-Faublas a toujours faim. Monsieur, il faudra cependant laisser le grand
-
-dîner. J'en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de
-
-poste... Chevalier, n'y manquez pas au moins! n'allez pas céder aux
-
-sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me
-
-désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous
-
-restent dans la compassion d'une amie telle que moi, d'une amie...»
-
-
-
-Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout
-
-se passa d'abord aussi heureusement que Mme de Fonrose me l'avoit
-
-annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises,
-
-Mlle de Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton
-
-pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec
-
-une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d'un regard
-
-qu'une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, Mlle de
-
-Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte,
-
-mince, élancée, grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze ans
-
-que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur.
-
-
-
-«Madame la marquise, voilà une jolie personne!--C'est une cousine de
-
-votre amie, Mlle de Mésanges. Je viens de l'aller prendre à son couvent
-
-pour la mener à cette fête... A propos de fête, vous n'étiez donc pas
-
-hier à Longchamps avec la comtesse?--Non, Madame... Mademoiselle est des
-
-nôtres? tant mieux!...--Vous n'y avez pas été à Longchamps?--Non,
-
-Madame... Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous!--J'y ai
-
-vu quelqu'un qui vous ressembloit beaucoup, reprit l'éternelle
-
-bavarde.--Où cela, Madame?--A Longchamps.--Cela se peut bien... Voilà
-
-une personne vraiment charmante... Mais c'est déjà une fille à
-
-marier!--Nous y songeons, répliqua la douairière.--Et vous,
-
-Mademoiselle? lui demandai-je.--Moi, répondit l'Agnès en baissant les
-
-yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que
-
-sa poitrine, moi!... dame! ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant
-
-qu'on me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on m'avertît quand il
-
-seroit temps.--Oui, oui, s'écria la marquise, nous vous avertirons.
-
-Tenez! c'est Mlle de Brumont qui vous parlera... La veille vous lui
-
-parlerez, n'est-ce pas? Je ne veux point qu'il lui arrive le même
-
-malheur qu'à ma pauvre petite nièce... Il pourroit bien lui arriver! En
-
-vérité,... ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien! mais
-
-c'est vous que je charge de la mettre au fait.--Avec bien du
-
-plaisir.--Pas à présent, pourtant... Mais, quand le moment sera venu, je
-
-vous supplie d'y mettre tout votre talent.--Madame la marquise peut
-
-compter sur moi.--Oui, je me doute bien que je vous trouverai toujours
-
-disposée à me rendre de pareils services... Je ne connois pas de fille
-
-plus obligeante que vous.»
-
-
-
-Nous partîmes, et, comme nous montions en voiture, je ne pus m'empêcher
-
-de faire cette remarque que Mlle de Mésanges avoit la jambe fine et le
-
-pied très petit.
-
-
-
-Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher d'entrevoir
-
-quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli; je
-
-ne pus m'empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné
-
-mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir.
-
-Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre
-
-découverte: c'est qu'il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne
-
-sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la
-
-simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir que l'amour,
-
-ordinairement si prompt à former les filles, donneroit difficilement de
-
-l'esprit à celle-là.
-
-
-
-Au reste, soit instinct, soit sympathie, Mlle de Mésanges paroissoit
-
-avoir déjà beaucoup d'amitié pour moi quand nous arrivâmes au château.
-
-Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour
-
-madame la marquise et sa jeune parente. La comtesse avoit eu soin de
-
-réserver à ses plus chers convives son propre appartement. Sa tante
-
-devoit occuper son lit; elle en avoit fait dresser un autre pour sa
-
-petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où le
-
-lecteur se souviendra que j'ai promis de le ramener plus d'une fois.
-
-Quant à Mlle de Brumont, comme elle n'étoit pas attendue, il n'y avoit
-
-point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne
-
-restoient vides. Tous les ans, à l'époque de cette fête ordinairement
-
-brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière; et cette
-
-fois, comme il arrive trop souvent à la campagne, beaucoup d'amis qu'on
-
-n'avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs
-
-amis.
-
-
-
-Mon premier mot fut qu'on éveillât la comtesse. La vieille marquise se
-
-fâcha presque: il n'étoit pas délicat de demander qu'on troublât le
-
-repos de _son enfant_; des jeunesses pouvoient bien coucher ensemble, et
-
-ne mourroient pas pour une mauvaise nuit! La jeune fille me regarda d'un
-
-air boudeur: j'étois une méchante de vouloir qu'on éveillât sa cousine;
-
-ne seroit-il pas plus divertissant de causer ensemble toute la nuit que
-
-d'aller chacune de son côté dormir dans un lit?
-
-
-
-O mon Éléonore! je te donne ma parole d'honneur que, malgré la _mauvaise
-
-nuit_ dont la tante me menaçoit, malgré l'intéressante conversation que
-
-me faisoit espérer ta cousine, j'insistai pour aller à toi. Mais la
-
-marquise, alors prenant de l'humeur, défendit absolument à la femme de
-
-chambre de m'indiquer ton appartement, et lui donna tout d'un coup
-
-l'ordre effrayant de nous déshabiller toutes trois.
-
-
-
-Pouvois-je, je te le demande, aller dans les nombreux corridors de ce
-
-vaste château, cherchant de porte en porte la maîtresse du lieu,
-
-réveiller à deux heures du matin toute la compagnie? Remarque d'ailleurs
-
-que la trop habile domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de tous
-
-les attirails de sa toilette, et ne pouvoit tarder de venir à moi. Sous
-
-quel prétexte cependant refuser bientôt ses très dangereux services?
-
-Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne grâce qu'il me fallut
-
-sur-le-champ prendre le parti de la résignation.
-
-
-
-Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, et j'avois déjà le pied
-
-dans le très petit lit où les demoiselles de Mésanges et de Brumont
-
-auroient sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir toute la nuit
-
-l'une à côté de l'autre.
-
-
-
-Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m'atterrer! la maudite vieille
-
-s'est ravisée. Apparemment qu'en se rappelant le talent qu'elle me
-
-connoît de tout expliquer, elle a craint que je n'en fisse avec son
-
-Agnès un usage prématuré. «Non, non, me crie-t-elle de sa voix cassée,
-
-qui me paroît en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion faite,
-
-c'est avec moi que vous coucherez.» Chacun devine comme à cette
-
-proposition je me récriai; mais je ne dois cacher à personne que la
-
-jeune fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma bonne cousine, de
-
-peur que nous ne soyons un peu gênées, vous vous exposeriez à passer une
-
-mauvaise nuit?--Ne crains pas cela, ma petite Mésanges, tu sais que j'ai
-
-le sommeil excellent, rien ne m'empêche de dormir.--Quoi! Madame la
-
-marquise, vous auriez pour moi cette excessive bonté de permettre que je
-
-vous... incommode?--Point du tout, mon ange! vous ne m'incommoderez
-
-point du tout!... je remarque que ce lit est fort grand. Nous y serons à
-
-merveille, vous verrez!» C'étoit là justement ce que je ne me souciois
-
-pas de voir; je tentai de recommencer mes représentations caressantes:
-
-un _je le veux_ très absolu me ferma la bouche.
-
-
-
-Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement que tout à l'heure,
-
-il fallut m'immoler. J'étois en chemise! Si pourtant vous n'apercevez
-
-pas du premier coup d'oeil ce qui me gênoit beaucoup, si je suis obligé
-
-de vous montrer dans toute son étendue l'embarras extrême où je me
-
-trouvois, comment ferai-je pour ne pas violer un peu l'austère pudeur?
-
-Lecteurs qui manquez de pénétration, ayez du moins de l'indulgence. Qui
-
-de vous, étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir avec ses deux
-
-mains seulement, en étendant l'une sur sa poitrine et jetant l'autre
-
-ailleurs, auroit pu suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit
-
-quelque chose de moins, la partie forte où il se trouvoit quelque chose
-
-de trop; quelque chose que, dans le voisinage de Mlle de Mésanges, il
-
-m'étoit impossible de contenir, et qui de momens en momens devenoit plus
-
-difficile à cacher[3]? Mlle de Brumont, pour dérober Faublas à tous les
-
-yeux, n'eut donc, en sa mésaventure, pas de parti moins mauvais à
-
-prendre que celui d'une prompte obéissance. Il fallut que, sans
-
-délibérer, elle quittât l'étroite couche d'une fille novice pour se
-
-précipiter dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés
-
-voluptueusement s'étendre un tendron de près de soixante ans!
-
-
-
- [3]
-
-
-
- Elle échappa, rompit le fil d'un coup,
-
- Comme un coursier qui romproit son licou.
-
-
-
- (Le conte des _Lunettes_.)
-
-
-
- O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que toi.
-
-
-
-Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais situation ne fut pour lui
-
-plus chagrinante. Oui, dans ce même lit, il n'y a pas quinze jours, je
-
-souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de deux amantes, je me
-
-sentois, sous les yeux de mon Éléonore et de la marquise, prêt à mourir
-
-de ma foiblesse extrême. Et c'est aujourd'hui l'excès de ma force qui
-
-cause mes craintes et fait mon supplice! Quoi donc! une sexagénaire, par
-
-la seule raison qu'elle est femme, peut-elle allumer dans mon sein ces
-
-feux dévorans?... Mais n'est-ce pas plutôt, n'est-ce pas qu'à travers
-
-une cloison trop mince les nubiles attraits de cette enfant me font
-
-éprouver encore leur brûlante influence?
-
-
-
-«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, me disoit tendrement ma
-
-compagne.--Non, Madame la marquise, non, je vous gênerois.--Vous ne me
-
-gênerez pas, mon coeur, je n'ai jamais trop chaud dans mon lit.--Moi,
-
-Madame, la chaleur m'incommode.--Cela, par exemple, je le crois très
-
-possible! à votre âge j'étois tout de même...--Oui, sans doute. J'ai
-
-l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.--J'étois
-
-tout de même; et, lorsque M. d'Armincour vouloit faire lit à part, il me
-
-rendoit service.--Fort bien. Madame la marquise, je vous souhaite une
-
-bonne nuit.--Il me rendoit service de s'en aller;... quand il avoit fait
-
-son devoir, bien entendu;... et je lui rends justice, dans sa jeunesse
-
-il ne se faisoit pas tirer l'oreille. Oh! ce n'étoit pas un M. de
-
-Lignolle!--Je vous en fais mon compliment... Je crois qu'il est tard,
-
-Madame la marquise?--Pas trop... Approchez donc, ma petite, je ne vous
-
-entends pas... Est-ce que vous me tournez le dos?--Oui, parce que...
-
-parce que je ne peux dormir que sur le côté gauche.--Le côté du coeur!
-
-voilà qui est singulier! cela doit gêner la circulation.--Vraiment oui;
-
-mais l'habitude.--L'habitude, mon ange? vous avez raison! Tenez, moi,
-
-depuis que je suis mariée... Il y a déjà longtemps...--Oui.--J'ai
-
-contracté celle de m'étendre toujours ainsi,... sur le dos,... et je
-
-n'ai pas pu la perdre.--C'est peut-être tant mieux pour vous, car la
-
-posture est bonne... Madame la marquise, j'ai l'honneur de vous
-
-souhaiter le bonsoir.--Vous avez donc bien envie de dormir?--Je vous en
-
-réponds!--Eh bien! allons, mon coeur,... ne vous gênez pas, il y a de la
-
-place... Mais où est-elle donc? tout à fait sur le bord du lit?»
-
-
-
-Elle fit un grand mouvement: si ma main n'avoit pas arrêté la sienne,
-
-bon Dieu! qu'auroit-elle senti!
-
-
-
-«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me feriez sauter au ciel!--Là! là!
-
-mon poulet, ne sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où vous
-
-étiez... Remettez-vous, remettez-vous donc!... mais à votre aise... Vous
-
-êtes donc bien chatouilleuse, mon petit coeur?--Prodigieusement!... Une
-
-bonne nuit, Madame la marquise.--Et moi aussi. Je ne sais pas si c'est
-
-encore une habitude,... dites.--Je ne crois pas.--Mais, ma petite, ne
-
-restez donc pas tout à fait sur le bord,... vous tomberez!--Non.--D'où
-
-vient cet entêtement? pourquoi ne pas s'approcher? il y a plus d'espace
-
-qu'il n'en faut.--C'est que... je... ne puis rien toucher! si par hasard
-
-je rencontrois seulement le bout de votre doigt,... je me trouverois
-
-mal.--Diable! c'est une maladie, ça! comment ferez-vous donc quand vous
-
-serez mariée?--Je ne me marierai pas. J'ai l'honneur de vous souhaiter
-
-le bonsoir, Madame la marquise.--Et comment auriez-vous pu rester sur ce
-
-lit de sangle, à côté de la petite Mésanges?--Vous avez raison, il m'eût
-
-été impossible d'y tenir! Madame la marquise, je vous souhaite une bonne
-
-nuit.--Quelle heure peut-il être?--Je ne sais pas. Madame, mais je vous
-
-souhaite une bonne nuit.»
-
-
-
-Enfin la bavarde voulut bien se décider à me faire entendre à son tour
-
-le bonsoir si vivement sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi,
-
-Faublas! ce bonsoir, tu n'étois pas le seul qui le désirasses.
-
-
-
-Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il y avoit encore dans la
-
-compagnie de ma charmante coucheuse ce petit agrément qu'on l'entendoit
-
-ronfler comme un homme; quand donc elle se fut mise à ronfler, il me
-
-sembla qu'à voix basse on m'envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» Je
-
-crus que c'étoit un jeu de mon imagination frappée, cependant je levai
-
-la tête et me tins à l'affût du moindre bruit; un second _Ma bonne amie_
-
-vint le moment d'après caresser mon oreille. «Ma bonne amie, vous-même!
-
-de quoi s'agit-il?--Est-ce que vous pouvez dormir, vous?--Non, en
-
-vérité! je ne le peux pas.--Ni moi non plus, ma bonne amie; pourquoi
-
-cela?--Pourquoi?... parce que, ma bonne amie, comme vous le disiez si
-
-bien tout à l'heure, il seroit plus divertissant de causer
-
-ensemble.--Puisque vous le croyez ainsi, venez donc.--De tout mon coeur;
-
-mais la marquise?...--Ma cousine? oh! quand elle ronfle, c'est signe
-
-qu'elle dort.--Je vous crois.--Et elle dort tout de bon, lorsqu'elle
-
-dort. Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. Venez.--Ah! comme je
-
-vous le dis: de tout mon coeur, ma bonne amie... Mais vous êtes
-
-enfermée!--Certainement! toujours on m'enferme, moi! sans cela j'aurois
-
-peur!--Et comment voulez-vous donc que j'entre?--Dame! ce n'est pas moi
-
-qui me suis enfermée.--Je ne dis pas que ce soit vous.--Ce n'est pas
-
-moi, parce que je ne m'aperçois pas du tout que vous me fassiez peur,
-
-vous, ma bonne amie.--Ma bonne amie, vous êtes bien bonne. Cependant je
-
-suis à votre porte, un peu légèrement vêtue pour faire la
-
-conversation.--Ah! mais c'est madame la marquise qui m'a enfermée.--Cela
-
-n'empêche pas que je ne commence à me refroidir beaucoup.--Ah! mais
-
-c'est qu'elle a mis la clef dans sa poche, madame la marquise.--Après?
-
-je ne l'ai pas, moi, sa poche.--Ma bonne amie, vous pouvez la trouver à
-
-tâtons.--A tâtons! ma bonne amie, je vais la chercher.--Oui, ma bonne
-
-amie, presque au pied de son lit, sur le second fauteuil à gauche, c'est
-
-là que je l'ai vue poser sa poche.--Eh! que ne disiez-vous cela tout de
-
-suite, ma bonne amie?»
-
-
-
-Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, la poche, la clef,
-
-la serrure. Je trouvai ma bonne amie qui me reçut dans son lit pour
-
-causer, ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta dans mes bras et
-
-me serra de tout son corps. L'aimable enfant!
-
-
-
-Vous, cependant, déesse de mon histoire et de toutes les histoires du
-
-monde, vous qui n'avez pas dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu
-
-décemment raconter les croustilleux débats de la nièce et de la tante,
-
-les questions délicates multipliées par celle-ci, les amoureuses
-
-instructions à celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! venez
-
-peindre aujourd'hui l'étonnement de la cousine, ses premières
-
-inquiétudes et ses douces erreurs. Venez peindre encore autre chose!
-
-venez! le récit qui me reste à faire est peut-être plus surprenant et
-
-plus difficile qu'aucun de ceux dont je n'ai pu jusqu'à présent me
-
-dispenser d'entretenir la curiosité publique.
-
-
-
-Depuis quelques minutes nous causions fort amicalement et je commençois
-
-à me réchauffer. Un tiers qui vint se mêler de la conversation la
-
-troubla. Sa brusque arrivée fit faire à Mlle de Mésanges un
-
-haut-le-corps en arrière. «Ma bonne amie, qu'avez-vous donc qui vous
-
-effraye?--Eh mais, vos deux mains sont là sur mon col,... et pourtant
-
-j'ai senti... j'ai senti comme si vous me touchiez encore
-
-quelque part!--Cela vous étonne? c'est que je suis... bonne à
-
-marier--...--...--...--Ma bonne amie, que voulez-vous que je vous
-
-dise?... vous a manqué jusqu'à présent parce que vous étiez encore trop
-
-petite fille.--Ah!--...--...--...--... Puisque cela doit être ainsi,
-
-répliqua notre Agnès, madame la marquise n'a pas besoin de m'avertir: un
-
-si grand changement ne m'arrivera pas sans que je m'en aperçoive... Oui,
-
-je ris. Je pense qu'on attrape bien ma bonne amie Des Rieux...--Une
-
-bonne amie de votre couvent?--Oui...--Avec qui vous allez causer la
-
-nuit?--Quand on oublie de m'enfermer.--On l'attrape, cette
-
-demoiselle?--Certainement! tous les jours on lui dit qu'elle est formée,
-
-je vois bien que cela n'est pas vrai, et que c'est parce que l'on attend
-
-encore quelque chose que l'on ne cesse de différer son mariage sous
-
-différens prétextes.--Probablement. Quel âge a-t-elle?--Seize ans.--Oh!
-
-trop jeune encore... Moi, j'en ai bientôt dix-huit...--Et il y a
-
-longtemps que vous êtes bonne à marier?--Un an,... à peu près un an...
-
-Ah çà, vous ne dites à personne que vous causez avec cette
-
-demoiselle?--Je ne suis pas si bête! on s'arrangeroit de manière que
-
-nous ne pourrions plus.--Ainsi vous ne vous aviserez pas de conter que
-
-je suis venu cette nuit vous entretenir?--N'ayez pas peur... A propos,
-
-il y a quelque chose qui nous tourmente beaucoup, Des Rieux et moi. Vous
-
-me direz sûrement cela, vous, ma bonne amie. Qu'est-ce que c'est qu'un
-
-homme?--Un homme? Je donnerois tout au monde pour le savoir, ma bonne
-
-amie.--Oui! eh bien, soyez de l'accord que nous avons fait, Des Rieux et
-
-moi.--Voyons.--C'est que la première des deux qui se marieroit viendroit
-
-dès le lendemain tout conter à l'autre.--Va, j'en suis!...--Ma bonne
-
-amie, vous m'embrassez presque tout comme Des Rieux m'embrasse, et je ne
-
-sais pas, il me semble que cela me fait encore plus de plaisir.--Cela
-
-vient de ce qu'apparemment je vous aime davantage que vous ne lui
-
-plaisez.--Ma bonne amie...--Eh bien?»
-
-
-
-Que vouloit-elle faire de ma main dont elle s'empara tout d'un coup, en
-
-disant: «Embrasse-moi donc tout à fait comme Des Rieux m'embrasse, ma
-
-bonne amie?--Ma bonne amie, pas tout à fait comme, mais peut-être un peu
-
-mieux.»
-
-
-
-Quoique je ne cessasse de l'assurer que tout seroit bientôt fini, que le
-
-plus difficile étoit déjà fait, la jeune personne, après quelques
-
-foibles cris à grand'peine étouffés, ne put retenir un dernier cri plus
-
-perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit alors ses souffrances; mais
-
-je crois vous avoir prévenu que Mlle de Mésanges avoit le pied très
-
-petit.
-
-
-
-N'étoit-ce pas une chose bien cruelle que d'être obligé de quitter le
-
-champ de bataille au moment où la victoire se déclaroit? Il le fallut
-
-pourtant! La marquise, tout à coup tirée de son premier sommeil,
-
-s'agitoit en murmurant ces mots: «Mon Dieu!... mon Dieu!... c'est un
-
-songe!... ah! ce n'est qu'un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je
-
-quittai le lit de l'_ex-pucelle_, et me traînai sur les genoux, en
-
-m'aidant de mes mains, jusqu'au lit de la douairière. Alors celle-ci,
-
-tout à fait réveillée, s'inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit
-
-causé le bruit qu'elle venoit d'entendre: «Hélas! c'est moi,
-
-Madame.--Vous, Mademoiselle? et où êtes-vous donc?--Par terre dans la
-
-ruelle, je viens de me laisser tomber.--Aussi, vous voulez rester sur le
-
-bord!--Au contraire, Madame la marquise!--Comment, au contraire?--Je me
-
-suis trop approchée.--Eh bien?--Eh bien! madame, en dormant, se remue;
-
-madame a avancé sa jambe; sa jambe m'a touchée.--Je ne l'ai pas fait
-
-exprès, ma chère enfant... Là! bien! remettez-vous,... et restez à
-
-quelque distance.--Oh! oui.--Ma petite, vous m'avez réveillée en
-
-sursaut...--Ne me grondez pas, Madame la marquise: j'en suis au
-
-désespoir.--Je ne vous gronde point, il n'y a pas grand mal; nous allons
-
-causer un moment.--Je vous prie de m'en dispenser. Je me sens déjà toute
-
-malade d'avoir si peu dormi...--Écoutez du moins le rêve que je
-
-faisois...--Bonsoir, Madame la marquise.--Ah! je veux vous conter mon
-
-rêve!--Mais, Madame, vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!--Oh!
-
-que si! tant que je veux, moi! Mon coeur, où va-t-on prendre ce qu'on
-
-voit dans les songes? La scène étoit ici: je rêvois qu'un insolent
-
-m'épousoit de force...--Ah!... ah! Madame la marquise! quel homme
-
-pouvoit donc avoir cette audace?--Devinez.--Ce n'étoit pas moi,
-
-toujours.--Non, ce ne pouvoit pas être vous; mais c'est apparemment
-
-votre frère...--Je n'ai pas de frère.--Je ne dis pas que vous en ayez,
-
-ma mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n'est point... Dans mon
-
-songe, c'étoit votre frère: car il vous ressembloit à s'y
-
-méprendre!...--Pardonnez-moi donc ce nouveau tort...--Vous badinez, mon
-
-ange, ce n'est pas votre faute, d'abord, et puis il n'y a point de
-
-mal!... Mais écoutez, ce n'est pas tout...--Quoi! l'impertinent!... il a
-
-peut-être eu le courage de recommencer?--Non. Je l'ai vu bientôt me
-
-quitter pour aller dans ce cabinet...--Dans ce cabinet?--Sans ma
-
-permission, entendez-vous!--Sans votre permission?--Se marier avec la
-
-petite de Mésanges...--La petite de Mésanges!--Qui le laissoit
-
-faire.--Qui le laissoit faire!--Attendez donc. Voici le plus singulier:
-
-l'enfant n'étant pas comme moi rompue à cet exercice...--Eh bien?--La
-
-douleur...--La douleur!--Lui a fait pousser un cri...--Un cri!--Qui m'a
-
-réveillée.»
-
-
-
-Qu'on se figure, s'il est possible, la mortelle frayeur dont j'étois
-
-agité. Ce rêve si convenable à la circonstance, la marquise l'avoit-elle
-
-eu réellement? Étoit-ce un avertissement tardif que l'hymen, ennemi né
-
-de tous les succès de l'amour, venoit d'envoyer à la trop peu vigilante
-
-duègne, afin d'empêcher du moins que mon triomphe ne s'accomplît? ou,
-
-par un malheur plus grand, la vieille maudite avoit-elle, à l'instant
-
-même, avec une admirable présence d'esprit, inventé ce prétendu songe
-
-tout exprès pour me donner clairement à comprendre que mon crime étoit
-
-découvert, qu'un entier dévouement pouvoit seul l'expier, qu'il falloit
-
-tout à l'heure m'avancer au supplice qui dans ses bras m'attendoit? A
-
-cette dernière idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je rappelai
-
-pourtant mon courage, afin de m'assurer par quelques questions adroites
-
-des vraies dispositions de Mme d'Armincour.
-
-
-
-«Est-ce donc sérieusement?...--Sérieusement, mon petit coeur.--Quoi!
-
-Madame, vous entendiez?...--Vraiment, oui! j'entendois.--Vous m'avez dit
-
-aussi que vous aviez vu! comment pouviez-vous voir sans lumière?--Ah!
-
-dans mon rêve il faisoit jour.»
-
-
-
-Cette réponse faite du ton le plus simple me rendit ma tranquillité.
-
-«Bonsoir, Madame la marquise.--Allons, mon enfant, puisque absolument
-
-vous le voulez, bonsoir!»
-
-
-
-Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et son ronflement nasillard, qui
-
-tout à l'heure déchiroit mon oreille, maintenant la caressoit comme
-
-l'auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la voix de Baletti! Ne
-
-vous en étonnez pas: il m'annonçoit que l'heure du berger m'étoit
-
-rendue! c'étoit l'heureux signal auquel je devois me hâter d'aller
-
-reprendre un charmant ouvrage très avancé, mais enfin malheureusement
-
-interrompu comme il s'achevoit. Pressé d'y mettre la dernière main, je
-
-soulevai la couverture avec infiniment de précaution, et déjà mes pieds
-
-touchoient le carreau, quand j'entendis tout à coup cesser le ronflement
-
-propice. Une main pote et ridée, qui me parut celle de Proserpine, me
-
-saisit par la nuque et me tint là quelque temps en arrêt. «Un instant!
-
-me dit enfin l'infernale vieille, j'y vais avec vous.» Elle y vint en
-
-effet, mais pour refermer soigneusement la porte. «Dormez! Mademoiselle,
-
-dormez! cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience! Nous
-
-vous marierons bientôt.--Ah! mais, Madame la marquise, répondit ma bonne
-
-amie d'une voix traînante, je ne suis pas encore bonne à marier,
-
-moi!--Oui, oui! répondit l'autre en la contrefaisant, petite sucrée!
-
-vous avez l'air de n'y pas toucher! cela n'empêchera pas qu'on n'y mette
-
-ordre, et cela le plus tôt possible. Allons, vous, la demoiselle aux
-
-habitudes, ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la main,
-
-voyons, voyons si vous ne pouvez en effet veiller que pour les jeunes!»
-
-
-
-A ces terribles paroles qui m'annonçoient des tourmens tout prêts, je
-
-sentis un frisson mortel glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de
-
-toutes les extrémités, reflua vers le coeur avec une prodigieuse
-
-vitesse. Tremblant de tous mes membres, je me laissai traîner vers
-
-l'échafaud. Je tombai sur ce lit où déjà m'attendoit une furie pour
-
-m'étreindre de ses bras vengeurs; j'y tombai sans force, sans mouvement,
-
-presque sans vie.
-
-
-
-Il y eut un moment de silence; après quoi, de sa voix cassée qu'elle
-
-s'efforçoit d'adoucir, l'impatiente marquise me demanda si j'avois
-
-oublié son rêve, si je comptois ne l'accomplir qu'en un point seulement.
-
-Hélas! j'y songeois à son rêve! je songeois qu'il paroissoit
-
-indispensable de prévenir par mon dévouement généreux de plus grands
-
-malheurs. Devois-je, en faisant à Mme d'Armincour une insulte qu'aucune
-
-femme ne pardonne, exposer à sa facile vengeance Mlle de Mésanges, prise
-
-pour ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans doute aussi
-
-compromise? devois-je risquer de me mettre ainsi sur les bras toute la
-
-cohue des trois familles réunies? Il n'y avoit donc plus qu'un magnanime
-
-effort qui pût sauver mes deux maîtresses et me sauver moi-même.
-
-
-
-Jamais, plus qu'alors, je n'éprouvai combien un _résolu_ jeune homme,
-
-dont le grand courage est d'ailleurs commandé par la nécessité qui
-
-presse, peut en toute occasion compter sur lui-même. Après de courtes
-
-indécisions, après quelques premiers momens d'abattement et de terreur
-
-inséparables de l'épouvantable entreprise à laquelle j'étois appelé, je
-
-me sentis moins incapable de la tenter et peut-être de la mettre à fin.
-
-Malheureux! ton heure est donc enfin venue!... Allons, Faublas! allons,
-
-du coeur! immole-toi. Ainsi j'encourageois tout bas ma vertu qui
-
-chanceloit encore, et pour l'affermir j'eus besoin d'un effort nouveau.
-
-Mais enfin la victime, ne désirant plus rien que de s'épargner au moins
-
-de cruels apprêts, que d'accomplir le douloureux sacrifice en un seul
-
-instant, s'il étoit possible, la victime résignée se précipita tout d'un
-
-coup sur son bourreau.
-
-
-
-«Quelle vivacité! s'écria la maligne vieille en ricanant. Doucement,
-
-Monsieur, doucement donc! mon rêve a dit que vous m'épousiez de force!
-
-de force, comprenez-vous? Or, je vous le demande, êtes-vous disposé à de
-
-grandes témérités? Avez-vous l'intention bien déterminée de violer la
-
-douairière d'Armincour?--Non, Madame, en vérité, j'ai trop d'honneur
-
-pour me permettre une aussi indigne action.--Eh bien! tenez-vous donc
-
-tranquille à mes côtés. J'ai pu vous faire une malice, la gaieté est de
-
-tous les âges, et pour moi de tous les instans, quand il n'est pas
-
-question de mon Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin la
-
-plaisanterie que d'accepter ce que vous avez la générosité de m'offrir.
-
-Gardez, gardez pour les jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot,
-
-la nièce pourroit n'être pas contente.--La nièce! vous pensez que Mme de
-
-Lignolle...--Assurément, je le pense, mais pour le moment laissons la
-
-comtesse, il nous convient de traiter un objet plus pressant. Monsieur,
-
-vous parliez tout à l'heure d'une indigne action; mais ne sentez-vous
-
-pas que celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant mon sommeil est
-
-horrible?--Madame,... quel autre à ma place...?--Et pourquoi vous
-
-trouver à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi venir
-
-chercher des tentations auxquelles personne ne résisteroit? Pourquoi
-
-surprendre la confiance des parens par un déguisement perfide? Monsieur,
-
-je ne vois rien qui vous puisse excuser;... mais vous avez, du moins, je
-
-l'espère, quelques moyens de réparer l'injure que vous venez de faire,
-
-dans la personne de Mlle de Mésanges, à tous ses parens ici
-
-rassemblés?--Madame...--Sans doute, vous épouserez cette
-
-enfant?--Madame...--Répondez net: ne le voulez-vous pas?--De tout mon
-
-coeur...--Oh! oui! il épouseroit toute la famille, lui!... toute la
-
-famille! et moi-même!... je n'avois qu'à le laisser faire!--De tout mon
-
-coeur, comme je vous dis; mais...--Voyons votre _mais_.--Je ne le peux
-
-pas.--Vous êtes marié, n'est-il pas vrai?--Oui, Madame.--C'est cela!
-
-voilà qui devient certain.--Qu'est-ce qui devient certain?--Laissez,
-
-Monsieur, laissez! je me parle, à moi... Vous voyez bien que c'est une
-
-chose épouvantable de... séduire ainsi des jeunes personnes qu'il ne
-
-vous est même pas possible de prendre en mariage. Car elle est séduite,
-
-n'est-ce pas? c'est une affaire finie?--Madame...--Parlez, Monsieur. Ce
-
-qui est fait est fait, il n'y a plus de remède; mais, au moins, vous
-
-voudrez bien me dire en quel état précisément vous avez laissé la jeune
-
-personne... Je me suis sûrement réveillée trop tard pour elle?... Mais
-
-c'est qu'aussi, puisque j'avois des soupçons, je n'aurois pas dû me
-
-laisser aller au sommeil!... Cependant, le moyen de croire qu'ils
-
-auront, avec la volonté de faire... une sottise, l'adresse, l'audace et
-
-le temps nécessaires, quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon
-
-propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon lit, et la petite
-
-fille sous la clef, et la clef dans ma poche! Il faut être un vrai
-
-diable! un diable enragé!... Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune
-
-personne a..., la jeune personne est..., la jeune personne a tout à fait
-
-subi la métamorphose?--Madame, à ne vous rien cacher, je crois mon
-
-triomphe complet...--Le beau triomphe! bien difficile, en vérité!--Très
-
-difficile: car la charmante enfant...--Bon! le voilà qui, dans son
-
-enthousiasme, va me faire des détails.--Ah! pardon, Madame, difficile ou
-
-non, j'en ai si peu joui que je n'imagine pas qu'il en puisse résulter
-
-pour mademoiselle votre cousine des suites bien sérieuses.--Comment
-
-l'entendez-vous? expliquez-moi cela.--J'entends qu'on ne doit guère
-
-présumer la grossesse.--Voyez donc! s'écria-t-elle avec feu: la belle
-
-grâce que vous nous faites là! Mais, en attendant, Monsieur, la
-
-virginité est à tous les diables! comptez-vous cela pour rien, vous?
-
-auriez-vous été content si l'on vous eût donné en mariage une fille déjà
-
-tout instruite?...--Instruite? elle ne l'est pas.--Que dit-il?--Elle
-
-l'est si peu qu'elle me croit demoiselle.--Mais vous-même, me
-
-croyez-vous faite d'hier pour me fabriquer de pareilles...--Madame la
-
-marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous conter.»
-
-
-
-La bonne parente, qui ne m'entendit pas sans m'interrompre par de
-
-fréquentes exclamations, s'écria quand je n'eus plus rien à dire: «Voilà
-
-qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu le mal,... un peu.
-
-Monsieur, je vous demande le plus profond secret, et je compte assez sur
-
-un reste d'honnêteté...--Comptez-y, Madame.--Vous sentez qu'à présent je
-
-ne puis trop tôt marier cette enfant-là: ce ne sera pas une chose
-
-difficile, elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque rien,...
-
-rien que ce que vous venez de lui ôter. Mais cela ne paroît pas sur le
-
-visage d'une fille, et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous
-
-soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui ne s'établiroient
-
-jamais. Celle-là sera donc pourvue le plus tôt possible; et, comme le
-
-hasard pourroit faire que bientôt vous entendissiez dans le monde parler
-
-du nigaud qui se disposeroit à l'épouser, ne vous avisez pas alors
-
-de...--Soyez parfaitement tranquille. Il faut, je le sens bien, que
-
-cette aventure reste absolument entre vous et moi.--Bien, Monsieur. Je
-
-ne dirai rien à la jeune personne: car que lui dirois-je? c'est une
-
-petite sotte qui, sans le savoir, s'est avisée de faire la grande fille.
-
-Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais utile. Seulement,
-
-pour qu'elle ne puisse ni la communiquer ni l'apercevoir, j'aurai soin
-
-de la recommander à son couvent, elle et la bonne amie qui _l'embrasse_.
-
-Cependant, si vous jugez que cela puisse être convenable, nous pourrons
-
-mettre sa cousine dans le secret.--Sa cousine?--Oui.--Mlle de Lignolle?
-
-oh! non, non.--Vous ne vous en souciez pas? il est vrai qu'elle est bien
-
-vive pour être bien discrète.--Sans doute.--D'ailleurs votre conduite
-
-l'intéresse peut-être assez...--Point du tout!--Point du tout? Ah!
-
-Monsieur, maintenant je sais que la jeune personne qui lui a tout
-
-expliqué est un cavalier charmant, et vous voulez que je sois encore
-
-votre dupe?--Madame...--Laissons cela: c'est un article très délicat
-
-auquel nous reviendrons quand il en sera temps. Monsieur, je vous
-
-souhaite à mon tour une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble,
-
-mais croyez que je ne m'endormirai plus.»
-
-
-
-J'usai de la permission, car, après les diverses agitations de cette
-
-nuit heureuse et fatale, le sommeil me devenoit bien nécessaire.
-
-Cependant on ne m'en laissa pas longtemps goûter les douceurs: les
-
-premiers rayons du jour amenèrent dans notre chambre Mme de Lignolle,
-
-qui se servit de son passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les
-
-baisers qu'elle me donnoit: «Te voilà, ma petite Brumont! quel bonheur!
-
-je ne t'attendois pas! tout à l'heure, par hasard, on vient de me
-
-dire...»
-
-
-
-Elle courut au cabinet avec une inquiétude marquée; et, regardant à
-
-travers les vitres: «Ma tante, vous avez mis là ma petite cousine toute
-
-seule? Vous avez bien fait.--Pas trop, ma nièce.--Pourquoi?--Parce que
-
-j'ai passé une assez mauvaise nuit.--Et vous l'avez enfermée, ma
-
-cousine? ah! c'est encore mieux, cela!--Mieux! d'où vient?--Ai-je dit
-
-mieux, ma tante?--Oui, ma nièce.--C'est que je parle sans réflexion:
-
-car... quel danger?--Sans doute. Dans un appartement où il n'y a que des
-
-femmes.--Que des femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les
-
-appartemens voisins, pour les défendre en cas de...--Oui! voilà ce que
-
-c'est!--Pourquoi donc n'êtes-vous venue qu'à deux heures du matin, ma
-
-tante?--Parce que j'ai voulu vous amener cette chère enfant, ma
-
-nièce.--Que vous êtes bonne!--Bien bonne, n'est-ce pas?--Brumont,
-
-pourquoi donc ne m'avez-vous pas fait éveiller?--C'est moi, ne la
-
-grondez pas; c'est moi qui n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.--Vous
-
-avez eu bien tort, ma tante... Tu ne dis mot, ma petite Brumont, tu es
-
-triste? va, je suis aussi bien fâchée.--De quoi, ma nièce?--Mais, de ce
-
-que vous avez toutes deux été fort mal couchées.--Tu avois donc un lit
-
-pour cette enfant?--Elle auroit partagé le mien, ma tante.--Voilà
-
-justement ce que je n'ai pas voulu, ma nièce.--Vous auriez pourtant
-
-passé une meilleure nuit.--Oui, mais toi?--Bon! nous nous
-
-arrangeons bien ensemble.--C'est pourtant une très mauvaise
-
-coucheuse.--Trouvez-vous, ma tante?--Elle remue toute la nuit! sans
-
-cesse elle étoit sur moi!--Sur vous?--A peu près!--A peu près! bon!--Je
-
-ne cessois de la repousser. Elle m'échauffoit! elle m'étouffoit!
-
-elle...--Mon Dieu! mais...--Eh bien! ma nièce, qu'est-ce qui vous
-
-inquiète?--Mais... vous... vous en avez donc été prodigieusement
-
-incommodée?--Vraiment! si cela m'arrivoit toutes les nuits!... à mon
-
-âge!... mais pour une fois!»
-
-
-
-Mme de Lignolle fut pleinement rassurée par le ton de bonhomie dont sa
-
-maligne tante prononça ces dernières paroles. L'étourdie nièce n'en vit
-
-que le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s'écria-t-elle en
-
-m'embrassant, tu as dû passer une bonne petite nuit. Ma tante ne t'aura
-
-pas empêchée de dormir?... Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi, je
-
-t'assure. Je suis désolée, désolée qu'on ne t'ait pas indiqué ma
-
-chambre. Cependant,... tiens,... conviens que c'est bien drôle... de te
-
-voir ainsi... là... près,... tiens, pardonne, mais je ne peux plus y
-
-tenir...»
-
-
-
-En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus, s'échappèrent.
-
-L'explosion fut si forte et dura si longtemps qu'enfin la comtesse tomba
-
-sur le lit, où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon coeur
-
-qu'elle vous donne envie d'en faire autant», dit la tante; et elle imita
-
-sa nièce de manière que je vis le moment qu'elle la surpasseroit.
-
-Comment alors me défendre de partager leur gaieté? Notre joyeux _trio_
-
-fit tant de bruit que Mlle de Mésanges en fut réveillée.
-
-
-
-La prisonnière vint frapper à ses carreaux. «Madame de Lignolle, dit la
-
-marquise, ouvre à cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La
-
-comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son passe-partout; sans
-
-entrer dans le cabinet, cria bonjour à sa cousine, et revint de mon côté
-
-s'asseoir sur le bord du lit; la petite de Mésanges, volant sur ses pas,
-
-arriva comme elle, et me dit en m'embrassant: «Bonjour, ma bonne
-
-amie.--Qu'est-ce que c'est donc? s'écria la comtesse, surprise et
-
-fâchée; qu'est-ce que c'est donc que ces familiarités-là, et ce nom que
-
-vous lui donnez? Apprenez que je ne veux pas qu'on embrasse Mlle de
-
-Brumont, et qu'elle n'est la bonne amie de personne.--Bien, ma nièce,
-
-s'écria la marquise, bien! morigénez un peu cette effrontée: cela vient
-
-tout de suite manger dans la main!--La bonne amie de personne! répondit
-
-cependant notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là est drôle! je
-
-ne sais peut-être pas que c'est ma bonne amie, à moi!--Mais,
-
-Mademoiselle, reprit Mme de Lignolle, allez donc, s'il vous plaît,
-
-mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!--Qu'est-ce que ça fait ça?
-
-répliqua l'autre; il n'y a pas des hommes ici.» La marquise la
-
-contrefit: «Non, il n'y a pas des hommes»; et d'un ton brusque elle
-
-ajouta: «Mais il y a des femmes, des femmes, entendez-vous, petite
-
-sotte?... Allez... Un moment, un moment, comme vous avez les yeux
-
-battus! quel métier avez-vous donc fait cette nuit?--Qu'est-ce que j'ai
-
-fait?... rien, puisque je n'ai pas seulement dormi.--Et pourquoi
-
-n'avez-vous pas dormi?--Pourquoi?... ah, dame! parce que j'écoutois
-
-toujours pour voir si je ne vous entendrois pas ronfler...--Ronfler!
-
-cette expression!... Vous aimez donc bien à entendre ronfler?--Ce n'est
-
-pas ça, mais c'est que, quand on est toute seule dans un lit à
-
-s'ennuyer, il faut bien qu'on s'amuse de quelque chose.»
-
-
-
-En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes cheveux. Tout à coup
-
-l'impatiente comtesse l'apostropha d'une bonne tape sur la main, et, la
-
-prenant par les épaules, elle la reconduisit à son cabinet, en lui
-
-répétant d'aller mettre un fichu. La marquise l'applaudit: «Oui, mon
-
-enfant, donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui des leçons de
-
-décence... Tiens, Madame de Lignolle, rends-moi le service de l'aider à
-
-s'habiller, afin qu'elle ait fait plus vite et que nous puissions la
-
-renvoyer, car il faut que je te parle.»
-
-
-
-Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée d'être un instant
-
-ailleurs qu'à mes côtés, eut bientôt fini avec la cousine. Je vous
-
-réponds que, pour l'habiller de la tête aux pieds, il lui fallut moins
-
-de temps qu'ordinairement elle n'en mettoit à me passer un seul jupon.
-
-Aussi toutes deux rentrèrent bientôt dans la chambre à coucher. La
-
-marquise complimenta l'une sur sa promptitude, et pria l'autre d'aller
-
-se promener dans le parc. «Ah! mais c'est qu'il est de bonne heure pour
-
-se promener!--Tant mieux! l'air du matin vous rafraîchira.--Ah! mais
-
-c'est que pour se promener... il faut marcher.--Eh bien?--Eh bien! j'ai
-
-de la peine à marcher.--Bon! Mademoiselle la douillette! ses souliers la
-
-blessent!--Non, ce ne sont pas mes souliers. Ce n'est pas au pied que
-
-j'ai mal.--En voilà assez de dit. Partez, partez.--C'est apparemment que
-
-ça me gêne quelque part, parce que...--Oh! mon Dieu! celle manière de
-
-parler si lente me fait mourir, interrompit la comtesse. Est-ce votre
-
-corset qui vous gêne?--Oh! que non! oh! que non! ce n'est pas non plus
-
-mon corset.--Eh, pour Dieu! quoi donc?--Dame! c'est qu'apparemment je
-
-commence..., apparemment je vais devenir aussi bonne à marier,
-
-moi!--Tiens! s'écria la marquise, quelle sottise elle vient nous...
-
-Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t'en prie, partir cette
-
-impertinente; tu ne vois pas qu'elle ne sait que dire et qu'elle ne veut
-
-que tuer le temps?--Oh! que si, je sais ce que je dis... Toujours,
-
-malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous que vous m'avez
-
-promis de m'avertir.»
-
-
-
-Nous n'entendîmes pas le reste, parce que la comtesse, voyant enfin sa
-
-cousine dans le corridor, lui ferma doucement la porte au nez.
-
-
-
-«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que personne ne vienne nous
-
-interrompre!... Oui, assieds-toi là sur le bord du lit. Mais regarde-moi
-
-donc aussi quelquefois. Tu n'as des yeux que pour Mlle de Brumont.--Ah!
-
-c'est pour la consoler. Elle a du chagrin, voyez-vous.--Il est sûr qu'on
-
-ne l'entend pas souffler, et elle ne paroît point dans son assiette
-
-ordinaire.--Oh! non, dit Mme de Lignolle en m'embrassant: elle est
-
-désolée qu'on ne l'ait point amenée chez moi... Elle a sûrement beaucoup
-
-d'amitié pour vous, ma tante; mais, comme elle me connoît davantage,
-
-elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je le gagerois.--Là! là!
-
-Madame, ne vous en faites pas tant accroire! Si je l'avois
-
-souffert...--Plaît-il, ma tante?--Oui, ma nièce. Vous imaginez que parce
-
-qu'on n'est pas tout à fait si jeune et si gentille que
-
-vous...--Comment?--Eh! mon Dieu, il ne tenoit qu'à moi.--Ce que vous
-
-dites là, ma tante, est...--La vérité.--De toutes les manières
-
-incompréhensible.--Je vais donc m'expliquer, ma nièce.--Ah! vite! vite!
-
-je suis sur des charbons brûlans.
-
-
-
---Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet très étonnant, mais
-
-pourtant très désirable, que vous ne connussiez pas tout à fait si bien
-
-la prétendue demoiselle ici couchée près de moi.--La prétendue
-
-demoiselle?--Ma nièce, je vous déclare, et puissé-je vous apprendre
-
-quelque chose qui vous surprenne, je vous déclare que cette jeune fille
-
-est un homme.--Un homme! Êtes-vous... êtes-vous sûre, ma tante?--Sûre...
-
-Et lui-même,... il est là pour me démentir, si je ne dis pas l'exacte
-
-vérité; lui-même vouloit, il n'y a pas deux heures, m'en donner des
-
-preuves.--Vouloit vous en donner...? Cela ne se peut pas.--Ne vous en
-
-étonnez pas trop, ma nièce, il s'y croyoit obligé.--Obligé!
-
-pourquoi?--Ah! demandez-lui.--Dites pourquoi, s'écria-t-elle en
-
-m'adressant la parole avec une extrême vivacité; parlez, parlez enfin,
-
-parlez donc.--Vous me voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce
-
-qui m'arrive que je n'ai pas la force, pas la force de dire un mot.--Il
-
-veut me forcer à faire moi-même ce pénible aveu, reprit la marquise: ma
-
-nièce, il s'y croyoit obligé parce que je l'exigeois.--Vous l'exigiez,
-
-ma tante?--Rassurez-vous, je n'en avois que l'air!--Que l'air?--Oui, je
-
-vous dis, j'ai fait grâce au généreux jeune homme, quand je l'ai vu prêt
-
-à s'immoler.--Cependant il le pouvoit! s'écria la comtesse, aussi
-
-surprise que désolée.--Il le pouvoit, oui, ma nièce. C'est, j'en
-
-conviens, un compliment qu'il faut lui faire.--Il le pouvoit! répéta Mme
-
-de Lignolle d'un ton qui n'annonçoit pas moins d'étonnement et marquoit
-
-une affliction plus profonde.--Voilà de suite, lui répondit la marquise,
-
-deux exclamations qui ne sont pas très polies.--Il le pouvoit!--Enfin,
-
-ma nièce, tu veux donc que je me fâche?... Vous voudriez donc, Madame,
-
-qu'il ne trouvât jamais ces choses-là possibles que pour vous?--Pour
-
-moi!» Mme d'Armincour l'interrompit d'un air très sérieux: «Éléonore, je
-
-vous ai toujours connue extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de
-
-vous faire violence pour sortir de votre caractère, avant de vous
-
-décider à soutenir un mensonge trop invraisemblable, écoutez-moi.
-
-
-
-«Cette demoiselle est un homme: j'ai malheureusement plusieurs raisons
-
-de n'en point douter; il y a plus, je sais maintenant son véritable nom,
-
-et tout me dit que depuis longtemps vous ne l'ignorez pas, ma nièce.
-
-Hier, j'allai sur les cinq heures à Longchamps, où je fus étonnée de
-
-vous voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin même, aviez,
-
-sous prétexte de quelques affaires, refusé d'y venir le soir avec moi.
-
-Vous ne m'avez seulement pas aperçue, Madame, parce que vous n'aviez des
-
-yeux que pour un cavalier qui, de son côté, vous regardoit
-
-continuellement. Voilà ce qui me le fit remarquer. C'étoit Mlle de
-
-Brumont sous des habits d'homme, ou pour le moins un frère à elle, un
-
-frère dont la figure absolument pareille excitoit votre attention comme
-
-la mienne. Je m'arrêtai naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite
-
-sécurité, je ne songeai même pas à pousser plus loin les conjectures.
-
-Cependant, immédiatement après votre voiture, venoit, dans une voiture
-
-beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante, qui lorgnoit
-
-aussi ce jeune homme dont elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment
-
-que cette femme ne vous aime guère, et que vous ne l'aimez pas
-
-davantage: car elle s'est permis de vous faire une impertinence dont
-
-vous l'avez bien punie. Je vous en fais mon compliment; j'en ai ri de
-
-tout mon coeur. Comme j'en riois pourtant, il s'élève tout à coup une
-
-grande rumeur. Tout le monde court, chacun se précipite sur _le_ ou _la_
-
-Brumont, que je suivois toujours des yeux, dans l'intention de
-
-l'appeler, afin de causer un instant avec _lui_ ou avec _elle_. Moi,
-
-tout ébahie d'un si prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande
-
-si l'usage des dames de Paris est de courir ainsi comme des folles,
-
-pêle-mêle avec les hommes, après le premier joli garçon qu'elles
-
-rencontrent. Tous ceux qui m'entourent me crient: «Non pas, non pas!
-
-mais celui-ci mérite l'attention générale; c'est un charmant cavalier,
-
-déjà fameux par une aventure extraordinaire: c'est Mlle Duportail, c'est
-
-l'amant de la marquise de B...» Vous pouvez juger de mon étonnement.
-
-Aussitôt j'ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances
-
-inquiétantes; et, sans trop de malignité, je suis obligée de me dire
-
-qu'il devient très probable que l'amant de la marquise est aussi l'amant
-
-de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter de juger légèrement
-
-une nièce que j'estime. Je verrai, je l'observerai, je la questionnerai
-
-demain, puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du tout! au jour
-
-désiré, l'obligeante Mme de Fonrose arrive chez moi, qui me propose tout
-
-doucement l'honnête commission de vous mener l'ami du coeur. Charmée
-
-d'un hasard favorable à mes secrets desseins, j'accepte, bien résolue à
-
-examiner de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous ne puissiez
-
-pas me réduire à jouer chez vous le rôle d'une complaisante. J'arrive
-
-avec l'heureux mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée, qu'il
-
-partageroit du moins le lit de la petite de Mésanges. Tout au contraire,
-
-je le confisque à mon profit. Au commencement de la nuit, je le
-
-tourmente; une heure après, je... je le prends, pour ainsi dire, sur le
-
-fait. Il ne m'avoue pas son nom que je ne demande point; mais il ne peut
-
-nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu'il ne me reste aucune
-
-incertitude à cet égard, je découvre en plein le chevalier de Faublas.»
-
-
-
-A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d'un coup de main rapide,
-
-elle enleva la couverture, qu'elle jeta presque sur mes pieds, et du
-
-même temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment fut court, mais
-
-décisif. Le hasard, qui se déclaroit contre moi, voulut qu'alors je me
-
-trouvasse arrangé dans le lit de manière que la pièce du procès la plus
-
-essentielle ne pût échapper au prompt regard de l'accusé, de sa complice
-
-et de leur juge. «Maintenant, ma nièce, s'écria la marquise, j'espère
-
-qu'il ne vous reste aucun doute. Là! je dis, en supposant qu'il fût
-
-possible de croire qu'avant ceci vous en eussiez. Mais convenez,
-
-poursuivit-elle, en m'appliquant un vigoureux soufflet de la même main
-
-qui venoit de m'exposer presque nu aux regards confus de Mme de
-
-Lignolle, convenez qu'il faut que ce M. de Faublas soit un effronté
-
-petit coquin pour être aujourd'hui venu coucher avec la tante, par la
-
-seule raison qu'il ne pouvoit plus coucher avec la nièce!
-
-
-
---Ma tante, s'écria la comtesse avec un peu d'humeur, pourquoi donc
-
-frapper si fort? Vous lui ferez mal!--Oui, mal! Il est trop heureux.
-
-C'est une faveur... Madame de Lignolle, à présent que vous ne pouvez
-
-plus, sous prétexte d'ignorance, vous en défendre, il faut tout à
-
-l'heure prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre à votre
-
-porte, et l'y consigner pour jamais.--Le mettre à ma porte, ma tante! eh
-
-bien, je vous le dis: c'est mon amant, c'est l'amant que j'adore.--Et
-
-votre mari, Madame!--Mon mari? C'est aussi lui, je n'en ai pas d'autre
-
-que lui.--Quoi! ma nièce, il n'y a pas déjà près de cinq mois que M. de
-
-Lignolle vous a vraiment épousée!--Épousée! jamais... C'est lui, ma
-
-tante.--Comment! c'est lui qui, même la première fois...!--Oui, ma
-
-tante, c'est lui.--Ah! l'heureux petit drôle! Quel épouseur que ce
-
-monsieur-là!... Mais vous êtes grosse, ma nièce!--Eh bien! ma tante,
-
-c'est encore lui...--Mais...--Il n'y a plus de mais, ma tante! ç'a
-
-toujours été lui, ce sera toujours lui, ce ne sera jamais que
-
-lui.--Jamais que lui! Et comment ferez-vous?...--Comme j'ai déjà fait,
-
-ma tante, avec lui.--Mais quel flux de paroles! Voyez un peu!--Je ne
-
-vois que lui!--Mais au moins entendez...--Je n'entends que lui!--Mais
-
-écoutez donc.--Je n'écoute que lui!--Allons, ma nièce, quand vous
-
-voudrez...--Je ne veux que lui!--Vous ne voulez pas que je vous parle un
-
-moment?--Je ne parle qu'à lui!--Éléonore, vous ne m'aimez donc pas?--Je
-
-n'aime... Ah! si fait; je vous aime aussi.--Eh bien, laisse-moi donc
-
-m'expliquer; dis-moi, malheureuse! comment feras-tu pour cacher ta
-
-grossesse?--Je ne la cacherai pas.--Mais votre mari vous demandera qui a
-
-fait cet enfant?--Je lui répondrai que c'est lui.--Et, s'il n'a jamais
-
-couché avec toi, comment veux-tu qu'il te croie?--Eh! mais c'est à cause
-
-de cela qu'il me croira.--Comment! c'est à cause de cela?--Sûrement, à
-
-cause de cela.--Allons, ma nièce, voilà que nous faisons ensemble des
-
-quiproquos. Vous êtes si vive qu'il est impossible de s'expliquer avec
-
-vous!--Je suis vive! Vous ne l'êtes pas peut-être?--Eh! le moyen de ne
-
-pas l'être avec une écervelée... Voyons; faites-moi la grâce de
-
-m'expliquer de quelle manière on peut s'y prendre pour persuader à un
-
-homme qui n'a jamais épousé sa femme que pourtant il lui a fait un
-
-enfant?--Regardez si ce n'est pas désespérant!... Mais, ma tante,
-
-faites-moi vous-même la grâce de m'expliquer pourquoi vous imaginez que
-
-j'irai faire à M. de Lignolle un raisonnement aussi bête que
-
-celui-là?--Ma nièce, c'est vous qui me le dites.--Tout au contraire: je
-
-me tue de vous crier que je lui déclarerai que c'est lui qui m'a fait
-
-cet enfant.--Ah! je comprends enfin; lui, c'est monsieur?--Eh! oui.
-
-Quand je dis lui, c'est lui.--Ma foi, je ne l'aurois pas deviné, ma
-
-nièce. Quoi! vous irez vous-même annoncer bonnement à votre mari que
-
-vous l'avez fait...--Ce qu'il mérite d'être.--Dans un sens, je ne dis
-
-pas non, ma nièce.--Dans tous les sens possibles, ma tante.--Ah! cela
-
-est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver vos désordres.--Mes
-
-désordres!--Revenons, revenons à l'article important. Si ton mari se
-
-fâche?--Je m'en moquerai.--S'il te veut faire enfermer?--Il ne pourra
-
-pas.--Qui l'en empêchera?--Ma famille, vous et lui.--Ta famille sera
-
-contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire jamais le moindre mal;
-
-mais, dans une affaire aussi malheureuse, je serai du moins forcée de
-
-rester neutre. Il ne te restera donc que monsieur.--S'il me reste, je
-
-n'en demande pas davantage!--Oui, il te restera... pour te défendre.
-
-Mais le pourra-t-il? Et si l'on t'enferme?...--Non, non. Tenez, ma
-
-tante, j'y pensois cette nuit. J'ai dans ma tête un projet...--Un beau
-
-projet, je crois! Dis pourtant, dis.--Je ne peux pas, il n'est pas
-
-temps.--Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner, moi, le seul parti
-
-qui vous reste à prendre.--Voyons.--Il faut, le plus tôt possible,
-
-Madame, vous faire épouser par M. de Lignolle, et...--Ça d'abord, ça ne
-
-se peut pas.--La raison?--La raison est que ça ne se peut pas. Mais,
-
-quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A présent, ma tante, je
-
-sais ce que c'est; jamais votre nièce ne sera dans les bras d'un
-
-homme.--Jamais dans les bras d'un homme! Cependant lui?...--Lui, ma
-
-tante, s'écria-t-elle avec passion, ce n'est pas un homme, c'est mon
-
-amant!--Votre amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à donner à votre
-
-mari?--Supposons que la raison soit mauvaise; au moins est-il certain
-
-qu'elle vaut encore mieux qu'une mauvaise action. N'en est-ce pas une
-
-indigne, n'est-ce pas une horrible perfidie que d'aller froidement se
-
-partager entre deux hommes pour trahir l'un plus à son aise, et retenir
-
-l'autre en le désespérant?... Car, j'en suis sûre, s'écria-t-elle en
-
-m'embrassant, il en seroit désespéré.--Si pourtant vous vouliez
-
-m'écouter, Madame, vous verriez que votre tante ne vous conseille ni le
-
-libertinage ni la perfidie. Vous m'avez interrompue, comme j'allois vous
-
-dire qu'en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il falloit tout d'un
-
-coup changer de conduite et rompre cette intrigue...--Une intrigue! Fi
-
-donc, ma tante! Dites une passion qui fera le destin de ma vie!--Qui en
-
-fera le malheur, si vous n'y prenez garde.--Point de malheur avec lui,
-
-ma tante.--Toujours du malheur où il y a du crime, ma nièce... Écoute,
-
-ma petite, je suis bonne femme, j'aime à rire; mais ceci passe la
-
-raillerie. Vois d'abord combien de dangers t'environnent...--Je ne
-
-connois point de dangers, quand il s'agit de lui.--Et ta conscience,
-
-Éléonore?--Ma conscience est tranquille.--Tranquille! cela ne se peut
-
-pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez... Écoute, Éléonore, je te
-
-chéris comme mon enfant. Je t'ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je
-
-t'ai peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme, dans les choses
-
-essentielles, je me suis toujours attachée à te donner les meilleurs
-
-principes. Tiens, ma fille, tu vas aujourd'hui couronner la rosière.
-
-
-
---Oh! ne m'en parlez pas! s'écria-t-elle en se précipitant dans les bras
-
-de sa tante et saisissant ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh!
-
-ne m'en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont ces paroles furent
-
-prononcées: «Madame la marquise, c'est à moi, c'est à moi seul que vous
-
-devez tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne l'accablez pas.--O
-
-mes enfans! répondit-elle, si vous ne voulez que m'attendrir, cela ne
-
-vous sera pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait rire, tout
-
-de suite... Soit, j'y consens, pleurons tous trois... Écoutez cependant,
-
-écoutez, ma nièce: vous souvenez-vous de l'année passée? A la même
-
-époque, au même jour, je vous disois: «Éléonore, je suis fort contente
-
-de toi. Mais bientôt, ma fille, d'autres temps amèneront d'autres
-
-obligations. On n'a pas toujours dans la vie des devoirs aussi doux à
-
-remplir que celui de secourir l'indigence. Le temps approche où tu t'en
-
-imposeras peut-être qui te séduiront d'abord et te deviendront ensuite
-
-pénibles...»
-
-
-
-La comtesse, à ces mots, quitta brusquement son attitude humiliée, et du
-
-ton le plus animé: «Qui te séduiront d'abord! répéta-t-elle. Eh! comment
-
-m'auroient-ils séduite? on ne me les fit point connoître. On conduisit
-
-gaiement au sacrifice une innocente victime qui promit ce qu'elle ne
-
-comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous qui me parlez ici de
-
-devoir, oseriez-vous affirmer qu'alors vous avez fait le vôtre? Quand
-
-mes parens, engoués des prétendus avantages de ce mariage fatal, vinrent
-
-vous présenter M. de Lignolle, vous me défendîtes par vos
-
-représentations, je le sais; je sais que votre consentement vous fut,
-
-pour ainsi dire, arraché; mais qu'importoit votre trop foible
-
-résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier de la mienne? Ne deviez-vous
-
-pas me tirer à l'écart et me dire: «Ma pauvre enfant, je t'avertis
-
-qu'ils vont te sacrifier; je t'avertis qu'ils trompent ton inexpérience
-
-par d'éblouissantes promesses. Veux-tu, pour le frivole avantage d'être
-
-présentée à la cour quelques mois plus tôt, d'aller dès demain aux
-
-assemblées, aux bals, aux spectacles de la capitale, veux-tu faire à
-
-jamais le sacrifice de ta liberté la plus précieuse, de la seule vraie
-
-liberté, celle de ta personne et celle de ton coeur? Te trouves-tu si
-
-mal avec moi? Es-tu donc pressée de me quitter? Tiens, il n'est plus
-
-temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance; et, puisqu'ils veulent
-
-t'abuser, il faut que je t'éclaire. Quand une fille naturellement vive
-
-se montre au printemps émue du spectacle de la nature, est surprise dans
-
-de fréquentes rêveries, avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d'un
-
-mal qu'elle ignore, on dit communément qu'il lui faut un mari. Mais moi
-
-qui te connois, moi qui t'ai vue toujours caressée de ceux qui
-
-t'entouroient, répondre à leur attachement par un attachement égal,
-
-payer mes soins de reconnoissance et me chérir autant que je t'aimois,
-
-pleurer les malheurs d'un vassal, et même les peines d'un étranger; je
-
-crois que la nature, avec la vivacité bouillante, t'a donné la tendre
-
-sensibilité; je crois que ce n'est pas seulement un mari qu'il te faut,
-
-je crois qu'il te faut un amant. Néanmoins on s'obstine à te faire
-
-épouser M. de Lignolle. Tu n'as pas encore seize ans, il a cinquante ans
-
-passés: ta jeunesse à peine commencera, que son automne sera fini. Comme
-
-tous les vieux libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur,
-
-grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur, six fois par an peut-être
-
-tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens...»
-
-Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu'il me resteroit du moins dans mon
-
-infortune cette consolation que mon prétendu mari ne seroit jamais
-
-capable de l'être...--Jamais capable, ma nièce! s'écria-t-elle en
-
-pleurant.--Jamais, ma tante.--Fi! le vilain homme!...
-
-
-
---Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous deviez me dire: «Six fois
-
-par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses
-
-embrassemens; et pourtant, s'il se rencontre un jeune homme joli,
-
-spirituel, sensible, épris de tes charmes, digne de toi, tu seras encore
-
-obligée, obligée de repousser ses hommages qui t'outrageront, et son
-
-image qui te poursuivra. Pour rester vertueuse, il faudra que tu
-
-contraries continuellement le plus doux penchant de ton coeur et la plus
-
-sacrée des lois de la nature. Ou bien on viendra sans relâche crier à
-
-ton oreille ces mots terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!»
-
-Ainsi tu pourras languir pendant trente ans et plus, réduite aux
-
-cruelles privations d'un célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus
-
-cruels d'un tyrannique hymen; et, si tu succombes aux séductions d'un
-
-amour invincible, tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude
-
-d'un couvent, pour y périr bientôt chargée du mépris public et de la
-
-haine de tes parens.» Que si vous m'eussiez ainsi parlé, Madame la
-
-marquise, je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre M. de Lignolle;
-
-je n'en veux pas! j'aime mieux mourir fille!» et ils ne m'auroient pas
-
-mariée malgré moi! et ils m'auroient tuée peut-être, mais ils ne
-
-m'auroient pas conduite à l'autel.--Jamais capable! répéta la marquise
-
-en pleurant. Ah! le vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu
-
-faire? Pauvre petite! il n'y a donc pas de remède! Jamais capable!...
-
-Voilà qui est bien différent! Cela change beaucoup... Mais non, cela ne
-
-change rien. Ma chère enfant, tu n'en es seulement qu'un peu plus à
-
-plaindre... Éléonore, vous n'en devez pas moins tout à l'heure et pour
-
-toujours renoncer au chevalier.--Renoncer à lui? Plutôt mourir!
-
-
-
---Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria la petite de Mésanges
-
-que nous n'avions pas entendue.--Allez vous promener, lui
-
-répondit l'impatiente comtesse.--Ah! mais c'est que j'en
-
-viens.--Retournez-y.--Ah! mais c'est que je suis lasse.--Asseyez-vous
-
-sur le gazon.--Ah! dame! mais c'est que je m'ennuie toute
-
-seule.--Sommes-nous faites pour t'amuser? lui demanda la marquise.--Pas
-
-vous, si vous voulez, ma cousine; mais ma bonne amie...--Votre bonne
-
-amie?... Laissez-nous.--C'est qu'il me semble qu'il y a déjà bien
-
-longtemps que je n'ai causé avec elle.--Allez, Mademoiselle, allez
-
-m'attendre au salon.--Ah! oui, car j'entends bien du monde qui se
-
-lève.--Allez.
-
-
-
---Bien du monde qui se lève! reprit Mme d'Armincour. Il est temps aussi
-
-que nous nous levions, et que cette demoiselle s'habille et s'en
-
-aille.--S'en aille! ma tante.--Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous qu'il soit
-
-possible qu'elle paroisse à cette fête?--Qui peut donc l'en
-
-empêcher?--Comment! n'y a-t-il pas ici cinquante personnes qui étoient
-
-hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient comme je vous
-
-reconnois?--Oh! que non!--Ne dites pas non! c'est une chose certaine, et
-
-vous seriez perdue.--Qu'importe? pourvu qu'il ne s'en aille pas.--Quand
-
-je l'entends raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur la
-
-tête.--Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?...--D'ailleurs,
-
-Madame, vous êtes obligée de le renvoyer, c'est votre devoir.--Mon
-
-devoir! le voilà revenu ce mot...--Allons, interrompit la marquise en me
-
-jetant le drap sur le nez, il faut prendre un parti: car, avec elle, les
-
-disputes ne finissent pas.»
-
-
-
-Mme d'Armincour, en se hâtant de passer une camisole et un jupon,
-
-s'écria: «Bon Dieu! voilà que j'y songe; chacun se demanderoit où cette
-
-demoiselle a couché. Chacun sauroit que c'est... là! Ne diroit-on pas
-
-que j'ai aussi quelque chose de commun avec ce morveux, moi? Je serois
-
-pour aujourd'hui l'héroïne de l'aventure,... d'une aventure galante, à
-
-soixante ans passés! c'est s'y prendre un peu tard. Allons, Madame, vous
-
-sentez bien qu'il s'agit moins de m'épargner un ridicule que de sauver
-
-votre réputation, que de vous sauver vous-même. Il faut qu'il parte...
-
-Non, ma nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous soyez sa femme
-
-de chambre. Je l'habillerai pour le moins aussi vite, aussi décemment
-
-que vous le pourriez faire. N'ayez aucune espèce de crainte, je ne suis
-
-ici que _le chien du jardinier_.»
-
-
-
-Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une contestation fort vive
-
-entre la tante, qui vouloit toujours que je partisse, et la nièce, qui
-
-ne le vouloit toujours pas.
-
-
-
-Cependant on vint avertir Mme de Lignolle qu'il étoit nécessaire qu'elle
-
-descendît pour ordonner quelques derniers arrangemens relatifs à la
-
-fête. «Je suis à toi tout à l'heure», me dit-elle. Un moment après, la
-
-tante aussi me quitta, et revint avant la nièce, qui pourtant ne tarda
-
-pas. Un bon quart d'heure à peu près s'écoula, et je n'ai pas besoin de
-
-dire que la dispute recommencée alloit toujours s'échauffant, quand on
-
-vint de nouveau déranger la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle
-
-m'assura du moins que ce seroit l'affaire d'une minute. Mais elle étoit
-
-à peine descendue, lorsque sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un
-
-peu moins déraisonnable qu'elle; vous devez sentir combien votre séjour
-
-ici peut la compromettre. Cédez à la nécessité, cédez à mes
-
-sollicitations, et, s'il le faut, à mes prières.» Elle m'entraîna, elle
-
-me conduisit, par des détours qui m'étoient inconnus, dans une espèce de
-
-basse-cour, où sa voiture m'attendoit. Comme j'y montois, le hasard
-
-amena près de nous Mlle de Mésanges: «Ma bonne amie, vous vous en
-
-allez?--Hélas! oui, ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes
-
-complimens à Mlle Des Rieux.--Je n'y manquerai pas...--Ah çà! mais
-
-toujours vous m'assurez bien qu'elle ne tardera pas à devenir bonne à
-
-mari...--Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit brusquement la marquise;
-
-et, si jamais vous répétez de pareils...»
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-[Illustration: LA FIOLE]
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-Je n'entendis plus rien, parce que le cocher, qui avoit ses ordres,
-
-partit plus prompt que l'éclair. Il me reconduisit jusqu'à
-
-Fontainebleau, où je pris la poste. A peine étoit-il quatre heures du
-
-soir, quand je rentrai dans Paris. Mme de Fonrose me tenoit parole: mon
-
-père n'avoit pas encore paru chez lui; et moi, profitant de quelques
-
-momens de liberté, je quittai mes habits de femme, et j'allai chez
-
-Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il pouvoit déjà, sans le
-
-secours de personne, se promener dans son appartement, et même faire
-
-plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte commença par m'accabler
-
-de reproches. Je lui représentai que tous les matins régulièrement on
-
-étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles. «Mais vous
-
-aviez promis de venir vous-même.--Mon père ne m'a pas quitté.--Cela ne
-
-vous a point empêché d'aller ailleurs. Au reste, je conviens que la
-
-petite comtesse mérite la préférence.--La petite comtesse?--Mme de
-
-Lignolle, oui. Ne vous l'ai-je pas dit que désormais toute femme qui
-
-vous auroit seroit une femme affichée?... Je suis vraiment charmé que la
-
-marquise ait une rivale digne d'elle:... car on dit la comtesse
-
-adorable... Malheureusement, c'est encore une enfant sans usage, sans
-
-art, sans méchanceté. La marquise l'écrasera dès que... A propos, je
-
-vous fais mon compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de B...
-
-D'abord tout Paris l'a vu riant à vos côtés le jour de votre apothéose,
-
-et puis l'excellent mari ne cache à personne que vous êtes un charmant
-
-garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas encore assez comique,
-
-il dit à quiconque veut l'entendre que c'est moi qui suis un indigne
-
-homme. Il m'en veut! on assure qu'il m'en veut beaucoup! C'est peut-être
-
-encore un duel qui me revient. Mais vous en savez quelque chose,
-
-Chevalier? Le marquis vous a longtemps parlé.--Oh! le marquis m'en a
-
-tant dit de toutes les manières!...--Mais encore? Allons, Faublas,
-
-contez-moi cela, du moins. J'ai besoin de rire, et vous devez tout
-
-essayer pour amuser un ami convalescent.--Ma foi, non. Je vous avoue que
-
-je suis très éloigné de vouloir vous amuser aux dépens de la marquise;
-
-et même, je vous le répète, Rosambert, c'est toujours avec peine que je
-
-vous entends me parler d'elle.--Vous avez tort. Je suis, dans ce
-
-moment-ci surtout, son plus enthousiaste admirateur. Vraiment, je me le
-
-disois tout à l'heure: il faut qu'à toutes ses qualités déjà si
-
-nombreuses cette femme-là réunisse maintenant la prudence. N'êtes-vous
-
-pas étonné, comme moi, de la profondeur du calcul qu'elle avoit fait
-
-que, si je lui échappois, il ne falloit pas que je pusse échapper à son
-
-mari? Chevalier, vous serez témoin.--Témoin?--Oui, très
-
-incessamment.--Très incessamment! vous m'aviez dit que vous ne
-
-retourneriez point à Compiègne?--Témoin de mon combat avec le marquis.
-
-Chevalier, soyez tranquille! nous sommes convenus que je ne me battrois
-
-point avec la marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner encore d'être
-
-assez fou pour me prêter à la bizarre fantaisie de cette femme, qui
-
-s'est mis en tête qu'elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec
-
-leurs armes? C'est que, voyez-vous, plus j'y pense, plus je reconnois
-
-qu'il convient, pour la sûreté publique, d'arrêter le mal dans son
-
-principe. Ceci deviendroit d'un trop dangereux exemple. Comment! chacune
-
-n'auroit qu'à vouloir se mettre à la mode, toutes les bonnes fortunes
-
-finiroient donc par des coups de pistolet? Et jugez quel tapage on
-
-entendroit chaque jour aux quatre coins de Paris!»
-
-
-
-Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles qu'il appeloit mes
-
-maîtresses, cent plaisanteries et cent questions. Je finis par me prêter
-
-de bonne grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n'eut pas lieu d'être
-
-satisfaite.
-
-
-
-Mon père ne revint à l'hôtel que deux heures après moi; mon père me fit
-
-entendre qu'il étoit fâché de m'avoir laissé seul toute la journée: je
-
-lui représentai respectueusement qu'il seroit trop bon de se gêner pour
-
-son fils. Il me demanda comment j'avois passé la nuit. Afin de ne pas
-
-mentir, je répondis: «Mal et bien, mon père.--Le sommeil n'a pas été
-
-profond? reprit-il.--Profond! pardonnez-moi, mais souvent
-
-interrompu.--Vous avez éprouvé de grandes agitations?--De grandes
-
-agitations! oui, mon père.--Les rêves ont été bien fâcheux?--Oh! bien
-
-fâcheux! Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit, m'a
-
-singulièrement tourmenté.--Mais le matin, du moins, vous avez
-
-tranquillement reposé?--Le matin,... non. J'étois inquiet le matin.--La
-
-fatigue, apparemment?--Un peu de fatigue peut-être, et encore les suites
-
-de ce rêve.--Racontez-le-moi donc.--Mon père,... c'étoit... c'étoit une
-
-femme...--Toujours des femmes! Eh! mon fils, songez à la vôtre.--Ah!
-
-depuis sept heures du matin (c'étoit l'heure à laquelle je m'étois mis
-
-en route), depuis sept heures je vous assure que je me suis presque
-
-continuellement occupé de son souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je
-
-de ses nouvelles?--Vous savez combien j'ai mis de monde en campagne; et
-
-sous quinzaine je compte moi-même partir avec vous.--Pourquoi pas plus
-
-tôt?--Mais, répliqua-t-il d'un air embarrassé, je ne suis pas prêt. Il
-
-faut d'ailleurs attendre... que vous vous portiez mieux,... que les
-
-beaux jours soient tout à fait venus.--Les beaux jours! Ah! loin de
-
-Sophie, viendront-ils jamais!»
-
-
-
-Quand je parlois ainsi, j'espérois pourtant quelque bonheur pour le
-
-lendemain; le lendemain étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit,
-
-pendant quelques instans, nous voir, mon Éléonore et moi, réunis. Hélas!
-
-notre douce attente fut trompée. Mme de Fonrose, qui vint le soir faire
-
-à mon père une courte visite, trouva le moment de me dire: «Il n'y a pas
-
-eu moyen; sa tante est arrivée le matin chez elle, où elle est encore.»
-
-
-
-Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi j'eus du moins la
-
-consolation de recevoir un billet de Justine. Il me disoit qu'avec le
-
-passe-partout qui m'étoit envoyé j'ouvrirois la porte cochère et toutes
-
-les portes d'une petite maison neuve située à l'entrée de la rue du Bac,
-
-du côté du pont Royal. Monsieur le vicomte me prioit d'être là sur les
-
-sept heures du soir.
-
-
-
-Bon! Mme de B... n'est donc pas fâchée contre moi! Depuis vendredi je
-
-n'avois pas entendu parler d'elle. Ce long silence, après notre
-
-aventure, commençoit à m'inquiéter. Faublas, elle n'est pas fâchée! elle
-
-n'est pas fâchée, Faublas! Heureux jeune homme, applaudis-toi!... Et je
-
-baisai le billet de Justine, et je fis un saut de joie.
-
-
-
-«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en entrant.--Ah! c'est que...
-
-c'est que je vois le beau temps. Je pense que je pourrai cette
-
-après-dînée aller faire un tour.--Avec moi, oui.--Encore avec vous, mon
-
-père?--Monsieur...--Pardon... Cependant voulez-vous me rendre absolument
-
-esclave? m'empêcher de voir même un ami?--Ce n'est pas un ami que vous
-
-iriez voir.--Le vicomte, mon père.--M. de Valbrun, à la bonne heure;
-
-mais de là?--Je vous promets de ne pas mettre le pied chez la
-
-comtesse.--Vous m'en donnez votre parole?--Ma parole d'honneur.--Eh
-
-bien, soit, j'y compte.» Et je baisai les mains de mon père, et je fis
-
-encore un saut de joie.
-
-
-
-J'étois si impatient de savoir ce que la marquise m'alloit dire qu'avant
-
-l'heure indiquée je fus au rendez-vous. J'eus tout le temps d'examiner
-
-la maison, que je trouvai jolie, commode et bien meublée. J'y remarquai
-
-surtout deux petites chambres à coucher qui se touchoient; deux chambres
-
-à coucher qu'aujourd'hui même je crois voir, et que dans cent ans, si
-
-j'étois au monde, je croirois, hélas! voir encore aussi bien
-
-qu'aujourd'hui.
-
-
-
-M. de Florville arriva sur la brune; il vint me joindre dans l'une des
-
-deux petites chambres. Aussitôt j'embrassai ses genoux. «Oui, dit la
-
-marquise, demandez grâce à votre amie que vous avez outragée, que vous
-
-avez réduite à risquer une témérité qui pouvoit la perdre et vous
-
-compromettre.--Mais aussi, ma belle maman, pourquoi... pourquoi
-
-m'avez-vous...?--Je crois, interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va
-
-me demander pourquoi j'ai résisté! Laissez, Monsieur, laissez... Songez
-
-qu'au lieu de renouveler vos offenses, vous devez solliciter votre
-
-pardon. Chevalier, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi nous nous
-
-voyons ici: vous concevez qu'après la cruelle scène de vendredi dernier
-
-je ne pouvois, sans une extrême imprudence, retourner chez
-
-Justine.--Sans doute. Cette scène...--Chevalier, vous ne me parlez plus
-
-de Sophie?--Depuis son dernier malheur, j'ai si rarement obtenu le
-
-bonheur de vous voir! j'en ai joui pendant si peu de temps! nous avons
-
-eu tant de...--Sans doute, mais dites vrai: n'aimez-vous pas un peu
-
-moins votre charmante épouse?--Moins?--Parlez, ne me cachez aucun de vos
-
-sentimens, vous m'en avez promis la confidence.--Moins? davantage.
-
-Madame la marquise, chaque jour davantage! je l'adore! il semble que
-
-l'absence...--Cependant Mme de Lignolle?--Ah! oui, m'est infiniment
-
-chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande à vous-même. Vous
-
-l'avez vue. Vous la connoissez mieux.--Il est vrai qu'elle est assez
-
-gentille, cette enfant, et d'un bon petit caractère. On m'avoit un peu
-
-trompée sur son compte. Au reste, je suis déjà bien revenue des
-
-fâcheuses préventions... Vous, Chevalier, je trouve pourtant bien
-
-singulier que vous ayez... de la tendresse, de l'amour même pour deux
-
-femmes...--Dites pour trois, ma belle maman.--Non, s'écria-t-elle
-
-vivement, impossible cela, par exemple, impossible!--Je vous
-
-assure...--N'assurez pas. Tous les jours on distingue une épouse
-
-charmante. Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors même il peut
-
-arriver qu'on se sente un goût décidé, un attachement très vif pour une
-
-femme... aimable; mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra toujours
-
-inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai que l'amant de la comtesse
-
-puisse être en même temps le mien. Jamais je n'entendrai cela, jamais!»
-
-
-
-Je la regardois attentivement; elle m'observoit: apparemment que l'air
-
-d'embarras et d'irrésolution qu'elle dut remarquer dans toute ma
-
-personne lui fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et sa voix
-
-s'altéra. «Cet entretien paroît vous mettre à la gêne, reprit-elle
-
-aussitôt. Parlons d'autre chose... La campagne est-elle déjà belle?--La
-
-campagne!--Oui, vous y avez été samedi soir,... et vous êtes revenu
-
-dimanche... Un très court voyage!... Dites-moi, je vous prie, ce que
-
-c'est qu'une demoiselle de Mésanges...--De Mésanges!--Cette enfant-là ne
-
-vous est-elle pas aussi devenue... _infiniment_ chère?--Infiniment! à
-
-quel titre?--C'est une femme d'abord: voilà pour Faublas le meilleur des
-
-titres! et puis ne seroit-il pas trop étonnant que, vous étant trouvé
-
-par occasion le maître de passer une nuit avec la douairière d'Armincour
-
-et la demoiselle de Mésanges, vous n'eussiez pas donné la préférence à
-
-celle-ci? En supposant même que le choix ne vous ait pas été laissé, je
-
-vous connois très capable d'avoir, si vous étiez couché dans le même
-
-appartement, tout doucement quitté la grande chambre de la vieille pour
-
-vous glisser dans le cabinet[4] de la jeune... Vous rougissez? Vous ne
-
-dites mot?--Madame,... quand ces détails seroient vrais, qui pourroit
-
-vous les avoir donnés?--Quand ces détails seroient vrais! j'aime
-
-beaucoup la supposition. Faublas, n'essayez pas de mentir: votre air et
-
-votre maintien, votre silence et vos discours, tout en vous décèle un
-
-coupable. Faublas, un hasard fort singulier ne m'a donné qu'une partie
-
-de ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les fois qu'il me
-
-sera permis d'apercevoir seulement un coin du tableau, je serai femme à
-
-deviner le reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer toute
-
-votre nuit à la jeune personne, ou ne lui donner qu'une heure: quoi
-
-qu'il en soit, je m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. Je ne
-
-m'étonne plus qu'il soit déjà question de la marier, la petite. Je
-
-conçois que cela peut être aujourd'hui pressant de plus d'une manière.
-
-Au reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous
-
-reprocher le mystère que vous me faisiez de cette aventure; dans ce
-
-cas-ci, l'indiscrétion seroit vraiment une perfidie. Je vous en crois
-
-incapable. Je suis sûre que vous garderez un profond silence sur tout
-
-cela; je suis sûre que vous n'en avez rien dit à M. de Rosambert.--A M.
-
-de...?--Ne le connoissez-vous pas?--Trop bien!--Je le crois; vous l'avez
-
-encore vu dimanche.--Dimanche!--Comment! est-ce que je me trompe de
-
-jour? est-ce que ce n'est pas...»
-
-
-
- [4] Mme de B... le connoissoit ce cabinet-là.
-
-
-
-Je me précipitai aux genoux de la marquise. «O ma généreuse amie!
-
-pardonnez-moi.--Au moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me
-
-relever, songez que vous êtes engagé d'honneur à venir me voir combattre
-
-encore mon ennemi.--Votre ennemi ne veut pas...--Tenir sa parole? Je
-
-saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il possible que son
-
-châtiment vous parût aujourd'hui moins juste et moins désirable? Ah!
-
-parlez: vos voeux décideront l'événement du combat. J'aime mieux, n'en
-
-doutez pas, j'aime mieux mourir de la main du cruel, si vous me donnez
-
-une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret. Vous ne savez donc
-
-pas comme je le hais, le barbare! C'est de lui que me sont venus tous
-
-les maux que je ne puis supporter,... que je ne puis supporter!
-
-ajouta-t-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dans ce village
-
-d'Holriss, je n'étois pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois
-
-perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, Faublas, est-il
-
-donc vrai que le perfide ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable
-
-perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat! poursuivit-elle avec la
-
-plus grande véhémence, ne dois-tu pas le détester autant que je t'aime?»
-
-
-
-Mme de B... s'enfuit épouvantée de ce qu'elle venoit de dire: je volai
-
-sur ses pas, j'allois l'atteindre, j'allois... Elle se retourna vers
-
-moi. «Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir, vous ne me verrez
-
-de la vie.» Il y avoit sur sa figure un effroi si véritable, et dans son
-
-attitude quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir. Elle
-
-m'échappa.
-
-
-
-A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai Mme de Fonrose, qui me demanda
-
-malignement comment se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit
-
-d'ailleurs que des nouvelles malheureuses. Mme de Lignolle, depuis
-
-quelques jours assaillie de la foule des petites indispositions qui
-
-toutes annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd'hui sérieusement
-
-incommodée. Il lui étoit impossible de quitter la chambre, et je ne
-
-pouvois l'aller voir, parce que Mme d'Armincour, apparemment déterminée
-
-à ne rien négliger pour guérir sa nièce d'une passion dangereuse, venoit
-
-d'annoncer qu'elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté qu'à la
-
-Saint-Jean. Elle venoit aussi de demander à Mme de Lignolle, dans son
-
-hôtel même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui refuser. Ainsi,
-
-près de quinze jours s'écoulèrent, pendant lesquels nous n'eûmes, mon
-
-Éléonore et moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent Jasmin chez
-
-La Fleur et La Fleur chez Jasmin.
-
-
-
-Pendant cette quinzaine fatale, je n'entendis point parler de Mme de
-
-B... Il ne me vint de province aucun renseignement qui pût me donner
-
-l'espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit bientôt découverte.
-
-Ainsi délaissé de tous les grands intérêts de ma vie, je n'avois plus
-
-que de tristes jours et de longues nuits.
-
-
-
-Enfin Mme de Fonrose invita le père et le fils à venir ensemble dîner
-
-chez elle. A sept heures précises du soir, je quittai, sous quelque
-
-prétexte, le salon de la baronne, et m'en allai, par des détours qui
-
-m'étoient connus, gagner son boudoir, dont la comtesse m'ouvrit la
-
-porte. Hélas! après de grands débats, il avoit été décidé la veille que
-
-je resterois seulement vingt minutes avec mon amie. Je ne passai la
-
-permission que d'un quart d'heure. Aussi je n'eus qu'à peine le temps de
-
-l'admirer, de l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que chaque
-
-jour elle me devenoit plus chère, qu'elle me paroissoit chaque jour plus
-
-jolie. Aussi elle eut à peine le temps de me jurer que dans mon absence
-
-elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit encore augmentée, que son
-
-amour iroit ainsi toujours croissant jusqu'au dernier jour de sa vie.
-
-
-
-On disputoit au salon quand j'y rentrai: la contestation cessa dès que
-
-je parus. Apparemment que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper
-
-M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût point de ma trop longue
-
-absence, n'en avoit pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne
-
-querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe le plus foible pour
-
-l'aider à tromper le plus fort; et tu assurerois constamment le bonheur
-
-de nos femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles.
-
-
-
-L'heureux tête-à-tête que je venois d'obtenir ne fit que m'inspirer le
-
-désir plus vif de m'en procurer un moins court, malgré la tante
-
-d'Éléonore et mon père ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante,
-
-rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain matin, fut
-
-approuvé de la baronne, et reçut à la fin du même jour son entière
-
-exécution. En m'éveillant je m'étois, par précaution, muni d'une forte
-
-migraine; à dîner, je m'en plaignis encore beaucoup; et le soir, enfin,
-
-elle me causa des douleurs si fortes que M. de Belcour lui-même me
-
-conseilla de me coucher. Mon père, dès qu'il me vit endormi, s'en alla;
-
-et, dès qu'il fut parti, je ne dormis plus. Un coiffeur adroit fut
-
-aussitôt, grâce à mon intelligent domestique, mystérieusement introduit
-
-jusque dans ma chambre. Grâce à mon adresse et grâce encore à Jasmin, ma
-
-femme de chambre, j'habillai fort passablement, de la tête aux pieds,
-
-Mlle de Brumont, qu'un suisse très inattentif ou très discret ne vit pas
-
-sortir, et qu'un malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez Mme de
-
-Fonrose. Peu s'en falloit qu'il ne fût minuit. Nous avions jugé
-
-convenable de ne point aller plus tôt chez la comtesse, de peur que la
-
-marquise ne fût pas encore retirée dans son appartement. Aussi Mme de
-
-Fonrose, arrivant avec moi chez M. de Lignolle, eut-elle l'attention de
-
-ne point souffrir que son carrosse entrât dans la cour de l'hôtel, parce
-
-qu'il ne falloit troubler le sommeil de personne. Il n'y avoit plus chez
-
-la comtesse que ses femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher,
-
-comme nous l'espérions. «Comment! si tard? dit le comte.--Nous voulions,
-
-répondit la baronne, venir vous demander à souper, nous avons été
-
-forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne pouvant plus, à l'heure
-
-qu'il est, rentrer dans son couvent, n'a point accepté le lit que je lui
-
-offrois. Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour cette nuit, la
-
-petite chambre qu'elle occupoit ici dans des temps plus heureux.--Elle a
-
-bien fait, répliqua-t-il.--Très bien! s'écria mon Éléonore; et
-
-qu'elle vienne le plus souvent possible me surprendre aussi
-
-agréablement.--Monsieur votre père vous a donc mise au couvent? reprit
-
-M. de Lignolle.--Oui, Monsieur.--Où cela?--Pardon, il ne m'est permis de
-
-recevoir personne.--J'entends, poursuivit-il tout bas et d'un ton
-
-mystérieux: c'est à cause du vicomte.--Le moyen de vous rien
-
-cacher?--Oh! j'en étois sûr, parce que les affections de l'âme me sont
-
-familières. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que j'ai vainement cherché ce
-
-jeune homme à Versailles; personne ne l'y connoît.--Je vous ai déjà dit,
-
-interrompit Mme de Fonrose qui prêtoit l'oreille, qu'il avoit en effet
-
-du crédit chez le ministre, mais qu'il se montroit rarement à la
-
-cour.--Et moi, j'ai prié qu'on ne me parlât jamais de lui, s'écria la
-
-comtesse.--A propos, reprit le comte, je vous en veux.--De quoi?--Il y a
-
-quinze jours, vous venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin
-
-vous partez sans...--On vous aura sûrement dit que des ordres pressans
-
-m'avoient forcée de revenir à Paris.--Et les charades, poursuivit-il,
-
-comment vont-elles?--Assez mal depuis quelques semaines. Hier pourtant
-
-j'ai recommencé; mais si peu, si peu!--Tant pis. Allons, Mademoiselle,
-
-il faut réparer le temps perdu.--Très incessamment, Monsieur.--Tenez!
-
-voilà votre écolière que vous négligez, prenez-y garde: on prendra de
-
-l'humeur, on vous renverra, et c'est moi qu'on choisira pour vous
-
-remplacer.--Non, Monsieur, répondit vivement Mme de Lignolle, n'y
-
-comptez pas. Il n'y a pas longtemps que cela m'a été proposé; mais je me
-
-suis déclarée, cela ne sera point.--Comment donc! est-ce mademoiselle
-
-qui vous a fait cette étrange proposition?--Non, Dieu merci!--Là! là!
-
-Madame, elle y viendra peut-être. Vous verrez, ajouta-t-il en me
-
-frappant sur l'épaule, vous verrez que c'est à la longue un métier
-
-fatigant.--Pour vous, répliqua sa femme; quant à Mlle de Brumont, je
-
-suis bien sûre qu'elle ne s'en lasse pas.--Assurément, Madame la
-
-comtesse, et tous ces jours-ci j'ai bien souffert de ne pouvoir pas
-
-venir vous donner leçon.--Eh bien! interrompit Mme de Fonrose,
-
-donnez-lui leçon; moi, je m'en vais.--Je ne vous retiens pas, répliqua
-
-son amie, car je me sens envie de dormir.--En ce cas, dit M. de
-
-Lignolle, je vais reconduire madame la baronne jusqu'à sa voiture, et de
-
-là me retirer chez moi. Une bonne nuit, Mesdames.»
-
-
-
-La comtesse aussitôt renvoya ses femmes, et, dès que nous fûmes seuls,
-
-elle se jeta dans mes bras, elle paya de cent caresses mon heureux
-
-stratagème.
-
-
-
-O vous, à qui parfois il fut donné d'entrer au lit d'une maîtresse
-
-adorée et d'y veiller toute une nuit pour elle, vous avez, si vous étiez
-
-vraiment digne d'une faveur si grande, vous avez goûté plus d'une espèce
-
-de ravissans plaisirs! Le vulgaire des amans ne connoît que l'heure de
-
-la jouissance; les amans plus favorisés n'ignorent pas l'heure qui la
-
-suit. C'est celle d'une intimité plus douce, des éloges mieux sentis,
-
-des protestations plus persuasives, des aveux enchanteurs, et des
-
-épanchemens tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes les
-
-voluptés du coeur. C'est alors qu'avec un intérêt égal le couple fortuné
-
-se rappelle sa première entrevue, ses premiers désirs; c'est alors que,
-
-ramenant sa pensée sur le présent qui le charme, il s'applaudit de tant
-
-de bonheur obtenu malgré tant d'obstacles; c'est alors que, n'apercevant
-
-plus dans l'avenir qu'une longue suite de beaux jours, il s'abandonne
-
-avec une confiance entière aux rêveries de l'espérance.
-
-
-
-«Oui, dit-elle, j'ai formé le meilleur, le plus charmant des projets;
-
-nous pourrons vivre et mourir ensemble. Je ne ferai qu'une malle de mes
-
-hardes les plus nécessaires, j'emporterai mes bijoux seulement; je ne
-
-veux pas que ce M. de Lignolle ait à se plaindre d'avoir souffert de
-
-nous le moindre tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons où
-
-tu voudras; tout pays me semblera beau, puisque tu seras avec moi. Mes
-
-diamans valent bien trente mille écus, nous les vendrons; nous
-
-achèterons, dans une jolie campagne,... non pas un château, ni même une
-
-maison,... une cabane, Faublas! une cabane petite et gentille. Qu'il y
-
-ait seulement de quoi loger une personne, car nous ne serons
-
-qu'un.--Comme tu dis, ma charmante amie, nous ne serons qu'un.--Il ne
-
-nous faut pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous ferons deux
-
-lits, Faublas?--Oh! non, pas deux lits.--Par exemple, le jardin sera
-
-grand, nous le ferons cultiver... Tiens, nous marierons à quelque jolie
-
-paysanne un paysan bien pauvre, mais qui l'aimera; nous leur donnerons
-
-notre jardin, ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront bien
-
-prendre ce qu'il faudra pour notre nourriture: nous n'aurons pas besoin
-
-de grand'chose; toi et moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je ne
-
-compte point avoir de femme de chambre. Quelqu'un seroit là quand je
-
-voudrois te dire: _Je t'aime_, cela me gêneroit beaucoup. Quant à ma
-
-parure, ai-je donc besoin du secours de quelqu'un? Ne verrai-je pas bien
-
-comment il faudra m'arranger pour te plaire?--Ah! de toutes les manières
-
-tu me plairas.--Bon! voilà donc qui est décidé: pas de femme de
-
-chambre...--Mais une cuisinière...--Est-ce que nous aurons une
-
-cuisinière?--Le moyen de faire autrement?--Le moyen? Tu crois que je ne
-
-saurois pas préparer notre dîner,... nos quatre repas? car nous aurons
-
-toujours faim... Cela sera sitôt prêt! du beurre, du lait, des oeufs,
-
-des fruits, une volaille. J'ai appris la pâtisserie, je te ferai des
-
-brioches, des galettes, et de temps en temps de bonnes petites crèmes...
-
-Oh! je te régalerai bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous paroîtra
-
-pas meilleur, Monsieur, quand ce sera moi qui...--Meilleur! cent fois
-
-meilleur!--Ainsi, dit-elle en m'embrassant, nous ne serons donc qu'un
-
-dans la cabane!... Écoute, notre argent que tu auras placé nous
-
-rapportera plus de cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons
-
-immensément riches! tu le vois: notre nourriture ne nous coûtera presque
-
-rien, et notre entretien se bornera à si peu de chose! Un taffetas léger
-
-pour l'été, et pour l'hiver une indienne propre; c'est tout ce que je
-
-veux, moi. Il ne t'en faudra pas davantage non plus à toi, mon ami: tu
-
-n'as pas besoin de beaux habits pour paroître charmant. Nous dépenserons
-
-donc à peine la moitié de notre revenu. Nous pourrons, du reste, obliger
-
-encore quelques pauvres gens... La moitié pour nous, c'est beaucoup!
-
-Cinquante louis pour les malheureux, ce n'est guère! Nous verrons; nous
-
-aurons d'abord retranché tout le superflu, nous économiserons ensuite
-
-sur le nécessaire.--Adorable enfant!--Enfant! pas plus que vous... Il te
-
-plaît donc, mon projet, Faublas?--Il m'enchante!--Que je suis heureuse
-
-d'avoir de l'invention! vous n'auriez pas trouvé cela, vous...
-
-Je ne t'ai pas encore tout dit. Reste l'article le plus
-
-important.--Voyons.--J'accoucherai, je nourrirai notre enfant.--Tu le
-
-nourriras, mon Éléonore?--Je le nourrirai et lui apprendrai... à t'aimer
-
-de tout son coeur d'abord! sois tranquille,... je lui apprendrai à
-
-broder, à jouer du piano...--Et encore à faire de bonnes petites crèmes,
-
-mon Éléonore: il ne sauroit avoir trop de talens... Eh bien! qu'est-ce
-
-donc, ma chère amie? Tu pleures!--Sûrement je pleure! Vous riez, quand
-
-je parle sérieusement! quand je m'attendris, vous êtes gai!--Cette
-
-gaieté-là, je t'assure qu'elle est dans mon coeur... Éléonore, et moi
-
-aussi je veux l'élever, notre enfant: je lui apprendrai à lire...--Dans
-
-nos yeux tout l'amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle.--A
-
-écrire...--Tous les jours! tous les jours il t'écrira dès le matin que
-
-sa mère t'aime mieux que la veille.--A danser...--A danser sur mes
-
-genoux, s'écria-t-elle en riant à son tour.--A faire des armes...--Ah!
-
-pourquoi? Dans cette campagne où nous ne serons environnés que de bonnes
-
-gens qui nous voudront du bien, qu'a-t-il besoin de savoir tuer
-
-quelqu'un?--Tu as raison, mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré
-
-comment on se rend cher à quelqu'un, il sera, comme sa mère, défendu par
-
-l'amour de tout le monde.--Voilà mes desseins, Faublas, reprit-elle,
-
-j'étois sûre qu'ils auroient ton approbation. Nous allons donc passer
-
-ensemble le reste de notre vie! nous allons sans obstacles nous adorer
-
-jusqu'à notre dernier soupir! Mme d'Armincour ne viendra plus me
-
-tourmenter de ses inutiles représentations. Ton père ne pourra plus
-
-t'arracher à ma tendresse.--Mon père, je l'abandonnerois!--Eh! pourquoi
-
-non? j'abandonnerai bien ma tante.--Mon père qui m'idolâtre!--Ma tante
-
-ne me chérit pas moins. Au reste, s'ils ont en effet pour nous toute
-
-l'amitié qu'ils nous montrent, rien ne les empêchera de nous venir
-
-joindre. J'ai pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions leur
-
-mander nos résolutions invariables. S'ils arrivent, ce sera pour nous un
-
-surcroît de bonheur; nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la
-
-nôtre. S'ils résistent à nos prières plusieurs fois renouvelées, ce
-
-seront eux qui nous auront abandonnés: nous oublierons au sein de
-
-l'amour nos ingrates familles, et mutuellement nous nous tiendrons lieu
-
-de l'univers entier.--J'abandonnerois mon père et ma... ma soeur!»
-
-
-
-O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes larmes te vengeoient.
-
-
-
-«Ta soeur pourra venir aussi; nous la marierons à quelque bon laboureur,
-
-à quelque honnête homme, qui n'épousera pas son bien, mais sa personne,
-
-et qui la rendra plus heureuse... Pourquoi ce silence, Faublas? pourquoi
-
-ces larmes?--Mon amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant de
-
-preuves de ton amour si tendre augmenteroient le mien, s'il pouvoit
-
-augmenter; mais, en y réfléchissant davantage, je suis obligé de me
-
-l'avouer, et de t'en avertir: il est impossible de l'exécuter, ce
-
-projet...--Impossible! la raison?--Il y en a malheureusement
-
-plusieurs.--J'en connois une, ingrat! votre amour pour Sophie!--Je ne
-
-parle point de ma femme... Tu ne songes donc pas à la foule des
-
-malheureux que ta bienfaisance soutient, dont ta fortune est maintenant
-
-le patrimoine?--Ma fortune leur restera-t-elle, quand je serai morte de
-
-désespoir?--Tu ne songes pas à l'éclat que feroit ta fuite? Tous
-
-crieroient à la trahison, tous appelleroient tes sacrifices une folie,
-
-ta passion un dérèglement. Veux-tu laisser ta mémoire détestée dans ta
-
-famille et déshonorée dans ta patrie?--Que m'importe, puisque je ne suis
-
-pas tout à fait inexcusable? Que m'importent les vains jugemens d'un
-
-monde qui ne me connoît pas, et l'injuste haine de mes parens qui m'ont
-
-sacrifiée?--Espères-tu que Mme d'Armincour consente jamais à suivre,
-
-dans une terre étrangère, sa nièce condamnée par la voix publique?--Eh!
-
-que m'importe encore, que m'importe ma tante, quand il s'agit de mon
-
-amant? Cruel! voulez-vous donc me faire regretter le temps où je
-
-n'aimois que ma tante?--Enfin, puisqu'il faut te le dire, considère que,
-
-tous deux enfans, sujets et mariés, nous ne pouvons, ni l'un ni l'autre,
-
-échapper à la triple autorité de nos familles, du prince et de la loi.
-
-Contre ces forces réunies, mon Éléonore, il n'y a pas sur la terre, pas
-
-un seul asile pour deux amans.--Pas un asile! J'en trouverai, moi.
-
-Partons toujours, déguisons-nous bien, changeons de nom, cachons-nous
-
-dans le plus misérable village, on ne viendra pas nous y chercher; et,
-
-si l'on y vient, nous aurons contre nos persécuteurs une dernière
-
-ressource: nous nous tuerons.--Nous nous tuerons!--Oui, vivre ensemble
-
-ou mourir! et je veux que vous m'enleviez! et vous m'enlèverez!--Nous
-
-nous tuerons! Éléonore, et notre enfant?--Notre enfant? notre enfant?...
-
-Il a raison, s'écria-t-elle avec désespoir: il a raison! quel parti
-
-prendre?--Un parti... cruel autant que nécessaire... Mon amie, ma trop
-
-malheureuse amie,... te souviens-tu de ce que ta tante... te proposoit
-
-l'autre jour?--Et vous aussi, Faublas! vous me donnez cet horrible
-
-conseil! C'est mon amant qui m'invite à me jeter dans les bras d'un
-
-homme!--Éléonore, il ne me paroît pas moins pénible qu'à toi, ce
-
-sacrifice! il est affreux!...--Affreux! plus affreux que la
-
-mort!--Éléonore, et notre enfant?»
-
-
-
-Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre. Il me parut que le
-
-moment étoit venu de lui détailler avec force la foule des raisons qui
-
-devoient la convaincre et la déterminer. «Tout cela peut être, me
-
-dit-elle enfin; mais comment ferez-vous que M. de Lignolle puisse
-
-jamais...--Mon amie, tu ne lui as laissé qu'un instant pour cette
-
-épreuve; peut-être qu'en lui donnant une nuit tout entière...--Une nuit
-
-entière! Un siècle de tourmens!... Et, comme la première fois, il me
-
-faudra donc aller lui dire que je le veux?--Gardons-nous-en bien. Tes
-
-fréquentes migraines, tes maux de coeur, et beaucoup d'autres
-
-indispositions doivent causer déjà quelques inquiétudes à M. de
-
-Lignolle. Si tu t'avisois de lui donner de pareils ordres après six mois
-
-de silence, ton mari pourroit concevoir de terribles soupçons. Nous
-
-n'avons d'autre moyen que d'avertir un médecin discret, adroit,
-
-complaisant, un médecin qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui
-
-t'ordonne... le mariage.--Où trouver l'homme dont vous me
-
-parlez?--Partout. Nos docteurs sont gens d'honneur, accoutumés à garder
-
-le secret des familles, à maintenir dans les ménages la paix
-
-et...--C'est-à-dire que j'irai confier à un étranger...--A un
-
-étranger!... En effet, je n'en vois pas la nécessité... Un ami peut...
-
-Tiens, je me charge d'amener le médecin... Tes pleurs recommencent, mon
-
-Éléonore! Ah! comme le tien, mon coeur est déchiré...--Je vais
-
-m'immoler, dit-elle en sanglotant, et je lui deviendrai moins chère. Je
-
-ne serai plus sa femme, je serai seulement sa maîtresse.»
-
-
-
-Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis de vains efforts pour la
-
-consoler du malheur qui la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à
-
-quatre heures du matin. Alors, comme il falloit que je la quittasse,
-
-nous convînmes que, dans la journée du surlendemain, je lui amènerois le
-
-médecin, et que la nuit d'après verroit le sacrifice douloureux
-
-s'accomplir.
-
-
-
-Cependant, tout préoccupé la veille du désir de la voir, j'avois, en
-
-songeant aux moyens de pénétrer jusqu'à son appartement, oublié les
-
-moyens d'en sortir. «Mon amie, j'y pense un peu tard: comment vais-je
-
-faire pour rentrer chez moi?--Hélas! tu vas t'en aller, mon ami!--Oui,
-
-je n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très parée, courant les
-
-rues toute seule à quatre heures du matin, paroîtra bien suspecte. La
-
-garde m'arrêtera, et je ne me soucie pas du tout de retourner à
-
-Saint-Martin.--Bon! n'est-ce que cela? répondit-elle. Attends. Je vais
-
-me lever aussi; nous éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il
-
-mettra le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, je te
-
-reconduirai moi-même jusqu'à ta porte: nous serons ensemble plus
-
-longtemps. Ce matin, je dirai à M. de Lignolle qu'il étoit indispensable
-
-que tu rentrasses à ton couvent à la pointe du jour.»
-
-
-
-Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit entièrement
-
-dévoué, mit beaucoup de zèle à nous servir. Mme de Lignolle ne me quitta
-
-qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au signal convenu m'ouvrir la
-
-porte de l'hôtel. J'allai me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient,
-
-quand M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma nuit avoit été
-
-bonne. «Parfaitement bonne, mon père.--Et la migraine?--La migraine...
-
-Ah! la migraine... me cause encore quelques douleurs sourdes; mais
-
-n'importe. Puissé-je, au prix de plusieurs jours de souffrance, obtenir
-
-quelquefois des nuits pareilles à celle que je viens de passer!»
-
-
-
-Comme je parlois encore, mon bonheur amena chez moi M. de Rosambert. Mon
-
-père, qui n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux combat de la
-
-porte Maillot, le combla d'honnêtetés. Cependant le baron finit par
-
-descendre chez lui. Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses
-
-plaintes: «C'étoit bien votre parole d'honneur que vous m'aviez donnée,
-
-et pourtant quinze jours encore se sont écoulés...--Vous le voyez, mon
-
-père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, mais avec lui.--Cela
-
-me procureroit du moins le plaisir de vous voir.--Tenez, Rosambert,
-
-trêve de politesse, et convenez que la visite du baron ne vous amuseroit
-
-pas autrement. M. de Belcour est très aimable; mais il est mon père.
-
-C'est la société des jeunes gens que vous aimez.--C'est celle que je
-
-préfère... Chevalier, savez-vous une grande nouvelle? Vous vous
-
-rappellerez peut-être certaine comtesse très obligeante qui, la première
-
-fois que je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour vous livrer à
-
-Mme de B...?--Sans doute, je me la rappelle, elle est assez jolie.--Ne
-
-me le dites pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette comtesse étoit
-
-depuis longtemps l'intime amie de la marquise: on assure que ces deux
-
-femmes avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont brouillées
-
-néanmoins. Leur rupture fait grand bruit dans le monde; on en parle très
-
-diversement. Un de ces jours, allant rendre à la marquise de
-
-Rosambert[5] ma première visite, je trouvai chez elle l'aimable
-
-comtesse, qui me fit infiniment d'amitié: il ne m'a pas été difficile de
-
-voir qu'elle vouloit se fortifier de mon alliance.--Ah! laissons cela...
-
-Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos: j'allois vous écrire, vous
-
-prier de me rendre un important service.»
-
-
-
- [5] Sa mère.
-
-
-
-Je ne lui cachai de mes aventures avec Mme de Lignolle que celles où Mme
-
-de B... se trouvoit mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la
-
-nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de la cousine. Mes
-
-récits, ainsi tronqués, lui fournirent encore un inépuisable sujet de
-
-plaisanteries, et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée:
-
-«Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour aller visiter de jolies
-
-malades; il est d'ailleurs impossible de refuser une aussi joyeuse
-
-commission que celle dont Mlle de Brumont m'honore. Demain elle me
-
-trouvera chez la comtesse, prêt à répondre à sa confiance; demain elle
-
-me rendra cette justice de convenir que le plus habile docteur n'eût pas
-
-pris de meilleures mesures que moi pour assurer à l'important M. de
-
-Lignolle les honneurs de la paternité.»
-
-
-
-Un moment après le départ de Rosambert, la baronne vint nous voir. Je
-
-fus d'abord surpris de l'entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de
-
-Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait que personne n'ignore.
-
-Cependant sa femme est enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car
-
-cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle en eût incessamment,
-
-avec la même franchise, réjoui son mari, si Mme d'Armincour ne s'y fût
-
-opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie, qu'on doit
-
-plaindre. Il n'y a pour cela qu'un moyen, c'est de faire en sorte que
-
-l'indigne époux consomme son mariage, ce qui n'est pas une chose facile;
-
-mais quelque chose de plus difficile peut-être, c'est de déterminer Mme
-
-de Lignolle à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier que le père
-
-de son enfant qui puisse amener la malheureuse mère à cette résolution,
-
-pour laquelle quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira qu'il faut
-
-du courage. Un médecin doit être averti, qui rendra l'arrêt conjugal: le
-
-mari se l'entendra prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout est
-
-prêt pour demain; tout va manquer, si Mlle de Brumont ne vient pas.
-
-Permettez donc, Monsieur le baron, que, dès le matin, je vienne prendre
-
-ici votre fils déguisé pour le conduire chez Mme de Lignolle. Mlle de
-
-Brumont y passera la journée; je vous la ramènerai le soir. Le
-
-lendemain, cependant, il faudra qu'elle y retourne encore un moment. La
-
-petite femme désolée aura besoin qu'un regard de son amie la console. Le
-
-lendemain, votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra dîner avec
-
-vous.»
-
-
-
-M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, garda quelque temps
-
-le silence. «Madame, dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas quitter
-
-ce jeune homme un instant?» Elle le promit; il m'adressa la parole:
-
-«Mettez deux fois encore les habits de Mlle de Brumont; mais songez
-
-qu'il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les reprendre jamais.»
-
-
-
-Il n'y avoit pas un quart d'heure que Mme de Fonrose avoit pris congé de
-
-nous, lorsqu'il vint à M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa
-
-lecture, le baron prit un air sombre, il donna même quelques signes
-
-d'impatience, et s'écria plusieurs fois: «En effet,... cela paroît très
-
-vraisemblable...--Une nouvelle fâcheuse, mon père?--Fâcheuse! oui, mon
-
-fils.--Il n'est pas question de Sophie?--De Sophie!... point du
-
-tout.--Ni de ma soeur?--Ni de votre soeur... Adieu, Monsieur. Monsieur,
-
-dormez bien cette nuit, quoique la dernière ait été bonne... Monsieur,
-
-reprenez demain votre déguisement perfide, et même après-demain matin,
-
-je l'ai permis;... mais que ce soit pour la dernière fois!... pour la
-
-dernière fois, comprenez-moi bien.»
-
-
-
-Le lendemain, avant midi, la baronne et moi étions chez Mme de Lignolle;
-
-mon médecin ne se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût reconnu,
-
-dans son nouveau costume, l'ami du chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus
-
-cet élégant jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de grâces et
-
-d'amabilité. C'étoit pourtant un joli docteur, galant, mielleux, presque
-
-léger, presque charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à mon
-
-Éléonore.
-
-
-
-«Voilà la malade, il n'y a pas besoin de me la montrer! Ce que c'est que
-
-cette maladie pourtant! où va-t-elle se nicher? sur une figure et dans
-
-des yeux comme ça! je vous demande si ce n'est pas une folie? Il faut
-
-bien connoître la malicieuse pour l'aller chercher là. Mais patience!
-
-nous la ferons déguerpir...--Monsieur le docteur connoît la pièce
-
-nouvelle?--Elle ne vaut rien... Je ne l'ai pas vue, je n'ai pas un
-
-moment de répit! la foule des malades se jette sur moi! Au reste, c'est
-
-assez naturel: on est las de se faire enterrer par d'autres... Belle
-
-dame, voyons le pouls... Ah! la jolie main! la charmante main!» Il la
-
-baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse en riant.--Oui,
-
-répondit-il, je sais bien que les autres le tâtent; moi, je l'écoute: à
-
-travers cette peau si fine, je pourrois même l'apercevoir.»
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-LA MARQUISE D'ARMINCOUR.
-
-
-
-Il est gai, le docteur!... (_Bas à Faublas._) Recevez mes remerciemens:
-
-c'est vous sans doute qui déterminez ma nièce à prendre le seul parti
-
-qui la puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la jamais
-
-revoir: je dirai, malgré vos torts, que vous êtes un honnête homme.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Il court un bruit de guerre. L'empereur a des projets de conquêtes. Si
-
-j'étois à la place du Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille
-
-hommes, je passerois le Danube... Il est agité, belle dame.
-
-
-
-LA COMTESSE, _en riant_.
-
-
-
-Qui? le Grand Seigneur ou le Danube?
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à rire... Votre pouls, ma
-
-belle dame; il y a je ne sais quoi qui le fait aller trop vite... Et
-
-j'irois assiéger Vienne... Madame se plaint de maux de coeur, je crois?
-
-
-
-LA COMTESSE.
-
-
-
-Vous vous trompez, Docteur; j'en ai, mais je ne m'en plains pas.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Cependant il faut prendre garde: on ne badine point avec le coeur! c'est
-
-la partie noble... Vous sentez bien que, si je l'assiégeois, ce ne
-
-seroit pas pour ne le pas prendre; et, quand je l'aurois pris,
-
-j'enfilerois tout droit la grande route de Saint-Pétersbourg pour aller
-
-faire une visite à cette ambitieuse impératrice... A-t-elle un bon
-
-sommeil?
-
-
-
-MADEMOISELLE DE BRUMONT.
-
-
-
-Docteur, les ambitieux ne dorment guère.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Oh! c'est de madame que je parle.
-
-
-
-LA COMTESSE, _riant toujours_.
-
-
-
-Moi, c'est autre chose; depuis quelque temps je dors mal... (_Elle prit
-
-un air sérieux et tendre; puis, me lançant un regard prompt, mais
-
-significatif, elle ajouta_:) Je n'ai pourtant jamais eu qu'une ambition,
-
-celle de me passer des ordonnances du médecin.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Vraiment, belle dame, je conviens que le meilleur seroit de pouvoir s'en
-
-passer; mais il faut céder à la nécessité quand elle presse... A la fin
-
-de la campagne, je reviendrois me délasser dans mon sérail... Mais je
-
-voudrois avoir des Françoises dans mon sérail! et vous, Monsieur le
-
-comte?
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-Moi aussi.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Ah! c'est qu'il en faut convenir, il n'y a rien de si aimable que les
-
-Françoises! J'en vois ici plusieurs qui sont charmantes; et, pour votre
-
-part, Monsieur, vous en possédez une qui en vaut mille; mais jugez quels
-
-délices ce seroit si vous en aviez encore deux ou trois cents comme
-
-celle-là, sans compter beaucoup d'autres que vous feriez venir d'Italie,
-
-d'Espagne, d'Angleterre, de Golconde, de Cachemire, de l'Afrique, de
-
-l'Amérique, et de toutes les parties du monde enfin!
-
-
-
-LA BARONNE, _en riant_.
-
-
-
-Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez!
-
-
-
-LA COMTESSE, _à son mari_.
-
-
-
-Je crois que tant de monde ne vous donneroit que de l'embarras.
-
-
-
-ROSAMBERT, _à la comtesse_.
-
-
-
-Oui! un petit mouvement d'humeur jalouse! N'allez pas vous fâcher contre
-
-moi: ce n'est pas sérieusement que je conseille à monsieur le comte...
-
-(_A M. de Lignolle._) Lui donnez-vous beaucoup d'exercice?
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-De l'exercice? Elle en prend trop, elle se tue.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison. Il est rare qu'elles
-
-s'en trouvent mal. Madame a de l'appétit?
-
-
-
-LA COMTESSE.
-
-
-
-J'en avois, je le perds.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Vous le perdez... Vous ne dormez pas... Belle dame, votre âme est
-
-affectée de quelque peine secrète.
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-Docteur, vous vous connoissez aux affections de l'âme.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Mieux que personne.
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-Mieux? c'est bientôt dit. Mais voyons, souffrez que je mette votre
-
-profond savoir à l'épreuve: mon âme à moi, est-elle dans son assiette
-
-ordinaire?
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien qu'il y a dans ce
-
-moment-ci quelque chose qui la gêne?
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-Eh quoi?
-
-
-
-ROSAMBERT, _avec humeur_.
-
-
-
-Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui met votre âme à la gêne,
-
-c'est d'abord l'état de madame, parce que, si la maladie devenoit
-
-sérieuse et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé de rendre la
-
-dot.
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE, _avec hauteur_.
-
-
-
-Monsieur le docteur, vous me manquez!
-
-
-
-ROSAMBERT, _avec vivacité_.
-
-
-
-C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi ne traitez-vous pas les
-
-savans avec la considération et les ménagemens qu'ils méritent?... Ce
-
-qui tourmente encore votre âme, c'est la composition de quelque ouvrage
-
-d'esprit qui ne va pas aussi bien que vous le voudriez. Car moi, je ne
-
-m'arrête pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme d'épée: c'est
-
-votre âme que je regarde; elle est peinte... dans votre maintien,...
-
-dans vos yeux. J'y vois que vous cultivez les lettres avec succès.
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE, _avec joie_.
-
-
-
-Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile homme... Il est vrai que
-
-je suis maintenant très tourmenté d'une charade...
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Quoi! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur de Lignolle qui
-
-remplit les papiers publics de ces quatrains, qui alimente le _Mercure_
-
-de ces petits chefs-d'oeuvre...?
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE, _transporté_.
-
-
-
-Chefs-d'oeuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, je suis le monsieur de
-
-Lignolle dont vous parlez.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de respect...
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-Vous vous moquez! pardonnez vous-même: car j'avoue qu'en effet il est
-
-difficile de pousser plus loin la science de l'âme...
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-J'ai entendu dire que madame la comtesse se mêloit aussi de charades.
-
-
-
-LA COMTESSE.
-
-
-
-Oui, j'en ai fait une.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Très bien, belle dame; et continuez, cela vous dissipera. N'allez pas
-
-vous inquiéter de votre maladie: votre maladie ne sera rien. Il y a
-
-seulement dans tout cela un peu de plénitude... Oui, il y a de la
-
-plénitude. Mais d'où vient?
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps réfléchir; puis il
-
-regarda la comtesse avec la plus grande attention. «D'honneur,
-
-s'écria-t-il ensuite, je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une
-
-maladie de fille! et pourtant cette jolie personne est madame la
-
-comtesse. (_A M. de Lignolle, très bas, mais très distinctement, de
-
-manière que nous ne perdîmes pas un mot_:) Dites-moi: vous négligez donc
-
-beaucoup votre charmante femme?» Nous ne pûmes entendre la réponse du
-
-mari; mais Rosambert reprit: «Il faut bien que cela soit, car il y a
-
-plénitude, engorgement, pléthore complète; et, si vous n'y mettez ordre,
-
-la jaunisse infailliblement viendra; et après la jaunisse,... ma foi!
-
-vous rendriez la dot, prenez-y garde.»
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE, _d'une voix altérée_.
-
-
-
-Je vous assure que ce n'est pas la dot...
-
-
-
-ROSAMBERT, _à Mme de Lignolle_.
-
-
-
-Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée?
-
-
-
-LA COMTESSE.
-
-
-
-Bientôt huit mois, Docteur.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Huit mois! mais vous devriez être sur le point d'accoucher... Monsieur
-
-le comte, vite un enfant à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne
-
-réponds plus des événemens.
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-Docteur, observez...
-
-
-
-LA MARQUISE D'ARMINCOUR, _durement_.
-
-
-
-Point d'observations. Un enfant!
-
-
-
-LA BARONNE, _d'un ton caressant_.
-
-
-
-Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela vous coûte!
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-Mais...
-
-
-
-ROSAMBERT, _d'un ton amical_.
-
-
-
-Ah! pas de mais! Un enfant!
-
-
-
-LA MARQUISE D'ARMINCOUR, _en pleurant_.
-
-
-
-Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez peut-être l'impossible.
-
-
-
-ROSAMBERT, _en montrant la comtesse_.
-
-
-
-Comment! l'impossible? est-ce que madame ne le voudroit pas?
-
-
-
-LA COMTESSE, _les larmes aux yeux_.
-
-
-
-Je... je...
-
-
-
-MADEMOISELLE DE BRUMONT, _se jetant aux genoux de Mme de Lignolle, très
-
-bas_.
-
-
-
-Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant... (_Haut._) Madame la
-
-comtesse, si vous payez de quelque retour le tendre attachement de votre
-
-tante et celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-La comtesse leva les yeux au ciel, puis les ramena sur moi; puis,
-
-laissant tomber sa main dans la mienne, elle fit entendre avec un
-
-profond soupir le fatal: _Je le veux._
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-ROSAMBERT, _à M. de Lignolle_.
-
-
-
-Elle le veut, qu'avez-vous à dire?
-
-
-
-MADAME D'ARMINCOUR, _avec des sanglots_.
-
-
-
-Qu'il ne le peut pas, le traître!
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera jamais entendre. La
-
-répugnance n'est pas probable. Cette femme est charmante!... Ce n'est
-
-pas non plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. Quel âge à
-
-peu près? Soixante ans?
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE, _un peu fâché_.
-
-
-
-Guère plus de cinquante, Monsieur.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le double, voilà des appas
-
-capables de ressusciter un centenaire.
-
-
-
-LA BARONNE.
-
-
-
-Oui, Docteur; mais permettez une citation:
-
-
-
- On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois,
-
- Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables,
-
- Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.
-
-
-
-(DESTOUCHES, _Philosophe marié_.)
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Messieurs les gens d'esprit, soit. Mais un homme de génie! un homme
-
-comme monsieur est en tout point supérieur aux autres hommes... Attendez
-
-cependant, il est très possible que nous ayons tous raison, et je vais
-
-vous le démontrer: les gens qui composent forcent, par de perpétuelles
-
-méditations, le sang et les humeurs à se porter continuellement vers la
-
-tête. C'est donc au cerveau que tous les esprits affluent.
-
-Malheureusement le cerveau, sans cesse exercé, ne se fortifie qu'aux
-
-dépens des autres parties qui languissent. Tenez, par exemple: le bras
-
-gauche, dont vous vous servez bien moins que du bras droit, n'est-il pas
-
-aussi le plus foible, et de beaucoup? Eh bien! voilà précisément ce que
-
-c'est. La tête d'un homme de lettres est son bras droit; chez lui tout
-
-le reste est gauche. C'est tant mieux pour la gloire; mais c'est tant
-
-pis pour l'amour.
-
-
-
-MADAME D'ARMINCOUR.
-
-
-
-Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié ma nièce pour qu'on lui
-
-fît de la gloire?
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames; mais consolez-vous, il y
-
-a du remède à cela. Moi, qui vous parle, j'ai fait, en pareil cas, une
-
-cure miraculeuse. C'étoit pour une académie de province. Oui, toute une
-
-académie étoit attaquée du mal dont monsieur paroît considérablement
-
-affligé. On ne voyoit dans cette petite ville que des visages de femmes
-
-allongés et jaunes. Les épouses de province, qui n'entendent point
-
-raillerie sur l'article, ne mourroient pas sans se plaindre. Elles
-
-crioient contre la littérature; elles crioient! C'étoit un tapage
-
-d'enfer. Leur bonne étoile voulut que je passasse dans le pays; on me
-
-reconnut, je fus appelé. Je vis d'abord qu'en rétablissant l'équilibre
-
-des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit d'elle-même à
-
-son état naturel. Je fis pour mes littérateurs, qui vouloient bien
-
-redevenir des hommes, une potion excellente, merveilleuse; une potion!
-
-une potion enfin! Le succès fut prodigieux. Dès le lendemain, chacune
-
-des crieuses avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu'il y eut de
-
-plus remarquable dans cette aventure, c'est qu'à neuf mois de là, le
-
-même jour, presqu'à la même heure, toutes mes académiciennes
-
-accouchèrent chacune d'un garçon bien fort, bien constitué; d'un garçon,
-
-voyez-vous! parce que les pères y avoient mis une ardeur incroyable...
-
-Ce qui me fait rire, c'est une plaisante circonstance que je me
-
-rappelle. Imaginez que ce jour d'accouchement, pour lequel ces dames
-
-sembloient s'être donné le mot, étoit justement un jour d'assemblée.
-
-Chaque mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de chagrin pour les
-
-chefs de la littérature; ce fut un grand sujet d'amusement pour toute la
-
-ville. Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin de vous
-
-composer une potion pareille. Seulement j'estime qu'ayant plus de génie
-
-que ces messieurs, vous devez être plus malade qu'ils ne l'étoient: en
-
-conséquence, je doublerai les doses. Ce soir, je vous enverrai le
-
-paternel breuvage, avalez-le-moi d'un trait, et je vous réponds que
-
-cette nuit madame en aura des nouvelles. Demain matin, Mlle de Brumont
-
-et moi, nous viendrons admirer l'effet du remède. (_Il ajouta d'un ton
-
-plus bas_:) N'y manquez pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment
-
-dommage d'enterrer cette jeune femme,... et de rendre sa dot. Je vous
-
-quitte, tout Paris m'attend. Bonjour, Monsieur; votre serviteur,
-
-Mesdames.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-Son départ me soulagea d'un pesant fardeau: car je voyois le docteur de
-
-plus en plus s'animer, et je tremblois qu'il n'eût déjà trop loin poussé
-
-la plaisanterie. L'air satisfait de M. de Lignolle et son ton plein de
-
-confiance me rassurèrent. Sans être ému des pressans reproches de Mme
-
-d'Armincour, il lui fit cette orgueilleuse réponse: «Est-ce ma faute si
-
-l'amour et la gloire ne s'accordent point? N'avez-vous pas entendu le
-
-docteur? C'est un fort habile homme, je vous le certifie; et, puisqu'il
-
-se charge de rétablir l'équilibre, vous verrez ce soir, vous verrez!» Il
-
-s'en alla très content de lui.
-
-
-
-Dès qu'il fut parti, la baronne, qui n'en pouvoit plus, éclata de rire.
-
-«Où donc avez-vous déterré ce médecin vraiment aimable?
-
-demanda-t-elle.--En effet, interrompit la comtesse, qui rioit et
-
-pleuroit en même temps, il est bien amusant, votre ami. Bien amusant! il
-
-a trouvé le moyen d'égayer l'un des plus pénibles momens de ma vie.--Et
-
-ce qu'il dit est plein de raison, s'écria Mme d'Armincour, plein de
-
-sens! Comment s'appelle ce charmant garçon?--Rosambert.--Le comte de
-
-Rosambert? dit la baronne; le malheureux amant de Mme de B...? J'ai
-
-entendu parler de lui très avantageusement. Il me paroît digne de sa
-
-réputation.--Le comte de Rosambert? répéta la marquise; mais c'est bien
-
-ce nom-là,... c'est bien celui dont on m'a parlé pour... Il est votre
-
-intime ami?--Oui, Madame.--J'en suis fort aise, ce jeune homme porte sa
-
-recommandation sur sa figure; il ne m'a pas l'air d'être un monsieur de
-
-Lignolle.»
-
-
-
-Mme d'Armincour ne tarda point à me demander poliment si je ne m'en
-
-allois pas. La comtesse aussitôt déclara qu'elle prétendoit que je
-
-restasse avec elle toute la journée; elle protesta même que je ne la
-
-quitterois qu'au moment fatal; et que, si elle étoit contrainte à me
-
-renvoyer plus tôt, M. de Lignolle n'entreroit pas dans son appartement.
-
-«Encore une imprudence! s'écria la marquise. Madame, je vous répète
-
-qu'il est temps que tout cela finisse. On commence à causer dans le
-
-monde. Il faut que des bruits très fâcheux s'y soient répandus sur votre
-
-compte, puisque plusieurs fois, depuis quelques jours, on s'est permis
-
-de faire, même devant moi, beaucoup de mauvaises plaisanteries sur une
-
-mademoiselle de Brumont pour laquelle vous aviez, disoit-on, l'amitié la
-
-plus vive; et comment votre secret, un secret de cette nature, confié
-
-depuis trop longtemps à tant de personnes, pourroit-il être bien gardé?
-
-Ma nièce, je vous en supplie, conduisez-vous désormais par mes conseils.
-
-Si ce n'est pas pour l'amour de moi, que ce soit pour l'amour de vous.
-
-Ma nièce, ne vous perdez pas, ne vous obstinez point à garder
-
-aujourd'hui...--Ma tante, je veux qu'elle reste jusqu'au soir, et que
-
-demain, de bonne heure, elle vienne essayer de me consoler...--Vous
-
-voulez qu'elle reste? Il y faut bien consentir. Vous permettrez du moins
-
-que je ne vous quitte pas.--Hélas! vous pourriez nous quitter sans aucun
-
-risque; vous le pourriez aujourd'hui comme demain... Le même jour, je
-
-vous le jure, ne verra pas un partage odieux.»
-
-
-
-Mon Éléonore, quoiqu'en effet la marquise ne nous quittât point, trouva
-
-le moment de me dire: «Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé
-
-la nuit ici, j'ai prié M. de Lignolle de le lui laisser ignorer; je l'en
-
-ai prié sous prétexte que Mme d'Armincour, naturellement causeuse, le
-
-diroit peut-être à quelqu'un qui, par hasard, pourroit le rapporter à
-
-ton père et te donner beaucoup de chagrin. Ainsi, tu vois, mon bon ami,
-
-que nous pourrons avoir encore plus d'une nuit fortunée... Mais ce ne
-
-sera ni demain, ni même... Oh! je ne pourrois pas ainsi passer tout d'un
-
-coup des bras d'un homme aux bras de mon amant.»
-
-
-
-La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins trop courte. On ne
-
-manqua pas d'apporter la potion fatale. Le comte s'en empara d'abord
-
-avec avidité; mais nous le vîmes, dès qu'il l'eut goûtée, faire une
-
-terrible grimace. Il finit même par mettre sur la cheminée le vase
-
-heureusement à peu près vide, et Mme d'Armincour ne put jamais le
-
-décider à boire la petite quantité de liquide qu'il venoit de laisser.
-
-
-
-Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au lit quand minuit fut
-
-sonné. Je la vis mouiller son traversin de ses larmes, je la vis baiser
-
-furtivement la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma chère
-
-Éléonore! quel adieu sa voix me fit entendre, et de quel regard elle
-
-l'accompagna! mon âme en fut déchirée. Cet accent plaintif et ce
-
-douloureux coup d'oeil sembloient également me reprocher l'horrible
-
-sacrifice qui devoit bientôt s'accomplir. Ma chère Éléonore! elle étoit
-
-pâle et tremblante comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant,
-
-est-ce là cette femme qui, six mois auparavant, disoit à son mari, d'un
-
-ton si décidé: _Je le veux_? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire
-
-exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos coeurs?
-
-
-
-Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour fit de vains efforts pour
-
-dissimuler l'intérêt qu'il prenoit à mes nouveaux chagrins. Quelle nuit
-
-je passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez: ce ne fut pas tout
-
-à fait vous qui, cette fois, causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins
-
-vous sûtes encore, autant que votre infortunée rivale, exciter mes vifs
-
-regrets et ma tendre commisération; mais du moins vous fûtes à mon lever
-
-l'objet de ma première sollicitude.
-
-
-
-«Mon père, vous m'aviez dit que dans quinze jours nous irions chercher
-
-ma femme; plus de quinze jours se sont écoulés...--J'ai, me répondit-il
-
-avec assez d'embarras, j'ai des affaires indispensables à terminer
-
-d'abord... Je ne crois pas que maintenant cela puisse être long...
-
-Prends patience encore quelques jours, seulement quelques jours.--Adieu,
-
-mon père.--Où donc allez-vous de si bonne heure?--M'habiller pour me
-
-rendre chez la baronne, et de là chez la comtesse... Vous me l'avez
-
-permis... Je reviendrai sûrement dîner avec vous, mon père.»
-
-
-
-Nous n'allâmes point chercher Rosambert: il nous avoit donné son heure;
-
-et nous fûmes chacun de notre côté si exacts qu'en arrivant à l'hôtel de
-
-M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la voiture du médecin. C'étoit
-
-un carrosse de louage assez bien choisi pour la circonstance: de grands
-
-marchepieds à la françoise, une caisse étroite et longue, une espèce de
-
-vis-à-vis gothique; la demi-fortune d'un docteur. Nous rencontrâmes
-
-Rosambert qui montoit gravement l'escalier. Mme d'Armincour vint, les
-
-larmes aux yeux, nous ouvrir la chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce,
-
-au contraire, se précipita dans mes bras avec tous les signes de la plus
-
-grande satisfaction. Surpris, je lui demandai fort sèchement ce qui
-
-pouvoit lui causer de si joyeux transports. «Félicite-moi!
-
-s'écria-t-elle. Applaudis-toi! ce monsieur de Lignolle,... il n'est
-
-toujours pas changé,... il n'est toujours pas M. de Lignolle;... et moi,
-
-je ne suis toujours pas sa femme. Ton Éléonore n'est qu'à toi.»
-
-
-
-A l'instant même, M. de Lignolle, qui avoit sans doute entendu le
-
-médecin arriver, entra; et, sans montrer aucune espèce de confusion, il
-
-adressa la parole à Rosambert: «Docteur, l'équilibre n'est pas rétabli;
-
-que dites-vous de cela?--Ce que je dis! que ce n'est pas la faute de mon
-
-remède; que vous êtes un homme de génie comme on n'en voit
-
-guère.--Heureusement! s'écria la tante.--Un homme de génie incurable,
-
-poursuivit Rosambert; un homme de génie dont la tête sera toujours
-
-étonnante, mais qui du reste demeurera impotent toute sa vie.--Peut-être
-
-aurois-je bien fait de ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant
-
-la fiole.--Certainement, vous auriez bien fait; mais n'importe. Ce que
-
-vous avez bu, Monsieur, auroit pu suffire à quatre littérateurs
-
-ordinaires, et je ne sais pas amuser mes malades: puisque cela ne vous a
-
-rien fait, vous n'en reviendrez point. Jamais vous n'en reviendrez,
-
-jamais.--Quoi! vous pensez que le cours...»
-
-
-
-Le comte fut interrompu par la brusque arrivée de son frère, le vicomte
-
-de Lignolle, capitaine de vaisseau. L'impatient marin se précipita dans
-
-l'appartement de sa belle-soeur, sans attendre qu'on l'eût annoncé.
-
-C'étoit un homme de cinq pieds dix pouces, gros et fort à proportion,
-
-une espèce d'Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes
-
-moustaches, une longue épée; l'air du monde le plus farouche, tous les
-
-gestes d'un grenadier, tout le maintien d'un coupe-jarret.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Bonjour, mon frère; bonjour, tout le monde.
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE, _d'un ton préoccupé_.
-
-
-
-Bonjour, mon ami... (_A Rosambert._) Vous pensez que le cours du sang et
-
-des humeurs est invinciblement déterminé?...
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Qui est malade ici?
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Madame votre belle-soeur.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Elle est malade, cette femme! c'est peut-être tant mieux. Corbleu! nous
-
-verrons.
-
-
-
-LA BARONNE, _tout bas à Mlle de Brumont, qui vient de lancer au vicomte
-
-un coup d'oeil menaçant_.
-
-
-
-Je crois vous avoir quelquefois parlé de cet énorme personnage. Sa venue
-
-ici ne me paroît pas d'un bon augure. De la patience, surtout, et de la
-
-modération.
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Monsieur votre frère aussi n'est pas tout à fait comme il devroit être.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Qu'as-tu donc?
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-J'ai... que je n'ai pas d'équilibre.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Corbleu! tu veux rire, je crois? Je te vois bien planté sur tes deux
-
-jambes, et tu te tiens aussi droit que moi!
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Il n'est pas question d'un pareil équilibre. C'est l'équilibre de tout
-
-le monde, celui-là. Ce qui manque à monsieur, c'est la juste proportion
-
-des affections du corps...
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-Et des affections de l'âme: voilà.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Oh! les affections de l'âme! j'étois bien étonné que tu ne m'en eusses
-
-pas déjà étourdi... (_A Rosambert._) Écoutez donc, mon cher monsieur:
-
-c'est peut-être beau ce que vous me dites; mais que cinq cents diables
-
-m'emportent si j'y comprends un mot!
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Cela est clair pourtant; je vais, au reste, vous l'expliquer encore: le
-
-corps de la femme est malade, parce que l'esprit du mari se porte trop
-
-bien. J'ai ordonné, pour la santé de madame, qu'elle fît un enfant...
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Qu'elle fît un enfant! A propos, mon frère, sais-tu bien qu'on dit que
-
-ta femme n'a pas besoin de toi pour cela?
-
-
-
-MADEMOISELLE DE BRUMONT.
-
-
-
-Voilà un _à propos_ d'une impertinence... Savez-vous bien, vous,
-
-Capitaine, que, si tous les officiers de la marine vous ressembloient,
-
-ce seroient de fort vilains messieurs!
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Ma petite demoiselle, auriez-vous un frère, par hasard?
-
-
-
-MADEMOISELLE DE BRUMONT.
-
-
-
-Eh bien! si j'en avois un?
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Quand vous en auriez trente, je les prierois les uns après les autres de
-
-venir derrière le couvent des Chartreux...
-
-
-
-MADEMOISELLE DE BRUMONT.
-
-
-
-Capitaine, je crois, malgré vos airs terribles, que le premier qui s'y
-
-rendroit pourroit épargner le voyage à tous les autres.
-
-
-
-LE CAPITAINE, _avec mépris_.
-
-
-
-Vous êtes bien heureuse de n'être qu'une femme!
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-Le ton dont il prononça ces paroles me rassura pleinement sur le sens
-
-très équivoque de ses questions précédentes. J'allois répliquer avec
-
-chaleur, quand la baronne, qui ne cessoit de veiller sur moi, me dit
-
-tout bas: «Pour Dieu, modérez-vous! Songez qu'il y va du salut de votre
-
-Éléonore.» Cependant Mme de Lignolle, avec la vivacité qu'on lui
-
-connoît, venoit de signifier à son insolent beau-frère que, s'il
-
-continuoit à lui manquer ainsi de respect, elle le feroit tout à l'heure
-
-mettre à sa porte. «Ne faites pas attention à ce qu'il dit, s'écria le
-
-comte: c'est une tête chaude.»
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-ROSAMBERT, _au capitaine_.
-
-
-
-Monsieur, quiconque vous a tenu l'impertinent propos que vous venez de
-
-rendre en a menti. Je suis fait pour m'y connoître; et tout à l'heure,
-
-si on l'exige, je vais signer que madame la comtesse a, tout au
-
-contraire, grand besoin de son mari pour cela. Malheureusement, monsieur
-
-le comte n'a pas du tout besoin de sa femme, lui! Pas du tout. Il est
-
-constitué de manière que, dans tout son individu, l'esprit l'emporte de
-
-beaucoup sur la matière.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Oui! il n'est pas trop bête, mon frère; il compose des...
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Fort bien! mais ce n'est pas avec de l'esprit qu'on peut faire un enfant
-
-à sa femme. J'aurois donc voulu, dans ce sujet-ci, forcer l'esprit à
-
-suspendre un peu ses opérations, pour qu'il n'empêchât plus le corps de
-
-faire quelquefois les siennes. J'aurois voulu rétablir l'équilibre.
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE, _au capitaine en riant_.
-
-
-
-Il n'y a point réussi. Tiens! toi qui te mêles de chimie, regarde un peu
-
-ceci; j'en ai bu tout ce qui manque dans la fiole.
-
-
-
-LE CAPITAINE, _après avoir remué le vase et mis sur la langue une goutte
-
-du liquide_.
-
-
-
-Corbleu! quel est l'âne fieffé qui l'a composé, ce breuvage de cheval?
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE.
-
-
-
-Ce n'est pas un âne, c'est le docteur.
-
-
-
-ROSAMBERT, _en saluant le capitaine_.
-
-
-
-C'est le docteur,... Monsieur le censeur. La preuve que ma potion
-
-n'étoit pas trop forte, c'est qu'elle n'a rien fait.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Corbleu! une décoction de mouches cantharides! l'aphrodisiaque le plus
-
-puissant! et à une dose... Si j'en prenois la vingt-cinquième partie, je
-
-serois pendant vingt-cinq nuits comme un enragé. Il y avoit de quoi
-
-mettre en fureur tout mon équipage.
-
-
-
-MADAME D'ARMINCOUR, _en pleurant_.
-
-
-
-Cela pourtant n'a rien fait.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Rien fait!... Corbleu! mon pauvre frère, il faut que tu aies de la glace
-
-dans le coeur, dans les entrailles et partout. Corbleu[6]! de quel limon
-
-notre chère mère t'a-t-elle donc pétri? Ce n'est pas le même sang qui
-
-coule dans nos veines, au moins! ce n'est pas le même sang. Il est vrai
-
-que je suis le cadet, et de plus d'une année, sans compliment; mais de
-
-tout temps, il faut en convenir...
-
-
-
- [6] On met toujours _corbleu_, parce qu'on ne peut pas rapporter ici
-
- tous les autres juremens plus énergiques dont le capitaine usoit
-
- familièrement.
-
-
-
-M. DE LIGNOLLE, _en se frottant les mains_.
-
-
-
-C'est pourtant mon génie qui est cause de cela!
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Corbleu! quel chien de génie! Je suis fort aise que tu l'aies pris pour
-
-toi tout entier: car, à ce compte-là, tu en as eu dès ta première
-
-jeunesse, du génie. De tout temps, c'est ce que je voulois dire tout à
-
-l'heure, de tout temps, mon cher frère aîné s'est montré du côté du beau
-
-sexe un fort petit monsieur.
-
-
-
-MADAME D'ARMINCOUR, _au capitaine, toujours en pleurant, mais avec
-
-colère_.
-
-
-
-Puisque vous saviez cela, pourquoi donc avez-vous souffert qu'il prît
-
-une femme?
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Eh! pourquoi l'aurois-je empêché de faire un mariage avantageux?
-
-
-
-MADAME D'ARMINCOUR, _en fureur_.
-
-
-
-L'affreux calcul!... (_Au comte de Lignolle._) Maudit bel esprit! je
-
-voudrois maintenant que ta femme te fît cocu autant de fois qu'elle a de
-
-cheveux sur la tête.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Vraiment! on dit que l'idée lui en prit; mais je la lui ferai bien
-
-passer, moi. Je suis revenu dans ce pays-ci tout exprès.
-
-
-
-MADAME D'ARMINCOUR, _au capitaine_.
-
-
-
-Et toi, Monsieur le fier-à-bras, je voudrois que quelqu'un (_en jetant
-
-un regard sur Mlle de Brumont_) de ma connoissance te donnât autant de
-
-coups d'épée que ma nièce a de cent mille livres de rente.
-
-
-
-LE CAPITAINE, _du ton de la menace et en ricanant_.
-
-
-
-Ce quelqu'un de votre connoissance, dites-moi son nom, bonne femme!
-
-
-
-MADAME D'ARMINCOUR.
-
-
-
-Bonne femme!... son nom!... son nom!... Va, va, tu ne le sauras
-
-peut-être que trop tôt.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Corbleu! nous verrons... Au reste, mon frère, tenez-vous sur vos
-
-gardes... Lisez cet article d'une lettre que j'ai trouvée en rentrant
-
-dans le port de Brest: _Tu m'avois dit que ton frère ne pourroit jamais
-
-consommer son mariage..._ Je ne me souviens pas d'avoir dit cela; mais
-
-c'est égal, continuons: _Comment se fait-il donc que ta belle-soeur soit
-
-enceinte?_ L'est-elle?
-
-
-
-ROSAMBERT.
-
-
-
-Elle ne l'est pas.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-A la bonne heure, corbleu!... (_A son frère._) Cette lettre est signée
-
-_Saint-Léon_, un de mes amis, tu sais bien... Bouillant de colère, je
-
-prends la poste, j'arrive, je descends chez Saint-Léon. Saint-Léon dit
-
-ne m'avoir point écrit; je lui montre ce papier, il me prouve que ce
-
-n'est pas son écriture, qu'on a seulement voulu l'imiter.
-
-
-
-LA BARONNE, _bas à Mlle de Brumont_.
-
-
-
-Je crains bien que ce ne soit une perfidie de votre marquise... (_Au
-
-capitaine._) Voyons cette lettre... (_En la lui rendant._) Si vous êtes
-
-un homme raisonnable, je vous demande quelle foi méritent les
-
-inculpations d'un faussaire?
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Bon! bon! je veux bien croire que cela ne soit pas tout à fait vrai;
-
-mais la fumée ne va pas sans feu... Je compte m'établir ici pendant
-
-quelques jours, et que je voie un gringalet s'approcher d'elle! Je
-
-consens qu'un million de tonnerres m'écrase, si je ne lui mets dans sa
-
-poche les deux oreilles du _mirlifleur_.
-
-
-
-MADEMOISELLE DE BRUMONT.
-
-
-
-Monsieur le capitaine, votre nom est venu jusqu'à moi. Vous l'avez rendu
-
-malheureusement trop célèbre. Tigre toujours altéré, quand vous ne
-
-pouvez assouvir sur l'Anglois la soif qui vous dévore, vous buvez le
-
-sang de vos frères. La France, on le sait bien, n'a pas de plus fameux
-
-duelliste que vous. Croyez pourtant qu'il reste encore dans le royaume
-
-quelques braves jeunes gens qui, pour ne pas faire, comme vous, métier
-
-de massacrer sans cesse, n'en seroient pas moins très capables de vous
-
-combattre, et peut-être de vous punir. Si j'étois à la place de la
-
-comtesse, je voudrois du moins l'essayer. Dès ce soir, déterminée par
-
-vos menaces, je prendrois un amant... que j'avouerois; je me plairois à
-
-choisir parmi ces jeunes gens le plus foible peut-être...
-
-
-
-ROSAMBERT, _avec enthousiasme_.
-
-
-
-Non! le plus jeune, mais le plus redoutable; un joli garçon, d'une
-
-adresse extrême, d'une étonnante force, d'une intrépidité rare; et moi
-
-qui vous parle, Madame la comtesse, je consentirois à perdre la vie si
-
-celui-là, tout au contraire, ne vous rapportoit pas les oreilles du
-
-capitaine, quand vous les lui auriez demandées.
-
-
-
-LA BARONNE, _avec promptitude_.
-
-
-
-Oui; mais vous ne les lui demanderiez point, n'est-il pas vrai,
-
-Comtesse? vous ne les lui demanderiez point; vous ne vous vengeriez des
-
-menaces d'un spadassin que par le mépris qu'elles méritent.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Je me soucie bien que des péronnelles me méprisent! En attendant, je
-
-vais toujours m'établir ici...
-
-
-
-LA COMTESSE.
-
-
-
-Dans cet hôtel? il n'en sera rien.
-
-
-
-LE CAPITAINE.
-
-
-
-Comment! mon frère, je ne logerai pas chez toi?
-
-
-
-LA COMTESSE.
-
-
-
-Assurément non: car je ne le souffrirai pas.
-
-
-
-LE CAPITAINE, _au comte_.
-
-
-
-Tu ne me réponds pas? tu ne la fais pas taire? ah! tu te laisses mener
-
-par une femme! Corbleu! je voudrois être à ta place seulement pendant
-
-vingt-quatre heures, le mari d'une pie-grièche, je lui ferois voir du
-
-pays, moi! (_A la comtesse._) Là! là! ne vous fâchez pas! on ne restera
-
-pas ici malgré vous, mais on se logera dans la même rue,... et comptez
-
-que je vous surveillerai, Princesse! comptez que ce ne sera pas ma
-
-faute, si vous réussissez à devenir une petite catin.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-A ce dernier outrage du capitaine, la comtesse devint furieuse, et, pour
-
-toute réponse, elle lui jeta à la tête un flambeau qui se trouva sous sa
-
-main. Je vis l'instant où le brutal alloit rendre coup pour coup. De la
-
-main gauche j'arrêtai son bras déjà levé, et, de la droite prenant le
-
-géant au collet, je le repoussai si vigoureusement que je l'envoyai
-
-chercher à reculons, jusqu'au bout de l'appartement, un appui contre la
-
-croisée, qu'il brisa. Si le balcon n'eût retenu le capitaine, il
-
-descendoit par la fenêtre. «Bien! ma chère Brumont, bien! crioit Mme
-
-d'Armincour: il faut le tuer; tuons-le, ce grand coquin, qui me fait
-
-mourir de peur, qui insulte mon enfant et qui veut la battre!» Je
-
-n'avois pas besoin des encouragemens de la marquise; j'étois si
-
-transporté de colère qu'ayant aperçu sur un fauteuil l'épée de M. de
-
-Lignolle, qu'il y avoit laissée la veille en se déshabillant chez sa
-
-femme, je m'élançai pour la saisir. Rosambert, qui seul conservoit
-
-quelque sang-froid dans une scène aussi scandaleuse, courut à moi.
-
-«Malheureux! me dit-il, si vous la tirez, vous allez vous trahir.»
-
-
-
-Cependant le capitaine, assis sur les débris de la fenêtre, me regardoit
-
-d'un air étonné, se contemploit lui-même avec surprise, rioit d'un gros
-
-rire et disoit: «C'est pourtant bien cette morveuse qui, du premier
-
-coup, m'a campé là! A-t-elle des bras de fer? ou ne suis-je plus qu'un
-
-homme de paille? Corbleu! ce que c'est que d'être pris au dépourvu! un
-
-enfant vous battroit!... Mais cette épée qu'elle vouloit tirer contre
-
-moi! qu'est-ce que j'aurois donc pris pour me défendre, Mademoiselle?
-
-une épingle noire? (_Enfin il crut devoir se relever._) Adieu, les
-
-charmantes dames; adieu, mon pauvre frère; adieu, mon aimable petite
-
-soeur. Je me souviendrai de la bonne réception que vous m'avez faite.
-
-Corbleu! je ne m'en vais pas loin, et j'aurai l'oeil sur votre conduite.
-
-Laissez-moi faire.» Il sortit.
-
-
-
-«Monsieur, c'est vous que j'admire, dit alors Mme de Lignolle à son
-
-mari. Votre tranquillité me fait plaisir! Vous m'auriez donc laissé tuer
-
-sans changer seulement de place?» Il lui répondit d'un air préoccupé:
-
-«Oui, oui... Plaît-il?... Ah! je vous demande pardon: mon corps étoit
-
-là, mon esprit ailleurs... Je médite le plan d'un nouveau poème: il aura
-
-huit vers, celui-là;... j'irai peut-être jusqu'à la douzaine;... et,
-
-puisque le docteur assure que l'équilibre ne se rétablira pas, je veux
-
-justifier les éloges qu'il donne à mon... génie, comme il dit; je veux
-
-que cet ouvrage soit un... petit chef-d'oeuvre, comme il appelle les
-
-autres! et je vous quitte pour travailler sans relâche à cela.»
-
-
-
-Quand il fut parti, nous perdîmes quelques minutes à nous regarder tous
-
-en silence. Chacun de nous, peut-être étonné du présent et inquiet de
-
-l'avenir, prenoit tout bas conseil des circonstances. Mme de Fonrose la
-
-première ouvrit la bouche pour nous recommander beaucoup de prudence; la
-
-marquise s'écria qu'il falloit que le chevalier ne revît jamais sa
-
-nièce: sa nièce protesta qu'il valoit mieux mourir que de renoncer à
-
-moi; moi, par un regard plein d'amour, j'assurai mon Éléonore de ma
-
-constance inébranlable, et je jurai que son grossier beau-frère me
-
-feroit bientôt raison des insolens discours qu'il s'étoit permis de lui
-
-tenir, et des inquiétudes qu'il osoit nous donner. «Voilà, dit enfin
-
-Rosambert, une très mauvaise résolution. Vous devez, mon ami, pour
-
-l'intérêt commun, dissimuler votre ressentiment contre le vicomte; vous
-
-n'avez rien à faire que d'attendre les événemens: madame, quand elle ne
-
-pourra plus cacher son état, en fera la confidence à son mari. Il faudra
-
-bien que celui-ci, comme tant d'autres, prenne doucement la chose et
-
-avoue l'enfant. Le capitaine pourra crier, j'en conviens; mais c'est
-
-alors, Faublas, que vous vous montrerez. Vous irez dire deux mots à ce
-
-marin qui ne sait pas vivre; et je vous connois! tout sera fini.»
-
-
-
-Tout le monde ayant reconnu que le conseil de Rosambert étoit infiniment
-
-sage, Mme d'Armincour, en sanglotant, me remercia de ce que j'avois
-
-défendu sa nièce, me supplia de vouloir bien la défendre toujours, et
-
-m'ordonna de m'en aller pour ne plus revenir. «Pauvres enfans!
-
-ajouta-t-elle en nous voyant aussi pleurer, votre peine me fend le
-
-coeur; mais il faut, il le faut... Ah! Monsieur de Rosambert, pourquoi
-
-celui-là n'est-il pas son mari!...--Viens ce soir, murmuroit tout bas
-
-mon Éléonore, à minuit... Nous avons mille choses à nous dire...
-
-Viens.--Oui, ma charmante amie, oui.--De bonne heure, parce que la
-
-marquise doit aller aux fiançailles d'une parente, et ne reviendra pas
-
-souper.»
-
-
-
-Malgré sa tante, elle s'étoit jetée dans mes bras, elle me tenoit
-
-pressée sur son sein, elle me faisoit mille caresses, et même elle
-
-baisoit avec transport mes plumes, mon fichu, ma ceinture et ma robe,
-
-comme si elle eût pris congé de mes habits, comme si elle eût deviné
-
-qu'elle ne devoit plus voir Mlle de Brumont.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-On ne parvint que difficilement à nous séparer. «Ah! Madame la baronne,
-
-restez du moins quelque temps avec elle, et tâchez de la consoler.--Je
-
-le veux bien, répondit-elle: M. de Rosambert a sa voiture, qu'il vous
-
-ramène. Dans une heure, je vous rejoins chez le baron.
-
-
-
---En voilà une qu'il faut plaindre, me dit le comte, car elle paroît
-
-avoir pour vous un attachement véritable.--Rosambert, croyez-vous que je
-
-ne l'aime pas?--La bonne question! Je sais bien que vous les aimez
-
-toutes.--Oh! celle-là, c'est de tout mon coeur; je la préfère...--A
-
-Sophie?--A Sophie!... non,... non pas à Sophie.--A Mme de B...?--Oui,
-
-mon ami.--Tant mieux! s'écria-t-il... Tant mieux pour moi: cela me
-
-venge. Mais tant pis pour cette aimable enfant: car voilà certainement
-
-d'où vient la haine que la marquise lui porte.--La haine?--Assurément;
-
-pensez-vous que ce puisse être une autre que Mme de B... qui ait écrit
-
-cette lettre pseudonyme au vicomte?--Ah! Rosambert, pouvez-vous la
-
-soupçonner d'une...--Mon ami, vous ne vous défiez pas assez de cette
-
-femme-là.--Mon ami, vous vous en défiez trop... Au reste, je vous le
-
-demande en grâce, parlons d'autre chose.--Volontiers! aussi bien je veux
-
-vous apprendre une nouvelle qui va vous réjouir et vous étonner: je me
-
-marie demain.--Et vous voulez que cette nouvelle-là m'étonne? Votre
-
-convalescence est affermie: il est clair que vous allez vous marier tous
-
-les jours.--Ne croyez pas que je badine. C'est très sérieusement que je
-
-me marie.--Très sérieusement!--Oui, sérieusement; au pied des
-
-autels.--Il n'est pas possible. On n'en a pas entendu parler.--Il y a
-
-cependant plus de quinze jours qu'il en est question. On m'a fait donner
-
-ma parole d'honneur de n'en rien dire à qui que ce soit, sans
-
-distinction: les grands parens, qui craignoient l'opposition de tout le
-
-reste de la nombreuse famille, ont exigé le plus profond secret; ils ont
-
-même acheté la dispense des bans. Ma mère aussi me recommandoit le
-
-silence; elle trembloit que ce mariage avantageux ne vînt à manquer par
-
-quelque indiscrétion.--Je ne reviens pas de ma surprise. Quoi!
-
-Rosambert, à vingt-trois ans, a pu se déterminer...--Il l'a fallu.
-
-D'abord c'est la comtesse de ***, vous savez bien, la confidente de Mme
-
-de B...!--Oui.--C'est elle qui s'est mêlée de cette affaire avec une
-
-chaleur... De quelque prétexte qu'elle ait essayé de couvrir l'intérêt
-
-extrême qu'elle y mettoit, je ne me suis point abusé sur ses véritables
-
-motifs. Il ne m'a pas été malaisé de sentir qu'elle le faisoit moins
-
-pour m'obliger que pour désoler son ancienne amie; et sur cet article,
-
-j'en conviens, il étoit difficile qu'elle eût plus de bonne volonté que
-
-moi: la marquise d'ailleurs m'a pressé...--La marquise?--Oh! dès qu'on
-
-parle d'une marquise, il croit que c'est la sienne. Non, Chevalier,
-
-celle-là n'est pas folle de vous; c'est la marquise de Rosambert. La
-
-marquise m'a pressé, prié, conjuré; elle a pleuré même. On ne résiste
-
-pas aux larmes d'une mère! Je me suis donc laissé fléchir. Ce soir je
-
-signe le contrat; demain j'épouse vingt mille écus de rente et une jolie
-
-fille.--Jolie?--Oui, vraiment: l'air un peu niais cependant, et d'une
-
-innocence... à faire mourir de rire.--Quel âge?--Pas tout à fait quinze
-
-ans. Oh! c'est une éducation tout entière dont je me charge.--Son
-
-nom?--Vous le saurez après-demain. Tenez, venez après-demain, de bonne
-
-heure, je vous ferai, sans façon, déjeuner au lever de la mariée.
-
-Aimez-vous les mines du lendemain? Aimez-vous à voir une toute nouvelle
-
-femme, un peu gênée dans sa marche, les yeux battus, l'air encore tout
-
-étonné? Vous riez!--Oui, vous me faites penser à quelqu'un.--Il a
-
-raison! Je suis admirable, en vérité! je me tourmente à lui peindre ce
-
-qu'il connoît mieux que moi! Ne lui sont-ils pas familiers ces airs du
-
-lendemain? N'a-t-il pas vu la charmante Lignolle et la belle Sophie? Et
-
-que sais-je? d'autres peut-être dont il ne m'a point parlé!... Mais
-
-n'importe, Chevalier, vous pourrez goûter un nouveau genre de plaisirs,
-
-faire d'intéressantes observations, vous rendre compte à vous-même de ce
-
-que vous éprouverez auprès d'une Agnès fraîchement épousée, dont cette
-
-fois ce ne sera pas Faublas qui aura causé les petites douleurs
-
-secrètes, le charmant embarras.--Voilà bien, mon cher Rosambert, les
-
-idées d'un franc libertin.--Ne faites donc pas l'enfant. Ne vous en
-
-défendez point... Moi qui vous parle, ne trouverai-je pas mon compte à
-
-cela? N'aurai-je pas aussi mes jouissances? Ne serai-je pas encore plus
-
-enivré du bonheur que quelqu'un m'enviera très inutilement?... Je
-
-connois les petits inconvéniens de l'hymen; je connois le plus
-
-inévitable de tous, surtout quand on a l'honneur d'être l'intime ami du
-
-chevalier de Faublas; mais cette fois, Monsieur le vainqueur, ne vous
-
-applaudissez pas d'avance d'une conquête nouvelle. Je compte, et je vous
-
-en avertis avec confiance, je compte ne jamais aller grossir
-
-l'universelle confrérie.--Bon! voilà encore une exception; et c'est
-
-Rosambert, Rosambert, qui, même la veille des noces, a déjà le langage
-
-des époux! Il ne doit pourtant pas avoir oublié combien de fois
-
-l'aveugle entêtement de ces messieurs a fourni matière à ses plus
-
-piquans sarcasmes. Tous en général conviennent qu'il n'y en a pas un qui
-
-ne le soit, et chacun en particulier vient vous affirmer que lui ne
-
-l'est pas. Et vous aussi, Rosambert, vous aussi!--Faublas, écoutez-moi,
-
-et dites vous-même si je n'ai pas quelques raisons d'attendre une autre
-
-destinée. Qu'un vieux garçon rassasié de plaisirs, épuisé par
-
-d'anciennes bonnes fortunes, dégoûté du monde qu'il ennuie et des femmes
-
-qui le délaissent; qu'un vieux garçon, d'ailleurs éclairé par la
-
-constante expérience des temps passés et de l'âge présent, ose cependant
-
-braver à la fois son siècle et l'avenir; qu'en épousant une jeune femme,
-
-il nous porte à tous l'impertinent défi de le faire ce que tant d'autres
-
-ont été faits par lui; cela crie vengeance: la foule des célibataires
-
-doit en ce cas se réunir pour conjurer le châtiment du fanfaron. Mais
-
-moi qui commence à peine mon printemps, que le monde recherche, que les
-
-femmes caressent, moi qui ne saurois refuser à la mienne aucune espèce
-
-de plaisirs...--C'en est assez, Rosambert, n'achevez pas, je vous en
-
-supplie, vous me causez trop de surprise. Il faut que l'hymen ait de
-
-bien puissans prestiges pour obscurcir ainsi les meilleurs jugemens. Je
-
-ne vous reconnois plus! C'est au point que, si j'avois moins de chagrin,
-
-je me moquerois de vous.--Vraiment!... Il faut que j'y prenne garde;
-
-vous me donnez une véritable épouvante... Allons... Eh bien! me voilà
-
-déjà résigné. Je prends mon parti d'avance, en galant homme. Je promets
-
-bien, quoi qu'il puisse arriver, qu'on me trouvera toujours moi-même...
-
-Oui! si la jeune femme a quelque affaire de coeur, il faudra qu'elle
-
-soit horriblement maladroite pour que je m'en aperçoive, je vous assure.
-
-Je crois qu'on ne peut pas mieux réparer ses torts, Chevalier. On ne
-
-peut pas mieux commencer! Je vous mets à votre aise.--Moi, Rosambert?
-
-Ah! puisse tout le monde, autant que Faublas, respecter vos heureux
-
-liens! Ces maximes que je répétois tout à l'heure, ce sont les vôtres.
-
-Je n'en eus jamais de pareilles. Jamais je n'ai séduit, je me suis
-
-trouvé toujours entraîné: la marquise fut mon premier attachement;
-
-Sophie est mon unique passion; Mme de Lignolle sera mon dernier amour.
-
-Dieu vous entende et vous en préserve!»
-
-
-
-Cependant Rosambert avoit affaire chez lui; nous nous y rendîmes
-
-ensemble, nous y causâmes pendant à peu près deux heures, et le temps ne
-
-me parut pas long: car le comte me permit de l'entretenir sans cesse de
-
-mon Éléonore. Enfin on me reconduisit à l'hôtel. Mme de Fonrose sortoit
-
-de l'appartement de mon père comme j'y entrois: le baron paroissoit fort
-
-animé; la baronne étoit pâle et tremblante. «Eh bien! s'écrioit-elle
-
-avec un dépit mal déguisé, nous tâcherons que le désespoir de cette
-
-perte ne nous fasse pas tourner la tête... Vous voilà, belle demoiselle?
-
-donnez-moi la main jusqu'à ma voiture... Chevalier, si vous voyez
-
-bientôt votre cruelle marquise, dites-lui que je la perdrai, dussé-je me
-
-perdre avec elle.»
-
-
-
-Lorsque j'eus quitté mes habits de femme, nous nous mîmes à table, M. de
-
-Belcour et moi, quoique nous n'eussions pas plus d'appétit l'un que
-
-l'autre. «Mon père, vous ne mangez pas?--Mon fils, je suis malade
-
-d'inquiétude et de chagrin... Mais vous non plus, vous ne touchez à
-
-rien?--J'ai ma migraine.--Votre migraine! je vous conseille d'y
-
-renoncer. Elle ne réussira pas cette fois... Mon fils, lisez le dernier
-
-article de cette lettre que j'ai reçue l'autre jour par la petite poste:
-
-
-
- _On croit devoir aussi vous avertir que Mlle de Brumont a passé la
-
- nuit dernière chez Mme de Lignolle, et que c'est encore la baronne de
-
- Fonrose qui l'y a conduite._
-
-
-
---Un écrit anonyme, mon père!--Fort bien, mon fils! mais oserez-vous
-
-dire que le fait n'est pas vrai?... Mon fils, vous ne sortirez plus le
-
-soir... Et Mme de Fonrose, ajouta-t-il d'une voix fort altérée, Mme de
-
-Fonrose n'abusera plus de ma confiance... Elle ne me trahira plus,
-
-l'ingrate baronne!... Mon ami, je suis homme, et par conséquent sujet à
-
-l'erreur. Quelquefois je m'égare; mais, dès que j'aperçois l'abîme, je
-
-fais un pas en arrière, et je change de route. Mon ami, poursuivit-il en
-
-prenant mes mains dans les siennes, ne voulez-vous m'imiter que dans mes
-
-foiblesses? Ne l'avois-je pas bien dit que vous finiriez par la perdre,
-
-cette enfant si malheureuse et si charmante?--Qui? Sophie?--Non, Mme de
-
-Lignolle!--Mme de Lignolle!--Puisqu'elle est enceinte, puisque désormais
-
-son mari ne peut croire... Comment fera-t-on pour la sauver?--Oh! ne
-
-m'en parlez pas. Depuis ce matin je cherche en tremblant quelque moyen
-
-de l'arracher aux malheurs qui la menacent. C'est en vain que je me
-
-tourmente. Je suis au désespoir!--Son beau-frère est arrivé: vous venez
-
-déjà d'avoir ensemble une terrible scène!... Mon fils, connoissez-vous
-
-le capitaine?--De réputation, mon père.--Savez-vous qu'elle est affreuse
-
-et grande, sa réputation?--Affreuse et grande, je le sais.--Savez-vous
-
-que le vicomte de Lignolle a souvent touché Saint-Georges?--Souvent?...
-
-Je le veux croire.--Savez-vous que cet homme-là s'est battu deux cents
-
-fois peut-être?...--Tant pis pour lui.--Qu'il n'a jamais été blessé?--Il
-
-n'est pourtant pas invulnérable sans doute!--Qu'il a mis bien des pères
-
-de famille au désespoir?...--Monsieur le baron, que vous importe?--Que
-
-sa fatale épée a moissonné des jeunes gens de la plus grande
-
-espérance?--Eh! mon père, il ne faut peut-être qu'un jeune homme obscur
-
-pour les venger tous.--Mon fils, le capitaine ne peut manquer de savoir
-
-bientôt que Mlle de Brumont est l'amante de Mme de Lignolle; j'avoue
-
-qu'il découvrira plus difficilement que Mlle de Brumont est le chevalier
-
-de Faublas; mais enfin,... tôt ou tard tout semble nous assurer qu'il le
-
-découvrira. Mon fils, que ferez-vous alors?--Ce qu'il faudra faire?
-
-Voilà, Monsieur le baron, permettez-moi de le dire, une étrange...--A
-
-Dieu ne plaise, s'écria-t-il, à Dieu ne plaise que je veuille outrager
-
-ton jeune courage! je t'avoue même, ajouta-t-il en m'embrassant, que la
-
-fière simplicité de tes réponses m'a fait un plaisir extrême; et moi
-
-aussi, quelquefois, je suis fier; mais c'est de mon fils! c'est dans mon
-
-fils que j'ai mis tout mon orgueil! Tu ne sais pas comme je jouissois
-
-quand je te voyois, à peine adolescent, n'avoir plus d'égal dans aucun
-
-de tes exercices: tantôt ramener, couvert d'écume et brisé de fatigue,
-
-un fougueux cheval, que les plus fameux écuyers ne montoient qu'en
-
-tremblant; tantôt, avec le fusil, l'arc ou le pistolet, frapper du
-
-premier coup l'oiseau que tous les tireurs avoient manqué; tantôt, dans
-
-un assaut public, aux yeux d'une nombreuse jeunesse, toujours étonnée,
-
-battre ou désarmer tout ce qu'il y avoit de maîtres dans le régiment
-
-nouvellement arrivé. Chacun alors, décernant au jeune chevalier le prix
-
-des armes, venoit me féliciter de l'avoir pour fils. Cependant, je me
-
-l'avouois tout bas avec une sorte d'impatience, et non sans quelque
-
-espèce d'inquiétude: ta supériorité ne seroit bien consacrée que
-
-lorsqu'un événement toujours fatal t'auroit obligé de subir une dernière
-
-épreuve, trop communément malheureuse, une épreuve pour le succès de
-
-laquelle, sans le courage, l'adresse n'est rien. Tu l'as trop tôt
-
-soutenue, cette épreuve; mais tu l'as soutenue plus que bien, j'ose le
-
-dire. Si la colère l'eût moins aveuglé, ce M. de B..., qui jouit de
-
-quelque réputation dans les armes, il auroit pu t'admirer à la porte
-
-Maillot, lorsque, avec une dextérité merveilleuse, avec un imperturbable
-
-sang-froid, maîtrisant le fer ennemi comme s'il eût encore été question
-
-de recevoir seulement un coup de fleuret, tu déployois dans ce combat
-
-devenu inégal autant d'habileté que de force, autant de vaillance que de
-
-magnanimité. Alors vraiment je reconnus que Faublas, aussi intrépide
-
-qu'adroit, ne rencontreroit jamais de vainqueur. Alors, surpris de voir
-
-dans un jeune homme de seize ans la réunion d'un talent peu commun et
-
-d'une vertu plus rare, ton heureux père, au comble de la joie, se
-
-rappela qu'il ne s'étoit reposé que sur lui-même du soin de veiller à
-
-ton éducation, et ne put, sans quelque mouvement d'orgueil, contempler
-
-son ouvrage. Alors aussi, poursuivit M. de Belcour en m'embrassant
-
-encore, je me reprochai d'avoir attendu l'événement pour rendre justice
-
-au plus digne des fils; et toi, Faublas, pardonne-moi mes premières
-
-défiances. Va! si c'est un crime de n'avoir pas cru d'avance aux vertus
-
-qui ne m'étoient pas encore prouvées, tu m'en vois puni; va! j'étois
-
-autrefois moins tourmenté de la crainte qu'elles ne te manquassent que
-
-je ne le suis maintenant de la certitude que tu les possèdes au suprême
-
-degré. Oui, mon ami, c'est l'excès de ton courage et de ta générosité
-
-qui cause aujourd'hui mes plus vives alarmes. Permets-moi de te demander
-
-plusieurs grâces.--Des grâces?...--Je te prie de ne point aller à ton
-
-ennemi, je te prie de l'attendre. S'il te vient chercher, eh bien! tu
-
-feras ton devoir. Néanmoins je te supplie de n'accorder le combat qu'à
-
-cette expresse condition que vous pourrez l'un et l'autre amener un
-
-témoin. Je veux voir ta seconde affaire, plus dangereuse que la
-
-première; je veux, par ma présence, t'obliger à revenir vainqueur.
-
-Faublas, gardez-vous d'avoir pour le vicomte de Lignolle les magnanimes
-
-ménagemens dont vous usâtes envers le marquis de B... Peu s'en fallut,
-
-je m'en souviendrai toujours, peu s'en fallut que votre générosité ne me
-
-coûtât mon fils. Avec le vicomte, tu n'en serois pas quitte pour une
-
-meurtrissure; jamais le capitaine n'a porté de coups qui ne fussent
-
-mortels; et, je te le répète, c'est un homme encore plus féroce que
-
-redoutable, un duelliste de profession. Si sa bravoure n'avoit été
-
-d'ailleurs quelquefois utile à l'État, il eût depuis longtemps, pour la
-
-vengeance publique, porté sa tête sur un échafaud. Son existence atteste
-
-le malheureux oubli de la plus sage de nos lois. Songes-y, Faublas;
-
-quand le moment sera venu de le combattre, alors je t'en conjure, songe
-
-à ton père, à ta soeur, à ta Sophie, à Mme de Lignolle s'il le faut.
-
-Alors, pour ta propre sûreté, pour le salut de tous, pour la tardive
-
-satisfaction de cent familles, immole la victime dont le Ciel te demande
-
-le sang. Celui-là, tu le sais bien, doit recevoir la mort qui se fait un
-
-affreux plaisir de la donner; frappe sans pitié, frappe, purge la terre
-
-d'un monstre, et déjà ta jeunesse n'aura pas été tout à fait inutile au
-
-repos des hommes... Mais, s'écria M. de Belcour, il me vient une
-
-réflexion vraiment inquiétante. Depuis trop longtemps des voyages, des
-
-maladies, plusieurs malheurs, t'ont forcé de négliger tout à fait tes
-
-exercices. Il y a sept mois, plus de sept mois, que tu n'as manié de
-
-fleuret. Mon Dieu! si tu avois perdu quelque chose de cette agilité
-
-prodigieuse qu'on admiroit et qui s'entretient surtout par l'habitude;
-
-si tu n'avois plus le coup d'oeil si prompt, les mouvemens si sûrs! Mon
-
-Dieu! si tu n'étois plus que de la seconde force! Essayons ensemble,
-
-essayons tout à l'heure. Tu n'as pas faim? ni moi non plus... Tes
-
-fleurets, où sont-ils? Ah! je t'en prie, donne!... quand ce ne seroit
-
-que pour me tranquilliser. Je t'en prie, mon ami, donne vite... Bon! je
-
-regrette bien de ne pas pouvoir opposer une résistance égale à
-
-l'attaque; mais du moins je me défendrai le moins mal que je pourrai. Je
-
-suis en garde, va... Ce n'est pas cela, mon fils! ce n'est pas cela!
-
-Vous me ménagez! Faublas, je vous ordonne de déployer toutes vos
-
-forces.--Vous le voulez, mon père? allons.»
-
-
-
-En deux minutes il para vingt coups, il en reçut trente. «Bien!
-
-s'écria-t-il, parfaitement bien! mieux qu'autrefois! vraiment, je le
-
-crois. Oui! plus de souplesse encore, et de vigueur, et de rapidité!
-
-c'est l'éclair, c'est la foudre! Jamais, poursuivit-il en passant
-
-plusieurs fois la main sur sa poitrine, jamais tu ne m'as donné de coups
-
-si forts, de coups qui m'aient fait tant de mal;... non, tant de
-
-plaisir!... Rends-moi pourtant un autre service: prends tes pistolets,
-
-descends dans le jardin, amuse-toi à tirer quelques oiseaux... Je t'en
-
-supplie!» J'obéissois, il me rappela. «Je ne puis trop me hâter de
-
-t'apprendre une nouvelle qui doit te combler de joie. Samedi, sans autre
-
-délai, nous partirons pour tâcher de trouver Sophie.--Sophie? samedi?
-
-Voilà, comme vous le dites, une nouvelle qui m'enchante!--Va dans le
-
-jardin, mon ami, va.»
-
-
-
-J'y descendis, non pour troubler d'heureux oiseaux dans leurs amours,
-
-mais pour rêver aux miennes. Samedi, nous partons! nous allons chercher
-
-et trouver Sophie: quel bonheur!... Mais que dis-je! et que deviendra
-
-Mme de Lignolle? Quitter mon Éléonore! la quitter maintenant! dans cinq
-
-jours! malheureux!
-
-
-
-Je me précipitai dans l'appartement de mon père. «N'y comptez pas,
-
-Monsieur le baron! n'y comptez pas! Qui! moi! perfide avec lâcheté, je
-
-sortirois de Paris quand le capitaine vient m'y chercher?
-
-j'abandonnerois la mère de mon enfant, au moment où ses ennemis
-
-s'assemblent autour d'elle? N'y comptez pas, Monsieur le baron! je vous
-
-proteste qu'il n'en sera rien.»
-
-
-
-Mon père demeura si stupéfait qu'il ne put me répondre. Et moi, sans
-
-attendre que, revenu de sa première surprise, il s'expliquât, je courus
-
-à ma chambre, où je m'enfermai pour écrire.
-
-
-
- _Ma chère Éléonore, ma charmante amie, je suis au désespoir: ce soir,
-
- nous ne nous verrons pas. Mon père sait tout; il faut que ta tante
-
- soit plus instruite que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait
-
- passer à M. de Belcour l'avis fatal qui nous enlève une nuit fortunée.
-
- Hélas! il est donc vrai que tout le monde se réunit contre deux amans!
-
- Il est donc vrai que tout le monde, en conjurant ta perte, ose
-
- m'attaquer dans la plus chère moitié de moi-même! Sois tranquille,
-
- cependant, sois tranquille, Faublas te reste, Faublas t'adore; ton
-
- amant, quoi qu'il puisse arriver, perdra la vie plutôt que de
-
- t'abandonner._
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
- _Ma belle maman,_
-
-
-
- _Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie? Il y a
-
- dix-huit mortels jours que je suis privé du bonheur de vous voir. Ah!
-
- pardonnez-moi, si je suis coupable; et, si je ne le suis pas, daignez
-
- reconnoître vos torts et les réparer: donnez-moi pour demain l'heure
-
- du rendez-vous. Ma belle maman, vous m'avez promis conseil, amitié,
-
- secours, protection: c'est tout cela que je réclame. Mon père veut
-
- m'emmener avec lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et je
-
- dois aujourd'hui craindre plus que la mort ce départ qui faisoit, il
-
- n'y a pas longtemps, l'objet de mon plus cher désir. Vous, ma belle
-
- maman, qui savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier à
-
- cela? Je vous supplie de ne pas m'abandonner à moi-même dans une
-
- conjoncture aussi difficile. Je vous supplie de ne me point refuser
-
- pour demain vos avis, par lesquels je vous promets de me conduire._
-
-
-
- _Je suis, avec la reconnoissance la plus vive, avec l'amitié la plus
-
- tendre, avec le plus profond respect, etc._
-
-
-
-«Tiens, Jasmin, va vite chez La Fleur et chez Mme de Montdésir. Prends
-
-l'habit bourgeois, prends les précautions ordinaires et regarde bien si,
-
-dans tes courses, tu n'es suivi de personne.--Monsieur, me dit-il à son
-
-retour, Mme de Montdésir...--Mme de Montdésir! Mme de Montdésir! La
-
-Fleur, d'abord.--Vous voulez donc que je commence par la fin?...
-
-Monsieur, je n'apporte pas de réponse de La Fleur. Je venois de lui
-
-remettre votre billet quand il m'a dit: «Jasmin, aimes-tu les coups de
-
-bâton?--Non-da, lui ai-je répondu.--Eh bien! mon bon ami, a-t-il
-
-répliqué, vois-tu dans le café qui est en face de l'hôtel cet officier
-
-grand comme un monde?--Il n'a pas l'oeil bon! ai-je encore répondu.--Eh
-
-bien, mon bon ami, a-t-il encore répliqué, je crois qu'il vient de
-
-t'apercevoir de cet oeil-là. Sauve-toi vite, si tu ne veux compromettre
-
-ma maîtresse et ton dos.» Alors, Monsieur, je n'ai plus rien répondu;
-
-mais, sans me le faire répéter deux fois, j'ai pris mes jambes à mon
-
-cou, et me voilà.--De sorte que, grâce à ta bravoure, je n'ai pas de
-
-nouvelles de Mme de Lignolle?--Monsieur, je ne vous en aurois pas
-
-apporté davantage, quand je me serois fait échiner par ce grand
-
-diable.--Il faudra pourtant bien que tu y retournes.--Oui, ce soir; le
-
-géant n'y sera peut-être plus.--Enfin, Mme de Montdésir?--Elle m'a
-
-recommandé de vous assurer qu'elle s'ennuyoit bien de n'avoir plus
-
-l'honneur de votre visite; qu'au reste, elle alloit envoyer tout de
-
-suite votre billet, qu'on attendoit depuis plusieurs jours, et que,
-
-demain matin, vous auriez la réponse.»
-
-
-
-Elle vint en effet de bonne heure, la réponse: ce n'étoit pas Mme de
-
-Montdésir qui l'avoit écrite.
-
-
-
- _Oui, j'empêcherai ce départ; mais n'avois-je pas raison de dire que
-
- votre Sophie vous étoit moins chère? Quoi qu'il en soit, puisque enfin
-
- vous en témoignez le désir, nous pourrons, ce soir, à sept heures,
-
- nous rencontrer où vous savez bien._
-
-
-
-J'appelai mon domestique: «Allons, Jasmin, du coeur. Hier au soir, si tu
-
-n'en avois pas manqué, tu aurois pu rejoindre La Fleur; va donc ce
-
-matin, va voir si le capitaine est toujours à son poste.»
-
-
-
-Il y étoit déjà. Mon bon Jasmin, qui, piqué de mes reproches, venoit de
-
-s'aventurer un peu plus que la veille, n'avoit encore échappé que par
-
-une prompte fuite au géant persécuteur. Je reconnus alors que, si mon
-
-domestique n'étoit puissamment encouragé, ma commission ne s'achèveroit
-
-pas. Je fis donc honnêtement dîner l'infatigable courrier, qui, muni
-
-d'un nouveau courage, partit résolument pour son nouveau message plus
-
-malheureux que tous les autres. Mon pauvre Jasmin revint éclopé: «Cette
-
-fois, Monsieur, j'ai pénétré jusque dans la cour; mais le grand diable
-
-m'est tout de suite tombé sur les épaules. Il a crié: «Que demandes-tu?»
-
-J'ai répondu: «Ce n'est pas vous, Monsieur.» Il a crié: «On n'entre pas!
-
-que demandes-tu?» J'ai répondu de toutes mes forces: «Pourquoi donc
-
-m'empêcheriez-vous d'entrer? Est-ce que vous êtes le suisse?» Il a
-
-crié;... non, il n'a pas crié. Il s'est contenté, pour le moment, de me
-
-détacher un coup de poing qui m'a fait voir trente-six mille chandelles
-
-au ciel. Et c'est moi qui alors ai crié, et j'ai bien fait: car, si La
-
-Fleur et tous ses camarades n'étoient venus m'arracher des mains du
-
-brutal et me mettre à la porte, je crois que je ne serois jamais sorti
-
-de la cour.
-
-
-
---Quelle fureur et quelle insolence!--Monsieur, interrompit Jasmin, je
-
-ne me suis pas gêné pour lui annoncer que mon maître ne seroit pas du
-
-tout content du traitement...--Qu'a-t-il répondu?--Monsieur, c'étoit moi
-
-qui répondois; lui, ne faisoit jamais que crier... Il a donc crié en
-
-redoublant ses coups: «Ton maître! Son nom, à ton maître? son nom?»--Tu
-
-le lui as caché?--Oui, Monsieur. Oh! quand il auroit dû m'achever sur la
-
-place!--Eh bien! je vais de ce pas le lui aller dire, moi!--Bon! s'écria
-
-Jasmin, qui me vit prendre mon épée, et flanquez-moi ça de côté comme ce
-
-petit M. de B..., qui faisoit le méchant.»
-
-
-
-Je me précipitai sur l'escalier; mais heureusement M. de Belcour se
-
-trouva sur mon passage et m'arrêta: «Faublas, où courez-vous donc avec
-
-cette épée?--Comment! il ose arrêter mon domestique et le
-
-frapper!--Ainsi, vous, mon fils, répondit-il avec beaucoup de
-
-sang-froid, vous êtes plus pressé de venger votre domestique que vous ne
-
-l'étiez de venger votre maîtresse! Ainsi, pour repousser un outrage qui
-
-ne regarde que lui seul, l'amant de Mme de Lignolle va se hâter de se
-
-découvrir et de la perdre!»
-
-
-
-Des représentations aussi justes me calmèrent tout d'un coup. J'appelai
-
-Jasmin pour qu'il vînt reprendre mon épée; le baron, qui vit que je me
-
-disposois à m'en aller, me dit: «Non, remontez chez vous, j'y vais
-
-aussi, j'ai à vous parler... Mon ami, nous avons tous deux besoin de
-
-distraction; nous ne pouvons nous en procurer une plus douce que celle
-
-de la compagnie de votre soeur. Je viens d'envoyer chercher Adélaïde; je
-
-compte la garder ici jusqu'à vendredi soir.--Pourquoi pas plus
-
-longtemps?--Nous partons samedi.»
-
-
-
-En me faisant cette réponse, M. de Belcour m'observoit. Comme l'heure
-
-s'approchoit où j'allois savoir ce que Mme de B... comptoit faire pour
-
-empêcher mon départ, je pris le parti d'éviter l'explication que
-
-le baron cherchoit. Ainsi, je me contentai de répliquer:
-
-«Samedi...--Oui!... samedi...--Adieu, mon père.--Restez donc; votre
-
-soeur arrive dans un quart d'heure.--Mon père, il faut que je
-
-sorte!--Mon fils, je ne veux pas que vous sortiez.--Mon père, il le faut
-
-absolument!--Je ne veux pas que vous sortiez, vous dis-je; c'est un
-
-parti pris.--Je vous assure que l'affaire la plus indispensable...--Mon
-
-fils, voulez-vous me désobéir?--Mon père, si je ne puis faire
-
-autrement!--Je vous entends, Monsieur, j'emploierai donc la force.» A
-
-ces mots, il sortit de ma chambre, où il m'enferma.
-
-
-
-«Vous emploierez la force, et moi l'adresse.» J'ouvris ma fenêtre; il
-
-n'y avoit qu'un étage; je sautai. La secousse fut violente; cependant je
-
-traversai la cour avec la rapidité d'un oiseau; et, toujours courant,
-
-j'arrivai bientôt chez Mme de Fonrose.
-
-
-
-«Malheureux! dit-elle, que venez-vous faire ici? Ce matin,
-
-familièrement, le capitaine m'a rendu son épouvantable visite. Il m'a
-
-demandé, du ton poli que vous lui connoissez, ce que c'étoit qu'une
-
-certaine demoiselle de Brumont, dont les assiduités chez Mme de Lignolle
-
-donnoient lieu dans le monde à beaucoup de plaisanteries. Ce n'a pas été
-
-sans peine que je suis parvenue à faire comprendre à cet effroyable
-
-beau-frère que la conduite de sa jeune soeur ne me regardoit pas; que je
-
-ne lui devois, à lui monsieur le capitaine, aucun compte de mes actions,
-
-et qu'il m'obligeroit sensiblement de vouloir bien ne jamais remettre le
-
-pied chez moi.--Et mon Éléonore, l'avez-vous vue?--Au contraire, j'ai
-
-tout à l'heure envoyé chez elle pour lui recommander d'être fort
-
-circonspecte, et de se garder surtout de venir ici. J'allois avec bien
-
-du regret vous faire donner le même avertissement. Et tenez, dans ce
-
-moment-ci, je ne vous retiens pas: car je vous avoue que je redoute fort
-
-quelque nouvelle avanie du flibustier qui nous est si mal à propos
-
-venu... Chevalier, vous ne rentrez pas maintenant à l'hôtel?--Non.
-
-Pourquoi?--Je vous aurois prié de dire... Un instant! restez encore un
-
-instant.»
-
-
-
-Elle sonna un domestique, auquel elle donna des ordres secrets. Je fis
-
-alors peu d'attention à cette fatale circonstance, que depuis je me suis
-
-souvent rappelée.
-
-
-
-«Je voulois, reprit-elle, vous prier... Mais vous ferez cette commission
-
-tout aussi bien ce soir! vous prier de dire à monsieur le baron mille
-
-choses obligeantes de ma part: car enfin, quoique nous soyons
-
-brouillés...--Tout à fait?--Pour la vie. C'est pourtant votre perfide
-
-Mme de B... qui cause aujourd'hui tous nos chagrins!--Vous imaginez que
-
-la marquise auroit été capable d'écrire cette lettre à mon père?--Et
-
-encore celle au vicomte de Lignolle.--Impossible! je ne puis...--Comme
-
-il vous plaira, Monsieur, répondit-elle fort sèchement. Quant à moi,
-
-souffrez que je n'en doute pas, et que je me conduise en
-
-conséquence.--Adieu, Madame la baronne.--Sans adieu, Monsieur le
-
-chevalier.»
-
-
-
-La situation critique où nous nous trouvions tous me causoit-elle de
-
-fausses terreurs? Comme j'allois de l'hôtel Fonrose à la petite maison,
-
-rue du Bac, il me sembla que j'étois suivi.
-
-
-
-Le vicomte ne se fit pas longtemps attendre: «Belle maman, vous avez mis
-
-le frac de Saint-Cloud? je le reconnois toujours...--Avec quelque
-
-plaisir, interrompit-elle avec transport.--Il ne cesse de me
-
-rappeler...--Ce dont il ne faut pas nous souvenir.--Ah! ce que je
-
-n'oublierai de ma vie! Pourquoi donc, pendant plus de quinze jours,
-
-m'avez-vous cruellement privé...?--J'attendois qu'enfin vous
-
-m'écrivissiez; je ne veux pas tout à fait devenir importune.--Importune!
-
-pouvez-vous jamais...?--Que sais-je, moi? je vous vois si préoccupé de
-
-la comtesse! Mme de Lignolle a tant d'esprit! tant de charmes!...--Il
-
-est vrai.--Vous devez trouver bien insipide la société de toutes les
-
-autres femmes?--Je trouve mille délices dans la société de la plus
-
-aimable de toutes!--Oui, la plus aimable après Sophie, après la
-
-comtesse. Chevalier, croyez-moi, laissons, laissons les complimens...
-
-Contez-moi plutôt vos chagrins.»
-
-
-
-La marquise ne cessa de m'écouter avec la plus grande attention, mais
-
-souvent d'un air triste et quelquefois d'un air troublé. Je ne pus
-
-néanmoins, en finissant la longue histoire de mes embarras et de mes
-
-inquiétudes, je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ce qui me désespère
-
-encore, c'est qu'on ose vous accuser d'avoir écrit ces deux cruelles
-
-lettres.--On ose! Et qui? M. de Rosambert? Mme de Fonrose? mes deux plus
-
-mortels ennemis!--Ils seroient vos amis que je ne les croirois pas!...
-
-Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?--Je ne puis,
-
-répondit-elle d'un ton préoccupé, je ne puis me lasser de le répéter: il
-
-faut que Sophie vous soit moins chère!--Moins chère? je vous assure que
-
-non; mais mon séjour à Paris devient indispensable: l'honneur me
-
-l'ordonne autant que l'amour.--Autant que l'amour de Mme de Lignolle!
-
-oui.--Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?--Faublas, il
-
-doit vous arriver de Versailles un paquet dont le contenu vous fera
-
-plaisir, j'espère, et qui changera probablement les dispositions de M.
-
-de Belcour. Si pourtant votre père s'obstinoit toujours à vous emmener,
-
-mandez-le-moi tout de suite.--Ce paquet, c'est...?--Demain matin, vous
-
-le recevrez: je vous laisse jusqu'à demain matin votre curieuse
-
-impatience.--Et vous ne m'assurez pas que ce premier moyen dont vous
-
-voulez bien me secourir doive être infaillible? Plaît-il, maman?... Vous
-
-ne m'entendez plus? vous pensez à toute autre chose.--Oui,
-
-s'écria-t-elle en sortant de sa profonde rêverie, il faut que vous
-
-aimiez beaucoup la comtesse!--Ah! beaucoup.--Davantage que vous ne
-
-m'aimez,... que vous ne m'aimiez, je veux dire.--Mais... je ne sais,...
-
-je ne puis...--Allons, davantage! vos incertitudes, votre embarras, me
-
-l'assurent. Davantage! répéta-t-elle tristement.--Il est vrai que mon
-
-Éléonore s'est acquis à ma tendresse des droits qu'aucune autre... Mais
-
-je vous afflige, ma belle maman.--Point du tout... Pourquoi?... pourquoi
-
-m'affligerois-je de ce que vous préférez votre maîtresse à votre amie?
-
-Achevez donc. Comment s'est-elle _acquis à votre tendresse des droits
-
-qu'aucune autre_...--Elle est enceinte.--Cruel jeune homme!
-
-s'écria-t-elle avec infiniment de vivacité, est-ce ma faute si...?»
-
-
-
-Mme de B... n'acheva point. Elle m'empêcha de tomber à ses genoux, et,
-
-de peur d'entendre ma réponse, elle posa sur ma bouche sa main, que du
-
-moins je baisai. Enfin, la marquise, dont je voyois les regards
-
-s'attendrir et le teint s'animer, la marquise se leva pour s'en
-
-aller.--«Vous voulez déjà me quitter?--J'y suis forcée, répondit-elle en
-
-se dérobant à mes caresses, j'y suis forcée!... Mes momens sont comptés,
-
-j'ai tous ces jours-ci beaucoup d'affaires. Adieu, Chevalier.--Puisque
-
-vous me défendez de vous retenir, adieu, ma belle maman.»
-
-
-
-Quand elle fut au bas de l'escalier: «Voyez, dit-elle les larmes aux
-
-yeux, l'ingrat ne me demande seulement pas quel jour il me viendra
-
-remercier!--Ah! pardon! j'étois occupé...--De toute autre chose, sans
-
-doute?--De toute autre chose, oui! mais de vous pourtant. Quel jour, ma
-
-belle maman? quel jour?--Nous sommes à mardi!... eh bien... vendredi,...
-
-oui, je pourrai vendredi vous donner un instant.--Toujours à la même
-
-heure?--Peut-être un peu plus tard. A la nuit fermée. Ce sera plus
-
-prudent.»
-
-
-
-Je ne sortis de la maison qu'un quart d'heure après le vicomte, et
-
-pourtant je crus encore reconnoître, non loin de moi, l'incommode argus
-
-qui m'avoit déjà donné quelques inquiétudes. Ce qui confirma tous mes
-
-soupçons, c'est que l'espion, maladroit ou craintif, se hâta de changer
-
-de route dès qu'il vit que je me retournois sur lui. Je rentrai chez
-
-moi, bien persuadé que le capitaine ne tarderoit à venir m'y faire sa
-
-visite.
-
-
-
-«Est-il possible, me dit le baron, que vous ayez risqué de vous casser
-
-une jambe?...--Mon père, j'aurois risqué ma vie! Monsieur le baron,
-
-pourquoi me poussez-vous à des extrémités qui peuvent devenir funestes?
-
-Monsieur le baron, vous devez le savoir, la mort est pour moi, dans ce
-
-moment-ci, préférable à l'esclavage. Au reste, avant de me remettre en
-
-votre pouvoir, je viens vous déclarer positivement qu'attenter à ma
-
-liberté c'est attenter à mes jours. Quoi! mille dangers environnent une
-
-enfant malheureuse et foible, la femme la plus digne de toutes mes
-
-affections; et vous, le plus cruel de ses ennemis, vous prétendez lui
-
-enlever sa seule consolation, son unique appui! vous prétendez, en me
-
-réduisant à la plus entière immobilité, la livrer sans défense à ses
-
-persécuteurs, et m'obliger, moi, de les voir, sans obstacle, préparer sa
-
-perte! Monsieur le baron, si c'est encore votre dessein, s'il vous reste
-
-quelque moyen de m'enfermer dans ma chambre et de m'obliger d'y vivre,
-
-je vous annonce du moins que le capitaine viendra bientôt m'y chercher.
-
-Je vous annonce qu'alors, et je le jure par ma soeur, par vous, par
-
-Sophie, par tout ce que j'ai dans le monde de plus cher et de plus
-
-sacré, je jure que nulle considération ne pourra plus me déterminer à
-
-défendre contre le vicomte une vie que votre tyrannie aura désormais
-
-rendue inutile à Mme de Lignolle et odieuse à son amant! Maintenant,
-
-décidez de mon sort, il est dans vos mains.
-
-
-
---Il le feroit comme il le dit, s'écria ma soeur; quand il est question
-
-de quelque femme, il ne nous connoît plus. Cependant, il ne peut
-
-commettre de plus grande faute que celle de se laisser tuer. Ne
-
-l'enfermez donc pas, mon père! ah! je vous en prie, ne l'enfermez pas!»
-
-
-
-Tandis qu'Adélaïde lui parloit ainsi, le baron n'arrêtoit que sur moi
-
-ses regards douloureux. Hélas! et je vis les yeux de mon père se remplir
-
-de larmes. Ma soeur baisoit déjà les mains de M. de Belcour, aux genoux
-
-duquel je vins me précipiter. «Mon père! ah! mon père! plaignez votre
-
-fils. A cause de ses malheurs, pardonnez-lui ce qu'il vient de vous dire
-
-et le ton dont il vous l'a dit, prenez pitié du plus impétueux des
-
-hommes, du plus infortuné des amans. Songez surtout, songez que, s'il
-
-n'étoit pas au désespoir, Faublas ne résisteroit jamais à votre autorité
-
-si chère, à vos ordres toujours sacrés.»
-
-
-
-M. de Belcour se cacha le visage dans ses mains et médita longtemps sa
-
-réponse. «Mon fils, dit-il enfin, promettez de n'aller ni chez la
-
-comtesse...--Impossible, mon père.--Ni chez la baronne, ni chez le
-
-capitaine.--A la bonne heure: ni chez la baronne, ni chez le capitaine,
-
-je vous en donne ma parole, et que je ne porte jamais votre nom si j'y
-
-manque! Ni chez la baronne, ni chez le capitaine, c'est tout ce que je
-
-peux promettre.» Mon père ne me répondit rien; mais, à compter de ce
-
-moment, je recouvrai ma liberté tout entière.
-
-
-
-Aussitôt après souper, je montai dans ma chambre, et j'appelai Jasmin:
-
-«Donne-moi ton chapeau rond, mon manteau, mon épée.--Bien! Monsieur: je
-
-vois que, malgré l'avis de monsieur le baron, vous êtes de mon avis, à
-
-moi. Vous croyez qu'il faut, le plus tôt possible, me débarrasser de ce
-
-grand diable qui donne des coups de poing si lourds. Et vous avez
-
-raison! Et monsieur votre père diroit comme moi, si comme moi il avoit
-
-reçu...--Taisez-vous, Jasmin... Je ne vais pas chez le capitaine, mon
-
-ami.--Monsieur, sans trop de curiosité?...--Je veux moi-même essayer
-
-d'aller parler à La Fleur. Ne te couche pas, attends-moi.--Comment,
-
-Monsieur, vous ne m'emmenez pas?--Bon! tu es un poltron! Écoute: je puis
-
-rencontrer le _grand diable_, et tu aurois peur.--Dans la compagnie de
-
-monsieur! oh! ça, non: j'irois chercher dispute à toute une guinguette,
-
-dans votre compagnie. Et, tenez, il a peut-être un domestique, le grand
-
-diable! Monsieur, en vérité, je me charge de rosser le laquais pendant
-
-que vous tuerez le maître.--Allons! cette résolution me charme et me
-
-détermine; je t'emmène... Que faites-vous donc, Jasmin? est-ce
-
-qu'ordinairement vous prenez une canne lorsque vous venez avec
-
-moi?--Dame! c'est que je pense que, si le domestique a aussi une épée,
-
-par hasard, je n'en sais pas jouer, moi.--Laissez, Jasmin, laissez ce
-
-bâton, ou bien restez.--J'aime encore mieux vous suivre et n'emporter
-
-que mes bras.»
-
-
-
-Cette bonne volonté de mon domestique me fut très heureuse, comme on le
-
-va voir. Nous venions de sortir, et, pressé que j'étois d'arriver, je
-
-marchois à grands pas, sans regarder autour de moi. A peine nous
-
-entrions dans la rue Saint-Honoré, lorsqu'une femme arrêta Jasmin pour
-
-lui demander le chemin de la place Vendôme. Aux accens d'une voix
-
-chérie, je me retournai: «Grands dieux! seroit-ce possible?... Oui,
-
-c'est elle! c'est la comtesse!--Quel bonheur! c'est lui! J'allois chez
-
-toi, Faublas.--Mon Éléonore, j'allois chez toi!--Et tiens,
-
-débarrasse-moi vite, poursuivit-elle en me donnant un petit coffre:
-
-c'est mon écrin. Je te l'apportois, et je te venois joindre pour nous en
-
-aller tout de suite.--Nous en aller! où?--Où tu voudras.--Comment! où je
-
-voudrai!--Sans doute. En Espagne, en Angleterre, en Italie, à la Chine,
-
-au Japon, dans quelque désert; où tu voudras, te dis-je.--Y penses-tu?
-
-Je n'ai rien de prêt pour l'exécution de ce dessein hardi.--Rien de
-
-prêt! Que faut-il?--Mon amie, nous ne pouvons pas nous entretenir ici
-
-d'un objet de cette importance: tu allois chez moi! viens-y,
-
-viens, mon Éléonore, et jouissons encore de quelques heures
-
-fortunées.--Cependant...--Quoi cependant? cela vous fait-il quelque
-
-peine de me donner une heureuse nuit?--Grand plaisir, au contraire; mais
-
-je crois que tu ferois mieux de m'enlever sans perdre une
-
-minute.--Jasmin, cours chez le suisse, demande-lui la clef de la petite
-
-porte du jardin, et va nous l'ouvrir. Que personne ne nous voie entrer.
-
-Tu donneras au suisse deux louis pour le secret.--Monsieur, je ne suis
-
-pas si riche.--Tu les lui promettras de ma part.--Oh! bon! pour lui
-
-c'est comme s'il les tenoit!--Jasmin, je t'en promets autant; mais
-
-cours.»
-
-
-
-Bientôt la porte dérobée nous fut ouverte, et, sans avoir été vus, nous
-
-arrivâmes à mon appartement. «Que je suis contente! s'écria la comtesse
-
-en prenant possession de ma chambre, que je suis contente! C'est
-
-aujourd'hui que je suis vraiment sa femme. Comme nous serions bien
-
-ici!... mais c'est à la cabane que nous serons mieux... Faublas, il faut
-
-que vous m'enleviez; il le faut absolument. Tiens! que je te raconte les
-
-événemens de la journée. Le capitaine est venu dès le matin me faire une
-
-affreuse scène. Il s'est hâté d'apprendre à M. de Lignolle que j'étois
-
-enceinte, et que Mlle de Brumont ne pouvoit être qu'un homme déguisé. Il
-
-a juré qu'il connoîtroit incessamment et qu'il _mettroit à l'ombre_, je
-
-te rapporte ses propres expressions, qu'il mettroit à l'ombre l'insolent
-
-qui osoit aimer sa belle-soeur (ce n'est pas aimer, qu'il a dit), et qui
-
-eut l'audace de porter la main sur lui.--Qu'a dit à cela ton mari?--Mon
-
-mari! Pourquoi donc l'appeler mon mari? vous savez qu'il ne l'est
-
-pas.--M. de Lignolle?--Il ne paroissoit point du tout content.--Et toi,
-
-qu'as-tu répondu?--J'ai répondu que, s'il se pouvoit que Mlle de Brumont
-
-fût un homme, c'étoit mon heureuse étoile qui l'avoit permis, et que,
-
-s'il m'étoit arrivé jamais un ami qui m'eût fait un enfant, mon prétendu
-
-mari le méritoit bien. Ma tante a crié que j'avois raison; elle a pris
-
-mon parti, ma tante!--Je le crois!--Quand les deux frères ont été
-
-partis, la marquise a beaucoup pleuré: elle vouloit absolument me
-
-remmener dans sa Franche-Comté. Vois combien tu m'es cher! j'ai
-
-constamment rejeté sa proposition. Faublas, j'aime bien mieux que tu
-
-m'enlèves... Cependant le vilain homme étoit allé se poster dans un
-
-café...--Je sais.--J'ai cru qu'il ne falloit point envoyer chez toi, car
-
-je ne veux point que tu te battes avec le capitaine; je lui pardonne ses
-
-insultes; je les oublie; j'oublie le monde entier, pourvu que tu
-
-m'enlèves... J'allois du moins écrire à Mme de Fonrose, quand elle m'a
-
-fait dire...--Je sais.--Vois-tu, c'est une méchante femme aussi, la
-
-baronne! Elle nous a servis tant que notre amour, qui n'étoit pour elle
-
-qu'une intrigue un peu plus gaie qu'une autre, a pu lui fournir quelque
-
-sujet d'amusement; à présent qu'il n'y a plus que des dangers à courir,
-
-elle nous abandonne. Mais que m'importe encore, puisque tu me restes, et
-
-pourvu que tu m'enlèves?... Enfin la nuit est venue. Je me suis hâtée de
-
-souper et de renvoyer ma tante dans son appartement. Mes femmes m'ont
-
-couchée comme de coutume; mais, dès qu'elles ont eu quitté ma chambre,
-
-j'ai vite passé cette petite robe, et par ton petit escalier j'ai gagné
-
-la cour et la porte cochère. La Fleur, comme si je venois de le charger
-
-d'une commission, a demandé qu'on tirât le cordon: je me suis esquivée,
-
-je t'ai rencontré, rien n'empêche que tu ne m'enlèves.--Rien ne
-
-l'empêche! mais tout s'y oppose, au contraire! Il nous faut une voiture,
-
-un travestissement, des armes, une permission de poste, un
-
-passeport.--Ah! mon Dieu! je ne serai point enlevée cette nuit!... Eh
-
-bien, Faublas, écoute: nous allons tous deux rester ici jusqu'à la
-
-pointe du jour; alors tu me cacheras dans quelque grenier de cet hôtel;
-
-tu auras toute la journée pour faire les préparatifs nécessaires, et
-
-nous partirons enfin vers le milieu de la nuit suivante.--Impossible,
-
-mon amie.--Impossible! la raison?--Tu ne considères pas que vouloir
-
-apporter trop de précipitation dans l'exécution d'une entreprise si
-
-difficile, c'est s'exposer à la manquer.--Regardez! moi, je trouve
-
-toujours les moyens! lui ne voit jamais que les obstacles!...--Tu
-
-peux encore, au moins pendant trois mois, cacher et nier ta
-
-grossesse.--L'ingrat ne m'enlèvera point qu'il n'y soit obligé!--Les
-
-circonstances ne sont pas tellement pressantes...--Et pourquoi différer
-
-de trois mois le bonheur que nous pouvons tout à l'heure obtenir?--Toi,
-
-dont le coeur est si bon, mon Éléonore, voudrois-tu, si la nécessité ne
-
-t'en imposoit pas la loi, voudrois-tu d'un bonheur qui feroit le
-
-désespoir de la soeur la plus sensible et du meilleur des pères?--Ah!
-
-malheureuse!... il ne m'enlèvera point! il ne veut pas m'enlever!--Mon
-
-amie, je te jure que ces considérations toutes-puissantes ne
-
-m'arrêteront plus, quand le moment sera venu de te les sacrifier. Je te
-
-jure qu'alors, dussé-je périr moi-même, je n'abandonnerai ni mon enfant,
-
-ni sa mère que j'adore. Mais permets que je quitte le plus tard possible
-
-les objets les plus dignes de partager mon amour avec toi; permets qu'en
-
-les abandonnant pour te suivre, je puisse emporter du moins cette
-
-consolante idée que je n'ai point volontairement causé leur plus grand
-
-chagrin.»
-
-
-
-La comtesse, encore obligée de renoncer à son plus doux espoir, versa
-
-des pleurs amers. Sa douleur étoit si vive que je désespérai d'abord de
-
-la calmer. Mais que ne peuvent les caresses d'un amant! Cette nuit,
-
-comme la dernière que l'amour nous avoit donnée, ne dura qu'un instant.
-
-«Déjà le jour va paroître, me dit Mme de Lignolle, et je te demande, à
-
-mon tour, comment je vais faire pour rentrer chez moi.» La question
-
-étoit un peu embarrassante; il fallut rêver quelques minutes pour y
-
-répondre d'une manière satisfaisante. «Mon Éléonore, habillons-nous
-
-vite. Malgré les prudens avis de Mme de Fonrose, je vais te conduire
-
-jusqu'à sa porte. Je me garderai bien d'entrer avec toi. La baronne
-
-croira que tu n'es venue chez elle de si bonne heure qu'afin de lui
-
-parler de moi. Tu te feras en effet une douce violence pour l'entretenir
-
-de ton amant; et, quoi qu'elle puisse te dire, tu lui tiendras fidèle
-
-compagnie jusqu'à ce que ton cabriolet soit arrivé.--Mon cabriolet! qui
-
-me l'amènera?--La Fleur, que j'irai prévenir.--Et si déjà le capitaine
-
-est à son poste?--Dépêchons-nous. Il n'y sera sûrement pas aux premiers
-
-rayons de l'aurore. Au reste, s'il y est, j'ai mon épée. Que veux-tu, ma
-
-charmante amie? il n'y a pas d'autre moyen...--Mais quand et comment te
-
-reverrai-je?...--Éléonore, je ne veux pas qu'ainsi vous vous exposiez
-
-encore la nuit, seule, à pied; je ne le veux pas! Mon amie, n'est-il pas
-
-cent fois plus convenable et moins dangereux que ce soit moi qui vous
-
-aille trouver?... Ne puis-je quelquefois, vers minuit, pénétrer jusqu'à
-
-toi?» Mme de Lignolle m'embrassa. «Oui! répondit-elle avec un cri de
-
-joie, je puis m'arranger de manière... Viens,... non pas la nuit
-
-prochaine, mes mesures pourroient n'être point prises... Tiens! afin de
-
-ne rien donner au hasard, viens vendredi, entre onze heures et minuit.»
-
-
-
-Cependant le jour commençoit à poindre. Nous descendîmes sans bruit;
-
-nous sortîmes par la petite porte du jardin. Tout se passa mieux que je
-
-n'osois l'espérer. Je vis la comtesse entrer chez la baronne, et je
-
-courus chez M. de Lignolle éveiller La Fleur, qui dut partir un quart
-
-d'heure après. Je revins chez moi sans avoir fait de fâcheuse rencontre.
-
-A huit heures du matin il m'arriva la lettre que voici:
-
-
-
- _Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois l'occasion de
-
- réparer mes torts envers vous et monsieur le baron. C'est avec
-
- transport que j'ai saisi la première qui s'est présentée: je vous prie
-
- de l'assurer à monsieur votre père. Je crois, au reste, que le roi ne
-
- pouvoit faire pour le régiment de *** une meilleure acquisition que
-
- celle d'un jeune homme tel que vous, puisqu'il est certain que vous
-
- avez la physionomie du monde qui promet le plus._
-
-
-
- _J'ai l'honneur d'être, etc._
-
-
-
- LE MARQUIS DE B...
-
-
-
-Un instant après, M. de Belcour entra dans ma chambre: il tenoit à la
-
-main plusieurs papiers, et je voyois la plus grande joie peinte sur sa
-
-figure.
-
-
-
-«Je le reçois à l'instant de Versailles, s'écria-t-il en m'embrassant:
-
-vous avez voulu que ce fût à moi qu'il fût adressé; vous avez voulu que,
-
-le premier, je vous félicitasse de votre bonheur. Je suis infiniment
-
-sensible à cette attention délicate. Oui, c'est cela même, ajouta-t-il
-
-en voyant que je m'approchois pour lire. C'est votre brevet de capitaine
-
-au régiment de *** dragons, maintenant en garnison à Nancy, et ceci,
-
-l'ordre de rejoindre au 1er de mai,... dans quinze jours. Faublas, je
-
-vous ai plus d'une fois reproché l'inexcusable oisiveté qui rendoit vos
-
-talens inutiles, et j'avois résolu de faire enfin moi-même les démarches
-
-nécessaires pour vous procurer le seul état qui vous convînt: je suis
-
-enchanté qu'en me prévenant vous ayez si bien réussi. Votre heureuse
-
-étoile vous accorde d'abord ce que mes plus vives sollicitations
-
-n'auroient sûrement pas obtenu tout de suite: un grade déjà supérieur et
-
-l'espoir d'un avancement certain. Malheureusement j'ai lieu de craindre
-
-que vous ne trouviez dans cette faveur de votre fortune un autre sujet
-
-de joie: voici le projet de notre commun voyage renversé; voici votre
-
-séjour dans la capitale prolongé d'une semaine tout entière. Mais, s'il
-
-est vrai que vous vous en applaudissiez, songez, mon fils, songez du
-
-moins que rien ne pourra vous dispenser d'obéir aux ordres du ministre
-
-et de joindre le régiment sous quinzaine. Alors, de mon côté, je
-
-quitterai Paris, j'irai seul où nous devions aller ensemble...--Quelle
-
-bonté, mon père, et que de reconnoissance!...--Je vous promets de
-
-chercher Sophie avec autant d'ardeur et d'exactitude que vous l'auriez
-
-pu faire.--Et vous la trouverez, mon père, vous la trouverez!--J'ose du
-
-moins l'espérer de cet événement-ci. Je ne doute pas que Faublas ne
-
-s'empresse de justifier la faveur du prince; je ne doute pas qu'il ne
-
-remplisse avec distinction l'honorable place qui lui est confiée. Il
-
-faut croire que, dans sa retraite, M. Duportail recevra la nouvelle de
-
-cet heureux changement, qui en annoncera beaucoup d'autres, et qu'alors
-
-il ne cachera plus sa fille à l'époux devenu digne d'elle.--O mon père!
-
-oh! quel encouragement vous me donnez!--Adélaïde est déjà levée,
-
-Faublas, elle va déjeuner dans mon appartement, j'allois te faire
-
-appeler. Je n'ai pas eu l'indiscrétion de montrer ces papiers à ta
-
-soeur. Il est bien juste que ce soit toi qui lui apprennes cette bonne
-
-nouvelle: viens, mon ami, descendons ensemble.»
-
-
-
-Je recevois les félicitations d'Adélaïde, quand mon domestique vint,
-
-d'un air effaré, me dire que quelqu'un me demandoit. «Qui,
-
-Jasmin?--Monsieur, c'est lui.--Qui, lui?--Le grand diable.--Le grand
-
-diable! répéta M. de Belcour en regardant Jasmin. Qu'est-ce que cette
-
-expression?... Faublas, de qui veut-il donc parler?--Mon père,... je...
-
-je vais le recevoir.--Pourquoi ce mystère?... Mon Dieu!... c'est
-
-peut-être le capitaine?...--Non, Faublas, restez. Qu'il entre ici...
-
-Jasmin, priez monsieur le vicomte de vouloir bien passer chez moi.»
-
-
-
-Dès que mon domestique nous eut quittés, le baron s'écria: «Voici donc
-
-le moment fatal! O mon ami, souvenez-vous des prières qu'un père vous a
-
-faites et qu'il vous réitère à genoux.» Il venoit, en effet, de s'y
-
-jeter. Je me précipitai vers lui pour le relever; il saisit ma main
-
-droite, la baisa, la porta sur son coeur. «Qu'elle me sauve!
-
-s'écria-t-il encore; qu'elle sauve la moitié de ma vie!» Adélaïde
-
-accourut épouvantée. «Tiens, Faublas, dit M. de Belcour en se relevant,
-
-embrasse ta soeur et ne l'oublie pas.»
-
-
-
-Je l'embrassois, lorsque le capitaine entra. «J'en vois deux,
-
-s'écria-t-il avec un affreux sourire; laquelle est Mlle de Brumont?» En
-
-lui montrant ma soeur, je répliquai: «Capitaine, celle-ci ne vous eût
-
-point avant-hier assis sur le balcon de la comtesse.» Cependant Adélaïde
-
-se penchoit à l'oreille du baron pour lui dire à mi-voix: «Qu'il est
-
-laid, ce grand monsieur! il me fait peur!--Laisse-nous, ma fille, lui
-
-répondit-il, va faire un tour dans le jardin.» Avant d'obéir, elle vint
-
-à moi, les yeux pleins de larmes: «Mon frère, monsieur le baron ne vous
-
-a point enfermé: oh! je vous en prie, souvenez-vous qu'il ne vous a
-
-point enfermé.»
-
-
-
-Quand ma soeur fut partie, le capitaine, qui n'avoit cessé de me
-
-regarder avec beaucoup d'insolence, reprit: «Voilà donc ce chevalier de
-
-Faublas dont on parle! Comment cela peut-il s'être fait un nom dans les
-
-armes? cela paroît n'avoir que le souffle! Quand c'est quelque chose de
-
-plus qu'une femmelette, ce n'est encore que la moitié d'un
-
-homme!--Capitaine, asseyez-vous donc; vous m'examinerez plus à votre
-
-aise.--Corbleu! tu prends le ton de la raillerie, je crois! Ne me
-
-connois-tu pas? Ignores-tu que le vicomte de Lignolle ne souffrit jamais
-
-le sot persiflage de tes pareils ni leurs airs impertinens? Ignores-tu
-
-qu'il ne souffrit jamais un regard, un geste équivoques; que les plus
-
-fiers ont devant lui perdu leur audace; qu'il a sans peine immolé des
-
-hommes plus fameux que toi, et qui surtout paroissoient plus
-
-redoutables?--Enfin, il a tout dit! Capitaine, est-ce la coutume des
-
-braves comme vous d'essayer d'intimider l'ennemi qu'ils craignent de ne
-
-pouvoir pas vaincre? Je suis bien aise de vous prévenir que cet
-
-excellent moyen pourroit ne pas vous être avec moi d'une grande
-
-ressource.--Corbleu!» s'écria le vicomte outré de colère. Il se fit
-
-pourtant quelque violence, et me prenant la main: «Écoute, dit-il:
-
-puisqu'il étoit possible qu'il se trouvât sous les cieux un jeune
-
-insensé téméraire au point de déshonorer un frère que j'aime, et d'oser
-
-porter la main sur moi, et d'oser m'insulter en face, j'aime mieux que
-
-ce soit toi qu'un autre. Trop souvent, depuis deux ou trois années, on
-
-m'étourdissoit de ton nom. Sache que pour l'adresse et la force je ne
-
-reconnois dans le monde entier qu'un homme comparable à moi; et
-
-celui-là, je pense qu'aucun maître n'ose contester sa supériorité. Je ne
-
-permettrai jamais qu'aucune autre réputation s'élève et balance la
-
-mienne. Je comptois venir quelque jour à Paris tout exprès pour te le
-
-dire...--Remerciez donc le hasard qui, me donnant avec vous des torts
-
-apparens, vous épargne l'infamie d'un duel dont le seul motif eût été
-
-votre féroce amour d'une fausse gloire.--Corbleu! je suis bien impatient
-
-de savoir comment tu feras pour soutenir la hardiesse de tes discours.
-
-Plus je te regarde, et moins je puis me persuader que tu sois digne de
-
-ta renommée.--Allons donc au fait, Capitaine: ce sont les preuves que
-
-vous demandez, n'est-ce pas?--Assurément! Mais dis-moi: voudrois-tu par
-
-hasard pouvoir te vanter d'avoir défié le vicomte de Lignolle?--Pourquoi
-
-m'en vanterois-je? quel honneur m'en pourroit-il revenir? D'ailleurs,
-
-est-ce que j'ai jamais fait métier de défier personne?--C'est que j'ai
-
-juré, je t'en avertis, qu'en toute rencontre ce seroit moi qui
-
-proposerois le combat.--Je n'ai fait, moi, d'autres sermens que de ne le
-
-refuser jamais.--Eh bien! choisis les armes.--Toutes me sont
-
-égales.--L'épée donc! l'épée! j'aime à voir mon ennemi de près.--Je
-
-tâcherai de ne pas trop m'éloigner de vous, Capitaine.--C'est ce que
-
-nous verrons, mon petit monsieur. Le lieu?--M'est assez indifférent. La
-
-Porte-Maillot cependant, si vous voulez.--La Porte-Maillot, soit. Mais,
-
-cette fois, tu n'y trouveras pas le marquis de B...--Peut-être.--Le jour
-
-et l'heure?--Aujourd'hui, et tout de suite.--Voilà, s'écria-t-il en me
-
-frappant sur l'épaule, ce que tu as dit de mieux: partons.--Capitaine,
-
-vous avez votre voiture?--Non. Je vais toujours à pied.--Il faudra
-
-pourtant vous déterminer à prendre une place dans le carrosse du
-
-baron.--Pourquoi cela?--Parce que nous irons chercher un de vos
-
-amis.--Un de mes amis! corbleu!--Oui, de mon côté, j'emmène un
-
-témoin.--Un témoin! où est-il?--Le voilà.--Ton père?--Mon père.--Qu'il
-
-vienne, si bon lui semble; mais qu'il ne compte pas sur ma
-
-pitié.--Monsieur le vicomte, répondit le baron avec beaucoup de
-
-sang-froid, plus je vous écoute et plus je demeure persuadé que c'est
-
-vous qui ne méritez pas la mienne.--Capitaine, l'avez-vous entendu?--Eh
-
-bien? me répondit-il.--Eh bien! m'écriai-je en prenant à mon tour sa
-
-main que je serrai fortement, c'est l'arrêt de ta mort qu'il vient de
-
-prononcer! Partons.--Partons, répéta mon père; et je vois que nous
-
-serons bientôt revenus.»
-
-
-
-Nous commençâmes par aller chercher M. de Saint-Léon, collègue du
-
-capitaine, autre officier de marine, aussi traitable, aussi poli que son
-
-ami l'étoit peu. Cet honnête gentilhomme, en comblant mon père d'égards,
-
-en m'accablant de civilités sans nombre, désavouoit assez les
-
-invectives, les bravades et les juremens que M. de Lignolle ne cessoit
-
-de vomir. Plusieurs fois même il hasarda quelques paroles
-
-conciliatrices, mais on sent que toute médiation devenoit désormais
-
-inutile entre le vicomte et moi. Tous deux résolus à périr plutôt que de
-
-reculer, nous arrivâmes à la Porte-Maillot.
-
-
-
-Nous venions de mettre pied à terre; déjà mon adversaire avoit la main
-
-sur son épée, déjà la mienne étoit tirée. Tout à coup plusieurs
-
-cavaliers, qui depuis quelques secondes nous suivoient au grand galop,
-
-fondirent sur le capitaine et l'environnèrent en criant: _De la part du
-
-roi!_ L'un d'eux lui dit: «Monsieur le vicomte de Lignolle, le roi et
-
-nosseigneurs les maréchaux de France vous ordonnent de me rendre votre
-
-épée; et je dois, jusqu'à nouvel ordre, vous accompagner partout.» Le
-
-capitaine devient furieux; cependant il n'ose faire aucune résistance.
-
-«On ne te donne pas de gardes, à toi, me cria-t-il en se désarmant, on
-
-compte sur ta sagesse. Tu as au reste des amis très prudens; rends
-
-grâces à leur extrême vigilance, elle te fera vivre quelques jours de
-
-plus, mais seulement quelques jours. Comprends bien ce que je te dis.»
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-Je revins avec mon père; et, comme nous passions devant la porte de
-
-Rosambert, alors seulement je me rappelai que ce jour même étoit pour
-
-mon heureux ami le jour du lendemain des noces et que je devois déjeuner
-
-avec la nouvelle comtesse. Je quittai le baron; je me fis annoncer chez
-
-monsieur le comte. Il vint me recevoir dans son salon. «Rosambert,
-
-j'accours vous féliciter et je me rends à votre invitation.--Pardon, me
-
-répondit-il, vous ne déjeunerez qu'avec moi. La comtesse est fatiguée,
-
-elle repose.--J'entends. Vous êtes content de votre nuit.--Oui,... oui,
-
-content.--Mon ami, ce rire est forcé, votre gaieté ne me semble pas
-
-naturelle. Qui peut troubler...?--Un méchant tour... qui me vient de
-
-votre marquise... Je le parierois maintenant!--Quoi donc?--Je reçois à
-
-l'instant l'ordre de rejoindre.--De rejoindre! et moi aussi.--Comment?
-
-et vous aussi!--Mon ami, je suis capitaine de dragons.--Capitaine! Ah!
-
-recevez mon compliment. Embrassons-nous. Votre régiment n'en aura pas de
-
-plus jeune, de plus brave et de plus joli. Voilà donc qu'enfin la
-
-marquise se décide à faire quelque chose pour vous! Ne vous l'ai-je pas
-
-dit depuis longtemps, qu'avec du mérite on ne s'avançoit encore que par
-
-les femmes?--Je vous admire. Qui vous dit que c'est Mme de
-
-B...?--J'avoue qu'il seroit plus plaisant que ce fût son mari»,
-
-s'écria-t-il.
-
-
-
-Je ne répondis rien. Il m'avoit paru convenable de ne pas communiquer à
-
-M. de Belcour la lettre du marquis: jugez si j'étois tenté de la montrer
-
-à Rosambert!
-
-
-
-«D'abord capitaine dans un régiment de cavalerie, continuoit le comte,
-
-ce n'est pas mal débuter! Oh! vous irez loin, c'est Mme de B... qui vous
-
-porte. Cependant, comment se fait-il que la marquise ait eu le courage
-
-de se sacrifier elle-même à votre avancement, le courage de reléguer
-
-Faublas dans une garnison? Votre régiment, où est-il, Chevalier?--A
-
-Nancy.--A Nancy?... Attendez donc,... me tromperois-je? non, non. Ah! je
-
-ne m'étonne plus.--Quoi donc?--Le _quoi donc_ est excellent!--Vous
-
-ignorez peut-être ce que je veux dire?--Je ne m'en doute même pas, en
-
-vérité!--Faublas, voilà de ces mystères maladroits qui nuisent plus
-
-qu'ils ne servent. Comment voulez-vous que je ne sache pas cela?--Et
-
-quoi, cela?--Mais! que Mme de B... possède, tout près de la capitale de
-
-la Lorraine, une fort belle terre qu'il y a longtemps qu'elle n'a
-
-vue.--Ah! ah!--Elle y compte sans doute passer toute la belle saison;
-
-et, tant qu'il vous plaira, vous obtiendrez de votre colonel des petits
-
-congés de vingt-quatre heures. Ainsi la marquise, au comble de ses
-
-voeux, vous aura tout à son aise, et ne craindra plus la concurrence de
-
-personne. Elle a vraiment trouvé le meilleur moyen d'empêcher en même
-
-temps que vous ne puissiez chercher Sophie et secourir Mme de
-
-Lignolle.--M'empêcher de secourir mon Éléonore!--Assurément, car c'est
-
-tout à l'heure que vous avez ordre de rejoindre.--Seulement au 1er de
-
-mai.--Eh bien, dans quinze jours!--A cela je gagne une semaine entière,
-
-puisqu'il est vrai que mon père devoit m'emmener samedi prochain.--Le
-
-grand bénéfice! eh! quel changement une semaine peut-elle
-
-apporter?...--Que sais-je? il arrive tant de choses en moins de
-
-temps!--Faublas, voilà ce qui s'appelle s'étourdir sur sa
-
-situation.--Taisez-vous, mon ami, taisez-vous! ne m'ôtez pas l'illusion
-
-qui me soutient!--Mme de Lignolle, quand vous l'aurez abandonnée huit
-
-jours plus tard, sera-t-elle donc moins malheureuse?--Rosambert!
-
-Rosambert! est-ce quand je touche au fond de l'abîme qu'il faut me le
-
-montrer?--Sera-t-elle moins exposée à la vengeance de ses
-
-ennemis?--Cruel!--Aux brutales fureurs du capitaine?--Il est venu ce
-
-matin. Nous étions sur le point de nous battre, lorsqu'un garde de la
-
-connétablie nous est tout à coup arrivé.--Un garde! pour lui? vous n'en
-
-avez pas, vous?--Non.--Je le crois! cela vous auroit gêné dans vos
-
-courses: il ne vous auroit plus été possible d'aller _incognito_ visiter
-
-la marquise.--La marquise! à vous entendre, Rosambert, on croiroit que
-
-rien dans le monde entier ne se fait que par elle.--Mon ami, c'est que
-
-le lion, qui, pendant quelques semaines, sembloit profondément endormi,
-
-vient de se réveiller. C'est que je vois Mme de B... maintenant tout
-
-remuer autour d'elle: il y a huit jours, de mauvais bruits sur Mlle de
-
-Brumont commencent à courir...--Mon Dieu!--A peu près dans le même temps
-
-une lettre fatale est adressée au capitaine...--Est-il possible?--Hier,
-
-j'apprends de bonne part la rupture de M. de Belcour et de la baronne;
-
-aujourd'hui le brevet vous arrive; et moi, par contre-coup, je suis
-
-obligé de partir, et je n'ai pas, comme vous, quinze jours de grâce! il
-
-faut que je sois au régiment le 21 de ce mois, il faut que je vous fasse
-
-mes adieux après-demain, vendredi! Mais, en cela, quel est son but? car
-
-elle ne fait rien sans dessein, l'artificieuse personne... S'il ne m'est
-
-pas permis de tout deviner, je conçois du moins que, prête à frapper les
-
-grands coups, mais sachant notre réconciliation, et ne pouvant se
-
-dissimuler que l'homme du monde qui la connoît le mieux doit être le
-
-plus disposé à vous servir contre elle de sa bourse, de ses conseils, et
-
-même de son bras, s'il le falloit absolument, la marquise croit devoir,
-
-le plus tôt possible, écarter celui de ses ennemis qu'elle regarde comme
-
-le plus dangereux, parce qu'il est de vos amis le meilleur. Au reste,
-
-elle est femme dans toute la force du terme, votre Mme de B...! Après
-
-avoir battu les gens, elle leur garde rancune, et, poursuivit-il en
-
-promenant sa main sur son front, tout récemment,... tout récemment,...
-
-avant la venue de cet ordre militaire qui m'exile,... j'ai cru
-
-m'apercevoir que le coup de pistolet dont elle a bien voulu me gratifier
-
-ne l'empêcheroit pas de me faire de temps en temps quelques petites
-
-malices d'un autre genre.--Comment?--Oui, je ne suis pas sorti de chez
-
-moi depuis hier au soir; eh bien! je parierois qu'hier au soir la
-
-marquise se sera très sincèrement réconciliée avec Mme de ***, cette
-
-comtesse éternellement officieuse!... qui a tant pressé mon heureux
-
-mariage.--D'honneur, mon ami, je ne comprends rien à ce que vous me
-
-dites.--Tant mieux... J'aime assez, quand je suis fort indiscret, à
-
-rester du moins fort obscur. Vous vous en allez, mon ami? Je ne fais pas
-
-d'effort pour vous retenir, car, je l'avoue, j'ai besoin d'être seul un
-
-moment.--Vous avez du chagrin?--Un peu.--Cet ordre de partir?--Cela, et
-
-autre chose.--Que je ne puis savoir?--Ou qui ne vaut pas la peine d'être
-
-su.--Mais encore?--Bon! une bagatelle!... rien,... moins que rien.
-
-Cependant on me l'a dit cent fois, et je ne l'ai jamais voulu croire: il
-
-est difficile que la plus belle humeur n'en soit pas un moment
-
-altérée... Que voulez-vous? c'est un petit nuage qu'il faut laisser
-
-passer.--Rosambert, vous parlez comme un oracle; je reviendrai quand
-
-vous serez intelligible. Adieu.--Adieu, Faublas.--Au moins vous voudrez
-
-bien présenter mes devoirs à la nouvelle mariée et l'assurer de mes
-
-regrets.--Oui,... oui,... ce soir vous la verrez,... je vous l'amènerai
-
-ce soir.--Étourdi! je m'en allois, sans vous avoir même demandé son
-
-nom.--De Mésanges, répondit-il.--De Mésanges! m'écriai-je.--Eh bien,
-
-qu'y a-t-il qui vous étonne?--Rien.--Il vous a frappé, ce
-
-nom?--Frappé!... c'est que j'ai connu dans ma province un frère de cette
-
-demoiselle.--Elle n'en a pas.--C'étoit donc un de ses cousins. Adieu,
-
-mon ami.--Non, non, Chevalier! écoutez donc: quand vous l'avez connu, ce
-
-cousin, avez-vous aussi connu la cousine par hasard?--Point du tout.
-
-Pourquoi?--Ah! pour... pour rien. Tenez, Faublas, ayez de l'indulgence,
-
-je suis aujourd'hui d'une bêtise amère.»
-
-
-
-Je me hâtai de sortir pour que Rosambert ne vît pas sur mon visage trop
-
-de gaieté succéder à trop d'étonnement.
-
-
-
-Mon père m'attendoit avec impatience. Comme j'entrois chez lui, je
-
-l'entendis qui disoit à ma chère Adélaïde: «Eh! malheureuse enfant, si
-
-cela étoit, me verrois-tu si tranquille? Accourez donc, me cria-t-il dès
-
-qu'il m'eut aperçu, votre soeur se désole. Elle prétend qu'il vous est
-
-arrivé quelque malheur et que je le lui cache.--Oh! mon frère,
-
-s'écria-t-elle, je serois morte si vous n'étiez pas revenu. Mais quand
-
-est-ce donc que vous ne vous battrez plus qu'à cause de Sophie?--A
-
-propos, interrompit le baron, je n'ai jamais songé à vous faire cette
-
-question que lorsque vous n'étiez pas là. Qu'est devenue, je vous prie,
-
-la lettre de M. Duportail?--Mon père, je l'avois gardée, je l'ai perdue
-
-à Montargis, le soir que je m'y suis trouvé mal. C'est sans doute Mme de
-
-Lignolle qui l'a trouvée, mais je n'ai pas osé lui en parler. Ce qui
-
-m'étonne, c'est qu'elle ne m'en ait jamais rien dit.»
-
-
-
-Le soir du même jour, Rosambert nous amena sa femme. D'un bout de
-
-l'appartement à l'autre, madame la comtesse, reconnoissant ma soeur,
-
-qu'elle n'avoit pourtant jamais vue, s'arrêta toute surprise. «Avancez
-
-donc, lui dit son mari. Qui vous retient à cette porte?--Dame! lui
-
-répondit-elle en regardant toujours ma soeur, c'est qu'il me semble que
-
-la voilà.--Qui?--Ah! dame! une demoiselle que je croyois ma bonne
-
-amie.--Vous connoissez mademoiselle?»
-
-
-
-Pendant ce court dialogue, je me demandois ce que j'avois à faire pour
-
-empêcher la jeune femme de se trahir tout à fait. M'éloigner un instant,
-
-c'est livrer ma soeur aux dangereuses questions, aux reproches
-
-embarrassans de la comtesse, à qui d'ailleurs je donnerois bientôt un
-
-nouveau sujet d'étonnement, puisque je ne pourrois me dispenser de
-
-reparoître bientôt au salon. Je devois donc, tout au contraire, me hâter
-
-de me faire remarquer de Mme de Rosambert, afin de lui rappeler ainsi
-
-les éclaircissemens nécessaires, les prudens avis que, la veille du
-
-mariage, Mme d'Armincour avoit très probablement donnés à l'innocente
-
-Mlle de Mésanges. Ce fut le parti que je pris. Je me jetai devant elle
-
-et la saluai respectueusement.
-
-
-
-La comtesse fit alors un cri, laissa tomber ses bras, perdit toute
-
-contenance, et, prête à se trouver mal, fut obligée de s'appuyer contre
-
-la porte. Cependant elle ne cessoit de promener ses regards tantôt sur
-
-ma soeur et tantôt sur moi; je voyois bien qu'elle étoit encore
-
-embarrassée de savoir qui de nous deux étoit sa bonne amie. «Voilà, dit
-
-Rosambert, une véritable reconnoissance! fort singulière, tout à fait
-
-théâtrale! mais il me semble que, dans cette scène, d'ailleurs très
-
-amusante, ce n'est pas moi qui joue le beau rôle.» De l'autre côté, mon
-
-père murmuroit tout bas: «Encore des quiproquos! encore une aventure
-
-galante! je le parierois.--Vous connoissez donc mademoiselle?» reprit le
-
-comte en montrant ma soeur à sa femme. Celle-ci, mal à propos s'avisant
-
-de vouloir être fine, répondit: «Ah! mon Dieu! non. D'abord, moi, je ne
-
-connois pas du tout Mlle de Brumont!--De Brumont! répéta Rosambert.
-
-Maudit soit donc l'infernal génie qui vous fait deviner son nom! Ainsi,
-
-continua-t-il en se frappant le front, plus de doute! aucune espèce de
-
-doute! je suis déjà ce qui s'appelle un mari, un vrai mari!... Je le
-
-suis! je l'étois même avant les noces. Le comment! je l'apprendrai
-
-peut-être quelque jour...» Mon père se pencha à l'oreille du comte pour
-
-lui recommander de la modération. «Songez que ma fille est là, lui
-
-dit-il.--Vous avez raison, Monsieur; et je suis, je l'avoue,
-
-inexcusable, moi, inexcusable de faire tant de bruit pour une bagatelle.
-
-Mais vraiment, de quelque manière qu'on y puisse être préparé, on ne
-
-reçoit pas le coup sans crier un peu... J'ai du courage, je ne vous
-
-demande qu'un instant pour me remettre. Tout à l'heure vous me verrez
-
-parfaitement tranquille... Néanmoins convenez que ce jeune homme peut se
-
-vanter d'avoir la plus maligne étoile,... assez bonne pour lui, mais si
-
-fatale à tout ce qui l'approche! Il semble qu'il soit écrit là-haut que
-
-pas un de ses amis, pas un ne l'échappera!...» Il ne put s'empêcher
-
-d'interroger encore la pauvre petite femme: «Madame, vous n'avez vu
-
-mademoiselle nulle part?--Nulle part. Oh! mon Dieu! non; pas même chez
-
-ma cousine de Lignolle.--Ah!... quelle fureur aussi de questionner
-
-quand... quand on est sûr... Fort bien, Madame la comtesse! fort bien!
-
-c'est assez, le chevalier lui-même me dira le reste.»
-
-
-
-A ces mots, le comte parut prendre son parti. Chacun s'étant assis, la
-
-conversation roula sur des objets indifférens. Cependant la nouvelle
-
-mariée, qui parloit peu, me regardoit beaucoup. Elle me regardoit d'un
-
-air qui sembloit annoncer que, si elle étoit encore un peu mécontente et
-
-étonnée de la manière dont j'avois entretenu ses erreurs en profitant de
-
-son ignorance, elle ne se sentoit pourtant pas disposée à garder
-
-éternellement avec moi sa surprise et son ressentiment. Rosambert,
-
-pendant ce temps-là, se faisoit une extrême violence pour dissimuler les
-
-inquiétudes que lui donnoit l'attention soutenue dont il voyoit sa femme
-
-m'honorer; et, comme enfin la comtesse se mit à rire, il lui demanda
-
-pourquoi. «Dame! je ris parce qu'il rit, lui.--Lui! lui! Madame, et
-
-pourquoi rit-il, lui?--Dame! il rit peut-être de ce que... Ah! mais
-
-c'est que je ne peux pas vous dire... Dame! je ne sais pas de quoi il
-
-rit.» En vain le comte voulut retenir un signe d'impatience, en vain il
-
-essaya d'étouffer un profond soupir; et, puisque Rosambert mettoit de
-
-l'amour-propre à ne pas laisser voir les petits chagrins que sa
-
-mésaventure lui causoit, je crois qu'il étoit temps qu'il s'en allât.
-
-«Adieu, me dit-il, et sans rancune. Demain, dans la soirée, vous
-
-trouvera-t-on chez vous?--Oui, mon ami.--Vous pouvez compter sur ma
-
-visite.--Y viendrai-je avec vous? lui demanda sa femme.--Quelle question
-
-me faites-vous là! répondit-il d'un air assez détaché: ce sera comme
-
-vous voudrez. Je vous observe néanmoins que les jeunes femmes ne vont
-
-pas ainsi chez les garçons, tous les jours surtout.»
-
-
-
-Cependant la comtesse alloit descendre, je lui présentai la main. «Ah!
-
-dame! je ne demande pas mieux! dit-elle en serrant la mienne. Mais c'est
-
-pourtant que je vous en veux beaucoup! Vous m'avez bien attrapée, au
-
-moins!--Chut, chut! s'écria Rosambert. Madame, ces choses-là ne se
-
-disent pas quand il y a du monde, surtout quand le mari est là.»
-
-
-
-Tous deux ils partirent. Le lendemain, à six heures du soir, le comte
-
-vint chez moi; mais il n'amenoit pas la comtesse. Au reste, il entra
-
-dans ma chambre en poussant de grands éclats de rire. «Tout cela est
-
-fort plaisant, s'écrioit-il, infiniment plaisant!--Quoi?--Ce que la
-
-comtesse m'a raconté.--Vous avez vu Mme de Lignolle?--Eh! non, ma femme.
-
-Elle m'a tout conté, vous dis-je, et devant elle j'ai gardé mon air
-
-sérieux à cause des bienséances. Maintenant que je suis chez vous,
-
-permettez-moi de ne me plus gêner, permettez-moi de rire. Vous êtes né
-
-pour les comiques aventures.--Rosambert, si vous voulez que je vous
-
-réponde, expliquez-vous.--Ah! cette fois, je suis clair; mais, si vous
-
-m'y forcez, je le serai davantage.--Comme il vous plaira.--Oui? Eh bien,
-
-écoutez: ma femme m'a dit qu'avant de devenir ma femme elle avoit été
-
-votre femme...--Cela n'est pas vrai.--Comment! c'est vous qui niez le
-
-fait? c'est vous...» Je l'interrompis vivement: «Monsieur le comte, un
-
-mot, je vous prie. Avant de me continuer vos insidieuses confidences,
-
-entendez-moi bien: toutes vos questions sur une matière aussi délicate
-
-seroient, de quelque manière que vous puissiez les risquer, seroient,
-
-dis-je, absolument inutiles: si le fait est faux, je ne suis pas assez
-
-cruellement fat pour en accuser votre femme; s'il est vrai, je ne suis
-
-pas assez sottement indiscret pour l'avouer à son mari.--Mais on ne vous
-
-prie ni d'avouer ni de désavouer; on demande seulement que vous
-
-écoutiez. Mme de Rosambert m'a raconté que vous aviez eu le bonheur de
-
-coucher avec la douairière d'Armincour; que cette nuit-là vous aviez
-
-quitté le lit de la marquise pour venir causer dans celui de Mlle de
-
-Mésanges, qui bientôt avoit cessé d'être demoiselle, mais sans le
-
-savoir, puisque, après vous être comporté avec elle comme un très galant
-
-homme, vous l'aviez pourtant laissée persuadée que vous étiez une fille.
-
-Chevalier, convenez donc que, si la jeune personne m'a fait une
-
-histoire, elle en sait faire de jolies, et souffrez que j'en
-
-rie.--Rosambert, loin de m'y opposer, j'en vais rire avec vous.--J'ai
-
-pourtant, reprit-il d'un air un peu plus grave, une question à vous
-
-faire,... avec les ménagemens convenables. Supposons,... c'est une
-
-supposition, vous comprenez bien?... supposons que l'aventure vous
-
-fût arrivée, en auriez-vous fait la confidence à Mme de
-
-B...?--Jamais.--C'est ce que je pense. Qui pourroit donc le lui avoir
-
-dit? car mon mariage, il n'en faut plus douter, est un bienfait de la
-
-marquise; et, comme je vous le confiois hier matin, parce que les
-
-découvertes de la nuit précédente me l'avoient déjà fait pressentir,
-
-c'étoit uniquement pour Mme de B... qu'elle agissoit, cette obligeante
-
-comtesse de ***, qui me paroissoit toute dévouée. Au moment même où,
-
-tout à fait dupe de leur stratagème, je dotois d'un ample douaire[7] la
-
-virginité de Mlle de Mésanges, à qui certainement il ne falloit rien
-
-pour cela, les deux puissances belligérantes annonçoient publiquement
-
-que leur rupture avoit été simulée, et que c'étoit M. de Rosambert qui
-
-payoit les frais de la guerre. Au reste, je suis obligé de le
-
-reconnoître, la marquise est vraiment noble dans ses vengeances: quand
-
-elle m'a estropié de ce coup de pistolet, elle pouvoit en recevoir un;
-
-maintenant qu'elle me fait donner pour fille une demoiselle passablement
-
-femme, au moins elle a soin de dorer la pilule: elle y joint, pour me
-
-consoler, vingt mille écus de rente. Chevalier, quand vous verrez ma
-
-généreuse ennemie, remerciez-la de ma part, je vous en prie. Dites-lui
-
-que d'abord je n'ai pas été totalement insensible au petit malheur de me
-
-voir, par un sot hymen, rangé dans la foule; mais rendez-moi justice:
-
-ajoutez que ma foiblesse n'a duré qu'un moment; qu'à présent je prends
-
-fort bien la chose. Surtout, ne manquez pas d'assurer la marquise que,
-
-malgré ma propre infortune, je me sens disposé plus que jamais à me
-
-moquer des époux malheureux... Faublas, venez-vous avec moi?--Où cela?
-
-Je vous vois superbe! Comment! l'épée! l'habit de cérémonie! Faites-vous
-
-déjà des visites de noces?--Non, des visites d'adieu, puisqu'il faut que
-
-je parte demain.--Et vous demandez que je vous accompagne?--Je soupe au
-
-faubourg Saint-Honoré; nous mettrons pied à terre aux Champs-Élysées;
-
-nous ferons quelques tours de promenade, nous causerons.--J'y consens,
-
-pourvu que ce soit seulement de Mme de Lignolle.--Très volontiers. Me
-
-voici désormais un mari comme cent mille autres; mais n'importe, je suis
-
-toujours du parti des jeunes gens contre les époux... Faublas, voilà que
-
-j'y songe: n'allez pas vous mettre en tête que je vous emmène avec
-
-moi pour vous empêcher de courir où l'amour pourroit vous
-
-appeler.--Comment?--Oui, si vous aviez quelque conquête toute récente,
-
-un rendez-vous chez une jeune femme déjà fatiguée de son nouvel époux,
-
-ne vous gênez pas.--Rosambert, si vous pensiez réellement que cela fût
-
-possible, en parleriez-vous d'un ton si dégagé?--D'honneur, je le crois!
-
-L'adversité vient d'éprouver mes forces, je me sens capable de tout.
-
-
-
- [7] Les plus savans jurisconsultes définissent le douaire: _Pretium
-
- defloratæ virginitatis_. Je veux qu'il y ait aussi de l'érudition
-
- dans cet ouvrage, pour qu'on y trouve un peu de tout.
-
-
-
-«Ainsi, je crois qu'il ne reste à l'infortunée comtesse d'autre
-
-ressource que de se retirer dans sa famille et de plaider en séparation,
-
-si M. de Lignolle la tourmente.» Quand Rosambert me parloit de la sorte,
-
-il faisoit presque nuit, et nous nous trouvions aux Champs-Élysées, à
-
-peu près en face de la maison de M. de Beaujon. M. de B... sortoit de la
-
-maison voisine. Dès qu'il me vit, il vint à moi; il retourna sur ses pas
-
-dès qu'il vit Rosambert. Celui-ci me dit: «Il nous évite! allons à lui.
-
-Ne laissons pas échapper une si belle occasion de passer un moment
-
-agréable.» Ce fut en vain que je m'efforçai de retenir Rosambert: son
-
-malheureux sort l'entraînoit.
-
-
-
-«Monsieur le marquis, vous nous fuyez?--Il est vrai qu'au moins je ne
-
-vous cherche pas, lui répondit-il d'un ton fort sec.--En effet, beaucoup
-
-de gens m'ont assuré que vous me gardiez de vifs ressentimens. Je vous
-
-avoue que je suis très curieux et très impatient de savoir les
-
-raisons...--Croyez-vous que je me gênerai pour vous les dire?...
-
-Bonjour, Monsieur le chevalier, continua-t-il en me donnant la main.
-
-Hier vous avez dû recevoir de Versailles...--Oui, son brevet,
-
-interrompit Rosambert. Il l'a reçu.--Je l'ai reçu, Monsieur le marquis,
-
-et je suis bien sensible à cette preuve de votre...» Le comte, à mon
-
-tour, m'interrompit: «Faublas, c'est monsieur qui l'a demandé pour
-
-vous?--Oui, c'est moi. Qu'y a-t-il là qui doive vous faire rire?--Quoi!
-
-Monsieur! madame la marquise, de son côté, ne l'auroit pas un peu
-
-sollicité?--Pourquoi non? la marquise est une excellente femme, disposée
-
-à rendre service à tout le monde, à tout le monde, vous excepté!--J'en
-
-demanderai toujours la raison.--La raison?... Monsieur le comte, quand
-
-on se croit aimable au point de ne pas rencontrer de femme qui résiste,
-
-et qu'on en rencontre une sage, vertueuse, pleine d'amour pour son
-
-mari...--Pardon. J'en connois tant comme celle-là que je ne sais de
-
-laquelle vous me parlez.--De la mienne, Monsieur.--De la vôtre!... de la
-
-vôtre!--Oui. Quand on la rencontre, on échoue...--On échoue?... sans
-
-doute.--Alors il faut prendre patience.--Vous en parlez fort à votre
-
-aise, vous, Monsieur, qui n'échouez jamais.--Point de mauvaises
-
-plaisanteries, Monsieur le comte. Je n'ignore pas que vous avez été plus
-
-heureux que moi près d'une demoiselle...--D'une demoiselle? ah! oui,
-
-près de Mlle Duportail.--Duportail! ou point Duportail! vous avez beau
-
-ricaner! au moins pour me venger, moi, je n'ai pas fait de
-
-bassesse.--Ah! ménagez-moi. Au reste, expliquez-vous. Qu'appelez vous
-
-une bassesse?--Ce que vous avez fait à ma femme, Monsieur.--Eh bien!
-
-Monsieur, qu'est-ce que j'ai fait à votre femme? voyons si vous le
-
-savez.--Si je le sais! Le lendemain du jour que Mlle de Faublas avoit
-
-couché dans le lit de la marquise...--Mlle de Faublas! êtes-vous sûr?»
-
-
-
-Je m'approchai de Rosambert et lui dis tout bas: «Mon ami, prenez garde
-
-que votre gaieté ne devienne excessive, et du moins, j'ose vous en
-
-supplier, ne compromettez pas Mme de B...» Le marquis cependant
-
-continuoit: «Le lendemain, pour vous venger, vous avez amené chez ma
-
-femme le frère sous les habits de la soeur.--Voyez comme je suis malin!
-
-s'écria le comte en éclatant de rire; de quelle espièglerie je me suis
-
-avisé contre madame la marquise! Voilà pourtant de mes tours!
-
-voilà...--Je crois, interrompit avec beaucoup de véhémence M. de B...,
-
-qui s'animoit visiblement, je crois qu'il ose encore se moquer de moi!
-
-Monsieur le comte, non content de cette première perfidie...--Vraiment!
-
-quand je m'en mêle...--Vous avez encore eu la méchanceté
-
-noire...--Diantre! ceci devient sérieux!--Oh! très sérieux. Et rira bien
-
-qui rira le dernier, Monsieur de Rosambert, car je n'aime pas les airs
-
-persifleurs, je vous en préviens.--Ni moi les airs menaçans, Monsieur le
-
-marquis! Mais voyons... voyons d'abord _la méchanceté noire_.--Oui, la
-
-méchanceté noire de prendre occasion de la présence du jeune homme
-
-déguisé pour faire à ma femme, devant moi, la scène la plus impertinente
-
-et la plus affreuse.--Oh! je le reconnois maintenant: je suis un... un
-
-malheureux!... un vrai démon!... un roué!--Riez, riez, Monsieur! mais,
-
-puisque vous avez exigé cette explication, et qu'au lieu d'avouer vos
-
-torts vous comblez la mesure, apprenez ce que je pense de votre conduite
-
-envers la marquise: je la crois indigne d'un homme d'honneur, et tout à
-
-l'heure, ajouta-t-il en portant la main sur son épée, tout à l'heure
-
-vous allez m'en faire raison.--Vraiment, voici le plus drôle! et,
-
-quoique beaucoup de gens pussent s'en étonner, je vous avoue que je m'y
-
-attendois.
-
-
-
---Eh! Messieurs! m'écriai-je, que voulez-vous faire? Je ne puis souffrir
-
-ce combat, Monsieur le marquis,... et vous, Rosambert, vous qui détestez
-
-les querelles, est-il possible que dans vos gaietés...
-
-
-
---Toujours, crioit M. de B..., toujours j'ai vu dans sa physionomie
-
-qu'il étoit un mauvais plaisant...--Mauvais! vous me piquez!--Mais je
-
-n'aurois pas cru qu'il fût un si méchant homme!--A la bonne heure! voilà
-
-qui est plus noble!--Il faut que je lui donne une bonne leçon qui le
-
-corrige...--Il est fâché tout à fait! tout à fait fâché! Je ne vous
-
-reconnois plus, Monsieur le marquis! j'avois, moi, toujours vu sur votre
-
-figure,... excepté pourtant certaine matinée où vous vouliez, à la
-
-Porte-Maillot, tuer le chevalier et le baron! et le comte! et tout le
-
-monde!... excepté ce matin-là, j'avois toujours vu sur votre figure que
-
-vous étiez le plus doux, le meilleur des hommes.»
-
-
-
-A ces mots, prononcés du ton le plus moqueur, M. de B..., transporté de
-
-colère, mit l'épée à la main. Averti par je ne sais quel pressentiment
-
-funeste, je ne pus me défendre de quelque émotion à la vue de ce fer
-
-ennemi, de ce fer vengeur qui devoit, dans un instant, se rougir du sang
-
-de Rosambert, et bientôt, bientôt après, d'un sang plus précieux.
-
-
-
-Je me jetai sur Rosambert: «Monsieur le marquis, de grâce, calmez-vous!
-
-Monsieur le comte, vous ne vous battrez pas! Je ne souffrirai pas que
-
-vous vous battiez!--Laissez donc, Faublas, me répondit celui-ci; je suis
-
-assez fâché d'y être obligé, mais c'étoit la chose inévitable. Au moins
-
-ce ne sera pas un duel,... une rencontre seulement, une rencontre. Et
-
-j'aurai su de monsieur une infinité de choses très plaisantes.--Si tu ne
-
-te mets promptement en garde, cria M. de B... tout à fait hors de
-
-lui-même, je dis partout que tu es un lâche, et en attendant je te coupe
-
-la figure.--Je te coupe la figure!» répéta Rosambert. Il se mit à rire:
-
-«Ce seroit dommage! on ne verroit plus dans mes traits les méchans tours
-
-que je me permets de jouer à cette femme... _sage, vertueuse, pleine
-
-d'amour pour son mari_; n'est-il pas vrai, Monsieur le marquis?»
-
-
-
-Alors, pour se dégager de mes bras, Rosambert, toujours en riant, fit
-
-très lestement quelques pas en arrière, et du même temps il revint sur
-
-M. de B..., l'épée à la main.
-
-
-
-Ils se battirent vigoureusement; ils se battirent pendant quelques
-
-minutes. Ah! que de malheurs m'eût épargnés la défaite du marquis! Ce
-
-fut le comte qui succomba. «Le Ciel est donc juste! s'écria M. de B...
-
-Périssent ainsi tous ceux qui m'outragent! tous ceux qui portent une
-
-physionomie trompeuse! Je vais, le plus tôt possible, ajouta-t-il,
-
-envoyer ici les secours nécessaires; restez auprès de lui. Voyez
-
-pourtant ce que c'est qu'une figure! comme la sienne est déjà changée!»
-
-
-
-Il s'éloigna. Le comte, étendu par terre, me fit signe de me baisser
-
-pour l'entendre, et me dit d'une voix très foible: «Mon ami, je suis
-
-grièvement blessé; je ne crois pas que cette fois j'en revienne.
-
-Faublas, assurez au moins Mme de B... que je ne suis pas mort sans avoir
-
-éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,...
-
-cruels!... plus que vous ne pensiez... Faublas, il est trop vrai que...»
-
-Rosambert ne put achever, il perdit connoissance.
-
-
-
-Je tâchois, avec plusieurs personnes attirées par le bruit du combat, je
-
-tâchois d'arrêter le sang de mon malheureux ami, quand les chirurgiens
-
-arrivèrent. On se hâta de le transporter chez lui. Quel spectacle pour
-
-sa jeune femme! La plaie fut examinée; nous n'obtînmes des chirurgiens
-
-que cette réponse inquiétante: «On ne peut rien dire que le troisième
-
-appareil ne soit levé.»
-
-
-
-Je rentrai chez moi, l'imagination remplie de funestes images. «Mon
-
-père, il est mourant!--Qui?--M. de Rosambert. Le marquis vient de lui
-
-donner un affreux coup d'épée.--Le marquis! répondit le baron;
-
-puisse-t-il au moins n'en plus donner à personne!... Cet événement est
-
-triste,... et fatal, fatal! Il va ramener sur vous l'attention
-
-générale.--O mon frère! me dit Adélaïde en adoucissant par de tendres
-
-caresses sa réflexion cruellement juste, mon frère, je ne sais pas
-
-précisément quelle conduite vous tenez; mais je vois depuis quelque
-
-temps qu'il ne vous arrive que des malheurs.»
-
-
-
-Qu'elle fut longue pour moi la nuit qui vint succéder à cette fâcheuse
-
-soirée! quels songes terribles troublèrent mon pénible assoupissement!
-
-Aussitôt que je fermois les yeux, je ne voyois plus que des objets
-
-d'horreur. Des épées suspendues sur ma tête! mes habits teints de sang!
-
-le ciel en feu! je ne sais quel fleuve débordé roulant avec mille débris
-
-un cadavre! Partout la mort autour de moi! Je m'éveillois le coeur
-
-serré, le visage couvert de sueur. Et, pour écarter de si épouvantables
-
-images, je tâchois de porter toutes mes pensées sur le jour fortuné qui
-
-m'alloit luire, sur ce vendredi si impatiemment attendu, qui devoit
-
-m'offrir quelques doux momens dans la société du vicomte de Florville,
-
-et les plus vifs plaisirs dans les bras de mon Éléonore. Mais en vain je
-
-m'efforçois de guérir une imagination frappée des plus sinistres
-
-pressentimens; elle repoussoit toute idée consolante, mon âme étoit
-
-profondément triste. Hélas! il vint en effet trop tôt, ce vendredi qui
-
-sembloit ne me promettre que du bonheur! il vint en effet trop tôt, cet
-
-affreux jour, suivi d'un jour plus affreux!
-
-
-
-Dès le matin j'allai chez monsieur le comte, il avoit fort mal passé la
-
-nuit; j'y retournai l'après-dîner, on venoit de lever le premier
-
-appareil, et l'on n'osoit point encore assurer que la blessure ne seroit
-
-pas mortelle.
-
-
-
-A sept heures du soir, je quittai Rosambert pour courir à la rue du Bac.
-
-Je n'y vis point le vicomte de Florville; ce fut Mme de B... que j'y
-
-trouvai, Mme de B..., comme aux jours de Longchamps, dans tout l'éclat
-
-de sa parure. Qu'elle étoit belle!
-
-
-
-Emporté par le premier transport de mon admiration, j'allai tomber à ses
-
-genoux, et la marquise, paroissant m'y contempler avec moins d'orgueil
-
-que de plaisir, avec une plus douce ivresse que celle dont le seul
-
-amour-propre est la cause, la marquise ne se pressa pas de me relever.
-
-
-
-«Ma belle maman, n'est-ce pas bien imprudent à vous d'être venue dans ce
-
-costume si remarquable?--Valoit-il mieux ne pas venir? répondit-elle.
-
-J'arrive de Versailles dans mon wiski; le seul Després m'a ramenée: il
-
-faisoit nuit d'ailleurs, et je ne suis pas entrée par la rue du Bac.--Il
-
-y a donc une porte dérobée?--Oui, mon ami.
-
-
-
---Ma belle maman, permettez-moi de vous assurer de toute ma
-
-reconnoissance; les papiers que vous m'aviez promis...--Ont-ils produit
-
-l'effet que nous en attendions?...--Oui; mon père ne songe plus à
-
-voyager avec moi; cependant une chose encore m'inquiète, je vous
-
-l'avoue: c'est d'être obligé de quitter Paris si vite. Ne seroit-il pas
-
-possible de différer quelques jours?--Au contraire, s'écria-t-elle; je
-
-crains bien que vous ne receviez incessamment l'ordre de partir encore
-
-plus tôt. Il court un bruit de guerre; la plupart des officiers ont déjà
-
-rejoint; ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'avois obtenu pour vous
-
-ce retard d'une quinzaine.--Mon Dieu! comment ferai-je donc pour...»
-
-Elle m'interrompit vivement: «Vous ne me parlez pas du malheureux
-
-événement de la soirée d'hier?--Maman, vous semble-t-il en effet
-
-malheureux?--Pouvez-vous me le demander? Étoit-ce de la main de M. de
-
-B... que Rosambert devoit mourir? J'aurai donc impunément souffert
-
-l'outrage de ses calomnies et la flétrissure de ses embrassemens! il ne
-
-m'aura donc pas été permis de lui arracher devant vous, avec le
-
-tardif remords de son dernier crime, l'aveu de toutes ses
-
-impostures! La fortune encore une fois a trahi mon courage et mes
-
-espérances.--N'accusez pas la fortune. Votre courage fut récompensé par
-
-le succès du combat de Compiègne, et dans la rencontre d'hier toutes vos
-
-espérances ont été remplies.--Remplies!--Apprenez ce que m'a dit le
-
-comte prêt à s'évanouir: _Faublas, assurez au moins Mme de B... que je
-
-ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels
-
-procédés pour elle,... cruels! plus que vous ne pensiez;... il est trop
-
-vrai que..._--Que...?--Ma belle maman, monsieur le comte n'a pas eu la
-
-force d'achever.--Il n'a pas eu la force d'achever! Vous cependant,
-
-Faublas, comment avez-vous interprété cette involontaire réticence?--Le
-
-sens ne m'en paroît pas équivoque.--Eh bien?--J'ai compris qu'il vouloit
-
-m'avouer que jamais il n'avoit possédé... votre personne,... votre
-
-personne, avec votre amour, j'entends.--Avouer! s'écria-t-elle en
-
-prenant mes mains dans les siennes: vous croyez donc que c'est hier
-
-qu'il vous a dit la vérité?--Je vous assure, maman, qu'il me seroit
-
-cruel de n'en être pas persuadé.» Elle porta ma main sur son coeur:
-
-«Vous le croyez!... Faublas! mon ami!... sentez, sentez ces battemens...
-
-Voilà depuis six mois le seul moment de joie qui m'ait été donné...
-
-Laissez, mon cher ami, laissez couler mes larmes. Depuis si longtemps
-
-celles que je verse ont tant d'amertume! Je trouve à celles-ci tant de
-
-douceur! Laissez, laissez couler mes larmes! Elles me soulagent d'un
-
-fardeau qui commençoit à m'accabler... Ah! pourtant, Faublas, quelle
-
-félicité plus grande, si j'avois pu moi-même dans le sang de mon ennemi
-
-laver mes injures, mériter ainsi d'obtenir à tes propres yeux ma
-
-réhabilitation complète!... Que dis-je? ajouta-t-elle en posant sur mes
-
-lèvres ses lèvres brûlantes: qu'importe ma vengeance? Ne suis-je pas
-
-désormais pleinement justifiée? Ne me dois-tu pas toute ton estime, et
-
-même une tendresse égale...» Enivré de ses caresses, je lui prodiguois
-
-les miennes. «Eh bien! soit! s'écria-t-elle en s'y livrant tout entière;
-
-qu'enfin l'amour, l'invincible amour l'emporte! Depuis deux mois
-
-j'oppose toute la résistance dont une mortelle est capable. Il m'a vingt
-
-fois arraché mon secret! qu'il triomphe aussi de mes résolutions! qu'il
-
-me rende avec l'amant idolâtré quelques momens d'un suprême bonheur,
-
-fallût-il les acheter encore de plusieurs siècles de tourmens! dussé-je
-
-entendre un ingrat, jusque dans mes bras, appeler Sophie et regretter
-
-Mme de Lignolle! dussé-je enfin quelque jour payer de ma vie...»
-
-
-
-Elle n'en dit pas davantage, je venois de la porter sur un lit de
-
-délices, où nos âmes se confondoient. Quelle imprévue catastrophe alloit
-
-nous tirer de notre ravissante extase, pour faire succéder aux
-
-gémissemens de l'amour les cris de la rage et de la douleur!
-
-
-
-La porte de la chambre où nous étions ayant été brusquement ouverte:
-
-«Maintenant le croyez-vous?» dit Mme de Fonrose à M. de B...
-
-
-
-Celui-ci, ne pouvant plus douter de son malheur, devint furieux. Il se
-
-précipita, l'épée à la main, sur un homme sans armes, et qui, d'ailleurs
-
-surpris dans le plus grand désordre, étoit absolument hors de défense.
-
-La marquise, trop prompte, ma trop généreuse amante, se jeta devant le
-
-glaive menaçant; le marquis frappa... Grands dieux! Mme de B...
-
-cependant résista d'abord à la violence du coup, et dans l'instant même,
-
-ayant tiré de sa poche deux pistolets chargés, elle étendit la baronne à
-
-ses pieds; elle dit à son mari: «Vous venez d'attenter à ma vie, je suis
-
-maîtresse de la vôtre: je ne prétends pas venger ma mort, qui sans doute
-
-est prochaine; mais, ajouta-t-elle en s'appuyant sur moi, je vous
-
-déclare que je suis contre tous déterminée à le sauver.»
-
-
-
-Quoique je fisse de grands efforts pour la retenir, elle tomba sur ses
-
-genoux, s'appuya sur sa main droite et me présenta le pistolet qu'elle
-
-tenoit encore de la gauche: «Tenez, Faublas!... Et vous, Monsieur de
-
-B..., si vous faites un pas vers lui, qu'il vous... arrête.» A peine
-
-avoit-elle dit qu'elle se renversa dans mes bras, où elle perdit
-
-connoissance.
-
-
-
-Le marquis ne songeoit plus à menacer ma vie; déjà sa fatale épée lui
-
-étoit échappée des mains. «Malheureux! s'écrioit-il avec tous les signes
-
-du plus grand désespoir: qu'ai-je fait? où fuir? où me dérober à
-
-moi-même?... Ne l'abandonnez pas, vous autres; prodiguez-lui tous vos
-
-secours. Mon Dieu, comment sortir d'ici?»
-
-
-
-Il étoit si troublé qu'il eut en effet beaucoup de peine à trouver la
-
-porte.
-
-
-
-Cependant Mme de Fonrose, dont la mâchoire inférieure étoit toute
-
-fracassée, poussoit d'horribles cris. Il accourut une foule de gens que
-
-je ne connoissois pas, que je voyois à peine. Plusieurs chirurgiens
-
-arrivèrent. La baronne fut aussitôt reportée chez elle; mais, pour
-
-l'infortunée marquise, on n'osa pas risquer le transport. Nous la prîmes
-
-à quatre. Nous la portâmes mourante sur ce même lit où quelques minutes
-
-auparavant... O dieux! dieux vengeurs! si c'est une justice, elle est
-
-bien cruelle!
-
-
-
-La profonde blessure étoit au sein gauche, près du coeur. Mme de B... ne
-
-passeroit peut-être pas la nuit. On lui mit le premier appareil; alors
-
-elle revint de son long évanouissement. «Faublas, dit-elle, où est
-
-Faublas?--Me voilà. Me voilà désespéré...--Madame, s'écria le premier
-
-chirurgien, ne parlez pas.--Dussé-je tout à l'heure mourir,
-
-répliqua-t-elle, il faut que je lui parle»; et d'une voix éteinte elle
-
-balbutia ces mots entrecoupés: «Mon ami, vous reviendrez; vous ne
-
-laisserez pas des gens indifférens me fermer les yeux; vous recevrez mes
-
-derniers aveux et mon dernier soupir. Mais quittez-moi pour quelques
-
-minutes, courez; la lettre de cachet va sans doute arriver de
-
-Versailles: courez, sauvez l'infortunée comtesse, s'il en est temps
-
-encore.»
-
-
-
-Aussitôt je m'élance; je ne marche pas, je vole dans les rues. Mon
-
-Éléonore, ils l'enfermeroient! il faudra d'abord qu'ils m'arrachent la
-
-vie! Mais, si déjà l'ordre barbare est exécuté; s'il est exécuté, c'en
-
-est fait, plus de ressource, plus d'espoir! La comtesse, également
-
-impatiente et sensible, ne pourra pas, seulement huit jours, supporter
-
-l'esclavage et l'absence, la mère et l'enfant périront!... et moi
-
-malheureux! je serois donc obligé de leur survivre? Moi! qui pourroit
-
-m'empêcher de les suivre au tombeau?»
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-Plein de ces idées si tristes, j'arrive à l'hôtel de Mme de Lignolle.
-
-Sans m'arrêter devant la loge du suisse, je crie: «La Fleur!» En un
-
-instant je passe, je traverse la cour, je me précipite sur l'escalier
-
-dérobé, je frappe à la petite porte de Mlle de Brumont. On accourt, on
-
-ouvre: quel bonheur! c'est la comtesse! Un cri de joie m'échappe, elle y
-
-répond par un cri de joie: «Déjà! mon ami.--Mon Éléonore, je
-
-tremblois qu'il ne fût trop tard. Viens.--Où cela?--Viens avec
-
-moi.--Comment?--Viens vite. Ta liberté est menacée.--Ma liberté! Je ne
-
-verrois plus mon amant!--Que cherches-tu?--Mes diamans.--Ils sont chez
-
-moi; tu ne les as pas remportés.--Ma tante.--Où est-elle?--Dans le
-
-salon.--Cours lui dire adieu... Mais non, Mme d'Armincour voudroit
-
-t'emmener avec elle, c'est avec moi qu'il faut venir. D'ailleurs, les
-
-frayeurs de la marquise pourroient nous découvrir, il vaut mieux qu'elle
-
-ignore pendant quelque temps ce que tu seras devenue. Mais viens vite,
-
-hâtons-nous, il n'y a pas un moment à perdre.»
-
-
-
-Nous descendons sans bruit. Favorisée par la nuit, la comtesse se glisse
-
-jusques auprès de la porte cochère. Alors, ayant pris la précaution
-
-d'enfoncer mon chapeau sur mes yeux, je frappe au carreau du suisse.
-
-«C'est moi qui viens de parler à La Fleur, tirez le cordon.» Le
-
-domestique, préoccupé de sa partie de cartes, obéit machinalement. Mme
-
-de Lignolle est dans la rue; je m'élance après elle. Mon Éléonore saisit
-
-mon bras et presse sa marche autant qu'il est possible. Nous n'osons
-
-dire un mot; tout ce qui passe autour de nous cause nos mortelles
-
-inquiétudes: ainsi, tourmentés de mille craintes, mais encore soutenus
-
-par le plus doux espoir, nous gagnons la place Vendôme.
-
-
-
-Ce fut par la porte du jardin que nous entrâmes à l'hôtel, et, comme
-
-nous nous jetâmes aussitôt dans le petit escalier, personne ne put nous
-
-apercevoir, excepté Jasmin.
-
-
-
-Mon domestique apporta des bougies. «Bon Dieu! dit Mme de Lignolle, j'ai
-
-du sang sur les mains!... Faublas, les vôtres en sont pleines!» Je ne
-
-puis retenir un cri d'horreur, et tout à coup fondant en larmes: «Ce
-
-sang, c'est le sang d'une amante! Dans quels momens tu viens unir tes
-
-destinées aux miennes! Éléonore, ma chère Éléonore, veille sur toi!
-
-prends garde! je suis environné des vengeances du Ciel. La mort, autour
-
-de moi, frappe ou menace les objets les plus chers à mon coeur. Veille
-
-sur toi! ce sang, c'est celui d'une amante!
-
-
-
---Quels discours, Faublas, et quel désespoir! vous me glacez
-
-d'effroi.--Mon amie, ce sang, c'est celui d'une amante. La
-
-marquise...--S'est poignardée!--Non. Son mari...--Ah! le
-
-cruel!--Mourante, elle a rassemblé ses forces pour m'avertir du péril
-
-auquel tu restois exposée...--Que je la remercie!--Et pour me supplier
-
-de revenir bientôt recevoir son dernier soupir.--Pauvre femme!... il y
-
-faut courir, mon ami; tiens, j'y vais avec toi.--Impossible! tant de
-
-gens qui te menacent! tant de monde auprès d'elle!--Eh bien donc, va
-
-seul, va consoler ses derniers momens... Mais ne restez pas longtemps
-
-chez elle... Faublas, tu lui diras que ma haine est éteinte,... que je
-
-suis profondément affligée de son infortune,... que je voudrois
-
-pouvoir...--Oui, mon Éléonore, je lui dirai que tu as un excellent
-
-coeur.--Mais revenez bien vite, ne me laissez pas ici.--Bien vite, le
-
-plus tôt possible. Jasmin, comme il se pourroit que mon père voulût
-
-monter chez moi, faites passer Mme de Lignolle au fond de l'appartement,
-
-dans le boudoir... Que M. de Belcour ne la découvre pas! que personne ne
-
-puisse l'entrevoir! Jasmin, je vous confie madame la comtesse, je vous
-
-la recommande, vous me répondez d'elle, et songez qu'il y va de ma vie.»
-
-
-
-Il n'y a qu'un pas de la place Vendôme à la rue du Bac; aussi je ne mis
-
-qu'un moment à retourner près de la marquise.
-
-
-
-Un homme et plusieurs femmes environnoient son lit. «Que tout le monde
-
-se retire», dit-elle en me voyant entrer. Le médecin lui représenta
-
-qu'elle ne devoit pas parler. «Un dernier entretien avec lui,
-
-répondit-elle, vous me gouvernerez ensuite comme il vous plaira. Qu'on
-
-nous laisse seuls.» Il voulut répliquer: un ordre absolu lui ferma la
-
-bouche.
-
-
-
-«Est-elle sauvée, mon ami?--Elle est chez moi.--Ne l'y gardez pas
-
-longtemps. Au reste, Després, chargé de mes instructions secrètes, vient
-
-de partir pour Versailles: tant qu'un souffle de vie me restera, ne
-
-craignez plus rien pour la comtesse.»
-
-
-
-Mme de B... garda quelque temps un morne silence, puis elle fixa sur moi
-
-ses regards pleins de larmes; et, m'ayant fait signe d'apporter ma main
-
-dans la sienne: «Eh bien! Faublas, me dit-elle, n'admirez-vous pas ma
-
-triste destinée? Autrefois, à ce village d'Hollris, vous m'avez vue sur
-
-un lit d'opprobre, aujourd'hui vous me voyez au lit de la mort; et le
-
-plus cruel revers, aujourd'hui comme autrefois, a renversé tous mes
-
-projets à l'instant marqué pour leur exécution. Maintenant aussi, comme
-
-alors, je veux vous dévoiler toute mon âme; et, quand vous m'aurez
-
-entendue, quand vous me connoîtrez tout entière, quand surtout vous
-
-aurez comparé mes passagers plaisirs et mes tourmens durables, mes
-
-premières foiblesses et mes derniers combats, mes bonnes résolutions et
-
-mes desseins condamnables, enfin mes erreurs et leur châtiment; quand
-
-vous aurez tout comparé, Faublas, vous oserez, je n'en doute pas,
-
-affirmer que votre amante, ayant vécu toujours plus malheureuse que
-
-coupable, est morte encore moins digne de blâme que de pitié.
-
-
-
-«Pourquoi rappellerois-je ici le bonheur des premiers temps de notre
-
-liaison? Il est vrai qu'alors ton amante eut quelques beaux jours; mais
-
-qu'ils furent promptement empoisonnés par de vives alarmes, promptement
-
-suivis de votre inconstance et de mon désastre complet! Ah! qui voudroit
-
-du même prix payer les mêmes jouissances? Qui? moi, Faublas; moi qui,
-
-prête à périr, me sens encore brûlée du feu dont je fus consumée sans
-
-cesse. Mais dans le monde entier je serois apparemment la seule. Va, je
-
-n'ai point oublié ton amour naissant pour Sophie, l'époque fatale de son
-
-enlèvement, le jour plus funeste où je vis mon amant avec ma rivale au
-
-pied des autels, et les horreurs de cette nuit où, par le plus lâche des
-
-attentats, ton perfide ami combla mon avilissement et commença mes
-
-véritables infortunes. Faublas, je te le jure à mon heure suprême, et
-
-j'en atteste le Dieu qui m'attend: Rosambert a mérité la mort.
-
-Rosambert, avant de me flétrir à tes propres yeux, m'avoit indignement
-
-calomniée. Il est vrai que, séduite par quelques-unes de ses qualités
-
-brillantes, je lui donnois plus d'attention qu'à tout autre, une
-
-préférence marquée sans doute. Il avoit pu concevoir de grandes
-
-espérances, j'ai lieu de croire que l'événement ne les eût jamais
-
-justifiées. Je n'entends pas ici, Faublas, te parler de mes principes,
-
-de ma pudeur, de ma sagesse, de toutes les vertus auxquelles on a
-
-prudemment condamné mon sexe; je n'en ai seulement pas avec toi conservé
-
-l'apparence! Que te dirai-je, mon ami? Placée par le hasard dans un rang
-
-élevé, j'avois encore reçu de la nature un esprit inquiet, une âme
-
-ardente; j'étois née peut-être pour les crimes de l'ambition: je te vis,
-
-tu m'entraînas, je me plongeai dans tous les égaremens de l'amour.
-
-
-
-«Oui, ce fut par un crime que Rosambert, à Luxembourg, renversa mes
-
-desseins. Mes desseins, je le sais, pouvoient paroître coupables; mais
-
-au moins n'étoient-ils pas de ceux dont se fût avisée une amante sans
-
-générosité, sans courage, une vulgaire amante modérément éprise d'un
-
-homme ordinaire. Rosambert les renversa tous. Il me sembla que désormais
-
-je ne pouvois remettre en vos bras une femme tombée dans le mépris
-
-d'elle-même; et dès lors, présumant trop de mes forces, ou plutôt
-
-ignorant encore l'irrésistible empire d'une passion, croyant maîtriser
-
-les grands intérêts du coeur comme je gouvernois de petits intérêts de
-
-cour, je jurai, vous l'entendîtes, je jurai de ne plus vivre que pour ma
-
-vengeance et votre avancement.
-
-
-
-«D'abord, il fallut vous tirer d'une prison d'État, où vous n'eussiez
-
-pas langui pendant quatre mois, si mes ennemis rassemblés n'eussent de
-
-mille manières contrarié mes démarches. Enfin, M. de ***, porté par mes
-
-efforts à la place éminente qu'il occupe aujourd'hui, M. de *** fut
-
-cependant assez ingrat pour mettre à votre délivrance une condition qui
-
-faillit la rendre impossible. Jugez si le sacrifice demandé me sembloit
-
-pénible! Il s'agissoit de vous rendre au monde, et je balançai plusieurs
-
-jours. Mon ami, je vous le répète, je ne prétends vous vanter ici ni ma
-
-vertu, ni la vertu des femmes: quelle différence pourtant entre les
-
-principes, les penchans, les passions des deux sexes! Et que tu es loin
-
-de l'amour que je te porte, toi surtout, Faublas, toi qui, pouvant te
-
-partager entre plusieurs amantes, trouves encore des charmes à la
-
-possession du premier objet que le hasard te livre! Ah! combien, au
-
-contraire, Mme de B..., déjà si malheureuse d'avoir été, pour sa
-
-justification complète, obligée d'avouer les droits d'un époux et de
-
-remplir avec lui de rigoureux devoirs, ressentit une plus mortelle
-
-douleur, le jour, le jour fatal qu'il lui fallut, pour te sauver,
-
-s'aller abandonner aux effrénés désirs d'un amant sans délicatesse, aux
-
-tendresses cruelles d'un homme indifférent! Oui, mon ami, oui, M. de ***
-
-m'a possédée. Ce n'étoit qu'à mon heure dernière que je devois te faire
-
-un aveu semblable, et néanmoins, parmi tant d'autres preuves de mon
-
-attachement sans bornes, regarde ce honteux dévouement comme la plus
-
-grande.
-
-
-
-«Tu devins libre, j'osai te revoir, je l'osai! ce fut ma première faute,
-
-elle prépara mes derniers égaremens et ma fin tragique.
-
-
-
-«Quatre mois d'absence m'avoient apparemment guérie d'un amour fatal: au
-
-moins je m'en flattois quand je vous appelai chez Mme de Montdésir; au
-
-moins, dans notre première entrevue, je me sentis bien moins
-
-qu'autrefois émue de ta présence: je te parlai de Justine sans dépit, de
-
-la comtesse sans beaucoup d'aigreur, de Sophie sans trouble, sans
-
-colère, sans aucun mouvement jaloux. Je t'annonçai, dans la sincérité de
-
-mon coeur, de louables résolutions que je croyois devoir être immuables.
-
-Enfin, je te quittai, m'applaudissant de n'avoir plus que de l'amitié
-
-pour toi... Insensée, comme je m'abusois! le feu mal éteint couvoit sous
-
-la cendre, une étincelle alloit s'échapper, qui recommenceroit
-
-l'incendie.
-
-
-
-«Souvenez-vous, souvenez-vous du jour que, prête à partir pour
-
-Compiègne, je vous fis mes adieux. Jusqu'alors, en préparant le
-
-châtiment de Rosambert, je n'avois éprouvé que le désir de la vengeance:
-
-vous me fîtes connoître la crainte de la mort. Cette idée soudaine qu'il
-
-étoit possible que bientôt nous fussions à jamais séparés me glaça
-
-d'épouvante. Tout à coup il me parut moins désirable d'accomplir ma
-
-vengeance contre un ennemi; mais aussi je me sentis plus impatiente
-
-d'obtenir ma réhabilitation aux yeux de mon amant. Cependant les
-
-terreurs nouvelles qui venoient de m'étonner, les irrésolutions
-
-momentanées qu'elles avoient produites, mes agitations encore violentes,
-
-le trouble de mes sens, le trouble de mon coeur, tout me dit assez qu'en
-
-attaquant les jours de Rosambert, je devois surtout songer à défendre
-
-les miens; que maintenant il s'agissoit moins de triompher que de ne pas
-
-mourir; qu'avant tout il falloit m'efforcer de vivre, de vivre afin de
-
-t'adorer.
-
-
-
-«Comment aurois-je pu m'aveugler encore sur mes véritables dispositions,
-
-puisque, même à Compiègne, dans le moment d'ivresse qui suivit ma
-
-victoire, mon secret m'échappa devant la comtesse et devant vous? Ce fut
-
-pourtant sans y réfléchir, ce fut par un instinct de jalousie
-
-renaissante, que, vous voyant sur le point de rejoindre ma plus
-
-dangereuse rivale, je vous conseillai de rentrer dans Paris avec Mme de
-
-Lignolle. Alors, sans me rendre un compte fidèle de mes sentimens, je
-
-démêlai seulement, à travers une foule d'idées contraires, que je
-
-m'étois étrangement trompée moi-même quand je vous avois promis de vous
-
-rendre Sophie et de vous voir tranquillement lui prodiguer vos
-
-tendresses. Je reconnus qu'une femme, pour avoir donné le courageux
-
-exemple d'une entière abnégation de soi-même, ne devoit pas se flatter
-
-d'atteindre à l'effort plus héroïque d'un absolu dévouement. Je reconnus
-
-que telle amante, capable de renoncer à son propre bonheur, pouvoit
-
-cependant n'avoir pas assez de force pour souffrir le bonheur d'une
-
-autre. Je le reconnus, je m'en indignai, j'en frémis; mais enfin, sans
-
-oser d'ailleurs former pour l'avenir aucun projet déterminé, je
-
-m'arrêtai du moins à celui de retarder présentement une réunion dont la
-
-seule idée faisoit mon secret désespoir.
-
-
-
-«Aussitôt Després fut envoyé de Compiègne à Fromonville pour avertir M.
-
-Duportail de votre prochaine arrivée, et pour multiplier les obstacles
-
-autour de vous, si la comtesse vous permettoit d'aller à la poursuite de
-
-votre épouse... Faublas, je vous vois pâlir et trembler!... O toi que
-
-j'ai trop aimé, ne va pas me haïr! ô toi, l'auteur de mes égaremens, ne
-
-leur refuse pas quelque indulgence! Trop heureuse, crois-moi, trop
-
-heureuse la femme sensible à qui le favorable amour n'ordonna que des
-
-démarches peu condamnables, qui n'eut jamais besoin de trahir un ingrat,
-
-ni de persécuter des rivales, hélas! et qu'un premier pas vers l'abîme
-
-n'entraîna point dans ses plus grandes profondeurs!
-
-
-
-«Si tu pouvois te faire une idée de ce que j'ai souffert à cette auberge
-
-de Montargis, à ce château du Gâtinois surtout, à ce fatal château de la
-
-comtesse! Inconcevable jeune homme, comment donc pouvez-vous allier tant
-
-d'inconstance et tant de sensibilité, tant de douceur et tant de
-
-barbarie! Votre Sophie ne vous étoit pas moins chère, et vous adoriez
-
-Mme de Lignolle! Oui, déjà, j'en fus témoin! déjà vous l'adoriez!
-
-L'ingrat! et, dans le délire de sa fièvre, il prononçoit aussi souvent
-
-que le mien le nom de son Éléonore. Le cruel! et, dans ses momens de
-
-raison, il me faisoit, à moi, la confidence de tout l'amour dont il
-
-brûloit pour elle! Ainsi ce n'étoit point assez de trembler pour les
-
-jours de mon amant, de le trouver dans une maison détestée, de voir une
-
-autre femme lui donner les soins qu'avec tant de plaisir je lui eusse
-
-seule prodigués, je devois encore de la bouche même d'un infidèle...!
-
-Mais écartons ces souvenirs terribles. Qui m'eût dit pourtant, qui m'eût
-
-dit qu'alors je ne mourrois pas de douleur, parce que j'étois réservée à
-
-beaucoup d'autres épreuves non moins insupportables, parce qu'il falloit
-
-que toutes les horreurs de ma destinée s'accomplissent?
-
-
-
-«Faublas, mon portefeuille est là. Cherchez-y cet écrit funeste qui
-
-précipita mes plus fatales résolutions. Reprenez la lettre de votre
-
-beau-père, reprenez-la. Je la sais tout entière et n'en ai plus besoin.
-
-Quelle lettre! grands dieux! comme j'y suis traitée! que de crimes on
-
-osoit me supposer, dont l'idée ne m'étoit seulement pas venue! quel
-
-avenir on m'annonçoit! quel épouvantable avenir que je n'avois pas
-
-encore mérité! Le profond sentiment d'une injustice irrite un esprit
-
-fier, et trop souvent le porte aux extrémités les plus inexcusables.
-
-J'en fis malheureusement l'expérience: _Mlle de Pontis partageant un
-
-amant banal et le mépris public avec la marquise de B...!_ Va,
-
-Duportail, tu la connois bien peu, cette marquise de B... que ta fureur
-
-accuse! Elle ne fut jamais passionnée ni généreuse à demi. Ce n'étoit
-
-point pour partager Faublas qu'elle courut le chercher à Luxembourg! Ce
-
-n'étoit point pour le disputer à Sophie qu'ensuite elle lui permit de
-
-l'aller rejoindre! Ta haine cependant est la récompense des sacrifices
-
-qu'elle a déjà faits, et, pour prix des pénibles combats qu'elle livre
-
-encore chaque jour, tu lui promets, avec le mépris public, d'inévitables
-
-malheurs. Va! je le savois que ta fille et toi vous me détestiez; que
-
-les hommes condamnoient sévèrement sur les apparences et ne revenoient
-
-pas de leurs jugemens; que la fortune, inflexible comme eux, ne
-
-révoquoit point ses arrêts, et qu'un grand revers étoit trop souvent le
-
-gage d'un revers plus grand. Je le savois. Mais toi-même assures que vos
-
-communes persécutions ne finiront point. Eh bien! ne pouvant m'en
-
-prémunir, je les justifierai. Duportail, je suis lasse de ne m'imposer
-
-que des privations sans dédommagement, je suis lasse de m'immoler pour
-
-des ingrats. Puisque je ne dois plus rien espérer, puisqu'il ne me reste
-
-plus rien à perdre, je veux du moins retirer quelque fruit de mon
-
-déshonneur qui fait ta joie: je veux que l'amour revienne abréger ma vie
-
-dont tu demandes la fin. Tu verras ce que la marquise environnée
-
-d'ennemis peut encore entreprendre! Tu verras si je suis femme à
-
-partager un amant!
-
-
-
-«Ainsi, Faublas, ainsi dans mon désespoir je jurai que Sophie ne vous
-
-seroit point rendue, et que Mme de Lignolle aussi connoîtroit à son tour
-
-les tourmens que depuis trop longtemps j'endurois.
-
-
-
-«Obligée de vous laisser entrer à Paris, je devois le plus tôt possible
-
-vous en éloigner, de peur qu'un hasard fatal à mes nouveaux desseins ne
-
-vous fît découvrir que votre beau-père étoit encore revenu chercher un
-
-asile dans la capitale...--Quoi! ma Sophie...--De grâce, s'écria Mme de
-
-B..., ne m'interrompez pas. L'ardente fièvre qui me soutient peut tout à
-
-coup s'éteindre, et je n'aurois plus la force de vous parler. Ne
-
-m'interrompez pas; tâchez surtout, tâchez de dissimuler votre cruelle
-
-joie: prenez pitié de l'état où je suis.
-
-
-
-«Écoutez, reprit-elle: M. Duportail fuyoit de Fromonville avec votre
-
-épouse et deux étrangères que je ne connois point. Després chargea l'un
-
-des miens de rester à Puy-la-Lande, afin de s'arranger de manière que
-
-vous n'y trouvassiez pas de chevaux; Després ne cessa pas de poursuivre
-
-votre beau-père. Celui-ci, laissant à quelque distance de Montargis les
-
-deux inconnues continuer la même route, mit pied à terre avec sa fille,
-
-et, s'étant jeté dans un chemin de traverse, il vint reprendre la poste
-
-à Dormans, et le chemin de Paris par Meaux. Ce fut à Bondy qu'on perdit
-
-ses traces. Votre beau-père est certainement dans la capitale; mais je
-
-ne sais comment il a trouvé l'impénétrable retraite où depuis plus d'un
-
-mois il échappe à toutes mes recherches.
-
-
-
-«Cependant il ne falloit qu'un hasard imprévu pour vous découvrir ce que
-
-je cherchois inutilement; je devois donc me hâter de vous donner un état
-
-qui vous forçât de quitter Paris et de vivre dans une province éloignée,
-
-où je me flattois de vous rendre bientôt votre exil agréable: je vous
-
-fis capitaine au régiment de ***.
-
-
-
-«Mme de Fonrose, malheureusement placée entre la comtesse et le baron,
-
-pouvoit doublement contrarier mes desseins; il ne me fut pas malaisé de
-
-commencer sa rupture avec Mme de Lignolle, et de déterminer M. de
-
-Belcour à quitter son indigne maîtresse.
-
-
-
-«Je nourrissois toujours de justes projets de vengeance contre mon plus
-
-cruel persécuteur. Je ne désespérois pas de l'obliger, sous quelques
-
-jours, à me combattre encore, et si, comme la première fois, je ne
-
-portois qu'un coup mal assuré, si Rosambert échappoit à la mort, au
-
-moins je pourrois peut-être lui arracher l'aveu de ses impostures,
-
-recouvrer ainsi toute votre estime, et reprendre à mes propres yeux
-
-quelque valeur. Cependant, comme votre ami ne pardonneroit sûrement pas
-
-à Mme de B... les excès dont il s'étoit rendu coupable envers elle, il
-
-me parut d'abord indispensable d'éloigner de vous ce conseiller perfide,
-
-et d'essayer de mettre fin aux plaisanteries dont il ne cessoit
-
-d'outrager l'hymen en général, et quelques époux en particulier; je lui
-
-fis donner Mlle de Mésanges et l'ordre de rejoindre son régiment.
-
-
-
-«Une ennemie infiniment redoutable me restoit encore: c'étoit cette Mme
-
-de Lignolle, que j'aurois beaucoup aimée, si vous ne me l'aviez pas
-
-donnée pour rivale. La Fleur, qui m'étoit vendu, le traître La Fleur me
-
-faisoit tous les jours des rapports dont mon inquiétude s'augmentoit
-
-sans cesse. Il devenoit pressant d'élever entre la comtesse et vous des
-
-obstacles à jamais insurmontables. Je fis venir le capitaine; il se hâta
-
-de solliciter à Versailles une lettre de cachet qu'on tenoit toute
-
-prête: Mme de Lignolle alloit être arrêtée.
-
-
-
-«Faublas, pourquoi cette agitation si vive? pourquoi cette pâleur
-
-soudaine? Vous m'accusez d'avoir été cruelle envers votre Éléonore!
-
-Attendez, mon ami; si vous me jugez précipitamment, vous me jugerez avec
-
-trop de rigueur. Demain, le capitaine recevoit l'ordre de retourner à
-
-Brest et de s'y rembarquer. La comtesse perdoit sa liberté pendant
-
-quelques jours seulement. On devoit bientôt lui donner pour prison la
-
-terre que sa tante possède en Franche-Comté. Rien, je vous le proteste,
-
-n'eût été négligé pour défendre cette malheureuse enfant du ressentiment
-
-de ses deux familles. Mais, après l'éclat de sa détention, vous n'auriez
-
-jamais pu la revoir, et je m'étois réservé d'ailleurs plusieurs moyens
-
-de vous en empêcher.
-
-
-
-«Enfin, vous partiez pour Nancy; c'étoit dans ses environs que nous
-
-allions nous rencontrer, c'étoit sous l'heureux ciel de la Lorraine que
-
-je devois retrouver mon amant et mes beaux jours. Que de vains projets!
-
-Ah! malheureuse! quand j'espérois te consacrer ma vie, la mort
-
-m'attendoit. L'épée fatale du marquis, après m'avoir enlevé ma victime,
-
-est venue jusque dans tes bras frapper la sienne. C'en est donc fait! Je
-
-vois ma tombe entr'ouverte, il y faut descendre à vingt-six ans.
-
-
-
-«Voilà pourtant où m'aura conduite une passion trop tard combattue!
-
-Puisse du moins mon exemple avertir la foule des infortunées menacées
-
-d'un destin pareil! Puisse-t-il, dans le grand nombre, en sauver
-
-quelques-unes! Qu'on leur apprenne à toutes mes premières foiblesses et
-
-mes premiers revers, mon inutile résistance, mes coupables desseins et
-
-ma fin déplorable. Qu'elles sachent que l'amour ne me donna pas un
-
-instant de félicité qui n'eût été précédé des plus vives inquiétudes,
-
-accompagné des plus grands dangers, suivi des plus irréparables
-
-malheurs. Qu'elles le sachent, et que, remplies d'un effroi salutaire,
-
-elles s'arrêtent, s'il est possible, sur le penchant du précipice où
-
-j'aurai péri.
-
-
-
-«Et, pour qu'elles puissent concevoir le suprême pouvoir de cet amour
-
-qui m'entraîna, toi, Faublas, que j'aurai peut-être étonné jusque dans
-
-mes derniers momens; toi, mon amant toujours idolâtré, dis-leur que ma
-
-réputation, mes richesses, mon rang, ma beauté, perdus sans retour, ne
-
-me coûtèrent pas un regret; mais que notre éternelle séparation fit mon
-
-désespoir. Dis-leur néanmoins que, prête à te quitter, je me suis
-
-estimée trop heureuse d'avoir pu sauver, aux dépens de mes jours, tes
-
-jours plus chers; trop heureuse d'avoir pu, du moins encore une fois,
-
-t'appartenir, et dans un dernier embrassement calmer un peu l'ardeur du
-
-feu dont j'étois consumée, de ce feu dévorant qui ne devoit s'éteindre
-
-qu'avec...»
-
-
-
-Elle n'acheva point, elle tomba dans une extrême foiblesse.
-
-
-
-Le médecin accourut à mes premiers cris: il me supplia de me retirer si
-
-je ne voulois pas, me répéta-t-il plusieurs fois, hâter l'instant fatal.
-
-
-
-A mon retour, Mme de Lignolle s'écria: «Vous avez été bien longtemps:
-
-est-elle morte?--Non, mon ami.--Non? tant pis.--Comment!--Sans doute: je
-
-n'y ai pas songé d'abord! Son mari l'a tuée, parce qu'il vous a surpris
-
-me faisant avec elle une infidélité.»
-
-
-
-J'eus beaucoup de peine à rassurer la comtesse. Enfin la pitié qu'elle
-
-devoit aux infortunes de Mme de B... rentra dans son coeur; et, la
-
-situation critique où elle se trouvoit elle-même sollicitant toute son
-
-attention, nous songeâmes aux moyens de prévenir les malheurs qui nous
-
-menaçoient. Une heureuse nuit nous fut encore permise, pendant laquelle
-
-mon Éléonore, en ne cessant de me prouver sa tendresse, ne cessa de
-
-m'entretenir de son enlèvement, qui devenoit indispensable. Nous
-
-convînmes que, dans la journée prochaine, je ferois tous les préparatifs
-
-nécessaires, et que la nuit suivante verroit notre fuite. Toujours
-
-pleine de confiance, Mme de Lignolle se croyoit déjà loin de sa patrie;
-
-et moi, le coeur navré d'un profond chagrin, l'esprit encore agité de
-
-mes irrésolutions secrètes, je n'envisageois qu'en tremblant le douteux
-
-avenir, je n'osois porter mes regards sur le présent, trop certain. O
-
-Madame de B..., je vous voyois sans cesse au lit de la mort! O mon père!
-
-ô ma soeur! ô ma Sophie! je faisois d'inutiles efforts pour écarter
-
-votre souvenir qui m'obsédoit.
-
-
-
-L'aurore enfin parut. Un affreux spectacle, un sinistre augure, devoient
-
-commencer le plus malheureux de mes jours. Quand j'entrai chez la
-
-marquise, elle avoit les yeux égarés, et, d'une voix très brève, elle
-
-disoit: «Oui, voilà mon tombeau. Mais cet autre, à qui le destinez-vous?
-
-Où est Faublas? s'écria-t-elle plusieurs fois en me regardant; où est
-
-Faublas? courez, avertissez-le que mes ennemis veulent l'assassiner, que
-
-le marquis et le capitaine... Le capitaine!... Il approche! il traîne...
-
-Ah! pauvre petite! Viens donc, Faublas! vite! Que fais-tu? Qui t'arrête?
-
-Viens donc la secourir!... Il n'est plus temps, c'en est fait!... Dieu!
-
-grand Dieu! c'étoit pour elle qu'ils creusoient cette tombe à côté de la
-
-mienne!»
-
-
-
-Mme de B..., violemment agitée, avoit trouvé la force de se mettre sur
-
-son séant; et, comme on accouroit pour l'obliger à prendre une autre
-
-situation, elle retomba. Je l'entendis encore murmurer quelques discours
-
-sans suite, qui redoublèrent mon épouvante et ma douleur.
-
-
-
-«Une fièvre terrible! me dit le médecin. Un délire continuel! c'est
-
-ainsi qu'elle a passé toute la nuit! Monsieur, je ne dois pas vous
-
-flatter: il est impossible qu'elle résiste longtemps.»
-
-
-
-Je m'en allai chez Rosambert: il commençoit à donner quelques
-
-espérances; cependant on n'osoit encore répondre de rien, et je ne pus
-
-obtenir la permission de lui parler.
-
-
-
-Il est donc vrai que tout me manque à la fois, qu'aucun appui ne m'est
-
-laissé dans un moment où j'aurois besoin du secours de tout le monde! Il
-
-est donc vrai que je vais abandonner mon père, et quitter peut-être pour
-
-jamais les lieux où je sais maintenant que Sophie respire. Il le faut,
-
-si je ne veux perdre ensemble mon Éléonore et mon enfant. Il le faut!
-
-malheureux!
-
-
-
-Je courus tout Paris pour me procurer la foule des choses nécessaires à
-
-l'enlèvement de Mme de Lignolle, et je ne sais quel pressentiment
-
-douloureux m'avertissoit qu'elle alloit faire un trop long voyage. En
-
-préparant tout pour notre commun départ, il me sembloit que j'étois
-
-tourmenté d'un rêve pénible qui devoit bientôt finir; mais une voix
-
-secrète me crioit que le réveil seroit affreux.
-
-
-
-Quand je revins à l'hôtel, je trouvai que Mme d'Armincour m'attendoit
-
-chez mon père; elle me demanda ce que j'avois fait de sa nièce. Éléonore
-
-et moi nous avions prévu la visite et les questions de la marquise, nous
-
-étions convenus de la réponse que j'aurois à lui faire: «Votre nièce,
-
-Madame, est partie sous la conduite d'un ami dont je connois le courage
-
-et la fidélité. C'est en Suisse qu'elle est allée chercher un asile;
-
-elle a préféré ce pays, parce qu'il n'est pas très éloigné de votre
-
-Franche-Comté.--Elle est sauvée! s'écria la marquise en m'embrassant:
-
-ah! que je vous dois de reconnoissance!... Elle est partie pour la
-
-Suisse? j'y cours après elle. Ma chère nièce!... Comment avez-vous fait
-
-pour l'arracher à ses ennemis? Personne ne vous a vu paroître à l'hôtel!
-
-personne ne l'en a vue sortir! et pourtant il n'y avoit pas un quart
-
-d'heure que je lui avois parlé chez elle, quand ils y sont venus pour
-
-l'arrêter... Elle est sauvée!... Mais quoi! mille dangers la menacent
-
-encore! En supposant qu'elle puisse échapper à ses persécuteurs, que
-
-va-t-elle devenir loin de sa patrie, loin de ses parens, et, faut-il le
-
-dire, loin de celui qu'elle aime avec idolâtrie! Ah! jeune homme, jeune
-
-homme, vous avez plongé mon enfant dans un abîme de malheurs!»
-
-
-
-A ces mots, Mme d'Armincour partit en pleurant.
-
-
-
-Je me hâtai d'aller au quatrième étage joindre Mme de Lignolle qui
-
-devoit toute la journée rester cachée dans la petite chambre de mon
-
-domestique. «Ma chère Éléonore, j'ai tout préparé; rien ne paroît plus
-
-devoir empêcher notre fuite: tiens-toi prête à minuit précis.--Tiens-toi
-
-prête! répéta-t-elle. En tout temps et partout, mais aujourd'hui surtout
-
-et dans cette chambre, qu'ai-je à faire autre chose que de t'attendre
-
-avec une impatience dont tu n'as pas d'idée? Tiens-toi prête! Faublas,
-
-pourquoi donc me parlez-vous sans songer à ce que vous dites? Pourquoi
-
-cet air toujours préoccupé? Pourquoi ce visage si triste lorsque
-
-l'heureux moment approche qui doit nous réunir pour ne nous plus
-
-séparer, lorsqu'il est certain que désormais nous pourrons vivre et
-
-mourir ensemble?--Mon amie, Mme d'Armincour vient de venir...--Je le
-
-sais, je l'ai vue de cette fenêtre.--Mme d'Armincour part tout à l'heure
-
-pour la Suisse: elle croit n'y arriver qu'après sa nièce; elle y sera
-
-quelques heures avant nous. Ta tante y sera! mon père et ma soeur n'y
-
-seront point!--Laisse une lettre pour M. de Belcour.--Sans doute! j'y
-
-pensois. Une lettre... Mais qu'est-ce qu'une lettre?... Mon Éléonore, il
-
-m'attend, le baron. Je ne puis me dispenser de paroître à table. J'en
-
-sortirai le plus tôt possible, et je remonterai pour essayer de dîner
-
-avec toi.--Oui. Va, Faublas, et reviens vite. Tant que je te vois je
-
-suis tranquille; je meurs d'inquiétude dès que tu n'es plus là.» Elle
-
-m'embrassa, je descendis.
-
-
-
-M. de Belcour me vit refuser toute espèce de nourriture; il m'entendit
-
-ne lui répondre que par monosyllabes; il retira mouillée de pleurs la
-
-main qu'il venoit de me présenter. «Tu n'as pas quitté ton père et ta
-
-soeur pour suivre ta maîtresse, me dit-il enfin, ton père et ta soeur
-
-t'en récompenseront. Ils te prodigueront dans ton infortune les
-
-consolations les plus tendres, et tes peines ainsi partagées ne
-
-t'accableront point. Mon fils, c'est de vous que j'ai su qu'avant-hier
-
-M. de Rosambert étoit tombé sous les coups de M. de B...; mais c'est la
-
-voix publique qui vient de m'apprendre que depuis, dans une autre
-
-rencontre, le marquis avoit exercé sur un ennemi plus cher une plus
-
-terrible vengeance. Mon fils, tôt ou tard, tous les objets de nos
-
-affections illégitimes doivent périr ou nous échapper malheureusement;
-
-mais ne pouvez-vous point espérer une félicité durable, vous à qui le
-
-Ciel, en attendant qu'il vous rende l'adorable épouse dont vous êtes
-
-idolâtré, laisse de bons parens qui vous chérissent?»
-
-
-
-Le baron parloit encore, lorsqu'on lui remit une lettre. «Dieu de bonté!
-
-s'écria-t-il après l'avoir lue, déjà vous prenez pitié de lui! Tiens,
-
-mon ami, lis, lis toi-même.
-
-
-
- _Enfin la marquise a reçu le châtiment de ses crimes, et l'infortunée
-
- comtesse est désormais perdue pour votre fils. Votre fils, je veux le
-
- croire, est maintenant plus malheureux qu'il ne fut jamais coupable,
-
- et les leçons de l'adversité doivent l'avoir corrigé pour toujours.
-
- Dites-lui que dans deux heures je lui ramène son épouse, et que, s'il
-
- est tout à fait digne de la retrouver, le jour où nos enfans auront
-
- été réunis sera constamment compté parmi mes plus beaux jours._
-
-
-
- LE COMTE LOVZINSKI.
-
-
-
-Mon premier mouvement fut un transport de joie: quel bonheur! quel
-
-inespéré bonheur! Mais un instant de réflexion me fit apercevoir les
-
-embarras et les dangers de ma nouvelle position. «Mon Dieu!
-
-mais...--Quoi donc, mon frère? Qu'avez-vous?--Rien, ma soeur.--D'où
-
-vient l'extrême agitation où je vous vois, mon fils? Qui peut
-
-troubler...?--Vous allez me le demander, Monsieur le baron! Mme de B...
-
-se meurt! mille périls environnent encore Mme de Lignolle! et vous
-
-m'allez demander ce qui trouble ma joie! Sans doute, j'adore mon épouse;
-
-mais dans quel moment elle m'est rendue! Vous ne savez que la moindre
-
-partie de mes inquiétudes! vous ne connoissez pas la moitié des chagrins
-
-qui pèsent sur mon coeur!... Tenez, mon père, j'ai besoin d'une entière
-
-tranquillité... Tenez, je vous le demande en grâce, et à vous aussi, ma
-
-chère Adélaïde, permettez que je m'abandonne librement à mes rêveries;
-
-laissez-moi seul, absolument seul, jusqu'à l'arrivée de ma Sophie.--Où
-
-courez-vous, mon ami?--Chez Jasmin,... pour l'appeler... Non,... dans ma
-
-chambre... Point du tout! je descends au jardin... Ne m'y suivez pas, je
-
-vous en conjure!»
-
-
-
-Sophie revient dans deux heures, et je pars cette nuit avec Mme de
-
-Lignolle! Je pars! lorsqu'enfin, dans les bras de mon épouse, l'amour me
-
-prépare le prix... Amant ingrat d'Éléonore, quel désir osé-je former
-
-pour Sophie!... Ah! de ces deux femmes si charmantes, je sais laquelle
-
-je préfère; mais qui me dira de laquelle je suis le plus aimé?
-
-
-
-Il faut pourtant aujourd'hui, pour assurer le bonheur de l'une, causer
-
-le désespoir de l'autre. Causer le désespoir de Sophie! que plutôt, cent
-
-fois, Mme de Lignolle périsse!
-
-
-
-Qu'elle périsse, mon Éléonore! Mon Éléonore et mon enfant! O le plus
-
-barbare des hommes, qu'as-tu dit?
-
-
-
-Si je n'enlève Mme de Lignolle, elle est perdue. Poursuivie par la
-
-famille de son mari, déshonorée dans sa propre famille, menacée d'une
-
-éternelle prison, elle n'a plus dans le monde que celui pour qui sa
-
-tendresse a tout sacrifié. C'est en moi qu'elle a mis ses espérances. Si
-
-je les trahis, la comtesse trouvera dans son coeur son plus cruel
-
-ennemi: comment se pourra-t-elle défendre contre ses persécuteurs?
-
-comment, surtout, échappera-t-elle à la violence de sa passion?
-
-
-
-Sophie jusqu'à présent a supporté l'absence, parce que notre séparation
-
-n'étoit pas mon crime; mais quand, le jour même de son arrivée, j'aurai
-
-pris la fuite avec une rivale, ma femme délaissée... Si j'abandonne
-
-Sophie, elle meurt de chagrin!
-
-
-
-Malheureux! qu'ai-je donc à faire? Rien, que de me dérober par une
-
-prompte mort à mes horribles perplexités. Rien, que de finir par un
-
-crime une vie déjà... Si je m'immole, aucune des deux ne me survit!
-
-
-
-Malheureux, subis ta destinée: elle t'impose la loi de vivre et de
-
-choisir, entre deux objets presque également chers et sacrés, une
-
-victime.
-
-
-
-Voilà donc le fruit de mes égaremens!... Des remords! grands dieux, et
-
-pourquoi? Vous m'avez donné le coeur le plus aimant et les sens les plus
-
-vifs, vous avez voulu que je rencontrasse à la fois plusieurs femmes
-
-exprès formées pour plaire aux yeux et charmer l'âme: je les ai toutes
-
-ensemble adorées,... adorées moins encore qu'elles ne le méritoient!
-
-Voilà tout: si jamais je fus coupable, la faute en est à vous. Si
-
-maintenant je suis trop cruellement puni, la faute en sera-t-elle
-
-imputée tout entière à cette autre infortunée que vous n'avez pu guérir
-
-de son funeste amour? O Madame de B..., que vous m'avez été fatale!
-
-
-
-Si je n'enlève mon Éléonore, elle est perdue. Ma Sophie, si je
-
-l'abandonne, meurt de chagrin. Quel homme, à ma place, après les plus
-
-violens combats, quel homme assez ferme, ou plutôt assez barbare,
-
-pourroit encore se déterminer? Si du moins quelqu'un daignoit m'aider
-
-d'un conseil secourable. Allons consulter mon père... Insensé!
-
-
-
-Quoi! n'y auroit-il pas quelque moyen de concilier...? «Monsieur,
-
-interrompit mon domestique que je n'avois pas vu s'approcher, madame,
-
-qui vous aperçoit de cette fenêtre, s'étonne que vous la laissiez seule
-
-dans ma chambre pour vous promener seul dans ce jardin.--Madame? je n'y
-
-suis pas, je ne veux voir personne. Personne. Plus de femmes
-
-surtout!--Mon cher maître, c'est madame la comtesse.--Oh! ce n'est donc
-
-pas Mme... Eh bien! que veut-elle, mon Éléonore?--Que vous ne
-
-l'abandonniez pas.--Dis-lui que c'est à quoi je songe.--Mais elle
-
-vous prie de remonter tout de suite.--A la bonne heure,...
-
-conduis-moi.--Conduis-moi! répéta-t-il; je croyois que vous saviez le
-
-chemin! O mon cher maître! que je suis fâché de l'état où je vous
-
-vois!--Ce ne sont encore que des roses! Que veux-tu, Jasmin! mon heure
-
-est venue!... Écoute, mon ami: bientôt tu entendras parler...--Plaît-il,
-
-Monsieur?--Quoi?--Achevez donc.--Je ne sais plus ce que je te
-
-disois.--_Bientôt tu entendras parler..._--Oui, du retour de ma femme.
-
-N'en dis rien à la comtesse.--Prenez garde. Voilà M. de Belcour et Mlle
-
-Adélaïde qui viennent.--Retourne à Mme de Lignolle; je te suis.»
-
-
-
-J'allai droit à mon père: «Oh! je vous en supplie, laissez-moi librement
-
-méditer et pleurer. Laissez-moi seul à ma douleur. Je ne sortirai pas de
-
-l'hôtel, soyez tranquille; et vous me reverrez dès que Sophie paroîtra.»
-
-
-
-Mon père et ma soeur étant sortis du jardin, je retombai dans mes
-
-cruelles rêveries. Jasmin vint m'en tirer une seconde fois.
-
-
-
-«Il faut donc que je vous envoie chercher, dit-elle.--Mon amie, crois-tu
-
-que ta tante soit déjà partie?--Pourquoi cette question?--Je pensois...
-
-que Mme d'Armincour auroit pu t'emmener.--M'emmener! avec toi?--Avec
-
-moi! peut-être n'auroit-elle pas voulu?--Eh bien?--Eh bien! j'aurois été
-
-vous rejoindre.--Quoi! nous ne serions pas partis ensemble?--Mon amie,
-
-si cela devenoit impossible?--Qui pourroit l'empêcher?--Vous-même: il
-
-n'y a pas une heure, vous me disiez...--Il n'y a pas une heure,
-
-j'ignorois... Eh! comment l'aurois-je pu deviner?--Quoi?--Rien, mon
-
-Éléonore, je parle sans réflexion... Nous quitterons Paris à minuit
-
-précis.»
-
-
-
-Je ne pus retenir mes larmes; et, comme elle me demandoit ce qui les
-
-faisoit couler, je lui répétai cette question vraiment cruelle:
-
-«Crois-tu que ta tante soit déjà partie?--Que m'importe ma tante!
-
-s'écria-t-elle; est-ce afin de m'en aller avec Mme d'Armincour que j'ai
-
-sacrifié ma fortune et ma réputation? Est-ce pour elle que je me suis
-
-exposée à toutes sortes de malheurs? Cependant, Monsieur, plus le moment
-
-décisif approche, et plus je vois que vos irrésolutions redoublent. Ce
-
-n'est pas seulement votre père qui les cause; ce n'est pas la mort de
-
-Mme de B... qui vous arrache des pleurs! Ingrat! vous frémissez de vous
-
-ensevelir dans une solitude où Sophie ne pourroit pénétrer!--Où Sophie
-
-ne pourroit pénétrer!--Monsieur, souvenez-vous que j'avois médité ma
-
-fuite avant qu'elle devînt nécessaire. Persuadez-vous bien que ce n'est
-
-pas le désespoir de ma situation présente qui m'oblige à chercher un
-
-asile dans l'étranger. Si donc, pour venir avec moi, vous n'avez d'autre
-
-motif que celui de me dérober au ressentiment de ma famille, vous pouvez
-
-rester. Je vous déclare que je me suis ménagé contre mes ennemis
-
-plusieurs ressources.--Plusieurs ressources!--Oui; mais ne me réduisez
-
-pas à les employer. Si déjà vous n'aimez plus la mère, prenez pitié de
-
-l'enfant. Ne me réduisez pas à les employer, reprit-elle en se
-
-précipitant à mes genoux. Je me suis trop longtemps flattée de l'espoir
-
-de te consacrer ma vie tout entière: il me seroit trop affreux de la
-
-terminer tout à l'heure en t'accusant de barbarie.»
-
-
-
-Ces derniers mots de Mme de Lignolle achevèrent de me troubler. Je ne
-
-saurois dire si les réponses que je lui fis devoient détruire ou
-
-fortifier ses inquiétudes; mais je me souviens qu'elle eut, dans tout le
-
-cours de cette longue après-dînée, l'air aussi triste, aussi préoccupé
-
-que moi. Plus la soirée s'avançoit, plus je sentois s'accroître ma
-
-douloureuse impatience et mes combats secrets; mon corps étoit, comme
-
-mon esprit, dans la plus violente agitation. J'allois et venois
-
-continuellement de l'appartement de mon père à la chambre de mon
-
-domestique, demandant l'heure à tous ceux que je rencontrois et ne
-
-cessant de regarder ma montre; tantôt trouvant le temps excessivement
-
-court, et tantôt l'accusant d'une extrême lenteur.
-
-
-
-Enfin, comme le jour tomboit, une voiture entra dans la cour de l'hôtel.
-
-«Pardon, mon Éléonore, c'est une visite qu'il faut que je reçoive; je
-
-suis à toi dans un instant.--Une visite!» s'écria-t-elle. Je n'en
-
-entendis pas davantage, je me précipitai dans le corridor. Jasmin y
-
-attendoit mes ordres: «Rentre vite, ne la laisse pas sortir de ta
-
-chambre.»
-
-
-
-Je descendis plus prompt que l'éclair, je trouvai dans le vestibule la
-
-plus belle des femmes, encore embellie depuis sept mois. Elle se jeta
-
-dans mes bras. «O mon bien-aimé! si cet heureux jour ne m'avoit été
-
-constamment promis, jamais, jamais je n'aurois pu résister aux tourmens
-
-de l'absence!» Mon beau-père m'embrassa. «Que ne m'a-t-il été permis de
-
-faire plus tôt son bonheur et le vôtre!» me dit-il. Adélaïde,
-
-transportée de joie, vint me disputer les caresses de sa bonne amie, et
-
-mon père, en pressant M. Duportail sur son sein, versa des larmes
-
-délicieuses.
-
-
-
-Tous ensemble nous montâmes dans l'appartement de M. de Belcour. Je ne
-
-vous peindrai pas les transports de Sophie, les transports de son amant,
-
-l'indicible satisfaction de ma soeur et de nos heureux pères. Vous
-
-saurez seulement qu'une heure entière s'écoula comme un instant. Hélas!
-
-vous saurez que pendant une heure entière l'infortunée Mme de Lignolle
-
-fut complètement oubliée.
-
-
-
-«Je ne me trompe pas! j'entends crier, dit le baron.--Crier, mon
-
-père!... Bon Dieu! Ah! c'est Jasmin qui s'amuse à contrefaire une voix
-
-de femme... Je vous quitte pour une minute.»
-
-
-
-Je trouvai la comtesse dans un accès de colère épouvantable: «Enfin,
-
-vous voilà. Monsieur! suis-je ici votre prisonnière?... Votre insolent
-
-valet m'ose retenir de force!» Tandis qu'elle me parloit ainsi, Jasmin,
-
-de son côté, me disoit: «Monsieur, elle vouloit se jeter dans la cour;
-
-voilà pourquoi j'ai barricadé cette fenêtre.--Vous avez eu tout le temps
-
-de recevoir votre visite, reprit Mme de Lignolle, j'espère que vous ne
-
-me quitterez plus?--On m'attend pour souper.--Il est trop tôt;
-
-d'ailleurs vous ne souperez point aujourd'hui. Quand partons-nous?--Mon
-
-amie, je te demande... un jour, seulement un jour.--Un jour! le
-
-perfide!»
-
-
-
-Elle s'élança vers la porte; je la retins.
-
-
-
-«Laissez-moi, s'écria-t-elle: je veux sortir.--Sortir pour te
-
-perdre!--Je veux descendre! je veux lui parler! je veux lui dire que
-
-c'est moi qui suis votre femme.--Comment!--Perfide!... je l'ai vue
-
-descendre de voiture. Je l'ai reconnue à sa taille, à sa chevelure. Je
-
-l'ai reconnue cette femme de Fromonville!... Ah! que je suis
-
-malheureuse! ah! qu'elle est belle!... Et le cruel me demande un
-
-jour!... Je resterai là,... dans un grenier de son hôtel!... je resterai
-
-dévorée d'ennuis, d'inquiétudes, de jalousie,... tandis qu'avec elle il
-
-occupera l'appartement où la nuit dernière... Ingrat!... Je resterai là,
-
-tandis que dans les bras d'une rivale... Un jour! pas seulement une
-
-heure! Écoute, Faublas, poursuivit-elle avec la plus grande véhémence,
-
-m'aimes-tu?--Plus que ma vie, je te le jure.--Sauve-moi donc. Je
-
-t'avertis qu'il n'y a pas un instant à perdre, qu'il ne te reste pas
-
-deux moyens de me conserver. Partons tout à l'heure.--Tout à
-
-l'heure!--Oui. La nuit est déjà noire: descendons, jetons-nous dans un
-
-fiacre, gagnons la prochaine barrière et la première auberge. C'est là
-
-que Jasmin nous amènera notre chaise de poste.--Mon Éléonore!...--Oui ou
-
-non?»
-
-
-
-Je voulus me jeter à ses genoux; elle m'échappa. «Mon Éléonore!--Oui ou
-
-non? répéta-t-elle.--Considère que pour le moment il est
-
-impossible...--Impossible! tiens, perfide! et souviens-toi que tu m'as
-
-donné la mort!»
-
-
-
-Elle tenoit cachée dans sa main droite de courts ciseaux dont elle se
-
-frappa. Quoique j'eusse arrêté son bras un peu tard, la violence du coup
-
-fut très diminuée. Cependant le sang coula bientôt avec abondance, et la
-
-comtesse s'évanouit. «Ciel! ô ciel! ceci manquoit à mon infortune! Va,
-
-Jasmin, va donc chercher le premier chirurgien. Cours! amène-le par la
-
-petite porte du jardin. Cours, mon ami! la plus chère moitié de moi-même
-
-est en danger.»
-
-
-
-En attendant qu'il revînt, je prodiguai mes secours à Mme de Lignolle.
-
-De quelle joie fut suivie ma crainte mortelle, quand je reconnus qu'en
-
-arrêtant le bras de la comtesse j'avois très heureusement détourné le
-
-coup; le double fer, au lieu de s'enfoncer dans la poitrine, avoit
-
-glissé sur la surface, où je ne voyois qu'une seule blessure. Néanmoins,
-
-je ne bandois la plaie qu'en mêlant mes pleurs au sang précieux qui
-
-s'échappoit encore.
-
-
-
-Je venois de finir, quand le baron lui-même cria: «Faublas, ne
-
-descendez-vous pas?--Tout à l'heure, mon père.»
-
-
-
-Le moyen d'abandonner mon Éléonore, qui n'avoit pas repris encore
-
-l'usage de ses sens! Je restai près d'elle et l'appelai cent fois
-
-inutilement.
-
-
-
-Enfin, pourtant, elle commençoit à donner quelques signes de vie,
-
-lorsque le baron, du ton de la plus grande impatience, vint crier une
-
-seconde fois: «Ne descendez-vous pas?--Un moment, mon père! un moment!»
-
-
-
-Jugez de mon effroi quand j'entendis M. de Belcour, au lieu de rentrer
-
-dans son appartement, monter à la chambre de Jasmin! «Depuis dîner,
-
-s'écrioit-il, que peut-il faire continuellement chez son domestique?» Je
-
-n'eus que le temps de m'emparer des fatals ciseaux, de tirer la porte et
-
-de me jeter au-devant du baron. Pour lui donner une excuse
-
-vraisemblable, je me hâtai de lui représenter que, malgré le retour de
-
-Sophie, j'avois quelquefois besoin d'être seul.
-
-
-
-Nous rentrâmes. «Il a pleuré!» s'écria ma femme. Elle me dit tout bas:
-
-«C'est le souvenir de Mme de B... qui vous coûte ces larmes? Je vous le
-
-pardonne, elle a fait une fin si malheureuse!... O mon bien-aimé! je
-
-m'efforcerai de vous rendre tout ce que vous avez perdu, et je vous
-
-aimerai tant... que désormais vous ne pourrez plus en aimer d'autres.»
-
-Mon père, M. Duportail et ma soeur se joignirent à Sophie pour me
-
-prodiguer leurs cruelles consolations: je voulus m'y dérober, je voulus
-
-sortir, tous ensemble me retinrent. On ne peut se figurer ce que je
-
-souffrois alors; leurs empressemens me désespéroient, les caresses mêmes
-
-de Sophie m'étoient insupportables. Un quart d'heure enfin s'étant
-
-écoulé dans les plus violens combats, l'inquiétude l'emporta sur toute
-
-espèce de considération: je m'élançai vers la porte en criant:
-
-«Laissez-moi! laissez-moi seul!»
-
-
-
-Je monte, je trouve dans le corridor du quatrième étage un chirurgien
-
-qui m'attendoit avec mon domestique. Je mets la clef dans la serrure, la
-
-porte s'ouvre d'elle-même. «Comment! je l'avois fermée!--Il est vrai,
-
-répond Jasmin, que la serrure ne tient à rien.» Nous entrons dans la
-
-chambre; Mme de Lignolle n'y étoit plus. Un coup de poignard m'eût fait
-
-moins de mal. «Bon Dieu! qu'est-elle devenue? où peut-elle être allée?»
-
-
-
-Je m'élance dehors, je rencontre au milieu de l'escalier ma soeur, ma
-
-femme, son père et le mien: je passe au milieu d'eux, je leur échappe.
-
-«Où court-il ainsi loin de moi? s'écrie Sophie.--La retrouver, la sauver
-
-ou périr avec elle!»
-
-
-
-«Oui, Monsieur, me répond le suisse, il y a peut-être dix minutes
-
-qu'elle est sortie; j'ai cru que c'étoit une femme que madame avoit
-
-amenée.
-
-
-
---Oui, Monsieur, me répond une bonne dame qui venoit de se mettre à
-
-l'abri sous une porte cochère de la place Vendôme, je viens de lui
-
-parler à cette pauvre enfant! elle avoit l'air terriblement agité. Elle
-
-n'a pas voulu prendre mon parapluie. «Non, non, m'a-t-elle dit, j'ai
-
-besoin d'eau, je brûle!» Je l'ai vue gagner les Tuileries par le passage
-
-des Feuillans: la pauvre petite sera bien mouillée.»
-
-
-
-Ce qui devoit en effet redoubler mes terreurs, c'est que personne n'eût
-
-osé courir les rues par l'affreux temps qu'il faisoit. La chaleur avoit
-
-été grande durant tout le jour, le vent du midi venoit de s'élever; il
-
-annonçoit d'épais nuages que plusieurs tonnerres déchiroient, et du sein
-
-desquels la grêle et la pluie se précipitoient par torrens. Mon âme
-
-étoit consternée: la fureur des élémens ne m'annonçoit-elle pas la
-
-vengeance des dieux?
-
-
-
-Je me jette dans le passage, je questionne les garçons de café de la
-
-terrasse des Feuillans: «Elle a pris le chemin du Pont-Tournant.» J'y
-
-cours, j'y trouve un invalide en faction: «Elle a fait deux fois le tour
-
-de ce bassin, puis elle a monté sur la grande terrasse.» J'y vole,
-
-j'arrive chez le suisse de la Porte-Royale: «Adressez-vous à la
-
-sentinelle du pont.»
-
-
-
-Dans ce moment,... je crois l'entendre encore, et la plume m'échappe des
-
-mains... Dans ce moment l'horloge des Théatins sonnoit neuf heures.
-
-
-
-«Sentinelle! une femme jeune, jolie, vêtue d'une robe blanche, la tête
-
-enveloppée d'un mouchoir?--Elle est là», me répond-il froidement. Le
-
-cruel étendoit le bras et me montroit la rivière. «Comment, là!--Sans
-
-doute! elle vient de s'y jeter: c'est elle qu'on cherche.--Malheureux!
-
-que ne l'as-tu retenue?» Et, sans attendre la réponse du barbare, je me
-
-précipite après l'infortunée.
-
-
-
-D'abord je résiste à peine à l'onde furieuse qui s'entr'ouvre, mugit et
-
-m'emporte. Enfin j'ai rassemblé mes forces; et, dans les flots qui me
-
-pressent, je cherche au hasard ce que ces bateliers cherchent aussi.
-
-Tout à coup la foudre éclate, tombe et frappe les eaux. A la funèbre
-
-clarté qu'elle a répandue sur le gouffre, j'ai distingué je ne sais quoi
-
-qui ne s'est montré que pour disparoître. Aussitôt je plonge, je saisis
-
-par les cheveux, et je ramène au rivage... Quel objet je ramène! quel
-
-objet d'une éternelle pitié! Voilà donc mon amante!... Je détourne les
-
-yeux, je tombe auprès d'elle, trop heureux de perdre, avec le sentiment
-
-de mon existence, celui de mes maux.
-
-
-
-Les cruels viennent de me rappeler à la vie, ils me demandent où l'on
-
-doit porter cette femme; ils me demandent sa demeure et son nom. «Que
-
-vous importe?» On me répond qu'il faut l'examiner; qu'il est peut-être
-
-encore possible de la sauver.--La sauver! toute ma fortune ne suffiroit
-
-pas à payer un aussi grand service! Vite, place Vendôme... Mais non.
-
-Quel spectacle pour...! Rue du Bac. Il y a plus près rue du Bac.»
-
-
-
-Mme de Lignolle fut portée dans la chambre à coucher voisine de celle où
-
-Mme de B... respiroit encore. La marquise avoit même repris toute sa
-
-connoissance. Elle entendit gémir; elle reconnut ma voix. On vint de sa
-
-part me supplier de paroître au chevet de son lit. «Pourquoi ce grand
-
-bruit?» me demanda-t-elle d'une voix presque éteinte. J'allois répondre,
-
-lorsque je vis entrer le comte de Lignolle, suivi de deux inconnus. «Le
-
-voilà!» leur cria-t-il en me montrant; et l'un de ces messieurs, s'étant
-
-aussitôt approché, me dit: «Je vous arrête de la part du roi.»
-
-
-
-La marquise entendit ces mots; et, ranimée par l'excès de la douleur:
-
-«Est-il possible? s'écria-t-elle. Quoi! je n'ai pas encore les yeux
-
-fermés, et déjà mes ennemis triomphent! et déjà l'ingrat M. de ***
-
-m'oublie!... Ah! Faublas, ma perte aura donc entraîné la tienne!--Oui,
-
-barbare! lui répliquai-je dans l'accès d'un affreux désespoir; et le
-
-malheur dont tu me plains est le moindre de ceux que m'a causés ta
-
-passion fatale. Victime de ta rage, Mme de Lignolle est là qui se meurt!
-
-Que dis-je? elle est morte, peut-être! Ah! pourquoi moi-même ne suis-je
-
-pas mort le jour que je t'ai connue! ou, plutôt, pourquoi le juste Ciel
-
-ne t'a-t-il pas dès lors accablée de tout le poids...» Elle
-
-m'interrompit: «Impitoyables dieux, vous devez être satisfaits! votre
-
-plus cruelle vengeance est accomplie: je descends au tombeau chargée des
-
-malédictions de Faublas!»
-
-
-
-Elle retomba sur son lit, elle expira.
-
-
-
-Et, comme je repassois dans l'autre pièce, où les médecins entouroient
-
-Mme de Lignolle, l'un d'entre eux disoit: «Pourquoi la dépouiller devant
-
-tout le monde? pourquoi violer inutilement les bienséances? Il n'y a pas
-
-de ressources, elle est morte.»
-
-
-
-Ainsi presqu'en même temps frappé de plusieurs coups mortels, je perdis
-
-connoissance une seconde fois. Alors surtout, ce fut une grande
-
-inhumanité de me rappeler à la vie. Oui, ma Sophie, s'il falloit
-
-maintenant, sous peine d'être séparé de toi par un prompt trépas,
-
-retomber seulement pour une heure dans l'état où je restai plusieurs
-
-semaines, s'il le falloit, ô ma Sophie! juge de ce que j'ai souffert!
-
-j'aimerois mieux te quitter et mourir.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-LE BARON DE FAUBLAS
-
-
-
-AU COMTE LOVZINSKI.
-
-
-
-
-
-Le 3 mai 1785.
-
-
-
-Je suis enchanté, mon ami, que votre roi, juste dans sa clémence, vous
-
-ait rappelé dans votre patrie et veuille vous y rendre, avec sa
-
-protection, vos emplois et vos biens. Dans quel moment vous m'avez
-
-quitté cependant! Si votre fille et la mienne ne m'étoient restées, je
-
-succombois à mon chagrin.
-
-
-
-Je vous ai mandé qu'ils l'avoient retenu dix jours au château de
-
-Vincennes; qu'à ma prière, ils l'avoient transféré de là dans une maison
-
-de Picpus où l'on traite les insensés. Enfin ils ont pris tout à fait
-
-pitié du plus malheureux des pères: ils m'ont permis de reprendre mon
-
-fils et de le soigner chez moi. Je viens de l'aller chercher. En quel
-
-état je l'ai trouvé, grands dieux! Presque nu, chargé de chaînes, le
-
-corps meurtri, les mains déchirées, le visage sanglant, l'oeil furieux!
-
-et ce n'étoit pas des cris qu'il poussoit, c'étoit des hurlemens, des
-
-hurlemens épouvantables.
-
-
-
-[Illustration: FAUBLAS RECONNAÎT SOPHIE]
-
-
-
-Il n'a reconnu ni son père, ni mon Adélaïde, ni même votre Sophie! Sa
-
-démence est complète, elle est affreuse; il n'a devant les yeux que
-
-d'horribles images, il ne parle que d'assassins et de tombeau.
-
-
-
-Voilà donc le fruit de ma coupable foiblesse!
-
-
-
-D'un moment à l'autre, j'attends de Londres un médecin fameux pour les
-
-maladies de ce genre. On dit que personne ne guérira mon fils, si le
-
-docteur Willis ne le guérit pas. Qu'il arrive donc, qu'il me rende
-
-Faublas, et qu'il accepte tout ce que je possède!
-
-
-
-Mon fils, du moins, ne sera plus enchaîné. J'ai fait matelasser une
-
-chambre, où six hommes le garderont nuit et jour. Six hommes ne
-
-suffiront peut-être pas? Tout à l'heure je l'ai vu, dans un accès de
-
-rage, briser entre ses dents, comme un verre fragile, le plat d'argent
-
-qui contenoit son dîner. Je l'ai vu traîner aux quatre coins de sa
-
-chambre ses gardiens étonnés. Si cette horrible frénésie dure encore
-
-quelques jours, c'en est fait de mon fils et de moi.
-
-
-
-Avant-hier seulement, vos aimables soeurs sont revenues de Briare
-
-prendre dans mon hôtel un appartement à côté de celui de leur nièce.
-
-Leur nièce! que vous dirai-je de sa douleur? elle est égale à la mienne.
-
-
-
-Adieu, mon ami, finissez vos affaires et revenez vite.
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-4 mai 1785, à minuit.
-
-
-
-Willis est arrivé la nuit dernière; il a passé toute la matinée près de
-
-son malade avec les gardiens. A deux heures il m'est venu dire que mon
-
-fils alloit être saigné; mais qu'ensuite, pour lui faire subir sa
-
-première épreuve, il falloit absolument l'enchaîner. Le malheureux a
-
-donc été de nouveau mis aux fers, et, par un excès de précaution dont
-
-l'événement a prouvé toute la sagesse, Willis a voulu que les gardiens
-
-du malade restassent dans sa chambre, à quelque distance de lui. Tout se
-
-trouvant prêt à six heures du soir, Sophie la première est entrée.
-
-
-
-Il l'a regardée fixement pendant plusieurs minutes, sans proférer une
-
-parole; mais son visage devenoit par degrés plus tranquille, et son oeil
-
-de plus en plus s'adoucissoit. «Enfin, c'est vous! a-t-il dit, je vous
-
-revois! vous m'êtes rendue! ma trop généreuse amie, approchez-vous,
-
-approchez donc!»
-
-
-
-Sophie, transportée de joie, couroit à lui les bras ouverts.
-
-«Gardez-vous-en bien!» a crié le docteur; et mon fils aussitôt a répété:
-
-«Gardez-vous-en bien!... Oui, ma belle maman, gardez-vous-en bien. Le
-
-cruel marquis n'attend que ce moment pour vous frapper. Vous voilà
-
-cependant! quel bonheur! je vous croyois morte. _La profonde blessure
-
-étoit au sein gauche, près du coeur._»
-
-
-
-Alors Adélaïde, toute tremblante, est venue joindre sa bonne amie: elles
-
-se sont mutuellement soutenues.
-
-
-
-«Te voilà, petite? s'est-il écrié d'un ton fort doux. Tu viens me voir
-
-avec ta maîtresse?... Parle, Justine; parle-moi: toi que j'ai toujours
-
-vue si gaie, pourquoi me parois-tu si triste?... Mais c'est Mlle de
-
-Brumont, je crois?... Oui, c'est une ombre qui vient m'épouvanter!»
-
-Aussitôt Willis a dit à ma fille: «Retirez-vous.» Le malade, attentif, a
-
-répété: «Sans doute, retirez-vous,... et vous aussi, Madame la
-
-marquise... L'heure fatale approche. La baronne sait que vous êtes ici;
-
-votre cruel mari... Je suis sans armes, il pourroit vous assassiner! Ma
-
-trop généreuse amie, retirez-vous... Mais un instant! commence par me
-
-rendre mon Éléonore. Rends-la-moi, perfide! rends-la-moi! sinon je vais
-
-te déchirer de mes propres mains.»
-
-
-
-Sophie prit la fuite, je me pressai trop de paroître. Dès qu'il me vit,
-
-il cria d'une voix effroyable: «Le capitaine! Tu viens jusqu'ici pour
-
-m'arracher ta soeur et l'égorger! attends!» A ces mots il prit un si
-
-terrible élan qu'il brisa sa chaîne. Si je ne m'étois aussitôt soustrait
-
-à sa rage, si ses gardiens ne l'avoient empêché de me poursuivre,
-
-l'infortuné tuoit son père!
-
-
-
-Sophie, Adélaïde et moi, nous avons écouté dans la pièce voisine. Il a
-
-paru reprendre quelque tranquillité, mais à la fin du jour il a donné
-
-les signes d'une violente agitation, qui s'est toujours augmentée à
-
-mesure que la nuit est devenue plus sombre. Enfin, d'un ton qui nous a
-
-fait frémir de crainte et d'horreur, il a distinctement prononcé ces
-
-mots: «Les vents sont déchaînés! le ciel paroît en feu! l'onde mugit!
-
-quel tonnerre!... Neuf heures!... elle est là!...»
-
-
-
-Comme il a voulu se précipiter dehors, ses gardiens l'ont retenu.
-
-«Pourquoi m'arrêter? Ne la voyez-vous pas qui reparoît sur les flots?...
-
-Barbares! vous voulez que la mère et l'enfant périssent! Et vous aussi,
-
-mon père, ma soeur, Sophie, vous aussi vous m'empêchez de la secourir!
-
-Vous ordonnez sa mort. Tout le monde se réunit contre elle. Eh bien! je
-
-la sauverai malgré tout le monde.»
-
-
-
-Sept hommes suffisoient à peine pour le retenir; il s'est débattu dans
-
-leurs mains pendant un grand quart d'heure; et, l'ardente fièvre qui lui
-
-donnoit ces forces prodigieuses l'ayant quitté tout à coup, il est tombé
-
-presque sans mouvement. Maintenant il dort; mais de quel sommeil! on
-
-voit trop bien que des rêves affreux le tourmentent. O mon fils! mon
-
-cher fils! Dieu sévère, soyez juste: n'est-il pas trop puni!
-
-
-
-Je viens d'avoir avec Willis un long entretien, je suis infiniment
-
-content du traitement qu'il prépare à Faublas. Attendez le salut du
-
-malade de l'habileté du médecin; c'est en elle que nous avons tous mis
-
-nos espérances. Adieu, mon ami.
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-Le 6 mai 1785, dix heures du soir.
-
-
-
-J'ai trouvé dans le village de Dugny, près du Bourget, à trois lieues de
-
-Paris, une maison qui m'a paru convenable aux desseins de Willis. Elle
-
-est environnée d'un vaste jardin anglois que traverse une rivière assez
-
-large, mais peu profonde, et dont les eaux coulent toujours paisibles.
-
-Ses bords sont plantés de peupliers, de saules pleureurs et de cyprès.
-
-Dans ce séjour des regrets, tout semble d'abord fait pour appeler les
-
-tristes souvenirs; mais pourtant la beauté du lieu, son aspect
-
-tranquille et l'air plus pur qu'on y respire, doivent promptement
-
-écarter les passions violentes et disposer l'âme à la mélancolie tendre:
-
-c'est là que nous sommes venus ce matin nous établir tous.
-
-
-
-Le soir, comme de coutume, au coucher du soleil, mon fils a cru voir
-
-l'épouvantable orage et entendre sonner l'horloge fatale. Comme de
-
-coutume, il a répété ces mots terribles: _Neuf heures! elle est là!_
-
-Déjà, dans un accès de fureur, l'infortuné nous imputoit la mort de
-
-cette femme que nous l'empêchions d'aller secourir, lorsque Sophie,
-
-cachée dans une pièce voisine, Sophie, docile aux ordres du docteur, a
-
-crié de toutes ses forces: «Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les
-
-portes! qu'il soit libre!»
-
-
-
-Aussitôt il s'est élancé dehors, il est descendu plus prompt que
-
-l'éclair, et tout d'un coup, ayant aperçu la rivière, il a couru s'y
-
-précipiter. Nous le suivions à quelque distance, et moi-même je me
-
-tenois prêt à plonger, si quelque nouveau malheur devoit nous menacer.
-
-Il a nagé pendant près de vingt minutes, toujours aux environs du pont
-
-du haut duquel il s'étoit jeté. Enfin, il est revenu sur la rive en
-
-gémissant. Il s'est enfoncé dans le bosquet le plus sombre, il y a gardé
-
-longtemps un morne silence; puis tout à coup: «Si tu n'en reviens pas,
-
-a-t-il dit, c'est ici que je te veux creuser une tombe.» Ensuite il a
-
-paru prêter l'oreille, et, comme s'il n'eût fait que répéter ce que
-
-quelqu'un auroit osé lui dire: «Elle est morte! s'est-il écrié; ah!
-
-pourquoi me l'annoncer tout de suite?» Il s'est évanoui; nous l'avons
-
-reporté dans sa chambre.
-
-
-
-Adieu, mon ami. Quand revenez-vous? quand revenez-vous nous aider à
-
-supporter nos maux?
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-_P.-S._ J'oubliois une nouvelle: avant de quitter Paris, j'ai su que Mme
-
-de Montdésir venoit d'être conduite à Saint-Martin; c'est l'effet du
-
-juste ressentiment de M. de B...
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-Ce 7 mai 1785, à minuit.
-
-
-
-Il y a eu dans la journée moins d'agitation, on ne l'a pas entendu
-
-parler si souvent du marquis et du capitaine; mais ce soir, à l'heure
-
-fatale, l'horrible songe est revenu. Sophie alors, comme la veille, a
-
-crié: «Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les portes! qu'il soit
-
-libre!» Comme la veille, il s'est précipité dans la rivière; mais,
-
-revenu sur le rivage, il a trouvé dans le bosquet sombre une pierre de
-
-marbre noir que Willis y avoit fait porter. Il a d'abord frémi; nous
-
-l'avons vu peu à peu s'approcher en tremblant. Enfin, à la lueur d'une
-
-lampe attachée au cyprès, il a lu très distinctement cette inscription:
-
-_Ci-gît la comtesse de Lignolle._ Aussitôt il s'est jeté sur la tombe;
-
-des pieds et des mains il a frappé le marbre; il a poussé de longs
-
-gémissemens; mais il ne s'est point évanoui. On avoit placé près de la
-
-pierre plusieurs matelas, sur lesquels, après une heure de souffrance,
-
-il est venu s'étendre et s'assoupir. Alors on lui a mis doucement
-
-plusieurs couvertures sur le corps. Son sommeil ne paroît pas aussi
-
-pénible qu'à l'ordinaire.
-
-
-
-J'ai reçu pour lui deux billets: l'un du vicomte de Lignolle, et l'autre
-
-du marquis de B... Ah! quand mon fils sera-t-il en état de répondre à
-
-ses ennemis? Adieu, mon ami.
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-9 mai 1785, six heures du soir.
-
-
-
-Espérons, mon ami, voilà déjà quelques changemens heureux. Le matin, à
-
-la pointe du jour, il est revenu de lui-même dans sa chambre. Il a dormi
-
-quelques heures dans la journée. Le soir, au coucher du soleil, il n'a
-
-pas vu d'orage; mais avec un commencement d'agitation il a dit: «O
-
-Divinité compatissante! m'oublierois-tu donc aujourd'hui? Le moment
-
-approche, viens à mon secours, délivre-moi de mes ennemis.» Sa femme
-
-aussitôt a crié: «Qu'il soit libre!» Il a donné quelques signes de joie,
-
-il est descendu sans beaucoup de précipitation, il a pris le chemin de
-
-la rivière, mais au milieu du pont il s'est arrêté, promenant sur les
-
-eaux un triste regard. «Si tranquille et si cruelle! a-t-il dit avec un
-
-profond soupir! Hélas!»
-
-
-
-En entrant dans le bosquet, il a frémi. Il a plusieurs fois gémi,
-
-plusieurs fois baisé la tombe; puis nous l'avons vu se relever et
-
-chercher quelque chose. Enfin il a cassé une branche de cyprès, et sur
-
-le sable, autour de la pierre, il a gravé ces mots: _Ci-gît aussi la
-
-marquise de B..._
-
-
-
-Il a passé la nuit dans le bosquet, et, comme s'il fuyoit la lumière, il
-
-est rentré dans sa chambre à la pointe du jour.
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-15 mai 1785.
-
-
-
-Willis paroît avoir tout à fait réussi dans ce qui pressoit davantage:
-
-les plus dangereux souvenirs sont écartés; depuis six jours le songe
-
-affreux n'est pas revenu. La démence est toujours complète; mais la
-
-frénésie est absolument passée, et, si je ne dois pas me flatter que mon
-
-fils recouvre jamais la raison, du moins je suis déjà sûr que nous
-
-n'aurons pas sa mort à pleurer.
-
-
-
-Le souvenir du marquis et du capitaine rarement le tourmente, et, quand
-
-il parle d'eux, ce n'est plus avec la même fureur. Il ne menace plus
-
-Willis, il ne frappe plus ses gardiens, il reprend la douceur naturelle
-
-de son caractère. Sa mémoire aussi commence à revenir, mais seulement
-
-pour tout ce qui a quelque rapport direct avec la marquise, et surtout
-
-avec la comtesse. L'ingrat ne s'entretient jamais ni de son père ni de
-
-sa soeur; quelquefois, pourtant, le nom de Sophie vient sur ses lèvres.
-
-Nous reconnoîtroit-il? Je n'ose le croire; et Willis dit qu'il n'est pas
-
-encore temps que nous paroissions devant l'infortuné.
-
-
-
-Tous les soirs, à la voix de sa femme, il va gémir dans le bosquet; mais
-
-il ne peut pleurer; mais, toujours plongé dans une tristesse profonde,
-
-il est encore loin de la tendre mélancolie. La nuit dernière cependant,
-
-il a plusieurs fois quitté la tombe pour se promener dans les allées
-
-d'alentour; nous n'avons pas remarqué sans un vif chagrin qu'il
-
-choisissoit les plus sombres, qu'il y marchoit à grands pas, et que,
-
-chaque fois qu'il entendoit sonner l'horloge de la paroisse, agité d'un
-
-prompt frémissement, il couroit au bord de la rivière et sembloit
-
-regarder avec beaucoup d'inquiétude si rien ne se montroit à la surface
-
-de l'eau.
-
-
-
-Willis, continuellement prêt à caresser les idées de son malade quand il
-
-n'y trouve pas trop de danger, Willis avoit fait mettre à côté du
-
-tombeau de la comtesse celui de la marquise. Je ne sais pourquoi, leur
-
-malheureux amant n'a pas voulu souffrir deux monumens dans le même
-
-bosquet. Toujours il a recouvert de terre le marbre dernièrement placé;
-
-toujours à côté de celui de Mme de Lignolle il a gravé sur le sable:
-
-_Ci-gît aussi la marquise de B..._
-
-
-
-Je crains, je m'inquiète, je trouve le temps bien long. Willis me
-
-rassure; il me dit que tout va pour le mieux, qu'il ne faut rien
-
-précipiter. A la bonne heure; mais votre fille et la mienne ont, comme
-
-moi, besoin de tout leur courage. Adieu, mon ami.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-_P.-S._ M. de Rosambert guérira de sa blessure; mais il faut qu'à la
-
-mort de Mme de B... de graves accusations se soient élevées contre son
-
-premier amant. Il vient de perdre ses emplois à la cour, et l'on assure
-
-que les officiers de son corps doivent lui faire écrire qu'ils ne
-
-veulent plus servir avec lui.
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-16 mai 1785, neuf heures du soir.
-
-
-
-O mon ami! félicitez-moi, félicitez-vous! votre fille, votre adorable
-
-fille, nous a sauvés tous.
-
-
-
-Ce soir elle crie: «Qu'il soit libre!» et soudain elle s'échappe, elle
-
-se précipite, elle arrive avec son époux au bosquet dont elle lui défend
-
-l'entrée. «Que venez-vous chercher?» lui dit-elle. Sans la regarder, il
-
-répond: «Je cherche un tombeau.» Et votre fille, du ton le plus tendre,
-
-d'un ton dont l'âme la plus insensible se fût émue, votre charmante
-
-fille lui réplique: «Pourquoi chercher un tombeau, mon bien-aimé? ta
-
-Sophie n'est pas morte!» Il s'écrie: «C'est la voix secourable!» Et,
-
-levant les yeux sur elle: «Sophie!... dieux! ma Sophie!» Il tombe dans
-
-ses bras sans connoissance; elle le soutient: nous voulons l'emporter.
-
-Willis accourt: «Non. L'amour, heureusement téméraire, a commencé la
-
-guérison; que l'amour l'accomplisse et qu'il y soit aidé par la nature.
-
-Frappons de tous les coups à la fois ce jeune homme déjà puissamment
-
-ému. Vous, son père, restez là; vous, sa soeur, approchez; qu'à son
-
-réveil il trouve autour de lui les objets les plus chers à son coeur.»
-
-
-
-Faublas ouvre les yeux. «Ma Sophie! s'écrie-t-il,... mon père!... mon
-
-Adélaïde! Eh! d'où venez-vous donc?... Où sommes-nous?... J'ai fait un
-
-rêve affreux qui m'a paru durer plusieurs siècles!... Un rêve? Ah! mon
-
-Éléonore! ah! Madame de B...!»
-
-
-
-Son épouse le presse sur son sein, le couvre de baisers, et répète: «Mon
-
-bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte.--Sophie, dit-il, Sophie me rendra
-
-plus que je n'ai perdu! Sophie! ah! que je suis coupable! et vous tous
-
-aussi, pardonnez-moi mon ingratitude et les chagrins que je vous ai
-
-donnés.»
-
-
-
-Il tombe à nos genoux; il veut parler, il ne le peut. Ses larmes enfin
-
-s'ouvrent un passage, ses sanglots étouffent sa voix. Willis fait un cri
-
-de joie: «C'en est fait! le voilà sauvé. Il est à nous, je vous réponds
-
-qu'il est à nous.»
-
-
-
-Cependant il vient de se relever, il se sent très foible. Appuyé sur les
-
-bras de sa femme et de sa soeur, il regagne lentement la maison. Il
-
-passe sur le pont sans regarder la rivière; bientôt cependant il tourne
-
-la tête, il jette un coup d'oeil sur le bosquet dont nous l'éloignons.
-
-«Tenez, nous dit-il, prenez pitié d'un reste de foiblesse, ne détruisez
-
-pas ce tombeau.»
-
-
-
-Nous venons de le mettre au lit, il s'y est tout de suite endormi d'un
-
-profond sommeil. Votre adorable fille nous a sauvés tous.
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-18 mai 1785, onze heures du soir.
-
-
-
-Il a dormi trente-huit heures sans interruption, et, depuis qu'il
-
-veille, il ne dit, il ne fait rien qui ne soit plein de raison et de
-
-sensibilité. Il est vrai que de temps en temps nous le voyons se livrer
-
-à de cruels souvenirs; mais un mot de son père, une caresse de sa soeur,
-
-un regard de sa femme, chassent ses regrets. Au reste, Willis veut bien
-
-qu'on s'efforce de distraire le convalescent, mais il défend qu'on
-
-l'importune; il ordonne même qu'on l'abandonne quelquefois à ses
-
-rêveries mélancoliques, et surtout qu'on ne le trouble jamais dans ses
-
-promenades nocturnes. L'entrée du bosquet n'est permise qu'à Sophie.
-
-
-
-Ce soir, au moment critique, il est descendu dans le jardin, et, sans
-
-regarder la rivière, il s'est promené lentement partout où le hasard a
-
-pu le conduire. Il a fini pourtant par se rendre au bosquet; Sophie l'y
-
-attendoit. «Viens, mon bien-aimé, nous allons pleurer ensemble.--Il est
-
-vrai que ce monument plaît à ma douleur, a-t-il dit; mais il y faut une
-
-inscription.--Faisons-la, mon ami: j'ai mon crayon, dicte, je vais
-
-l'écrire, nous la ferons graver ensuite.
-
-
-
- Ci-gît la comtesse de Lignolle.
-
- Ci-gît aussi la marquise de B...
-
-
-
- Toutes deux en même temps adorèrent le même jeune homme. Toutes deux,
-
- le même jour et presque à la même heure, périrent d'une mort également
-
- tragique. Victimes d'une destinée pareille, elles sont enfermées dans
-
- la même tombe, et ne laisseront pas les mêmes regrets.
-
-
-
- La marquise mourut à vingt-six ans, dans le plus grand éclat de sa
-
- beauté. Mon Éléonore, toute charmante, venoit à peine de commencer
-
- quand elle a fini. Elle avoit seize ans, cinq mois et neuf jours. Mon
-
- enfant est mort avec elle. Pourquoi cela? Qu'avoit fait aux dieux
-
- cette innocente créature?
-
-
-
- Plaignez la marquise de B...
-
- Donnez des pleurs à Mme de Lignolle.
-
- Donnez surtout des pleurs à leur amant qui leur a survécu.
-
-
-
-«Mon bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte!--Insensé que je suis!
-
-s'est-il écrié; raye, raye cette dernière ligne.»
-
-
-
-Les chers enfans sont rentrés ensemble. Maintenant Faublas est aussi
-
-profondément endormi que s'il eût veillé la nuit dernière. Adieu, mon
-
-ami: revenez donc, revenez partager notre joie.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-_P.-S._ La baronne de Fonrose est, dit-on, tout à fait méconnoissable.
-
-On assure que, ne pouvant se consoler de la difformité de sa figure,
-
-elle va pour jamais s'ensevelir dans un vieux château du Vivarais. Cette
-
-femme-là m'a fait bien du mal.
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-18 juin 1785, dix heures du matin.
-
-
-
-Il a repris ses forces, son embonpoint, sa fraîcheur; mais il est
-
-toujours pensif et mélancolique, mais il va tous les soirs pleurer au
-
-monument du bosquet.
-
-
-
-Je ne dois plus, à présent qu'il paroît certain que le fâcheux accident
-
-n'aura pas des suites dangereuses, je ne dois plus vous cacher que mon
-
-fils nous a donné, l'un des jours de la semaine dernière, une terrible
-
-alarme: il avoit fait très chaud toute la journée; au coucher du soleil
-
-il y eut un orage. Faublas, dès qu'il entendit le bruit des vents, parut
-
-très agité: il ne put voir la nuée sans frémir; au premier coup de
-
-tonnerre, il s'alla précipiter dans l'eau. Mais aussitôt il regagna le
-
-rivage, en nous appelant tous. Il pleura beaucoup. La nuit qui succéda
-
-fut tranquille, et le lendemain, en voyant mon fils, vous n'eussiez
-
-jamais cru qu'il avoit eu la veille une attaque aussi violente.
-
-
-
-Willis ne m'a point flatté. Willis m'a déclaré que, de sa vie peut-être,
-
-Faublas ne pourroit entendre un coup de tonnerre. Il m'a surtout
-
-recommandé de ne jamais permettre à mon fils de rentrer dans Paris,
-
-parce qu'il seroit possible qu'à la vue du Pont-Royal il retombât dans
-
-le cruel état dont nous avons eu tant de peine à le tirer.
-
-
-
-Ne pas lui permettre de rentrer dans Paris! Où donc irons-nous demeurer?
-
-Dans ma province, ou bien dans Varsovie? La proposition que vous me
-
-faites par votre dernière lettre, mon ami, mérite pourtant de sérieuses
-
-réflexions. Quitter la patrie de mes pères pour aller dans la vôtre me
-
-fixer avec mes enfans! Je vous demande le temps d'y songer. En attendant
-
-que je me détermine, recevez, mon cher Lovzinski, toutes mes
-
-félicitations, puisque enfin votre nom, vos biens, vos emplois, vous
-
-sont à la fois rendus. Boleslas et vos soeurs nagent dans la joie; ils
-
-ne parlent que d'aller vous rejoindre. Je sens bien que, si je veux
-
-rester en France avec mon Adélaïde, il me faut renoncer à mon fils: car
-
-jamais vous ne pourriez vous décider à vivre séparé de la fille de
-
-Lodoïska. Je sens bien qu'avec de l'esprit, de la fortune et de la
-
-beauté, mon Adélaïde trouvera partout à s'établir avantageusement. Mais
-
-laisser en France un ancien nom! m'éloigner du tombeau de mes pères! Je
-
-vous demande le temps d'y songer.
-
-
-
-Avant-hier, j'ai, sans le vouloir, donné bien du chagrin à mon
-
-malheureux fils. Vous vous souvenez peut-être de ce riche écrin que
-
-Jasmin nous a remis, dans l'appartement de Faublas, le jour de la
-
-terrible catastrophe. Le domestique, aussi discret que fidèle, n'a
-
-jamais voulu me dire d'où venoient ces diamans. Avant-hier, je les ai
-
-montrés à mon fils; aussitôt je l'ai vu fondre en larmes. Cet écrin,
-
-c'étoit celui de son Éléonore. Oh! que je me suis repenti de ne l'avoir
-
-pas deviné! Il a baisé l'une après l'autre chaque pièce du petit coffre;
-
-puis, avec beaucoup d'exaltation: «Jasmin, s'est-il écrié, reporte cela
-
-tout à l'heure à M. le comte de Lignolle. Dis-lui que j'ai gardé pour
-
-moi la pièce la moins riche, mais la plus précieuse; dis-lui bien de ma
-
-part que le capitaine est un lâche, s'il ne vient pas me redemander
-
-l'anneau de mariage de sa prétendue belle-soeur.» Peut-être étoit-ce le
-
-moment de montrer à mon fils le cartel insolent et barbare du vicomte;
-
-mais j'ai craint de causer à la fois trop d'agitation à ce jeune homme
-
-dont je connois la redoutable impétuosité.
-
-
-
-Je viens d'apprendre que la marquise d'Armincour étoit tombée
-
-dangereusement malade en Franche-Comté. Je tremble que son chagrin ne la
-
-tue. Pauvre femme! Elle adoroit sa nièce, et la petite, en vérité, le
-
-méritoit. Je me garderai bien d'annoncer à Faublas les dangers de la
-
-tante; il se reproche assez les infortunes de la nièce.
-
-
-
-Willis a reconnu que ce jeune homme, ardent et malheureux, avoit besoin
-
-d'une occupation, et qu'il falloit à sa mélancolie un objet capable de
-
-le fixer d'abord et de le distraire ensuite. Il lui a conseillé d'écrire
-
-l'histoire de sa vie. Votre fille y consent, j'y consens aussi, pourvu
-
-que le manuscrit ne soit jamais rendu public[8].
-
-
-
- [8] Faut-il répéter ici la raison cent fois rebattue? Tout le monde ne
-
- voit-il pas que M. J.-B. de Louvet n'est qu'un secrétaire infidèle?
-
-
-
-Hier, Willis est reparti pour Londres; il ne vouloit rien accepter: je
-
-l'ai forcé de me confier son portefeuille, où j'ai mis en billets de
-
-caisse cinq années de mon revenu. Voilà de ces occasions où l'on
-
-regrette de n'être pas dix fois plus riche. Allez, Willis! emportez les
-
-bénédictions de toute une famille, et méritez quelque jour les
-
-bénédictions d'un peuple entier[9].
-
-
-
- [9] C'est apparemment le même docteur Willis qui vient de sauver
-
- Georges III.
-
-
-
- (_Note de l'Éditeur._)
-
-
-
-Votre fille aussi vient de recevoir sa récompense: son amant et son
-
-époux lui ont été rendus cette nuit. Nos heureux enfans sont encore au
-
-lit. Adieu, mon ami.
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-26 juin 1785, quatre heures du soir.
-
-
-
-J'accepte vos propositions, mon ami; j'y suis presque forcé.
-
-Aujourd'hui, de très bonne heure, on est venu remettre à mon fils une
-
-lettre de cachet qui lui ordonne de commencer, sous vingt-quatre heures,
-
-ses voyages dans l'étranger. J'arrive de Versailles; j'ai vu mes amis,
-
-j'ai vu les ministres: il paroît que l'exil de Faublas doit être
-
-longtemps indéfini. Quel dommage! Si l'amour paternel ne m'aveugle pas,
-
-ce jeune homme étoit fait pour aller à tout dans son pays.
-
-
-
-J'ai demandé quinze jours pour les préparatifs nécessaires à notre
-
-départ; ils ne m'ont été donnés qu'à cette expresse condition que,
-
-pendant ce temps-là, le chevalier ne sortiroit pas de la maison de
-
-Dugny.
-
-
-
-Encore quinze jours, mon ami, ensuite nous partons tous ensemble, et
-
-nous sommes à vous le plus tôt possible, et nous sommes à vous pour
-
-toujours. Adieu. Je ne vous dis rien de l'impatience de votre fille:
-
-Dorliska vous écrit tous les courriers.
-
-
-
-
-
-LE CHEVALIER DE FAUBLAS
-
-
-
-AU VICOMTE DE LIGNOLLE.
-
-
-
-6 juillet 1785.
-
-
-
-Monsieur le baron vient de me communiquer seulement tout à l'heure votre
-
-billet, que depuis longtemps je désirois, Capitaine. Mme de Lignolle,
-
-que votre rage a perdue, n'est pas encore vengée: le temps me paroît
-
-long.
-
-
-
-Au reste, si votre cartel ne contenoit que de grossières injures et
-
-d'impertinentes bravades, je ne m'en étonnerois pas. Mais je ne puis
-
-trop admirer le raffinement de votre barbarie; vous exigez que, le même
-
-jour et dans le même instant, le père et le fils se battent contre les
-
-deux frères! Vous l'exigez? soyez content. Le baron et le chevalier de
-
-Faublas se rendront le 14 de ce mois à Kehl, où, jusqu'au 16, ils
-
-attendront le comte et le vicomte de Lignolle. Au revoir.
-
-
-
-
-
-LE MÊME
-
-
-
-AU MARQUIS DE B...
-
-
-
-Le 6 juillet 1785.
-
-
-
-Monsieur le Marquis,
-
-
-
-Monsieur le baron vient de me remettre votre billet, auquel je suis
-
-désolé d'être obligé de répondre. Si vous le voulez absolument, je serai
-
-le 17 de ce mois à Kehl, où je m'arrêterai jusqu'au 20. Mais je fais les
-
-voeux les plus ardens pour que, satisfait de trouver ici les assurances
-
-de mes vifs regrets, vous ne quittiez point Paris.
-
-
-
-J'ai l'honneur d'être, etc.
-
-
-
-
-
-LE CHEVALIER DE FAUBLAS
-
-
-
-AU COMTE DE LOVZINSKI.
-
-
-
-De Kehl, le 14 juillet, dix heures du matin.
-
-
-
-Mon très cher beau-père,
-
-
-
-Suis-je assez à plaindre! Tous ceux que j'aime veulent, par une
-
-générosité mal entendue, sacrifier leurs jours pour sauver les miens;
-
-comme si, de deux amans ou de deux amis, le plus malheureux n'est pas
-
-celui qui survit à l'autre!
-
-
-
-Ce matin les deux frères arrivent: le comte de Lignolle témoigne à ma
-
-vue quelque colère; mais son front pâlit, sa voix s'altère, et dans tout
-
-son maintien je n'ai pas de peine à voir que, forcé par son frère à
-
-faire un acte de vigueur, monsieur le comte aimeroit mieux n'avoir pas
-
-avec moi d'explication. Le capitaine m'adresse un regard farouche, et,
-
-d'un ton aussi menaçant qu'ironique: «C'est moi, dit-il, qui veux avoir
-
-l'honneur de te mettre à l'ombre. Lui se battra contre ton père. Au
-
-reste, je vous annonce à tous deux que notre combat est un combat à
-
-outrance; ainsi, poursuit-il en regardant M. de Belcour, malheur à
-
-quiconque n'a pour second qu'une femmelette ou un fou!... Chevalier, je
-
-te déclare que, dès que je t'aurai tué, je vais aider mon frère à finir
-
-ce monsieur.» Il me montre mon père. Je prends la main du barbare, je la
-
-lui serre avec force: «Tigre féroce!... et je ne t'arracherois pas ton
-
-odieuse vie!»
-
-
-
-Mon père et moi nous laissons vos soeurs, la mienne et Sophie, à la
-
-garde de Boleslas. Nous partons avec nos deux ennemis. A peine hors des
-
-remparts, nous mettons pied à terre.
-
-
-
-Je tire mon épée. «O mon Éléonore! tes mânes crient vengeance; reçois le
-
-sang qui va couler.» Le capitaine s'écrie: «Pourquoi ne demandes-tu pas
-
-aussi qu'on vous enferme dans le même tombeau?» Il vient sur moi; nous
-
-commençons un furieux combat qui se soutient longtemps avec une parfaite
-
-égalité.
-
-
-
-M. de Belcour cependant avoit, depuis plusieurs minutes, obtenu sur le
-
-comte de Lignolle une victoire facile; mais, trop plein d'honneur pour
-
-exercer contre le capitaine l'horrible condition que le capitaine
-
-lui-même avoit pourtant imposée, mon père demeure spectateur immobile de
-
-mes efforts devenus plus grands. Enfin le vicomte est frappé; mais mon
-
-épée rencontre une côte et se brise. Mon ennemi, me voyant à peu près
-
-désarmé, croit pouvoir m'accabler de ses coups; heureusement il ne les
-
-porte plus que d'un bras affoibli, et je puis les parer encore avec le
-
-tronçon qui me reste. Effrayé pourtant de l'inégalité de ce combat, mon
-
-père, mon trop généreux père, se précipite entre nous. «Tiens,
-
-s'écrie-t-il en me donnant son épée, tu t'en serviras mieux que moi.»
-
-Hélas! tandis qu'il me parle, il présente au vicomte son flanc
-
-découvert. Le cruel frappe! il alloit redoubler, lorsque, le menaçant
-
-d'une épée déjà rougie du sang de son frère, je le force à s'occuper
-
-uniquement de sa défense... Le barbare! je l'ai puni! Il s'est roulé
-
-dans la poussière, tandis que le baron, les yeux levés au ciel, se
-
-soutenoit encore sur sa main droite et sur ses genoux. Le barbare! il
-
-est mort; mais, avant son dernier soupir, il a vu le fils sans blessure
-
-prodiguer au père les plus prompts secours.
-
-
-
-Cependant M. de Belcour est en danger; suis-je assez à plaindre! Amour,
-
-fatal amour, que de maux!... Le courrier part... Ah! plaignez-moi,
-
-plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ils sont tous dans la
-
-douleur.
-
-
-
-Je suis avec respect, etc.
-
-
-
-FAUBLAS.
-
-
-
-
-
-LE MÊME AU MÊME.
-
-
-
-17 juillet 1785, dix heures du matin.
-
-
-
-Mon très cher beau-père,
-
-
-
-Sophie vous écrit régulièrement tous les matins; vous savez que la
-
-blessure du baron n'est pas dangereuse comme on l'avoit cru d'abord;
-
-vous savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons nous remettre en
-
-route, trop heureux d'en être quittes pour le cruel déplaisir de vous
-
-rejoindre quelques semaines plus tard! Apprenez cependant le favorable
-
-événement d'aujourd'hui.
-
-
-
-Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la nuit auprès du baron; ma
-
-soeur et ma femme, également fatiguées, venoient de s'aller coucher.
-
-J'attendois, pour suivre Sophie, que l'une de mes tantes fût venue
-
-prendre ma place au chevet du malade chéri, que nous craindrions trop
-
-d'abandonner un instant à des soins étrangers: il étoit tout au plus
-
-sept heures du matin.
-
-
-
-Tout à coup mon domestique vient m'étonner en m'annonçant que quelqu'un
-
-demande à me parler en particulier. Le baron, justement inquiet,
-
-m'adresse la parole: «Ordonnez-lui de me dire la vérité. C'est
-
-le marquis?--Jasmin, je vous défends de mentir: est-ce le
-
-marquis?--Monsieur, ce n'est pas lui qui vous demande; mais c'est lui
-
-qui vous fait avertir qu'il vous attend derrière le rempart.--Faublas,
-
-s'écrie M. de Belcour, vous avez de grands torts avec M. de B...; mais
-
-je n'ai qu'un mot à vous dire: si vous n'êtes pas de retour dans un
-
-quart d'heure, j'expire avant la fin du jour.--Dans un quart d'heure
-
-vous me reverrez, mon père.» Je l'embrasse, et je pars.
-
-
-
-Bientôt j'ai joint mon ennemi. «Monsieur le marquis, j'osois espérer que
-
-vous ne viendriez pas.» Il me regarde d'un air sombre, et, sans daigner
-
-répondre, il se met en garde. Je pousse un cri: «Cette épée! c'est
-
-celle...!--Oui, dit-il; et tremble!» Aussitôt je tire la mienne et je me
-
-précipite sur lui, ne cherchant qu'à le désarmer. Au bout de quelques
-
-minutes j'ai le bonheur de voir l'épée fatale sauter à dix pas. Je
-
-m'élance; je la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un genou en
-
-terre: «Permettez-moi de garder cette épée, emportez la mienne, emportez
-
-l'assurance que je vous renouvelle...» Il m'interrompt: «Ah! faut-il
-
-encore que je lui doive la vie?»
-
-
-
-A ces mots, il remonte à cheval et disparoît.
-
-
-
-Je suis avec respect, etc.
-
-
-
-
-
-LE VICOMTE DE VALBRUN
-
-
-
-AU CHEVALIER DE FAUBLAS.
-
-
-
-Paris, le 15 octobre 1786.
-
-
-
-Depuis trop longtemps vous nous avez quittés, mon cher chevalier, mais
-
-faut-il qu'au regret de votre perte se joigne encore le déplaisir de
-
-votre indifférence? Avez-vous donc, en sortant de France, oublié tous
-
-vos amis? Pourquoi gardez-vous aussi le plus profond silence avec un
-
-homme qui ne vous a jamais donné le moindre sujet de plainte? Réparez
-
-vos torts envers moi, et, si vous ne voulez pas que je vous accuse
-
-d'ingratitude, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre famille
-
-par le premier courrier et dans le plus grand détail.
-
-
-
-La voix publique m'a dit que vous acheviez maintenant la rédaction des
-
-mémoires de votre adolescence. J'ai cru que vous apprendriez avec
-
-plaisir quelle étoit présentement l'existence de quelques personnes dont
-
-vous devez souvent faire mention dans l'histoire de vos amours.
-
-
-
-La marquise d'Armincour, dévorée d'un inconsolable chagrin, vit plus que
-
-jamais retirée dans sa terre de Franche-Comté. La baronne de Fonrose,
-
-devenue laide à faire peur, ne sort plus de son vieux château du
-
-Vivarais. Le comte de Rosambert s'est vu contraint aussi de quitter le
-
-monde. La vicomtesse est accouchée à la fin du huitième mois de son
-
-mariage. M. de Rosambert, que, malgré ses malheurs, sa gaieté
-
-n'abandonne pas, soutient plaisamment à qui veut l'entendre que le petit
-
-garçon de sa femme ressemble beaucoup à Mlle de Brumont. Il donneroit
-
-tout au monde, ajoute-t-il, pour que M. de B..., qui se connoît si bien
-
-en physionomie, pût examiner le visage de cet enfant-là, et pour que M.
-
-de Lignolle, à qui nulle affection de l'âme n'échappe, tâtât le pouls de
-
-Mme de Rosambert, quand on ose devant elle parler du chevalier de
-
-Faublas. Ce La Fleur, qui servoit l'infortunée dont je ne vous écrirai
-
-pas le nom, étoit devenu le valet de chambre du mari veuf; mais il s'est
-
-avisé de voler son maître, qui, n'aimant pas les voleurs, a mis celui-ci
-
-dans les mains de la justice; le malheureux a été pendu à la porte de
-
-l'hôtel Lignolle. Justine est depuis quatre mois sortie d'une maison
-
-publique, dont le régime un peu sévère ne l'a pas embellie; la pauvre
-
-enfant, ne pouvant mieux faire, est devenue la cuisinière et le factotum
-
-d'une madame Le Blanc, femme d'un médecin du faubourg Saint-Marceau. On
-
-assure dans le quartier que la maîtresse et la servante vont souvent de
-
-moitié magnétiser en ville. Le comte de Lignolle, que monsieur votre
-
-père n'avoit pas dangereusement blessé, vit plein de génie plus que de
-
-santé. Néanmoins, des railleurs ont fait courir le bruit qu'au dernier
-
-printemps, s'étant avisé de boire le reste de la fiole du docteur
-
-Rosambert, monsieur le comte s'étoit senti, pendant vingt-quatre heures,
-
-quelque velléité de se remarier; mais qu'en si peu de temps il n'avoit
-
-jamais pu trouver une femme assez malheureuse qui voulût de lui. Au
-
-reste, vous devez savoir que ses charades continuent de faire les
-
-délices de l'Europe. Le marquis de B... se porte bien; il est toujours,
-
-comme il le dit lui-même, un fort bon diable; pourtant il entre en
-
-fureur quand il croit rencontrer une physionomie qui ressemble à la
-
-vôtre; au demeurant, toujours content de la sienne, et même regrettant
-
-quelquefois celle de sa femme.
-
-
-
-Adieu, mon cher chevalier, j'attends votre réponse avec impatience, etc.
-
-
-
-
-
-LE CHEVALIER DE FAUBLAS
-
-
-
-AU VICOMTE DE VALBRUN.
-
-
-
-De Varsovie, 28 octobre 1786.
-
-
-
-Je suis, mon cher vicomte, infiniment sensible à votre souvenir; vous
-
-m'avez envoyé des renseignemens que je désirois; et, puisque vous
-
-témoignez l'obligeant désir de savoir précisément ce que nous sommes
-
-devenus, je m'empresse de vous l'apprendre. Il y a quinze mois que notre
-
-famille habite à Varsovie le palais du comte Lovzinski; quinze mois se
-
-sont écoulés comme un jour. Mon beau-père est auprès du monarque dans la
-
-plus grande faveur. Mon père, le meilleur des pères, au comble de la
-
-joie, vit plus heureux du bonheur de ses enfans que de son propre
-
-bonheur. Notre Adélaïde vient de choisir pour son époux le palatin de
-
-***, jeune seigneur dont je vous ferai le plus brillant éloge en peu de
-
-mots: il me paroît digne d'elle. Moi, je suis père; il n'y a pas tout à
-
-fait quatre mois que Sophie m'a donné le plus joli garçon du monde. Ma
-
-Sophie, le premier ornement de la cour de Varsovie, devient chaque jour
-
-plus adorable. Je jouis au sein de l'hymen d'une félicité que je n'ai
-
-jamais connue dans mes égaremens.
-
-
-
-Cependant, plaignez-moi: j'ai perdu ma patrie, et je ne puis me charger
-
-d'aucun emploi dans les armées de la république. Il me faut, pour toute
-
-ma vie peut-être, renoncer à l'état auquel je semblois appelé. Tous les
-
-efforts de l'art, tous les efforts de ma raison, ne peuvent rien contre
-
-un fantôme persécuteur et chéri, dont la fréquente apparition me
-
-tourmente et me charme. O Madame de B..., n'êtes-vous pour votre amant
-
-descendue dans la tombe qu'afin de pouvoir, sans obstacles et sans
-
-relâche, vous attacher à ses pas!
-
-
-
-Encore, si son ombre me poursuivoit seule! mais les dieux vengeurs ont
-
-condamné Faublas à des souvenirs plus chers et plus funestes.
-
-
-
-Si dans une nuit d'été le vent du midi s'élève, si l'éclair fend la nue,
-
-si le tonnerre la déchire, alors j'entends résonner un timbre fatal;
-
-j'entends un soldat, froidement barbare, me dire: _Elle est là._
-
-Soudain, saisi d'une invincible épouvante, abusé d'une espérance folle,
-
-je cours à l'onde qui mugit; je vois se débattre au milieu des flots une
-
-femme,... hélas! une femme qu'il ne m'est pas plus permis d'oublier que
-
-d'atteindre. Oh! plaignez-moi.
-
-
-
-Mais non, Sophie me reste. Loin de me plaindre, enviez mon sort, et
-
-dites seulement que, pour les hommes ardens et sensibles, abandonnés
-
-dans leur première jeunesse aux orages des passions, il n'y a plus
-
-jamais de parfait bonheur sur la terre.
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-LISTE DES GRAVURES
-
-
-
-NOTA.--_Les pages indiquées sont celles auxquelles correspondent les
-
-sujets des gravures._
-
-
-
-
-
- Tome I
-
- 1. Faublas au parloir 16
-
- 2. Faublas habillé en femme 163
-
- 3. L'Ottomane 195
-
-
-
- Tome II
-
- 1. Faublas chez Coralie 99
-
- 2. Faublas chez Justine 213
-
- 3. Reconnaissance de Dorliska 276
-
-
-
- Tome III
-
- 1. C'est donc elle! 2
-
- 2. Apparition de Justine 81
-
- 3. Les Charmes de Mme de Lignolle 196
-
-
-
- Tome IV
-
- 1. Le Soufflet 38
-
- 2. Le Duel 156
-
- 3. Faublas malade et Mme de Lignolle 167
-
-
-
- Tome V
-
- 1. L'Aventure de la Montdésir 21
-
- 2. La Fiole 166
-
- 3. Faublas reconnaît Sophie 300
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Imprimé par Jouaust et Sigaux
-
- POUR LA
-
- PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE
-
- Tirage des gravures par Salmon
-
- M DCCC LXXXIV
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-_PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE_
-
-
-
-
-
-Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25
-
-whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8º), à 170 pap. de Hollande, 20
-
-chine, 20 whatman.
-
-
-
- HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.--DÉCAMÉRON de Boccace,
-
- grav. de Flameng. _Épuisés._
-
- CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de J. Garnier, grav.
-
- par Lalauze ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc. 50 fr.
-
- MANON LESCAUT, grav. d'Hédouin. 2 vol. 25 fr.
-
- GULLIVER (Voyages de), grav. de Lalauze. 4 vol. 40 fr.
-
- VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'Hédouin. 25 fr.
-
- RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de Boilvin. 60 fr.
-
- PERRAULT (Contes de), grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr.
-
- CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de J. Worms,
-
- grav. par Rajon. 20 fr.
-
- VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, grav.
-
- d'Hédouin. 20 fr.
-
- ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de Laguillermie. 5 fascicules. 45 fr.
-
- ROBINSON CRUSOÉ, grav. de Mouilleron. 4 vol. 40 fr.
-
- PAUL ET VIRGINIE, grav. de Laguillermie. 20 fr.
-
- GIL BLAS, grav. de Los Rios. 4 vol. 45 fr.
-
- CHANSONS DE NADAUD, grav. d'Ed. Morin. 3 vol. 40 fr.
-
- PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de Lalauze. 2 vol. 60 fr.
-
- LE DIABLE BOITEUX, grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr.
-
- ROMAN COMIQUE, grav. de Flameng. 3 vol. 35 fr.
-
- CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'Hédouin, 4 vol. 50 fr.
-
- MILLE ET UNE NUITS, grav. de Lalauze. 10 vol. 90 fr.
-
- LES DAMES GALANTES, dessins d'Ed. de Beaumont, gravés par
-
- Boilvin. 3 vol. 40 fr.
-
- LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins de J. Garnier,
-
- gravés par Champollion. 4 vol. 45 fr.
-
- BEAUMARCHAIS: _Mariage de Figaro_, _Barbier de Séville_.
-
- Dessins d'Arcos, gravés par Monziès, 2 vol. 32 fr.
-
- DIABLE AMOUREUX, grav. de Lalauze. 1 vol. 20 fr.
-
- CONTES D'HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol. 36 fr.
-
-
-
-
-
-NOTA.--_Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S'adresser à la
-
-Librairie pour les autres exemplaires._
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS,
-TOME 5/5 ***
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- The Project Gutenberg eBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 5, by Louvet de Couvray.
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-<body>
-<pre style='margin-bottom:6em;'>The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome
-5/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this ebook.
-
-Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5
-
-Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray
-
-Release Date: November 08, 2020 [EBook #63679]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHEVALIER DE
-FAUBLAS, TOME 5/5 ***
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-<div class="break"></div>
-
-<p class="t1 top4em">LES AMOURS<br />
-<span class="small">DU CHEVALIER</span><br />
-<span class="large">DE FAUBLAS</span></p>
-
-<div class="figc"><img src="images/nonbene.png" alt="[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]" /></div>
-<p class="cg">TOME CINQUIÈME</p>
-
-<p class="cg">PARIS, M DCCC LXXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<h1>LES AMOURS<br />
-<span class="small">DU CHEVALIER</span><br />
-<span class="large">DE FAUBLAS</span></h1>
-
-<p class="cg">PAR<br />
-<span class="large">LOUVET DE COUVRAY</span></p>
-
-<p class="cg">AVEC UNE<br />
-<span class="large">PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER</span></p>
-
-<p class="cg"><i class="large">Dessins de Paul Avril</i><br />
-<span class="small">GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS</span></p>
-
-<div class="cg"><img src="images/jouaust.png" alt="IOVAVST" /></div>
-<p class="cg"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES<br />
-Rue Saint-Honoré, 338</p>
-
-<p class="cg small">M DCCC LXXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="figc" id="img1"><img src="images/illu1.jpg" alt="" />
-<div class="legende">L'AVENTURE DE LA MONTDÉSIR</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LA<br />
-<span class="large">FIN DES AMOURS</span><br />
-<span class="small">DU CHEVALIER</span><br />
-<span class="xlarge">DE FAUBLAS</span></h2>
-
-<p class="cg">(SUITE)</p>
-
-
-<p>Cependant le souvenir de Sophie me
-poursuivoit sans cesse, et mille regrets,
-dès que j'étois seul, venoient m'assaillir:
-j'avouerai néanmoins que le doux espoir
-d'embrasser bientôt mon Éléonore, et peut-être
-aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs
-la moitié de mes sentimens, peut-être aussi
-le vif désir de revoir la marquise, adoucissoient un
-peu mon infortune et contribuoient à me rendre
-des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de
-Justine m'annonçoient assez que j'étois des deux
-côtés attendu avec une impatience presque égale;
-mais, hélas! si jamais vous avez senti combien les
-passions contrariées deviennent plus ardentes,
-plaignez l'amant de M<sup>me</sup> de Lignolle et l'ami de
-M<sup>me</sup> de B&hellip; M. de Belcour, touché des maux
-qu'il m'étoit permis d'avouer, mais insensible à
-mes peines secrètes, déploroit avec moi la perte de
-Sophie et fermoit l'oreille aux plaintes mal étouffées
-que m'arrachoit l'absence d'Éléonore. Malgré mes
-sollicitations indirectes, malgré les représentations
-de la baronne, mon père, cette fois inexorable,
-s'obstinoit à ne me laisser aucun moment de
-liberté. Il venoit le matin s'établir dans mon appartement,
-et m'accompagnoit le soir à la promenade.
-Ce fut ainsi que ma lente convalescence fut prolongée
-de huit mortels jours.</p>
-
-<p>Le neuvième étoit le vendredi d'avant Pâques;
-une superbe matinée promettoit que le dernier
-jour de Longchamps seroit magnifique. M<sup>me</sup> de
-Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade
-au bois de Boulogne. «Nous emmènerons
-le chevalier», dit-elle à mon père. Trop
-malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans,
-j'allois m'en défendre; un regard de la baronne
-m'avertit qu'il falloit accepter, et, M. de Belcour
-nous ayant un instant quittés, M<sup>me</sup> de Fonrose
-me fit cette confidence d'autant plus agréable
-qu'elle étoit moins prévue: «Elle y va parce qu'elle
-espère que vous y viendrez.&mdash;La comtesse?&mdash;Eh!
-qui donc? vous aimeriez peut-être mieux que
-ce fût la marquise?&mdash;Non, non. La comtesse!
-j'aurai le bonheur de la voir!&mdash;De la voir, c'est
-là tout ce que vous demandez?&mdash;Tout ce que je
-demande,&hellip; oui,&hellip; puisqu'il est impossible de&hellip;&mdash;De&hellip;!
-interrompit-elle en me contrefaisant; et s'il
-n'étoit pas impossible de&hellip;?&mdash;Je serois dans les
-cieux!&hellip;&mdash;Dans les cieux! répéta-t-elle encore
-en affectant le même ton que moi; eh bien, vous
-irez dans les cieux!&hellip; Mais, pour cela, convenons
-auparavant de ce que vous avez à faire sur la
-terre. D'abord, ne vous avisez pas de vous enfermer
-dans une sombre berline avec cette ennuyeuse
-M<sup>me</sup> de Fonrose et cet importun baron de&hellip; Vous
-n'écoutez point?&mdash;Si fait, de toutes mes oreilles!&mdash;Je
-le crois: il tremble d'impatience. Il a
-l'air de vouloir dévorer mes paroles&hellip; Vous
-arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez fait
-une centaine de caracoles à quelque distance du
-cabriolet où sera votre amie, quand la comtesse
-aura pu s'enivrer tout à son aise du plaisir de vous
-voir, avec une grâce infinie, manier votre joli
-cheval, le sien, qu'elle gouvernera plus mal, ou
-mieux, prendra tout à coup le mors aux dents.
-D'abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l'&oelig;il
-la fugitive voiture; mais, un moment après, votre
-cheval aussi vous emportera,&hellip; d'un autre côté
-cependant, Monsieur.&mdash;D'un autre côté?&mdash;Oui.
-Mais rassurez-vous. Après de longs détours,
-au bout d'une heure,&hellip; d'une heure entière! au
-bout d'un siècle! l'animal, qui n'est pas du tout
-bête, apportera justement Faublas où l'attendra son
-Éléonore: devinez?&mdash;Chez elle, peut-être?&mdash;Quelle
-idée! est-ce bien vous qui me répondez
-ainsi?&hellip; Chez moi, jeune homme. Vous n'y trouverez
-que le suisse et mon Agathe, deux braves
-gens qui ne voient, ne disent et n'entendent que
-ce qu'il me plaît, des gens dont je vous réponds.&mdash;Chez
-vous! que de reconnoissance!&hellip;&mdash;Vraiment!
-dit-elle d'un ton presque sérieux, j'espère
-que vous vous comporterez comme des gens raisonnables.
-Si je croyois que vous fissiez seulement
-des enfantillages, je ne vous permettrois que l'entrée
-de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je vous
-connois tous deux, vous emploierez votre temps&hellip;
-à des choses importantes&hellip; Vous ferez une, ou
-deux, ou trois charades&hellip; Que sais-je, moi, tout
-ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef
-de mon boudoir&hellip; Ah çà! mais, pourtant, n'allez
-pas déplacer tous les meubles. Mes femmes, que
-je n'ai point accoutumées à des déménagemens,
-ne sauroient que penser. Ma réputation&hellip; Je
-tiens beaucoup à ma réputation&hellip;»</p>
-
-<p>M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore
-de Longchamps: je témoignai la plus grande envie
-d'y paroître à cheval. Mon père observa que trop
-d'exercice pourroit m'être nuisible; mais il ne fit
-plus d'objection quand je lui représentai que la
-plus grande fatigue me seroit épargnée, s'il vouloit
-bien me donner une place dans sa voiture jusqu'au-dessus
-de la grille de Chaillot. Ce fut encore plus
-loin, ce fut à l'entrée du bois même que Jasmin
-alla m'attendre avec mon cheval. Le baron, à
-l'instant où je quittois son carrosse, reconnut la
-Porte-Maillot, et, comme s'il eût pressenti la rencontre
-hasardeuse que j'allois faire: «Voilà, dit-il
-avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours
-présent à ma mémoire: j'y ai passé un des
-momens les plus pénibles et les plus doux de ma
-vie.»</p>
-
-<p>Aussitôt je cherchai M<sup>me</sup> de Lignolle, et je ne
-tardai pas à la rencontrer; et bientôt elle vit, avec
-une joie difficile à rendre, elle vit son amant passer
-auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui jouissez
-des triomphes de Faublas, préparez-lui vos
-plus grandes félicitations. Lui, qu'enivroit déjà le
-plaisir d'admirer la comtesse et d'être admiré
-d'elle, eut encore le bonheur d'entendre plusieurs
-personnes, en la regardant, s'écrier: «O la charmante
-petite femme!» S'ils m'avoient donné quelque
-attention, ceux qui lui faisoient ce compliment
-si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer
-que je les remerciois par un sourire, par un sourire
-orgueilleux qui sembloit leur répondre: «C'est
-mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette
-femme que vous trouvez charmante!» et, sans
-m'en apercevoir, je répétois: «Charmante petite
-femme!&hellip; charmante!&hellip;» Il est bien pour elle, cet
-éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses
-gens, ne le partagent pas&hellip; Ses gens? Elle n'a
-qu'un domestique, le confident de nos amours, le
-discret La Fleur. Sa voiture? c'est tout uniment
-le petit cabriolet qui me l'amena dans la forêt de
-Compiègne. Ses habits? ils ne sont jamais ni recherchés
-ni riches, mais toujours frais et jolis.
-Elle est venue ici comme elle reste chez elle, parée
-surtout de ses attraits. Comme elle lui va bien,
-cette robe de linon, moins blanche que sa peau!
-que j'aime à lui voir, au lieu de diamans, ces
-fleurs, touchans symboles de son adolescence à
-peine commencée; ces violettes printanières et ce
-précoce bouton de rose qu'on diroit sans aucun
-art jetés dans sa chevelure! Ah! jusqu'au milieu
-des pompes du monde, que j'aime à reconnoître,
-dans les plus simples atours et dans le plus modeste
-équipage, la bienfaitrice de mille vassaux!</p>
-
-<p>Mais, dans la longue et double file des voitures,
-où le hasard persécuteur lui avoit-il fait prendre
-une place? le superbe whisky dont elle est précédée,
-quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le
-brillant phaéton qui vient immédiatement après la
-comtesse?</p>
-
-<p>Je vais d'abord au magnifique char: une femme
-superbe y paroît dans tout le faste de sa parure,
-dans tout l'éclat de sa beauté. Sa première vue
-impose à tous le silence de l'admiration; les
-courtes exclamations de l'enthousiasme s'élèvent
-ensuite; puis succède un léger murmure, puis on
-entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c'est
-elle, c'est la marquise de B&hellip;!</p>
-
-<p>Qui lui disputoit cependant les honneurs de
-Longchamps? la jolie femme du phaéton. Négligemment
-assise dans une conque lilas plaquée
-d'argent, elle manie avec abandon des guides si
-riches qu'on ne croit point que ses mains délicates
-puissent longtemps en soutenir le poids. Elle
-paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles,
-à tous crins, superbement enharnachés, couverts
-de rubans et de fleurs, quatre fringans chevaux
-qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs
-pieds frappant la terre, et couvrant leurs mors
-d'écume, semblent s'indigner qu'une femme et un
-enfant<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> aient la témérité de les conduire. Tout le
-monde voit bien que la nymphe a moins de contenance
-que de manières, et moins de fraîcheur
-que d'éclat; mais personne ne sauroit dire s'il y a
-plus d'indécence dans son maintien que de friponnerie
-sur sa figure; s'il y a plus de richesse que
-d'élégance dans le luxe effréné de son équipage et
-de ses habits. Cependant, ô Madame de B&hellip;! cette
-femme maintenant chargée de panaches, de diamans
-et de broderies, promenée sur un char triomphal,
-environnée de jeunes seigneurs et poursuivie
-des joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous
-deviner que c'est la petite fille qui fut
-pendant un an votre servante? M. de Valbrun
-s'est donc ruiné?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le jockey, monté sur l'un des deux premiers chevaux.</p>
-</div>
-<p>Je passai plusieurs fois devant le whisky de
-M<sup>me</sup> de B&hellip;: elle eut l'air de ne me pas voir, j'eus
-la discrétion de ne la pas saluer; mais, curieuse apparemment
-de savoir si j'étois là pour elle, la marquise
-promena de toutes parts ses regards inquiets.
-En se retournant, elle reconnut, dans son cabriolet
-modeste, M<sup>me</sup> de Lignolle, qu'elle honora d'un
-gracieux sourire, et sur son char de triomphe
-M<sup>me</sup> de Montdésir, qu'elle humilia d'un coup
-d'&oelig;il protecteur. Il y a tout lieu de penser que
-M<sup>me</sup> de B&hellip;, si près de la comtesse dont elle connoissoit
-les jalouses vivacités, et non loin de Justine
-qui pouvoit se permettre quelques familiarités
-imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est
-du moins certain, c'est qu'à l'instant même elle
-sortit des rangs pour aller prendre la file un peu
-plus haut. Peut-être aussi fut-elle déterminée à
-cette espèce de fuite parce qu'elle aperçut de loin
-son mari qui sembloit piquer droit vers moi.</p>
-
-<p>Mon premier mouvement fut de rebrousser
-chemin pour éviter le malencontreux cavalier;
-mais, par réflexion, craignant, sans doute assez mal
-à propos, qu'il ne me soupçonnât d'une lâcheté, je
-pris le parti de continuer ma route. Je crus même
-devoir ne plus aller qu'au petit pas et regarder
-fièrement l'ennemi qui s'approchoit. J'étois pourtant
-bien résolu, comme on le devine, à laisser
-passer M. de B&hellip;, s'il ne m'abordoit pas.</p>
-
-<p>Il m'aborda. Je suis, Monsieur le chevalier,
-charmé du hasard&hellip;&mdash;N'achevez pas, Monsieur
-le marquis, je vous entends; mais que signifie ce
-mot hasard, je vous en prie? Il n'est pas, ce me
-semble, tout à fait impossible de me rencontrer
-dans le monde, et quiconque d'ailleurs a quelque
-chose de pressant à me dire est toujours sûr de me
-trouver chez moi.&mdash;Vraiment! je voulois y aller
-chez vous!&mdash;Qui a pu vous en empêcher?&mdash;Qui?
-ma femme.&mdash;Eh bien! Monsieur, vous
-croyez donc que madame la marquise a mal fait?&mdash;Pas
-trop mal, dans un sens. Elle avoit ses raisons&hellip;&mdash;Ses
-raisons?&mdash;Pour m'engager à ne
-pas vous faire ma visite; moi, j'avois les miennes
-pour désirer du moins de vous joindre quelque
-part, Monsieur le chevalier.&mdash;La rencontre est
-donc, comme vous disiez tout à l'heure, fort heureuse.&mdash;Oui,
-parce que je vais avoir avec vous
-une explication&hellip;&mdash;Ah! tout à l'heure si vous le
-voulez, Monsieur le marquis!&mdash;De tout mon
-c&oelig;ur.&mdash;Sortons de la foule.&mdash;Sortons&hellip; Mais
-je vous demande bien pardon.&mdash;Et de quoi?»</p>
-
-<p>En m'en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser
-de saluer M<sup>me</sup> de Lignolle, et de tâcher
-de lui faire comprendre par mes signes que j'allois
-bientôt revenir.</p>
-
-<p>«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit
-M. de B&hellip;; c'est apparemment cette jolie femme
-du phaéton qui vous occupe? Je vous dérange.&mdash;Ah!
-laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.&mdash;Je
-ne plaisante point!&hellip; Arrêtons-nous
-ici.&mdash;Ici! nous serons mal.&mdash;Pourquoi? personne
-ne nous entendra.&mdash;Mais tout le monde
-pourra nous voir!&mdash;Qu'importe?&mdash;Qu'importe!&hellip;
-Enfin, comme il vous plaira, Monsieur&hellip;
-Vous avez donc vos pistolets?&mdash;Mes pistolets?&mdash;Sans
-doute. Ni vous ni moi n'avons d'épée.&mdash;Eh!
-pourquoi donc faire des pistolets et des
-épées, Monsieur le chevalier?&mdash;Comment,
-pourquoi faire? Est-ce qu'il n'est pas question de
-nous battre?&mdash;Nous battre! au contraire, Monsieur.
-C'est que je me repens de m'être déjà battu
-avec vous.&mdash;Bon!&mdash;Je me repens de vous avoir
-fait une mauvaise querelle.&mdash;Ah!&mdash;D'avoir
-causé votre exil.&mdash;Ah! ah!&mdash;Et, par suite, votre
-emprisonnement.&mdash;Monsieur le marquis!&hellip; vous
-conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!&mdash;Voilà
-pourquoi je vous cherche depuis que
-vous êtes sorti de la Bastille.&mdash;En vérité, vous
-êtes trop bon!&mdash;Et, comme je vous l'ai dit,
-j'aurois même été chez vous, si ma femme&hellip;&mdash;Madame
-la marquise a très bien fait de vous le
-déconseiller; c'eût été pousser trop loin&hellip;&mdash;Je
-ne sais pas! Un galant homme ne sauroit trop vite
-et trop bien réparer une offense. Voilà mon avis,
-à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience:
-je suis vif, je m'emporte sur un mot, je
-me fâche avant de m'expliquer; mais l'instant
-d'après je reviens et je conviens franchement de
-mes torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je
-gagne à être connu, je suis dans le fond un bon
-diable.&mdash;Vous m'en voyez convaincu.&mdash;Bien!
-mais dites que vous me pardonnez.&mdash;Vous vous
-moquez!&mdash;Dites-le, je vous en prie.&mdash;Jamais!
-jamais je ne pourrai&hellip;&mdash;Vous ne me pardonnerez
-jamais?&mdash;Ce n'est pas cela que&hellip;&mdash;Écoutez-moi.
-Je vous ai avoué mes torts, je ne dois pas
-non plus vous dissimuler mes services: c'est moi
-qui vous ai fait sortir de la Bastille.&mdash;Vous,
-Monsieur le marquis?&mdash;Moi-même. Je me suis
-mis aux genoux de ma femme pour obtenir d'elle
-qu'elle sollicitât votre liberté.&mdash;Et vous avez pu
-l'y résoudre?&mdash;Vraiment ce n'a pas été sans
-peine! mais il faut lui rendre justice: ensuite, elle
-a pris cette affaire à c&oelig;ur autant que moi. Elle a
-pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont
-vous n'avez pas d'idée!&mdash;On dit qu'elle est bien
-avec le nouveau ministre?&mdash;Au mieux! ils s'enferment
-ensemble pendant des heures entières&hellip;
-C'est une femme de mérite que ma femme&hellip; Je la
-connoissois bien quand je l'ai épousée; sa figure
-promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout
-ce que promettoit sa figure&hellip; A propos, si vous
-désirez quelque emploi, quelque pension, quelque
-lettre de cachet&hellip;&mdash;Sensiblement obligé.&mdash;Vous
-n'avez qu'à parler! M<sup>me</sup> de B&hellip; aura une
-conversation particulière avec&hellip;&mdash;Je vous rends
-mille grâces!&mdash;Pour en revenir à nous&hellip; Mais
-vous ne m'écoutez point?&mdash;Je regarde là-bas
-cette vieille dame!&hellip; N'est-ce pas la marquise
-d'Armincourt?&mdash;Je ne la connois pas.&mdash;Oui,
-c'est elle&hellip; Monsieur le marquis, ne tournons
-plus les yeux de ce côté-là.&mdash;J'entends, vous ne
-vous souciez pas d'être obligé d'aller faire votre
-cour à cette douairière?&mdash;Pas infiniment.&mdash;Pour
-en revenir à nous, je vous ai donc fait sortir
-de la Bastille; et puis n'avois-je pas eu déjà ce
-que je méritois? ne m'aviez-vous pas donné ce
-fier coup d'épée&hellip;?&mdash;Je ne me consolois pas d'y
-avoir été forcé, je vous assure.&mdash;Oh! c'étoit un
-maître coup d'épée, celui-là! savez-vous bien que
-j'en ai pensé mourir?&mdash;C'eût été pour moi, je vous
-en donne ma parole d'honneur, un éternel sujet
-de chagrin.&mdash;Vous ne m'en vouliez donc pas?&mdash;Pas
-du tout.&mdash;Comment, en ce cas-là, refusez-vous
-aujourd'hui de me pardonner?&mdash;Moi,
-je ne demande pas mieux.&mdash;Monsieur le chevalier,
-j'en suis ravi d'aise!&mdash;Et vous, Monsieur
-le marquis, vous me pardonnez donc aussi?&mdash;Si
-je vous pardonne! mais, de l'aveu de ma femme
-elle-même, vous n'avez eu dans toute cette affaire
-que de très légers torts avec moi&hellip; et avec elle,&hellip;
-mais très légers.»</p>
-
-<p>Cette conversation, qui d'abord ne m'avoit paru
-que fâcheuse, m'amusoit maintenant et piquoit
-ma curiosité; mais je sentois que M<sup>me</sup> de Lignolle,
-déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre
-mon retour avec une mortelle impatience, et
-pourroit, s'il tardoit longtemps, faire une étourderie.
-«Monsieur le marquis, nous voilà d'accord,
-rentrons dans la foule.&mdash;Nous causerions ici plus
-à notre aise.&mdash;Nous serons tout aussi bien là-bas.&mdash;Je
-le disois bien que la jolie fille lui tenoit
-au c&oelig;ur!» s'écria M. de B&hellip;</p>
-
-<p>En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton
-que je le reconduisis; mais ce fut la dame du
-cabriolet qui s'attira tous mes regards, et je n'ai
-pas besoin de vous dire qu'elle parut enchantée
-de me revoir; cependant il m'étoit aisé de m'apercevoir
-que cet étranger dont elle me voyoit suivi
-l'inquiétoit. M<sup>me</sup> de Montdésir aussi parut excessivement
-flattée du nouvel hommage que j'avois
-l'air de lui rendre en revenant une seconde fois
-grossir le nombre de ses adorateurs; mais, aussitôt
-qu'elle eut reconnu son ancien maître dans le
-cavalier qui m'accompagnoit, elle étouffa quelques
-éclats de rire, pour lui lancer, comme à moi, des
-coups d'&oelig;il très significatifs. Cependant le marquis,
-revenant à sa première idée, me disoit:</p>
-
-<p>«Vous n'avez eu, par rapport à la marquise et par
-rapport à moi, que des torts très légers, de ces torts
-que tout autre jeune homme&hellip;&mdash;N'est-il pas vrai,
-Monsieur, qu'à ma place tout autre eût fait de
-même que moi?&mdash;Sans doute. Mais c'est M. de
-Rosambert qui, dans tout cela, s'est conduit on
-ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés
-jusqu'à la mort. M. Duportail a bien, de son côté,
-quelques petits reproches à se faire.&mdash;Vraiment!
-oui&hellip;&mdash;Vous en convenez donc?&mdash;Assurément.&mdash;Ce
-fatal jour que je vous rencontrai tous
-aux Tuileries, M. Duportail devoit conserver plus
-de présence d'esprit, me tirer à part, m'avertir
-que l'honneur et le repos de toute une famille
-l'obligeoient à ce mensonge&hellip; Pouvois-je deviner,
-moi?&mdash;Certainement non.&mdash;Mademoiselle votre
-s&oelig;ur aussi n'auroit pas mal fait d'essayer de me
-glisser un mot à l'oreille; mais la jeune personne
-avoit peur, son père étoit là! Vous, Monsieur le
-chevalier&hellip;&mdash;Ah! moi&hellip;&mdash;Voyons! que voulez-vous
-dire?&mdash;Non, non, parlez.&mdash;Après vous.&mdash;Point
-du tout; Monsieur le marquis, je vous
-ai interrompu.&mdash;Cela ne fait rien! dites.&mdash;Dites
-vous-même.&mdash;Je vous en prie!&mdash;Je
-vous le demande en grâce.&mdash;Eh bien! vous,
-Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune
-confidence. D'abord il ne vous convenoit pas de
-m'accuser les petits écarts de mademoiselle votre
-s&oelig;ur&hellip; Ceci vous fait de la peine?&hellip; Oh! ne me
-croyez pas capable de causer! J'ai donné ma parole
-d'honneur&hellip; Et gardez-vous d'en vouloir à
-la marquise: je ne lui ai point surpris vos secrets
-d'abord! Ce n'est pas non plus pour le plaisir de
-parler qu'elle me les a confiés.&mdash;Je le crois, je
-crois madame la marquise incapable d'une maladresse
-ou d'une indiscrétion.&mdash;Incapable! c'est
-le mot&hellip; Les étourderies de mademoiselle votre
-s&oelig;ur, une dangereuse plaisanterie que vous avoit
-conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge
-de M. Duportail, avoient à mes yeux
-étrangement compromis la marquise. J'accusois
-ma femme&hellip; Oh! je lui en ai demandé cent fois
-pardon, et je me le reproche encore tous
-les jours&hellip; J'accusois ma femme,&hellip; la femme la
-plus sage! Si c'étoit seulement par principes, on
-pourroit s'en défier;&hellip; mais chez elle, ajouta-t-il
-très bas, la sagesse est solide; elle tient à un tempérament
-de glace: car, le croiriez-vous? c'est par
-pure complaisance que M<sup>me</sup> de B&hellip; me donne
-de temps en temps une nuit, à moi qui suis son
-mari et qu'elle adore!&hellip; Je l'accusois cependant!
-Il a donc fallu que, pour se justifier, elle me contât
-vos petits chagrins de famille,&hellip; que je savois à
-peu près.&mdash;Enfin, Monsieur le marquis, ce qui
-me fait grand plaisir, c'est de vous entendre convenir
-que je ne devois pas vous avouer les écarts
-de M<sup>lle</sup> Duportail.&mdash;Ne dites donc plus Duportail!
-vous voyez que je suis au fait!&mdash;De
-M<sup>lle</sup> de Faublas, puisque vous le voulez.&mdash;Bon!&hellip;
-D'abord, vous ne le deviez pas; et puis, si vous
-aviez eu l'air de solliciter une explication, moi qui,
-dans ma colère, brûlois d'en venir aux mains, j'aurois
-été peut-être assez injuste pour vous soupçonner
-de manquer de courage. Or, un jeune
-homme ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa
-première affaire; et, dans celle-ci, je l'ai dit à la
-marquise, qui s'est vue forcée de le reconnoître,
-vous vous êtes en tout point montré comme le
-plus brave des hommes&hellip; Oui, vous êtes plein de
-c&oelig;ur! et quiconque s'y connoît le voit dans votre
-physionomie&hellip; Oh! j'ai pour vous beaucoup
-d'estime, et ma femme aussi&hellip; Tenez, je vous
-engagerois à nous venir voir; mais le public est si
-bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle
-femme tel amant, il n'en revient pas. Je trouve
-quantité de gens qui ne mettent que de la complaisance
-à ne me point contredire quand je leur
-affirme que je ne suis pas&hellip; Vous le leur protesteriez
-vous-même, qu'ils ne vous croiroient pas
-davantage! et cependant personne, excepté la marquise,
-ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez
-un peu l'extrême différence: à présent que
-je suis tranquille sur votre aventure, vous et cent
-mille autres jeunes gens plus aimables, s'il y en a,
-pourroient à la file se donner à tous les diables
-avant de me persuader qu'ils ont obtenu les faveurs
-de la marquise. Je vous ai déjà dit combien de
-raisons me font croire à la sagesse de M<sup>me</sup> de B&hellip;;
-il y en a encore une qui me paroît, seule, aussi
-forte que toutes les autres ensemble: je m'avise
-quelquefois de me regarder au miroir, et je ne
-trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul
-trait qui annonce que je puisse être&hellip; Que diable!
-M. de B&hellip; ne voit pas du tout qu'il ait la figure
-d'un sot! et M. de B&hellip; s'y connoît!&hellip; Ah çà!
-mais donnez-moi donc un peu d'attention. Depuis
-une heure il ne m'écoute que d'une oreille! Il a
-toujours les yeux tournés sur la jolie fille!&hellip; Il
-me semble aussi que, de temps en temps, elle vous
-regarde? En vérité, elle vous lorgne!&mdash;Point du
-tout, Monsieur le marquis, c'est vous qu'elle
-agace.&mdash;Oh! que non! vous êtes plus joli garçon
-que moi. Ce n'est pas qu'à votre âge je n'aie
-été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant
-l'avantage de la première jeunesse&hellip; Pourtant, je
-crois que vous ne vous trompiez pas! je crois que
-j'ai ma part des &oelig;illades que lance la princesse!&hellip;
-Je vous avouerai franchement qu'elle commence à
-me tourmenter un peu. C'est pour moi du tout
-neuf au moins; il faut que cela soit très nouvellement
-sur le trottoir! Dites-moi son nom.&mdash;Son
-nom?&hellip; je l'ignore.&mdash;Et sa demeure?&mdash;Je ne
-la sais pas.&mdash;Mais pourtant vous la connoissez?&mdash;Ah!
-comme on connoît ces filles-là! de réminiscence!&hellip;
-Oui, je crois me rappeler que j'allois
-assez fréquemment souper dans une maison tierce
-où quelquefois, la trouvant sous ma main, je lui
-faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le
-même temps que j'avois cette fantaisie pour une
-certaine Justine, vous savez?&mdash;Oui! oui! une
-des femmes de la marquise, cette petite dévergondée,
-que vous veniez commodément caresser
-jusque dans mon hôtel. Oh! Monsieur le libertin,
-j'ai été trop bon chez ce commissaire!&mdash;Monsieur
-le marquis, vous direz tout ce qu'il vous
-plaira, je ne puis me persuader que cette beauté-là
-vous soit tout à fait inconnue. Faites-moi donc
-le plaisir de vous en approcher davantage et de la
-regarder comme il faut.&mdash;Ma foi, vous avez raison;
-j'ai vu quelque part ce visage chiffonné.
-Tout à l'heure nous parlions de Justine; cette
-petite fille en a un faux air.&mdash;Il me semble que
-la ressemblance est grande.&mdash;Grande? non.&mdash;Moi,
-je le trouve.&mdash;Oh! mais, vous, s'écria-t-il
-avec feu, vous n'êtes pas physionomiste!&hellip; Puisqu'il
-est question de ressemblance, savez-vous
-deux individus entre lesquels il y en a une frappante?
-Mademoiselle votre s&oelig;ur et vous. Ah!
-parlez-moi de cela, par exemple! Le plus habile
-en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier
-du royaume pour la science physionomique, je
-m'y suis mépris!&hellip; plusieurs fois!&hellip; plusieurs fois
-mépris! Il paroît que mademoiselle votre s&oelig;ur
-aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée,
-pâle, exténuée, on s'aperçoit bien que ce n'est
-pas vous; mais, lorsqu'elle est dans ses jours de
-santé, le diable vous verroit l'un à côté de l'autre
-qu'il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le
-garçon! A propos, parlerez-vous à mademoiselle
-votre s&oelig;ur de notre rencontre?&mdash;Si cela peut
-vous être agréable&hellip;&mdash;Oui, faites-moi le plaisir
-de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos
-auxquels son premier déguisement a donné lieu,
-je l'aime toujours de tout mon c&oelig;ur; et, quoique
-monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de
-toute mon estime. Dites même à M. Duportail
-que je ne lui en veux pas beaucoup, pas&hellip;&mdash;Monsieur
-le connoisseur, voyez dans ce cabriolet
-qui précède le phaéton, voyez un peu cette jeune
-femme; voilà ce que c'est qu'une figure! voilà ce
-qu'on peut appeler une charmante petite personne!
-bien moins parée que l'autre, et bien plus jolie!
-et ça n'a pas l'air d'une fille&hellip;&mdash;Une femme
-comme il faut, <i>parbleu</i>! Je connois cette livrée. Au
-reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien
-aise de vous avertir que depuis longtemps aussi
-cette dame nous regarde; et beaucoup, et souvent!&hellip;
-Tenez! ne diroit-on pas qu'elle veut nous
-parler?»</p>
-
-<p>Il est vrai que M<sup>me</sup> de Lignolle perdoit patience,
-et tâchoit de me faire entendre par ses
-signes qu'il falloit enfin, à quelque prix que ce fût,
-me débarrasser de cet importun cavalier, pour la
-venir joindre incessamment au lieu du rendez-vous
-où, lassée d'attendre, elle alloit courir. Plusieurs
-fois, emportée par son impétuosité naturelle,
-la comtesse se montra tout entière hors de sa
-voiture. Cependant M<sup>me</sup> de Montdésir, du haut
-de la sienne, put remarquer les impatiences d'une
-rivale; je ne crois pas qu'alors il lui fût possible de
-voir que c'étoit M<sup>me</sup> de Lignolle qui lui enlevoit
-mon attention; mais sans doute elle le soupçonna.
-Ce fut pour s'en assurer qu'elle fit sur-le-champ
-donner à son jockey l'ordre un peu trop hardi de
-quitter son rang et d'essayer de couper le cabriolet.
-Il ne put le couper; mais durant quelques
-secondes il marcha tout auprès, sur la même ligne,
-et puis le devança de quelques pas. Justine, qui
-reconnut alors M<sup>me</sup> de Lignolle, se permit de la
-saluer d'un air insolemment familier; elle osa même,
-en la regardant avec affectation, pousser d'impertinens
-éclats de rire. Je fus indigné! j'allois&hellip; Je
-ne sais pas tout ce que j'allois faire! La comtesse
-ne me laissa pas le temps de la compromettre en
-la vengeant. Trop vive pour endurer tranquillement
-un affront pareil, la comtesse aussitôt cria
-gare, poussa son cheval, d'un coup de fouet coupa
-le visage de M<sup>me</sup> de Montdésir, et, du même
-temps, accrocha le léger phaéton si bien et si
-ferme qu'elle mit en pièces l'une de ses roues. Le
-char versa, l'idole fut culbutée; je craignis un
-moment qu'elle ne se brisât la face contre terre.
-Heureusement que, dans sa chute, Justine, par
-un mouvement machinal, jeta ses bras en avant, de
-sorte qu'aux dépens de plusieurs meurtrissures ses
-mains sauvèrent quelques contusions à son visage,
-déjà bien maltraité. Mais, par un accident qui
-devint comique, il arriva que les pieds de la nymphe
-restèrent, je ne sais comment, retenus en haut
-de son char: or, dans cette posture, rien ne put
-empêcher les jupes de retomber sur les épaules en
-découvrant une autre partie, et, le malin zéphyr
-ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit
-alors sur la blanche peau, M<sup>me</sup> de Montdésir
-fit voir&hellip; Respectons les bizarreries de la langue:
-il seroit grossier de nommer par son nom ce que
-M<sup>me</sup> de Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce
-qu'il m'est permis de dire: c'est que toute l'assemblée,
-trouvant ce nouvel Antinoüs<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> fort joli, applaudit
-à son apparition par de grands claquemens
-de mains.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Si vous avez oublié ce passage de l'histoire de Rome,
-consultez-le: la chose en vaut la peine.</p>
-</div>
-<p>Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la
-désolée personne; et moi-même, aussitôt calmé
-par le touchant spectacle de son infortune, je mis
-pied à terre pour l'aller secourir. «Attendez, me
-dit M. de B&hellip;, j'y vais avec vous: car je la plains,
-et, je vous le répète, j'ai vu cette figure-là quelque
-part.&mdash;Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis,
-je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes
-aussi trop bon d'appeler cela une figure! Au reste,
-que vous vous obstiniez ou non à soutenir que
-c'en est une, je vous déclare qu'elle est un peu de
-ma connoissance; et, quant à vous, je doute que
-vous l'ayez jamais vue.»</p>
-
-<p>Lorsque je me trouvai près de Justine, on l'avoit
-déjà remise sur ses pieds. «Ah! s'écria-t-elle en
-me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme elle
-vient de m'équiper!» Je l'interrompis, je lui dis
-bien bas: «Ma chère enfant, tu n'as que ce que
-tu mérites, mais ne t'avise pas de nommer la comtesse,
-car, sur mon honneur, tu n'en serois pas
-quitte à si bon marché.&mdash;Ah! Monsieur de Faublas,
-vous croyez qu'elle a bien fait?» reprit Justine
-au désespoir.</p>
-
-<p>Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom,
-plusieurs voix le répétèrent: aussitôt il circula
-dans l'assemblée, et vola de bouche en bouche. La
-foule qui environnoit M<sup>me</sup> de Montdésir me pressa
-tout à coup, de manière qu'à peine le marquis et
-moi nous eûmes la liberté de remonter à cheval,
-et qu'il fallut aller au petit pas. Le nombre des
-curieux ne fit à chaque instant que s'accroître.
-Jeunes gens et vieillards, hommes et femmes,
-piétons et cavaliers, tout accourut, tout vint se
-jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s'arrêtèrent.
-Aucun des héros de la patrie, d'Estaing, La
-Fayette et Suffren, et mille autres, au retour des
-plus glorieuses expéditions, ne virent autour d'eux,
-dans les promenades publiques, une affluence plus
-prodigieuse. Et pourtant ce n'est, ô de toutes les
-nations la plus légère, ce n'est qu'à M<sup>lle</sup> Duportail
-que vous prodiguez tant d'honneurs!</p>
-
-<p>Quel jeune homme assez maître de lui, quel
-jeune homme cependant eût repoussé le charme
-de ce triomphe? un moment j'en fus enivré; un
-moment je sentis quelque orgueil à la vue de tant
-de jeunes gens qui, renommés dans l'art de plaire
-et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer
-en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les
-femmes! Ce fut avec transport que je me vis l'objet
-de leur attention! Le vif désir d'en être plus
-digne dut prêter à mon maintien plus de grâces,
-à ma figure plus d'expression. Et d'un regard plus
-doux je dus répondre à leurs caressans regards, qui
-sembloient me promettre à jamais d'heureux engagemens!
-Et, d'une oreille plus avide, je dus recueillir
-leurs enchanteurs éloges qui me décernoient
-sur tous le prix de la beauté!</p>
-
-<p>Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une
-erreur: le vain prestige ne dura guère. Faublas
-pouvoit-il s'arrêter à Longchamps, pouvoit-il y
-rester longtemps, retenu par les illusions doublement
-trompeuses de l'amour-propre et de la coquetterie,
-quand l'amour, l'impatient amour, l'attendoit
-à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et
-de plus solides jouissances?</p>
-
-<p>«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous
-débarrasser de la foule?&mdash;J'y consens, me répondit-il;
-mais dites-moi donc comment il se fait que
-vous soyez connu de tant de monde?&mdash;Vous
-savez ce que c'est que ce pays-ci! Tout ce qui
-n'est pas absolument ordinaire y fait du bruit, et
-vous donne pendant vingt-quatre heures une
-espèce de réputation: notre combat, mon exil, ma
-prison.» Il m'interrompit: «Me suis-je trompé?
-n'est-ce pas mon nom&hellip;?&mdash;Oui, c'est votre nom
-qui vient de retentir à mes oreilles; et, tenez,
-voilà que deux cents personnes le crient.&mdash;Deux
-mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour
-moi, cela ne m'étonne pas, je suis très répandu.&mdash;Le
-bruit va toujours croissant. Bon Dieu! quel
-tintamarre!&mdash;C'est que tous ces gens-là sont bien
-aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs
-physionomies qu'ils sont bien aises. C'est une
-chose charmante pour eux d'être sûrs que nous
-voilà réconciliés. En effet, c'étoit bien dommage
-que les deux hommes de France les plus&hellip;&mdash;Monsieur
-le marquis, je crois, comme vous le
-dites, qu'ils sont bien aises; mais dépêchons-nous
-d'échapper à leurs applaudissemens.»</p>
-
-<p>Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes
-leurs forces; et c'étoit visiblement à M. de B&hellip;
-que s'adressoient leurs applaudissemens maintenant
-dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus
-joyeux de leurs gaietés que je n'avois été fier de
-leurs hommages. Ce fut bien malgré moi, mais
-au grand contentement de mon compagnon illustre,
-qu'il fallut suivre les flots de cette multitude
-jusqu'à l'extrémité de la file. Là, je parvins, non
-sans beaucoup de peine, à m'ouvrir un passage
-dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs.
-Là, je fis mes adieux à M. de B&hellip;, qui,
-ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon cheval
-de toute la vitesse du sien. D'autres cavaliers
-aussi se mirent à galoper sur ses traces; mais ce
-n'étoit point à lui qu'ils en vouloient, puisque,
-l'ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité
-de leur course. Je conservai quelque temps
-l'espérance de leur échapper par la fuite; mais,
-comme, après de longs et inutiles détours, je me
-vis sur le point d'être atteint, il me parut nécessaire
-d'essayer des moyens peut-être plus puissans
-pour écarter ces indiscrets persécuteurs.</p>
-
-<p>Je me retournai sur eux, c'étoient des pages, j'en
-comptai huit: «Messieurs, que puis-je faire pour
-votre service?&mdash;Nous permettre de vous voir et
-de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.&mdash;Messieurs,
-vous êtes bien jeunes, mais pourtant
-vous devez être raisonnables. Pourquoi donc, je
-vous prie, hasarder avec un galant homme une
-mauvaise plaisanterie qui peut avoir des suites
-fâcheuses?&mdash;Ce n'est point une plaisanterie,
-répliqua l'étourdi qui s'étoit chargé de porter la
-parole, nous serions désolés de vous offenser; mais,
-en vérité, nous mourons d'envie d'embrasser M<sup>lle</sup> Duportail.&mdash;Non,
-dit un autre plus avisé, pas
-M<sup>lle</sup> Duportail, mais le généreux vainqueur du
-marquis de B&hellip;»</p>
-
-<p>Tandis qu'ils me parloient, je promenois sur la
-campagne des regards inquiets; je l'entrevoyois
-déjà ce fâcheux marquis! il s'approchoit à vue
-d'&oelig;il, et je tremblois pour mon rendez-vous.
-«Messieurs, je ne connois pas M<sup>lle</sup> Duportail;
-mais, tenez, le temps me presse, finissons: s'il
-faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé,
-j'y consens, à condition cependant que
-vous allez attendre, arrêter et retenir sous quelque
-prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier
-que vous pouvez apercevoir d'ici. Vous me rendriez
-même un plus grand service si, pour plus
-de sûreté, vous vouliez l'engager à reprendre avec
-vous le chemin de Longchamps.»</p>
-
-<p>Comme je parlois encore, un homme assez mal
-vêtu, que d'abord j'avois pris pour le laquais de
-l'un de ces jeunes gens, s'approcha de moi d'un
-air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu
-qu'il tenoit enfoncé sur ses yeux, je reconnus
-M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il
-me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser,
-moi; mais j'accours pour vous annoncer que
-M<sup>me</sup> de Montdésir vous prie instamment de passer
-un instant chez elle.&mdash;M<sup>me</sup> de Montdésir!&hellip;
-oui, oui, je comprends!&hellip; Mon cher, dites que
-j'en suis au désespoir, mais qu'il m'est absolument
-impossible de me rendre à son invitation avant
-deux bonnes heures.»</p>
-
-<p>Cependant mes écervelés de pages tous ensemble
-me promirent d'arrêter et de remmener
-avec eux l'importun cavalier, qui n'étoit plus qu'à
-très peu de distance. Ils me le promirent, ils m'embrassèrent,
-ils me virent avec regret m'éloigner le
-plus vite possible.</p>
-
-<p>Il étoit temps que j'arrivasse, M<sup>me</sup> de Lignolle
-trouvoit les momens bien longs. Dès qu'elle me
-vit, elle m'accabla de reproches. «Mon amie,
-que vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette
-femme a l'audace&hellip;?&mdash;Oui! c'est votre faute.
-Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures?
-Pourquoi m'avez-vous fait pour cette M<sup>me</sup> de
-Montdésir une infidélité?&mdash;Bon! vous allez
-rappeler une querelle oubliée!&mdash;Oubliée?
-jamais! De ma vie je n'oublierai que j'ai sottement
-baisé la main de cette impertinente,&hellip; qui
-ose aujourd'hui se prévaloir&hellip;&mdash;Vous venez de
-l'en punir. Vous l'avez défigurée.&mdash;J'aurois dû
-la tuer!&mdash;Peu s'en est fallu. Elle est tombée du
-haut en bas de sa voiture brisée&hellip;&mdash;Du haut en
-bas! s'écria la comtesse avec beaucoup d'inquiétude.
-Mon Dieu! je l'ai peut-être dangereusement
-blessée?&mdash;Non; mais&hellip;»</p>
-
-<p>Ici, pour calmer tout à fait M<sup>me</sup> de Lignolle,
-je me hâtai de lui raconter la déconvenue de
-Justine; et je vous laisse à penser combien mon
-récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive
-dans ses gaietés comme dans ses fureurs. Je
-craignois qu'à force de rire elle ne suffoquât. Je
-la serrai dans mes bras, croyant que l'heure du
-raccommodement étoit venue. Je me trompois: la
-cruelle Éléonore repoussa son amant. «Vous serez
-toujours, me dit-elle en reprenant sa colère,
-toujours le plus ingrat des hommes!&hellip; Depuis un
-siècle je péris d'amour et d'impatience; cependant
-c'est à moi qu'il laisse le soin d'inventer
-quelque moyen de nous réunir!&mdash;Mon amie,
-c'est inutilement que j'en ai tenté plusieurs.&mdash;Enfin
-je trouve un expédient favorable, je vole à
-ce Longchamps qui m'ennuie, j'y vole pour voir
-Faublas, uniquement pour le voir! il y vient en
-effet, mais afin d'avoir l'occasion de faire en même
-temps sa cour à mes deux rivales!&mdash;Éléonore, je
-te jure que non.&mdash;Et, pour comble de perfidie, le
-barbare! il arrange tout cela de manière que moi,
-dont la jalousie déchire le c&oelig;ur, je me trouve
-justement placée entre mes deux mortelles ennemies!&mdash;Quoi!
-vous prétendez que c'est encore
-ma faute?&mdash;Oui, tâchez, menteur que vous êtes,
-tâchez de me persuader que c'est le hasard qui a
-voulu que la voiture de M<sup>me</sup> de B&hellip; précédât la
-mienne.&mdash;Éléonore, je t'en donne ma parole
-d'honneur.&mdash;Elle a bien fait de s'en aller cette
-M<sup>me</sup> de B&hellip;! vous avez bien fait de ne la pas
-suivre! je venois de l'entrevoir! Un moment plus
-tard je vous donnois à tous deux une leçon dont
-vous vous seriez souvenus!&mdash;Mon amie, si pourtant
-j'y étois venu pour elle, ne l'aurois-je pas
-suivie?»</p>
-
-<p>Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle
-m'embrassa; mais tout d'un coup: «Non, non!
-s'écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue!
-C'est donc parce qu'il vous a fallu nécessairement
-secourir M<sup>me</sup> de Montdésir que vous me faites
-attendre ici depuis près d'une demi-heure?&mdash;Non,
-mon amie; j'ai été longtemps retenu par
-cet importun cavalier&hellip;&mdash;Qui vous parloit avec
-tant de feu, et que vous paroissiez entendre avec
-tant de plaisir?&mdash;De plaisir? non.&mdash;Que vous
-disoit-il donc de si beau, ce monsieur?&mdash;Il
-m'entretenoit de ma s&oelig;ur.&mdash;Il la connoît?&mdash;Oui,
-c'est un parent&hellip;&mdash;Un parent?&hellip; mais
-cette fois je vous crois&hellip; parce que je l'ai bien
-examiné pour m'assurer si ce n'étoit pas encore
-quelque femme déguisée. Oh! vous ne m'attraperez
-plus, j'y prendrai garde, allez!&mdash;A propos,
-mon amie, dis-moi, n'as-tu pas vu ta tante à
-Longchamps?&mdash;Non, je ne voyois que toi; mais
-vous, Monsieur, vous avez pu faire attention à
-tous ceux qui vous entouroient.&mdash;J'ai fait attention
-à la marquise, parce qu'il m'a semblé qu'elle
-me regardoit.&mdash;Heureusement pour nous, dit la
-comtesse, elle n'a pas ses yeux de quinze ans.&mdash;Éléonore,
-si pourtant elle m'avoit reconnu?&mdash;Oh!
-que non, s'écria-t-elle&hellip; Faublas, ce seroit un
-grand malheur;&hellip; mais&hellip; mais il faut espérer que
-non.»</p>
-
-<p>Déjà la comtesse me parloit d'un ton plus doux,
-et je l'eus bientôt persuadée de toute mon innocence.
-Alors elle parut avec transport m'entendre
-lui répéter cent fois les protestations d'un fidèle
-amour; mais je fus non moins affligé que surpris
-quand je vis qu'elle en refusoit les preuves. «Non!
-non! disoit-elle d'un ton absolu&hellip; Tu pleures,
-mon ami! Pourquoi donc?&mdash;Parce que vous ne
-m'aimez plus comme autrefois!&mdash;Davantage,
-Monsieur!&mdash;Autrefois jamais un refus&hellip;&mdash;Oui,
-lorsque vous n'étiez pas malade!&hellip; Tu
-pleures?&hellip; voyez donc, qu'il est enfant!»</p>
-
-<p>Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à
-ses genoux pour essuyer et baiser mes larmes.</p>
-
-<p>«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de
-la peine&hellip; Écoutez donc, mon ami; je me souviens
-du jour que dans mes bras vous avez perdu connoissance;
-votre maladie vous a encore bien
-fatigué depuis, ta convalescence ne fait que
-commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je
-mourrois aussi&hellip; Là, vraiment, ne seroit-ce pas
-dommage? tous deux si jeunes et nous aimant si
-bien! Ah! je t'en prie, Faublas, ne mourons que
-le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer
-le plus longtemps possible. Vous riez, Monsieur?
-est-ce que j'ai l'air risible, quand je parle
-raison?&hellip; Eh bien! voilà que déjà vous recommencez!
-tout ce que je dis et rien, c'est donc la
-même chose?&hellip; Finis, Faublas; finis, mon ami&hellip;
-Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me
-fâcherai!&hellip; Dame! écoutez donc! mettez-y de
-votre côté un peu de courage!&hellip; Faublas, mon
-cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après
-m'avoir donné le baiser le plus tendre, ce n'est
-déjà pas pour moi une chose si facile que de
-résister à mes désirs: s'il faut en même temps
-triompher des tiens, je ne réponds pas d'en avoir
-la force.»</p>
-
-<p>C'étoit avec raison qu'elle se défioit d'elle-même,
-mon adorable Éléonore, puisque, après
-quelques momens d'un voluptueux silence, elle me
-dit avec des soupirs entrecoupés et d'une voix
-tremblante: «Tu vois bien, mon ami, tu vois
-bien ce qui vient d'arriver? eh bien, en venant ici
-j'avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de
-suite elle jura que du moins cela ne seroit plus.
-Or, comme je publie sa défaite, il faut avouer ses
-victoires: malgré mes efforts à chaque instant
-renouvelés, je ne pus une seconde fois obtenir de
-ma délicate maîtresse qu'elle oubliât ses chastes
-résolutions.</p>
-
-<p>«Ma charmante amie, les heures fortunées
-s'écoulent bien vite! il faut déjà nous séparer.&mdash;Déjà!&mdash;Si
-j'arrivois trop tard, il me deviendroit
-impossible de faire à M. de Belcour une fable un
-peu vraisemblable; mon esclavage&hellip;&mdash;Un moment!
-s'écria-t-elle, les larmes aux yeux; un
-moment encore! Faublas, nous nous quittons pour
-trois jours!&mdash;Pour trois jours?&mdash;Demain je
-vais au Gâtinois&hellip;&mdash;Au Gâtinois sans moi, pourquoi
-donc faire?&mdash;Hélas! sans toi. C'est ton
-père&hellip; Ton père me fera mourir de chagrin!&hellip;
-Cette fête, qu'elle sera triste! et, quand il m'étoit
-permis de croire que mon amant l'embelliroit de
-sa présence, je m'en faisois une idée si charmante!&mdash;Éléonore,
-tes pleurs me font un plaisir trop
-douloureux. Sèche tes pleurs, attends&hellip; que ma
-bouche&hellip;! Dis-moi, ma belle amie, dis, quelle est
-cette fête?&mdash;Être au milieu de mille gens indifférens,
-et ne pas rencontrer ce qu'on aime! se
-voir environnée de monde, quand on voudroit
-gémir dans un désert!&mdash;Dis-moi donc quelle est
-cette fête.&mdash;Tous les ans, au jour de Pâques,&hellip;
-tous les ans, depuis que j'existe,&hellip; la rosière a
-reçu de mes mains&hellip; L'année dernière j'ignorois
-encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je
-le sais!&hellip; Du moins je flattois ma foiblesse de
-cette espérance que mon amant seroit là pour me
-consoler, pour me soutenir, si je venois à songer
-avec quelque frayeur que moi, qui couronne la
-sagesse, je ne suis pas sage&hellip; Hélas! je le dirai
-toujours: ce n'est point ma faute! je ne cesserai
-de le répéter: pourquoi m'ont-ils donné ce M. de
-Lignolle?&hellip; Ce que je dis là te fait de la peine,
-Faublas?&hellip; Va, rassure-toi: je n'ai pas de remords!
-pas même de regrets&hellip; Quelquefois
-seulement, depuis que ton père m'a fait de grands
-discours,&hellip; je me surprends réfléchissant sur les
-dangers sans nombre&hellip; Va, rassure-toi: tant que
-tu m'aimeras, ne crains pas que je t'abandonne!
-et, quand tu ne m'aimeras plus,&hellip; quand tu ne
-m'aimeras plus, je trouverai dans mon désespoir
-ma dernière ressource. Rassure-toi&hellip; Tu pleures!
-Tiens, mon ami, viens, viens m'embrasser; viens,
-que nos larmes se confondent! Demain je pars,
-dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très
-bonne heure, tout le monde revient. Je ramène,
-avec ma tante, M<sup>me</sup> de Fonrose qui nous aime
-tant; M<sup>me</sup> de Fonrose et moi nous concertons
-quelque heureux stratagème qui puisse te rendre
-à ton Éléonore dans la soirée même du lundi.»</p>
-
-<p>Quoiqu'il fût déjà tard, quoique la marquise
-m'attendît, quoique mon père dût s'impatienter
-de ma longue absence, je répétai cent fois mes
-adieux à M<sup>me</sup> de Lignolle avant de la pouvoir
-quitter.</p>
-
-<p>Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force
-pour nous séparer, et je courus chez Justine
-joindre M<sup>me</sup> de B&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p>La marquise avoit les yeux rouges, la
-respiration difficile, la figure très altérée;
-elle me vit pourtant avec quelque
-plaisir m'emparer de sa main, qui fut
-aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait
-impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur,
-que vous me fissiez un peu moins attendre?»
-Puis, sans me donner le temps de lui répondre,
-affectant de la joie et me regardant avec complaisance:
-«Le voilà tout à fait bien, poursuivit-elle.
-Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a
-douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles,
-ces femmes qui tout à l'heure, à
-Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint
-de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer
-son éclat, sa beauté, sa fraîcheur, sa&hellip;» M<sup>me</sup> de
-B&hellip; parut se faire violence pour n'en pas dire
-davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint
-triste, incertain, pensif. D'une voix foible et
-traînante elle reprit: «Je ne me serois point
-avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dussiez
-venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer
-que vous étiez en état de paroître en public,
-quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir
-attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière&hellip;&mdash;Ah!
-ne m'accusez point! je n'ai pu
-me rendre à votre invitation. Mon père m'a suivi
-partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps
-avec moi&hellip;&mdash;Ne m'y avez-vous pas vue, à Longchamps?
-me demanda-t-elle avec une espèce d'inquiétude.&mdash;Oui,
-je ne vous ai point saluée, de
-peur&hellip;» Elle m'interrompit avec un cri de joie.
-«J'osois m'en flatter qu'il m'avoit bien reconnue,
-et que c'étoit seulement par discrétion&hellip; Recevez
-mes remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là;
-à ce procédé généreusement délicat, je reconnois&hellip;
-l'ami de mon choix.&mdash;Ma chère maman,
-pourquoi donc n'avez-vous fait que paroître à
-cette promenade magnifique dont vous étiez le
-principal ornement?&mdash;Le principal?&hellip; non,&hellip;
-non, je ne le crois pas&hellip; Au reste, je ne suis
-partie qu'à l'instant où j'ai vu la foule se porter
-autour de vous.&mdash;C'est-à-dire que vous avez pu
-voir aussi l'accident de Justine?» Un sourire vint
-effleurer les lèvres de la marquise. «Oui, je l'ai
-pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d'un ton
-très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l'a-t-il
-assez punie? Je suis bien aise que vous me
-disiez devant elle ce que vous en pensez; c'est
-pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop
-ici, nous l'attendrons.»</p>
-
-<p>Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à
-l'instant même on lui ouvrit son antichambre. Un
-galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes
-gens m'ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne
-sais pas résister à des manières obligeantes, aux
-prévenances des gens qui m'aiment! Cependant
-l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand
-j'ai vu cela, je suis revenu à Longchamps, tout
-exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie
-m'avoit frappé.&mdash;Est-ce que je me trompe? me
-dit M<sup>me</sup> de B&hellip; Est-ce que ce n'est point&hellip;?&mdash;Vous
-ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses
-discours je crois aussi le reconnoître.&mdash;Oh! c'est
-lui! c'est lui! sauvons-nous.» Il n'y avoit pas un
-moment à perdre; nous courûmes à la porte qui
-communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu!
-s'écria la marquise, qu'ai-je fait de la clef?» Une
-armoire très haute, mais très étroite, et fort heureusement
-assez profonde, pratiquée dans une encoignure,
-à côté de la cheminée, nous offrit un
-dernier asile. M<sup>me</sup> de B&hellip; s'y jeta la première.
-«Vite, Faublas!» Je n'eus que le temps de me
-précipiter après elle et de fermer la porte sur
-nous.</p>
-
-<p>Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions
-de leur abandonner. «Oui, continua-t-il, ta
-physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie
-de te parler.&mdash;Vous m'avez donc bien reconnue?&mdash;Tout
-de suite! mais peux-tu me faire une
-question pareille, à moi qui sais toutes les figures
-par c&oelig;ur?&mdash;Ah! c'est que ce superbe attelage,
-cette brillante voiture, la grande parure où j'étois,
-tout cela pouvoit bien me rendre méconnoissable.&mdash;Aux
-yeux de tout autre, oui; mais aux miens!
-tu as donc oublié comme je suis physionomiste?&hellip;
-A propos de ton équipage, quel est, je t'en prie,
-le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le
-chevalier de Faublas peut-être?&mdash;Eh bien, oui!
-un plaisant freluquet!</p>
-
-<p>&mdash;Entendez-vous l'impertinente?&mdash;Taisez-vous,
-me répondit la marquise.&mdash;Pourtant,
-reprit M. de B&hellip;, il me semble que tantôt tu le
-lorgnois à Longchamps?&mdash;Lui! ce morveux!
-c'étoit vous que je regardois.&mdash;Je te plais donc?&mdash;A
-qui ne plaisez-vous pas?&mdash;Il est vrai que
-j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je
-ne rencontre que des gens qui m'aiment! Encore
-aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la joie
-que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout
-le monde paroissoit content.&mdash;Personne ne l'étoit
-plus que moi, je vous assure.&mdash;Cependant, ma
-pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure
-assez désagréable. Quelle est cette femme qui
-t'a si maltraitée?&mdash;Une petite catin!</p>
-
-<p>&mdash;Mais voyez donc cette&hellip;&mdash;Taisez-vous»,
-me dit encore M<sup>me</sup> de B&hellip; Son mari continua:
-«Elle avoit un domestique à livrée!&mdash;Bon! une
-livrée d'emprunt.&mdash;Ton joli phaéton est bien
-endommagé.&mdash;J'en suis d'autant plus fâchée
-que c'est le présent d'une dame de mes amies&hellip;»</p>
-
-<p>A cet endroit de l'intéressant dialogue, la marquise
-ne put s'empêcher de se récrier tout bas:
-«Une dame de ses amies! l'insolente!&mdash;Ma
-belle maman, est-ce que c'est vous?&hellip;&mdash;Oui.&mdash;Eh
-bien! permettez qu'à mon tour je vous dise:
-«Paix donc!»</p>
-
-<p>Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes
-quelques-unes des paroles de Justine&hellip; «Venir
-tout exprès d'Angleterre! poursuivit-elle.&mdash;Une
-dame de tes amies! s'écria le marquis, diantre! il
-faut que tu aies de grandes complaisances pour
-cette dame-là?&mdash;Je vous en réponds.&mdash;Mais,
-mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois
-pas d'une maîtresse qui aimeroit les femmes.&mdash;Quoi!
-vous imaginez&hellip; Ce n'est pas cela! ce n'est
-pas cela! Tenez, je vais vous dire: c'est une
-dame&hellip; comme il faut,&hellip; du haut parage&hellip; Elle
-est gênée chez elle&hellip;&mdash;J'entends! j'entends!
-c'est encore un benêt de mari qu'on attrape!&hellip;&mdash;Ou
-qu'on attrapera, Monsieur le marquis.&mdash;Mon
-Dieu! que ces maris sont bons!&hellip; De sorte
-que tu lui prêtes cette chambre à coucher pour&hellip;&mdash;Non,
-oh! non, il ne se passe entre eux rien de
-malhonnête, j'en suis sûre.&mdash;L'intrigue ne fait
-donc que commencer?&mdash;Au contraire, elle est ancienne&hellip;
-C'est une histoire que cela, Monsieur
-le marquis!&mdash;Conte, conte, le récit des tours
-que ces imbéciles maris se laissent faire m'amuse
-toujours infiniment. Conte.&mdash;La dame a eu le
-jeune homme autrefois; mais il l'a quittée pour
-une autre: elle ne se soucie point de le partager
-et veut le revoir.»</p>
-
-<p>Ici la marquise murmura: «L'effrontée menteuse!&mdash;O
-ma belle maman, taisez-vous donc!»
-Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser
-qu'elle ne put s'empêcher de recevoir. Cependant
-nous avions encore perdu quelques mots.</p>
-
-<p>«Justement, disoit M<sup>me</sup> de Montdésir, elle ne
-lui permet rien encore; mais le moment approche
-où elle lui permettra tout.&mdash;Tu es donc entièrement
-dans la confidence?&mdash;Non: c'est une
-femme trop méfiante et trop adroite! elle ne me
-dit presque rien; mais je vois bien par sa conduite&hellip;
-De quoi riez-vous?&mdash;De la mine que
-ces amoureux-là doivent faire quand ils sont ensemble.
-Moi, qui suis physionomiste, je donnerois&hellip;
-cent louis! pour étudier alors le jeu de
-leurs figures&hellip; Parbleu! tu devrois quelque jour
-me procurer ce plaisir-là.&mdash;A vous?&mdash;A moi.&mdash;Impossible,
-Monsieur le marquis!&mdash;Pourquoi?
-je me cacherois quelque part.&mdash;Impossible! vous
-dis-je.&mdash;Tiens! quand je devrois me tapir sous
-ton lit.&mdash;Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir
-que leurs jambes.&mdash;Tu as raison. Eh
-bien! dans une armoire. Tu as des armoires ici?&mdash;Vous
-le voyez que j'en ai.»</p>
-
-<p>La conversation prenoit un tour vraiment effrayant;
-il s'en falloit bien que je fusse à mon
-aise, et je sentois la marquise trembler.</p>
-
-<p>«Attends!&hellip;» s'écria le marquis.</p>
-
-<p>Il alla très heureusement à celle qui étoit de
-l'autre côté de la cheminée, et, quand il en eut
-ouvert la porte: «Voilà précisément ce qu'il me
-faut, dit-il; un homme un peu puissant n'y tiendroit
-point; moi, je n'y serai pas trop mal. Et,
-vois-tu, par le petit trou de la serrure je contemplerois
-les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine,
-laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance,
-et je garderai le secret.&mdash;D'honneur, si la chose
-n'étoit pas entièrement impraticable, je le voudrois
-pour la rareté du fait.&mdash;La dame est-elle
-jolie?&mdash;Bon! comme ça, pas trop mal; mais elle
-se croit&hellip; superbe!&mdash;C'est l'usage. Et le galant?&mdash;Oh!
-charmant, lui! charmant!&mdash;Mieux que
-le chevalier de Faublas?&mdash;Mieux, non, mais tout
-aussi bien, en vérité!&mdash;Sais-tu que je suis jaloux
-du chevalier?&mdash;Comment, jaloux? vous croyez
-encore que madame la marquise&hellip;?&mdash;Non, non.
-Mais toi, mon enfant&hellip;&mdash;Moi! ah! vous avez
-tort.&mdash;Autrefois, cependant&hellip;&mdash;Autrefois, je
-n'avois pas des goûts solides. Pourtant je me suis
-toujours senti de l'inclination pour vous, Monsieur
-le marquis.&mdash;Ah! je le crois bien. Je te dis, ma
-figure&hellip; Elle produit cet effet-là sur toutes les
-femmes.&mdash;Oui, la vôtre, par exemple, vous
-adore.&mdash;M'adore! tu as dit le mot&hellip; Sais-tu
-bien une chose? c'est qu'à la longue rien ne devient
-plus fatigant que ces adorations-là! M<sup>me</sup> de
-B&hellip; peut passer pour belle, à la bonne heure!
-mais toujours la même femme! toujours! D'ailleurs,
-avec toute sa tendresse, la marquise est
-froide sur l'article! et moi je ne connois que cela
-de bon en amour. Ma foi! je suis jeune, j'ai
-besoin d'amusement, de distractions&hellip; Mon enfant,
-je soupe avec toi.&mdash;Vous soupez?&mdash;Oui,
-je soupe. Toujours je soupe, tu dois t'en souvenir,&hellip;
-et je couche, ma reine&hellip;&mdash;Ici, Monsieur
-le marquis?&mdash;Pas ailleurs, je t'assure.»</p>
-
-<p>Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée.
-«Tout à l'heure nous passerons dans la
-salle à manger, dit Justine.&mdash;Pourquoi donc
-la salle à manger? restons ici, nous sommes si
-bien! fais apporter une volaille. Va, mon ange,
-avant et même pendant le souper nous pourrons
-avoir mille choses intéressantes à nous communiquer.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Montdésir sonna son jockey: «Vite,
-qu'on apporte deux couverts, et qu'on ne laisse
-entrer personne.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous, ma belle maman, nous allons donc,
-de notre côté, souper et coucher dans cette armoire?&mdash;Ah!
-mon ami, me répondit-elle, mon
-ami! je suis encore tremblante de la peur qu'il
-m'a faite!»</p>
-
-<p>Maintenant que j'y réfléchis, je me demande
-pourquoi je craignois de passer toute la nuit dans
-cette armoire où je devois me trouver si bien. Je
-vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus,
-et, puisqu'il falloit que nous nous tinssions,
-la marquise et moi, l'un sur l'autre serrés dans sa
-profondeur, n'eût-il pas été trop extraordinaire
-que je tournasse impoliment le dos à M<sup>me</sup> de B&hellip;?
-Je m'étois donc placé dans le sens contraire. Aussi,
-dans cette posture infiniment douce, mes lèvres
-sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine
-reposoit sur son sein, je pouvois compter les battemens
-de son c&oelig;ur, nous nous touchions de la
-tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les
-antres froids de la Sibérie, des embrassemens d'un
-couple glacé; l'eût-on, sous un froc chastement
-absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la
-terreur des femmes; l'eût-on constamment nourri
-de végétaux sans chaleur et sans sucs, constamment
-abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions;
-quel homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation
-pressante autant que celle qui m'agitoit,
-n'eût pas senti son c&oelig;ur s'émouvoir, et tous ses
-esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien
-brûloit mes veines! et vous-même, ô Madame
-de B&hellip;, vous-même&hellip; Ah! quelle vertu n'eût pas
-succombé!»</p>
-
-<p>Mes premières caresses pourtant lui causèrent
-une surprise mêlée d'effroi: «Faublas, est-il possible!
-y songez-vous?&hellip; Monsieur, Monsieur!»</p>
-
-<p>Le marquis, plus promptement heureux que
-moi dans ses amours, me força par le succès rapide
-de ses entreprises à suspendre la vivacité des
-miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un
-silence qui nous eût trahis, si j'avois osé me permettre
-le moindre mouvement. «Ma belle maman,
-il me semble que votre mari vous fait une
-infidélité?&mdash;Que m'importe? dit-elle. Ah! pourvu
-que mon ami conserve pour moi quelque respect,
-pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment
-chagrinante, que m'importe le reste?»</p>
-
-<p>Leurs exercices et nos confidences furent à la
-fois interrompus par le retour du petit domestique:
-il apportoit la table; nous entendîmes qu'elle fut
-placée assez près de notre armoire. Dès que le
-souper fut servi, M<sup>me</sup> de Montdésir renvoya son
-jockey. «Nous voilà libres, dit-elle à M. de B&hellip;,
-causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée
-de vous appartenir. C'est une bonne fortune que
-je désirois trop pour qu'elle ne m'arrivât pas; mais
-pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard
-n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant
-que je demeurois chez vous?&mdash;Ah! dans la maison
-de ma femme!&mdash;Bon!&hellip; Tenez, soyez vrai,
-tous les hommes sont comme cela: vous m'aimez
-maintenant parce que je suis quelque chose.&mdash;Tu
-badines! est-ce que je ne le voyois pas bien
-dans ta physionomie, que tu serois quelque chose?&hellip;
-car elle est heureuse ta physionomie,&hellip; un peu
-gâtée, ce soir! ce coup de fouet t'a marquée; mais,
-pour un connoisseur, c'est une bagatelle: le fond
-des traits reste toujours&hellip; Justine, je t'assure que
-de tout temps j'ai vu sur ta mine que tu ferois
-fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te
-regardant: «Je remarque dans l'air de cette
-fille-là je ne sais quoi qui finira par me plaire
-quelque jour.»&mdash;Cependant, quand, il y a six
-mois, vous m'avez chassée?&mdash;J'étois en colère,
-on me vouloit faire croire que ma femme&hellip;&mdash;A
-propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle
-manière vous avez découvert son innocence: car
-elle est innocente.&mdash;N'est-il pas vrai qu'elle l'est?&mdash;Moi,
-j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours
-soutenu, souvenez-vous-en.&mdash;Oui.&mdash;Mais je
-voudrois savoir de vous-même comment vous en
-avez acquis les preuves.&mdash;Vraiment! il a bien
-fallu que M<sup>me</sup> de B&hellip; me donnât les éclaircissemens
-nécessaires. Tiens, écoute.»</p>
-
-<p>Ce que le marquis alloit dire devoit à tous
-égards exciter ma vive curiosité: je redoublai
-d'attention.</p>
-
-<p>«Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant,
-c'est la vérité. Son nom? M<sup>lle</sup> de Faublas,
-qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit
-pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone.
-C'est bien avec M<sup>lle</sup> de Faublas que la marquise
-a fait connoissance. C'est bien M<sup>lle</sup> de Faublas
-qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d'abord,
-comme tu me l'as cent fois répété dans le temps,
-tu en sais quelque chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Certainement! je l'ai déshabillée!&mdash;Bon!
-d'ailleurs il étoit horrible à moi de supposer que
-la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la tête
-d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais,
-tiens! que je t'apprenne une circonstance que je
-me suis rappelée depuis, et dont je me garderai
-bien d'instruire M<sup>me</sup> de B&hellip; Ma figure avoit produit
-sur la jeune personne son effet ordinaire; la
-vive demoiselle m'avoit à peu près permis de venir
-pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je
-suis entré dans l'appartement de ma femme; à
-tâtons j'ai promené librement ma main sur la gorge
-de la jeune fille&hellip; Et que diable! un garçon n'a
-pas la poitrine faite comme ça!&hellip; Tu ris!&mdash;Oui,
-je ris parce que&hellip; parce que je pense que madame&hellip;
-dans ce moment-là pouvoit sentir votre
-main:&hellip; car elle étoit couchée là tout auprès, madame?&mdash;Oh!
-madame étoit endormie: malheureusement
-le bruit l'a trop tôt réveillée&hellip;&mdash;Ah!
-ah! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de
-l'enfant, qui dormoit peut-être encore&hellip;&mdash;Qui
-dormoit, oui.&mdash;C'est à côté d'elle que vous avez&hellip;
-embrassé votre femme?&mdash;Justement, ma reine. Il
-n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour
-rien: c'eût été d'ailleurs faire une espèce d'insulte
-à la marquise, que de m'en aller sans avoir rempli
-le devoir conjugal!&mdash;Je suis pourtant bien
-étonnée que madame vous ait permis cela dans
-un moment pareil. Vous conviendrez que la décence&hellip;&mdash;La
-marquise, cette nuit-là, ne demandoit
-pas mieux, parce que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment.&mdash;Faublas!
-Faublas! plaignez-moi!</p>
-
-<p>&mdash;&hellip; La jalouse marquise, disoit M. de B&hellip;,
-quand je lui rendis mon attention.&mdash;Il est vrai
-qu'elle est jalouse, cela fait trembler!&hellip; Monsieur
-le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que
-c'étoit M<sup>lle</sup> de Faublas! Mais n'en auriez-vous
-pas encore quelque autre?&mdash;Assurément. Celle-là,
-je ne m'en souvenois plus, c'est M<sup>me</sup> de B&hellip; qui
-me l'a rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes
-la prétendue M<sup>lle</sup> Duportail; elle fut obligée de
-nous mener chez son père supposé; mais nous y
-trouvâmes son véritable père qui la traita comme
-on traite une demoiselle,&hellip; une demoiselle dont
-la conduite n'est pas tout à fait bonne. Or, je le
-connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu
-deux fois l'occasion d'examiner son caractère et sa
-physionomie: c'est un homme vif, emporté, quelquefois
-brutal, un homme incapable de ménagement!
-Si c'eût été le jeune homme que nous eussions
-ramené déguisé de la sorte, il se fût écrié
-comme chez ce commissaire: «C'est mon fils!»&mdash;Ainsi
-donc ce fut M<sup>lle</sup> Duportail qui vint le
-soir en habit d'amazone, et le lendemain&hellip;&mdash;Le
-lendemain? non; ce fut son frère.&mdash;Son frère,&hellip;
-je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?&mdash;Parce
-que M. de Rosambert le pressa de faire
-cette mauvaise plaisanterie, M. de Rosambert avoit
-ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et,
-furieux de n'essuyer que des mépris, il voulut se
-venger. Il envoya donc chez la marquise le chevalier
-revêtu des habits de sa s&oelig;ur, et, profitant
-de la circonstance, il vint le soir faire une scène à
-ma femme, une scène affreuse qui la pouvoit
-étrangement compromettre, une scène&hellip; Je ne
-me souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la
-mémoire que pour les physionomies. Mais la marquise
-m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en
-général que la scène étoit horrible&hellip; Ce procédé
-de Rosambert me paroît infâme; aussi je ne verrai
-monsieur le comte de ma vie, ou si je le vois&hellip;
-Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me
-couper la gorge avec lui.&mdash;Ne vous en avisez pas!
-vous feriez mourir votre amante d'inquiétude!&mdash;Mon
-amante, c'est&hellip;?&mdash;C'est moi.&mdash;Bien! ma
-petite. Fort bien, ce que tu dis là.&mdash;Monsieur
-le marquis, apprenez-moi donc aussi&hellip; Pardon si
-je vous fais tant de questions. Vous devez sentir
-que je suis enchantée de vous voir entièrement
-revenu sur le compte de madame, et surtout sur le
-mien: car vous imaginiez que je vous faisois une
-foule de mensonges!&hellip; M<sup>lle</sup> de Faublas, que devint-elle?&mdash;M<sup>lle</sup>
-de Faublas? elle commença par
-se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis
-avec d'autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci,
-des rendez-vous à celui-là, j'en suis sûr: j'ai
-trouvé une lettre qu'elle avoit laissée dans un endroit
-fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je
-l'ai rencontrée en partie fine aux environs du bois
-de Boulogne. Il est arrivé de tout cela ce qui
-arrive: un enfant.&mdash;Un enfant?&mdash;Un enfant,
-j'en suis sûr encore. Je l'ai vue&hellip; grosse,&hellip; je l'ai
-vue grosse. La taille déjà rondelette, et la physionomie
-d'une femme. Que diable! je m'y connois!
-Elle se cachoit alors, sous le nom de M<sup>me</sup> Ducange,
-dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré
-ces précautions, le père n'a pu ignorer plus longtemps
-les dérangemens de sa fille; il a assemblé
-les parens. Les parens, pour sauver du moins
-l'honneur de la famille, ont décidé qu'il falloit que
-le frère, de temps en temps, parût en public avec
-des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion
-de répandre partout que c'étoit le chevalier
-de Faublas, et non pas sa s&oelig;ur, qui avoit couru
-les bals sous divers travestissemens. M. Duportail
-a bien voulu se prêter à cet arrangement. De cette
-manière, on a dépaysé les médisans, excepté Rosambert
-et deux ou trois jeunes gens de par le
-monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la
-demoiselle étoit garçon. Mais ce qu'il y a de vraiment
-affreux dans cette affaire, ajouta-t-il d'un
-ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois,
-avorter la jeune personne, ou bien ce seroit donc
-quelque accident qui l'auroit fait accoucher avant
-le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de
-la faire voir dans toutes les promenades. Le jour
-que je la rencontrai aux Tuileries, elle étoit maigre,
-pâle, fatiguée!&hellip; Regarde pourtant combien
-d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là
-mes connoissances physionomiques en défaut! Je
-trouve la demoiselle fort changée; je lui fais tout
-bas mon compliment de condoléance. Le père, qui
-est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que
-je suis dans le secret, il entre en fureur. Le jeune
-homme arrive; et, comme je vois pour la première
-fois le frère à côté de la s&oelig;ur, je suis frappé de
-leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier
-appelle le baron son père. Le père crie que
-M. Duportail n'a pas d'enfans. M. Duportail me
-fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme
-que c'est le chevalier qui a toujours mis le maudit
-habit d'amazone. Moi, tout étourdi de tant de
-quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je
-perds la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours
-plus que mes yeux, j'accuse ma femme, et,
-qui plus est, la science physionomique, de m'avoir
-à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier
-le chevalier, qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il
-la connoît à peine; qui ne l'a point eue, qui ne
-l'aura jamais, ni lui, ni d'autres! Cependant le
-jeune homme, intéressé à soutenir la querelle, qui
-devient celle de toute la famille, ne s'explique
-point. Il accepte fièrement, et le lendemain&hellip;»</p>
-
-<p>Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant
-appris de lui ce que j'étois si curieux de savoir, je
-cessai de l'écouter. Un intérêt plus pressant me
-commandoit une occupation plus douce: M<sup>me</sup> de
-B&hellip;, dans une posture assez peu favorable à l'attaque,
-mais du moins incommode pour la défense,
-retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue,
-n'osoit risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit
-opposer à mes efforts rapidement multipliés
-qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque, après
-quelques minutes, son mari, transporté d'aise,
-répéta: «Le chevalier ne l'a jamais eue, et il ne
-l'aura jamais! ni lui, ni d'autres!» quand il le répéta,
-peu s'en falloit que je ne l'eusse. La marquise
-elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire,
-puisqu'elle prit le ton doucement suppliant d'une
-femme qui ne veut que retarder sa défaite: «Un
-moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande
-qu'un moment!&hellip; Faublas, je vous avois jugé
-capable de plus de générosité!&mdash;Ma belle maman,
-c'est de l'héroïsme qu'il faudroit!&mdash;&hellip;
-Cruel! me refuserez-vous un moment?&hellip; Faublas!
-mon ami! que je sache du moins si le danger
-n'est point extrême&hellip; Voudriez-vous m'exposer?&hellip;
-Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit
-venir à nous&hellip; Où sont-ils?&mdash;Ils soupent.&mdash;Assurez-vous-en.&mdash;Le
-moyen?&mdash;Regardez.&mdash;Par
-où?&mdash;Mais par le trou de la serrure.&mdash;Cela
-n'est pas facile! je ne puis me baisser.&mdash;Tâchez.&mdash;Ils
-sont à table.&mdash;Comment placés?&mdash;Justine
-en face.&mdash;De cette armoire?&mdash;Oui.&mdash;Et
-le marquis?&mdash;Nous tourne le dos.»</p>
-
-<p>A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair,
-la marquise, en se dégageant de mes bras, pousse
-notre porte avec violence, se précipite hors de
-l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et&hellip;
-Je ne vois plus rien, la porte a été rejetée sur
-moi, les bougies viennent de s'éteindre; mais, tout
-stupéfait que je suis, comme il me reste encore
-des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou
-six soufflets très lestement donnés. Je puis entendre
-M<sup>me</sup> de B&hellip;, d'un ton ferme, parler ainsi: «Il
-vous sied bien, petite créature que j'ai tirée de la
-lie du peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez
-encore les troupeaux de votre village, et
-que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier;
-il vous sied bien d'oublier le profond respect que
-vous devez à votre bienfaitrice, et de faire de sa
-conduite privée l'objet de vos secrets entretiens,
-de votre impertinente curiosité, de vos insolentes
-remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner
-mon mari dans de libertines orgies&hellip; Et
-vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous payez
-mon attachement sans bornes! Je me doutois bien
-que quelque projet de conquête vous conduisoit à
-Longchamps! je vous ai fait suivre, on vous a vu&hellip;
-Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir
-le honteux cortège d'une courtisane, et dans la
-foule de ses amans briguer l'honneur du mouchoir!
-on vous a vu longtemps entretenir un jeune
-homme à qui, par ménagement pour moi, vous ne
-deviez jamais parler en public ni même en particulier!
-on vous a vu revenir consoler cette nymphe
-du trop petit malheur que son impudence venoit
-de lui attirer, puis enfin vous disposer à la ramener
-en triomphe chez elle!&hellip; Mademoiselle, quiconque
-fait métier de se vendre au premier venu doit
-s'attendre à n'avoir que des valets que le premier
-venu peut corrompre; j'ai fait généreusement
-payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer
-votre demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée
-dans cette chambre où je tremblois,&hellip; Monsieur,
-de vous voir arriver bientôt avec votre amante.
-Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois
-bien résolu d'acquérir enfin la preuve certaine de
-vos infidélités journalières; je m'étois même promis
-de ne sortir de ma prison que pour surprendre au
-lit mon indigne rivale et mon perfide époux. Je
-n'ai pas eu la patience d'attendre si longtemps;
-vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je ne
-dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si
-digne de tous vos empressemens!&hellip; Cependant
-rassurez-vous: je ne m'emporterai plus ni contre
-vous, ni contre elle; déjà même je me repens des
-violences dont un premier mouvement m'a tout à
-l'heure rendue coupable envers cette fille. A l'avenir
-je saurai conserver en de pareilles rencontres
-plus de tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous
-le promets, sera la dernière que se permettra <i>la
-jalouse marquise</i>; et, pour continuer à me servir
-de vos expressions tout à fait obligeantes, <i>mes
-adorations ne vous fatigueront plus</i>. Au reste, puisqu'à
-présent je n'ignore pas que c'étoit le seul
-désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit
-à m'honorer quelquefois de ce qu'il vous plaît
-nommer le <i>devoir conjugal</i>, je ne suis plus obligée
-de vous répéter complaisamment ce que je vous ai
-dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit
-la chose du monde qui m'étoit la plus indifférente.
-Il est bon de vous déclarer que je me suis vraiment
-immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir, ce
-devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter
-de ce moment-ci je m'en crois entièrement dispensée.
-Peu m'importe qu'un tyrannique usage
-interdise au sexe le plus foible cette malheureuse
-et dernière ressource contre les crimes du plus fort.
-Je ne reconnois de lois que celles qui sont justes,
-et de lois justes que celles qui comportent l'égalité.
-Il est trop affreux que les perfidies nombreuses
-de l'époux soient applaudies, lorsqu'une seule foiblesse
-de l'épouse la déshonore! Il est trop affreux
-que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur
-au fond de quelque retraite ignominieuse, parce
-que j'aurois idolâtré l'amant le plus digne de mon
-choix, on m'oblige à recevoir dans mes bras mon
-indigne mari sortant des bras d'une prostituée! Je
-jure qu'il n'en sera rien! Monsieur le marquis,
-souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs et
-vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois
-justifiée mal ou bien; mal ou bien, répéta-t-elle
-avec beaucoup de force, si je ne m'étois justifiée,
-si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon
-innocence, vous alliez user de vos droits, des droits
-du plus fort. Déjà vous m'annonciez que nos
-n&oelig;uds étoient rompus, qu'une éternelle prison
-m'alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors
-comme aujourd'hui, vous prononciez contre vous-même
-non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a
-pas de couvens pour les hommes en pareil cas;
-mais l'arrêt de notre séparation. Vous venez de le
-signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de Justine.
-M<sup>me</sup> de B&hellip; vous le proteste, et M<sup>me</sup> de B&hellip;,
-vous devez le savoir, n'est pas femme à varier dans
-ses résolutions. Je vivrai célibataire, mais je vivrai
-libre; je ne serai plus le bien, l'esclave, le meuble
-de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous,
-cependant, Monsieur le marquis, encore un peu
-plus heureux qu'auparavant, vous aurez sans aucune
-contrainte cent maîtresses, si bon vous semble:
-toutes les femmes à qui vous plairez! toutes
-les filles qui vous plairont!&hellip; Excepté celle-ci
-pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de
-vos largesses, et c'est là mon unique vengeance.
-Je l'avertis que, s'il lui arrive seulement une fois
-de vous recevoir chez elle, je la fais impitoyablement
-enlever&hellip; Mademoiselle, je vous cause un
-tort que vous croyez irréparable, n'est-ce pas?
-Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un ton qui
-dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet
-équivoque discours, soyez toujours charmante,&hellip;
-adroite,&hellip; fidèle,&hellip; d'autres personnes plus riches
-ou plus généreuses vous dédommageront,&hellip; quant
-à la fortune,&hellip; de la perte de monsieur le marquis.
-D'autres, croyez-moi, vous récompenseront amplement
-de cet indispensable sacrifice&hellip; Monsieur,
-je me flatte que vous voulez bien me donner la
-main pour descendre et rentrer à l'hôtel avec moi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vous comprends, Madame la marquise,
-s'écria Justine, qui, revenant de conduire
-jusque dans son antichambre le marquis et sa
-femme, se croyoit seule; je vous comprends, vous
-me dédommagerez de ce sacrifice, à la bonne
-heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce
-que je pourrai conserver M. de Valbrun.»</p>
-
-<p>Pendant que M<sup>me</sup> de Montdésir se parloit, je
-restois toujours dans cette armoire, j'y restois
-confondu de tout ce qui venoit de se passer, de
-tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant
-se mit à rire de toutes ses forces. «Ils sont
-loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons plus&hellip; J'étouffois&hellip;
-Ah! la bonne scène!&hellip; Quand verrai-je le
-chevalier, pour lui raconter&hellip; Ah! la bonne
-scène!&hellip; Comment diable aurois-je deviné que
-cette femme étoit ici,&hellip; dans cette armoire!&hellip;»</p>
-
-<p>Elle l'ouvrit, et m'y trouva.</p>
-
-<p>«Tiens! et l'autre aussi!&hellip; Mon Dieu! mon
-Dieu!&hellip; j'en suffoquerai!&hellip; Elle me paroissoit
-bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!&hellip;
-Quoi! Monsieur le chevalier, vous en étiez?&hellip;
-quoi! nous faisions la partie carrée? Le marquis
-ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis
-une heure que vous êtes dans cette armoire, côte
-à côte, face à face!&hellip; Monsieur le chevalier, vous
-l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper une si
-belle occasion de reprendre vos droits?&mdash;Justine,
-ne m'en parle pas: tu me vois encore étonné de
-sa présence d'esprit, de son heureuse hardiesse!
-c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme,
-qu'elle m'a arraché la victoire, la victoire que je
-croyois sûre!&mdash;J'en suis vraiment fâchée, c'eût
-été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi
-qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût
-été à mille lieues de nous! comme si j'avois deviné
-que vous, Monsieur de Faublas, vous en étiez
-tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes
-choses! et ce n'est pas non plus trop
-mauvais, ce que je lui ai fait faire,&hellip; là,&hellip; presque
-sous les yeux de sa femme,&hellip; une vengeance du
-Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que
-la vertueuse dame vous a jadis&hellip; <i>idolâtré</i>, comme
-tout à l'heure elle le donnoit si plaisamment à
-comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse
-femme! elle lui a fait là de furieuses déclarations!
-il a entendu des vérités dures! Le pauvre homme!
-elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître.
-Je voudrois que vous eussiez vu comme moi la
-figure qu'il faisoit: les sourcils en l'air, la bouche
-béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu'il arrivera
-chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre
-un mot&hellip; Ce qui me fait dans tout ceci un sensible
-plaisir, ajouta M<sup>me</sup> de Montdésir en pesant dans
-chacune de ses mains une bourse pleine d'or, c'est
-que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari
-me paye pour me caresser, et la femme pour me
-battre.&mdash;Comment?&mdash;Oui! celle-là, je l'ai gagnée
-sur mon sofa; celle-ci, c'est madame la
-marquise qui, tout à l'heure, avant que les bougies
-fussent rallumées, me l'a donnée très adroitement
-d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit
-sur la joue ces petits soufflets qui m'ont fait
-plus de peur que de mal. Monsieur le chevalier,
-si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups
-qu'elle donne!&mdash;Justine, ne me parlez jamais de
-la comtesse, et tâchez plutôt, si vous voulez que
-nous soyons amis&hellip;&mdash;Je ferai pour cela tout ce
-qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant
-à mon col. Tenez! en voulez-vous des preuves?
-restez ici. Aussi bien je ne devois pas coucher
-seule cette nuit; et je croirai, sans compliment,
-avoir gagné beaucoup au change.&mdash;Justine, je
-pense qu'ils sont maintenant assez loin pour que
-je puisse descendre sans danger. Bonsoir.&mdash;Quoi!
-vraiment? qu'est devenu l'amour que vous
-aviez pour moi?&mdash;Il y a plusieurs jours qu'il est
-parti, cet amour-là, ma petite!&mdash;Ah! tâchez
-donc que ça revienne quelque matin, dit-elle
-négligemment, en se regardant au miroir; et, si
-cela revient, revenez avec, vous serez toujours
-bien reçu&hellip; Mais, avant de partir, mangez du
-moins un morceau.&mdash;Un morceau? il est vrai que
-je meurs de faim&hellip; Mais non, il est déjà trop
-tard: mon père doit être dans l'inquiétude. Adieu,
-Madame de Montdésir.»</p>
-
-<p>Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse
-cria: «Le voilà!&mdash;Le voilà! cria Jasmin sur
-l'escalier.&mdash;N'est-il pas blessé? demanda le baron,
-qui accourut vers moi.&mdash;Non, mon père. Vous
-m'avez donc vu dans la foule avec le marquis de
-B&hellip;?&mdash;Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de vains
-efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous.
-Depuis trois grandes heures que je suis revenu, je
-meurs d'inquiétude. Que vous est-il donc arrivé?
-comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps
-retenu?&mdash;Le voici: quand nous avons pu nous
-dérober au brouhaha de la multitude, nous étions
-tous deux fort échauffés&hellip;&mdash;Vous l'avez tué?&mdash;Non,
-mon père; mais il m'a forcé&hellip;&mdash;Encore
-une fâcheuse affaire! encore un duel!&mdash;Mais
-point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il
-m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un
-ami qu'il a dans cet endroit-là, et d'y prendre des
-rafraîchissemens&hellip;&mdash;Des rafraîchissemens?&mdash;Oui,
-mon père, M. de B&hellip; n'a qu'un chagrin,
-c'est de m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne
-s'en console pas; il m'en a demandé vingt fois
-pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé
-de vous assurer de toute son estime.»</p>
-
-<p>Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux;
-mais, n'y pouvant réussir, il me tourna le dos.
-M<sup>me</sup> de Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes raisons
-de se contraindre, s'en donna de tout son c&oelig;ur.
-Ses coups d'&oelig;il pourtant m'annoncèrent qu'elle
-comprenoit où j'avois été prendre des rafraîchissemens.
-La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé
-de nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous
-dit-elle, parce qu'il faut demain me lever de grand
-matin pour aller au château de la petite comtesse.»</p>
-
-<p>Je ne sais pas si M<sup>me</sup> de Fonrose fut plus matinale
-que M<sup>me</sup> de B&hellip;; mais avant sept heures un
-billet de Justine m'éveilla.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><i>Monsieur le chevalier</i>,</p>
-
-<p><i>M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous
-écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins
-plus pressans l'aient empêché de me dire hier, en
-votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite
-envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de
-mon espèce ait vraiment perdu la tête, pour avoir eu
-l'insolente audace de faire un outrage public à une
-femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu
-compromettre aussi M. de Florville, parce que, si
-vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier,
-vous l'auriez peut-être soupçonné d'avoir eu
-quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur
-le vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il
-doute que vous soyez disposé à la même indulgence
-pour moi, et il m'annonce que, si vous ne me pardonnez
-pas, la petite protection de M. de Valbrun
-et d'autres considérations, pourtant plus puissantes,
-ne m'empêcheront point d'aller coucher ce soir à&hellip;
-M. de Florville veut bien permettre que je n'aie pas
-l'humiliation d'écrire ce mot-là.</i></p>
-
-<p><i>Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc.</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">De Montdésir.</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Je fis la réponse suivante:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Présente mes hommages respectueux à monsieur le
-vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma
-reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il s'inquiète mal
-à propos; que jamais il ne me pourroit venir à
-l'esprit qu'il fût capable d'employer des moyens
-comme ceux d'hier, et une fille telle que toi, pour
-chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras
-pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération
-du coup de fouet, de la chute, et des soufflets
-d'hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien, ma petite.</i></p>
-</blockquote>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p>Cependant, au milieu des événemens
-extraordinaires qui sembloient tout
-exprès se précipiter afin d'assurer ma
-convalescence en m'étourdissant sur
-ma situation, un moment de repos me fut donné
-pour me recueillir, et ce moment, ma Sophie
-l'occupa tout entier. Libre et tranquille, j'appelai
-ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie
-et toujours plus regrettée, quand viendras-tu par
-ta présence diminuer et détruire les vives impressions
-que produisent sur l'esprit et dans le c&oelig;ur
-de ton jeune mari, trop foible contre tant
-d'épreuves, la tendresse et les charmes de tes
-rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie,
-tu n'en as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis
-faire autrement que de l'adorer! et du moins, du
-moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»</p>
-
-<p>Mais que peut un mortel contre la destinée?
-Mon génie persécuteur, à l'instant même où je
-formois les plus belles résolutions, se préparoit à
-m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles,
-de plusieurs infidélités dont on verra qu'il seroit
-trop injuste de m'imputer tout le crime.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Fonrose, que je croyois déjà bien loin,
-vint à midi nous annoncer qu'une indisposition
-légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit dîner
-avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller,
-en sortant de table, se promener aux Tuileries; je
-refusai d'en être. Avant le dîner, M<sup>me</sup> de Fonrose,
-que mon père laissa quelques instans seule avec
-moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas
-vouloir venir avec nous. Sautez de joie: ce soir,
-vous verrez M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;Il n'est pas possible!&mdash;Écoutez,
-et remerciez votre amie. Ce
-matin, comme j'étois à ma toilette, il m'est venu
-dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru chez
-la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours
-trop prompte, elle étoit déjà partie. Je me suis
-tout à coup rejetée sur la vieille tante; j'ai dit à
-M<sup>me</sup> d'Armincour que M<sup>lle</sup> de Brumont, venant
-d'obtenir seulement tout à l'heure l'inattendue
-permission d'aller au Gâtinois, m'envoyoit prier
-madame la marquise de vouloir bien retarder son
-départ de quelques heures, pour lui donner une
-place dans sa voiture.&mdash;Dans la sienne! et pourquoi
-pas dans la vôtre?&mdash;Belle demande! parce
-que je me sacrifie, moi; pour que vous puissiez
-aller à la campagne, il ne faut pas que j'y aille.
-Après le concert, j'emmène votre père chez moi,
-et j'ai, pour l'y retenir toute la nuit, un moyen
-que je vous laisserai deviner, jeune homme! Le
-baron fera d'autant moins de difficulté qu'étant
-instruit de l'éloignement de M<sup>me</sup> de Lignolle, il
-ne pourra m'alléguer le danger de vous laisser
-maître de vos actions. M. de Belcour restera, je
-vous le promets; je m'engage même à le garder
-toute la journée de demain. Demain, je ferai si
-bien qu'il ne rentrera qu'à minuit. Arrangez-vous
-pour être, à tout hasard, de retour avant neuf
-heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner,
-que j'ai déjà demandé qu'on voulût bien faire
-avancer, dès que votre père et moi serons partis,
-Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout
-de suite, dans une voiture de place, vous vous
-rendrez chez M<sup>me</sup> d'Armincour&hellip; Ne perdez pas
-son adresse&hellip;&mdash;Eh! ne craignez rien!&mdash;Il
-sera peut-être six heures quand vous partirez.
-Vous arriverez encore assez tôt pour passer une
-bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez
-à cette fête à côté de M<sup>me</sup> de Lignolle,&hellip; qui
-aura sans doute les yeux un peu battus, et plus
-envie de dormir que de faire les honneurs de chez
-elle&hellip; Mais, enfin, il n'y a pas de plaisir sans inconvénient;
-je vois d'ici que sa petite figure pâlie,
-fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais
-patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment,
-car un amant comme Faublas a toujours faim.
-Monsieur, il faudra cependant laisser le grand
-dîner. J'en suis au désespoir! A deux heures précises,
-en chaise de poste&hellip; Chevalier, n'y
-manquez pas au moins! n'allez pas céder aux
-sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre,
-me désobliger, et vous enlever à jamais
-les seules ressources qui vous restent dans la
-compassion d'une amie telle que moi, d'une
-amie&hellip;»</p>
-
-<p>Mon père, qui rentroit, força la baronne à
-changer de conversation. Tout se passa d'abord
-aussi heureusement que M<sup>me</sup> de Fonrose me l'avoit
-annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé;
-à cinq heures précises, M<sup>lle</sup> de Brumont posoit à
-peine le bout de ses lèvres sur le menton pointu
-de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu
-baiser avec une lenteur vraiment désespérante, et
-en la poursuivant d'un regard qu'une tendre
-curiosité sembloit animer. Mais, en revanche,
-M<sup>lle</sup> de Brumont donnoit une bonne et franche
-embrassade à certaine fille svelte, mince, élancée,
-grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze
-ans que les couleurs brillantes de la nature et de
-la pudeur.</p>
-
-<p>«Madame la marquise, voilà une jolie personne!&mdash;C'est
-une cousine de votre amie,
-M<sup>lle</sup> de Mésanges. Je viens de l'aller prendre
-à son couvent pour la mener à cette fête&hellip; A
-propos de fête, vous n'étiez donc pas hier à
-Longchamps avec la comtesse?&mdash;Non, Madame&hellip;
-Mademoiselle est des nôtres? tant mieux!&hellip;&mdash;Vous
-n'y avez pas été à Longchamps?&mdash;Non,
-Madame&hellip; Je suis bien aise que mademoiselle
-vienne avec nous!&mdash;J'y ai vu quelqu'un qui
-vous ressembloit beaucoup, reprit l'éternelle bavarde.&mdash;Où
-cela, Madame?&mdash;A Longchamps.&mdash;Cela
-se peut bien&hellip; Voilà une personne vraiment
-charmante&hellip; Mais c'est déjà une fille à
-marier!&mdash;Nous y songeons, répliqua la douairière.&mdash;Et
-vous, Mademoiselle? lui demandai-je.&mdash;Moi,
-répondit l'Agnès en baissant les
-yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains
-beaucoup plus bas que sa poitrine, moi!&hellip; dame!
-ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant qu'on
-me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on
-m'avertît quand il seroit temps.&mdash;Oui, oui,
-s'écria la marquise, nous vous avertirons. Tenez!
-c'est M<sup>lle</sup> de Brumont qui vous parlera&hellip; La
-veille vous lui parlerez, n'est-ce pas? Je ne veux
-point qu'il lui arrive le même malheur qu'à ma
-pauvre petite nièce&hellip; Il pourroit bien lui arriver!
-En vérité,&hellip; ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle
-tout bas, rien! mais c'est vous que je charge de la
-mettre au fait.&mdash;Avec bien du plaisir.&mdash;Pas à
-présent, pourtant&hellip; Mais, quand le moment sera
-venu, je vous supplie d'y mettre tout votre talent.&mdash;Madame
-la marquise peut compter sur moi.&mdash;Oui,
-je me doute bien que je vous trouverai
-toujours disposée à me rendre de pareils services&hellip;
-Je ne connois pas de fille plus obligeante que
-vous.»</p>
-
-<p>Nous partîmes, et, comme nous montions en
-voiture, je ne pus m'empêcher de faire cette remarque
-que M<sup>lle</sup> de Mésanges avoit la jambe fine
-et le pied très petit.</p>
-
-<p>Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher
-d'entrevoir quelquefois, à travers une gaze
-infidèle, quelque chose de fort joli; je ne pus
-m'empêcher de me dire tout bas que celui-là
-seroit un fortuné mortel, qui, le premier, verroit
-ce sein naissant palpiter de plaisir. Mais ce fut
-avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre
-découverte: c'est qu'il y avoit sur la figure de la
-jeune personne je ne sais quoi de moins piquant
-que la pudeur aimable, de plus niais que la simple
-ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir
-que l'amour, ordinairement si prompt à former
-les filles, donneroit difficilement de l'esprit à
-celle-là.</p>
-
-<p>Au reste, soit instinct, soit sympathie, M<sup>lle</sup> de
-Mésanges paroissoit avoir déjà beaucoup d'amitié
-pour moi quand nous arrivâmes au château. Tout
-le monde y dormoit; une seule femme de chambre
-veilloit encore pour madame la marquise et sa
-jeune parente. La comtesse avoit eu soin de réserver
-à ses plus chers convives son propre appartement.
-Sa tante devoit occuper son lit; elle en
-avoit fait dresser un autre pour sa petite cousine
-dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où
-le lecteur se souviendra que j'ai promis de le
-ramener plus d'une fois. Quant à M<sup>lle</sup> de Brumont,
-comme elle n'étoit pas attendue, il n'y
-avoit point au château de quoi la loger. Pas une
-chambre, pas un lit, ne restoient vides. Tous les
-ans, à l'époque de cette fête ordinairement brillante,
-la marquise recevoit chez elle sa famille
-entière; et cette fois, comme il arrive trop souvent
-à la campagne, beaucoup d'amis qu'on n'avoit pas
-priés étoient venus le soir, amenant encore avec
-eux leurs amis.</p>
-
-<p>Mon premier mot fut qu'on éveillât la comtesse.
-La vieille marquise se fâcha presque: il n'étoit pas
-délicat de demander qu'on troublât le repos de
-<i>son enfant</i>; des jeunesses pouvoient bien coucher
-ensemble, et ne mourroient pas pour une mauvaise
-nuit! La jeune fille me regarda d'un air boudeur:
-j'étois une méchante de vouloir qu'on éveillât sa
-cousine; ne seroit-il pas plus divertissant de causer
-ensemble toute la nuit que d'aller chacune de son
-côté dormir dans un lit?</p>
-
-<p>O mon Éléonore! je te donne ma parole d'honneur
-que, malgré la <i>mauvaise nuit</i> dont la tante me
-menaçoit, malgré l'intéressante conversation que
-me faisoit espérer ta cousine, j'insistai pour aller à
-toi. Mais la marquise, alors prenant de l'humeur,
-défendit absolument à la femme de chambre de
-m'indiquer ton appartement, et lui donna tout
-d'un coup l'ordre effrayant de nous déshabiller
-toutes trois.</p>
-
-<p>Pouvois-je, je te le demande, aller dans les
-nombreux corridors de ce vaste château, cherchant
-de porte en porte la maîtresse du lieu, réveiller
-à deux heures du matin toute la compagnie?
-Remarque d'ailleurs que la trop habile
-domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de
-tous les attirails de sa toilette, et ne pouvoit
-tarder de venir à moi. Sous quel prétexte cependant
-refuser bientôt ses très dangereux services?
-Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne
-grâce qu'il me fallut sur-le-champ prendre le parti
-de la résignation.</p>
-
-<p>Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet,
-et j'avois déjà le pied dans le très petit lit où les
-demoiselles de Mésanges et de Brumont auroient
-sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir
-toute la nuit l'une à côté de l'autre.</p>
-
-<p>Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m'atterrer!
-la maudite vieille s'est ravisée. Apparemment
-qu'en se rappelant le talent qu'elle me connoît
-de tout expliquer, elle a craint que je n'en
-fisse avec son Agnès un usage prématuré. «Non,
-non, me crie-t-elle de sa voix cassée, qui me paroît
-en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion
-faite, c'est avec moi que vous coucherez.» Chacun
-devine comme à cette proposition je me récriai;
-mais je ne dois cacher à personne que la jeune
-fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma
-bonne cousine, de peur que nous ne soyons un
-peu gênées, vous vous exposeriez à passer une
-mauvaise nuit?&mdash;Ne crains pas cela, ma petite
-Mésanges, tu sais que j'ai le sommeil excellent,
-rien ne m'empêche de dormir.&mdash;Quoi! Madame
-la marquise, vous auriez pour moi cette excessive
-bonté de permettre que je vous&hellip; incommode?&mdash;Point
-du tout, mon ange! vous ne m'incommoderez
-point du tout!&hellip; je remarque que ce lit est fort
-grand. Nous y serons à merveille, vous verrez!»
-C'étoit là justement ce que je ne me souciois pas
-de voir; je tentai de recommencer mes représentations
-caressantes: un <i>je le veux</i> très absolu me
-ferma la bouche.</p>
-
-<p>Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement
-que tout à l'heure, il fallut m'immoler. J'étois
-en chemise! Si pourtant vous n'apercevez pas du
-premier coup d'&oelig;il ce qui me gênoit beaucoup, si
-je suis obligé de vous montrer dans toute son
-étendue l'embarras extrême où je me trouvois,
-comment ferai-je pour ne pas violer un peu l'austère
-pudeur? Lecteurs qui manquez de pénétration,
-ayez du moins de l'indulgence. Qui de vous,
-étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir
-avec ses deux mains seulement, en étendant l'une
-sur sa poitrine et jetant l'autre ailleurs, auroit pu
-suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit
-quelque chose de moins, la partie forte où il se
-trouvoit quelque chose de trop; quelque chose
-que, dans le voisinage de M<sup>lle</sup> de Mésanges, il
-m'étoit impossible de contenir, et qui de momens
-en momens devenoit plus difficile à cacher<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>?
-M<sup>lle</sup> de Brumont, pour dérober Faublas à tous les
-yeux, n'eut donc, en sa mésaventure, pas de parti
-moins mauvais à prendre que celui d'une prompte
-obéissance. Il fallut que, sans délibérer, elle quittât
-l'étroite couche d'une fille novice pour se précipiter
-dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés
-voluptueusement s'étendre un tendron de près de
-soixante ans!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Elle échappa, rompit le fil d'un coup,</div>
-<div class="verse">Comme un coursier qui romproit son licou.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">(Le conte des <i>Lunettes</i>.)</p>
-
-<p>O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que
-toi.</p>
-</div>
-<p>Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais
-situation ne fut pour lui plus chagrinante. Oui,
-dans ce même lit, il n'y a pas quinze jours, je
-souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de
-deux amantes, je me sentois, sous les yeux de mon
-Éléonore et de la marquise, prêt à mourir de ma
-foiblesse extrême. Et c'est aujourd'hui l'excès de
-ma force qui cause mes craintes et fait mon supplice!
-Quoi donc! une sexagénaire, par la seule
-raison qu'elle est femme, peut-elle allumer dans
-mon sein ces feux dévorans?&hellip; Mais n'est-ce pas
-plutôt, n'est-ce pas qu'à travers une cloison trop
-mince les nubiles attraits de cette enfant me font
-éprouver encore leur brûlante influence?</p>
-
-<p>«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous,
-me disoit tendrement ma compagne.&mdash;Non,
-Madame la marquise, non, je vous gênerois.&mdash;Vous
-ne me gênerez pas, mon c&oelig;ur, je n'ai
-jamais trop chaud dans mon lit.&mdash;Moi, Madame,
-la chaleur m'incommode.&mdash;Cela, par exemple,
-je le crois très possible! à votre âge j'étois tout de
-même&hellip;&mdash;Oui, sans doute. J'ai l'honneur de
-vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.&mdash;J'étois
-tout de même; et, lorsque M. d'Armincour
-vouloit faire lit à part, il me rendoit service.&mdash;Fort
-bien. Madame la marquise, je vous souhaite
-une bonne nuit.&mdash;Il me rendoit service de
-s'en aller;&hellip; quand il avoit fait son devoir, bien
-entendu;&hellip; et je lui rends justice, dans sa jeunesse
-il ne se faisoit pas tirer l'oreille. Oh! ce n'étoit
-pas un M. de Lignolle!&mdash;Je vous en fais mon
-compliment&hellip; Je crois qu'il est tard, Madame la
-marquise?&mdash;Pas trop&hellip; Approchez donc, ma
-petite, je ne vous entends pas&hellip; Est-ce que vous
-me tournez le dos?&mdash;Oui, parce que&hellip; parce que
-je ne peux dormir que sur le côté gauche.&mdash;Le
-côté du c&oelig;ur! voilà qui est singulier! cela doit
-gêner la circulation.&mdash;Vraiment oui; mais l'habitude.&mdash;L'habitude,
-mon ange? vous avez
-raison! Tenez, moi, depuis que je suis mariée&hellip; Il
-y a déjà longtemps&hellip;&mdash;Oui.&mdash;J'ai contracté
-celle de m'étendre toujours ainsi,&hellip; sur le dos,&hellip;
-et je n'ai pas pu la perdre.&mdash;C'est peut-être tant
-mieux pour vous, car la posture est bonne&hellip; Madame
-la marquise, j'ai l'honneur de vous souhaiter
-le bonsoir.&mdash;Vous avez donc bien envie de dormir?&mdash;Je
-vous en réponds!&mdash;Eh bien! allons,
-mon c&oelig;ur,&hellip; ne vous gênez pas, il y a de la
-place&hellip; Mais où est-elle donc? tout à fait sur le
-bord du lit?»</p>
-
-<p>Elle fit un grand mouvement: si ma main
-n'avoit pas arrêté la sienne, bon Dieu! qu'auroit-elle
-senti!</p>
-
-<p>«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me
-feriez sauter au ciel!&mdash;Là! là! mon poulet, ne
-sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où
-vous étiez&hellip; Remettez-vous, remettez-vous
-donc!&hellip; mais à votre aise&hellip; Vous êtes donc bien
-chatouilleuse, mon petit c&oelig;ur?&mdash;Prodigieusement!&hellip;
-Une bonne nuit, Madame la marquise.&mdash;Et
-moi aussi. Je ne sais pas si c'est encore une
-habitude,&hellip; dites.&mdash;Je ne crois pas.&mdash;Mais,
-ma petite, ne restez donc pas tout à fait sur le
-bord,&hellip; vous tomberez!&mdash;Non.&mdash;D'où vient
-cet entêtement? pourquoi ne pas s'approcher? il
-y a plus d'espace qu'il n'en faut.&mdash;C'est que&hellip;
-je&hellip; ne puis rien toucher! si par hasard je rencontrois
-seulement le bout de votre doigt,&hellip; je me
-trouverois mal.&mdash;Diable! c'est une maladie, ça!
-comment ferez-vous donc quand vous serez mariée?&mdash;Je
-ne me marierai pas. J'ai l'honneur de
-vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.&mdash;Et
-comment auriez-vous pu rester sur ce lit de
-sangle, à côté de la petite Mésanges?&mdash;Vous
-avez raison, il m'eût été impossible d'y tenir!
-Madame la marquise, je vous souhaite une bonne
-nuit.&mdash;Quelle heure peut-il être?&mdash;Je ne sais
-pas. Madame, mais je vous souhaite une bonne
-nuit.»</p>
-
-<p>Enfin la bavarde voulut bien se décider à me
-faire entendre à son tour le bonsoir si vivement
-sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi, Faublas!
-ce bonsoir, tu n'étois pas le seul qui le désirasses.</p>
-
-<p>Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il
-y avoit encore dans la compagnie de ma charmante
-coucheuse ce petit agrément qu'on l'entendoit
-ronfler comme un homme; quand donc elle
-se fut mise à ronfler, il me sembla qu'à voix basse
-on m'envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!»
-Je crus que c'étoit un jeu de mon imagination
-frappée, cependant je levai la tête et me tins à
-l'affût du moindre bruit; un second <i>Ma bonne
-amie</i> vint le moment d'après caresser mon oreille.
-«Ma bonne amie, vous-même! de quoi s'agit-il?&mdash;Est-ce
-que vous pouvez dormir, vous?&mdash;Non,
-en vérité! je ne le peux pas.&mdash;Ni moi non
-plus, ma bonne amie; pourquoi cela?&mdash;Pourquoi?&hellip;
-parce que, ma bonne amie, comme vous
-le disiez si bien tout à l'heure, il seroit plus divertissant
-de causer ensemble.&mdash;Puisque vous le
-croyez ainsi, venez donc.&mdash;De tout mon c&oelig;ur;
-mais la marquise?&hellip;&mdash;Ma cousine? oh! quand
-elle ronfle, c'est signe qu'elle dort.&mdash;Je vous
-crois.&mdash;Et elle dort tout de bon, lorsqu'elle dort.
-Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien.
-Venez.&mdash;Ah! comme je vous le dis: de tout
-mon c&oelig;ur, ma bonne amie&hellip; Mais vous êtes enfermée!&mdash;Certainement!
-toujours on m'enferme,
-moi! sans cela j'aurois peur!&mdash;Et comment voulez-vous
-donc que j'entre?&mdash;Dame! ce n'est
-pas moi qui me suis enfermée.&mdash;Je ne dis pas
-que ce soit vous.&mdash;Ce n'est pas moi, parce que
-je ne m'aperçois pas du tout que vous me fassiez
-peur, vous, ma bonne amie.&mdash;Ma bonne amie,
-vous êtes bien bonne. Cependant je suis à votre
-porte, un peu légèrement vêtue pour faire la conversation.&mdash;Ah!
-mais c'est madame la marquise
-qui m'a enfermée.&mdash;Cela n'empêche pas que je
-ne commence à me refroidir beaucoup.&mdash;Ah!
-mais c'est qu'elle a mis la clef dans sa poche,
-madame la marquise.&mdash;Après? je ne l'ai pas,
-moi, sa poche.&mdash;Ma bonne amie, vous pouvez
-la trouver à tâtons.&mdash;A tâtons! ma bonne amie,
-je vais la chercher.&mdash;Oui, ma bonne amie, presque
-au pied de son lit, sur le second fauteuil à
-gauche, c'est là que je l'ai vue poser sa poche.&mdash;Eh!
-que ne disiez-vous cela tout de suite, ma bonne
-amie?»</p>
-
-<p>Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil,
-la poche, la clef, la serrure. Je trouvai ma
-bonne amie qui me reçut dans son lit pour causer,
-ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta
-dans mes bras et me serra de tout son corps.
-L'aimable enfant!</p>
-
-<p>Vous, cependant, déesse de mon histoire et de
-toutes les histoires du monde, vous qui n'avez pas
-dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu
-décemment raconter les croustilleux débats de la
-nièce et de la tante, les questions délicates multipliées
-par celle-ci, les amoureuses instructions à
-celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez!
-venez peindre aujourd'hui l'étonnement de la cousine,
-ses premières inquiétudes et ses douces
-erreurs. Venez peindre encore autre chose! venez!
-le récit qui me reste à faire est peut-être plus
-surprenant et plus difficile qu'aucun de ceux dont
-je n'ai pu jusqu'à présent me dispenser d'entretenir
-la curiosité publique.</p>
-
-<p>Depuis quelques minutes nous causions fort
-amicalement et je commençois à me réchauffer.
-Un tiers qui vint se mêler de la conversation la
-troubla. Sa brusque arrivée fit faire à M<sup>lle</sup> de Mésanges
-un haut-le-corps en arrière. «Ma bonne
-amie, qu'avez-vous donc qui vous effraye?&mdash;Eh
-mais, vos deux mains sont là sur mon col,&hellip; et
-pourtant j'ai senti&hellip; j'ai senti comme si vous me
-touchiez encore quelque part!&mdash;Cela vous
-étonne? c'est que je suis&hellip; bonne à marier&mdash;&hellip;&mdash;&hellip;&mdash;&hellip;&mdash;Ma
-bonne amie, que voulez-vous
-que je vous dise?&hellip; vous a manqué jusqu'à présent
-parce que vous étiez encore trop petite fille.&mdash;Ah!&mdash;&hellip;&mdash;&hellip;&mdash;&hellip;&mdash;&hellip;
-Puisque cela doit
-être ainsi, répliqua notre Agnès, madame la marquise
-n'a pas besoin de m'avertir: un si grand
-changement ne m'arrivera pas sans que je m'en
-aperçoive&hellip; Oui, je ris. Je pense qu'on attrape
-bien ma bonne amie Des Rieux&hellip;&mdash;Une bonne
-amie de votre couvent?&mdash;Oui&hellip;&mdash;Avec qui
-vous allez causer la nuit?&mdash;Quand on oublie de
-m'enfermer.&mdash;On l'attrape, cette demoiselle?&mdash;Certainement!
-tous les jours on lui dit qu'elle
-est formée, je vois bien que cela n'est pas vrai,
-et que c'est parce que l'on attend encore quelque
-chose que l'on ne cesse de différer son mariage
-sous différens prétextes.&mdash;Probablement. Quel
-âge a-t-elle?&mdash;Seize ans.&mdash;Oh! trop jeune encore&hellip;
-Moi, j'en ai bientôt dix-huit&hellip;&mdash;Et il y
-a longtemps que vous êtes bonne à marier?&mdash;Un
-an,&hellip; à peu près un an&hellip; Ah çà, vous ne dites à
-personne que vous causez avec cette demoiselle?&mdash;Je
-ne suis pas si bête! on s'arrangeroit de manière
-que nous ne pourrions plus.&mdash;Ainsi vous
-ne vous aviserez pas de conter que je suis venu
-cette nuit vous entretenir?&mdash;N'ayez pas peur&hellip;
-A propos, il y a quelque chose qui nous tourmente
-beaucoup, Des Rieux et moi. Vous me direz sûrement
-cela, vous, ma bonne amie. Qu'est-ce que
-c'est qu'un homme?&mdash;Un homme? Je donnerois
-tout au monde pour le savoir, ma bonne amie.&mdash;Oui!
-eh bien, soyez de l'accord que nous avons
-fait, Des Rieux et moi.&mdash;Voyons.&mdash;C'est que
-la première des deux qui se marieroit viendroit
-dès le lendemain tout conter à l'autre.&mdash;Va, j'en
-suis!&hellip;&mdash;Ma bonne amie, vous m'embrassez
-presque tout comme Des Rieux m'embrasse, et je
-ne sais pas, il me semble que cela me fait encore
-plus de plaisir.&mdash;Cela vient de ce qu'apparemment
-je vous aime davantage que vous ne lui
-plaisez.&mdash;Ma bonne amie&hellip;&mdash;Eh bien?»</p>
-
-<p>Que vouloit-elle faire de ma main dont elle
-s'empara tout d'un coup, en disant: «Embrasse-moi
-donc tout à fait comme Des Rieux m'embrasse,
-ma bonne amie?&mdash;Ma bonne amie, pas tout à
-fait comme, mais peut-être un peu mieux.»</p>
-
-<p>Quoique je ne cessasse de l'assurer que tout
-seroit bientôt fini, que le plus difficile étoit déjà
-fait, la jeune personne, après quelques foibles cris
-à grand'peine étouffés, ne put retenir un dernier
-cri plus perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit
-alors ses souffrances; mais je crois vous avoir prévenu
-que M<sup>lle</sup> de Mésanges avoit le pied très
-petit.</p>
-
-<p>N'étoit-ce pas une chose bien cruelle que d'être
-obligé de quitter le champ de bataille au moment
-où la victoire se déclaroit? Il le fallut pourtant!
-La marquise, tout à coup tirée de son premier
-sommeil, s'agitoit en murmurant ces mots: «Mon
-Dieu!&hellip; mon Dieu!&hellip; c'est un songe!&hellip; ah! ce
-n'est qu'un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je
-quittai le lit de l'<i>ex-pucelle</i>, et me traînai sur les
-genoux, en m'aidant de mes mains, jusqu'au lit de
-la douairière. Alors celle-ci, tout à fait réveillée,
-s'inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit
-causé le bruit qu'elle venoit d'entendre: «Hélas!
-c'est moi, Madame.&mdash;Vous, Mademoiselle? et
-où êtes-vous donc?&mdash;Par terre dans la ruelle, je
-viens de me laisser tomber.&mdash;Aussi, vous voulez
-rester sur le bord!&mdash;Au contraire, Madame la
-marquise!&mdash;Comment, au contraire?&mdash;Je me
-suis trop approchée.&mdash;Eh bien?&mdash;Eh bien!
-madame, en dormant, se remue; madame a
-avancé sa jambe; sa jambe m'a touchée.&mdash;Je ne
-l'ai pas fait exprès, ma chère enfant&hellip; Là! bien!
-remettez-vous,&hellip; et restez à quelque distance.&mdash;Oh!
-oui.&mdash;Ma petite, vous m'avez réveillée en
-sursaut&hellip;&mdash;Ne me grondez pas, Madame la
-marquise: j'en suis au désespoir.&mdash;Je ne vous
-gronde point, il n'y a pas grand mal; nous allons
-causer un moment.&mdash;Je vous prie de m'en dispenser.
-Je me sens déjà toute malade d'avoir si
-peu dormi&hellip;&mdash;Écoutez du moins le rêve que je
-faisois&hellip;&mdash;Bonsoir, Madame la marquise.&mdash;Ah!
-je veux vous conter mon rêve!&mdash;Mais, Madame,
-vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!&mdash;Oh!
-que si! tant que je veux, moi! Mon c&oelig;ur,
-où va-t-on prendre ce qu'on voit dans les songes?
-La scène étoit ici: je rêvois qu'un insolent m'épousoit
-de force&hellip;&mdash;Ah!&hellip; ah! Madame la
-marquise! quel homme pouvoit donc avoir cette
-audace?&mdash;Devinez.&mdash;Ce n'étoit pas moi, toujours.&mdash;Non,
-ce ne pouvoit pas être vous; mais
-c'est apparemment votre frère&hellip;&mdash;Je n'ai pas de
-frère.&mdash;Je ne dis pas que vous en ayez, ma
-mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n'est
-point&hellip; Dans mon songe, c'étoit votre frère: car
-il vous ressembloit à s'y méprendre!&hellip;&mdash;Pardonnez-moi
-donc ce nouveau tort&hellip;&mdash;Vous badinez,
-mon ange, ce n'est pas votre faute, d'abord, et
-puis il n'y a point de mal!&hellip; Mais écoutez, ce
-n'est pas tout&hellip;&mdash;Quoi! l'impertinent!&hellip; il a
-peut-être eu le courage de recommencer?&mdash;Non.
-Je l'ai vu bientôt me quitter pour aller dans ce
-cabinet&hellip;&mdash;Dans ce cabinet?&mdash;Sans ma permission,
-entendez-vous!&mdash;Sans votre permission?&mdash;Se
-marier avec la petite de Mésanges&hellip;&mdash;La
-petite de Mésanges!&mdash;Qui le laissoit faire.&mdash;Qui
-le laissoit faire!&mdash;Attendez donc. Voici le
-plus singulier: l'enfant n'étant pas comme moi
-rompue à cet exercice&hellip;&mdash;Eh bien?&mdash;La douleur&hellip;&mdash;La
-douleur!&mdash;Lui a fait pousser un
-cri&hellip;&mdash;Un cri!&mdash;Qui m'a réveillée.»</p>
-
-<p>Qu'on se figure, s'il est possible, la mortelle
-frayeur dont j'étois agité. Ce rêve si convenable à
-la circonstance, la marquise l'avoit-elle eu réellement?
-Étoit-ce un avertissement tardif que l'hymen,
-ennemi né de tous les succès de l'amour,
-venoit d'envoyer à la trop peu vigilante duègne,
-afin d'empêcher du moins que mon triomphe ne
-s'accomplît? ou, par un malheur plus grand, la
-vieille maudite avoit-elle, à l'instant même, avec
-une admirable présence d'esprit, inventé ce prétendu
-songe tout exprès pour me donner clairement
-à comprendre que mon crime étoit découvert,
-qu'un entier dévouement pouvoit seul l'expier,
-qu'il falloit tout à l'heure m'avancer au supplice
-qui dans ses bras m'attendoit? A cette dernière
-idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je
-rappelai pourtant mon courage, afin de m'assurer
-par quelques questions adroites des vraies dispositions
-de M<sup>me</sup> d'Armincour.</p>
-
-<p>«Est-ce donc sérieusement?&hellip;&mdash;Sérieusement,
-mon petit c&oelig;ur.&mdash;Quoi! Madame, vous entendiez?&hellip;&mdash;Vraiment,
-oui! j'entendois.&mdash;Vous
-m'avez dit aussi que vous aviez vu! comment
-pouviez-vous voir sans lumière?&mdash;Ah! dans mon
-rêve il faisoit jour.»</p>
-
-<p>Cette réponse faite du ton le plus simple me
-rendit ma tranquillité. «Bonsoir, Madame la marquise.&mdash;Allons,
-mon enfant, puisque absolument
-vous le voulez, bonsoir!»</p>
-
-<p>Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et
-son ronflement nasillard, qui tout à l'heure déchiroit
-mon oreille, maintenant la caressoit comme
-l'auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la
-voix de Baletti! Ne vous en étonnez pas: il m'annonçoit
-que l'heure du berger m'étoit rendue!
-c'étoit l'heureux signal auquel je devois me hâter
-d'aller reprendre un charmant ouvrage très avancé,
-mais enfin malheureusement interrompu comme il
-s'achevoit. Pressé d'y mettre la dernière main, je
-soulevai la couverture avec infiniment de précaution,
-et déjà mes pieds touchoient le carreau,
-quand j'entendis tout à coup cesser le ronflement
-propice. Une main pote et ridée, qui me parut
-celle de Proserpine, me saisit par la nuque et me
-tint là quelque temps en arrêt. «Un instant! me
-dit enfin l'infernale vieille, j'y vais avec vous.»
-Elle y vint en effet, mais pour refermer soigneusement
-la porte. «Dormez! Mademoiselle, dormez!
-cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience!
-Nous vous marierons bientôt.&mdash;Ah!
-mais, Madame la marquise, répondit ma bonne
-amie d'une voix traînante, je ne suis pas encore
-bonne à marier, moi!&mdash;Oui, oui! répondit
-l'autre en la contrefaisant, petite sucrée! vous
-avez l'air de n'y pas toucher! cela n'empêchera
-pas qu'on n'y mette ordre, et cela le plus tôt possible.
-Allons, vous, la demoiselle aux habitudes,
-ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la
-main, voyons, voyons si vous ne pouvez en effet
-veiller que pour les jeunes!»</p>
-
-<p>A ces terribles paroles qui m'annonçoient des
-tourmens tout prêts, je sentis un frisson mortel
-glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de
-toutes les extrémités, reflua vers le c&oelig;ur avec une
-prodigieuse vitesse. Tremblant de tous mes membres,
-je me laissai traîner vers l'échafaud. Je
-tombai sur ce lit où déjà m'attendoit une furie
-pour m'étreindre de ses bras vengeurs; j'y tombai
-sans force, sans mouvement, presque sans vie.</p>
-
-<p>Il y eut un moment de silence; après quoi, de
-sa voix cassée qu'elle s'efforçoit d'adoucir, l'impatiente
-marquise me demanda si j'avois oublié son
-rêve, si je comptois ne l'accomplir qu'en un point
-seulement. Hélas! j'y songeois à son rêve! je songeois
-qu'il paroissoit indispensable de prévenir par
-mon dévouement généreux de plus grands malheurs.
-Devois-je, en faisant à M<sup>me</sup> d'Armincour
-une insulte qu'aucune femme ne pardonne, exposer
-à sa facile vengeance M<sup>lle</sup> de Mésanges, prise pour
-ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans
-doute aussi compromise? devois-je risquer de me
-mettre ainsi sur les bras toute la cohue des trois
-familles réunies? Il n'y avoit donc plus qu'un magnanime
-effort qui pût sauver mes deux maîtresses
-et me sauver moi-même.</p>
-
-<p>Jamais, plus qu'alors, je n'éprouvai combien un
-<i>résolu</i> jeune homme, dont le grand courage est
-d'ailleurs commandé par la nécessité qui presse,
-peut en toute occasion compter sur lui-même.
-Après de courtes indécisions, après quelques premiers
-momens d'abattement et de terreur inséparables
-de l'épouvantable entreprise à laquelle j'étois
-appelé, je me sentis moins incapable de la tenter
-et peut-être de la mettre à fin. Malheureux! ton
-heure est donc enfin venue!&hellip; Allons, Faublas!
-allons, du c&oelig;ur! immole-toi. Ainsi j'encourageois
-tout bas ma vertu qui chanceloit encore, et pour
-l'affermir j'eus besoin d'un effort nouveau. Mais
-enfin la victime, ne désirant plus rien que de
-s'épargner au moins de cruels apprêts, que d'accomplir
-le douloureux sacrifice en un seul instant,
-s'il étoit possible, la victime résignée se précipita
-tout d'un coup sur son bourreau.</p>
-
-<p>«Quelle vivacité! s'écria la maligne vieille en
-ricanant. Doucement, Monsieur, doucement donc!
-mon rêve a dit que vous m'épousiez de force! de
-force, comprenez-vous? Or, je vous le demande,
-êtes-vous disposé à de grandes témérités? Avez-vous
-l'intention bien déterminée de violer la douairière
-d'Armincour?&mdash;Non, Madame, en vérité,
-j'ai trop d'honneur pour me permettre une aussi
-indigne action.&mdash;Eh bien! tenez-vous donc tranquille
-à mes côtés. J'ai pu vous faire une malice,
-la gaieté est de tous les âges, et pour moi de tous
-les instans, quand il n'est pas question de mon
-Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin
-la plaisanterie que d'accepter ce que vous avez
-la générosité de m'offrir. Gardez, gardez pour les
-jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot,
-la nièce pourroit n'être pas contente.&mdash;La nièce!
-vous pensez que M<sup>me</sup> de Lignolle&hellip;&mdash;Assurément,
-je le pense, mais pour le moment laissons la
-comtesse, il nous convient de traiter un objet plus
-pressant. Monsieur, vous parliez tout à l'heure
-d'une indigne action; mais ne sentez-vous pas que
-celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant
-mon sommeil est horrible?&mdash;Madame,&hellip; quel
-autre à ma place&hellip;?&mdash;Et pourquoi vous trouver
-à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi
-venir chercher des tentations auxquelles personne
-ne résisteroit? Pourquoi surprendre la confiance
-des parens par un déguisement perfide?
-Monsieur, je ne vois rien qui vous puisse excuser;&hellip;
-mais vous avez, du moins, je l'espère, quelques
-moyens de réparer l'injure que vous venez de faire,
-dans la personne de M<sup>lle</sup> de Mésanges, à tous ses
-parens ici rassemblés?&mdash;Madame&hellip;&mdash;Sans
-doute, vous épouserez cette enfant?&mdash;Madame&hellip;&mdash;Répondez
-net: ne le voulez-vous pas?&mdash;De
-tout mon c&oelig;ur&hellip;&mdash;Oh! oui! il épouseroit toute la
-famille, lui!&hellip; toute la famille! et moi-même!&hellip; je
-n'avois qu'à le laisser faire!&mdash;De tout mon c&oelig;ur,
-comme je vous dis; mais&hellip;&mdash;Voyons votre <i>mais</i>.&mdash;Je
-ne le peux pas.&mdash;Vous êtes marié, n'est-il
-pas vrai?&mdash;Oui, Madame.&mdash;C'est cela! voilà
-qui devient certain.&mdash;Qu'est-ce qui devient certain?&mdash;Laissez,
-Monsieur, laissez! je me parle, à
-moi&hellip; Vous voyez bien que c'est une chose épouvantable
-de&hellip; séduire ainsi des jeunes personnes
-qu'il ne vous est même pas possible de prendre en
-mariage. Car elle est séduite, n'est-ce pas? c'est
-une affaire finie?&mdash;Madame&hellip;&mdash;Parlez, Monsieur.
-Ce qui est fait est fait, il n'y a plus de remède;
-mais, au moins, vous voudrez bien me dire
-en quel état précisément vous avez laissé la jeune
-personne&hellip; Je me suis sûrement réveillée trop tard
-pour elle?&hellip; Mais c'est qu'aussi, puisque j'avois
-des soupçons, je n'aurois pas dû me laisser aller
-au sommeil!&hellip; Cependant, le moyen de croire
-qu'ils auront, avec la volonté de faire&hellip; une sottise,
-l'adresse, l'audace et le temps nécessaires,
-quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon
-propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon
-lit, et la petite fille sous la clef, et la clef dans ma
-poche! Il faut être un vrai diable! un diable enragé!&hellip;
-Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune
-personne a&hellip;, la jeune personne est&hellip;, la jeune
-personne a tout à fait subi la métamorphose?&mdash;Madame,
-à ne vous rien cacher, je crois mon
-triomphe complet&hellip;&mdash;Le beau triomphe! bien
-difficile, en vérité!&mdash;Très difficile: car la charmante
-enfant&hellip;&mdash;Bon! le voilà qui, dans son
-enthousiasme, va me faire des détails.&mdash;Ah!
-pardon, Madame, difficile ou non, j'en ai si peu
-joui que je n'imagine pas qu'il en puisse résulter
-pour mademoiselle votre cousine des suites bien
-sérieuses.&mdash;Comment l'entendez-vous? expliquez-moi
-cela.&mdash;J'entends qu'on ne doit guère
-présumer la grossesse.&mdash;Voyez donc! s'écria-t-elle
-avec feu: la belle grâce que vous nous faites
-là! Mais, en attendant, Monsieur, la virginité est
-à tous les diables! comptez-vous cela pour rien,
-vous? auriez-vous été content si l'on vous eût
-donné en mariage une fille déjà tout instruite?&hellip;&mdash;Instruite?
-elle ne l'est pas.&mdash;Que dit-il?&mdash;Elle
-l'est si peu qu'elle me croit demoiselle.&mdash;Mais
-vous-même, me croyez-vous faite d'hier
-pour me fabriquer de pareilles&hellip;&mdash;Madame la
-marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous
-conter.»</p>
-
-<p>La bonne parente, qui ne m'entendit pas sans
-m'interrompre par de fréquentes exclamations,
-s'écria quand je n'eus plus rien à dire: «Voilà
-qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu
-le mal,&hellip; un peu. Monsieur, je vous demande le
-plus profond secret, et je compte assez sur un
-reste d'honnêteté&hellip;&mdash;Comptez-y, Madame.&mdash;Vous
-sentez qu'à présent je ne puis trop tôt marier
-cette enfant-là: ce ne sera pas une chose difficile,
-elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque
-rien,&hellip; rien que ce que vous venez de lui ôter.
-Mais cela ne paroît pas sur le visage d'une fille,
-et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous
-soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui
-ne s'établiroient jamais. Celle-là sera donc pourvue
-le plus tôt possible; et, comme le hasard pourroit
-faire que bientôt vous entendissiez dans le monde
-parler du nigaud qui se disposeroit à l'épouser, ne
-vous avisez pas alors de&hellip;&mdash;Soyez parfaitement
-tranquille. Il faut, je le sens bien, que cette aventure
-reste absolument entre vous et moi.&mdash;Bien,
-Monsieur. Je ne dirai rien à la jeune personne:
-car que lui dirois-je? c'est une petite sotte qui,
-sans le savoir, s'est avisée de faire la grande fille.
-Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais
-utile. Seulement, pour qu'elle ne puisse ni la
-communiquer ni l'apercevoir, j'aurai soin de la
-recommander à son couvent, elle et la bonne
-amie qui <i>l'embrasse</i>. Cependant, si vous jugez que
-cela puisse être convenable, nous pourrons mettre
-sa cousine dans le secret.&mdash;Sa cousine?&mdash;Oui.&mdash;M<sup>lle</sup>
-de Lignolle? oh! non, non.&mdash;Vous ne
-vous en souciez pas? il est vrai qu'elle est bien vive
-pour être bien discrète.&mdash;Sans doute.&mdash;D'ailleurs
-votre conduite l'intéresse peut-être assez&hellip;&mdash;Point
-du tout!&mdash;Point du tout? Ah! Monsieur,
-maintenant je sais que la jeune personne
-qui lui a tout expliqué est un cavalier charmant, et
-vous voulez que je sois encore votre dupe?&mdash;Madame&hellip;&mdash;Laissons
-cela: c'est un article très
-délicat auquel nous reviendrons quand il en sera
-temps. Monsieur, je vous souhaite à mon tour
-une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble,
-mais croyez que je ne m'endormirai plus.»</p>
-
-<p>J'usai de la permission, car, après les diverses
-agitations de cette nuit heureuse et fatale, le sommeil
-me devenoit bien nécessaire. Cependant on
-ne m'en laissa pas longtemps goûter les douceurs:
-les premiers rayons du jour amenèrent dans notre
-chambre M<sup>me</sup> de Lignolle, qui se servit de son
-passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les
-baisers qu'elle me donnoit: «Te voilà, ma petite
-Brumont! quel bonheur! je ne t'attendois pas!
-tout à l'heure, par hasard, on vient de me dire&hellip;»</p>
-
-<p>Elle courut au cabinet avec une inquiétude
-marquée; et, regardant à travers les vitres: «Ma
-tante, vous avez mis là ma petite cousine toute
-seule? Vous avez bien fait.&mdash;Pas trop, ma nièce.&mdash;Pourquoi?&mdash;Parce
-que j'ai passé une assez
-mauvaise nuit.&mdash;Et vous l'avez enfermée, ma
-cousine? ah! c'est encore mieux, cela!&mdash;Mieux!
-d'où vient?&mdash;Ai-je dit mieux, ma tante?&mdash;Oui,
-ma nièce.&mdash;C'est que je parle sans réflexion:
-car&hellip; quel danger?&mdash;Sans doute. Dans un appartement
-où il n'y a que des femmes.&mdash;Que des
-femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les
-appartemens voisins, pour les défendre en cas
-de&hellip;&mdash;Oui! voilà ce que c'est!&mdash;Pourquoi
-donc n'êtes-vous venue qu'à deux heures du matin,
-ma tante?&mdash;Parce que j'ai voulu vous amener
-cette chère enfant, ma nièce.&mdash;Que vous êtes
-bonne!&mdash;Bien bonne, n'est-ce pas?&mdash;Brumont,
-pourquoi donc ne m'avez-vous pas fait éveiller?&mdash;C'est
-moi, ne la grondez pas; c'est moi qui n'ai
-pas voulu qu'on vous éveillât.&mdash;Vous avez eu
-bien tort, ma tante&hellip; Tu ne dis mot, ma petite
-Brumont, tu es triste? va, je suis aussi bien fâchée.&mdash;De
-quoi, ma nièce?&mdash;Mais, de ce que vous
-avez toutes deux été fort mal couchées.&mdash;Tu avois
-donc un lit pour cette enfant?&mdash;Elle auroit partagé
-le mien, ma tante.&mdash;Voilà justement ce que
-je n'ai pas voulu, ma nièce.&mdash;Vous auriez pourtant
-passé une meilleure nuit.&mdash;Oui, mais toi?&mdash;Bon!
-nous nous arrangeons bien ensemble.&mdash;C'est
-pourtant une très mauvaise coucheuse.&mdash;Trouvez-vous,
-ma tante?&mdash;Elle remue toute la
-nuit! sans cesse elle étoit sur moi!&mdash;Sur vous?&mdash;A
-peu près!&mdash;A peu près! bon!&mdash;Je ne
-cessois de la repousser. Elle m'échauffoit! elle
-m'étouffoit! elle&hellip;&mdash;Mon Dieu! mais&hellip;&mdash;Eh
-bien! ma nièce, qu'est-ce qui vous inquiète?&mdash;Mais&hellip;
-vous&hellip; vous en avez donc été prodigieusement
-incommodée?&mdash;Vraiment! si cela m'arrivoit
-toutes les nuits!&hellip; à mon âge!&hellip; mais pour
-une fois!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle fut pleinement rassurée par le
-ton de bonhomie dont sa maligne tante prononça
-ces dernières paroles. L'étourdie nièce n'en vit que
-le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s'écria-t-elle
-en m'embrassant, tu as dû passer une bonne
-petite nuit. Ma tante ne t'aura pas empêchée de
-dormir?&hellip; Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi,
-je t'assure. Je suis désolée, désolée qu'on ne t'ait
-pas indiqué ma chambre. Cependant,&hellip; tiens,&hellip;
-conviens que c'est bien drôle&hellip; de te voir ainsi&hellip;
-là&hellip; près,&hellip; tiens, pardonne, mais je ne peux plus
-y tenir&hellip;»</p>
-
-<p>En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus,
-s'échappèrent. L'explosion fut si forte et dura
-si longtemps qu'enfin la comtesse tomba sur le lit,
-où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon
-c&oelig;ur qu'elle vous donne envie d'en faire autant»,
-dit la tante; et elle imita sa nièce de manière que
-je vis le moment qu'elle la surpasseroit. Comment
-alors me défendre de partager leur gaieté? Notre
-joyeux <i>trio</i> fit tant de bruit que M<sup>lle</sup> de Mésanges
-en fut réveillée.</p>
-
-<p>La prisonnière vint frapper à ses carreaux.
-«Madame de Lignolle, dit la marquise, ouvre à
-cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La
-comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son
-passe-partout; sans entrer dans le cabinet, cria
-bonjour à sa cousine, et revint de mon côté s'asseoir
-sur le bord du lit; la petite de Mésanges,
-volant sur ses pas, arriva comme elle, et me dit en
-m'embrassant: «Bonjour, ma bonne amie.&mdash;Qu'est-ce
-que c'est donc? s'écria la comtesse, surprise
-et fâchée; qu'est-ce que c'est donc que ces
-familiarités-là, et ce nom que vous lui donnez?
-Apprenez que je ne veux pas qu'on embrasse
-M<sup>lle</sup> de Brumont, et qu'elle n'est la bonne amie
-de personne.&mdash;Bien, ma nièce, s'écria la marquise,
-bien! morigénez un peu cette effrontée:
-cela vient tout de suite manger dans la main!&mdash;La
-bonne amie de personne! répondit cependant
-notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là
-est drôle! je ne sais peut-être pas que c'est ma
-bonne amie, à moi!&mdash;Mais, Mademoiselle,
-reprit M<sup>me</sup> de Lignolle, allez donc, s'il vous
-plaît, mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!&mdash;Qu'est-ce
-que ça fait ça? répliqua l'autre; il
-n'y a pas des hommes ici.» La marquise la contrefit:
-«Non, il n'y a pas des hommes»; et
-d'un ton brusque elle ajouta: «Mais il y a des
-femmes, des femmes, entendez-vous, petite sotte?&hellip;
-Allez&hellip; Un moment, un moment, comme vous
-avez les yeux battus! quel métier avez-vous donc
-fait cette nuit?&mdash;Qu'est-ce que j'ai fait?&hellip; rien,
-puisque je n'ai pas seulement dormi.&mdash;Et pourquoi
-n'avez-vous pas dormi?&mdash;Pourquoi?&hellip; ah,
-dame! parce que j'écoutois toujours pour voir si je
-ne vous entendrois pas ronfler&hellip;&mdash;Ronfler! cette
-expression!&hellip; Vous aimez donc bien à entendre
-ronfler?&mdash;Ce n'est pas ça, mais c'est que, quand
-on est toute seule dans un lit à s'ennuyer, il faut
-bien qu'on s'amuse de quelque chose.»</p>
-
-<p>En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes
-cheveux. Tout à coup l'impatiente comtesse l'apostropha
-d'une bonne tape sur la main, et, la
-prenant par les épaules, elle la reconduisit à son
-cabinet, en lui répétant d'aller mettre un fichu.
-La marquise l'applaudit: «Oui, mon enfant,
-donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui
-des leçons de décence&hellip; Tiens, Madame de Lignolle,
-rends-moi le service de l'aider à s'habiller,
-afin qu'elle ait fait plus vite et que nous puissions
-la renvoyer, car il faut que je te parle.»</p>
-
-<p>Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée
-d'être un instant ailleurs qu'à mes côtés, eut
-bientôt fini avec la cousine. Je vous réponds que,
-pour l'habiller de la tête aux pieds, il lui fallut
-moins de temps qu'ordinairement elle n'en mettoit
-à me passer un seul jupon. Aussi toutes deux rentrèrent
-bientôt dans la chambre à coucher. La
-marquise complimenta l'une sur sa promptitude, et
-pria l'autre d'aller se promener dans le parc. «Ah!
-mais c'est qu'il est de bonne heure pour se promener!&mdash;Tant
-mieux! l'air du matin vous rafraîchira.&mdash;Ah!
-mais c'est que pour se promener&hellip;
-il faut marcher.&mdash;Eh bien?&mdash;Eh bien! j'ai de
-la peine à marcher.&mdash;Bon! Mademoiselle la douillette!
-ses souliers la blessent!&mdash;Non, ce ne sont
-pas mes souliers. Ce n'est pas au pied que j'ai mal.&mdash;En
-voilà assez de dit. Partez, partez.&mdash;C'est
-apparemment que ça me gêne quelque part, parce
-que&hellip;&mdash;Oh! mon Dieu! celle manière de parler
-si lente me fait mourir, interrompit la comtesse.
-Est-ce votre corset qui vous gêne?&mdash;Oh! que non!
-oh! que non! ce n'est pas non plus mon corset.&mdash;Eh,
-pour Dieu! quoi donc?&mdash;Dame! c'est qu'apparemment
-je commence&hellip;, apparemment je vais
-devenir aussi bonne à marier, moi!&mdash;Tiens! s'écria
-la marquise, quelle sottise elle vient nous&hellip;
-Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t'en prie,
-partir cette impertinente; tu ne vois pas qu'elle ne
-sait que dire et qu'elle ne veut que tuer le temps?&mdash;Oh!
-que si, je sais ce que je dis&hellip; Toujours,
-malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous
-que vous m'avez promis de m'avertir.»</p>
-
-<p>Nous n'entendîmes pas le reste, parce que la
-comtesse, voyant enfin sa cousine dans le corridor,
-lui ferma doucement la porte au nez.</p>
-
-<p>«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que
-personne ne vienne nous interrompre!&hellip; Oui, assieds-toi
-là sur le bord du lit. Mais regarde-moi
-donc aussi quelquefois. Tu n'as des yeux que pour
-M<sup>lle</sup> de Brumont.&mdash;Ah! c'est pour la consoler.
-Elle a du chagrin, voyez-vous.&mdash;Il est sûr qu'on
-ne l'entend pas souffler, et elle ne paroît point
-dans son assiette ordinaire.&mdash;Oh! non, dit
-M<sup>me</sup> de Lignolle en m'embrassant: elle est désolée
-qu'on ne l'ait point amenée chez moi&hellip; Elle
-a sûrement beaucoup d'amitié pour vous, ma
-tante; mais, comme elle me connoît davantage,
-elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je
-le gagerois.&mdash;Là! là! Madame, ne vous en faites
-pas tant accroire! Si je l'avois souffert&hellip;&mdash;Plaît-il,
-ma tante?&mdash;Oui, ma nièce. Vous imaginez
-que parce qu'on n'est pas tout à fait si jeune et si
-gentille que vous&hellip;&mdash;Comment?&mdash;Eh! mon
-Dieu, il ne tenoit qu'à moi.&mdash;Ce que vous dites
-là, ma tante, est&hellip;&mdash;La vérité.&mdash;De toutes les
-manières incompréhensible.&mdash;Je vais donc m'expliquer,
-ma nièce.&mdash;Ah! vite! vite! je suis sur
-des charbons brûlans.</p>
-
-<p>&mdash;Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet
-très étonnant, mais pourtant très désirable, que
-vous ne connussiez pas tout à fait si bien la prétendue
-demoiselle ici couchée près de moi.&mdash;La
-prétendue demoiselle?&mdash;Ma nièce, je vous déclare,
-et puissé-je vous apprendre quelque chose
-qui vous surprenne, je vous déclare que cette
-jeune fille est un homme.&mdash;Un homme! Êtes-vous&hellip;
-êtes-vous sûre, ma tante?&mdash;Sûre&hellip; Et
-lui-même,&hellip; il est là pour me démentir, si je ne
-dis pas l'exacte vérité; lui-même vouloit, il n'y a
-pas deux heures, m'en donner des preuves.&mdash;Vouloit
-vous en donner&hellip;? Cela ne se peut pas.&mdash;Ne
-vous en étonnez pas trop, ma nièce, il s'y
-croyoit obligé.&mdash;Obligé! pourquoi?&mdash;Ah! demandez-lui.&mdash;Dites
-pourquoi, s'écria-t-elle en
-m'adressant la parole avec une extrême vivacité;
-parlez, parlez enfin, parlez donc.&mdash;Vous me
-voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce qui
-m'arrive que je n'ai pas la force, pas la force de
-dire un mot.&mdash;Il veut me forcer à faire moi-même
-ce pénible aveu, reprit la marquise: ma
-nièce, il s'y croyoit obligé parce que je l'exigeois.&mdash;Vous
-l'exigiez, ma tante?&mdash;Rassurez-vous,
-je n'en avois que l'air!&mdash;Que l'air?&mdash;Oui,
-je vous dis, j'ai fait grâce au généreux jeune
-homme, quand je l'ai vu prêt à s'immoler.&mdash;Cependant
-il le pouvoit! s'écria la comtesse,
-aussi surprise que désolée.&mdash;Il le pouvoit, oui,
-ma nièce. C'est, j'en conviens, un compliment
-qu'il faut lui faire.&mdash;Il le pouvoit! répéta
-M<sup>me</sup> de Lignolle d'un ton qui n'annonçoit pas
-moins d'étonnement et marquoit une affliction
-plus profonde.&mdash;Voilà de suite, lui répondit la
-marquise, deux exclamations qui ne sont pas très
-polies.&mdash;Il le pouvoit!&mdash;Enfin, ma nièce, tu
-veux donc que je me fâche?&hellip; Vous voudriez
-donc, Madame, qu'il ne trouvât jamais ces choses-là
-possibles que pour vous?&mdash;Pour moi!»
-M<sup>me</sup> d'Armincour l'interrompit d'un air très sérieux:
-«Éléonore, je vous ai toujours connue
-extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de
-vous faire violence pour sortir de votre caractère,
-avant de vous décider à soutenir un mensonge
-trop invraisemblable, écoutez-moi.</p>
-
-<p>«Cette demoiselle est un homme: j'ai malheureusement
-plusieurs raisons de n'en point douter;
-il y a plus, je sais maintenant son véritable nom,
-et tout me dit que depuis longtemps vous ne
-l'ignorez pas, ma nièce. Hier, j'allai sur les cinq
-heures à Longchamps, où je fus étonnée de vous
-voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin
-même, aviez, sous prétexte de quelques affaires, refusé
-d'y venir le soir avec moi. Vous ne m'avez seulement
-pas aperçue, Madame, parce que vous n'aviez
-des yeux que pour un cavalier qui, de son
-côté, vous regardoit continuellement. Voilà ce qui
-me le fit remarquer. C'étoit M<sup>lle</sup> de Brumont sous
-des habits d'homme, ou pour le moins un frère à
-elle, un frère dont la figure absolument pareille
-excitoit votre attention comme la mienne. Je m'arrêtai
-naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite
-sécurité, je ne songeai même pas à pousser
-plus loin les conjectures. Cependant, immédiatement
-après votre voiture, venoit, dans une voiture
-beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante,
-qui lorgnoit aussi ce jeune homme dont
-elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment que
-cette femme ne vous aime guère, et que vous ne
-l'aimez pas davantage: car elle s'est permis de
-vous faire une impertinence dont vous l'avez bien
-punie. Je vous en fais mon compliment; j'en ai ri
-de tout mon c&oelig;ur. Comme j'en riois pourtant, il
-s'élève tout à coup une grande rumeur. Tout le
-monde court, chacun se précipite sur <i>le</i> ou <i>la</i> Brumont,
-que je suivois toujours des yeux, dans l'intention
-de l'appeler, afin de causer un instant
-avec <i>lui</i> ou avec <i>elle</i>. Moi, tout ébahie d'un si
-prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande
-si l'usage des dames de Paris est de courir
-ainsi comme des folles, pêle-mêle avec les hommes,
-après le premier joli garçon qu'elles rencontrent.
-Tous ceux qui m'entourent me crient: «Non
-pas, non pas! mais celui-ci mérite l'attention générale;
-c'est un charmant cavalier, déjà fameux
-par une aventure extraordinaire: c'est M<sup>lle</sup> Duportail,
-c'est l'amant de la marquise de B&hellip;»
-Vous pouvez juger de mon étonnement. Aussitôt
-j'ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances
-inquiétantes; et, sans trop de malignité,
-je suis obligée de me dire qu'il devient très probable
-que l'amant de la marquise est aussi l'amant
-de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter
-de juger légèrement une nièce que j'estime. Je
-verrai, je l'observerai, je la questionnerai demain,
-puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du
-tout! au jour désiré, l'obligeante M<sup>me</sup> de Fonrose
-arrive chez moi, qui me propose tout doucement
-l'honnête commission de vous mener l'ami du
-c&oelig;ur. Charmée d'un hasard favorable à mes secrets
-desseins, j'accepte, bien résolue à examiner
-de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous
-ne puissiez pas me réduire à jouer chez vous le
-rôle d'une complaisante. J'arrive avec l'heureux
-mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée,
-qu'il partageroit du moins le lit de la petite
-de Mésanges. Tout au contraire, je le confisque
-à mon profit. Au commencement de la nuit, je le
-tourmente; une heure après, je&hellip; je le prends,
-pour ainsi dire, sur le fait. Il ne m'avoue pas son
-nom que je ne demande point; mais il ne peut
-nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu'il
-ne me reste aucune incertitude à cet égard, je découvre
-en plein le chevalier de Faublas.»</p>
-
-<p>A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d'un
-coup de main rapide, elle enleva la couverture,
-qu'elle jeta presque sur mes pieds, et du même
-temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment
-fut court, mais décisif. Le hasard, qui se
-déclaroit contre moi, voulut qu'alors je me trouvasse
-arrangé dans le lit de manière que la pièce
-du procès la plus essentielle ne pût échapper au
-prompt regard de l'accusé, de sa complice et de
-leur juge. «Maintenant, ma nièce, s'écria la marquise,
-j'espère qu'il ne vous reste aucun doute.
-Là! je dis, en supposant qu'il fût possible de croire
-qu'avant ceci vous en eussiez. Mais convenez,
-poursuivit-elle, en m'appliquant un vigoureux
-soufflet de la même main qui venoit de m'exposer
-presque nu aux regards confus de M<sup>me</sup> de Lignolle,
-convenez qu'il faut que ce M. de Faublas soit un
-effronté petit coquin pour être aujourd'hui venu
-coucher avec la tante, par la seule raison qu'il ne
-pouvoit plus coucher avec la nièce!</p>
-
-<p>&mdash;Ma tante, s'écria la comtesse avec un peu
-d'humeur, pourquoi donc frapper si fort? Vous
-lui ferez mal!&mdash;Oui, mal! Il est trop heureux.
-C'est une faveur&hellip; Madame de Lignolle, à présent
-que vous ne pouvez plus, sous prétexte d'ignorance,
-vous en défendre, il faut tout à l'heure
-prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre
-à votre porte, et l'y consigner pour jamais.&mdash;Le
-mettre à ma porte, ma tante! eh bien, je vous le
-dis: c'est mon amant, c'est l'amant que j'adore.&mdash;Et
-votre mari, Madame!&mdash;Mon mari? C'est
-aussi lui, je n'en ai pas d'autre que lui.&mdash;Quoi!
-ma nièce, il n'y a pas déjà près de cinq mois que
-M. de Lignolle vous a vraiment épousée!&mdash;Épousée!
-jamais&hellip; C'est lui, ma tante.&mdash;Comment!
-c'est lui qui, même la première fois&hellip;!&mdash;Oui,
-ma tante, c'est lui.&mdash;Ah! l'heureux petit
-drôle! Quel épouseur que ce monsieur-là!&hellip; Mais
-vous êtes grosse, ma nièce!&mdash;Eh bien! ma tante,
-c'est encore lui&hellip;&mdash;Mais&hellip;&mdash;Il n'y a plus de
-mais, ma tante! ç'a toujours été lui, ce sera toujours
-lui, ce ne sera jamais que lui.&mdash;Jamais que
-lui! Et comment ferez-vous?&hellip;&mdash;Comme j'ai
-déjà fait, ma tante, avec lui.&mdash;Mais quel flux de
-paroles! Voyez un peu!&mdash;Je ne vois que lui!&mdash;Mais
-au moins entendez&hellip;&mdash;Je n'entends que
-lui!&mdash;Mais écoutez donc.&mdash;Je n'écoute que
-lui!&mdash;Allons, ma nièce, quand vous voudrez&hellip;&mdash;Je
-ne veux que lui!&mdash;Vous ne voulez pas que
-je vous parle un moment?&mdash;Je ne parle qu'à lui!&mdash;Éléonore,
-vous ne m'aimez donc pas?&mdash;Je
-n'aime&hellip; Ah! si fait; je vous aime aussi.&mdash;Eh
-bien, laisse-moi donc m'expliquer; dis-moi, malheureuse!
-comment feras-tu pour cacher ta grossesse?&mdash;Je
-ne la cacherai pas.&mdash;Mais votre
-mari vous demandera qui a fait cet enfant?&mdash;Je
-lui répondrai que c'est lui.&mdash;Et, s'il n'a jamais
-couché avec toi, comment veux-tu qu'il te croie?&mdash;Eh!
-mais c'est à cause de cela qu'il me croira.&mdash;Comment!
-c'est à cause de cela?&mdash;Sûrement,
-à cause de cela.&mdash;Allons, ma nièce, voilà que
-nous faisons ensemble des quiproquos. Vous êtes
-si vive qu'il est impossible de s'expliquer avec vous!&mdash;Je
-suis vive! Vous ne l'êtes pas peut-être?&mdash;Eh!
-le moyen de ne pas l'être avec une écervelée&hellip;
-Voyons; faites-moi la grâce de m'expliquer de
-quelle manière on peut s'y prendre pour persuader
-à un homme qui n'a jamais épousé sa femme que
-pourtant il lui a fait un enfant?&mdash;Regardez si ce
-n'est pas désespérant!&hellip; Mais, ma tante, faites-moi
-vous-même la grâce de m'expliquer pourquoi
-vous imaginez que j'irai faire à M. de Lignolle un
-raisonnement aussi bête que celui-là?&mdash;Ma
-nièce, c'est vous qui me le dites.&mdash;Tout au contraire:
-je me tue de vous crier que je lui déclarerai
-que c'est lui qui m'a fait cet enfant.&mdash;Ah!
-je comprends enfin; lui, c'est monsieur?&mdash;Eh!
-oui. Quand je dis lui, c'est lui.&mdash;Ma foi, je ne
-l'aurois pas deviné, ma nièce. Quoi! vous irez
-vous-même annoncer bonnement à votre mari que
-vous l'avez fait&hellip;&mdash;Ce qu'il mérite d'être.&mdash;Dans
-un sens, je ne dis pas non, ma nièce.&mdash;Dans
-tous les sens possibles, ma tante.&mdash;Ah!
-cela est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver
-vos désordres.&mdash;Mes désordres!&mdash;Revenons,
-revenons à l'article important. Si ton mari se
-fâche?&mdash;Je m'en moquerai.&mdash;S'il te veut faire
-enfermer?&mdash;Il ne pourra pas.&mdash;Qui l'en empêchera?&mdash;Ma
-famille, vous et lui.&mdash;Ta famille
-sera contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire
-jamais le moindre mal; mais, dans une affaire aussi
-malheureuse, je serai du moins forcée de rester
-neutre. Il ne te restera donc que monsieur.&mdash;S'il
-me reste, je n'en demande pas davantage!&mdash;Oui, il
-te restera&hellip; pour te défendre. Mais le pourra-t-il?
-Et si l'on t'enferme?&hellip;&mdash;Non, non. Tenez, ma
-tante, j'y pensois cette nuit. J'ai dans ma tête
-un projet&hellip;&mdash;Un beau projet, je crois! Dis
-pourtant, dis.&mdash;Je ne peux pas, il n'est pas
-temps.&mdash;Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner,
-moi, le seul parti qui vous reste à prendre.&mdash;Voyons.&mdash;Il
-faut, le plus tôt possible, Madame,
-vous faire épouser par M. de Lignolle, et&hellip;&mdash;Ça
-d'abord, ça ne se peut pas.&mdash;La raison?&mdash;La
-raison est que ça ne se peut pas. Mais,
-quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A
-présent, ma tante, je sais ce que c'est; jamais
-votre nièce ne sera dans les bras d'un homme.&mdash;Jamais
-dans les bras d'un homme! Cependant
-lui?&hellip;&mdash;Lui, ma tante, s'écria-t-elle avec passion,
-ce n'est pas un homme, c'est mon amant!&mdash;Votre
-amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à
-donner à votre mari?&mdash;Supposons que la raison
-soit mauvaise; au moins est-il certain qu'elle vaut
-encore mieux qu'une mauvaise action. N'en est-ce
-pas une indigne, n'est-ce pas une horrible perfidie
-que d'aller froidement se partager entre deux
-hommes pour trahir l'un plus à son aise, et retenir
-l'autre en le désespérant?&hellip; Car, j'en suis sûre,
-s'écria-t-elle en m'embrassant, il en seroit désespéré.&mdash;Si
-pourtant vous vouliez m'écouter,
-Madame, vous verriez que votre tante ne vous
-conseille ni le libertinage ni la perfidie. Vous
-m'avez interrompue, comme j'allois vous dire
-qu'en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il
-falloit tout d'un coup changer de conduite et rompre
-cette intrigue&hellip;&mdash;Une intrigue! Fi donc,
-ma tante! Dites une passion qui fera le destin de
-ma vie!&mdash;Qui en fera le malheur, si vous n'y
-prenez garde.&mdash;Point de malheur avec lui, ma
-tante.&mdash;Toujours du malheur où il y a du crime,
-ma nièce&hellip; Écoute, ma petite, je suis bonne
-femme, j'aime à rire; mais ceci passe la raillerie.
-Vois d'abord combien de dangers t'environnent&hellip;&mdash;Je
-ne connois point de dangers, quand il s'agit
-de lui.&mdash;Et ta conscience, Éléonore?&mdash;Ma conscience
-est tranquille.&mdash;Tranquille! cela ne se peut
-pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez&hellip;
-Écoute, Éléonore, je te chéris comme mon enfant.
-Je t'ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je t'ai
-peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme,
-dans les choses essentielles, je me suis toujours
-attachée à te donner les meilleurs principes. Tiens,
-ma fille, tu vas aujourd'hui couronner la rosière.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne m'en parlez pas! s'écria-t-elle en se
-précipitant dans les bras de sa tante et saisissant
-ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh! ne
-m'en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont
-ces paroles furent prononcées: «Madame la marquise,
-c'est à moi, c'est à moi seul que vous devez
-tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne
-l'accablez pas.&mdash;O mes enfans! répondit-elle, si
-vous ne voulez que m'attendrir, cela ne vous sera
-pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait
-rire, tout de suite&hellip; Soit, j'y consens, pleurons
-tous trois&hellip; Écoutez cependant, écoutez, ma
-nièce: vous souvenez-vous de l'année passée? A la
-même époque, au même jour, je vous disois:
-«Éléonore, je suis fort contente de toi. Mais
-bientôt, ma fille, d'autres temps amèneront
-d'autres obligations. On n'a pas toujours dans
-la vie des devoirs aussi doux à remplir que celui
-de secourir l'indigence. Le temps approche où
-tu t'en imposeras peut-être qui te séduiront
-d'abord et te deviendront ensuite pénibles&hellip;»</p>
-
-<p>La comtesse, à ces mots, quitta brusquement
-son attitude humiliée, et du ton le plus animé:
-«Qui te séduiront d'abord! répéta-t-elle. Eh!
-comment m'auroient-ils séduite? on ne me les fit
-point connoître. On conduisit gaiement au sacrifice
-une innocente victime qui promit ce qu'elle ne
-comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous
-qui me parlez ici de devoir, oseriez-vous affirmer
-qu'alors vous avez fait le vôtre? Quand mes parens,
-engoués des prétendus avantages de ce mariage
-fatal, vinrent vous présenter M. de Lignolle,
-vous me défendîtes par vos représentations, je le
-sais; je sais que votre consentement vous fut, pour
-ainsi dire, arraché; mais qu'importoit votre trop
-foible résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier
-de la mienne? Ne deviez-vous pas me tirer à l'écart
-et me dire: «Ma pauvre enfant, je t'avertis
-qu'ils vont te sacrifier; je t'avertis qu'ils trompent
-ton inexpérience par d'éblouissantes promesses.
-Veux-tu, pour le frivole avantage d'être
-présentée à la cour quelques mois plus tôt, d'aller
-dès demain aux assemblées, aux bals, aux spectacles
-de la capitale, veux-tu faire à jamais le sacrifice
-de ta liberté la plus précieuse, de la seule
-vraie liberté, celle de ta personne et celle de ton
-c&oelig;ur? Te trouves-tu si mal avec moi? Es-tu
-donc pressée de me quitter? Tiens, il n'est plus
-temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance;
-et, puisqu'ils veulent t'abuser, il faut que je
-t'éclaire. Quand une fille naturellement vive se
-montre au printemps émue du spectacle de la
-nature, est surprise dans de fréquentes rêveries,
-avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d'un mal
-qu'elle ignore, on dit communément qu'il lui faut
-un mari. Mais moi qui te connois, moi qui t'ai
-vue toujours caressée de ceux qui t'entouroient,
-répondre à leur attachement par un attachement
-égal, payer mes soins de reconnoissance et me
-chérir autant que je t'aimois, pleurer les malheurs
-d'un vassal, et même les peines d'un étranger;
-je crois que la nature, avec la vivacité bouillante,
-t'a donné la tendre sensibilité; je crois
-que ce n'est pas seulement un mari qu'il te faut,
-je crois qu'il te faut un amant. Néanmoins on
-s'obstine à te faire épouser M. de Lignolle. Tu
-n'as pas encore seize ans, il a cinquante ans
-passés: ta jeunesse à peine commencera, que
-son automne sera fini. Comme tous les vieux
-libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur,
-grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur,
-six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée
-de supporter le dégoût de ses embrassemens&hellip;»
-Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu'il me resteroit
-du moins dans mon infortune cette consolation
-que mon prétendu mari ne seroit jamais
-capable de l'être&hellip;&mdash;Jamais capable, ma nièce!
-s'écria-t-elle en pleurant.&mdash;Jamais, ma tante.&mdash;Fi!
-le vilain homme!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous
-deviez me dire: «Six fois par an peut-être tu
-seras obligée, obligée de supporter le dégoût de
-ses embrassemens; et pourtant, s'il se rencontre
-un jeune homme joli, spirituel, sensible, épris de
-tes charmes, digne de toi, tu seras encore obligée,
-obligée de repousser ses hommages qui t'outrageront,
-et son image qui te poursuivra. Pour rester
-vertueuse, il faudra que tu contraries continuellement
-le plus doux penchant de ton c&oelig;ur et la
-plus sacrée des lois de la nature. Ou bien on
-viendra sans relâche crier à ton oreille ces mots
-terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!»
-Ainsi tu pourras languir pendant trente
-ans et plus, réduite aux cruelles privations d'un
-célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus
-cruels d'un tyrannique hymen; et, si tu succombes
-aux séductions d'un amour invincible,
-tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude
-d'un couvent, pour y périr bientôt chargée
-du mépris public et de la haine de tes parens.»
-Que si vous m'eussiez ainsi parlé, Madame la marquise,
-je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre
-M. de Lignolle; je n'en veux pas! j'aime mieux
-mourir fille!» et ils ne m'auroient pas mariée
-malgré moi! et ils m'auroient tuée peut-être, mais
-ils ne m'auroient pas conduite à l'autel.&mdash;Jamais
-capable! répéta la marquise en pleurant. Ah! le
-vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu
-faire? Pauvre petite! il n'y a donc pas de remède!
-Jamais capable!&hellip; Voilà qui est bien différent!
-Cela change beaucoup&hellip; Mais non, cela
-ne change rien. Ma chère enfant, tu n'en es seulement
-qu'un peu plus à plaindre&hellip; Éléonore, vous
-n'en devez pas moins tout à l'heure et pour toujours
-renoncer au chevalier.&mdash;Renoncer à lui?
-Plutôt mourir!</p>
-
-<p>&mdash;Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria
-la petite de Mésanges que nous n'avions pas entendue.&mdash;Allez
-vous promener, lui répondit
-l'impatiente comtesse.&mdash;Ah! mais c'est que j'en
-viens.&mdash;Retournez-y.&mdash;Ah! mais c'est que je
-suis lasse.&mdash;Asseyez-vous sur le gazon.&mdash;Ah!
-dame! mais c'est que je m'ennuie toute seule.&mdash;Sommes-nous
-faites pour t'amuser? lui demanda la
-marquise.&mdash;Pas vous, si vous voulez, ma cousine;
-mais ma bonne amie&hellip;&mdash;Votre bonne
-amie?&hellip; Laissez-nous.&mdash;C'est qu'il me semble
-qu'il y a déjà bien longtemps que je n'ai causé
-avec elle.&mdash;Allez, Mademoiselle, allez m'attendre
-au salon.&mdash;Ah! oui, car j'entends bien du monde
-qui se lève.&mdash;Allez.</p>
-
-<p>&mdash;Bien du monde qui se lève! reprit M<sup>me</sup> d'Armincour.
-Il est temps aussi que nous nous levions,
-et que cette demoiselle s'habille et s'en aille.&mdash;S'en
-aille! ma tante.&mdash;Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous
-qu'il soit possible qu'elle paroisse à cette
-fête?&mdash;Qui peut donc l'en empêcher?&mdash;Comment!
-n'y a-t-il pas ici cinquante personnes qui
-étoient hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient
-comme je vous reconnois?&mdash;Oh! que
-non!&mdash;Ne dites pas non! c'est une chose certaine,
-et vous seriez perdue.&mdash;Qu'importe?
-pourvu qu'il ne s'en aille pas.&mdash;Quand je l'entends
-raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur
-la tête.&mdash;Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?&hellip;&mdash;D'ailleurs,
-Madame, vous êtes obligée
-de le renvoyer, c'est votre devoir.&mdash;Mon devoir!
-le voilà revenu ce mot&hellip;&mdash;Allons, interrompit
-la marquise en me jetant le drap sur le nez, il faut
-prendre un parti: car, avec elle, les disputes ne
-finissent pas.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Armincour, en se hâtant de passer une
-camisole et un jupon, s'écria: «Bon Dieu! voilà
-que j'y songe; chacun se demanderoit où cette
-demoiselle a couché. Chacun sauroit que c'est&hellip;
-là! Ne diroit-on pas que j'ai aussi quelque chose
-de commun avec ce morveux, moi? Je serois pour
-aujourd'hui l'héroïne de l'aventure,&hellip; d'une aventure
-galante, à soixante ans passés! c'est s'y
-prendre un peu tard. Allons, Madame, vous sentez
-bien qu'il s'agit moins de m'épargner un ridicule
-que de sauver votre réputation, que de vous
-sauver vous-même. Il faut qu'il parte&hellip; Non, ma
-nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous
-soyez sa femme de chambre. Je l'habillerai pour le
-moins aussi vite, aussi décemment que vous le
-pourriez faire. N'ayez aucune espèce de crainte,
-je ne suis ici que <i>le chien du jardinier</i>.»</p>
-
-<p>Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une
-contestation fort vive entre la tante, qui vouloit
-toujours que je partisse, et la nièce, qui ne le vouloit
-toujours pas.</p>
-
-<p>Cependant on vint avertir M<sup>me</sup> de Lignolle
-qu'il étoit nécessaire qu'elle descendît pour ordonner
-quelques derniers arrangemens relatifs à la fête.
-«Je suis à toi tout à l'heure», me dit-elle. Un moment
-après, la tante aussi me quitta, et revint avant
-la nièce, qui pourtant ne tarda pas. Un bon quart
-d'heure à peu près s'écoula, et je n'ai pas besoin
-de dire que la dispute recommencée alloit toujours
-s'échauffant, quand on vint de nouveau déranger
-la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle
-m'assura du moins que ce seroit l'affaire d'une minute.
-Mais elle étoit à peine descendue, lorsque
-sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un peu
-moins déraisonnable qu'elle; vous devez sentir
-combien votre séjour ici peut la compromettre.
-Cédez à la nécessité, cédez à mes sollicitations,
-et, s'il le faut, à mes prières.» Elle m'entraîna,
-elle me conduisit, par des détours qui m'étoient
-inconnus, dans une espèce de basse-cour, où sa
-voiture m'attendoit. Comme j'y montois, le hasard
-amena près de nous M<sup>lle</sup> de Mésanges: «Ma
-bonne amie, vous vous en allez?&mdash;Hélas! oui,
-ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes complimens
-à M<sup>lle</sup> Des Rieux.&mdash;Je n'y manquerai
-pas&hellip;&mdash;Ah çà! mais toujours vous m'assurez
-bien qu'elle ne tardera pas à devenir bonne à
-mari&hellip;&mdash;Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit
-brusquement la marquise; et, si jamais vous répétez
-de pareils&hellip;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<div class="figc" id="img2"><img src="images/illu2.jpg" alt="" />
-<div class="legende">LA FIOLE</div>
-</div>
-
-
-
-<p>Je n'entendis plus rien, parce que le cocher,
-qui avoit ses ordres, partit plus
-prompt que l'éclair. Il me reconduisit
-jusqu'à Fontainebleau, où je pris la
-poste. A peine étoit-il quatre heures du soir,
-quand je rentrai dans Paris. M<sup>me</sup> de Fonrose me
-tenoit parole: mon père n'avoit pas encore paru
-chez lui; et moi, profitant de quelques momens
-de liberté, je quittai mes habits de femme, et j'allai
-chez Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il
-pouvoit déjà, sans le secours de personne, se
-promener dans son appartement, et même faire
-plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte
-commença par m'accabler de reproches. Je lui
-représentai que tous les matins régulièrement on
-étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles.
-«Mais vous aviez promis de venir vous-même.&mdash;Mon
-père ne m'a pas quitté.&mdash;Cela
-ne vous a point empêché d'aller ailleurs. Au reste,
-je conviens que la petite comtesse mérite la préférence.&mdash;La
-petite comtesse?&mdash;M<sup>me</sup> de Lignolle,
-oui. Ne vous l'ai-je pas dit que désormais toute
-femme qui vous auroit seroit une femme affichée?&hellip;
-Je suis vraiment charmé que la marquise ait une
-rivale digne d'elle:&hellip; car on dit la comtesse adorable&hellip;
-Malheureusement, c'est encore une enfant
-sans usage, sans art, sans méchanceté. La marquise
-l'écrasera dès que&hellip; A propos, je vous fais mon
-compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de
-B&hellip; D'abord tout Paris l'a vu riant à vos côtés le
-jour de votre apothéose, et puis l'excellent mari
-ne cache à personne que vous êtes un charmant
-garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas
-encore assez comique, il dit à quiconque veut
-l'entendre que c'est moi qui suis un indigne
-homme. Il m'en veut! on assure qu'il m'en veut
-beaucoup! C'est peut-être encore un duel qui me
-revient. Mais vous en savez quelque chose, Chevalier?
-Le marquis vous a longtemps parlé.&mdash;Oh! le
-marquis m'en a tant dit de toutes les manières!&hellip;&mdash;Mais
-encore? Allons, Faublas, contez-moi cela,
-du moins. J'ai besoin de rire, et vous devez tout
-essayer pour amuser un ami convalescent.&mdash;Ma foi,
-non. Je vous avoue que je suis très éloigné de vouloir
-vous amuser aux dépens de la marquise; et
-même, je vous le répète, Rosambert, c'est toujours
-avec peine que je vous entends me parler d'elle.&mdash;Vous
-avez tort. Je suis, dans ce moment-ci surtout,
-son plus enthousiaste admirateur. Vraiment,
-je me le disois tout à l'heure: il faut qu'à toutes
-ses qualités déjà si nombreuses cette femme-là
-réunisse maintenant la prudence. N'êtes-vous pas
-étonné, comme moi, de la profondeur du calcul
-qu'elle avoit fait que, si je lui échappois, il ne falloit
-pas que je pusse échapper à son mari? Chevalier,
-vous serez témoin.&mdash;Témoin?&mdash;Oui,
-très incessamment.&mdash;Très incessamment! vous
-m'aviez dit que vous ne retourneriez point à Compiègne?&mdash;Témoin
-de mon combat avec le marquis.
-Chevalier, soyez tranquille! nous sommes
-convenus que je ne me battrois point avec la
-marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner
-encore d'être assez fou pour me prêter à la bizarre
-fantaisie de cette femme, qui s'est mis en tête
-qu'elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec
-leurs armes? C'est que, voyez-vous, plus j'y pense,
-plus je reconnois qu'il convient, pour la sûreté publique,
-d'arrêter le mal dans son principe. Ceci deviendroit
-d'un trop dangereux exemple. Comment!
-chacune n'auroit qu'à vouloir se mettre à la mode,
-toutes les bonnes fortunes finiroient donc par des
-coups de pistolet? Et jugez quel tapage on entendroit
-chaque jour aux quatre coins de Paris!»</p>
-
-<p>Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles
-qu'il appeloit mes maîtresses, cent plaisanteries et
-cent questions. Je finis par me prêter de bonne
-grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n'eut pas lieu
-d'être satisfaite.</p>
-
-<p>Mon père ne revint à l'hôtel que deux heures
-après moi; mon père me fit entendre qu'il étoit
-fâché de m'avoir laissé seul toute la journée: je
-lui représentai respectueusement qu'il seroit trop
-bon de se gêner pour son fils. Il me demanda
-comment j'avois passé la nuit. Afin de ne pas mentir,
-je répondis: «Mal et bien, mon père.&mdash;Le
-sommeil n'a pas été profond? reprit-il.&mdash;Profond!
-pardonnez-moi, mais souvent interrompu.&mdash;Vous
-avez éprouvé de grandes agitations?&mdash;De
-grandes agitations! oui, mon père.&mdash;Les
-rêves ont été bien fâcheux?&mdash;Oh! bien fâcheux!
-Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit,
-m'a singulièrement tourmenté.&mdash;Mais le matin,
-du moins, vous avez tranquillement reposé?&mdash;Le
-matin,&hellip; non. J'étois inquiet le matin.&mdash;La fatigue,
-apparemment?&mdash;Un peu de fatigue peut-être,
-et encore les suites de ce rêve.&mdash;Racontez-le-moi
-donc.&mdash;Mon père,&hellip; c'étoit&hellip; c'étoit une
-femme&hellip;&mdash;Toujours des femmes! Eh! mon fils,
-songez à la vôtre.&mdash;Ah! depuis sept heures du
-matin (c'étoit l'heure à laquelle je m'étois mis en
-route), depuis sept heures je vous assure que je
-me suis presque continuellement occupé de son
-souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je de
-ses nouvelles?&mdash;Vous savez combien j'ai mis de
-monde en campagne; et sous quinzaine je compte
-moi-même partir avec vous.&mdash;Pourquoi pas plus
-tôt?&mdash;Mais, répliqua-t-il d'un air embarrassé, je
-ne suis pas prêt. Il faut d'ailleurs attendre&hellip; que
-vous vous portiez mieux,&hellip; que les beaux jours
-soient tout à fait venus.&mdash;Les beaux jours! Ah!
-loin de Sophie, viendront-ils jamais!»</p>
-
-<p>Quand je parlois ainsi, j'espérois pourtant
-quelque bonheur pour le lendemain; le lendemain
-étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit, pendant
-quelques instans, nous voir, mon Éléonore
-et moi, réunis. Hélas! notre douce attente fut
-trompée. M<sup>me</sup> de Fonrose, qui vint le soir faire
-à mon père une courte visite, trouva le moment
-de me dire: «Il n'y a pas eu moyen; sa
-tante est arrivée le matin chez elle, où elle est
-encore.»</p>
-
-<p>Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi
-j'eus du moins la consolation de recevoir un billet
-de Justine. Il me disoit qu'avec le passe-partout
-qui m'étoit envoyé j'ouvrirois la porte cochère et
-toutes les portes d'une petite maison neuve située
-à l'entrée de la rue du Bac, du côté du pont
-Royal. Monsieur le vicomte me prioit d'être là sur
-les sept heures du soir.</p>
-
-<p>Bon! M<sup>me</sup> de B&hellip; n'est donc pas fâchée contre
-moi! Depuis vendredi je n'avois pas entendu parler
-d'elle. Ce long silence, après notre aventure,
-commençoit à m'inquiéter. Faublas, elle n'est pas
-fâchée! elle n'est pas fâchée, Faublas! Heureux
-jeune homme, applaudis-toi!&hellip; Et je baisai le
-billet de Justine, et je fis un saut de joie.</p>
-
-<p>«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en
-entrant.&mdash;Ah! c'est que&hellip; c'est que je vois le
-beau temps. Je pense que je pourrai cette après-dînée
-aller faire un tour.&mdash;Avec moi, oui.&mdash;Encore
-avec vous, mon père?&mdash;Monsieur&hellip;&mdash;Pardon&hellip;
-Cependant voulez-vous me rendre absolument
-esclave? m'empêcher de voir même un
-ami?&mdash;Ce n'est pas un ami que vous iriez voir.&mdash;Le
-vicomte, mon père.&mdash;M. de Valbrun, à la
-bonne heure; mais de là?&mdash;Je vous promets de
-ne pas mettre le pied chez la comtesse.&mdash;Vous
-m'en donnez votre parole?&mdash;Ma parole d'honneur.&mdash;Eh
-bien, soit, j'y compte.» Et je baisai
-les mains de mon père, et je fis encore un saut de
-joie.</p>
-
-<p>J'étois si impatient de savoir ce que la marquise
-m'alloit dire qu'avant l'heure indiquée je fus au
-rendez-vous. J'eus tout le temps d'examiner la
-maison, que je trouvai jolie, commode et bien
-meublée. J'y remarquai surtout deux petites chambres
-à coucher qui se touchoient; deux chambres
-à coucher qu'aujourd'hui même je crois voir, et
-que dans cent ans, si j'étois au monde, je croirois,
-hélas! voir encore aussi bien qu'aujourd'hui.</p>
-
-<p>M. de Florville arriva sur la brune; il vint me
-joindre dans l'une des deux petites chambres.
-Aussitôt j'embrassai ses genoux. «Oui, dit la
-marquise, demandez grâce à votre amie que vous
-avez outragée, que vous avez réduite à risquer
-une témérité qui pouvoit la perdre et vous compromettre.&mdash;Mais
-aussi, ma belle maman, pourquoi&hellip;
-pourquoi m'avez-vous&hellip;?&mdash;Je crois,
-interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va me demander
-pourquoi j'ai résisté! Laissez, Monsieur,
-laissez&hellip; Songez qu'au lieu de renouveler vos
-offenses, vous devez solliciter votre pardon. Chevalier,
-je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi
-nous nous voyons ici: vous concevez qu'après la
-cruelle scène de vendredi dernier je ne pouvois,
-sans une extrême imprudence, retourner chez Justine.&mdash;Sans
-doute. Cette scène&hellip;&mdash;Chevalier,
-vous ne me parlez plus de Sophie?&mdash;Depuis son
-dernier malheur, j'ai si rarement obtenu le bonheur
-de vous voir! j'en ai joui pendant si peu de
-temps! nous avons eu tant de&hellip;&mdash;Sans doute,
-mais dites vrai: n'aimez-vous pas un peu moins
-votre charmante épouse?&mdash;Moins?&mdash;Parlez, ne
-me cachez aucun de vos sentimens, vous m'en avez
-promis la confidence.&mdash;Moins? davantage. Madame
-la marquise, chaque jour davantage! je
-l'adore! il semble que l'absence&hellip;&mdash;Cependant
-M<sup>me</sup> de Lignolle?&mdash;Ah! oui, m'est infiniment
-chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande
-à vous-même. Vous l'avez vue. Vous la
-connoissez mieux.&mdash;Il est vrai qu'elle est assez
-gentille, cette enfant, et d'un bon petit caractère.
-On m'avoit un peu trompée sur son compte. Au
-reste, je suis déjà bien revenue des fâcheuses préventions&hellip;
-Vous, Chevalier, je trouve pourtant
-bien singulier que vous ayez&hellip; de la tendresse, de
-l'amour même pour deux femmes&hellip;&mdash;Dites pour
-trois, ma belle maman.&mdash;Non, s'écria-t-elle
-vivement, impossible cela, par exemple, impossible!&mdash;Je
-vous assure&hellip;&mdash;N'assurez pas. Tous
-les jours on distingue une épouse charmante.
-Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors
-même il peut arriver qu'on se sente un goût décidé,
-un attachement très vif pour une femme&hellip; aimable;
-mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra
-toujours inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai
-que l'amant de la comtesse puisse être
-en même temps le mien. Jamais je n'entendrai
-cela, jamais!»</p>
-
-<p>Je la regardois attentivement; elle m'observoit:
-apparemment que l'air d'embarras et d'irrésolution
-qu'elle dut remarquer dans toute ma personne lui
-fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et
-sa voix s'altéra. «Cet entretien paroît vous mettre
-à la gêne, reprit-elle aussitôt. Parlons d'autre
-chose&hellip; La campagne est-elle déjà belle?&mdash;La
-campagne!&mdash;Oui, vous y avez été samedi soir,&hellip;
-et vous êtes revenu dimanche&hellip; Un très court
-voyage!&hellip; Dites-moi, je vous prie, ce que c'est
-qu'une demoiselle de Mésanges&hellip;&mdash;De Mésanges!&mdash;Cette
-enfant-là ne vous est-elle pas aussi
-devenue&hellip; <i>infiniment</i> chère?&mdash;Infiniment! à quel
-titre?&mdash;C'est une femme d'abord: voilà pour
-Faublas le meilleur des titres! et puis ne seroit-il
-pas trop étonnant que, vous étant trouvé par occasion
-le maître de passer une nuit avec la douairière
-d'Armincour et la demoiselle de Mésanges,
-vous n'eussiez pas donné la préférence à celle-ci?
-En supposant même que le choix ne vous ait pas
-été laissé, je vous connois très capable d'avoir, si
-vous étiez couché dans le même appartement,
-tout doucement quitté la grande chambre de la
-vieille pour vous glisser dans le cabinet<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> de la
-jeune&hellip; Vous rougissez? Vous ne dites mot?&mdash;Madame,&hellip;
-quand ces détails seroient vrais, qui
-pourroit vous les avoir donnés?&mdash;Quand ces détails
-seroient vrais! j'aime beaucoup la supposition.
-Faublas, n'essayez pas de mentir: votre air
-et votre maintien, votre silence et vos discours,
-tout en vous décèle un coupable. Faublas, un hasard
-fort singulier ne m'a donné qu'une partie de
-ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les
-fois qu'il me sera permis d'apercevoir seulement
-un coin du tableau, je serai femme à deviner le
-reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer
-toute votre nuit à la jeune personne, ou ne
-lui donner qu'une heure: quoi qu'il en soit, je
-m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps.
-Je ne m'étonne plus qu'il soit déjà question de la
-marier, la petite. Je conçois que cela peut être
-aujourd'hui pressant de plus d'une manière. Au
-reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je
-suis loin de vous reprocher le mystère que vous
-me faisiez de cette aventure; dans ce cas-ci, l'indiscrétion
-seroit vraiment une perfidie. Je vous en
-crois incapable. Je suis sûre que vous garderez un
-profond silence sur tout cela; je suis sûre que
-vous n'en avez rien dit à M. de Rosambert.&mdash;A
-M. de&hellip;?&mdash;Ne le connoissez-vous pas?&mdash;Trop
-bien!&mdash;Je le crois; vous l'avez encore vu
-dimanche.&mdash;Dimanche!&mdash;Comment! est-ce que
-je me trompe de jour? est-ce que ce n'est pas&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M<sup>me</sup> de B&hellip; le connoissoit ce cabinet-là.</p>
-</div>
-<p>Je me précipitai aux genoux de la marquise.
-«O ma généreuse amie! pardonnez-moi.&mdash;Au
-moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me
-relever, songez que vous êtes engagé d'honneur
-à venir me voir combattre encore mon ennemi.&mdash;Votre
-ennemi ne veut pas&hellip;&mdash;Tenir sa parole?
-Je saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il
-possible que son châtiment vous parût aujourd'hui
-moins juste et moins désirable? Ah!
-parlez: vos v&oelig;ux décideront l'événement du combat.
-J'aime mieux, n'en doutez pas, j'aime mieux
-mourir de la main du cruel, si vous me donnez
-une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret.
-Vous ne savez donc pas comme je le hais, le
-barbare! C'est de lui que me sont venus tous les
-maux que je ne puis supporter,&hellip; que je ne puis
-supporter! ajouta-t-elle en pleurant. Avant son
-lâche attentat dans ce village d'Holriss, je n'étois
-pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois
-perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant,
-Faublas, est-il donc vrai que le perfide
-ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable
-perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat!
-poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, ne
-dois-tu pas le détester autant que je t'aime?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip; s'enfuit épouvantée de ce qu'elle
-venoit de dire: je volai sur ses pas, j'allois l'atteindre,
-j'allois&hellip; Elle se retourna vers moi.
-«Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir,
-vous ne me verrez de la vie.» Il y avoit sur sa
-figure un effroi si véritable, et dans son attitude
-quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir.
-Elle m'échappa.</p>
-
-<p>A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai M<sup>me</sup> de
-Fonrose, qui me demanda malignement comment
-se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit
-d'ailleurs que des nouvelles malheureuses.
-M<sup>me</sup> de Lignolle, depuis quelques jours assaillie
-de la foule des petites indispositions qui toutes
-annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd'hui
-sérieusement incommodée. Il lui étoit impossible
-de quitter la chambre, et je ne pouvois
-l'aller voir, parce que M<sup>me</sup> d'Armincour, apparemment
-déterminée à ne rien négliger pour guérir
-sa nièce d'une passion dangereuse, venoit d'annoncer
-qu'elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté
-qu'à la Saint-Jean. Elle venoit aussi de
-demander à M<sup>me</sup> de Lignolle, dans son hôtel
-même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui
-refuser. Ainsi, près de quinze jours s'écoulèrent,
-pendant lesquels nous n'eûmes, mon Éléonore et
-moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent
-Jasmin chez La Fleur et La Fleur chez Jasmin.</p>
-
-<p>Pendant cette quinzaine fatale, je n'entendis
-point parler de M<sup>me</sup> de B&hellip; Il ne me vint de province
-aucun renseignement qui pût me donner
-l'espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit
-bientôt découverte. Ainsi délaissé de tous les
-grands intérêts de ma vie, je n'avois plus que de
-tristes jours et de longues nuits.</p>
-
-<p>Enfin M<sup>me</sup> de Fonrose invita le père et le fils
-à venir ensemble dîner chez elle. A sept heures
-précises du soir, je quittai, sous quelque prétexte,
-le salon de la baronne, et m'en allai, par des détours
-qui m'étoient connus, gagner son boudoir,
-dont la comtesse m'ouvrit la porte. Hélas! après
-de grands débats, il avoit été décidé la veille que
-je resterois seulement vingt minutes avec mon amie.
-Je ne passai la permission que d'un quart d'heure.
-Aussi je n'eus qu'à peine le temps de l'admirer, de
-l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que
-chaque jour elle me devenoit plus chère, qu'elle
-me paroissoit chaque jour plus jolie. Aussi elle eut
-à peine le temps de me jurer que dans mon absence
-elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit
-encore augmentée, que son amour iroit ainsi toujours
-croissant jusqu'au dernier jour de sa vie.</p>
-
-<p>On disputoit au salon quand j'y rentrai: la contestation
-cessa dès que je parus. Apparemment
-que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper
-M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût
-point de ma trop longue absence, n'en avoit
-pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne
-querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe
-le plus foible pour l'aider à tromper le plus fort;
-et tu assurerois constamment le bonheur de nos
-femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles.</p>
-
-<p>L'heureux tête-à-tête que je venois d'obtenir ne fit
-que m'inspirer le désir plus vif de m'en procurer un
-moins court, malgré la tante d'Éléonore et mon père
-ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante,
-rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain
-matin, fut approuvé de la baronne, et reçut
-à la fin du même jour son entière exécution. En
-m'éveillant je m'étois, par précaution, muni d'une
-forte migraine; à dîner, je m'en plaignis encore
-beaucoup; et le soir, enfin, elle me causa des douleurs
-si fortes que M. de Belcour lui-même me
-conseilla de me coucher. Mon père, dès qu'il me
-vit endormi, s'en alla; et, dès qu'il fut parti, je ne
-dormis plus. Un coiffeur adroit fut aussitôt, grâce
-à mon intelligent domestique, mystérieusement
-introduit jusque dans ma chambre. Grâce à mon
-adresse et grâce encore à Jasmin, ma femme de
-chambre, j'habillai fort passablement, de la tête
-aux pieds, M<sup>lle</sup> de Brumont, qu'un suisse très
-inattentif ou très discret ne vit pas sortir, et qu'un
-malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez M<sup>me</sup> de
-Fonrose. Peu s'en falloit qu'il ne fût minuit. Nous
-avions jugé convenable de ne point aller plus tôt
-chez la comtesse, de peur que la marquise ne fût
-pas encore retirée dans son appartement. Aussi
-M<sup>me</sup> de Fonrose, arrivant avec moi chez M. de
-Lignolle, eut-elle l'attention de ne point souffrir
-que son carrosse entrât dans la cour de l'hôtel,
-parce qu'il ne falloit troubler le sommeil de personne.
-Il n'y avoit plus chez la comtesse que ses
-femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher,
-comme nous l'espérions. «Comment! si tard? dit
-le comte.&mdash;Nous voulions, répondit la baronne,
-venir vous demander à souper, nous avons été
-forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne
-pouvant plus, à l'heure qu'il est, rentrer dans son
-couvent, n'a point accepté le lit que je lui offrois.
-Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour
-cette nuit, la petite chambre qu'elle occupoit ici
-dans des temps plus heureux.&mdash;Elle a bien fait,
-répliqua-t-il.&mdash;Très bien! s'écria mon Éléonore;
-et qu'elle vienne le plus souvent possible me surprendre
-aussi agréablement.&mdash;Monsieur votre
-père vous a donc mise au couvent? reprit M. de
-Lignolle.&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Où cela?&mdash;Pardon,
-il ne m'est permis de recevoir personne.&mdash;J'entends,
-poursuivit-il tout bas et d'un ton
-mystérieux: c'est à cause du vicomte.&mdash;Le moyen
-de vous rien cacher?&mdash;Oh! j'en étois sûr, parce
-que les affections de l'âme me sont familières. Ce
-qu'il y a d'étonnant, c'est que j'ai vainement
-cherché ce jeune homme à Versailles; personne
-ne l'y connoît.&mdash;Je vous ai déjà dit, interrompit
-M<sup>me</sup> de Fonrose qui prêtoit l'oreille, qu'il avoit
-en effet du crédit chez le ministre, mais qu'il se
-montroit rarement à la cour.&mdash;Et moi, j'ai prié
-qu'on ne me parlât jamais de lui, s'écria la
-comtesse.&mdash;A propos, reprit le comte, je vous
-en veux.&mdash;De quoi?&mdash;Il y a quinze jours, vous
-venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin
-vous partez sans&hellip;&mdash;On vous aura sûrement dit
-que des ordres pressans m'avoient forcée de revenir
-à Paris.&mdash;Et les charades, poursuivit-il, comment
-vont-elles?&mdash;Assez mal depuis quelques
-semaines. Hier pourtant j'ai recommencé; mais si
-peu, si peu!&mdash;Tant pis. Allons, Mademoiselle,
-il faut réparer le temps perdu.&mdash;Très incessamment,
-Monsieur.&mdash;Tenez! voilà votre écolière
-que vous négligez, prenez-y garde: on prendra
-de l'humeur, on vous renverra, et c'est moi qu'on
-choisira pour vous remplacer.&mdash;Non, Monsieur,
-répondit vivement M<sup>me</sup> de Lignolle, n'y comptez
-pas. Il n'y a pas longtemps que cela m'a été proposé;
-mais je me suis déclarée, cela ne sera point.&mdash;Comment
-donc! est-ce mademoiselle qui vous
-a fait cette étrange proposition?&mdash;Non, Dieu
-merci!&mdash;Là! là! Madame, elle y viendra peut-être.
-Vous verrez, ajouta-t-il en me frappant
-sur l'épaule, vous verrez que c'est à la longue
-un métier fatigant.&mdash;Pour vous, répliqua sa
-femme; quant à M<sup>lle</sup> de Brumont, je suis bien
-sûre qu'elle ne s'en lasse pas.&mdash;Assurément,
-Madame la comtesse, et tous ces jours-ci j'ai
-bien souffert de ne pouvoir pas venir vous donner
-leçon.&mdash;Eh bien! interrompit M<sup>me</sup> de Fonrose,
-donnez-lui leçon; moi, je m'en vais.&mdash;Je ne vous
-retiens pas, répliqua son amie, car je me sens
-envie de dormir.&mdash;En ce cas, dit M. de Lignolle,
-je vais reconduire madame la baronne jusqu'à sa
-voiture, et de là me retirer chez moi. Une bonne
-nuit, Mesdames.»</p>
-
-<p>La comtesse aussitôt renvoya ses femmes, et,
-dès que nous fûmes seuls, elle se jeta dans mes
-bras, elle paya de cent caresses mon heureux
-stratagème.</p>
-
-<p>O vous, à qui parfois il fut donné d'entrer au
-lit d'une maîtresse adorée et d'y veiller toute une
-nuit pour elle, vous avez, si vous étiez vraiment
-digne d'une faveur si grande, vous avez goûté
-plus d'une espèce de ravissans plaisirs! Le vulgaire
-des amans ne connoît que l'heure de la jouissance;
-les amans plus favorisés n'ignorent pas l'heure qui
-la suit. C'est celle d'une intimité plus douce, des
-éloges mieux sentis, des protestations plus persuasives,
-des aveux enchanteurs, et des épanchemens
-tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes
-les voluptés du c&oelig;ur. C'est alors qu'avec un intérêt
-égal le couple fortuné se rappelle sa première
-entrevue, ses premiers désirs; c'est alors
-que, ramenant sa pensée sur le présent qui le
-charme, il s'applaudit de tant de bonheur obtenu
-malgré tant d'obstacles; c'est alors que, n'apercevant
-plus dans l'avenir qu'une longue suite de
-beaux jours, il s'abandonne avec une confiance
-entière aux rêveries de l'espérance.</p>
-
-<p>«Oui, dit-elle, j'ai formé le meilleur, le plus
-charmant des projets; nous pourrons vivre et
-mourir ensemble. Je ne ferai qu'une malle de mes
-hardes les plus nécessaires, j'emporterai mes bijoux
-seulement; je ne veux pas que ce M. de Lignolle
-ait à se plaindre d'avoir souffert de nous le moindre
-tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons
-où tu voudras; tout pays me semblera beau,
-puisque tu seras avec moi. Mes diamans valent
-bien trente mille écus, nous les vendrons; nous
-achèterons, dans une jolie campagne,&hellip; non pas
-un château, ni même une maison,&hellip; une cabane,
-Faublas! une cabane petite et gentille. Qu'il y ait
-seulement de quoi loger une personne, car nous
-ne serons qu'un.&mdash;Comme tu dis, ma charmante
-amie, nous ne serons qu'un.&mdash;Il ne nous faut
-pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous
-ferons deux lits, Faublas?&mdash;Oh! non, pas deux
-lits.&mdash;Par exemple, le jardin sera grand, nous
-le ferons cultiver&hellip; Tiens, nous marierons à quelque
-jolie paysanne un paysan bien pauvre, mais
-qui l'aimera; nous leur donnerons notre jardin,
-ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront
-bien prendre ce qu'il faudra pour notre nourriture:
-nous n'aurons pas besoin de grand'chose; toi et
-moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je
-ne compte point avoir de femme de chambre.
-Quelqu'un seroit là quand je voudrois te dire:
-<i>Je t'aime</i>, cela me gêneroit beaucoup. Quant à ma
-parure, ai-je donc besoin du secours de quelqu'un?
-Ne verrai-je pas bien comment il faudra m'arranger
-pour te plaire?&mdash;Ah! de toutes les manières
-tu me plairas.&mdash;Bon! voilà donc qui est décidé:
-pas de femme de chambre&hellip;&mdash;Mais une cuisinière&hellip;&mdash;Est-ce
-que nous aurons une cuisinière?&mdash;Le
-moyen de faire autrement?&mdash;Le moyen? Tu
-crois que je ne saurois pas préparer notre dîner,&hellip;
-nos quatre repas? car nous aurons toujours faim&hellip;
-Cela sera sitôt prêt! du beurre, du lait, des &oelig;ufs,
-des fruits, une volaille. J'ai appris la pâtisserie, je
-te ferai des brioches, des galettes, et de temps en
-temps de bonnes petites crèmes&hellip; Oh! je te régalerai
-bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous
-paroîtra pas meilleur, Monsieur, quand ce sera
-moi qui&hellip;&mdash;Meilleur! cent fois meilleur!&mdash;Ainsi,
-dit-elle en m'embrassant, nous ne serons
-donc qu'un dans la cabane!&hellip; Écoute, notre
-argent que tu auras placé nous rapportera plus de
-cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons immensément
-riches! tu le vois: notre nourriture ne
-nous coûtera presque rien, et notre entretien se
-bornera à si peu de chose! Un taffetas léger pour
-l'été, et pour l'hiver une indienne propre; c'est
-tout ce que je veux, moi. Il ne t'en faudra pas
-davantage non plus à toi, mon ami: tu n'as pas
-besoin de beaux habits pour paroître charmant.
-Nous dépenserons donc à peine la moitié de notre
-revenu. Nous pourrons, du reste, obliger encore
-quelques pauvres gens&hellip; La moitié pour nous,
-c'est beaucoup! Cinquante louis pour les malheureux,
-ce n'est guère! Nous verrons; nous aurons
-d'abord retranché tout le superflu, nous économiserons
-ensuite sur le nécessaire.&mdash;Adorable enfant!&mdash;Enfant!
-pas plus que vous&hellip; Il te plaît
-donc, mon projet, Faublas?&mdash;Il m'enchante!&mdash;Que
-je suis heureuse d'avoir de l'invention! vous
-n'auriez pas trouvé cela, vous&hellip; Je ne t'ai pas
-encore tout dit. Reste l'article le plus important.&mdash;Voyons.&mdash;J'accoucherai,
-je nourrirai notre
-enfant.&mdash;Tu le nourriras, mon Éléonore?&mdash;Je le
-nourrirai et lui apprendrai&hellip; à t'aimer de tout son
-c&oelig;ur d'abord! sois tranquille,&hellip; je lui apprendrai
-à broder, à jouer du piano&hellip;&mdash;Et encore à faire
-de bonnes petites crèmes, mon Éléonore: il ne
-sauroit avoir trop de talens&hellip; Eh bien! qu'est-ce
-donc, ma chère amie? Tu pleures!&mdash;Sûrement
-je pleure! Vous riez, quand je parle sérieusement!
-quand je m'attendris, vous êtes gai!&mdash;Cette
-gaieté-là, je t'assure qu'elle est dans mon c&oelig;ur&hellip;
-Éléonore, et moi aussi je veux l'élever, notre enfant:
-je lui apprendrai à lire&hellip;&mdash;Dans nos yeux
-tout l'amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle.&mdash;A
-écrire&hellip;&mdash;Tous les jours! tous
-les jours il t'écrira dès le matin que sa mère t'aime
-mieux que la veille.&mdash;A danser&hellip;&mdash;A danser
-sur mes genoux, s'écria-t-elle en riant à son tour.&mdash;A
-faire des armes&hellip;&mdash;Ah! pourquoi? Dans
-cette campagne où nous ne serons environnés que
-de bonnes gens qui nous voudront du bien, qu'a-t-il
-besoin de savoir tuer quelqu'un?&mdash;Tu as raison,
-mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré
-comment on se rend cher à quelqu'un, il sera,
-comme sa mère, défendu par l'amour de tout le
-monde.&mdash;Voilà mes desseins, Faublas, reprit-elle,
-j'étois sûre qu'ils auroient ton approbation.
-Nous allons donc passer ensemble le reste de
-notre vie! nous allons sans obstacles nous adorer
-jusqu'à notre dernier soupir! M<sup>me</sup> d'Armincour
-ne viendra plus me tourmenter de ses inutiles représentations.
-Ton père ne pourra plus t'arracher
-à ma tendresse.&mdash;Mon père, je l'abandonnerois!&mdash;Eh!
-pourquoi non? j'abandonnerai bien ma
-tante.&mdash;Mon père qui m'idolâtre!&mdash;Ma tante
-ne me chérit pas moins. Au reste, s'ils ont en effet
-pour nous toute l'amitié qu'ils nous montrent,
-rien ne les empêchera de nous venir joindre. J'ai
-pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions
-leur mander nos résolutions invariables. S'ils arrivent,
-ce sera pour nous un surcroît de bonheur;
-nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la
-nôtre. S'ils résistent à nos prières plusieurs fois
-renouvelées, ce seront eux qui nous auront abandonnés:
-nous oublierons au sein de l'amour nos
-ingrates familles, et mutuellement nous nous
-tiendrons lieu de l'univers entier.&mdash;J'abandonnerois
-mon père et ma&hellip; ma s&oelig;ur!»</p>
-
-<p>O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes
-larmes te vengeoient.</p>
-
-<p>«Ta s&oelig;ur pourra venir aussi; nous la marierons
-à quelque bon laboureur, à quelque honnête
-homme, qui n'épousera pas son bien, mais sa personne,
-et qui la rendra plus heureuse&hellip; Pourquoi
-ce silence, Faublas? pourquoi ces larmes?&mdash;Mon
-amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant
-de preuves de ton amour si tendre augmenteroient
-le mien, s'il pouvoit augmenter; mais, en y réfléchissant
-davantage, je suis obligé de me l'avouer,
-et de t'en avertir: il est impossible de l'exécuter,
-ce projet&hellip;&mdash;Impossible! la raison?&mdash;Il y en a
-malheureusement plusieurs.&mdash;J'en connois une,
-ingrat! votre amour pour Sophie!&mdash;Je ne parle
-point de ma femme&hellip; Tu ne songes donc pas à la
-foule des malheureux que ta bienfaisance soutient,
-dont ta fortune est maintenant le patrimoine?&mdash;Ma
-fortune leur restera-t-elle, quand je serai
-morte de désespoir?&mdash;Tu ne songes pas à l'éclat
-que feroit ta fuite? Tous crieroient à la trahison,
-tous appelleroient tes sacrifices une folie, ta passion
-un dérèglement. Veux-tu laisser ta mémoire
-détestée dans ta famille et déshonorée dans ta patrie?&mdash;Que
-m'importe, puisque je ne suis pas
-tout à fait inexcusable? Que m'importent les vains
-jugemens d'un monde qui ne me connoît pas, et
-l'injuste haine de mes parens qui m'ont sacrifiée?&mdash;Espères-tu
-que M<sup>me</sup> d'Armincour consente
-jamais à suivre, dans une terre étrangère, sa nièce
-condamnée par la voix publique?&mdash;Eh! que
-m'importe encore, que m'importe ma tante, quand
-il s'agit de mon amant? Cruel! voulez-vous donc
-me faire regretter le temps où je n'aimois que ma
-tante?&mdash;Enfin, puisqu'il faut te le dire, considère
-que, tous deux enfans, sujets et mariés, nous ne
-pouvons, ni l'un ni l'autre, échapper à la triple autorité
-de nos familles, du prince et de la loi. Contre ces
-forces réunies, mon Éléonore, il n'y a pas sur la terre,
-pas un seul asile pour deux amans.&mdash;Pas un asile!
-J'en trouverai, moi. Partons toujours, déguisons-nous
-bien, changeons de nom, cachons-nous dans
-le plus misérable village, on ne viendra pas nous y
-chercher; et, si l'on y vient, nous aurons contre
-nos persécuteurs une dernière ressource: nous
-nous tuerons.&mdash;Nous nous tuerons!&mdash;Oui, vivre
-ensemble ou mourir! et je veux que vous m'enleviez!
-et vous m'enlèverez!&mdash;Nous nous tuerons!
-Éléonore, et notre enfant?&mdash;Notre enfant? notre
-enfant?&hellip; Il a raison, s'écria-t-elle avec désespoir:
-il a raison! quel parti prendre?&mdash;Un parti&hellip;
-cruel autant que nécessaire&hellip; Mon amie, ma trop
-malheureuse amie,&hellip; te souviens-tu de ce que ta
-tante&hellip; te proposoit l'autre jour?&mdash;Et vous aussi,
-Faublas! vous me donnez cet horrible conseil!
-C'est mon amant qui m'invite à me jeter dans les
-bras d'un homme!&mdash;Éléonore, il ne me paroît
-pas moins pénible qu'à toi, ce sacrifice! il est affreux!&hellip;&mdash;Affreux!
-plus affreux que la mort!&mdash;Éléonore,
-et notre enfant?»</p>
-
-<p>Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre.
-Il me parut que le moment étoit venu de
-lui détailler avec force la foule des raisons qui
-devoient la convaincre et la déterminer. «Tout
-cela peut être, me dit-elle enfin; mais comment
-ferez-vous que M. de Lignolle puisse jamais&hellip;&mdash;Mon
-amie, tu ne lui as laissé qu'un instant pour
-cette épreuve; peut-être qu'en lui donnant une
-nuit tout entière&hellip;&mdash;Une nuit entière! Un
-siècle de tourmens!&hellip; Et, comme la première
-fois, il me faudra donc aller lui dire que je le veux?&mdash;Gardons-nous-en
-bien. Tes fréquentes migraines,
-tes maux de c&oelig;ur, et beaucoup d'autres indispositions
-doivent causer déjà quelques inquiétudes
-à M. de Lignolle. Si tu t'avisois de lui donner
-de pareils ordres après six mois de silence, ton
-mari pourroit concevoir de terribles soupçons.
-Nous n'avons d'autre moyen que d'avertir un
-médecin discret, adroit, complaisant, un médecin
-qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui
-t'ordonne&hellip; le mariage.&mdash;Où trouver l'homme
-dont vous me parlez?&mdash;Partout. Nos docteurs
-sont gens d'honneur, accoutumés à garder le
-secret des familles, à maintenir dans les ménages
-la paix et&hellip;&mdash;C'est-à-dire que j'irai confier à un
-étranger&hellip;&mdash;A un étranger!&hellip; En effet, je n'en
-vois pas la nécessité&hellip; Un ami peut&hellip; Tiens, je
-me charge d'amener le médecin&hellip; Tes pleurs recommencent,
-mon Éléonore! Ah! comme le
-tien, mon c&oelig;ur est déchiré&hellip;&mdash;Je vais m'immoler,
-dit-elle en sanglotant, et je lui deviendrai
-moins chère. Je ne serai plus sa femme, je serai
-seulement sa maîtresse.»</p>
-
-<p>Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis
-de vains efforts pour la consoler du malheur qui
-la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à
-quatre heures du matin. Alors, comme il falloit
-que je la quittasse, nous convînmes que, dans la
-journée du surlendemain, je lui amènerois le médecin,
-et que la nuit d'après verroit le sacrifice
-douloureux s'accomplir.</p>
-
-<p>Cependant, tout préoccupé la veille du désir de
-la voir, j'avois, en songeant aux moyens de pénétrer
-jusqu'à son appartement, oublié les moyens
-d'en sortir. «Mon amie, j'y pense un peu tard:
-comment vais-je faire pour rentrer chez moi?&mdash;Hélas!
-tu vas t'en aller, mon ami!&mdash;Oui, je
-n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très
-parée, courant les rues toute seule à quatre heures
-du matin, paroîtra bien suspecte. La garde m'arrêtera,
-et je ne me soucie pas du tout de retourner
-à Saint-Martin.&mdash;Bon! n'est-ce que cela? répondit-elle.
-Attends. Je vais me lever aussi; nous
-éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il mettra
-le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique,
-je te reconduirai moi-même jusqu'à ta
-porte: nous serons ensemble plus longtemps. Ce
-matin, je dirai à M. de Lignolle qu'il étoit indispensable
-que tu rentrasses à ton couvent à la pointe
-du jour.»</p>
-
-<p>Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit
-entièrement dévoué, mit beaucoup de
-zèle à nous servir. M<sup>me</sup> de Lignolle ne me quitta
-qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au
-signal convenu m'ouvrir la porte de l'hôtel. J'allai
-me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient, quand
-M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma
-nuit avoit été bonne. «Parfaitement bonne, mon
-père.&mdash;Et la migraine?&mdash;La migraine&hellip; Ah!
-la migraine&hellip; me cause encore quelques douleurs
-sourdes; mais n'importe. Puissé-je, au prix de
-plusieurs jours de souffrance, obtenir quelquefois
-des nuits pareilles à celle que je viens de passer!»</p>
-
-<p>Comme je parlois encore, mon bonheur amena
-chez moi M. de Rosambert. Mon père, qui
-n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux
-combat de la porte Maillot, le combla d'honnêtetés.
-Cependant le baron finit par descendre chez lui.
-Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses
-plaintes: «C'étoit bien votre parole d'honneur
-que vous m'aviez donnée, et pourtant quinze jours
-encore se sont écoulés&hellip;&mdash;Vous le voyez, mon
-père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous,
-mais avec lui.&mdash;Cela me procureroit du moins le
-plaisir de vous voir.&mdash;Tenez, Rosambert, trêve
-de politesse, et convenez que la visite du baron ne
-vous amuseroit pas autrement. M. de Belcour est
-très aimable; mais il est mon père. C'est la société
-des jeunes gens que vous aimez.&mdash;C'est celle
-que je préfère&hellip; Chevalier, savez-vous une grande
-nouvelle? Vous vous rappellerez peut-être certaine
-comtesse très obligeante qui, la première fois que
-je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour
-vous livrer à M<sup>me</sup> de B&hellip;?&mdash;Sans doute, je me
-la rappelle, elle est assez jolie.&mdash;Ne me le dites
-pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette
-comtesse étoit depuis longtemps l'intime amie de
-la marquise: on assure que ces deux femmes
-avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont
-brouillées néanmoins. Leur rupture fait grand
-bruit dans le monde; on en parle très diversement.
-Un de ces jours, allant rendre à la marquise
-de Rosambert<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ma première visite, je trouvai
-chez elle l'aimable comtesse, qui me fit infiniment
-d'amitié: il ne m'a pas été difficile de voir qu'elle
-vouloit se fortifier de mon alliance.&mdash;Ah! laissons
-cela&hellip; Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos:
-j'allois vous écrire, vous prier de me rendre un
-important service.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Sa mère.</p>
-</div>
-<p>Je ne lui cachai de mes aventures avec M<sup>me</sup> de
-Lignolle que celles où M<sup>me</sup> de B&hellip; se trouvoit
-mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la
-nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de
-la cousine. Mes récits, ainsi tronqués, lui fournirent
-encore un inépuisable sujet de plaisanteries,
-et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée:
-«Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour
-aller visiter de jolies malades; il est d'ailleurs impossible
-de refuser une aussi joyeuse commission
-que celle dont M<sup>lle</sup> de Brumont m'honore. Demain
-elle me trouvera chez la comtesse, prêt à répondre
-à sa confiance; demain elle me rendra cette justice
-de convenir que le plus habile docteur n'eût pas
-pris de meilleures mesures que moi pour assurer à
-l'important M. de Lignolle les honneurs de la paternité.»</p>
-
-<p>Un moment après le départ de Rosambert, la
-baronne vint nous voir. Je fus d'abord surpris de
-l'entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de
-Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait
-que personne n'ignore. Cependant sa femme est
-enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car
-cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle
-en eût incessamment, avec la même franchise, réjoui
-son mari, si M<sup>me</sup> d'Armincour ne s'y fût
-opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie,
-qu'on doit plaindre. Il n'y a pour cela
-qu'un moyen, c'est de faire en sorte que l'indigne
-époux consomme son mariage, ce qui n'est pas
-une chose facile; mais quelque chose de plus difficile
-peut-être, c'est de déterminer M<sup>me</sup> de Lignolle
-à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier
-que le père de son enfant qui puisse amener la
-malheureuse mère à cette résolution, pour laquelle
-quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira
-qu'il faut du courage. Un médecin doit être averti,
-qui rendra l'arrêt conjugal: le mari se l'entendra
-prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout
-est prêt pour demain; tout va manquer, si M<sup>lle</sup> de
-Brumont ne vient pas. Permettez donc, Monsieur
-le baron, que, dès le matin, je vienne prendre ici
-votre fils déguisé pour le conduire chez M<sup>me</sup> de
-Lignolle. M<sup>lle</sup> de Brumont y passera la journée; je
-vous la ramènerai le soir. Le lendemain, cependant,
-il faudra qu'elle y retourne encore un moment.
-La petite femme désolée aura besoin qu'un
-regard de son amie la console. Le lendemain,
-votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra
-dîner avec vous.»</p>
-
-<p>M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions,
-garda quelque temps le silence. «Madame,
-dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas
-quitter ce jeune homme un instant?» Elle le promit;
-il m'adressa la parole: «Mettez deux fois
-encore les habits de M<sup>lle</sup> de Brumont; mais songez
-qu'il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les
-reprendre jamais.»</p>
-
-<p>Il n'y avoit pas un quart d'heure que M<sup>me</sup> de
-Fonrose avoit pris congé de nous, lorsqu'il vint à
-M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa
-lecture, le baron prit un air sombre, il donna
-même quelques signes d'impatience, et s'écria
-plusieurs fois: «En effet,&hellip; cela paroît très vraisemblable&hellip;&mdash;Une
-nouvelle fâcheuse, mon père?&mdash;Fâcheuse!
-oui, mon fils.&mdash;Il n'est pas question
-de Sophie?&mdash;De Sophie!&hellip; point du tout.&mdash;Ni
-de ma s&oelig;ur?&mdash;Ni de votre s&oelig;ur&hellip; Adieu,
-Monsieur. Monsieur, dormez bien cette nuit,
-quoique la dernière ait été bonne&hellip; Monsieur, reprenez
-demain votre déguisement perfide, et
-même après-demain matin, je l'ai permis;&hellip; mais
-que ce soit pour la dernière fois!&hellip; pour la dernière
-fois, comprenez-moi bien.»</p>
-
-<p>Le lendemain, avant midi, la baronne et moi
-étions chez M<sup>me</sup> de Lignolle; mon médecin ne
-se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût
-reconnu, dans son nouveau costume, l'ami du
-chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus cet élégant
-jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de
-grâces et d'amabilité. C'étoit pourtant un joli
-docteur, galant, mielleux, presque léger, presque
-charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à
-mon Éléonore.</p>
-
-<p>«Voilà la malade, il n'y a pas besoin de me la
-montrer! Ce que c'est que cette maladie pourtant!
-où va-t-elle se nicher? sur une figure et
-dans des yeux comme ça! je vous demande si ce
-n'est pas une folie? Il faut bien connoître la malicieuse
-pour l'aller chercher là. Mais patience!
-nous la ferons déguerpir&hellip;&mdash;Monsieur le docteur
-connoît la pièce nouvelle?&mdash;Elle ne vaut
-rien&hellip; Je ne l'ai pas vue, je n'ai pas un moment
-de répit! la foule des malades se jette sur moi!
-Au reste, c'est assez naturel: on est las de se faire
-enterrer par d'autres&hellip; Belle dame, voyons le
-pouls&hellip; Ah! la jolie main! la charmante main!»
-Il la baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse
-en riant.&mdash;Oui, répondit-il, je sais bien que les
-autres le tâtent; moi, je l'écoute: à travers cette
-peau si fine, je pourrois même l'apercevoir.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">La marquise d'Armincour.</span></p>
-
-<p>Il est gai, le docteur!&hellip; (<i>Bas à Faublas.</i>) Recevez
-mes remerciemens: c'est vous sans doute qui
-déterminez ma nièce à prendre le seul parti qui la
-puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la
-jamais revoir: je dirai, malgré vos torts, que vous
-êtes un honnête homme.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Il court un bruit de guerre. L'empereur a des
-projets de conquêtes. Si j'étois à la place du
-Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille
-hommes, je passerois le Danube&hellip; Il est agité,
-belle dame.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>en riant</i>.</p>
-
-<p>Qui? le Grand Seigneur ou le Danube?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à
-rire&hellip; Votre pouls, ma belle dame; il y a je ne
-sais quoi qui le fait aller trop vite&hellip; Et j'irois
-assiéger Vienne&hellip; Madame se plaint de maux de
-c&oelig;ur, je crois?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Vous vous trompez, Docteur; j'en ai, mais je
-ne m'en plains pas.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Cependant il faut prendre garde: on ne badine
-point avec le c&oelig;ur! c'est la partie noble&hellip; Vous
-sentez bien que, si je l'assiégeois, ce ne seroit pas
-pour ne le pas prendre; et, quand je l'aurois pris,
-j'enfilerois tout droit la grande route de Saint-Pétersbourg
-pour aller faire une visite à cette
-ambitieuse impératrice&hellip; A-t-elle un bon sommeil?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p>
-
-<p>Docteur, les ambitieux ne dorment guère.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Oh! c'est de madame que je parle.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>riant toujours</i>.</p>
-
-<p>Moi, c'est autre chose; depuis quelque temps
-je dors mal&hellip; (<i>Elle prit un air sérieux et tendre;
-puis, me lançant un regard prompt, mais significatif,
-elle ajouta</i>:) Je n'ai pourtant jamais eu qu'une
-ambition, celle de me passer des ordonnances du
-médecin.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Vraiment, belle dame, je conviens que le
-meilleur seroit de pouvoir s'en passer; mais il faut
-céder à la nécessité quand elle presse&hellip; A la fin
-de la campagne, je reviendrois me délasser dans
-mon sérail&hellip; Mais je voudrois avoir des Françoises
-dans mon sérail! et vous, Monsieur le comte?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>Moi aussi.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Ah! c'est qu'il en faut convenir, il n'y a rien de
-si aimable que les Françoises! J'en vois ici plusieurs
-qui sont charmantes; et, pour votre part, Monsieur,
-vous en possédez une qui en vaut mille;
-mais jugez quels délices ce seroit si vous en aviez
-encore deux ou trois cents comme celle-là, sans
-compter beaucoup d'autres que vous feriez venir
-d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Golconde,
-de Cachemire, de l'Afrique, de l'Amérique, et de
-toutes les parties du monde enfin!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>en riant</i>.</p>
-
-<p>Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>à son mari</i>.</p>
-
-<p>Je crois que tant de monde ne vous donneroit
-que de l'embarras.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>à la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Oui! un petit mouvement d'humeur jalouse!
-N'allez pas vous fâcher contre moi: ce n'est pas
-sérieusement que je conseille à monsieur le comte&hellip;
-(<i>A M. de Lignolle.</i>) Lui donnez-vous beaucoup
-d'exercice?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>De l'exercice? Elle en prend trop, elle se tue.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison.
-Il est rare qu'elles s'en trouvent mal. Madame
-a de l'appétit?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>J'en avois, je le perds.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Vous le perdez&hellip; Vous ne dormez pas&hellip; Belle
-dame, votre âme est affectée de quelque peine
-secrète.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>Docteur, vous vous connoissez aux affections
-de l'âme.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Mieux que personne.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>Mieux? c'est bientôt dit. Mais voyons, souffrez
-que je mette votre profond savoir à l'épreuve:
-mon âme à moi, est-elle dans son assiette ordinaire?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien
-qu'il y a dans ce moment-ci quelque chose qui la
-gêne?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>Eh quoi?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>avec humeur</i>.</p>
-
-<p>Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui
-met votre âme à la gêne, c'est d'abord l'état de
-madame, parce que, si la maladie devenoit sérieuse
-et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé
-de rendre la dot.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>avec hauteur</i>.</p>
-
-<p>Monsieur le docteur, vous me manquez!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>avec vivacité</i>.</p>
-
-<p>C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi
-ne traitez-vous pas les savans avec la considération
-et les ménagemens qu'ils méritent?&hellip; Ce qui
-tourmente encore votre âme, c'est la composition
-de quelque ouvrage d'esprit qui ne va pas aussi
-bien que vous le voudriez. Car moi, je ne m'arrête
-pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme
-d'épée: c'est votre âme que je regarde; elle est
-peinte&hellip; dans votre maintien,&hellip; dans vos yeux.
-J'y vois que vous cultivez les lettres avec succès.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>avec joie</i>.</p>
-
-<p>Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile
-homme&hellip; Il est vrai que je suis maintenant très
-tourmenté d'une charade&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Quoi! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur
-de Lignolle qui remplit les papiers publics
-de ces quatrains, qui alimente le <i>Mercure</i> de ces
-petits chefs-d'&oelig;uvre&hellip;?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>transporté</i>.</p>
-
-<p>Chefs-d'&oelig;uvre? Vous êtes trop bon. Au reste,
-je suis le monsieur de Lignolle dont vous parlez.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de
-respect&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>Vous vous moquez! pardonnez vous-même:
-car j'avoue qu'en effet il est difficile de pousser
-plus loin la science de l'âme&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>J'ai entendu dire que madame la comtesse se
-mêloit aussi de charades.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Oui, j'en ai fait une.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Très bien, belle dame; et continuez, cela vous
-dissipera. N'allez pas vous inquiéter de votre maladie:
-votre maladie ne sera rien. Il y a seulement
-dans tout cela un peu de plénitude&hellip; Oui, il y a
-de la plénitude. Mais d'où vient?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps
-réfléchir; puis il regarda la comtesse avec la plus
-grande attention. «D'honneur, s'écria-t-il ensuite,
-je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une maladie
-de fille! et pourtant cette jolie personne est
-madame la comtesse. (<i>A M. de Lignolle, très bas,
-mais très distinctement, de manière que nous ne
-perdîmes pas un mot</i>:) Dites-moi: vous négligez
-donc beaucoup votre charmante femme?» Nous
-ne pûmes entendre la réponse du mari; mais Rosambert
-reprit: «Il faut bien que cela soit, car il
-y a plénitude, engorgement, pléthore complète;
-et, si vous n'y mettez ordre, la jaunisse infailliblement
-viendra; et après la jaunisse,&hellip; ma foi!
-vous rendriez la dot, prenez-y garde.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>d'une voix altérée</i>.</p>
-
-<p>Je vous assure que ce n'est pas la dot&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>à M<sup>me</sup> de Lignolle</i>.</p>
-
-<p>Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Bientôt huit mois, Docteur.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Huit mois! mais vous devriez être sur le point
-d'accoucher&hellip; Monsieur le comte, vite un enfant
-à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne réponds
-plus des événemens.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>Docteur, observez&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La marquise d'Armincour</span>, <i>durement</i>.</p>
-
-<p>Point d'observations. Un enfant!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>d'un ton caressant</i>.</p>
-
-<p>Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela
-vous coûte!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>Mais&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>d'un ton amical</i>.</p>
-
-<p>Ah! pas de mais! Un enfant!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La marquise d'Armincour</span>, <i>en pleurant</i>.</p>
-
-<p>Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez
-peut-être l'impossible.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>en montrant la comtesse</i>.</p>
-
-<p>Comment! l'impossible? est-ce que madame ne
-le voudroit pas?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse</span>, <i>les larmes aux yeux</i>.</p>
-
-<p>Je&hellip; je&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont</span>, <i>se jetant aux genoux
-de M<sup>me</sup> de Lignolle, très bas</i>.</p>
-
-<p>Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant&hellip;
-(<i>Haut.</i>) Madame la comtesse, si vous payez de quelque
-retour le tendre attachement de votre tante et
-celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La comtesse leva les yeux au ciel, puis les
-ramena sur moi; puis, laissant tomber sa main
-dans la mienne, elle fit entendre avec un profond
-soupir le fatal: <i>Je le veux.</i></p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>à M. de Lignolle</i>.</p>
-
-<p>Elle le veut, qu'avez-vous à dire?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>avec des sanglots</i>.</p>
-
-<p>Qu'il ne le peut pas, le traître!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera
-jamais entendre. La répugnance n'est pas probable.
-Cette femme est charmante!&hellip; Ce n'est pas non
-plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore.
-Quel âge à peu près? Soixante ans?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>un peu fâché</i>.</p>
-
-<p>Guère plus de cinquante, Monsieur.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le
-double, voilà des appas capables de ressusciter un
-centenaire.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne.</span></p>
-
-<p>Oui, Docteur; mais permettez une citation:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois,</div>
-<div class="verse">Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables,</div>
-<div class="verse">Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">(<span class="sc">Destouches</span>, <i>Philosophe marié</i>.)</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Messieurs les gens d'esprit, soit. Mais un homme
-de génie! un homme comme monsieur est en tout
-point supérieur aux autres hommes&hellip; Attendez
-cependant, il est très possible que nous ayons tous
-raison, et je vais vous le démontrer: les gens qui
-composent forcent, par de perpétuelles méditations,
-le sang et les humeurs à se porter continuellement
-vers la tête. C'est donc au cerveau que tous
-les esprits affluent. Malheureusement le cerveau,
-sans cesse exercé, ne se fortifie qu'aux dépens des
-autres parties qui languissent. Tenez, par exemple:
-le bras gauche, dont vous vous servez bien moins
-que du bras droit, n'est-il pas aussi le plus foible,
-et de beaucoup? Eh bien! voilà précisément ce que
-c'est. La tête d'un homme de lettres est son bras
-droit; chez lui tout le reste est gauche. C'est
-tant mieux pour la gloire; mais c'est tant pis pour
-l'amour.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour.</span></p>
-
-<p>Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié
-ma nièce pour qu'on lui fît de la gloire?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames;
-mais consolez-vous, il y a du remède à cela. Moi,
-qui vous parle, j'ai fait, en pareil cas, une cure
-miraculeuse. C'étoit pour une académie de province.
-Oui, toute une académie étoit attaquée du
-mal dont monsieur paroît considérablement affligé.
-On ne voyoit dans cette petite ville que des visages
-de femmes allongés et jaunes. Les épouses de province,
-qui n'entendent point raillerie sur l'article,
-ne mourroient pas sans se plaindre. Elles crioient
-contre la littérature; elles crioient! C'étoit un tapage
-d'enfer. Leur bonne étoile voulut que je
-passasse dans le pays; on me reconnut, je fus appelé.
-Je vis d'abord qu'en rétablissant l'équilibre
-des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit
-d'elle-même à son état naturel. Je fis
-pour mes littérateurs, qui vouloient bien redevenir
-des hommes, une potion excellente, merveilleuse;
-une potion! une potion enfin! Le succès fut prodigieux.
-Dès le lendemain, chacune des crieuses
-avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu'il
-y eut de plus remarquable dans cette aventure, c'est
-qu'à neuf mois de là, le même jour, presqu'à la
-même heure, toutes mes académiciennes accouchèrent
-chacune d'un garçon bien fort, bien constitué;
-d'un garçon, voyez-vous! parce que les pères y
-avoient mis une ardeur incroyable&hellip; Ce qui me
-fait rire, c'est une plaisante circonstance que je me
-rappelle. Imaginez que ce jour d'accouchement,
-pour lequel ces dames sembloient s'être donné le
-mot, étoit justement un jour d'assemblée. Chaque
-mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de
-chagrin pour les chefs de la littérature; ce fut un
-grand sujet d'amusement pour toute la ville.
-Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin
-de vous composer une potion pareille. Seulement
-j'estime qu'ayant plus de génie que ces messieurs,
-vous devez être plus malade qu'ils ne l'étoient: en
-conséquence, je doublerai les doses. Ce soir, je
-vous enverrai le paternel breuvage, avalez-le-moi
-d'un trait, et je vous réponds que cette nuit madame
-en aura des nouvelles. Demain matin, M<sup>lle</sup> de
-Brumont et moi, nous viendrons admirer l'effet du
-remède. (<i>Il ajouta d'un ton plus bas</i>:) N'y manquez
-pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment
-dommage d'enterrer cette jeune femme,&hellip; et de
-rendre sa dot. Je vous quitte, tout Paris m'attend.
-Bonjour, Monsieur; votre serviteur, Mesdames.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Son départ me soulagea d'un pesant fardeau:
-car je voyois le docteur de plus en plus s'animer,
-et je tremblois qu'il n'eût déjà trop loin poussé la
-plaisanterie. L'air satisfait de M. de Lignolle et
-son ton plein de confiance me rassurèrent. Sans
-être ému des pressans reproches de M<sup>me</sup> d'Armincour,
-il lui fit cette orgueilleuse réponse: «Est-ce
-ma faute si l'amour et la gloire ne s'accordent
-point? N'avez-vous pas entendu le docteur? C'est
-un fort habile homme, je vous le certifie; et, puisqu'il
-se charge de rétablir l'équilibre, vous verrez
-ce soir, vous verrez!» Il s'en alla très content
-de lui.</p>
-
-<p>Dès qu'il fut parti, la baronne, qui n'en pouvoit
-plus, éclata de rire. «Où donc avez-vous déterré
-ce médecin vraiment aimable? demanda-t-elle.&mdash;En
-effet, interrompit la comtesse, qui rioit et pleuroit
-en même temps, il est bien amusant, votre
-ami. Bien amusant! il a trouvé le moyen d'égayer
-l'un des plus pénibles momens de ma vie.&mdash;Et ce
-qu'il dit est plein de raison, s'écria M<sup>me</sup> d'Armincour,
-plein de sens! Comment s'appelle ce charmant
-garçon?&mdash;Rosambert.&mdash;Le comte de Rosambert?
-dit la baronne; le malheureux amant de
-M<sup>me</sup> de B&hellip;? J'ai entendu parler de lui très avantageusement.
-Il me paroît digne de sa réputation.&mdash;Le
-comte de Rosambert? répéta la marquise;
-mais c'est bien ce nom-là,&hellip; c'est bien celui dont
-on m'a parlé pour&hellip; Il est votre intime ami?&mdash;Oui,
-Madame.&mdash;J'en suis fort aise, ce jeune
-homme porte sa recommandation sur sa figure;
-il ne m'a pas l'air d'être un monsieur de Lignolle.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Armincour ne tarda point à me demander
-poliment si je ne m'en allois pas. La comtesse
-aussitôt déclara qu'elle prétendoit que je restasse
-avec elle toute la journée; elle protesta même que
-je ne la quitterois qu'au moment fatal; et que, si
-elle étoit contrainte à me renvoyer plus tôt, M. de
-Lignolle n'entreroit pas dans son appartement.
-«Encore une imprudence! s'écria la marquise.
-Madame, je vous répète qu'il est temps que tout
-cela finisse. On commence à causer dans le monde.
-Il faut que des bruits très fâcheux s'y soient répandus
-sur votre compte, puisque plusieurs fois, depuis
-quelques jours, on s'est permis de faire, même
-devant moi, beaucoup de mauvaises plaisanteries
-sur une mademoiselle de Brumont pour laquelle vous
-aviez, disoit-on, l'amitié la plus vive; et comment
-votre secret, un secret de cette nature, confié depuis
-trop longtemps à tant de personnes, pourroit-il être
-bien gardé? Ma nièce, je vous en supplie, conduisez-vous
-désormais par mes conseils. Si ce n'est pas
-pour l'amour de moi, que ce soit pour l'amour de
-vous. Ma nièce, ne vous perdez pas, ne vous
-obstinez point à garder aujourd'hui&hellip;&mdash;Ma tante,
-je veux qu'elle reste jusqu'au soir, et que demain,
-de bonne heure, elle vienne essayer de me consoler&hellip;&mdash;Vous
-voulez qu'elle reste? Il y faut bien
-consentir. Vous permettrez du moins que je ne
-vous quitte pas.&mdash;Hélas! vous pourriez nous
-quitter sans aucun risque; vous le pourriez aujourd'hui
-comme demain&hellip; Le même jour, je vous le
-jure, ne verra pas un partage odieux.»</p>
-
-<p>Mon Éléonore, quoiqu'en effet la marquise ne
-nous quittât point, trouva le moment de me dire:
-«Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé
-la nuit ici, j'ai prié M. de Lignolle de le lui laisser
-ignorer; je l'en ai prié sous prétexte que M<sup>me</sup> d'Armincour,
-naturellement causeuse, le diroit peut-être
-à quelqu'un qui, par hasard, pourroit le rapporter
-à ton père et te donner beaucoup de chagrin.
-Ainsi, tu vois, mon bon ami, que nous pourrons
-avoir encore plus d'une nuit fortunée&hellip; Mais ce
-ne sera ni demain, ni même&hellip; Oh! je ne pourrois
-pas ainsi passer tout d'un coup des bras d'un homme
-aux bras de mon amant.»</p>
-
-<p>La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins
-trop courte. On ne manqua pas d'apporter la potion
-fatale. Le comte s'en empara d'abord avec
-avidité; mais nous le vîmes, dès qu'il l'eut goûtée,
-faire une terrible grimace. Il finit même par mettre
-sur la cheminée le vase heureusement à peu près
-vide, et M<sup>me</sup> d'Armincour ne put jamais le décider
-à boire la petite quantité de liquide qu'il venoit de
-laisser.</p>
-
-<p>Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au
-lit quand minuit fut sonné. Je la vis mouiller son
-traversin de ses larmes, je la vis baiser furtivement
-la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma
-chère Éléonore! quel adieu sa voix me fit entendre,
-et de quel regard elle l'accompagna! mon âme en
-fut déchirée. Cet accent plaintif et ce douloureux
-coup d'&oelig;il sembloient également me reprocher
-l'horrible sacrifice qui devoit bientôt s'accomplir.
-Ma chère Éléonore! elle étoit pâle et tremblante
-comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant,
-est-ce là cette femme qui, six mois auparavant,
-disoit à son mari, d'un ton si décidé: <i>Je
-le veux</i>? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire
-exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos
-c&oelig;urs?</p>
-
-<p>Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour
-fit de vains efforts pour dissimuler l'intérêt qu'il
-prenoit à mes nouveaux chagrins. Quelle nuit je
-passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez:
-ce ne fut pas tout à fait vous qui, cette fois,
-causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins vous
-sûtes encore, autant que votre infortunée rivale,
-exciter mes vifs regrets et ma tendre commisération;
-mais du moins vous fûtes à mon lever l'objet
-de ma première sollicitude.</p>
-
-<p>«Mon père, vous m'aviez dit que dans quinze
-jours nous irions chercher ma femme; plus de
-quinze jours se sont écoulés&hellip;&mdash;J'ai, me répondit-il
-avec assez d'embarras, j'ai des affaires indispensables
-à terminer d'abord&hellip; Je ne crois pas que
-maintenant cela puisse être long&hellip; Prends patience
-encore quelques jours, seulement quelques jours.&mdash;Adieu,
-mon père.&mdash;Où donc allez-vous de si
-bonne heure?&mdash;M'habiller pour me rendre chez
-la baronne, et de là chez la comtesse&hellip; Vous me
-l'avez permis&hellip; Je reviendrai sûrement dîner avec
-vous, mon père.»</p>
-
-<p>Nous n'allâmes point chercher Rosambert: il
-nous avoit donné son heure; et nous fûmes chacun
-de notre côté si exacts qu'en arrivant à l'hôtel
-de M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la
-voiture du médecin. C'étoit un carrosse de louage
-assez bien choisi pour la circonstance: de grands
-marchepieds à la françoise, une caisse étroite et
-longue, une espèce de vis-à-vis gothique; la demi-fortune
-d'un docteur. Nous rencontrâmes Rosambert
-qui montoit gravement l'escalier. M<sup>me</sup> d'Armincour
-vint, les larmes aux yeux, nous ouvrir la
-chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce, au contraire,
-se précipita dans mes bras avec tous les
-signes de la plus grande satisfaction. Surpris, je
-lui demandai fort sèchement ce qui pouvoit lui
-causer de si joyeux transports. «Félicite-moi!
-s'écria-t-elle. Applaudis-toi! ce monsieur de Lignolle,&hellip;
-il n'est toujours pas changé,&hellip; il n'est
-toujours pas M. de Lignolle;&hellip; et moi, je ne suis
-toujours pas sa femme. Ton Éléonore n'est qu'à toi.»</p>
-
-<p>A l'instant même, M. de Lignolle, qui avoit
-sans doute entendu le médecin arriver, entra; et,
-sans montrer aucune espèce de confusion, il adressa
-la parole à Rosambert: «Docteur, l'équilibre n'est
-pas rétabli; que dites-vous de cela?&mdash;Ce que je dis!
-que ce n'est pas la faute de mon remède; que vous
-êtes un homme de génie comme on n'en voit
-guère.&mdash;Heureusement! s'écria la tante.&mdash;Un
-homme de génie incurable, poursuivit Rosambert;
-un homme de génie dont la tête sera toujours
-étonnante, mais qui du reste demeurera impotent
-toute sa vie.&mdash;Peut-être aurois-je bien fait de
-ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant la
-fiole.&mdash;Certainement, vous auriez bien fait; mais
-n'importe. Ce que vous avez bu, Monsieur, auroit
-pu suffire à quatre littérateurs ordinaires, et je ne
-sais pas amuser mes malades: puisque cela ne vous
-a rien fait, vous n'en reviendrez point. Jamais
-vous n'en reviendrez, jamais.&mdash;Quoi! vous pensez
-que le cours&hellip;»</p>
-
-<p>Le comte fut interrompu par la brusque arrivée
-de son frère, le vicomte de Lignolle, capitaine de
-vaisseau. L'impatient marin se précipita dans l'appartement
-de sa belle-s&oelig;ur, sans attendre qu'on
-l'eût annoncé. C'étoit un homme de cinq pieds
-dix pouces, gros et fort à proportion, une espèce
-d'Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes
-moustaches, une longue épée; l'air du monde le
-plus farouche, tous les gestes d'un grenadier, tout
-le maintien d'un coupe-jarret.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Bonjour, mon frère; bonjour, tout le monde.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>d'un ton préoccupé</i>.</p>
-
-<p>Bonjour, mon ami&hellip; (<i>A Rosambert.</i>) Vous pensez
-que le cours du sang et des humeurs est invinciblement
-déterminé?&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Qui est malade ici?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Madame votre belle-s&oelig;ur.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Elle est malade, cette femme! c'est peut-être
-tant mieux. Corbleu! nous verrons.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>tout bas à M<sup>lle</sup> de Brumont, qui vient
-de lancer au vicomte un coup d'&oelig;il menaçant</i>.</p>
-
-<p>Je crois vous avoir quelquefois parlé de cet
-énorme personnage. Sa venue ici ne me paroît pas
-d'un bon augure. De la patience, surtout, et de la
-modération.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Monsieur votre frère aussi n'est pas tout à fait
-comme il devroit être.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Qu'as-tu donc?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>J'ai&hellip; que je n'ai pas d'équilibre.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Corbleu! tu veux rire, je crois? Je te vois bien
-planté sur tes deux jambes, et tu te tiens aussi
-droit que moi!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Il n'est pas question d'un pareil équilibre. C'est
-l'équilibre de tout le monde, celui-là. Ce qui
-manque à monsieur, c'est la juste proportion des
-affections du corps&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>Et des affections de l'âme: voilà.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Oh! les affections de l'âme! j'étois bien étonné
-que tu ne m'en eusses pas déjà étourdi&hellip; (<i>A
-Rosambert.</i>) Écoutez donc, mon cher monsieur:
-c'est peut-être beau ce que vous me dites; mais
-que cinq cents diables m'emportent si j'y comprends
-un mot!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Cela est clair pourtant; je vais, au reste, vous
-l'expliquer encore: le corps de la femme est
-malade, parce que l'esprit du mari se porte trop
-bien. J'ai ordonné, pour la santé de madame,
-qu'elle fît un enfant&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Qu'elle fît un enfant! A propos, mon frère,
-sais-tu bien qu'on dit que ta femme n'a pas besoin
-de toi pour cela?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p>
-
-<p>Voilà un <i>à propos</i> d'une impertinence&hellip; Savez-vous
-bien, vous, Capitaine, que, si tous les officiers
-de la marine vous ressembloient, ce seroient
-de fort vilains messieurs!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Ma petite demoiselle, auriez-vous un frère, par
-hasard?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p>
-
-<p>Eh bien! si j'en avois un?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Quand vous en auriez trente, je les prierois les
-uns après les autres de venir derrière le couvent
-des Chartreux&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p>
-
-<p>Capitaine, je crois, malgré vos airs terribles,
-que le premier qui s'y rendroit pourroit épargner
-le voyage à tous les autres.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine</span>, <i>avec mépris</i>.</p>
-
-<p>Vous êtes bien heureuse de n'être qu'une
-femme!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le ton dont il prononça ces paroles me rassura
-pleinement sur le sens très équivoque de ses questions
-précédentes. J'allois répliquer avec chaleur,
-quand la baronne, qui ne cessoit de veiller sur
-moi, me dit tout bas: «Pour Dieu, modérez-vous!
-Songez qu'il y va du salut de votre Éléonore.»
-Cependant M<sup>me</sup> de Lignolle, avec la vivacité
-qu'on lui connoît, venoit de signifier à son insolent
-beau-frère que, s'il continuoit à lui manquer
-ainsi de respect, elle le feroit tout à l'heure mettre
-à sa porte. «Ne faites pas attention à ce qu'il dit,
-s'écria le comte: c'est une tête chaude.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>au capitaine</i>.</p>
-
-<p>Monsieur, quiconque vous a tenu l'impertinent
-propos que vous venez de rendre en a menti. Je
-suis fait pour m'y connoître; et tout à l'heure, si
-on l'exige, je vais signer que madame la comtesse
-a, tout au contraire, grand besoin de son mari
-pour cela. Malheureusement, monsieur le comte
-n'a pas du tout besoin de sa femme, lui! Pas du
-tout. Il est constitué de manière que, dans tout
-son individu, l'esprit l'emporte de beaucoup sur
-la matière.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Oui! il n'est pas trop bête, mon frère; il compose
-des&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Fort bien! mais ce n'est pas avec de l'esprit qu'on
-peut faire un enfant à sa femme. J'aurois donc
-voulu, dans ce sujet-ci, forcer l'esprit à suspendre
-un peu ses opérations, pour qu'il n'empêchât plus
-le corps de faire quelquefois les siennes. J'aurois
-voulu rétablir l'équilibre.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>au capitaine en riant</i>.</p>
-
-<p>Il n'y a point réussi. Tiens! toi qui te mêles
-de chimie, regarde un peu ceci; j'en ai bu tout ce
-qui manque dans la fiole.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine</span>, <i>après avoir remué le vase et mis sur
-la langue une goutte du liquide</i>.</p>
-
-<p>Corbleu! quel est l'âne fieffé qui l'a composé,
-ce breuvage de cheval?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle.</span></p>
-
-<p>Ce n'est pas un âne, c'est le docteur.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>en saluant le capitaine</i>.</p>
-
-<p>C'est le docteur,&hellip; Monsieur le censeur. La
-preuve que ma potion n'étoit pas trop forte, c'est
-qu'elle n'a rien fait.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Corbleu! une décoction de mouches cantharides!
-l'aphrodisiaque le plus puissant! et à une
-dose&hellip; Si j'en prenois la vingt-cinquième partie,
-je serois pendant vingt-cinq nuits comme un enragé.
-Il y avoit de quoi mettre en fureur tout mon
-équipage.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>en pleurant</i>.</p>
-
-<p>Cela pourtant n'a rien fait.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Rien fait!&hellip; Corbleu! mon pauvre frère, il
-faut que tu aies de la glace dans le c&oelig;ur, dans les
-entrailles et partout. Corbleu<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>! de quel limon
-notre chère mère t'a-t-elle donc pétri? Ce n'est
-pas le même sang qui coule dans nos veines, au
-moins! ce n'est pas le même sang. Il est vrai que
-je suis le cadet, et de plus d'une année, sans compliment;
-mais de tout temps, il faut en convenir&hellip;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> On met toujours <i>corbleu</i>, parce qu'on ne peut pas
-rapporter ici tous les autres juremens plus énergiques dont
-le capitaine usoit familièrement.</p>
-</div>
-<p class="c"><span class="sc">M. de Lignolle</span>, <i>en se frottant les mains</i>.</p>
-
-<p>C'est pourtant mon génie qui est cause de
-cela!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Corbleu! quel chien de génie! Je suis fort aise
-que tu l'aies pris pour toi tout entier: car, à ce
-compte-là, tu en as eu dès ta première jeunesse,
-du génie. De tout temps, c'est ce que je voulois
-dire tout à l'heure, de tout temps, mon cher frère
-aîné s'est montré du côté du beau sexe un fort
-petit monsieur.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>au capitaine, toujours en
-pleurant, mais avec colère</i>.</p>
-
-<p>Puisque vous saviez cela, pourquoi donc avez-vous
-souffert qu'il prît une femme?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Eh! pourquoi l'aurois-je empêché de faire un
-mariage avantageux?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>en fureur</i>.</p>
-
-<p>L'affreux calcul!&hellip; (<i>Au comte de Lignolle.</i>) Maudit
-bel esprit! je voudrois maintenant que ta
-femme te fît cocu autant de fois qu'elle a de cheveux
-sur la tête.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Vraiment! on dit que l'idée lui en prit; mais je
-la lui ferai bien passer, moi. Je suis revenu dans ce
-pays-ci tout exprès.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour</span>, <i>au capitaine</i>.</p>
-
-<p>Et toi, Monsieur le fier-à-bras, je voudrois que
-quelqu'un (<i>en jetant un regard sur M<sup>lle</sup> de Brumont</i>)
-de ma connoissance te donnât autant de coups
-d'épée que ma nièce a de cent mille livres de
-rente.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine</span>, <i>du ton de la menace et en
-ricanant</i>.</p>
-
-<p>Ce quelqu'un de votre connoissance, dites-moi
-son nom, bonne femme!</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Madame d'Armincour.</span></p>
-
-<p>Bonne femme!&hellip; son nom!&hellip; son nom!&hellip; Va,
-va, tu ne le sauras peut-être que trop tôt.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Corbleu! nous verrons&hellip; Au reste, mon frère,
-tenez-vous sur vos gardes&hellip; Lisez cet article
-d'une lettre que j'ai trouvée en rentrant dans le
-port de Brest: <i>Tu m'avois dit que ton frère ne
-pourroit jamais consommer son mariage&hellip;</i> Je ne
-me souviens pas d'avoir dit cela; mais c'est égal,
-continuons: <i>Comment se fait-il donc que ta belle-s&oelig;ur
-soit enceinte?</i> L'est-elle?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert.</span></p>
-
-<p>Elle ne l'est pas.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>A la bonne heure, corbleu!&hellip; (<i>A son frère.</i>)
-Cette lettre est signée <i>Saint-Léon</i>, un de mes amis,
-tu sais bien&hellip; Bouillant de colère, je prends la
-poste, j'arrive, je descends chez Saint-Léon. Saint-Léon
-dit ne m'avoir point écrit; je lui montre ce
-papier, il me prouve que ce n'est pas son écriture,
-qu'on a seulement voulu l'imiter.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>bas à M<sup>lle</sup> de Brumont</i>.</p>
-
-<p>Je crains bien que ce ne soit une perfidie de
-votre marquise&hellip; (<i>Au capitaine.</i>) Voyons cette
-lettre&hellip; (<i>En la lui rendant.</i>) Si vous êtes un homme
-raisonnable, je vous demande quelle foi méritent
-les inculpations d'un faussaire?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Bon! bon! je veux bien croire que cela ne soit
-pas tout à fait vrai; mais la fumée ne va pas sans
-feu&hellip; Je compte m'établir ici pendant quelques
-jours, et que je voie un gringalet s'approcher
-d'elle! Je consens qu'un million de tonnerres
-m'écrase, si je ne lui mets dans sa poche les deux
-oreilles du <i>mirlifleur</i>.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Mademoiselle de Brumont.</span></p>
-
-<p>Monsieur le capitaine, votre nom est venu jusqu'à
-moi. Vous l'avez rendu malheureusement
-trop célèbre. Tigre toujours altéré, quand vous
-ne pouvez assouvir sur l'Anglois la soif qui vous
-dévore, vous buvez le sang de vos frères. La
-France, on le sait bien, n'a pas de plus fameux
-duelliste que vous. Croyez pourtant qu'il reste encore
-dans le royaume quelques braves jeunes gens
-qui, pour ne pas faire, comme vous, métier de
-massacrer sans cesse, n'en seroient pas moins très
-capables de vous combattre, et peut-être de vous
-punir. Si j'étois à la place de la comtesse, je voudrois
-du moins l'essayer. Dès ce soir, déterminée
-par vos menaces, je prendrois un amant&hellip; que
-j'avouerois; je me plairois à choisir parmi ces
-jeunes gens le plus foible peut-être&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Rosambert</span>, <i>avec enthousiasme</i>.</p>
-
-<p>Non! le plus jeune, mais le plus redoutable; un
-joli garçon, d'une adresse extrême, d'une étonnante
-force, d'une intrépidité rare; et moi qui
-vous parle, Madame la comtesse, je consentirois
-à perdre la vie si celui-là, tout au contraire, ne
-vous rapportoit pas les oreilles du capitaine, quand
-vous les lui auriez demandées.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Baronne</span>, <i>avec promptitude</i>.</p>
-
-<p>Oui; mais vous ne les lui demanderiez point,
-n'est-il pas vrai, Comtesse? vous ne les lui demanderiez
-point; vous ne vous vengeriez des menaces
-d'un spadassin que par le mépris qu'elles méritent.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Je me soucie bien que des péronnelles me méprisent!
-En attendant, je vais toujours m'établir
-ici&hellip;</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Dans cet hôtel? il n'en sera rien.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine.</span></p>
-
-<p>Comment! mon frère, je ne logerai pas chez
-toi?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">La Comtesse.</span></p>
-
-<p>Assurément non: car je ne le souffrirai pas.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Le Capitaine</span>, <i>au comte</i>.</p>
-
-<p>Tu ne me réponds pas? tu ne la fais pas taire?
-ah! tu te laisses mener par une femme! Corbleu!
-je voudrois être à ta place seulement pendant
-vingt-quatre heures, le mari d'une pie-grièche, je
-lui ferois voir du pays, moi! (<i>A la comtesse.</i>) Là!
-là! ne vous fâchez pas! on ne restera pas ici
-malgré vous, mais on se logera dans la même
-rue,&hellip; et comptez que je vous surveillerai, Princesse!
-comptez que ce ne sera pas ma faute, si
-vous réussissez à devenir une petite catin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A ce dernier outrage du capitaine, la comtesse
-devint furieuse, et, pour toute réponse, elle lui
-jeta à la tête un flambeau qui se trouva sous sa
-main. Je vis l'instant où le brutal alloit rendre
-coup pour coup. De la main gauche j'arrêtai son
-bras déjà levé, et, de la droite prenant le géant
-au collet, je le repoussai si vigoureusement que je
-l'envoyai chercher à reculons, jusqu'au bout de
-l'appartement, un appui contre la croisée, qu'il
-brisa. Si le balcon n'eût retenu le capitaine, il
-descendoit par la fenêtre. «Bien! ma chère Brumont,
-bien! crioit M<sup>me</sup> d'Armincour: il faut
-le tuer; tuons-le, ce grand coquin, qui me fait
-mourir de peur, qui insulte mon enfant et qui
-veut la battre!» Je n'avois pas besoin des encouragemens
-de la marquise; j'étois si transporté
-de colère qu'ayant aperçu sur un fauteuil l'épée
-de M. de Lignolle, qu'il y avoit laissée la veille en
-se déshabillant chez sa femme, je m'élançai pour
-la saisir. Rosambert, qui seul conservoit quelque
-sang-froid dans une scène aussi scandaleuse, courut
-à moi. «Malheureux! me dit-il, si vous la
-tirez, vous allez vous trahir.»</p>
-
-<p>Cependant le capitaine, assis sur les débris de
-la fenêtre, me regardoit d'un air étonné, se contemploit
-lui-même avec surprise, rioit d'un gros
-rire et disoit: «C'est pourtant bien cette morveuse
-qui, du premier coup, m'a campé là! A-t-elle
-des bras de fer? ou ne suis-je plus qu'un homme
-de paille? Corbleu! ce que c'est que d'être pris au
-dépourvu! un enfant vous battroit!&hellip; Mais cette
-épée qu'elle vouloit tirer contre moi! qu'est-ce
-que j'aurois donc pris pour me défendre, Mademoiselle?
-une épingle noire? (<i>Enfin il crut devoir
-se relever.</i>) Adieu, les charmantes dames; adieu,
-mon pauvre frère; adieu, mon aimable petite
-s&oelig;ur. Je me souviendrai de la bonne réception
-que vous m'avez faite. Corbleu! je ne m'en vais
-pas loin, et j'aurai l'&oelig;il sur votre conduite. Laissez-moi
-faire.» Il sortit.</p>
-
-<p>«Monsieur, c'est vous que j'admire, dit alors
-M<sup>me</sup> de Lignolle à son mari. Votre tranquillité
-me fait plaisir! Vous m'auriez donc laissé tuer
-sans changer seulement de place?» Il lui répondit
-d'un air préoccupé: «Oui, oui&hellip; Plaît-il?&hellip;
-Ah! je vous demande pardon: mon corps étoit là,
-mon esprit ailleurs&hellip; Je médite le plan d'un nouveau
-poème: il aura huit vers, celui-là;&hellip; j'irai
-peut-être jusqu'à la douzaine;&hellip; et, puisque le
-docteur assure que l'équilibre ne se rétablira pas,
-je veux justifier les éloges qu'il donne à mon&hellip;
-génie, comme il dit; je veux que cet ouvrage soit
-un&hellip; petit chef-d'&oelig;uvre, comme il appelle les
-autres! et je vous quitte pour travailler sans relâche
-à cela.»</p>
-
-<p>Quand il fut parti, nous perdîmes quelques minutes
-à nous regarder tous en silence. Chacun de
-nous, peut-être étonné du présent et inquiet de
-l'avenir, prenoit tout bas conseil des circonstances.
-M<sup>me</sup> de Fonrose la première ouvrit la bouche
-pour nous recommander beaucoup de prudence;
-la marquise s'écria qu'il falloit que le chevalier ne
-revît jamais sa nièce: sa nièce protesta qu'il valoit
-mieux mourir que de renoncer à moi; moi,
-par un regard plein d'amour, j'assurai mon Éléonore
-de ma constance inébranlable, et je jurai que
-son grossier beau-frère me feroit bientôt raison
-des insolens discours qu'il s'étoit permis de lui
-tenir, et des inquiétudes qu'il osoit nous donner.
-«Voilà, dit enfin Rosambert, une très mauvaise
-résolution. Vous devez, mon ami, pour l'intérêt
-commun, dissimuler votre ressentiment contre le
-vicomte; vous n'avez rien à faire que d'attendre
-les événemens: madame, quand elle ne pourra
-plus cacher son état, en fera la confidence à son
-mari. Il faudra bien que celui-ci, comme tant d'autres,
-prenne doucement la chose et avoue l'enfant.
-Le capitaine pourra crier, j'en conviens; mais c'est
-alors, Faublas, que vous vous montrerez. Vous irez
-dire deux mots à ce marin qui ne sait pas vivre;
-et je vous connois! tout sera fini.»</p>
-
-<p>Tout le monde ayant reconnu que le conseil de
-Rosambert étoit infiniment sage, M<sup>me</sup> d'Armincour,
-en sanglotant, me remercia de ce que j'avois
-défendu sa nièce, me supplia de vouloir bien la défendre
-toujours, et m'ordonna de m'en aller pour
-ne plus revenir. «Pauvres enfans! ajouta-t-elle en
-nous voyant aussi pleurer, votre peine me fend le
-c&oelig;ur; mais il faut, il le faut&hellip; Ah! Monsieur de
-Rosambert, pourquoi celui-là n'est-il pas son
-mari!&hellip;&mdash;Viens ce soir, murmuroit tout bas mon
-Éléonore, à minuit&hellip; Nous avons mille choses à
-nous dire&hellip; Viens.&mdash;Oui, ma charmante amie,
-oui.&mdash;De bonne heure, parce que la marquise
-doit aller aux fiançailles d'une parente, et ne reviendra
-pas souper.»</p>
-
-<p>Malgré sa tante, elle s'étoit jetée dans mes bras,
-elle me tenoit pressée sur son sein, elle me faisoit
-mille caresses, et même elle baisoit avec transport
-mes plumes, mon fichu, ma ceinture et ma robe,
-comme si elle eût pris congé de mes habits, comme
-si elle eût deviné qu'elle ne devoit plus voir M<sup>lle</sup> de
-Brumont.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p>On ne parvint que difficilement à nous
-séparer. «Ah! Madame la baronne, restez
-du moins quelque temps avec elle,
-et tâchez de la consoler.&mdash;Je le veux
-bien, répondit-elle: M. de Rosambert a sa voiture,
-qu'il vous ramène. Dans une heure, je vous
-rejoins chez le baron.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà une qu'il faut plaindre, me dit
-le comte, car elle paroît avoir pour vous un attachement
-véritable.&mdash;Rosambert, croyez-vous
-que je ne l'aime pas?&mdash;La bonne question!
-Je sais bien que vous les aimez toutes.&mdash;Oh!
-celle-là, c'est de tout mon c&oelig;ur; je la préfère&hellip;&mdash;A
-Sophie?&mdash;A Sophie!&hellip; non,&hellip; non pas à
-Sophie.&mdash;A M<sup>me</sup> de B&hellip;?&mdash;Oui, mon ami.&mdash;Tant
-mieux! s'écria-t-il&hellip; Tant mieux pour moi:
-cela me venge. Mais tant pis pour cette aimable
-enfant: car voilà certainement d'où vient la haine
-que la marquise lui porte.&mdash;La haine?&mdash;Assurément;
-pensez-vous que ce puisse être une autre
-que M<sup>me</sup> de B&hellip; qui ait écrit cette lettre pseudonyme
-au vicomte?&mdash;Ah! Rosambert, pouvez-vous
-la soupçonner d'une&hellip;&mdash;Mon ami, vous ne
-vous défiez pas assez de cette femme-là.&mdash;Mon
-ami, vous vous en défiez trop&hellip; Au reste, je vous
-le demande en grâce, parlons d'autre chose.&mdash;Volontiers!
-aussi bien je veux vous apprendre une
-nouvelle qui va vous réjouir et vous étonner: je
-me marie demain.&mdash;Et vous voulez que cette
-nouvelle-là m'étonne? Votre convalescence est
-affermie: il est clair que vous allez vous marier
-tous les jours.&mdash;Ne croyez pas que je badine.
-C'est très sérieusement que je me marie.&mdash;Très
-sérieusement!&mdash;Oui, sérieusement; au pied des
-autels.&mdash;Il n'est pas possible. On n'en a pas entendu
-parler.&mdash;Il y a cependant plus de quinze
-jours qu'il en est question. On m'a fait donner ma
-parole d'honneur de n'en rien dire à qui que ce
-soit, sans distinction: les grands parens, qui craignoient
-l'opposition de tout le reste de la nombreuse
-famille, ont exigé le plus profond secret;
-ils ont même acheté la dispense des bans. Ma
-mère aussi me recommandoit le silence; elle
-trembloit que ce mariage avantageux ne vînt à
-manquer par quelque indiscrétion.&mdash;Je ne reviens
-pas de ma surprise. Quoi! Rosambert, à vingt-trois
-ans, a pu se déterminer&hellip;&mdash;Il l'a fallu.
-D'abord c'est la comtesse de ***, vous savez bien,
-la confidente de M<sup>me</sup> de B&hellip;!&mdash;Oui.&mdash;C'est
-elle qui s'est mêlée de cette affaire avec une chaleur&hellip;
-De quelque prétexte qu'elle ait essayé de
-couvrir l'intérêt extrême qu'elle y mettoit, je ne
-me suis point abusé sur ses véritables motifs. Il ne
-m'a pas été malaisé de sentir qu'elle le faisoit
-moins pour m'obliger que pour désoler son ancienne
-amie; et sur cet article, j'en conviens, il
-étoit difficile qu'elle eût plus de bonne volonté
-que moi: la marquise d'ailleurs m'a pressé&hellip;&mdash;La
-marquise?&mdash;Oh! dès qu'on parle d'une marquise,
-il croit que c'est la sienne. Non, Chevalier,
-celle-là n'est pas folle de vous; c'est la marquise
-de Rosambert. La marquise m'a pressé, prié,
-conjuré; elle a pleuré même. On ne résiste pas
-aux larmes d'une mère! Je me suis donc laissé
-fléchir. Ce soir je signe le contrat; demain j'épouse
-vingt mille écus de rente et une jolie fille.&mdash;Jolie?&mdash;Oui,
-vraiment: l'air un peu niais
-cependant, et d'une innocence&hellip; à faire mourir
-de rire.&mdash;Quel âge?&mdash;Pas tout à fait quinze
-ans. Oh! c'est une éducation tout entière dont je
-me charge.&mdash;Son nom?&mdash;Vous le saurez après-demain.
-Tenez, venez après-demain, de bonne
-heure, je vous ferai, sans façon, déjeuner au lever
-de la mariée. Aimez-vous les mines du lendemain?
-Aimez-vous à voir une toute nouvelle femme, un
-peu gênée dans sa marche, les yeux battus, l'air
-encore tout étonné? Vous riez!&mdash;Oui, vous me
-faites penser à quelqu'un.&mdash;Il a raison! Je suis
-admirable, en vérité! je me tourmente à lui peindre
-ce qu'il connoît mieux que moi! Ne lui sont-ils
-pas familiers ces airs du lendemain? N'a-t-il
-pas vu la charmante Lignolle et la belle Sophie?
-Et que sais-je? d'autres peut-être dont il ne m'a
-point parlé!&hellip; Mais n'importe, Chevalier, vous
-pourrez goûter un nouveau genre de plaisirs, faire
-d'intéressantes observations, vous rendre compte
-à vous-même de ce que vous éprouverez auprès
-d'une Agnès fraîchement épousée, dont cette fois
-ce ne sera pas Faublas qui aura causé les petites
-douleurs secrètes, le charmant embarras.&mdash;Voilà
-bien, mon cher Rosambert, les idées d'un franc
-libertin.&mdash;Ne faites donc pas l'enfant. Ne vous
-en défendez point&hellip; Moi qui vous parle, ne trouverai-je
-pas mon compte à cela? N'aurai-je pas
-aussi mes jouissances? Ne serai-je pas encore plus
-enivré du bonheur que quelqu'un m'enviera très
-inutilement?&hellip; Je connois les petits inconvéniens
-de l'hymen; je connois le plus inévitable de tous,
-surtout quand on a l'honneur d'être l'intime ami
-du chevalier de Faublas; mais cette fois, Monsieur
-le vainqueur, ne vous applaudissez pas d'avance
-d'une conquête nouvelle. Je compte, et je vous
-en avertis avec confiance, je compte ne jamais
-aller grossir l'universelle confrérie.&mdash;Bon! voilà
-encore une exception; et c'est Rosambert, Rosambert,
-qui, même la veille des noces, a déjà le
-langage des époux! Il ne doit pourtant pas avoir
-oublié combien de fois l'aveugle entêtement de
-ces messieurs a fourni matière à ses plus piquans
-sarcasmes. Tous en général conviennent qu'il n'y
-en a pas un qui ne le soit, et chacun en particulier
-vient vous affirmer que lui ne l'est pas. Et
-vous aussi, Rosambert, vous aussi!&mdash;Faublas,
-écoutez-moi, et dites vous-même si je n'ai pas
-quelques raisons d'attendre une autre destinée.
-Qu'un vieux garçon rassasié de plaisirs, épuisé par
-d'anciennes bonnes fortunes, dégoûté du monde
-qu'il ennuie et des femmes qui le délaissent; qu'un
-vieux garçon, d'ailleurs éclairé par la constante
-expérience des temps passés et de l'âge présent,
-ose cependant braver à la fois son siècle et l'avenir;
-qu'en épousant une jeune femme, il nous
-porte à tous l'impertinent défi de le faire ce que
-tant d'autres ont été faits par lui; cela crie vengeance:
-la foule des célibataires doit en ce cas se
-réunir pour conjurer le châtiment du fanfaron.
-Mais moi qui commence à peine mon printemps,
-que le monde recherche, que les femmes caressent,
-moi qui ne saurois refuser à la mienne aucune
-espèce de plaisirs&hellip;&mdash;C'en est assez, Rosambert,
-n'achevez pas, je vous en supplie, vous me causez
-trop de surprise. Il faut que l'hymen ait de bien
-puissans prestiges pour obscurcir ainsi les meilleurs
-jugemens. Je ne vous reconnois plus! C'est au
-point que, si j'avois moins de chagrin, je me moquerois
-de vous.&mdash;Vraiment!&hellip; Il faut que j'y
-prenne garde; vous me donnez une véritable
-épouvante&hellip; Allons&hellip; Eh bien! me voilà déjà
-résigné. Je prends mon parti d'avance, en galant
-homme. Je promets bien, quoi qu'il puisse arriver,
-qu'on me trouvera toujours moi-même&hellip; Oui! si
-la jeune femme a quelque affaire de c&oelig;ur, il faudra
-qu'elle soit horriblement maladroite pour que je
-m'en aperçoive, je vous assure. Je crois qu'on ne
-peut pas mieux réparer ses torts, Chevalier. On
-ne peut pas mieux commencer! Je vous mets à
-votre aise.&mdash;Moi, Rosambert? Ah! puisse tout
-le monde, autant que Faublas, respecter vos heureux
-liens! Ces maximes que je répétois tout à
-l'heure, ce sont les vôtres. Je n'en eus jamais de
-pareilles. Jamais je n'ai séduit, je me suis trouvé
-toujours entraîné: la marquise fut mon premier
-attachement; Sophie est mon unique passion;
-M<sup>me</sup> de Lignolle sera mon dernier amour. Dieu
-vous entende et vous en préserve!»</p>
-
-<p>Cependant Rosambert avoit affaire chez lui;
-nous nous y rendîmes ensemble, nous y causâmes
-pendant à peu près deux heures, et le temps ne me
-parut pas long: car le comte me permit de l'entretenir
-sans cesse de mon Éléonore. Enfin on me reconduisit
-à l'hôtel. M<sup>me</sup> de Fonrose sortoit de l'appartement
-de mon père comme j'y entrois: le baron
-paroissoit fort animé; la baronne étoit pâle et
-tremblante. «Eh bien! s'écrioit-elle avec un dépit
-mal déguisé, nous tâcherons que le désespoir
-de cette perte ne nous fasse pas tourner la tête&hellip;
-Vous voilà, belle demoiselle? donnez-moi la main
-jusqu'à ma voiture&hellip; Chevalier, si vous voyez
-bientôt votre cruelle marquise, dites-lui que je la
-perdrai, dussé-je me perdre avec elle.»</p>
-
-<p>Lorsque j'eus quitté mes habits de femme, nous
-nous mîmes à table, M. de Belcour et moi, quoique
-nous n'eussions pas plus d'appétit l'un que
-l'autre. «Mon père, vous ne mangez pas?&mdash;Mon
-fils, je suis malade d'inquiétude et de chagrin&hellip;
-Mais vous non plus, vous ne touchez à
-rien?&mdash;J'ai ma migraine.&mdash;Votre migraine!
-je vous conseille d'y renoncer. Elle ne réussira pas
-cette fois&hellip; Mon fils, lisez le dernier article de
-cette lettre que j'ai reçue l'autre jour par la petite
-poste:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>On croit devoir aussi vous avertir que M<sup>lle</sup> de
-Brumont a passé la nuit dernière chez M<sup>me</sup> de Lignolle,
-et que c'est encore la baronne de Fonrose
-qui l'y a conduite.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>&mdash;Un écrit anonyme, mon père!&mdash;Fort bien,
-mon fils! mais oserez-vous dire que le fait n'est
-pas vrai?&hellip; Mon fils, vous ne sortirez plus le soir&hellip;
-Et M<sup>me</sup> de Fonrose, ajouta-t-il d'une voix fort
-altérée, M<sup>me</sup> de Fonrose n'abusera plus de ma
-confiance&hellip; Elle ne me trahira plus, l'ingrate baronne!&hellip;
-Mon ami, je suis homme, et par conséquent
-sujet à l'erreur. Quelquefois je m'égare;
-mais, dès que j'aperçois l'abîme, je fais un pas en
-arrière, et je change de route. Mon ami, poursuivit-il
-en prenant mes mains dans les siennes, ne
-voulez-vous m'imiter que dans mes foiblesses? Ne
-l'avois-je pas bien dit que vous finiriez par la perdre,
-cette enfant si malheureuse et si charmante?&mdash;Qui?
-Sophie?&mdash;Non, M<sup>me</sup> de Lignolle!&mdash;M<sup>me</sup> de
-Lignolle!&mdash;Puisqu'elle est enceinte, puisque
-désormais son mari ne peut croire&hellip; Comment
-fera-t-on pour la sauver?&mdash;Oh! ne m'en parlez
-pas. Depuis ce matin je cherche en tremblant
-quelque moyen de l'arracher aux malheurs qui la
-menacent. C'est en vain que je me tourmente. Je
-suis au désespoir!&mdash;Son beau-frère est arrivé:
-vous venez déjà d'avoir ensemble une terrible
-scène!&hellip; Mon fils, connoissez-vous le capitaine?&mdash;De
-réputation, mon père.&mdash;Savez-vous qu'elle
-est affreuse et grande, sa réputation?&mdash;Affreuse
-et grande, je le sais.&mdash;Savez-vous que le vicomte
-de Lignolle a souvent touché Saint-Georges?&mdash;Souvent?&hellip;
-Je le veux croire.&mdash;Savez-vous que
-cet homme-là s'est battu deux cents fois peut-être?&hellip;&mdash;Tant
-pis pour lui.&mdash;Qu'il n'a jamais
-été blessé?&mdash;Il n'est pourtant pas invulnérable
-sans doute!&mdash;Qu'il a mis bien des pères de famille
-au désespoir?&hellip;&mdash;Monsieur le baron, que
-vous importe?&mdash;Que sa fatale épée a moissonné
-des jeunes gens de la plus grande espérance?&mdash;Eh!
-mon père, il ne faut peut-être qu'un jeune
-homme obscur pour les venger tous.&mdash;Mon fils,
-le capitaine ne peut manquer de savoir bientôt
-que M<sup>lle</sup> de Brumont est l'amante de M<sup>me</sup> de Lignolle;
-j'avoue qu'il découvrira plus difficilement
-que M<sup>lle</sup> de Brumont est le chevalier de Faublas;
-mais enfin,&hellip; tôt ou tard tout semble nous assurer
-qu'il le découvrira. Mon fils, que ferez-vous
-alors?&mdash;Ce qu'il faudra faire? Voilà, Monsieur le
-baron, permettez-moi de le dire, une étrange&hellip;&mdash;A
-Dieu ne plaise, s'écria-t-il, à Dieu ne plaise
-que je veuille outrager ton jeune courage! je
-t'avoue même, ajouta-t-il en m'embrassant, que la
-fière simplicité de tes réponses m'a fait un plaisir
-extrême; et moi aussi, quelquefois, je suis fier;
-mais c'est de mon fils! c'est dans mon fils que j'ai
-mis tout mon orgueil! Tu ne sais pas comme je
-jouissois quand je te voyois, à peine adolescent,
-n'avoir plus d'égal dans aucun de tes exercices:
-tantôt ramener, couvert d'écume et brisé de fatigue,
-un fougueux cheval, que les plus fameux
-écuyers ne montoient qu'en tremblant; tantôt, avec
-le fusil, l'arc ou le pistolet, frapper du premier
-coup l'oiseau que tous les tireurs avoient manqué;
-tantôt, dans un assaut public, aux yeux d'une
-nombreuse jeunesse, toujours étonnée, battre ou
-désarmer tout ce qu'il y avoit de maîtres dans le
-régiment nouvellement arrivé. Chacun alors, décernant
-au jeune chevalier le prix des armes, venoit
-me féliciter de l'avoir pour fils. Cependant, je me
-l'avouois tout bas avec une sorte d'impatience, et
-non sans quelque espèce d'inquiétude: ta supériorité
-ne seroit bien consacrée que lorsqu'un
-événement toujours fatal t'auroit obligé de subir
-une dernière épreuve, trop communément malheureuse,
-une épreuve pour le succès de laquelle, sans
-le courage, l'adresse n'est rien. Tu l'as trop tôt
-soutenue, cette épreuve; mais tu l'as soutenue plus
-que bien, j'ose le dire. Si la colère l'eût moins
-aveuglé, ce M. de B&hellip;, qui jouit de quelque réputation
-dans les armes, il auroit pu t'admirer à la
-porte Maillot, lorsque, avec une dextérité merveilleuse,
-avec un imperturbable sang-froid, maîtrisant
-le fer ennemi comme s'il eût encore été question
-de recevoir seulement un coup de fleuret, tu déployois
-dans ce combat devenu inégal autant
-d'habileté que de force, autant de vaillance que
-de magnanimité. Alors vraiment je reconnus que
-Faublas, aussi intrépide qu'adroit, ne rencontreroit
-jamais de vainqueur. Alors, surpris de voir dans
-un jeune homme de seize ans la réunion d'un talent
-peu commun et d'une vertu plus rare, ton
-heureux père, au comble de la joie, se rappela
-qu'il ne s'étoit reposé que sur lui-même du soin
-de veiller à ton éducation, et ne put, sans quelque
-mouvement d'orgueil, contempler son ouvrage.
-Alors aussi, poursuivit M. de Belcour en m'embrassant
-encore, je me reprochai d'avoir attendu
-l'événement pour rendre justice au plus digne
-des fils; et toi, Faublas, pardonne-moi mes premières
-défiances. Va! si c'est un crime de n'avoir
-pas cru d'avance aux vertus qui ne m'étoient pas
-encore prouvées, tu m'en vois puni; va! j'étois
-autrefois moins tourmenté de la crainte qu'elles ne
-te manquassent que je ne le suis maintenant de la
-certitude que tu les possèdes au suprême degré.
-Oui, mon ami, c'est l'excès de ton courage et de
-ta générosité qui cause aujourd'hui mes plus vives
-alarmes. Permets-moi de te demander plusieurs
-grâces.&mdash;Des grâces?&hellip;&mdash;Je te prie de ne point
-aller à ton ennemi, je te prie de l'attendre. S'il
-te vient chercher, eh bien! tu feras ton devoir.
-Néanmoins je te supplie de n'accorder le combat
-qu'à cette expresse condition que vous pourrez
-l'un et l'autre amener un témoin. Je veux
-voir ta seconde affaire, plus dangereuse que la première;
-je veux, par ma présence, t'obliger à revenir
-vainqueur. Faublas, gardez-vous d'avoir
-pour le vicomte de Lignolle les magnanimes ménagemens
-dont vous usâtes envers le marquis de
-B&hellip; Peu s'en fallut, je m'en souviendrai toujours,
-peu s'en fallut que votre générosité ne me
-coûtât mon fils. Avec le vicomte, tu n'en serois
-pas quitte pour une meurtrissure; jamais le capitaine
-n'a porté de coups qui ne fussent mortels;
-et, je te le répète, c'est un homme encore plus
-féroce que redoutable, un duelliste de profession.
-Si sa bravoure n'avoit été d'ailleurs quelquefois
-utile à l'État, il eût depuis longtemps, pour la
-vengeance publique, porté sa tête sur un échafaud.
-Son existence atteste le malheureux oubli de la
-plus sage de nos lois. Songes-y, Faublas; quand
-le moment sera venu de le combattre, alors je t'en
-conjure, songe à ton père, à ta s&oelig;ur, à ta Sophie,
-à M<sup>me</sup> de Lignolle s'il le faut. Alors, pour ta
-propre sûreté, pour le salut de tous, pour la tardive
-satisfaction de cent familles, immole la victime
-dont le Ciel te demande le sang. Celui-là, tu le
-sais bien, doit recevoir la mort qui se fait un
-affreux plaisir de la donner; frappe sans pitié,
-frappe, purge la terre d'un monstre, et déjà ta
-jeunesse n'aura pas été tout à fait inutile au repos
-des hommes&hellip; Mais, s'écria M. de Belcour, il me
-vient une réflexion vraiment inquiétante. Depuis
-trop longtemps des voyages, des maladies, plusieurs
-malheurs, t'ont forcé de négliger tout à fait
-tes exercices. Il y a sept mois, plus de sept mois,
-que tu n'as manié de fleuret. Mon Dieu! si tu
-avois perdu quelque chose de cette agilité prodigieuse
-qu'on admiroit et qui s'entretient surtout
-par l'habitude; si tu n'avois plus le coup d'&oelig;il si
-prompt, les mouvemens si sûrs! Mon Dieu! si tu
-n'étois plus que de la seconde force! Essayons
-ensemble, essayons tout à l'heure. Tu n'as pas
-faim? ni moi non plus&hellip; Tes fleurets, où sont-ils?
-Ah! je t'en prie, donne!&hellip; quand ce ne seroit
-que pour me tranquilliser. Je t'en prie, mon ami,
-donne vite&hellip; Bon! je regrette bien de ne pas
-pouvoir opposer une résistance égale à l'attaque;
-mais du moins je me défendrai le moins mal que je
-pourrai. Je suis en garde, va&hellip; Ce n'est pas cela,
-mon fils! ce n'est pas cela! Vous me ménagez!
-Faublas, je vous ordonne de déployer toutes vos
-forces.&mdash;Vous le voulez, mon père? allons.»</p>
-
-<p>En deux minutes il para vingt coups, il en reçut
-trente. «Bien! s'écria-t-il, parfaitement bien!
-mieux qu'autrefois! vraiment, je le crois. Oui!
-plus de souplesse encore, et de vigueur, et de rapidité!
-c'est l'éclair, c'est la foudre! Jamais, poursuivit-il
-en passant plusieurs fois la main sur sa
-poitrine, jamais tu ne m'as donné de coups si forts,
-de coups qui m'aient fait tant de mal;&hellip; non, tant
-de plaisir!&hellip; Rends-moi pourtant un autre service:
-prends tes pistolets, descends dans le jardin, amuse-toi
-à tirer quelques oiseaux&hellip; Je t'en supplie!»
-J'obéissois, il me rappela. «Je ne puis trop me hâter
-de t'apprendre une nouvelle qui doit te combler
-de joie. Samedi, sans autre délai, nous partirons
-pour tâcher de trouver Sophie.&mdash;Sophie? samedi?
-Voilà, comme vous le dites, une nouvelle qui
-m'enchante!&mdash;Va dans le jardin, mon ami, va.»</p>
-
-<p>J'y descendis, non pour troubler d'heureux
-oiseaux dans leurs amours, mais pour rêver aux
-miennes. Samedi, nous partons! nous allons chercher
-et trouver Sophie: quel bonheur!&hellip; Mais
-que dis-je! et que deviendra M<sup>me</sup> de Lignolle?
-Quitter mon Éléonore! la quitter maintenant! dans
-cinq jours! malheureux!</p>
-
-<p>Je me précipitai dans l'appartement de mon
-père. «N'y comptez pas, Monsieur le baron! n'y
-comptez pas! Qui! moi! perfide avec lâcheté, je
-sortirois de Paris quand le capitaine vient m'y
-chercher? j'abandonnerois la mère de mon enfant,
-au moment où ses ennemis s'assemblent autour
-d'elle? N'y comptez pas, Monsieur le baron! je
-vous proteste qu'il n'en sera rien.»</p>
-
-<p>Mon père demeura si stupéfait qu'il ne put me
-répondre. Et moi, sans attendre que, revenu de sa
-première surprise, il s'expliquât, je courus à ma
-chambre, où je m'enfermai pour écrire.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Ma chère Éléonore, ma charmante amie, je suis
-au désespoir: ce soir, nous ne nous verrons pas. Mon
-père sait tout; il faut que ta tante soit plus instruite
-que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait passer
-à M. de Belcour l'avis fatal qui nous enlève une nuit
-fortunée. Hélas! il est donc vrai que tout le monde
-se réunit contre deux amans! Il est donc vrai que
-tout le monde, en conjurant ta perte, ose m'attaquer
-dans la plus chère moitié de moi-même! Sois tranquille,
-cependant, sois tranquille, Faublas te reste,
-Faublas t'adore; ton amant, quoi qu'il puisse arriver,
-perdra la vie plutôt que de t'abandonner.</i></p>
-</blockquote>
-
-<hr />
-
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><i>Ma belle maman,</i></p>
-
-<p><i>Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie?
-Il y a dix-huit mortels jours que je suis privé du
-bonheur de vous voir. Ah! pardonnez-moi, si je suis
-coupable; et, si je ne le suis pas, daignez reconnoître
-vos torts et les réparer: donnez-moi pour demain
-l'heure du rendez-vous. Ma belle maman, vous m'avez
-promis conseil, amitié, secours, protection: c'est tout
-cela que je réclame. Mon père veut m'emmener avec
-lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et
-je dois aujourd'hui craindre plus que la mort ce départ
-qui faisoit, il n'y a pas longtemps, l'objet de
-mon plus cher désir. Vous, ma belle maman, qui
-savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier
-à cela? Je vous supplie de ne pas m'abandonner à
-moi-même dans une conjoncture aussi difficile. Je
-vous supplie de ne me point refuser pour demain vos
-avis, par lesquels je vous promets de me conduire.</i></p>
-
-<p><i>Je suis, avec la reconnoissance la plus vive, avec l'amitié
-la plus tendre, avec le plus profond respect, etc.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>«Tiens, Jasmin, va vite chez La Fleur et chez
-M<sup>me</sup> de Montdésir. Prends l'habit bourgeois,
-prends les précautions ordinaires et regarde bien
-si, dans tes courses, tu n'es suivi de personne.&mdash;Monsieur,
-me dit-il à son retour, M<sup>me</sup> de Montdésir&hellip;&mdash;M<sup>me</sup>
-de Montdésir! M<sup>me</sup> de Montdésir!
-La Fleur, d'abord.&mdash;Vous voulez donc que
-je commence par la fin?&hellip; Monsieur, je n'apporte
-pas de réponse de La Fleur. Je venois de lui remettre
-votre billet quand il m'a dit: «Jasmin,
-aimes-tu les coups de bâton?&mdash;Non-da, lui ai-je
-répondu.&mdash;Eh bien! mon bon ami, a-t-il
-répliqué, vois-tu dans le café qui est en face de
-l'hôtel cet officier grand comme un monde?&mdash;Il
-n'a pas l'&oelig;il bon! ai-je encore répondu.&mdash;Eh
-bien, mon bon ami, a-t-il encore répliqué, je
-crois qu'il vient de t'apercevoir de cet &oelig;il-là.
-Sauve-toi vite, si tu ne veux compromettre ma
-maîtresse et ton dos.» Alors, Monsieur, je n'ai
-plus rien répondu; mais, sans me le faire répéter
-deux fois, j'ai pris mes jambes à mon cou, et me
-voilà.&mdash;De sorte que, grâce à ta bravoure, je
-n'ai pas de nouvelles de M<sup>me</sup> de Lignolle?&mdash;Monsieur,
-je ne vous en aurois pas apporté
-davantage, quand je me serois fait échiner par ce
-grand diable.&mdash;Il faudra pourtant bien que tu y
-retournes.&mdash;Oui, ce soir; le géant n'y sera peut-être
-plus.&mdash;Enfin, M<sup>me</sup> de Montdésir?&mdash;Elle
-m'a recommandé de vous assurer qu'elle s'ennuyoit
-bien de n'avoir plus l'honneur de votre visite;
-qu'au reste, elle alloit envoyer tout de suite votre
-billet, qu'on attendoit depuis plusieurs jours, et
-que, demain matin, vous auriez la réponse.»</p>
-
-<p>Elle vint en effet de bonne heure, la réponse:
-ce n'étoit pas M<sup>me</sup> de Montdésir qui l'avoit écrite.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Oui, j'empêcherai ce départ; mais n'avois-je pas
-raison de dire que votre Sophie vous étoit moins
-chère? Quoi qu'il en soit, puisque enfin vous en témoignez
-le désir, nous pourrons, ce soir, à sept
-heures, nous rencontrer où vous savez bien.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>J'appelai mon domestique: «Allons, Jasmin,
-du c&oelig;ur. Hier au soir, si tu n'en avois pas manqué,
-tu aurois pu rejoindre La Fleur; va donc ce
-matin, va voir si le capitaine est toujours à son
-poste.»</p>
-
-<p>Il y étoit déjà. Mon bon Jasmin, qui, piqué de
-mes reproches, venoit de s'aventurer un peu plus
-que la veille, n'avoit encore échappé que par une
-prompte fuite au géant persécuteur. Je reconnus
-alors que, si mon domestique n'étoit puissamment
-encouragé, ma commission ne s'achèveroit pas. Je
-fis donc honnêtement dîner l'infatigable courrier,
-qui, muni d'un nouveau courage, partit résolument
-pour son nouveau message plus malheureux
-que tous les autres. Mon pauvre Jasmin revint
-éclopé: «Cette fois, Monsieur, j'ai pénétré jusque
-dans la cour; mais le grand diable m'est tout de
-suite tombé sur les épaules. Il a crié: «Que demandes-tu?»
-J'ai répondu: «Ce n'est pas vous,
-Monsieur.» Il a crié: «On n'entre pas! que demandes-tu?»
-J'ai répondu de toutes mes forces:
-«Pourquoi donc m'empêcheriez-vous d'entrer?
-Est-ce que vous êtes le suisse?» Il a crié;&hellip; non,
-il n'a pas crié. Il s'est contenté, pour le moment,
-de me détacher un coup de poing qui m'a fait
-voir trente-six mille chandelles au ciel. Et c'est
-moi qui alors ai crié, et j'ai bien fait: car, si La
-Fleur et tous ses camarades n'étoient venus m'arracher
-des mains du brutal et me mettre à la porte,
-je crois que je ne serois jamais sorti de la cour.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle fureur et quelle insolence!&mdash;Monsieur,
-interrompit Jasmin, je ne me suis pas gêné
-pour lui annoncer que mon maître ne seroit pas
-du tout content du traitement&hellip;&mdash;Qu'a-t-il répondu?&mdash;Monsieur,
-c'étoit moi qui répondois;
-lui, ne faisoit jamais que crier&hellip; Il a donc crié en
-redoublant ses coups: «Ton maître! Son nom, à
-ton maître? son nom?»&mdash;Tu le lui as caché?&mdash;Oui,
-Monsieur. Oh! quand il auroit dû m'achever
-sur la place!&mdash;Eh bien! je vais de ce pas
-le lui aller dire, moi!&mdash;Bon! s'écria Jasmin, qui
-me vit prendre mon épée, et flanquez-moi ça de
-côté comme ce petit M. de B&hellip;, qui faisoit le
-méchant.»</p>
-
-<p>Je me précipitai sur l'escalier; mais heureusement
-M. de Belcour se trouva sur mon passage et
-m'arrêta: «Faublas, où courez-vous donc avec cette
-épée?&mdash;Comment! il ose arrêter mon domestique
-et le frapper!&mdash;Ainsi, vous, mon fils, répondit-il
-avec beaucoup de sang-froid, vous êtes
-plus pressé de venger votre domestique que vous
-ne l'étiez de venger votre maîtresse! Ainsi, pour
-repousser un outrage qui ne regarde que lui seul,
-l'amant de M<sup>me</sup> de Lignolle va se hâter de se découvrir
-et de la perdre!»</p>
-
-<p>Des représentations aussi justes me calmèrent
-tout d'un coup. J'appelai Jasmin pour qu'il vînt
-reprendre mon épée; le baron, qui vit que je me
-disposois à m'en aller, me dit: «Non, remontez
-chez vous, j'y vais aussi, j'ai à vous parler&hellip; Mon
-ami, nous avons tous deux besoin de distraction;
-nous ne pouvons nous en procurer une plus douce
-que celle de la compagnie de votre s&oelig;ur. Je viens
-d'envoyer chercher Adélaïde; je compte la garder
-ici jusqu'à vendredi soir.&mdash;Pourquoi pas plus
-longtemps?&mdash;Nous partons samedi.»</p>
-
-<p>En me faisant cette réponse, M. de Belcour
-m'observoit. Comme l'heure s'approchoit où j'allois
-savoir ce que M<sup>me</sup> de B&hellip; comptoit faire
-pour empêcher mon départ, je pris le parti d'éviter
-l'explication que le baron cherchoit. Ainsi,
-je me contentai de répliquer: «Samedi&hellip;&mdash;Oui!&hellip;
-samedi&hellip;&mdash;Adieu, mon père.&mdash;Restez
-donc; votre s&oelig;ur arrive dans un quart d'heure.&mdash;Mon
-père, il faut que je sorte!&mdash;Mon fils,
-je ne veux pas que vous sortiez.&mdash;Mon père, il
-le faut absolument!&mdash;Je ne veux pas que vous
-sortiez, vous dis-je; c'est un parti pris.&mdash;Je vous
-assure que l'affaire la plus indispensable&hellip;&mdash;Mon
-fils, voulez-vous me désobéir?&mdash;Mon père, si je
-ne puis faire autrement!&mdash;Je vous entends, Monsieur,
-j'emploierai donc la force.» A ces mots, il
-sortit de ma chambre, où il m'enferma.</p>
-
-<p>«Vous emploierez la force, et moi l'adresse.»
-J'ouvris ma fenêtre; il n'y avoit qu'un étage; je
-sautai. La secousse fut violente; cependant je traversai
-la cour avec la rapidité d'un oiseau; et,
-toujours courant, j'arrivai bientôt chez M<sup>me</sup> de
-Fonrose.</p>
-
-<p>«Malheureux! dit-elle, que venez-vous faire
-ici? Ce matin, familièrement, le capitaine m'a rendu
-son épouvantable visite. Il m'a demandé, du ton
-poli que vous lui connoissez, ce que c'étoit qu'une
-certaine demoiselle de Brumont, dont les assiduités
-chez M<sup>me</sup> de Lignolle donnoient lieu dans le
-monde à beaucoup de plaisanteries. Ce n'a pas été
-sans peine que je suis parvenue à faire comprendre
-à cet effroyable beau-frère que la conduite de
-sa jeune s&oelig;ur ne me regardoit pas; que je ne lui
-devois, à lui monsieur le capitaine, aucun compte
-de mes actions, et qu'il m'obligeroit sensiblement
-de vouloir bien ne jamais remettre le pied chez
-moi.&mdash;Et mon Éléonore, l'avez-vous vue?&mdash;Au
-contraire, j'ai tout à l'heure envoyé chez elle pour
-lui recommander d'être fort circonspecte, et de se
-garder surtout de venir ici. J'allois avec bien du
-regret vous faire donner le même avertissement.
-Et tenez, dans ce moment-ci, je ne vous retiens
-pas: car je vous avoue que je redoute fort quelque
-nouvelle avanie du flibustier qui nous est si mal à
-propos venu&hellip; Chevalier, vous ne rentrez pas maintenant
-à l'hôtel?&mdash;Non. Pourquoi?&mdash;Je vous
-aurois prié de dire&hellip; Un instant! restez encore un
-instant.»</p>
-
-<p>Elle sonna un domestique, auquel elle donna
-des ordres secrets. Je fis alors peu d'attention à
-cette fatale circonstance, que depuis je me suis
-souvent rappelée.</p>
-
-<p>«Je voulois, reprit-elle, vous prier&hellip; Mais vous
-ferez cette commission tout aussi bien ce soir!
-vous prier de dire à monsieur le baron mille choses
-obligeantes de ma part: car enfin, quoique nous
-soyons brouillés&hellip;&mdash;Tout à fait?&mdash;Pour la vie.
-C'est pourtant votre perfide M<sup>me</sup> de B&hellip; qui
-cause aujourd'hui tous nos chagrins!&mdash;Vous
-imaginez que la marquise auroit été capable
-d'écrire cette lettre à mon père?&mdash;Et encore
-celle au vicomte de Lignolle.&mdash;Impossible! je ne
-puis&hellip;&mdash;Comme il vous plaira, Monsieur, répondit-elle
-fort sèchement. Quant à moi, souffrez
-que je n'en doute pas, et que je me conduise en
-conséquence.&mdash;Adieu, Madame la baronne.&mdash;Sans
-adieu, Monsieur le chevalier.»</p>
-
-<p>La situation critique où nous nous trouvions
-tous me causoit-elle de fausses terreurs? Comme
-j'allois de l'hôtel Fonrose à la petite maison, rue
-du Bac, il me sembla que j'étois suivi.</p>
-
-<p>Le vicomte ne se fit pas longtemps attendre:
-«Belle maman, vous avez mis le frac de Saint-Cloud?
-je le reconnois toujours&hellip;&mdash;Avec quelque
-plaisir, interrompit-elle avec transport.&mdash;Il
-ne cesse de me rappeler&hellip;&mdash;Ce dont il ne faut
-pas nous souvenir.&mdash;Ah! ce que je n'oublierai
-de ma vie! Pourquoi donc, pendant plus de quinze
-jours, m'avez-vous cruellement privé&hellip;?&mdash;J'attendois
-qu'enfin vous m'écrivissiez; je ne veux pas
-tout à fait devenir importune.&mdash;Importune! pouvez-vous
-jamais&hellip;?&mdash;Que sais-je, moi? je vous
-vois si préoccupé de la comtesse! M<sup>me</sup> de Lignolle
-a tant d'esprit! tant de charmes!&hellip;&mdash;Il est vrai.&mdash;Vous
-devez trouver bien insipide la société de
-toutes les autres femmes?&mdash;Je trouve mille délices
-dans la société de la plus aimable de toutes!&mdash;Oui,
-la plus aimable après Sophie, après la
-comtesse. Chevalier, croyez-moi, laissons, laissons
-les complimens&hellip; Contez-moi plutôt vos
-chagrins.»</p>
-
-<p>La marquise ne cessa de m'écouter avec la plus
-grande attention, mais souvent d'un air triste et
-quelquefois d'un air troublé. Je ne pus néanmoins,
-en finissant la longue histoire de mes embarras et
-de mes inquiétudes, je ne pus m'empêcher de lui
-dire: «Ce qui me désespère encore, c'est qu'on
-ose vous accuser d'avoir écrit ces deux cruelles
-lettres.&mdash;On ose! Et qui? M. de Rosambert?
-M<sup>me</sup> de Fonrose? mes deux plus mortels ennemis!&mdash;Ils
-seroient vos amis que je ne les croirois
-pas!&hellip; Ma belle maman, comment empêcherez-vous
-mon départ?&mdash;Je ne puis, répondit-elle
-d'un ton préoccupé, je ne puis me lasser de le répéter:
-il faut que Sophie vous soit moins chère!&mdash;Moins
-chère? je vous assure que non; mais
-mon séjour à Paris devient indispensable: l'honneur
-me l'ordonne autant que l'amour.&mdash;Autant
-que l'amour de M<sup>me</sup> de Lignolle! oui.&mdash;Ma
-belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?&mdash;Faublas,
-il doit vous arriver de Versailles
-un paquet dont le contenu vous fera plaisir,
-j'espère, et qui changera probablement les dispositions
-de M. de Belcour. Si pourtant votre père
-s'obstinoit toujours à vous emmener, mandez-le-moi
-tout de suite.&mdash;Ce paquet, c'est&hellip;?&mdash;Demain
-matin, vous le recevrez: je vous laisse
-jusqu'à demain matin votre curieuse impatience.&mdash;Et
-vous ne m'assurez pas que ce premier moyen
-dont vous voulez bien me secourir doive être infaillible?
-Plaît-il, maman?&hellip; Vous ne m'entendez
-plus? vous pensez à toute autre chose.&mdash;Oui,
-s'écria-t-elle en sortant de sa profonde rêverie, il
-faut que vous aimiez beaucoup la comtesse!&mdash;Ah!
-beaucoup.&mdash;Davantage que vous ne m'aimez,&hellip;
-que vous ne m'aimiez, je veux dire.&mdash;Mais&hellip;
-je ne sais,&hellip; je ne puis&hellip;&mdash;Allons,
-davantage! vos incertitudes, votre embarras, me
-l'assurent. Davantage! répéta-t-elle tristement.&mdash;Il
-est vrai que mon Éléonore s'est acquis à ma tendresse
-des droits qu'aucune autre&hellip; Mais je vous
-afflige, ma belle maman.&mdash;Point du tout&hellip; Pourquoi?&hellip;
-pourquoi m'affligerois-je de ce que vous
-préférez votre maîtresse à votre amie? Achevez
-donc. Comment s'est-elle <i>acquis à votre tendresse
-des droits qu'aucune autre</i>&hellip;&mdash;Elle est enceinte.&mdash;Cruel
-jeune homme! s'écria-t-elle avec infiniment
-de vivacité, est-ce ma faute si&hellip;?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip; n'acheva point. Elle m'empêcha
-de tomber à ses genoux, et, de peur d'entendre
-ma réponse, elle posa sur ma bouche sa main,
-que du moins je baisai. Enfin, la marquise, dont je
-voyois les regards s'attendrir et le teint s'animer,
-la marquise se leva pour s'en aller.&mdash;«Vous
-voulez déjà me quitter?&mdash;J'y suis forcée, répondit-elle
-en se dérobant à mes caresses, j'y suis
-forcée!&hellip; Mes momens sont comptés, j'ai tous ces
-jours-ci beaucoup d'affaires. Adieu, Chevalier.&mdash;Puisque
-vous me défendez de vous retenir, adieu,
-ma belle maman.»</p>
-
-<p>Quand elle fut au bas de l'escalier: «Voyez,
-dit-elle les larmes aux yeux, l'ingrat ne me demande
-seulement pas quel jour il me viendra remercier!&mdash;Ah!
-pardon! j'étois occupé&hellip;&mdash;De
-toute autre chose, sans doute?&mdash;De toute autre
-chose, oui! mais de vous pourtant. Quel jour, ma
-belle maman? quel jour?&mdash;Nous sommes à
-mardi!&hellip; eh bien&hellip; vendredi,&hellip; oui, je pourrai
-vendredi vous donner un instant.&mdash;Toujours à la
-même heure?&mdash;Peut-être un peu plus tard. A la
-nuit fermée. Ce sera plus prudent.»</p>
-
-<p>Je ne sortis de la maison qu'un quart d'heure
-après le vicomte, et pourtant je crus encore reconnoître,
-non loin de moi, l'incommode argus qui
-m'avoit déjà donné quelques inquiétudes. Ce qui
-confirma tous mes soupçons, c'est que l'espion,
-maladroit ou craintif, se hâta de changer de route
-dès qu'il vit que je me retournois sur lui. Je rentrai
-chez moi, bien persuadé que le capitaine ne
-tarderoit à venir m'y faire sa visite.</p>
-
-<p>«Est-il possible, me dit le baron, que vous
-ayez risqué de vous casser une jambe?&hellip;&mdash;Mon
-père, j'aurois risqué ma vie! Monsieur le baron,
-pourquoi me poussez-vous à des extrémités qui
-peuvent devenir funestes? Monsieur le baron, vous
-devez le savoir, la mort est pour moi, dans ce
-moment-ci, préférable à l'esclavage. Au reste,
-avant de me remettre en votre pouvoir, je viens
-vous déclarer positivement qu'attenter à ma liberté
-c'est attenter à mes jours. Quoi! mille dangers
-environnent une enfant malheureuse et foible, la
-femme la plus digne de toutes mes affections; et
-vous, le plus cruel de ses ennemis, vous prétendez
-lui enlever sa seule consolation, son unique appui!
-vous prétendez, en me réduisant à la plus entière
-immobilité, la livrer sans défense à ses persécuteurs,
-et m'obliger, moi, de les voir, sans obstacle,
-préparer sa perte! Monsieur le baron, si c'est encore
-votre dessein, s'il vous reste quelque moyen
-de m'enfermer dans ma chambre et de m'obliger
-d'y vivre, je vous annonce du moins que le
-capitaine viendra bientôt m'y chercher. Je vous
-annonce qu'alors, et je le jure par ma s&oelig;ur,
-par vous, par Sophie, par tout ce que j'ai dans le
-monde de plus cher et de plus sacré, je jure que
-nulle considération ne pourra plus me déterminer
-à défendre contre le vicomte une vie que votre
-tyrannie aura désormais rendue inutile à M<sup>me</sup> de
-Lignolle et odieuse à son amant! Maintenant, décidez
-de mon sort, il est dans vos mains.</p>
-
-<p>&mdash;Il le feroit comme il le dit, s'écria ma s&oelig;ur;
-quand il est question de quelque femme, il ne nous
-connoît plus. Cependant, il ne peut commettre
-de plus grande faute que celle de se laisser tuer. Ne
-l'enfermez donc pas, mon père! ah! je vous en
-prie, ne l'enfermez pas!»</p>
-
-<p>Tandis qu'Adélaïde lui parloit ainsi, le baron
-n'arrêtoit que sur moi ses regards douloureux.
-Hélas! et je vis les yeux de mon père se remplir
-de larmes. Ma s&oelig;ur baisoit déjà les mains de
-M. de Belcour, aux genoux duquel je vins me
-précipiter. «Mon père! ah! mon père! plaignez
-votre fils. A cause de ses malheurs, pardonnez-lui
-ce qu'il vient de vous dire et le ton dont il vous l'a
-dit, prenez pitié du plus impétueux des hommes, du
-plus infortuné des amans. Songez surtout, songez
-que, s'il n'étoit pas au désespoir, Faublas ne résisteroit
-jamais à votre autorité si chère, à vos
-ordres toujours sacrés.»</p>
-
-<p>M. de Belcour se cacha le visage dans ses
-mains et médita longtemps sa réponse. «Mon fils,
-dit-il enfin, promettez de n'aller ni chez la comtesse&hellip;&mdash;Impossible,
-mon père.&mdash;Ni chez la
-baronne, ni chez le capitaine.&mdash;A la bonne
-heure: ni chez la baronne, ni chez le capitaine,
-je vous en donne ma parole, et que je ne porte
-jamais votre nom si j'y manque! Ni chez la baronne,
-ni chez le capitaine, c'est tout ce que je
-peux promettre.» Mon père ne me répondit rien;
-mais, à compter de ce moment, je recouvrai ma
-liberté tout entière.</p>
-
-<p>Aussitôt après souper, je montai dans ma chambre,
-et j'appelai Jasmin: «Donne-moi ton chapeau
-rond, mon manteau, mon épée.&mdash;Bien!
-Monsieur: je vois que, malgré l'avis de monsieur le
-baron, vous êtes de mon avis, à moi. Vous croyez
-qu'il faut, le plus tôt possible, me débarrasser de ce
-grand diable qui donne des coups de poing si
-lourds. Et vous avez raison! Et monsieur votre
-père diroit comme moi, si comme moi il avoit
-reçu&hellip;&mdash;Taisez-vous, Jasmin&hellip; Je ne vais pas
-chez le capitaine, mon ami.&mdash;Monsieur, sans
-trop de curiosité?&hellip;&mdash;Je veux moi-même essayer
-d'aller parler à La Fleur. Ne te couche pas, attends-moi.&mdash;Comment,
-Monsieur, vous ne m'emmenez
-pas?&mdash;Bon! tu es un poltron! Écoute: je puis
-rencontrer le <i>grand diable</i>, et tu aurois peur.&mdash;Dans
-la compagnie de monsieur! oh! ça, non:
-j'irois chercher dispute à toute une guinguette,
-dans votre compagnie. Et, tenez, il a peut-être
-un domestique, le grand diable! Monsieur, en
-vérité, je me charge de rosser le laquais pendant
-que vous tuerez le maître.&mdash;Allons! cette résolution
-me charme et me détermine; je t'emmène&hellip;
-Que faites-vous donc, Jasmin? est-ce qu'ordinairement
-vous prenez une canne lorsque vous venez
-avec moi?&mdash;Dame! c'est que je pense que, si le
-domestique a aussi une épée, par hasard, je n'en
-sais pas jouer, moi.&mdash;Laissez, Jasmin, laissez ce
-bâton, ou bien restez.&mdash;J'aime encore mieux
-vous suivre et n'emporter que mes bras.»</p>
-
-<p>Cette bonne volonté de mon domestique me
-fut très heureuse, comme on le va voir. Nous
-venions de sortir, et, pressé que j'étois d'arriver,
-je marchois à grands pas, sans regarder autour de
-moi. A peine nous entrions dans la rue Saint-Honoré,
-lorsqu'une femme arrêta Jasmin pour lui
-demander le chemin de la place Vendôme. Aux
-accens d'une voix chérie, je me retournai: «Grands
-dieux! seroit-ce possible?&hellip; Oui, c'est elle! c'est la
-comtesse!&mdash;Quel bonheur! c'est lui! J'allois chez
-toi, Faublas.&mdash;Mon Éléonore, j'allois chez toi!&mdash;Et
-tiens, débarrasse-moi vite, poursuivit-elle
-en me donnant un petit coffre: c'est mon écrin.
-Je te l'apportois, et je te venois joindre pour nous
-en aller tout de suite.&mdash;Nous en aller! où?&mdash;Où
-tu voudras.&mdash;Comment! où je voudrai!&mdash;Sans
-doute. En Espagne, en Angleterre, en Italie, à la
-Chine, au Japon, dans quelque désert; où tu voudras,
-te dis-je.&mdash;Y penses-tu? Je n'ai rien de prêt
-pour l'exécution de ce dessein hardi.&mdash;Rien de prêt!
-Que faut-il?&mdash;Mon amie, nous ne pouvons pas
-nous entretenir ici d'un objet de cette importance:
-tu allois chez moi! viens-y, viens, mon Éléonore,
-et jouissons encore de quelques heures fortunées.&mdash;Cependant&hellip;&mdash;Quoi
-cependant? cela vous
-fait-il quelque peine de me donner une heureuse
-nuit?&mdash;Grand plaisir, au contraire; mais je crois
-que tu ferois mieux de m'enlever sans perdre une
-minute.&mdash;Jasmin, cours chez le suisse, demande-lui
-la clef de la petite porte du jardin, et va nous
-l'ouvrir. Que personne ne nous voie entrer. Tu
-donneras au suisse deux louis pour le secret.&mdash;Monsieur,
-je ne suis pas si riche.&mdash;Tu les lui
-promettras de ma part.&mdash;Oh! bon! pour lui
-c'est comme s'il les tenoit!&mdash;Jasmin, je t'en
-promets autant; mais cours.»</p>
-
-<p>Bientôt la porte dérobée nous fut ouverte, et,
-sans avoir été vus, nous arrivâmes à mon appartement.
-«Que je suis contente! s'écria la comtesse
-en prenant possession de ma chambre, que je
-suis contente! C'est aujourd'hui que je suis vraiment
-sa femme. Comme nous serions bien ici!&hellip;
-mais c'est à la cabane que nous serons mieux&hellip;
-Faublas, il faut que vous m'enleviez; il le faut
-absolument. Tiens! que je te raconte les événemens
-de la journée. Le capitaine est venu dès le
-matin me faire une affreuse scène. Il s'est hâté
-d'apprendre à M. de Lignolle que j'étois enceinte,
-et que M<sup>lle</sup> de Brumont ne pouvoit être qu'un
-homme déguisé. Il a juré qu'il connoîtroit incessamment
-et qu'il <i>mettroit à l'ombre</i>, je te rapporte
-ses propres expressions, qu'il mettroit à l'ombre
-l'insolent qui osoit aimer sa belle-s&oelig;ur (ce n'est
-pas aimer, qu'il a dit), et qui eut l'audace de
-porter la main sur lui.&mdash;Qu'a dit à cela ton mari?&mdash;Mon
-mari! Pourquoi donc l'appeler mon mari?
-vous savez qu'il ne l'est pas.&mdash;M. de Lignolle?&mdash;Il
-ne paroissoit point du tout content.&mdash;Et
-toi, qu'as-tu répondu?&mdash;J'ai répondu que, s'il
-se pouvoit que M<sup>lle</sup> de Brumont fût un homme,
-c'étoit mon heureuse étoile qui l'avoit permis, et
-que, s'il m'étoit arrivé jamais un ami qui m'eût
-fait un enfant, mon prétendu mari le méritoit
-bien. Ma tante a crié que j'avois raison; elle a
-pris mon parti, ma tante!&mdash;Je le crois!&mdash;Quand
-les deux frères ont été partis, la marquise a beaucoup
-pleuré: elle vouloit absolument me remmener
-dans sa Franche-Comté. Vois combien tu m'es
-cher! j'ai constamment rejeté sa proposition.
-Faublas, j'aime bien mieux que tu m'enlèves&hellip;
-Cependant le vilain homme étoit allé se poster
-dans un café&hellip;&mdash;Je sais.&mdash;J'ai cru qu'il ne
-falloit point envoyer chez toi, car je ne veux point
-que tu te battes avec le capitaine; je lui pardonne
-ses insultes; je les oublie; j'oublie le monde entier,
-pourvu que tu m'enlèves&hellip; J'allois du moins
-écrire à M<sup>me</sup> de Fonrose, quand elle m'a fait
-dire&hellip;&mdash;Je sais.&mdash;Vois-tu, c'est une méchante
-femme aussi, la baronne! Elle nous a servis tant
-que notre amour, qui n'étoit pour elle qu'une intrigue
-un peu plus gaie qu'une autre, a pu lui
-fournir quelque sujet d'amusement; à présent qu'il
-n'y a plus que des dangers à courir, elle nous
-abandonne. Mais que m'importe encore, puisque
-tu me restes, et pourvu que tu m'enlèves?&hellip;
-Enfin la nuit est venue. Je me suis hâtée de souper
-et de renvoyer ma tante dans son appartement.
-Mes femmes m'ont couchée comme de coutume;
-mais, dès qu'elles ont eu quitté ma chambre, j'ai
-vite passé cette petite robe, et par ton petit escalier
-j'ai gagné la cour et la porte cochère. La Fleur,
-comme si je venois de le charger d'une commission,
-a demandé qu'on tirât le cordon: je me suis
-esquivée, je t'ai rencontré, rien n'empêche que tu
-ne m'enlèves.&mdash;Rien ne l'empêche! mais tout s'y
-oppose, au contraire! Il nous faut une voiture,
-un travestissement, des armes, une permission de
-poste, un passeport.&mdash;Ah! mon Dieu! je ne
-serai point enlevée cette nuit!&hellip; Eh bien, Faublas,
-écoute: nous allons tous deux rester ici
-jusqu'à la pointe du jour; alors tu me cacheras
-dans quelque grenier de cet hôtel; tu auras toute
-la journée pour faire les préparatifs nécessaires, et
-nous partirons enfin vers le milieu de la nuit suivante.&mdash;Impossible,
-mon amie.&mdash;Impossible!
-la raison?&mdash;Tu ne considères pas que vouloir
-apporter trop de précipitation dans l'exécution
-d'une entreprise si difficile, c'est s'exposer à la
-manquer.&mdash;Regardez! moi, je trouve toujours
-les moyens! lui ne voit jamais que les obstacles!&hellip;&mdash;Tu
-peux encore, au moins pendant trois mois,
-cacher et nier ta grossesse.&mdash;L'ingrat ne m'enlèvera
-point qu'il n'y soit obligé!&mdash;Les circonstances
-ne sont pas tellement pressantes&hellip;&mdash;Et
-pourquoi différer de trois mois le bonheur que
-nous pouvons tout à l'heure obtenir?&mdash;Toi,
-dont le c&oelig;ur est si bon, mon Éléonore, voudrois-tu,
-si la nécessité ne t'en imposoit pas la loi, voudrois-tu
-d'un bonheur qui feroit le désespoir de
-la s&oelig;ur la plus sensible et du meilleur des pères?&mdash;Ah!
-malheureuse!&hellip; il ne m'enlèvera point!
-il ne veut pas m'enlever!&mdash;Mon amie, je te jure
-que ces considérations toutes-puissantes ne m'arrêteront
-plus, quand le moment sera venu de te
-les sacrifier. Je te jure qu'alors, dussé-je périr
-moi-même, je n'abandonnerai ni mon enfant, ni
-sa mère que j'adore. Mais permets que je quitte
-le plus tard possible les objets les plus dignes de
-partager mon amour avec toi; permets qu'en les
-abandonnant pour te suivre, je puisse emporter du
-moins cette consolante idée que je n'ai point volontairement
-causé leur plus grand chagrin.»</p>
-
-<p>La comtesse, encore obligée de renoncer à son
-plus doux espoir, versa des pleurs amers. Sa douleur
-étoit si vive que je désespérai d'abord de la
-calmer. Mais que ne peuvent les caresses d'un
-amant! Cette nuit, comme la dernière que l'amour
-nous avoit donnée, ne dura qu'un instant. «Déjà
-le jour va paroître, me dit M<sup>me</sup> de Lignolle,
-et je te demande, à mon tour, comment je vais
-faire pour rentrer chez moi.» La question étoit
-un peu embarrassante; il fallut rêver quelques
-minutes pour y répondre d'une manière satisfaisante.
-«Mon Éléonore, habillons-nous vite. Malgré
-les prudens avis de M<sup>me</sup> de Fonrose, je vais te
-conduire jusqu'à sa porte. Je me garderai bien
-d'entrer avec toi. La baronne croira que tu n'es
-venue chez elle de si bonne heure qu'afin de lui
-parler de moi. Tu te feras en effet une douce violence
-pour l'entretenir de ton amant; et, quoi
-qu'elle puisse te dire, tu lui tiendras fidèle compagnie
-jusqu'à ce que ton cabriolet soit arrivé.&mdash;Mon
-cabriolet! qui me l'amènera?&mdash;La Fleur,
-que j'irai prévenir.&mdash;Et si déjà le capitaine est à
-son poste?&mdash;Dépêchons-nous. Il n'y sera sûrement
-pas aux premiers rayons de l'aurore. Au
-reste, s'il y est, j'ai mon épée. Que veux-tu, ma
-charmante amie? il n'y a pas d'autre moyen&hellip;&mdash;Mais
-quand et comment te reverrai-je?&hellip;&mdash;Éléonore,
-je ne veux pas qu'ainsi vous vous exposiez
-encore la nuit, seule, à pied; je ne le veux pas!
-Mon amie, n'est-il pas cent fois plus convenable
-et moins dangereux que ce soit moi qui vous aille
-trouver?&hellip; Ne puis-je quelquefois, vers minuit,
-pénétrer jusqu'à toi?» M<sup>me</sup> de Lignolle m'embrassa.
-«Oui! répondit-elle avec un cri de joie,
-je puis m'arranger de manière&hellip; Viens,&hellip; non pas
-la nuit prochaine, mes mesures pourroient n'être
-point prises&hellip; Tiens! afin de ne rien donner au
-hasard, viens vendredi, entre onze heures et minuit.»</p>
-
-<p>Cependant le jour commençoit à poindre. Nous
-descendîmes sans bruit; nous sortîmes par la petite
-porte du jardin. Tout se passa mieux que je
-n'osois l'espérer. Je vis la comtesse entrer chez la
-baronne, et je courus chez M. de Lignolle éveiller
-La Fleur, qui dut partir un quart d'heure après. Je
-revins chez moi sans avoir fait de fâcheuse rencontre.
-A huit heures du matin il m'arriva la lettre
-que voici:</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois
-l'occasion de réparer mes torts envers vous et
-monsieur le baron. C'est avec transport que j'ai saisi
-la première qui s'est présentée: je vous prie de l'assurer
-à monsieur votre père. Je crois, au reste, que le roi
-ne pouvoit faire pour le régiment de *** une meilleure
-acquisition que celle d'un jeune homme tel que vous,
-puisqu'il est certain que vous avez la physionomie
-du monde qui promet le plus.</i></p>
-
-<p><i>J'ai l'honneur d'être, etc.</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Le Marquis de B&hellip;</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Un instant après, M. de Belcour entra dans
-ma chambre: il tenoit à la main plusieurs papiers,
-et je voyois la plus grande joie peinte sur sa
-figure.</p>
-
-<p>«Je le reçois à l'instant de Versailles, s'écria-t-il
-en m'embrassant: vous avez voulu que ce fût à
-moi qu'il fût adressé; vous avez voulu que, le premier,
-je vous félicitasse de votre bonheur. Je suis
-infiniment sensible à cette attention délicate. Oui,
-c'est cela même, ajouta-t-il en voyant que je m'approchois
-pour lire. C'est votre brevet de capitaine
-au régiment de *** dragons, maintenant en
-garnison à Nancy, et ceci, l'ordre de rejoindre
-au 1<sup>er</sup> de mai,&hellip; dans quinze jours. Faublas, je
-vous ai plus d'une fois reproché l'inexcusable
-oisiveté qui rendoit vos talens inutiles, et j'avois
-résolu de faire enfin moi-même les démarches nécessaires
-pour vous procurer le seul état qui vous
-convînt: je suis enchanté qu'en me prévenant vous
-ayez si bien réussi. Votre heureuse étoile vous
-accorde d'abord ce que mes plus vives sollicitations
-n'auroient sûrement pas obtenu tout de suite:
-un grade déjà supérieur et l'espoir d'un avancement
-certain. Malheureusement j'ai lieu de craindre
-que vous ne trouviez dans cette faveur de votre
-fortune un autre sujet de joie: voici le projet de
-notre commun voyage renversé; voici votre séjour
-dans la capitale prolongé d'une semaine tout entière.
-Mais, s'il est vrai que vous vous en applaudissiez,
-songez, mon fils, songez du moins que
-rien ne pourra vous dispenser d'obéir aux ordres
-du ministre et de joindre le régiment sous quinzaine.
-Alors, de mon côté, je quitterai Paris, j'irai
-seul où nous devions aller ensemble&hellip;&mdash;Quelle
-bonté, mon père, et que de reconnoissance!&hellip;&mdash;Je
-vous promets de chercher Sophie avec autant
-d'ardeur et d'exactitude que vous l'auriez pu faire.&mdash;Et
-vous la trouverez, mon père, vous la trouverez!&mdash;J'ose
-du moins l'espérer de cet événement-ci.
-Je ne doute pas que Faublas ne s'empresse
-de justifier la faveur du prince; je ne doute
-pas qu'il ne remplisse avec distinction l'honorable
-place qui lui est confiée. Il faut croire que, dans
-sa retraite, M. Duportail recevra la nouvelle de
-cet heureux changement, qui en annoncera beaucoup
-d'autres, et qu'alors il ne cachera plus sa fille
-à l'époux devenu digne d'elle.&mdash;O mon père! oh!
-quel encouragement vous me donnez!&mdash;Adélaïde
-est déjà levée, Faublas, elle va déjeuner dans mon
-appartement, j'allois te faire appeler. Je n'ai pas
-eu l'indiscrétion de montrer ces papiers à ta s&oelig;ur.
-Il est bien juste que ce soit toi qui lui apprennes
-cette bonne nouvelle: viens, mon ami, descendons
-ensemble.»</p>
-
-<p>Je recevois les félicitations d'Adélaïde, quand
-mon domestique vint, d'un air effaré, me dire que
-quelqu'un me demandoit. «Qui, Jasmin?&mdash;Monsieur,
-c'est lui.&mdash;Qui, lui?&mdash;Le grand diable.&mdash;Le
-grand diable! répéta M. de Belcour en regardant
-Jasmin. Qu'est-ce que cette expression?&hellip;
-Faublas, de qui veut-il donc parler?&mdash;Mon père,&hellip;
-je&hellip; je vais le recevoir.&mdash;Pourquoi ce mystère?&hellip;
-Mon Dieu!&hellip; c'est peut-être le capitaine?&hellip;&mdash;Non,
-Faublas, restez. Qu'il entre ici&hellip; Jasmin,
-priez monsieur le vicomte de vouloir bien passer
-chez moi.»</p>
-
-<p>Dès que mon domestique nous eut quittés, le
-baron s'écria: «Voici donc le moment fatal! O
-mon ami, souvenez-vous des prières qu'un père
-vous a faites et qu'il vous réitère à genoux.» Il
-venoit, en effet, de s'y jeter. Je me précipitai vers
-lui pour le relever; il saisit ma main droite, la baisa,
-la porta sur son c&oelig;ur. «Qu'elle me sauve! s'écria-t-il
-encore; qu'elle sauve la moitié de ma vie!»
-Adélaïde accourut épouvantée. «Tiens, Faublas,
-dit M. de Belcour en se relevant, embrasse ta s&oelig;ur
-et ne l'oublie pas.»</p>
-
-<p>Je l'embrassois, lorsque le capitaine entra. «J'en
-vois deux, s'écria-t-il avec un affreux sourire; laquelle
-est M<sup>lle</sup> de Brumont?» En lui montrant
-ma s&oelig;ur, je répliquai: «Capitaine, celle-ci ne
-vous eût point avant-hier assis sur le balcon de la
-comtesse.» Cependant Adélaïde se penchoit à
-l'oreille du baron pour lui dire à mi-voix: «Qu'il
-est laid, ce grand monsieur! il me fait peur!&mdash;Laisse-nous,
-ma fille, lui répondit-il, va faire un
-tour dans le jardin.» Avant d'obéir, elle vint à
-moi, les yeux pleins de larmes: «Mon frère, monsieur
-le baron ne vous a point enfermé: oh! je
-vous en prie, souvenez-vous qu'il ne vous a point
-enfermé.»</p>
-
-<p>Quand ma s&oelig;ur fut partie, le capitaine, qui
-n'avoit cessé de me regarder avec beaucoup d'insolence,
-reprit: «Voilà donc ce chevalier de Faublas
-dont on parle! Comment cela peut-il s'être
-fait un nom dans les armes? cela paroît n'avoir que
-le souffle! Quand c'est quelque chose de plus
-qu'une femmelette, ce n'est encore que la moitié
-d'un homme!&mdash;Capitaine, asseyez-vous donc;
-vous m'examinerez plus à votre aise.&mdash;Corbleu!
-tu prends le ton de la raillerie, je crois! Ne me
-connois-tu pas? Ignores-tu que le vicomte de Lignolle
-ne souffrit jamais le sot persiflage de tes pareils
-ni leurs airs impertinens? Ignores-tu qu'il ne
-souffrit jamais un regard, un geste équivoques;
-que les plus fiers ont devant lui perdu leur audace;
-qu'il a sans peine immolé des hommes plus fameux
-que toi, et qui surtout paroissoient plus redoutables?&mdash;Enfin,
-il a tout dit! Capitaine, est-ce la
-coutume des braves comme vous d'essayer d'intimider
-l'ennemi qu'ils craignent de ne pouvoir pas
-vaincre? Je suis bien aise de vous prévenir que cet
-excellent moyen pourroit ne pas vous être avec moi
-d'une grande ressource.&mdash;Corbleu!» s'écria le
-vicomte outré de colère. Il se fit pourtant quelque
-violence, et me prenant la main: «Écoute, dit-il:
-puisqu'il étoit possible qu'il se trouvât sous les
-cieux un jeune insensé téméraire au point de déshonorer
-un frère que j'aime, et d'oser porter la
-main sur moi, et d'oser m'insulter en face, j'aime
-mieux que ce soit toi qu'un autre. Trop souvent,
-depuis deux ou trois années, on m'étourdissoit de
-ton nom. Sache que pour l'adresse et la force je ne
-reconnois dans le monde entier qu'un homme comparable
-à moi; et celui-là, je pense qu'aucun maître
-n'ose contester sa supériorité. Je ne permettrai
-jamais qu'aucune autre réputation s'élève et
-balance la mienne. Je comptois venir quelque jour
-à Paris tout exprès pour te le dire&hellip;&mdash;Remerciez
-donc le hasard qui, me donnant avec vous des torts
-apparens, vous épargne l'infamie d'un duel dont le
-seul motif eût été votre féroce amour d'une fausse
-gloire.&mdash;Corbleu! je suis bien impatient de savoir
-comment tu feras pour soutenir la hardiesse
-de tes discours. Plus je te regarde, et moins je puis
-me persuader que tu sois digne de ta renommée.&mdash;Allons
-donc au fait, Capitaine: ce sont les preuves
-que vous demandez, n'est-ce pas?&mdash;Assurément!
-Mais dis-moi: voudrois-tu par hasard pouvoir
-te vanter d'avoir défié le vicomte de Lignolle?&mdash;Pourquoi
-m'en vanterois-je? quel honneur m'en
-pourroit-il revenir? D'ailleurs, est-ce que j'ai jamais
-fait métier de défier personne?&mdash;C'est que
-j'ai juré, je t'en avertis, qu'en toute rencontre ce
-seroit moi qui proposerois le combat.&mdash;Je n'ai fait,
-moi, d'autres sermens que de ne le refuser jamais.&mdash;Eh
-bien! choisis les armes.&mdash;Toutes me sont
-égales.&mdash;L'épée donc! l'épée! j'aime à voir mon
-ennemi de près.&mdash;Je tâcherai de ne pas trop
-m'éloigner de vous, Capitaine.&mdash;C'est ce que nous
-verrons, mon petit monsieur. Le lieu?&mdash;M'est
-assez indifférent. La Porte-Maillot cependant, si
-vous voulez.&mdash;La Porte-Maillot, soit. Mais, cette
-fois, tu n'y trouveras pas le marquis de B&hellip;&mdash;Peut-être.&mdash;Le
-jour et l'heure?&mdash;Aujourd'hui,
-et tout de suite.&mdash;Voilà, s'écria-t-il en me frappant
-sur l'épaule, ce que tu as dit de mieux: partons.&mdash;Capitaine,
-vous avez votre voiture?&mdash;Non.
-Je vais toujours à pied.&mdash;Il faudra pourtant
-vous déterminer à prendre une place dans le
-carrosse du baron.&mdash;Pourquoi cela?&mdash;Parce que
-nous irons chercher un de vos amis.&mdash;Un de mes
-amis! corbleu!&mdash;Oui, de mon côté, j'emmène un
-témoin.&mdash;Un témoin! où est-il?&mdash;Le voilà.&mdash;Ton
-père?&mdash;Mon père.&mdash;Qu'il vienne, si bon
-lui semble; mais qu'il ne compte pas sur ma pitié.&mdash;Monsieur
-le vicomte, répondit le baron avec
-beaucoup de sang-froid, plus je vous écoute et plus
-je demeure persuadé que c'est vous qui ne méritez
-pas la mienne.&mdash;Capitaine, l'avez-vous entendu?&mdash;Eh
-bien? me répondit-il.&mdash;Eh bien! m'écriai-je
-en prenant à mon tour sa main que je serrai fortement,
-c'est l'arrêt de ta mort qu'il vient de prononcer!
-Partons.&mdash;Partons, répéta mon père; et
-je vois que nous serons bientôt revenus.»</p>
-
-<p>Nous commençâmes par aller chercher M. de
-Saint-Léon, collègue du capitaine, autre officier de
-marine, aussi traitable, aussi poli que son ami l'étoit
-peu. Cet honnête gentilhomme, en comblant mon
-père d'égards, en m'accablant de civilités sans nombre,
-désavouoit assez les invectives, les bravades et
-les juremens que M. de Lignolle ne cessoit de vomir.
-Plusieurs fois même il hasarda quelques paroles
-conciliatrices, mais on sent que toute médiation
-devenoit désormais inutile entre le vicomte et moi.
-Tous deux résolus à périr plutôt que de reculer,
-nous arrivâmes à la Porte-Maillot.</p>
-
-<p>Nous venions de mettre pied à terre; déjà mon
-adversaire avoit la main sur son épée, déjà la
-mienne étoit tirée. Tout à coup plusieurs cavaliers,
-qui depuis quelques secondes nous suivoient
-au grand galop, fondirent sur le capitaine et l'environnèrent
-en criant: <i>De la part du roi!</i> L'un
-d'eux lui dit: «Monsieur le vicomte de Lignolle,
-le roi et nosseigneurs les maréchaux de France vous
-ordonnent de me rendre votre épée; et je dois,
-jusqu'à nouvel ordre, vous accompagner partout.»
-Le capitaine devient furieux; cependant il n'ose
-faire aucune résistance. «On ne te donne pas de
-gardes, à toi, me cria-t-il en se désarmant, on
-compte sur ta sagesse. Tu as au reste des amis
-très prudens; rends grâces à leur extrême vigilance,
-elle te fera vivre quelques jours de plus,
-mais seulement quelques jours. Comprends bien
-ce que je te dis.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p>Je revins avec mon père; et, comme
-nous passions devant la porte de Rosambert,
-alors seulement je me rappelai
-que ce jour même étoit pour
-mon heureux ami le jour du lendemain des noces
-et que je devois déjeuner avec la nouvelle comtesse.
-Je quittai le baron; je me fis annoncer chez
-monsieur le comte. Il vint me recevoir dans son
-salon. «Rosambert, j'accours vous féliciter et je
-me rends à votre invitation.&mdash;Pardon, me répondit-il,
-vous ne déjeunerez qu'avec moi. La comtesse
-est fatiguée, elle repose.&mdash;J'entends. Vous êtes
-content de votre nuit.&mdash;Oui,&hellip; oui, content.&mdash;Mon
-ami, ce rire est forcé, votre gaieté ne me
-semble pas naturelle. Qui peut troubler&hellip;?&mdash;Un
-méchant tour&hellip; qui me vient de votre marquise&hellip;
-Je le parierois maintenant!&mdash;Quoi donc?&mdash;Je
-reçois à l'instant l'ordre de rejoindre.&mdash;De rejoindre!
-et moi aussi.&mdash;Comment? et vous aussi!&mdash;Mon
-ami, je suis capitaine de dragons.&mdash;Capitaine!
-Ah! recevez mon compliment. Embrassons-nous.
-Votre régiment n'en aura pas de
-plus jeune, de plus brave et de plus joli. Voilà
-donc qu'enfin la marquise se décide à faire quelque
-chose pour vous! Ne vous l'ai-je pas dit depuis
-longtemps, qu'avec du mérite on ne s'avançoit
-encore que par les femmes?&mdash;Je vous
-admire. Qui vous dit que c'est M<sup>me</sup> de B&hellip;?&mdash;J'avoue
-qu'il seroit plus plaisant que ce fût son
-mari», s'écria-t-il.</p>
-
-<p>Je ne répondis rien. Il m'avoit paru convenable
-de ne pas communiquer à M. de Belcour la
-lettre du marquis: jugez si j'étois tenté de la
-montrer à Rosambert!</p>
-
-<p>«D'abord capitaine dans un régiment de cavalerie,
-continuoit le comte, ce n'est pas mal débuter!
-Oh! vous irez loin, c'est M<sup>me</sup> de B&hellip; qui vous
-porte. Cependant, comment se fait-il que la marquise
-ait eu le courage de se sacrifier elle-même à
-votre avancement, le courage de reléguer Faublas
-dans une garnison? Votre régiment, où est-il,
-Chevalier?&mdash;A Nancy.&mdash;A Nancy?&hellip; Attendez
-donc,&hellip; me tromperois-je? non, non. Ah! je
-ne m'étonne plus.&mdash;Quoi donc?&mdash;Le <i>quoi donc</i>
-est excellent!&mdash;Vous ignorez peut-être ce que
-je veux dire?&mdash;Je ne m'en doute même pas, en
-vérité!&mdash;Faublas, voilà de ces mystères maladroits
-qui nuisent plus qu'ils ne servent. Comment
-voulez-vous que je ne sache pas cela?&mdash;Et quoi,
-cela?&mdash;Mais! que M<sup>me</sup> de B&hellip; possède, tout
-près de la capitale de la Lorraine, une fort belle
-terre qu'il y a longtemps qu'elle n'a vue.&mdash;Ah!
-ah!&mdash;Elle y compte sans doute passer toute la
-belle saison; et, tant qu'il vous plaira, vous obtiendrez
-de votre colonel des petits congés de
-vingt-quatre heures. Ainsi la marquise, au comble
-de ses v&oelig;ux, vous aura tout à son aise, et ne
-craindra plus la concurrence de personne. Elle a
-vraiment trouvé le meilleur moyen d'empêcher en
-même temps que vous ne puissiez chercher Sophie
-et secourir M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;M'empêcher de
-secourir mon Éléonore!&mdash;Assurément, car c'est
-tout à l'heure que vous avez ordre de rejoindre.&mdash;Seulement
-au 1<sup>er</sup> de mai.&mdash;Eh bien, dans
-quinze jours!&mdash;A cela je gagne une semaine entière,
-puisqu'il est vrai que mon père devoit m'emmener
-samedi prochain.&mdash;Le grand bénéfice!
-eh! quel changement une semaine peut-elle apporter?&hellip;&mdash;Que
-sais-je? il arrive tant de choses
-en moins de temps!&mdash;Faublas, voilà ce qui s'appelle
-s'étourdir sur sa situation.&mdash;Taisez-vous,
-mon ami, taisez-vous! ne m'ôtez pas l'illusion qui
-me soutient!&mdash;M<sup>me</sup> de Lignolle, quand vous
-l'aurez abandonnée huit jours plus tard, sera-t-elle
-donc moins malheureuse?&mdash;Rosambert! Rosambert!
-est-ce quand je touche au fond de l'abîme
-qu'il faut me le montrer?&mdash;Sera-t-elle moins
-exposée à la vengeance de ses ennemis?&mdash;Cruel!&mdash;Aux
-brutales fureurs du capitaine?&mdash;Il est
-venu ce matin. Nous étions sur le point de nous
-battre, lorsqu'un garde de la connétablie nous est
-tout à coup arrivé.&mdash;Un garde! pour lui? vous
-n'en avez pas, vous?&mdash;Non.&mdash;Je le crois!
-cela vous auroit gêné dans vos courses: il ne
-vous auroit plus été possible d'aller <i>incognito</i> visiter
-la marquise.&mdash;La marquise! à vous entendre,
-Rosambert, on croiroit que rien dans le monde
-entier ne se fait que par elle.&mdash;Mon ami, c'est
-que le lion, qui, pendant quelques semaines,
-sembloit profondément endormi, vient de se réveiller.
-C'est que je vois M<sup>me</sup> de B&hellip; maintenant
-tout remuer autour d'elle: il y a huit jours,
-de mauvais bruits sur M<sup>lle</sup> de Brumont commencent
-à courir&hellip;&mdash;Mon Dieu!&mdash;A peu près
-dans le même temps une lettre fatale est adressée
-au capitaine&hellip;&mdash;Est-il possible?&mdash;Hier, j'apprends
-de bonne part la rupture de M. de Belcour
-et de la baronne; aujourd'hui le brevet
-vous arrive; et moi, par contre-coup, je suis
-obligé de partir, et je n'ai pas, comme vous,
-quinze jours de grâce! il faut que je sois au régiment
-le 21 de ce mois, il faut que je vous fasse
-mes adieux après-demain, vendredi! Mais, en cela,
-quel est son but? car elle ne fait rien sans dessein,
-l'artificieuse personne&hellip; S'il ne m'est pas permis
-de tout deviner, je conçois du moins que, prête
-à frapper les grands coups, mais sachant notre
-réconciliation, et ne pouvant se dissimuler que
-l'homme du monde qui la connoît le mieux
-doit être le plus disposé à vous servir contre
-elle de sa bourse, de ses conseils, et même de
-son bras, s'il le falloit absolument, la marquise
-croit devoir, le plus tôt possible, écarter
-celui de ses ennemis qu'elle regarde comme le
-plus dangereux, parce qu'il est de vos amis le
-meilleur. Au reste, elle est femme dans toute la
-force du terme, votre M<sup>me</sup> de B&hellip;! Après avoir
-battu les gens, elle leur garde rancune, et, poursuivit-il
-en promenant sa main sur son front, tout
-récemment,&hellip; tout récemment,&hellip; avant la venue
-de cet ordre militaire qui m'exile,&hellip; j'ai cru
-m'apercevoir que le coup de pistolet dont elle a
-bien voulu me gratifier ne l'empêcheroit pas de
-me faire de temps en temps quelques petites malices
-d'un autre genre.&mdash;Comment?&mdash;Oui, je ne
-suis pas sorti de chez moi depuis hier au soir; eh
-bien! je parierois qu'hier au soir la marquise se
-sera très sincèrement réconciliée avec M<sup>me</sup> de ***,
-cette comtesse éternellement officieuse!&hellip; qui a
-tant pressé mon heureux mariage.&mdash;D'honneur,
-mon ami, je ne comprends rien à ce que vous me
-dites.&mdash;Tant mieux&hellip; J'aime assez, quand je
-suis fort indiscret, à rester du moins fort obscur.
-Vous vous en allez, mon ami? Je ne fais pas
-d'effort pour vous retenir, car, je l'avoue, j'ai besoin
-d'être seul un moment.&mdash;Vous avez du chagrin?&mdash;Un
-peu.&mdash;Cet ordre de partir?&mdash;Cela,
-et autre chose.&mdash;Que je ne puis savoir?&mdash;Ou
-qui ne vaut pas la peine d'être su.&mdash;Mais
-encore?&mdash;Bon! une bagatelle!&hellip; rien,&hellip; moins
-que rien. Cependant on me l'a dit cent fois, et je
-ne l'ai jamais voulu croire: il est difficile que la
-plus belle humeur n'en soit pas un moment altérée&hellip;
-Que voulez-vous? c'est un petit nuage
-qu'il faut laisser passer.&mdash;Rosambert, vous parlez
-comme un oracle; je reviendrai quand vous
-serez intelligible. Adieu.&mdash;Adieu, Faublas.&mdash;Au
-moins vous voudrez bien présenter mes devoirs
-à la nouvelle mariée et l'assurer de mes regrets.&mdash;Oui,&hellip;
-oui,&hellip; ce soir vous la verrez,&hellip; je vous
-l'amènerai ce soir.&mdash;Étourdi! je m'en allois, sans
-vous avoir même demandé son nom.&mdash;De Mésanges,
-répondit-il.&mdash;De Mésanges! m'écriai-je.&mdash;Eh
-bien, qu'y a-t-il qui vous étonne?&mdash;Rien.&mdash;Il
-vous a frappé, ce nom?&mdash;Frappé!&hellip; c'est
-que j'ai connu dans ma province un frère de cette
-demoiselle.&mdash;Elle n'en a pas.&mdash;C'étoit donc un
-de ses cousins. Adieu, mon ami.&mdash;Non, non,
-Chevalier! écoutez donc: quand vous l'avez
-connu, ce cousin, avez-vous aussi connu la cousine
-par hasard?&mdash;Point du tout. Pourquoi?&mdash;Ah!
-pour&hellip; pour rien. Tenez, Faublas, ayez de l'indulgence,
-je suis aujourd'hui d'une bêtise amère.»</p>
-
-<p>Je me hâtai de sortir pour que Rosambert ne
-vît pas sur mon visage trop de gaieté succéder à
-trop d'étonnement.</p>
-
-<p>Mon père m'attendoit avec impatience. Comme
-j'entrois chez lui, je l'entendis qui disoit à ma
-chère Adélaïde: «Eh! malheureuse enfant, si cela
-étoit, me verrois-tu si tranquille? Accourez donc,
-me cria-t-il dès qu'il m'eut aperçu, votre s&oelig;ur se
-désole. Elle prétend qu'il vous est arrivé quelque
-malheur et que je le lui cache.&mdash;Oh! mon frère,
-s'écria-t-elle, je serois morte si vous n'étiez pas
-revenu. Mais quand est-ce donc que vous ne vous
-battrez plus qu'à cause de Sophie?&mdash;A propos,
-interrompit le baron, je n'ai jamais songé à vous
-faire cette question que lorsque vous n'étiez pas
-là. Qu'est devenue, je vous prie, la lettre de
-M. Duportail?&mdash;Mon père, je l'avois gardée,
-je l'ai perdue à Montargis, le soir que je m'y suis
-trouvé mal. C'est sans doute M<sup>me</sup> de Lignolle qui
-l'a trouvée, mais je n'ai pas osé lui en parler. Ce
-qui m'étonne, c'est qu'elle ne m'en ait jamais rien
-dit.»</p>
-
-<p>Le soir du même jour, Rosambert nous amena sa
-femme. D'un bout de l'appartement à l'autre, madame
-la comtesse, reconnoissant ma s&oelig;ur, qu'elle
-n'avoit pourtant jamais vue, s'arrêta toute surprise.
-«Avancez donc, lui dit son mari. Qui
-vous retient à cette porte?&mdash;Dame! lui répondit-elle
-en regardant toujours ma s&oelig;ur, c'est qu'il
-me semble que la voilà.&mdash;Qui?&mdash;Ah! dame! une
-demoiselle que je croyois ma bonne amie.&mdash;Vous
-connoissez mademoiselle?»</p>
-
-<p>Pendant ce court dialogue, je me demandois ce
-que j'avois à faire pour empêcher la jeune femme
-de se trahir tout à fait. M'éloigner un instant,
-c'est livrer ma s&oelig;ur aux dangereuses questions,
-aux reproches embarrassans de la comtesse, à qui
-d'ailleurs je donnerois bientôt un nouveau sujet
-d'étonnement, puisque je ne pourrois me dispenser
-de reparoître bientôt au salon. Je devois donc,
-tout au contraire, me hâter de me faire remarquer
-de M<sup>me</sup> de Rosambert, afin de lui rappeler ainsi
-les éclaircissemens nécessaires, les prudens avis
-que, la veille du mariage, M<sup>me</sup> d'Armincour avoit
-très probablement donnés à l'innocente M<sup>lle</sup> de
-Mésanges. Ce fut le parti que je pris. Je me jetai
-devant elle et la saluai respectueusement.</p>
-
-<p>La comtesse fit alors un cri, laissa tomber ses
-bras, perdit toute contenance, et, prête à se trouver
-mal, fut obligée de s'appuyer contre la porte.
-Cependant elle ne cessoit de promener ses regards
-tantôt sur ma s&oelig;ur et tantôt sur moi; je voyois
-bien qu'elle étoit encore embarrassée de savoir
-qui de nous deux étoit sa bonne amie. «Voilà,
-dit Rosambert, une véritable reconnoissance! fort
-singulière, tout à fait théâtrale! mais il me semble
-que, dans cette scène, d'ailleurs très amusante, ce
-n'est pas moi qui joue le beau rôle.» De l'autre
-côté, mon père murmuroit tout bas: «Encore
-des quiproquos! encore une aventure galante! je
-le parierois.&mdash;Vous connoissez donc mademoiselle?»
-reprit le comte en montrant ma s&oelig;ur à
-sa femme. Celle-ci, mal à propos s'avisant de vouloir
-être fine, répondit: «Ah! mon Dieu! non.
-D'abord, moi, je ne connois pas du tout M<sup>lle</sup> de
-Brumont!&mdash;De Brumont! répéta Rosambert.
-Maudit soit donc l'infernal génie qui vous fait deviner
-son nom! Ainsi, continua-t-il en se frappant
-le front, plus de doute! aucune espèce de doute!
-je suis déjà ce qui s'appelle un mari, un vrai
-mari!&hellip; Je le suis! je l'étois même avant les
-noces. Le comment! je l'apprendrai peut-être
-quelque jour&hellip;» Mon père se pencha à l'oreille
-du comte pour lui recommander de la modération.
-«Songez que ma fille est là, lui dit-il.&mdash;Vous
-avez raison, Monsieur; et je suis, je l'avoue,
-inexcusable, moi, inexcusable de faire tant de
-bruit pour une bagatelle. Mais vraiment, de
-quelque manière qu'on y puisse être préparé, on
-ne reçoit pas le coup sans crier un peu&hellip; J'ai
-du courage, je ne vous demande qu'un instant
-pour me remettre. Tout à l'heure vous me verrez
-parfaitement tranquille&hellip; Néanmoins convenez
-que ce jeune homme peut se vanter d'avoir la plus
-maligne étoile,&hellip; assez bonne pour lui, mais si fatale
-à tout ce qui l'approche! Il semble qu'il soit
-écrit là-haut que pas un de ses amis, pas un ne
-l'échappera!&hellip;» Il ne put s'empêcher d'interroger
-encore la pauvre petite femme: «Madame,
-vous n'avez vu mademoiselle nulle part?&mdash;Nulle
-part. Oh! mon Dieu! non; pas même chez ma
-cousine de Lignolle.&mdash;Ah!&hellip; quelle fureur aussi
-de questionner quand&hellip; quand on est sûr&hellip; Fort
-bien, Madame la comtesse! fort bien! c'est assez,
-le chevalier lui-même me dira le reste.»</p>
-
-<p>A ces mots, le comte parut prendre son parti.
-Chacun s'étant assis, la conversation roula sur des
-objets indifférens. Cependant la nouvelle mariée,
-qui parloit peu, me regardoit beaucoup. Elle me
-regardoit d'un air qui sembloit annoncer que, si
-elle étoit encore un peu mécontente et étonnée de
-la manière dont j'avois entretenu ses erreurs en
-profitant de son ignorance, elle ne se sentoit pourtant
-pas disposée à garder éternellement avec moi
-sa surprise et son ressentiment. Rosambert, pendant
-ce temps-là, se faisoit une extrême violence
-pour dissimuler les inquiétudes que lui donnoit
-l'attention soutenue dont il voyoit sa femme m'honorer;
-et, comme enfin la comtesse se mit à rire,
-il lui demanda pourquoi. «Dame! je ris parce
-qu'il rit, lui.&mdash;Lui! lui! Madame, et pourquoi
-rit-il, lui?&mdash;Dame! il rit peut-être de ce que&hellip;
-Ah! mais c'est que je ne peux pas vous dire&hellip;
-Dame! je ne sais pas de quoi il rit.» En vain le
-comte voulut retenir un signe d'impatience, en
-vain il essaya d'étouffer un profond soupir; et,
-puisque Rosambert mettoit de l'amour-propre à
-ne pas laisser voir les petits chagrins que sa mésaventure
-lui causoit, je crois qu'il étoit temps qu'il
-s'en allât. «Adieu, me dit-il, et sans rancune.
-Demain, dans la soirée, vous trouvera-t-on chez
-vous?&mdash;Oui, mon ami.&mdash;Vous pouvez compter
-sur ma visite.&mdash;Y viendrai-je avec vous? lui
-demanda sa femme.&mdash;Quelle question me faites-vous
-là! répondit-il d'un air assez détaché: ce
-sera comme vous voudrez. Je vous observe néanmoins
-que les jeunes femmes ne vont pas ainsi chez
-les garçons, tous les jours surtout.»</p>
-
-<p>Cependant la comtesse alloit descendre, je lui
-présentai la main. «Ah! dame! je ne demande pas
-mieux! dit-elle en serrant la mienne. Mais c'est
-pourtant que je vous en veux beaucoup! Vous
-m'avez bien attrapée, au moins!&mdash;Chut, chut!
-s'écria Rosambert. Madame, ces choses-là ne se
-disent pas quand il y a du monde, surtout quand
-le mari est là.»</p>
-
-<p>Tous deux ils partirent. Le lendemain, à six
-heures du soir, le comte vint chez moi; mais il
-n'amenoit pas la comtesse. Au reste, il entra dans
-ma chambre en poussant de grands éclats de rire.
-«Tout cela est fort plaisant, s'écrioit-il, infiniment
-plaisant!&mdash;Quoi?&mdash;Ce que la comtesse m'a raconté.&mdash;Vous
-avez vu M<sup>me</sup> de Lignolle?&mdash;Eh!
-non, ma femme. Elle m'a tout conté, vous dis-je,
-et devant elle j'ai gardé mon air sérieux à cause
-des bienséances. Maintenant que je suis chez vous,
-permettez-moi de ne me plus gêner, permettez-moi
-de rire. Vous êtes né pour les comiques aventures.&mdash;Rosambert,
-si vous voulez que je vous
-réponde, expliquez-vous.&mdash;Ah! cette fois, je suis
-clair; mais, si vous m'y forcez, je le serai davantage.&mdash;Comme
-il vous plaira.&mdash;Oui? Eh bien,
-écoutez: ma femme m'a dit qu'avant de devenir
-ma femme elle avoit été votre femme&hellip;&mdash;Cela n'est
-pas vrai.&mdash;Comment! c'est vous qui niez le fait?
-c'est vous&hellip;» Je l'interrompis vivement: «Monsieur
-le comte, un mot, je vous prie. Avant de me
-continuer vos insidieuses confidences, entendez-moi
-bien: toutes vos questions sur une matière
-aussi délicate seroient, de quelque manière que
-vous puissiez les risquer, seroient, dis-je, absolument
-inutiles: si le fait est faux, je ne suis pas assez
-cruellement fat pour en accuser votre femme; s'il
-est vrai, je ne suis pas assez sottement indiscret
-pour l'avouer à son mari.&mdash;Mais on ne vous prie
-ni d'avouer ni de désavouer; on demande seulement
-que vous écoutiez. M<sup>me</sup> de Rosambert m'a
-raconté que vous aviez eu le bonheur de coucher
-avec la douairière d'Armincour; que cette nuit-là
-vous aviez quitté le lit de la marquise pour venir
-causer dans celui de M<sup>lle</sup> de Mésanges, qui bientôt
-avoit cessé d'être demoiselle, mais sans le savoir,
-puisque, après vous être comporté avec elle comme
-un très galant homme, vous l'aviez pourtant laissée
-persuadée que vous étiez une fille. Chevalier, convenez
-donc que, si la jeune personne m'a fait une
-histoire, elle en sait faire de jolies, et souffrez que
-j'en rie.&mdash;Rosambert, loin de m'y opposer, j'en
-vais rire avec vous.&mdash;J'ai pourtant, reprit-il d'un
-air un peu plus grave, une question à vous faire,&hellip;
-avec les ménagemens convenables. Supposons,&hellip;
-c'est une supposition, vous comprenez bien?&hellip;
-supposons que l'aventure vous fût arrivée, en auriez-vous
-fait la confidence à M<sup>me</sup> de B&hellip;?&mdash;Jamais.&mdash;C'est
-ce que je pense. Qui pourroit donc le lui
-avoir dit? car mon mariage, il n'en faut plus douter,
-est un bienfait de la marquise; et, comme je
-vous le confiois hier matin, parce que les découvertes
-de la nuit précédente me l'avoient déjà fait
-pressentir, c'étoit uniquement pour M<sup>me</sup> de B&hellip;
-qu'elle agissoit, cette obligeante comtesse de ***,
-qui me paroissoit toute dévouée. Au moment même
-où, tout à fait dupe de leur stratagème, je dotois
-d'un ample douaire<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> la virginité de M<sup>lle</sup> de Mésanges,
-à qui certainement il ne falloit rien pour
-cela, les deux puissances belligérantes annonçoient
-publiquement que leur rupture avoit été simulée,
-et que c'étoit M. de Rosambert qui payoit les frais
-de la guerre. Au reste, je suis obligé de le reconnoître,
-la marquise est vraiment noble dans ses
-vengeances: quand elle m'a estropié de ce coup de
-pistolet, elle pouvoit en recevoir un; maintenant
-qu'elle me fait donner pour fille une demoiselle
-passablement femme, au moins elle a soin de dorer
-la pilule: elle y joint, pour me consoler, vingt
-mille écus de rente. Chevalier, quand vous verrez
-ma généreuse ennemie, remerciez-la de ma part, je
-vous en prie. Dites-lui que d'abord je n'ai pas été
-totalement insensible au petit malheur de me voir,
-par un sot hymen, rangé dans la foule; mais rendez-moi
-justice: ajoutez que ma foiblesse n'a duré
-qu'un moment; qu'à présent je prends fort bien la
-chose. Surtout, ne manquez pas d'assurer la marquise
-que, malgré ma propre infortune, je me sens
-disposé plus que jamais à me moquer des époux
-malheureux&hellip; Faublas, venez-vous avec moi?&mdash;Où
-cela? Je vous vois superbe! Comment! l'épée!
-l'habit de cérémonie! Faites-vous déjà des visites
-de noces?&mdash;Non, des visites d'adieu, puisqu'il
-faut que je parte demain.&mdash;Et vous demandez
-que je vous accompagne?&mdash;Je soupe au faubourg
-Saint-Honoré; nous mettrons pied à terre aux
-Champs-Élysées; nous ferons quelques tours de
-promenade, nous causerons.&mdash;J'y consens, pourvu
-que ce soit seulement de M<sup>me</sup> de Lignolle.&mdash;Très
-volontiers. Me voici désormais un mari
-comme cent mille autres; mais n'importe, je suis
-toujours du parti des jeunes gens contre les époux&hellip;
-Faublas, voilà que j'y songe: n'allez pas vous
-mettre en tête que je vous emmène avec moi pour
-vous empêcher de courir où l'amour pourroit vous
-appeler.&mdash;Comment?&mdash;Oui, si vous aviez quelque
-conquête toute récente, un rendez-vous chez
-une jeune femme déjà fatiguée de son nouvel
-époux, ne vous gênez pas.&mdash;Rosambert, si vous
-pensiez réellement que cela fût possible, en parleriez-vous
-d'un ton si dégagé?&mdash;D'honneur, je le crois!
-L'adversité vient d'éprouver mes forces, je me sens
-capable de tout.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les plus savans jurisconsultes définissent le douaire:
-<i lang="la" xml:lang="la">Pretium defloratæ virginitatis</i>. Je veux qu'il y ait aussi de
-l'érudition dans cet ouvrage, pour qu'on y trouve un peu
-de tout.</p>
-</div>
-<p>«Ainsi, je crois qu'il ne reste à l'infortunée
-comtesse d'autre ressource que de se retirer dans
-sa famille et de plaider en séparation, si M. de Lignolle
-la tourmente.» Quand Rosambert me parloit
-de la sorte, il faisoit presque nuit, et nous nous
-trouvions aux Champs-Élysées, à peu près en face
-de la maison de M. de Beaujon. M. de B&hellip; sortoit
-de la maison voisine. Dès qu'il me vit, il vint à
-moi; il retourna sur ses pas dès qu'il vit Rosambert.
-Celui-ci me dit: «Il nous évite! allons à lui. Ne
-laissons pas échapper une si belle occasion de passer
-un moment agréable.» Ce fut en vain que je
-m'efforçai de retenir Rosambert: son malheureux
-sort l'entraînoit.</p>
-
-<p>«Monsieur le marquis, vous nous fuyez?&mdash;Il
-est vrai qu'au moins je ne vous cherche pas, lui
-répondit-il d'un ton fort sec.&mdash;En effet, beaucoup
-de gens m'ont assuré que vous me gardiez de vifs
-ressentimens. Je vous avoue que je suis très curieux
-et très impatient de savoir les raisons&hellip;&mdash;Croyez-vous
-que je me gênerai pour vous les dire?&hellip;
-Bonjour, Monsieur le chevalier, continua-t-il en
-me donnant la main. Hier vous avez dû recevoir
-de Versailles&hellip;&mdash;Oui, son brevet, interrompit
-Rosambert. Il l'a reçu.&mdash;Je l'ai reçu, Monsieur
-le marquis, et je suis bien sensible à cette preuve
-de votre&hellip;» Le comte, à mon tour, m'interrompit:
-«Faublas, c'est monsieur qui l'a demandé pour
-vous?&mdash;Oui, c'est moi. Qu'y a-t-il là qui doive
-vous faire rire?&mdash;Quoi! Monsieur! madame la
-marquise, de son côté, ne l'auroit pas un peu sollicité?&mdash;Pourquoi
-non? la marquise est une excellente
-femme, disposée à rendre service à tout
-le monde, à tout le monde, vous excepté!&mdash;J'en
-demanderai toujours la raison.&mdash;La raison?&hellip;
-Monsieur le comte, quand on se croit aimable au
-point de ne pas rencontrer de femme qui résiste,
-et qu'on en rencontre une sage, vertueuse, pleine
-d'amour pour son mari&hellip;&mdash;Pardon. J'en connois
-tant comme celle-là que je ne sais de laquelle vous
-me parlez.&mdash;De la mienne, Monsieur.&mdash;De la
-vôtre!&hellip; de la vôtre!&mdash;Oui. Quand on la rencontre,
-on échoue&hellip;&mdash;On échoue?&hellip; sans doute.&mdash;Alors
-il faut prendre patience.&mdash;Vous en parlez
-fort à votre aise, vous, Monsieur, qui n'échouez
-jamais.&mdash;Point de mauvaises plaisanteries, Monsieur
-le comte. Je n'ignore pas que vous avez été
-plus heureux que moi près d'une demoiselle&hellip;&mdash;D'une
-demoiselle? ah! oui, près de M<sup>lle</sup> Duportail.&mdash;Duportail!
-ou point Duportail! vous avez beau
-ricaner! au moins pour me venger, moi, je n'ai pas
-fait de bassesse.&mdash;Ah! ménagez-moi. Au reste,
-expliquez-vous. Qu'appelez vous une bassesse?&mdash;Ce
-que vous avez fait à ma femme, Monsieur.&mdash;Eh
-bien! Monsieur, qu'est-ce que j'ai fait à votre
-femme? voyons si vous le savez.&mdash;Si je le sais!
-Le lendemain du jour que M<sup>lle</sup> de Faublas avoit
-couché dans le lit de la marquise&hellip;&mdash;M<sup>lle</sup> de
-Faublas! êtes-vous sûr?»</p>
-
-<p>Je m'approchai de Rosambert et lui dis tout
-bas: «Mon ami, prenez garde que votre gaieté
-ne devienne excessive, et du moins, j'ose vous en
-supplier, ne compromettez pas M<sup>me</sup> de B&hellip;» Le
-marquis cependant continuoit: «Le lendemain,
-pour vous venger, vous avez amené chez ma femme
-le frère sous les habits de la s&oelig;ur.&mdash;Voyez
-comme je suis malin! s'écria le comte en éclatant
-de rire; de quelle espièglerie je me suis avisé
-contre madame la marquise! Voilà pourtant de
-mes tours! voilà&hellip;&mdash;Je crois, interrompit avec
-beaucoup de véhémence M. de B&hellip;, qui s'animoit
-visiblement, je crois qu'il ose encore se moquer
-de moi! Monsieur le comte, non content de cette
-première perfidie&hellip;&mdash;Vraiment! quand je m'en
-mêle&hellip;&mdash;Vous avez encore eu la méchanceté
-noire&hellip;&mdash;Diantre! ceci devient sérieux!&mdash;Oh!
-très sérieux. Et rira bien qui rira le dernier,
-Monsieur de Rosambert, car je n'aime pas les airs
-persifleurs, je vous en préviens.&mdash;Ni moi les airs
-menaçans, Monsieur le marquis! Mais voyons&hellip;
-voyons d'abord <i>la méchanceté noire</i>.&mdash;Oui, la
-méchanceté noire de prendre occasion de la présence
-du jeune homme déguisé pour faire à ma
-femme, devant moi, la scène la plus impertinente
-et la plus affreuse.&mdash;Oh! je le reconnois maintenant:
-je suis un&hellip; un malheureux!&hellip; un vrai
-démon!&hellip; un roué!&mdash;Riez, riez, Monsieur!
-mais, puisque vous avez exigé cette explication, et
-qu'au lieu d'avouer vos torts vous comblez la
-mesure, apprenez ce que je pense de votre conduite
-envers la marquise: je la crois indigne d'un
-homme d'honneur, et tout à l'heure, ajouta-t-il en
-portant la main sur son épée, tout à l'heure vous
-allez m'en faire raison.&mdash;Vraiment, voici le plus
-drôle! et, quoique beaucoup de gens pussent s'en
-étonner, je vous avoue que je m'y attendois.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Messieurs! m'écriai-je, que voulez-vous
-faire? Je ne puis souffrir ce combat, Monsieur le
-marquis,&hellip; et vous, Rosambert, vous qui détestez
-les querelles, est-il possible que dans vos gaietés&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Toujours, crioit M. de B&hellip;, toujours j'ai
-vu dans sa physionomie qu'il étoit un mauvais
-plaisant&hellip;&mdash;Mauvais! vous me piquez!&mdash;Mais
-je n'aurois pas cru qu'il fût un si méchant homme!&mdash;A
-la bonne heure! voilà qui est plus noble!&mdash;Il
-faut que je lui donne une bonne leçon qui le corrige&hellip;&mdash;Il
-est fâché tout à fait! tout à fait fâché!
-Je ne vous reconnois plus, Monsieur le marquis!
-j'avois, moi, toujours vu sur votre figure,&hellip;
-excepté pourtant certaine matinée où vous vouliez,
-à la Porte-Maillot, tuer le chevalier et le baron!
-et le comte! et tout le monde!&hellip; excepté ce matin-là,
-j'avois toujours vu sur votre figure que vous
-étiez le plus doux, le meilleur des hommes.»</p>
-
-<p>A ces mots, prononcés du ton le plus moqueur,
-M. de B&hellip;, transporté de colère, mit l'épée à la
-main. Averti par je ne sais quel pressentiment
-funeste, je ne pus me défendre de quelque émotion
-à la vue de ce fer ennemi, de ce fer vengeur qui
-devoit, dans un instant, se rougir du sang de
-Rosambert, et bientôt, bientôt après, d'un sang
-plus précieux.</p>
-
-<p>Je me jetai sur Rosambert: «Monsieur le marquis,
-de grâce, calmez-vous! Monsieur le comte,
-vous ne vous battrez pas! Je ne souffrirai pas que
-vous vous battiez!&mdash;Laissez donc, Faublas, me
-répondit celui-ci; je suis assez fâché d'y être
-obligé, mais c'étoit la chose inévitable. Au moins
-ce ne sera pas un duel,&hellip; une rencontre seulement,
-une rencontre. Et j'aurai su de monsieur une infinité
-de choses très plaisantes.&mdash;Si tu ne te mets
-promptement en garde, cria M. de B&hellip; tout à fait
-hors de lui-même, je dis partout que tu es un
-lâche, et en attendant je te coupe la figure.&mdash;Je
-te coupe la figure!» répéta Rosambert. Il se mit
-à rire: «Ce seroit dommage! on ne verroit plus
-dans mes traits les méchans tours que je me permets
-de jouer à cette femme&hellip; <i>sage, vertueuse,
-pleine d'amour pour son mari</i>; n'est-il pas vrai,
-Monsieur le marquis?»</p>
-
-<p>Alors, pour se dégager de mes bras, Rosambert,
-toujours en riant, fit très lestement quelques
-pas en arrière, et du même temps il revint sur
-M. de B&hellip;, l'épée à la main.</p>
-
-<p>Ils se battirent vigoureusement; ils se battirent
-pendant quelques minutes. Ah! que de malheurs
-m'eût épargnés la défaite du marquis! Ce fut le
-comte qui succomba. «Le Ciel est donc juste!
-s'écria M. de B&hellip; Périssent ainsi tous ceux qui
-m'outragent! tous ceux qui portent une physionomie
-trompeuse! Je vais, le plus tôt possible,
-ajouta-t-il, envoyer ici les secours nécessaires;
-restez auprès de lui. Voyez pourtant ce que c'est
-qu'une figure! comme la sienne est déjà changée!»</p>
-
-<p>Il s'éloigna. Le comte, étendu par terre, me fit
-signe de me baisser pour l'entendre, et me dit
-d'une voix très foible: «Mon ami, je suis grièvement
-blessé; je ne crois pas que cette fois j'en
-revienne. Faublas, assurez au moins M<sup>me</sup> de B&hellip;
-que je ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère
-repentir de mes cruels procédés pour elle,&hellip;
-cruels!&hellip; plus que vous ne pensiez&hellip; Faublas, il
-est trop vrai que&hellip;» Rosambert ne put achever, il
-perdit connoissance.</p>
-
-<p>Je tâchois, avec plusieurs personnes attirées par
-le bruit du combat, je tâchois d'arrêter le sang de
-mon malheureux ami, quand les chirurgiens arrivèrent.
-On se hâta de le transporter chez lui.
-Quel spectacle pour sa jeune femme! La plaie fut
-examinée; nous n'obtînmes des chirurgiens que
-cette réponse inquiétante: «On ne peut rien dire
-que le troisième appareil ne soit levé.»</p>
-
-<p>Je rentrai chez moi, l'imagination remplie de
-funestes images. «Mon père, il est mourant!&mdash;Qui?&mdash;M.
-de Rosambert. Le marquis vient de
-lui donner un affreux coup d'épée.&mdash;Le marquis!
-répondit le baron; puisse-t-il au moins n'en plus
-donner à personne!&hellip; Cet événement est triste,&hellip;
-et fatal, fatal! Il va ramener sur vous l'attention
-générale.&mdash;O mon frère! me dit Adélaïde en
-adoucissant par de tendres caresses sa réflexion
-cruellement juste, mon frère, je ne sais pas précisément
-quelle conduite vous tenez; mais je vois
-depuis quelque temps qu'il ne vous arrive que des
-malheurs.»</p>
-
-<p>Qu'elle fut longue pour moi la nuit qui vint
-succéder à cette fâcheuse soirée! quels songes
-terribles troublèrent mon pénible assoupissement!
-Aussitôt que je fermois les yeux, je ne voyois plus
-que des objets d'horreur. Des épées suspendues
-sur ma tête! mes habits teints de sang! le ciel en
-feu! je ne sais quel fleuve débordé roulant avec
-mille débris un cadavre! Partout la mort autour de
-moi! Je m'éveillois le c&oelig;ur serré, le visage couvert
-de sueur. Et, pour écarter de si épouvantables
-images, je tâchois de porter toutes mes pensées
-sur le jour fortuné qui m'alloit luire, sur ce vendredi
-si impatiemment attendu, qui devoit m'offrir
-quelques doux momens dans la société du vicomte
-de Florville, et les plus vifs plaisirs dans les bras
-de mon Éléonore. Mais en vain je m'efforçois de
-guérir une imagination frappée des plus sinistres
-pressentimens; elle repoussoit toute idée consolante,
-mon âme étoit profondément triste. Hélas!
-il vint en effet trop tôt, ce vendredi qui sembloit
-ne me promettre que du bonheur! il vint en effet
-trop tôt, cet affreux jour, suivi d'un jour plus
-affreux!</p>
-
-<p>Dès le matin j'allai chez monsieur le comte, il
-avoit fort mal passé la nuit; j'y retournai l'après-dîner,
-on venoit de lever le premier appareil, et
-l'on n'osoit point encore assurer que la blessure ne
-seroit pas mortelle.</p>
-
-<p>A sept heures du soir, je quittai Rosambert pour
-courir à la rue du Bac. Je n'y vis point le vicomte
-de Florville; ce fut M<sup>me</sup> de B&hellip; que j'y trouvai,
-M<sup>me</sup> de B&hellip;, comme aux jours de Longchamps,
-dans tout l'éclat de sa parure. Qu'elle étoit belle!</p>
-
-<p>Emporté par le premier transport de mon admiration,
-j'allai tomber à ses genoux, et la marquise,
-paroissant m'y contempler avec moins d'orgueil
-que de plaisir, avec une plus douce ivresse que
-celle dont le seul amour-propre est la cause, la
-marquise ne se pressa pas de me relever.</p>
-
-<p>«Ma belle maman, n'est-ce pas bien imprudent
-à vous d'être venue dans ce costume si remarquable?&mdash;Valoit-il
-mieux ne pas venir? répondit-elle.
-J'arrive de Versailles dans mon wiski; le seul Després
-m'a ramenée: il faisoit nuit d'ailleurs, et je
-ne suis pas entrée par la rue du Bac.&mdash;Il y a
-donc une porte dérobée?&mdash;Oui, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Ma belle maman, permettez-moi de vous
-assurer de toute ma reconnoissance; les papiers
-que vous m'aviez promis&hellip;&mdash;Ont-ils produit l'effet
-que nous en attendions?&hellip;&mdash;Oui; mon père
-ne songe plus à voyager avec moi; cependant une
-chose encore m'inquiète, je vous l'avoue: c'est
-d'être obligé de quitter Paris si vite. Ne seroit-il
-pas possible de différer quelques jours?&mdash;Au contraire,
-s'écria-t-elle; je crains bien que vous ne
-receviez incessamment l'ordre de partir encore plus
-tôt. Il court un bruit de guerre; la plupart des
-officiers ont déjà rejoint; ce n'est qu'avec beaucoup
-de peine que j'avois obtenu pour vous ce
-retard d'une quinzaine.&mdash;Mon Dieu! comment
-ferai-je donc pour&hellip;» Elle m'interrompit vivement:
-«Vous ne me parlez pas du malheureux
-événement de la soirée d'hier?&mdash;Maman, vous
-semble-t-il en effet malheureux?&mdash;Pouvez-vous
-me le demander? Étoit-ce de la main de M. de B&hellip;
-que Rosambert devoit mourir? J'aurai donc impunément
-souffert l'outrage de ses calomnies et la
-flétrissure de ses embrassemens! il ne m'aura donc
-pas été permis de lui arracher devant vous, avec
-le tardif remords de son dernier crime, l'aveu de
-toutes ses impostures! La fortune encore une fois
-a trahi mon courage et mes espérances.&mdash;N'accusez
-pas la fortune. Votre courage fut récompensé
-par le succès du combat de Compiègne, et dans la
-rencontre d'hier toutes vos espérances ont été remplies.&mdash;Remplies!&mdash;Apprenez
-ce que m'a dit le
-comte prêt à s'évanouir: <i>Faublas, assurez au moins
-M<sup>me</sup> de B&hellip; que je ne suis pas mort sans avoir
-éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour
-elle,&hellip; cruels! plus que vous ne pensiez;&hellip; il est trop
-vrai que&hellip;</i>&mdash;Que&hellip;?&mdash;Ma belle maman, monsieur
-le comte n'a pas eu la force d'achever.&mdash;Il n'a
-pas eu la force d'achever! Vous cependant, Faublas,
-comment avez-vous interprété cette involontaire
-réticence?&mdash;Le sens ne m'en paroît pas
-équivoque.&mdash;Eh bien?&mdash;J'ai compris qu'il vouloit
-m'avouer que jamais il n'avoit possédé&hellip; votre
-personne,&hellip; votre personne, avec votre amour,
-j'entends.&mdash;Avouer! s'écria-t-elle en prenant mes
-mains dans les siennes: vous croyez donc que c'est
-hier qu'il vous a dit la vérité?&mdash;Je vous assure,
-maman, qu'il me seroit cruel de n'en être pas persuadé.»
-Elle porta ma main sur son c&oelig;ur: «Vous
-le croyez!&hellip; Faublas! mon ami!&hellip; sentez, sentez
-ces battemens&hellip; Voilà depuis six mois le seul moment
-de joie qui m'ait été donné&hellip; Laissez, mon
-cher ami, laissez couler mes larmes. Depuis si longtemps
-celles que je verse ont tant d'amertume! Je
-trouve à celles-ci tant de douceur! Laissez, laissez
-couler mes larmes! Elles me soulagent d'un
-fardeau qui commençoit à m'accabler&hellip; Ah! pourtant,
-Faublas, quelle félicité plus grande, si j'avois
-pu moi-même dans le sang de mon ennemi laver
-mes injures, mériter ainsi d'obtenir à tes propres
-yeux ma réhabilitation complète!&hellip; Que dis-je?
-ajouta-t-elle en posant sur mes lèvres ses lèvres
-brûlantes: qu'importe ma vengeance? Ne suis-je
-pas désormais pleinement justifiée? Ne me dois-tu
-pas toute ton estime, et même une tendresse
-égale&hellip;» Enivré de ses caresses, je lui prodiguois
-les miennes. «Eh bien! soit! s'écria-t-elle en s'y
-livrant tout entière; qu'enfin l'amour, l'invincible
-amour l'emporte! Depuis deux mois j'oppose toute
-la résistance dont une mortelle est capable. Il m'a
-vingt fois arraché mon secret! qu'il triomphe aussi
-de mes résolutions! qu'il me rende avec l'amant
-idolâtré quelques momens d'un suprême bonheur,
-fallût-il les acheter encore de plusieurs siècles de
-tourmens! dussé-je entendre un ingrat, jusque
-dans mes bras, appeler Sophie et regretter M<sup>me</sup> de
-Lignolle! dussé-je enfin quelque jour payer de ma
-vie&hellip;»</p>
-
-<p>Elle n'en dit pas davantage, je venois de la
-porter sur un lit de délices, où nos âmes se confondoient.
-Quelle imprévue catastrophe alloit nous
-tirer de notre ravissante extase, pour faire succéder
-aux gémissemens de l'amour les cris de la rage
-et de la douleur!</p>
-
-<p>La porte de la chambre où nous étions ayant
-été brusquement ouverte: «Maintenant le croyez-vous?»
-dit M<sup>me</sup> de Fonrose à M. de B&hellip;</p>
-
-<p>Celui-ci, ne pouvant plus douter de son malheur,
-devint furieux. Il se précipita, l'épée à la
-main, sur un homme sans armes, et qui, d'ailleurs
-surpris dans le plus grand désordre, étoit absolument
-hors de défense. La marquise, trop prompte,
-ma trop généreuse amante, se jeta devant le glaive
-menaçant; le marquis frappa&hellip; Grands dieux!
-M<sup>me</sup> de B&hellip; cependant résista d'abord à la violence
-du coup, et dans l'instant même, ayant tiré
-de sa poche deux pistolets chargés, elle étendit la
-baronne à ses pieds; elle dit à son mari: «Vous
-venez d'attenter à ma vie, je suis maîtresse de la
-vôtre: je ne prétends pas venger ma mort, qui
-sans doute est prochaine; mais, ajouta-t-elle en
-s'appuyant sur moi, je vous déclare que je suis
-contre tous déterminée à le sauver.»</p>
-
-<p>Quoique je fisse de grands efforts pour la retenir,
-elle tomba sur ses genoux, s'appuya sur sa
-main droite et me présenta le pistolet qu'elle tenoit
-encore de la gauche: «Tenez, Faublas!&hellip;
-Et vous, Monsieur de B&hellip;, si vous faites un pas
-vers lui, qu'il vous&hellip; arrête.» A peine avoit-elle
-dit qu'elle se renversa dans mes bras, où elle perdit
-connoissance.</p>
-
-<p>Le marquis ne songeoit plus à menacer ma vie;
-déjà sa fatale épée lui étoit échappée des mains.
-«Malheureux! s'écrioit-il avec tous les signes du
-plus grand désespoir: qu'ai-je fait? où fuir? où
-me dérober à moi-même?&hellip; Ne l'abandonnez pas,
-vous autres; prodiguez-lui tous vos secours. Mon
-Dieu, comment sortir d'ici?»</p>
-
-<p>Il étoit si troublé qu'il eut en effet beaucoup de
-peine à trouver la porte.</p>
-
-<p>Cependant M<sup>me</sup> de Fonrose, dont la mâchoire
-inférieure étoit toute fracassée, poussoit d'horribles
-cris. Il accourut une foule de gens que je ne connoissois
-pas, que je voyois à peine. Plusieurs chirurgiens
-arrivèrent. La baronne fut aussitôt reportée
-chez elle; mais, pour l'infortunée marquise,
-on n'osa pas risquer le transport. Nous la prîmes
-à quatre. Nous la portâmes mourante sur ce même
-lit où quelques minutes auparavant&hellip; O dieux!
-dieux vengeurs! si c'est une justice, elle est bien
-cruelle!</p>
-
-<p>La profonde blessure étoit au sein gauche, près
-du c&oelig;ur. M<sup>me</sup> de B&hellip; ne passeroit peut-être pas
-la nuit. On lui mit le premier appareil; alors elle
-revint de son long évanouissement. «Faublas,
-dit-elle, où est Faublas?&mdash;Me voilà. Me voilà
-désespéré&hellip;&mdash;Madame, s'écria le premier chirurgien,
-ne parlez pas.&mdash;Dussé-je tout à l'heure
-mourir, répliqua-t-elle, il faut que je lui parle»;
-et d'une voix éteinte elle balbutia ces mots entrecoupés:
-«Mon ami, vous reviendrez; vous ne
-laisserez pas des gens indifférens me fermer les
-yeux; vous recevrez mes derniers aveux et mon
-dernier soupir. Mais quittez-moi pour quelques
-minutes, courez; la lettre de cachet va sans doute
-arriver de Versailles: courez, sauvez l'infortunée
-comtesse, s'il en est temps encore.»</p>
-
-<p>Aussitôt je m'élance; je ne marche pas, je vole
-dans les rues. Mon Éléonore, ils l'enfermeroient!
-il faudra d'abord qu'ils m'arrachent la vie! Mais,
-si déjà l'ordre barbare est exécuté; s'il est exécuté,
-c'en est fait, plus de ressource, plus d'espoir! La
-comtesse, également impatiente et sensible, ne
-pourra pas, seulement huit jours, supporter l'esclavage
-et l'absence, la mère et l'enfant périront!&hellip;
-et moi malheureux! je serois donc obligé de leur
-survivre? Moi! qui pourroit m'empêcher de les
-suivre au tombeau?»</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p>Plein de ces idées si tristes, j'arrive à
-l'hôtel de M<sup>me</sup> de Lignolle. Sans m'arrêter
-devant la loge du suisse, je crie:
-«La Fleur!» En un instant je passe, je
-traverse la cour, je me précipite sur l'escalier dérobé,
-je frappe à la petite porte de M<sup>lle</sup> de Brumont.
-On accourt, on ouvre: quel bonheur! c'est
-la comtesse! Un cri de joie m'échappe, elle y répond
-par un cri de joie: «Déjà! mon ami.&mdash;Mon
-Éléonore, je tremblois qu'il ne fût trop tard.
-Viens.&mdash;Où cela?&mdash;Viens avec moi.&mdash;Comment?&mdash;Viens
-vite. Ta liberté est menacée.&mdash;Ma
-liberté! Je ne verrois plus mon amant!&mdash;Que
-cherches-tu?&mdash;Mes diamans.&mdash;Ils sont
-chez moi; tu ne les as pas remportés.&mdash;Ma
-tante.&mdash;Où est-elle?&mdash;Dans le salon.&mdash;Cours
-lui dire adieu&hellip; Mais non, M<sup>me</sup> d'Armincour voudroit
-t'emmener avec elle, c'est avec moi qu'il
-faut venir. D'ailleurs, les frayeurs de la marquise
-pourroient nous découvrir, il vaut mieux qu'elle
-ignore pendant quelque temps ce que tu seras devenue.
-Mais viens vite, hâtons-nous, il n'y a pas
-un moment à perdre.»</p>
-
-<p>Nous descendons sans bruit. Favorisée par la
-nuit, la comtesse se glisse jusques auprès de la porte
-cochère. Alors, ayant pris la précaution d'enfoncer
-mon chapeau sur mes yeux, je frappe au carreau
-du suisse. «C'est moi qui viens de parler à La
-Fleur, tirez le cordon.» Le domestique, préoccupé
-de sa partie de cartes, obéit machinalement.
-M<sup>me</sup> de Lignolle est dans la rue; je m'élance après
-elle. Mon Éléonore saisit mon bras et presse sa
-marche autant qu'il est possible. Nous n'osons
-dire un mot; tout ce qui passe autour de nous
-cause nos mortelles inquiétudes: ainsi, tourmentés
-de mille craintes, mais encore soutenus
-par le plus doux espoir, nous gagnons la place
-Vendôme.</p>
-
-<p>Ce fut par la porte du jardin que nous entrâmes
-à l'hôtel, et, comme nous nous jetâmes aussitôt
-dans le petit escalier, personne ne put nous apercevoir,
-excepté Jasmin.</p>
-
-<p>Mon domestique apporta des bougies. «Bon
-Dieu! dit M<sup>me</sup> de Lignolle, j'ai du sang sur les
-mains!&hellip; Faublas, les vôtres en sont pleines!»
-Je ne puis retenir un cri d'horreur, et tout à coup
-fondant en larmes: «Ce sang, c'est le sang d'une
-amante! Dans quels momens tu viens unir tes destinées
-aux miennes! Éléonore, ma chère Éléonore,
-veille sur toi! prends garde! je suis environné des
-vengeances du Ciel. La mort, autour de moi,
-frappe ou menace les objets les plus chers à
-mon c&oelig;ur. Veille sur toi! ce sang, c'est celui
-d'une amante!</p>
-
-<p>&mdash;Quels discours, Faublas, et quel désespoir!
-vous me glacez d'effroi.&mdash;Mon amie, ce sang,
-c'est celui d'une amante. La marquise&hellip;&mdash;S'est
-poignardée!&mdash;Non. Son mari&hellip;&mdash;Ah! le
-cruel!&mdash;Mourante, elle a rassemblé ses forces
-pour m'avertir du péril auquel tu restois exposée&hellip;&mdash;Que
-je la remercie!&mdash;Et pour me supplier de
-revenir bientôt recevoir son dernier soupir.&mdash;Pauvre
-femme!&hellip; il y faut courir, mon ami; tiens,
-j'y vais avec toi.&mdash;Impossible! tant de gens qui
-te menacent! tant de monde auprès d'elle!&mdash;Eh
-bien donc, va seul, va consoler ses derniers momens&hellip;
-Mais ne restez pas longtemps chez elle&hellip;
-Faublas, tu lui diras que ma haine est éteinte,&hellip;
-que je suis profondément affligée de son infortune,&hellip;
-que je voudrois pouvoir&hellip;&mdash;Oui, mon
-Éléonore, je lui dirai que tu as un excellent
-c&oelig;ur.&mdash;Mais revenez bien vite, ne me laissez
-pas ici.&mdash;Bien vite, le plus tôt possible. Jasmin,
-comme il se pourroit que mon père voulût monter
-chez moi, faites passer M<sup>me</sup> de Lignolle au fond
-de l'appartement, dans le boudoir&hellip; Que M. de
-Belcour ne la découvre pas! que personne ne
-puisse l'entrevoir! Jasmin, je vous confie madame
-la comtesse, je vous la recommande, vous
-me répondez d'elle, et songez qu'il y va de ma
-vie.»</p>
-
-<p>Il n'y a qu'un pas de la place Vendôme à la rue
-du Bac; aussi je ne mis qu'un moment à retourner
-près de la marquise.</p>
-
-<p>Un homme et plusieurs femmes environnoient
-son lit. «Que tout le monde se retire», dit-elle
-en me voyant entrer. Le médecin lui représenta
-qu'elle ne devoit pas parler. «Un dernier entretien
-avec lui, répondit-elle, vous me gouvernerez
-ensuite comme il vous plaira. Qu'on nous
-laisse seuls.» Il voulut répliquer: un ordre absolu
-lui ferma la bouche.</p>
-
-<p>«Est-elle sauvée, mon ami?&mdash;Elle est chez
-moi.&mdash;Ne l'y gardez pas longtemps. Au reste,
-Després, chargé de mes instructions secrètes,
-vient de partir pour Versailles: tant qu'un souffle
-de vie me restera, ne craignez plus rien pour la
-comtesse.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip; garda quelque temps un morne
-silence, puis elle fixa sur moi ses regards pleins de
-larmes; et, m'ayant fait signe d'apporter ma main
-dans la sienne: «Eh bien! Faublas, me dit-elle,
-n'admirez-vous pas ma triste destinée? Autrefois,
-à ce village d'Hollris, vous m'avez vue sur un lit
-d'opprobre, aujourd'hui vous me voyez au lit de
-la mort; et le plus cruel revers, aujourd'hui comme
-autrefois, a renversé tous mes projets à l'instant
-marqué pour leur exécution. Maintenant aussi,
-comme alors, je veux vous dévoiler toute mon
-âme; et, quand vous m'aurez entendue, quand
-vous me connoîtrez tout entière, quand surtout
-vous aurez comparé mes passagers plaisirs et mes
-tourmens durables, mes premières foiblesses et mes
-derniers combats, mes bonnes résolutions et mes
-desseins condamnables, enfin mes erreurs et leur
-châtiment; quand vous aurez tout comparé, Faublas,
-vous oserez, je n'en doute pas, affirmer que
-votre amante, ayant vécu toujours plus malheureuse
-que coupable, est morte encore moins digne de
-blâme que de pitié.</p>
-
-<p>«Pourquoi rappellerois-je ici le bonheur des
-premiers temps de notre liaison? Il est vrai qu'alors
-ton amante eut quelques beaux jours; mais qu'ils
-furent promptement empoisonnés par de vives
-alarmes, promptement suivis de votre inconstance
-et de mon désastre complet! Ah! qui voudroit du
-même prix payer les mêmes jouissances? Qui? moi,
-Faublas; moi qui, prête à périr, me sens encore
-brûlée du feu dont je fus consumée sans cesse.
-Mais dans le monde entier je serois apparemment
-la seule. Va, je n'ai point oublié ton amour naissant
-pour Sophie, l'époque fatale de son enlèvement,
-le jour plus funeste où je vis mon amant avec
-ma rivale au pied des autels, et les horreurs de
-cette nuit où, par le plus lâche des attentats, ton
-perfide ami combla mon avilissement et commença
-mes véritables infortunes. Faublas, je te le jure à
-mon heure suprême, et j'en atteste le Dieu qui
-m'attend: Rosambert a mérité la mort. Rosambert,
-avant de me flétrir à tes propres yeux, m'avoit
-indignement calomniée. Il est vrai que, séduite par
-quelques-unes de ses qualités brillantes, je lui donnois
-plus d'attention qu'à tout autre, une préférence
-marquée sans doute. Il avoit pu concevoir
-de grandes espérances, j'ai lieu de croire que
-l'événement ne les eût jamais justifiées. Je n'entends
-pas ici, Faublas, te parler de mes principes,
-de ma pudeur, de ma sagesse, de toutes les vertus
-auxquelles on a prudemment condamné mon sexe;
-je n'en ai seulement pas avec toi conservé l'apparence!
-Que te dirai-je, mon ami? Placée par le
-hasard dans un rang élevé, j'avois encore reçu de
-la nature un esprit inquiet, une âme ardente;
-j'étois née peut-être pour les crimes de l'ambition:
-je te vis, tu m'entraînas, je me plongeai dans tous
-les égaremens de l'amour.</p>
-
-<p>«Oui, ce fut par un crime que Rosambert, à
-Luxembourg, renversa mes desseins. Mes desseins,
-je le sais, pouvoient paroître coupables; mais au
-moins n'étoient-ils pas de ceux dont se fût avisée
-une amante sans générosité, sans courage, une
-vulgaire amante modérément éprise d'un homme
-ordinaire. Rosambert les renversa tous. Il me sembla
-que désormais je ne pouvois remettre en vos
-bras une femme tombée dans le mépris d'elle-même;
-et dès lors, présumant trop de mes forces, ou plutôt
-ignorant encore l'irrésistible empire d'une passion,
-croyant maîtriser les grands intérêts du c&oelig;ur
-comme je gouvernois de petits intérêts de cour,
-je jurai, vous l'entendîtes, je jurai de ne plus vivre
-que pour ma vengeance et votre avancement.</p>
-
-<p>«D'abord, il fallut vous tirer d'une prison
-d'État, où vous n'eussiez pas langui pendant quatre
-mois, si mes ennemis rassemblés n'eussent de
-mille manières contrarié mes démarches. Enfin,
-M. de ***, porté par mes efforts à la place éminente
-qu'il occupe aujourd'hui, M. de *** fut cependant
-assez ingrat pour mettre à votre délivrance
-une condition qui faillit la rendre impossible. Jugez
-si le sacrifice demandé me sembloit pénible! Il
-s'agissoit de vous rendre au monde, et je balançai
-plusieurs jours. Mon ami, je vous le répète, je ne
-prétends vous vanter ici ni ma vertu, ni la vertu des
-femmes: quelle différence pourtant entre les principes,
-les penchans, les passions des deux sexes!
-Et que tu es loin de l'amour que je te porte, toi
-surtout, Faublas, toi qui, pouvant te partager entre
-plusieurs amantes, trouves encore des charmes à la
-possession du premier objet que le hasard te livre!
-Ah! combien, au contraire, M<sup>me</sup> de B&hellip;, déjà si
-malheureuse d'avoir été, pour sa justification complète,
-obligée d'avouer les droits d'un époux et de
-remplir avec lui de rigoureux devoirs, ressentit une
-plus mortelle douleur, le jour, le jour fatal qu'il
-lui fallut, pour te sauver, s'aller abandonner aux
-effrénés désirs d'un amant sans délicatesse, aux tendresses
-cruelles d'un homme indifférent! Oui, mon
-ami, oui, M. de *** m'a possédée. Ce n'étoit qu'à
-mon heure dernière que je devois te faire un aveu
-semblable, et néanmoins, parmi tant d'autres preuves
-de mon attachement sans bornes, regarde ce
-honteux dévouement comme la plus grande.</p>
-
-<p>«Tu devins libre, j'osai te revoir, je l'osai! ce
-fut ma première faute, elle prépara mes derniers
-égaremens et ma fin tragique.</p>
-
-<p>«Quatre mois d'absence m'avoient apparemment
-guérie d'un amour fatal: au moins je m'en
-flattois quand je vous appelai chez M<sup>me</sup> de Montdésir;
-au moins, dans notre première entrevue, je
-me sentis bien moins qu'autrefois émue de ta présence:
-je te parlai de Justine sans dépit, de la
-comtesse sans beaucoup d'aigreur, de Sophie
-sans trouble, sans colère, sans aucun mouvement
-jaloux. Je t'annonçai, dans la sincérité de mon
-c&oelig;ur, de louables résolutions que je croyois devoir
-être immuables. Enfin, je te quittai, m'applaudissant
-de n'avoir plus que de l'amitié pour toi&hellip;
-Insensée, comme je m'abusois! le feu mal éteint
-couvoit sous la cendre, une étincelle alloit s'échapper,
-qui recommenceroit l'incendie.</p>
-
-<p>«Souvenez-vous, souvenez-vous du jour que,
-prête à partir pour Compiègne, je vous fis mes
-adieux. Jusqu'alors, en préparant le châtiment de
-Rosambert, je n'avois éprouvé que le désir de la
-vengeance: vous me fîtes connoître la crainte de
-la mort. Cette idée soudaine qu'il étoit possible
-que bientôt nous fussions à jamais séparés me
-glaça d'épouvante. Tout à coup il me parut moins
-désirable d'accomplir ma vengeance contre un ennemi;
-mais aussi je me sentis plus impatiente d'obtenir
-ma réhabilitation aux yeux de mon amant.
-Cependant les terreurs nouvelles qui venoient de
-m'étonner, les irrésolutions momentanées qu'elles
-avoient produites, mes agitations encore violentes,
-le trouble de mes sens, le trouble de mon c&oelig;ur,
-tout me dit assez qu'en attaquant les jours de Rosambert,
-je devois surtout songer à défendre les
-miens; que maintenant il s'agissoit moins de triompher
-que de ne pas mourir; qu'avant tout il falloit
-m'efforcer de vivre, de vivre afin de t'adorer.</p>
-
-<p>«Comment aurois-je pu m'aveugler encore sur
-mes véritables dispositions, puisque, même à Compiègne,
-dans le moment d'ivresse qui suivit ma victoire,
-mon secret m'échappa devant la comtesse et
-devant vous? Ce fut pourtant sans y réfléchir, ce fut
-par un instinct de jalousie renaissante, que, vous
-voyant sur le point de rejoindre ma plus dangereuse
-rivale, je vous conseillai de rentrer dans Paris
-avec M<sup>me</sup> de Lignolle. Alors, sans me rendre un
-compte fidèle de mes sentimens, je démêlai seulement,
-à travers une foule d'idées contraires, que
-je m'étois étrangement trompée moi-même quand
-je vous avois promis de vous rendre Sophie et de
-vous voir tranquillement lui prodiguer vos tendresses.
-Je reconnus qu'une femme, pour avoir donné
-le courageux exemple d'une entière abnégation de
-soi-même, ne devoit pas se flatter d'atteindre à
-l'effort plus héroïque d'un absolu dévouement. Je
-reconnus que telle amante, capable de renoncer à
-son propre bonheur, pouvoit cependant n'avoir
-pas assez de force pour souffrir le bonheur d'une
-autre. Je le reconnus, je m'en indignai, j'en frémis;
-mais enfin, sans oser d'ailleurs former pour
-l'avenir aucun projet déterminé, je m'arrêtai du
-moins à celui de retarder présentement une réunion
-dont la seule idée faisoit mon secret désespoir.</p>
-
-<p>«Aussitôt Després fut envoyé de Compiègne à
-Fromonville pour avertir M. Duportail de votre
-prochaine arrivée, et pour multiplier les obstacles
-autour de vous, si la comtesse vous permettoit
-d'aller à la poursuite de votre épouse&hellip; Faublas,
-je vous vois pâlir et trembler!&hellip; O toi que j'ai trop
-aimé, ne va pas me haïr! ô toi, l'auteur de mes
-égaremens, ne leur refuse pas quelque indulgence!
-Trop heureuse, crois-moi, trop heureuse la femme
-sensible à qui le favorable amour n'ordonna que
-des démarches peu condamnables, qui n'eut jamais
-besoin de trahir un ingrat, ni de persécuter
-des rivales, hélas! et qu'un premier pas vers
-l'abîme n'entraîna point dans ses plus grandes profondeurs!</p>
-
-<p>«Si tu pouvois te faire une idée de ce que j'ai
-souffert à cette auberge de Montargis, à ce château
-du Gâtinois surtout, à ce fatal château de la
-comtesse! Inconcevable jeune homme, comment
-donc pouvez-vous allier tant d'inconstance et tant
-de sensibilité, tant de douceur et tant de barbarie!
-Votre Sophie ne vous étoit pas moins chère, et
-vous adoriez M<sup>me</sup> de Lignolle! Oui, déjà, j'en fus
-témoin! déjà vous l'adoriez! L'ingrat! et, dans le
-délire de sa fièvre, il prononçoit aussi souvent que
-le mien le nom de son Éléonore. Le cruel! et, dans
-ses momens de raison, il me faisoit, à moi, la confidence
-de tout l'amour dont il brûloit pour elle!
-Ainsi ce n'étoit point assez de trembler pour les
-jours de mon amant, de le trouver dans une maison
-détestée, de voir une autre femme lui donner
-les soins qu'avec tant de plaisir je lui eusse seule
-prodigués, je devois encore de la bouche même
-d'un infidèle&hellip;! Mais écartons ces souvenirs terribles.
-Qui m'eût dit pourtant, qui m'eût dit qu'alors
-je ne mourrois pas de douleur, parce que j'étois
-réservée à beaucoup d'autres épreuves non moins
-insupportables, parce qu'il falloit que toutes les
-horreurs de ma destinée s'accomplissent?</p>
-
-<p>«Faublas, mon portefeuille est là. Cherchez-y
-cet écrit funeste qui précipita mes plus fatales résolutions.
-Reprenez la lettre de votre beau-père,
-reprenez-la. Je la sais tout entière et n'en ai plus
-besoin. Quelle lettre! grands dieux! comme j'y
-suis traitée! que de crimes on osoit me supposer,
-dont l'idée ne m'étoit seulement pas venue! quel
-avenir on m'annonçoit! quel épouvantable avenir
-que je n'avois pas encore mérité! Le profond sentiment
-d'une injustice irrite un esprit fier, et trop
-souvent le porte aux extrémités les plus inexcusables.
-J'en fis malheureusement l'expérience:
-<i>M<sup>lle</sup> de Pontis partageant un amant banal et le mépris
-public avec la marquise de B&hellip;!</i> Va, Duportail,
-tu la connois bien peu, cette marquise de B&hellip; que
-ta fureur accuse! Elle ne fut jamais passionnée ni
-généreuse à demi. Ce n'étoit point pour partager
-Faublas qu'elle courut le chercher à Luxembourg!
-Ce n'étoit point pour le disputer à Sophie qu'ensuite
-elle lui permit de l'aller rejoindre! Ta haine
-cependant est la récompense des sacrifices qu'elle
-a déjà faits, et, pour prix des pénibles combats
-qu'elle livre encore chaque jour, tu lui promets,
-avec le mépris public, d'inévitables malheurs. Va!
-je le savois que ta fille et toi vous me détestiez;
-que les hommes condamnoient sévèrement sur les
-apparences et ne revenoient pas de leurs jugemens;
-que la fortune, inflexible comme eux, ne révoquoit
-point ses arrêts, et qu'un grand revers étoit trop
-souvent le gage d'un revers plus grand. Je le savois.
-Mais toi-même assures que vos communes
-persécutions ne finiront point. Eh bien! ne pouvant
-m'en prémunir, je les justifierai. Duportail, je
-suis lasse de ne m'imposer que des privations sans
-dédommagement, je suis lasse de m'immoler pour
-des ingrats. Puisque je ne dois plus rien espérer,
-puisqu'il ne me reste plus rien à perdre, je veux du
-moins retirer quelque fruit de mon déshonneur
-qui fait ta joie: je veux que l'amour revienne abréger
-ma vie dont tu demandes la fin. Tu verras ce
-que la marquise environnée d'ennemis peut encore
-entreprendre! Tu verras si je suis femme à partager
-un amant!</p>
-
-<p>«Ainsi, Faublas, ainsi dans mon désespoir je
-jurai que Sophie ne vous seroit point rendue, et
-que M<sup>me</sup> de Lignolle aussi connoîtroit à son tour
-les tourmens que depuis trop longtemps j'endurois.</p>
-
-<p>«Obligée de vous laisser entrer à Paris, je devois
-le plus tôt possible vous en éloigner, de peur
-qu'un hasard fatal à mes nouveaux desseins ne
-vous fît découvrir que votre beau-père étoit encore
-revenu chercher un asile dans la capitale&hellip;&mdash;Quoi!
-ma Sophie&hellip;&mdash;De grâce, s'écria M<sup>me</sup> de
-B&hellip;, ne m'interrompez pas. L'ardente fièvre qui
-me soutient peut tout à coup s'éteindre, et je
-n'aurois plus la force de vous parler. Ne m'interrompez
-pas; tâchez surtout, tâchez de dissimuler
-votre cruelle joie: prenez pitié de l'état où je suis.</p>
-
-<p>«Écoutez, reprit-elle: M. Duportail fuyoit de
-Fromonville avec votre épouse et deux étrangères
-que je ne connois point. Després chargea l'un des
-miens de rester à Puy-la-Lande, afin de s'arranger
-de manière que vous n'y trouvassiez pas de chevaux;
-Després ne cessa pas de poursuivre votre
-beau-père. Celui-ci, laissant à quelque distance de
-Montargis les deux inconnues continuer la même
-route, mit pied à terre avec sa fille, et, s'étant jeté
-dans un chemin de traverse, il vint reprendre la
-poste à Dormans, et le chemin de Paris par Meaux.
-Ce fut à Bondy qu'on perdit ses traces. Votre beau-père
-est certainement dans la capitale; mais je ne
-sais comment il a trouvé l'impénétrable retraite où
-depuis plus d'un mois il échappe à toutes mes
-recherches.</p>
-
-<p>«Cependant il ne falloit qu'un hasard imprévu
-pour vous découvrir ce que je cherchois inutilement;
-je devois donc me hâter de vous donner un
-état qui vous forçât de quitter Paris et de vivre
-dans une province éloignée, où je me flattois de
-vous rendre bientôt votre exil agréable: je vous
-fis capitaine au régiment de ***.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Fonrose, malheureusement placée
-entre la comtesse et le baron, pouvoit doublement
-contrarier mes desseins; il ne me fut pas malaisé
-de commencer sa rupture avec M<sup>me</sup> de Lignolle,
-et de déterminer M. de Belcour à quitter son
-indigne maîtresse.</p>
-
-<p>«Je nourrissois toujours de justes projets de
-vengeance contre mon plus cruel persécuteur. Je
-ne désespérois pas de l'obliger, sous quelques jours,
-à me combattre encore, et si, comme la première
-fois, je ne portois qu'un coup mal assuré, si Rosambert
-échappoit à la mort, au moins je pourrois
-peut-être lui arracher l'aveu de ses impostures,
-recouvrer ainsi toute votre estime, et reprendre à
-mes propres yeux quelque valeur. Cependant,
-comme votre ami ne pardonneroit sûrement pas
-à M<sup>me</sup> de B&hellip; les excès dont il s'étoit rendu coupable
-envers elle, il me parut d'abord indispensable
-d'éloigner de vous ce conseiller perfide, et
-d'essayer de mettre fin aux plaisanteries dont il
-ne cessoit d'outrager l'hymen en général, et quelques
-époux en particulier; je lui fis donner M<sup>lle</sup> de
-Mésanges et l'ordre de rejoindre son régiment.</p>
-
-<p>«Une ennemie infiniment redoutable me restoit
-encore: c'étoit cette M<sup>me</sup> de Lignolle, que j'aurois
-beaucoup aimée, si vous ne me l'aviez pas donnée
-pour rivale. La Fleur, qui m'étoit vendu, le traître
-La Fleur me faisoit tous les jours des rapports
-dont mon inquiétude s'augmentoit sans cesse. Il
-devenoit pressant d'élever entre la comtesse et
-vous des obstacles à jamais insurmontables. Je fis
-venir le capitaine; il se hâta de solliciter à Versailles
-une lettre de cachet qu'on tenoit toute
-prête: M<sup>me</sup> de Lignolle alloit être arrêtée.</p>
-
-<p>«Faublas, pourquoi cette agitation si vive?
-pourquoi cette pâleur soudaine? Vous m'accusez
-d'avoir été cruelle envers votre Éléonore! Attendez,
-mon ami; si vous me jugez précipitamment,
-vous me jugerez avec trop de rigueur. Demain,
-le capitaine recevoit l'ordre de retourner à Brest et
-de s'y rembarquer. La comtesse perdoit sa liberté
-pendant quelques jours seulement. On devoit
-bientôt lui donner pour prison la terre que sa
-tante possède en Franche-Comté. Rien, je vous le
-proteste, n'eût été négligé pour défendre cette
-malheureuse enfant du ressentiment de ses deux
-familles. Mais, après l'éclat de sa détention, vous
-n'auriez jamais pu la revoir, et je m'étois réservé
-d'ailleurs plusieurs moyens de vous en empêcher.</p>
-
-<p>«Enfin, vous partiez pour Nancy; c'étoit dans
-ses environs que nous allions nous rencontrer,
-c'étoit sous l'heureux ciel de la Lorraine que je
-devois retrouver mon amant et mes beaux jours.
-Que de vains projets! Ah! malheureuse! quand
-j'espérois te consacrer ma vie, la mort m'attendoit.
-L'épée fatale du marquis, après m'avoir enlevé ma
-victime, est venue jusque dans tes bras frapper la
-sienne. C'en est donc fait! Je vois ma tombe
-entr'ouverte, il y faut descendre à vingt-six ans.</p>
-
-<p>«Voilà pourtant où m'aura conduite une passion
-trop tard combattue! Puisse du moins mon exemple
-avertir la foule des infortunées menacées d'un
-destin pareil! Puisse-t-il, dans le grand nombre, en
-sauver quelques-unes! Qu'on leur apprenne à
-toutes mes premières foiblesses et mes premiers
-revers, mon inutile résistance, mes coupables desseins
-et ma fin déplorable. Qu'elles sachent que
-l'amour ne me donna pas un instant de félicité
-qui n'eût été précédé des plus vives inquiétudes,
-accompagné des plus grands dangers, suivi des plus
-irréparables malheurs. Qu'elles le sachent, et que,
-remplies d'un effroi salutaire, elles s'arrêtent, s'il
-est possible, sur le penchant du précipice où
-j'aurai péri.</p>
-
-<p>«Et, pour qu'elles puissent concevoir le suprême
-pouvoir de cet amour qui m'entraîna, toi, Faublas,
-que j'aurai peut-être étonné jusque dans mes
-derniers momens; toi, mon amant toujours idolâtré,
-dis-leur que ma réputation, mes richesses,
-mon rang, ma beauté, perdus sans retour, ne me
-coûtèrent pas un regret; mais que notre éternelle
-séparation fit mon désespoir. Dis-leur néanmoins
-que, prête à te quitter, je me suis estimée trop
-heureuse d'avoir pu sauver, aux dépens de mes
-jours, tes jours plus chers; trop heureuse d'avoir
-pu, du moins encore une fois, t'appartenir, et
-dans un dernier embrassement calmer un peu l'ardeur
-du feu dont j'étois consumée, de ce feu dévorant
-qui ne devoit s'éteindre qu'avec&hellip;»</p>
-
-<p>Elle n'acheva point, elle tomba dans une extrême
-foiblesse.</p>
-
-<p>Le médecin accourut à mes premiers cris: il me
-supplia de me retirer si je ne voulois pas, me répéta-t-il
-plusieurs fois, hâter l'instant fatal.</p>
-
-<p>A mon retour, M<sup>me</sup> de Lignolle s'écria: «Vous
-avez été bien longtemps: est-elle morte?&mdash;Non,
-mon ami.&mdash;Non? tant pis.&mdash;Comment!&mdash;Sans
-doute: je n'y ai pas songé d'abord! Son mari l'a
-tuée, parce qu'il vous a surpris me faisant avec
-elle une infidélité.»</p>
-
-<p>J'eus beaucoup de peine à rassurer la comtesse.
-Enfin la pitié qu'elle devoit aux infortunes de
-M<sup>me</sup> de B&hellip; rentra dans son c&oelig;ur; et, la situation
-critique où elle se trouvoit elle-même sollicitant
-toute son attention, nous songeâmes aux moyens
-de prévenir les malheurs qui nous menaçoient. Une
-heureuse nuit nous fut encore permise, pendant
-laquelle mon Éléonore, en ne cessant de me prouver
-sa tendresse, ne cessa de m'entretenir de son
-enlèvement, qui devenoit indispensable. Nous
-convînmes que, dans la journée prochaine, je ferois
-tous les préparatifs nécessaires, et que la nuit
-suivante verroit notre fuite. Toujours pleine de
-confiance, M<sup>me</sup> de Lignolle se croyoit déjà loin
-de sa patrie; et moi, le c&oelig;ur navré d'un profond
-chagrin, l'esprit encore agité de mes irrésolutions
-secrètes, je n'envisageois qu'en tremblant le douteux
-avenir, je n'osois porter mes regards sur le
-présent, trop certain. O Madame de B&hellip;, je vous
-voyois sans cesse au lit de la mort! O mon père!
-ô ma s&oelig;ur! ô ma Sophie! je faisois d'inutiles
-efforts pour écarter votre souvenir qui m'obsédoit.</p>
-
-<p>L'aurore enfin parut. Un affreux spectacle, un
-sinistre augure, devoient commencer le plus malheureux
-de mes jours. Quand j'entrai chez la marquise,
-elle avoit les yeux égarés, et, d'une voix très
-brève, elle disoit: «Oui, voilà mon tombeau.
-Mais cet autre, à qui le destinez-vous? Où est
-Faublas? s'écria-t-elle plusieurs fois en me regardant;
-où est Faublas? courez, avertissez-le que
-mes ennemis veulent l'assassiner, que le marquis et
-le capitaine&hellip; Le capitaine!&hellip; Il approche! il
-traîne&hellip; Ah! pauvre petite! Viens donc, Faublas!
-vite! Que fais-tu? Qui t'arrête? Viens donc la secourir!&hellip;
-Il n'est plus temps, c'en est fait!&hellip;
-Dieu! grand Dieu! c'étoit pour elle qu'ils creusoient
-cette tombe à côté de la mienne!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de B&hellip;, violemment agitée, avoit trouvé
-la force de se mettre sur son séant; et, comme on
-accouroit pour l'obliger à prendre une autre situation,
-elle retomba. Je l'entendis encore murmurer
-quelques discours sans suite, qui redoublèrent mon
-épouvante et ma douleur.</p>
-
-<p>«Une fièvre terrible! me dit le médecin. Un
-délire continuel! c'est ainsi qu'elle a passé toute
-la nuit! Monsieur, je ne dois pas vous flatter: il
-est impossible qu'elle résiste longtemps.»</p>
-
-<p>Je m'en allai chez Rosambert: il commençoit à
-donner quelques espérances; cependant on n'osoit
-encore répondre de rien, et je ne pus obtenir la
-permission de lui parler.</p>
-
-<p>Il est donc vrai que tout me manque à la fois,
-qu'aucun appui ne m'est laissé dans un moment où
-j'aurois besoin du secours de tout le monde! Il est
-donc vrai que je vais abandonner mon père, et
-quitter peut-être pour jamais les lieux où je sais
-maintenant que Sophie respire. Il le faut, si je ne
-veux perdre ensemble mon Éléonore et mon enfant.
-Il le faut! malheureux!</p>
-
-<p>Je courus tout Paris pour me procurer la foule
-des choses nécessaires à l'enlèvement de M<sup>me</sup> de
-Lignolle, et je ne sais quel pressentiment douloureux
-m'avertissoit qu'elle alloit faire un trop
-long voyage. En préparant tout pour notre commun
-départ, il me sembloit que j'étois tourmenté
-d'un rêve pénible qui devoit bientôt finir; mais une
-voix secrète me crioit que le réveil seroit affreux.</p>
-
-<p>Quand je revins à l'hôtel, je trouvai que
-M<sup>me</sup> d'Armincour m'attendoit chez mon père;
-elle me demanda ce que j'avois fait de sa nièce.
-Éléonore et moi nous avions prévu la visite et les
-questions de la marquise, nous étions convenus de
-la réponse que j'aurois à lui faire: «Votre nièce,
-Madame, est partie sous la conduite d'un ami dont
-je connois le courage et la fidélité. C'est en Suisse
-qu'elle est allée chercher un asile; elle a préféré
-ce pays, parce qu'il n'est pas très éloigné de votre
-Franche-Comté.&mdash;Elle est sauvée! s'écria la marquise
-en m'embrassant: ah! que je vous dois de
-reconnoissance!&hellip; Elle est partie pour la Suisse?
-j'y cours après elle. Ma chère nièce!&hellip; Comment
-avez-vous fait pour l'arracher à ses ennemis? Personne
-ne vous a vu paroître à l'hôtel! personne ne
-l'en a vue sortir! et pourtant il n'y avoit pas un
-quart d'heure que je lui avois parlé chez elle,
-quand ils y sont venus pour l'arrêter&hellip; Elle est
-sauvée!&hellip; Mais quoi! mille dangers la menacent
-encore! En supposant qu'elle puisse échapper à
-ses persécuteurs, que va-t-elle devenir loin de sa
-patrie, loin de ses parens, et, faut-il le dire, loin
-de celui qu'elle aime avec idolâtrie! Ah! jeune
-homme, jeune homme, vous avez plongé mon
-enfant dans un abîme de malheurs!»</p>
-
-<p>A ces mots, M<sup>me</sup> d'Armincour partit en pleurant.</p>
-
-<p>Je me hâtai d'aller au quatrième étage joindre
-M<sup>me</sup> de Lignolle qui devoit toute la journée rester
-cachée dans la petite chambre de mon domestique.
-«Ma chère Éléonore, j'ai tout préparé; rien ne
-paroît plus devoir empêcher notre fuite: tiens-toi
-prête à minuit précis.&mdash;Tiens-toi prête! répéta-t-elle.
-En tout temps et partout, mais aujourd'hui
-surtout et dans cette chambre, qu'ai-je
-à faire autre chose que de t'attendre avec une impatience
-dont tu n'as pas d'idée? Tiens-toi prête!
-Faublas, pourquoi donc me parlez-vous sans songer
-à ce que vous dites? Pourquoi cet air toujours
-préoccupé? Pourquoi ce visage si triste lorsque
-l'heureux moment approche qui doit nous réunir
-pour ne nous plus séparer, lorsqu'il est certain que
-désormais nous pourrons vivre et mourir ensemble?&mdash;Mon
-amie, M<sup>me</sup> d'Armincour vient de venir&hellip;&mdash;Je
-le sais, je l'ai vue de cette fenêtre.&mdash;M<sup>me</sup>
-d'Armincour part tout à l'heure pour la
-Suisse: elle croit n'y arriver qu'après sa nièce;
-elle y sera quelques heures avant nous. Ta tante
-y sera! mon père et ma s&oelig;ur n'y seront point!&mdash;Laisse
-une lettre pour M. de Belcour.&mdash;Sans
-doute! j'y pensois. Une lettre&hellip; Mais qu'est-ce
-qu'une lettre?&hellip; Mon Éléonore, il m'attend, le
-baron. Je ne puis me dispenser de paroître à table.
-J'en sortirai le plus tôt possible, et je remonterai
-pour essayer de dîner avec toi.&mdash;Oui. Va, Faublas,
-et reviens vite. Tant que je te vois je suis
-tranquille; je meurs d'inquiétude dès que tu n'es
-plus là.» Elle m'embrassa, je descendis.</p>
-
-<p>M. de Belcour me vit refuser toute espèce de
-nourriture; il m'entendit ne lui répondre que par
-monosyllabes; il retira mouillée de pleurs la main
-qu'il venoit de me présenter. «Tu n'as pas quitté
-ton père et ta s&oelig;ur pour suivre ta maîtresse, me
-dit-il enfin, ton père et ta s&oelig;ur t'en récompenseront.
-Ils te prodigueront dans ton infortune les
-consolations les plus tendres, et tes peines ainsi
-partagées ne t'accableront point. Mon fils, c'est
-de vous que j'ai su qu'avant-hier M. de Rosambert
-étoit tombé sous les coups de M. de B&hellip;;
-mais c'est la voix publique qui vient de m'apprendre
-que depuis, dans une autre rencontre, le marquis
-avoit exercé sur un ennemi plus cher une plus terrible
-vengeance. Mon fils, tôt ou tard, tous les
-objets de nos affections illégitimes doivent périr
-ou nous échapper malheureusement; mais ne pouvez-vous
-point espérer une félicité durable, vous
-à qui le Ciel, en attendant qu'il vous rende l'adorable
-épouse dont vous êtes idolâtré, laisse de bons
-parens qui vous chérissent?»</p>
-
-<p>Le baron parloit encore, lorsqu'on lui remit une
-lettre. «Dieu de bonté! s'écria-t-il après l'avoir
-lue, déjà vous prenez pitié de lui! Tiens, mon
-ami, lis, lis toi-même.</p>
-
-<blockquote>
-<p><i>Enfin la marquise a reçu le châtiment de ses crimes,
-et l'infortunée comtesse est désormais perdue
-pour votre fils. Votre fils, je veux le croire, est maintenant
-plus malheureux qu'il ne fut jamais coupable,
-et les leçons de l'adversité doivent l'avoir corrigé
-pour toujours. Dites-lui que dans deux heures je lui
-ramène son épouse, et que, s'il est tout à fait digne
-de la retrouver, le jour où nos enfans auront été
-réunis sera constamment compté parmi mes plus
-beaux jours.</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Le comte Lovzinski.</span></p>
-</blockquote>
-
-<p>Mon premier mouvement fut un transport
-de joie: quel bonheur! quel inespéré bonheur!
-Mais un instant de réflexion me fit apercevoir
-les embarras et les dangers de ma nouvelle
-position. «Mon Dieu! mais&hellip;&mdash;Quoi donc,
-mon frère? Qu'avez-vous?&mdash;Rien, ma s&oelig;ur.&mdash;D'où
-vient l'extrême agitation où je vous vois,
-mon fils? Qui peut troubler&hellip;?&mdash;Vous allez me le
-demander, Monsieur le baron! M<sup>me</sup> de B&hellip; se
-meurt! mille périls environnent encore M<sup>me</sup> de Lignolle!
-et vous m'allez demander ce qui trouble
-ma joie! Sans doute, j'adore mon épouse; mais
-dans quel moment elle m'est rendue! Vous ne savez
-que la moindre partie de mes inquiétudes!
-vous ne connoissez pas la moitié des chagrins qui
-pèsent sur mon c&oelig;ur!&hellip; Tenez, mon père, j'ai
-besoin d'une entière tranquillité&hellip; Tenez, je vous
-le demande en grâce, et à vous aussi, ma chère
-Adélaïde, permettez que je m'abandonne librement
-à mes rêveries; laissez-moi seul, absolument
-seul, jusqu'à l'arrivée de ma Sophie.&mdash;Où courez-vous,
-mon ami?&mdash;Chez Jasmin,&hellip; pour l'appeler&hellip;
-Non,&hellip; dans ma chambre&hellip; Point du tout! je descends
-au jardin&hellip; Ne m'y suivez pas, je vous en
-conjure!»</p>
-
-<p>Sophie revient dans deux heures, et je pars cette
-nuit avec M<sup>me</sup> de Lignolle! Je pars! lorsqu'enfin,
-dans les bras de mon épouse, l'amour me prépare
-le prix&hellip; Amant ingrat d'Éléonore, quel désir osé-je
-former pour Sophie!&hellip; Ah! de ces deux femmes
-si charmantes, je sais laquelle je préfère; mais qui
-me dira de laquelle je suis le plus aimé?</p>
-
-<p>Il faut pourtant aujourd'hui, pour assurer le
-bonheur de l'une, causer le désespoir de l'autre.
-Causer le désespoir de Sophie! que plutôt, cent
-fois, M<sup>me</sup> de Lignolle périsse!</p>
-
-<p>Qu'elle périsse, mon Éléonore! Mon Éléonore
-et mon enfant! O le plus barbare des hommes,
-qu'as-tu dit?</p>
-
-<p>Si je n'enlève M<sup>me</sup> de Lignolle, elle est perdue.
-Poursuivie par la famille de son mari, déshonorée
-dans sa propre famille, menacée d'une éternelle
-prison, elle n'a plus dans le monde que celui pour
-qui sa tendresse a tout sacrifié. C'est en moi qu'elle
-a mis ses espérances. Si je les trahis, la comtesse
-trouvera dans son c&oelig;ur son plus cruel ennemi:
-comment se pourra-t-elle défendre contre ses persécuteurs?
-comment, surtout, échappera-t-elle à la
-violence de sa passion?</p>
-
-<p>Sophie jusqu'à présent a supporté l'absence,
-parce que notre séparation n'étoit pas mon crime;
-mais quand, le jour même de son arrivée, j'aurai
-pris la fuite avec une rivale, ma femme délaissée&hellip;
-Si j'abandonne Sophie, elle meurt de chagrin!</p>
-
-<p>Malheureux! qu'ai-je donc à faire? Rien, que de
-me dérober par une prompte mort à mes horribles
-perplexités. Rien, que de finir par un crime
-une vie déjà&hellip; Si je m'immole, aucune des deux
-ne me survit!</p>
-
-<p>Malheureux, subis ta destinée: elle t'impose la
-loi de vivre et de choisir, entre deux objets presque
-également chers et sacrés, une victime.</p>
-
-<p>Voilà donc le fruit de mes égaremens!&hellip; Des
-remords! grands dieux, et pourquoi? Vous m'avez
-donné le c&oelig;ur le plus aimant et les sens les plus
-vifs, vous avez voulu que je rencontrasse à la fois
-plusieurs femmes exprès formées pour plaire aux
-yeux et charmer l'âme: je les ai toutes ensemble
-adorées,&hellip; adorées moins encore qu'elles ne le méritoient!
-Voilà tout: si jamais je fus coupable, la
-faute en est à vous. Si maintenant je suis trop
-cruellement puni, la faute en sera-t-elle imputée
-tout entière à cette autre infortunée que vous
-n'avez pu guérir de son funeste amour? O Madame
-de B&hellip;, que vous m'avez été fatale!</p>
-
-<p>Si je n'enlève mon Éléonore, elle est perdue.
-Ma Sophie, si je l'abandonne, meurt de chagrin.
-Quel homme, à ma place, après les plus violens
-combats, quel homme assez ferme, ou plutôt assez
-barbare, pourroit encore se déterminer? Si du moins
-quelqu'un daignoit m'aider d'un conseil secourable.
-Allons consulter mon père&hellip; Insensé!</p>
-
-<p>Quoi! n'y auroit-il pas quelque moyen de concilier&hellip;?
-«Monsieur, interrompit mon domestique
-que je n'avois pas vu s'approcher, madame, qui
-vous aperçoit de cette fenêtre, s'étonne que vous
-la laissiez seule dans ma chambre pour vous promener
-seul dans ce jardin.&mdash;Madame? je n'y suis
-pas, je ne veux voir personne. Personne. Plus de
-femmes surtout!&mdash;Mon cher maître, c'est madame
-la comtesse.&mdash;Oh! ce n'est donc pas M<sup>me</sup>&hellip; Eh
-bien! que veut-elle, mon Éléonore?&mdash;Que vous
-ne l'abandonniez pas.&mdash;Dis-lui que c'est à quoi
-je songe.&mdash;Mais elle vous prie de remonter tout
-de suite.&mdash;A la bonne heure,&hellip; conduis-moi.&mdash;Conduis-moi!
-répéta-t-il; je croyois que vous saviez
-le chemin! O mon cher maître! que je suis
-fâché de l'état où je vous vois!&mdash;Ce ne sont encore
-que des roses! Que veux-tu, Jasmin! mon
-heure est venue!&hellip; Écoute, mon ami: bientôt tu
-entendras parler&hellip;&mdash;Plaît-il, Monsieur?&mdash;Quoi?&mdash;Achevez
-donc.&mdash;Je ne sais plus ce que je te
-disois.&mdash;<i>Bientôt tu entendras parler&hellip;</i>&mdash;Oui, du
-retour de ma femme. N'en dis rien à la comtesse.&mdash;Prenez
-garde. Voilà M. de Belcour et M<sup>lle</sup> Adélaïde
-qui viennent.&mdash;Retourne à M<sup>me</sup> de Lignolle;
-je te suis.»</p>
-
-<p>J'allai droit à mon père: «Oh! je vous en supplie,
-laissez-moi librement méditer et pleurer.
-Laissez-moi seul à ma douleur. Je ne sortirai pas
-de l'hôtel, soyez tranquille; et vous me reverrez
-dès que Sophie paroîtra.»</p>
-
-<p>Mon père et ma s&oelig;ur étant sortis du jardin, je
-retombai dans mes cruelles rêveries. Jasmin vint
-m'en tirer une seconde fois.</p>
-
-<p>«Il faut donc que je vous envoie chercher, dit-elle.&mdash;Mon
-amie, crois-tu que ta tante soit déjà
-partie?&mdash;Pourquoi cette question?&mdash;Je pensois&hellip;
-que M<sup>me</sup> d'Armincour auroit pu t'emmener.&mdash;M'emmener!
-avec toi?&mdash;Avec moi! peut-être n'auroit-elle
-pas voulu?&mdash;Eh bien?&mdash;Eh bien! j'aurois
-été vous rejoindre.&mdash;Quoi! nous ne serions
-pas partis ensemble?&mdash;Mon amie, si cela devenoit
-impossible?&mdash;Qui pourroit l'empêcher?&mdash;Vous-même:
-il n'y a pas une heure, vous me
-disiez&hellip;&mdash;Il n'y a pas une heure, j'ignorois&hellip;
-Eh! comment l'aurois-je pu deviner?&mdash;Quoi?&mdash;Rien,
-mon Éléonore, je parle sans réflexion&hellip;
-Nous quitterons Paris à minuit précis.»</p>
-
-<p>Je ne pus retenir mes larmes; et, comme elle
-me demandoit ce qui les faisoit couler, je lui
-répétai cette question vraiment cruelle: «Crois-tu
-que ta tante soit déjà partie?&mdash;Que m'importe
-ma tante! s'écria-t-elle; est-ce afin de m'en aller
-avec M<sup>me</sup> d'Armincour que j'ai sacrifié ma fortune
-et ma réputation? Est-ce pour elle que je me suis
-exposée à toutes sortes de malheurs? Cependant,
-Monsieur, plus le moment décisif approche, et
-plus je vois que vos irrésolutions redoublent. Ce
-n'est pas seulement votre père qui les cause; ce
-n'est pas la mort de M<sup>me</sup> de B&hellip; qui vous arrache
-des pleurs! Ingrat! vous frémissez de vous ensevelir
-dans une solitude où Sophie ne pourroit pénétrer!&mdash;Où
-Sophie ne pourroit pénétrer!&mdash;Monsieur,
-souvenez-vous que j'avois médité ma
-fuite avant qu'elle devînt nécessaire. Persuadez-vous
-bien que ce n'est pas le désespoir de ma
-situation présente qui m'oblige à chercher un asile
-dans l'étranger. Si donc, pour venir avec moi, vous
-n'avez d'autre motif que celui de me dérober au
-ressentiment de ma famille, vous pouvez rester. Je
-vous déclare que je me suis ménagé contre mes
-ennemis plusieurs ressources.&mdash;Plusieurs ressources!&mdash;Oui;
-mais ne me réduisez pas à les employer.
-Si déjà vous n'aimez plus la mère, prenez
-pitié de l'enfant. Ne me réduisez pas à les employer,
-reprit-elle en se précipitant à mes genoux.
-Je me suis trop longtemps flattée de l'espoir de te
-consacrer ma vie tout entière: il me seroit trop
-affreux de la terminer tout à l'heure en t'accusant
-de barbarie.»</p>
-
-<p>Ces derniers mots de M<sup>me</sup> de Lignolle achevèrent
-de me troubler. Je ne saurois dire si les réponses
-que je lui fis devoient détruire ou fortifier
-ses inquiétudes; mais je me souviens qu'elle eut,
-dans tout le cours de cette longue après-dînée,
-l'air aussi triste, aussi préoccupé que moi. Plus la
-soirée s'avançoit, plus je sentois s'accroître ma
-douloureuse impatience et mes combats secrets;
-mon corps étoit, comme mon esprit, dans la plus
-violente agitation. J'allois et venois continuellement
-de l'appartement de mon père à la chambre
-de mon domestique, demandant l'heure à tous
-ceux que je rencontrois et ne cessant de regarder
-ma montre; tantôt trouvant le temps excessivement
-court, et tantôt l'accusant d'une extrême
-lenteur.</p>
-
-<p>Enfin, comme le jour tomboit, une voiture entra
-dans la cour de l'hôtel. «Pardon, mon Éléonore,
-c'est une visite qu'il faut que je reçoive; je
-suis à toi dans un instant.&mdash;Une visite!» s'écria-t-elle.
-Je n'en entendis pas davantage, je me
-précipitai dans le corridor. Jasmin y attendoit mes
-ordres: «Rentre vite, ne la laisse pas sortir de ta
-chambre.»</p>
-
-<p>Je descendis plus prompt que l'éclair, je trouvai
-dans le vestibule la plus belle des femmes, encore
-embellie depuis sept mois. Elle se jeta dans mes
-bras. «O mon bien-aimé! si cet heureux jour ne
-m'avoit été constamment promis, jamais, jamais
-je n'aurois pu résister aux tourmens de l'absence!»
-Mon beau-père m'embrassa. «Que ne m'a-t-il été
-permis de faire plus tôt son bonheur et le vôtre!»
-me dit-il. Adélaïde, transportée de joie, vint me
-disputer les caresses de sa bonne amie, et mon
-père, en pressant M. Duportail sur son sein, versa
-des larmes délicieuses.</p>
-
-<p>Tous ensemble nous montâmes dans l'appartement
-de M. de Belcour. Je ne vous peindrai pas
-les transports de Sophie, les transports de son
-amant, l'indicible satisfaction de ma s&oelig;ur et de
-nos heureux pères. Vous saurez seulement qu'une
-heure entière s'écoula comme un instant. Hélas!
-vous saurez que pendant une heure entière l'infortunée
-M<sup>me</sup> de Lignolle fut complètement oubliée.</p>
-
-<p>«Je ne me trompe pas! j'entends crier, dit le
-baron.&mdash;Crier, mon père!&hellip; Bon Dieu! Ah!
-c'est Jasmin qui s'amuse à contrefaire une voix de
-femme&hellip; Je vous quitte pour une minute.»</p>
-
-<p>Je trouvai la comtesse dans un accès de colère
-épouvantable: «Enfin, vous voilà. Monsieur!
-suis-je ici votre prisonnière?&hellip; Votre insolent valet
-m'ose retenir de force!» Tandis qu'elle me parloit
-ainsi, Jasmin, de son côté, me disoit: «Monsieur,
-elle vouloit se jeter dans la cour; voilà pourquoi
-j'ai barricadé cette fenêtre.&mdash;Vous avez eu tout
-le temps de recevoir votre visite, reprit M<sup>me</sup> de
-Lignolle, j'espère que vous ne me quitterez plus?&mdash;On
-m'attend pour souper.&mdash;Il est trop tôt;
-d'ailleurs vous ne souperez point aujourd'hui.
-Quand partons-nous?&mdash;Mon amie, je te demande&hellip;
-un jour, seulement un jour.&mdash;Un jour!
-le perfide!»</p>
-
-<p>Elle s'élança vers la porte; je la retins.</p>
-
-<p>«Laissez-moi, s'écria-t-elle: je veux sortir.&mdash;Sortir
-pour te perdre!&mdash;Je veux descendre!
-je veux lui parler! je veux lui dire que
-c'est moi qui suis votre femme.&mdash;Comment!&mdash;Perfide!&hellip;
-je l'ai vue descendre de voiture.
-Je l'ai reconnue à sa taille, à sa chevelure. Je l'ai
-reconnue cette femme de Fromonville!&hellip; Ah! que
-je suis malheureuse! ah! qu'elle est belle!&hellip; Et le
-cruel me demande un jour!&hellip; Je resterai là,&hellip; dans
-un grenier de son hôtel!&hellip; je resterai dévorée
-d'ennuis, d'inquiétudes, de jalousie,&hellip; tandis
-qu'avec elle il occupera l'appartement où la nuit
-dernière&hellip; Ingrat!&hellip; Je resterai là, tandis que
-dans les bras d'une rivale&hellip; Un jour! pas seulement
-une heure! Écoute, Faublas, poursuivit-elle
-avec la plus grande véhémence, m'aimes-tu?&mdash;Plus
-que ma vie, je te le jure.&mdash;Sauve-moi
-donc. Je t'avertis qu'il n'y a pas un instant à
-perdre, qu'il ne te reste pas deux moyens de me
-conserver. Partons tout à l'heure.&mdash;Tout à
-l'heure!&mdash;Oui. La nuit est déjà noire: descendons,
-jetons-nous dans un fiacre, gagnons la prochaine
-barrière et la première auberge. C'est là que Jasmin
-nous amènera notre chaise de poste.&mdash;Mon
-Éléonore!&hellip;&mdash;Oui ou non?»</p>
-
-<p>Je voulus me jeter à ses genoux; elle m'échappa.
-«Mon Éléonore!&mdash;Oui ou non? répéta-t-elle.&mdash;Considère
-que pour le moment il est impossible&hellip;&mdash;Impossible!
-tiens, perfide! et souviens-toi que
-tu m'as donné la mort!»</p>
-
-<p>Elle tenoit cachée dans sa main droite de courts
-ciseaux dont elle se frappa. Quoique j'eusse arrêté
-son bras un peu tard, la violence du coup fut très
-diminuée. Cependant le sang coula bientôt avec
-abondance, et la comtesse s'évanouit. «Ciel! ô
-ciel! ceci manquoit à mon infortune! Va, Jasmin,
-va donc chercher le premier chirurgien. Cours!
-amène-le par la petite porte du jardin. Cours,
-mon ami! la plus chère moitié de moi-même est
-en danger.»</p>
-
-<p>En attendant qu'il revînt, je prodiguai mes secours
-à M<sup>me</sup> de Lignolle. De quelle joie fut suivie
-ma crainte mortelle, quand je reconnus qu'en
-arrêtant le bras de la comtesse j'avois très heureusement
-détourné le coup; le double fer, au
-lieu de s'enfoncer dans la poitrine, avoit glissé sur
-la surface, où je ne voyois qu'une seule blessure.
-Néanmoins, je ne bandois la plaie qu'en mêlant
-mes pleurs au sang précieux qui s'échappoit encore.</p>
-
-<p>Je venois de finir, quand le baron lui-même cria:
-«Faublas, ne descendez-vous pas?&mdash;Tout à
-l'heure, mon père.»</p>
-
-<p>Le moyen d'abandonner mon Éléonore, qui
-n'avoit pas repris encore l'usage de ses sens! Je
-restai près d'elle et l'appelai cent fois inutilement.</p>
-
-<p>Enfin, pourtant, elle commençoit à donner quelques
-signes de vie, lorsque le baron, du ton de la
-plus grande impatience, vint crier une seconde
-fois: «Ne descendez-vous pas?&mdash;Un moment,
-mon père! un moment!»</p>
-
-<p>Jugez de mon effroi quand j'entendis M. de
-Belcour, au lieu de rentrer dans son appartement,
-monter à la chambre de Jasmin! «Depuis dîner,
-s'écrioit-il, que peut-il faire continuellement chez
-son domestique?» Je n'eus que le temps de m'emparer
-des fatals ciseaux, de tirer la porte et de me
-jeter au-devant du baron. Pour lui donner une
-excuse vraisemblable, je me hâtai de lui représenter
-que, malgré le retour de Sophie, j'avois quelquefois
-besoin d'être seul.</p>
-
-<p>Nous rentrâmes. «Il a pleuré!» s'écria ma
-femme. Elle me dit tout bas: «C'est le souvenir
-de M<sup>me</sup> de B&hellip; qui vous coûte ces larmes? Je vous
-le pardonne, elle a fait une fin si malheureuse!&hellip;
-O mon bien-aimé! je m'efforcerai de vous rendre
-tout ce que vous avez perdu, et je vous aimerai
-tant&hellip; que désormais vous ne pourrez plus en
-aimer d'autres.» Mon père, M. Duportail et ma
-s&oelig;ur se joignirent à Sophie pour me prodiguer
-leurs cruelles consolations: je voulus m'y dérober,
-je voulus sortir, tous ensemble me retinrent. On
-ne peut se figurer ce que je souffrois alors; leurs
-empressemens me désespéroient, les caresses mêmes
-de Sophie m'étoient insupportables. Un quart
-d'heure enfin s'étant écoulé dans les plus violens
-combats, l'inquiétude l'emporta sur toute espèce
-de considération: je m'élançai vers la porte en
-criant: «Laissez-moi! laissez-moi seul!»</p>
-
-<p>Je monte, je trouve dans le corridor du quatrième
-étage un chirurgien qui m'attendoit avec mon
-domestique. Je mets la clef dans la serrure, la
-porte s'ouvre d'elle-même. «Comment! je l'avois
-fermée!&mdash;Il est vrai, répond Jasmin, que la serrure
-ne tient à rien.» Nous entrons dans la
-chambre; M<sup>me</sup> de Lignolle n'y étoit plus. Un
-coup de poignard m'eût fait moins de mal. «Bon
-Dieu! qu'est-elle devenue? où peut-elle être
-allée?»</p>
-
-<p>Je m'élance dehors, je rencontre au milieu de
-l'escalier ma s&oelig;ur, ma femme, son père et le mien:
-je passe au milieu d'eux, je leur échappe. «Où
-court-il ainsi loin de moi? s'écrie Sophie.&mdash;La
-retrouver, la sauver ou périr avec elle!»</p>
-
-<p>«Oui, Monsieur, me répond le suisse, il y a
-peut-être dix minutes qu'elle est sortie; j'ai cru
-que c'étoit une femme que madame avoit amenée.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, me répond une bonne dame
-qui venoit de se mettre à l'abri sous une porte
-cochère de la place Vendôme, je viens de lui parler
-à cette pauvre enfant! elle avoit l'air terriblement
-agité. Elle n'a pas voulu prendre mon parapluie.
-«Non, non, m'a-t-elle dit, j'ai besoin
-d'eau, je brûle!» Je l'ai vue gagner les Tuileries
-par le passage des Feuillans: la pauvre petite sera
-bien mouillée.»</p>
-
-<p>Ce qui devoit en effet redoubler mes terreurs,
-c'est que personne n'eût osé courir les rues par
-l'affreux temps qu'il faisoit. La chaleur avoit été
-grande durant tout le jour, le vent du midi venoit
-de s'élever; il annonçoit d'épais nuages que plusieurs
-tonnerres déchiroient, et du sein desquels
-la grêle et la pluie se précipitoient par torrens.
-Mon âme étoit consternée: la fureur des élémens
-ne m'annonçoit-elle pas la vengeance des dieux?</p>
-
-<p>Je me jette dans le passage, je questionne les
-garçons de café de la terrasse des Feuillans: «Elle
-a pris le chemin du Pont-Tournant.» J'y cours, j'y
-trouve un invalide en faction: «Elle a fait deux
-fois le tour de ce bassin, puis elle a monté sur la
-grande terrasse.» J'y vole, j'arrive chez le suisse
-de la Porte-Royale: «Adressez-vous à la sentinelle
-du pont.»</p>
-
-<p>Dans ce moment,&hellip; je crois l'entendre encore,
-et la plume m'échappe des mains&hellip; Dans ce moment
-l'horloge des Théatins sonnoit neuf heures.</p>
-
-<p>«Sentinelle! une femme jeune, jolie, vêtue
-d'une robe blanche, la tête enveloppée d'un mouchoir?&mdash;Elle
-est là», me répond-il froidement.
-Le cruel étendoit le bras et me montroit la rivière.
-«Comment, là!&mdash;Sans doute! elle vient de s'y
-jeter: c'est elle qu'on cherche.&mdash;Malheureux!
-que ne l'as-tu retenue?» Et, sans attendre la
-réponse du barbare, je me précipite après l'infortunée.</p>
-
-<p>D'abord je résiste à peine à l'onde furieuse qui
-s'entr'ouvre, mugit et m'emporte. Enfin j'ai rassemblé
-mes forces; et, dans les flots qui me pressent,
-je cherche au hasard ce que ces bateliers
-cherchent aussi. Tout à coup la foudre éclate,
-tombe et frappe les eaux. A la funèbre clarté
-qu'elle a répandue sur le gouffre, j'ai distingué
-je ne sais quoi qui ne s'est montré que pour disparoître.
-Aussitôt je plonge, je saisis par les cheveux,
-et je ramène au rivage&hellip; Quel objet je
-ramène! quel objet d'une éternelle pitié! Voilà donc
-mon amante!&hellip; Je détourne les yeux, je tombe
-auprès d'elle, trop heureux de perdre, avec le sentiment
-de mon existence, celui de mes maux.</p>
-
-<p>Les cruels viennent de me rappeler à la vie, ils
-me demandent où l'on doit porter cette femme;
-ils me demandent sa demeure et son nom. «Que
-vous importe?» On me répond qu'il faut l'examiner;
-qu'il est peut-être encore possible de la
-sauver.&mdash;La sauver! toute ma fortune ne suffiroit
-pas à payer un aussi grand service! Vite, place
-Vendôme&hellip; Mais non. Quel spectacle pour&hellip;!
-Rue du Bac. Il y a plus près rue du Bac.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Lignolle fut portée dans la chambre à
-coucher voisine de celle où M<sup>me</sup> de B&hellip; respiroit
-encore. La marquise avoit même repris toute sa
-connoissance. Elle entendit gémir; elle reconnut
-ma voix. On vint de sa part me supplier de paroître
-au chevet de son lit. «Pourquoi ce grand
-bruit?» me demanda-t-elle d'une voix presque
-éteinte. J'allois répondre, lorsque je vis entrer
-le comte de Lignolle, suivi de deux inconnus.
-«Le voilà!» leur cria-t-il en me montrant; et l'un
-de ces messieurs, s'étant aussitôt approché, me
-dit: «Je vous arrête de la part du roi.»</p>
-
-<p>La marquise entendit ces mots; et, ranimée par
-l'excès de la douleur: «Est-il possible? s'écria-t-elle.
-Quoi! je n'ai pas encore les yeux fermés, et
-déjà mes ennemis triomphent! et déjà l'ingrat
-M. de *** m'oublie!&hellip; Ah! Faublas, ma perte
-aura donc entraîné la tienne!&mdash;Oui, barbare!
-lui répliquai-je dans l'accès d'un affreux désespoir;
-et le malheur dont tu me plains est le moindre de
-ceux que m'a causés ta passion fatale. Victime de
-ta rage, M<sup>me</sup> de Lignolle est là qui se meurt!
-Que dis-je? elle est morte, peut-être! Ah! pourquoi
-moi-même ne suis-je pas mort le jour que je
-t'ai connue! ou, plutôt, pourquoi le juste Ciel ne
-t'a-t-il pas dès lors accablée de tout le poids&hellip;»
-Elle m'interrompit: «Impitoyables dieux, vous
-devez être satisfaits! votre plus cruelle vengeance
-est accomplie: je descends au tombeau chargée
-des malédictions de Faublas!»</p>
-
-<p>Elle retomba sur son lit, elle expira.</p>
-
-<p>Et, comme je repassois dans l'autre pièce, où
-les médecins entouroient M<sup>me</sup> de Lignolle, l'un
-d'entre eux disoit: «Pourquoi la dépouiller devant
-tout le monde? pourquoi violer inutilement les
-bienséances? Il n'y a pas de ressources, elle est
-morte.»</p>
-
-<p>Ainsi presqu'en même temps frappé de plusieurs
-coups mortels, je perdis connoissance une
-seconde fois. Alors surtout, ce fut une grande
-inhumanité de me rappeler à la vie. Oui, ma Sophie,
-s'il falloit maintenant, sous peine d'être
-séparé de toi par un prompt trépas, retomber
-seulement pour une heure dans l'état où je restai
-plusieurs semaines, s'il le falloit, ô ma Sophie!
-juge de ce que j'ai souffert! j'aimerois mieux te
-quitter et mourir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="cg"><span class="large">LE BARON DE FAUBLAS</span><br />
-<span class="small">AU COMTE LOVZINSKI.</span></p>
-
-
-<p class="date">Le 3 mai 1785.</p>
-
-<p>Je suis enchanté, mon ami, que votre
-roi, juste dans sa clémence, vous ait
-rappelé dans votre patrie et veuille
-vous y rendre, avec sa protection, vos
-emplois et vos biens. Dans quel moment vous
-m'avez quitté cependant! Si votre fille et la mienne
-ne m'étoient restées, je succombois à mon chagrin.</p>
-
-<p>Je vous ai mandé qu'ils l'avoient retenu dix jours
-au château de Vincennes; qu'à ma prière, ils
-l'avoient transféré de là dans une maison de Picpus
-où l'on traite les insensés. Enfin ils ont pris tout
-à fait pitié du plus malheureux des pères: ils m'ont
-permis de reprendre mon fils et de le soigner chez
-moi. Je viens de l'aller chercher. En quel état je
-l'ai trouvé, grands dieux! Presque nu, chargé de
-chaînes, le corps meurtri, les mains déchirées, le
-visage sanglant, l'&oelig;il furieux! et ce n'étoit pas des
-cris qu'il poussoit, c'étoit des hurlemens, des hurlemens
-épouvantables.</p>
-
-<div class="figc" id="img3"><img src="images/illu3.jpg" alt="" />
-<div class="legende">FAUBLAS RECONNAÎT SOPHIE</div>
-</div>
-<p>Il n'a reconnu ni son père, ni mon Adélaïde,
-ni même votre Sophie! Sa démence est complète,
-elle est affreuse; il n'a devant les yeux que d'horribles
-images, il ne parle que d'assassins et de tombeau.</p>
-
-<p>Voilà donc le fruit de ma coupable foiblesse!</p>
-
-<p>D'un moment à l'autre, j'attends de Londres
-un médecin fameux pour les maladies de ce genre.
-On dit que personne ne guérira mon fils, si le docteur
-Willis ne le guérit pas. Qu'il arrive donc, qu'il
-me rende Faublas, et qu'il accepte tout ce que je
-possède!</p>
-
-<p>Mon fils, du moins, ne sera plus enchaîné. J'ai
-fait matelasser une chambre, où six hommes le
-garderont nuit et jour. Six hommes ne suffiront
-peut-être pas? Tout à l'heure je l'ai vu, dans un
-accès de rage, briser entre ses dents, comme un
-verre fragile, le plat d'argent qui contenoit son
-dîner. Je l'ai vu traîner aux quatre coins de sa
-chambre ses gardiens étonnés. Si cette horrible
-frénésie dure encore quelques jours, c'en est fait
-de mon fils et de moi.</p>
-
-<p>Avant-hier seulement, vos aimables s&oelig;urs sont
-revenues de Briare prendre dans mon hôtel un
-appartement à côté de celui de leur nièce. Leur
-nièce! que vous dirai-je de sa douleur? elle est
-égale à la mienne.</p>
-
-<p>Adieu, mon ami, finissez vos affaires et revenez
-vite.</p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">4 mai 1785, à minuit.</p>
-
-<p>Willis est arrivé la nuit dernière; il a passé
-toute la matinée près de son malade avec les gardiens.
-A deux heures il m'est venu dire que mon
-fils alloit être saigné; mais qu'ensuite, pour lui
-faire subir sa première épreuve, il falloit absolument
-l'enchaîner. Le malheureux a donc été de
-nouveau mis aux fers, et, par un excès de précaution
-dont l'événement a prouvé toute la sagesse,
-Willis a voulu que les gardiens du malade
-restassent dans sa chambre, à quelque distance de
-lui. Tout se trouvant prêt à six heures du soir,
-Sophie la première est entrée.</p>
-
-<p>Il l'a regardée fixement pendant plusieurs minutes,
-sans proférer une parole; mais son visage
-devenoit par degrés plus tranquille, et son &oelig;il de
-plus en plus s'adoucissoit. «Enfin, c'est vous! a-t-il
-dit, je vous revois! vous m'êtes rendue! ma trop
-généreuse amie, approchez-vous, approchez donc!»</p>
-
-<p>Sophie, transportée de joie, couroit à lui les
-bras ouverts. «Gardez-vous-en bien!» a crié le
-docteur; et mon fils aussitôt a répété: «Gardez-vous-en
-bien!&hellip; Oui, ma belle maman, gardez-vous-en
-bien. Le cruel marquis n'attend que ce
-moment pour vous frapper. Vous voilà cependant!
-quel bonheur! je vous croyois morte. <i>La profonde
-blessure étoit au sein gauche, près du c&oelig;ur.</i>»</p>
-
-<p>Alors Adélaïde, toute tremblante, est venue
-joindre sa bonne amie: elles se sont mutuellement
-soutenues.</p>
-
-<p>«Te voilà, petite? s'est-il écrié d'un ton fort
-doux. Tu viens me voir avec ta maîtresse?&hellip; Parle,
-Justine; parle-moi: toi que j'ai toujours vue si
-gaie, pourquoi me parois-tu si triste?&hellip; Mais c'est
-M<sup>lle</sup> de Brumont, je crois?&hellip; Oui, c'est une ombre
-qui vient m'épouvanter!» Aussitôt Willis a dit à
-ma fille: «Retirez-vous.» Le malade, attentif, a
-répété: «Sans doute, retirez-vous,&hellip; et vous aussi,
-Madame la marquise&hellip; L'heure fatale approche.
-La baronne sait que vous êtes ici; votre cruel
-mari&hellip; Je suis sans armes, il pourroit vous assassiner!
-Ma trop généreuse amie, retirez-vous&hellip;
-Mais un instant! commence par me rendre mon
-Éléonore. Rends-la-moi, perfide! rends-la-moi!
-sinon je vais te déchirer de mes propres mains.»</p>
-
-<p>Sophie prit la fuite, je me pressai trop de paroître.
-Dès qu'il me vit, il cria d'une voix effroyable:
-«Le capitaine! Tu viens jusqu'ici pour m'arracher
-ta s&oelig;ur et l'égorger! attends!» A ces mots il
-prit un si terrible élan qu'il brisa sa chaîne. Si je
-ne m'étois aussitôt soustrait à sa rage, si ses gardiens
-ne l'avoient empêché de me poursuivre, l'infortuné
-tuoit son père!</p>
-
-<p>Sophie, Adélaïde et moi, nous avons écouté
-dans la pièce voisine. Il a paru reprendre quelque
-tranquillité, mais à la fin du jour il a donné les
-signes d'une violente agitation, qui s'est toujours
-augmentée à mesure que la nuit est devenue plus
-sombre. Enfin, d'un ton qui nous a fait frémir de
-crainte et d'horreur, il a distinctement prononcé
-ces mots: «Les vents sont déchaînés! le ciel
-paroît en feu! l'onde mugit! quel tonnerre!&hellip;
-Neuf heures!&hellip; elle est là!&hellip;»</p>
-
-<p>Comme il a voulu se précipiter dehors, ses
-gardiens l'ont retenu. «Pourquoi m'arrêter? Ne
-la voyez-vous pas qui reparoît sur les flots?&hellip;
-Barbares! vous voulez que la mère et l'enfant
-périssent! Et vous aussi, mon père, ma s&oelig;ur,
-Sophie, vous aussi vous m'empêchez de la secourir!
-Vous ordonnez sa mort. Tout le monde se
-réunit contre elle. Eh bien! je la sauverai malgré
-tout le monde.»</p>
-
-<p>Sept hommes suffisoient à peine pour le retenir;
-il s'est débattu dans leurs mains pendant un grand
-quart d'heure; et, l'ardente fièvre qui lui donnoit
-ces forces prodigieuses l'ayant quitté tout à coup,
-il est tombé presque sans mouvement. Maintenant
-il dort; mais de quel sommeil! on voit trop bien
-que des rêves affreux le tourmentent. O mon fils!
-mon cher fils! Dieu sévère, soyez juste: n'est-il
-pas trop puni!</p>
-
-<p>Je viens d'avoir avec Willis un long entretien,
-je suis infiniment content du traitement qu'il prépare
-à Faublas. Attendez le salut du malade de
-l'habileté du médecin; c'est en elle que nous
-avons tous mis nos espérances. Adieu, mon ami.</p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">Le 6 mai 1785, dix heures du soir.</p>
-
-<p>J'ai trouvé dans le village de Dugny, près du
-Bourget, à trois lieues de Paris, une maison qui
-m'a paru convenable aux desseins de Willis. Elle
-est environnée d'un vaste jardin anglois que traverse
-une rivière assez large, mais peu profonde,
-et dont les eaux coulent toujours paisibles. Ses
-bords sont plantés de peupliers, de saules pleureurs
-et de cyprès. Dans ce séjour des regrets, tout
-semble d'abord fait pour appeler les tristes souvenirs;
-mais pourtant la beauté du lieu, son aspect
-tranquille et l'air plus pur qu'on y respire, doivent
-promptement écarter les passions violentes et disposer
-l'âme à la mélancolie tendre: c'est là que
-nous sommes venus ce matin nous établir tous.</p>
-
-<p>Le soir, comme de coutume, au coucher du
-soleil, mon fils a cru voir l'épouvantable orage et
-entendre sonner l'horloge fatale. Comme de coutume,
-il a répété ces mots terribles: <i>Neuf heures!
-elle est là!</i> Déjà, dans un accès de fureur, l'infortuné
-nous imputoit la mort de cette femme que
-nous l'empêchions d'aller secourir, lorsque Sophie,
-cachée dans une pièce voisine, Sophie, docile aux
-ordres du docteur, a crié de toutes ses forces:
-«Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les portes!
-qu'il soit libre!»</p>
-
-<p>Aussitôt il s'est élancé dehors, il est descendu
-plus prompt que l'éclair, et tout d'un coup, ayant
-aperçu la rivière, il a couru s'y précipiter. Nous
-le suivions à quelque distance, et moi-même je me
-tenois prêt à plonger, si quelque nouveau malheur
-devoit nous menacer. Il a nagé pendant près de
-vingt minutes, toujours aux environs du pont du
-haut duquel il s'étoit jeté. Enfin, il est revenu sur
-la rive en gémissant. Il s'est enfoncé dans le bosquet
-le plus sombre, il y a gardé longtemps un
-morne silence; puis tout à coup: «Si tu n'en reviens
-pas, a-t-il dit, c'est ici que je te veux creuser
-une tombe.» Ensuite il a paru prêter l'oreille, et,
-comme s'il n'eût fait que répéter ce que quelqu'un
-auroit osé lui dire: «Elle est morte! s'est-il écrié;
-ah! pourquoi me l'annoncer tout de suite?» Il
-s'est évanoui; nous l'avons reporté dans sa
-chambre.</p>
-
-<p>Adieu, mon ami. Quand revenez-vous? quand
-revenez-vous nous aider à supporter nos maux?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>P.-S.</i> J'oubliois une nouvelle: avant de quitter
-Paris, j'ai su que M<sup>me</sup> de Montdésir venoit d'être
-conduite à Saint-Martin; c'est l'effet du juste
-ressentiment de M. de B&hellip;</p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">Ce 7 mai 1785, à minuit.</p>
-
-<p>Il y a eu dans la journée moins d'agitation, on
-ne l'a pas entendu parler si souvent du marquis et
-du capitaine; mais ce soir, à l'heure fatale, l'horrible
-songe est revenu. Sophie alors, comme la
-veille, a crié: «Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre
-toutes les portes! qu'il soit libre!» Comme la
-veille, il s'est précipité dans la rivière; mais, revenu
-sur le rivage, il a trouvé dans le bosquet sombre
-une pierre de marbre noir que Willis y avoit fait
-porter. Il a d'abord frémi; nous l'avons vu peu à
-peu s'approcher en tremblant. Enfin, à la lueur
-d'une lampe attachée au cyprès, il a lu très distinctement
-cette inscription: <i>Ci-gît la comtesse de
-Lignolle.</i> Aussitôt il s'est jeté sur la tombe; des
-pieds et des mains il a frappé le marbre; il a poussé
-de longs gémissemens; mais il ne s'est point évanoui.
-On avoit placé près de la pierre plusieurs
-matelas, sur lesquels, après une heure de souffrance,
-il est venu s'étendre et s'assoupir. Alors on lui a
-mis doucement plusieurs couvertures sur le corps.
-Son sommeil ne paroît pas aussi pénible qu'à l'ordinaire.</p>
-
-<p>J'ai reçu pour lui deux billets: l'un du vicomte
-de Lignolle, et l'autre du marquis de B&hellip; Ah!
-quand mon fils sera-t-il en état de répondre à ses
-ennemis? Adieu, mon ami.</p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">9 mai 1785, six heures du soir.</p>
-
-<p>Espérons, mon ami, voilà déjà quelques changemens
-heureux. Le matin, à la pointe du jour, il
-est revenu de lui-même dans sa chambre. Il a dormi
-quelques heures dans la journée. Le soir, au coucher
-du soleil, il n'a pas vu d'orage; mais avec un
-commencement d'agitation il a dit: «O Divinité
-compatissante! m'oublierois-tu donc aujourd'hui?
-Le moment approche, viens à mon secours, délivre-moi
-de mes ennemis.» Sa femme aussitôt a crié:
-«Qu'il soit libre!» Il a donné quelques signes de
-joie, il est descendu sans beaucoup de précipitation,
-il a pris le chemin de la rivière, mais au milieu du
-pont il s'est arrêté, promenant sur les eaux un
-triste regard. «Si tranquille et si cruelle! a-t-il dit
-avec un profond soupir! Hélas!»</p>
-
-<p>En entrant dans le bosquet, il a frémi. Il a plusieurs
-fois gémi, plusieurs fois baisé la tombe; puis
-nous l'avons vu se relever et chercher quelque
-chose. Enfin il a cassé une branche de cyprès, et
-sur le sable, autour de la pierre, il a gravé ces
-mots: <i>Ci-gît aussi la marquise de B&hellip;</i></p>
-
-<p>Il a passé la nuit dans le bosquet, et, comme
-s'il fuyoit la lumière, il est rentré dans sa chambre
-à la pointe du jour.</p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">15 mai 1785.</p>
-
-<p>Willis paroît avoir tout à fait réussi dans ce qui
-pressoit davantage: les plus dangereux souvenirs
-sont écartés; depuis six jours le songe affreux n'est
-pas revenu. La démence est toujours complète;
-mais la frénésie est absolument passée, et, si je ne
-dois pas me flatter que mon fils recouvre jamais la
-raison, du moins je suis déjà sûr que nous n'aurons
-pas sa mort à pleurer.</p>
-
-<p>Le souvenir du marquis et du capitaine rarement
-le tourmente, et, quand il parle d'eux, ce n'est
-plus avec la même fureur. Il ne menace plus Willis,
-il ne frappe plus ses gardiens, il reprend la douceur
-naturelle de son caractère. Sa mémoire aussi commence
-à revenir, mais seulement pour tout ce qui
-a quelque rapport direct avec la marquise, et surtout
-avec la comtesse. L'ingrat ne s'entretient
-jamais ni de son père ni de sa s&oelig;ur; quelquefois,
-pourtant, le nom de Sophie vient sur ses lèvres.
-Nous reconnoîtroit-il? Je n'ose le croire; et Willis
-dit qu'il n'est pas encore temps que nous paroissions
-devant l'infortuné.</p>
-
-<p>Tous les soirs, à la voix de sa femme, il va gémir
-dans le bosquet; mais il ne peut pleurer; mais,
-toujours plongé dans une tristesse profonde, il est
-encore loin de la tendre mélancolie. La nuit dernière
-cependant, il a plusieurs fois quitté la tombe pour se
-promener dans les allées d'alentour; nous n'avons
-pas remarqué sans un vif chagrin qu'il choisissoit
-les plus sombres, qu'il y marchoit à grands pas, et
-que, chaque fois qu'il entendoit sonner l'horloge
-de la paroisse, agité d'un prompt frémissement, il
-couroit au bord de la rivière et sembloit regarder
-avec beaucoup d'inquiétude si rien ne se montroit
-à la surface de l'eau.</p>
-
-<p>Willis, continuellement prêt à caresser les idées
-de son malade quand il n'y trouve pas trop de
-danger, Willis avoit fait mettre à côté du tombeau
-de la comtesse celui de la marquise. Je ne
-sais pourquoi, leur malheureux amant n'a pas voulu
-souffrir deux monumens dans le même bosquet.
-Toujours il a recouvert de terre le marbre dernièrement
-placé; toujours à côté de celui de M<sup>me</sup> de
-Lignolle il a gravé sur le sable: <i>Ci-gît aussi la
-marquise de B&hellip;</i></p>
-
-<p>Je crains, je m'inquiète, je trouve le temps bien
-long. Willis me rassure; il me dit que tout va pour
-le mieux, qu'il ne faut rien précipiter. A la bonne
-heure; mais votre fille et la mienne ont, comme
-moi, besoin de tout leur courage. Adieu, mon
-ami.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>P.-S.</i> M. de Rosambert guérira de sa blessure;
-mais il faut qu'à la mort de M<sup>me</sup> de B&hellip; de
-graves accusations se soient élevées contre son
-premier amant. Il vient de perdre ses emplois à
-la cour, et l'on assure que les officiers de son
-corps doivent lui faire écrire qu'ils ne veulent plus
-servir avec lui.</p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">16 mai 1785, neuf heures du soir.</p>
-
-<p>O mon ami! félicitez-moi, félicitez-vous! votre
-fille, votre adorable fille, nous a sauvés tous.</p>
-
-<p>Ce soir elle crie: «Qu'il soit libre!» et soudain
-elle s'échappe, elle se précipite, elle arrive avec
-son époux au bosquet dont elle lui défend l'entrée.
-«Que venez-vous chercher?» lui dit-elle.
-Sans la regarder, il répond: «Je cherche un tombeau.»
-Et votre fille, du ton le plus tendre, d'un
-ton dont l'âme la plus insensible se fût émue,
-votre charmante fille lui réplique: «Pourquoi
-chercher un tombeau, mon bien-aimé? ta Sophie
-n'est pas morte!» Il s'écrie: «C'est la voix secourable!»
-Et, levant les yeux sur elle: «Sophie!&hellip;
-dieux! ma Sophie!» Il tombe dans ses bras sans
-connoissance; elle le soutient: nous voulons
-l'emporter. Willis accourt: «Non. L'amour, heureusement
-téméraire, a commencé la guérison;
-que l'amour l'accomplisse et qu'il y soit aidé par
-la nature. Frappons de tous les coups à la fois ce
-jeune homme déjà puissamment ému. Vous, son
-père, restez là; vous, sa s&oelig;ur, approchez; qu'à
-son réveil il trouve autour de lui les objets les plus
-chers à son c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Faublas ouvre les yeux. «Ma Sophie! s'écrie-t-il,&hellip;
-mon père!&hellip; mon Adélaïde! Eh! d'où venez-vous
-donc?&hellip; Où sommes-nous?&hellip; J'ai fait un rêve
-affreux qui m'a paru durer plusieurs siècles!&hellip; Un
-rêve? Ah! mon Éléonore! ah! Madame de B&hellip;!»</p>
-
-<p>Son épouse le presse sur son sein, le couvre de
-baisers, et répète: «Mon bien-aimé, ta Sophie
-n'est pas morte.&mdash;Sophie, dit-il, Sophie me
-rendra plus que je n'ai perdu! Sophie! ah! que je
-suis coupable! et vous tous aussi, pardonnez-moi
-mon ingratitude et les chagrins que je vous ai
-donnés.»</p>
-
-<p>Il tombe à nos genoux; il veut parler, il ne le
-peut. Ses larmes enfin s'ouvrent un passage, ses
-sanglots étouffent sa voix. Willis fait un cri de
-joie: «C'en est fait! le voilà sauvé. Il est à nous,
-je vous réponds qu'il est à nous.»</p>
-
-<p>Cependant il vient de se relever, il se sent très
-foible. Appuyé sur les bras de sa femme et de sa
-s&oelig;ur, il regagne lentement la maison. Il passe sur
-le pont sans regarder la rivière; bientôt cependant
-il tourne la tête, il jette un coup d'&oelig;il sur le
-bosquet dont nous l'éloignons. «Tenez, nous
-dit-il, prenez pitié d'un reste de foiblesse, ne
-détruisez pas ce tombeau.»</p>
-
-<p>Nous venons de le mettre au lit, il s'y est tout
-de suite endormi d'un profond sommeil. Votre
-adorable fille nous a sauvés tous.</p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">18 mai 1785, onze heures du soir.</p>
-
-<p>Il a dormi trente-huit heures sans interruption,
-et, depuis qu'il veille, il ne dit, il ne fait rien qui
-ne soit plein de raison et de sensibilité. Il est vrai
-que de temps en temps nous le voyons se livrer à
-de cruels souvenirs; mais un mot de son père, une
-caresse de sa s&oelig;ur, un regard de sa femme, chassent
-ses regrets. Au reste, Willis veut bien qu'on
-s'efforce de distraire le convalescent, mais il défend
-qu'on l'importune; il ordonne même qu'on
-l'abandonne quelquefois à ses rêveries mélancoliques,
-et surtout qu'on ne le trouble jamais dans
-ses promenades nocturnes. L'entrée du bosquet
-n'est permise qu'à Sophie.</p>
-
-<p>Ce soir, au moment critique, il est descendu
-dans le jardin, et, sans regarder la rivière, il s'est
-promené lentement partout où le hasard a pu le
-conduire. Il a fini pourtant par se rendre au bosquet;
-Sophie l'y attendoit. «Viens, mon bien-aimé,
-nous allons pleurer ensemble.&mdash;Il est vrai
-que ce monument plaît à ma douleur, a-t-il dit;
-mais il y faut une inscription.&mdash;Faisons-la, mon
-ami: j'ai mon crayon, dicte, je vais l'écrire, nous
-la ferons graver ensuite.</p>
-
-<blockquote>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ci-gît la comtesse de Lignolle.</div>
-<div class="verse">Ci-gît aussi la marquise de B&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Toutes deux en même temps adorèrent le même jeune
-homme. Toutes deux, le même jour et presque à la même
-heure, périrent d'une mort également tragique. Victimes
-d'une destinée pareille, elles sont enfermées dans la même
-tombe, et ne laisseront pas les mêmes regrets.</p>
-
-<p>La marquise mourut à vingt-six ans, dans le plus grand
-éclat de sa beauté. Mon Éléonore, toute charmante, venoit à
-peine de commencer quand elle a fini. Elle avoit seize ans,
-cinq mois et neuf jours. Mon enfant est mort avec elle.
-Pourquoi cela? Qu'avoit fait aux dieux cette innocente
-créature?</p>
-
-<p class="c">Plaignez la marquise de B&hellip;<br />
-Donnez des pleurs à M<sup>me</sup> de Lignolle.<br />
-Donnez surtout des pleurs à leur amant qui leur a survécu.</p>
-</blockquote>
-
-<p>«Mon bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte!&mdash;Insensé
-que je suis! s'est-il écrié; raye, raye
-cette dernière ligne.»</p>
-
-<p>Les chers enfans sont rentrés ensemble. Maintenant
-Faublas est aussi profondément endormi
-que s'il eût veillé la nuit dernière. Adieu, mon
-ami: revenez donc, revenez partager notre joie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>P.-S.</i> La baronne de Fonrose est, dit-on, tout
-à fait méconnoissable. On assure que, ne pouvant
-se consoler de la difformité de sa figure, elle va
-pour jamais s'ensevelir dans un vieux château du
-Vivarais. Cette femme-là m'a fait bien du mal.</p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">18 juin 1785, dix heures du matin.</p>
-
-<p>Il a repris ses forces, son embonpoint, sa fraîcheur;
-mais il est toujours pensif et mélancolique,
-mais il va tous les soirs pleurer au monument du
-bosquet.</p>
-
-<p>Je ne dois plus, à présent qu'il paroît certain
-que le fâcheux accident n'aura pas des suites dangereuses,
-je ne dois plus vous cacher que mon fils
-nous a donné, l'un des jours de la semaine dernière,
-une terrible alarme: il avoit fait très chaud
-toute la journée; au coucher du soleil il y eut un
-orage. Faublas, dès qu'il entendit le bruit des
-vents, parut très agité: il ne put voir la nuée sans
-frémir; au premier coup de tonnerre, il s'alla
-précipiter dans l'eau. Mais aussitôt il regagna le
-rivage, en nous appelant tous. Il pleura beaucoup.
-La nuit qui succéda fut tranquille, et le lendemain,
-en voyant mon fils, vous n'eussiez jamais cru qu'il
-avoit eu la veille une attaque aussi violente.</p>
-
-<p>Willis ne m'a point flatté. Willis m'a déclaré
-que, de sa vie peut-être, Faublas ne pourroit
-entendre un coup de tonnerre. Il m'a surtout
-recommandé de ne jamais permettre à mon fils
-de rentrer dans Paris, parce qu'il seroit possible
-qu'à la vue du Pont-Royal il retombât dans le
-cruel état dont nous avons eu tant de peine à le
-tirer.</p>
-
-<p>Ne pas lui permettre de rentrer dans Paris! Où
-donc irons-nous demeurer? Dans ma province, ou
-bien dans Varsovie? La proposition que vous me
-faites par votre dernière lettre, mon ami, mérite
-pourtant de sérieuses réflexions. Quitter la patrie
-de mes pères pour aller dans la vôtre me fixer avec
-mes enfans! Je vous demande le temps d'y songer.
-En attendant que je me détermine, recevez,
-mon cher Lovzinski, toutes mes félicitations,
-puisque enfin votre nom, vos biens, vos emplois,
-vous sont à la fois rendus. Boleslas et vos s&oelig;urs
-nagent dans la joie; ils ne parlent que d'aller vous
-rejoindre. Je sens bien que, si je veux rester en
-France avec mon Adélaïde, il me faut renoncer à
-mon fils: car jamais vous ne pourriez vous décider
-à vivre séparé de la fille de Lodoïska. Je sens bien
-qu'avec de l'esprit, de la fortune et de la beauté,
-mon Adélaïde trouvera partout à s'établir avantageusement.
-Mais laisser en France un ancien nom!
-m'éloigner du tombeau de mes pères! Je vous demande
-le temps d'y songer.</p>
-
-<p>Avant-hier, j'ai, sans le vouloir, donné bien du
-chagrin à mon malheureux fils. Vous vous souvenez
-peut-être de ce riche écrin que Jasmin nous a
-remis, dans l'appartement de Faublas, le jour de
-la terrible catastrophe. Le domestique, aussi discret
-que fidèle, n'a jamais voulu me dire d'où venoient
-ces diamans. Avant-hier, je les ai montrés
-à mon fils; aussitôt je l'ai vu fondre en larmes.
-Cet écrin, c'étoit celui de son Éléonore. Oh! que
-je me suis repenti de ne l'avoir pas deviné! Il a
-baisé l'une après l'autre chaque pièce du petit
-coffre; puis, avec beaucoup d'exaltation: «Jasmin,
-s'est-il écrié, reporte cela tout à l'heure à
-M. le comte de Lignolle. Dis-lui que j'ai gardé
-pour moi la pièce la moins riche, mais la plus précieuse;
-dis-lui bien de ma part que le capitaine
-est un lâche, s'il ne vient pas me redemander l'anneau
-de mariage de sa prétendue belle-s&oelig;ur.» Peut-être
-étoit-ce le moment de montrer à mon fils le
-cartel insolent et barbare du vicomte; mais j'ai
-craint de causer à la fois trop d'agitation à ce jeune
-homme dont je connois la redoutable impétuosité.</p>
-
-<p>Je viens d'apprendre que la marquise d'Armincour
-étoit tombée dangereusement malade en
-Franche-Comté. Je tremble que son chagrin ne la
-tue. Pauvre femme! Elle adoroit sa nièce, et la
-petite, en vérité, le méritoit. Je me garderai bien
-d'annoncer à Faublas les dangers de la tante; il se
-reproche assez les infortunes de la nièce.</p>
-
-<p>Willis a reconnu que ce jeune homme, ardent
-et malheureux, avoit besoin d'une occupation, et
-qu'il falloit à sa mélancolie un objet capable de le
-fixer d'abord et de le distraire ensuite. Il lui a
-conseillé d'écrire l'histoire de sa vie. Votre fille y
-consent, j'y consens aussi, pourvu que le manuscrit
-ne soit jamais rendu public<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Faut-il répéter ici la raison cent fois rebattue? Tout le
-monde ne voit-il pas que M. J.-B. de Louvet n'est qu'un
-secrétaire infidèle?</p>
-</div>
-<p>Hier, Willis est reparti pour Londres; il ne
-vouloit rien accepter: je l'ai forcé de me confier
-son portefeuille, où j'ai mis en billets de caisse
-cinq années de mon revenu. Voilà de ces occasions
-où l'on regrette de n'être pas dix fois plus riche.
-Allez, Willis! emportez les bénédictions de toute
-une famille, et méritez quelque jour les bénédictions
-d'un peuple entier<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> C'est apparemment le même docteur Willis qui vient
-de sauver Georges III.</p>
-
-<p class="attr">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p>
-</div>
-<p>Votre fille aussi vient de recevoir sa récompense:
-son amant et son époux lui ont été rendus cette
-nuit. Nos heureux enfans sont encore au lit.
-Adieu, mon ami.</p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">26 juin 1785, quatre heures du soir.</p>
-
-<p>J'accepte vos propositions, mon ami; j'y suis
-presque forcé. Aujourd'hui, de très bonne heure,
-on est venu remettre à mon fils une lettre de cachet
-qui lui ordonne de commencer, sous vingt-quatre
-heures, ses voyages dans l'étranger. J'arrive de
-Versailles; j'ai vu mes amis, j'ai vu les ministres:
-il paroît que l'exil de Faublas doit être longtemps
-indéfini. Quel dommage! Si l'amour paternel
-ne m'aveugle pas, ce jeune homme étoit fait
-pour aller à tout dans son pays.</p>
-
-<p>J'ai demandé quinze jours pour les préparatifs
-nécessaires à notre départ; ils ne m'ont été donnés
-qu'à cette expresse condition que, pendant ce
-temps-là, le chevalier ne sortiroit pas de la maison
-de Dugny.</p>
-
-<p>Encore quinze jours, mon ami, ensuite nous
-partons tous ensemble, et nous sommes à vous le
-plus tôt possible, et nous sommes à vous pour
-toujours. Adieu. Je ne vous dis rien de l'impatience
-de votre fille: Dorliska vous écrit tous les
-courriers.</p>
-
-
-<p class="cg gap"><span class="large">LE CHEVALIER DE FAUBLAS</span><br />
-<span class="small">AU VICOMTE DE LIGNOLLE.</span></p>
-
-<p class="date">6 juillet 1785.</p>
-
-<p>Monsieur le baron vient de me communiquer
-seulement tout à l'heure votre billet, que depuis
-longtemps je désirois, Capitaine. M<sup>me</sup> de Lignolle,
-que votre rage a perdue, n'est pas encore vengée:
-le temps me paroît long.</p>
-
-<p>Au reste, si votre cartel ne contenoit que de
-grossières injures et d'impertinentes bravades, je
-ne m'en étonnerois pas. Mais je ne puis trop admirer
-le raffinement de votre barbarie; vous exigez
-que, le même jour et dans le même instant, le
-père et le fils se battent contre les deux frères!
-Vous l'exigez? soyez content. Le baron et le chevalier
-de Faublas se rendront le 14 de ce mois à
-Kehl, où, jusqu'au 16, ils attendront le comte et
-le vicomte de Lignolle. Au revoir.</p>
-
-
-<p class="cg gap"><span class="large">LE MÊME</span><br />
-<span class="small">AU MARQUIS DE B&hellip;</span></p>
-
-<p class="date">Le 6 juillet 1785.</p>
-
-<p class="ind">Monsieur le Marquis,</p>
-
-<p>Monsieur le baron vient de me remettre votre
-billet, auquel je suis désolé d'être obligé de répondre.
-Si vous le voulez absolument, je serai le 17
-de ce mois à Kehl, où je m'arrêterai jusqu'au 20.
-Mais je fais les v&oelig;ux les plus ardens pour que,
-satisfait de trouver ici les assurances de mes vifs
-regrets, vous ne quittiez point Paris.</p>
-
-<p>J'ai l'honneur d'être, etc.</p>
-
-
-<p class="cg gap"><span class="large">LE CHEVALIER DE FAUBLAS</span><br />
-<span class="small">AU COMTE DE LOVZINSKI.</span></p>
-
-<p class="date">De Kehl, le 14 juillet, dix heures du matin.</p>
-
-<p class="ind">Mon très cher beau-père,</p>
-
-<p>Suis-je assez à plaindre! Tous ceux que j'aime
-veulent, par une générosité mal entendue, sacrifier
-leurs jours pour sauver les miens; comme si,
-de deux amans ou de deux amis, le plus malheureux
-n'est pas celui qui survit à l'autre!</p>
-
-<p>Ce matin les deux frères arrivent: le comte de
-Lignolle témoigne à ma vue quelque colère; mais
-son front pâlit, sa voix s'altère, et dans tout son
-maintien je n'ai pas de peine à voir que, forcé par
-son frère à faire un acte de vigueur, monsieur le
-comte aimeroit mieux n'avoir pas avec moi d'explication.
-Le capitaine m'adresse un regard farouche,
-et, d'un ton aussi menaçant qu'ironique: «C'est
-moi, dit-il, qui veux avoir l'honneur de te mettre à
-l'ombre. Lui se battra contre ton père. Au reste,
-je vous annonce à tous deux que notre combat est
-un combat à outrance; ainsi, poursuit-il en regardant
-M. de Belcour, malheur à quiconque n'a pour
-second qu'une femmelette ou un fou!&hellip; Chevalier,
-je te déclare que, dès que je t'aurai tué, je vais
-aider mon frère à finir ce monsieur.» Il me montre
-mon père. Je prends la main du barbare, je la
-lui serre avec force: «Tigre féroce!&hellip; et je ne
-t'arracherois pas ton odieuse vie!»</p>
-
-<p>Mon père et moi nous laissons vos s&oelig;urs, la
-mienne et Sophie, à la garde de Boleslas. Nous
-partons avec nos deux ennemis. A peine hors des
-remparts, nous mettons pied à terre.</p>
-
-<p>Je tire mon épée. «O mon Éléonore! tes mânes
-crient vengeance; reçois le sang qui va couler.»
-Le capitaine s'écrie: «Pourquoi ne demandes-tu
-pas aussi qu'on vous enferme dans le même tombeau?»
-Il vient sur moi; nous commençons un
-furieux combat qui se soutient longtemps avec une
-parfaite égalité.</p>
-
-<p>M. de Belcour cependant avoit, depuis plusieurs
-minutes, obtenu sur le comte de Lignolle une
-victoire facile; mais, trop plein d'honneur pour
-exercer contre le capitaine l'horrible condition que
-le capitaine lui-même avoit pourtant imposée, mon
-père demeure spectateur immobile de mes efforts
-devenus plus grands. Enfin le vicomte est frappé;
-mais mon épée rencontre une côte et se brise.
-Mon ennemi, me voyant à peu près désarmé,
-croit pouvoir m'accabler de ses coups; heureusement
-il ne les porte plus que d'un bras affoibli, et
-je puis les parer encore avec le tronçon qui me
-reste. Effrayé pourtant de l'inégalité de ce combat,
-mon père, mon trop généreux père, se précipite
-entre nous. «Tiens, s'écrie-t-il en me donnant
-son épée, tu t'en serviras mieux que moi.» Hélas!
-tandis qu'il me parle, il présente au vicomte son
-flanc découvert. Le cruel frappe! il alloit redoubler,
-lorsque, le menaçant d'une épée déjà rougie
-du sang de son frère, je le force à s'occuper uniquement
-de sa défense&hellip; Le barbare! je l'ai puni!
-Il s'est roulé dans la poussière, tandis que le
-baron, les yeux levés au ciel, se soutenoit encore
-sur sa main droite et sur ses genoux. Le barbare!
-il est mort; mais, avant son dernier soupir, il a vu
-le fils sans blessure prodiguer au père les plus
-prompts secours.</p>
-
-<p>Cependant M. de Belcour est en danger; suis-je
-assez à plaindre! Amour, fatal amour, que de
-maux!&hellip; Le courrier part&hellip; Ah! plaignez-moi,
-plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ils sont
-tous dans la douleur.</p>
-
-<p>Je suis avec respect, etc.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Faublas.</span></p>
-
-
-<p class="cg large gap">LE MÊME AU MÊME.</p>
-
-<p class="date">17 juillet 1785, dix heures du matin.</p>
-
-<p class="ind">Mon très cher beau-père,</p>
-
-<p>Sophie vous écrit régulièrement tous les matins;
-vous savez que la blessure du baron n'est pas
-dangereuse comme on l'avoit cru d'abord; vous
-savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons
-nous remettre en route, trop heureux d'en
-être quittes pour le cruel déplaisir de vous rejoindre
-quelques semaines plus tard! Apprenez cependant
-le favorable événement d'aujourd'hui.</p>
-
-<p>Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la
-nuit auprès du baron; ma s&oelig;ur et ma femme,
-également fatiguées, venoient de s'aller coucher.
-J'attendois, pour suivre Sophie, que l'une de mes
-tantes fût venue prendre ma place au chevet du
-malade chéri, que nous craindrions trop d'abandonner
-un instant à des soins étrangers: il étoit
-tout au plus sept heures du matin.</p>
-
-<p>Tout à coup mon domestique vient m'étonner
-en m'annonçant que quelqu'un demande à me
-parler en particulier. Le baron, justement inquiet,
-m'adresse la parole: «Ordonnez-lui de me dire
-la vérité. C'est le marquis?&mdash;Jasmin, je vous
-défends de mentir: est-ce le marquis?&mdash;Monsieur,
-ce n'est pas lui qui vous demande; mais
-c'est lui qui vous fait avertir qu'il vous attend
-derrière le rempart.&mdash;Faublas, s'écrie M. de
-Belcour, vous avez de grands torts avec M. de
-B&hellip;; mais je n'ai qu'un mot à vous dire: si vous
-n'êtes pas de retour dans un quart d'heure, j'expire
-avant la fin du jour.&mdash;Dans un quart d'heure
-vous me reverrez, mon père.» Je l'embrasse, et
-je pars.</p>
-
-<p>Bientôt j'ai joint mon ennemi. «Monsieur le
-marquis, j'osois espérer que vous ne viendriez
-pas.» Il me regarde d'un air sombre, et, sans
-daigner répondre, il se met en garde. Je pousse
-un cri: «Cette épée! c'est celle&hellip;!&mdash;Oui, dit-il;
-et tremble!» Aussitôt je tire la mienne et je me
-précipite sur lui, ne cherchant qu'à le désarmer.
-Au bout de quelques minutes j'ai le bonheur de
-voir l'épée fatale sauter à dix pas. Je m'élance; je
-la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un
-genou en terre: «Permettez-moi de garder cette
-épée, emportez la mienne, emportez l'assurance
-que je vous renouvelle&hellip;» Il m'interrompt: «Ah!
-faut-il encore que je lui doive la vie?»</p>
-
-<p>A ces mots, il remonte à cheval et disparoît.</p>
-
-<p>Je suis avec respect, etc.</p>
-
-
-<p class="cg gap"><span class="large">LE VICOMTE DE VALBRUN</span><br />
-<span class="small">AU CHEVALIER DE FAUBLAS.</span></p>
-
-<p class="date">Paris, le 15 octobre 1786.</p>
-
-<p>Depuis trop longtemps vous nous avez quittés,
-mon cher chevalier, mais faut-il qu'au regret de
-votre perte se joigne encore le déplaisir de votre
-indifférence? Avez-vous donc, en sortant de France,
-oublié tous vos amis? Pourquoi gardez-vous aussi
-le plus profond silence avec un homme qui ne
-vous a jamais donné le moindre sujet de plainte?
-Réparez vos torts envers moi, et, si vous ne
-voulez pas que je vous accuse d'ingratitude, donnez-moi
-de vos nouvelles et de celles de votre famille
-par le premier courrier et dans le plus grand
-détail.</p>
-
-<p>La voix publique m'a dit que vous acheviez
-maintenant la rédaction des mémoires de votre
-adolescence. J'ai cru que vous apprendriez avec
-plaisir quelle étoit présentement l'existence de
-quelques personnes dont vous devez souvent faire
-mention dans l'histoire de vos amours.</p>
-
-<p>La marquise d'Armincour, dévorée d'un inconsolable
-chagrin, vit plus que jamais retirée dans sa
-terre de Franche-Comté. La baronne de Fonrose,
-devenue laide à faire peur, ne sort plus de son
-vieux château du Vivarais. Le comte de Rosambert
-s'est vu contraint aussi de quitter le monde.
-La vicomtesse est accouchée à la fin du huitième
-mois de son mariage. M. de Rosambert, que,
-malgré ses malheurs, sa gaieté n'abandonne pas,
-soutient plaisamment à qui veut l'entendre que le
-petit garçon de sa femme ressemble beaucoup à
-M<sup>lle</sup> de Brumont. Il donneroit tout au monde,
-ajoute-t-il, pour que M. de B&hellip;, qui se connoît
-si bien en physionomie, pût examiner le visage de
-cet enfant-là, et pour que M. de Lignolle, à qui
-nulle affection de l'âme n'échappe, tâtât le pouls
-de M<sup>me</sup> de Rosambert, quand on ose devant elle
-parler du chevalier de Faublas. Ce La Fleur, qui
-servoit l'infortunée dont je ne vous écrirai pas le
-nom, étoit devenu le valet de chambre du mari
-veuf; mais il s'est avisé de voler son maître, qui,
-n'aimant pas les voleurs, a mis celui-ci dans les mains
-de la justice; le malheureux a été pendu à la porte
-de l'hôtel Lignolle. Justine est depuis quatre mois
-sortie d'une maison publique, dont le régime un
-peu sévère ne l'a pas embellie; la pauvre enfant,
-ne pouvant mieux faire, est devenue la cuisinière
-et le factotum d'une madame Le Blanc, femme d'un
-médecin du faubourg Saint-Marceau. On assure
-dans le quartier que la maîtresse et la servante
-vont souvent de moitié magnétiser en ville. Le
-comte de Lignolle, que monsieur votre père n'avoit
-pas dangereusement blessé, vit plein de génie plus
-que de santé. Néanmoins, des railleurs ont fait
-courir le bruit qu'au dernier printemps, s'étant
-avisé de boire le reste de la fiole du docteur Rosambert,
-monsieur le comte s'étoit senti, pendant
-vingt-quatre heures, quelque velléité de se remarier;
-mais qu'en si peu de temps il n'avoit jamais
-pu trouver une femme assez malheureuse qui
-voulût de lui. Au reste, vous devez savoir que ses
-charades continuent de faire les délices de l'Europe.
-Le marquis de B&hellip; se porte bien; il est toujours,
-comme il le dit lui-même, un fort bon diable;
-pourtant il entre en fureur quand il croit rencontrer
-une physionomie qui ressemble à la vôtre; au
-demeurant, toujours content de la sienne, et même
-regrettant quelquefois celle de sa femme.</p>
-
-<p>Adieu, mon cher chevalier, j'attends votre réponse
-avec impatience, etc.</p>
-
-
-<p class="cg gap"><span class="large">LE CHEVALIER DE FAUBLAS</span><br />
-<span class="small">AU VICOMTE DE VALBRUN.</span></p>
-
-<p class="date">De Varsovie, 28 octobre 1786.</p>
-
-<p>Je suis, mon cher vicomte, infiniment sensible
-à votre souvenir; vous m'avez envoyé des renseignemens
-que je désirois; et, puisque vous témoignez
-l'obligeant désir de savoir précisément ce
-que nous sommes devenus, je m'empresse de vous
-l'apprendre. Il y a quinze mois que notre famille
-habite à Varsovie le palais du comte Lovzinski;
-quinze mois se sont écoulés comme un jour. Mon
-beau-père est auprès du monarque dans la plus
-grande faveur. Mon père, le meilleur des pères,
-au comble de la joie, vit plus heureux du bonheur
-de ses enfans que de son propre bonheur. Notre
-Adélaïde vient de choisir pour son époux le palatin
-de ***, jeune seigneur dont je vous ferai le
-plus brillant éloge en peu de mots: il me paroît
-digne d'elle. Moi, je suis père; il n'y a pas tout
-à fait quatre mois que Sophie m'a donné le plus
-joli garçon du monde. Ma Sophie, le premier ornement
-de la cour de Varsovie, devient chaque
-jour plus adorable. Je jouis au sein de l'hymen
-d'une félicité que je n'ai jamais connue dans mes
-égaremens.</p>
-
-<p>Cependant, plaignez-moi: j'ai perdu ma patrie,
-et je ne puis me charger d'aucun emploi dans les
-armées de la république. Il me faut, pour toute ma
-vie peut-être, renoncer à l'état auquel je semblois
-appelé. Tous les efforts de l'art, tous les efforts de
-ma raison, ne peuvent rien contre un fantôme
-persécuteur et chéri, dont la fréquente apparition
-me tourmente et me charme. O Madame de B&hellip;,
-n'êtes-vous pour votre amant descendue dans la
-tombe qu'afin de pouvoir, sans obstacles et sans
-relâche, vous attacher à ses pas!</p>
-
-<p>Encore, si son ombre me poursuivoit seule!
-mais les dieux vengeurs ont condamné Faublas à
-des souvenirs plus chers et plus funestes.</p>
-
-<p>Si dans une nuit d'été le vent du midi s'élève,
-si l'éclair fend la nue, si le tonnerre la déchire,
-alors j'entends résonner un timbre fatal; j'entends
-un soldat, froidement barbare, me dire: <i>Elle est là.</i>
-Soudain, saisi d'une invincible épouvante, abusé
-d'une espérance folle, je cours à l'onde qui mugit;
-je vois se débattre au milieu des flots une femme,&hellip;
-hélas! une femme qu'il ne m'est pas plus permis
-d'oublier que d'atteindre. Oh! plaignez-moi.</p>
-
-<p>Mais non, Sophie me reste. Loin de me plaindre,
-enviez mon sort, et dites seulement que,
-pour les hommes ardens et sensibles, abandonnés
-dans leur première jeunesse aux orages des passions,
-il n'y a plus jamais de parfait bonheur sur
-la terre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">LISTE DES GRAVURES</h2>
-
-<p><span class="sc">Nota.</span>&mdash;<i>Les pages indiquées sont celles auxquelles correspondent
-les sujets des gravures.</i></p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome I</span></td></tr>
-<tr><td>1. Faublas au parloir</td> <td class="num">16</td></tr>
-<tr><td>2. Faublas habillé en femme</td> <td class="num">163</td></tr>
-<tr><td>3. L'Ottomane</td> <td class="num">195</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome II</span></td></tr>
-<tr><td>1. Faublas chez Coralie</td> <td class="num">99</td></tr>
-<tr><td>2. Faublas chez Justine</td> <td class="num">213</td></tr>
-<tr><td>3. Reconnaissance de Dorliska</td> <td class="num">276</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome III</span></td></tr>
-<tr><td>1. C'est donc elle!</td> <td class="num">2</td></tr>
-<tr><td>2. Apparition de Justine</td> <td class="num">81</td></tr>
-<tr><td>3. Les Charmes de M<sup>me</sup> de Lignolle</td> <td class="num">196</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome IV</span></td></tr>
-<tr><td>1. Le Soufflet</td> <td class="num">38</td></tr>
-<tr><td>2. Le Duel</td> <td class="num">156</td></tr>
-<tr><td>3. Faublas malade et M<sup>me</sup> de Lignolle</td> <td class="num">167</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><span class="sc">Tome V</span></td></tr>
-<tr><td>1. L'Aventure de la Montdésir</td>
-<td class="num"><a href="#img1">21</a></td></tr>
-<tr><td>2. La Fiole</td>
-<td class="num"><a href="#img2">166</a></td></tr>
-<tr><td>3. Faublas reconnaît Sophie</td>
-<td class="num"><a href="#img3">300</a></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="cg top4em"><i>Imprimé par Jouaust et Sigaux</i><br />
-<span class="small">POUR LA</span><br />
-PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE<br />
-Tirage des gravures par Salmon<br />
-<span class="small">M DCCC LXXXIV</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em"><i>PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE</i></p>
-
-
-<p>Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25
-whatman.&mdash;Tirage en GRAND PAPIER (in-8<sup>o</sup>), à 170 pap.
-de Hollande, 20 chine, 20 whatman.</p>
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="ind">HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.&mdash;DÉCAMÉRON
-de Boccace, grav. de <span class="sc">Flameng</span>.</td>
-<td class="num"><i>Épuisés.</i></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de <span class="sc">J. Garnier</span>,
-grav. par <span class="sc">Lalauze</span> ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc.</td>
-<td class="num">50 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">MANON LESCAUT, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">25 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">GULLIVER (<span class="sc">Voyages de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td>
-<td class="num">25 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de <span class="sc">Boilvin</span>.</td>
-<td class="num">60 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">PERRAULT (<span class="sc">Contes de</span>), grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">30 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de
-<span class="sc">J. Worms</span>, grav. par <span class="sc">Rajon</span>.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre,
-grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>. 5 fascicules.</td>
-<td class="num">45 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">ROBINSON CRUSOÉ, grav. de <span class="sc">Mouilleron</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">PAUL ET VIRGINIE, grav. de <span class="sc">Laguillermie</span>.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">GIL BLAS, grav. de <span class="sc">Los Rios</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">45 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CHANSONS DE NADAUD, grav. d'<span class="sc">Ed. Morin</span>. 3 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">60 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">LE DIABLE BOITEUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">30 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">ROMAN COMIQUE, grav. de <span class="sc">Flameng</span>. 3 vol.</td>
-<td class="num">35 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'<span class="sc">Hédouin</span>, 4 vol.</td>
-<td class="num">50 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">MILLE ET UNE NUITS, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 10 vol.</td>
-<td class="num">90 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">LES DAMES GALANTES, dessins d'<span class="sc">Ed. de Beaumont</span>,
-gravés par <span class="sc">Boilvin</span>. 3 vol.</td>
-<td class="num">40 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins
-de <span class="sc">J. Garnier</span>, gravés par <span class="sc">Champollion</span>. 4 vol.</td>
-<td class="num">45 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">BEAUMARCHAIS: <i>Mariage de Figaro</i>, <i>Barbier de Séville</i>.
-Dessins d'<span class="sc">Arcos</span>, gravés par <span class="sc">Monziès</span>, 2 vol.</td>
-<td class="num">32 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">DIABLE AMOUREUX, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 1 vol.</td>
-<td class="num">20 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="ind">CONTES D'HOFFMANN, grav. de <span class="sc">Lalauze</span>. 2 vol.</td>
-<td class="num">36 fr.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="gap"><span class="sc">Nota.</span>&mdash;<i>Les prix indiqués sont ceux du format in-16.
-S'adresser à la Librairie pour les autres exemplaires.</i></p>
-
-<pre style='margin-top:6em'>
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-TOME 5/5 ***
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-
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-
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